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+Project Gutenberg's Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by Charles Rollin
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Oeuvres Completes de Rollin Tome 1
+ Histoire Ancienne Tome 1
+
+Author: Charles Rollin
+
+Editor: Jean-Antoine Letronne
+
+Release Date: January 3, 2009 [EBook #27694]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+ ŒUVRES
+ COMPLÈTES
+ DE ROLLIN.
+
+ NOUVELLE ÉDITION,
+ ACCOMPAGNÉE D'OBSERVATIONS ET D'ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES,
+ PAR M. LETRONNE,
+ MEMBRE DE L'INSTITUT
+ (ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES).
+
+ ---------
+
+ HISTOIRE ANCIENNE.
+ TOME I.
+
+
+
+
+ PARIS,
+ DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
+ IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT, RUE JACOB, No 24.
+ ----
+ M DCCC XXI.
+
+
+
+
+ ŒUVRES
+ COMPLÈTES
+ DE ROLLIN.
+ ---------
+
+ TOME PREMIER.
+
+
+ À PARIS,
+
+ { FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, Libraires,
+ { rue Jacob, no 24;
+ CHEZ{ LOUIS JANET, Libraire, rue St-Jacques, no 59;
+ { BOSSANGE, Libraire, rue de Tournon, no 6;
+ { VERDIÈRE, Libraire, quai des Augustins, no 25.
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ AVERTISSEMENT
+ DE L'AUTEUR
+ DES OBSERVATIONS ET ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES
+ JOINTS À CETTE ÉDITION.
+
+ ----------------------
+
+Depuis long-temps on sentait la nécessité d'une édition critique des
+œuvres historiques de Rollin. Il est en effet reconnu que Rollin n'a
+point également soigné toutes les parties du grand ensemble d'histoire
+dont il a fait présent à la France. Ne pouvant examiner avec assez
+d'attention le sens de certains passages difficiles qui auraient exigé
+un examen approfondi, il a dû s'en rapporter quelquefois à des versions
+inexactes. Le temps lui a manqué pour remonter toujours à la source des
+faits: et souvent il a incorporé dans son ouvrage les résultats des
+travaux de ses prédécesseurs, sans les soumettre à l'épreuve d'un nouvel
+examen: c'est ce qu'il avoue cent fois avec une franchise et une candeur
+admirables.
+
+On ne saurait donc être surpris de ce que ses ouvrages historiques
+renferment quelques erreurs de détail, dont une critique malveillante
+s'est servie pour tâcher de décréditer ces ouvrages. Dans le siècle
+dernier, Rollin a été violemment attaqué par des pédants jaloux du
+succès de son Histoire ancienne, ou par des hommes qui ne lui
+pardonnaient point d'avoir composé un livre d'histoire dicté par l'amour
+de la religion. Les critiques pointilleuses et mesquines d'un abbé
+Bellanger, qui voulait faire croire que Rollin ne savait pas un mot de
+grec; les sarcasmes de Voltaire, répétés par mille échos, ont contribué
+à répandre l'opinion, nous dirons le préjugé, que l'Histoire ancienne et
+l'Histoire romaine fourmillent de contre-sens, et sont remplies
+d'erreurs de tout genre, de réflexions niaises et puériles, de contes
+rassemblés sans critique. Ils n'ont pu réussir à en faire abandonner la
+lecture; mais ils en ont diminué l'autorité et le poids, en exagérant le
+nombre des fautes qui peuvent s'y trouver.
+
+Il nous a paru qu'un moyen efficace de rendre à ces ouvrages une grande
+partie de l'autorité qu'on a voulu leur faire perdre; de les relever
+dans l'opinion des juges éclairés; de ramener les lecteurs prévenus, ou
+qui manquent du loisir nécessaire pour examiner les faits par eux-mêmes;
+c'était de réduire à leur juste valeur les critiques dont les écrits de
+Rollin ont été l'objet, en publiant pour la première fois une édition
+qui offrît, sur les endroits vraiment fautifs, les rectifications et les
+éclaircissements nécessaires.
+
+Le traducteur[1] italien de l'Histoire ancienne avait déjà essayé de
+suppléer à quelques défauts qu'il avait cru remarquer dans cette
+histoire; mais nous n'approuvons nullement la méthode qu'il a suivie,
+d'insérer une multitude d'additions dans le texte même: à l'inconvénient
+d'être diffuses et fort insignifiantes, ces additions joignent celui de
+dénaturer l'ouvrage original.
+
+[Note 1: _Storia Antica_ di Carlo ROLLIN, etc. Genova, MDCCXCII.]
+
+Notre méthode est entièrement différente. En premier lieu, nous
+conservons absolument intact le texte original, pour lequel nous avons
+suivi l'édition in-4°, imprimée sous les yeux de l'auteur; toutes les
+citations, les notes, ont été textuellement reproduites; nous ne nous
+sommes permis de changements que pour corriger les nombreuses
+inexactitudes qui s'étaient glissées dans l'orthographe de certains noms
+propres, dans l'indication des auteurs cités; ou les fautes qui
+défiguraient plusieurs citations de textes grecs et latins.
+
+Nos observations sont rejetées au bas des pages, et se trouvent ainsi
+entièrement séparées du texte. Il y avait, dans cette méthode même, un
+écueil à redouter; c'était de multiplier ou d'étendre les notes et les
+observations, au point de faire réellement un ouvrage à côté de celui de
+Rollin, et de surcharger le sien d'un appareil scientifique tout-à-fait
+déplacé, qui eût brisé continuellement la narration, et en eût détruit
+l'intérêt. Nous croyons avoir évité cet écueil, en nous renfermant dans
+les limites indiquées par la nature même de l'ouvrage. Nos observations,
+bornées à ce qu'il y a d'essentiel, sont de deux espèces: les unes ont
+pour objet de rectifier une erreur de fait, une traduction fautive; les
+autres contiennent, soit l'indication d'une particularité négligée par
+l'historien, mais nécessaire pour la connaissance parfaite du trait
+historique qu'il rapporte; soit la discussion des motifs qu'on peut
+avoir de douter des faits qu'il a présentés comme certains, ou de croire
+à quelques autres qu'il a donnés comme douteux. Ces notes sont en
+général fort courtes et précises: quelques-unes, en petit nombre, ont
+plus d'étendue; mais l'importance ou l'intérêt du sujet rendait
+nécessaires de plus grands développements.
+
+Il est presque inutile d'avertir que nos observations ne portent que sur
+des faits matériels, jamais sur des opinions: les digressions de
+l'auteur, ses réflexions, sa manière de voir et de juger les choses, de
+saisir les rapports de l'histoire profane avec l'histoire sacrée,
+constituent son caractère particulier, pour ainsi dire sa physionomie;
+et nous en avons scrupuleusement respecté les traits. Sans doute, il
+nous eût été facile de mettre quelquefois notre opinion en regard de
+celle de l'auteur; mais quelle eût été la plus vraie des deux?
+
+Nous nous sommes également interdit des discussions générales sur la
+chronologie de l'ancienne Égypte et de l'empire d'Assyrie. Rollin a
+sur-tout évité toute discussion approfondie sur ce sujet; il s'est
+contenté de suivre principalement Ussérius et Fréret: il a le soin d'en
+prévenir ses lecteurs. Que les systèmes de ces hommes habiles prêtent à
+quelques difficultés, c'est ce dont nous ne faisons nul doute: il
+faudrait de longues discussions pour les faire ressortir, et sur-tout
+pour les lever; et, quand on y parviendrait, serait-on sûr de ne les
+avoir point remplacées par d'autres difficultés plus grandes encore? En
+de telles matières, où l'on voit autant d'opinions différentes qu'il y a
+de gens qui s'en occupent, le difficile n'est pas de faire un système,
+c'est d'en faire un plus probable de tous points que celui qu'on a la
+prétention de détruire. Nous nous sommes donc contentés de donner
+quelques observations de détail.
+
+Nous en dirons autant des notions géographiques par lesquelles Rollin a
+commencé l'histoire de chaque pays: ces notions sont toujours
+incomplètes, mais évidemment l'auteur n'a pas voulu en dire davantage;
+il le pouvait sans peine. Nous nous sommes donc bornés à quelques notes
+sur ce qui pouvait s'y trouver d'inexact, sans insister davantage;
+d'autant plus qu'il n'y a pas maintenant de petit livre de géographie
+qui ne renferme plus de détails sur ce sujet.
+
+Un article important, et qui avait besoin de rectifications
+continuelles, est celui de l'évaluation des mesures et des monnaies
+anciennes: les recherches qu'on a faites depuis Rollin ont modifié
+sensiblement celle qu'il avait adoptée. Pour les mesures itinéraires,
+nous nous sommes servis des travaux les plus récents. L'évaluation des
+monnaies grecques et romaines a été établie sur les bases dont nous
+avons démontré la certitude dans un ouvrage spécial[2]. A la fin de
+l'histoire romaine, nous placerons un exposé des principes sur lesquels
+reposent ces diverses évaluations, et des tableaux dressés d'après ces
+principes.
+
+[Note 2: _Considérations générales sur l'évaluation des monnaies
+grecques et romaines et sur la valeur de l'or et de l'argent avant la
+découverte de l'Amérique_, chez F. Didot.]
+
+Toutes les notes qui nous appartiennent sont suivies de la lettre--L.
+
+Quand il nous arrive de compléter une note de l'auteur, par une addition
+qui nous paraît nécessaire, cette addition est précédée des deux traits
+==, et suivie de la même lettre--L.
+
+Quelquefois, nous avons jugé à propos de mettre en marge une citation
+qui avait échappé à l'auteur; ou l'indication du livre et de la page,
+quand il ne l'a point mise: ces additions marginales sont renfermées
+entre crochets [].
+
+Nous ferons quelques modifications et additions à l'atlas de d'Anville
+qu'on joint ordinairement aux œuvres de Rollin: elles seront spécifiées
+dans un avertissement particulier qui sera mis en tête de cet atlas.
+
+ L.
+
+Paris, 20 décembre 1820.
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ ÉLOGE
+ DE ROLLIN,
+ DISCOURS
+ QUI A REMPORTÉ LE PRIX D'ÉLOQUENCE
+ DÉCERNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
+ DANS SA SÉANCE DU 27 AOÛT 1818;
+ PAR SAINT-ALBIN BERVILLE,
+ AVOCAT À LA COUR ROYALE DE PARIS.
+
+ ---------
+
+ Nocturnâ versate manu, versate diurnâ.
+ HORAT.
+
+La nature commence l'homme, et l'éducation l'achève. Par elle, ses
+facultés deviennent des talents; ses penchants, des vertus; par elle se
+perpétuent d'âge en âge, avec les traditions de la science, les leçons
+de la sagesse. Aussi, dans l'antiquité, voyons-nous l'éducation exciter
+constamment la sollicitude des philosophes et des législateurs. Lycurgue
+fonde sur son pouvoir les lois qu'il donne à son peuple; Platon, le code
+qu'a rêvé son génie; magistrat et père à-la-fois, Caton honore la
+pourpre consulaire par les fonctions d'instituteur. Et certes, s'il est
+un art digne de l'estime des sages, c'est celui qui se propose pour
+objet la perfection de l'homme: art aussi grand dans son but qu'immense
+dans ses détails; d'autant plus noble, qu'il n'offre point, pour les
+soins qu'il commande, pour les devoirs qu'il impose, le dédommagement
+flatteur de la célébrité; d'autant plus délicat, qu'il faut montrer la
+vérité à des yeux faibles encore, éclairer l'intelligence sans instruire
+les passions, et préparer les triomphes de la vertu sans altérer la
+sécurité de l'innocence!
+
+Rollin servit l'enseignement par ses travaux; il honora sa carrière par
+des talents et des vertus. Pour le louer, il suffit de raconter ce qu'il
+a fait, de montrer ce qu'il a été. Je n'offenserai point, par le faste
+de mes louanges, la mémoire d'un sage: je parlerai rarement de sa
+gloire; mais je parlerai souvent de sa bonté, et sans doute son ombre ne
+repoussera point cet éloge.
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+Lorsqu'après la chute de l'empire d'Occident cette belle partie de
+l'Europe perdit la civilisation qu'elle devait aux Romains, les écrits
+des anciens y conservèrent le germe d'une civilisation nouvelle. Mais ce
+germe resta long-temps stérile. Des institutions barbares opposaient une
+barrière aux progrès de l'esprit humain; les peuples n'existaient que
+pour la servitude, les grands n'existaient que pour les combats;
+l'instruction était renfermée dans les cloîtres, et plusieurs siècles
+dûrent s'écouler avant qu'elle pût se répandre dans les rangs de la
+société. Mais lorsqu'enfin le temps eut amené dans l'ordre politique une
+révolution salutaire, les études commencèrent à refleurir: c'est alors
+qu'un établissement dont l'origine se perd dans la nuit des âges,
+l'Université, exerça sur l'enseignement une utile influence.
+L'éducation, auparavant livrée au hasard, prit dans son sein une forme
+régulière: son indépendance jeta quelques idées de liberté parmi les
+générations naissantes; les traditions de l'antiquité hâtèrent, en se
+propageant, le retour des lumières; et la raison humaine s'affranchit
+par degrés des liens qui l'avaient tenue si long-temps captive.
+
+Nourri dans cette école célèbre, Rollin avait puisé dans les leçons des
+Gerson, des Hersan, les saines doctrines de l'enseignement, et cet amour
+de l'antiquité, qui n'est que l'amour du vrai beau en morale comme dans
+les arts. Héritier de leurs fonctions, il l'avait été de leurs succès:
+des réformes salutaires, de sages innovations, avaient marqué sa
+carrière. Une disgrâce vient arrêter le cours de ses travaux: l'homme de
+paix renonce sans murmure, et non sans regrets peut-être, à l'emploi de
+faire le bien; mais il sait rendre sa retraite utile encore: il lègue à
+l'enseignement public les fruits de sa longue expérience; il éclaire
+comme écrivain ceux qu'il ne lui est plus permis de guider comme
+instituteur.
+
+Rollin, dans le _Traité des Études_, n'a point prétendu, ainsi qu'un
+philosophe célèbre, refaire l'éducation sur de nouvelles bases; il n'a
+voulu que rassembler des traditions consacrées par l'usage. Toutefois,
+s'il n'a point cette audacieuse indépendance de l'auteur d'_Émile_, qui
+remonte par la pensée à la source de nos institutions pour leur
+imprimer, du haut de son génie, une direction nouvelle, il s'éloigne
+également de cette superstition du passé, qui subroge l'usage aux droits
+de la raison, et compte les années au lieu de peser les avantages.
+Rousseau, dans sa marche hardie, a poussé plus avant l'investigation des
+principes; mais, dominé par une imagination impérieuse, il a quelquefois
+abusé de la vérité. Rollin, plus circonspect, s'arrête avant le but
+plutôt que de s'exposer à le franchir; mais, s'il se borne à cultiver
+des vérités connues, il sait les rendre fécondes. Il n'appelle point les
+réformes, mais il les accepte des mains de l'expérience. Un autre
+écrivain, qui souvent a servi de guide à l'auteur du Traité des Études;
+qui, en voulant former l'orateur, s'occupe d'abord à former l'homme de
+bien, et conduit son élève à l'éloquence par la vertu, Quintilien,
+interdit aux soins paternels l'ouvrage de l'éducation. Il veut
+développer par l'émulation nos facultés naissantes, et paraît craindre
+qu'amollis par les douceurs de la vie domestique, l'ame ne perde son
+ressort et le corps sa vigueur. Peut-être, en prononçant cette exclusion
+rigoureuse, Quintilien n'a-t-il pas assez rendu justice à cette
+éducation qui ne sépare point ceux qu'unit la nature; qui permet de
+chercher la convenance la plus parfaite entre les moyens de l'élève et
+le caractère de l'institution, et rassemble sur une tête chérie une
+vigilance et des soins qui, en se disséminant, sont quelquefois en
+danger de se ralentir: peut-être, en voulant transporter de l'ordre
+politique dans l'ordre moral le mobile puissant, mais délicat, de
+l'émulation, n'a-t-il pas assez considéré le danger d'éveiller les
+passions avant d'avoir affermi la raison qui doit les réprimer. Quoi
+qu'il en soit, je sais gré à Rollin de s'être montré moins sévère;
+d'avoir permis à la tendresse du père de seconder quelquefois le zèle de
+l'instituteur; et sur-tout d'avoir respecté ces liens d'affection
+mutuelle, qui, formés au sein de la famille par l'habitude et
+l'intimité, préparent à l'ordre social la garantie des vertus
+domestiques.
+
+Mais, si l'éducation peut varier dans sa forme, son objet est
+invariable. Éclairer l'esprit par la science, la raison par la morale,
+l'ame par la religion, tels sont les soins que Rollin lui impose: c'est
+à la vertu de consacrer le savoir; c'est à la piété de consacrer la
+vertu.
+
+Avant que les écrivains du siècle de Louis XIV eussent fixé la langue
+française, l'enseignement dut chercher dans les langues anciennes des
+formes régulières et des modèles pour l'éloquence. Depuis, lorsque la
+France, grace au génie des Pascal, des Fénélon, des Racine, fut devenue
+à son tour une terre classique; l'usage, qui devrait être l'expression
+de la raison universelle, et qui n'est souvent que celle des erreurs
+dominantes, continua de bannir de nos écoles une langue que leurs écrits
+venaient d'illustrer. Rollin la rétablit dans ses droits: il en
+développe les avantages; et s'il ne l'égale point à celles de
+l'antiquité pour la richesse et l'harmonie, il lui accorde une
+précision, une clarté que l'antiquité n'avait point connue. Bientôt il
+nous transporte par l'étude loin de la terre natale; il veut agrandir
+notre intelligence en nous faisant connaître d'autres hommes, d'autres
+mœurs, d'autres sociétés. C'est alors qu'il nous conduit sur les rivages
+de la Grèce, et qu'il étale à nos regards les beautés de cette langue,
+dépositaire des plus nobles créations de l'esprit humain, et qui fut la
+langue du génie, parce qu'elle fut celle de la liberté. De là il nous
+ramène vers l'ancienne Rome, et nous découvre la commune origine de nos
+modernes idiomes dans cette autre langue, autrefois la souveraine du
+monde, aujourd'hui le lien des peuples civilisés: elle ne transmet plus
+les décrets des vainqueurs de la terre, mais elle conserve du moins les
+paisibles conquêtes de la science, et cette gloire est assez belle
+encore.
+
+Le langage, qui ne fut d'abord qu'un moyen de communication entre les
+hommes, devint un art, lorsque ces communications, en se multipliant,
+eurent étendu son usage et varié ses ressources. L'éloquence lui confia
+les vérités de la morale, les souvenirs de l'histoire, les découvertes
+de la science, les destinées des hommes et des peuples: la poésie
+l'arrondit en mètres harmonieux, l'orna de brillantes images. Fille de
+la religion et des passions peut-être, la poésie peut se vanter d'une
+ancienne origine et nous offre les premiers monuments que le génie de la
+parole ait élevés chez les nations. A travers l'immensité des âges, elle
+nous apparaît sous la majestueuse figure d'Homère, d'Homère qui, pareil
+aux dieux qu'il a chantés, semble avoir en partage une éternelle
+jeunesse. A sa suite, se présente l'antiquité tout entière, avec ce
+cortége de beautés naïves que faisait éclore, sous un ciel riant,
+l'influence d'une société vierge encore. Combien l'on aime à retrouver,
+dans ces tableaux des vieux âges, l'empreinte de la nature, presque
+effacée de nos sociétés modernes! Placés plus près de cette nature,
+principe éternel de tous les arts, les anciens purent saisir ses
+premiers traits, la peindre dans sa pureté native, et leur goût, en la
+retraçant, sut l'embellir encore. C'est elle que Rollin chérit dans
+leurs ouvrages; c'est elle qui en relève le prix aux yeux de l'homme
+simple et sensible: s'il ne retrouve plus le modèle, il est encore
+touché de l'image. En vain, dès le siècle de Louis XIV, la médiocrité,
+toujours impuissante et toujours téméraire, osa secouer le joug d'une
+légitime admiration: le génie moderne resta fidèle au génie de
+l'antiquité, et les Despréaux, les Racine, ne rougirent point de
+s'avouer les disciples de ceux dont peut-être ils avaient droit de se
+déclarer les rivaux. De nos jours encore, de hardis réformateurs ont
+voulu fonder en poésie une religion nouvelle, ils ont tenté de nous
+éblouir par le prestige de quelques beautés originales recueillies dans
+la littérature informe d'une nation voisine; mais leurs efforts n'ont pu
+ébranler les autels de l'antiquité. Ils ont indiqué à nos écrivains une
+source où l'imagination puisera quelquefois des couleurs; mais le goût
+ira toujours chercher ses modèles parmi ces hommes des siècles éloignés,
+qui furent nos premiers maîtres, et qu'il faudra toujours imiter, parce
+qu'ils n'ont imité que la nature.
+
+Admirateur sincère des anciens, Rollin n'est point l'adorateur de leurs
+défauts: il sait voir des taches dans leurs écrits: les anciens
+n'étaient-ils pas des hommes? mais ses principes, ses remarques, son
+style même, révèlent encore en lui le sentiment profond, le sûr
+discernement de leurs beautés. Ce même discernement ne brille pas moins
+dans les jugements qu'il porte sur ses contemporains; et ce n'est pas
+son moindre titre de gloire, d'avoir averti la France de la grandeur de
+Bossuet.
+
+Le nom de Bossuet rappelle celui de l'éloquence. Cette fille de la
+liberté fit long-temps retentir de ses mâles accents la tribune de Rome
+et d'Athènes. Parmi nous, lorsque la liberté, encore écartée du corps
+politique, s'était réfugiée tout entière au pied des autels, la chaire
+évangélique lui ouvrit un asyle, et l'orateur chrétien retrouva, dans le
+caractère sacré que la religion imprime à ses ministres, cette
+indépendance que les Cicéron et les Démosthène avaient trouvée dans les
+institutions de leur patrie. Mais la tribune aux harangues resta fermée
+pour elle, et, dans les règles que Rollin a tracées de cet art, on
+cherche en vain le nom de ce genre d'éloquence où l'orateur parle de la
+patrie à la patrie elle-même, et puise dans un si noble sujet des
+inspirations dignes d'un si noble théâtre. Un tel oubli, qui accuse les
+institutions contemporaines, ne serait plus possible aujourd'hui.
+Français, une gloire nouvelle vous attend! Déjà vos Bossuet, vos
+Massillon ont illustré par les triomphes du génie leur auguste
+ministère: à côté de leur éloquence va s'élever une éloquence rivale, et
+ses accents aussi seront sacrés; car chez les peuples libres, après le
+culte de la Divinité, il est encore une religion, celle de la Patrie.
+
+En révélant à ses élèves les beautés de la poésie et de l'éloquence,
+Rollin n'oublie pas des études plus austères, mais non moins utiles.
+Puisque l'éducation ne peut embrasser le cercle entier des connaissances
+humaines, forcé de choisir entre elles, il donne la préférence à celle
+qui nous offre les leçons les plus salutaires, à l'histoire; l'histoire,
+cette perpétuelle allégorie qui, sous les traits du passé, nous montre
+le présent et l'avenir. Il jette en passant un regard sur la fable, dont
+les riants mensonges ont fécondé les arts, sur les antiquités, dont
+l'étude éclaire celle de l'histoire: mais il réprouve ce luxe indigent
+de la mémoire, qui la surcharge sans l'enrichir; il ne veut point
+fatiguer l'esprit d'une instruction stérile, et c'est au profit de la
+raison qu'il cultive le savoir; ou plutôt, c'est l'ame qu'il veut orner
+des trésors dont il enrichit l'intelligence. L'éducation vulgaire ne se
+propose que la science pour objet: le sage voit plus loin. Le savoir
+n'est à ses yeux qu'un progrès qui nous rapproche de la vertu, ou qu'un
+instrument dont elle doit diriger l'usage dans l'intérêt de la patrie et
+de l'humanité. Comptables envers la société, comme envers la nature, de
+l'emploi de nos facultés, c'est à l'éducation d'en régler le cours, et
+de nous faire aimer le bien en nous facilitant les moyens de
+l'accomplir. Des études que Rollin nous prescrit, la première est celle
+de nos devoirs. En formant l'homme instruit, ses leçons tendent surtout
+à former l'honnête homme et le bon citoyen. Tour-à-tour éclairant
+l'exemple par le précepte, autorisant le précepte par l'exemple, il
+appelle au secours de la morale l'expérience des siècles passés. Les
+fastes de l'antiquité sont pour lui un répertoire inépuisable de
+salutaires instructions: c'est avec le nom d'Aristide, qu'il combat
+l'avarice; avec le souvenir de Camille, qu'il ennoblit l'amour de la
+patrie. Quelquefois, s'élevant à de plus vastes considérations, il
+examine la vertu dans son alliance avec le pouvoir, préparant le bonheur
+des hommes et la prospérité des états. Il ne sépare point la politique
+de la justice: comme l'auteur du Télémaque, il voudrait appliquer la
+morale à la science du gouvernement, et peut-être ce vœu de la vertu
+est-il aussi un conseil de la sagesse.
+
+Si de nombreux travaux n'attendaient encore mes regards, que j'aimerais
+à rappeler ces pages éloquentes de raison et de bonté, où le vertueux
+recteur, en exposant les devoirs des hommes qui président à
+l'instruction publique, fait, sans y songer, sa propre histoire, et se
+peint lui-même en voulant nous instruire! Est-il un plus beau traité de
+morale que ces instructions où respire une si tendre sollicitude, une
+onction si pénétrante, une si touchante modestie, un respect si vrai
+pour les mœurs, pour le bonheur même de cet âge où le bonheur est facile
+encore? Si la sagesse elle-même voulait parler aux hommes, il me semble
+que ce serait là son langage.
+
+C'est par la religion que Rollin sanctionne ses enseignements, et c'est
+par la philosophie qu'il veut nous y conduire; car la vraie religion est
+sœur de la vraie philosophie. Rollin ne veut point fonder sur les ruines
+de la raison le règne de la foi; il hait et la superstition qui
+l'avilit, et le fanatisme qui la déshonore. Le christianisme est à ses
+yeux la perfection de la morale, et, s'il évoque les vertus du
+paganisme, ce n'est point pour leur insulter par un injuste dédain, mais
+pour apprendre au chrétien que son devoir est de les surpasser. Bien
+éloigné sur-tout de cette sombre austérité qui, d'une religion de
+douceur et de paix, fait une religion de terreur, apprend le remords à
+l'innocence même et précipite dans l'incrédulité par le désespoir, il
+dit ses bienfaits et non ses vengeances; il rassure l'homme et ne
+l'effraie pas. J'oserais pourtant lui reprocher de s'être montré trop
+rigoureux envers la gloire. La gloire porte des fruits si semblables à
+ceux de la vertu! Sans doute, il est plus pur, cet héroïsme qui se
+montre supérieur à l'éloge même et n'écoute point le retentissement de
+ses actions dans l'opinion des hommes: toutefois pardonnons d'aimer la
+louange à qui la sait mériter, et si la gloire est une erreur,
+respectons une erreur à qui le genre humain doit les Thémistocle et les
+Démosthène, les Décius et les Émile.
+
+Rollin, dans son premier ouvrage, avait enseigné la manière d'étudier
+l'histoire: elle va maintenant devenir l'objet de ses travaux. Il
+n'interroge point les annales des temps modernes, trop peu fécondes en
+nobles souvenirs; il nous montre le genre humain sortant des mains de la
+nature, et florissant sous l'influence d'une civilisation naissante.
+Héritières d'une société dégénérée, les sociétés modernes n'ont pu
+répudier entièrement cette funeste succession: trop long-temps leurs
+fastes ne présentent que la force érigée en loi; l'erreur, en vérité; la
+corruption sans politesse et la barbarie sans vertu. L'histoire de
+l'antiquité, au contraire, nous offre deux grands sujets d'étude, les
+institutions et les hommes. Les anciens furent nos maîtres dans la
+liberté, et cette éducation n'est pas leur moindre titre à notre
+reconnaissance. C'est en ramenant sur nos propres origines la lumière
+qu'ils nous avaient apportée, que nous avons retrouvé le germe de cette
+belle constitution, digne d'être enviée de Sparte même, et qui,
+balançant les pouvoirs les uns par les autres, leur impose à tous
+l'heureuse nécessité de la modération. C'est encore chez eux que nous
+admirons ces grandes proportions de la nature humaine, qui, en étonnant
+l'imagination, élèvent l'ame et sont pour la morale ce que sont pour les
+arts les modèles du beau idéal. Déjà Bossuet avait éclairé du flambeau
+de la religion cet imposant tableau: mais son ouvrage est plutôt fait
+pour être médité par l'âge mûr, que pour instruire la jeunesse. Dans son
+vol sublime, il plane sur toute l'histoire, mais il ne s'arrête que sur
+les hauteurs, pour y reconnaître l'empreinte d'une main divine. La
+rapidité de sa marche exclut les détails, et les détails sont
+l'instruction elle-même, quand c'est le discernement qui les choisit.
+
+Dans un cadre plus étendu, Rollin passe en revue les peuples les plus
+célèbres, parmi tant d'états qui tour-à-tour ont fleuri sur la terre. Au
+fond de ce mouvant tableau, l'Égypte, qui fut après l'Inde le premier
+berceau de la civilisation; la superstitieuse Égypte se laisse entrevoir
+au loin comme une statue à demi voilée, et cache dans la nuit des temps
+son origine inconnue, ses obscures antiquités, ses douteuses traditions,
+sa religion mystérieuse. Non loin d'elle s'élève cette fière Carthage,
+un instant la rivale de Rome, et dont les destinées vinrent échouer
+contre la puissance qui devait envahir le monde. Ni ses nombreux
+vaisseaux, ni l'or que le commerce attirait dans son sein, ni ces
+peuples qu'elle attelait à son char sans les unir à sa fortune, ni ces
+bandes dont elle achetait le sang mercenaire, n'ont pu balancer le
+double ascendant du patriotisme et du courage. Un jour, une grande
+infortune viendra s'asseoir sur ses ruines et sera consolée. Ici,
+j'entends, à travers le silence des âges, le bruit lointain des empires
+qui s'écroulent, et dont la chute retentit confusément sur les bords de
+l'Euphrate. Cyrus paraît, et sur ces vastes débris s'élève l'empire des
+Perses. Fondé par la discipline et la valeur, bientôt avili par le
+despotisme, énervé par la mollesse, à peine laisserait-il dans
+l'histoire un souvenir de son existence, si la Grèce ne l'y traînait à
+sa suite, comme ces vaincus qui suivaient enchaînés le char des
+triomphateurs.
+
+Parvenue à ces peuples dont l'existence sociale a préparé la nôtre,
+l'histoire acquiert un nouvel intérêt. Ce sont les archives de nos
+ancêtres, que Rollin met sous nos yeux. Originaire des contrées
+orientales, mais semblable pour elles à ces germes qui se développent
+loin de la plante qui les a produits, la civilisation va jeter ses
+racines sur le sol fécond de la Grèce. Là, s'élèvent sur un espace
+étroit vingt nations célèbres; là, fleurissent, aux rayons de la
+liberté, le génie et la vertu. Athènes nous montre cette liberté, portée
+trop loin peut-être, mais séduisante dans son excès même, souvent
+orageuse, toujours brillante, et couvrant ses nombreuses erreurs du
+prestige des talents et de l'héroïsme. Sparte, tempérant la démocratie
+par le pouvoir monarchique et la monarchie par les lois, nous offre la
+première trace de cette constitution ingénieuse, où l'alliance de la
+royauté, de l'aristocratie et du gouvernement populaire produit
+l'égalité sans confusion, l'indépendance sans anarchie, et la
+subordination sans esclavage. En vain le despotisme asiatique soulève
+contre ces petits états l'effort gigantesque de sa puissance: ce colosse
+d'argile vient se briser contre le bouclier d'airain de la liberté.
+C'est un beau spectacle que cette lutte entre la puissance et la vertu,
+où la vertu remporte la victoire!
+
+Éblouis de leurs prospérités, les Grecs oublient que l'ambition produit
+la servitude, et qu'aspirer à la domination, c'est courir à l'esclavage.
+Deux cités rivales se disputent l'empire, et déjà la Grèce indignée a vu
+les descendants de Miltiade et de Léonidas humilier devant un satrape
+les lauriers de Marathon et les cyprès des Thermopyles. Bientôt s'élève
+dans son sein une puissance nouvelle qui menace de l'asservir. La Grèce,
+abattue par Philippe, accepte la servitude en triomphant sous Alexandre,
+et ratifie aux champs d'Arbelles le traité imposé par la victoire dans
+les plaines de Chéronée. Le Macédonien l'a vengée, mais elle a payé de
+sa liberté le plaisir de la vengeance, et ce n'est qu'avec ses chaînes
+qu'elle a terrassé son ennemi. Après la mort d'Alexandre, nous la
+verrons briser ses fers, mais pour en reprendre de nouveaux. La
+politique romaine ne l'affranchit un instant que pour mieux l'asservir,
+et la Grèce, à son tour, va se perdre dans ce torrent dont les flots
+engloutiront l'univers. Mais un nouveau triomphe l'attend dans sa
+défaite. Les vainqueurs vont puiser chez les vaincus une civilisation
+nouvelle, et triomphants par les armes, ils sont conquis par les mœurs.
+Rome, subjuguée par les arts de Corinthe et d'Athènes, met désormais son
+orgueil à devenir l'élève des peuples qu'elle a soumis, et ses orateurs
+vont perfectionner sur les rivages de la Grèce une éloquence qui
+décidera des destinées du monde.
+
+Un peuple s'offrait encore aux pinceaux de Rollin: bien différent des
+Grecs, mais non moins admirable, profond dans sa politique, immuable
+dans ses desseins, sage dans les succès, inébranlable aux revers. La
+Grèce, sensible, ingénieuse, avide de gloire et féconde en vertus
+héroïques, a multiplié ses titres d'illustration et peuplé ses annales
+de brillants souvenirs: Rome n'eut qu'une ambition, ce fut de régner sur
+l'univers. Dans la Grèce, j'admire les hommes; chez les Romains, c'est
+le peuple que j'admire. Ce peuple, calme dans la sédition même,
+respectant au sein des troubles civils les lois de l'état et le sang des
+citoyens, toujours uni contre l'ennemi du dehors, suivant, à travers les
+révolutions de son gouvernement et les vicissitudes de la fortune, un
+système invariable durant plusieurs siècles, présente un phénomène sans
+exemple dans l'histoire. L'aristocratie a remplacé chez lui le pouvoir
+monarchique; le gouvernement populaire a succédé à l'aristocratie; mais
+si la constitution change, l'esprit ne change pas. Au milieu de ces
+variations, le peuple romain marche à son but, appuyé sur la force de
+ses mœurs et sur la sagesse de sa politique. Il grandit, il s'élance, il
+renverse tout ce qui résiste: sa force s'accroît des succès de Pyrrhus,
+des triomphes d'Annibal. En vain le héros de Carthage est à ses portes:
+Rome assiégée est encore la cité des maîtres de la terre; elle
+n'acceptera point la paix de la main du vainqueur. Ses commencements ont
+été la rapine et le pillage: son terme ne sera que l'empire du monde.
+
+Quel peuple, si sa gloire était pure et ses vertus sans mélange! si la
+politique n'avait souvent fait taire la justice, et le patriotisme
+l'humanité! Mais ces citoyens si généreux oublièrent trop qu'ils étaient
+des hommes. Et qu'était-ce, après tout, que ce plan d'asservir le monde,
+conçu avec tant d'audace, suivi avec tant de constance? une brillante
+erreur, une faute imposante. Combien Sparte fut plus sage! ainsi que
+Rome, instituée pour la guerre, elle s'interdit les conquêtes, dont Rome
+fit l'objet de sa politique: l'une ne pouvait périr qu'en abandonnant
+son principe; l'autre devait périr par son principe même. Quel fruit
+recueillit-elle de sept cents ans de victoires? l'esclavage. En dévorant
+l'univers, elle engraissait une victime pour les tyrans, et enfin une
+proie pour les barbares. Chaque conquête était un progrès vers la
+décadence, chaque triomphe un pas vers la servitude. Son abaissement fut
+égal à sa grandeur, et ses maux ont vengé les nations qu'elle avait
+opprimées. Un rival de Tacite, Montesquieu, a, d'un pinceau énergique,
+retracé cette grande expiation: Rollin a jeté un voile sur cette partie
+du tableau: non que les prestiges de la prospérité, les séductions même
+de l'héroïsme aient pu imposer à sa sagesse; mais il écrivait pour
+l'adolescence, et, parmi les illusions de cet âge heureux, il en est une
+sur-tout que la sagesse elle-même doit respecter, celle de la vertu.
+
+En appelant notre admiration sur ces grands tableaux, Rollin ne veut pas
+toutefois qu'un enthousiasme légitime pour l'antiquité nous rende
+indifférents pour nos propres annales. Peut-être va-t-il même trop loin,
+lorsqu'il laisse entendre que les fastes du moyen âge pourraient, sous
+la main du talent, balancer les brillants souvenirs de la Grèce et de
+l'Ausonie. Mais on doit l'applaudir du moins d'avoir revendiqué pour
+l'histoire nationale le rang qui lui appartient dans le système des
+études. Ces anciens, que nous admirons, doivent encore être ici nos
+maîtres. Chez eux, le premier objet de l'éducation était de graver dans
+les cœurs l'amour de la patrie: en parlant aux enfants de la gloire de
+leurs pères, elle élevait leur courage, et les avertissait de ne point
+dégénérer. Aux jours de la prospérité, ce noble héritage entretenait une
+émulation salutaire: dans l'adversité, il conservait parmi les peuples
+cette force morale qui contraint la fortune à respecter le malheur, et
+l'orateur d'Athènes consolait par les trophées de Salamine les désastres
+de Chéronée. Imitons cet exemple, et, dociles aux conseils de Rollin,
+ramenons quelquefois nos regards sur les monuments de notre histoire.
+Ils nous révéleront des destinées assez brillantes. Il sied bien à une
+nation d'être orgueilleuse d'elle-même, à un citoyen d'être fier de sa
+patrie; et cet orgueil est plus juste encore quand cette patrie est la
+France.
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+C'est à la jeunesse que Rollin destinait ses ouvrages: content d'être
+utile, il n'aspirait point à la renommée; et cependant la renommée a
+proclamé ses travaux. Des mains de l'adolescence, ses écrits ont passé
+dans celles de l'âge mûr; du sein de la retraite, ils se sont répandus
+dans le monde. Quel charme les recommandait? la bonté. C'est elle qui
+fait leur éloquence, et cette éloquence vaut bien celle du génie: si
+elle fait goûter le livre, elle fait estimer et chérir l'auteur. Et qui,
+en lisant Rollin, pourrait ne pas l'aimer? Quelle sagesse dans ses
+paroles! quel zèle pour la vertu! quel ton de candeur et de simplicité!
+Ce n'est point la naïveté souvent hardie de Montaigne, la bonhomie
+parfois maligne de La Fontaine; la candeur, chez Rollin, tient à la
+pureté de l'ame, à la droiture du caractère: il a confiance en son
+lecteur. Et comment en effet être sévère avec lui? Il se livre à vous
+avec tant d'abandon! Il aime le bien de si bonne foi! Découvrez-vous en
+lui quelques prétentions? Aspire-t-il à faire secte? Non: ce n'est point
+pour lui qu'il sollicite nos hommages; c'est pour la vérité. Il n'impose
+point par un fastueux langage; il ne cherche point à nous éblouir par
+l'éclat d'une pompeuse éloquence; sa force est dans la raison: il
+n'entraîne point, il persuade; il ne veut point séduire, mais éclairer.
+Un tel succès n'a rien de brillant, mais du moins il est pur, et
+sur-tout il est durable. L'erreur peut obtenir un triomphe passager,
+quand elle a le talent pour auxiliaire; mais elle ne garde point ses
+conquêtes. On subjugue l'imagination, on séduit même le jugement; mais
+la conscience, plus incorruptible, se révolte contre cette conviction
+trompeuse, et la vérité, exilée de nos esprits, se réfugie souvent au
+fond de nos cœurs.
+
+Je n'oserais parler de l'originalité de Rollin: on me répondrait sans
+doute que ce mérite suppose la hardiesse de la pensée, l'énergie et la
+nouveauté de l'expression. Rarement l'homme sans passion rencontre ces
+tours vifs, ces traits frappants qui donnent au style une couleur
+prononcée. Ce sont les secrets de l'imagination; elle ne les révèle que
+lorsqu'elle est émue. Vainement chercherait-on dans les écrits de Rollin
+ces paroles foudroyantes de Pascal et de Bossuet, ces surprises de La
+Bruyère: également éloigné de la gravité sentencieuse de Salluste, de la
+mâle énergie de Rousseau, il se rapproche plutôt de la douceur de
+Fénélon et du grand sens de Plutarque. Cependant, sa manière n'est point
+d'emprunt: la bonté lui tient lieu d'originalité. Alors même qu'il
+ressemble, il n'imite pas. Imite-t-on la bonté? Quelquefois, en lisant
+ses ouvrages, je me figure entendre un de ces vieillards des premiers
+âges du monde, assis au milieu de sa nombreuse postérité, raconter à sa
+famille attentive les faits des temps passés, lui révéler avec une
+simplicité grave et touchante les vérités de la morale, lui enseigner la
+vertu, l'hospitalité, la crainte des dieux, le respect pour la
+vieillesse. Le style de Rollin favorise cette illusion; il a, pour ainsi
+dire, un parfum d'antiquité. Sa clarté, son abondance harmonieuse et
+facile, rappellent les beaux siècles de la littérature grecque et
+romaine, en même temps qu'il retrace quelques traits de la simplicité
+naïve de nos vieux écrivains. Cette simplicité, chez Rollin, n'exclut
+point cependant l'élégance; car l'élégance, qui n'est qu'un choix fait
+par le goût dans les formes du langage, a plus d'un caractère.
+Travaillée chez Fléchier, riche et noble chez Massillon, attique et
+précise chez Voltaire, pompeuse chez Buffon, elle est doucement fleurie
+dans les ouvrages de Rollin. Il écrit dans ce style tempéré, qui
+peut-être est le plus difficile, parce qu'il est le plus voisin des
+brillants défauts qui séduisent le goût et corrompent le talent. Mais ce
+n'est pas lui que les affectations du bel-esprit peuvent éblouir: s'il a
+quelquefois la richesse de Cicéron et de Quintilien, jamais il n'imite
+ni le faux éclat de Sénèque, ni le luxe de Pline le Jeune. Il s'occupe
+moins de parer l'expression que d'éclairer la pensée: d'autres cherchent
+les ornements du style; Rollin se les permet.
+
+L'élégance n'offre point le même caractère aux diverses époques de la
+littérature. D'abord féconde en tours oratoires, en riches
+développements, elle se resserre et s'observe davantage, à mesure que
+les esprits, plus exercés, deviennent plus prompts à saisir et plus
+difficiles à satisfaire. L'éloquence oratoire fait place alors à
+l'éloquence philosophique; le langage prend des formes plus sévères;
+l'harmonie est souvent sacrifiée à la concision, la clarté à la
+profondeur. Le goût a changé sans dégénérer encore: seulement le style,
+en voulant être plus plein et plus fort, a perdu quelque chose de ses
+graces premières: plus travaillé, plus grave, il a moins de franchise et
+de naïveté. C'est le temps des Tacite, c'est celui des Montesquieu.
+Quelquefois cependant, le génie ou les études d'un écrivain lui font
+devancer son siècle, ou le retiennent dans le siècle précédent. Ainsi
+Salluste et La Bruyère, contemporains de Cicéron et de Bossuet,
+appartiennent par leur manières à l'époque suivante, tandis que Rollin,
+écrivant dans le XVIIIe siècle, rappelle dans toute sa pureté l'école de
+Fénélon. Ce caractère, il le doit à l'imitation des écrivains du siècle
+d'Auguste. Il avait médité toute sa vie ces illustres modèles, et l'on
+reconnaît aisément qu'il s'est formé sur eux. C'est même un phénomène
+assez remarquable que Rollin, parvenu au déclin de son âge sans avoir
+cultivé l'art d'écrire dans sa langue maternelle, se soit cependant
+élevé dans la littérature française au rang des classiques. C'est qu'il
+avait étudié les anciens, non pour devenir leur rival, mais pour épurer
+son goût, et pour transporter dans une langue vivante les tours heureux,
+la richesse d'expressions, qui caractérisent les idiomes de l'antiquité.
+C'est qu'à leur lecture, il avait joint celle des chefs-d'œuvre du
+siècle de Louis XIV. Aussi, malgré la juste estime qu'ont obtenue ses
+essais dans la langue de Virgile, je les considère moins comme des
+titres littéraires que comme de savantes études. Inventer est la
+première condition de l'art d'écrire: comment cet art pourrait-il
+exister quand la source de l'invention est tarie, quand le langage,
+frappé d'immobilité, ne peut plus seconder par les créations du style
+les créations de la pensée? Le génie des langues, qui n'est que le génie
+des sociétés, permet-il de traduire dans l'idiome de l'antique Ausonie
+les idées que la société fait éclore sous le ciel de la Gaule moderne?
+Rollin imita ces anciens philosophes qui, pour instruire leur patrie,
+commençaient par visiter les contrées étrangères, et rapportaient chez
+eux les usages, les lois dont ils avaient reconnu l'utilité et la
+sagesse.
+
+Mais les anciens n'ont pu lui servir également de modèles pour la
+manière d'écrire l'histoire. Écrivant dans un autre but, son talent a dû
+prendre un autre caractère. L'austérité de Thucydide, l'énergique
+pénétration de Tacite, n'auraient pu convenir à la jeunesse: Rollin a
+tempéré pour elle la gravité de l'histoire. Toutefois, en se mettant à
+sa portée, il ne descend point à son niveau: sous des formes agréables,
+il cache une instruction solide, et s'il tend la main à ses jeunes
+lecteurs, ce n'est point pour s'abaisser jusqu'à eux, mais pour les
+élever jusqu'à lui. La critique lui a reproché une crédulité trop
+facile: il aurait fallu ajouter que, si Rollin est crédule, c'est
+sur-tout en faveur de la vertu. Il trouva dans son ame les raisons de
+cette confiance. Et peut-on le blâmer d'avoir environné de nobles
+illusions les exemples qu'il offrait à l'adolescence, et qu'il proposait
+à son admiration? Si, plus tard, sa vieillesse s'est laissée quelquefois
+surprendre à de fabuleux récits, s'il n'a pas toujours porté le flambeau
+d'une critique sévère sur des erreurs qui s'offraient à lui entourées
+d'autorités imposantes et revêtues des graces de l'éloquence, fermons
+les yeux sur ce tribut payé à la faiblesse humaine, et sur-tout
+n'oublions pas qu'il nous avait armés contre la séduction avant de se
+laisser séduire. Jamais du moins il ne permit à la partialité d'égarer
+sa plume et d'altérer les révélations de l'histoire: il juge avec une
+constante équité les institutions et les hommes, et son exemple est une
+leçon pour quiconque entreprend d'instruire les peuples en retraçant
+leurs annales. Malheur à l'écrivain qui suborne l'histoire au gré de ses
+passions! sa gloire n'est jamais qu'une brillante ignominie, et son
+talent, en immortalisant ses ouvrages, ne fait qu'éterniser sa honte.
+
+Si je louais seulement un littérateur, j'ai parlé de ses écrits, je
+pourrais borner là son éloge. Mais Rollin fut en même temps un sage, un
+bienfaiteur de l'humanité; je dois jeter un regard sur sa vie. Elle fut
+plus utile que brillante; elle offre moins d'événements que de vertus.
+Né dans une condition obscure, Rollin s'élève aux premières dignités de
+l'enseignement public. Long-temps il se dévoue à ce noble ministère: il
+consacre ses talents à former des hommes pour la société, des citoyens
+pour la patrie. Une disgrace est le prix de ses services. Combien
+l'autorité doit craindre d'être injuste, lorsque, créant des devoirs
+d'après la voix de ses préjugés ou de ses caprices, elle punit ce que la
+conscience pardonne, et n'accepte pas la vertu même pour garant de
+l'innocence! Incapable d'orgueil ainsi que de faiblesse, Rollin se
+soumet sans se plaindre, mais sans se démentir. La persécution a troublé
+sa destinée, sans altérer son ame. Il emporte dans sa retraite l'estime
+publique, la paix du cœur et les consolations de l'étude; il y trouve
+encore des devoirs à remplir et des bienfaits à répandre. Les regards
+des rois viennent l'y chercher, et, ce qu'il estimait sans doute
+davantage, l'amitié vient lui offrir ses douceurs; l'amitié, que la
+divinité a mise sur la terre pour être la récompense de la vertu. Rollin
+était fait pour la connaître; elle acheva son bonheur; elle aurait
+satisfait tous ses vœux, quand la gloire n'aurait pas daigné sourire à
+sa vieillesse.
+
+Rollin fut heureux! Cette vérité est douce à proclamer: elle réconcilie
+avec la destinée. Hélas! la vie de l'homme de lettres est si souvent
+troublée par des orages! il y a si peu d'intelligence entre le talent et
+le bonheur! Rollin demanda peu de chose à l'opinion, et rien à la
+fortune; il trouva sa félicité dans cette vertu dont un philosophe a
+fait le devoir du législateur, et dont la religion fait le devoir de
+tous les hommes, la modération.
+
+Essaierai-je ici d'établir un parallèle entre deux hommes chers à notre
+mémoire? Je crains qu'on ne m'accuse d'appeler à mon secours les lieux
+communs d'une trop facile éloquence. Cependant, en faisant l'éloge de
+Rollin, pourrais-je être blâmé de prononcer le nom de Fénélon? Ne
+voyons-nous pas des deux côtés même modestie, même douceur de sentiments
+et de style, même sagesse dans les desirs, même charité dans le cœur? Si
+nous voulons peindre un talent formé à l'école de l'antiquité, la morale
+la plus pure, alliée à la plus aimable indulgence, la vertu méconnue,
+mais résignée, se consolant par son propre témoignage des rigueurs du
+pouvoir, l'un et l'autre ne peuvent-ils pas nous servir de modèles? Tous
+deux ont défendu la religion, et tous deux, par leur vie, plus encore
+que par leurs écrits, ont rendu témoignage des vérités qu'ils avaient
+enseignées. Le monde rit de ces hommes du siècle, que l'amour des
+vanités traîne au pied des autels, et qui, en présence de la divinité,
+n'adorent que la fortune et le pouvoir. Mais l'incrédulité même
+s'incline avec respect devant la piété se dévouant à l'instruction de
+l'adolescence, ou gravant dans le cœur des rois les leçons de
+l'humanité. Peut-être, entre ces deux hommes vénérables, ne peut-on
+remarquer qu'une seule différence: l'ame de Fénélon fut plus tendre,
+celle de Rollin fut plus paisible; l'imagination sensible et passionnée
+du premier répandit plus d'éclat sur ses ouvrages; la raison toujours
+calme du second répandit plus de bonheur sur sa vie.
+
+Au moment où l'Europe, régénérée par les lumières, dépouille enfin les
+derniers vestiges d'une longue barbarie, où l'esprit humain achève la
+plus noble des conquêtes, celle de la liberté, où les rois et les
+peuples, éclairés par la philosophie, conspirent à fonder ces
+institutions tutélaires dont les uns attendent leur gloire, les autres
+leur bonheur, la France devait un hommage public aux sages qui, en
+l'éclairant, ont préparé ses nouvelles destinées, et l'homme dont les
+travaux eurent pour objet, pendant soixante ans, la science de
+l'éducation, n'était pas le moins digne de sa reconnaissance.
+Aujourd'hui, cette science acquiert un caractère encore plus solennel:
+chez les peuples libres, le ministère de l'éducation n'est plus
+seulement une fonction honorable, il devient un auguste sacerdoce. C'est
+elle qui affermira nos institutions naissantes; c'est par elle que la
+génération qui se prépare s'élèvera pour la liberté et pour la patrie.
+Liberté! Patrie! noms chers et sacrés, soutiens des mœurs et principes
+des vertus, les sentiments dont vous remplirez tous les cœurs y
+resteront gravés en traits ineffaçables: vous frapperez, au sortir du
+berceau, l'oreille de l'enfant; vous viendrez vous mêler aux études, aux
+plaisirs de l'adolescence; vous ferez l'orgueil de l'âge mûr, et la
+consolation de la vieillesse.
+
+ ----------------------
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ A SON ALTESSE
+ SÉRÉNISSIME
+ MONSEIGNEUR
+ LE DUC
+ DE CHARTRES.
+
+ -----------
+
+Monseigneur,
+
+Lorsque je commençai l'Histoire Ancienne, VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME
+était encore dans les premières années de l'enfance, et ni l'ouvrage ni
+l'auteur n'avaient l'avantage d'être connus de vous. Souffrez que je
+fasse maintenant ce que je n'ai pu faire alors, et qu'en finissant mon
+travail, il me soit permis de le décorer du nom de VOTRE ALTESSE.
+
+Depuis que Monseigneur le duc d'Orléans a souhaité que j'eusse l'honneur
+d'assister quelquefois à vos études, j'ai été témoin par moi-même du
+compte exact que vous avez rendu, presque toujours en sa présence, de
+toute la suite de cette histoire; et ç'a été pour moi une grande
+satisfaction de voir que mon ouvrage, destiné principalement pour
+l'instruction de la jeunesse, fût de quelque utilité à un Prince dont
+l'éducation intéresse si vivement le public. A-présent que vous êtes
+entré dans l'Histoire Romaine, MONSEIGNEUR, je ne vous sers plus de
+guide; et vous y marchez à pas si rapides, que je ne puis pas même vous
+suivre: mais j'ai du moins le plaisir de voir et d'admirer vos progrès.
+
+Dans l'attention continuelle qu'on a de vous inspirer des sentiments
+dignes de votre naissance, on a eu grande raison, MONSEIGNEUR, de donner
+une préférence marquée à l'Histoire sur tous les autres exercices de
+littérature. C'est là proprement l'étude des princes, capable plus
+qu'aucune autre de leur former l'esprit et le cœur. Outre qu'elle leur
+présente d'illustres modèles de toutes les vertus qui leur conviennent,
+elle est en possession de leur dire la vérité dans tous les temps, et de
+leur montrer jusqu'à leurs fautes mêmes, sans craindre de blesser la
+délicatesse de leur amour-propre. Comme la censure qu'elle fait des
+vices ne leur est point personnelle, elle n'a rien pour eux d'amer ni
+d'offensant. Quand elle peint dans Philippe et dans Alexandre son fils
+des défauts bas et indignes, qui ont terni l'éclat de leurs belles
+actions et déshonoré leurs règnes, ne sont-ce pas autant de leçons pour
+tous les princes qui auraient le malheur de s'abandonner aux mêmes
+excès?
+
+La timide vérité, rarement admise dans les palais des grands, n'oserait
+leur faire des leçons à visage découvert; elle emprunte la voix de
+l'Histoire, et, cachée sous l'ombre de son nom, elle donne aux princes,
+avec assurance, des avis que peut-être ils ne recevraient jamais
+d'aucune autre part, tant on craint de s'attirer leur disgrâce par de
+salutaires, mais dangereuses, remontrances.
+
+Vous détestez maintenant la flatterie, MONSEIGNEUR. Vous ne souffrez
+qu'avec peine les plus justes louanges. Vous aimez sincèrement la
+vérité, lors même qu'elle pourrait ne vous être pas agréable. Je
+n'oublierai jamais la sage réponse que vous me fîtes dans une occasion
+où j'usais de la liberté que vous m'aviez donnée de vous représenter
+tout ce que je croirais pouvoir vous être utile. Bien loin de vous en
+tenir offensé, vous daignâtes vous récrier qu'à cette marque vous
+reconnaissiez que j'étais de vos meilleurs amis. Oui, MONSEIGNEUR (qu'il
+me soit permis de le répéter après vous), vos bons et solides amis
+seront ceux qui auront le courage de vous dire la vérité, au péril même
+de vous déplaire; mais malheureusement le nombre en sera toujours fort
+petit.
+
+A leur défaut, l'Histoire, qui aura contracté de bonne heure avec vous
+une espèce de familiarité, vous en fournira plusieurs, et d'un grand
+nom: un Aristide, un Phocion, un Dion, un Cyrus, un Tite, un Trajan, et
+tant d'autres qui vous sont connus. Que de belles choses, MONSEIGNEUR,
+ces grands hommes auront à vous dire sur tout ce qui peut rendre un
+prince véritablement estimable et aimable? Quel facile accès ne
+trouveront-ils pas dans un cœur comme le vôtre, bon, compatissant,
+docile, sans hauteur et sans fierté! Nos Grecs et nos Romains sont bien
+propres, MONSEIGNEUR, à détromper les grands des fausses idées que
+souvent ils se forment de la gloire et de la grandeur. On la fait
+consister pour l'ordinaire dans un vain éclat d'actions brillantes, ou
+dans le frivole appareil du faste et du luxe: au lieu que ces héros de
+l'antiquité, tout païens qu'ils étaient, n'avaient que du mépris pour
+les plaisirs, les richesses, la pompe, la magnificence, et ne se
+croyaient revêtus de la puissance que pour faire du bien, et pour rendre
+les peuples heureux.
+
+Il faut pourtant l'avouer, MONSEIGNEUR, ces vertus, quelque éclatantes
+qu'elles fussent, manquaient de ce qui leur est le plus essentiel; et
+quoique un gouvernement semblable à celui d'un Cyrus ou d'un Trajan fût
+capable de faire en un sens le bonheur des peuples, les princes seraient
+bien malheureux eux-mêmes, s'ils se contentaient de ces fantômes de
+vertus qui étaient sans ame et sans vie. Or cette ame et cette vie,
+MONSEIGNEUR, c'est la piété, c'est la crainte de Dieu, sans laquelle
+tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde n'est qu'un pur néant.
+
+Ce que l'Histoire profane ne peut vous fournir, MONSEIGNEUR, vous avez
+l'avantage de le trouver sous vos yeux et à chaque instant dans la
+personne d'un père en qui la piété relève toutes ses autres excellentes
+qualités, et qui estime infiniment plus le bonheur d'être chrétien, que
+le haut rang de premier prince du sang de France. Puissiez-vous,
+MONSEIGNEUR, imiter ses exemples, et même (je ne crains point qu'il s'en
+trouve choqué) les surpasser! Ce sont les vœux que je ne cesserai de
+faire pour VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME, et qu'elle agréera sans doute
+beaucoup plus que tous les éloges dont je la pourrais combler. Je suis
+avec un profond respect et un parfait dévouement,
+
+ MONSEIGNEUR,
+
+ DE VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME
+
+ Le très-humble et très-obéissant
+ serviteur,
+ C. ROLLIN.
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ PRÉFACE.
+ ---------
+
+
+PARAGRAPHE PREMIER.
+
+_Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport à la Religion._
+
+[Marge: Observer dans l'Histoire, outre les faits et la chronologie:]
+L'étude de l'Histoire profane ne mériterait point qu'on y donnât une
+attention sérieuse et un temps considérable, si elle se bornait à la
+stérile connaissance des faits de l'antiquité, et à la sombre recherche
+des dates et des années où chaque événement s'est passé. Il nous importe
+peu de savoir qu'il y a eu dans le monde un Alexandre, un César, un
+Aristide, un Caton, et qu'ils ont vécu en tel ou tel temps; que l'empire
+des Assyriens a fait place à celui des Babyloniens, et ce dernier à
+l'empire des Mèdes et des Perses, qui ont été ensuite subjugués
+eux-mêmes par les Macédoniens, et ceux-ci par les Romains.
+
+[Marge: 1. La cause de l'élévation et de la chute des empires.] Mais il
+est d'une grande importance de connaître comment ces empires se sont
+établis, par quels degrés et par quels moyens ils sont arrivés à ce
+point de grandeur que nous admirons, ce qui a fait leur solide gloire et
+leur véritable bonheur, et quelles ont été les causes de leur décadence
+et de leur chute.
+
+[Marge: 2. Le génie et le caractère des peuples et des grands hommes:]
+Il n'est pas moins important d'étudier avec soin les mœurs des peuples,
+leur génie, leurs lois, leurs usages, leurs coutumes; et sur-tout de
+bien remarquer le caractère, les talents, les vertus, les vices même de
+ceux qui les ont gouvernés, et qui, par leurs bonnes ou mauvaises
+qualités, ont contribué à l'élévation ou à l'abaissement des États qui
+les ont eus pour conducteurs et pour maîtres.
+
+Voilà les grands objets que nous présente l'Histoire Ancienne, en
+faisant passer comme en revue devant nous tous les royaumes et tous les
+empires de l'univers, et en même temps tous les grands hommes qui s'y
+sont distingués de quelque manière que ce soit, et en nous instruisant,
+moins par des leçons que par des exemples, sur tout ce qui regarde l'art
+de régner, la science de la guerre, les principes du gouvernement, les
+règles de la politique, les maximes de la société civile et de la
+conduite de la vie pour tous les âges et pour toutes les conditions.
+
+[Marge: 3. L'origine et le progrès des arts et des sciences.]
+On y apprend aussi, et ce ne doit point être une chose indifférente pour
+quiconque a du goût et de la disposition pour les belles connaissances;
+on y apprend comment les sciences et les arts ont été inventés,
+cultivés, perfectionnés; on y reconnaît, et l'on y suit comme de l'œil,
+leur origine et leurs progrès; et l'on voit avec admiration que plus on
+s'approche des lieux où les enfants de Noé ont vécu, plus on y trouve
+les sciences et les arts dans leur perfection: au lieu qu'ils paraissent
+oubliés ou négligés à proportion que les peuples en ont été dans un plus
+grand éloignement; de sorte que quand on a voulu les rétablir, il a
+fallu remonter à l'origine d'où ils étaient partis.
+
+Je ne fais que montrer légèrement tous ces objets, quelque importants
+qu'ils soient, parce que je les ai traités ailleurs[3] avec étendue.
+
+[Note 3: Second volume de la _Manière d'étudier_.]
+
+[Marge: 4. Observer principalement ce qui a rapport à la religion.] Mais
+un autre objet, infiniment plus intéressant, doit attirer notre
+attention. Car quoique l'histoire profane ne nous parle que de peuples
+abandonnés à toutes les folies d'un culte superstitieux, et livrés à
+tous les déréglements dont la nature humaine, depuis la chute du premier
+homme, est devenue capable, elle annonce par-tout la grandeur de Dieu,
+sa puissance, sa justice, et sur-tout la sagesse admirable avec laquelle
+sa providence conduit tout l'univers.
+
+Si[4] l'intime conviction de cette dernière vérité élevait, selon la
+remarque de Cicéron, le peuple romain au-dessus de tous les peuples de
+la terre, on peut assurer de même que rien ne relève plus l'Histoire
+au-dessus de beaucoup d'autres connaissances, que d'y trouver empreintes
+presque à chaque page des traces précieuses et des preuves éclatantes de
+cette grande vérité, que Dieu dispose de tout en maître souverain; que
+c'est lui qui fixe et le sort des princes, et la durée des empires;
+et[5] qu'il transporte les royaumes d'un peuple à un autre pour punir
+les injustices et les violences qui s'y commettent.
+
+[Note 4: «Pietate ac religione, atque hàc uni sapientiâ quòd Deorum
+immortalium numine omnia regi gubernarique perspeximus, omnes gentes
+nationesque superavimus.» (Orat. _de Arusp. respons_. n. 19.)]
+
+[Note 5: «Regnum a gente in gentem transfertur propter injustitias,
+et injurias, et contumelias, et diversos dolos.» (_Eccl_. 10, 8.)]
+
+[Marge: Dieu a pris un soin plus particulier de son peuple.] Il faut
+avouer qu'en comparant la manière attentive, bienfaisante, sensible dont
+il gouvernait autrefois son peuple, et celle dont il conduisit toutes
+les autres nations de la terre, on dirait que celles-ci lui ont été
+indifférentes et étrangères. Dieu regardait la nation sainte comme son
+domaine propre, et comme son héritage. Il y demeurait comme un maître
+dans sa maison, et comme un père dans sa famille. Israël était son fils,
+et son fils premier-né. Il avait pris plaisir à le former dès son
+enfance, et à l'instruire par lui-même. Il se communiquait à lui par ses
+oracles; il le gouvernait par des hommes miraculeux; il le protégeait
+par les merveilles les plus étonnantes. A la vue de tant de glorieux
+priviléges, qui ne s'écrierait avec le Prophète: «Ce n'est que dans
+Israël que Dieu fait éclater sa grandeur et sa magnificence!» [Marge:
+Isaï. 33, 21.] _Solummodò ibi magnificus est Dominus noster._
+
+[Marge: Mais il veille sur tous les peuples de la terre.] Cependant ce
+même Dieu, quoique oublié par les nations, et quoiqu'il parût les avoir
+oubliées, exerçait toujours sur elles un empire souverain, qui, pour
+être caché sous le voile des événements ordinaires et d'une conduite
+purement humaine, n'en était ni moins réel, ni moins divin. [Marge: Ps.
+23, 1.] Toute la terre est au Seigneur, dit le Prophète, et tous les
+hommes qui la remplissent sont également son ouvrage; et il n'a garde de
+le négliger. Ce serait une erreur bien injurieuse à Dieu, que de penser
+qu'il n'est le maître que d'une seule famille, et non le maître de
+toutes les nations.
+
+[Marge: Il a présidé à la dispersion des hommes après le déluge.] On
+reconnaît cette importante vérité en remontant jusqu'à l'antiquité la
+plus reculée, et jusqu'à l'origine primitive de l'histoire profane, je
+veux dire jusqu'à la dispersion des descendants de Noé dans les
+différentes contrées de la terre où ils s'établirent. La liberté, le
+hasard, les vues d'intérêt, le goût pour certains pays, et d'autres
+motifs pareils, furent, ce semble, les seules causes des choix
+différents que firent les hommes. Mais l'Écriture nous apprend qu'au
+milieu de la confusion et du trouble qui suivirent le changement subit
+qui se fit dans le langage des descendants de Noé, Dieu présida
+invisiblement à tous leurs conseils et à toutes leurs délibérations, que
+rien ne se fit que par son ordre, et que ce fut lui qui conduisit[6] et
+plaça tous les hommes selon les [Marge: Genes. 11, 8 et 9.] règles de sa
+miséricorde et de sa justice: _Dispersit et divisit eos Dominus in
+universas terras._
+
+[Note 6: Les Anciens même, au rapport de Pindare (_Olymp._ Od. 7),
+avaient retenu quelque idée que la dispersion des hommes ne s'était
+point faite au hasard, et qu'ils avaient été placés par les ordres de la
+Providence.]
+
+Il est vrai que dès lors Dieu eut une attention particulière sur le
+peuple qu'il devait un jour s'attacher. Il marqua la place qu'il lui
+destinait. Il la fit garder par un autre peuple laborieux, qui
+s'appliqua à la cultiver et à l'embellir, et à faire valoir l'héritage
+futur des Israélites. Il mesura le nombre des familles qu'il en mit
+alors en possession, sur le nombre des familles d'Israël quand il serait
+temps de le lui rendre; et il ne permit à aucune des nations qui
+n'étaient pas sujettes à l'anathème prononcé par Noé contre Chanaan,
+d'entrer dans un héritage qui devait être restitué tout entier aux
+Israélites. [Marge: [Deuteron. xxxii. 8.]] _Quando dividebat Altissimus
+gentes, quando separabat filios Adam, constituit terminos populorum
+juxta numerum filiorum Israel._[7] Mais cette attention particulière de
+Dieu sur son peuple futur n'est point contraire à celle qu'il eut sur
+tous les autres peuples, attestée clairement par les deux passages de
+l'Écriture que j'ai cités, qui nous apprennent que toute la suite des
+siècles lui est présente, qu'il n'arrive rien dans le monde que par son
+ordre, et que d'âge en âge il en règle tous les événements. [Marge:
+[Eccles. 39, 19, 22, 25.]] _Tu es Deus conspector seculorum... A seculo
+usque in seculum respicis._
+
+[Note 7: «Quand le Très-Haut a fait la division des peuples, quand
+il a séparé les enfants d'Adam, il a marqué les limites des peuples
+selon le nombre des enfants d'Israël (qu'il avait en vue).» C'est un des
+sens qu'on donne à ce passage, et qui paraît fort naturel.]
+
+[Marge: Dieu seul a réglé le sort de tous les empires, soit par rapport
+à son peuple, soit par rapport au règne de son Fils.] Il faut donc
+regarder comme un principe incontestable, et qui doit servir de base et
+de fondement à l'étude de l'histoire profane, que c'est la Providence
+divine qui, de toute éternité, a réglé et ordonné l'établissement, la
+durée, la destruction des royaumes et des empires, soit par rapport au
+plan général de tout l'univers, connu de Dieu seul, qui met un ordre et
+une harmonie merveilleuse dans toutes les parties qui le composent; soit
+en particulier par rapport au peuple d'Israël, et encore plus par
+rapport au Messie, et à l'établissement de l'Église, qui est sa grande
+œuvre, et le but de tous ses autres ouvrages, toujours présent à sa
+vue:[Marge: Act. 15, 18.] _Notum a seculo est Domino opus suum_.
+
+Il a plu à Dieu de nous découvrir dans ses Écritures une partie des
+liaisons que plusieurs peuples de la terre ont eues avec le sien; et le
+peu qu'il nous en a découvert répand une grande lumière sur l'histoire
+de ces peuples, dont on ne connaît que la surface et l'écorce, si l'on
+ne pénètre plus avant par le secours de la révélation. C'est elle qui
+expose au grand jour les pensées secrètes des princes, leurs projets
+insensés, leur fol orgueil, leur impie et cruelle ambition; qui
+manifeste les véritables causes, et les ressorts cachés des victoires et
+des défaites des armées, de l'agrandissement et de la décadence des
+peuples, de l'élévation et de la ruine des États; et, ce qui est le
+principal fruit de l'Histoire, c'est elle qui nous apprend le jugement
+que Dieu porte et des Princes et des Empires, et qui fixe par conséquent
+l'idée que nous devons nous en former.
+
+[Marge: Rois puissants, employés pour punir ou pour protéger Israël.]
+Pour ne point parler de l'Égypte, qui d'abord servit comme de berceau à
+la nation sainte; qui se changea ensuite pour elle[8] en une dure prison
+et en une fournaise ardente, et qui devint enfin le théâtre des plus
+étonnantes merveilles que Dieu ait opérées en faveur d'Israël: les
+grands empires de Ninive et de Babylone nous fournissent mille preuves
+de la vérité que j'établis ici.
+
+[Note 8: «Educam vos de ergastulo Ægyptiorum (_Exod._, 6, 6). De
+fornace ferrea Ægypti.» (_Deuteronom._ 4, 20.)]
+
+Leurs plus puissants rois, Théglathphalasar, Salmanasar, Sennachérib,
+Nabuchodonosor, et plusieurs autres, étaient entre les mains de Dieu
+comme autant d'instruments dont il se servait pour punir les
+prévarications de son peuple. [Marge: Isaï. 5, 25-30, 10, 28-34, 13, 4
+et 5.] Il les appelait, selon Isaïe, d'un coup de sifflet des extrémités
+de la terre pour venir prendre ses ordres; il leur mettait lui-même
+l'épée en main; il réglait leur marche jour par jour; il remplissait
+leurs soldats de courage et d'ardeur, rendait leurs troupes infatigables
+et invincibles, répandait à leur approche la terreur et l'effroi.
+
+La rapidité de leurs conquêtes aurait dû leur faire entrevoir la main
+invisible qui les conduisait; mais,[Marge: Sennacherib] dit l'un d'entre
+eux au nom de tous les autres: «C'est par la force de mon bras que j'ai
+fait ces grandes choses, et c'est ma propre sagesse qui m'a éclairé.
+
+J'ai enlevé les anciennes bornes des peuples, j'ai pillé les trésors des
+princes, et, comme un conquérant, j'ai arraché les rois de leurs trônes.
+Les peuples les plus redoutables ont été pour moi comme un nid de petits
+oiseaux qui s'est trouvé sous ma main. J'ai réuni sous ma puissance tous
+les peuples de la terre, comme on ramasse quelques œufs (que la mère a
+abandonnés); et il ne s'est trouvé personne qui osât seulement remuer
+l'aile, ni ouvrir la bouche, ni faire le moindre son.»
+
+Mais ce prince si grand et si sage à ses propres yeux, qu'était-il à
+ceux de Dieu? Un ministre subalterne, un serviteur mandé par son maître,
+une verge et un bâton dans sa main: [Marge: Isaï. 10, 5.] _Virga furoris
+mei et baculus ipse est._ Le dessein de Dieu était de corriger ses
+enfants, et non de les exterminer. Mais Sennachérib avait résolu de tout
+perdre et de tout détruire: [Marge: Isaï. 10, 7.] _Ipse autem non sic
+arbitrabitur, sed ad conterendum erit cor ejus._ Que deviendra donc
+cette espèce de combat entre les desseins de Dieu et ceux de ce prince?
+Lorsqu'il se croyait déjà maître [Marge: Isaï. 10, 12.] de Jérusalem, le
+Seigneur d'un souffle seul dissipe toutes ses pensées fastueuses, fait
+périr en une nuit cent quatre-vingt-cinq mille hommes de son armée, _et,
+lui[9] mettant un cercle au nez et un mors à la bouche_, comme à une
+bête féroce, le ramène dans ses États, couvert d'opprobre, à travers ces
+mêmes peuples, qui l'avaient vu, un peu auparavant, plein d'orgueil et
+de fierté.
+
+[Note 9: «Insanisti in me, et superbia tua ascendit in aures meas:
+ponam itaque circulum in naribus tuis, et camum in labiis tuis, et
+reducam te in viam per quam venisti.» (_4 Reg._ 19, 28.)]
+
+[Marge: Nabuchodonosor.] Nabuchodonosor, roi de Babylone, paraît encore
+plus visiblement régi par une Providence qu'il ignore, mais qui préside
+à ses délibérations, et qui détermine toutes ses démarches.
+
+[Marge: Ezech. 21. 19-23.] Arrivé avec son armée à la tête de deux
+chemins, dont l'un conduit à Jérusalem, l'autre à Rabbath, capitale des
+Ammonites, ce prince, incertain et flottant, délibère lequel il prendra,
+et jette le sort: Dieu le fait tomber sur Jérusalem, pour accomplir les
+menaces qu'il avait faites à cette ville de la détruire, de brûler le
+temple, et d'emmener son peuple en captivité.
+
+[Marge: Ezech. cap. 26, 27 et 28.] Des raisons seules de politique
+semblaient déterminer ce conquérant au siége de Tyr, pour ne pas laisser
+derrière soi une ville si puissante et si bien fortifiée. Mais le siége
+de cette place était ordonné par une volonté supérieure. Dieu voulait
+d'un côté humilier l'orgueil d'Ithobal son roi, qui, se croyant plus
+éclairé que Daniel dont la réputation était répandue dans tout l'Orient,
+n'attribuant qu'à sa rare prudence l'étendue de son domaine et la
+grandeur de ses richesses, se considérait en lui-même comme un dieu; de
+l'autre, il voulait aussi punir le luxe, les délices, l'arrogance de ces
+fiers négociants, qui se regardaient comme les princes de la mer et les
+maîtres des rois mêmes; et sur-tout cette joie inhumaine de Tyr qui lui
+faisait trouver son agrandissement dans les ruines de Jérusalem sa
+rivale. C'est par ces motifs que Dieu lui-même conduisit Nabuchodonosor
+à Tyr, lui faisant exécuter ses ordres sans qu'il les connût: IDCIRCO
+_ecce_ EGO ADDUCAM _ad Tyrum Nabuchodonosor_.
+
+[Marge: Ezech. 29, 18-10.] Pour récompenser ce prince, qu'il tenait à sa
+solde, du service qu'il vient de lui rendre à la prise de Tyr (c'est
+Dieu lui-même qui s'exprime ainsi), et pour dédommager les troupes
+babyloniennes, épuisées par un siége de treize ans, il leur donne toutes
+les contrées de l'Égypte, comme des quartiers de rafraîchissement, et
+leur en abandonne les richesses et les dépouilles[10].
+
+[Note 10: Ce fait est plus détaillé dans l'histoire des Égyptiens
+sous le règne d'Amasis. [p. 133.]]
+
+[Marge: Dan. c. 4, vers. 1-34.] Le même Nabuchodonosor, plein du desir
+d'immortaliser son nom par toutes sortes de voies, voulut ajouter à la
+gloire des conquêtes celle de la magnificence, en embellissant la
+capitale de son empire par de superbes bâtiments, et par les ornements
+les plus somptueux; mais pendant qu'une cour flatteuse, qu'il comblait
+de richesses et d'honneurs, fait retentir par-tout ses louanges[11], il
+se forme un sénat auguste des esprits surveillants, qui pèse dans la
+balance de la vérité les actions des Princes, et prononce sur leur sort
+des arrêts sans appel. Le roi de Babylone est cité à ce tribunal, où
+préside le Juge souverain, qui réunit une vigilance à qui rien
+n'échappe, et une sainteté qui ne peut rien souffrir contre l'ordre:
+_vigil et sanctus_. Toutes ses actions, qui faisaient l'objet de
+l'admiration publique, y sont examinées à la rigueur; et l'on fouille
+jusqu'au fond de son cœur pour en découvrir les pensées les plus
+cachées. Où se terminera ce redoutable appareil? Dans le moment même où
+Nabuchodonosor, se promenant dans son palais, et repassant avec une
+secrète complaisance ses exploits, sa grandeur, sa magnificence, se
+disait à lui-même: _N'est-ce pas là cette grande Babylone dont j'ai fait
+le siége de mon royaume, que j'ai bâtie dans la grandeur de ma puissance
+et dans l'éclat de ma gloire?_ c'est dans ce moment précis, où, se
+flattant de ne tenir que de lui seul sa puissance et son royaume, il
+usurpait la place de Dieu, qu'une voix du ciel lui signifie sa sentence,
+et lui déclare que son royaume va lui être enlevé, qu'il sera chassé de
+la compagnie des hommes, et réduit à la condition des bêtes, jusqu'à ce
+qu'il reconnaisse que _le Très-Haut a un pouvoir absolu sur les royaumes
+des hommes, et qu'il les donne à qui il lui plaît_.
+
+[Note 11: «In sententia vigilum decretum est, et sermo sanctorum et
+petitio, etc.» (DAN. 4, 14.)]
+
+Ce tribunal, toujours subsistant quoique invisible, a prononcé le même
+jugement sur ces fameux conquérants, sur ces héros du paganisme, qui se
+regardaient, aussi-bien que Nabuchodonosor, comme les seuls artisans de
+leur haute fortune, comme indépendants de toute autre autorité, et comme
+ne relevant que d'eux-mêmes.
+
+[Marge: Cyrus.] Si Dieu faisait servir des Princes à l'exécution de ses
+vengeances, il en a rendu d'autres les ministres de sa bonté. Il destine
+Cyrus à être le libérateur de son peuple, et, pour le mettre en état de
+soutenir dignement un si noble ministère, il le remplit de toutes les
+qualités qui forment les grands capitaines et les grands princes, et lui
+fait donner cette excellente éducation que les païens ont tant admirée,
+mais dont ils ne connaissaient point l'auteur ni la véritable cause.
+
+On voit dans les historiens profanes l'étendue et la rapidité de ses
+conquêtes, l'intrépidité de son courage, la sagesse de ses vues et de
+ses desseins, sa grandeur d'ame, sa noble générosité, son affection
+véritablement paternelle pour les peuples, et, du côté des peuples, un
+retour d'amour et de tendresse qui le leur faisait regarder moins comme
+leur maître que comme leur protecteur et leur père. On voit tout cela
+dans les historiens profanes; mais on n'y voit point le principe secret
+de toutes ces grandes qualités, ni le ressort caché qui les mettait en
+mouvement.
+
+Isaïe nous le montre, et s'explique en des termes dignes de la grandeur
+et de la majesté du Dieu qui le faisait parler[12]. Il le représente, ce
+Dieu des armées tout-puissant, qui prend Cyrus par la main, qui marche
+devant lui, qui le conduit de ville en ville et de province en province,
+qui lui assujettit les nations, qui humilie en sa présence les grands de
+la terre, qui brise pour lui les portes d'airain, qui fait tomber les
+murs et les remparts des villes, et lui en abandonne toutes les
+richesses et tous les trésors.
+
+[Note 12: «Hæc dicit Dominus christo meo Cyro, cujus apprehendi
+dexteram, ut subjiciam ante faciem ejus gentes, et dorsa regum vertam,
+et aperiam coram eo januas, et portæ non claudentur. Ego ante te ibo, et
+gloriosos terræ humiliabo: portas æreas conteram, et vectes ferreos
+confringam. Et dabo tibi thesauros absconditos, et arcana secretorum; ut
+scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum, Deus Israël.» (ISAÏ. 45,
+1-3.)]
+
+[Marge: Isaï. 45, 13 et 4.] Le Prophète ne nous laisse pas même ignorer
+les motifs de toutes ces merveilles. C'est pour punir Babylone et pour
+affranchir Juda que Dieu conduit Cyrus pas à pas, et qu'il fait réussir
+toutes ses entreprises: _Ego suscitavi eum ad justitiam, et omnes vias
+ejus dirigam.......propter servum meum Jacob, et Israel electum meum_.
+Mais ce prince aveugle et ingrat ne connaît point son maître, et oublie
+son bienfaiteur. [Marge: Isaï. 45, 4, 5.] _Vocavi te nomine tuo, et non
+cognovisti me: accinxi te, et non cognovisti me_.
+
+[Marge: Belle image de la royauté.] Il est rare qu'on juge sainement de
+la vraie gloire et des devoirs essentiels de la royauté. Il n'appartient
+qu'à l'Écriture de nous en donner une juste idée; et elle le fait d'une
+manière admirable dans [Marge: Dan. 4, 7-9.] un arbre grand et fort,
+dont la hauteur monte jusqu'au ciel, et qui paraît s'étendre jusqu'aux
+extrémités de la terre. Couvert de feuilles et chargé de fruits, il fait
+l'ornement et le bonheur de la campagne. Il fournit une ombre agréable
+et une retraite assurée à tous les animaux; les bêtes privées et les
+bêtes sauvages demeurent dessous, les oiseaux du ciel habitent sur ses
+branches, et tout ce qui a vie trouve de quoi s'y nourrir.
+
+Est-il une idée plus juste et plus instructive de la royauté, dont la
+véritable grandeur et la solide gloire ne consistent point dans cet
+éclat, cette pompe, cette magnificence qui l'environnent, ni dans ces
+respects et ces hommages extérieurs qui lui sont rendus par les sujets,
+et qui lui sont dus, mais dans les services réels et les avantages
+effectifs qu'elle procure aux peuples, dont elle est, par sa nature et
+par son institution, le soutien, la défense, la sûreté, l'asyle; en un
+mot, source féconde de toutes sortes de biens, sur-tout par rapport aux
+petits et aux faibles, qui doivent trouver sous son ombre et sous sa
+protection une paix et une tranquillité que rien ne puisse troubler,
+pendant que le prince lui-même sacrifie son repos et essuie seul les
+orages et les tempêtes dont il met les autres à l'abri?
+
+Il me semble voir, à la religion près, la réalité de cette noble image
+et l'exécution de ce beau plan dans le gouvernement de Cyrus, dont
+Xénophon nous trace le portrait dans sa belle préface de l'histoire de
+ce prince. Il y a fait le dénombrement d'un grand nombre de peuples,
+séparés les uns des autres par de vastes espaces, et encore plus par la
+diversité des mœurs, des coutumes, du langage, mais réunis tous ensemble
+par les mêmes sentiments d'estime, de respect et d'amour pour un
+prince[13] dont ils auraient souhaité que le gouvernement eût pu durer
+toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles sous son empire.
+
+[Note 13: Ἐδυνήθη [δέ] έπιθυμίαν έμβαλεἴν τοσαύτην τοῦ πάντας αủτῳ
+χαρίζεσθαι ὤστε άεί τᾕ αủτοῦ γνώμῃ ἀξιοῦν κυβερνᾶσθαι. [Cyrop. I. 5]]
+
+[Marge: Juste idée des anciens conquérants.] A ce gouvernement si
+aimable et si salutaire opposons l'idée que la même Écriture nous donne
+de ces empires et de ces conquérants si vantés dans l'antiquité, qui, au
+lieu de ne se proposer pour fin que le bien public, n'ont suivi que les
+vues particulières de leur intérêt et de leur ambition. [Marge: Dan.
+cap. 7.] Le Saint-Esprit les représente sous les symboles de monstres
+nés de l'agitation de la mer, du trouble, de la confusion, du choc des
+vagues; et sous l'image de bêtes cruelles et féroces, qui répandent
+partout la terreur et la désolation, et qui ne se nourrissent que de
+meurtres et de carnage; ours, lions, tigres, léopards. Quel tableau!
+Quelle peinture!
+
+C'est néanmoins de ces modèles funestes que l'on emprunte souvent les
+règles de l'éducation qu'on donne aux enfants des grands; c'est à ces
+ravageurs de provinces, à ces fléaux du genre humain, qu'on se propose
+de les faire ressembler. En excitant en eux des sentiments d'une
+ambition démesurée et l'amour d'une fausse gloire, on en forme, selon
+l'expression de l'Écriture, de jeunes lionceaux, que l'on accoutume de
+bonne heure et que l'on dresse de [Marge: Ezech. 19, 2-7.] loin à
+piller, à dévorer les hommes, à faire des veuves et des malheureux, à
+dépeupler les villes. MATER LEÆNA _in medio leunculorum ENUTRIVIT
+catulos suos....._ DIDICIT _prædam capere, et homines devorare...._
+DIDICIT _viduas facere, et civitates in desertum adducere._ Et quand
+avec l'âge ce lionceau est devenu lion, Dieu nous avertit que le bruit
+de ses exploits et la renommée de ses victoires n'est qu'un affreux
+rugissement qui porte partout l'effroi et la désolation. _Et leo factus
+est, et desolata est terra et plenitudo ejus a voce rugitûs illius._
+
+Les exemples dont j'ai fait mention jusqu'ici, tirés de l'histoire des
+Égyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, des Perses, prouvent
+suffisamment le souverain domaine que Dieu exerce sur tous les empires,
+et le rapport qu'il lui a plu de mettre entre les autres peuples de la
+terre et celui qu'il s'est attaché en particulier. La même vérité paraît
+encore aussi clairement sous les rois de Syrie et d'Égypte, successeurs
+d'Alexandre-le-Grand, avec l'histoire desquels on sait que celle du
+peuple de Dieu a une liaison particulière sous les Machabées.
+
+A tous ces faits je ne puis m'empêcher d'en ajouter encore un, connu de
+tout le monde, mais qui n'en est pas moins remarquable; c'est la prise
+de Jérusalem par Tite. [Marge: Joseph. I. 3, cap. 46. [Bell. Jud. vi,
+cap. 9, § 1.]] Quand il fut entré dans la ville, et qu'il en eut
+considéré les fortifications, ce prince, tout païen qu'il était,
+reconnut le bras tout-puissant du Dieu d'Israël, et plein d'admiration
+il s'écria: «Il paraît bien que Dieu a combattu pour nous, et a chassé
+les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point de forces humaines ni
+de machines qui fussent capables de les y forcer.»
+
+[Marge: Dieu a toujours réglé les événements humains par rapport au
+règne du Messie.] Outre ce rapport de l'Histoire profane avec l'Histoire
+sacrée, qui est visible, et qui se montre sensiblement, il y en a un
+autre plus secret et plus éloigné, qui regarde le Messie, à l'avénement
+duquel Dieu, qui a toujours eu son œuvre devant les yeux, a préparé les
+hommes de loin par l'état même d'ignorance et de déréglement où il a
+permis que le genre humain demeurât pendant quatre mille ans. C'est pour
+nous faire sentir la nécessité d'un Médiateur, que Dieu a laissé si
+long-temps les nations marcher dans leurs voies, sans que les lumières
+de la raison, ni les instructions de la philosophie, aient pu ou
+dissiper leurs ténèbres, ou corriger leurs inclinations.
+
+Quand on envisage la grandeur des empires, la majesté des princes, les
+belles actions des grands hommes, l'ordre des sociétés policées et
+l'harmonie des différents membres qui les composent, la sagesse des
+législateurs, les lumières des philosophes, la terre semble n'offrir
+rien aux yeux des hommes que de grand et d'éclatant; mais aux yeux de
+Dieu elle était stérile et inculte, comme au premier instant de sa
+création, [Marge: Gen. 1, 2.] _inanis et vacua_; c'est peut dire, elle
+était tout entière souillée et impure (il faut se souvenir que je parle
+ici des païens), et n'était devant [Marge: Gen. 6, 11.] lui qu'une
+retraite d'hommes ingrats et perfides, comme au temps du déluge:
+_Corrupta est terra coram Deo, et repleta est iniquitate_.
+
+Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui dispense, selon les règles
+de sa sagesse, la lumière et les ténèbres, et qui sait mettre des bornes
+au torrent des passions, n'a pas permis que la nature humaine, livrée à
+toute sa corruption, dégénérât en une barbarie absolue, et s'abrutît
+entièrement par l'obscurcissement des premiers principes de la loi
+naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs nations sauvages. Cet
+obstacle aurait trop retardé le cours rapide qu'il avait promis aux
+premiers prédicateurs de la doctrine de son Fils.
+
+Il a jeté de loin dans l'esprit des hommes des semences de plusieurs
+grandes vérités, pour les disposer à en recevoir d'autres plus
+importantes. Il les a préparés aux instructions de l'Évangile par celles
+des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a permis que dans
+leurs écoles ils examinassent plusieurs questions, et établissent
+plusieurs principes, qui ont un grand rapport à la religion, et qu'ils y
+rendissent les peuples attentifs par l'éclat de leurs disputes. On sait
+que les philosophes enseignent partout dans leurs livres l'existence
+d'un Dieu, la nécessité d'une Providence qui préside au gouvernement du
+monde, l'immortalité de l'ame, la dernière fin de l'homme, la récompense
+des bons et la punition des méchants, la nature des devoirs qui sont le
+lien de la société, le caractère des vertus qui font la base de la
+morale, comme la prudence, la justice, la force, la tempérance, et
+d'autres pareilles vérités, qui n'étaient pas capables de conduire
+l'homme à la justice, mais qui servaient à écarter certains nuages, et à
+dissiper certaines obscurités.
+
+C'est par un effet de la même Providence, qui de loin préparait les
+voies à l'Évangile, que, lorsque le Messie vint au monde, Dieu avait
+réuni un grand nombre de nations par les deux langues grecque et latine,
+et qu'il avait soumis à un seul maître, depuis l'Océan jusqu'à
+l'Euphrate, tous les peuples que le langage n'unissait point, pour
+donner un cours plus libre à la prédication des apôtres. L'étude de
+l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement et maturité, doit
+nous conduire à ces réflexions, et nous montrer comment Dieu fait servir
+les empires de la terre à l'établissement du règne de son Fils.
+
+[Marge: Talents extérieurs accordés aux païens.] Elle doit aussi nous
+apprendre le cas qu'il faut faire de tout ce qu'il y a de plus brillant
+dans le monde, et de ce qui est le plus capable d'éblouir. Courage,
+bravoure, habileté dans l'art de gouverner, profonde politique, mérite
+de la magistrature, pénétration pour les sciences les plus abstruses,
+beauté d'esprit, délicatesse de goût en tout genre, succès parfait dans
+tous les arts: voilà ce que l'Histoire profane nous montre, et ce qui
+fait l'objet de notre admiration, et souvent de notre envie. Mais en
+même temps cette même histoire doit nous faire souvenir que, depuis le
+commencement du monde, Dieu accorde à ses ennemis toutes ces qualités
+brillantes que le siècle estime, et dont il fait beaucoup de bruit; au
+lieu qu'il les refuse souvent à ses plus fidèles serviteurs, à qui il
+donne des choses d'une autre importance et d'un autre prix, mais que le
+monde ne connaît et ne désire point. [Marge: Ps. 143, 15.] _Beatum
+dixerunt populum cui hæc sunt: beatus populus, cujus dominus Deus ejus_.
+
+[Marge: Être sobre dans les louanges qu'on leur donne.] Une dernière
+réflexion, qui suit naturellement de ce que j'ai dit jusqu'ici,
+terminera cette première partie de ma Préface. Puisqu'il est certain que
+tous ces grands hommes, si vantés dans l'Histoire profane, ont eu le
+malheur d'ignorer le vrai Dieu et de lui déplaire, il faut être sobre et
+circonspect dans les louanges qu'on leur donne. S. Augustin[14], dans le
+livre de ses Rétractations, se repent d'avoir trop élevé et d'avoir trop
+fait valoir Platon et les philosophes platoniciens, parce qu'après tout,
+dit-il, ce n'étaient que des impies, dont la doctrine était, en
+plusieurs points, contraire à celle de Jésus-Christ.
+
+[Note 14: «Laus ipsa, quâ Platonem vel platonicos seu academicos
+philosophos tantùm extuli, quantùm impios homines non oportuit, non
+immeritò mihi displicuit: præsertim quorum contra errores magnos
+defendenda est christiana doctrina.» (_Retract_, lib. I, cap. 1.)]
+
+Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin ait cru qu'il ne fût
+pas permis d'admirer ou de louer ce qu'il y a de beau dans les actions
+et de vrai dans les maximes des païens. Il veut[15] qu'on y corrige ce
+qui se trouve de défectueux, et qu'on y approuve ce qu'elles ont de
+conforme à la règle. Il loue les Romains en plusieurs occasions, et
+surtout dans ses livres de la Cité de Dieu, qui est l'un de ses derniers
+et de ses plus beaux ouvrages. [Marge: Lib. 5, c. 19 et 21, etc.] Il y
+fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs des peuples, et maîtres
+d'une grande partie de la terre, à cause de la modération et de l'équité
+de leur gouvernement (il parle des beaux temps de la république);
+accordant à des vertus purement humaines des récompenses qui l'étaient
+aussi, dont cette nation, aveugle en ce point, quoique fort éclairée sur
+d'autres, avait le malheur de se contenter. Ce ne sont donc point les
+louanges des païens en elles-mêmes, mais l'excès de ces louanges, que
+Saint Augustin condamne.
+
+[Note 15: «Id in quoque corrigendum, quod pravum est; quod autem
+rectum est, approbandum.» (_De Bapt. cont. Donat._ lib. 7, cap. 16.)]
+
+Nous devons craindre, nous sur-tout qui, par l'engagement même de notre
+profession, sommes continuellement nourris de la lecture des auteurs
+païens, de trop entrer dans leur esprit, d'adopter, sans presque nous en
+apercevoir, leurs sentiments en louant leurs héros, et de donner dans
+des excès qui ne leur paraissaient pas tels, parce qu'ils ne
+connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes, dont j'estime
+l'amitié, comme je le dois, et dont je respecte les lumières, ont trouvé
+ce défaut dans quelques endroits de l'ouvrage que j'ai donné au public
+sur l'éducation de la jeunesse, et ont cru que j'avais poussé trop loin
+la louange des grands hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu'il
+m'est échappé quelquefois des termes trop forts, et qui ne sont pas
+assez mesurés. Je pensais qu'il suffisait d'avoir inséré dans chacun des
+deux volumes qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs, sans qu'il
+fût besoin de les répéter, et d'avoir établi en différents endroits les
+principes que les pères nous fournissent sur cette matière, en
+déclarant, avec saint Augustin, que, sans la véritable piété,
+c'est-à-dire, sans le culte sincère du vrai Dieu, il n'y a point de
+véritable vertu, et qu'elle ne peut être telle quand elle a pour objet
+la gloire humaine; vérité, dit ce père, qui est incontestablement reçue
+par tous ceux qui ont une vraie et solide piété. [Marge: De Civit. Dei,
+lib. 5, cap. 19.] _Illud constat inter omnes veraciter pios, neminem
+sine vera pietate, id est, veri Dei vero cultu, veram posse habere
+virtutem; nec eam veram esse, quando gloriæ servit humanæ_.
+
+[Marge: Tom. 2, pag. 344.] Quand j'ai dit que Persée n'avait pas eu le
+courage de se donner la mort, je n'ai point prétendu justifier la
+pratique des païens, qui croyaient qu'il leur était permis de se faire
+mourir eux-mêmes, mais simplement rapporter un fait, et le jugement
+qu'en avait porté Paul Émile. Un léger correctif, ajouté à ce récit,
+aurait ôté toute équivoque et tout lieu de plainte.
+
+L'ostracisme employé à Athènes contre les plus gens de bien, le vol
+permis, ce semble, par Lycurgue à Sparte, l'égalité des biens établie
+dans la même ville par voie d'autorité, et d'autres endroits semblables,
+peuvent souffrir quelques difficultés. J'y ferai une attention
+particulière dans le temps, lorsque la suite de l'Histoire me donnera
+lieu d'en parler, et je profiterai avec joie des lumières que des
+personnes éclairées et sans prévention voudront bien me communiquer.
+
+Dans un ouvrage comme celui que je commence à donner au public, destiné
+particulièrement à l'instruction des jeunes gens, il serait à souhaiter
+qu'il ne s'y trouvât aucun sentiment, aucune expression qui pût porter
+dans leur esprit des principes faux ou dangereux. En le composant, je me
+suis proposé cette maxime, dont je sens toute l'importance: mais je suis
+bien éloigné de croire que j'y aie toujours été fidèle, quoique ç'ait
+été mon intention; et j'aurai besoin en cela, comme en beaucoup d'autres
+choses, de l'indulgence des lecteurs.
+
+PARAGRAPHE II.
+
+_Observations particulières sur cet ouvrage._
+
+Le volume que je donne ici au public est le commencement d'un ouvrage où
+je me propose d'exposer l'Histoire ancienne des Égyptiens, des
+Carthaginois, des Assyriens, tant de Ninive que de Babylone, des Mèdes
+et des Perses, des Macédoniens et des différents états de la Grèce.
+
+Comme j'écris principalement pour les jeunes gens, et pour des personnes
+qui ne songent point à faire une étude profonde de l'Histoire ancienne,
+je ne chargerai point cet ouvrage d'une érudition qui pourrait
+naturellement y entrer, mais qui ne convient point au but que je me
+propose. Mon dessein est, en donnant une histoire suivie de l'antiquité,
+de prendre dans les auteurs grecs et latins ce qui me paraîtra de plus
+intéressant pour les faits, et de plus instructif pour les réflexions.
+
+Je souhaiterais pouvoir éviter en même temps et la stérile sécheresse
+des abrégés, qui ne donnent aucune idée distincte, et l'ennuyeuse
+exactitude des longues histoires, qui accablent un lecteur. Je sens bien
+qu'il est difficile de prendre un juste milieu, qui s'écarte également
+des deux extrémités; et quoique, dans les deux parties d'histoire qui
+font la moitié de ce premier volume, j'aie retranché une grande partie
+de ce qui se rencontre dans les Anciens, je ne sais si on ne les
+trouvera pas encore trop étendues: mais j'ai craint d'étrangler les
+matières en cherchant trop à les abréger. Le goût du public deviendra ma
+règle, et je tâcherai dans la suite de m'y conformer.
+
+J'ai eu le bonheur de ne pas lui déplaire dans le premier ouvrage que
+j'ai composé. Je souhaiterais bien que celui-ci eût un pareil succès,
+mais je n'oserais l'espérer. La matière que je traitais dans le premier,
+belles-lettres, poésie, éloquence, morceaux d'histoire choisis et
+détachés, m'a laissé la liberté d'y faire entrer une partie de ce qu'il
+y a dans les auteurs anciens et modernes de plus beau, de plus frappant,
+de plus délicat, de plus solide, tant pour les expressions que pour les
+pensées et les sentiments. La beauté et la solidité des choses mêmes que
+j'offrais au lecteur l'ont rendu plus distrait ou plus indulgent sur la
+manière dont elles lui étaient présentées; et d'ailleurs, la variété des
+matières a tenu lieu de l'agrément que le style et la composition
+auraient dû y jeter.
+
+Ici je n'ai pas le même avantage. Je ne suis pas tout-à-fait le maître
+du choix. Dans une histoire suivie, on est obligé de rapporter bien des
+choses qui ne sont pas toujours fort intéressantes, sur-tout pour ce qui
+regarde l'origine et le commencement des empires; et ces sortes
+d'endroits, pour l'ordinaire, sont mêlés de beaucoup d'épines, et
+présentent peu de fleurs. La suite fournira des matières plus agréables,
+et des événements qui attachent davantage; et je ne manquerai pas de
+faire usage des précieuses richesses que les meilleurs auteurs nous
+offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se souvenir que dans
+une grande et belle contrée tout n'est pas riches moissons, beaux
+vignobles, riantes prairies, fertiles vergers: il s'y rencontre
+quelquefois des terrains moins cultivés et plus sauvages. Et, pour me
+servir d'une autre comparaison tirée de Pline, parmi les arbres[16], il
+y en a qui, au printemps, étalent à l'envi une quantité infinie de
+fleurs, et qui, par cette riche parure, dont l'éclat et les vives
+couleurs flattent agréablement la vue, annoncent une heureuse abondance
+pour une saison plus reculée: il y en a d'autres[17] qui sont plus
+tristes, et qui, bien que fertiles en bons fruits, n'ont pas l'agrément
+des fleurs, et semblent ne prendre point de part à la joie de la nature
+renaissante. Il est aisé d'appliquer cette image à la composition de
+l'Histoire.
+
+[Note 16: «Arborum flos est pleni veris indicium et anni
+renascentis; flos gaudium arborum. Tunc se novas, aliasque quàm sunt,
+ostendunt: tunc variis colorum picturis in certamen usque luxuriant. Sed
+hoc negatum plerisque. Non enim omnes florent, et sunt tristes quædam,
+quæque non sentiunt gaudia annorum; nec ullo flore exhilarantur,
+natalesve pomorum recursus annuos versicolori nuntio promittunt.» (PLIN.
+_Hist. nat._ lib. XVI, cap. 25.)]
+
+[Note 17: Comme les figuiers.]
+
+Pour embellir et enrichir la mienne, je déclare que je ne me fais point
+un scrupule ni une honte de piller par-tout, souvent même sans citer les
+auteurs que je copie, parce que quelquefois je me donne la liberté d'y
+faire quelques changements. Je profite, autant que je puis, des solides
+réflexions que l'on trouve dans la seconde et la troisième partie de
+l'Histoire universelle de M. Bossuet, qui est l'un des plus beaux et des
+plus utiles ouvrages que nous ayons. Je tire aussi de grands secours de
+l'Histoire des Juifs, du savant M. Prideaux, Anglais, où il a
+merveilleusement approfondi et éclairci ce qui regarde l'Histoire
+ancienne. Il en sera ainsi de tout ce qui me tombera sous la main, dont
+je ferai tout l'usage qui pourra convenir à la composition de mon livre,
+et contribuer à sa perfection.
+
+Je sens bien qu'il y a moins de gloire à profiter ainsi du travail
+d'autrui, et que c'est en quelque sorte renoncer à la qualité d'auteur;
+mais je n'en suis pas fort jaloux, et je serais très-content, et me
+tiendrais très-heureux, si je pouvais être un bon compilateur, et
+fournir une histoire passable à mes lecteurs, qui ne se mettront pas
+beaucoup en peine si elle vient de mon fonds ou non, pourvu qu'elle leur
+plaise.
+
+Je ne puis pas dire précisément de combien de volumes sera composé mon
+ouvrage; mais j'entrevois qu'il n'ira pas à moins de cinq ou six. Des
+écoliers, pour peu qu'ils soient studieux, pourront faire aisément cette
+lecture en particulier dans le cours d'une année, sans que leurs autres
+études en souffrent. Dans mon plan, je destinerais la Seconde à cette
+lecture: c'est une classe où les jeunes gens sont capables d'en
+profiter, et d'y trouver quelque plaisir; et je réserverais l'Histoire
+romaine pour la Rhétorique.
+
+Il aurait été utile, et même nécessaire, de donner à mes lecteurs
+quelque idée et quelque connaissance des auteurs anciens d'où je tire
+les faits que je rapporte ici. La suite même de l'Histoire me donnera
+lieu d'en parler, et m'en fournira une occasion naturelle.
+
+[Marge: Jugement qu'il faut porter sur les augures, les prodiges, les
+oracles des anciens.] En attendant, je crois devoir dire ici quelque
+chose par avance sur la crédulité superstitieuse qu'on reproche à la
+plupart de ces auteurs dans ce qui regarde les augures, les auspices,
+les prodiges, les songes, les oracles. En effet, on est blessé de voir
+des écrivains, d'ailleurs fort judicieux, se faire un devoir et une loi
+de les rapporter avec une exactitude scrupuleuse, et d'insister
+sérieusement sur un détail ennuyeux de petites et ridicules cérémonies,
+du vol des oiseaux à droite ou à gauche, des signes marqués dans les
+entrailles fumantes des animaux, de l'avidité plus ou moins grande des
+poulets en mangeant, et de mille autres absurdités pareilles.
+
+Il faut avouer qu'un lecteur sensé ne peut voir sans étonnement que les
+hommes de l'antiquité les plus estimés pour le savoir et pour la
+prudence, les capitaines les plus élevés au-dessus des opinions
+populaires et les mieux instruits de la nécessité de profiter des
+moments favorables, les conseils les plus sages des princes consommés
+dans l'art de régner, les plus augustes assemblées de graves sénateurs,
+en un mot, les nations les plus puissantes et les plus éclairées, aient
+pu, dans tous les siècles, faire dépendre de ces petites pratiques et de
+ces vaines observances la décision des plus grandes affaires, comme de
+déclarer une guerre, de livrer une bataille, de poursuivre une victoire;
+délibérations qui étaient de la dernière importance, et d'où souvent
+dépendaient la destinée et le salut des États.
+
+Mais il faut en même temps avoir l'équité de reconnaître que les mœurs,
+les coutumes, les lois, ne permettaient point alors de s'écarter de ces
+usages; que l'éducation, la tradition paternelle et immémoriale, la
+persuasion et le consentement universel des nations, les préceptes et
+l'exemple même des philosophes, leur rendaient ces pratiques
+respectables; et que ces cérémonies, quelque absurdes qu'elles nous
+paraissent et qu'elles soient en effet, faisaient chez les Anciens
+partie de la religion et du culte public.
+
+Cette religion était fausse, et ce culte mal entendu; mais le principe
+en était louable, et fondé sur la nature. C'était un ruisseau corrompu
+qui partait d'une bonne source. L'homme, par ses propres lumières, ne
+connaît rien au-delà du présent: l'avenir est pour lui un abyme fermé à
+la sagacité la plus vive et la plus perçante, qui ne lui montre rien de
+certain sur quoi il puisse fixer ses vues et former ses résolutions. Du
+côté de l'exécution, il n'est pas moins faible et moins impuissant. Il
+sent qu'il est dans une dépendance entière d'une main souveraine, qui
+dispose avec une autorité absolue de tous les événements, et qui, malgré
+tous ses efforts, malgré la sagesse des mesures le mieux concertées, le
+réduit, par les moindres obstacles et par les plus légers contre-temps,
+à l'impossibilité d'exécuter ses projets.
+
+Ces ténèbres, cette faiblesse, l'obligent de recourir à une lumière et à
+une puissance supérieure. Il est forcé par son propre besoin, et par le
+vif désir qu'il a de réussir dans ce qu'il entreprend, de s'adresser à
+celui qu'il sait s'être réservé à lui seul la connaissance de l'avenir
+et le pouvoir d'en disposer. Il offre des prières, il fait des vœux, il
+présente des sacrifices, pour obtenir de la Divinité qu'il lui plaise de
+s'expliquer ou par des oracles, ou par des songes, ou par d'autres
+signes qui manifestent sa volonté, bien convaincu qu'il ne peut arriver
+que ce qu'elle ordonne, et qu'il a un extrême intérêt de la connaître,
+afin de pouvoir s'y conformer.
+
+Ce principe religieux de dépendance et de respect à l'égard de l'Être
+suprême est naturel à l'homme; il le porte gravé dans son cœur; il en
+est averti par le sentiment intérieur de son indigence, et par tout ce
+qui l'environne au-dehors; et l'on peut dire que ce recours continuel à
+la Divinité, est un des premiers fondements de la religion, et le plus
+ferme lien qui attache l'homme au Créateur.
+
+Ceux qui ont eu le bonheur de connaître le vrai Dieu, et d'être choisis
+pour former son peuple, n'ont point manqué de s'adresser à lui, dans
+leurs besoins et dans leurs doutes, pour obtenir son secours et pour
+connaître ses volontés. Il a bien voulu se manifester à eux; et les
+conduire par des apparitions, par des songes, par des oracles, par des
+prophéties, et les protéger par des prodiges éclatants.
+
+Ceux qui ont été assez aveugles pour substituer le mensonge à la vérité
+se sont adressés, pour obtenir le même secours, à des divinités fausses
+et trompeuses, qui n'ont pu répondre à leur attente, et payer l'hommage
+qu'on leur rendait, que par l'erreur et l'illusion, et par une
+frauduleuse imitation de la conduite du vrai Dieu.
