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diff --git a/27694-0.txt b/27694-0.txt new file mode 100644 index 0000000..3ad142a --- /dev/null +++ b/27694-0.txt @@ -0,0 +1,16015 @@ +Project Gutenberg's Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by Charles Rollin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 + Histoire Ancienne Tome 1 + +Author: Charles Rollin + +Editor: Jean-Antoine Letronne + +Release Date: January 3, 2009 [EBook #27694] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + ŒUVRES + COMPLÈTES + DE ROLLIN. + + NOUVELLE ÉDITION, + ACCOMPAGNÉE D'OBSERVATIONS ET D'ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES, + PAR M. LETRONNE, + MEMBRE DE L'INSTITUT + (ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES). + + --------- + + HISTOIRE ANCIENNE. + TOME I. + + + + + PARIS, + DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT, + IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT, RUE JACOB, No 24. + ---- + M DCCC XXI. + + + + + ŒUVRES + COMPLÈTES + DE ROLLIN. + --------- + + TOME PREMIER. + + + À PARIS, + + { FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, Libraires, + { rue Jacob, no 24; + CHEZ{ LOUIS JANET, Libraire, rue St-Jacques, no 59; + { BOSSANGE, Libraire, rue de Tournon, no 6; + { VERDIÈRE, Libraire, quai des Augustins, no 25. + + +-------------------------------------------------------------------- + + AVERTISSEMENT + DE L'AUTEUR + DES OBSERVATIONS ET ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES + JOINTS À CETTE ÉDITION. + + ---------------------- + +Depuis long-temps on sentait la nécessité d'une édition critique des +œuvres historiques de Rollin. Il est en effet reconnu que Rollin n'a +point également soigné toutes les parties du grand ensemble d'histoire +dont il a fait présent à la France. Ne pouvant examiner avec assez +d'attention le sens de certains passages difficiles qui auraient exigé +un examen approfondi, il a dû s'en rapporter quelquefois à des versions +inexactes. Le temps lui a manqué pour remonter toujours à la source des +faits: et souvent il a incorporé dans son ouvrage les résultats des +travaux de ses prédécesseurs, sans les soumettre à l'épreuve d'un nouvel +examen: c'est ce qu'il avoue cent fois avec une franchise et une candeur +admirables. + +On ne saurait donc être surpris de ce que ses ouvrages historiques +renferment quelques erreurs de détail, dont une critique malveillante +s'est servie pour tâcher de décréditer ces ouvrages. Dans le siècle +dernier, Rollin a été violemment attaqué par des pédants jaloux du +succès de son Histoire ancienne, ou par des hommes qui ne lui +pardonnaient point d'avoir composé un livre d'histoire dicté par l'amour +de la religion. Les critiques pointilleuses et mesquines d'un abbé +Bellanger, qui voulait faire croire que Rollin ne savait pas un mot de +grec; les sarcasmes de Voltaire, répétés par mille échos, ont contribué +à répandre l'opinion, nous dirons le préjugé, que l'Histoire ancienne et +l'Histoire romaine fourmillent de contre-sens, et sont remplies +d'erreurs de tout genre, de réflexions niaises et puériles, de contes +rassemblés sans critique. Ils n'ont pu réussir à en faire abandonner la +lecture; mais ils en ont diminué l'autorité et le poids, en exagérant le +nombre des fautes qui peuvent s'y trouver. + +Il nous a paru qu'un moyen efficace de rendre à ces ouvrages une grande +partie de l'autorité qu'on a voulu leur faire perdre; de les relever +dans l'opinion des juges éclairés; de ramener les lecteurs prévenus, ou +qui manquent du loisir nécessaire pour examiner les faits par eux-mêmes; +c'était de réduire à leur juste valeur les critiques dont les écrits de +Rollin ont été l'objet, en publiant pour la première fois une édition +qui offrît, sur les endroits vraiment fautifs, les rectifications et les +éclaircissements nécessaires. + +Le traducteur[1] italien de l'Histoire ancienne avait déjà essayé de +suppléer à quelques défauts qu'il avait cru remarquer dans cette +histoire; mais nous n'approuvons nullement la méthode qu'il a suivie, +d'insérer une multitude d'additions dans le texte même: à l'inconvénient +d'être diffuses et fort insignifiantes, ces additions joignent celui de +dénaturer l'ouvrage original. + +[Note 1: _Storia Antica_ di Carlo ROLLIN, etc. Genova, MDCCXCII.] + +Notre méthode est entièrement différente. En premier lieu, nous +conservons absolument intact le texte original, pour lequel nous avons +suivi l'édition in-4°, imprimée sous les yeux de l'auteur; toutes les +citations, les notes, ont été textuellement reproduites; nous ne nous +sommes permis de changements que pour corriger les nombreuses +inexactitudes qui s'étaient glissées dans l'orthographe de certains noms +propres, dans l'indication des auteurs cités; ou les fautes qui +défiguraient plusieurs citations de textes grecs et latins. + +Nos observations sont rejetées au bas des pages, et se trouvent ainsi +entièrement séparées du texte. Il y avait, dans cette méthode même, un +écueil à redouter; c'était de multiplier ou d'étendre les notes et les +observations, au point de faire réellement un ouvrage à côté de celui de +Rollin, et de surcharger le sien d'un appareil scientifique tout-à-fait +déplacé, qui eût brisé continuellement la narration, et en eût détruit +l'intérêt. Nous croyons avoir évité cet écueil, en nous renfermant dans +les limites indiquées par la nature même de l'ouvrage. Nos observations, +bornées à ce qu'il y a d'essentiel, sont de deux espèces: les unes ont +pour objet de rectifier une erreur de fait, une traduction fautive; les +autres contiennent, soit l'indication d'une particularité négligée par +l'historien, mais nécessaire pour la connaissance parfaite du trait +historique qu'il rapporte; soit la discussion des motifs qu'on peut +avoir de douter des faits qu'il a présentés comme certains, ou de croire +à quelques autres qu'il a donnés comme douteux. Ces notes sont en +général fort courtes et précises: quelques-unes, en petit nombre, ont +plus d'étendue; mais l'importance ou l'intérêt du sujet rendait +nécessaires de plus grands développements. + +Il est presque inutile d'avertir que nos observations ne portent que sur +des faits matériels, jamais sur des opinions: les digressions de +l'auteur, ses réflexions, sa manière de voir et de juger les choses, de +saisir les rapports de l'histoire profane avec l'histoire sacrée, +constituent son caractère particulier, pour ainsi dire sa physionomie; +et nous en avons scrupuleusement respecté les traits. Sans doute, il +nous eût été facile de mettre quelquefois notre opinion en regard de +celle de l'auteur; mais quelle eût été la plus vraie des deux? + +Nous nous sommes également interdit des discussions générales sur la +chronologie de l'ancienne Égypte et de l'empire d'Assyrie. Rollin a +sur-tout évité toute discussion approfondie sur ce sujet; il s'est +contenté de suivre principalement Ussérius et Fréret: il a le soin d'en +prévenir ses lecteurs. Que les systèmes de ces hommes habiles prêtent à +quelques difficultés, c'est ce dont nous ne faisons nul doute: il +faudrait de longues discussions pour les faire ressortir, et sur-tout +pour les lever; et, quand on y parviendrait, serait-on sûr de ne les +avoir point remplacées par d'autres difficultés plus grandes encore? En +de telles matières, où l'on voit autant d'opinions différentes qu'il y a +de gens qui s'en occupent, le difficile n'est pas de faire un système, +c'est d'en faire un plus probable de tous points que celui qu'on a la +prétention de détruire. Nous nous sommes donc contentés de donner +quelques observations de détail. + +Nous en dirons autant des notions géographiques par lesquelles Rollin a +commencé l'histoire de chaque pays: ces notions sont toujours +incomplètes, mais évidemment l'auteur n'a pas voulu en dire davantage; +il le pouvait sans peine. Nous nous sommes donc bornés à quelques notes +sur ce qui pouvait s'y trouver d'inexact, sans insister davantage; +d'autant plus qu'il n'y a pas maintenant de petit livre de géographie +qui ne renferme plus de détails sur ce sujet. + +Un article important, et qui avait besoin de rectifications +continuelles, est celui de l'évaluation des mesures et des monnaies +anciennes: les recherches qu'on a faites depuis Rollin ont modifié +sensiblement celle qu'il avait adoptée. Pour les mesures itinéraires, +nous nous sommes servis des travaux les plus récents. L'évaluation des +monnaies grecques et romaines a été établie sur les bases dont nous +avons démontré la certitude dans un ouvrage spécial[2]. A la fin de +l'histoire romaine, nous placerons un exposé des principes sur lesquels +reposent ces diverses évaluations, et des tableaux dressés d'après ces +principes. + +[Note 2: _Considérations générales sur l'évaluation des monnaies +grecques et romaines et sur la valeur de l'or et de l'argent avant la +découverte de l'Amérique_, chez F. Didot.] + +Toutes les notes qui nous appartiennent sont suivies de la lettre--L. + +Quand il nous arrive de compléter une note de l'auteur, par une addition +qui nous paraît nécessaire, cette addition est précédée des deux traits +==, et suivie de la même lettre--L. + +Quelquefois, nous avons jugé à propos de mettre en marge une citation +qui avait échappé à l'auteur; ou l'indication du livre et de la page, +quand il ne l'a point mise: ces additions marginales sont renfermées +entre crochets []. + +Nous ferons quelques modifications et additions à l'atlas de d'Anville +qu'on joint ordinairement aux œuvres de Rollin: elles seront spécifiées +dans un avertissement particulier qui sera mis en tête de cet atlas. + + L. + +Paris, 20 décembre 1820. + + + +-------------------------------------------------------------------- + + ÉLOGE + DE ROLLIN, + DISCOURS + QUI A REMPORTÉ LE PRIX D'ÉLOQUENCE + DÉCERNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE, + DANS SA SÉANCE DU 27 AOÛT 1818; + PAR SAINT-ALBIN BERVILLE, + AVOCAT À LA COUR ROYALE DE PARIS. + + --------- + + Nocturnâ versate manu, versate diurnâ. + HORAT. + +La nature commence l'homme, et l'éducation l'achève. Par elle, ses +facultés deviennent des talents; ses penchants, des vertus; par elle se +perpétuent d'âge en âge, avec les traditions de la science, les leçons +de la sagesse. Aussi, dans l'antiquité, voyons-nous l'éducation exciter +constamment la sollicitude des philosophes et des législateurs. Lycurgue +fonde sur son pouvoir les lois qu'il donne à son peuple; Platon, le code +qu'a rêvé son génie; magistrat et père à-la-fois, Caton honore la +pourpre consulaire par les fonctions d'instituteur. Et certes, s'il est +un art digne de l'estime des sages, c'est celui qui se propose pour +objet la perfection de l'homme: art aussi grand dans son but qu'immense +dans ses détails; d'autant plus noble, qu'il n'offre point, pour les +soins qu'il commande, pour les devoirs qu'il impose, le dédommagement +flatteur de la célébrité; d'autant plus délicat, qu'il faut montrer la +vérité à des yeux faibles encore, éclairer l'intelligence sans instruire +les passions, et préparer les triomphes de la vertu sans altérer la +sécurité de l'innocence! + +Rollin servit l'enseignement par ses travaux; il honora sa carrière par +des talents et des vertus. Pour le louer, il suffit de raconter ce qu'il +a fait, de montrer ce qu'il a été. Je n'offenserai point, par le faste +de mes louanges, la mémoire d'un sage: je parlerai rarement de sa +gloire; mais je parlerai souvent de sa bonté, et sans doute son ombre ne +repoussera point cet éloge. + +PREMIÈRE PARTIE. + +Lorsqu'après la chute de l'empire d'Occident cette belle partie de +l'Europe perdit la civilisation qu'elle devait aux Romains, les écrits +des anciens y conservèrent le germe d'une civilisation nouvelle. Mais ce +germe resta long-temps stérile. Des institutions barbares opposaient une +barrière aux progrès de l'esprit humain; les peuples n'existaient que +pour la servitude, les grands n'existaient que pour les combats; +l'instruction était renfermée dans les cloîtres, et plusieurs siècles +dûrent s'écouler avant qu'elle pût se répandre dans les rangs de la +société. Mais lorsqu'enfin le temps eut amené dans l'ordre politique une +révolution salutaire, les études commencèrent à refleurir: c'est alors +qu'un établissement dont l'origine se perd dans la nuit des âges, +l'Université, exerça sur l'enseignement une utile influence. +L'éducation, auparavant livrée au hasard, prit dans son sein une forme +régulière: son indépendance jeta quelques idées de liberté parmi les +générations naissantes; les traditions de l'antiquité hâtèrent, en se +propageant, le retour des lumières; et la raison humaine s'affranchit +par degrés des liens qui l'avaient tenue si long-temps captive. + +Nourri dans cette école célèbre, Rollin avait puisé dans les leçons des +Gerson, des Hersan, les saines doctrines de l'enseignement, et cet amour +de l'antiquité, qui n'est que l'amour du vrai beau en morale comme dans +les arts. Héritier de leurs fonctions, il l'avait été de leurs succès: +des réformes salutaires, de sages innovations, avaient marqué sa +carrière. Une disgrâce vient arrêter le cours de ses travaux: l'homme de +paix renonce sans murmure, et non sans regrets peut-être, à l'emploi de +faire le bien; mais il sait rendre sa retraite utile encore: il lègue à +l'enseignement public les fruits de sa longue expérience; il éclaire +comme écrivain ceux qu'il ne lui est plus permis de guider comme +instituteur. + +Rollin, dans le _Traité des Études_, n'a point prétendu, ainsi qu'un +philosophe célèbre, refaire l'éducation sur de nouvelles bases; il n'a +voulu que rassembler des traditions consacrées par l'usage. Toutefois, +s'il n'a point cette audacieuse indépendance de l'auteur d'_Émile_, qui +remonte par la pensée à la source de nos institutions pour leur +imprimer, du haut de son génie, une direction nouvelle, il s'éloigne +également de cette superstition du passé, qui subroge l'usage aux droits +de la raison, et compte les années au lieu de peser les avantages. +Rousseau, dans sa marche hardie, a poussé plus avant l'investigation des +principes; mais, dominé par une imagination impérieuse, il a quelquefois +abusé de la vérité. Rollin, plus circonspect, s'arrête avant le but +plutôt que de s'exposer à le franchir; mais, s'il se borne à cultiver +des vérités connues, il sait les rendre fécondes. Il n'appelle point les +réformes, mais il les accepte des mains de l'expérience. Un autre +écrivain, qui souvent a servi de guide à l'auteur du Traité des Études; +qui, en voulant former l'orateur, s'occupe d'abord à former l'homme de +bien, et conduit son élève à l'éloquence par la vertu, Quintilien, +interdit aux soins paternels l'ouvrage de l'éducation. Il veut +développer par l'émulation nos facultés naissantes, et paraît craindre +qu'amollis par les douceurs de la vie domestique, l'ame ne perde son +ressort et le corps sa vigueur. Peut-être, en prononçant cette exclusion +rigoureuse, Quintilien n'a-t-il pas assez rendu justice à cette +éducation qui ne sépare point ceux qu'unit la nature; qui permet de +chercher la convenance la plus parfaite entre les moyens de l'élève et +le caractère de l'institution, et rassemble sur une tête chérie une +vigilance et des soins qui, en se disséminant, sont quelquefois en +danger de se ralentir: peut-être, en voulant transporter de l'ordre +politique dans l'ordre moral le mobile puissant, mais délicat, de +l'émulation, n'a-t-il pas assez considéré le danger d'éveiller les +passions avant d'avoir affermi la raison qui doit les réprimer. Quoi +qu'il en soit, je sais gré à Rollin de s'être montré moins sévère; +d'avoir permis à la tendresse du père de seconder quelquefois le zèle de +l'instituteur; et sur-tout d'avoir respecté ces liens d'affection +mutuelle, qui, formés au sein de la famille par l'habitude et +l'intimité, préparent à l'ordre social la garantie des vertus +domestiques. + +Mais, si l'éducation peut varier dans sa forme, son objet est +invariable. Éclairer l'esprit par la science, la raison par la morale, +l'ame par la religion, tels sont les soins que Rollin lui impose: c'est +à la vertu de consacrer le savoir; c'est à la piété de consacrer la +vertu. + +Avant que les écrivains du siècle de Louis XIV eussent fixé la langue +française, l'enseignement dut chercher dans les langues anciennes des +formes régulières et des modèles pour l'éloquence. Depuis, lorsque la +France, grace au génie des Pascal, des Fénélon, des Racine, fut devenue +à son tour une terre classique; l'usage, qui devrait être l'expression +de la raison universelle, et qui n'est souvent que celle des erreurs +dominantes, continua de bannir de nos écoles une langue que leurs écrits +venaient d'illustrer. Rollin la rétablit dans ses droits: il en +développe les avantages; et s'il ne l'égale point à celles de +l'antiquité pour la richesse et l'harmonie, il lui accorde une +précision, une clarté que l'antiquité n'avait point connue. Bientôt il +nous transporte par l'étude loin de la terre natale; il veut agrandir +notre intelligence en nous faisant connaître d'autres hommes, d'autres +mœurs, d'autres sociétés. C'est alors qu'il nous conduit sur les rivages +de la Grèce, et qu'il étale à nos regards les beautés de cette langue, +dépositaire des plus nobles créations de l'esprit humain, et qui fut la +langue du génie, parce qu'elle fut celle de la liberté. De là il nous +ramène vers l'ancienne Rome, et nous découvre la commune origine de nos +modernes idiomes dans cette autre langue, autrefois la souveraine du +monde, aujourd'hui le lien des peuples civilisés: elle ne transmet plus +les décrets des vainqueurs de la terre, mais elle conserve du moins les +paisibles conquêtes de la science, et cette gloire est assez belle +encore. + +Le langage, qui ne fut d'abord qu'un moyen de communication entre les +hommes, devint un art, lorsque ces communications, en se multipliant, +eurent étendu son usage et varié ses ressources. L'éloquence lui confia +les vérités de la morale, les souvenirs de l'histoire, les découvertes +de la science, les destinées des hommes et des peuples: la poésie +l'arrondit en mètres harmonieux, l'orna de brillantes images. Fille de +la religion et des passions peut-être, la poésie peut se vanter d'une +ancienne origine et nous offre les premiers monuments que le génie de la +parole ait élevés chez les nations. A travers l'immensité des âges, elle +nous apparaît sous la majestueuse figure d'Homère, d'Homère qui, pareil +aux dieux qu'il a chantés, semble avoir en partage une éternelle +jeunesse. A sa suite, se présente l'antiquité tout entière, avec ce +cortége de beautés naïves que faisait éclore, sous un ciel riant, +l'influence d'une société vierge encore. Combien l'on aime à retrouver, +dans ces tableaux des vieux âges, l'empreinte de la nature, presque +effacée de nos sociétés modernes! Placés plus près de cette nature, +principe éternel de tous les arts, les anciens purent saisir ses +premiers traits, la peindre dans sa pureté native, et leur goût, en la +retraçant, sut l'embellir encore. C'est elle que Rollin chérit dans +leurs ouvrages; c'est elle qui en relève le prix aux yeux de l'homme +simple et sensible: s'il ne retrouve plus le modèle, il est encore +touché de l'image. En vain, dès le siècle de Louis XIV, la médiocrité, +toujours impuissante et toujours téméraire, osa secouer le joug d'une +légitime admiration: le génie moderne resta fidèle au génie de +l'antiquité, et les Despréaux, les Racine, ne rougirent point de +s'avouer les disciples de ceux dont peut-être ils avaient droit de se +déclarer les rivaux. De nos jours encore, de hardis réformateurs ont +voulu fonder en poésie une religion nouvelle, ils ont tenté de nous +éblouir par le prestige de quelques beautés originales recueillies dans +la littérature informe d'une nation voisine; mais leurs efforts n'ont pu +ébranler les autels de l'antiquité. Ils ont indiqué à nos écrivains une +source où l'imagination puisera quelquefois des couleurs; mais le goût +ira toujours chercher ses modèles parmi ces hommes des siècles éloignés, +qui furent nos premiers maîtres, et qu'il faudra toujours imiter, parce +qu'ils n'ont imité que la nature. + +Admirateur sincère des anciens, Rollin n'est point l'adorateur de leurs +défauts: il sait voir des taches dans leurs écrits: les anciens +n'étaient-ils pas des hommes? mais ses principes, ses remarques, son +style même, révèlent encore en lui le sentiment profond, le sûr +discernement de leurs beautés. Ce même discernement ne brille pas moins +dans les jugements qu'il porte sur ses contemporains; et ce n'est pas +son moindre titre de gloire, d'avoir averti la France de la grandeur de +Bossuet. + +Le nom de Bossuet rappelle celui de l'éloquence. Cette fille de la +liberté fit long-temps retentir de ses mâles accents la tribune de Rome +et d'Athènes. Parmi nous, lorsque la liberté, encore écartée du corps +politique, s'était réfugiée tout entière au pied des autels, la chaire +évangélique lui ouvrit un asyle, et l'orateur chrétien retrouva, dans le +caractère sacré que la religion imprime à ses ministres, cette +indépendance que les Cicéron et les Démosthène avaient trouvée dans les +institutions de leur patrie. Mais la tribune aux harangues resta fermée +pour elle, et, dans les règles que Rollin a tracées de cet art, on +cherche en vain le nom de ce genre d'éloquence où l'orateur parle de la +patrie à la patrie elle-même, et puise dans un si noble sujet des +inspirations dignes d'un si noble théâtre. Un tel oubli, qui accuse les +institutions contemporaines, ne serait plus possible aujourd'hui. +Français, une gloire nouvelle vous attend! Déjà vos Bossuet, vos +Massillon ont illustré par les triomphes du génie leur auguste +ministère: à côté de leur éloquence va s'élever une éloquence rivale, et +ses accents aussi seront sacrés; car chez les peuples libres, après le +culte de la Divinité, il est encore une religion, celle de la Patrie. + +En révélant à ses élèves les beautés de la poésie et de l'éloquence, +Rollin n'oublie pas des études plus austères, mais non moins utiles. +Puisque l'éducation ne peut embrasser le cercle entier des connaissances +humaines, forcé de choisir entre elles, il donne la préférence à celle +qui nous offre les leçons les plus salutaires, à l'histoire; l'histoire, +cette perpétuelle allégorie qui, sous les traits du passé, nous montre +le présent et l'avenir. Il jette en passant un regard sur la fable, dont +les riants mensonges ont fécondé les arts, sur les antiquités, dont +l'étude éclaire celle de l'histoire: mais il réprouve ce luxe indigent +de la mémoire, qui la surcharge sans l'enrichir; il ne veut point +fatiguer l'esprit d'une instruction stérile, et c'est au profit de la +raison qu'il cultive le savoir; ou plutôt, c'est l'ame qu'il veut orner +des trésors dont il enrichit l'intelligence. L'éducation vulgaire ne se +propose que la science pour objet: le sage voit plus loin. Le savoir +n'est à ses yeux qu'un progrès qui nous rapproche de la vertu, ou qu'un +instrument dont elle doit diriger l'usage dans l'intérêt de la patrie et +de l'humanité. Comptables envers la société, comme envers la nature, de +l'emploi de nos facultés, c'est à l'éducation d'en régler le cours, et +de nous faire aimer le bien en nous facilitant les moyens de +l'accomplir. Des études que Rollin nous prescrit, la première est celle +de nos devoirs. En formant l'homme instruit, ses leçons tendent surtout +à former l'honnête homme et le bon citoyen. Tour-à-tour éclairant +l'exemple par le précepte, autorisant le précepte par l'exemple, il +appelle au secours de la morale l'expérience des siècles passés. Les +fastes de l'antiquité sont pour lui un répertoire inépuisable de +salutaires instructions: c'est avec le nom d'Aristide, qu'il combat +l'avarice; avec le souvenir de Camille, qu'il ennoblit l'amour de la +patrie. Quelquefois, s'élevant à de plus vastes considérations, il +examine la vertu dans son alliance avec le pouvoir, préparant le bonheur +des hommes et la prospérité des états. Il ne sépare point la politique +de la justice: comme l'auteur du Télémaque, il voudrait appliquer la +morale à la science du gouvernement, et peut-être ce vœu de la vertu +est-il aussi un conseil de la sagesse. + +Si de nombreux travaux n'attendaient encore mes regards, que j'aimerais +à rappeler ces pages éloquentes de raison et de bonté, où le vertueux +recteur, en exposant les devoirs des hommes qui président à +l'instruction publique, fait, sans y songer, sa propre histoire, et se +peint lui-même en voulant nous instruire! Est-il un plus beau traité de +morale que ces instructions où respire une si tendre sollicitude, une +onction si pénétrante, une si touchante modestie, un respect si vrai +pour les mœurs, pour le bonheur même de cet âge où le bonheur est facile +encore? Si la sagesse elle-même voulait parler aux hommes, il me semble +que ce serait là son langage. + +C'est par la religion que Rollin sanctionne ses enseignements, et c'est +par la philosophie qu'il veut nous y conduire; car la vraie religion est +sœur de la vraie philosophie. Rollin ne veut point fonder sur les ruines +de la raison le règne de la foi; il hait et la superstition qui +l'avilit, et le fanatisme qui la déshonore. Le christianisme est à ses +yeux la perfection de la morale, et, s'il évoque les vertus du +paganisme, ce n'est point pour leur insulter par un injuste dédain, mais +pour apprendre au chrétien que son devoir est de les surpasser. Bien +éloigné sur-tout de cette sombre austérité qui, d'une religion de +douceur et de paix, fait une religion de terreur, apprend le remords à +l'innocence même et précipite dans l'incrédulité par le désespoir, il +dit ses bienfaits et non ses vengeances; il rassure l'homme et ne +l'effraie pas. J'oserais pourtant lui reprocher de s'être montré trop +rigoureux envers la gloire. La gloire porte des fruits si semblables à +ceux de la vertu! Sans doute, il est plus pur, cet héroïsme qui se +montre supérieur à l'éloge même et n'écoute point le retentissement de +ses actions dans l'opinion des hommes: toutefois pardonnons d'aimer la +louange à qui la sait mériter, et si la gloire est une erreur, +respectons une erreur à qui le genre humain doit les Thémistocle et les +Démosthène, les Décius et les Émile. + +Rollin, dans son premier ouvrage, avait enseigné la manière d'étudier +l'histoire: elle va maintenant devenir l'objet de ses travaux. Il +n'interroge point les annales des temps modernes, trop peu fécondes en +nobles souvenirs; il nous montre le genre humain sortant des mains de la +nature, et florissant sous l'influence d'une civilisation naissante. +Héritières d'une société dégénérée, les sociétés modernes n'ont pu +répudier entièrement cette funeste succession: trop long-temps leurs +fastes ne présentent que la force érigée en loi; l'erreur, en vérité; la +corruption sans politesse et la barbarie sans vertu. L'histoire de +l'antiquité, au contraire, nous offre deux grands sujets d'étude, les +institutions et les hommes. Les anciens furent nos maîtres dans la +liberté, et cette éducation n'est pas leur moindre titre à notre +reconnaissance. C'est en ramenant sur nos propres origines la lumière +qu'ils nous avaient apportée, que nous avons retrouvé le germe de cette +belle constitution, digne d'être enviée de Sparte même, et qui, +balançant les pouvoirs les uns par les autres, leur impose à tous +l'heureuse nécessité de la modération. C'est encore chez eux que nous +admirons ces grandes proportions de la nature humaine, qui, en étonnant +l'imagination, élèvent l'ame et sont pour la morale ce que sont pour les +arts les modèles du beau idéal. Déjà Bossuet avait éclairé du flambeau +de la religion cet imposant tableau: mais son ouvrage est plutôt fait +pour être médité par l'âge mûr, que pour instruire la jeunesse. Dans son +vol sublime, il plane sur toute l'histoire, mais il ne s'arrête que sur +les hauteurs, pour y reconnaître l'empreinte d'une main divine. La +rapidité de sa marche exclut les détails, et les détails sont +l'instruction elle-même, quand c'est le discernement qui les choisit. + +Dans un cadre plus étendu, Rollin passe en revue les peuples les plus +célèbres, parmi tant d'états qui tour-à-tour ont fleuri sur la terre. Au +fond de ce mouvant tableau, l'Égypte, qui fut après l'Inde le premier +berceau de la civilisation; la superstitieuse Égypte se laisse entrevoir +au loin comme une statue à demi voilée, et cache dans la nuit des temps +son origine inconnue, ses obscures antiquités, ses douteuses traditions, +sa religion mystérieuse. Non loin d'elle s'élève cette fière Carthage, +un instant la rivale de Rome, et dont les destinées vinrent échouer +contre la puissance qui devait envahir le monde. Ni ses nombreux +vaisseaux, ni l'or que le commerce attirait dans son sein, ni ces +peuples qu'elle attelait à son char sans les unir à sa fortune, ni ces +bandes dont elle achetait le sang mercenaire, n'ont pu balancer le +double ascendant du patriotisme et du courage. Un jour, une grande +infortune viendra s'asseoir sur ses ruines et sera consolée. Ici, +j'entends, à travers le silence des âges, le bruit lointain des empires +qui s'écroulent, et dont la chute retentit confusément sur les bords de +l'Euphrate. Cyrus paraît, et sur ces vastes débris s'élève l'empire des +Perses. Fondé par la discipline et la valeur, bientôt avili par le +despotisme, énervé par la mollesse, à peine laisserait-il dans +l'histoire un souvenir de son existence, si la Grèce ne l'y traînait à +sa suite, comme ces vaincus qui suivaient enchaînés le char des +triomphateurs. + +Parvenue à ces peuples dont l'existence sociale a préparé la nôtre, +l'histoire acquiert un nouvel intérêt. Ce sont les archives de nos +ancêtres, que Rollin met sous nos yeux. Originaire des contrées +orientales, mais semblable pour elles à ces germes qui se développent +loin de la plante qui les a produits, la civilisation va jeter ses +racines sur le sol fécond de la Grèce. Là, s'élèvent sur un espace +étroit vingt nations célèbres; là, fleurissent, aux rayons de la +liberté, le génie et la vertu. Athènes nous montre cette liberté, portée +trop loin peut-être, mais séduisante dans son excès même, souvent +orageuse, toujours brillante, et couvrant ses nombreuses erreurs du +prestige des talents et de l'héroïsme. Sparte, tempérant la démocratie +par le pouvoir monarchique et la monarchie par les lois, nous offre la +première trace de cette constitution ingénieuse, où l'alliance de la +royauté, de l'aristocratie et du gouvernement populaire produit +l'égalité sans confusion, l'indépendance sans anarchie, et la +subordination sans esclavage. En vain le despotisme asiatique soulève +contre ces petits états l'effort gigantesque de sa puissance: ce colosse +d'argile vient se briser contre le bouclier d'airain de la liberté. +C'est un beau spectacle que cette lutte entre la puissance et la vertu, +où la vertu remporte la victoire! + +Éblouis de leurs prospérités, les Grecs oublient que l'ambition produit +la servitude, et qu'aspirer à la domination, c'est courir à l'esclavage. +Deux cités rivales se disputent l'empire, et déjà la Grèce indignée a vu +les descendants de Miltiade et de Léonidas humilier devant un satrape +les lauriers de Marathon et les cyprès des Thermopyles. Bientôt s'élève +dans son sein une puissance nouvelle qui menace de l'asservir. La Grèce, +abattue par Philippe, accepte la servitude en triomphant sous Alexandre, +et ratifie aux champs d'Arbelles le traité imposé par la victoire dans +les plaines de Chéronée. Le Macédonien l'a vengée, mais elle a payé de +sa liberté le plaisir de la vengeance, et ce n'est qu'avec ses chaînes +qu'elle a terrassé son ennemi. Après la mort d'Alexandre, nous la +verrons briser ses fers, mais pour en reprendre de nouveaux. La +politique romaine ne l'affranchit un instant que pour mieux l'asservir, +et la Grèce, à son tour, va se perdre dans ce torrent dont les flots +engloutiront l'univers. Mais un nouveau triomphe l'attend dans sa +défaite. Les vainqueurs vont puiser chez les vaincus une civilisation +nouvelle, et triomphants par les armes, ils sont conquis par les mœurs. +Rome, subjuguée par les arts de Corinthe et d'Athènes, met désormais son +orgueil à devenir l'élève des peuples qu'elle a soumis, et ses orateurs +vont perfectionner sur les rivages de la Grèce une éloquence qui +décidera des destinées du monde. + +Un peuple s'offrait encore aux pinceaux de Rollin: bien différent des +Grecs, mais non moins admirable, profond dans sa politique, immuable +dans ses desseins, sage dans les succès, inébranlable aux revers. La +Grèce, sensible, ingénieuse, avide de gloire et féconde en vertus +héroïques, a multiplié ses titres d'illustration et peuplé ses annales +de brillants souvenirs: Rome n'eut qu'une ambition, ce fut de régner sur +l'univers. Dans la Grèce, j'admire les hommes; chez les Romains, c'est +le peuple que j'admire. Ce peuple, calme dans la sédition même, +respectant au sein des troubles civils les lois de l'état et le sang des +citoyens, toujours uni contre l'ennemi du dehors, suivant, à travers les +révolutions de son gouvernement et les vicissitudes de la fortune, un +système invariable durant plusieurs siècles, présente un phénomène sans +exemple dans l'histoire. L'aristocratie a remplacé chez lui le pouvoir +monarchique; le gouvernement populaire a succédé à l'aristocratie; mais +si la constitution change, l'esprit ne change pas. Au milieu de ces +variations, le peuple romain marche à son but, appuyé sur la force de +ses mœurs et sur la sagesse de sa politique. Il grandit, il s'élance, il +renverse tout ce qui résiste: sa force s'accroît des succès de Pyrrhus, +des triomphes d'Annibal. En vain le héros de Carthage est à ses portes: +Rome assiégée est encore la cité des maîtres de la terre; elle +n'acceptera point la paix de la main du vainqueur. Ses commencements ont +été la rapine et le pillage: son terme ne sera que l'empire du monde. + +Quel peuple, si sa gloire était pure et ses vertus sans mélange! si la +politique n'avait souvent fait taire la justice, et le patriotisme +l'humanité! Mais ces citoyens si généreux oublièrent trop qu'ils étaient +des hommes. Et qu'était-ce, après tout, que ce plan d'asservir le monde, +conçu avec tant d'audace, suivi avec tant de constance? une brillante +erreur, une faute imposante. Combien Sparte fut plus sage! ainsi que +Rome, instituée pour la guerre, elle s'interdit les conquêtes, dont Rome +fit l'objet de sa politique: l'une ne pouvait périr qu'en abandonnant +son principe; l'autre devait périr par son principe même. Quel fruit +recueillit-elle de sept cents ans de victoires? l'esclavage. En dévorant +l'univers, elle engraissait une victime pour les tyrans, et enfin une +proie pour les barbares. Chaque conquête était un progrès vers la +décadence, chaque triomphe un pas vers la servitude. Son abaissement fut +égal à sa grandeur, et ses maux ont vengé les nations qu'elle avait +opprimées. Un rival de Tacite, Montesquieu, a, d'un pinceau énergique, +retracé cette grande expiation: Rollin a jeté un voile sur cette partie +du tableau: non que les prestiges de la prospérité, les séductions même +de l'héroïsme aient pu imposer à sa sagesse; mais il écrivait pour +l'adolescence, et, parmi les illusions de cet âge heureux, il en est une +sur-tout que la sagesse elle-même doit respecter, celle de la vertu. + +En appelant notre admiration sur ces grands tableaux, Rollin ne veut pas +toutefois qu'un enthousiasme légitime pour l'antiquité nous rende +indifférents pour nos propres annales. Peut-être va-t-il même trop loin, +lorsqu'il laisse entendre que les fastes du moyen âge pourraient, sous +la main du talent, balancer les brillants souvenirs de la Grèce et de +l'Ausonie. Mais on doit l'applaudir du moins d'avoir revendiqué pour +l'histoire nationale le rang qui lui appartient dans le système des +études. Ces anciens, que nous admirons, doivent encore être ici nos +maîtres. Chez eux, le premier objet de l'éducation était de graver dans +les cœurs l'amour de la patrie: en parlant aux enfants de la gloire de +leurs pères, elle élevait leur courage, et les avertissait de ne point +dégénérer. Aux jours de la prospérité, ce noble héritage entretenait une +émulation salutaire: dans l'adversité, il conservait parmi les peuples +cette force morale qui contraint la fortune à respecter le malheur, et +l'orateur d'Athènes consolait par les trophées de Salamine les désastres +de Chéronée. Imitons cet exemple, et, dociles aux conseils de Rollin, +ramenons quelquefois nos regards sur les monuments de notre histoire. +Ils nous révéleront des destinées assez brillantes. Il sied bien à une +nation d'être orgueilleuse d'elle-même, à un citoyen d'être fier de sa +patrie; et cet orgueil est plus juste encore quand cette patrie est la +France. + +DEUXIÈME PARTIE. + +C'est à la jeunesse que Rollin destinait ses ouvrages: content d'être +utile, il n'aspirait point à la renommée; et cependant la renommée a +proclamé ses travaux. Des mains de l'adolescence, ses écrits ont passé +dans celles de l'âge mûr; du sein de la retraite, ils se sont répandus +dans le monde. Quel charme les recommandait? la bonté. C'est elle qui +fait leur éloquence, et cette éloquence vaut bien celle du génie: si +elle fait goûter le livre, elle fait estimer et chérir l'auteur. Et qui, +en lisant Rollin, pourrait ne pas l'aimer? Quelle sagesse dans ses +paroles! quel zèle pour la vertu! quel ton de candeur et de simplicité! +Ce n'est point la naïveté souvent hardie de Montaigne, la bonhomie +parfois maligne de La Fontaine; la candeur, chez Rollin, tient à la +pureté de l'ame, à la droiture du caractère: il a confiance en son +lecteur. Et comment en effet être sévère avec lui? Il se livre à vous +avec tant d'abandon! Il aime le bien de si bonne foi! Découvrez-vous en +lui quelques prétentions? Aspire-t-il à faire secte? Non: ce n'est point +pour lui qu'il sollicite nos hommages; c'est pour la vérité. Il n'impose +point par un fastueux langage; il ne cherche point à nous éblouir par +l'éclat d'une pompeuse éloquence; sa force est dans la raison: il +n'entraîne point, il persuade; il ne veut point séduire, mais éclairer. +Un tel succès n'a rien de brillant, mais du moins il est pur, et +sur-tout il est durable. L'erreur peut obtenir un triomphe passager, +quand elle a le talent pour auxiliaire; mais elle ne garde point ses +conquêtes. On subjugue l'imagination, on séduit même le jugement; mais +la conscience, plus incorruptible, se révolte contre cette conviction +trompeuse, et la vérité, exilée de nos esprits, se réfugie souvent au +fond de nos cœurs. + +Je n'oserais parler de l'originalité de Rollin: on me répondrait sans +doute que ce mérite suppose la hardiesse de la pensée, l'énergie et la +nouveauté de l'expression. Rarement l'homme sans passion rencontre ces +tours vifs, ces traits frappants qui donnent au style une couleur +prononcée. Ce sont les secrets de l'imagination; elle ne les révèle que +lorsqu'elle est émue. Vainement chercherait-on dans les écrits de Rollin +ces paroles foudroyantes de Pascal et de Bossuet, ces surprises de La +Bruyère: également éloigné de la gravité sentencieuse de Salluste, de la +mâle énergie de Rousseau, il se rapproche plutôt de la douceur de +Fénélon et du grand sens de Plutarque. Cependant, sa manière n'est point +d'emprunt: la bonté lui tient lieu d'originalité. Alors même qu'il +ressemble, il n'imite pas. Imite-t-on la bonté? Quelquefois, en lisant +ses ouvrages, je me figure entendre un de ces vieillards des premiers +âges du monde, assis au milieu de sa nombreuse postérité, raconter à sa +famille attentive les faits des temps passés, lui révéler avec une +simplicité grave et touchante les vérités de la morale, lui enseigner la +vertu, l'hospitalité, la crainte des dieux, le respect pour la +vieillesse. Le style de Rollin favorise cette illusion; il a, pour ainsi +dire, un parfum d'antiquité. Sa clarté, son abondance harmonieuse et +facile, rappellent les beaux siècles de la littérature grecque et +romaine, en même temps qu'il retrace quelques traits de la simplicité +naïve de nos vieux écrivains. Cette simplicité, chez Rollin, n'exclut +point cependant l'élégance; car l'élégance, qui n'est qu'un choix fait +par le goût dans les formes du langage, a plus d'un caractère. +Travaillée chez Fléchier, riche et noble chez Massillon, attique et +précise chez Voltaire, pompeuse chez Buffon, elle est doucement fleurie +dans les ouvrages de Rollin. Il écrit dans ce style tempéré, qui +peut-être est le plus difficile, parce qu'il est le plus voisin des +brillants défauts qui séduisent le goût et corrompent le talent. Mais ce +n'est pas lui que les affectations du bel-esprit peuvent éblouir: s'il a +quelquefois la richesse de Cicéron et de Quintilien, jamais il n'imite +ni le faux éclat de Sénèque, ni le luxe de Pline le Jeune. Il s'occupe +moins de parer l'expression que d'éclairer la pensée: d'autres cherchent +les ornements du style; Rollin se les permet. + +L'élégance n'offre point le même caractère aux diverses époques de la +littérature. D'abord féconde en tours oratoires, en riches +développements, elle se resserre et s'observe davantage, à mesure que +les esprits, plus exercés, deviennent plus prompts à saisir et plus +difficiles à satisfaire. L'éloquence oratoire fait place alors à +l'éloquence philosophique; le langage prend des formes plus sévères; +l'harmonie est souvent sacrifiée à la concision, la clarté à la +profondeur. Le goût a changé sans dégénérer encore: seulement le style, +en voulant être plus plein et plus fort, a perdu quelque chose de ses +graces premières: plus travaillé, plus grave, il a moins de franchise et +de naïveté. C'est le temps des Tacite, c'est celui des Montesquieu. +Quelquefois cependant, le génie ou les études d'un écrivain lui font +devancer son siècle, ou le retiennent dans le siècle précédent. Ainsi +Salluste et La Bruyère, contemporains de Cicéron et de Bossuet, +appartiennent par leur manières à l'époque suivante, tandis que Rollin, +écrivant dans le XVIIIe siècle, rappelle dans toute sa pureté l'école de +Fénélon. Ce caractère, il le doit à l'imitation des écrivains du siècle +d'Auguste. Il avait médité toute sa vie ces illustres modèles, et l'on +reconnaît aisément qu'il s'est formé sur eux. C'est même un phénomène +assez remarquable que Rollin, parvenu au déclin de son âge sans avoir +cultivé l'art d'écrire dans sa langue maternelle, se soit cependant +élevé dans la littérature française au rang des classiques. C'est qu'il +avait étudié les anciens, non pour devenir leur rival, mais pour épurer +son goût, et pour transporter dans une langue vivante les tours heureux, +la richesse d'expressions, qui caractérisent les idiomes de l'antiquité. +C'est qu'à leur lecture, il avait joint celle des chefs-d'œuvre du +siècle de Louis XIV. Aussi, malgré la juste estime qu'ont obtenue ses +essais dans la langue de Virgile, je les considère moins comme des +titres littéraires que comme de savantes études. Inventer est la +première condition de l'art d'écrire: comment cet art pourrait-il +exister quand la source de l'invention est tarie, quand le langage, +frappé d'immobilité, ne peut plus seconder par les créations du style +les créations de la pensée? Le génie des langues, qui n'est que le génie +des sociétés, permet-il de traduire dans l'idiome de l'antique Ausonie +les idées que la société fait éclore sous le ciel de la Gaule moderne? +Rollin imita ces anciens philosophes qui, pour instruire leur patrie, +commençaient par visiter les contrées étrangères, et rapportaient chez +eux les usages, les lois dont ils avaient reconnu l'utilité et la +sagesse. + +Mais les anciens n'ont pu lui servir également de modèles pour la +manière d'écrire l'histoire. Écrivant dans un autre but, son talent a dû +prendre un autre caractère. L'austérité de Thucydide, l'énergique +pénétration de Tacite, n'auraient pu convenir à la jeunesse: Rollin a +tempéré pour elle la gravité de l'histoire. Toutefois, en se mettant à +sa portée, il ne descend point à son niveau: sous des formes agréables, +il cache une instruction solide, et s'il tend la main à ses jeunes +lecteurs, ce n'est point pour s'abaisser jusqu'à eux, mais pour les +élever jusqu'à lui. La critique lui a reproché une crédulité trop +facile: il aurait fallu ajouter que, si Rollin est crédule, c'est +sur-tout en faveur de la vertu. Il trouva dans son ame les raisons de +cette confiance. Et peut-on le blâmer d'avoir environné de nobles +illusions les exemples qu'il offrait à l'adolescence, et qu'il proposait +à son admiration? Si, plus tard, sa vieillesse s'est laissée quelquefois +surprendre à de fabuleux récits, s'il n'a pas toujours porté le flambeau +d'une critique sévère sur des erreurs qui s'offraient à lui entourées +d'autorités imposantes et revêtues des graces de l'éloquence, fermons +les yeux sur ce tribut payé à la faiblesse humaine, et sur-tout +n'oublions pas qu'il nous avait armés contre la séduction avant de se +laisser séduire. Jamais du moins il ne permit à la partialité d'égarer +sa plume et d'altérer les révélations de l'histoire: il juge avec une +constante équité les institutions et les hommes, et son exemple est une +leçon pour quiconque entreprend d'instruire les peuples en retraçant +leurs annales. Malheur à l'écrivain qui suborne l'histoire au gré de ses +passions! sa gloire n'est jamais qu'une brillante ignominie, et son +talent, en immortalisant ses ouvrages, ne fait qu'éterniser sa honte. + +Si je louais seulement un littérateur, j'ai parlé de ses écrits, je +pourrais borner là son éloge. Mais Rollin fut en même temps un sage, un +bienfaiteur de l'humanité; je dois jeter un regard sur sa vie. Elle fut +plus utile que brillante; elle offre moins d'événements que de vertus. +Né dans une condition obscure, Rollin s'élève aux premières dignités de +l'enseignement public. Long-temps il se dévoue à ce noble ministère: il +consacre ses talents à former des hommes pour la société, des citoyens +pour la patrie. Une disgrace est le prix de ses services. Combien +l'autorité doit craindre d'être injuste, lorsque, créant des devoirs +d'après la voix de ses préjugés ou de ses caprices, elle punit ce que la +conscience pardonne, et n'accepte pas la vertu même pour garant de +l'innocence! Incapable d'orgueil ainsi que de faiblesse, Rollin se +soumet sans se plaindre, mais sans se démentir. La persécution a troublé +sa destinée, sans altérer son ame. Il emporte dans sa retraite l'estime +publique, la paix du cœur et les consolations de l'étude; il y trouve +encore des devoirs à remplir et des bienfaits à répandre. Les regards +des rois viennent l'y chercher, et, ce qu'il estimait sans doute +davantage, l'amitié vient lui offrir ses douceurs; l'amitié, que la +divinité a mise sur la terre pour être la récompense de la vertu. Rollin +était fait pour la connaître; elle acheva son bonheur; elle aurait +satisfait tous ses vœux, quand la gloire n'aurait pas daigné sourire à +sa vieillesse. + +Rollin fut heureux! Cette vérité est douce à proclamer: elle réconcilie +avec la destinée. Hélas! la vie de l'homme de lettres est si souvent +troublée par des orages! il y a si peu d'intelligence entre le talent et +le bonheur! Rollin demanda peu de chose à l'opinion, et rien à la +fortune; il trouva sa félicité dans cette vertu dont un philosophe a +fait le devoir du législateur, et dont la religion fait le devoir de +tous les hommes, la modération. + +Essaierai-je ici d'établir un parallèle entre deux hommes chers à notre +mémoire? Je crains qu'on ne m'accuse d'appeler à mon secours les lieux +communs d'une trop facile éloquence. Cependant, en faisant l'éloge de +Rollin, pourrais-je être blâmé de prononcer le nom de Fénélon? Ne +voyons-nous pas des deux côtés même modestie, même douceur de sentiments +et de style, même sagesse dans les desirs, même charité dans le cœur? Si +nous voulons peindre un talent formé à l'école de l'antiquité, la morale +la plus pure, alliée à la plus aimable indulgence, la vertu méconnue, +mais résignée, se consolant par son propre témoignage des rigueurs du +pouvoir, l'un et l'autre ne peuvent-ils pas nous servir de modèles? Tous +deux ont défendu la religion, et tous deux, par leur vie, plus encore +que par leurs écrits, ont rendu témoignage des vérités qu'ils avaient +enseignées. Le monde rit de ces hommes du siècle, que l'amour des +vanités traîne au pied des autels, et qui, en présence de la divinité, +n'adorent que la fortune et le pouvoir. Mais l'incrédulité même +s'incline avec respect devant la piété se dévouant à l'instruction de +l'adolescence, ou gravant dans le cœur des rois les leçons de +l'humanité. Peut-être, entre ces deux hommes vénérables, ne peut-on +remarquer qu'une seule différence: l'ame de Fénélon fut plus tendre, +celle de Rollin fut plus paisible; l'imagination sensible et passionnée +du premier répandit plus d'éclat sur ses ouvrages; la raison toujours +calme du second répandit plus de bonheur sur sa vie. + +Au moment où l'Europe, régénérée par les lumières, dépouille enfin les +derniers vestiges d'une longue barbarie, où l'esprit humain achève la +plus noble des conquêtes, celle de la liberté, où les rois et les +peuples, éclairés par la philosophie, conspirent à fonder ces +institutions tutélaires dont les uns attendent leur gloire, les autres +leur bonheur, la France devait un hommage public aux sages qui, en +l'éclairant, ont préparé ses nouvelles destinées, et l'homme dont les +travaux eurent pour objet, pendant soixante ans, la science de +l'éducation, n'était pas le moins digne de sa reconnaissance. +Aujourd'hui, cette science acquiert un caractère encore plus solennel: +chez les peuples libres, le ministère de l'éducation n'est plus +seulement une fonction honorable, il devient un auguste sacerdoce. C'est +elle qui affermira nos institutions naissantes; c'est par elle que la +génération qui se prépare s'élèvera pour la liberté et pour la patrie. +Liberté! Patrie! noms chers et sacrés, soutiens des mœurs et principes +des vertus, les sentiments dont vous remplirez tous les cœurs y +resteront gravés en traits ineffaçables: vous frapperez, au sortir du +berceau, l'oreille de l'enfant; vous viendrez vous mêler aux études, aux +plaisirs de l'adolescence; vous ferez l'orgueil de l'âge mûr, et la +consolation de la vieillesse. + + ---------------------- + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + A SON ALTESSE + SÉRÉNISSIME + MONSEIGNEUR + LE DUC + DE CHARTRES. + + ----------- + +Monseigneur, + +Lorsque je commençai l'Histoire Ancienne, VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME +était encore dans les premières années de l'enfance, et ni l'ouvrage ni +l'auteur n'avaient l'avantage d'être connus de vous. Souffrez que je +fasse maintenant ce que je n'ai pu faire alors, et qu'en finissant mon +travail, il me soit permis de le décorer du nom de VOTRE ALTESSE. + +Depuis que Monseigneur le duc d'Orléans a souhaité que j'eusse l'honneur +d'assister quelquefois à vos études, j'ai été témoin par moi-même du +compte exact que vous avez rendu, presque toujours en sa présence, de +toute la suite de cette histoire; et ç'a été pour moi une grande +satisfaction de voir que mon ouvrage, destiné principalement pour +l'instruction de la jeunesse, fût de quelque utilité à un Prince dont +l'éducation intéresse si vivement le public. A-présent que vous êtes +entré dans l'Histoire Romaine, MONSEIGNEUR, je ne vous sers plus de +guide; et vous y marchez à pas si rapides, que je ne puis pas même vous +suivre: mais j'ai du moins le plaisir de voir et d'admirer vos progrès. + +Dans l'attention continuelle qu'on a de vous inspirer des sentiments +dignes de votre naissance, on a eu grande raison, MONSEIGNEUR, de donner +une préférence marquée à l'Histoire sur tous les autres exercices de +littérature. C'est là proprement l'étude des princes, capable plus +qu'aucune autre de leur former l'esprit et le cœur. Outre qu'elle leur +présente d'illustres modèles de toutes les vertus qui leur conviennent, +elle est en possession de leur dire la vérité dans tous les temps, et de +leur montrer jusqu'à leurs fautes mêmes, sans craindre de blesser la +délicatesse de leur amour-propre. Comme la censure qu'elle fait des +vices ne leur est point personnelle, elle n'a rien pour eux d'amer ni +d'offensant. Quand elle peint dans Philippe et dans Alexandre son fils +des défauts bas et indignes, qui ont terni l'éclat de leurs belles +actions et déshonoré leurs règnes, ne sont-ce pas autant de leçons pour +tous les princes qui auraient le malheur de s'abandonner aux mêmes +excès? + +La timide vérité, rarement admise dans les palais des grands, n'oserait +leur faire des leçons à visage découvert; elle emprunte la voix de +l'Histoire, et, cachée sous l'ombre de son nom, elle donne aux princes, +avec assurance, des avis que peut-être ils ne recevraient jamais +d'aucune autre part, tant on craint de s'attirer leur disgrâce par de +salutaires, mais dangereuses, remontrances. + +Vous détestez maintenant la flatterie, MONSEIGNEUR. Vous ne souffrez +qu'avec peine les plus justes louanges. Vous aimez sincèrement la +vérité, lors même qu'elle pourrait ne vous être pas agréable. Je +n'oublierai jamais la sage réponse que vous me fîtes dans une occasion +où j'usais de la liberté que vous m'aviez donnée de vous représenter +tout ce que je croirais pouvoir vous être utile. Bien loin de vous en +tenir offensé, vous daignâtes vous récrier qu'à cette marque vous +reconnaissiez que j'étais de vos meilleurs amis. Oui, MONSEIGNEUR (qu'il +me soit permis de le répéter après vous), vos bons et solides amis +seront ceux qui auront le courage de vous dire la vérité, au péril même +de vous déplaire; mais malheureusement le nombre en sera toujours fort +petit. + +A leur défaut, l'Histoire, qui aura contracté de bonne heure avec vous +une espèce de familiarité, vous en fournira plusieurs, et d'un grand +nom: un Aristide, un Phocion, un Dion, un Cyrus, un Tite, un Trajan, et +tant d'autres qui vous sont connus. Que de belles choses, MONSEIGNEUR, +ces grands hommes auront à vous dire sur tout ce qui peut rendre un +prince véritablement estimable et aimable? Quel facile accès ne +trouveront-ils pas dans un cœur comme le vôtre, bon, compatissant, +docile, sans hauteur et sans fierté! Nos Grecs et nos Romains sont bien +propres, MONSEIGNEUR, à détromper les grands des fausses idées que +souvent ils se forment de la gloire et de la grandeur. On la fait +consister pour l'ordinaire dans un vain éclat d'actions brillantes, ou +dans le frivole appareil du faste et du luxe: au lieu que ces héros de +l'antiquité, tout païens qu'ils étaient, n'avaient que du mépris pour +les plaisirs, les richesses, la pompe, la magnificence, et ne se +croyaient revêtus de la puissance que pour faire du bien, et pour rendre +les peuples heureux. + +Il faut pourtant l'avouer, MONSEIGNEUR, ces vertus, quelque éclatantes +qu'elles fussent, manquaient de ce qui leur est le plus essentiel; et +quoique un gouvernement semblable à celui d'un Cyrus ou d'un Trajan fût +capable de faire en un sens le bonheur des peuples, les princes seraient +bien malheureux eux-mêmes, s'ils se contentaient de ces fantômes de +vertus qui étaient sans ame et sans vie. Or cette ame et cette vie, +MONSEIGNEUR, c'est la piété, c'est la crainte de Dieu, sans laquelle +tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde n'est qu'un pur néant. + +Ce que l'Histoire profane ne peut vous fournir, MONSEIGNEUR, vous avez +l'avantage de le trouver sous vos yeux et à chaque instant dans la +personne d'un père en qui la piété relève toutes ses autres excellentes +qualités, et qui estime infiniment plus le bonheur d'être chrétien, que +le haut rang de premier prince du sang de France. Puissiez-vous, +MONSEIGNEUR, imiter ses exemples, et même (je ne crains point qu'il s'en +trouve choqué) les surpasser! Ce sont les vœux que je ne cesserai de +faire pour VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME, et qu'elle agréera sans doute +beaucoup plus que tous les éloges dont je la pourrais combler. Je suis +avec un profond respect et un parfait dévouement, + + MONSEIGNEUR, + + DE VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME + + Le très-humble et très-obéissant + serviteur, + C. ROLLIN. + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + PRÉFACE. + --------- + + +PARAGRAPHE PREMIER. + +_Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport à la Religion._ + +[Marge: Observer dans l'Histoire, outre les faits et la chronologie:] +L'étude de l'Histoire profane ne mériterait point qu'on y donnât une +attention sérieuse et un temps considérable, si elle se bornait à la +stérile connaissance des faits de l'antiquité, et à la sombre recherche +des dates et des années où chaque événement s'est passé. Il nous importe +peu de savoir qu'il y a eu dans le monde un Alexandre, un César, un +Aristide, un Caton, et qu'ils ont vécu en tel ou tel temps; que l'empire +des Assyriens a fait place à celui des Babyloniens, et ce dernier à +l'empire des Mèdes et des Perses, qui ont été ensuite subjugués +eux-mêmes par les Macédoniens, et ceux-ci par les Romains. + +[Marge: 1. La cause de l'élévation et de la chute des empires.] Mais il +est d'une grande importance de connaître comment ces empires se sont +établis, par quels degrés et par quels moyens ils sont arrivés à ce +point de grandeur que nous admirons, ce qui a fait leur solide gloire et +leur véritable bonheur, et quelles ont été les causes de leur décadence +et de leur chute. + +[Marge: 2. Le génie et le caractère des peuples et des grands hommes:] +Il n'est pas moins important d'étudier avec soin les mœurs des peuples, +leur génie, leurs lois, leurs usages, leurs coutumes; et sur-tout de +bien remarquer le caractère, les talents, les vertus, les vices même de +ceux qui les ont gouvernés, et qui, par leurs bonnes ou mauvaises +qualités, ont contribué à l'élévation ou à l'abaissement des États qui +les ont eus pour conducteurs et pour maîtres. + +Voilà les grands objets que nous présente l'Histoire Ancienne, en +faisant passer comme en revue devant nous tous les royaumes et tous les +empires de l'univers, et en même temps tous les grands hommes qui s'y +sont distingués de quelque manière que ce soit, et en nous instruisant, +moins par des leçons que par des exemples, sur tout ce qui regarde l'art +de régner, la science de la guerre, les principes du gouvernement, les +règles de la politique, les maximes de la société civile et de la +conduite de la vie pour tous les âges et pour toutes les conditions. + +[Marge: 3. L'origine et le progrès des arts et des sciences.] +On y apprend aussi, et ce ne doit point être une chose indifférente pour +quiconque a du goût et de la disposition pour les belles connaissances; +on y apprend comment les sciences et les arts ont été inventés, +cultivés, perfectionnés; on y reconnaît, et l'on y suit comme de l'œil, +leur origine et leurs progrès; et l'on voit avec admiration que plus on +s'approche des lieux où les enfants de Noé ont vécu, plus on y trouve +les sciences et les arts dans leur perfection: au lieu qu'ils paraissent +oubliés ou négligés à proportion que les peuples en ont été dans un plus +grand éloignement; de sorte que quand on a voulu les rétablir, il a +fallu remonter à l'origine d'où ils étaient partis. + +Je ne fais que montrer légèrement tous ces objets, quelque importants +qu'ils soient, parce que je les ai traités ailleurs[3] avec étendue. + +[Note 3: Second volume de la _Manière d'étudier_.] + +[Marge: 4. Observer principalement ce qui a rapport à la religion.] Mais +un autre objet, infiniment plus intéressant, doit attirer notre +attention. Car quoique l'histoire profane ne nous parle que de peuples +abandonnés à toutes les folies d'un culte superstitieux, et livrés à +tous les déréglements dont la nature humaine, depuis la chute du premier +homme, est devenue capable, elle annonce par-tout la grandeur de Dieu, +sa puissance, sa justice, et sur-tout la sagesse admirable avec laquelle +sa providence conduit tout l'univers. + +Si[4] l'intime conviction de cette dernière vérité élevait, selon la +remarque de Cicéron, le peuple romain au-dessus de tous les peuples de +la terre, on peut assurer de même que rien ne relève plus l'Histoire +au-dessus de beaucoup d'autres connaissances, que d'y trouver empreintes +presque à chaque page des traces précieuses et des preuves éclatantes de +cette grande vérité, que Dieu dispose de tout en maître souverain; que +c'est lui qui fixe et le sort des princes, et la durée des empires; +et[5] qu'il transporte les royaumes d'un peuple à un autre pour punir +les injustices et les violences qui s'y commettent. + +[Note 4: «Pietate ac religione, atque hàc uni sapientiâ quòd Deorum +immortalium numine omnia regi gubernarique perspeximus, omnes gentes +nationesque superavimus.» (Orat. _de Arusp. respons_. n. 19.)] + +[Note 5: «Regnum a gente in gentem transfertur propter injustitias, +et injurias, et contumelias, et diversos dolos.» (_Eccl_. 10, 8.)] + +[Marge: Dieu a pris un soin plus particulier de son peuple.] Il faut +avouer qu'en comparant la manière attentive, bienfaisante, sensible dont +il gouvernait autrefois son peuple, et celle dont il conduisit toutes +les autres nations de la terre, on dirait que celles-ci lui ont été +indifférentes et étrangères. Dieu regardait la nation sainte comme son +domaine propre, et comme son héritage. Il y demeurait comme un maître +dans sa maison, et comme un père dans sa famille. Israël était son fils, +et son fils premier-né. Il avait pris plaisir à le former dès son +enfance, et à l'instruire par lui-même. Il se communiquait à lui par ses +oracles; il le gouvernait par des hommes miraculeux; il le protégeait +par les merveilles les plus étonnantes. A la vue de tant de glorieux +priviléges, qui ne s'écrierait avec le Prophète: «Ce n'est que dans +Israël que Dieu fait éclater sa grandeur et sa magnificence!» [Marge: +Isaï. 33, 21.] _Solummodò ibi magnificus est Dominus noster._ + +[Marge: Mais il veille sur tous les peuples de la terre.] Cependant ce +même Dieu, quoique oublié par les nations, et quoiqu'il parût les avoir +oubliées, exerçait toujours sur elles un empire souverain, qui, pour +être caché sous le voile des événements ordinaires et d'une conduite +purement humaine, n'en était ni moins réel, ni moins divin. [Marge: Ps. +23, 1.] Toute la terre est au Seigneur, dit le Prophète, et tous les +hommes qui la remplissent sont également son ouvrage; et il n'a garde de +le négliger. Ce serait une erreur bien injurieuse à Dieu, que de penser +qu'il n'est le maître que d'une seule famille, et non le maître de +toutes les nations. + +[Marge: Il a présidé à la dispersion des hommes après le déluge.] On +reconnaît cette importante vérité en remontant jusqu'à l'antiquité la +plus reculée, et jusqu'à l'origine primitive de l'histoire profane, je +veux dire jusqu'à la dispersion des descendants de Noé dans les +différentes contrées de la terre où ils s'établirent. La liberté, le +hasard, les vues d'intérêt, le goût pour certains pays, et d'autres +motifs pareils, furent, ce semble, les seules causes des choix +différents que firent les hommes. Mais l'Écriture nous apprend qu'au +milieu de la confusion et du trouble qui suivirent le changement subit +qui se fit dans le langage des descendants de Noé, Dieu présida +invisiblement à tous leurs conseils et à toutes leurs délibérations, que +rien ne se fit que par son ordre, et que ce fut lui qui conduisit[6] et +plaça tous les hommes selon les [Marge: Genes. 11, 8 et 9.] règles de sa +miséricorde et de sa justice: _Dispersit et divisit eos Dominus in +universas terras._ + +[Note 6: Les Anciens même, au rapport de Pindare (_Olymp._ Od. 7), +avaient retenu quelque idée que la dispersion des hommes ne s'était +point faite au hasard, et qu'ils avaient été placés par les ordres de la +Providence.] + +Il est vrai que dès lors Dieu eut une attention particulière sur le +peuple qu'il devait un jour s'attacher. Il marqua la place qu'il lui +destinait. Il la fit garder par un autre peuple laborieux, qui +s'appliqua à la cultiver et à l'embellir, et à faire valoir l'héritage +futur des Israélites. Il mesura le nombre des familles qu'il en mit +alors en possession, sur le nombre des familles d'Israël quand il serait +temps de le lui rendre; et il ne permit à aucune des nations qui +n'étaient pas sujettes à l'anathème prononcé par Noé contre Chanaan, +d'entrer dans un héritage qui devait être restitué tout entier aux +Israélites. [Marge: [Deuteron. xxxii. 8.]] _Quando dividebat Altissimus +gentes, quando separabat filios Adam, constituit terminos populorum +juxta numerum filiorum Israel._[7] Mais cette attention particulière de +Dieu sur son peuple futur n'est point contraire à celle qu'il eut sur +tous les autres peuples, attestée clairement par les deux passages de +l'Écriture que j'ai cités, qui nous apprennent que toute la suite des +siècles lui est présente, qu'il n'arrive rien dans le monde que par son +ordre, et que d'âge en âge il en règle tous les événements. [Marge: +[Eccles. 39, 19, 22, 25.]] _Tu es Deus conspector seculorum... A seculo +usque in seculum respicis._ + +[Note 7: «Quand le Très-Haut a fait la division des peuples, quand +il a séparé les enfants d'Adam, il a marqué les limites des peuples +selon le nombre des enfants d'Israël (qu'il avait en vue).» C'est un des +sens qu'on donne à ce passage, et qui paraît fort naturel.] + +[Marge: Dieu seul a réglé le sort de tous les empires, soit par rapport +à son peuple, soit par rapport au règne de son Fils.] Il faut donc +regarder comme un principe incontestable, et qui doit servir de base et +de fondement à l'étude de l'histoire profane, que c'est la Providence +divine qui, de toute éternité, a réglé et ordonné l'établissement, la +durée, la destruction des royaumes et des empires, soit par rapport au +plan général de tout l'univers, connu de Dieu seul, qui met un ordre et +une harmonie merveilleuse dans toutes les parties qui le composent; soit +en particulier par rapport au peuple d'Israël, et encore plus par +rapport au Messie, et à l'établissement de l'Église, qui est sa grande +œuvre, et le but de tous ses autres ouvrages, toujours présent à sa +vue:[Marge: Act. 15, 18.] _Notum a seculo est Domino opus suum_. + +Il a plu à Dieu de nous découvrir dans ses Écritures une partie des +liaisons que plusieurs peuples de la terre ont eues avec le sien; et le +peu qu'il nous en a découvert répand une grande lumière sur l'histoire +de ces peuples, dont on ne connaît que la surface et l'écorce, si l'on +ne pénètre plus avant par le secours de la révélation. C'est elle qui +expose au grand jour les pensées secrètes des princes, leurs projets +insensés, leur fol orgueil, leur impie et cruelle ambition; qui +manifeste les véritables causes, et les ressorts cachés des victoires et +des défaites des armées, de l'agrandissement et de la décadence des +peuples, de l'élévation et de la ruine des États; et, ce qui est le +principal fruit de l'Histoire, c'est elle qui nous apprend le jugement +que Dieu porte et des Princes et des Empires, et qui fixe par conséquent +l'idée que nous devons nous en former. + +[Marge: Rois puissants, employés pour punir ou pour protéger Israël.] +Pour ne point parler de l'Égypte, qui d'abord servit comme de berceau à +la nation sainte; qui se changea ensuite pour elle[8] en une dure prison +et en une fournaise ardente, et qui devint enfin le théâtre des plus +étonnantes merveilles que Dieu ait opérées en faveur d'Israël: les +grands empires de Ninive et de Babylone nous fournissent mille preuves +de la vérité que j'établis ici. + +[Note 8: «Educam vos de ergastulo Ægyptiorum (_Exod._, 6, 6). De +fornace ferrea Ægypti.» (_Deuteronom._ 4, 20.)] + +Leurs plus puissants rois, Théglathphalasar, Salmanasar, Sennachérib, +Nabuchodonosor, et plusieurs autres, étaient entre les mains de Dieu +comme autant d'instruments dont il se servait pour punir les +prévarications de son peuple. [Marge: Isaï. 5, 25-30, 10, 28-34, 13, 4 +et 5.] Il les appelait, selon Isaïe, d'un coup de sifflet des extrémités +de la terre pour venir prendre ses ordres; il leur mettait lui-même +l'épée en main; il réglait leur marche jour par jour; il remplissait +leurs soldats de courage et d'ardeur, rendait leurs troupes infatigables +et invincibles, répandait à leur approche la terreur et l'effroi. + +La rapidité de leurs conquêtes aurait dû leur faire entrevoir la main +invisible qui les conduisait; mais,[Marge: Sennacherib] dit l'un d'entre +eux au nom de tous les autres: «C'est par la force de mon bras que j'ai +fait ces grandes choses, et c'est ma propre sagesse qui m'a éclairé. + +J'ai enlevé les anciennes bornes des peuples, j'ai pillé les trésors des +princes, et, comme un conquérant, j'ai arraché les rois de leurs trônes. +Les peuples les plus redoutables ont été pour moi comme un nid de petits +oiseaux qui s'est trouvé sous ma main. J'ai réuni sous ma puissance tous +les peuples de la terre, comme on ramasse quelques œufs (que la mère a +abandonnés); et il ne s'est trouvé personne qui osât seulement remuer +l'aile, ni ouvrir la bouche, ni faire le moindre son.» + +Mais ce prince si grand et si sage à ses propres yeux, qu'était-il à +ceux de Dieu? Un ministre subalterne, un serviteur mandé par son maître, +une verge et un bâton dans sa main: [Marge: Isaï. 10, 5.] _Virga furoris +mei et baculus ipse est._ Le dessein de Dieu était de corriger ses +enfants, et non de les exterminer. Mais Sennachérib avait résolu de tout +perdre et de tout détruire: [Marge: Isaï. 10, 7.] _Ipse autem non sic +arbitrabitur, sed ad conterendum erit cor ejus._ Que deviendra donc +cette espèce de combat entre les desseins de Dieu et ceux de ce prince? +Lorsqu'il se croyait déjà maître [Marge: Isaï. 10, 12.] de Jérusalem, le +Seigneur d'un souffle seul dissipe toutes ses pensées fastueuses, fait +périr en une nuit cent quatre-vingt-cinq mille hommes de son armée, _et, +lui[9] mettant un cercle au nez et un mors à la bouche_, comme à une +bête féroce, le ramène dans ses États, couvert d'opprobre, à travers ces +mêmes peuples, qui l'avaient vu, un peu auparavant, plein d'orgueil et +de fierté. + +[Note 9: «Insanisti in me, et superbia tua ascendit in aures meas: +ponam itaque circulum in naribus tuis, et camum in labiis tuis, et +reducam te in viam per quam venisti.» (_4 Reg._ 19, 28.)] + +[Marge: Nabuchodonosor.] Nabuchodonosor, roi de Babylone, paraît encore +plus visiblement régi par une Providence qu'il ignore, mais qui préside +à ses délibérations, et qui détermine toutes ses démarches. + +[Marge: Ezech. 21. 19-23.] Arrivé avec son armée à la tête de deux +chemins, dont l'un conduit à Jérusalem, l'autre à Rabbath, capitale des +Ammonites, ce prince, incertain et flottant, délibère lequel il prendra, +et jette le sort: Dieu le fait tomber sur Jérusalem, pour accomplir les +menaces qu'il avait faites à cette ville de la détruire, de brûler le +temple, et d'emmener son peuple en captivité. + +[Marge: Ezech. cap. 26, 27 et 28.] Des raisons seules de politique +semblaient déterminer ce conquérant au siége de Tyr, pour ne pas laisser +derrière soi une ville si puissante et si bien fortifiée. Mais le siége +de cette place était ordonné par une volonté supérieure. Dieu voulait +d'un côté humilier l'orgueil d'Ithobal son roi, qui, se croyant plus +éclairé que Daniel dont la réputation était répandue dans tout l'Orient, +n'attribuant qu'à sa rare prudence l'étendue de son domaine et la +grandeur de ses richesses, se considérait en lui-même comme un dieu; de +l'autre, il voulait aussi punir le luxe, les délices, l'arrogance de ces +fiers négociants, qui se regardaient comme les princes de la mer et les +maîtres des rois mêmes; et sur-tout cette joie inhumaine de Tyr qui lui +faisait trouver son agrandissement dans les ruines de Jérusalem sa +rivale. C'est par ces motifs que Dieu lui-même conduisit Nabuchodonosor +à Tyr, lui faisant exécuter ses ordres sans qu'il les connût: IDCIRCO +_ecce_ EGO ADDUCAM _ad Tyrum Nabuchodonosor_. + +[Marge: Ezech. 29, 18-10.] Pour récompenser ce prince, qu'il tenait à sa +solde, du service qu'il vient de lui rendre à la prise de Tyr (c'est +Dieu lui-même qui s'exprime ainsi), et pour dédommager les troupes +babyloniennes, épuisées par un siége de treize ans, il leur donne toutes +les contrées de l'Égypte, comme des quartiers de rafraîchissement, et +leur en abandonne les richesses et les dépouilles[10]. + +[Note 10: Ce fait est plus détaillé dans l'histoire des Égyptiens +sous le règne d'Amasis. [p. 133.]] + +[Marge: Dan. c. 4, vers. 1-34.] Le même Nabuchodonosor, plein du desir +d'immortaliser son nom par toutes sortes de voies, voulut ajouter à la +gloire des conquêtes celle de la magnificence, en embellissant la +capitale de son empire par de superbes bâtiments, et par les ornements +les plus somptueux; mais pendant qu'une cour flatteuse, qu'il comblait +de richesses et d'honneurs, fait retentir par-tout ses louanges[11], il +se forme un sénat auguste des esprits surveillants, qui pèse dans la +balance de la vérité les actions des Princes, et prononce sur leur sort +des arrêts sans appel. Le roi de Babylone est cité à ce tribunal, où +préside le Juge souverain, qui réunit une vigilance à qui rien +n'échappe, et une sainteté qui ne peut rien souffrir contre l'ordre: +_vigil et sanctus_. Toutes ses actions, qui faisaient l'objet de +l'admiration publique, y sont examinées à la rigueur; et l'on fouille +jusqu'au fond de son cœur pour en découvrir les pensées les plus +cachées. Où se terminera ce redoutable appareil? Dans le moment même où +Nabuchodonosor, se promenant dans son palais, et repassant avec une +secrète complaisance ses exploits, sa grandeur, sa magnificence, se +disait à lui-même: _N'est-ce pas là cette grande Babylone dont j'ai fait +le siége de mon royaume, que j'ai bâtie dans la grandeur de ma puissance +et dans l'éclat de ma gloire?_ c'est dans ce moment précis, où, se +flattant de ne tenir que de lui seul sa puissance et son royaume, il +usurpait la place de Dieu, qu'une voix du ciel lui signifie sa sentence, +et lui déclare que son royaume va lui être enlevé, qu'il sera chassé de +la compagnie des hommes, et réduit à la condition des bêtes, jusqu'à ce +qu'il reconnaisse que _le Très-Haut a un pouvoir absolu sur les royaumes +des hommes, et qu'il les donne à qui il lui plaît_. + +[Note 11: «In sententia vigilum decretum est, et sermo sanctorum et +petitio, etc.» (DAN. 4, 14.)] + +Ce tribunal, toujours subsistant quoique invisible, a prononcé le même +jugement sur ces fameux conquérants, sur ces héros du paganisme, qui se +regardaient, aussi-bien que Nabuchodonosor, comme les seuls artisans de +leur haute fortune, comme indépendants de toute autre autorité, et comme +ne relevant que d'eux-mêmes. + +[Marge: Cyrus.] Si Dieu faisait servir des Princes à l'exécution de ses +vengeances, il en a rendu d'autres les ministres de sa bonté. Il destine +Cyrus à être le libérateur de son peuple, et, pour le mettre en état de +soutenir dignement un si noble ministère, il le remplit de toutes les +qualités qui forment les grands capitaines et les grands princes, et lui +fait donner cette excellente éducation que les païens ont tant admirée, +mais dont ils ne connaissaient point l'auteur ni la véritable cause. + +On voit dans les historiens profanes l'étendue et la rapidité de ses +conquêtes, l'intrépidité de son courage, la sagesse de ses vues et de +ses desseins, sa grandeur d'ame, sa noble générosité, son affection +véritablement paternelle pour les peuples, et, du côté des peuples, un +retour d'amour et de tendresse qui le leur faisait regarder moins comme +leur maître que comme leur protecteur et leur père. On voit tout cela +dans les historiens profanes; mais on n'y voit point le principe secret +de toutes ces grandes qualités, ni le ressort caché qui les mettait en +mouvement. + +Isaïe nous le montre, et s'explique en des termes dignes de la grandeur +et de la majesté du Dieu qui le faisait parler[12]. Il le représente, ce +Dieu des armées tout-puissant, qui prend Cyrus par la main, qui marche +devant lui, qui le conduit de ville en ville et de province en province, +qui lui assujettit les nations, qui humilie en sa présence les grands de +la terre, qui brise pour lui les portes d'airain, qui fait tomber les +murs et les remparts des villes, et lui en abandonne toutes les +richesses et tous les trésors. + +[Note 12: «Hæc dicit Dominus christo meo Cyro, cujus apprehendi +dexteram, ut subjiciam ante faciem ejus gentes, et dorsa regum vertam, +et aperiam coram eo januas, et portæ non claudentur. Ego ante te ibo, et +gloriosos terræ humiliabo: portas æreas conteram, et vectes ferreos +confringam. Et dabo tibi thesauros absconditos, et arcana secretorum; ut +scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum, Deus Israël.» (ISAÏ. 45, +1-3.)] + +[Marge: Isaï. 45, 13 et 4.] Le Prophète ne nous laisse pas même ignorer +les motifs de toutes ces merveilles. C'est pour punir Babylone et pour +affranchir Juda que Dieu conduit Cyrus pas à pas, et qu'il fait réussir +toutes ses entreprises: _Ego suscitavi eum ad justitiam, et omnes vias +ejus dirigam.......propter servum meum Jacob, et Israel electum meum_. +Mais ce prince aveugle et ingrat ne connaît point son maître, et oublie +son bienfaiteur. [Marge: Isaï. 45, 4, 5.] _Vocavi te nomine tuo, et non +cognovisti me: accinxi te, et non cognovisti me_. + +[Marge: Belle image de la royauté.] Il est rare qu'on juge sainement de +la vraie gloire et des devoirs essentiels de la royauté. Il n'appartient +qu'à l'Écriture de nous en donner une juste idée; et elle le fait d'une +manière admirable dans [Marge: Dan. 4, 7-9.] un arbre grand et fort, +dont la hauteur monte jusqu'au ciel, et qui paraît s'étendre jusqu'aux +extrémités de la terre. Couvert de feuilles et chargé de fruits, il fait +l'ornement et le bonheur de la campagne. Il fournit une ombre agréable +et une retraite assurée à tous les animaux; les bêtes privées et les +bêtes sauvages demeurent dessous, les oiseaux du ciel habitent sur ses +branches, et tout ce qui a vie trouve de quoi s'y nourrir. + +Est-il une idée plus juste et plus instructive de la royauté, dont la +véritable grandeur et la solide gloire ne consistent point dans cet +éclat, cette pompe, cette magnificence qui l'environnent, ni dans ces +respects et ces hommages extérieurs qui lui sont rendus par les sujets, +et qui lui sont dus, mais dans les services réels et les avantages +effectifs qu'elle procure aux peuples, dont elle est, par sa nature et +par son institution, le soutien, la défense, la sûreté, l'asyle; en un +mot, source féconde de toutes sortes de biens, sur-tout par rapport aux +petits et aux faibles, qui doivent trouver sous son ombre et sous sa +protection une paix et une tranquillité que rien ne puisse troubler, +pendant que le prince lui-même sacrifie son repos et essuie seul les +orages et les tempêtes dont il met les autres à l'abri? + +Il me semble voir, à la religion près, la réalité de cette noble image +et l'exécution de ce beau plan dans le gouvernement de Cyrus, dont +Xénophon nous trace le portrait dans sa belle préface de l'histoire de +ce prince. Il y a fait le dénombrement d'un grand nombre de peuples, +séparés les uns des autres par de vastes espaces, et encore plus par la +diversité des mœurs, des coutumes, du langage, mais réunis tous ensemble +par les mêmes sentiments d'estime, de respect et d'amour pour un +prince[13] dont ils auraient souhaité que le gouvernement eût pu durer +toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles sous son empire. + +[Note 13: Ἐδυνήθη [δέ] έπιθυμίαν έμβαλεἴν τοσαύτην τοῦ πάντας αủτῳ +χαρίζεσθαι ὤστε άεί τᾕ αủτοῦ γνώμῃ ἀξιοῦν κυβερνᾶσθαι. [Cyrop. I. 5]] + +[Marge: Juste idée des anciens conquérants.] A ce gouvernement si +aimable et si salutaire opposons l'idée que la même Écriture nous donne +de ces empires et de ces conquérants si vantés dans l'antiquité, qui, au +lieu de ne se proposer pour fin que le bien public, n'ont suivi que les +vues particulières de leur intérêt et de leur ambition. [Marge: Dan. +cap. 7.] Le Saint-Esprit les représente sous les symboles de monstres +nés de l'agitation de la mer, du trouble, de la confusion, du choc des +vagues; et sous l'image de bêtes cruelles et féroces, qui répandent +partout la terreur et la désolation, et qui ne se nourrissent que de +meurtres et de carnage; ours, lions, tigres, léopards. Quel tableau! +Quelle peinture! + +C'est néanmoins de ces modèles funestes que l'on emprunte souvent les +règles de l'éducation qu'on donne aux enfants des grands; c'est à ces +ravageurs de provinces, à ces fléaux du genre humain, qu'on se propose +de les faire ressembler. En excitant en eux des sentiments d'une +ambition démesurée et l'amour d'une fausse gloire, on en forme, selon +l'expression de l'Écriture, de jeunes lionceaux, que l'on accoutume de +bonne heure et que l'on dresse de [Marge: Ezech. 19, 2-7.] loin à +piller, à dévorer les hommes, à faire des veuves et des malheureux, à +dépeupler les villes. MATER LEÆNA _in medio leunculorum ENUTRIVIT +catulos suos....._ DIDICIT _prædam capere, et homines devorare...._ +DIDICIT _viduas facere, et civitates in desertum adducere._ Et quand +avec l'âge ce lionceau est devenu lion, Dieu nous avertit que le bruit +de ses exploits et la renommée de ses victoires n'est qu'un affreux +rugissement qui porte partout l'effroi et la désolation. _Et leo factus +est, et desolata est terra et plenitudo ejus a voce rugitûs illius._ + +Les exemples dont j'ai fait mention jusqu'ici, tirés de l'histoire des +Égyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, des Perses, prouvent +suffisamment le souverain domaine que Dieu exerce sur tous les empires, +et le rapport qu'il lui a plu de mettre entre les autres peuples de la +terre et celui qu'il s'est attaché en particulier. La même vérité paraît +encore aussi clairement sous les rois de Syrie et d'Égypte, successeurs +d'Alexandre-le-Grand, avec l'histoire desquels on sait que celle du +peuple de Dieu a une liaison particulière sous les Machabées. + +A tous ces faits je ne puis m'empêcher d'en ajouter encore un, connu de +tout le monde, mais qui n'en est pas moins remarquable; c'est la prise +de Jérusalem par Tite. [Marge: Joseph. I. 3, cap. 46. [Bell. Jud. vi, +cap. 9, § 1.]] Quand il fut entré dans la ville, et qu'il en eut +considéré les fortifications, ce prince, tout païen qu'il était, +reconnut le bras tout-puissant du Dieu d'Israël, et plein d'admiration +il s'écria: «Il paraît bien que Dieu a combattu pour nous, et a chassé +les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point de forces humaines ni +de machines qui fussent capables de les y forcer.» + +[Marge: Dieu a toujours réglé les événements humains par rapport au +règne du Messie.] Outre ce rapport de l'Histoire profane avec l'Histoire +sacrée, qui est visible, et qui se montre sensiblement, il y en a un +autre plus secret et plus éloigné, qui regarde le Messie, à l'avénement +duquel Dieu, qui a toujours eu son œuvre devant les yeux, a préparé les +hommes de loin par l'état même d'ignorance et de déréglement où il a +permis que le genre humain demeurât pendant quatre mille ans. C'est pour +nous faire sentir la nécessité d'un Médiateur, que Dieu a laissé si +long-temps les nations marcher dans leurs voies, sans que les lumières +de la raison, ni les instructions de la philosophie, aient pu ou +dissiper leurs ténèbres, ou corriger leurs inclinations. + +Quand on envisage la grandeur des empires, la majesté des princes, les +belles actions des grands hommes, l'ordre des sociétés policées et +l'harmonie des différents membres qui les composent, la sagesse des +législateurs, les lumières des philosophes, la terre semble n'offrir +rien aux yeux des hommes que de grand et d'éclatant; mais aux yeux de +Dieu elle était stérile et inculte, comme au premier instant de sa +création, [Marge: Gen. 1, 2.] _inanis et vacua_; c'est peut dire, elle +était tout entière souillée et impure (il faut se souvenir que je parle +ici des païens), et n'était devant [Marge: Gen. 6, 11.] lui qu'une +retraite d'hommes ingrats et perfides, comme au temps du déluge: +_Corrupta est terra coram Deo, et repleta est iniquitate_. + +Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui dispense, selon les règles +de sa sagesse, la lumière et les ténèbres, et qui sait mettre des bornes +au torrent des passions, n'a pas permis que la nature humaine, livrée à +toute sa corruption, dégénérât en une barbarie absolue, et s'abrutît +entièrement par l'obscurcissement des premiers principes de la loi +naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs nations sauvages. Cet +obstacle aurait trop retardé le cours rapide qu'il avait promis aux +premiers prédicateurs de la doctrine de son Fils. + +Il a jeté de loin dans l'esprit des hommes des semences de plusieurs +grandes vérités, pour les disposer à en recevoir d'autres plus +importantes. Il les a préparés aux instructions de l'Évangile par celles +des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a permis que dans +leurs écoles ils examinassent plusieurs questions, et établissent +plusieurs principes, qui ont un grand rapport à la religion, et qu'ils y +rendissent les peuples attentifs par l'éclat de leurs disputes. On sait +que les philosophes enseignent partout dans leurs livres l'existence +d'un Dieu, la nécessité d'une Providence qui préside au gouvernement du +monde, l'immortalité de l'ame, la dernière fin de l'homme, la récompense +des bons et la punition des méchants, la nature des devoirs qui sont le +lien de la société, le caractère des vertus qui font la base de la +morale, comme la prudence, la justice, la force, la tempérance, et +d'autres pareilles vérités, qui n'étaient pas capables de conduire +l'homme à la justice, mais qui servaient à écarter certains nuages, et à +dissiper certaines obscurités. + +C'est par un effet de la même Providence, qui de loin préparait les +voies à l'Évangile, que, lorsque le Messie vint au monde, Dieu avait +réuni un grand nombre de nations par les deux langues grecque et latine, +et qu'il avait soumis à un seul maître, depuis l'Océan jusqu'à +l'Euphrate, tous les peuples que le langage n'unissait point, pour +donner un cours plus libre à la prédication des apôtres. L'étude de +l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement et maturité, doit +nous conduire à ces réflexions, et nous montrer comment Dieu fait servir +les empires de la terre à l'établissement du règne de son Fils. + +[Marge: Talents extérieurs accordés aux païens.] Elle doit aussi nous +apprendre le cas qu'il faut faire de tout ce qu'il y a de plus brillant +dans le monde, et de ce qui est le plus capable d'éblouir. Courage, +bravoure, habileté dans l'art de gouverner, profonde politique, mérite +de la magistrature, pénétration pour les sciences les plus abstruses, +beauté d'esprit, délicatesse de goût en tout genre, succès parfait dans +tous les arts: voilà ce que l'Histoire profane nous montre, et ce qui +fait l'objet de notre admiration, et souvent de notre envie. Mais en +même temps cette même histoire doit nous faire souvenir que, depuis le +commencement du monde, Dieu accorde à ses ennemis toutes ces qualités +brillantes que le siècle estime, et dont il fait beaucoup de bruit; au +lieu qu'il les refuse souvent à ses plus fidèles serviteurs, à qui il +donne des choses d'une autre importance et d'un autre prix, mais que le +monde ne connaît et ne désire point. [Marge: Ps. 143, 15.] _Beatum +dixerunt populum cui hæc sunt: beatus populus, cujus dominus Deus ejus_. + +[Marge: Être sobre dans les louanges qu'on leur donne.] Une dernière +réflexion, qui suit naturellement de ce que j'ai dit jusqu'ici, +terminera cette première partie de ma Préface. Puisqu'il est certain que +tous ces grands hommes, si vantés dans l'Histoire profane, ont eu le +malheur d'ignorer le vrai Dieu et de lui déplaire, il faut être sobre et +circonspect dans les louanges qu'on leur donne. S. Augustin[14], dans le +livre de ses Rétractations, se repent d'avoir trop élevé et d'avoir trop +fait valoir Platon et les philosophes platoniciens, parce qu'après tout, +dit-il, ce n'étaient que des impies, dont la doctrine était, en +plusieurs points, contraire à celle de Jésus-Christ. + +[Note 14: «Laus ipsa, quâ Platonem vel platonicos seu academicos +philosophos tantùm extuli, quantùm impios homines non oportuit, non +immeritò mihi displicuit: præsertim quorum contra errores magnos +defendenda est christiana doctrina.» (_Retract_, lib. I, cap. 1.)] + +Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin ait cru qu'il ne fût +pas permis d'admirer ou de louer ce qu'il y a de beau dans les actions +et de vrai dans les maximes des païens. Il veut[15] qu'on y corrige ce +qui se trouve de défectueux, et qu'on y approuve ce qu'elles ont de +conforme à la règle. Il loue les Romains en plusieurs occasions, et +surtout dans ses livres de la Cité de Dieu, qui est l'un de ses derniers +et de ses plus beaux ouvrages. [Marge: Lib. 5, c. 19 et 21, etc.] Il y +fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs des peuples, et maîtres +d'une grande partie de la terre, à cause de la modération et de l'équité +de leur gouvernement (il parle des beaux temps de la république); +accordant à des vertus purement humaines des récompenses qui l'étaient +aussi, dont cette nation, aveugle en ce point, quoique fort éclairée sur +d'autres, avait le malheur de se contenter. Ce ne sont donc point les +louanges des païens en elles-mêmes, mais l'excès de ces louanges, que +Saint Augustin condamne. + +[Note 15: «Id in quoque corrigendum, quod pravum est; quod autem +rectum est, approbandum.» (_De Bapt. cont. Donat._ lib. 7, cap. 16.)] + +Nous devons craindre, nous sur-tout qui, par l'engagement même de notre +profession, sommes continuellement nourris de la lecture des auteurs +païens, de trop entrer dans leur esprit, d'adopter, sans presque nous en +apercevoir, leurs sentiments en louant leurs héros, et de donner dans +des excès qui ne leur paraissaient pas tels, parce qu'ils ne +connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes, dont j'estime +l'amitié, comme je le dois, et dont je respecte les lumières, ont trouvé +ce défaut dans quelques endroits de l'ouvrage que j'ai donné au public +sur l'éducation de la jeunesse, et ont cru que j'avais poussé trop loin +la louange des grands hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu'il +m'est échappé quelquefois des termes trop forts, et qui ne sont pas +assez mesurés. Je pensais qu'il suffisait d'avoir inséré dans chacun des +deux volumes qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs, sans qu'il +fût besoin de les répéter, et d'avoir établi en différents endroits les +principes que les pères nous fournissent sur cette matière, en +déclarant, avec saint Augustin, que, sans la véritable piété, +c'est-à-dire, sans le culte sincère du vrai Dieu, il n'y a point de +véritable vertu, et qu'elle ne peut être telle quand elle a pour objet +la gloire humaine; vérité, dit ce père, qui est incontestablement reçue +par tous ceux qui ont une vraie et solide piété. [Marge: De Civit. Dei, +lib. 5, cap. 19.] _Illud constat inter omnes veraciter pios, neminem +sine vera pietate, id est, veri Dei vero cultu, veram posse habere +virtutem; nec eam veram esse, quando gloriæ servit humanæ_. + +[Marge: Tom. 2, pag. 344.] Quand j'ai dit que Persée n'avait pas eu le +courage de se donner la mort, je n'ai point prétendu justifier la +pratique des païens, qui croyaient qu'il leur était permis de se faire +mourir eux-mêmes, mais simplement rapporter un fait, et le jugement +qu'en avait porté Paul Émile. Un léger correctif, ajouté à ce récit, +aurait ôté toute équivoque et tout lieu de plainte. + +L'ostracisme employé à Athènes contre les plus gens de bien, le vol +permis, ce semble, par Lycurgue à Sparte, l'égalité des biens établie +dans la même ville par voie d'autorité, et d'autres endroits semblables, +peuvent souffrir quelques difficultés. J'y ferai une attention +particulière dans le temps, lorsque la suite de l'Histoire me donnera +lieu d'en parler, et je profiterai avec joie des lumières que des +personnes éclairées et sans prévention voudront bien me communiquer. + +Dans un ouvrage comme celui que je commence à donner au public, destiné +particulièrement à l'instruction des jeunes gens, il serait à souhaiter +qu'il ne s'y trouvât aucun sentiment, aucune expression qui pût porter +dans leur esprit des principes faux ou dangereux. En le composant, je me +suis proposé cette maxime, dont je sens toute l'importance: mais je suis +bien éloigné de croire que j'y aie toujours été fidèle, quoique ç'ait +été mon intention; et j'aurai besoin en cela, comme en beaucoup d'autres +choses, de l'indulgence des lecteurs. + +PARAGRAPHE II. + +_Observations particulières sur cet ouvrage._ + +Le volume que je donne ici au public est le commencement d'un ouvrage où +je me propose d'exposer l'Histoire ancienne des Égyptiens, des +Carthaginois, des Assyriens, tant de Ninive que de Babylone, des Mèdes +et des Perses, des Macédoniens et des différents états de la Grèce. + +Comme j'écris principalement pour les jeunes gens, et pour des personnes +qui ne songent point à faire une étude profonde de l'Histoire ancienne, +je ne chargerai point cet ouvrage d'une érudition qui pourrait +naturellement y entrer, mais qui ne convient point au but que je me +propose. Mon dessein est, en donnant une histoire suivie de l'antiquité, +de prendre dans les auteurs grecs et latins ce qui me paraîtra de plus +intéressant pour les faits, et de plus instructif pour les réflexions. + +Je souhaiterais pouvoir éviter en même temps et la stérile sécheresse +des abrégés, qui ne donnent aucune idée distincte, et l'ennuyeuse +exactitude des longues histoires, qui accablent un lecteur. Je sens bien +qu'il est difficile de prendre un juste milieu, qui s'écarte également +des deux extrémités; et quoique, dans les deux parties d'histoire qui +font la moitié de ce premier volume, j'aie retranché une grande partie +de ce qui se rencontre dans les Anciens, je ne sais si on ne les +trouvera pas encore trop étendues: mais j'ai craint d'étrangler les +matières en cherchant trop à les abréger. Le goût du public deviendra ma +règle, et je tâcherai dans la suite de m'y conformer. + +J'ai eu le bonheur de ne pas lui déplaire dans le premier ouvrage que +j'ai composé. Je souhaiterais bien que celui-ci eût un pareil succès, +mais je n'oserais l'espérer. La matière que je traitais dans le premier, +belles-lettres, poésie, éloquence, morceaux d'histoire choisis et +détachés, m'a laissé la liberté d'y faire entrer une partie de ce qu'il +y a dans les auteurs anciens et modernes de plus beau, de plus frappant, +de plus délicat, de plus solide, tant pour les expressions que pour les +pensées et les sentiments. La beauté et la solidité des choses mêmes que +j'offrais au lecteur l'ont rendu plus distrait ou plus indulgent sur la +manière dont elles lui étaient présentées; et d'ailleurs, la variété des +matières a tenu lieu de l'agrément que le style et la composition +auraient dû y jeter. + +Ici je n'ai pas le même avantage. Je ne suis pas tout-à-fait le maître +du choix. Dans une histoire suivie, on est obligé de rapporter bien des +choses qui ne sont pas toujours fort intéressantes, sur-tout pour ce qui +regarde l'origine et le commencement des empires; et ces sortes +d'endroits, pour l'ordinaire, sont mêlés de beaucoup d'épines, et +présentent peu de fleurs. La suite fournira des matières plus agréables, +et des événements qui attachent davantage; et je ne manquerai pas de +faire usage des précieuses richesses que les meilleurs auteurs nous +offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se souvenir que dans +une grande et belle contrée tout n'est pas riches moissons, beaux +vignobles, riantes prairies, fertiles vergers: il s'y rencontre +quelquefois des terrains moins cultivés et plus sauvages. Et, pour me +servir d'une autre comparaison tirée de Pline, parmi les arbres[16], il +y en a qui, au printemps, étalent à l'envi une quantité infinie de +fleurs, et qui, par cette riche parure, dont l'éclat et les vives +couleurs flattent agréablement la vue, annoncent une heureuse abondance +pour une saison plus reculée: il y en a d'autres[17] qui sont plus +tristes, et qui, bien que fertiles en bons fruits, n'ont pas l'agrément +des fleurs, et semblent ne prendre point de part à la joie de la nature +renaissante. Il est aisé d'appliquer cette image à la composition de +l'Histoire. + +[Note 16: «Arborum flos est pleni veris indicium et anni +renascentis; flos gaudium arborum. Tunc se novas, aliasque quàm sunt, +ostendunt: tunc variis colorum picturis in certamen usque luxuriant. Sed +hoc negatum plerisque. Non enim omnes florent, et sunt tristes quædam, +quæque non sentiunt gaudia annorum; nec ullo flore exhilarantur, +natalesve pomorum recursus annuos versicolori nuntio promittunt.» (PLIN. +_Hist. nat._ lib. XVI, cap. 25.)] + +[Note 17: Comme les figuiers.] + +Pour embellir et enrichir la mienne, je déclare que je ne me fais point +un scrupule ni une honte de piller par-tout, souvent même sans citer les +auteurs que je copie, parce que quelquefois je me donne la liberté d'y +faire quelques changements. Je profite, autant que je puis, des solides +réflexions que l'on trouve dans la seconde et la troisième partie de +l'Histoire universelle de M. Bossuet, qui est l'un des plus beaux et des +plus utiles ouvrages que nous ayons. Je tire aussi de grands secours de +l'Histoire des Juifs, du savant M. Prideaux, Anglais, où il a +merveilleusement approfondi et éclairci ce qui regarde l'Histoire +ancienne. Il en sera ainsi de tout ce qui me tombera sous la main, dont +je ferai tout l'usage qui pourra convenir à la composition de mon livre, +et contribuer à sa perfection. + +Je sens bien qu'il y a moins de gloire à profiter ainsi du travail +d'autrui, et que c'est en quelque sorte renoncer à la qualité d'auteur; +mais je n'en suis pas fort jaloux, et je serais très-content, et me +tiendrais très-heureux, si je pouvais être un bon compilateur, et +fournir une histoire passable à mes lecteurs, qui ne se mettront pas +beaucoup en peine si elle vient de mon fonds ou non, pourvu qu'elle leur +plaise. + +Je ne puis pas dire précisément de combien de volumes sera composé mon +ouvrage; mais j'entrevois qu'il n'ira pas à moins de cinq ou six. Des +écoliers, pour peu qu'ils soient studieux, pourront faire aisément cette +lecture en particulier dans le cours d'une année, sans que leurs autres +études en souffrent. Dans mon plan, je destinerais la Seconde à cette +lecture: c'est une classe où les jeunes gens sont capables d'en +profiter, et d'y trouver quelque plaisir; et je réserverais l'Histoire +romaine pour la Rhétorique. + +Il aurait été utile, et même nécessaire, de donner à mes lecteurs +quelque idée et quelque connaissance des auteurs anciens d'où je tire +les faits que je rapporte ici. La suite même de l'Histoire me donnera +lieu d'en parler, et m'en fournira une occasion naturelle. + +[Marge: Jugement qu'il faut porter sur les augures, les prodiges, les +oracles des anciens.] En attendant, je crois devoir dire ici quelque +chose par avance sur la crédulité superstitieuse qu'on reproche à la +plupart de ces auteurs dans ce qui regarde les augures, les auspices, +les prodiges, les songes, les oracles. En effet, on est blessé de voir +des écrivains, d'ailleurs fort judicieux, se faire un devoir et une loi +de les rapporter avec une exactitude scrupuleuse, et d'insister +sérieusement sur un détail ennuyeux de petites et ridicules cérémonies, +du vol des oiseaux à droite ou à gauche, des signes marqués dans les +entrailles fumantes des animaux, de l'avidité plus ou moins grande des +poulets en mangeant, et de mille autres absurdités pareilles. + +Il faut avouer qu'un lecteur sensé ne peut voir sans étonnement que les +hommes de l'antiquité les plus estimés pour le savoir et pour la +prudence, les capitaines les plus élevés au-dessus des opinions +populaires et les mieux instruits de la nécessité de profiter des +moments favorables, les conseils les plus sages des princes consommés +dans l'art de régner, les plus augustes assemblées de graves sénateurs, +en un mot, les nations les plus puissantes et les plus éclairées, aient +pu, dans tous les siècles, faire dépendre de ces petites pratiques et de +ces vaines observances la décision des plus grandes affaires, comme de +déclarer une guerre, de livrer une bataille, de poursuivre une victoire; +délibérations qui étaient de la dernière importance, et d'où souvent +dépendaient la destinée et le salut des États. + +Mais il faut en même temps avoir l'équité de reconnaître que les mœurs, +les coutumes, les lois, ne permettaient point alors de s'écarter de ces +usages; que l'éducation, la tradition paternelle et immémoriale, la +persuasion et le consentement universel des nations, les préceptes et +l'exemple même des philosophes, leur rendaient ces pratiques +respectables; et que ces cérémonies, quelque absurdes qu'elles nous +paraissent et qu'elles soient en effet, faisaient chez les Anciens +partie de la religion et du culte public. + +Cette religion était fausse, et ce culte mal entendu; mais le principe +en était louable, et fondé sur la nature. C'était un ruisseau corrompu +qui partait d'une bonne source. L'homme, par ses propres lumières, ne +connaît rien au-delà du présent: l'avenir est pour lui un abyme fermé à +la sagacité la plus vive et la plus perçante, qui ne lui montre rien de +certain sur quoi il puisse fixer ses vues et former ses résolutions. Du +côté de l'exécution, il n'est pas moins faible et moins impuissant. Il +sent qu'il est dans une dépendance entière d'une main souveraine, qui +dispose avec une autorité absolue de tous les événements, et qui, malgré +tous ses efforts, malgré la sagesse des mesures le mieux concertées, le +réduit, par les moindres obstacles et par les plus légers contre-temps, +à l'impossibilité d'exécuter ses projets. + +Ces ténèbres, cette faiblesse, l'obligent de recourir à une lumière et à +une puissance supérieure. Il est forcé par son propre besoin, et par le +vif désir qu'il a de réussir dans ce qu'il entreprend, de s'adresser à +celui qu'il sait s'être réservé à lui seul la connaissance de l'avenir +et le pouvoir d'en disposer. Il offre des prières, il fait des vœux, il +présente des sacrifices, pour obtenir de la Divinité qu'il lui plaise de +s'expliquer ou par des oracles, ou par des songes, ou par d'autres +signes qui manifestent sa volonté, bien convaincu qu'il ne peut arriver +que ce qu'elle ordonne, et qu'il a un extrême intérêt de la connaître, +afin de pouvoir s'y conformer. + +Ce principe religieux de dépendance et de respect à l'égard de l'Être +suprême est naturel à l'homme; il le porte gravé dans son cœur; il en +est averti par le sentiment intérieur de son indigence, et par tout ce +qui l'environne au-dehors; et l'on peut dire que ce recours continuel à +la Divinité, est un des premiers fondements de la religion, et le plus +ferme lien qui attache l'homme au Créateur. + +Ceux qui ont eu le bonheur de connaître le vrai Dieu, et d'être choisis +pour former son peuple, n'ont point manqué de s'adresser à lui, dans +leurs besoins et dans leurs doutes, pour obtenir son secours et pour +connaître ses volontés. Il a bien voulu se manifester à eux; et les +conduire par des apparitions, par des songes, par des oracles, par des +prophéties, et les protéger par des prodiges éclatants. + +Ceux qui ont été assez aveugles pour substituer le mensonge à la vérité +se sont adressés, pour obtenir le même secours, à des divinités fausses +et trompeuses, qui n'ont pu répondre à leur attente, et payer l'hommage +qu'on leur rendait, que par l'erreur et l'illusion, et par une +frauduleuse imitation de la conduite du vrai Dieu. + +De là sont nées les vaines observations des songes, qu'une superstition +crédule leur faisait prendre pour des avertissements salutaires du ciel; +ces réponses obscures ou équivoques des oracles, sous le voile +desquelles les esprits de ténèbres cachaient leur ignorance, et par une +ambiguité étudiée se ménageaient une issue, quel que dût être +l'événement. De là sont venus ces pronostics de l'avenir, que l'on se +flattait de trouver dans les entrailles des bêtes, dans le vol et le +chant des oiseaux, dans l'aspect des astres, dans les rencontres +fortuites, dans les caprices du sort; ces prodiges effrayants qui +répandaient la terreur parmi tout un peuple, et qu'on croyait ne pouvoir +expier que par des cérémonies lugubres, et quelquefois même par +l'effusion du sang humain; enfin, ces noires inventions de la magie, les +prestiges, les enchantements, les sortilèges, les évocations des morts, +et beaucoup d'autres espèces de divination. + +Tout ce que je viens de rapporter était un usage reçu et observé +généralement parmi tous les peuples; et cet usage était fondé sur les +principes de religion que j'ai montrés sommairement. [Marge: Xenoph. in +Cyrop. l. 1, p. 25 et 37.] On en voit une preuve éclatante dans +l'endroit de la Cyropédie où Cambyse, père de Cyrus, donne à ce jeune +prince de si belles instructions, et si propres à former un grand +capitaine et un grand roi. Il lui recommande sur-tout d'avoir un +souverain respect pour les dieux; de ne former jamais aucune entreprise, +soit petite, soit grande, sans les avoir auparavant invoqués et +consultés; d'honorer les prêtres et les augures, qui sont leurs +ministres et les interprètes de leurs volontés; mais de ne pas s'y fier +ni s'y livrer si aveuglément qu'il ne s'instruise par lui-même de ce qui +regarde la science de la divination, des augures et des auspices. Et la +raison qu'il rapporte de la dépendance où doivent être les princes à +l'égard des dieux, et de l'intérêt qu'ils ont à les consulter en tout; +c'est que, quelque prudents et quelque clairvoyants que soient les +hommes dans le cours ordinaire des affaires, leurs vues sont toujours +fort courtes et fort bornées par rapport à l'avenir; au lieu que la +Divinité, d'un seul regard, embrasse tous les siècles et tous les +événements. «Comme les dieux sont éternels, dit Cambyse à son fils, ils +savent tout, et connaissent également le passé, le présent et l'avenir. +Entre ceux qui les consultent, ils donnent des avis salutaires à ceux +qu'ils veulent favoriser, pour leur faire connaître ce qu'il faut faire +et ce qu'il ne faut pas entreprendre. Que si l'on voit qu'ils ne donnent +pas de semblables conseils à tous les hommes, il ne faut pas s'en +étonner, puisque nulle nécessité ne les oblige de prendre soin des +personnes sur qui il ne leur plaît pas de répandre leurs grâces.» + +Telle était la doctrine des peuples les plus éclairés, par rapport aux +différentes espèces de divination; et il n'est pas étonnant que des +historiens qui écrivaient l'histoire de ces peuples se soient crus +obligés de rapporter avec soin ce qui faisait partie de leurs religion +et de leur culte, et qui souvent était l'ame de leurs délibérations et +la règle de leur conduite. J'ai cru, par cette même raison, ne devoir +pas entièrement supprimer dans l'Histoire que je donne au public ce qui +regarde cette matière, quoique pourtant j'en aie retranché une grande +partie. + +Je me propose de mettre à la fin de cet ouvrage un abrégé chronologique +de tous les faits, et une table exacte des matières. + +Mon guide pour la chronologie est ordinairement Ussérius. Dans +l'histoire des Carthaginois, je marque le plus souvent quatre époques: +l'année de la création du monde, que je désigne par ces lettres, pour +abréger, AN. m.; celles de la fondation de Carthage et de Rome; enfin, +l'année qui précède la naissance de Jésus-Christ, dont je compte les +années depuis l'an du monde 4004, suivant en cela Ussérius et les +autres, qui ne laissent pas de la croire antérieure de quatre ans. + + ---------------------- + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + AVERTISSEMENTS + DE L'AUTEUR, + RÉPANDUS DANS L'IN-12, EN DIFFÉRENTS TOMES, + ET RÉUNIS ICI TOUS ENSEMBLE[18]. + + ---------------------- + +[Note 18: Voulant donner une édition complète des œuvres de Rollin, +nous avons dû conserver ces Avertissements, quoiqu'ils semblent +maintenant inutiles. Comme les volumes de notre Édition ne peuvent +correspondre à ceux de l'édition in-12, à la tête desquels ces +avertissements se trouvaient placés, nous aurions eu quelque peine à +leur trouver une place convenable dans le corps de l'ouvrage. Il nous a +donc semblé préférable de les mettre tous ensemble après la Préface, +dont ils forment en quelque sorte le complément. [_Note des Éditeurs._]] + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR +POUR LE TOME TROISIÈME. + +Je m'étais flatté de conduire ce troisième volume jusqu'à la fin de la +guerre du Péloponnèse, et de le terminer par quelques réflexions sur les +mœurs, le caractère, le gouvernement des peuples de la Grèce les plus +connus. Je me suis trouvé hors d'état de tenir ma parole. Les additions +que j'ai faites dans le cours de l'impression, pour tâcher de ne rien +omettre d'intéressant, ont fait croître le livre plus que je ne l'avais +prévu. J'ai donc été obligé de m'arrêter à la déroute de l'armée des +Athéniens devant Syracuse, et à la mort de Nicias, qui arrivent la +dix-neuvième année de la guerre du Péloponnèse. J'aurais même souhaité +pouvoir finir plus tôt ce volume; mais c'est ce qu'il ne m'a pas été +possible de faire, quelque envie que j'en eusse. L'entreprise des +Athéniens contre Syracuse étant la plus grande que cette république ait +jamais faite, et étant devenue la principale cause de sa chute, je n'ai +pas cru devoir couper la narration d'un événement si grand et si lié; et +il me semble que ç'aurait été tromper l'attente du lecteur, si, après +l'avoir introduit dans une scène pleine d'action et de mouvement, je lui +en avais dérobé la catastrophe. + +J'ai retranché tout le reste, et l'ai renvoyé au volume suivant. Malgré +tous ces retranchements, celui-ci est demeuré encore très-incommode pour +les lecteurs, qu'il charge d'un trop grand poids; pour les ouvriers, qui +ne peuvent le relier qu'avec peine; et sur-tout pour le libraire, dont +la dépense est augmentée considérablement par le surcroît de cinq ou six +feuilles de plus que dans les deux premiers volumes, c'est-à-dire de 150 +ou de 200 pages. Il m'a paru que le public, par rapport à l'impression +de ce livre, n'était pas mécontent ni du papier, ni des caractères, ni +de l'exactitude et de la correction, et j'ai veillé à ce qu'on y +apportât tous les soins possibles. Sur la représentation que m'a faite +la veuve du libraire (car Dieu a appelé à lui depuis peu son mari), que +ce troisième volume surpassait de beaucoup les deux autres, je n'ai pu +lui refuser la grace qu'elle m'a demandée, et que je regarde comme une +justice, qui est d'ajouter dix sols au prix ordinaire, mais pour ce +volume seulement. Je l'ai priée de continuer d'avoir égard aux personnes +qui s'adresseront à elle avec un témoignage de ma part. Je prendrai de +meilleures mesures dans la suite, et ne tomberai plus dans le même +inconvénient. + +Dès que l'impression de ce troisième volume a été achevée, on a commencé +à réimprimer les deux premiers. J'y ai fait quelques corrections et +quelques légers changements sur les avis que des amis m'ont donnés. Je +les aurais marqués à la fin de ce volume, si je n'avais craint de le +trop charger: je le ferai dans les volumes suivants, afin que ceux qui +ont la première édition puissent en faire usage. Ce petit recueil de +corrections, c'est-à-dire de fautes, ramassées ensemble, et mises sous +les yeux du lecteur, ne peut pas être fort agréable à l'amour-propre; +mais il peut être utile au public en rendant le livre moins défectueux, +et cela doit me suffire. D'ailleurs, en matière de littérature, comme +dans la morale, les fautes reconnues et avouées sincèrement sont +oubliées, ou, pour mieux dire, ne subsistent plus. + +Je prie les lecteurs qui auront remarqué dans ces trois volumes des +endroits qui leur paraîtront demander quelque changement nécessaire, +soit pour la justesse de l'expression, soit pour la vérité des faits, +soit pour l'exactitude des dates, soit même pour quelques circonstances +essentielles que j'aurai omises, de vouloir m'en donner avis, en +adressant leurs lettres chez le libraire. On me permettra de n'y faire +d'autre réponse que celle que je fais ici par avance, en témoignant dès +à-présent une très-sincère et très-vive reconnaissance à toutes les +personnes qui voudront bien m'aider de leurs lumières. + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR +POUR LE QUATRIÈME VOLUME. + +Il est bien difficile, dans un ouvrage d'une aussi grande étendue qu'est +celui de l'Histoire ancienne, qu'il n'échappe bien des fautes à un +écrivain, quelque attention et quelque exactitude qu'il tâche d'y +apporter. J'en avais déjà reconnu plusieurs par moi-même. Les avis qu'on +m'a donnés, soit dans des lettres particulières, soit dans des écrits +publics, m'en ont fait encore remarquer d'autres. J'espère les corriger +toutes dans l'édition suivante de mon Histoire, que l'on doit bientôt +commencer. + +Quand je ne serais pas porté par moi-même à profiter des avis qu'on me +donne, il me semble que l'indulgence, je pourrais presque dire la +complaisance, que le public témoigne pour mon ouvrage, devrait m'engager +à faire tous mes efforts pour le rendre le moins défectueux qu'il me +serait possible. Il est bien aisé de prendre son parti, lorsque la +critique tombe sur des fautes marquées et sensibles: il ne s'agit alors +que de reconnaître qu'on s'est trompé, et de corriger ses fautes. Mais +il est une autre sorte de critique qui embarrasse et laisse dans +l'incertitude, parce qu'elle ne porte pas avec elle une pareille +évidence; et c'est le cas où je me trouve. J'en apporterai un exemple +entre plusieurs autres. + +Quelques personnes croient que, dans mon Histoire, les réflexions sont +trop longues et trop fréquentes. Je sens bien que cette critique n'est +point sans fondement, et qu'en cela je me suis un peu écarté de la règle +que les historiens ont coutume de suivre, qui est de laisser pour +l'ordinaire au lecteur le soin et, en même temps, le plaisir de faire +lui-même ses réflexions sur les faits qu'on lui présente; au lieu qu'en +les lui suggérant, il paraît qu'on se défie de ses lumières et de sa +pénétration. Ce qui m'a déterminé à en user ainsi, c'est que mon premier +et principal dessein, quand j'ai entrepris cet ouvrage, a été de +travailler pour les jeunes gens, et de ne rien négliger de ce qui me +paraîtrait propre à leur former l'esprit et le cœur. Or c'est l'effet +que produisent naturellement les réflexions; et l'on sait que la +jeunesse en est moins capable par elle-même qu'un âge plus avancé, et +que, pour lui faire tirer de l'étude de l'Histoire tout le fruit qu'on a +lieu d'en attendre, il n'est pas inutile, quand les faits sont +singuliers et remarquables, de lui mettre devant les yeux le jugement +qu'en ont porté les auteurs de l'antiquité les plus sensés et les plus +sages, afin de lui apprendre à faire par elle-même dans la suite de +pareilles réflexions, et à juger sainement de tout. + +L'usage que j'ai vu faire de mon Histoire à des enfants de neuf à dix +ans de l'un et de l'autre sexe qui la lisent avec plaisir, et le compte +exact que je leur ai entendu rendre, non-seulement des plus beaux +événements, mais de ce qu'il y a de plus solide dans les réflexions, +m'ont confirmé dans l'opinion où j'étais qu'elles pouvaient leur être de +quelque utilité, et qu'elles n'étaient point au-dessus de leur portée. +Si effectivement elles étaient propres à accoutumer les jeunes gens à +saisir dans l'Histoire le vrai, le beau, le juste, l'honnête, ce qui en +est le grand fruit, il me semble que cet avantage, ou du moins +l'intention que j'ai eue de le leur procurer, pourrait faire excuser la +liberté que j'ai prise de m'écarter peut-être un peu trop de la règle +ordinaire. Cependant je ne suis point attaché à mon sentiment, et si je +m'apercevais qu'il fût contraire à celui du public, j'y renoncerais sans +peine. + +Je reviens encore à mes jeunes gens, et il faut qu'on me le pardonne; +car[19] j'avoue que je ne puis les perdre de vue, et que tout ce qui +peut contribuer à leur instruction me touche sensiblement. Il va +paraître un livre qui sera de ce genre; il a pour titre, _le Spectacle +de la Nature_, ou _Entretiens sur les particularités de l'Histoire +naturelle qui ont paru les plus propres à rendre les jeunes gens +curieux, et à leur former l'esprit_. On y développe d'une manière +agréable et spirituelle ce qu'il y a de plus curieux dans la nature, +pour ce qui regarde les animaux terrestres, les oiseaux, les insectes, +les poissons. S'il m'était permis de juger du succès de ce livre par le +plaisir que la lecture m'en a causé, je pourrais assurer par avance +qu'il sera grand. C'est à ma prière, et sur mes vives sollicitations, +que l'auteur a entrepris cet ouvrage, qui peut être beaucoup augmenté, +s'il se trouve au goût du public. + +[Note 19: «Neque enim me pœnitet ad hoc quoque opus meum, et curam +susceptorum semel adolescentium respicere.» (QUINTIL. lib. XI, c. 1.)] + +_Lettre de monsieur Rousseau._ + +J'espère que le public ne me saura pas mauvais gré d'avoir inséré ici +une lettre de M. Rousseau, dans laquelle, à l'occasion de +l'Avertissement qui précède, il m'exhorte à ne point suivre l'avis des +personnes qui me conseilleraient de retrancher ou d'abréger les +réflexions que je répands de temps en temps dans mon Histoire. +L'autorité d'un écrivain aussi généralement estimé pour la justesse et +la délicatesse du goût que l'est celui dont je parle a été pour moi d'un +grand poids; et, m'imaginant que le public me parlait par sa bouche, je +n'ai pas cru devoir appeler de sa décision. Je n'en dirais pas +tout-à-fait autant des louanges qu'il donne à mon Ouvrage, parce que +j'ai lieu de craindre que son bon cœur n'ait fait illusion à son esprit, +et ne l'ait aveuglé en faveur d'un ami qu'il considère depuis +long-temps. L'erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait que, dans +l'amitié, elle fût plus commune qu'elle n'est. + + Vellem in amicitia sic erraremus, et isti + Errori nomen virtus posuisset honestum. + +A Bruxelles, le 27 août 1732. + +«J'ai bien des grâces à vous rendre, monsieur, de l'agréable présent que +vous m'avez fait du quatrième volume de votre Histoire. Je l'ai lu pour +ainsi dire tout d'une haleine, et avec une satisfaction qui n'a été +interrompue en aucun endroit. Si le sentiment peut passer pour bon juge +en ces matières, je puis dire qu'il n'y eut jamais difficulté plus mal +fondée que celle que vous dites vous avoir été objectée sur la prétendue +longueur des réflexions dont votre narration est quelquefois +accompagnée, ni de plus mauvais conseil que celui qu'on vous a donné de +les abréger. C'est vouloir retrancher de votre livre ce qui le distingue +le plus utilement et même le plus agréablement de tant d'autres +histoires dont le public se trouve inondé, et qui, dépouillées de +l'instruction qui doit être le but de l'écrivain et le fruit de la +lecture, méritent plutôt le nom de Gazettes savantes que celui +d'Histoires. Quelque nécessaires que ces réflexions soient aux jeunes +gens, vous connaissez trop bien les hommes pour ne pas sentir combien +elles le sont aux personnes avancées en âge, et qui passent même pour +les plus raisonnables. La plupart lisent pour satisfaire leur curiosité, +et pour pouvoir dire qu'ils ont lu. Trouverez-vous même parmi les plus +sensés une demi-douzaine de lecteurs qui veuillent se donner le temps et +la peine de méditer sur leur lecture? et quand ils se la donneraient, +est-il sûr qu'ils soient capables de méditer comme il faut et où il +faut? Les uns s'attacheront à un mot ou à une expression qui ne leur +aura pas plu. Les autres s'arrêteront à quelque point de chronologie ou +à quelque fait contesté par d'autres auteurs; et à peine dans le grand +nombre s'en trouvera-t-il quelqu'un qui se mette en peine d'y chercher +le véritable et l'unique objet de toute lecture sensée, qui est +l'instruction. C'est pourtant pour le plus grand nombre que vous +travaillez. Votre but n'est pas d'instruire ceux qui sont déjà +instruits; et quand ce le serait, quelle satisfaction n'est-ce pas pour +eux de se retrouver, pour ainsi dire, dans les réflexions d'un homme +comme vous, et de s'assurer par cette conformité de la vérité des leurs? +Ne faites donc point de difficulté, monsieur, de continuer comme vous +avez commencé. La fonction du philosophe et celle de l'historien sont +les mêmes. L'un cherche à instruire par les préceptes, l'autre par les +exemples; mais si ces exemples ne sont accompagnés de préceptes à +propos, ils deviennent la plupart du temps inutiles, soit par la +paresse, soit par l'incapacité, soit par le peu de loisir des lecteurs. +C'est à vous de leur lever ces obstacles; et ils vous en seront d'autant +plus obligés, que cette partie de votre Ouvrage, qui est la plus utile, +est en même temps la plus agréable, et celle qui satisfait plus +l'esprit, les réflexions s'y trouvant mêlées et comme incorporées aux +faits d'une manière si naturelle et si éloignée de toute affectation, +que, si on les en détachait, il semble qu'elles laisseraient un vide +dans votre narration. Ne croyez pas pourtant que mon intention, en vous +écrivant ceci, soit de m'ériger avec vous en donneur de conseils. Je +n'ai pas assez de témérité pour m'en croire capable; mais, plein comme +je le suis de la lecture que je viens d'achever, j'aurais cru me faire +tort à moi-même si je vous avais caché ma pensée sur ce qui m'a paru de +plus important dans le plan que vous vous êtes fait, et sur ce qui m'a +le plus charmé dans la manière dont vous l'avez exécuté. Je suis avec +beaucoup de respect,» + +MONSIEUR, +Votre très-humble et très-obéissant serviteur, +ROUSSEAU. + + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR +POUR LE TOME CINQUIÈME. + +Quoique le public n'attende pas de moi une apologie sur la promptitude +avec laquelle je le sers, je me crois néanmoins obligé de lui rendre +compte de mon travail, et de lui expliquer comment, au lieu d'un seul +volume de mon Histoire, qui est le tribut annuel que j'avais coutume de +lui payer, je me prépare cette année à lui en fournir deux. En voici +déjà un qui paraît; et j'espère que, vers le mois d'août, il sera suivi +d'un autre. Il peut y avoir quelque lieu d'en être surpris, et de douter +si c'est assez respecter le public que de se hâter ainsi de lui donner +livre sur livre, sans paraître avoir pris tout le temps nécessaire pour +les travailler et les polir comme il convient. + +Je serais fâché qu'on me soupçonnât d'une pareille négligence, que je +regarde comme directement contraire au devoir d'un écrivain. Je ne le +serais guère moins qu'on attribuât cette promptitude à une heureuse +fécondité de génie, à une grande facilité de composition, à un fonds de +connaissances amassé de longue main. Je ne me reconnais point, ou peu, à +tous ces traits. + +Il est vrai, et le public ne me saura pas mauvais ré de cet aveu, que, +pour répondre à son estime et à son attente, je me livre tout entier à +mon ouvrage, que j'en fais mon unique affaire, que j'y donne tout mon +temps et tous mes soins, et que j'écarte sévèrement toute autre +occupation, parce que celle-ci me paraît dans l'ordre de la Providence, +et que j'ai lieu de croire, par le succès que Dieu y a donné jusqu'ici, +que c'est à quoi il m'appelle, et le travail qu'il m'impose. + +Mais ce qui a avancé cette année mon ouvrage au-delà de la mesure +ordinaire, sont les secours considérables que j'ai tirés de plusieurs +livres, sur les principales matières dont traitent les deux volumes qui +suivent le quatrième. A ce prix, il est aisé de devenir auteur, et l'on +gagne bien du temps quand on trouve une partie de la besogne faite par +d'excellents ouvriers, et qu'il ne reste qu'à l'adopter, et à en faire +usage comme de son bien propre. C'est la possession où je me suis mis +dès le commencement, et dont il semble que le public m'a passé titre. + +Outre ces secours, j'en trouve d'autres qui ne sont pas moins +importants, dont le public souffrira que je lui rende ici compte, parce +que ma reconnaissance ne peut pas demeurer muette plus longtemps. J'ai +l'avantage de passer près de quatre mois de suite au voisinage de Paris, +dans une agréable campagne, qui me fournit tout ce que je puis désirer +et pour le travail, et pour le délassement: la bonne compagnie, la +conversation, le bon air, la promenade, des prairies enchantées, un bord +de rivière toujours amusant, une vue douce et qui se présente toujours +avec un nouveau plaisir; et, ce qui fait l'assaisonnement de tout le +reste, une pleine et entière liberté. + +Deux frères (M. l'abbé et M. le marquis d'Asfeld), qui se sont tous deux +également distingués, chacun dans leur profession, par un mérite rare et +solide, me sont aussi tous deux d'un secours infini pour mon ouvrage. +L'un, qui a fait et soutenu des siéges, et qui s'est trouvé à plusieurs +actions (le public sait avec quel succès), veut bien que je lui lise les +principales batailles dont je fais mention dans mon Histoire, et par là +m'épargne beaucoup de fautes et de bévues grossières, telles que Polybe +en relève un [Marge: Polyb. l. 12, p. 662-666.] grand nombre dans les +écrits du philosophe Callisthène, qui avait accompagné +Alexandre-le-Grand dans ses glorieuses campagnes, et qui s'était mal à +propos ingéré de décrire les expéditions guerrières de ce conquérant, où +il n'entendait rien, sans avoir pris la précaution de consulter les gens +du métier. + +L'autre frère, l'un de mes plus anciens et de mes plus intimes amis, +qui, outre la science profonde de la théologie, et la connaissance des +Écritures, où il excelle, possède nos historiens grecs et latins, aussi +bien qu'aucune personne que je connaisse, et qui paraît n'avoir rien +oublié de tout ce qu'il a lu, a la patience de lire et de relire tous +mes Ouvrages avant qu'ils paraissent en public, et ne refuse pas de me +donner ses remarques, de me faire part de ses vues, de me communiquer +ses réflexions; et il m'en fournit d'excellentes. Je sens bien que la +tendre amitié dont il m'honore depuis long-temps entre pour beaucoup +dans toutes les peines qu'il veut bien se donner pour perfectionner mon +Ouvrage; mais je lui dois ce témoignage, que l'amour du bien public, qui +fait l'un des principaux caractères de ces deux frères, y a encore plus +de part; et ce sentiment, loin de rien diminuer de ma reconnaissance, la +rend encore plus vive, et j'ose dire plus religieuse. + +Qu'on juge, après cela, si Colombe ne doit pas être pour moi un séjour +agréable et utile en même temps. Je voudrais que ce fût encore la +coutume, comme autrefois, d'inscrire ses ouvrages du lieu où on les a +composés. Je mettrais à la tête des miens: DE MA MAISON DE COLOMBE[20]; +car le maître de celle-ci veut que je la regarde comme mienne. Je lui +desire, pour récompense, moins la graisse de la terre que la rosée du +ciel; et je souhaite de tout mon cœur, trop heureux si j'y pouvais +contribuer en quelque chose, qu'il ait la consolation de voir ses +aimables enfants croître sous ses yeux de plus en plus en sagesse et en +grâce devant Dieu et devant les hommes. + +[Note 20: E Columbano meo.] + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR +POUR LE TOME ONZIÈME. + +Ce onzième volume, qui contient huit cents pages, s'est trouvé d'une +grosseur si énorme, qu'on s'est cru obligé de le diviser pour la +commodité des lecteurs, et de le couper en deux tomes, qui ne seront +vendus tout reliés que trois livres dix sous. + +Le traité des arts et des sciences m'a conduit bien plus loin que je ne +pensais, et il occupera encore le douzième volume tout entier au moins. +Je me suis repenti plus d'une fois de m'être engagé dans une entreprise +qui demanderait un grand nombre de connaissances, et même portées à une +grande perfection, pour donner de chacune une idée juste, précise, +complète. J'ai bientôt senti qu'elle était infiniment au-dessus de mes +forces; et j'ai tâché de suppléer à ce qui me manquait, en profitant du +travail des plus habiles en chaque art pour me conduire dans des routes, +dont les unes m'étaient peu familières, et les autres entièrement +inconnues. + +J'envisageais avec une secrète joie la fin prochaine de mon travail, non +pour me livrer à une molle et frivole oisiveté, qui ne convient point à +un honnête homme, et encore moins à un chrétien, mais pour jouir d'un +tranquille repos, qui me permettrait de ne plus employer ce qu'il peut +me rester encore de jours à vivre qu'à des études et à des lectures +propres à me sanctifier moi-même, et à me préparer à ce dernier moment +qui doit décider pour toujours de notre sort. Il me semblait qu'après +avoir travaillé pour les autres pendant plus de cinquante ans, il devait +m'être permis de ne plus travailler que pour moi, et de renoncer +absolument à l'étude des auteurs profanes, qui peuvent plaire à +l'esprit, mais qui sont incapables de nourrir le cœur. Une forte +inclination me portait à prendre ce parti, qui me paraissait tout-à-fait +convenable, et presque nécessaire. + +Cependant les désirs du public, qui ne sont pas obscurs sur ce sujet, +m'ont fait naître quelque doute. Je n'ai pas voulu me déterminer +moi-même, ni prendre pour règle de ma conduite mon inclination seule. +J'ai consulté séparément des amis sages et éclairés, qui m'ont tous +condamné à entreprendre l'Histoire romaine, j'entends celle de la +république. Une conformité de sentiments si peu suspecte m'a frappé; et +je n'ai plus eu de peine à me rendre à un avis que j'ai regardé comme +une marque certaine de la volonté de Dieu sur moi. + +Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitôt que j'aurai achevé l'autre, ce +que j'espère qui n'ira pas loin. Agé de soixante et seize ans accomplis, +je n'ai pas de temps à perdre. Ce n'est pas que je me flatte de pouvoir +le conduire jusqu'à sa fin: je l'avancerai autant que mes forces et ma +santé me le permettront. N'ayant entrepris ma première Histoire que pour +remplir le ministère auquel il me semblait que Dieu m'avait appelé, en +commençant à former le cœur des jeunes gens, à leur donner les premières +teintures de la vertu par l'exemple des grands hommes du paganisme, et à +en jeter les premiers fondements pour les conduire à des vertus plus +solides, je me sens plus obligé que jamais à porter les mêmes vues dans +celle où je suis près d'entrer. Je tâcherai de ne point oublier que +Dieu, me prenant sur mon Ouvrage (car c'est à quoi je dois m'attendre), +n'examinera pas s'il est bien ou mal écrit, ni s'il aura été reçu avec +applaudissement ou non, mais si je l'aurai composé uniquement pour lui +plaire, et pour rendre quelque service au public. Cette pensée ne +servira qu'à augmenter de plus en plus mon ardeur et mon zèle par la vue +de celui pour qui je travaillerai, et m'engagera à faire de nouveaux +efforts pour répondre à l'attente publique, en profitant de tous les +avis qu'on a bien voulu me donner sur ma première Histoire. + +Au reste, je serais bien à plaindre si je n'attendais d'autre récompense +d'un si long et si pénible travail que des louanges humaines. Et qui +peut se flatter néanmoins d'être assez attentif pour se défendre de la +surprise d'une si douce illusion? Les païens ne travaillaient que dans +cette vue. Aussi est-il écrit d'eux: _Receperunt mercedem suam. Vani +vanam,_ ajoute un Père. _Ils ont reçu leur récompense, aussi vaine +qu'eux_. Je dois bien plutôt me proposer pour modèle ce serviteur qui +emploie toute son industrie et toute son application à faire valoir le +peu de talents que son maître lui a confiés, afin d'entendre comme lui, +au dernier jour, ces consolantes paroles, bien supérieures à toutes les +louanges des hommes: [Marge: Matth. 25, 21.] _O bon et fidèle serviteur, +parce que vous avez été fidèle en peu de choses, je vous établirai sur +beaucoup: entrez dans la joie de votre Seigneur._ FIAT, FIAT. + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR +POUR LE TREIZIÈME VOLUME. + +Me voici enfin arrivé au terme d'un Ouvrage qui m'a occupé tout entier +pendant plusieurs années. Je ne puis m'empêcher, en le finissant, de +marquer au public ma reconnaissance pour l'accueil favorable qu'il lui a +fait. J'ai éprouvé de sa part une bonté et une indulgence qui m'ont +étonné, et auxquelles certainement je ne m'attendais pas. J'ai trouvé +les mêmes dispositions chez les étrangers que dans mes compatriotes, et +j'en ai reçu des témoignages d'approbation et de bienveillance qui me +feraient beaucoup d'honneur, s'il m'était permis de les rendre publics. + +Il faut bien, et je ne puis me le dissimuler, que l'Ouvrage ne soit pas +mauvais, puisqu'il a eu le bonheur de plaire à tant de personnes; mais +je dois aussi reconnaître que la gloire ne m'en appartient pas tout +entière. On sait que le fond de tout ce que j'ai écrit est tiré +d'auteurs anciens tant grecs que latins, qui ont fait l'admiration de +tous les siècles, et qui m'ont fourni les faits, les réflexions, les +pensées, les tours, et souvent même les expressions, par la beauté et +l'énergie de celles qu'ils me présentaient. Les traductions qu'on a de +plusieurs de ces historiens m'ont été d'un grand secours, et m'ont +épargné beaucoup de peine et de temps, parce qu'en les comparant avec +les originaux j'y trouvais pour l'ordinaire peu de choses à changer. Je +me suis donné la liberté, et il me semble qu'on ne m'en a pas su mauvais +gré, d'enrichir mon ouvrage d'une infinité de beaux morceaux que je +trouvais dans ceux des Modernes, et qui convenaient au mien, et j'en +userai de même encore dans l'Histoire romaine; mais ce qui m'a le plus +aidé dans mon travail, et ce qui a le plus contribué à le mettre en état +de ne pas déplaire au public, ce sont les remarques de quelques amis +d'un goût rare et exquis, qui ont eu la patience de lire et de +critiquer, presque en ennemis, mes écrits avant qu'ils parussent, et qui +m'ont épargné bien des fautes. On voit donc que, tout compté et bien +examiné, il y a beaucoup à rabattre pour moi des louanges que mon +Ouvrage a pu m'attirer; aussi je ne prétends en tirer d'autre avantage +que celui de m'animer de plus en plus dans la nouvelle carrière de +l'Histoire romaine, où je commence à entrer. + +Quoi qu'il en soit, l'Ouvrage est enfin achevé. On trouvera à la fin de +ce dernier volume deux tables, l'une chronologique, l'autre des +matières. + +[Marge: En 1738.] J'espère donner au public le premier tome de +l'Histoire romaine avant le mois de septembre prochain. Pour en avancer +la composition, j'ai cru devoir me reposer entièrement du soin des deux +tables qui terminent l'Histoire ancienne sur des personnes qui ont bien +voulu s'en charger. Au défaut d'autres qualités, je me pique d'être +prompt à servir le public, et je lui consacre de bon cœur tout mon +temps, sur lequel il a un droit justement acquis par toutes les bontés +qu'il me témoigne. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + ÉDITIONS + DES PRINCIPAUX AUTEURS GRECS + CITÉS + DANS LE TEXTE DE L'HISTOIRE ANCIENNE[21]. + + --------- + +[Note 21: Cette table ne s'applique point aux citations qui se +trouvent dans mes notes. Les éditions récentes dont je me suis servi +étant presque toutes divisées par chapitres, paragraphes et numéros, +c'est de cette manière que j'en indique les citations. Quand il m'arrive +de me servir d'une édition qui n'est pas ainsi divisée, je cite la page, +en ayant le soin de spécifier l'édition que j'ai eue sous les yeux; dans +ce cas, c'est ordinairement la même que celle que Rollin a +consultée.--L.] + +HERODOTUS. _Francof._, an. 1608. + +THUCYDIDES. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1588. + +XENOPHON. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_, an. +1625. + +POLYBIUS. _Parisiis_, an. 1609. + +DIODORUS SICULUS. _Hanoviæ, Typis Wechelianis_, an. 1684. + +PLUTARCHUS. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_, +an. 1624. + +STRABO. _Lutetiæ Parisiorum, Typis regiis_, an. 1620. + +ATHENÆUS. _Lugduni_, an. 1612. + +PAUSANIAS. _Hanoviæ, Typis Wechelianis_, an. 1613. + +APPIANUS ALEXANDRINUS. _Apud Henric. Stephan._, an. 1592. + +PLATO. _Ex nova Joannis Serrani interpretatione, apud Henricum +Stephanum_, an. 1578. + +ARISTOTELES. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_, +an. 1619. + +ISOCRATES. _Apud Paulum Stephanum_, an. 1604. + +DIOGENES LAERTIUS. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1594. + +DEMOSTHENES. _Francof._, an. 1604. + +ARRIANUS. _Lugd. Batav._, an. 1704. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + HISTOIRE ANCIENNE + DES ÉGYPTIENS, + DES CARTHAGINOIS, DES ASSYRIENS, DES BABYLONIENS, + DES MÈDES ET DES PERSES, + DES MACÉDONIENS ET DES GRECS. + +-------------------------------------------------------------------- + +AVANT-PROPOS. + +ORIGINE ET PROGRÈS DE L'ÉTABLISSEMENT +DES ROYAUMES. + +Pour connaître comment se sont formés les états et les royaumes qui ont +partagé l'univers, par quels degrés ils sont parvenus à ce point de +grandeur que l'histoire nous montre, par quels liens les familles et les +villes se sont réunies pour composer un corps de société, et pour vivre +ensemble sous une même autorité et sous des lois communes, il est à +propos de remonter, pour ainsi dire, jusqu'à l'enfance du monde, et +jusqu'au temps où les hommes, répandus en différentes contrées après la +division des langues, commencèrent à peupler la terre. + +Dans ces premiers temps, chaque père était le chef souverain de sa +famille, l'arbitre et le juge des différends qui y naissaient, le +législateur-né de la petite société qui lui était soumise, le défenseur +et le protecteur de ceux que la naissance, l'éducation et leur faiblesse +mettaient sous sa sauvegarde, et dont sa tendresse lui rendait les +intérêts aussi chers que les siens propres. + +Quelque indépendante que fût l'autorité de ces maîtres, ils n'en usaient +qu'en pères, c'est-à-dire, avec beaucoup de modération. Peu jaloux de +leur pouvoir, ils ne songeaient point à dominer avec hauteur, ni à +décider avec empire. Comme ils se trouvaient nécessairement obligés +d'associer les autres à leurs travaux domestiques, ils les associaient +aussi à leurs délibérations, et s'aidaient de leurs conseils dans les +affaires. Ainsi tout se faisait de concert, et pour le bien commun. + +Les lois que la vigilance paternelle établissait dans ce petit sénat +domestique, étant dictées par le seul motif de l'utilité publique, +concertées avec les enfants les plus âgés, acceptées par les inférieurs +avec un libre consentement, étaient gardées avec religion, et se +conservaient dans les familles comme une police héréditaire qui en +faisait la paix et la sûreté. + +Différents motifs donnèrent lieu à différentes lois. L'un, sensible à la +joie de la naissance d'un fils qui, le premier, l'avait rendu père, +songea à le distinguer parmi ses frères par une portion plus +considérable dans ses biens et par une autorité plus grande dans sa +famille. Un autre, plus attentif aux intérêts d'une épouse qu'il +chérissait, ou d'une fille tendrement aimée qu'il voulait établir, se +crut obligé d'assurer leurs droits et d'augmenter leurs avantages. La +solitude et l'abandon d'une épouse qui pouvait devenir veuve toucha +davantage un autre, et il pourvut de loin à la subsistance et au repos +d'une personne qui faisait la douceur de sa vie. De ces différentes +vues, et d'autres pareilles, sont nés les différents usages des peuples, +et les droits des nations, qui varient à l'infini. + +A mesure que chaque famille croissait par la naissance des enfants et +par la multiplicité des alliances, leur petit domaine s'étendait, et +elles vinrent peu-à-peu à former des bourgs et des villes. + +Ces sociétés étant devenues fort nombreuses par la succession des temps, +et les familles s'étant partagées en diverses branches, qui avaient +chacune leurs chefs, et dont les intérêts et les caractères différents +pouvaient troubler l'ordre public, il fut nécessaire de confier le +gouvernement à un seul, pour réunir tous ces chefs sous une même +autorité, et pour maintenir le repos public par une conduite uniforme. +L'idée qu'on conservait encore du gouvernement paternel, et l'heureuse +expérience qu'on en avait faite, inspirèrent la pensée de choisir parmi +les plus gens de bien et les plus sages celui en qui l'on reconnaissait +davantage l'esprit et les sentiments de père. L'ambition et la brigue +n'avaient [Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] point de part dans ce choix: +la probité seule et la réputation de vertu et d'équité en décidaient, et +donnaient la préférence aux plus dignes[22]. + +[Note 22: «Quos ad fastigium hujus majestatis non ambitio popularis, +sed spectata inter bonos moderatio provehebat.»] + +Pour relever l'éclat de leur nouvelle dignité, et pour les mettre plus +en état de faire respecter les lois, de se consacrer tout entiers au +bien public, de défendre l'État contre les entreprises des voisins et +contre la mauvaise volonté des citoyens mécontents, on leur donna le nom +de _roi_, on leur érigea un trône, on leur mit le sceptre en main, on +leur fit rendre des hommages, on leur assigna des officiers et des +gardes, on leur accorda des tributs, on leur confia un plein pouvoir +pour administrer la justice; et, dans cette vue, on les arma du glaive +pour réprimer les injustices et pour punir les crimes. + +[Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] Chaque ville, dans les commencements, +avait son roi, qui, plus attentif à conserver son domaine qu'à +l'étendre, renfermait son ambition dans les bornes du pays qui l'avait +vu naître[23]. Les démêlés presque inévitables entre des voisins, la +jalousie contre un prince plus puissant, un esprit remuant et inquiet, +des inclinations martiales, le désir de s'agrandir et de faire éclater +ses talents, donnèrent occasion à des guerres, qui se terminaient +souvent par l'entier assujettissement des vaincus, dont les villes +passaient sous le pouvoir du conquérant, et grossissaient peu-à-peu son +domaine. [Marge: Justin. _ibid._] De cette sorte, une première victoire +servant de degré et d'instrument à la seconde, et rendant le prince plus +puissant et plus hardi pour de nouvelles entreprises, plusieurs villes +et plusieurs provinces, réunies sous un seul monarque, formèrent des +royaumes plus ou moins étendus, selon que le vainqueur avait poussé ses +conquêtes avec plus ou moins de vivacité[24]. + +[Note 23: «Fines imperii tueri magis quàm proferre mos erat. Intra +suam cuique patriam regna finiebantur.»] + +[Note 24: «Domitis proximis, quum accessione virium fortior ad alios +transiret, et proxima quæque victoria instrumentum sequentis esset, +totius Orientis populos subegit.»] + +Parmi ces princes, il s'en rencontra dont l'ambition, se trouvant trop +resserrée dans les limites d'un simple royaume, se répandit par-tout +comme un torrent et comme une mer, engloutit les royaumes et les +nations, et fit consister la gloire à dépouiller de leurs états des +princes qui ne leur avaient fait aucun tort, à porter au loin les +ravages et les incendies, et à laisser par-tout des traces sanglantes de +leur passage. Telle a été l'origine de ces fameux empires qui +embrassaient une grande partie du monde. + +Les princes usaient diversement de la victoire, selon la diversité de +leurs caractères ou de leurs intérêts. Les uns, se regardant comme +absolument maîtres des vaincus, et croyant que c'était assez faire pour +eux que de leur laisser la vie, les dépouillaient eux et leurs enfants +de leurs biens, de leur patrie, de leur liberté; les réduisaient à un +dur esclavage; les occupaient aux arts nécessaires pour la vie, aux plus +vils ministères de la maison, aux pénibles travaux de la campagne; et +souvent même les forçaient, par des traitements inhumains, à creuser les +mines, et à fouiller dans les entrailles de la terre pour satisfaire +leur avarice; et de là le genre humain se trouva partagé comme en deux +espèces d'hommes, de libres et de serfs, de maîtres et d'esclaves. + +D'autres introduisirent la coutume de transporter les peuples entiers, +avec toutes leurs familles, dans de nouvelles contrées, où ils les +établissaient, et leur donnaient des terres à cultiver. + +D'autres, encore plus modérés, se contentaient de faire racheter aux +peuples vaincus leur liberté, et l'usage de leurs lois et de leurs +privilèges, par des tributs annuels qu'ils leur imposaient; et +quelquefois même ils laissaient les rois sur leur trône, en exigeant +d'eux seulement quelques hommages. + +Les plus sages et les plus habiles en matière de politique se faisaient +un honneur de mettre une espèce d'égalité entre les peuples nouvellement +conquis et les anciens sujets, accordant aux premiers le droit de +bourgeoisie, et presque tous les mêmes droits et les mêmes priviléges +dont jouissaient les autres; et par-là, d'un grand nombre de nations +répandues dans toute la terre, ils ne faisaient plus en quelque sorte +qu'une ville, ou du moins qu'un peuple. + +Voilà une idée générale et abrégée de ce que l'histoire du genre humain +nous présente, et que je vais tâcher d'exposer plus en détail en +traitant de chaque empire et de chaque nation. Je ne toucherai point à +l'histoire du peuple de Dieu, ni à celle des Romains. Les Égyptiens, les +Carthaginois, les Assyriens, les Babyloniens, les Mèdes et les Perses, +les Macédoniens, les Grecs feront le sujet de l'ouvrage que je donne au +public. Je commence par les Égyptiens et par les Carthaginois, parce que +les premiers sont fort anciens, et que les uns et les autres sont plus +détachés du reste de l'histoire, au lieu que les autres peuples ont plus +de liaison entre eux, et quelquefois même se succèdent. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + LIVRE PREMIER. + + ---------------------- + + HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS. + +Je diviserai en trois parties ce que j'ai à dire sur les Égyptiens. La +première renfermera un plan abrégé et une courte description des +différentes parties de l'Égypte, et de ce qu'on y trouve de plus +remarquable. Dans la seconde, je parlerai des coutumes, des lois et de +la religion des Égyptiens. Enfin, dans la troisième, j'exposerai +l'histoire des rois d'Égypte. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + PREMIÈRE PARTIE. + + --------- + +DESCRIPTION DE L'ÉGYPTE, ET DE CE QUI S'Y TROUVE +DE PLUS REMARQUABLE. + +[Marge: Herod, lib. 2 cap. 177.] L'Égypte, dans une étendue assez +bornée, renfermait autrefois[25] un grand nombre de villes, et une +multitude incroyable d'habitants[26]. + +[Note 25: On marque que, sous Amasis, il y avait en Égypte vingt +mille villes habitées.] + +[Note 26: La population de l'ancienne Égypte n'a rien d'incroyable. +Seulement il faut distinguer, dans les textes anciens qui en font +mention, ceux qui donnent un renseignement positif, de ceux qui +n'offrent que des circonstances vagues dont on croit pouvoir conclure la +population de ce pays. + +Diodore de Sicile dit qu'autrefois, et de son temps, l'Égypte contenait +sept millions d'habitants (I, § 31). + +Josèphe, environ un siècle après, porte la population de ce pays à sept +millions cinq cent mille ames, sans compter celle d'Alexandrie (Jos. +_Bell. Jud._ II, c. 16, §4), qui était, selon Diodore, de trois cent +mille ames. + +Il résulte de ces deux passages clairs et positifs que, depuis les temps +anciens jusqu'au règne de Titus, la population de l'Égypte était +constamment restée au-dessous de huit millions d'habitants. + +Comme la surface habitable de ce pays est d'environ deux mille deux +cents lieues carrées, on voit que la population était de trois mille +quatre cents à trois mille cinq cents habitants par lieue carrée de +terre habitable; ce qui n'a rien d'extraordinaire, quand on songe à la +prospérité de l'ancienne Égypte. + +Quant à la population qu'on a voulu conclure du nombre d'un million de +soldats qui sortaient des cent portes de Thèbes, ou bien encore des +dix-sept cents enfants mâles nés, selon Diodore de Sicile, le même jour +que Sésostris (I, § 54), elle serait en effet incroyable; car elle +monterait à quarante ou cinquante millions d'individus. Mais, de ces +deux faits, le premier est fondé sur une erreur de mots; le second, sur +une erreur faite par Diodore de Sicile, ou peut-être sur une des +exagérations familières aux prêtres égyptiens, qui ont débité tant de +contes aux voyageurs grecs. C'est ce que j'établis dans un Mémoire dont +je n'ai pu présenter ici que le principal résultat.--L.] + +Elle est bornée au levant par la mer Rouge et l'isthme de Suez, au midi +par l'Éthiopie, au couchant par la Libye, et au nord par la mer +Méditerranée. Le Nil parcourt du midi au nord toute la longueur du pays +dans l'espace de près de deux cents lieues[27]. Ce pays se trouve +resserré de côté et d'autre par deux chaînes de montagnes, qui souvent +ne laissent entre elles et le Nil qu'une plaine d'une demi-journée de +chemin, et quelquefois moins. + +Du côté occidental, la plaine s'élargit en quelques endroits[28] jusqu'à +une étendue de vingt-cinq ou trente lieues. La plus grande largeur de +l'Égypte se prend d'Alexandrie à Damiette, dans un espace d'environ +cinquante lieues[29]. + +[Note 27: La longueur de la vallée de l'Égypte, y compris ses +sinuosités, est de cinq cent soixante-dix milles géographiques, ou deux +cent trente-sept lieues de vingt-cinq au degré, et cent quatre-vingt-dix +lieues de vingt au degré.--L.] + +[Note 28: Par exemple, dans la partie de l'Égypte moyenne, qu'on +appelle le _Faïoum_, ancien nome _Arsinoïtes_, dont le point le plus +éloigné du Nil en est distant de quarante milles géographiques, ou +quatorze lieues environ.--L.] + +[Note 29: La plus grande largeur se prend d'Alexandrie à Péluse: la +distance est de cent quarante milles, ou quarante-six lieues.--L.] + +L'ancienne Égypte peut se diviser en trois principales parties: la haute +Égypte, appelée autrement Thébaïde, qui était la partie la plus +méridionale; l'Égypte du milieu, nommée Heptanome, à cause des sept +nomes ou départements qu'elle renfermait; la basse Égypte, qui +comprenait ce que les Grecs appellent Delta, et tout ce qu'il y a de +pays jusqu'à la mer Rouge, et le long de la [Marge: Strab. l. 17, pag. +787.]mer Méditerranée jusqu'à Rhinocolure, ou au mont Casius. Sous +Sésostris, toute l'Égypte fut réunie en un [Marge: [Diod. Sic. I § +54.]]seul royaume, et divisée en trente-six gouvernements ou nomes: dix +dans la Thébaïde, dix dans le Delta, et seize dans le pays qui est +entre-deux. + +Les villes de Syène et d'Éléphantine séparaient l'Égypte et l'Éthiopie; +et, du temps d'Auguste, elles servaient [Marge: Tacit. Ann. l. 2, c. +61.]de bornes à l'empire romain: _claustra olim romani imperii_. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE PREMIER. + + THÉBAIDE. + +Thèbes, qui donna son nom à la Thébaïde, le pouvait disputer aux plus +belles villes de l'univers. Ses cent portes chantées par Homère sont +connues de tout le [Marge: Hom. II. 1, vers. 381.] monde, et lui font +donner le surnom d'Hécatompyle, pour la distinguer d'une autre Thèbes +située en Béotie. Elle n'était pas moins peuplée qu'elle était vaste, et +on a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble deux cents chariots et +dix mille combattants par chacune de ses [Marge: Strab. l. 17, pag. +816.]portes. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence +[Marge: Tacit. Ann. l. 2, c. 60.]et sa grandeur, encore qu'ils n'en +eussent vu que les ruines, tant les restes en étaient augustes. + +[Marge: Voyage de Thévenot.] On a découvert dans la Thébaïde (on +l'appelle maintenant le Sayd) des temples et des palais encore presque +entiers, où les colonnes et les statues sont innombrables. On y admire +sur-tout un palais dont les restes semblent n'avoir subsisté que pour +effacer la gloire des plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de +vue, et bornées de part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi +rare que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues à quatre +portiques dont la hauteur étonne les yeux. Encore ceux qui nous ont +décrit ce prodigieux édifice n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le +tour, et ne sont pas même assurés d'en avoir vu la moitié; mais tout ce +qu'ils ont vu était surprenant. Une salle, qui apparemment faisait le +milieu de ce superbe palais, était soutenue de six-vingts colonnes de +six brassées de grosseur, grandes à proportion, et entremêlées +d'obélisques que tant de siècles n'ont pu abattre. La peinture y avait +étalé tout son art et toutes ses richesses. Les couleurs même, +c'est-à-dire, ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir du temps, se +soutiennent encore parmi les ruines de cet admirable édifice, et y +conservent leur vivacité: tant l'Égypte savait imprimer un caractère +d'immortalité à tous ses ouvrages. Strabon, qui avait été sur les +[Marge: Lib. 17, pag. 805.] lieux, fait la description d'un temple qu'il +avait vu en Égypte, presque entièrement semblable à ce qui vient d'être +rapporté[30]. + +[Marge: Pag. 816.] Le même auteur, en écrivant les raretés de la +Thébaïde, parle d'une statue de Memnon, fort célèbre, dont il avait vu +les restes[31]. On dit que cette statue, lorsqu'elle était frappée des +premiers rayons du soleil levant, rendait un son articulé. En effet +Strabon entendit ce son; mais il doute qu'il vînt de la statue. + +[Note 30: Ce temple est celui d'Héliopolis. Voyez l'explication que +j'en ai donnée dans la traduction française, tom. V, p. 386 et +suiv.--L.] + +[Note 31: «Germanicus aliis quoque miraculis intendit animum, quorum +præcipua fuêre Memnonis saxea effigies, ubi radiis solis icta est, +vocalem sonum reddens, etc.» TACIT. _Annal._ lib. 2, cap. 61. + += Cette statue colossale est assise et haute de 19 mètres 55 centimètres +(environ 60 pieds), y compris le piédestal, qui a 4 mètres: si la statue +était debout, elle aurait plus de 60 pieds. Ses jambes sont encore +toutes couvertes d'inscriptions grecques et latines, la plupart du temps +d'Adrien. Elles ont été gravées par des personnes qui attestent avoir +entendu Memnon saluer l'Aurore. (Voy. Jablonski, _Syntagm._ III, _de +Memn._, pag. 57.) On a soupçonné que les prêtres, au moyen de conduits +souterrains, pénétraient dans la statue, afin que Memnon n'oubliât point +de saluer sa mère. M. de Humboldt a cherché une explication physique du +bruit que l'on croyait entendre. (_Voyages_, tom. IV, p. 560.)--L.] + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE II. + + ÉGYPTE DU MILIEU, OU HEPTANOME. + +Cette partie de l'Égypte avait pour capitale Memphis. On voyait dans +cette ville plusieurs temples magnifiques, entre autres celui du dieu +Apis, qui y était honoré d'une manière particulière. Il en sera parlé +dans la suite, aussi-bien que des pyramides, qui étaient dans le +voisinage de Memphis, et qui ont rendu cette ville si célèbre. Elle +était située sur le bord occidental du Nil. + +[Marge: Voyage de Thévenot.] Le grand Caire, qui semble avoir succédé à +Memphis, a été bâti de l'autre côté du Nil. Le château du Caire est une +des choses les plus curieuses qui soient en Égypte. Il est situé sur une +montagne hors de la ville. Il est bâti sur le roc qui lui sert de +fondement, et entouré de murailles fort hautes et fort épaisses. On +monte à ce château par un escalier taillé dans le roc, si aisé à monter, +que les chevaux et les chameaux tout chargés y vont facilement. Ce qu'il +y a de plus beau et de plus rare à voir dans ce château, c'est le puits +de Joseph. On lui donne ce nom, soit parce que les Égyptiens se plaisent +à attribuer à ce grand homme ce qu'ils ont chez eux de plus remarquable, +soit parce qu'en effet cette tradition s'est conservée dans le pays[32]. +C'est une preuve au moins que l'ouvrage est fort ancien; et certainement +il est digne de la magnificence des plus puissants rois de l'Égypte. Ce +puits est comme à double étage, taillé dans le roc vif, d'une profondeur +prodigieuse. On descend jusqu'au réservoir qui est entre les deux puits +par un escalier qui a deux cent vingt marches, large d'environ sept à +huit pieds, dont la descente, douce et presque imperceptible, laisse un +accès très-facile aux bœufs qui sont employés pour faire monter l'eau. +Elle vient d'une source qui est presque la seule qui se trouve dans le +pays. Les bœufs font tourner continuellement une roue où tient une corde +à laquelle sont attachés plusieurs seaux. L'eau tirée ainsi du premier +puits, qui est le plus profond, se rend par un petit canal dans un +réservoir qui fait le fond du second puits, au haut duquel elle est +portée de la même manière; et de là elle se distribue par des canaux en +plusieurs endroits du château. Comme ce puits passe dans le pays pour +être fort ancien, et qu'effectivement il se sent bien du goût antique +des Égyptiens, j'ai cru qu'il pouvait ici trouver sa place parmi les +raretés de l'ancienne Égypte. + +[Note 32: Le nom de _puits de Joseph_ vient uniquement de ce que ce +puits a été construit vers l'an 1176 de notre ère, par les ordres du +sultan Salah-Eddin ou Saladin, qui se nommait aussi _Joseph_ +(Yousouf).--L.] + +[Marge: Lib. 17, pag. 807.] Strabon parle d'une machine pareille, qui, +par le moyen de roues et de poulies, faisait monter de l'eau du Nil sur +une colline fort élevée, avec cette différence qu'au lieu de bœufs +c'étaient des esclaves, au nombre de cent cinquante, qui étaient +employés à faire tourner ces roues. + +La partie de l'Égypte dont nous parlons ici est célèbre par plusieurs +raretés qui méritent d'être examinées chacune en particulier. Je n'en +rapporterai que les principales: les obélisques, les pyramides, le +labyrinthe, le lac de Mœris, et ce qui regarde le Nil. + +§ Ier. _Obélisques._ + +L'Égypte semblait mettre toute sa gloire à dresser des monuments pour la +postérité. Ses obélisques font encore aujourd'hui, autant par leur +beauté que par leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la +puissance romaine, désespérant d'égaler les Égyptiens, a cru faire assez +pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs rois. + +Un obélisque est une aiguille ou pyramide quadrangulaire, menue, haute, +et perpendiculairement élevée en pointe, pour servir d'ornement à +quelque place, et qui est souvent chargée d'inscriptions ou +d'hiéroglyphes. On appelle hiéroglyphes, des figures ou des symboles +mystérieux, dont se servaient les Égyptiens pour couvrir et envelopper +les choses sacrées et les mystères de leur théologie. + +[Marge: Diod. lib. 1, pag. 37.] Sésostris avait fait élever dans la +ville d'Héliopolis deux obélisques d'une pierre très-dure, tirée des +carrières de la ville de Syenne, à l'extrémité de l'Égypte. Ils avaient +chacun cent-vingt coudées de haut[33], c'est-à-dire, trente toises ou +cent quatre-vingts pieds. L'empereur Auguste, après avoir réduit +l'Égypte en province, fit transporter à Rome ces deux obélisques, dont +l'un a été brisé depuis. Il n'osa pas en faire autant à l'égard d'un +troisième, qui était d'une grandeur énorme. [Marge: Plin. lib. 36, cap. +6 et 8.] Il avait été construit sous Ramessès: on dit qu'il y avait eu +vingt mille hommes employés à le tailler. Constance, plus hardi +qu'Auguste, le fit transporter à Rome[34]. On y voit encore deux de ces +obélisques, aussi-bien qu'un autre de cent coudées ou vingt-cinq toises +de haut, et de huit coudées ou deux toises de diamètre. Caïus César +[Marge: _Ibid._ cap. 9.] l'avait fait venir d'Égypte sur un vaisseau +d'une fabrique si extraordinaire, qu'au rapport de Pline on n'en avait +jamais vu de pareil. + +[Note 33: Je prends pour la coudée égyptienne celle qu'on a trouvée +gravée dans le nilomètre d'Éléphantine: elle est de 0 mètre 527 +millimètres. Les 120 coudées font 63 mètres 24 centim., ou 194 pieds 8 +pouc.--L.] + +[Note 34: Les principaux obélisques égyptiens qui existent à Rome +sont ceux de + + Mètr. Cen. + St-Jean de Latran, hauteur. 33 3 + Saint-Pierre. 27 7 + Du palais Pamphili. 16 53 + De Sainte-Marie-Majeure. 14 74 + Du Quirinal. 14 74 + De la Porte du Peuple. 24 57 + + --L.] + +Toute l'Égypte était pleine de ces sortes d'obélisques. Ils étaient pour +la plupart taillés dans les carrières de la haute Égypte, où l'on en +trouve encore qui sont à demi taillés. Mais ce qu'il y a de plus +admirable, c'est que les anciens Égyptiens avaient su creuser jusque +dans la carrière un canal, où montait l'eau du Nil dans le temps de son +inondation; d'où ensuite ils enlevaient les colonnes, les obélisques, et +les statues sur des radeaux[35] proportionnés à leur poids, pour les +conduire dans la basse Égypte[36]. Et, comme le pays était tout coupé +d'une infinité de canaux, il n'y avait guère d'endroits où ils ne +pussent transporter facilement ces masses énormes, dont le poids aurait +fait succomber toute autre sorte de machines. + +[Note 35: Le radeau est un assemblage de plusieurs pièces de bois +plates, qui sert à voiturer des marchandises sur une rivière.] + +[Note 36: Le procédé employé par les Égyptiens, et dont Rollin ne +donne pas une idée assez précise, mérite bien d'être rapporté ici. +Lorsque Ptolémée Philadelphe voulut faire transporter à Alexandrie un +obélisque de 80 coudées (42 mètres 160 millim.), que le roi Nectanebis +avait fait tailler autrefois, Callisthène dit qu'on creusa d'abord un +canal qui, partant du Nil, allait passer sous l'obélisque qu'on voulait +enlever. On construisit ensuite deux barques qu'on remplit de pierres +dont la masse était double de celle de l'obélisque. Cette pesante charge +les fit enfoncer dans l'eau assez profondément pour qu'elles pussent +être conduites sous l'obélisque, qui se trouvait couché en travers du +canal, ayant ses extrémités appuyées sur les deux bords. Ensuite on vida +les bâtiments de toutes les pierres qu'ils contenaient. Dégagés de ce +poids, ils soulevèrent nécessairement l'obélisque, qu'il fut aisé de +conduire au lieu de sa destination (lib. 36, c. 9.). Ce procédé +ingénieux, analogue à celui que nous employons pour remettre à flot les +vaisseaux submergés, explique comment les Égyptiens ont pu transporter +d'un bout de l'Égypte à l'autre d'énormes fardeaux, tels que les temples +monolithes, ou d'une seule pierre.--L.] + +§ II. _Pyramides._ + +Une pyramide est un corps solide ou creux, qui a une base large et +ordinairement carrée, qui se termine en pointe. + +[Marge: Herodot., lib. 2, c. 124, etc.] Il y avait en Égypte trois +pyramides plus célèbres que toutes les autres, qui, selon Diodore de +Sicile, ont mérité [Marge: Diod. lib. 1, p. 39-41.] [Marge: Plin. lib. +36, cap. 12.] d'être mises au nombre des sept merveilles du monde. Elles +n'étaient pas fort éloignées de la ville de Memphis[37]. Je ne parlerai +ici que de la plus grande des trois. Elle était, comme les autres, bâtie +sur le roc qui lui servait de fondement, de figure carrée par sa base, +construite au-dehors en forme de degrés[38], et allait toujours en +diminuant jusqu'au sommet. Elle était bâtie de pierres d'une grandeur +extraordinaire, dont les moindres étaient de trente pieds, travaillées +avec un art merveilleux, et couvertes de figures hiéroglyphiques. Selon +plusieurs des anciens auteurs, chaque côté avait huit cents pieds de +largeur, et autant de hauteur[39]. Le haut de la pyramide, qui d'en bas +semblait être une pointe, une aiguille, était une belle plate-forme de +dix ou douze grosses pierres, et chaque côté de cette plate-forme était +de seize à dix-sept pieds. + +[Note 37: Elles en étaient à 120 stades (DIOD. SIC. 1, § 63.).--L.] + +[Note 38: Autrefois les degrés étaient recouverts et cachés par un +revêtement qui a tout-à-fait disparu: aussi était-il fort difficile +d'arriver au sommet, comme Pline le donne à entendre (lib. 36, c. 12; +cf. Silv. de Sacy, _Trad. d'Abdallatif_, p. 216). J'ai expliqué ailleurs +ce revêtement (_Recherches critiques sur Dicuil._, pag. 101 et +suiv.).--L.] + +[Note 39: Les anciens ne sont point d'accord sur les dimensions de +la grande pyramide. On peut voir leurs textes dans M. Larcher +(_Traduction d'Hérodote_, tom. II, pag. 440.).--L.] + +Voici la mesure qu'en a donnée feu M. de Chazelles[40], de l'Académie +des Sciences, qui avait été exprès sur les lieux en 1693: + + Le côté de la base, qui est tout carré 110 toises. + Ainsi la superficie de la base est de 12,100 tois. carrées. + Les faces sont des triangles équilatéraux. + La hauteur perpendiculaire. 77 toises 3/4. + Et la solidité. 313,590 toises cubes. + +[Note 40: Les mesures trigonométriques prises par M. Nouet diffèrent +un peu de celles de M. de Chazelles. + + Mètr. Cent. + + La base est de 227 25 + La hauteur perpendiculaire + jusq'à la plate-forme actuelle, de 136 95 + L'inclinaison des faces sur + le plan, de 51° 33' 44" + +Au témoignage de Diodore, la pyramide n'était pas terminée tout-à-fait +en pointe: la plate-forme supérieure avait six coudées, ou trois mètres +162 mill. de côté (DIOD. SIC. I, § 63); d'une autre part, on a la preuve +que le revêtement était de 2 mètres 710 mill.: on a donc pour la base +232 mètres 67 cent., ou 119 toises; et pour la hauteur 144 mètres, 60 +cent., ou 75 toises. Il s'ensuit que la solidité de la pyramide est +d'environ 2,620,000 mètres cubes. + +Voici les dimensions des deux autres pyramides construites, l'une par +Mycérinus, l'autre par Chéphren: + + Base. Haut. Solidité. + + Mycér. 103 1 53 193,000 mètres cub. + Chéph. 207 1 132 1,880,000 + +Ainsi la solidité des trois pyramides est égale à 4,690,000 mètres +cubes. En supposant qu'avec les pierres qui entrent dans ces trois +édifices on voulût construire une muraille de trois mètres (environ 9 +pieds) de haut, et de 1/3 de mètre (environ 1 pied d'épaisseur), on +pourrait lui donner 469 myriamètres ou 1054 lieues de longueur; +c'est-à-dire, qu'elle serait assez longue pour traverser l'Afrique +depuis Alexandrie jusqu'à la côte de Guinée. Ces calculs sont propres à +donner une idée de l'immensité du travail que ces monuments ont +exigé.--L.] + +Cent mille ouvriers travaillaient à cet ouvrage, et de trois mois en +trois mois un pareil nombre leur succédait. Dix années entières furent +employées à couper les pierres, soit dans l'Arabie, soit dans +l'Éthiopie, et à les voiturer en Égypte; et vingt autres années à +construire ce vaste édifice, qui au-dedans avait une infinité de +chambres et de salles. On avait marqué sur la pyramide, en caractères +égyptiens, ce qu'il avait coûté simplement pour les aulx, les poireaux, +les ognons, et autres pareils légumes fournis aux ouvriers, et cette +somme montait à seize cents talents d'argent,[41] c'est-à-dire, quatre +millions cinq cent mille livres; d'où il était facile de conjecturer +combien pour tout le reste la dépense était énorme. + +[Note 41: 8,800,000 francs, s'il s'agit de talents attiques; ce qui +est douteux.--L.] + +Telles étaient les fameuses pyramides d'Égypte, qui, par leur figure, +autant que par leur grandeur, ont triomphé du temps et des barbares. +Mais, quelque effort que fassent les hommes, leur néant paraît partout. +Ces pyramides étaient des tombeaux, et l'on voit encore aujourd'hui, au +milieu de celle qui était la plus grande, un sépulcre[42] vide, taillé +tout entier d'une seule pierre, qui a de largeur et de hauteur environ +trois pieds, sur un peu plus de six pieds de longueur. Voilà à quoi se +terminaient tant de mouvements, tant de dépenses, tant de travaux +imposés à des milliers d'hommes pendant plusieurs années, à procurer à +un prince, dans cette vaste étendue et cette masse énorme de bâtiments, +un petit caveau de six pieds. Encore les rois qui ont bâti ces pyramides +n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils n'ont pas joui de +leur sépulcre. La haine publique qu'on leur portait, à cause des duretés +inouïes qu'ils avaient exercées contre leurs sujets en les accablant de +travaux, les obligea de se faire inhumer dans des lieux inconnus, afin +de dérober leurs corps à la connaissance et à la vengeance des peuples. + +[Note 42: Strabon parle de ce sépulcre, liv. 17, p. 808. + += M. Belzoni, qui vient de pénétrer dans la seconde pyramide, y a trouvé +également un tombeau.--L.] + +[Marge: Diod. lib. 1, pag. 46.] Cette dernière circonstance, que les +historiens ont soigneusement remarquée, nous apprend quel jugement nous +devons porter de ces ouvrages si vantés dans l'antiquité. Il est +raisonnable d'y remarquer et d'y estimer le bon goût des Égyptiens par +rapport à l'architecture, qui les porta dès le commencement, et sans +qu'ils eussent encore de modèles qu'ils pussent imiter, à viser en tout +au grand, et à s'attacher aux vraies beautés, sans s'écarter jamais +d'une noble simplicité, en quoi consiste la souveraine perfection de +l'art. Mais quel cas doit-on faire de ces princes qui regardaient comme +quelque chose de grand de faire construire, à force de bras et d'argent, +de vastes bâtiments, dans l'unique vue d'éterniser leur nom, et qui ne +craignaient point de faire périr des milliers d'hommes pour satisfaire +leur vanité? Ils étaient bien éloignés du goût des Romains, qui +cherchaient à s'immortaliser par des ouvrages magnifiques, mais +consacrés à l'utilité publique. + +[Marge: Lib. 36, cap. 12.] Pline nous donne en peu de mots une juste +idée de ces pyramides en les appelant une folle ostentation de la +richesse des rois, qui ne se termine à rien d'utile: _regum pecuniæ +otiosa ac stulta ostentatio_; et il ajoute que c'est par une juste +punition que leur mémoire a été ensevelie dans l'oubli, les historiens +ne convenant point entre eux du nom de ceux qui ont été les auteurs +d'ouvrages si vains: _inter eos non constat à quibus factæ sint, +justissimo casu obliteratis tantæ vanitatis auctoribus_. En un mot, +selon la remarque judicieuse de Diodore, autant l'industrie des +architectes est louable et estimable dans ces pyramides, autant +l'entreprise des rois est-elle digne de blâme et de mépris. + +Mais ce que nous devons le plus admirer dans ces anciens monuments, +c'est la preuve certaine et subsistante qu'ils nous fournissent de +l'habileté des Égyptiens dans l'astronomie, c'est-à-dire dans une +science qui semble ne pouvoir se perfectionner que par une longue suite +d'années et par un grand nombre d'expériences. M. de Chazelles, en +mesurant la grande pyramide dont nous parlons, trouva que les quatre +côtés de cette pyramide étaient exposés précisément aux quatre régions +du monde, et par conséquent marquaient la véritable méridienne de ce +lieu[43]. Or, comme cette exposition si juste doit, selon toutes les +apparences, avoir été affectée par ceux qui élevaient cette grande masse +de pierres il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que, pendant un +si long espace de temps, rien n'a changé dans le ciel à cet égard, ou +(ce qui revient au même) dans les pôles de la terre, ni dans les +méridiens. C'est M. de Fontenelle qui fait cette remarque dans l'éloge +de M. de Chazelles. + +[Note 43: Les savants Français ont trouvé que l'orientement de la +pyramide n'est exact qu'à environ 18' près; ce qui est déjà une +précision étonnante: car nos astronomes reconnaissent qu'il est fort +difficile de tracer une méridienne de plus de 700 pieds de longueur, à +18' près, quand on ne peut se guider que sur des alignements. +D'ailleurs, la difficulté de tracer une parallèle exacte à la base de la +pyramide, dans l'état où se trouve ce monument, laisse encore beaucoup +d'incertitude sur l'observation de M. de Chazelles et sur celle de M. +Nouet. Toujours est-il certain que les Égyptiens savaient mettre une +grande précision dans les travaux de ce genre.] + +§ III. _Labyrinthe_. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 148. Diod. lib. 1, pag. 42. Plin. l. 36, cap. +13. Strab. l. 17, pag. 811.] Ce que nous avons dit sur le jugement qu'on +doit porter des pyramides peut être appliqué aussi au labyrinthe, +qu'Hérodote, qui l'avait vu, nous assure avoir été encore plus +surprenant que les pyramides. On l'avait bâti à l'extrémité méridionale +du lac de Mœris, dont nous parlerons bientôt, près de la ville des +Crocodiles, qui est la même qu'Arsinoé. Ce n'était pas tant un seul +palais qu'un magnifique amas de douze palais disposés régulièrement, et +qui communiquaient ensemble. Quinze cents chambres entremêlées de +terrasses s'arrangeaient autour de douze salles, et ne laissaient point +de sortie à ceux qui s'engageaient à les visiter[44]. Il y avait autant +de bâtiments sous terre. Ces bâtiments souterrains étaient destinés à la +sépulture des rois; et encore (qui le pourrait dire sans honte, et sans +déplorer l'aveuglement de l'esprit humain?) à nourrir les crocodiles +sacrés, dont une nation d'ailleurs si sage faisait ses dieux[45]. + +[Note 44: Dans une dissertation spéciale, j'ai essayé d'expliquer la +construction de cet édifice étonnant (_trad. de Strabon_, tom. V, p. +407; et _Nouv. Annales des Voyages_, t. VI, pag. 133 et suiv.)] + +[Note 45: Hérodote (II, § 148) dit que les souterrains _servaient de +tombeau_ aux crocodiles sacrés, mais non pas qu'on les y nourrissait, ce +qui, du reste, ne se concevrait pas facilement (Voyez Larcher, +_traduction d'Hérodote_, tom. II, pag. 494). + +L'erreur appartient à Bossuet, que Rollin copie en cet endroit: tout le +paragraphe est tiré du Discours sur l'Histoire universelle.--L.] + +Pour s'engager dans la visite des chambres et des salles du labyrinthe, +on juge aisément qu'il était nécessaire de prendre la même précaution +qu'Ariane fit prendre à Thésée, lorsqu'il fut obligé d'aller combattre +le Minotaure dans le labyrinthe de Crète. Virgile en fait ainsi la +description: + +[Marge: Æneid. l. 5, v. 588.] + + Ut quondam Cretâ fertur labyrinthus in altâ + Parietibus textum cæcis iter ancipitemque + Mille viis habuisse dolum, quà signa sequendi + Falleret indeprensus et irremeabilis error. + +[Marge: Lib. 6, v. 27, etc.] + + Hîc labor ille domûs, et inextricabilis error. + Dædalus ipse dolos tecti ambagesque resolvit, + Cæca regens filo vestigia. + +§ IV. _Lac de Mœris_. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 149. Strab. l. 17, pag. 787. Diod. lib. 1, +pag. 47. Plin. lib. 5, cap. 9. Pomp. Mela, [1. 1.9, 64.]] Le plus grand +et le plus admirable de tous les ouvrages des rois d'Égypte était le lac +de Mœris: aussi Hérodote le met-il beaucoup au-dessus des pyramides et +du labyrinthe. Comme l'Égypte était plus ou moins fertile, selon qu'elle +était plus ou moins inondée par le Nil, et que, dans cette inondation, +le trop et le trop peu étaient également funestes aux terres, le roi +Mœris, pour obvier à ces deux inconvénients, et pour corriger autant +qu'il se pourrait les irrégularités du Nil, songea à faire venir l'art +au secours de la nature. Il fit donc creuser le lac qui depuis a porté +son nom. Ce lac, selon Hérodote et Diodore de Sicile, dont Pline ne +s'éloigne pas, avait de tour trois mille six cents stades, c'est-à-dire +cent quatre-vingts lieues, et de profondeur trois cents pieds. Deux +pyramides, dont chacune portait une statue colossale placée sur un +trône, s'élevaient de trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient +sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les +avait érigées avant que le creux eût été rempli, et montraient qu'un lac +de cette étendue avait été fait de main d'homme sous un seul prince. + +Voilà ce que plusieurs historiens ont marqué du lac de Mœris, sur la +bonne foi des gens du pays; et M. Bossuet, dans son Discours sur +l'histoire universelle, rapporte ce fait comme incontestable. Pour moi, +j'avoue que je n'y trouve aucune vraisemblance[46]. Est-il possible +qu'un lac de cent quatre-vingts lieues d'étendue ait été creusé sous un +seul prince? Comment et où transporter les terres? Pourquoi perdre la +surface de tant de terrain? Comment remplir ce vaste espace du superflu +des eaux du Nil? Il y aurait bien d'autres objections à faire. Je crois +donc qu'on s'en peut tenir au sentiment de Pomponius Mela, ancien +géographe, d'autant plus qu'il est appuyé par plusieurs relations +modernes. Il ne donne de circuit à ce lac que vingt mille pas, qui font +sept ou huit de nos lieues. [Marge: Mela, lib. 1. [9-64.]] _Mœris, +aliquandò campus, nunc lacus, viginti millia passuum in circuitu +patens[47]._ + +[Note 46: Rollin a raison, d'après l'estimation donnée par Bossuet. +La difficulté diminue, si l'on fait attention aux mesures dont les +anciens se sont servis en cette occasion. + +Le _Birket-el-Kéroun_, lac que l'on reconnaît maintenant pour être +l'ancien _Lac de Mœris_, est un bassin naturel, encaissé par des +montagnes qui l'environnent de toutes parts: il a existé de tout temps; +et les travaux de Mœris n'ont pu avoir pour objet que de l'agrandir, ou +de le rendre plus profond en certains endroits; ils n'ont donc pas tout +le merveilleux que les anciens auteurs se sont plu à leur attribuer. + +Par sa constitution physique, le Birket-el-Kéroun n'a jamais pu éprouver +d'autre changement dans ses dimensions que celui qui provient de +l'élévation ou de l'abaissement des eaux du Nil. Il doit être aussi +grand de nos jours qu'il l'était dans l'antiquité. Dans le temps de +l'inondation, ce lac n'a que 105 milles géographiques, ou 35 lieues, de +circonférence. + +Or, les 3,600 stades d'Hérodote, dans le module du stade égyptien, +valent 137 lieues(et non 180, comme le dit Rollin, d'après Bossuet), ce +qui est précisément le quadruple de la grandeur véritable: et, comme +nous voyons dans Strabon qu'en Égypte il y avait des schènes de 30, 60 +et 120 stades (STRAB. XIV, pag. 804), c'est-à-dire, _doubles et +quadruples_ les uns des autres, on peut supposer qu'Hérodote a fait ici +quelque confusion de dimension, d'où il est résulté une mesure trop +forte dans le rapport de 120 à 30, ou de 4 à 1. Ce genre de méprise, +dont on pourrait rapporter ici d'autres preuves, explique naturellement +une difficulté qu'on aurait beaucoup de peine à résoudre d'une autre +manière.--L.] + +[Note 47: Au lieu de _viginti millia_, Ciaconius et Isaac Vossius +lisent _quingenta_, correction à laquelle conduit la leçon +_quinquaginta_ que donnent des manuscrits et les anciennes éditions. +Comme, en Égypte, le mille comprenait 7 stades 1/2, on voit que les 500 +milles de Pomponius Mela représentent 500 x 7-1/2=3750 stades, ce qui +revient à-peu-près aux 3600 stades d'Hérodote.--L.] + +Ce lac communiquait au Nil par le moyen d'un grand canal, qui avait plus +de quatre lieues[48] de longueur, et cinquante pieds de largeur. De +grandes écluses ouvraient le canal et le lac, ou les fermaient selon le +besoin. + +[Note 48: 85 stades.=Diodore dit 80 stades (et non 85) de long (1; § +52); ce qui vaut 16,864 mètres; et 3 plèthres, ou 300 pieds égyptiens +(105 mètres) de large.--L.] + +Pour les ouvrir ou les fermer il en coûtait cinquante talents, +c'est-à-dire cinquante mille écus[49]. La pêche de ce lac valait au +prince des sommes immenses; mais sa grande utilité était par rapport au +débordement du Nil. Quand il était trop grand, et qu'il y avait à +craindre qu'il n'eût des suites funestes, on ouvrait les écluses; et les +eaux, ayant leur retraite dans ce lac, ne séjournaient sur les terres +qu'autant qu'il fallait pour les engraisser. Au contraire, quand +l'inondation était trop basse et menaçait de stérilité, on tirait de ce +même lac, par des coupures et des saignées, une quantité d'eau +suffisante pour arroser les terres. [Marge: [lib. 17, p. 788.]] Par ce +moyen les inégalités du Nil étaient corrigées; et Strabon remarque que, +de son temps, sous Pétrone, gouverneur d'Égypte, lorsque le débordement +du Nil montait à douze coudées, la fertilité était fort grande; et, lors +même qu'il n'allait qu'à huit coudées, la famine ne se faisait point +sentir dans le pays: sans doute parce que les eaux du lac suppléaient à +celles de l'inondation par le moyen des coupures et des canaux[50]. + +[Note 49: S'il s'agit du talent attique, les 50 talents valent, non +pas 150,000 fr., mais environ 300,000 fr.--L.] + +[Note 50: Sans doute aussi parce que ce gouverneur avait fait curer +les canaux (GOSSELIN, _Notes sur Strabon_, t. V, p. 316): car Strabon +dit qu'avant Pétrone la famine se faisait sentir lorsque l'élévation du +Nil n'allait qu'à 8 coudées (STRAB. XVII, pag. 788). Probablement ce +gouverneur en agit ainsi par l'ordre d'Auguste; nous voyons en effet +dans Aurélius Victor que ce prince fit creuser les canaux de l'Égypte, +encombrés de limon, pour assurer la fertilité de ce pays (AUREL. VICT. +C. I).--L.] + +§ V. _Débordement du Nil_. + +Le Nil est la plus grande merveille de l'Égypte. Comme il y pleut +rarement, ce fleuve, qui l'arrose toute par ses débordements réglés, +supplée à ce qui lui manque de ce côté-là, en lui apportant, en forme de +tribut annuel, les pluies des autres pays; ce qui fait dire +ingénieusement à un poëte que l'herbe chez les Égyptiens, quelque grande +que soit la sécheresse, n'implore point le secours de Jupiter pour +obtenir de la pluie: + + Te propter nullos tellus tua postulat imbres, + Arida nec pluvio supplicat herba Jovi[51]. + +[Note 51: Sénèque (_Nat. Quæst._ lib. 4, cap. 2) attribue ces vers à +Ovide; mais ils sont de Tibulle [I, 7, 23].] + +Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'Égypte était coupée de +plusieurs canaux d'une longueur et d'une largeur proportionnées aux +différentes situations et aux différents besoins des terres. Le Nil +portait partout la fécondité avec ses eaux salutaires, unissait les +villes entre elles, et la mer Méditerranée avec la mer Rouge, +entretenait le commerce au-dedans et au-dehors du royaume, et le +fortifiait contre l'ennemi: de sorte qu'il était tout ensemble et le +nourricier et le défenseur de l'Égypte. On lui abandonnait la campagne; +mais les villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s'élevant +comme des îles au milieu des eaux, regardaient avec joie de cette +hauteur toute la plaine inondée et en même temps fertilisée par le Nil. + +Voilà une idée générale de la nature et des effets de ce fleuve si +renommé chez les anciens. Mais une merveille si étonnante, et qui dans +tous les siècles a fait l'objet de la curiosité et de l'admiration des +savants, semble demander que j'entre ici dans quelque détail. +J'abrégerai le plus qu'il me sera possible. + +_Sources du Nil._ + +Les anciens ont mis les sources du Nil dans les montagnes appelées +vulgairement les montagnes de la Lune, au dixième degré de latitude +méridionale. Mais nos voyageurs modernes ont découvert que ces sources +sont vers le douzième degré de latitude septentrionale[52]. Ainsi ils +retranchent environ quatre ou cinq cents lieues du cours que les anciens +lui donnaient. Il naît au pied d'une grande montagne du royaume de +Goïame en Abyssinie. Ce fleuve sort de deux fontaines, ou de deux yeux, +pour parler comme ceux du pays; le même mot en arabe signifiant _œil_ et +_fontaine_. Ces fontaines sont éloignées l'une de l'autre de trente pas, +chacune de la grandeur d'un de nos puits ou d'une roue de carrosse. Le +Nil est augmenté de plusieurs ruisseaux qui viennent s'y joindre; et, +après avoir traversé l'Éthiopie en serpentant beaucoup, il se rend enfin +en Égypte. + +[Note 52: Dans la réalité, nous n'en savons pas plus à ce sujet que +les anciens au temps d'Ératosthènes. Il reconnaissait deux affluents du +Nil (STRAB. XVII, pag. 786), l'_Astaboras_, ou _Astosaba_ (Tacazzé), et +l'_Astapus_ (Abawi): ces rivières entouraient l'île de Méroé avant de se +jeter dans le Nil, qui est évidemment le _Bahr-el-Abyad_, ou rivière +Blanche des modernes. Cette dernière descend des montagnes de _Dyre_ et +_Tegla_, qui paraissent faire partie des montagnes de la Lune, appelées +par les Arabes _Djebel-al-Qamar_. C'est en effet le _vrai Nil_, quoi +qu'en aient dit les jésuites portugais et Bruce. On a maintenant toute +raison de croire, d'après quelques récits des Arabes, qu'il existe une +communication entre cette rivière et le Niger ou Joliba (_Annales des +Voyages_, tom. XVIII, p. 342). + +La source que décrit ici Rollin est celle de l'Abawi, que les jésuites +ont pris pour le Nil, de même que Bruce, qui n'était pas fâché de passer +pour avoir fait le premier cette prétendue découverte.--L.] + +_Cataractes du Nil._ + +On appelle ainsi quelques endroits où le Nil fait des chutes, et tombe +de dessus des rochers escarpés. Ce fleuve[53], qui d'abord coulait +paisiblement dans les vastes solitudes de l'Éthiopie, avant que d'entrer +en Égypte, passe par les cataractes. Alors devenu tout d'un coup, contre +sa nature, furieux et écumant, dans ces lieux où il est resserré et +arrêté, après avoir enfin surmonté les obstacles qu'il rencontre, il se +précipite du haut des rochers en bas, avec un tel bruit, qu'on l'entend +à trois lieues de là. + +[Note 53: «Excipiunt eum (Nilum) cataractæ, nobilis insigni +spectaculo locus.... Illic excitatis primùm aquis, quas sine tumultu +leni alveo duxerat, violentus et torrens per malignos transitus +prosilit, dissimilis sibî.... tandemque eluctatus obstantia, in vastam +altitudinem subitò destitutus cadit, cum ingenti circumjacentium. +regionum strepitu, quem perferre gens ibi a Persis collocata non potuit, +obtusis assiduo fragore auribus et ob hoc sedibus ad quietiora +translatis. Inter miracula fluminis incredibilem incolarum audaciam +accepi. Bini parvula navigia conscendunt, quorum alter navem regit, +alter exhaurit. Deindè multùm inter rapidam insaniam Nili et reciprocos +fluctus volutati, tandem tenuissimos canales tenent, per quos angusta +rupium effugiunt: et cum toto flumine effusi, navigium ruens manu +temperant, magnoque spectantium metu in caput nixi, quum jam +adploraveris, mersosque atque obrutos tantâ mole credideris, longè ab eo +in quem ceciderant loco navigant, torrenti modo missi. Nec mergit cadens +unda, sed planis aquis tradit.» SENEC. _Nat. Quæst._ lib. IV, cap. 2 +[4]. + += Ce passage de Sénèque se sent de l'exagération que tous les anciens +ont mise dans la description des cataractes du Nil. Celles de la Nubie +méritent ce nom; mais les cataractes qu'on voit au-dessus d'Éléphantine +ne sont que des _rapides_, dont la hauteur, dans les basses eaux, +n'excède pas quatre ou cinq pieds. Au reste, ce que Sénèque raconte de +la hardiesse des naturels prouve assez que cette prétendue cataracte +n'est pas aussi effrayante qu'il le fait entendre. Un Anglais, qui +voulut tenter, il y a quelques années, une pareille entreprise à la +cataracte du Rhin, n'en est point revenu. Le dernier éditeur de Sénèque, +M. Ruhkopf, doute de la réalité du trait, parce que Sénèque ne le +rapporte que sur ouï-dire; il ne s'est pas souvenu que Strabon, témoin +oculaire, en parle comme d'un divertissement que les gens du pays +donnaient aux gouverneurs, quand ils poussaient leur inspection jusqu'à +Syène (STRAB. XVII, p. 818). + +Du reste, les expressions de Sénèque, _illic excitatis primùm aquis, +quas sine tumultu leni alvea duxerat_, prouvent que cet auteur n'avait +point entendu parler des cataractes du Nil en Nubie: cependant Diodore +de Sicile les connaissait (DIOD. SIC. I, § 32, fin.), ainsi qu'Aristide, +qui en portait le nombre à trente-six, d'après le témoignage d'un +Éthiopien (ARISTID. _in Ægyptio_, tom. III, p. 581, edit. Canter.)--L.] + +Des gens du pays, accoutumés par un long exercice à ce petit manége, +donnent ici aux passants un spectacle plus effrayant encore que +divertissant. Ils se mettent deux dans une petite barque, l'un pour la +conduire, l'autre pour vider l'eau qui y entre. Après avoir longtemps +essuyé la violence des flots agités, en conduisant toujours avec adresse +leur petite barque, ils se laissent entraîner par l'impétuosité du +torrent, qui les pousse comme un trait. Le spectateur tremblant croit +qu'ils vont être abymés dans le précipice où ils se jettent. Mais le +Nil, rendu à son cours naturel, les remontre sur ses eaux tranquilles et +paisibles. C'est Sénèque qui fait ce récit, et les voyageurs modernes en +parlent de même. + +_Causes du débordement._ + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 19-27. Diod. lib. 1, pag. 35-39. Senec. Nat. +Quæst. l. 4, cap. 1 et 2.] Les anciens ont imaginé plusieurs raisons +subtiles du grand accroissement du Nil, que l'on peut voir dans +Hérodote, Diodore de Sicile, et Sénèque. Ce n'est plus maintenant une +matière de problème, et l'on convient presque généralement que le +débordement du Nil vient des grandes pluies qui tombent dans l'Éthiopie, +d'où ce fleuve tire sa source. Ces pluies le font tellement grossir, que +l'Éthiopie, et ensuite l'Égypte, en sont inondées, et que ce qui n'était +d'abord qu'une grosse rivière devient comme une petite mer, et couvre +toutes les campagnes. + +[Marge: Lib. 17, pag. 789.] Strabon remarque que les anciens[54] avaient +seulement conjecturé que le débordement du Nil était causé par les +pluies qui tombent abondamment dans l'Éthiopie; et il ajoute que +plusieurs voyageurs s'en sont assurés depuis par leurs propres yeux, +Ptolémée Philadelphe, qui était fort curieux pour tout ce qui regarde +les arts et les sciences, ayant envoyé exprès sur les lieux d'habiles +gens pour examiner ce qui en était, et pour constater la cause d'un fait +si singulier et si considérable. + +[Note 54: Par ces anciens, Strabon paraît entendre Eudoxe, Aristote +(EUSTATH _ad Odyss._, p. 1505, l. 18) et Callisthène (STRAB. XVII, p. +790).--L.] + +_Temps et durée du débordement._ + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 19. Diod. lib. 1 pag. 32.] Hérodote, et après +lui Diodore de Sicile, et plusieurs autres, marquent que le Nil commence +à croître en Égypte au solstice d'été, c'est-à-dire vers la fin de juin, +et continue d'augmenter jusqu'à la fin de septembre, vers lequel temps +environ il s'arrête, et va toujours depuis en diminuant pendant les mois +d'octobre et de novembre, après quoi il rentre dans son lit, et reprend +son cours ordinaire. Ce calcul, à peu de chose près, est conforme à ce +qu'on lit sur ce sujet dans toutes les relations des modernes, et il est +fondé en effet sur la cause naturelle du débordement, savoir les pluies +qui tombent dans l'Éthiopie. Or, selon le témoignage constant de ceux +qui ont été sur les lieux, ces pluies commencent à y tomber au mois +d'avril, et continuent pendant cinq mois jusqu'à la fin d'août et au +commencement de septembre. La crue du Nil en Égypte doit donc +naturellement commencer trois semaines ou un mois après que les pluies +ont commencé en Abyssinie; et aussi les relations des voyageurs +marquent-elles que le Nil commence à croître dans le mois de mai, mais +d'une manière peu sensible d'abord, en sorte apparemment qu'il ne sort +point encore de son lit. L'inondation marquée n'arrive que vers la fin +de juin, et dure les trois mois suivants, comme Hérodote le dit. + +Je dois avertir ceux qui consultent les originaux, d'une contradiction +qui se rencontre ici entre Hérodote et Diodore d'un côté, et de l'autre, +Strabon, Pline et Solin. Ces derniers abrégent de beaucoup la durée de +l'inondation, et supposent que le Nil laisse les terres libres après +l'espace de trois mois ou de cent jours. Et ce qui augmente la +difficulté, c'est que Pline semble appuyer son sentiment sur l'autorité +d'Hérodote: _in totum autem revocatur (Nilus) intra ripas in Librâ, ut +tradit Herodotus, centesimo die_. Je laisse aux savants le soin de +concilier cette contradiction[55]. + +[Note 55: Je ne vois nulle contradiction entre ces auteurs: il me +paraît que Rollin ne s'est point assez pénétré du sens de leurs textes. +Strabon n'a parlé que du temps employé par le Nil à rentrer dans son +lit. + +Hérodote dit: «Le Nil commence à grossir à partir du solstice d'été, et +continue ainsi durant cent jours.» C'est à-peu-près ce qu'on lit dans +Diodore de Sicile: «Le Nil commence à croître au solstice d'été, et +s'arrête à l'équinoxe d'automne (I, § 36).» Sénèque dit la même chose, +excepté que, selon lui, l'inondation se prolonge au-delà de l'équinoxe: +«At Nilus ante ortum Caniculæ augetur mediis æstibus, ultra æquinoctium» +(_Quæst. Natur._ IV, II, I). Cela est plus conforme à ce que dit +Hérodote, et à ce que les voyageurs ont observé: car la crue s'étend +assez ordinairement jusqu'au 30 septembre, et même jusqu'au 3 ou 4 +octobre. + +Voilà pour la crue du Nil. Quant à sa décroissance, Hérodote ajoute: «Il +rétrograde et rentre tout-à-fait dans son lit, après le même nombre de +jours.» Πελάσας δ' ἐς τὸν ἀριθμὸν τουτέων τὥν ἡμερέων, ὀπίσω ἀπέρχεται +ἀπολείπων τὸ ῥέεθρον. Car c'est là le vrai sens de ce passage entrevu +par Laurent Valla et Wesseling, et que M. Larcher n'a point saisi, +s'étant trompé sur le sens de πελάσας (SCHWEIGH. _ad h. loc. Herod._). +Hérodote veut dire que le Nil _ayant mis cent jours à croître, met cent +autres jours à rentrer tout-à-fait dans son lit_. Nous lisons la même +chose dans Strabon: «Le Nil (parvenu à sa plus grande hauteur) reste +stationnaire pendant plus de 40 jours de l'été; puis il baisse +peu-à-peu, comme il s'était élevé; et 60 jours après, le sol est +entièrement découvert, et même séché (lib. XVII, pag. 789).» Il s'écoule +donc _cent_ jours, comme dit Hérodote, entre le point de la plus grande +hauteur et celui où le fleuve rentre dans son lit. Diodore de Sicile (I, +§ 36), et Aristide (tom. II, pag. 338), mettent la même égalité dans la +durée de la crue et de la décroissance. Enfin Pline lui-même, au milieu +de quelques erreurs légères, finit par dire, d'après Hérodote, qu'_au +bout du centième jour, le Nil est rentré dans son lit_; c'est le sens du +passage cité par Rollin: la seule difficulté est dans les mots _in +Libra_, qui ne sont point dans Hérodote, et qui d'ailleurs sont une +grave erreur: car, le Nil croissant jusqu'après l'équinoxe, +c'est-à-dire, jusqu'au temps où le soleil entre dans la Balance; +lorsqu'il est rentré dans son lit, _cent jours après_, le soleil doit se +trouver dans le signe du Capricorne. L'erreur de Pline consiste donc en +ce que, citant le témoignage d'Hérodote, il a ajouté mal-à-propos _in +Librâ_: puisque ce signe correspond _au commencement_, et non à la _fin_ +de la _décroissance_ des eaux du Nil. Ou l'auteur lui-même a fait la +faute par précipitation, ce qui lui arrive souvent; ou les mots _in +Librâ_ sont une note marginale qui a passé dans le texte. La première +supposition est plus probable, attendu que ces mots se trouvent dans +tous les manuscrits de Pline, dans Solin, qui a copié cet auteur, et +dans un passage de l'Irlandais Dicuil, qui écrivait au neuvième siècle. + +A cette difficulté près, qui me paraît nulle au fond, les textes anciens +d'Hérodote, de Strabon, de Diodore, d'Aristide, de Pline, s'accordent, +sans exception, sur la durée de l'inondation du Nil. + +Je remarquerai, dans tous les cas, que les crues présentent de grandes +différences entre elles. Ainsi, par exemple, celle de 1799 s'éleva à la +plus grande hauteur le 23 septembre; et celle de 1800 n'y parvint que le +4 oct. (GIRARD, _sur l'exhaussement de la vallée du Nil_, p. 10.)--L.] + +_Mesure du débordement._ + +La juste grandeur[56] du débordement, selon Pline, est de seize coudées. +Quand il n'y en a que douze ou treize, on est menacé de famine; et quand +l'inondation passe les seize, elle devient dangereuse. Il faut se +souvenir [Marge: Juli. ep. 50.] qu'une coudée est un pied et demi. +L'empereur Julien marque, dans une lettre à Ecdice, préfet d'Égypte, que +la hauteur du débordement du Nil s'était trouvée de quinze coudées le 20 +septembre (en 362). Les anciens ne conviennent point entièrement sur la +mesure du débordement, ni entre eux, ni avec les modernes: mais la +différence n'est pas fort considérable, et elle peut venir 1º de celle +des mesures anciennes et modernes, qu'il est difficile d'évaluer sur un +pied fixe et certain; 2º du peu d'exactitude des observateurs et des +historiens; 3º de la différence réelle de la crue du Nil, qui était +moins grande lorsqu'on approchait de la mer[57]. + +[Note 56: «Justum incrementum est cubitorum XVI. Minores aquæ non +omnia rigant: ampliores detinent tardiùs recedendo. Hæ serendi tempora +absumunt solo madente: illæ non dant sitiente. Utrumque reputat +provincia. In duodecim cubitis famem sentit, in tredecim etiamnum +esurit: quatuordecim cubita hilaritatem afferunt, quindecim securitatem, +sexdecim delicias.» (Lib. v, c. 9.) + += Ce passage (de même que celui d'Hérodote) s'applique sans doute à +l'Égypte moyenne. Les 16 coudées, d'après le module du nilomètre +d'Éléphantine, + + valent 8 met. 432 + 15 coudées 7 905 + 14 7 378 + 13 6 851 + 12 6 324 + +En 1779, la crue fut au + + Caire, de 7 961 + En 1800, seulement de 6 857 + Donc le terme moyen est 7 419. + +Il est digne de remarque que cette quantité est égale à celle de 14 +coudées, que Pline semble donner comme la crue moyenne. Ce fait, et +d'autres qu'on pourrait citer, prouvent que rien n'est changé en Égypte +relativement aux inondations du Nil, depuis les plus anciens temps. Le +sol de l'Égypte s'est élevé graduellement; mais, comme le lit du fleuve +s'est élevé dans la même proportion, le rapport entre le niveau des +basses eaux et celui des hautes est resté à-peu-près le même.--L.] + +[Note 57: Nous lisons dans Plutarque (_de Isid. et Osirid._, pag. +368, B), et dans Aristide (tom. II, pag. 361, éd. Gebb.), que +l'inondation était de 28 coudées (grecques) à Éléphantine, de 21 à +Coptos, de 14 à Memphis, de 7 à Mendès.--L.] + +[Marge: Diod. lib. 1, pag. 35.] Comme la richesse de l'Égypte dépendait +des débordements du Nil, on en avait étudié avec soin toutes les +circonstances et les différents degrés de ses accroissements; et par une +longue suite d'observations régulières qu'on avait faites pendant +plusieurs années, l'inondation même faisait connaître quelle devait être +la récolte de l'année suivante. Les rois avaient fait placer à Memphis +une mesure où ces différents accroissements étaient marqués; [Marge: +Lib. 17, pag. 817.] et de là on en donnait avis à tout le reste de +l'Égypte, qui par ce moyen était avertie de ce qu'elle avait à craindre +ou à espérer pour la moisson. Strabon parle d'un puits bâti sur le bord +du Nil, près de la ville de Syène, pour le même usage[58]. + +[Note 58: Ce nilomètre est placé par Strabon dans l'île +d'Éléphantine. Il subsiste encore. On a trouvé sur les parois l'échelle +métrique qui indiquait en coudées la hauteur des eaux. C'est le module +de cette coudée dont je me sers pour l'évaluation des mesures +égyptiennes.--L.] + +Encore aujourd'hui au grand Caire la même coutume s'observe. Il y a dans +la cour d'une mosquée une colonne où l'on marque les degrés de +l'accroissement du Nil, et chaque jour des crieurs publics annoncent +dans tous les quartiers de la ville de combien il est cru[59]. Le tribut +que l'on paie au grand-seigneur pour les terres est réglé sur +l'inondation. Le jour qu'elle est parvenue à un certain degré, il se +fait dans la ville une fête extraordinaire, accompagnée de festins, de +feux d'artifice, et de toutes les marques publiques de réjouissance; et, +dans les temps les plus reculés, l'inondation du Nil a toujours causé +une joie universelle dans toute l'Égypte, dont elle faisait le bonheur. + +[Note 59: Il s'agit ici du _Mékyaz_, situé à l'extrémité méridionale +de l'île de Roudah, vis-à-vis le Caire. Ce nilomètre fut construit, vers +847 de notre ère, par le calife El-Mozouatel. La pièce principale +consiste en une colonne de marbre blanc, érigée au milieu d'un réservoir +quadrangulaire qui communique par un canal avec le Nil. Cette colonne +est divisée, depuis sa base jusqu'à son chapiteau, en seize coudées de +24 doigts, ayant chacune 0 mètre 541 millimèt. de longueur.--L.] + +[Marge: Socrat. l. 1, cap. 18. Sozam. l. 5, cap. 3.] Les païens +attribuaient à leur dieu Sérapis l'inondation du Nil; et la colonne qui +servait à en marquer l'accroissement était gardée religieusement dans le +temple de cette idole. L'empereur Constantin l'ayant fait transporter +dans l'église d'Alexandrie, ils publièrent que le Nil ne monterait plus, +à cause de la colère de Sérapis; mais il déborda et s'accrut à +l'ordinaire les années suivantes. Julien-l'Apostat, protecteur zélé de +l'idolâtrie, fit remettre cette colonne dans le même temple, d'où elle +fut encore retirée par l'ordre de Théodose. + +_Canaux du Nil. Pompes._ + +La providence divine, en donnant un fleuve si bienfaisant à l'Égypte, +n'a pas prétendu que ses habitants demeurassent oisifs, ni qu'ils +profitassent d'une si grande faveur sans se donner aucune peine. On +comprend sans peine que, le Nil ne pouvant pas de lui-même couvrir +toutes les campagnes, il a fallu faire de grands travaux pour faciliter +l'inondation des terres, et pratiquer une infinité de canaux pour porter +les eaux de tous côtés. Les villages, qui sont en fort grand nombre sur +les bords du Nil, dans des lieux élevés, ont chacun des canaux qu'on +ouvre à propos pour faire couler l'eau dans la campagne. Les villages +plus éloignés en ont ménagé d'autres jusqu'aux extrémités de ce royaume. +Ainsi les eaux sont conduites successivement dans les lieux les plus +reculés. Il n'est pas permis de couper les tranchées pour y recevoir les +eaux, jusqu'à ce que le fleuve soit à une certaine hauteur, ni de les +ouvrir toutes ensemble, parce qu'il y aurait en ce cas-là des terres qui +seraient trop inondées, et d'autres qui ne le seraient pas assez. On +commence par les ouvrir dans la haute Égypte, ensuite dans la basse, et +cela suivant un tarif dont on observe exactement toutes les mesures. Par +ce moyen, on ménage l'eau avec tant de précaution, qu'elle se répand +dans toutes les terres. Les pays que le Nil inonde sont si vastes et si +profonds, et le nombre des canaux si grand, que de toutes les eaux qui +entrent en Égypte aux mois de juin, de juillet et d'août, on croit qu'il +n'en arrive pas la dixième partie dans la mer[60]. + +[Note 60: Pour bien entendre le système d'irrigation de l'Égypte, il +faut remarquer que ces canaux sont dérivés de différents points du Nil, +sur l'une et l'autre de ses rives, et qu'ils en portent les eaux +jusqu'au pied des collines qui séparent la vallée de l'Égypte, du +désert: de distance en distance, à partir de cette limite, chaque canal +d'irrigation est barré par des digues transversales qui coupent +obliquement la vallée, en s'appuyant sur le fleuve. Les eaux que le +canal conduit contre l'une de ces digues s'élèvent jusqu'à ce qu'elles +aient atteint le niveau du Nil, au point d'où elles ont été tirées. +Ainsi tout l'espace compris, dans la vallée, entre la prise d'eau et la +digue transversale, forme, pendant l'inondation, un étang plus ou moins +étendu. Lorsque cet espace est suffisamment submergé, on ouvre la digue +contre laquelle l'inondation s'appuie: les eaux se déversent alors dans +le prolongement du canal au-dessous de cette digue; et elles sont +arrêtées à quelque distance par un second barrage, contre lequel elles +sont obligées de s'élever de nouveau pour inonder l'espace renfermé +entre cette digue et la première. + +La vallée de l'Égypte présente donc, lors de l'inondation, une suite de +petits lacs disposés par échelons les uns au-dessous des autres, de +manière que la pente du fleuve, entre deux points donnés, se trouve, sur +les deux rives, distribuée par gradins. (GIRARD, _sur l'exhaussement du +sol de l'Égypte_, pag. 10.)] + +[Marge: Lib. i, p. 30, et lib. 5. pag. 313. [cf. Vitruv., x. 11; Philon. +_Jud._ p. 325; D. Strab. 17, p. 807-819.]] Mais comme, malgré tous ces +canaux, il reste encore bien des terres dans des lieux élevés, qui ne +peuvent point avoir part à l'inondation du Nil, on y a pourvu par le +moyen des pompes en forme de vis, qu'on fait tourner par des bœufs pour +faire entrer l'eau dans des tuyaux qui la conduisent dans ces terres. +Diodore parle d'une pareille machine, inventée par Archimède dans le +voyage qu'il fit en Égypte, et qu'on appelle _cochlia ægyptia_. + +_Fécondité causée par le Nil._ + +Il n'y a point de pays dans le monde où la terre soit plus féconde qu'en +Égypte; et c'est au Nil qu'elle doit sa fécondité[61]. Car, au lieu que +les autres fleuves emportent le suc des terres et les épuisent en les +inondant, celui-ci, au contraire, par un heureux limon qu'il traîne avec +lui, les engraisse et les fertilise de telle sorte, qu'il suffit pour +réparer les forces que la moisson précédente leur a fait perdre. Le +laboureur, dans ce pays-là, ne se fatigue point à tracer avec le soc de +la charrue de pénibles sillons, ni à rompre les mottes de terre. Dès que +le Nil est retiré, il n'a qu'à retourner la terre, en y mêlant un peu de +sable pour en diminuer la force; après quoi il la sème sans peine, et +presque sans frais. Deux mois après, elle est couverte de toutes sortes +de grains et de légumes. On sème ordinairement dans les mois d'octobre +et de novembre, à mesure que les eaux se sont écoulées, et on fait la +moisson dans les mois de mars et d'avril. + +[Note 61: «Quum cæteri amnes abluant terras et eviscerent, Nilus +adeò nihil exedit, nec abradit, ut contrà adjiciat vires.... Ita juvat +agros duabus ex causis, et quòd inundat, et quòd oblimat.» SENEC. _Nat. +Quæst._, l. 4, c. 2 [§ 10].] + +Une même terre porte dans une même année trois ou quatre sortes de +fruits différents. On y sème des laitues et des concombres, ensuite du +blé; et, après la moisson, différents légumes qui sont particuliers à +l'Égypte. Comme la chaleur du soleil y est extrême, et la pluie +très-rare, on conçoit aisément que l'humidité de la terre serait bientôt +desséchée, les grains et les légumes brûlés par une ardeur si vive, sans +le secours des canaux et des réservoirs dont l'Égypte est toute remplie, +et qui, par les saignées et les coupures que l'on a eu soin d'y faire, +fournissent abondamment de quoi humecter et rafraîchir les campagnes et +les jardins. + +Le Nil ne contribue pas moins à la nourriture des bestiaux, qui sont une +autre source de richesses pour l'Égypte. On commence à les mettre au +vert au mois de novembre, ce qui dure jusqu'à la fin de mars. On ne peut +exprimer combien les pâturages sont abondants, et combien les troupeaux, +à qui la douceur de l'air permet d'y demeurer nuit et jour, +s'engraissent en peu de temps. Pendant l'inondation du Nil, on leur +donne du foin, de la paille hachée, de l'orge, des fèves: c'est là leur +nourriture ordinaire. + +[Marge: Tome 2.] On ne peut s'empêcher, dit Corneille Le Bruyn dans ses +Voyages, de remarquer ici l'admirable conduite de Dieu, qui envoie dans +un temps précis des pluies dans l'Éthiopie, afin d'humecter l'Égypte, où +il ne pleut presque point, et qui, par ce moyen, du terrain le plus sec +et le plus sablonneux, en fait le pays le plus gras et le plus fertile +qu'il y ait dans l'univers. + +Une autre chose qu'on doit encore ici remarquer, c'est que, selon le +témoignage des habitants, au commencement de juin et les quatre mois +suivants, les vents du nord-est soufflent régulièrement[62], afin de +repousser l'eau, qui s'écoulerait trop tôt, et pour l'empêcher de se +décharger dans la mer, dont ils lui ferment pour ainsi dire l'entrée. +Les anciens n'ont pas omis cette circonstance. + +[Note 62: C'est ce que les anciens appelaient les vents _étésiens_ +ou _annuels_. Thalès croyait même que ces vents, qui soufflaient en sens +inverse du courant du Nil, étaient la seule cause de l'inondation. +(DIOD. SIC. I, § 38; DIOGEN. LAERT. I, § 37; SENEC., _Quæst. Nat._ IV, +2, § 21.)--L.] + +[Marge: Multiformis sapientia. Eph. 3, 10.] La même Providence, riche et +inépuisable en ressources et en merveilles, qu'elle sait varier à +l'infini, éclatait d'une manière toute différente dans la Palestine, en +la rendant extrêmement fertile, non par les pluies qui tombent pendant +le cours de l'année, comme cela est ordinaire ailleurs; non par une +inondation particulière, comme celle du Nil en Égypte; mais par des +pluies fixes, qu'elle envoyait régulièrement aux deux saisons quand son +peuple lui était fidèle, afin de lui faire mieux sentir la dépendance +continuelle où il était de son maître. C'est Dieu lui-même qui lui +commande[Marge: Deuter. 11, 10-13.] par la bouche de Moïse de faire +cette réflexion: «La terre dont vous allez prendre possession n'est pas +comme la terre d'Égypte d'où vous êtes sortis, où, après que l'on a jeté +la semence, on fait venir l'eau par des canaux pour l'arroser, comme on +fait dans les jardins: mais c'est une terre de montagnes et de plaines, +qui attend les pluies du ciel, que le Seigneur votre Dieu regarde +toujours, et sur laquelle il tient ses yeux arrêtés depuis le +commencement de l'année jusqu'à la fin.» Après cela Dieu s'engage de +donner à ce peuple, tant qu'il lui sera fidèle, la pluie des deux +saisons, _temporaneam et serotinam_: la première dans l'automne, +nécessaire pour faire lever les blés; la seconde dans le printemps et +l'été, nécessaire pour les faire croître et mûrir. + +_Double spectacle causé par le Nil._ + +Rien n'est si beau à voir que l'Égypte dans deux saisons de l'année[63]; +car, si l'on monte sur quelque montagne, ou sur les grandes pyramides du +Caire, vers les mois de juillet et d'août, on voit une vaste mer, sur +laquelle il s'élève une infinité de villes et de villages, avec +plusieurs chaussées qui conduisent d'un lieu à un autre; le tout +entre-mêlé de bosquets et d'arbres fruitiers dont on ne voit que les +têtes, ce qui fait un coup-d'œil charmant. Cette perspective est bornée +par des montagnes et des bois qui, dans l'éloignement, terminent le plus +agréable horizon qu'on puisse voir. En hiver, au contraire, c'est-à-dire +vers les mois de janvier et de février, toute la campagne ressemble à +une belle prairie, dont la verdure émaillée de fleurs charme les yeux. +On voit de tous côtés des troupeaux répandus dans la plaine, avec une +infinité de laboureurs et de jardiniers. L'air est alors embaumé par la +grande quantité de fleurs que fournissent les orangers, les citronniers, +et les autres arbres; et il est si pur, qu'on n'en saurait respirer ni +de plus sain, ni de plus agréable: en sorte que la nature, qui est alors +comme morte dans un grand nombre de climats, semble presque n'avoir de +vie que pour un séjour si charmant. + +[Note 63: «Illa faciès pulcherrima est, quum jam se in agros Nilus +ingessit. Latent campi, opertæque sunt valles: oppida insularum modo +exstant. Nullum in mediterraneis, nisi per navigia, commercium est: +majorque est lætitia in gentibus, quò minus terrarum suarum vident.» +(SENEC., _Natur. Quæstion._, lit. 4, cap. 2 § 11).] + +_Canal de communication entre les deux mers par le Nil._ + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 158. Strab. l. 17, pag. 804. Plin. lib. 16, +cap. 29. Diod. lib. 1, pag. 29.] Le canal qui faisait la communication +des deux mers, savoir de la mer Rouge et de la Méditerranée, doit +trouver ici sa place, et n'est pas un des moindres avantages que le Nil +procurait à l'Égypte. Sésostris, ou, selon d'autres, Psammitichus, fut +le premier qui en forma le dessein, et qui commença l'ouvrage[64]. +Néchao, successeur du dernier, y employa des sommes immenses et un grand +nombre de troupes. On dit que plus de six-vingt mille Égyptiens périrent +dans cette entreprise. Il l'abandonna, effrayé par un oracle qui lui +avait répondu que c'était ouvrir aux étrangers un chemin dans l'Égypte. +L'entreprise fut recommencée par Darius, premier de ce nom; mais il la +quitta aussi, parce qu'on lui dit que la mer Rouge, étant plus haute que +l'Égypte, inonderait tout le pays[65]. Enfin elle fut achevée sous les +Ptolémées, qui, par le moyen des écluses, tenaient le canal ouvert ou +fermé selon leurs besoins. Il commençait assez près du Delta[66], vers +la ville de Bubaste. Il avait de largeur cent coudées[67], c'est-à-dire +vingt-cinq toises, de sorte que deux bâtiments pouvaient y passer à +l'aise; de profondeur, autant qu'il en faut pour porter les plus grands +vaisseaux[68]; et de longueur, plus de mille stades, c'est-à-dire plus +de cinquante lieues[69]. Ce canal était d'une grande utilité pour le +commerce. Aujourd'hui il est presque entièrement comblé, et à peine en +reste-t-il quelque vestige[70]. + +[Note 64: Je ne crois pas qu'aucun auteur dise que Psammitichus ait +commencé ce canal. Cette erreur légère de Rollin me paraît tenir à une +fausse traduction de ce passage de Strabon: οἱ δὲ ὑπὸ τοῦ Ψαμμιτίχου +παιδός que les versions latines rendent par _a Psammiticho filio_, +tandis que le sens est _a Psammitichi filio_ (par le fils de +Psammitique), ce qui désigne _Nécheo_, fils et successeur de +_Psammitichus_. + +Quant à Sésostris, Strabon dit en effet que ce prince eut la première +idée du canal; mais c'est dans un endroit différent de celui que Rollin +a cité: c'est au livre premier (pag. 38), et Strabon n'a fait que copier +Aristote (_Meteorol._ I, c. 14.)--L.] + +[Note 65: Les travaux des modernes prouvent que cette opinion des +anciens était bien fondée. Il résulte des opérations de nivellement +faites par les ingénieurs français entre le fond de la mer Rouge et la +Méditerranée, à Péluse, que la différence de niveau des deux mers peut +aller à 30 pieds 6 pouces (9 mètres 907). Le niveau des hautes eaux du +Nil, au Caire, surpasse celui des hautes eaux de la mer Rouge, de 9 +pieds 1 pouce; et celui des basses eaux, de 14 pieds 7 pouces: mais le +niveau des basses eaux du Nil est surpassé de 8 pieds 6 pouces par les +basses eaux de la mer Rouge, et de 14 pieds 2 pouces par les hautes eaux +de cette mer. + +C'est cette différence de niveau qui rendit nécessaire l'établissement +d'une espèce de sas fermé par des écluses, à l'embouchure du canal dans +la mer Rouge.--L.] + +[Note 66: Il commençait au Delta même; puisque Bubaste, dont les +ruines subsistent encore à Tell-Bastah, était située sur la branche +Pélusiaque, à environ 50,000 mètres au-dessous du sommet du Delta. + +Ce canal suivait la vallée de l'Ouadi, et allait aboutir à un bassin, +appelé parles anciens _lacs amers_ (VI, 29; STRAB. XVII, p. 804); de ce +bassin, il se prolongeait jusqu'à _Clysma_ ou _Clisma_, lieu situé sur +la mer Rouge, près d'Héroopolis, et dont le nom me semble venir du mot +Κλεῖσμα, qui a pu désigner le barrage fermant le canal à son +extrémité.--L.] + +[Note 67: 52 mètres 70 centimètres.--L.] + +[Note 68: L'expression est un peu forte. Il y a dans Strabon +μυριοφόρος ναῦς, ce qui signifie un _vaisseau de charge_ et rien de +plus.--L.] + +[Note 69: La longueur totale du canal, depuis Bubaste jusqu'à la mer +Rouge, était d'environ 80 milles géographiques, ou 27 lieues. + +La longueur de _mille stades_, donnée par Rollin, est une erreur fondée +sur ce qu'il applique au canal la mesure de l'intervalle qui sépare les +deux mers entre Péluse et Héroopolis; cet intervalle est en effet de +1000 stades, selon Hérodote (II, § 158--IV, § 41), Strabon (I, p. 35, +D), et Pline (V, c. 11.)--L.] + +[Note 70: L'utilité de ce canal fixa l'attention des Romains; il fut +réparé par Adrien: j'ai prouvé ailleurs (_Rech. sur Dicuil_, pag. 12), +qu'il était encore navigable vers l'an 500 de notre ère. Les Arabes, +sous le calife Omar, le réparèrent en 640; il servit à la navigation +jusqu'en 767, époque à laquelle le calife Abou-Giafar-Almanzor le fit +définitivement combler, pour qu'on ne pût porter de secours aux révoltés +de la Mecque et de Médine.--L.] + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE III. + + BASSE ÉGYPTE. + +Il me reste à parler de la basse Égypte. Sa figure, qui ressemble à un +triangle ou à un (Δ) _delta_, lui a fait donner ce dernier nom, qui est +celui d'une lettre grecque. La basse Égypte forme une espèce d'île. Elle +commence à l'endroit où le Nil se divise en deux grands canaux, par +lesquels il va se jeter dans la mer Méditerranée. L'embouchure qui est à +droite s'appelle _Pélusienne_, l'autre _Canopique_, du nom des deux +villes dont elles sont voisines, _Pelusium_ et _Canopus_, appelées +maintenant Damiette et Rosette[71]. Entre ces deux grandes branches il y +en a cinq autres moins célèbres. Cette île est la partie de l'Égypte la +plus cultivée, la plus fertile et la plus riche. Ses principales villes +furent, dans les temps les plus reculés, Héliopolis[72], Héracléopolis, +Naucratis, Saïs, Tanis, Canope, Péluse; et, dans les temps postérieurs, +Alexandrie, Nicopolis, etc. Ce fut dans le pays de Tanis que les +Israëlites habitèrent[73]. + +[Note 71: Rosette et Damiette ne répondent point à _Canopus_ et à +_Pelusium_. _Canopus_ était situé à environ 3 lieues d'Alexandrie, et à +6 lieues de Rosette; _Pelusium_ était à plus de 16 lieues de Damiette. + +La branche Pélusiaque est comblée; la Canopique l'est aussi dans la +partie septentrionale. La branche actuelle de Rosette répond à la +Bolbitine; la branche de Damiette, à la _Phatmitique_. + +Les sept branches étaient, à partir, de l'Ouest, la _Canopique_, la +_Bolbitine_, la _Sébennytique_, la _Phatmitique_, la _Mendésienne_, la +_Tanitique_, la _Pélusiaque_.--L.] + +[Note 72: Elle était située à la pointe, mais hors du Delta.--L.] + +[Note 73: Il est au contraire à peu près reconnu que les Israëlites +habitèrent dans les vallées de l'Ouadi et de Sabah-Byar, vers l'isthme +de Suez.--L.] + +[Marge: Plut. de Isid. pag. 354. [cf. Procl. in Tim. p. 30.]] Il y avait +dans Saïs un temple dédié à Minerve, qu'on croit être la même qu'Isis, +avec cette inscription: «Je suis tout ce qui a été, ce qui est, et ce +qui sera; et personne n'a encore percé le voile qui me couvre.» + +[Marge: Strab. l. 7, pag. 805.] Héliopolis, c'est-à-dire ville du +soleil, fut ainsi appelée à cause d'un temple magnifique qui y était +dédié au soleil. [Marge: Herod. l. 2, cap. 73. Plin. l. 10, cap. 2. +Tacit. Ann. lib. 6, cap. 28.] Hérodote, et après lui d'autres auteurs, +racontent une chose qui se passait dans ce temple, et qui serait bien +merveilleuse si elle était vraie: c'est au sujet du _phénix_[74]. Cet +oiseau, si l'on en croit les anciens, est unique dans son espèce. Il +naît dans l'Arabie, et vit cinq ou six cents ans. Il est de la grandeur +d'un aigle. Il a la tête ornée et brillante d'un plumage exquis, les +plumes du cou dorées, les autres pourprées, la queue blanche, mêlée de +plumes incarnates, des yeux étincelants comme des étoiles. Lorsque, +chargé d'années, il voit sa fin approcher, il forme un nid de bois et de +gommes aromatiques, après quoi il meurt. De ses os et de sa moelle il +naît un ver, d'où il se forme un autre phénix. Son premier soin est de +rendre à son père les honneurs de la sépulture: pour cela il compose +comme une boule ou un œuf de quantité de parfums de myrrhe, du poids +qu'il se sent capable de porter, et il en fait souvent l'épreuve; puis +il le vide en partie, y dépose le corps de son père, et en ferme avec +soin l'entrée, qu'il enduit de myrrhe et d'autres parfums. Alors il +charge ses épaules de ce précieux fardeau, et va le brûler sur l'autel +du soleil dans la ville d'Héliopolis. + +[Note 74: On peut voir tout ce que les anciens ont rapporté sur cet +oiseau fabuleux, dans un mémoire de M. Larcher (_Mémoires de l'Institut, +classe d'histoire_, tom. 1, pag. 166 et suiv.).--L.] + +Hérodote et Tacite révoquent en doute quelques circonstances de ce fait, +mais semblent supposer que le fond en est vrai. Pline, au contraire, dès +le commencement du récit qu'il en fait, insinue assez clairement que le +tout lui paraît fabuleux; et c'est le sentiment de tous les modernes. + +Cette vieille tradition, fondée sur une fausseté évidente, a pourtant +établi un usage commun dans presque toutes les langues, de donner le nom +de phénix à tout ce qui est singulier et rare dans son espèce: _rara +avis in terris_, dit Juvénal[75], en parlant de la difficulté de trouver +une femme accomplie en tout point. Et Sénèque en dit autant d'un homme +de bien[76]. + +[Note 75: Juvénal dit (Satyr. VI, 165): Rara avis in terris, +nigroque simillima cycno! sorte de proverbe qui n'a point de rapport +avec le Phénix.--L.] + +[Note 76: «Vir bonus tam citò nec fieri potest, nec intelligi... +tanquam phœnix semel anno quingentesimo nascitur.» (Epist. 42.)] + +Ce que l'on dit des cygnes, qu'ils ne chantent que quand ils sont près +de mourir, et qu'alors ils chantent fort mélodieusement, n'est fondé de +même que sur une erreur populaire[77], et cependant est employé +non-seulement, [Marge: Od. 3, l. 4. [ibi not. Mitscherlich.]] par les +poëtes, mais par les orateurs et même par les philosophes. _O mutis +quoque piscibus donatura cycni, si libeat, sonum_, dit Horace en +s'adressant à [Marge: Lib. 5, de Orat. n. 6.] Melpomène. Cicéron compare +l'admirable discours que fit Crassus dans le sénat, peu de jours avant +sa mort, à la voix mélodieuse d'un cygne mourant: [Marge: Lib. 1, Tusc. +Quæst. n. 73.] _illa tanquam cycnea fuit divini hominis vox et oratio_. +Et Socrate disait que les gens de bien devaient imiter les cygnes, qui, +sentant, par un instinct secret et une sorte de divination, l'avantage +qui se trouve dans la mort, meurent avec joie et en chantant: +_providentes quid in morte boni sit, cum cantu et voluptate moriuntur_. +J'ai cru que cette petite digression ne serait pas inutile pour les +jeunes gens. Je reviens à mon sujet. + +[Note 77: Cette opinion est cependant fondée sur quelque chose de +réel. Les observations des modernes, et particulièrement de M. Mongez, +ont constaté que les Cygnes sauvages sont doués d'une espèce de chant; +ainsi les anciens ne se sont pas trompés en leur attribuant cette +faculté; ils ont erré seulement en l'attribuant à tous les cygnes sans +distinction, tandis qu'elle est particulière aux cygnes sauvages. (Voyez +Mongez, _Dictionnaire des Antiquités_, _art._ CYGNES, tom. 11, pag. +281.)--L.] + +[Marge: Strab. l. 17, pag. 805.] C'est dans Héliopolis qu'un bœuf, sous +le nom de Mnévis, était honoré comme un dieu. Cambyse, roi des Perses, +exerça sur cette ville sa fureur sacrilège, brûlant les temples, +renversant les palais, et détruisant les plus rares monuments de +l'antiquité. On y voit encore quelques obélisques qui échappèrent à sa +fureur; et quelques autres en ont été transportés à Rome, dont ils font +encore l'ornement. + +Alexandrie, bâtie par Alexandre-le-Grand, qui lui donna son nom, égala +presque la magnificence des anciennes villes d'Égypte. Elle est à quatre +journées du Caire. [Marge: Strab. l. 16, pag. 781.] C'est là +principalement que se faisait le commerce de l'Orient. On déchargeait +les marchandises dans une ville sur la côte occidentale de la mer Rouge, +nommée _Portus Muris_[78]; on les conduisait ensuite sur des chameaux à +une ville de la Thébaïde appelée _Coptos_; et on les voiturait enfin par +le Nil jusqu'à Alexandrie, où les marchands abordaient de toutes parts. + +[Note 78: Μυὸς Ỏρμος. C'est le _Vieux-Cosseir_. La route de +Myos-Hormos à Coptos n'était que de 6 à 7 journées de chemin. Elle fit +négliger une route plus ancienne, tracée par Ptolémée Philadelphe, entre +Coptos et Bérénice (STRAB. XVII, p. 815), et qui était de 12 journées, +et de 258 milles ou environ 70 lieues. (VI, 23. Itiner. Anton, p. 173, +etc.) + +_Coptos_ est à présent _Keft_.--L.] + +On sait que le commerce de l'Orient a toujours enrichi ceux qui l'ont +exercé. Ce fut là la principale source des trésors incroyables que +Salomon amassa, et qui servirent à construire le magnifique temple de +Jérusalem. [Marge:2. Reg. 8, 14.] David, en subjuguant l'Idumée, était +devenu maître d'Elath et d'Asiongaber, deux villes situées sur le bord +oriental de la mer Rouge. [Marge: 3. Reg. 9, 26-28.] C'est de là que +Salomon envoya ses flottes vers Ophir et Tarsis, d'où elles revenaient +toujours chargées de richesses immenses. Ce commerce, après avoir été +quelque temps entre les mains des rois de Syrie, qui reconquirent +l'Idumée, passa en celles des Tyriens. [Marge: Strab. 1. 16, pag. 781.] +Ils faisaient venir par Rhinocolure, ville maritime située entre +l'Égypte et la Palestine, leurs marchandises à Tyr, d'où ils les +distribuaient dans tout l'Occident. Ce négoce enrichit extrêmement les +Tyriens sous les Perses, par la faveur et la protection desquels ils en +furent pleinement en possession. Mais, lorsque les Ptolémées se furent +rendus maîtres de l'Égypte, ils attirèrent bientôt ce trafic dans leur +royaume, en bâtissant Bérénice et d'autres ports sur la côte occidentale +de la mer Rouge qui appartenait à l'Égypte. Ils établirent leur +principale foire à Alexandrie, qui par là devint la ville la plus +marchande de l'univers. C'est par cette voie, savoir par la mer Rouge et +l'embouchure du Nil, que s'est fait pendant plusieurs siècles le +commerce des pays occidentaux avec la Perse, les Indes, l'Arabie et les +côtes orientales d'Afrique. Depuis environ deux cents ans qu'on a +découvert une route pour aller aux Indes en doublant le cap de +Bonne-Espérance, les Portugais sont devenus les maîtres de ce commerce, +qui maintenant est tombé presque entier entre les mains des Anglais et +des Hollandais. [Marge: I. Part. l. 1, Pag. 9.] C'est de M. Prideaux que +j'ai tiré cette histoire abrégée du commerce des Indes orientales depuis +Salomon jusqu'à notre temps. + +[Marge: Strab. l. 17, pag. 791. Plin. l. 36, cap. 12.] Ce fut pour la +commodité du commerce que l'on bâtit, tout près d'Alexandrie, dans une +île appelée Pharos[79], une tour qui en porta aussi le nom. Au haut de +cette tour il y avait un fanal pour éclairer de nuit les vaisseaux qui +naviguaient sur les côtes, pleines d'écueils et de bancs de sable; et +elle a communiqué son nom à toutes les autres destinées au même usage: +Phare de Messine, etc. Le célèbre architecte Sostrate l'avait bâtie par +ordre de Ptolémée Philadelphe[80], qui y employa huit cents talents[81]. +Elle était comptée au nombre des sept merveilles du monde. Par une[82] +erreur de fait, on a loué ce prince d'avoir permis qu'au lieu de son nom +l'architecte mît le sien dans l'inscription de cette tour. Elle est fort +courte et fort simple, selon le goût des anciens: _Sostratus Cnidius +Dexiphanis F. diis servatoribus, pro navigantibus_; c'est-à-dire: +_Sostrate le Cnidien, fils de Dexiphanes, aux dieux sauveurs, pour le +bien de ceux qui vont sur mer_. Il faudrait en effet que Ptolémée eût +fait bien peu de cas de cette sorte d'immortalité, dont ordinairement +les princes sont si avides, pour consentir que son nom n'entrât pas même +dans l'inscription d'un ouvrage si capable de l'immortaliser[83]. +[Marge: De scrib. hist. p. 706.] Mais ce qu'on lit dans Lucien sur ce +sujet ôte à Ptolémée le mérite d'une modestie qui paraîtrait assez mal +placée. Cet auteur nous apprend que Sostrate, pour avoir seul chez la +postérité tout l'honneur de cet ouvrage, après avoir fait graver sur le +marbre même l'inscription sous son nom, la mit sous le nom du roi sur de +la chaux dont il enduisit le marbre. La suite des années fit bientôt +tomber la chaux, et, au lieu de procurer à l'architecte la gloire qu'il +s'était promise, ne servit qu'à manifester aux siècles futurs sa +criminelle supercherie et sa ridicule vanité. + +[Note 79: Elle était jointe à la ville par une chaussée de 7 stades +de longueur, appelée _Heptastade_.--L.] + +[Note 80: Cette tour, qu'Eusèbe (_Chron. ad Olymp._ CXXIV, an. 1) et +le Syncelle (_Chronograph._, pag. 272 fin.) attribuent à Ptolémée +Philadelphe, fut bâtie, selon Suidas, lorsque Pyrrhus monta sur le trône +d'Epire (Voce φάρος), ce qui répond à la 23e année de Ptolémée Soter: il +est vraisemblable en effet qu'elle fut construite par ce prince.--L.] + +[Note 81: Huit cent mille écus. = Si ce sont des talents attiques, +800 talents représentent 4,440,000 francs.--L. + +J'ai montré ailleurs, par plusieurs rapprochements et plusieurs calculs, +que cette tour devait avoir de 150 à 160 pieds de haut. (_Trad. de_ +STRABON, pag. 332, 334.)--L.] + +[Note 82: «Magno animo Ptolemæi regis, quòd in eâ permiserit +Sostrati Cnidii architecti structuræ nomen inscribi.» [XXXVI. 12. p. +739.]] + +[Note 83: La manière dont l'inscription a été expliquée par +d'habiles critiques sert à rendre compte du fait, sans qu'on ait besoin +de recourir à l'historiette de Lucien. L'inscription portait en grec: +Σώσρατος Κνίδιος Δεξιψανοῦς Θεοῖς Σωτῆρσιν ὑπὲρ τῶν πλωἳζομένων. D'après +la remarque de Spanheim, appuyée sur les monuments (_Prœst. Numism._, +pag. 415, tom. 1), Ptolémée Soter et sa femme Bérénice étaient appelés +_les Dieux Sauveurs_, Θεοί Σωτῆρες. Il est donc probable que ce sont eux +que l'inscription a désignés par leur titre, plutôt que par leur nom. M. +Visconti croit même que le datif θεοῖς Σωτῆρσιν ne doit pas s'entendre +d'une dédicace, mais se rapporte à l'ordre de construire le monument: +dans cette idée, la tournure de l'inscription serait tout elliptique; et +l'on devrait suppléer à-peu-près ainsi les ellipses: Σώσρατος Κνίδιος +Δεξιψανοῦς [τοῦτον τὸν πύργον] θεοῖς Σωτῆρσιν [κατεσκέυασεν] ὑπὲρ τῶν +πλωἳζομένων, c'est-à-dire: «Sostrate de Cnide, fils de Dexiphanes, a +construit cette tour, par l'ordre des Dieux Sauveurs, pour le bien des +navigateurs.» D'après cette interprétation, il ne serait plus douteux +que le phare eût été construit par Ptolémée Soter.