+
+De là sont nées les vaines observations des songes, qu'une superstition
+crédule leur faisait prendre pour des avertissements salutaires du ciel;
+ces réponses obscures ou équivoques des oracles, sous le voile
+desquelles les esprits de ténèbres cachaient leur ignorance, et par une
+ambiguité étudiée se ménageaient une issue, quel que dût être
+l'événement. De là sont venus ces pronostics de l'avenir, que l'on se
+flattait de trouver dans les entrailles des bêtes, dans le vol et le
+chant des oiseaux, dans l'aspect des astres, dans les rencontres
+fortuites, dans les caprices du sort; ces prodiges effrayants qui
+répandaient la terreur parmi tout un peuple, et qu'on croyait ne pouvoir
+expier que par des cérémonies lugubres, et quelquefois même par
+l'effusion du sang humain; enfin, ces noires inventions de la magie, les
+prestiges, les enchantements, les sortilèges, les évocations des morts,
+et beaucoup d'autres espèces de divination.
+
+Tout ce que je viens de rapporter était un usage reçu et observé
+généralement parmi tous les peuples; et cet usage était fondé sur les
+principes de religion que j'ai montrés sommairement. [Marge: Xenoph. in
+Cyrop. l. 1, p. 25 et 37.] On en voit une preuve éclatante dans
+l'endroit de la Cyropédie où Cambyse, père de Cyrus, donne à ce jeune
+prince de si belles instructions, et si propres à former un grand
+capitaine et un grand roi. Il lui recommande sur-tout d'avoir un
+souverain respect pour les dieux; de ne former jamais aucune entreprise,
+soit petite, soit grande, sans les avoir auparavant invoqués et
+consultés; d'honorer les prêtres et les augures, qui sont leurs
+ministres et les interprètes de leurs volontés; mais de ne pas s'y fier
+ni s'y livrer si aveuglément qu'il ne s'instruise par lui-même de ce qui
+regarde la science de la divination, des augures et des auspices. Et la
+raison qu'il rapporte de la dépendance où doivent être les princes à
+l'égard des dieux, et de l'intérêt qu'ils ont à les consulter en tout;
+c'est que, quelque prudents et quelque clairvoyants que soient les
+hommes dans le cours ordinaire des affaires, leurs vues sont toujours
+fort courtes et fort bornées par rapport à l'avenir; au lieu que la
+Divinité, d'un seul regard, embrasse tous les siècles et tous les
+événements. «Comme les dieux sont éternels, dit Cambyse à son fils, ils
+savent tout, et connaissent également le passé, le présent et l'avenir.
+Entre ceux qui les consultent, ils donnent des avis salutaires à ceux
+qu'ils veulent favoriser, pour leur faire connaître ce qu'il faut faire
+et ce qu'il ne faut pas entreprendre. Que si l'on voit qu'ils ne donnent
+pas de semblables conseils à tous les hommes, il ne faut pas s'en
+étonner, puisque nulle nécessité ne les oblige de prendre soin des
+personnes sur qui il ne leur plaît pas de répandre leurs grâces.»
+
+Telle était la doctrine des peuples les plus éclairés, par rapport aux
+différentes espèces de divination; et il n'est pas étonnant que des
+historiens qui écrivaient l'histoire de ces peuples se soient crus
+obligés de rapporter avec soin ce qui faisait partie de leurs religion
+et de leur culte, et qui souvent était l'ame de leurs délibérations et
+la règle de leur conduite. J'ai cru, par cette même raison, ne devoir
+pas entièrement supprimer dans l'Histoire que je donne au public ce qui
+regarde cette matière, quoique pourtant j'en aie retranché une grande
+partie.
+
+Je me propose de mettre à la fin de cet ouvrage un abrégé chronologique
+de tous les faits, et une table exacte des matières.
+
+Mon guide pour la chronologie est ordinairement Ussérius. Dans
+l'histoire des Carthaginois, je marque le plus souvent quatre époques:
+l'année de la création du monde, que je désigne par ces lettres, pour
+abréger, AN. m.; celles de la fondation de Carthage et de Rome; enfin,
+l'année qui précède la naissance de Jésus-Christ, dont je compte les
+années depuis l'an du monde 4004, suivant en cela Ussérius et les
+autres, qui ne laissent pas de la croire antérieure de quatre ans.
+
+ ----------------------
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ AVERTISSEMENTS
+ DE L'AUTEUR,
+ RÉPANDUS DANS L'IN-12, EN DIFFÉRENTS TOMES,
+ ET RÉUNIS ICI TOUS ENSEMBLE[18].
+
+ ----------------------
+
+[Note 18: Voulant donner une édition complète des œuvres de Rollin,
+nous avons dû conserver ces Avertissements, quoiqu'ils semblent
+maintenant inutiles. Comme les volumes de notre Édition ne peuvent
+correspondre à ceux de l'édition in-12, à la tête desquels ces
+avertissements se trouvaient placés, nous aurions eu quelque peine à
+leur trouver une place convenable dans le corps de l'ouvrage. Il nous a
+donc semblé préférable de les mettre tous ensemble après la Préface,
+dont ils forment en quelque sorte le complément. [_Note des Éditeurs._]]
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+POUR LE TOME TROISIÈME.
+
+Je m'étais flatté de conduire ce troisième volume jusqu'à la fin de la
+guerre du Péloponnèse, et de le terminer par quelques réflexions sur les
+mœurs, le caractère, le gouvernement des peuples de la Grèce les plus
+connus. Je me suis trouvé hors d'état de tenir ma parole. Les additions
+que j'ai faites dans le cours de l'impression, pour tâcher de ne rien
+omettre d'intéressant, ont fait croître le livre plus que je ne l'avais
+prévu. J'ai donc été obligé de m'arrêter à la déroute de l'armée des
+Athéniens devant Syracuse, et à la mort de Nicias, qui arrivent la
+dix-neuvième année de la guerre du Péloponnèse. J'aurais même souhaité
+pouvoir finir plus tôt ce volume; mais c'est ce qu'il ne m'a pas été
+possible de faire, quelque envie que j'en eusse. L'entreprise des
+Athéniens contre Syracuse étant la plus grande que cette république ait
+jamais faite, et étant devenue la principale cause de sa chute, je n'ai
+pas cru devoir couper la narration d'un événement si grand et si lié; et
+il me semble que ç'aurait été tromper l'attente du lecteur, si, après
+l'avoir introduit dans une scène pleine d'action et de mouvement, je lui
+en avais dérobé la catastrophe.
+
+J'ai retranché tout le reste, et l'ai renvoyé au volume suivant. Malgré
+tous ces retranchements, celui-ci est demeuré encore très-incommode pour
+les lecteurs, qu'il charge d'un trop grand poids; pour les ouvriers, qui
+ne peuvent le relier qu'avec peine; et sur-tout pour le libraire, dont
+la dépense est augmentée considérablement par le surcroît de cinq ou six
+feuilles de plus que dans les deux premiers volumes, c'est-à-dire de 150
+ou de 200 pages. Il m'a paru que le public, par rapport à l'impression
+de ce livre, n'était pas mécontent ni du papier, ni des caractères, ni
+de l'exactitude et de la correction, et j'ai veillé à ce qu'on y
+apportât tous les soins possibles. Sur la représentation que m'a faite
+la veuve du libraire (car Dieu a appelé à lui depuis peu son mari), que
+ce troisième volume surpassait de beaucoup les deux autres, je n'ai pu
+lui refuser la grace qu'elle m'a demandée, et que je regarde comme une
+justice, qui est d'ajouter dix sols au prix ordinaire, mais pour ce
+volume seulement. Je l'ai priée de continuer d'avoir égard aux personnes
+qui s'adresseront à elle avec un témoignage de ma part. Je prendrai de
+meilleures mesures dans la suite, et ne tomberai plus dans le même
+inconvénient.
+
+Dès que l'impression de ce troisième volume a été achevée, on a commencé
+à réimprimer les deux premiers. J'y ai fait quelques corrections et
+quelques légers changements sur les avis que des amis m'ont donnés. Je
+les aurais marqués à la fin de ce volume, si je n'avais craint de le
+trop charger: je le ferai dans les volumes suivants, afin que ceux qui
+ont la première édition puissent en faire usage. Ce petit recueil de
+corrections, c'est-à-dire de fautes, ramassées ensemble, et mises sous
+les yeux du lecteur, ne peut pas être fort agréable à l'amour-propre;
+mais il peut être utile au public en rendant le livre moins défectueux,
+et cela doit me suffire. D'ailleurs, en matière de littérature, comme
+dans la morale, les fautes reconnues et avouées sincèrement sont
+oubliées, ou, pour mieux dire, ne subsistent plus.
+
+Je prie les lecteurs qui auront remarqué dans ces trois volumes des
+endroits qui leur paraîtront demander quelque changement nécessaire,
+soit pour la justesse de l'expression, soit pour la vérité des faits,
+soit pour l'exactitude des dates, soit même pour quelques circonstances
+essentielles que j'aurai omises, de vouloir m'en donner avis, en
+adressant leurs lettres chez le libraire. On me permettra de n'y faire
+d'autre réponse que celle que je fais ici par avance, en témoignant dès
+à-présent une très-sincère et très-vive reconnaissance à toutes les
+personnes qui voudront bien m'aider de leurs lumières.
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+POUR LE QUATRIÈME VOLUME.
+
+Il est bien difficile, dans un ouvrage d'une aussi grande étendue qu'est
+celui de l'Histoire ancienne, qu'il n'échappe bien des fautes à un
+écrivain, quelque attention et quelque exactitude qu'il tâche d'y
+apporter. J'en avais déjà reconnu plusieurs par moi-même. Les avis qu'on
+m'a donnés, soit dans des lettres particulières, soit dans des écrits
+publics, m'en ont fait encore remarquer d'autres. J'espère les corriger
+toutes dans l'édition suivante de mon Histoire, que l'on doit bientôt
+commencer.
+
+Quand je ne serais pas porté par moi-même à profiter des avis qu'on me
+donne, il me semble que l'indulgence, je pourrais presque dire la
+complaisance, que le public témoigne pour mon ouvrage, devrait m'engager
+à faire tous mes efforts pour le rendre le moins défectueux qu'il me
+serait possible. Il est bien aisé de prendre son parti, lorsque la
+critique tombe sur des fautes marquées et sensibles: il ne s'agit alors
+que de reconnaître qu'on s'est trompé, et de corriger ses fautes. Mais
+il est une autre sorte de critique qui embarrasse et laisse dans
+l'incertitude, parce qu'elle ne porte pas avec elle une pareille
+évidence; et c'est le cas où je me trouve. J'en apporterai un exemple
+entre plusieurs autres.
+
+Quelques personnes croient que, dans mon Histoire, les réflexions sont
+trop longues et trop fréquentes. Je sens bien que cette critique n'est
+point sans fondement, et qu'en cela je me suis un peu écarté de la règle
+que les historiens ont coutume de suivre, qui est de laisser pour
+l'ordinaire au lecteur le soin et, en même temps, le plaisir de faire
+lui-même ses réflexions sur les faits qu'on lui présente; au lieu qu'en
+les lui suggérant, il paraît qu'on se défie de ses lumières et de sa
+pénétration. Ce qui m'a déterminé à en user ainsi, c'est que mon premier
+et principal dessein, quand j'ai entrepris cet ouvrage, a été de
+travailler pour les jeunes gens, et de ne rien négliger de ce qui me
+paraîtrait propre à leur former l'esprit et le cœur. Or c'est l'effet
+que produisent naturellement les réflexions; et l'on sait que la
+jeunesse en est moins capable par elle-même qu'un âge plus avancé, et
+que, pour lui faire tirer de l'étude de l'Histoire tout le fruit qu'on a
+lieu d'en attendre, il n'est pas inutile, quand les faits sont
+singuliers et remarquables, de lui mettre devant les yeux le jugement
+qu'en ont porté les auteurs de l'antiquité les plus sensés et les plus
+sages, afin de lui apprendre à faire par elle-même dans la suite de
+pareilles réflexions, et à juger sainement de tout.
+
+L'usage que j'ai vu faire de mon Histoire à des enfants de neuf à dix
+ans de l'un et de l'autre sexe qui la lisent avec plaisir, et le compte
+exact que je leur ai entendu rendre, non-seulement des plus beaux
+événements, mais de ce qu'il y a de plus solide dans les réflexions,
+m'ont confirmé dans l'opinion où j'étais qu'elles pouvaient leur être de
+quelque utilité, et qu'elles n'étaient point au-dessus de leur portée.
+Si effectivement elles étaient propres à accoutumer les jeunes gens à
+saisir dans l'Histoire le vrai, le beau, le juste, l'honnête, ce qui en
+est le grand fruit, il me semble que cet avantage, ou du moins
+l'intention que j'ai eue de le leur procurer, pourrait faire excuser la
+liberté que j'ai prise de m'écarter peut-être un peu trop de la règle
+ordinaire. Cependant je ne suis point attaché à mon sentiment, et si je
+m'apercevais qu'il fût contraire à celui du public, j'y renoncerais sans
+peine.
+
+Je reviens encore à mes jeunes gens, et il faut qu'on me le pardonne;
+car[19] j'avoue que je ne puis les perdre de vue, et que tout ce qui
+peut contribuer à leur instruction me touche sensiblement. Il va
+paraître un livre qui sera de ce genre; il a pour titre, _le Spectacle
+de la Nature_, ou _Entretiens sur les particularités de l'Histoire
+naturelle qui ont paru les plus propres à rendre les jeunes gens
+curieux, et à leur former l'esprit_. On y développe d'une manière
+agréable et spirituelle ce qu'il y a de plus curieux dans la nature,
+pour ce qui regarde les animaux terrestres, les oiseaux, les insectes,
+les poissons. S'il m'était permis de juger du succès de ce livre par le
+plaisir que la lecture m'en a causé, je pourrais assurer par avance
+qu'il sera grand. C'est à ma prière, et sur mes vives sollicitations,
+que l'auteur a entrepris cet ouvrage, qui peut être beaucoup augmenté,
+s'il se trouve au goût du public.
+
+[Note 19: «Neque enim me pœnitet ad hoc quoque opus meum, et curam
+susceptorum semel adolescentium respicere.» (QUINTIL. lib. XI, c. 1.)]
+
+_Lettre de monsieur Rousseau._
+
+J'espère que le public ne me saura pas mauvais gré d'avoir inséré ici
+une lettre de M. Rousseau, dans laquelle, à l'occasion de
+l'Avertissement qui précède, il m'exhorte à ne point suivre l'avis des
+personnes qui me conseilleraient de retrancher ou d'abréger les
+réflexions que je répands de temps en temps dans mon Histoire.
+L'autorité d'un écrivain aussi généralement estimé pour la justesse et
+la délicatesse du goût que l'est celui dont je parle a été pour moi d'un
+grand poids; et, m'imaginant que le public me parlait par sa bouche, je
+n'ai pas cru devoir appeler de sa décision. Je n'en dirais pas
+tout-à-fait autant des louanges qu'il donne à mon Ouvrage, parce que
+j'ai lieu de craindre que son bon cœur n'ait fait illusion à son esprit,
+et ne l'ait aveuglé en faveur d'un ami qu'il considère depuis
+long-temps. L'erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait que, dans
+l'amitié, elle fût plus commune qu'elle n'est.
+
+ Vellem in amicitia sic erraremus, et isti
+ Errori nomen virtus posuisset honestum.
+
+A Bruxelles, le 27 août 1732.
+
+«J'ai bien des grâces à vous rendre, monsieur, de l'agréable présent que
+vous m'avez fait du quatrième volume de votre Histoire. Je l'ai lu pour
+ainsi dire tout d'une haleine, et avec une satisfaction qui n'a été
+interrompue en aucun endroit. Si le sentiment peut passer pour bon juge
+en ces matières, je puis dire qu'il n'y eut jamais difficulté plus mal
+fondée que celle que vous dites vous avoir été objectée sur la prétendue
+longueur des réflexions dont votre narration est quelquefois
+accompagnée, ni de plus mauvais conseil que celui qu'on vous a donné de
+les abréger. C'est vouloir retrancher de votre livre ce qui le distingue
+le plus utilement et même le plus agréablement de tant d'autres
+histoires dont le public se trouve inondé, et qui, dépouillées de
+l'instruction qui doit être le but de l'écrivain et le fruit de la
+lecture, méritent plutôt le nom de Gazettes savantes que celui
+d'Histoires. Quelque nécessaires que ces réflexions soient aux jeunes
+gens, vous connaissez trop bien les hommes pour ne pas sentir combien
+elles le sont aux personnes avancées en âge, et qui passent même pour
+les plus raisonnables. La plupart lisent pour satisfaire leur curiosité,
+et pour pouvoir dire qu'ils ont lu. Trouverez-vous même parmi les plus
+sensés une demi-douzaine de lecteurs qui veuillent se donner le temps et
+la peine de méditer sur leur lecture? et quand ils se la donneraient,
+est-il sûr qu'ils soient capables de méditer comme il faut et où il
+faut? Les uns s'attacheront à un mot ou à une expression qui ne leur
+aura pas plu. Les autres s'arrêteront à quelque point de chronologie ou
+à quelque fait contesté par d'autres auteurs; et à peine dans le grand
+nombre s'en trouvera-t-il quelqu'un qui se mette en peine d'y chercher
+le véritable et l'unique objet de toute lecture sensée, qui est
+l'instruction. C'est pourtant pour le plus grand nombre que vous
+travaillez. Votre but n'est pas d'instruire ceux qui sont déjà
+instruits; et quand ce le serait, quelle satisfaction n'est-ce pas pour
+eux de se retrouver, pour ainsi dire, dans les réflexions d'un homme
+comme vous, et de s'assurer par cette conformité de la vérité des leurs?
+Ne faites donc point de difficulté, monsieur, de continuer comme vous
+avez commencé. La fonction du philosophe et celle de l'historien sont
+les mêmes. L'un cherche à instruire par les préceptes, l'autre par les
+exemples; mais si ces exemples ne sont accompagnés de préceptes à
+propos, ils deviennent la plupart du temps inutiles, soit par la
+paresse, soit par l'incapacité, soit par le peu de loisir des lecteurs.
+C'est à vous de leur lever ces obstacles; et ils vous en seront d'autant
+plus obligés, que cette partie de votre Ouvrage, qui est la plus utile,
+est en même temps la plus agréable, et celle qui satisfait plus
+l'esprit, les réflexions s'y trouvant mêlées et comme incorporées aux
+faits d'une manière si naturelle et si éloignée de toute affectation,
+que, si on les en détachait, il semble qu'elles laisseraient un vide
+dans votre narration. Ne croyez pas pourtant que mon intention, en vous
+écrivant ceci, soit de m'ériger avec vous en donneur de conseils. Je
+n'ai pas assez de témérité pour m'en croire capable; mais, plein comme
+je le suis de la lecture que je viens d'achever, j'aurais cru me faire
+tort à moi-même si je vous avais caché ma pensée sur ce qui m'a paru de
+plus important dans le plan que vous vous êtes fait, et sur ce qui m'a
+le plus charmé dans la manière dont vous l'avez exécuté. Je suis avec
+beaucoup de respect,»
+
+MONSIEUR,
+Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+ROUSSEAU.
+
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+POUR LE TOME CINQUIÈME.
+
+Quoique le public n'attende pas de moi une apologie sur la promptitude
+avec laquelle je le sers, je me crois néanmoins obligé de lui rendre
+compte de mon travail, et de lui expliquer comment, au lieu d'un seul
+volume de mon Histoire, qui est le tribut annuel que j'avais coutume de
+lui payer, je me prépare cette année à lui en fournir deux. En voici
+déjà un qui paraît; et j'espère que, vers le mois d'août, il sera suivi
+d'un autre. Il peut y avoir quelque lieu d'en être surpris, et de douter
+si c'est assez respecter le public que de se hâter ainsi de lui donner
+livre sur livre, sans paraître avoir pris tout le temps nécessaire pour
+les travailler et les polir comme il convient.
+
+Je serais fâché qu'on me soupçonnât d'une pareille négligence, que je
+regarde comme directement contraire au devoir d'un écrivain. Je ne le
+serais guère moins qu'on attribuât cette promptitude à une heureuse
+fécondité de génie, à une grande facilité de composition, à un fonds de
+connaissances amassé de longue main. Je ne me reconnais point, ou peu, à
+tous ces traits.
+
+Il est vrai, et le public ne me saura pas mauvais ré de cet aveu, que,
+pour répondre à son estime et à son attente, je me livre tout entier à
+mon ouvrage, que j'en fais mon unique affaire, que j'y donne tout mon
+temps et tous mes soins, et que j'écarte sévèrement toute autre
+occupation, parce que celle-ci me paraît dans l'ordre de la Providence,
+et que j'ai lieu de croire, par le succès que Dieu y a donné jusqu'ici,
+que c'est à quoi il m'appelle, et le travail qu'il m'impose.
+
+Mais ce qui a avancé cette année mon ouvrage au-delà de la mesure
+ordinaire, sont les secours considérables que j'ai tirés de plusieurs
+livres, sur les principales matières dont traitent les deux volumes qui
+suivent le quatrième. A ce prix, il est aisé de devenir auteur, et l'on
+gagne bien du temps quand on trouve une partie de la besogne faite par
+d'excellents ouvriers, et qu'il ne reste qu'à l'adopter, et à en faire
+usage comme de son bien propre. C'est la possession où je me suis mis
+dès le commencement, et dont il semble que le public m'a passé titre.
+
+Outre ces secours, j'en trouve d'autres qui ne sont pas moins
+importants, dont le public souffrira que je lui rende ici compte, parce
+que ma reconnaissance ne peut pas demeurer muette plus longtemps. J'ai
+l'avantage de passer près de quatre mois de suite au voisinage de Paris,
+dans une agréable campagne, qui me fournit tout ce que je puis désirer
+et pour le travail, et pour le délassement: la bonne compagnie, la
+conversation, le bon air, la promenade, des prairies enchantées, un bord
+de rivière toujours amusant, une vue douce et qui se présente toujours
+avec un nouveau plaisir; et, ce qui fait l'assaisonnement de tout le
+reste, une pleine et entière liberté.
+
+Deux frères (M. l'abbé et M. le marquis d'Asfeld), qui se sont tous deux
+également distingués, chacun dans leur profession, par un mérite rare et
+solide, me sont aussi tous deux d'un secours infini pour mon ouvrage.
+L'un, qui a fait et soutenu des siéges, et qui s'est trouvé à plusieurs
+actions (le public sait avec quel succès), veut bien que je lui lise les
+principales batailles dont je fais mention dans mon Histoire, et par là
+m'épargne beaucoup de fautes et de bévues grossières, telles que Polybe
+en relève un [Marge: Polyb. l. 12, p. 662-666.] grand nombre dans les
+écrits du philosophe Callisthène, qui avait accompagné
+Alexandre-le-Grand dans ses glorieuses campagnes, et qui s'était mal à
+propos ingéré de décrire les expéditions guerrières de ce conquérant, où
+il n'entendait rien, sans avoir pris la précaution de consulter les gens
+du métier.
+
+L'autre frère, l'un de mes plus anciens et de mes plus intimes amis,
+qui, outre la science profonde de la théologie, et la connaissance des
+Écritures, où il excelle, possède nos historiens grecs et latins, aussi
+bien qu'aucune personne que je connaisse, et qui paraît n'avoir rien
+oublié de tout ce qu'il a lu, a la patience de lire et de relire tous
+mes Ouvrages avant qu'ils paraissent en public, et ne refuse pas de me
+donner ses remarques, de me faire part de ses vues, de me communiquer
+ses réflexions; et il m'en fournit d'excellentes. Je sens bien que la
+tendre amitié dont il m'honore depuis long-temps entre pour beaucoup
+dans toutes les peines qu'il veut bien se donner pour perfectionner mon
+Ouvrage; mais je lui dois ce témoignage, que l'amour du bien public, qui
+fait l'un des principaux caractères de ces deux frères, y a encore plus
+de part; et ce sentiment, loin de rien diminuer de ma reconnaissance, la
+rend encore plus vive, et j'ose dire plus religieuse.
+
+Qu'on juge, après cela, si Colombe ne doit pas être pour moi un séjour
+agréable et utile en même temps. Je voudrais que ce fût encore la
+coutume, comme autrefois, d'inscrire ses ouvrages du lieu où on les a
+composés. Je mettrais à la tête des miens: DE MA MAISON DE COLOMBE[20];
+car le maître de celle-ci veut que je la regarde comme mienne. Je lui
+desire, pour récompense, moins la graisse de la terre que la rosée du
+ciel; et je souhaite de tout mon cœur, trop heureux si j'y pouvais
+contribuer en quelque chose, qu'il ait la consolation de voir ses
+aimables enfants croître sous ses yeux de plus en plus en sagesse et en
+grâce devant Dieu et devant les hommes.
+
+[Note 20: E Columbano meo.]
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+POUR LE TOME ONZIÈME.
+
+Ce onzième volume, qui contient huit cents pages, s'est trouvé d'une
+grosseur si énorme, qu'on s'est cru obligé de le diviser pour la
+commodité des lecteurs, et de le couper en deux tomes, qui ne seront
+vendus tout reliés que trois livres dix sous.
+
+Le traité des arts et des sciences m'a conduit bien plus loin que je ne
+pensais, et il occupera encore le douzième volume tout entier au moins.
+Je me suis repenti plus d'une fois de m'être engagé dans une entreprise
+qui demanderait un grand nombre de connaissances, et même portées à une
+grande perfection, pour donner de chacune une idée juste, précise,
+complète. J'ai bientôt senti qu'elle était infiniment au-dessus de mes
+forces; et j'ai tâché de suppléer à ce qui me manquait, en profitant du
+travail des plus habiles en chaque art pour me conduire dans des routes,
+dont les unes m'étaient peu familières, et les autres entièrement
+inconnues.
+
+J'envisageais avec une secrète joie la fin prochaine de mon travail, non
+pour me livrer à une molle et frivole oisiveté, qui ne convient point à
+un honnête homme, et encore moins à un chrétien, mais pour jouir d'un
+tranquille repos, qui me permettrait de ne plus employer ce qu'il peut
+me rester encore de jours à vivre qu'à des études et à des lectures
+propres à me sanctifier moi-même, et à me préparer à ce dernier moment
+qui doit décider pour toujours de notre sort. Il me semblait qu'après
+avoir travaillé pour les autres pendant plus de cinquante ans, il devait
+m'être permis de ne plus travailler que pour moi, et de renoncer
+absolument à l'étude des auteurs profanes, qui peuvent plaire à
+l'esprit, mais qui sont incapables de nourrir le cœur. Une forte
+inclination me portait à prendre ce parti, qui me paraissait tout-à-fait
+convenable, et presque nécessaire.
+
+Cependant les désirs du public, qui ne sont pas obscurs sur ce sujet,
+m'ont fait naître quelque doute. Je n'ai pas voulu me déterminer
+moi-même, ni prendre pour règle de ma conduite mon inclination seule.
+J'ai consulté séparément des amis sages et éclairés, qui m'ont tous
+condamné à entreprendre l'Histoire romaine, j'entends celle de la
+république. Une conformité de sentiments si peu suspecte m'a frappé; et
+je n'ai plus eu de peine à me rendre à un avis que j'ai regardé comme
+une marque certaine de la volonté de Dieu sur moi.
+
+Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitôt que j'aurai achevé l'autre, ce
+que j'espère qui n'ira pas loin. Agé de soixante et seize ans accomplis,
+je n'ai pas de temps à perdre. Ce n'est pas que je me flatte de pouvoir
+le conduire jusqu'à sa fin: je l'avancerai autant que mes forces et ma
+santé me le permettront. N'ayant entrepris ma première Histoire que pour
+remplir le ministère auquel il me semblait que Dieu m'avait appelé, en
+commençant à former le cœur des jeunes gens, à leur donner les premières
+teintures de la vertu par l'exemple des grands hommes du paganisme, et à
+en jeter les premiers fondements pour les conduire à des vertus plus
+solides, je me sens plus obligé que jamais à porter les mêmes vues dans
+celle où je suis près d'entrer. Je tâcherai de ne point oublier que
+Dieu, me prenant sur mon Ouvrage (car c'est à quoi je dois m'attendre),
+n'examinera pas s'il est bien ou mal écrit, ni s'il aura été reçu avec
+applaudissement ou non, mais si je l'aurai composé uniquement pour lui
+plaire, et pour rendre quelque service au public. Cette pensée ne
+servira qu'à augmenter de plus en plus mon ardeur et mon zèle par la vue
+de celui pour qui je travaillerai, et m'engagera à faire de nouveaux
+efforts pour répondre à l'attente publique, en profitant de tous les
+avis qu'on a bien voulu me donner sur ma première Histoire.
+
+Au reste, je serais bien à plaindre si je n'attendais d'autre récompense
+d'un si long et si pénible travail que des louanges humaines. Et qui
+peut se flatter néanmoins d'être assez attentif pour se défendre de la
+surprise d'une si douce illusion? Les païens ne travaillaient que dans
+cette vue. Aussi est-il écrit d'eux: _Receperunt mercedem suam. Vani
+vanam,_ ajoute un Père. _Ils ont reçu leur récompense, aussi vaine
+qu'eux_. Je dois bien plutôt me proposer pour modèle ce serviteur qui
+emploie toute son industrie et toute son application à faire valoir le
+peu de talents que son maître lui a confiés, afin d'entendre comme lui,
+au dernier jour, ces consolantes paroles, bien supérieures à toutes les
+louanges des hommes: [Marge: Matth. 25, 21.] _O bon et fidèle serviteur,
+parce que vous avez été fidèle en peu de choses, je vous établirai sur
+beaucoup: entrez dans la joie de votre Seigneur._ FIAT, FIAT.
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+POUR LE TREIZIÈME VOLUME.
+
+Me voici enfin arrivé au terme d'un Ouvrage qui m'a occupé tout entier
+pendant plusieurs années. Je ne puis m'empêcher, en le finissant, de
+marquer au public ma reconnaissance pour l'accueil favorable qu'il lui a
+fait. J'ai éprouvé de sa part une bonté et une indulgence qui m'ont
+étonné, et auxquelles certainement je ne m'attendais pas. J'ai trouvé
+les mêmes dispositions chez les étrangers que dans mes compatriotes, et
+j'en ai reçu des témoignages d'approbation et de bienveillance qui me
+feraient beaucoup d'honneur, s'il m'était permis de les rendre publics.
+
+Il faut bien, et je ne puis me le dissimuler, que l'Ouvrage ne soit pas
+mauvais, puisqu'il a eu le bonheur de plaire à tant de personnes; mais
+je dois aussi reconnaître que la gloire ne m'en appartient pas tout
+entière. On sait que le fond de tout ce que j'ai écrit est tiré
+d'auteurs anciens tant grecs que latins, qui ont fait l'admiration de
+tous les siècles, et qui m'ont fourni les faits, les réflexions, les
+pensées, les tours, et souvent même les expressions, par la beauté et
+l'énergie de celles qu'ils me présentaient. Les traductions qu'on a de
+plusieurs de ces historiens m'ont été d'un grand secours, et m'ont
+épargné beaucoup de peine et de temps, parce qu'en les comparant avec
+les originaux j'y trouvais pour l'ordinaire peu de choses à changer. Je
+me suis donné la liberté, et il me semble qu'on ne m'en a pas su mauvais
+gré, d'enrichir mon ouvrage d'une infinité de beaux morceaux que je
+trouvais dans ceux des Modernes, et qui convenaient au mien, et j'en
+userai de même encore dans l'Histoire romaine; mais ce qui m'a le plus
+aidé dans mon travail, et ce qui a le plus contribué à le mettre en état
+de ne pas déplaire au public, ce sont les remarques de quelques amis
+d'un goût rare et exquis, qui ont eu la patience de lire et de
+critiquer, presque en ennemis, mes écrits avant qu'ils parussent, et qui
+m'ont épargné bien des fautes. On voit donc que, tout compté et bien
+examiné, il y a beaucoup à rabattre pour moi des louanges que mon
+Ouvrage a pu m'attirer; aussi je ne prétends en tirer d'autre avantage
+que celui de m'animer de plus en plus dans la nouvelle carrière de
+l'Histoire romaine, où je commence à entrer.
+
+Quoi qu'il en soit, l'Ouvrage est enfin achevé. On trouvera à la fin de
+ce dernier volume deux tables, l'une chronologique, l'autre des
+matières.
+
+[Marge: En 1738.] J'espère donner au public le premier tome de
+l'Histoire romaine avant le mois de septembre prochain. Pour en avancer
+la composition, j'ai cru devoir me reposer entièrement du soin des deux
+tables qui terminent l'Histoire ancienne sur des personnes qui ont bien
+voulu s'en charger. Au défaut d'autres qualités, je me pique d'être
+prompt à servir le public, et je lui consacre de bon cœur tout mon
+temps, sur lequel il a un droit justement acquis par toutes les bontés
+qu'il me témoigne.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ ÉDITIONS
+ DES PRINCIPAUX AUTEURS GRECS
+ CITÉS
+ DANS LE TEXTE DE L'HISTOIRE ANCIENNE[21].
+
+ ---------
+
+[Note 21: Cette table ne s'applique point aux citations qui se
+trouvent dans mes notes. Les éditions récentes dont je me suis servi
+étant presque toutes divisées par chapitres, paragraphes et numéros,
+c'est de cette manière que j'en indique les citations. Quand il m'arrive
+de me servir d'une édition qui n'est pas ainsi divisée, je cite la page,
+en ayant le soin de spécifier l'édition que j'ai eue sous les yeux; dans
+ce cas, c'est ordinairement la même que celle que Rollin a
+consultée.--L.]
+
+HERODOTUS. _Francof._, an. 1608.
+
+THUCYDIDES. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1588.
+
+XENOPHON. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_, an.
+1625.
+
+POLYBIUS. _Parisiis_, an. 1609.
+
+DIODORUS SICULUS. _Hanoviæ, Typis Wechelianis_, an. 1684.
+
+PLUTARCHUS. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_,
+an. 1624.
+
+STRABO. _Lutetiæ Parisiorum, Typis regiis_, an. 1620.
+
+ATHENÆUS. _Lugduni_, an. 1612.
+
+PAUSANIAS. _Hanoviæ, Typis Wechelianis_, an. 1613.
+
+APPIANUS ALEXANDRINUS. _Apud Henric. Stephan._, an. 1592.
+
+PLATO. _Ex nova Joannis Serrani interpretatione, apud Henricum
+Stephanum_, an. 1578.
+
+ARISTOTELES. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_,
+an. 1619.
+
+ISOCRATES. _Apud Paulum Stephanum_, an. 1604.
+
+DIOGENES LAERTIUS. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1594.
+
+DEMOSTHENES. _Francof._, an. 1604.
+
+ARRIANUS. _Lugd. Batav._, an. 1704.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ HISTOIRE ANCIENNE
+ DES ÉGYPTIENS,
+ DES CARTHAGINOIS, DES ASSYRIENS, DES BABYLONIENS,
+ DES MÈDES ET DES PERSES,
+ DES MACÉDONIENS ET DES GRECS.
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+AVANT-PROPOS.
+
+ORIGINE ET PROGRÈS DE L'ÉTABLISSEMENT
+DES ROYAUMES.
+
+Pour connaître comment se sont formés les états et les royaumes qui ont
+partagé l'univers, par quels degrés ils sont parvenus à ce point de
+grandeur que l'histoire nous montre, par quels liens les familles et les
+villes se sont réunies pour composer un corps de société, et pour vivre
+ensemble sous une même autorité et sous des lois communes, il est à
+propos de remonter, pour ainsi dire, jusqu'à l'enfance du monde, et
+jusqu'au temps où les hommes, répandus en différentes contrées après la
+division des langues, commencèrent à peupler la terre.
+
+Dans ces premiers temps, chaque père était le chef souverain de sa
+famille, l'arbitre et le juge des différends qui y naissaient, le
+législateur-né de la petite société qui lui était soumise, le défenseur
+et le protecteur de ceux que la naissance, l'éducation et leur faiblesse
+mettaient sous sa sauvegarde, et dont sa tendresse lui rendait les
+intérêts aussi chers que les siens propres.
+
+Quelque indépendante que fût l'autorité de ces maîtres, ils n'en usaient
+qu'en pères, c'est-à-dire, avec beaucoup de modération. Peu jaloux de
+leur pouvoir, ils ne songeaient point à dominer avec hauteur, ni à
+décider avec empire. Comme ils se trouvaient nécessairement obligés
+d'associer les autres à leurs travaux domestiques, ils les associaient
+aussi à leurs délibérations, et s'aidaient de leurs conseils dans les
+affaires. Ainsi tout se faisait de concert, et pour le bien commun.
+
+Les lois que la vigilance paternelle établissait dans ce petit sénat
+domestique, étant dictées par le seul motif de l'utilité publique,
+concertées avec les enfants les plus âgés, acceptées par les inférieurs
+avec un libre consentement, étaient gardées avec religion, et se
+conservaient dans les familles comme une police héréditaire qui en
+faisait la paix et la sûreté.
+
+Différents motifs donnèrent lieu à différentes lois. L'un, sensible à la
+joie de la naissance d'un fils qui, le premier, l'avait rendu père,
+songea à le distinguer parmi ses frères par une portion plus
+considérable dans ses biens et par une autorité plus grande dans sa
+famille. Un autre, plus attentif aux intérêts d'une épouse qu'il
+chérissait, ou d'une fille tendrement aimée qu'il voulait établir, se
+crut obligé d'assurer leurs droits et d'augmenter leurs avantages. La
+solitude et l'abandon d'une épouse qui pouvait devenir veuve toucha
+davantage un autre, et il pourvut de loin à la subsistance et au repos
+d'une personne qui faisait la douceur de sa vie. De ces différentes
+vues, et d'autres pareilles, sont nés les différents usages des peuples,
+et les droits des nations, qui varient à l'infini.
+
+A mesure que chaque famille croissait par la naissance des enfants et
+par la multiplicité des alliances, leur petit domaine s'étendait, et
+elles vinrent peu-à-peu à former des bourgs et des villes.
+
+Ces sociétés étant devenues fort nombreuses par la succession des temps,
+et les familles s'étant partagées en diverses branches, qui avaient
+chacune leurs chefs, et dont les intérêts et les caractères différents
+pouvaient troubler l'ordre public, il fut nécessaire de confier le
+gouvernement à un seul, pour réunir tous ces chefs sous une même
+autorité, et pour maintenir le repos public par une conduite uniforme.
+L'idée qu'on conservait encore du gouvernement paternel, et l'heureuse
+expérience qu'on en avait faite, inspirèrent la pensée de choisir parmi
+les plus gens de bien et les plus sages celui en qui l'on reconnaissait
+davantage l'esprit et les sentiments de père. L'ambition et la brigue
+n'avaient [Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] point de part dans ce choix:
+la probité seule et la réputation de vertu et d'équité en décidaient, et
+donnaient la préférence aux plus dignes[22].
+
+[Note 22: «Quos ad fastigium hujus majestatis non ambitio popularis,
+sed spectata inter bonos moderatio provehebat.»]
+
+Pour relever l'éclat de leur nouvelle dignité, et pour les mettre plus
+en état de faire respecter les lois, de se consacrer tout entiers au
+bien public, de défendre l'État contre les entreprises des voisins et
+contre la mauvaise volonté des citoyens mécontents, on leur donna le nom
+de _roi_, on leur érigea un trône, on leur mit le sceptre en main, on
+leur fit rendre des hommages, on leur assigna des officiers et des
+gardes, on leur accorda des tributs, on leur confia un plein pouvoir
+pour administrer la justice; et, dans cette vue, on les arma du glaive
+pour réprimer les injustices et pour punir les crimes.
+
+[Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] Chaque ville, dans les commencements,
+avait son roi, qui, plus attentif à conserver son domaine qu'à
+l'étendre, renfermait son ambition dans les bornes du pays qui l'avait
+vu naître[23]. Les démêlés presque inévitables entre des voisins, la
+jalousie contre un prince plus puissant, un esprit remuant et inquiet,
+des inclinations martiales, le désir de s'agrandir et de faire éclater
+ses talents, donnèrent occasion à des guerres, qui se terminaient
+souvent par l'entier assujettissement des vaincus, dont les villes
+passaient sous le pouvoir du conquérant, et grossissaient peu-à-peu son
+domaine. [Marge: Justin. _ibid._] De cette sorte, une première victoire
+servant de degré et d'instrument à la seconde, et rendant le prince plus
+puissant et plus hardi pour de nouvelles entreprises, plusieurs villes
+et plusieurs provinces, réunies sous un seul monarque, formèrent des
+royaumes plus ou moins étendus, selon que le vainqueur avait poussé ses
+conquêtes avec plus ou moins de vivacité[24].
+
+[Note 23: «Fines imperii tueri magis quàm proferre mos erat. Intra
+suam cuique patriam regna finiebantur.»]
+
+[Note 24: «Domitis proximis, quum accessione virium fortior ad alios
+transiret, et proxima quæque victoria instrumentum sequentis esset,
+totius Orientis populos subegit.»]
+
+Parmi ces princes, il s'en rencontra dont l'ambition, se trouvant trop
+resserrée dans les limites d'un simple royaume, se répandit par-tout
+comme un torrent et comme une mer, engloutit les royaumes et les
+nations, et fit consister la gloire à dépouiller de leurs états des
+princes qui ne leur avaient fait aucun tort, à porter au loin les
+ravages et les incendies, et à laisser par-tout des traces sanglantes de
+leur passage. Telle a été l'origine de ces fameux empires qui
+embrassaient une grande partie du monde.
+
+Les princes usaient diversement de la victoire, selon la diversité de
+leurs caractères ou de leurs intérêts. Les uns, se regardant comme
+absolument maîtres des vaincus, et croyant que c'était assez faire pour
+eux que de leur laisser la vie, les dépouillaient eux et leurs enfants
+de leurs biens, de leur patrie, de leur liberté; les réduisaient à un
+dur esclavage; les occupaient aux arts nécessaires pour la vie, aux plus
+vils ministères de la maison, aux pénibles travaux de la campagne; et
+souvent même les forçaient, par des traitements inhumains, à creuser les
+mines, et à fouiller dans les entrailles de la terre pour satisfaire
+leur avarice; et de là le genre humain se trouva partagé comme en deux
+espèces d'hommes, de libres et de serfs, de maîtres et d'esclaves.
+
+D'autres introduisirent la coutume de transporter les peuples entiers,
+avec toutes leurs familles, dans de nouvelles contrées, où ils les
+établissaient, et leur donnaient des terres à cultiver.
+
+D'autres, encore plus modérés, se contentaient de faire racheter aux
+peuples vaincus leur liberté, et l'usage de leurs lois et de leurs
+privilèges, par des tributs annuels qu'ils leur imposaient; et
+quelquefois même ils laissaient les rois sur leur trône, en exigeant
+d'eux seulement quelques hommages.
+
+Les plus sages et les plus habiles en matière de politique se faisaient
+un honneur de mettre une espèce d'égalité entre les peuples nouvellement
+conquis et les anciens sujets, accordant aux premiers le droit de
+bourgeoisie, et presque tous les mêmes droits et les mêmes priviléges
+dont jouissaient les autres; et par-là, d'un grand nombre de nations
+répandues dans toute la terre, ils ne faisaient plus en quelque sorte
+qu'une ville, ou du moins qu'un peuple.
+
+Voilà une idée générale et abrégée de ce que l'histoire du genre humain
+nous présente, et que je vais tâcher d'exposer plus en détail en
+traitant de chaque empire et de chaque nation. Je ne toucherai point à
+l'histoire du peuple de Dieu, ni à celle des Romains. Les Égyptiens, les
+Carthaginois, les Assyriens, les Babyloniens, les Mèdes et les Perses,
+les Macédoniens, les Grecs feront le sujet de l'ouvrage que je donne au
+public. Je commence par les Égyptiens et par les Carthaginois, parce que
+les premiers sont fort anciens, et que les uns et les autres sont plus
+détachés du reste de l'histoire, au lieu que les autres peuples ont plus
+de liaison entre eux, et quelquefois même se succèdent.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ LIVRE PREMIER.
+
+ ----------------------
+
+ HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS.
+
+Je diviserai en trois parties ce que j'ai à dire sur les Égyptiens. La
+première renfermera un plan abrégé et une courte description des
+différentes parties de l'Égypte, et de ce qu'on y trouve de plus
+remarquable. Dans la seconde, je parlerai des coutumes, des lois et de
+la religion des Égyptiens. Enfin, dans la troisième, j'exposerai
+l'histoire des rois d'Égypte.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+ ---------
+
+DESCRIPTION DE L'ÉGYPTE, ET DE CE QUI S'Y TROUVE
+DE PLUS REMARQUABLE.
+
+[Marge: Herod, lib. 2 cap. 177.] L'Égypte, dans une étendue assez
+bornée, renfermait autrefois[25] un grand nombre de villes, et une
+multitude incroyable d'habitants[26].
+
+[Note 25: On marque que, sous Amasis, il y avait en Égypte vingt
+mille villes habitées.]
+
+[Note 26: La population de l'ancienne Égypte n'a rien d'incroyable.
+Seulement il faut distinguer, dans les textes anciens qui en font
+mention, ceux qui donnent un renseignement positif, de ceux qui
+n'offrent que des circonstances vagues dont on croit pouvoir conclure la
+population de ce pays.
+
+Diodore de Sicile dit qu'autrefois, et de son temps, l'Égypte contenait
+sept millions d'habitants (I, § 31).
+
+Josèphe, environ un siècle après, porte la population de ce pays à sept
+millions cinq cent mille ames, sans compter celle d'Alexandrie (Jos.
+_Bell. Jud._ II, c. 16, §4), qui était, selon Diodore, de trois cent
+mille ames.
+
+Il résulte de ces deux passages clairs et positifs que, depuis les temps
+anciens jusqu'au règne de Titus, la population de l'Égypte était
+constamment restée au-dessous de huit millions d'habitants.
+
+Comme la surface habitable de ce pays est d'environ deux mille deux
+cents lieues carrées, on voit que la population était de trois mille
+quatre cents à trois mille cinq cents habitants par lieue carrée de
+terre habitable; ce qui n'a rien d'extraordinaire, quand on songe à la
+prospérité de l'ancienne Égypte.
+
+Quant à la population qu'on a voulu conclure du nombre d'un million de
+soldats qui sortaient des cent portes de Thèbes, ou bien encore des
+dix-sept cents enfants mâles nés, selon Diodore de Sicile, le même jour
+que Sésostris (I, § 54), elle serait en effet incroyable; car elle
+monterait à quarante ou cinquante millions d'individus. Mais, de ces
+deux faits, le premier est fondé sur une erreur de mots; le second, sur
+une erreur faite par Diodore de Sicile, ou peut-être sur une des
+exagérations familières aux prêtres égyptiens, qui ont débité tant de
+contes aux voyageurs grecs. C'est ce que j'établis dans un Mémoire dont
+je n'ai pu présenter ici que le principal résultat.--L.]
+
+Elle est bornée au levant par la mer Rouge et l'isthme de Suez, au midi
+par l'Éthiopie, au couchant par la Libye, et au nord par la mer
+Méditerranée. Le Nil parcourt du midi au nord toute la longueur du pays
+dans l'espace de près de deux cents lieues[27]. Ce pays se trouve
+resserré de côté et d'autre par deux chaînes de montagnes, qui souvent
+ne laissent entre elles et le Nil qu'une plaine d'une demi-journée de
+chemin, et quelquefois moins.
+
+Du côté occidental, la plaine s'élargit en quelques endroits[28] jusqu'à
+une étendue de vingt-cinq ou trente lieues. La plus grande largeur de
+l'Égypte se prend d'Alexandrie à Damiette, dans un espace d'environ
+cinquante lieues[29].
+
+[Note 27: La longueur de la vallée de l'Égypte, y compris ses
+sinuosités, est de cinq cent soixante-dix milles géographiques, ou deux
+cent trente-sept lieues de vingt-cinq au degré, et cent quatre-vingt-dix
+lieues de vingt au degré.--L.]
+
+[Note 28: Par exemple, dans la partie de l'Égypte moyenne, qu'on
+appelle le _Faïoum_, ancien nome _Arsinoïtes_, dont le point le plus
+éloigné du Nil en est distant de quarante milles géographiques, ou
+quatorze lieues environ.--L.]
+
+[Note 29: La plus grande largeur se prend d'Alexandrie à Péluse: la
+distance est de cent quarante milles, ou quarante-six lieues.--L.]
+
+L'ancienne Égypte peut se diviser en trois principales parties: la haute
+Égypte, appelée autrement Thébaïde, qui était la partie la plus
+méridionale; l'Égypte du milieu, nommée Heptanome, à cause des sept
+nomes ou départements qu'elle renfermait; la basse Égypte, qui
+comprenait ce que les Grecs appellent Delta, et tout ce qu'il y a de
+pays jusqu'à la mer Rouge, et le long de la [Marge: Strab. l. 17, pag.
+787.]mer Méditerranée jusqu'à Rhinocolure, ou au mont Casius. Sous
+Sésostris, toute l'Égypte fut réunie en un [Marge: [Diod. Sic. I §
+54.]]seul royaume, et divisée en trente-six gouvernements ou nomes: dix
+dans la Thébaïde, dix dans le Delta, et seize dans le pays qui est
+entre-deux.
+
+Les villes de Syène et d'Éléphantine séparaient l'Égypte et l'Éthiopie;
+et, du temps d'Auguste, elles servaient [Marge: Tacit. Ann. l. 2, c.
+61.]de bornes à l'empire romain: _claustra olim romani imperii_.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ THÉBAIDE.
+
+Thèbes, qui donna son nom à la Thébaïde, le pouvait disputer aux plus
+belles villes de l'univers. Ses cent portes chantées par Homère sont
+connues de tout le [Marge: Hom. II. 1, vers. 381.] monde, et lui font
+donner le surnom d'Hécatompyle, pour la distinguer d'une autre Thèbes
+située en Béotie. Elle n'était pas moins peuplée qu'elle était vaste, et
+on a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble deux cents chariots et
+dix mille combattants par chacune de ses [Marge: Strab. l. 17, pag.
+816.]portes. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence
+[Marge: Tacit. Ann. l. 2, c. 60.]et sa grandeur, encore qu'ils n'en
+eussent vu que les ruines, tant les restes en étaient augustes.
+
+[Marge: Voyage de Thévenot.] On a découvert dans la Thébaïde (on
+l'appelle maintenant le Sayd) des temples et des palais encore presque
+entiers, où les colonnes et les statues sont innombrables. On y admire
+sur-tout un palais dont les restes semblent n'avoir subsisté que pour
+effacer la gloire des plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de
+vue, et bornées de part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi
+rare que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues à quatre
+portiques dont la hauteur étonne les yeux. Encore ceux qui nous ont
+décrit ce prodigieux édifice n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le
+tour, et ne sont pas même assurés d'en avoir vu la moitié; mais tout ce
+qu'ils ont vu était surprenant. Une salle, qui apparemment faisait le
+milieu de ce superbe palais, était soutenue de six-vingts colonnes de
+six brassées de grosseur, grandes à proportion, et entremêlées
+d'obélisques que tant de siècles n'ont pu abattre. La peinture y avait
+étalé tout son art et toutes ses richesses. Les couleurs même,
+c'est-à-dire, ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir du temps, se
+soutiennent encore parmi les ruines de cet admirable édifice, et y
+conservent leur vivacité: tant l'Égypte savait imprimer un caractère
+d'immortalité à tous ses ouvrages. Strabon, qui avait été sur les
+[Marge: Lib. 17, pag. 805.] lieux, fait la description d'un temple qu'il
+avait vu en Égypte, presque entièrement semblable à ce qui vient d'être
+rapporté[30].
+
+[Marge: Pag. 816.] Le même auteur, en écrivant les raretés de la
+Thébaïde, parle d'une statue de Memnon, fort célèbre, dont il avait vu
+les restes[31]. On dit que cette statue, lorsqu'elle était frappée des
+premiers rayons du soleil levant, rendait un son articulé. En effet
+Strabon entendit ce son; mais il doute qu'il vînt de la statue.
+
+[Note 30: Ce temple est celui d'Héliopolis. Voyez l'explication que
+j'en ai donnée dans la traduction française, tom. V, p. 386 et
+suiv.--L.]
+
+[Note 31: «Germanicus aliis quoque miraculis intendit animum, quorum
+præcipua fuêre Memnonis saxea effigies, ubi radiis solis icta est,
+vocalem sonum reddens, etc.» TACIT. _Annal._ lib. 2, cap. 61.
+
+= Cette statue colossale est assise et haute de 19 mètres 55 centimètres
+(environ 60 pieds), y compris le piédestal, qui a 4 mètres: si la statue
+était debout, elle aurait plus de 60 pieds. Ses jambes sont encore
+toutes couvertes d'inscriptions grecques et latines, la plupart du temps
+d'Adrien. Elles ont été gravées par des personnes qui attestent avoir
+entendu Memnon saluer l'Aurore. (Voy. Jablonski, _Syntagm._ III, _de
+Memn._, pag. 57.) On a soupçonné que les prêtres, au moyen de conduits
+souterrains, pénétraient dans la statue, afin que Memnon n'oubliât point
+de saluer sa mère. M. de Humboldt a cherché une explication physique du
+bruit que l'on croyait entendre. (_Voyages_, tom. IV, p. 560.)--L.]
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE II.
+
+ ÉGYPTE DU MILIEU, OU HEPTANOME.
+
+Cette partie de l'Égypte avait pour capitale Memphis. On voyait dans
+cette ville plusieurs temples magnifiques, entre autres celui du dieu
+Apis, qui y était honoré d'une manière particulière. Il en sera parlé
+dans la suite, aussi-bien que des pyramides, qui étaient dans le
+voisinage de Memphis, et qui ont rendu cette ville si célèbre. Elle
+était située sur le bord occidental du Nil.
+
+[Marge: Voyage de Thévenot.] Le grand Caire, qui semble avoir succédé à
+Memphis, a été bâti de l'autre côté du Nil. Le château du Caire est une
+des choses les plus curieuses qui soient en Égypte. Il est situé sur une
+montagne hors de la ville. Il est bâti sur le roc qui lui sert de
+fondement, et entouré de murailles fort hautes et fort épaisses. On
+monte à ce château par un escalier taillé dans le roc, si aisé à monter,
+que les chevaux et les chameaux tout chargés y vont facilement. Ce qu'il
+y a de plus beau et de plus rare à voir dans ce château, c'est le puits
+de Joseph. On lui donne ce nom, soit parce que les Égyptiens se plaisent
+à attribuer à ce grand homme ce qu'ils ont chez eux de plus remarquable,
+soit parce qu'en effet cette tradition s'est conservée dans le pays[32].
+C'est une preuve au moins que l'ouvrage est fort ancien; et certainement
+il est digne de la magnificence des plus puissants rois de l'Égypte. Ce
+puits est comme à double étage, taillé dans le roc vif, d'une profondeur
+prodigieuse. On descend jusqu'au réservoir qui est entre les deux puits
+par un escalier qui a deux cent vingt marches, large d'environ sept à
+huit pieds, dont la descente, douce et presque imperceptible, laisse un
+accès très-facile aux bœufs qui sont employés pour faire monter l'eau.
+Elle vient d'une source qui est presque la seule qui se trouve dans le
+pays. Les bœufs font tourner continuellement une roue où tient une corde
+à laquelle sont attachés plusieurs seaux. L'eau tirée ainsi du premier
+puits, qui est le plus profond, se rend par un petit canal dans un
+réservoir qui fait le fond du second puits, au haut duquel elle est
+portée de la même manière; et de là elle se distribue par des canaux en
+plusieurs endroits du château. Comme ce puits passe dans le pays pour
+être fort ancien, et qu'effectivement il se sent bien du goût antique
+des Égyptiens, j'ai cru qu'il pouvait ici trouver sa place parmi les
+raretés de l'ancienne Égypte.
+
+[Note 32: Le nom de _puits de Joseph_ vient uniquement de ce que ce
+puits a été construit vers l'an 1176 de notre ère, par les ordres du
+sultan Salah-Eddin ou Saladin, qui se nommait aussi _Joseph_
+(Yousouf).--L.]
+
+[Marge: Lib. 17, pag. 807.] Strabon parle d'une machine pareille, qui,
+par le moyen de roues et de poulies, faisait monter de l'eau du Nil sur
+une colline fort élevée, avec cette différence qu'au lieu de bœufs
+c'étaient des esclaves, au nombre de cent cinquante, qui étaient
+employés à faire tourner ces roues.
+
+La partie de l'Égypte dont nous parlons ici est célèbre par plusieurs
+raretés qui méritent d'être examinées chacune en particulier. Je n'en
+rapporterai que les principales: les obélisques, les pyramides, le
+labyrinthe, le lac de Mœris, et ce qui regarde le Nil.
+
+§ Ier. _Obélisques._
+
+L'Égypte semblait mettre toute sa gloire à dresser des monuments pour la
+postérité. Ses obélisques font encore aujourd'hui, autant par leur
+beauté que par leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la
+puissance romaine, désespérant d'égaler les Égyptiens, a cru faire assez
+pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs rois.
+
+Un obélisque est une aiguille ou pyramide quadrangulaire, menue, haute,
+et perpendiculairement élevée en pointe, pour servir d'ornement à
+quelque place, et qui est souvent chargée d'inscriptions ou
+d'hiéroglyphes. On appelle hiéroglyphes, des figures ou des symboles
+mystérieux, dont se servaient les Égyptiens pour couvrir et envelopper
+les choses sacrées et les mystères de leur théologie.
+
+[Marge: Diod. lib. 1, pag. 37.] Sésostris avait fait élever dans la
+ville d'Héliopolis deux obélisques d'une pierre très-dure, tirée des
+carrières de la ville de Syenne, à l'extrémité de l'Égypte. Ils avaient
+chacun cent-vingt coudées de haut[33], c'est-à-dire, trente toises ou
+cent quatre-vingts pieds. L'empereur Auguste, après avoir réduit
+l'Égypte en province, fit transporter à Rome ces deux obélisques, dont
+l'un a été brisé depuis. Il n'osa pas en faire autant à l'égard d'un
+troisième, qui était d'une grandeur énorme. [Marge: Plin. lib. 36, cap.
+6 et 8.] Il avait été construit sous Ramessès: on dit qu'il y avait eu
+vingt mille hommes employés à le tailler. Constance, plus hardi
+qu'Auguste, le fit transporter à Rome[34]. On y voit encore deux de ces
+obélisques, aussi-bien qu'un autre de cent coudées ou vingt-cinq toises
+de haut, et de huit coudées ou deux toises de diamètre. Caïus César
+[Marge: _Ibid._ cap. 9.] l'avait fait venir d'Égypte sur un vaisseau
+d'une fabrique si extraordinaire, qu'au rapport de Pline on n'en avait
+jamais vu de pareil.
+
+[Note 33: Je prends pour la coudée égyptienne celle qu'on a trouvée
+gravée dans le nilomètre d'Éléphantine: elle est de 0 mètre 527
+millimètres. Les 120 coudées font 63 mètres 24 centim., ou 194 pieds 8
+pouc.--L.]
+
+[Note 34: Les principaux obélisques égyptiens qui existent à Rome
+sont ceux de
+
+ Mètr. Cen.
+ St-Jean de Latran, hauteur. 33 3
+ Saint-Pierre. 27 7
+ Du palais Pamphili. 16 53
+ De Sainte-Marie-Majeure. 14 74
+ Du Quirinal. 14 74
+ De la Porte du Peuple. 24 57
+
+ --L.]
+
+Toute l'Égypte était pleine de ces sortes d'obélisques. Ils étaient pour
+la plupart taillés dans les carrières de la haute Égypte, où l'on en
+trouve encore qui sont à demi taillés. Mais ce qu'il y a de plus
+admirable, c'est que les anciens Égyptiens avaient su creuser jusque
+dans la carrière un canal, où montait l'eau du Nil dans le temps de son
+inondation; d'où ensuite ils enlevaient les colonnes, les obélisques, et
+les statues sur des radeaux[35] proportionnés à leur poids, pour les
+conduire dans la basse Égypte[36]. Et, comme le pays était tout coupé
+d'une infinité de canaux, il n'y avait guère d'endroits où ils ne
+pussent transporter facilement ces masses énormes, dont le poids aurait
+fait succomber toute autre sorte de machines.
+
+[Note 35: Le radeau est un assemblage de plusieurs pièces de bois
+plates, qui sert à voiturer des marchandises sur une rivière.]
+
+[Note 36: Le procédé employé par les Égyptiens, et dont Rollin ne
+donne pas une idée assez précise, mérite bien d'être rapporté ici.
+Lorsque Ptolémée Philadelphe voulut faire transporter à Alexandrie un
+obélisque de 80 coudées (42 mètres 160 millim.), que le roi Nectanebis
+avait fait tailler autrefois, Callisthène dit qu'on creusa d'abord un
+canal qui, partant du Nil, allait passer sous l'obélisque qu'on voulait
+enlever. On construisit ensuite deux barques qu'on remplit de pierres
+dont la masse était double de celle de l'obélisque. Cette pesante charge
+les fit enfoncer dans l'eau assez profondément pour qu'elles pussent
+être conduites sous l'obélisque, qui se trouvait couché en travers du
+canal, ayant ses extrémités appuyées sur les deux bords. Ensuite on vida
+les bâtiments de toutes les pierres qu'ils contenaient. Dégagés de ce
+poids, ils soulevèrent nécessairement l'obélisque, qu'il fut aisé de
+conduire au lieu de sa destination (lib. 36, c. 9.). Ce procédé
+ingénieux, analogue à celui que nous employons pour remettre à flot les
+vaisseaux submergés, explique comment les Égyptiens ont pu transporter
+d'un bout de l'Égypte à l'autre d'énormes fardeaux, tels que les temples
+monolithes, ou d'une seule pierre.--L.]
+
+§ II. _Pyramides._
+
+Une pyramide est un corps solide ou creux, qui a une base large et
+ordinairement carrée, qui se termine en pointe.
+
+[Marge: Herodot., lib. 2, c. 124, etc.] Il y avait en Égypte trois
+pyramides plus célèbres que toutes les autres, qui, selon Diodore de
+Sicile, ont mérité [Marge: Diod. lib. 1, p. 39-41.] [Marge: Plin. lib.
+36, cap. 12.] d'être mises au nombre des sept merveilles du monde. Elles
+n'étaient pas fort éloignées de la ville de Memphis[37]. Je ne parlerai
+ici que de la plus grande des trois. Elle était, comme les autres, bâtie
+sur le roc qui lui servait de fondement, de figure carrée par sa base,
+construite au-dehors en forme de degrés[38], et allait toujours en
+diminuant jusqu'au sommet. Elle était bâtie de pierres d'une grandeur
+extraordinaire, dont les moindres étaient de trente pieds, travaillées
+avec un art merveilleux, et couvertes de figures hiéroglyphiques. Selon
+plusieurs des anciens auteurs, chaque côté avait huit cents pieds de
+largeur, et autant de hauteur[39]. Le haut de la pyramide, qui d'en bas
+semblait être une pointe, une aiguille, était une belle plate-forme de
+dix ou douze grosses pierres, et chaque côté de cette plate-forme était
+de seize à dix-sept pieds.
+
+[Note 37: Elles en étaient à 120 stades (DIOD. SIC. 1, § 63.).--L.]
+
+[Note 38: Autrefois les degrés étaient recouverts et cachés par un
+revêtement qui a tout-à-fait disparu: aussi était-il fort difficile
+d'arriver au sommet, comme Pline le donne à entendre (lib. 36, c. 12;
+cf. Silv. de Sacy, _Trad. d'Abdallatif_, p. 216). J'ai expliqué ailleurs
+ce revêtement (_Recherches critiques sur Dicuil._, pag. 101 et
+suiv.).--L.]
+
+[Note 39: Les anciens ne sont point d'accord sur les dimensions de
+la grande pyramide. On peut voir leurs textes dans M. Larcher
+(_Traduction d'Hérodote_, tom. II, pag. 440.).--L.]
+
+Voici la mesure qu'en a donnée feu M. de Chazelles[40], de l'Académie
+des Sciences, qui avait été exprès sur les lieux en 1693:
+
+ Le côté de la base, qui est tout carré 110 toises.
+ Ainsi la superficie de la base est de 12,100 tois. carrées.
+ Les faces sont des triangles équilatéraux.
+ La hauteur perpendiculaire. 77 toises 3/4.
+ Et la solidité. 313,590 toises cubes.
+
+[Note 40: Les mesures trigonométriques prises par M. Nouet diffèrent
+un peu de celles de M. de Chazelles.
+
+ Mètr. Cent.
+
+ La base est de 227 25
+ La hauteur perpendiculaire
+ jusq'à la plate-forme actuelle, de 136 95
+ L'inclinaison des faces sur
+ le plan, de 51° 33' 44"
+
+Au témoignage de Diodore, la pyramide n'était pas terminée tout-à-fait
+en pointe: la plate-forme supérieure avait six coudées, ou trois mètres
+162 mill. de côté (DIOD. SIC. I, § 63); d'une autre part, on a la preuve
+que le revêtement était de 2 mètres 710 mill.: on a donc pour la base
+232 mètres 67 cent., ou 119 toises; et pour la hauteur 144 mètres, 60
+cent., ou 75 toises. Il s'ensuit que la solidité de la pyramide est
+d'environ 2,620,000 mètres cubes.
+
+Voici les dimensions des deux autres pyramides construites, l'une par
+Mycérinus, l'autre par Chéphren:
+
+ Base. Haut. Solidité.
+
+ Mycér. 103 1 53 193,000 mètres cub.
+ Chéph. 207 1 132 1,880,000
+
+Ainsi la solidité des trois pyramides est égale à 4,690,000 mètres
+cubes. En supposant qu'avec les pierres qui entrent dans ces trois
+édifices on voulût construire une muraille de trois mètres (environ 9
+pieds) de haut, et de 1/3 de mètre (environ 1 pied d'épaisseur), on
+pourrait lui donner 469 myriamètres ou 1054 lieues de longueur;
+c'est-à-dire, qu'elle serait assez longue pour traverser l'Afrique
+depuis Alexandrie jusqu'à la côte de Guinée. Ces calculs sont propres à
+donner une idée de l'immensité du travail que ces monuments ont
+exigé.--L.]
+
+Cent mille ouvriers travaillaient à cet ouvrage, et de trois mois en
+trois mois un pareil nombre leur succédait. Dix années entières furent
+employées à couper les pierres, soit dans l'Arabie, soit dans
+l'Éthiopie, et à les voiturer en Égypte; et vingt autres années à
+construire ce vaste édifice, qui au-dedans avait une infinité de
+chambres et de salles. On avait marqué sur la pyramide, en caractères
+égyptiens, ce qu'il avait coûté simplement pour les aulx, les poireaux,
+les ognons, et autres pareils légumes fournis aux ouvriers, et cette
+somme montait à seize cents talents d'argent,[41] c'est-à-dire, quatre
+millions cinq cent mille livres; d'où il était facile de conjecturer
+combien pour tout le reste la dépense était énorme.
+
+[Note 41: 8,800,000 francs, s'il s'agit de talents attiques; ce qui
+est douteux.--L.]
+
+Telles étaient les fameuses pyramides d'Égypte, qui, par leur figure,
+autant que par leur grandeur, ont triomphé du temps et des barbares.
+Mais, quelque effort que fassent les hommes, leur néant paraît partout.
+Ces pyramides étaient des tombeaux, et l'on voit encore aujourd'hui, au
+milieu de celle qui était la plus grande, un sépulcre[42] vide, taillé
+tout entier d'une seule pierre, qui a de largeur et de hauteur environ
+trois pieds, sur un peu plus de six pieds de longueur. Voilà à quoi se
+terminaient tant de mouvements, tant de dépenses, tant de travaux
+imposés à des milliers d'hommes pendant plusieurs années, à procurer à
+un prince, dans cette vaste étendue et cette masse énorme de bâtiments,
+un petit caveau de six pieds. Encore les rois qui ont bâti ces pyramides
+n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils n'ont pas joui de
+leur sépulcre. La haine publique qu'on leur portait, à cause des duretés
+inouïes qu'ils avaient exercées contre leurs sujets en les accablant de
+travaux, les obligea de se faire inhumer dans des lieux inconnus, afin
+de dérober leurs corps à la connaissance et à la vengeance des peuples.
+
+[Note 42: Strabon parle de ce sépulcre, liv. 17, p. 808.
+
+= M. Belzoni, qui vient de pénétrer dans la seconde pyramide, y a trouvé
+également un tombeau.--L.]
+
+[Marge: Diod. lib. 1, pag. 46.] Cette dernière circonstance, que les
+historiens ont soigneusement remarquée, nous apprend quel jugement nous
+devons porter de ces ouvrages si vantés dans l'antiquité. Il est
+raisonnable d'y remarquer et d'y estimer le bon goût des Égyptiens par
+rapport à l'architecture, qui les porta dès le commencement, et sans
+qu'ils eussent encore de modèles qu'ils pussent imiter, à viser en tout
+au grand, et à s'attacher aux vraies beautés, sans s'écarter jamais
+d'une noble simplicité, en quoi consiste la souveraine perfection de
+l'art. Mais quel cas doit-on faire de ces princes qui regardaient comme
+quelque chose de grand de faire construire, à force de bras et d'argent,
+de vastes bâtiments, dans l'unique vue d'éterniser leur nom, et qui ne
+craignaient point de faire périr des milliers d'hommes pour satisfaire
+leur vanité? Ils étaient bien éloignés du goût des Romains, qui
+cherchaient à s'immortaliser par des ouvrages magnifiques, mais
+consacrés à l'utilité publique.
+
+[Marge: Lib. 36, cap. 12.] Pline nous donne en peu de mots une juste
+idée de ces pyramides en les appelant une folle ostentation de la
+richesse des rois, qui ne se termine à rien d'utile: _regum pecuniæ
+otiosa ac stulta ostentatio_; et il ajoute que c'est par une juste
+punition que leur mémoire a été ensevelie dans l'oubli, les historiens
+ne convenant point entre eux du nom de ceux qui ont été les auteurs
+d'ouvrages si vains: _inter eos non constat à quibus factæ sint,
+justissimo casu obliteratis tantæ vanitatis auctoribus_. En un mot,
+selon la remarque judicieuse de Diodore, autant l'industrie des
+architectes est louable et estimable dans ces pyramides, autant
+l'entreprise des rois est-elle digne de blâme et de mépris.
+
+Mais ce que nous devons le plus admirer dans ces anciens monuments,
+c'est la preuve certaine et subsistante qu'ils nous fournissent de
+l'habileté des Égyptiens dans l'astronomie, c'est-à-dire dans une
+science qui semble ne pouvoir se perfectionner que par une longue suite
+d'années et par un grand nombre d'expériences. M. de Chazelles, en
+mesurant la grande pyramide dont nous parlons, trouva que les quatre
+côtés de cette pyramide étaient exposés précisément aux quatre régions
+du monde, et par conséquent marquaient la véritable méridienne de ce
+lieu[43]. Or, comme cette exposition si juste doit, selon toutes les
+apparences, avoir été affectée par ceux qui élevaient cette grande masse
+de pierres il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que, pendant un
+si long espace de temps, rien n'a changé dans le ciel à cet égard, ou
+(ce qui revient au même) dans les pôles de la terre, ni dans les
+méridiens. C'est M. de Fontenelle qui fait cette remarque dans l'éloge
+de M. de Chazelles.
+
+[Note 43: Les savants Français ont trouvé que l'orientement de la
+pyramide n'est exact qu'à environ 18' près; ce qui est déjà une
+précision étonnante: car nos astronomes reconnaissent qu'il est fort
+difficile de tracer une méridienne de plus de 700 pieds de longueur, à
+18' près, quand on ne peut se guider que sur des alignements.
+D'ailleurs, la difficulté de tracer une parallèle exacte à la base de la
+pyramide, dans l'état où se trouve ce monument, laisse encore beaucoup
+d'incertitude sur l'observation de M. de Chazelles et sur celle de M.
+Nouet. Toujours est-il certain que les Égyptiens savaient mettre une
+grande précision dans les travaux de ce genre.]
+
+§ III. _Labyrinthe_.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 148. Diod. lib. 1, pag. 42. Plin. l. 36, cap.
+13. Strab. l. 17, pag. 811.] Ce que nous avons dit sur le jugement qu'on
+doit porter des pyramides peut être appliqué aussi au labyrinthe,
+qu'Hérodote, qui l'avait vu, nous assure avoir été encore plus
+surprenant que les pyramides. On l'avait bâti à l'extrémité méridionale
+du lac de Mœris, dont nous parlerons bientôt, près de la ville des
+Crocodiles, qui est la même qu'Arsinoé. Ce n'était pas tant un seul
+palais qu'un magnifique amas de douze palais disposés régulièrement, et
+qui communiquaient ensemble. Quinze cents chambres entremêlées de
+terrasses s'arrangeaient autour de douze salles, et ne laissaient point
+de sortie à ceux qui s'engageaient à les visiter[44]. Il y avait autant
+de bâtiments sous terre. Ces bâtiments souterrains étaient destinés à la
+sépulture des rois; et encore (qui le pourrait dire sans honte, et sans
+déplorer l'aveuglement de l'esprit humain?) à nourrir les crocodiles
+sacrés, dont une nation d'ailleurs si sage faisait ses dieux[45].
+
+[Note 44: Dans une dissertation spéciale, j'ai essayé d'expliquer la
+construction de cet édifice étonnant (_trad. de Strabon_, tom. V, p.
+407; et _Nouv. Annales des Voyages_, t. VI, pag. 133 et suiv.)]
+
+[Note 45: Hérodote (II, § 148) dit que les souterrains _servaient de
+tombeau_ aux crocodiles sacrés, mais non pas qu'on les y nourrissait, ce
+qui, du reste, ne se concevrait pas facilement (Voyez Larcher,
+_traduction d'Hérodote_, tom. II, pag. 494).
+
+L'erreur appartient à Bossuet, que Rollin copie en cet endroit: tout le
+paragraphe est tiré du Discours sur l'Histoire universelle.--L.]
+
+Pour s'engager dans la visite des chambres et des salles du labyrinthe,
+on juge aisément qu'il était nécessaire de prendre la même précaution
+qu'Ariane fit prendre à Thésée, lorsqu'il fut obligé d'aller combattre
+le Minotaure dans le labyrinthe de Crète. Virgile en fait ainsi la
+description:
+
+[Marge: Æneid. l. 5, v. 588.]
+
+ Ut quondam Cretâ fertur labyrinthus in altâ
+ Parietibus textum cæcis iter ancipitemque
+ Mille viis habuisse dolum, quà signa sequendi
+ Falleret indeprensus et irremeabilis error.
+
+[Marge: Lib. 6, v. 27, etc.]
+
+ Hîc labor ille domûs, et inextricabilis error.
+ Dædalus ipse dolos tecti ambagesque resolvit,
+ Cæca regens filo vestigia.
+
+§ IV. _Lac de Mœris_.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 149. Strab. l. 17, pag. 787. Diod. lib. 1,
+pag. 47. Plin. lib. 5, cap. 9. Pomp. Mela, [1. 1.9, 64.]] Le plus grand
+et le plus admirable de tous les ouvrages des rois d'Égypte était le lac
+de Mœris: aussi Hérodote le met-il beaucoup au-dessus des pyramides et
+du labyrinthe. Comme l'Égypte était plus ou moins fertile, selon qu'elle
+était plus ou moins inondée par le Nil, et que, dans cette inondation,
+le trop et le trop peu étaient également funestes aux terres, le roi
+Mœris, pour obvier à ces deux inconvénients, et pour corriger autant
+qu'il se pourrait les irrégularités du Nil, songea à faire venir l'art
+au secours de la nature. Il fit donc creuser le lac qui depuis a porté
+son nom. Ce lac, selon Hérodote et Diodore de Sicile, dont Pline ne
+s'éloigne pas, avait de tour trois mille six cents stades, c'est-à-dire
+cent quatre-vingts lieues, et de profondeur trois cents pieds. Deux
+pyramides, dont chacune portait une statue colossale placée sur un
+trône, s'élevaient de trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient
+sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les
+avait érigées avant que le creux eût été rempli, et montraient qu'un lac
+de cette étendue avait été fait de main d'homme sous un seul prince.
+
+Voilà ce que plusieurs historiens ont marqué du lac de Mœris, sur la
+bonne foi des gens du pays; et M. Bossuet, dans son Discours sur
+l'histoire universelle, rapporte ce fait comme incontestable. Pour moi,
+j'avoue que je n'y trouve aucune vraisemblance[46]. Est-il possible
+qu'un lac de cent quatre-vingts lieues d'étendue ait été creusé sous un
+seul prince? Comment et où transporter les terres? Pourquoi perdre la
+surface de tant de terrain? Comment remplir ce vaste espace du superflu
+des eaux du Nil? Il y aurait bien d'autres objections à faire. Je crois
+donc qu'on s'en peut tenir au sentiment de Pomponius Mela, ancien
+géographe, d'autant plus qu'il est appuyé par plusieurs relations
+modernes. Il ne donne de circuit à ce lac que vingt mille pas, qui font
+sept ou huit de nos lieues. [Marge: Mela, lib. 1. [9-64.]] _Mœris,
+aliquandò campus, nunc lacus, viginti millia passuum in circuitu
+patens[47]._
+
+[Note 46: Rollin a raison, d'après l'estimation donnée par Bossuet.
+La difficulté diminue, si l'on fait attention aux mesures dont les
+anciens se sont servis en cette occasion.
+
+Le _Birket-el-Kéroun_, lac que l'on reconnaît maintenant pour être
+l'ancien _Lac de Mœris_, est un bassin naturel, encaissé par des
+montagnes qui l'environnent de toutes parts: il a existé de tout temps;
+et les travaux de Mœris n'ont pu avoir pour objet que de l'agrandir, ou
+de le rendre plus profond en certains endroits; ils n'ont donc pas tout
+le merveilleux que les anciens auteurs se sont plu à leur attribuer.
+
+Par sa constitution physique, le Birket-el-Kéroun n'a jamais pu éprouver
+d'autre changement dans ses dimensions que celui qui provient de
+l'élévation ou de l'abaissement des eaux du Nil. Il doit être aussi
+grand de nos jours qu'il l'était dans l'antiquité. Dans le temps de
+l'inondation, ce lac n'a que 105 milles géographiques, ou 35 lieues, de
+circonférence.
+
+Or, les 3,600 stades d'Hérodote, dans le module du stade égyptien,
+valent 137 lieues(et non 180, comme le dit Rollin, d'après Bossuet), ce
+qui est précisément le quadruple de la grandeur véritable: et, comme
+nous voyons dans Strabon qu'en Égypte il y avait des schènes de 30, 60
+et 120 stades (STRAB. XIV, pag. 804), c'est-à-dire, _doubles et
+quadruples_ les uns des autres, on peut supposer qu'Hérodote a fait ici
+quelque confusion de dimension, d'où il est résulté une mesure trop
+forte dans le rapport de 120 à 30, ou de 4 à 1. Ce genre de méprise,
+dont on pourrait rapporter ici d'autres preuves, explique naturellement
+une difficulté qu'on aurait beaucoup de peine à résoudre d'une autre
+manière.--L.]
+
+[Note 47: Au lieu de _viginti millia_, Ciaconius et Isaac Vossius
+lisent _quingenta_, correction à laquelle conduit la leçon
+_quinquaginta_ que donnent des manuscrits et les anciennes éditions.
+Comme, en Égypte, le mille comprenait 7 stades 1/2, on voit que les 500
+milles de Pomponius Mela représentent 500 x 7-1/2=3750 stades, ce qui
+revient à-peu-près aux 3600 stades d'Hérodote.--L.]
+
+Ce lac communiquait au Nil par le moyen d'un grand canal, qui avait plus
+de quatre lieues[48] de longueur, et cinquante pieds de largeur. De
+grandes écluses ouvraient le canal et le lac, ou les fermaient selon le
+besoin.
+
+[Note 48: 85 stades.=Diodore dit 80 stades (et non 85) de long (1; §
+52); ce qui vaut 16,864 mètres; et 3 plèthres, ou 300 pieds égyptiens
+(105 mètres) de large.--L.]
+
+Pour les ouvrir ou les fermer il en coûtait cinquante talents,
+c'est-à-dire cinquante mille écus[49]. La pêche de ce lac valait au
+prince des sommes immenses; mais sa grande utilité était par rapport au
+débordement du Nil. Quand il était trop grand, et qu'il y avait à
+craindre qu'il n'eût des suites funestes, on ouvrait les écluses; et les
+eaux, ayant leur retraite dans ce lac, ne séjournaient sur les terres
+qu'autant qu'il fallait pour les engraisser. Au contraire, quand
+l'inondation était trop basse et menaçait de stérilité, on tirait de ce
+même lac, par des coupures et des saignées, une quantité d'eau
+suffisante pour arroser les terres. [Marge: [lib. 17, p. 788.]] Par ce
+moyen les inégalités du Nil étaient corrigées; et Strabon remarque que,
+de son temps, sous Pétrone, gouverneur d'Égypte, lorsque le débordement
+du Nil montait à douze coudées, la fertilité était fort grande; et, lors
+même qu'il n'allait qu'à huit coudées, la famine ne se faisait point
+sentir dans le pays: sans doute parce que les eaux du lac suppléaient à
+celles de l'inondation par le moyen des coupures et des canaux[50].
+
+[Note 49: S'il s'agit du talent attique, les 50 talents valent, non
+pas 150,000 fr., mais environ 300,000 fr.--L.]
+
+[Note 50: Sans doute aussi parce que ce gouverneur avait fait curer
+les canaux (GOSSELIN, _Notes sur Strabon_, t. V, p. 316): car Strabon
+dit qu'avant Pétrone la famine se faisait sentir lorsque l'élévation du
+Nil n'allait qu'à 8 coudées (STRAB. XVII, pag. 788). Probablement ce
+gouverneur en agit ainsi par l'ordre d'Auguste; nous voyons en effet
+dans Aurélius Victor que ce prince fit creuser les canaux de l'Égypte,
+encombrés de limon, pour assurer la fertilité de ce pays (AUREL. VICT.
+C. I).--L.]
+
+§ V. _Débordement du Nil_.
+
+Le Nil est la plus grande merveille de l'Égypte. Comme il y pleut
+rarement, ce fleuve, qui l'arrose toute par ses débordements réglés,
+supplée à ce qui lui manque de ce côté-là, en lui apportant, en forme de
+tribut annuel, les pluies des autres pays; ce qui fait dire
+ingénieusement à un poëte que l'herbe chez les Égyptiens, quelque grande
+que soit la sécheresse, n'implore point le secours de Jupiter pour
+obtenir de la pluie:
+
+ Te propter nullos tellus tua postulat imbres,
+ Arida nec pluvio supplicat herba Jovi[51].
+
+[Note 51: Sénèque (_Nat. Quæst._ lib. 4, cap. 2) attribue ces vers à
+Ovide; mais ils sont de Tibulle [I, 7, 23].]
+
+Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'Égypte était coupée de
+plusieurs canaux d'une longueur et d'une largeur proportionnées aux
+différentes situations et aux différents besoins des terres. Le Nil
+portait partout la fécondité avec ses eaux salutaires, unissait les
+villes entre elles, et la mer Méditerranée avec la mer Rouge,
+entretenait le commerce au-dedans et au-dehors du royaume, et le
+fortifiait contre l'ennemi: de sorte qu'il était tout ensemble et le
+nourricier et le défenseur de l'Égypte. On lui abandonnait la campagne;
+mais les villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s'élevant
+comme des îles au milieu des eaux, regardaient avec joie de cette
+hauteur toute la plaine inondée et en même temps fertilisée par le Nil.
+
+Voilà une idée générale de la nature et des effets de ce fleuve si
+renommé chez les anciens. Mais une merveille si étonnante, et qui dans
+tous les siècles a fait l'objet de la curiosité et de l'admiration des
+savants, semble demander que j'entre ici dans quelque détail.
+J'abrégerai le plus qu'il me sera possible.
+
+_Sources du Nil._
+
+Les anciens ont mis les sources du Nil dans les montagnes appelées
+vulgairement les montagnes de la Lune, au dixième degré de latitude
+méridionale. Mais nos voyageurs modernes ont découvert que ces sources
+sont vers le douzième degré de latitude septentrionale[52]. Ainsi ils
+retranchent environ quatre ou cinq cents lieues du cours que les anciens
+lui donnaient. Il naît au pied d'une grande montagne du royaume de
+Goïame en Abyssinie. Ce fleuve sort de deux fontaines, ou de deux yeux,
+pour parler comme ceux du pays; le même mot en arabe signifiant _œil_ et
+_fontaine_. Ces fontaines sont éloignées l'une de l'autre de trente pas,
+chacune de la grandeur d'un de nos puits ou d'une roue de carrosse. Le
+Nil est augmenté de plusieurs ruisseaux qui viennent s'y joindre; et,
+après avoir traversé l'Éthiopie en serpentant beaucoup, il se rend enfin
+en Égypte.
+
+[Note 52: Dans la réalité, nous n'en savons pas plus à ce sujet que
+les anciens au temps d'Ératosthènes. Il reconnaissait deux affluents du
+Nil (STRAB. XVII, pag. 786), l'_Astaboras_, ou _Astosaba_ (Tacazzé), et
+l'_Astapus_ (Abawi): ces rivières entouraient l'île de Méroé avant de se
+jeter dans le Nil, qui est évidemment le _Bahr-el-Abyad_, ou rivière
+Blanche des modernes. Cette dernière descend des montagnes de _Dyre_ et
+_Tegla_, qui paraissent faire partie des montagnes de la Lune, appelées
+par les Arabes _Djebel-al-Qamar_. C'est en effet le _vrai Nil_, quoi
+qu'en aient dit les jésuites portugais et Bruce. On a maintenant toute
+raison de croire, d'après quelques récits des Arabes, qu'il existe une
+communication entre cette rivière et le Niger ou Joliba (_Annales des
+Voyages_, tom. XVIII, p. 342).
+
+La source que décrit ici Rollin est celle de l'Abawi, que les jésuites
+ont pris pour le Nil, de même que Bruce, qui n'était pas fâché de passer
+pour avoir fait le premier cette prétendue découverte.--L.]
+
+_Cataractes du Nil._
+
+On appelle ainsi quelques endroits où le Nil fait des chutes, et tombe
+de dessus des rochers escarpés. Ce fleuve[53], qui d'abord coulait
+paisiblement dans les vastes solitudes de l'Éthiopie, avant que d'entrer
+en Égypte, passe par les cataractes. Alors devenu tout d'un coup, contre
+sa nature, furieux et écumant, dans ces lieux où il est resserré et
+arrêté, après avoir enfin surmonté les obstacles qu'il rencontre, il se
+précipite du haut des rochers en bas, avec un tel bruit, qu'on l'entend
+à trois lieues de là.
+
+[Note 53: «Excipiunt eum (Nilum) cataractæ, nobilis insigni
+spectaculo locus.... Illic excitatis primùm aquis, quas sine tumultu
+leni alveo duxerat, violentus et torrens per malignos transitus
+prosilit, dissimilis sibî.... tandemque eluctatus obstantia, in vastam
+altitudinem subitò destitutus cadit, cum ingenti circumjacentium.
+regionum strepitu, quem perferre gens ibi a Persis collocata non potuit,
+obtusis assiduo fragore auribus et ob hoc sedibus ad quietiora
+translatis. Inter miracula fluminis incredibilem incolarum audaciam
+accepi. Bini parvula navigia conscendunt, quorum alter navem regit,
+alter exhaurit. Deindè multùm inter rapidam insaniam Nili et reciprocos
+fluctus volutati, tandem tenuissimos canales tenent, per quos angusta
+rupium effugiunt: et cum toto flumine effusi, navigium ruens manu
+temperant, magnoque spectantium metu in caput nixi, quum jam
+adploraveris, mersosque atque obrutos tantâ mole credideris, longè ab eo
+in quem ceciderant loco navigant, torrenti modo missi. Nec mergit cadens
+unda, sed planis aquis tradit.» SENEC. _Nat. Quæst._ lib. IV, cap. 2
+[4].
+
+= Ce passage de Sénèque se sent de l'exagération que tous les anciens
+ont mise dans la description des cataractes du Nil. Celles de la Nubie
+méritent ce nom; mais les cataractes qu'on voit au-dessus d'Éléphantine
+ne sont que des _rapides_, dont la hauteur, dans les basses eaux,
+n'excède pas quatre ou cinq pieds. Au reste, ce que Sénèque raconte de
+la hardiesse des naturels prouve assez que cette prétendue cataracte
+n'est pas aussi effrayante qu'il le fait entendre. Un Anglais, qui
+voulut tenter, il y a quelques années, une pareille entreprise à la
+cataracte du Rhin, n'en est point revenu. Le dernier éditeur de Sénèque,
+M. Ruhkopf, doute de la réalité du trait, parce que Sénèque ne le
+rapporte que sur ouï-dire; il ne s'est pas souvenu que Strabon, témoin
+oculaire, en parle comme d'un divertissement que les gens du pays
+donnaient aux gouverneurs, quand ils poussaient leur inspection jusqu'à
+Syène (STRAB. XVII, p. 818).
+
+Du reste, les expressions de Sénèque, _illic excitatis primùm aquis,
+quas sine tumultu leni alvea duxerat_, prouvent que cet auteur n'avait
+point entendu parler des cataractes du Nil en Nubie: cependant Diodore
+de Sicile les connaissait (DIOD. SIC. I, § 32, fin.), ainsi qu'Aristide,
+qui en portait le nombre à trente-six, d'après le témoignage d'un
+Éthiopien (ARISTID. _in Ægyptio_, tom. III, p. 581, edit. Canter.)--L.]
+
+Des gens du pays, accoutumés par un long exercice à ce petit manége,
+donnent ici aux passants un spectacle plus effrayant encore que
+divertissant. Ils se mettent deux dans une petite barque, l'un pour la
+conduire, l'autre pour vider l'eau qui y entre. Après avoir longtemps
+essuyé la violence des flots agités, en conduisant toujours avec adresse
+leur petite barque, ils se laissent entraîner par l'impétuosité du
+torrent, qui les pousse comme un trait. Le spectateur tremblant croit
+qu'ils vont être abymés dans le précipice où ils se jettent. Mais le
+Nil, rendu à son cours naturel, les remontre sur ses eaux tranquilles et
+paisibles. C'est Sénèque qui fait ce récit, et les voyageurs modernes en
+parlent de même.
+
+_Causes du débordement._
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 19-27. Diod. lib. 1, pag. 35-39. Senec. Nat.
+Quæst. l. 4, cap. 1 et 2.] Les anciens ont imaginé plusieurs raisons
+subtiles du grand accroissement du Nil, que l'on peut voir dans
+Hérodote, Diodore de Sicile, et Sénèque. Ce n'est plus maintenant une
+matière de problème, et l'on convient presque généralement que le
+débordement du Nil vient des grandes pluies qui tombent dans l'Éthiopie,
+d'où ce fleuve tire sa source. Ces pluies le font tellement grossir, que
+l'Éthiopie, et ensuite l'Égypte, en sont inondées, et que ce qui n'était
+d'abord qu'une grosse rivière devient comme une petite mer, et couvre
+toutes les campagnes.
+
+[Marge: Lib. 17, pag. 789.] Strabon remarque que les anciens[54] avaient
+seulement conjecturé que le débordement du Nil était causé par les
+pluies qui tombent abondamment dans l'Éthiopie; et il ajoute que
+plusieurs voyageurs s'en sont assurés depuis par leurs propres yeux,
+Ptolémée Philadelphe, qui était fort curieux pour tout ce qui regarde
+les arts et les sciences, ayant envoyé exprès sur les lieux d'habiles
+gens pour examiner ce qui en était, et pour constater la cause d'un fait
+si singulier et si considérable.
+
+[Note 54: Par ces anciens, Strabon paraît entendre Eudoxe, Aristote
+(EUSTATH _ad Odyss._, p. 1505, l. 18) et Callisthène (STRAB. XVII, p.
+790).--L.]
+
+_Temps et durée du débordement._
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 19. Diod. lib. 1 pag. 32.] Hérodote, et après
+lui Diodore de Sicile, et plusieurs autres, marquent que le Nil commence
+à croître en Égypte au solstice d'été, c'est-à-dire vers la fin de juin,
+et continue d'augmenter jusqu'à la fin de septembre, vers lequel temps
+environ il s'arrête, et va toujours depuis en diminuant pendant les mois
+d'octobre et de novembre, après quoi il rentre dans son lit, et reprend
+son cours ordinaire. Ce calcul, à peu de chose près, est conforme à ce
+qu'on lit sur ce sujet dans toutes les relations des modernes, et il est
+fondé en effet sur la cause naturelle du débordement, savoir les pluies
+qui tombent dans l'Éthiopie. Or, selon le témoignage constant de ceux
+qui ont été sur les lieux, ces pluies commencent à y tomber au mois
+d'avril, et continuent pendant cinq mois jusqu'à la fin d'août et au
+commencement de septembre. La crue du Nil en Égypte doit donc
+naturellement commencer trois semaines ou un mois après que les pluies
+ont commencé en Abyssinie; et aussi les relations des voyageurs
+marquent-elles que le Nil commence à croître dans le mois de mai, mais
+d'une manière peu sensible d'abord, en sorte apparemment qu'il ne sort
+point encore de son lit. L'inondation marquée n'arrive que vers la fin
+de juin, et dure les trois mois suivants, comme Hérodote le dit.
+
+Je dois avertir ceux qui consultent les originaux, d'une contradiction
+qui se rencontre ici entre Hérodote et Diodore d'un côté, et de l'autre,
+Strabon, Pline et Solin. Ces derniers abrégent de beaucoup la durée de
+l'inondation, et supposent que le Nil laisse les terres libres après
+l'espace de trois mois ou de cent jours. Et ce qui augmente la
+difficulté, c'est que Pline semble appuyer son sentiment sur l'autorité
+d'Hérodote: _in totum autem revocatur (Nilus) intra ripas in Librâ, ut
+tradit Herodotus, centesimo die_. Je laisse aux savants le soin de
+concilier cette contradiction[55].
+
+[Note 55: Je ne vois nulle contradiction entre ces auteurs: il me
+paraît que Rollin ne s'est point assez pénétré du sens de leurs textes.
+Strabon n'a parlé que du temps employé par le Nil à rentrer dans son
+lit.
+
+Hérodote dit: «Le Nil commence à grossir à partir du solstice d'été, et
+continue ainsi durant cent jours.» C'est à-peu-près ce qu'on lit dans
+Diodore de Sicile: «Le Nil commence à croître au solstice d'été, et
+s'arrête à l'équinoxe d'automne (I, § 36).» Sénèque dit la même chose,
+excepté que, selon lui, l'inondation se prolonge au-delà de l'équinoxe:
+«At Nilus ante ortum Caniculæ augetur mediis æstibus, ultra æquinoctium»
+(_Quæst. Natur._ IV, II, I). Cela est plus conforme à ce que dit
+Hérodote, et à ce que les voyageurs ont observé: car la crue s'étend
+assez ordinairement jusqu'au 30 septembre, et même jusqu'au 3 ou 4
+octobre.
+
+Voilà pour la crue du Nil. Quant à sa décroissance, Hérodote ajoute: «Il
+rétrograde et rentre tout-à-fait dans son lit, après le même nombre de
+jours.» Πελάσας δ' ἐς τὸν ἀριθμὸν τουτέων τὥν ἡμερέων, ὀπίσω ἀπέρχεται
+ἀπολείπων τὸ ῥέεθρον. Car c'est là le vrai sens de ce passage entrevu
+par Laurent Valla et Wesseling, et que M. Larcher n'a point saisi,
+s'étant trompé sur le sens de πελάσας (SCHWEIGH. _ad h. loc. Herod._).
+Hérodote veut dire que le Nil _ayant mis cent jours à croître, met cent
+autres jours à rentrer tout-à-fait dans son lit_. Nous lisons la même
+chose dans Strabon: «Le Nil (parvenu à sa plus grande hauteur) reste
+stationnaire pendant plus de 40 jours de l'été; puis il baisse
+peu-à-peu, comme il s'était élevé; et 60 jours après, le sol est
+entièrement découvert, et même séché (lib. XVII, pag. 789).» Il s'écoule
+donc _cent_ jours, comme dit Hérodote, entre le point de la plus grande
+hauteur et celui où le fleuve rentre dans son lit. Diodore de Sicile (I,
+§ 36), et Aristide (tom. II, pag. 338), mettent la même égalité dans la
+durée de la crue et de la décroissance. Enfin Pline lui-même, au milieu
+de quelques erreurs légères, finit par dire, d'après Hérodote, qu'_au
+bout du centième jour, le Nil est rentré dans son lit_; c'est le sens du
+passage cité par Rollin: la seule difficulté est dans les mots _in
+Libra_, qui ne sont point dans Hérodote, et qui d'ailleurs sont une
+grave erreur: car, le Nil croissant jusqu'après l'équinoxe,
+c'est-à-dire, jusqu'au temps où le soleil entre dans la Balance;
+lorsqu'il est rentré dans son lit, _cent jours après_, le soleil doit se
+trouver dans le signe du Capricorne. L'erreur de Pline consiste donc en
+ce que, citant le témoignage d'Hérodote, il a ajouté mal-à-propos _in
+Librâ_: puisque ce signe correspond _au commencement_, et non à la _fin_
+de la _décroissance_ des eaux du Nil. Ou l'auteur lui-même a fait la
+faute par précipitation, ce qui lui arrive souvent; ou les mots _in
+Librâ_ sont une note marginale qui a passé dans le texte. La première
+supposition est plus probable, attendu que ces mots se trouvent dans
+tous les manuscrits de Pline, dans Solin, qui a copié cet auteur, et
+dans un passage de l'Irlandais Dicuil, qui écrivait au neuvième siècle.
+
+A cette difficulté près, qui me paraît nulle au fond, les textes anciens
+d'Hérodote, de Strabon, de Diodore, d'Aristide, de Pline, s'accordent,
+sans exception, sur la durée de l'inondation du Nil.
+
+Je remarquerai, dans tous les cas, que les crues présentent de grandes
+différences entre elles. Ainsi, par exemple, celle de 1799 s'éleva à la
+plus grande hauteur le 23 septembre; et celle de 1800 n'y parvint que le
+4 oct. (GIRARD, _sur l'exhaussement de la vallée du Nil_, p. 10.)--L.]
+
+_Mesure du débordement._
+
+La juste grandeur[56] du débordement, selon Pline, est de seize coudées.
+Quand il n'y en a que douze ou treize, on est menacé de famine; et quand
+l'inondation passe les seize, elle devient dangereuse. Il faut se
+souvenir [Marge: Juli. ep. 50.] qu'une coudée est un pied et demi.
+L'empereur Julien marque, dans une lettre à Ecdice, préfet d'Égypte, que
+la hauteur du débordement du Nil s'était trouvée de quinze coudées le 20
+septembre (en 362). Les anciens ne conviennent point entièrement sur la
+mesure du débordement, ni entre eux, ni avec les modernes: mais la
+différence n'est pas fort considérable, et elle peut venir 1º de celle
+des mesures anciennes et modernes, qu'il est difficile d'évaluer sur un
+pied fixe et certain; 2º du peu d'exactitude des observateurs et des
+historiens; 3º de la différence réelle de la crue du Nil, qui était
+moins grande lorsqu'on approchait de la mer[57].
+
+[Note 56: «Justum incrementum est cubitorum XVI. Minores aquæ non
+omnia rigant: ampliores detinent tardiùs recedendo. Hæ serendi tempora
+absumunt solo madente: illæ non dant sitiente. Utrumque reputat
+provincia. In duodecim cubitis famem sentit, in tredecim etiamnum
+esurit: quatuordecim cubita hilaritatem afferunt, quindecim securitatem,
+sexdecim delicias.» (Lib. v, c. 9.)
+
+= Ce passage (de même que celui d'Hérodote) s'applique sans doute à
+l'Égypte moyenne. Les 16 coudées, d'après le module du nilomètre
+d'Éléphantine,
+
+ valent 8 met. 432
+ 15 coudées 7 905
+ 14 7 378
+ 13 6 851
+ 12 6 324
+
+En 1779, la crue fut au
+
+ Caire, de 7 961
+ En 1800, seulement de 6 857
+ Donc le terme moyen est 7 419.
+
+Il est digne de remarque que cette quantité est égale à celle de 14
+coudées, que Pline semble donner comme la crue moyenne. Ce fait, et
+d'autres qu'on pourrait citer, prouvent que rien n'est changé en Égypte
+relativement aux inondations du Nil, depuis les plus anciens temps. Le
+sol de l'Égypte s'est élevé graduellement; mais, comme le lit du fleuve
+s'est élevé dans la même proportion, le rapport entre le niveau des
+basses eaux et celui des hautes est resté à-peu-près le même.--L.]
+
+[Note 57: Nous lisons dans Plutarque (_de Isid. et Osirid._, pag.
+368, B), et dans Aristide (tom. II, pag. 361, éd. Gebb.), que
+l'inondation était de 28 coudées (grecques) à Éléphantine, de 21 à
+Coptos, de 14 à Memphis, de 7 à Mendès.--L.]
+
+[Marge: Diod. lib. 1, pag. 35.] Comme la richesse de l'Égypte dépendait
+des débordements du Nil, on en avait étudié avec soin toutes les
+circonstances et les différents degrés de ses accroissements; et par une
+longue suite d'observations régulières qu'on avait faites pendant
+plusieurs années, l'inondation même faisait connaître quelle devait être
+la récolte de l'année suivante. Les rois avaient fait placer à Memphis
+une mesure où ces différents accroissements étaient marqués; [Marge:
+Lib. 17, pag. 817.] et de là on en donnait avis à tout le reste de
+l'Égypte, qui par ce moyen était avertie de ce qu'elle avait à craindre
+ou à espérer pour la moisson. Strabon parle d'un puits bâti sur le bord
+du Nil, près de la ville de Syène, pour le même usage[58].
+
+[Note 58: Ce nilomètre est placé par Strabon dans l'île
+d'Éléphantine. Il subsiste encore. On a trouvé sur les parois l'échelle
+métrique qui indiquait en coudées la hauteur des eaux. C'est le module
+de cette coudée dont je me sers pour l'évaluation des mesures
+égyptiennes.--L.]
+
+Encore aujourd'hui au grand Caire la même coutume s'observe. Il y a dans
+la cour d'une mosquée une colonne où l'on marque les degrés de
+l'accroissement du Nil, et chaque jour des crieurs publics annoncent
+dans tous les quartiers de la ville de combien il est cru[59]. Le tribut
+que l'on paie au grand-seigneur pour les terres est réglé sur
+l'inondation. Le jour qu'elle est parvenue à un certain degré, il se
+fait dans la ville une fête extraordinaire, accompagnée de festins, de
+feux d'artifice, et de toutes les marques publiques de réjouissance; et,
+dans les temps les plus reculés, l'inondation du Nil a toujours causé
+une joie universelle dans toute l'Égypte, dont elle faisait le bonheur.
+
+[Note 59: Il s'agit ici du _Mékyaz_, situé à l'extrémité méridionale
+de l'île de Roudah, vis-à-vis le Caire. Ce nilomètre fut construit, vers
+847 de notre ère, par le calife El-Mozouatel. La pièce principale
+consiste en une colonne de marbre blanc, érigée au milieu d'un réservoir
+quadrangulaire qui communique par un canal avec le Nil. Cette colonne
+est divisée, depuis sa base jusqu'à son chapiteau, en seize coudées de
+24 doigts, ayant chacune 0 mètre 541 millimèt. de longueur.--L.]
+
+[Marge: Socrat. l. 1, cap. 18. Sozam. l. 5, cap. 3.] Les païens
+attribuaient à leur dieu Sérapis l'inondation du Nil; et la colonne qui
+servait à en marquer l'accroissement était gardée religieusement dans le
+temple de cette idole. L'empereur Constantin l'ayant fait transporter
+dans l'église d'Alexandrie, ils publièrent que le Nil ne monterait plus,
+à cause de la colère de Sérapis; mais il déborda et s'accrut à
+l'ordinaire les années suivantes. Julien-l'Apostat, protecteur zélé de
+l'idolâtrie, fit remettre cette colonne dans le même temple, d'où elle
+fut encore retirée par l'ordre de Théodose.
+
+_Canaux du Nil. Pompes._
+
+La providence divine, en donnant un fleuve si bienfaisant à l'Égypte,
+n'a pas prétendu que ses habitants demeurassent oisifs, ni qu'ils
+profitassent d'une si grande faveur sans se donner aucune peine. On
+comprend sans peine que, le Nil ne pouvant pas de lui-même couvrir
+toutes les campagnes, il a fallu faire de grands travaux pour faciliter
+l'inondation des terres, et pratiquer une infinité de canaux pour porter
+les eaux de tous côtés. Les villages, qui sont en fort grand nombre sur
+les bords du Nil, dans des lieux élevés, ont chacun des canaux qu'on
+ouvre à propos pour faire couler l'eau dans la campagne. Les villages
+plus éloignés en ont ménagé d'autres jusqu'aux extrémités de ce royaume.
+Ainsi les eaux sont conduites successivement dans les lieux les plus
+reculés. Il n'est pas permis de couper les tranchées pour y recevoir les
+eaux, jusqu'à ce que le fleuve soit à une certaine hauteur, ni de les
+ouvrir toutes ensemble, parce qu'il y aurait en ce cas-là des terres qui
+seraient trop inondées, et d'autres qui ne le seraient pas assez. On
+commence par les ouvrir dans la haute Égypte, ensuite dans la basse, et
+cela suivant un tarif dont on observe exactement toutes les mesures. Par
+ce moyen, on ménage l'eau avec tant de précaution, qu'elle se répand
+dans toutes les terres. Les pays que le Nil inonde sont si vastes et si
+profonds, et le nombre des canaux si grand, que de toutes les eaux qui
+entrent en Égypte aux mois de juin, de juillet et d'août, on croit qu'il
+n'en arrive pas la dixième partie dans la mer[60].
+
+[Note 60: Pour bien entendre le système d'irrigation de l'Égypte, il
+faut remarquer que ces canaux sont dérivés de différents points du Nil,
+sur l'une et l'autre de ses rives, et qu'ils en portent les eaux
+jusqu'au pied des collines qui séparent la vallée de l'Égypte, du
+désert: de distance en distance, à partir de cette limite, chaque canal
+d'irrigation est barré par des digues transversales qui coupent
+obliquement la vallée, en s'appuyant sur le fleuve. Les eaux que le
+canal conduit contre l'une de ces digues s'élèvent jusqu'à ce qu'elles
+aient atteint le niveau du Nil, au point d'où elles ont été tirées.
+Ainsi tout l'espace compris, dans la vallée, entre la prise d'eau et la
+digue transversale, forme, pendant l'inondation, un étang plus ou moins
+étendu. Lorsque cet espace est suffisamment submergé, on ouvre la digue
+contre laquelle l'inondation s'appuie: les eaux se déversent alors dans
+le prolongement du canal au-dessous de cette digue; et elles sont
+arrêtées à quelque distance par un second barrage, contre lequel elles
+sont obligées de s'élever de nouveau pour inonder l'espace renfermé
+entre cette digue et la première.
+
+La vallée de l'Égypte présente donc, lors de l'inondation, une suite de
+petits lacs disposés par échelons les uns au-dessous des autres, de
+manière que la pente du fleuve, entre deux points donnés, se trouve, sur
+les deux rives, distribuée par gradins. (GIRARD, _sur l'exhaussement du
+sol de l'Égypte_, pag. 10.)]
+
+[Marge: Lib. i, p. 30, et lib. 5. pag. 313. [cf. Vitruv., x. 11; Philon.
+_Jud._ p. 325; D. Strab. 17, p. 807-819.]] Mais comme, malgré tous ces
+canaux, il reste encore bien des terres dans des lieux élevés, qui ne
+peuvent point avoir part à l'inondation du Nil, on y a pourvu par le
+moyen des pompes en forme de vis, qu'on fait tourner par des bœufs pour
+faire entrer l'eau dans des tuyaux qui la conduisent dans ces terres.
+Diodore parle d'une pareille machine, inventée par Archimède dans le
+voyage qu'il fit en Égypte, et qu'on appelle _cochlia ægyptia_.
+
+_Fécondité causée par le Nil._
+
+Il n'y a point de pays dans le monde où la terre soit plus féconde qu'en
+Égypte; et c'est au Nil qu'elle doit sa fécondité[61]. Car, au lieu que
+les autres fleuves emportent le suc des terres et les épuisent en les
+inondant, celui-ci, au contraire, par un heureux limon qu'il traîne avec
+lui, les engraisse et les fertilise de telle sorte, qu'il suffit pour
+réparer les forces que la moisson précédente leur a fait perdre. Le
+laboureur, dans ce pays-là, ne se fatigue point à tracer avec le soc de
+la charrue de pénibles sillons, ni à rompre les mottes de terre. Dès que
+le Nil est retiré, il n'a qu'à retourner la terre, en y mêlant un peu de
+sable pour en diminuer la force; après quoi il la sème sans peine, et
+presque sans frais. Deux mois après, elle est couverte de toutes sortes
+de grains et de légumes. On sème ordinairement dans les mois d'octobre
+et de novembre, à mesure que les eaux se sont écoulées, et on fait la
+moisson dans les mois de mars et d'avril.
+
+[Note 61: «Quum cæteri amnes abluant terras et eviscerent, Nilus
+adeò nihil exedit, nec abradit, ut contrà adjiciat vires.... Ita juvat
+agros duabus ex causis, et quòd inundat, et quòd oblimat.» SENEC. _Nat.
+Quæst._, l. 4, c. 2 [§ 10].]