--L.] + +Les richesses ne manquèrent pas, comme c'est l'ordinaire, d'introduire +dans cette ville le luxe et la licence; [Marge: Quint.] et les délices +d'Alexandrie passèrent en proverbe[84]. On y cultiva aussi beaucoup les +arts et les sciences: témoin ce superbe bâtiment surnommé Musée, où les +savants tenaient leurs assemblées, et où ils étaient entretenus aux +dépens du public; et cette fameuse bibliothèque que Ptolémée Philadelphe +augmenta considérablement, et que les princes ses successeurs firent +enfin monter au nombre de sept cent mille volumes. [Marge: Plut. In Cæs. +pag. 731. Senec. de tranq. anim. cap 9. [Dion. Cassius. XLII. § 38.]] +Dans la guerre qu'eut César avec ceux d'Alexandrie, un incendie consuma +une partie de cette bibliothèque, qui était placée dans le[85] Bruchium, +et qui contenait quatre cent mille volumes. + +[Note 84: «Ne alexandrinis quidem permittenda deliciis.» + += Ce passage de Quintilien (_Institut. Orat._ I, 2) n'a pas tout-à-fait +le sens que lui donne Rollin: le mot _deliciæ_ ne signifie point +_délices_; il doit s'entendre des _pueri delicati quales domi habere +solebant divites Romani, Ægyptios maxime et Alexandrinos, qui jocis suis +heros demereri deberent_. V. la note de Burman et de Spalding sur +Quintilien. L'expression proverbiale, à laquelle Rollin fait allusion, +se retrouve plutôt dans le _Alexandrina vita atque licentia_ de Jules +César (_Bell. civ._ III, § 110).--L.] + +[Note 85: C'était un quartier de la ville d'Alexandrie.] + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + SECONDE PARTIE. + + --------- + + DES MOEURS ET COUTUMES DES ÉGYPTIENS. + + +L'Égypte a toujours été regardée parmi les anciens comme l'école la plus +renommée en matière de politique et de sagesse, et comme l'origine de la +plupart des arts et des sciences. Ses plus nobles travaux et son plus +bel art consistaient à former les hommes. La Grèce en était si +persuadée, que ses plus grands hommes, un Homère, un Pythagore, un +Platon, Lycurgue même et Solon, ces deux grands législateurs, et +beaucoup d'autres qu'il est inutile de nommer, allèrent exprès en Égypte +pour s'y perfectionner, et pour y puiser en tout genre d'érudition +[Marge: Act. 7, 22.] les plus rares connaissances. Dieu même lui a rendu +un glorieux témoignage, en louant Moïse «d'avoir été instruit dans toute +la sagesse des Égyptiens.» + +Pour donner quelque idée des mœurs et des coutumes de l'Égypte, je +m'arrêterai principalement à ce qui regarde les rois et le gouvernement; +les prêtres et la religion; les soldats et la guerre; les sciences, les +arts et les métiers. + +Je dois avertir le lecteur de n'être pas surpris s'il rencontre +quelquefois parmi les coutumes que je rapporte une espèce de +contradiction. Elle vient, ou de la différence des pays et des peuples, +qui ne suivaient pas toujours les mêmes usages, ou de la diversité des +sentiments de la part des historiens qui me servent de guides. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE PREMIER. + + DE CE QUI REGARDE LES ROIS ET LE GOUVERNEMENT. + +Les Égyptiens sont les premiers qui aient bien connu les règles du +gouvernement. Cette nation grave et sérieuse comprit d'abord que la +vraie fin de la politique est de rendre la vie commode et les peuples +heureux. + +Le royaume était héréditaire; mais, selon Diodore, les rois ne se +conduisaient pas en Égypte comme il est [Marge: Diod. lib. 1 p. 63, +etc.] assez ordinaire dans les autres monarchies, où le prince ne +reconnaît d'autres règles de ses actions que sa volonté et son bon +plaisir. Ils étaient obligés plus que les autres à vivre selon les lois. +Ils en avaient de particulières qu'un roi avait digérées et qui +faisaient une partie de ce que les Égyptiens appelaient les livres +sacrés. Ainsi, une coutume ancienne ayant tout réglé, ils ne s'avisaient +pas de vivre autrement que leurs ancêtres. + +Nul esclave[86], nul étranger n'était admis auprès du prince pour le +servir: cet important emploi n'était confié qu'aux personnes les plus +distinguées par leur naissance, et qu'à celles qui avaient reçu la plus +excellente éducation[87]; afin qu'ayant le privilège d'approcher jour et +nuit de sa personne, elles ne lui apprissent jamais rien d'indigne de la +majesté royale, et ne lui inspirassent que des sentiments nobles et +généreux; car, ajoute Diodore, il est rare que les rois se portent à des +excès vicieux, s'ils ne trouvent dans ceux qui les approchent des +approbateurs de leur dérèglement, et des ministres de leurs passions. + +[Note 86: Le texte dit: _nul esclave acheté, ou né à la +maison_.--L.] + +[Note 87: Le texte dit: _aux fils des prêtres les plus distingués: +ils devaient avoir dépassé 20 ans, et être les mieux élevés de tous ceux +de leur caste._--L.] + +Les rois d'Égypte souffraient sans peine, non-seulement que la qualité +des viandes et la mesure du boire et du manger leur fussent marquées +(car c'était une chose ordinaire en Égypte, où tout le monde était +sobre, et où l'air du pays inspirait la frugalité), mais encore que +toutes leurs heures et presque toutes leurs actions fussent réglées par +la loi. + +Dès le matin et au point du jour, lorsque l'esprit est le plus net, et +les pensées le plus pures, ils lisaient leurs lettres, pour prendre une +idée plus juste et plus véritable des affaires qu'ils avaient à décider. + +Sitôt qu'ils étaient habillés, ils allaient sacrifier au temple. Là, +environnés de toute leur cour, et les victimes étant à l'autel, ils +assistaient à la prière que le pontife prononçait à haute voix, et dans +laquelle il demandait aux dieux, pour le roi, la santé et toutes sortes +de biens et de prospérités, parce qu'il gouvernait ses peuples avec +bonté et avec justice, et suivait exactement les lois du royaume. Le +pontife entrait dans un grand détail de ses vertus royales, marquant +qu'il était religieux envers les dieux, doux envers les hommes, modéré, +juste, magnanime, sincère et éloigné du mensonge, libéral, maître de +lui-même, punissant au-dessous du mérite, et récompensant au-dessus. Il +parlait ensuite des fautes que les rois pouvaient commettre; mais il +supposait toujours qu'ils n'y tombaient que par surprise et par +ignorance, chargeant d'imprécations les ministres qui leur donnaient de +mauvais conseils et leur déguisaient la vérité. Telle était la manière +d'instruire les rois. On croyait que les reproches ne faisaient +qu'aigrir leurs esprits; et que le moyen le plus efficace de leur +inspirer de la vertu était de leur marquer leurs devoirs dans des +louanges conformes aux lois, et prononcées gravement devant les dieux. +Après la prière et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints +livres, les conseils et les actions des grands hommes, afin qu'il +gouvernât son état par leurs maximes, et maintînt les lois qui avaient +rendu ses prédécesseurs heureux aussi-bien que leurs sujets. + +J'ai déjà remarqué que le boire et le manger des rois étaient réglés par +les lois, tant pour la quantité que pour la qualité. On ne servait sur +leur table que des mets fort communs, parce que le but de leurs repas +était, non de flatter le goût, mais de satisfaire aux besoins de la +nature. On aurait dit, remarque l'historien, que ces règles avaient été +dictées non pas tant par un législateur que par un habile médecin, +uniquement attentif à la santé du prince. [Marge: De Isid. et Osir. p. +354.] Le même goût de simplicité régnait dans tout le reste; et on lit +dans Plutarque qu'il y avait dans un temple de Thèbes une colonne sur +laquelle on avait gravé des imprécations contre un roi qui, le premier, +avait introduit la dépense et le luxe parmi les Égyptiens. + +Le principal devoir des rois, et leur fonction la plus essentielle, est +de rendre la justice aux peuples. Aussi c'était à quoi les rois d'Égypte +donnaient le plus d'attention, persuadés que de ce soin dépendait +non-seulement le repos des particuliers, mais le bonheur de l'état, qui +serait moins un royaume qu'un brigandage, si les faibles demeuraient +sans protection, et si les puissants trouvaient dans leurs richesses et +dans leur crédit l'impunité de leurs crimes et de leurs violences. + +Trente juges étaient tirés des principales villes[88] pour composer la +compagnie qui jugeait tout le royaume. Le prince, pour remplir ces +places, choisissait les plus honnêtes gens du pays, et mettait à leur +tête[89] celui qui se distinguait le plus par la connaissance et l'amour +des lois, et qui était le plus généralement estimé. Il leur assignait +certains revenus, afin qu'affranchis des embarras domestiques, ils +pussent donner tout leur temps à faire observer les lois. Ainsi, +entretenus honnêtement par la libéralité du prince, ils rendaient +gratuitement au peuple une justice qui lui est due de droit, et qui doit +être également ouverte à tous les sujets, et encore plus, en un certain +sens, aux pauvres qu'aux riches, parce que ceux-ci, par eux-mêmes, +trouvent assez d'appui, au lieu que les autres, par leur état même, sont +plus exposés à l'injure et ont plus besoin de la protection des lois. +Pour éviter les surprises, les affaires étaient traitées par écrit dans +cette assemblée. On y craignait la fausse éloquence, qui éblouit les +esprits et émeut les passions. La vérité ne pouvait être expliquée d'une +manière trop sèche, et l'on voulait qu'elle seule dominât dans les +jugements, parce qu'elle seule devait être la ressource du riche et du +pauvre, du puissant et du faible, du savant et de l'ignorant. Le +président du sénat portait un collier d'or et de pierres précieuses, +d'où pendait une figure sans yeux, qu'on appelait la _Vérité_. Quand il +la prenait, c'était le signal pour commencer la séance. Il l'appliquait +à la partie qui devait gagner sa cause, et c'était la forme de prononcer +les sentences. + +[Note 88: Diodore dit que Thèbes, Memphis et Héliopolis +fournissaient chacune dix de ces juges.--L.] + +[Note 89: Le même auteur dit au contraire que les 30 juges élisaient +un président parmi eux; et que la ville à laquelle appartenait l'élu, +envoyait un autre juge à sa place: de sorte qu'il y avait 30 juges, sans +compter le président.--L.] + +[Marge: Plat. in Tim. pag. 656.] Ce qu'il y avait de meilleur parmi les +lois des Égyptiens, c'est que tout le monde était nourri dans l'esprit +de les observer. Une coutume nouvelle était un prodige en Égypte: tout +s'y faisait toujours de même; et l'exactitude qu'on y avait à garder les +petites choses maintenait les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple +qui ait conservé plus long-temps ses usages et ses lois. + +[Marge: Diod. lib. I, pag. 70.] Le meurtre volontaire était puni de +mort, de quelque condition que fût celui qui avait été tué, libre ou +non: en quoi les Égyptiens montraient plus d'humanité et d'équité que +les Romains, qui donnaient aux maîtres droit absolu de vie et de mort +sur leurs esclaves. L'empereur Adrien le leur ôta dans la suite, et crut +devoir corriger cet abus, quelque ancien et quelque autorisé qu'il fût +par les lois romaines. + +[Marge: Pag. 69.] Le parjure était aussi puni de mort: parce que ce +crime attaque en même temps et les dieux, dont on méprise la majesté en +attestant leur nom par un faux serment; et les hommes, en rompant le +lien le plus ferme de la société humaine, qui est la sincérité et la +bonne foi. + +[Marge: _Ibid._] Le calomniateur était impitoyablement condamné au même +supplice qu'aurait subi l'accusé, si le crime s'était trouvé véritable. + +[Marge: _Ibid._] Celui qui, pouvant sauver un homme attaqué, ne le +faisait pas, était puni de mort aussi rigoureusement que l'assassin. Que +si l'on ne pouvait secourir le malheureux, il fallait du moins dénoncer +l'auteur de la violence; et il y avait des peines établies contre ceux +qui manquaient à ce devoir. Ainsi les citoyens étaient à la garde les +uns des autres, et tout le corps de l'état était uni contre les +méchants. + +[Marge: Diod. lib. 1 pag. 69.] Il n'était pas permis d'être inutile à +l'état[90]: chaque particulier était tenu d'inscrire son nom et sa +demeure sur un registre public qui demeurait entre les mains du +magistrat, d'y marquer sa profession, et de déclarer d'où il tirait de +quoi vivre. Si l'on énonçait faux, la peine de mort s'ensuivait. + +[Note 90: Cette loi fut faite par Amasis, et Solon la transporta à +Athènes (Hérodote II, § 177).--L.] + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] Pour empêcher les emprunts, d'où +naissent la fainéantise, les fraudes, et la chicane, le roi Asychis +avait fait une ordonnance fort sensée. Les états les plus sages et les +mieux policés, comme Athènes et Rome, ont toujours été embarrassés pour +trouver un juste tempérament pour réprimer la dureté du créancier dans +l'exaction de son prêt, et la mauvaise foi du débiteur qui refuse ou +néglige de payer ses dettes. L'Égypte prit un sage milieu, qui, sans +toucher à la liberté personnelle des citoyens, et sans ruiner les +familles, pressait continuellement le débiteur par la crainte de passer +pour infame, s'il manquait d'être fidèle. Il n'était permis d'emprunter +qu'à condition d'engager au créancier le corps de son père, que chacun +dans l'Égypte faisait embaumer avec soin, et conservait avec honneur +dans sa maison, comme il sera dit dans la suite, et qui pouvait, par +cette raison, être aisément transporté. Or c'était une impiété et une +infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement un gage si +précieux; et celui qui mourait sans s'être acquitté de ce devoir était +privé des honneurs qu'on avait coutume de rendre aux morts. + +[Marge: Diod. lib. I, pag. 71.] Diodore remarque une faute qu'avaient +commise quelques législateurs de la Grèce. Ils défendaient qu'on pût, +par exemple, enlever pour dettes, à des laboureurs, leurs chevaux, leurs +charrues, et les autres instruments dont ils se servaient pour cultiver +la terre, parce qu'ils trouvaient de l'inhumanité à réduire par là ces +pauvres gens à l'impossibilité et de payer leurs dettes et de gagner +leur vie: mais en même temps ils permettaient d'emprisonner les +laboureurs mêmes, qui seuls peuvent faire usage de ces instruments; ce +qui les exposait aux mêmes inconvénients, et d'ailleurs enlevait à +l'état des citoyens qui lui appartiennent, qui lui sont nécessaires, qui +travaillent pour l'utilité publique, et sur la personne desquels le +particulier n'a aucun droit. + +[Marge: Pag. 72.] La polygamie était permise en Égypte[91], excepté aux +prêtres, qui ne pouvaient épouser qu'une femme. De quelque condition que +fût la femme, libre ou esclave, les enfants étaient censés libres et +légitimes. + +[Note 91: Hérodote dit au contraire que les Égyptiens n'avaient +qu'une femme chacun (II, § 92).--L.] + +[Marge: Pag. 22.] Ce qui marque le plus les profondes ténèbres où +étaient plongées les nations qui passaient pour les plus éclairées, est +de voir qu'en Égypte le mariage des frères avec les sœurs était +non-seulement autorisé par les lois, mais fondé en quelque sorte sur +leur religion même, et sur l'exemple des dieux le plus anciennement et +le plus généralement honorés dans le pays, savoir Osiris et Isis. + +[Marge: Herod. l, 2, cap. 80.] Les vieillards étaient fort respectés en +Égypte. Les jeunes gens étaient obligés de se lever devant eux, et de +leur céder partout la place d'honneur. C'est de là que cette loi a passé +à Sparte. + +La principale vertu des Égyptiens était la reconnaissance. La gloire +qu'on leur a donnée d'être les plus reconnaissants de tous les hommes +fait voir qu'ils étaient aussi les plus sociables. Les bienfaits sont le +lien de la concorde publique et particulière. Qui reconnaît les graces +aime à en faire; et, en bannissant l'ingratitude, le plaisir de faire du +bien demeure si pur, qu'il n'y a plus moyen de n'y être pas sensible. +C'était surtout à l'égard de leurs rois que les Égyptiens se piquaient +de reconnaissance. Ils les honoraient pendant leur vie comme des images +vivantes de la Divinité, et ils les pleuraient après leur mort comme les +pères communs des peuples. Ce sentiment de respect et de tendresse +venait de la forte persuasion où ils étaient que c'était la Divinité +même qui avait placé les rois sur le trône, en les distinguant si fort +du reste des mortels; et qu'ils en portaient le plus noble caractère, en +réunissant en eux le pouvoir et la volonté de faire du bien aux autres. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE II. + + DES PRÊTRES ET DE LA RELIGION DES ÉGYPTIENS. + +Les prêtres, en Égypte, tenaient le premier rang après les rois. Ils +avaient de grands priviléges et de grands revenus; leurs terres étaient +exemptes de toute imposition. + +[Marge: Genes. 47.] On voit ici des traces, de ce qui est dit dans la +Genèse, que, du temps de Joseph, les terres des prêtres ne furent point +chargées d'une redevance perpétuelle au prince comme celles de tous les +autres Égyptiens. + +Le prince, pour l'ordinaire, leur donnait beaucoup de part dans sa +confiance et dans le gouvernement, parce que, de tous les sujets de +l'empire, c'étaient eux qui avaient été le mieux élevés, qui avaient le +plus de lumières, et qui étaient le plus dévoués à la personne du roi et +au bien public. Ils étaient en même temps les dépositaires de la +religion et des sciences; et c'est ce qui leur attirait un si grand +respect de la part des habitants du pays et des étrangers, qui +s'adressaient également à eux pour les consulter sur ce qu'il y avait de +plus sacré dans les mystères et de plus profond dans les sciences. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 60.] Les Égyptiens prétendent être les +premiers qui ont établi des fêtes et des processions pour honorer les +dieux. Il s'en faisait une dans la ville de Bubaste où l'on se rendait +de toute l'Égypte, et où il se trouvait plus de soixante et dix mille +personnes[92], sans compter les enfants. Il y avait une autre fête, +surnommée _des lumières_[93], qui se célébrait à Saïs. Ceux qui ne s'y +trouvaient pas étaient obligés, dans toute l'étendue de l'Égypte, de +tenir des lampes allumées aux fenêtres de leurs maisons. + +[Note 92: Il y a dans Hérodote 700,000 personnes, ἑβδομήκοντα +μυριάδας. Cette faute de Rollin, copiée par Dupuis, a été relevée par +Larcher (tom. II, pag. 296).--L.] + +[Note 93: Dans le grec, Λυχνοκαΐη qui signifie (fête) _des lampes +allumées_.--L.] + +[Marge: Cap. 39.] On immolait différents animaux, selon les différents +pays; mais c'était une cérémonie commune, et généralement observée dans +tous les sacrifices, d'imposer les mains sur la tête de la victime, de +la charger d'imprécations, et de prier les dieux de détourner sur elle +tous les malheurs dont les Égyptiens pouvaient être menacés. + +[Marge: Diod. lib. 1, pag. 88.] C'est de l'Égypte que Pythagore avait +emprunté son dogme favori de la métempsycose. Les Égyptiens croyaient +qu'à la mort des hommes leurs ames passaient dans d'autres corps +humains, et que, si elles avaient été vicieuses, elles étaient enfermées +dans des corps de bêtes immondes ou malheureuses pour y expier leurs +crimes, et qu'après quelques siècles elles venaient de nouveau animer +d'autres corps humains. + +Les prêtres avaient entre les mains les livres sacrés, qui renfermaient +dans un grand détail et les principes du gouvernement et les mystères du +culte divin. [Marge: Plut. de Is. et Osir. pag. 354.] Les uns et les +autres étaient ordinairement enveloppés de symboles et d'énigmes, qui, +en voilant la vérité, la rendaient plus respectable, et piquaient plus +vivement la curiosité. La figure d'Harpocrate, qu'on voyait dans les +sanctuaires égyptiens avec le doigt sur la bouche, semblait avertir +qu'on y renfermait des mystères qu'il n'était pas permis à tout le monde +de pénétrer. Les sphinx, qui étaient toujours à l'entrée des temples, +donnaient le même avertissement. Tout le monde sait que les pyramides, +les obélisques, les colonnes, les statues, en un mot tous les monuments +publics, étaient pour l'ordinaire ornés d'hiéroglyphes, c'est-à-dire +d'écritures symboliques, soit que ce fussent des caractères inconnus au +vulgaire, soit que ce fussent des figures d'animaux, qui avaient un sens +caché et parabolique. [Marge: Plut. Sympos. lib. 4, p. 670.] Ainsi le +lièvre signifiait une attention vive et pénétrante, parce que cet animal +a le sens de l'ouïe fort délicat. Une statue de [Marge: Plut. de Isid. +pag. 355.] juge sans mains, et les yeux baissés en terre, marquait les +devoirs de ceux qui exerçaient la judicature. + +Il y aurait beaucoup de choses à dire si l'on voulait traiter à fond ce +qui regarde la religion des Égyptiens; mais je me borne à deux articles +qui en font la principale partie: le culte de différentes divinités, et +les cérémonies des funérailles. + +§ I. _Culte de différentes divinités._ + +Jamais nation ne fut plus superstitieuse que celle des Égyptiens. Elle +avait un grand nombre de dieux de différents ordres et de différents +étages, dont je ne parle point ici, parce que cette matière appartient +plus à la fable qu'à l'histoire. Entre les autres, il y en avait deux +qui étaient généralement honorés dans l'Égypte, Osiris et Isis, qu'on a +prétendu être le soleil et la lune: en effet, c'est par le culte de ces +astres qu'a commencé l'idolâtrie. + +Outre ces dieux, l'Égypte adorait un grand nombre de bêtes, le bœuf, le +chien, le loup, l'épervier, le crocodile, l'ibis, le chat, etc. +Plusieurs de ces bêtes n'étaient l'objet de la superstition que de +quelques villes particulières; et, pendant qu'un peuple élevait une +espèce d'animaux sur ses autels, ses voisins les avaient en abomination. +De là les guerres continuelles d'une ville contre une autre, effet de la +fausse politique d'un de leurs rois qui chercha à les amuser par des +guerres de religion, pour leur ôter le temps et les moyens de conspirer +contre l'état. J'appelle cette politique fausse et mal entendue, parce +qu'elle est directement contraire au véritable esprit du gouvernement, +qui tend à unir tous les membres de l'état par les liens les plus +étroits, et qui fait consister sa force dans la parfaite harmonie de +toutes ses parties. + +[Marge: Lib. 1, de Nat. deor. n. 82. Lib. 5, Tuscul. Quæst. n. 78. +Herod. l. 2, cap. 65. Diod. Lib. 1, p. 74 et 75.] Chaque peuple avait un +grand zèle pour ses dieux. Parmi nous, dit Cicéron, il n'est pas rare de +voir des temples dépouillés et des statues enlevées; mais, chez les +Égyptiens, il est inouï qu'aucun ait jamais maltraité un crocodile, un +ibis, un chat; et ils auraient souffert les derniers tourments, plutôt +que de commettre un tel sacrilége. Il y avait peine de mort contre +quiconque aurait tué volontairement aucun de ces animaux, et même peine +contre celui qui aurait tué un ibis ou un chat, de quelque manière que +ce fût, volontairement ou non. Diodore rapporte un fait dont il avait +été témoin pendant son séjour en Égypte. Un Romain ayant tué un chat par +mégarde et sans dessein, la populace en fureur courut à sa maison; et ni +l'autorité du roi, qui sur-le-champ envoya ses gardes, ni la crainte du +nom romain, ne purent le sauver. Leur respect pour ces animaux les +porta, dans le temps d'une famine extrême, à aimer mieux se manger les +uns les autres que de toucher à leurs prétendues divinités. + +[Marge: Herod. l. 3, cap. 27, etc. Diod. lib. 1, pag. 76. Plin. lib. 8, +cap, 46.] De tous ces animaux, le bœuf Apis, nommé par les Grecs +_Epaphus_, était le plus célèbre. On lui avait bâti des temples +magnifiques. On lui rendait des honneurs extraordinaires pendant sa vie, +et de plus grands encore après sa mort. L'Égypte alors entrait dans un +deuil général. On célébrait ses funérailles avec une magnificence qu'on +a de la peine à croire. Sous Ptolémée Lagus, le bœuf Apis étant mort de +vieillesse, la dépense de son convoi, outre les frais ordinaires, monta +à plus de cinquante mille écus. Après qu'on avait rendu les derniers +honneurs au mort, il s'agissait de lui trouver un successeur, et on le +cherchait dans toute l'Égypte. On le reconnaissait à certains signes qui +le distinguaient de tout autre: sur le front, une tache blanche en forme +de croissant; sur le dos, la figure d'un aigle; sur la langue, celle +d'un escarbot. Quand on l'avait trouvé, le deuil faisait place à la +joie, et ce n'était plus dans toute l'Égypte que festins et +réjouissances. On amenait le nouveau dieu à Memphis pour y prendre +possession de sa nouvelle qualité, et il y était installé avec beaucoup +de cérémonies. On verra dans la suite que Cambyse, au retour de sa +malheureuse expédition contre l'Éthiopie, trouvant toute l'Égypte en +joie à cause qu'on avait trouvé le dieu Apis, et croyant qu'on insultait +à son malheur, tua, dans les transports de sa colère, ce jeune bœuf, qui +ne jouit pas long-temps de sa divinité. + +On voit aisément que le veau d'or érigé près de la montagne de Sinaï par +les Israélites était un fruit de leur séjour dans l'Égypte, et une +imitation du dieu Apis, aussi-bien que ceux qui dans la suite furent +érigés aux deux extrémités du royaume d'Israël par le roi Jéroboam, qui +lui-même avait fait un assez long séjour en Égypte. + +Les Égyptiens ne se contentaient pas d'offrir de l'encens aux animaux: +ils portaient la folie jusqu'à attribuer la divinité aux légumes de +leurs jardins[94]. C'est ce que leur reproche si ingénieusement le poète +satirique. + +[Note 94: Il y a sur cette superstition, une dissertation curieuse +de Schmidt (_de cepis et alliis apud Ægyptios cultis_), dans ses +_Opuscula_, p, 71-122.--L.] + +[Marge: Juv. satir. 15. [init.]] + + Qui nescit, Volusi Bithynice, qualia demens + Ægyptus portenta colat? Crocodilon adorat + Pars hæc: illa pavet saturam serpentibus ibiu. + Effigies sacri nitet aurea cercopitheci, + Dimidio magicæ resonant ubi Memnone chordæ, + Atque vetus Thebe centum jacet obruta portis. + Illic cæruleos, hîc piscem fluminis, illic + Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam. + Porrum et cepe nefas violare ac frangere morsu. + O sanctas gentes quibus hæc nascuntur in hortis + Numina! + +On doit être bien étonné de voir la nation du monde qui se piquait le +plus de sagesse et de lumières s'abandonner si follement aux +superstitions les plus grossières et les plus ridicules. En effet, +rendre à des animaux et à de vils insectes un culte religieux, les +placer au milieu des temples, les nourrir avec soin et à grands [Marge: +Lib. 1, p. 76.] frais,[95] punir de mort ceux qui leur ôtaient la vie, +les embaumer et leur destiner des tombeaux publics, aller jusqu'à +reconnaître pour dieux des poireaux et des ognons, invoquer de pareilles +divinités dans ses besoins, en attendre du secours et de la protection, +ce sont des excès qui nous paraissent à peine croyables; et qui sont +néanmoins attestés par toute l'antiquité. [Marge: Lucian. Imag. [§11.]] +On entre dans un temple magnifique, dit Lucien, où brillent de toutes +parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un dieu, et n'y +trouvent qu'une cicogne, un singe, un chat [et un bouc]: belle image, +ajoute-t-il, de beaucoup de palais, dont les maîtres ne sont pas le plus +bel ornement. + +[Note 95: Diodore assure que de son temps même ces dépenses +n'allaient pas à moins de cent mille écus. = Dans le texte, 100 talents, +ou 550,000 fr. Cette somme est donnée par Diodore comme le montant des +frais d'embaumement et de sépulture des animaux sacrés (I. § 84.)--L.] + +[Marge: Diod. lib. 1, p. 77, etc.] On rapporte différentes raisons du +culte que les Égyptiens rendaient aux animaux. + +La première se tire de la fable. On prétend que les dieux, dans une +conspiration que firent contre eux les hommes, se réfugièrent en Égypte, +et s'y cachèrent [Marge: Cf. Ovid. Metamorph. v. 527; Hyg. astron. II, +28; Porphyr. abstin. III, 16.] sous différentes formes d'animaux; et de +là le culte divin qui depuis leur a été rendu. + +La seconde est tirée[96] de l'utilité que chacun de ces animaux +procurait aux hommes: les bœufs, pour le labourage; les brebis, par leur +laine et leur lait; les chiens, pour la chasse et pour la garde des +maisons, d'où vient que le dieu Anubis est représenté avec une tête de +chien; l'ibis, qui est une espèce de cicogne, parce qu'il donne la +chasse à des serpents ailés, qui sans cela infesteraient l'Égypte; +[Marge: Herod. l. 2, cap. 68.] le crocodile, qui est un animal amphibie, +c'est-à-dire qui vit également dans l'eau et sur la terre, d'une +grandeur[97] et d'une force surprenantes, parce qu'il défend le pays +contre l'incursion des voleurs arabes[98]; et l'ichneumon, parce qu'il +empêche la race des crocodiles de se trop multiplier, ce qui deviendrait +funeste à l'Égypte. Or cette petite bête rend ce service au pays en deux +manières: premièrement elle observe le temps que le crocodile est +absent, et elle brise ses œufs sans les manger; en second lieu, lorsque +le crocodile dort sur le rivage du Nil, et il dort toujours la gueule +ouverte, ce petit animal, qui s'était tenu caché dans le limon, saute +tout d'un coup dans sa gueule, pénètre jusque dans ses entrailles, qu'il +ronge, puis se fait une ouverture en lui perçant le ventre, dont la peau +est fort tendre, et sort impunément vainqueur, par sa finesse, de la +force d'un si terrible animal. + +[Note 96: _Ipsi, qui irridentur, Ægyptii nullam belluam, nisi ob +aliquam utilitatem quam ex eâ caperent, consecraverunt_. (Cic. lib. 1 de +Nat. deor. n. 101).] + +[Note 97: Cette grandeur va jusqu'à plus de 17 coudées. + += 17 Coudées valent 8 mètres, 953. Selon Élien (_Hist. Anim._ XVII, c. +6), on en avait vu un de 25 coudées (13 mètres 175), au temps de +Psammitichus; et un autre de 26 coudées, 4 palmes (14 mètres 053), sous +Amasis. Norden en a vu de 50 pieds (16 mètres).--L.] + +[Note 98: Cela est fort douteux. Cicéron dit: _Possem, de ichneumone +utilitate, de crocodilorum, de felium dicere_ (_de Nat. Deor._ 1, § 36); +mais il aurait été vraisemblablement assez embarrassé pour dire quelle +pouvait être l'utilité des crocodiles. On a prétendu que les hommages +des Égyptiens s'adressaient particulièrement à une espèce de crocodiles +d'un naturel fort doux: malheureusement pour cette explication, on lit +dans Élien (_Hist. Anim._ X, c. 21), et dans Maxime de Tyr (_Dissert._ +XXXVIII), que les crocodiles sacrés dévoraient les enfants de leurs +adorateurs.--L.] + +Les philosophes, peu contents de raisons si faibles pour couvrir de si +étranges absurdités qui déshonoraient le paganisme, et dont ils +rougissaient en secret, ont imaginé, surtout depuis l'établissement du +christianisme, une troisième raison du culte que les Égyptiens rendaient +aux animaux, et on dit que ce n'était pas à ces animaux, mais aux dieux, +dont ils étaient les symboles, que se terminait ce culte. [Marge: Pag. +382.] «Les philosophes,» dit Plutarque dans le traité même où il examine +ce qui regarde les deux divinités les plus célèbres de l'Égypte, Isis et +Osiris, «les philosophes honorent l'image de Dieu, quelque part qu'elle +se montre, même dans les êtres qui sont sans vie, bien plus encore par +conséquent dans ceux qui sont animés. On doit donc approuver, non ceux +qui adorent ces créatures, mais ceux qui, par elles, remontent jusqu'à +la Divinité. On les doit regarder comme autant de miroirs que nous +fournit la nature, dans lesquels la Divinité se peint d'une manière +éclatante; ou comme autant d'instruments dont elle se sert pour faire +éclore au-dehors son incompréhensible sagesse. Quand donc, pour embellir +des statues, on entasserait dans un même endroit tout l'or et toutes les +pierreries du monde, ce n'est point à ces statues qu'il faudrait +rapporter son culte; car la Divinité n'existe point dans des couleurs +artistement dispensées, ni dans une matière fragile, destituée [Marge: +Pag. 377 et 378.] de mouvement et de sentiment.» Plutarque dit, dans le +même traité, que «comme le soleil, la lune, le ciel, la terre, la mer, +sont communs à tous les hommes, mais ont des noms différents, selon la +différence des nations et des langages, ainsi, quoiqu'il n'y ait qu'une +divinité unique et une providence unique qui gouverne l'univers, et qui +a sous elle différents ministres subalternes, on donne à cette divinité, +qui est la même, différents noms, et on lui rend différents honneurs, +selon les lois et les coutumes de chaque pays.» + +Ces réflexions, qui présentent ce qu'on peut dire de plus raisonnable +pour justifier le culte idolâtre, étaient-elles bien propres à en +couvrir le ridicule? Était-ce relever dignement les attributs divins, +que de les vouloir faire admirer et d'en chercher l'image dans les bêtes +les plus viles et les plus méprisables, dans un crocodile, dans un +serpent, dans un chat? N'était-ce pas plutôt dégrader et avilir la +Divinité, dont les plus stupides ont ordinairement une idée tout +autrement grande et auguste? + +Encore ces philosophes n'étaient-ils pas toujours si fidèles à remonter +des êtres sensibles à leur auteur invisible. [Marge: Rom. cap. 1, v. +21-25.] L'Écriture nous apprend que ces prétendus sages ont mérité, par +leur orgueil et par leur ingratitude, «d'être livrés à un sens réprouvé, +et de devenir _plus_ fous _que le peuple_, pour avoir changé la gloire +du Dieu incorruptible en l'image de bêtes à quatre pieds, d'oiseaux et +de reptiles, et pour avoir adoré la créature à la place du Créateur.» + +Pour faire voir ce qu'était l'homme par lui-même, Dieu a permis que le +pays de toute la terre, où la sagesse humaine avait été portée au plus +haut degré, fût aussi le théâtre de l'idolâtrie la plus grossière et la +plus ridicule; et, d'un autre côté, pour faire voir ce que peut la force +toute-puissante de sa grâce, il a converti les affreux déserts d'Égypte +en un paradis terrestre, en les peuplant, dans le temps marqué par sa +providence, d'une troupe innombrable d'illustres solitaires, qui, par la +ferveur de leur piété et l'austérité de leur pénitence, ont fait tant +d'honneur au christianisme. Je ne puis m'empêcher d'en rapporter un +célèbre exemple, et j'espère que le lecteur me pardonnera cette espèce +de digression. + +[Marge: Tom. 5, p. 23 et 26.] La grande merveille de la basse Thébaïde, +dit M. l'abbé Fleury dans son Histoire ecclésiastique, était la ville +d'Oxirinque[99]. Elle était peuplée de moines dedans et dehors, en sorte +qu'il y en avait plus que d'autres habitants. Les bâtiments publics et +les temples d'idoles avaient été convertis en monastères; et on en +voyait par toute la ville plus que de maisons particulières. Les moines +logeaient jusque sur les portes et dans les tours. Il y avait douze +églises pour les assemblées du peuple, sans compter les oratoires des +monastères. Cette ville avait vingt mille vierges et dix mille moines: +on y entendait jour et nuit retentir de tous côtés les louanges de Dieu. +Il y avait, par ordre des magistrats, des sentinelles aux portes pour +découvrir les étrangers et les pauvres; et c'était à qui les retiendrait +le premier pour exercer envers eux l'hospitalité. + +[Note 99: À-présent Behnécé.--L.] + +§ II. _Cérémonies des funérailles._ + +Il me reste à rapporter en abrégé les cérémonies des funérailles. + +Le respect que tous les peuples ont eu dans tous les temps pour les +corps morts, et les soins religieux qu'ils ont toujours pris des +tombeaux, semblent insinuer la persuasion où l'on était que ces corps +n'y étaient mis qu'en dépôt. + +Nous avons déjà observé, en parlant des pyramides, avec quelle +magnificence étaient construits les sépulcres de l'Égypte. C'est +qu'outre qu'on les érigeait comme des monuments sacrés, pour porter aux +siècles futurs la mémoire des grands princes, on les regardait encore +comme des demeures où les corps devaient séjourner pendant le cours +d'une longue suite de siècles; au lieu que les maisons étaient appelées +des [Marge: Diod. lib. 1, pag. 47.] _hôtelleries_, où l'on n'était qu'en +passant, et pendant une vie trop courte pour s'y attacher. + +Quand quelqu'un était mort dans une famille, tous les parents et tous +les amis quittaient leurs habits ordinaires pour en prendre de lugubres, +et s'abstenaient du bain, du vin, et de tout mets exquis. Le deuil +durait quarante ou soixante et dix jours, apparemment selon la qualité +des personnes. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 85, etc. Diod. lib. 1, pag. 81.] Il y avait +trois manières d'embaumer les corps. La plus magnifique était pour les +personnes les plus considérables; et la dépense montait à un talent +d'argent, c'est-à-dire à trois mille écus.[A] [Marge A: 5500 f.--L.] + +Plusieurs ministres étaient employés à cette cérémonie. Les uns vidaient +la cervelle par les narines, avec un ferrement fait exprès pour cela; +d'autres vidaient les entrailles et les intestins, en faisant au côté +une ouverture avec une pierre d'Éthiopie tranchante comme un rasoir; +puis ils remplissaient ces vides de parfums et de diverses drogues +odoriférantes. Comme cette évacuation, accompagnée nécessairement de +quelques dissections, semblait avoir quelque chose de violent et +d'inhumain, ceux qui y avaient travaillé prenaient la fuite quand +l'opération était achevée, et étaient poursuivis à coups de pierres par +les assistants. On traitait fort honorablement ceux qui étaient chargés +d'embaumer le corps. Ils le remplissaient de myrrhe, de cannelle, et de +toutes sortes d'aromates. Après un certain temps ils l'enveloppaient de +bandelettes de lin très-fines[100], qu'ils collaient ensemble avec une +espèce de gomme fort déliée, et qu'ils enduisaient encore des parfums +les plus exquis. Par ce moyen on prétend que la figure entière du corps, +les traits même du visage, et jusqu'aux poils des paupières et des +sourcils, se conservaient parfaitement. Quand le corps avait été ainsi +embaumé, on le rendait aux parents, qui l'enfermaient dans une espèce +d'armoire ouverte, faite sur la mesure du mort; puis ils le plaçaient +debout et droit contre la muraille, soit dans leurs tombeaux, s'ils en +avaient, soit dans leurs maisons. C'est ce qu'on appelle _momies_. Il en +vient encore tous les jours d'Égypte, et plusieurs curieux en conservent +dans leurs cabinets. On voit par là quel soin les Égyptiens prenaient +des corps morts. Leur reconnaissance envers leurs parents était +immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs ancêtres, se +souvenaient de leurs vertus, que le public avait reconnues, et +s'excitaient à aimer les lois qu'ils leur avaient laissées. On reconnaît +dans les funérailles de Joseph en Égypte une partie des cérémonies dont +je viens de parler. + +[Note 100: Ou plutôt de coton, qui est le _byssus_ dont parle +Hérodote (LARCHER, tom. II, pag. 357).--L.] + +J'ai dit que le public avait reconnu les vertus des morts, parce +qu'avant que d'être admis dans l'asyle sacré des tombeaux, il fallait +qu'ils subissent un jugement solennel. Et cette circonstance des +funérailles chez les Égyptiens est une des choses les plus remarquables +qui se trouvent dans l'histoire ancienne. + +C'était, chez les païens, une consolation en mourant de laisser son nom +en estime parmi les hommes; et ils croyaient que de tous les biens +humains c'est le seul que la mort ne peut nous ravir. Mais il n'était +pas permis en Égypte de louer indifféremment tous les morts; il fallait +avoir cet honneur par un jugement public. L'assemblée des juges se +tenait au-delà d'un lac, qu'ils passaient dans une barque. Celui qui la +conduisait s'appelait en langue égyptienne _Charon_; et c'est sur cela +que les Grecs, instruits par Orphée, qui avait été en Égypte, ont +inventé leur fable de la barque de Charon. Aussitôt qu'un homme était +mort, on l'amenait en jugement. L'accusateur public était écouté[101]. +S'il prouvait que la conduite du mort eût été mauvaise, on en condamnait +la mémoire, et il était privé de la sépulture. Le peuple admirait le +pouvoir des lois, qui s'étendait jusqu'après la mort; et chacun, touché +de l'exemple, craignait de déshonorer sa mémoire et sa famille. Que si +le mort n'était convaincu d'aucune faute, on l'ensevelissait +honorablement. + +[Note 101: Diodore de Sicile (I, § 92), d'où ceci est tiré, ne parle +point d'_accusateur public_; il dit: _La loi permettait à qui le voulait +de venir l'accuser_.--L.] + +Ce qu'il y avait de plus étonnant dans cette enquête publique établie +contre les morts, c'est que le trône même n'en mettait pas à couvert. +Les rois étaient épargnés pendant leur vie, le repos public le voulait +ainsi; mais ils n'étaient pas exempts du jugement qu'il fallait subir +après la mort, et quelques-uns ont été privés de la sépulture. Il se +passait quelque chose de semblable chez les Israélites. Nous voyons dans +l'Écriture que les méchants rois n'étaient point ensevelis dans les +tombeaux de leurs ancêtres. Par là ils apprenaient que, si leur majesté +les met pendant leur vie au-dessus des jugements humains, ils y +reviennent enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes. + +Lors donc que le jugement qui avait été prononcé se trouvait favorable +au mort, on procédait aux cérémonies de l'inhumation. On faisait son +panégyrique, mais sans y rien mêler de sa naissance; toute l'Égypte +était censée noble. On ne comptait pour louanges solides et véritables, +que celles qui étaient rendues au mérite personnel du mort. On le louait +de ce que, dans sa jeunesse, il avait eu une excellente éducation, et de +ce que, dans un âge plus avancé, il avait cultivé la piété à l'égard des +dieux, la justice envers les hommes, la douceur, la modestie, la +retenue, et toutes les autres vertus qui font l'homme de bien. Alors +tout le peuple applaudissait, et donnait aussi des louanges magnifiques +au mort, comme devant être associé pour toujours à la compagnie des +hommes vertueux dans le royaume de Pluton. + +En finissant l'article qui regarde les cérémonies des funérailles, il +n'est pas hors de propos de faire remarquer aux jeunes gens les manières +différentes dont en usaient les anciens à l'égard des corps morts. Les +uns, comme nous l'avons déjà dit des Égyptiens, après les avoir +embaumés, les exposaient en vue, et en conservaient le spectacle. +D'autres les brûlaient sur un bûcher; et cette coutume était en usage +chez les Romains. D'autres enfin les déposaient dans la terre. + +Le soin de conserver les corps sans les cacher dans les tombeaux paraît +injurieux à l'humanité en général, et aux personnes en particulier que +l'on prétend ainsi respecter; parce qu'il rend leur humiliation et leur +difformité visibles, et, quelque soin qu'on en puisse prendre, n'offre +aux spectateurs que de tristes et d'affreux restes de leurs visages. La +coutume de brûler les morts a quelque chose de cruel et de barbare, en +se hâtant de détruire ce qui reste des personnes les plus chères. Celle +d'enterrer les morts est certainement la plus ancienne et la plus +religieuse. Elle remet à la terre ce qui en a été tiré, et nous prépare +à croire que le corps, qui en a été formé une première fois, pourra bien +en être tiré une seconde. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE III. + + DES SOLDATS ET DE LA GUERRE. + +[Marge: [Herod. 2, c. 168.]] La profession militaire était en grand +honneur dans l'Égypte. Après les familles sacerdotales, celles qu'on +estimait les plus illustres étaient, comme parmi nous, les familles +destinées aux armes. On ne se contentait pas de les honorer, on les +récompensait libéralement. Les soldats avaient douze _aroures_, exemptes +de tout tribut et de toute imposition[102]. L'_aroure_ était une portion +de terre labourable, qui répondait à peu près à la moitié d'un de nos +arpents. Outre ce privilége, on fournissait par jour à chacun d'eux[103] +cinq livres de pain, deux livres de viande, et une pinte de vin[104]. +C'était de quoi nourrir une partie de leur famille. Par là on les +rendait plus affectionnés et plus courageux; et l'on trouvait, remarque +Diodore, que c'eût été manquer contre les règles, [Marge: Lib. 1, p. +67.] non-seulement de la saine politique, mais du bon sens, que de +confier la défense et la sûreté de l'état à des gens qui n'auraient eu +aucun intérêt à sa conservation. + +[Marge: Herod. l. 2, c. 164-168.] Quatre cent mille soldats[105] que +l'Égypte entretenait continuellement étaient ceux de ses citoyens +qu'elle exerçait avec le plus de soin. On les préparait aux fatigues de +la guerre par une éducation mâle et robuste. Il y a un art de former les +corps aussi-bien que les esprits. Cet art, que notre nonchalance nous a +fait perdre, était bien connu des anciens, et l'Égypte l'avait trouvé. +La course à pied, la course à cheval, la course dans les chariots, se +faisaient en Égypte avec une adresse admirable; et il n'y avait point +dans tout l'univers de [Marge: Cant. 1, 8, Isai. 36, 9.] meilleurs +hommes de cheval que les Égyptiens. L'Écriture vante en plusieurs +endroits leur cavalerie. + +[Note 102: L'aroure, selon Hérodote (II, 168), et Philon (_Opp._, p. +224, 225), était un carré de 100 coudées (52 mètres 7) de côté, +conséquemment de 10,000 coudées de surface, c'est-à-dire de 27 ares 77 +centiares (ou 54 perches de l'arpent de Paris).--L.] + +[Note 103: Ceci n'est point exact. Ces fournitures, selon Hérodote +(II, § 168), n'avaient lieu que pour les 2,000 soldats auxquels tous les +ans on confiait la garde du roi: elles ne leur étaient faites que +pendant leur service.--L.] + +[Note 104: Le texte porte: _quatre arustères de vin_. L'arustère, +selon Hésychius, est égale au cotyle; et le cotyle, selon Paucton, vaut +0,24 de la pinte de Paris: les 4 arustères reviennent donc à 0,96 d'une +pinte.--L.] + +[Note 105: Hérodote dit 410,000 (II, 165, 166).--L.] + +Les lois de la milice se conservaient aisément parmi eux, parce que les +pères les apprenaient à leurs enfants; car la profession de la guerre +passait de père en fils [Marge: [Herod. 2, § 166.]] comme les autres. On +attachait seulement une note d'infamie à ceux qui prenaient la fuite +dans le combat, [Marge: Diod. p. 70.] ou qui faisaient paraître de la +lâcheté, parce qu'on aimait mieux les retenir par un motif d'honneur que +par la crainte du châtiment. + +Je ne veux pas dire pourtant que l'Égypte ait été guerrière. On a beau +avoir des troupes réglées et entretenues, on a beau les exercer à +l'ombre dans les travaux militaires et parmi les images des combats, il +n'y a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent les +hommes guerriers. L'Égypte aimait la paix parce qu'elle aimait la +justice, et n'avait de soldats que pour sa défense. Contente de son +pays, où tout abondait, elle ne songeait point à faire des conquêtes. +Elle s'étendait d'une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute la +terre, et avec elles la politesse et les lois. Elle régnait par la +sagesse de ses conseils et par la supériorité de ses connaissances; et +cet empire d'esprit lui parut plus noble et plus glorieux que celui +qu'on établit par les armes. Elle a cependant formé d'illustres +conquérants; et nous en parlerons dans la suite, quand nous traiterons +de l'histoire de ses rois. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE IV. + + DE CE QUI REGARDE LES SCIENCES ET LES ARTS. + +Les Égyptiens avaient l'esprit inventif, mais ils le tournaient aux +choses utiles. Leurs Mercures ont rempli l'Égypte d'inventions +merveilleuses, et ne lui avaient presque rien laissé ignorer de ce qui +pouvait contribuer à perfectionner l'esprit et à rendre la vie commode +et heureuse. Les inventeurs de choses utiles recevaient, et de leur +vivant, et après leur mort, de dignes récompenses de leurs travaux. +C'est ce qui a consacré les livres de leurs deux Mercures, et les a fait +regarder comme des livres divins. Le premier de tous les peuples où l'on +voie des bibliothèques est celui d'Égypte. Le titre qu'on leur donnait +inspirait l'envie d'y entrer et d'en pénétrer les secrets: [Marge: Ψυχῆς +ἰατρεῖον] on les appelait le _trésor des remèdes de l'ame_. Elle s'y +guérissait de l'ignorance, la plus dangereuse de ses maladies, et la +source de toutes les autres. + +Comme leur pays était uni, et leur ciel toujours pur et sans nuages, ils +ont été des premiers à observer le cours des astres. Ces observations +les ont conduits à régler le cours[106] de l'année sur celui du soleil; +car chez eux, comme le remarque Diodore, dans les temps les plus +reculés, l'année était composée de trois cent soixante-cinq jours et six +heures. + +[Note 106: On ne sera pas surpris que les Égyptiens, les plus +anciens observateurs du monde, soient parvenus à cette connaissance, si +l'on fait réflexion que l'année lunaire, dont se servaient les Grecs et +les Romains, tout incommode et tout informe qu'elle paraît, supposait +néanmoins la connaissance de l'année solaire, telle que Diodore de +Sicile l'attribue aux Égyptiens. On verra du premier coup-d'œil, en +calculant leurs intercalations, que ceux qui avaient été les auteurs de +cette forme d'année avaient su qu'aux trois cent soixante-cinq jours il +fallait ajouter quelques heures pour se retrouver avec le soleil. Ils se +trompaient seulement en ce qu'ils croyaient que c'était six heures +juste, au lieu qu'il s'en faut près de onze minutes. + += On doit observer que les Égyptiens, dans l'usage ordinaire, ne se +servaient que de l'année _vague_ de 365 jours: elle était trop courte de +6 heures (d'après la durée qu'ils supposaient à l'année). Le +commencement de l'année rétrogradait donc tous les ans de 6 heures, ou +de 1/4 de jour, et après une période de 4 fois 365 ans, ou de 1461 +années vagues, qui ne faisaient que 1460 années juliennes de 365 jours 6 +heures, l'année recommençait à-peu-près au même point; c'est ce qu'on +appelle la _période caniculaire_. L'usage de cette année _vague_ +subsista en Égypte bien long-temps après l'introduction de l'année +julienne dans l'usage civil. + +Il paraît certain, quoi qu'on en ait dit, que les prêtres de Thèbes et +d'Héliopolis, connaissaient et pratiquaient, avant l'arrivée des +Romains, l'année bissextile de 365 jours 6 heures, avec l'intercalation +d'un jour tous les 4 ans; il l'est également que Jules César en fit +l'année commune chez les Alexandrins. Cette année commençait le 1er +thot, qui répond au 29 août.--L.] + +Pour reconnaître leurs terres, couvertes tous les ans par le débordement +du Nil, les Égyptiens ont été obligés de recourir à l'arpentage, qui +leur a bientôt appris la géométrie[107]. Ils étaient grands observateurs +de la nature, qui, dans un pays si serein, et sous un soleil si ardent, +était forte et féconde. C'est aussi ce qui leur a fait inventer ou +perfectionner la médecine. + +[Note 107: On a la preuve que les Égyptiens, à force de recommencer +la mesure des terres, étaient parvenus à connaître les dimensions de +leur pays avec une singulière exactitude; et même qu'ils avaient acquis +une connaissance assez précise de la grandeur d'un degré terrestre. Il y +a lieu de croire que les cartes géographiques ne leur étaient point +inconnues; on a vu plus haut (pag. 20, n. 1), qu'ils savaient tracer une +ligne méridienne avec une exactitude surprenante.--L.] + +On n'abandonnait point au caprice des médecins la manière de traiter les +malades. Ils avaient des règles fixes, qu'ils étaient obligés de suivre; +et ces règles étaient les observations anciennes des habiles maîtres, +qui étaient consignées dans les livres sacrés. En les suivant, ils ne +répondaient point du succès: autrement, on les en rendait responsables, +et il y avait contre eux peine de mort. Cette loi était utile pour +réprimer la témérité des charlatans, mais pouvait être un obstacle aux +nouvelles découvertes et à la perfection de l'art. [Marge: Lib. 2, c. +84.] Chaque médecin, si l'on en croit Hérodote, se renfermait dans la +cure d'une seule espèce de maladie: les uns pour les yeux, d'autres pour +les dents, et ainsi du reste. + +Ce que nous avons dit des pyramides, du labyrinthe, de ce nombre infini +d'obélisques, de temples, de palais, dont on admire encore les précieux +restes dans toute l'Égypte, et dans lesquels brillaient à l'envi la +magnificence des princes qui les avaient construits, l'habileté des +ouvriers qui y avaient été employés, la richesse des ornements qui y +étaient répandus, la justesse des proportions et des symétries qui en +faisaient la plus grande beauté; ouvrages dans plusieurs desquels s'est +conservée jusqu'à nous la vivacité même des couleurs malgré l'injure du +temps, qui amortit et consume tout à la longue: tout cela, dis-je, +montre à quel point de perfection [Marge: Diod. l. 1, pag. 73.] l'Égypte +avait porté l'architecture, la peinture, la sculpture, et tous les +autres arts[108]. + +[Note 108: Voici le résumé de ce que les nouvelles découvertes en +Égypte ont fait connaître sur l'état de l'industrie et des arts chez les +anciens Égyptiens. + +Ils fabriquaient des toiles de lin aussi belles et aussi fines que les +nôtres: on trouve, dans les enveloppes des momies, des toiles de coton +d'une finesse égale à celle de notre mousseline, et d'un tissu +très-fort; et l'on voit par quelques-unes de leurs peintures qu'ils +savaient faire des tissus aussi transparents que nos gazes, nos linons, +ou même que nos tulles. + +L'art de tanner le cuir leur était parfaitement connu; de même que celui +de le teindre en diverses couleurs, comme nos maroquins; et d'y imprimer +des figures. + +Ils savaient fabriquer aussi une sorte de verre grossier, avec lequel +ils faisaient des colliers et autres ornements. + +L'art d'émailler, et celui de la dorure, étaient portés chez eux à un +haut degré de perfection: ils savaient réduire l'or en feuilles aussi +minces que les nôtres; et possédaient une composition métallique +semblable à notre plomb, mais un peu plus molle. + +Ils avaient porté fort loin l'art de vernir: la beauté de la couverte de +leurs poteries, n'a point été surpassée, peut-être même égalée par les +modernes. + +La peinture n'a jamais été très-perfectionnée par eux; ils paraissent +avoir toujours ignoré l'art de donner du relief aux figures par le +mélange des clairs et de l'ombre: mais ils disposaient les couleurs avec +intelligence; et le trait, dans leurs beaux ouvrages, est d'une +hardiesse et d'une pureté extraordinaires. Du reste, ils n'entendaient +rien à la perspective: et presque tous leurs dessins ne présentent les +objets que de profil: l'uniformité des attitudes et des poses montre +assez qu'en peinture comme en sculpture les artistes égyptiens étaient +forcés de ne point s'écarter d'un certain style de convention, qui s'est +conservé jusques sous les derniers empereurs romains. + +Il en était de même de l'architecture; très-remarquable par la grandeur +des masses, par la majesté de l'ensemble, par le grandiose qui en +caractérise tous les détails, elle était lourde, sans goût dans la +disposition des parties, dans le choix des ornements: il paraît que dès +les plus anciens temps, ils l'ont portée au plus haut degré qu'il leur +était donné d'atteindre; et qu'elle n'a éprouvé presque aucun +perfectionnement sensible, dans les siècles postérieurs.--L.] + +Ils ne faisaient pas grand cas ni de cette partie de la gymnastique ou +palestre, qui ne tendait point à procurer au corps une force solide et +une santé robuste[109]; ni de la musique, qu'ils regardaient comme une +occupation non-seulement inutile, mais dangereuse, et propre seulement à +amollir les esprits[110]. + +[Note 109: Τἠν δὲ μουσικὴν νομίζουσιν οὐ μόνον ἄχρησον ὑπαρχειν, +ἀλλὰ καὶ βλαβερὰν, ὡς ἂν ἐκθηλύνουσαν τἀς τῶν ἀνδρῶν ψυχάς. [Diod. 1, § +81.]] + +[Note 110: «Il faut entendre de même ce que cet auteur (Diodore de +Sicile), dit touchant la musique. Celle qu'il fait mépriser aux +Égyptiens, comme capable de ramollir les courages, était sans doute +cette musique molle et efféminée qui n'inspire que les plaisirs et une +fausse tendresse; car, pour cette musique généreuse dont les nobles +accords élèvent l'esprit et le cœur, les Égyptiens n'avaient garde de la +mépriser, puisque, selon Diodore même, leur Mercure l'avait inventée, et +avait aussi inventé le plus grave des instruments de musique. Dans la +procession solennelle des Égyptiens, où l'on portait en cérémonie le +livre de Trismégiste, on voit marcher à la tête le chantre tenant en +main un symbole de la musique (je ne sais pas ce que c'est), et le livre +des hymnes sacrés.» Cette excellente observation de Bossuet modifie +suffisamment ce que l'assertion de Rollin pouvait présenter de +fautif.--L.] + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE V + + DES LABOUREURS, DES PASTEURS, DES ARTISANS. + +[Marge: Diod. l. 1, pag. 67, 68.] Les laboureurs, les pasteurs, les +artisans, qui formaient les trois conditions du bas étage en Égypte, ne +laissaient pas d'y être fort estimés, surtout les laboureurs et les +pasteurs. Il fallait qu'il y eût des emplois et des personnes plus +considérables, comme il faut qu'il y ait des yeux dans le corps; mais +leur éclat ne fait pas mépriser les bras, les mains, les jambes, ni les +parties les plus basses. Ainsi, parmi les Égyptiens, les prêtres, les +soldats, les savants, avaient des marques d'honneur particulières; mais +tous les métiers, jusqu'aux moindres, étaient en estime, parce qu'on ne +croyait pas pouvoir sans crime mépriser des citoyens dont les travaux, +quels qu'ils fussent, contribuaient au bien public. + +Une autre raison supérieure leur avait pu d'abord inspirer ces +sentiments d'équité et de modération, qu'ils conservèrent long-temps. +Comme ils descendaient tous d'un même père, qui était Cham, le souvenir +de cette origine commune, encore récente, étant présent à l'esprit de +tous dans les premiers siècles, établit parmi eux une espèce d'égalité +qui leur faisait dire que toute l'Égypte était noble. En effet la +différence des conditions, et le mépris qu'on fait de celles qui +paraissent les plus basses, ne vient que de l'éloignement de la tige +commune, qui fait oublier que le dernier des roturiers, si l'on veut +remonter à la source, descend d'une famille aussi noble que les plus +grands seigneurs. + +Quoi qu'il en soit, en Égypte nulle profession n'était regardée comme +basse et sordide. Par ce moyen tous les arts venaient à leur perfection. +L'honneur, qui les nourrit, se mêlait partout. La loi assignait à chacun +son emploi, qui se perpétuait de père en fils. On ne pouvait ni en avoir +deux, ni changer de profession. On faisait mieux ce qu'on avait toujours +vu faire, et à quoi on s'était uniquement exercé dès son enfance; et +chacun, ajoutant sa propre expérience à celle de ses ancêtres, avait +bien plus de facilité à exceller dans son art. D'ailleurs cette coutume +salutaire, établie anciennement dans la nation et dans le pays, +éteignait toute ambition mal entendue, et faisait que chacun demeurait +content dans son état, sans aspirer, par des vues d'intérêt, de vanité +ou de légèreté, à un plus haut rang. + +C'était là la source d'une infinité d'inventions singulières que chacun +imaginait dans son art pour le conduire à sa perfection, et pour +contribuer ainsi aux commodités de la vie et à la facilité du commerce. +[Marge: Diod. l. 1, pag. 67.] J'avais d'abord regardé comme une fable ce +que Diodore rapporte de l'industrie des Égyptiens, qui savaient, par une +fécondité artificielle, faire éclore des poulets sans faire couver les +œufs par des poules[111]; mais tous les voyageurs modernes attestent la +vérité de ce fait, qui mérite certainement d'être observé, et que l'on +dit aussi n'être pas inconnu en Europe. Selon leurs relations, les +Égyptiens mettent les œufs dans des fours auxquels ils savent donner un +degré de chaleur si tempéré, et qui se rapporte si bien à la chaleur +naturelle des poules, que les poulets qui en viennent sont aussi forts +que ceux qui sont couvés à l'ordinaire. Le temps propre à cette +opération est depuis la fin de décembre jusqu'à la fin d'avril, la +chaleur étant excessive en Égypte tout le reste de l'année. Pendant ces +quatre mois ils font couver plus de trois cent mille œufs, qui ne +réussissent pas tous, à la vérité, mais qui ne laissent pas de fournir à +peu de frais une quantité prodigieuse de volailles. L'habileté consiste +à donner aux fours un degré de chaleur convenable, et qui ne passe pas +une certaine mesure. On emploie environ dix jours pour échauffer ces +fours, et autant à peu près pour faire éclore les œufs. C'est une chose +divertissante, disent les relations, que de voir éclore ces poulets, +dont les uns ne montrent que la tête, les autres sortent de la moitié du +corps, et les autres tout-à-fait; et, dès qu'ils sont sortis, ils +courent au travers de ces œufs; [Marge: Tom. 2, pag. 64. Lib. 10, c. +54.] ce qui fait un vrai plaisir. On peut voir, dans les Voyages de +Corneille LeBruyn, ce que les différents voyageurs ont écrit sur ce +sujet. Pline en fait aussi mention; mais il paraît qu'au lieu de fours +les Égyptiens anciennement [Marge: [V. pl. haut, p. 80.]] faisaient +éclore les œufs dans du fumier. + +[Note 111: Le premier auteur qui en fait mention est Aristote +(_Hist. Anim._ VI, c. 2). Antigone de Caryste (_Hist. Mirab._, c. 104), +Pline (x, c. 54), s'accordent à dire, d'après lui, que ces œufs étaient +mis dans du fumier. Le procédé actuellement en usage paraît avoir été +inconnu des anciens Égyptiens, au moins jusqu'à l'an 133 de J.C. +(Vopisc. _in Saturn._) Pline, il est vrai, parle, comme nouvellement +inventé, d'un procédé analogue à celui des Égyptiens modernes (X, c. +55); mais il ne dit point que cette invention eût été faite en +Égypte.--L.] + +J'ai dit que les laboureurs sur-tout, et ceux qui prenaient soin des +troupeaux, étaient fort considérés en Égypte, à l'exception de quelques +contrées, où les derniers n'étaient point soufferts. En effet c'est à +ces deux professions qu'elle devait ses richesses et son opulence. C'est +une chose étonnante de voir ce que le travail et l'adresse des Égyptiens +tiraient d'un pays dont l'étendue n'était pas fort considérable, mais +dont le fonds était devenu, par le bienfait du Nil et par l'industrie +laborieuse des habitants, d'une merveilleuse fécondité. + +Il en sera toujours ainsi de tout royaume où l'attention de ceux qui +gouvernent sera tournée vers le bien public. La culture des terres et la +nourriture des animaux seront une source inépuisable de biens et +d'avantages par-tout où, comme en Égypte, on se fera un devoir de les +soutenir et de les protéger par principe d'état et de politique: et +c'est un grand malheur qu'elles soient tombées maintenant dans un mépris +général, quoique ce soient elles qui fournissent les besoins et même les +délices de la vie à toutes les conditions que nous regardons comme +relevées. «Car,» dit M. l'abbé Fleury dans son admirable livre des Mœurs +des Israélites, où il examine à fond la matière que je traite, «c'est le +paysan qui nourrit les bourgeois, les officiers de justice et de +finance, les gentilshommes, les ecclésiastiques; et, de quelque détour +que l'on se serve pour convertir l'argent en denrées, ou les denrées en +argent, il faut toujours que tout revienne aux fruits de la terre et aux +animaux qu'elle nourrit. Cependant, quand nous comparons ensemble tous +ces différents degrés dé conditions, nous mettons au dernier rang ceux +qui travaillent à la campagne; et plusieurs estiment plus de gros +bourgeois inutiles, sans force de corps, sans industrie, sans aucun +mérite, parce qu'ayant plus d'argent ils mènent une vie plus commode et +plus délicieuse.» + +«Mais, si nous imaginions un pays où la différence des conditions ne fût +pas si grande; où vivre noblement ne fût pas vivre sans rien faire, mais +conserver soigneusement sa liberté, c'est-à-dire n'être sujet qu'aux +lois et à la puissance publique, subsister de son fonds sans dépendre de +personne, et se contenter de peu plutôt que de faire quelque bassesse +pour s'enrichir; un pays où l'on méprisât l'oisiveté, la mollesse et +l'ignorance des choses nécessaires pour la vie, et où l'on fît moins de +cas du plaisir que de la santé et de la force du corps, en ce pays-là il +serait bien plus honnête de labourer ou de garder un troupeau que de +jouer ou se promener toute la vie.» Or il ne faut point recourir à la +république de Platon pour trouver des hommes en cet état. C'est ainsi +qu'a vécu la plus grande partie du monde pendant près de quatre mille +ans, non-seulement les Israélites, mais les Égyptiens, les Grecs, les +Romains, c'est-à-dire les nations les plus policées, les plus sages, les +plus guerrières, les plus éclairées en tout genre. Elles nous apprennent +toutes le cas que nous devrions faire de la culture des terres et du +soin des troupeaux: dont l'une, sans parler du chanvre et du lin d'où +l'on tire les toiles, nous fournit, par les grains, les fruits, les +légumes, une nourriture non-seulement abondante, mais délicieuse; et +l'autre, outre les viandes exquises dont il couvre nos tables, met +presque seul en mouvement les manufactures et le commerce par le moyen +des cuirs et des étoffes. + +L'intention des princes, pour l'ordinaire, et leur intérêt certainement, +est qu'on ménage et qu'on favorise les gens de la campagne, qui +soutiennent à la lettre le poids du jour et de la chaleur, et qui +supportent une grande partie des charges du royaume; mais les bonnes +intentions des princes sont souvent frustrées par l'insatiable et +impitoyable avidité de ceux qui sont chargés du recouvrement de leurs +deniers. L'histoire nous a conservé une belle parole de Tibère à ce +sujet: Un gouverneur du pays même dont nous parlons ici, c'est-à-dire +[Marge: Diodor. [lis. Dio. Cassius] l. 57, p. 608.] de l'Égypte, ayant +augmenté l'imposition annuelle que payait la province, sans doute pour +faire sa cour à l'empereur, et lui ayant envoyé une somme plus +considérable qu'à l'ordinaire, Tibère, qui, dans ses premières années, +pensait ou du moins parlait bien, lui répondit que[112] _son intention +était qu'on tondît ses brebis, et non pas qu'on les écorchât_. + +[Note 112: Κέιρεσθαι μοῦ τὰ πρόβατα, ἀλλ' ουκ ἀποξύρεσθαι βοὺλομαι.] + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE VI. + + DE LA FÉCONDITÉ DE L'ÉGYPTE. + +Je ne parlerai ici que de quelques plantes particulières à l'Égypte, et +de l'abondance du blé qui y croissait. + +_Papyrus_[113]. C'est une plante qui pousse quantité de tiges +triangulaires, hautes de six ou sept coudées. [Marge: Plin. l. 13, c. +11.] Les anciens ont écrit d'abord sur des feuilles de palmier, puis sur +des écorces d'arbre, d'où est venu le mot _liber_: après cela sur des +tablettes enduites de cire, où l'on imprimait les caractères avec un +poinçon qui avait un bout aigu pour écrire, et l'autre plat pour +effacer: ce qui a donné lieu à cette expression d'Horace, [Marge: Satir. +10, lib. 1 [v. 72.]] + + Sæpè stylum vertas, iterùm quæ digna legi sint + Scripturus. + +qui signifie que, pour faire un bon ouvrage, il faut beaucoup effacer, +beaucoup corriger. Enfin on introduisit l'usage du papier. C'était des +feuilles propres à écrire, faites de l'écorce de la plante dont nous +parlons, _papyrus_, appelée autrement _byblus_: [Marge: Lucan. [Pharsal. +III, v. 222.]] + + Nondum flumineas Memphis contexere byblos + Nuverat. + +[Note 113: Pour les différents usages du papyrus, voyez une +dissertation de M. de Caylus (_Académ. Insc._ tom. XXVI, pag. 267).--L.] + +Merveilleuse invention[114], dit Pline, qui est d'un si grand usage dans +la vie, qui fixe la mémoire des faits, et qui immortalise les hommes! +Varron l'attribue à Alexandre-le-Grand, lorsqu'il bâtit Alexandrie: mais +elle est bien plus ancienne que lui; il ne fit que la rendre plus +commune. Le même Pline ajoute qu'Eumène, roi de Pergame, substitua le +parchemin au papier, par jalousie contre Ptolémée, roi d'Égypte, se +piquant de l'emporter par ce moyen sur sa bibliothèque, dont les livres +n'étaient que de papier. Le parchemin est une peau de mouton ou de +bélier préparée pour écrire; on l'appelle _pergamenum_, à cause qu'il a +été inventé par les rois de Pergame. Tous les anciens manuscrits sont +sur du parchemin, ou sur du vélin, qui est une peau de veau plus +délicate que le parchemin ordinaire. C'est une chose curieuse de voir +comment notre papier, qui est si blanc et si fin, se fait de vieux +haillons et de sales chiffons qu'on ramasse dans les rues. La plante +nommée _papyrus_ servait aussi à faire des voiles de vaisseau, des +cordages, des habits, des couvertures, etc. + +[Note 114: «Postea promiscuè patuit usus rei, quà constat +immortalitas hominum... Chartæ usu maximè humanitas constat in +memoria.»] + +[Marge: Plin. l. 19, cap. 1.] _Linum._ Le lin est une plante dont +l'écorce est pleine de filets qui servent à faire de la toile déliée. On +avait en Égypte une adresse merveilleuse pour le préparer et le +travailler, les fils qu'on en tirait étant d'une si grande finesse, +qu'ils échappaient presque à la vue. Les prêtres n'y étaient vêtus que +de lin, et jamais de laine, et c'était aussi l'habillement ordinaire des +personnes considérables. On en faisait un grand commerce, et il s'en +transportait beaucoup dans les pays étrangers. Ce travail occupait un +grand nombre de personnes en Égypte, sur-tout parmi les femmes, comme on +le voit dans l'endroit d'Isaïe où ce prophète menace l'Égypte d'une +affreuse sécheresse qui en fera cesser tous les travaux: [Marge: Is. 19, +9. Exod. 9, 31.] _Confundentur qui operabantur linum, pectentes et +texentes subtilia_. On voit aussi dans l'Écriture que l'un des effets de +la grêle que Moïse fit tomber en Égypte fut de ruiner tout le lin qui +commençait déjà à monter en graine: c'était au mois de mars. + +[Marge: Plin. _Ibid._] _Byssus._ C'était une autre espèce de lin[115], +extrêmement fin et délié, qui était souvent teint en pourpre. Il était +fort cher, et il n'y avait que les gens riches et aisés qui s'en +vêtissent. Pline, qui donne la première place au lin incombustible, met +celui-ci après, et[116] dit qu'il servait à la parure et à l'ornement +des dames. Il paraît, par l'Écriture sainte, que c'était de l'Égypte +[Marge: Ezech. 27] sur-tout qu'on tirait les toiles composées de cette +espèce de lin: _byssus varia de Ægypto texta est tibi_. + +[Note 115: Forster (_de bysso_) et Larcher ont prouvé que le byssus +était le coton. (Voyez plus haut, p. 69.)--L.] + +[Note 116: «Pioximus byssino, mulierum maxime deliciis... genito.»] + +Je ne parle point du _lotus_, plante fort commune et fort estimée en +Égypte, dont la graine servait autrefois à faire du pain[117]. Il y +avait un autre _lotus_ en Afrique, qui a donné son nom aux _lotophages_, +parce qu'ils [Marge: Odys. l. 9 v. 84-102.] vivaient du fruit de cet +arbre[118], fruit d'un goût si délicieux, s'il en faut croire Homère, +qu'il faisait oublier à ceux qui en mangeaient toutes les douceurs de la +patrie, comme Ulysse l'éprouva à son retour de Troie. + +En général les légumes et les fruits étaient excellents en Égypte, et +auraient pu[119], comme Pline le remarque, suffire seuls pour la +nourriture, tant la bonté et l'abondance en étaient grandes; et en effet +les ouvriers ne vivaient presque d'autre chose, comme on le voit dans +ceux qui travaillaient aux pyramides. + +[Note 117: Et dont on mangeait la racine. Le _lotus_ est une plante +aquatique, espèce de _nymphæa_.--L.] + +[Note 118: Ce lotus est une espèce de jujubier, selon M. +Desfontaines.--L.] + +[Note 119: «Ægyptus frugum quidem fertilissima, sed ut propè sola +iis carere possit, tanta est ciborum ex herbis abundantia.» (Plin., lib. +21, cap. 15.)] + +Outre ces richesses champêtres, le Nil, par la pêche et par la +nourriture des troupeaux, fournissait la table des Égyptiens de poissons +exquis de toute espèce, et de viandes très-succulentes. C'est ce qui fit +regretter si fort l'Égypte aux Israélites, quand ils se trouvèrent dans +le désert. [Marge: Num. 11, 4, 5.] _Qui nous donnera de la chair à +manger?_ disaient-ils d'un ton plaintif et séditieux. _Nous nous +souvenons des poissons que nous mangions en Égypte_ presque _pour rien. +Les concombres, les melons, les poireaux, les ognons et l'ail nous +reviennent dans l'esprit.... [Marge: Exod. 16, 5.] Nous étions assis +près des marmites pleines de viandes, et nous mangions du pain tant que +nous voulions_. + +Mais la grande et l'incomparable richesse de l'Égypte était le blé, qui +la mettait en état, même dans des temps de famine presque universelle, +de nourrir tous les peuples voisins, comme cela arriva sous Joseph. Dans +les temps postérieurs elle fut toujours la ressource et le grenier le +plus assuré de Rome et de Constantinople. On sait que la calomnie +inventée contre saint Athanase, à qui l'on imputait d'avoir menacé +d'empêcher à l'avenir que l'on ne transportât du blé d'Alexandrie à +Constantinople, fit entrer en fureur contre ce saint évêque l'empereur +Constantin, parce qu'il savait que cette ville ne pouvait subsister sans +les convois d'Égypte. C'est la même raison qui porta toujours les +empereurs romains à prendre un si grand soin de l'Égypte, qu'ils +regardaient comme la mère nourricière de Rome. + +Cependant le même fleuve qui a mis cette province en état de nourrir et +de faire subsister les deux villes du monde les plus peuplées, la +réduisait quelquefois elle-même à une affreuse famine; et il est +étonnant que la sage prévoyance de Joseph, qui, dans des temps +d'abondance, avait mis en réserve des blés pour des années de stérilité, +n'ait point appris à ces politiques si vantés à se précautionner par une +pareille industrie contre les variétés et les incertitudes du Nil[120]. +Pline le jeune, dans le panégyrique de Trajan, nous fait une peinture +admirable de l'extrémité où la famine réduisit cette province sous cet +empereur, et de la généreuse libéralité qu'il fit paraître pour la +soulager. On ne sera pas fâché d'en voir ici un extrait, qui rendra +moins les expressions que les pensées. + +[Note 120: Sénèque nous apprend que, pendant deux années +consécutives, dans la dixième et la onzième années du règne de +Cléopatre, l'inondation du Nil trompa l'espérance des laboureurs; et que +ce malheur arriva pendant neuf années, au témoignage de Callimaque. +(Senec., _Quæst. Natur._ IV, 2, § 15.) Le passage de Callimaque, dont +Sénèque rappelle le sens, a été conservé par le grand étymologiste. On +le trouve dans l'édit. d'Ernesti (t. 1, p. 357).--L.] + +L'Égypte, dit Pline, qui se glorifiait de n'avoir besoin, pour nourrir +et faire croître ses grains, ni des pluies, ni du ciel, et qui se +croyait assurée pour toujours de le disputer aux terres les plus +fertiles, fut condamnée à une sécheresse inopinée, et à une funeste +stérilité, parce que l'inondation du Nil, source et mesure certaine de +l'abondance, beaucoup moins étendue qu'à l'ordinaire, avait laissé à sec +la plupart des terres[121]. Pour-lors elle implora le secours du prince, +comme elle avait coutume d'attendre celui du fleuve. Le délai ne dura +que ce qu'il fallut de temps au courrier pour porter à Rome cette triste +nouvelle; et il semblait que ce malheur n'était arrivé que pour faire +paraître avec plus d'éclat la bonté de César[122]. C'était une ancienne +et commune opinion, que notre ville ne pouvait subsister que par les +vivres qu'elle tirait d'Égypte. Cette nation vaine et fastueuse se +vantait de nourrir, toute vaincue qu'elle était, ses vainqueurs, d'avoir +leur sort entre ses mains, et de régler par son fleuve leur bonne ou +mauvaise destinée. Nous avons rendu au Nil ses moissons, et lui avons +renvoyé ses convois: que l'Égypte apprenne donc, par son expérience, +qu'elle ne nous est point nécessaire, mais qu'elle est notre esclave: +qu'elle sache que ce n'est pas tant des vivres qu'elle nous envoie qu'un +tribut qu'elle nous paie; et qu'elle n'oublie jamais que nous pouvons +bien nous passer de l'Égypte, mais que l'Égypte ne peut point se passer +de nous. C'en était fait de cette province si fertile, si elle eût +encore été libre. Elle a trouvé un sauveur et un père dans son maître. +Étonnée de voir ses greniers remplis sans le travail de ses laboureurs, +elle n'a su d'où lui pouvaient venir ces richesses étrangères et +gratuites. La disette de peuples si éloignés de nous, et secourus si +promptement, n'a servi qu'à faire mieux sentir quel avantage c'est que +d'être sous notre empire[123]. Le Nil a pu, dans d'autres temps, couvrir +d'une plus grande inondation les campagnes d'Égypte, mais il n'a jamais +coulé plus abondamment pour la gloire des Romains. Puisse le ciel, +content d'avoir mis à une telle épreuve et la patience des peuples, et +la bonté du prince, rendre pour toujours à l'Égypte son ancienne +fécondité! + +[Note 121: «Inundatione; id est ubertate regio fraudata, sic opem +Cæsaris invocavit, ut solet amnem suum.»] + +[Note 122: «Pererebuerat antiquitas, urbem nostram nisi opibus +Ægypti ali sustentarique non posse. Superbiebat ventosa et insolens +natio, quôd victorem quidcm populum pasceret tamen, quòdque in suo +flumine, in suis manibus, vel abundantia nostra vel fames esset. +Refudimus Nilo suas copias. Recepit frumenta quæ miserat, deportatasque +messes revexit.»] + +[Note 123: «Nilus Ægypto quidem sæpè, sed gloriæ nostræ nunquam +largior fluxit.»] + +Le reproche que Pline fait ici aux Égyptiens, d'avoir une vaine et folle +complaisance dans les inondations de leur Nil, marque un de leurs +caractères les plus particuliers, et me fait souvenir d'un bel endroit +d'Ézéchiel, où Dieu parle ainsi à Pharaon, l'un de leurs rois: [Marge: +Ezech. 29, v. 3 et 9.] «Je viens à toi, grand dragon, qui te couches au +milieu de tes fleuves, et qui dis: Le fleuve est à moi, c'est moi qui +l'ai fait, c'est moi-même qui me suis créé.» _Ecce ego ad te, Pharao, +rex Ægypti, draco magne, qui cubas in medio fluminum tuorum, et dicis: +Meus est fluvius, et ego feci eum, et ego feci memetipsum._ + +Dieu voyait dans le cœur de ce prince un orgueil insupportable, un +sentiment de sécurité, de confiance dans les inondations du Nil, d'une +entière indépendance des influences du ciel, comme s'il n'eût dû les +heureux effets de cette inondation qu'à ses soins et à ses travaux, ou à +ceux de ses prédécesseurs: _Meus est fluvius, et ego feci eum._ + +Avant que de terminer cette seconde partie, qui regarde les mœurs des +Égyptiens, je crois devoir avertir les lecteurs de se rendre attentifs à +différents traits répandus dans l'histoire d'Abraham, de Jacob, de +Joseph, de Moïse, qui confirment et éclaircissent une partie de ce que +nous trouvons dans les auteurs profanes sur ce sujet. Ils y remarqueront +la police parfaite qui régnait en Égypte, soit à la cour, soit dans le +reste du royaume; la vigilance du prince, qui était averti de tout, qui +avait un conseil réglé, des ministres choisis, des troupes toujours bien +entretenues, et de toute sorte, infanterie, cavalerie, chariots armés en +guerre; des intendants dans toutes les provinces; des gardes des +greniers publics, des dispensateurs exacts du blé, qui le distribuaient +avec grand ordre; une cour formée avec tous les officiers de la +couronne, capitaine des gardes, grand échanson, grand panetier, en un +mot tout ce qui compose la maison d'un prince et qui fait l'éclat d'une +cour brillante. [Marge: Gen. 12, 10-20.] Ils y admireront plus que tout +cela encore la crainte des menaces de Dieu, inspecteur de toutes les +actions, et juge des rois mêmes; et l'horreur de l'adultère, reconnu +comme un crime capable de faire périr un royaume. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + TROISIÈME PARTIE. + + ----------------- + + HISTOIRE DES ROIS D'ÉGYPTE. + +Il n'y a point dans toute l'antiquité d'histoire plus obscure ni plus +incertaine que celle des premiers rois d'Égypte. Cette nation fastueuse, +et follement entêtée de son antiquité et de sa noblesse, trouvait qu'il +était beau de se perdre dans un abyme infini de siècles, qui [Marge: +Diod. l. 1, p. 41.] semblait l'approcher de l'éternité. Si on l'en +croit, les dieux d'abord, ensuite les demi-dieux ou héros, la +gouvernèrent successivement pendant l'espace de plus de vingt mille +ans[124]. On sent assez combien cette prétention est vaine et fabuleuse. + +[Note 124: Diodore, cité par Rollin, dit: _un peu moins de dix-huit +mille ans_. (1, § 44.) Fréret a montré que cette antiquité si reculée +provient de l'équivoque causée par le mot _année_, qui a désigné +originairement des saisons de trois ou de quatre mois. En réduisant les +dates égyptiennes, d'après cette hypothèse, on reconnaît qu'elles se +renferment dans les limites de la chronologie de l'Écriture Sainte.--L.] + +Après les dieux et demi-dieux régnèrent des hommes égyptiens, dont +Manéthon nous a laissé trente dynasties ou principautés. Ce Manéthon +était Égyptien, grand-prêtre et garde des archives sacrées de l'Égypte; +il avait été instruit dans les lettres grecques. Il a écrit l'histoire +des Égyptiens, et l'a tirée, à ce qu'il dit, des écrits de Mercure, et +des autres anciens mémoires conservés dans les archives des temples. Il +avait composé cet ouvrage sous le règne et par l'ordre de Ptolémée +Philadelphe. + +Si l'on suppose les trente dynasties de Manéthon successives, elles +composent plus de cinq mille trois cents ans jusqu'au règne d'Alexandre, +ce qui est manifestement convaincu de fausseté. D'ailleurs on voit dans +Ératosthène[125], appelé à Alexandrie par Ptolémée Evergète, une liste +de trente-huit rois thébains, tous différents [Marge: Eratosthen. ap. +Syncell. p. 91. c. 147 D.] de ceux de Manéthon. Le soin d'éclaircir ces +difficultés a beaucoup exercé les savants. La voie la plus sûre de +concilier ces contradictions est de supposer, comme le font maintenant +presque tous ceux qui traitent cette matière, que les rois dont il est +parlé dans les différentes dynasties ne se sont pas tous succédé les uns +aux autres, mais que plusieurs ont régné en même temps dans des contrées +différentes. Il y a eu en Égypte quatre dynasties principales: celle de +Thèbes, celle de Thin, celle de Memphis, et celle de Tanis. Je ne ferai +point ici le dénombrement des rois qui y ont régné: l'histoire ne nous +en a presque conservé que les noms. Je ne rapporterai que ce qui me +paraîtra propre à éclairer et à instruire les jeunes gens, pour qui +principalement j'écris; et je m'arrêterai sur-tout à ce qu'Hérodote et +Diodore de Sicile nous apprennent des rois d'Égypte, sans même y garder +une suite fort exacte, du moins dans les commencements de cette +histoire, qui sont fort obscurs, et sans me mettre en devoir de +concilier ces deux historiens. Leur dessein, surtout d'Hérodote, a été, +non de donner une suite exacte des rois d'Égypte, mais seulement +d'indiquer ceux dont l'histoire leur a paru plus intéressante et plus +instructive. Je suivrai le même plan; et j'espère qu'on ne me saura pas +mauvais gré de n'être point entré moi-même, et de n'avoir point engagé +avec moi les jeunes gens, dans un labyrinthe de difficultés qui est +presque sans issue, et d'où les plus habiles ont bien de la peine à se +tirer quand ils veulent suivre le fil de l'histoire et fixer des dates +assurées. Les curieux pourront consulter les savants[126] ouvrages où +cette matière est traitée à fond. + +[Note 125: Il était de Cyrène.] + +[Note 126: La chronique du chevalier Marsham; les ouvrages du P. +Pezron; les dissertations du P. Tournemine, et celles de M. l'abbé +Sevin.] + +Je dois avertir dès le commencement qu'Hérodote, sur la foi des prêtres +Égyptiens qu'il avait consultés, rapporte beaucoup d'oracles et de faits +singuliers qu'un lecteur éclairé ne prendra que pour ce qu'ils sont, +c'est-à-dire pour des fables. + +L'histoire ancienne d'Égypte contient 2158 ans, et elle se divise +naturellement en trois parties. + +La première commence à l'établissement de la monarchie égyptienne, +fondée par Ménès ou Mesraïm, fils de Cham, l'année du monde 1816, et +finit à la destruction de cette même monarchie par Cambyse, roi de +Perse, l'an 3479; et cette première partie comprend 1663 ans. + +La seconde partie est mêlée avec l'histoire des Perses et des Grecs, et +s'étend jusqu'à la mort d'Alexandre-le-Grand, arrivée en 3681, et +renferme par conséquent 202 ans. + +La troisième est celle où s'est élevée en Égypte une nouvelle monarchie +sous les Lagides, c'est-à-dire sous les Ptolémées, descendants de Lagus, +jusqu'à la mort de Cléopatre, dernière reine d'Egypte, en 3974; et ce +dernier espace renferme 293 ans. + +Je ne traiterai ici que la première partie, réservant les deux autres +pour les temps qui leur sont propres. + +ROIS D'ÉGYPTE. + +[Marge: AN. M. 1816 AV. J.C. 2188] MÉNÈS. Tous les historiens +conviennent que Ménès est le premier roi d'Égypte. On prétend, et ce +n'est point sans fondement, qu'il est le même que Mesraïm, fils de Cham. + +Cham était le second fils de Noé. Lorsque la famille de ce dernier, +après la folle entreprise de la tour de Babel, se dispersa en +différentes contrées, Cham tourna du côté de l'Afrique: et c'est lui +sans doute qui dans la suite y fut honoré comme dieu sous le nom de +Jupiter Ammon. Il avait quatre enfants: Chus, Mesraïm, Phuth [Marge: +Gen. 10, 6.] et Canaan. Chus s'établit en Ethiopie; Mesraïm dans +l'Égypte, qui, dans l'Écriture, est le plus souvent appelée de son nom +et de celui de Cham son père; Phuth, dans la partie de l'Afrique qui est +à l'occident de l'Égypte; et Canaan, dans le pays qui depuis a porté son +nom. Les Cananéens sont certainement le même peuple que les Grecs +nomment presque toujours Phéniciens, sans qu'on puisse rendre raison ni +de ce nom étranger, ni de l'oubli du véritable. + +[Marge: Herod. l. 1, cap. 99. Diod. lib. 1, pag. 42.] Je reviens à +Mesraïm. On convient que c'est le même que Ménès, que tous les +historiens donnent pour le premier roi d'Égypte. Ils disent que c'est +lui qui y établit le premier le culte des dieux et les cérémonies des +sacrifices. + +BUSIRIS, assez long-temps après, bâtit la fameuse ville de Thèbes, et y +établit le siège de l'empire[127]. Nous avons parlé ailleurs de la +magnificence et des richesses de cette ville. Ce n'est pas le Busiris +connu par sa cruauté[128]. + +[Note 127: Diodore de Sicile compte deux rois de ce nom: le premier +a régné 1400 ans après Ménès; et l'autre est le huitième successeur du +premier: c'est à celui-ci qu'il attribue la fondation de Thèbes. (I, § +45.)--L.] + +[Note 128: Strabon (XVII, pag. 802), et Diodore de Sicile (§ 45 et +88), nient l'existence de ce Busiris, et traitent de fables tout ce que +les Grecs en ont dit. Marsham et Newton sont de l'avis de ces deux +auteurs.--L.] + +[Marge: Diod. lib. 2, pag. 44, 45.] OSYMANDYAS. Diodore décrit fort au +long plusieurs édifices magnifiques que ce prince avait fait +construire[129], dont l'un entre autres[130] était orné de scupltures et +de peintures d'une beauté parfaite, qui représentaient son expédition +contre les Bactriens, peuple de l'Asie, qu'il avait attaqués avec une +armée de quatre cent mille hommes de pied, et de vingt mille chevaux. On +y voyait, dans un autre endroit, une assemblée de juges, dont le +président portait au cou une image de la Vérité, qui avait les yeux +fermés, et avait autour de lui un grand nombre de livres; symbole +énergique, qui marquait que les juges devaient être instruits des lois, +et juger sans acception de personnes. + +On y avait peint aussi le roi, qui offrait aux dieux l'or et l'argent +qu'il tirait chaque année des mines d'Égypte, qui montaient à la somme +de seize millions[131]. + +[Note 129: A Thèbes.--L.] + +[Note 130: C'était son tombeau.--L.] + +[Note 131: Trois mille deux cents myriades de mines. = Rollin a +voulu dire _seize cent millions_; car les trois mille deux cents +myriades ou 32,000,000 de mines d'argent, 533,000 talents, valent +1,599,000,000 fr., d'après l'évaluation du talent, suivie par Rollin, ou +les talents dont il est question ici sont de fort peu de valeur, ou les +prêtres en ont imposé à Diodore de Sicile.--L.] + +Non loin de là paraissait une magnifique bibliothèque, la plus ancienne +dont il soit parlé dans l'histoire; elle avait pour titre: _le trésor +des remèdes de l'ame_. Près de cette bibliothèque on avait placé des +statues de tous les dieux d'Égypte, à chacun desquels le roi offrait des +présents convenables; par où il semblait vouloir annoncer à la postérité +que pendant sa vie il avait eu le bonheur de montrer toujours beaucoup +de piété envers les dieux et de justice envers les hommes. + +Son tombeau était d'une magnificence extraordinaire. Il était environné +d'un cercle d'or qui avait une coudée de largeur, et trois cent +soixante-cinq coudées de circuit[132], sur chacune desquelles étaient +marqués le lever et le coucher du soleil, de la lune et des autres +constellations; car dès-lors les Égyptiens divisaient l'année en douze +mois, chacun de trente jours, et après le douzième mois ils ajoutaient +chaque année cinq jours [Marge: [plus haut, p. 76.]] et six heures. On +ne savait ce qu'on devait le plus admirer dans ce superbe monument, ou +la richesse de la matière, ou l'art et l'industrie des ouvriers. + +[Marge: Diod. p. 46.] UCHORÉUS, l'un des successeurs d'Osymandyas, bâtit +la ville de Memphis[133]. Elle avait cent cinquante stades de +circuit[134], c'est-à-dire plus de sept lieues. Il la plaça à la pointe +du Delta, à l'endroit où le Nil se partage en plusieurs branches. Du +côté du midi, il fit une levée fort haute. A droite et à gauche, il +creusa des fossés très-profonds[135] pour y recevoir le fleuve. Ils +étaient revêtus de pierres, et, du côté de la ville, rehaussés par de +fortes chaussées: le tout pour mettre la ville en sûreté et contre les +inondations du Nil, et contre les attaques des ennemis. Une ville si +avantageusement située, et si bien fortifiée, qui était comme la clef du +Nil, et qui par là dominait sur tout le pays, devint bientôt la demeure +ordinaire des rois. Elle demeura en possession de cet honneur jusqu'au +temps où Alexandre-le-Grand fit bâtir Alexandrie. + +[Note 132: Il est permis de douter de l'existence de ce merveilleux +cercle d'or, qui avait 192 mètres (590 pieds) de circonférence; car +Diodore n'a pu le décrire que d'après le récit des prêtres, attendu +qu'il avait été détruit cinq siècles auparavant par Cambyse. (I, § +49.)--L.] + +[Note 133: Bâtie par Ménès, selon Hérodote.--L.] + +[Note 134: Environ 31,620 mètres, environ 6 lieues; mais peut-être +s'agit-il du petit stade (V. plus bas, p. 101): dans ce cas, la mesure +se réduit à 3 lieues.--L.] + +[Note 135: Diodore dit un _lac_.--L.] + +[Marge: plus haut, p. 22, n. 1.] MOERIS. C'est lui qui construisit ce +lac si fameux qui porta son nom. Nous en avons parlé ci-devant. + +[Marge: AN. M. 1920 AV. J.C. 2084.] L'Égypte avait été long-temps +gouvernée par des princes nés dans le pays même, lorsque des étrangers, +qu'on nomma rois-pasteurs, en langue égyptienne _hycsos_, Arabes ou +Phéniciens, s'emparèrent d'une grande partie de la basse Égypte et de +Memphis: mais ils ne furent point maîtres de la haute Égypte, et le +royaume de Thèbes subsista toujours jusqu'au temps de Sésostris. La +domination de ces rois étrangers dura environ 260 ans. + +[Marge: Gen. 12, 20-20. AN. M. 2084 AV. J.C. 1920.] C'est sous l'un +d'eux, appelé dans l'Écriture Pharaon, nom commun à tous les rois +d'Égypte, qu'Abraham passa dans ce pays avec Sara sa femme, qui y courut +un grand risque, parce que le prince, informé de sa rare beauté, et ne +la croyant que sœur et non épouse d'Abraham, l'avait fait enlever. + +[Marge: AN. M. 2179 AV. J.C. 1825 AN. M. 2276 AV. J.C. 1728.] TETHMOSIS, +ou Amosis, ayant chassé les rois-pasteurs, régna dans la basse Égypte. + +Long-temps après, Joseph fut mené en Égypte par des marchands +ismaélites, vendu à Putiphar, et, par une suite d'événements +merveilleux, conduit à une suprême autorité, et élevé à la première +place du royaume. Je ne dis rien ici de son histoire, qui est connue de +tout le monde. [Marge: Justin. l. 36, cap. 2.] J'avertis seulement que +Justin, qui n'a fait qu'abréger Trogue Pompée, historien excellent du +temps d'Auguste, remarque que Joseph, le dernier des enfants de Jacob, +que ses frères, par envie, avaient vendu à des marchands étrangers, +ayant reçu du ciel l'intelligence des songes et la connaissance de +l'avenir, sauva, par sa rare prudence, l'Égypte de la famine dont elle +était menacée, et fut extrêmement considéré du roi. + +[Marge: AN. M. 2298 AV. J.C. 1706.] Jacob y passa aussi avec toute sa +famille, qui fut toujours bien traitée par les Égyptiens pendant qu'ils +conservèrent le souvenir des services importants que Joseph leur avait +rendus. Mais, dit l'Écriture, après la [Marge: Exod. 1-8.] mort de +Joseph il s'éleva un nouveau roi, à qui Joseph était inconnu. + +RAMESSÈS-MIAMUN était, selon Ussérius, le nom de ce nouveau roi connu +dans l'Écriture sous celui de [Marge: AN. M. 2427 AV. J.C. 1577.] +Pharaon. Il régna pendant soixante-six ans, et fit souffrir aux +Israélites des maux infinis. «Il établit, _dit l'Écriture_, des +intendants des ouvrages, afin qu'ils accablassent les Hébreux de +fardeaux _insupportables_. [Marge: Exod. 1-11-13-14.] Et ils bâtirent à +Pharaon des villes pour servir de[136] magasins, savoir: Phithom et +Ramessès... Les Égyptiens haïssaient les enfants d'Israël: ils les +affligeaient en leur insultant; et ils leur rendaient la vie ennuyeuse +en les employant à des travaux pénibles de boue, de mortier et de +brique, et à toutes sortes d'ouvrages de terre dont ils étaient +accablés.» Ce roi avait deux fils, Aménophis et Busiris. + +[Note 136: Heb. _urbes thesaurorum_; Sept. _urbes munitas_. Ces +villes étaient destinées pour y mettre en réserve le blé, l'huile et les +autres richesses de l'Égypte. _Vatab._ = Dans la Vulgate, _urbes +tabernaculorum_.--L.] + +[Marge: AN. M. 2494 AV. J.C. 1510. AN. M. 2513 AV. J.C. 1491,] +AMÉNOPHIS, qui était l'aîné, lui succéda. C'est ce Pharaon sous qui les +Israélites sortirent d'Égypte, et qui fut submergé au passage de la mer +Rouge. + +Selon le P. Tournemine, Sésostris, dont nous parlerons bientôt, est +celui des rois d'Égypte qui commença la persécution contre les +Israélites, et qui les accabla de travaux pénibles; ce qui est +très-conforme à ce que Diodore remarque de ce prince, qu'il n'employa +dans les ouvrages qu'il fit en Égypte que des étrangers. Ainsi l'on peut +mettre le grand événement du passage de la mer Rouge sous[137] Phéron +son fils; et le caractère d'impiété que lui donne Hérodote rend cette +conjecture très-vraisemblable. Le plan que je me suis proposé me +dispense d'entrer dans ces discussions de chronologie. + +[Note 137: Ce nom ressemble fort à celui de Pharaon, qui était +commun aux rois d'Égypte.] + +[Marge: Lib. 3, p. 74] Diodore, en parlant de la mer Rouge, dit une +chose bien digne de remarque. Il y avait, observe cet historien, dans +tout le pays, une ancienne tradition, transmise des pères aux enfants +depuis plusieurs siècles, qu'autrefois, par un reflux extraordinaire, la +mer avait été entièrement desséchée, en sorte qu'on en voyait le fond, +et que bientôt après, les eaux, par un flux violent, avaient repris leur +première place. Il est évident que c'est le passage miraculeux de la mer +Rouge sous Moïse qui est ici désigné; et j'en fais la remarque exprès +pour avertir les jeunes gens de ne pas laisser échapper, dans la lecture +des auteurs, ces traces précieuses d'antiquité, sur-tout quand elles +ont, comme celle-ci, quelque rapport à la religion. + +Ussérius dit qu'Aménophis laissa deux fils, l'un nommé Séthosis ou +Sésostris, l'autre Armaïs. Les Grecs l'ont appelé Bélus, et ses deux +enfants, Ægyptus et Danaüs. + +[Marge: Herod. l. 2, c. 102-110.] Sésostris a été non-seulement l'un des +plus puissants [Marge: Diod. l. 1, p. 48-54.] rois qu'ait eus l'Égypte, +mais l'un des plus grands conquérants que vante l'antiquité. + +Son père, ou par instinct, ou par humeur, ou, comme le disent les +Égyptiens, par l'autorité d'un oracle, conçut le dessein de faire de son +fils un conquérant. Il s'y prit à la manière des Égyptiens, c'est-à-dire +avec grandeur et noblesse. Tous les enfants qui naquirent le même jour +que Sésostris furent amenés à la cour par ordre du roi. Il les fit +élever comme ses enfants, et avec les mêmes soins que Sésostris, près +duquel ils étaient nourris. Il ne pouvait lui donner de plus fidèles +ministres, ni des officiers plus zélés pour le succès de ses armes. On +les accoutuma sur-tout, dès l'âge le plus tendre, à une vie dure et +laborieuse, pour les mettre en état de soutenir un jour avec facilité +les fatigues de la guerre. On ne leur donnait pas à manger qu'auparavant +ils n'eussent fait à pied ou à cheval une course considérable[138]. La +chasse était leur exercice le plus ordinaire. + +[Note 138: Diodore dit 180 stades, mesure qui a paru si longue à +Rollin, qu'il n'a pas osé l'exprimer; et pour sauver l'invraisemblance, +il laisse croire que ces jeunes gens faisaient cette route _ou à pied ou +à cheval_, quoique Diodore parle seulement d'une course à pied; il faut +voir comme Voltaire se moque de l'extravagance de Diodore (_Philosoph. +de l'hist._), à l'occasion de ces 180 stades, qu'il évalue à 8 lieues. +Diodore se sert ici, comme plus bas (pag. 106, note 2), du petit stade +Égyptien (= 105, 4 mètres), et les 180 stades valent 18,970 mètres, ou +seulement 3 lieues 1/2; or, il n'y a rien d'invraisemblable à ce qu'on +exige de jeunes gens, habitués à de rudes exercices, qu'ils fassent tous +les matins 3 lieues 1/2 avant de prendre de la nourriture.--L.] + +[Marge: Lib. 12, c. 4.] Élien[139] remarque que Sésostris fut instruit +par Mercure, et qu'il apprit de lui la politique et l'art de régner. Ce +Mercure est celui que les Grecs ont appelé _Trismégiste_, c'est-à-dire +_trois fois grand_[140]. L'Égypte, où il était né, lui doit l'invention +de presque tous les arts. Les deux ouvrages que nous avons sous son nom +portent des marques si certaines de nouveauté, qu'il n'y a personne qui +doute maintenant de leur supposition. Il y a encore eu un autre Mercure, +fort célèbre chez les Égyptiens par ses rares connaissances, et beaucoup +plus ancien que celui-ci. Jamblique, prêtre de l'Égypte, nous assure que +l'usage de ce pays était de mettre sous le nom d'Hermès ou Mercure les +ouvrages et les inventions que l'on donnait au public. + +[Note 139: Τὰ νοήματα έκμουσωθῆναι.] + +[Note 140: _Trois fois très-grand._--L.] + +Quand Sésostris fut plus âgé, son père lui fit faire son apprentissage +par une guerre contre les Arabes. Ce jeune prince y apprit à supporter +la faim et la soif, et soumit cette nation, jusqu'alors indomptable. La +jeunesse élevée avec lui le suivit toujours dans toutes ses campagnes. + +Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête, son père le fit +tourner vers l'occident de l'Égypte. Il attaqua la Libye, et la plus +grande partie de cette vaste région fut subjuguée. + +[Marge: AN. M. 2513 AV. J. C. 1491.] SÉSOSTRIS. En ce temps son père +mourut, et le laissa en état de tout entreprendre. Il ne conçut pas un +moindre dessein que celui de la conquête du monde; mais, avant que de +sortir de son royaume, il avait pourvu à la sûreté du dedans, en gagnant +le cœur de tous ses peuples par la libéralité, par la justice, et par +des manières douces et populaires. Il n'eut pas moins de soin de ménager +les officiers et les soldats, qui devaient toujours être prêts à +répandre leur sang pour lui, persuadé qu'il ne pourrait réussir dans ses +entreprises s'ils n'étaient fortement attachés à sa personne par les +liens de l'estime, de l'affection, et même de l'intérêt. Il divisa tout +le pays en trente-six gouvernements (on les appelait des _nomes_), et il +les donna à des personnes du mérite et de la fidélité desquelles il +était assuré. + +Cependant il faisait ses préparatifs. Il levait des troupes, et leur +donnait pour capitaines les officiers les plus braves et les plus +estimés, et sur-tout les jeunes gens que son père avait fait nourrir +avec lui. Il y en avait dix-sept cents[141], capables d'inspirer aux +troupes le courage, l'amour de la discipline, et le zèle pour le service +du prince. Son armée montait à six cent mille hommes de pied, et +vingt-quatre mille chevaux, sans compter vingt-sept mille chars armés en +guerre. + +[Note 141: Ce nombre est beaucoup trop fort; il est impossible que +l'on vît naître en Egypte 1700 mâles en un jour. En adoptant la +condition la plus favorable pour les naissances, il en résulte une +population d'environ 29,000,000 d'habitants. Or, on a tout lieu de +croire que celle de l'Égypte n'a jamais excédé 7,500,000 ames. Ce +passage de Diodore a beaucoup exercé les savants; j'ai fait voir, dans +un Mémoire particulier, que Diodore a mal compris le renseignement que +lui ont donné les prêtres égyptiens.--L.] + +Il commença son expédition par l'Éthiopie, située au midi de l'Égypte. +Il la rendit tributaire, et obligea les peuples de lui payer tous les +ans une certaine quantité d'ébène, d'ivoire et d'or. + +Il avait équipé une flotte de quatre cents voiles. L'ayant fait avancer +sur la mer Rouge, il se rendit maître des îles, et de toutes les villes +placées sur le bord de la mer. Pour lui, il marcha à la tête de son +armée de terre. Il parcourut et soumit l'Asie avec une rapidité +étonnante, et pénétra dans les Indes plus loin qu'Hercule et que +Bacchus, et plus loin que ne fit depuis Alexandre, puisqu'il soumit le +pays au-delà du Gange, et s'avança jusqu'à l'Océan[142]. On peut juger +par là si les pays voisins lui résistèrent. Les Scythes, jusqu'au Tanaïs +lui furent assujettis, aussi-bien que l'Arménie et la Cappadoce. Il +laissa une colonie dans l'ancien royaume de Colchos, situé vers la +partie orientale de la mer Noire, où les mœurs d'Égypte sont toujours +demeurées depuis. Hérodote a vu dans l'Asie mineure, d'une mer à +l'autre, les monuments de ses victoires. On lisait en plusieurs pays +cette inscription gravée sur des colonnes: _Sésostris, le roi des rois +et le seigneur des seigneurs, a conquis ce pays par ses armes._ Il y en +avait jusque dans la Thrace, et il étendit son empire depuis le Gange +jusqu'au Danube. Il y eut des peuples qui défendirent courageusement +leur liberté: d'autres cédèrent sans résistance. Sésostris eut soin de +marquer dans ses monuments cette différence en figures hiéroglyphiques, +à la manière des Égyptiens. + +[Note 142: Les prêtres Égyptiens, en décrivant les conquêtes de +Sésostris, paraissent avoir pris à tâche de faire croire qu'il avait été +aussi loin que le Bacchus, l'Hercule et l'Alexandre des Grecs.--L.] + +La difficulté des vivres l'arrêta dans la Thrace, et l'empêcha d'entrer +plus avant dans l'Europe. On remarque un caractère singulier dans ce +conquérant, qui ne songea pas, comme les autres, à maintenir sa +domination sur les nations vaincues, mais qui, se bornant à la gloire de +les avoir assujetties et dépouillées, après avoir couru le monde pendant +neuf ans, se renferma presque dans les anciennes bornes de l'Égypte, à +l'exception de quelques provinces voisines: car on ne voit par aucun +vestige que ce nouvel empire ait subsisté, ni sous lui, ni sous ses +successeurs. + +Il revint donc chargé des dépouilles de tous les peuples vaincus, +traînant après lui une multitude infinie de captifs, et couvert de +gloire plus que ne l'avait jamais été aucun de ses prédécesseurs; +j'entends de cette gloire qui consiste à faire beaucoup parler de soi, à +envahir par les armes et par la violence un grand nombre de provinces, +et souvent à faire bien des malheureux. Il récompensa les officiers et +les soldats avec une magnificence vraiment royale, traitant chacun selon +sa qualité et son mérite. Il se faisait un plaisir, et regardait comme +un devoir, de mettre les compagnons de ses victoires en état de jouir +paisiblement le reste de leur vie d'un doux loisir, juste fruit de leurs +travaux. + +Pour lui, toujours occupé du soin de sa réputation, et encore plus du +désir de rendre sa puissance utile et salutaire à ses peuples, il +employa le repos que la paix lui laissait, à construire des ouvrages +plus propres encore à enrichir l'Égypte qu'à immortaliser son nom, et où +l'art et l'industrie des ouvriers se faisaient plus admirer que +l'immense grandeur des dépenses qu'on y avait faites. + +Cent temples fameux, érigés en actions de graces aux dieux tutélaires de +toutes les villes, furent les premiers aussi-bien que les plus illustres +témoignages de ses victoires; et il eut soin de publier par des +inscriptions que ces grands ouvrages avaient été achevés sans fatiguer +aucun de ses sujets. Il mettait sa gloire à les ménager, et à ne faire +travailler que les captifs aux monuments de ses victoires. +L'Écriture[143] remarque quelque chose de pareil en parlant des +bâtiments de Salomon. + +[Note 143: «Porrò de filiis Israel non posuit ut servirent operibus +regis». (2 Paral. 8, 9.)] + +Il se piqua sur-tout d'orner et d'enrichir le temple de Vulcain à +Péluse, en reconnaissance de la protection qu'il croyait en avoir +éprouvée lorsqu'au retour de ses expéditions, son frère lui dressa des +embûches dans cette ville, et voulut le faire périr avec sa femme et ses +enfants en mettant le feu à l'appartement où il était couché. + +Son grand travail fut de faire construire dans toute l'étendue de +l'Égypte un nombre considérable de hautes levées[144], sur lesquelles il +bâtit de nouvelles villes, afin que les hommes et les bestiaux y pussent +être en sûreté pendant les débordements du Nil. + +Depuis Memphis jusqu'à la mer, il fit creuser des deux côtés du fleuve +un grand nombre de canaux pour faciliter le commerce et le transport des +vivres, et pour établir une communication aisée entre les villes les +plus éloignées les unes des autres; outre que par là il rendit l'Égypte +inaccessible à la cavalerie des ennemis, qui avait coutume auparavant de +l'infester par de fréquentes irruptions. + +Il fit plus: pour mettre le pays à l'abri des incursions des Syriens et +des Arabes, qui en sont fort voisins, il fortifia tout le côté de +l'Égypte qui est tourné vers l'orient, depuis Péluse jusqu'à Héliopolis, +c'est-à-dire plus de sept lieues en longueur[145]. + +[Note 144: Les collines factices dont Rollin a parlé plus haut (p. +25.)--L.] + +[Note 145: 1500 stades. + += Cette distance était, selon Strabon, de 750 stades (XVII, pag. 1156 +Almel.); selon Diodore, elle était de 1500 stades, ce qui est +précisément le double. Il s'ensuit que Diodore se sert ici, comme plus +haut (p. 101, n. 1), du petit stade égyptien, qui était la moitié du +grand, égal à 210,8 mètres. Ainsi les 750 grands stades, ou 1500 petits, +représentent une distance de 158,300 mètres, ou environ 28 lieues. C'est +précisément la distance qui existe entre Péluse et Héliopolis, en ligne +droite.--L.] + +On pourrait regarder Sésostris comme un des héros les plus illustres et +les plus vantés de l'antiquité, s'il n'avait lui-même terni l'éclat de +ses exploits guerriers et de ses vertus pacifiques par une soif de +gloire et par une aveugle complaisance dans sa grandeur, qui lui firent +oublier qu'il était homme. Les rois et les chefs des nations subjuguées +venaient, dans de certains temps marqués, rendre hommage à leur +vainqueur, et lui payer les tributs qu'on leur avait imposés. En toute +autre occasion, il les traitait avec assez de douceur et de bonté; mais, +quand il allait au temple ou qu'il entrait dans la ville, il faisait +atteler à son char ces rois et ces princes quatre à quatre, au lieu de +chevaux, et se croyait bien grand de se faire ainsi traîner par les +maîtres et les seigneurs des autres nations. Ce qui m'étonne le plus, +c'est que l'historien Diodore mette cette folle et inhumaine vanité au +nombre de ses plus éclatantes actions. + +Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la mort à lui-même, après +avoir régné trente-trois ans, et laissa l'Égypte extrêmement riche. Son +empire pourtant ne passa point la quatrième génération; mais il [Marge: +Tacit. Annal. lib. 2, cap. 60.] restait encore du temps de Tibère des +monuments magnifiques qui marquaient l'étendue qu'il avait eue du vivant +de Sésostris, aussi-bien que la quantité des tributs qu'on lui payait. + +Je reprends quelques faits particuliers arrivés dans le temps dont je +viens de parler, que j'ai omis pour ne point interrompre le fil de +l'histoire, et que je me contenterai d'indiquer ici simplement. + +[Marge: AN. M. 2448.] Vers le temps dont nous parlons, les peuples +d'Égypte s'établirent dans divers endroits de la terre. La colonie que +Cécrops amena d'Égypte fonda douze villes, ou plutôt douze bourgs, dont +il composa le royaume d'Athènes. + +Nous avons remarqué que le frère de Sésostris, appelé par les Grecs +Danaüs[146], lui avait dressé des embûches et avait voulu le faire périr +lorsque après ses conquêtes il revint en Égypte. Son dessein n'ayant +[Marge: 2530.] pas réussi, il fut obligé de prendre la fuite. Il se +retira dans le Péloponnèse, où il s'empara du royaume d'Argos, fondé +près de quatre cents ans auparavant par Inachus. + +[Note 146: C'est Manéthon qui donne Sésostris comme frère de Danaüs. +Son témoignage à cet égard est vivement attaqué par plusieurs +chronologistes, tels que Périzonius et Larcher. (_Chronol. d'Hérodote_, +tom. VII, pag. 323.)--L.] + +[Marge: 2533.] Busiris, frère d'Aménophis, si célèbre chez les anciens +pour sa cruauté, exerçait alors sa tyrannie en[Marge: [V. plus haut p. +96, n. 1.]] Égypte sur les bords du Nil, et égorgeait impitoyablement +tous les étrangers qui abordaient dans le pays: ce fut apparemment +pendant l'absence de Sésostris. + +[Marge: 2549.] Vers le même temps Cadmus porta de Syrie en Grèce +l'invention des lettres. Quelques-uns prétendent que ces lettres étaient +les égyptiennes, et que Cadmus lui-même était d'Égypte, et non de +Phénicie; et les Égyptiens, qui se disent inventeurs de tout, et qui +vantent leur antiquité par-dessus celle de tous les autres peuples, +n'ont pas manqué d'attribuer à leur Mercure l'invention des +lettres[147]. La plupart des savants conviennent que Cadmus porta en +Grèce les lettres syriennes ou phéniciennes, et que ces lettres sont les +mêmes que les hébraïques, les Hébreux, qui ne faisaient qu'un petit +peuple, étant compris sous le nom général de _Syriens_. Joseph Scaliger, +dans ses notes sur la Chronique d'Eusèbe, prouve que les lettres +grecques, et celles de l'alphabet latin qui en ont été formées, tirent +leur origine des anciennes lettres phéniciennes, qui sont les mêmes que +les samaritaines, dont les Juifs se sont servis avant la captivité de +Babylone. Cadmus ne porta que seize lettres[148] en Grèce, auxquelles on +en ajouta huit autres dans la suite. + +[Note 147: On peut voir sur cette matière deux savantes +dissertations de M. l'abbé Renaudot, insérées dans le second volume de +_l'Histoire de l'Académie des Inscriptions_.] + +[Note 148: Les seize lettres que Cadmus porta en Grèce sont: α, β, +γ, δ, ε, ι, κ, λ, μ, ν, ο, π, ρ, σ, τ, υ. Palamède, à l'époque de la +guerre de Troie, c'est-à-dire plus de 250 ans après Cadmus, ajouta les +quatre suivantes: ξ, θ, χ, φ; et Simonide, long-temps après, inventa les +quatre autres, qui sont: η, ω, ζ, ψ. + +VIII, cap. 57. + += Quelques savants, et entre autres M. Larcher, croient que les Grecs +avaient une écriture alphabétique avant l'arrivée de Cadmus, et que ce +prince apporta seulement quelques lettres nouvelles. (LARCHER, _sur +Hérodote_, tom. IV, pag. 258.)--L.] + +Je reviens à l'histoire des rois d'Égypte, et je les rangerai désormais +dans l'ordre qu'Hérodote leur a donné[149]. + +[Note 149: Je ne crois pas devoir entrer dans la discussion d'une +difficulté qui serait fort embarrassante s'il fallait concilier ici la +suite des rois d'Hérodote avec le sentiment d'Ussérius. Celui-ci +suppose, avec plusieurs savants, que Sésostris est le fils du roi +d'Égypte qui fut submergé dans la mer Rouge, dont le règne, par +conséquent, a commencé l'année du monde 1513, et a duré jusqu'à l'année +1547, puisque son règne est de 33 ans. Quand on donnerait 50 ans au +règne de Phéron, son fils, il resterait encore plus de 200 ans entre +Phéron et Protée, qu'Hérodote dit avoir succédé immédiatement au +premier, puisque Protée était du temps du siége de Troie, dont Ussérius +met la prise en 2820. Je ne sais pas si c'est parce qu'il a senti cette +difficulté que, depuis Sésostris, il ne parle presque plus des rois +d'Égypte. Je suppose qu'entre Phéron et Protée il y a eu un grand vide +et un long intervalle. En effet Diodore (lib. 1, pag. 54) y place +plusieurs rois, et il en faut dire autant de quelques-uns des rois +suivants.] + +[Marge: AN. M. 2547 AV. J.C. 1457] PHÉRON succéda aux états de +Sésostris, mais non à sa gloire. Hérodote ne rapporte de lui qu'une +action, qui marque combien il avait dégénéré des sentiments religieux de +son père. Dans un débordement du Nil,[Marge: Herod. l. 2, c. III. Diod. +lib. 1, pag. 54.] qui fut extraordinaire, et qui passa dix-huit coudées, +indigné du dégât qu'il causerait dans le pays, il lança un javelot +contre le fleuve, comme pour le châtier; et, s'il en faut croire +l'historien, il fut puni lui-même sur-le-champ de son impiété par la +perte de la vue. + +[Marge: AN. M. 2800 AV. J.C. 1204. Herod. lib. 2, c. 112-120.] PROTÉE. +Il était de Memphis, où, du temps d'Hérodote, on voyait encore son +temple, dans lequel il y avait une chapelle dédiée à Vénus l'étrangère: +on conjecture que c'était Hélène. Du temps de ce roi, Pâris le Troyen, +retournant chez lui avec Hélène, qu'il avait ravie, fut poussé par la +tempête à une des embouchures du Nil appelée Canopique. De là il fut +conduit à Memphis devant Protée, qui lui reprocha fortement le crime et +la lâche perfidie dont il s'était rendu coupable en enlevant la femme de +son hôte et avec elle tous les biens qu'il avait trouvés dans sa maison. +Il ajouta qu'il ne s'abstenait de le faire mourir, comme son crime le +méritait, que parce que les Égyptiens évitaient de souiller leurs mains +dans le sang des étrangers; qu'il retiendrait Hélène avec toutes ses +richesses, pour les restituer à leur légitime possesseur; que, pour lui, +il eût à sortir de ses états dans l'espace de trois jours, faute de quoi +il serait traité comme ennemi. La chose fut ainsi exécutée. Pâris +continua sa route, et arriva à Troie. L'armée des Grecs l'y suivit de +près. Elle commença par sommer les Troyens de leur rendre Hélène et +toutes les richesses qu'on avait emportées avec elle. Ils répondirent +que ni cette princesse ni ses biens n'étaient point dans leur ville. +Quelle apparence en effet, remarque Hérodote, que Priam, ce vieillard si +sage, eût mieux aimé voir périr sous ses yeux ses enfants et sa patrie +que de donner aux Grecs une satisfaction aussi juste que celle qu'ils +lui demandaient? Mais ils eurent beau affirmer avec serment qu'Hélène +n'était point dans leur ville, les Grecs, persuadés qu'on se moquait +d'eux, persistèrent opiniâtrément à ne les point croire: la Divinité, +ajoute encore le même historien, voulant que les Troyens, par la +destruction entière de leur ville et de leur empire, apprissent à +l'univers effrayé[150], _que les dieux vengent les grands crimes d'une +manière éclatante_. Ménélas, à son retour, passa en Égypte chez le roi +Protée, qui lui rendit Hélène avec toutes ses richesses. Hérodote +prouve, par quelques passages d'Homère, que le voyage de Pâris en Égypte +n'était point inconnu à ce poëte. + +[Note 150: «ᾨς τῶν μεγάλων ἀδικημάτων μεγάλαι εἰσὶ καὶ αἱ τιμορίαι +παρὰ τῶν θεῶν. II. § 120 fin.»] + +[Marge: Lib. 2, c. 121-123.] RHAMPSINIT. Ce qu'Hérodote raconte du +trésor que Rhampsinit, le plus riche des rois d'Égypte, fit bâtir, et de +sa descente dans les enfers, sent trop la fiction et le roman pour être +rapporté ici. + +Jusqu'à ce dernier roi, il y avait eu dans le gouvernement de l'Égypte +quelque ombre de justice et de modération; mais, sous les deux règnes +suivants, la violence et la dureté en prirent la place. + +[Marge: Herod. l. 2, c. 124-128. Diod. lib. 1, pag. 57.] CHÉOPS et +CHÉPHREN [151]. Ces deux princes, véritablement frères par la +ressemblance de leurs mœurs, semblaient avoir pris à tâche de se +signaler à l'envi l'un de l'autre par une impiété ouverte à l'égard des +dieux, et par une barbare inhumanité à l'égard des hommes. Le premier +régna cinquante ans, et l'autre après lui cinquante-six. Ils tinrent les +temples fermés pendant tout le temps de leur règne, et défendirent aux +Égyptiens, sous de grosses peines, d'offrir des sacrifices. D'un autre +côté, ils accablèrent leurs sujets par de durs et d'inutiles travaux, et +ils firent périr un nombre infini d'hommes pour satisfaire la folle +ambition qu'ils avaient d'immortaliser leur nom par des bâtiments d'une +grandeur énorme et d'une dépense sans bornes. Il est remarquable que ces +superbes pyramides[152], qui ont fait l'admiration de l'univers, étaient +le fruit de l'irréligion et de l'impitoyable dureté de ces princes. + +[Note 151: Son frère.--L.] + +[Note 152: Ce sont les deux plus grandes (suprà, pag. 17), que les +voyageurs sont convenus d'appeler _Chéops_ et _Chéphren_, du nom des +rois qui les ont fait bâtir.--L.] + +[Marge: Herod. l. 2, p. 139-140. Diod. p. 58.] MYCÉRINUS. Il était le +fils de Chéops, mais d'un caractère bien différent. Loin de marcher sur +les traces de son père, il détesta sa conduite, et suivit une route tout +opposée. Il rouvrit les temples des dieux, rétablit les sacrifices, +s'appliqua à soulager les peuples et à leur faire oublier leurs maux +passés, et il ne se crut roi que pour rendre la justice à ses sujets et +pour leur faire goûter la douceur d'un règne équitable et paisible. Il +écoutait leurs plaintes, essuyait leurs larmes, soulageait leur misère, +et se regardait moins comme le maître que comme le père des peuples: +aussi en était-il infiniment chéri. Toute l'Égypte retentissait de ses +louanges, et son nom était par-tout en vénération. + +Il semble qu'une conduite si douce et si sage aurait dû lui attirer la +protection des dieux. Il en fut tout autrement. Ses malheurs +commencèrent par la mort d'une fille unique qu'il aimait tendrement, et +qui faisait toute sa consolation. Il lui fit rendre des honneurs +extraordinaires, qui subsistaient encore du temps d'Hérodote. Il dit que +dans la ville de Saïs on brûlait pendant tout le jour des parfums exquis +auprès du tombeau de cette princesse, et que pendant la nuit on y +conservait toujours une lampe allumée. + +Il apprit par un oracle qu'il ne régnerait que sept ans; et, comme il en +fit ses plaintes aux dieux en demandant pourquoi le règne de son père et +de son oncle, tous deux également impies et cruels, avait été si heureux +et si long; et pourquoi le sien, qu'il avait tâché de rendre le plus +équitable et le plus doux qu'il lui avait été possible, devait être si +court et si malheureux, il lui fut répondu que cela même en était la +cause, parce que la volonté des dieux avait été que le peuple d'Égypte, +en punition de ses crimes, fût maltraité et accablé de maux pendant +l'espace de cent cinquante ans; et que son règne, qui aurait dû être de +cinquante ans comme les précédents, avait été abrégé parce qu'il avait +été trop doux. Il bâtit aussi une pyramide, mais bien moindre que celle +de son père. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] ASYCIUS. Ce fut lui qui établit la loi +sur les emprunts, par laquelle il n'est permis à un fils d'emprunter +qu'en mettant en gage le corps mort de son père. Cette loi ajoute que, +s'il n'a soin de le retirer en rendant la somme empruntée, il sera privé +pour toujours, lui et ses enfants, du droit de sépulture. + +Il se piqua de surpasser tous ses prédécesseurs par la construction +d'une pyramide de brique, plus magnifique, si l'on en croit, que toutes +celles qu'on avait vues jusque-là. Il y fit graver cette inscription: +DONNEZ-VOUS BIEN DE GARDE DE ME MÉPRISER EN ME COMPARANT AUX AUTRES +PYRAMIDES FAIRES DE PIERRE. JE LEUR SUIS AUTANT SUPÉRIEURE QUE JUPITER +L'EST AUX AUTRES DIEUX. + +En supposant que les six règnes précédents, parmi lesquels il y en a +plusieurs dont Hérodote ne fixe point la durée, aient été de cent +soixante et dix ans, il reste un intervalle de près de trois cents ans +jusqu'au règne de Sabacus l'Éthiopien. Je place dans cet intervalle deux +ou trois faits que l'Écriture sainte nous fournit. + +[Marge: 3 Reg. 3, 1. AN. M. 2991 AV. J.C. 1013.] PHARAON, roi d'Égypte, +donna sa fille en mariage à Salomon, roi d'Israël, qui la fit venir dans +cette partie de Jérusalem appelée la _ville de David_, jusqu'à ce qu'il +lui eût bâti un palais. + +SÉSAC. Il est appelé autrement _Sésonchis_. + +[Marge: AN. M. 3026 AV. J.C. 978. 3, Reg. c. 11, 40, etc. 12.] C'est +vers lui que se réfugia Jéroboam pour éviter la colère de Salomon, qui +voulait le faire mourir. Jéroboam demeura en Égypte jusqu'à la mort de +Salomon, après laquelle il retourna à Jérusalem; et, s'étant mis à la +tête des révoltés, il enleva à Roboam, fils de Salomon, dix tribus, dont +il se fit déclarer roi. + +[Marge: 2 Paral. 12, 1, 9. AN. M. 3033 AV. J.C. 971.] Le même Sésac, la +cinquième année du règne de Roboam, marcha contre Jérusalem, parce que +les Juifs avaient péché contre le Seigneur. Il avait avec lui douze +cents chariots de guerre, et soixante mille hommes de cavalerie. Le +peuple qui était venu avec lui ne pouvait se compter; il étaient tous +Libyens, Troglodytes et Éthiopiens. Sésac se rendit maître des plus +fortes places du royaume de Juda, et avança jusque devant Jérusalem. +Alors le roi et les premiers de la cour ayant imploré la miséricorde du +Dieu d'Israël, Dieu leur déclara par son prophète Séméias que, parce +qu'ils s'étaient humiliés, il ne les exterminerait point entièrement +comme ils l'avaient mérité, mais qu'ils seraient assujettis à Sésac; +afin, leur dit-il, qu'ils apprennent quelle différence il y a entre me +servir et servir les rois de la terre: _ut sciant distantiam servitutis +meæ et servitutis regni terrarum_. Sésac se retira donc de Jérusalem +après avoir enlevé les trésors de la maison du Seigneur et ceux du +palais du roi. Il emporta tout avec lui, et même les trois cents +boucliers d'or que Salomon avait fait faire. + +[Marge: 2. Paral. 14, 9-13. AN. M. 3063 AV. J.C. 941.] ZARA, roi +d'Éthiopie, et sans, doute roi d'Égypte en même temps, fit la guerre à +Asa, roi de Juda. Son armée était composée d'un million d'hommes et de +trois cents chariots de guerre. Asa marcha au-devant de lui, rangea son +armée en bataille, et, plein de confiance dans le Dieu qu'il servait: +«Seigneur, lui dit-il, c'est une même chose, à votre égard, de nous +secourir avec un petit nombre ou avec un grand. C'est par ce que nous +nous confions en vous et en votre nom que nous sommes venus contre cette +multitude. Seigneur, vous êtes notre Dieu: ne permettez pas que l'homme +l'emporte sur vous.» Une prière si pleine de foi fut exaucée. Dieu jeta +l'épouvante parmi les Éthiopiens. Ils prirent la fuite, et furent +défaits sans qu'il en restât un seul; parce que c'était le Seigneur, dit +l'Écriture, qui les taillait en pièces pendant que son armée combattait: +_ruerunt usque ad internecionem, quia Domino cædente contriti sunt, et +exercitu illius præliante_. + +[Marge: Herod. l. 2, c. 137-140. Diod. lib. 1, pag. 59.] ANYSIS. Il +était aveugle. Sous son règne, SABACUS, roi d'Éthiopie, excité par un +oracle, entra avec une nombreuse armée en Égypte, et s'en rendit maître. +Il régna avec beaucoup de douceur et de justice. Au lieu de faire mourir +les coupables condamnés à mort par les juges, il les faisait travailler, +chacun dans leurs villes, aux réparations des levées sur lesquelles +elles étaient situées. Il bâtit plusieurs temples magnifiques; un entre +autres dans la ville de Bubaste, dont Hérodote fait une longue et belle +description. Après avoir régné cinquante ans, qui était le terme que lui +avait marqué l'oracle, il se retira volontairement en Éthiopie, et +laissa le trône à Anysis, qui s'était tenu [Marge: 4. Reg. 17, 4. AN. M. +3279. AV. J.C. 723.] caché pendant tout ce temps dans les marais. On +croit que ce Sabacus est le même que SUA, dont Osée, roi d'Israël, +implora le secours contre Salmanasar, roi des Assyriens. + +[Marge: AN. M. 3285. AV. J.C. 719.] SÉTHON. Il régna quatorze ans. C'est +le même[153] que _Sévéchus_, fils de _Sabacon_ ou _Sual_, Éthiopien, qui +avait régné si long-temps en Égypte. Ce prince, au lieu de s'acquitter +des fonctions d'un roi, affectait celles d'un prêtre, s'étant fait +consacrer lui-même souverain-pontife de Vulcain. Livré entièrement à la +superstition, loin de s'appliquer à défendre ses états par les armes, il +fit peu de cas des gens de guerre; et, persuadé qu'il n'aurait jamais +besoin de leur secours, il ne se mit point en peine de les ménager, leur +ôta leurs privilèges, et alla jusqu'à les dépouiller des fonds de terre +que les rois ses prédécesseurs leur avaient assignés. + +Il éprouva bientôt leur ressentiment dans une guerre qui lui survint +tout-à-coup, et dont il ne se tira que par une protection miraculeuse, +si l'on s'en rapporte au récit qu'en fait Hérodote, qui est mêlé de +beaucoup de fables. Sannacharib[154], roi des Arabes et des Assyriens, +étant entré avec une armée nombreuse en Égypte, les officiers et les +soldats égyptiens refusèrent de marcher contre lui. Le prêtre de +Vulcain, réduit à une telle extrémité, eut recours à son dieu, qui lui +dit de ne point perdre courage et de marcher hardiment contre les +ennemis avec le peu de gens qu'il pourrait ramasser. Il le fit. Un petit +nombre de marchands, d'ouvriers, et de gens de la lie du peuple, se +joignit à lui. Avec cette poignée de soldats, il s'avança jusqu'à +Péluse, où Sannacharib avait établi son camp. La nuit suivante une +multitude effroyable de rats se répandit dans le camp des Assyriens, et, +y ayant rongé toutes les cordes de leurs arcs et toutes les courroies de +leurs boucliers, les mit hors d'état de se défendre. Ainsi désarmés, ils +furent obligés de prendre la fuite; et ils se retirèrent après avoir +perdu une grande partie de leurs troupes. Séthon, de retour chez lui, se +fit ériger une statue dans le temple de Vulcain, où, tenant à sa main +droite un rat, il disait, dans une inscription: QU'EN ME VOYANT, ON +APPRENNE À RESPECTER LES DIEUX [155]. + +[Note 153: Rien n'est plus douteux.--L.] + +[Note 154: Hérodote appelle ainsi ce prince. [II, c. 141.]] + +[Note 155: Ἐς ἐμέ τις ὀρέων εὺσεβὴς ἕστω.] + +Il est visible que cette histoire, telle que je la viens de raconter et +qu'on la lit dans Hérodote, est une altération de celle qui est +rapportée dans le quatrième livre des Rois. On y voit que Sannacharib, +roi des Assyriens, [Marge: Cap. 17, etc.] après avoir subjugué toutes +les nations voisines et s'être rendu maître de toutes les autres villes +du royaume de Juda, prit la résolution d'assiéger Ézéchias dans +Jérusalem, qui en était la capitale. Les ministres de ce saint roi, +malgré son opposition et les remontrances du prophète Isaïe qui +promettait une protection assurée de la part de Dieu si l'on ne mettait +sa confiance qu'en lui seul, mendièrent secrètement le secours des +Égyptiens et des Éthiopiens. Leurs armées, unies ensemble, s'avancèrent, +dans le temps marqué, vers Jérusalem. L'Assyrien marcha à leur +rencontre, les défit en bataille rangée, poursuivit les vaincus jusque +dans l'Égypte et la ravagea entièrement. A son retour, la nuit même qui +précéda le jour où l'on devait donner l'assaut à la ville de Jérusalem +et où tout paraissait désespéré, l'ange exterminateur ravagea le camp +des Assyriens, y fit périr par l'épée et par le feu cent +quatre-vingt-cinq mille hommes, et montra qu'on avait raison de se fier, +comme avait fait Ézéchias, à la parole et aux promesses du Dieu +d'Israël. + +Voilà la vérité du fait; mais, comme elle était peu honorable pour les +Égyptiens, ils ont tâché de la tourner à leur avantage en la déguisant +et la corrompant. Cependant les traces de cette histoire, quoique +défigurées, doivent paraître précieuses dans un historien d'une aussi +haute antiquité et d'un aussi grand poids qu'est Hérodote. + +Le prophète Isaïe avait prédit à plusieurs reprises que cette expédition +des Égyptiens, concertée, ce semble, avec tant de prudence, conduite +avec tant d'habileté, et où les forces de deux puissants empires +s'étaient réunies pour secourir les Juifs; Isaïe, dis-je, avait prédit +que cette expédition, non-seulement serait inutile à Jérusalem, mais +tournerait à la ruine de l'Égypte même, dont les plus fortes villes +seraient prises, les terres ravagées, les habitants de tout sexe et de +tout âge emmenés captifs. On peut consulter les chapitres 18, 19, 20, +30, 31, etc. + +Ussérius et M. Prideaux croient que c'est dans ce temps qu'arriva la +ruine de[156] _No-Amon_, cette fameuse [Marge: Nahum. 3 8-10.] ville +dont parle le prophète Nahum, et dont il dit que les habitants avaient +été traînés en captivité, que les jeunes enfants avaient été écrasés +dans les carrefours de ses rues, et que ses plus grands seigneurs, +chargés de chaînes, avaient été partagés par sort entre les vainqueurs. +Il marque que tous ces malheurs tombèrent sur elle lorsque _l'Égypte et +l'Éthiopie étaient sa force_; ce qui semble désigner assez clairement le +temps dont nous parlons, où Tharaca et Séthon étaient unis ensemble. Ce +sentiment n'est point sans difficulté, et est contredit par d'habiles +gens. Il me suffit d'en avertir le lecteur. + +[Note 156: La vulgate nomme _Alexandrie_ la ville qui est appelée +dans l'hébreu _No-Amon_, parce qu'Alexandrie fut depuis bâtie à la place +de cette dernière. M. Prideaux, après Bochard, croit que c'est _Thèbes_, +surnommée _Diospolis_. En effet, Amon chez les Égyptiens est le même que +Jupiter; mais _Thèbes_ n'est point l'endroit où fut bâtie depuis +Alexandrie. Il se peut faire qu'il y eût là une autre ville appelée +aussi _No-Amon_.] + +[Marge: Herod. l, 2, cap. 142.] Jusqu'au règne de Séthon, les prêtres +égyptiens comptaient trois cent quarante et une générations d'hommes, ce +qui fait onze mille trois cent quarante années, en mettant trois +générations d'hommes pour cent ans. Ils comptaient pareil nombre de +prêtres et de rois. Ces derniers, soit dieux, soit hommes, s'étaient +succédé sans interruption sous le nom de _piromis_, mot égyptien qui +signifie _bon et honnête_. Les prêtres égyptiens montrèrent à Hérodote +trois cent quarante et un colosses de bois de ces _piromis_, rangés tous +en ordre dans une grande salle. C'était la folie des Égyptiens de se +perdre dans une antiquité dont aucun autre peuple n'approchât. + +[Marge: AN. M. 3299 AV. J.C. 705. Afric. apud Syncel. p. 74.] THARACA. +C'est celui-là même qui était venu avec une armée d'Éthiopiens au +secours de Jérusalem avec Séthon. Quand celui-ci fut mort, après avoir +occupé le trône pendant quatorze ans, Tharaca y monta à sa place, et le +tint pendant dix-huit. Ce fut le dernier des rois éthiopiens qui +régnèrent dans l'Égypte. + +Après sa mort, les Égyptiens, ne pouvant s'accorder sur la succession, +furent deux ans dans un état d'anarchie accompagné de grands désordres. + +DOUZE ROIS[157]. + +[Note 157: Jusqu'ici la chronologie égyptienne, incertaine et +interrompue par des lacunes, commence à prendre de la suite et de la +certitude. D'après Hérodote, le règne des douze rois est de l'an 673: +ils régnèrent 15 ans; ainsi Psammitique régna seul, à partir de l'an +656, et non pas en 670: ce prince mourut, après un règne de 39 ans; +conséquemment son fils Néchao lui succéda vers 617, comme l'a marqué +Rollin (616), p. 124. Les deux dates de 685 et de 670 sont donc +fautives.--L.] + +[Marge: AN. M. 3319 AV. J.C. 685. Herod. l. 2, cap. 147-152. Diod. lib. +1, pag. 59.] Enfin douze des principaux seigneurs, s'étant ligués +ensemble, se saisirent du royaume, et le partagèrent entre eux en douze +parties. Ils convinrent de gouverner chacun leur district avec un +pouvoir et une autorité égale, sans que jamais l'un songeât à rien +entreprendre contre l'autre ni à s'emparer de son gouvernement. Ils +crurent devoir faire ensemble cet accord, et le cimenter par les plus +terribles serments, pour éviter l'effet d'un oracle qui avait prédit que +celui d'entre eux qui aurait fait des libations à Vulcain dans un vase +d'airain deviendrait le maître de l'Égypte. Ils régnèrent ensemble +pendant quinze ans dans une grande union; et, pour en laisser à la +postérité un célèbre monument, ils bâtirent de concert et à frais +communs le fameux labyrinthe, qui était un amas de douze grands +palais,[Marge: [Pag. 20.]] et qui avait autant de bâtiments sous terre +qu'il en paraissait au-dehors. J'en ai fait mention précédemment. + +Un jour que les douze rois assistaient ensemble dans le temple de +Vulcain à un sacrifice solennel qui s'y faisait régulièrement dans un +certain temps marqué, les prêtres ayant présenté à chacun d'eux une +coupe d'or pour faire les libations, il s'en trouva une de manque, et +Psammitique, l'un des douze, sans aucun dessein prémédité, au lieu de +coupe prit son casque d'airain, car ils en portaient tous, et s'en +servit pour faire les libations. Cette circonstance frappa les autres, +et leur rappela dans l'esprit le souvenir de l'oracle dont j'ai parlé. +Ils crurent donc se devoir mettre en sûreté contre ses entreprises, et +le reléguèrent dans les pays marécageux de l'Égypte[158]. + +[Note 158: Dans la partie septentrionale du Delta, entre les bouches +Phatmitique et Sébennytique--L.] + +Après que Psammitique y eut passé quelques années, attendant une +occasion favorable pour se venger de l'affront qu'il avait reçu, un +courrier vint lui dire qu'il était arrivé en Égypte des hommes d'airain: +c'étaient des soldats de Grèce, Cariens et Ioniens, que la tempête avait +jetés sur les côtes d'Égypte, et qui étaient tout couverts de casques, +de cuirasses et d'autres armes d'airain. Psammitique se souvint aussitôt +d'un oracle qui lui avait répondu que des hommes d'airain viendraient du +côté de la mer à son secours. Il ne douta point que ce n'en fût ici +l'accomplissement. Il fit donc amitié avec ces étrangers, les engagea +par de grandes promesses à demeurer avec lui, leva sous main d'autres +troupes, mit à leur tête ces Grecs, et, ayant attaqué les onze rois, il +les défit, et demeura seul maître de l'Égypte. + +[Marge: AN. M. 3334 AV. J.C. 670. Herod. l. 2, c. 153, 154.] +PSAMMITIQUE. Ce prince, qui devait son salut aux Ioniens et aux Cariens, +les établit dans l'Égypte, fermée jusqu'alors aux étrangers, et leur y +assigna des bons fonds de terre et des revenus assurés, qui leur firent +oublier leur patrie. Il leur donna de jeunes enfants égyptiens à élever, +à qui ils apprirent leur langue. A cette occasion et par ce moyen, les +Égyptiens entrèrent en commerce avec les Grecs; et depuis ce temps aussi +l'histoire d'Égypte, jusque-là mêlée de fables pompeuses par l'artifice +des prêtres, commence, selon Hérodote, à avoir plus de certitude. + +Dès que Psammitique fut affermi sur le trône, il entra en guerre avec le +roi d'Assyrie au sujet des limites des deux empires. Cette guerre dura +long-temps. Depuis que les Assyriens eurent conquis la Syrie, la +Palestine, étant le seul pays qui séparât les deux royaumes, devint +entre eux un sujet continuel de discorde, comme elle le fut ensuite +entre les Ptolémées et les Séleucides. Ce fut à qui des deux l'aurait, +et cette province devint tour à tour le partage du plus fort. +Psammitique, se voyant maître paisible de toute l'Égypte et ayant remis +toutes choses sur[159] l'ancien pied, crut qu'il était temps de penser +aux frontières de son royaume, et de les mettre en sûreté contre +l'Assyrien son voisin, dont la puissance augmentait de jour en jour. Il +entra pour cet effet à la tête d'une armée dans la Palestine. + +[Note 159: Cette révolution arriva environ sept ans après la +captivité de Manassé, roi de Juda.] + +[Marge: Lib. 1, p. 61.] Peut-être faut-il placer au commencement de +cette guerre ce qu'on lit dans Diodore, que les Égyptiens, indignés de +ce que le roi avait placé les Grecs à l'aile droite, par préférence à +eux, quittèrent le service au nombre de plus de deux cent mille, et se +retirèrent en Éthiopie, où on leur donna un établissement avantageux. + +[Marge: Herod. [l. 2,] cap. 157.] Quoi qu'il en soit, Psammitique entra +en Palestine. Mais il s'y trouva d'abord arrêté à Azot, une des +principales villes du pays, qui lui donna tant de peine, que ce ne fut +qu'après un siége de vingt-neuf ans qu'il s'en rendit maître. C'est le +plus long siége dont il soit parlé dans l'histoire ancienne. + +Cette place était anciennement une des cinq villes capitales des +Philistins. Les Égyptiens, quelque temps auparavant, s'en étant emparés, +la fortifièrent si bien, qu'elle devint la plus forte barrière de leur +pays de ce côté-là; en sorte que Sennachérib ne put entrer en Égypte +qu'il n'eût premièrement emporté cette place. C'est ce qu'il fit par +Tarthan, l'un de ses généraux. Les Assyriens l'avaient conservée jusqu'à +ce temps-ci, et ce ne fut qu'après le long siége dont je viens de parler +qu'elle revint aux Égyptiens. + +[Marge: Isai. 20, 1. Herod. l. 1, cap. 105.] En ce temps-là les Scythes, +sortis des environs des Palus-Méotides, s'étant jetés dans la Médie, +défirent Cyaxare, qui en était roi, et le dépouillèrent de toute la +haute Asie, dont ils demeurèrent maîtres pendant vingt-huit ans. Ils +poussèrent leurs conquêtes dans la Syrie jusqu'aux frontières d'Égypte. +Mais Psammitique alla au-devant d'eux, et fit si bien par ses présents +et par ses prières, qu'ils ne passèrent pas plus avant, et délivra ainsi +son royaume de ces dangereux ennemis. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 2, 3.] Jusqu'à son règne les Égyptiens +s'étaient toujours crus le plus ancien peuple de la terre. Il voulut +s'en assurer par lui-même, et pour cela il employa une expérience fort +extraordinaire, si pourtant ce fait doit paraître digne de foi. Il fit +élever à la campagne, dans une cabane fermée, deux enfants nés tout +récemment de pauvres parents, et il chargea un berger de les faire +nourrir par des chèvres (d'autres disent que ce furent des nourrices à +qui l'on avait coupé la langue), avec défense de laisser entrer aucune +personne dans cette cabane, ni de prononcer jamais lui-même devant eux +aucune parole. Quand ces enfants furent parvenus à l'âge de deux ans, un +jour que le berger entra pour leur donner ce qui leur était nécessaire, +ils s'écrièrent tous deux, en étendant les mains vers leur père +nourricier, _beccos, beccos_. Le berger, surpris de ce langage, nouveau +pour lui, et qu'ils répétèrent dans la suite plusieurs fois, en donna +avis au roi, qui se les fit apporter pour être témoin lui-même de la +vérité du fait; et ils recommencèrent tous deux en sa présence à bégayer +leur petit jargon. Il ne s'agissait plus que de vérifier chez quel +peuple ce mot était usité; et il se trouva que c'était chez les +Phrygiens, qui appellent ainsi du pain. Ils eurent depuis ce temps-là +parmi tous les peuples l'honneur de l'antiquité, ou plutôt de la +primauté, que l'Égypte elle-même, quelque jalouse qu'elle en eût +toujours été, fut obligée de leur céder, malgré sa longue possession. +Comme on amenait à ces enfants des chèvres pour les nourrir, et qu'il +n'est point marqué qu'ils fussent[Marge: [Schol. Apollon. Rhod. 4. +262.]] sourds, quelques-uns croient qu'ils avaient pu, d'après le cri de +ces animaux, former ce mot _bec_ ou _beccos_[160]. + +[Note 160: Il est indubitable que telle est l'origine de ce mot, si +cette histoire est vraie.--L.] + +Psammitique mourut l'an vingt-quatrième de Josias, roi de Juda. Il eut +pour successeur son fils Néchao. + +[Marge: AN. M. 3388 AV. J.C. 616.] NÉCHAO. L'Écriture fait souvent +mention de ce prince sous le nom de _Pharaon Néchao_. + +[Marge: Herod. l. 1, cap. 158.] Il entreprit de joindre le Nil à la mer +Rouge, en tirant un canal de l'un à l'autre. L'espace qui les sépare est +au moins de mille stades, c'est-à-dire de cinquante lieues. Après avoir +fait périr six vingt mille hommes[Marge: [V. plus haut p. 40, n. 5.]] +dans ce travail, il fut obligé de l'abandonner. L'oracle, qu'il avait +envoyé consulter, lui répondit que, par ce nouveau canal, il ouvrait une +entrée aux barbares: c'est ainsi que les Égyptiens appelaient tous les +autres peuples. + +Néchao réussit mieux dans une autre entreprise. D'habiles mariniers de +Phénicie, qu'il avait pris à son [Marge: Herod. l. 4, cap. 42.] service, +étant partis de la mer Rouge, avec ordre de découvrir les côtes +d'Afrique, en firent heureusement le tour, et retournèrent, la troisième +année de leur navigation, en Égypte par le détroit de Gibraltar; voyage +fort extraordinaire pour un temps où l'on n'avait pas encore l'usage de +la boussole[161]. Ce voyage fut fait vingt et un siècles avant que +Vasquez de Gama, Portugais, eût trouvé, par la découverte du cap de +Bonne-Espérance, l'an de notre Seigneur 1497, le même chemin pour aller +aux Indes, par lequel ces Phéniciens étaient venus des Indes dans la mer +Méditerranée. + +[Marge: Joseph. Antiq. lib. 10, cap. 6. 4 Reg. 23, 29, 30. 2. Paral. 35, +20-25.] Les Babyloniens et les Mèdes, ayant détruit Ninive et avec elle +l'empire des Assyriens, devinrent si redoutables, qu'ils s'attirèrent la +jalousie de tous leurs voisins. Néchao en fut si alarmé, qu'il s'avança +vers l'Euphrate à la tête d'une puissante armée pour arrêter leurs +progrès. Josias, ce roi de Juda si recommandable par sa rare piété, +voyant qu'il prenait son chemin au travers de la Judée, résolut de +s'opposer à son passage. Il amassa dans ce dessein toutes les forces de +son royaume, et se posta dans la vallée de Mageddo. (Cette ville était +dans la tribu de Manassé, en-deçà du Jourdain; Hérodote l'appelle +_Magdole_[162].) Néchao lui manda par un héraut que ce n'était pas à lui +qu'il en voulait; qu'il avait d'autres ennemis en vue; qu'il +entreprenait cette guerre de la part de Dieu, qui était avec lui; et +qu'il lui conseillait de n'y prendre aucune part, de peur qu'elle ne +tournât à son désavantage. Josias ne fut point touché de ces raisons. Il +voyait qu'une si puissante armée ne manquerait pas de ruiner entièrement +son pays par ses seules marches; et d'ailleurs il craignait qu'après la +défaite des Babyloniens le vainqueur ne retombât sur lui, et ne lui +enlevât une partie de ses états. Il marcha donc à sa rencontre. La +bataille se donna; et Josias, non-seulement fut vaincu, mais reçut +encore malheureusement une blessure dont il mourut à Jérusalem, où il +s'était fait transporter. + +[Note 161: On a nié la possibilité et le fait de ce voyage. Le récit +d'Hérodote contient des circonstances qui portent le caractère de la +vérité. Les opinions des savants sont encore partagées à cet égard.--L.] + +[Note 162: La ville appelée _Magdole_ par Hérodote était située dans +la Basse Égypte; elle est conséquemment fort différente de _Mageddo_, +ville de Palestine. On croit qu'Hérodote a été trompé par la +ressemblance des noms. (LARCHER, _Chron. d'Hérod._ t. VII, p. 114, +115.)--L.] + +Néchao, encouragé par cette victoire, continua sa marche et s'avança +vers l'Euphrate. Il battit les Babyloniens; prit Charcamis, grande ville +dans ces quartiers-là; et, s'en étant assuré la possession par une bonne +garnison qu'il y laissa, il reprit au bout de trois mois le chemin de +son royaume. + +[Marge: 4. Reg. 23, 33-35. 2. Paral. 36, 1-4.] Comme il apprit en chemin +que Joachas s'était fait déclarer roi à Jérusalem sans lui demander son +consentement, il lui ordonna de le venir trouver à Rébla en Syrie. Ce +prince n'y fut pas plus tôt arrivé, que Néchao le fit mettre aux fers et +l'envoya prisonnier en Égypte, où il mourut. De là, poursuivant son +chemin, il arriva à Jérusalem, où il établit roi Joakim, un des autres +fils de Josias, à la place de son frère, et imposa sur le pays un tribut +annuel de cent talents d'argent et un talent d'or[163]. Après quoi il +retourna triomphant dans son royaume. + +[Note 163: Cette somme montait à 330,000 liv. + += 610,000 f.--L.] + +[Marge: Lib. 2, cap. 159.] Hérodote, faisant mention de l'expédition de +ce roi d'Égypte et de la bataille qu'il gagna à Mageddo, à qui il donne +le nom de _Magdole_, dit qu'après la victoire il prit la ville de +Cadytis, qu'il représente comme située dans les montagnes de la +Palestine, et de la grandeur de Sardes, qui était en ce temps-là, la +capitale, non-seulement de la Lydie, mais encore de toute l'Asie +mineure. Cette description ne peut convenir qu'à Jérusalem, qui était +ainsi située, et qui alors était la seule ville de ces quartiers-là qui +pût être comparée à Sardes. Il paraît d'ailleurs par l'Écriture que +Néchao, après sa victoire, se rendit maître de cette capitale de Judée; +car il y était en personne lorsqu'il donna la couronne à Joakim. Le nom +même de _Cadytis_, qui en hébreu signifie la _sainte_[164], désigne +clairement la ville de Jérusalem, comme le prouve le savant M. Prideaux. + +[Note 164: Les Arabes appellent encore aujourd'hui la ville de +Jérusalem _el-Qods_, la Sainte.--L.] + +[Marge: L. 1. Part. I. 1, p. 106, etc.] [Marge: AN. M. 3397 AV. J.C. +607.] Nabopolassar, roi de Babylone, voyant que, depuis la prise de +Charcamis par Néchao, toute la Syrie et la Palestine s'étaient détachées +de son obéissance, son âge d'ailleurs et ses infirmités ne lui +permettant pas d'aller en personne réduire ces rebelles, s'associa à +l'empire son fils Nabuchodonosor, et l'envoya à la tête d'une armée dans +ces quartiers-là. Ce jeune prince battit celle [Marge: Jerem. 46. 2, +etc.] de Néchao vers l'Euphrate, reprit Charcamis, et fit rentrer dans +son obéissance les provinces soulevées, comme Jérémie l'avait prédit. +Ainsi il enleva aux Égyptiens [Marge: 4. Reg. 24, 7.] tout ce qu'ils +possédaient depuis ce qu'on appelait [Marge: A rivo Ægypti.] le +_ruisseau d'Égypte_[165] jusqu'à l'Euphrate, ce qui comprend toute la +Syrie et toute la Palestine. + +[Note 165: Ce ruisseau d'Égypte, dont il est si souvent parlé dans +l'Écriture, comme servant de borne à la terre promise du côté d'Égypte, +n'était pas le Nil, mais une petite rivière qui, coulant au travers du +désert qui est entre ces deux pays, passait anciennement pour leur borne +commune. C'est jusque-là que s'étendait le pays qui fut promis à la +postérité d'Abraham, et qui lui fut ensuite divisé par sort.] + +Néchao, étant mort après avoir régné seize ans, laissa son royaume à son +fils. + +[Marge: AN. M. 3404 AV. J.C. 600. Herod. l. 2, cap. 160.] PSAMMIS. Son +règne fut fort court, et ne dura que six ans. L'histoire ne nous en +apprend rien de particulier, sinon que ce prince fit une expédition en +Éthiopie. + +[Marge: _Ibid._] Ce fut vers lui que ceux d'Élide, après avoir établi +les jeux olympiques[166], dont ils avaient concerté toutes les règles et +toutes les circonstances avec tant d'attention, qu'ils ne croyaient pas +qu'on y pût rien ajouter ni y trouver rien à redire, envoyèrent une +célèbre ambassade pour savoir ce que penseraient de cet établissement +les Égyptiens, qui passaient pour les hommes les plus sages et les plus +sensés de tout l'univers. C'était plutôt une approbation qu'un conseil +qu'ils venaient chercher. Le roi assembla les anciens du pays. Après +qu'ils eurent entendu tout ce qu'on avait à leur dire sur l'institution +de ces jeux, ils demandèrent aux Éléens s'ils y admettaient +indifféremment citoyens et étrangers: et comme on leur eut répondu que +l'entrée en était également ouverte à tous, ils ajoutèrent que les +règles de la justice auraient été mieux observées si l'on n'avait admis +à ces combats que les étrangers, parce qu'il était fort difficile que +les juges, en adjugeant la victoire et le prix, ne fissent pencher la +balance du côté de leurs concitoyens. + +[Note 166: Hérodote dit: _Les Éléens qui se vantaient d'avoir +établi, pour la célébration des jeux olympiques, les règlements les plus +justes, etc._, et non pas _après avoir établi les jeux olympiques_.--L.] + +[Marge: AN. M. 3410 AV. J.C. 594. Jerem. 44, 30.] APRIÈS. Il est appelé +dans l'Écriture _Pharaon Éphrée_, ou _Ophra_. Il succéda à son père +Psammis, et régna vingt-cinq ans. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 161. Diod. lib. 1, pag. 62.] Pendant les +premières années de son règne, il fut aussi heureux qu'aucun de ses +prédécesseurs. Il porta ses armes contre l'île de Cypre. Il attaqua par +terre et par mer la ville de Sidon, la prit, et se rendit maître de +toute la Phénicie et de toute la Palestine. + +De si prompts succès lui enflèrent extrêmement le cœur. Hérodote +rapporte de lui qu'il était devenu si orgueilleux, et tellement infatué +de sa grandeur, qu'il se vantait qu'il n'était pas au pouvoir des dieux +mêmes de le détrôner, tant il s'imaginait avoir établi solidement sa +puissance. C'est par rapport à de tels sentiments qu'Ézéchiel lui met à +la bouche ces paroles pleines d'une vanité folle et impie: _La rivière +est à moi, c'est [Marge: Ezech. 29, 3.] moi qui l'ai faite_. Le vrai +Dieu lui fit bien sentir dans la suite qu'il avait un maître, et qu'il +n'était qu'un homme; et il fit prédire par ses prophètes, long-temps +auparavant, tous les maux dont il avait résolu de punir son orgueil. + +[Marge: Ezech. 17, 15.] Peu de temps après qu'Ophra fut monté sur le +trône, Sédécias, roi de Juda, lui envoya des ambassadeurs, fit alliance +avec lui; et l'année d'après, rompant le serment de fidélité qu'il avait +fait au roi de Babylone, il se révolta ouvertement contre lui. + +Quelques défenses que Dieu eût faites à son peuple d'avoir recours aux +Égyptiens et de mettre en eux sa confiance, et quelque malheureux succès +qu'eussent eu les différentes tentatives que les Israélites avaient +faites de ce côté-là, l'Égypte leur paraissait toujours une ressource +assurée dans leurs dangers, et ils ne pouvaient s'empêcher d'y recourir. +C'est ce qui était déjà arrivé sous le saint roi Ézéchias. Isaïe leur +disait de la part de Dieu: [Marge: Is. cap. 31, v. 1 et 3.] «Malheur à +ceux qui vont en Égypte chercher du secours, qui mettent leur confiance +dans sa cavalerie et dans ses chariots, et qui ne s'appuient point sur +le Saint d'Israël, et ne cherchent point l'assistance du Seigneur!... +L'Égyptien est un homme et non pas un Dieu: ses chevaux ne sont que +chair, et non pas esprit. Le Seigneur étendra sa main, et celui qui +donnait secours sera renversé par terre; celui qui espérait d'être +secouru tombera avec lui, et une même ruine les enveloppera tous.» Ils +n'écoutèrent ni le prophète ni le roi, et ne reconnurent la vérité des +paroles de Dieu que par une funeste expérience. + +Il en fut de même en cette occasion. Sédécias, malgré les remontrances +de Jérémie, voulut faire alliance avec l'Égyptien. Celui-ci, fier de +l'heureux succès de ses armes, et ne croyant pas que rien pût résister à +sa puissance, se déclara le protecteur d'Israël, et lui promit de le +délivrer des mains de Nabuchodonosor. Dieu, irrité qu'un mortel eût osé +prendre sa place, s'en expliqua ainsi à un autre prophète: [Marge: +Ezech. 24, 1-12.] «Fils de l'homme, tournez le visage contre Pharaon, +roi d'Égypte, et prophétisez tout ce qui lui doit arriver, à lui et à +l'Égypte. Parlez-lui, et dites-lui: Voici ce que dit le Seigneur notre +Dieu: Je viens à vous, Pharaon, roi d'Égypte, grand dragon, qui vous +couchez au milieu de vos fleuves, et qui dites: Le fleuve est à moi, et +c'est moi-même qui me suis créé. Je mettrai un frein à vos mâchoires, +etc.» Après l'avoir comparé à un roseau qui se brise sous celui qui s'y +appuie, et qui lui perce la main, Dieu ajoute: «Je vais faire tomber la +guerre sur vous, et je tuerai parmi vous les hommes avec les bêtes. Le +pays d'Égypte sera réduit en un désert et en une solitude; et ils +sauront que c'est moi qui suis le Seigneur, parce que vous avez dit: Le +fleuve est à moi, et c'est moi qui l'ai fait.» Le même prophète +continue, dans plusieurs [Marge: Cap. 29, 30, 31, 32.] chapitres de +suite, à prédire les maux dont l'Égypte allait être accablée. + +Sédécias était bien éloigné d'ajouter foi à ces prédictions. Quand il +apprit que l'armée des Égyptiens approchait, et qu'il vit Nabuchodonosor +lever le siège de Jérusalem, il se crut délivré, et triomphait déjà. Sa +joie fut courte. Les Égyptiens, voyant approcher les Chaldéens, +n'osèrent en venir aux mains avec une armée si nombreuse et si aguerrie. +Ils reprirent le[Marge: AN. M. 3416 AV. J.C. 588. Jerem. 37, 6, 7.] +chemin de leur pays, et abandonnèrent Sédécias à tous les périls de la +guerre où ils l'avaient eux-mêmes engagé. Nabuchodonosor revint devant +Jérusalem, y remit le siège, la prit et la brûla, comme Jérémie l'avait +prédit. + +[Marge: AN. M. 3430 AV. J.C. 574. Herod. l. 2, cap. 161, etc. Diod. lib. +1, pag. 62.] Plusieurs années après, les châtiments dont Dieu avait +menacé Apriès, roi d'Égypte, commencèrent à tomber sur lui; car les +Cyrénéens, colonie des Grecs qui s'était établie en Afrique, entre la +Libye et l'Égypte, ayant pris et partagé entre eux une grande partie du +pays des Libyens, forcèrent ces peuples dépouillés à se jeter entre les +bras de ce prince et à implorer sa protection. Aussitôt Apriès envoya +une grande armée dans la Libye pour faire la guerre aux Cyrénéens; mais, +cette armée ayant été défaite et presque toute taillée en pièces, les +Égyptiens s'imaginèrent qu'il ne l'avait envoyée dans la Libye que pour +l'y faire périr, afin que, quand il en serait défait, il pût régner plus +despotiquement sur ses sujets. Dans cette pensée, ils crurent devoir +secouer le joug d'un prince qu'ils regardaient comme leur ennemi. +Apriès, ayant appris cette révolte, leur envoya Amasis, un de ses +officiers, pour les apaiser et pour les faire rentrer dans leur devoir. +Mais, lorsque Amasis eut commencé à parler, ils lui mirent sur la tête +un casque pour marque de la royauté, et le proclamèrent roi. Amasis, +ayant accepté la couronne qu'ils lui offrirent, demeura avec eux, et les +confirma dans leur révolte. + +Apriès, à cette nouvelle, encore plus enflammé de colère, envoya +Patarbémis, un autre de ses officiers et l'un des principaux seigneurs +de sa cour, pour arrêter Amasis et le lui amener. Mais Patarbémis, ne +s'étant pas trouvé en état d'enlever Amasis au milieu de cette armée de +révoltés dont il était entouré, fut traité à son retour, par Apriès, de +la manière la plus indigne et la plus cruelle; car ce prince, sans +considérer que ce n'était que faute de pouvoir qu'il n'avait pas exécuté +sa commission, lui fit couper le nez et les oreilles. Un outrage si +sanglant fait à un homme de ce rang irrita si fort les Égyptiens, que la +plupart allèrent se joindre aux mécontents et que la révolte devint +générale. Ce soulèvement de ses sujets obligea Apriès de se sauver dans +la haute Égypte, où il se maintint pendant quelques années, tandis +qu'Amasis occupa tout le reste de ses états. + +Les troubles qui agitaient l'Égypte furent une occasion favorable à +Nabuchodonosor pour l'attaquer, et ce fut Dieu lui-même qui lui en +inspira le dessein. Ce prince, qui, sans le savoir, était l'instrument +de la colère de Dieu contre les peuples qu'il voulait châtier, venait de +prendre la ville de Tyr, où lui et son armée avaient essuyé des fatigues +incroyables. Pour les en récompenser, Dieu leur abandonna l'Égypte. Il +est beau de l'entendre lui-même s'expliquer sur ce sujet: il y a peu +d'endroits dans l'Écriture plus remarquables que celui-ci, et qui +fassent mieux comprendre la souveraine autorité de Dieu sur tous les +princes et sur tous les royaumes de la terre. «Fils de l'homme (c'est +ainsi [Marge: Ezech. 29, 20.] qu'il parle au prophète Ézéchiel), +Nabuchodonosor, roi de Babylone, m'a rendu, avec son armée, un grand +service au siége de Tyr. Toutes les têtes de ses gens en ont perdu les +cheveux, et toutes les épaules en sont écorchées; et néanmoins ni lui ni +son armée[167] n'ont point reçu de récompense pour le service qu'ils +m'ont rendu à la prise de Tyr. C'est pourquoi (continue Dieu) je vais +donner à Nabuchodonosor, roi de Babylone, le pays d'Égypte. Il en +prendra tout le peuple, il en fera son butin, et il en partagera les +dépouilles. Son armée recevra ainsi sa récompense, et il sera payé du +service qu'il m'a rendu dans le siége de cette ville. Je lui ai +abandonné l'Égypte, parce qu'il a travaillé pour moi, dit le Seigneur +notre Dieu.» Il enlèvera tout, dit-il par un autre prophète, avec la +même facilité qu'un berger se couvre de son manteau. Il se chargera +ainsi de tout le butin: il mettra ainsi sur ses épaules, et sur celles +de ses soldats, toute la dépouille de l'Égypte. [Marge: Jerem. 43, 12.] +_Amicietur terra Ægypti, sicut amicitur pastor pallio suo; et egredietur +indè in pace_: nobles expressions, qui montrent avec quelle facilité +toute la puissance et toutes les richesses d'un état sont enlevées, +quand Dieu le veut, et passent comme un manteau à un nouveau maître, qui +n'a qu'à le prendre et à s'en couvrir. + +[Note 167: Pour bien entendre ce qui est dit ici, il faut savoir que +Nabuchodonosor essuya des fatigues incroyables dans le siége de Tyr, et +que, lorsque les Tyriens se virent pressés, les plus nobles de la ville +montèrent sur des vaisseaux avec tout ce qu'ils avaient de plus +précieux, et se retirèrent en d'autres îles. Ainsi Nabuchodonosor, ayant +pris la ville, n'y trouva rien qui fût digne de récompenser les grands +travaux qu'il avait soufferts dans ce siége. (S. HIERON.)] + +Le roi de Babylone, profitant donc des divisions intestines où la +révolte d'Amasis avait jeté ce royaume, marcha de ce côté-là à la tête +de son armée. Il subjugua l'Égypte depuis Migdol ou Magdole, qui est à +l'entrée du royaume, jusqu'à Syène, qui est à l'autre extrémité, vers +les frontières d'Éthiopie. Il y fit par-tout d'horribles ravages, tua un +grand nombre d'habitants, et réduisit le pays dans une si grande +désolation, qu'il ne put se rétablir de quarante ans. Nabuchodonosor, +ayant chargé son armée de dépouilles et soumis tout le royaume, en vint +à un accommodement avec Amasis; et, l'ayant confirmé dans la possession +du royaume comme son vice-roi, il reprit le chemin de Babylone. + +[Marge: Herod. l. 2, c. 163 et 169. Diod. lib. 1, pag. 62.] Alors +Apriès, sortant du lieu de sa retraite, s'avança vers les côtes de la +mer, apparemment du côté de la Libye; et, y ayant pris à sa solde une +armée de Cariens, d'Ioniens et d'autres étrangers, il marcha contre +Amasis, et lui livra bataille près de la ville de Memphis[168]. Mais, +ayant été battu et fait prisonnier, il fut mené à la ville de Saïs, et y +fut étranglé dans son propre palais[169]. + +[Note 168: Lisez: _près de la ville de Momemphis_; elle était située +à plus de 12 lieues au N. de Memphis, sur la branche Canopique, comme je +l'ai fait voir ailleurs. (_Trad. de Strabon_, t. V, p. 372.)--L.] + +[Note 169: Amasis voulait lui conserver la vie; mais les Égyptiens +forcèrent ce prince de leur livrer Apriès, qu'ils étranglèrent.--L.] + +Dieu avait annoncé par ses prophètes, dans un détail étonnant, toutes +les circonstances de ce grand événement. C'était lui qui avait brisé la +puissance d'Apriès, d'abord si formidable, et qui avait mis l'épée à la +main de Nabuchodonosor pour aller punir et humilier cet orgueilleux. «Je +viens à Pharaon, roi d'Égypte, dit-il, [Marge: Ezech. 30, 22-25.] et +j'achèverai de briser son bras, qui a été fort, mais qui est rompu, et +je lui ferai tomber l'épée de la main.... Je fortifierai en même temps +le bras du roi de Babylone, et je mettrai mon épée entre ses mains.... +Et ils sauront que c'est moi qui suis le Seigneur.» + +[Marge: Id. v. 14-17.] Il fait le dénombrement de toutes les villes qui +doivent être la proie du vainqueur: Taphnis, Péluse, No, appelée dans la +Vulgate Alexandrie, Memphis, Héliopolis, Bubaste, etc. + +[Marge: Jerem. 44, 30.] Il marque en particulier la fin malheureuse du +roi, qui doit être livré à ses ennemis. «Je vais livrer, dit-il, Pharaon +Éphrée, roi d'Égypte, entre les mains de ses ennemis, entre les mains de +ceux qui cherchent à lui ôter la vie.» + +En fin il déclare que pendant quarante ans les Égyptiens seront accablés +de toutes sortes de maux, et réduits à un état si déplorable, qu'ils +n'auront plus à l'avenir aucun prince de leur nation: [Marge: Ezech. 30, +13.] _et dux de terrâ Ægypti non erit ampliùs_. L'événement a justifié +cette prédiction, qui a été accomplie par degrés et en différents temps. +Peu de temps après l'expiration de ces quarante années, ils devinrent +une province des Perses, auxquels leurs rois, quoique originaires du +pays, étaient soumis; et la prédiction commença ainsi à s'accomplir. +Elle eut son entière exécution à la mort [Marge: AN. M. 3654.] de +Nectanébus, dernier roi de race égyptienne. Depuis ce temps-là, les +Égyptiens ont toujours été gouvernés par des étrangers: car, après +l'extinction du royaume des Perses, ils ont été successivement +assujettis aux Macédoniens, aux Romains, aux Sarrasins, aux Mamelucs, et +enfin aux Turcs; qui en sont aujourd'hui les maîtres. + +[Marge: Jerem. c. 43 et 44.] Dieu ne fut pas moins fidèle à accomplir +ses prédictions à l'égard de ceux de son peuple qui, après la prise de +Jérusalem, s'étaient retirés en Égypte contre sa défense, et qui y +avaient entraîné Jérémie malgré lui. Dès qu'ils y furent entrés, et +qu'ils furent arrivés à Taphnis (c'est la même que Tanis), le prophète, +après avoir caché en leur présence, par l'ordre de Dieu, des pierres +dans une grotte qui était près du palais du roi, leur déclara que +Nabuchodonosor entrerait bientôt en Égypte, et que Dieu établirait son +trône dans cet endroit-là même; que ce prince ravagerait tout le pays, +et porterait par-tout le fer et le feu; qu'eux-mêmes tomberaient entre +les mains de ces cruels ennemis, qui en massacreraient une partie, et +traîneraient le reste captif à Babylone; qu'un très-petit nombre +seulement échapperait à la désolation commune, et serait enfin rétabli +dans sa patrie. Toutes ces prédictions eurent leur accomplissement dans +les temps marqués. + +[Marge: AN M. 3435 AV. J.C. 569.] AMASIS. Après la mort d'Apriès, Amasis +devint possesseur paisible de toute l'Égypte, dont il occupa le trône +pendant quarante ans. Il était, selon Platon, de[Marge: In Timæo. [p. +21, E.]] la ville de Saïs[170]. + +[Note 170: Selon Hérodote, de la ville de Siouph, qui était +probablement voisine de Saïs.--L.] + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 172.] Comme il était de basse naissance, les +peuples, dans le commencement de son règne, en faisaient peu de cas, et +n'avaient que du mépris pour lui. Il n'y fut pas insensible; mais il +crut devoir ménager les esprits avec adresse, et les rappeler à leur +devoir par la douceur et par la raison. Il avait une cuvette d'or, où +lui et tous ceux qui mangeaient à sa table se lavaient les pieds. Il la +fit fondre, et en fit faire une statue, qu'il exposa à la vénération +publique. Les peuples accoururent en foule, et rendirent à la nouvelle +statue toutes sortes d'hommages. Le roi, les ayant assemblés, leur +exposa à quel vil usage cette statue avait d'abord servi; ce qui ne les +empêchait pas de se prosterner devant elle par un culte religieux. +L'application de cette parabole était aisée à faire: elle eut tout le +succès qu'il en pouvait attendre; et les peuples, depuis ce jour, eurent +pour lui tout le respect qui est dû à la majesté royale. + +[Marge: _Ibid._ c. 173.] Il donnait régulièrement tout le matin aux +affaires, pour recevoir les placets, donner ses audiences, prononcer des +jugements, et tenir ses conseils: le reste du temps était accordé au +plaisir; et comme, dans les repas et dans les conversations, il était +d'une humeur extrêmement enjouée, et qu'il poussait, ce semble, la gaîté +au-delà des justes bornes, les courtisans ayant pris la liberté de le +lui représenter, il leur répondit que l'esprit ne pouvait pas être +toujours sérieux et appliqué aux affaires, non plus qu'un arc demeurer +toujours tendu. + +Ce fut lui qui obligea les particuliers, dans chaque ville, d'inscrire +leur nom chez le magistrat, et de marquer de quelle profession ou de +quel métier ils vivaient. Solon inséra cette loi dans les siennes. + +Il bâtit plusieurs temples magnifiques, principalement à Saïs, qui était +le lieu de sa naissance. Hérodote y admirait sur-tout une chapelle faite +d'une seule pierre, qui avait au dehors vingt et une coudées de longueur +sur quatorze de largeur et huit de hauteur, et un peu moins en dedans. +On l'avait apportée d'Éléphantine; et deux mille hommes avaient été +occupés pendant trois ans à la voiturer sur le Nil[171]. + +[Note 171: Ce temple _monolithe_ (HEROD. II. c. 175) avait en dehors +21 coudées de long (11 met. 87 mill.), 14 de large (7 met. 378 mill.) et +8 de haut (4 met. 216 mill.): ainsi sa solidité était de 344 mètres +cubes (9990 pieds cubes) environ, dont le poids (en supposant à la +matière la pesanteur spécifique du marbre) était de 965,720 kilogrammes +(1,972,000 livres): Hérodote en ayant donné les dimensions intérieures, +savoir 18 coudées 20 doigts de long, 12 de large et 5 de haut, on voit, +par le calcul, que la partie évidée était égale à 165 mètres cubes, +pesant 463,092 kilogrammes; ainsi le poids du temple monolithe, +probablement travaillé dans la carrière même, était égal à 502,600 +kilogrammes ou plus d'un million de livres. Voyez ce que j'ai dit plus +haut, p. 15, n. 2, des moyens de transport.--L.] + +Amasis considérait fort les Grecs. Il leur accorda de grands priviléges, +et permit à ceux qui voudraient s'établir en Égypte d'habiter dans la +ville de Naucratis, très-renommée pour son port[172]. Lorsqu'il s'agit +de rebâtir le fameux temple de Delphes qui avait été brûlé, réparation +qui devait monter à trois cents talents, c'est-à-dire à trois cent mille +écus[173], il fournit à ceux de Delphes une somme fort considérable pour +les aider à payer leur quote-part, qui était le quart de toute la +dépense. + +[Note 172: Ville sur la branche Canopique, à environ 16 lieues dans +les terres un peu au S. de Damanhour.--L.] + +[Note 173: 1,650,000 f.--L.] + +Il fit alliance avec les Cyrénéens, et prit chez eux une femme. + +Il est le seul des rois égyptiens qui ait conquis l'île de Cypre, et qui +l'ait rendue tributaire. + +Ce fut sous son règne que Pythagore vint en Égypte: il lui était +recommandé par le célèbre Polycrate, tyran de Samos, dont il sera parlé +ailleurs, et qui était lié d'amitié avec Amasis. Dans le séjour que ce +philosophe fit en Égypte, il fut initié dans tous les mystères du pays, +et apprit des prêtres tout ce qu'il y avait de plus secret et de plus +important dans leur religion. C'est là qu'il puisa sa doctrine de la +métempsycose. + +Dans l'expédition où Cyrus s'était rendu maître d'une grande partie de +la terre, l'Égypte sans doute avait subi le joug comme toutes les autres +provinces, et Xénophon le dit formellement au commencement de la +Cyropédie. Apparemment qu'après que les quarante années de désolation +prédites par le prophète furent expirées, l'Égypte commençant un peu à +se rétablir, Amasis secoua le joug et se remit en liberté. + +Aussi voyons-nous qu'un des premiers soins de Cambyse, fils de Cyrus, +dès qu'il fut monté sur le trône, fut de porter la guerre contre +l'Égypte. Quand il y arriva, Amasis venait de mourir, et avait eu pour +successeur son fils Psamménit. + +[Marge: AN. M. 3479 AV. J.C. 525.] PSAMMÉNIT. Cambyse, après le gain +d'une bataille, poursuivit les vaincus jusque dans Memphis, assiégea la +place, et la prit en fort peu de temps. Il traita le roi avec douceur, +lui laissa la vie, et lui assigna un entretien honorable; mais, ayant +appris qu'il prenait des mesures secrètes pour remonter sur le trône, il +le fit mourir. Le règne de Psamménit ne fut que de six mois. Alors toute +l'Égypte se soumit au vainqueur. Je rapporterai plus en détail cette +histoire lorsque j'exposerai celle de Cambyse. + +Ici finit la suite des rois d'Égypte. L'histoire de ce pays, comme je +l'ai déjà remarqué, sera confondue avec celle des Perses et des Grecs +jusqu'à la mort d'Alexandre. Alors s'élèvera une nouvelle monarchie +d'Égypte, fondée par Ptolémée, fils de Lagus, qui sera continuée jusqu'à +Cléopatre; et ce dernier espace sera environ de 300 ans. Je traiterai +chacune de ces matières dans son temps. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + LIVRE SECOND. + + ------------- + + HISTOIRE ANCIENNE DES CARTHAGINOIS. + +Je diviserai en deux parties ce que j'ai à dire sur les Carthaginois. +Dans la première, je donnerai une idée générale des mœurs de ce peuple, +de son caractère, de son gouvernement, de sa religion, de sa puissance +et de ses richesses. Dans la seconde, après avoir indiqué en peu de mots +la manière dont Carthage s'établit et s'accrut, je rapporterai les +guerres qui l'ont rendue si célèbre. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + PREMIÈRE PARTIE. + + --------- + +CARACTÈRE, MŒURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT +DES CARTHAGINOIS. + +§ Ier. _Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était une +colonie._ + +Les Carthaginois ont reçu des Tyriens, non-seulement leur origine, mais +leurs mœurs, leur langage, leurs usages, leurs lois, leur religion, leur +goût et leur industrie pour le commerce, comme toute la suite le fera +connaître. Ils parlaient le même langage que les [Marge: Bochard, Part. +2, l. 2, cap. 16.] Tyriens, et ceux-ci le même que les Cananéens et les +Israélites, c'est-à-dire la langue hébraïque, ou du moins une langue qui +en était entièrement dérivée. Leurs noms avaient pour l'ordinaire une +signification particulière. Hannon signifie _gracieux_, _bienfaisant_; +Didon, _aimable_ ou _bien-aimée_; Sophonisbe, _elle gardera bien le +secret de son mari_. Ils se plaisaient aussi, par esprit de religion, à +faire entrer le nom de Dieu dans les noms qu'ils portaient, selon le +génie des Hébreux. Annibal, qui répond à Ananias, signifie: _Baal_ (ou +_le Seigneur_) _m'a fait grace_; Asdrubal, qui répond à Azarias, +signifie: _le Seigneur sera notre secours_. Il en est ainsi des autres +noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc. Le mot _Pœni_, d'où vient +_punique_, est le même que _Phœni_ ou _Phéniciens_, parce qu'ils +tiraient leur origine de la Phénicie[174]. On a dans le _Pœnulus_ de +Plaute une scène en langue punique qui a fort exercé les savants. + +[Note 174: Dans beaucoup de mots, les Latins ont changé la +diphthongue _œ_ en _u_. Ils disaient originairement _pœnire_ pour +_punire_, ce qui s'est conservé dans _pœna_; _mœrus_ pour _murus_ comme +on le voit par le mot _pomœrium_; _mœnire_ pour _munire_, ce qui s'est +conservé dans _mœnia_. Sur les anciennes inscriptions, on lit _œti_, +_lœdos_, _cœira_, pour _uti_, _ludos_, _cura_, etc.: de même, ils ont +dit _Puni_ au lieu de _Pœni_.--L.] + +Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union étroite qui a +toujours subsisté entré les Phéniciens et [Marge: Herod. l. 3, c. 17 et +19.] les Carthaginois[175]. Lorsque Cambyse voulut porter la guerre +contre ces derniers, les Phéniciens, qui faisaient la principale force +de son armée navale, lui déclarèrent nettement qu'ils ne pouvaient pas +le servir contre leurs compatriotes; et ce prince fut obligé de renoncer +à son dessein. Les Carthaginois, de leur côté, n'oublièrent jamais d'où +ils étaient sortis et à qui ils devaient leur origine. Ils envoyaient +régulièrement à Tyr, tous les [Marge: Polyb. pag. 944. Q. Curt. l. 4, c. +2 et 3.] ans, un vaisseau chargé de présents, qui étaient comme un cens +et une redevance qu'ils payaient à leur ancienne patrie; et ils +faisaient offrir un sacrifice annuel aux dieux tutélaires du pays, +qu'ils regardaient aussi comme leurs protecteurs. Ils ne manquaient +jamais à y envoyer les prémices de leurs revenus, aussi-bien que la dîme +des dépouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis, pour les +offrir à Hercule, une des principales divinités de Tyr et de Carthage. +Lorsque Tyr fut assiégée par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en +sûreté ce qu'ils avaient de plus cher, envoyèrent à Carthage leurs +femmes et leurs enfants, qui y furent reçus et entretenus, quoique dans +le temps d'une guerre fort pressante; avec une bonté et une générosité +telles qu'on aurait pu les attendre des pères et des mères les plus +tendres et les plus opulents. Ces marques constantes d'une vive et +sincère reconnaissance font plus d'honneur à une nation que les plus +grandes conquêtes et les plus glorieuses victoires. + +[Note 175: L'histoire offre beaucoup d'autres exemples de ce genre. +Ils tiennent au droit des métropoles sur les colonies. (V. Heyn. _Opusc. +Academic._ t. I, p. 312, seq.)--L.] + +§ II. _Religion des Carthaginois._ + +Il paraît, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage, que ses +généraux regardaient comme un devoir essentiel de commencer et de finir +leurs entreprises[Marge: Liv. lib. 21, n. 1. _Ibid._ n. 21.] par le +culte des dieux. Amilcar, père du grand Annibal, avant que d'entrer en +Espagne pour y faire la guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux +dieux. Son fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de +l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte jusqu'à Cadix +pour s'acquitter des vœux qu'il avait faits à Hercule, et il lui en fait +de nouveaux si ce dieu favorise son entreprise. Après la bataille de +[Marge: Lib. 23, n. 11.] Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse +nouvelle à Carthage, il recommanda sur-tout qu'on eût soin de rendre aux +dieux immortels de solennelles actions de graces pour toutes les +victoires qu'il avait remportées: _pro his tantis totque victoriis verum +esse grates diis immortalibus agi haberique_. + +Ce n'étaient pas seulement les particuliers qui se piquaient ainsi de +faire paraître en toute occasion un soin religieux d'honorer la +Divinité; on voit que c'était le génie et le goût de la nation entière. + +[Marge: Lib. 7, pag. 502.] Polybe nous a conservé un traité de paix +entre Philippe, fils de Démétrius, roi de Macédoine, et les +Carthaginois, où l'on voit d'une manière bien sensible le respect de +ceux-ci pour la Divinité, et leur intime persuasion que les dieux +assistaient et présidaient aux actions humaines, et sur-tout aux traités +solennels qui se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur +présence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres différents de +divinités; et ce dénombrement paraît bien extraordinaire dans un acte +public comme est un traité de paix entre deux empires. J'en rapporterai +les termes mêmes, qui peuvent servir à nous donner quelque idée de la +théologie des Carthaginois: _Ce traité a été conclu en présence de +Jupiter, de Junon et d'Apollon; en présence du démon ou du génie des +Carthaginois (δαίμονοσ), d'Hercule et d'Iolaüs; en présence de Mars, de +Neptune, de Triton; en présence des dieux qui_ _accompagnent l'armée des +Carthaginois, et du Soleil, de la Lune et de la Terre; en présence des +rivières, des prairies et des eaux; en présence de tous les dieux qui +possèdent Carthage_. Que dirions-nous maintenant d'un pareil acte, où +l'on ferait intervenir les anges et les saints, protecteurs d'un +royaume? + +Il y avait chez les Carthaginois deux divinités qui y étaient +particulièrement adorées, et dont il est à propos de dire ici un mot. + +La première était la déesse _Céleste_, appelée aussi _Uranie_, qui est +la lune, dont on implorait le secours dans les grandes calamités, +sur-tout dans les sécheresses, pour obtenir de la pluie _ista ipsa virgo +cœlestis_, dit Tertullien, [Marge: Tertul. Apolog. cap. 23.] _pluviarum +polliciatrix_. C'est en parlant de cette déesse et d'Esculape que +Tertullien fait aux païens de son temps un défi bien hardi, mais bien +glorieux au christianisme, en déclarant que le premier venu des +chrétiens obligera ces faux dieux d'avouer hautement qu'ils ne sont que +des démons; et en consentant qu'on fasse mourir sur-le-champ ce +chrétien, s'il ne vient à bout de tirer cet aveu de la bouche même de +leurs dieux: _nisi se dæmones confessi fuerint christiano mentiri non +audentes, ibidem illius christiani procacissimi sanguinem fundite_. +Saint Augustin parle souvent aussi de cette divinité. «Céleste, dit-il, +autrefois régnait souverainement à Carthage. Qu'est devenu son règne +depuis Jésus-Christ?» [Marge: S. August. in psalm. 98.]_Regnum Cœlestis +quale erat Carthagini! ubi nunc est regnum Cœlestis?_ C'est sans doute +la même divinité que Jérémie appelle [Marge: Jerem. c. 7, v. 18; etc. 44 +v. 17-25.]_la reine du ciel_, à laquelle les femmes juives avaient +grande dévotion, lui adressant des vœux, lui faisant des libations, lui +offrant des sacrifices, et lui préparant de leurs propres mains des +gâteaux, _ut faciant placentas reginæ cœli_, et dont elles se vantaient +d'avoir reçu toutes sortes de biens, pendant qu'elles étaient exactes à +lui rendre ce culte; au lieu que, depuis qu'il avait cessé, elles +s'étaient vues accablées de toutes sortes de malheurs. + +La seconde divinité honorée particulièrement chez les Carthaginois, et à +qui l'on offrait des victimes humaines, c'est _Saturne_, connu sous le +nom de _Moloch_ dans l'Écriture; et ce culte avait passé de Tyr à +Carthage. Philon cite un passage de Sanchoniaton, où l'on voit que +c'était une coutume à Tyr que, dans les grandes calamités, les rois +immolassent leurs fils pour apaiser la colère des dieux, et que l'un +d'eux, qui l'avait fait, fut depuis honoré comme un dieu sous le nom de +la constellation appelée _Saturne_: ce qui a sans doute donné occasion à +la fable qui dit que Saturne avait dévoré ses enfants. Les particuliers, +quand ils voulaient détourner quelque grand malheur, en usaient de même, +et n'étaient pas moins superstitieux que leurs princes; en sorte que +ceux qui n'avaient point d'enfants en achetaient des pauvres, pour +n'être pas privés du mérite d'un tel sacrifice. Cette coutume se +conserva long-temps chez les Phéniciens et les Cananéens, de qui les +Israélites l'empruntèrent, quoique Dieu le leur eût défendu bien +expressément. On brûlait d'abord inhumainement ces enfants, soit en les +jetant au milieu d'un brasier ardent, tel qu'étaient ceux de la vallée +d'Ennon, dont il est si souvent parlé dans l'Écriture; soit en les +enfermant dans une statue de Saturne, qui était tout enflammée. [Marge: +Plut. de superst. p. 171.] Pour étouffer les cris que poussaient ces +malheureuses victimes, on faisait retentir pendant cette barbare +cérémonie le bruit des tambours et des trompettes. Les mères se +faisaient un honneur et un point de religion d'assister à ce cruel +spectacle, l'œil sec et sans pousser aucun gémissement; et, s'il leur +échappait quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en était moins +agréable à la divinité, et elles en perdaient le fruit. [Marge: Tertul. +in Apolog.] Elles portaient la fermeté d'ame, ou plutôt la dureté et +l'inhumanité, jusqu'à caresser elles-mêmes et baiser leurs enfants pour +apaiser leurs cris, de peur qu'une victime offerte de mauvaise grâce et +au milieu des pleurs ne déplût à Saturne: [Marge: Minuc. Fel.] +_Blanditiis et osculis comprimebant vagitum, ne flebilis hostia +immolaretur_. Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants +à travers le feu, comme cela paraît par plusieurs endroits de +l'Écriture, et très-souvent ils y périssaient. + +[Marge: Q. Curt. lib. 4, cap. 3.] + +Les Carthaginois retinrent jusqu'à la ruine de leur ville cette coutume +barbare d'offrir à leurs dieux des victimes humaines; action qui +méritait bien plus le nom de _sacrilége_ que de sacrifice: _sacrilegium +veriùs quàm sacrum_. Ils la suspendirent seulement pendant quelques +années, pour ne pas s'attirer la colère et les armes de Darius Ier, roi +de Perse, qui leur fit défendre d'immoler des victimes humaines, et de +manger de la chair de chien. [Marge: Plut. de serâ vindicatione deor. +pag. 552. [_Id._ Apopht. p. 174-175.]] Mais ils revinrent bientôt à leur +génie, puisque, du temps de Xerxès, qui succéda à Darius, Gélon, tyran +de Syracuse, ayant remporté en Sicile une victoire considérable sur les +Carthaginois, parmi les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y +inséra celle-ci, qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines à +Saturne; et sans doute que ce qui l'obligea à prendre[Marge: Herod. l. +7, cap. 167.] cette précaution fut ce qui avait été mis en pratique dans +cette occasion-là même par les Carthaginois; car pendant tout le combat, +qui dura depuis le matin jusqu'au soir, Amilcar, fils d'Hannon leur +général, ne cessa point de sacrifier aux dieux des hommes tout vivants, +et en grand nombre, en les faisant jeter dans un bûcher ardent[176]; et, +voyant que ses troupes étaient mises en fuite et en déroute, il s'y +précipita lui-même pour ne pas survivre à sa honte, et, comme le dit +saint Ambroise en rapportant cette action, pour éteindre par son propre +sang ce feu sacrilège qu'il voyait ne lui avoir servi de rien. + +Dans des temps de peste[177] ils sacrifiaient à leurs dieux un grand +nombre d'enfants, sans pitié pour un âge qui excite la compassion des +ennemis les plus cruels, cherchant un remède à leurs maux dans le crime, +et usant de barbarie pour attendrir les dieux. + +[Marge: Lib. 20, pag. 756. [Lactant. Institut. 1, 21.]] Diodore rapporte +un exemple de cette cruauté, qui fait frémir. Dans le temps qu'Agathocle +était près de mettre le siége devant Carthage, les habitants de cette +ville, se voyant réduits à la dernière extrémité, imputèrent leur +malheur à la juste colère de Saturne contre eux, parce qu'au lieu des +enfants de la première qualité qu'on avait coutume de lui sacrifier, on +avait mis frauduleusement à leur place des enfants d'esclaves et +d'étrangers. Pour réparer cette faute, ils immolèrent à Saturne deux +cents enfants des meilleures maisons de Carthage; et, outre cela, plus +de trois cents citoyens, qui se sentaient coupables de ce prétendu +crime, s'offrirent volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il y +avait une statue d'airain de Saturne, dont les mains étaient penchées +vers la terre, de telle sorte que l'enfant qu'on posait sur ces mains +tombait aussitôt dans une ouverture et une fournaise pleine de feu. + +[Note 176: «In ipsos, quos adolebat, sese præcipitavit ignes, ut eos +vel cruore suo extingueret, quos sibi nihil profuisse cognoverat.» (S. +AMBROS.)] + +[Note 177: «Quum peste laborarent, cruentâ sacrorum religione et +scelere pro remedio usi sunt. Quippe homines ut victimas immolabant, et +impuberes (quæ ætas etiam hostium misericordiam provocat) aris +admovebant, pacem deorum sanguine eorum exposcentes, pro quorum vità dii +maximè rogari solent.» (JUSTIN. lib. 18, cap. 6.)] + +[Marge: Plut. de superst. pag. 169-171.] Est-ce là, dit Plutarque, +adorer les dieux? Est-ce avoir d'eux une idée qui leur fasse beaucoup +d'honneur, que de les supposer avides de carnage, altérés du sang +humain, et capables d'exiger et d'agréer de telles victimes?[Marge: Id. +in Camil. pag. 132.] La religion, dit cet auteur sensé, est environnée +de deux écueils également dangereux à l'homme, également injurieux à la +Divinité: savoir, de l'impiété et de la superstition. L'une, par +affectation d'esprit fort, ne croit rien; l'autre, par une aveugle +faiblesse, croit tout. L'impiété, pour secouer un joug et une crainte +qui la gêne, nie qu'il y ait des dieux; la superstition, pour calmer +aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon son caprice, non-seulement +amis, mais protecteurs et modèles du crime. Ne valait-il pas mieux, +dit-il encore,[Marge: De superstit. [pag. 171.]] que Carthage, dès le +commencement, prît pour législateurs un Critias, un Diagoras, athées +reconnus et se donnant pour tels, que d'adopter une si étrange et si +perverse religion? Les Typhons, les géants, ennemis déclarés des dieux, +s'ils avaient triomphé du ciel, auraient-ils pu établir sur la terre des +sacrifices plus abominables? + +Voilà ce que pensait un païen, du culte carthaginois tel que nous +l'avons rapporté. En effet on ne croirait pas le genre humain +susceptible d'un tel excès de fureur et de frénésie. Les hommes ne +portent point communément dans leur propre fonds un renversement si +universel de tout ce que la nature a de plus sacré. Immoler, égorger +soi-même ses propres enfants, et les jeter de sang-froid dans un brasier +ardent! Des sentiments si dénaturés, si barbares, adoptés cependant par +des nations entières, et des nations très-policées, par les Phéniciens, +les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, les Grecs même et les +Romains, et consacrés par une pratique constante de plusieurs siècles, +ne peuvent avoir été inspirés que par celui qui a été homicide dès le +commencement, et qui ne prend plaisir qu'à la dégradation, à la misère +et à la perte de l'homme. + +§ III. _Forme du Gouvernement de Carthage._ + +Le gouvernement de Carthage était fondé sur des principes d'une profonde +sagesse; et ce n'est point sans [Marge: Arist. lib. 2, de Rep. c. 11.] +raison qu'Aristote met cette république au nombre de celles qui étaient +les plus estimées dans l'antiquité, et qui pouvaient servir de modèles +aux autres. Il appuie d'abord ce sentiment sur une réflexion qui fait +beaucoup d'honneur à Carthage, en marquant que, jusqu'à son temps, +c'est-à-dire depuis plus de cinq cents ans, il n'y avait eu ni aucune +sédition considérable qui en eût troublé le repos, ni aucun tyran qui en +eût opprimé la liberté. En effet c'est un double inconvénient des +gouvernements mixtes, tels qu'était celui de Carthage, où le pouvoir est +partagé entre le peuple et les grands, de dégénérer ou en abus de la +liberté par les séditions du côté du peuple, comme cela était ordinaire +à Athènes et dans toutes les républiques grecques; ou en oppression de +la liberté publique du côté des grands, par la tyrannie, comme cela +arriva à Athènes, à Syracuse, à Corinthe, à Thèbes, à Rome même du temps +de Sylla et de César. C'est donc un grand éloge pour Carthage d'avoir +su, par la sagesse de ses lois, et par l'heureux concert des différentes +parties qui composaient son gouvernement, éviter pendant un si long +espace d'années deux écueils si dangereux et si communs. + +Il serait à souhaiter que quelque auteur ancien nous eût laissé une +description exacte et suivie des coutumes et des lois de cette fameuse +république. Faute de ce secours, on n'en peut avoir qu'une idée assez +confuse et imparfaite, en ramassant différents traits qu'on trouve épars +dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu à la république des +lettres Christophe Hendreich[178]. Son ouvrage m'a été d'un grand +secours. + +[Marge: Polyb. lib. 6, pag. 493.] Le gouvernement de Carthage +réunissait, comme celui de Sparte et de Rome, trois autorités +différentes qui se balançaient l'une l'autre et se prêtaient un mutuel +secours: celle des deux magistrats suprêmes, appelés _suffètes_[179]; +celle du sénat, et celle du peuple. On y ajouta ensuite le tribunal des +cent, qui eurent beaucoup de crédit dans la république. + +[Note 178: «_Carthago, sive Carthaginiensium respublica, etc._» +Francofurti ad Oderam. An 1664.] + +[Note 179: Ce nom est dérivé d'un mot qui, chez les Hébreux et les +Phéniciens, signifie juges: _shophetim_. + += C'est l'opinion de Bochart (_Chanan I. 24_) et de Selden (_de Diis +Syriis. Proleg. c. 2_); bien plus naturelle que celle de Scaliger, qui +faisait venir ce nom de _Tzazaph_, il _regarde d'en haut_, dans le même +sens que ἔφορος έπίσκοπος ἐποπτής. (SCALIGER, _in Fest._ voce +_Suffet_.)--L.] + +_Suffètes._ + +Le pouvoir des suffètes ne durait qu'un an[180], et ils étaient à +Carthage ce que les consuls étaient à Rome[181]. + +[Note 180: «Ut Romæ consules, sic Carthagine quotannis annui bini +reges creabantur.» (CORN. NEP. _in Annib._ cap. 7.)] + +[Note 181: Ou les deux rois à Lacédémone; avec cette différence que +leurs fonctions ne duraient qu'un an, et qu'ils étaient pris +indifféremment dans les plus nobles familles.--L.] + +Souvent même les auteurs leur donnent les noms de _rois_, de +_dictateurs_, de _consuls_, parce qu'ils en remplissaient l'emploi. +L'histoire ne nous apprend point par qui ils étaient choisis. Ils +avaient droit et étaient chargés du soin d'assembler le sénat[182]: ils +en étaient les présidents et les chefs: ils y proposaient les affaires +et recueillaient les suffrages. Ils présidaient[183] aussi aux jugements +qui se rendaient sur les affaires importantes. Leur autorité n'était pas +renfermée dans la ville, ni bornée aux affaires civiles; on leur +confiait quelquefois le commandement des armées. Il paraît qu'au sortir +de la dignité de _suffètes_ on les nommait _préteurs_, qui était une +charge considérable, puisque, outre le droit de présidence dans certains +jugements, elle leur donnait celui de proposer et de porter de nouvelles +lois, et de faire rendre compte à ceux qui étaient chargés du +recouvrement [Marge: Liv. lib. 33, n. 46 et 47.] des deniers publics, +comme on le voit dans ce que Tite-Live nous raconte d'Annibal à ce +sujet, et que je rapporterai dans la suite[184]. + +[Note 182: «Senatum itaque suffetes, quod velut consulare imperium +apud eos erat, vocaverunt.» (LIV. lib. 30, n. 7.)] + +[Note 183: «Quum suffetes ad jus dicendum consedissent.» (LIV. lib. +34, n. 62.)] + +[Note 184: Un autre magistrat paraît avoir eu les mêmes fonctions +que le Censeur à Rome. (NEPOS, _in Hamilcare_, § 3.)--L.] + +_Le sénat._ + +Le sénat, composé de personnes que leur âge, leur expérience, leur +naissance, leurs richesses, et sur-tout leur mérite, rendaient +respectables, formait le conseil de l'état, et était comme l'ame de +toutes les délibérations publiques. On ne sait point précisément quel +était le nombre des sénateurs; il devait être fort grand, puisqu'on voit +qu'on en tira cent pour former une compagnie particulière, dont j'aurai +bientôt lieu de parler. C'était dans le sénat que se traitaient les +grandes affaires, qu'on lisait les lettres des généraux, qu'on recevait +les plaintes des provinces, qu'on donnait audience aux ambassadeurs, +qu'on décidait de la paix ou de la guerre, comme on le voit en plusieurs +occasions. + +[Marge: Arist. loc. cit.] Quand les sentiments étaient uniformes et que +tous les suffrages se réunissaient, alors le sénat décidait +souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait partage et qu'on +ne convenait point, les affaires étaient portées devant le peuple, et +dans ce cas le pouvoir de décider lui était dévolu[185]. Il est aisé de +comprendre quelle sagesse il y avait dans ce règlement, et combien il +était propre à arrêter les cabales, à concilier les esprits, à appuyer +et à faire dominer les bons conseils, une compagnie comme celle-là étant +extrêmement jalouse de son autorité, et ne consentant pas aisément à la +faire passer à une autre. On en voit un exemple mémorable dans Polybe. +Lorsque, après la perte de la [Marge: Polyb. l. 15, p. 706 et 707] +bataille donnée en Afrique à la fin de la seconde guerre punique, on fit +dans le sénat la lecture des conditions de paix qu'offrait le vainqueur, +Annibal, voyant qu'un des sénateurs s'y opposait, représenta vivement +que, s'agissant du salut de la république, il était de la dernière +importance de se réunir, et de ne point renvoyer une telle délibération +à l'assemblée du peuple; et il en vint à bout. Voilà sans doute ce qui, +dans les commencements de la république, rendit le sénat si puissant, et +ce qui porta son autorité à un si haut point; [Marge: Polyb. l. 6, pag. +494.] et le même auteur remarque, dans un autre endroit, que, tant que +le sénat fut le maître des affaires, l'état fut gouverné avec beaucoup +de sagesse, et que toutes les entreprises eurent un grand succès. + +[Note 185: Aristote est plus précis: «Les rois avec les sénateurs +sont maîtres de porter une affaire au peuple, ou de ne la point porter, +s'ils sont _tous_ d'accord [sur cette affaire]; sinon, le peuple est +aussi appelé à en décider.» Τοῦ μὲν γὰρ τὸ μὲν προςάγειν, τὸ δὲ μὴ +προςάγειν πρὸς τὸν δῆμον οἱ βασιλεἴς κύριοι ΜΕΤẢ τῶν γερόντων ἄν +ὁμογνομονῶσι ΠẢΝΤΕΣ εἰ δὲ μὴ καὶ τούτων ὀ δῆμος. (_Polit._ II, 8, § 3, +éd. Schn.)--L.] + +_Le peuple._ + +Il paraît, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, que jusqu'au temps +d'Aristote, qui fait une si belle peinture et un si magnifique éloge du +gouvernement de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le sénat +du soin des affaires publiques, et lui en laissait la principale +administration: et c'est par là que la république devint si puissante. +Il n'en fut pas ainsi dans la suite. Le peuple, devenu insolent par ses +richesses et par ses conquêtes, et ne faisant pas réflexion qu'il en +était redevable à la prudente conduite du sénat, voulut se mêler aussi +du gouvernement, et s'arrogea presque tout le pouvoir. Tout se conduisit +alors par cabales et par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des +principales causes de la ruine de l'état. + +_Le tribunal des cent._ + +C'était une compagnie composée de cent quatre personnes, quoique +souvent, pour abréger, il ne soit fait mention que de cent. Elle tenait +lieu à Carthage, selon Aristote, de ce qu'étaient les éphores à Sparte; +par où il paraît qu'elle fut établie pour balancer le pouvoir des grands +et du sénat; mais avec cette différence, que les éphores n'étaient qu'au +nombre de cinq et qu'ils ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que +ceux-ci étaient perpétuels et passaient le nombre de cent. On croit que +ces centumvirs sont les mêmes que les cent juges dont parle Justin, qui +furent tirés du sénat,[Marge: Lib. 19, c. 2.] et établis pour faire +rendre compte aux généraux de leur conduite. Le pouvoir exorbitant de +ceux de la famille de Magon, [Marge: An. M. 3609. De Carthage, 487.] +qui, occupant les premières places et se trouvant à la tête des armées, +s'étaient rendus maîtres de toutes les affaires, donna lieu à cet +établissement. On voulut par là mettre un frein à l'autorité des +généraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient les troupes, était +presque sans bornes et souveraine; et on la rendit soumise aux lois par +la nécessité qu'on leur imposa de rendre compte de leur administration à +ces juges, au retour de leurs campagnes: [Marge: Justin. _Ibid._] _ut +hoc metu ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque +respicerent_. Parmi ces cent quatre juges, il y en avait cinq qui +avaient une juridiction particulière et supérieure à celle des autres: +on ne sait pas combien elle durait de temps. Ce conseil des cinq était +comme le conseil des dix dans le sénat de Venise. Quand il y vaquait +quelque place, c'étaient eux seuls qui avaient le droit de la remplir. +Ils avaient droit aussi de choisir ceux qui entraient dans le conseil +des cent. Leur autorité était fort grande; et c'est pour cela qu'on +avait soin de ne mettre dans cette place que des hommes d'un rare +mérite; et l'on ne crut point devoir attacher à leur emploi aucune +rétribution ni aucune récompense, le motif seul du bien public devant +être assez fort dans l'esprit des gens de bien pour les engager à +remplir leurs devoirs avec zèle et fidélité. Polybe, en rapportant +[Marge: Lib. 10, pag. 592.] la prise de Carthagène par Scipion, +distingue nettement deux compagnies de magistrats établies à Carthage. +Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans Carthagène, il se +trouva deux magistrats du corps des vieillards, ἐκ τῆς γερουσίας (on +appelait ainsi la compagnie des cent), et quinze du sénat, ἐκ τῆς +συγκλήτου.[Marge: Lib. 26, n. 15. Lib. 30, n. 16.] Tite-Live ne fait +mention que de ces quinze derniers sénateurs. Mais dans un autre endroit +il nomme les vieillards, et marque qu'ils composaient le conseil le plus +respectable de l'état, et qu'ils avaient une grande autorité dans le +sénat: _Carthaginienses... oratores ad pacem petendam mittunt triginta +seniorum principes. Id erat sanctius apud illos concilium, maximaque ad +ipsum senatum regendum vis_. + +Les établissements les plus sages et les mieux concertés dégénèrent +peu-à-peu, et font place enfin au désordre et à la licence, qui percent +et pénètrent partout. Ces juges, qui devaient être la terreur du crime +et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui était presque +sans bornes, devinrent autant de petits tyrans, comme nous le verrons +dans l'histoire du grand Annibal, qui, pendant sa préture, lorsqu'il fut +retourné[Marge: AN. M. 3802. DE CARTHAGE 682.] en Afrique, employa tout +son crédit pour réformer un abus si criant; et de perpétuelle qu'était +l'autorité de ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans +depuis que la compagnie des cent avait été formée. + +_Défauts du gouvernement de Carthage._ + +Aristote, entre quelques autres observations qu'il fait sur le +gouvernement de Carthage, y remarque deux grands défauts, fort +contraires, selon lui, aux vues d'un sage législateur et aux règles +d'une bonne et saine politique. + +Le premier de ces défauts consiste en ce qu'on mettait sur la tête d'un +même homme plusieurs charges; ce qui était considéré à Carthage comme la +preuve d'un mérite non commun. Aristote regarde cette coutume comme +très-préjudiciable au bien public. En effet, dit-il, lorsqu'un homme +n'est chargé que d'un seul emploi, il est beaucoup plus en état de s'en +bien acquitter, les affaires pour-lors étant examinées avec plus de soin +et expédiées avec plus de promptitude. On ne voit pas, ajoute-t-il, que, +ni dans les troupes, ni dans la marine, on en use de la sorte: un même +officier ne commande pas deux corps différents; un même pilote ne +conduit pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'état demande que, +pour exciter de l'émulation parmi les gens de mérite, les charges et les +faveurs soient partagées; au lieu que, lorsqu'on les accumule sur un +même sujet, souvent elles produisent en lui une sorte d'éblouissement +par une distinction si marquée, et excitent toujours dans les autres la +jalousie, les mécontentements, les murmures. + +Le second défaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement de Carthage, +c'est que, pour parvenir aux premiers postes, il fallait, avec du mérite +et de la naissance, avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la +pauvreté pouvait en exclure les plus gens de bien, ce qu'il regarde +comme un grand mal dans un état: car alors, dit-il, la vertu n'étant +comptée pour rien, et l'argent pour tout, parce qu'il conduit à tout, +l'admiration et la soif des richesses saisit toute une ville et la +corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne le deviennent +qu'à grands frais, semblent être en droit de s'en dédommager ensuite par +leurs propres mains. + +On ne voit, je crois, dans l'antiquité aucune trace qui marque que les +dignités, soit de l'état, soit de la judicature, y aient jamais été +vénales; et ce que dit ici Aristote des dépenses qui se faisaient à +Carthage pour y parvenir tombe sans doute sur les présents par lesquels +on achetait les suffrages de ceux qui conféraient les charges[186]; ce +qui, comme le remarque aussi Polybe, était fort ordinaire parmi les +Carthaginois[187], chez qui nul gain n'était honteux. Il n'est donc pas +étonnant qu'Aristote condamne un usage dont il est aisé de voir combien +les suites peuvent être funestes. + +Mais, s'il prétendait qu'on dût mettre également dans les premières +dignités les riches et les pauvres, comme il semble l'insinuer[188], son +sentiment serait réfuté par la pratique générale des républiques les +plus sages, qui, sans avilir ni déshonorer la pauvreté, ont cru devoir +sur ce point donner la préférence aux richesses, parce qu'on a lieu de +présumer que ceux qui ont du bien ont reçu une meilleure éducation, +pensent plus noblement, sont moins exposés à se laisser corrompre et à +faire des bassesses; et que la situation même de leurs affaires les rend +plus affectionnés à l'état, plus disposés à y maintenir la paix et le +bon ordre, plus intéressés à en écarter toute sédition et toute révolte. + +[Note 186: Le texte d'Aristote me paraît se prêter difficilement à +cette ingénieuse interprétation. Cet auteur parle formellement de la +vénalité des charges. (_Polit._ II, 8, §7, _ed. Schneid._)--L.] + +[Note 187:Παρὰ Καρχηδονίοις οὐδὲν αἰσχρὸν τῶν ἀνηκόντων πρὸς κέρδος. +(POLYB. lib. 6, pag. 497.)] + +[Note 188: Aristote semble avoir prévu l'objection: «S'il est +nécessaire, dit-il, de considérer la fortune [en nommant aux places], à +cause du loisir qu'elle procure, il est mal que les plus grandes charges +de l'état soient à vendre.»--L.] + +Aristote, en finissant ses réflexions sur la république de Carthage, +approuve fort la coutume[189] qui y régnait d'envoyer de temps en temps +des colonies en différents endroits, et de procurer ainsi aux citoyens +des établissements honnêtes. Par là on avait soin de pourvoir aux +nécessités des pauvres, qui sont, aussi-bien que les riches, membres de +l'état; on déchargeait la capitale d'une multitude de gens oisifs et +fainéants, qui la déshonorent et souvent lui deviennent dangereux; on +prévenait les mouvements et les troubles en éloignant ceux qui y donnent +lieu pour l'ordinaire, parce que, mécontents de leur fortune présente, +ils sont toujours prêts à remuer et à innover. + +[Note 189: Cette coutume existait également dans la plupart des +républiques grecques.--L.] + +§ IV. _Commerce de Carthage, première source de ses richesses et de sa +puissance._ + +Le commerce était, à proprement parler, l'occupation de Carthage, +l'objet particulier de son industrie, son caractère propre et dominant; +c'en était la plus grande force et le principal soutien: en un mot, le +commerce peut être regardé comme la source de la puissance, des +conquêtes, du crédit et de la gloire des Carthaginois. Situés au centre +de la Méditerranée, et prêtant une main à l'orient et l'autre à +l'occident, ils embrassaient, par l'étendue de leur commerce, toutes les +régions connues, et le portaient sur les côtes d'Espagne, de la +Mauritanie, des Gaules, au-delà du détroit et des colonnes d'Hercule. +Ils allaient par-tout acheter à bon marché le superflu de chaque nation, +pour le convertir à l'égard des autres en un nécessaire qu'ils leur +vendaient fort chèrement. Ils tiraient de l'Égypte le fin lin, le +papier, le blé, les voiles et les câbles pour les vaisseaux; des côtes +de la mer Rouge, les épiceries, l'encens, les aromates, les parfums, +l'or, les perles et les pierres précieuses; de Tyr et de la Phénicie, la +pourpre et l'écarlate, les riches étoffes, les meubles somptueux, les +tapisseries, et les différents ouvrages curieux et d'un travail +recherché: en un mot, ils allaient chercher en diverses contrées tout ce +qui peut fournir aux nécessités, et contribuer aux commodités, au luxe, +aux délices de la vie. A leur retour ils rapportaient en échange le fer, +l'étain, le plomb, et le cuivre des côtes occidentales; et par la vente +de toutes ces marchandises ils s'enrichissaient aux dépens de toutes les +nations, et les mettaient à une espèce de contribution d'autant plus +sûre, qu'elle était plus volontaire. + +En se rendant ainsi les facteurs et les négociants de tous les peuples, +ils étaient devenus les princes de la mer, le lien de l'orient, de +l'occident et du midi, et le canal nécessaire de leur communication; et +avaient rendu Carthage la ville commune de toutes les nations que la mer +avait séparées, et le centre de leur commerce. + +Les plus considérables de la ville ne dédaignaient pas de faire le +négoce; ils s'y appliquaient avec le même soin que les moindres +citoyens; et leurs grandes richesses ne les dégoûtaient jamais de +l'assiduité, de la patience et du travail nécessaires pour les +augmenter. C'est ce qui leur a donné l'empire de la mer, ce qui a fait +fleurir leur république, ce qui l'a mise en état de le disputer à Rome +même, et qui l'a portée à un si haut degré de puissance, qu'il fallut +aux Romains plus de quarante années d'une guerre cruelle et douteuse +pour dompter cette fière rivale. Enfin, Rome triomphante ne crut pouvoir +l'assujettir et la subjuguer entièrement qu'en lui ôtant les ressources +qu'elle eût encore pu trouver dans le négoce, qui, pendant un si long +temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de la république. + +Au reste, il n'est pas étonnant que Carthage, sortie de la première +école du monde pour le commerce, je veux dire de Tyr, y ait eu un succès +si prompt et si constant. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent ses +fondateurs en Afrique, après le transport, leur servirent pour le +négoce. Ils commencèrent à s'établir sur les côtes d'Espagne, dans +quelques ports qui leur furent ouverts pour y débarquer leurs +marchandises. Les commodités et les facilités qu'ils y trouvèrent leur +firent naître la pensée de conquérir ces vastes régions; et dans la +suite Carthage la Neuve, ou Carthagène, donna aux Carthaginois en ce +pays-là un empire presque égal à celui que l'ancienne possédait en +Afrique. + +§ V. _Mines d'Espagne, seconde source des richesses et de la puissance +de Carthage._ + +[Marge: Lib. 4, pag. 312, etc.] Diodore remarque avec raison que les +mines d'or et d'argent que les Carthaginois trouvèrent en Espagne furent +pour eux une source inépuisable de richesses qui les mirent en état de +soutenir de si longues guerres contre les Romains. Les naturels du pays +avaient longtemps ignoré ces trésors cachés dans le sein de la terre, ou +du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix. Les Phéniciens, +par l'échange qu'ils faisaient de marchandises de peu de valeur avec ces +précieux métaux, profitèrent de l'ignorance de ces peuples, et +amassèrent des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent +rendus maîtres du pays, ils creusèrent la terre plus avant que n'avaient +fait les anciens Espagnols, qui d'abord apparemment s'étaient contentés +de ce qu'ils trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils +eurent enlevé l'Espagne aux Carthaginois, ne manquèrent pas de profiter +de leur exemple, et tirèrent de ces mines d'or et d'argent de fort +grands revenus. + +[Marge: Diod. lib. 4, p. 312, etc.] Le travail pour parvenir à ces mines +et pour en tirer l'or et l'argent était incroyable; car les veines de +ces métaux paraissent rarement sur la superficie: il fallait les +chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses, où souvent l'on +trouvait de l'eau en quantité, qui arrêtait tout court les ouvriers, et +semblait devoir les rebuter pour toujours. Mais la cupidité n'est pas +moins patiente pour soutenir les fatigues qu'ingénieuse pour trouver des +ressources. Dans la suite, par le moyen des [Marge: [plus haut, p. 35.]] +pompes qu'Archimède avait inventées dans son voyage en Égypte, les +Romains venaient à bout d'élever en haut toute l'eau de ces espèces de +puits, et de les mettre à sec. Pour enrichir les maîtres de ces mines, +il en coûta la vie à une infinité d'esclaves, qui étaient traités avec +la dernière dureté, que l'on faisait travailler malgré eux à coups de +bâton, et à qui on ne donnait de repos ni [Marge: Strab. l. 3, pag. +147.] jour ni nuit. Polybe, cité par Strabon, dit que de son temps il y +avait quarante mille hommes occupés aux mines qui étaient dans le +voisinage de Carthagène, et qu'ils fournissaient chaque jour au peuple +romain vingt-cinq mille drachmes[190], c'est-à-dire douze mille cinq +cents livres. + +On ne doit pas être surpris de voir les Carthaginois, après les plus +grandes défaites, mettre en peu de temps sur pied de nombreuses armées, +équiper de grosses flottes, et soutenir pendant plusieurs années des +dépenses considérables pour les guerres qu'ils faisaient au loin. Mais +il doit paraître bien surprenant que les Romains fissent la même chose, +eux dont les revenus étaient fort modiques avant ces grandes conquêtes +qui leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui n'avaient +aucune ressource ni du côté du trafic, absolument inconnu à Rome, ni du +côté des mines d'or et d'argent, fort rares en Italie[191], supposé +qu'il y en eût, et dont les frais, par cette raison, auraient absorbé +tout le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale, dans +leur zèle pour le bien public, et dans l'amour du peuple pour la patrie, +des fonds non moins prompts ni moins assurés que ceux de Carthage, mais +plus honorables à la nation. + +[Note 190: Les drachmes dont parle Polybe sont des deniers romains: +c'est 20,460 francs par jour, et par an 6,138,000 f., en ne comptant que +300 jours de travail; ce qui donne pour le produit du travail de chaque +esclave 153 f. environ.--L.] + +[Note 191: Selon Pline, aucun pays ne l'emporte sur l'Italie par +l'abondance des mines de tous métaux (III, 20, p. 177). Mais son +assertion paraît hasardée: il faut se souvenir, comme d'un fait capital, +que Rome n'a eu que de la monnaie de cuivre, jusqu'en l'année 247 avant +J.C. (Voyez mes _Considérations générales sur l'évaluation des monnaies +grecques et romaines_, pag. 108.)--L.] + +§ VI. _La guerre._ + +Carthage doit être considérée comme une république marchande tout +ensemble et guerrière. Elle était marchande par inclination et par état; +elle devint guerrière, d'abord par la nécessité de se défendre contre +les peuples voisins, et ensuite par le désir d'étendre son commerce et +d'agrandir son empire. Cette double idée nous donne, ce me semble, le +vrai plan et le vrai caractère de la république carthaginoise. Nous +avons parlé du commerce. + +La puissance militaire de Carthage consistait en rois alliés, en peuples +tributaires dont elle tirait des milices et de l'argent, en quelques +troupes composées de ses propres citoyens, et en soldats mercenaires +qu'elle achetait dans les états voisins, sans être obligée ni de les +lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout formés et tout +aguerris, choisissant dans chaque pays les troupes qui avaient le plus +de mérite et de réputation. Elle tirait de la Numidie une cavalerie +légère, hardie, impétueuse, infatigable, qui faisait la principale force +de ses armées; des îles Baléares, les plus adroits frondeurs de +l'univers; de l'Espagne, une infanterie ferme et invincible; des côtes +de Gênes et des Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la +Grèce même, des soldats également bons pour toutes les opérations de la +guerre, propres à servir en campagne ou dans les villes, à faire des +sièges ou à les soutenir. + +Elle mettait ainsi tout d'un coup sur pied une puissante armée, composée +de tout ce qu'il y avait de troupes d'élite dans l'univers, sans +dépeupler ses campagnes ni ses villes par de nouvelles levées, sans +suspendre les manufactures ni troubler les travaux paisibles des +artisans, sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa marine. Par +un sang vénal elle s'acquérait la possession des provinces et des +royaumes, et convertissait les autres nations en instruments de sa +grandeur et de sa gloire, sans y rien mettre du sien que de l'argent, +que même les peuples étrangers lui fournissaient par son négoce. + +Si dans le cours d'une guerre elle recevait quelque échec, ces pertes +étaient comme des accidents étrangers qui ne faisaient qu'effleurer +extérieurement le corps de l'état sans porter de plaies profondes dans +les entrailles mêmes ni dans le cœur de la république. Ces pertes +étaient promptement réparées par les sommes qu'un commerce florissant +fournissait comme un nerf perpétuel de la guerre, et comme un restaurant +de l'état toujours nouveau pour acheter des troupes toujours prêtes à se +vendre; et, par l'étendue immense des côtes dont ils étaient les +maîtres, il leur était aisé de lever en peu de temps tous les matelots +et les rameurs dont ils avaient besoin pour les manœuvres et le service +de la flotte, et de trouver d'habiles pilotes et des capitaines +expérimentés pour la conduire. + +Mais toutes ces parties fortuitement assorties ne tenaient ensemble par +aucun lien naturel, intime, nécessaire; aucun intérêt commun et +réciproque ne les unissait pour en former un corps solide et +inaltérable; aucune ne s'affectionnait sincèrement au succès des +affaires et à la prospérité de l'état. On n'agissait pas avec le même +zèle et on ne s'exposait pas aux dangers avec le même courage pour une +république qu'on regardait comme étrangère, et par là comme +indifférente, que l'on aurait fait pour sa propre patrie, dont le +bonheur fait celui des citoyens qui la composent. + +Dans les grands revers, les rois alliés[192] pouvaient être aisément +détachés de Carthage, ou par la jalousie que cause naturellement la +grandeur d'un voisin plus puissant que soi, ou par l'espérance de tirer +des avantages plus considérables d'un nouvel ami, ou par la crainte +d'être enveloppés dans le malheur d'un ancien allié. + +[Note 192: Comme Syphax et Masinissa.] + +Les peuples tributaires, dégoûtés par le poids et la honte d'un joug +qu'ils portaient impatiemment, se flattaient pour l'ordinaire d'en +trouver un plus doux en changeant de maître: ou, si la servitude était +inévitable, ils étaient fort indifférents pour le choix, comme on le +verra par plusieurs exemples que cette histoire nous fournira. + +Les troupes mercenaires, accoutumées à mesurer leur fidélité sur la +grandeur ou sur la durée du salaire, étaient toujours prêtes, au moindre +mécontentement ou sur les plus légères promesses d'une plus grosse +solde, à passer du côté de l'ennemi qu'elles venaient de combattre, et à +tourner leurs armes contre ceux qui les avaient appelées à leur secours. + +Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne se soutenait que par ces appuis +extérieurs, se voyait ébranlée jusque dans ses fondements aussitôt +qu'ils lui étaient ôtés; et, si par-dessus cela son commerce, qui +faisait son unique ressource, venait à être interrompu par la perte de +quelque bataille navale, elle croyait toucher à sa ruine et se livrait +au découragement et au désespoir, comme il parut clairement à la fin de +la première guerre punique. + +Aristote, dans le livre où il marque les avantages et les inconvénients +du gouvernement de Carthage, ne la reprend point de n'avoir que des +milices étrangères; et il est à croire qu'elle n'est tombée que +long-temps après dans ce défaut. Les révoltes arrivées dans les derniers +temps dûrent lui apprendre qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un +état qui ne se soutient que par les étrangers, où il ne trouve ni zèle, +ni sûreté, ni obéissance. + +Il n'en était pas ainsi dans la république romaine. Comme elle était +sans commerce et sans argent, elle ne pouvait acheter des secours +capables de l'aider à pousser ses conquêtes aussi rapidement que +Carthage; mais aussi, comme elle tirait tout d'elle-même et que toutes +les parties de l'état étaient intimement unies ensemble, elle avait des +ressources plus sûres dans ses grands malheurs que n'en avait Carthage +dans les siens: et de là vient qu'elle ne songea point du tout à +demander la paix après la bataille de Cannes, comme celle-ci l'avait +demandée dans un danger moins pressant. + +Carthage avait de plus un corps de troupes composé seulement de ses +propres citoyens, mais peu nombreux. C'était l'école où la principale +noblesse et ceux qui se sentaient plus d'élévation, de talents et +d'ambition pour aspirer aux premières dignités, faisaient +l'apprentissage de la profession des armes. C'était de leur sein qu'on +tirait tous les officiers-généraux qui commandaient les différents corps +de troupes, et qui avaient la principale autorité dans les armées. Cette +nation était trop jalouse et trop soupçonneuse pour en confier le +commandement à des capitaines étrangers. Mais elle ne portait pas si +loin que Rome et Athènes sa défiance contre ses citoyens, à qui elle +donnait un grand pouvoir, ni ses précautions contre l'abus qu'ils en +pouvaient faire pour opprimer leur patrie. Le commandement des armées +n'y était point annuel ni fixé à un temps limité comme dans ces deux +autres républiques. Plusieurs généraux l'ont conservé pendant un long +cours d'années, et jusqu'à la fin de la guerre ou de leur vie, +quoiqu'ils demeurassent toujours comptables de leurs actions à la +république, et sujets à être révoqués quand, ou une véritable faute, ou +un malheur, ou le crédit d'une cabale opposée, y donnait occasion. + +§ VII. _Les sciences et les arts._ + +On ne peut pas dire que Carthage eût entièrement renoncé à la gloire de +l'étude et du savoir. Masinissa, fils d'un roi[193] puissant, qui y fut +envoyé pour y être instruit et élevé, fait croire qu'il y avait dans +cette ville quelque école propre à donner une bonne éducation. [Marge: +Corn. Nep. in vit. Annib. cap. 13.] [Marge: Cic. lib. 1 de Orat. n. 249. +Plin. lib. 18, cap. 3.] Le grand Annibal, qui en a fait l'honneur en +tout genre, n'était pas ignorant dans les belles-lettres, comme on le +verra dans la suite. Magon, autre général fort célèbre, n'a pas moins +illustré Carthage par ses ouvrages que par ses victoires. Il avait écrit +vingt-huit volumes sur l'agriculture; et le sénat romain en fit tant de +cas, qu'après la prise de Carthage, lorsqu'il distribuait aux princes +d'Afrique les bibliothèques qui s'y trouvèrent (nouvelle preuve que +l'érudition n'en était pas absolument bannie), il donna ordre qu'on +traduisît en latin ces livres sur l'agriculture, quoique l'on eût déjà +ceux que Caton avait composés sur la même matière. [Marge: Voss. de +hist. græc. lib. 4. [p. 513.]] Nous avons encore une version grecque +d'un traité composé en langue punique[194], par Hannon, sur le voyage +qu'il avait fait par ordre du sénat, avec une flotte considérable, +autour de l'Afrique, pour y établir différentes colonies. On croit cet +Hannon plus ancien que celui dont il est parlé du temps d'Agathocle. + +[Note 193: Roi des Massyliens en Afrique.] + +[Note 194: Ce qui nous reste d'Hannon est moins un _traité_ qu'une +espèce d'inscription (traduite du punique par un auteur inconnu), +contenant les principaux faits du voyage, et qu'Hannon aura fait déposer +dans un temple à son retour. + +Les savants s'accordent assez généralement à placer l'époque du Périple +d'Hannon, vers le temps d'Hérodote.--L.] + +[Marge: Plut. de fortun. Alex. pag. 328. Diog. Laert. in Clitom. [IV, +§67.]] [Marge: Tuscul. Quæst. l. 3, n. 54.] Clitomaque, appelé en langue +punique _Asdrubal_, tient un rang considérable parmi les philosophes. Il +succéda au fameux Carnéade, qui avait été son maître, et soutint à +Athènes l'honneur de la secte académique. Cicéron[195] lui trouve assez +d'esprit pour un Carthaginois, et beaucoup d'ardeur pour l'étude. Il +composa plusieurs livres, dans l'un desquels il consolait les malheureux +citoyens de Carthage, qui, après la ruine de cette ville, se trouvaient +réduits au triste état de captivité. + +[Note 195: «Clitomachus, homo et acutus ut Pœnus, et valdè studiosus +ac diligens.» (_Academ. quæst._ lib. II, n. 98.)] + +Je pourrais mettre au nombre, ou plutôt à la tête des écrivains qui ont +illustré l'Afrique, le célèbre Térence, capable de lui faire seul un +honneur infini par l'éclat de sa réputation, s'il n'était évident que, +par rapport à ses écrits, Carthage, où il naquit, doit moins être +regardée comme sa patrie que Rome, où il fut élevé, et où il puisa cette +pureté de style, cette délicatesse, cette élégance, qui l'ont rendu +l'admiration de tous les siècles. On conjecture qu'il fut enlevé encore +enfant, ou du moins fort jeune, par les Numides, dans [Marge: Suet. in +vit. Terent.] les courses qu'ils faisaient sur les terres des +Carthaginois, pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux peuples +depuis la fin de la seconde guerre punique jusqu'au commencement de la +troisième. On le vendit comme esclave à Térentius Lucanus, sénateur +romain, qui, après l'avoir fait élever avec beaucoup de soin, +l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c'était alors la coutume. +Il fut uni d'une amitié très-étroite avec Scipion l'Africain le second, +et avec Lélius; et c'était un bruit public à Rome, que ces deux grands +hommes lui aidaient à composer ses pièces. Le poëte, loin de se défendre +d'un bruit qui lui était si avantageux, s'en fit honneur. Il ne nous +reste de lui que six comédies. Quelques auteurs, au rapport de Suétone, +qui a écrit sa vie, disent qu'à son retour de Grèce, où il avait fait un +voyage, il perdit cent huit pièces qu'il avait traduites de Ménandre, et +qu'il ne put survivre à un accident qui devait lui causer une douleur +très-sensible. Mais on ne trouve pas que cette particularité de la vie +de Térence ait un fondement fort solide. Quoi qu'il en soit, il mourut +l'an de Rome 594, sous le consulat de Cn. Cornelius Dolabella et de M. +Fulvius, à l'âge de trente-cinq ans; et par conséquent il était né l'an +560. + +Il faut pourtant avouer, malgré tout ce que je viens de dire, que la +disette d'hommes savants a toujours été grande à Carthage, puisque dans +le cours de plus de sept siècles cette puissante république fournit à +peine trois ou quatre auteurs connus. Quoiqu'elle eût des liaisons avec +la Grèce et avec les nations les plus policées, elle ne s'était pas mise +en peine d'en emprunter les belles connaissances, dont l'acquisition +n'entrait point dans les vues de son commerce. L'éloquence, la poésie, +l'histoire, semblent y avoir été peu connues. Un philosophe +carthaginois, parmi les savants, passe presque pour un prodige. Que +croirait-on d'un géomètre ou d'un astronome? Je ne sais s'ils faisaient +quelque cas de la médecine, si utile à la vie; et de la jurisprudence, +si nécessaire à la société. + +Au milieu d'une indifférence si marquée pour tous les ouvrages de +l'esprit, l'éducation de la jeunesse ne pouvait être que fort imparfaite +et fort grossière. A Carthage toute l'étude, toute la science des jeunes +gens se bornait, pour le grand nombre, à écrire et chiffrer, à dresser +un registre, à tenir un comptoir, en un mot à ce qui regarde le trafic. +Belles-lettres, histoire, philosophie, c'étaient toutes choses peu +estimées à Carthage. Elles furent même, dans la suite des temps, +interdites par les lois[196], qui défendaient expressément à tout +Carthaginois d'apprendre la langue grecque, de peur que par là il ne se +mît en état d'entretenir commerce, ou par lettres, ou de vive voix, avec +les ennemis. + +[Note 196: «Factum senatusconsultum ne quis postea Carthaginiensis, +aut litteris græcis, aut sermoni studeret; ne aut loqui cum hoste, aut +scribere sine interprete posset.» (JUST. lib. 2, cap. 5.)] + +Que pouvait-on attendre d'une telle disposition? Aussi ne vit-on jamais +parmi eux cette douceur dans la conduite, cette facilité de mœurs, ces +sentiments de vertu, que l'éducation a coutume d'inspirer aux nations où +elle est cultivée. Il faut que le petit nombre des grands hommes que +celle-ci a portés n'aient dû leur mérite qu'à un heureux naturel, qu'à +des talents singuliers et à une longue expérience, sans que la culture +et l'instruction y aient beaucoup contribué. De là vient que chez ce +peuple le mérite des plus grands hommes est terni par de grands défauts, +par des vices bas, par des passions cruelles; et il est rare d'y voir +briller une vertu sans tache et sans reproche, noble, généreuse, +aimable, et soutenue par des principes constants et éclairés, telle +qu'on en voit en foule parmi les Grecs et les Romains. On sent bien que +je ne parle ici que des vertus païennes, et selon l'idée qu'en avaient +les païens. Je ne trouve pas plus de monuments de leur habileté dans les +arts moins élevés et moins nécessaires, comme sont la peinture et la +sculpture. Je lis qu'ils avaient beaucoup pillé de ces sortes d'ouvrages +sur les nations vaincues: mais je n'apprends nulle part qu'ils en +eussent beaucoup fait eux-mêmes. + +De tout ce que je viens de dire on ne peut s'empêcher de conclure, que +le commerce était le goût dominant et le caractère propre de la nation; +qu'il faisait comme le fonds de l'état; qu'il était l'ame de la +république, et le grand mobile de toutes ses entreprises. Les +Carthaginois étaient la plupart de bons négociants, uniquement occupés +de leur trafic, poussés par le désir du gain, n'estimant que les +richesses, et mettant tous leurs talents aussi-bien que leur principale +gloire à en amasser beaucoup, sans en connaître trop la véritable +destination, et sans savoir en faire un noble et digne usage. + +§ VIII. _Caractères, mœurs, qualités des Carthaginois._ + +Dans le dénombrement[197] des différentes qualités que Cicéron attribue +aux différentes nations, et par lesquelles il les caractérise, il donne +aux Carthaginois, pour caractère dominant, la finesse, l'habileté, +l'adresse, l'industrie, la ruse, _calliditas_, qui avait lieu sans doute +dans la guerre, mais qui paraissait encore davantage dans tout le reste +de leur conduite, et qui était jointe à une autre qualité fort voisine, +qui leur était encore moins honorable. La ruse et la finesse conduisent +naturellement au mensonge, à la duplicité, à la mauvaise foi; et en +accoutumant insensiblement l'esprit à devenir moins délicat sur le choix +des moyens pour parvenir à ses fins, elles le préparent à la fourberie +et à la perfidie. C'était[198] encore un des caractères des +Carthaginois, et il était si marqué et si connu, qu'il avait passé en +proverbe, et que, pour désigner une mauvaise foi, on disait une foi +carthaginoise, _fides punica_; et que, pour marquer un esprit fourbe, on +n'avait point d'expression ni plus propre ni plus énergique que de +l'appeler un esprit carthaginois, _punicum ingenium_. + +[Note 197: «Quam volumus licet ipsi nos amemus; tamen nec numero +Hispanos, nec robore Gallos, nec calliditate Pœnos, nec artibus Græcos, +nec denique hoc ipso hujus gentis ac terræ domestico nativoque sensu +Italos ipsos ac Latinos, sed pietate ac religione, atque hâc unâ +sapientiâ quòd deorum immortalium numine omnia regi gubernarique +perspeximus, omnes gentes nationesque superavimus.» (_De Arusp. resp._ +n. 19.)] + +[Note 198: «Carthaginienses fraudulenti et mendaces... multis et +variis mercatorum advenarumque sermonibus ad studium fallendi quæstûs +cupiditate vocabantur.» (Cic. _orat. 2 in Rull._ n. 94.)] + +Le désir excessif d'amasser et l'amour désordonné du gain étaient parmi +eux une source ordinaire d'injustices et de mauvais procédés. Un seul +exemple en sera la preuve[199]. Pendant une trève que Scipion avait +accordée à leurs instantes prières, des vaisseaux romains battus par la +tempête, étant arrivés à la vue de Carthage, furent arrêtés et saisis +par ordre du sénat et du peuple, qui ne purent laisser échapper une si +belle proie. Ils voulaient gagner à quelque prix que ce fût[200]. Les +habitants de Carthage reconnurent, au rapport de saint Augustin, dans +une occasion assez particulière, qu'ils conservaient encore quelque +chose de ce caractère. + +[Note 199: «Magistratus senatum vocare, populus in curiæ vestibulo +fremere, ne tanta ex oculis manibusque amitteretur præda. Consensum est +ut, etc.» (LIV. lib. 30, n. 24.)] + +[Note 200: Un charlatan avait promis aux habitants de Carthage de +leur découvrir à tous leurs plus secrètes pensées, s'ils venaient un +certain jour l'écouter. Lorqu'ils furent tous assemblés, il leur dit +qu'ils pensaient tous, quand ils vendaient, à vendre cher; et, quand ils +achetaient, à le faire à bon marché. Ils convinrent tous en riant que +cela était vrai; et par conséquent ils reconnurent, dit saint Augustin, +qu'ils étaient injustes. _Vili vultis emere et carè vendere. In quo +dicto levissimi scenici omnes tamen conscientias invenerunt suas, eique +vera et tamen improvisa dicenti admirabili favore plauserunt._ (S. +AUGUST. lib. 13, _de Trinit._ cap. 3.)] + +[Marge: Plut. deger. rep. p. 799.] Ce n'étaient pas là les seuls défauts +des Carthaginois. Ils avaient dans l'humeur et dans le génie quelque +chose d'austère et de sauvage, un air hautain et impérieux, une sorte de +férocité qui, dans le premier feu de la colère, n'écoutant ni raison, ni +remontrance, se portait brutalement aux derniers excès et aux dernières +violences. Le peuple, timide et rampant dans la crainte, fier et cruel +dans ses emportements, en même temps qu'il tremblait sous ses +magistrats, faisait trembler à son tour tous ceux qui étaient dans sa +dépendance. On voit ici quelle différence l'éducation met entre une +nation et une nation. Le peuple d'Athènes, ville qui a toujours été +regardée comme le centre de l'érudition, était naturellement jaloux de +son autorité et difficile à manier, mais cependant avait un fonds de +bonté et d'humanité qui le rendait compatissant au malheur des autres, +et lui faisait souffrir avec douceur et patience les fautes de ses +conducteurs. Cléon demanda un jour qu'on rompît l'assemblée où il +présidait, parce qu'il avait un sacrifice à offrir et des amis à +traiter. Le peuple ne fit que rire, et se leva. A Carthage, dit +Plutarque, une telle liberté aurait coûté la vie. + +[Marge: Lib. 22, n. 61.] Tite-Live fait une pareille réflexion au sujet +de Terentius Varro, lorsque, revenant à Rome après la bataille de +Cannes, qui avait été perdue par sa faute, il fut reçu par tous les +ordres de l'état, qui allèrent au-devant de lui et le remercièrent de ce +qu'il n'avait pas désespéré de la république, lui, dit l'historien, qui +aurait dû s'attendre aux derniers supplices s'il avait été général à +Carthage, _cui, si Carthaginiensium ductor fuisset, nihil recusandum +supplicii foret_. En effet, chez eux il y avait un tribunal établi +exprès pour faire rendre compte aux généraux de leur conduite, et on les +rendait responsables des événements de la guerre. A Carthage, un mauvais +succès était puni comme un crime d'état, et un commandant qui avait +perdu une bataille était presque sûr à son retour de perdre la vie à une +potence: tant ses habitants étaient d'un caractère dur, violent, cruel, +barbare, et toujours prêts à répandre le sang des citoyens, comme celui +des étrangers. Les supplices inouïs qu'ils firent souffrir à Régulus en +sont une bonne preuve, et leur histoire nous en fournira des exemples +qui font frémir. + + + + + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + SECONDE PARTIE. + + ---------- + + HISTOIRE DES CARTHAGINOIS. + +Tout le temps qui s'est écoulé depuis la fondation de Carthage jusqu'à +sa ruine est de sept cents ans, et peut se diviser en deux parties. La +première, beaucoup plus longue et beaucoup moins connue, comme cela est +ordinaire pour le commencement de tous les états, s'étend jusqu'à la +première guerre punique, et renferme cinq cent quatre-vingt-deux ans. La +seconde, qui se termine à la destruction de Carthage, n'est que de cent +dix-huit ans. + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE PREMIER. + + FONDATION DE CARTHAGE, ET SES ACCROISSEMENTS + JUSQU'A LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE. + +Carthage d'Afrique était une colonie de Tyr, la ville du monde la plus +renommée pour le commerce[201]. Long-temps auparavant, Tyr avait déjà +fait passer dans le même pays une autre colonie, qui y bâtit la ville +d'Utique, célèbre par la mort du second Caton, qu'on appelle +ordinairement, pour cette raison, _Caton d'Utique_. + +[Note 201: «Utica et Carthago, ambæ inclytæ, ambæ à Phœnicibus +conditæ: illa fato Catonis insignis, hæc suo.» (POMPON. MEL. lib. 1, +cap. 7.)] + +Les auteurs varient beaucoup sur l'époque de l'établissement de +Carthage. Il est difficile et peu important d'entreprendre de les +concilier: du moins, pour suivre le plan que je me suis proposé dans cet +ouvrage, il suffit de savoir, à peu d'années près, le temps où cette +ville a été bâtie. + +[Marge: Liv. Epitome, lib. 51.] Carthage a duré un peu plus de sept +cents ans. Elle a été détruite sous le consulat de Cn. Lentulus et de L. +Mummius, l'année 603 de Rome, 3859 du monde, 145 ans avant Jésus-Christ. +Ainsi sa fondation peut être placée l'an du monde 3158, pendant que Joas +régnait sur Juda, 98 ans avant que Rome fût bâtie, 846 ans avant +Jésus-Christ[202]. + +[Note 202: Appien place cette fondation 50 ans avant la guerre de +Troie; ce serait 1150 ans av. J.