+
+Une même terre porte dans une même année trois ou quatre sortes de
+fruits différents. On y sème des laitues et des concombres, ensuite du
+blé; et, après la moisson, différents légumes qui sont particuliers à
+l'Égypte. Comme la chaleur du soleil y est extrême, et la pluie
+très-rare, on conçoit aisément que l'humidité de la terre serait bientôt
+desséchée, les grains et les légumes brûlés par une ardeur si vive, sans
+le secours des canaux et des réservoirs dont l'Égypte est toute remplie,
+et qui, par les saignées et les coupures que l'on a eu soin d'y faire,
+fournissent abondamment de quoi humecter et rafraîchir les campagnes et
+les jardins.
+
+Le Nil ne contribue pas moins à la nourriture des bestiaux, qui sont une
+autre source de richesses pour l'Égypte. On commence à les mettre au
+vert au mois de novembre, ce qui dure jusqu'à la fin de mars. On ne peut
+exprimer combien les pâturages sont abondants, et combien les troupeaux,
+à qui la douceur de l'air permet d'y demeurer nuit et jour,
+s'engraissent en peu de temps. Pendant l'inondation du Nil, on leur
+donne du foin, de la paille hachée, de l'orge, des fèves: c'est là leur
+nourriture ordinaire.
+
+[Marge: Tome 2.] On ne peut s'empêcher, dit Corneille Le Bruyn dans ses
+Voyages, de remarquer ici l'admirable conduite de Dieu, qui envoie dans
+un temps précis des pluies dans l'Éthiopie, afin d'humecter l'Égypte, où
+il ne pleut presque point, et qui, par ce moyen, du terrain le plus sec
+et le plus sablonneux, en fait le pays le plus gras et le plus fertile
+qu'il y ait dans l'univers.
+
+Une autre chose qu'on doit encore ici remarquer, c'est que, selon le
+témoignage des habitants, au commencement de juin et les quatre mois
+suivants, les vents du nord-est soufflent régulièrement[62], afin de
+repousser l'eau, qui s'écoulerait trop tôt, et pour l'empêcher de se
+décharger dans la mer, dont ils lui ferment pour ainsi dire l'entrée.
+Les anciens n'ont pas omis cette circonstance.
+
+[Note 62: C'est ce que les anciens appelaient les vents _étésiens_
+ou _annuels_. Thalès croyait même que ces vents, qui soufflaient en sens
+inverse du courant du Nil, étaient la seule cause de l'inondation.
+(DIOD. SIC. I, § 38; DIOGEN. LAERT. I, § 37; SENEC., _Quæst. Nat._ IV,
+2, § 21.)--L.]
+
+[Marge: Multiformis sapientia. Eph. 3, 10.] La même Providence, riche et
+inépuisable en ressources et en merveilles, qu'elle sait varier à
+l'infini, éclatait d'une manière toute différente dans la Palestine, en
+la rendant extrêmement fertile, non par les pluies qui tombent pendant
+le cours de l'année, comme cela est ordinaire ailleurs; non par une
+inondation particulière, comme celle du Nil en Égypte; mais par des
+pluies fixes, qu'elle envoyait régulièrement aux deux saisons quand son
+peuple lui était fidèle, afin de lui faire mieux sentir la dépendance
+continuelle où il était de son maître. C'est Dieu lui-même qui lui
+commande[Marge: Deuter. 11, 10-13.] par la bouche de Moïse de faire
+cette réflexion: «La terre dont vous allez prendre possession n'est pas
+comme la terre d'Égypte d'où vous êtes sortis, où, après que l'on a jeté
+la semence, on fait venir l'eau par des canaux pour l'arroser, comme on
+fait dans les jardins: mais c'est une terre de montagnes et de plaines,
+qui attend les pluies du ciel, que le Seigneur votre Dieu regarde
+toujours, et sur laquelle il tient ses yeux arrêtés depuis le
+commencement de l'année jusqu'à la fin.» Après cela Dieu s'engage de
+donner à ce peuple, tant qu'il lui sera fidèle, la pluie des deux
+saisons, _temporaneam et serotinam_: la première dans l'automne,
+nécessaire pour faire lever les blés; la seconde dans le printemps et
+l'été, nécessaire pour les faire croître et mûrir.
+
+_Double spectacle causé par le Nil._
+
+Rien n'est si beau à voir que l'Égypte dans deux saisons de l'année[63];
+car, si l'on monte sur quelque montagne, ou sur les grandes pyramides du
+Caire, vers les mois de juillet et d'août, on voit une vaste mer, sur
+laquelle il s'élève une infinité de villes et de villages, avec
+plusieurs chaussées qui conduisent d'un lieu à un autre; le tout
+entre-mêlé de bosquets et d'arbres fruitiers dont on ne voit que les
+têtes, ce qui fait un coup-d'œil charmant. Cette perspective est bornée
+par des montagnes et des bois qui, dans l'éloignement, terminent le plus
+agréable horizon qu'on puisse voir. En hiver, au contraire, c'est-à-dire
+vers les mois de janvier et de février, toute la campagne ressemble à
+une belle prairie, dont la verdure émaillée de fleurs charme les yeux.
+On voit de tous côtés des troupeaux répandus dans la plaine, avec une
+infinité de laboureurs et de jardiniers. L'air est alors embaumé par la
+grande quantité de fleurs que fournissent les orangers, les citronniers,
+et les autres arbres; et il est si pur, qu'on n'en saurait respirer ni
+de plus sain, ni de plus agréable: en sorte que la nature, qui est alors
+comme morte dans un grand nombre de climats, semble presque n'avoir de
+vie que pour un séjour si charmant.
+
+[Note 63: «Illa faciès pulcherrima est, quum jam se in agros Nilus
+ingessit. Latent campi, opertæque sunt valles: oppida insularum modo
+exstant. Nullum in mediterraneis, nisi per navigia, commercium est:
+majorque est lætitia in gentibus, quò minus terrarum suarum vident.»
+(SENEC., _Natur. Quæstion._, lit. 4, cap. 2 § 11).]
+
+_Canal de communication entre les deux mers par le Nil._
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 158. Strab. l. 17, pag. 804. Plin. lib. 16,
+cap. 29. Diod. lib. 1, pag. 29.] Le canal qui faisait la communication
+des deux mers, savoir de la mer Rouge et de la Méditerranée, doit
+trouver ici sa place, et n'est pas un des moindres avantages que le Nil
+procurait à l'Égypte. Sésostris, ou, selon d'autres, Psammitichus, fut
+le premier qui en forma le dessein, et qui commença l'ouvrage[64].
+Néchao, successeur du dernier, y employa des sommes immenses et un grand
+nombre de troupes. On dit que plus de six-vingt mille Égyptiens périrent
+dans cette entreprise. Il l'abandonna, effrayé par un oracle qui lui
+avait répondu que c'était ouvrir aux étrangers un chemin dans l'Égypte.
+L'entreprise fut recommencée par Darius, premier de ce nom; mais il la
+quitta aussi, parce qu'on lui dit que la mer Rouge, étant plus haute que
+l'Égypte, inonderait tout le pays[65]. Enfin elle fut achevée sous les
+Ptolémées, qui, par le moyen des écluses, tenaient le canal ouvert ou
+fermé selon leurs besoins. Il commençait assez près du Delta[66], vers
+la ville de Bubaste. Il avait de largeur cent coudées[67], c'est-à-dire
+vingt-cinq toises, de sorte que deux bâtiments pouvaient y passer à
+l'aise; de profondeur, autant qu'il en faut pour porter les plus grands
+vaisseaux[68]; et de longueur, plus de mille stades, c'est-à-dire plus
+de cinquante lieues[69]. Ce canal était d'une grande utilité pour le
+commerce. Aujourd'hui il est presque entièrement comblé, et à peine en
+reste-t-il quelque vestige[70].
+
+[Note 64: Je ne crois pas qu'aucun auteur dise que Psammitichus ait
+commencé ce canal. Cette erreur légère de Rollin me paraît tenir à une
+fausse traduction de ce passage de Strabon: οἱ δὲ ὑπὸ τοῦ Ψαμμιτίχου
+παιδός que les versions latines rendent par _a Psammiticho filio_,
+tandis que le sens est _a Psammitichi filio_ (par le fils de
+Psammitique), ce qui désigne _Nécheo_, fils et successeur de
+_Psammitichus_.
+
+Quant à Sésostris, Strabon dit en effet que ce prince eut la première
+idée du canal; mais c'est dans un endroit différent de celui que Rollin
+a cité: c'est au livre premier (pag. 38), et Strabon n'a fait que copier
+Aristote (_Meteorol._ I, c. 14.)--L.]
+
+[Note 65: Les travaux des modernes prouvent que cette opinion des
+anciens était bien fondée. Il résulte des opérations de nivellement
+faites par les ingénieurs français entre le fond de la mer Rouge et la
+Méditerranée, à Péluse, que la différence de niveau des deux mers peut
+aller à 30 pieds 6 pouces (9 mètres 907). Le niveau des hautes eaux du
+Nil, au Caire, surpasse celui des hautes eaux de la mer Rouge, de 9
+pieds 1 pouce; et celui des basses eaux, de 14 pieds 7 pouces: mais le
+niveau des basses eaux du Nil est surpassé de 8 pieds 6 pouces par les
+basses eaux de la mer Rouge, et de 14 pieds 2 pouces par les hautes eaux
+de cette mer.
+
+C'est cette différence de niveau qui rendit nécessaire l'établissement
+d'une espèce de sas fermé par des écluses, à l'embouchure du canal dans
+la mer Rouge.--L.]
+
+[Note 66: Il commençait au Delta même; puisque Bubaste, dont les
+ruines subsistent encore à Tell-Bastah, était située sur la branche
+Pélusiaque, à environ 50,000 mètres au-dessous du sommet du Delta.
+
+Ce canal suivait la vallée de l'Ouadi, et allait aboutir à un bassin,
+appelé parles anciens _lacs amers_ (VI, 29; STRAB. XVII, p. 804); de ce
+bassin, il se prolongeait jusqu'à _Clysma_ ou _Clisma_, lieu situé sur
+la mer Rouge, près d'Héroopolis, et dont le nom me semble venir du mot
+Κλεῖσμα, qui a pu désigner le barrage fermant le canal à son
+extrémité.--L.]
+
+[Note 67: 52 mètres 70 centimètres.--L.]
+
+[Note 68: L'expression est un peu forte. Il y a dans Strabon
+μυριοφόρος ναῦς, ce qui signifie un _vaisseau de charge_ et rien de
+plus.--L.]
+
+[Note 69: La longueur totale du canal, depuis Bubaste jusqu'à la mer
+Rouge, était d'environ 80 milles géographiques, ou 27 lieues.
+
+La longueur de _mille stades_, donnée par Rollin, est une erreur fondée
+sur ce qu'il applique au canal la mesure de l'intervalle qui sépare les
+deux mers entre Péluse et Héroopolis; cet intervalle est en effet de
+1000 stades, selon Hérodote (II, § 158--IV, § 41), Strabon (I, p. 35,
+D), et Pline (V, c. 11.)--L.]
+
+[Note 70: L'utilité de ce canal fixa l'attention des Romains; il fut
+réparé par Adrien: j'ai prouvé ailleurs (_Rech. sur Dicuil_, pag. 12),
+qu'il était encore navigable vers l'an 500 de notre ère. Les Arabes,
+sous le calife Omar, le réparèrent en 640; il servit à la navigation
+jusqu'en 767, époque à laquelle le calife Abou-Giafar-Almanzor le fit
+définitivement combler, pour qu'on ne pût porter de secours aux révoltés
+de la Mecque et de Médine.--L.]
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE III.
+
+ BASSE ÉGYPTE.
+
+Il me reste à parler de la basse Égypte. Sa figure, qui ressemble à un
+triangle ou à un (Δ) _delta_, lui a fait donner ce dernier nom, qui est
+celui d'une lettre grecque. La basse Égypte forme une espèce d'île. Elle
+commence à l'endroit où le Nil se divise en deux grands canaux, par
+lesquels il va se jeter dans la mer Méditerranée. L'embouchure qui est à
+droite s'appelle _Pélusienne_, l'autre _Canopique_, du nom des deux
+villes dont elles sont voisines, _Pelusium_ et _Canopus_, appelées
+maintenant Damiette et Rosette[71]. Entre ces deux grandes branches il y
+en a cinq autres moins célèbres. Cette île est la partie de l'Égypte la
+plus cultivée, la plus fertile et la plus riche. Ses principales villes
+furent, dans les temps les plus reculés, Héliopolis[72], Héracléopolis,
+Naucratis, Saïs, Tanis, Canope, Péluse; et, dans les temps postérieurs,
+Alexandrie, Nicopolis, etc. Ce fut dans le pays de Tanis que les
+Israëlites habitèrent[73].
+
+[Note 71: Rosette et Damiette ne répondent point à _Canopus_ et à
+_Pelusium_. _Canopus_ était situé à environ 3 lieues d'Alexandrie, et à
+6 lieues de Rosette; _Pelusium_ était à plus de 16 lieues de Damiette.
+
+La branche Pélusiaque est comblée; la Canopique l'est aussi dans la
+partie septentrionale. La branche actuelle de Rosette répond à la
+Bolbitine; la branche de Damiette, à la _Phatmitique_.
+
+Les sept branches étaient, à partir, de l'Ouest, la _Canopique_, la
+_Bolbitine_, la _Sébennytique_, la _Phatmitique_, la _Mendésienne_, la
+_Tanitique_, la _Pélusiaque_.--L.]
+
+[Note 72: Elle était située à la pointe, mais hors du Delta.--L.]
+
+[Note 73: Il est au contraire à peu près reconnu que les Israëlites
+habitèrent dans les vallées de l'Ouadi et de Sabah-Byar, vers l'isthme
+de Suez.--L.]
+
+[Marge: Plut. de Isid. pag. 354. [cf. Procl. in Tim. p. 30.]] Il y avait
+dans Saïs un temple dédié à Minerve, qu'on croit être la même qu'Isis,
+avec cette inscription: «Je suis tout ce qui a été, ce qui est, et ce
+qui sera; et personne n'a encore percé le voile qui me couvre.»
+
+[Marge: Strab. l. 7, pag. 805.] Héliopolis, c'est-à-dire ville du
+soleil, fut ainsi appelée à cause d'un temple magnifique qui y était
+dédié au soleil. [Marge: Herod. l. 2, cap. 73. Plin. l. 10, cap. 2.
+Tacit. Ann. lib. 6, cap. 28.] Hérodote, et après lui d'autres auteurs,
+racontent une chose qui se passait dans ce temple, et qui serait bien
+merveilleuse si elle était vraie: c'est au sujet du _phénix_[74]. Cet
+oiseau, si l'on en croit les anciens, est unique dans son espèce. Il
+naît dans l'Arabie, et vit cinq ou six cents ans. Il est de la grandeur
+d'un aigle. Il a la tête ornée et brillante d'un plumage exquis, les
+plumes du cou dorées, les autres pourprées, la queue blanche, mêlée de
+plumes incarnates, des yeux étincelants comme des étoiles. Lorsque,
+chargé d'années, il voit sa fin approcher, il forme un nid de bois et de
+gommes aromatiques, après quoi il meurt. De ses os et de sa moelle il
+naît un ver, d'où il se forme un autre phénix. Son premier soin est de
+rendre à son père les honneurs de la sépulture: pour cela il compose
+comme une boule ou un œuf de quantité de parfums de myrrhe, du poids
+qu'il se sent capable de porter, et il en fait souvent l'épreuve; puis
+il le vide en partie, y dépose le corps de son père, et en ferme avec
+soin l'entrée, qu'il enduit de myrrhe et d'autres parfums. Alors il
+charge ses épaules de ce précieux fardeau, et va le brûler sur l'autel
+du soleil dans la ville d'Héliopolis.
+
+[Note 74: On peut voir tout ce que les anciens ont rapporté sur cet
+oiseau fabuleux, dans un mémoire de M. Larcher (_Mémoires de l'Institut,
+classe d'histoire_, tom. 1, pag. 166 et suiv.).--L.]
+
+Hérodote et Tacite révoquent en doute quelques circonstances de ce fait,
+mais semblent supposer que le fond en est vrai. Pline, au contraire, dès
+le commencement du récit qu'il en fait, insinue assez clairement que le
+tout lui paraît fabuleux; et c'est le sentiment de tous les modernes.
+
+Cette vieille tradition, fondée sur une fausseté évidente, a pourtant
+établi un usage commun dans presque toutes les langues, de donner le nom
+de phénix à tout ce qui est singulier et rare dans son espèce: _rara
+avis in terris_, dit Juvénal[75], en parlant de la difficulté de trouver
+une femme accomplie en tout point. Et Sénèque en dit autant d'un homme
+de bien[76].
+
+[Note 75: Juvénal dit (Satyr. VI, 165): Rara avis in terris,
+nigroque simillima cycno! sorte de proverbe qui n'a point de rapport
+avec le Phénix.--L.]
+
+[Note 76: «Vir bonus tam citò nec fieri potest, nec intelligi...
+tanquam phœnix semel anno quingentesimo nascitur.» (Epist. 42.)]
+
+Ce que l'on dit des cygnes, qu'ils ne chantent que quand ils sont près
+de mourir, et qu'alors ils chantent fort mélodieusement, n'est fondé de
+même que sur une erreur populaire[77], et cependant est employé
+non-seulement, [Marge: Od. 3, l. 4. [ibi not. Mitscherlich.]] par les
+poëtes, mais par les orateurs et même par les philosophes. _O mutis
+quoque piscibus donatura cycni, si libeat, sonum_, dit Horace en
+s'adressant à [Marge: Lib. 5, de Orat. n. 6.] Melpomène. Cicéron compare
+l'admirable discours que fit Crassus dans le sénat, peu de jours avant
+sa mort, à la voix mélodieuse d'un cygne mourant: [Marge: Lib. 1, Tusc.
+Quæst. n. 73.] _illa tanquam cycnea fuit divini hominis vox et oratio_.
+Et Socrate disait que les gens de bien devaient imiter les cygnes, qui,
+sentant, par un instinct secret et une sorte de divination, l'avantage
+qui se trouve dans la mort, meurent avec joie et en chantant:
+_providentes quid in morte boni sit, cum cantu et voluptate moriuntur_.
+J'ai cru que cette petite digression ne serait pas inutile pour les
+jeunes gens. Je reviens à mon sujet.
+
+[Note 77: Cette opinion est cependant fondée sur quelque chose de
+réel. Les observations des modernes, et particulièrement de M. Mongez,
+ont constaté que les Cygnes sauvages sont doués d'une espèce de chant;
+ainsi les anciens ne se sont pas trompés en leur attribuant cette
+faculté; ils ont erré seulement en l'attribuant à tous les cygnes sans
+distinction, tandis qu'elle est particulière aux cygnes sauvages. (Voyez
+Mongez, _Dictionnaire des Antiquités_, _art._ CYGNES, tom. 11, pag.
+281.)--L.]
+
+[Marge: Strab. l. 17, pag. 805.] C'est dans Héliopolis qu'un bœuf, sous
+le nom de Mnévis, était honoré comme un dieu. Cambyse, roi des Perses,
+exerça sur cette ville sa fureur sacrilège, brûlant les temples,
+renversant les palais, et détruisant les plus rares monuments de
+l'antiquité. On y voit encore quelques obélisques qui échappèrent à sa
+fureur; et quelques autres en ont été transportés à Rome, dont ils font
+encore l'ornement.
+
+Alexandrie, bâtie par Alexandre-le-Grand, qui lui donna son nom, égala
+presque la magnificence des anciennes villes d'Égypte. Elle est à quatre
+journées du Caire. [Marge: Strab. l. 16, pag. 781.] C'est là
+principalement que se faisait le commerce de l'Orient. On déchargeait
+les marchandises dans une ville sur la côte occidentale de la mer Rouge,
+nommée _Portus Muris_[78]; on les conduisait ensuite sur des chameaux à
+une ville de la Thébaïde appelée _Coptos_; et on les voiturait enfin par
+le Nil jusqu'à Alexandrie, où les marchands abordaient de toutes parts.
+
+[Note 78: Μυὸς Ỏρμος. C'est le _Vieux-Cosseir_. La route de
+Myos-Hormos à Coptos n'était que de 6 à 7 journées de chemin. Elle fit
+négliger une route plus ancienne, tracée par Ptolémée Philadelphe, entre
+Coptos et Bérénice (STRAB. XVII, p. 815), et qui était de 12 journées,
+et de 258 milles ou environ 70 lieues. (VI, 23. Itiner. Anton, p. 173,
+etc.)
+
+_Coptos_ est à présent _Keft_.--L.]
+
+On sait que le commerce de l'Orient a toujours enrichi ceux qui l'ont
+exercé. Ce fut là la principale source des trésors incroyables que
+Salomon amassa, et qui servirent à construire le magnifique temple de
+Jérusalem. [Marge:2. Reg. 8, 14.] David, en subjuguant l'Idumée, était
+devenu maître d'Elath et d'Asiongaber, deux villes situées sur le bord
+oriental de la mer Rouge. [Marge: 3. Reg. 9, 26-28.] C'est de là que
+Salomon envoya ses flottes vers Ophir et Tarsis, d'où elles revenaient
+toujours chargées de richesses immenses. Ce commerce, après avoir été
+quelque temps entre les mains des rois de Syrie, qui reconquirent
+l'Idumée, passa en celles des Tyriens. [Marge: Strab. 1. 16, pag. 781.]
+Ils faisaient venir par Rhinocolure, ville maritime située entre
+l'Égypte et la Palestine, leurs marchandises à Tyr, d'où ils les
+distribuaient dans tout l'Occident. Ce négoce enrichit extrêmement les
+Tyriens sous les Perses, par la faveur et la protection desquels ils en
+furent pleinement en possession. Mais, lorsque les Ptolémées se furent
+rendus maîtres de l'Égypte, ils attirèrent bientôt ce trafic dans leur
+royaume, en bâtissant Bérénice et d'autres ports sur la côte occidentale
+de la mer Rouge qui appartenait à l'Égypte. Ils établirent leur
+principale foire à Alexandrie, qui par là devint la ville la plus
+marchande de l'univers. C'est par cette voie, savoir par la mer Rouge et
+l'embouchure du Nil, que s'est fait pendant plusieurs siècles le
+commerce des pays occidentaux avec la Perse, les Indes, l'Arabie et les
+côtes orientales d'Afrique. Depuis environ deux cents ans qu'on a
+découvert une route pour aller aux Indes en doublant le cap de
+Bonne-Espérance, les Portugais sont devenus les maîtres de ce commerce,
+qui maintenant est tombé presque entier entre les mains des Anglais et
+des Hollandais. [Marge: I. Part. l. 1, Pag. 9.] C'est de M. Prideaux que
+j'ai tiré cette histoire abrégée du commerce des Indes orientales depuis
+Salomon jusqu'à notre temps.
+
+[Marge: Strab. l. 17, pag. 791. Plin. l. 36, cap. 12.] Ce fut pour la
+commodité du commerce que l'on bâtit, tout près d'Alexandrie, dans une
+île appelée Pharos[79], une tour qui en porta aussi le nom. Au haut de
+cette tour il y avait un fanal pour éclairer de nuit les vaisseaux qui
+naviguaient sur les côtes, pleines d'écueils et de bancs de sable; et
+elle a communiqué son nom à toutes les autres destinées au même usage:
+Phare de Messine, etc. Le célèbre architecte Sostrate l'avait bâtie par
+ordre de Ptolémée Philadelphe[80], qui y employa huit cents talents[81].
+Elle était comptée au nombre des sept merveilles du monde. Par une[82]
+erreur de fait, on a loué ce prince d'avoir permis qu'au lieu de son nom
+l'architecte mît le sien dans l'inscription de cette tour. Elle est fort
+courte et fort simple, selon le goût des anciens: _Sostratus Cnidius
+Dexiphanis F. diis servatoribus, pro navigantibus_; c'est-à-dire:
+_Sostrate le Cnidien, fils de Dexiphanes, aux dieux sauveurs, pour le
+bien de ceux qui vont sur mer_. Il faudrait en effet que Ptolémée eût
+fait bien peu de cas de cette sorte d'immortalité, dont ordinairement
+les princes sont si avides, pour consentir que son nom n'entrât pas même
+dans l'inscription d'un ouvrage si capable de l'immortaliser[83].
+[Marge: De scrib. hist. p. 706.] Mais ce qu'on lit dans Lucien sur ce
+sujet ôte à Ptolémée le mérite d'une modestie qui paraîtrait assez mal
+placée. Cet auteur nous apprend que Sostrate, pour avoir seul chez la
+postérité tout l'honneur de cet ouvrage, après avoir fait graver sur le
+marbre même l'inscription sous son nom, la mit sous le nom du roi sur de
+la chaux dont il enduisit le marbre. La suite des années fit bientôt
+tomber la chaux, et, au lieu de procurer à l'architecte la gloire qu'il
+s'était promise, ne servit qu'à manifester aux siècles futurs sa
+criminelle supercherie et sa ridicule vanité.
+
+[Note 79: Elle était jointe à la ville par une chaussée de 7 stades
+de longueur, appelée _Heptastade_.--L.]
+
+[Note 80: Cette tour, qu'Eusèbe (_Chron. ad Olymp._ CXXIV, an. 1) et
+le Syncelle (_Chronograph._, pag. 272 fin.) attribuent à Ptolémée
+Philadelphe, fut bâtie, selon Suidas, lorsque Pyrrhus monta sur le trône
+d'Epire (Voce φάρος), ce qui répond à la 23e année de Ptolémée Soter: il
+est vraisemblable en effet qu'elle fut construite par ce prince.--L.]
+
+[Note 81: Huit cent mille écus. = Si ce sont des talents attiques,
+800 talents représentent 4,440,000 francs.--L.
+
+J'ai montré ailleurs, par plusieurs rapprochements et plusieurs calculs,
+que cette tour devait avoir de 150 à 160 pieds de haut. (_Trad. de_
+STRABON, pag. 332, 334.)--L.]
+
+[Note 82: «Magno animo Ptolemæi regis, quòd in eâ permiserit
+Sostrati Cnidii architecti structuræ nomen inscribi.» [XXXVI. 12. p.
+739.]]
+
+[Note 83: La manière dont l'inscription a été expliquée par
+d'habiles critiques sert à rendre compte du fait, sans qu'on ait besoin
+de recourir à l'historiette de Lucien. L'inscription portait en grec:
+Σώσρατος Κνίδιος Δεξιψανοῦς Θεοῖς Σωτῆρσιν ὑπὲρ τῶν πλωἳζομένων. D'après
+la remarque de Spanheim, appuyée sur les monuments (_Prœst. Numism._,
+pag. 415, tom. 1), Ptolémée Soter et sa femme Bérénice étaient appelés
+_les Dieux Sauveurs_, Θεοί Σωτῆρες. Il est donc probable que ce sont eux
+que l'inscription a désignés par leur titre, plutôt que par leur nom. M.
+Visconti croit même que le datif θεοῖς Σωτῆρσιν ne doit pas s'entendre
+d'une dédicace, mais se rapporte à l'ordre de construire le monument:
+dans cette idée, la tournure de l'inscription serait tout elliptique; et
+l'on devrait suppléer à-peu-près ainsi les ellipses: Σώσρατος Κνίδιος
+Δεξιψανοῦς [τοῦτον τὸν πύργον] θεοῖς Σωτῆρσιν [κατεσκέυασεν] ὑπὲρ τῶν
+πλωἳζομένων, c'est-à-dire: «Sostrate de Cnide, fils de Dexiphanes, a
+construit cette tour, par l'ordre des Dieux Sauveurs, pour le bien des
+navigateurs.» D'après cette interprétation, il ne serait plus douteux
+que le phare eût été construit par Ptolémée Soter.--L.]
+
+Les richesses ne manquèrent pas, comme c'est l'ordinaire, d'introduire
+dans cette ville le luxe et la licence; [Marge: Quint.] et les délices
+d'Alexandrie passèrent en proverbe[84]. On y cultiva aussi beaucoup les
+arts et les sciences: témoin ce superbe bâtiment surnommé Musée, où les
+savants tenaient leurs assemblées, et où ils étaient entretenus aux
+dépens du public; et cette fameuse bibliothèque que Ptolémée Philadelphe
+augmenta considérablement, et que les princes ses successeurs firent
+enfin monter au nombre de sept cent mille volumes. [Marge: Plut. In Cæs.
+pag. 731. Senec. de tranq. anim. cap 9. [Dion. Cassius. XLII. § 38.]]
+Dans la guerre qu'eut César avec ceux d'Alexandrie, un incendie consuma
+une partie de cette bibliothèque, qui était placée dans le[85] Bruchium,
+et qui contenait quatre cent mille volumes.
+
+[Note 84: «Ne alexandrinis quidem permittenda deliciis.»
+
+= Ce passage de Quintilien (_Institut. Orat._ I, 2) n'a pas tout-à-fait
+le sens que lui donne Rollin: le mot _deliciæ_ ne signifie point
+_délices_; il doit s'entendre des _pueri delicati quales domi habere
+solebant divites Romani, Ægyptios maxime et Alexandrinos, qui jocis suis
+heros demereri deberent_. V. la note de Burman et de Spalding sur
+Quintilien. L'expression proverbiale, à laquelle Rollin fait allusion,
+se retrouve plutôt dans le _Alexandrina vita atque licentia_ de Jules
+César (_Bell. civ._ III, § 110).--L.]
+
+[Note 85: C'était un quartier de la ville d'Alexandrie.]
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ SECONDE PARTIE.
+
+ ---------
+
+ DES MOEURS ET COUTUMES DES ÉGYPTIENS.
+
+
+L'Égypte a toujours été regardée parmi les anciens comme l'école la plus
+renommée en matière de politique et de sagesse, et comme l'origine de la
+plupart des arts et des sciences. Ses plus nobles travaux et son plus
+bel art consistaient à former les hommes. La Grèce en était si
+persuadée, que ses plus grands hommes, un Homère, un Pythagore, un
+Platon, Lycurgue même et Solon, ces deux grands législateurs, et
+beaucoup d'autres qu'il est inutile de nommer, allèrent exprès en Égypte
+pour s'y perfectionner, et pour y puiser en tout genre d'érudition
+[Marge: Act. 7, 22.] les plus rares connaissances. Dieu même lui a rendu
+un glorieux témoignage, en louant Moïse «d'avoir été instruit dans toute
+la sagesse des Égyptiens.»
+
+Pour donner quelque idée des mœurs et des coutumes de l'Égypte, je
+m'arrêterai principalement à ce qui regarde les rois et le gouvernement;
+les prêtres et la religion; les soldats et la guerre; les sciences, les
+arts et les métiers.
+
+Je dois avertir le lecteur de n'être pas surpris s'il rencontre
+quelquefois parmi les coutumes que je rapporte une espèce de
+contradiction. Elle vient, ou de la différence des pays et des peuples,
+qui ne suivaient pas toujours les mêmes usages, ou de la diversité des
+sentiments de la part des historiens qui me servent de guides.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ DE CE QUI REGARDE LES ROIS ET LE GOUVERNEMENT.
+
+Les Égyptiens sont les premiers qui aient bien connu les règles du
+gouvernement. Cette nation grave et sérieuse comprit d'abord que la
+vraie fin de la politique est de rendre la vie commode et les peuples
+heureux.
+
+Le royaume était héréditaire; mais, selon Diodore, les rois ne se
+conduisaient pas en Égypte comme il est [Marge: Diod. lib. 1 p. 63,
+etc.] assez ordinaire dans les autres monarchies, où le prince ne
+reconnaît d'autres règles de ses actions que sa volonté et son bon
+plaisir. Ils étaient obligés plus que les autres à vivre selon les lois.
+Ils en avaient de particulières qu'un roi avait digérées et qui
+faisaient une partie de ce que les Égyptiens appelaient les livres
+sacrés. Ainsi, une coutume ancienne ayant tout réglé, ils ne s'avisaient
+pas de vivre autrement que leurs ancêtres.
+
+Nul esclave[86], nul étranger n'était admis auprès du prince pour le
+servir: cet important emploi n'était confié qu'aux personnes les plus
+distinguées par leur naissance, et qu'à celles qui avaient reçu la plus
+excellente éducation[87]; afin qu'ayant le privilège d'approcher jour et
+nuit de sa personne, elles ne lui apprissent jamais rien d'indigne de la
+majesté royale, et ne lui inspirassent que des sentiments nobles et
+généreux; car, ajoute Diodore, il est rare que les rois se portent à des
+excès vicieux, s'ils ne trouvent dans ceux qui les approchent des
+approbateurs de leur dérèglement, et des ministres de leurs passions.
+
+[Note 86: Le texte dit: _nul esclave acheté, ou né à la
+maison_.--L.]
+
+[Note 87: Le texte dit: _aux fils des prêtres les plus distingués:
+ils devaient avoir dépassé 20 ans, et être les mieux élevés de tous ceux
+de leur caste._--L.]
+
+Les rois d'Égypte souffraient sans peine, non-seulement que la qualité
+des viandes et la mesure du boire et du manger leur fussent marquées
+(car c'était une chose ordinaire en Égypte, où tout le monde était
+sobre, et où l'air du pays inspirait la frugalité), mais encore que
+toutes leurs heures et presque toutes leurs actions fussent réglées par
+la loi.
+
+Dès le matin et au point du jour, lorsque l'esprit est le plus net, et
+les pensées le plus pures, ils lisaient leurs lettres, pour prendre une
+idée plus juste et plus véritable des affaires qu'ils avaient à décider.
+
+Sitôt qu'ils étaient habillés, ils allaient sacrifier au temple. Là,
+environnés de toute leur cour, et les victimes étant à l'autel, ils
+assistaient à la prière que le pontife prononçait à haute voix, et dans
+laquelle il demandait aux dieux, pour le roi, la santé et toutes sortes
+de biens et de prospérités, parce qu'il gouvernait ses peuples avec
+bonté et avec justice, et suivait exactement les lois du royaume. Le
+pontife entrait dans un grand détail de ses vertus royales, marquant
+qu'il était religieux envers les dieux, doux envers les hommes, modéré,
+juste, magnanime, sincère et éloigné du mensonge, libéral, maître de
+lui-même, punissant au-dessous du mérite, et récompensant au-dessus. Il
+parlait ensuite des fautes que les rois pouvaient commettre; mais il
+supposait toujours qu'ils n'y tombaient que par surprise et par
+ignorance, chargeant d'imprécations les ministres qui leur donnaient de
+mauvais conseils et leur déguisaient la vérité. Telle était la manière
+d'instruire les rois. On croyait que les reproches ne faisaient
+qu'aigrir leurs esprits; et que le moyen le plus efficace de leur
+inspirer de la vertu était de leur marquer leurs devoirs dans des
+louanges conformes aux lois, et prononcées gravement devant les dieux.
+Après la prière et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints
+livres, les conseils et les actions des grands hommes, afin qu'il
+gouvernât son état par leurs maximes, et maintînt les lois qui avaient
+rendu ses prédécesseurs heureux aussi-bien que leurs sujets.
+
+J'ai déjà remarqué que le boire et le manger des rois étaient réglés par
+les lois, tant pour la quantité que pour la qualité. On ne servait sur
+leur table que des mets fort communs, parce que le but de leurs repas
+était, non de flatter le goût, mais de satisfaire aux besoins de la
+nature. On aurait dit, remarque l'historien, que ces règles avaient été
+dictées non pas tant par un législateur que par un habile médecin,
+uniquement attentif à la santé du prince. [Marge: De Isid. et Osir. p.
+354.] Le même goût de simplicité régnait dans tout le reste; et on lit
+dans Plutarque qu'il y avait dans un temple de Thèbes une colonne sur
+laquelle on avait gravé des imprécations contre un roi qui, le premier,
+avait introduit la dépense et le luxe parmi les Égyptiens.
+
+Le principal devoir des rois, et leur fonction la plus essentielle, est
+de rendre la justice aux peuples. Aussi c'était à quoi les rois d'Égypte
+donnaient le plus d'attention, persuadés que de ce soin dépendait
+non-seulement le repos des particuliers, mais le bonheur de l'état, qui
+serait moins un royaume qu'un brigandage, si les faibles demeuraient
+sans protection, et si les puissants trouvaient dans leurs richesses et
+dans leur crédit l'impunité de leurs crimes et de leurs violences.
+
+Trente juges étaient tirés des principales villes[88] pour composer la
+compagnie qui jugeait tout le royaume. Le prince, pour remplir ces
+places, choisissait les plus honnêtes gens du pays, et mettait à leur
+tête[89] celui qui se distinguait le plus par la connaissance et l'amour
+des lois, et qui était le plus généralement estimé. Il leur assignait
+certains revenus, afin qu'affranchis des embarras domestiques, ils
+pussent donner tout leur temps à faire observer les lois. Ainsi,
+entretenus honnêtement par la libéralité du prince, ils rendaient
+gratuitement au peuple une justice qui lui est due de droit, et qui doit
+être également ouverte à tous les sujets, et encore plus, en un certain
+sens, aux pauvres qu'aux riches, parce que ceux-ci, par eux-mêmes,
+trouvent assez d'appui, au lieu que les autres, par leur état même, sont
+plus exposés à l'injure et ont plus besoin de la protection des lois.
+Pour éviter les surprises, les affaires étaient traitées par écrit dans
+cette assemblée. On y craignait la fausse éloquence, qui éblouit les
+esprits et émeut les passions. La vérité ne pouvait être expliquée d'une
+manière trop sèche, et l'on voulait qu'elle seule dominât dans les
+jugements, parce qu'elle seule devait être la ressource du riche et du
+pauvre, du puissant et du faible, du savant et de l'ignorant. Le
+président du sénat portait un collier d'or et de pierres précieuses,
+d'où pendait une figure sans yeux, qu'on appelait la _Vérité_. Quand il
+la prenait, c'était le signal pour commencer la séance. Il l'appliquait
+à la partie qui devait gagner sa cause, et c'était la forme de prononcer
+les sentences.
+
+[Note 88: Diodore dit que Thèbes, Memphis et Héliopolis
+fournissaient chacune dix de ces juges.--L.]
+
+[Note 89: Le même auteur dit au contraire que les 30 juges élisaient
+un président parmi eux; et que la ville à laquelle appartenait l'élu,
+envoyait un autre juge à sa place: de sorte qu'il y avait 30 juges, sans
+compter le président.--L.]
+
+[Marge: Plat. in Tim. pag. 656.] Ce qu'il y avait de meilleur parmi les
+lois des Égyptiens, c'est que tout le monde était nourri dans l'esprit
+de les observer. Une coutume nouvelle était un prodige en Égypte: tout
+s'y faisait toujours de même; et l'exactitude qu'on y avait à garder les
+petites choses maintenait les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple
+qui ait conservé plus long-temps ses usages et ses lois.
+
+[Marge: Diod. lib. I, pag. 70.] Le meurtre volontaire était puni de
+mort, de quelque condition que fût celui qui avait été tué, libre ou
+non: en quoi les Égyptiens montraient plus d'humanité et d'équité que
+les Romains, qui donnaient aux maîtres droit absolu de vie et de mort
+sur leurs esclaves. L'empereur Adrien le leur ôta dans la suite, et crut
+devoir corriger cet abus, quelque ancien et quelque autorisé qu'il fût
+par les lois romaines.
+
+[Marge: Pag. 69.] Le parjure était aussi puni de mort: parce que ce
+crime attaque en même temps et les dieux, dont on méprise la majesté en
+attestant leur nom par un faux serment; et les hommes, en rompant le
+lien le plus ferme de la société humaine, qui est la sincérité et la
+bonne foi.
+
+[Marge: _Ibid._] Le calomniateur était impitoyablement condamné au même
+supplice qu'aurait subi l'accusé, si le crime s'était trouvé véritable.
+
+[Marge: _Ibid._] Celui qui, pouvant sauver un homme attaqué, ne le
+faisait pas, était puni de mort aussi rigoureusement que l'assassin. Que
+si l'on ne pouvait secourir le malheureux, il fallait du moins dénoncer
+l'auteur de la violence; et il y avait des peines établies contre ceux
+qui manquaient à ce devoir. Ainsi les citoyens étaient à la garde les
+uns des autres, et tout le corps de l'état était uni contre les
+méchants.
+
+[Marge: Diod. lib. 1 pag. 69.] Il n'était pas permis d'être inutile à
+l'état[90]: chaque particulier était tenu d'inscrire son nom et sa
+demeure sur un registre public qui demeurait entre les mains du
+magistrat, d'y marquer sa profession, et de déclarer d'où il tirait de
+quoi vivre. Si l'on énonçait faux, la peine de mort s'ensuivait.
+
+[Note 90: Cette loi fut faite par Amasis, et Solon la transporta à
+Athènes (Hérodote II, § 177).--L.]
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] Pour empêcher les emprunts, d'où
+naissent la fainéantise, les fraudes, et la chicane, le roi Asychis
+avait fait une ordonnance fort sensée. Les états les plus sages et les
+mieux policés, comme Athènes et Rome, ont toujours été embarrassés pour
+trouver un juste tempérament pour réprimer la dureté du créancier dans
+l'exaction de son prêt, et la mauvaise foi du débiteur qui refuse ou
+néglige de payer ses dettes. L'Égypte prit un sage milieu, qui, sans
+toucher à la liberté personnelle des citoyens, et sans ruiner les
+familles, pressait continuellement le débiteur par la crainte de passer
+pour infame, s'il manquait d'être fidèle. Il n'était permis d'emprunter
+qu'à condition d'engager au créancier le corps de son père, que chacun
+dans l'Égypte faisait embaumer avec soin, et conservait avec honneur
+dans sa maison, comme il sera dit dans la suite, et qui pouvait, par
+cette raison, être aisément transporté. Or c'était une impiété et une
+infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement un gage si
+précieux; et celui qui mourait sans s'être acquitté de ce devoir était
+privé des honneurs qu'on avait coutume de rendre aux morts.
+
+[Marge: Diod. lib. I, pag. 71.] Diodore remarque une faute qu'avaient
+commise quelques législateurs de la Grèce. Ils défendaient qu'on pût,
+par exemple, enlever pour dettes, à des laboureurs, leurs chevaux, leurs
+charrues, et les autres instruments dont ils se servaient pour cultiver
+la terre, parce qu'ils trouvaient de l'inhumanité à réduire par là ces
+pauvres gens à l'impossibilité et de payer leurs dettes et de gagner
+leur vie: mais en même temps ils permettaient d'emprisonner les
+laboureurs mêmes, qui seuls peuvent faire usage de ces instruments; ce
+qui les exposait aux mêmes inconvénients, et d'ailleurs enlevait à
+l'état des citoyens qui lui appartiennent, qui lui sont nécessaires, qui
+travaillent pour l'utilité publique, et sur la personne desquels le
+particulier n'a aucun droit.
+
+[Marge: Pag. 72.] La polygamie était permise en Égypte[91], excepté aux
+prêtres, qui ne pouvaient épouser qu'une femme. De quelque condition que
+fût la femme, libre ou esclave, les enfants étaient censés libres et
+légitimes.
+
+[Note 91: Hérodote dit au contraire que les Égyptiens n'avaient
+qu'une femme chacun (II, § 92).--L.]
+
+[Marge: Pag. 22.] Ce qui marque le plus les profondes ténèbres où
+étaient plongées les nations qui passaient pour les plus éclairées, est
+de voir qu'en Égypte le mariage des frères avec les sœurs était
+non-seulement autorisé par les lois, mais fondé en quelque sorte sur
+leur religion même, et sur l'exemple des dieux le plus anciennement et
+le plus généralement honorés dans le pays, savoir Osiris et Isis.
+
+[Marge: Herod. l, 2, cap. 80.] Les vieillards étaient fort respectés en
+Égypte. Les jeunes gens étaient obligés de se lever devant eux, et de
+leur céder partout la place d'honneur. C'est de là que cette loi a passé
+à Sparte.
+
+La principale vertu des Égyptiens était la reconnaissance. La gloire
+qu'on leur a donnée d'être les plus reconnaissants de tous les hommes
+fait voir qu'ils étaient aussi les plus sociables. Les bienfaits sont le
+lien de la concorde publique et particulière. Qui reconnaît les graces
+aime à en faire; et, en bannissant l'ingratitude, le plaisir de faire du
+bien demeure si pur, qu'il n'y a plus moyen de n'y être pas sensible.
+C'était surtout à l'égard de leurs rois que les Égyptiens se piquaient
+de reconnaissance. Ils les honoraient pendant leur vie comme des images
+vivantes de la Divinité, et ils les pleuraient après leur mort comme les
+pères communs des peuples. Ce sentiment de respect et de tendresse
+venait de la forte persuasion où ils étaient que c'était la Divinité
+même qui avait placé les rois sur le trône, en les distinguant si fort
+du reste des mortels; et qu'ils en portaient le plus noble caractère, en
+réunissant en eux le pouvoir et la volonté de faire du bien aux autres.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE II.
+
+ DES PRÊTRES ET DE LA RELIGION DES ÉGYPTIENS.
+
+Les prêtres, en Égypte, tenaient le premier rang après les rois. Ils
+avaient de grands priviléges et de grands revenus; leurs terres étaient
+exemptes de toute imposition.
+
+[Marge: Genes. 47.] On voit ici des traces, de ce qui est dit dans la
+Genèse, que, du temps de Joseph, les terres des prêtres ne furent point
+chargées d'une redevance perpétuelle au prince comme celles de tous les
+autres Égyptiens.
+
+Le prince, pour l'ordinaire, leur donnait beaucoup de part dans sa
+confiance et dans le gouvernement, parce que, de tous les sujets de
+l'empire, c'étaient eux qui avaient été le mieux élevés, qui avaient le
+plus de lumières, et qui étaient le plus dévoués à la personne du roi et
+au bien public. Ils étaient en même temps les dépositaires de la
+religion et des sciences; et c'est ce qui leur attirait un si grand
+respect de la part des habitants du pays et des étrangers, qui
+s'adressaient également à eux pour les consulter sur ce qu'il y avait de
+plus sacré dans les mystères et de plus profond dans les sciences.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 60.] Les Égyptiens prétendent être les
+premiers qui ont établi des fêtes et des processions pour honorer les
+dieux. Il s'en faisait une dans la ville de Bubaste où l'on se rendait
+de toute l'Égypte, et où il se trouvait plus de soixante et dix mille
+personnes[92], sans compter les enfants. Il y avait une autre fête,
+surnommée _des lumières_[93], qui se célébrait à Saïs. Ceux qui ne s'y
+trouvaient pas étaient obligés, dans toute l'étendue de l'Égypte, de
+tenir des lampes allumées aux fenêtres de leurs maisons.
+
+[Note 92: Il y a dans Hérodote 700,000 personnes, ἑβδομήκοντα
+μυριάδας. Cette faute de Rollin, copiée par Dupuis, a été relevée par
+Larcher (tom. II, pag. 296).--L.]
+
+[Note 93: Dans le grec, Λυχνοκαΐη qui signifie (fête) _des lampes
+allumées_.--L.]
+
+[Marge: Cap. 39.] On immolait différents animaux, selon les différents
+pays; mais c'était une cérémonie commune, et généralement observée dans
+tous les sacrifices, d'imposer les mains sur la tête de la victime, de
+la charger d'imprécations, et de prier les dieux de détourner sur elle
+tous les malheurs dont les Égyptiens pouvaient être menacés.
+
+[Marge: Diod. lib. 1, pag. 88.] C'est de l'Égypte que Pythagore avait
+emprunté son dogme favori de la métempsycose. Les Égyptiens croyaient
+qu'à la mort des hommes leurs ames passaient dans d'autres corps
+humains, et que, si elles avaient été vicieuses, elles étaient enfermées
+dans des corps de bêtes immondes ou malheureuses pour y expier leurs
+crimes, et qu'après quelques siècles elles venaient de nouveau animer
+d'autres corps humains.
+
+Les prêtres avaient entre les mains les livres sacrés, qui renfermaient
+dans un grand détail et les principes du gouvernement et les mystères du
+culte divin. [Marge: Plut. de Is. et Osir. pag. 354.] Les uns et les
+autres étaient ordinairement enveloppés de symboles et d'énigmes, qui,
+en voilant la vérité, la rendaient plus respectable, et piquaient plus
+vivement la curiosité. La figure d'Harpocrate, qu'on voyait dans les
+sanctuaires égyptiens avec le doigt sur la bouche, semblait avertir
+qu'on y renfermait des mystères qu'il n'était pas permis à tout le monde
+de pénétrer. Les sphinx, qui étaient toujours à l'entrée des temples,
+donnaient le même avertissement. Tout le monde sait que les pyramides,
+les obélisques, les colonnes, les statues, en un mot tous les monuments
+publics, étaient pour l'ordinaire ornés d'hiéroglyphes, c'est-à-dire
+d'écritures symboliques, soit que ce fussent des caractères inconnus au
+vulgaire, soit que ce fussent des figures d'animaux, qui avaient un sens
+caché et parabolique. [Marge: Plut. Sympos. lib. 4, p. 670.] Ainsi le
+lièvre signifiait une attention vive et pénétrante, parce que cet animal
+a le sens de l'ouïe fort délicat. Une statue de [Marge: Plut. de Isid.
+pag. 355.] juge sans mains, et les yeux baissés en terre, marquait les
+devoirs de ceux qui exerçaient la judicature.
+
+Il y aurait beaucoup de choses à dire si l'on voulait traiter à fond ce
+qui regarde la religion des Égyptiens; mais je me borne à deux articles
+qui en font la principale partie: le culte de différentes divinités, et
+les cérémonies des funérailles.
+
+§ I. _Culte de différentes divinités._
+
+Jamais nation ne fut plus superstitieuse que celle des Égyptiens. Elle
+avait un grand nombre de dieux de différents ordres et de différents
+étages, dont je ne parle point ici, parce que cette matière appartient
+plus à la fable qu'à l'histoire. Entre les autres, il y en avait deux
+qui étaient généralement honorés dans l'Égypte, Osiris et Isis, qu'on a
+prétendu être le soleil et la lune: en effet, c'est par le culte de ces
+astres qu'a commencé l'idolâtrie.
+
+Outre ces dieux, l'Égypte adorait un grand nombre de bêtes, le bœuf, le
+chien, le loup, l'épervier, le crocodile, l'ibis, le chat, etc.
+Plusieurs de ces bêtes n'étaient l'objet de la superstition que de
+quelques villes particulières; et, pendant qu'un peuple élevait une
+espèce d'animaux sur ses autels, ses voisins les avaient en abomination.
+De là les guerres continuelles d'une ville contre une autre, effet de la
+fausse politique d'un de leurs rois qui chercha à les amuser par des
+guerres de religion, pour leur ôter le temps et les moyens de conspirer
+contre l'état. J'appelle cette politique fausse et mal entendue, parce
+qu'elle est directement contraire au véritable esprit du gouvernement,
+qui tend à unir tous les membres de l'état par les liens les plus
+étroits, et qui fait consister sa force dans la parfaite harmonie de
+toutes ses parties.
+
+[Marge: Lib. 1, de Nat. deor. n. 82. Lib. 5, Tuscul. Quæst. n. 78.
+Herod. l. 2, cap. 65. Diod. Lib. 1, p. 74 et 75.] Chaque peuple avait un
+grand zèle pour ses dieux. Parmi nous, dit Cicéron, il n'est pas rare de
+voir des temples dépouillés et des statues enlevées; mais, chez les
+Égyptiens, il est inouï qu'aucun ait jamais maltraité un crocodile, un
+ibis, un chat; et ils auraient souffert les derniers tourments, plutôt
+que de commettre un tel sacrilége. Il y avait peine de mort contre
+quiconque aurait tué volontairement aucun de ces animaux, et même peine
+contre celui qui aurait tué un ibis ou un chat, de quelque manière que
+ce fût, volontairement ou non. Diodore rapporte un fait dont il avait
+été témoin pendant son séjour en Égypte. Un Romain ayant tué un chat par
+mégarde et sans dessein, la populace en fureur courut à sa maison; et ni
+l'autorité du roi, qui sur-le-champ envoya ses gardes, ni la crainte du
+nom romain, ne purent le sauver. Leur respect pour ces animaux les
+porta, dans le temps d'une famine extrême, à aimer mieux se manger les
+uns les autres que de toucher à leurs prétendues divinités.
+
+[Marge: Herod. l. 3, cap. 27, etc. Diod. lib. 1, pag. 76. Plin. lib. 8,
+cap, 46.] De tous ces animaux, le bœuf Apis, nommé par les Grecs
+_Epaphus_, était le plus célèbre. On lui avait bâti des temples
+magnifiques. On lui rendait des honneurs extraordinaires pendant sa vie,
+et de plus grands encore après sa mort. L'Égypte alors entrait dans un
+deuil général. On célébrait ses funérailles avec une magnificence qu'on
+a de la peine à croire. Sous Ptolémée Lagus, le bœuf Apis étant mort de
+vieillesse, la dépense de son convoi, outre les frais ordinaires, monta
+à plus de cinquante mille écus. Après qu'on avait rendu les derniers
+honneurs au mort, il s'agissait de lui trouver un successeur, et on le
+cherchait dans toute l'Égypte. On le reconnaissait à certains signes qui
+le distinguaient de tout autre: sur le front, une tache blanche en forme
+de croissant; sur le dos, la figure d'un aigle; sur la langue, celle
+d'un escarbot. Quand on l'avait trouvé, le deuil faisait place à la
+joie, et ce n'était plus dans toute l'Égypte que festins et
+réjouissances. On amenait le nouveau dieu à Memphis pour y prendre
+possession de sa nouvelle qualité, et il y était installé avec beaucoup
+de cérémonies. On verra dans la suite que Cambyse, au retour de sa
+malheureuse expédition contre l'Éthiopie, trouvant toute l'Égypte en
+joie à cause qu'on avait trouvé le dieu Apis, et croyant qu'on insultait
+à son malheur, tua, dans les transports de sa colère, ce jeune bœuf, qui
+ne jouit pas long-temps de sa divinité.
+
+On voit aisément que le veau d'or érigé près de la montagne de Sinaï par
+les Israélites était un fruit de leur séjour dans l'Égypte, et une
+imitation du dieu Apis, aussi-bien que ceux qui dans la suite furent
+érigés aux deux extrémités du royaume d'Israël par le roi Jéroboam, qui
+lui-même avait fait un assez long séjour en Égypte.
+
+Les Égyptiens ne se contentaient pas d'offrir de l'encens aux animaux:
+ils portaient la folie jusqu'à attribuer la divinité aux légumes de
+leurs jardins[94]. C'est ce que leur reproche si ingénieusement le poète
+satirique.
+
+[Note 94: Il y a sur cette superstition, une dissertation curieuse
+de Schmidt (_de cepis et alliis apud Ægyptios cultis_), dans ses
+_Opuscula_, p, 71-122.--L.]
+
+[Marge: Juv. satir. 15. [init.]]
+
+ Qui nescit, Volusi Bithynice, qualia demens
+ Ægyptus portenta colat? Crocodilon adorat
+ Pars hæc: illa pavet saturam serpentibus ibiu.
+ Effigies sacri nitet aurea cercopitheci,
+ Dimidio magicæ resonant ubi Memnone chordæ,
+ Atque vetus Thebe centum jacet obruta portis.
+ Illic cæruleos, hîc piscem fluminis, illic
+ Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam.
+ Porrum et cepe nefas violare ac frangere morsu.
+ O sanctas gentes quibus hæc nascuntur in hortis
+ Numina!
+
+On doit être bien étonné de voir la nation du monde qui se piquait le
+plus de sagesse et de lumières s'abandonner si follement aux
+superstitions les plus grossières et les plus ridicules. En effet,
+rendre à des animaux et à de vils insectes un culte religieux, les
+placer au milieu des temples, les nourrir avec soin et à grands [Marge:
+Lib. 1, p. 76.] frais,[95] punir de mort ceux qui leur ôtaient la vie,
+les embaumer et leur destiner des tombeaux publics, aller jusqu'à
+reconnaître pour dieux des poireaux et des ognons, invoquer de pareilles
+divinités dans ses besoins, en attendre du secours et de la protection,
+ce sont des excès qui nous paraissent à peine croyables; et qui sont
+néanmoins attestés par toute l'antiquité. [Marge: Lucian. Imag. [§11.]]
+On entre dans un temple magnifique, dit Lucien, où brillent de toutes
+parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un dieu, et n'y
+trouvent qu'une cicogne, un singe, un chat [et un bouc]: belle image,
+ajoute-t-il, de beaucoup de palais, dont les maîtres ne sont pas le plus
+bel ornement.
+
+[Note 95: Diodore assure que de son temps même ces dépenses
+n'allaient pas à moins de cent mille écus. = Dans le texte, 100 talents,
+ou 550,000 fr. Cette somme est donnée par Diodore comme le montant des
+frais d'embaumement et de sépulture des animaux sacrés (I. § 84.)--L.]
+
+[Marge: Diod. lib. 1, p. 77, etc.] On rapporte différentes raisons du
+culte que les Égyptiens rendaient aux animaux.
+
+La première se tire de la fable. On prétend que les dieux, dans une
+conspiration que firent contre eux les hommes, se réfugièrent en Égypte,
+et s'y cachèrent [Marge: Cf. Ovid. Metamorph. v. 527; Hyg. astron. II,
+28; Porphyr. abstin. III, 16.] sous différentes formes d'animaux; et de
+là le culte divin qui depuis leur a été rendu.
+
+La seconde est tirée[96] de l'utilité que chacun de ces animaux
+procurait aux hommes: les bœufs, pour le labourage; les brebis, par leur
+laine et leur lait; les chiens, pour la chasse et pour la garde des
+maisons, d'où vient que le dieu Anubis est représenté avec une tête de
+chien; l'ibis, qui est une espèce de cicogne, parce qu'il donne la
+chasse à des serpents ailés, qui sans cela infesteraient l'Égypte;
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 68.] le crocodile, qui est un animal amphibie,
+c'est-à-dire qui vit également dans l'eau et sur la terre, d'une
+grandeur[97] et d'une force surprenantes, parce qu'il défend le pays
+contre l'incursion des voleurs arabes[98]; et l'ichneumon, parce qu'il
+empêche la race des crocodiles de se trop multiplier, ce qui deviendrait
+funeste à l'Égypte. Or cette petite bête rend ce service au pays en deux
+manières: premièrement elle observe le temps que le crocodile est
+absent, et elle brise ses œufs sans les manger; en second lieu, lorsque
+le crocodile dort sur le rivage du Nil, et il dort toujours la gueule
+ouverte, ce petit animal, qui s'était tenu caché dans le limon, saute
+tout d'un coup dans sa gueule, pénètre jusque dans ses entrailles, qu'il
+ronge, puis se fait une ouverture en lui perçant le ventre, dont la peau
+est fort tendre, et sort impunément vainqueur, par sa finesse, de la
+force d'un si terrible animal.
+
+[Note 96: _Ipsi, qui irridentur, Ægyptii nullam belluam, nisi ob
+aliquam utilitatem quam ex eâ caperent, consecraverunt_. (Cic. lib. 1 de
+Nat. deor. n. 101).]
+
+[Note 97: Cette grandeur va jusqu'à plus de 17 coudées.
+
+= 17 Coudées valent 8 mètres, 953. Selon Élien (_Hist. Anim._ XVII, c.
+6), on en avait vu un de 25 coudées (13 mètres 175), au temps de
+Psammitichus; et un autre de 26 coudées, 4 palmes (14 mètres 053), sous
+Amasis. Norden en a vu de 50 pieds (16 mètres).--L.]
+
+[Note 98: Cela est fort douteux. Cicéron dit: _Possem, de ichneumone
+utilitate, de crocodilorum, de felium dicere_ (_de Nat. Deor._ 1, § 36);
+mais il aurait été vraisemblablement assez embarrassé pour dire quelle
+pouvait être l'utilité des crocodiles. On a prétendu que les hommages
+des Égyptiens s'adressaient particulièrement à une espèce de crocodiles
+d'un naturel fort doux: malheureusement pour cette explication, on lit
+dans Élien (_Hist. Anim._ X, c. 21), et dans Maxime de Tyr (_Dissert._
+XXXVIII), que les crocodiles sacrés dévoraient les enfants de leurs
+adorateurs.--L.]
+
+Les philosophes, peu contents de raisons si faibles pour couvrir de si
+étranges absurdités qui déshonoraient le paganisme, et dont ils
+rougissaient en secret, ont imaginé, surtout depuis l'établissement du
+christianisme, une troisième raison du culte que les Égyptiens rendaient
+aux animaux, et on dit que ce n'était pas à ces animaux, mais aux dieux,
+dont ils étaient les symboles, que se terminait ce culte. [Marge: Pag.
+382.] «Les philosophes,» dit Plutarque dans le traité même où il examine
+ce qui regarde les deux divinités les plus célèbres de l'Égypte, Isis et
+Osiris, «les philosophes honorent l'image de Dieu, quelque part qu'elle
+se montre, même dans les êtres qui sont sans vie, bien plus encore par
+conséquent dans ceux qui sont animés. On doit donc approuver, non ceux
+qui adorent ces créatures, mais ceux qui, par elles, remontent jusqu'à
+la Divinité. On les doit regarder comme autant de miroirs que nous
+fournit la nature, dans lesquels la Divinité se peint d'une manière
+éclatante; ou comme autant d'instruments dont elle se sert pour faire
+éclore au-dehors son incompréhensible sagesse. Quand donc, pour embellir
+des statues, on entasserait dans un même endroit tout l'or et toutes les
+pierreries du monde, ce n'est point à ces statues qu'il faudrait
+rapporter son culte; car la Divinité n'existe point dans des couleurs
+artistement dispensées, ni dans une matière fragile, destituée [Marge:
+Pag. 377 et 378.] de mouvement et de sentiment.» Plutarque dit, dans le
+même traité, que «comme le soleil, la lune, le ciel, la terre, la mer,
+sont communs à tous les hommes, mais ont des noms différents, selon la
+différence des nations et des langages, ainsi, quoiqu'il n'y ait qu'une
+divinité unique et une providence unique qui gouverne l'univers, et qui
+a sous elle différents ministres subalternes, on donne à cette divinité,
+qui est la même, différents noms, et on lui rend différents honneurs,
+selon les lois et les coutumes de chaque pays.»
+
+Ces réflexions, qui présentent ce qu'on peut dire de plus raisonnable
+pour justifier le culte idolâtre, étaient-elles bien propres à en
+couvrir le ridicule? Était-ce relever dignement les attributs divins,
+que de les vouloir faire admirer et d'en chercher l'image dans les bêtes
+les plus viles et les plus méprisables, dans un crocodile, dans un
+serpent, dans un chat? N'était-ce pas plutôt dégrader et avilir la
+Divinité, dont les plus stupides ont ordinairement une idée tout
+autrement grande et auguste?
+
+Encore ces philosophes n'étaient-ils pas toujours si fidèles à remonter
+des êtres sensibles à leur auteur invisible. [Marge: Rom. cap. 1, v.
+21-25.] L'Écriture nous apprend que ces prétendus sages ont mérité, par
+leur orgueil et par leur ingratitude, «d'être livrés à un sens réprouvé,
+et de devenir _plus_ fous _que le peuple_, pour avoir changé la gloire
+du Dieu incorruptible en l'image de bêtes à quatre pieds, d'oiseaux et
+de reptiles, et pour avoir adoré la créature à la place du Créateur.»
+
+Pour faire voir ce qu'était l'homme par lui-même, Dieu a permis que le
+pays de toute la terre, où la sagesse humaine avait été portée au plus
+haut degré, fût aussi le théâtre de l'idolâtrie la plus grossière et la
+plus ridicule; et, d'un autre côté, pour faire voir ce que peut la force
+toute-puissante de sa grâce, il a converti les affreux déserts d'Égypte
+en un paradis terrestre, en les peuplant, dans le temps marqué par sa
+providence, d'une troupe innombrable d'illustres solitaires, qui, par la
+ferveur de leur piété et l'austérité de leur pénitence, ont fait tant
+d'honneur au christianisme. Je ne puis m'empêcher d'en rapporter un
+célèbre exemple, et j'espère que le lecteur me pardonnera cette espèce
+de digression.
+
+[Marge: Tom. 5, p. 23 et 26.] La grande merveille de la basse Thébaïde,
+dit M. l'abbé Fleury dans son Histoire ecclésiastique, était la ville
+d'Oxirinque[99]. Elle était peuplée de moines dedans et dehors, en sorte
+qu'il y en avait plus que d'autres habitants. Les bâtiments publics et
+les temples d'idoles avaient été convertis en monastères; et on en
+voyait par toute la ville plus que de maisons particulières. Les moines
+logeaient jusque sur les portes et dans les tours. Il y avait douze
+églises pour les assemblées du peuple, sans compter les oratoires des
+monastères. Cette ville avait vingt mille vierges et dix mille moines:
+on y entendait jour et nuit retentir de tous côtés les louanges de Dieu.
+Il y avait, par ordre des magistrats, des sentinelles aux portes pour
+découvrir les étrangers et les pauvres; et c'était à qui les retiendrait
+le premier pour exercer envers eux l'hospitalité.
+
+[Note 99: À-présent Behnécé.--L.]
+
+§ II. _Cérémonies des funérailles._
+
+Il me reste à rapporter en abrégé les cérémonies des funérailles.
+
+Le respect que tous les peuples ont eu dans tous les temps pour les
+corps morts, et les soins religieux qu'ils ont toujours pris des
+tombeaux, semblent insinuer la persuasion où l'on était que ces corps
+n'y étaient mis qu'en dépôt.
+
+Nous avons déjà observé, en parlant des pyramides, avec quelle
+magnificence étaient construits les sépulcres de l'Égypte. C'est
+qu'outre qu'on les érigeait comme des monuments sacrés, pour porter aux
+siècles futurs la mémoire des grands princes, on les regardait encore
+comme des demeures où les corps devaient séjourner pendant le cours
+d'une longue suite de siècles; au lieu que les maisons étaient appelées
+des [Marge: Diod. lib. 1, pag. 47.] _hôtelleries_, où l'on n'était qu'en
+passant, et pendant une vie trop courte pour s'y attacher.
+
+Quand quelqu'un était mort dans une famille, tous les parents et tous
+les amis quittaient leurs habits ordinaires pour en prendre de lugubres,
+et s'abstenaient du bain, du vin, et de tout mets exquis. Le deuil
+durait quarante ou soixante et dix jours, apparemment selon la qualité
+des personnes.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 85, etc. Diod. lib. 1, pag. 81.] Il y avait
+trois manières d'embaumer les corps. La plus magnifique était pour les
+personnes les plus considérables; et la dépense montait à un talent
+d'argent, c'est-à-dire à trois mille écus.[A] [Marge A: 5500 f.--L.]
+
+Plusieurs ministres étaient employés à cette cérémonie. Les uns vidaient
+la cervelle par les narines, avec un ferrement fait exprès pour cela;
+d'autres vidaient les entrailles et les intestins, en faisant au côté
+une ouverture avec une pierre d'Éthiopie tranchante comme un rasoir;
+puis ils remplissaient ces vides de parfums et de diverses drogues
+odoriférantes. Comme cette évacuation, accompagnée nécessairement de
+quelques dissections, semblait avoir quelque chose de violent et
+d'inhumain, ceux qui y avaient travaillé prenaient la fuite quand
+l'opération était achevée, et étaient poursuivis à coups de pierres par
+les assistants. On traitait fort honorablement ceux qui étaient chargés
+d'embaumer le corps. Ils le remplissaient de myrrhe, de cannelle, et de
+toutes sortes d'aromates. Après un certain temps ils l'enveloppaient de
+bandelettes de lin très-fines[100], qu'ils collaient ensemble avec une
+espèce de gomme fort déliée, et qu'ils enduisaient encore des parfums
+les plus exquis. Par ce moyen on prétend que la figure entière du corps,
+les traits même du visage, et jusqu'aux poils des paupières et des
+sourcils, se conservaient parfaitement. Quand le corps avait été ainsi
+embaumé, on le rendait aux parents, qui l'enfermaient dans une espèce
+d'armoire ouverte, faite sur la mesure du mort; puis ils le plaçaient
+debout et droit contre la muraille, soit dans leurs tombeaux, s'ils en
+avaient, soit dans leurs maisons. C'est ce qu'on appelle _momies_. Il en
+vient encore tous les jours d'Égypte, et plusieurs curieux en conservent
+dans leurs cabinets. On voit par là quel soin les Égyptiens prenaient
+des corps morts. Leur reconnaissance envers leurs parents était
+immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs ancêtres, se
+souvenaient de leurs vertus, que le public avait reconnues, et
+s'excitaient à aimer les lois qu'ils leur avaient laissées. On reconnaît
+dans les funérailles de Joseph en Égypte une partie des cérémonies dont
+je viens de parler.
+
+[Note 100: Ou plutôt de coton, qui est le _byssus_ dont parle
+Hérodote (LARCHER, tom. II, pag. 357).--L.]
+
+J'ai dit que le public avait reconnu les vertus des morts, parce
+qu'avant que d'être admis dans l'asyle sacré des tombeaux, il fallait
+qu'ils subissent un jugement solennel. Et cette circonstance des
+funérailles chez les Égyptiens est une des choses les plus remarquables
+qui se trouvent dans l'histoire ancienne.
+
+C'était, chez les païens, une consolation en mourant de laisser son nom
+en estime parmi les hommes; et ils croyaient que de tous les biens
+humains c'est le seul que la mort ne peut nous ravir. Mais il n'était
+pas permis en Égypte de louer indifféremment tous les morts; il fallait
+avoir cet honneur par un jugement public. L'assemblée des juges se
+tenait au-delà d'un lac, qu'ils passaient dans une barque. Celui qui la
+conduisait s'appelait en langue égyptienne _Charon_; et c'est sur cela
+que les Grecs, instruits par Orphée, qui avait été en Égypte, ont
+inventé leur fable de la barque de Charon. Aussitôt qu'un homme était
+mort, on l'amenait en jugement. L'accusateur public était écouté[101].
+S'il prouvait que la conduite du mort eût été mauvaise, on en condamnait
+la mémoire, et il était privé de la sépulture. Le peuple admirait le
+pouvoir des lois, qui s'étendait jusqu'après la mort; et chacun, touché
+de l'exemple, craignait de déshonorer sa mémoire et sa famille. Que si
+le mort n'était convaincu d'aucune faute, on l'ensevelissait
+honorablement.
+
+[Note 101: Diodore de Sicile (I, § 92), d'où ceci est tiré, ne parle
+point d'_accusateur public_; il dit: _La loi permettait à qui le voulait
+de venir l'accuser_.--L.]
+
+Ce qu'il y avait de plus étonnant dans cette enquête publique établie
+contre les morts, c'est que le trône même n'en mettait pas à couvert.
+Les rois étaient épargnés pendant leur vie, le repos public le voulait
+ainsi; mais ils n'étaient pas exempts du jugement qu'il fallait subir
+après la mort, et quelques-uns ont été privés de la sépulture. Il se
+passait quelque chose de semblable chez les Israélites. Nous voyons dans
+l'Écriture que les méchants rois n'étaient point ensevelis dans les
+tombeaux de leurs ancêtres. Par là ils apprenaient que, si leur majesté
+les met pendant leur vie au-dessus des jugements humains, ils y
+reviennent enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes.
+
+Lors donc que le jugement qui avait été prononcé se trouvait favorable
+au mort, on procédait aux cérémonies de l'inhumation. On faisait son
+panégyrique, mais sans y rien mêler de sa naissance; toute l'Égypte
+était censée noble. On ne comptait pour louanges solides et véritables,
+que celles qui étaient rendues au mérite personnel du mort. On le louait
+de ce que, dans sa jeunesse, il avait eu une excellente éducation, et de
+ce que, dans un âge plus avancé, il avait cultivé la piété à l'égard des
+dieux, la justice envers les hommes, la douceur, la modestie, la
+retenue, et toutes les autres vertus qui font l'homme de bien. Alors
+tout le peuple applaudissait, et donnait aussi des louanges magnifiques
+au mort, comme devant être associé pour toujours à la compagnie des
+hommes vertueux dans le royaume de Pluton.
+
+En finissant l'article qui regarde les cérémonies des funérailles, il
+n'est pas hors de propos de faire remarquer aux jeunes gens les manières
+différentes dont en usaient les anciens à l'égard des corps morts. Les
+uns, comme nous l'avons déjà dit des Égyptiens, après les avoir
+embaumés, les exposaient en vue, et en conservaient le spectacle.
+D'autres les brûlaient sur un bûcher; et cette coutume était en usage
+chez les Romains. D'autres enfin les déposaient dans la terre.
+
+Le soin de conserver les corps sans les cacher dans les tombeaux paraît
+injurieux à l'humanité en général, et aux personnes en particulier que
+l'on prétend ainsi respecter; parce qu'il rend leur humiliation et leur
+difformité visibles, et, quelque soin qu'on en puisse prendre, n'offre
+aux spectateurs que de tristes et d'affreux restes de leurs visages. La
+coutume de brûler les morts a quelque chose de cruel et de barbare, en
+se hâtant de détruire ce qui reste des personnes les plus chères. Celle
+d'enterrer les morts est certainement la plus ancienne et la plus
+religieuse. Elle remet à la terre ce qui en a été tiré, et nous prépare
+à croire que le corps, qui en a été formé une première fois, pourra bien
+en être tiré une seconde.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE III.
+
+ DES SOLDATS ET DE LA GUERRE.
+
+[Marge: [Herod. 2, c. 168.]] La profession militaire était en grand
+honneur dans l'Égypte. Après les familles sacerdotales, celles qu'on
+estimait les plus illustres étaient, comme parmi nous, les familles
+destinées aux armes. On ne se contentait pas de les honorer, on les
+récompensait libéralement. Les soldats avaient douze _aroures_, exemptes
+de tout tribut et de toute imposition[102]. L'_aroure_ était une portion
+de terre labourable, qui répondait à peu près à la moitié d'un de nos
+arpents. Outre ce privilége, on fournissait par jour à chacun d'eux[103]
+cinq livres de pain, deux livres de viande, et une pinte de vin[104].
+C'était de quoi nourrir une partie de leur famille. Par là on les
+rendait plus affectionnés et plus courageux; et l'on trouvait, remarque
+Diodore, que c'eût été manquer contre les règles, [Marge: Lib. 1, p.
+67.] non-seulement de la saine politique, mais du bon sens, que de
+confier la défense et la sûreté de l'état à des gens qui n'auraient eu
+aucun intérêt à sa conservation.
+
+[Marge: Herod. l. 2, c. 164-168.] Quatre cent mille soldats[105] que
+l'Égypte entretenait continuellement étaient ceux de ses citoyens
+qu'elle exerçait avec le plus de soin. On les préparait aux fatigues de
+la guerre par une éducation mâle et robuste. Il y a un art de former les
+corps aussi-bien que les esprits. Cet art, que notre nonchalance nous a
+fait perdre, était bien connu des anciens, et l'Égypte l'avait trouvé.
+La course à pied, la course à cheval, la course dans les chariots, se
+faisaient en Égypte avec une adresse admirable; et il n'y avait point
+dans tout l'univers de [Marge: Cant. 1, 8, Isai. 36, 9.] meilleurs
+hommes de cheval que les Égyptiens. L'Écriture vante en plusieurs
+endroits leur cavalerie.
+
+[Note 102: L'aroure, selon Hérodote (II, 168), et Philon (_Opp._, p.
+224, 225), était un carré de 100 coudées (52 mètres 7) de côté,
+conséquemment de 10,000 coudées de surface, c'est-à-dire de 27 ares 77
+centiares (ou 54 perches de l'arpent de Paris).--L.]
+
+[Note 103: Ceci n'est point exact. Ces fournitures, selon Hérodote
+(II, § 168), n'avaient lieu que pour les 2,000 soldats auxquels tous les
+ans on confiait la garde du roi: elles ne leur étaient faites que
+pendant leur service.--L.]
+
+[Note 104: Le texte porte: _quatre arustères de vin_. L'arustère,
+selon Hésychius, est égale au cotyle; et le cotyle, selon Paucton, vaut
+0,24 de la pinte de Paris: les 4 arustères reviennent donc à 0,96 d'une
+pinte.--L.]
+
+[Note 105: Hérodote dit 410,000 (II, 165, 166).--L.]
+
+Les lois de la milice se conservaient aisément parmi eux, parce que les
+pères les apprenaient à leurs enfants; car la profession de la guerre
+passait de père en fils [Marge: [Herod. 2, § 166.]] comme les autres. On
+attachait seulement une note d'infamie à ceux qui prenaient la fuite
+dans le combat, [Marge: Diod. p. 70.] ou qui faisaient paraître de la
+lâcheté, parce qu'on aimait mieux les retenir par un motif d'honneur que
+par la crainte du châtiment.
+
+Je ne veux pas dire pourtant que l'Égypte ait été guerrière. On a beau
+avoir des troupes réglées et entretenues, on a beau les exercer à
+l'ombre dans les travaux militaires et parmi les images des combats, il
+n'y a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent les
+hommes guerriers. L'Égypte aimait la paix parce qu'elle aimait la
+justice, et n'avait de soldats que pour sa défense. Contente de son
+pays, où tout abondait, elle ne songeait point à faire des conquêtes.
+Elle s'étendait d'une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute la
+terre, et avec elles la politesse et les lois. Elle régnait par la
+sagesse de ses conseils et par la supériorité de ses connaissances; et
+cet empire d'esprit lui parut plus noble et plus glorieux que celui
+qu'on établit par les armes. Elle a cependant formé d'illustres
+conquérants; et nous en parlerons dans la suite, quand nous traiterons
+de l'histoire de ses rois.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE IV.
+
+ DE CE QUI REGARDE LES SCIENCES ET LES ARTS.
+
+Les Égyptiens avaient l'esprit inventif, mais ils le tournaient aux
+choses utiles. Leurs Mercures ont rempli l'Égypte d'inventions
+merveilleuses, et ne lui avaient presque rien laissé ignorer de ce qui
+pouvait contribuer à perfectionner l'esprit et à rendre la vie commode
+et heureuse. Les inventeurs de choses utiles recevaient, et de leur
+vivant, et après leur mort, de dignes récompenses de leurs travaux.
+C'est ce qui a consacré les livres de leurs deux Mercures, et les a fait
+regarder comme des livres divins. Le premier de tous les peuples où l'on
+voie des bibliothèques est celui d'Égypte. Le titre qu'on leur donnait
+inspirait l'envie d'y entrer et d'en pénétrer les secrets: [Marge: Ψυχῆς
+ἰατρεῖον] on les appelait le _trésor des remèdes de l'ame_. Elle s'y
+guérissait de l'ignorance, la plus dangereuse de ses maladies, et la
+source de toutes les autres.
+
+Comme leur pays était uni, et leur ciel toujours pur et sans nuages, ils
+ont été des premiers à observer le cours des astres. Ces observations
+les ont conduits à régler le cours[106] de l'année sur celui du soleil;
+car chez eux, comme le remarque Diodore, dans les temps les plus
+reculés, l'année était composée de trois cent soixante-cinq jours et six
+heures.
+
+[Note 106: On ne sera pas surpris que les Égyptiens, les plus
+anciens observateurs du monde, soient parvenus à cette connaissance, si
+l'on fait réflexion que l'année lunaire, dont se servaient les Grecs et
+les Romains, tout incommode et tout informe qu'elle paraît, supposait
+néanmoins la connaissance de l'année solaire, telle que Diodore de
+Sicile l'attribue aux Égyptiens. On verra du premier coup-d'œil, en
+calculant leurs intercalations, que ceux qui avaient été les auteurs de
+cette forme d'année avaient su qu'aux trois cent soixante-cinq jours il
+fallait ajouter quelques heures pour se retrouver avec le soleil. Ils se
+trompaient seulement en ce qu'ils croyaient que c'était six heures
+juste, au lieu qu'il s'en faut près de onze minutes.
+
+= On doit observer que les Égyptiens, dans l'usage ordinaire, ne se
+servaient que de l'année _vague_ de 365 jours: elle était trop courte de
+6 heures (d'après la durée qu'ils supposaient à l'année). Le
+commencement de l'année rétrogradait donc tous les ans de 6 heures, ou
+de 1/4 de jour, et après une période de 4 fois 365 ans, ou de 1461
+années vagues, qui ne faisaient que 1460 années juliennes de 365 jours 6
+heures, l'année recommençait à-peu-près au même point; c'est ce qu'on
+appelle la _période caniculaire_. L'usage de cette année _vague_
+subsista en Égypte bien long-temps après l'introduction de l'année
+julienne dans l'usage civil.
+
+Il paraît certain, quoi qu'on en ait dit, que les prêtres de Thèbes et
+d'Héliopolis, connaissaient et pratiquaient, avant l'arrivée des
+Romains, l'année bissextile de 365 jours 6 heures, avec l'intercalation
+d'un jour tous les 4 ans; il l'est également que Jules César en fit
+l'année commune chez les Alexandrins. Cette année commençait le 1er
+thot, qui répond au 29 août.--L.]
+
+Pour reconnaître leurs terres, couvertes tous les ans par le débordement
+du Nil, les Égyptiens ont été obligés de recourir à l'arpentage, qui
+leur a bientôt appris la géométrie[107]. Ils étaient grands observateurs
+de la nature, qui, dans un pays si serein, et sous un soleil si ardent,
+était forte et féconde. C'est aussi ce qui leur a fait inventer ou
+perfectionner la médecine.
+
+[Note 107: On a la preuve que les Égyptiens, à force de recommencer
+la mesure des terres, étaient parvenus à connaître les dimensions de
+leur pays avec une singulière exactitude; et même qu'ils avaient acquis
+une connaissance assez précise de la grandeur d'un degré terrestre. Il y
+a lieu de croire que les cartes géographiques ne leur étaient point
+inconnues; on a vu plus haut (pag. 20, n. 1), qu'ils savaient tracer une
+ligne méridienne avec une exactitude surprenante.--L.]
+
+On n'abandonnait point au caprice des médecins la manière de traiter les
+malades. Ils avaient des règles fixes, qu'ils étaient obligés de suivre;
+et ces règles étaient les observations anciennes des habiles maîtres,
+qui étaient consignées dans les livres sacrés. En les suivant, ils ne
+répondaient point du succès: autrement, on les en rendait responsables,
+et il y avait contre eux peine de mort. Cette loi était utile pour
+réprimer la témérité des charlatans, mais pouvait être un obstacle aux
+nouvelles découvertes et à la perfection de l'art. [Marge: Lib. 2, c.
+84.] Chaque médecin, si l'on en croit Hérodote, se renfermait dans la
+cure d'une seule espèce de maladie: les uns pour les yeux, d'autres pour
+les dents, et ainsi du reste.
+
+Ce que nous avons dit des pyramides, du labyrinthe, de ce nombre infini
+d'obélisques, de temples, de palais, dont on admire encore les précieux
+restes dans toute l'Égypte, et dans lesquels brillaient à l'envi la
+magnificence des princes qui les avaient construits, l'habileté des
+ouvriers qui y avaient été employés, la richesse des ornements qui y
+étaient répandus, la justesse des proportions et des symétries qui en
+faisaient la plus grande beauté; ouvrages dans plusieurs desquels s'est
+conservée jusqu'à nous la vivacité même des couleurs malgré l'injure du
+temps, qui amortit et consume tout à la longue: tout cela, dis-je,
+montre à quel point de perfection [Marge: Diod. l. 1, pag. 73.] l'Égypte
+avait porté l'architecture, la peinture, la sculpture, et tous les
+autres arts[108].
+
+[Note 108: Voici le résumé de ce que les nouvelles découvertes en
+Égypte ont fait connaître sur l'état de l'industrie et des arts chez les
+anciens Égyptiens.
+
+Ils fabriquaient des toiles de lin aussi belles et aussi fines que les
+nôtres: on trouve, dans les enveloppes des momies, des toiles de coton
+d'une finesse égale à celle de notre mousseline, et d'un tissu
+très-fort; et l'on voit par quelques-unes de leurs peintures qu'ils
+savaient faire des tissus aussi transparents que nos gazes, nos linons,
+ou même que nos tulles.
+
+L'art de tanner le cuir leur était parfaitement connu; de même que celui
+de le teindre en diverses couleurs, comme nos maroquins; et d'y imprimer
+des figures.
+
+Ils savaient fabriquer aussi une sorte de verre grossier, avec lequel
+ils faisaient des colliers et autres ornements.
+
+L'art d'émailler, et celui de la dorure, étaient portés chez eux à un
+haut degré de perfection: ils savaient réduire l'or en feuilles aussi
+minces que les nôtres; et possédaient une composition métallique
+semblable à notre plomb, mais un peu plus molle.
+
+Ils avaient porté fort loin l'art de vernir: la beauté de la couverte de
+leurs poteries, n'a point été surpassée, peut-être même égalée par les
+modernes.
+
+La peinture n'a jamais été très-perfectionnée par eux; ils paraissent
+avoir toujours ignoré l'art de donner du relief aux figures par le
+mélange des clairs et de l'ombre: mais ils disposaient les couleurs avec
+intelligence; et le trait, dans leurs beaux ouvrages, est d'une
+hardiesse et d'une pureté extraordinaires. Du reste, ils n'entendaient
+rien à la perspective: et presque tous leurs dessins ne présentent les
+objets que de profil: l'uniformité des attitudes et des poses montre
+assez qu'en peinture comme en sculpture les artistes égyptiens étaient
+forcés de ne point s'écarter d'un certain style de convention, qui s'est
+conservé jusques sous les derniers empereurs romains.
+
+Il en était de même de l'architecture; très-remarquable par la grandeur
+des masses, par la majesté de l'ensemble, par le grandiose qui en
+caractérise tous les détails, elle était lourde, sans goût dans la
+disposition des parties, dans le choix des ornements: il paraît que dès
+les plus anciens temps, ils l'ont portée au plus haut degré qu'il leur
+était donné d'atteindre; et qu'elle n'a éprouvé presque aucun
+perfectionnement sensible, dans les siècles postérieurs.--L.]
+
+Ils ne faisaient pas grand cas ni de cette partie de la gymnastique ou
+palestre, qui ne tendait point à procurer au corps une force solide et
+une santé robuste[109]; ni de la musique, qu'ils regardaient comme une
+occupation non-seulement inutile, mais dangereuse, et propre seulement à
+amollir les esprits[110].
+
+[Note 109: Τἠν δὲ μουσικὴν νομίζουσιν οὐ μόνον ἄχρησον ὑπαρχειν,
+ἀλλὰ καὶ βλαβερὰν, ὡς ἂν ἐκθηλύνουσαν τἀς τῶν ἀνδρῶν ψυχάς. [Diod. 1, §
+81.]]
+
+[Note 110: «Il faut entendre de même ce que cet auteur (Diodore de
+Sicile), dit touchant la musique. Celle qu'il fait mépriser aux
+Égyptiens, comme capable de ramollir les courages, était sans doute
+cette musique molle et efféminée qui n'inspire que les plaisirs et une
+fausse tendresse; car, pour cette musique généreuse dont les nobles
+accords élèvent l'esprit et le cœur, les Égyptiens n'avaient garde de la
+mépriser, puisque, selon Diodore même, leur Mercure l'avait inventée, et
+avait aussi inventé le plus grave des instruments de musique. Dans la
+procession solennelle des Égyptiens, où l'on portait en cérémonie le
+livre de Trismégiste, on voit marcher à la tête le chantre tenant en
+main un symbole de la musique (je ne sais pas ce que c'est), et le livre
+des hymnes sacrés.» Cette excellente observation de Bossuet modifie
+suffisamment ce que l'assertion de Rollin pouvait présenter de
+fautif.--L.]
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE V
+
+ DES LABOUREURS, DES PASTEURS, DES ARTISANS.
+
+[Marge: Diod. l. 1, pag. 67, 68.] Les laboureurs, les pasteurs, les
+artisans, qui formaient les trois conditions du bas étage en Égypte, ne
+laissaient pas d'y être fort estimés, surtout les laboureurs et les
+pasteurs. Il fallait qu'il y eût des emplois et des personnes plus
+considérables, comme il faut qu'il y ait des yeux dans le corps; mais
+leur éclat ne fait pas mépriser les bras, les mains, les jambes, ni les
+parties les plus basses. Ainsi, parmi les Égyptiens, les prêtres, les
+soldats, les savants, avaient des marques d'honneur particulières; mais
+tous les métiers, jusqu'aux moindres, étaient en estime, parce qu'on ne
+croyait pas pouvoir sans crime mépriser des citoyens dont les travaux,
+quels qu'ils fussent, contribuaient au bien public.
+
+Une autre raison supérieure leur avait pu d'abord inspirer ces
+sentiments d'équité et de modération, qu'ils conservèrent long-temps.
+Comme ils descendaient tous d'un même père, qui était Cham, le souvenir
+de cette origine commune, encore récente, étant présent à l'esprit de
+tous dans les premiers siècles, établit parmi eux une espèce d'égalité
+qui leur faisait dire que toute l'Égypte était noble. En effet la
+différence des conditions, et le mépris qu'on fait de celles qui
+paraissent les plus basses, ne vient que de l'éloignement de la tige
+commune, qui fait oublier que le dernier des roturiers, si l'on veut
+remonter à la source, descend d'une famille aussi noble que les plus
+grands seigneurs.
+
+Quoi qu'il en soit, en Égypte nulle profession n'était regardée comme
+basse et sordide. Par ce moyen tous les arts venaient à leur perfection.
+L'honneur, qui les nourrit, se mêlait partout. La loi assignait à chacun
+son emploi, qui se perpétuait de père en fils. On ne pouvait ni en avoir
+deux, ni changer de profession. On faisait mieux ce qu'on avait toujours
+vu faire, et à quoi on s'était uniquement exercé dès son enfance; et
+chacun, ajoutant sa propre expérience à celle de ses ancêtres, avait
+bien plus de facilité à exceller dans son art. D'ailleurs cette coutume
+salutaire, établie anciennement dans la nation et dans le pays,
+éteignait toute ambition mal entendue, et faisait que chacun demeurait
+content dans son état, sans aspirer, par des vues d'intérêt, de vanité
+ou de légèreté, à un plus haut rang.
+
+C'était là la source d'une infinité d'inventions singulières que chacun
+imaginait dans son art pour le conduire à sa perfection, et pour
+contribuer ainsi aux commodités de la vie et à la facilité du commerce.
+[Marge: Diod. l. 1, pag. 67.] J'avais d'abord regardé comme une fable ce
+que Diodore rapporte de l'industrie des Égyptiens, qui savaient, par une
+fécondité artificielle, faire éclore des poulets sans faire couver les
+œufs par des poules[111]; mais tous les voyageurs modernes attestent la
+vérité de ce fait, qui mérite certainement d'être observé, et que l'on
+dit aussi n'être pas inconnu en Europe. Selon leurs relations, les
+Égyptiens mettent les œufs dans des fours auxquels ils savent donner un
+degré de chaleur si tempéré, et qui se rapporte si bien à la chaleur
+naturelle des poules, que les poulets qui en viennent sont aussi forts
+que ceux qui sont couvés à l'ordinaire. Le temps propre à cette
+opération est depuis la fin de décembre jusqu'à la fin d'avril, la
+chaleur étant excessive en Égypte tout le reste de l'année. Pendant ces
+quatre mois ils font couver plus de trois cent mille œufs, qui ne
+réussissent pas tous, à la vérité, mais qui ne laissent pas de fournir à
+peu de frais une quantité prodigieuse de volailles. L'habileté consiste
+à donner aux fours un degré de chaleur convenable, et qui ne passe pas
+une certaine mesure. On emploie environ dix jours pour échauffer ces
+fours, et autant à peu près pour faire éclore les œufs. C'est une chose
+divertissante, disent les relations, que de voir éclore ces poulets,
+dont les uns ne montrent que la tête, les autres sortent de la moitié du
+corps, et les autres tout-à-fait; et, dès qu'ils sont sortis, ils
+courent au travers de ces œufs; [Marge: Tom. 2, pag. 64. Lib. 10, c.
+54.] ce qui fait un vrai plaisir. On peut voir, dans les Voyages de
+Corneille LeBruyn, ce que les différents voyageurs ont écrit sur ce
+sujet. Pline en fait aussi mention; mais il paraît qu'au lieu de fours
+les Égyptiens anciennement [Marge: [V. pl. haut, p. 80.]] faisaient
+éclore les œufs dans du fumier.
+
+[Note 111: Le premier auteur qui en fait mention est Aristote
+(_Hist. Anim._ VI, c. 2). Antigone de Caryste (_Hist. Mirab._, c. 104),
+Pline (x, c. 54), s'accordent à dire, d'après lui, que ces œufs étaient
+mis dans du fumier. Le procédé actuellement en usage paraît avoir été
+inconnu des anciens Égyptiens, au moins jusqu'à l'an 133 de J.C.
+(Vopisc. _in Saturn._) Pline, il est vrai, parle, comme nouvellement
+inventé, d'un procédé analogue à celui des Égyptiens modernes (X, c.
+55); mais il ne dit point que cette invention eût été faite en
+Égypte.--L.]
+
+J'ai dit que les laboureurs sur-tout, et ceux qui prenaient soin des
+troupeaux, étaient fort considérés en Égypte, à l'exception de quelques
+contrées, où les derniers n'étaient point soufferts. En effet c'est à
+ces deux professions qu'elle devait ses richesses et son opulence. C'est
+une chose étonnante de voir ce que le travail et l'adresse des Égyptiens
+tiraient d'un pays dont l'étendue n'était pas fort considérable, mais
+dont le fonds était devenu, par le bienfait du Nil et par l'industrie
+laborieuse des habitants, d'une merveilleuse fécondité.
+
+Il en sera toujours ainsi de tout royaume où l'attention de ceux qui
+gouvernent sera tournée vers le bien public. La culture des terres et la
+nourriture des animaux seront une source inépuisable de biens et
+d'avantages par-tout où, comme en Égypte, on se fera un devoir de les
+soutenir et de les protéger par principe d'état et de politique: et
+c'est un grand malheur qu'elles soient tombées maintenant dans un mépris
+général, quoique ce soient elles qui fournissent les besoins et même les
+délices de la vie à toutes les conditions que nous regardons comme
+relevées. «Car,» dit M. l'abbé Fleury dans son admirable livre des Mœurs
+des Israélites, où il examine à fond la matière que je traite, «c'est le
+paysan qui nourrit les bourgeois, les officiers de justice et de
+finance, les gentilshommes, les ecclésiastiques; et, de quelque détour
+que l'on se serve pour convertir l'argent en denrées, ou les denrées en
+argent, il faut toujours que tout revienne aux fruits de la terre et aux
+animaux qu'elle nourrit. Cependant, quand nous comparons ensemble tous
+ces différents degrés dé conditions, nous mettons au dernier rang ceux
+qui travaillent à la campagne; et plusieurs estiment plus de gros
+bourgeois inutiles, sans force de corps, sans industrie, sans aucun
+mérite, parce qu'ayant plus d'argent ils mènent une vie plus commode et
+plus délicieuse.»
+
+«Mais, si nous imaginions un pays où la différence des conditions ne fût
+pas si grande; où vivre noblement ne fût pas vivre sans rien faire, mais
+conserver soigneusement sa liberté, c'est-à-dire n'être sujet qu'aux
+lois et à la puissance publique, subsister de son fonds sans dépendre de
+personne, et se contenter de peu plutôt que de faire quelque bassesse
+pour s'enrichir; un pays où l'on méprisât l'oisiveté, la mollesse et
+l'ignorance des choses nécessaires pour la vie, et où l'on fît moins de
+cas du plaisir que de la santé et de la force du corps, en ce pays-là il
+serait bien plus honnête de labourer ou de garder un troupeau que de
+jouer ou se promener toute la vie.» Or il ne faut point recourir à la
+république de Platon pour trouver des hommes en cet état. C'est ainsi
+qu'a vécu la plus grande partie du monde pendant près de quatre mille
+ans, non-seulement les Israélites, mais les Égyptiens, les Grecs, les
+Romains, c'est-à-dire les nations les plus policées, les plus sages, les
+plus guerrières, les plus éclairées en tout genre. Elles nous apprennent
+toutes le cas que nous devrions faire de la culture des terres et du
+soin des troupeaux: dont l'une, sans parler du chanvre et du lin d'où
+l'on tire les toiles, nous fournit, par les grains, les fruits, les
+légumes, une nourriture non-seulement abondante, mais délicieuse; et
+l'autre, outre les viandes exquises dont il couvre nos tables, met
+presque seul en mouvement les manufactures et le commerce par le moyen
+des cuirs et des étoffes.
+
+L'intention des princes, pour l'ordinaire, et leur intérêt certainement,
+est qu'on ménage et qu'on favorise les gens de la campagne, qui
+soutiennent à la lettre le poids du jour et de la chaleur, et qui
+supportent une grande partie des charges du royaume; mais les bonnes
+intentions des princes sont souvent frustrées par l'insatiable et
+impitoyable avidité de ceux qui sont chargés du recouvrement de leurs
+deniers. L'histoire nous a conservé une belle parole de Tibère à ce
+sujet: Un gouverneur du pays même dont nous parlons ici, c'est-à-dire
+[Marge: Diodor. [lis. Dio. Cassius] l. 57, p. 608.] de l'Égypte, ayant
+augmenté l'imposition annuelle que payait la province, sans doute pour
+faire sa cour à l'empereur, et lui ayant envoyé une somme plus
+considérable qu'à l'ordinaire, Tibère, qui, dans ses premières années,
+pensait ou du moins parlait bien, lui répondit que[112] _son intention
+était qu'on tondît ses brebis, et non pas qu'on les écorchât_.
+
+[Note 112: Κέιρεσθαι μοῦ τὰ πρόβατα, ἀλλ' ουκ ἀποξύρεσθαι βοὺλομαι.]
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE VI.
+
+ DE LA FÉCONDITÉ DE L'ÉGYPTE.
+
+Je ne parlerai ici que de quelques plantes particulières à l'Égypte, et
+de l'abondance du blé qui y croissait.
+
+_Papyrus_[113]. C'est une plante qui pousse quantité de tiges
+triangulaires, hautes de six ou sept coudées. [Marge: Plin. l. 13, c.
+11.] Les anciens ont écrit d'abord sur des feuilles de palmier, puis sur
+des écorces d'arbre, d'où est venu le mot _liber_: après cela sur des
+tablettes enduites de cire, où l'on imprimait les caractères avec un
+poinçon qui avait un bout aigu pour écrire, et l'autre plat pour
+effacer: ce qui a donné lieu à cette expression d'Horace, [Marge: Satir.
+10, lib. 1 [v. 72.]]
+
+ Sæpè stylum vertas, iterùm quæ digna legi sint
+ Scripturus.
+
+qui signifie que, pour faire un bon ouvrage, il faut beaucoup effacer,
+beaucoup corriger. Enfin on introduisit l'usage du papier. C'était des
+feuilles propres à écrire, faites de l'écorce de la plante dont nous
+parlons, _papyrus_, appelée autrement _byblus_: [Marge: Lucan. [Pharsal.
+III, v. 222.]]
+
+ Nondum flumineas Memphis contexere byblos
+ Nuverat.
+
+[Note 113: Pour les différents usages du papyrus, voyez une
+dissertation de M. de Caylus (_Académ. Insc._ tom. XXVI, pag. 267).--L.]
+
+Merveilleuse invention[114], dit Pline, qui est d'un si grand usage dans
+la vie, qui fixe la mémoire des faits, et qui immortalise les hommes!
+Varron l'attribue à Alexandre-le-Grand, lorsqu'il bâtit Alexandrie: mais
+elle est bien plus ancienne que lui; il ne fit que la rendre plus
+commune. Le même Pline ajoute qu'Eumène, roi de Pergame, substitua le
+parchemin au papier, par jalousie contre Ptolémée, roi d'Égypte, se
+piquant de l'emporter par ce moyen sur sa bibliothèque, dont les livres
+n'étaient que de papier. Le parchemin est une peau de mouton ou de
+bélier préparée pour écrire; on l'appelle _pergamenum_, à cause qu'il a
+été inventé par les rois de Pergame. Tous les anciens manuscrits sont
+sur du parchemin, ou sur du vélin, qui est une peau de veau plus
+délicate que le parchemin ordinaire. C'est une chose curieuse de voir
+comment notre papier, qui est si blanc et si fin, se fait de vieux
+haillons et de sales chiffons qu'on ramasse dans les rues. La plante
+nommée _papyrus_ servait aussi à faire des voiles de vaisseau, des
+cordages, des habits, des couvertures, etc.
+
+[Note 114: «Postea promiscuè patuit usus rei, quà constat
+immortalitas hominum... Chartæ usu maximè humanitas constat in
+memoria.»]
+
+[Marge: Plin. l. 19, cap. 1.] _Linum._ Le lin est une plante dont
+l'écorce est pleine de filets qui servent à faire de la toile déliée. On
+avait en Égypte une adresse merveilleuse pour le préparer et le
+travailler, les fils qu'on en tirait étant d'une si grande finesse,
+qu'ils échappaient presque à la vue. Les prêtres n'y étaient vêtus que
+de lin, et jamais de laine, et c'était aussi l'habillement ordinaire des
+personnes considérables. On en faisait un grand commerce, et il s'en
+transportait beaucoup dans les pays étrangers. Ce travail occupait un
+grand nombre de personnes en Égypte, sur-tout parmi les femmes, comme on
+le voit dans l'endroit d'Isaïe où ce prophète menace l'Égypte d'une
+affreuse sécheresse qui en fera cesser tous les travaux: [Marge: Is. 19,
+9. Exod. 9, 31.] _Confundentur qui operabantur linum, pectentes et
+texentes subtilia_. On voit aussi dans l'Écriture que l'un des effets de
+la grêle que Moïse fit tomber en Égypte fut de ruiner tout le lin qui
+commençait déjà à monter en graine: c'était au mois de mars.
+
+[Marge: Plin. _Ibid._] _Byssus._ C'était une autre espèce de lin[115],
+extrêmement fin et délié, qui était souvent teint en pourpre. Il était
+fort cher, et il n'y avait que les gens riches et aisés qui s'en
+vêtissent. Pline, qui donne la première place au lin incombustible, met
+celui-ci après, et[116] dit qu'il servait à la parure et à l'ornement
+des dames. Il paraît, par l'Écriture sainte, que c'était de l'Égypte
+[Marge: Ezech. 27] sur-tout qu'on tirait les toiles composées de cette
+espèce de lin: _byssus varia de Ægypto texta est tibi_.
+
+[Note 115: Forster (_de bysso_) et Larcher ont prouvé que le byssus
+était le coton. (Voyez plus haut, p. 69.)--L.]
+
+[Note 116: «Pioximus byssino, mulierum maxime deliciis... genito.»]
+
+Je ne parle point du _lotus_, plante fort commune et fort estimée en
+Égypte, dont la graine servait autrefois à faire du pain[117]. Il y
+avait un autre _lotus_ en Afrique, qui a donné son nom aux _lotophages_,
+parce qu'ils [Marge: Odys. l. 9 v. 84-102.] vivaient du fruit de cet
+arbre[118], fruit d'un goût si délicieux, s'il en faut croire Homère,
+qu'il faisait oublier à ceux qui en mangeaient toutes les douceurs de la
+patrie, comme Ulysse l'éprouva à son retour de Troie.
+
+En général les légumes et les fruits étaient excellents en Égypte, et
+auraient pu[119], comme Pline le remarque, suffire seuls pour la
+nourriture, tant la bonté et l'abondance en étaient grandes; et en effet
+les ouvriers ne vivaient presque d'autre chose, comme on le voit dans
+ceux qui travaillaient aux pyramides.
+
+[Note 117: Et dont on mangeait la racine. Le _lotus_ est une plante
+aquatique, espèce de _nymphæa_.--L.]
+
+[Note 118: Ce lotus est une espèce de jujubier, selon M.
+Desfontaines.--L.]
+
+[Note 119: «Ægyptus frugum quidem fertilissima, sed ut propè sola
+iis carere possit, tanta est ciborum ex herbis abundantia.» (Plin., lib.
+21, cap. 15.)]
+
+Outre ces richesses champêtres, le Nil, par la pêche et par la
+nourriture des troupeaux, fournissait la table des Égyptiens de poissons
+exquis de toute espèce, et de viandes très-succulentes. C'est ce qui fit
+regretter si fort l'Égypte aux Israélites, quand ils se trouvèrent dans
+le désert. [Marge: Num. 11, 4, 5.] _Qui nous donnera de la chair à
+manger?_ disaient-ils d'un ton plaintif et séditieux. _Nous nous
+souvenons des poissons que nous mangions en Égypte_ presque _pour rien.
+Les concombres, les melons, les poireaux, les ognons et l'ail nous
+reviennent dans l'esprit.... [Marge: Exod. 16, 5.] Nous étions assis
+près des marmites pleines de viandes, et nous mangions du pain tant que
+nous voulions_.
+
+Mais la grande et l'incomparable richesse de l'Égypte était le blé, qui
+la mettait en état, même dans des temps de famine presque universelle,
+de nourrir tous les peuples voisins, comme cela arriva sous Joseph. Dans
+les temps postérieurs elle fut toujours la ressource et le grenier le
+plus assuré de Rome et de Constantinople. On sait que la calomnie
+inventée contre saint Athanase, à qui l'on imputait d'avoir menacé
+d'empêcher à l'avenir que l'on ne transportât du blé d'Alexandrie à
+Constantinople, fit entrer en fureur contre ce saint évêque l'empereur
+Constantin, parce qu'il savait que cette ville ne pouvait subsister sans
+les convois d'Égypte. C'est la même raison qui porta toujours les
+empereurs romains à prendre un si grand soin de l'Égypte, qu'ils
+regardaient comme la mère nourricière de Rome.
+
+Cependant le même fleuve qui a mis cette province en état de nourrir et
+de faire subsister les deux villes du monde les plus peuplées, la
+réduisait quelquefois elle-même à une affreuse famine; et il est
+étonnant que la sage prévoyance de Joseph, qui, dans des temps
+d'abondance, avait mis en réserve des blés pour des années de stérilité,
+n'ait point appris à ces politiques si vantés à se précautionner par une
+pareille industrie contre les variétés et les incertitudes du Nil[120].
+Pline le jeune, dans le panégyrique de Trajan, nous fait une peinture
+admirable de l'extrémité où la famine réduisit cette province sous cet
+empereur, et de la généreuse libéralité qu'il fit paraître pour la
+soulager. On ne sera pas fâché d'en voir ici un extrait, qui rendra
+moins les expressions que les pensées.
+
+[Note 120: Sénèque nous apprend que, pendant deux années
+consécutives, dans la dixième et la onzième années du règne de
+Cléopatre, l'inondation du Nil trompa l'espérance des laboureurs; et que
+ce malheur arriva pendant neuf années, au témoignage de Callimaque.
+(Senec., _Quæst. Natur._ IV, 2, § 15.) Le passage de Callimaque, dont
+Sénèque rappelle le sens, a été conservé par le grand étymologiste. On
+le trouve dans l'édit. d'Ernesti (t. 1, p. 357).--L.]
+
+L'Égypte, dit Pline, qui se glorifiait de n'avoir besoin, pour nourrir
+et faire croître ses grains, ni des pluies, ni du ciel, et qui se
+croyait assurée pour toujours de le disputer aux terres les plus
+fertiles, fut condamnée à une sécheresse inopinée, et à une funeste
+stérilité, parce que l'inondation du Nil, source et mesure certaine de
+l'abondance, beaucoup moins étendue qu'à l'ordinaire, avait laissé à sec
+la plupart des terres[121]. Pour-lors elle implora le secours du prince,
+comme elle avait coutume d'attendre celui du fleuve. Le délai ne dura
+que ce qu'il fallut de temps au courrier pour porter à Rome cette triste
+nouvelle; et il semblait que ce malheur n'était arrivé que pour faire
+paraître avec plus d'éclat la bonté de César[122]. C'était une ancienne
+et commune opinion, que notre ville ne pouvait subsister que par les
+vivres qu'elle tirait d'Égypte. Cette nation vaine et fastueuse se
+vantait de nourrir, toute vaincue qu'elle était, ses vainqueurs, d'avoir
+leur sort entre ses mains, et de régler par son fleuve leur bonne ou
+mauvaise destinée. Nous avons rendu au Nil ses moissons, et lui avons
+renvoyé ses convois: que l'Égypte apprenne donc, par son expérience,
+qu'elle ne nous est point nécessaire, mais qu'elle est notre esclave:
+qu'elle sache que ce n'est pas tant des vivres qu'elle nous envoie qu'un
+tribut qu'elle nous paie; et qu'elle n'oublie jamais que nous pouvons
+bien nous passer de l'Égypte, mais que l'Égypte ne peut point se passer
+de nous. C'en était fait de cette province si fertile, si elle eût
+encore été libre. Elle a trouvé un sauveur et un père dans son maître.
+Étonnée de voir ses greniers remplis sans le travail de ses laboureurs,
+elle n'a su d'où lui pouvaient venir ces richesses étrangères et
+gratuites. La disette de peuples si éloignés de nous, et secourus si
+promptement, n'a servi qu'à faire mieux sentir quel avantage c'est que
+d'être sous notre empire[123]. Le Nil a pu, dans d'autres temps, couvrir
+d'une plus grande inondation les campagnes d'Égypte, mais il n'a jamais
+coulé plus abondamment pour la gloire des Romains. Puisse le ciel,
+content d'avoir mis à une telle épreuve et la patience des peuples, et
+la bonté du prince, rendre pour toujours à l'Égypte son ancienne
+fécondité!
+
+[Note 121: «Inundatione; id est ubertate regio fraudata, sic opem
+Cæsaris invocavit, ut solet amnem suum.»]
+
+[Note 122: «Pererebuerat antiquitas, urbem nostram nisi opibus
+Ægypti ali sustentarique non posse. Superbiebat ventosa et insolens
+natio, quôd victorem quidcm populum pasceret tamen, quòdque in suo
+flumine, in suis manibus, vel abundantia nostra vel fames esset.
+Refudimus Nilo suas copias. Recepit frumenta quæ miserat, deportatasque
+messes revexit.»]
+
+[Note 123: «Nilus Ægypto quidem sæpè, sed gloriæ nostræ nunquam
+largior fluxit.»]
+
+Le reproche que Pline fait ici aux Égyptiens, d'avoir une vaine et folle
+complaisance dans les inondations de leur Nil, marque un de leurs
+caractères les plus particuliers, et me fait souvenir d'un bel endroit
+d'Ézéchiel, où Dieu parle ainsi à Pharaon, l'un de leurs rois: [Marge:
+Ezech. 29, v. 3 et 9.] «Je viens à toi, grand dragon, qui te couches au
+milieu de tes fleuves, et qui dis: Le fleuve est à moi, c'est moi qui
+l'ai fait, c'est moi-même qui me suis créé.» _Ecce ego ad te, Pharao,
+rex Ægypti, draco magne, qui cubas in medio fluminum tuorum, et dicis:
+Meus est fluvius, et ego feci eum, et ego feci memetipsum._
+
+Dieu voyait dans le cœur de ce prince un orgueil insupportable, un
+sentiment de sécurité, de confiance dans les inondations du Nil, d'une
+entière indépendance des influences du ciel, comme s'il n'eût dû les
+heureux effets de cette inondation qu'à ses soins et à ses travaux, ou à
+ceux de ses prédécesseurs: _Meus est fluvius, et ego feci eum._
+
+Avant que de terminer cette seconde partie, qui regarde les mœurs des
+Égyptiens, je crois devoir avertir les lecteurs de se rendre attentifs à
+différents traits répandus dans l'histoire d'Abraham, de Jacob, de
+Joseph, de Moïse, qui confirment et éclaircissent une partie de ce que
+nous trouvons dans les auteurs profanes sur ce sujet. Ils y remarqueront
+la police parfaite qui régnait en Égypte, soit à la cour, soit dans le
+reste du royaume; la vigilance du prince, qui était averti de tout, qui
+avait un conseil réglé, des ministres choisis, des troupes toujours bien
+entretenues, et de toute sorte, infanterie, cavalerie, chariots armés en
+guerre; des intendants dans toutes les provinces; des gardes des
+greniers publics, des dispensateurs exacts du blé, qui le distribuaient
+avec grand ordre; une cour formée avec tous les officiers de la
+couronne, capitaine des gardes, grand échanson, grand panetier, en un
+mot tout ce qui compose la maison d'un prince et qui fait l'éclat d'une
+cour brillante. [Marge: Gen. 12, 10-20.] Ils y admireront plus que tout
+cela encore la crainte des menaces de Dieu, inspecteur de toutes les
+actions, et juge des rois mêmes; et l'horreur de l'adultère, reconnu
+comme un crime capable de faire périr un royaume.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ TROISIÈME PARTIE.
+
+ -----------------
+
+ HISTOIRE DES ROIS D'ÉGYPTE.
+
+Il n'y a point dans toute l'antiquité d'histoire plus obscure ni plus
+incertaine que celle des premiers rois d'Égypte. Cette nation fastueuse,
+et follement entêtée de son antiquité et de sa noblesse, trouvait qu'il
+était beau de se perdre dans un abyme infini de siècles, qui [Marge:
+Diod. l. 1, p. 41.] semblait l'approcher de l'éternité. Si on l'en
+croit, les dieux d'abord, ensuite les demi-dieux ou héros, la
+gouvernèrent successivement pendant l'espace de plus de vingt mille
+ans[124]. On sent assez combien cette prétention est vaine et fabuleuse.
+
+[Note 124: Diodore, cité par Rollin, dit: _un peu moins de dix-huit
+mille ans_. (1, § 44.) Fréret a montré que cette antiquité si reculée
+provient de l'équivoque causée par le mot _année_, qui a désigné
+originairement des saisons de trois ou de quatre mois. En réduisant les
+dates égyptiennes, d'après cette hypothèse, on reconnaît qu'elles se
+renferment dans les limites de la chronologie de l'Écriture Sainte.--L.]
+
+Après les dieux et demi-dieux régnèrent des hommes égyptiens, dont
+Manéthon nous a laissé trente dynasties ou principautés. Ce Manéthon
+était Égyptien, grand-prêtre et garde des archives sacrées de l'Égypte;
+il avait été instruit dans les lettres grecques. Il a écrit l'histoire
+des Égyptiens, et l'a tirée, à ce qu'il dit, des écrits de Mercure, et
+des autres anciens mémoires conservés dans les archives des temples. Il
+avait composé cet ouvrage sous le règne et par l'ordre de Ptolémée
+Philadelphe.
+
+Si l'on suppose les trente dynasties de Manéthon successives, elles
+composent plus de cinq mille trois cents ans jusqu'au règne d'Alexandre,
+ce qui est manifestement convaincu de fausseté. D'ailleurs on voit dans
+Ératosthène[125], appelé à Alexandrie par Ptolémée Evergète, une liste
+de trente-huit rois thébains, tous différents [Marge: Eratosthen. ap.
+Syncell. p. 91. c. 147 D.] de ceux de Manéthon. Le soin d'éclaircir ces
+difficultés a beaucoup exercé les savants. La voie la plus sûre de
+concilier ces contradictions est de supposer, comme le font maintenant
+presque tous ceux qui traitent cette matière, que les rois dont il est
+parlé dans les différentes dynasties ne se sont pas tous succédé les uns
+aux autres, mais que plusieurs ont régné en même temps dans des contrées
+différentes. Il y a eu en Égypte quatre dynasties principales: celle de
+Thèbes, celle de Thin, celle de Memphis, et celle de Tanis. Je ne ferai
+point ici le dénombrement des rois qui y ont régné: l'histoire ne nous
+en a presque conservé que les noms. Je ne rapporterai que ce qui me
+paraîtra propre à éclairer et à instruire les jeunes gens, pour qui
+principalement j'écris; et je m'arrêterai sur-tout à ce qu'Hérodote et
+Diodore de Sicile nous apprennent des rois d'Égypte, sans même y garder
+une suite fort exacte, du moins dans les commencements de cette
+histoire, qui sont fort obscurs, et sans me mettre en devoir de
+concilier ces deux historiens. Leur dessein, surtout d'Hérodote, a été,
+non de donner une suite exacte des rois d'Égypte, mais seulement
+d'indiquer ceux dont l'histoire leur a paru plus intéressante et plus
+instructive. Je suivrai le même plan; et j'espère qu'on ne me saura pas
+mauvais gré de n'être point entré moi-même, et de n'avoir point engagé
+avec moi les jeunes gens, dans un labyrinthe de difficultés qui est
+presque sans issue, et d'où les plus habiles ont bien de la peine à se
+tirer quand ils veulent suivre le fil de l'histoire et fixer des dates
+assurées. Les curieux pourront consulter les savants[126] ouvrages où
+cette matière est traitée à fond.
+
+[Note 125: Il était de Cyrène.]
+
+[Note 126: La chronique du chevalier Marsham; les ouvrages du P.
+Pezron; les dissertations du P. Tournemine, et celles de M. l'abbé
+Sevin.]
+
+Je dois avertir dès le commencement qu'Hérodote, sur la foi des prêtres
+Égyptiens qu'il avait consultés, rapporte beaucoup d'oracles et de faits
+singuliers qu'un lecteur éclairé ne prendra que pour ce qu'ils sont,
+c'est-à-dire pour des fables.
+
+L'histoire ancienne d'Égypte contient 2158 ans, et elle se divise
+naturellement en trois parties.
+
+La première commence à l'établissement de la monarchie égyptienne,
+fondée par Ménès ou Mesraïm, fils de Cham, l'année du monde 1816, et
+finit à la destruction de cette même monarchie par Cambyse, roi de
+Perse, l'an 3479; et cette première partie comprend 1663 ans.
+
+La seconde partie est mêlée avec l'histoire des Perses et des Grecs, et
+s'étend jusqu'à la mort d'Alexandre-le-Grand, arrivée en 3681, et
+renferme par conséquent 202 ans.
+
+La troisième est celle où s'est élevée en Égypte une nouvelle monarchie
+sous les Lagides, c'est-à-dire sous les Ptolémées, descendants de Lagus,
+jusqu'à la mort de Cléopatre, dernière reine d'Egypte, en 3974; et ce
+dernier espace renferme 293 ans.
+
+Je ne traiterai ici que la première partie, réservant les deux autres
+pour les temps qui leur sont propres.
+
+ROIS D'ÉGYPTE.
+
+[Marge: AN. M. 1816 AV. J.C. 2188] MÉNÈS. Tous les historiens
+conviennent que Ménès est le premier roi d'Égypte. On prétend, et ce
+n'est point sans fondement, qu'il est le même que Mesraïm, fils de Cham.
+
+Cham était le second fils de Noé. Lorsque la famille de ce dernier,
+après la folle entreprise de la tour de Babel, se dispersa en
+différentes contrées, Cham tourna du côté de l'Afrique: et c'est lui
+sans doute qui dans la suite y fut honoré comme dieu sous le nom de
+Jupiter Ammon. Il avait quatre enfants: Chus, Mesraïm, Phuth [Marge:
+Gen. 10, 6.] et Canaan. Chus s'établit en Ethiopie; Mesraïm dans
+l'Égypte, qui, dans l'Écriture, est le plus souvent appelée de son nom
+et de celui de Cham son père; Phuth, dans la partie de l'Afrique qui est
+à l'occident de l'Égypte; et Canaan, dans le pays qui depuis a porté son
+nom. Les Cananéens sont certainement le même peuple que les Grecs
+nomment presque toujours Phéniciens, sans qu'on puisse rendre raison ni
+de ce nom étranger, ni de l'oubli du véritable.
+
+[Marge: Herod. l. 1, cap. 99. Diod. lib. 1, pag. 42.] Je reviens à
+Mesraïm. On convient que c'est le même que Ménès, que tous les
+historiens donnent pour le premier roi d'Égypte. Ils disent que c'est
+lui qui y établit le premier le culte des dieux et les cérémonies des
+sacrifices.
+
+BUSIRIS, assez long-temps après, bâtit la fameuse ville de Thèbes, et y
+établit le siège de l'empire[127]. Nous avons parlé ailleurs de la
+magnificence et des richesses de cette ville. Ce n'est pas le Busiris
+connu par sa cruauté[128].
+
+[Note 127: Diodore de Sicile compte deux rois de ce nom: le premier
+a régné 1400 ans après Ménès; et l'autre est le huitième successeur du
+premier: c'est à celui-ci qu'il attribue la fondation de Thèbes. (I, §
+45.)--L.]
+
+[Note 128: Strabon (XVII, pag. 802), et Diodore de Sicile (§ 45 et
+88), nient l'existence de ce Busiris, et traitent de fables tout ce que
+les Grecs en ont dit. Marsham et Newton sont de l'avis de ces deux
+auteurs.--L.]
+
+[Marge: Diod. lib. 2, pag. 44, 45.] OSYMANDYAS. Diodore décrit fort au
+long plusieurs édifices magnifiques que ce prince avait fait
+construire[129], dont l'un entre autres[130] était orné de scupltures et
+de peintures d'une beauté parfaite, qui représentaient son expédition
+contre les Bactriens, peuple de l'Asie, qu'il avait attaqués avec une
+armée de quatre cent mille hommes de pied, et de vingt mille chevaux. On
+y voyait, dans un autre endroit, une assemblée de juges, dont le
+président portait au cou une image de la Vérité, qui avait les yeux
+fermés, et avait autour de lui un grand nombre de livres; symbole
+énergique, qui marquait que les juges devaient être instruits des lois,
+et juger sans acception de personnes.
+
+On y avait peint aussi le roi, qui offrait aux dieux l'or et l'argent
+qu'il tirait chaque année des mines d'Égypte, qui montaient à la somme
+de seize millions[131].
+
+[Note 129: A Thèbes.--L.]
+
+[Note 130: C'était son tombeau.--L.]
+
+[Note 131: Trois mille deux cents myriades de mines. = Rollin a
+voulu dire _seize cent millions_; car les trois mille deux cents
+myriades ou 32,000,000 de mines d'argent, 533,000 talents, valent
+1,599,000,000 fr., d'après l'évaluation du talent, suivie par Rollin, ou
+les talents dont il est question ici sont de fort peu de valeur, ou les
+prêtres en ont imposé à Diodore de Sicile.--L.]
+
+Non loin de là paraissait une magnifique bibliothèque, la plus ancienne
+dont il soit parlé dans l'histoire; elle avait pour titre: _le trésor
+des remèdes de l'ame_. Près de cette bibliothèque on avait placé des
+statues de tous les dieux d'Égypte, à chacun desquels le roi offrait des
+présents convenables; par où il semblait vouloir annoncer à la postérité
+que pendant sa vie il avait eu le bonheur de montrer toujours beaucoup
+de piété envers les dieux et de justice envers les hommes.
+
+Son tombeau était d'une magnificence extraordinaire. Il était environné
+d'un cercle d'or qui avait une coudée de largeur, et trois cent
+soixante-cinq coudées de circuit[132], sur chacune desquelles étaient
+marqués le lever et le coucher du soleil, de la lune et des autres
+constellations; car dès-lors les Égyptiens divisaient l'année en douze
+mois, chacun de trente jours, et après le douzième mois ils ajoutaient
+chaque année cinq jours [Marge: [plus haut, p. 76.]] et six heures. On
+ne savait ce qu'on devait le plus admirer dans ce superbe monument, ou
+la richesse de la matière, ou l'art et l'industrie des ouvriers.
+
+[Marge: Diod. p. 46.] UCHORÉUS, l'un des successeurs d'Osymandyas, bâtit
+la ville de Memphis[133]. Elle avait cent cinquante stades de
+circuit[134], c'est-à-dire plus de sept lieues. Il la plaça à la pointe
+du Delta, à l'endroit où le Nil se partage en plusieurs branches. Du
+côté du midi, il fit une levée fort haute. A droite et à gauche, il
+creusa des fossés très-profonds[135] pour y recevoir le fleuve. Ils
+étaient revêtus de pierres, et, du côté de la ville, rehaussés par de
+fortes chaussées: le tout pour mettre la ville en sûreté et contre les
+inondations du Nil, et contre les attaques des ennemis. Une ville si
+avantageusement située, et si bien fortifiée, qui était comme la clef du
+Nil, et qui par là dominait sur tout le pays, devint bientôt la demeure
+ordinaire des rois. Elle demeura en possession de cet honneur jusqu'au
+temps où Alexandre-le-Grand fit bâtir Alexandrie.
+
+[Note 132: Il est permis de douter de l'existence de ce merveilleux
+cercle d'or, qui avait 192 mètres (590 pieds) de circonférence; car
+Diodore n'a pu le décrire que d'après le récit des prêtres, attendu
+qu'il avait été détruit cinq siècles auparavant par Cambyse. (I, §
+49.)--L.]
+
+[Note 133: Bâtie par Ménès, selon Hérodote.--L.]
+
+[Note 134: Environ 31,620 mètres, environ 6 lieues; mais peut-être
+s'agit-il du petit stade (V. plus bas, p. 101): dans ce cas, la mesure
+se réduit à 3 lieues.--L.]
+
+[Note 135: Diodore dit un _lac_.--L.]
+
+[Marge: plus haut, p. 22, n. 1.] MOERIS. C'est lui qui construisit ce
+lac si fameux qui porta son nom. Nous en avons parlé ci-devant.
+
+[Marge: AN. M. 1920 AV. J.C. 2084.] L'Égypte avait été long-temps
+gouvernée par des princes nés dans le pays même, lorsque des étrangers,
+qu'on nomma rois-pasteurs, en langue égyptienne _hycsos_, Arabes ou
+Phéniciens, s'emparèrent d'une grande partie de la basse Égypte et de
+Memphis: mais ils ne furent point maîtres de la haute Égypte, et le
+royaume de Thèbes subsista toujours jusqu'au temps de Sésostris. La
+domination de ces rois étrangers dura environ 260 ans.
+
+[Marge: Gen. 12, 20-20. AN. M. 2084 AV. J.C. 1920.] C'est sous l'un
+d'eux, appelé dans l'Écriture Pharaon, nom commun à tous les rois
+d'Égypte, qu'Abraham passa dans ce pays avec Sara sa femme, qui y courut
+un grand risque, parce que le prince, informé de sa rare beauté, et ne
+la croyant que sœur et non épouse d'Abraham, l'avait fait enlever.
+
+[Marge: AN. M. 2179 AV. J.C. 1825 AN. M. 2276 AV. J.C. 1728.] TETHMOSIS,
+ou Amosis, ayant chassé les rois-pasteurs, régna dans la basse Égypte.
+
+Long-temps après, Joseph fut mené en Égypte par des marchands
+ismaélites, vendu à Putiphar, et, par une suite d'événements
+merveilleux, conduit à une suprême autorité, et élevé à la première
+place du royaume. Je ne dis rien ici de son histoire, qui est connue de
+tout le monde. [Marge: Justin. l. 36, cap. 2.] J'avertis seulement que
+Justin, qui n'a fait qu'abréger Trogue Pompée, historien excellent du
+temps d'Auguste, remarque que Joseph, le dernier des enfants de Jacob,
+que ses frères, par envie, avaient vendu à des marchands étrangers,
+ayant reçu du ciel l'intelligence des songes et la connaissance de
+l'avenir, sauva, par sa rare prudence, l'Égypte de la famine dont elle
+était menacée, et fut extrêmement considéré du roi.
+
+[Marge: AN. M. 2298 AV. J.C. 1706.] Jacob y passa aussi avec toute sa
+famille, qui fut toujours bien traitée par les Égyptiens pendant qu'ils
+conservèrent le souvenir des services importants que Joseph leur avait
+rendus. Mais, dit l'Écriture, après la [Marge: Exod. 1-8.] mort de
+Joseph il s'éleva un nouveau roi, à qui Joseph était inconnu.
+
+RAMESSÈS-MIAMUN était, selon Ussérius, le nom de ce nouveau roi connu
+dans l'Écriture sous celui de [Marge: AN. M. 2427 AV. J.C. 1577.]
+Pharaon. Il régna pendant soixante-six ans, et fit souffrir aux
+Israélites des maux infinis. «Il établit, _dit l'Écriture_, des
+intendants des ouvrages, afin qu'ils accablassent les Hébreux de
+fardeaux _insupportables_. [Marge: Exod. 1-11-13-14.] Et ils bâtirent à
+Pharaon des villes pour servir de[136] magasins, savoir: Phithom et
+Ramessès... Les Égyptiens haïssaient les enfants d'Israël: ils les
+affligeaient en leur insultant; et ils leur rendaient la vie ennuyeuse
+en les employant à des travaux pénibles de boue, de mortier et de
+brique, et à toutes sortes d'ouvrages de terre dont ils étaient
+accablés.» Ce roi avait deux fils, Aménophis et Busiris.
+
+[Note 136: Heb. _urbes thesaurorum_; Sept. _urbes munitas_. Ces
+villes étaient destinées pour y mettre en réserve le blé, l'huile et les
+autres richesses de l'Égypte. _Vatab._ = Dans la Vulgate, _urbes
+tabernaculorum_.--L.]
+
+[Marge: AN. M. 2494 AV. J.C. 1510. AN. M. 2513 AV. J.C. 1491,]
+AMÉNOPHIS, qui était l'aîné, lui succéda. C'est ce Pharaon sous qui les
+Israélites sortirent d'Égypte, et qui fut submergé au passage de la mer
+Rouge.
+
+Selon le P. Tournemine, Sésostris, dont nous parlerons bientôt, est
+celui des rois d'Égypte qui commença la persécution contre les
+Israélites, et qui les accabla de travaux pénibles; ce qui est
+très-conforme à ce que Diodore remarque de ce prince, qu'il n'employa
+dans les ouvrages qu'il fit en Égypte que des étrangers. Ainsi l'on peut
+mettre le grand événement du passage de la mer Rouge sous[137] Phéron
+son fils; et le caractère d'impiété que lui donne Hérodote rend cette
+conjecture très-vraisemblable. Le plan que je me suis proposé me
+dispense d'entrer dans ces discussions de chronologie.
+
+[Note 137: Ce nom ressemble fort à celui de Pharaon, qui était
+commun aux rois d'Égypte.]
+
+[Marge: Lib. 3, p. 74] Diodore, en parlant de la mer Rouge, dit une
+chose bien digne de remarque. Il y avait, observe cet historien, dans
+tout le pays, une ancienne tradition, transmise des pères aux enfants
+depuis plusieurs siècles, qu'autrefois, par un reflux extraordinaire, la
+mer avait été entièrement desséchée, en sorte qu'on en voyait le fond,
+et que bientôt après, les eaux, par un flux violent, avaient repris leur
+première place. Il est évident que c'est le passage miraculeux de la mer
+Rouge sous Moïse qui est ici désigné; et j'en fais la remarque exprès
+pour avertir les jeunes gens de ne pas laisser échapper, dans la lecture
+des auteurs, ces traces précieuses d'antiquité, sur-tout quand elles
+ont, comme celle-ci, quelque rapport à la religion.
+
+Ussérius dit qu'Aménophis laissa deux fils, l'un nommé Séthosis ou
+Sésostris, l'autre Armaïs. Les Grecs l'ont appelé Bélus, et ses deux
+enfants, Ægyptus et Danaüs.
+
+[Marge: Herod. l. 2, c. 102-110.] Sésostris a été non-seulement l'un des
+plus puissants [Marge: Diod. l. 1, p. 48-54.] rois qu'ait eus l'Égypte,
+mais l'un des plus grands conquérants que vante l'antiquité.
+
+Son père, ou par instinct, ou par humeur, ou, comme le disent les
+Égyptiens, par l'autorité d'un oracle, conçut le dessein de faire de son
+fils un conquérant. Il s'y prit à la manière des Égyptiens, c'est-à-dire
+avec grandeur et noblesse. Tous les enfants qui naquirent le même jour
+que Sésostris furent amenés à la cour par ordre du roi. Il les fit
+élever comme ses enfants, et avec les mêmes soins que Sésostris, près
+duquel ils étaient nourris. Il ne pouvait lui donner de plus fidèles
+ministres, ni des officiers plus zélés pour le succès de ses armes. On
+les accoutuma sur-tout, dès l'âge le plus tendre, à une vie dure et
+laborieuse, pour les mettre en état de soutenir un jour avec facilité
+les fatigues de la guerre. On ne leur donnait pas à manger qu'auparavant
+ils n'eussent fait à pied ou à cheval une course considérable[138]. La
+chasse était leur exercice le plus ordinaire.
+
+[Note 138: Diodore dit 180 stades, mesure qui a paru si longue à
+Rollin, qu'il n'a pas osé l'exprimer; et pour sauver l'invraisemblance,
+il laisse croire que ces jeunes gens faisaient cette route _ou à pied ou
+à cheval_, quoique Diodore parle seulement d'une course à pied; il faut
+voir comme Voltaire se moque de l'extravagance de Diodore (_Philosoph.
+de l'hist._), à l'occasion de ces 180 stades, qu'il évalue à 8 lieues.
+Diodore se sert ici, comme plus bas (pag. 106, note 2), du petit stade
+Égyptien (= 105, 4 mètres), et les 180 stades valent 18,970 mètres, ou
+seulement 3 lieues 1/2; or, il n'y a rien d'invraisemblable à ce qu'on
+exige de jeunes gens, habitués à de rudes exercices, qu'ils fassent tous
+les matins 3 lieues 1/2 avant de prendre de la nourriture.--L.]
+
+[Marge: Lib. 12, c. 4.] Élien[139] remarque que Sésostris fut instruit
+par Mercure, et qu'il apprit de lui la politique et l'art de régner. Ce
+Mercure est celui que les Grecs ont appelé _Trismégiste_, c'est-à-dire
+_trois fois grand_[140]. L'Égypte, où il était né, lui doit l'invention
+de presque tous les arts. Les deux ouvrages que nous avons sous son nom
+portent des marques si certaines de nouveauté, qu'il n'y a personne qui
+doute maintenant de leur supposition. Il y a encore eu un autre Mercure,
+fort célèbre chez les Égyptiens par ses rares connaissances, et beaucoup
+plus ancien que celui-ci. Jamblique, prêtre de l'Égypte, nous assure que
+l'usage de ce pays était de mettre sous le nom d'Hermès ou Mercure les
+ouvrages et les inventions que l'on donnait au public.
+
+[Note 139: Τὰ νοήματα έκμουσωθῆναι.]
+
+[Note 140: _Trois fois très-grand._--L.]
+
+Quand Sésostris fut plus âgé, son père lui fit faire son apprentissage
+par une guerre contre les Arabes. Ce jeune prince y apprit à supporter
+la faim et la soif, et soumit cette nation, jusqu'alors indomptable. La
+jeunesse élevée avec lui le suivit toujours dans toutes ses campagnes.
+
+Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête, son père le fit
+tourner vers l'occident de l'Égypte. Il attaqua la Libye, et la plus
+grande partie de cette vaste région fut subjuguée.
+
+[Marge: AN. M. 2513 AV. J. C. 1491.] SÉSOSTRIS. En ce temps son père
+mourut, et le laissa en état de tout entreprendre. Il ne conçut pas un
+moindre dessein que celui de la conquête du monde; mais, avant que de
+sortir de son royaume, il avait pourvu à la sûreté du dedans, en gagnant
+le cœur de tous ses peuples par la libéralité, par la justice, et par
+des manières douces et populaires. Il n'eut pas moins de soin de ménager
+les officiers et les soldats, qui devaient toujours être prêts à
+répandre leur sang pour lui, persuadé qu'il ne pourrait réussir dans ses
+entreprises s'ils n'étaient fortement attachés à sa personne par les
+liens de l'estime, de l'affection, et même de l'intérêt. Il divisa tout
+le pays en trente-six gouvernements (on les appelait des _nomes_), et il
+les donna à des personnes du mérite et de la fidélité desquelles il
+était assuré.
+
+Cependant il faisait ses préparatifs. Il levait des troupes, et leur
+donnait pour capitaines les officiers les plus braves et les plus
+estimés, et sur-tout les jeunes gens que son père avait fait nourrir
+avec lui. Il y en avait dix-sept cents[141], capables d'inspirer aux
+troupes le courage, l'amour de la discipline, et le zèle pour le service
+du prince. Son armée montait à six cent mille hommes de pied, et
+vingt-quatre mille chevaux, sans compter vingt-sept mille chars armés en
+guerre.
+
+[Note 141: Ce nombre est beaucoup trop fort; il est impossible que
+l'on vît naître en Egypte 1700 mâles en un jour. En adoptant la
+condition la plus favorable pour les naissances, il en résulte une
+population d'environ 29,000,000 d'habitants. Or, on a tout lieu de
+croire que celle de l'Égypte n'a jamais excédé 7,500,000 ames. Ce
+passage de Diodore a beaucoup exercé les savants; j'ai fait voir, dans
+un Mémoire particulier, que Diodore a mal compris le renseignement que
+lui ont donné les prêtres égyptiens.--L.]
+
+Il commença son expédition par l'Éthiopie, située au midi de l'Égypte.
+Il la rendit tributaire, et obligea les peuples de lui payer tous les
+ans une certaine quantité d'ébène, d'ivoire et d'or.
+
+Il avait équipé une flotte de quatre cents voiles. L'ayant fait avancer
+sur la mer Rouge, il se rendit maître des îles, et de toutes les villes
+placées sur le bord de la mer. Pour lui, il marcha à la tête de son
+armée de terre. Il parcourut et soumit l'Asie avec une rapidité
+étonnante, et pénétra dans les Indes plus loin qu'Hercule et que
+Bacchus, et plus loin que ne fit depuis Alexandre, puisqu'il soumit le
+pays au-delà du Gange, et s'avança jusqu'à l'Océan[142]. On peut juger
+par là si les pays voisins lui résistèrent. Les Scythes, jusqu'au Tanaïs
+lui furent assujettis, aussi-bien que l'Arménie et la Cappadoce. Il
+laissa une colonie dans l'ancien royaume de Colchos, situé vers la
+partie orientale de la mer Noire, où les mœurs d'Égypte sont toujours
+demeurées depuis. Hérodote a vu dans l'Asie mineure, d'une mer à
+l'autre, les monuments de ses victoires. On lisait en plusieurs pays
+cette inscription gravée sur des colonnes: _Sésostris, le roi des rois
+et le seigneur des seigneurs, a conquis ce pays par ses armes._ Il y en
+avait jusque dans la Thrace, et il étendit son empire depuis le Gange
+jusqu'au Danube. Il y eut des peuples qui défendirent courageusement
+leur liberté: d'autres cédèrent sans résistance. Sésostris eut soin de
+marquer dans ses monuments cette différence en figures hiéroglyphiques,
+à la manière des Égyptiens.
+
+[Note 142: Les prêtres Égyptiens, en décrivant les conquêtes de
+Sésostris, paraissent avoir pris à tâche de faire croire qu'il avait été
+aussi loin que le Bacchus, l'Hercule et l'Alexandre des Grecs.--L.]
+
+La difficulté des vivres l'arrêta dans la Thrace, et l'empêcha d'entrer
+plus avant dans l'Europe. On remarque un caractère singulier dans ce
+conquérant, qui ne songea pas, comme les autres, à maintenir sa
+domination sur les nations vaincues, mais qui, se bornant à la gloire de
+les avoir assujetties et dépouillées, après avoir couru le monde pendant
+neuf ans, se renferma presque dans les anciennes bornes de l'Égypte, à
+l'exception de quelques provinces voisines: car on ne voit par aucun
+vestige que ce nouvel empire ait subsisté, ni sous lui, ni sous ses
+successeurs.
+
+Il revint donc chargé des dépouilles de tous les peuples vaincus,
+traînant après lui une multitude infinie de captifs, et couvert de
+gloire plus que ne l'avait jamais été aucun de ses prédécesseurs;
+j'entends de cette gloire qui consiste à faire beaucoup parler de soi, à
+envahir par les armes et par la violence un grand nombre de provinces,
+et souvent à faire bien des malheureux. Il récompensa les officiers et
+les soldats avec une magnificence vraiment royale, traitant chacun selon
+sa qualité et son mérite. Il se faisait un plaisir, et regardait comme
+un devoir, de mettre les compagnons de ses victoires en état de jouir
+paisiblement le reste de leur vie d'un doux loisir, juste fruit de leurs
+travaux.
+
+Pour lui, toujours occupé du soin de sa réputation, et encore plus du
+désir de rendre sa puissance utile et salutaire à ses peuples, il
+employa le repos que la paix lui laissait, à construire des ouvrages
+plus propres encore à enrichir l'Égypte qu'à immortaliser son nom, et où
+l'art et l'industrie des ouvriers se faisaient plus admirer que
+l'immense grandeur des dépenses qu'on y avait faites.
+
+Cent temples fameux, érigés en actions de graces aux dieux tutélaires de
+toutes les villes, furent les premiers aussi-bien que les plus illustres
+témoignages de ses victoires; et il eut soin de publier par des
+inscriptions que ces grands ouvrages avaient été achevés sans fatiguer
+aucun de ses sujets. Il mettait sa gloire à les ménager, et à ne faire
+travailler que les captifs aux monuments de ses victoires.
+L'Écriture[143] remarque quelque chose de pareil en parlant des
+bâtiments de Salomon.
+
+[Note 143: «Porrò de filiis Israel non posuit ut servirent operibus
+regis». (2 Paral. 8, 9.)]
+
+Il se piqua sur-tout d'orner et d'enrichir le temple de Vulcain à
+Péluse, en reconnaissance de la protection qu'il croyait en avoir
+éprouvée lorsqu'au retour de ses expéditions, son frère lui dressa des
+embûches dans cette ville, et voulut le faire périr avec sa femme et ses
+enfants en mettant le feu à l'appartement où il était couché.
+
+Son grand travail fut de faire construire dans toute l'étendue de
+l'Égypte un nombre considérable de hautes levées[144], sur lesquelles il
+bâtit de nouvelles villes, afin que les hommes et les bestiaux y pussent
+être en sûreté pendant les débordements du Nil.
+
+Depuis Memphis jusqu'à la mer, il fit creuser des deux côtés du fleuve
+un grand nombre de canaux pour faciliter le commerce et le transport des
+vivres, et pour établir une communication aisée entre les villes les
+plus éloignées les unes des autres; outre que par là il rendit l'Égypte
+inaccessible à la cavalerie des ennemis, qui avait coutume auparavant de
+l'infester par de fréquentes irruptions.
+
+Il fit plus: pour mettre le pays à l'abri des incursions des Syriens et
+des Arabes, qui en sont fort voisins, il fortifia tout le côté de
+l'Égypte qui est tourné vers l'orient, depuis Péluse jusqu'à Héliopolis,
+c'est-à-dire plus de sept lieues en longueur[145].
+
+[Note 144: Les collines factices dont Rollin a parlé plus haut (p.
+25.)--L.]
+
+[Note 145: 1500 stades.
+
+= Cette distance était, selon Strabon, de 750 stades (XVII, pag. 1156
+Almel.); selon Diodore, elle était de 1500 stades, ce qui est
+précisément le double. Il s'ensuit que Diodore se sert ici, comme plus
+haut (p. 101, n. 1), du petit stade égyptien, qui était la moitié du
+grand, égal à 210,8 mètres. Ainsi les 750 grands stades, ou 1500 petits,
+représentent une distance de 158,300 mètres, ou environ 28 lieues. C'est
+précisément la distance qui existe entre Péluse et Héliopolis, en ligne
+droite.--L.]
+
+On pourrait regarder Sésostris comme un des héros les plus illustres et
+les plus vantés de l'antiquité, s'il n'avait lui-même terni l'éclat de
+ses exploits guerriers et de ses vertus pacifiques par une soif de
+gloire et par une aveugle complaisance dans sa grandeur, qui lui firent
+oublier qu'il était homme. Les rois et les chefs des nations subjuguées
+venaient, dans de certains temps marqués, rendre hommage à leur
+vainqueur, et lui payer les tributs qu'on leur avait imposés. En toute
+autre occasion, il les traitait avec assez de douceur et de bonté; mais,
+quand il allait au temple ou qu'il entrait dans la ville, il faisait
+atteler à son char ces rois et ces princes quatre à quatre, au lieu de
+chevaux, et se croyait bien grand de se faire ainsi traîner par les
+maîtres et les seigneurs des autres nations. Ce qui m'étonne le plus,
+c'est que l'historien Diodore mette cette folle et inhumaine vanité au
+nombre de ses plus éclatantes actions.
+
+Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la mort à lui-même, après
+avoir régné trente-trois ans, et laissa l'Égypte extrêmement riche. Son
+empire pourtant ne passa point la quatrième génération; mais il [Marge:
+Tacit. Annal. lib. 2, cap. 60.] restait encore du temps de Tibère des
+monuments magnifiques qui marquaient l'étendue qu'il avait eue du vivant
+de Sésostris, aussi-bien que la quantité des tributs qu'on lui payait.
+
+Je reprends quelques faits particuliers arrivés dans le temps dont je
+viens de parler, que j'ai omis pour ne point interrompre le fil de
+l'histoire, et que je me contenterai d'indiquer ici simplement.
+
+[Marge: AN. M. 2448.] Vers le temps dont nous parlons, les peuples
+d'Égypte s'établirent dans divers endroits de la terre. La colonie que
+Cécrops amena d'Égypte fonda douze villes, ou plutôt douze bourgs, dont
+il composa le royaume d'Athènes.
+
+Nous avons remarqué que le frère de Sésostris, appelé par les Grecs
+Danaüs[146], lui avait dressé des embûches et avait voulu le faire périr
+lorsque après ses conquêtes il revint en Égypte. Son dessein n'ayant
+[Marge: 2530.] pas réussi, il fut obligé de prendre la fuite. Il se
+retira dans le Péloponnèse, où il s'empara du royaume d'Argos, fondé
+près de quatre cents ans auparavant par Inachus.
+
+[Note 146: C'est Manéthon qui donne Sésostris comme frère de Danaüs.
+Son témoignage à cet égard est vivement attaqué par plusieurs
+chronologistes, tels que Périzonius et Larcher. (_Chronol. d'Hérodote_,
+tom. VII, pag. 323.)--L.]
+
+[Marge: 2533.] Busiris, frère d'Aménophis, si célèbre chez les anciens
+pour sa cruauté, exerçait alors sa tyrannie en[Marge: [V. plus haut p.
+96, n. 1.]] Égypte sur les bords du Nil, et égorgeait impitoyablement
+tous les étrangers qui abordaient dans le pays: ce fut apparemment
+pendant l'absence de Sésostris.
+
+[Marge: 2549.] Vers le même temps Cadmus porta de Syrie en Grèce
+l'invention des lettres. Quelques-uns prétendent que ces lettres étaient
+les égyptiennes, et que Cadmus lui-même était d'Égypte, et non de
+Phénicie; et les Égyptiens, qui se disent inventeurs de tout, et qui
+vantent leur antiquité par-dessus celle de tous les autres peuples,
+n'ont pas manqué d'attribuer à leur Mercure l'invention des
+lettres[147]. La plupart des savants conviennent que Cadmus porta en
+Grèce les lettres syriennes ou phéniciennes, et que ces lettres sont les
+mêmes que les hébraïques, les Hébreux, qui ne faisaient qu'un petit
+peuple, étant compris sous le nom général de _Syriens_. Joseph Scaliger,
+dans ses notes sur la Chronique d'Eusèbe, prouve que les lettres
+grecques, et celles de l'alphabet latin qui en ont été formées, tirent
+leur origine des anciennes lettres phéniciennes, qui sont les mêmes que
+les samaritaines, dont les Juifs se sont servis avant la captivité de
+Babylone. Cadmus ne porta que seize lettres[148] en Grèce, auxquelles on
+en ajouta huit autres dans la suite.
+
+[Note 147: On peut voir sur cette matière deux savantes
+dissertations de M. l'abbé Renaudot, insérées dans le second volume de
+_l'Histoire de l'Académie des Inscriptions_.]
+
+[Note 148: Les seize lettres que Cadmus porta en Grèce sont: α, β,
+γ, δ, ε, ι, κ, λ, μ, ν, ο, π, ρ, σ, τ, υ. Palamède, à l'époque de la
+guerre de Troie, c'est-à-dire plus de 250 ans après Cadmus, ajouta les
+quatre suivantes: ξ, θ, χ, φ; et Simonide, long-temps après, inventa les
+quatre autres, qui sont: η, ω, ζ, ψ.
+
+VIII, cap. 57.
+
+= Quelques savants, et entre autres M. Larcher, croient que les Grecs
+avaient une écriture alphabétique avant l'arrivée de Cadmus, et que ce
+prince apporta seulement quelques lettres nouvelles. (LARCHER, _sur
+Hérodote_, tom. IV, pag. 258.)--L.]
+
+Je reviens à l'histoire des rois d'Égypte, et je les rangerai désormais
+dans l'ordre qu'Hérodote leur a donné[149].
+
+[Note 149: Je ne crois pas devoir entrer dans la discussion d'une
+difficulté qui serait fort embarrassante s'il fallait concilier ici la
+suite des rois d'Hérodote avec le sentiment d'Ussérius. Celui-ci
+suppose, avec plusieurs savants, que Sésostris est le fils du roi
+d'Égypte qui fut submergé dans la mer Rouge, dont le règne, par
+conséquent, a commencé l'année du monde 1513, et a duré jusqu'à l'année
+1547, puisque son règne est de 33 ans. Quand on donnerait 50 ans au
+règne de Phéron, son fils, il resterait encore plus de 200 ans entre
+Phéron et Protée, qu'Hérodote dit avoir succédé immédiatement au
+premier, puisque Protée était du temps du siége de Troie, dont Ussérius
+met la prise en 2820. Je ne sais pas si c'est parce qu'il a senti cette
+difficulté que, depuis Sésostris, il ne parle presque plus des rois
+d'Égypte. Je suppose qu'entre Phéron et Protée il y a eu un grand vide
+et un long intervalle. En effet Diodore (lib. 1, pag. 54) y place
+plusieurs rois, et il en faut dire autant de quelques-uns des rois
+suivants.]
+
+[Marge: AN. M. 2547 AV. J.C. 1457] PHÉRON succéda aux états de
+Sésostris, mais non à sa gloire. Hérodote ne rapporte de lui qu'une
+action, qui marque combien il avait dégénéré des sentiments religieux de
+son père. Dans un débordement du Nil,[Marge: Herod. l. 2, c. III. Diod.
+lib. 1, pag. 54.] qui fut extraordinaire, et qui passa dix-huit coudées,
+indigné du dégât qu'il causerait dans le pays, il lança un javelot
+contre le fleuve, comme pour le châtier; et, s'il en faut croire
+l'historien, il fut puni lui-même sur-le-champ de son impiété par la
+perte de la vue.
+
+[Marge: AN. M. 2800 AV. J.C. 1204. Herod. lib. 2, c. 112-120.] PROTÉE.
+Il était de Memphis, où, du temps d'Hérodote, on voyait encore son
+temple, dans lequel il y avait une chapelle dédiée à Vénus l'étrangère:
+on conjecture que c'était Hélène. Du temps de ce roi, Pâris le Troyen,
+retournant chez lui avec Hélène, qu'il avait ravie, fut poussé par la
+tempête à une des embouchures du Nil appelée Canopique. De là il fut
+conduit à Memphis devant Protée, qui lui reprocha fortement le crime et
+la lâche perfidie dont il s'était rendu coupable en enlevant la femme de
+son hôte et avec elle tous les biens qu'il avait trouvés dans sa maison.
+Il ajouta qu'il ne s'abstenait de le faire mourir, comme son crime le
+méritait, que parce que les Égyptiens évitaient de souiller leurs mains
+dans le sang des étrangers; qu'il retiendrait Hélène avec toutes ses
+richesses, pour les restituer à leur légitime possesseur; que, pour lui,
+il eût à sortir de ses états dans l'espace de trois jours, faute de quoi
+il serait traité comme ennemi. La chose fut ainsi exécutée. Pâris
+continua sa route, et arriva à Troie. L'armée des Grecs l'y suivit de
+près. Elle commença par sommer les Troyens de leur rendre Hélène et
+toutes les richesses qu'on avait emportées avec elle. Ils répondirent
+que ni cette princesse ni ses biens n'étaient point dans leur ville.
+Quelle apparence en effet, remarque Hérodote, que Priam, ce vieillard si
+sage, eût mieux aimé voir périr sous ses yeux ses enfants et sa patrie
+que de donner aux Grecs une satisfaction aussi juste que celle qu'ils
+lui demandaient? Mais ils eurent beau affirmer avec serment qu'Hélène
+n'était point dans leur ville, les Grecs, persuadés qu'on se moquait
+d'eux, persistèrent opiniâtrément à ne les point croire: la Divinité,
+ajoute encore le même historien, voulant que les Troyens, par la
+destruction entière de leur ville et de leur empire, apprissent à
+l'univers effrayé[150], _que les dieux vengent les grands crimes d'une
+manière éclatante_. Ménélas, à son retour, passa en Égypte chez le roi
+Protée, qui lui rendit Hélène avec toutes ses richesses. Hérodote
+prouve, par quelques passages d'Homère, que le voyage de Pâris en Égypte
+n'était point inconnu à ce poëte.
+
+[Note 150: «ᾨς τῶν μεγάλων ἀδικημάτων μεγάλαι εἰσὶ καὶ αἱ τιμορίαι
+παρὰ τῶν θεῶν. II. § 120 fin.»]
+
+[Marge: Lib. 2, c. 121-123.] RHAMPSINIT. Ce qu'Hérodote raconte du
+trésor que Rhampsinit, le plus riche des rois d'Égypte, fit bâtir, et de
+sa descente dans les enfers, sent trop la fiction et le roman pour être
+rapporté ici.
+
+Jusqu'à ce dernier roi, il y avait eu dans le gouvernement de l'Égypte
+quelque ombre de justice et de modération; mais, sous les deux règnes
+suivants, la violence et la dureté en prirent la place.
+
+[Marge: Herod. l. 2, c. 124-128. Diod. lib. 1, pag. 57.] CHÉOPS et
+CHÉPHREN [151]. Ces deux princes, véritablement frères par la
+ressemblance de leurs mœurs, semblaient avoir pris à tâche de se
+signaler à l'envi l'un de l'autre par une impiété ouverte à l'égard des
+dieux, et par une barbare inhumanité à l'égard des hommes. Le premier
+régna cinquante ans, et l'autre après lui cinquante-six. Ils tinrent les
+temples fermés pendant tout le temps de leur règne, et défendirent aux
+Égyptiens, sous de grosses peines, d'offrir des sacrifices. D'un autre
+côté, ils accablèrent leurs sujets par de durs et d'inutiles travaux, et
+ils firent périr un nombre infini d'hommes pour satisfaire la folle
+ambition qu'ils avaient d'immortaliser leur nom par des bâtiments d'une
+grandeur énorme et d'une dépense sans bornes. Il est remarquable que ces
+superbes pyramides[152], qui ont fait l'admiration de l'univers, étaient
+le fruit de l'irréligion et de l'impitoyable dureté de ces princes.
+
+[Note 151: Son frère.--L.]
+
+[Note 152: Ce sont les deux plus grandes (suprà, pag. 17), que les
+voyageurs sont convenus d'appeler _Chéops_ et _Chéphren_, du nom des
+rois qui les ont fait bâtir.--L.]
+
+[Marge: Herod. l. 2, p. 139-140. Diod. p. 58.] MYCÉRINUS. Il était le
+fils de Chéops, mais d'un caractère bien différent. Loin de marcher sur
+les traces de son père, il détesta sa conduite, et suivit une route tout
+opposée. Il rouvrit les temples des dieux, rétablit les sacrifices,
+s'appliqua à soulager les peuples et à leur faire oublier leurs maux
+passés, et il ne se crut roi que pour rendre la justice à ses sujets et
+pour leur faire goûter la douceur d'un règne équitable et paisible. Il
+écoutait leurs plaintes, essuyait leurs larmes, soulageait leur misère,
+et se regardait moins comme le maître que comme le père des peuples:
+aussi en était-il infiniment chéri. Toute l'Égypte retentissait de ses
+louanges, et son nom était par-tout en vénération.
+
+Il semble qu'une conduite si douce et si sage aurait dû lui attirer la
+protection des dieux. Il en fut tout autrement. Ses malheurs
+commencèrent par la mort d'une fille unique qu'il aimait tendrement, et
+qui faisait toute sa consolation. Il lui fit rendre des honneurs
+extraordinaires, qui subsistaient encore du temps d'Hérodote. Il dit que
+dans la ville de Saïs on brûlait pendant tout le jour des parfums exquis
+auprès du tombeau de cette princesse, et que pendant la nuit on y
+conservait toujours une lampe allumée.
+
+Il apprit par un oracle qu'il ne régnerait que sept ans; et, comme il en
+fit ses plaintes aux dieux en demandant pourquoi le règne de son père et
+de son oncle, tous deux également impies et cruels, avait été si heureux
+et si long; et pourquoi le sien, qu'il avait tâché de rendre le plus
+équitable et le plus doux qu'il lui avait été possible, devait être si
+court et si malheureux, il lui fut répondu que cela même en était la
+cause, parce que la volonté des dieux avait été que le peuple d'Égypte,
+en punition de ses crimes, fût maltraité et accablé de maux pendant
+l'espace de cent cinquante ans; et que son règne, qui aurait dû être de
+cinquante ans comme les précédents, avait été abrégé parce qu'il avait
+été trop doux. Il bâtit aussi une pyramide, mais bien moindre que celle
+de son père.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] ASYCIUS. Ce fut lui qui établit la loi
+sur les emprunts, par laquelle il n'est permis à un fils d'emprunter
+qu'en mettant en gage le corps mort de son père. Cette loi ajoute que,
+s'il n'a soin de le retirer en rendant la somme empruntée, il sera privé
+pour toujours, lui et ses enfants, du droit de sépulture.
+
+Il se piqua de surpasser tous ses prédécesseurs par la construction
+d'une pyramide de brique, plus magnifique, si l'on en croit, que toutes
+celles qu'on avait vues jusque-là. Il y fit graver cette inscription:
+DONNEZ-VOUS BIEN DE GARDE DE ME MÉPRISER EN ME COMPARANT AUX AUTRES
+PYRAMIDES FAIRES DE PIERRE. JE LEUR SUIS AUTANT SUPÉRIEURE QUE JUPITER
+L'EST AUX AUTRES DIEUX.
+
+En supposant que les six règnes précédents, parmi lesquels il y en a
+plusieurs dont Hérodote ne fixe point la durée, aient été de cent
+soixante et dix ans, il reste un intervalle de près de trois cents ans
+jusqu'au règne de Sabacus l'Éthiopien. Je place dans cet intervalle deux
+ou trois faits que l'Écriture sainte nous fournit.
+
+[Marge: 3 Reg. 3, 1. AN. M. 2991 AV. J.C. 1013.] PHARAON, roi d'Égypte,
+donna sa fille en mariage à Salomon, roi d'Israël, qui la fit venir dans
+cette partie de Jérusalem appelée la _ville de David_, jusqu'à ce qu'il
+lui eût bâti un palais.
+
+SÉSAC. Il est appelé autrement _Sésonchis_.
+
+[Marge: AN. M. 3026 AV. J.C. 978. 3, Reg. c. 11, 40, etc. 12.] C'est
+vers lui que se réfugia Jéroboam pour éviter la colère de Salomon, qui
+voulait le faire mourir. Jéroboam demeura en Égypte jusqu'à la mort de
+Salomon, après laquelle il retourna à Jérusalem; et, s'étant mis à la
+tête des révoltés, il enleva à Roboam, fils de Salomon, dix tribus, dont
+il se fit déclarer roi.
+
+[Marge: 2 Paral. 12, 1, 9. AN. M. 3033 AV. J.C. 971.] Le même Sésac, la
+cinquième année du règne de Roboam, marcha contre Jérusalem, parce que
+les Juifs avaient péché contre le Seigneur. Il avait avec lui douze
+cents chariots de guerre, et soixante mille hommes de cavalerie. Le
+peuple qui était venu avec lui ne pouvait se compter; il étaient tous
+Libyens, Troglodytes et Éthiopiens. Sésac se rendit maître des plus
+fortes places du royaume de Juda, et avança jusque devant Jérusalem.
+Alors le roi et les premiers de la cour ayant imploré la miséricorde du
+Dieu d'Israël, Dieu leur déclara par son prophète Séméias que, parce
+qu'ils s'étaient humiliés, il ne les exterminerait point entièrement
+comme ils l'avaient mérité, mais qu'ils seraient assujettis à Sésac;
+afin, leur dit-il, qu'ils apprennent quelle différence il y a entre me
+servir et servir les rois de la terre: _ut sciant distantiam servitutis
+meæ et servitutis regni terrarum_. Sésac se retira donc de Jérusalem
+après avoir enlevé les trésors de la maison du Seigneur et ceux du
+palais du roi. Il emporta tout avec lui, et même les trois cents
+boucliers d'or que Salomon avait fait faire.
+
+[Marge: 2. Paral. 14, 9-13. AN. M. 3063 AV. J.C. 941.] ZARA, roi
+d'Éthiopie, et sans, doute roi d'Égypte en même temps, fit la guerre à
+Asa, roi de Juda. Son armée était composée d'un million d'hommes et de
+trois cents chariots de guerre. Asa marcha au-devant de lui, rangea son
+armée en bataille, et, plein de confiance dans le Dieu qu'il servait:
+«Seigneur, lui dit-il, c'est une même chose, à votre égard, de nous
+secourir avec un petit nombre ou avec un grand. C'est par ce que nous
+nous confions en vous et en votre nom que nous sommes venus contre cette
+multitude. Seigneur, vous êtes notre Dieu: ne permettez pas que l'homme
+l'emporte sur vous.» Une prière si pleine de foi fut exaucée. Dieu jeta
+l'épouvante parmi les Éthiopiens. Ils prirent la fuite, et furent
+défaits sans qu'il en restât un seul; parce que c'était le Seigneur, dit
+l'Écriture, qui les taillait en pièces pendant que son armée combattait:
+_ruerunt usque ad internecionem, quia Domino cædente contriti sunt, et
+exercitu illius præliante_.
+
+[Marge: Herod. l. 2, c. 137-140. Diod. lib. 1, pag. 59.] ANYSIS. Il
+était aveugle. Sous son règne, SABACUS, roi d'Éthiopie, excité par un
+oracle, entra avec une nombreuse armée en Égypte, et s'en rendit maître.
+Il régna avec beaucoup de douceur et de justice. Au lieu de faire mourir
+les coupables condamnés à mort par les juges, il les faisait travailler,
+chacun dans leurs villes, aux réparations des levées sur lesquelles
+elles étaient situées. Il bâtit plusieurs temples magnifiques; un entre
+autres dans la ville de Bubaste, dont Hérodote fait une longue et belle
+description. Après avoir régné cinquante ans, qui était le terme que lui
+avait marqué l'oracle, il se retira volontairement en Éthiopie, et
+laissa le trône à Anysis, qui s'était tenu [Marge: 4. Reg. 17, 4. AN. M.
+3279. AV. J.C. 723.] caché pendant tout ce temps dans les marais. On
+croit que ce Sabacus est le même que SUA, dont Osée, roi d'Israël,
+implora le secours contre Salmanasar, roi des Assyriens.
+
+[Marge: AN. M. 3285. AV. J.C. 719.] SÉTHON. Il régna quatorze ans. C'est
+le même[153] que _Sévéchus_, fils de _Sabacon_ ou _Sual_, Éthiopien, qui
+avait régné si long-temps en Égypte. Ce prince, au lieu de s'acquitter
+des fonctions d'un roi, affectait celles d'un prêtre, s'étant fait
+consacrer lui-même souverain-pontife de Vulcain. Livré entièrement à la
+superstition, loin de s'appliquer à défendre ses états par les armes, il
+fit peu de cas des gens de guerre; et, persuadé qu'il n'aurait jamais
+besoin de leur secours, il ne se mit point en peine de les ménager, leur
+ôta leurs privilèges, et alla jusqu'à les dépouiller des fonds de terre
+que les rois ses prédécesseurs leur avaient assignés.
+
+Il éprouva bientôt leur ressentiment dans une guerre qui lui survint
+tout-à-coup, et dont il ne se tira que par une protection miraculeuse,
+si l'on s'en rapporte au récit qu'en fait Hérodote, qui est mêlé de
+beaucoup de fables. Sannacharib[154], roi des Arabes et des Assyriens,
+étant entré avec une armée nombreuse en Égypte, les officiers et les
+soldats égyptiens refusèrent de marcher contre lui. Le prêtre de
+Vulcain, réduit à une telle extrémité, eut recours à son dieu, qui lui
+dit de ne point perdre courage et de marcher hardiment contre les
+ennemis avec le peu de gens qu'il pourrait ramasser. Il le fit. Un petit
+nombre de marchands, d'ouvriers, et de gens de la lie du peuple, se
+joignit à lui. Avec cette poignée de soldats, il s'avança jusqu'à
+Péluse, où Sannacharib avait établi son camp. La nuit suivante une
+multitude effroyable de rats se répandit dans le camp des Assyriens, et,
+y ayant rongé toutes les cordes de leurs arcs et toutes les courroies de
+leurs boucliers, les mit hors d'état de se défendre. Ainsi désarmés, ils
+furent obligés de prendre la fuite; et ils se retirèrent après avoir
+perdu une grande partie de leurs troupes. Séthon, de retour chez lui, se
+fit ériger une statue dans le temple de Vulcain, où, tenant à sa main
+droite un rat, il disait, dans une inscription: QU'EN ME VOYANT, ON
+APPRENNE À RESPECTER LES DIEUX [155].
+
+[Note 153: Rien n'est plus douteux.--L.]
+
+[Note 154: Hérodote appelle ainsi ce prince. [II, c. 141.]]
+
+[Note 155: Ἐς ἐμέ τις ὀρέων εὺσεβὴς ἕστω.]
+
+Il est visible que cette histoire, telle que je la viens de raconter et
+qu'on la lit dans Hérodote, est une altération de celle qui est
+rapportée dans le quatrième livre des Rois. On y voit que Sannacharib,
+roi des Assyriens, [Marge: Cap. 17, etc.] après avoir subjugué toutes
+les nations voisines et s'être rendu maître de toutes les autres villes
+du royaume de Juda, prit la résolution d'assiéger Ézéchias dans
+Jérusalem, qui en était la capitale. Les ministres de ce saint roi,
+malgré son opposition et les remontrances du prophète Isaïe qui
+promettait une protection assurée de la part de Dieu si l'on ne mettait
+sa confiance qu'en lui seul, mendièrent secrètement le secours des
+Égyptiens et des Éthiopiens. Leurs armées, unies ensemble, s'avancèrent,
+dans le temps marqué, vers Jérusalem. L'Assyrien marcha à leur
+rencontre, les défit en bataille rangée, poursuivit les vaincus jusque
+dans l'Égypte et la ravagea entièrement. A son retour, la nuit même qui
+précéda le jour où l'on devait donner l'assaut à la ville de Jérusalem
+et où tout paraissait désespéré, l'ange exterminateur ravagea le camp
+des Assyriens, y fit périr par l'épée et par le feu cent
+quatre-vingt-cinq mille hommes, et montra qu'on avait raison de se fier,
+comme avait fait Ézéchias, à la parole et aux promesses du Dieu
+d'Israël.
+
+Voilà la vérité du fait; mais, comme elle était peu honorable pour les
+Égyptiens, ils ont tâché de la tourner à leur avantage en la déguisant
+et la corrompant. Cependant les traces de cette histoire, quoique
+défigurées, doivent paraître précieuses dans un historien d'une aussi
+haute antiquité et d'un aussi grand poids qu'est Hérodote.
+
+Le prophète Isaïe avait prédit à plusieurs reprises que cette expédition
+des Égyptiens, concertée, ce semble, avec tant de prudence, conduite
+avec tant d'habileté, et où les forces de deux puissants empires
+s'étaient réunies pour secourir les Juifs; Isaïe, dis-je, avait prédit
+que cette expédition, non-seulement serait inutile à Jérusalem, mais
+tournerait à la ruine de l'Égypte même, dont les plus fortes villes
+seraient prises, les terres ravagées, les habitants de tout sexe et de
+tout âge emmenés captifs. On peut consulter les chapitres 18, 19, 20,
+30, 31, etc.
+
+Ussérius et M. Prideaux croient que c'est dans ce temps qu'arriva la
+ruine de[156] _No-Amon_, cette fameuse [Marge: Nahum. 3 8-10.] ville
+dont parle le prophète Nahum, et dont il dit que les habitants avaient
+été traînés en captivité, que les jeunes enfants avaient été écrasés
+dans les carrefours de ses rues, et que ses plus grands seigneurs,
+chargés de chaînes, avaient été partagés par sort entre les vainqueurs.
+Il marque que tous ces malheurs tombèrent sur elle lorsque _l'Égypte et
+l'Éthiopie étaient sa force_; ce qui semble désigner assez clairement le
+temps dont nous parlons, où Tharaca et Séthon étaient unis ensemble. Ce
+sentiment n'est point sans difficulté, et est contredit par d'habiles
+gens. Il me suffit d'en avertir le lecteur.
+
+[Note 156: La vulgate nomme _Alexandrie_ la ville qui est appelée
+dans l'hébreu _No-Amon_, parce qu'Alexandrie fut depuis bâtie à la place
+de cette dernière. M. Prideaux, après Bochard, croit que c'est _Thèbes_,
+surnommée _Diospolis_. En effet, Amon chez les Égyptiens est le même que
+Jupiter; mais _Thèbes_ n'est point l'endroit où fut bâtie depuis
+Alexandrie. Il se peut faire qu'il y eût là une autre ville appelée
+aussi _No-Amon_.]
+
+[Marge: Herod. l, 2, cap. 142.] Jusqu'au règne de Séthon, les prêtres
+égyptiens comptaient trois cent quarante et une générations d'hommes, ce
+qui fait onze mille trois cent quarante années, en mettant trois
+générations d'hommes pour cent ans. Ils comptaient pareil nombre de
+prêtres et de rois. Ces derniers, soit dieux, soit hommes, s'étaient
+succédé sans interruption sous le nom de _piromis_, mot égyptien qui
+signifie _bon et honnête_. Les prêtres égyptiens montrèrent à Hérodote
+trois cent quarante et un colosses de bois de ces _piromis_, rangés tous
+en ordre dans une grande salle. C'était la folie des Égyptiens de se
+perdre dans une antiquité dont aucun autre peuple n'approchât.
+
+[Marge: AN. M. 3299 AV. J.C. 705. Afric. apud Syncel. p. 74.] THARACA.
+C'est celui-là même qui était venu avec une armée d'Éthiopiens au
+secours de Jérusalem avec Séthon. Quand celui-ci fut mort, après avoir
+occupé le trône pendant quatorze ans, Tharaca y monta à sa place, et le
+tint pendant dix-huit. Ce fut le dernier des rois éthiopiens qui
+régnèrent dans l'Égypte.
+
+Après sa mort, les Égyptiens, ne pouvant s'accorder sur la succession,
+furent deux ans dans un état d'anarchie accompagné de grands désordres.
+
+DOUZE ROIS[157].
+
+[Note 157: Jusqu'ici la chronologie égyptienne, incertaine et
+interrompue par des lacunes, commence à prendre de la suite et de la
+certitude. D'après Hérodote, le règne des douze rois est de l'an 673:
+ils régnèrent 15 ans; ainsi Psammitique régna seul, à partir de l'an
+656, et non pas en 670: ce prince mourut, après un règne de 39 ans;
+conséquemment son fils Néchao lui succéda vers 617, comme l'a marqué
+Rollin (616), p. 124. Les deux dates de 685 et de 670 sont donc
+fautives.--L.]
+
+[Marge: AN. M. 3319 AV. J.C. 685. Herod. l. 2, cap. 147-152. Diod. lib.
+1, pag. 59.] Enfin douze des principaux seigneurs, s'étant ligués
+ensemble, se saisirent du royaume, et le partagèrent entre eux en douze
+parties. Ils convinrent de gouverner chacun leur district avec un
+pouvoir et une autorité égale, sans que jamais l'un songeât à rien
+entreprendre contre l'autre ni à s'emparer de son gouvernement. Ils
+crurent devoir faire ensemble cet accord, et le cimenter par les plus
+terribles serments, pour éviter l'effet d'un oracle qui avait prédit que
+celui d'entre eux qui aurait fait des libations à Vulcain dans un vase
+d'airain deviendrait le maître de l'Égypte. Ils régnèrent ensemble
+pendant quinze ans dans une grande union; et, pour en laisser à la
+postérité un célèbre monument, ils bâtirent de concert et à frais
+communs le fameux labyrinthe, qui était un amas de douze grands
+palais,[Marge: [Pag. 20.]] et qui avait autant de bâtiments sous terre
+qu'il en paraissait au-dehors. J'en ai fait mention précédemment.
+
+Un jour que les douze rois assistaient ensemble dans le temple de
+Vulcain à un sacrifice solennel qui s'y faisait régulièrement dans un
+certain temps marqué, les prêtres ayant présenté à chacun d'eux une
+coupe d'or pour faire les libations, il s'en trouva une de manque, et
+Psammitique, l'un des douze, sans aucun dessein prémédité, au lieu de
+coupe prit son casque d'airain, car ils en portaient tous, et s'en
+servit pour faire les libations. Cette circonstance frappa les autres,
+et leur rappela dans l'esprit le souvenir de l'oracle dont j'ai parlé.
+Ils crurent donc se devoir mettre en sûreté contre ses entreprises, et
+le reléguèrent dans les pays marécageux de l'Égypte[158].
+
+[Note 158: Dans la partie septentrionale du Delta, entre les bouches
+Phatmitique et Sébennytique--L.]
+
+Après que Psammitique y eut passé quelques années, attendant une
+occasion favorable pour se venger de l'affront qu'il avait reçu, un
+courrier vint lui dire qu'il était arrivé en Égypte des hommes d'airain:
+c'étaient des soldats de Grèce, Cariens et Ioniens, que la tempête avait
+jetés sur les côtes d'Égypte, et qui étaient tout couverts de casques,
+de cuirasses et d'autres armes d'airain. Psammitique se souvint aussitôt
+d'un oracle qui lui avait répondu que des hommes d'airain viendraient du
+côté de la mer à son secours. Il ne douta point que ce n'en fût ici
+l'accomplissement. Il fit donc amitié avec ces étrangers, les engagea
+par de grandes promesses à demeurer avec lui, leva sous main d'autres
+troupes, mit à leur tête ces Grecs, et, ayant attaqué les onze rois, il
+les défit, et demeura seul maître de l'Égypte.
+
+[Marge: AN. M. 3334 AV. J.C. 670. Herod. l. 2, c. 153, 154.]
+PSAMMITIQUE. Ce prince, qui devait son salut aux Ioniens et aux Cariens,
+les établit dans l'Égypte, fermée jusqu'alors aux étrangers, et leur y
+assigna des bons fonds de terre et des revenus assurés, qui leur firent
+oublier leur patrie. Il leur donna de jeunes enfants égyptiens à élever,
+à qui ils apprirent leur langue. A cette occasion et par ce moyen, les
+Égyptiens entrèrent en commerce avec les Grecs; et depuis ce temps aussi
+l'histoire d'Égypte, jusque-là mêlée de fables pompeuses par l'artifice
+des prêtres, commence, selon Hérodote, à avoir plus de certitude.
+
+Dès que Psammitique fut affermi sur le trône, il entra en guerre avec le
+roi d'Assyrie au sujet des limites des deux empires. Cette guerre dura
+long-temps. Depuis que les Assyriens eurent conquis la Syrie, la
+Palestine, étant le seul pays qui séparât les deux royaumes, devint
+entre eux un sujet continuel de discorde, comme elle le fut ensuite
+entre les Ptolémées et les Séleucides. Ce fut à qui des deux l'aurait,
+et cette province devint tour à tour le partage du plus fort.
+Psammitique, se voyant maître paisible de toute l'Égypte et ayant remis
+toutes choses sur[159] l'ancien pied, crut qu'il était temps de penser
+aux frontières de son royaume, et de les mettre en sûreté contre
+l'Assyrien son voisin, dont la puissance augmentait de jour en jour. Il
+entra pour cet effet à la tête d'une armée dans la Palestine.
+
+[Note 159: Cette révolution arriva environ sept ans après la
+captivité de Manassé, roi de Juda.]
+
+[Marge: Lib. 1, p. 61.] Peut-être faut-il placer au commencement de
+cette guerre ce qu'on lit dans Diodore, que les Égyptiens, indignés de
+ce que le roi avait placé les Grecs à l'aile droite, par préférence à
+eux, quittèrent le service au nombre de plus de deux cent mille, et se
+retirèrent en Éthiopie, où on leur donna un établissement avantageux.
+
+[Marge: Herod. [l. 2,] cap. 157.] Quoi qu'il en soit, Psammitique entra
+en Palestine. Mais il s'y trouva d'abord arrêté à Azot, une des
+principales villes du pays, qui lui donna tant de peine, que ce ne fut
+qu'après un siége de vingt-neuf ans qu'il s'en rendit maître. C'est le
+plus long siége dont il soit parlé dans l'histoire ancienne.
+
+Cette place était anciennement une des cinq villes capitales des
+Philistins. Les Égyptiens, quelque temps auparavant, s'en étant emparés,
+la fortifièrent si bien, qu'elle devint la plus forte barrière de leur
+pays de ce côté-là; en sorte que Sennachérib ne put entrer en Égypte
+qu'il n'eût premièrement emporté cette place. C'est ce qu'il fit par
+Tarthan, l'un de ses généraux. Les Assyriens l'avaient conservée jusqu'à
+ce temps-ci, et ce ne fut qu'après le long siége dont je viens de parler
+qu'elle revint aux Égyptiens.
+
+[Marge: Isai. 20, 1. Herod. l. 1, cap. 105.] En ce temps-là les Scythes,
+sortis des environs des Palus-Méotides, s'étant jetés dans la Médie,
+défirent Cyaxare, qui en était roi, et le dépouillèrent de toute la
+haute Asie, dont ils demeurèrent maîtres pendant vingt-huit ans. Ils
+poussèrent leurs conquêtes dans la Syrie jusqu'aux frontières d'Égypte.
+Mais Psammitique alla au-devant d'eux, et fit si bien par ses présents
+et par ses prières, qu'ils ne passèrent pas plus avant, et délivra ainsi
+son royaume de ces dangereux ennemis.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 2, 3.] Jusqu'à son règne les Égyptiens
+s'étaient toujours crus le plus ancien peuple de la terre. Il voulut
+s'en assurer par lui-même, et pour cela il employa une expérience fort
+extraordinaire, si pourtant ce fait doit paraître digne de foi. Il fit
+élever à la campagne, dans une cabane fermée, deux enfants nés tout
+récemment de pauvres parents, et il chargea un berger de les faire
+nourrir par des chèvres (d'autres disent que ce furent des nourrices à
+qui l'on avait coupé la langue), avec défense de laisser entrer aucune
+personne dans cette cabane, ni de prononcer jamais lui-même devant eux
+aucune parole. Quand ces enfants furent parvenus à l'âge de deux ans, un
+jour que le berger entra pour leur donner ce qui leur était nécessaire,
+ils s'écrièrent tous deux, en étendant les mains vers leur père
+nourricier, _beccos, beccos_. Le berger, surpris de ce langage, nouveau
+pour lui, et qu'ils répétèrent dans la suite plusieurs fois, en donna
+avis au roi, qui se les fit apporter pour être témoin lui-même de la
+vérité du fait; et ils recommencèrent tous deux en sa présence à bégayer
+leur petit jargon. Il ne s'agissait plus que de vérifier chez quel
+peuple ce mot était usité; et il se trouva que c'était chez les
+Phrygiens, qui appellent ainsi du pain. Ils eurent depuis ce temps-là
+parmi tous les peuples l'honneur de l'antiquité, ou plutôt de la
+primauté, que l'Égypte elle-même, quelque jalouse qu'elle en eût
+toujours été, fut obligée de leur céder, malgré sa longue possession.
+Comme on amenait à ces enfants des chèvres pour les nourrir, et qu'il
+n'est point marqué qu'ils fussent[Marge: [Schol. Apollon. Rhod. 4.
+262.]] sourds, quelques-uns croient qu'ils avaient pu, d'après le cri de
+ces animaux, former ce mot _bec_ ou _beccos_[160].
+
+[Note 160: Il est indubitable que telle est l'origine de ce mot, si
+cette histoire est vraie.--L.]
+
+Psammitique mourut l'an vingt-quatrième de Josias, roi de Juda. Il eut
+pour successeur son fils Néchao.
+
+[Marge: AN. M. 3388 AV. J.C. 616.] NÉCHAO. L'Écriture fait souvent
+mention de ce prince sous le nom de _Pharaon Néchao_.
+
+[Marge: Herod. l. 1, cap. 158.] Il entreprit de joindre le Nil à la mer
+Rouge, en tirant un canal de l'un à l'autre. L'espace qui les sépare est
+au moins de mille stades, c'est-à-dire de cinquante lieues. Après avoir
+fait périr six vingt mille hommes[Marge: [V. plus haut p. 40, n. 5.]]
+dans ce travail, il fut obligé de l'abandonner. L'oracle, qu'il avait
+envoyé consulter, lui répondit que, par ce nouveau canal, il ouvrait une
+entrée aux barbares: c'est ainsi que les Égyptiens appelaient tous les
+autres peuples.
+
+Néchao réussit mieux dans une autre entreprise. D'habiles mariniers de
+Phénicie, qu'il avait pris à son [Marge: Herod. l. 4, cap. 42.] service,
+étant partis de la mer Rouge, avec ordre de découvrir les côtes
+d'Afrique, en firent heureusement le tour, et retournèrent, la troisième
+année de leur navigation, en Égypte par le détroit de Gibraltar; voyage
+fort extraordinaire pour un temps où l'on n'avait pas encore l'usage de
+la boussole[161]. Ce voyage fut fait vingt et un siècles avant que
+Vasquez de Gama, Portugais, eût trouvé, par la découverte du cap de
+Bonne-Espérance, l'an de notre Seigneur 1497, le même chemin pour aller
+aux Indes, par lequel ces Phéniciens étaient venus des Indes dans la mer
+Méditerranée.
+
+[Marge: Joseph. Antiq. lib. 10, cap. 6. 4 Reg. 23, 29, 30. 2. Paral. 35,
+20-25.] Les Babyloniens et les Mèdes, ayant détruit Ninive et avec elle
+l'empire des Assyriens, devinrent si redoutables, qu'ils s'attirèrent la
+jalousie de tous leurs voisins. Néchao en fut si alarmé, qu'il s'avança
+vers l'Euphrate à la tête d'une puissante armée pour arrêter leurs
+progrès. Josias, ce roi de Juda si recommandable par sa rare piété,
+voyant qu'il prenait son chemin au travers de la Judée, résolut de
+s'opposer à son passage. Il amassa dans ce dessein toutes les forces de
+son royaume, et se posta dans la vallée de Mageddo. (Cette ville était
+dans la tribu de Manassé, en-deçà du Jourdain; Hérodote l'appelle
+_Magdole_[162].) Néchao lui manda par un héraut que ce n'était pas à lui
+qu'il en voulait; qu'il avait d'autres ennemis en vue; qu'il
+entreprenait cette guerre de la part de Dieu, qui était avec lui; et
+qu'il lui conseillait de n'y prendre aucune part, de peur qu'elle ne
+tournât à son désavantage. Josias ne fut point touché de ces raisons. Il
+voyait qu'une si puissante armée ne manquerait pas de ruiner entièrement
+son pays par ses seules marches; et d'ailleurs il craignait qu'après la
+défaite des Babyloniens le vainqueur ne retombât sur lui, et ne lui
+enlevât une partie de ses états. Il marcha donc à sa rencontre. La
+bataille se donna; et Josias, non-seulement fut vaincu, mais reçut
+encore malheureusement une blessure dont il mourut à Jérusalem, où il
+s'était fait transporter.
+
+[Note 161: On a nié la possibilité et le fait de ce voyage. Le récit
+d'Hérodote contient des circonstances qui portent le caractère de la
+vérité. Les opinions des savants sont encore partagées à cet égard.--L.]
+
+[Note 162: La ville appelée _Magdole_ par Hérodote était située dans
+la Basse Égypte; elle est conséquemment fort différente de _Mageddo_,
+ville de Palestine. On croit qu'Hérodote a été trompé par la
+ressemblance des noms. (LARCHER, _Chron. d'Hérod._ t. VII, p. 114,
+115.)--L.]
+
+Néchao, encouragé par cette victoire, continua sa marche et s'avança
+vers l'Euphrate. Il battit les Babyloniens; prit Charcamis, grande ville
+dans ces quartiers-là; et, s'en étant assuré la possession par une bonne
+garnison qu'il y laissa, il reprit au bout de trois mois le chemin de
+son royaume.
+
+[Marge: 4. Reg. 23, 33-35. 2. Paral. 36, 1-4.] Comme il apprit en chemin
+que Joachas s'était fait déclarer roi à Jérusalem sans lui demander son
+consentement, il lui ordonna de le venir trouver à Rébla en Syrie. Ce
+prince n'y fut pas plus tôt arrivé, que Néchao le fit mettre aux fers et
+l'envoya prisonnier en Égypte, où il mourut. De là, poursuivant son
+chemin, il arriva à Jérusalem, où il établit roi Joakim, un des autres
+fils de Josias, à la place de son frère, et imposa sur le pays un tribut
+annuel de cent talents d'argent et un talent d'or[163]. Après quoi il
+retourna triomphant dans son royaume.
+
+[Note 163: Cette somme montait à 330,000 liv.
+
+= 610,000 f.--L.]
+
+[Marge: Lib. 2, cap. 159.] Hérodote, faisant mention de l'expédition de
+ce roi d'Égypte et de la bataille qu'il gagna à Mageddo, à qui il donne
+le nom de _Magdole_, dit qu'après la victoire il prit la ville de
+Cadytis, qu'il représente comme située dans les montagnes de la
+Palestine, et de la grandeur de Sardes, qui était en ce temps-là, la
+capitale, non-seulement de la Lydie, mais encore de toute l'Asie
+mineure. Cette description ne peut convenir qu'à Jérusalem, qui était
+ainsi située, et qui alors était la seule ville de ces quartiers-là qui
+pût être comparée à Sardes. Il paraît d'ailleurs par l'Écriture que
+Néchao, après sa victoire, se rendit maître de cette capitale de Judée;
+car il y était en personne lorsqu'il donna la couronne à Joakim. Le nom
+même de _Cadytis_, qui en hébreu signifie la _sainte_[164], désigne
+clairement la ville de Jérusalem, comme le prouve le savant M. Prideaux.
+
+[Note 164: Les Arabes appellent encore aujourd'hui la ville de
+Jérusalem _el-Qods_, la Sainte.--L.]
+
+[Marge: L. 1. Part. I. 1, p. 106, etc.] [Marge: AN. M. 3397 AV. J.C.
+607.] Nabopolassar, roi de Babylone, voyant que, depuis la prise de
+Charcamis par Néchao, toute la Syrie et la Palestine s'étaient détachées
+de son obéissance, son âge d'ailleurs et ses infirmités ne lui
+permettant pas d'aller en personne réduire ces rebelles, s'associa à
+l'empire son fils Nabuchodonosor, et l'envoya à la tête d'une armée dans
+ces quartiers-là. Ce jeune prince battit celle [Marge: Jerem. 46. 2,
+etc.] de Néchao vers l'Euphrate, reprit Charcamis, et fit rentrer dans
+son obéissance les provinces soulevées, comme Jérémie l'avait prédit.
+Ainsi il enleva aux Égyptiens [Marge: 4. Reg. 24, 7.] tout ce qu'ils
+possédaient depuis ce qu'on appelait [Marge: A rivo Ægypti.] le
+_ruisseau d'Égypte_[165] jusqu'à l'Euphrate, ce qui comprend toute la
+Syrie et toute la Palestine.
+
+[Note 165: Ce ruisseau d'Égypte, dont il est si souvent parlé dans
+l'Écriture, comme servant de borne à la terre promise du côté d'Égypte,
+n'était pas le Nil, mais une petite rivière qui, coulant au travers du
+désert qui est entre ces deux pays, passait anciennement pour leur borne
+commune. C'est jusque-là que s'étendait le pays qui fut promis à la
+postérité d'Abraham, et qui lui fut ensuite divisé par sort.]
+
+Néchao, étant mort après avoir régné seize ans, laissa son royaume à son
+fils.
+
+[Marge: AN. M. 3404 AV. J.C. 600. Herod. l. 2, cap. 160.] PSAMMIS. Son
+règne fut fort court, et ne dura que six ans. L'histoire ne nous en
+apprend rien de particulier, sinon que ce prince fit une expédition en
+Éthiopie.
+
+[Marge: _Ibid._] Ce fut vers lui que ceux d'Élide, après avoir établi
+les jeux olympiques[166], dont ils avaient concerté toutes les règles et
+toutes les circonstances avec tant d'attention, qu'ils ne croyaient pas
+qu'on y pût rien ajouter ni y trouver rien à redire, envoyèrent une
+célèbre ambassade pour savoir ce que penseraient de cet établissement
+les Égyptiens, qui passaient pour les hommes les plus sages et les plus
+sensés de tout l'univers. C'était plutôt une approbation qu'un conseil
+qu'ils venaient chercher. Le roi assembla les anciens du pays. Après
+qu'ils eurent entendu tout ce qu'on avait à leur dire sur l'institution
+de ces jeux, ils demandèrent aux Éléens s'ils y admettaient
+indifféremment citoyens et étrangers: et comme on leur eut répondu que
+l'entrée en était également ouverte à tous, ils ajoutèrent que les
+règles de la justice auraient été mieux observées si l'on n'avait admis
+à ces combats que les étrangers, parce qu'il était fort difficile que
+les juges, en adjugeant la victoire et le prix, ne fissent pencher la
+balance du côté de leurs concitoyens.
+
+[Note 166: Hérodote dit: _Les Éléens qui se vantaient d'avoir
+établi, pour la célébration des jeux olympiques, les règlements les plus
+justes, etc._, et non pas _après avoir établi les jeux olympiques_.--L.]
+
+[Marge: AN. M. 3410 AV. J.C. 594. Jerem. 44, 30.] APRIÈS. Il est appelé
+dans l'Écriture _Pharaon Éphrée_, ou _Ophra_. Il succéda à son père
+Psammis, et régna vingt-cinq ans.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 161. Diod. lib. 1, pag. 62.] Pendant les
+premières années de son règne, il fut aussi heureux qu'aucun de ses
+prédécesseurs. Il porta ses armes contre l'île de Cypre. Il attaqua par
+terre et par mer la ville de Sidon, la prit, et se rendit maître de
+toute la Phénicie et de toute la Palestine.
+
+De si prompts succès lui enflèrent extrêmement le cœur. Hérodote
+rapporte de lui qu'il était devenu si orgueilleux, et tellement infatué
+de sa grandeur, qu'il se vantait qu'il n'était pas au pouvoir des dieux
+mêmes de le détrôner, tant il s'imaginait avoir établi solidement sa
+puissance. C'est par rapport à de tels sentiments qu'Ézéchiel lui met à
+la bouche ces paroles pleines d'une vanité folle et impie: _La rivière
+est à moi, c'est [Marge: Ezech. 29, 3.] moi qui l'ai faite_. Le vrai
+Dieu lui fit bien sentir dans la suite qu'il avait un maître, et qu'il
+n'était qu'un homme; et il fit prédire par ses prophètes, long-temps
+auparavant, tous les maux dont il avait résolu de punir son orgueil.
+
+[Marge: Ezech. 17, 15.] Peu de temps après qu'Ophra fut monté sur le
+trône, Sédécias, roi de Juda, lui envoya des ambassadeurs, fit alliance
+avec lui; et l'année d'après, rompant le serment de fidélité qu'il avait
+fait au roi de Babylone, il se révolta ouvertement contre lui.
+
+Quelques défenses que Dieu eût faites à son peuple d'avoir recours aux
+Égyptiens et de mettre en eux sa confiance, et quelque malheureux succès
+qu'eussent eu les différentes tentatives que les Israélites avaient
+faites de ce côté-là, l'Égypte leur paraissait toujours une ressource
+assurée dans leurs dangers, et ils ne pouvaient s'empêcher d'y recourir.
+C'est ce qui était déjà arrivé sous le saint roi Ézéchias. Isaïe leur
+disait de la part de Dieu: [Marge: Is. cap. 31, v. 1 et 3.] «Malheur à
+ceux qui vont en Égypte chercher du secours, qui mettent leur confiance
+dans sa cavalerie et dans ses chariots, et qui ne s'appuient point sur
+le Saint d'Israël, et ne cherchent point l'assistance du Seigneur!...
+L'Égyptien est un homme et non pas un Dieu: ses chevaux ne sont que
+chair, et non pas esprit. Le Seigneur étendra sa main, et celui qui
+donnait secours sera renversé par terre; celui qui espérait d'être
+secouru tombera avec lui, et une même ruine les enveloppera tous.» Ils
+n'écoutèrent ni le prophète ni le roi, et ne reconnurent la vérité des
+paroles de Dieu que par une funeste expérience.
+
+Il en fut de même en cette occasion. Sédécias, malgré les remontrances
+de Jérémie, voulut faire alliance avec l'Égyptien. Celui-ci, fier de
+l'heureux succès de ses armes, et ne croyant pas que rien pût résister à
+sa puissance, se déclara le protecteur d'Israël, et lui promit de le
+délivrer des mains de Nabuchodonosor. Dieu, irrité qu'un mortel eût osé
+prendre sa place, s'en expliqua ainsi à un autre prophète: [Marge:
+Ezech. 24, 1-12.] «Fils de l'homme, tournez le visage contre Pharaon,
+roi d'Égypte, et prophétisez tout ce qui lui doit arriver, à lui et à
+l'Égypte. Parlez-lui, et dites-lui: Voici ce que dit le Seigneur notre
+Dieu: Je viens à vous, Pharaon, roi d'Égypte, grand dragon, qui vous
+couchez au milieu de vos fleuves, et qui dites: Le fleuve est à moi, et
+c'est moi-même qui me suis créé. Je mettrai un frein à vos mâchoires,
+etc.» Après l'avoir comparé à un roseau qui se brise sous celui qui s'y
+appuie, et qui lui perce la main, Dieu ajoute: «Je vais faire tomber la
+guerre sur vous, et je tuerai parmi vous les hommes avec les bêtes. Le
+pays d'Égypte sera réduit en un désert et en une solitude; et ils
+sauront que c'est moi qui suis le Seigneur, parce que vous avez dit: Le
+fleuve est à moi, et c'est moi qui l'ai fait.» Le même prophète
+continue, dans plusieurs [Marge: Cap. 29, 30, 31, 32.] chapitres de
+suite, à prédire les maux dont l'Égypte allait être accablée.
+
+Sédécias était bien éloigné d'ajouter foi à ces prédictions. Quand il
+apprit que l'armée des Égyptiens approchait, et qu'il vit Nabuchodonosor
+lever le siège de Jérusalem, il se crut délivré, et triomphait déjà. Sa
+joie fut courte. Les Égyptiens, voyant approcher les Chaldéens,
+n'osèrent en venir aux mains avec une armée si nombreuse et si aguerrie.
+Ils reprirent le[Marge: AN. M. 3416 AV. J.C. 588. Jerem. 37, 6, 7.]
+chemin de leur pays, et abandonnèrent Sédécias à tous les périls de la
+guerre où ils l'avaient eux-mêmes engagé. Nabuchodonosor revint devant
+Jérusalem, y remit le siège, la prit et la brûla, comme Jérémie l'avait
+prédit.
+
+[Marge: AN. M. 3430 AV. J.C. 574. Herod. l. 2, cap. 161, etc. Diod. lib.
+1, pag. 62.] Plusieurs années après, les châtiments dont Dieu avait
+menacé Apriès, roi d'Égypte, commencèrent à tomber sur lui; car les
+Cyrénéens, colonie des Grecs qui s'était établie en Afrique, entre la
+Libye et l'Égypte, ayant pris et partagé entre eux une grande partie du
+pays des Libyens, forcèrent ces peuples dépouillés à se jeter entre les
+bras de ce prince et à implorer sa protection. Aussitôt Apriès envoya
+une grande armée dans la Libye pour faire la guerre aux Cyrénéens; mais,
+cette armée ayant été défaite et presque toute taillée en pièces, les
+Égyptiens s'imaginèrent qu'il ne l'avait envoyée dans la Libye que pour
+l'y faire périr, afin que, quand il en serait défait, il pût régner plus
+despotiquement sur ses sujets. Dans cette pensée, ils crurent devoir
+secouer le joug d'un prince qu'ils regardaient comme leur ennemi.
+Apriès, ayant appris cette révolte, leur envoya Amasis, un de ses
+officiers, pour les apaiser et pour les faire rentrer dans leur devoir.
+Mais, lorsque Amasis eut commencé à parler, ils lui mirent sur la tête
+un casque pour marque de la royauté, et le proclamèrent roi. Amasis,
+ayant accepté la couronne qu'ils lui offrirent, demeura avec eux, et les
+confirma dans leur révolte.
+
+Apriès, à cette nouvelle, encore plus enflammé de colère, envoya
+Patarbémis, un autre de ses officiers et l'un des principaux seigneurs
+de sa cour, pour arrêter Amasis et le lui amener. Mais Patarbémis, ne
+s'étant pas trouvé en état d'enlever Amasis au milieu de cette armée de
+révoltés dont il était entouré, fut traité à son retour, par Apriès, de
+la manière la plus indigne et la plus cruelle; car ce prince, sans
+considérer que ce n'était que faute de pouvoir qu'il n'avait pas exécuté
+sa commission, lui fit couper le nez et les oreilles. Un outrage si
+sanglant fait à un homme de ce rang irrita si fort les Égyptiens, que la
+plupart allèrent se joindre aux mécontents et que la révolte devint
+générale. Ce soulèvement de ses sujets obligea Apriès de se sauver dans
+la haute Égypte, où il se maintint pendant quelques années, tandis
+qu'Amasis occupa tout le reste de ses états.
+
+Les troubles qui agitaient l'Égypte furent une occasion favorable à
+Nabuchodonosor pour l'attaquer, et ce fut Dieu lui-même qui lui en
+inspira le dessein. Ce prince, qui, sans le savoir, était l'instrument
+de la colère de Dieu contre les peuples qu'il voulait châtier, venait de
+prendre la ville de Tyr, où lui et son armée avaient essuyé des fatigues
+incroyables. Pour les en récompenser, Dieu leur abandonna l'Égypte. Il
+est beau de l'entendre lui-même s'expliquer sur ce sujet: il y a peu
+d'endroits dans l'Écriture plus remarquables que celui-ci, et qui
+fassent mieux comprendre la souveraine autorité de Dieu sur tous les
+princes et sur tous les royaumes de la terre. «Fils de l'homme (c'est
+ainsi [Marge: Ezech. 29, 20.] qu'il parle au prophète Ézéchiel),
+Nabuchodonosor, roi de Babylone, m'a rendu, avec son armée, un grand
+service au siége de Tyr. Toutes les têtes de ses gens en ont perdu les
+cheveux, et toutes les épaules en sont écorchées; et néanmoins ni lui ni
+son armée[167] n'ont point reçu de récompense pour le service qu'ils
+m'ont rendu à la prise de Tyr. C'est pourquoi (continue Dieu) je vais
+donner à Nabuchodonosor, roi de Babylone, le pays d'Égypte. Il en
+prendra tout le peuple, il en fera son butin, et il en partagera les
+dépouilles. Son armée recevra ainsi sa récompense, et il sera payé du
+service qu'il m'a rendu dans le siége de cette ville. Je lui ai
+abandonné l'Égypte, parce qu'il a travaillé pour moi, dit le Seigneur
+notre Dieu.» Il enlèvera tout, dit-il par un autre prophète, avec la
+même facilité qu'un berger se couvre de son manteau. Il se chargera
+ainsi de tout le butin: il mettra ainsi sur ses épaules, et sur celles
+de ses soldats, toute la dépouille de l'Égypte. [Marge: Jerem. 43, 12.]
+_Amicietur terra Ægypti, sicut amicitur pastor pallio suo; et egredietur
+indè in pace_: nobles expressions, qui montrent avec quelle facilité
+toute la puissance et toutes les richesses d'un état sont enlevées,
+quand Dieu le veut, et passent comme un manteau à un nouveau maître, qui
+n'a qu'à le prendre et à s'en couvrir.
+
+[Note 167: Pour bien entendre ce qui est dit ici, il faut savoir que
+Nabuchodonosor essuya des fatigues incroyables dans le siége de Tyr, et
+que, lorsque les Tyriens se virent pressés, les plus nobles de la ville
+montèrent sur des vaisseaux avec tout ce qu'ils avaient de plus
+précieux, et se retirèrent en d'autres îles. Ainsi Nabuchodonosor, ayant
+pris la ville, n'y trouva rien qui fût digne de récompenser les grands
+travaux qu'il avait soufferts dans ce siége. (S. HIERON.)]
+
+Le roi de Babylone, profitant donc des divisions intestines où la
+révolte d'Amasis avait jeté ce royaume, marcha de ce côté-là à la tête
+de son armée. Il subjugua l'Égypte depuis Migdol ou Magdole, qui est à
+l'entrée du royaume, jusqu'à Syène, qui est à l'autre extrémité, vers
+les frontières d'Éthiopie. Il y fit par-tout d'horribles ravages, tua un
+grand nombre d'habitants, et réduisit le pays dans une si grande
+désolation, qu'il ne put se rétablir de quarante ans. Nabuchodonosor,
+ayant chargé son armée de dépouilles et soumis tout le royaume, en vint
+à un accommodement avec Amasis; et, l'ayant confirmé dans la possession
+du royaume comme son vice-roi, il reprit le chemin de Babylone.
+
+[Marge: Herod. l. 2, c. 163 et 169. Diod. lib. 1, pag. 62.] Alors
+Apriès, sortant du lieu de sa retraite, s'avança vers les côtes de la
+mer, apparemment du côté de la Libye; et, y ayant pris à sa solde une
+armée de Cariens, d'Ioniens et d'autres étrangers, il marcha contre
+Amasis, et lui livra bataille près de la ville de Memphis[168]. Mais,
+ayant été battu et fait prisonnier, il fut mené à la ville de Saïs, et y
+fut étranglé dans son propre palais[169].
+
+[Note 168: Lisez: _près de la ville de Momemphis_; elle était située
+à plus de 12 lieues au N. de Memphis, sur la branche Canopique, comme je
+l'ai fait voir ailleurs. (_Trad. de Strabon_, t. V, p. 372.)--L.]
+
+[Note 169: Amasis voulait lui conserver la vie; mais les Égyptiens
+forcèrent ce prince de leur livrer Apriès, qu'ils étranglèrent.--L.]
+
+Dieu avait annoncé par ses prophètes, dans un détail étonnant, toutes
+les circonstances de ce grand événement. C'était lui qui avait brisé la
+puissance d'Apriès, d'abord si formidable, et qui avait mis l'épée à la
+main de Nabuchodonosor pour aller punir et humilier cet orgueilleux. «Je
+viens à Pharaon, roi d'Égypte, dit-il, [Marge: Ezech. 30, 22-25.] et
+j'achèverai de briser son bras, qui a été fort, mais qui est rompu, et
+je lui ferai tomber l'épée de la main.... Je fortifierai en même temps
+le bras du roi de Babylone, et je mettrai mon épée entre ses mains....
+Et ils sauront que c'est moi qui suis le Seigneur.»
+
+[Marge: Id. v. 14-17.] Il fait le dénombrement de toutes les villes qui
+doivent être la proie du vainqueur: Taphnis, Péluse, No, appelée dans la
+Vulgate Alexandrie, Memphis, Héliopolis, Bubaste, etc.
+
+[Marge: Jerem. 44, 30.] Il marque en particulier la fin malheureuse du
+roi, qui doit être livré à ses ennemis. «Je vais livrer, dit-il, Pharaon
+Éphrée, roi d'Égypte, entre les mains de ses ennemis, entre les mains de
+ceux qui cherchent à lui ôter la vie.»
+
+En fin il déclare que pendant quarante ans les Égyptiens seront accablés
+de toutes sortes de maux, et réduits à un état si déplorable, qu'ils
+n'auront plus à l'avenir aucun prince de leur nation: [Marge: Ezech. 30,
+13.] _et dux de terrâ Ægypti non erit ampliùs_. L'événement a justifié
+cette prédiction, qui a été accomplie par degrés et en différents temps.
+Peu de temps après l'expiration de ces quarante années, ils devinrent
+une province des Perses, auxquels leurs rois, quoique originaires du
+pays, étaient soumis; et la prédiction commença ainsi à s'accomplir.
+Elle eut son entière exécution à la mort [Marge: AN. M. 3654.] de
+Nectanébus, dernier roi de race égyptienne. Depuis ce temps-là, les
+Égyptiens ont toujours été gouvernés par des étrangers: car, après
+l'extinction du royaume des Perses, ils ont été successivement
+assujettis aux Macédoniens, aux Romains, aux Sarrasins, aux Mamelucs, et
+enfin aux Turcs; qui en sont aujourd'hui les maîtres.
+
+[Marge: Jerem. c. 43 et 44.] Dieu ne fut pas moins fidèle à accomplir
+ses prédictions à l'égard de ceux de son peuple qui, après la prise de
+Jérusalem, s'étaient retirés en Égypte contre sa défense, et qui y
+avaient entraîné Jérémie malgré lui. Dès qu'ils y furent entrés, et
+qu'ils furent arrivés à Taphnis (c'est la même que Tanis), le prophète,
+après avoir caché en leur présence, par l'ordre de Dieu, des pierres
+dans une grotte qui était près du palais du roi, leur déclara que
+Nabuchodonosor entrerait bientôt en Égypte, et que Dieu établirait son
+trône dans cet endroit-là même; que ce prince ravagerait tout le pays,
+et porterait par-tout le fer et le feu; qu'eux-mêmes tomberaient entre
+les mains de ces cruels ennemis, qui en massacreraient une partie, et
+traîneraient le reste captif à Babylone; qu'un très-petit nombre
+seulement échapperait à la désolation commune, et serait enfin rétabli
+dans sa patrie. Toutes ces prédictions eurent leur accomplissement dans
+les temps marqués.
+
+[Marge: AN M. 3435 AV. J.C. 569.] AMASIS. Après la mort d'Apriès, Amasis
+devint possesseur paisible de toute l'Égypte, dont il occupa le trône
+pendant quarante ans. Il était, selon Platon, de[Marge: In Timæo. [p.
+21, E.]] la ville de Saïs[170].
+
+[Note 170: Selon Hérodote, de la ville de Siouph, qui était
+probablement voisine de Saïs.--L.]
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 172.] Comme il était de basse naissance, les
+peuples, dans le commencement de son règne, en faisaient peu de cas, et
+n'avaient que du mépris pour lui. Il n'y fut pas insensible; mais il
+crut devoir ménager les esprits avec adresse, et les rappeler à leur
+devoir par la douceur et par la raison. Il avait une cuvette d'or, où
+lui et tous ceux qui mangeaient à sa table se lavaient les pieds. Il la
+fit fondre, et en fit faire une statue, qu'il exposa à la vénération
+publique. Les peuples accoururent en foule, et rendirent à la nouvelle
+statue toutes sortes d'hommages. Le roi, les ayant assemblés, leur
+exposa à quel vil usage cette statue avait d'abord servi; ce qui ne les
+empêchait pas de se prosterner devant elle par un culte religieux.
+L'application de cette parabole était aisée à faire: elle eut tout le
+succès qu'il en pouvait attendre; et les peuples, depuis ce jour, eurent
+pour lui tout le respect qui est dû à la majesté royale.
+
+[Marge: _Ibid._ c. 173.] Il donnait régulièrement tout le matin aux
+affaires, pour recevoir les placets, donner ses audiences, prononcer des
+jugements, et tenir ses conseils: le reste du temps était accordé au
+plaisir; et comme, dans les repas et dans les conversations, il était
+d'une humeur extrêmement enjouée, et qu'il poussait, ce semble, la gaîté
+au-delà des justes bornes, les courtisans ayant pris la liberté de le
+lui représenter, il leur répondit que l'esprit ne pouvait pas être
+toujours sérieux et appliqué aux affaires, non plus qu'un arc demeurer
+toujours tendu.
+
+Ce fut lui qui obligea les particuliers, dans chaque ville, d'inscrire
+leur nom chez le magistrat, et de marquer de quelle profession ou de
+quel métier ils vivaient. Solon inséra cette loi dans les siennes.
+
+Il bâtit plusieurs temples magnifiques, principalement à Saïs, qui était
+le lieu de sa naissance. Hérodote y admirait sur-tout une chapelle faite
+d'une seule pierre, qui avait au dehors vingt et une coudées de longueur
+sur quatorze de largeur et huit de hauteur, et un peu moins en dedans.
+On l'avait apportée d'Éléphantine; et deux mille hommes avaient été
+occupés pendant trois ans à la voiturer sur le Nil[171].
+
+[Note 171: Ce temple _monolithe_ (HEROD. II. c. 175) avait en dehors
+21 coudées de long (11 met. 87 mill.), 14 de large (7 met. 378 mill.) et
+8 de haut (4 met. 216 mill.): ainsi sa solidité était de 344 mètres
+cubes (9990 pieds cubes) environ, dont le poids (en supposant à la
+matière la pesanteur spécifique du marbre) était de 965,720 kilogrammes
+(1,972,000 livres): Hérodote en ayant donné les dimensions intérieures,
+savoir 18 coudées 20 doigts de long, 12 de large et 5 de haut, on voit,
+par le calcul, que la partie évidée était égale à 165 mètres cubes,
+pesant 463,092 kilogrammes; ainsi le poids du temple monolithe,
+probablement travaillé dans la carrière même, était égal à 502,600
+kilogrammes ou plus d'un million de livres. Voyez ce que j'ai dit plus
+haut, p. 15, n. 2, des moyens de transport.--L.]
+
+Amasis considérait fort les Grecs. Il leur accorda de grands priviléges,
+et permit à ceux qui voudraient s'établir en Égypte d'habiter dans la
+ville de Naucratis, très-renommée pour son port[172]. Lorsqu'il s'agit
+de rebâtir le fameux temple de Delphes qui avait été brûlé, réparation
+qui devait monter à trois cents talents, c'est-à-dire à trois cent mille
+écus[173], il fournit à ceux de Delphes une somme fort considérable pour
+les aider à payer leur quote-part, qui était le quart de toute la
+dépense.
+
+[Note 172: Ville sur la branche Canopique, à environ 16 lieues dans
+les terres un peu au S. de Damanhour.--L.]
+
+[Note 173: 1,650,000 f.--L.]
+
+Il fit alliance avec les Cyrénéens, et prit chez eux une femme.
+
+Il est le seul des rois égyptiens qui ait conquis l'île de Cypre, et qui
+l'ait rendue tributaire.
+
+Ce fut sous son règne que Pythagore vint en Égypte: il lui était
+recommandé par le célèbre Polycrate, tyran de Samos, dont il sera parlé
+ailleurs, et qui était lié d'amitié avec Amasis. Dans le séjour que ce
+philosophe fit en Égypte, il fut initié dans tous les mystères du pays,
+et apprit des prêtres tout ce qu'il y avait de plus secret et de plus
+important dans leur religion. C'est là qu'il puisa sa doctrine de la
+métempsycose.
+
+Dans l'expédition où Cyrus s'était rendu maître d'une grande partie de
+la terre, l'Égypte sans doute avait subi le joug comme toutes les autres
+provinces, et Xénophon le dit formellement au commencement de la
+Cyropédie. Apparemment qu'après que les quarante années de désolation
+prédites par le prophète furent expirées, l'Égypte commençant un peu à
+se rétablir, Amasis secoua le joug et se remit en liberté.
+
+Aussi voyons-nous qu'un des premiers soins de Cambyse, fils de Cyrus,
+dès qu'il fut monté sur le trône, fut de porter la guerre contre
+l'Égypte. Quand il y arriva, Amasis venait de mourir, et avait eu pour
+successeur son fils Psamménit.
+
+[Marge: AN. M. 3479 AV. J.C. 525.] PSAMMÉNIT. Cambyse, après le gain
+d'une bataille, poursuivit les vaincus jusque dans Memphis, assiégea la
+place, et la prit en fort peu de temps. Il traita le roi avec douceur,
+lui laissa la vie, et lui assigna un entretien honorable; mais, ayant
+appris qu'il prenait des mesures secrètes pour remonter sur le trône, il
+le fit mourir. Le règne de Psamménit ne fut que de six mois. Alors toute
+l'Égypte se soumit au vainqueur. Je rapporterai plus en détail cette
+histoire lorsque j'exposerai celle de Cambyse.
+
+Ici finit la suite des rois d'Égypte. L'histoire de ce pays, comme je
+l'ai déjà remarqué, sera confondue avec celle des Perses et des Grecs
+jusqu'à la mort d'Alexandre. Alors s'élèvera une nouvelle monarchie
+d'Égypte, fondée par Ptolémée, fils de Lagus, qui sera continuée jusqu'à
+Cléopatre; et ce dernier espace sera environ de 300 ans. Je traiterai
+chacune de ces matières dans son temps.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ LIVRE SECOND.
+
+ -------------
+
+ HISTOIRE ANCIENNE DES CARTHAGINOIS.
+
+Je diviserai en deux parties ce que j'ai à dire sur les Carthaginois.
+Dans la première, je donnerai une idée générale des mœurs de ce peuple,
+de son caractère, de son gouvernement, de sa religion, de sa puissance
+et de ses richesses. Dans la seconde, après avoir indiqué en peu de mots
+la manière dont Carthage s'établit et s'accrut, je rapporterai les
+guerres qui l'ont rendue si célèbre.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+ ---------
+
+CARACTÈRE, MŒURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT
+DES CARTHAGINOIS.
+
+§ Ier. _Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était une
+colonie._
+
+Les Carthaginois ont reçu des Tyriens, non-seulement leur origine, mais
+leurs mœurs, leur langage, leurs usages, leurs lois, leur religion, leur
+goût et leur industrie pour le commerce, comme toute la suite le fera
+connaître. Ils parlaient le même langage que les [Marge: Bochard, Part.
+2, l. 2, cap. 16.] Tyriens, et ceux-ci le même que les Cananéens et les
+Israélites, c'est-à-dire la langue hébraïque, ou du moins une langue qui
+en était entièrement dérivée. Leurs noms avaient pour l'ordinaire une
+signification particulière. Hannon signifie _gracieux_, _bienfaisant_;
+Didon, _aimable_ ou _bien-aimée_; Sophonisbe, _elle gardera bien le
+secret de son mari_. Ils se plaisaient aussi, par esprit de religion, à
+faire entrer le nom de Dieu dans les noms qu'ils portaient, selon le
+génie des Hébreux. Annibal, qui répond à Ananias, signifie: _Baal_ (ou
+_le Seigneur_) _m'a fait grace_; Asdrubal, qui répond à Azarias,
+signifie: _le Seigneur sera notre secours_. Il en est ainsi des autres
+noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc. Le mot _Pœni_, d'où vient
+_punique_, est le même que _Phœni_ ou _Phéniciens_, parce qu'ils
+tiraient leur origine de la Phénicie[174]. On a dans le _Pœnulus_ de
+Plaute une scène en langue punique qui a fort exercé les savants.
+
+[Note 174: Dans beaucoup de mots, les Latins ont changé la
+diphthongue _œ_ en _u_. Ils disaient originairement _pœnire_ pour
+_punire_, ce qui s'est conservé dans _pœna_; _mœrus_ pour _murus_ comme
+on le voit par le mot _pomœrium_; _mœnire_ pour _munire_, ce qui s'est
+conservé dans _mœnia_. Sur les anciennes inscriptions, on lit _œti_,
+_lœdos_, _cœira_, pour _uti_, _ludos_, _cura_, etc.: de même, ils ont
+dit _Puni_ au lieu de _Pœni_.--L.]
+
+Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union étroite qui a
+toujours subsisté entré les Phéniciens et [Marge: Herod. l. 3, c. 17 et
+19.] les Carthaginois[175]. Lorsque Cambyse voulut porter la guerre
+contre ces derniers, les Phéniciens, qui faisaient la principale force
+de son armée navale, lui déclarèrent nettement qu'ils ne pouvaient pas
+le servir contre leurs compatriotes; et ce prince fut obligé de renoncer
+à son dessein. Les Carthaginois, de leur côté, n'oublièrent jamais d'où
+ils étaient sortis et à qui ils devaient leur origine. Ils envoyaient
+régulièrement à Tyr, tous les [Marge: Polyb. pag. 944. Q. Curt. l. 4, c.
+2 et 3.] ans, un vaisseau chargé de présents, qui étaient comme un cens
+et une redevance qu'ils payaient à leur ancienne patrie; et ils
+faisaient offrir un sacrifice annuel aux dieux tutélaires du pays,
+qu'ils regardaient aussi comme leurs protecteurs. Ils ne manquaient
+jamais à y envoyer les prémices de leurs revenus, aussi-bien que la dîme
+des dépouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis, pour les
+offrir à Hercule, une des principales divinités de Tyr et de Carthage.
+Lorsque Tyr fut assiégée par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en
+sûreté ce qu'ils avaient de plus cher, envoyèrent à Carthage leurs
+femmes et leurs enfants, qui y furent reçus et entretenus, quoique dans
+le temps d'une guerre fort pressante; avec une bonté et une générosité
+telles qu'on aurait pu les attendre des pères et des mères les plus
+tendres et les plus opulents. Ces marques constantes d'une vive et
+sincère reconnaissance font plus d'honneur à une nation que les plus
+grandes conquêtes et les plus glorieuses victoires.
+
+[Note 175: L'histoire offre beaucoup d'autres exemples de ce genre.
+Ils tiennent au droit des métropoles sur les colonies. (V. Heyn. _Opusc.
+Academic._ t. I, p. 312, seq.)--L.]
+
+§ II. _Religion des Carthaginois._
+
+Il paraît, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage, que ses
+généraux regardaient comme un devoir essentiel de commencer et de finir
+leurs entreprises[Marge: Liv. lib. 21, n. 1. _Ibid._ n. 21.] par le
+culte des dieux. Amilcar, père du grand Annibal, avant que d'entrer en
+Espagne pour y faire la guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux
+dieux. Son fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de
+l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte jusqu'à Cadix
+pour s'acquitter des vœux qu'il avait faits à Hercule, et il lui en fait
+de nouveaux si ce dieu favorise son entreprise. Après la bataille de
+[Marge: Lib. 23, n. 11.] Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse
+nouvelle à Carthage, il recommanda sur-tout qu'on eût soin de rendre aux
+dieux immortels de solennelles actions de graces pour toutes les
+victoires qu'il avait remportées: _pro his tantis totque victoriis verum
+esse grates diis immortalibus agi haberique_.
+
+Ce n'étaient pas seulement les particuliers qui se piquaient ainsi de
+faire paraître en toute occasion un soin religieux d'honorer la
+Divinité; on voit que c'était le génie et le goût de la nation entière.