-C. selon le calcul de la chronique de +Paros, et même 1320, suivant le calcul d'Hérodote. Eusèbe, d'après +Philistus, met la fondation de Carthage à l'an 804 depuis la vocation +d'Abraham (1211 av. J. C.); le Syncelle en 1037; d'autres auteurs, selon +Eusèbe, en 1014 et 1044. + +D'un autre côté Timée, place cet événement en 814; Velleius Paterculus +en 818; Justin en 825; Tite-Live en 845; Ménandre d'Éphèse, en 867; +Solin en 884. + +On peut diviser ces opinions en deux principales: celle qui reporte la +fondation de Carthage au-dessus de l'an 1000; et celle qui la fait +descendre au-dessous de l'an 900, Il est vraisemblable que des +différences si grandes viennent de ce qu'on a confondu l'époque de +plusieurs fondations successives.--L.] + +[Marge: Justin, lib. 18, c. 4, 5, 6. App. de bel. pun. pag. 1. Strab. l. +17, pag. 832. Paterc. l. 1, cap. 6.] L'établissement de Carthage est +attribué à Élissa, princesse tyrienne, plus connue sous le nom de Didon. +Ithobal, roi de Tyr, et père de la fameuse Jézabel, nommé dans +l'Écriture _Ethbaal_, était son bisaïeul. Elle avait épousé Acerbas, son +proche parent, appelé autrement Sicharbas et Sichée, prince extrêmement +riche, et avait pour frère Pygmalion, qui régnait à Tyr. Celui-ci ayant +fait mourir Sichée, dans le dessein de s'emparer de ses grands biens, +Didon trompa la cruelle avarice de son frère, s'étant retirée +secrètement avec tous les trésors de Sichée. Après plusieurs courses, +elle aborda enfin sur les côtes de la mer Méditerranée, au golfe où +était Utique, dans le pays appelé l'_Afrique_ [Marge: Strab. l. 17, pag. +832.] proprement dite, à six lieues de Tunis[203], ville aujourd'hui +fort connue par ses corsaires, et s'y établit[204] avec sa petite +troupe, ayant acheté un terrain des habitants du pays. + +Plusieurs de ceux qui demeuraient dans le voisinage, invités par +l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour vendre à ces +nouveaux-venus les choses nécessaires à la vie, et s'y établirent +eux-mêmes peu de temps après. De ces habitants ramassés de différents +endroits se forma une multitude fort nombreuse. Ceux d'Utique, qui les +regardaient comme leurs compatriotes et comme des gens qui avaient avec +eux une origine commune, leur envoyèrent des députés avec de grands +présents, et les exhortèrent à construire une ville dans l'endroit même +où ils s'étaient d'abord établis. Les naturels du pays, par un sentiment +d'estime et de considération assez ordinaire pour les étrangers, en +firent autant de leur côté. Ainsi, tout concourant aux vues de Didon, +elle bâtit sa ville, qui fut chargée de payer aux Africains un tribut +annuel pour le terrain qu'on avait acheté d'eux, et qui fut appelée +_Carthada_[205], Carthage, nom qui, dans la langue phénicienne et dans +la langue hébraïque, qui sont fort semblables, signifie _la ville +neuve_. On dit que, lorsqu'on en creusait les fondements, il s'y trouva +une tête de cheval; ce qui fut pris pour un bon augure, et comme une +marque qu'un jour cette ville serait fort belliqueuse[206]. + +[Note 203: 120 stades.] + +[Note 204: Quelques-uns disent que Didon usa d'adresse avec les +habitants du pays, et demanda qu'on voulût bien lui vendre, pour +l'établissement qu'elle méditait, autant de terrain qu'en pourrait +renfermer une peau de bœuf. On ne crut pas devoir lui refuser une grâce +si petite en apparence. Elle divisa cette peau en lanières fort +étroites, et entoura par ce moyen un circuit fort étendu, où elle bâtit +une citadelle, qui de là fut appelée _Byrsa_. Mais ce petit conte du +cuir de bœuf divisé en lanières est généralement décrié parmi les +savants, qui font remarquer que le mot hébreu _bosra_, qui signifie +_fortification_, a donné lieu au mot grec _byrsa_, qui est le nom de la +citadelle de Carthage.] + +[Note 205: Kartha hadath, _ou_ hadtha.] + +[Note 206: + + Effodêre loco signum, quod regia Juno + Monstrârat, caput acris equi: sic nam fore bello + Egregiam, et facilem victu per sæcula gentem. + + VIRG. _Æn._ lib. I, v. 447.] + +Cette princesse, dans la suite, fut recherchée en mariage par Iarbas, +roi de Gétulie, qui menaçait de lui faire la guerre si elle ne +consentait à sa proposition. Didon, qui s'était engagée par serment à ne +passer jamais à de secondes noces, ne pouvant se résoudre à violer la +foi qu'elle avait jurée à Sichée, demanda du temps comme pour délibérer +et pour apaiser les mânes de son premier mari par des sacrifices qu'elle +lui offrirait. Ayant donc fait préparer un bûcher, elle monta dessus, +et, tirant un poignard qu'elle avait caché sous sa robe, elle se donna +la mort. + +Virgile a changé beaucoup de choses dans cette histoire, en supposant +qu'Énée, son héros, était contemporain de Didon, quoiqu'il se soit +écoulé près de trois siècles entre l'un et l'autre, Carthage ayant été +bâtie près de trois cents ans après la prise de Troie. On lui pardonne +aisément cette licence[207], excusable dans un poëte, qui n'est point +astreint à l'exactitude scrupuleuse d'un historien; et l'on admire avec +raison le dessein spirituel de Virgile, qui, voulant intéresser à sa +poésie les Romains, pour qui il écrivait, trouve le moyen d'y faire +entrer la haine implacable de Carthage et de Rome, et en va chercher +ingénieusement les semences dans l'origine la plus reculée de ces deux +villes rivales. + +Carthage, qui avait eu de très-faibles commencements, comme nous l'avons +dit, s'accrut d'abord peu-à-peu dans le pays même; mais sa domination ne +demeura pas long-temps renfermée dans l'Afrique. Cette ville ambitieuse +porta ses conquêtes au-dehors, envahit la Sardaigne, s'empara d'une +grande partie de la Sicile, soumit presque toute l'Espagne; et, ayant +envoyé de tous côtés de puissantes colonies, elle demeura maîtresse de +la mer pendant plus de six cents ans, et se fit un état qui le pouvait +disputer aux plus grands empires du monde par son opulence, par son +commerce, par ses nombreuses armées, par ses flottes redoutables, et +surtout par le courage et le mérite de ses capitaines. La date et les +circonstances de plusieurs de ces conquêtes sont peu connues[208]. Je +n'en dirai qu'un mot, pour mettre le lecteur au fait, et pour lui donner +quelque idée des pays dont il sera souvent parlé dans la suite. + +[Note 207: D'après la diversité des opinions sur l'époque de la +fondation de Carthage, on voit que Virgile a pu se croire le maître de +choisir, entre toutes les dates, celle qui s'accommodait le mieux avec +l'économie de son ouvrage: cette date n'est pas aussi dénuée de +fondement qu'on se l'imagine, puisque d'habiles critiques donnent la +préférence à la date 1255 avant J.-C., qui est à peu-près celle de la +guerre de Troie. (GOSSELLIN, _Géogr. systém._ 2, 1, p. 138.) Ainsi le +_choix_ de Virgile n'est pas une _licence_.--L.] + +[Note 208: Il existe une lacune de près de 300 ans, dans l'histoire +de Carthage, après la mort de Didon.--L.] + +_Conquêtes des Carthaginois en Afrique._ + +[Marge: Justin. l. 29. cap. 1.] Les premières guerres de Carthage furent +pour se délivrer du tribut qu'elle s'était engagée à payer tous les ans +aux Africains pour le terrain qui lui avait été cédé. Une telle démarche +ne lui fait guère d'honneur. Ce tribut était le titre primordial de son +établissement. Il semble qu'elle en voulait couvrir l'obscurité en +abolissant ce qui en était la preuve; mais elle n'y réussit pas +pour-lors. Le bon droit était entièrement du côté des Africains: le +succès répondit à la justice de leur cause, et la guerre se termina par +le paiement du tribut. + +[Marge: Id. cap. 2.] Elle porta ensuite ses armes contre les Maures et +les Numides, sur qui elle fit plusieurs conquêtes; et, devenue plus +hardie par ces heureux succès, elle secoua entièrement le joug du tribut +qu'elle payait avec peine, et se rendit maîtresse d'une grande partie de +l'Afrique. + +[Marge: Sallust. de bell. Jugurt. [c. 78.] Val. Max. lib. 5, cap. 6.] Il +y eut vers ce temps-là une grande dispute entre Carthage et Cyrène au +sujet des limites. Cyrène était une ville fort puissante, située sur le +bord de la mer Méditerranée, vers la grande Syrte, qui avait été bâtie +par Battus, Lacédémonien. + +On convint de part et d'autre que deux jeunes gens partiraient en même +temps de chacune des deux villes, et que le lieu où ils se +rencontreraient servirait de limite aux deux états. Les Carthaginois +(c'étaient deux frères nommés Philènes) firent plus de diligence: les +autres, prétendant qu'il y avait de la mauvaise foi, et qu'ils étaient +partis avant l'heure marquée, refusèrent de s'en tenir à l'accord, à +moins que les deux frères, pour écarter tout soupçon de supercherie, ne +consentissent à être ensevelis tout vivants dans l'endroit même où +s'était faite la rencontre. Ils y consentirent. Les Carthaginois y +élevèrent en leur nom deux autels, leur rendirent chez eux les honneurs +divins; et depuis ce temps-là ce lieu a été appelé les _Autels des +Philènes_, _Aræ Philænorum_, et a servi de borne à l'empire des +Carthaginois, qui s'étendait depuis cet endroit jusqu'aux colonnes +d'Hercule. + +_Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc._ + +[Marge: Strab. lib. 5, pag. 224. Diod. lib. 5, pag. 296.] L'histoire ne +nous apprend rien de précis, ni du temps où les Carthaginois entrèrent +en Sardaigne, ni de la manière dont ils s'en rendirent les maîtres. Elle +fut pour eux d'un grand secours, et, pendant toutes leurs guerres, elle +leur fournit toujours des vivres en abondance: elle n'est séparée de +l'île de Corse que par un détroit d'environ trois lieues. La partie +méridionale, qui était la plus fertile, avait pour capitale _Caralis_ ou +_Calaris_ (maintenant _Cagliari_). A l'arrivée des Carthaginois, les +naturels du pays se retirèrent sur les montagnes situées vers le nord, +qui sont presque inaccessibles, et d'où on ne put les faire sortir. + +Les Carthaginois s'emparèrent aussi des îles Baléares, appelées +maintenant _Majorque_ et _Minorque_. Le Port-Magon (_Portus Magonis_), +qui est dans la dernière, fut ainsi appelé du nom d'un général +carthaginois qui, [Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] le premier, en fit usage +et le fortifia. On ne sait point quel était ce Magon. Il y a assez +d'apparence que c'était le frère d'Annibal. Encore aujourd'hui ce port +est un des plus considérables de la mer Méditerranée. + +[Marge: Diod. lib. 5, pag. 298; et lib. 19, pag. 742.] Ces îles +fournissaient aux Carthaginois les plus habiles frondeurs de l'univers, +qui leur rendaient de grands services, et dans les batailles et dans les +siéges de villes. + +[Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] Ils lançaient de grosses pierres du poids +de plus d'une livre, et quelquefois même des balles de plomb[209], avec +une telle force et une telle roideur, qu'ils perçaient les casques, les +boucliers, les cuirasses les plus fortes; et de plus, avec tant +d'adresse, que presque jamais ils ne manquaient l'endroit qu'ils avaient +dessein de frapper. On accoutumait dès l'enfance les habitants des îles +Baléares à manier la fronde; et pour cela les mères plaçaient sur une +branche d'arbre élevée le morceau de pain destiné au déjeuner des +enfants, qui demeuraient à jeun jusqu'à ce qu'ils l'eussent abattu. +C'est ce qui a fait appeler ces îles par les Grecs, [Marge: Strab. lib. +3, pag. 167; [et 14. p. 654.]] _Baleares_ et _Gymnasiæ_, parce que leurs +habitants s'exerçaient de bonne heure à lancer des pierres avec leurs +frondes. + +[Note 209: «Liquescit excussa glans fundà, et attritu aeris, velut +igne, distillat.» (SENEC. _nat. Quæst._ lib. 2, c. 57.) + += On trouvera plus bas (liv. IX, ch. 11, § v.) une note détaillée sur +les balles de plomb que lançaient les frondeurs des îles Baléares.--L.] + +_Conquêtes des Carthaginois en Espagne._ + +Avant que de parler de ces conquêtes, je crois devoir donner une légère +idée de l'Espagne. + +[Marge: Cluver. lib. 2, cap. 2.] L'Espagne se divise en trois parties: +la Bœtique, la Lusitanie, la Tarragonaise. + +La BŒTIQUE [210], ainsi appelée du fleuve Bœtis (le Guadalquivir), était +au midi, et contenait ce qu'on appelle maintenant le royaume de Grenade, +l'Andalousie, une partie de la nouvelle Castille, et l'Estramadoure. +Cadix, appelée par les anciens _Gades_ et _Gadira_, est une ville située +dans une petite île du même nom, sur la côte occidentale de +l'Andalousie, à neuf lieues environ de[Marge: Strab. lib. 3, pag. 171.] +Gibraltar. On sait qu'Hercule, ayant poussé jusque-là ses conquêtes, s'y +arrêta, comme étant parvenu au bout du monde. Il y érigea deux colonnes +pour servir de monuments à ses victoires, selon la coutume de ces +temps-là. Le lieu en a toujours conservé le nom, quoique les colonnes +aient été ruinées par l'injure des temps. Les sentiments des auteurs +sont fort partagés sur l'endroit où l'on doit placer ces colonnes. La +Bœtique était [Marge: Strab. l. 3, p. 139-142.] la partie de l'Espagne +la plus fertile, la plus riche et la plus peuplée. On y comptait jusqu'à +deux cents villes. C'était là qu'habitaient les peuples appelés +_Turdetani_, ou _Turduli_. Sur le Bœtis étaient situées trois grandes +villes: vers la source, _Castulo_; plus bas, _Corduba_ (Cordoue), la +patrie de Lucain et des deux Sénèques; enfin _Hispalis_ (Séville). + +[Note 210: Il faut lire par-tout BÆTIQUE et BÆTIS; c'est la +véritable orthographe.--L.] + +La LUSITANIE est terminée au couchant par l'Océan, au nord par le fleuve +_Durius_ (le Duero), et au midi par le fleuve _Anas_ (la Guadiana). +Entre ces deux fleuves est le Tage. C'est aujourd'hui le Portugal, avec +une partie de la nouvelle Castille. + +La TARRAGONAISE renfermait le reste de l'Espagne, c'est-à-dire, les +royaumes de Murcie et de Valence, la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la +Biscaye, les Asturies, la Galice, le royaume de Léon, et la plus grande +partie des deux Castilles. _Tarraco_ (Tarragone), ville +très-considérable, a donné son nom à cette partie de l'Espagne. Assez +près de cette ville est _Barcino_ (Barcelone). Son nom fait conjecturer +qu'elle a été bâtie par Amilcar, surnommé _Barca_, père du grand +Annibal. Les peuples les plus célèbres de la Tarragonaise étaient: +[Marge: Iberus.] _Celtiberi_, placés au-delà de l'Èbre; _Cantabri_, +maintenant la Biscaye; Carpetani, dont la capitale était Tolède; +_Oretani_, etc. + +L'Espagne, abondante en mines d'or et d'argent, et peuplée d'habitants +belliqueux, avait de quoi piquer en même temps et l'avarice et +l'ambition des Carthaginois, plus marchands encore que conquérants par +la constitution même de leur république. Ils savaient sans doute ce que +Diodore rapporte des Phéniciens, leurs ancêtres, [Marge: Diod. lib. 5, +pag. 312.] lesquels, profitant de l'heureuse ignorance où étaient encore +les Espagnols des richesses immenses cachées dans les entrailles de +leurs terres, leur enlevèrent les premiers ces précieux trésors pour des +marchandises de nul prix, qu'ils leur donnaient en échange. Ils +prévoyaient aussi que, si ce pays pouvait passer sous leurs lois, il +leur fournirait en abondance de bonnes troupes, qui leur serviraient à +conquérir les autres nations, comme cela arriva en effet. + +[Marge: Justin. lib. 44, c. 5. Diod. lib. 5, pag. 300.] Ce qui donna +d'abord occasion aux Carthaginois de passer en Espagne, fut le secours +qu'ils envoyèrent à ceux de Cadix, qui étaient attaqués par les +Espagnols. Cette ville était une colonie de Tyr, aussi-bien qu'Utique et +que Carthage, et même plus ancienne que l'une et que l'autre. Les +Tyriens, l'ayant bâtie, y établirent le culte d'Hercule, et y +construisirent en son honneur un temple magnifique, qui depuis a +toujours été fort célèbre. L'heureux succès de cette première expédition +des Carthaginois leur fit naître l'envie de porter leurs armes en +Espagne. + +On ne sait point précisément dans quel temps les Carthaginois entrèrent +en Espagne, ni jusqu'où d'abord ils poussèrent leurs conquêtes. Il y a +de l'apparence que, dans ces premiers commencements, elles furent fort +lentes, parce qu'ils avaient affaire à des peuples très-belliqueux et +qui se défendaient avec beaucoup de [Marge: Strab. lib. 3, pag. 158.] +courage. Ils n'en seraient même jamais venus à bout, comme l'observe +Strabon, si les Espagnols, réunis tous ensemble, avaient formé un corps +d'état, et s'étaient prêté un mutuel secours; mais chaque canton, chaque +peuple étant entièrement séparé de ses voisins, sans avoir avec eux ni +commerce ni liaison, il fallait les dompter les uns après les autres: ce +qui, d'un côté, fut la cause de leur perte, mais, de l'autre, faisait +traîner les guerres en longueur, et rendait la conquête du pays beaucoup +plus difficile[211]. Aussi a-t-on remarqué que, quoique l'Espagne ait +été la première province de celles qui sont dans le continent que les +Romains aient attaquée, elle est la dernière qu'ils aient domptée; et +elle ne passa entièrement sous leur joug qu'après plus de deux cents ans +d'une vigoureuse résistance. + +[Note 211: «Hispania, prima Romanis inita provinciarum quæ quidem +continentis sint, postrema omnium perdomita est.» (LIV. lib. 28, n. +12.)] + +Il paraît, par ce que Polybe et Tite-Live nous disent des guerres +d'Amilcar, d'Asdrubal et d'Annibal en Espagne, dont nous parlerons +bientôt, qu'avant ce temps les Carthaginois n'y avaient pas fait de +grandes conquêtes, et qu'il leur restait encore beaucoup de pays à +subjuguer; mais dans l'espace de vingt ans ils achevèrent de s'en rendre +presque entièrement maîtres. + +[Marge: Polyb. l. 3, pag. 192; et lib. 1, pag. 9.] Dans le temps +qu'Annibal partit pour l'Italie, toute la côte d'Afrique, depuis les +Autels des Philènes (_Philænorum Aræ_), qui sont le long de la grande +Syrte, jusque vis-à-vis des colonnes d'Hercule, était soumise aux +Carthaginois. En passant le détroit, ils avaient subjugué toute la côte +occidentale de l'Espagne, le long de l'Océan jusqu'aux Pyrénées. La côte +de l'Espagne qui est sur la mer Méditerranée avait été aussi presque +entièrement subjuguée par les Carthaginois: c'est là qu'ils avaient bâti +Carthagène; et ils étaient maîtres de tout ce pays jusqu'à l'Èbre, qui +bornait leur domaine. Voilà quelle était pour-lors l'étendue de leur +empire. Il était resté dans le cœur du pays quelques peuples qu'ils +n'avaient pu soumettre. + +_Conquêtes des Carthaginois en Sicile._ + +Les guerres des Carthaginois en Sicile sont plus connues. Je rapporterai +ici celles qui se sont faites depuis le règne de Xerxès, qui engagea les +Carthaginois à porter leurs armes en Sicile, jusqu'à la première guerre +punique. Cet espace renferme près de deux cent vingt ans, depuis l'an du +monde 3520 jusqu'à 3738. Dans le commencement de ces guerres, Syracuse, +qui était la plus considérable et la plus puissante ville de Sicile, +avait mis l'autorité souveraine entre les mains de Gélon, d'Hiéron, de +Thrasybule, trois frères qui se succédèrent l'un à l'autre. Après eux, +le gouvernement démocratique, c'est-à-dire populaire, y fut établi, et +subsista plus de soixante ans. Depuis ce temps-là, ceux qui dominèrent à +Syracuse furent les deux Denys, Timoléon et Agathocle. Pyrrhus ensuite +fut appelé en Sicile, et n'en demeura maître que pendant fort peu +d'années. Tel fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des +guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas peu à faire +connaître quelle était la puissance des Carthaginois quand ils +commencèrent à entrer en guerre avec les Romains. + +La Sicile est la plus grande et la plus considérable de toutes les îles +de la mer Méditerranée. Elle est de figure triangulaire, et c'est pour +cela qu'elle est appelée _Trinacria_ et _Triquetra_. Le côté oriental, +qui répond à la mer Ionienne[212] ou de Grèce, s'étend depuis le +promontoire ou cap _Pachynum_ (Passaro) jusqu'à _Pelorum_ (le cap de +Pharo). Les villes les plus célèbres sur cette côte sont, _Syracusæ_, +_Tauromenium_, _Messana_[213]. Le côté septentrional, qui regarde +l'Italie, s'étend depuis le cap de Pélore jusqu'au cap _Lilybée_ (le cap +Boéo). Les villes les plus célèbres sont, _Mylæ_, _Hymera_, _Panormus_, +_Eryx_, _Motya_, _Lilybæum_. Le côté méridional, qui regarde l'Afrique, +s'étend depuis le cap Lilybée jusqu'à Pachynum. Les villes les plus +célèbres sont, _Selinus_, _Agrigentum_, _Gela_, _Camarina_. Cette île +est séparée de l'Italie par un détroit de quinze cents pas seulement, +qu'on appelle le [Marge: Strab. lib. 6, pag. 267.] _phare de Messine_, +parce qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybée en Afrique +n'est que de 1500 stades, c'est-à-dire soixante et quinze lieues. +Strabon le marque ainsi: mais il faut qu'il y ait erreur dans le +chiffre; et ce qu'il ajoute immédiatement après en est une preuve. Il +dit qu'un homme qui avait la vue excellente pouvait, du bord de la +Sicile, compter les vaisseaux qui sortaient du port de Carthage. Est-il +possible que la vue porte jusqu'à 60 ou 75 lieues? Il faut donc corriger +ainsi cet endroit: Le trajet de Lilybée en Afrique n'est que de 25 +lieues[214]. + +[Note 212: Mer de Sicile: c'est le nom de la portion de mer qui +sépare la Sicile de la Grèce. La mer _Ionienne_ était plus haut, entre +la Grèce et l'Italie.--L.] + +[Note 213: Ajoutez: _Catana_, _Megara_, _Naxos_.--L.] + +[Note 214: Il ne faut rien changer au texte de Strabon, parce que ce +texte est confirmé par deux autres passages du même auteur, dans +lesquels la distance de Lilybée à Carthage est également donnée comme +étant de 1500 stades (II, p. 122; XVII, p. 834). La correction que +propose Rollin est donc inadmissible. D'ailleurs, le trajet de Carthage +à Lilybée, d'après les observations récentes du capitaine Gauthier, que +m'a communiquées M. Buache, de l'Institut, est de 1° 55' 30" de +l'échelle des latitudes, ou de 38 lieues 1/2 de 20 au degré; et non 25 +lieues, comme le dit Rollin: cet intervalle, converti en stades, est +égal à 1602 stades de 833-1/3 au degré: ainsi la mesure de Strabon pèche +plutôt en défaut qu'en excès. + +Quant à l'impossibilité du fait rapporté par Strabon et par d'autres +auteurs, elle est certaine, à ne considérer que la distance des deux +points. Dans un mémoire lu à l'Institut, M. Mongez cherche à +l'expliquer, en supposant, ce qui est possible, que les Carthaginois, au +moment où ils envoyaient du secours à Lilybée, allumaient de grands feux +sur les hauteurs voisines de Carthage pour avertir la garnison de +Lilybée; or, on a des exemples que la diffusion de la lumière dans +l'atmosphère rend visibles de tels signaux à des distances +considérables. Dans cette hypothèse, on conçoit qu'un homme placé sur +une vigie élevée, instruit par ces feux du départ des vaisseaux, ait +voulu faire croire qu'il les voyait réellement sortir du port de +Carthage.--L.] + +On ne sait point non plus précisément dans quel temps les Carthaginois +commencèrent à porter leurs armes en Sicile[215]. Il est certain +seulement qu'ils en possédaient [Marge: AN. M. 3501 CARTH. 343. ROME +245. AV. J.C. 503.] déjà quelque partie lorsqu'ils firent avec les +Romains un traité, l'année même où les rois furent chassés de Rome et +les consuls substitués en leur place, vingt-huit ans avant que Xerxès +attaquât la Grèce. Ce traité, qui est le premier dont il soit fait +mention entre ces [Marge: Polyb. lib. 3, pag. 176.] deux peuples, parle +de l'Afrique et de la Sardaigne comme appartenant aux Carthaginois, au +lieu que, pour la Sicile, les conventions ne tombent que sur les parties +de cette île qui leur obéissaient. Par ce traité, il est marqué +expressément que les Romains ni leurs alliés ne pourront naviguer +au-delà du _Beau-Promontoire_, qui était tout près de Carthage, et que +les marchands qui aborderont dans cette ville pour le commerce ne +paieront que certains droits qui y sont fixés. + +[Note 215: Les auteurs de l'Histoire universelle (T. XII, p. 17, éd. +in 4o) trouvent ici une contradiction manifeste avec ce que Rollin a dit +un peu plus haut: _ce fut Xerxès qui engagea les Carthaginois à porter +leurs armes en Sicile_. La contradiction existerait en effet si Rollin +avait dit: _à porter pour la première fois leurs armes en Sicile_.--L.] + +Par ce même traité l'on voit que les Carthaginois étaient attentifs à ne +donner aux Romains aucune entrée dans les pays de leur obéissance, ni +aucune connaissance de ce qui s'y passait; comme si dès-lors les +Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance naissante des Romains, +et qu'ils eussent déjà couvé dans leur sein des semences secrètes de la +jalousie et de la défiance qui devaient un jour éclater par des guerres +aussi longues que cruelles, et par une animosité et une haine de part et +d'autre que la ruine seule de l'un des deux empires pouvait éteindre. + +[Sidenote: Diod. l. II, p. 1 et 16-22. AN. M. 3520 AV. J.C. 484.] +Quelques années après ce premier traité, les Carthaginois firent +alliance avec Xerxès, roi des Perses. Ce prince, qui ne se proposait +rien moins que d'exterminer entièrement les Grecs, qu'il regardait comme +des ennemis irréconciliables, ne crut pas pouvoir réussir dans son +dessein s'il n'engageait dans son parti les Carthaginois, dont la +puissance dès-lors était formidable. Ceux-ci, qui ne perdaient point de +vue le dessein qu'ils avaient conçu de s'emparer du reste de la Sicile, +saisirent avidement l'occasion favorable qui se présentait d'en achever +la conquête. Le traité fut donc conclu. On convint que les Carthaginois +attaqueraient avec toutes leurs forces les Grecs établis dans la Sicile +et dans l'Italie, pendant que Xerxès en personne marcherait contre la +Grèce même. + +Les préparatifs de cette guerre durèrent trois ans. L'armée de terre ne +montait pas à moins de trois cent mille hommes. La flotte était composée +de deux mille vaisseaux[216], et de plus de trois mille petits bâtiments +de charge. Amilcar, qui était le capitaine de son temps le plus estimé, +partit de Carthage avec ce formidable appareil. Il aborda à +Palerme[217], et, après y avoir fait prendre quelque repos à ses +troupes, il marcha contre la ville d'Hymère, qui n'en est pas fort +éloignée, et en forma le siège. Théron, gouverneur de la place[218], se +voyant fort serré, députa à Syracuse vers Gélon, qui s'en était rendu +maître. Il accourut aussitôt à son secours avec une armée de cinquante +mille hommes de pied, et cinq mille chevaux. Son arrivée rendit le +courage et l'espérance aux assiégés, qui, depuis ce temps-là, se +défendirent très-vigoureusement. + +[Note 216: J'ai peine à croire que cette armée fût aussi nombreuse +que le disent Hérodote et Diodore de Sicile. On ne voit pas qu'en aucune +autre circonstance les Carthaginois aient mis sur pied une armée de +150,000 hommes, à plus forte raison de 300,000: et, quant au nombre de +2000 vaisseaux de guerre, on peut en douter, quand on songe que la +flotte de Xerxès n'était que de 1200 vaisseaux. + +Hérodote ne paraît pas du reste garantir la certitude de ces +renseignements; il les rapporte sur la foi des Siciliens eux-mêmes: +λεγέται δὲ καὶ τάδε ὑπὸ τῶν ἐν Σικελίῃ οἰκημένων (HÉRODOTE, VII, § 165); +et l'on peut croire que les Siciliens ont grossi le nombre de leurs +ennemis pour augmenter la gloire de leur triomphe.--L.] + +[Note 217: Cette ville est appelée en latin _Panormus_.] + +[Note 218: Il était tyran d'Agrigente.--L.] + +Gélon était fort habile dans le métier de la guerre, sur-tout pour les +ruses. On lui amena un courrier chargé d'une lettre des habitants de +Sélinonte, ville de Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient +avis que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demandée arriverait un +certain jour. Gélon en choisit dans ses troupes un pareil nombre, qu'il +fit partir vers le temps dont on était convenu. Ayant été reçus dans le +camp des ennemis comme venant de Sélinonte, ils se jetèrent sur Amilcar, +qu'ils tuèrent, et mirent le feu aux vaisseaux. Dans le moment même de +leur arrivée, Gélon attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois, +qui se défendirent d'abord fort vaillamment; mais, quand ils apprirent +la mort de leur général, et qu'ils virent leur flotte en feu, le courage +et les forces leur manquant, ils prirent la fuite. Le carnage fut +horrible, et il y en eut plus de cent cinquante mille de tués. Les +autres, s'étant retirés dans un endroit où ils manquaient de tout, ne +purent pas s'y défendre long-temps, et se rendirent à discrétion. Ce +combat se donna le jour même de la célèbre action des Thermopyles, où +trois cents Spartiates disputèrent, au prix de leur sang, à Xerxès le +passage dans la Grèce[219]. [Marge: Lib. 7, cap. 167.] Hérodote raconte +autrement la mort d'Amilcar. Il dit que le bruit commun parmi les +Carthaginois était que ce général, voyant la défaite entière de ses +troupes, pour ne point survivre à sa honte, se précipita lui-même dans +le bûcher où il avait immolé plusieurs victimes humaines. + +Quand on apprit à Carthage la triste nouvelle de la défaite entière de +l'armée, la surprise, la douleur, le désespoir, y causèrent un trouble +et une alarme qui ne peuvent s'exprimer. Ils croyaient déjà voir +l'ennemi à leurs portes. C'était le caractère des Carthaginois, de +perdre d'abord courage dans les grands revers. Ils députèrent aussitôt +vers Gélon pour lui demander la paix, à quelque condition que ce fût: il +les écouta avec bonté. La victoire si complète qu'il venait de +remporter, loin de le rendre fier et intraitable, n'avait fait +qu'augmenter sa modestie et sa douceur, même à l'égard des ennemis. Il +leur accorda la paix, exigeant seulement d'eux qu'ils payassent pour +frais de la guerre deux mille talents; ce qui revient à six millions de +notre monnaie[220]. Il demanda aussi qu'ils bâtissent deux temples où +l'on exposât en public et où l'on gardât comme en dépôt les conditions +du traité. Les Carthaginois crurent que ce n'était point acheter trop +cher une paix qui leur était si nécessaire, et qu'ils n'avaient presque +pas osé espérer. Giscon, fils d'Amilcar, selon la coutume injuste qu'ils +avaient d'imputer aux généraux les mauvais succès de la guerre, et de +leur en faire porter la peine, fut puni du malheur de son père, et +envoyé en exil. Il passa le reste de sa vie à Sélinonte, ville de +Sicile. + +[Note 219: Hérodote (II, § 166) et Aristote (_Poetic._ § 23) disent +au contraire que ce fut le jour même de la bataille de Salamine. Leur +témoignage mérite sans doute la préférence.--L.] + +[Note 220: 11,000,000 francs.--L.] + +Gélon, de retour à Syracuse, convoqua le peuple, et invita tous les +citoyens à venir à l'assemblée avec leurs armes. Pour lui, il entra sans +armes et sans gardes, et rendit compte de toute la conduite de sa vie. +Son discours ne fut interrompu que par des témoignages publics de +reconnaissance et d'admiration. Loin d'être traité comme un tyran qui +eût opprimé la liberté de sa patrie, il en fut regardé comme le +bienfaiteur et le libérateur. Tous, d'un consentement unanime, le +proclamèrent roi; et cette dignité, après lui, fut conférée à deux de +ses frères. + +[Marge: Diod. l. 13, p. 169-171, et 179-186. AN. M. 3592 CARTH. 434. +ROM. 336. AV. J.C. 412.] Après la célèbre défaite des Athéniens devant +Syracuse, où Nicias périt avec toute sa flotte, les Ségestains, qui +s'étaient déclarés pour eux contre les Syracusains, craignant le +ressentiment de leurs ennemis, et se voyant déjà attaqués par ceux de +Sélinonte, implorèrent le secours des Carthaginois, et se mirent, eux et +leur ville, sous leur protection. On délibéra quelque temps à Carthage +sur le parti qu'il fallait prendre, l'affaire souffrant de grandes +difficultés. D'un côté les Carthaginois désiraient fort se rendre +maîtres d'une ville qui était tout-à-fait à leur bienséance; de l'autre +ils craignaient la puissance et les forces des Syracusains, qui venaient +d'exterminer l'armée nombreuse des Athéniens, et qu'une si grande +victoire rendait plus formidables que jamais. La passion de s'agrandir +l'emporta, et l'on promit du secours aux Ségestains. + +On confia le soin de cette guerre à Annibal, lequel avait pour-lors la +première dignité de l'état, c'est-à-dire celle de suffète. Il était +petit-fils d'Amilcar, qui avait été défait par Gélon, et tué devant +Hymère, et fils de Giscon, qui avait été condamné à l'exil. Il partit, +animé d'un vif désir de venger sa famille et sa patrie, et d'effacer la +honte de la dernière défaite. Son armée et sa flotte étaient +très-nombreuses[221]. Il aborda à un lieu appelé le _Puits de +Lilybée_[222], qui a donné son nom à la ville bâtie depuis dans le même +endroit. Sa première entreprise fut le siège de Sélinonte. L'attaque fut +très-vive, et la défense ne le fut pas moins, les femmes même montrant +un courage beaucoup au-dessus de leur sexe. Après une longue résistance, +la ville fut prise d'assaut et abandonnée au pillage. Le vainqueur +exerça les dernières cruautés, sans avoir égard ni au sexe ni à l'âge. +Il permit aux habitants qui s'étaient sauvés par la fuite de demeurer +dans la ville, après l'avoir démantelée, et de cultiver les terres, à +condition de payer un tribut aux Carthaginois. Cette ville subsistait +depuis 242 ans. + +[Note 221: Suivant Éphore, il avait 200,000 hommes de pied, 4000 +cavaliers (ap. Diod. XIII, § 54): selon Timée, seulement 100,000 en tout +(ap. eumd. l. 1.); et ce dernier s'accorde avec Xénophon (_Hellen._ I, +c. 1, § 27).--L.] + +[Note 222: Il aborda au cap Lilybée, et campa près du puits de ce +nom.--L.] + +Hymère, qu'il assiégea ensuite, et qu'il prit aussi d'assaut, après +avoir été traitée avec encore plus de cruauté, fut entièrement rasée 240 +ans après sa fondation. Il fit souffrir toutes sortes d'ignominie et de +supplices à trois mille prisonniers, et les fit égorger tous dans +l'endroit même où son grand-père avait été tué par les cavaliers de +Gélon, pour apaiser et satisfaire ses mânes par le sang de ces +malheureuses victimes. + +Après ces expéditions, Annibal retourna à Carthage. Toute la ville +sortit au-devant de lui, et le reçut au milieu des cris de joie et des +applaudissements. + +[Marge: Diod. l. 13, p. 201-203, 206-211, 226-231.] Ces heureux succès +renouvelèrent le désir et le dessein qu'avaient toujours eus les +Carthaginois de se rendre maîtres de la Sicile entière. Trois ans après, +ils nommèrent encore pour général Annibal; et, comme il s'excusait sur +son grand âge, et refusait de se charger de cette guerre, on lui donna +pour lieutenant Imilcon, fils d'Hannon, qui était de la même famille. +Les préparatifs de la guerre furent proportionnés au grand dessein que +les Carthaginois avaient conçu. La flotte et l'armée se trouvèrent +bientôt prêtes, et l'on partit pour la Sicile. Le nombre des troupes +montait, selon Timée, à plus de six-vingt mille hommes, et, selon +Éphore, à trois cent mille[223]. Les ennemis, de leur côté, s'étaient +mis en état de les bien recevoir; et les Syracusains avaient envoyé chez +tous leurs alliés pour y lever des troupes, et dans toutes les villes de +la Sicile pour les exhorter à défendre courageusement leur liberté. + +[Note 223: Timée, presque toujours en opposition avec Éphore, mérite +beaucoup plus de confiance. L'antiquité reprochait à ce dernier peu de +véracité: et ce reproche paraît assez confirmé par les passages que +Diodore cite de lui.--L.] + +Agrigente s'attendait à essuyer les premières attaques. C'était une +ville puissamment riche, et environnée de bonnes fortifications. Elle +était située, aussi-bien que Sélinonte, sur la côte de Sicile qui +regarde l'Afrique. En effet, Annibal commença la campagne par le siége +de cette ville. Ne la jugeant prenable que par un endroit, il tourna +tous ses efforts de ce côté-là, fit faire des levées et des terrasses +qui allaient jusqu'à la hauteur des murs, et employa à ces ouvrages les +décombres et les démolitions des tombeaux qui étaient autour de la +ville, et qu'il avait fait abattre pour cet effet. La peste se mit +bientôt après dans l'armée, et fit périr un grand nombre de soldats, et +le général même. Les Carthaginois crurent que c'était une punition des +dieux, qui vengeaient ainsi l'injure faite aux morts, dont plusieurs +même s'imaginèrent avoir vu les spectres pendant la nuit. On cessa donc +de toucher aux tombeaux, on ordonna des prières selon le rit observé à +Carthage, on immola un enfant à Saturne par une superstition inhumaine, +et l'on jeta plusieurs victimes dans la mer en l'honneur de Neptune. + +Les assiégés, qui d'abord avaient remporté plusieurs avantages, se +trouvèrent tellement pressés par la famine, que, se voyant sans +espérance et sans ressource, ils prirent le parti d'abandonner la ville: +on marqua la nuit suivante pour le départ. On juge aisément quelle fut +la douleur de ces pauvres habitants, obligés d'abandonner leurs maisons, +leurs richesses, leur patrie; mais la vie leur était plus chère que tout +le reste. Jamais spectacle ne fut plus triste. Sans parler des autres, +on voyait une troupe de femmes éplorées traîner après elles leurs +enfants pour les dérober à la cruauté du vainqueur; mais ce qu'il y eut +de plus douloureux fut la nécessité où l'on se trouva de laisser dans la +ville les vieillards et les malades, à qui leur état ne permettait ni de +fuir ni de se défendre. Ces malheureux exilés arrivèrent à Gela, qui +était la ville la plus prochaine, et ils y reçurent tous les +soulagements qu'ils pouvaient attendre dans un état si déplorable. + +Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit égorger tous ceux qui y +étaient restés. Le butin fut immense, et tel qu'on peut s'imaginer dans +une ville des plus opulentes de la Sicile, qui avait deux cent mille +habitants, et qui n'avait jamais souffert de siége, ni par conséquent de +pillage. On y trouva un nombre infini de tableaux, de vases, de statues +de toutes sortes (car cette ville avait un goût exquis pour ces +raretés), et entre autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoyé +à Carthage. + +Le siége d'Agrigente avait duré huit mois. Imilcon y fit passer le +quartier d'hiver à ses troupes, pour leur donner quelque repos, et au +commencement du printemps il en sortit, après avoir ruiné entièrement la +ville. Il assiégea ensuite Gela, et la prit malgré le secours qu'y mena +Denys le Tyran, qui s'était emparé de l'autorité à Syracuse. Imilcon +termina la guerre par un traité qu'il fit avec Denys, dont les +conditions furent que les Carthaginois, outre leurs anciennes conquêtes +dans la Sicile, demeureraient maîtres du pays des Sicaniens[224], de +Sélinonte, d'Agrigente, d'Hymère, comme aussi de celui de Géla et de +Camarine, dont les habitants pourraient demeurer dans leurs villes +démantelées, en payant tribut aux Carthaginois; que les Léontins, les +Messéniens, et tous les Siciliens vivraient selon leurs lois, et +conserveraient leur liberté et leur indépendance; qu'enfin les +Syracusains demeureraient soumis à Denys. Imilcon, après la conclusion +de ce traité, retourna à Carthage, où la peste fit périr un grand nombre +de citoyens. + +[Note 224: Les Sicaniens et les Siciliens anciennement étaient deux +peuples distingués.] + +[Marge: Diod. l. 14, p. 268-278. AN. M. 3600 CARTH. 442. ROM. 344. AV. +J.C. 404.] Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois que pour +se donner le temps d'affermir son autorité naissante, et de travailler +aux préparatifs de la guerre qu'il méditait contre eux. Comme il savait +combien la puissance de ce peuple était formidable, il n'oublia rien +pour se mettre en état de l'attaquer avec succès; et il fut +merveilleusement secondé dans son dessein par le zèle de ses peuples. La +réputation de ce prince, le désir de s'en faire connaître, l'attrait du +gain, et la vue des récompenses qu'il promettait à ceux dont l'industrie +se ferait distinguer, attirèrent de toutes parts en Sicile ce qu'il y +avait pour-lors de plus habiles ouvriers en tout genre. Syracuse entière +était devenue comme un grand atelier, où de tous côtés on était occupé à +faire des épées, des casques, des boucliers, des machines de guerre, et +à préparer tout ce qui est nécessaire pour la construction et pour +l'équipement des vaisseaux. L'invention de ceux à cinq rangs de rames +était toute récente: jusque-là on n'avait vu que des vaisseaux à trois +rangs de rames, _triremes_. Denys animait le travail par sa présence, +par des libéralités et des louanges qu'il savait dispenser à propos, et +sur-tout par des manières populaires et engageantes, moyens encore plus +efficaces que tout le reste pour réveiller l'industrie et l'ardeur des +ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui excellaient +dans leur genre[225]. + +[Note 225: «Honos alit artes.»] + +Quand tout fut prêt, et qu'il eut levé en différents pays un grand +nombre de troupes, il convoqua l'assemblée des Syracusains, leur exposa +son dessein, et leur représenta que les Carthaginois étaient les ennemis +déclarés des Grecs; qu'ils ne se proposaient rien moins que d'envahir +toute la Sicile; qu'ils voulaient mettre sous le joug toutes les villes +grecques, et que, si l'on n'arrêtait leurs progrès, Syracuse se verrait +bientôt elle-même attaquée; que, s'ils ne faisaient point actuellement +d'entreprise, on devait leur inaction aux ravages que la peste avait +causés parmi eux; que c'était une conjoncture favorable dont il fallait +profiter. Quoique la tyrannie et le tyran fussent très-odieux aux +Syracusains, la haine contre les Carthaginois l'emporta; et tout le +monde, plus touché des motifs d'une politique intéressée que de la +justice, applaudit au discours de Denys. Sans aucun sujet de plaintes, +sans déclaration de guerre, il abandonna au pillage et à la fureur du +peuple les biens et la personne des Carthaginois. Il y en avait un assez +grand nombre à Syracuse, qui, sur la foi des traités, y exerçaient le +commerce. On courut de tous côtés dans leurs maisons; on pilla leurs +effets; on prétendit être suffisamment autorisé pour leur faire souffrir +à eux-mêmes toutes sortes d'ignominies et de supplices, en représailles +des cruautés qu'ils avaient exercées contre les habitants du pays; et ce +pernicieux exemple de perfidie et d'inhumanité fut suivi dans toute +l'étendue de la Sicile. Ce fut là comme le signal sanglant de la guerre +qu'on leur déclarait. Denys, après avoir ainsi commencé par se faire +justice à lui-même, envoya des députés à Carthage, pour demander qu'ils +rendissent la liberté à toutes les villes de la Sicile; qu'autrement ils +y seraient traités comme ennemis. Cette nouvelle y répandit une grande +alarme, sur-tout à cause du pitoyable état où ils se trouvaient. + +Denys ouvrit la campagne par le siège de Motya, qui était la place +d'armes des Carthaginois en Sicile, et il poussa vivement ce siége, sans +qu'Imilcon, qui commandait la flotte ennemie, pût la secourir. Il fit +avancer ses machines, battit la place à coups de béliers, approcha des +murs les tours à six étages qui étaient portées sur des roues, et qui +égalaient la hauteur des maisons, et de là il incommodait fort les +assiégés par ses catapultes, machines nouvellement inventées, qui +lançaient en grand nombre et avec grande force des traits et des pierres +contre les ennemis. La ville enfin, après une longue et vigoureuse +résistance, fut prise d'assaut, et tous les habitants passés au fil de +l'épée, excepté ceux qui se réfugièrent dans les temples. On abandonna +le pillage au soldat. Denys, y ayant laissé une bonne garnison et un +gouvernement sûr, retourna à Syracuse. + +[Marge: Diod. l. 14, p. 279-295. Justin. l. 19, c. 2 et 3.] L'année +suivante, Imilcon, que les Carthaginois avaient nommé suffète, revint en +Sicile avec une armée beaucoup plus nombreuse qu'auparavant[226]. Il +aborda à Palerme, recouvra Motya par force, et prit plusieurs autres +villes[227]. Animé par ces heureux succès, il marcha vers Syracuse pour +en former le siége, menant ses troupes de pied par terre, pendant que sa +flotte, sous la conduite de Magon, côtoyait les bords. + +[Note 226: De 300,000 hommes de pied, de 4000 chevaux, et de 400 +chariots, selon Éphore; et seulement de 100,000 hommes, selon Timée. +(Diod. Sic. XIV, § 54).--L.] + +[Note 227: Entre autres, Messane qu'il rasa, et Catane.--L.] + +L'arrivée d'Imilcon jeta un grand trouble dans la ville. Plus de deux +cents vaisseaux, ornés des dépouilles des ennemis, et s'avançant en bon +ordre, entrèrent comme en triomphe dans le grand port, suivis de cinq +cents barques[228]. On vit en même temps arriver d'un autre côté l'armée +de terre, composée, selon quelques auteurs, de trois cent mille hommes +de pied et de trois mille chevaux. Imilcon fit dresser sa tente dans le +temple même de Jupiter: le reste de l'armée campa à douze stades, +c'est-à-dire à un peu plus d'une demi-lieue de la ville. S'en étant +approché, il présenta la bataille aux habitants, qui se donnèrent bien +de garde de l'accepter. Content d'avoir tiré des Syracusains l'aveu de +leur faiblesse et de sa supériorité, il retourna dans son camp, ne +doutant point que bientôt il ne dût se rendre maître de la ville, et la +regardant déjà comme une proie assurée et qui ne pouvait lui échapper. +Pendant trente jours il fit le dégât des terres voisines, et ruina tout +le pays. Il se rendit maître du faubourg d'Acradine, et pilla les +temples de Cérès et de Proserpine. Pour fortifier son camp, il abattit +tous les tombeaux qui étaient autour de la ville, et entre autres celui +de Gélon et de Démarète sa femme, qui était d'une magnificence +extraordinaire. + +[Note 228: Le texte de Diodore est ici corrompu.--L.] + +Ces heureux succès ne furent pas d'une longue durée. Tout l'éclat de ce +triomphe anticipé s'évanouit en un moment, et montra à tous les mortels, +dit l'historien, que quiconque s'élève insolemment par l'orgueil, tôt ou +tard abattu par une force supérieure, sera forcé de reconnaître sa +faiblesse. Lorsque Imilcon, maître de presque toutes les villes de +Sicile, s'attendait à mettre le comble à ses victoires par la prise de +Syracuse, la maladie contagieuse se mit dans son armée, et y fit des +ravages incroyables. On était dans le fort de l'été; et la chaleur, +cette année, était très-grande. La contagion commença par les Africains, +qui mouraient à tas, sans qu'on pût les secourir. D'abord on enterrait +les morts; mais le nombre en augmentant tous les jours, et le mal se +communiquant promptement, les cadavres demeurèrent sans sépulture, et +les malades sans secours. Cette peste était accompagnée de symptômes +extraordinaires, de cruelles dyssenteries, de fièvres violentes, de +déchirements d'entrailles, de douleurs aiguës par tout le corps, de +frénésie même et de fureur, en sorte qu'ils se jetaient sur quiconque +venait à leur rencontre, et le mettaient en pièces. + +Denys ne laissa pas échapper une occasion si favorable d'attaquer les +ennemis. Plus qu'à demi vaincus par la peste, ils ne firent pas grande +résistance. Les vaisseaux furent, pour la plupart, ou pris par l'ennemi, +ou consumés par le feu. Tous les habitants de Syracuse, vieillards, +femmes, enfants, sortirent en foule de la ville pour être témoins d'un +événement qui leur paraissait tenir du miracle. Ils levaient les mains +au ciel pour remercier les dieux protecteurs de leur ville, et vengeurs +de la sainteté des temples et des tombeaux violés indignement par ces +barbares. La nuit étant survenue, chacun se retira de son côté. Imilcon +profita de ce moment de relâche, et envoya vers Denys pour lui demander +la permission d'emmener avec lui à Carthage le peu qui lui restait de +troupes, en lui offrant trois cents talents[229], qui étaient tout +l'argent qu'il avait de reste. Il ne put obtenir cette permission que +pour les seuls Carthaginois, avec lesquels il se sauva de nuit, laissant +tous les autres soldats à la discrétion de l'ennemi. + +[Note 229: Trois cent mille écus. = 1,650,000 francs.--L.] + +Voilà l'état dans lequel ce chef des Carthaginois, si fier quelques +moments auparavant, se retira de Syracuse. Plaignant amèrement son sort, +et encore plus celui de la république, il accusait avec insulte et +emportement les dieux, seuls auteurs de son infortune; «car l'ennemi, +disait-il, peut bien se réjouir de nos maux, mais non s'en glorifier. +Vainqueurs des Syracusains, la peste seule a pu nous vaincre.» Sa grande +douleur, et qui le touchait le plus vivement, était d'avoir survécu à +tant de braves guerriers qui étaient morts les armes à la main; «mais, +ajoutait-il, la suite fera connaître si c'est la crainte de la mort, ou +le désir de ramener dans leur patrie les restes malheureux de mes +citoyens, qui m'a fait survivre à la perte de tant de généreux soldats.» +En effet, dès qu'il fut arrivé à Carthage, qu'il trouva dans une +désolation qui ne se peut exprimer, il entra dans sa maison, en ferma +les portes sur lui sans vouloir y admettre personne, pas même ses +enfants; et se donna la mort par un prétendu courage que les païens +admiraient, mais qui n'en avait que le nom, et qui cachait dans le fond +un véritable désespoir. + +Un nouveau surcroît de malheurs accabla cette ville infortunée. Les +Africains, de tout temps pleins de haine contre Carthage, mais irrités +alors jusqu'à la fureur de ce qu'on avait laissé leurs compatriotes à +Syracuse, en les livrant à la boucherie, s'assemblent comme des +forcenés, sonnent l'alarme, prennent les armes, et, après s'être saisis +de Tunis, marchent contre Carthage au nombre de plus de deux cent mille +hommes. La ville se crut perdue. On regarda ce nouvel incident comme un +effet et comme une suite de la colère des dieux, qui poursuivait les +coupables jusque dans Carthage même. Comme ses habitants portaient la +superstition à l'excès, sur-tout dans les calamités publiques, on songea +avant tout à apaiser les dieux. Cérès et Proserpine étaient des +divinités inconnues jusque-là dans le pays. Pour réparer l'outrage qui +leur avait été fait par le pillage de leurs temples, on leur érigea de +magnifiques statues, on leur donna pour prêtres les personnes les plus +qualifiées de la ville, on leur offrit des sacrifices et des victimes +selon le rit grec, et l'on n'omit rien de ce qu'ils croyaient pouvoir +leur rendre ces déesses propices. Après ce premier soin, on songea à la +défense de la ville. Heureusement pour les Carthaginois cette armée +nombreuse était sans chef, c'est-à-dire, comme un corps sans ame: nulles +provisions, nulles machines de guerre; point de discipline ni de +subordination: chacun voulait commander ou se conduire à son gré. La +division s'étant donc mise parmi ces troupes, et la famine augmentant +tous les jours de plus en plus, ils se retirèrent chacun dans son pays, +et délivrèrent Carthage d'une grande alarme. + +Rien ne rebutait les Carthaginois, et ils faisaient toujours de +nouvelles tentatives sur la Sicile. Magon, leur général, qui était un +des deux suffètes, perdit une grande bataille, où il fut tué[230]. Les +chefs des Carthaginois demandèrent la paix, qui leur fut accordée à ces +conditions, qu'ils sortiraient de toutes les villes de la Sicile, et +qu'ils paieraient tous les frais de cette guerre. Ils parurent les +accepter; mais, ayant représenté qu'ils ne pouvaient livrer les villes +sans l'ordre de leur ville, ils obtinrent une trève assez longue pour +envoyer à Carthage. On y profita de cet intervalle pour lever et exercer +de nouvelles troupes, à qui l'on donna pour chef Magon, fils de celui +qui venait d'être tué. Il était tout jeune, mais il avait beaucoup de +mérite et de réputation. Dès qu'il fut arrivé en Sicile, et que le temps +de la trève fut expiré, il donna une bataille contre Denys, où Leptine, +l'un de ses généraux, fut tué, et où il demeura sur la place, du côté +des Syracusains, plus de quatorze mille hommes. Le fruit de cette +victoire fut une paix honorable, qui laissait les Carthaginois en +possession de tout ce qu'ils avaient dans la Sicile, en y ajoutant même +quelques places, et qui leur assignait mille talents pour les frais de +la guerre, c'est-à-dire trois millions de livres[231]. + +[Note 230: Son armée était de 80,000 hommes.--L.] + +[Note 231: 5,500,000 francs.--L.] + +[Marge: Justin. lib. 2, cap. 5.] Ce fut à-peu-près vers ce temps-là qu'à +l'occasion d'un citoyen de Carthage qui avait écrit en grec à Denys pour +lui donner avis du départ de l'armée carthaginoise, il fut défendu, par +arrêt du sénat, aux Carthaginois d'apprendre à écrire ou à parler la +langue grecque, pour les mettre hors d'état d'avoir aucun commerce avec +les ennemis, soit par lettre, soit de vive voix. + +[Marge: Diod. l. 15, pag. 344.] Carthage eut bientôt après une nouvelle +secousse à essuyer. La peste se répandit dans la ville, et y fit de +grands ravages. Des terreurs paniques et de violents transports de +frénésie saisissaient tout-à-coup les malades. Ils sortaient brusquement +de leurs maisons les armes à la main, comme si l'ennemi se fût emparé de +la ville, et tuaient ou blessaient tous ceux qu'ils trouvaient à leur +rencontre. Les Africains et ceux de Sardaigne voulurent profiter de +l'occasion pour secouer un joug qu'ils portaient avec peine; mais les +uns et les autres furent domptés, et rentrèrent dans l'obéissance. Une +entreprise que Denys forma en Sicile, dans le même temps et par les +mêmes vues, ne lui réussit pas mieux. Il mourut quelque temps après, et +eut pour successeur son fils, qui porta le même nom. + +[Marge: Polyb. l. 3, pag. 178.] Nous avons déjà rapporté un premier +traité conclu entre les Romains et les Carthaginois. Il y en eut un +second, qu'Orose dit avoir été conclu la 402e année de la fondation de +Rome, et par conséquent vers le temps dont nous parlons. Ce second +traité contenait à-peu-près les mêmes conditions que le premier, excepté +que ceux de Tyr et d'Utique y étaient nommément compris, et joints aux +Carthaginois. + +[Marge: Diod. l. 16, p. 459-572. Plut. in Timol. AN. M. 3656 CARTH. 498. +ROM. 400. AV. J.C. 348.] Après la mort du premier Denys, il y eut de +grands troubles à Syracuse. Denys le Jeune, qui en avait été chassé, s'y +rétablit à main armée, et y exerça de grandes cruautés. Une partie des +citoyens implora le secours d'Icétès, tyran des Léontins, qui était +originaire de Syracuse. La conjoncture de ces troubles parut +très-favorable aux Carthaginois pour s'emparer de la Sicile, et ils y +envoyèrent une grosse flotte. Dans cette extrémité, ceux d'entre les +Syracusains qui étaient les mieux intentionnés eurent recours aux +Corinthiens, qui les avaient déjà souvent aidés dans leurs périls, et +qui d'ailleurs étaient les peuples de la Grèce les plus déclarés contre +la tyrannie, et les plus vifs défenseurs de la liberté. Les Corinthiens +leur envoyèrent Timoléon. C'était un homme d'un rare mérite, et qui +avait signalé son zèle pour le bien public, en affranchissant sa patrie +du joug de la tyrannie aux dépens de sa propre famille. Il partit avec +dix vaisseaux seulement, et, étant arrivé à Rhége, il éluda par un +heureux stratagème la vigilance des Carthaginois, qui, ayant été avertis +de son départ et de son dessein par Icétès, voulaient l'empêcher de +passer en Sicile. + +Timoléon n'avait guère plus de mille soldats avec lui. Avec cette +poignée de gens, il marche hardiment au secours de Syracuse. Sa petite +troupe se grossit à mesure qu'il avance. Les Syracusains se trouvaient +dans un étrange état, et avaient perdu toute espérance. Ils voyaient les +Carthaginois maîtres du port; Icétès, de la ville; Denys, de la +citadelle. Heureusement, dès que Timoléon fut arrivé, Denys, qui était +sans ressource, lui remit entre les mains la citadelle avec toutes les +troupes, les armes et les vivres qui y étaient, et il se sauva par son +moyen à Corinthe. Timoléon avait fait représenter adroitement aux +soldats étrangers, qui, selon le défaut que nous avons remarqué dans le +gouvernement de Carthage, faisaient la principale force de l'armée de +Magon, et qui même pour la plupart étaient de Grèce, qu'il était bien +étrange que des Grecs travaillassent à rendre les barbares maîtres de la +Sicile, d'où ils passeraient bientôt dans la Grèce; car enfin pouvait-on +s'imaginer que les Carthaginois fussent venus de si loin uniquement pour +établir Icétès tyran à Syracuse? Ces discours s'étant répandus dans le +camp, Magon fut saisi de frayeur; et, comme il ne cherchait qu'un +prétexte pour se retirer, supposant que les troupes étaient prêtes à le +trahir et à l'abandonner, il fit sortir sa flotte du port, et cingla +vers Carthage. Icétès, après son départ, ne put pas tenir long-temps +contre les Corinthiens: ainsi, ils demeurèrent seuls maîtres de toute la +ville. + +Dès que Magon fut arrivé à Carthage, on lui fit son procès. Il prévint +le supplice par une mort volontaire. Son corps fut attaché à une +potence, et exposé en spectacle au peuple. [Marge: Plut. in Timoleone, +p. 248-250.] On leva de nouvelles troupes, et l'on fit partir pour la +Sicile une flotte plus nombreuse encore que la précédente. Elle était +composée de deux cents vaisseaux, sans compter mille barques de +transport; et l'armée, montait à plus de soixante et dix mille hommes. +Ils abordèrent à Lilybée, sous la conduite d'Amilcar et d'Annibal, et +résolurent d'aller d'abord attaquer les Corinthiens. Timoléon ne les +attendit pas, et marcha à leur rencontre. Mais la consternation était si +grande à Syracuse, que, de toutes les troupes qui y étaient, il n'y eut +que trois mille Syracusains qui le suivirent, et quatre mille étrangers; +encore de ces derniers il y en eut mille qui, par crainte, +l'abandonnèrent dans le chemin. Il ne perdit point courage, et, ayant +exhorté le reste de ses troupes à combattre vaillamment pour le salut et +la liberté de leurs alliés, il les mena contre l'ennemi, dont il savait +que le rendez-vous était près d'une petite rivière appelée Crimise. Il +paraissait de la folie à aller attaquer une armée si nombreuse avec +quatre ou cinq mille hommes d'infanterie seulement, et mille chevaux; +mais Timoléon, qui savait que la bravoure conduite par la prudence +l'emporte sur le nombre, comptait sur le courage de ses soldats, qui +paraissaient déterminés à périr plutôt que de céder, et qui demandaient +avec ardeur qu'on les menât contre l'ennemi. L'événement justifia ses +vues et son espérance. La bataille se donna: les Carthaginois furent mis +en déroute. Il y eut de leur côté plus de dix mille hommes de tués, +parmi lesquels il se trouva trois mille citoyens de Carthage, ce qui +causa dans cette ville un grand deuil et une grande consternation. Leur +camp fut pris, et l'on y trouva des richesses immenses: on fit aussi un +grand nombre de prisonniers. + +[Marge: Plut. pag. 248-250.] Timoléon, avec les nouvelles de sa +victoire, envoya à Corinthe les plus belles armes qui se trouvèrent +parmi le butin; car il voulait que sa ville fût louée et admirée de tous +les hommes, lorsqu'ils verraient que c'était la seule de toutes les +villes de Grèce où les plus beaux temples étaient ornés, non de +dépouilles grecques, ni d'offrandes teintes encore du sang de la nation, +et dont la vue ne pouvait que renouveler un souvenir funeste, mais de +dépouilles barbares, qui, par de belles inscriptions, faisaient +connaître en même temps et le courage et la reconnaissance religieuse de +ceux qui les avaient remportées: car elles disaient _que les +Corinthiens, et Timoléon leur général, après avoir affranchi du joug des +Carthaginois les Grecs établis dans la Sicile, avaient appendu ces armes +dans les temples pour en rendre aux dieux des actions de graces +immortelles_. + +Après cela, Timoléon, laissant dans le pays ennemi les troupes +étrangères pour achever de piller et de ravager toutes les terres des +Carthaginois, s'en retourna à Syracuse. En arrivant, il bannit de la +Sicile les mille soldats qui l'avaient abandonné en chemin, et il les +fit sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en tirer d'autre +vengeance. + +Cette victoire des Corinthiens fut suivie de la prise de plusieurs +villes, ce qui obligea les Carthaginois à demander la paix. + +Autant que les apparences du succès les rendaient prompts à faire de +grands efforts et à mettre sur pied de puissantes armées de terre et de +mer, et que la prospérité leur faisait user de la victoire avec +insolence et avec cruauté, autant une adversité imprévue les jetait dans +le découragement, leur faisait perdre tout d'un coup de vue toutes leurs +ressources, et leur inspirait la bassesse d'aller demander quartier à +des ennemis peu considérables, et d'en accepter sans honte les +conditions les plus dures et les plus humiliantes. Celles qu'on leur +imposa ici, en leur accordant la paix, furent: qu'ils ne tiendraient que +les terres qui étaient au-delà du fleuve Halycus[232]; qu'ils +laisseraient la liberté à tous ceux du pays d'aller s'établir à Syracuse +avec leurs familles et leurs biens; et qu'il ne conserveraient avec les +tyrans ni alliance ni intelligence. + +[Note 232: Cette rivière n'est pas loin d'Agrigente; elle est nommée +_Lycus_ dans Diodore [XVI, § 82] et dans Plutarque [in _Timol._, p. 252 +D.]; mais on croit que c'est une faute. + += Cela est certain. Diodore donne ailleurs le vrai nom de cette rivière +(XV, § 17, XXIII, eclog. 9; XXIV, § 1).--L.] + +[Marge: Justin. lib. 21, c. 4.] Il paraît que c'est à peu près dans le +temps dont nous venons de parler qu'arriva à Carthage ce qu'on lit dans +Justin. Hannon, l'un de ses citoyens les plus puissants, forma le +dessein de se rendre maître de la république, en faisant périr tout le +sénat. Il choisit pour cette cruelle exécution le jour même des noces de +sa fille, où il devait donner chez lui un repas aux sénateurs, et les +faire tous empoisonner. La chose fut découverte. On n'osa pas punir un +crime si horrible, tant était grand le crédit du coupable; on se +contenta de le prévenir et de le détourner par un décret qui défendait +en général la trop grande magnificence des noces, et mettait certaines +bornes aux dépenses qu'on y pourrait faire. Voyant que la ruse lui avait +mal réussi, il songea à employer la force ouverte en armant tous les +esclaves. Il fut encore decouvert; et, pour éviter la punition, il se +retira avec vingt mille esclaves armés dans un château extrêmement +fortifié, et de là il tâcha d'engager dans sa révolte les Africains et +le roi des Maures, mais en vain. Il fut pris et conduit à Carthage. +Après qu'on l'eut battu de verges, on lui arracha les yeux, on lui brisa +les bras et les cuisses, on le fit mourir à la vue du peuple, et l'on +attacha à la potence son corps tout déchiré de coups. Ses enfants et +tous ses parents, quoiqu'ils n'eussent pris aucune part à sa +conspiration, en eurent à son supplice. On les condamna tous à la mort, +afin de ne laisser personne dans sa famille en état ou d'imiter son +crime, ou de venger sa mort. Tel était le génie de Carthage: toujours +sévère et excessive dans ses punitions, elle les portait aux dernières +rigueurs, et les étendait jusque sur les innocents, sans consulter ni +l'équité, ni la modération, ni la reconnaissance. + +[Marge: Diod. l. 19, p. 651-656, 710-712-737 743-760. Justin. l. 2, cap. +116. AN. M. 3685 CARTH. 527. ROM. 429. AV. J.C. 319.] J'ai maintenant à +parler des guerres que soutinrent les Carthaginois, tant dans la Sicile +que dans l'Afrique même, contre Agathocle qui, pendant plusieurs années, +leur donna beaucoup d'exercice. + +Cet Agathocle était Sicilien, d'une naissance obscure et d'une condition +très-basse. Soutenu d'abord par les forces des Carthaginois, il avait +envahi la souveraine autorité dans Syracuse, et en était devenu le +tyran. Dans les commencements ils réprimèrent ses entreprises, et +Amilcar leur chef le fit consentir à un traité qui mettait la paix dans +la Sicile. Mais il n'en garda pas long-temps les conditions et il se +déclara bientôt contre les Carthaginois mêmes, qui, sous la conduite +d'Amilcar, remportèrent sur lui une victoire[233] considérable, après +laquelle il fut obligé de se renfermer dans Syracuse. Les Carthaginois +l'y poursuivirent, et formèrent le siège de cette importante place, dont +la prise devait les rendre maîtres de toute la Sicile. + +[Note 233: C'était proche du fleuve et de la ville d'Hymère.] + +Agathocle, qui leur était beaucoup inférieur en force, et qui d'ailleurs +se voyait abandonné par tous les alliés à cause de sa cruauté inouïe, +conçut un dessein si hardi et si impraticable selon toutes les +apparences, que, même après l'exécution et le succès, il paraît encore +presque incroyable: c'était de porter la guerre en Afrique, et d'aller +assiéger Carthage, lui qui ne pouvait ni se défendre en Sicile, ni +soutenir le siége de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas +moins étonnant que l'entreprise même. Il ne s'ouvrit à personne sur son +dessein, et se contenta de déclarer au peuple qu'il avait imaginé un +moyen sûr de le tirer du péril où il était; qu'il ne s'agissait que de +supporter avec patience, pendant un court intervalle, les incommodités +du siége; qu'au reste il laissait à ceux qui ne pourraient se résoudre à +prendre ce parti la liberté de sortir de la ville. Il n'en sortit que +seize cents personnes. Il y laissa son frère Antandre, avec assez de +troupes et de vivres pour faire une bonne défense. Il accorda la liberté +à tous les esclaves qui étaient en âge de porter les armes, et, après +leur avoir fait prêter serment, il les joignit à ses troupes. Il +n'emporta que cinquante talents[234] pour les besoins présents, bien +assuré de trouver dans le pays ennemi tout ce qui lui serait nécessaire. +Il partit donc avec deux de ses fils, Archagathe et Héraclide, sans +qu'aucun sût où la flotte devait faire voile. Ils croyaient tous qu'on +les mènerait dans l'Italie ou dans la Sardaigne pour y faire du butin, +ou vers les côtes de la Sicile qui appartenaient à l'ennemi, pour en +faire le dégât. Les Carthaginois, surpris d'un départ si inopiné, se +mirent en état de l'empêcher; mais Agathocle se déroba à leur poursuite, +et prit le large. + +[Note 234: Cinquante mille écus. = 257,000 francs.--L.] + +Il ne découvrit son dessein que lorsqu'on fut abordé en Afrique. Là, +ayant assemblé ses troupes, il leur exposa ses raisons en peu de mots. +Il leur représenta que l'unique moyen de délivrer leur patrie était de +porter la guerre dans le pays ennemi; qu'il les menait, eux qui étaient +aguerris et intrépides, contre des citoyens amollis et énervés par les +délices d'une vie oisive et voluptueuse; que les habitants du pays, +accablés du joug d'une servitude également dure et honteuse, au premier +bruit de leur arrivée, viendraient en foule se joindre à eux; que la +hardiesse seule de leur projet déconcerterait les Carthaginois, qui ne +s'attendaient à rien moins qu'à voir l'ennemi à leurs portes; qu'enfin +jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne ferait plus +d'honneur que celle-ci, puisque toutes les richesses de Carthage +seraient la récompense des vainqueurs, et que tous les siècles +parleraient avec éloge et avec admiration de leur courage. Tous les +soldats, se croyant déjà maîtres de Carthage, applaudirent à son +discours. Une seule chose les inquiétait, c'était l'éclipse de soleil +qui était arrivée précisément à leur départ. Les peuples alors, même les +plus policés, connaissaient peu la cause de ces phénomènes +extraordinaires de la nature, et étaient accoutumés par leurs devins à +en tirer, des conjectures superstitieuses et arbitraires, qui servaient +souvent à régler les plus grandes entreprises. Agathocle rassura ses +soldats en leur faisant entendre que ces sortes de defaillances des +astres marquaient toujours un changement dans l'état présent; qu'ainsi +le bonheur des Carthaginois allait prendre fin, et qu'il passerait de +leur côté. + +Voyant les soldats bien disposés, il exécuta presque dans le même temps +une seconde entreprise encore plus hardie et plus hasardeuse que n'avait +été la première, par laquelle il les avait transportés en Afrique; ce +fut de brûler entièrement la flotte qui les y avait amenes. Plusieurs +raisons le déterminèrent à prendre un parti si extrême. Il n'avait aucun +bon port en Afrique où il pût mettre ses vaisseaux en sûreté. Les +Carthaginois, étant maîtres de la mer, n'auraient pas manque de venir +bientôt s'emparer sans résistance de sa flotte: s'il avait laissé tout +ce qu'il fallait de troupes pour la defendre, il aurait trop affaibli +son armée, d'ailleurs assez mediocre, et il se serait mis hors d'état de +tirer aucun avantage de cette diversion inopinée, qui dépendait +uniquement d'un succès prompt et éclatant; enfin, il voulait mettre ses +soldats dans la nécessité de vaincre, en ne leur laissant d'autre +ressource que la victoire. Il fallait bien du courage pour prendre une +telle résolution. Il y avait préparé les officiers, qui lui étaient tous +dévoués, et suivaient en tout ses impressions. On le vit donc paraître +tout d'un coup dans l'assemblée avec une couronne sur la tête et un +habit éclatant, dans l'équipage d'un homme qui se prépare à une +cérémonie de religion. Alors prenant la parole: «Lorsque nous partîmes +de Syracuse, dit-il, et que l'ennemi nous poursuivait vivement, dans +cette funeste extrémité, j'eus recours à Proserpine et à Cérès, +divinités protectrices de la Sicile, et je leur promis, si elles nous +délivraient d'un danger si pressant, de brûler en leur honneur tous nos +vaisseaux dès que nous serions arrivés ici. Aidez-moi, soldats, à +m'acquitter de mon vœu: les déesses sauront bien nous dédommager de ce +sacrifice.» En même temps, le flambeau à la main, il s'avance à grands +pas vers le vaisseau qu'il montait, et y met lui-même le feu. Tous les +officiers en font autant chacun de leur côté, et sont suivis du soldat. +Les trompettes sonnaient de toutes parts, et toute l'armée retentissait +de cris de joie et d'applaudissements. En un moment la flotte fut +brûlée. On n'avait pas laissé aux soldats le temps de réfléchir sur la +proposition qu'on leur faisait; une ardeur aveugle et impétueuse les +avait tous entraînés. Mais, lorsqu'ils furent un peu revenus à +eux-mêmes, et que, mesurant dans leur esprit cette vaste étendue de mer +qui les séparait de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi, sans +ressource et sans aucun moyen d'en sortir, une noire tristesse et un +morne silence succédèrent à ces marques de joie et à ces acclamations +qui avaient été générales dans toute l'armée. + +Agathocle ne laissa pas non plus ici le temps aux réflexions. Il +conduisit sur-le-champ son armée vers une place qu'on appelait _la +Grande-Ville_[235], qui était du domaine de Carthage. Le pays qui y +conduisait était le lieu du monde le plus délicieux et le plus agréable +à la vue. On voyait de tous côtés de grandes prairies entrecoupées de +ruisseaux agréables, et couvertes de toutes sortes de troupeaux; des +maisons de campagne bâties avec une magnificence extraordinaire; de +belles avenues plantées d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute +espèce; des jardins d'une vaste étendue, et entretenus avec un soin et +une propreté qui faisait plaisir à l'œil. Cette vue ranima les soldats: +ils arrivèrent pleins de courage à la Grande-Ville, qu'ils emportèrent +d'emblée, et s'y enrichirent du butin qui leur fut abandonné. Tunis ne +fit pas plus de résistance: cette place n'était pas fort éloignée de +Carthage. + +[Note 235: _Mégalopolis_: Rollin aurait dû conserver ce nom, comme +ceux de _Néapolis_, _Tripolis_, etc.--L.] + +L'alarme y fut grande quand on apprit que l'ennemi était dans le pays, +et avançait à grandes journées vers la ville. L'arrivée d'Agathocle fit +conclure que les armées des Carthaginois avaient été défaites devant +Syracuse, et leur flotte entièrement dissipée. Le peuple court en +desordre dans la place publique: le sénat s'assemble à la hâte et +tumultuairement. On délibère sur les moyens de sauver la ville. Il n'y +avait point de troupes sur pied qu'on pût opposer à l'ennemi, et le +danger présent ne permettait pas d'attendre celles qu'on pourrait lever +à la campagne et chez les alliés. Il fut donc résolu, après bien des +avis, d'armer les citoyens. Le nombre de troupes monta à quarante mille +hommes d'infanterie, mille chevaux et deux mille chariots armés en +guerre. On en donna le commandement à Hannon et à Bomilcar, quoique, par +des intérêts de famille, ils fussent divisés entre eux. Ils marchèrent +aussitôt à l'ennemi, et, l'ayant atteint, rangèrent leur armée en +bataille. Les troupes d'Agathocle ne montaient qu'à treize ou quatorze +mille hommes. On donna le signal, le combat fut très-rude. Hannon, avec +sa cohorte sacrée (c'était l'élite des troupes carthaginoises), soutint +long-temps les Grecs, et les enfonça même quelquefois; mais enfui, +accablé d'une grêle de pierres, et percé de coups, il tomba mort. +Bomilcar aurait pu rétablir le combat; mais il avait des raisons +secrètes et personnelles de ne pas procurer la victoire à sa patrie. +Ainsi il jugea à propos de se retirer avec ses troupes, et il fut suivi +du reste de l'armée, qui se vit obligée malgré elle de céder à l'ennemi. +Agathocle, après l'avoir poursuivie pendant quelque temps, revint sur +ses pas, et pilla le camp des Carthaginois. On y trouva vingt mille +paires de menottes, dont ils s'étaient fournis, comptant sûrement qu'ils +feraient beaucoup de prisonniers. Le fruit de la victoire fut la prise +d'un grand nombre de places, et la révolte de plusieurs habitants du +pays qui se joignirent au vainqueur. + +[Marge: Liv. lib. 28, n. 43.] Cette descente d'Agathocle en Afrique fit +naître sans doute dans l'esprit de Scipion l'idée de tenter contre la +même république, et en partant du même lieu, une semblable entreprise. +Aussi, en répondant à Fabius, qui taxait de témérité le dessein qu'il +avait de porter la guerre de Sicile en Afrique, il ne manqua pas de +citer l'exemple d'Agathocle, pour montrer que souvent l'unique moyen de +se débarrasser d'un ennemi trop pressant, c'est de passer dans son pays, +et qu'on se sent un tout autre courage en attaquant qu'en se defendant. + +[Marge: Diod. l. 17, p.519 Quint. Curt. lib. 4, cap. 3.] Pendant que les +Carthaginois étaient ainsi pressés par leurs ennemis, ils reçurent une +ambassade de Tyr. Elle venait implorer leur secours contre +Alexandre-le-Grand, qui était tout près d'emporter cette ville, qu'il +assiégeait depuis long-temps[236]. L'extrémité où étaient réduits leurs +compatriotes (car ils les appelaient ainsi) les toucha aussi vivement +que leur propre danger. Étant hors d'état de les secourir, ils se +crurent au moins obligés de les consoler, et députèrent vers eux trente +de leurs principaux citoyens, pour leur témoigner la douleur où ils +étaient de ne pouvoir leur envoyer de troupes dans un besoin si +pressant. Les Tyriens, déchus de l'unique espérance qui leur restait, ne +perdirent pourtant point courage. Ils remirent entre les mains de ces +députés leurs femmes, leurs enfants et tous les vieillards de la ville; +et, délivrés d'inquiétude pour ce qu'ils avaient de plus cher au monde, +ils ne songèrent plus qu'à se défendre avec courage, préparés à tout +événement. Carthage reçut cette troupe désolée avec toutes les marques +possibles d'amitié, et rendit à des hôtes si chers et si dignes de +compassion tous les services qu'ils auraient pu attendre des pères les +plus affectionnés et des mères les plus tendres. + +[Note 236: Le fait peut être vrai; mais le synchronisme est faux. La +prise de Tyr par Alexandre est de l'an 330 avant J.C. et le siège de +Carthage par Agathocle est de l'an 308. Alexandre était mort depuis 16 +ans. Quinte-Curce a fait un anachronisme d'environ 22 ans.--L.] + +Quinte-Curce place l'ambassade de Tyr vers les Carthaginois pendant que +les Syracusains ravageaient l'Afrique, et lorsqu'ils s'étaient avancés +jusqu'aux portes de Carthage; mais l'expédition d'Agathocle contre +l'Afrique ne peut pas se concilier avec le siége de Tyr, qui lui est +antérieur de plus de vingt ans. + +Elle songea en même temps à chercher un remède aux maux dont elle était +elle-même accablée. On regarda l'état présent de la république comme un +effet de la colère des dieux; et on reconnut l'avoir justement méritée, +sur-tout par rapport à deux divinités à l'égard desquelles on avait +manqué aux devoirs prescrits par la religion, et observés autrefois avec +beaucoup d'exactitude. C'était une coutume à Carthage, aussi ancienne +que la ville même, d'envoyer tous les ans à Tyr, d'où elle tirait son +origine, la dîme de tous les revenus de la république, et d'en faire une +offrande à Hercule, le patron et le protecteur des deux villes. Le +domaine, et par conséquent le revenu de Carthage, s'étant augmenté +considérablement depuis un certain temps, on avait diminué la portion du +dieu, et il s'en fallait bien qu'on lui envoyât la dîme en entier. Le +scrupule les saisit: ils reconnurent et avouèrent publiquement leur +mauvaise foi et leur sacrilége avarice; et, pour expier leur faute, ils +envoyèrent à Tyr un grand nombre de présents et de petites chapelles des +dieux, toutes d'or, dont le prix montait à une grande somme. + +Un autre violement de la religion, qui ne parut pas moins considérable à +leur superstition inhumaine que le premier, causa aussi de grands +scrupules. Anciennement on immolait à Saturne les enfants des meilleures +maisons de Carthage. Ils se reprochèrent d'avoir manqué de rendre à +cette divinité tous les honneurs qu'ils lui croyaient dus, et d'avoir +usé de fraude et de mauvaise foi à son égard en offrant à la place des +enfants de qualité, d'autres enfants de pauvres ou d'esclaves, qu'on +achetait dans cette vue. Pour expier une si étrange impiété, on immola à +ce dieu sanguinaire deux cents enfants tirés des plus nobles maisons de +la ville; et plus de trois cents personnes, qui se sentaient coupables +d'un crime si affreux, s'offrirent elles-mêmes en sacrifice pour +éteindre par leur sang la colère des dieux. + +Après ces expiations, on dépêcha vers Amilcar en Sicile pour lui porter +les nouvelles de ce qui était arrivé en Afrique, et le presser d'envoyer +du secours. Il donna ordre aux députés de garder un profond silence sur +la victoire d'Agathocle, et répandit un bruit tout contraire, assurant +que ce général avait été entièrement défait avec toutes ses troupes, et +que sa flotte avait été prise par les Carthaginois; et, pour confirmer +ce bruit, il montrait les ferrements des vaisseaux, qu'on avait eu soin +de lui envoyer. On ne douta point dans la ville que cette nouvelle ne +fût vraie: le grand nombre songeait déjà à se rendre et à capituler, +lorsqu'une galère à trente rames, qu'Agathocle avait fait construire à +la hâte, arriva dans le port, et parvint, non sans peine et sans danger, +jusqu'aux assiégés. La nouvelle de la victoire d'Agathocle se répandit +bientôt dans toute la ville, et rendit la joie et le courage à tous les +habitants. Amilcar fit un dernier effort pour emporter la ville [Marge: +Diod. pag. 767-769.] d'assaut, et fut repoussé avec perte. Il leva le +siége, et envoya cinq mille hommes de secours à sa patrie. Quelque temps +après, ayant repris le siége, et croyant surprendre les Syracusains en +les attaquant de nuit, son dessein fut découvert, et il tomba vif entre +les mains des ennemis, qui lui firent souffrir les derniers supplices. +La tête d'Amilcar fut envoyée sur-le-champ à Agathocle. Il s'approcha +aussitôt du camp des ennemis, et y répandit une consternation générale +en leur montrant la tête de ce commandant, qui leur marquait en quel +état étaient leurs affaires de Sicile. + +[Marge: Diod. p. 779-781. Justin. lib. 22, c. 7.] Aux ennemis étrangers +s'en joignit un domestique, plus dangereux et plus à craindre que les +autres: c'était Bomilcar leur général, et qui actuellement exerçait la +première magistrature. Il songeait depuis long-temps à se faire tyran +dans Carthage, et à s'y procurer une autorité souveraine. Il crut que +les troubles présents lui en offriraient une occasion favorable. Il +entre donc dans la ville, et, soutenu par un petit nombre de citoyens +complices de sa révolte, et par une troupe de soldats étrangers, il se +fait déclarer tyran, et commence en effet à montrer qu'il l'était +véritablement, en égorgeant sans pitié tout ce qu'il rencontre de +citoyens dans les rues. Un grand tumulte s'étant élevé dans la ville, on +crut d'abord que c'était l'ennemi qui y était entré par trahison: mais, +lorsqu'on eut reconnu que c'était Bomilcar, la jeunesse s'arma pour +repousser le tyran, et du haut des toits on accabla ses gens de traits +et de pierres. Quand il vit une armée en forme marcher contre lui, il se +retira avec sa troupe sur un lieu élevé, dans le dessein de s'y bien +défendre, et de vendre chèrement sa vie. Pour épargner le sang des +citoyens, on leur fit promettre à tous, sans exception, une amnistie +générale, s'ils quittaient leurs armes. Il se rendirent à cette +condition, et on leur tint parole, excepté à Bomilcar leur chef. Les +Carthaginois, sans avoir égard à leur serment, le condamnèrent à mort, +et l'attachèrent à une croix, où ils lui firent souffrir les plus cruels +supplices. Du haut de sa potence, comme d'un tribunal, il harangua le +peuple, et se crut en droit de lui reprocher avec force son injustice, +son ingratitude et sa perfidie, en faisant le dénombrement de beaucoup +d'illustres généraux dont il avait payé les services par une mort +infâme. Il expira sur la croix en leur faisant ces reproches. + +[Marge: Diod. pag. 777-779, et 791-802. Justin. l. 22, c. 7 et 8.] +Agathocle avait engagé dans son parti un puissant roi de Cyrène, nommé +Ophellas, dont il avait flatté l'ambition par de magnifiques espérances, +en lui faisant entendre que, content pour lui-même de la Sicile, il lui +laisserait l'empire de l'Afrique. Comme les plus grands crimes ne lui +coûtaient rien lorsqu'il espérait en pouvoir tirer quelque utilité, dès +que ce prince lui eut amené son armée, il le fit périr par une perfidie +sans exemple, afin de se rendre maître de ses troupes. Plusieurs peuples +étaient entrés dans son alliance. Il avait sous son pouvoir un grand +nombre de places fortes. Voyant les affaires d'Afrique en bon état, il +crut devoir songer à celles de Sicile, et il y passa, ayant laissé le +commandement des troupes à son fils Archagathe. Sa renommée et le bruit +de ses conquêtes l'y avaient précédé. Quand on sut qu'il y était arrivé, +plusieurs villes se rendirent à lui; mais les mauvaises nouvelles qu'il +reçut d'Afrique l'obligèrent bientôt d'y retourner. Son absence avait +tout changé; et, quelque effort qu'il fit, il ne put y rétablir ses +affaires. Toutes ses places s'étaient rendues à l'ennemi; les Africains +avaient quitté son parti; il avait perdu une partie de ses troupes; ce +qui lui en restait n'était pas en état de tenir tête aux Carthaginois, +et il ne pouvait les transporter en Sicile, parce qu'il manquait de +vaisseaux, et que les ennemis étaient maîtres de la mer; il ne pouvait +espérer ni paix, ni traité de la part des barbares, qu'il avait insultés +d'une manière si outrageante, étant le premier qui eût osé faire une +descente dans leur pays. Dans cette extrémité, il ne songea plus qu'à +sauver sa vie. Après plusieurs aventures, lâche déserteur de son armée, +et cruel traître de ses enfants, qu'il abandonnait à la boucherie, il se +déroba par la fuite aux maux qui le menaçaient, et arriva avec un petit +nombre de personnes à Syracuse. Ses soldats, se voyant ainsi trahis, +égorgèrent ses enfants et se rendirent à l'ennemi. Lui-même fit bientôt +après une fin misérable, et termina par une mort cruelle une vie remplie +de crimes[237]. + +[Note 237: Il mourut empoisonné par Méganon qui fit aussi massacrer +Archagathe, fils d'Agathocle, et voulut ensuite usurper l'autorité à +Syracuse.--L.] + +[Marge: Justin l. 21, cap. 6.] On peut aussi placer ici un autre fait +rapporté par Justin. Le bruit des conquêtes d'Alexandre-le-Grand fit +craindre aux Carthaginois qu'il ne songeât à tourner ses armes du côté +de l'Afrique. Le malheur de Tyr, d'où ils tiraient leur origine, et +qu'il venait de détruire; l'établissement d'Alexandrie, qu'il avait +bâtie sur les confins de l'Afrique et de l'Égypte, comme pour opposer à +Carthage une ville rivale; les prospérités non interrompues de ce +prince, qui ne mettait point de bornes ni à son ambition, ni à son +bonheur, tout cela leur donnait de justes alarmes. Pour découvrir ses +sentiments et sonder ses pensées, Amilcar, surnommé Rhodanus, feignant +d'avoir été chassé de sa patrie par les cabales de ses ennemis, passa +dans le camp d'Alexandre, à qui il fut présenté, par le moyen de +Parménion, et lui offrit ses services. Le roi le reçut fort bien, et eut +plusieurs entretiens avec lui. Amilcar ne manqua pas de mander à ses +compatriotes tout ce qu'il avait pu découvrir. Cependant, quand il fut +revenu à Carthage, après la mort d'Alexandre, il fut traité comme un +traître qui avait vendu sa patrie au roi, et mis à mort par une sentence +qui prouvait également l'ingratitude et la cruauté des Carthaginois. + +[Marge: Polyb. l. 3, pag. 180. AN. M. 3727 CARTH. 569. ROM. 471. AV. +J.C. 277.] Il me reste à parler des guerres que les Carthaginois +soutinrent en Sicile du temps de Pyrrhus, roi d'Épire. Les Romains, à +qui les desseins de ce prince ambitieux n'étaient pas inconnus, pour se +fortifier contre les entreprises qu'il pourrait faire en Italie, avaient +renouvelé leurs traités avec les Carthaginois, qui, de leur côté, ne +craignaient pas moins qu'il ne passât en Sicile. On ajouta aux +conditions des traités précédents qu'en cas de guerre de la part de +Pyrrhus les deux peuples se prêteraient mutuellement du secours. + +[Marge: Justin. l. 18, cap. 2.] La prévoyance des Romains n'avait pas +été vaine. Pyrrhus tourna ses armes contre l'Italie, et y remporta +plusieurs victoires. Les Carthaginois, en conséquence du dernier traité, +se crurent obligés de secourir les Romains, et leur envoyèrent une +flotte de six-vingts vaisseaux, commandée par Magon. Ce général, ayant +été admis à l'audience du sénat, lui marqua la part que ses maîtres +prenaient à la guerre qu'ils avaient appris qu'on leur suscitait, et il +leur offrit ses services. Le sénat témoigna sa reconnaissance pour la +bonne volonté des Carthaginois, mais, pour le présent, n'accepta point +leur secours. + +[Marge: Ibid.] Magon, quelques jours après, se transporta près de +Pyrrhus, sous prétexte de pacifier ses différends au nom des +Carthaginois, mais en effet pour le sonder et pour pressentir ses +desseins au sujet de la Sicile, où le bruit commun était qu'il avait +résolu de passer. Ils craignaient également que Pyrrhus ou les Romains +ne prissent connaissance des affaires de cette île, et n'y fissent +passer des troupes. + +En effet les Syracusains, assiégés depuis quelque temps par les +Carthaginois, avaient envoyé députés sur députés vers Pyrrhus pour le +presser de venir à leur secours. Ce prince avait une raison particulière +de prendre les intérêts de Syracuse, ayant épousé Lanassa, fille +d'Agathocle, dont il avait eu un fils nommé Alexandre. Il partit enfin +de Tarente, passa le détroit, et entra en Sicile. Ses conquêtes d'abord +y furent si rapides, qu'il ne resta dans toute l'île, aux Carthaginois, +qu'une seule ville, qui était Lilybée. Il en forma le siége; mais il fut +bientôt obligé de le lever, tant il y trouva de résistance; et +d'ailleurs on le pressait de retourner en Italie, où sa présence était +absolument nécessaire. Elle ne l'était pas moins en Sicile; et, dès +qu'il en fut sorti, elle retourna à ses anciens maîtres. Ainsi il perdit +cette île avec autant de rapidité qu'il l'avait conquise. [Marge: Plut. +in Pyrrh. pag. 398.] Quand il se fut embarqué, tournant les yeux vers la +Sicile:[238] _Oh! le beau champ de bataille_, dit-il à ceux qui étaient +autour de lui, _que nous laissons là aux Carthaginois et aux Romains_! +Et sa prédiction se vérifia bientôt. + +[Note 238: Ὁίαν ἀπολείπομεν, ὦ φίλοι, Καρχηδονίοις καὶ Ῥωμαίοις +παλαίσραν. Le mot grec est beau. En effet, la Sicile fut comme _une +palestre_ où les Carthaginois et les Romains s'exercèrent dans le métier +de la guerre, et semblèrent, pendant plusieurs années, _lutter_ les uns +contre les autres.] + +Après son départ, la première magistrature de Syracuse fut déférée à +Hiéron; et dans la suite on lui accorda d'un commun consentement le nom +et l'autorité de roi, tant on se trouvait bien sous son gouvernement. Il +fut chargé de la guerre contre les Carthaginois, et remporta sur eux +plusieurs avantages; mais des intérêts communs réunirent les +Carthaginois et les Syracusains contre un nouvel ennemi qui commençait à +paraître en Sicile et qui leur donnait aux uns et aux autres de vives et +de justes alarmes: c'étaient les Romains, qui, débarrassés de tous les +ennemis qu'ils avaient eu à combattre jusque-là dans l'Italie même, se +virent enfin en état de porter leurs armes au-dehors, et d'y jeter les +fondements de cette vaste domination, dont il est vraisemblable que +dès-lors ils avaient conçu l'idée et formé le projet. La Sicile était +trop à leur bienséance pour ne pas songer à s'y établir. Ils saisirent +avidement une occasion favorable d'y passer, qui se présenta pour-lors à +eux, et qui causa leur rupture avec les Carthaginois, et donna lieu à la +première guerre punique. C'est ce que nous exposerons plus au long, en +rapportant les causes de cette guerre. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE II. + + HISTOIRE DE CARTHAGE, DEPUIS LA PREMIÈRE GUERRE + PUNIQUE JUSQU'À SA DESTRUCTION. + +Le plan que je me suis proposé ne me permet pas d'entrer dans un détail +exact des guerres entre Rome et Carthage, ce qui appartient plutôt à +l'histoire romaine, à laquelle je n'ai point dessein de toucher, si ce +n'est en passant et par occasion. Je n'en rapporterai donc que ce qui me +paraîtra le plus propre à donner une juste idée de la république dont +j'entreprends de parler, en m'arrêtant principalement sur ce qui regarde +les Carthaginois mêmes, et sur ce qui s'est passé de plus important en +Sicile, en Espagne et en Afrique; ce qui ne laisse pas d'avoir une assez +grande étendue. + +J'ai déjà remarqué que, depuis la première guerre punique jusqu'à la +destruction de Carthage, il s'était écoulé cent dix-huit ans. Tout ce +temps peut se diviser en cinq parties, ou cinq intervalles. + + I. La première guerre punique dure vingt-quatre + ans. 24 + + II. L'intervalle entre la première et la seconde + guerre punique est aussi de vingt-quatre ans. 24 + + III. La seconde guerre punique dure dix-sept + ans. 17 + + IV. L'intervalle entre la seconde et la troisième + est de quarante-neuf ans. 49 + + V. La troisième guerre punique, terminée par + la destruction de Carthage, ne dure que quatre + ans et quelques mois. 4 + ---- + 118 + +ARTICLE PREMIER. + +_Première guerre punique._ + +Voici quelle fut l'occasion de la première guerre punique. Des soldats +campaniens, qui étaient à la solde [Marge: Polyb. lib. 1 pag. 5.] +d'Agathocle, tyran de Sicile, étant entrés comme amis dans la ville de +Messine, égorgèrent bientôt après une partie des citoyens, chassèrent +les autres, épousèrent leurs femmes, envahirent tous leurs biens, et +demeurèrent seuls maîtres de cette place, qui était fort importante. Ils +prirent le nom de _Mamertins_[239]. [Marge: AN. M. 3724 ROM. 468. AV. +J.C. 280.] A leur exemple, et par leur secours, une légion romaine[240] +traita de la même sorte la ville de Rhége, située vis-à-vis de Messine, +à l'autre côté du détroit; et ces deux villes perfides, se soutenant +mutuellement dans la suite, se rendirent formidables à leurs voisins, +sur-tout celle de Messine, qui devint fort puissante, et causa beaucoup +d'inquiétude, tant aux Syracusains qu'aux Carthaginois, qui étaient +maîtres d'une partie de la Sicile. Dès que les Romains se virent +délivrés des ennemis qu'ils avaient eus jusque-là sur les bras, et +surtout de Pyrrhus, ils songèrent à punir le crime de leurs citoyens, +qui s'étaient établis à Rhége d'une manière si injuste et si cruelle +depuis près de dix ans. Ils prirent la ville, et tuèrent pendant +l'attaque la plus grande partie des habitants, que le désespoir avait +fait combattre jusqu'à la mort. Il n'en resta que trois cents, qui +furent conduits à Rome, et qui, après avoir été battus de verges dans la +place publique, furent tous décapités. La vue des Romains, dans cette +exécution sanglante, était de justifier auprès des alliés leur bonne foi +et leur innocence. Rhége, sur-le-champ, fut restituée à ses véritables +maîtres. Les Mamertins, considérablement affaiblis, tant par la chûte de +leurs alliés que par les échecs qu'ils avaient soufferts de la part des +Syracusains, qui venaient de choisir Hiéron pour leur roi, crurent +devoir songer à leur sûreté; mais la division se mit parmi les +habitants. Les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres +appelèrent à leur secours les Romains, résolus de leur livrer la ville. + +[Note 239: Selon Festus, ce nom venait du mot _Mamers_ qui, dans la +langue campanienne, signifie _Mars_.--L.] + +[Note 240: Cette légion était composée de _Campaniens_, commandés +par Décius Jubellus _Campanien_. Ce fait n'est pas indifférent. Il +explique la révolte de la légion, de concert avec les Mamertins de +Messine.--L.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 9-11.] L'affaire fut mise en délibération dans +le sénat romain, qui, en l'envisageant par ses différentes faces, y +trouva de la difficulté. D'un côté, il paraissait honteux et indigne de +la vertu romaine de prendre ouvertement la défense de traîtres et de +perfides, qui étaient précisément dans le même cas que ceux de Rhége, +qu'on venait de punir si sévèrement. D'un autre côté, il était de la +dernière importance d'arrêter les progrès des Carthaginois, qui, non +contents des conquêtes qu'ils avaient faites en Afrique et en Espagne, +s'étaient encore rendus maîtres de presque toutes les îles de la mer de +Sardaigne et d'Étrurie, et le deviendraient bientôt certainement de la +Sicile entière, si on leur abandonnait Messine: or, de là en Italie la +distance n'était pas grande; et c'était en quelque sorte inviter un +ennemi si puissant à y passer, que de lui en ouvrir ainsi l'entrée. Ces +raisons, quelque fortes qu'elles fussent, ne purent déterminer le sénat +à se déclarer pour les Mamertins, et les motifs d'honneur et de justice +l'emportèrent ici sur ceux de l'intérêt et de la politique. [Marge: AN. +M. 3741 CARTH. 583. ROM. 485. AV. J.C. 263. Front. [Strateg. I. 4. 11.]] +Mais le peuple ne fut pas si délicat; dans l'assemblée qui se tint à ce +sujet, il fut résolu qu'on secourrait les Mamertins. Le consul Appius +Claudius partit sur-le-champ avec son armée, et traversa hardiment le +détroit, après avoir trompé par une ingénieuse ruse la vigilance du +général des Carthaginois. Ceux-ci, moitié par ruse, moitié par force, +furent chassés de la citadelle, et la ville aussitôt fut remise entre +les mains du consul. Les Carthaginois firent pendre leur chef pour avoir +livré si facilement la citadelle, et ils se préparèrent à assiéger la +ville avec toutes leurs troupes. Hiéron y joignit les siennes; mais le +consul, les ayant battus séparément, fit lever le siége et ravagea +impunément tout le pays voisin, les ennemis n'osant plus paraître devant +lui. Ce fut là la première expédition des Romains hors de l'Italie. + +On doute[241] si les motifs qui portèrent les Romains à passer en Sicile +étaient bien purs et bien conformes à la justice. Quoi qu'il en soit, +leur passage en Sicile, et le secours donné à ceux de Messine, est comme +le premier pas qui devait les conduire un jour à ce haut point de gloire +et de grandeur où ils parvinrent dans la suite. + +[Note 241: M. le chevalier Folard examine cette question dans ses +Remarques sur Polybe. (Liv. I, pag. 16.) + += Quel doute peut-il y avoir sur les motifs de la conduite des Romains +en cette occasion? Évidemment c'est l'ambition qui l'a emporté sur la +justice. Polybe convient lui-même de tous les reproches qu'on peut leur +faire (III, c. 26, §6).--L.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 15-19.] Hiéron s'étant accommodé avec les +Romains, et ayant fait alliance avec eux, les Carthaginois tournèrent +tous leurs soins sur la Sicile, et y envoyèrent de nombreuses armées. +Ils choisirent pour place d'armes Agrigente. [Marge: AN. M. 3743. ROM. +487.] Les Romains les y attaquèrent, et, après un siége de sept mois et +le gain d'une bataille, ils se rendirent maîtres de la ville. + +[Marge: Pag. 20.] Quelque avantageuses que fussent cette victoire et la +conquête d'une place si importante, ils sentirent bien que, tant que les +Carthaginois demeureraient maîtres de la mer, les villes maritimes de +l'île se déclareraient toujours pour eux, et que jamais ils ne +pourraient venir à bout de les en chasser. D'ailleurs, ils souffraient +avec peine que l'Afrique demeurât paisible et tranquille pendant que +l'Italie était infestée par les fréquentes incursions de l'ennemi. Ils +songèrent donc pour la première fois à bâtir une flotte et à disputer +l'empire de la mer aux Carthaginois. L'entreprise était hardie, et +pouvait sembler téméraire; mais elle montre quel était le courage et la +grandeur d'ame des Romains. Ils n'avaient pas alors une seule felouque +en propre; et, pour passer d'Italie en Sicile, ils avaient été obligés +d'emprunter des vaisseaux de leurs voisins. Ils n'avaient aucun usage de +la marine; ils n'avaient point d'ouvriers qui sussent construire des +bâtiments; ils ne connaissaient pas même la forme des quinquérèmes, +c'est-à-dire des galères à cinq rangs de rames, qui faisaient alors la +force principale des flottes. Mais heureusement, l'année précédente, ils +en avaient pris une, qui leur servit de modèle. Ils se mirent donc, avec +une ardeur et une industrie incroyables, à en bâtir de pareilles; et, +pendant qu'ils étaient occupés à ce travail, d'un autre côté on amassait +des rameurs, on les formait à une manœuvre qui jusque-là leur avait été +absolument inconnue; et, assis sur des bancs au bord de la mer, dans le +même ordre qu'on l'est dans les vaisseaux, on les accoutumait, comme +s'ils eussent été actuellement à la chiourme, et qu'ils eussent eu en +main des rames, à s'élancer en arrière en retirant leurs bras, puis à +les repousser en avant pour recommencer le même mouvement, et cela tous +ensemble, de concert, et dans le même instant, dès qu'on leur en donnait +le signal. On construisit, dans l'espace de deux mois, cent galères à +cinq rangs de rames, et vingt à trois rangs. Après qu'on eut exercé +pendant quelque temps les rameurs dans les vaisseaux mêmes, la flotte se +mit en mer, et alla chercher l'ennemi. Elle était commandée par le +consul Duilius. + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 22. AN. M. 3745 ROM. 489.] Quand on fut à la +vue des Carthaginois, près des côtes de Myle, on se prépara au combat. +Comme les galères des Romains, construites grossièrement et à la hâte, +n'étaient pas fort agiles, ni faciles à manier, ils suppléèrent à cet +inconvénient par une machine[242] qui fut inventée sur-le-champ, et que +depuis on a appelée _corbeau_, par le moyen de laquelle ils accrochaient +les vaisseaux des ennemis, passaient dedans malgré eux, et en venaient +aussitôt aux mains. On donna le signal du combat. La flotte des +Carthaginois était composée de cent trente vaisseaux, et commandée par +Annibal[243]. Il montait une galère à sept rangs de rames, qui avait +appartenu à Pyrrhus. Les Carthaginois, pleins de mépris pour des ennemis +à qui la marine était absolument inconnue, et qui n'oseraient pas sans +doute les attendre, s'avancent fièrement, moins pour combattre que pour +recueillir les dépouilles dont ils se croyaient déjà maîtres. Ils furent +pourtant un peu étonnés de ces machines qu'ils voyaient élevées sur la +proue de chaque vaisseau, et qui étaient nouvelles pour eux; mais ils le +furent bien plus quand ces mêmes machines, abaissées tout d'un coup, et +lancées avec force contre leurs vaisseaux, les accrochèrent malgré eux, +et, changeant la forme du combat, les obligèrent à en venir aux mains, +comme si on eût été sur terre. Ils ne purent soutenir l'attaque des +Romains. Le carnage fut horrible. Les Carthaginois perdirent +quatre-vingts vaisseaux, parmi lesquels était celui du général, qui se +sauva avec peine dans une chaloupe. + +[Note 242: Polybe fait une description fort détaillée de cette +machine. Il y a plusieurs sortes de corbeaux. On peut voir la +dissertation de M. Folard (POLYB. liv. 1, pag. 83, etc.).] + +[Note 243: Ce n'est pas le grand Annibal.] + +Une victoire si considérable et si inespérée enfla extrêmement le +courage des Romains, et semblait avoir doublé leurs forces pour +continuer cette guerre. Ils rendirent des honneurs extraordinaires au +consul Duilius. Il fut le premier de tous les Romains à qui le triomphe +naval fut accordé. On lui érigea une colonne rostrale[244] avec une +belle inscription: cette colonne subsiste encore à Rome. + +[Note 244: On appelait ces colonnes _rostratæ_, à cause des becs, +des éperons des vaisseaux dont elles étaient ornées, _rostra_.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 24.] Pendant les deux années qui suivirent, +les Romains se fortifièrent toujours de plus en plus sur mer par +plusieurs combats qu'ils y donnèrent, et par les heureux succès qu'ils y +eurent. Ils ne les regardaient que comme des essais et des préparatifs +pour une entreprise qu'ils avaient dans l'esprit, qui était de porter la +guerre en Afrique, et d'aller attaquer les Carthaginois dans leur propre +pays. Il n'y avait rien que ceux-ci craignissent davantage; et, pour +détourner un coup si dangereux, ils résolurent de donner bataille à +quelque prix que ce fût. + +[Marge: Pag. 25. AN. M. 3749 ROM. 493.] Les Romains avaient nommé pour +consuls M. Atilius Régulus et L. Manlius. Leur flotte était de trois +cent trente vaisseaux, et portait cent quarante mille hommes, chaque +vaisseau ayant trois cents rameurs, et six-vingts combattants. Celle des +Carthaginois, commandée par Hannon et Amilcar, avait vingt vaisseaux de +plus, et plus de monde aussi à proportion. Les deux flottes se +trouvèrent en présence près d'Ecnome en Sicile. On ne pouvait envisager +deux flottes et deux armées si nombreuses, ni être témoin des mouvements +extraordinaires qui se faisaient pour se préparer au combat, sans être +saisi de quelque frayeur, dans la vue du danger qu'allaient courir deux +des plus puissants peuples de la terre. Comme le courage, aussi-bien que +les forces, était égal des deux côtés, le combat fut opiniâtre, et le +succès long-temps douteux; mais enfin les Carthaginois furent vaincus. +Plus de soixante de leurs vaisseaux furent pris, et trente coulés à +fond. Les Romains en perdirent vingt-quatre, dont aucun ne tomba entre +les mains des ennemis. + +[Marge: Polyb. lib. 1, pag. 30.] Le fruit de cette victoire fut, comme +l'avaient projeté les Romains, de faire voile en Afrique, après avoir +radoubé les vaisseaux, et les avoir remplis de tous les préparatifs +nécessaires pour soutenir une longue guerre dans un pays étranger. Ils +abordèrent heureusement en Afrique, et commencèrent par se rendre +maîtres d'une ville nommée _Clypea_, qui avait un bon port. De là, après +avoir dépêché des courriers à Rome pour donner avis de leur débarquement +et pour recevoir les ordres du sénat, ils se répandirent dans le plat +pays, y firent un dégât épouvantable, emmenèrent un grand nombre de +troupeaux et vingt mille captifs. + +[Marge: AN. M. 3750. ROM. 494.] Le courrier cependant, étant revenu de +Rome, apporta les ordres du sénat, qui avait jugé à propos de continuer +à Régulus, sous la qualité de _proconsul_, le commandement des armées +d'Afrique, et de rappeler son collègue avec une grande partie de la +flotte et des troupes, ne laissant à Régulus que quarante vaisseaux, +quinze mille hommes de pied, et cinq cents chevaux. C'était renoncer +visiblement au fruit que l'on pouvait attendre de la descente en +Afrique, que de réduire les forces du consul à un si petit nombre de +vaisseaux et de troupes. + +[Marge: Val. Max. lib. 4, c. 4.] On comptait beaucoup à Rome sur +l'habileté et le courage de Régulus. La joie y fut universelle quand on +sut que le commandement dans l'Afrique lui avait été continué. Lui seul +en fut affligé lorsqu'il reçut cette nouvelle. Il écrivit à Rome pour +demander avec instance qu'on lui envoyât un successeur. Sa principale +raison était que, la mort de son fermier ayant donné lieu à un de ses +mercenaires d'enlever tous les instruments de labour, sa présence était +nécessaire pour faire valoir ce petit fonds de terre, qui seul faisait +subsister sa famille. Il n'était que de sept arpens. Le sénat se chargea +de faire cultiver ses terres aux dépens du public, de fournir à la +subsistance de sa femme et de ses enfants, de le dedommager des pertes +qu'il avait faites par le vol du mercenaire. Heureux siècle, où la +pauvreté était ainsi en honneur, et se trouvait jointe au plus rare +mérite et aux premières dignités de l'état! Régulus, déchargé des soins +domestiques, ne songea plus qu'à bien remplir ceux d'un général. + +[Marge: Polyb. l. 1, p. 31-36.] Après avoir enlevé plusieurs châteaux, +il entreprit le siége d'Adis, une des plus fortes places du pays. Les +Carthaginois, ne pouvant plus souffrir qu'on ravageât ainsi impunément +leurs terres, se mirent enfin en campagne, et marchèrent vers l'ennemi +pour lui faire lever le siége. Dans ce dessein, ils se postèrent sur une +colline qui commandait le camp des Romains, et d'où ils pouvaient fort +les incommoder, mais dont la situation rendait inutile une partie de +leurs troupes; car la principale force des Carthaginois consistait dans +la cavalerie et les éléphants, qui ne sont d'usage que dans les plaines. +Régulus ne leur laissa pas le temps d'y descendre; et, pour profiter de +la faute essentielle qu'avaient faite les généraux carthaginois, les +attaqua dans ce poste, et, après une faible résistance de leur part, les +mit en déroute, pilla le camp, ravagea tous les lieux circonvoisins: +puis, ayant pris Tunis, place importante et qui l'approchait de +Carthage, il y fit camper son armée. + +L'alarme fut extrême parmi les ennemis; tout leur avait mal réussi +jusque-là. Ils avaient été battus par terre et par mer; plus de deux +cents places s'étaient rendues au vainqueur. Les Numides faisaient +encore plus de ravage dans la campagne, que les Romains. Ils +s'attendaient à chaque moment à se voir assiégés dans la capitale. Les +paysans, s'y réfugiant de tous côtés avec leurs femmes et leurs enfants +pour y chercher leur sûreté, augmentèrent le trouble, et firent craindre +la famine en cas de siége. Régulus, dans la crainte qu'un successeur ne +vînt lui enlever la gloire de ses heureux succès, fit faire quelques +propositions de paix aux vaincus; mais elles leur parurent si dures, +qu'ils ne purent y prêter l'oreille. Comme il ne doutait point que +bientôt il ne fût maître de Carthage, il n'en rabattit rien; et, par un +éblouissement que causent presque toujours les succès grands et +inopinés, il les traita avec hauteur, prétendant qu'ils devaient +regarder comme une grâce tout ce qu'il leur laissait, en ajoutant avec +une sorte d'insulte:[245] _qu'il faut, ou savoir vaincre, ou savoir se +soumettre au vainqueur_. Un traitement si dur et si fier les révolta, et +ils prirent la résolution de périr plutôt les armes à la main que de +rien faire qui fût indigne de la grandeur de Carthage. + +Réduits à cette fatale extrémité, il leur arriva fort à propos de Grèce +un renfort de troupes auxiliaires[246], qui avaient à leur tête +Xanthippe, Lacédémonien, élevé dans la discipline de Sparte, et qui +avait appris l'art militaire dans cette excellente école. Quand il se +fut fait raconter toutes les circonstances de la dernière bataille, +qu'il eut vu clairement pourquoi on l'avait perdue, qu'il eut connu par +lui-même en quoi consistaient les principales forces de Carthage, il dit +hautement, et le répéta souvent dans les conversations qu'il eut avec +les autres officiers, que, si les Carthaginois avaient été vaincus, ils +ne devaient s'en prendre qu'à l'incapacité de leurs chefs. Ces discours +furent rapportés au conseil public; on en fut frappé: on le pria de +vouloir bien s'y rendre. Il appuya son sentiment de raisons si fortes et +si convaincantes, qu'il rendit palpables à tout le monde les fautes +qu'avaient commises les généraux; et il fit voir aussi clairement qu'en +gardant une conduite opposée, on pouvait non-seulement mettre le pays en +sûreté, mais en chasser l'ennemi. Un tel discours fit renaître dans les +esprits le courage et l'espérance. On le pria, et on le força en quelque +sorte d'accepter le commandement de l'armée. Quand on vit, dans les +exercices qu'il fit faire aux troupes tout près de la ville, la manière +dont il s'y prenait pour les ranger en bataille, pour les faire avancer +ou reculer au premier signal, pour les faire défiler avec ordre et +promptitude, en un mot, pour leur faire faire toutes les évolutions et +tous les mouvements que demande l'art militaire, on fut tout étonné, et +l'on avoua que tout ce que Carthage jusque-là avait eu de plus habiles +chefs n'étaient que des ignorants en comparaison de celui-ci. + +[Note 245: Δεἴ τοὺς ἀγαθοὺς ἢ νικᾅν, ἢ εἴκειν τοἴς ὑπερέχουσιν. +[DIODOR. _Eclog._ lib. 23, cap. 3.]] + +[Note 246: Troupes qu'ils avaient chargé un officier carthaginois de +lever en Grèce. (POLYB. I, 32.)