+
+[Marge: Lib. 7, pag. 502.] Polybe nous a conservé un traité de paix
+entre Philippe, fils de Démétrius, roi de Macédoine, et les
+Carthaginois, où l'on voit d'une manière bien sensible le respect de
+ceux-ci pour la Divinité, et leur intime persuasion que les dieux
+assistaient et présidaient aux actions humaines, et sur-tout aux traités
+solennels qui se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur
+présence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres différents de
+divinités; et ce dénombrement paraît bien extraordinaire dans un acte
+public comme est un traité de paix entre deux empires. J'en rapporterai
+les termes mêmes, qui peuvent servir à nous donner quelque idée de la
+théologie des Carthaginois: _Ce traité a été conclu en présence de
+Jupiter, de Junon et d'Apollon; en présence du démon ou du génie des
+Carthaginois (δαίμονοσ), d'Hercule et d'Iolaüs; en présence de Mars, de
+Neptune, de Triton; en présence des dieux qui_ _accompagnent l'armée des
+Carthaginois, et du Soleil, de la Lune et de la Terre; en présence des
+rivières, des prairies et des eaux; en présence de tous les dieux qui
+possèdent Carthage_. Que dirions-nous maintenant d'un pareil acte, où
+l'on ferait intervenir les anges et les saints, protecteurs d'un
+royaume?
+
+Il y avait chez les Carthaginois deux divinités qui y étaient
+particulièrement adorées, et dont il est à propos de dire ici un mot.
+
+La première était la déesse _Céleste_, appelée aussi _Uranie_, qui est
+la lune, dont on implorait le secours dans les grandes calamités,
+sur-tout dans les sécheresses, pour obtenir de la pluie _ista ipsa virgo
+cœlestis_, dit Tertullien, [Marge: Tertul. Apolog. cap. 23.] _pluviarum
+polliciatrix_. C'est en parlant de cette déesse et d'Esculape que
+Tertullien fait aux païens de son temps un défi bien hardi, mais bien
+glorieux au christianisme, en déclarant que le premier venu des
+chrétiens obligera ces faux dieux d'avouer hautement qu'ils ne sont que
+des démons; et en consentant qu'on fasse mourir sur-le-champ ce
+chrétien, s'il ne vient à bout de tirer cet aveu de la bouche même de
+leurs dieux: _nisi se dæmones confessi fuerint christiano mentiri non
+audentes, ibidem illius christiani procacissimi sanguinem fundite_.
+Saint Augustin parle souvent aussi de cette divinité. «Céleste, dit-il,
+autrefois régnait souverainement à Carthage. Qu'est devenu son règne
+depuis Jésus-Christ?» [Marge: S. August. in psalm. 98.]_Regnum Cœlestis
+quale erat Carthagini! ubi nunc est regnum Cœlestis?_ C'est sans doute
+la même divinité que Jérémie appelle [Marge: Jerem. c. 7, v. 18; etc. 44
+v. 17-25.]_la reine du ciel_, à laquelle les femmes juives avaient
+grande dévotion, lui adressant des vœux, lui faisant des libations, lui
+offrant des sacrifices, et lui préparant de leurs propres mains des
+gâteaux, _ut faciant placentas reginæ cœli_, et dont elles se vantaient
+d'avoir reçu toutes sortes de biens, pendant qu'elles étaient exactes à
+lui rendre ce culte; au lieu que, depuis qu'il avait cessé, elles
+s'étaient vues accablées de toutes sortes de malheurs.
+
+La seconde divinité honorée particulièrement chez les Carthaginois, et à
+qui l'on offrait des victimes humaines, c'est _Saturne_, connu sous le
+nom de _Moloch_ dans l'Écriture; et ce culte avait passé de Tyr à
+Carthage. Philon cite un passage de Sanchoniaton, où l'on voit que
+c'était une coutume à Tyr que, dans les grandes calamités, les rois
+immolassent leurs fils pour apaiser la colère des dieux, et que l'un
+d'eux, qui l'avait fait, fut depuis honoré comme un dieu sous le nom de
+la constellation appelée _Saturne_: ce qui a sans doute donné occasion à
+la fable qui dit que Saturne avait dévoré ses enfants. Les particuliers,
+quand ils voulaient détourner quelque grand malheur, en usaient de même,
+et n'étaient pas moins superstitieux que leurs princes; en sorte que
+ceux qui n'avaient point d'enfants en achetaient des pauvres, pour
+n'être pas privés du mérite d'un tel sacrifice. Cette coutume se
+conserva long-temps chez les Phéniciens et les Cananéens, de qui les
+Israélites l'empruntèrent, quoique Dieu le leur eût défendu bien
+expressément. On brûlait d'abord inhumainement ces enfants, soit en les
+jetant au milieu d'un brasier ardent, tel qu'étaient ceux de la vallée
+d'Ennon, dont il est si souvent parlé dans l'Écriture; soit en les
+enfermant dans une statue de Saturne, qui était tout enflammée. [Marge:
+Plut. de superst. p. 171.] Pour étouffer les cris que poussaient ces
+malheureuses victimes, on faisait retentir pendant cette barbare
+cérémonie le bruit des tambours et des trompettes. Les mères se
+faisaient un honneur et un point de religion d'assister à ce cruel
+spectacle, l'œil sec et sans pousser aucun gémissement; et, s'il leur
+échappait quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en était moins
+agréable à la divinité, et elles en perdaient le fruit. [Marge: Tertul.
+in Apolog.] Elles portaient la fermeté d'ame, ou plutôt la dureté et
+l'inhumanité, jusqu'à caresser elles-mêmes et baiser leurs enfants pour
+apaiser leurs cris, de peur qu'une victime offerte de mauvaise grâce et
+au milieu des pleurs ne déplût à Saturne: [Marge: Minuc. Fel.]
+_Blanditiis et osculis comprimebant vagitum, ne flebilis hostia
+immolaretur_. Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants
+à travers le feu, comme cela paraît par plusieurs endroits de
+l'Écriture, et très-souvent ils y périssaient.
+
+[Marge: Q. Curt. lib. 4, cap. 3.]
+
+Les Carthaginois retinrent jusqu'à la ruine de leur ville cette coutume
+barbare d'offrir à leurs dieux des victimes humaines; action qui
+méritait bien plus le nom de _sacrilége_ que de sacrifice: _sacrilegium
+veriùs quàm sacrum_. Ils la suspendirent seulement pendant quelques
+années, pour ne pas s'attirer la colère et les armes de Darius Ier, roi
+de Perse, qui leur fit défendre d'immoler des victimes humaines, et de
+manger de la chair de chien. [Marge: Plut. de serâ vindicatione deor.
+pag. 552. [_Id._ Apopht. p. 174-175.]] Mais ils revinrent bientôt à leur
+génie, puisque, du temps de Xerxès, qui succéda à Darius, Gélon, tyran
+de Syracuse, ayant remporté en Sicile une victoire considérable sur les
+Carthaginois, parmi les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y
+inséra celle-ci, qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines à
+Saturne; et sans doute que ce qui l'obligea à prendre[Marge: Herod. l.
+7, cap. 167.] cette précaution fut ce qui avait été mis en pratique dans
+cette occasion-là même par les Carthaginois; car pendant tout le combat,
+qui dura depuis le matin jusqu'au soir, Amilcar, fils d'Hannon leur
+général, ne cessa point de sacrifier aux dieux des hommes tout vivants,
+et en grand nombre, en les faisant jeter dans un bûcher ardent[176]; et,
+voyant que ses troupes étaient mises en fuite et en déroute, il s'y
+précipita lui-même pour ne pas survivre à sa honte, et, comme le dit
+saint Ambroise en rapportant cette action, pour éteindre par son propre
+sang ce feu sacrilège qu'il voyait ne lui avoir servi de rien.
+
+Dans des temps de peste[177] ils sacrifiaient à leurs dieux un grand
+nombre d'enfants, sans pitié pour un âge qui excite la compassion des
+ennemis les plus cruels, cherchant un remède à leurs maux dans le crime,
+et usant de barbarie pour attendrir les dieux.
+
+[Marge: Lib. 20, pag. 756. [Lactant. Institut. 1, 21.]] Diodore rapporte
+un exemple de cette cruauté, qui fait frémir. Dans le temps qu'Agathocle
+était près de mettre le siége devant Carthage, les habitants de cette
+ville, se voyant réduits à la dernière extrémité, imputèrent leur
+malheur à la juste colère de Saturne contre eux, parce qu'au lieu des
+enfants de la première qualité qu'on avait coutume de lui sacrifier, on
+avait mis frauduleusement à leur place des enfants d'esclaves et
+d'étrangers. Pour réparer cette faute, ils immolèrent à Saturne deux
+cents enfants des meilleures maisons de Carthage; et, outre cela, plus
+de trois cents citoyens, qui se sentaient coupables de ce prétendu
+crime, s'offrirent volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il y
+avait une statue d'airain de Saturne, dont les mains étaient penchées
+vers la terre, de telle sorte que l'enfant qu'on posait sur ces mains
+tombait aussitôt dans une ouverture et une fournaise pleine de feu.
+
+[Note 176: «In ipsos, quos adolebat, sese præcipitavit ignes, ut eos
+vel cruore suo extingueret, quos sibi nihil profuisse cognoverat.» (S.
+AMBROS.)]
+
+[Note 177: «Quum peste laborarent, cruentâ sacrorum religione et
+scelere pro remedio usi sunt. Quippe homines ut victimas immolabant, et
+impuberes (quæ ætas etiam hostium misericordiam provocat) aris
+admovebant, pacem deorum sanguine eorum exposcentes, pro quorum vità dii
+maximè rogari solent.» (JUSTIN. lib. 18, cap. 6.)]
+
+[Marge: Plut. de superst. pag. 169-171.] Est-ce là, dit Plutarque,
+adorer les dieux? Est-ce avoir d'eux une idée qui leur fasse beaucoup
+d'honneur, que de les supposer avides de carnage, altérés du sang
+humain, et capables d'exiger et d'agréer de telles victimes?[Marge: Id.
+in Camil. pag. 132.] La religion, dit cet auteur sensé, est environnée
+de deux écueils également dangereux à l'homme, également injurieux à la
+Divinité: savoir, de l'impiété et de la superstition. L'une, par
+affectation d'esprit fort, ne croit rien; l'autre, par une aveugle
+faiblesse, croit tout. L'impiété, pour secouer un joug et une crainte
+qui la gêne, nie qu'il y ait des dieux; la superstition, pour calmer
+aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon son caprice, non-seulement
+amis, mais protecteurs et modèles du crime. Ne valait-il pas mieux,
+dit-il encore,[Marge: De superstit. [pag. 171.]] que Carthage, dès le
+commencement, prît pour législateurs un Critias, un Diagoras, athées
+reconnus et se donnant pour tels, que d'adopter une si étrange et si
+perverse religion? Les Typhons, les géants, ennemis déclarés des dieux,
+s'ils avaient triomphé du ciel, auraient-ils pu établir sur la terre des
+sacrifices plus abominables?
+
+Voilà ce que pensait un païen, du culte carthaginois tel que nous
+l'avons rapporté. En effet on ne croirait pas le genre humain
+susceptible d'un tel excès de fureur et de frénésie. Les hommes ne
+portent point communément dans leur propre fonds un renversement si
+universel de tout ce que la nature a de plus sacré. Immoler, égorger
+soi-même ses propres enfants, et les jeter de sang-froid dans un brasier
+ardent! Des sentiments si dénaturés, si barbares, adoptés cependant par
+des nations entières, et des nations très-policées, par les Phéniciens,
+les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, les Grecs même et les
+Romains, et consacrés par une pratique constante de plusieurs siècles,
+ne peuvent avoir été inspirés que par celui qui a été homicide dès le
+commencement, et qui ne prend plaisir qu'à la dégradation, à la misère
+et à la perte de l'homme.
+
+§ III. _Forme du Gouvernement de Carthage._
+
+Le gouvernement de Carthage était fondé sur des principes d'une profonde
+sagesse; et ce n'est point sans [Marge: Arist. lib. 2, de Rep. c. 11.]
+raison qu'Aristote met cette république au nombre de celles qui étaient
+les plus estimées dans l'antiquité, et qui pouvaient servir de modèles
+aux autres. Il appuie d'abord ce sentiment sur une réflexion qui fait
+beaucoup d'honneur à Carthage, en marquant que, jusqu'à son temps,
+c'est-à-dire depuis plus de cinq cents ans, il n'y avait eu ni aucune
+sédition considérable qui en eût troublé le repos, ni aucun tyran qui en
+eût opprimé la liberté. En effet c'est un double inconvénient des
+gouvernements mixtes, tels qu'était celui de Carthage, où le pouvoir est
+partagé entre le peuple et les grands, de dégénérer ou en abus de la
+liberté par les séditions du côté du peuple, comme cela était ordinaire
+à Athènes et dans toutes les républiques grecques; ou en oppression de
+la liberté publique du côté des grands, par la tyrannie, comme cela
+arriva à Athènes, à Syracuse, à Corinthe, à Thèbes, à Rome même du temps
+de Sylla et de César. C'est donc un grand éloge pour Carthage d'avoir
+su, par la sagesse de ses lois, et par l'heureux concert des différentes
+parties qui composaient son gouvernement, éviter pendant un si long
+espace d'années deux écueils si dangereux et si communs.
+
+Il serait à souhaiter que quelque auteur ancien nous eût laissé une
+description exacte et suivie des coutumes et des lois de cette fameuse
+république. Faute de ce secours, on n'en peut avoir qu'une idée assez
+confuse et imparfaite, en ramassant différents traits qu'on trouve épars
+dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu à la république des
+lettres Christophe Hendreich[178]. Son ouvrage m'a été d'un grand
+secours.
+
+[Marge: Polyb. lib. 6, pag. 493.] Le gouvernement de Carthage
+réunissait, comme celui de Sparte et de Rome, trois autorités
+différentes qui se balançaient l'une l'autre et se prêtaient un mutuel
+secours: celle des deux magistrats suprêmes, appelés _suffètes_[179];
+celle du sénat, et celle du peuple. On y ajouta ensuite le tribunal des
+cent, qui eurent beaucoup de crédit dans la république.
+
+[Note 178: «_Carthago, sive Carthaginiensium respublica, etc._»
+Francofurti ad Oderam. An 1664.]
+
+[Note 179: Ce nom est dérivé d'un mot qui, chez les Hébreux et les
+Phéniciens, signifie juges: _shophetim_.
+
+= C'est l'opinion de Bochart (_Chanan I. 24_) et de Selden (_de Diis
+Syriis. Proleg. c. 2_); bien plus naturelle que celle de Scaliger, qui
+faisait venir ce nom de _Tzazaph_, il _regarde d'en haut_, dans le même
+sens que ἔφορος έπίσκοπος ἐποπτής. (SCALIGER, _in Fest._ voce
+_Suffet_.)--L.]
+
+_Suffètes._
+
+Le pouvoir des suffètes ne durait qu'un an[180], et ils étaient à
+Carthage ce que les consuls étaient à Rome[181].
+
+[Note 180: «Ut Romæ consules, sic Carthagine quotannis annui bini
+reges creabantur.» (CORN. NEP. _in Annib._ cap. 7.)]
+
+[Note 181: Ou les deux rois à Lacédémone; avec cette différence que
+leurs fonctions ne duraient qu'un an, et qu'ils étaient pris
+indifféremment dans les plus nobles familles.--L.]
+
+Souvent même les auteurs leur donnent les noms de _rois_, de
+_dictateurs_, de _consuls_, parce qu'ils en remplissaient l'emploi.
+L'histoire ne nous apprend point par qui ils étaient choisis. Ils
+avaient droit et étaient chargés du soin d'assembler le sénat[182]: ils
+en étaient les présidents et les chefs: ils y proposaient les affaires
+et recueillaient les suffrages. Ils présidaient[183] aussi aux jugements
+qui se rendaient sur les affaires importantes. Leur autorité n'était pas
+renfermée dans la ville, ni bornée aux affaires civiles; on leur
+confiait quelquefois le commandement des armées. Il paraît qu'au sortir
+de la dignité de _suffètes_ on les nommait _préteurs_, qui était une
+charge considérable, puisque, outre le droit de présidence dans certains
+jugements, elle leur donnait celui de proposer et de porter de nouvelles
+lois, et de faire rendre compte à ceux qui étaient chargés du
+recouvrement [Marge: Liv. lib. 33, n. 46 et 47.] des deniers publics,
+comme on le voit dans ce que Tite-Live nous raconte d'Annibal à ce
+sujet, et que je rapporterai dans la suite[184].
+
+[Note 182: «Senatum itaque suffetes, quod velut consulare imperium
+apud eos erat, vocaverunt.» (LIV. lib. 30, n. 7.)]
+
+[Note 183: «Quum suffetes ad jus dicendum consedissent.» (LIV. lib.
+34, n. 62.)]
+
+[Note 184: Un autre magistrat paraît avoir eu les mêmes fonctions
+que le Censeur à Rome. (NEPOS, _in Hamilcare_, § 3.)--L.]
+
+_Le sénat._
+
+Le sénat, composé de personnes que leur âge, leur expérience, leur
+naissance, leurs richesses, et sur-tout leur mérite, rendaient
+respectables, formait le conseil de l'état, et était comme l'ame de
+toutes les délibérations publiques. On ne sait point précisément quel
+était le nombre des sénateurs; il devait être fort grand, puisqu'on voit
+qu'on en tira cent pour former une compagnie particulière, dont j'aurai
+bientôt lieu de parler. C'était dans le sénat que se traitaient les
+grandes affaires, qu'on lisait les lettres des généraux, qu'on recevait
+les plaintes des provinces, qu'on donnait audience aux ambassadeurs,
+qu'on décidait de la paix ou de la guerre, comme on le voit en plusieurs
+occasions.
+
+[Marge: Arist. loc. cit.] Quand les sentiments étaient uniformes et que
+tous les suffrages se réunissaient, alors le sénat décidait
+souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait partage et qu'on
+ne convenait point, les affaires étaient portées devant le peuple, et
+dans ce cas le pouvoir de décider lui était dévolu[185]. Il est aisé de
+comprendre quelle sagesse il y avait dans ce règlement, et combien il
+était propre à arrêter les cabales, à concilier les esprits, à appuyer
+et à faire dominer les bons conseils, une compagnie comme celle-là étant
+extrêmement jalouse de son autorité, et ne consentant pas aisément à la
+faire passer à une autre. On en voit un exemple mémorable dans Polybe.
+Lorsque, après la perte de la [Marge: Polyb. l. 15, p. 706 et 707]
+bataille donnée en Afrique à la fin de la seconde guerre punique, on fit
+dans le sénat la lecture des conditions de paix qu'offrait le vainqueur,
+Annibal, voyant qu'un des sénateurs s'y opposait, représenta vivement
+que, s'agissant du salut de la république, il était de la dernière
+importance de se réunir, et de ne point renvoyer une telle délibération
+à l'assemblée du peuple; et il en vint à bout. Voilà sans doute ce qui,
+dans les commencements de la république, rendit le sénat si puissant, et
+ce qui porta son autorité à un si haut point; [Marge: Polyb. l. 6, pag.
+494.] et le même auteur remarque, dans un autre endroit, que, tant que
+le sénat fut le maître des affaires, l'état fut gouverné avec beaucoup
+de sagesse, et que toutes les entreprises eurent un grand succès.
+
+[Note 185: Aristote est plus précis: «Les rois avec les sénateurs
+sont maîtres de porter une affaire au peuple, ou de ne la point porter,
+s'ils sont _tous_ d'accord [sur cette affaire]; sinon, le peuple est
+aussi appelé à en décider.» Τοῦ μὲν γὰρ τὸ μὲν προςάγειν, τὸ δὲ μὴ
+προςάγειν πρὸς τὸν δῆμον οἱ βασιλεἴς κύριοι ΜΕΤẢ τῶν γερόντων ἄν
+ὁμογνομονῶσι ΠẢΝΤΕΣ εἰ δὲ μὴ καὶ τούτων ὀ δῆμος. (_Polit._ II, 8, § 3,
+éd. Schn.)--L.]
+
+_Le peuple._
+
+Il paraît, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, que jusqu'au temps
+d'Aristote, qui fait une si belle peinture et un si magnifique éloge du
+gouvernement de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le sénat
+du soin des affaires publiques, et lui en laissait la principale
+administration: et c'est par là que la république devint si puissante.
+Il n'en fut pas ainsi dans la suite. Le peuple, devenu insolent par ses
+richesses et par ses conquêtes, et ne faisant pas réflexion qu'il en
+était redevable à la prudente conduite du sénat, voulut se mêler aussi
+du gouvernement, et s'arrogea presque tout le pouvoir. Tout se conduisit
+alors par cabales et par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des
+principales causes de la ruine de l'état.
+
+_Le tribunal des cent._
+
+C'était une compagnie composée de cent quatre personnes, quoique
+souvent, pour abréger, il ne soit fait mention que de cent. Elle tenait
+lieu à Carthage, selon Aristote, de ce qu'étaient les éphores à Sparte;
+par où il paraît qu'elle fut établie pour balancer le pouvoir des grands
+et du sénat; mais avec cette différence, que les éphores n'étaient qu'au
+nombre de cinq et qu'ils ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que
+ceux-ci étaient perpétuels et passaient le nombre de cent. On croit que
+ces centumvirs sont les mêmes que les cent juges dont parle Justin, qui
+furent tirés du sénat,[Marge: Lib. 19, c. 2.] et établis pour faire
+rendre compte aux généraux de leur conduite. Le pouvoir exorbitant de
+ceux de la famille de Magon, [Marge: An. M. 3609. De Carthage, 487.]
+qui, occupant les premières places et se trouvant à la tête des armées,
+s'étaient rendus maîtres de toutes les affaires, donna lieu à cet
+établissement. On voulut par là mettre un frein à l'autorité des
+généraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient les troupes, était
+presque sans bornes et souveraine; et on la rendit soumise aux lois par
+la nécessité qu'on leur imposa de rendre compte de leur administration à
+ces juges, au retour de leurs campagnes: [Marge: Justin. _Ibid._] _ut
+hoc metu ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque
+respicerent_. Parmi ces cent quatre juges, il y en avait cinq qui
+avaient une juridiction particulière et supérieure à celle des autres:
+on ne sait pas combien elle durait de temps. Ce conseil des cinq était
+comme le conseil des dix dans le sénat de Venise. Quand il y vaquait
+quelque place, c'étaient eux seuls qui avaient le droit de la remplir.
+Ils avaient droit aussi de choisir ceux qui entraient dans le conseil
+des cent. Leur autorité était fort grande; et c'est pour cela qu'on
+avait soin de ne mettre dans cette place que des hommes d'un rare
+mérite; et l'on ne crut point devoir attacher à leur emploi aucune
+rétribution ni aucune récompense, le motif seul du bien public devant
+être assez fort dans l'esprit des gens de bien pour les engager à
+remplir leurs devoirs avec zèle et fidélité. Polybe, en rapportant
+[Marge: Lib. 10, pag. 592.] la prise de Carthagène par Scipion,
+distingue nettement deux compagnies de magistrats établies à Carthage.
+Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans Carthagène, il se
+trouva deux magistrats du corps des vieillards, ἐκ τῆς γερουσίας (on
+appelait ainsi la compagnie des cent), et quinze du sénat, ἐκ τῆς
+συγκλήτου.[Marge: Lib. 26, n. 15. Lib. 30, n. 16.] Tite-Live ne fait
+mention que de ces quinze derniers sénateurs. Mais dans un autre endroit
+il nomme les vieillards, et marque qu'ils composaient le conseil le plus
+respectable de l'état, et qu'ils avaient une grande autorité dans le
+sénat: _Carthaginienses... oratores ad pacem petendam mittunt triginta
+seniorum principes. Id erat sanctius apud illos concilium, maximaque ad
+ipsum senatum regendum vis_.
+
+Les établissements les plus sages et les mieux concertés dégénèrent
+peu-à-peu, et font place enfin au désordre et à la licence, qui percent
+et pénètrent partout. Ces juges, qui devaient être la terreur du crime
+et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui était presque
+sans bornes, devinrent autant de petits tyrans, comme nous le verrons
+dans l'histoire du grand Annibal, qui, pendant sa préture, lorsqu'il fut
+retourné[Marge: AN. M. 3802. DE CARTHAGE 682.] en Afrique, employa tout
+son crédit pour réformer un abus si criant; et de perpétuelle qu'était
+l'autorité de ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans
+depuis que la compagnie des cent avait été formée.
+
+_Défauts du gouvernement de Carthage._
+
+Aristote, entre quelques autres observations qu'il fait sur le
+gouvernement de Carthage, y remarque deux grands défauts, fort
+contraires, selon lui, aux vues d'un sage législateur et aux règles
+d'une bonne et saine politique.
+
+Le premier de ces défauts consiste en ce qu'on mettait sur la tête d'un
+même homme plusieurs charges; ce qui était considéré à Carthage comme la
+preuve d'un mérite non commun. Aristote regarde cette coutume comme
+très-préjudiciable au bien public. En effet, dit-il, lorsqu'un homme
+n'est chargé que d'un seul emploi, il est beaucoup plus en état de s'en
+bien acquitter, les affaires pour-lors étant examinées avec plus de soin
+et expédiées avec plus de promptitude. On ne voit pas, ajoute-t-il, que,
+ni dans les troupes, ni dans la marine, on en use de la sorte: un même
+officier ne commande pas deux corps différents; un même pilote ne
+conduit pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'état demande que,
+pour exciter de l'émulation parmi les gens de mérite, les charges et les
+faveurs soient partagées; au lieu que, lorsqu'on les accumule sur un
+même sujet, souvent elles produisent en lui une sorte d'éblouissement
+par une distinction si marquée, et excitent toujours dans les autres la
+jalousie, les mécontentements, les murmures.
+
+Le second défaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement de Carthage,
+c'est que, pour parvenir aux premiers postes, il fallait, avec du mérite
+et de la naissance, avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la
+pauvreté pouvait en exclure les plus gens de bien, ce qu'il regarde
+comme un grand mal dans un état: car alors, dit-il, la vertu n'étant
+comptée pour rien, et l'argent pour tout, parce qu'il conduit à tout,
+l'admiration et la soif des richesses saisit toute une ville et la
+corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne le deviennent
+qu'à grands frais, semblent être en droit de s'en dédommager ensuite par
+leurs propres mains.
+
+On ne voit, je crois, dans l'antiquité aucune trace qui marque que les
+dignités, soit de l'état, soit de la judicature, y aient jamais été
+vénales; et ce que dit ici Aristote des dépenses qui se faisaient à
+Carthage pour y parvenir tombe sans doute sur les présents par lesquels
+on achetait les suffrages de ceux qui conféraient les charges[186]; ce
+qui, comme le remarque aussi Polybe, était fort ordinaire parmi les
+Carthaginois[187], chez qui nul gain n'était honteux. Il n'est donc pas
+étonnant qu'Aristote condamne un usage dont il est aisé de voir combien
+les suites peuvent être funestes.
+
+Mais, s'il prétendait qu'on dût mettre également dans les premières
+dignités les riches et les pauvres, comme il semble l'insinuer[188], son
+sentiment serait réfuté par la pratique générale des républiques les
+plus sages, qui, sans avilir ni déshonorer la pauvreté, ont cru devoir
+sur ce point donner la préférence aux richesses, parce qu'on a lieu de
+présumer que ceux qui ont du bien ont reçu une meilleure éducation,
+pensent plus noblement, sont moins exposés à se laisser corrompre et à
+faire des bassesses; et que la situation même de leurs affaires les rend
+plus affectionnés à l'état, plus disposés à y maintenir la paix et le
+bon ordre, plus intéressés à en écarter toute sédition et toute révolte.
+
+[Note 186: Le texte d'Aristote me paraît se prêter difficilement à
+cette ingénieuse interprétation. Cet auteur parle formellement de la
+vénalité des charges. (_Polit._ II, 8, §7, _ed. Schneid._)--L.]
+
+[Note 187:Παρὰ Καρχηδονίοις οὐδὲν αἰσχρὸν τῶν ἀνηκόντων πρὸς κέρδος.
+(POLYB. lib. 6, pag. 497.)]
+
+[Note 188: Aristote semble avoir prévu l'objection: «S'il est
+nécessaire, dit-il, de considérer la fortune [en nommant aux places], à
+cause du loisir qu'elle procure, il est mal que les plus grandes charges
+de l'état soient à vendre.»--L.]
+
+Aristote, en finissant ses réflexions sur la république de Carthage,
+approuve fort la coutume[189] qui y régnait d'envoyer de temps en temps
+des colonies en différents endroits, et de procurer ainsi aux citoyens
+des établissements honnêtes. Par là on avait soin de pourvoir aux
+nécessités des pauvres, qui sont, aussi-bien que les riches, membres de
+l'état; on déchargeait la capitale d'une multitude de gens oisifs et
+fainéants, qui la déshonorent et souvent lui deviennent dangereux; on
+prévenait les mouvements et les troubles en éloignant ceux qui y donnent
+lieu pour l'ordinaire, parce que, mécontents de leur fortune présente,
+ils sont toujours prêts à remuer et à innover.
+
+[Note 189: Cette coutume existait également dans la plupart des
+républiques grecques.--L.]
+
+§ IV. _Commerce de Carthage, première source de ses richesses et de sa
+puissance._
+
+Le commerce était, à proprement parler, l'occupation de Carthage,
+l'objet particulier de son industrie, son caractère propre et dominant;
+c'en était la plus grande force et le principal soutien: en un mot, le
+commerce peut être regardé comme la source de la puissance, des
+conquêtes, du crédit et de la gloire des Carthaginois. Situés au centre
+de la Méditerranée, et prêtant une main à l'orient et l'autre à
+l'occident, ils embrassaient, par l'étendue de leur commerce, toutes les
+régions connues, et le portaient sur les côtes d'Espagne, de la
+Mauritanie, des Gaules, au-delà du détroit et des colonnes d'Hercule.
+Ils allaient par-tout acheter à bon marché le superflu de chaque nation,
+pour le convertir à l'égard des autres en un nécessaire qu'ils leur
+vendaient fort chèrement. Ils tiraient de l'Égypte le fin lin, le
+papier, le blé, les voiles et les câbles pour les vaisseaux; des côtes
+de la mer Rouge, les épiceries, l'encens, les aromates, les parfums,
+l'or, les perles et les pierres précieuses; de Tyr et de la Phénicie, la
+pourpre et l'écarlate, les riches étoffes, les meubles somptueux, les
+tapisseries, et les différents ouvrages curieux et d'un travail
+recherché: en un mot, ils allaient chercher en diverses contrées tout ce
+qui peut fournir aux nécessités, et contribuer aux commodités, au luxe,
+aux délices de la vie. A leur retour ils rapportaient en échange le fer,
+l'étain, le plomb, et le cuivre des côtes occidentales; et par la vente
+de toutes ces marchandises ils s'enrichissaient aux dépens de toutes les
+nations, et les mettaient à une espèce de contribution d'autant plus
+sûre, qu'elle était plus volontaire.
+
+En se rendant ainsi les facteurs et les négociants de tous les peuples,
+ils étaient devenus les princes de la mer, le lien de l'orient, de
+l'occident et du midi, et le canal nécessaire de leur communication; et
+avaient rendu Carthage la ville commune de toutes les nations que la mer
+avait séparées, et le centre de leur commerce.
+
+Les plus considérables de la ville ne dédaignaient pas de faire le
+négoce; ils s'y appliquaient avec le même soin que les moindres
+citoyens; et leurs grandes richesses ne les dégoûtaient jamais de
+l'assiduité, de la patience et du travail nécessaires pour les
+augmenter. C'est ce qui leur a donné l'empire de la mer, ce qui a fait
+fleurir leur république, ce qui l'a mise en état de le disputer à Rome
+même, et qui l'a portée à un si haut degré de puissance, qu'il fallut
+aux Romains plus de quarante années d'une guerre cruelle et douteuse
+pour dompter cette fière rivale. Enfin, Rome triomphante ne crut pouvoir
+l'assujettir et la subjuguer entièrement qu'en lui ôtant les ressources
+qu'elle eût encore pu trouver dans le négoce, qui, pendant un si long
+temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de la république.
+
+Au reste, il n'est pas étonnant que Carthage, sortie de la première
+école du monde pour le commerce, je veux dire de Tyr, y ait eu un succès
+si prompt et si constant. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent ses
+fondateurs en Afrique, après le transport, leur servirent pour le
+négoce. Ils commencèrent à s'établir sur les côtes d'Espagne, dans
+quelques ports qui leur furent ouverts pour y débarquer leurs
+marchandises. Les commodités et les facilités qu'ils y trouvèrent leur
+firent naître la pensée de conquérir ces vastes régions; et dans la
+suite Carthage la Neuve, ou Carthagène, donna aux Carthaginois en ce
+pays-là un empire presque égal à celui que l'ancienne possédait en
+Afrique.
+
+§ V. _Mines d'Espagne, seconde source des richesses et de la puissance
+de Carthage._
+
+[Marge: Lib. 4, pag. 312, etc.] Diodore remarque avec raison que les
+mines d'or et d'argent que les Carthaginois trouvèrent en Espagne furent
+pour eux une source inépuisable de richesses qui les mirent en état de
+soutenir de si longues guerres contre les Romains. Les naturels du pays
+avaient longtemps ignoré ces trésors cachés dans le sein de la terre, ou
+du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix. Les Phéniciens,
+par l'échange qu'ils faisaient de marchandises de peu de valeur avec ces
+précieux métaux, profitèrent de l'ignorance de ces peuples, et
+amassèrent des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent
+rendus maîtres du pays, ils creusèrent la terre plus avant que n'avaient
+fait les anciens Espagnols, qui d'abord apparemment s'étaient contentés
+de ce qu'ils trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils
+eurent enlevé l'Espagne aux Carthaginois, ne manquèrent pas de profiter
+de leur exemple, et tirèrent de ces mines d'or et d'argent de fort
+grands revenus.
+
+[Marge: Diod. lib. 4, p. 312, etc.] Le travail pour parvenir à ces mines
+et pour en tirer l'or et l'argent était incroyable; car les veines de
+ces métaux paraissent rarement sur la superficie: il fallait les
+chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses, où souvent l'on
+trouvait de l'eau en quantité, qui arrêtait tout court les ouvriers, et
+semblait devoir les rebuter pour toujours. Mais la cupidité n'est pas
+moins patiente pour soutenir les fatigues qu'ingénieuse pour trouver des
+ressources. Dans la suite, par le moyen des [Marge: [plus haut, p. 35.]]
+pompes qu'Archimède avait inventées dans son voyage en Égypte, les
+Romains venaient à bout d'élever en haut toute l'eau de ces espèces de
+puits, et de les mettre à sec. Pour enrichir les maîtres de ces mines,
+il en coûta la vie à une infinité d'esclaves, qui étaient traités avec
+la dernière dureté, que l'on faisait travailler malgré eux à coups de
+bâton, et à qui on ne donnait de repos ni [Marge: Strab. l. 3, pag.
+147.] jour ni nuit. Polybe, cité par Strabon, dit que de son temps il y
+avait quarante mille hommes occupés aux mines qui étaient dans le
+voisinage de Carthagène, et qu'ils fournissaient chaque jour au peuple
+romain vingt-cinq mille drachmes[190], c'est-à-dire douze mille cinq
+cents livres.
+
+On ne doit pas être surpris de voir les Carthaginois, après les plus
+grandes défaites, mettre en peu de temps sur pied de nombreuses armées,
+équiper de grosses flottes, et soutenir pendant plusieurs années des
+dépenses considérables pour les guerres qu'ils faisaient au loin. Mais
+il doit paraître bien surprenant que les Romains fissent la même chose,
+eux dont les revenus étaient fort modiques avant ces grandes conquêtes
+qui leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui n'avaient
+aucune ressource ni du côté du trafic, absolument inconnu à Rome, ni du
+côté des mines d'or et d'argent, fort rares en Italie[191], supposé
+qu'il y en eût, et dont les frais, par cette raison, auraient absorbé
+tout le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale, dans
+leur zèle pour le bien public, et dans l'amour du peuple pour la patrie,
+des fonds non moins prompts ni moins assurés que ceux de Carthage, mais
+plus honorables à la nation.
+
+[Note 190: Les drachmes dont parle Polybe sont des deniers romains:
+c'est 20,460 francs par jour, et par an 6,138,000 f., en ne comptant que
+300 jours de travail; ce qui donne pour le produit du travail de chaque
+esclave 153 f. environ.--L.]
+
+[Note 191: Selon Pline, aucun pays ne l'emporte sur l'Italie par
+l'abondance des mines de tous métaux (III, 20, p. 177). Mais son
+assertion paraît hasardée: il faut se souvenir, comme d'un fait capital,
+que Rome n'a eu que de la monnaie de cuivre, jusqu'en l'année 247 avant
+J.C. (Voyez mes _Considérations générales sur l'évaluation des monnaies
+grecques et romaines_, pag. 108.)--L.]
+
+§ VI. _La guerre._
+
+Carthage doit être considérée comme une république marchande tout
+ensemble et guerrière. Elle était marchande par inclination et par état;
+elle devint guerrière, d'abord par la nécessité de se défendre contre
+les peuples voisins, et ensuite par le désir d'étendre son commerce et
+d'agrandir son empire. Cette double idée nous donne, ce me semble, le
+vrai plan et le vrai caractère de la république carthaginoise. Nous
+avons parlé du commerce.
+
+La puissance militaire de Carthage consistait en rois alliés, en peuples
+tributaires dont elle tirait des milices et de l'argent, en quelques
+troupes composées de ses propres citoyens, et en soldats mercenaires
+qu'elle achetait dans les états voisins, sans être obligée ni de les
+lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout formés et tout
+aguerris, choisissant dans chaque pays les troupes qui avaient le plus
+de mérite et de réputation. Elle tirait de la Numidie une cavalerie
+légère, hardie, impétueuse, infatigable, qui faisait la principale force
+de ses armées; des îles Baléares, les plus adroits frondeurs de
+l'univers; de l'Espagne, une infanterie ferme et invincible; des côtes
+de Gênes et des Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la
+Grèce même, des soldats également bons pour toutes les opérations de la
+guerre, propres à servir en campagne ou dans les villes, à faire des
+sièges ou à les soutenir.
+
+Elle mettait ainsi tout d'un coup sur pied une puissante armée, composée
+de tout ce qu'il y avait de troupes d'élite dans l'univers, sans
+dépeupler ses campagnes ni ses villes par de nouvelles levées, sans
+suspendre les manufactures ni troubler les travaux paisibles des
+artisans, sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa marine. Par
+un sang vénal elle s'acquérait la possession des provinces et des
+royaumes, et convertissait les autres nations en instruments de sa
+grandeur et de sa gloire, sans y rien mettre du sien que de l'argent,
+que même les peuples étrangers lui fournissaient par son négoce.
+
+Si dans le cours d'une guerre elle recevait quelque échec, ces pertes
+étaient comme des accidents étrangers qui ne faisaient qu'effleurer
+extérieurement le corps de l'état sans porter de plaies profondes dans
+les entrailles mêmes ni dans le cœur de la république. Ces pertes
+étaient promptement réparées par les sommes qu'un commerce florissant
+fournissait comme un nerf perpétuel de la guerre, et comme un restaurant
+de l'état toujours nouveau pour acheter des troupes toujours prêtes à se
+vendre; et, par l'étendue immense des côtes dont ils étaient les
+maîtres, il leur était aisé de lever en peu de temps tous les matelots
+et les rameurs dont ils avaient besoin pour les manœuvres et le service
+de la flotte, et de trouver d'habiles pilotes et des capitaines
+expérimentés pour la conduire.
+
+Mais toutes ces parties fortuitement assorties ne tenaient ensemble par
+aucun lien naturel, intime, nécessaire; aucun intérêt commun et
+réciproque ne les unissait pour en former un corps solide et
+inaltérable; aucune ne s'affectionnait sincèrement au succès des
+affaires et à la prospérité de l'état. On n'agissait pas avec le même
+zèle et on ne s'exposait pas aux dangers avec le même courage pour une
+république qu'on regardait comme étrangère, et par là comme
+indifférente, que l'on aurait fait pour sa propre patrie, dont le
+bonheur fait celui des citoyens qui la composent.
+
+Dans les grands revers, les rois alliés[192] pouvaient être aisément
+détachés de Carthage, ou par la jalousie que cause naturellement la
+grandeur d'un voisin plus puissant que soi, ou par l'espérance de tirer
+des avantages plus considérables d'un nouvel ami, ou par la crainte
+d'être enveloppés dans le malheur d'un ancien allié.
+
+[Note 192: Comme Syphax et Masinissa.]
+
+Les peuples tributaires, dégoûtés par le poids et la honte d'un joug
+qu'ils portaient impatiemment, se flattaient pour l'ordinaire d'en
+trouver un plus doux en changeant de maître: ou, si la servitude était
+inévitable, ils étaient fort indifférents pour le choix, comme on le
+verra par plusieurs exemples que cette histoire nous fournira.
+
+Les troupes mercenaires, accoutumées à mesurer leur fidélité sur la
+grandeur ou sur la durée du salaire, étaient toujours prêtes, au moindre
+mécontentement ou sur les plus légères promesses d'une plus grosse
+solde, à passer du côté de l'ennemi qu'elles venaient de combattre, et à
+tourner leurs armes contre ceux qui les avaient appelées à leur secours.
+
+Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne se soutenait que par ces appuis
+extérieurs, se voyait ébranlée jusque dans ses fondements aussitôt
+qu'ils lui étaient ôtés; et, si par-dessus cela son commerce, qui
+faisait son unique ressource, venait à être interrompu par la perte de
+quelque bataille navale, elle croyait toucher à sa ruine et se livrait
+au découragement et au désespoir, comme il parut clairement à la fin de
+la première guerre punique.
+
+Aristote, dans le livre où il marque les avantages et les inconvénients
+du gouvernement de Carthage, ne la reprend point de n'avoir que des
+milices étrangères; et il est à croire qu'elle n'est tombée que
+long-temps après dans ce défaut. Les révoltes arrivées dans les derniers
+temps dûrent lui apprendre qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un
+état qui ne se soutient que par les étrangers, où il ne trouve ni zèle,
+ni sûreté, ni obéissance.
+
+Il n'en était pas ainsi dans la république romaine. Comme elle était
+sans commerce et sans argent, elle ne pouvait acheter des secours
+capables de l'aider à pousser ses conquêtes aussi rapidement que
+Carthage; mais aussi, comme elle tirait tout d'elle-même et que toutes
+les parties de l'état étaient intimement unies ensemble, elle avait des
+ressources plus sûres dans ses grands malheurs que n'en avait Carthage
+dans les siens: et de là vient qu'elle ne songea point du tout à
+demander la paix après la bataille de Cannes, comme celle-ci l'avait
+demandée dans un danger moins pressant.
+
+Carthage avait de plus un corps de troupes composé seulement de ses
+propres citoyens, mais peu nombreux. C'était l'école où la principale
+noblesse et ceux qui se sentaient plus d'élévation, de talents et
+d'ambition pour aspirer aux premières dignités, faisaient
+l'apprentissage de la profession des armes. C'était de leur sein qu'on
+tirait tous les officiers-généraux qui commandaient les différents corps
+de troupes, et qui avaient la principale autorité dans les armées. Cette
+nation était trop jalouse et trop soupçonneuse pour en confier le
+commandement à des capitaines étrangers. Mais elle ne portait pas si
+loin que Rome et Athènes sa défiance contre ses citoyens, à qui elle
+donnait un grand pouvoir, ni ses précautions contre l'abus qu'ils en
+pouvaient faire pour opprimer leur patrie. Le commandement des armées
+n'y était point annuel ni fixé à un temps limité comme dans ces deux
+autres républiques. Plusieurs généraux l'ont conservé pendant un long
+cours d'années, et jusqu'à la fin de la guerre ou de leur vie,
+quoiqu'ils demeurassent toujours comptables de leurs actions à la
+république, et sujets à être révoqués quand, ou une véritable faute, ou
+un malheur, ou le crédit d'une cabale opposée, y donnait occasion.
+
+§ VII. _Les sciences et les arts._
+
+On ne peut pas dire que Carthage eût entièrement renoncé à la gloire de
+l'étude et du savoir. Masinissa, fils d'un roi[193] puissant, qui y fut
+envoyé pour y être instruit et élevé, fait croire qu'il y avait dans
+cette ville quelque école propre à donner une bonne éducation. [Marge:
+Corn. Nep. in vit. Annib. cap. 13.] [Marge: Cic. lib. 1 de Orat. n. 249.
+Plin. lib. 18, cap. 3.] Le grand Annibal, qui en a fait l'honneur en
+tout genre, n'était pas ignorant dans les belles-lettres, comme on le
+verra dans la suite. Magon, autre général fort célèbre, n'a pas moins
+illustré Carthage par ses ouvrages que par ses victoires. Il avait écrit
+vingt-huit volumes sur l'agriculture; et le sénat romain en fit tant de
+cas, qu'après la prise de Carthage, lorsqu'il distribuait aux princes
+d'Afrique les bibliothèques qui s'y trouvèrent (nouvelle preuve que
+l'érudition n'en était pas absolument bannie), il donna ordre qu'on
+traduisît en latin ces livres sur l'agriculture, quoique l'on eût déjà
+ceux que Caton avait composés sur la même matière. [Marge: Voss. de
+hist. græc. lib. 4. [p. 513.]] Nous avons encore une version grecque
+d'un traité composé en langue punique[194], par Hannon, sur le voyage
+qu'il avait fait par ordre du sénat, avec une flotte considérable,
+autour de l'Afrique, pour y établir différentes colonies. On croit cet
+Hannon plus ancien que celui dont il est parlé du temps d'Agathocle.
+
+[Note 193: Roi des Massyliens en Afrique.]
+
+[Note 194: Ce qui nous reste d'Hannon est moins un _traité_ qu'une
+espèce d'inscription (traduite du punique par un auteur inconnu),
+contenant les principaux faits du voyage, et qu'Hannon aura fait déposer
+dans un temple à son retour.
+
+Les savants s'accordent assez généralement à placer l'époque du Périple
+d'Hannon, vers le temps d'Hérodote.--L.]
+
+[Marge: Plut. de fortun. Alex. pag. 328. Diog. Laert. in Clitom. [IV,
+§67.]] [Marge: Tuscul. Quæst. l. 3, n. 54.] Clitomaque, appelé en langue
+punique _Asdrubal_, tient un rang considérable parmi les philosophes. Il
+succéda au fameux Carnéade, qui avait été son maître, et soutint à
+Athènes l'honneur de la secte académique. Cicéron[195] lui trouve assez
+d'esprit pour un Carthaginois, et beaucoup d'ardeur pour l'étude. Il
+composa plusieurs livres, dans l'un desquels il consolait les malheureux
+citoyens de Carthage, qui, après la ruine de cette ville, se trouvaient
+réduits au triste état de captivité.
+
+[Note 195: «Clitomachus, homo et acutus ut Pœnus, et valdè studiosus
+ac diligens.» (_Academ. quæst._ lib. II, n. 98.)]
+
+Je pourrais mettre au nombre, ou plutôt à la tête des écrivains qui ont
+illustré l'Afrique, le célèbre Térence, capable de lui faire seul un
+honneur infini par l'éclat de sa réputation, s'il n'était évident que,
+par rapport à ses écrits, Carthage, où il naquit, doit moins être
+regardée comme sa patrie que Rome, où il fut élevé, et où il puisa cette
+pureté de style, cette délicatesse, cette élégance, qui l'ont rendu
+l'admiration de tous les siècles. On conjecture qu'il fut enlevé encore
+enfant, ou du moins fort jeune, par les Numides, dans [Marge: Suet. in
+vit. Terent.] les courses qu'ils faisaient sur les terres des
+Carthaginois, pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux peuples
+depuis la fin de la seconde guerre punique jusqu'au commencement de la
+troisième. On le vendit comme esclave à Térentius Lucanus, sénateur
+romain, qui, après l'avoir fait élever avec beaucoup de soin,
+l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c'était alors la coutume.
+Il fut uni d'une amitié très-étroite avec Scipion l'Africain le second,
+et avec Lélius; et c'était un bruit public à Rome, que ces deux grands
+hommes lui aidaient à composer ses pièces. Le poëte, loin de se défendre
+d'un bruit qui lui était si avantageux, s'en fit honneur. Il ne nous
+reste de lui que six comédies. Quelques auteurs, au rapport de Suétone,
+qui a écrit sa vie, disent qu'à son retour de Grèce, où il avait fait un
+voyage, il perdit cent huit pièces qu'il avait traduites de Ménandre, et
+qu'il ne put survivre à un accident qui devait lui causer une douleur
+très-sensible. Mais on ne trouve pas que cette particularité de la vie
+de Térence ait un fondement fort solide. Quoi qu'il en soit, il mourut
+l'an de Rome 594, sous le consulat de Cn. Cornelius Dolabella et de M.
+Fulvius, à l'âge de trente-cinq ans; et par conséquent il était né l'an
+560.
+
+Il faut pourtant avouer, malgré tout ce que je viens de dire, que la
+disette d'hommes savants a toujours été grande à Carthage, puisque dans
+le cours de plus de sept siècles cette puissante république fournit à
+peine trois ou quatre auteurs connus. Quoiqu'elle eût des liaisons avec
+la Grèce et avec les nations les plus policées, elle ne s'était pas mise
+en peine d'en emprunter les belles connaissances, dont l'acquisition
+n'entrait point dans les vues de son commerce. L'éloquence, la poésie,
+l'histoire, semblent y avoir été peu connues. Un philosophe
+carthaginois, parmi les savants, passe presque pour un prodige. Que
+croirait-on d'un géomètre ou d'un astronome? Je ne sais s'ils faisaient
+quelque cas de la médecine, si utile à la vie; et de la jurisprudence,
+si nécessaire à la société.
+
+Au milieu d'une indifférence si marquée pour tous les ouvrages de
+l'esprit, l'éducation de la jeunesse ne pouvait être que fort imparfaite
+et fort grossière. A Carthage toute l'étude, toute la science des jeunes
+gens se bornait, pour le grand nombre, à écrire et chiffrer, à dresser
+un registre, à tenir un comptoir, en un mot à ce qui regarde le trafic.
+Belles-lettres, histoire, philosophie, c'étaient toutes choses peu
+estimées à Carthage. Elles furent même, dans la suite des temps,
+interdites par les lois[196], qui défendaient expressément à tout
+Carthaginois d'apprendre la langue grecque, de peur que par là il ne se
+mît en état d'entretenir commerce, ou par lettres, ou de vive voix, avec
+les ennemis.
+
+[Note 196: «Factum senatusconsultum ne quis postea Carthaginiensis,
+aut litteris græcis, aut sermoni studeret; ne aut loqui cum hoste, aut
+scribere sine interprete posset.» (JUST. lib. 2, cap. 5.)]
+
+Que pouvait-on attendre d'une telle disposition? Aussi ne vit-on jamais
+parmi eux cette douceur dans la conduite, cette facilité de mœurs, ces
+sentiments de vertu, que l'éducation a coutume d'inspirer aux nations où
+elle est cultivée. Il faut que le petit nombre des grands hommes que
+celle-ci a portés n'aient dû leur mérite qu'à un heureux naturel, qu'à
+des talents singuliers et à une longue expérience, sans que la culture
+et l'instruction y aient beaucoup contribué. De là vient que chez ce
+peuple le mérite des plus grands hommes est terni par de grands défauts,
+par des vices bas, par des passions cruelles; et il est rare d'y voir
+briller une vertu sans tache et sans reproche, noble, généreuse,
+aimable, et soutenue par des principes constants et éclairés, telle
+qu'on en voit en foule parmi les Grecs et les Romains. On sent bien que
+je ne parle ici que des vertus païennes, et selon l'idée qu'en avaient
+les païens. Je ne trouve pas plus de monuments de leur habileté dans les
+arts moins élevés et moins nécessaires, comme sont la peinture et la
+sculpture. Je lis qu'ils avaient beaucoup pillé de ces sortes d'ouvrages
+sur les nations vaincues: mais je n'apprends nulle part qu'ils en
+eussent beaucoup fait eux-mêmes.
+
+De tout ce que je viens de dire on ne peut s'empêcher de conclure, que
+le commerce était le goût dominant et le caractère propre de la nation;
+qu'il faisait comme le fonds de l'état; qu'il était l'ame de la
+république, et le grand mobile de toutes ses entreprises. Les
+Carthaginois étaient la plupart de bons négociants, uniquement occupés
+de leur trafic, poussés par le désir du gain, n'estimant que les
+richesses, et mettant tous leurs talents aussi-bien que leur principale
+gloire à en amasser beaucoup, sans en connaître trop la véritable
+destination, et sans savoir en faire un noble et digne usage.
+
+§ VIII. _Caractères, mœurs, qualités des Carthaginois._
+
+Dans le dénombrement[197] des différentes qualités que Cicéron attribue
+aux différentes nations, et par lesquelles il les caractérise, il donne
+aux Carthaginois, pour caractère dominant, la finesse, l'habileté,
+l'adresse, l'industrie, la ruse, _calliditas_, qui avait lieu sans doute
+dans la guerre, mais qui paraissait encore davantage dans tout le reste
+de leur conduite, et qui était jointe à une autre qualité fort voisine,
+qui leur était encore moins honorable. La ruse et la finesse conduisent
+naturellement au mensonge, à la duplicité, à la mauvaise foi; et en
+accoutumant insensiblement l'esprit à devenir moins délicat sur le choix
+des moyens pour parvenir à ses fins, elles le préparent à la fourberie
+et à la perfidie. C'était[198] encore un des caractères des
+Carthaginois, et il était si marqué et si connu, qu'il avait passé en
+proverbe, et que, pour désigner une mauvaise foi, on disait une foi
+carthaginoise, _fides punica_; et que, pour marquer un esprit fourbe, on
+n'avait point d'expression ni plus propre ni plus énergique que de
+l'appeler un esprit carthaginois, _punicum ingenium_.
+
+[Note 197: «Quam volumus licet ipsi nos amemus; tamen nec numero
+Hispanos, nec robore Gallos, nec calliditate Pœnos, nec artibus Græcos,
+nec denique hoc ipso hujus gentis ac terræ domestico nativoque sensu
+Italos ipsos ac Latinos, sed pietate ac religione, atque hâc unâ
+sapientiâ quòd deorum immortalium numine omnia regi gubernarique
+perspeximus, omnes gentes nationesque superavimus.» (_De Arusp. resp._
+n. 19.)]
+
+[Note 198: «Carthaginienses fraudulenti et mendaces... multis et
+variis mercatorum advenarumque sermonibus ad studium fallendi quæstûs
+cupiditate vocabantur.» (Cic. _orat. 2 in Rull._ n. 94.)]
+
+Le désir excessif d'amasser et l'amour désordonné du gain étaient parmi
+eux une source ordinaire d'injustices et de mauvais procédés. Un seul
+exemple en sera la preuve[199]. Pendant une trève que Scipion avait
+accordée à leurs instantes prières, des vaisseaux romains battus par la
+tempête, étant arrivés à la vue de Carthage, furent arrêtés et saisis
+par ordre du sénat et du peuple, qui ne purent laisser échapper une si
+belle proie. Ils voulaient gagner à quelque prix que ce fût[200]. Les
+habitants de Carthage reconnurent, au rapport de saint Augustin, dans
+une occasion assez particulière, qu'ils conservaient encore quelque
+chose de ce caractère.
+
+[Note 199: «Magistratus senatum vocare, populus in curiæ vestibulo
+fremere, ne tanta ex oculis manibusque amitteretur præda. Consensum est
+ut, etc.» (LIV. lib. 30, n. 24.)]
+
+[Note 200: Un charlatan avait promis aux habitants de Carthage de
+leur découvrir à tous leurs plus secrètes pensées, s'ils venaient un
+certain jour l'écouter. Lorqu'ils furent tous assemblés, il leur dit
+qu'ils pensaient tous, quand ils vendaient, à vendre cher; et, quand ils
+achetaient, à le faire à bon marché. Ils convinrent tous en riant que
+cela était vrai; et par conséquent ils reconnurent, dit saint Augustin,
+qu'ils étaient injustes. _Vili vultis emere et carè vendere. In quo
+dicto levissimi scenici omnes tamen conscientias invenerunt suas, eique
+vera et tamen improvisa dicenti admirabili favore plauserunt._ (S.
+AUGUST. lib. 13, _de Trinit._ cap. 3.)]
+
+[Marge: Plut. deger. rep. p. 799.] Ce n'étaient pas là les seuls défauts
+des Carthaginois. Ils avaient dans l'humeur et dans le génie quelque
+chose d'austère et de sauvage, un air hautain et impérieux, une sorte de
+férocité qui, dans le premier feu de la colère, n'écoutant ni raison, ni
+remontrance, se portait brutalement aux derniers excès et aux dernières
+violences. Le peuple, timide et rampant dans la crainte, fier et cruel
+dans ses emportements, en même temps qu'il tremblait sous ses
+magistrats, faisait trembler à son tour tous ceux qui étaient dans sa
+dépendance. On voit ici quelle différence l'éducation met entre une
+nation et une nation. Le peuple d'Athènes, ville qui a toujours été
+regardée comme le centre de l'érudition, était naturellement jaloux de
+son autorité et difficile à manier, mais cependant avait un fonds de
+bonté et d'humanité qui le rendait compatissant au malheur des autres,
+et lui faisait souffrir avec douceur et patience les fautes de ses
+conducteurs. Cléon demanda un jour qu'on rompît l'assemblée où il
+présidait, parce qu'il avait un sacrifice à offrir et des amis à
+traiter. Le peuple ne fit que rire, et se leva. A Carthage, dit
+Plutarque, une telle liberté aurait coûté la vie.
+
+[Marge: Lib. 22, n. 61.] Tite-Live fait une pareille réflexion au sujet
+de Terentius Varro, lorsque, revenant à Rome après la bataille de
+Cannes, qui avait été perdue par sa faute, il fut reçu par tous les
+ordres de l'état, qui allèrent au-devant de lui et le remercièrent de ce
+qu'il n'avait pas désespéré de la république, lui, dit l'historien, qui
+aurait dû s'attendre aux derniers supplices s'il avait été général à
+Carthage, _cui, si Carthaginiensium ductor fuisset, nihil recusandum
+supplicii foret_. En effet, chez eux il y avait un tribunal établi
+exprès pour faire rendre compte aux généraux de leur conduite, et on les
+rendait responsables des événements de la guerre. A Carthage, un mauvais
+succès était puni comme un crime d'état, et un commandant qui avait
+perdu une bataille était presque sûr à son retour de perdre la vie à une
+potence: tant ses habitants étaient d'un caractère dur, violent, cruel,
+barbare, et toujours prêts à répandre le sang des citoyens, comme celui
+des étrangers. Les supplices inouïs qu'ils firent souffrir à Régulus en
+sont une bonne preuve, et leur histoire nous en fournira des exemples
+qui font frémir.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ SECONDE PARTIE.
+
+ ----------
+
+ HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.
+
+Tout le temps qui s'est écoulé depuis la fondation de Carthage jusqu'à
+sa ruine est de sept cents ans, et peut se diviser en deux parties. La
+première, beaucoup plus longue et beaucoup moins connue, comme cela est
+ordinaire pour le commencement de tous les états, s'étend jusqu'à la
+première guerre punique, et renferme cinq cent quatre-vingt-deux ans. La
+seconde, qui se termine à la destruction de Carthage, n'est que de cent
+dix-huit ans.
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ FONDATION DE CARTHAGE, ET SES ACCROISSEMENTS
+ JUSQU'A LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.
+
+Carthage d'Afrique était une colonie de Tyr, la ville du monde la plus
+renommée pour le commerce[201]. Long-temps auparavant, Tyr avait déjà
+fait passer dans le même pays une autre colonie, qui y bâtit la ville
+d'Utique, célèbre par la mort du second Caton, qu'on appelle
+ordinairement, pour cette raison, _Caton d'Utique_.
+
+[Note 201: «Utica et Carthago, ambæ inclytæ, ambæ à Phœnicibus
+conditæ: illa fato Catonis insignis, hæc suo.» (POMPON. MEL. lib. 1,
+cap. 7.)]
+
+Les auteurs varient beaucoup sur l'époque de l'établissement de
+Carthage. Il est difficile et peu important d'entreprendre de les
+concilier: du moins, pour suivre le plan que je me suis proposé dans cet
+ouvrage, il suffit de savoir, à peu d'années près, le temps où cette
+ville a été bâtie.
+
+[Marge: Liv. Epitome, lib. 51.] Carthage a duré un peu plus de sept
+cents ans. Elle a été détruite sous le consulat de Cn. Lentulus et de L.
+Mummius, l'année 603 de Rome, 3859 du monde, 145 ans avant Jésus-Christ.
+Ainsi sa fondation peut être placée l'an du monde 3158, pendant que Joas
+régnait sur Juda, 98 ans avant que Rome fût bâtie, 846 ans avant
+Jésus-Christ[202].
+
+[Note 202: Appien place cette fondation 50 ans avant la guerre de
+Troie; ce serait 1150 ans av. J.-C. selon le calcul de la chronique de
+Paros, et même 1320, suivant le calcul d'Hérodote. Eusèbe, d'après
+Philistus, met la fondation de Carthage à l'an 804 depuis la vocation
+d'Abraham (1211 av. J. C.); le Syncelle en 1037; d'autres auteurs, selon
+Eusèbe, en 1014 et 1044.
+
+D'un autre côté Timée, place cet événement en 814; Velleius Paterculus
+en 818; Justin en 825; Tite-Live en 845; Ménandre d'Éphèse, en 867;
+Solin en 884.
+
+On peut diviser ces opinions en deux principales: celle qui reporte la
+fondation de Carthage au-dessus de l'an 1000; et celle qui la fait
+descendre au-dessous de l'an 900, Il est vraisemblable que des
+différences si grandes viennent de ce qu'on a confondu l'époque de
+plusieurs fondations successives.--L.]
+
+[Marge: Justin, lib. 18, c. 4, 5, 6. App. de bel. pun. pag. 1. Strab. l.
+17, pag. 832. Paterc. l. 1, cap. 6.] L'établissement de Carthage est
+attribué à Élissa, princesse tyrienne, plus connue sous le nom de Didon.
+Ithobal, roi de Tyr, et père de la fameuse Jézabel, nommé dans
+l'Écriture _Ethbaal_, était son bisaïeul. Elle avait épousé Acerbas, son
+proche parent, appelé autrement Sicharbas et Sichée, prince extrêmement
+riche, et avait pour frère Pygmalion, qui régnait à Tyr. Celui-ci ayant
+fait mourir Sichée, dans le dessein de s'emparer de ses grands biens,
+Didon trompa la cruelle avarice de son frère, s'étant retirée
+secrètement avec tous les trésors de Sichée. Après plusieurs courses,
+elle aborda enfin sur les côtes de la mer Méditerranée, au golfe où
+était Utique, dans le pays appelé l'_Afrique_ [Marge: Strab. l. 17, pag.
+832.] proprement dite, à six lieues de Tunis[203], ville aujourd'hui
+fort connue par ses corsaires, et s'y établit[204] avec sa petite
+troupe, ayant acheté un terrain des habitants du pays.
+
+Plusieurs de ceux qui demeuraient dans le voisinage, invités par
+l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour vendre à ces
+nouveaux-venus les choses nécessaires à la vie, et s'y établirent
+eux-mêmes peu de temps après. De ces habitants ramassés de différents
+endroits se forma une multitude fort nombreuse. Ceux d'Utique, qui les
+regardaient comme leurs compatriotes et comme des gens qui avaient avec
+eux une origine commune, leur envoyèrent des députés avec de grands
+présents, et les exhortèrent à construire une ville dans l'endroit même
+où ils s'étaient d'abord établis. Les naturels du pays, par un sentiment
+d'estime et de considération assez ordinaire pour les étrangers, en
+firent autant de leur côté. Ainsi, tout concourant aux vues de Didon,
+elle bâtit sa ville, qui fut chargée de payer aux Africains un tribut
+annuel pour le terrain qu'on avait acheté d'eux, et qui fut appelée
+_Carthada_[205], Carthage, nom qui, dans la langue phénicienne et dans
+la langue hébraïque, qui sont fort semblables, signifie _la ville
+neuve_. On dit que, lorsqu'on en creusait les fondements, il s'y trouva
+une tête de cheval; ce qui fut pris pour un bon augure, et comme une
+marque qu'un jour cette ville serait fort belliqueuse[206].
+
+[Note 203: 120 stades.]
+
+[Note 204: Quelques-uns disent que Didon usa d'adresse avec les
+habitants du pays, et demanda qu'on voulût bien lui vendre, pour
+l'établissement qu'elle méditait, autant de terrain qu'en pourrait
+renfermer une peau de bœuf. On ne crut pas devoir lui refuser une grâce
+si petite en apparence. Elle divisa cette peau en lanières fort
+étroites, et entoura par ce moyen un circuit fort étendu, où elle bâtit
+une citadelle, qui de là fut appelée _Byrsa_. Mais ce petit conte du
+cuir de bœuf divisé en lanières est généralement décrié parmi les
+savants, qui font remarquer que le mot hébreu _bosra_, qui signifie
+_fortification_, a donné lieu au mot grec _byrsa_, qui est le nom de la
+citadelle de Carthage.]
+
+[Note 205: Kartha hadath, _ou_ hadtha.]
+
+[Note 206:
+
+ Effodêre loco signum, quod regia Juno
+ Monstrârat, caput acris equi: sic nam fore bello
+ Egregiam, et facilem victu per sæcula gentem.
+
+ VIRG. _Æn._ lib. I, v. 447.]
+
+Cette princesse, dans la suite, fut recherchée en mariage par Iarbas,
+roi de Gétulie, qui menaçait de lui faire la guerre si elle ne
+consentait à sa proposition. Didon, qui s'était engagée par serment à ne
+passer jamais à de secondes noces, ne pouvant se résoudre à violer la
+foi qu'elle avait jurée à Sichée, demanda du temps comme pour délibérer
+et pour apaiser les mânes de son premier mari par des sacrifices qu'elle
+lui offrirait. Ayant donc fait préparer un bûcher, elle monta dessus,
+et, tirant un poignard qu'elle avait caché sous sa robe, elle se donna
+la mort.
+
+Virgile a changé beaucoup de choses dans cette histoire, en supposant
+qu'Énée, son héros, était contemporain de Didon, quoiqu'il se soit
+écoulé près de trois siècles entre l'un et l'autre, Carthage ayant été
+bâtie près de trois cents ans après la prise de Troie. On lui pardonne
+aisément cette licence[207], excusable dans un poëte, qui n'est point
+astreint à l'exactitude scrupuleuse d'un historien; et l'on admire avec
+raison le dessein spirituel de Virgile, qui, voulant intéresser à sa
+poésie les Romains, pour qui il écrivait, trouve le moyen d'y faire
+entrer la haine implacable de Carthage et de Rome, et en va chercher
+ingénieusement les semences dans l'origine la plus reculée de ces deux
+villes rivales.
+
+Carthage, qui avait eu de très-faibles commencements, comme nous l'avons
+dit, s'accrut d'abord peu-à-peu dans le pays même; mais sa domination ne
+demeura pas long-temps renfermée dans l'Afrique. Cette ville ambitieuse
+porta ses conquêtes au-dehors, envahit la Sardaigne, s'empara d'une
+grande partie de la Sicile, soumit presque toute l'Espagne; et, ayant
+envoyé de tous côtés de puissantes colonies, elle demeura maîtresse de
+la mer pendant plus de six cents ans, et se fit un état qui le pouvait
+disputer aux plus grands empires du monde par son opulence, par son
+commerce, par ses nombreuses armées, par ses flottes redoutables, et
+surtout par le courage et le mérite de ses capitaines. La date et les
+circonstances de plusieurs de ces conquêtes sont peu connues[208]. Je
+n'en dirai qu'un mot, pour mettre le lecteur au fait, et pour lui donner
+quelque idée des pays dont il sera souvent parlé dans la suite.
+
+[Note 207: D'après la diversité des opinions sur l'époque de la
+fondation de Carthage, on voit que Virgile a pu se croire le maître de
+choisir, entre toutes les dates, celle qui s'accommodait le mieux avec
+l'économie de son ouvrage: cette date n'est pas aussi dénuée de
+fondement qu'on se l'imagine, puisque d'habiles critiques donnent la
+préférence à la date 1255 avant J.-C., qui est à peu-près celle de la
+guerre de Troie. (GOSSELLIN, _Géogr. systém._ 2, 1, p. 138.) Ainsi le
+_choix_ de Virgile n'est pas une _licence_.--L.]
+
+[Note 208: Il existe une lacune de près de 300 ans, dans l'histoire
+de Carthage, après la mort de Didon.--L.]
+
+_Conquêtes des Carthaginois en Afrique._
+
+[Marge: Justin. l. 29. cap. 1.] Les premières guerres de Carthage furent
+pour se délivrer du tribut qu'elle s'était engagée à payer tous les ans
+aux Africains pour le terrain qui lui avait été cédé. Une telle démarche
+ne lui fait guère d'honneur. Ce tribut était le titre primordial de son
+établissement. Il semble qu'elle en voulait couvrir l'obscurité en
+abolissant ce qui en était la preuve; mais elle n'y réussit pas
+pour-lors. Le bon droit était entièrement du côté des Africains: le
+succès répondit à la justice de leur cause, et la guerre se termina par
+le paiement du tribut.
+
+[Marge: Id. cap. 2.] Elle porta ensuite ses armes contre les Maures et
+les Numides, sur qui elle fit plusieurs conquêtes; et, devenue plus
+hardie par ces heureux succès, elle secoua entièrement le joug du tribut
+qu'elle payait avec peine, et se rendit maîtresse d'une grande partie de
+l'Afrique.
+
+[Marge: Sallust. de bell. Jugurt. [c. 78.] Val. Max. lib. 5, cap. 6.] Il
+y eut vers ce temps-là une grande dispute entre Carthage et Cyrène au
+sujet des limites. Cyrène était une ville fort puissante, située sur le
+bord de la mer Méditerranée, vers la grande Syrte, qui avait été bâtie
+par Battus, Lacédémonien.
+
+On convint de part et d'autre que deux jeunes gens partiraient en même
+temps de chacune des deux villes, et que le lieu où ils se
+rencontreraient servirait de limite aux deux états. Les Carthaginois
+(c'étaient deux frères nommés Philènes) firent plus de diligence: les
+autres, prétendant qu'il y avait de la mauvaise foi, et qu'ils étaient
+partis avant l'heure marquée, refusèrent de s'en tenir à l'accord, à
+moins que les deux frères, pour écarter tout soupçon de supercherie, ne
+consentissent à être ensevelis tout vivants dans l'endroit même où
+s'était faite la rencontre. Ils y consentirent. Les Carthaginois y
+élevèrent en leur nom deux autels, leur rendirent chez eux les honneurs
+divins; et depuis ce temps-là ce lieu a été appelé les _Autels des
+Philènes_, _Aræ Philænorum_, et a servi de borne à l'empire des
+Carthaginois, qui s'étendait depuis cet endroit jusqu'aux colonnes
+d'Hercule.
+
+_Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc._
+
+[Marge: Strab. lib. 5, pag. 224. Diod. lib. 5, pag. 296.] L'histoire ne
+nous apprend rien de précis, ni du temps où les Carthaginois entrèrent
+en Sardaigne, ni de la manière dont ils s'en rendirent les maîtres. Elle
+fut pour eux d'un grand secours, et, pendant toutes leurs guerres, elle
+leur fournit toujours des vivres en abondance: elle n'est séparée de
+l'île de Corse que par un détroit d'environ trois lieues. La partie
+méridionale, qui était la plus fertile, avait pour capitale _Caralis_ ou
+_Calaris_ (maintenant _Cagliari_). A l'arrivée des Carthaginois, les
+naturels du pays se retirèrent sur les montagnes situées vers le nord,
+qui sont presque inaccessibles, et d'où on ne put les faire sortir.
+
+Les Carthaginois s'emparèrent aussi des îles Baléares, appelées
+maintenant _Majorque_ et _Minorque_. Le Port-Magon (_Portus Magonis_),
+qui est dans la dernière, fut ainsi appelé du nom d'un général
+carthaginois qui, [Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] le premier, en fit usage
+et le fortifia. On ne sait point quel était ce Magon. Il y a assez
+d'apparence que c'était le frère d'Annibal. Encore aujourd'hui ce port
+est un des plus considérables de la mer Méditerranée.
+
+[Marge: Diod. lib. 5, pag. 298; et lib. 19, pag. 742.] Ces îles
+fournissaient aux Carthaginois les plus habiles frondeurs de l'univers,
+qui leur rendaient de grands services, et dans les batailles et dans les
+siéges de villes.
+
+[Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] Ils lançaient de grosses pierres du poids
+de plus d'une livre, et quelquefois même des balles de plomb[209], avec
+une telle force et une telle roideur, qu'ils perçaient les casques, les
+boucliers, les cuirasses les plus fortes; et de plus, avec tant
+d'adresse, que presque jamais ils ne manquaient l'endroit qu'ils avaient
+dessein de frapper. On accoutumait dès l'enfance les habitants des îles
+Baléares à manier la fronde; et pour cela les mères plaçaient sur une
+branche d'arbre élevée le morceau de pain destiné au déjeuner des
+enfants, qui demeuraient à jeun jusqu'à ce qu'ils l'eussent abattu.
+C'est ce qui a fait appeler ces îles par les Grecs, [Marge: Strab. lib.
+3, pag. 167; [et 14. p. 654.]] _Baleares_ et _Gymnasiæ_, parce que leurs
+habitants s'exerçaient de bonne heure à lancer des pierres avec leurs
+frondes.
+
+[Note 209: «Liquescit excussa glans fundà, et attritu aeris, velut
+igne, distillat.» (SENEC. _nat. Quæst._ lib. 2, c. 57.)
+
+= On trouvera plus bas (liv. IX, ch. 11, § v.) une note détaillée sur
+les balles de plomb que lançaient les frondeurs des îles Baléares.--L.]
+
+_Conquêtes des Carthaginois en Espagne._
+
+Avant que de parler de ces conquêtes, je crois devoir donner une légère
+idée de l'Espagne.
+
+[Marge: Cluver. lib. 2, cap. 2.] L'Espagne se divise en trois parties:
+la Bœtique, la Lusitanie, la Tarragonaise.
+
+La BŒTIQUE [210], ainsi appelée du fleuve Bœtis (le Guadalquivir), était
+au midi, et contenait ce qu'on appelle maintenant le royaume de Grenade,
+l'Andalousie, une partie de la nouvelle Castille, et l'Estramadoure.
+Cadix, appelée par les anciens _Gades_ et _Gadira_, est une ville située
+dans une petite île du même nom, sur la côte occidentale de
+l'Andalousie, à neuf lieues environ de[Marge: Strab. lib. 3, pag. 171.]
+Gibraltar. On sait qu'Hercule, ayant poussé jusque-là ses conquêtes, s'y
+arrêta, comme étant parvenu au bout du monde. Il y érigea deux colonnes
+pour servir de monuments à ses victoires, selon la coutume de ces
+temps-là. Le lieu en a toujours conservé le nom, quoique les colonnes
+aient été ruinées par l'injure des temps. Les sentiments des auteurs
+sont fort partagés sur l'endroit où l'on doit placer ces colonnes. La
+Bœtique était [Marge: Strab. l. 3, p. 139-142.] la partie de l'Espagne
+la plus fertile, la plus riche et la plus peuplée. On y comptait jusqu'à
+deux cents villes. C'était là qu'habitaient les peuples appelés
+_Turdetani_, ou _Turduli_. Sur le Bœtis étaient situées trois grandes
+villes: vers la source, _Castulo_; plus bas, _Corduba_ (Cordoue), la
+patrie de Lucain et des deux Sénèques; enfin _Hispalis_ (Séville).
+
+[Note 210: Il faut lire par-tout BÆTIQUE et BÆTIS; c'est la
+véritable orthographe.--L.]
+
+La LUSITANIE est terminée au couchant par l'Océan, au nord par le fleuve
+_Durius_ (le Duero), et au midi par le fleuve _Anas_ (la Guadiana).
+Entre ces deux fleuves est le Tage. C'est aujourd'hui le Portugal, avec
+une partie de la nouvelle Castille.
+
+La TARRAGONAISE renfermait le reste de l'Espagne, c'est-à-dire, les
+royaumes de Murcie et de Valence, la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la
+Biscaye, les Asturies, la Galice, le royaume de Léon, et la plus grande
+partie des deux Castilles. _Tarraco_ (Tarragone), ville
+très-considérable, a donné son nom à cette partie de l'Espagne. Assez
+près de cette ville est _Barcino_ (Barcelone). Son nom fait conjecturer
+qu'elle a été bâtie par Amilcar, surnommé _Barca_, père du grand
+Annibal. Les peuples les plus célèbres de la Tarragonaise étaient:
+[Marge: Iberus.] _Celtiberi_, placés au-delà de l'Èbre; _Cantabri_,
+maintenant la Biscaye; Carpetani, dont la capitale était Tolède;
+_Oretani_, etc.
+
+L'Espagne, abondante en mines d'or et d'argent, et peuplée d'habitants
+belliqueux, avait de quoi piquer en même temps et l'avarice et
+l'ambition des Carthaginois, plus marchands encore que conquérants par
+la constitution même de leur république. Ils savaient sans doute ce que
+Diodore rapporte des Phéniciens, leurs ancêtres, [Marge: Diod. lib. 5,
+pag. 312.] lesquels, profitant de l'heureuse ignorance où étaient encore
+les Espagnols des richesses immenses cachées dans les entrailles de
+leurs terres, leur enlevèrent les premiers ces précieux trésors pour des
+marchandises de nul prix, qu'ils leur donnaient en échange. Ils
+prévoyaient aussi que, si ce pays pouvait passer sous leurs lois, il
+leur fournirait en abondance de bonnes troupes, qui leur serviraient à
+conquérir les autres nations, comme cela arriva en effet.
+
+[Marge: Justin. lib. 44, c. 5. Diod. lib. 5, pag. 300.] Ce qui donna
+d'abord occasion aux Carthaginois de passer en Espagne, fut le secours
+qu'ils envoyèrent à ceux de Cadix, qui étaient attaqués par les
+Espagnols. Cette ville était une colonie de Tyr, aussi-bien qu'Utique et
+que Carthage, et même plus ancienne que l'une et que l'autre. Les
+Tyriens, l'ayant bâtie, y établirent le culte d'Hercule, et y
+construisirent en son honneur un temple magnifique, qui depuis a
+toujours été fort célèbre. L'heureux succès de cette première expédition
+des Carthaginois leur fit naître l'envie de porter leurs armes en
+Espagne.
+
+On ne sait point précisément dans quel temps les Carthaginois entrèrent
+en Espagne, ni jusqu'où d'abord ils poussèrent leurs conquêtes. Il y a
+de l'apparence que, dans ces premiers commencements, elles furent fort
+lentes, parce qu'ils avaient affaire à des peuples très-belliqueux et
+qui se défendaient avec beaucoup de [Marge: Strab. lib. 3, pag. 158.]
+courage. Ils n'en seraient même jamais venus à bout, comme l'observe
+Strabon, si les Espagnols, réunis tous ensemble, avaient formé un corps
+d'état, et s'étaient prêté un mutuel secours; mais chaque canton, chaque
+peuple étant entièrement séparé de ses voisins, sans avoir avec eux ni
+commerce ni liaison, il fallait les dompter les uns après les autres: ce
+qui, d'un côté, fut la cause de leur perte, mais, de l'autre, faisait
+traîner les guerres en longueur, et rendait la conquête du pays beaucoup
+plus difficile[211]. Aussi a-t-on remarqué que, quoique l'Espagne ait
+été la première province de celles qui sont dans le continent que les
+Romains aient attaquée, elle est la dernière qu'ils aient domptée; et
+elle ne passa entièrement sous leur joug qu'après plus de deux cents ans
+d'une vigoureuse résistance.
+
+[Note 211: «Hispania, prima Romanis inita provinciarum quæ quidem
+continentis sint, postrema omnium perdomita est.» (LIV. lib. 28, n.
+12.)]
+
+Il paraît, par ce que Polybe et Tite-Live nous disent des guerres
+d'Amilcar, d'Asdrubal et d'Annibal en Espagne, dont nous parlerons
+bientôt, qu'avant ce temps les Carthaginois n'y avaient pas fait de
+grandes conquêtes, et qu'il leur restait encore beaucoup de pays à
+subjuguer; mais dans l'espace de vingt ans ils achevèrent de s'en rendre
+presque entièrement maîtres.
+
+[Marge: Polyb. l. 3, pag. 192; et lib. 1, pag. 9.] Dans le temps
+qu'Annibal partit pour l'Italie, toute la côte d'Afrique, depuis les
+Autels des Philènes (_Philænorum Aræ_), qui sont le long de la grande
+Syrte, jusque vis-à-vis des colonnes d'Hercule, était soumise aux
+Carthaginois. En passant le détroit, ils avaient subjugué toute la côte
+occidentale de l'Espagne, le long de l'Océan jusqu'aux Pyrénées. La côte
+de l'Espagne qui est sur la mer Méditerranée avait été aussi presque
+entièrement subjuguée par les Carthaginois: c'est là qu'ils avaient bâti
+Carthagène; et ils étaient maîtres de tout ce pays jusqu'à l'Èbre, qui
+bornait leur domaine. Voilà quelle était pour-lors l'étendue de leur
+empire. Il était resté dans le cœur du pays quelques peuples qu'ils
+n'avaient pu soumettre.
+
+_Conquêtes des Carthaginois en Sicile._
+
+Les guerres des Carthaginois en Sicile sont plus connues. Je rapporterai
+ici celles qui se sont faites depuis le règne de Xerxès, qui engagea les
+Carthaginois à porter leurs armes en Sicile, jusqu'à la première guerre
+punique. Cet espace renferme près de deux cent vingt ans, depuis l'an du
+monde 3520 jusqu'à 3738. Dans le commencement de ces guerres, Syracuse,
+qui était la plus considérable et la plus puissante ville de Sicile,
+avait mis l'autorité souveraine entre les mains de Gélon, d'Hiéron, de
+Thrasybule, trois frères qui se succédèrent l'un à l'autre. Après eux,
+le gouvernement démocratique, c'est-à-dire populaire, y fut établi, et
+subsista plus de soixante ans. Depuis ce temps-là, ceux qui dominèrent à
+Syracuse furent les deux Denys, Timoléon et Agathocle. Pyrrhus ensuite
+fut appelé en Sicile, et n'en demeura maître que pendant fort peu
+d'années. Tel fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des
+guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas peu à faire
+connaître quelle était la puissance des Carthaginois quand ils
+commencèrent à entrer en guerre avec les Romains.
+
+La Sicile est la plus grande et la plus considérable de toutes les îles
+de la mer Méditerranée. Elle est de figure triangulaire, et c'est pour
+cela qu'elle est appelée _Trinacria_ et _Triquetra_. Le côté oriental,
+qui répond à la mer Ionienne[212] ou de Grèce, s'étend depuis le
+promontoire ou cap _Pachynum_ (Passaro) jusqu'à _Pelorum_ (le cap de
+Pharo). Les villes les plus célèbres sur cette côte sont, _Syracusæ_,
+_Tauromenium_, _Messana_[213]. Le côté septentrional, qui regarde
+l'Italie, s'étend depuis le cap de Pélore jusqu'au cap _Lilybée_ (le cap
+Boéo). Les villes les plus célèbres sont, _Mylæ_, _Hymera_, _Panormus_,
+_Eryx_, _Motya_, _Lilybæum_. Le côté méridional, qui regarde l'Afrique,
+s'étend depuis le cap Lilybée jusqu'à Pachynum. Les villes les plus
+célèbres sont, _Selinus_, _Agrigentum_, _Gela_, _Camarina_. Cette île
+est séparée de l'Italie par un détroit de quinze cents pas seulement,
+qu'on appelle le [Marge: Strab. lib. 6, pag. 267.] _phare de Messine_,
+parce qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybée en Afrique
+n'est que de 1500 stades, c'est-à-dire soixante et quinze lieues.
+Strabon le marque ainsi: mais il faut qu'il y ait erreur dans le
+chiffre; et ce qu'il ajoute immédiatement après en est une preuve. Il
+dit qu'un homme qui avait la vue excellente pouvait, du bord de la
+Sicile, compter les vaisseaux qui sortaient du port de Carthage. Est-il
+possible que la vue porte jusqu'à 60 ou 75 lieues? Il faut donc corriger
+ainsi cet endroit: Le trajet de Lilybée en Afrique n'est que de 25
+lieues[214].
+
+[Note 212: Mer de Sicile: c'est le nom de la portion de mer qui
+sépare la Sicile de la Grèce. La mer _Ionienne_ était plus haut, entre
+la Grèce et l'Italie.--L.]
+
+[Note 213: Ajoutez: _Catana_, _Megara_, _Naxos_.--L.]
+
+[Note 214: Il ne faut rien changer au texte de Strabon, parce que ce
+texte est confirmé par deux autres passages du même auteur, dans
+lesquels la distance de Lilybée à Carthage est également donnée comme
+étant de 1500 stades (II, p. 122; XVII, p. 834). La correction que
+propose Rollin est donc inadmissible. D'ailleurs, le trajet de Carthage
+à Lilybée, d'après les observations récentes du capitaine Gauthier, que
+m'a communiquées M. Buache, de l'Institut, est de 1° 55' 30" de
+l'échelle des latitudes, ou de 38 lieues 1/2 de 20 au degré; et non 25
+lieues, comme le dit Rollin: cet intervalle, converti en stades, est
+égal à 1602 stades de 833-1/3 au degré: ainsi la mesure de Strabon pèche
+plutôt en défaut qu'en excès.
+
+Quant à l'impossibilité du fait rapporté par Strabon et par d'autres
+auteurs, elle est certaine, à ne considérer que la distance des deux
+points. Dans un mémoire lu à l'Institut, M. Mongez cherche à
+l'expliquer, en supposant, ce qui est possible, que les Carthaginois, au
+moment où ils envoyaient du secours à Lilybée, allumaient de grands feux
+sur les hauteurs voisines de Carthage pour avertir la garnison de
+Lilybée; or, on a des exemples que la diffusion de la lumière dans
+l'atmosphère rend visibles de tels signaux à des distances
+considérables. Dans cette hypothèse, on conçoit qu'un homme placé sur
+une vigie élevée, instruit par ces feux du départ des vaisseaux, ait
+voulu faire croire qu'il les voyait réellement sortir du port de
+Carthage.--L.]
+
+On ne sait point non plus précisément dans quel temps les Carthaginois
+commencèrent à porter leurs armes en Sicile[215]. Il est certain
+seulement qu'ils en possédaient [Marge: AN. M. 3501 CARTH. 343. ROME
+245. AV. J.C. 503.] déjà quelque partie lorsqu'ils firent avec les
+Romains un traité, l'année même où les rois furent chassés de Rome et
+les consuls substitués en leur place, vingt-huit ans avant que Xerxès
+attaquât la Grèce. Ce traité, qui est le premier dont il soit fait
+mention entre ces [Marge: Polyb. lib. 3, pag. 176.] deux peuples, parle
+de l'Afrique et de la Sardaigne comme appartenant aux Carthaginois, au
+lieu que, pour la Sicile, les conventions ne tombent que sur les parties
+de cette île qui leur obéissaient. Par ce traité, il est marqué
+expressément que les Romains ni leurs alliés ne pourront naviguer
+au-delà du _Beau-Promontoire_, qui était tout près de Carthage, et que
+les marchands qui aborderont dans cette ville pour le commerce ne
+paieront que certains droits qui y sont fixés.
+
+[Note 215: Les auteurs de l'Histoire universelle (T. XII, p. 17, éd.
+in 4o) trouvent ici une contradiction manifeste avec ce que Rollin a dit
+un peu plus haut: _ce fut Xerxès qui engagea les Carthaginois à porter
+leurs armes en Sicile_. La contradiction existerait en effet si Rollin
+avait dit: _à porter pour la première fois leurs armes en Sicile_.--L.]
+
+Par ce même traité l'on voit que les Carthaginois étaient attentifs à ne
+donner aux Romains aucune entrée dans les pays de leur obéissance, ni
+aucune connaissance de ce qui s'y passait; comme si dès-lors les
+Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance naissante des Romains,
+et qu'ils eussent déjà couvé dans leur sein des semences secrètes de la
+jalousie et de la défiance qui devaient un jour éclater par des guerres
+aussi longues que cruelles, et par une animosité et une haine de part et
+d'autre que la ruine seule de l'un des deux empires pouvait éteindre.
+
+[Sidenote: Diod. l. II, p. 1 et 16-22. AN. M. 3520 AV. J.C. 484.]
+Quelques années après ce premier traité, les Carthaginois firent
+alliance avec Xerxès, roi des Perses. Ce prince, qui ne se proposait
+rien moins que d'exterminer entièrement les Grecs, qu'il regardait comme
+des ennemis irréconciliables, ne crut pas pouvoir réussir dans son
+dessein s'il n'engageait dans son parti les Carthaginois, dont la
+puissance dès-lors était formidable. Ceux-ci, qui ne perdaient point de
+vue le dessein qu'ils avaient conçu de s'emparer du reste de la Sicile,
+saisirent avidement l'occasion favorable qui se présentait d'en achever
+la conquête. Le traité fut donc conclu. On convint que les Carthaginois
+attaqueraient avec toutes leurs forces les Grecs établis dans la Sicile
+et dans l'Italie, pendant que Xerxès en personne marcherait contre la
+Grèce même.
+
+Les préparatifs de cette guerre durèrent trois ans. L'armée de terre ne
+montait pas à moins de trois cent mille hommes. La flotte était composée
+de deux mille vaisseaux[216], et de plus de trois mille petits bâtiments
+de charge. Amilcar, qui était le capitaine de son temps le plus estimé,
+partit de Carthage avec ce formidable appareil. Il aborda à
+Palerme[217], et, après y avoir fait prendre quelque repos à ses
+troupes, il marcha contre la ville d'Hymère, qui n'en est pas fort
+éloignée, et en forma le siège. Théron, gouverneur de la place[218], se
+voyant fort serré, députa à Syracuse vers Gélon, qui s'en était rendu
+maître. Il accourut aussitôt à son secours avec une armée de cinquante
+mille hommes de pied, et cinq mille chevaux. Son arrivée rendit le
+courage et l'espérance aux assiégés, qui, depuis ce temps-là, se
+défendirent très-vigoureusement.
+
+[Note 216: J'ai peine à croire que cette armée fût aussi nombreuse
+que le disent Hérodote et Diodore de Sicile. On ne voit pas qu'en aucune
+autre circonstance les Carthaginois aient mis sur pied une armée de
+150,000 hommes, à plus forte raison de 300,000: et, quant au nombre de
+2000 vaisseaux de guerre, on peut en douter, quand on songe que la
+flotte de Xerxès n'était que de 1200 vaisseaux.
+
+Hérodote ne paraît pas du reste garantir la certitude de ces
+renseignements; il les rapporte sur la foi des Siciliens eux-mêmes:
+λεγέται δὲ καὶ τάδε ὑπὸ τῶν ἐν Σικελίῃ οἰκημένων (HÉRODOTE, VII, § 165);
+et l'on peut croire que les Siciliens ont grossi le nombre de leurs
+ennemis pour augmenter la gloire de leur triomphe.--L.]
+
+[Note 217: Cette ville est appelée en latin _Panormus_.]
+
+[Note 218: Il était tyran d'Agrigente.--L.]
+
+Gélon était fort habile dans le métier de la guerre, sur-tout pour les
+ruses. On lui amena un courrier chargé d'une lettre des habitants de
+Sélinonte, ville de Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient
+avis que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demandée arriverait un
+certain jour. Gélon en choisit dans ses troupes un pareil nombre, qu'il
+fit partir vers le temps dont on était convenu. Ayant été reçus dans le
+camp des ennemis comme venant de Sélinonte, ils se jetèrent sur Amilcar,
+qu'ils tuèrent, et mirent le feu aux vaisseaux. Dans le moment même de
+leur arrivée, Gélon attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois,
+qui se défendirent d'abord fort vaillamment; mais, quand ils apprirent
+la mort de leur général, et qu'ils virent leur flotte en feu, le courage
+et les forces leur manquant, ils prirent la fuite. Le carnage fut
+horrible, et il y en eut plus de cent cinquante mille de tués. Les
+autres, s'étant retirés dans un endroit où ils manquaient de tout, ne
+purent pas s'y défendre long-temps, et se rendirent à discrétion. Ce
+combat se donna le jour même de la célèbre action des Thermopyles, où
+trois cents Spartiates disputèrent, au prix de leur sang, à Xerxès le
+passage dans la Grèce[219]. [Marge: Lib. 7, cap. 167.] Hérodote raconte
+autrement la mort d'Amilcar. Il dit que le bruit commun parmi les
+Carthaginois était que ce général, voyant la défaite entière de ses
+troupes, pour ne point survivre à sa honte, se précipita lui-même dans
+le bûcher où il avait immolé plusieurs victimes humaines.
+
+Quand on apprit à Carthage la triste nouvelle de la défaite entière de
+l'armée, la surprise, la douleur, le désespoir, y causèrent un trouble
+et une alarme qui ne peuvent s'exprimer. Ils croyaient déjà voir
+l'ennemi à leurs portes. C'était le caractère des Carthaginois, de
+perdre d'abord courage dans les grands revers. Ils députèrent aussitôt
+vers Gélon pour lui demander la paix, à quelque condition que ce fût: il
+les écouta avec bonté. La victoire si complète qu'il venait de
+remporter, loin de le rendre fier et intraitable, n'avait fait
+qu'augmenter sa modestie et sa douceur, même à l'égard des ennemis. Il
+leur accorda la paix, exigeant seulement d'eux qu'ils payassent pour
+frais de la guerre deux mille talents; ce qui revient à six millions de
+notre monnaie[220]. Il demanda aussi qu'ils bâtissent deux temples où
+l'on exposât en public et où l'on gardât comme en dépôt les conditions
+du traité. Les Carthaginois crurent que ce n'était point acheter trop
+cher une paix qui leur était si nécessaire, et qu'ils n'avaient presque
+pas osé espérer. Giscon, fils d'Amilcar, selon la coutume injuste qu'ils
+avaient d'imputer aux généraux les mauvais succès de la guerre, et de
+leur en faire porter la peine, fut puni du malheur de son père, et
+envoyé en exil. Il passa le reste de sa vie à Sélinonte, ville de
+Sicile.
+
+[Note 219: Hérodote (II, § 166) et Aristote (_Poetic._ § 23) disent
+au contraire que ce fut le jour même de la bataille de Salamine. Leur
+témoignage mérite sans doute la préférence.--L.]
+
+[Note 220: 11,000,000 francs.--L.]
+
+Gélon, de retour à Syracuse, convoqua le peuple, et invita tous les
+citoyens à venir à l'assemblée avec leurs armes. Pour lui, il entra sans
+armes et sans gardes, et rendit compte de toute la conduite de sa vie.
+Son discours ne fut interrompu que par des témoignages publics de
+reconnaissance et d'admiration. Loin d'être traité comme un tyran qui
+eût opprimé la liberté de sa patrie, il en fut regardé comme le
+bienfaiteur et le libérateur. Tous, d'un consentement unanime, le
+proclamèrent roi; et cette dignité, après lui, fut conférée à deux de
+ses frères.
+
+[Marge: Diod. l. 13, p. 169-171, et 179-186. AN. M. 3592 CARTH. 434.
+ROM. 336. AV. J.C. 412.] Après la célèbre défaite des Athéniens devant
+Syracuse, où Nicias périt avec toute sa flotte, les Ségestains, qui
+s'étaient déclarés pour eux contre les Syracusains, craignant le
+ressentiment de leurs ennemis, et se voyant déjà attaqués par ceux de
+Sélinonte, implorèrent le secours des Carthaginois, et se mirent, eux et
+leur ville, sous leur protection. On délibéra quelque temps à Carthage
+sur le parti qu'il fallait prendre, l'affaire souffrant de grandes
+difficultés. D'un côté les Carthaginois désiraient fort se rendre
+maîtres d'une ville qui était tout-à-fait à leur bienséance; de l'autre
+ils craignaient la puissance et les forces des Syracusains, qui venaient
+d'exterminer l'armée nombreuse des Athéniens, et qu'une si grande
+victoire rendait plus formidables que jamais. La passion de s'agrandir
+l'emporta, et l'on promit du secours aux Ségestains.
+
+On confia le soin de cette guerre à Annibal, lequel avait pour-lors la
+première dignité de l'état, c'est-à-dire celle de suffète. Il était
+petit-fils d'Amilcar, qui avait été défait par Gélon, et tué devant
+Hymère, et fils de Giscon, qui avait été condamné à l'exil. Il partit,
+animé d'un vif désir de venger sa famille et sa patrie, et d'effacer la
+honte de la dernière défaite. Son armée et sa flotte étaient
+très-nombreuses[221]. Il aborda à un lieu appelé le _Puits de
+Lilybée_[222], qui a donné son nom à la ville bâtie depuis dans le même
+endroit. Sa première entreprise fut le siège de Sélinonte. L'attaque fut
+très-vive, et la défense ne le fut pas moins, les femmes même montrant
+un courage beaucoup au-dessus de leur sexe. Après une longue résistance,
+la ville fut prise d'assaut et abandonnée au pillage. Le vainqueur
+exerça les dernières cruautés, sans avoir égard ni au sexe ni à l'âge.
+Il permit aux habitants qui s'étaient sauvés par la fuite de demeurer
+dans la ville, après l'avoir démantelée, et de cultiver les terres, à
+condition de payer un tribut aux Carthaginois. Cette ville subsistait
+depuis 242 ans.
+
+[Note 221: Suivant Éphore, il avait 200,000 hommes de pied, 4000
+cavaliers (ap. Diod. XIII, § 54): selon Timée, seulement 100,000 en tout
+(ap. eumd. l. 1.); et ce dernier s'accorde avec Xénophon (_Hellen._ I,
+c. 1, § 27).--L.]
+
+[Note 222: Il aborda au cap Lilybée, et campa près du puits de ce
+nom.--L.]
+
+Hymère, qu'il assiégea ensuite, et qu'il prit aussi d'assaut, après
+avoir été traitée avec encore plus de cruauté, fut entièrement rasée 240
+ans après sa fondation. Il fit souffrir toutes sortes d'ignominie et de
+supplices à trois mille prisonniers, et les fit égorger tous dans
+l'endroit même où son grand-père avait été tué par les cavaliers de
+Gélon, pour apaiser et satisfaire ses mânes par le sang de ces
+malheureuses victimes.
+
+Après ces expéditions, Annibal retourna à Carthage. Toute la ville
+sortit au-devant de lui, et le reçut au milieu des cris de joie et des
+applaudissements.
+
+[Marge: Diod. l. 13, p. 201-203, 206-211, 226-231.] Ces heureux succès
+renouvelèrent le désir et le dessein qu'avaient toujours eus les
+Carthaginois de se rendre maîtres de la Sicile entière. Trois ans après,
+ils nommèrent encore pour général Annibal; et, comme il s'excusait sur
+son grand âge, et refusait de se charger de cette guerre, on lui donna
+pour lieutenant Imilcon, fils d'Hannon, qui était de la même famille.
+Les préparatifs de la guerre furent proportionnés au grand dessein que
+les Carthaginois avaient conçu. La flotte et l'armée se trouvèrent
+bientôt prêtes, et l'on partit pour la Sicile. Le nombre des troupes
+montait, selon Timée, à plus de six-vingt mille hommes, et, selon
+Éphore, à trois cent mille[223]. Les ennemis, de leur côté, s'étaient
+mis en état de les bien recevoir; et les Syracusains avaient envoyé chez
+tous leurs alliés pour y lever des troupes, et dans toutes les villes de
+la Sicile pour les exhorter à défendre courageusement leur liberté.
+
+[Note 223: Timée, presque toujours en opposition avec Éphore, mérite
+beaucoup plus de confiance. L'antiquité reprochait à ce dernier peu de
+véracité: et ce reproche paraît assez confirmé par les passages que
+Diodore cite de lui.--L.]
+
+Agrigente s'attendait à essuyer les premières attaques. C'était une
+ville puissamment riche, et environnée de bonnes fortifications. Elle
+était située, aussi-bien que Sélinonte, sur la côte de Sicile qui
+regarde l'Afrique. En effet, Annibal commença la campagne par le siége
+de cette ville. Ne la jugeant prenable que par un endroit, il tourna
+tous ses efforts de ce côté-là, fit faire des levées et des terrasses
+qui allaient jusqu'à la hauteur des murs, et employa à ces ouvrages les
+décombres et les démolitions des tombeaux qui étaient autour de la
+ville, et qu'il avait fait abattre pour cet effet. La peste se mit
+bientôt après dans l'armée, et fit périr un grand nombre de soldats, et
+le général même. Les Carthaginois crurent que c'était une punition des
+dieux, qui vengeaient ainsi l'injure faite aux morts, dont plusieurs
+même s'imaginèrent avoir vu les spectres pendant la nuit. On cessa donc
+de toucher aux tombeaux, on ordonna des prières selon le rit observé à
+Carthage, on immola un enfant à Saturne par une superstition inhumaine,
+et l'on jeta plusieurs victimes dans la mer en l'honneur de Neptune.
+
+Les assiégés, qui d'abord avaient remporté plusieurs avantages, se
+trouvèrent tellement pressés par la famine, que, se voyant sans
+espérance et sans ressource, ils prirent le parti d'abandonner la ville:
+on marqua la nuit suivante pour le départ. On juge aisément quelle fut
+la douleur de ces pauvres habitants, obligés d'abandonner leurs maisons,
+leurs richesses, leur patrie; mais la vie leur était plus chère que tout
+le reste. Jamais spectacle ne fut plus triste. Sans parler des autres,
+on voyait une troupe de femmes éplorées traîner après elles leurs
+enfants pour les dérober à la cruauté du vainqueur; mais ce qu'il y eut
+de plus douloureux fut la nécessité où l'on se trouva de laisser dans la
+ville les vieillards et les malades, à qui leur état ne permettait ni de
+fuir ni de se défendre. Ces malheureux exilés arrivèrent à Gela, qui
+était la ville la plus prochaine, et ils y reçurent tous les
+soulagements qu'ils pouvaient attendre dans un état si déplorable.
+
+Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit égorger tous ceux qui y
+étaient restés. Le butin fut immense, et tel qu'on peut s'imaginer dans
+une ville des plus opulentes de la Sicile, qui avait deux cent mille
+habitants, et qui n'avait jamais souffert de siége, ni par conséquent de
+pillage. On y trouva un nombre infini de tableaux, de vases, de statues
+de toutes sortes (car cette ville avait un goût exquis pour ces
+raretés), et entre autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoyé
+à Carthage.
+
+Le siége d'Agrigente avait duré huit mois. Imilcon y fit passer le
+quartier d'hiver à ses troupes, pour leur donner quelque repos, et au
+commencement du printemps il en sortit, après avoir ruiné entièrement la
+ville. Il assiégea ensuite Gela, et la prit malgré le secours qu'y mena
+Denys le Tyran, qui s'était emparé de l'autorité à Syracuse. Imilcon
+termina la guerre par un traité qu'il fit avec Denys, dont les
+conditions furent que les Carthaginois, outre leurs anciennes conquêtes
+dans la Sicile, demeureraient maîtres du pays des Sicaniens[224], de
+Sélinonte, d'Agrigente, d'Hymère, comme aussi de celui de Géla et de
+Camarine, dont les habitants pourraient demeurer dans leurs villes
+démantelées, en payant tribut aux Carthaginois; que les Léontins, les
+Messéniens, et tous les Siciliens vivraient selon leurs lois, et
+conserveraient leur liberté et leur indépendance; qu'enfin les
+Syracusains demeureraient soumis à Denys. Imilcon, après la conclusion
+de ce traité, retourna à Carthage, où la peste fit périr un grand nombre
+de citoyens.
+
+[Note 224: Les Sicaniens et les Siciliens anciennement étaient deux
+peuples distingués.]
+
+[Marge: Diod. l. 14, p. 268-278. AN. M. 3600 CARTH. 442. ROM. 344. AV.
+J.C. 404.] Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois que pour
+se donner le temps d'affermir son autorité naissante, et de travailler
+aux préparatifs de la guerre qu'il méditait contre eux. Comme il savait
+combien la puissance de ce peuple était formidable, il n'oublia rien
+pour se mettre en état de l'attaquer avec succès; et il fut
+merveilleusement secondé dans son dessein par le zèle de ses peuples. La
+réputation de ce prince, le désir de s'en faire connaître, l'attrait du
+gain, et la vue des récompenses qu'il promettait à ceux dont l'industrie
+se ferait distinguer, attirèrent de toutes parts en Sicile ce qu'il y
+avait pour-lors de plus habiles ouvriers en tout genre. Syracuse entière
+était devenue comme un grand atelier, où de tous côtés on était occupé à
+faire des épées, des casques, des boucliers, des machines de guerre, et
+à préparer tout ce qui est nécessaire pour la construction et pour
+l'équipement des vaisseaux. L'invention de ceux à cinq rangs de rames
+était toute récente: jusque-là on n'avait vu que des vaisseaux à trois
+rangs de rames, _triremes_. Denys animait le travail par sa présence,
+par des libéralités et des louanges qu'il savait dispenser à propos, et
+sur-tout par des manières populaires et engageantes, moyens encore plus
+efficaces que tout le reste pour réveiller l'industrie et l'ardeur des
+ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui excellaient
+dans leur genre[225].
+
+[Note 225: «Honos alit artes.»]
+
+Quand tout fut prêt, et qu'il eut levé en différents pays un grand
+nombre de troupes, il convoqua l'assemblée des Syracusains, leur exposa
+son dessein, et leur représenta que les Carthaginois étaient les ennemis
+déclarés des Grecs; qu'ils ne se proposaient rien moins que d'envahir
+toute la Sicile; qu'ils voulaient mettre sous le joug toutes les villes
+grecques, et que, si l'on n'arrêtait leurs progrès, Syracuse se verrait
+bientôt elle-même attaquée; que, s'ils ne faisaient point actuellement
+d'entreprise, on devait leur inaction aux ravages que la peste avait
+causés parmi eux; que c'était une conjoncture favorable dont il fallait
+profiter. Quoique la tyrannie et le tyran fussent très-odieux aux
+Syracusains, la haine contre les Carthaginois l'emporta; et tout le
+monde, plus touché des motifs d'une politique intéressée que de la
+justice, applaudit au discours de Denys. Sans aucun sujet de plaintes,
+sans déclaration de guerre, il abandonna au pillage et à la fureur du
+peuple les biens et la personne des Carthaginois. Il y en avait un assez
+grand nombre à Syracuse, qui, sur la foi des traités, y exerçaient le
+commerce. On courut de tous côtés dans leurs maisons; on pilla leurs
+effets; on prétendit être suffisamment autorisé pour leur faire souffrir
+à eux-mêmes toutes sortes d'ignominies et de supplices, en représailles
+des cruautés qu'ils avaient exercées contre les habitants du pays; et ce
+pernicieux exemple de perfidie et d'inhumanité fut suivi dans toute
+l'étendue de la Sicile. Ce fut là comme le signal sanglant de la guerre
+qu'on leur déclarait. Denys, après avoir ainsi commencé par se faire
+justice à lui-même, envoya des députés à Carthage, pour demander qu'ils
+rendissent la liberté à toutes les villes de la Sicile; qu'autrement ils
+y seraient traités comme ennemis. Cette nouvelle y répandit une grande
+alarme, sur-tout à cause du pitoyable état où ils se trouvaient.
+
+Denys ouvrit la campagne par le siège de Motya, qui était la place
+d'armes des Carthaginois en Sicile, et il poussa vivement ce siége, sans
+qu'Imilcon, qui commandait la flotte ennemie, pût la secourir. Il fit
+avancer ses machines, battit la place à coups de béliers, approcha des
+murs les tours à six étages qui étaient portées sur des roues, et qui
+égalaient la hauteur des maisons, et de là il incommodait fort les
+assiégés par ses catapultes, machines nouvellement inventées, qui
+lançaient en grand nombre et avec grande force des traits et des pierres
+contre les ennemis. La ville enfin, après une longue et vigoureuse
+résistance, fut prise d'assaut, et tous les habitants passés au fil de
+l'épée, excepté ceux qui se réfugièrent dans les temples. On abandonna
+le pillage au soldat. Denys, y ayant laissé une bonne garnison et un
+gouvernement sûr, retourna à Syracuse.
+
+[Marge: Diod. l. 14, p. 279-295. Justin. l. 19, c. 2 et 3.] L'année
+suivante, Imilcon, que les Carthaginois avaient nommé suffète, revint en
+Sicile avec une armée beaucoup plus nombreuse qu'auparavant[226]. Il
+aborda à Palerme, recouvra Motya par force, et prit plusieurs autres
+villes[227]. Animé par ces heureux succès, il marcha vers Syracuse pour
+en former le siége, menant ses troupes de pied par terre, pendant que sa
+flotte, sous la conduite de Magon, côtoyait les bords.
+
+[Note 226: De 300,000 hommes de pied, de 4000 chevaux, et de 400
+chariots, selon Éphore; et seulement de 100,000 hommes, selon Timée.
+(Diod. Sic. XIV, § 54).--L.]
+
+[Note 227: Entre autres, Messane qu'il rasa, et Catane.--L.]
+
+L'arrivée d'Imilcon jeta un grand trouble dans la ville. Plus de deux
+cents vaisseaux, ornés des dépouilles des ennemis, et s'avançant en bon
+ordre, entrèrent comme en triomphe dans le grand port, suivis de cinq
+cents barques[228]. On vit en même temps arriver d'un autre côté l'armée
+de terre, composée, selon quelques auteurs, de trois cent mille hommes
+de pied et de trois mille chevaux. Imilcon fit dresser sa tente dans le
+temple même de Jupiter: le reste de l'armée campa à douze stades,
+c'est-à-dire à un peu plus d'une demi-lieue de la ville. S'en étant
+approché, il présenta la bataille aux habitants, qui se donnèrent bien
+de garde de l'accepter. Content d'avoir tiré des Syracusains l'aveu de
+leur faiblesse et de sa supériorité, il retourna dans son camp, ne
+doutant point que bientôt il ne dût se rendre maître de la ville, et la
+regardant déjà comme une proie assurée et qui ne pouvait lui échapper.
+Pendant trente jours il fit le dégât des terres voisines, et ruina tout
+le pays. Il se rendit maître du faubourg d'Acradine, et pilla les
+temples de Cérès et de Proserpine. Pour fortifier son camp, il abattit
+tous les tombeaux qui étaient autour de la ville, et entre autres celui
+de Gélon et de Démarète sa femme, qui était d'une magnificence
+extraordinaire.
+
+[Note 228: Le texte de Diodore est ici corrompu.--L.]
+
+Ces heureux succès ne furent pas d'une longue durée. Tout l'éclat de ce
+triomphe anticipé s'évanouit en un moment, et montra à tous les mortels,
+dit l'historien, que quiconque s'élève insolemment par l'orgueil, tôt ou
+tard abattu par une force supérieure, sera forcé de reconnaître sa
+faiblesse. Lorsque Imilcon, maître de presque toutes les villes de
+Sicile, s'attendait à mettre le comble à ses victoires par la prise de
+Syracuse, la maladie contagieuse se mit dans son armée, et y fit des
+ravages incroyables. On était dans le fort de l'été; et la chaleur,
+cette année, était très-grande. La contagion commença par les Africains,
+qui mouraient à tas, sans qu'on pût les secourir. D'abord on enterrait
+les morts; mais le nombre en augmentant tous les jours, et le mal se
+communiquant promptement, les cadavres demeurèrent sans sépulture, et
+les malades sans secours. Cette peste était accompagnée de symptômes
+extraordinaires, de cruelles dyssenteries, de fièvres violentes, de
+déchirements d'entrailles, de douleurs aiguës par tout le corps, de
+frénésie même et de fureur, en sorte qu'ils se jetaient sur quiconque
+venait à leur rencontre, et le mettaient en pièces.
+
+Denys ne laissa pas échapper une occasion si favorable d'attaquer les
+ennemis. Plus qu'à demi vaincus par la peste, ils ne firent pas grande
+résistance. Les vaisseaux furent, pour la plupart, ou pris par l'ennemi,
+ou consumés par le feu. Tous les habitants de Syracuse, vieillards,
+femmes, enfants, sortirent en foule de la ville pour être témoins d'un
+événement qui leur paraissait tenir du miracle. Ils levaient les mains
+au ciel pour remercier les dieux protecteurs de leur ville, et vengeurs
+de la sainteté des temples et des tombeaux violés indignement par ces
+barbares. La nuit étant survenue, chacun se retira de son côté. Imilcon
+profita de ce moment de relâche, et envoya vers Denys pour lui demander
+la permission d'emmener avec lui à Carthage le peu qui lui restait de
+troupes, en lui offrant trois cents talents[229], qui étaient tout
+l'argent qu'il avait de reste. Il ne put obtenir cette permission que
+pour les seuls Carthaginois, avec lesquels il se sauva de nuit, laissant
+tous les autres soldats à la discrétion de l'ennemi.
+
+[Note 229: Trois cent mille écus. = 1,650,000 francs.--L.]
+
+Voilà l'état dans lequel ce chef des Carthaginois, si fier quelques
+moments auparavant, se retira de Syracuse. Plaignant amèrement son sort,
+et encore plus celui de la république, il accusait avec insulte et
+emportement les dieux, seuls auteurs de son infortune; «car l'ennemi,
+disait-il, peut bien se réjouir de nos maux, mais non s'en glorifier.
+Vainqueurs des Syracusains, la peste seule a pu nous vaincre.» Sa grande
+douleur, et qui le touchait le plus vivement, était d'avoir survécu à
+tant de braves guerriers qui étaient morts les armes à la main; «mais,
+ajoutait-il, la suite fera connaître si c'est la crainte de la mort, ou
+le désir de ramener dans leur patrie les restes malheureux de mes
+citoyens, qui m'a fait survivre à la perte de tant de généreux soldats.»
+En effet, dès qu'il fut arrivé à Carthage, qu'il trouva dans une
+désolation qui ne se peut exprimer, il entra dans sa maison, en ferma
+les portes sur lui sans vouloir y admettre personne, pas même ses
+enfants; et se donna la mort par un prétendu courage que les païens
+admiraient, mais qui n'en avait que le nom, et qui cachait dans le fond
+un véritable désespoir.
+
+Un nouveau surcroît de malheurs accabla cette ville infortunée. Les
+Africains, de tout temps pleins de haine contre Carthage, mais irrités
+alors jusqu'à la fureur de ce qu'on avait laissé leurs compatriotes à
+Syracuse, en les livrant à la boucherie, s'assemblent comme des
+forcenés, sonnent l'alarme, prennent les armes, et, après s'être saisis
+de Tunis, marchent contre Carthage au nombre de plus de deux cent mille
+hommes. La ville se crut perdue. On regarda ce nouvel incident comme un
+effet et comme une suite de la colère des dieux, qui poursuivait les
+coupables jusque dans Carthage même. Comme ses habitants portaient la
+superstition à l'excès, sur-tout dans les calamités publiques, on songea
+avant tout à apaiser les dieux. Cérès et Proserpine étaient des
+divinités inconnues jusque-là dans le pays. Pour réparer l'outrage qui
+leur avait été fait par le pillage de leurs temples, on leur érigea de
+magnifiques statues, on leur donna pour prêtres les personnes les plus
+qualifiées de la ville, on leur offrit des sacrifices et des victimes
+selon le rit grec, et l'on n'omit rien de ce qu'ils croyaient pouvoir
+leur rendre ces déesses propices. Après ce premier soin, on songea à la
+défense de la ville. Heureusement pour les Carthaginois cette armée
+nombreuse était sans chef, c'est-à-dire, comme un corps sans ame: nulles
+provisions, nulles machines de guerre; point de discipline ni de
+subordination: chacun voulait commander ou se conduire à son gré. La
+division s'étant donc mise parmi ces troupes, et la famine augmentant
+tous les jours de plus en plus, ils se retirèrent chacun dans son pays,
+et délivrèrent Carthage d'une grande alarme.
+
+Rien ne rebutait les Carthaginois, et ils faisaient toujours de
+nouvelles tentatives sur la Sicile. Magon, leur général, qui était un
+des deux suffètes, perdit une grande bataille, où il fut tué[230]. Les
+chefs des Carthaginois demandèrent la paix, qui leur fut accordée à ces
+conditions, qu'ils sortiraient de toutes les villes de la Sicile, et
+qu'ils paieraient tous les frais de cette guerre. Ils parurent les
+accepter; mais, ayant représenté qu'ils ne pouvaient livrer les villes
+sans l'ordre de leur ville, ils obtinrent une trève assez longue pour
+envoyer à Carthage. On y profita de cet intervalle pour lever et exercer
+de nouvelles troupes, à qui l'on donna pour chef Magon, fils de celui
+qui venait d'être tué. Il était tout jeune, mais il avait beaucoup de
+mérite et de réputation. Dès qu'il fut arrivé en Sicile, et que le temps
+de la trève fut expiré, il donna une bataille contre Denys, où Leptine,
+l'un de ses généraux, fut tué, et où il demeura sur la place, du côté
+des Syracusains, plus de quatorze mille hommes. Le fruit de cette
+victoire fut une paix honorable, qui laissait les Carthaginois en
+possession de tout ce qu'ils avaient dans la Sicile, en y ajoutant même
+quelques places, et qui leur assignait mille talents pour les frais de
+la guerre, c'est-à-dire trois millions de livres[231].
+
+[Note 230: Son armée était de 80,000 hommes.--L.]
+
+[Note 231: 5,500,000 francs.--L.]
+
+[Marge: Justin. lib. 2, cap. 5.] Ce fut à-peu-près vers ce temps-là qu'à
+l'occasion d'un citoyen de Carthage qui avait écrit en grec à Denys pour
+lui donner avis du départ de l'armée carthaginoise, il fut défendu, par
+arrêt du sénat, aux Carthaginois d'apprendre à écrire ou à parler la
+langue grecque, pour les mettre hors d'état d'avoir aucun commerce avec
+les ennemis, soit par lettre, soit de vive voix.
+
+[Marge: Diod. l. 15, pag. 344.] Carthage eut bientôt après une nouvelle
+secousse à essuyer. La peste se répandit dans la ville, et y fit de
+grands ravages. Des terreurs paniques et de violents transports de
+frénésie saisissaient tout-à-coup les malades. Ils sortaient brusquement
+de leurs maisons les armes à la main, comme si l'ennemi se fût emparé de
+la ville, et tuaient ou blessaient tous ceux qu'ils trouvaient à leur
+rencontre. Les Africains et ceux de Sardaigne voulurent profiter de
+l'occasion pour secouer un joug qu'ils portaient avec peine; mais les
+uns et les autres furent domptés, et rentrèrent dans l'obéissance. Une
+entreprise que Denys forma en Sicile, dans le même temps et par les
+mêmes vues, ne lui réussit pas mieux. Il mourut quelque temps après, et
+eut pour successeur son fils, qui porta le même nom.
+
+[Marge: Polyb. l. 3, pag. 178.] Nous avons déjà rapporté un premier
+traité conclu entre les Romains et les Carthaginois. Il y en eut un
+second, qu'Orose dit avoir été conclu la 402e année de la fondation de
+Rome, et par conséquent vers le temps dont nous parlons. Ce second
+traité contenait à-peu-près les mêmes conditions que le premier, excepté
+que ceux de Tyr et d'Utique y étaient nommément compris, et joints aux
+Carthaginois.
+
+[Marge: Diod. l. 16, p. 459-572. Plut. in Timol. AN. M. 3656 CARTH. 498.
+ROM. 400. AV. J.C. 348.] Après la mort du premier Denys, il y eut de
+grands troubles à Syracuse. Denys le Jeune, qui en avait été chassé, s'y
+rétablit à main armée, et y exerça de grandes cruautés. Une partie des
+citoyens implora le secours d'Icétès, tyran des Léontins, qui était
+originaire de Syracuse. La conjoncture de ces troubles parut
+très-favorable aux Carthaginois pour s'emparer de la Sicile, et ils y
+envoyèrent une grosse flotte. Dans cette extrémité, ceux d'entre les
+Syracusains qui étaient les mieux intentionnés eurent recours aux
+Corinthiens, qui les avaient déjà souvent aidés dans leurs périls, et
+qui d'ailleurs étaient les peuples de la Grèce les plus déclarés contre
+la tyrannie, et les plus vifs défenseurs de la liberté. Les Corinthiens
+leur envoyèrent Timoléon. C'était un homme d'un rare mérite, et qui
+avait signalé son zèle pour le bien public, en affranchissant sa patrie
+du joug de la tyrannie aux dépens de sa propre famille. Il partit avec
+dix vaisseaux seulement, et, étant arrivé à Rhége, il éluda par un
+heureux stratagème la vigilance des Carthaginois, qui, ayant été avertis
+de son départ et de son dessein par Icétès, voulaient l'empêcher de
+passer en Sicile.
+
+Timoléon n'avait guère plus de mille soldats avec lui. Avec cette
+poignée de gens, il marche hardiment au secours de Syracuse. Sa petite
+troupe se grossit à mesure qu'il avance. Les Syracusains se trouvaient
+dans un étrange état, et avaient perdu toute espérance. Ils voyaient les
+Carthaginois maîtres du port; Icétès, de la ville; Denys, de la
+citadelle. Heureusement, dès que Timoléon fut arrivé, Denys, qui était
+sans ressource, lui remit entre les mains la citadelle avec toutes les
+troupes, les armes et les vivres qui y étaient, et il se sauva par son
+moyen à Corinthe. Timoléon avait fait représenter adroitement aux
+soldats étrangers, qui, selon le défaut que nous avons remarqué dans le
+gouvernement de Carthage, faisaient la principale force de l'armée de
+Magon, et qui même pour la plupart étaient de Grèce, qu'il était bien
+étrange que des Grecs travaillassent à rendre les barbares maîtres de la
+Sicile, d'où ils passeraient bientôt dans la Grèce; car enfin pouvait-on
+s'imaginer que les Carthaginois fussent venus de si loin uniquement pour
+établir Icétès tyran à Syracuse? Ces discours s'étant répandus dans le
+camp, Magon fut saisi de frayeur; et, comme il ne cherchait qu'un
+prétexte pour se retirer, supposant que les troupes étaient prêtes à le
+trahir et à l'abandonner, il fit sortir sa flotte du port, et cingla
+vers Carthage. Icétès, après son départ, ne put pas tenir long-temps
+contre les Corinthiens: ainsi, ils demeurèrent seuls maîtres de toute la
+ville.
+
+Dès que Magon fut arrivé à Carthage, on lui fit son procès. Il prévint
+le supplice par une mort volontaire. Son corps fut attaché à une
+potence, et exposé en spectacle au peuple. [Marge: Plut. in Timoleone,
+p. 248-250.] On leva de nouvelles troupes, et l'on fit partir pour la
+Sicile une flotte plus nombreuse encore que la précédente. Elle était
+composée de deux cents vaisseaux, sans compter mille barques de
+transport; et l'armée, montait à plus de soixante et dix mille hommes.
+Ils abordèrent à Lilybée, sous la conduite d'Amilcar et d'Annibal, et
+résolurent d'aller d'abord attaquer les Corinthiens. Timoléon ne les
+attendit pas, et marcha à leur rencontre. Mais la consternation était si
+grande à Syracuse, que, de toutes les troupes qui y étaient, il n'y eut
+que trois mille Syracusains qui le suivirent, et quatre mille étrangers;
+encore de ces derniers il y en eut mille qui, par crainte,
+l'abandonnèrent dans le chemin. Il ne perdit point courage, et, ayant
+exhorté le reste de ses troupes à combattre vaillamment pour le salut et
+la liberté de leurs alliés, il les mena contre l'ennemi, dont il savait
+que le rendez-vous était près d'une petite rivière appelée Crimise. Il
+paraissait de la folie à aller attaquer une armée si nombreuse avec
+quatre ou cinq mille hommes d'infanterie seulement, et mille chevaux;
+mais Timoléon, qui savait que la bravoure conduite par la prudence
+l'emporte sur le nombre, comptait sur le courage de ses soldats, qui
+paraissaient déterminés à périr plutôt que de céder, et qui demandaient
+avec ardeur qu'on les menât contre l'ennemi. L'événement justifia ses
+vues et son espérance. La bataille se donna: les Carthaginois furent mis
+en déroute. Il y eut de leur côté plus de dix mille hommes de tués,
+parmi lesquels il se trouva trois mille citoyens de Carthage, ce qui
+causa dans cette ville un grand deuil et une grande consternation. Leur
+camp fut pris, et l'on y trouva des richesses immenses: on fit aussi un
+grand nombre de prisonniers.
+
+[Marge: Plut. pag. 248-250.] Timoléon, avec les nouvelles de sa
+victoire, envoya à Corinthe les plus belles armes qui se trouvèrent
+parmi le butin; car il voulait que sa ville fût louée et admirée de tous
+les hommes, lorsqu'ils verraient que c'était la seule de toutes les
+villes de Grèce où les plus beaux temples étaient ornés, non de
+dépouilles grecques, ni d'offrandes teintes encore du sang de la nation,
+et dont la vue ne pouvait que renouveler un souvenir funeste, mais de
+dépouilles barbares, qui, par de belles inscriptions, faisaient
+connaître en même temps et le courage et la reconnaissance religieuse de
+ceux qui les avaient remportées: car elles disaient _que les
+Corinthiens, et Timoléon leur général, après avoir affranchi du joug des
+Carthaginois les Grecs établis dans la Sicile, avaient appendu ces armes
+dans les temples pour en rendre aux dieux des actions de graces
+immortelles_.
+
+Après cela, Timoléon, laissant dans le pays ennemi les troupes
+étrangères pour achever de piller et de ravager toutes les terres des
+Carthaginois, s'en retourna à Syracuse. En arrivant, il bannit de la
+Sicile les mille soldats qui l'avaient abandonné en chemin, et il les
+fit sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en tirer d'autre
+vengeance.
+
+Cette victoire des Corinthiens fut suivie de la prise de plusieurs
+villes, ce qui obligea les Carthaginois à demander la paix.
+
+Autant que les apparences du succès les rendaient prompts à faire de
+grands efforts et à mettre sur pied de puissantes armées de terre et de
+mer, et que la prospérité leur faisait user de la victoire avec
+insolence et avec cruauté, autant une adversité imprévue les jetait dans
+le découragement, leur faisait perdre tout d'un coup de vue toutes leurs
+ressources, et leur inspirait la bassesse d'aller demander quartier à
+des ennemis peu considérables, et d'en accepter sans honte les
+conditions les plus dures et les plus humiliantes. Celles qu'on leur
+imposa ici, en leur accordant la paix, furent: qu'ils ne tiendraient que
+les terres qui étaient au-delà du fleuve Halycus[232]; qu'ils
+laisseraient la liberté à tous ceux du pays d'aller s'établir à Syracuse
+avec leurs familles et leurs biens; et qu'il ne conserveraient avec les
+tyrans ni alliance ni intelligence.
+
+[Note 232: Cette rivière n'est pas loin d'Agrigente; elle est nommée
+_Lycus_ dans Diodore [XVI, § 82] et dans Plutarque [in _Timol._, p. 252
+D.]; mais on croit que c'est une faute.
+
+= Cela est certain. Diodore donne ailleurs le vrai nom de cette rivière
+(XV, § 17, XXIII, eclog. 9; XXIV, § 1).--L.]
+
+[Marge: Justin. lib. 21, c. 4.] Il paraît que c'est à peu près dans le
+temps dont nous venons de parler qu'arriva à Carthage ce qu'on lit dans
+Justin. Hannon, l'un de ses citoyens les plus puissants, forma le
+dessein de se rendre maître de la république, en faisant périr tout le
+sénat. Il choisit pour cette cruelle exécution le jour même des noces de
+sa fille, où il devait donner chez lui un repas aux sénateurs, et les
+faire tous empoisonner. La chose fut découverte. On n'osa pas punir un
+crime si horrible, tant était grand le crédit du coupable; on se
+contenta de le prévenir et de le détourner par un décret qui défendait
+en général la trop grande magnificence des noces, et mettait certaines
+bornes aux dépenses qu'on y pourrait faire. Voyant que la ruse lui avait
+mal réussi, il songea à employer la force ouverte en armant tous les
+esclaves. Il fut encore decouvert; et, pour éviter la punition, il se
+retira avec vingt mille esclaves armés dans un château extrêmement
+fortifié, et de là il tâcha d'engager dans sa révolte les Africains et
+le roi des Maures, mais en vain. Il fut pris et conduit à Carthage.
+Après qu'on l'eut battu de verges, on lui arracha les yeux, on lui brisa
+les bras et les cuisses, on le fit mourir à la vue du peuple, et l'on
+attacha à la potence son corps tout déchiré de coups. Ses enfants et
+tous ses parents, quoiqu'ils n'eussent pris aucune part à sa
+conspiration, en eurent à son supplice. On les condamna tous à la mort,
+afin de ne laisser personne dans sa famille en état ou d'imiter son
+crime, ou de venger sa mort. Tel était le génie de Carthage: toujours
+sévère et excessive dans ses punitions, elle les portait aux dernières
+rigueurs, et les étendait jusque sur les innocents, sans consulter ni
+l'équité, ni la modération, ni la reconnaissance.
+
+[Marge: Diod. l. 19, p. 651-656, 710-712-737 743-760. Justin. l. 2, cap.
+116. AN. M. 3685 CARTH. 527. ROM. 429. AV. J.C. 319.] J'ai maintenant à
+parler des guerres que soutinrent les Carthaginois, tant dans la Sicile
+que dans l'Afrique même, contre Agathocle qui, pendant plusieurs années,
+leur donna beaucoup d'exercice.
+
+Cet Agathocle était Sicilien, d'une naissance obscure et d'une condition
+très-basse. Soutenu d'abord par les forces des Carthaginois, il avait
+envahi la souveraine autorité dans Syracuse, et en était devenu le
+tyran. Dans les commencements ils réprimèrent ses entreprises, et
+Amilcar leur chef le fit consentir à un traité qui mettait la paix dans
+la Sicile. Mais il n'en garda pas long-temps les conditions et il se
+déclara bientôt contre les Carthaginois mêmes, qui, sous la conduite
+d'Amilcar, remportèrent sur lui une victoire[233] considérable, après
+laquelle il fut obligé de se renfermer dans Syracuse. Les Carthaginois
+l'y poursuivirent, et formèrent le siège de cette importante place, dont
+la prise devait les rendre maîtres de toute la Sicile.
+
+[Note 233: C'était proche du fleuve et de la ville d'Hymère.]
+
+Agathocle, qui leur était beaucoup inférieur en force, et qui d'ailleurs
+se voyait abandonné par tous les alliés à cause de sa cruauté inouïe,
+conçut un dessein si hardi et si impraticable selon toutes les
+apparences, que, même après l'exécution et le succès, il paraît encore
+presque incroyable: c'était de porter la guerre en Afrique, et d'aller
+assiéger Carthage, lui qui ne pouvait ni se défendre en Sicile, ni
+soutenir le siége de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas
+moins étonnant que l'entreprise même. Il ne s'ouvrit à personne sur son
+dessein, et se contenta de déclarer au peuple qu'il avait imaginé un
+moyen sûr de le tirer du péril où il était; qu'il ne s'agissait que de
+supporter avec patience, pendant un court intervalle, les incommodités
+du siége; qu'au reste il laissait à ceux qui ne pourraient se résoudre à
+prendre ce parti la liberté de sortir de la ville. Il n'en sortit que
+seize cents personnes. Il y laissa son frère Antandre, avec assez de
+troupes et de vivres pour faire une bonne défense. Il accorda la liberté
+à tous les esclaves qui étaient en âge de porter les armes, et, après
+leur avoir fait prêter serment, il les joignit à ses troupes. Il
+n'emporta que cinquante talents[234] pour les besoins présents, bien
+assuré de trouver dans le pays ennemi tout ce qui lui serait nécessaire.
+Il partit donc avec deux de ses fils, Archagathe et Héraclide, sans
+qu'aucun sût où la flotte devait faire voile. Ils croyaient tous qu'on
+les mènerait dans l'Italie ou dans la Sardaigne pour y faire du butin,
+ou vers les côtes de la Sicile qui appartenaient à l'ennemi, pour en
+faire le dégât. Les Carthaginois, surpris d'un départ si inopiné, se
+mirent en état de l'empêcher; mais Agathocle se déroba à leur poursuite,
+et prit le large.
+
+[Note 234: Cinquante mille écus. = 257,000 francs.--L.]
+
+Il ne découvrit son dessein que lorsqu'on fut abordé en Afrique. Là,
+ayant assemblé ses troupes, il leur exposa ses raisons en peu de mots.
+Il leur représenta que l'unique moyen de délivrer leur patrie était de
+porter la guerre dans le pays ennemi; qu'il les menait, eux qui étaient
+aguerris et intrépides, contre des citoyens amollis et énervés par les
+délices d'une vie oisive et voluptueuse; que les habitants du pays,
+accablés du joug d'une servitude également dure et honteuse, au premier
+bruit de leur arrivée, viendraient en foule se joindre à eux; que la
+hardiesse seule de leur projet déconcerterait les Carthaginois, qui ne
+s'attendaient à rien moins qu'à voir l'ennemi à leurs portes; qu'enfin
+jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne ferait plus
+d'honneur que celle-ci, puisque toutes les richesses de Carthage
+seraient la récompense des vainqueurs, et que tous les siècles
+parleraient avec éloge et avec admiration de leur courage. Tous les
+soldats, se croyant déjà maîtres de Carthage, applaudirent à son
+discours. Une seule chose les inquiétait, c'était l'éclipse de soleil
+qui était arrivée précisément à leur départ. Les peuples alors, même les
+plus policés, connaissaient peu la cause de ces phénomènes
+extraordinaires de la nature, et étaient accoutumés par leurs devins à
+en tirer, des conjectures superstitieuses et arbitraires, qui servaient
+souvent à régler les plus grandes entreprises. Agathocle rassura ses
+soldats en leur faisant entendre que ces sortes de defaillances des
+astres marquaient toujours un changement dans l'état présent; qu'ainsi
+le bonheur des Carthaginois allait prendre fin, et qu'il passerait de
+leur côté.
+
+Voyant les soldats bien disposés, il exécuta presque dans le même temps
+une seconde entreprise encore plus hardie et plus hasardeuse que n'avait
+été la première, par laquelle il les avait transportés en Afrique; ce
+fut de brûler entièrement la flotte qui les y avait amenes. Plusieurs
+raisons le déterminèrent à prendre un parti si extrême. Il n'avait aucun
+bon port en Afrique où il pût mettre ses vaisseaux en sûreté. Les
+Carthaginois, étant maîtres de la mer, n'auraient pas manque de venir
+bientôt s'emparer sans résistance de sa flotte: s'il avait laissé tout
+ce qu'il fallait de troupes pour la defendre, il aurait trop affaibli
+son armée, d'ailleurs assez mediocre, et il se serait mis hors d'état de
+tirer aucun avantage de cette diversion inopinée, qui dépendait
+uniquement d'un succès prompt et éclatant; enfin, il voulait mettre ses
+soldats dans la nécessité de vaincre, en ne leur laissant d'autre
+ressource que la victoire. Il fallait bien du courage pour prendre une
+telle résolution. Il y avait préparé les officiers, qui lui étaient tous
+dévoués, et suivaient en tout ses impressions. On le vit donc paraître
+tout d'un coup dans l'assemblée avec une couronne sur la tête et un
+habit éclatant, dans l'équipage d'un homme qui se prépare à une
+cérémonie de religion. Alors prenant la parole: «Lorsque nous partîmes
+de Syracuse, dit-il, et que l'ennemi nous poursuivait vivement, dans
+cette funeste extrémité, j'eus recours à Proserpine et à Cérès,
+divinités protectrices de la Sicile, et je leur promis, si elles nous
+délivraient d'un danger si pressant, de brûler en leur honneur tous nos
+vaisseaux dès que nous serions arrivés ici. Aidez-moi, soldats, à
+m'acquitter de mon vœu: les déesses sauront bien nous dédommager de ce
+sacrifice.» En même temps, le flambeau à la main, il s'avance à grands
+pas vers le vaisseau qu'il montait, et y met lui-même le feu. Tous les
+officiers en font autant chacun de leur côté, et sont suivis du soldat.
+Les trompettes sonnaient de toutes parts, et toute l'armée retentissait
+de cris de joie et d'applaudissements. En un moment la flotte fut
+brûlée. On n'avait pas laissé aux soldats le temps de réfléchir sur la
+proposition qu'on leur faisait; une ardeur aveugle et impétueuse les
+avait tous entraînés. Mais, lorsqu'ils furent un peu revenus à
+eux-mêmes, et que, mesurant dans leur esprit cette vaste étendue de mer
+qui les séparait de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi, sans
+ressource et sans aucun moyen d'en sortir, une noire tristesse et un
+morne silence succédèrent à ces marques de joie et à ces acclamations
+qui avaient été générales dans toute l'armée.
+
+Agathocle ne laissa pas non plus ici le temps aux réflexions. Il
+conduisit sur-le-champ son armée vers une place qu'on appelait _la
+Grande-Ville_[235], qui était du domaine de Carthage. Le pays qui y
+conduisait était le lieu du monde le plus délicieux et le plus agréable
+à la vue. On voyait de tous côtés de grandes prairies entrecoupées de
+ruisseaux agréables, et couvertes de toutes sortes de troupeaux; des
+maisons de campagne bâties avec une magnificence extraordinaire; de
+belles avenues plantées d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute
+espèce; des jardins d'une vaste étendue, et entretenus avec un soin et
+une propreté qui faisait plaisir à l'œil. Cette vue ranima les soldats:
+ils arrivèrent pleins de courage à la Grande-Ville, qu'ils emportèrent
+d'emblée, et s'y enrichirent du butin qui leur fut abandonné. Tunis ne
+fit pas plus de résistance: cette place n'était pas fort éloignée de
+Carthage.
+
+[Note 235: _Mégalopolis_: Rollin aurait dû conserver ce nom, comme
+ceux de _Néapolis_, _Tripolis_, etc.--L.]
+
+L'alarme y fut grande quand on apprit que l'ennemi était dans le pays,
+et avançait à grandes journées vers la ville. L'arrivée d'Agathocle fit
+conclure que les armées des Carthaginois avaient été défaites devant
+Syracuse, et leur flotte entièrement dissipée. Le peuple court en
+desordre dans la place publique: le sénat s'assemble à la hâte et
+tumultuairement. On délibère sur les moyens de sauver la ville. Il n'y
+avait point de troupes sur pied qu'on pût opposer à l'ennemi, et le
+danger présent ne permettait pas d'attendre celles qu'on pourrait lever
+à la campagne et chez les alliés. Il fut donc résolu, après bien des
+avis, d'armer les citoyens. Le nombre de troupes monta à quarante mille
+hommes d'infanterie, mille chevaux et deux mille chariots armés en
+guerre. On en donna le commandement à Hannon et à Bomilcar, quoique, par
+des intérêts de famille, ils fussent divisés entre eux. Ils marchèrent
+aussitôt à l'ennemi, et, l'ayant atteint, rangèrent leur armée en
+bataille. Les troupes d'Agathocle ne montaient qu'à treize ou quatorze
+mille hommes. On donna le signal, le combat fut très-rude. Hannon, avec
+sa cohorte sacrée (c'était l'élite des troupes carthaginoises), soutint
+long-temps les Grecs, et les enfonça même quelquefois; mais enfui,
+accablé d'une grêle de pierres, et percé de coups, il tomba mort.
+Bomilcar aurait pu rétablir le combat; mais il avait des raisons
+secrètes et personnelles de ne pas procurer la victoire à sa patrie.
+Ainsi il jugea à propos de se retirer avec ses troupes, et il fut suivi
+du reste de l'armée, qui se vit obligée malgré elle de céder à l'ennemi.
+Agathocle, après l'avoir poursuivie pendant quelque temps, revint sur
+ses pas, et pilla le camp des Carthaginois. On y trouva vingt mille
+paires de menottes, dont ils s'étaient fournis, comptant sûrement qu'ils
+feraient beaucoup de prisonniers. Le fruit de la victoire fut la prise
+d'un grand nombre de places, et la révolte de plusieurs habitants du
+pays qui se joignirent au vainqueur.
+
+[Marge: Liv. lib. 28, n. 43.] Cette descente d'Agathocle en Afrique fit
+naître sans doute dans l'esprit de Scipion l'idée de tenter contre la
+même république, et en partant du même lieu, une semblable entreprise.
+Aussi, en répondant à Fabius, qui taxait de témérité le dessein qu'il
+avait de porter la guerre de Sicile en Afrique, il ne manqua pas de
+citer l'exemple d'Agathocle, pour montrer que souvent l'unique moyen de
+se débarrasser d'un ennemi trop pressant, c'est de passer dans son pays,
+et qu'on se sent un tout autre courage en attaquant qu'en se defendant.
+
+[Marge: Diod. l. 17, p.519 Quint. Curt. lib. 4, cap. 3.] Pendant que les
+Carthaginois étaient ainsi pressés par leurs ennemis, ils reçurent une
+ambassade de Tyr. Elle venait implorer leur secours contre
+Alexandre-le-Grand, qui était tout près d'emporter cette ville, qu'il
+assiégeait depuis long-temps[236]. L'extrémité où étaient réduits leurs
+compatriotes (car ils les appelaient ainsi) les toucha aussi vivement
+que leur propre danger. Étant hors d'état de les secourir, ils se
+crurent au moins obligés de les consoler, et députèrent vers eux trente
+de leurs principaux citoyens, pour leur témoigner la douleur où ils
+étaient de ne pouvoir leur envoyer de troupes dans un besoin si
+pressant. Les Tyriens, déchus de l'unique espérance qui leur restait, ne
+perdirent pourtant point courage. Ils remirent entre les mains de ces
+députés leurs femmes, leurs enfants et tous les vieillards de la ville;
+et, délivrés d'inquiétude pour ce qu'ils avaient de plus cher au monde,
+ils ne songèrent plus qu'à se défendre avec courage, préparés à tout
+événement. Carthage reçut cette troupe désolée avec toutes les marques
+possibles d'amitié, et rendit à des hôtes si chers et si dignes de
+compassion tous les services qu'ils auraient pu attendre des pères les
+plus affectionnés et des mères les plus tendres.
+
+[Note 236: Le fait peut être vrai; mais le synchronisme est faux. La
+prise de Tyr par Alexandre est de l'an 330 avant J.C. et le siège de
+Carthage par Agathocle est de l'an 308. Alexandre était mort depuis 16
+ans. Quinte-Curce a fait un anachronisme d'environ 22 ans.--L.]
+
+Quinte-Curce place l'ambassade de Tyr vers les Carthaginois pendant que
+les Syracusains ravageaient l'Afrique, et lorsqu'ils s'étaient avancés
+jusqu'aux portes de Carthage; mais l'expédition d'Agathocle contre
+l'Afrique ne peut pas se concilier avec le siége de Tyr, qui lui est
+antérieur de plus de vingt ans.
+
+Elle songea en même temps à chercher un remède aux maux dont elle était
+elle-même accablée. On regarda l'état présent de la république comme un
+effet de la colère des dieux; et on reconnut l'avoir justement méritée,
+sur-tout par rapport à deux divinités à l'égard desquelles on avait
+manqué aux devoirs prescrits par la religion, et observés autrefois avec
+beaucoup d'exactitude. C'était une coutume à Carthage, aussi ancienne
+que la ville même, d'envoyer tous les ans à Tyr, d'où elle tirait son
+origine, la dîme de tous les revenus de la république, et d'en faire une
+offrande à Hercule, le patron et le protecteur des deux villes. Le
+domaine, et par conséquent le revenu de Carthage, s'étant augmenté
+considérablement depuis un certain temps, on avait diminué la portion du
+dieu, et il s'en fallait bien qu'on lui envoyât la dîme en entier. Le
+scrupule les saisit: ils reconnurent et avouèrent publiquement leur
+mauvaise foi et leur sacrilége avarice; et, pour expier leur faute, ils
+envoyèrent à Tyr un grand nombre de présents et de petites chapelles des
+dieux, toutes d'or, dont le prix montait à une grande somme.
+
+Un autre violement de la religion, qui ne parut pas moins considérable à
+leur superstition inhumaine que le premier, causa aussi de grands
+scrupules. Anciennement on immolait à Saturne les enfants des meilleures
+maisons de Carthage. Ils se reprochèrent d'avoir manqué de rendre à
+cette divinité tous les honneurs qu'ils lui croyaient dus, et d'avoir
+usé de fraude et de mauvaise foi à son égard en offrant à la place des
+enfants de qualité, d'autres enfants de pauvres ou d'esclaves, qu'on
+achetait dans cette vue. Pour expier une si étrange impiété, on immola à
+ce dieu sanguinaire deux cents enfants tirés des plus nobles maisons de
+la ville; et plus de trois cents personnes, qui se sentaient coupables
+d'un crime si affreux, s'offrirent elles-mêmes en sacrifice pour
+éteindre par leur sang la colère des dieux.
+
+Après ces expiations, on dépêcha vers Amilcar en Sicile pour lui porter
+les nouvelles de ce qui était arrivé en Afrique, et le presser d'envoyer
+du secours. Il donna ordre aux députés de garder un profond silence sur
+la victoire d'Agathocle, et répandit un bruit tout contraire, assurant
+que ce général avait été entièrement défait avec toutes ses troupes, et
+que sa flotte avait été prise par les Carthaginois; et, pour confirmer
+ce bruit, il montrait les ferrements des vaisseaux, qu'on avait eu soin
+de lui envoyer. On ne douta point dans la ville que cette nouvelle ne
+fût vraie: le grand nombre songeait déjà à se rendre et à capituler,
+lorsqu'une galère à trente rames, qu'Agathocle avait fait construire à
+la hâte, arriva dans le port, et parvint, non sans peine et sans danger,
+jusqu'aux assiégés. La nouvelle de la victoire d'Agathocle se répandit
+bientôt dans toute la ville, et rendit la joie et le courage à tous les
+habitants. Amilcar fit un dernier effort pour emporter la ville [Marge:
+Diod. pag. 767-769.] d'assaut, et fut repoussé avec perte. Il leva le
+siége, et envoya cinq mille hommes de secours à sa patrie. Quelque temps
+après, ayant repris le siége, et croyant surprendre les Syracusains en
+les attaquant de nuit, son dessein fut découvert, et il tomba vif entre
+les mains des ennemis, qui lui firent souffrir les derniers supplices.
+La tête d'Amilcar fut envoyée sur-le-champ à Agathocle. Il s'approcha
+aussitôt du camp des ennemis, et y répandit une consternation générale
+en leur montrant la tête de ce commandant, qui leur marquait en quel
+état étaient leurs affaires de Sicile.
+
+[Marge: Diod. p. 779-781. Justin. lib. 22, c. 7.] Aux ennemis étrangers
+s'en joignit un domestique, plus dangereux et plus à craindre que les
+autres: c'était Bomilcar leur général, et qui actuellement exerçait la
+première magistrature. Il songeait depuis long-temps à se faire tyran
+dans Carthage, et à s'y procurer une autorité souveraine. Il crut que
+les troubles présents lui en offriraient une occasion favorable. Il
+entre donc dans la ville, et, soutenu par un petit nombre de citoyens
+complices de sa révolte, et par une troupe de soldats étrangers, il se
+fait déclarer tyran, et commence en effet à montrer qu'il l'était
+véritablement, en égorgeant sans pitié tout ce qu'il rencontre de
+citoyens dans les rues. Un grand tumulte s'étant élevé dans la ville, on
+crut d'abord que c'était l'ennemi qui y était entré par trahison: mais,
+lorsqu'on eut reconnu que c'était Bomilcar, la jeunesse s'arma pour
+repousser le tyran, et du haut des toits on accabla ses gens de traits
+et de pierres. Quand il vit une armée en forme marcher contre lui, il se
+retira avec sa troupe sur un lieu élevé, dans le dessein de s'y bien
+défendre, et de vendre chèrement sa vie. Pour épargner le sang des
+citoyens, on leur fit promettre à tous, sans exception, une amnistie
+générale, s'ils quittaient leurs armes. Il se rendirent à cette
+condition, et on leur tint parole, excepté à Bomilcar leur chef. Les
+Carthaginois, sans avoir égard à leur serment, le condamnèrent à mort,
+et l'attachèrent à une croix, où ils lui firent souffrir les plus cruels
+supplices. Du haut de sa potence, comme d'un tribunal, il harangua le
+peuple, et se crut en droit de lui reprocher avec force son injustice,
+son ingratitude et sa perfidie, en faisant le dénombrement de beaucoup
+d'illustres généraux dont il avait payé les services par une mort
+infâme. Il expira sur la croix en leur faisant ces reproches.
+
+[Marge: Diod. pag. 777-779, et 791-802. Justin. l. 22, c. 7 et 8.]
+Agathocle avait engagé dans son parti un puissant roi de Cyrène, nommé
+Ophellas, dont il avait flatté l'ambition par de magnifiques espérances,
+en lui faisant entendre que, content pour lui-même de la Sicile, il lui
+laisserait l'empire de l'Afrique. Comme les plus grands crimes ne lui
+coûtaient rien lorsqu'il espérait en pouvoir tirer quelque utilité, dès
+que ce prince lui eut amené son armée, il le fit périr par une perfidie
+sans exemple, afin de se rendre maître de ses troupes. Plusieurs peuples
+étaient entrés dans son alliance. Il avait sous son pouvoir un grand
+nombre de places fortes. Voyant les affaires d'Afrique en bon état, il
+crut devoir songer à celles de Sicile, et il y passa, ayant laissé le
+commandement des troupes à son fils Archagathe. Sa renommée et le bruit
+de ses conquêtes l'y avaient précédé. Quand on sut qu'il y était arrivé,
+plusieurs villes se rendirent à lui; mais les mauvaises nouvelles qu'il
+reçut d'Afrique l'obligèrent bientôt d'y retourner. Son absence avait
+tout changé; et, quelque effort qu'il fit, il ne put y rétablir ses
+affaires. Toutes ses places s'étaient rendues à l'ennemi; les Africains
+avaient quitté son parti; il avait perdu une partie de ses troupes; ce
+qui lui en restait n'était pas en état de tenir tête aux Carthaginois,
+et il ne pouvait les transporter en Sicile, parce qu'il manquait de
+vaisseaux, et que les ennemis étaient maîtres de la mer; il ne pouvait
+espérer ni paix, ni traité de la part des barbares, qu'il avait insultés
+d'une manière si outrageante, étant le premier qui eût osé faire une
+descente dans leur pays. Dans cette extrémité, il ne songea plus qu'à
+sauver sa vie. Après plusieurs aventures, lâche déserteur de son armée,
+et cruel traître de ses enfants, qu'il abandonnait à la boucherie, il se
+déroba par la fuite aux maux qui le menaçaient, et arriva avec un petit
+nombre de personnes à Syracuse. Ses soldats, se voyant ainsi trahis,
+égorgèrent ses enfants et se rendirent à l'ennemi. Lui-même fit bientôt
+après une fin misérable, et termina par une mort cruelle une vie remplie
+de crimes[237].
+
+[Note 237: Il mourut empoisonné par Méganon qui fit aussi massacrer
+Archagathe, fils d'Agathocle, et voulut ensuite usurper l'autorité à
+Syracuse.--L.]
+
+[Marge: Justin l. 21, cap. 6.] On peut aussi placer ici un autre fait
+rapporté par Justin. Le bruit des conquêtes d'Alexandre-le-Grand fit
+craindre aux Carthaginois qu'il ne songeât à tourner ses armes du côté
+de l'Afrique. Le malheur de Tyr, d'où ils tiraient leur origine, et
+qu'il venait de détruire; l'établissement d'Alexandrie, qu'il avait
+bâtie sur les confins de l'Afrique et de l'Égypte, comme pour opposer à
+Carthage une ville rivale; les prospérités non interrompues de ce
+prince, qui ne mettait point de bornes ni à son ambition, ni à son
+bonheur, tout cela leur donnait de justes alarmes. Pour découvrir ses
+sentiments et sonder ses pensées, Amilcar, surnommé Rhodanus, feignant
+d'avoir été chassé de sa patrie par les cabales de ses ennemis, passa
+dans le camp d'Alexandre, à qui il fut présenté, par le moyen de
+Parménion, et lui offrit ses services. Le roi le reçut fort bien, et eut
+plusieurs entretiens avec lui. Amilcar ne manqua pas de mander à ses
+compatriotes tout ce qu'il avait pu découvrir. Cependant, quand il fut
+revenu à Carthage, après la mort d'Alexandre, il fut traité comme un
+traître qui avait vendu sa patrie au roi, et mis à mort par une sentence
+qui prouvait également l'ingratitude et la cruauté des Carthaginois.
+
+[Marge: Polyb. l. 3, pag. 180. AN. M. 3727 CARTH. 569. ROM. 471. AV.
+J.C. 277.] Il me reste à parler des guerres que les Carthaginois
+soutinrent en Sicile du temps de Pyrrhus, roi d'Épire. Les Romains, à
+qui les desseins de ce prince ambitieux n'étaient pas inconnus, pour se
+fortifier contre les entreprises qu'il pourrait faire en Italie, avaient
+renouvelé leurs traités avec les Carthaginois, qui, de leur côté, ne
+craignaient pas moins qu'il ne passât en Sicile. On ajouta aux
+conditions des traités précédents qu'en cas de guerre de la part de
+Pyrrhus les deux peuples se prêteraient mutuellement du secours.
+
+[Marge: Justin. l. 18, cap. 2.] La prévoyance des Romains n'avait pas
+été vaine. Pyrrhus tourna ses armes contre l'Italie, et y remporta
+plusieurs victoires. Les Carthaginois, en conséquence du dernier traité,
+se crurent obligés de secourir les Romains, et leur envoyèrent une
+flotte de six-vingts vaisseaux, commandée par Magon. Ce général, ayant
+été admis à l'audience du sénat, lui marqua la part que ses maîtres
+prenaient à la guerre qu'ils avaient appris qu'on leur suscitait, et il
+leur offrit ses services. Le sénat témoigna sa reconnaissance pour la
+bonne volonté des Carthaginois, mais, pour le présent, n'accepta point
+leur secours.
+
+[Marge: Ibid.] Magon, quelques jours après, se transporta près de
+Pyrrhus, sous prétexte de pacifier ses différends au nom des
+Carthaginois, mais en effet pour le sonder et pour pressentir ses
+desseins au sujet de la Sicile, où le bruit commun était qu'il avait
+résolu de passer. Ils craignaient également que Pyrrhus ou les Romains
+ne prissent connaissance des affaires de cette île, et n'y fissent
+passer des troupes.
+
+En effet les Syracusains, assiégés depuis quelque temps par les
+Carthaginois, avaient envoyé députés sur députés vers Pyrrhus pour le
+presser de venir à leur secours. Ce prince avait une raison particulière
+de prendre les intérêts de Syracuse, ayant épousé Lanassa, fille
+d'Agathocle, dont il avait eu un fils nommé Alexandre. Il partit enfin
+de Tarente, passa le détroit, et entra en Sicile. Ses conquêtes d'abord
+y furent si rapides, qu'il ne resta dans toute l'île, aux Carthaginois,
+qu'une seule ville, qui était Lilybée. Il en forma le siége; mais il fut
+bientôt obligé de le lever, tant il y trouva de résistance; et
+d'ailleurs on le pressait de retourner en Italie, où sa présence était
+absolument nécessaire. Elle ne l'était pas moins en Sicile; et, dès
+qu'il en fut sorti, elle retourna à ses anciens maîtres. Ainsi il perdit
+cette île avec autant de rapidité qu'il l'avait conquise. [Marge: Plut.
+in Pyrrh. pag. 398.] Quand il se fut embarqué, tournant les yeux vers la
+Sicile:[238] _Oh! le beau champ de bataille_, dit-il à ceux qui étaient
+autour de lui, _que nous laissons là aux Carthaginois et aux Romains_!
+Et sa prédiction se vérifia bientôt.
+
+[Note 238: Ὁίαν ἀπολείπομεν, ὦ φίλοι, Καρχηδονίοις καὶ Ῥωμαίοις
+παλαίσραν. Le mot grec est beau. En effet, la Sicile fut comme _une
+palestre_ où les Carthaginois et les Romains s'exercèrent dans le métier
+de la guerre, et semblèrent, pendant plusieurs années, _lutter_ les uns
+contre les autres.]
+
+Après son départ, la première magistrature de Syracuse fut déférée à
+Hiéron; et dans la suite on lui accorda d'un commun consentement le nom
+et l'autorité de roi, tant on se trouvait bien sous son gouvernement. Il
+fut chargé de la guerre contre les Carthaginois, et remporta sur eux
+plusieurs avantages; mais des intérêts communs réunirent les
+Carthaginois et les Syracusains contre un nouvel ennemi qui commençait à
+paraître en Sicile et qui leur donnait aux uns et aux autres de vives et
+de justes alarmes: c'étaient les Romains, qui, débarrassés de tous les
+ennemis qu'ils avaient eu à combattre jusque-là dans l'Italie même, se
+virent enfin en état de porter leurs armes au-dehors, et d'y jeter les
+fondements de cette vaste domination, dont il est vraisemblable que
+dès-lors ils avaient conçu l'idée et formé le projet. La Sicile était
+trop à leur bienséance pour ne pas songer à s'y établir. Ils saisirent
+avidement une occasion favorable d'y passer, qui se présenta pour-lors à
+eux, et qui causa leur rupture avec les Carthaginois, et donna lieu à la
+première guerre punique. C'est ce que nous exposerons plus au long, en
+rapportant les causes de cette guerre.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE II.
+
+ HISTOIRE DE CARTHAGE, DEPUIS LA PREMIÈRE GUERRE
+ PUNIQUE JUSQU'À SA DESTRUCTION.
+
+Le plan que je me suis proposé ne me permet pas d'entrer dans un détail
+exact des guerres entre Rome et Carthage, ce qui appartient plutôt à
+l'histoire romaine, à laquelle je n'ai point dessein de toucher, si ce
+n'est en passant et par occasion. Je n'en rapporterai donc que ce qui me
+paraîtra le plus propre à donner une juste idée de la république dont
+j'entreprends de parler, en m'arrêtant principalement sur ce qui regarde
+les Carthaginois mêmes, et sur ce qui s'est passé de plus important en
+Sicile, en Espagne et en Afrique; ce qui ne laisse pas d'avoir une assez
+grande étendue.
+
+J'ai déjà remarqué que, depuis la première guerre punique jusqu'à la
+destruction de Carthage, il s'était écoulé cent dix-huit ans. Tout ce
+temps peut se diviser en cinq parties, ou cinq intervalles.
+
+ I. La première guerre punique dure vingt-quatre
+ ans. 24
+
+ II. L'intervalle entre la première et la seconde
+ guerre punique est aussi de vingt-quatre ans. 24
+
+ III. La seconde guerre punique dure dix-sept
+ ans. 17
+
+ IV. L'intervalle entre la seconde et la troisième
+ est de quarante-neuf ans. 49
+
+ V. La troisième guerre punique, terminée par
+ la destruction de Carthage, ne dure que quatre
+ ans et quelques mois. 4
+ ----
+ 118
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+_Première guerre punique._
+
+Voici quelle fut l'occasion de la première guerre punique. Des soldats
+campaniens, qui étaient à la solde [Marge: Polyb. lib. 1 pag. 5.]
+d'Agathocle, tyran de Sicile, étant entrés comme amis dans la ville de
+Messine, égorgèrent bientôt après une partie des citoyens, chassèrent
+les autres, épousèrent leurs femmes, envahirent tous leurs biens, et
+demeurèrent seuls maîtres de cette place, qui était fort importante. Ils
+prirent le nom de _Mamertins_[239]. [Marge: AN. M. 3724 ROM. 468. AV.
+J.C. 280.] A leur exemple, et par leur secours, une légion romaine[240]
+traita de la même sorte la ville de Rhége, située vis-à-vis de Messine,
+à l'autre côté du détroit; et ces deux villes perfides, se soutenant
+mutuellement dans la suite, se rendirent formidables à leurs voisins,
+sur-tout celle de Messine, qui devint fort puissante, et causa beaucoup
+d'inquiétude, tant aux Syracusains qu'aux Carthaginois, qui étaient
+maîtres d'une partie de la Sicile. Dès que les Romains se virent
+délivrés des ennemis qu'ils avaient eus jusque-là sur les bras, et
+surtout de Pyrrhus, ils songèrent à punir le crime de leurs citoyens,
+qui s'étaient établis à Rhége d'une manière si injuste et si cruelle
+depuis près de dix ans. Ils prirent la ville, et tuèrent pendant
+l'attaque la plus grande partie des habitants, que le désespoir avait
+fait combattre jusqu'à la mort. Il n'en resta que trois cents, qui
+furent conduits à Rome, et qui, après avoir été battus de verges dans la
+place publique, furent tous décapités. La vue des Romains, dans cette
+exécution sanglante, était de justifier auprès des alliés leur bonne foi
+et leur innocence. Rhége, sur-le-champ, fut restituée à ses véritables
+maîtres. Les Mamertins, considérablement affaiblis, tant par la chûte de
+leurs alliés que par les échecs qu'ils avaient soufferts de la part des
+Syracusains, qui venaient de choisir Hiéron pour leur roi, crurent
+devoir songer à leur sûreté; mais la division se mit parmi les
+habitants. Les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres
+appelèrent à leur secours les Romains, résolus de leur livrer la ville.
+
+[Note 239: Selon Festus, ce nom venait du mot _Mamers_ qui, dans la
+langue campanienne, signifie _Mars_.--L.]
+
+[Note 240: Cette légion était composée de _Campaniens_, commandés
+par Décius Jubellus _Campanien_. Ce fait n'est pas indifférent. Il
+explique la révolte de la légion, de concert avec les Mamertins de
+Messine.--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 9-11.] L'affaire fut mise en délibération dans
+le sénat romain, qui, en l'envisageant par ses différentes faces, y
+trouva de la difficulté. D'un côté, il paraissait honteux et indigne de
+la vertu romaine de prendre ouvertement la défense de traîtres et de
+perfides, qui étaient précisément dans le même cas que ceux de Rhége,
+qu'on venait de punir si sévèrement. D'un autre côté, il était de la
+dernière importance d'arrêter les progrès des Carthaginois, qui, non
+contents des conquêtes qu'ils avaient faites en Afrique et en Espagne,
+s'étaient encore rendus maîtres de presque toutes les îles de la mer de
+Sardaigne et d'Étrurie, et le deviendraient bientôt certainement de la
+Sicile entière, si on leur abandonnait Messine: or, de là en Italie la
+distance n'était pas grande; et c'était en quelque sorte inviter un
+ennemi si puissant à y passer, que de lui en ouvrir ainsi l'entrée. Ces
+raisons, quelque fortes qu'elles fussent, ne purent déterminer le sénat
+à se déclarer pour les Mamertins, et les motifs d'honneur et de justice
+l'emportèrent ici sur ceux de l'intérêt et de la politique. [Marge: AN.
+M. 3741 CARTH. 583. ROM. 485. AV. J.C. 263. Front. [Strateg. I. 4. 11.]]
+Mais le peuple ne fut pas si délicat; dans l'assemblée qui se tint à ce
+sujet, il fut résolu qu'on secourrait les Mamertins. Le consul Appius
+Claudius partit sur-le-champ avec son armée, et traversa hardiment le
+détroit, après avoir trompé par une ingénieuse ruse la vigilance du
+général des Carthaginois. Ceux-ci, moitié par ruse, moitié par force,
+furent chassés de la citadelle, et la ville aussitôt fut remise entre
+les mains du consul. Les Carthaginois firent pendre leur chef pour avoir
+livré si facilement la citadelle, et ils se préparèrent à assiéger la
+ville avec toutes leurs troupes. Hiéron y joignit les siennes; mais le
+consul, les ayant battus séparément, fit lever le siége et ravagea
+impunément tout le pays voisin, les ennemis n'osant plus paraître devant
+lui. Ce fut là la première expédition des Romains hors de l'Italie.
+
+On doute[241] si les motifs qui portèrent les Romains à passer en Sicile
+étaient bien purs et bien conformes à la justice. Quoi qu'il en soit,
+leur passage en Sicile, et le secours donné à ceux de Messine, est comme
+le premier pas qui devait les conduire un jour à ce haut point de gloire
+et de grandeur où ils parvinrent dans la suite.
+
+[Note 241: M. le chevalier Folard examine cette question dans ses
+Remarques sur Polybe. (Liv. I, pag. 16.)
+
+= Quel doute peut-il y avoir sur les motifs de la conduite des Romains
+en cette occasion? Évidemment c'est l'ambition qui l'a emporté sur la
+justice. Polybe convient lui-même de tous les reproches qu'on peut leur
+faire (III, c. 26, §6).--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 15-19.] Hiéron s'étant accommodé avec les
+Romains, et ayant fait alliance avec eux, les Carthaginois tournèrent
+tous leurs soins sur la Sicile, et y envoyèrent de nombreuses armées.
+Ils choisirent pour place d'armes Agrigente. [Marge: AN. M. 3743. ROM.
+487.] Les Romains les y attaquèrent, et, après un siége de sept mois et
+le gain d'une bataille, ils se rendirent maîtres de la ville.
+
+[Marge: Pag. 20.] Quelque avantageuses que fussent cette victoire et la
+conquête d'une place si importante, ils sentirent bien que, tant que les
+Carthaginois demeureraient maîtres de la mer, les villes maritimes de
+l'île se déclareraient toujours pour eux, et que jamais ils ne
+pourraient venir à bout de les en chasser. D'ailleurs, ils souffraient
+avec peine que l'Afrique demeurât paisible et tranquille pendant que
+l'Italie était infestée par les fréquentes incursions de l'ennemi. Ils
+songèrent donc pour la première fois à bâtir une flotte et à disputer
+l'empire de la mer aux Carthaginois. L'entreprise était hardie, et
+pouvait sembler téméraire; mais elle montre quel était le courage et la
+grandeur d'ame des Romains. Ils n'avaient pas alors une seule felouque
+en propre; et, pour passer d'Italie en Sicile, ils avaient été obligés
+d'emprunter des vaisseaux de leurs voisins. Ils n'avaient aucun usage de
+la marine; ils n'avaient point d'ouvriers qui sussent construire des
+bâtiments; ils ne connaissaient pas même la forme des quinquérèmes,
+c'est-à-dire des galères à cinq rangs de rames, qui faisaient alors la
+force principale des flottes. Mais heureusement, l'année précédente, ils
+en avaient pris une, qui leur servit de modèle. Ils se mirent donc, avec
+une ardeur et une industrie incroyables, à en bâtir de pareilles; et,
+pendant qu'ils étaient occupés à ce travail, d'un autre côté on amassait
+des rameurs, on les formait à une manœuvre qui jusque-là leur avait été
+absolument inconnue; et, assis sur des bancs au bord de la mer, dans le
+même ordre qu'on l'est dans les vaisseaux, on les accoutumait, comme
+s'ils eussent été actuellement à la chiourme, et qu'ils eussent eu en
+main des rames, à s'élancer en arrière en retirant leurs bras, puis à
+les repousser en avant pour recommencer le même mouvement, et cela tous
+ensemble, de concert, et dans le même instant, dès qu'on leur en donnait
+le signal. On construisit, dans l'espace de deux mois, cent galères à
+cinq rangs de rames, et vingt à trois rangs. Après qu'on eut exercé
+pendant quelque temps les rameurs dans les vaisseaux mêmes, la flotte se
+mit en mer, et alla chercher l'ennemi. Elle était commandée par le
+consul Duilius.
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 22. AN. M. 3745 ROM. 489.] Quand on fut à la
+vue des Carthaginois, près des côtes de Myle, on se prépara au combat.
+Comme les galères des Romains, construites grossièrement et à la hâte,
+n'étaient pas fort agiles, ni faciles à manier, ils suppléèrent à cet
+inconvénient par une machine[242] qui fut inventée sur-le-champ, et que
+depuis on a appelée _corbeau_, par le moyen de laquelle ils accrochaient
+les vaisseaux des ennemis, passaient dedans malgré eux, et en venaient
+aussitôt aux mains. On donna le signal du combat. La flotte des
+Carthaginois était composée de cent trente vaisseaux, et commandée par
+Annibal[243]. Il montait une galère à sept rangs de rames, qui avait
+appartenu à Pyrrhus. Les Carthaginois, pleins de mépris pour des ennemis
+à qui la marine était absolument inconnue, et qui n'oseraient pas sans
+doute les attendre, s'avancent fièrement, moins pour combattre que pour
+recueillir les dépouilles dont ils se croyaient déjà maîtres. Ils furent
+pourtant un peu étonnés de ces machines qu'ils voyaient élevées sur la
+proue de chaque vaisseau, et qui étaient nouvelles pour eux; mais ils le
+furent bien plus quand ces mêmes machines, abaissées tout d'un coup, et
+lancées avec force contre leurs vaisseaux, les accrochèrent malgré eux,
+et, changeant la forme du combat, les obligèrent à en venir aux mains,
+comme si on eût été sur terre. Ils ne purent soutenir l'attaque des
+Romains. Le carnage fut horrible. Les Carthaginois perdirent
+quatre-vingts vaisseaux, parmi lesquels était celui du général, qui se
+sauva avec peine dans une chaloupe.
+
+[Note 242: Polybe fait une description fort détaillée de cette
+machine. Il y a plusieurs sortes de corbeaux. On peut voir la
+dissertation de M. Folard (POLYB. liv. 1, pag. 83, etc.).]
+
+[Note 243: Ce n'est pas le grand Annibal.]
+
+Une victoire si considérable et si inespérée enfla extrêmement le
+courage des Romains, et semblait avoir doublé leurs forces pour
+continuer cette guerre. Ils rendirent des honneurs extraordinaires au
+consul Duilius. Il fut le premier de tous les Romains à qui le triomphe
+naval fut accordé. On lui érigea une colonne rostrale[244] avec une
+belle inscription: cette colonne subsiste encore à Rome.
+
+[Note 244: On appelait ces colonnes _rostratæ_, à cause des becs,
+des éperons des vaisseaux dont elles étaient ornées, _rostra_.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 24.] Pendant les deux années qui suivirent,
+les Romains se fortifièrent toujours de plus en plus sur mer par
+plusieurs combats qu'ils y donnèrent, et par les heureux succès qu'ils y
+eurent. Ils ne les regardaient que comme des essais et des préparatifs
+pour une entreprise qu'ils avaient dans l'esprit, qui était de porter la
+guerre en Afrique, et d'aller attaquer les Carthaginois dans leur propre
+pays. Il n'y avait rien que ceux-ci craignissent davantage; et, pour
+détourner un coup si dangereux, ils résolurent de donner bataille à
+quelque prix que ce fût.
+
+[Marge: Pag. 25. AN. M. 3749 ROM. 493.] Les Romains avaient nommé pour
+consuls M. Atilius Régulus et L. Manlius. Leur flotte était de trois
+cent trente vaisseaux, et portait cent quarante mille hommes, chaque
+vaisseau ayant trois cents rameurs, et six-vingts combattants. Celle des
+Carthaginois, commandée par Hannon et Amilcar, avait vingt vaisseaux de
+plus, et plus de monde aussi à proportion. Les deux flottes se
+trouvèrent en présence près d'Ecnome en Sicile. On ne pouvait envisager
+deux flottes et deux armées si nombreuses, ni être témoin des mouvements
+extraordinaires qui se faisaient pour se préparer au combat, sans être
+saisi de quelque frayeur, dans la vue du danger qu'allaient courir deux
+des plus puissants peuples de la terre. Comme le courage, aussi-bien que
+les forces, était égal des deux côtés, le combat fut opiniâtre, et le
+succès long-temps douteux; mais enfin les Carthaginois furent vaincus.
+Plus de soixante de leurs vaisseaux furent pris, et trente coulés à
+fond. Les Romains en perdirent vingt-quatre, dont aucun ne tomba entre
+les mains des ennemis.
+
+[Marge: Polyb. lib. 1, pag. 30.] Le fruit de cette victoire fut, comme
+l'avaient projeté les Romains, de faire voile en Afrique, après avoir
+radoubé les vaisseaux, et les avoir remplis de tous les préparatifs
+nécessaires pour soutenir une longue guerre dans un pays étranger. Ils
+abordèrent heureusement en Afrique, et commencèrent par se rendre
+maîtres d'une ville nommée _Clypea_, qui avait un bon port. De là, après
+avoir dépêché des courriers à Rome pour donner avis de leur débarquement
+et pour recevoir les ordres du sénat, ils se répandirent dans le plat
+pays, y firent un dégât épouvantable, emmenèrent un grand nombre de
+troupeaux et vingt mille captifs.
+
+[Marge: AN. M. 3750. ROM. 494.] Le courrier cependant, étant revenu de
+Rome, apporta les ordres du sénat, qui avait jugé à propos de continuer
+à Régulus, sous la qualité de _proconsul_, le commandement des armées
+d'Afrique, et de rappeler son collègue avec une grande partie de la
+flotte et des troupes, ne laissant à Régulus que quarante vaisseaux,
+quinze mille hommes de pied, et cinq cents chevaux. C'était renoncer
+visiblement au fruit que l'on pouvait attendre de la descente en
+Afrique, que de réduire les forces du consul à un si petit nombre de
+vaisseaux et de troupes.
+
+[Marge: Val. Max. lib. 4, c. 4.] On comptait beaucoup à Rome sur
+l'habileté et le courage de Régulus. La joie y fut universelle quand on
+sut que le commandement dans l'Afrique lui avait été continué. Lui seul
+en fut affligé lorsqu'il reçut cette nouvelle. Il écrivit à Rome pour
+demander avec instance qu'on lui envoyât un successeur. Sa principale
+raison était que, la mort de son fermier ayant donné lieu à un de ses
+mercenaires d'enlever tous les instruments de labour, sa présence était
+nécessaire pour faire valoir ce petit fonds de terre, qui seul faisait
+subsister sa famille. Il n'était que de sept arpens. Le sénat se chargea
+de faire cultiver ses terres aux dépens du public, de fournir à la
+subsistance de sa femme et de ses enfants, de le dedommager des pertes
+qu'il avait faites par le vol du mercenaire. Heureux siècle, où la
+pauvreté était ainsi en honneur, et se trouvait jointe au plus rare
+mérite et aux premières dignités de l'état! Régulus, déchargé des soins
+domestiques, ne songea plus qu'à bien remplir ceux d'un général.
+
+[Marge: Polyb. l. 1, p. 31-36.] Après avoir enlevé plusieurs châteaux,
+il entreprit le siége d'Adis, une des plus fortes places du pays. Les
+Carthaginois, ne pouvant plus souffrir qu'on ravageât ainsi impunément
+leurs terres, se mirent enfin en campagne, et marchèrent vers l'ennemi
+pour lui faire lever le siége. Dans ce dessein, ils se postèrent sur une
+colline qui commandait le camp des Romains, et d'où ils pouvaient fort
+les incommoder, mais dont la situation rendait inutile une partie de
+leurs troupes; car la principale force des Carthaginois consistait dans
+la cavalerie et les éléphants, qui ne sont d'usage que dans les plaines.
+Régulus ne leur laissa pas le temps d'y descendre; et, pour profiter de
+la faute essentielle qu'avaient faite les généraux carthaginois, les
+attaqua dans ce poste, et, après une faible résistance de leur part, les
+mit en déroute, pilla le camp, ravagea tous les lieux circonvoisins:
+puis, ayant pris Tunis, place importante et qui l'approchait de
+Carthage, il y fit camper son armée.
+
+L'alarme fut extrême parmi les ennemis; tout leur avait mal réussi
+jusque-là. Ils avaient été battus par terre et par mer; plus de deux
+cents places s'étaient rendues au vainqueur. Les Numides faisaient
+encore plus de ravage dans la campagne, que les Romains. Ils
+s'attendaient à chaque moment à se voir assiégés dans la capitale. Les
+paysans, s'y réfugiant de tous côtés avec leurs femmes et leurs enfants
+pour y chercher leur sûreté, augmentèrent le trouble, et firent craindre
+la famine en cas de siége. Régulus, dans la crainte qu'un successeur ne
+vînt lui enlever la gloire de ses heureux succès, fit faire quelques
+propositions de paix aux vaincus; mais elles leur parurent si dures,
+qu'ils ne purent y prêter l'oreille. Comme il ne doutait point que
+bientôt il ne fût maître de Carthage, il n'en rabattit rien; et, par un
+éblouissement que causent presque toujours les succès grands et
+inopinés, il les traita avec hauteur, prétendant qu'ils devaient
+regarder comme une grâce tout ce qu'il leur laissait, en ajoutant avec
+une sorte d'insulte:[245] _qu'il faut, ou savoir vaincre, ou savoir se
+soumettre au vainqueur_. Un traitement si dur et si fier les révolta, et
+ils prirent la résolution de périr plutôt les armes à la main que de
+rien faire qui fût indigne de la grandeur de Carthage.
+
+Réduits à cette fatale extrémité, il leur arriva fort à propos de Grèce
+un renfort de troupes auxiliaires[246], qui avaient à leur tête
+Xanthippe, Lacédémonien, élevé dans la discipline de Sparte, et qui
+avait appris l'art militaire dans cette excellente école. Quand il se
+fut fait raconter toutes les circonstances de la dernière bataille,
+qu'il eut vu clairement pourquoi on l'avait perdue, qu'il eut connu par
+lui-même en quoi consistaient les principales forces de Carthage, il dit
+hautement, et le répéta souvent dans les conversations qu'il eut avec
+les autres officiers, que, si les Carthaginois avaient été vaincus, ils
+ne devaient s'en prendre qu'à l'incapacité de leurs chefs. Ces discours
+furent rapportés au conseil public; on en fut frappé: on le pria de
+vouloir bien s'y rendre. Il appuya son sentiment de raisons si fortes et
+si convaincantes, qu'il rendit palpables à tout le monde les fautes
+qu'avaient commises les généraux; et il fit voir aussi clairement qu'en
+gardant une conduite opposée, on pouvait non-seulement mettre le pays en
+sûreté, mais en chasser l'ennemi. Un tel discours fit renaître dans les
+esprits le courage et l'espérance. On le pria, et on le força en quelque
+sorte d'accepter le commandement de l'armée. Quand on vit, dans les
+exercices qu'il fit faire aux troupes tout près de la ville, la manière
+dont il s'y prenait pour les ranger en bataille, pour les faire avancer
+ou reculer au premier signal, pour les faire défiler avec ordre et
+promptitude, en un mot, pour leur faire faire toutes les évolutions et
+tous les mouvements que demande l'art militaire, on fut tout étonné, et
+l'on avoua que tout ce que Carthage jusque-là avait eu de plus habiles
+chefs n'étaient que des ignorants en comparaison de celui-ci.
+
+[Note 245: Δεἴ τοὺς ἀγαθοὺς ἢ νικᾅν, ἢ εἴκειν τοἴς ὑπερέχουσιν.
+[DIODOR. _Eclog._ lib. 23, cap. 3.]]
+
+[Note 246: Troupes qu'ils avaient chargé un officier carthaginois de
+lever en Grèce. (POLYB. I, 32.)--L.]
+
+Officiers et soldats, tout était dans l'admiration; et, ce qui est bien
+rare, la jalousie n'en empêcha point l'effet, la crainte du danger
+présent et l'amour de la patrie étouffant sans doute dans les esprits
+tout autre sentiment. A la morne consternation qui s'était répandue dans
+les troupes, succédèrent tout d'un coup la joie et l'allégresse. Elles
+demandaient à grands cris et avec empressement qu'on les menât droit à
+l'ennemi, assurées, disaient-elles, de vaincre sous leur nouveau chef,
+et d'effacer la honte des défaites passées. Xanthippe ne laissa pas
+refroidir leur ardeur. La vue de l'ennemi ne fit que l'augmenter.
+Lorsqu'il n'en fut plus éloigné que de douze cents pas, il crut devoir
+tenir conseil de guerre, pour faire honneur aux officiers carthaginois
+en les consultant. Tous, d'un consentement unanime, s'en rapportèrent
+uniquement à son avis: la bataille fut donc résolue pour le lendemain.
+
+L'armée des Carthaginois était composée de douze mille hommes de pied,
+de quatre mille chevaux, et d'environ cent éléphants. Celle des Romains,
+autant qu'on le peut conjecturer par ce qui précède (car Polybe ne le
+marque point ici), avait quinze mille fantassins, et trois cents
+chevaux.
+
+Il est beau de voir aux prises deux armées peu nombreuses comme
+celles-ci, mais composées de braves soldats, et commandées par des
+généraux très-habiles. Dans ces actions tumultueuses où de part et
+d'autre on compte des deux, ou trois cent mille combattants, il ne se
+peut qu'il n'y ait beaucoup de confusion; et il est difficile, à travers
+mille événements, où le hasard, pour l'ordinaire, semble avoir plus de
+part que le conseil, de démêler le vrai mérite des commandants et les
+véritables causes de la victoire. Ici rien n'échappe à la curiosité du
+lecteur, qui envisage clairement l'ordonnance des deux armées; qui croit
+presque entendre les ordres que donnent les chefs; qui suit tous les
+mouvements et toutes les démarches des troupes; qui touche, pour ainsi
+dire, au doigt et à l'œil toutes les fautes qui se font de part et
+d'autre, et qui par là est en état de juger certainement à quoi l'on
+doit attribuer le gain et la perte de la bataille. Le succès de
+celle-ci, quoiqu'elle paraisse peu considérable par le petit nombre des
+combattants, devait décider du sort de Carthage.
+
+Voici quelle était la disposition des deux armées: Xanthippe mit à la
+tête ses éléphants sur une même ligne; derrière, à quelque distance, il
+rangea en phalange, qui ne faisait qu'un même corps, l'infanterie
+composée de Carthaginois: pour les troupes étrangères qui étaient à leur
+solde, une partie fut mise à la droite, entre la phalange et la
+cavalerie; et l'autre, composée de soldats armés à la légère, fut rangée
+par pelotons à la tête des deux ailes de cavalerie.
+
+Du côté des Romains, comme ce qui les épouvantait le plus était les
+éléphants, Régulus, pour remédier à cet inconvénient, distribua les
+troupes armées à la légère sur une ligne, à la tête des légions; après
+elles il plaça les cohortes les unes derrière les autres, et mit sa
+cavalerie sur les deux ailes. En donnant ainsi au corps de bataille
+moins de front et plus de profondeur, il prenait, à la vérité, de justes
+mesures contre les éléphants (dit Polybe); mais il ne remédiait point à
+l'inégalité de la cavalerie, qui, du côté des ennemis, était beaucoup
+supérieure à la sienne.
+
+Les deux armées, ainsi rangées, n'attendaient que le signal. Xanthippe
+ordonne de faire avancer les éléphants, pour enfoncer les rangs des
+ennemis, et commande aux deux ailes de la cavalerie de prendre en flanc
+les Romains. Ceux-ci, en même temps, après avoir jeté de grands cris
+selon leur coutume, et fait grand bruit avec leurs armes, marchent
+contre l'ennemi. Leur cavalerie ne tint pas long-temps, elle était trop
+inférieure à celle des Carthaginois. L'infanterie de la gauche, pour
+éviter le choc des éléphants, et faire voir combien elle craignait peu
+les soldats étrangers qui faisaient la droite dans l'infanterie ennemie,
+l'attaque, la renverse, et la poursuit jusqu'au camp. De ceux qui
+étaient opposés aux éléphants, les premiers furent foulés aux pieds et
+écrasés en se défendant vaillamment; le reste du corps de bataille fit
+ferme quelque temps à cause de sa profondeur. Mais, lorsque les derniers
+rangs, enveloppés par la cavalerie, furent contraints de tourner face
+pour faire tête aux ennemis, et que ceux qui avaient forcé le passage au
+travers des éléphants rencontrèrent la phalange des Carthaginois, qui
+n'avait point encore chargé et qui était en bon ordre, les Romains
+furent mis en déroute de tous côtés, et entièrement défaits. La plupart
+furent écrasés sous le poids énorme des éléphants; le reste, sans sortir
+de son rang, fut criblé des traits de la cavalerie. Il n'y en eut qu'un
+petit nombre qui prirent la fuite: mais, comme c'était dans un pays
+plat, les éléphants et la cavalerie en tuèrent une grande partie. Cinq
+cents ou environ, qui fuyaient avec Régulus, furent faits prisonniers.
+Les Carthaginois perdirent en cette occasion huit cents soldats
+étrangers, qui étaient opposés à l'aile gauche des Romains; et, de
+ceux-ci, il ne se sauva que les deux mille qui, en poursuivant l'aile
+droite des ennemis, s'étaient tirés de la mêlée: tout le reste demeura
+sur la place, à l'exception de Régulus et de ceux qui furent pris avec
+lui. Les deux mille qui avaient échappé au carnage se retirèrent à
+Clypea, et furent sauvés comme par miracle.
+
+Les Carthaginois, après avoir dépouillé les morts, rentrèrent
+triomphants dans Carthage, traînant après eux le général des Romains et
+cinq cents prisonniers. Leur joie fut d'autant plus grande, que quelques
+jours auparavant ils s'étaient vus à deux doigts de leur perte. Hommes
+et femmes, jeunes gens et vieillards, tous se répandirent dans les
+temples pour rendre aux dieux d'immortelles actions de graces; et ce ne
+furent, pendant plusieurs jours, que festins et réjouissances.
+
+Xanthippe, qui avait eu tant de part à cet heureux changement, prit le
+sage parti de se retirer bientôt après, et de disparaître, de peur que
+sa gloire, jusque-là pure et entière, après ce premier éclat éblouissant
+qu'elle avait jeté, ne s'amortît peu-à-peu, et ne le mît en butte aux
+traits de l'envie et de la calomnie, toujours dangereux, mais encore
+plus dans un pays étranger, où l'on se trouve seul, sans parents, sans
+amis, et destitué de tout secours.
+
+[Marge: De bel. pun. pag. 30.] Polybe dit qu'on racontait autrement le
+départ de Xanthippe, et promet de l'exposer ailleurs; mais cet endroit
+n'est pas parvenu jusqu'à nous. On lit dans Appien que les Carthaginois,
+piqués d'une basse et noire jalousie de la gloire de Xanthippe, et ne
+pouvant soutenir cette pensée, qu'ils étaient redevables à Sparte de
+leur salut, sous prétexte de le reconduire par honneur dans sa patrie
+avec une nombreuse escorte de vaisseaux, donnèrent ordre sous main à
+ceux qui les conduisaient de faire périr en chemin le général
+lacédémonien et tous ceux qui l'accompagnaient; comme s'ils avaient pu
+ensevelir avec lui dans les eaux, et le souvenir du service qu'il leur
+avait rendu, et la noirceur du crime qu'ils commettaient à son
+égard[247].
+
+[Note 247: Ni Polybe, ni Tite Live, ni Florus, ni Eutrope, ne font
+mention de ce trait d'ingratitude, rapporté seulement par Appien et par
+Zonaras qui l'a copié; certes, les historiens latins, s'ils l'avaient
+connu, n'auraient pas laissé échapper une aussi belle occasion de
+couvrir d'un opprobre éternel ces ennemis du nom romain, envers lesquels
+ils montrent d'ailleurs une haine si violente et presque toujours si
+injuste.--L.]
+
+[Marge: Lib. 1, p. 36 et 37.] Cette bataille, dit Polybe, quoique moins
+considérable que beaucoup d'autres, peut nous donner de salutaires
+instructions; et c'est là, ajoute-t-il, le solide fruit de l'histoire.
+
+Premièrement, doit-on beaucoup compter sur son bonheur après ce qui
+arrive ici à Régulus? Fier de sa victoire, et inexorable à l'égard des
+vaincus, à peine daigne-t-il les écouter; et lui-même bientôt après il
+tombe entre leurs mains. Annibal fit faire la même réflexion à Scipion,
+lorsqu'il l'exhortait à ne se pas laisser éblouir par l'heureux succès
+de ses armes[248]. Régulus, lui disait-il, aurait été un des plus rares
+modèles de courage et de bonheur qu'il y ait jamais eu, si, après la
+victoire qu'il remporta dans le même pays où nous sommes, il avait voulu
+accorder à nos pères la paix qu'ils lui demandaient; mais, pour n'avoir
+pas su mettre un frein à son ambition, et ne s'être pas contenu dans de
+justes bornes, plus son élévation était grande, plus sa chute fut
+honteuse.
+
+[Note 248: «Inter pauca felicitatis virtutisque exempla M. Atilius
+quondam in hâc eâdem terrâ fuisset, si victor pacem petentibus dedisset
+patribus nostris. Sed non statuendo tandem felicitati modum, nec
+cohibendo efferentem se fortunam, quantò altiùs datus erat, eò fœdiùs
+corruit.» (LIV. lib. 30.)]
+
+En second lieu, on reconnaît bien ici la vérité de ce que dit Euripide;
+_qu'un sage conseil vaut mieux que mille bras_[249]. Un seul homme, dans
+cette occasion, change toute la face des affaires. D'un côté, il met en
+fuite des troupes qui paraissaient invincibles; de l'autre, il rend le
+courage à une ville et à une armée qu'il avait trouvées dans la
+consternation et dans le désespoir.
+
+[Note 249: Ὡς ἕν σοφὸν βοὑλευμα τὰς πολλὰς χεἵρας νικᾅν.
+
+= C'est ainsi que Polybe a cité. Mais le passage de la tragédie
+d'Antiope (maintenant perdu), cité par Stobée (_Serm._ LII), et par
+Plutarque (_An seni gerenda sit Resp._ p. 790), est conçu de cette
+manière:
+
+ Σόφον γὰρ ἕν βοὑλευμα τὰς πολλὰς χέρας
+ Νικᾅ σὺν ὂχλῳ δ' ἀμαθία πλέσν κακόν.
+
+ --L.]
+
+Voilà, remarque Polybe, l'usage qu'il faut faire de ses lectures; car, y
+ayant deux voies de profiter et d'apprendre, l'une par sa propre
+expérience, et l'autre par celle d'autrui, il est bien plus sage et plus
+utile de s'instruire par les fautes des autres que par les siennes.
+
+[Marge: App. de bel. punic. p. 2 et 3. Cic. lib. 3, de Off. num. 99 et
+100; [Orat. in Pison. c. 19.] Aul. Gel. lib. 6, cap. 4. Senec. ep. 98.
+AN. M. 3755 ROM. 499.] Je reviens à Régulus, pour achever ce qui le
+regarde, dont il est fâcheux que nous ne trouvions plus rien dans
+Polybe[250]. Après avoir été retenu quelques années en prison, il fut
+envoyé à Rome pour y proposer l'échange des prisonniers. On lui avait
+fait prêter serment de revenir en cas qu'il ne réussît point. Il exposa
+au sénat le sujet de son voyage. Invité par la compagnie à dire son
+avis, il répondit qu'il ne pouvait le faire comme sénateur, ayant perdu
+cette qualité, aussi-bien que celle de citoyen romain, depuis qu'il
+était tombé entre les mains des ennemis: mais il ne refusa pas de dire,
+comme particulier, ce qu'il pensait. La conjoncture était délicate. Tout
+le monde était touché du malheur d'un si grand homme. Il n'avait, dit
+Cicéron, qu'à prononcer un mot pour recouvrer, avec sa liberté, ses
+biens, ses dignités, sa femme, ses enfants, sa patrie; mais ce mot lui
+paraissait contraire à l'honneur et au bien de l'état. Il déclara donc
+nettement qu'on ne devait point songer à faire l'échange des
+prisonniers: qu'un tel exemple aurait des suites funestes à la
+république: que des citoyens qui avaient eu la lâcheté de livrer leurs
+armes à l'ennemi étaient indignes de compassion, et incapables de servir
+leur patrie: que, pour lui, à l'âge où il était, on ne devait compter sa
+perte pour rien; au lieu qu'ils avaient entre leurs mains plusieurs
+généraux carthaginois dans la vigueur de l'âge, et capables de rendre
+encore à leur patrie de grands services pendant plusieurs années.
+[Marge: Horat. l. 3, od. 5. [v. 13, seq.]] Ce ne fut point sans peine
+que le sénat se rendit à un avis si généreux, et qui était sans exemple.
+Cet illustre exilé partit donc de Rome pour retourner à Carthage, sans
+être touché, ni de la vive douleur de ses amis, ni des larmes de sa
+femme et de ses enfants; et cependant il n'ignorait pas à quels
+supplices il était réservé. En effet, dès que les ennemis le virent de
+retour sans avoir obtenu l'échange, il n'y eut point de tourments que
+leur barbare cruauté ne lui fît souffrir. Ils le tenaient long-temps
+resserré dans un noir cachot, d'où, après lui avoir coupé les paupières,
+ils le faisaient sortir tout-à-coup pour l'exposer au soleil le plus vif
+et le plus ardent. Ils l'enfermèrent ensuite dans une espèce de coffre
+tout hérissé de pointes, qui ne lui laissaient aucun moment de repos ni
+jour ni nuit. Enfin, après l'avoir ainsi long-temps tourmenté par une
+cruelle insomnie, ils l'attachèrent à une croix, qui était un supplice
+ordinaire chez les Carthaginois, et l'y firent périr. Telle fut la fin
+de ce grand homme: en lui dérobant quelques jours ou quelques années de
+vie, elle couvrit ses ennemis d'une honte éternelle.
+
+[Note 250: Ce silence de Polybe est regardé de plusieurs savants
+comme un préjugé contre une grande partie de ce qu'on rapporte de
+Régulus, depuis sa prise.
+
+= Voyez à ce sujet une excellente note de Paulmier de Grentesmenil
+(_Exercit. in auct. Græc._ p. 151, sq.); il montre assez clairement que
+le supplice de Régulus est un conte.--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1 pag. 37.] L'échec reçu en Afrique ne découragea
+point les Romains. Ils firent de plus grands préparatifs que jamais pour
+réparer cette perte, et mirent en mer, la campagne suivante, trois cent
+soixante vaisseaux. Les Carthaginois allèrent à leur rencontre avec une
+flotte de deux cents vaisseaux. Ils furent battus dans le combat qui se
+donna à la vue de la Sicile, et perdirent cent quatorze vaisseaux, qui
+furent pris par les Romains. Ceux-ci passèrent en Afrique pour y
+recueillir le peu de soldats qui avaient échappé à la poursuite des
+ennemis après la défaite de Régulus, et qui s'étaient défendus avec
+beaucoup de courage dans Clypea, où on les avait assiégés inutilement.
+
+On est encore ici étonné que les Romains, après une victoire si
+considérable, et avec une flotte si nombreuse, viennent en Afrique
+uniquement pour en tirer une petite garnison, au lieu qu'ils auraient pu
+en tenter la conquête, que Régulus, avec beaucoup moins de troupes,
+avait presque entièrement achevée.
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 38-40.] Les Romains, à leur retour, furent
+accueillis d'une horrible tempête, qui fit périr presque toute leur
+flotte. Le même malheur leur arriva encore l'année suivante. Ils se
+consolèrent de cette double perte par le gain d'une bataille contre
+Asdrubal, où ils prirent près de cent[Marge: Pag. 41 et 42.] quarante
+éléphants[251]. Quand cette nouvelle fut portée à Rome, elle y répandit
+une grande joie, non-seulement parce que la perte des éléphants avait
+extrêmement diminué les forces de l'ennemi, mais sur-tout parce qu'elle
+avait rendu le courage aux troupes de terre, qui, depuis la défaite de
+Régulus, n'avaient osé tenter aucun combat, tant la crainte de ces
+redoutables animaux avait saisi généralement tous les esprits. On crut
+donc qu'il fallait faire de plus grands efforts que jamais pour mettre
+fin, s'il se pouvait, à une guerre qui durait depuis quatorze ans. Les
+deux consuls partirent avec une flotte de deux cents vaisseaux, et,
+étant arrivés en Sicile, ils formèrent le hardi dessein d'attaquer
+Lilybée. C'était la plus forte place qu'eussent les Carthaginois, dont
+la perte devait entraîner après elle celle de tout ce qui leur restait
+dans l'île, et laisser aux Romains un libre passage en Afrique.
+
+[Note 251: Polybe ne parle que de dix éléphants pris avec leurs
+conducteurs. Diodore de Sicile en porte le nombre à 60 (lib. XXIII,
+_eclog._ xiv.)--L.]
+
+[Marge: Pag. 44-50.] On conçoit aisément quelle fut l'ardeur de part et
+d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Imilcon commandait
+dans la place: il avait dix mille hommes de troupes, sans compter les
+habitants; et Annibal, fils d'Amilcar, lui en amena bientôt autant de
+Carthage, ayant passé avec un courage intrépide au travers de la flotte
+ennemie, et étant entré heureusement dans le port. Les Romains n'avaient
+point perdu de temps. Ayant fait avancer leurs machines, ils abattirent
+plusieurs tours à coups de bélier; et, gagnant tous les jours un nouveau
+terrain, ils allaient toujours en avant, en sorte que les assiégés, se
+trouvant fort serrés, commencèrent à craindre. Le commandant sentit bien
+que l'unique moyen de sauver la ville était de mettre le feu aux
+machines des assiégeants. Ayant donc disposé ses troupes pour cette
+entreprise, il les fit sortir dès la pointe du jour, portant des
+flambeaux à la main, avec des étoupes et toutes sortes de matières
+combustibles, et attaqua en même temps toutes les machines. Les Romains
+firent des efforts extraordinaires pour les repousser: le combat fut des
+plus sanglants. Chacun, de part et d'autre, tenait ferme dans son poste,
+et mourait plutôt que de le quitter. Enfin, après une longue résistance
+et un furieux carnage, les assiégés sonnèrent la retraite, et laissèrent
+les Romains maîtres de leurs ouvrages. Cette affaire finie, Annibal se
+mit en mer pendant la nuit, et, dérobant sa marche, prit la route de
+Drépane, où était Adherbal, chef des Carthaginois. Drépane est une place
+avantageusement située, avec un beau port, à six-vingts stades[252] de
+Lilybée, et que les Carthaginois eurent toujours fort à cœur de
+conserver.
+
+[Note 252: Six lieues. = Quatre lieues de 20 au degré.--L.]
+
+Les Romains, animés par cet heureux succès, recommencèrent l'attaque
+avec encore plus d'ardeur qu'auparavant, sans que les assiégés osassent
+penser à faire une seconde tentative pour brûler les machines, tant la
+première les avait rebutés par la perte qu'ils y avaient faite; mais, un
+vent très-violent s'étant levé tout-à-coup, quelques soldats mercenaires
+en donnèrent avis au commandant, lui représentant que c'était une
+occasion tout-à-fait favorable pour mettre le feu aux machines des
+assiégeants, d'autant plus que le vent donnait de leur côté, et ils
+s'offrirent pour cette expédition: leur offre fut acceptée; on leur
+fournit tout ce qui était nécessaire pour cette entreprise. En un moment
+le feu prit à toutes les machines, sans qu'il fût possible aux Romains
+d'y remédier, parce que, dans cet incendie qui était devenu presque
+général en fort peu de temps, le vent portait dans leurs yeux les
+étincelles et la fumée, et les empêchait de discerner où il fallait
+appliquer le secours; au lieu que les autres voyaient clairement où ils
+devaient porter leurs coups et jeter le feu. Cet accident fit perdre aux
+Romains l'espérance de pouvoir emporter la place de vive force. Ils
+changèrent donc le siége en blocus, entourèrent la ville par une bonne
+contrevallation, et répandirent leur armée dans tous les environs,
+résolus d'attendre du temps ce qu'ils se voyaient hors d'état d'exécuter
+par une voie plus courte.
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 50.] Quand on apprit à Rome ce qui se passait
+au siége de Lilybée, et qu'une partie des troupes y avait péri, cette
+fâcheuse nouvelle, loin d'abattre les esprits, sembla renouveler
+l'ardeur et le courage des citoyens. Chacun se hâtait de porter son nom
+pour se faire enrôler. On leva en peu de temps une armée de dix mille
+hommes, qui, ayant passé le détroit, alla par terre se joindre aux
+assiégeants.
+
+[Marge: Pag. 51. AN. M. 3756 ROM. 500.] En même temps le consul P.
+Claudius Pulcher forma le dessein d'aller attaquer Adherbal dans
+Drépane. Il se tenait comme sûr de le surprendre, parce qu'après la
+perte que les Romains venaient de faire à Lilybée, l'ennemi ne pourrait
+plus s'imaginer qu'ils songeassent à se mettre en mer. Sur cette
+espérance il fait partir de nuit la flotte pour mieux couvrir son
+dessein; mais il avait affaire à un chef actif et appliqué, dont il ne
+put tromper la vigilance, et qui ne lui laissa pas à lui-même le temps
+de ranger ses vaisseaux en bataille, mais l'attaqua vivement pendant que
+la flotte était encore en désordre et en confusion. La victoire fut
+complète du côté des Carthaginois; il ne s'échappa de la flotte romaine
+que trente vaisseaux, qui, étant auprès du consul, prirent la fuite avec
+lui, en se dégageant le mieux qu'ils purent le long du rivage: tout le
+reste, au nombre de quatre-vingt-treize, tomba avec l'équipage en la
+puissance des Carthaginois, à l'exception de quelques soldats qui
+s'étaient sauvés du débris de leurs vaisseaux. Cette victoire fit chez
+les Carthaginois autant d'honneur à la prudence et à la valeur
+d'Adherbal, qu'elle couvrit de honte et d'ignominie le consul romain.
+
+[Marge: Pag. 54-59.] Son collègue Junius ne fut ni plus prudent, ni plus
+heureux que lui, et perdit par sa faute toute sa flotte. Cherchant à
+couvrir son malheur par quelque exploit considérable, il ménagea des
+intelligences secrètes dans Éryx[253], et se fit livrer la ville. Sur le
+sommet de la montagne était le temple de Vénus Érycine, le plus beau
+sans contredit et le plus riche de tous les temples de la Sicile. La
+ville était située un peu au-dessous de ce sommet, et l'on n'y pouvait
+monter que par un chemin très-long et très-escarpé. Junius plaça une
+partie de ses troupes sur le sommet, et le reste au pied de la montagne,
+et crut, après ces précautions, n'avoir rien à craindre; mais Amilcar,
+surnommé _Barca_, père du fameux Annibal, trouva le moyen d'entrer dans
+la ville, qui était entre les deux camps des ennemis, et de s'y établir.
+De ce poste si avantageux il ne cessait de harceler les Romains, ce qui
+dura pendant deux ans. On a peine à concevoir comment les Carthaginois
+purent se défendre, attaqués comme ils étaient et d'en haut et d'en bas,
+et ne pouvant recevoir de convois que par un seul endroit de mer dont
+ils étaient maîtres. C'est par de tels coups, autant et peut-être plus
+que par le gain d'une bataille, qu'on connaît l'habileté et la sage
+hardiesse d'un commandant.
+
+[Note 253: Ville et montagne de Sicile.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 59-62.] Cinq années se passèrent sans que, de
+part et d'autre, il se fit rien de considérable. Les Romains avaient cru
+qu'avec leurs seules troupes de terre ils pourraient terminer le siège
+de Lilybée; mais, voyant qu'il traînait en longueur, ils revinrent à
+leur premier plan, et firent des efforts extraordinaires pour armer une
+nouvelle flotte. L'argent manquait au trésor public; le zèle des
+particuliers y suppléa, tant l'amour de la patrie dominait dans les
+esprits: chacun, selon ses forces, contribua à la dépense commune, et,
+sur la foi publique, n'hésita point à faire les avances pour une
+expédition d'où dépendaient la gloire et la sûreté de l'état. L'un
+équipait seul un vaisseau à ses frais; d'autres se joignaient deux ou
+trois ensemble pour en faire autant: en fort peu de temps il y en eut
+deux cents de prêts. On en donna le commandement au [Marge: AN. M. 3763
+ROM. 507.] consul Lutatius, qui, sans perdre de temps, se mit en mer. La
+flotte ennemie s'était retirée en Afrique. Il s'empara donc sans peine
+de tous les postes avantageux qui étaient aux environs de Lilybée; et,
+comme il prévoyait qu'il en faudrait bientôt venir à un combat, il
+n'oublia rien de tout ce qui pouvait en assurer le succès, et employa
+tout le temps qui lui restait à exercer sur mer les soldats et les
+matelots.
+
+En effet, il apprit bientôt que la flotte ennemie approchait. Elle était
+commandée par Hannon, qui aborda à une petite île nommée _Hiera_, qui
+était vis-à-vis de Drépane. Son dessein était d'approcher d'Éryx avant
+que d'être aperçu des Romains, pour y décharger ses vivres, y prendre un
+renfort de troupes, et faire monter Barca sur sa flotte, afin que
+celui-ci le secondât dans la bataille qui allait se donner. Mais le
+consul, qui se douta bien de ce qu'il voulait faire, le prévint, et,
+ayant ramassé tout ce qu'il avait de meilleures troupes, il s'avança
+vers une petite île, voisine de l'autre, qu'on appelait _Éguse_[254]. Il
+indiqua le combat pour le lendemain. Dès la pointe du jour il s'y
+prépara. Malheureusement le vent était favorable aux ennemis. Il hésita
+quelque temps s'il hasarderait la bataille; mais, voyant que la flotte
+carthaginoise, quand on aurait déchargé les vivres, deviendrait plus
+légère et plus propre pour l'action, et que d'ailleurs elle serait
+considérablement fortifiée par les troupes et par la présence de Barca,
+il prit son parti sur-le-champ, et, malgré le mauvais temps, il alla
+attaquer l'ennemi. Le consul avait des troupes d'élite, de bons matelots
+qui avaient été fort exercés, d'excellents vaisseaux construits sur le
+modèle d'une galère qu'on avait prise quelque temps auparavant sur les
+ennemis, et qui était la plus accomplie qu'on eût jamais vue en ce
+genre. C'était tout le contraire du côté des Carthaginois. Comme, depuis
+quelques années ils s'étaient vus seuls maîtres de la mer, et que les
+Romains n'osaient paraître devant eux, ils les comptaient pour rien, et
+se regardaient eux-mêmes comme invincibles. Au premier bruit du
+mouvement que ceux-ci se donnèrent, Carthage avait mis en mer une flotte
+équipée à la hâte, et où tout sentait la précipitation: soldats et
+matelots, tous mercenaires, de nouvelle levée, sans expérience, sans
+courage, sans zèle pour la patrie, comme sans intérêt pour la cause
+commune. Il y parut bien dans le combat: ils ne purent pas soutenir la
+première attaque. Cinquante de leurs vaisseaux furent coulés à fond, et
+soixante-dix furent pris avec tout l'équipage. Le reste, à la faveur
+d'un vent qui se leva fort à propos pour eux, se retira vers la petite
+île d'où ils étaient partis. Le nombre des prisonniers passa dix mille.
+Le consul s'avança aussitôt vers Lilybée, et joignit ses troupes à
+celles des assiégeants.
+
+[Note 254: On appelle aussi ces îles _Égates_.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 63.] Quand cette nouvelle fut portée à
+Carthage, elle y causa d'autant plus de surprise et d'effroi, qu'on s'y
+était moins attendu. Le sénat ne perdit point courage, mais il se voyait
+absolument hors d'état de continuer la guerre. Les Romains tenant la
+mer, il n'était plus possible d'envoyer ni vivres ni secours aux armées
+de Sicile. Ils dépêchèrent donc au plus tôt vers Barca, qui y
+commandait, et laissèrent à sa prudence de prendre tel parti qu'il
+jugerait à propos. Tant qu'il avait vu quelque rayon d'espérance, il
+avait fait tout ce qu'on pouvait attendre du courage le plus intrépide
+et de la sagesse la plus consommée; mais, ne lui restant plus de
+ressource, il députa vers le consul pour traiter de la paix: la
+prudence, dit Polybe, consistant à savoir et résister et céder à propos.
+Lutatius savait combien le peuple romain était las de cette guerre, qui
+avait épuisé ses forces et ses finances, et il n'avait pas oublié les
+malheureuses suites de la hauteur inexorable et imprudente de Régulus;
+il ne se rendit donc point difficile, et dicta le traité suivant: _Il y
+aura, si le peuple romain l'approuve, amitié entre Rome et Carthage, aux
+conditions qui suivent: Les Carthaginois évacueront la Sicile; ils ne
+feront point la guerre à Hiéron, et ne porteront point les armes contre
+les_ _Syracusains ni contre leurs alliés; ils rendront aux Romains, sans
+rançon, tous les prisonniers qu'ils ont faits sur eux; ils leur
+paieront, dans l'espace de vingt ans, deux mille deux cents talents
+euboïques d'argent_[255]. Il est bon de remarquer en passant la
+simplicité, la précision, la clarté de ce traité, qui dit tant de choses
+en si peu de mots, et qui règle en peu de lignes tous les intérêts de
+deux puissants peuples et de leurs alliés sur terre et sur mer.
+
+[Note 255: Cette somme monte à peu près à celle de six millions cent
+quatre-vingt mille livres.
+
+= Le talent euboïque, comme on le pense, est le même que le talent
+attique; les 2200 talents euboïques valent environ 11,000,000 fr.--L.]
+
+Quand on eut porté ces conditions à Rome, le peuple, ne les approuvant
+point, envoya dix députés sur les lieux pour terminer l'affaire en
+dernier ressort. Ils ne changèrent rien dans le fond du traité. [Marge:
+Polyb. l. 3, pag. 182.] Ils abrégèrent seulement les termes du paiement,
+en les réduisant à dix années, ajoutèrent mille talents à la somme qui
+avait été marquée, qui seraient payés sur-le-champ, et exigèrent des
+Carthaginois qu'ils sortiraient de toutes les îles qui sont entre
+l'Italie et la Sicile. La Sardaigne n'y était pas comprise; mais elle
+leur fut aussi enlevée par un autre traité qui se fit quelques années
+après.
+
+[Marge: AN. M. 3763 CARTH. 605. ROME. 507. AV. J.C. 241.] Ainsi fut
+terminée une des plus longues guerres dont il soit parlé dans
+l'histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre ans entiers, sans
+interruption. L'ardeur opiniâtre à disputer de l'empire fut égale de
+part et d'autre: même fermeté, même grandeur d'ame, et dans les projets,
+et dans l'exécution. Les Carthaginois l'emportaient par la science de la
+marine, par l'habileté dans la construction des vaisseaux, par l'adresse
+et la facilité avec laquelle ils faisaient les manœuvres, par
+l'expérience des pilotes; par la connaissance des côtes, des plages, des
+rades, des vents; par l'abondance des richesses capables de fournir à
+toutes les dépenses d'une rude et longue guerre. Les Romains n'avaient
+aucun de ces avantages; mais le courage, le zèle pour le bien public,
+l'amour de la patrie, une noble émulation pour la gloire, leur tenaient
+lieu de tout ce qui leur manquait d'ailleurs. On est étonné de les voir,
+tout neufs et inexpérimentés qu'ils sont dans la marine, non-seulement
+tenir tête à la nation du monde la plus habile et la plus puissante sur
+mer, mais gagner contre elle plusieurs batailles navales. Nulles
+difficultés, nuls malheurs, n'étaient capables de les décourager. Ils
+n'auraient pas fait certainement la paix dans les mêmes circonstances où
+nous venons de voir que les Carthaginois la demandèrent. Une seule
+campagne malheureuse les abat; plusieurs n'ébranlèrent point les
+Romains.
+
+Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de Rome et ceux de
+Carthage, les premiers l'emportant infiniment pour le courage. Parmi les
+chefs, Amilcar, surnommé Barca, fut sans contredit celui de tous qui se
+distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence.
+
+GUERRE DE LIBYE, OU CONTRE LES MERCENAIRES.
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 65-89.] A la guerre que les Carthaginois
+soutinrent contre les Romains, en succéda[256] immédiatement une autre
+bien moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se fit dans le
+cœur même de l'état, et qui fut accompagnée d'une cruauté et d'une
+barbarie dont on a vu peu d'exemples: c'est celle que les Carthaginois
+eurent à soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi sous
+eux en Sicile, et qu'on appelle ordinairement la guerre d'Afrique ou de
+Libye. Elle ne dura que trois ans et demi, mais elle fut bien sanglante.
+Voici quelle en fut l'occasion.
+
+[Note 256: La même année que finit la première guerre punique.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 66.] Aussitôt après que le traité avec les
+Romains eut été conclu, Amilcar, ayant conduit dans Lilybée les troupes
+qui étaient à Éryx, déposa le commandement, et laissa à Giscon,
+gouverneur de la place, le soin de faire passer les troupes en Afrique.
+Celui-ci, comme s'il eût prévu ce qui devait arriver, ne les fit pas
+partir toutes ensemble, mais les envoya par petits corps et par bandes,
+afin que, les premiers venus étant payés de ce qui leur était dû pour
+leur solde, on pût les renvoyer chez eux avant l'arrivée des autres.
+Cette conduite marquait beaucoup de sagesse: mais à Carthage on n'en fit
+pas tant paraître. Comme l'état était épuisé par les dépenses d'une
+longue guerre et par la somme de près de trois millions qu'il avait
+fallu payer comptant aux Romains en signant le traité de paix, on ne se
+pressa pas de payer les troupes à mesure qu'elles arrivaient; mais on
+crut devoir attendre les autres, dans l'espérance d'obtenir d'elles,
+lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise d'une partie de la
+paie qui leur était due: et ce fut là une première faute.
+
+On voit ici le génie d'un état composé de négociants, qui connaissent
+tout le prix de l'argent, mais qui connaissent peu le mérite des
+services de gens de guerre, qui marchandent le sang des troupes comme
+tout le reste, et qui vont toujours au bon marché. Dans une telle
+république, le besoin passé, nulle reconnaissance pour les secours qu'on
+a reçus.
+
+Ces soldats, qui entrèrent la plupart dans Carthage, étant accoutumés à
+une grande licence, causèrent beaucoup de désordre dans la ville: de
+sorte que, pour y remédier, on proposa à leurs chefs de les conduire
+tous dans une petite ville voisine nommée Sicca, en leur fournissant de
+quoi y subsister, jusqu'à ce que, le reste de leurs compagnons étant
+arrivé, on payât toutes les troupes, et qu'on les renvoyât: seconde
+faute.
+
+Une troisième fut de ne pas vouloir leur permettre de laisser à Carthage
+leurs bagages, leurs femmes et leurs enfants, comme ils le demandaient,
+et qui auraient été de leur part comme autant d'ôtages, mais de les
+forcer malgré eux de les emmener à Sicca.
+
+Quand ils y furent tous assemblés, comme ils avaient beaucoup de loisir,
+ils commencèrent à compter les paies qu'on leur devait, les faisant
+monter beaucoup plus haut qu'elles ne devaient aller. Ils y ajoutaient
+aussi les promesses magnifiques qu'on leur avait faites en différentes
+occasions, quand on les exhortait à faire leur devoir; et ils
+prétendaient les faire entrer en ligne de compte. Hannon, qui était
+alors gouverneur de l'Afrique, et qu'on leur avait envoyé, leur proposa,
+vu le mauvais état de la république et l'épuisement où elle se trouvait,
+de faire quelque remise sur ce qui leur était dû, et de se contenter
+qu'on leur en payât seulement une partie. Il est aisé de juger comment
+cette proposition fut reçue. Ce ne furent que plaintes, que murmures,
+que cris insolents et séditieux. Ces troupes étaient composées de
+différentes nations, qui ne s'entendaient point les unes les autres, et
+à qui il n'était pas possible de faire entendre raison quand une fois
+elles étaient mutinées. Il y avait des Espagnols, des Gaulois, des
+Liguriens, des habitants des îles Baléares, des Grecs, la plupart
+transfuges ou esclaves, et sur-tout un fort grand nombre d'Africains.
+Transportés de colère, ils partent sur-le-champ, marchent vers Carthage,
+au nombre de plus de vingt mille, et vont camper à Tunis, qui n'était
+pas fort loin de la ville.
+
+Les Carthaginois reconnurent alors, mais trop tard, la faute qu'ils
+avaient faite. Il n'y eut point de bassesse où ils ne descendissent pour
+tâcher d'adoucir ces furieux, et point de perfidie que ceux-ci
+n'employassent pour tirer d'eux de l'argent. Quand on leur avait accordé
+un point, ils faisaient une nouvelle chicane et une nouvelle demande. La
+paie était-elle réglée, quoiqu'on l'eût portée au-delà des conventions,
+il fallait encore les dédommager des pertes qu'ils disaient avoir
+faites, soit par la mort de leurs chevaux, soit par le prix excessif du
+blé, qui leur avait coûté fort cher en certains temps, et leur donner
+les récompenses qu'on leur avait promises. Comme rien ne finissait, les
+Carthaginois les engagèrent avec assez de peine à s'en rapporter à
+l'avis de quelqu'un des généraux qui avaient commandé en Sicile. Ils
+choisirent Giscon, qui leur était fort agréable, et dont ils avaient
+toujours été contents. Il leur parla d'une manière douce et insinuante,
+les fit souvenir du longtemps qu'ils avaient servi sous les
+Carthaginois, des sommes considérables qu'ils en avaient reçues, et leur
+accorda presque toutes leurs demandes.
+
+On était près de conclure le traité, lorsque deux séditieux remplirent
+de tumulte tout le camp. L'un était Spendius, de Capoue[257], qui avait
+été esclave à Rome, et était passé chez les ennemis. Il était d'une
+grande taille, et d'une hardiesse encore plus grande. La crainte qu'il
+avait de retomber entre les mains de son maître, qui n'aurait pas manqué
+de le faire pendre, comme c'était la coutume, le porta à rompre
+l'accord. Il était soutenu d'un second, nommé Mathos[258], qui avait
+beaucoup contribué d'abord à faire soulever les troupes. Ils
+représentèrent aux Africains que, dès que leurs compagnons seraient
+retournés chez eux, se trouvant seuls dans leur pays, ils deviendraient
+les victimes de la colère des Carthaginois, qui se vengeraient sur eux
+de la révolte commune. Il n'en fallut pas davantage pour les faire
+entrer en fureur: ils choisirent pour chefs Spendius et Mathos.
+Quiconque entreprenait de leur faire des remontrances était mis à mort.
+Ils courent à la tente de Giscon, pillent l'argent destiné pour le
+paiement des troupes, l'entraînent lui-même en prison avec tous ceux de
+sa suite, après les avoir traités avec la dernière indignité. Toutes les
+villes d'Afrique, à qui ils avaient envoyé des députés pour les exhorter
+à se mettre en liberté, se rangèrent de leur parti, excepté deux
+seulement, Utique et Hippacra[259], dont sur-le-champ ils formèrent le
+siége.
+
+[Note 257: Polybe dit simplement qu'il était Campanien, Καμπανός.