--L.] + +Officiers et soldats, tout était dans l'admiration; et, ce qui est bien +rare, la jalousie n'en empêcha point l'effet, la crainte du danger +présent et l'amour de la patrie étouffant sans doute dans les esprits +tout autre sentiment. A la morne consternation qui s'était répandue dans +les troupes, succédèrent tout d'un coup la joie et l'allégresse. Elles +demandaient à grands cris et avec empressement qu'on les menât droit à +l'ennemi, assurées, disaient-elles, de vaincre sous leur nouveau chef, +et d'effacer la honte des défaites passées. Xanthippe ne laissa pas +refroidir leur ardeur. La vue de l'ennemi ne fit que l'augmenter. +Lorsqu'il n'en fut plus éloigné que de douze cents pas, il crut devoir +tenir conseil de guerre, pour faire honneur aux officiers carthaginois +en les consultant. Tous, d'un consentement unanime, s'en rapportèrent +uniquement à son avis: la bataille fut donc résolue pour le lendemain. + +L'armée des Carthaginois était composée de douze mille hommes de pied, +de quatre mille chevaux, et d'environ cent éléphants. Celle des Romains, +autant qu'on le peut conjecturer par ce qui précède (car Polybe ne le +marque point ici), avait quinze mille fantassins, et trois cents +chevaux. + +Il est beau de voir aux prises deux armées peu nombreuses comme +celles-ci, mais composées de braves soldats, et commandées par des +généraux très-habiles. Dans ces actions tumultueuses où de part et +d'autre on compte des deux, ou trois cent mille combattants, il ne se +peut qu'il n'y ait beaucoup de confusion; et il est difficile, à travers +mille événements, où le hasard, pour l'ordinaire, semble avoir plus de +part que le conseil, de démêler le vrai mérite des commandants et les +véritables causes de la victoire. Ici rien n'échappe à la curiosité du +lecteur, qui envisage clairement l'ordonnance des deux armées; qui croit +presque entendre les ordres que donnent les chefs; qui suit tous les +mouvements et toutes les démarches des troupes; qui touche, pour ainsi +dire, au doigt et à l'œil toutes les fautes qui se font de part et +d'autre, et qui par là est en état de juger certainement à quoi l'on +doit attribuer le gain et la perte de la bataille. Le succès de +celle-ci, quoiqu'elle paraisse peu considérable par le petit nombre des +combattants, devait décider du sort de Carthage. + +Voici quelle était la disposition des deux armées: Xanthippe mit à la +tête ses éléphants sur une même ligne; derrière, à quelque distance, il +rangea en phalange, qui ne faisait qu'un même corps, l'infanterie +composée de Carthaginois: pour les troupes étrangères qui étaient à leur +solde, une partie fut mise à la droite, entre la phalange et la +cavalerie; et l'autre, composée de soldats armés à la légère, fut rangée +par pelotons à la tête des deux ailes de cavalerie. + +Du côté des Romains, comme ce qui les épouvantait le plus était les +éléphants, Régulus, pour remédier à cet inconvénient, distribua les +troupes armées à la légère sur une ligne, à la tête des légions; après +elles il plaça les cohortes les unes derrière les autres, et mit sa +cavalerie sur les deux ailes. En donnant ainsi au corps de bataille +moins de front et plus de profondeur, il prenait, à la vérité, de justes +mesures contre les éléphants (dit Polybe); mais il ne remédiait point à +l'inégalité de la cavalerie, qui, du côté des ennemis, était beaucoup +supérieure à la sienne. + +Les deux armées, ainsi rangées, n'attendaient que le signal. Xanthippe +ordonne de faire avancer les éléphants, pour enfoncer les rangs des +ennemis, et commande aux deux ailes de la cavalerie de prendre en flanc +les Romains. Ceux-ci, en même temps, après avoir jeté de grands cris +selon leur coutume, et fait grand bruit avec leurs armes, marchent +contre l'ennemi. Leur cavalerie ne tint pas long-temps, elle était trop +inférieure à celle des Carthaginois. L'infanterie de la gauche, pour +éviter le choc des éléphants, et faire voir combien elle craignait peu +les soldats étrangers qui faisaient la droite dans l'infanterie ennemie, +l'attaque, la renverse, et la poursuit jusqu'au camp. De ceux qui +étaient opposés aux éléphants, les premiers furent foulés aux pieds et +écrasés en se défendant vaillamment; le reste du corps de bataille fit +ferme quelque temps à cause de sa profondeur. Mais, lorsque les derniers +rangs, enveloppés par la cavalerie, furent contraints de tourner face +pour faire tête aux ennemis, et que ceux qui avaient forcé le passage au +travers des éléphants rencontrèrent la phalange des Carthaginois, qui +n'avait point encore chargé et qui était en bon ordre, les Romains +furent mis en déroute de tous côtés, et entièrement défaits. La plupart +furent écrasés sous le poids énorme des éléphants; le reste, sans sortir +de son rang, fut criblé des traits de la cavalerie. Il n'y en eut qu'un +petit nombre qui prirent la fuite: mais, comme c'était dans un pays +plat, les éléphants et la cavalerie en tuèrent une grande partie. Cinq +cents ou environ, qui fuyaient avec Régulus, furent faits prisonniers. +Les Carthaginois perdirent en cette occasion huit cents soldats +étrangers, qui étaient opposés à l'aile gauche des Romains; et, de +ceux-ci, il ne se sauva que les deux mille qui, en poursuivant l'aile +droite des ennemis, s'étaient tirés de la mêlée: tout le reste demeura +sur la place, à l'exception de Régulus et de ceux qui furent pris avec +lui. Les deux mille qui avaient échappé au carnage se retirèrent à +Clypea, et furent sauvés comme par miracle. + +Les Carthaginois, après avoir dépouillé les morts, rentrèrent +triomphants dans Carthage, traînant après eux le général des Romains et +cinq cents prisonniers. Leur joie fut d'autant plus grande, que quelques +jours auparavant ils s'étaient vus à deux doigts de leur perte. Hommes +et femmes, jeunes gens et vieillards, tous se répandirent dans les +temples pour rendre aux dieux d'immortelles actions de graces; et ce ne +furent, pendant plusieurs jours, que festins et réjouissances. + +Xanthippe, qui avait eu tant de part à cet heureux changement, prit le +sage parti de se retirer bientôt après, et de disparaître, de peur que +sa gloire, jusque-là pure et entière, après ce premier éclat éblouissant +qu'elle avait jeté, ne s'amortît peu-à-peu, et ne le mît en butte aux +traits de l'envie et de la calomnie, toujours dangereux, mais encore +plus dans un pays étranger, où l'on se trouve seul, sans parents, sans +amis, et destitué de tout secours. + +[Marge: De bel. pun. pag. 30.] Polybe dit qu'on racontait autrement le +départ de Xanthippe, et promet de l'exposer ailleurs; mais cet endroit +n'est pas parvenu jusqu'à nous. On lit dans Appien que les Carthaginois, +piqués d'une basse et noire jalousie de la gloire de Xanthippe, et ne +pouvant soutenir cette pensée, qu'ils étaient redevables à Sparte de +leur salut, sous prétexte de le reconduire par honneur dans sa patrie +avec une nombreuse escorte de vaisseaux, donnèrent ordre sous main à +ceux qui les conduisaient de faire périr en chemin le général +lacédémonien et tous ceux qui l'accompagnaient; comme s'ils avaient pu +ensevelir avec lui dans les eaux, et le souvenir du service qu'il leur +avait rendu, et la noirceur du crime qu'ils commettaient à son +égard[247]. + +[Note 247: Ni Polybe, ni Tite Live, ni Florus, ni Eutrope, ne font +mention de ce trait d'ingratitude, rapporté seulement par Appien et par +Zonaras qui l'a copié; certes, les historiens latins, s'ils l'avaient +connu, n'auraient pas laissé échapper une aussi belle occasion de +couvrir d'un opprobre éternel ces ennemis du nom romain, envers lesquels +ils montrent d'ailleurs une haine si violente et presque toujours si +injuste.--L.] + +[Marge: Lib. 1, p. 36 et 37.] Cette bataille, dit Polybe, quoique moins +considérable que beaucoup d'autres, peut nous donner de salutaires +instructions; et c'est là, ajoute-t-il, le solide fruit de l'histoire. + +Premièrement, doit-on beaucoup compter sur son bonheur après ce qui +arrive ici à Régulus? Fier de sa victoire, et inexorable à l'égard des +vaincus, à peine daigne-t-il les écouter; et lui-même bientôt après il +tombe entre leurs mains. Annibal fit faire la même réflexion à Scipion, +lorsqu'il l'exhortait à ne se pas laisser éblouir par l'heureux succès +de ses armes[248]. Régulus, lui disait-il, aurait été un des plus rares +modèles de courage et de bonheur qu'il y ait jamais eu, si, après la +victoire qu'il remporta dans le même pays où nous sommes, il avait voulu +accorder à nos pères la paix qu'ils lui demandaient; mais, pour n'avoir +pas su mettre un frein à son ambition, et ne s'être pas contenu dans de +justes bornes, plus son élévation était grande, plus sa chute fut +honteuse. + +[Note 248: «Inter pauca felicitatis virtutisque exempla M. Atilius +quondam in hâc eâdem terrâ fuisset, si victor pacem petentibus dedisset +patribus nostris. Sed non statuendo tandem felicitati modum, nec +cohibendo efferentem se fortunam, quantò altiùs datus erat, eò fœdiùs +corruit.» (LIV. lib. 30.)] + +En second lieu, on reconnaît bien ici la vérité de ce que dit Euripide; +_qu'un sage conseil vaut mieux que mille bras_[249]. Un seul homme, dans +cette occasion, change toute la face des affaires. D'un côté, il met en +fuite des troupes qui paraissaient invincibles; de l'autre, il rend le +courage à une ville et à une armée qu'il avait trouvées dans la +consternation et dans le désespoir. + +[Note 249: Ὡς ἕν σοφὸν βοὑλευμα τὰς πολλὰς χεἵρας νικᾅν. + += C'est ainsi que Polybe a cité. Mais le passage de la tragédie +d'Antiope (maintenant perdu), cité par Stobée (_Serm._ LII), et par +Plutarque (_An seni gerenda sit Resp._ p. 790), est conçu de cette +manière: + + Σόφον γὰρ ἕν βοὑλευμα τὰς πολλὰς χέρας + Νικᾅ σὺν ὂχλῳ δ' ἀμαθία πλέσν κακόν. + + --L.] + +Voilà, remarque Polybe, l'usage qu'il faut faire de ses lectures; car, y +ayant deux voies de profiter et d'apprendre, l'une par sa propre +expérience, et l'autre par celle d'autrui, il est bien plus sage et plus +utile de s'instruire par les fautes des autres que par les siennes. + +[Marge: App. de bel. punic. p. 2 et 3. Cic. lib. 3, de Off. num. 99 et +100; [Orat. in Pison. c. 19.] Aul. Gel. lib. 6, cap. 4. Senec. ep. 98. +AN. M. 3755 ROM. 499.] Je reviens à Régulus, pour achever ce qui le +regarde, dont il est fâcheux que nous ne trouvions plus rien dans +Polybe[250]. Après avoir été retenu quelques années en prison, il fut +envoyé à Rome pour y proposer l'échange des prisonniers. On lui avait +fait prêter serment de revenir en cas qu'il ne réussît point. Il exposa +au sénat le sujet de son voyage. Invité par la compagnie à dire son +avis, il répondit qu'il ne pouvait le faire comme sénateur, ayant perdu +cette qualité, aussi-bien que celle de citoyen romain, depuis qu'il +était tombé entre les mains des ennemis: mais il ne refusa pas de dire, +comme particulier, ce qu'il pensait. La conjoncture était délicate. Tout +le monde était touché du malheur d'un si grand homme. Il n'avait, dit +Cicéron, qu'à prononcer un mot pour recouvrer, avec sa liberté, ses +biens, ses dignités, sa femme, ses enfants, sa patrie; mais ce mot lui +paraissait contraire à l'honneur et au bien de l'état. Il déclara donc +nettement qu'on ne devait point songer à faire l'échange des +prisonniers: qu'un tel exemple aurait des suites funestes à la +république: que des citoyens qui avaient eu la lâcheté de livrer leurs +armes à l'ennemi étaient indignes de compassion, et incapables de servir +leur patrie: que, pour lui, à l'âge où il était, on ne devait compter sa +perte pour rien; au lieu qu'ils avaient entre leurs mains plusieurs +généraux carthaginois dans la vigueur de l'âge, et capables de rendre +encore à leur patrie de grands services pendant plusieurs années. +[Marge: Horat. l. 3, od. 5. [v. 13, seq.]] Ce ne fut point sans peine +que le sénat se rendit à un avis si généreux, et qui était sans exemple. +Cet illustre exilé partit donc de Rome pour retourner à Carthage, sans +être touché, ni de la vive douleur de ses amis, ni des larmes de sa +femme et de ses enfants; et cependant il n'ignorait pas à quels +supplices il était réservé. En effet, dès que les ennemis le virent de +retour sans avoir obtenu l'échange, il n'y eut point de tourments que +leur barbare cruauté ne lui fît souffrir. Ils le tenaient long-temps +resserré dans un noir cachot, d'où, après lui avoir coupé les paupières, +ils le faisaient sortir tout-à-coup pour l'exposer au soleil le plus vif +et le plus ardent. Ils l'enfermèrent ensuite dans une espèce de coffre +tout hérissé de pointes, qui ne lui laissaient aucun moment de repos ni +jour ni nuit. Enfin, après l'avoir ainsi long-temps tourmenté par une +cruelle insomnie, ils l'attachèrent à une croix, qui était un supplice +ordinaire chez les Carthaginois, et l'y firent périr. Telle fut la fin +de ce grand homme: en lui dérobant quelques jours ou quelques années de +vie, elle couvrit ses ennemis d'une honte éternelle. + +[Note 250: Ce silence de Polybe est regardé de plusieurs savants +comme un préjugé contre une grande partie de ce qu'on rapporte de +Régulus, depuis sa prise. + += Voyez à ce sujet une excellente note de Paulmier de Grentesmenil +(_Exercit. in auct. Græc._ p. 151, sq.); il montre assez clairement que +le supplice de Régulus est un conte.--L.] + +[Marge: Polyb. l. 1 pag. 37.] L'échec reçu en Afrique ne découragea +point les Romains. Ils firent de plus grands préparatifs que jamais pour +réparer cette perte, et mirent en mer, la campagne suivante, trois cent +soixante vaisseaux. Les Carthaginois allèrent à leur rencontre avec une +flotte de deux cents vaisseaux. Ils furent battus dans le combat qui se +donna à la vue de la Sicile, et perdirent cent quatorze vaisseaux, qui +furent pris par les Romains. Ceux-ci passèrent en Afrique pour y +recueillir le peu de soldats qui avaient échappé à la poursuite des +ennemis après la défaite de Régulus, et qui s'étaient défendus avec +beaucoup de courage dans Clypea, où on les avait assiégés inutilement. + +On est encore ici étonné que les Romains, après une victoire si +considérable, et avec une flotte si nombreuse, viennent en Afrique +uniquement pour en tirer une petite garnison, au lieu qu'ils auraient pu +en tenter la conquête, que Régulus, avec beaucoup moins de troupes, +avait presque entièrement achevée. + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 38-40.] Les Romains, à leur retour, furent +accueillis d'une horrible tempête, qui fit périr presque toute leur +flotte. Le même malheur leur arriva encore l'année suivante. Ils se +consolèrent de cette double perte par le gain d'une bataille contre +Asdrubal, où ils prirent près de cent[Marge: Pag. 41 et 42.] quarante +éléphants[251]. Quand cette nouvelle fut portée à Rome, elle y répandit +une grande joie, non-seulement parce que la perte des éléphants avait +extrêmement diminué les forces de l'ennemi, mais sur-tout parce qu'elle +avait rendu le courage aux troupes de terre, qui, depuis la défaite de +Régulus, n'avaient osé tenter aucun combat, tant la crainte de ces +redoutables animaux avait saisi généralement tous les esprits. On crut +donc qu'il fallait faire de plus grands efforts que jamais pour mettre +fin, s'il se pouvait, à une guerre qui durait depuis quatorze ans. Les +deux consuls partirent avec une flotte de deux cents vaisseaux, et, +étant arrivés en Sicile, ils formèrent le hardi dessein d'attaquer +Lilybée. C'était la plus forte place qu'eussent les Carthaginois, dont +la perte devait entraîner après elle celle de tout ce qui leur restait +dans l'île, et laisser aux Romains un libre passage en Afrique. + +[Note 251: Polybe ne parle que de dix éléphants pris avec leurs +conducteurs. Diodore de Sicile en porte le nombre à 60 (lib. XXIII, +_eclog._ xiv.)--L.] + +[Marge: Pag. 44-50.] On conçoit aisément quelle fut l'ardeur de part et +d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Imilcon commandait +dans la place: il avait dix mille hommes de troupes, sans compter les +habitants; et Annibal, fils d'Amilcar, lui en amena bientôt autant de +Carthage, ayant passé avec un courage intrépide au travers de la flotte +ennemie, et étant entré heureusement dans le port. Les Romains n'avaient +point perdu de temps. Ayant fait avancer leurs machines, ils abattirent +plusieurs tours à coups de bélier; et, gagnant tous les jours un nouveau +terrain, ils allaient toujours en avant, en sorte que les assiégés, se +trouvant fort serrés, commencèrent à craindre. Le commandant sentit bien +que l'unique moyen de sauver la ville était de mettre le feu aux +machines des assiégeants. Ayant donc disposé ses troupes pour cette +entreprise, il les fit sortir dès la pointe du jour, portant des +flambeaux à la main, avec des étoupes et toutes sortes de matières +combustibles, et attaqua en même temps toutes les machines. Les Romains +firent des efforts extraordinaires pour les repousser: le combat fut des +plus sanglants. Chacun, de part et d'autre, tenait ferme dans son poste, +et mourait plutôt que de le quitter. Enfin, après une longue résistance +et un furieux carnage, les assiégés sonnèrent la retraite, et laissèrent +les Romains maîtres de leurs ouvrages. Cette affaire finie, Annibal se +mit en mer pendant la nuit, et, dérobant sa marche, prit la route de +Drépane, où était Adherbal, chef des Carthaginois. Drépane est une place +avantageusement située, avec un beau port, à six-vingts stades[252] de +Lilybée, et que les Carthaginois eurent toujours fort à cœur de +conserver. + +[Note 252: Six lieues. = Quatre lieues de 20 au degré.--L.] + +Les Romains, animés par cet heureux succès, recommencèrent l'attaque +avec encore plus d'ardeur qu'auparavant, sans que les assiégés osassent +penser à faire une seconde tentative pour brûler les machines, tant la +première les avait rebutés par la perte qu'ils y avaient faite; mais, un +vent très-violent s'étant levé tout-à-coup, quelques soldats mercenaires +en donnèrent avis au commandant, lui représentant que c'était une +occasion tout-à-fait favorable pour mettre le feu aux machines des +assiégeants, d'autant plus que le vent donnait de leur côté, et ils +s'offrirent pour cette expédition: leur offre fut acceptée; on leur +fournit tout ce qui était nécessaire pour cette entreprise. En un moment +le feu prit à toutes les machines, sans qu'il fût possible aux Romains +d'y remédier, parce que, dans cet incendie qui était devenu presque +général en fort peu de temps, le vent portait dans leurs yeux les +étincelles et la fumée, et les empêchait de discerner où il fallait +appliquer le secours; au lieu que les autres voyaient clairement où ils +devaient porter leurs coups et jeter le feu. Cet accident fit perdre aux +Romains l'espérance de pouvoir emporter la place de vive force. Ils +changèrent donc le siége en blocus, entourèrent la ville par une bonne +contrevallation, et répandirent leur armée dans tous les environs, +résolus d'attendre du temps ce qu'ils se voyaient hors d'état d'exécuter +par une voie plus courte. + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 50.] Quand on apprit à Rome ce qui se passait +au siége de Lilybée, et qu'une partie des troupes y avait péri, cette +fâcheuse nouvelle, loin d'abattre les esprits, sembla renouveler +l'ardeur et le courage des citoyens. Chacun se hâtait de porter son nom +pour se faire enrôler. On leva en peu de temps une armée de dix mille +hommes, qui, ayant passé le détroit, alla par terre se joindre aux +assiégeants. + +[Marge: Pag. 51. AN. M. 3756 ROM. 500.] En même temps le consul P. +Claudius Pulcher forma le dessein d'aller attaquer Adherbal dans +Drépane. Il se tenait comme sûr de le surprendre, parce qu'après la +perte que les Romains venaient de faire à Lilybée, l'ennemi ne pourrait +plus s'imaginer qu'ils songeassent à se mettre en mer. Sur cette +espérance il fait partir de nuit la flotte pour mieux couvrir son +dessein; mais il avait affaire à un chef actif et appliqué, dont il ne +put tromper la vigilance, et qui ne lui laissa pas à lui-même le temps +de ranger ses vaisseaux en bataille, mais l'attaqua vivement pendant que +la flotte était encore en désordre et en confusion. La victoire fut +complète du côté des Carthaginois; il ne s'échappa de la flotte romaine +que trente vaisseaux, qui, étant auprès du consul, prirent la fuite avec +lui, en se dégageant le mieux qu'ils purent le long du rivage: tout le +reste, au nombre de quatre-vingt-treize, tomba avec l'équipage en la +puissance des Carthaginois, à l'exception de quelques soldats qui +s'étaient sauvés du débris de leurs vaisseaux. Cette victoire fit chez +les Carthaginois autant d'honneur à la prudence et à la valeur +d'Adherbal, qu'elle couvrit de honte et d'ignominie le consul romain. + +[Marge: Pag. 54-59.] Son collègue Junius ne fut ni plus prudent, ni plus +heureux que lui, et perdit par sa faute toute sa flotte. Cherchant à +couvrir son malheur par quelque exploit considérable, il ménagea des +intelligences secrètes dans Éryx[253], et se fit livrer la ville. Sur le +sommet de la montagne était le temple de Vénus Érycine, le plus beau +sans contredit et le plus riche de tous les temples de la Sicile. La +ville était située un peu au-dessous de ce sommet, et l'on n'y pouvait +monter que par un chemin très-long et très-escarpé. Junius plaça une +partie de ses troupes sur le sommet, et le reste au pied de la montagne, +et crut, après ces précautions, n'avoir rien à craindre; mais Amilcar, +surnommé _Barca_, père du fameux Annibal, trouva le moyen d'entrer dans +la ville, qui était entre les deux camps des ennemis, et de s'y établir. +De ce poste si avantageux il ne cessait de harceler les Romains, ce qui +dura pendant deux ans. On a peine à concevoir comment les Carthaginois +purent se défendre, attaqués comme ils étaient et d'en haut et d'en bas, +et ne pouvant recevoir de convois que par un seul endroit de mer dont +ils étaient maîtres. C'est par de tels coups, autant et peut-être plus +que par le gain d'une bataille, qu'on connaît l'habileté et la sage +hardiesse d'un commandant. + +[Note 253: Ville et montagne de Sicile.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 59-62.] Cinq années se passèrent sans que, de +part et d'autre, il se fit rien de considérable. Les Romains avaient cru +qu'avec leurs seules troupes de terre ils pourraient terminer le siège +de Lilybée; mais, voyant qu'il traînait en longueur, ils revinrent à +leur premier plan, et firent des efforts extraordinaires pour armer une +nouvelle flotte. L'argent manquait au trésor public; le zèle des +particuliers y suppléa, tant l'amour de la patrie dominait dans les +esprits: chacun, selon ses forces, contribua à la dépense commune, et, +sur la foi publique, n'hésita point à faire les avances pour une +expédition d'où dépendaient la gloire et la sûreté de l'état. L'un +équipait seul un vaisseau à ses frais; d'autres se joignaient deux ou +trois ensemble pour en faire autant: en fort peu de temps il y en eut +deux cents de prêts. On en donna le commandement au [Marge: AN. M. 3763 +ROM. 507.] consul Lutatius, qui, sans perdre de temps, se mit en mer. La +flotte ennemie s'était retirée en Afrique. Il s'empara donc sans peine +de tous les postes avantageux qui étaient aux environs de Lilybée; et, +comme il prévoyait qu'il en faudrait bientôt venir à un combat, il +n'oublia rien de tout ce qui pouvait en assurer le succès, et employa +tout le temps qui lui restait à exercer sur mer les soldats et les +matelots. + +En effet, il apprit bientôt que la flotte ennemie approchait. Elle était +commandée par Hannon, qui aborda à une petite île nommée _Hiera_, qui +était vis-à-vis de Drépane. Son dessein était d'approcher d'Éryx avant +que d'être aperçu des Romains, pour y décharger ses vivres, y prendre un +renfort de troupes, et faire monter Barca sur sa flotte, afin que +celui-ci le secondât dans la bataille qui allait se donner. Mais le +consul, qui se douta bien de ce qu'il voulait faire, le prévint, et, +ayant ramassé tout ce qu'il avait de meilleures troupes, il s'avança +vers une petite île, voisine de l'autre, qu'on appelait _Éguse_[254]. Il +indiqua le combat pour le lendemain. Dès la pointe du jour il s'y +prépara. Malheureusement le vent était favorable aux ennemis. Il hésita +quelque temps s'il hasarderait la bataille; mais, voyant que la flotte +carthaginoise, quand on aurait déchargé les vivres, deviendrait plus +légère et plus propre pour l'action, et que d'ailleurs elle serait +considérablement fortifiée par les troupes et par la présence de Barca, +il prit son parti sur-le-champ, et, malgré le mauvais temps, il alla +attaquer l'ennemi. Le consul avait des troupes d'élite, de bons matelots +qui avaient été fort exercés, d'excellents vaisseaux construits sur le +modèle d'une galère qu'on avait prise quelque temps auparavant sur les +ennemis, et qui était la plus accomplie qu'on eût jamais vue en ce +genre. C'était tout le contraire du côté des Carthaginois. Comme, depuis +quelques années ils s'étaient vus seuls maîtres de la mer, et que les +Romains n'osaient paraître devant eux, ils les comptaient pour rien, et +se regardaient eux-mêmes comme invincibles. Au premier bruit du +mouvement que ceux-ci se donnèrent, Carthage avait mis en mer une flotte +équipée à la hâte, et où tout sentait la précipitation: soldats et +matelots, tous mercenaires, de nouvelle levée, sans expérience, sans +courage, sans zèle pour la patrie, comme sans intérêt pour la cause +commune. Il y parut bien dans le combat: ils ne purent pas soutenir la +première attaque. Cinquante de leurs vaisseaux furent coulés à fond, et +soixante-dix furent pris avec tout l'équipage. Le reste, à la faveur +d'un vent qui se leva fort à propos pour eux, se retira vers la petite +île d'où ils étaient partis. Le nombre des prisonniers passa dix mille. +Le consul s'avança aussitôt vers Lilybée, et joignit ses troupes à +celles des assiégeants. + +[Note 254: On appelle aussi ces îles _Égates_.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 63.] Quand cette nouvelle fut portée à +Carthage, elle y causa d'autant plus de surprise et d'effroi, qu'on s'y +était moins attendu. Le sénat ne perdit point courage, mais il se voyait +absolument hors d'état de continuer la guerre. Les Romains tenant la +mer, il n'était plus possible d'envoyer ni vivres ni secours aux armées +de Sicile. Ils dépêchèrent donc au plus tôt vers Barca, qui y +commandait, et laissèrent à sa prudence de prendre tel parti qu'il +jugerait à propos. Tant qu'il avait vu quelque rayon d'espérance, il +avait fait tout ce qu'on pouvait attendre du courage le plus intrépide +et de la sagesse la plus consommée; mais, ne lui restant plus de +ressource, il députa vers le consul pour traiter de la paix: la +prudence, dit Polybe, consistant à savoir et résister et céder à propos. +Lutatius savait combien le peuple romain était las de cette guerre, qui +avait épuisé ses forces et ses finances, et il n'avait pas oublié les +malheureuses suites de la hauteur inexorable et imprudente de Régulus; +il ne se rendit donc point difficile, et dicta le traité suivant: _Il y +aura, si le peuple romain l'approuve, amitié entre Rome et Carthage, aux +conditions qui suivent: Les Carthaginois évacueront la Sicile; ils ne +feront point la guerre à Hiéron, et ne porteront point les armes contre +les_ _Syracusains ni contre leurs alliés; ils rendront aux Romains, sans +rançon, tous les prisonniers qu'ils ont faits sur eux; ils leur +paieront, dans l'espace de vingt ans, deux mille deux cents talents +euboïques d'argent_[255]. Il est bon de remarquer en passant la +simplicité, la précision, la clarté de ce traité, qui dit tant de choses +en si peu de mots, et qui règle en peu de lignes tous les intérêts de +deux puissants peuples et de leurs alliés sur terre et sur mer. + +[Note 255: Cette somme monte à peu près à celle de six millions cent +quatre-vingt mille livres. + += Le talent euboïque, comme on le pense, est le même que le talent +attique; les 2200 talents euboïques valent environ 11,000,000 fr.--L.] + +Quand on eut porté ces conditions à Rome, le peuple, ne les approuvant +point, envoya dix députés sur les lieux pour terminer l'affaire en +dernier ressort. Ils ne changèrent rien dans le fond du traité. [Marge: +Polyb. l. 3, pag. 182.] Ils abrégèrent seulement les termes du paiement, +en les réduisant à dix années, ajoutèrent mille talents à la somme qui +avait été marquée, qui seraient payés sur-le-champ, et exigèrent des +Carthaginois qu'ils sortiraient de toutes les îles qui sont entre +l'Italie et la Sicile. La Sardaigne n'y était pas comprise; mais elle +leur fut aussi enlevée par un autre traité qui se fit quelques années +après. + +[Marge: AN. M. 3763 CARTH. 605. ROME. 507. AV. J.C. 241.] Ainsi fut +terminée une des plus longues guerres dont il soit parlé dans +l'histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre ans entiers, sans +interruption. L'ardeur opiniâtre à disputer de l'empire fut égale de +part et d'autre: même fermeté, même grandeur d'ame, et dans les projets, +et dans l'exécution. Les Carthaginois l'emportaient par la science de la +marine, par l'habileté dans la construction des vaisseaux, par l'adresse +et la facilité avec laquelle ils faisaient les manœuvres, par +l'expérience des pilotes; par la connaissance des côtes, des plages, des +rades, des vents; par l'abondance des richesses capables de fournir à +toutes les dépenses d'une rude et longue guerre. Les Romains n'avaient +aucun de ces avantages; mais le courage, le zèle pour le bien public, +l'amour de la patrie, une noble émulation pour la gloire, leur tenaient +lieu de tout ce qui leur manquait d'ailleurs. On est étonné de les voir, +tout neufs et inexpérimentés qu'ils sont dans la marine, non-seulement +tenir tête à la nation du monde la plus habile et la plus puissante sur +mer, mais gagner contre elle plusieurs batailles navales. Nulles +difficultés, nuls malheurs, n'étaient capables de les décourager. Ils +n'auraient pas fait certainement la paix dans les mêmes circonstances où +nous venons de voir que les Carthaginois la demandèrent. Une seule +campagne malheureuse les abat; plusieurs n'ébranlèrent point les +Romains. + +Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de Rome et ceux de +Carthage, les premiers l'emportant infiniment pour le courage. Parmi les +chefs, Amilcar, surnommé Barca, fut sans contredit celui de tous qui se +distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence. + +GUERRE DE LIBYE, OU CONTRE LES MERCENAIRES. + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 65-89.] A la guerre que les Carthaginois +soutinrent contre les Romains, en succéda[256] immédiatement une autre +bien moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se fit dans le +cœur même de l'état, et qui fut accompagnée d'une cruauté et d'une +barbarie dont on a vu peu d'exemples: c'est celle que les Carthaginois +eurent à soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi sous +eux en Sicile, et qu'on appelle ordinairement la guerre d'Afrique ou de +Libye. Elle ne dura que trois ans et demi, mais elle fut bien sanglante. +Voici quelle en fut l'occasion. + +[Note 256: La même année que finit la première guerre punique.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 66.] Aussitôt après que le traité avec les +Romains eut été conclu, Amilcar, ayant conduit dans Lilybée les troupes +qui étaient à Éryx, déposa le commandement, et laissa à Giscon, +gouverneur de la place, le soin de faire passer les troupes en Afrique. +Celui-ci, comme s'il eût prévu ce qui devait arriver, ne les fit pas +partir toutes ensemble, mais les envoya par petits corps et par bandes, +afin que, les premiers venus étant payés de ce qui leur était dû pour +leur solde, on pût les renvoyer chez eux avant l'arrivée des autres. +Cette conduite marquait beaucoup de sagesse: mais à Carthage on n'en fit +pas tant paraître. Comme l'état était épuisé par les dépenses d'une +longue guerre et par la somme de près de trois millions qu'il avait +fallu payer comptant aux Romains en signant le traité de paix, on ne se +pressa pas de payer les troupes à mesure qu'elles arrivaient; mais on +crut devoir attendre les autres, dans l'espérance d'obtenir d'elles, +lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise d'une partie de la +paie qui leur était due: et ce fut là une première faute. + +On voit ici le génie d'un état composé de négociants, qui connaissent +tout le prix de l'argent, mais qui connaissent peu le mérite des +services de gens de guerre, qui marchandent le sang des troupes comme +tout le reste, et qui vont toujours au bon marché. Dans une telle +république, le besoin passé, nulle reconnaissance pour les secours qu'on +a reçus. + +Ces soldats, qui entrèrent la plupart dans Carthage, étant accoutumés à +une grande licence, causèrent beaucoup de désordre dans la ville: de +sorte que, pour y remédier, on proposa à leurs chefs de les conduire +tous dans une petite ville voisine nommée Sicca, en leur fournissant de +quoi y subsister, jusqu'à ce que, le reste de leurs compagnons étant +arrivé, on payât toutes les troupes, et qu'on les renvoyât: seconde +faute. + +Une troisième fut de ne pas vouloir leur permettre de laisser à Carthage +leurs bagages, leurs femmes et leurs enfants, comme ils le demandaient, +et qui auraient été de leur part comme autant d'ôtages, mais de les +forcer malgré eux de les emmener à Sicca. + +Quand ils y furent tous assemblés, comme ils avaient beaucoup de loisir, +ils commencèrent à compter les paies qu'on leur devait, les faisant +monter beaucoup plus haut qu'elles ne devaient aller. Ils y ajoutaient +aussi les promesses magnifiques qu'on leur avait faites en différentes +occasions, quand on les exhortait à faire leur devoir; et ils +prétendaient les faire entrer en ligne de compte. Hannon, qui était +alors gouverneur de l'Afrique, et qu'on leur avait envoyé, leur proposa, +vu le mauvais état de la république et l'épuisement où elle se trouvait, +de faire quelque remise sur ce qui leur était dû, et de se contenter +qu'on leur en payât seulement une partie. Il est aisé de juger comment +cette proposition fut reçue. Ce ne furent que plaintes, que murmures, +que cris insolents et séditieux. Ces troupes étaient composées de +différentes nations, qui ne s'entendaient point les unes les autres, et +à qui il n'était pas possible de faire entendre raison quand une fois +elles étaient mutinées. Il y avait des Espagnols, des Gaulois, des +Liguriens, des habitants des îles Baléares, des Grecs, la plupart +transfuges ou esclaves, et sur-tout un fort grand nombre d'Africains. +Transportés de colère, ils partent sur-le-champ, marchent vers Carthage, +au nombre de plus de vingt mille, et vont camper à Tunis, qui n'était +pas fort loin de la ville. + +Les Carthaginois reconnurent alors, mais trop tard, la faute qu'ils +avaient faite. Il n'y eut point de bassesse où ils ne descendissent pour +tâcher d'adoucir ces furieux, et point de perfidie que ceux-ci +n'employassent pour tirer d'eux de l'argent. Quand on leur avait accordé +un point, ils faisaient une nouvelle chicane et une nouvelle demande. La +paie était-elle réglée, quoiqu'on l'eût portée au-delà des conventions, +il fallait encore les dédommager des pertes qu'ils disaient avoir +faites, soit par la mort de leurs chevaux, soit par le prix excessif du +blé, qui leur avait coûté fort cher en certains temps, et leur donner +les récompenses qu'on leur avait promises. Comme rien ne finissait, les +Carthaginois les engagèrent avec assez de peine à s'en rapporter à +l'avis de quelqu'un des généraux qui avaient commandé en Sicile. Ils +choisirent Giscon, qui leur était fort agréable, et dont ils avaient +toujours été contents. Il leur parla d'une manière douce et insinuante, +les fit souvenir du longtemps qu'ils avaient servi sous les +Carthaginois, des sommes considérables qu'ils en avaient reçues, et leur +accorda presque toutes leurs demandes. + +On était près de conclure le traité, lorsque deux séditieux remplirent +de tumulte tout le camp. L'un était Spendius, de Capoue[257], qui avait +été esclave à Rome, et était passé chez les ennemis. Il était d'une +grande taille, et d'une hardiesse encore plus grande. La crainte qu'il +avait de retomber entre les mains de son maître, qui n'aurait pas manqué +de le faire pendre, comme c'était la coutume, le porta à rompre +l'accord. Il était soutenu d'un second, nommé Mathos[258], qui avait +beaucoup contribué d'abord à faire soulever les troupes. Ils +représentèrent aux Africains que, dès que leurs compagnons seraient +retournés chez eux, se trouvant seuls dans leur pays, ils deviendraient +les victimes de la colère des Carthaginois, qui se vengeraient sur eux +de la révolte commune. Il n'en fallut pas davantage pour les faire +entrer en fureur: ils choisirent pour chefs Spendius et Mathos. +Quiconque entreprenait de leur faire des remontrances était mis à mort. +Ils courent à la tente de Giscon, pillent l'argent destiné pour le +paiement des troupes, l'entraînent lui-même en prison avec tous ceux de +sa suite, après les avoir traités avec la dernière indignité. Toutes les +villes d'Afrique, à qui ils avaient envoyé des députés pour les exhorter +à se mettre en liberté, se rangèrent de leur parti, excepté deux +seulement, Utique et Hippacra[259], dont sur-le-champ ils formèrent le +siége. + +[Note 257: Polybe dit simplement qu'il était Campanien, Καμπανός. +Rollin a-t-il confondu ce mot avec Καπυανός, qui signifie _de +Capoue_?--L.] + +[Note 258: Africain, né libre (Polyb.)--L.] + +[Note 259: Le nom de _Hippacra_, Ίππάκρα, est formé par élision de +Ἲππου ἄκρα, _cap du cheval_. C'est le nom ancien de _Hippo-Diarrhytos_ +ou _Zarytos_, appelée aussi _Hippône_, ville au N.O. de Carthage, sur +l'emplacement actuel de _Bona_ (SCHWEIGH. _ad Appian._ t. III, p. +480).--L.] + +Jamais Carthage ne s'était vue dans un si grand danger. Les Carthaginois +tiraient leur subsistance chacun en particulier du revenu de leurs +terres, et les dépenses publiques des tributs que payait l'Afrique. Or +tout cela leur manquait en même temps, et se tournait même contre eux. +Ils se trouvaient sans armes, sans troupes ni de terre ni de mer, sans +aucun des préparatifs nécessaires, soit pour soutenir un siége, soit +pour équiper une flotte, et, ce qui mettait le comble à leur malheur, +sans aucune espérance de secours étranger de la part de leurs amis ou de +leurs alliés. + +Ils pouvaient en un certain sens s'imputer à eux-mêmes l'abandonnement +où ils se voyaient réduits. Pendant la guerre précédente, ils avaient +traité avec une extrême dureté les peuples d'Afrique, exigeant d'eux des +tributs excessifs, ne faisant aucun quartier aux plus pauvres et aux +plus misérables, témoignant beaucoup d'estime, non pour ceux des +gouverneurs qui traitaient avec le plus de douceur les peuples, mais +pour ceux qui en tiraient de plus grosses sommes; et tel avait été +Hannon. Aussi ne fallut-il pas beaucoup d'efforts pour porter les +Africains à la révolte. Au premier signal elle éclata, et en un moment +devint générale. Les femmes, qui souvent avaient eu la douleur de voir +emmener en prison leurs maris et leurs pères faute de paiement, étaient +les plus animées, et elles se dépouillèrent avec joie de tous leurs +ornements pour fournir aux frais de la guerre; de sorte que les chefs de +la sédition, après avoir payé aux soldats tout ce qu'ils leur avaient +promis, se trouvèrent encore dans l'abondance: grand exemple, dit +Polybe, de la manière dont il faut traiter les peuples, en ne songeant +pas seulement au présent, mais en prévoyant l'avenir. + +Dans quelque détresse que fussent alors les Carthaginois, ils ne +perdirent pas courage, et firent des efforts extraordinaires. Le +commandement de l'armée fut donné à Hannon. + +On leva des troupes de terre et de mer, de pied et de cheval; on fit +prendre les armes à tous les citoyens capables de les porter; on fit +venir de tous côtés des mercenaires; on équipa tout ce qui restait de +vaisseaux à la république. + +Les séditieux, de leur côté, ne montraient pas moins d'ardeur. Nous +avons déjà dit qu'ils avaient formé le siége des deux seules places qui +avaient refusé de se joindre à eux. Leur armée s'était grossie jusqu'au +nombre de soixante-dix mille hommes. Après en avoir fait des +détachements pour ces deux siéges, ils établirent leur camp à Tunis, et +jetaient la terreur, approchant fréquemment de ses murs, soit le jour, +soit la nuit. + +Hannon s'était avancé au secours d'Utique, et y avait remporté un +avantage considérable, qui aurait pu être décisif, s'il en avait su +profiter; mais, étant entré dans la ville, et ne songeant qu'à s'y +divertir, les mercenaires, qui s'étaient retirés sur une hauteur voisine +couverte de bois, ayant appris ce qui se passait, survinrent tout d'un +coup, trouvèrent les soldats débandés de côté et d'autre, prirent et +pillèrent le camp, et profitèrent de tout ce qu'on avait apporté de +Carthage pour le secours des assiégés. Ce ne fut pas la seule faute +qu'il commit: et, dans de telles conjonctures, les choses sont bien plus +funestes. On mit donc à sa place Amilcar, surnommé _Barca_. Il répondit +à l'idée qu'on avait conçue de lui, et commença par faire lever aux +séditieux le siége d'Utique; puis il s'avança contre l'armée qui était +près de Carthage, en défit une partie, et s'empara de presque tous les +postes avantageux qu'elle occupait. Ces heureux succès ranimèrent le +courage des Carthaginois. + +L'arrivée d'un jeune seigneur numide, nommé Naravase, qui, par estime +pour la personne et le mérite de Barca, vint se joindre à lui avec deux +mille Numides, lui fut d'un grand secours. Encouragé par ce renfort, il +attaqua les séditieux, qui le tenaient resserré dans un vallon, en tua +dix mille, et en fit quatre mille prisonniers. Le jeune Numide se +distingua fort dans ce combat. Barca reçut dans ses troupes ceux des +prisonniers qui voulurent s'y enrôler, et laissa aux autres la liberté +d'aller où ils voudraient, à condition qu'ils ne porteraient jamais les +armes contre les Carthaginois, faute de quoi, s'ils étaient jamais pris, +ils seraient punis du dernier supplice. Cette conduite fait voir la +sagesse de ce général: il jugea que cet expédient était plus utile +qu'une sévérité outrée. En effet, lorsqu'il s'agit d'une multitude +mutinée, dont la plupart ont été entraînés par les plus échauffés, ou +arrêtés par la crainte des plus furieux, la clémence réussit presque +toujours. + +Spendius, le chef des révoltés, craignit que cette douceur affectée de +Barca ne lui fît perdre beaucoup de ses gens; il crut donc devoir, par +quelque coup éclatant, leur ôter toute pensée et toute espérance de +rentrer en grâce avec l'ennemi. Dans cette vue, après leur avoir lu des +lettres supposées, où on lui donnait avis d'une trahison secrète +concertée entre quelques-uns de leurs camarades et Giscon, pour le +sauver de la prison où il était retenu depuis assez de temps, il leur +fit prendre la barbare résolution de le massacrer lui et tous les autres +prisonniers; et quiconque osait proposer seulement un parti plus doux +était sur-le-champ immolé à leur fureur. On tire donc de la prison ce +chef infortuné, avec sept cents prisonniers qui y étaient enfermés avec +lui, et on les fait venir à la tête du camp. Giscon est exécuté le +premier, et tous les autres de suite. On leur coupe les mains, on leur +brise les cuisses, on les enfouit tout vivants dans une fosse. Les +Carthaginois envoyèrent demander leurs corps pour leur rendre les +derniers devoirs: on les leur refusa, et on leur déclara que, si +désormais, on envoyait encore quelque héraut ou quelque député, il +souffrirait le même supplice. En effet, sur-le-champ il fut arrêté, par +un consentement général, que tout Carthaginois qui tomberait entre leurs +mains serait traité de la sorte; et, pour les alliés, qu'ils seraient +renvoyés après qu'on leur aurait coupé les mains: et cela fut +ponctuellement exécuté dans la suite. + +Dans le temps que les Carthaginois commençaient, ce semble, à respirer, +plusieurs accidents fâcheux les replongèrent dans un nouveau danger. La +division se mit parmi leurs chefs; une tempête fit périr les vivres +qu'on leur apportait par mer, et dont ils avaient un extrême besoin. +Mais ce qui leur fut le plus sensible, fut la défection subite des deux +seules villes qui leur étaient demeurées fidèles, et qui, dans tous les +temps, avaient eu un attachement inviolable à la république: c'étaient +Utique et Hippacra. Ces villes tout d'un coup, sans aucune raison, sans +même aucun prétexte, passèrent du côté des révoltés, et, transportées +comme eux de fureur et de rage, commencèrent par égorger le commandant +et la garnison qui étaient venus à leur secours, et portèrent +l'inhumanité jusqu'à refuser leurs corps morts aux Carthaginois qui les +redemandaient. + +Les séditieux, animés par ces heureux succès, allèrent mettre le siége +devant Carthage; mais ils furent bientôt obligés de le lever: ils ne +laissèrent pas de continuer la guerre. Ayant ramassé toutes leurs +troupes et celles de leurs alliés, au nombre de plus de cinquante mille +hommes, ils côtoyaient l'armée d'Amilcar, observant de se tenir toujours +sur les hauteurs et d'éviter les plaines, où l'ennemi avait trop +d'avantage à cause de sa cavalerie et des éléphants. Amilcar, plus +habile qu'eux dans le métier de la guerre, ne leur donnait aucune prise +sur lui, profitait de toutes leurs fautes, leur enlevait souvent des +quartiers, pour peu que leurs gens s'écartassent, et les harcelait en +mille manières; et tous ceux qui tombaient entre ses mains étaient +exposés aux bêtes. Enfin il les surprit lorsqu'ils s'y attendaient le +moins, et les enferma dans un poste d'où il leur fut impossible de se +retirer. N'osant hasarder le combat, et ne pouvant pas prendre la fuite, +ils se mirent à fortifier leur camp, et à l'environner de fossés et de +retranchements. Mais un ennemi intérieur et bien plus formidable les +pressait vivement: c'était la faim, qui fut telle, qu'ils en vinrent à +se manger les uns les autres; la divine providence, dit Polybe, vengeant +ainsi la barbare inhumanité dont ils avaient usé à l'égard des autres. +Aucune ressource ne leur restait. Ils savaient à quels supplices ils +étaient destinés, s'ils tombaient vifs entre les mains de l'ennemi. +Après les cruautés qu'ils avaient commises, il ne leur venait pas même +dans l'esprit de parler de paix et d'accommodement. Ils avaient envoyé +vers leurs troupes qui étaient restées à Tunis, pour demander du +secours, mais inutilement. La famine cependant augmentait tous les +jours: ils avaient commencé par manger les prisonniers, puis les +esclaves; enfin, il ne leur restait plus que leurs concitoyens. Alors +les chefs, ne pouvant plus soutenir les plaintes et les cris de la +multitude qui menaçait de les égorger, s'ils ne se rendaient, allèrent +eux-mêmes trouver Amilcar, dont ils avaient obtenu un sauf-conduit. Les +conditions du traité furent que les Carthaginois prendraient à leur +choix dix personnes parmi les révoltés, pour les traiter comme il leur +plairait, et que les autres seraient renvoyés chacun avec un seul habit. +Quand le traité fut signé, ces chefs eux-mêmes furent arrêtés, et +demeurèrent entre les mains des Carthaginois, qui montrèrent clairement +dans cette occasion qu'ils ne se piquaient pas beaucoup de bonne foi. +Les révoltés, ayant appris qu'on avait arrêté leurs chefs, ne sachant +rien de la convention qu'on avait faite, et soupçonnant qu'on les avait +trahis, prirent les armes: mais Amilcar les ayant enveloppés de toutes +parts, et ayant fait avancer contre eux les éléphants, ils furent tous +écrasés ou égorgés au nombre de plus de quarante mille. + +L'effet de cette victoire fut la réduction de presque toutes les villes +d'Afrique, qui rentrèrent aussitôt dans leur devoir. Amilcar, sans +perdre de temps, marcha contre Tunis, qui, depuis le commencement de la +guerre, avait servi de retraite aux révoltés, et avait été leur place +d'armes. Il l'environna d'un côté, pendant qu'Annibal, qui commandait +avec lui, l'assiégeait de l'autre: puis, s'approchant des murs, et +faisant élever des potences, il y attacha et fit mourir Spendius, chef +des révoltés, et ceux qu'on avait arrêtés avec lui. Mathos, l'autre +chef, qui commandait dans la place, vit par là ce qui lui était préparé, +et il en devint encore plus attentif à se bien défendre. S'apercevant +qu'Annibal, comme sûr de la victoire, agissait en tout fort +négligemment, il fait une sortie, attaque ses retranchements, tue un +grand nombre de Carthaginois, en fait plusieurs prisonniers, et entre +autres Annibal leur chef, et se rend maître de tout le bagage: puis, +détachant de la potence Spendius, il fait mettre à sa place Annibal, +après lui avoir fait souffrir des tourments inouïs, et immole autour du +corps de l'autre trente des plus considérables citoyens de Carthage, +comme autant de victimes de sa vengeance. Il semble qu'entre les deux +partis il y avait une espèce de défi à qui ferait paraître plus de +cruauté. + +Barca, qui pour-lors était éloigné de son camp, n'avait appris que fort +tard le danger de son collègue; et d'ailleurs il était hors d'état de +courir promptement à son secours, parce que le chemin qui séparait les +deux camps était impraticable. Ce fâcheux accident causa une grande +consternation dans Carthage. On a pu remarquer, dans tout le cours de +cette guerre, une alternative continuelle de prospérités et +d'adversités, de confiance et d'alarme, de joie et de douleur: tant les +événements, de part et d'autre, ont été variés et peu constants. + +On crut dans Carthage devoir faire un dernier effort; on arma tout ce +qui restait de jeunesse capable de servir. On envoya Hannon pour +collègue à Amilcar, et on députa en même temps trente sénateurs pour +conjurer, au nom de la république, ces deux chefs, qui jusque-là avaient +été brouillés ensemble, d'oublier les querelles passées, et de sacrifier +leurs ressentiments au bien de l'état. Ils le firent sur-le-champ, +s'embrassèrent mutuellement, et se réconcilièrent sincèrement et de +bonne foi. + +Depuis ce temps-là tout réussit du côté des Carthaginois; et Mathos, +qui, dans toutes les entreprises qu'il avait tentées, avait toujours eu +du dessous, crut enfin devoir hasarder une bataille: c'est ce qu'on +souhaitait le plus. De part et d'autre chacun exhorta ses troupes comme +pour une action qui allait décider pour toujours de leur sort: on en +vint aux mains. La victoire ne fut pas long-temps disputée; les révoltés +cédèrent bientôt. Presque tous les Africains furent tués: le reste se +rendit. Mathos fut pris en vie et conduit à Carthage. Toute l'Afrique +aussitôt rentra dans l'obéissance, excepté les deux villes perfides qui +s'étaient révoltées en dernier lieu; mais elles furent bientôt obligées +de se rendre à discrétion. + +Alors l'armée victorieuse revint à Carthage, et y fut reçue avec les +cris de joie et les applaudissements de toute la ville. Mathos et les +siens, après avoir servi d'ornement au triomphe, furent menés au +supplice, et terminèrent, par une mort également honteuse et +douloureuse, une vie souillée par les trahisons les plus noires et par +les cruautés les plus barbares. Ainsi finit la guerre contre les +mercenaires, après avoir duré trois ans et quatre mois. Elle fournit, +dit Polybe, une grande instruction à tous les peuples, et leur apprend à +ne pas employer dans les armées un plus grand nombre d'étrangers que de +citoyens, et à ne pas se reposer de la défense de l'état sur des troupes +qui n'y sont attachées ni par l'affection ni par l'intérêt. + +J'ai différé exprès jusqu'ici à parler de ce qui se passa en Sardaigne +dans le même temps, et qui fut comme une dépendance et une suite de la +guerre que les Carthaginois soutinrent en Afrique contre les +mercenaires. On y vit les mêmes secousses de révolte et les mêmes excès +de cruauté, comme si un vent de discorde et de fureur eût soufflé +d'Afrique en Sardaigne. + +Dès qu'on y apprit ce qu'avaient fait Spendius et Mathos, les +mercenaires qui étaient dans cette île secouèrent, à leur exemple, le +joug de l'obéissance. Ils commencèrent par égorger Bostar, leur +commandant, et tout ce qu'il y avait de Carthaginois avec lui. On avait +envoyé à sa place un autre général: toutes les troupes qu'il avait +amenées se rangèrent du côté des séditieux, le mirent lui-même en croix; +et dans toute l'étendue de l'île on fit main-basse sur les Carthaginois, +en leur faisant souffrir des tourments inouïs. Ayant attaqué toutes les +places l'une après l'autre, ils se rendirent en peu de temps maîtres de +tout le pays: mais, la division s'étant mise entre eux et les habitants +de l'île, les mercenaires en furent entièrement chassés, et se +réfugièrent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois perdirent la +Sardaigne, île d'une grande importance par son étendue, par sa +fertilité, et par le grand nombre de ses habitants. + +Les Romains, depuis leur traité avec les Carthaginois, s'étaient +toujours conduits à leur égard avec beaucoup de justice et de +modération. Une querelle passagère au sujet de quelques marchands +romains qu'on avait arrêtés à Carthage, parce qu'ils portaient des +vivres aux ennemis, les avait brouillés; mais les Carthaginois, à la +première demande, leur ayant renvoyé leurs citoyens, les Romains, qui se +piquaient en tout de générosité et de justice, leur avaient rendu leur +première amitié, les avaient servis en tout ce qui dépendait d'eux, +avaient défendu à leurs marchands de porter des vivres ailleurs que chez +les Carthaginois, et avaient même refusé pour-lors de prêter l'oreille +aux propositions que leur faisaient les révoltés de Sardaigne, qui les +invitaient à venir s'emparer de l'île. + +Mais dans la suite ils ne furent pas si délicats; et il serait difficile +d'appliquer ici le témoignage avantageux que César rend à leur bonne foi +dans Salluste. «[260]Quoique dans toutes les guerres d'Afrique, dit-il, +les Carthaginois eussent fait quantité d'actions de mauvaise foi pendant +la paix et pendant la trève, les Romains n'en usèrent jamais de la sorte +à leur égard, plus attentifs à ce qu'exigeait d'eux leur gloire qu'à ce +que la justice leur permettait contre leurs ennemis.» + +[Note 260: «Bellis punicis omnibus, quum sæpè Carthaginienses et in +pace et per inducias multa nefanda facinora fecissent, nunquam ipsi per +occasionem talia fecère: magis quod se dignum foret, quam quod in illos +jure fieri posset, quærebant.» (SALLUST, _in bello Catilin_.)] + +[Marge: AN. M. 3767 CARTH. 609. ROM. 511. AV. J.C. 237.] Les +mercenaires, qui s'étaient retirés, comme nous l'avons dit, en Italie, +déterminèrent enfin les Romains à passer dans la Sardaigne pour s'en +rendre maîtres. Les Carthaginois l'apprirent avec douleur, prétendant +que la Sardaigne leur appartenait à bien plus juste titre qu'aux +Romains. Ils se mirent donc en état de tirer une prompte et juste +vengeance de ceux qui avaient fait soulever l'île contre eux: mais les +Romains, sous prétexte que ces préparatifs se faisaient contre eux, et +non contre les peuples de Sardaigne, leur déclarèrent la guerre. Les +Carthaginois, épuisés en toutes manières, et qui, à peine, commençaient +à respirer, n'étaient point en état de la soutenir. Il fallut donc +s'accommoder au temps, et céder au plus fort. On fit un nouveau traité, +par lequel ils abandonnaient la [Marge: Polyb. l. III, cap. 1, 27, § 7.] +Sardaigne aux Romains, et s'obligeaient à leur payer de nouveau douze +cents talents[261], pour se rédimer de la guerre qu'on voulait leur +faire; et c'est cette injustice de la part des Romains qui fut la +véritable cause de la seconde guerre punique, comme nous le dirons dans +la suite. + +[Note 261: Douze cent mille écus. = 6,600,000 francs.--L.] + +SECONDE GUERRE PUNIQUE. + +La seconde guerre punique que j'entreprends de traiter est une des plus +mémorables dont il soit parlé dans l'histoire, et des plus dignes de +l'attention d'un lecteur curieux, soit par la hardiesse des entreprises, +[Marge: Liv lib. 21 n. 1.] et par la sagesse des mesures dans +l'exécution; soit par l'opiniâtreté des efforts des deux peuples rivaux, +et par la promptitude des ressources dans leurs plus grands revers; soit +par la variété des événements inopinés, et par l'incertitude de l'issue +d'une longue et cruelle guerre; soit enfin par la réunion des plus beaux +modèles en tout genre de mérite, et des leçons les plus instructives que +puisse donner l'histoire, tant pour la guerre que pour la politique et +l'art de gouverner. Jamais villes ou nations plus puissantes, ou du +moins plus belliqueuses, ne combattirent ensemble; et jamais celles dont +il s'agit ici ne s'étaient vues dans un plus haut degré de puissance et +de gloire. Rome et Carthage étaient alors, sans contredit, les deux +premières villes du monde. Ayant déjà mesuré leurs forces dans la +première guerre punique, et fait essai de leur habileté dans l'art de +combattre, elles se connaissaient parfaitement de part et d'autre. Dans +cette seconde guerre, le sort des armes fut tellement balancé, et les +succès si mêlés de vicissitudes et de variétés, que le parti qui +triompha fut celui qui s'était trouvé le plus près du danger de périr. +Quelque grandes que fussent les forces des deux peuples, on peut presque +dire que leur haine mutuelle l'était encore plus: les Romains, d'un +côté, ne pouvant voir sans indignation que les vaincus osassent les +attaquer; et les Carthaginois, de l'autre, étant irrités à l'excès de la +manière également dure et avare dont ils prétendaient que le vainqueur +en avait usé à leur égard. + +Le plan que je me suis proposé ne me permet pas d'entrer dans un détail +exact de cette guerre, qui eut pour théâtre l'Italie, la Sicile, +l'Espagne, l'Afrique, et qui a plus de rapport encore à l'histoire +romaine qu'à celle que je traite ici. Je m'arrêterai donc principalement +à ce qui regarde les Carthaginois, et je m'appliquerai sur-tout à faire +connaître, autant qu'il me sera possible, le génie et le caractère +d'Annibal, le plus grand homme de guerre qui ait peut-être jamais été +chez les anciens. + +_Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique._ + +Avant que de parler de la déclaration de la guerre entre les Romains et +les Carthaginois, je crois devoir en exposer les véritables causes, et +marquer comment cette rupture entre les deux peuples se prépara de loin. + +[Marge: Lib. 3, p. 162-168.] Ce serait se tromper grossièrement, dit +Polybe, que de regarder la prise de Sagonte par Annibal comme la +véritable cause de la seconde guerre punique. Le regret qu'eurent les +Carthaginois d'avoir cédé trop facilement la Sicile par le traité qui +termina la première guerre punique; l'injustice et la violence des +Romains, qui profitèrent des troubles excités dans l'Afrique pour +enlever encore la Sardaigne aux Carthaginois, et pour leur imposer un +nouveau tribut; les heureux succès et les conquêtes de ces derniers dans +l'Espagne: voilà qu'elles furent les véritables causes de la rupture du +traité[262], comme Tite-Live, suivant en cela le plan de Polybe, +l'insinue en peu de mots dès le commencement de son histoire de la +seconde guerre punique. + +[Note 262: «Angebant ingentis spiritûs virum Sicilia Sardiniaque +amissæ: nam et Siciliam nimis celeri desperatione rerum concessam; et +Sardiniam inter motum Africæ fraude Romanorum, stipendio etiam +superimposito, interceptam.» (LIV. lib. 21, n. 1.)] + +En effet Amilcar, surnommé _Barca_, souffrait avec peine le dernier +traité que le malheur des temps avait obligé les Carthaginois +d'accepter; et il songea à prendre de loin de justes mesures pour se +mettre en état de le rompre à la première occasion favorable. + +[Marge 1: Polyb. l. 2, pag. 90.] Dès que les troubles d'Afrique furent +apaisés, il fut chargé d'une expédition contre les Numides; et, après y +avoir donné de nouvelles preuves de son habileté et de son courage, il +mérita qu'on lui confiât le commandement de l'armée qui devait agir en +Espagne. Annibal, son fils, qui n'avait alors que neuf ans, demanda avec +empressement de l'y suivre, et employa pour cela les caresses ordinaires +à cet âge, langage puissant sur l'esprit d'un père qui aimait tendrement +son fils. [Marge 2: Id. lib. 3. pag. 167. Liv. lib. 21, n. 1.] Amilcar +ne put donc lui refuser cette grâce; et, après lui avoir fait prêter +serment sur les autels qu'il se déclarerait l'ennemi des Romains dès +qu'il le pourrait, il l'emmena avec lui. + +Amilcar avait toutes les qualités d'un grand général, joignant des +manières douces et insinuantes à un courage invincible et à une prudence +consommée. Il soumit en peu de temps la plupart des peuples d'Espagne, +soit par la force des armes, soit par les charmes de sa douceur; et, +après y avoir commandé pendant neuf ans, il fit une fin digne de lui, en +mourant glorieusement dans une bataille[263] pour le service de sa +patrie. + +[Note 263: Contre les Vectons, peuple d'Espagne (NEPOS, _in Hamilc._ +c. IV, § 2).--L.] + +[Marge: Polyb. l. 2, pag. 101. AN. M. 3776 ROM. 520.] Les Carthaginois +nommèrent à sa place Adrusbal, son gendre. Celui-ci, pour s'assurer du +pays, bâtit une ville, que l'avantage de sa situation, la commodité de +ses ports, ses fortifications, l'abondance de ses richesses procurée par +la facilité du commerce, rendirent une des plus considérables villes du +monde: il l'appela Carthage-la-Neuve, et nous l'appelons aujourd'hui +Carthagène. + +A toutes les démarches de ces deux grands généraux, il était aisé de +voir qu'ils avaient en tête un grand dessein qu'ils ne perdaient point +de vue, et pour l'exécution duquel ils préparaient tout de loin. Les +Romains s'en aperçurent bien, et ils se reprochèrent à eux-mêmes la +lenteur et l'engourdissement qui les avaient tenus comme endormis +pendant que l'ennemi faisait en Espagne de rapides progrès, qui +pourraient un jour tourner contre eux. L'attaquer de force, et lui +arracher ses conquêtes, aurait bien été de leur goût; mais la crainte +d'un autre ennemi non moins formidable, qu'ils appréhendaient de voir au +premier jour à leurs portes (c'étaient les Gaulois), ne leur permettait +pas d'éclater. Ils employèrent donc la voie des négociations, et +conclurent un traité avec Asdrubal, dans lequel, sans s'expliquer sur le +reste de l'Espagne, on se contentait de marquer que les Carthaginois ne +pourraient point s'avancer au-delà de l'Èbre. + +[Marge: Polyb. l. 2, pag. 123. Liv. lib. 21, n. 2.] Asdrubal cependant +poussait toujours ses conquêtes, mais en se tenant dans les bornes dont +on était convenu; et, s'attachant à gagner les principaux du pays par +ses manières honnêtes et engageantes, il avançait encore plus les +affaires de Carthage par la voie de la persuasion que par celle de la +force ouverte. Mais malheureusement, après avoir gouverné l'Espagne +pendant huit ans, il fut tué en trahison par un Gaulois, qui se vengea +ainsi de quelque mécontentement particulier qu'il en avait reçu. + +[Marge: Liv. lib. 21, n. 3 et 4. AN. M. 3783 ROM. 530.] Trois ans avant +sa mort, il avait écrit à Carthage pour demander qu'on lui envoyât +Annibal, qui était alors âgé de vingt-deux ans. La chose souffrit +quelque difficulté. Le sénat était partagé par deux puissantes factions, +qui, dès le temps d'Amilcar, avaient déjà commencé à suivre des vues +opposées dans la conduite des affaires de l'état. L'une avait pour chef +Hannon, à qui sa naissance, son mérite et son zèle pour le bien de +l'état, donnaient une grande autorité dans les délibérations publiques; +et elle était d'avis en toute occasion de préférer une paix sûre, et qui +conservait toutes les conquêtes d'Espagne, aux événements incertains +d'une guerre onéreuse, qu'elle prévoyait devoir un jour se terminer par +la ruine de la patrie. L'autre faction, qu'on appelait la faction +_Barcine_, parce qu'elle soutenait les intérêts de Barca et de ceux de +sa famille, avait ajouté à l'ancien crédit qu'elle avait dans la ville +la réputation que les exploits signalés d'Amilcar et d'Asdrubal lui +avaient donnée, et elle était ouvertement déclarée pour la guerre. Quand +il s'agit donc de délibérer dans le sénat sur la demande d'Asdrubal, +Hannon représenta qu'il était dangereux d'envoyer de si bonne heure à +l'armée un jeune homme qui avait déjà toute la fierté et le caractère +impérieux de son père, et qui, par cette raison, avait un besoin +particulier d'être retenu longtemps sous les yeux des magistrats et sous +le pouvoir des lois, pour apprendre à obéir, et à ne pas se croire +supérieur à tous les autres. Il finit en disant qu'il craignait que +cette étincelle, qui commençait à s'allumer, n'excitât un jour un grand +incendie. Ses remontrances furent vaines; la faction Barcine l'emporta, +et Annibal partit pour l'Espagne. + +Dès qu'il y fut arrivé, il attira sur lui les regards de toute l'armée, +et l'on crut voir revivre en lui Amilcar son père. C'était le même feu +dans les yeux, la même vigueur martiale dans l'air du visage, les mêmes +traits et les mêmes manières; mais ses qualités personnelles le firent +encore plus estimer. Il ne lui manquait presque rien de ce qui forme les +grands hommes: patience invincible dans le travail, sobriété étonnante +dans le vivre, courage intrépide dans les plus grands dangers, présence +d'esprit admirable dans le feu même de l'action, et, ce qui est +surprenant, un génie souple, également propre à obéir et à commander; en +sorte qu'on ne pouvait dire de qui il était plus aimé, des troupes ou du +général: il servit trois campagnes sous Asdrubal. + +[Sidenote: Polyb. l. 3, p. 168-169.] Quand celui-ci fut mort, les +suffrages de l'armée et [Marge: Liv. lib. 21, n. 3-5. AN. M. 3784 CARTH. +626. ROM. 528.] ceux du peuple se réunirent pour mettre Annibal à sa +place. Je ne sais même si pour-lors, ou environ dans ce temps, la +république, pour lui donner plus de crédit et d'autorité, ne le nomma +pas suffète, qui était la première dignité de l'état, et que l'on +conférait quelquefois aux généraux. C'est Cornélius Népos qui nous +apprend[Marge: In vita Annib. c. 7.] cette particularité, lorsque, +parlant de la préture qui fut donnée au même Annibal après son retour à +Carthage, et la conclusion de la paix, il dit que ce fut vingt-deux ans +depuis qu'il avait été nommé roi: «_Hic, ut rediit, prætor factus est, +postquàm rex fuerat anno secundo et vigesimo._» + +Dès le moment qu'il eut été nommé général, comme si l'Italie lui fût +échue en partage, et qu'il fût déjà chargé de porter la guerre contre +Rome, il tourna secrètement toutes ses vues de ce côté-là, et ne perdit +point de temps, pour n'être point prévenu par la mort comme l'avaient +été son père et son beau-frère. Il prit en Espagne plusieurs villes de +force, et subjugua plusieurs peuples; et, quoique l'armée ennemie, +composée de plus de cent mille hommes, passât de beaucoup la sienne, il +sut choisir si bien son temps et ses postes, qu'il la défit et la mit en +déroute. Après cette victoire, rien ne lui résista. Cependant il ne +toucha point encore à Sagonte[264], évitant avec soin de donner aux +Romains aucune occasion de lui déclarer la guerre avant qu'il eût pris +toutes les mesures qu'il jugeait nécessaires pour une si grande +entreprise: et en cela il suivait le conseil que lui avait donné son +père. Il s'appliqua sur-tout[265] à gagner le cœur des citoyens et +[Marge: Polyb. l. 3, p. 170-173. Liv. lib. 21, n. 6-15.] des alliés, et +à s'attirer leur confiance en leur faisant part avec largesse du butin +qu'il prenait sur l'ennemi, en leur payant exactement tout ce qui leur +était dû de leur solde pour le passé: précaution sage, et qui ne manque +jamais de produire son effet dans le temps. + +[Note 264: Cette ville était située en-deçà de l'Èbre, par rapport +aux Carthaginois, assez près de l'embouchure de cette rivière, dans le +pays où il était permis aux Carthaginois de porter leurs armes; mais +Sagonte, comme alliée des Romains, était, en vertu de ce titre, exceptée +par le traité. + += La ville de Sagonte, à 25 lieues au S. de l'embouchure de l'Èbre, est +appelée en latin _Saguntum_, en grec Ζάκανθα, nom dans lequel se +conserve presque intact celui de Ζάκυνθος, _Zacynthe_, dont cette ville +était une colonie.--L.] + +[Note 265: «Ibi largè partiendo prædam, stipendia præterita cum fide +exsolvendo, cunctos civium sociorumque animos in se firmavit.» (LIV. +lib. 21, n. 5.)] + +Les Sagontins, de leur côté, sentant bien le danger dont ils étaient +menacés, firent savoir aux Romains combien Annibal avançait ses +conquêtes. Ceux-ci nommèrent des députés pour aller s'informer par +eux-mêmes, sur les lieux, de l'état présent des affaires, avec ordre de +porter leurs plaintes à Annibal, en cas qu'ils le jugeassent à propos, +et, supposé qu'il ne leur donnât point satisfaction, d'aller à Carthage +pour le même sujet. + +Cependant Annibal forma le siége de Sagonte, prévoyant de grands +avantages dans la prise de cette ville. Il comptait que par là il +ôterait toute espérance aux Romains de faire la guerre dans l'Espagne; +que cette nouvelle conquête assurerait toutes celles qu'il y avait déjà +faites; que, ne laissant point d'ennemis derrière lui, sa marche en +serait plus sûre et plus tranquille; qu'il amasserait là de l'argent +pour l'exécution de ses desseins; que le butin que les soldats en +remporteraient les rendrait plus vifs et plus ardents à le suivre; +qu'enfin, avec les dépouilles qu'il enverrait à Carthage, il se +gagnerait la bienveillance des citoyens. Animé par ces grands motifs, il +n'épargnait rien pour presser le siége; il donnait lui-même l'exemple +aux troupes, se trouvant à tous les travaux, et s'exposant aux plus +grands dangers. + +On apprit bientôt à Rome que Sagonte était assiégée. Au lieu de voler à +son secours, on perdit encore le temps en vaines délibérations, et en +députations qui ne le furent pas moins. Annibal fit savoir à ceux qui le +venaient trouver de la part des Romains qu'il n'avait pas le temps de +les entendre. Les députés se rendirent donc à Carthage, où ils ne furent +pas mieux reçus, la faction Barcine l'ayant emporté sur les plaintes des +Romains et sur les remontrances d'Hannon. + +[Marge: [Polyb. III, c. 17, § 10. Diod. sic. XXV, ecl. v. Appian bell. +Hispan. c. 12.]] Pendant tous ces voyages et toutes ces délibérations, +le siége continuait avec beaucoup d'ardeur. Les Sagontins étaient +réduits à la dernière extrémité, et manquaient de tout. On parla +d'accommodement; mais les conditions qu'on leur proposait leur parurent +si dures, qu'ils ne purent se résoudre à les accepter. Avant que de +rendre une dernière réponse, les principaux des sénateurs, ayant porté +dans la place publique tout leur or et leur argent, et celui qui +appartenait en commun à l'état, le jetèrent dans le feu qu'ils avaient +fait allumer pour cet effet, et s'y précipitèrent eux-mêmes. Dans le +même temps, une tour que les béliers frappaient depuis long-temps étant +tombée tout-à-coup avec un bruit épouvantable, les Carthaginois +entrèrent dans la ville par la brèche, s'en rendirent maîtres en peu de +temps, et égorgèrent tous ceux qui étaient en âge de porter les armes. +Malgré l'incendie, le butin fut fort grand. Annibal ne se réservait rien +des richesses que lui procuraient ses victoires, mais les appliquait +uniquement au succès de ses entreprises. Aussi Polybe remarque-t-il que +la prise de Sagonte lui servit à réveiller l'ardeur du soldat par la vue +du riche butin qu'il venait de faire, et par l'espérance de celui qu'il +se promettait pour l'avenir; et à achever de gagner les principaux de +Carthage, par les présents qu'il leur fit des dépouilles. + +[Marge: Polyb. p. 174-175. Liv. lib. 21, n. 16 et 17.] Il est difficile +d'exprimer quelle fut à Rome la douleur et la consternation, quand on y +apprit la triste nouvelle de la prise et du cruel sort de Sagonte. La +compassion que l'on eut pour cette ville infortunée; la honte d'avoir +manqué à secourir de si fidèles alliés; une juste indignation contre les +Carthaginois, auteurs de tous ces maux; de vives alarmes sur les +conquêtes d'Annibal, que les Romains croyaient déjà voir à leurs portes; +tous ces sentiments causèrent un si grand trouble, qu'il ne fut pas +possible, dans les premiers moments, de prendre aucune résolution, ni de +faire autre chose que de s'affliger et de répandre des larmes sur la +ruine d'une ville[266] qui avait été la malheureuse victime de son +inviolable attachement pour les Romains, et de l'imprudente lenteur dont +ceux-ci avaient usé à son égard. Quand les esprits furent un peu revenus +à eux, on convoqua l'assemblée du peuple; et la guerre contre les +Carthaginois y fut résolue. + +[Note 266: «Sanctitate disciplinæ, quâ fidem socialem usque ad +perniciem suam coluerunt.» (LIV. lib. 21, n. 7.)] + +_Déclaration de la guerre._ + +[Marge: Polyb. pag 187. Liv. lib. 21, n. 18-19.] Pour ne manquer à +aucune formalité, on envoya des députés à Carthage pour savoir si +c'était par ordre de la république que Sagonte avait été assiégée, et, +en ce cas, pour lui déclarer la guerre; ou pour demander qu'on leur +livrât Annibal, s'il avait entrepris ce siége de son autorité. Comme ils +virent que dans le sénat on ne répondait point précisément à leur +demande, l'un d'eux, montrant un pan de sa robe qui était plié: _Je +porte ici_, dit-il d'un ton fier, _la paix et la guerre; c'est à vous de +choisir l'une des deux_. Sur la réponse qu'on lui fit qu'il pouvait +lui-même choisir: _Je vous donne donc la guerre_, dit-il, en déployant +le pli de sa robe. _Nous l'acceptons de bon cœur, et la ferons de même_, +répliquèrent les Carthaginois avec la même fierté: ainsi commença la +seconde guerre punique. + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 184 et 185.] Si l'on en impute la cause à la +prise de Sagonte, tout le tort, dit Polybe, était du côté des +Carthaginois, qui ne pouvaient, sous aucun prétexte raisonnable, +assiéger une ville comprise certainement, comme alliée de Rome, dans le +traité qui défendait aux deux peuples d'attaquer réciproquement leurs +alliés. Mais, si l'on remonte plus haut, et qu'on aille jusqu'au temps +où la Sardaigne fut enlevée par force aux Carthaginois, et où, sans +aucune raison, on leur imposa un nouveau tribut, il faut avouer, +remarque le même Polybe, que sur ces deux points la conduite des Romains +est tout-à-fait inexcusable, comme fondée uniquement sur l'injustice et +sur la violence; et que, si les Carthaginois, sans chercher de vains +circuits et de frivoles prétextes, avaient demandé nettement +satisfaction sur ces deux griefs, et, en cas de refus, déclaré la guerre +à Rome, toute la raison et toute la justice auraient été de leur côté. + +L'espace, entre la fin de la première guerre punique et le commencement +de la seconde, fut de vingt-quatre ans. + +_Commencement de la seconde guerre punique._ + +[Marge: Polyb. l. 3, pag. 187. Liv. lib. 21, n. 20 et 22. AN. M. 3787 +CARTH. 629. ROM. 531. Av. J.C. 217.] Quand la guerre fut résolue et +déclarée de part et d'autre, Annibal, qui pour-lors était âgé de +vingt-six ou vingt-sept ans, avant que de faire éclater son grand +dessein, songea à pourvoir à la sûreté de l'Espagne et de l'Afrique; et, +dans cette vue, il fit passer les troupes de l'une dans l'autre, en +sorte que les Africains servaient en Espagne, et les Espagnols en +Afrique. Il en usa ainsi, persuadé que ces soldats, éloignés chacun de +leur patrie, seraient plus propres au service, et d'ailleurs lui +demeureraient plus fidèlement attachés, se servant comme d'otages les +uns aux autres. Les troupes qu'il laissa en Afrique montaient environ à +quarante mille hommes, dont il y en avait douze cents de cavalerie; +celles d'Espagne à un peu plus de quinze mille, parmi lesquels il y +avait deux mille cinq cent cinquante chevaux. Il laissa à son frère +Asdrubal le commandement des troupes d'Espagne, avec une flotte de près +de soixante vaisseaux pour garder les côtes, et lui donna de sages +conseils sur la manière dont il devait se conduire, soit par rapport aux +Espagnols, soit par rapport aux Romains, s'ils venaient l'attaquer. + +Avant qu'Annibal partît pour son expédition, Tite-Live remarque qu'il +alla à Cadix pour s'acquitter des vœux qu'il avait faits à Hercule, et +qu'il lui en fît de nouveaux pour obtenir un heureux succès dans la +[Marge: Lib. 3, p. 192 et 193.] guerre où il allait s'engager. Polybe +nous donne en peu de mots une idée fort nette de l'espace des lieux que +devait traverser Annibal pour arriver en Italie. On compte depuis +Carthagène, d'où il partit, jusqu'à l'Èbre, deux mille deux cents stades +(110 lieues)[267]; depuis l'Èbre jusqu'à Emporium, petite ville maritime +qui sépare l'Espagne des Gaules, selon Strabon, seize cents [Marge: Lib. +3, pag 199.] stades (80 lieues); depuis Emporium jusqu'au passage du +Rhône, pareil espace de seize cents stades (80 lieues); depuis le +passage du Rhône jusqu'aux Alpes, quatorze cents stades (70 lieues); +depuis les Alpes jusque dans les plaines de l'Italie, douze cents stades +(60 lieues): ainsi, depuis Carthagène jusqu'en Italie, l'espace est de +huit mille stades, c'est-à-dire, de quatre cents lieues. + +[Note 267: Polybe dit 2600 stades, ἑξακόσιοι στάδιοι προς +διχιλίους., c'est-à-dire 260 milles géographiques, ou 86 lieues 2/3. + + Ci 2600 stades, ou 86 lieues 2/3. + Plus 1600 53 1/3. + Plus 1600 53 1/3. + Plus 1400 46 2/3. + Plus 1200 40 " + + Total. 8400 stades, ou 280 lieues. + +Polybe donne, en nombre rond, _environ 9000 stades_. Comme cet auteur a +le soin de dire que la route était marquée de 8 en 8 stades par des +bornes milliaires, on voit que les stades dont il est question sont des +stades grecs, dits olympiques, dont 8 étaient compris dans un mille +romain, et 600 dans un degré; conséquemment il en faut 10 pour un mille +géographique, et 30 pour une lieue de 20 au degré.--L.] + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 188 et 189.] Annibal avait long-temps auparavant +pris de sages précautions pour connaître la nature et la situation des +lieux par où il devait passer; pour pressentir la disposition des +Gaulois à l'égard des Romains[268]; pour gagner, par des présents, leurs +chefs, qu'il savait être fort intéressés; et pour s'assurer de +l'affection et de la fidélité d'une partie des peuples. Il n'ignorait +pas que le passage des Alpes lui coûterait beaucoup de peine; mais il +savait qu'il n'était pas impraticable, et cela lui suffisait. + +[Note 268: «Audierunt præoccupatos jam ab Annibale Gallorum animos +esse: sed ne illi quidem ipsi salis mitem gentem fore, ni subindè auro, +cujus avidissima gens est, principum animi concilieritur.» (LIV. lib. +21, n. 20.)] + +[Marge: Polyb. p. 189 et 190. Liv. lib. 21, n. 22-24.] Dès que le +printemps fut venu, Annibal se mit en marche, et partit de Carthagène, +où il avait passé le quartier d'hiver. Son armée, pour-lors, était +composée de plus de cent mille hommes, dont il y en avait douze mille de +cavalerie: il menait près de quarante éléphants. Ayant passé l'Èbre, il +subjugua en peu de temps les peuples qui se rencontrèrent sur sa marche, +et perdit assez de monde dans cette expédition. Il laissa Hannon pour +commander dans tout le pays entre l'Èbre et les Pyrénées, avec onze +mille hommes, et leur confia les bagages de ceux qui devaient le suivre. +Il en renvoya autant, chacun dans son pays, s'assurant par là de leur +bonne volonté quand il aurait besoin de recrues, et montrant aux autres +une espérance certaine de retour quand ils le voudraient. Il passe donc +les Pyrénées, et s'avance jusqu'au bord du Rhône avec cinquante mille +hommes de pied et neuf mille chevaux: armée formidable, moins par le +nombre que par la valeur des troupes, qui avaient servi plusieurs années +en Espagne, et qui y avaient appris le métier de la guerre sous les plus +habiles capitaines qu'eût jamais eus Carthage. + +_Passage du Rhône._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 195-200. Liv. lib. 21, n. 26-28.] Annibal, +arrivé[269] environ à quatre journées de l'embouchure du Rhône, +entreprit de le passer, parce qu'en cet endroit le fleuve n'avait que la +simple largeur de son lit. Il acheta des habitants du pays tous les +canots et toutes les petites barques, qu'ils avaient en assez grand +nombre à cause de leur commerce; il fit construire aussi à la hâte une +quantité extraordinaire de bateaux, de nacelles, de radeaux. A son +arrivée il avait trouvé les Gaulois postés sur l'autre bord, et bien +disposés a lui disputer le passage. Il n'était pas possible de les +attaquer de front. Il commanda un détachement considérable de ses +troupes sous la conduite d'Hannon, fils de Bomilcar, pour aller passer +le fleuve plus haut; et, afin de dérober sa marche et son dessein à la +connaissance des ennemis, il le fit partir de nuit. La chose réussit +comme il l'avait projetée[270]: ils passèrent le fleuve le lendemain, +sans trouver aucune résistance. + +[Note 269: Un peu au-dessus d'Avignon.] + +[Note 270: On croit que ce fut entre Roquemaure et le +Pont-Saint-Esprit. + += Un peu au-dessus de Roquemaure, à 9 ou 10,000 toises au N. d'Avignon. +La date de ce passage est du 28 au 30 Septembre.--L.] + +Us se reposèrent le reste du jour, et pendant la nuit ils s'avancèrent à +petit bruit vers l'ennemi. Le matin, quand ils eurent donné les signaux +dont on était convenu, Annibal se mit en état de tenter le passage. Une +partie des chevaux, tout équipés, était dans les bateaux, afin que les +cavaliers pussent, à la descente, attaquer sur-le-champ les ennemis: les +autres passaient à la nage aux deux côtés des bateaux, du haut desquels +un homme seul tenait les brides de trois ou quatre chevaux. Les +fantassins étaient ou sur des radeaux, ou dans de petites barques, et +dans des espèces de petites gondoles, qui n'étaient autre chose que des +troncs d'arbres qu'ils avaient eux-mêmes creusés. On avait rangé les +grands bateaux sur une même ligne, au haut du courant, pour rompre la +rapidité des flots, et rendre le passage plus aisé au reste de la petite +flotte. Quand les Gaulois la virent s'avancer sur le fleuve, ils +poussèrent, selon leur coutume, des cris et des hurlements +épouvantables, heurtèrent leurs boucliers les uns contre les autres, en +les élevant au-dessus de leurs têtes, et lancèrent force traits; mais +ils furent bien étonnés quand ils entendirent derrière eux un grand +bruit, qu'ils aperçurent le feu qu'on avait mis à leurs tentes, et +qu'ils se sentirent attaqués vivement en tête et en queue. Ils ne +trouvèrent de sûreté que dans la fuite, et se retirèrent dans leurs +villages. Le reste des troupes passa ensuite fort tranquillement. + +Il n'y eut que les éléphants qui causèrent beaucoup d'embarras. Voici +comme on s'y prit pour les faire passer; ce ne fut que le jour suivant. +On avança du bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux cents +pieds, et large de cinquante, qui était fortement attaché au rivage par +de gros câbles, et tout couvert de terre, en sorte que ces animaux, en y +entrant, s'imaginaient marcher à l'ordinaire sur la terre. De ce premier +radeau ils passaient dans un second, construit de la même sorte, mais +qui n'avait que cent pieds de longueur, et qui tenait au premier par des +liens faciles à délier. On faisait marcher à la tête les femelles: les +autres éléphants les suivaient; et, quand ils étaient passés dans le +second radeau, on le détachait du premier, et on le conduisait à l'autre +bord en le remorquant par le secours des petites barques; puis il venait +reprendre ceux qui étaient restés. Quelques-uns tombèrent dans l'eau, +mais ils arrivèrent comme les autres sur le rivage, sans qu'il s'en +noyât un seul. + +_Marche qui suivit le passage du Rhône._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 200-202. Liv. lib. 21, n. 31, 32.] Les deux +consuls romains étaient partis dès le commencement du printemps, chacun +pour sa province: P. Scipion pour l'Espagne, avec soixante vaisseaux, +deux légions romaines, quatorze mille fantassins, et douze cents chevaux +des alliés; Tib. Sempronius pour la Sicile, avec cent soixante +vaisseaux, deux légions, seize mille hommes d'infanterie et dix-huit +cents chevaux des alliés. La légion pour-lors, chez les Romains, était +de quatre mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Sempronius +avait fait des préparatifs extraordinaires à Lilybée, ville et port de +Sicile, dans le dessein de passer tout d'un coup en Afrique. Scipion, +pareillement, avait compté de trouver encore Annibal en Espagne, et d'y +établir le théâtre de la guerre. Il fut bien étonné, quand, arrivant à +Marseille, il apprit qu'Annibal était au bord du Rhône, et songeait à le +passer. Il détacha trois cents cavaliers pour aller reconnaître +l'ennemi; et Annibal, de son côté, dès qu'il eut appris que Scipion +était à l'embouchure du Rhône, envoya, pour le même effet, cinq cents +Numides, pendant qu'on était occupé à faire passer les éléphants. + +Dans le même temps, ayant fait assembler l'armée, il donna une audience +publique, par le moyen d'un truchement, à un des princes de la Gaule +située vers le Pô, qui venait l'assurer, au nom de la nation, qu'on +l'attendait avec impatience; que les Gaulois étaient prêts à se joindre +à lui pour marcher contre les Romains: et il s'offrait à conduire +l'armée par des endroits où elle trouverait des vivres en abondance. +Quand le prince se fut retiré, Annibal parla aux troupes, fit valoir +extrêmement cette députation d'une nation gauloise, releva par de justes +louanges la bravoure qu'elles avaient montrée jusque-là, et les exhorta +à soutenir dans la suite leur réputation et leur gloire. Les soldats, +pleins d'ardeur et de courage, levèrent tous ensemble les mains, et +témoignèrent qu'ils étaient prêts à le suivre par-tout où il les +mènerait. Il marqua le départ pour le lendemain; et, après avoir fait +des vœux et des supplications aux dieux pour le salut de tous les +soldats, il les renvoya, en leur recommandant de prendre de la +nourriture, et du repos. + +Les Numides revinrent dans ce moment: ils avaient rencontré le +détachement des Romains, et l'avaient attaqué. Le choc fut très-rude, et +le carnage fort grand, eu égard au nombre. Il resta sur la place, du +côté des Romains, cent soixante hommes, et de l'autre plus de deux +cents; mais l'honneur de cette action demeura aux premiers, les Numides +ayant cédé le champ de bataille, et s'étant retirés[271]. Cette première +action fut prise comme un présage du sort de cette guerre, et elle +sembla promettre aux Romains un heureux succès, mais qui leur coûterait +bien cher, et qui leur serait bien disputé. De part et d'autre, ceux qui +étaient restés du combat, et qui avaient été à la découverte, +retournèrent vers leurs chefs pour leur en porter des nouvelles. + +[Note 271: «Hoc principium simulque omen belli, ut summâ rerum +prosperum eventum, ita haud sanè incruentam ancipitisque certaminis +victorium Romanis portendit.» (LIV. lib. 21, n. 29.)] + +Annibal partit le lendemain, comme il l'avait déclaré, et traversa la +Gaule par le milieu des terres, en s'avançant vers le septentrion; non +que ce chemin fût le plus court pour arriver aux Alpes, mais parce qu'en +l'éloignant de la mer il lui faisait éviter la rencontre de Scipion, et +favorisait le dessein qu'il avait d'entrer en Italie avec toutes ses +forces, sans les avoir affaiblies par aucun combat. + +Quelque diligence que fît Scipion, il n'arriva à l'endroit où Annibal +avait passé le Rhône que trois jours après qu'il en était parti. +Désespérant de pouvoir l'atteindre, il retourna à sa flotte, et se +rembarqua, résolu de l'aller attendre à la descente des Alpes; mais, +afin de ne pas laisser l'Espagne sans défense, il y envoya son frère +Cnéius avec la plus grande partie de ses troupes, pour faire tête à +Asdrubal, et partit aussitôt pour Gênes, destinant l'armée qui était +dans la Gaule vers le Pô, pour l'opposer à celle d'Annibal. + +Celui-ci, après une marche de quatre jours, arriva à une espèce d'île +formée par le confluent[272] de deux rivières qui se joignent en cet +endroit[273]. Là il fut pris pour arbitre entre deux frères qui se +disputaient le royaume. Celui à qui il l'adjugea fournit à toute l'armée +des vivres, des habits et des armes. C'était le pays des Allobroges: on +appelait ainsi les peuples qui occupent maintenant les diocèses de +Genève, de Vienne et de Grenoble. Sa marche fut assez tranquille jusqu'à +ce qu'il fut arrivé à la Durance; et il s'avança de là au pied des Alpes +sans trouver d'obstacle. + +[Note 272: Le texte de Polybe, tel que nous l'avons, et celui de +Tite-Live, mettent cette île au confluent de la Saône et du Rhône, +c'est-à-dire à l'endroit où Lyon a été bâti. C'est une faute visible. Il +y avait dans le grec Σκώρας, et l'on a substitué à ce mot ό Ἅραρος. +Jacq. Gronove dit avoir vu dans un manuscrit de Tite-Live, _Bisarar_, ce +qui montre qu'il faut lire, _Isara Rhodanusque amnes_, au lieu de _Arar +Rhodanusque_, et que l'île en question est formée par le confluent de +l'Isère et du Rhône. La situation des Allobroges, dont il est parlé ici, +en est une preuve évidente. + += Les variantes de Polybe sur cet important passage donnent τᾕ δὲ ΣΚΏΡΑΣ +ΣΚΌΡΑΣ, et dans quatre manuscrits τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑΣ. Lucas Holstenius a dit +ingénieusement que ΣΚΆΡΑΣ ou CΚΆΡΑC est un mot mal lu, pour ΟΙCΑΡΑC, les +copistes ayant confondu le C avec O, ce qui leur arrive souvent, et lié +ensemble les deux IC, pour en former la lettre Κ: cette correction est +d'autant plus certaine que l'article Ό manquait devant le mot ΣΚΆΡΑΣ; +car on lisait: τᾕ μὲν γὰρ ό Ῥοδανὸς τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑC; il est clair qu'il +aurait fallu au moins τᾕ δὲ ό ΣΚΆΡΑC: or, la correction donne ΟΙCΑΡΑC ou +ό Ἰσάρας: M. Schweighæuser a inséré cette correction dans le texte de +Polybe. + +Quant aux variantes de Tite-Live, elles donnent _pervernit ibi Ara_ ou +_Ibique Arar ou ibi Arar_, ou _Pervenit Bisarar_: de la comparaison de +ces variantes il résulte évidemment _pervenit: ibi Isarar ou Isara_, qui +est la vraie leçon.--L.] + +[Note 273: Sorte de triangle, dit Polybe, borné d'un côté par le +Rhône, de l'autre par l'Isère, assez semblable au Delta d'Égypte. Ce +pays est maintenant occupé en très-grande partie par le département de +l'Isère; le reste par celui de la Drôme, et une portion de la +Savoie.--L.] + +_Passage des Alpes._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 203-208. Liv. lib. 21, n. 32-37.] La vue de ces +montagnes, qui semblaient toucher au ciel, qui étaient couvertes +par-tout de neige; où l'on ne découvrait que quelques cabanes informes, +dispersées ça-et-là, et situées sur des pointes de rochers +inaccessibles; que des troupeaux maigres et transis de froid; que des +hommes chevelus, d'un aspect sauvage et féroce: cette vue, dis-je, +renouvela la frayeur qu'on en avait déjà conçue de loin, et glaça de +crainte tous les soldats. Quand on commença à y monter, on aperçut les +montagnards, qui s'étaient emparés des hauteurs, et qui se préparaient à +disputer le passage: il fallut s'arrêter. S'ils s'étaient cachés dans +une embuscade, dit Polybe, et qu'après avoir laissé aux troupes le temps +de s'engager dans quelque mauvais pas, ils fussent venus tout d'un coup +fondre sur elles, l'armée était perdue sans ressource. Annibal apprit +qu'ils ne gardaient ces hauteurs que de jour, après quoi ils se +retiraient: il s'en empara de nuit. Quand les Gaulois revinrent de grand +matin, ils furent fort surpris de voir leurs postes occupés par +l'ennemi; mais ils ne perdirent pas courage. Accoutumé à grimper sur ces +roches, ils attaquent les Carthaginois qui s'étaient mis en marche, et +les harcèlent de tous côtés. Ceux-ci avaient en même temps à combattre +contre l'ennemi, et à lutter contre la difficulté des lieux, où ils +avaient peine à se soutenir; mais le grand désordre fut causé par les +chevaux, et les bêtes de somme chargées du bagage, qui, effrayées des +cris et des hurlements des Gaulois, que les montagnes faisaient retentir +d'une manière horrible, et blessées quelquefois par les montagnards, se +renversaient sur les soldats, et les entraînaient avec elles dans les +précipices qui bordaient le chemin. Annibal, sentant bien que la perte +seule de ses bagages pouvait faire périr son armée, vint au secours des +troupes en cet endroit, et, ayant mis en fuite les ennemis, continua sa +marche sans trouble et sans danger, et arriva à un château qui était la +place la plus importante du pays. Il s'en rendit maître, aussi-bien que +de tous les bourgs voisins, où il trouva de grands amas de blé et +beaucoup de bestiaux, qui servirent à nourrir son armée pendant trois +jours[274]. + +[Note 274: Annibal côtoya la rive gauche de l'Isère, puis la rive +gauche du Drac, jusqu'à S. Bonnet, à l'entrée du département des +Hautes-Alpes; de là il gagna la Durance, qu'il remonta tantôt sur la +rive droite, tantôt sur la rive gauche, jusqu'au-dessus de Briançon; et +il atteignit le col du mont Genèvre, entre le 26 et le 30 octobre. On +peut voir la discussion de cette route dans deux dissertations que j'ai +insérées au journal des savants (année 1819, _Janvier_, p. 22-36; et +_Décembre_, p. 733-762).--L.] + +Après une marche assez paisible, on eut un nouveau danger à essuyer. Les +Gaulois, feignant de vouloir profiter du malheur de leurs voisins, qui +s'étaient mal trouvés d'avoir entrepris de s'opposer au passage des +troupes, vinrent saluer Annibal, lui apportèrent des vivres, s'offrirent +à lui servir de guides, et lui laissèrent des ôtages pour assurance de +leur fidélité. Annibal ne s'y fia que médiocrement. Les éléphants et les +chevaux marchaient à la tête: il suivait avec le gros de son infanterie, +attentif et prenant garde à tout. On arriva dans un défilé fort étroit +et roide, commandé par une hauteur où les Gaulois avaient caché une +embuscade. Elle en sortit tout-à-coup, attaqua les Carthaginois de tous +côtés, roulant contre eux des pierres d'une grandeur énorme. Ils +auraient mis l'armée entièrement en déroute, si Annibal n'eût fait des +efforts extraordinaires pour la tirer de ce mauvais pas. + +Enfin, le neuvième jour, il arriva sur le sommet des Alpes. L'armée y +passa deux jours à se reposer et à se refaire de ses fatigues, après +quoi elle se remit en marche. Comme on était déjà en automne, il était +tombé récemment beaucoup de neige, qui couvrait tous les chemins, ce qui +jeta le trouble et le découragement parmi les troupes. Annibal s'en +aperçut; et, s'étant arrêté sur une hauteur d'où l'on découvrait toute +l'Italie, il leur montra les campagnes fertiles[275] arrosées par le Pô, +auxquelles il touchait presque, ajoutant qu'il ne fallait plus qu'un +léger effort pour y arriver. Il leur représenta qu'une ou deux batailles +allaient finir glorieusement leurs travaux, et les enrichir pour +toujours en les rendant maîtres de la capitale de l'empire romain. Ce +discours, plein d'une si flatteuse espérance, et soutenu de la vue de +l'Italie, rendit l'allégresse et la vigueur aux troupes abattues. On +continua donc de marcher; mais la route n'en était pas devenue plus +aisée: au contraire, comme c'était en descendant, la difficulté et le +danger augmentaient; car les chemins étaient presque par-tout escarpés, +étroits, glissants, en sorte que les soldats ne pouvaient se soutenir en +marchant, ni s'arrêter lorsqu'ils avaient fait un mauvais pas, mais +tombaient les uns sur les autres, et se renversaient mutuellement. + +[Note 275: Du Piémont.] + +On arriva en un endroit plus difficile que tout ce qu'on avait rencontré +jusque-là: c'était un sentier déjà fort roide par lui-même, et qui, +l'étant encore devenu davantage par un nouvel éboulement des terres, +montrait un abyme qui avait plus de mille pieds de profondeur. La +cavalerie s'y arrêta tout court. Annibal, étonné de ce retardement, y +accourut, et vit qu'en effet il était impossible de passer outre. Il +songea à prendre un long détour et à faire un grand circuit; mais la +chose ne se trouva pas moins impossible. Comme, sur l'ancienne neige qui +était durcie par le temps, il en était tombé depuis quelques jours une +nouvelle qui n'avait pas beaucoup de profondeur, les pieds d'abord, y +entrant facilement, s'y soutenaient; mais, quand celle-ci, par le +passage des premières troupes et des bêtes de somme, fut fondue, on ne +marchait que sur la glace, où tout était glissant, où les pieds ne +trouvaient point de prise, et où, pour peu qu'on fît un faux pas et +qu'on voulût s'aider des genoux ou des mains pour se retenir, on ne +rencontrait plus ni branches ni racines pour s'y attacher. Outre cet +inconvénient, les chevaux, frappant avec effort la glace pour se +retenir, et y enfonçant leurs pieds, ne pouvaient plus les en retirer, +et y demeuraient pris comme dans un piége. Il fallut donc chercher un +autre expédient. + +Annibal prit le parti de faire camper et reposer son armée pendant +quelque temps sur le sommet de cette colline, qui avait assez de +largeur, après en avoir fait nettoyer le terrain, et ôter toute la neige +qui le couvrait, tant la nouvelle que l'ancienne, ce qui coûta des +peines infinies. On creusa ensuite, par son ordre, un chemin dans le +rocher même, et ce travail fut poussé avec une ardeur et une constance +étonnantes. Pour ouvrir et élargir cette route, on abattit tous les +arbres des environs; et, à mesure qu'on les coupait, le bois était rangé +autour du roc, après quoi on y mettait le feu. Heureusement il faisait +un grand vent, qui alluma bientôt une flamme ardente: de sorte que la +pierre devint aussi rouge que le brasier même qui l'environnait. Alors +Annibal, si l'on en croit Tite-Live (car Polybe n'en dit rien), fit +verser dessus une grande quantité de vinaigre[276], qui, s'insinuant +dans les veines du rocher entr'ouvert par la force du feu, le calcina et +l'amollit. De cette sorte, en prenant un long circuit, afin que la pente +fût plus douce, on pratiqua le long du rocher un chemin qui donna un +libre passage aux troupes, aux bagages, et même aux éléphants. On +employa quatre jours à cette opération. Les bêtes de somme mouraient de +faim, car on ne trouvait rien pour elles dans ces montagnes toutes +couvertes de neige. On arriva enfin dans des endroits cultivés et +fertiles, qui fournirent abondamment du fourrage aux chevaux, et toutes +sortes de nourritures aux soldats. + +[Note 276: Plusieurs rejettent ce fait comme supposé. Pline ne +manque pas d'observer la force du vinaigre, pour rompre des pierres et +des rochers. _Saxa rumpit infusum, quæ non ruperit ignis antecedens_ +(lib. 23, c. 1). C'est pourquoi il appelle le vinaigre _succus rerum +domitor_ (lib. 33, cap. 2). Dion, en parlant du siége de la ville +d'Éleuthère, dit qu'on en fit tomber les murailles par la force du +vinaigre (lib. 36, pag. 8). Apparemment ce qui arrête ici est la +difficulté, où Annibal dut être, de trouver dans ces montagnes la +quantité de vinaigre nécessaire pour cette opération. + +=Évidemment c'est en cela que consiste la difficulté: car on ne nie pas +que le vinaigre ne décompose la pierre calcaire lorsqu'elle est calcinée +par le feu: mais cette difficulté est insoluble. On a cru que cette +fable est de l'invention de Tite-Live; je ne le pense pas. C'est +probablement une de ces traditions populaires qui durent leur origine à +l'étonnement dont la marche merveilleuse d'Annibal avait frappé tous les +esprits. Polybe en effet reproche aux historiens d'Annibal, d'accueillir +de ces traditions mensongères pour rendre leur narration plus attachante +et plus dramatique (POLYB. III, c. 47, § 6). Appien lui-même ne dédaigne +pas de rapporter cette fable (_Bell. Annib._ § 4). Il n'est donc pas +surprenant que Tite-Live l'ait insérée dans son histoire.--L.] + +_Entrée dans l'Italie._ + +[Marge: Polyb. l. 3, pag. 209 et 212-214. Liv. lib. 21, n. 39.] L'armée +d'Annibal, lorsqu'elle entra en Italie, était beaucoup inférieure en +nombre à ce qu'elle était quand il partit de l'Espagne, où nous avons vu +qu'elle montait à près de soixante mille hommes. Sur la route elle avait +fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il fallut soutenir, +soit au passage des rivières. En quittant le Rhône, elle était encore de +trente-huit mille hommes de pied et de plus de huit mille chevaux: le +passage des Alpes la diminua de près de la moitié. Il ne restait plus à +Annibal que douze mille Africains, huit mille Espagnols d'infanterie, et +six mille chevaux: c'est lui-même qui l'avait marqué sur une colonne +près du promontoire Lacinien. Il y avait cinq mois et demi qu'il était +parti de la Nouvelle-Carthage, en comptant les quinze jours que lui +avait coûté le passage des Alpes, lorsqu'il planta ses étendards dans +les plaines du Pô (à l'entrée du Piémont): on pouvait être alors dans le +mois de septembre. + +Son premier soin fut de donner quelque repos à ses troupes, qui en +avaient un extrême besoin. Lorsqu'il les vit en bon état, les peuples du +territoire de Turin[277] ayant refusé de faire alliance avec lui, il +alla camper devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois +jours, et fit passer au fil de l'épée tous ceux qui lui avaient été +opposés. Cette expédition jeta une si grande terreur parmi les barbares, +qu'ils vinrent tous d'eux-mêmes se rendre à discrétion. Le reste des +Gaulois en aurait fait autant, si la crainte de l'armée romaine qui +approchait ne les eût retenus. Annibal alors jugea qu'il n'y avait point +de temps à perdre, qu'il fallait avancer dans le pays, et hasarder +quelque exploit qui pût établir la confiance parmi les peuples qui +auraient envie de se déclarer pour lui. + +[Note 277: Les Taurins, qui habitaient au pied du Mont Genèvre, +jusqu'aux bords du Pô.--L.] + +Cette rapidité extraordinaire d'Annibal étonna Rome, et y jeta une +grande alarme. Sempronius reçut ordre de quitter la Sicile pour venir au +secours de sa patrie; et P. Scipion, l'autre consul, s'avança à grandes +journées vers l'ennemi, passa le Pô, et alla camper près du Tésin[278]. + +[Note 278: C'est une petite rivière de l'Italie, dans la Lombardie. + += C'est une grande rivière qui sort du lac Majeur, et se jette dans le +Pô.--L.] + +_Combat de cavalerie près du Tésin._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 214-218. Liv. lib. 21, n. 39-47.] Les armées +étant en présence, les chefs de part et d'autre haranguent leurs soldats +avant que d'en venir aux mains. Scipion[279], après avoir représenté à +ses troupes la gloire de leur patrie et les exploits de leurs ancêtres, +les avertit que la victoire est entre leurs mains, puisqu'ils n'auront +affaire qu'à des Carthaginois, si souvent vaincus, réduits à être leurs +tributaires pendant vingt ans, et accoutumés depuis long-temps à être +presque leurs esclaves; que l'avantage qu'ils ont remporté contre +l'élite de la cavalerie carthaginoise[280] est un gage assuré du succès +du reste de toute la guerre; qu'Annibal, au passage des Alpes, vient de +perdre la meilleure partie de son armée; que ce qui lui en reste est +épuisé par la faim, le froid, les fatigues et la misère; qu'il leur +suffira de se montrer pour mettre en fuite des troupes qui ressemblent +plus à des spectres qu'à des hommes; qu'enfin la victoire est devenue +nécessaire, non-seulement pour couvrir l'Italie, mais pour sauver Rome +même, du sort de laquelle le combat va décider, et qui n'a point d'autre +armée à opposer aux ennemis. + +[Note 279: Il avait débarqué à Pise, en Étrurie, ramenant ses +troupes de Marseille (v. plus haut, p. 287).] + +[Note 280: Scipion veut parler du succès des 300 cavaliers romains +contre les 500 cavaliers numides, envoyés par Annibal en reconnaissance, +lors du passage du Rhône (v. plus haut, p. 285).--L.] + +Annibal, pour se mieux faire entendre à des soldats d'un esprit +grossier, parle à leurs yeux avant que de parler à leurs oreilles, et ne +songe à les persuader par des raisons qu'après les avoir remués par le +spectacle. Il offre des armes à plusieurs des prisonniers montagnards, +les fait combattre deux à deux à la vue de son armée, promettant la +liberté et des présents magnifiques à ceux qui sortiraient vainqueurs. +La joie avec laquelle ces barbares courent au combat sur de pareils +motifs donne occasion à Annibal de tracer plus vivement à ses gens, par +ce qui vient de se passer à leurs yeux, une image sensible de leur +situation présente, qui, en leur ôtant tous les moyens de reculer en +arrière, leur impose une nécessité absolue de vaincre ou de mourir, pour +éviter les maux infinis préparés à ceux qui seront assez lâches pour +céder aux Romains. Il étale à leurs yeux la grandeur des récompenses, la +conquête de toute l'Italie, le pillage de Rome, cette ville si riche et +si opulente, une victoire illustre, une gloire immortelle. Il rabaisse +la puissance romaine, dont le vain éclat ne doit point éblouir des +guerriers comme eux, qui sont venus des colonnes d'Hercule jusque dans +le cœur de l'Italie, au travers des nations les plus féroces. Pour ce +qui le regarde personnellement, il ne daigne pas se comparer avec un +Scipion, général de six mois, lui, presque né, du moins nourri, dans la +tente d'Amilcar son père; vainqueur de l'Espagne, de la Gaule, des +habitants des Alpes, et, ce qui est beaucoup plus, vainqueur des Alpes +mêmes. Il excite leur indignation contre l'insolence des Romains, qui +ont osé demander qu'on le leur livrât avec les soldats qui avaient pris +Sagonte; et il pique leur jalousie contre l'orgueil insupportable de ces +maîtres impérieux, qui croient que tout leur doit obéir, et qu'ils ont +droit d'imposer des lois à toute la terre. + +Après ces discours de part et d'autre, on se prépare au combat. Scipion, +ayant jeté un pont sur le Tésin, fit passer ses troupes. Deux mauvais +présages avaient jeté le trouble et l'alarme dans son armée. Les +Carthaginois étaient pleins d'ardeur: Annibal leur fait de nouvelles +promesses; et, ayant fendu avec une pierre la tête de l'agneau qu'il +immolait, il prie Jupiter de l'écraser de même, s'il ne donnait à ses +soldats les récompenses qu'il venait de leur promettre. + +Scipion fait marcher à la première ligne les gens de trait avec la +cavalerie gauloise, forme la seconde ligne de l'élite de la cavalerie +des alliés, et avance au petit pas. Annibal marche au-devant de lui avec +toute sa cavalerie, plaçant au centre la cavalerie à frein, et la +numide[281] sur les ailes, pour envelopper l'ennemi. Les chefs et la +cavalerie ne demandant qu'à combattre, on commence à charger. Au premier +choc, les soldats de Scipion, armés à la légère, eurent à peine lancé +leurs premiers traits, qu'épouvantés par la cavalerie carthaginoise, qui +venait sur eux, et craignant d'être foulés aux pieds par les chevaux, +ils plièrent, et s'enfuirent par les intervalles qui séparaient les +escadrons. Le combat se soutint long-temps à forces égales: de part et +d'autre beaucoup de cavaliers mirent pied à terre, de sorte que l'action +devint d'infanterie comme de cavalerie. Pendant ce temps-là les Numides +enveloppent l'ennemi, et fondent par les derrières sur ces gens de trait +qui d'abord avaient échappé à la cavalerie, et les écrasent sous les +pieds de leurs chevaux. Les troupes qui étaient au centre des Romains +avaient combattu jusque-là avec beaucoup de valeur: de part et d'autre +il était resté sur la place bien du monde, et plus même du côté des +Carthaginois; mais les troupes romaines furent mises en désordre par +l'attaque des Numides, qui les prirent en queue, et sur-tout par la +blessure du consul, qui le mit hors d'état de combattre: ce général fut +tiré des mains des ennemis par le courage de son fils, qui n'avait +pour-lors que dix-sept ans, et qui mérita ensuite le surnom +d'_Africain_, pour avoir terminé glorieusement cette guerre. + +[Note 281: Les Numides ne mettaient à leurs chevaux ni frein, ni +bride, ni selle. + += Il paraît que leurs chevaux n'avaient qu'une muserolle, à laquelle +était attachée une bride. C'est là ce que Virgile a entendu par _Numidæ +infreni_ (_Æneid._ IV, 41).--L.] + +Le consul, blessé dangereusement, se retira en bon ordre, et fut conduit +dans son camp par un gros de cavaliers qui le couvraient de leurs armes +et de leurs corps: le reste des troupes l'y suivit. Il se hâta d'arriver +au Pô, le fit passer à son armée, et rompit le pont: ce qui empêcha +Annibal de l'atteindre. + +On convient qu'Annibal dut cette première victoire à sa cavalerie, et on +jugea dès-lors qu'elle faisait la principale force de son armée, et que +pour cette raison les Romains devaient éviter les plaines larges et +découvertes, telles que sont celles qui se trouvent entre le Pô et les +Alpes. + +Aussitôt après la journée du Tésin, tous les Gaulois du voisinage +s'empressèrent à l'envi de venir se rendre à Annibal, de le fournir de +munitions, et de prendre parti dans ses troupes; et ce fut là, comme +Polybe l'a déjà fait remarquer, la principale raison qui obligea ce sage +et habile général, malgré le petit nombre et la faiblesse de ses +troupes, de hasarder une bataille, qui était devenue pour lui d'une +absolue nécessité, dans l'impuissance où il était de retourner en +arrière quand il l'aurait voulu, parce qu'il n'y avait qu'une bataille +qui pût faire déclarer en sa faveur les Gaulois, dont le secours était +l'unique ressource qui lui restât dans la conjoncture présente. + +_Bataille de la Trébie._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 220-227. Liv. lib. 21, n. 51-56.] Le consul +Sempronius, sur les ordres du sénat, était revenu de Sicile à +Rimini[282]. De là il marcha vers la Trébie, petite rivière de la +Lombardie, qui se jette dans le Pô un peu au-dessus de Plaisance, où il +joignit ses troupes avec celles de Scipion. Annibal s'approcha du camp +des Romains, dont il n'était plus séparé que par la petite rivière. La +proximité des armées donnait lieu à de fréquentes escarmouches, dans +l'une desquelles Sempronius, à la tête d'un corps de cavalerie, remporta +contre un parti de Carthaginois un avantage assez peu considérable, mais +qui augmenta beaucoup la bonne opinion que ce général avait +naturellement de son mérite. + +[Note 282: Appelée alors _Ariminium_.--L.] + +Ce léger succès lui paraissait une victoire complète. Il se vantait +d'avoir vaincu l'ennemi dans un genre de combat où son collègue avait +été défait, et d'avoir par là relevé le courage abattu des Romains. +Déterminé à en venir au plus tôt à une action décisive, il crut, pour la +bienséance, devoir consulter Scipion, qu'il trouva d'un avis entièrement +contraire au sien. Celui-ci représentait que, si l'on donnait aux +nouvelles levées le temps de s'exercer pendant l'hiver, on en tirerait +plus de service la campagne suivante; que les Gaulois, naturellement +légers et inconstants, se détacheraient peu à peu d'Annibal; que, sa +blessure étant guérie, sa présence pourrait être de quelque utilité dans +une affaire générale: enfin il le priait instamment de ne point passer +outre. + +Quelque solides que fussent ces raisons, Sempronius ne put les goûter: +il voyait sous ses ordres seize mille Romains et vingt mille alliés, +sans compter la cavalerie; c'était le nombre où montait en ce temps-là +une armée complète, lorsque les deux consuls se trouvaient joints +ensemble: l'armée ennemie était à peu près de pareil nombre. La +conjoncture lui paraissait tout-à-fait favorable. Il disait hautement +que tous demandaient la bataille, excepté son collègue, qui, devenu par +sa blessure plus malade de l'esprit que du corps, ne pouvait souffrir +qu'on parlât de combat. Mais enfin, était-il juste de laisser languir +tout le monde avec lui? Qu'attendait-il davantage? Espérait-il qu'un +troisième consul et qu'une nouvelle armée viendraient à son secours? Il +tenait de pareils discours, et parmi les soldats, et jusque dans la +tente de Scipion. Le temps de l'élection des nouveaux généraux, qui +approchait, lui faisait craindre qu'on ne lui envoyât un successeur +avant qu'il eût pu terminer la guerre, et il croyait devoir profiter de +la maladie de son collègue pour s'assurer à lui seul tout l'honneur de +la victoire. Comme il ne cherchait pas le temps des affaires, dit +Polybe, mais le sien, il ne pouvait manquer de prendre de mauvaises +mesures. Il donna donc ordre aux soldats de se tenir prêts à combattre. + +C'était tout ce que desirait Annibal, qui avait pour maxime qu'un +général qui s'est avancé dans un pays ennemi ou étranger, et qui a formé +une entreprise extraordinaire, n'a de ressource qu'en soutenant toujours +les espérances des alliés par quelque nouvel exploit: d'ailleurs, +sachant qu'il n'aurait affaire qu'à des troupes de nouvelle levée, qui +étaient sans expérience, il desirait profiter de l'ardeur des Gaulois, +qui demandaient le combat, et de l'absence de Scipion, à qui sa blessure +ne permettait pas d'y assister. Il ordonna donc à Magon de se mettre en +embuscade avec deux mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, sur les +bords escarpés du petit ruisseau[283] qui séparait les deux camps, et de +se tenir caché parmi les arbrisseaux, qui y étaient en grande quantité. +Souvent une embuscade est plus sûre dans un terrain plat et uni, mais +fourré comme était celui-là, que dans des bois, parce qu'on s'en défie +moins. Il fit ensuite passer la Trébie aux cavaliers numides, avec ordre +de s'avancer dès le point du jour jusqu'aux portes du camp des ennemis +pour les attirer au combat, et de repasser la rivière en se retirant, +pour engager les Romains à la passer aussi. Ce qu'il avait prévu ne +manqua pas d'arriver. Le bouillant Sempronius envoya d'abord contre les +Numides toute sa cavalerie, puis six mille hommes de trait, qui furent +bientôt suivis de tout le reste de l'armée. Les Numides lâchèrent le +pied à dessein: les Romains les poursuivirent avec chaleur, et passèrent +la Trébie sans résistance, mais non sans beaucoup souffrir, ayant de +l'eau jusque sous les aisselles, parce qu'ils trouvèrent le +ruisseau[284] enflé par les torrents qui y étaient tombés des montagnes +voisines pendant la nuit. On était pour-lors vers le solstice d'hiver, +c'est-à-dire en décembre; il neigeait ce jour-là même, et faisait un +froid glaçant. Les Romains étaient sortis à jeun, et sans avoir pris +aucune précaution; au lieu que les Carthaginois, par l'ordre d'Annibal, +avaient bu et mangé sous leurs tentes, avaient mis leurs chevaux en +état, s'étaient frottés d'huile, et revêtus de leurs armes auprès du +feu. + +[Note 283: Il paraît que par le mot Ῥεῖθρον, Polybe entend un +_ravin_; c'est dans le lit de ce ravin, dont les bords étaient élevés, +qu'Annibal plaça son embuscade.--L.] + +[Note 284: Il s'agit de la Trébie, et non du _ruisseau_. Il semble +que Rollin n'a pas bien entendu Polybe en cet endroit.--L.] + +On en vint aux mains en cet état. Les Romains se défendirent assez +long-temps et avec assez de courage; mais la faim, le froid, la fatigue, +leur avaient ôté la moitié de leurs forces. La cavalerie carthaginoise, +qui surpassait de beaucoup la romaine en nombre et en vigueur, l'enfonça +et la mit en fuite. Le désordre se mit bientôt aussi dans l'infanterie. +L'embuscade, étant sortie à propos, vint fondre tout-à-coup sur elle par +les derrières, et acheva la déroute. Un gros de troupes, au nombre de +plus de dix mille hommes, eut le courage de se faire jour à travers les +Gaulois et les Africains, dont ils firent un grand carnage; et, ne +pouvant ni secourir les leurs, ni retourner au camp, dont la cavalerie +numide, la rivière et la pluie ne leur permettaient pas de reprendre le +chemin, ils se retirèrent en bon ordre à Plaisance: la plupart des +autres qui restèrent périrent sur les bords de la rivière, écrasés par +les éléphants et par la cavalerie. Ceux qui purent échapper allèrent +joindre le gros dont nous avons parlé. Scipion se rendit aussi à +Plaisance la nuit suivante. La victoire fut complète du côté des +Carthaginois, et la perte peu considérable, si ce n'est que le froid, la +pluie, la neige, leur firent périr beaucoup de chevaux, et de tous les +éléphants on n'en put sauver qu'un seul. + +[Marge: Polyb. l. 5, p. 228-229. Liv. lib. 21, n. 60-61.] Cette campagne +et la suivante furent plus heureuses pour les Romains en Espagne. Cn. +Scipion la subjugua jusqu'à l'Èbre, défit Hannon, et le fit prisonnier. + +[Marge: Polyb. pag. 229.] Annibal profita des quartiers d'hiver pour +faire reposer ses troupes, et pour gagner les habitants du pays. Dans +cette vue, après avoir déclaré aux prisonniers qu'il avait faits sur les +alliés des Romains qu'il n'était pas venu pour leur faire la guerre, +mais pour remettre les Italiens en liberté, et pour les défendre contre +les Romains, il les renvoya tous sans rançon dans leur patrie. + +[Marge: Liv. lib. 21, n. 58.] A peine l'hiver était-il fini, qu'il prit +le chemin de la Toscane, où il se hâtait de passer pour deux grandes +raisons; la première était pour éviter les effets de la mauvaise volonté +des Gaulois, qui se lassaient du long séjour de l'armée carthaginoise +sur leurs terres, et qui souffraient avec impatience de porter tout le +poids d'une guerre dans laquelle ils n'étaient entrés que pour la faire +chez leurs ennemis communs; la seconde, pour augmenter, par une démarche +hardie, la réputation de ses armes parmi tous les peuples d'Italie, en +portant la guerre jusque dans le voisinage de Rome, et pour ranimer +l'ardeur de ses troupes et des Gaulois ses alliés par le pillage des +terres ennemies. Mais il fut attaqué au passage de l'Apennin d'une +horrible tempête, qui lui fit perdre beaucoup de monde. Le froid, la +pluie, les vents, la grêle, semblaient avoir conjuré sa ruine, en sorte +que ce que les Carthaginois avaient souffert au passage des Alpes leur +paraissait moins affreux. De là il retourna à Plaisance, où il donna +contre Sempronius, qui était aussi revenu de Rome, un second combat: la +perte fut à peu près égale de part et d'autre. + +[Marge: Polyb. _Ibid._ +Liv. lib. 22, n. 1. Appian. in bell. Annib. pag. 316.] Ce fut dans ce +même quartier d'hiver qu'il s'avisa d'un stratagème vraiment +carthaginois. Il était environné de peuples légers et inconstants; la +liaison qu'il avait contractée avec eux était encore toute récente; il +avait à craindre que, changeant à son égard de dispositions, ils ne lui +dressassent des piéges, et n'attentassent sur sa vie. Pour la mettre en +sûreté, il fit faire des perruques et des habits pour toutes les +différentes sortes d'âge: il prenait tantôt l'un, tantôt l'autre, et se +déguisait si souvent, que non-seulement ceux qui ne le voyaient qu'en +passant, mais ses amis même, avaient peine à le reconnaître. + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 230-231. Liv. lib. 22, n. 2.] On avait nommé à +Rome pour consuls Cn. Servilius et C. Flaminius. Annibal ayant appris +que celui-ci était déjà arrivé à Arretium, Ville de la Toscane, crut +devoir [Marge: AN. M. 3788 ROM. 552.] hâter sa marche pour l'atteindre +au plus tôt. De deux chemins qu'on lui indiqua, il prit le plus court, +quoiqu'il fût très-difficile et presque impraticable, parce qu'il +fallait passer à travers un marais. L'armée y souffrit des fatigues +incroyables. Pendant quatre jours et trois nuits, elle eut le pied dans +l'eau, sans pouvoir prendre un moment de sommeil. Annibal lui-même, +monté sur le seul éléphant qui lui restait, eut bien de la peine à en +sortir. Les veilles continuelles, jointes aux vapeurs grossières qui +s'exhalaient de ce lieu marécageux, et à l'intempérie de la saison, lui +firent perdre un œil.[285] + +[Note 285: Cette partie de la marche d'Annibal a offert aux +critiques de grandes difficultés: ils ont fait errer ce général dans les +Apennins, depuis Bologne jusqu'à _Fesulæ_, de la manière la plus +invraisemblable. Je pense qu'Annibal se rendit directement de Plaisance, +à travers l'Apennin, par Pontremoli, Sarzani, Lucques; et que les marais +dans lesquels il fut forcé de s'engager, sont ceux que l'Arno formait +dans toute la partie inférieure de son cours. Ceux qui se sont autorisés +des ossements d'éléphants fossiles qu'on a trouvés dans certains lieux +des Apennins, pour établir qu'Annibal y avait passé, n'ont pas songé +que, selon Polybe, un _seul_ de ses éléphants put échapper au froid, +lors de la bataille de la Trébie.--L.] + +_Bataille de Trasimène._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 231-238. Liv. lib. 22. n. 3-8.] Annibal, après +être sorti, presque contre toute espérance, de ce pas dangereux, et +avoir fait prendre quelque repos à ses troupes, alla camper entre +Arretium et Fésule, dans le territoire le plus riche et le plus fertile +de la Toscane. Il s'attacha d'abord à connaître le caractère de +Flaminius, pour tirer avantage de son faible; ce qui, selon Polybe, doit +faire la principale étude d'un général d'armée. Il apprit que c'était un +homme entêté de son mérite, entreprenant, hardi, impétueux, avide de +gloire. Pour[286] le précipiter de plus en plus dans ces vices, qui lui +étaient naturels, il commença à irriter sa témérité par le dégât et les +incendies qu'il fit faire à sa vue dans toute la campagne. + +[Note 286: «Apparebat ferociter omnia ac præproperè acturum. Quòque +pronior esset in sua vitia, agitare eum atque irritare Pœnus parat.» +(LIV. lib. 22, n. 3.)] + +Flaminius n'était pas d'humeur à rester tranquille dans son camp, quand +même Annibal serait demeuré en repos; mais, quand il vit qu'on ravageait +à ses yeux les terres des alliés, il crut que c'était une honte pour lui +qu'Annibal pillât impunément l'Italie, et s'avançât sans trouver de +résistance vers les murailles mêmes de Rome. Il rejeta avec mépris les +sages avis de ceux qui lui conseillaient d'attendre son collègue, et de +se contenter pour le présent d'arrêter les ravages de l'ennemi. + +Cependant Annibal avançait toujours vers Rome, ayant Cortone à sa +gauche, et le lac de Trasimène à sa droite. Quand il vit que le consul +le suivait de près, dans le dessein de le combattre, pour l'arrêter dans +sa marche, ayant reconnu que le terrain était propre à donner bataille, +il ne songea aussi, de son côté, qu'aux moyens de la donner. Le lac de +Trasimène et les montagnes de Cortone forment un défilé fort serré, +au-delà duquel on entre dans un vallon assez spacieux, bordé des deux +côtés, dans sa longueur, par des hauteurs assez grandes, et fermé dans +le débouché, qui est à l'autre extrémité, par une colline escarpée, et +de difficile accès. C'est sur cette colline qu'Annibal alla camper avec +le gros de son armée, après avoir traversé tout le vallon, et avoir +posté l'infanterie légère en embuscade sur les collines à droite, et +fait couler une partie de sa cavalerie derrière les éminences, jusque +vers l'entrée du défilé par où Flaminius devait nécessairement passer. +En effet, ce général, qui suivait l'ennemi avec chaleur pour le +combattre, étant arrivé à la vue du défilé près du lac, fut obligé de +s'y arrêter, parce que la nuit approchait; mais il y entra le lendemain +dès la pointe du jour. + +Annibal l'ayant laissé avancer avec toutes ses troupes plus de la moitié +du vallon, et voyant l'avant-garde des Romains assez près de lui, donna +le signal du combat, et envoya ordre à ses troupes de sortir de leur +embuscade pour fondre en même temps sur l'ennemi de tous côtés. On peut +juger du trouble des Romains. + +Ils n'étaient pas encore rangés en bataille, et n'avaient pas préparé +leurs armes, lorsqu'ils se virent pressés par-devant, par-derrière, et +par les flancs. Le désordre se met en un moment dans tous les rangs. +Flaminius, seul intrépide dans une consternation si universelle, ranime +ses soldats de la main et de la voix, et les exhorte à se faire un +passage par le fer à travers les ennemis; mais le tumulte qui règne +par-tout, les cris affreux des ennemis, et le brouillard qui s'était +élevé, empêchent qu'on ne puisse ni le voir ni l'entendre. Cependant, +lorsqu'ils aperçurent qu'ils étaient enfermés de tous côtés, ou par les +ennemis, ou par le lac, l'impossibilité de se sauver par la fuite +rappela leur courage, et l'on commença à combattre de tous côtés avec +une animosité étonnante. L'acharnement fut si grand dans les deux +armées, que personne ne sentit un tremblement de terre qui arriva dans +cette contrée, et qui renversa des villes entières. Dans cette +confusion, Flaminius ayant été tué par un Gaulois insubrien, les Romains +commencèrent à plier, et prirent ensuite ouvertement la fuite. Un grand +nombre, cherchant à se sauver, se précipita dans le lac: d'autres, ayant +pris le chemin des montagnes, se jetèrent eux-mêmes au milieu des +ennemis qu'ils voulaient éviter. Six mille seulement s'ouvrirent un +passage à travers les vainqueurs, et se retirèrent en un lieu de sûreté; +mais ils furent arrêtés et faits prisonniers le lendemain. Il y eut +quinze mille Romains de tués dans cette bataille. Environ dix mille se +rendirent à Rome par différents chemins. Annibal renvoya les Latins, +alliés des Romains, sans rançon. Il fit chercher inutilement le corps de +Flaminius pour lui donner la sépulture. Il mit ensuite ses troupes en +quartier de rafraîchissement, et rendit les derniers devoirs aux +principaux de son armée qui étaient restés sur le champ de bataille au +nombre de trente. De son côté, la perte ne fut en tout que de quinze +cents hommes, la plupart Gaulois. + +Annibal dépêcha alors un courrier à Carthage, pour y porter la nouvelle +des heureux succès qu'il avait eus jusque-là en Italie. Elle y causa une +joie infinie pour le présent, fit concevoir de merveilleuses espérances +pour l'avenir, et ranima le courage de tous les citoyens. Ils +s'appliquèrent avec une ardeur incroyable à prendre des mesures pour +envoyer en Italie et en Espagne tous les secours capables d'y soutenir +les affaires. + +A Rome, au contraire, la douleur et l'alarme furent universelles, quand +le préteur, du haut de la tribune aux harangues, eut prononcé ces mots +en présence du peuple: _Nous avons perdu une grande bataille_. Le sénat, +uniquement occupé du bien public, crut que, dans un si grand malheur et +dans un danger si pressant, il fallait avoir recours à des remèdes +extraordinaires. On nomma pour dictateur Quintus Fabius, personnage +aussi distingué par sa sagesse que par sa naissance. A Rome, dès qu'on +avait nommé un dictateur, toute autorité cessait, excepté celle des +tribuns du peuple. On lui donna pour général de la cavalerie Marcus +Minucius. C'était la seconde année de la guerre. + +_Conduite d'Annibal par rapport à Fabius._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 239-255. Liv. lib. 22, n. 9-30.] Annibal, après +la bataille de Trasimène, ne jugeant pas encore à propos de s'approcher +de Rome, se contenta de battre la campagne et de ravager le pays. Il +traversa l'Ombrie et le Picénum, et arriva dans le territoire +d'Adria[287], après dix jours de marche. Il fit dans cette route un +riche butin. Ennemi implacable des Romains, il avait ordonné que l'on +fit main-basse sur tout ce qui s'en rencontrerait en âge de porter les +armes; et, ne trouvant d'obstacle nulle part, il s'avança jusque dans la +Pouille, en abandonnant au pillage les pays qui se trouvaient sur sa +route, et faisant par-tout le dégât, pour forcer les peuples à quitter +l'alliance des Romains, et pour apprendre à toute l'Italie que Rome +découragée lui cédait la victoire. + +[Note 287: Petite ville qui a donné son nom à la mer Adriatique.] + +Fabius, suivi de Minucius et de quatre légions, était parti de Rome pour +aller chercher l'ennemi, mais dans la ferme résolution de ne lui donner +aucune prise sur lui, de ne pas faire un seul mouvement sans avoir bien +reconnu les lieux, et de ne point hasarder de bataille qu'il ne fût +assuré du succès. + +Dès que les deux armées furent en présence, Annibal, pour jeter +l'épouvante dans les troupes romaines, ne manqua pas de leur présenter +la bataille en s'avançant jusque auprès des retranchements de leur camp; +mais, quand il vit que tout y était calme, il se retira, blâmant en +apparence la lâcheté de ses ennemis, à qui il reprochait d'avoir enfin +perdu cette valeur martiale si naturelle à leurs pères, mais outré au +fond de voir qu'il avait affaire à un général si différent de Sempronius +et de Flaminius, et que les Romains, instruits par leur défaite, avaient +enfin trouvé un chef capable de tenir tête à Annibal. + +Dès ce moment il comprit qu'il n'aurait point à craindre d'attaques +vives et hardies de la part du dictateur, mais une conduite prudente et +mesurée, qui pourrait le jeter dans de très-grands embarras. Restait à +savoir si le nouveau général aurait assez de fermeté pour suivre +constamment le plan qu'il paraissait s'être tracé. Il essaya donc de +l'ébranler par les divers mouvements qu'il faisait, par le ravage des +terres, par le pillage des villes, par l'incendie des bourgs et des +villages. Tantôt il décampait avec précipitation, tantôt il s'arrêtait +tout d'un coup dans quelque vallon détourné pour voir s'il ne pourrait +point le surprendre en rase campagne: mais Fabius conduisait ses troupes +par des hauteurs, sans perdre de vue Annibal; ne s'approchant jamais +assez de l'ennemi pour en venir aux mains, mais ne s'en éloignant pas +non plus tellement, qu'il pût lui échapper. Il tenait exactement ses +soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir que pour les +fourrages, où il ne les envoyait qu'avec de fortes escortes. Il +n'engageait que de légères escarmouches, et avec tant de précaution, que +ses troupes y avaient toujours l'avantage. Par ce moyen il rendait +insensiblement au soldat la confiance que la perte de trois batailles +lui avait ôtée, et il le mettait en état de compter comme autrefois sur +son courage et sur son bonheur. + +Annibal, après avoir fait un butin immense dans la Campanie, où il était +demeuré assez long-temps, décampa pour ne point consumer les provisions +qu'il avait amassées, et dont il se réservait l'usage pour la saison où +la terre n'en fournit plus. D'ailleurs, il ne pouvait plus demeurer dans +un pays de vignobles et de vergers, plus agréable pour le spectacle +qu'utile pour la subsistance d'une armée, où il se serait vu réduit à +passer ses quartiers d'hiver entre des marais, des rochers et des +sables, pendant que les Romains auraient tiré abondamment leurs convois +de Capoue et des plus riches contrées de l'Italie: il prit donc le parti +d'aller s'établir ailleurs. + +Fabius jugea bien qu'Annibal serait obligé de prendre pour son retour le +même chemin par lequel il était venu, et qu'il serait facile de +l'inquiéter dans sa marche. Il commence par s'assurer de Casilin, petite +ville située sur le Vulturne, qui séparait les terres de Falerne de +celles de Capoue, en y jetant un corps de troupes assez considérable: il +détache quatre milles hommes pour s'emparer du seul défilé par lequel +Annibal pouvait sortir; puis, selon sa coutume ordinaire, il va se +poster avec le reste de l'armée sur les hauteurs qui bordaient le +chemin. + +Les Carthaginois arrivent, et campent dans la plaine au pied des +montagnes. Pour ce coup, le rusé Carthaginois tomba dans le même piège +qu'il avait tendu à Flaminius au défilé de Trasimène; et il semblait ne +pouvoir jamais se tirer de ce mauvais pas, n'y ayant qu'une seule issue, +dont les Romains étaient les maîtres. Fabius, comptant que sa proie ne +pouvait point lui échapper, ne délibérait plus que sur la manière de +s'en saisir. Il se flattait, avec assez d'apparence, de terminer la +guerre par cette seule action; cependant il jugea à propos de remettre +l'attaque au lendemain. + +Annibal reconnut qu'on employait contre lui ses propres artifices[288]. +C'est dans de pareilles conjonctures qu'un commandant a besoin d'une +présence d'esprit et d'une fermeté d'ame non communes pour envisager le +péril dans toute son étendue sans s'effrayer, et pour imaginer de sûres +et de promptes ressources sans délibérer. Le général carthaginois +sur-le-champ fait assembler une grande quantité de bœufs, jusqu'au +nombre de deux mille, et commande qu'on attache à leurs cornes de petits +faisceaux de sarment. Vers le milieu de la nuit, y ayant fait mettre le +feu, il fait pousser ces animaux à grands coups vers le sommet des +montagnes sur lesquelles étaient campés les Romains. Lorsque la flamme +eut pénétré jusqu'au vif, ces animaux, que la douleur rendait furieux, +se dispersèrent de tous côtés, communiquant le feu aux buissons et aux +arbrisseaux qu'ils rencontraient. Cet escadron d'une nouvelle espèce +était soutenu par un bon nombre de soldats armés à la légère, qui +avaient ordre de s'emparer du sommet de la montagne, et de charger les +ennemis en cas qu'ils les y rencontrassent. Tout réussit comme Annibal +l'avait prévu. Les Romains qui gardaient le défilé, voyant que les feux +gagnaient les collines qui les commandaient, et croyant que c'était +Annibal qui marchait de ce côté-là à la faveur des flambeaux pour se +sauver, quittent leur poste, et accourent vers les hauteurs pour lui en +disputer le passage. Le gros de l'armée, qui ne savait que penser de +tout ce tumulte, et Fabius lui-même, n'osant faire aucun mouvement dans +les ténèbres de la nuit de peur de surprise, attendent le retour du +jour. Annibal saisit ce moment, fait traverser à ses troupes et au butin +le défilé qui était sans garde, et sauve son armée d'un piége où un peu +plus de vivacité de la part de Fabius aurait pu le faire périr, ou du +moins l'affaiblir considérablement. Il est beau de savoir tirer avantage +de ses fautes mêmes, et de les faire servir à sa propre gloire. + +[Note 288: «Nec Annibalem fefellit suis se artibus peti.» (LIV.)] + +L'armée carthaginoise reprit le chemin de la Pouille, toujours +poursuivie et harcelée par celle des Romains. Le dictateur, obligé de +faire un voyage à Rome pour quelque cérémonie de religion, conjura, +avant que de partir, le général de la cavalerie de ne faire aucune +entreprise pendant son absence. Minucius ne fit aucun cas ni de ses avis +ni de ses prières, et, à la première occasion qui se présenta, pendant +qu'une partie des troupes d'Annibal était allée au fourrage, il attaqua +le reste, et remporta quelque avantage. Il en écrivit aussitôt à Rome +comme d'une victoire considérable. Cette nouvelle, jointe à ce qui était +arrivé tout récemment au passage des défilés, excita des plaintes et des +murmures contre la lente et timide circonspection de Fabius. Enfin la +chose en vint à ce point, que le peuple lui égala en pouvoir son général +de cavalerie; ce qui était sans exemple. Il apprit cette nouvelle en +chemin; car il était parti de Rome, pour ne point être témoin oculaire +de ce qui se tramait contre lui: sa constance n'en fut point +ébranlée[289]. Il savait bien qu'en partageant l'autorité dans le +commandement on n'avait pas partagé l'habileté dans le métier de la +guerre: cela parut bientôt. + +[Note 289: «Satis fidens haudquaquàm cum imperii jure artem +imperandi æquatam.» (LIV. lib. 22, n. 26.)] + +Minucius, tout fier de l'avantage qu'il venait de remporter sur son +collègue, proposa qu'ils commandassent chacun leur jour, ou même un plus +long espace de temps. Fabius rejeta ce parti, qui aurait exposé toute +l'armée au danger pendant le temps qu'elle aurait été commandée par +Minucius; il aima mieux partager les troupes, pour être en état de +conserver au moins la partie qui lui serait échue. + +Annibal, parfaitement instruit de tout ce qui se passait dans le camp +romain, eut une grande joie d'apprendre la division des deux chefs. Il +eut soin de présenter un appât et de tendre un piége à la témérité de +Minucius; celui-ci ne manqua pas d'y donner tête baissée, et engagea la +bataille sur une colline où l'on avait caché une embuscade. Ses troupes +furent mises en désordre, et allaient être taillées en pièces, lorsque +Fabius, averti par les premiers cris des blessés: «Courons, dit-il à ses +soldats, au secours de Minucius; allons arracher aux ennemis la +victoire, et à nos citoyens l'aveu de leur faute.» Il arriva fort à +propos, et obligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier, en se +retirant, disait «que cette nuée qui depuis longtemps paraissait sur le +haut des montagnes avait enfin crevé avec un grand fracas, et causé un +grand orage.» Un service si important, et placé dans une telle +conjoncture, ouvrit les yeux à Minucius; il reconnut son tort, rentra +sur-le-champ dans le devoir et l'obéissance, et montra qu'il est +quelquefois plus glorieux de savoir réparer ses fautes que de n'en point +commettre. + +_État des affaires en Espagne._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 245-250. Liv. lib. 22, n. 19-22.] Au +commencement de cette même campagne, Cn. Scipion, étant venu fondre tout +d'un coup sur la flotte des Carthaginois, commandée, par Amilcar, la +défit, prit vingt-cinq vaisseaux, et remporta un grand butin. Cette +victoire fit comprendre aux Romains qu'ils devaient donner une attention +particulière aux affaires d'Espagne, d'où Annibal pouvait tirer des +secours considérables et d'argent et de troupes. Ils y envoyèrent une +flotte, et en donnèrent le commandement à P. Scipion, qui, s'étant joint +à son frère après son arrivée en Espagne, rendit de très-grands services +à la république. Jusqu'alors les Romains n'avaient osé passer l'Èbre: +ils avaient cru assez faire de gagner l'amitié des peuples d'en-deçà, et +de la fortifier par des alliances. Mais sous Publius ils traversèrent ce +fleuve, et portèrent leurs armes bien au-delà. + +Ce qui contribua le plus à avancer leurs affaires, fut la trahison d'un +Espagnol qui était à Sagonte. Annibal y avait laissé en dépôt les otages +des peuples de l'Espagne: c'étaient les enfants des familles les plus +distinguées du pays. Abélox, c'était le nom de cet Espagnol, persuada à +Bostar, qui commandait dans la place, de renvoyer ces jeunes gens dans +leur patrie, pour attacher par là plus fortement les peuples au parti +des Carthaginois: il fut chargé lui-même de cette commission. Il les +conduisit aux Romains, qui les remirent ensuite entre les mains de leurs +parents, et gagnèrent leur amitié par un présent si agréable. + +_Bataille de Cannes._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 255-268. Liv. lib. 22, n. 34-54. AN. M. 3789 +ROM. 533.] Au printemps suivant on élut à Rome pour consuls C. Térentius +Varron et L. Émilius Paulus. On fit dans cette campagne (c'était la +troisième de la seconde guerre punique) ce qui ne s'était jamais +pratiqué jusqu'alors, qui fut de composer l'armée de huit légions, +chacune de cinq mille hommes, sans les alliés; car, comme nous l'avons +déjà dit, les Romains ne levaient jamais que quatre légions, dont +chacune était environ de quatre mille hommes et de trois cents[290] +chevaux: ce n'était que dans les conjonctures les plus importantes +qu'ils y mettaient cinq mille des uns et quatre cents des autres. Pour +les troupes des alliés, leur infanterie était égale à celle des légions, +mais il y avait trois fois plus de cavalerie. On donnait ordinairement à +chaque consul la moitié des troupes des alliés, et deux légions, pour +agir séparément; et il était rare que l'on se servît de toutes ces +forces en même temps pour la même expédition. Ici les Romains emploient +non-seulement quatre, mais huit légions; tant l'affaire leur paraît +importante. Le sénat voulut même que les deux consuls de l'année +précédente, Servilius et Atilius, servissent dans l'armée en qualité de +proconsuls; mais le dernier ne le put faire à cause de son grand âge. + +[Note 290: Polybe ne met que deux cents chevaux dans chaque légion; +mais Juste-Lipse croit que c'est ou une erreur de l'historien, ou une +faute du copiste.] + +Varron, en partant de Rome, avait déclaré hautement que, dès le premier +jour qu'il rencontrerait l'ennemi, il donnerait le combat, et +terminerait la guerre, ajoutant qu'elle ne finirait point tant qu'on +mettrait des Fabius à la tête des armées. Un avantage assez considérable +qu'il remporta sur les Carthaginois, dont près de dix-sept cents +demeurèrent sur la place, augmenta encore sa fierté et sa hardiesse. +Annibal regarda cette perte comme un véritable gain pour lui, persuadé +qu'elle servirait d'appât pour amorcer la témérité du consul, et pour +l'engager dans une action: il en avait un besoin extrême. On sut depuis +qu'il était réduit à une telle disette de vivres, qu'il ne lui était pas +possible de subsister encore dix jours. Les Espagnols songeaient déjà à +l'abandonner. C'en était fait de lui et de son armée, si sa bonne +fortune ne lui eût envoyé Varron. + +Les armées, après plusieurs mouvements, se trouvèrent en présence près +de Cannes, petite ville située dans l'Apulie, sur le fleuve Aufide. +Comme Annibal était campé dans une plaine fort unie et toute découverte, +et que sa cavalerie était de beaucoup supérieure à celle des Romains, +Émilius ne jugea pas à propos d'engager le combat dans cet endroit: il +voulait qu'on attirât l'ennemi dans un terrain où l'infanterie pût avoir +le plus de part à l'action. Son collègue, général sans expérience, fut +d'un avis contraire; et c'est le grand inconvénient d'un commandement +partagé par deux généraux, entre lesquels la jalousie, ou l'antipathie +d'humeur, ou la diversité de vues, ne manquent guère de mettre la +division. + +Les troupes, de part et d'autre, s'étaient contentées pendant quelque +temps de faire de légères escarmouches. Enfin, un jour que Varron +commandait, car le commandement roulait de jour à autre entre les deux +consuls, tout se prépara au combat des deux côtés. Émilius n'avait point +été consulté; mais, quoiqu'il désapprouvât extrêmement la conduite de +son collègue, comme il ne pouvait l'empêcher, il le seconda du mieux +qu'il lui fut possible. + +Annibal, après avoir fait convenir ses troupes que, quand on leur aurait +donné le choix d'un terrain propre pour combattre, supérieures comme +elles étaient en cavalerie, elles n'en pouvaient pas choisir de plus +favorable: «Rendez donc grâces aux dieux, leur dit-il, d'avoir amené ici +les ennemis pour vous en faire triompher; et sachez-moi gré aussi +d'avoir réduit les Romains à la nécessité de combattre. Après trois +grandes victoires consécutives, que faut-il pour vous inspirer de la +confiance, que le souvenir de vos propres exploits? Les combats +précédents vous ont rendus maîtres du plat pays: par celui-ci, vous le +deviendrez de toutes les villes, et, j'ose le dire, de toutes les +richesses et de la puissance des Romains. Il n'est plus question de +parler, il faut agir. J'espère de la protection des dieux que vous +verrez dans peu l'effet de mes promesses.» + +Les deux armées étaient bien inégales en nombre. Il y avait dans celle +des Romains, en comptant les alliés, quatre-vingt mille hommes de pied, +et un peu plus de six mille chevaux; et dans celle des Carthaginois +quarante mille hommes de pied, tous fort aguerris, et dix mille chevaux. +Émilius commandait à la droite des Romains, Varron à la gauche; +Servilius, l'un des deux consuls de l'année précédente, était au centre. +Annibal, qui savait profiter de tout, s'était posté de manière que le +vent vulturne, qui se lève dans un certain temps réglé, devait souffler +directement contre le visage des Romains pendant le combat, et les +couvrir de poussière; et, ayant appuyé sa gauche sur la rivière d'Aufide +et distribué sa cavalerie sur les ailes, il forma son corps de bataille, +en plaçant l'infanterie espagnole et gauloise au centre, et l'infanterie +africaine, pesamment armée, moitié à leur droite et moitié à leur +gauche, sur une même ligne avec la cavalerie. Après cette disposition, +il se mit à la tête de ce corps d'infanterie espagnole et gauloise, et, +l'ayant tiré de la ligne, il marcha en avant pour commencer le combat, +en arrondissant son front à mesure qu'il approchait de l'ennemi, et en +allongeant ses flancs en espèce de demi-cercle, afin de ne point laisser +d'intervalle entre son corps et le reste de la ligne composée de +l'infanterie pesante, qui ne s'était point ébranlée. + +On en vint bientôt aux mains; et les légions romaines qui étaient aux +deux ailes, voyant leur centre vivement attaqué, s'avancèrent pour +prendre l'ennemi en flanc. Le corps d'Annibal, après une vigoureuse +résistance, se voyant pressé de toutes parts, céda au nombre, et se +retira par l'intervalle qu'il avait laissé dans le centre de la ligne. +Les Romains l'y ayant suivi pêle-mêle avec chaleur, les deux ailes de +l'infanterie africaine, qui était fraîche, bien armée et en bon ordre, +s'étant tout d'un coup, par une demi-conversion, tournées vers ce vide +dans lequel les Romains, déjà fatigués, s'étaient jetés en désordre et +en confusion, les chargèrent des deux côtés avec vigueur, sans leur +donner le temps de se reconnaître ni leur laisser de terrain pour se +former. Cependant les deux ailes de la cavalerie venaient de battre +celles des Romains, qui leur étaient fort inférieures; et, n'ayant +laissé à la poursuite des escadrons rompus et défaits que ce qu'il +fallait pour en empêcher le ralliement, elles vinrent fondre +par-derrière sur l'infanterie romaine, qui, étant en même temps +enveloppée de toutes parts par la cavalerie et l'infanterie des ennemis, +fut toute taillée en pièces, après avoir fait des prodiges de valeur. +Émilius, qui avait été couvert de blessures dans le combat, fut tué +ensuite par un gros d'ennemis qui ne le reconnurent point, et avec lui +deux questeurs, vingt-un tribuns militaires, plusieurs hommes +consulaires ou qui avaient été préteurs, Servilius, consul de l'année +précédente, et Minucius, qui avait été maître de la cavalerie sous +Fabius, et quatre-vingts sénateurs. Il demeura sur la place plus de +soixante-dix mille hommes[291]; et les Carthaginois, acharnés contre +l'ennemi, ne cessèrent de tuer, jusqu'à ce qu'Annibal, dans la plus +grande ardeur du carnage, se fut écrié plusieurs fois: _Arrête, soldat; +épargne le vaincu_[292]. Dix mille hommes, qui avaient été laissés à la +garde du camp, se rendirent prisonniers de guerre après la bataille. Le +consul Varron se retira à Venouse, accompagné seulement de soixante-dix +cavaliers; et quatre mille hommes[293] environ se sauvèrent dans les +villes voisines. Du côté d'Annibal, la victoire fut complète; et il la +dut principalement, aussi-bien que les précédentes, à la supériorité de +sa cavalerie. + +[Note 291: Tite-Live diminue beaucoup le nombre des morts, qu'il ne +fait monter qu'à quarante-trois mille environ; mais Polybe est plus +digne de foi.] + +[Note 292: «Duo maximi exercitus cæsi ad hostium satietatem, donec +Annibal diceret militi suo: Parce ferro.» (FLOR. lib. 1, cap. 6.)] + +[Note 293: Le texte de Polybe porte 3000.--L.] + +Il y perdit quatre mille Gaulois, quinze cents tant Espagnols +qu'Africains, et deux cents chevaux. + +Maharbal, l'un des généraux carthaginois, voulait que, sans perdre de +temps, l'on marchât droit à Rome, promettant à Annibal de le faire +souper, à cinq jours de là, dans le Capitale. Et sur ce que celui-ci +répliqua qu'il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette +proposition[294], «Je vois bien, dit Maharbal, que les dieux n'ont pas +donné au même homme tous les talents à-la-fois. Vous savez vaincre, +Annibal; mais vous ne savez pas profiter de la victoire.» + +[Note 294: «Tum Maharbal: Non omnia nimirum eidem dii dedêre. +Vincere scis, Annibal; victoriâ uti nescis.» (LIV. lib. 22, n. 51.)] + +On prétend que ce délai sauva Rome et l'empire. Plusieurs, et Tite-Live +entre autres, le reprochent à Annibal comme une faute capitale. +Quelques-uns sont plus réservés, et ne peuvent se résoudre à condamner, +sans des preuves bien claires, un si grand capitaine, qui, dans tout le +reste, n'a jamais manqué ni de prudence pour prendre le bon parti, ni de +vivacité et de promptitude pour exécuter. Ils sont encore retenus par +l'autorité, ou du moins par le silence de Polybe, qui, en parlant des +grandes suites qu'eut cette mémorable journée, convient que, parmi les +Carthaginois, on conçut de grandes espérances d'emporter Rome d'emblée; +mais, pour lui, il ne s'explique point sur ce qu'il eût fallu faire à +l'égard d'une ville fort peuplée, extrêmement aguerrie, bien fortifiée, +et défendue par une garnison de deux légions; et il ne laisse nulle part +entrevoir qu'un tel projet fût praticable, ni qu'Annibal eût tort de ne +l'avoir point tenté. + +En effet, en examinant les choses de plus près, on ne voit pas que les +règles communes de la guerre permissent de l'entreprendre. Il est +constant que toute l'infanterie d'Annibal avant la bataille ne montait +qu'à quarante mille hommes; qu'étant diminuée de six mille hommes qui +avaient été tués dans l'action, et d'un plus grand nombre sans doute qui +avait été blessé et mis hors de combat, il ne lui restait que vingt-six +ou vingt-sept mille hommes de pied en état d'agir, et que ce nombre ne +pouvait suffire pour faire la circonvallation d'une ville aussi étendue +que Rome, et coupée par une rivière, ni pour l'attaquer dans les formes, +n'ayant ni machines, ni munitions, ni aucune des choses nécessaires pour +un siége. Par la même raison, Annibal, [Marge: Liv. lib. 22, n. 9. Liv. +lib. 23, n. 18.] après le succès de Trasimène, tout victorieux qu'il +était, avait attaqué inutilement Spolette: et, un peu après la bataille +de Cannes, il avait été contraint de lever le siége d'une petite ville +sans nom et sans force. On ne peut disconvenir que, si, dans l'occasion +dont il s'agit, il avait échoué, comme il devait s'y attendre, il aurait +ruiné sans ressource toutes ses affaires[295]. Mais il faudrait être du +métier, et peut-être du temps même de l'action, pour juger sainement de +ce fait. C'est un ancien procès sur lequel il ne sied bien qu'aux +connaisseurs de prononcer. + +[Note 295: Ces réflexions, pleines de justesse, rappellent le +jugement de Montesquieu, qui justifie également Annibal des reproches +qu'on avait faits à sa conduite. (_Grand. et décad. des Romains_, ch. +IV.)--L.] + +[Marge: Liv. 23, n. 11-14.] Annibal, aussitôt après la bataille de +Cannes, avait dépêché son frère Magon pour porter à Carthage la nouvelle +de sa victoire, et pour demander du secours afin de terminer la guerre. +Lorsque Magon fut arrivé, il fit en plein sénat un discours magnifique +sur les exploits de son frère et sur les grands avantages qu'il avait +remportés contre les Romains; et, pour faire juger de la grandeur de la +victoire par quelque chose de sensible, en parlant en quelque sorte aux +yeux, il fit répandre au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or +qu'on avait tirés des doigts des nobles romains qui avaient été tués à +la bataille de Cannes. Il termina sa harangue par demander de l'argent, +des vivres et de nouvelles troupes. Tous les assistants ressentirent une +joie extraordinaire; et Imilcon, partisan d'Annibal, croyant que c'était +là une belle occasion d'insulter Hannon, chef de la faction contraire, +lui demanda s'il était encore mécontent de la guerre qu'on avait +entreprise contre les Romains, et s'il croyait qu'on leur dût livrer +Annibal. Hannon, sans s'émouvoir, lui répondit qu'il était toujours dans +les mêmes sentiments, et que les victoires dont on parlait, supposé +qu'elles fussent véritables, ne lui pouvaient donner de joie qu'autant +qu'on s'en servirait pour faire une paix avantageuse: puis il entreprit +de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner si haut +n'étaient que chimériques et imaginaires. «J'ai taillé en pièces, +disait-il, en reprenant le discours de Magon, les armées romaines: +envoyez-moi des soldats. Que demanderiez-vous autre chose si vous aviez +été vaincu? Je me suis deux fois rendu maître du camp ennemi, plein +apparemment de toutes sortes de provisions: envoyez-moi des vivres et de +l'argent. Tiendriez-vous un autre langage, si vous-même aviez perdu +votre camp?» Ensuite il demanda à Magon si quelqu'un des peuples latins +s'était venu rendre à Annibal, si les Romains lui avaient fait quelques +propositions de paix. Magon ayant été forcé d'avouer qu'il n'en était +rien: «Nous avons donc, reprit Hannon, la guerre dans l'Italie aussi +forte que jamais.» Sa conclusion fut qu'il ne fallait leur envoyer ni +hommes ni argent. Comme la faction d'Annibal était la plus puissante, on +n'eut aucun égard aux remontrances d'Hannon, qui furent regardées comme +l'effet de sa jalousie et de sa prévention: il fut ordonné qu'on ferait +incessamment des levées d'hommes et d'argent pour envoyer à Annibal les +secours qu'il demandait. Magon partit sur-le-champ pour lever en Espagne +vingt-quatre mille hommes d'infanterie et quatre mille chevaux; mais ce +secours fut arrêté dans la suite, et envoyé d'un autre côté: tant la +faction contraire était appliquée à traverser les desseins d'un général +qu'elle ne pouvait souffrir[296]. Pendant qu'à Rome on remerciait un +consul qui avait fui de n'avoir pas désespéré de la république, à +Carthage on savait presque mauvais gré à Annibal de la victoire qu'il +venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner les avantages d'une +guerre entreprise contre son avis. Plus jaloux de l'honneur de ses +sentiments que du bien de l'état, plus ennemi du général des +Carthaginois que des Romains, il n'oubliait rien pour empêcher les +succès qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner ceux qu'on avait eus. + +[Note 296: De Saint-Évremond.] + +_Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal._ + +[Marge: Liv. lib. 23, n. 4 et 18.] La journée de Cannes soumit à Annibal +les plus puissants peuples d'Italie, attira dans son parti ceux de la +grande Grèce avec la ville de Tarente, et détacha des Romains leurs plus +anciens alliés, entre lesquels Capoue tenait le premier rang. C'était +une ville que la bonté de son terroir, sa situation avantageuse et la +longue paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort +puissante. Le luxe et les délices, qui sont une suite ordinaire de +l'opulence, avaient corrompu l'esprit de tous ses citoyens, déjà portés +par leur inclination naturelle au plaisir et à la débauche. + +[297]Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier d'hiver. Ce +fut là que cette armée, qui avait essuyé les plus grands travaux et +bravé les périls les plus affreux sans y succomber, fut vaincue par +l'abondance et les délices, dans lesquelles elle se plongea avec +d'autant plus d'avidité, qu'elle n'y était point accoutumée. Leurs +courages s'amollirent si fort pendant ce séjour, que, s'ils se +soutinrent encore quelque temps, ce fut plutôt par l'éclat de leurs +victoires passées que par leurs forces présentes. Quand Annibal tira ses +soldats de cette ville, on eût dit que c'étaient d'autres hommes, tout +différents de ce qu'ils avaient été jusque-là. Accoutumés à demeurer +dans des maisons commodes, à vivre dans l'abondance et dans l'oisiveté, +ils ne pouvaient plus souffrir la faim, la soif, les longues marches, +les veilles, ni les autres travaux de la guerre: outre qu'ils ne +savaient plus ce que c'était que d'obéir aux officiers, ni de garder +aucune discipline. + +[Note 297: «Ibi partem majorem hiemis exercitum in tectis habuit, +adversùs omnia humana mala, sæpè ae diù durantem, bonis inexpertum atque +insuetum. Itaque quos nulla mali vicerat vis, perdidêre nimia bona ac +voluptates immodicæ: et eò impensiùs, quô avidiùs ex insolentiâ in eas +se merserant.» (LIV. lib. 23, n. 18.)] + +Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l'en croit, le séjour de +Capoue est, dans la vie d'Annibal, une grande tache, et il prétend que +ce général fit en cela une faute incomparablement plus grande que quand, +après le gain de la bataille, il manqua d'aller à Rome[298]; car ce +délai, dit Tite-Live, pouvait paraître avoir seulement différé sa +victoire, au lieu que cette dernière faute le mit absolument hors d'état +de vaincre. En un mot, comme Marcellus sut bien le dire dans la +suite[299], ce que Cannes avait été aux Romains, Capoue le fut aux +Carthaginois et à leur général. Là se perdit leur vertu guerrière et +leur attachement à la discipline; là disparut et leur gloire passée, et +l'espérance presque sûre que leur montrait l'avenir. En effet, depuis ce +jour, les affaires d'Annibal allèrent toujours en décadence, la fortune +se rangea du côté de la prudence, et la victoire sembla s'être +réconciliée avec les Romains. + +[Note 298: «Illa enim cunctatio distulisse modò victoriam videri +potuit, hic error vires ademisse ad vincendum.» (LIV. lib. 23, n. 18.)] + +[Note 299: «Capuam Annibali Cannas fuisse. Ibi virtutem bellicam, +ibi militarem disciplinam, ibi præteriti temporis famam, ibi spem futuri +extinctam.» (LIV. lib. 23, n. 45.)] + +Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites funestes +qu'eurent les quartiers d'hiver passés par l'armée carthaginoise dans +cette ville délicieuse est bien juste et bien fondé. Quand on examine +avec soin toutes les circonstances de cette histoire, on a de la peine à +se persuader qu'il faille attribuer le peu de progrès qu'eurent les +armes d'Annibal dans la suite au séjour de Capoue: c'en est bien une +cause, mais la moins considérable; et la bravoure avec laquelle ses +troupes battirent depuis ce temps-là des consuls et des préteurs, +prirent des villes à la vue des Romains, maintinrent leurs conquêtes et +restèrent encore quatorze ans en Italie sans en pouvoir être chassées, +tout cela porte assez à croire que Tite-Live exagère les pernicieux +effets des délices de Capoue. + +[Marge: Liv. lib. 23, n. 23.] La véritable cause de la chute des +affaires d'Annibal, c'est le défaut de recrues et de secours de la part +de sa patrie. Après l'exposé de Magon, le sénat de Carthage avait jugé +nécessaire, pour pousser les conquêtes d'Italie, d'y envoyer d'Afrique +un renfort considérable de cavalerie numide, quarante éléphants, mille +talents[300], qui font trois millions, et d'acheter en Espagne vingt +mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour en [Marge: _Ibid._ n. +32.] renforcer leurs armées d'Espagne et d'Italie; néanmoins Magon n'en +put obtenir que douze mille fantassins, avec deux mille cinq cents +chevaux; et même, quand il fut près de partir pour l'Italie avec cette +troupe, si fort au-dessous de celle qu'on lui avait promise, il fut +contre-mandé pour passer en Espagne. Annibal, après de si grandes +promesses, ne reçut donc ni infanterie, ni cavalerie, ni éléphants, ni +argent, et il fut absolument abandonné à ses ressources personnelles: +son armée se trouvait réduite à vingt-six mille hommes de pied et à neuf +mille chevaux. Comment, avec une armée si affaiblie, pouvoir occuper +dans un pays étranger tous les postes nécessaires, contenir les nouveaux +alliés, maintenir les conquêtes, en faire de nouvelles, et tenir la +campagne avec avantage contre deux armées des Romains qui se +renouvelaient tous les ans? Voilà la véritable cause de la décadence des +affaires d'Annibal et de la ruine de celles de Carthage. Si nous avions +l'endroit où Polybe avait parlé sur cette matière, nous verrions sans +doute qu'il avait plus insisté sur cette cause que sur les délices de +Capoue. + +[Note 300: 5,500,000 francs.--L.] + +_Affaires d'Espagne et de Sardaigne._ + +[Marge: Liv. lib. 23, n. 26-30 et n. 32-40, 41. AN. M. 3790 ROM. 534.] +Les deux Scipions avaient toujours le commandement de l'Espagne, et y +faisaient d'assez grands progrès, lorsque Asdrubal, qui seul paraissait +capable de leur résister, reçut ordre de Carthage de passer en Italie au +secours de son frère. Avant que de quitter la province, il écrivit au +sénat pour lui faire connaître la nécessité qu'il y avait d'envoyer en +sa place un général qui pût tenir tête aux Romains. On y envoya Imilcon +avec une armée, et Asdrubal se mit en chemin avec la sienne pour aller +joindre son frère. La première nouvelle de son départ avait rangé la +plus grande partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces deux +généraux, animés par un si grand succès, se mirent en devoir de lui +fermer la sortie de la province. Ils considéraient le danger auquel +seraient exposés les Romains, si, ayant déjà bien de la peine à résister +au seul Annibal, les deux frères venaient à leur tomber sur les bras +avec deux puissantes armées: ils le poursuivirent donc dans sa marche, +et l'obligèrent, malgré lui, à combattre. Asdrubal fut vaincu; et, loin +de pouvoir passer dans l'Italie, il ne se vit pas même en état de +demeurer en sûreté dans l'Espagne. + +Les Carthaginois ne réussirent pas mieux dans la Sardaigne. Prétendant +profiter de quelques révoltes qu'ils y avaient excitées, il y perdirent +douze mille hommes dans une bataille contre les Romains, qui firent +encore un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels furent Asdrubal, +surnommé _Calvus_; Hannon et Magon[301], distingués par leur naissance +et par leurs emplois militaires. + +[Note 301: Ce n'était pas le frère d'Annibal.] + +_Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome[302]._ + +[Note 302: Rollin passe sous silence plusieurs faits qu'il raconte +avec détail dans une autre partie de son histoire ancienne, et dans +l'histoire Romaine (livre quinzième).--L.] + +[Marge: AN. M. 3791 ROM. 535. Liv. lib. 23, n. 41-46; lib. 25, n. 22; +lib. 26, n. 5-16.] Depuis le séjour d'Annibal à Capoue, les affaires des +Carthaginois en Italie ne se soutinrent plus avec le même éclat. M. +Marcellus, d'abord comme préteur, ensuite comme consul, eut beaucoup de +part à ce changement. Il harcelait Annibal en toute occasion, il lui +enlevait des quartiers, il lui faisait lever des siéges; il le battit +même en plusieurs rencontres, en sorte qu'il fut appelé _l'épée de +Rome_, comme Fabius en avait été nommé _le bouclier_. + +[Marge: AN. M. 3793 ROM. 537.] Ce qui fut le plus sensible au général +carthaginois, fut de voir Capoue assiégée par les Romains. Pour ne point +perdre son crédit parmi ses alliés, en négligeant de soutenir ceux qui y +tenaient le premier rang, il vola au secours de cette ville, en fit +approcher ses troupes, [Marge: AN. M. 3794 ROM. 538.] attaqua les +Romains, leur donna plusieurs combats pour leur faire lever le siége. +Enfin, voyant que toutes ses tentatives étaient inutiles, pour faire une +puissante diversion il marcha brusquement vers Rome. Il ne désespérait +pas que, s'il pouvait, dans la première surprise, s'emparer de quelque +quartier de la ville, le danger où serait la capitale n'obligeât les +généraux romains de lever le siège de Capoue pour accourir avec toutes +leurs troupes au secours de leur patrie: du moins il se flattait que, +si, pour continuer le siége, ils partageaient leurs forces, leur +affaiblissement pourrait faire naître aux assiégés ou à lui quelque +occasion de les battre. Rome fut étonnée, mais non déconcertée. Sur ce +que l'un des sénateurs proposa de rappeler toutes les armées au secours +de Rome, Fabius[303] remontra qu'il serait honteux de se laisser +effrayer et de changer de dessein aux moindres mouvements d'Annibal. On +se contenta de faire revenir, avec une partie de l'armée, l'un des deux +commandants qui étaient au siége: ce fut Q. Fulvius, proconsul. Annibal, +après avoir fait quelques ravages, rangea son armée en bataille devant +la ville, et les consuls en firent autant. Chacun se disposait à bien +faire son devoir dans un combat dont Rome devait être le prix, +lorsqu'une tempête violente obligea les deux partis de se retirer. Ils +ne furent pas plutôt rentrés dans leur camp, que le temps devint calme +et serein. La même chose arriva plusieurs fois de suite; en sorte +qu'Annibal, croyant qu'il y avait dans cet événement quelque chose de +surnaturel[304], dit, au rapport de Tite-Live, que tantôt la fortune, et +tantôt la volonté lui manquait pour se rendre maître de Rome. + +[Note 303: «Flagitiosum esse terreri ac circumagi ad omnes Annibalis +comminationes.» (LIV. lib. 26, n. 8.)] + +[Note 304: «Audita vox Annibalis fertur, Potiundæ sibi urbis Romæ, +modò mentem non dari, modò fortunam.» (LIV. lib. 26, n. 11.)] + +Mais ce qui le surprit étrangement et l'effraya le plus, c'est qu'il +apprit que, pendant qu'il était campé à une des portes de Rome, les +Romains avaient fait sortir par une autre des recrues pour l'armée +d'Espagne, et que le champ dans lequel il s'était campé avait été vendu +dans le même temps, sans que cette circonstance eût rien diminué de son +prix. Un mépris si marqué le piqua vivement: il fit mettre aussi à +l'encan les boutiques d'orfèvres qui étaient autour de la place publique +à Rome. Après cette bravade, il se retira, et pilla en passant le riche +temple de la déesse Féronie. + +Capoue, ainsi abandonnée à elle-même, ne tint pas long-temps. Après que +ceux de ses sénateurs qui avaient eu le plus de part à la révolte, et +qui, par cette raison, n'attendaient aucun quartier de la part des +Romains, se furent donné à eux-mêmes la mort d'une manière tout-à-fait +tragique, la ville se rendit à discrétion[305]. Le succès de ce siége, +qui fut décisif par les suites heureuses qu'il eut, et qui rendit +pleinement aux Romains la supériorité sur les Carthaginois, montra en +même temps combien la puissance romaine était formidable quand elle +entreprenait de punir des alliés infidèles, et combien peu il fallait +compter sur Annibal pour la défense de ceux qu'il avait reçus sous sa +protection. + +[Note 305: «Confessio expressa hosti, quanta vis in Romanis ad +expetendas pœnas ab infidelibus sociis, et quàm nihil in Annibale +auxilii ad receptos in fidem tuendos esset.» (LIV. lib. 26, n. 16.)] + +_Défaite et mort des deux Scipions en Espagne._ + +[Marge: Liv. lib 23, n. 32-39. AN. M. 3793 ROM. 537.] La face des +affaires était bien changée en Espagne. Les Carthaginois y avaient trois +armées: l'une était commandée par Asdrubal, fils de Giscon; l'autre par +Asdrubal, fils d'Amilcar; la troisième, sous la conduite de Magon, +s'était jointe au premier Asdrubal. Les deux Scipions, Cnéus et Publius, +crurent devoir diviser leurs troupes pour attaquer les ennemis +séparément; et c'est ce qui fut la cause de leur perte. Ils convinrent +que Cnéus, avec un petit nombre de Romains et trente mille Celtibériens, +irait contre Asdrubal, fils d'Amilcar, pendant que Publius, avec le +reste des troupes, composées de Romains et d'alliés d'Italie, marcherait +contre les deux autres généraux. + +Publius fut accablé le premier. Aux deux chefs qu'il avait en tête +s'était joint Masinissa, fier des victoires qu'il venait de remporter +contre Syphax, et il devait bientôt être suivi par Indibilis, prince +puissant en Espagne. On en vint aux mains. Les Romains, attaqués en même +temps de tous côtés, se défendirent courageusement, tant qu'ils eurent +leur général à leur tête: mais, lorsqu'il eut été tué, le peu qui avait +échappé au carnage prit la fuite. + +Les trois armées victorieuses partirent aussitôt pour aller contre +Cnéus, et pour terminer la guerre par sa défaite. Il était déjà plus +qu'à demi vaincu par la désertion de ses alliés, qui avaient tous +abandonné son parti[306], et qui laissèrent aux chefs romains cette +importante instruction, de ne souffrir jamais que dans leur armée le +nombre de leurs propres troupes fût inférieur à celui des troupes +étrangères. Il eut quelque pressentiment de la mort et de la défaite de +son frère en voyant les ennemis arriver en si grand nombre. Il ne lui +survécut pas long-temps, et fut tué dans le combat. Ces deux grands +hommes furent également pleurés par leurs citoyens et par leurs alliés, +et les Espagnes les regrettèrent à cause de leur justice et de leur +modération. + +[Note 306: «Id quidem cavendum semper romanis ducibus erit, +exemplaque hæc verè pro documentis habenda: ne ità externis credant +auxiliis, ut non plus sui roboris suarumque propriè virium in castris +habeant.» (LIV. n. 33.)] + +La perte de ces vastes pays paraissait inévitable pour les Romains; mais +la valeur d'un simple officier, nommé _L. Marcius_, chevalier romain, +les leur conserva. Bientôt après on y envoya le jeune Scipion, qui +vengea bien la mort de son père et de son oncle, et y rétablit +entièrement les affaires des Romains. + +_Défaite et mort d'Asdrubal._ + +[Marge: Polyb. l. 11, p. 622-625. Liv. lib. 27, n. 35-39-51. AN. M. 3798 +ROM. 542.] Un échec inopiné acheva de ruiner en Italie toutes les +mesures et toutes les espérances d'Annibal. Les consuls de cette année, +la onzième de la seconde guerre punique (car je passe beaucoup +d'événements pour abréger), étaient C. Claudius Néron et M. Livius. +Celui-ci avait pour département la Gaule cisalpine, où il devait +s'opposer à Asdrubal, qu'on disait être près de passer les Alpes: +l'autre commandait dans le pays des Brutiens et dans la Lucanie, +c'est-à-dire dans l'extrémité opposée de l'Italie, et là il tenait tête +à Annibal. + +Le passage des Alpes ne coûta presque point de peine à Asdrubal, parce +qu'il trouva le chemin frayé par son frère, et tous les peuples disposés +à le recevoir. Quelque temps après il dépêcha des courriers vers +Annibal: ils furent arrêtés. Néron apprit par les lettres dont ils +étaient chargés qu'Asdrubal devait se joindre à son frère dans l'Ombrie: +il jugea que, dans une conjoncture aussi importante qu'était celle-là, +d'où dépendait le salut de l'état, il était permis de se mettre +au-dessus[307] des règles ordinaires pour le service et le bien même de +la république; et il crut devoir faire un coup hardi et imprévu, capable +de jeter la terreur dans l'esprit des ennemis, en se hâtant d'aller +joindre son collègue pour attaquer brusquement Asdrubal avec leurs +forces réunies. Ce dessein, à bien examiner toutes les circonstances, ne +doit pas être facilement taxé d'imprudence: c'était sauver l'état que +d'empêcher la jonction des deux frères. On ne hasardait pas beaucoup, en +supposant même qu'Annibal dût être informé de l'absence du consul. Sur +son armée de quarante-deux mille hommes, il n'en avait pris que sept +mille pour son détachement, qui étaient à là vérité l'élite des troupes, +mais qui n'en faisaient qu'une très-petite partie; le reste était +demeuré dans le camp bien fortifié et bien retranché: était-il à +craindre qu'Annibal attaquât et forçât un bon camp défendu par +trente-cinq mille hommes? + +[Note 307: Il était défendu à un général de sortir de la province +qui lui était assignée, et de passer dans celle d'un autre.] + +Néron partit sans avertir ses soldats de son dessein. Lorsqu'il eut fait +assez de chemin pour le leur découvrir sans danger, il leur dit qu'il +les menait à une victoire certaine: que dans la guerre tout dépendait de +la renommée: que le bruit seul de leur arrivée déconcerterait les +Carthaginois: qu'au reste ils auraient tout l'honneur de cette action. + +Ils marchèrent avec une diligence extraordinaire. La jonction se fit de +nuit et sans multiplier les camps, pour mieux tromper l'ennemi. Les +troupes nouvellement arrivées se joignirent à celles de Livius. L'armée +du préteur Porcius était campée tout près de celle du consul. Dès le +matin du lendemain on tint conseil. Livius était d'avis de donner +quelques jours de repos aux troupes; Néron le pria de ne point rendre +téméraire par le délai une entreprise que la promptitude seule pouvait +faire réussir, et de profiter de l'erreur de leurs ennemis, tant absents +que présents: on donna donc le signal pour la bataille. Asdrubal, +s'étant avancé aux premiers rangs, reconnut à plusieurs marques qu'il +était arrivé de nouvelles troupes, et il ne douta point que ce ne +fussent celles de l'autre consul: d'où il conjectura qu'il fallait que +son frère eût reçu quelque perte considérable, et craignit fort d'être +venu trop tard à son secours. + +Après ces réflexions il fit sonner la retraite. Son armée se mit en +marche avec assez de désordre. La nuit survint; et, ses guides l'ayant +abandonné, il ne sut quelle route tenir. Il suivait au hasard les bords +du fleuve Métaure, et il se mettait en devoir de le passer, lorsqu'il +fut joint par les trois armées ennemies: il jugea, dans cette extrémité, +qu'il lui était impossible d'éviter le combat, et il fit tout ce qu'on +pouvait attendre de la présence d'esprit et du courage d'un grand +capitaine. Il prit tout d'un coup un poste avantageux, et rangea ses +troupes dans un terrain étroit, qui lui donnait lieu de placer sa +gauche, composée des troupes les plus faibles, de manière qu'elle ne +pouvait être ni attaquée de front, ni prise en flanc, et de donner à son +corps de bataille et à sa droite plus de profondeur que de front. Après +cette disposition faite à la hâte, il se mit au centre, et marcha le +premier pour attaquer la gauche des ennemis, bien convaincu qu'il +s'agissait de tout, et qu'il fallait ou vaincre, ou mourir. L'action +dura long-temps, et on combattit de part et d'autre avec beaucoup +d'opiniâtreté. Asdrubal sur-tout mit dans cette journée le comble à la +gloire qu'il s'était déjà acquise par un grand nombre de belles actions. +Il mena ses soldats épouvantés et tremblants au combat, contre un ennemi +qui les surpassait en nombre et en confiance; il les anima par ses +paroles, il les soutint par son exemple, il employa les prières et les +menaces pour ramener les fuyards, jusqu'à ce qu'enfin, voyant que la +victoire se déclarait pour les Romains, et ne pouvant survivre à tant de +milliers d'hommes qui avaient quitté leur patrie pour le suivre, il se +jeta au milieu d'une cohorte romaine, où il périt en digne fils +d'Amilcar, et en digne frère d'Annibal. + +Ce combat fut pour les Carthaginois le plus sanglant de toute cette +guerre; et, soit par la mort du chef, soit par le carnage qui fut fait +des troupes carthaginoises, il servit comme de représailles pour la +journée de Cannes. Il fut tué du côté des Carthaginois cinquante-cinq +mille hommes[308], et il y en eut six mille de pris. Les Romains +perdirent huit mille hommes. Ils étaient si las de tuer, que, quelqu'un +étant venu avertir Livius qu'il était aisé de tailler en pièces un gros +d'ennemis qui s'enfuyait «Il est bon, dit-il, qu'il en reste +quelques-uns pour porter aux Carthaginois la nouvelle de leur défaite.» + +[Note 308: La perte, selon Polybe, fut beaucoup moindre, et ne monta +qu'à dix mille hommes. + += Il ajoute que la perte des Romains fut de 2000 hommes (XI, c. 3, +§3).--L.] + +Néron se mit en marche dès la nuit même qui suivit le combat. Par-tout +où il passait, les cris de joie et les applaudissements prirent la place +de l'inquiétude et de la frayeur qu'il y avait laissées en venant. Il +arriva à son camp le sixième jour. La tête d'Asdrubal jetée dans le camp +des Carthaginois apprit à leur chef le funeste sort de son frère. +Annibal reconnut à ce cruel coup la fortune de Carthage. «C'en est fait, +dit-il[309], je ne lui enverrai plus de superbes courriers. En perdant +Asdrubal, je perds toute mon espérance et tout mon bonheur.» Il se +retira ensuite dans l'extrémité du pays des Brutiens, où il ramassa +toutes ses troupes, qui eurent beaucoup de peine à y subsister, parce +qu'il ne ne recevait aucun convoi de Carthage. + +[Note 309: Horace le fait parler ainsi dans la belle ode où il +décrit cette défaite: + + Carthagini jam non ego nuncios + Mittam superbos. Occidit, occidit + Spes omnis et fortuna nostri + Nominis, Asdrubale interempto. + + (HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.]] + +_Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est nommé consul, et +passe en Afrique. Annibal y est rappelé._ + +[Marge: Polyb. l. 11, p. 650; et l. 14, p. 677-687; et l. 15, p. +689-694. Liv. lib. 28, n. 1-4, 16, 38, 40-46; l. 29, n. 24-36; l. 30, n. +20-28. AN. M. 3799 ROM. 543.] Le sort des armes ne fut pas plus heureux +pour les Carthaginois en Espagne. La sage vivacité du jeune Scipion y +avait rétabli entièrement les affaires des Romains, comme la courageuse +lenteur de Fabius l'avait fait auparavant en Italie. Les trois chefs des +Carthaginois, qui y commandaient de nombreuses armées, savoir Asdrubal, +fils de Giscon, Hannon et Magon, ayant été défaits en plusieurs +rencontres par les troupes romaines, Scipion enfin se rendit maître de +l'Espagne, et la soumit tout entière aux Romains. Ce fut pour-lors que +Masinissa, prince très-puissant en Afrique, se rangea de leur côté: +Syphax, au contraire, embrassa le parti des Carthaginois. + +[Marge: AN. M. 3800 ROM. 544.] Scipion, étant retourné à Rome, y fut +nommé consul; il avait pour-lors trente ans. On lui donna pour collègue +P. Licinius Crassus. Le département du premier fut la Sicile, avec +permission de passer en Afrique, s'il le jugeait à propos: il partit le +plus promptement qu'il put pour sa province. L'autre devait commander +dans le pays où Annibal s'était retiré. + +La prise de Carthagène, où Scipion avait fait paraître toute la +prudence, tout le courage, toute l'habileté qu'on peut attendre des plus +grands capitaines, et la conquête de l'Espagne entière, étaient plus que +suffisantes pour immortaliser son nom: mais il ne les avait regardées +que comme des degrés et des préparatifs qui devaient le conduire à une +plus grande entreprise; c'était la conquête de l'Afrique. Il y passa en +effet, et y établit le théâtre de la guerre. + +Le ravage des terres, le siège d'Utique, une des plus fortes places de +l'Afrique, la défaite entière des deux armées de Syphax et d'Asdrubal, +dont Scipion brûla le camp, et ensuite la prise de Syphax même, qui +était la plus puissante ressource des Carthaginois, tout cela les +obligea à songer enfin à la paix. Ils députèrent pour cet effet trente +des principaux sénateurs, choisis dans cette compagnie qui était si +puissante à Carthage, et qu'on nommait le _conseil des cent_. Dès qu'ils +furent admis dans la tente du général romain, ils se prosternèrent tous +par terre (c'était la coutume du pays), lui parlèrent avec beaucoup de +soumission, rejetant la cause de tous leurs malheurs sur Annibal, et +promirent de la part du sénat une aveugle obéissance à tout ce +qu'ordonnerait le peuple romain. Scipion leur répondit que, quoiqu'il +fût venu dans l'Afrique pour vaincre et non pour faire la paix, il la +leur accorderait cependant, à condition qu'ils rendraient aux Romains +leurs prisonniers et leurs transfuges; qu'ils feraient sortir leurs +armées de l'Italie et des Gaules; qu'ils n'entreraient plus en Espagne; +qu'ils se retireraient de toutes les îles qui sont entre l'Italie et +l'Afrique; qu'ils livreraient aux vainqueurs tous leurs vaisseaux, +excepté vingt; qu'ils donneraient cinq cent mille boisseaux[310] de +froment, et trois cent mille boisseaux d'orge; et qu'ils paieraient la +somme de cinq mille talents[311], c'est-à-dire quinze millions. Que, si +ces conditions les accommodaient, ils pourraient envoyer des +ambassadeurs au sénat. Ils feignirent d'y donner les mains; mais en +effet ils ne cherchaient qu'à gagner du temps jusqu'au retour d'Annibal. +On accorda une trêve aux Carthaginois, qui firent partir sur-le-champ +leurs députés pour Rome, et qui envoyèrent en même temps vers Annibal +pour lui ordonner de revenir en Afrique. + +[Note 310: Boisseaux romains, c. à. d. _modius_. Le modius vaut le +quinzième de notre setier (v. mes _Considérations sur les Monnaies_, p. +118): il s'agit donc ici de 33,333 setiers (52,000 hectolitres) de +froment; et de 20,000 setiers (31,200 hectolitres) d'orge.--L.] + +[Note 311: Environ 27,500,000 francs: selon d'autres, dit Tite-Live, +on leur imposa 5,000 livres d'argent, et non 5,000 talents. La somme est +bien différente car la livre romaine était la 80e partie du talent: il +ne s'agirait donc que de 331,250 francs. Cette somme paraît trop +faible.--L.] + +[Marge: AN. M. 3802 ROM. 546.] Il était pour lors retiré dans les +extrémités de l'Italie, comme nous l'avons déjà dit. C'est là que lui +furent portés les ordres de Carthage, qu'il ne put entendre sans pousser +des soupirs, et sans presque verser des larmes, frémissant de colère de +se voir ainsi forcé d'abandonner sa proie. Jamais exilé ne témoigna plus +de regret en quittant son pays natal, qu'Annibal en sortant d'une terre +ennemie. Il tourna souvent les yeux vers les côtes de l'Italie, accusant +les dieux et les hommes de son malheur, en prononçant contre lui-même, +dit Tite-Live[312], mille exécrations de ce qu'au sortir de la bataille +de Cannes, il n'avait pas conduit à Rome ses soldats encore tout fumants +du sang des Romains. + +[Note 312: Tite-Live suppose toujours que ce délai était une faute +essentielle pour Annibal, dont lui-même se repentit dans la suite.] + +A Rome, le sénat, fort mécontent des mauvaises excuses qu'employaient +les députés de Carthage pour justifier leur république, et de l'offre +absurde qu'ils faisaient en son nom de s'en tenir au traité de Lutatius, +crut devoir renvoyer la décision du tout à Scipion, qui, étant sur les +lieux, pouvait mieux juger de ce que demandait le bien de l'état. + +Vers ce même temps, le préteur Octavius, passant de Sicile en Afrique +avec deux cents vaisseaux de charge, fut attaqué près de Carthage par +une furieuse tempête qui dissipa toute sa flotte. Le peuple de la ville, +ne pouvant se résoudre à laisser échapper de ses mains une si riche +proie, demande à grands cris qu'on fasse sortir la flotte carthaginoise +pour s'en emparer. Le sénat, après une faible résistance, y consent. +Asdrubal, étant sorti du port, se saisit de la plupart des vaisseaux +romains, et les amena à Carthage, malgré la trêve qui subsistait encore. + +Scipion envoya des députés au sénat de Carthage pour en faire ses +plaintes: on y eut peu d'égard. L'approche d'Annibal leur avait rendu le +courage, et leur avait fait concevoir de grandes espérances; il s'en +fallut peu même que le peuple ne maltraitât les députés. Ils demandèrent +une escorte pour s'en retourner en sûreté; elle leur fut accordée, et +deux vaisseaux de la république les accompagnèrent. Mais les magistrats, +qui ne voulaient point de paix, et qui étaient déterminés à recommencer +la guerre, firent dire sous main à Asdrubal, qui était avec sa flotte +près d'Utique, de faire attaquer la galère romaine lorsqu'elle serait +arrivée au fleuve Bagrada, tout près du camp des Romains, où l'escorte +avait ordre de les laisser. Il le fit, et détacha contre les +ambassadeurs deux galères. Ils se sauvèrent pourtant, non sans peine ni +sans danger. + +Ce fut un nouveau sujet de guerre entre les deux peuples, plus animés, +ou plutôt plus acharnés que jamais l'un contre l'autre: les Romains, par +le désir de venger une si noire perfidie; les Carthaginois, par la +persuasion où ils étaient qu'il n'y avait plus de paix à attendre pour +eux. + +Dans ce temps-là même, Lélius et Fulvius, chargés des pleins pouvoirs +que le sénat et le peuple romain envoyaient à Scipion, arrivent au camp, +et avec eux les députés carthaginois. Carthage ayant non-seulement rompu +la trêve, mais violé le droit des gens dans la personne des ambassadeurs +romains, il était naturel d'user de représailles contre les députés +carthaginois. Mais Scipion[313], considérant plus ce que demandait la +générosité romaine que ce que méritait la perfidie carthaginoise, pour +ne point s'éloigner des principes de sa nation ni de son propre +caractère, renvoya les députés sans leur faire aucun mal. Une modération +si étonnante dans de telles conjonctures effraya et fit rougir Carthage +même, et donna à Annibal une nouvelle estime pour un chef qui n'opposait +à la mauvaise foi de ses ennemis qu'une droiture et une noblesse d'ame +encore plus dignes d'admiration que toutes ses vertus guerrières. + +[Note 313: Ἐσκοπεῖτο παρ' αủτῷ συλλογιζόμενος, οὐχ οὕτω τὶ δέον +παθεῖν Καρχηδονίους, ὡς τὶ δέον ἦν πράξαι Ῥωμαίους. (POLYB. lib. 15, p. +693.) + +«Dixit Scipio se nihil nec institutis populi romani nec suis moribus +indignum in iis facturum.» (LIV. lib. 30, n. 25.)] + +Cependant Annibal, pressé par ses citoyens, avançait dans le pays. Il +arriva à Zama, qui est à cinq journées de Carthage, et il y fit camper +ses troupes: il envoya de là des espions pour observer la contenance des +Romains. Scipion, les ayant surpris, loin de les punir, les fit promener +par tout son camp; et, après leur en avoir fait remarquer soigneusement +toute la disposition, il les renvoya à Annibal. Celui-ci sentait bien +d'où partait une si noble assurance; après tout ce qui lui était arrivé, +il ne comptait plus sur le retour de sa fortune. Pendant que tout, le +monde l'exhortait à donner la bataille, il était le seul qui songeât à +la paix; il espérait la faire à des conditions plus raisonnables, se +trouvant à la tête d'une armée, et le sort des armes pouvant encore +paraître incertain. Il envoya donc demander une entrevue à Scipion: on +convint du temps et du lieu. + +_Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique, suivie du combat._ + +[Marge: Polyb. l. 15, p. 694-703. Liv. lib. 30, p. 29-35. AN. M. 3803 +ROM. 547.] Ces deux capitaines, non-seulement les plus illustres de leur +temps, mais dignes d'être mis en parallèle avec ce qu'il y avait jamais +eu de plus grands princes et de plus fameux généraux, s'étant rendus au +lieu marqué, demeurèrent quelque temps en silence, comme étonnés à la +vue l'un de l'autre, et comme saisis d'une mutuelle admiration. Enfin +Annibal prit le premier la parole, et, après avoir loué Scipion d'une +manière fine et délicate, il lui fit une vive peinture des désordres de +la guerre, et des maux qu'elle avait causés tant aux victorieux qu'aux +vaincus: il l'exhorta à ne pas se laisser éblouir par l'éclat de ses +victoires. Il lui représenta que, quelque heureux qu'il eût été +jusque-là, il devait appréhender l'inconstance de la fortune; que, sans +en chercher bien loin des exemples, il en était lui-même, qui lui +parlait, une preuve éclatante; que Scipion était alors ce qu'Annibal +avait été à Trasimène et à Cannes; qu'il profitât de l'occasion mieux +qu'il n'avait fait lui-même, en faisant la paix dans un temps où il +était maître des conditions. Il finit en déclarant que les Carthaginois +voulaient bien céder aux Romains la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, et +toutes les îles qui sont entre l'Afrique et l'Italie; qu'il fallait bien +se résoudre, puisque les dieux en ordonnaient ainsi, à se renfermer dans +les bords de l'Afrique, tandis qu'ils verraient les Romains faire +respecter leurs lois jusque dans les régions les plus éloignées. + +Scipion répondit en moins de paroles, mais avec non moins de dignité. Il +reprocha aux Carthaginois la perfidie avec laquelle ils venaient de +piller quelques galères romaines avant que la trêve fût expirée: il +rejeta sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux qu'avaient +entraînés les deux guerres. Après avoir remercié Annibal des conseils +qu'il lui donnait sur l'incertitude des événements humains, il finit en +l'avertissant de se préparer au combat, s'il n'aimait mieux accepter les +conditions qu'il avait déjà proposées, auxquelles néanmoins on en +ajouterait encore quelques-unes pour punir les Carthaginois d'avoir +rompu la trêve. + +Annibal ne put se résoudre à accepter ces conditions, et on se sépara +dans le dessein de décider du sort de Carthage par une action générale. +Chacun des généraux exhorta donc ses troupes à combattre vaillamment. +Annibal faisait le dénombrement des victoires qu'il avait remportées sur +les Romains, des chefs qu'il avait tués, des armées qu'il avait taillées +en pièces. Scipion représentait aux siens la conquête des Espagnes, les +succès qu'il avait eus en Afrique, et l'aveu que les ennemis faisaient +de leur faiblesse en venant demander la paix;[314] et il disait tout +cela d'un air et d'un ton de vainqueur. Jamais motifs ne furent plus +puissants pour porter des troupes à bien combattre. Ce jour allait +mettre le comble à la gloire de l'un ou de l'autre des chefs, et décider +qui de Rome ou de Carthage donnerait la loi aux nations. + +[Note 314: «Celsus hæc corpore, vultuque ita læto, ut vicisse jam +crederes, dicebat.» (LIV. lib. 30, n. 32.)] + +Je n'entreprends point de décrire l'ordre de la bataille ni la valeur +des deux armées. Il est aisé d'imaginer que deux capitaines si +expérimentés n'oublièrent rien de ce qui pouvait contribuer à la +victoire. Les Carthaginois, après un combat fort opiniâtre, furent enfin +obligés de prendre la fuite, laissant vingt mille des leurs sur le champ +de bataille; et les Romains firent un pareil nombre de prisonniers. +Annibal se sauva pendant le tumulte; et, étant entré dans Carthage, il +avoua qu'il était vaincu sans ressource, et que la ville n'avait plus +d'autre parti à prendre que de demander la paix, à quelques conditions +que ce fût. Scipion lui donna de grands éloges, principalement sur son +habileté à prendre les avantages, à disposer son armée, à donner ses +ordres dans le combat; et il assura qu'Annibal s'était surpassé lui-même +dans cette journée, quoique le succès n'eût pas répondu à son courage ni +à sa prudence. + +Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la consternation des +ennemis. Il ordonna à un de ses lieutenants de mener son armée de terre +à Carthage, pendant que lui-même allait y conduire la flotte. + +Il n'en était pas éloigné, lorsqu'il rencontra un vaisseau couvert de +banderoles et de branches d'olivier, qui portait dix ambassadeurs, +choisis d'entre les plus considérables de la ville, et chargés d'aller +implorer sa clémence. Il les renvoya sans réponse, avec ordre de le +venir trouver à Tunis, où il devait s'arrêter. Les députés de Carthage +vinrent au nombre de trente trouver Scipion au lieu marqué, et lui +demandèrent la paix en des termes très-soumis. Il assembla son conseil: +la plupart étaient assez d'avis qu'il prît et rasât Carthage, et qu'il +en traitât les habitants avec la dernière sévérité; mais la vue du temps +que durerait le siége d'une ville si bien fortifiée, et la crainte +qu'avait Scipion qu'on ne lui envoyât un successeur pendant qu'il serait +occupé à ce siége, le firent pencher vers la douceur. + +_Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la seconde +guerre punique._ + +[Marge: Polyb. l. 15, p. 704-707. Liv. lib. 30, n. 36-44.] Les +conditions de paix qu'il leur dicta furent, que les Carthaginois +vivraient libres en conservant leurs lois, aussi-bien que les villes et +les terres qu'ils possédaient en Afrique avant cette guerre; qu'ils +rendraient aux Romains tous les transfuges, les esclaves et les +prisonniers qu'ils avaient à eux; qu'ils leur livreraient tous leurs +vaisseaux, à l'exception de dix à trois rangs de rames; qu'ils +livreraient aussi tous les éléphants qu'ils avaient alors, et qu'ils +n'en dresseraient plus dorénavant pour la guerre; que toute guerre hors +de l'Afrique leur serait absolument interdite, et que, dans l'Afrique +même, ils ne pourraient la faire sans la permission du peuple romain; +qu'ils restitueraient à Masinissa tout ce qu'ils avaient pris sur lui ou +sur ses ancêtres; qu'ils fourniraient des vivres et paieraient la solde +aux troupes auxiliaires des Romains, jusqu'à ce que leurs députés +fussent de retour de Rome; qu'ils paieraient aux Romains dix mille +talents euboïques[315] d'argent, en cinquante paiements d'année en +année; qu'ils donneraient cent ôtages[316] au choix de Scipion. Pour +leur donner le temps d'envoyer à Rome, il convint de leur accorder une +trêve, à condition qu'ils rendraient les vaisseaux qu'ils avaient pris à +l'occasion de la première, sans quoi ils ne devaient espérer ni trêve ni +paix. + +[Note 315: Dix mille talents attiques feraient trente millions. Dix +mille talents euboïques font un peu plus de vingt-huit millions +trente-trois mille livres; parce que, selon Budée, le talent euboïque ne +vaut que cinquante-six mines, et quelque chose de plus; au lieu que le +talent attique vaut soixante mines. + += 10,000 talents euboïques valent 55,000,000 francs. Le cinquantième, +que les Carthaginois s'engageaient à payer annuellement, est de +1,100,000 francs.--L.] + +[Note 316: Ils ne devaient pas avoir moins de 14 ans, ni plus de 30: +on trouve une circonstance analogue dans le traité des Romains avec les +Étoliens. (POLYB. XXII, 15, 10.)--L.] + +Quand les députés furent de retour à Carthage, ils exposèrent au sénat +les conditions que Scipion leur avait dictées. Alors Giscon, qui les +trouvait insupportables, se leva, et fit un discours pour détourner ses +citoyens d'une paix si honteuse. Annibal, indigné qu'on écoutât +tranquillement un tel harangueur, prit Giscon par le bras, et le jeta en +bas de son siége. Une démarche si violente, et bien éloignée du goût +d'une ville libre comme était Carthage, excita un murmure universel. +Annibal en fut troublé, et sur-le-champ s'excusa. «Sorti de cette ville +à l'âge de neuf ans, leur dit-il, et n'y étant revenu qu'après +trente-six ans d'absence, j'ai eu tout le temps de m'instruire dans +l'art militaire, et je me flatte d'y avoir assez bien réussi. Pour vos +lois et vos coutumes, on ne doit pas être surpris que je les ignore; et +c'est de vous que je veux les apprendre.» Il s'étendit ensuite sur la +nécessité indispensable où ils étaient de faire la paix. Il ajouta qu'on +devait remercier les dieux de ce que les Romains voulaient bien +l'accorder, même à ces conditions; et il leur montra de quelle +importance il était de se réunir dans le sénat, et de ne point donner +lieu, par le partage des sentiments, à porter devant le peuple une +affaire de cette nature. Tout le monde revint à son avis, et la paix fut +acceptée. Le sénat satisfit Scipion sur les vaisseaux qu'il avait +redemandés; et, après avoir obtenu de lui une trêve de trois mois, il +fit partir des ambassadeurs pour Rome. + +Quand ils y furent arrivés, le sénat leur donna audience; ils étaient +tous recommandables par leur âge et leur dignité. Asdrubal, surnommé +_Hœdus_, toujours ennemi d'Annibal et de sa faction, parla le premier; +et, après avoir excusé autant qu'il put le peuple de Carthage, en +rejetant la rupture du traité sur l'ambition de quelques particuliers, +il ajouta, que si les Carthaginois eussent voulu suivre ses conseils et +ceux d'Hannon, ils auraient donné aux Romains la paix qu'ils étaient +obligés de leur demander. «Mais, ajouta-t-il, il est bien rare que la +prospérité et la modération se rencontrent ensemble, et qu'il soit donné +aux hommes d'être en même temps heureux et sages. Le peuple romain est +invincible, parce qu'il ne se laisse point aveugler par la bonne +fortune; et il faudrait s'étonner s'il agissait autrement: car la +prospérité ne transporte de joie et n'éblouit que ceux pour qui elle est +nouvelle; au lieu que les Romains sont si accoutumés à vaincre, qu'ils +ne sont presque plus sensibles au plaisir que cause la victoire, et +qu'on peut dire, à leur honneur, qu'ils ont en un sens plus augmenté +leur empire en traitant les vaincus avec bonté qu'en remportant des +victoires[317].» Les autres députés parlèrent d'un ton plus plaintif, en +représentant le triste état où Carthage allait être réduite, après +s'être vue au comble de la grandeur et de la puissance. + +[Note 317: «Rarò simul hominibus bonam fortunam bonamque mentem +dari. Populum romanum eo invictum esse, quòd in secundis rebus sapere et +consulere menunerit. Et herculè mirandum fuisse, si aliter facerent. Ex +insolentiâ, quibus nova bona fortuna sit, impotentes lætiliæ insanire: +populo romano usitata ac propè obsoleta ex victoria gaudia esse; ac plus +penè parcendo victis, quàm vincendo, imperium auxisse.» (LIV. lib. 30, +n. 42.)] + +Le sénat et le peuple, qui étaient également portés à la paix, donnèrent +un plein pouvoir à Scipion pour en traiter, le laissèrent maître des +conditions, et lui permirent de ramener son armée après la conclusion du +traité. + +Les ambassadeurs demandèrent la permission d'entrer dans la ville, et de +racheter quelques-uns de leurs prisonniers. Il s'en trouva environ deux +cents qu'ils souhaitaient recouvrer: le sénat les envoya à Scipion pour +les rendre sans rançon, en cas que la paix se conclût. Les Carthaginois, +après le retour de leurs ambassadeurs, firent la paix avec Scipion aux +conditions qu'il leur avait imposées. Ils lui remirent plus de cinq +cents vaisseaux, qu'il fit brûler à la vue de Carthage: spectacle bien +triste pour les habitants de cette malheureuse ville! Il fit trancher la +tête aux alliés du nom latin, et pendre[318] les citoyens romains, qui +lui furent rendus comme transfuges. + +[Note 318: _Mettre en croix._--L.] + +Quand on procéda au premier paiement de la taxe imposée par le traité, +comme les fonds de l'état étaient épuisés par les dépenses d'une si +longue guerre, la difficulté de ramasser cette somme causa une grande +tristesse dans le sénat, et plusieurs ne purent retenir leurs larmes: on +dit qu'Annibal alors se mit à rire. Asdrubal Hœdus lui faisant de vifs +reproches de ce qu'il insultait ainsi à l'affliction publique, dont il +était la cause: «Si l'on pouvait, dit-il, pénétrer dans le fond de mon +cœur et en démêler les dispositions comme on voit ce qui se passe sur +mon visage, on reconnaîtrait bientôt que ce ris qu'on me reproche n'est +pas un ris de joie, mais l'effet du trouble et du transport que me +causent les maux publics; et ce ris, après tout, est-il plus hors de +saison que ces larmes que je vous vois répandre? C'était lorsqu'on nous +a ôté nos armes, qu'on a brûlé nos vaisseaux, qu'on nous a interdit +toute guerre contre les étrangers; c'était alors qu'il fallait pleurer, +car voilà le coup et la plaie mortelle qui nous a abattus: mais nous ne +sentons les maux publics qu'autant qu'ils nous intéressent +personnellement; et ce qu'ils ont pour nous de plus affligeant et de +plus douloureux, est la perte de notre argent. C'est pourquoi, lorsqu'on +enlevait à Carthage vaincue ses dépouilles, lorsqu'on la laissait sans +armes et sans défense au milieu de tant de peuples d'Afrique puissants +et armés, personne de vous n'a poussé un soupir; et maintenant, parce +qu'il faut contribuer par tête à la taxe publique, vous vous désolez +comme si tout était perdu. Ah! que j'ai lieu de craindre que ce qui vous +arrache aujourd'hui tant de larmes ne vous paraisse bientôt le moindre +de vos malheurs!» + +Scipion, après que tout fut terminé, s'embarqua pour repasser en Italie. +Il arriva à Rome à travers une multitude infinie de peuples que la +curiosité attirait sur son passage. On lui décerna le triomphe le plus +magnifique [Marge: AN. M. 3804 CARTH. 646. ROM. 548. AV. J.-C. 200.] +qu'on eût encore vu, et on lui donna le surnom d'_Africain_, honneur +inouï jusque-là, personne avant lui n'ayant pris le nom d'une nation +vaincue. Ainsi fut terminée la seconde guerre punique, après avoir duré +dix-sept ans. + +_Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de la seconde +guerre punique._ + +[Marge: Lib. 6, p. 493, 494.] Je finirai ce qui regarde la seconde +guerre punique par une réflexion de Polybe, qui peut beaucoup servir à +faire connaître la différence des deux républiques dont nous parlons. Au +commencement de la seconde guerre punique, et du temps d'Annibal, on +peut dire en quelque sorte que Carthage était sur le retour: sa +jeunesse, sa fleur, sa vigueur, étaient déjà flétries: elle avait +commencé à déchoir de sa première élévation; et elle penchait vers sa +ruine; au lieu que Rome alors était, [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.] +pour ainsi dire, dans la force et la vigueur de l'âge, et s'avançait à +grands pas vers la conquête de l'univers. La raison que Polybe rend de +la décadence de l'une et de l'accroissement de l'autre est tirée de la +différente manière dont étaient gouvernées ces deux républiques dans le +temps dont nous parlons. Chez les Carthaginois, le peuple s'était emparé +de la principale autorité dans les affaires publiques; on n'écoutait +plus les avis des vieillards et des magistrats; tout se conduisait par +cabales et par intrigues. Sans parler de ce que la faction contraire à +Annibal fit contre lui pendant tout le temps de son commandement, le +seul fait des vaisseaux romains pillés pendant un temps de trève, +perfidie à laquelle le peuple força le sénat de prendre part et de +prêter son nom, est une preuve bien claire de ce que dit ici Polybe. Au +contraire, à Rome c'était le temps où le sénat, c'est-à-dire cette +compagnie composée d'hommes si sages, avait plus de crédit que jamais, +et où les anciens étaient écoutés et respectés comme des oracles. On +sait combien le peuple romain était jaloux de son autorité, sur-tout +dans ce qui regarde l'élection [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.] des +magistrats. Une centurie, composée des jeunes, à qui il était échu par +le sort de donner la première son suffrage, qui entraînait ordinairement +celui de toutes les autres, avait nommé deux consuls: sur la simple +remontrance de Fabius[319], qui représenta au peuple que, dans un temps +de tempête et d'orage comme était celui où l'on se trouvait pour lors, +on ne pouvait choisir de trop habiles pilotes pour conduire le vaisseau +de la république, la centurie retourna aux suffrages, et nomma d'autres +consuls. De cette différence de gouvernement, Polybe conclut qu'il était +nécessaire qu'un peuple conduit par la prudence des anciens l'emportât +sur un état gouverné par les avis téméraires de la multitude. Rome en +effet, guidée par les sages conseils du sénat, eut enfin le dessus dans +le gros de la guerre, quoi qu'en détail elle eût eu du désavantage dans +plusieurs combats; et elle établit sa puissance et sa grandeur sur les +ruines de sa rivale. + +[Note 319: «Quilibet nautarum rectorumque tranquillo mari gubernare +potest: ubi sæva orta tempestas est, ac turbato mari rapitur vento +navis, tum viro et gubernatore opus est. Non tranquillo navigamus, sed +jam aliquot procellis submersi penè sumus. Itaque quis ad gubernacula +sedeat, summâ curâ providendum ac præcavendum nobis est.»] + +_Intervalle entre la seconde et la troisième guerre punique._ + +Cet intervalle, quoique assez considérable pour la durée, puisqu'il est +de plus de cinquante ans, l'est fort peu par rapport aux événements qui +regardent Carthage. On peut les réduire à deux chefs, dont l'un concerne +la personne d'Annibal, l'autre regarde quelques différents particuliers +entre les Carthaginois et Masinissa, roi des Numides. Nous les +traiterons séparément, mais sans leur donner beaucoup d'étendue. + +§ I. _Suite de l'histoire d'Annibal._ + +Lorsque la seconde guerre punique fut terminée par le traité de paix +conclu avec Scipion, Annibal avait quarante-cinq ans, comme il le dit +lui-même en plein sénat. Ce qui nous reste à dire de ce grand homme +comprend un espace de vingt-cinq ans. + +_Annibal entreprend et vient à bout de réformer à Carthage la justice et +les finances._ + +Depuis la conclusion de la paix, Annibal fut fort considéré à Carthage, +du moins dans le commencement, et il y exerça les premiers emplois de la +république avec honneur et avec éclat. Il fut chargé du commandement +[Marge: Corn. Nep. in Annib. c. 7.] des troupes dans quelques guerres +que les Carthaginois eurent à soutenir en Afrique; mais les Romains, à +qui le nom seul d'Annibal faisait ombrage, ne pouvant voir +tranquillement qu'on lui laissât encore les armes à la main, en firent +des plaintes, et il fut rappelé à Carthage. + +A son retour, on le nomma préteur. Il paraît que cette charge était +très-considérable, et donnait beaucoup d'autorité. Carthage va donc être +pour lui un nouveau théâtre, où il fera paraître des vertus et des +qualités d'un genre tout différent de celles qui nous l'ont fait admirer +jusqu'ici et qui achèveront de nous donner de ce grand homme une juste +et parfaite idée. + +Tout occupé du désir de rétablir les affaires de sa patrie désolée, il +comprit que les deux plus puissants moyens pour faire fleurir un état, +sont une grande exactitude à rendre la justice à tous les sujets, et une +grande fidélité dans le maniement des finances: l'une, en maintenant +l'égalité entre les citoyens, et en les faisant jouir d'une liberté +tranquille sous la protection des lois qui mettent en sûreté leurs +biens, leur honneur et leur vie, lie plus étroitement les particuliers +entre eux, et les attache plus fortement à l'état, à qui ils doivent la +conservation de ce qu'ils ont de plus cher et de plus précieux; l'autre, +en ménageant avec fidélité les fonds publics, fournit ponctuellement à +toutes les dépenses de l'état, tient en réserve des ressources toujours +prêtes pour ses besoins imprévus, et épargne aux peuples l'imposition de +nouvelles charges, que la dissipation rend nécessaires, et qui +contribuent le plus à indisposer les esprits contre le gouvernement. + +Annibal vit avec douleur le désordre qui régnait également dans +l'administration de la justice et dans le maniement des finances. Quand +on l'eut nommé préteur, comme son amour pour l'ordre lui faisait +regarder avec peine tout ce qui s'en écartait, et le portait à tout +tenter pour le rétablir, il eut le courage d'entreprendre la réforme de +ce double abus, qui en entraînait une infinité d'autres; sans craindre +l'animosité de l'ancienne faction qui lui était opposée, ni les +nouvelles inimitiés que son zèle pour la république ne manquerait pas de +lui attirer. + +[Marge: Liv. lib. 33, n. 46] L'ordre des juges exerçait impunément les +concussions les plus criantes. C'étaient autant de petits tyrans, qui +disposaient à leur gré des biens et de la vie des citoyens, sans qu'il +fût possible de se mettre à l'abri de leurs violences, parce que leurs +charges étaient à vie, et qu'ils se soutenaient mutuellement. Annibal, +en qualité de préteur, manda chez lui un officier de cette compagnie, +qui abusait apparemment de son pouvoir: Tite-Live dit qu'il était +questeur. Cet officier, qui était de la faction opposée à Annibal, et +qui avait déjà tout l'orgueil et toute la fierté des juges, dans l'ordre +desquels il devait passer en sortant de la questure, refusa insolemment +d'obéir. Annibal n'était pas d'un caractère à souffrir tranquillement +une telle injure. Il le fit saisir par un licteur, et le traduisit +devant le peuple. Là, non content de s'en prendre à cet officier +particulier, il accusa l'ordre entier des juges, dont l'orgueil +insupportable et tyrannique n'était arrêté ni par la crainte des lois, +ni par le respect des magistrats; et, comme il s'aperçut qu'on +l'écoutait favorablement, et que les plus faibles d'entre le peuple +témoignaient ne pouvoir plus souffrir l'insolente fierté de ces juges, +qui semblait en vouloir à leur liberté, il proposa et fit passer une loi +qui ordonnait qu'on choisirait tous les ans de nouveaux juges sans +qu'aucun pût être continué au-delà de ce terme. Autant que par cette loi +il gagna l'amitié du peuple, autant s'attira-t-il la haine du plus grand +nombre des puissants et des nobles. + +[Marge: Liv. lib. 33 n. 46 et 47.] Il entreprit une autre réforme qui ne +lui fit pas moins d'ennemis ni moins d'honneur. Les deniers publics, ou +étaient dissipés par la négligence de ceux qui les maniaient, ou +devenaient la proie et le butin des principaux de la ville et des +magistrats; en sorte que, ne se trouvant plus d'argent pour fournir +chaque année au paiement du tribut que l'on devait aux Romains, on était +près d'imposer une taxe sur les particuliers. Annibal, entrant dans un +fort grand détail, se fit rendre un compte exact des revenus de la +république, de l'usage que l'on en faisait, des charges et des dépenses +ordinaires de l'état; et, ayant reconnu par cet examen qu'une grande +partie des fonds publics était détournée par la mauvaise foi des gens +d'affaires, il déclara et promit en pleine assemblée du peuple que, sans +imposer de nouvelles taxes aux particuliers, la république serait +désormais en état de payer le tribut aux Romains: et il accomplit sa +promesse.[320] Les fermiers-généraux, dont il avait dévoilé au peuple +les vols et les rapines, accoutumés jusque-là à s'engraisser des deniers +publics, jetèrent alors les hauts cris, comme si c'eût été leur ravir +leur bien, et non arracher de leurs mains avares celui qu'ils avaient +volé à l'état. + +[Note 320: «Tum verò isti, quos paverat per aliquot annos publions +peculatus, velut bonis ereptis, non furto eorum manibus extorto, infensi +et irati Romanos in Annibalem instigabant.» (LIV.)] + +_Retraite et mort d'Annibal._ + +[Marge: Liv. lib. 33, n. 45-46.] Cette double réforme fit beaucoup crier +contre Annibal. Ses ennemis ne cessaient d'écrire à Rome, aux premiers +de la ville et à leurs amis, qu'il avait de secrètes intelligences avec +Antiochus, roi de Syrie; qu'il recevait souvent des courriers, et que ce +prince lui avait envoyé sous main des députés pour prendre avec lui de +justes mesures sur la guerre qu'il méditait; que, comme il y a des +animaux si féroces, qu'ils ne s'apprivoisent jamais, ainsi cet homme, +d'un esprit inquiet et implacable, ne pouvait souffrir le repos, et que +tôt ou tard il éclaterait. Ces discours étaient écoutés à Rome; et ce +qui s'était passé dans la guerre précédente, dont il avait été presque +seul l'auteur et le promoteur, y donnait une grande vraisemblance. +Scipion s'opposa toujours fortement aux violentes résolutions qu'on +voulait prendre sur ce sujet, en représentant qu'il n'était point de la +dignité du peuple romain de prêter son nom à la haine et aux accusations +des ennemis d'Annibal, d'appuyer de son autorité leurs injustes +passions, et de s'acharner à le poursuivre jusque dans le sein de sa +patrie, comme si c'eût été trop peu pour les Romains de l'avoir vaincu +dans la guerre les armes à la main. + +Malgré de si sages remontrances, le sénat nomma trois commissaires, et +les chargea de porter leurs plaintes à Carthage, et de demander qu'on +leur livrât Annibal. Quand ils y furent arrivés, quoiqu'ils couvrissent +leur voyage d'un autre prétexte, Annibal sentit bien que c'était à lui +seul qu'on en voulait. Il se sauva vers le soir sur un vaisseau qu'il +avait fait préparer secrètement, déplorant le sort de sa patrie encore +plus que le sien: _sæpius patriæ quàm suorum[321] eventus miseratus_. +C'était la huitième année depuis la conclusion de la paix. La première +ville où il aborda fut Tyr. Il y fut reçu comme dans une seconde patrie, +et on lui rendit tous les honneurs dus à un homme de sa réputation. +[Marge: AN. M. 3809 ROM. 556.] Après s'y être arrêté quelques jours, il +partit pour Antioche, d'où le roi venait de sortir: il alla le trouver à +Éphèse. L'arrivée d'un capitaine de ce mérite lui fit grand plaisir, et +ne contribua pas peu à le déterminer à la guerre contre les Romains; car +jusque-là il avait toujours paru incertain et flottant sur le parti +qu'il devait prendre. [Marge: Cic. lib. 2, de Orat. n. 75 et 76.] C'est +dans cette ville qu'un philosophe, qui passait pour le plus beau +discoureur de l'Asie, eut l'imprudence de parler fort long-temps en +présence d'Annibal sur les devoirs d'un général d'armée, et sur les +règles de l'art militaire. Tout l'auditoire fut charmé de son éloquence. +Comme on demanda au Carthaginois ce qu'il en pensait: «J'ai bien vu des +vieillards, dit-il, qui manquaient de sens et de jugement; mais je n'en +ai point vu de moins sensé et de moins judicieux que celui-ci.» + +[Note 321: Il paraît qu'il faut lire _suos_.] + +Les Carthaginois, qui craignaient avec raison de s'attirer les armes +romaines, ne manquèrent pas de faire savoir à Rome qu'Annibal s'était +retiré près d'Antiochus. Ce fut un grand sujet d'inquiétude pour les +Romains; et ce pouvait être une grande ressource pour ce roi, s'il en +eût su profiter. + +[Marge: Liv. lib. 34, n. 60.] Le premier conseil qu'Annibal lui donna +pour-lors, et qu'il ne cessa de lui donner dans la suite, fut de porter +la guerre dans l'Italie, qui ne pouvait être vaincue que dans l'Italie +même. Il demandait cent vaisseaux, avec onze ou douze mille hommes de +débarquement, et s'offrait de commander la flotte, de passer en Afrique +pour engager les Carthaginois à entrer dans cette guerre, et d'aller +ensuite faire une descente en Italie pendant que le roi demeurerait en +Grèce avec son armée, se tenant toujours prêt à passer en Italie +lorsqu'il en serait temps. C'était l'unique parti qu'il y eût à prendre, +et le roi d'abord goûta fort cet avis. + +[Marge: _Ibid._ n. 61.] Annibal crut devoir prévenir et préparer les +amis qu'il avait à Carthage pour les mieux faire entrer dans ses +desseins. Outre que des lettres sont peu sûres, elles ne peuvent +s'expliquer suffisamment, ni entrer dans un assez grand détail. Il +envoie donc un homme de confiance, et lui donne ses instructions. A +peine est-il arrivé à Carthage, qu'on se doute du sujet qui l'y amène. +On l'épie, on le fait suivre, et enfin on donne des ordres pour +l'arrêter; mais il les prévient, et se sauve de nuit, après avoir fait +afficher en plusieurs endroits des placards où il déclarait nettement le +sujet de son voyage. Le sénat, sur-le-champ, donna avis aux Romains de +ce qui s'était passé. + +[Marge: Liv. lib. 35, n. 14.] Villius, l'un des députés qui avaient été +envoyés [Marge: Polyb. l. 3, p. 166 et 167. AN. M. 3813 ROM. 557.] en +Asie pour s'informer sur les lieux de l'état des affaires, et pour +découvrir, s'ils pouvaient, quels étaient les desseins d'Antiochus, +rencontra Annibal à Ephèse. Il eut avec lui plusieurs entretiens, lui +rendit plusieurs visites, et affecta de lui témoigner par-tout une +considération particulière. Sa principale vue était de diminuer son +crédit auprès du roi en le lui rendant suspect: et en effet il y +réussit. + +[Marge: Liv. lib. 35, n. 14. Plut. in vit. Flamin. etc.] Il y a quelques +auteurs qui assurent que Scipion était de cette ambassade, et qui +rapportent même l'entretien qu'il eut avec Annibal. Ils disent que, le +Romain lui ayant demandé qui il croyait avoir été le plus grand de tous +les capitaines, il répondit que c'était Alexandre-le-Grand, parce +qu'avec une poignée de Macédoniens il avait défait des armées +innombrables, et porté ses conquêtes dans des pays si éloignés, qu'à +peine paraissait-il possible d'y aller même en voyageant. Interrogé +ensuite à qui il donnait le second rang, il dit que c'était à Pyrrhus; +que ce prince avait été le premier qui avait, enseigné à camper +avantageusement; que personne n'avait jamais mieux su choisir ses postes +ni ranger, ses troupes; qu'il avait eu une dextérité merveilleuse pour +se concilier l'amitié des peuples, jusque-là que ceux d'Italie auraient +mieux aimé l'avoir pour maître, tout étranger qu'il était, que les +Romains, établis depuis si long-temps dans le pays. Scipion continuant à +l'interroger pour savoir qui il mettait le troisième, il ne fit point de +difficulté de se donner cette place à lui-même. Scipion ne put +s'empêcher de rire: «Et que feriez-vous donc, lui dit-il, si vous +m'aviez vaincu? Je me mettrais, reprit Annibal, au-dessus d'Alexandre, +de Pyrrhus, et de tous les généraux qui ont jamais été.» + +Scipion ne fut pas insensible à une flatterie si délicate et si fine, à +laquelle il ne s'attendait pas, et qui, le mettant hors de pair, +semblait insinuer que nul capitaine ne méritait d'entrer en parallèle +avec lui. [Marge: Plut. in Pyrrho, pag. 687.] La réponse dans Plutarque +est moins spirituelle et moins vraisemblable. Annibal met au premier +rang Pyrrhus, au second Scipion, et ne se donne à lui-même que la +troisième place. + +[Marge: Liv. lib. 35, n. 19.] Annibal, s'étant aperçu du refroidissement +d'Antiochus pour lui, depuis les entretiens qu'il avait eus avec +Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et ferma les yeux; +mais enfin il jugea plus à propos d'avoir un éclaircissement avec le +roi, et de s'expliquer nettement avec lui. «Ma haine contre les Romains, +lui dit-il, est connue de tout le monde. Je m'y suis engagé par serment +dès ma plus tendre enfance. C'est cette haine qui a armé mes mains +contre eux pendant trente-six ans. C'est elle qui, pendant la paix, m'a +fait chasser de ma patrie, et qui m'a obligé de venir chercher un asyle +dans vos états. Toujours conduit et animé par cette haine, si je vois +ici mes espérances frustrées, j'irai par toute la terre chercher et +susciter des ennemis aux Romains. Je les hais, et je les haïrai toujours +mortellement: ils me haïssent de même. Tant que vous serez déterminé à +leur faire la guerre, vous pouvez mettre Annibal au nombre de vos +meilleurs amis. Si d'autres raisons vous font penser à la paix, je vous +le déclare une fois pour toutes, cherchez d'autres conseils que les +miens.» Un tel discours, qui partait du cœur, et dont la sincérité se +faisait sentir, toucha le roi, et parut dissiper tous ses soupçons. Il +résolut de lui donner le commandement d'une partie de sa flotte. + +[Marge: Liv. lib. 35, n. 32 et 43.] Mais quels ravages ne fait point la +flatterie dans la cour et dans l'esprit des princes! On représenta à +celui-ci qu'il n'était pas de sa prudence de se fier à Annibal; que +c'était un exilé et un Carthaginois, à qui sa fortune ou son génie +pouvaient suggérer dans un même jour mille projets différents; que +d'ailleurs cette réputation même qu'il avait acquise dans la guerre, et +qui faisait comme son apanage, était trop grande pour un simple +lieutenant; que le roi devait être seul chef, seul général; qu'il devait +seul attirer sur lui les yeux et l'attention; au lieu que, si Annibal +était employé, cet étranger aurait seul la gloire de tous les heureux +succès. [322]Il n'y a point, dit Tite-Live, d'esprits plus susceptibles +de jalousie que ceux qui n'ont point un mérite égal à leur naissance et +à leur rang; parce qu'alors tout mérite leur devient odieux, par cette +raison seule qu'il leur est étranger. Cela parut bien clairement dans +cette occasion. On avait su prendre Antiochus par son faible. Un +sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le défaut des petits +esprits, étouffa en lui toute autre pensée et toute autre réflexion. Il +ne fit plus aucun cas ni aucun usage d'Annibal. Le succès vengea bien +celui-ci, et montra quel malheur c'est pour un prince d'ouvrir son cœur +à l'envie, et ses oreilles aux discours empoisonnés des flatteurs. + +[Note 322: «Nulla ingenia tam prona ad invidiam sunt, quàm eorum qui +genus ac fortunam suam animis non æquant: quia virtutem et bonum alienum +oderunt.» Il semble qu'on pourrait lire, _ut bonum alienum_.] + +[Marge: Liv. lib. 36, n. 7.] Dans un conseil qui se tint quelque temps +après, où Annibal avait été appelé pour la forme, lorsque son rang de +parler fut venu, il s'appliqua sur-tout à prouver qu'il fallait, à +quelque prix que ce fût, engager dans l'alliance d'Antiochus Philippe et +la Macédoine, ce qui n'était pas si difficile qu'on se l'imaginait. +«Pour la manière de faire la guerre, dit-il, je m'en tiens toujours à +mon premier sentiment; et, si l'on m'avait cru d'abord, on entendrait +dire maintenant que la Toscane et la Ligurie sont en feu, et, ce qui +fait la terreur des Romains, qu'Annibal est en Italie. Quand je ne +serais pas fort habile pour le reste, j'ai dû certainement apprendre par +mes bons et mes mauvais succès comment il leur faut faire la guerre. Je +ne puis que vous donner mes conseils et vous offrir mes services. +Puissent les dieux faire réussir le parti que vous prendrez, quel qu'il +soit!» On applaudit à Annibal, mais on n'exécuta rien de ce qu'il avait +proposé. + +[Marge: Liv. lib. 36. n. 41.] Antiochus, trompé et endormi par ses +flatteurs, demeurait tranquille à Éphèse après avoir été chassé de la +Grèce par les Romains, ne pouvant s'imaginer que ceux-ci songeassent à +le venir attaquer dans son propre pays. Annibal, qui pour-lors était +rentré en faveur, lui répétait sans cesse qu'au premier jour il verrait +la guerre en Asie et l'ennemi à ses portes; qu'il fallait qu'il se +résolût ou à renoncer à son empire, ou à tenir tête à un peuple qui +voulait se rendre maître de toute la terre. Ces discours réveillèrent un +peu le roi de son assoupissement. Il fit quelques légers efforts; mais, +comme dans sa conduite il n'y avait rien de suivi, après plusieurs +pertes considérables, la guerre se termina par une paix honteuse, dont +une des conditions fut qu'il livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne +lui en laissa pas le temps, et se retira d'abord dans l'île de Crète +pour y délibérer sur le parti qu'il aurait à prendre. + +[Marge: Corn. Nep. in Annib., c. 9 et 10. Justin. l. 32, cap. 4.] Les +richesses qu'il avait emportées avec lui, et dont on eut quelque +connaissance dans l'île, pensèrent l'y faire périr. Les ruses ne +manquaient pas à Annibal. Il en fit usage ici pour sauver ses trésors et +pour se sauver lui-même. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu, +couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les mit en dépôt +dans le temple de Diane en présence des Crétois, à la bonne foi desquels +il confiait toutes ses richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-là +autour du temple, et on laissa une entière liberté à Annibal, de qui +l'on croyait tenir les trésors. [Marge: AN. M. 3820 ROM. 564.] Il les +avait cachés dans des statues d'airain creuses qu'il portait toujours +avec lui. Ayant trouvé un moment favorable, il partit, et alla chercher +un asyle chez Prusias, roi de Bithynie. + +[Marge: Corn. Nep. ibid. cap. 10 et 11. Justin. l. 33, cap. 4.] Il +paraît qu'il fit quelque séjour dans la cour de ce prince, qui entra +bientôt en guerre contre Eumène, roi de Pergame, ami déclaré des +Romains. Annibal fit remporter aux troupes de Prusias plusieurs +victoires, tant sur terre que sur mer. + +[Marge: Justin. l. 32, cap. 4. Corn. Nep. in vit. Annib.] Il employa un +stratagème assez extraordinaire dans un combat naval. La flotte des +ennemis étant plus nombreuse que la sienne, il appela à son secours la +ruse. Il fit enfermer dans des pots de terre toutes sortes de serpents, +et donna ordre de jeter ces pots dans les vaisseaux des ennemis. Son +principal dessein était de faire périr Eumène. Il fallait s'assurer du +vaisseau qu'il montait. Annibal le découvrit en dépêchant une chaloupe +sous prétexte de lui porter une lettre. Après cela il commanda aux +officiers de ses vaisseaux de s'attacher principalement à celui +d'Eumène. Ils le firent, et ils l'auraient pris, s'il ne s'était retiré +à force de voiles. Les autres vaisseaux de Pergame se battirent +vigoureusement jusqu'à ce qu'on y eut jeté les pots de terre. D'abord +ils n'avaient fait qu'en rire, surpris qu'on employât contre eux de +telles armes; mais, quand ils se virent environnés des serpents qui +sortaient de ces pots cassés, la frayeur les saisit, ils se retirèrent +en désordre, et cédèrent la victoire à l'ennemi. + +[Marge: Liv. lib. 39 n. 51. AN. M. 3822 ROM. 566.] Des services si +importants semblaient assurer pour toujours à Annibal un asyle chez ce +roi. Mais les Romains ne l'y laissèrent pas en repos, et députèrent +Quintius Flaminius[323] vers ce roi, pour se plaindre de ce qu'il lui +donnait une retraite. Il ne fut pas difficile à Annibal de deviner le +sujet de cette ambassade, et il n'attendit pas qu'on le livrât à ses +ennemis. D'abord il essaya de se sauver par la fuite; mais il s'aperçut +que les sept issues cachées qu'il avait fait faire à son palais étaient +occupées par les soldats de Prusias, qui voulait faire sa cour aux +Romains, en trahissant son hôte. Il se fit donc apporter le poison qu'il +gardait depuis longtemps pour s'en servir dans l'occasion, et le tenant +entre ses mains: «Délivrons, dit-il, le peuple romain d'une inquiétude +qui le tourmente depuis long-temps, puisqu'il n'a pas la patience +d'attendre la mort d'un vieillard. La victoire que remporte Flaminius +sur un homme désarmé et trahi ne lui fera pas beaucoup d'honneur. Ce +jour seul fait voir combien les Romains ont dégénéré. Leurs pères +avertirent Pyrrhus de se garder d'un traître qui voulait l'empoisonner, +et cela dans le temps que ce prince leur faisait la guerre dans le cœur +de l'Italie: et ceux-ci ont envoyé un homme consulaire pour engager +Prusias à faire mourir par un crime abominable son ami et son hôte.» +Après avoir fait des imprécations contre Prusias, et invoqué contre lui +les dieux protecteurs et vengeurs des droits sacrés de l'hospitalité, il +avala le poison, et mourut âgé de soixante-dix ans. + +[Note 323: Son vrai nom est _Flamininus_; ce point sera discuté dans +les notes sur l'Histoire Romaine.--L.] + +Cette année fut célèbre par la mort de trois grands hommes, Annibal, +Philopémen et Scipion, qui eurent cela de commun, qu'ils terminèrent +tous trois leur vie hors de leur patrie, par un genre de mort qui +répondait peu à la gloire de leurs actions. Les deux premiers périrent +par le poison, Annibal ayant été trahi par son hôte, et Philopémen fait +prisonnier dans un combat par les Messéniens, et ensuite jeté dans un +cachot, où on le força de prendre du poison. Pour Scipion, il se +condamna lui-même à un exil volontaire, pour éviter une accusation +injuste qu'on lui intentait à Rome; et il y mourut dans une sorte +d'obscurité. + +_Éloge et caractère d'Annibal._ + +Ce serait ici le lieu de représenter les excellentes qualités d'Annibal, +qui a fait tant d'honneur à Carthage; [Marge: 2e vol. de la man. +d'étud.] mais, comme j'ai tâché ailleurs d'en marquer le caractère et +d'en donner une juste idée en le comparant avec Scipion, je ne crois pas +devoir beaucoup m'étendre sur son éloge. + +Les personnes destinées à la profession des armes ne peuvent trop +étudier ce grand homme, que les connaisseurs regardent comme le +capitaine le plus accompli presque en tout genre, qui ait jamais été. + +Dans l'espace de dix-sept ans que dura la guerre, on ne lui reproche que +deux fautes[324]: la première, de n'avoir pas, aussitôt après la +bataille de Cannes, mené ses troupes victorieuses vers Rome pour en +former le siége; la seconde, d'avoir laissé amollir leur courage dans +les quartiers d'hiver qu'il leur fit prendre à Capoue: fautes qui +montrent seulement que, les grands hommes ne le sont pas en tout: +[Marge: Quintil.] _summi enim sunt, homines tamen_; et qui peut-être +même peuvent être excusées en partie. + +[Note 324: Ici Rollin contredit ce qu'il avait avancé plus haut (p. +121) pour justifier Annibal de ces deux prétendues fautes.--L.] + +Mais, pour ce peu de fautes, que d'éminentes qualités dans Annibal! +quelle étendue de vues et de desseins, même dès sa plus tendre jeunesse! +quelle grandeur d'ame! quelle intrépidité! quelle présence d'esprit dans +le feu même de l'action, pour savoir profiter de tout! quelle dextérité +à manier les esprits, en sorte que parmi tant de nations différentes, +qui manquaient souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune +sédition dans son camp, ni contre lui, ni contre aucun de ses généraux! +quelle équité, quelle modération dut-il faire paraître à l'égard des +nouveaux alliés, pour être venu à bout de les tenir inviolablement +attachés à son service, quoiqu'il fût obligé de leur faire porter +presque tout le poids de la guerre par les séjours de son armée, et par +les contributions qu'il en tirait! Enfin quelle fécondité de ressources +pour soutenir si long-temps la guerre dans un pays éloigné, malgré une +puissante faction domestique, qui lui refusait tout et le traversait en +tout! On peut dire que, pendant le cours d'une si longue guerre, Annibal +parut seul le soutien de l'état, et l'ame de tout l'empire des +Carthaginois, qui ne purent jamais croire qu'ils étaient vaincus, +jusqu'à ce qu'Annibal leur eût avoué lui-même qu'il l'était. + +Ce ne serait pas bien connaître Annibal, que de ne le considérer qu'à la +tête des armées. Ce que l'histoire nous apprend des intelligences +secrètes qu'il entretenait avec Philippe, roi de Macédoine; des sages +conseils qu'il donna à Antiochus, roi de Syrie; de la double réforme +qu'il mit à Carthage dans l'administration des finances et dans celle de +la justice, montre qu'il était un grand homme d'état en toutes manières. +Son génie supérieur et universel lui faisait embrasser toutes les +parties du gouvernement, et ses talents naturels le rendaient capable +d'en remplir avec gloire toutes les fonctions. Il était aussi grand +politique que grand guerrier, aussi propre aux emplois civils qu'aux +militaires; en un mot, il réunissait les différents mérites de toutes +les professions, de l'épée, de la robe, et des finances. + +Il n'était pas même sans érudition[325]; et, tout occupé qu'il fut des +travaux militaires et d'une infinité de guerres, qu'il eut à soutenir, +il trouva des moments pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties +spirituelles d'Annibal, que l'histoire nous a conservées, marquent qu'il +avait un fonds d'esprit excellent; et il le perfectionna par la +meilleure éducation qu'on pouvait recevoir dans ce temps, et dans une +république telle qu'était celle de Carthage. Il parlait passablement le +grec, et avait même écrit quelques livres en cette langue. Il avait eu +pour maître un Lacédémonien nommé _Sosile_, qui l'accompagna toujours +dans ses expéditions guerrières, aussi-bien que Philénius, autre +Lacédémonien[326]: ils travaillaient tous deux à l'histoire de ce grand +capitaine. + +[Note 325: «Atque hic tantus vir, tantisque bellis districtus, +nonnihil temporis tribuit litteris, etc.» (CORN. NEP. _in vit. Annib._ +cap. 13.)] + +[Note 326: _Philænius_, dans Cornélius Népos et Cicéron (_Divin._ I, +c. 49); _Philinus_, dans Polybe et Diodore. Il était d'Agrigente +(DIODOR. SIC. XXIII, _eclog._ VIII) et non de Lacédémone, comme le dit +Rollin; trompé peut-être par ces mots de Cornélius Népos,... _Philænius +et Sosilus Lacedæmonius_, où il aura lu, par mégarde, _Lacedæmonii_ (_in +Annib._ c. 13, § 3). Le jugement de Polybe n'est pas très-favorable à ce +Philinus (III, c. 14).--L.] + +Pour ce qui regarde la religion et les mœurs, il n'était point +tout-à-fait tel que Tite-Live nous le [Marge: Lib. 21, n. 4.] +représente, d'une cruauté inhumaine, d'une perfidie plus que +carthaginoise; sans respect pour la vérité, pour la probité, pour la +sainteté du serment; sans crainte des dieux, sans religion. _Inhumana +crudelitas, perfidia plus quàm punica: nihil veri, nihil sancti, nullus +deûm metus, nullum jusjurandum, nulla religio[327]._ [Marge: Excerpt. è +Polyb. p. 33.] Polybe dit qu'il rejeta avec horreur une proposition +cruelle qu'on lui fit avant son entrée en Italie, qui était de manger de +la chair humaine, parce que les vivres lui manquaient. [Marge: Excerpt. +è Diod. p. 282. Liv. lib. 15, n. 17.] Quelques années après, loin de +sévir, comme on l'y exhortait, contre le cadavre de Sempronius Gracchus, +que Magon lui avait envoyé, il lui fit rendre les derniers honneurs à la +vue de toute son armée. [Marge: Lib. 32. c. 4.] Nous l'avons vu en +plusieurs occasions marquer un grand respect pour les dieux, et Justin, +qui écrivait d'après un auteur[328] bien digne de foi, remarque qu'il +fit toujours paraître beaucoup de sagesse et de modération parmi le +grand nombre de femmes qu'il fit prisonnières pendant le cours d'une si +longue guerre; en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il fût né en Afrique, +où l'incontinence était le vice du pays et de la nation: _pudicitiamque +eum tantam inter tot captivas habuisse, ut in Africâ natum quivis +negaret_. + +[Note 327: La passion perce dans tout ce que Tite-Live a écrit +d'Annibal et des Carthaginois.