+Rollin a-t-il confondu ce mot avec Καπυανός, qui signifie _de
+Capoue_?--L.]
+
+[Note 258: Africain, né libre (Polyb.)--L.]
+
+[Note 259: Le nom de _Hippacra_, Ίππάκρα, est formé par élision de
+Ἲππου ἄκρα, _cap du cheval_. C'est le nom ancien de _Hippo-Diarrhytos_
+ou _Zarytos_, appelée aussi _Hippône_, ville au N.O. de Carthage, sur
+l'emplacement actuel de _Bona_ (SCHWEIGH. _ad Appian._ t. III, p.
+480).--L.]
+
+Jamais Carthage ne s'était vue dans un si grand danger. Les Carthaginois
+tiraient leur subsistance chacun en particulier du revenu de leurs
+terres, et les dépenses publiques des tributs que payait l'Afrique. Or
+tout cela leur manquait en même temps, et se tournait même contre eux.
+Ils se trouvaient sans armes, sans troupes ni de terre ni de mer, sans
+aucun des préparatifs nécessaires, soit pour soutenir un siége, soit
+pour équiper une flotte, et, ce qui mettait le comble à leur malheur,
+sans aucune espérance de secours étranger de la part de leurs amis ou de
+leurs alliés.
+
+Ils pouvaient en un certain sens s'imputer à eux-mêmes l'abandonnement
+où ils se voyaient réduits. Pendant la guerre précédente, ils avaient
+traité avec une extrême dureté les peuples d'Afrique, exigeant d'eux des
+tributs excessifs, ne faisant aucun quartier aux plus pauvres et aux
+plus misérables, témoignant beaucoup d'estime, non pour ceux des
+gouverneurs qui traitaient avec le plus de douceur les peuples, mais
+pour ceux qui en tiraient de plus grosses sommes; et tel avait été
+Hannon. Aussi ne fallut-il pas beaucoup d'efforts pour porter les
+Africains à la révolte. Au premier signal elle éclata, et en un moment
+devint générale. Les femmes, qui souvent avaient eu la douleur de voir
+emmener en prison leurs maris et leurs pères faute de paiement, étaient
+les plus animées, et elles se dépouillèrent avec joie de tous leurs
+ornements pour fournir aux frais de la guerre; de sorte que les chefs de
+la sédition, après avoir payé aux soldats tout ce qu'ils leur avaient
+promis, se trouvèrent encore dans l'abondance: grand exemple, dit
+Polybe, de la manière dont il faut traiter les peuples, en ne songeant
+pas seulement au présent, mais en prévoyant l'avenir.
+
+Dans quelque détresse que fussent alors les Carthaginois, ils ne
+perdirent pas courage, et firent des efforts extraordinaires. Le
+commandement de l'armée fut donné à Hannon.
+
+On leva des troupes de terre et de mer, de pied et de cheval; on fit
+prendre les armes à tous les citoyens capables de les porter; on fit
+venir de tous côtés des mercenaires; on équipa tout ce qui restait de
+vaisseaux à la république.
+
+Les séditieux, de leur côté, ne montraient pas moins d'ardeur. Nous
+avons déjà dit qu'ils avaient formé le siége des deux seules places qui
+avaient refusé de se joindre à eux. Leur armée s'était grossie jusqu'au
+nombre de soixante-dix mille hommes. Après en avoir fait des
+détachements pour ces deux siéges, ils établirent leur camp à Tunis, et
+jetaient la terreur, approchant fréquemment de ses murs, soit le jour,
+soit la nuit.
+
+Hannon s'était avancé au secours d'Utique, et y avait remporté un
+avantage considérable, qui aurait pu être décisif, s'il en avait su
+profiter; mais, étant entré dans la ville, et ne songeant qu'à s'y
+divertir, les mercenaires, qui s'étaient retirés sur une hauteur voisine
+couverte de bois, ayant appris ce qui se passait, survinrent tout d'un
+coup, trouvèrent les soldats débandés de côté et d'autre, prirent et
+pillèrent le camp, et profitèrent de tout ce qu'on avait apporté de
+Carthage pour le secours des assiégés. Ce ne fut pas la seule faute
+qu'il commit: et, dans de telles conjonctures, les choses sont bien plus
+funestes. On mit donc à sa place Amilcar, surnommé _Barca_. Il répondit
+à l'idée qu'on avait conçue de lui, et commença par faire lever aux
+séditieux le siége d'Utique; puis il s'avança contre l'armée qui était
+près de Carthage, en défit une partie, et s'empara de presque tous les
+postes avantageux qu'elle occupait. Ces heureux succès ranimèrent le
+courage des Carthaginois.
+
+L'arrivée d'un jeune seigneur numide, nommé Naravase, qui, par estime
+pour la personne et le mérite de Barca, vint se joindre à lui avec deux
+mille Numides, lui fut d'un grand secours. Encouragé par ce renfort, il
+attaqua les séditieux, qui le tenaient resserré dans un vallon, en tua
+dix mille, et en fit quatre mille prisonniers. Le jeune Numide se
+distingua fort dans ce combat. Barca reçut dans ses troupes ceux des
+prisonniers qui voulurent s'y enrôler, et laissa aux autres la liberté
+d'aller où ils voudraient, à condition qu'ils ne porteraient jamais les
+armes contre les Carthaginois, faute de quoi, s'ils étaient jamais pris,
+ils seraient punis du dernier supplice. Cette conduite fait voir la
+sagesse de ce général: il jugea que cet expédient était plus utile
+qu'une sévérité outrée. En effet, lorsqu'il s'agit d'une multitude
+mutinée, dont la plupart ont été entraînés par les plus échauffés, ou
+arrêtés par la crainte des plus furieux, la clémence réussit presque
+toujours.
+
+Spendius, le chef des révoltés, craignit que cette douceur affectée de
+Barca ne lui fît perdre beaucoup de ses gens; il crut donc devoir, par
+quelque coup éclatant, leur ôter toute pensée et toute espérance de
+rentrer en grâce avec l'ennemi. Dans cette vue, après leur avoir lu des
+lettres supposées, où on lui donnait avis d'une trahison secrète
+concertée entre quelques-uns de leurs camarades et Giscon, pour le
+sauver de la prison où il était retenu depuis assez de temps, il leur
+fit prendre la barbare résolution de le massacrer lui et tous les autres
+prisonniers; et quiconque osait proposer seulement un parti plus doux
+était sur-le-champ immolé à leur fureur. On tire donc de la prison ce
+chef infortuné, avec sept cents prisonniers qui y étaient enfermés avec
+lui, et on les fait venir à la tête du camp. Giscon est exécuté le
+premier, et tous les autres de suite. On leur coupe les mains, on leur
+brise les cuisses, on les enfouit tout vivants dans une fosse. Les
+Carthaginois envoyèrent demander leurs corps pour leur rendre les
+derniers devoirs: on les leur refusa, et on leur déclara que, si
+désormais, on envoyait encore quelque héraut ou quelque député, il
+souffrirait le même supplice. En effet, sur-le-champ il fut arrêté, par
+un consentement général, que tout Carthaginois qui tomberait entre leurs
+mains serait traité de la sorte; et, pour les alliés, qu'ils seraient
+renvoyés après qu'on leur aurait coupé les mains: et cela fut
+ponctuellement exécuté dans la suite.
+
+Dans le temps que les Carthaginois commençaient, ce semble, à respirer,
+plusieurs accidents fâcheux les replongèrent dans un nouveau danger. La
+division se mit parmi leurs chefs; une tempête fit périr les vivres
+qu'on leur apportait par mer, et dont ils avaient un extrême besoin.
+Mais ce qui leur fut le plus sensible, fut la défection subite des deux
+seules villes qui leur étaient demeurées fidèles, et qui, dans tous les
+temps, avaient eu un attachement inviolable à la république: c'étaient
+Utique et Hippacra. Ces villes tout d'un coup, sans aucune raison, sans
+même aucun prétexte, passèrent du côté des révoltés, et, transportées
+comme eux de fureur et de rage, commencèrent par égorger le commandant
+et la garnison qui étaient venus à leur secours, et portèrent
+l'inhumanité jusqu'à refuser leurs corps morts aux Carthaginois qui les
+redemandaient.
+
+Les séditieux, animés par ces heureux succès, allèrent mettre le siége
+devant Carthage; mais ils furent bientôt obligés de le lever: ils ne
+laissèrent pas de continuer la guerre. Ayant ramassé toutes leurs
+troupes et celles de leurs alliés, au nombre de plus de cinquante mille
+hommes, ils côtoyaient l'armée d'Amilcar, observant de se tenir toujours
+sur les hauteurs et d'éviter les plaines, où l'ennemi avait trop
+d'avantage à cause de sa cavalerie et des éléphants. Amilcar, plus
+habile qu'eux dans le métier de la guerre, ne leur donnait aucune prise
+sur lui, profitait de toutes leurs fautes, leur enlevait souvent des
+quartiers, pour peu que leurs gens s'écartassent, et les harcelait en
+mille manières; et tous ceux qui tombaient entre ses mains étaient
+exposés aux bêtes. Enfin il les surprit lorsqu'ils s'y attendaient le
+moins, et les enferma dans un poste d'où il leur fut impossible de se
+retirer. N'osant hasarder le combat, et ne pouvant pas prendre la fuite,
+ils se mirent à fortifier leur camp, et à l'environner de fossés et de
+retranchements. Mais un ennemi intérieur et bien plus formidable les
+pressait vivement: c'était la faim, qui fut telle, qu'ils en vinrent à
+se manger les uns les autres; la divine providence, dit Polybe, vengeant
+ainsi la barbare inhumanité dont ils avaient usé à l'égard des autres.
+Aucune ressource ne leur restait. Ils savaient à quels supplices ils
+étaient destinés, s'ils tombaient vifs entre les mains de l'ennemi.
+Après les cruautés qu'ils avaient commises, il ne leur venait pas même
+dans l'esprit de parler de paix et d'accommodement. Ils avaient envoyé
+vers leurs troupes qui étaient restées à Tunis, pour demander du
+secours, mais inutilement. La famine cependant augmentait tous les
+jours: ils avaient commencé par manger les prisonniers, puis les
+esclaves; enfin, il ne leur restait plus que leurs concitoyens. Alors
+les chefs, ne pouvant plus soutenir les plaintes et les cris de la
+multitude qui menaçait de les égorger, s'ils ne se rendaient, allèrent
+eux-mêmes trouver Amilcar, dont ils avaient obtenu un sauf-conduit. Les
+conditions du traité furent que les Carthaginois prendraient à leur
+choix dix personnes parmi les révoltés, pour les traiter comme il leur
+plairait, et que les autres seraient renvoyés chacun avec un seul habit.
+Quand le traité fut signé, ces chefs eux-mêmes furent arrêtés, et
+demeurèrent entre les mains des Carthaginois, qui montrèrent clairement
+dans cette occasion qu'ils ne se piquaient pas beaucoup de bonne foi.
+Les révoltés, ayant appris qu'on avait arrêté leurs chefs, ne sachant
+rien de la convention qu'on avait faite, et soupçonnant qu'on les avait
+trahis, prirent les armes: mais Amilcar les ayant enveloppés de toutes
+parts, et ayant fait avancer contre eux les éléphants, ils furent tous
+écrasés ou égorgés au nombre de plus de quarante mille.
+
+L'effet de cette victoire fut la réduction de presque toutes les villes
+d'Afrique, qui rentrèrent aussitôt dans leur devoir. Amilcar, sans
+perdre de temps, marcha contre Tunis, qui, depuis le commencement de la
+guerre, avait servi de retraite aux révoltés, et avait été leur place
+d'armes. Il l'environna d'un côté, pendant qu'Annibal, qui commandait
+avec lui, l'assiégeait de l'autre: puis, s'approchant des murs, et
+faisant élever des potences, il y attacha et fit mourir Spendius, chef
+des révoltés, et ceux qu'on avait arrêtés avec lui. Mathos, l'autre
+chef, qui commandait dans la place, vit par là ce qui lui était préparé,
+et il en devint encore plus attentif à se bien défendre. S'apercevant
+qu'Annibal, comme sûr de la victoire, agissait en tout fort
+négligemment, il fait une sortie, attaque ses retranchements, tue un
+grand nombre de Carthaginois, en fait plusieurs prisonniers, et entre
+autres Annibal leur chef, et se rend maître de tout le bagage: puis,
+détachant de la potence Spendius, il fait mettre à sa place Annibal,
+après lui avoir fait souffrir des tourments inouïs, et immole autour du
+corps de l'autre trente des plus considérables citoyens de Carthage,
+comme autant de victimes de sa vengeance. Il semble qu'entre les deux
+partis il y avait une espèce de défi à qui ferait paraître plus de
+cruauté.
+
+Barca, qui pour-lors était éloigné de son camp, n'avait appris que fort
+tard le danger de son collègue; et d'ailleurs il était hors d'état de
+courir promptement à son secours, parce que le chemin qui séparait les
+deux camps était impraticable. Ce fâcheux accident causa une grande
+consternation dans Carthage. On a pu remarquer, dans tout le cours de
+cette guerre, une alternative continuelle de prospérités et
+d'adversités, de confiance et d'alarme, de joie et de douleur: tant les
+événements, de part et d'autre, ont été variés et peu constants.
+
+On crut dans Carthage devoir faire un dernier effort; on arma tout ce
+qui restait de jeunesse capable de servir. On envoya Hannon pour
+collègue à Amilcar, et on députa en même temps trente sénateurs pour
+conjurer, au nom de la république, ces deux chefs, qui jusque-là avaient
+été brouillés ensemble, d'oublier les querelles passées, et de sacrifier
+leurs ressentiments au bien de l'état. Ils le firent sur-le-champ,
+s'embrassèrent mutuellement, et se réconcilièrent sincèrement et de
+bonne foi.
+
+Depuis ce temps-là tout réussit du côté des Carthaginois; et Mathos,
+qui, dans toutes les entreprises qu'il avait tentées, avait toujours eu
+du dessous, crut enfin devoir hasarder une bataille: c'est ce qu'on
+souhaitait le plus. De part et d'autre chacun exhorta ses troupes comme
+pour une action qui allait décider pour toujours de leur sort: on en
+vint aux mains. La victoire ne fut pas long-temps disputée; les révoltés
+cédèrent bientôt. Presque tous les Africains furent tués: le reste se
+rendit. Mathos fut pris en vie et conduit à Carthage. Toute l'Afrique
+aussitôt rentra dans l'obéissance, excepté les deux villes perfides qui
+s'étaient révoltées en dernier lieu; mais elles furent bientôt obligées
+de se rendre à discrétion.
+
+Alors l'armée victorieuse revint à Carthage, et y fut reçue avec les
+cris de joie et les applaudissements de toute la ville. Mathos et les
+siens, après avoir servi d'ornement au triomphe, furent menés au
+supplice, et terminèrent, par une mort également honteuse et
+douloureuse, une vie souillée par les trahisons les plus noires et par
+les cruautés les plus barbares. Ainsi finit la guerre contre les
+mercenaires, après avoir duré trois ans et quatre mois. Elle fournit,
+dit Polybe, une grande instruction à tous les peuples, et leur apprend à
+ne pas employer dans les armées un plus grand nombre d'étrangers que de
+citoyens, et à ne pas se reposer de la défense de l'état sur des troupes
+qui n'y sont attachées ni par l'affection ni par l'intérêt.
+
+J'ai différé exprès jusqu'ici à parler de ce qui se passa en Sardaigne
+dans le même temps, et qui fut comme une dépendance et une suite de la
+guerre que les Carthaginois soutinrent en Afrique contre les
+mercenaires. On y vit les mêmes secousses de révolte et les mêmes excès
+de cruauté, comme si un vent de discorde et de fureur eût soufflé
+d'Afrique en Sardaigne.
+
+Dès qu'on y apprit ce qu'avaient fait Spendius et Mathos, les
+mercenaires qui étaient dans cette île secouèrent, à leur exemple, le
+joug de l'obéissance. Ils commencèrent par égorger Bostar, leur
+commandant, et tout ce qu'il y avait de Carthaginois avec lui. On avait
+envoyé à sa place un autre général: toutes les troupes qu'il avait
+amenées se rangèrent du côté des séditieux, le mirent lui-même en croix;
+et dans toute l'étendue de l'île on fit main-basse sur les Carthaginois,
+en leur faisant souffrir des tourments inouïs. Ayant attaqué toutes les
+places l'une après l'autre, ils se rendirent en peu de temps maîtres de
+tout le pays: mais, la division s'étant mise entre eux et les habitants
+de l'île, les mercenaires en furent entièrement chassés, et se
+réfugièrent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois perdirent la
+Sardaigne, île d'une grande importance par son étendue, par sa
+fertilité, et par le grand nombre de ses habitants.
+
+Les Romains, depuis leur traité avec les Carthaginois, s'étaient
+toujours conduits à leur égard avec beaucoup de justice et de
+modération. Une querelle passagère au sujet de quelques marchands
+romains qu'on avait arrêtés à Carthage, parce qu'ils portaient des
+vivres aux ennemis, les avait brouillés; mais les Carthaginois, à la
+première demande, leur ayant renvoyé leurs citoyens, les Romains, qui se
+piquaient en tout de générosité et de justice, leur avaient rendu leur
+première amitié, les avaient servis en tout ce qui dépendait d'eux,
+avaient défendu à leurs marchands de porter des vivres ailleurs que chez
+les Carthaginois, et avaient même refusé pour-lors de prêter l'oreille
+aux propositions que leur faisaient les révoltés de Sardaigne, qui les
+invitaient à venir s'emparer de l'île.
+
+Mais dans la suite ils ne furent pas si délicats; et il serait difficile
+d'appliquer ici le témoignage avantageux que César rend à leur bonne foi
+dans Salluste. «[260]Quoique dans toutes les guerres d'Afrique, dit-il,
+les Carthaginois eussent fait quantité d'actions de mauvaise foi pendant
+la paix et pendant la trève, les Romains n'en usèrent jamais de la sorte
+à leur égard, plus attentifs à ce qu'exigeait d'eux leur gloire qu'à ce
+que la justice leur permettait contre leurs ennemis.»
+
+[Note 260: «Bellis punicis omnibus, quum sæpè Carthaginienses et in
+pace et per inducias multa nefanda facinora fecissent, nunquam ipsi per
+occasionem talia fecère: magis quod se dignum foret, quam quod in illos
+jure fieri posset, quærebant.» (SALLUST, _in bello Catilin_.)]
+
+[Marge: AN. M. 3767 CARTH. 609. ROM. 511. AV. J.C. 237.] Les
+mercenaires, qui s'étaient retirés, comme nous l'avons dit, en Italie,
+déterminèrent enfin les Romains à passer dans la Sardaigne pour s'en
+rendre maîtres. Les Carthaginois l'apprirent avec douleur, prétendant
+que la Sardaigne leur appartenait à bien plus juste titre qu'aux
+Romains. Ils se mirent donc en état de tirer une prompte et juste
+vengeance de ceux qui avaient fait soulever l'île contre eux: mais les
+Romains, sous prétexte que ces préparatifs se faisaient contre eux, et
+non contre les peuples de Sardaigne, leur déclarèrent la guerre. Les
+Carthaginois, épuisés en toutes manières, et qui, à peine, commençaient
+à respirer, n'étaient point en état de la soutenir. Il fallut donc
+s'accommoder au temps, et céder au plus fort. On fit un nouveau traité,
+par lequel ils abandonnaient la [Marge: Polyb. l. III, cap. 1, 27, § 7.]
+Sardaigne aux Romains, et s'obligeaient à leur payer de nouveau douze
+cents talents[261], pour se rédimer de la guerre qu'on voulait leur
+faire; et c'est cette injustice de la part des Romains qui fut la
+véritable cause de la seconde guerre punique, comme nous le dirons dans
+la suite.
+
+[Note 261: Douze cent mille écus. = 6,600,000 francs.--L.]
+
+SECONDE GUERRE PUNIQUE.
+
+La seconde guerre punique que j'entreprends de traiter est une des plus
+mémorables dont il soit parlé dans l'histoire, et des plus dignes de
+l'attention d'un lecteur curieux, soit par la hardiesse des entreprises,
+[Marge: Liv lib. 21 n. 1.] et par la sagesse des mesures dans
+l'exécution; soit par l'opiniâtreté des efforts des deux peuples rivaux,
+et par la promptitude des ressources dans leurs plus grands revers; soit
+par la variété des événements inopinés, et par l'incertitude de l'issue
+d'une longue et cruelle guerre; soit enfin par la réunion des plus beaux
+modèles en tout genre de mérite, et des leçons les plus instructives que
+puisse donner l'histoire, tant pour la guerre que pour la politique et
+l'art de gouverner. Jamais villes ou nations plus puissantes, ou du
+moins plus belliqueuses, ne combattirent ensemble; et jamais celles dont
+il s'agit ici ne s'étaient vues dans un plus haut degré de puissance et
+de gloire. Rome et Carthage étaient alors, sans contredit, les deux
+premières villes du monde. Ayant déjà mesuré leurs forces dans la
+première guerre punique, et fait essai de leur habileté dans l'art de
+combattre, elles se connaissaient parfaitement de part et d'autre. Dans
+cette seconde guerre, le sort des armes fut tellement balancé, et les
+succès si mêlés de vicissitudes et de variétés, que le parti qui
+triompha fut celui qui s'était trouvé le plus près du danger de périr.
+Quelque grandes que fussent les forces des deux peuples, on peut presque
+dire que leur haine mutuelle l'était encore plus: les Romains, d'un
+côté, ne pouvant voir sans indignation que les vaincus osassent les
+attaquer; et les Carthaginois, de l'autre, étant irrités à l'excès de la
+manière également dure et avare dont ils prétendaient que le vainqueur
+en avait usé à leur égard.
+
+Le plan que je me suis proposé ne me permet pas d'entrer dans un détail
+exact de cette guerre, qui eut pour théâtre l'Italie, la Sicile,
+l'Espagne, l'Afrique, et qui a plus de rapport encore à l'histoire
+romaine qu'à celle que je traite ici. Je m'arrêterai donc principalement
+à ce qui regarde les Carthaginois, et je m'appliquerai sur-tout à faire
+connaître, autant qu'il me sera possible, le génie et le caractère
+d'Annibal, le plus grand homme de guerre qui ait peut-être jamais été
+chez les anciens.
+
+_Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique._
+
+Avant que de parler de la déclaration de la guerre entre les Romains et
+les Carthaginois, je crois devoir en exposer les véritables causes, et
+marquer comment cette rupture entre les deux peuples se prépara de loin.
+
+[Marge: Lib. 3, p. 162-168.] Ce serait se tromper grossièrement, dit
+Polybe, que de regarder la prise de Sagonte par Annibal comme la
+véritable cause de la seconde guerre punique. Le regret qu'eurent les
+Carthaginois d'avoir cédé trop facilement la Sicile par le traité qui
+termina la première guerre punique; l'injustice et la violence des
+Romains, qui profitèrent des troubles excités dans l'Afrique pour
+enlever encore la Sardaigne aux Carthaginois, et pour leur imposer un
+nouveau tribut; les heureux succès et les conquêtes de ces derniers dans
+l'Espagne: voilà qu'elles furent les véritables causes de la rupture du
+traité[262], comme Tite-Live, suivant en cela le plan de Polybe,
+l'insinue en peu de mots dès le commencement de son histoire de la
+seconde guerre punique.
+
+[Note 262: «Angebant ingentis spiritûs virum Sicilia Sardiniaque
+amissæ: nam et Siciliam nimis celeri desperatione rerum concessam; et
+Sardiniam inter motum Africæ fraude Romanorum, stipendio etiam
+superimposito, interceptam.» (LIV. lib. 21, n. 1.)]
+
+En effet Amilcar, surnommé _Barca_, souffrait avec peine le dernier
+traité que le malheur des temps avait obligé les Carthaginois
+d'accepter; et il songea à prendre de loin de justes mesures pour se
+mettre en état de le rompre à la première occasion favorable.
+
+[Marge 1: Polyb. l. 2, pag. 90.] Dès que les troubles d'Afrique furent
+apaisés, il fut chargé d'une expédition contre les Numides; et, après y
+avoir donné de nouvelles preuves de son habileté et de son courage, il
+mérita qu'on lui confiât le commandement de l'armée qui devait agir en
+Espagne. Annibal, son fils, qui n'avait alors que neuf ans, demanda avec
+empressement de l'y suivre, et employa pour cela les caresses ordinaires
+à cet âge, langage puissant sur l'esprit d'un père qui aimait tendrement
+son fils. [Marge 2: Id. lib. 3. pag. 167. Liv. lib. 21, n. 1.] Amilcar
+ne put donc lui refuser cette grâce; et, après lui avoir fait prêter
+serment sur les autels qu'il se déclarerait l'ennemi des Romains dès
+qu'il le pourrait, il l'emmena avec lui.
+
+Amilcar avait toutes les qualités d'un grand général, joignant des
+manières douces et insinuantes à un courage invincible et à une prudence
+consommée. Il soumit en peu de temps la plupart des peuples d'Espagne,
+soit par la force des armes, soit par les charmes de sa douceur; et,
+après y avoir commandé pendant neuf ans, il fit une fin digne de lui, en
+mourant glorieusement dans une bataille[263] pour le service de sa
+patrie.
+
+[Note 263: Contre les Vectons, peuple d'Espagne (NEPOS, _in Hamilc._
+c. IV, § 2).--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 2, pag. 101. AN. M. 3776 ROM. 520.] Les Carthaginois
+nommèrent à sa place Adrusbal, son gendre. Celui-ci, pour s'assurer du
+pays, bâtit une ville, que l'avantage de sa situation, la commodité de
+ses ports, ses fortifications, l'abondance de ses richesses procurée par
+la facilité du commerce, rendirent une des plus considérables villes du
+monde: il l'appela Carthage-la-Neuve, et nous l'appelons aujourd'hui
+Carthagène.
+
+A toutes les démarches de ces deux grands généraux, il était aisé de
+voir qu'ils avaient en tête un grand dessein qu'ils ne perdaient point
+de vue, et pour l'exécution duquel ils préparaient tout de loin. Les
+Romains s'en aperçurent bien, et ils se reprochèrent à eux-mêmes la
+lenteur et l'engourdissement qui les avaient tenus comme endormis
+pendant que l'ennemi faisait en Espagne de rapides progrès, qui
+pourraient un jour tourner contre eux. L'attaquer de force, et lui
+arracher ses conquêtes, aurait bien été de leur goût; mais la crainte
+d'un autre ennemi non moins formidable, qu'ils appréhendaient de voir au
+premier jour à leurs portes (c'étaient les Gaulois), ne leur permettait
+pas d'éclater. Ils employèrent donc la voie des négociations, et
+conclurent un traité avec Asdrubal, dans lequel, sans s'expliquer sur le
+reste de l'Espagne, on se contentait de marquer que les Carthaginois ne
+pourraient point s'avancer au-delà de l'Èbre.
+
+[Marge: Polyb. l. 2, pag. 123. Liv. lib. 21, n. 2.] Asdrubal cependant
+poussait toujours ses conquêtes, mais en se tenant dans les bornes dont
+on était convenu; et, s'attachant à gagner les principaux du pays par
+ses manières honnêtes et engageantes, il avançait encore plus les
+affaires de Carthage par la voie de la persuasion que par celle de la
+force ouverte. Mais malheureusement, après avoir gouverné l'Espagne
+pendant huit ans, il fut tué en trahison par un Gaulois, qui se vengea
+ainsi de quelque mécontentement particulier qu'il en avait reçu.
+
+[Marge: Liv. lib. 21, n. 3 et 4. AN. M. 3783 ROM. 530.] Trois ans avant
+sa mort, il avait écrit à Carthage pour demander qu'on lui envoyât
+Annibal, qui était alors âgé de vingt-deux ans. La chose souffrit
+quelque difficulté. Le sénat était partagé par deux puissantes factions,
+qui, dès le temps d'Amilcar, avaient déjà commencé à suivre des vues
+opposées dans la conduite des affaires de l'état. L'une avait pour chef
+Hannon, à qui sa naissance, son mérite et son zèle pour le bien de
+l'état, donnaient une grande autorité dans les délibérations publiques;
+et elle était d'avis en toute occasion de préférer une paix sûre, et qui
+conservait toutes les conquêtes d'Espagne, aux événements incertains
+d'une guerre onéreuse, qu'elle prévoyait devoir un jour se terminer par
+la ruine de la patrie. L'autre faction, qu'on appelait la faction
+_Barcine_, parce qu'elle soutenait les intérêts de Barca et de ceux de
+sa famille, avait ajouté à l'ancien crédit qu'elle avait dans la ville
+la réputation que les exploits signalés d'Amilcar et d'Asdrubal lui
+avaient donnée, et elle était ouvertement déclarée pour la guerre. Quand
+il s'agit donc de délibérer dans le sénat sur la demande d'Asdrubal,
+Hannon représenta qu'il était dangereux d'envoyer de si bonne heure à
+l'armée un jeune homme qui avait déjà toute la fierté et le caractère
+impérieux de son père, et qui, par cette raison, avait un besoin
+particulier d'être retenu longtemps sous les yeux des magistrats et sous
+le pouvoir des lois, pour apprendre à obéir, et à ne pas se croire
+supérieur à tous les autres. Il finit en disant qu'il craignait que
+cette étincelle, qui commençait à s'allumer, n'excitât un jour un grand
+incendie. Ses remontrances furent vaines; la faction Barcine l'emporta,
+et Annibal partit pour l'Espagne.
+
+Dès qu'il y fut arrivé, il attira sur lui les regards de toute l'armée,
+et l'on crut voir revivre en lui Amilcar son père. C'était le même feu
+dans les yeux, la même vigueur martiale dans l'air du visage, les mêmes
+traits et les mêmes manières; mais ses qualités personnelles le firent
+encore plus estimer. Il ne lui manquait presque rien de ce qui forme les
+grands hommes: patience invincible dans le travail, sobriété étonnante
+dans le vivre, courage intrépide dans les plus grands dangers, présence
+d'esprit admirable dans le feu même de l'action, et, ce qui est
+surprenant, un génie souple, également propre à obéir et à commander; en
+sorte qu'on ne pouvait dire de qui il était plus aimé, des troupes ou du
+général: il servit trois campagnes sous Asdrubal.
+
+[Sidenote: Polyb. l. 3, p. 168-169.] Quand celui-ci fut mort, les
+suffrages de l'armée et [Marge: Liv. lib. 21, n. 3-5. AN. M. 3784 CARTH.
+626. ROM. 528.] ceux du peuple se réunirent pour mettre Annibal à sa
+place. Je ne sais même si pour-lors, ou environ dans ce temps, la
+république, pour lui donner plus de crédit et d'autorité, ne le nomma
+pas suffète, qui était la première dignité de l'état, et que l'on
+conférait quelquefois aux généraux. C'est Cornélius Népos qui nous
+apprend[Marge: In vita Annib. c. 7.] cette particularité, lorsque,
+parlant de la préture qui fut donnée au même Annibal après son retour à
+Carthage, et la conclusion de la paix, il dit que ce fut vingt-deux ans
+depuis qu'il avait été nommé roi: «_Hic, ut rediit, prætor factus est,
+postquàm rex fuerat anno secundo et vigesimo._»
+
+Dès le moment qu'il eut été nommé général, comme si l'Italie lui fût
+échue en partage, et qu'il fût déjà chargé de porter la guerre contre
+Rome, il tourna secrètement toutes ses vues de ce côté-là, et ne perdit
+point de temps, pour n'être point prévenu par la mort comme l'avaient
+été son père et son beau-frère. Il prit en Espagne plusieurs villes de
+force, et subjugua plusieurs peuples; et, quoique l'armée ennemie,
+composée de plus de cent mille hommes, passât de beaucoup la sienne, il
+sut choisir si bien son temps et ses postes, qu'il la défit et la mit en
+déroute. Après cette victoire, rien ne lui résista. Cependant il ne
+toucha point encore à Sagonte[264], évitant avec soin de donner aux
+Romains aucune occasion de lui déclarer la guerre avant qu'il eût pris
+toutes les mesures qu'il jugeait nécessaires pour une si grande
+entreprise: et en cela il suivait le conseil que lui avait donné son
+père. Il s'appliqua sur-tout[265] à gagner le cœur des citoyens et
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 170-173. Liv. lib. 21, n. 6-15.] des alliés, et
+à s'attirer leur confiance en leur faisant part avec largesse du butin
+qu'il prenait sur l'ennemi, en leur payant exactement tout ce qui leur
+était dû de leur solde pour le passé: précaution sage, et qui ne manque
+jamais de produire son effet dans le temps.
+
+[Note 264: Cette ville était située en-deçà de l'Èbre, par rapport
+aux Carthaginois, assez près de l'embouchure de cette rivière, dans le
+pays où il était permis aux Carthaginois de porter leurs armes; mais
+Sagonte, comme alliée des Romains, était, en vertu de ce titre, exceptée
+par le traité.
+
+= La ville de Sagonte, à 25 lieues au S. de l'embouchure de l'Èbre, est
+appelée en latin _Saguntum_, en grec Ζάκανθα, nom dans lequel se
+conserve presque intact celui de Ζάκυνθος, _Zacynthe_, dont cette ville
+était une colonie.--L.]
+
+[Note 265: «Ibi largè partiendo prædam, stipendia præterita cum fide
+exsolvendo, cunctos civium sociorumque animos in se firmavit.» (LIV.
+lib. 21, n. 5.)]
+
+Les Sagontins, de leur côté, sentant bien le danger dont ils étaient
+menacés, firent savoir aux Romains combien Annibal avançait ses
+conquêtes. Ceux-ci nommèrent des députés pour aller s'informer par
+eux-mêmes, sur les lieux, de l'état présent des affaires, avec ordre de
+porter leurs plaintes à Annibal, en cas qu'ils le jugeassent à propos,
+et, supposé qu'il ne leur donnât point satisfaction, d'aller à Carthage
+pour le même sujet.
+
+Cependant Annibal forma le siége de Sagonte, prévoyant de grands
+avantages dans la prise de cette ville. Il comptait que par là il
+ôterait toute espérance aux Romains de faire la guerre dans l'Espagne;
+que cette nouvelle conquête assurerait toutes celles qu'il y avait déjà
+faites; que, ne laissant point d'ennemis derrière lui, sa marche en
+serait plus sûre et plus tranquille; qu'il amasserait là de l'argent
+pour l'exécution de ses desseins; que le butin que les soldats en
+remporteraient les rendrait plus vifs et plus ardents à le suivre;
+qu'enfin, avec les dépouilles qu'il enverrait à Carthage, il se
+gagnerait la bienveillance des citoyens. Animé par ces grands motifs, il
+n'épargnait rien pour presser le siége; il donnait lui-même l'exemple
+aux troupes, se trouvant à tous les travaux, et s'exposant aux plus
+grands dangers.
+
+On apprit bientôt à Rome que Sagonte était assiégée. Au lieu de voler à
+son secours, on perdit encore le temps en vaines délibérations, et en
+députations qui ne le furent pas moins. Annibal fit savoir à ceux qui le
+venaient trouver de la part des Romains qu'il n'avait pas le temps de
+les entendre. Les députés se rendirent donc à Carthage, où ils ne furent
+pas mieux reçus, la faction Barcine l'ayant emporté sur les plaintes des
+Romains et sur les remontrances d'Hannon.
+
+[Marge: [Polyb. III, c. 17, § 10. Diod. sic. XXV, ecl. v. Appian bell.
+Hispan. c. 12.]] Pendant tous ces voyages et toutes ces délibérations,
+le siége continuait avec beaucoup d'ardeur. Les Sagontins étaient
+réduits à la dernière extrémité, et manquaient de tout. On parla
+d'accommodement; mais les conditions qu'on leur proposait leur parurent
+si dures, qu'ils ne purent se résoudre à les accepter. Avant que de
+rendre une dernière réponse, les principaux des sénateurs, ayant porté
+dans la place publique tout leur or et leur argent, et celui qui
+appartenait en commun à l'état, le jetèrent dans le feu qu'ils avaient
+fait allumer pour cet effet, et s'y précipitèrent eux-mêmes. Dans le
+même temps, une tour que les béliers frappaient depuis long-temps étant
+tombée tout-à-coup avec un bruit épouvantable, les Carthaginois
+entrèrent dans la ville par la brèche, s'en rendirent maîtres en peu de
+temps, et égorgèrent tous ceux qui étaient en âge de porter les armes.
+Malgré l'incendie, le butin fut fort grand. Annibal ne se réservait rien
+des richesses que lui procuraient ses victoires, mais les appliquait
+uniquement au succès de ses entreprises. Aussi Polybe remarque-t-il que
+la prise de Sagonte lui servit à réveiller l'ardeur du soldat par la vue
+du riche butin qu'il venait de faire, et par l'espérance de celui qu'il
+se promettait pour l'avenir; et à achever de gagner les principaux de
+Carthage, par les présents qu'il leur fit des dépouilles.
+
+[Marge: Polyb. p. 174-175. Liv. lib. 21, n. 16 et 17.] Il est difficile
+d'exprimer quelle fut à Rome la douleur et la consternation, quand on y
+apprit la triste nouvelle de la prise et du cruel sort de Sagonte. La
+compassion que l'on eut pour cette ville infortunée; la honte d'avoir
+manqué à secourir de si fidèles alliés; une juste indignation contre les
+Carthaginois, auteurs de tous ces maux; de vives alarmes sur les
+conquêtes d'Annibal, que les Romains croyaient déjà voir à leurs portes;
+tous ces sentiments causèrent un si grand trouble, qu'il ne fut pas
+possible, dans les premiers moments, de prendre aucune résolution, ni de
+faire autre chose que de s'affliger et de répandre des larmes sur la
+ruine d'une ville[266] qui avait été la malheureuse victime de son
+inviolable attachement pour les Romains, et de l'imprudente lenteur dont
+ceux-ci avaient usé à son égard. Quand les esprits furent un peu revenus
+à eux, on convoqua l'assemblée du peuple; et la guerre contre les
+Carthaginois y fut résolue.
+
+[Note 266: «Sanctitate disciplinæ, quâ fidem socialem usque ad
+perniciem suam coluerunt.» (LIV. lib. 21, n. 7.)]
+
+_Déclaration de la guerre._
+
+[Marge: Polyb. pag 187. Liv. lib. 21, n. 18-19.] Pour ne manquer à
+aucune formalité, on envoya des députés à Carthage pour savoir si
+c'était par ordre de la république que Sagonte avait été assiégée, et,
+en ce cas, pour lui déclarer la guerre; ou pour demander qu'on leur
+livrât Annibal, s'il avait entrepris ce siége de son autorité. Comme ils
+virent que dans le sénat on ne répondait point précisément à leur
+demande, l'un d'eux, montrant un pan de sa robe qui était plié: _Je
+porte ici_, dit-il d'un ton fier, _la paix et la guerre; c'est à vous de
+choisir l'une des deux_. Sur la réponse qu'on lui fit qu'il pouvait
+lui-même choisir: _Je vous donne donc la guerre_, dit-il, en déployant
+le pli de sa robe. _Nous l'acceptons de bon cœur, et la ferons de même_,
+répliquèrent les Carthaginois avec la même fierté: ainsi commença la
+seconde guerre punique.
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 184 et 185.] Si l'on en impute la cause à la
+prise de Sagonte, tout le tort, dit Polybe, était du côté des
+Carthaginois, qui ne pouvaient, sous aucun prétexte raisonnable,
+assiéger une ville comprise certainement, comme alliée de Rome, dans le
+traité qui défendait aux deux peuples d'attaquer réciproquement leurs
+alliés. Mais, si l'on remonte plus haut, et qu'on aille jusqu'au temps
+où la Sardaigne fut enlevée par force aux Carthaginois, et où, sans
+aucune raison, on leur imposa un nouveau tribut, il faut avouer,
+remarque le même Polybe, que sur ces deux points la conduite des Romains
+est tout-à-fait inexcusable, comme fondée uniquement sur l'injustice et
+sur la violence; et que, si les Carthaginois, sans chercher de vains
+circuits et de frivoles prétextes, avaient demandé nettement
+satisfaction sur ces deux griefs, et, en cas de refus, déclaré la guerre
+à Rome, toute la raison et toute la justice auraient été de leur côté.
+
+L'espace, entre la fin de la première guerre punique et le commencement
+de la seconde, fut de vingt-quatre ans.
+
+_Commencement de la seconde guerre punique._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, pag. 187. Liv. lib. 21, n. 20 et 22. AN. M. 3787
+CARTH. 629. ROM. 531. Av. J.C. 217.] Quand la guerre fut résolue et
+déclarée de part et d'autre, Annibal, qui pour-lors était âgé de
+vingt-six ou vingt-sept ans, avant que de faire éclater son grand
+dessein, songea à pourvoir à la sûreté de l'Espagne et de l'Afrique; et,
+dans cette vue, il fit passer les troupes de l'une dans l'autre, en
+sorte que les Africains servaient en Espagne, et les Espagnols en
+Afrique. Il en usa ainsi, persuadé que ces soldats, éloignés chacun de
+leur patrie, seraient plus propres au service, et d'ailleurs lui
+demeureraient plus fidèlement attachés, se servant comme d'otages les
+uns aux autres. Les troupes qu'il laissa en Afrique montaient environ à
+quarante mille hommes, dont il y en avait douze cents de cavalerie;
+celles d'Espagne à un peu plus de quinze mille, parmi lesquels il y
+avait deux mille cinq cent cinquante chevaux. Il laissa à son frère
+Asdrubal le commandement des troupes d'Espagne, avec une flotte de près
+de soixante vaisseaux pour garder les côtes, et lui donna de sages
+conseils sur la manière dont il devait se conduire, soit par rapport aux
+Espagnols, soit par rapport aux Romains, s'ils venaient l'attaquer.
+
+Avant qu'Annibal partît pour son expédition, Tite-Live remarque qu'il
+alla à Cadix pour s'acquitter des vœux qu'il avait faits à Hercule, et
+qu'il lui en fît de nouveaux pour obtenir un heureux succès dans la
+[Marge: Lib. 3, p. 192 et 193.] guerre où il allait s'engager. Polybe
+nous donne en peu de mots une idée fort nette de l'espace des lieux que
+devait traverser Annibal pour arriver en Italie. On compte depuis
+Carthagène, d'où il partit, jusqu'à l'Èbre, deux mille deux cents stades
+(110 lieues)[267]; depuis l'Èbre jusqu'à Emporium, petite ville maritime
+qui sépare l'Espagne des Gaules, selon Strabon, seize cents [Marge: Lib.
+3, pag 199.] stades (80 lieues); depuis Emporium jusqu'au passage du
+Rhône, pareil espace de seize cents stades (80 lieues); depuis le
+passage du Rhône jusqu'aux Alpes, quatorze cents stades (70 lieues);
+depuis les Alpes jusque dans les plaines de l'Italie, douze cents stades
+(60 lieues): ainsi, depuis Carthagène jusqu'en Italie, l'espace est de
+huit mille stades, c'est-à-dire, de quatre cents lieues.
+
+[Note 267: Polybe dit 2600 stades, ἑξακόσιοι στάδιοι προς
+διχιλίους., c'est-à-dire 260 milles géographiques, ou 86 lieues 2/3.
+
+ Ci 2600 stades, ou 86 lieues 2/3.
+ Plus 1600 53 1/3.
+ Plus 1600 53 1/3.
+ Plus 1400 46 2/3.
+ Plus 1200 40 "
+
+ Total. 8400 stades, ou 280 lieues.
+
+Polybe donne, en nombre rond, _environ 9000 stades_. Comme cet auteur a
+le soin de dire que la route était marquée de 8 en 8 stades par des
+bornes milliaires, on voit que les stades dont il est question sont des
+stades grecs, dits olympiques, dont 8 étaient compris dans un mille
+romain, et 600 dans un degré; conséquemment il en faut 10 pour un mille
+géographique, et 30 pour une lieue de 20 au degré.--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 188 et 189.] Annibal avait long-temps auparavant
+pris de sages précautions pour connaître la nature et la situation des
+lieux par où il devait passer; pour pressentir la disposition des
+Gaulois à l'égard des Romains[268]; pour gagner, par des présents, leurs
+chefs, qu'il savait être fort intéressés; et pour s'assurer de
+l'affection et de la fidélité d'une partie des peuples. Il n'ignorait
+pas que le passage des Alpes lui coûterait beaucoup de peine; mais il
+savait qu'il n'était pas impraticable, et cela lui suffisait.
+
+[Note 268: «Audierunt præoccupatos jam ab Annibale Gallorum animos
+esse: sed ne illi quidem ipsi salis mitem gentem fore, ni subindè auro,
+cujus avidissima gens est, principum animi concilieritur.» (LIV. lib.
+21, n. 20.)]
+
+[Marge: Polyb. p. 189 et 190. Liv. lib. 21, n. 22-24.] Dès que le
+printemps fut venu, Annibal se mit en marche, et partit de Carthagène,
+où il avait passé le quartier d'hiver. Son armée, pour-lors, était
+composée de plus de cent mille hommes, dont il y en avait douze mille de
+cavalerie: il menait près de quarante éléphants. Ayant passé l'Èbre, il
+subjugua en peu de temps les peuples qui se rencontrèrent sur sa marche,
+et perdit assez de monde dans cette expédition. Il laissa Hannon pour
+commander dans tout le pays entre l'Èbre et les Pyrénées, avec onze
+mille hommes, et leur confia les bagages de ceux qui devaient le suivre.
+Il en renvoya autant, chacun dans son pays, s'assurant par là de leur
+bonne volonté quand il aurait besoin de recrues, et montrant aux autres
+une espérance certaine de retour quand ils le voudraient. Il passe donc
+les Pyrénées, et s'avance jusqu'au bord du Rhône avec cinquante mille
+hommes de pied et neuf mille chevaux: armée formidable, moins par le
+nombre que par la valeur des troupes, qui avaient servi plusieurs années
+en Espagne, et qui y avaient appris le métier de la guerre sous les plus
+habiles capitaines qu'eût jamais eus Carthage.
+
+_Passage du Rhône._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 195-200. Liv. lib. 21, n. 26-28.] Annibal,
+arrivé[269] environ à quatre journées de l'embouchure du Rhône,
+entreprit de le passer, parce qu'en cet endroit le fleuve n'avait que la
+simple largeur de son lit. Il acheta des habitants du pays tous les
+canots et toutes les petites barques, qu'ils avaient en assez grand
+nombre à cause de leur commerce; il fit construire aussi à la hâte une
+quantité extraordinaire de bateaux, de nacelles, de radeaux. A son
+arrivée il avait trouvé les Gaulois postés sur l'autre bord, et bien
+disposés a lui disputer le passage. Il n'était pas possible de les
+attaquer de front. Il commanda un détachement considérable de ses
+troupes sous la conduite d'Hannon, fils de Bomilcar, pour aller passer
+le fleuve plus haut; et, afin de dérober sa marche et son dessein à la
+connaissance des ennemis, il le fit partir de nuit. La chose réussit
+comme il l'avait projetée[270]: ils passèrent le fleuve le lendemain,
+sans trouver aucune résistance.
+
+[Note 269: Un peu au-dessus d'Avignon.]
+
+[Note 270: On croit que ce fut entre Roquemaure et le
+Pont-Saint-Esprit.
+
+= Un peu au-dessus de Roquemaure, à 9 ou 10,000 toises au N. d'Avignon.
+La date de ce passage est du 28 au 30 Septembre.--L.]
+
+Us se reposèrent le reste du jour, et pendant la nuit ils s'avancèrent à
+petit bruit vers l'ennemi. Le matin, quand ils eurent donné les signaux
+dont on était convenu, Annibal se mit en état de tenter le passage. Une
+partie des chevaux, tout équipés, était dans les bateaux, afin que les
+cavaliers pussent, à la descente, attaquer sur-le-champ les ennemis: les
+autres passaient à la nage aux deux côtés des bateaux, du haut desquels
+un homme seul tenait les brides de trois ou quatre chevaux. Les
+fantassins étaient ou sur des radeaux, ou dans de petites barques, et
+dans des espèces de petites gondoles, qui n'étaient autre chose que des
+troncs d'arbres qu'ils avaient eux-mêmes creusés. On avait rangé les
+grands bateaux sur une même ligne, au haut du courant, pour rompre la
+rapidité des flots, et rendre le passage plus aisé au reste de la petite
+flotte. Quand les Gaulois la virent s'avancer sur le fleuve, ils
+poussèrent, selon leur coutume, des cris et des hurlements
+épouvantables, heurtèrent leurs boucliers les uns contre les autres, en
+les élevant au-dessus de leurs têtes, et lancèrent force traits; mais
+ils furent bien étonnés quand ils entendirent derrière eux un grand
+bruit, qu'ils aperçurent le feu qu'on avait mis à leurs tentes, et
+qu'ils se sentirent attaqués vivement en tête et en queue. Ils ne
+trouvèrent de sûreté que dans la fuite, et se retirèrent dans leurs
+villages. Le reste des troupes passa ensuite fort tranquillement.
+
+Il n'y eut que les éléphants qui causèrent beaucoup d'embarras. Voici
+comme on s'y prit pour les faire passer; ce ne fut que le jour suivant.
+On avança du bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux cents
+pieds, et large de cinquante, qui était fortement attaché au rivage par
+de gros câbles, et tout couvert de terre, en sorte que ces animaux, en y
+entrant, s'imaginaient marcher à l'ordinaire sur la terre. De ce premier
+radeau ils passaient dans un second, construit de la même sorte, mais
+qui n'avait que cent pieds de longueur, et qui tenait au premier par des
+liens faciles à délier. On faisait marcher à la tête les femelles: les
+autres éléphants les suivaient; et, quand ils étaient passés dans le
+second radeau, on le détachait du premier, et on le conduisait à l'autre
+bord en le remorquant par le secours des petites barques; puis il venait
+reprendre ceux qui étaient restés. Quelques-uns tombèrent dans l'eau,
+mais ils arrivèrent comme les autres sur le rivage, sans qu'il s'en
+noyât un seul.
+
+_Marche qui suivit le passage du Rhône._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 200-202. Liv. lib. 21, n. 31, 32.] Les deux
+consuls romains étaient partis dès le commencement du printemps, chacun
+pour sa province: P. Scipion pour l'Espagne, avec soixante vaisseaux,
+deux légions romaines, quatorze mille fantassins, et douze cents chevaux
+des alliés; Tib. Sempronius pour la Sicile, avec cent soixante
+vaisseaux, deux légions, seize mille hommes d'infanterie et dix-huit
+cents chevaux des alliés. La légion pour-lors, chez les Romains, était
+de quatre mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Sempronius
+avait fait des préparatifs extraordinaires à Lilybée, ville et port de
+Sicile, dans le dessein de passer tout d'un coup en Afrique. Scipion,
+pareillement, avait compté de trouver encore Annibal en Espagne, et d'y
+établir le théâtre de la guerre. Il fut bien étonné, quand, arrivant à
+Marseille, il apprit qu'Annibal était au bord du Rhône, et songeait à le
+passer. Il détacha trois cents cavaliers pour aller reconnaître
+l'ennemi; et Annibal, de son côté, dès qu'il eut appris que Scipion
+était à l'embouchure du Rhône, envoya, pour le même effet, cinq cents
+Numides, pendant qu'on était occupé à faire passer les éléphants.
+
+Dans le même temps, ayant fait assembler l'armée, il donna une audience
+publique, par le moyen d'un truchement, à un des princes de la Gaule
+située vers le Pô, qui venait l'assurer, au nom de la nation, qu'on
+l'attendait avec impatience; que les Gaulois étaient prêts à se joindre
+à lui pour marcher contre les Romains: et il s'offrait à conduire
+l'armée par des endroits où elle trouverait des vivres en abondance.
+Quand le prince se fut retiré, Annibal parla aux troupes, fit valoir
+extrêmement cette députation d'une nation gauloise, releva par de justes
+louanges la bravoure qu'elles avaient montrée jusque-là, et les exhorta
+à soutenir dans la suite leur réputation et leur gloire. Les soldats,
+pleins d'ardeur et de courage, levèrent tous ensemble les mains, et
+témoignèrent qu'ils étaient prêts à le suivre par-tout où il les
+mènerait. Il marqua le départ pour le lendemain; et, après avoir fait
+des vœux et des supplications aux dieux pour le salut de tous les
+soldats, il les renvoya, en leur recommandant de prendre de la
+nourriture, et du repos.
+
+Les Numides revinrent dans ce moment: ils avaient rencontré le
+détachement des Romains, et l'avaient attaqué. Le choc fut très-rude, et
+le carnage fort grand, eu égard au nombre. Il resta sur la place, du
+côté des Romains, cent soixante hommes, et de l'autre plus de deux
+cents; mais l'honneur de cette action demeura aux premiers, les Numides
+ayant cédé le champ de bataille, et s'étant retirés[271]. Cette première
+action fut prise comme un présage du sort de cette guerre, et elle
+sembla promettre aux Romains un heureux succès, mais qui leur coûterait
+bien cher, et qui leur serait bien disputé. De part et d'autre, ceux qui
+étaient restés du combat, et qui avaient été à la découverte,
+retournèrent vers leurs chefs pour leur en porter des nouvelles.
+
+[Note 271: «Hoc principium simulque omen belli, ut summâ rerum
+prosperum eventum, ita haud sanè incruentam ancipitisque certaminis
+victorium Romanis portendit.» (LIV. lib. 21, n. 29.)]
+
+Annibal partit le lendemain, comme il l'avait déclaré, et traversa la
+Gaule par le milieu des terres, en s'avançant vers le septentrion; non
+que ce chemin fût le plus court pour arriver aux Alpes, mais parce qu'en
+l'éloignant de la mer il lui faisait éviter la rencontre de Scipion, et
+favorisait le dessein qu'il avait d'entrer en Italie avec toutes ses
+forces, sans les avoir affaiblies par aucun combat.
+
+Quelque diligence que fît Scipion, il n'arriva à l'endroit où Annibal
+avait passé le Rhône que trois jours après qu'il en était parti.
+Désespérant de pouvoir l'atteindre, il retourna à sa flotte, et se
+rembarqua, résolu de l'aller attendre à la descente des Alpes; mais,
+afin de ne pas laisser l'Espagne sans défense, il y envoya son frère
+Cnéius avec la plus grande partie de ses troupes, pour faire tête à
+Asdrubal, et partit aussitôt pour Gênes, destinant l'armée qui était
+dans la Gaule vers le Pô, pour l'opposer à celle d'Annibal.
+
+Celui-ci, après une marche de quatre jours, arriva à une espèce d'île
+formée par le confluent[272] de deux rivières qui se joignent en cet
+endroit[273]. Là il fut pris pour arbitre entre deux frères qui se
+disputaient le royaume. Celui à qui il l'adjugea fournit à toute l'armée
+des vivres, des habits et des armes. C'était le pays des Allobroges: on
+appelait ainsi les peuples qui occupent maintenant les diocèses de
+Genève, de Vienne et de Grenoble. Sa marche fut assez tranquille jusqu'à
+ce qu'il fut arrivé à la Durance; et il s'avança de là au pied des Alpes
+sans trouver d'obstacle.
+
+[Note 272: Le texte de Polybe, tel que nous l'avons, et celui de
+Tite-Live, mettent cette île au confluent de la Saône et du Rhône,
+c'est-à-dire à l'endroit où Lyon a été bâti. C'est une faute visible. Il
+y avait dans le grec Σκώρας, et l'on a substitué à ce mot ό Ἅραρος.
+Jacq. Gronove dit avoir vu dans un manuscrit de Tite-Live, _Bisarar_, ce
+qui montre qu'il faut lire, _Isara Rhodanusque amnes_, au lieu de _Arar
+Rhodanusque_, et que l'île en question est formée par le confluent de
+l'Isère et du Rhône. La situation des Allobroges, dont il est parlé ici,
+en est une preuve évidente.
+
+= Les variantes de Polybe sur cet important passage donnent τᾕ δὲ ΣΚΏΡΑΣ
+ΣΚΌΡΑΣ, et dans quatre manuscrits τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑΣ. Lucas Holstenius a dit
+ingénieusement que ΣΚΆΡΑΣ ou CΚΆΡΑC est un mot mal lu, pour ΟΙCΑΡΑC, les
+copistes ayant confondu le C avec O, ce qui leur arrive souvent, et lié
+ensemble les deux IC, pour en former la lettre Κ: cette correction est
+d'autant plus certaine que l'article Ό manquait devant le mot ΣΚΆΡΑΣ;
+car on lisait: τᾕ μὲν γὰρ ό Ῥοδανὸς τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑC; il est clair qu'il
+aurait fallu au moins τᾕ δὲ ό ΣΚΆΡΑC: or, la correction donne ΟΙCΑΡΑC ou
+ό Ἰσάρας: M. Schweighæuser a inséré cette correction dans le texte de
+Polybe.
+
+Quant aux variantes de Tite-Live, elles donnent _pervernit ibi Ara_ ou
+_Ibique Arar ou ibi Arar_, ou _Pervenit Bisarar_: de la comparaison de
+ces variantes il résulte évidemment _pervenit: ibi Isarar ou Isara_, qui
+est la vraie leçon.--L.]
+
+[Note 273: Sorte de triangle, dit Polybe, borné d'un côté par le
+Rhône, de l'autre par l'Isère, assez semblable au Delta d'Égypte. Ce
+pays est maintenant occupé en très-grande partie par le département de
+l'Isère; le reste par celui de la Drôme, et une portion de la
+Savoie.--L.]
+
+_Passage des Alpes._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 203-208. Liv. lib. 21, n. 32-37.] La vue de ces
+montagnes, qui semblaient toucher au ciel, qui étaient couvertes
+par-tout de neige; où l'on ne découvrait que quelques cabanes informes,
+dispersées ça-et-là, et situées sur des pointes de rochers
+inaccessibles; que des troupeaux maigres et transis de froid; que des
+hommes chevelus, d'un aspect sauvage et féroce: cette vue, dis-je,
+renouvela la frayeur qu'on en avait déjà conçue de loin, et glaça de
+crainte tous les soldats. Quand on commença à y monter, on aperçut les
+montagnards, qui s'étaient emparés des hauteurs, et qui se préparaient à
+disputer le passage: il fallut s'arrêter. S'ils s'étaient cachés dans
+une embuscade, dit Polybe, et qu'après avoir laissé aux troupes le temps
+de s'engager dans quelque mauvais pas, ils fussent venus tout d'un coup
+fondre sur elles, l'armée était perdue sans ressource. Annibal apprit
+qu'ils ne gardaient ces hauteurs que de jour, après quoi ils se
+retiraient: il s'en empara de nuit. Quand les Gaulois revinrent de grand
+matin, ils furent fort surpris de voir leurs postes occupés par
+l'ennemi; mais ils ne perdirent pas courage. Accoutumé à grimper sur ces
+roches, ils attaquent les Carthaginois qui s'étaient mis en marche, et
+les harcèlent de tous côtés. Ceux-ci avaient en même temps à combattre
+contre l'ennemi, et à lutter contre la difficulté des lieux, où ils
+avaient peine à se soutenir; mais le grand désordre fut causé par les
+chevaux, et les bêtes de somme chargées du bagage, qui, effrayées des
+cris et des hurlements des Gaulois, que les montagnes faisaient retentir
+d'une manière horrible, et blessées quelquefois par les montagnards, se
+renversaient sur les soldats, et les entraînaient avec elles dans les
+précipices qui bordaient le chemin. Annibal, sentant bien que la perte
+seule de ses bagages pouvait faire périr son armée, vint au secours des
+troupes en cet endroit, et, ayant mis en fuite les ennemis, continua sa
+marche sans trouble et sans danger, et arriva à un château qui était la
+place la plus importante du pays. Il s'en rendit maître, aussi-bien que
+de tous les bourgs voisins, où il trouva de grands amas de blé et
+beaucoup de bestiaux, qui servirent à nourrir son armée pendant trois
+jours[274].
+
+[Note 274: Annibal côtoya la rive gauche de l'Isère, puis la rive
+gauche du Drac, jusqu'à S. Bonnet, à l'entrée du département des
+Hautes-Alpes; de là il gagna la Durance, qu'il remonta tantôt sur la
+rive droite, tantôt sur la rive gauche, jusqu'au-dessus de Briançon; et
+il atteignit le col du mont Genèvre, entre le 26 et le 30 octobre. On
+peut voir la discussion de cette route dans deux dissertations que j'ai
+insérées au journal des savants (année 1819, _Janvier_, p. 22-36; et
+_Décembre_, p. 733-762).--L.]
+
+Après une marche assez paisible, on eut un nouveau danger à essuyer. Les
+Gaulois, feignant de vouloir profiter du malheur de leurs voisins, qui
+s'étaient mal trouvés d'avoir entrepris de s'opposer au passage des
+troupes, vinrent saluer Annibal, lui apportèrent des vivres, s'offrirent
+à lui servir de guides, et lui laissèrent des ôtages pour assurance de
+leur fidélité. Annibal ne s'y fia que médiocrement. Les éléphants et les
+chevaux marchaient à la tête: il suivait avec le gros de son infanterie,
+attentif et prenant garde à tout. On arriva dans un défilé fort étroit
+et roide, commandé par une hauteur où les Gaulois avaient caché une
+embuscade. Elle en sortit tout-à-coup, attaqua les Carthaginois de tous
+côtés, roulant contre eux des pierres d'une grandeur énorme. Ils
+auraient mis l'armée entièrement en déroute, si Annibal n'eût fait des
+efforts extraordinaires pour la tirer de ce mauvais pas.
+
+Enfin, le neuvième jour, il arriva sur le sommet des Alpes. L'armée y
+passa deux jours à se reposer et à se refaire de ses fatigues, après
+quoi elle se remit en marche. Comme on était déjà en automne, il était
+tombé récemment beaucoup de neige, qui couvrait tous les chemins, ce qui
+jeta le trouble et le découragement parmi les troupes. Annibal s'en
+aperçut; et, s'étant arrêté sur une hauteur d'où l'on découvrait toute
+l'Italie, il leur montra les campagnes fertiles[275] arrosées par le Pô,
+auxquelles il touchait presque, ajoutant qu'il ne fallait plus qu'un
+léger effort pour y arriver. Il leur représenta qu'une ou deux batailles
+allaient finir glorieusement leurs travaux, et les enrichir pour
+toujours en les rendant maîtres de la capitale de l'empire romain. Ce
+discours, plein d'une si flatteuse espérance, et soutenu de la vue de
+l'Italie, rendit l'allégresse et la vigueur aux troupes abattues. On
+continua donc de marcher; mais la route n'en était pas devenue plus
+aisée: au contraire, comme c'était en descendant, la difficulté et le
+danger augmentaient; car les chemins étaient presque par-tout escarpés,
+étroits, glissants, en sorte que les soldats ne pouvaient se soutenir en
+marchant, ni s'arrêter lorsqu'ils avaient fait un mauvais pas, mais
+tombaient les uns sur les autres, et se renversaient mutuellement.
+
+[Note 275: Du Piémont.]
+
+On arriva en un endroit plus difficile que tout ce qu'on avait rencontré
+jusque-là: c'était un sentier déjà fort roide par lui-même, et qui,
+l'étant encore devenu davantage par un nouvel éboulement des terres,
+montrait un abyme qui avait plus de mille pieds de profondeur. La
+cavalerie s'y arrêta tout court. Annibal, étonné de ce retardement, y
+accourut, et vit qu'en effet il était impossible de passer outre. Il
+songea à prendre un long détour et à faire un grand circuit; mais la
+chose ne se trouva pas moins impossible. Comme, sur l'ancienne neige qui
+était durcie par le temps, il en était tombé depuis quelques jours une
+nouvelle qui n'avait pas beaucoup de profondeur, les pieds d'abord, y
+entrant facilement, s'y soutenaient; mais, quand celle-ci, par le
+passage des premières troupes et des bêtes de somme, fut fondue, on ne
+marchait que sur la glace, où tout était glissant, où les pieds ne
+trouvaient point de prise, et où, pour peu qu'on fît un faux pas et
+qu'on voulût s'aider des genoux ou des mains pour se retenir, on ne
+rencontrait plus ni branches ni racines pour s'y attacher. Outre cet
+inconvénient, les chevaux, frappant avec effort la glace pour se
+retenir, et y enfonçant leurs pieds, ne pouvaient plus les en retirer,
+et y demeuraient pris comme dans un piége. Il fallut donc chercher un
+autre expédient.
+
+Annibal prit le parti de faire camper et reposer son armée pendant
+quelque temps sur le sommet de cette colline, qui avait assez de
+largeur, après en avoir fait nettoyer le terrain, et ôter toute la neige
+qui le couvrait, tant la nouvelle que l'ancienne, ce qui coûta des
+peines infinies. On creusa ensuite, par son ordre, un chemin dans le
+rocher même, et ce travail fut poussé avec une ardeur et une constance
+étonnantes. Pour ouvrir et élargir cette route, on abattit tous les
+arbres des environs; et, à mesure qu'on les coupait, le bois était rangé
+autour du roc, après quoi on y mettait le feu. Heureusement il faisait
+un grand vent, qui alluma bientôt une flamme ardente: de sorte que la
+pierre devint aussi rouge que le brasier même qui l'environnait. Alors
+Annibal, si l'on en croit Tite-Live (car Polybe n'en dit rien), fit
+verser dessus une grande quantité de vinaigre[276], qui, s'insinuant
+dans les veines du rocher entr'ouvert par la force du feu, le calcina et
+l'amollit. De cette sorte, en prenant un long circuit, afin que la pente
+fût plus douce, on pratiqua le long du rocher un chemin qui donna un
+libre passage aux troupes, aux bagages, et même aux éléphants. On
+employa quatre jours à cette opération. Les bêtes de somme mouraient de
+faim, car on ne trouvait rien pour elles dans ces montagnes toutes
+couvertes de neige. On arriva enfin dans des endroits cultivés et
+fertiles, qui fournirent abondamment du fourrage aux chevaux, et toutes
+sortes de nourritures aux soldats.
+
+[Note 276: Plusieurs rejettent ce fait comme supposé. Pline ne
+manque pas d'observer la force du vinaigre, pour rompre des pierres et
+des rochers. _Saxa rumpit infusum, quæ non ruperit ignis antecedens_
+(lib. 23, c. 1). C'est pourquoi il appelle le vinaigre _succus rerum
+domitor_ (lib. 33, cap. 2). Dion, en parlant du siége de la ville
+d'Éleuthère, dit qu'on en fit tomber les murailles par la force du
+vinaigre (lib. 36, pag. 8). Apparemment ce qui arrête ici est la
+difficulté, où Annibal dut être, de trouver dans ces montagnes la
+quantité de vinaigre nécessaire pour cette opération.
+
+=Évidemment c'est en cela que consiste la difficulté: car on ne nie pas
+que le vinaigre ne décompose la pierre calcaire lorsqu'elle est calcinée
+par le feu: mais cette difficulté est insoluble. On a cru que cette
+fable est de l'invention de Tite-Live; je ne le pense pas. C'est
+probablement une de ces traditions populaires qui durent leur origine à
+l'étonnement dont la marche merveilleuse d'Annibal avait frappé tous les
+esprits. Polybe en effet reproche aux historiens d'Annibal, d'accueillir
+de ces traditions mensongères pour rendre leur narration plus attachante
+et plus dramatique (POLYB. III, c. 47, § 6). Appien lui-même ne dédaigne
+pas de rapporter cette fable (_Bell. Annib._ § 4). Il n'est donc pas
+surprenant que Tite-Live l'ait insérée dans son histoire.--L.]
+
+_Entrée dans l'Italie._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, pag. 209 et 212-214. Liv. lib. 21, n. 39.] L'armée
+d'Annibal, lorsqu'elle entra en Italie, était beaucoup inférieure en
+nombre à ce qu'elle était quand il partit de l'Espagne, où nous avons vu
+qu'elle montait à près de soixante mille hommes. Sur la route elle avait
+fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il fallut soutenir,
+soit au passage des rivières. En quittant le Rhône, elle était encore de
+trente-huit mille hommes de pied et de plus de huit mille chevaux: le
+passage des Alpes la diminua de près de la moitié. Il ne restait plus à
+Annibal que douze mille Africains, huit mille Espagnols d'infanterie, et
+six mille chevaux: c'est lui-même qui l'avait marqué sur une colonne
+près du promontoire Lacinien. Il y avait cinq mois et demi qu'il était
+parti de la Nouvelle-Carthage, en comptant les quinze jours que lui
+avait coûté le passage des Alpes, lorsqu'il planta ses étendards dans
+les plaines du Pô (à l'entrée du Piémont): on pouvait être alors dans le
+mois de septembre.
+
+Son premier soin fut de donner quelque repos à ses troupes, qui en
+avaient un extrême besoin. Lorsqu'il les vit en bon état, les peuples du
+territoire de Turin[277] ayant refusé de faire alliance avec lui, il
+alla camper devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois
+jours, et fit passer au fil de l'épée tous ceux qui lui avaient été
+opposés. Cette expédition jeta une si grande terreur parmi les barbares,
+qu'ils vinrent tous d'eux-mêmes se rendre à discrétion. Le reste des
+Gaulois en aurait fait autant, si la crainte de l'armée romaine qui
+approchait ne les eût retenus. Annibal alors jugea qu'il n'y avait point
+de temps à perdre, qu'il fallait avancer dans le pays, et hasarder
+quelque exploit qui pût établir la confiance parmi les peuples qui
+auraient envie de se déclarer pour lui.
+
+[Note 277: Les Taurins, qui habitaient au pied du Mont Genèvre,
+jusqu'aux bords du Pô.--L.]
+
+Cette rapidité extraordinaire d'Annibal étonna Rome, et y jeta une
+grande alarme. Sempronius reçut ordre de quitter la Sicile pour venir au
+secours de sa patrie; et P. Scipion, l'autre consul, s'avança à grandes
+journées vers l'ennemi, passa le Pô, et alla camper près du Tésin[278].
+
+[Note 278: C'est une petite rivière de l'Italie, dans la Lombardie.
+
+= C'est une grande rivière qui sort du lac Majeur, et se jette dans le
+Pô.--L.]
+
+_Combat de cavalerie près du Tésin._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 214-218. Liv. lib. 21, n. 39-47.] Les armées
+étant en présence, les chefs de part et d'autre haranguent leurs soldats
+avant que d'en venir aux mains. Scipion[279], après avoir représenté à
+ses troupes la gloire de leur patrie et les exploits de leurs ancêtres,
+les avertit que la victoire est entre leurs mains, puisqu'ils n'auront
+affaire qu'à des Carthaginois, si souvent vaincus, réduits à être leurs
+tributaires pendant vingt ans, et accoutumés depuis long-temps à être
+presque leurs esclaves; que l'avantage qu'ils ont remporté contre
+l'élite de la cavalerie carthaginoise[280] est un gage assuré du succès
+du reste de toute la guerre; qu'Annibal, au passage des Alpes, vient de
+perdre la meilleure partie de son armée; que ce qui lui en reste est
+épuisé par la faim, le froid, les fatigues et la misère; qu'il leur
+suffira de se montrer pour mettre en fuite des troupes qui ressemblent
+plus à des spectres qu'à des hommes; qu'enfin la victoire est devenue
+nécessaire, non-seulement pour couvrir l'Italie, mais pour sauver Rome
+même, du sort de laquelle le combat va décider, et qui n'a point d'autre
+armée à opposer aux ennemis.
+
+[Note 279: Il avait débarqué à Pise, en Étrurie, ramenant ses
+troupes de Marseille (v. plus haut, p. 287).]
+
+[Note 280: Scipion veut parler du succès des 300 cavaliers romains
+contre les 500 cavaliers numides, envoyés par Annibal en reconnaissance,
+lors du passage du Rhône (v. plus haut, p. 285).--L.]
+
+Annibal, pour se mieux faire entendre à des soldats d'un esprit
+grossier, parle à leurs yeux avant que de parler à leurs oreilles, et ne
+songe à les persuader par des raisons qu'après les avoir remués par le
+spectacle. Il offre des armes à plusieurs des prisonniers montagnards,
+les fait combattre deux à deux à la vue de son armée, promettant la
+liberté et des présents magnifiques à ceux qui sortiraient vainqueurs.
+La joie avec laquelle ces barbares courent au combat sur de pareils
+motifs donne occasion à Annibal de tracer plus vivement à ses gens, par
+ce qui vient de se passer à leurs yeux, une image sensible de leur
+situation présente, qui, en leur ôtant tous les moyens de reculer en
+arrière, leur impose une nécessité absolue de vaincre ou de mourir, pour
+éviter les maux infinis préparés à ceux qui seront assez lâches pour
+céder aux Romains. Il étale à leurs yeux la grandeur des récompenses, la
+conquête de toute l'Italie, le pillage de Rome, cette ville si riche et
+si opulente, une victoire illustre, une gloire immortelle. Il rabaisse
+la puissance romaine, dont le vain éclat ne doit point éblouir des
+guerriers comme eux, qui sont venus des colonnes d'Hercule jusque dans
+le cœur de l'Italie, au travers des nations les plus féroces. Pour ce
+qui le regarde personnellement, il ne daigne pas se comparer avec un
+Scipion, général de six mois, lui, presque né, du moins nourri, dans la
+tente d'Amilcar son père; vainqueur de l'Espagne, de la Gaule, des
+habitants des Alpes, et, ce qui est beaucoup plus, vainqueur des Alpes
+mêmes. Il excite leur indignation contre l'insolence des Romains, qui
+ont osé demander qu'on le leur livrât avec les soldats qui avaient pris
+Sagonte; et il pique leur jalousie contre l'orgueil insupportable de ces
+maîtres impérieux, qui croient que tout leur doit obéir, et qu'ils ont
+droit d'imposer des lois à toute la terre.
+
+Après ces discours de part et d'autre, on se prépare au combat. Scipion,
+ayant jeté un pont sur le Tésin, fit passer ses troupes. Deux mauvais
+présages avaient jeté le trouble et l'alarme dans son armée. Les
+Carthaginois étaient pleins d'ardeur: Annibal leur fait de nouvelles
+promesses; et, ayant fendu avec une pierre la tête de l'agneau qu'il
+immolait, il prie Jupiter de l'écraser de même, s'il ne donnait à ses
+soldats les récompenses qu'il venait de leur promettre.
+
+Scipion fait marcher à la première ligne les gens de trait avec la
+cavalerie gauloise, forme la seconde ligne de l'élite de la cavalerie
+des alliés, et avance au petit pas. Annibal marche au-devant de lui avec
+toute sa cavalerie, plaçant au centre la cavalerie à frein, et la
+numide[281] sur les ailes, pour envelopper l'ennemi. Les chefs et la
+cavalerie ne demandant qu'à combattre, on commence à charger. Au premier
+choc, les soldats de Scipion, armés à la légère, eurent à peine lancé
+leurs premiers traits, qu'épouvantés par la cavalerie carthaginoise, qui
+venait sur eux, et craignant d'être foulés aux pieds par les chevaux,
+ils plièrent, et s'enfuirent par les intervalles qui séparaient les
+escadrons. Le combat se soutint long-temps à forces égales: de part et
+d'autre beaucoup de cavaliers mirent pied à terre, de sorte que l'action
+devint d'infanterie comme de cavalerie. Pendant ce temps-là les Numides
+enveloppent l'ennemi, et fondent par les derrières sur ces gens de trait
+qui d'abord avaient échappé à la cavalerie, et les écrasent sous les
+pieds de leurs chevaux. Les troupes qui étaient au centre des Romains
+avaient combattu jusque-là avec beaucoup de valeur: de part et d'autre
+il était resté sur la place bien du monde, et plus même du côté des
+Carthaginois; mais les troupes romaines furent mises en désordre par
+l'attaque des Numides, qui les prirent en queue, et sur-tout par la
+blessure du consul, qui le mit hors d'état de combattre: ce général fut
+tiré des mains des ennemis par le courage de son fils, qui n'avait
+pour-lors que dix-sept ans, et qui mérita ensuite le surnom
+d'_Africain_, pour avoir terminé glorieusement cette guerre.
+
+[Note 281: Les Numides ne mettaient à leurs chevaux ni frein, ni
+bride, ni selle.
+
+= Il paraît que leurs chevaux n'avaient qu'une muserolle, à laquelle
+était attachée une bride. C'est là ce que Virgile a entendu par _Numidæ
+infreni_ (_Æneid._ IV, 41).--L.]
+
+Le consul, blessé dangereusement, se retira en bon ordre, et fut conduit
+dans son camp par un gros de cavaliers qui le couvraient de leurs armes
+et de leurs corps: le reste des troupes l'y suivit. Il se hâta d'arriver
+au Pô, le fit passer à son armée, et rompit le pont: ce qui empêcha
+Annibal de l'atteindre.
+
+On convient qu'Annibal dut cette première victoire à sa cavalerie, et on
+jugea dès-lors qu'elle faisait la principale force de son armée, et que
+pour cette raison les Romains devaient éviter les plaines larges et
+découvertes, telles que sont celles qui se trouvent entre le Pô et les
+Alpes.
+
+Aussitôt après la journée du Tésin, tous les Gaulois du voisinage
+s'empressèrent à l'envi de venir se rendre à Annibal, de le fournir de
+munitions, et de prendre parti dans ses troupes; et ce fut là, comme
+Polybe l'a déjà fait remarquer, la principale raison qui obligea ce sage
+et habile général, malgré le petit nombre et la faiblesse de ses
+troupes, de hasarder une bataille, qui était devenue pour lui d'une
+absolue nécessité, dans l'impuissance où il était de retourner en
+arrière quand il l'aurait voulu, parce qu'il n'y avait qu'une bataille
+qui pût faire déclarer en sa faveur les Gaulois, dont le secours était
+l'unique ressource qui lui restât dans la conjoncture présente.
+
+_Bataille de la Trébie._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 220-227. Liv. lib. 21, n. 51-56.] Le consul
+Sempronius, sur les ordres du sénat, était revenu de Sicile à
+Rimini[282]. De là il marcha vers la Trébie, petite rivière de la
+Lombardie, qui se jette dans le Pô un peu au-dessus de Plaisance, où il
+joignit ses troupes avec celles de Scipion. Annibal s'approcha du camp
+des Romains, dont il n'était plus séparé que par la petite rivière. La
+proximité des armées donnait lieu à de fréquentes escarmouches, dans
+l'une desquelles Sempronius, à la tête d'un corps de cavalerie, remporta
+contre un parti de Carthaginois un avantage assez peu considérable, mais
+qui augmenta beaucoup la bonne opinion que ce général avait
+naturellement de son mérite.
+
+[Note 282: Appelée alors _Ariminium_.--L.]
+
+Ce léger succès lui paraissait une victoire complète. Il se vantait
+d'avoir vaincu l'ennemi dans un genre de combat où son collègue avait
+été défait, et d'avoir par là relevé le courage abattu des Romains.
+Déterminé à en venir au plus tôt à une action décisive, il crut, pour la
+bienséance, devoir consulter Scipion, qu'il trouva d'un avis entièrement
+contraire au sien. Celui-ci représentait que, si l'on donnait aux
+nouvelles levées le temps de s'exercer pendant l'hiver, on en tirerait
+plus de service la campagne suivante; que les Gaulois, naturellement
+légers et inconstants, se détacheraient peu à peu d'Annibal; que, sa
+blessure étant guérie, sa présence pourrait être de quelque utilité dans
+une affaire générale: enfin il le priait instamment de ne point passer
+outre.
+
+Quelque solides que fussent ces raisons, Sempronius ne put les goûter:
+il voyait sous ses ordres seize mille Romains et vingt mille alliés,
+sans compter la cavalerie; c'était le nombre où montait en ce temps-là
+une armée complète, lorsque les deux consuls se trouvaient joints
+ensemble: l'armée ennemie était à peu près de pareil nombre. La
+conjoncture lui paraissait tout-à-fait favorable. Il disait hautement
+que tous demandaient la bataille, excepté son collègue, qui, devenu par
+sa blessure plus malade de l'esprit que du corps, ne pouvait souffrir
+qu'on parlât de combat. Mais enfin, était-il juste de laisser languir
+tout le monde avec lui? Qu'attendait-il davantage? Espérait-il qu'un
+troisième consul et qu'une nouvelle armée viendraient à son secours? Il
+tenait de pareils discours, et parmi les soldats, et jusque dans la
+tente de Scipion. Le temps de l'élection des nouveaux généraux, qui
+approchait, lui faisait craindre qu'on ne lui envoyât un successeur
+avant qu'il eût pu terminer la guerre, et il croyait devoir profiter de
+la maladie de son collègue pour s'assurer à lui seul tout l'honneur de
+la victoire. Comme il ne cherchait pas le temps des affaires, dit
+Polybe, mais le sien, il ne pouvait manquer de prendre de mauvaises
+mesures. Il donna donc ordre aux soldats de se tenir prêts à combattre.
+
+C'était tout ce que desirait Annibal, qui avait pour maxime qu'un
+général qui s'est avancé dans un pays ennemi ou étranger, et qui a formé
+une entreprise extraordinaire, n'a de ressource qu'en soutenant toujours
+les espérances des alliés par quelque nouvel exploit: d'ailleurs,
+sachant qu'il n'aurait affaire qu'à des troupes de nouvelle levée, qui
+étaient sans expérience, il desirait profiter de l'ardeur des Gaulois,
+qui demandaient le combat, et de l'absence de Scipion, à qui sa blessure
+ne permettait pas d'y assister. Il ordonna donc à Magon de se mettre en
+embuscade avec deux mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, sur les
+bords escarpés du petit ruisseau[283] qui séparait les deux camps, et de
+se tenir caché parmi les arbrisseaux, qui y étaient en grande quantité.
+Souvent une embuscade est plus sûre dans un terrain plat et uni, mais
+fourré comme était celui-là, que dans des bois, parce qu'on s'en défie
+moins. Il fit ensuite passer la Trébie aux cavaliers numides, avec ordre
+de s'avancer dès le point du jour jusqu'aux portes du camp des ennemis
+pour les attirer au combat, et de repasser la rivière en se retirant,
+pour engager les Romains à la passer aussi. Ce qu'il avait prévu ne
+manqua pas d'arriver. Le bouillant Sempronius envoya d'abord contre les
+Numides toute sa cavalerie, puis six mille hommes de trait, qui furent
+bientôt suivis de tout le reste de l'armée. Les Numides lâchèrent le
+pied à dessein: les Romains les poursuivirent avec chaleur, et passèrent
+la Trébie sans résistance, mais non sans beaucoup souffrir, ayant de
+l'eau jusque sous les aisselles, parce qu'ils trouvèrent le
+ruisseau[284] enflé par les torrents qui y étaient tombés des montagnes
+voisines pendant la nuit. On était pour-lors vers le solstice d'hiver,
+c'est-à-dire en décembre; il neigeait ce jour-là même, et faisait un
+froid glaçant. Les Romains étaient sortis à jeun, et sans avoir pris
+aucune précaution; au lieu que les Carthaginois, par l'ordre d'Annibal,
+avaient bu et mangé sous leurs tentes, avaient mis leurs chevaux en
+état, s'étaient frottés d'huile, et revêtus de leurs armes auprès du
+feu.
+
+[Note 283: Il paraît que par le mot Ῥεῖθρον, Polybe entend un
+_ravin_; c'est dans le lit de ce ravin, dont les bords étaient élevés,
+qu'Annibal plaça son embuscade.--L.]
+
+[Note 284: Il s'agit de la Trébie, et non du _ruisseau_. Il semble
+que Rollin n'a pas bien entendu Polybe en cet endroit.--L.]
+
+On en vint aux mains en cet état. Les Romains se défendirent assez
+long-temps et avec assez de courage; mais la faim, le froid, la fatigue,
+leur avaient ôté la moitié de leurs forces. La cavalerie carthaginoise,
+qui surpassait de beaucoup la romaine en nombre et en vigueur, l'enfonça
+et la mit en fuite. Le désordre se mit bientôt aussi dans l'infanterie.
+L'embuscade, étant sortie à propos, vint fondre tout-à-coup sur elle par
+les derrières, et acheva la déroute. Un gros de troupes, au nombre de
+plus de dix mille hommes, eut le courage de se faire jour à travers les
+Gaulois et les Africains, dont ils firent un grand carnage; et, ne
+pouvant ni secourir les leurs, ni retourner au camp, dont la cavalerie
+numide, la rivière et la pluie ne leur permettaient pas de reprendre le
+chemin, ils se retirèrent en bon ordre à Plaisance: la plupart des
+autres qui restèrent périrent sur les bords de la rivière, écrasés par
+les éléphants et par la cavalerie. Ceux qui purent échapper allèrent
+joindre le gros dont nous avons parlé. Scipion se rendit aussi à
+Plaisance la nuit suivante. La victoire fut complète du côté des
+Carthaginois, et la perte peu considérable, si ce n'est que le froid, la
+pluie, la neige, leur firent périr beaucoup de chevaux, et de tous les
+éléphants on n'en put sauver qu'un seul.
+
+[Marge: Polyb. l. 5, p. 228-229. Liv. lib. 21, n. 60-61.] Cette campagne
+et la suivante furent plus heureuses pour les Romains en Espagne. Cn.
+Scipion la subjugua jusqu'à l'Èbre, défit Hannon, et le fit prisonnier.
+
+[Marge: Polyb. pag. 229.] Annibal profita des quartiers d'hiver pour
+faire reposer ses troupes, et pour gagner les habitants du pays. Dans
+cette vue, après avoir déclaré aux prisonniers qu'il avait faits sur les
+alliés des Romains qu'il n'était pas venu pour leur faire la guerre,
+mais pour remettre les Italiens en liberté, et pour les défendre contre
+les Romains, il les renvoya tous sans rançon dans leur patrie.
+
+[Marge: Liv. lib. 21, n. 58.] A peine l'hiver était-il fini, qu'il prit
+le chemin de la Toscane, où il se hâtait de passer pour deux grandes
+raisons; la première était pour éviter les effets de la mauvaise volonté
+des Gaulois, qui se lassaient du long séjour de l'armée carthaginoise
+sur leurs terres, et qui souffraient avec impatience de porter tout le
+poids d'une guerre dans laquelle ils n'étaient entrés que pour la faire
+chez leurs ennemis communs; la seconde, pour augmenter, par une démarche
+hardie, la réputation de ses armes parmi tous les peuples d'Italie, en
+portant la guerre jusque dans le voisinage de Rome, et pour ranimer
+l'ardeur de ses troupes et des Gaulois ses alliés par le pillage des
+terres ennemies. Mais il fut attaqué au passage de l'Apennin d'une
+horrible tempête, qui lui fit perdre beaucoup de monde. Le froid, la
+pluie, les vents, la grêle, semblaient avoir conjuré sa ruine, en sorte
+que ce que les Carthaginois avaient souffert au passage des Alpes leur
+paraissait moins affreux. De là il retourna à Plaisance, où il donna
+contre Sempronius, qui était aussi revenu de Rome, un second combat: la
+perte fut à peu près égale de part et d'autre.
+
+[Marge: Polyb. _Ibid._
+Liv. lib. 22, n. 1. Appian. in bell. Annib. pag. 316.] Ce fut dans ce
+même quartier d'hiver qu'il s'avisa d'un stratagème vraiment
+carthaginois. Il était environné de peuples légers et inconstants; la
+liaison qu'il avait contractée avec eux était encore toute récente; il
+avait à craindre que, changeant à son égard de dispositions, ils ne lui
+dressassent des piéges, et n'attentassent sur sa vie. Pour la mettre en
+sûreté, il fit faire des perruques et des habits pour toutes les
+différentes sortes d'âge: il prenait tantôt l'un, tantôt l'autre, et se
+déguisait si souvent, que non-seulement ceux qui ne le voyaient qu'en
+passant, mais ses amis même, avaient peine à le reconnaître.
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 230-231. Liv. lib. 22, n. 2.] On avait nommé à
+Rome pour consuls Cn. Servilius et C. Flaminius. Annibal ayant appris
+que celui-ci était déjà arrivé à Arretium, Ville de la Toscane, crut
+devoir [Marge: AN. M. 3788 ROM. 552.] hâter sa marche pour l'atteindre
+au plus tôt. De deux chemins qu'on lui indiqua, il prit le plus court,
+quoiqu'il fût très-difficile et presque impraticable, parce qu'il
+fallait passer à travers un marais. L'armée y souffrit des fatigues
+incroyables. Pendant quatre jours et trois nuits, elle eut le pied dans
+l'eau, sans pouvoir prendre un moment de sommeil. Annibal lui-même,
+monté sur le seul éléphant qui lui restait, eut bien de la peine à en
+sortir. Les veilles continuelles, jointes aux vapeurs grossières qui
+s'exhalaient de ce lieu marécageux, et à l'intempérie de la saison, lui
+firent perdre un œil.[285]
+
+[Note 285: Cette partie de la marche d'Annibal a offert aux
+critiques de grandes difficultés: ils ont fait errer ce général dans les
+Apennins, depuis Bologne jusqu'à _Fesulæ_, de la manière la plus
+invraisemblable. Je pense qu'Annibal se rendit directement de Plaisance,
+à travers l'Apennin, par Pontremoli, Sarzani, Lucques; et que les marais
+dans lesquels il fut forcé de s'engager, sont ceux que l'Arno formait
+dans toute la partie inférieure de son cours. Ceux qui se sont autorisés
+des ossements d'éléphants fossiles qu'on a trouvés dans certains lieux
+des Apennins, pour établir qu'Annibal y avait passé, n'ont pas songé
+que, selon Polybe, un _seul_ de ses éléphants put échapper au froid,
+lors de la bataille de la Trébie.--L.]
+
+_Bataille de Trasimène._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 231-238. Liv. lib. 22. n. 3-8.] Annibal, après
+être sorti, presque contre toute espérance, de ce pas dangereux, et
+avoir fait prendre quelque repos à ses troupes, alla camper entre
+Arretium et Fésule, dans le territoire le plus riche et le plus fertile
+de la Toscane. Il s'attacha d'abord à connaître le caractère de
+Flaminius, pour tirer avantage de son faible; ce qui, selon Polybe, doit
+faire la principale étude d'un général d'armée. Il apprit que c'était un
+homme entêté de son mérite, entreprenant, hardi, impétueux, avide de
+gloire. Pour[286] le précipiter de plus en plus dans ces vices, qui lui
+étaient naturels, il commença à irriter sa témérité par le dégât et les
+incendies qu'il fit faire à sa vue dans toute la campagne.
+
+[Note 286: «Apparebat ferociter omnia ac præproperè acturum. Quòque
+pronior esset in sua vitia, agitare eum atque irritare Pœnus parat.»
+(LIV. lib. 22, n. 3.)]
+
+Flaminius n'était pas d'humeur à rester tranquille dans son camp, quand
+même Annibal serait demeuré en repos; mais, quand il vit qu'on ravageait
+à ses yeux les terres des alliés, il crut que c'était une honte pour lui
+qu'Annibal pillât impunément l'Italie, et s'avançât sans trouver de
+résistance vers les murailles mêmes de Rome. Il rejeta avec mépris les
+sages avis de ceux qui lui conseillaient d'attendre son collègue, et de
+se contenter pour le présent d'arrêter les ravages de l'ennemi.
+
+Cependant Annibal avançait toujours vers Rome, ayant Cortone à sa
+gauche, et le lac de Trasimène à sa droite. Quand il vit que le consul
+le suivait de près, dans le dessein de le combattre, pour l'arrêter dans
+sa marche, ayant reconnu que le terrain était propre à donner bataille,
+il ne songea aussi, de son côté, qu'aux moyens de la donner. Le lac de
+Trasimène et les montagnes de Cortone forment un défilé fort serré,
+au-delà duquel on entre dans un vallon assez spacieux, bordé des deux
+côtés, dans sa longueur, par des hauteurs assez grandes, et fermé dans
+le débouché, qui est à l'autre extrémité, par une colline escarpée, et
+de difficile accès. C'est sur cette colline qu'Annibal alla camper avec
+le gros de son armée, après avoir traversé tout le vallon, et avoir
+posté l'infanterie légère en embuscade sur les collines à droite, et
+fait couler une partie de sa cavalerie derrière les éminences, jusque
+vers l'entrée du défilé par où Flaminius devait nécessairement passer.
+En effet, ce général, qui suivait l'ennemi avec chaleur pour le
+combattre, étant arrivé à la vue du défilé près du lac, fut obligé de
+s'y arrêter, parce que la nuit approchait; mais il y entra le lendemain
+dès la pointe du jour.
+
+Annibal l'ayant laissé avancer avec toutes ses troupes plus de la moitié
+du vallon, et voyant l'avant-garde des Romains assez près de lui, donna
+le signal du combat, et envoya ordre à ses troupes de sortir de leur
+embuscade pour fondre en même temps sur l'ennemi de tous côtés. On peut
+juger du trouble des Romains.
+
+Ils n'étaient pas encore rangés en bataille, et n'avaient pas préparé
+leurs armes, lorsqu'ils se virent pressés par-devant, par-derrière, et
+par les flancs. Le désordre se met en un moment dans tous les rangs.
+Flaminius, seul intrépide dans une consternation si universelle, ranime
+ses soldats de la main et de la voix, et les exhorte à se faire un
+passage par le fer à travers les ennemis; mais le tumulte qui règne
+par-tout, les cris affreux des ennemis, et le brouillard qui s'était
+élevé, empêchent qu'on ne puisse ni le voir ni l'entendre. Cependant,
+lorsqu'ils aperçurent qu'ils étaient enfermés de tous côtés, ou par les
+ennemis, ou par le lac, l'impossibilité de se sauver par la fuite
+rappela leur courage, et l'on commença à combattre de tous côtés avec
+une animosité étonnante. L'acharnement fut si grand dans les deux
+armées, que personne ne sentit un tremblement de terre qui arriva dans
+cette contrée, et qui renversa des villes entières. Dans cette
+confusion, Flaminius ayant été tué par un Gaulois insubrien, les Romains
+commencèrent à plier, et prirent ensuite ouvertement la fuite. Un grand
+nombre, cherchant à se sauver, se précipita dans le lac: d'autres, ayant
+pris le chemin des montagnes, se jetèrent eux-mêmes au milieu des
+ennemis qu'ils voulaient éviter. Six mille seulement s'ouvrirent un
+passage à travers les vainqueurs, et se retirèrent en un lieu de sûreté;
+mais ils furent arrêtés et faits prisonniers le lendemain. Il y eut
+quinze mille Romains de tués dans cette bataille. Environ dix mille se
+rendirent à Rome par différents chemins. Annibal renvoya les Latins,
+alliés des Romains, sans rançon. Il fit chercher inutilement le corps de
+Flaminius pour lui donner la sépulture. Il mit ensuite ses troupes en
+quartier de rafraîchissement, et rendit les derniers devoirs aux
+principaux de son armée qui étaient restés sur le champ de bataille au
+nombre de trente. De son côté, la perte ne fut en tout que de quinze
+cents hommes, la plupart Gaulois.
+
+Annibal dépêcha alors un courrier à Carthage, pour y porter la nouvelle
+des heureux succès qu'il avait eus jusque-là en Italie. Elle y causa une
+joie infinie pour le présent, fit concevoir de merveilleuses espérances
+pour l'avenir, et ranima le courage de tous les citoyens. Ils
+s'appliquèrent avec une ardeur incroyable à prendre des mesures pour
+envoyer en Italie et en Espagne tous les secours capables d'y soutenir
+les affaires.
+
+A Rome, au contraire, la douleur et l'alarme furent universelles, quand
+le préteur, du haut de la tribune aux harangues, eut prononcé ces mots
+en présence du peuple: _Nous avons perdu une grande bataille_. Le sénat,
+uniquement occupé du bien public, crut que, dans un si grand malheur et
+dans un danger si pressant, il fallait avoir recours à des remèdes
+extraordinaires. On nomma pour dictateur Quintus Fabius, personnage
+aussi distingué par sa sagesse que par sa naissance. A Rome, dès qu'on
+avait nommé un dictateur, toute autorité cessait, excepté celle des
+tribuns du peuple. On lui donna pour général de la cavalerie Marcus
+Minucius. C'était la seconde année de la guerre.
+
+_Conduite d'Annibal par rapport à Fabius._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 239-255. Liv. lib. 22, n. 9-30.] Annibal, après
+la bataille de Trasimène, ne jugeant pas encore à propos de s'approcher
+de Rome, se contenta de battre la campagne et de ravager le pays. Il
+traversa l'Ombrie et le Picénum, et arriva dans le territoire
+d'Adria[287], après dix jours de marche. Il fit dans cette route un
+riche butin. Ennemi implacable des Romains, il avait ordonné que l'on
+fit main-basse sur tout ce qui s'en rencontrerait en âge de porter les
+armes; et, ne trouvant d'obstacle nulle part, il s'avança jusque dans la
+Pouille, en abandonnant au pillage les pays qui se trouvaient sur sa
+route, et faisant par-tout le dégât, pour forcer les peuples à quitter
+l'alliance des Romains, et pour apprendre à toute l'Italie que Rome
+découragée lui cédait la victoire.
+
+[Note 287: Petite ville qui a donné son nom à la mer Adriatique.]
+
+Fabius, suivi de Minucius et de quatre légions, était parti de Rome pour
+aller chercher l'ennemi, mais dans la ferme résolution de ne lui donner
+aucune prise sur lui, de ne pas faire un seul mouvement sans avoir bien
+reconnu les lieux, et de ne point hasarder de bataille qu'il ne fût
+assuré du succès.
+
+Dès que les deux armées furent en présence, Annibal, pour jeter
+l'épouvante dans les troupes romaines, ne manqua pas de leur présenter
+la bataille en s'avançant jusque auprès des retranchements de leur camp;
+mais, quand il vit que tout y était calme, il se retira, blâmant en
+apparence la lâcheté de ses ennemis, à qui il reprochait d'avoir enfin
+perdu cette valeur martiale si naturelle à leurs pères, mais outré au
+fond de voir qu'il avait affaire à un général si différent de Sempronius
+et de Flaminius, et que les Romains, instruits par leur défaite, avaient
+enfin trouvé un chef capable de tenir tête à Annibal.
+
+Dès ce moment il comprit qu'il n'aurait point à craindre d'attaques
+vives et hardies de la part du dictateur, mais une conduite prudente et
+mesurée, qui pourrait le jeter dans de très-grands embarras. Restait à
+savoir si le nouveau général aurait assez de fermeté pour suivre
+constamment le plan qu'il paraissait s'être tracé. Il essaya donc de
+l'ébranler par les divers mouvements qu'il faisait, par le ravage des
+terres, par le pillage des villes, par l'incendie des bourgs et des
+villages. Tantôt il décampait avec précipitation, tantôt il s'arrêtait
+tout d'un coup dans quelque vallon détourné pour voir s'il ne pourrait
+point le surprendre en rase campagne: mais Fabius conduisait ses troupes
+par des hauteurs, sans perdre de vue Annibal; ne s'approchant jamais
+assez de l'ennemi pour en venir aux mains, mais ne s'en éloignant pas
+non plus tellement, qu'il pût lui échapper. Il tenait exactement ses
+soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir que pour les
+fourrages, où il ne les envoyait qu'avec de fortes escortes. Il
+n'engageait que de légères escarmouches, et avec tant de précaution, que
+ses troupes y avaient toujours l'avantage. Par ce moyen il rendait
+insensiblement au soldat la confiance que la perte de trois batailles
+lui avait ôtée, et il le mettait en état de compter comme autrefois sur
+son courage et sur son bonheur.
+
+Annibal, après avoir fait un butin immense dans la Campanie, où il était
+demeuré assez long-temps, décampa pour ne point consumer les provisions
+qu'il avait amassées, et dont il se réservait l'usage pour la saison où
+la terre n'en fournit plus. D'ailleurs, il ne pouvait plus demeurer dans
+un pays de vignobles et de vergers, plus agréable pour le spectacle
+qu'utile pour la subsistance d'une armée, où il se serait vu réduit à
+passer ses quartiers d'hiver entre des marais, des rochers et des
+sables, pendant que les Romains auraient tiré abondamment leurs convois
+de Capoue et des plus riches contrées de l'Italie: il prit donc le parti
+d'aller s'établir ailleurs.
+
+Fabius jugea bien qu'Annibal serait obligé de prendre pour son retour le
+même chemin par lequel il était venu, et qu'il serait facile de
+l'inquiéter dans sa marche. Il commence par s'assurer de Casilin, petite
+ville située sur le Vulturne, qui séparait les terres de Falerne de
+celles de Capoue, en y jetant un corps de troupes assez considérable: il
+détache quatre milles hommes pour s'emparer du seul défilé par lequel
+Annibal pouvait sortir; puis, selon sa coutume ordinaire, il va se
+poster avec le reste de l'armée sur les hauteurs qui bordaient le
+chemin.
+
+Les Carthaginois arrivent, et campent dans la plaine au pied des
+montagnes. Pour ce coup, le rusé Carthaginois tomba dans le même piège
+qu'il avait tendu à Flaminius au défilé de Trasimène; et il semblait ne
+pouvoir jamais se tirer de ce mauvais pas, n'y ayant qu'une seule issue,
+dont les Romains étaient les maîtres. Fabius, comptant que sa proie ne
+pouvait point lui échapper, ne délibérait plus que sur la manière de
+s'en saisir. Il se flattait, avec assez d'apparence, de terminer la
+guerre par cette seule action; cependant il jugea à propos de remettre
+l'attaque au lendemain.
+
+Annibal reconnut qu'on employait contre lui ses propres artifices[288].
+C'est dans de pareilles conjonctures qu'un commandant a besoin d'une
+présence d'esprit et d'une fermeté d'ame non communes pour envisager le
+péril dans toute son étendue sans s'effrayer, et pour imaginer de sûres
+et de promptes ressources sans délibérer. Le général carthaginois
+sur-le-champ fait assembler une grande quantité de bœufs, jusqu'au
+nombre de deux mille, et commande qu'on attache à leurs cornes de petits
+faisceaux de sarment. Vers le milieu de la nuit, y ayant fait mettre le
+feu, il fait pousser ces animaux à grands coups vers le sommet des
+montagnes sur lesquelles étaient campés les Romains. Lorsque la flamme
+eut pénétré jusqu'au vif, ces animaux, que la douleur rendait furieux,
+se dispersèrent de tous côtés, communiquant le feu aux buissons et aux
+arbrisseaux qu'ils rencontraient. Cet escadron d'une nouvelle espèce
+était soutenu par un bon nombre de soldats armés à la légère, qui
+avaient ordre de s'emparer du sommet de la montagne, et de charger les
+ennemis en cas qu'ils les y rencontrassent. Tout réussit comme Annibal
+l'avait prévu. Les Romains qui gardaient le défilé, voyant que les feux
+gagnaient les collines qui les commandaient, et croyant que c'était
+Annibal qui marchait de ce côté-là à la faveur des flambeaux pour se
+sauver, quittent leur poste, et accourent vers les hauteurs pour lui en
+disputer le passage. Le gros de l'armée, qui ne savait que penser de
+tout ce tumulte, et Fabius lui-même, n'osant faire aucun mouvement dans
+les ténèbres de la nuit de peur de surprise, attendent le retour du
+jour. Annibal saisit ce moment, fait traverser à ses troupes et au butin
+le défilé qui était sans garde, et sauve son armée d'un piége où un peu
+plus de vivacité de la part de Fabius aurait pu le faire périr, ou du
+moins l'affaiblir considérablement. Il est beau de savoir tirer avantage
+de ses fautes mêmes, et de les faire servir à sa propre gloire.
+
+[Note 288: «Nec Annibalem fefellit suis se artibus peti.» (LIV.)]
+
+L'armée carthaginoise reprit le chemin de la Pouille, toujours
+poursuivie et harcelée par celle des Romains. Le dictateur, obligé de
+faire un voyage à Rome pour quelque cérémonie de religion, conjura,
+avant que de partir, le général de la cavalerie de ne faire aucune
+entreprise pendant son absence. Minucius ne fit aucun cas ni de ses avis
+ni de ses prières, et, à la première occasion qui se présenta, pendant
+qu'une partie des troupes d'Annibal était allée au fourrage, il attaqua
+le reste, et remporta quelque avantage. Il en écrivit aussitôt à Rome
+comme d'une victoire considérable. Cette nouvelle, jointe à ce qui était
+arrivé tout récemment au passage des défilés, excita des plaintes et des
+murmures contre la lente et timide circonspection de Fabius. Enfin la
+chose en vint à ce point, que le peuple lui égala en pouvoir son général
+de cavalerie; ce qui était sans exemple. Il apprit cette nouvelle en
+chemin; car il était parti de Rome, pour ne point être témoin oculaire
+de ce qui se tramait contre lui: sa constance n'en fut point
+ébranlée[289]. Il savait bien qu'en partageant l'autorité dans le
+commandement on n'avait pas partagé l'habileté dans le métier de la
+guerre: cela parut bientôt.
+
+[Note 289: «Satis fidens haudquaquàm cum imperii jure artem
+imperandi æquatam.» (LIV. lib. 22, n. 26.)]
+
+Minucius, tout fier de l'avantage qu'il venait de remporter sur son
+collègue, proposa qu'ils commandassent chacun leur jour, ou même un plus
+long espace de temps. Fabius rejeta ce parti, qui aurait exposé toute
+l'armée au danger pendant le temps qu'elle aurait été commandée par
+Minucius; il aima mieux partager les troupes, pour être en état de
+conserver au moins la partie qui lui serait échue.
+
+Annibal, parfaitement instruit de tout ce qui se passait dans le camp
+romain, eut une grande joie d'apprendre la division des deux chefs. Il
+eut soin de présenter un appât et de tendre un piége à la témérité de
+Minucius; celui-ci ne manqua pas d'y donner tête baissée, et engagea la
+bataille sur une colline où l'on avait caché une embuscade. Ses troupes
+furent mises en désordre, et allaient être taillées en pièces, lorsque
+Fabius, averti par les premiers cris des blessés: «Courons, dit-il à ses
+soldats, au secours de Minucius; allons arracher aux ennemis la
+victoire, et à nos citoyens l'aveu de leur faute.» Il arriva fort à
+propos, et obligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier, en se
+retirant, disait «que cette nuée qui depuis longtemps paraissait sur le
+haut des montagnes avait enfin crevé avec un grand fracas, et causé un
+grand orage.» Un service si important, et placé dans une telle
+conjoncture, ouvrit les yeux à Minucius; il reconnut son tort, rentra
+sur-le-champ dans le devoir et l'obéissance, et montra qu'il est
+quelquefois plus glorieux de savoir réparer ses fautes que de n'en point
+commettre.
+
+_État des affaires en Espagne._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 245-250. Liv. lib. 22, n. 19-22.] Au
+commencement de cette même campagne, Cn. Scipion, étant venu fondre tout
+d'un coup sur la flotte des Carthaginois, commandée, par Amilcar, la
+défit, prit vingt-cinq vaisseaux, et remporta un grand butin. Cette
+victoire fit comprendre aux Romains qu'ils devaient donner une attention
+particulière aux affaires d'Espagne, d'où Annibal pouvait tirer des
+secours considérables et d'argent et de troupes. Ils y envoyèrent une
+flotte, et en donnèrent le commandement à P. Scipion, qui, s'étant joint
+à son frère après son arrivée en Espagne, rendit de très-grands services
+à la république. Jusqu'alors les Romains n'avaient osé passer l'Èbre:
+ils avaient cru assez faire de gagner l'amitié des peuples d'en-deçà, et
+de la fortifier par des alliances. Mais sous Publius ils traversèrent ce
+fleuve, et portèrent leurs armes bien au-delà.
+
+Ce qui contribua le plus à avancer leurs affaires, fut la trahison d'un
+Espagnol qui était à Sagonte. Annibal y avait laissé en dépôt les otages
+des peuples de l'Espagne: c'étaient les enfants des familles les plus
+distinguées du pays. Abélox, c'était le nom de cet Espagnol, persuada à
+Bostar, qui commandait dans la place, de renvoyer ces jeunes gens dans
+leur patrie, pour attacher par là plus fortement les peuples au parti
+des Carthaginois: il fut chargé lui-même de cette commission. Il les
+conduisit aux Romains, qui les remirent ensuite entre les mains de leurs
+parents, et gagnèrent leur amitié par un présent si agréable.
+
+_Bataille de Cannes._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 255-268. Liv. lib. 22, n. 34-54. AN. M. 3789
+ROM. 533.] Au printemps suivant on élut à Rome pour consuls C. Térentius
+Varron et L. Émilius Paulus. On fit dans cette campagne (c'était la
+troisième de la seconde guerre punique) ce qui ne s'était jamais
+pratiqué jusqu'alors, qui fut de composer l'armée de huit légions,
+chacune de cinq mille hommes, sans les alliés; car, comme nous l'avons
+déjà dit, les Romains ne levaient jamais que quatre légions, dont
+chacune était environ de quatre mille hommes et de trois cents[290]
+chevaux: ce n'était que dans les conjonctures les plus importantes
+qu'ils y mettaient cinq mille des uns et quatre cents des autres. Pour
+les troupes des alliés, leur infanterie était égale à celle des légions,
+mais il y avait trois fois plus de cavalerie. On donnait ordinairement à
+chaque consul la moitié des troupes des alliés, et deux légions, pour
+agir séparément; et il était rare que l'on se servît de toutes ces
+forces en même temps pour la même expédition. Ici les Romains emploient
+non-seulement quatre, mais huit légions; tant l'affaire leur paraît
+importante. Le sénat voulut même que les deux consuls de l'année
+précédente, Servilius et Atilius, servissent dans l'armée en qualité de
+proconsuls; mais le dernier ne le put faire à cause de son grand âge.