--L.] + +[Note 328: Trogue Pompée.] + +Son désintéressement, au milieu de tant d'occasions de s'enrichir par +les dépouilles des villes qu'il prenait et des peuples qu'il domptait, +nous marque qu'il savait le véritable usage qu'un général doit faire des +richesses, qui est de gagner le cœur des soldats, et de s'attacher les +alliés en faisant à propos des largesses, et n'épargnant point les +récompenses: qualité bien importante pour un commandant, et qui n'est +pas commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour acheter les +succès, bien persuadé qu'un homme qui est à la tête des affaires trouve +tout le reste dans la gloire de réussir. + +[329]Il mena toujours une vie dure et sobre, même en temps de paix, et +au milieu de Carthage, lorsqu'il y occupait la première dignité, où +l'histoire remarque qu'il ne mangeait jamais couché sur un lit, comme +c'était la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de vin. Une vie si +réglée et si uniforme est un grand exemple pour nos guerriers, qui +mettent souvent parmi les privilèges de la guerre, et parmi les devoirs +des officiers, de faire bonne chère et de vivre dans les délices. + +[Note 329: «Cibi potionisque desiderio naturali, non voluptate, +modus finitus.» (LIV. lib. 21, n. 4.) + +«Constat Annibalem, nec tùm quum romano tonantem bello Italia +contremuit, nec quum reversus Carthaginem summum imperium tenuit, aut +cubantem cœnasse, aut plus quàm sextario vini induisisse.» (JUSTIN. lib. +32, cap. 4.)] + +Je ne prétends pas cependant justifier pleinement Annibal de tous les +reproches qu'on lui a faits. Au milieu de ces grandes qualités que nous +avons rapportées, on ne peut dissimuler qu'il lui restait quelque chose +du caractère et des vices de sa nation, et qu'il y a dans sa vie des +actions et des circonstances qu'il serait difficile d'excuser. Polybe +remarque qu'il était [Marge: Excerpt. è Polyb. p. 34 et 37.] accusé +d'avarice à Carthage, et de cruauté à Rome: il ajoute en même temps que +les sentiments étaient partagés sur son sujet; et il ne serait pas +étonnant que les ennemis qu'il s'était faits dans l'une et dans l'autre +de ces villes eussent répandu des bruits contraires à sa réputation. En +supposant même que les faits qu'on lui impute fussent vrais, Polybe est +porté à croire qu'ils venaient moins de son naturel et de son fonds que +de la difficulté des temps et des affaires pendant une longue et pénible +guerre, et de la complaisance qu'il était forcé d'avoir pour des +officiers-généraux, qui étaient absolument nécessaires à l'exécution de +ses entreprises, et qu'il ne pouvait pas toujours contenir, non plus que +les soldats qui servaient sous eux. + +§ II. _Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi de Numidie._ + +Entre les conditions de la paix accordée aux Carthaginois, il y en avait +une qui portait qu'ils rendraient à Masinissa toutes les terres et les +villes qui lui avaient appartenu avant la guerre; et d'ailleurs Scipion, +pour récompenser le zèle et la fidélité qu'il avait fait paraître à +l'égard du peuple romain, avait ajouté à son domaine tout ce qui était +de celui de Syphax. Ce présent fut dans la suite une source de disputes +et de divisions entre les Carthaginois et les Numides. + +Ces deux princes, Syphax et Masinissa, régnaient tous deux en Numidie, +mais sur différents peuples. Ceux qui obéissaient au premier +s'appelaient _Massæsyli_, et avaient pour capitale Cirta; les autres se +nommaient _Massyli_; les uns et les autres sont plus connus sous le nom +de _Numides_, qui leur est commun. [Marge: Æneid. lib. 4, v. 41. [V. pl. +haut, p. 296.]] Leur principale force était la cavalerie. Ils se +tenaient à cru sur les chevaux; plusieurs même les conduisaient sans +bride, d'où vient que Virgile les appelle _Numidæ infreni_. + +[Marge: Liv. lib. 24, n. 48 et 49.] Au commencement de la seconde guerre +punique, Syphax s'était rangé du côté des Romains. Gala, père de +Masinissa, pour prévenir les progrès d'un voisin si puissant, crut +devoir embrasser le parti des Carthaginois, et envoya contre lui une +armée nombreuse sous la conduite de son fils, âgé seulement alors de +dix-sept ans. Syphax, vaincu dans une bataille où l'on dit qu'il y eut +trente mille hommes de tués, se sauva en Mauritanie; mais dans la suite +les choses changèrent bien de face. + +[Marge: Liv. lib. 29, n. 29-34.] Masinissa, ayant perdu son père, se +trouva plusieurs fois réduit à la dernière extrémité, chassé de son +royaume par un usurpateur, poursuivi vivement par Syphax, près à chaque +moment de tomber entre les mains de ses ennemis, sans troupes, sans +argent, sans ressources. Il était alors allié des Romains et ami de +Scipion, avec qui il avait eu une entrevue en Espagne. Ses malheurs ne +lui laissèrent pas le moyen d'amener de grands secours à ce général. +Quand Lélius arriva en Afrique, Masinissa alla le joindre avec une +petite troupe de cavaliers, et depuis ce temps-là il demeura toujours +inviolablement attaché au parti des Romains. Syphax, au contraire, ayant +épousé la fameuse Sophonisbe, [Marge: Liv. lib. 29, n. 23.] fille +d'Asdrubal, passa dans celui des Carthaginois. + +[Marge: Lib. 30, n. 11 et 12.] Le sort des deux princes changea encore +une fois, mais sans retour. Syphax perd une grande bataille, et tombe +vivant entre les mains de l'ennemi. Masinissa, vainqueur, attaque Cirta, +capitale de son royaume, et s'en rend maître; mais il y trouve un danger +plus grand que dans le combat, Sophonisbe, aux attraits et aux caresses +de laquelle il ne peut résister. Pour la mettre en sûreté, il l'épouse; +mais il est bientôt obligé, pour présent nuptial, de lui envoyer du +poison, n'imaginant point d'autre voie de lui tenir sa parole et de la +soustraire au pouvoir des Romains[330]. + +[Note 330: On trouve beaucoup plus de détails sur ces événements, +dans l'histoire romaine de Rollin.--L.] + +[Marge: Lib. 30, n. 44.] C'était une faute considérable en elle-même, et +qui d'ailleurs ne pouvait pas manquer de déplaire extrêmement à une +nation fort jalouse de son autorité. Ce jeune prince la répara +avantageusement par les services signalés qu'il rendit depuis à Scipion. +Nous avons dit qu'après la défaite et la prise de Syphax il fut mis en +possession du royaume de ce prince, et que les Carthaginois furent +obligés de lui restituer tout ce qui lui appartenait. C'est ce qui donna +lieu aux contestations dont il nous reste à parler. + +[Marge: Liv. lib. 34, n. 62.] Un territoire situé vers le bord de la +mer, près de la petite Syrte, en fut le sujet: c'était un pays +très-fertile et très-riche; la preuve en est, que la seule ville de +Leptis, qui y était située, payait chaque jour aux Carthaginois pour +tribut un talent[331], c'est-à-dire mille écus. Masinissa s'était emparé +d'une partie de ce territoire. De part et d'autre on envoya des députés +à Rome, qui plaidèrent chacun leur cause dans le sénat. On jugea à +propos d'envoyer sur les lieux Scipion l'Africain et deux autres +commissaires pour examiner l'affaire; ils revinrent sans avoir prononcé +de jugement, et laissèrent tout en suspens. Peut-être agirent-ils ainsi +par ordre du sénat; et c'était secrètement favoriser Masinissa, qui +était en possession du territoire. + +[Note 331: C'est par an 1,980,000 francs.--L.] + +[Marge: Liv. lib. 40, n. 17. AN. M. 3823 ROM. 567.] Dix ans après, de +nouveaux commissaires, nommés pour examiner la même affaire, en usèrent +comme les premiers, et ne décidèrent rien. + +[Marge: Liv. lib. 42, n. 23 et 24. AN. M. 3833 ROM. 577.] Après un +pareil espace de temps, les Carthaginois portèrent encore leurs plaintes +devant le sénat, mais avec beaucoup plus de force qu'auparavant. Ils +représentèrent qu'outre les terres dont il s'était agi d'abord, +Masinissa, dans les deux années précédentes, avait usurpé sur eux plus +de soixante-dix places ou châteaux; qu'ils avaient les mains liées par +l'article du dernier traité, qui leur défendait de faire la guerre à +aucun des alliés du peuple romain; qu'ils ne pouvaient plus soutenir la +fierté, l'avarice, la cruauté de ce prince; qu'ils étaient envoyés pour +demander au peuple romain qu'il lui plût d'ordonner de trois choses +l'une: ou que l'affaire serait examinée et jugée dans le sénat; ou qu'il +leur serait permis de repousser la force par la force, et de se défendre +par la voie des armes; ou que, si la faveur l'emportait sur la justice, +il plût au peuple romain de marquer une fois pour toutes ce qu'il +voulait qui fût donné à Masinissa des terres qui appartenaient aux +Carthaginois; qu'au moins ils sauraient désormais à quoi s'en tenir, et +que le peuple romain garderait quelque mesure à leur égard, au lieu que +ce prince ne mettrait d'autres bornes à ses prétentions que son +insatiable avidité. Les députés finirent par demander que si, depuis la +conclusion de la paix, les Romains avaient quelque faute à leur +reprocher, ils la punissent par eux-mêmes plutôt que de les abandonner à +la discrétion d'un prince qui leur rendait et la liberté et la vie +insupportables. Après ce discours, pénétrés de douleur, et versant des +larmes en abondance, ils se prosternèrent par terre; spectacle qui +toucha de compassion tous les assistants, et rendit Masinissa +extrêmement odieux. On demanda à Gulussa son fils, qui était présent, ce +qu'il avait à répliquer. Il répondit que le roi son père ne lui avait +donné aucune instruction, ne sachant pas qu'on dût l'accuser; qu'il +priait les Romains de faire réflexion que ce qui lui attirait la haine +de Carthage, était l'inviolable fidélité qu'il avait toujours gardée à +leur égard. Le sénat, après les avoir entendus, répondit qu'il était +disposé à rendre à chacun d'eux la justice qui leur était due; que +Gulussa eût à partir sur-le-champ pour avertir Masinissa d'envoyer au +plus tôt des députés avec ceux de Carthage; que les Romains feraient +pour lui tout ce qui dépendrait d'eux, mais sans faire tort aux autres; +qu'il était juste de s'en tenir aux anciennes bornes, et que l'intention +du peuple romain n'était pas que pendant la paix on enlevât par violence +aux Carthaginois les terres et les villes qui leur avaient été laissées +par le traité. On les renvoya ainsi de part et d'autre, après leur avoir +fait les présents ordinaires. + +[Marge: Polyb. Pag. 951.] Tout cela n'était que des paroles. Il est +visible qu'à Rome on ne se mettait point du tout en peine de satisfaire +les Carthaginois ni de leur rendre justice, et qu'on y traînait exprès +cette affaire en longueur, pour laisser à Masinissa le temps de +s'affermir dans ses usurpations et d'affaiblir ses ennemis. + +[Marge: App. de bel. pun. p. 37. AN M. 3848 ROM. 592.] On ordonna une +nouvelle députation pour aller sur les lieux faire de nouvelles +enquêtes. Caton était du nombre des commissaires. Quand ils furent +arrivés, ils demandèrent aux parties si elles voulaient s'en rapporter à +leur arbitrage. Masinissa y consentit volontiers. Les Carthaginois +répondirent qu'ils avaient une règle fixe à laquelle ils s'en tenaient, +qui était le traité conclu par Scipion, et demandèrent à être jugés en +rigueur: on ne put donc rien décider. Les députés visitèrent tout le +pays, qu'ils trouvèrent en fort bon état, sur-tout la ville de Carthage; +et ils furent étonnés de la voir, si peu de temps après le malheur qui +lui était arrivé, rétablie au point de grandeur et de puissance où elle +était. A leur retour, ils ne manquèrent pas d'en rendre compte au sénat, +déclarant que Rome ne serait jamais en sûreté tant que Carthage +subsisterait; et depuis ce temps-là, sur quelque affaire qu'on délibérât +dans le sénat, Caton ajoutait dans son avis, _et je conclus de plus +qu'il faut détruire Carthage_; sans que ce grave sénateur se mît en +peine de prouver que les seuls ombrages de la puissance d'un voisin +soient des titres suffisants pour détruire une ville contre la foi des +traités. Scipion Nasica pensait, au contraire, que la ruine de cette +ville entraînerait celle de la république, parce que Rome, n'ayant plus +de rivale à craindre, quitterait ses anciennes mœurs, et s'abandonnerait +absolument au luxe et aux délices, qui sont la peste certaine des états +les plus florissants. + +[Marge: App. de bel. pun. p. 38.] Cependant la division se mit dans +Carthage. La faction populaire, étant devenue supérieure à celle des +grands et des sénateurs, exila quarante citoyens, et fit prêter serment +au peuple que jamais il ne souffrirait qu'on parlât de rappeler les +exilés. Ceux-ci se retirèrent chez Masinissa, qui envoya à Carthage deux +de ses fils, Gulussa et Micipsa, pour solliciter leur rétablissement. On +leur ferma les portes de la ville; et l'un d'eux même fut vivement +poursuivi par Amilcar, l'un des généraux de la république. Nouveau sujet +de guerre: on lève une armée de part et d'autre. La bataille se donne. +Scipion le jeune, qui depuis ruina Carthage, en fut spectateur. Il était +venu vers Masinissa de la part de Lucullus, qui faisait la guerre en +Espagne, et sous qui il servait, pour lui demander des éléphants. +Pendant tout le combat il se tint sur le haut d'une colline qui était +tout près du lieu où il se donnait. Il fut étonné de voir Masinissa, âgé +pour lors de plus de quatre-vingts ans, monté à cru sur un cheval, selon +la coutume du pays, donner partout des ordres comme un jeune officier, +et soutenir les fatigues les plus dures. Le combat fut très-opiniâtre, +et dura depuis le matin jusqu'à la nuit: mais enfin les Carthaginois +plièrent. Scipion disait dans la suite qu'il avait assisté à bien des +batailles, mais que nulle ne lui avait fait tant de plaisir que +celle-ci, où, tranquille et de sang-froid, il avait vu plus de cent +mille hommes en venir ensemble aux mains, et se disputer long-temps la +victoire. Et, comme il était fort versé dans la lecture d'Homère, il +ajoutait que jusqu'à son temps il n'avait été donné qu'à Jupiter et à +Neptune de jouir d'un pareil spectacle, lorsque l'un du haut du mont +Ida, l'autre du haut de la Samothrace, avaient eu le plaisir de voir +[Marge: [Hom. Iliad. XIII, V. 12.]] un combat entre les Grecs et les +Troyens. Je ne sais si la vue de cent mille hommes qui s'entre-coupent +la gorge cause une joie bien pure, ni si cette joie peut subsister avec +le sentiment d'humanité qui nous est naturel. + +[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Les Carthaginois, après le combat, +prièrent Scipion de vouloir bien terminer leurs disputes avec Masinissa. +Il écouta les deux parties. Les premiers consentaient à céder le +territoire d'Emporium[332], qui avait fait le premier sujet du procès; à +payer actuellement à Masinissa deux cents talents d'argent, et à y en +ajouter dans la suite huit cents[333], en différents termes dont on +conviendrait: mais, comme Masinissa demandait le rétablissement des +exilés, les Carthaginois n'ayant point voulu écouter cette proposition, +on se sépara sans rien conclure. Scipion, après avoir fait ses +compliments et ses remercîments à Masinissa, partit avec les éléphants +qu'il y était venu chercher. + +[Note 332: D'après la manière dont Rollin s'exprime ici, il +semblerait qu'_Emporium_ était une ville. On appelait _Emporium_ ou +plutôt _Emporia_ (τὰ Ἐμπόρια) une région d'Afrique, située le long de la +petite Syrte, et d'une extrême fertilité, dont _Leptis_ était la ville +la plus considérable. (V. POLYB. I, c. 82, III, c. 23; LIV. XXXIV, c. +62, XXIX, c. 25; APPIAN. _Bell. Pun._ c. 72.) V. plus haut ce qui a été +dit de _Leptis_, p. 371, 372.--L.] + +[Note 333: C'est-à-dire 1,100,000 francs, et 4,400,000 francs.--L.] + +[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Le roi, depuis le combat, tenait le +camp des ennemis enfermé sur une colline, où il ne pouvait leur arriver +ni vivres ni troupes. Sur ces entrefaites arrivent des députés de Rome. +Ils avaient ordre, en cas que Masinissa eût eu du dessous, de terminer +l'affaire; autrement, de ne rien décider, et de donner de bonnes +espérances au roi: et c'est ce dernier parti qu'ils suivirent. Cependant +la famine augmentait tous les jours dans le camp des ennemis; et, pour +surcroît de malheur, la peste s'y joignit et fit un horrible ravage. +Réduits à la dernière extrémité, ils se rendirent, avec promesse de +livrer à Masinissa les transfuges, de lui payer cinq mille talents +d'argent[334] dans l'espace de cinquante années, et de rétablir les +exilés malgré le serment qu'ils avaient fait au contraire. Les soldats +furent tous passés sous le joug, et renvoyés chacun avec un habit +seulement. Gulussa, pour se venger du mauvais traitement que nous avons +dit auparavant qu'il avait reçu, envoya contre eux un corps de +cavalerie, dont ils ne purent ni éviter l'attaque, ni soutenir le choc, +dans l'état de faiblesse où ils étaient. Ainsi de cinquante-huit mille +hommes il en retourna fort peu à Carthage. + +[Note 334: C'est-à-dire 27,500,000 francs.--L.] + +TROISIÈME GUERRE PUNIQUE. + +[Marge: AN. M. 3855 CARTH. 697. ROM. 599. AV. J.C. 149.] La troisième +guerre punique, moins considérable que les deux premières par le nombre +et la grandeur des combats, et par la durée, qui ne fut guère que de +quatre ans, le fut beaucoup plus par le succès et l'événement, +puisqu'elle se termina par la ruine et la destruction de Carthage. + +[Marge: App. p. 41, 42.] Cette ville sentit bien, depuis sa dernière +défaite, ce qu'elle avait à craindre des Romains, en qui elle avait +toujours remarqué beaucoup de mauvaise volonté toutes les fois qu'elle +s'était adressée à eux dans ses démêlés avec Masinissa. Pour en prévenir +l'effet, les Carthaginois déclarèrent, par un décret du sénat, Asdrubal +et Carthalon, qui avaient été, l'un général de l'armée, l'autre[335] +commandant des troupes auxiliaires, coupables de crime d'état, comme +étant les auteurs de la guerre contre le roi de Numidie; puis ils +députèrent à Rome pour savoir ce qu'on pensait et ce qu'on souhaitait +d'eux. On leur répondit froidement que c'était au sénat et au peuple de +Carthage à voir quelle satisfaction ils devaient aux Romains. + +[Note 335: Les troupes étrangères avaient chacune des chefs de leur +nation, qui, tous ensemble, étaient commandés par un officier +carthaginois qu'Appien appelle βοήθαρχος] + +N'ayant pu tirer d'autre réponse ni d'autre éclaircissement par une +seconde députation, ils entrèrent dans une grande inquiétude; et, saisis +d'une vive crainte par le souvenir des maux passés, ils croyaient déjà +voir l'ennemi à leurs portes, et se représentaient toutes les suites +funestes d'un long siége et d'une ville prise d'assaut. + +[Marge: Plut. in vit. Cat. p. 352.] Cependant à Rome on délibérait dans +le sénat sur le parti que devait prendre la république; et les disputes +entre Caton l'ancien et Scipion Nasica, qui pensaient tout différemment +sur ce sujet, se renouvelèrent. Le premier, à son retour d'Afrique, +avait déjà représenté vivement qu'il avait trouvé Carthage, non dans +l'état où les Romains la croyaient, épuisée d'hommes et de biens, +affaiblie et humiliée; mais au contraire remplie d'une florissante +jeunesse, d'une quantité immense d'or et d'argent, d'un prodigieux amas +de toutes sortes d'armes, et d'un riche appareil de guerre; et si fière +et si pleine de confiance dans tous ces grands préparatifs, qu'il n'y +avait rien de si haut à quoi elle ne portât son ambition et ses +espérances. On dit même qu'après avoir tenu ce discours il jeta au +milieu du sénat des figues d'Afrique qu'il avait dans le pan de sa robe; +et que, comme les [Marge: Plin. lib. 15, cap. 18.] sénateurs en +admiraient la beauté et la grosseur, il leur dit: _Sachez qu'il n'y a +que trois jours que ces fruits ont été cueillis. Telle est la distance +qui nous sépare de l'ennemi_. + +[Marge: Plut. in vit. Caton. p. 352] Caton et Nasica avaient tous deux +leurs raisons pour opiner comme ils faisaient. Nasica, voyant que le +peuple était d'une insolence qui lui faisait commettre toutes sortes +d'excès; qu'enflé d'orgueil par ses prospérités, il ne pouvait plus être +retenu par le sénat même, et que sa puissance était parvenue à un point, +qu'il était en état d'entraîner par force la ville dans tous les partis +qu'il voudrait embrasser; Nasica, dis-je, dans cette vue, voulait lui +laisser la crainte de Carthage comme un frein, pour modérer et réprimer +son audace; car il pensait que les Carthaginois étaient trop faibles +pour subjuguer les Romains, et qu'ils étaient aussi trop forts pour en +être méprisés. Caton, de son côté, trouvait que, par rapport à un peuple +devenu fier et insolent par ses victoires, et qu'une licence sans bornes +précipitait dans toutes sortes d'égarements, il n'y avait rien de plus +dangereux que de lui laisser pour rivale et pour ennemie une ville +jusque-là toujours puissante, mais devenue par ses malheurs mêmes plus +sage et plus précautionnée que jamais, et de ne pas lui ôter entièrement +toute crainte du dehors lorsqu'il avait au-dedans tous les moyens de se +porter aux derniers excès. + +Mettant à part pour un moment les lois de l'équité, je laisse au lecteur +à décider qui de ces deux grands hommes pensait plus juste selon les +règles d'une politique éclairée, et par rapport aux véritables intérêts +de l'état. Ce qui est certain, c'est que tous les[336] historiens ont +remarqué que, depuis la destruction de Carthage, le changement de +conduite et de gouvernement fut sensible à Rome; que ce ne fut plus +timidement et comme à la dérobée que le vice s'y glissa, mais qu'il leva +la tête, et saisit avec une rapidité étonnante tous les ordres de la +république, et qu'on se livra sans réserve, et sans plus garder de +mesures, au luxe et aux délices, qui ne manquèrent pas, comme cela est +inévitable, d'entraîner la ruine de l'état. «[337]Le premier Scipion, +dit Paterculus en parlant des Romains, avait jeté les fondements de leur +grandeur future; le dernier, par ses conquêtes, ouvrit la porte à toutes +sortes de dérèglements et de dissolutions. Depuis que Carthage, qui +tenait Rome en haleine en lui disputant l'empire, eut été entièrement +détruite, la décadence des mœurs n'alla plus lentement, ni par degrés, +mais fut prompte et précipitée.» + +[Note 336: «Ubi Carthago, et æmula imperii romani, ab stirpe +interiit.... fortuna sævire ac miscere omnia cœpit.» (SALLUST. _in bell. +Catil._) [c. 10.]] + +[Note 337: «Potentiæ Romanorum prior Scipio viam aperuerat; luxuriæ +posterior aperuit. Quippè remoto Carthaginis metu, sublatàque imperii +æmulà; non gradu, sed præcipiti cursu a virtute descitum, ad vitia +transcursum.» (VELL. PATERC. lib. 2, cap. 1.)] + +[Marge: App. p. 42.] Quoi qu'il en soit, il fut résolu dans le sénat +qu'on déclarerait la guerre aux Carthaginois: et les raisons ou les +prétextes qu'on en apporta furent que, contre la teneur du traité, ils +avaient conservé des vaisseaux, conduit une armée hors de leurs terres +contre un prince allié de Rome, dont ils avaient maltraité le fils dans +le temps même qu'il avait avec lui un ambassadeur romain. + +«Ante Carthaginem deletam, populus et senatus romanus placide modestèque +inter se rempublicam tractabant... metus hostilis in bonis artibus +civitatem retinebat; sed ubi formido illa mentibus decessit, ilicet ea, +quæ secundæ res amant, lascivia atque superbia incessère.» (Id. _in +bell. Jugurth._) [c. 41.] + +[Marge: App. bell. pun. pag. 42. AN. M. 3856 ROM. 600.] Un événement, +que le hasard fit tomber heureusement dans le temps qu'on délibérait sur +l'affaire de Carthage, contribua sans doute beaucoup à faire prendre +cette résolution. Ce fut l'arrivée des députés d'Utique, qui venaient se +mettre, eux, leurs biens, leurs terres et leur ville, entre les mains +des Romains. Rien ne pouvait arriver plus à propos. Utique était la +seconde place d'Afrique, fort riche et fort opulente, qui avait un port +également spacieux et commode, qui n'était éloignée de Carthage que de +soixante stades[338], et qui pouvait servir de place d'armes pour +l'attaquer. On n'hésita plus pour-lors, et la guerre fut déclarée dans +les formes. On pressa les deux consuls de partir le plus promptement +qu'il serait possible: c'étaient M. Manilius et L. Marcius Censorinus. +Ils reçurent du sénat un ordre secret de ne terminer la guerre que par +la destruction de Carthage. Ils partirent aussitôt, et s'arrêtèrent à +Lilybée en Sicile. La flotte était considérable; elle portait +quatre-vingt mille hommes d'infanterie, et environ quatre mille de +cavalerie. + +[Note 338: Trois lieues. = Deux lieues.--L.] + +[Marge: Polyb. excerpt. légat. pag. 972.] Carthage ne savait point +encore ce qui avait été résolu à Rome. La réponse que les députés en +avaient rapportée n'avait servi qu'à y augmenter le trouble et +l'inquiétude. C'était aux Carthaginois, leur avait-on dit, à voir par où +ils pouvaient satisfaire les Romains. Il ne savaient quel parti prendre. +Enfin ils envoient encore de nouveaux députés, mais avec plein pouvoir +de faire tout ce qu'ils jugeront à propos, et même (à quoi ils n'avaient +jamais pu se résoudre dans les guerres précédentes) de déclarer que les +Carthaginois s'abandonnaient, eux et tout ce qui leur appartenait, à la +discrétion des Romains. C'était, selon la force de cette formule, _se +suaque eorum arbitrio permittere_, les rendre maîtres absolus de leur +sort, et se reconnaître pour leurs vassaux. Ils n'attendaient point +cependant un grand succès de cette démarche, quelque humiliante qu'elle +fût pour eux, parce que ceux d'Utique, les ayant prévenus, leur avaient +enlevé le mérite d'une prompte et volontaire soumission. + +En arrivant à Rome, les députés apprirent que la guerre était déclarée, +et que l'armée était partie. Rome avait dépêché un courrier à Carthage, +qui y porta le décret du sénat, et déclara en même temps que la flotte +était en mer. Ils n'eurent donc pas à délibérer, et se remirent, eux et +tout ce qui leur appartenait, entre les mains des Romains. En +conséquence de cette démarche, il leur fut répondu que, parce qu'enfin +ils avaient pris le bon parti, le sénat leur accordait la liberté, +l'usage de leurs lois, toutes leurs terres, et tous les autres biens que +possédaient, soit les particuliers, soit la république, à condition que, +dans l'espace de trente jours, ils enverraient en ôtage à Lilybée trois +cents des jeunes gens les plus qualifiés de la ville, et qu'ils feraient +ce que leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta dans une +étrange inquiétude: mais le trouble où ils étaient ne leur permit pas de +rien répliquer, ni de demander aucune explication; et ç'aurait été bien +inutilement. Ils partirent donc pour Carthage, et y rendirent compte de +leur députation. + +[Marge: Polyb. excerp. legat. pag. 972.] Tous les articles du traité +étaient affligeants: mais le silence gardé sur les villes, dont il +n'était point fait mention dans le dénombrement, de ce que Rome voulait +bien leur laisser, les inquiéta extrêmement. Cependant il ne leur +restait autre chose à faire que d'obéir: après les pertes anciennes et +récentes qu'ils avaient faites, ils n'étaient pas en état de tenir tête +à un tel ennemi, eux qui n'avaient pu résister à Masinissa; troupes, +vivres, vaisseaux, alliés, tout leur manquait, l'espérance et le courage +encore plus que tout le reste. + +Ils ne crurent pas devoir attendre l'expiration du terme de trente jours +qui leur avait été accordé: mais, pour tâcher de fléchir l'ennemi par la +promptitude de leur obéissance, quoique pourtant ils n'osassent pas s'en +flatter, ils firent partir sur-le-champ les ôtages; c'était l'élite et +toute l'espérance des plus nobles familles de Carthage. Jamais spectacle +ne fut plus touchant: on n'entendait que cris, on ne voyait que pleurs. +Tout retentissait de gémissements et de lamentations; sur-tout les mères +éplorées, toutes baignées de larmes, s'arrachaient les cheveux, se +frappaient la poitrine, et, comme forcenées par la douleur et le +désespoir, jetaient des hurlements capables de toucher les cœurs les +plus durs. Ce fut encore tout autre chose dans le moment fatal de la +séparation, lorsque, après les avoir conduits jusqu'au bord du vaisseau, +elles leur faisaient les derniers adieux, ne comptant plus les revoir +jamais, les baignaient de leurs larmes, ne se lassaient point de les +embrasser, les tenaient étroitement serrés entre leurs bras sans pouvoir +consentir à leur départ, en sorte qu'il fallut les leur arracher par +force, ce qui était plus dur pour elles que si on leur eût arraché leurs +propres entrailles. Quand ils furent arrivés en Sicile, on fit passer +les ôtages à Rome; et les consuls dirent aux députés que, quand il +seraient à Utique, ils leur feraient savoir les ordres de la république. + +[Marge: Polyb. pag. 975. App. pag. 44-46.] Dans de pareilles +conjonctures il n'y a rien de plus cruel qu'une affreuse incertitude, +qui, sans rien montrer en détail, laisse envisager tous les maux. Dès +qu'on sut que la flotte était arrivée à Utique, les députés se rendirent +au camp des Romains, marquant qu'ils venaient au nom de l'état pour +recevoir leurs ordres, auxquels on était prêt à obéir en tout. Le +consul, après avoir loué leur bonne disposition et leur obéissance, leur +ordonna de lui livrer sans fraude et sans délai généralement toutes +leurs armes. Ils y consentirent; mais ils le prièrent de faire réflexion +à quel état il les réduisait, dans un temps où Asdrubal, qui n'était +devenu leur ennemi qu'à cause de leur parfaite soumission aux ordres des +Romains, était presque à leurs portes avec une armée de vingt mille +hommes: on leur répondit que Rome y pourvoirait. + +[Marge: App. p. 46.] Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. On vit arriver +dans le camp une longue file de chariots chargés de tous les préparatifs +de guerre qui étaient dans Carthage: deux cent mille armures complètes, +un nombre infini de traits et de javelots, deux mille machines propres à +lancer des pierres et des dards. Suivaient les députés de Carthage, +accompagnés de ce que le sénat avait de plus respectables vieillards, et +la religion de prêtres plus vénérables, pour tâcher d'exciter à la +compassion les Romains dans ce moment critique où l'on allait prononcer +leur sentence et décider en dernier lieu de leur sort. Le consul +Censorinus, car ce fut toujours lui qui porta la parole, se leva un +moment à leur arrivée avec quelques témoignages de bonté et de douceur; +puis, reprenant tout-à-coup un air grave et sévère: «Je ne puis pas, +leur dit-il, ne point louer votre promptitude à exécuter les ordres du +sénat. Il m'ordonne de vous déclarer que sa dernière volonté est que +vous sortiez de Carthage, qu'il a résolu de détruire, et que vous +transportiez votre demeure dans quel endroit il vous plaira de votre +domaine, pourvu que ce soit à quatre-vingts stades[339] de la mer!» + +[Note 339: Quatre lieues. = 2 lieues 2/3.--L.] + +[Marge: App. pag. 46-53.] Quand le consul eut prononcé cet arrêt +foudroyant, ce ne fut qu'un cri lamentable parmi les Carthaginois. +Frappés comme d'un coup de tonnerre qui les étourdit sur-le-champ, ils +ne savaient ni où ils étaient, ni ce qu'ils faisaient. Ils se roulaient +dans la poussière, déchirant leurs habits, et ne s'expliquant que par +des gémissements et des sanglots entrecoupés. Puis, revenus un peu à +eux, ils tendaient leurs mains suppliantes, tantôt vers les dieux, +tantôt vers les Romains, et imploraient leur miséricorde et leur justice +pour un peuple qui allait être réduit au désespoir. Mais, comme tout +était sourd à leurs prières, ils les convertirent bientôt en reproches +et en imprécations, les faisant ressouvenir qu'il y avait des dieux +vengeurs aussi-bien que témoins des crimes et de la perfidie. Les +Romains ne purent refuser des larmes à un spectacle si touchant; mais +leur parti était pris: les députés ne purent même obtenir qu'on sursît +l'exécution de l'ordre jusqu'à ce qu'ils se fussent encore présentés au +sénat pour tâcher d'en obtenir la révocation. Il fallut partir, et +porter la réponse à Carthage. + +[Marge: App. pag. 53-54.] On les y attendait avec une impatience et un +tremblement qui ne se peuvent exprimer. Ils eurent bien de la peine à +percer la foule qui s'empressait autour d'eux pour savoir la réponse, +qu'il n'était que trop aisé de lire sur leurs visages. Quand ils furent +arrivés dans le sénat, et qu'ils eurent exposé l'ordre cruel qu'ils +avaient reçu, un cri général apprit au peuple quel était son sort; et +dès ce moment ce ne fut plus dans toute la ville que hurlements, que +désespoir, que rage et que fureur. + +Qu'il me soit permis de m'arrêter ici un moment pour faire quelque +attention sur la conduite des Romains. Je ne puis assez regretter que le +fragment de Polybe où cette députation est rapportée finisse précisément +dans l'endroit le plus intéressant de cette histoire; et j'estimerais +beaucoup plus une courte réflexion d'un auteur si judicieux, que les +longues harangues qu'Appien met dans la bouche des députés et dans celle +du consul. Or, je ne puis croire que Polybe, plein de bon sens, de +raison et d'équité comme il était, eût pu approuver, dans l'occasion +dont il s'agit, le procédé des Romains[340]. On n'y reconnaît point, ce +me semble, leur ancien caractère; cette grandeur d'ame, cette noblesse, +cette droiture; cet éloignement déclaré des petites ruses, des +déguisements, des fourberies, qui ne sont point, comme il est dit +quelque part, du génie romain: _minime romanis artibus_. Pourquoi ne +point attaquer les Carthaginois à force ouverte? Pourquoi leur déclarer +nettement par un traité, qui est une chose sacrée, qu'on leur accorde la +liberté et l'usage de leurs lois, en sous-entendant des conditions qui +en sont la ruine entière? Pourquoi cacher, sous la honteuse réticence du +mot de _ville_, dans ce traité, le perfide dessein de détruire Carthage; +comme si, à l'ombre de cette équivoque, ils le pouvaient faire avec +justice? Pourquoi enfin ne leur faire la dernière déclaration qu'après +avoir tiré d'eux, à différentes reprises, leurs ôtages et leurs armes, +c'est-à-dire après les avoir mis absolument hors d'état de leur rien +refuser? N'est-il pas visible que Carthage, après tant de pertes, tant +de défaites, tout affaiblie et épuisée qu'elle est, fait encore trembler +les Romains, et qu'ils ne croient pas la pouvoir dompter par la voie des +armes? Il est bien dangereux d'être assez puissant pour commettre +impunément l'injustice, et pour en espérer même de grands avantages. +L'expérience de tous les empires nous apprend qu'on ne manque guère de +la commettre quand on la croit utile. + +[Note 340: Rollin me paraît s'exprimer ici avec trop de réserve: il +n'a pas dépeint sous des couleurs assez noires l'infame conduite des +Romains.--L.] + +[Marge: Polyb. l. 13, p. 671, 672.] L'éloge magnifique que Polybe fait +des Achéens est bien éloigné de ce que nous voyons ici. Ces peuples, +dit-il, loin d'employer des ruses et des tromperies à l'égard de leurs +alliés pour augmenter leur puissance, ne croyaient pas même qu'il leur +fût permis d'en user contre leurs ennemis, et ne comptaient pour solide +et glorieuse victoire que celle qui se remporte les armes à la main par +le courage et la bravoure. Il avoue, dans le même endroit, qu'il ne +reste plus chez les Romains que de légères traces de l'ancienne +générosité de leurs pères; et il se croit obligé, dit-il, de faire cette +remarque contre un principe devenu fort commun de son temps parmi ceux +qui étaient chargés du gouvernement, qui croyaient que la bonne foi +n'est point compatible avec la bonne politique, et qu'il est impossible +de réussir dans l'administration des affaires publiques, soit en guerre, +soit en paix, sans employer quelquefois la fraude et la tromperie. + +[Marge: App. p. 55. Strab. l. 17, pag. 833.] Je reviens à mon sujet. Les +consuls ne se hâtèrent pas de marcher contre Carthage, ne s'imaginant +pas qu'ils eussent rien à craindre d'une ville désarmée. On y profita de +ce délai pour se mettre en état de défense; car il fut résolu d'un +commun accord de ne point abandonner la ville. On nomma pour général, +au-dehors, Asdrubal, qui était à la tête de vingt mille hommes, vers qui +l'on députa pour le prier d'oublier en faveur de la patrie l'injustice +qu'on lui avait faite par la crainte des Romains: on donna le +commandement des troupes, dans la ville, à un autre Asdrubal, petit-fils +de Masinissa: puis on fabriqua des armes avec une promptitude +incroyable. Les temples, les palais, les places publiques, furent +changés en autant d'ateliers: hommes et femmes y travaillaient jour et +nuit. On faisait chaque jour cent quarante boucliers, trois cents épées, +cinq cents piques ou javelots, mille traits, et un grand nombre de +machines propres à les lancer; et, parce qu'on manquait de matières pour +faire les cordes, les femmes coupèrent leurs cheveux, et en fournirent +abondamment. + +[Marge: App. p. 55.] Masinissa était mécontent de ce qu'après qu'il +avait extrêmement affaibli les forces des Carthaginois, les Romains +venaient profiter de sa victoire, sans même qu'ils lui eussent fait part +en aucune sorte de leur dessein; ce qui causa entre eux quelque +refroidissement. + +[Marge: Pag. 55-58.] Cependant les consuls s'avancent vers la ville pour +en former le siége. Ils ne s'étaient attendus à rien moins qu'à y +trouver une vigoureuse résistance; et la hardiesse incroyable des +assiégés les jeta dans un grand étonnement. Ce n'étaient que sorties +fréquentes et vives pour repousser les assiégeants, pour brûler les +machines, pour harceler les fourrageurs. Censorinus attaquait la ville +d'un côté, et Manilius de l'autre. Scipion, surnommé depuis +l'_Africain_, servait alors en qualité de tribun, et se distinguait +parmi tous les officiers autant par sa prudence que par sa bravoure. Le +consul sous qui il commandait fit plusieurs fautes pour n'avoir pas +voulu suivre ses avis. Ce jeune officier tira les troupes de plusieurs +mauvais pas où l'imprudence des chefs les avait engagées. Un célèbre +Phaméas, chef de la cavalerie ennemie, qui harcelait sans cesse et +incommodait beaucoup les fourrageurs, n'osait paraître en campagne quand +le tour de Scipion était venu pour les soutenir; tant il savait contenir +ses troupes dans l'ordre, et se poster avantageusement. Une si grande et +si générale réputation lui attira de l'envie; mais, comme il se +conduisait en tout avec beaucoup de modestie et de retenue, elle se +changea bientôt en admiration; de sorte que, quand le sénat envoya des +députés dans le camp pour s'informer de l'état du siége, toute l'armée +se réunit pour lui rendre un témoignage favorable, soldats, officiers, +généraux même, et ce ne fut qu'une voix pour relever le mérite du jeune +Scipion: tant il est important d'amortir, pour parler ainsi, l'éclat +d'une gloire naissante par des manières douces et modestes, et de ne pas +irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance, dont +l'effet naturel est de réveiller dans les autres l'amour-propre, et de +rendre la vertu même odieuse. + +[Marge: App. p. 63. AN. M. 3857 ROM. 601.] Dans le même temps Masinissa, +se voyant près de mourir, pria Scipion de vouloir bien venir lui rendre +une visite, afin qu'il pût lui mettre en main un plein pouvoir de +disposer comme il le jugerait à propos de son royaume et de ses biens en +faveur des enfants qu'il laissait. Il le trouva mort en arrivant. Ce +prince leur avait commandé en mourant de s'en rapporter pour toutes +choses à ce que réglerait Scipion, qu'il leur laissait pour père et pour +tuteur. Je diffère à parler ailleurs avec plus d'étendue de la famille +et de la postérité de Masinissa, pour ne point interrompre trop +long-temps l'histoire de Carthage. + +[Marge: Pag. 65.] L'estime que Phaméas avait conçue pour Scipion +l'engagea à quitter le parti des Carthaginois pour embrasser celui des +Romains. Il vint se rendre à lui avec plus de deux mille cavaliers, et +il fut dans la suite d'un grand secours aux assiégeants. + +[Marge: Pag. 66.] Calpurnius Pison, consul, et L. Mancinus son +lieutenant, arrivèrent en Afrique au commencement du printemps. La +campagne se passa sans qu'ils fissent rien de considérable; ils eurent +même du dessous en plusieurs occasions, et ils ne poussèrent que +lentement le siége de Carthage. Les assiégés, au contraire, avaient +repris courage; leurs troupes augmentaient considérablement; ils +faisaient tous les jours de nouveaux alliés. Ils envoyèrent jusque dans +la Macédoine vers le faux Philippe[341], qui se faisait passer pour le +fils de Persée, et qui faisait pour lors la guerre aux Romains, +l'exhortant de la presser vivement, et lui promettant de lui fournir de +l'argent et des vaisseaux. + +[Note 341: Andriscus.] + +[Marge: App. p. 68.] Ces nouvelles causèrent de l'inquiétude à Rome. On +commença à craindre le succès d'une guerre qui devenait de jour en jour +plus douteuse et plus importante qu'on ne se l'était d'abord imaginé. +Autant qu'on était mécontent de la lenteur des généraux, et qu'on +parlait mal d'eux, autant chacun s'empressait à dire du bien du jeune +Scipion, et à vanter ses rares vertus. Il était venu à Rome pour +demander l'édilité. Dès qu'il parut dans l'assemblée, son nom, son +visage, sa réputation, la croyance commune que les dieux le destinaient +pour terminer la troisième guerre punique, comme le premier Scipion, son +grand-père adoptif, avait terminé la seconde, tout cela frappa +extrêmement le peuple; et, quoique la chose fût contre les lois, et que +par cette raison les anciens s'y opposassent, au lieu de l'édilité qu'il +demandait, le peuple lui donna le consulat, laissant [Marge: AN. M. 3858 +ROM. 602.] dormir les lois pour cette année, et voulut qu'il eût +l'Afrique pour département, sans tirer les provinces au sort comme +c'était la coutume, et comme Drusus son collègue demandait qu'on le fît. + +[Marge: App. p. 69.] Dès que Scipion eut achevé ses recrues, il partit +pour la Sicile, et arriva bientôt après à Utique. Ce fut fort à propos +pour Mancinus, lieutenant de Pison, qui s'était engagé témérairement +dans un poste où les ennemis le tenaient enfermé, et où ils allaient le +tailler en pièces le matin même, si le nouveau consul, qui apprit en +arrivant le danger où il était, n'eût fait remonter de nuit ses troupes +dans ses vaisseaux, et n'eût volé à son secours. + +[Marge: Pag. 70.] Le premier soin de Scipion, à son arrivée, fut de +rétablir parmi les troupes la discipline, qu'il y trouva entièrement +ruinée: nul ordre, nulle subordination, nulle obéissance; on ne songeait +qu'à piller, qu'à faire bonne chère, et qu'à se divertir. Il chassa du +camp toutes les bouches inutiles, régla la qualité des viandes que les +vivandiers pourraient apporter, et n'en voulut point d'autres que de +simples et de militaires, écartant avec soin tout ce qui sentait le luxe +et les délices. + +Quand il eut bien établi cette réforme, qui ne lui coûta pas beaucoup de +temps ni de peine, parce qu'il donnait l'exemple aux autres, il compta +pour lors avoir des soldats, et songea sérieusement à pousser le siége. +Ayant fait prendre à ses troupes des haches, des leviers et des +échelles, il les conduisit de nuit, en grand silence, vers une partie de +la ville appelée _Mégare_; et, ayant fait jeter tout d'un coup de grands +cris, il l'attaqua fort vivement. Les ennemis, qui ne s'attendaient pas +à être attaqués de nuit, furent d'abord fort effrayés; mais ils se +défendirent avec beaucoup de courage, et Scipion ne put point escalader +les murs. Mais, ayant aperçu une tour qu'on avait abandonnée, qui était +hors de la ville, fort près des murs, il y envoya un nombre de soldats +hardis et déterminés, qui, par le moyen des pontons, passèrent de la +tour sur les murs, entrèrent dans Mégare, et en brisèrent les portes. +Scipion y entra dans le moment, chassa de ce poste les ennemis, qui, +troublés par cette attaque imprévue, et croyant que toute la ville avait +été prise, s'enfuirent dans la citadelle, et y furent suivis par ces +troupes mêmes qui campaient hors de la ville, qui abandonnèrent leur +camp aux Romains, et crurent devoir aussi se mettre en sûreté. + +Avant que de passer outre, je dois donner ici quelque idée de la +situation et de la grandeur de Carthage, [Marge: App. p. 56 et 57. +Strab. l. 17, pag. 832.] qui contenait, au commencement de la guerre +contre les Romains, sept cent mille habitants. Elle était située dans le +fond d'un golfe, environnée de mer en forme d'une presqu'île, dont le +col, c'est-à-dire l'isthme qui la joignait au continent, était large +d'une lieue et un quart (vingt-cinq stades)[342]. La presqu'île avait de +circuit dix-huit lieues (trois cent soixante stades). Du côté de +l'occident il en sortait une longue pointe de terre, large à peu près de +douze toises (un demi stade[343]), qui, s'avançant dans la mer, la +séparait d'avec le marais, et était fermée de tous côtés de rochers et +d'une simple muraille[344]. Du côté du midi et du continent, où était la +citadelle, appelée _Byrsa_, la ville était close d'une triple muraille +haute de trente coudées[345], sans les parapets et les tours qui la +flanquaient tout à l'entour par égales distances, éloignées l'une de +l'autre de quatre-vingts toises. Chaque tour avait quatre étages: les +murailles n'en avaient que deux; elles étaient voûtées, et dans le bas +il y avait des étables pour mettre trois cents éléphants, avec les +choses nécessaires pour leur subsistance, et des écuries au-dessus pour +quatre mille chevaux, et les greniers pour leur nourriture. Il s'y +trouvait aussi de quoi y loger vingt mille fantassins et quatre mille +cavaliers. Enfin tout cet appareil de guerre était renfermé dans les +seules murailles[346]. Il n'y avait qu'un seul endroit de la ville dont +les murs fussent faibles et bas; c'était un angle négligé, qui +commençait à la pointe de terre dont nous avons parlé, et continuait +jusqu'aux ports, qui étaient du côté du couchant. Il y en avait deux qui +se communiquaient l'un à l'autre, mais qui n'avaient qu'une seule +entrée, large de soixante-dix pieds[347], et fermée avec des chaînes. Le +premier était pour les marchands, où l'on trouvait plusieurs et diverses +demeures pour les matelots; l'autre était le port intérieur pour les +navires de guerre, au milieu duquel on voyait une île, nommée +_Cothon_[348], bordée, aussi-bien que le port, de grands quais, mais où +il y avait des loges séparées pour mettre à couvert deux cent vingt +navires, et des magasins au-dessus, où l'on gardait tout ce qui est +nécessaire à l'armement et à l'équipement des vaisseaux. L'entrée de +chacune de ces loges, destinées à retirer les vaisseaux, était ornée de +deux colonnes de marbre d'ouvrage ionique: de sorte que tant le port que +l'île représentaient des deux côtés deux magnifiques galeries. Dans +cette île était le palais de l'amiral; et, comme elle était vis-à-vis de +l'entrée du port, il pouvait de là découvrir tout ce qui se passait dans +la mer, sans que de la mer on pût rien voir de ce qui se faisait dans +l'intérieur du port. Les marchands de même n'avaient aucune vue sur les +vaisseaux de guerre, les deux ports étant séparés par une double +muraille; et il y avait dans chacun une porte particulière pour entrer +dans la ville, sans passer par l'autre port. On peut donc distinguer +trois parties dans [Marge: Boch. in Phal. p. 512.] Carthage: le port, +qui était double, appelé quelquefois _Cothon_, à cause de la petite île +de ce nom; la citadelle, appelée _Byrsa_; la ville proprement dite, où +demeuraient les habitants, qui environnait la citadelle, et était nommée +_Mégara_. + +[Note 342: 25 stades, selon Appien (_Bell. pun._ § 95) et Polybe (I, +c. 73, § 5); mais Strabon dit 60 stades (XVII, p. 832). Au lieu de 360 +stades, mesure que cet auteur donne à la circonférence de la presqu'île, +Tite-Live ne lui donne que 23 milles, qui font 184 stades (TIT.-LIV. +_Épit. lib._ LI), ou la moitié environ: comme les mesures de Strabon +sont ici le double environ de celles des autres auteurs, il est +vraisemblable que cette différence provient de ce qu'elles sont +exprimées dans un stade dont le module était de moitié plus court. +D'après cette hypothèse, prenant les mesures de Tite-Live, de Polybe et +d'Appien pour base, on trouve que Carthage avait 6 lieues 4/10 de tour; +et que la largeur de l'isthme était de 5/6 de lieue.--L.] + +[Note 343: Un demi-stade équivaut à 92 mètres ou 47 toises; et non +pas à _douze_ toises.--L.] + +[Note 344: Le texte que Rollin avait sous les yeux est altéré; il y +existe une lacune que M. Schweighæuser a très-bien remplie: ταινία στενὴ +καὶ ἐπιμήκης, ήμισταδίου μάλιστα τὸ πλάτος, ἐπὶ δυσμὰς ἐχώρει, μέση +λίμνης τε καὶ τῆς Θαλάσσης..... ἁπλῶ τείχει περίκρημνα ὄντα. (_Bell. +pun._ § 95). Cet habile éditeur propose de lire: καὶ περιτετείχιστο τῆς +πόλεως τὰ μὲν πρὸς Θαλάσσης ἁπλῶ τείχει περίκρημνα ὄντα.plô teichei +perikrêmna onta, c. à. d. «la partie qui regarde la mer était entourée +d'un mur simple, parce que des escarpements la bordaient de toutes +parts.»--L.] + +[Note 345: C. à. d. 13 mètres 83 centim.--L.] + +[Note 346: Le texte dit à 2 plèthres de distance les unes des +autres, ou un tiers de stade, c'est 61 mètr. 7, ou un peu plus de 32 +toises.--L.] + +[Note 347: 21 mètr. 56.--L.] + +[Note 348: J'ai dressé un plan de ce port _Cothon_, pour la +traduction de Strabon (T. V, p. 473). J'y renvoie.--L.] + +[Marge: App. p. 72.] Asdrubal[349], au point du jour, voyant la honteuse +déroute de ses troupes, pour se venger des Romains, et en même temps +pour ôter aux habitants toute espérance d'accommodement et de pardon, +fit avancer sur le mur tout ce qu'il avait de prisonniers romains, en +sorte qu'ils fussent à portée d'être vus de toute l'armée. Là, il n'y +eut point de supplices qu'il ne leur fît souffrir: on leur crevait les +yeux; on leur coupait le nez, les oreilles, les doigts; on leur +arrachait toute la peau de dessus le corps avec des peignes de fer; et, +après les avoir ainsi tourmentés, on les précipitait du haut des murs en +bas. Un traitement si cruel fit horreur aux Carthaginois; mais il ne les +épargnait pas eux-mêmes, et il fit égorger plusieurs des sénateurs qui +osèrent s'opposer à sa tyrannie. + +[Note 349: C'est celui qui commandait hors de la ville, et qui, +ayant fait périr un autre Asdrubal, petit-fils de Masinissa, s'était +fait donner le commandement dans la ville même.--L.] + +[Marge: Pag. 73.] Scipion, se voyant maître absolu de l'isthme, brûla le +camp que les ennemis avaient abandonné, et en construisit un nouveau +pour ses troupes. Il était de forme carrée, environné de grands et de +profonds retranchements armés de bonnes palissades. Du côté des +Carthaginois il éleva un mur haut de douze pieds, flanqué, d'espace en +espace, de tours et de redoutes; et sur la tour qui était au milieu s'en +élevait une autre de bois fort haute, d'où l'on découvrait tout ce qui +se passait dans la ville. Ce mur occupait toute la largeur de l'isthme, +c'est-à-dire vingt-cinq stades[350]. Les ennemis, qui étaient à portée +du trait, firent tous leurs efforts pour empêcher cet ouvrage; mais, +comme toute l'armée y travaillait sans relâche jour et nuit, il fut +achevé en vingt-quatre jours. Scipion en tira un double avantage: +premièrement, parce que ses troupes étaient logées plus sûrement et plus +commodément; en second lieu, parce qu'il coupa par ce moyen les vivres +aux assiégés, à qui l'on n'en pouvait plus porter que par mer, ce qui +souffrait de très-grandes difficultés, tant à cause que la mer de ce +côté-là est souvent orageuse, que par la garde exacte que faisait la +flotte romaine. Et ce fut là une des principales causes de la famine qui +se fit bientôt sentir dans la ville. D'ailleurs Asdrubal ne distribuait +le blé qui lui arrivait qu'aux trente mille hommes de troupes qui +servaient sous lui, se mettant peu en peine du reste de la multitude. + +[Note 350: Une lieue et un quart. = Voyez la note, p. 393.--L.] + +[Marge: App. p. 74.] Pour leur couper encore davantage les vivres, +Scipion entreprit de fermer l'entrée du port par une levée qui +commençait à cette langue de terre dont nous avons parlé, laquelle était +assez près du port. L'entreprise d'abord parut folle aux assiégés, et +ils insultaient aux travailleurs; mais, quand ils virent que l'ouvrage +avançait extraordinairement chaque jour, ils commencèrent véritablement +à craindre, et songèrent à prendre des mesures pour le rendre inutile: +femmes et enfants, tout le monde se mit à travailler; mais avec un tel +secret, que Scipion ne put jamais rien apprendre par les prisonniers de +guerre, qui rapportaient seulement qu'on entendait beaucoup de bruit +dans le port, mais sans qu'on sût pourquoi. Enfin, tout étant prêt, les +Carthaginois ouvrirent tout d'un coup une nouvelle entrée d'un autre +côté du port, et parurent en mer [Marge: [Strab. XVII, p. 833.]] avec +une flotte assez nombreuse, qu'ils venaient tout récemment de construire +des vieux matériaux qui se trouvèrent dans les magasins. On convient +que, s'ils avaient été sur-le-champ attaquer la flotte romaine, ils s'en +seraient infailliblement rendus maîtres, parce que, comme on ne +s'attendait à rien de tel, et que tout le monde était occupé ailleurs, +ils l'auraient trouvée sans rameurs, sans soldats, sans officiers; mais, +dit l'historien, il était arrêté que Carthage serait détruite: ils se +contentèrent donc de faire comme une insulte et une bravade aux Romains, +et rentrèrent dans le port. + +[Marge: App. p. 75.] Deux jours après ils firent avancer leurs vaisseaux +pour se battre tout de bon, et ils trouvèrent l'ennemi bien disposé. +Cette bataille devait décider du sort des deux partis; elle fut longue +et opiniâtre, les troupes de côté et d'autre faisant des efforts +extraordinaires, celles-là pour sauver leur patrie réduite aux abois, +celles-ci pour achever leur victoire. Dans le combat, les brigantins des +Carthaginois, se coulant par-dessous le bord des grands vaisseaux des +Romains, leur rompaient tantôt la poupe, tantôt le gouvernail, et tantôt +les rames; et, s'ils se trouvaient pressés, ils se retiraient avec une +promptitude merveilleuse pour revenir incontinent à la charge. Enfin, +les deux armées ayant combattu avec égal avantage jusqu'au soleil +couchant, les Carthaginois jugèrent à propos de se retirer, non qu'ils +se comptassent vaincus, mais pour recommencer le lendemain. Une partie +de leurs vaisseaux, ne pouvant entrer assez promptement dans le port, +parce que l'entrée en était trop étroite, se retira, devant une terrasse +fort spacieuse qu'on avait faite contre les murailles pour y descendre +les marchandises, sur le bord de laquelle on avait élevé un petit +rempart durant cette guerre, de peur que les ennemis ne s'en saisissent. +Là le combat recommença encore plus vivement que jamais, et dura bien +avant dans la nuit: les Carthaginois y souffrirent beaucoup, et ce qui +leur resta de vaisseaux se réfugia dans la ville. Le matin étant venu, +Scipion attaqua la terrasse; et, s'en étant rendu maître avec beaucoup +de peine, il s'y logea, s'y fortifia, et y fit faire une muraille de +brique du côté de la ville, fort proche des murs, et de pareille +hauteur. Quand elle fut achevée, il y fit monter quatre mille hommes, +avec ordre de lancer sans cesse des traits et des dards sur les ennemis, +qui en étaient fort incommodés, à cause que, les deux murs étant d'une +hauteur égale, ils ne jetaient presque aucun trait inutilement. Ainsi +fut terminée cette campagne. + +[Marge: Pag. 78.] Pendant les quartiers d'hiver, Scipion s'appliqua à se +débarrasser des troupes de dehors, qui incommodaient fort ses convois, +et facilitaient ceux qu'on envoyait aux assiégés. Pour cela il attaqua +une place voisine, nommée _Néphéris_, qui leur servait de retraite. Dans +une dernière action, il périt du côté des ennemis plus de soixante-dix +mille hommes, tant soldats que paysans ramassés; et la place fut +emportée avec beaucoup de peine, après vingt-deux jours de siége. Cette +prise fut suivie de la reddition de presque toutes les places d'Afrique, +et contribua beaucoup à la prise même de Carthage, où depuis ce temps-là +il n'était presque plus possible de faire entrer des vivres. + +[Marge: App. p. 79. AN. M. 3859. ROM. 603.] Au commencement du +printemps, Scipion attaqua en même temps le port appelé _Cothon_ et la +citadelle. S'étant rendu maître de la muraille qui environnait ce port, +il se jeta dans la grande place de la ville, qui en était proche, d'où +l'on montait à la citadelle par trois rues en pente, bordées de côté et +d'autre d'un grand nombre de maisons, du haut desquelles on lançait une +grêle de dards sur les Romains, qui furent contraints, avant que de +passer outre, de forcer les premières maisons, et de s'y poster, pour +pouvoir de là chasser ceux qui combattaient des maisons voisines. Le +combat au haut et au bas des maisons dura pendant six jours, et le +carnage fut horrible. Pour nettoyer les rues et en faciliter le passage +aux troupes, on tirait avec des crocs les corps des habitants qu'on +avait tués ou précipités du haut des maisons, et on les jetait dans des +fosses, la plupart encore vivants et palpitants. Dans ce travail, qui +dura six jours et six nuits, les soldats étaient relevés de temps en +temps par d'autres tout frais, sans quoi ils auraient succombé à la +fatigue: il n'y eut que Scipion qui pendant tout ce temps-là ne dormit +point, donnant partout les ordres, et s'accordant à peine le temps de +prendre quelque nourriture. + +[Marge: Pag. 81.] Il y avait tout lieu de croire que ce siége durerait +encore long-temps et coûterait beaucoup de sang. Mais le septième jour +on vit paraître des hommes en habits de suppliants, qui demandaient pour +toute composition qu'il plût aux Romains de donner la vie à tous ceux +qui voudraient sortir de la citadelle: ce qui leur fut accordé, à la +réserve seulement des transfuges. Il sortit cinquante mille tant hommes +que femmes, qu'on fit passer vers les champs avec bonne garde. Les +transfuges, qui étaient environ neuf cents, voyant qu'il n'y avait point +de quartier à espérer pour eux, se retranchèrent dans le temple +d'Esculape avec Asdrubal, sa femme et ses deux enfants, où, quoiqu'ils +fussent en petit nombre, ils pouvaient se défendre long-temps, parce que +le lieu était fort élevé, assis sur des rochers, et qu'on y montait par +soixante degrés: mais enfin, pressés de la faim, des veilles et de la +crainte, et voyant leur perte prochaine, l'impatience les saisit, et, +abandonnant le bas du temple, ils se retirèrent au dernier étage, +résolus de ne le quitter qu'avec la vie. + +Cependant Asdrubal, songeant à sauver la sienne, descendit secrètement +vers Scipion, portant en main une branche d'olivier, et se jeta à ses +pieds. Scipion le fit voir aussitôt aux transfuges, qui, transportés de +fureur et de rage, vomirent contre lui mille injures, et mirent le feu +au temple. Pendant qu'on l'allumait, on dit que la femme d'Asdrubal se +para le mieux qu'elle put, et, se mettant à la vue de Scipion avec ses +deux enfants, lui parla à haute voix en cette sorte: «Je ne fais point +d'imprécations contre toi, ô Romain, car tu ne fais qu'user des droits +de la guerre; mais puissent les dieux de Carthage, et toi de concert +avec eux, punir comme il le mérite ce perfide qui a trahi sa patrie, ses +dieux, sa femme et ses enfants!» Puis, adressant la parole à Asdrubal: +«Scélérat, dit-elle, perfide, le plus lâche de tous les hommes, ce feu +va nous ensevelir moi et mes enfants; pour toi, indigne capitaine de +Carthage, va orner le triomphe de ton vainqueur, et subir à la vue de +Rome la peine que tu mérites.» Après ces reproches elle égorgea ses +enfants, les jeta dans le feu, puis s'y précipita elle-même: tous les +transfuges en firent autant. + +[Marge: App. p. 82.] Pour Scipion, voyant cette ville, qui avait été si +florissante pendant sept cents ans, comparable aux plus grands empires +par l'étendue de sa domination sur mer et sur terre, par ses armées +nombreuses, par ses flottes, par ses éléphants, par ses richesses; +supérieure même aux autres nations par le courage et la grandeur d'ame; +qui, toute dépouillée qu'elle était d'armes et de vaisseaux, lui avait +fait soutenir pendant trois années entières toutes les misères d'un long +siége: voyant, dis-je, alors cette ville absolument ruinée, on dit qu'il +ne put refuser des larmes à la malheureuse destinée de Carthage. Il +considérait que les villes, les peuples, les empires, sont sujets aux +révolutions aussi-bien que les hommes en particulier; que la même +disgrâce était arrivée à Troie, jadis si puissante, et depuis aux +Assyriens, aux Mèdes, aux Perses, dont la domination s'étendait si loin; +et tout récemment encore aux Macédoniens, dont l'empire avait jeté un si +grand éclat. Plein de ces lugubres pensées, il prononça deux vers +d'Homère, dont le sens est:[351] _Il viendra un temps où la ville sacrée +de Troie et le belliqueux Priam et son peuple périront_; désignant par +ces vers le sort futur de Rome, comme il l'avoua à Polybe, qui lui en +demanda l'explication. + +S'il avait été éclairé des lumières de la vérité, il [Marge: Eccl. 10, +8.] aurait su ce que nous apprend l'écriture: «qu'un royaume est +transféré d'un peuple à un autre à cause des injustices, des violences, +des outrages qui s'y commettent, et de la mauvaise foi qui y règne en +différentes manières.» Carthage est détruite parce que l'avarice, la +perfidie, la cruauté, y étaient montées à leur comble. Rome aura le même +sort, lorsque son luxe, son ambition, son orgueil, ses injustes +usurpations, palliées sous le faux dehors de vertu et de justice, auront +forcé le souverain maître et distributeur des empires à donner par sa +chute une grande leçon à l'univers. + +[Note 351: + + Ἔσσεται ἤμαρ ὄταν ποτ' ὀλώλῃ Ἵλιος ἱρὴ, + Καὶ Πρίαμος, καὶ λαὸς ἐὔμμελίω Πριάμοιο. + + _Iliad_, lib. VI [v. 448].] + +[Marge: App. p. 83. AN. M. 3859. CARTH. 701. ROM. 603. AV. J.C. 145.] +Carthage ayant été prise de la sorte, Scipion en abandonna le pillage +aux soldats pendant quelques jours, à la réserve de l'or, de l'argent, +des statues, et des autres offrandes qui se trouveraient dans les +temples. Ensuite il leur distribua plusieurs récompenses militaires, +aussi-bien qu'aux officiers, parmi lesquels deux s'étaient sur-tout +distingués, Tib. Gracchus, et C. Fannius, qui les premiers avaient +escaladé le mur. Il fit parer des dépouilles des ennemis un navire fort +léger, et l'envoya à Rome porter la nouvelle de la victoire. + +[Marge: App. p. 83.] En même temps, il fit savoir aux habitants de la +Sicile qu'ils eussent chacun à venir reconnaître et reprendre les +tableaux et les statues que les Carthaginois leur avaient enlevés dans +les guerres précédentes; et, en rendant à ceux d'Agrigente[352] le +fameux taureau de Phalaris, il leur dit que ce taureau, qui était en +même temps un monument de la cruauté de leurs anciens rois et de la +bonté de leurs nouveaux maîtres, devait leur apprendre s'il leur serait +plus avantageux d'être sous le joug des Siciliens que sous le +gouvernement du peuple romain. + +[Note 352: «Quem taurum Scipio quum redderet Agrigentinis, dixisse +dicitur, æquum esse illos cogitare utrùm esset Siculis utilius, suisne +servire, an populo romano obtemperare, quum idem monumentum et domesticæ +crudelitatis, et nostræ mansuetudinis haberent.» (CIC. VERR. 6, p. 73.)] + +Ayant mis en vente une partie des dépouilles qu'on avait trouvées à +Carthage, il fit de sévères défenses à ses gens de rien prendre, ni même +de rien acheter de ces dépouilles, tant il était attentif à écarter de +sa personne et de sa maison jusqu'au plus léger soupçon d'intérêt. + +[Marge: App. p. 83.] Quand la nouvelle de la prise de Carthage fut +arrivée à Rome, on s'y livra sans mesure au sentiment de la joie la plus +vive, comme si ce n'eût été que de ce moment que le repos public fût +assuré. On repassait dans son esprit tous les maux qu'on avait soufferts +de la part des Carthaginois en Sicile, en Espagne, et même en Italie +pendant seize ans consécutifs, durant lesquels Annibal avait saccagé +quatre cents villes, fait périr en diverses rencontres trois cent mille +hommes, et réduit Rome même à la dernière extrémité. Dans le souvenir de +ces maux, on se demandait l'un à l'autre s'il était donc bien vrai que +Carthage fût ruinée. Tous les ordres témoignèrent à l'envi leur +reconnaissance envers les dieux, et la ville, pendant plusieurs jours, +ne fut occupée que de sacrifices solennels, de prières publiques, de +jeux et de spectacles. + +[Marge: App. p. 84.] Après qu'on eut satisfait aux devoirs de la +religion, le sénat envoya dix commissaires en Afrique pour en régler +l'état et le sort à l'avenir, conjointement avec Scipion. Le premier de +leurs soins fut de faire démolir tout ce qui restait de Carthage. +Rome[353], déjà maîtresse du monde presque entier, ne crut pas pouvoir +être en sûreté tandis que le nom de Carthage subsisterait: tant une +haine invétérée, et nourrie par de longues et de cruelles guerres, dure +au-delà même du temps où l'on a à craindre, et ne cesse de subsister que +lorsque l'objet qui l'excite a cessé d'être. Défenses furent faites au +nom du peuple romain d'y habiter désormais, avec d'horribles +imprécations contre ceux qui, au préjudice de cet interdit, +entreprendraient d'y rebâtir quelque chose, et principalement le lieu +nommé _Byrsa_, et la place appelée _Mégare_[354]. Au reste on n'en +défendait l'entrée à personne, Scipion[355] n'étant pas fâché qu'on vît +les tristes débris d'une ville qui avait osé disputer de l'empire avec +Rome. Ils arrêtèrent encore que les villes qui, dans cette guerre, +avaient tenu le parti des ennemis seraient toutes rasées, et donnèrent +leur territoire aux alliés du peuple romain; et ils gratifièrent en +particulier ceux d'Utique de tout le pays qui est entre Carthage et +Hippone. Ils rendirent tout le reste tributaire, et en firent une +province de l'empire romain où l'on enverrait tous les ans un préteur. + +[Note 353: «Neque se Roma, jam terrarum orbe superato, securam +speravit fore, si nomen usquàm maneret Carthaginis, adeò odium +certaminibus ortum ultra metum durat, et ne in victis quidem deponitur, +neque ante invisum esse desinit, quàm esse desiit.» (VELL. PATERC. lib. +1, c. 12.)] + +[Note 354: Il semble que par le mot _Megara_ on entendait la _cité_ +proprement dite, _le lieu où étaient les maisons_, selon le sens qu'a ce +mot en phénicien. (BOCHART. _de Phœnic. colon_, cap. 24.)--L.] + +[Note 355: «Ut ipse locus eorum, qui cum hac urbe de imperio +certârunt, vestigia calamitatis ostenderet.» (CIC. _Agrar._ 2, n. 50.)] + +[Marge: App. p. 84.] Quand tout fut réglé, Scipion retourna à Rome, où +il entra en triomphe. On n'en avait jamais vu de si éclatant; car ce +n'étaient que statues, que raretés, que pièces curieuses et d'un prix +inestimable, que les Carthaginois, pendant le cours d'un grand nombre +d'années, avaient apportées en Afrique, sans compter l'argent qui fut +porté dans le trésor public, et qui montait à de très-grandes sommes. + +[Marge: App. p. 85. Plut. in vit. Gracch. p. 839.] Quelques précautions +qu'on eût prises pour empêcher que jamais on ne pût songer à rétablir +Carthage, moins de trente ans après, et du vivant même de Scipion, l'un +des Gracques, pour faire sa cour au peuple, entreprit de la repeupler, +et y conduisit une colonie composée de six mille citoyens. Le sénat, +ayant appris que plusieurs signes funestes avaient répandu la terreur +parmi les ouvriers lorsqu'on désignait l'enceinte et qu'on jetait les +fondements de la nouvelle ville, voulut en surseoir l'exécution; mais le +tribun, peu délicat sur la religion et peu scrupuleux, pressa l'ouvrage +malgré tous ces présages sinistres, et le finit en peu de jours. Ce fut +là la première colonie romaine envoyée hors de l'Italie. + +On n'y bâtit apparemment que des espèces de cabanes, puisque, +[356]lorsque Marius dans sa fuite en Afrique s'y retira, il est dit +qu'il menait une vie pauvre sur les ruines et les débris de Carthage, se +consolant par la vue d'un spectacle si étonnant, et pouvant aussi, en +quelque sorte, par son état, servir de consolation à cette ville +infortunée. + +[Note 356: «Marius cursum in Africam direxit, inopemque vitam in +tugurio ruinarum carthaginensium toleravit: quum Marius aspiciens +Carthaginem, illa intuens Marium, alter alteri possent esse solatio.» +(VELL. PATERC. lib. 2, cap. 19.)] + +[Marge: App. p. 85.] + +Appien rapporte que Jules César, après la mort de Pompée, étant passé en +Afrique, vit en songe une grande armée qui l'appelait en versant des +larmes; et que, touché de ce songe, il écrivit dans ses tablettes le +dessein qu'il avait formé à cette occasion de rétablir Carthage et +Corinthe: mais qu'ayant été tué bientôt après par les conjurés, César +Auguste, son fils adoptif, qui trouva ce mémoire parmi ses papiers, fit +rétablir la ville de Carthage près du lieu où était l'ancienne, pour ne +pas encourir les exécrations qu'on avait fulminées, lorsqu'elle fut +démolie, contre quiconque oserait la rebâtir. + +Je ne sais pas sur quoi est fondé ce que rapporte Appien; mais nous +voyons dans Strabon que Carthage [Marge: App. l. 17, pag. 833.] fut +rétablie en même temps que Corinthe par César[357], à qui il donne le +nom de dieu, par où, un peu auparavant, [Marge: App. p. 83.] il avait +clairement désigné Jules César[358]; et Plutarque, [Marge: Pag. 733.] +dans sa vie, lui attribue en termes formels l'établissement de ces deux +colonies, et remarque que ce qu'il y a de singulier sur ces deux villes, +c'est que, comme il leur était arrivé auparavant d'être prises et +détruites toutes deux en même temps, il leur arriva aussi à toutes deux +d'être en même temps rebâties et repeuplées. Quoi qu'il en soit, Strabon +assure que de son temps Carthage était aussi peuplée qu'aucune autre +ville d'Afrique; et elle fut toujours, sous les empereurs suivants, la +capitale de toute l'Afrique. Elle a encore subsisté avec éclat pendant +environ sept cents ans; mais elle a été enfin entièrement détruite par +les Sarrasins, au commencement du septième siècle, sans que dans le pays +même on en connaisse le nom ni les vestiges. + +[Note 357: Outre l'autorité de Strabon qui est formelle, et celle de +Plutarque qui ne l'est pas moins, on peut citer le témoignage de Dion +Cassius (lib. XLIII, § 50) pour prouver la réalité du rétablissement de +Carthage par Jules César. Ce qui paraît avoir trompé Appien, c'est qu'en +effet Auguste y envoya également une colonie en 725 de Rome, au +témoignage de Dion Cassius (lib. LII, § 43), confirmé d'ailleurs par les +médailles de ce prince. (HARDUIN. _Num. urb. illustr._ p. 117.).--L.] + +[Note 358: Strabon, par les mots Θεὸς Καῖσαρ, ne peut en effet +désigner que Jules César.--L.] + +_Digression sur les mœurs et le caractère du second Scipion l'Africain._ + +Scipion, le destructeur de Carthage, était propre fils du fameux Paul +Émile qui vainquit Persée, dernier roi de Macédoine, et par conséquent +petit-fils de cet autre Paul Émile qui fut tué à la bataille de Cannes. +Il fut adopté par le fils du grand Scipion l'Africain, et nommé _Scipio +Æmilianus_; ce qui, selon la loi des adoptions, réunissait les noms des +deux familles. Il en soutint également l'honneur par toutes les grandes +qualités qui peuvent illustrer la robe et l'épée. Pendant tout le cours +de sa vie, dit un historien, on ne vit rien en lui que de louable: +actions, discours, sentiments[359]. Il se distingua particulièrement +(éloge bien rare maintenant dans les gens de guerre!) par un goût exquis +pour les belles-lettres et pour toutes sortes de sciences, et par +l'estime singulière qu'il faisait des personnes lettrées et savantes. +Tout le monde sait qu'on lui attribuait les comédies de Térence, ouvrage +le plus achevé que Rome ait jamais produit pour l'élégance et la +finesse[360]. On dit à sa louange que personne ne savait mieux que lui +entremêler le repos et l'action, ni mettre à profit avec plus de +délicatesse et de goût les vides que lui laissaient les affaires. +Partagé entre les armes et les livres, entre les travaux militaires du +camp et les occupations paisibles du cabinet, ou il exerçait son corps +par les fatigues de la guerre, ou il cultivait son esprit par l'étude +des sciences. Il montra par là que rien n'est plus capable de faire +honneur à un homme de qualité, dans quelque profession qu'il se trouve, +que les belles connaissances. Cicéron[361] dit de lui qu'il avait +toujours entre les mains les ouvrages de Xénophon, si pleins +d'instructions solides, soit pour la guerre, soit pour la politique. + +[Note 359: «P. Scipio Æmilianus, vir avitis P. Africani paternisque +L. Pauli virtutibus simillimus, omnibus belli ac togæ dotibus, +ingeniique ac studiorum eminentissimus seculi sui, qui nihil in vita +nisi laudandum aut fecit, aut dixit, ac sensit.» (VELL. PATERC. lib. 1, +cap. 12.)] + +[Note 360: «Neque enim quisquam hoc Scipione elegantiùs intervalla +negotiorum otio dispunxit; semperque aut belli aut pacis serviit +artibus, semper inter arma ac studia versatus, aut corpus periculis, aut +animum disciplinis exercuit.» (Ibid. cap. 13.)] + +[Note 361: «Africanus semper socraticum Xenophontem in manibus +habebat.» (TUSC. _Quæst._ lib. 2, n. 62.)] + +[Marge: Plut. invit. Æmil. Paul.] Ce goût exquis pour les belles-lettres +et pour les sciences était le fruit de l'excellente éducation que Paul +Émile avait donnée à ses enfants. Il les avait fait instruire par les +plus habiles maîtres en tout genre, n'épargnant pour cela aucune +dépense, quoiqu'il n'eût qu'un bien très-médiocre; et il assistait à +tous leurs exercices autant que les affaires publiques le lui +permettaient, voulant par là devenir lui-même leur premier maître. + +[Marge: Excerpt. e Polyb. p. 147-163.] L'union intime de notre Scipion +avec Polybe acheva de perfectionner en lui les rares qualités qu'un +heureux naturel et une excellente éducation y faisaient déjà admirer. +Polybe, avec un grand nombre d'Achéens qui étaient devenus suspects aux +Romains pendant la guerre de Persée, était retenu à Rome, où son mérite +le fit bientôt connaître et rechercher par les personnes de la ville les +plus distinguées. Scipion, âgé à peine de dix-huit ans, se livra tout +entier à lui, et regarda comme le plus grand bonheur de sa vie de +pouvoir être formé par un tel maître, dont il préférait l'entretien à +tous les vains amusements qui ont ordinairement tant d'attrait pour les +jeunes gens. + +Polybe commença par lui inspirer une aversion extrême pour ces plaisirs +également dangereux et honteux auxquels s'abandonnait la jeunesse +romaine, déjà presque généralement déréglée et corrompue par le luxe et +la licence que les richesses et les nouvelles conquêtes avaient +introduits à Rome. Scipion, pendant les cinq premières années qu'il fut +à une si excellente école, sut bien profiter des leçons qu'il y +recevait; et, se mettant au-dessus des railleries et du mauvais exemple +des jeunes gens de son âge, il fut regardé dès-lors dans toute la ville +comme un modèle de retenue et de sagesse. + +De là il fut aisé de le faire passer à la générosité, au noble +désintéressement, au bel usage des richesses, vertus si nécessaires aux +personnes d'une grande naissance, et que Scipion porta à un suprême +degré, comme on le peut voir par quelques faits que Polybe en rapporte, +qui sont bien dignes d'admiration. + +[Marge: Polyb. 32, c. xii, seq.] [362]Émilie, femme du premier Scipion +l'Africain, et mère de celui qui avait adopté le Scipion dont parle ici +Polybe, avait laissé à ce dernier, en mourant, une riche succession. +Cette dame, outre les diamants, les pierreries, et les autres bijoux qui +composent la parure des personnes de son rang, avait une grande quantité +de vases d'or et d'argent destinés pour les sacrifices, un train +magnifique, des chars, des équipages, un nombre considérable d'esclaves +de l'un et de l'autre sexe; le tout proportionné à l'opulence de la +maison où elle était entrée. Quand elle fut morte, Scipion abandonna +tout ce riche appareil à sa mère Papiria, qui, ayant été répudiée, il y +avait déjà quelque temps, par Paul Émile, et n'ayant pas de quoi +soutenir la splendeur de sa naissance, menait une vie obscure, et ne +paraissait plus dans les assemblées ni dans les cérémonies publiques. +Quand on l'y vit reparaître avec cet éclat, une si magnifique libéralité +fit beaucoup d'honneur à Scipion, surtout parmi les dames, qui ne s'en +turent pas, et dans une ville où, dit Polybe, on ne se dépouillait pas +volontiers de son bien. + +[Note 362: Elle était sœur de Paul Émile, père du second Scipion +l'Africain.] + +Il ne se fit pas moins admirer dans une autre occasion. Il était obligé, +en conséquence de la succession qui lui était échue par la mort de sa +grand'mère, de payer, en trois termes différents, aux deux filles de +Scipion son grand-père adoptif, la moitié de leur dot, qui montait à +cinquante mille écus[363]. A l'échéance du premier terme, Scipion fit +remettre entre les mains du banquier la somme entière. Tibérius Gracchus +et Scipion Nasica, qui avaient épousé ces deux sœurs, croyant que +Scipion s'était trompé, allèrent le trouver, et lui représentèrent que +les lois lui laissaient l'espace de trois ans pour fournir cette somme +en trois différents paiements. Le jeune Scipion répondit qu'il +n'ignorait pas la disposition des lois, qu'on en pouvait suivre la +rigueur avec des étrangers, mais qu'avec des proches et des amis il +convenait d'en user avec plus de simplicité et de noblesse; et il les +pria d'agréer que la somme entière leur fût payée. Ils s'en retournèrent +pleins d'admiration pour la générosité de leur parent, et[364] se +reprochant à eux-mêmes la bassesse de leurs sentiments par rapport à +l'intérêt, quoiqu'ils fussent les premiers de la ville et les plus +estimés. Cette libéralité leur paraissait d'autant plus admirable, dit +Polybe, qu'à Rome, loin de vouloir payer cinquante mille écus avant +l'échéance du terme, personne n'aurait voulu en payer mille avant le +jour préfix. + +[Note 363: Il y a dans Polybe (XXXII, c. 13, § 10) 50 talents; ce +qui doit s'entendre en cet endroit de 50 fois 6000 deniers romains, ou +de 300,000 deniers, valant alors 245,500 francs.--L.] + +[Note 364: Κατεγνωκότες τῆς αὐτῶν [forte αὑτῶν] μικρολογίας +mikrologias. [POLYB. XXXII, c. 13, 16.]] + +Ce fut par le même esprit que, deux ans après, Paul Émile son beau-père +étant mort, il céda à son frère Fabius, qui était moins riche que lui, +la part qu'il avait dans la succession de leur père, laquelle montait à +plus de soixante mille écus[365], afin de corriger ainsi l'inégalité de +biens qui se trouvait entre les deux frères. + +Ce même frère ayant dessein de donner un spectacle de gladiateurs après +la mort de son père, pour honorer sa mémoire, comme c'était alors la +coutume, et ne pouvant pas facilement soutenir cette dépense, qui allait +fort loin, Scipion donna quinze mille écus[366] pour en supporter du +moins la moitié. + +[Note 365: Dans Polybe, 60 talents ou 360,000 deniers ou 294,000 +francs.--L.] + +[Note 366: 15 talents ou 73,500 francs.--L.] + +Les présents magnifiques, que Scipion avait faits à sa mère Papiria, lui +revenaient de plein droit après sa mort; et ses sœurs, selon l'usage de +ce temps, n'y pouvaient rien prétendre; mais il aurait cru se déshonorer +et rétracter ses dons, s'il les avait repris. Il laissa donc à ses sœurs +tout ce qu'il avait donné à leur mère, ce qui montait à une somme fort +considérable, et il s'attira de nouveaux applaudissements par cette +nouvelle preuve qu'il donna de sa grandeur d'ame et de sa tendre amitié +pour sa famille. + +Ces différentes largesses, qui, réunies ensemble, montaient à de +très-grandes sommes, tiraient, ce semble, un nouveau prix de l'âge où il +les faisait, car il était très-jeune, et encore plus des circonstances +du temps où il plaçait ses dons, et des manières gracieuses et +obligeantes dont il savait les assaisonner. + +Les faits que je viens de citer sont si éloignés de nos mœurs, qu'il y +aurait lieu de craindre qu'on ne les regardât comme une exagération +outrée d'un historien prévenu en faveur de son héros, si l'on ne savait +que le caractère dominant de Polybe, qui les rapporte, était un grand +amour de la vérité et un extrême éloignement de toute flatterie. Dans +l'endroit même d'où j'ai tiré ce récit, il a cru devoir prendre quelques +précautions par rapport à ce qu'il dit des actions vertueuses et des +rares qualités de Scipion: il fait observer que, ses écrits devant être +lus par les Romains, qui étaient parfaitement instruits de tout ce qui +regarde ce grand homme, il ne manquerait pas d'être démenti par eux s'il +osait avancer quelque chose qui fût contraire à la vérité; affront +auquel il n'est pas vraisemblable qu'un auteur qui a quelque soin de sa +réputation voulût s'exposer gratuitement. + +Nous avons déjà remarqué que Scipion n'avait pris aucune part aux +dérèglements et aux débauches qui régnaient alors presque généralement +parmi la jeunesse romaine. Il fut avantageusement dédommagé et +récompensé de cette privation volontaire des plaisirs, par la santé +ferme et vigoureuse qu'elle lui procura pour tout le reste de sa vie, +qui le mit en état de goûter des plaisirs bien plus purs, et de faire +ces grandes actions qui lui acquirent tant de gloire. + +Les exercices de la chasse, auxquels il se plaisait extrêmement, +contribuèrent aussi beaucoup à rendre son corps robuste, et capable de +soutenir les plus rudes fatigues. La Macédoine, où il suivit son père, +lui fournit abondamment de quoi satisfaire son inclination, parce que la +chasse, qui y faisait le divertissement ordinaire des rois, ayant été +suspendue depuis quelques années à cause de la guerre, il y trouva une +quantité incroyable de gibier de toute espèce. Paul Émile, attentif à +procurer à son fils d'honnêtes plaisirs, pour le dégoûter et le +détourner de ceux que la raison lui interdisait, lui laissa goûter avec +une pleine liberté celui de la chasse pendant tout le temps que les +troupes romaines demeurèrent dans le pays, depuis la victoire qu'il +avait remportée sur Persée. Le jeune homme employa son loisir à cet +exercice si convenable à son âge et à son inclination, et il n'eut pas +moins de succès dans cette guerre innocente qu'il déclara aux bêtes de +Macédoine, que son père en avait eu dans celle qu'il avait faite contre +les habitants de ce pays. + +C'est au retour de ce voyage que Scipion trouva Polybe à Rome, et lia +avec lui cette étroite amitié qui devint si utile à ce jeune Romain, et +qui ne lui a guère moins fait d'honneur dans la postérité que toutes ses +conquêtes. Il paraît que Polybe demeurait et mangeait avec les deux +frères. Un jour que Scipion se trouva seul avec lui, il lui ouvrit son +cœur avec une pleine effusion, et se plaignit, mais d'une manière douce +et tendre[367], de ce que Polybe, dans les conversations qu'on avait à +table, adressait toujours la parole à son frère Fabius et jamais à lui. +«Je sens bien, lui dit-il, que cette indifférence vient de la pensée où +vous êtes, comme tous nos citoyens, que je suis un jeune homme +inappliqué, et qui n'ai rien du goût qui règne aujourd'hui dans Rome, +parce qu'on ne voit pas que je m'attache aux exercices du barreau, et +que je m'applique au talent de la parole. Mais comment le ferais-je? On +me dit perpétuellement que ce n'est point un orateur que l'on attend de +la maison des Scipions, mais un général d'armée. Je vous avoue, +pardonnez-moi la franchise avec laquelle je vous parle, que votre +indifférence pour moi me touche et m'afflige sensiblement.» Polybe, +surpris de ce discours, auquel il ne s'attendait point, le consola du +mieux qu'il put, et l'assura que, s'il adressait ordinairement la parole +à son frère, ce n'était point du tout faute d'estime pour lui, mais +uniquement parce que Fabius était l'aîné, et que d'ailleurs, sachant que +les deux frères pensaient de même, il avait cru que parler à l'un, +c'était parler à l'autre; qu'au reste, il s'offrait de tout son cœur à +son service, et qu'il pouvait disposer absolument de sa personne: que, +par rapport aux sciences, pour lesquelles il lui voyait beaucoup de +goût, il trouverait des secours suffisants dans ce grand nombre de +savants qui venaient tous les jours de Grèce à Rome; mais que, pour le +métier de la guerre, qui était proprement sa profession aussi-bien que +sa passion, il pourrait lui être de quelque utilité. Alors Scipion, lui +prenant les mains et les serrant avec les siennes: «Oh, dit-il, quand +verrai-je cet heureux jour où, libre de tout autre engagement et vivant +avec moi, vous voudrez bien vous appliquer à me former l'esprit et le +cœur! C'est alors que je me croirai digne de mes ancêtres.» Depuis ce +temps-là, Polybe, charmé et attendri de voir dans un jeune homme[368] de +si nobles sentiments, s'attacha particulièrement au jeune Scipion, qui +le respecta toujours dans la suite comme son propre père. + +[Note 367: Polybe ajoute ce trait charmant, et en rougissant un peu: +καὶ τῷ χρώματι γενόμενος ἐνερευθής (POLYB. XXXII, c. 9, § 8.)--L.] + +[Note 368: Il n'avait pas plus de 18 ans, dit Polybe (XXXII, c. 10, +§ 1).--L.] + +La qualité d'historien n'était pas la seule que Scipion estimât dans +Polybe; il faisait bien plus de cas et d'usage de celles de grand +capitaine et de grand politique. Aussi il le consultait en tout, et ne +se conduisait que par ses avis, lors même qu'il fut à la tête des +troupes, concertant en secret avec lui toutes les opérations de la +campagne, tous les mouvements de l'armée, toutes les entreprises contre +l'ennemi, et toutes les [Marge: Pausan. in Arcad. l. 8 [c. 30] pag. +505.] mesures propres à les faire réussir. En un mot, l'opinion +constante était que ce Romain n'avait rien fait de bon dont il n'eût +l'obligation à Polybe, et qu'il ne faisait de fautes que lorsqu'il +agissait sans le consulter. + +Je prie le lecteur de me pardonner cette longue digression, qui peut +paraître étrangère à mon sujet puisque je ne traite point de l'histoire +romaine, mais qui m'a paru si propre au dessein que je me propose en +général dans cet ouvrage, de former la jeunesse, que je n'ai pu +m'empêcher de l'insérer ici, quoique je sentisse bien que ce n'était pas +tout-à-fait sa place. En effet, on y voit de quelle importance est la +bonne éducation, et combien il est avantageux aux jeunes gens de se lier +de bonne heure avec des personnes de mérite; car ce furent là les +fondements de cette gloire et de cette réputation qui ont rendu le nom +de Scipion si illustre. Mais sur-tout quel exemple pour notre siècle, où +souvent les plus légers intérêts divisent les frères et les sœurs, et +troublent la paix des familles, que ce généreux désintéressement de +Scipion, à qui les sommes les plus considérables ne coûtaient rien quand +il s'agissait d'obliger ses proches! Ce bel endroit de Polybe m'avait +échappé, parce qu'il ne se trouve point dans l'édition _in-folio_ que +nous en avons. Sa place naturelle était le lieu où, traitant du goût de +la solide gloire, j'ai parlé du mépris et du noble usage que les anciens +faisaient de l'argent. J'ai cru ne pouvoir me dispenser de rendre ici +aux jeunes gens ce que j'avais lieu de me reprocher de leur avoir, en +quelque sorte, alors dérobé. + +_Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa._ + +J'ai promis, après que j'aurais achevé ce qui regarde la république de +Carthage, de revenir à la famille et à la postérité de Masinissa. Ce +point d'histoire fait une partie considérable de celle d'Afrique, et, +par cette raison, n'est pas tout-à-fait étranger à mon sujet. + +[Marge: App. [Bell. pun.] p. 63. [c. 105.] Val. Max. lib. 5, cap. 2. AN. +M. 3857 ROM. 601.] Depuis que Masinissa, sous le premier Scipion, eut +embrassé le parti des Romains, il était toujours demeuré dans cette +honorable alliance avec un zèle et une fidélité qui ont peu d'exemples. +Se voyant près de mourir, il écrivit au proconsul d'Afrique, sous qui +servait alors le jeune Scipion, pour le prier de vouloir bien le lui +envoyer, ajoutant qu'il mourrait content s'il pouvait expirer entre ses +bras, après l'avoir rendu le dépositaire de ses dernières volontés. +Mais, sentant que sa fin approchait avant qu'il pût avoir cette +consolation, il fit venir sa femme et ses enfants, et leur dit qu'il ne +connaissait dans toute la terre que le seul peuple romain, et parmi ce +peuple, que la seule famille des Scipions; qu'il laissait en mourant un +pouvoir suprême à Scipion Émilien de disposer de ses biens et de +partager son royaume entre ses enfants; qu'il voulait que tout ce qu'il +aurait décidé fût exécuté ponctuellement, comme si lui-même l'avait +arrêté par son testament. Après leur avoir ainsi parlé, il mourut âgé de +plus de quatre-vingt-dix ans. + +Ce prince, qui pendant sa jeunesse avait essuyé d'étranges malheurs, +s'étant vu dépouillé de son royaume, obligé de fuir de province en +province, et près mille fois de perdre la vie, soutenu, dit l'historien, +par la protection divine, n'eut plus jusqu'à sa mort qu'une [Marge: App. +p. 63.] suite continuelle de prospérités, qui ne fut interrompue par +aucun accident fâcheux. Non-seulement il recouvra son royaume, mais il y +ajouta celui de Syphax son ennemi; et, maître de tout le pays depuis la +Mauritanie jusqu'à Cyrène, il devint le prince le plus puissant de toute +l'Afrique. Il conserva jusqu'à la fin de sa vie une santé très-robuste, +qu'il dut sans doute et à l'extrême sobriété dont il usa toujours pour +le boire et le manger, et au soin qu'il eut de s'endurcir sans relâche +au travail et à la fatigue. Agé de quatre-vingt-dix ans, il faisait +encore tous les exercices d'un jeune homme, et se tenait à cheval sans +selle; et Polybe fait remarquer [Marge: An seni gerenda sit Resp. pag. +791.] (c'est Plutarque qui nous a conservé cette remarque) que, le +lendemain d'une grande victoire remportée contre les Carthaginois, on +l'avait trouvé devant sa tente faisant son repas d'un morceau de pain +bis. + +Il laissa en mourant cinquante-quatre fils, dont trois seulement étaient +d'un mariage légitime; savoir, Micipsa, [Marge: App. p. 63. Val. Max. +lib. 5, cap. 2.] Gulussa et Mastanabal. Scipion partagea le royaume +entre ces trois derniers, et donna aux autres des revenus considérables; +mais bientôt après Micipsa demeura seul possesseur de ces vastes états +par la mort de ses deux frères. Il eut deux fils, Adherbal et Hiempsal; +et il fit élever avec eux dans son palais Jugurtha[369] son neveu, fils +de Mastanabal, et en prit autant de soin que de ses propres enfants. Ce +dernier avait des qualités excellentes, qui lui attirèrent une estime +générale. Bien fait de sa personne, beau de visage, plein d'esprit et de +sens, il ne donna point, comme c'est l'ordinaire des jeunes gens, dans +le luxe et le plaisir. Il s'exerçait avec ceux de son âge à la course, à +lancer le javelot, à monter à cheval; et, supérieur à tous, il savait +pourtant s'en faire aimer. La chasse était son unique plaisir, mais la +chasse contre les lions et d'autres bêtes féroces. Pour achever son +éloge, il excellait en tout, et parlait peu de lui-même: _plurimùm +facere, et minimùm ipse de se loqui_. + +[Note 369: Toute l'histoire de Jugurtha est tirée de Salluste.] + +Un mérite si éclatant et si généralement approuvé commença à donner de +l'inquiétude à Micipsa. Il se voyait âgé, et ses enfants fort jeunes. +[370]Il savait de quoi l'ambition est capable quand il s'agit d'un +trône; et qu'avec beaucoup moins de talents que n'en avait Jugurtha, il +est aisé de se laisser entraîner à une tentation si délicate, sur-tout +quand elle est aidée de circonstances si favorables. Afin d'éloigner un +compétiteur si dangereux pour ses enfants, il lui donna le commandement +des troupes qu'il envoyait au secours des Romains, occupés alors au +siège de Numance, sous la conduite de Scipion. Il se flattait que +Jugurtha, brave comme il était, pourrait bien s'engager mal à propos +dans quelque action périlleuse, et y laisser la vie; mais il se trompa. +[371]Ce jeune prince à un courage intrépide joignait un grand +sang-froid; et, ce qui est fort rare à cet âge, il était également +éloigné et d'une prévoyance timide et d'une hardiesse téméraire. Il +gagna dans cette campagne l'estime et l'amitié de toute l'armée. Scipion +le renvoya avec des lettres de recommandation pour son oncle, et des +témoignages fort avantageux, après lui avoir donné pourtant de sages +avis sur la conduite qu'il devait tenir; car, habile comme il était à +connaître les hommes, il avait apparemment entrevu dans ce jeune prince +une ambition dont il craignait les suites. + +[Note 370: «Terrebat eum natura mortalium avida imperii, et præceps +ad explendum animi cupidinem: prætereà opportunitas suæ liberorumque +ætatis, quæ etiam mediocres viros spe prædæ transversos agit.» SALLUST. +[c. 6.]] + +[Note 371: «Ac sanè, quod difficillimum imprimis est, et prælio +strenuus erat, et bonus consilio: quorum alterum ex providentia timorem, +alterum ex audacia temeritatem adferre plerumque solet.» [c. 7.]] + +Micipsa, touché de tout le bien qu'on lui mandait de son neveu, changea +de disposition à son égard, et ne songea plus qu'à le gagner à force de +bienfaits. Il l'adopta, et par son testament le fit son héritier comme +ses deux autres enfants. Se voyant près de mourir, il les manda tous +trois ensemble, et les fit approcher de son lit. Là, en présence de +toute la cour, il fit souvenir Jugurtha de tout ce qu'il avait fait en +sa faveur, le conjurant au nom des dieux de défendre et de protéger +toujours ses enfants, qui, de proches qu'ils lui étaient par le sang, +étaient devenus ses frères par son bienfait. [372]Il lui représenta que +ce n'étaient point les armes ni les trésors qui faisaient la force d'un +royaume, mais les amis, qui ne s'acquièrent ni par les armes, ni par +l'or, mais par des services réels, et par une fidélité inviolable. Or +peut-on trouver de meilleurs amis que des frères? et quel fond peut +faire sur des étrangers quiconque devient ennemi de ses proches? Il +exhorta ses enfants à ménager avec grand soin et à respecter Jugurtha, +et à n'avoir d'autre dispute avec lui que pour tâcher de l'atteindre, et +même, s'il se pouvait, de le surpasser en mérite. Il finit en leur +recommandant à tous de demeurer fidèlement attachés au peuple romain, et +de le regarder toujours comme leur bienfaiteur, leur patron, leur +maître. Micipsa mourut peu de jours après. + +[Note 372: «Non exercitus, neque thesauri, præsidia regni sunt, +verùm amici: quos neque armis cogere, neque auro parare queas; officio +et fide pariuntur. Quis autem amicior quàm frater fratri? aut quem +alienum fidum invenies, si tuis hostis fueris?» [c. 9.]] + +[Marge: AN. M. 3887 ROM. 631.] Jugurtha ne se contraignit pas +long-temps. Il commença par se délivrer d'Hiempsal, qui lui avait parlé +avec beaucoup de liberté, et le fit égorger. Adherbal vit par-là ce +qu'il avait à craindre pour lui-même. [Marge: AN. M. 3888 ROM. 632.] La +Numidie se divise et prend parti entre les deux frères. On lève de part +et d'autre de nombreuses troupes. Adherbal, après avoir perdu la plupart +de ses places, est vaincu dans un combat, et obligé de se réfugier à +Rome. Jugurtha n'en est pas fort effrayé; il savait que presque tout y +était vénal. Il y envoie donc des députés, avec ordre de corrompre à +force de présents les principaux des sénateurs. Dans la première +audience qu'on leur donna, Adherbal exposa le malheureux état où il se +trouvait réduit, les injustices et les violences de Jugurtha, le meurtre +de son frère, la perte de presque toutes ses places, et il insista +principalement sur les derniers ordres que son père, en mourant, lui +avait donnés, de mettre uniquement sa confiance dans le peuple romain, +dont l'amitié serait pour lui et pour son royaume un appui plus ferme et +plus sûr que toutes les troupes et tous les trésors du monde. Son +discours fut long et pathétique. Les députés de Jugurtha répondirent en +peu de mots qu'Hiempsal avait été tué par les Numides à cause de sa +cruauté, qu'Adherbal avait été l'agresseur, et qu'après avoir été vaincu +il venait se plaindre de n'avoir pas fait tout le mal qu'il aurait +souhaité; que leur maître priait le sénat de juger de sa conduite en +Afrique par celle qu'il avait gardée à Numance, et de compter plus sur +ses actions que sur les accusations de ses ennemis. Ils avaient employé +en secret une éloquence plus efficace que celle des paroles; et elle eut +tout son effet. A l'exception d'un petit nombre de sénateurs qui +conservaient encore quelques sentiments d'honneur, et n'étaient pas +vendus à l'injustice, tout le reste pencha du côté de Jugurtha. Il fut +résolu qu'on enverrait sur les lieux des commissaires pour partager +également les provinces entre les deux frères. On peut bien juger que +Jugurtha n'épargna pas l'argent. Le partage fut fait entièrement à son +avantage, en gardant néanmoins quelque apparence d'équité. + +Ce premier succès enfla son courage et augmenta sa hardiesse. Il attaque +son frère à force ouverte; et, pendant que celui-ci s'amuse à envoyer +vers les Romains, il enlève plusieurs de ses places, pousse toujours ses +conquêtes, et, après le gain d'une bataille, l'assiége lui-même dans +Cirta, capitale de son royaume. Cependant surviennent des députés de +Rome, avec ordre de déclarer aux deux princes, de la part du sénat et du +peuple, qu'ils aient à mettre bas les armes et à faire cesser toute +hostilité. Jugurtha, après avoir protesté de son profond respect et de +sa parfaite soumission pour les ordres du peuple romain, ajouta qu'il ne +croyait pas que son intention fût de l'empêcher de défendre sa propre +vie contre les embûches de son frère: qu'au reste, il enverrait au plus +tôt à Rome pour informer le sénat de sa conduite. Par cette réponse +vague, il éluda les ordres du sénat, et ne laissa pas même aux députés +la liberté d'aller trouver Adherbal. + +Quelque serré qu'il fût dans la place, il trouva le moyen d'écrire à +Rome pour implorer le secours du peuple romain contre un frère qui le +tenait assiégé depuis cinq mois, et qui en voulait à sa vie. Quelques +sénateurs étaient d'avis que, sans perdre de temps, on déclarât la +guerre à Jugurtha; mais son crédit l'emporta encore, et l'on se contenta +d'ordonner une députation composée de sénateurs de grand poids, du +nombre desquels était Émilius Scaurus, homme puissant dans la noblesse, +factieux, et qui cachait de grands vices sous une apparence de probité. +Jugurtha fut d'abord effrayé, mais il sut éluder aussi leur demande, et +les renvoya sans rien conclure. Alors Adherbal, n'ayant plus aucune +ressource, se rendit, à condition qu'il aurait la vie sauve; mais il fut +égorgé sur-le-champ, et un grand nombre de Numides avec lui. + +Malgré l'horreur que cette nouvelle excita à Rome, l'argent de Jugurtha +lui fit encore trouver des défenseurs dans le sénat. Mais C. Memmius, +tribun du peuple, homme vif et ennemi de la noblesse, engagea le peuple +à ne pas souffrir qu'un crime si horrible demeurât impuni. La guerre fut +donc déclarée à Jugurtha. [Marge: AN. M. 3894 ROM. 638. AV. J. C. 110.] +Le consul Calpurnius Bestia en fut chargé.[373] Il avait d'excellentes +qualités; mais elles étaient gâtées et rendues inutiles par son avarice. +Scaurus partit avec lui. Ils emportèrent d'abord plusieurs places; mais +l'argent de Jugurtha arrêta ces conquêtes[374]; Scaurus même, qui +jusque-là avait paru fort vif contre ce prince, ne put résister à une +attaque si violente. On fit un traité. Jugurtha parut se rendre au +peuple romain. Trente éléphants, quelques chevaux, et une somme d'argent +fort médiocre, furent remis entre les mains du questeur. + +[Note 373: «Multæ bonæque artes animi et corporis erant, quas omnes +avaritia præpediebat.» [c. 28.]] + +[Note 374: «Magnitudine pecuniæ a bono honestoque in pravum +abstractus est.»] + +L'indignation publique éclata pour-lors à Rome. Le tribun Memmius +échauffa les esprits par ses discours. Il fit nommer Cassius, qui était +préteur, pour aller trouver Jugurtha, et l'engager à venir à Rome sous +la garantie du peuple romain, afin qu'en sa présence on examinât qui +étaient ceux qui avaient reçu de l'argent. Il ne put se dispenser de s'y +rendre. Sa vue ranima la colère du peuple; mais un tribun, corrompu à +force de présents, traîna l'assemblée en longueur, et enfin la dissipa. +Un prince numide, petit-fils de Masinissa, qui se nommait Massiva, et +était pour-lors à Rome, fut conseillé de demander le royaume de +Jugurtha. Celui-ci le sut, et le fit égorger au milieu de Rome. Le +meurtrier fut arrêté, et mis entre les mains de la justice; et Jugurtha +eut ordre de se retirer de l'Italie. Ce fut pour-lors que, sortant de la +ville, et tournant plusieurs fois ses regards de ce côté-là, il dit +«[375]que Rome n'attendait pour se vendre qu'un acheteur, et qu'elle +périrait s'il s'en trouvait un.» + +[Note 375: «Postquam Romà egressus est, fertur sæpè tacitus eò +respiciens, postremò dixisse, _Urbem venalem et maturè perituram, si +emptorem invenerit_.» [c. 35.]] + +La guerre recommence donc de nouveau. Elle réussit fort mal, d'abord par +la nonchalance, et peut-être par la connivence du consul Albinus; puis, +lorsqu'il fut retourné à Rome pour y tenir les assemblées, par +l'ignorance de son frère Aulus, qui, ayant engagé l'armée dans un défilé +d'où elle ne pouvait sortir, se rendit honteusement à l'ennemi, qui fit +passer les Romains sous le joug, et leur fit promettre qu'ils +sortiraient de Numidie dans l'espace de dix jours. + +Il est aisé de juger comment une paix si ignominieuse, conclue sans +l'autorité du peuple, fut regardée à Rome. On n'y conçut de bonnes +espérances pour le succès de cette guerre, que lorsque le soin en fut +confié au consul L. Métellus.[376] A toutes les autres vertus d'un +excellent général il joignait un parfait désintéressement, qualité la +plus essentielle alors contre un ennemi tel que Jugurtha, qui jusque-là, +pour vaincre, avait moins employé l'épée que l'argent. Il trouva +Métellus invincible de ce côté-là comme de tout autre: il fallut donc +payer de sa personne et de son courage, au défaut de cette ressource qui +commença à lui manquer. Aussi fit-il des efforts extraordinaires; et +tout ce qu'on peut attendre de la bravoure, de l'habileté, de +l'attention d'un grand capitaine, à qui le désespoir fournit de +nouvelles forces et de nouvelles lumières, il l'employa dans cette +campagne, mais toujours sans succès, parce qu'il avait affaire à un +consul à qui il n'échappait aucune faute, et qui ne manquait aucune +occasion de prendre avantage sur son ennemi. + +[Note 376: «In Numidiam proficiscitur, magnâ spe civium, quum +propter artes bonas, tùm maximè quòd adversùm divitias invictum animum +gerebat.» [c. 43.]] + +La grande peine de Jugurtha fut de se mettre à couvert du côté des +traîtres: Depuis qu'il eut su que Bomilcar, en qui il avait une entière +confiance, avait songé à attenter sur sa vie, il n'eut plus un moment de +repos. Il ne trouvait nulle part de sûreté; le jour, la nuit, le +citoyen, l'étranger, tout lui était suspect, tout le faisait trembler; +il ne prenait le sommeil qu'à la dérobée, changeant même souvent de lit +sans garder les bienséances de son rang: quelquefois, s'éveillant en +sursaut, il prenait des armes et jetait de grands cris, tant la crainte +le troublait et l'agitait comme un forcené. + +Marius servait en qualité de lieutenant sous Métellus. Dévoré +d'ambition, il travailla d'abord secrètement à le décrier dans l'esprit +des soldats: et, devenu bientôt l'ennemi déclaré et le calomniateur de +son général, il vint à bout, par ces voies indignes, de le supplanter et +de se faire nommer en sa place pour terminer la guerre contre +Jugurtha.[377] Quelque force d'ame qu'eût d'ailleurs Métellus, il fut +abattu par ce coup imprévu, qui lui arracha des larmes et des discours +peu dignes d'un grand homme comme lui. Il y avait en effet dans le +procédé de Marius une noirceur affreuse, qui montre clairement ce que +c'est que l'ambition, et comment elle est capable d'étouffer dans +quiconque s'y livre tout sentiment d'honneur et de probité. Métellus, +ayant pris soin d'éviter la rencontre d'un successeur dont la seule vue +aurait été pour lui un cruel tourment, arriva à Rome, où il fut reçu +avec un applaudissement général.[Marge: AN. M. 3898 ROM. 642.] L'honneur +du triomphe lui fut accordé, et il prit le surnom de _Numidicus_. + +[Note 377: «Quibus rebus supra bonum atque honestum perculsus, neque +lacrymas tenere, neque moderari linguam: vir egregius in aliis artibus, +nimis molliter ægritudinem pati.» [c. 81.]] + +J'ai cru devoir réserver pour l'histoire romaine le détail des actions +particulières qui se sont passées en Afrique sous Métellus et sous +Marius, dont Salluste nous a laissé un récit fort circonstancié dans son +admirable histoire de Jugurtha. Je me hâte de venir à la fin de cette +guerre. + +Jugurtha, dans la déroute de ses affaires, avait eu recours à Bocchus, +roi des Maures, dont il avait épousé la fille. La Mauritanie est un pays +qui s'étend depuis la Numidie jusque par-delà les bords de la mer qui +répondent à l'Espagne. A peine le nom du peuple romain y était-il connu; +et cette nation, de son côté, était absolument inconnue aussi aux +Romains. Jugurtha fit entendre à son beau-père que, s'il laissait +subjuguer la Numidie, son pays aurait sans doute le même sort, d'autant +plus que les Romains, ennemis déclarés de la royauté, semblaient avoir +juré la ruine de tous les trônes. Il engagea donc Bocchus à entrer en +ligue avec lui contre eux, et il en reçut à différentes reprises des +secours fort considérables. + +Cette liaison qui, de part et d'autre, n'était fondée que sur l'intérêt, +n'avait jamais été bien ferme entre eux. Une dernière défaite de +Jugurtha acheva d'en rompre tous les nœuds. Bocchus conçut le noir +dessein de livrer son gendre aux Romains. Dans cette vue, il avait écrit +à Marius de lui envoyer un homme de confiance. Sylla lui parut fort +propre pour cette négociation. C'était un jeune officier d'un rare +mérite, qui servait sous lui en qualité de questeur. Il ne craignit +point de se mettre à la discrétion du barbare, et il y alla. Quand il +fut arrivé, Bocchus, qui, selon le génie de la nation, ne se piquait pas +beaucoup de fidélité, et qui de moment à autre changeait de dessein, +délibère s'il ne le livrerait pas lui-même à Jugurtha. Il demeura +long-temps dans cette incertitude, combattu en lui-même par des pensées +toutes contraires; et le changement subit qu'on voyait sur son visage, +dans son air, dans tout son maintien, marquait assez ce qui se passait +dans son esprit. Enfin, revenant à son premier dessein, il fit ses +conditions avec Sylla, et lui remit entre les mains Jugurtha, qui fut +conduit aussitôt à Marius. + +[Marge: Plut. in vit. Marii. [c. 10]] [378]Sylla, dit Plutarque, se +conduisit dans cette occasion en jeune homme avide et altéré de gloire, +dont il commençait tout récemment à goûter la douceur. Au lieu +d'attribuer à son général l'honneur de cet événement, comme son devoir +l'y obligeait, et comme ce doit être une règle inviolable, il s'en +réserva la plus grande partie, et fit faire un anneau qu'il portait +toujours, où il était représenté recevant Jugurtha des mains de Bocchus, +et il affecta dans la suite de s'en servir toujours pour son cachet. +Marius, piqué jusqu'au vif de cette espèce d'insulte, ne la lui pardonna +jamais. Et ce fut là l'origine et la semence de cette haine implacable +qui éclata depuis entre ces deux Romains, et qui coûta tant de sang à la +république. + +[Note 378: Οἷα νέος φιλότιμος, ἄρτι δόξης γεγευμένος, οủκ ἤνεγκε +μετρίως τὸ εὐτύχημα. (PLUT. Præcept. reip. ger. p. 806.)] + +[Marge: Plut. ibid. AN. M. 3901 ROM. 645. AV. J. C. 103.] Marius entra +en triomphe dans Rome, faisant voir aux Romains un spectacle qu'ils +avaient de la peine à croire, même en le voyant, Jugurtha captif: cet +ennemi redoutable, pendant la vie duquel on n'avait osé espérer de voir +la fin de cette guerre, tant son courage était mêlé de ruses et de +finesses, et son génie fertile en nouvelles ressources au milieu des +malheurs les plus désespérés. On dit que dans la marche du triomphe il +perdit l'esprit, qu'après la cérémonie il fut mené en prison, et que les +sergents, se hâtant d'avoir sa dépouille, lui déchirèrent toute sa robe, +et lui arrachèrent les deux bouts des oreilles pour avoir les pendants +qu'il y portait. En cet état, il fut jeté tout nu et plein d'effroi dans +une fosse profonde, où il passa six jours entiers à lutter contre la +faim et contre la crainte de la mort, ayant toujours conservé jusqu'au +dernier soupir un désir ardent de la vie: digne fin, ajoute Plutarque, +digne récompense de ses forfaits, s'étant toujours cru tout permis pour +assouvir son ambition, ingratitude, perfidie, noires trahisons, cruautés +sanglantes et barbares. + +Juba, roi de Mauritanie, a fait trop d'honneur aux lettres et aux +sciences pour être entièrement omis dans l'histoire de la famille de +Masinissa, dont son père, nommé aussi Juba, était arrière-petit-fils, et +petit-fils de Gulussa. Juba le père se signala dans la guerre, entre +César et Pompée par son attachement inviolable au parti du dernier. Il +se donna la mort après la bataille [Marge: AN. M. 3959 ROM. 703.] de +Thapse, où ses troupes et celles de Scipion furent entièrement défaites. +Juba son fils, encore enfant, fut livré au vainqueur, qui en fit un des +principaux ornements de son triomphe. Il paraît qu'on prit grand soin de +son éducation à Rome, où il acquit des lumières qui dans la suite +l'égalèrent aux plus savants hommes qu'ait jamais eus la Grèce. Il ne +quitta le séjour de cette ville que pour aller prendre possession des +états de son père. Auguste les lui rendit lorsque, par la mort [Marge: +AN. M. 3974 ROM. 719. AV. J. C. 30.] d'Antoine, il se vit le maître +absolu de disposer des provinces de l'empire. Juba, par la douceur de +son règne, gagna le cœur de tous ses sujets. Sensibles à ses bienfaits, +ils le mirent au nombre de leurs dieux. Pausanias [Marge: [Pausan. +Attic. c. 17.]] parle d'une statue que les Athéniens lui avaient érigée. +Il était bien juste qu'une ville de tout temps consacrée aux Muses +donnât des marques publiques de son estime à un roi qui tenait un rang +illustre parmi les savants. Suidas[379] attribue à ce prince plusieurs +ouvrages, dont aujourd'hui il ne nous reste que des fragments. Il avait +écrit[380] de l'histoire d'Arabie, des antiquités d'Assyrie, des +antiquités romaines, de l'histoire des théâtres, de celle de la peinture +et des peintres, de la nature et des propriétés de différents animaux, +de la grammaire, et d'autres matières semblables[381], dont on peut voir +le dénombrement dans la petite dissertation de M. l'abbé Sevin sur la +vie et sur les ouvrages de Juba le jeune, d'où j'ai tiré le peu que j'en +ai dit ici. + +[Note 379: In voce Ἰόβας.] + +[Note 380: Tom. IV des Mémoires de l'Académie des Belles-Lettres, p. +457.] + +[Note 381: Il ne faut pas oublier ses Commentaires sur l'Afrique, +tirés principalement des livres carthaginois. (AMM. MARCELL. XII, c. +15.) + +Ajoutons, comme un fait important, que ce prince, s'occupant avec ardeur +des progrès de la géographie, avait fait reconnaître par ses vaisseaux +les îles _Fortunées_, actuellement les îles _Canaries_.--L.] + + + FIN DU TOME PREMIER DE L'HISTOIRE ANCIENNE. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + TABLE DES MATIÈRES + CONTENUES + DANS LE TOME PREMIER. + +-------------------------------------------------------------------- + + + Pages. + Avertissement de l'auteur des observations et + éclaircissements historiques joints à cette édition. V + Éloge de Rollin, par M. Saint-Albin Berville. XIII + Épitre dédicatoire. XXXVII + + PRÉFACE. + + § I. Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport à + la religion. XLIII + § II. Observations particulières sur cet ouvrage. LXVI + Avertissements de l'auteur répandus dans l'in-12, en + différents tomes, et réunis ici tous ensemble. LXXVII + Édition des principaux auteurs grecs cités dans l'Hist. + ancienne. XCVII + + AVANT-PROPOS. + + Origine et progrès de l'établissement des royaumes. 1 + + LIVRE PREMIER. + + HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS. + + PREMIÈRE PARTIE. + + Description de l'Égypte, et de ce qui s'y trouve de plus + remarquable. 7 + + CHAPITRE PREMIER. + + Thébaïde. 9 + + CHAPITRE II. + + Égypte du milieu ou Heptanome. 11 + § I. Obélisques. 13 + § II. Pyramides. 15 + § III. Labyrinthe. 20 + § IV. Lac de Mœris. 21 + § V. Débordement du Nil. 24 + + 1. Sources du Nil. 25 + 2. Cataractes du Nil. 26 + 3. Causes du débordement. 28 + 4. Temps et durée du débordement. 29 + 5. Mesure du débordement. 31 + 6. Canaux du Nil. Pompes. P. 33 + 7. Fécondité causée par le Nil. 35 + 8. Double spectacle causé par le Nil. 38 + 9. Canal de communication entre les deux mers par le Nil. 39 + + CHAPITRE III. + + Basse Égypte. 41 + + SECONDE PARTIE. + + Des mœurs et coutumes des Égyptiens. 49 + + CHAPITRE PREMIER. + + De ce qui regarde les rois et le gouvernement. 50 + + CHAPITRE II. + + Des prêtres et de la religion des Égyptiens. 57 + § I. Culte de différentes divinités. 60 + § II. Cérémonies des funérailles. 68 + + CHAPITRE III. + + Des soldats et de la guerre. 72 + + CHAPITRE IV. + + De ce qui regarde les sciences et les arts. 75 + + CHAPITRE V. + + Des laboureurs, des pasteurs, des artisans. 79 + + CHAPITRE VI. + + De la fécondité de l'Égypte. 84 + + TROISIÈME PARTIE. + + Histoire des rois d'Égypte. 92 + Rois d'Égypte. 95 + + LIVRE SECOND. + + HISTOIRE DES CARTHAGINOIS. + + PREMIÈRE PARTIE. + + Caractère, mœurs, religion et gouvernement des + Carthaginois. 141 + + § I. Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était + une colonie. 141 + § II. Religion des Carthaginois. 143 + § III. Forme du gouvernement de Carthage. 150 + + Suffètes. 151 + Le sénat. 152 + Le peuple. 154 + Le tribunal des cent. 154 + Défauts du gouvernement de Carthage. 156 + + § IV. Commerce de Carthage. Première source de ses richesses + et de sa puissance. 159 + § V. Mines d'Espagne. Seconde source des richesses et de la + puissance de Carthage. 161 + § VI. La guerre. 163 + § VII. Les sciences et les arts. 168 + § VIII. Caractère, mœurs, qualités des Carthaginois. 172 + + SECONDE PARTIE. + + Histoire des Carthaginois. 176 + + CHAPITRE PREMIER. + + Fondation de Carthage et ses accroissements jusqu'à la + première guerre punique. 176 + Conquêtes des Carthaginois en Afrique. 181 + Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc. 182 + Conquêtes des Carthaginois en Espagne. 183 + Conquêtes des Carthaginois en Sicile. 187 + + CHAPITRE II. + + Histoire de Carthage, depuis la première guerre punique + jusqu'à sa destruction. 226 + Article I. Première guerre punique. 227 + Art. II. Guerre de Libye, ou contre les mercenaires. 254 + Art. III. Seconde guerre punique. 269 + Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique. 270 + Déclaration de la guerre. 278 + Commencement de la seconde guerre punique. 280 + Passage du Rhône. 282 + Marche qui suivit le passage du Rhône. 284 + Passage des Alpes. 288 + Entrée dans l'Italie. 293 + Combat de cavalerie près du Tésin. 294 + Bataille de la Trébie. 298 + Bataille de Trasimène. 304 + Conduite d'Annibal par rapport à Fabius. 308 + État des affaires en Espagne. 314 + Bataille de Cannes. 315 + Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal. 323 + Affaires d'Espagne et de Sardaigne. 327 + Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome. 328 + Défaite et mort des deux Scipions en Espagne. 330 + Défaite et mort d'Asdrubal. 332 + Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est nommé + consul, et passe en Afrique. Annibal y est rappelé. 336 + Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique suivie du combat. 341 + Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la + seconde guerre punique. 344 + Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de + la seconde guerre punique. 349 + Intervalle entre la seconde et la troisième guerre punique. 351 + § I. Suite de l'histoire d'Annibal. 351 + Annibal entreprend et vient à bout de réformer à Carthage la + justice et les finances. 352 + Retraite et mort d'Annibal. 355 + Éloge et caractère d'Annibal. 364 + § II. Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi + de Numidie. 369 + + Art. IV. Troisième guerre punique. 377 + Digression sur les mœurs et le caractère du second Scipion + l'Africain. 407 + Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa. 416 + + +FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by +Charles Rollin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 *** + +***** This file should be named 27694-0.txt or 27694-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/6/9/27694/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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