+
+[Note 290: Polybe ne met que deux cents chevaux dans chaque légion;
+mais Juste-Lipse croit que c'est ou une erreur de l'historien, ou une
+faute du copiste.]
+
+Varron, en partant de Rome, avait déclaré hautement que, dès le premier
+jour qu'il rencontrerait l'ennemi, il donnerait le combat, et
+terminerait la guerre, ajoutant qu'elle ne finirait point tant qu'on
+mettrait des Fabius à la tête des armées. Un avantage assez considérable
+qu'il remporta sur les Carthaginois, dont près de dix-sept cents
+demeurèrent sur la place, augmenta encore sa fierté et sa hardiesse.
+Annibal regarda cette perte comme un véritable gain pour lui, persuadé
+qu'elle servirait d'appât pour amorcer la témérité du consul, et pour
+l'engager dans une action: il en avait un besoin extrême. On sut depuis
+qu'il était réduit à une telle disette de vivres, qu'il ne lui était pas
+possible de subsister encore dix jours. Les Espagnols songeaient déjà à
+l'abandonner. C'en était fait de lui et de son armée, si sa bonne
+fortune ne lui eût envoyé Varron.
+
+Les armées, après plusieurs mouvements, se trouvèrent en présence près
+de Cannes, petite ville située dans l'Apulie, sur le fleuve Aufide.
+Comme Annibal était campé dans une plaine fort unie et toute découverte,
+et que sa cavalerie était de beaucoup supérieure à celle des Romains,
+Émilius ne jugea pas à propos d'engager le combat dans cet endroit: il
+voulait qu'on attirât l'ennemi dans un terrain où l'infanterie pût avoir
+le plus de part à l'action. Son collègue, général sans expérience, fut
+d'un avis contraire; et c'est le grand inconvénient d'un commandement
+partagé par deux généraux, entre lesquels la jalousie, ou l'antipathie
+d'humeur, ou la diversité de vues, ne manquent guère de mettre la
+division.
+
+Les troupes, de part et d'autre, s'étaient contentées pendant quelque
+temps de faire de légères escarmouches. Enfin, un jour que Varron
+commandait, car le commandement roulait de jour à autre entre les deux
+consuls, tout se prépara au combat des deux côtés. Émilius n'avait point
+été consulté; mais, quoiqu'il désapprouvât extrêmement la conduite de
+son collègue, comme il ne pouvait l'empêcher, il le seconda du mieux
+qu'il lui fut possible.
+
+Annibal, après avoir fait convenir ses troupes que, quand on leur aurait
+donné le choix d'un terrain propre pour combattre, supérieures comme
+elles étaient en cavalerie, elles n'en pouvaient pas choisir de plus
+favorable: «Rendez donc grâces aux dieux, leur dit-il, d'avoir amené ici
+les ennemis pour vous en faire triompher; et sachez-moi gré aussi
+d'avoir réduit les Romains à la nécessité de combattre. Après trois
+grandes victoires consécutives, que faut-il pour vous inspirer de la
+confiance, que le souvenir de vos propres exploits? Les combats
+précédents vous ont rendus maîtres du plat pays: par celui-ci, vous le
+deviendrez de toutes les villes, et, j'ose le dire, de toutes les
+richesses et de la puissance des Romains. Il n'est plus question de
+parler, il faut agir. J'espère de la protection des dieux que vous
+verrez dans peu l'effet de mes promesses.»
+
+Les deux armées étaient bien inégales en nombre. Il y avait dans celle
+des Romains, en comptant les alliés, quatre-vingt mille hommes de pied,
+et un peu plus de six mille chevaux; et dans celle des Carthaginois
+quarante mille hommes de pied, tous fort aguerris, et dix mille chevaux.
+Émilius commandait à la droite des Romains, Varron à la gauche;
+Servilius, l'un des deux consuls de l'année précédente, était au centre.
+Annibal, qui savait profiter de tout, s'était posté de manière que le
+vent vulturne, qui se lève dans un certain temps réglé, devait souffler
+directement contre le visage des Romains pendant le combat, et les
+couvrir de poussière; et, ayant appuyé sa gauche sur la rivière d'Aufide
+et distribué sa cavalerie sur les ailes, il forma son corps de bataille,
+en plaçant l'infanterie espagnole et gauloise au centre, et l'infanterie
+africaine, pesamment armée, moitié à leur droite et moitié à leur
+gauche, sur une même ligne avec la cavalerie. Après cette disposition,
+il se mit à la tête de ce corps d'infanterie espagnole et gauloise, et,
+l'ayant tiré de la ligne, il marcha en avant pour commencer le combat,
+en arrondissant son front à mesure qu'il approchait de l'ennemi, et en
+allongeant ses flancs en espèce de demi-cercle, afin de ne point laisser
+d'intervalle entre son corps et le reste de la ligne composée de
+l'infanterie pesante, qui ne s'était point ébranlée.
+
+On en vint bientôt aux mains; et les légions romaines qui étaient aux
+deux ailes, voyant leur centre vivement attaqué, s'avancèrent pour
+prendre l'ennemi en flanc. Le corps d'Annibal, après une vigoureuse
+résistance, se voyant pressé de toutes parts, céda au nombre, et se
+retira par l'intervalle qu'il avait laissé dans le centre de la ligne.
+Les Romains l'y ayant suivi pêle-mêle avec chaleur, les deux ailes de
+l'infanterie africaine, qui était fraîche, bien armée et en bon ordre,
+s'étant tout d'un coup, par une demi-conversion, tournées vers ce vide
+dans lequel les Romains, déjà fatigués, s'étaient jetés en désordre et
+en confusion, les chargèrent des deux côtés avec vigueur, sans leur
+donner le temps de se reconnaître ni leur laisser de terrain pour se
+former. Cependant les deux ailes de la cavalerie venaient de battre
+celles des Romains, qui leur étaient fort inférieures; et, n'ayant
+laissé à la poursuite des escadrons rompus et défaits que ce qu'il
+fallait pour en empêcher le ralliement, elles vinrent fondre
+par-derrière sur l'infanterie romaine, qui, étant en même temps
+enveloppée de toutes parts par la cavalerie et l'infanterie des ennemis,
+fut toute taillée en pièces, après avoir fait des prodiges de valeur.
+Émilius, qui avait été couvert de blessures dans le combat, fut tué
+ensuite par un gros d'ennemis qui ne le reconnurent point, et avec lui
+deux questeurs, vingt-un tribuns militaires, plusieurs hommes
+consulaires ou qui avaient été préteurs, Servilius, consul de l'année
+précédente, et Minucius, qui avait été maître de la cavalerie sous
+Fabius, et quatre-vingts sénateurs. Il demeura sur la place plus de
+soixante-dix mille hommes[291]; et les Carthaginois, acharnés contre
+l'ennemi, ne cessèrent de tuer, jusqu'à ce qu'Annibal, dans la plus
+grande ardeur du carnage, se fut écrié plusieurs fois: _Arrête, soldat;
+épargne le vaincu_[292]. Dix mille hommes, qui avaient été laissés à la
+garde du camp, se rendirent prisonniers de guerre après la bataille. Le
+consul Varron se retira à Venouse, accompagné seulement de soixante-dix
+cavaliers; et quatre mille hommes[293] environ se sauvèrent dans les
+villes voisines. Du côté d'Annibal, la victoire fut complète; et il la
+dut principalement, aussi-bien que les précédentes, à la supériorité de
+sa cavalerie.
+
+[Note 291: Tite-Live diminue beaucoup le nombre des morts, qu'il ne
+fait monter qu'à quarante-trois mille environ; mais Polybe est plus
+digne de foi.]
+
+[Note 292: «Duo maximi exercitus cæsi ad hostium satietatem, donec
+Annibal diceret militi suo: Parce ferro.» (FLOR. lib. 1, cap. 6.)]
+
+[Note 293: Le texte de Polybe porte 3000.--L.]
+
+Il y perdit quatre mille Gaulois, quinze cents tant Espagnols
+qu'Africains, et deux cents chevaux.
+
+Maharbal, l'un des généraux carthaginois, voulait que, sans perdre de
+temps, l'on marchât droit à Rome, promettant à Annibal de le faire
+souper, à cinq jours de là, dans le Capitale. Et sur ce que celui-ci
+répliqua qu'il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette
+proposition[294], «Je vois bien, dit Maharbal, que les dieux n'ont pas
+donné au même homme tous les talents à-la-fois. Vous savez vaincre,
+Annibal; mais vous ne savez pas profiter de la victoire.»
+
+[Note 294: «Tum Maharbal: Non omnia nimirum eidem dii dedêre.
+Vincere scis, Annibal; victoriâ uti nescis.» (LIV. lib. 22, n. 51.)]
+
+On prétend que ce délai sauva Rome et l'empire. Plusieurs, et Tite-Live
+entre autres, le reprochent à Annibal comme une faute capitale.
+Quelques-uns sont plus réservés, et ne peuvent se résoudre à condamner,
+sans des preuves bien claires, un si grand capitaine, qui, dans tout le
+reste, n'a jamais manqué ni de prudence pour prendre le bon parti, ni de
+vivacité et de promptitude pour exécuter. Ils sont encore retenus par
+l'autorité, ou du moins par le silence de Polybe, qui, en parlant des
+grandes suites qu'eut cette mémorable journée, convient que, parmi les
+Carthaginois, on conçut de grandes espérances d'emporter Rome d'emblée;
+mais, pour lui, il ne s'explique point sur ce qu'il eût fallu faire à
+l'égard d'une ville fort peuplée, extrêmement aguerrie, bien fortifiée,
+et défendue par une garnison de deux légions; et il ne laisse nulle part
+entrevoir qu'un tel projet fût praticable, ni qu'Annibal eût tort de ne
+l'avoir point tenté.
+
+En effet, en examinant les choses de plus près, on ne voit pas que les
+règles communes de la guerre permissent de l'entreprendre. Il est
+constant que toute l'infanterie d'Annibal avant la bataille ne montait
+qu'à quarante mille hommes; qu'étant diminuée de six mille hommes qui
+avaient été tués dans l'action, et d'un plus grand nombre sans doute qui
+avait été blessé et mis hors de combat, il ne lui restait que vingt-six
+ou vingt-sept mille hommes de pied en état d'agir, et que ce nombre ne
+pouvait suffire pour faire la circonvallation d'une ville aussi étendue
+que Rome, et coupée par une rivière, ni pour l'attaquer dans les formes,
+n'ayant ni machines, ni munitions, ni aucune des choses nécessaires pour
+un siége. Par la même raison, Annibal, [Marge: Liv. lib. 22, n. 9. Liv.
+lib. 23, n. 18.] après le succès de Trasimène, tout victorieux qu'il
+était, avait attaqué inutilement Spolette: et, un peu après la bataille
+de Cannes, il avait été contraint de lever le siége d'une petite ville
+sans nom et sans force. On ne peut disconvenir que, si, dans l'occasion
+dont il s'agit, il avait échoué, comme il devait s'y attendre, il aurait
+ruiné sans ressource toutes ses affaires[295]. Mais il faudrait être du
+métier, et peut-être du temps même de l'action, pour juger sainement de
+ce fait. C'est un ancien procès sur lequel il ne sied bien qu'aux
+connaisseurs de prononcer.
+
+[Note 295: Ces réflexions, pleines de justesse, rappellent le
+jugement de Montesquieu, qui justifie également Annibal des reproches
+qu'on avait faits à sa conduite. (_Grand. et décad. des Romains_, ch.
+IV.)--L.]
+
+[Marge: Liv. 23, n. 11-14.] Annibal, aussitôt après la bataille de
+Cannes, avait dépêché son frère Magon pour porter à Carthage la nouvelle
+de sa victoire, et pour demander du secours afin de terminer la guerre.
+Lorsque Magon fut arrivé, il fit en plein sénat un discours magnifique
+sur les exploits de son frère et sur les grands avantages qu'il avait
+remportés contre les Romains; et, pour faire juger de la grandeur de la
+victoire par quelque chose de sensible, en parlant en quelque sorte aux
+yeux, il fit répandre au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or
+qu'on avait tirés des doigts des nobles romains qui avaient été tués à
+la bataille de Cannes. Il termina sa harangue par demander de l'argent,
+des vivres et de nouvelles troupes. Tous les assistants ressentirent une
+joie extraordinaire; et Imilcon, partisan d'Annibal, croyant que c'était
+là une belle occasion d'insulter Hannon, chef de la faction contraire,
+lui demanda s'il était encore mécontent de la guerre qu'on avait
+entreprise contre les Romains, et s'il croyait qu'on leur dût livrer
+Annibal. Hannon, sans s'émouvoir, lui répondit qu'il était toujours dans
+les mêmes sentiments, et que les victoires dont on parlait, supposé
+qu'elles fussent véritables, ne lui pouvaient donner de joie qu'autant
+qu'on s'en servirait pour faire une paix avantageuse: puis il entreprit
+de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner si haut
+n'étaient que chimériques et imaginaires. «J'ai taillé en pièces,
+disait-il, en reprenant le discours de Magon, les armées romaines:
+envoyez-moi des soldats. Que demanderiez-vous autre chose si vous aviez
+été vaincu? Je me suis deux fois rendu maître du camp ennemi, plein
+apparemment de toutes sortes de provisions: envoyez-moi des vivres et de
+l'argent. Tiendriez-vous un autre langage, si vous-même aviez perdu
+votre camp?» Ensuite il demanda à Magon si quelqu'un des peuples latins
+s'était venu rendre à Annibal, si les Romains lui avaient fait quelques
+propositions de paix. Magon ayant été forcé d'avouer qu'il n'en était
+rien: «Nous avons donc, reprit Hannon, la guerre dans l'Italie aussi
+forte que jamais.» Sa conclusion fut qu'il ne fallait leur envoyer ni
+hommes ni argent. Comme la faction d'Annibal était la plus puissante, on
+n'eut aucun égard aux remontrances d'Hannon, qui furent regardées comme
+l'effet de sa jalousie et de sa prévention: il fut ordonné qu'on ferait
+incessamment des levées d'hommes et d'argent pour envoyer à Annibal les
+secours qu'il demandait. Magon partit sur-le-champ pour lever en Espagne
+vingt-quatre mille hommes d'infanterie et quatre mille chevaux; mais ce
+secours fut arrêté dans la suite, et envoyé d'un autre côté: tant la
+faction contraire était appliquée à traverser les desseins d'un général
+qu'elle ne pouvait souffrir[296]. Pendant qu'à Rome on remerciait un
+consul qui avait fui de n'avoir pas désespéré de la république, à
+Carthage on savait presque mauvais gré à Annibal de la victoire qu'il
+venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner les avantages d'une
+guerre entreprise contre son avis. Plus jaloux de l'honneur de ses
+sentiments que du bien de l'état, plus ennemi du général des
+Carthaginois que des Romains, il n'oubliait rien pour empêcher les
+succès qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner ceux qu'on avait eus.
+
+[Note 296: De Saint-Évremond.]
+
+_Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal._
+
+[Marge: Liv. lib. 23, n. 4 et 18.] La journée de Cannes soumit à Annibal
+les plus puissants peuples d'Italie, attira dans son parti ceux de la
+grande Grèce avec la ville de Tarente, et détacha des Romains leurs plus
+anciens alliés, entre lesquels Capoue tenait le premier rang. C'était
+une ville que la bonté de son terroir, sa situation avantageuse et la
+longue paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort
+puissante. Le luxe et les délices, qui sont une suite ordinaire de
+l'opulence, avaient corrompu l'esprit de tous ses citoyens, déjà portés
+par leur inclination naturelle au plaisir et à la débauche.
+
+[297]Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier d'hiver. Ce
+fut là que cette armée, qui avait essuyé les plus grands travaux et
+bravé les périls les plus affreux sans y succomber, fut vaincue par
+l'abondance et les délices, dans lesquelles elle se plongea avec
+d'autant plus d'avidité, qu'elle n'y était point accoutumée. Leurs
+courages s'amollirent si fort pendant ce séjour, que, s'ils se
+soutinrent encore quelque temps, ce fut plutôt par l'éclat de leurs
+victoires passées que par leurs forces présentes. Quand Annibal tira ses
+soldats de cette ville, on eût dit que c'étaient d'autres hommes, tout
+différents de ce qu'ils avaient été jusque-là. Accoutumés à demeurer
+dans des maisons commodes, à vivre dans l'abondance et dans l'oisiveté,
+ils ne pouvaient plus souffrir la faim, la soif, les longues marches,
+les veilles, ni les autres travaux de la guerre: outre qu'ils ne
+savaient plus ce que c'était que d'obéir aux officiers, ni de garder
+aucune discipline.
+
+[Note 297: «Ibi partem majorem hiemis exercitum in tectis habuit,
+adversùs omnia humana mala, sæpè ae diù durantem, bonis inexpertum atque
+insuetum. Itaque quos nulla mali vicerat vis, perdidêre nimia bona ac
+voluptates immodicæ: et eò impensiùs, quô avidiùs ex insolentiâ in eas
+se merserant.» (LIV. lib. 23, n. 18.)]
+
+Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l'en croit, le séjour de
+Capoue est, dans la vie d'Annibal, une grande tache, et il prétend que
+ce général fit en cela une faute incomparablement plus grande que quand,
+après le gain de la bataille, il manqua d'aller à Rome[298]; car ce
+délai, dit Tite-Live, pouvait paraître avoir seulement différé sa
+victoire, au lieu que cette dernière faute le mit absolument hors d'état
+de vaincre. En un mot, comme Marcellus sut bien le dire dans la
+suite[299], ce que Cannes avait été aux Romains, Capoue le fut aux
+Carthaginois et à leur général. Là se perdit leur vertu guerrière et
+leur attachement à la discipline; là disparut et leur gloire passée, et
+l'espérance presque sûre que leur montrait l'avenir. En effet, depuis ce
+jour, les affaires d'Annibal allèrent toujours en décadence, la fortune
+se rangea du côté de la prudence, et la victoire sembla s'être
+réconciliée avec les Romains.
+
+[Note 298: «Illa enim cunctatio distulisse modò victoriam videri
+potuit, hic error vires ademisse ad vincendum.» (LIV. lib. 23, n. 18.)]
+
+[Note 299: «Capuam Annibali Cannas fuisse. Ibi virtutem bellicam,
+ibi militarem disciplinam, ibi præteriti temporis famam, ibi spem futuri
+extinctam.» (LIV. lib. 23, n. 45.)]
+
+Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites funestes
+qu'eurent les quartiers d'hiver passés par l'armée carthaginoise dans
+cette ville délicieuse est bien juste et bien fondé. Quand on examine
+avec soin toutes les circonstances de cette histoire, on a de la peine à
+se persuader qu'il faille attribuer le peu de progrès qu'eurent les
+armes d'Annibal dans la suite au séjour de Capoue: c'en est bien une
+cause, mais la moins considérable; et la bravoure avec laquelle ses
+troupes battirent depuis ce temps-là des consuls et des préteurs,
+prirent des villes à la vue des Romains, maintinrent leurs conquêtes et
+restèrent encore quatorze ans en Italie sans en pouvoir être chassées,
+tout cela porte assez à croire que Tite-Live exagère les pernicieux
+effets des délices de Capoue.
+
+[Marge: Liv. lib. 23, n. 23.] La véritable cause de la chute des
+affaires d'Annibal, c'est le défaut de recrues et de secours de la part
+de sa patrie. Après l'exposé de Magon, le sénat de Carthage avait jugé
+nécessaire, pour pousser les conquêtes d'Italie, d'y envoyer d'Afrique
+un renfort considérable de cavalerie numide, quarante éléphants, mille
+talents[300], qui font trois millions, et d'acheter en Espagne vingt
+mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour en [Marge: _Ibid._ n.
+32.] renforcer leurs armées d'Espagne et d'Italie; néanmoins Magon n'en
+put obtenir que douze mille fantassins, avec deux mille cinq cents
+chevaux; et même, quand il fut près de partir pour l'Italie avec cette
+troupe, si fort au-dessous de celle qu'on lui avait promise, il fut
+contre-mandé pour passer en Espagne. Annibal, après de si grandes
+promesses, ne reçut donc ni infanterie, ni cavalerie, ni éléphants, ni
+argent, et il fut absolument abandonné à ses ressources personnelles:
+son armée se trouvait réduite à vingt-six mille hommes de pied et à neuf
+mille chevaux. Comment, avec une armée si affaiblie, pouvoir occuper
+dans un pays étranger tous les postes nécessaires, contenir les nouveaux
+alliés, maintenir les conquêtes, en faire de nouvelles, et tenir la
+campagne avec avantage contre deux armées des Romains qui se
+renouvelaient tous les ans? Voilà la véritable cause de la décadence des
+affaires d'Annibal et de la ruine de celles de Carthage. Si nous avions
+l'endroit où Polybe avait parlé sur cette matière, nous verrions sans
+doute qu'il avait plus insisté sur cette cause que sur les délices de
+Capoue.
+
+[Note 300: 5,500,000 francs.--L.]
+
+_Affaires d'Espagne et de Sardaigne._
+
+[Marge: Liv. lib. 23, n. 26-30 et n. 32-40, 41. AN. M. 3790 ROM. 534.]
+Les deux Scipions avaient toujours le commandement de l'Espagne, et y
+faisaient d'assez grands progrès, lorsque Asdrubal, qui seul paraissait
+capable de leur résister, reçut ordre de Carthage de passer en Italie au
+secours de son frère. Avant que de quitter la province, il écrivit au
+sénat pour lui faire connaître la nécessité qu'il y avait d'envoyer en
+sa place un général qui pût tenir tête aux Romains. On y envoya Imilcon
+avec une armée, et Asdrubal se mit en chemin avec la sienne pour aller
+joindre son frère. La première nouvelle de son départ avait rangé la
+plus grande partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces deux
+généraux, animés par un si grand succès, se mirent en devoir de lui
+fermer la sortie de la province. Ils considéraient le danger auquel
+seraient exposés les Romains, si, ayant déjà bien de la peine à résister
+au seul Annibal, les deux frères venaient à leur tomber sur les bras
+avec deux puissantes armées: ils le poursuivirent donc dans sa marche,
+et l'obligèrent, malgré lui, à combattre. Asdrubal fut vaincu; et, loin
+de pouvoir passer dans l'Italie, il ne se vit pas même en état de
+demeurer en sûreté dans l'Espagne.
+
+Les Carthaginois ne réussirent pas mieux dans la Sardaigne. Prétendant
+profiter de quelques révoltes qu'ils y avaient excitées, il y perdirent
+douze mille hommes dans une bataille contre les Romains, qui firent
+encore un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels furent Asdrubal,
+surnommé _Calvus_; Hannon et Magon[301], distingués par leur naissance
+et par leurs emplois militaires.
+
+[Note 301: Ce n'était pas le frère d'Annibal.]
+
+_Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome[302]._
+
+[Note 302: Rollin passe sous silence plusieurs faits qu'il raconte
+avec détail dans une autre partie de son histoire ancienne, et dans
+l'histoire Romaine (livre quinzième).--L.]
+
+[Marge: AN. M. 3791 ROM. 535. Liv. lib. 23, n. 41-46; lib. 25, n. 22;
+lib. 26, n. 5-16.] Depuis le séjour d'Annibal à Capoue, les affaires des
+Carthaginois en Italie ne se soutinrent plus avec le même éclat. M.
+Marcellus, d'abord comme préteur, ensuite comme consul, eut beaucoup de
+part à ce changement. Il harcelait Annibal en toute occasion, il lui
+enlevait des quartiers, il lui faisait lever des siéges; il le battit
+même en plusieurs rencontres, en sorte qu'il fut appelé _l'épée de
+Rome_, comme Fabius en avait été nommé _le bouclier_.
+
+[Marge: AN. M. 3793 ROM. 537.] Ce qui fut le plus sensible au général
+carthaginois, fut de voir Capoue assiégée par les Romains. Pour ne point
+perdre son crédit parmi ses alliés, en négligeant de soutenir ceux qui y
+tenaient le premier rang, il vola au secours de cette ville, en fit
+approcher ses troupes, [Marge: AN. M. 3794 ROM. 538.] attaqua les
+Romains, leur donna plusieurs combats pour leur faire lever le siége.
+Enfin, voyant que toutes ses tentatives étaient inutiles, pour faire une
+puissante diversion il marcha brusquement vers Rome. Il ne désespérait
+pas que, s'il pouvait, dans la première surprise, s'emparer de quelque
+quartier de la ville, le danger où serait la capitale n'obligeât les
+généraux romains de lever le siège de Capoue pour accourir avec toutes
+leurs troupes au secours de leur patrie: du moins il se flattait que,
+si, pour continuer le siége, ils partageaient leurs forces, leur
+affaiblissement pourrait faire naître aux assiégés ou à lui quelque
+occasion de les battre. Rome fut étonnée, mais non déconcertée. Sur ce
+que l'un des sénateurs proposa de rappeler toutes les armées au secours
+de Rome, Fabius[303] remontra qu'il serait honteux de se laisser
+effrayer et de changer de dessein aux moindres mouvements d'Annibal. On
+se contenta de faire revenir, avec une partie de l'armée, l'un des deux
+commandants qui étaient au siége: ce fut Q. Fulvius, proconsul. Annibal,
+après avoir fait quelques ravages, rangea son armée en bataille devant
+la ville, et les consuls en firent autant. Chacun se disposait à bien
+faire son devoir dans un combat dont Rome devait être le prix,
+lorsqu'une tempête violente obligea les deux partis de se retirer. Ils
+ne furent pas plutôt rentrés dans leur camp, que le temps devint calme
+et serein. La même chose arriva plusieurs fois de suite; en sorte
+qu'Annibal, croyant qu'il y avait dans cet événement quelque chose de
+surnaturel[304], dit, au rapport de Tite-Live, que tantôt la fortune, et
+tantôt la volonté lui manquait pour se rendre maître de Rome.
+
+[Note 303: «Flagitiosum esse terreri ac circumagi ad omnes Annibalis
+comminationes.» (LIV. lib. 26, n. 8.)]
+
+[Note 304: «Audita vox Annibalis fertur, Potiundæ sibi urbis Romæ,
+modò mentem non dari, modò fortunam.» (LIV. lib. 26, n. 11.)]
+
+Mais ce qui le surprit étrangement et l'effraya le plus, c'est qu'il
+apprit que, pendant qu'il était campé à une des portes de Rome, les
+Romains avaient fait sortir par une autre des recrues pour l'armée
+d'Espagne, et que le champ dans lequel il s'était campé avait été vendu
+dans le même temps, sans que cette circonstance eût rien diminué de son
+prix. Un mépris si marqué le piqua vivement: il fit mettre aussi à
+l'encan les boutiques d'orfèvres qui étaient autour de la place publique
+à Rome. Après cette bravade, il se retira, et pilla en passant le riche
+temple de la déesse Féronie.
+
+Capoue, ainsi abandonnée à elle-même, ne tint pas long-temps. Après que
+ceux de ses sénateurs qui avaient eu le plus de part à la révolte, et
+qui, par cette raison, n'attendaient aucun quartier de la part des
+Romains, se furent donné à eux-mêmes la mort d'une manière tout-à-fait
+tragique, la ville se rendit à discrétion[305]. Le succès de ce siége,
+qui fut décisif par les suites heureuses qu'il eut, et qui rendit
+pleinement aux Romains la supériorité sur les Carthaginois, montra en
+même temps combien la puissance romaine était formidable quand elle
+entreprenait de punir des alliés infidèles, et combien peu il fallait
+compter sur Annibal pour la défense de ceux qu'il avait reçus sous sa
+protection.
+
+[Note 305: «Confessio expressa hosti, quanta vis in Romanis ad
+expetendas pœnas ab infidelibus sociis, et quàm nihil in Annibale
+auxilii ad receptos in fidem tuendos esset.» (LIV. lib. 26, n. 16.)]
+
+_Défaite et mort des deux Scipions en Espagne._
+
+[Marge: Liv. lib 23, n. 32-39. AN. M. 3793 ROM. 537.] La face des
+affaires était bien changée en Espagne. Les Carthaginois y avaient trois
+armées: l'une était commandée par Asdrubal, fils de Giscon; l'autre par
+Asdrubal, fils d'Amilcar; la troisième, sous la conduite de Magon,
+s'était jointe au premier Asdrubal. Les deux Scipions, Cnéus et Publius,
+crurent devoir diviser leurs troupes pour attaquer les ennemis
+séparément; et c'est ce qui fut la cause de leur perte. Ils convinrent
+que Cnéus, avec un petit nombre de Romains et trente mille Celtibériens,
+irait contre Asdrubal, fils d'Amilcar, pendant que Publius, avec le
+reste des troupes, composées de Romains et d'alliés d'Italie, marcherait
+contre les deux autres généraux.
+
+Publius fut accablé le premier. Aux deux chefs qu'il avait en tête
+s'était joint Masinissa, fier des victoires qu'il venait de remporter
+contre Syphax, et il devait bientôt être suivi par Indibilis, prince
+puissant en Espagne. On en vint aux mains. Les Romains, attaqués en même
+temps de tous côtés, se défendirent courageusement, tant qu'ils eurent
+leur général à leur tête: mais, lorsqu'il eut été tué, le peu qui avait
+échappé au carnage prit la fuite.
+
+Les trois armées victorieuses partirent aussitôt pour aller contre
+Cnéus, et pour terminer la guerre par sa défaite. Il était déjà plus
+qu'à demi vaincu par la désertion de ses alliés, qui avaient tous
+abandonné son parti[306], et qui laissèrent aux chefs romains cette
+importante instruction, de ne souffrir jamais que dans leur armée le
+nombre de leurs propres troupes fût inférieur à celui des troupes
+étrangères. Il eut quelque pressentiment de la mort et de la défaite de
+son frère en voyant les ennemis arriver en si grand nombre. Il ne lui
+survécut pas long-temps, et fut tué dans le combat. Ces deux grands
+hommes furent également pleurés par leurs citoyens et par leurs alliés,
+et les Espagnes les regrettèrent à cause de leur justice et de leur
+modération.
+
+[Note 306: «Id quidem cavendum semper romanis ducibus erit,
+exemplaque hæc verè pro documentis habenda: ne ità externis credant
+auxiliis, ut non plus sui roboris suarumque propriè virium in castris
+habeant.» (LIV. n. 33.)]
+
+La perte de ces vastes pays paraissait inévitable pour les Romains; mais
+la valeur d'un simple officier, nommé _L. Marcius_, chevalier romain,
+les leur conserva. Bientôt après on y envoya le jeune Scipion, qui
+vengea bien la mort de son père et de son oncle, et y rétablit
+entièrement les affaires des Romains.
+
+_Défaite et mort d'Asdrubal._
+
+[Marge: Polyb. l. 11, p. 622-625. Liv. lib. 27, n. 35-39-51. AN. M. 3798
+ROM. 542.] Un échec inopiné acheva de ruiner en Italie toutes les
+mesures et toutes les espérances d'Annibal. Les consuls de cette année,
+la onzième de la seconde guerre punique (car je passe beaucoup
+d'événements pour abréger), étaient C. Claudius Néron et M. Livius.
+Celui-ci avait pour département la Gaule cisalpine, où il devait
+s'opposer à Asdrubal, qu'on disait être près de passer les Alpes:
+l'autre commandait dans le pays des Brutiens et dans la Lucanie,
+c'est-à-dire dans l'extrémité opposée de l'Italie, et là il tenait tête
+à Annibal.
+
+Le passage des Alpes ne coûta presque point de peine à Asdrubal, parce
+qu'il trouva le chemin frayé par son frère, et tous les peuples disposés
+à le recevoir. Quelque temps après il dépêcha des courriers vers
+Annibal: ils furent arrêtés. Néron apprit par les lettres dont ils
+étaient chargés qu'Asdrubal devait se joindre à son frère dans l'Ombrie:
+il jugea que, dans une conjoncture aussi importante qu'était celle-là,
+d'où dépendait le salut de l'état, il était permis de se mettre
+au-dessus[307] des règles ordinaires pour le service et le bien même de
+la république; et il crut devoir faire un coup hardi et imprévu, capable
+de jeter la terreur dans l'esprit des ennemis, en se hâtant d'aller
+joindre son collègue pour attaquer brusquement Asdrubal avec leurs
+forces réunies. Ce dessein, à bien examiner toutes les circonstances, ne
+doit pas être facilement taxé d'imprudence: c'était sauver l'état que
+d'empêcher la jonction des deux frères. On ne hasardait pas beaucoup, en
+supposant même qu'Annibal dût être informé de l'absence du consul. Sur
+son armée de quarante-deux mille hommes, il n'en avait pris que sept
+mille pour son détachement, qui étaient à là vérité l'élite des troupes,
+mais qui n'en faisaient qu'une très-petite partie; le reste était
+demeuré dans le camp bien fortifié et bien retranché: était-il à
+craindre qu'Annibal attaquât et forçât un bon camp défendu par
+trente-cinq mille hommes?
+
+[Note 307: Il était défendu à un général de sortir de la province
+qui lui était assignée, et de passer dans celle d'un autre.]
+
+Néron partit sans avertir ses soldats de son dessein. Lorsqu'il eut fait
+assez de chemin pour le leur découvrir sans danger, il leur dit qu'il
+les menait à une victoire certaine: que dans la guerre tout dépendait de
+la renommée: que le bruit seul de leur arrivée déconcerterait les
+Carthaginois: qu'au reste ils auraient tout l'honneur de cette action.
+
+Ils marchèrent avec une diligence extraordinaire. La jonction se fit de
+nuit et sans multiplier les camps, pour mieux tromper l'ennemi. Les
+troupes nouvellement arrivées se joignirent à celles de Livius. L'armée
+du préteur Porcius était campée tout près de celle du consul. Dès le
+matin du lendemain on tint conseil. Livius était d'avis de donner
+quelques jours de repos aux troupes; Néron le pria de ne point rendre
+téméraire par le délai une entreprise que la promptitude seule pouvait
+faire réussir, et de profiter de l'erreur de leurs ennemis, tant absents
+que présents: on donna donc le signal pour la bataille. Asdrubal,
+s'étant avancé aux premiers rangs, reconnut à plusieurs marques qu'il
+était arrivé de nouvelles troupes, et il ne douta point que ce ne
+fussent celles de l'autre consul: d'où il conjectura qu'il fallait que
+son frère eût reçu quelque perte considérable, et craignit fort d'être
+venu trop tard à son secours.
+
+Après ces réflexions il fit sonner la retraite. Son armée se mit en
+marche avec assez de désordre. La nuit survint; et, ses guides l'ayant
+abandonné, il ne sut quelle route tenir. Il suivait au hasard les bords
+du fleuve Métaure, et il se mettait en devoir de le passer, lorsqu'il
+fut joint par les trois armées ennemies: il jugea, dans cette extrémité,
+qu'il lui était impossible d'éviter le combat, et il fit tout ce qu'on
+pouvait attendre de la présence d'esprit et du courage d'un grand
+capitaine. Il prit tout d'un coup un poste avantageux, et rangea ses
+troupes dans un terrain étroit, qui lui donnait lieu de placer sa
+gauche, composée des troupes les plus faibles, de manière qu'elle ne
+pouvait être ni attaquée de front, ni prise en flanc, et de donner à son
+corps de bataille et à sa droite plus de profondeur que de front. Après
+cette disposition faite à la hâte, il se mit au centre, et marcha le
+premier pour attaquer la gauche des ennemis, bien convaincu qu'il
+s'agissait de tout, et qu'il fallait ou vaincre, ou mourir. L'action
+dura long-temps, et on combattit de part et d'autre avec beaucoup
+d'opiniâtreté. Asdrubal sur-tout mit dans cette journée le comble à la
+gloire qu'il s'était déjà acquise par un grand nombre de belles actions.
+Il mena ses soldats épouvantés et tremblants au combat, contre un ennemi
+qui les surpassait en nombre et en confiance; il les anima par ses
+paroles, il les soutint par son exemple, il employa les prières et les
+menaces pour ramener les fuyards, jusqu'à ce qu'enfin, voyant que la
+victoire se déclarait pour les Romains, et ne pouvant survivre à tant de
+milliers d'hommes qui avaient quitté leur patrie pour le suivre, il se
+jeta au milieu d'une cohorte romaine, où il périt en digne fils
+d'Amilcar, et en digne frère d'Annibal.
+
+Ce combat fut pour les Carthaginois le plus sanglant de toute cette
+guerre; et, soit par la mort du chef, soit par le carnage qui fut fait
+des troupes carthaginoises, il servit comme de représailles pour la
+journée de Cannes. Il fut tué du côté des Carthaginois cinquante-cinq
+mille hommes[308], et il y en eut six mille de pris. Les Romains
+perdirent huit mille hommes. Ils étaient si las de tuer, que, quelqu'un
+étant venu avertir Livius qu'il était aisé de tailler en pièces un gros
+d'ennemis qui s'enfuyait «Il est bon, dit-il, qu'il en reste
+quelques-uns pour porter aux Carthaginois la nouvelle de leur défaite.»
+
+[Note 308: La perte, selon Polybe, fut beaucoup moindre, et ne monta
+qu'à dix mille hommes.
+
+= Il ajoute que la perte des Romains fut de 2000 hommes (XI, c. 3,
+§3).--L.]
+
+Néron se mit en marche dès la nuit même qui suivit le combat. Par-tout
+où il passait, les cris de joie et les applaudissements prirent la place
+de l'inquiétude et de la frayeur qu'il y avait laissées en venant. Il
+arriva à son camp le sixième jour. La tête d'Asdrubal jetée dans le camp
+des Carthaginois apprit à leur chef le funeste sort de son frère.
+Annibal reconnut à ce cruel coup la fortune de Carthage. «C'en est fait,
+dit-il[309], je ne lui enverrai plus de superbes courriers. En perdant
+Asdrubal, je perds toute mon espérance et tout mon bonheur.» Il se
+retira ensuite dans l'extrémité du pays des Brutiens, où il ramassa
+toutes ses troupes, qui eurent beaucoup de peine à y subsister, parce
+qu'il ne ne recevait aucun convoi de Carthage.
+
+[Note 309: Horace le fait parler ainsi dans la belle ode où il
+décrit cette défaite:
+
+ Carthagini jam non ego nuncios
+ Mittam superbos. Occidit, occidit
+ Spes omnis et fortuna nostri
+ Nominis, Asdrubale interempto.
+
+ (HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.]]
+
+_Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est nommé consul, et
+passe en Afrique. Annibal y est rappelé._
+
+[Marge: Polyb. l. 11, p. 650; et l. 14, p. 677-687; et l. 15, p.
+689-694. Liv. lib. 28, n. 1-4, 16, 38, 40-46; l. 29, n. 24-36; l. 30, n.
+20-28. AN. M. 3799 ROM. 543.] Le sort des armes ne fut pas plus heureux
+pour les Carthaginois en Espagne. La sage vivacité du jeune Scipion y
+avait rétabli entièrement les affaires des Romains, comme la courageuse
+lenteur de Fabius l'avait fait auparavant en Italie. Les trois chefs des
+Carthaginois, qui y commandaient de nombreuses armées, savoir Asdrubal,
+fils de Giscon, Hannon et Magon, ayant été défaits en plusieurs
+rencontres par les troupes romaines, Scipion enfin se rendit maître de
+l'Espagne, et la soumit tout entière aux Romains. Ce fut pour-lors que
+Masinissa, prince très-puissant en Afrique, se rangea de leur côté:
+Syphax, au contraire, embrassa le parti des Carthaginois.
+
+[Marge: AN. M. 3800 ROM. 544.] Scipion, étant retourné à Rome, y fut
+nommé consul; il avait pour-lors trente ans. On lui donna pour collègue
+P. Licinius Crassus. Le département du premier fut la Sicile, avec
+permission de passer en Afrique, s'il le jugeait à propos: il partit le
+plus promptement qu'il put pour sa province. L'autre devait commander
+dans le pays où Annibal s'était retiré.
+
+La prise de Carthagène, où Scipion avait fait paraître toute la
+prudence, tout le courage, toute l'habileté qu'on peut attendre des plus
+grands capitaines, et la conquête de l'Espagne entière, étaient plus que
+suffisantes pour immortaliser son nom: mais il ne les avait regardées
+que comme des degrés et des préparatifs qui devaient le conduire à une
+plus grande entreprise; c'était la conquête de l'Afrique. Il y passa en
+effet, et y établit le théâtre de la guerre.
+
+Le ravage des terres, le siège d'Utique, une des plus fortes places de
+l'Afrique, la défaite entière des deux armées de Syphax et d'Asdrubal,
+dont Scipion brûla le camp, et ensuite la prise de Syphax même, qui
+était la plus puissante ressource des Carthaginois, tout cela les
+obligea à songer enfin à la paix. Ils députèrent pour cet effet trente
+des principaux sénateurs, choisis dans cette compagnie qui était si
+puissante à Carthage, et qu'on nommait le _conseil des cent_. Dès qu'ils
+furent admis dans la tente du général romain, ils se prosternèrent tous
+par terre (c'était la coutume du pays), lui parlèrent avec beaucoup de
+soumission, rejetant la cause de tous leurs malheurs sur Annibal, et
+promirent de la part du sénat une aveugle obéissance à tout ce
+qu'ordonnerait le peuple romain. Scipion leur répondit que, quoiqu'il
+fût venu dans l'Afrique pour vaincre et non pour faire la paix, il la
+leur accorderait cependant, à condition qu'ils rendraient aux Romains
+leurs prisonniers et leurs transfuges; qu'ils feraient sortir leurs
+armées de l'Italie et des Gaules; qu'ils n'entreraient plus en Espagne;
+qu'ils se retireraient de toutes les îles qui sont entre l'Italie et
+l'Afrique; qu'ils livreraient aux vainqueurs tous leurs vaisseaux,
+excepté vingt; qu'ils donneraient cinq cent mille boisseaux[310] de
+froment, et trois cent mille boisseaux d'orge; et qu'ils paieraient la
+somme de cinq mille talents[311], c'est-à-dire quinze millions. Que, si
+ces conditions les accommodaient, ils pourraient envoyer des
+ambassadeurs au sénat. Ils feignirent d'y donner les mains; mais en
+effet ils ne cherchaient qu'à gagner du temps jusqu'au retour d'Annibal.
+On accorda une trêve aux Carthaginois, qui firent partir sur-le-champ
+leurs députés pour Rome, et qui envoyèrent en même temps vers Annibal
+pour lui ordonner de revenir en Afrique.
+
+[Note 310: Boisseaux romains, c. à. d. _modius_. Le modius vaut le
+quinzième de notre setier (v. mes _Considérations sur les Monnaies_, p.
+118): il s'agit donc ici de 33,333 setiers (52,000 hectolitres) de
+froment; et de 20,000 setiers (31,200 hectolitres) d'orge.--L.]
+
+[Note 311: Environ 27,500,000 francs: selon d'autres, dit Tite-Live,
+on leur imposa 5,000 livres d'argent, et non 5,000 talents. La somme est
+bien différente car la livre romaine était la 80e partie du talent: il
+ne s'agirait donc que de 331,250 francs. Cette somme paraît trop
+faible.--L.]
+
+[Marge: AN. M. 3802 ROM. 546.] Il était pour lors retiré dans les
+extrémités de l'Italie, comme nous l'avons déjà dit. C'est là que lui
+furent portés les ordres de Carthage, qu'il ne put entendre sans pousser
+des soupirs, et sans presque verser des larmes, frémissant de colère de
+se voir ainsi forcé d'abandonner sa proie. Jamais exilé ne témoigna plus
+de regret en quittant son pays natal, qu'Annibal en sortant d'une terre
+ennemie. Il tourna souvent les yeux vers les côtes de l'Italie, accusant
+les dieux et les hommes de son malheur, en prononçant contre lui-même,
+dit Tite-Live[312], mille exécrations de ce qu'au sortir de la bataille
+de Cannes, il n'avait pas conduit à Rome ses soldats encore tout fumants
+du sang des Romains.
+
+[Note 312: Tite-Live suppose toujours que ce délai était une faute
+essentielle pour Annibal, dont lui-même se repentit dans la suite.]
+
+A Rome, le sénat, fort mécontent des mauvaises excuses qu'employaient
+les députés de Carthage pour justifier leur république, et de l'offre
+absurde qu'ils faisaient en son nom de s'en tenir au traité de Lutatius,
+crut devoir renvoyer la décision du tout à Scipion, qui, étant sur les
+lieux, pouvait mieux juger de ce que demandait le bien de l'état.
+
+Vers ce même temps, le préteur Octavius, passant de Sicile en Afrique
+avec deux cents vaisseaux de charge, fut attaqué près de Carthage par
+une furieuse tempête qui dissipa toute sa flotte. Le peuple de la ville,
+ne pouvant se résoudre à laisser échapper de ses mains une si riche
+proie, demande à grands cris qu'on fasse sortir la flotte carthaginoise
+pour s'en emparer. Le sénat, après une faible résistance, y consent.
+Asdrubal, étant sorti du port, se saisit de la plupart des vaisseaux
+romains, et les amena à Carthage, malgré la trêve qui subsistait encore.
+
+Scipion envoya des députés au sénat de Carthage pour en faire ses
+plaintes: on y eut peu d'égard. L'approche d'Annibal leur avait rendu le
+courage, et leur avait fait concevoir de grandes espérances; il s'en
+fallut peu même que le peuple ne maltraitât les députés. Ils demandèrent
+une escorte pour s'en retourner en sûreté; elle leur fut accordée, et
+deux vaisseaux de la république les accompagnèrent. Mais les magistrats,
+qui ne voulaient point de paix, et qui étaient déterminés à recommencer
+la guerre, firent dire sous main à Asdrubal, qui était avec sa flotte
+près d'Utique, de faire attaquer la galère romaine lorsqu'elle serait
+arrivée au fleuve Bagrada, tout près du camp des Romains, où l'escorte
+avait ordre de les laisser. Il le fit, et détacha contre les
+ambassadeurs deux galères. Ils se sauvèrent pourtant, non sans peine ni
+sans danger.
+
+Ce fut un nouveau sujet de guerre entre les deux peuples, plus animés,
+ou plutôt plus acharnés que jamais l'un contre l'autre: les Romains, par
+le désir de venger une si noire perfidie; les Carthaginois, par la
+persuasion où ils étaient qu'il n'y avait plus de paix à attendre pour
+eux.
+
+Dans ce temps-là même, Lélius et Fulvius, chargés des pleins pouvoirs
+que le sénat et le peuple romain envoyaient à Scipion, arrivent au camp,
+et avec eux les députés carthaginois. Carthage ayant non-seulement rompu
+la trêve, mais violé le droit des gens dans la personne des ambassadeurs
+romains, il était naturel d'user de représailles contre les députés
+carthaginois. Mais Scipion[313], considérant plus ce que demandait la
+générosité romaine que ce que méritait la perfidie carthaginoise, pour
+ne point s'éloigner des principes de sa nation ni de son propre
+caractère, renvoya les députés sans leur faire aucun mal. Une modération
+si étonnante dans de telles conjonctures effraya et fit rougir Carthage
+même, et donna à Annibal une nouvelle estime pour un chef qui n'opposait
+à la mauvaise foi de ses ennemis qu'une droiture et une noblesse d'ame
+encore plus dignes d'admiration que toutes ses vertus guerrières.
+
+[Note 313: Ἐσκοπεῖτο παρ' αủτῷ συλλογιζόμενος, οὐχ οὕτω τὶ δέον
+παθεῖν Καρχηδονίους, ὡς τὶ δέον ἦν πράξαι Ῥωμαίους. (POLYB. lib. 15, p.
+693.)
+
+«Dixit Scipio se nihil nec institutis populi romani nec suis moribus
+indignum in iis facturum.» (LIV. lib. 30, n. 25.)]
+
+Cependant Annibal, pressé par ses citoyens, avançait dans le pays. Il
+arriva à Zama, qui est à cinq journées de Carthage, et il y fit camper
+ses troupes: il envoya de là des espions pour observer la contenance des
+Romains. Scipion, les ayant surpris, loin de les punir, les fit promener
+par tout son camp; et, après leur en avoir fait remarquer soigneusement
+toute la disposition, il les renvoya à Annibal. Celui-ci sentait bien
+d'où partait une si noble assurance; après tout ce qui lui était arrivé,
+il ne comptait plus sur le retour de sa fortune. Pendant que tout, le
+monde l'exhortait à donner la bataille, il était le seul qui songeât à
+la paix; il espérait la faire à des conditions plus raisonnables, se
+trouvant à la tête d'une armée, et le sort des armes pouvant encore
+paraître incertain. Il envoya donc demander une entrevue à Scipion: on
+convint du temps et du lieu.
+
+_Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique, suivie du combat._
+
+[Marge: Polyb. l. 15, p. 694-703. Liv. lib. 30, p. 29-35. AN. M. 3803
+ROM. 547.] Ces deux capitaines, non-seulement les plus illustres de leur
+temps, mais dignes d'être mis en parallèle avec ce qu'il y avait jamais
+eu de plus grands princes et de plus fameux généraux, s'étant rendus au
+lieu marqué, demeurèrent quelque temps en silence, comme étonnés à la
+vue l'un de l'autre, et comme saisis d'une mutuelle admiration. Enfin
+Annibal prit le premier la parole, et, après avoir loué Scipion d'une
+manière fine et délicate, il lui fit une vive peinture des désordres de
+la guerre, et des maux qu'elle avait causés tant aux victorieux qu'aux
+vaincus: il l'exhorta à ne pas se laisser éblouir par l'éclat de ses
+victoires. Il lui représenta que, quelque heureux qu'il eût été
+jusque-là, il devait appréhender l'inconstance de la fortune; que, sans
+en chercher bien loin des exemples, il en était lui-même, qui lui
+parlait, une preuve éclatante; que Scipion était alors ce qu'Annibal
+avait été à Trasimène et à Cannes; qu'il profitât de l'occasion mieux
+qu'il n'avait fait lui-même, en faisant la paix dans un temps où il
+était maître des conditions. Il finit en déclarant que les Carthaginois
+voulaient bien céder aux Romains la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, et
+toutes les îles qui sont entre l'Afrique et l'Italie; qu'il fallait bien
+se résoudre, puisque les dieux en ordonnaient ainsi, à se renfermer dans
+les bords de l'Afrique, tandis qu'ils verraient les Romains faire
+respecter leurs lois jusque dans les régions les plus éloignées.
+
+Scipion répondit en moins de paroles, mais avec non moins de dignité. Il
+reprocha aux Carthaginois la perfidie avec laquelle ils venaient de
+piller quelques galères romaines avant que la trêve fût expirée: il
+rejeta sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux qu'avaient
+entraînés les deux guerres. Après avoir remercié Annibal des conseils
+qu'il lui donnait sur l'incertitude des événements humains, il finit en
+l'avertissant de se préparer au combat, s'il n'aimait mieux accepter les
+conditions qu'il avait déjà proposées, auxquelles néanmoins on en
+ajouterait encore quelques-unes pour punir les Carthaginois d'avoir
+rompu la trêve.
+
+Annibal ne put se résoudre à accepter ces conditions, et on se sépara
+dans le dessein de décider du sort de Carthage par une action générale.
+Chacun des généraux exhorta donc ses troupes à combattre vaillamment.
+Annibal faisait le dénombrement des victoires qu'il avait remportées sur
+les Romains, des chefs qu'il avait tués, des armées qu'il avait taillées
+en pièces. Scipion représentait aux siens la conquête des Espagnes, les
+succès qu'il avait eus en Afrique, et l'aveu que les ennemis faisaient
+de leur faiblesse en venant demander la paix;[314] et il disait tout
+cela d'un air et d'un ton de vainqueur. Jamais motifs ne furent plus
+puissants pour porter des troupes à bien combattre. Ce jour allait
+mettre le comble à la gloire de l'un ou de l'autre des chefs, et décider
+qui de Rome ou de Carthage donnerait la loi aux nations.
+
+[Note 314: «Celsus hæc corpore, vultuque ita læto, ut vicisse jam
+crederes, dicebat.» (LIV. lib. 30, n. 32.)]
+
+Je n'entreprends point de décrire l'ordre de la bataille ni la valeur
+des deux armées. Il est aisé d'imaginer que deux capitaines si
+expérimentés n'oublièrent rien de ce qui pouvait contribuer à la
+victoire. Les Carthaginois, après un combat fort opiniâtre, furent enfin
+obligés de prendre la fuite, laissant vingt mille des leurs sur le champ
+de bataille; et les Romains firent un pareil nombre de prisonniers.
+Annibal se sauva pendant le tumulte; et, étant entré dans Carthage, il
+avoua qu'il était vaincu sans ressource, et que la ville n'avait plus
+d'autre parti à prendre que de demander la paix, à quelques conditions
+que ce fût. Scipion lui donna de grands éloges, principalement sur son
+habileté à prendre les avantages, à disposer son armée, à donner ses
+ordres dans le combat; et il assura qu'Annibal s'était surpassé lui-même
+dans cette journée, quoique le succès n'eût pas répondu à son courage ni
+à sa prudence.
+
+Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la consternation des
+ennemis. Il ordonna à un de ses lieutenants de mener son armée de terre
+à Carthage, pendant que lui-même allait y conduire la flotte.
+
+Il n'en était pas éloigné, lorsqu'il rencontra un vaisseau couvert de
+banderoles et de branches d'olivier, qui portait dix ambassadeurs,
+choisis d'entre les plus considérables de la ville, et chargés d'aller
+implorer sa clémence. Il les renvoya sans réponse, avec ordre de le
+venir trouver à Tunis, où il devait s'arrêter. Les députés de Carthage
+vinrent au nombre de trente trouver Scipion au lieu marqué, et lui
+demandèrent la paix en des termes très-soumis. Il assembla son conseil:
+la plupart étaient assez d'avis qu'il prît et rasât Carthage, et qu'il
+en traitât les habitants avec la dernière sévérité; mais la vue du temps
+que durerait le siége d'une ville si bien fortifiée, et la crainte
+qu'avait Scipion qu'on ne lui envoyât un successeur pendant qu'il serait
+occupé à ce siége, le firent pencher vers la douceur.
+
+_Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la seconde
+guerre punique._
+
+[Marge: Polyb. l. 15, p. 704-707. Liv. lib. 30, n. 36-44.] Les
+conditions de paix qu'il leur dicta furent, que les Carthaginois
+vivraient libres en conservant leurs lois, aussi-bien que les villes et
+les terres qu'ils possédaient en Afrique avant cette guerre; qu'ils
+rendraient aux Romains tous les transfuges, les esclaves et les
+prisonniers qu'ils avaient à eux; qu'ils leur livreraient tous leurs
+vaisseaux, à l'exception de dix à trois rangs de rames; qu'ils
+livreraient aussi tous les éléphants qu'ils avaient alors, et qu'ils
+n'en dresseraient plus dorénavant pour la guerre; que toute guerre hors
+de l'Afrique leur serait absolument interdite, et que, dans l'Afrique
+même, ils ne pourraient la faire sans la permission du peuple romain;
+qu'ils restitueraient à Masinissa tout ce qu'ils avaient pris sur lui ou
+sur ses ancêtres; qu'ils fourniraient des vivres et paieraient la solde
+aux troupes auxiliaires des Romains, jusqu'à ce que leurs députés
+fussent de retour de Rome; qu'ils paieraient aux Romains dix mille
+talents euboïques[315] d'argent, en cinquante paiements d'année en
+année; qu'ils donneraient cent ôtages[316] au choix de Scipion. Pour
+leur donner le temps d'envoyer à Rome, il convint de leur accorder une
+trêve, à condition qu'ils rendraient les vaisseaux qu'ils avaient pris à
+l'occasion de la première, sans quoi ils ne devaient espérer ni trêve ni
+paix.
+
+[Note 315: Dix mille talents attiques feraient trente millions. Dix
+mille talents euboïques font un peu plus de vingt-huit millions
+trente-trois mille livres; parce que, selon Budée, le talent euboïque ne
+vaut que cinquante-six mines, et quelque chose de plus; au lieu que le
+talent attique vaut soixante mines.
+
+= 10,000 talents euboïques valent 55,000,000 francs. Le cinquantième,
+que les Carthaginois s'engageaient à payer annuellement, est de
+1,100,000 francs.--L.]
+
+[Note 316: Ils ne devaient pas avoir moins de 14 ans, ni plus de 30:
+on trouve une circonstance analogue dans le traité des Romains avec les
+Étoliens. (POLYB. XXII, 15, 10.)--L.]
+
+Quand les députés furent de retour à Carthage, ils exposèrent au sénat
+les conditions que Scipion leur avait dictées. Alors Giscon, qui les
+trouvait insupportables, se leva, et fit un discours pour détourner ses
+citoyens d'une paix si honteuse. Annibal, indigné qu'on écoutât
+tranquillement un tel harangueur, prit Giscon par le bras, et le jeta en
+bas de son siége. Une démarche si violente, et bien éloignée du goût
+d'une ville libre comme était Carthage, excita un murmure universel.
+Annibal en fut troublé, et sur-le-champ s'excusa. «Sorti de cette ville
+à l'âge de neuf ans, leur dit-il, et n'y étant revenu qu'après
+trente-six ans d'absence, j'ai eu tout le temps de m'instruire dans
+l'art militaire, et je me flatte d'y avoir assez bien réussi. Pour vos
+lois et vos coutumes, on ne doit pas être surpris que je les ignore; et
+c'est de vous que je veux les apprendre.» Il s'étendit ensuite sur la
+nécessité indispensable où ils étaient de faire la paix. Il ajouta qu'on
+devait remercier les dieux de ce que les Romains voulaient bien
+l'accorder, même à ces conditions; et il leur montra de quelle
+importance il était de se réunir dans le sénat, et de ne point donner
+lieu, par le partage des sentiments, à porter devant le peuple une
+affaire de cette nature. Tout le monde revint à son avis, et la paix fut
+acceptée. Le sénat satisfit Scipion sur les vaisseaux qu'il avait
+redemandés; et, après avoir obtenu de lui une trêve de trois mois, il
+fit partir des ambassadeurs pour Rome.
+
+Quand ils y furent arrivés, le sénat leur donna audience; ils étaient
+tous recommandables par leur âge et leur dignité. Asdrubal, surnommé
+_Hœdus_, toujours ennemi d'Annibal et de sa faction, parla le premier;
+et, après avoir excusé autant qu'il put le peuple de Carthage, en
+rejetant la rupture du traité sur l'ambition de quelques particuliers,
+il ajouta, que si les Carthaginois eussent voulu suivre ses conseils et
+ceux d'Hannon, ils auraient donné aux Romains la paix qu'ils étaient
+obligés de leur demander. «Mais, ajouta-t-il, il est bien rare que la
+prospérité et la modération se rencontrent ensemble, et qu'il soit donné
+aux hommes d'être en même temps heureux et sages. Le peuple romain est
+invincible, parce qu'il ne se laisse point aveugler par la bonne
+fortune; et il faudrait s'étonner s'il agissait autrement: car la
+prospérité ne transporte de joie et n'éblouit que ceux pour qui elle est
+nouvelle; au lieu que les Romains sont si accoutumés à vaincre, qu'ils
+ne sont presque plus sensibles au plaisir que cause la victoire, et
+qu'on peut dire, à leur honneur, qu'ils ont en un sens plus augmenté
+leur empire en traitant les vaincus avec bonté qu'en remportant des
+victoires[317].» Les autres députés parlèrent d'un ton plus plaintif, en
+représentant le triste état où Carthage allait être réduite, après
+s'être vue au comble de la grandeur et de la puissance.
+
+[Note 317: «Rarò simul hominibus bonam fortunam bonamque mentem
+dari. Populum romanum eo invictum esse, quòd in secundis rebus sapere et
+consulere menunerit. Et herculè mirandum fuisse, si aliter facerent. Ex
+insolentiâ, quibus nova bona fortuna sit, impotentes lætiliæ insanire:
+populo romano usitata ac propè obsoleta ex victoria gaudia esse; ac plus
+penè parcendo victis, quàm vincendo, imperium auxisse.» (LIV. lib. 30,
+n. 42.)]
+
+Le sénat et le peuple, qui étaient également portés à la paix, donnèrent
+un plein pouvoir à Scipion pour en traiter, le laissèrent maître des
+conditions, et lui permirent de ramener son armée après la conclusion du
+traité.
+
+Les ambassadeurs demandèrent la permission d'entrer dans la ville, et de
+racheter quelques-uns de leurs prisonniers. Il s'en trouva environ deux
+cents qu'ils souhaitaient recouvrer: le sénat les envoya à Scipion pour
+les rendre sans rançon, en cas que la paix se conclût. Les Carthaginois,
+après le retour de leurs ambassadeurs, firent la paix avec Scipion aux
+conditions qu'il leur avait imposées. Ils lui remirent plus de cinq
+cents vaisseaux, qu'il fit brûler à la vue de Carthage: spectacle bien
+triste pour les habitants de cette malheureuse ville! Il fit trancher la
+tête aux alliés du nom latin, et pendre[318] les citoyens romains, qui
+lui furent rendus comme transfuges.
+
+[Note 318: _Mettre en croix._--L.]
+
+Quand on procéda au premier paiement de la taxe imposée par le traité,
+comme les fonds de l'état étaient épuisés par les dépenses d'une si
+longue guerre, la difficulté de ramasser cette somme causa une grande
+tristesse dans le sénat, et plusieurs ne purent retenir leurs larmes: on
+dit qu'Annibal alors se mit à rire. Asdrubal Hœdus lui faisant de vifs
+reproches de ce qu'il insultait ainsi à l'affliction publique, dont il
+était la cause: «Si l'on pouvait, dit-il, pénétrer dans le fond de mon
+cœur et en démêler les dispositions comme on voit ce qui se passe sur
+mon visage, on reconnaîtrait bientôt que ce ris qu'on me reproche n'est
+pas un ris de joie, mais l'effet du trouble et du transport que me
+causent les maux publics; et ce ris, après tout, est-il plus hors de
+saison que ces larmes que je vous vois répandre? C'était lorsqu'on nous
+a ôté nos armes, qu'on a brûlé nos vaisseaux, qu'on nous a interdit
+toute guerre contre les étrangers; c'était alors qu'il fallait pleurer,
+car voilà le coup et la plaie mortelle qui nous a abattus: mais nous ne
+sentons les maux publics qu'autant qu'ils nous intéressent
+personnellement; et ce qu'ils ont pour nous de plus affligeant et de
+plus douloureux, est la perte de notre argent. C'est pourquoi, lorsqu'on
+enlevait à Carthage vaincue ses dépouilles, lorsqu'on la laissait sans
+armes et sans défense au milieu de tant de peuples d'Afrique puissants
+et armés, personne de vous n'a poussé un soupir; et maintenant, parce
+qu'il faut contribuer par tête à la taxe publique, vous vous désolez
+comme si tout était perdu. Ah! que j'ai lieu de craindre que ce qui vous
+arrache aujourd'hui tant de larmes ne vous paraisse bientôt le moindre
+de vos malheurs!»
+
+Scipion, après que tout fut terminé, s'embarqua pour repasser en Italie.
+Il arriva à Rome à travers une multitude infinie de peuples que la
+curiosité attirait sur son passage. On lui décerna le triomphe le plus
+magnifique [Marge: AN. M. 3804 CARTH. 646. ROM. 548. AV. J.-C. 200.]
+qu'on eût encore vu, et on lui donna le surnom d'_Africain_, honneur
+inouï jusque-là, personne avant lui n'ayant pris le nom d'une nation
+vaincue. Ainsi fut terminée la seconde guerre punique, après avoir duré
+dix-sept ans.
+
+_Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de la seconde
+guerre punique._
+
+[Marge: Lib. 6, p. 493, 494.] Je finirai ce qui regarde la seconde
+guerre punique par une réflexion de Polybe, qui peut beaucoup servir à
+faire connaître la différence des deux républiques dont nous parlons. Au
+commencement de la seconde guerre punique, et du temps d'Annibal, on
+peut dire en quelque sorte que Carthage était sur le retour: sa
+jeunesse, sa fleur, sa vigueur, étaient déjà flétries: elle avait
+commencé à déchoir de sa première élévation; et elle penchait vers sa
+ruine; au lieu que Rome alors était, [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.]
+pour ainsi dire, dans la force et la vigueur de l'âge, et s'avançait à
+grands pas vers la conquête de l'univers. La raison que Polybe rend de
+la décadence de l'une et de l'accroissement de l'autre est tirée de la
+différente manière dont étaient gouvernées ces deux républiques dans le
+temps dont nous parlons. Chez les Carthaginois, le peuple s'était emparé
+de la principale autorité dans les affaires publiques; on n'écoutait
+plus les avis des vieillards et des magistrats; tout se conduisait par
+cabales et par intrigues. Sans parler de ce que la faction contraire à
+Annibal fit contre lui pendant tout le temps de son commandement, le
+seul fait des vaisseaux romains pillés pendant un temps de trève,
+perfidie à laquelle le peuple força le sénat de prendre part et de
+prêter son nom, est une preuve bien claire de ce que dit ici Polybe. Au
+contraire, à Rome c'était le temps où le sénat, c'est-à-dire cette
+compagnie composée d'hommes si sages, avait plus de crédit que jamais,
+et où les anciens étaient écoutés et respectés comme des oracles. On
+sait combien le peuple romain était jaloux de son autorité, sur-tout
+dans ce qui regarde l'élection [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.] des
+magistrats. Une centurie, composée des jeunes, à qui il était échu par
+le sort de donner la première son suffrage, qui entraînait ordinairement
+celui de toutes les autres, avait nommé deux consuls: sur la simple
+remontrance de Fabius[319], qui représenta au peuple que, dans un temps
+de tempête et d'orage comme était celui où l'on se trouvait pour lors,
+on ne pouvait choisir de trop habiles pilotes pour conduire le vaisseau
+de la république, la centurie retourna aux suffrages, et nomma d'autres
+consuls. De cette différence de gouvernement, Polybe conclut qu'il était
+nécessaire qu'un peuple conduit par la prudence des anciens l'emportât
+sur un état gouverné par les avis téméraires de la multitude. Rome en
+effet, guidée par les sages conseils du sénat, eut enfin le dessus dans
+le gros de la guerre, quoi qu'en détail elle eût eu du désavantage dans
+plusieurs combats; et elle établit sa puissance et sa grandeur sur les
+ruines de sa rivale.
+
+[Note 319: «Quilibet nautarum rectorumque tranquillo mari gubernare
+potest: ubi sæva orta tempestas est, ac turbato mari rapitur vento
+navis, tum viro et gubernatore opus est. Non tranquillo navigamus, sed
+jam aliquot procellis submersi penè sumus. Itaque quis ad gubernacula
+sedeat, summâ curâ providendum ac præcavendum nobis est.»]
+
+_Intervalle entre la seconde et la troisième guerre punique._
+
+Cet intervalle, quoique assez considérable pour la durée, puisqu'il est
+de plus de cinquante ans, l'est fort peu par rapport aux événements qui
+regardent Carthage. On peut les réduire à deux chefs, dont l'un concerne
+la personne d'Annibal, l'autre regarde quelques différents particuliers
+entre les Carthaginois et Masinissa, roi des Numides. Nous les
+traiterons séparément, mais sans leur donner beaucoup d'étendue.
+
+§ I. _Suite de l'histoire d'Annibal._
+
+Lorsque la seconde guerre punique fut terminée par le traité de paix
+conclu avec Scipion, Annibal avait quarante-cinq ans, comme il le dit
+lui-même en plein sénat. Ce qui nous reste à dire de ce grand homme
+comprend un espace de vingt-cinq ans.
+
+_Annibal entreprend et vient à bout de réformer à Carthage la justice et
+les finances._
+
+Depuis la conclusion de la paix, Annibal fut fort considéré à Carthage,
+du moins dans le commencement, et il y exerça les premiers emplois de la
+république avec honneur et avec éclat. Il fut chargé du commandement
+[Marge: Corn. Nep. in Annib. c. 7.] des troupes dans quelques guerres
+que les Carthaginois eurent à soutenir en Afrique; mais les Romains, à
+qui le nom seul d'Annibal faisait ombrage, ne pouvant voir
+tranquillement qu'on lui laissât encore les armes à la main, en firent
+des plaintes, et il fut rappelé à Carthage.
+
+A son retour, on le nomma préteur. Il paraît que cette charge était
+très-considérable, et donnait beaucoup d'autorité. Carthage va donc être
+pour lui un nouveau théâtre, où il fera paraître des vertus et des
+qualités d'un genre tout différent de celles qui nous l'ont fait admirer
+jusqu'ici et qui achèveront de nous donner de ce grand homme une juste
+et parfaite idée.
+
+Tout occupé du désir de rétablir les affaires de sa patrie désolée, il
+comprit que les deux plus puissants moyens pour faire fleurir un état,
+sont une grande exactitude à rendre la justice à tous les sujets, et une
+grande fidélité dans le maniement des finances: l'une, en maintenant
+l'égalité entre les citoyens, et en les faisant jouir d'une liberté
+tranquille sous la protection des lois qui mettent en sûreté leurs
+biens, leur honneur et leur vie, lie plus étroitement les particuliers
+entre eux, et les attache plus fortement à l'état, à qui ils doivent la
+conservation de ce qu'ils ont de plus cher et de plus précieux; l'autre,
+en ménageant avec fidélité les fonds publics, fournit ponctuellement à
+toutes les dépenses de l'état, tient en réserve des ressources toujours
+prêtes pour ses besoins imprévus, et épargne aux peuples l'imposition de
+nouvelles charges, que la dissipation rend nécessaires, et qui
+contribuent le plus à indisposer les esprits contre le gouvernement.
+
+Annibal vit avec douleur le désordre qui régnait également dans
+l'administration de la justice et dans le maniement des finances. Quand
+on l'eut nommé préteur, comme son amour pour l'ordre lui faisait
+regarder avec peine tout ce qui s'en écartait, et le portait à tout
+tenter pour le rétablir, il eut le courage d'entreprendre la réforme de
+ce double abus, qui en entraînait une infinité d'autres; sans craindre
+l'animosité de l'ancienne faction qui lui était opposée, ni les
+nouvelles inimitiés que son zèle pour la république ne manquerait pas de
+lui attirer.
+
+[Marge: Liv. lib. 33, n. 46] L'ordre des juges exerçait impunément les
+concussions les plus criantes. C'étaient autant de petits tyrans, qui
+disposaient à leur gré des biens et de la vie des citoyens, sans qu'il
+fût possible de se mettre à l'abri de leurs violences, parce que leurs
+charges étaient à vie, et qu'ils se soutenaient mutuellement. Annibal,
+en qualité de préteur, manda chez lui un officier de cette compagnie,
+qui abusait apparemment de son pouvoir: Tite-Live dit qu'il était
+questeur. Cet officier, qui était de la faction opposée à Annibal, et
+qui avait déjà tout l'orgueil et toute la fierté des juges, dans l'ordre
+desquels il devait passer en sortant de la questure, refusa insolemment
+d'obéir. Annibal n'était pas d'un caractère à souffrir tranquillement
+une telle injure. Il le fit saisir par un licteur, et le traduisit
+devant le peuple. Là, non content de s'en prendre à cet officier
+particulier, il accusa l'ordre entier des juges, dont l'orgueil
+insupportable et tyrannique n'était arrêté ni par la crainte des lois,
+ni par le respect des magistrats; et, comme il s'aperçut qu'on
+l'écoutait favorablement, et que les plus faibles d'entre le peuple
+témoignaient ne pouvoir plus souffrir l'insolente fierté de ces juges,
+qui semblait en vouloir à leur liberté, il proposa et fit passer une loi
+qui ordonnait qu'on choisirait tous les ans de nouveaux juges sans
+qu'aucun pût être continué au-delà de ce terme. Autant que par cette loi
+il gagna l'amitié du peuple, autant s'attira-t-il la haine du plus grand
+nombre des puissants et des nobles.
+
+[Marge: Liv. lib. 33 n. 46 et 47.] Il entreprit une autre réforme qui ne
+lui fit pas moins d'ennemis ni moins d'honneur. Les deniers publics, ou
+étaient dissipés par la négligence de ceux qui les maniaient, ou
+devenaient la proie et le butin des principaux de la ville et des
+magistrats; en sorte que, ne se trouvant plus d'argent pour fournir
+chaque année au paiement du tribut que l'on devait aux Romains, on était
+près d'imposer une taxe sur les particuliers. Annibal, entrant dans un
+fort grand détail, se fit rendre un compte exact des revenus de la
+république, de l'usage que l'on en faisait, des charges et des dépenses
+ordinaires de l'état; et, ayant reconnu par cet examen qu'une grande
+partie des fonds publics était détournée par la mauvaise foi des gens
+d'affaires, il déclara et promit en pleine assemblée du peuple que, sans
+imposer de nouvelles taxes aux particuliers, la république serait
+désormais en état de payer le tribut aux Romains: et il accomplit sa
+promesse.[320] Les fermiers-généraux, dont il avait dévoilé au peuple
+les vols et les rapines, accoutumés jusque-là à s'engraisser des deniers
+publics, jetèrent alors les hauts cris, comme si c'eût été leur ravir
+leur bien, et non arracher de leurs mains avares celui qu'ils avaient
+volé à l'état.
+
+[Note 320: «Tum verò isti, quos paverat per aliquot annos publions
+peculatus, velut bonis ereptis, non furto eorum manibus extorto, infensi
+et irati Romanos in Annibalem instigabant.» (LIV.)]
+
+_Retraite et mort d'Annibal._
+
+[Marge: Liv. lib. 33, n. 45-46.] Cette double réforme fit beaucoup crier
+contre Annibal. Ses ennemis ne cessaient d'écrire à Rome, aux premiers
+de la ville et à leurs amis, qu'il avait de secrètes intelligences avec
+Antiochus, roi de Syrie; qu'il recevait souvent des courriers, et que ce
+prince lui avait envoyé sous main des députés pour prendre avec lui de
+justes mesures sur la guerre qu'il méditait; que, comme il y a des
+animaux si féroces, qu'ils ne s'apprivoisent jamais, ainsi cet homme,
+d'un esprit inquiet et implacable, ne pouvait souffrir le repos, et que
+tôt ou tard il éclaterait. Ces discours étaient écoutés à Rome; et ce
+qui s'était passé dans la guerre précédente, dont il avait été presque
+seul l'auteur et le promoteur, y donnait une grande vraisemblance.
+Scipion s'opposa toujours fortement aux violentes résolutions qu'on
+voulait prendre sur ce sujet, en représentant qu'il n'était point de la
+dignité du peuple romain de prêter son nom à la haine et aux accusations
+des ennemis d'Annibal, d'appuyer de son autorité leurs injustes
+passions, et de s'acharner à le poursuivre jusque dans le sein de sa
+patrie, comme si c'eût été trop peu pour les Romains de l'avoir vaincu
+dans la guerre les armes à la main.
+
+Malgré de si sages remontrances, le sénat nomma trois commissaires, et
+les chargea de porter leurs plaintes à Carthage, et de demander qu'on
+leur livrât Annibal. Quand ils y furent arrivés, quoiqu'ils couvrissent
+leur voyage d'un autre prétexte, Annibal sentit bien que c'était à lui
+seul qu'on en voulait. Il se sauva vers le soir sur un vaisseau qu'il
+avait fait préparer secrètement, déplorant le sort de sa patrie encore
+plus que le sien: _sæpius patriæ quàm suorum[321] eventus miseratus_.
+C'était la huitième année depuis la conclusion de la paix. La première
+ville où il aborda fut Tyr. Il y fut reçu comme dans une seconde patrie,
+et on lui rendit tous les honneurs dus à un homme de sa réputation.
+[Marge: AN. M. 3809 ROM. 556.] Après s'y être arrêté quelques jours, il
+partit pour Antioche, d'où le roi venait de sortir: il alla le trouver à
+Éphèse. L'arrivée d'un capitaine de ce mérite lui fit grand plaisir, et
+ne contribua pas peu à le déterminer à la guerre contre les Romains; car
+jusque-là il avait toujours paru incertain et flottant sur le parti
+qu'il devait prendre. [Marge: Cic. lib. 2, de Orat. n. 75 et 76.] C'est
+dans cette ville qu'un philosophe, qui passait pour le plus beau
+discoureur de l'Asie, eut l'imprudence de parler fort long-temps en
+présence d'Annibal sur les devoirs d'un général d'armée, et sur les
+règles de l'art militaire. Tout l'auditoire fut charmé de son éloquence.
+Comme on demanda au Carthaginois ce qu'il en pensait: «J'ai bien vu des
+vieillards, dit-il, qui manquaient de sens et de jugement; mais je n'en
+ai point vu de moins sensé et de moins judicieux que celui-ci.»
+
+[Note 321: Il paraît qu'il faut lire _suos_.]
+
+Les Carthaginois, qui craignaient avec raison de s'attirer les armes
+romaines, ne manquèrent pas de faire savoir à Rome qu'Annibal s'était
+retiré près d'Antiochus. Ce fut un grand sujet d'inquiétude pour les
+Romains; et ce pouvait être une grande ressource pour ce roi, s'il en
+eût su profiter.
+
+[Marge: Liv. lib. 34, n. 60.] Le premier conseil qu'Annibal lui donna
+pour-lors, et qu'il ne cessa de lui donner dans la suite, fut de porter
+la guerre dans l'Italie, qui ne pouvait être vaincue que dans l'Italie
+même. Il demandait cent vaisseaux, avec onze ou douze mille hommes de
+débarquement, et s'offrait de commander la flotte, de passer en Afrique
+pour engager les Carthaginois à entrer dans cette guerre, et d'aller
+ensuite faire une descente en Italie pendant que le roi demeurerait en
+Grèce avec son armée, se tenant toujours prêt à passer en Italie
+lorsqu'il en serait temps. C'était l'unique parti qu'il y eût à prendre,
+et le roi d'abord goûta fort cet avis.
+
+[Marge: _Ibid._ n. 61.] Annibal crut devoir prévenir et préparer les
+amis qu'il avait à Carthage pour les mieux faire entrer dans ses
+desseins. Outre que des lettres sont peu sûres, elles ne peuvent
+s'expliquer suffisamment, ni entrer dans un assez grand détail. Il
+envoie donc un homme de confiance, et lui donne ses instructions. A
+peine est-il arrivé à Carthage, qu'on se doute du sujet qui l'y amène.
+On l'épie, on le fait suivre, et enfin on donne des ordres pour
+l'arrêter; mais il les prévient, et se sauve de nuit, après avoir fait
+afficher en plusieurs endroits des placards où il déclarait nettement le
+sujet de son voyage. Le sénat, sur-le-champ, donna avis aux Romains de
+ce qui s'était passé.
+
+[Marge: Liv. lib. 35, n. 14.] Villius, l'un des députés qui avaient été
+envoyés [Marge: Polyb. l. 3, p. 166 et 167. AN. M. 3813 ROM. 557.] en
+Asie pour s'informer sur les lieux de l'état des affaires, et pour
+découvrir, s'ils pouvaient, quels étaient les desseins d'Antiochus,
+rencontra Annibal à Ephèse. Il eut avec lui plusieurs entretiens, lui
+rendit plusieurs visites, et affecta de lui témoigner par-tout une
+considération particulière. Sa principale vue était de diminuer son
+crédit auprès du roi en le lui rendant suspect: et en effet il y
+réussit.
+
+[Marge: Liv. lib. 35, n. 14. Plut. in vit. Flamin. etc.] Il y a quelques
+auteurs qui assurent que Scipion était de cette ambassade, et qui
+rapportent même l'entretien qu'il eut avec Annibal. Ils disent que, le
+Romain lui ayant demandé qui il croyait avoir été le plus grand de tous
+les capitaines, il répondit que c'était Alexandre-le-Grand, parce
+qu'avec une poignée de Macédoniens il avait défait des armées
+innombrables, et porté ses conquêtes dans des pays si éloignés, qu'à
+peine paraissait-il possible d'y aller même en voyageant. Interrogé
+ensuite à qui il donnait le second rang, il dit que c'était à Pyrrhus;
+que ce prince avait été le premier qui avait, enseigné à camper
+avantageusement; que personne n'avait jamais mieux su choisir ses postes
+ni ranger, ses troupes; qu'il avait eu une dextérité merveilleuse pour
+se concilier l'amitié des peuples, jusque-là que ceux d'Italie auraient
+mieux aimé l'avoir pour maître, tout étranger qu'il était, que les
+Romains, établis depuis si long-temps dans le pays. Scipion continuant à
+l'interroger pour savoir qui il mettait le troisième, il ne fit point de
+difficulté de se donner cette place à lui-même. Scipion ne put
+s'empêcher de rire: «Et que feriez-vous donc, lui dit-il, si vous
+m'aviez vaincu? Je me mettrais, reprit Annibal, au-dessus d'Alexandre,
+de Pyrrhus, et de tous les généraux qui ont jamais été.»
+
+Scipion ne fut pas insensible à une flatterie si délicate et si fine, à
+laquelle il ne s'attendait pas, et qui, le mettant hors de pair,
+semblait insinuer que nul capitaine ne méritait d'entrer en parallèle
+avec lui. [Marge: Plut. in Pyrrho, pag. 687.] La réponse dans Plutarque
+est moins spirituelle et moins vraisemblable. Annibal met au premier
+rang Pyrrhus, au second Scipion, et ne se donne à lui-même que la
+troisième place.
+
+[Marge: Liv. lib. 35, n. 19.] Annibal, s'étant aperçu du refroidissement
+d'Antiochus pour lui, depuis les entretiens qu'il avait eus avec
+Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et ferma les yeux;
+mais enfin il jugea plus à propos d'avoir un éclaircissement avec le
+roi, et de s'expliquer nettement avec lui. «Ma haine contre les Romains,
+lui dit-il, est connue de tout le monde. Je m'y suis engagé par serment
+dès ma plus tendre enfance. C'est cette haine qui a armé mes mains
+contre eux pendant trente-six ans. C'est elle qui, pendant la paix, m'a
+fait chasser de ma patrie, et qui m'a obligé de venir chercher un asyle
+dans vos états. Toujours conduit et animé par cette haine, si je vois
+ici mes espérances frustrées, j'irai par toute la terre chercher et
+susciter des ennemis aux Romains. Je les hais, et je les haïrai toujours
+mortellement: ils me haïssent de même. Tant que vous serez déterminé à
+leur faire la guerre, vous pouvez mettre Annibal au nombre de vos
+meilleurs amis. Si d'autres raisons vous font penser à la paix, je vous
+le déclare une fois pour toutes, cherchez d'autres conseils que les
+miens.» Un tel discours, qui partait du cœur, et dont la sincérité se
+faisait sentir, toucha le roi, et parut dissiper tous ses soupçons. Il
+résolut de lui donner le commandement d'une partie de sa flotte.
+
+[Marge: Liv. lib. 35, n. 32 et 43.] Mais quels ravages ne fait point la
+flatterie dans la cour et dans l'esprit des princes! On représenta à
+celui-ci qu'il n'était pas de sa prudence de se fier à Annibal; que
+c'était un exilé et un Carthaginois, à qui sa fortune ou son génie
+pouvaient suggérer dans un même jour mille projets différents; que
+d'ailleurs cette réputation même qu'il avait acquise dans la guerre, et
+qui faisait comme son apanage, était trop grande pour un simple
+lieutenant; que le roi devait être seul chef, seul général; qu'il devait
+seul attirer sur lui les yeux et l'attention; au lieu que, si Annibal
+était employé, cet étranger aurait seul la gloire de tous les heureux
+succès. [322]Il n'y a point, dit Tite-Live, d'esprits plus susceptibles
+de jalousie que ceux qui n'ont point un mérite égal à leur naissance et
+à leur rang; parce qu'alors tout mérite leur devient odieux, par cette
+raison seule qu'il leur est étranger. Cela parut bien clairement dans
+cette occasion. On avait su prendre Antiochus par son faible. Un
+sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le défaut des petits
+esprits, étouffa en lui toute autre pensée et toute autre réflexion. Il
+ne fit plus aucun cas ni aucun usage d'Annibal. Le succès vengea bien
+celui-ci, et montra quel malheur c'est pour un prince d'ouvrir son cœur
+à l'envie, et ses oreilles aux discours empoisonnés des flatteurs.
+
+[Note 322: «Nulla ingenia tam prona ad invidiam sunt, quàm eorum qui
+genus ac fortunam suam animis non æquant: quia virtutem et bonum alienum
+oderunt.» Il semble qu'on pourrait lire, _ut bonum alienum_.]
+
+[Marge: Liv. lib. 36, n. 7.] Dans un conseil qui se tint quelque temps
+après, où Annibal avait été appelé pour la forme, lorsque son rang de
+parler fut venu, il s'appliqua sur-tout à prouver qu'il fallait, à
+quelque prix que ce fût, engager dans l'alliance d'Antiochus Philippe et
+la Macédoine, ce qui n'était pas si difficile qu'on se l'imaginait.
+«Pour la manière de faire la guerre, dit-il, je m'en tiens toujours à
+mon premier sentiment; et, si l'on m'avait cru d'abord, on entendrait
+dire maintenant que la Toscane et la Ligurie sont en feu, et, ce qui
+fait la terreur des Romains, qu'Annibal est en Italie. Quand je ne
+serais pas fort habile pour le reste, j'ai dû certainement apprendre par
+mes bons et mes mauvais succès comment il leur faut faire la guerre. Je
+ne puis que vous donner mes conseils et vous offrir mes services.
+Puissent les dieux faire réussir le parti que vous prendrez, quel qu'il
+soit!» On applaudit à Annibal, mais on n'exécuta rien de ce qu'il avait
+proposé.
+
+[Marge: Liv. lib. 36. n. 41.] Antiochus, trompé et endormi par ses
+flatteurs, demeurait tranquille à Éphèse après avoir été chassé de la
+Grèce par les Romains, ne pouvant s'imaginer que ceux-ci songeassent à
+le venir attaquer dans son propre pays. Annibal, qui pour-lors était
+rentré en faveur, lui répétait sans cesse qu'au premier jour il verrait
+la guerre en Asie et l'ennemi à ses portes; qu'il fallait qu'il se
+résolût ou à renoncer à son empire, ou à tenir tête à un peuple qui
+voulait se rendre maître de toute la terre. Ces discours réveillèrent un
+peu le roi de son assoupissement. Il fit quelques légers efforts; mais,
+comme dans sa conduite il n'y avait rien de suivi, après plusieurs
+pertes considérables, la guerre se termina par une paix honteuse, dont
+une des conditions fut qu'il livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne
+lui en laissa pas le temps, et se retira d'abord dans l'île de Crète
+pour y délibérer sur le parti qu'il aurait à prendre.
+
+[Marge: Corn. Nep. in Annib., c. 9 et 10. Justin. l. 32, cap. 4.] Les
+richesses qu'il avait emportées avec lui, et dont on eut quelque
+connaissance dans l'île, pensèrent l'y faire périr. Les ruses ne
+manquaient pas à Annibal. Il en fit usage ici pour sauver ses trésors et
+pour se sauver lui-même. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu,
+couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les mit en dépôt
+dans le temple de Diane en présence des Crétois, à la bonne foi desquels
+il confiait toutes ses richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-là
+autour du temple, et on laissa une entière liberté à Annibal, de qui
+l'on croyait tenir les trésors. [Marge: AN. M. 3820 ROM. 564.] Il les
+avait cachés dans des statues d'airain creuses qu'il portait toujours
+avec lui. Ayant trouvé un moment favorable, il partit, et alla chercher
+un asyle chez Prusias, roi de Bithynie.
+
+[Marge: Corn. Nep. ibid. cap. 10 et 11. Justin. l. 33, cap. 4.] Il
+paraît qu'il fit quelque séjour dans la cour de ce prince, qui entra
+bientôt en guerre contre Eumène, roi de Pergame, ami déclaré des
+Romains. Annibal fit remporter aux troupes de Prusias plusieurs
+victoires, tant sur terre que sur mer.
+
+[Marge: Justin. l. 32, cap. 4. Corn. Nep. in vit. Annib.] Il employa un
+stratagème assez extraordinaire dans un combat naval. La flotte des
+ennemis étant plus nombreuse que la sienne, il appela à son secours la
+ruse. Il fit enfermer dans des pots de terre toutes sortes de serpents,
+et donna ordre de jeter ces pots dans les vaisseaux des ennemis. Son
+principal dessein était de faire périr Eumène. Il fallait s'assurer du
+vaisseau qu'il montait. Annibal le découvrit en dépêchant une chaloupe
+sous prétexte de lui porter une lettre. Après cela il commanda aux
+officiers de ses vaisseaux de s'attacher principalement à celui
+d'Eumène. Ils le firent, et ils l'auraient pris, s'il ne s'était retiré
+à force de voiles. Les autres vaisseaux de Pergame se battirent
+vigoureusement jusqu'à ce qu'on y eut jeté les pots de terre. D'abord
+ils n'avaient fait qu'en rire, surpris qu'on employât contre eux de
+telles armes; mais, quand ils se virent environnés des serpents qui
+sortaient de ces pots cassés, la frayeur les saisit, ils se retirèrent
+en désordre, et cédèrent la victoire à l'ennemi.
+
+[Marge: Liv. lib. 39 n. 51. AN. M. 3822 ROM. 566.] Des services si
+importants semblaient assurer pour toujours à Annibal un asyle chez ce
+roi. Mais les Romains ne l'y laissèrent pas en repos, et députèrent
+Quintius Flaminius[323] vers ce roi, pour se plaindre de ce qu'il lui
+donnait une retraite. Il ne fut pas difficile à Annibal de deviner le
+sujet de cette ambassade, et il n'attendit pas qu'on le livrât à ses
+ennemis. D'abord il essaya de se sauver par la fuite; mais il s'aperçut
+que les sept issues cachées qu'il avait fait faire à son palais étaient
+occupées par les soldats de Prusias, qui voulait faire sa cour aux
+Romains, en trahissant son hôte. Il se fit donc apporter le poison qu'il
+gardait depuis longtemps pour s'en servir dans l'occasion, et le tenant
+entre ses mains: «Délivrons, dit-il, le peuple romain d'une inquiétude
+qui le tourmente depuis long-temps, puisqu'il n'a pas la patience
+d'attendre la mort d'un vieillard. La victoire que remporte Flaminius
+sur un homme désarmé et trahi ne lui fera pas beaucoup d'honneur. Ce
+jour seul fait voir combien les Romains ont dégénéré. Leurs pères
+avertirent Pyrrhus de se garder d'un traître qui voulait l'empoisonner,
+et cela dans le temps que ce prince leur faisait la guerre dans le cœur
+de l'Italie: et ceux-ci ont envoyé un homme consulaire pour engager
+Prusias à faire mourir par un crime abominable son ami et son hôte.»
+Après avoir fait des imprécations contre Prusias, et invoqué contre lui
+les dieux protecteurs et vengeurs des droits sacrés de l'hospitalité, il
+avala le poison, et mourut âgé de soixante-dix ans.
+
+[Note 323: Son vrai nom est _Flamininus_; ce point sera discuté dans
+les notes sur l'Histoire Romaine.--L.]
+
+Cette année fut célèbre par la mort de trois grands hommes, Annibal,
+Philopémen et Scipion, qui eurent cela de commun, qu'ils terminèrent
+tous trois leur vie hors de leur patrie, par un genre de mort qui
+répondait peu à la gloire de leurs actions. Les deux premiers périrent
+par le poison, Annibal ayant été trahi par son hôte, et Philopémen fait
+prisonnier dans un combat par les Messéniens, et ensuite jeté dans un
+cachot, où on le força de prendre du poison. Pour Scipion, il se
+condamna lui-même à un exil volontaire, pour éviter une accusation
+injuste qu'on lui intentait à Rome; et il y mourut dans une sorte
+d'obscurité.
+
+_Éloge et caractère d'Annibal._
+
+Ce serait ici le lieu de représenter les excellentes qualités d'Annibal,
+qui a fait tant d'honneur à Carthage; [Marge: 2e vol. de la man.
+d'étud.] mais, comme j'ai tâché ailleurs d'en marquer le caractère et
+d'en donner une juste idée en le comparant avec Scipion, je ne crois pas
+devoir beaucoup m'étendre sur son éloge.
+
+Les personnes destinées à la profession des armes ne peuvent trop
+étudier ce grand homme, que les connaisseurs regardent comme le
+capitaine le plus accompli presque en tout genre, qui ait jamais été.
+
+Dans l'espace de dix-sept ans que dura la guerre, on ne lui reproche que
+deux fautes[324]: la première, de n'avoir pas, aussitôt après la
+bataille de Cannes, mené ses troupes victorieuses vers Rome pour en
+former le siége; la seconde, d'avoir laissé amollir leur courage dans
+les quartiers d'hiver qu'il leur fit prendre à Capoue: fautes qui
+montrent seulement que, les grands hommes ne le sont pas en tout:
+[Marge: Quintil.] _summi enim sunt, homines tamen_; et qui peut-être
+même peuvent être excusées en partie.
+
+[Note 324: Ici Rollin contredit ce qu'il avait avancé plus haut (p.
+121) pour justifier Annibal de ces deux prétendues fautes.--L.]
+
+Mais, pour ce peu de fautes, que d'éminentes qualités dans Annibal!
+quelle étendue de vues et de desseins, même dès sa plus tendre jeunesse!
+quelle grandeur d'ame! quelle intrépidité! quelle présence d'esprit dans
+le feu même de l'action, pour savoir profiter de tout! quelle dextérité
+à manier les esprits, en sorte que parmi tant de nations différentes,
+qui manquaient souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune
+sédition dans son camp, ni contre lui, ni contre aucun de ses généraux!
+quelle équité, quelle modération dut-il faire paraître à l'égard des
+nouveaux alliés, pour être venu à bout de les tenir inviolablement
+attachés à son service, quoiqu'il fût obligé de leur faire porter
+presque tout le poids de la guerre par les séjours de son armée, et par
+les contributions qu'il en tirait! Enfin quelle fécondité de ressources
+pour soutenir si long-temps la guerre dans un pays éloigné, malgré une
+puissante faction domestique, qui lui refusait tout et le traversait en
+tout! On peut dire que, pendant le cours d'une si longue guerre, Annibal
+parut seul le soutien de l'état, et l'ame de tout l'empire des
+Carthaginois, qui ne purent jamais croire qu'ils étaient vaincus,
+jusqu'à ce qu'Annibal leur eût avoué lui-même qu'il l'était.
+
+Ce ne serait pas bien connaître Annibal, que de ne le considérer qu'à la
+tête des armées. Ce que l'histoire nous apprend des intelligences
+secrètes qu'il entretenait avec Philippe, roi de Macédoine; des sages
+conseils qu'il donna à Antiochus, roi de Syrie; de la double réforme
+qu'il mit à Carthage dans l'administration des finances et dans celle de
+la justice, montre qu'il était un grand homme d'état en toutes manières.
+Son génie supérieur et universel lui faisait embrasser toutes les
+parties du gouvernement, et ses talents naturels le rendaient capable
+d'en remplir avec gloire toutes les fonctions. Il était aussi grand
+politique que grand guerrier, aussi propre aux emplois civils qu'aux
+militaires; en un mot, il réunissait les différents mérites de toutes
+les professions, de l'épée, de la robe, et des finances.
+
+Il n'était pas même sans érudition[325]; et, tout occupé qu'il fut des
+travaux militaires et d'une infinité de guerres, qu'il eut à soutenir,
+il trouva des moments pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties
+spirituelles d'Annibal, que l'histoire nous a conservées, marquent qu'il
+avait un fonds d'esprit excellent; et il le perfectionna par la
+meilleure éducation qu'on pouvait recevoir dans ce temps, et dans une
+république telle qu'était celle de Carthage. Il parlait passablement le
+grec, et avait même écrit quelques livres en cette langue. Il avait eu
+pour maître un Lacédémonien nommé _Sosile_, qui l'accompagna toujours
+dans ses expéditions guerrières, aussi-bien que Philénius, autre
+Lacédémonien[326]: ils travaillaient tous deux à l'histoire de ce grand
+capitaine.
+
+[Note 325: «Atque hic tantus vir, tantisque bellis districtus,
+nonnihil temporis tribuit litteris, etc.» (CORN. NEP. _in vit. Annib._
+cap. 13.)]
+
+[Note 326: _Philænius_, dans Cornélius Népos et Cicéron (_Divin._ I,
+c. 49); _Philinus_, dans Polybe et Diodore. Il était d'Agrigente
+(DIODOR. SIC. XXIII, _eclog._ VIII) et non de Lacédémone, comme le dit
+Rollin; trompé peut-être par ces mots de Cornélius Népos,... _Philænius
+et Sosilus Lacedæmonius_, où il aura lu, par mégarde, _Lacedæmonii_ (_in
+Annib._ c. 13, § 3). Le jugement de Polybe n'est pas très-favorable à ce
+Philinus (III, c. 14).--L.]
+
+Pour ce qui regarde la religion et les mœurs, il n'était point
+tout-à-fait tel que Tite-Live nous le [Marge: Lib. 21, n. 4.]
+représente, d'une cruauté inhumaine, d'une perfidie plus que
+carthaginoise; sans respect pour la vérité, pour la probité, pour la
+sainteté du serment; sans crainte des dieux, sans religion. _Inhumana
+crudelitas, perfidia plus quàm punica: nihil veri, nihil sancti, nullus
+deûm metus, nullum jusjurandum, nulla religio[327]._ [Marge: Excerpt. è
+Polyb. p. 33.] Polybe dit qu'il rejeta avec horreur une proposition
+cruelle qu'on lui fit avant son entrée en Italie, qui était de manger de
+la chair humaine, parce que les vivres lui manquaient. [Marge: Excerpt.
+è Diod. p. 282. Liv. lib. 15, n. 17.] Quelques années après, loin de
+sévir, comme on l'y exhortait, contre le cadavre de Sempronius Gracchus,
+que Magon lui avait envoyé, il lui fit rendre les derniers honneurs à la
+vue de toute son armée. [Marge: Lib. 32. c. 4.] Nous l'avons vu en
+plusieurs occasions marquer un grand respect pour les dieux, et Justin,
+qui écrivait d'après un auteur[328] bien digne de foi, remarque qu'il
+fit toujours paraître beaucoup de sagesse et de modération parmi le
+grand nombre de femmes qu'il fit prisonnières pendant le cours d'une si
+longue guerre; en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il fût né en Afrique,
+où l'incontinence était le vice du pays et de la nation: _pudicitiamque
+eum tantam inter tot captivas habuisse, ut in Africâ natum quivis
+negaret_.
+
+[Note 327: La passion perce dans tout ce que Tite-Live a écrit
+d'Annibal et des Carthaginois.--L.]
+
+[Note 328: Trogue Pompée.]
+
+Son désintéressement, au milieu de tant d'occasions de s'enrichir par
+les dépouilles des villes qu'il prenait et des peuples qu'il domptait,
+nous marque qu'il savait le véritable usage qu'un général doit faire des
+richesses, qui est de gagner le cœur des soldats, et de s'attacher les
+alliés en faisant à propos des largesses, et n'épargnant point les
+récompenses: qualité bien importante pour un commandant, et qui n'est
+pas commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour acheter les
+succès, bien persuadé qu'un homme qui est à la tête des affaires trouve
+tout le reste dans la gloire de réussir.
+
+[329]Il mena toujours une vie dure et sobre, même en temps de paix, et
+au milieu de Carthage, lorsqu'il y occupait la première dignité, où
+l'histoire remarque qu'il ne mangeait jamais couché sur un lit, comme
+c'était la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de vin. Une vie si
+réglée et si uniforme est un grand exemple pour nos guerriers, qui
+mettent souvent parmi les privilèges de la guerre, et parmi les devoirs
+des officiers, de faire bonne chère et de vivre dans les délices.
+
+[Note 329: «Cibi potionisque desiderio naturali, non voluptate,
+modus finitus.» (LIV. lib. 21, n. 4.)
+
+«Constat Annibalem, nec tùm quum romano tonantem bello Italia
+contremuit, nec quum reversus Carthaginem summum imperium tenuit, aut
+cubantem cœnasse, aut plus quàm sextario vini induisisse.» (JUSTIN. lib.
+32, cap. 4.)]
+
+Je ne prétends pas cependant justifier pleinement Annibal de tous les
+reproches qu'on lui a faits. Au milieu de ces grandes qualités que nous
+avons rapportées, on ne peut dissimuler qu'il lui restait quelque chose
+du caractère et des vices de sa nation, et qu'il y a dans sa vie des
+actions et des circonstances qu'il serait difficile d'excuser. Polybe
+remarque qu'il était [Marge: Excerpt. è Polyb. p. 34 et 37.] accusé
+d'avarice à Carthage, et de cruauté à Rome: il ajoute en même temps que
+les sentiments étaient partagés sur son sujet; et il ne serait pas
+étonnant que les ennemis qu'il s'était faits dans l'une et dans l'autre
+de ces villes eussent répandu des bruits contraires à sa réputation. En
+supposant même que les faits qu'on lui impute fussent vrais, Polybe est
+porté à croire qu'ils venaient moins de son naturel et de son fonds que
+de la difficulté des temps et des affaires pendant une longue et pénible
+guerre, et de la complaisance qu'il était forcé d'avoir pour des
+officiers-généraux, qui étaient absolument nécessaires à l'exécution de
+ses entreprises, et qu'il ne pouvait pas toujours contenir, non plus que
+les soldats qui servaient sous eux.
+
+§ II. _Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi de Numidie._
+
+Entre les conditions de la paix accordée aux Carthaginois, il y en avait
+une qui portait qu'ils rendraient à Masinissa toutes les terres et les
+villes qui lui avaient appartenu avant la guerre; et d'ailleurs Scipion,
+pour récompenser le zèle et la fidélité qu'il avait fait paraître à
+l'égard du peuple romain, avait ajouté à son domaine tout ce qui était
+de celui de Syphax. Ce présent fut dans la suite une source de disputes
+et de divisions entre les Carthaginois et les Numides.
+
+Ces deux princes, Syphax et Masinissa, régnaient tous deux en Numidie,
+mais sur différents peuples. Ceux qui obéissaient au premier
+s'appelaient _Massæsyli_, et avaient pour capitale Cirta; les autres se
+nommaient _Massyli_; les uns et les autres sont plus connus sous le nom
+de _Numides_, qui leur est commun. [Marge: Æneid. lib. 4, v. 41. [V. pl.
+haut, p. 296.]] Leur principale force était la cavalerie. Ils se
+tenaient à cru sur les chevaux; plusieurs même les conduisaient sans
+bride, d'où vient que Virgile les appelle _Numidæ infreni_.
+
+[Marge: Liv. lib. 24, n. 48 et 49.] Au commencement de la seconde guerre
+punique, Syphax s'était rangé du côté des Romains. Gala, père de
+Masinissa, pour prévenir les progrès d'un voisin si puissant, crut
+devoir embrasser le parti des Carthaginois, et envoya contre lui une
+armée nombreuse sous la conduite de son fils, âgé seulement alors de
+dix-sept ans. Syphax, vaincu dans une bataille où l'on dit qu'il y eut
+trente mille hommes de tués, se sauva en Mauritanie; mais dans la suite
+les choses changèrent bien de face.
+
+[Marge: Liv. lib. 29, n. 29-34.] Masinissa, ayant perdu son père, se
+trouva plusieurs fois réduit à la dernière extrémité, chassé de son
+royaume par un usurpateur, poursuivi vivement par Syphax, près à chaque
+moment de tomber entre les mains de ses ennemis, sans troupes, sans
+argent, sans ressources. Il était alors allié des Romains et ami de
+Scipion, avec qui il avait eu une entrevue en Espagne. Ses malheurs ne
+lui laissèrent pas le moyen d'amener de grands secours à ce général.
+Quand Lélius arriva en Afrique, Masinissa alla le joindre avec une
+petite troupe de cavaliers, et depuis ce temps-là il demeura toujours
+inviolablement attaché au parti des Romains. Syphax, au contraire, ayant
+épousé la fameuse Sophonisbe, [Marge: Liv. lib. 29, n. 23.] fille
+d'Asdrubal, passa dans celui des Carthaginois.
+
+[Marge: Lib. 30, n. 11 et 12.] Le sort des deux princes changea encore
+une fois, mais sans retour. Syphax perd une grande bataille, et tombe
+vivant entre les mains de l'ennemi. Masinissa, vainqueur, attaque Cirta,
+capitale de son royaume, et s'en rend maître; mais il y trouve un danger
+plus grand que dans le combat, Sophonisbe, aux attraits et aux caresses
+de laquelle il ne peut résister. Pour la mettre en sûreté, il l'épouse;
+mais il est bientôt obligé, pour présent nuptial, de lui envoyer du
+poison, n'imaginant point d'autre voie de lui tenir sa parole et de la
+soustraire au pouvoir des Romains[330].
+
+[Note 330: On trouve beaucoup plus de détails sur ces événements,
+dans l'histoire romaine de Rollin.--L.]
+
+[Marge: Lib. 30, n. 44.] C'était une faute considérable en elle-même, et
+qui d'ailleurs ne pouvait pas manquer de déplaire extrêmement à une
+nation fort jalouse de son autorité. Ce jeune prince la répara
+avantageusement par les services signalés qu'il rendit depuis à Scipion.
+Nous avons dit qu'après la défaite et la prise de Syphax il fut mis en
+possession du royaume de ce prince, et que les Carthaginois furent
+obligés de lui restituer tout ce qui lui appartenait. C'est ce qui donna
+lieu aux contestations dont il nous reste à parler.
+
+[Marge: Liv. lib. 34, n. 62.] Un territoire situé vers le bord de la
+mer, près de la petite Syrte, en fut le sujet: c'était un pays
+très-fertile et très-riche; la preuve en est, que la seule ville de
+Leptis, qui y était située, payait chaque jour aux Carthaginois pour
+tribut un talent[331], c'est-à-dire mille écus. Masinissa s'était emparé
+d'une partie de ce territoire. De part et d'autre on envoya des députés
+à Rome, qui plaidèrent chacun leur cause dans le sénat. On jugea à
+propos d'envoyer sur les lieux Scipion l'Africain et deux autres
+commissaires pour examiner l'affaire; ils revinrent sans avoir prononcé
+de jugement, et laissèrent tout en suspens. Peut-être agirent-ils ainsi
+par ordre du sénat; et c'était secrètement favoriser Masinissa, qui
+était en possession du territoire.
+
+[Note 331: C'est par an 1,980,000 francs.--L.]
+
+[Marge: Liv. lib. 40, n. 17. AN. M. 3823 ROM. 567.] Dix ans après, de
+nouveaux commissaires, nommés pour examiner la même affaire, en usèrent
+comme les premiers, et ne décidèrent rien.
+
+[Marge: Liv. lib. 42, n. 23 et 24. AN. M. 3833 ROM. 577.] Après un
+pareil espace de temps, les Carthaginois portèrent encore leurs plaintes
+devant le sénat, mais avec beaucoup plus de force qu'auparavant. Ils
+représentèrent qu'outre les terres dont il s'était agi d'abord,
+Masinissa, dans les deux années précédentes, avait usurpé sur eux plus
+de soixante-dix places ou châteaux; qu'ils avaient les mains liées par
+l'article du dernier traité, qui leur défendait de faire la guerre à
+aucun des alliés du peuple romain; qu'ils ne pouvaient plus soutenir la
+fierté, l'avarice, la cruauté de ce prince; qu'ils étaient envoyés pour
+demander au peuple romain qu'il lui plût d'ordonner de trois choses
+l'une: ou que l'affaire serait examinée et jugée dans le sénat; ou qu'il
+leur serait permis de repousser la force par la force, et de se défendre
+par la voie des armes; ou que, si la faveur l'emportait sur la justice,
+il plût au peuple romain de marquer une fois pour toutes ce qu'il
+voulait qui fût donné à Masinissa des terres qui appartenaient aux
+Carthaginois; qu'au moins ils sauraient désormais à quoi s'en tenir, et
+que le peuple romain garderait quelque mesure à leur égard, au lieu que
+ce prince ne mettrait d'autres bornes à ses prétentions que son
+insatiable avidité. Les députés finirent par demander que si, depuis la
+conclusion de la paix, les Romains avaient quelque faute à leur
+reprocher, ils la punissent par eux-mêmes plutôt que de les abandonner à
+la discrétion d'un prince qui leur rendait et la liberté et la vie
+insupportables. Après ce discours, pénétrés de douleur, et versant des
+larmes en abondance, ils se prosternèrent par terre; spectacle qui
+toucha de compassion tous les assistants, et rendit Masinissa
+extrêmement odieux. On demanda à Gulussa son fils, qui était présent, ce
+qu'il avait à répliquer. Il répondit que le roi son père ne lui avait
+donné aucune instruction, ne sachant pas qu'on dût l'accuser; qu'il
+priait les Romains de faire réflexion que ce qui lui attirait la haine
+de Carthage, était l'inviolable fidélité qu'il avait toujours gardée à
+leur égard. Le sénat, après les avoir entendus, répondit qu'il était
+disposé à rendre à chacun d'eux la justice qui leur était due; que
+Gulussa eût à partir sur-le-champ pour avertir Masinissa d'envoyer au
+plus tôt des députés avec ceux de Carthage; que les Romains feraient
+pour lui tout ce qui dépendrait d'eux, mais sans faire tort aux autres;
+qu'il était juste de s'en tenir aux anciennes bornes, et que l'intention
+du peuple romain n'était pas que pendant la paix on enlevât par violence
+aux Carthaginois les terres et les villes qui leur avaient été laissées
+par le traité. On les renvoya ainsi de part et d'autre, après leur avoir
+fait les présents ordinaires.
+
+[Marge: Polyb. Pag. 951.] Tout cela n'était que des paroles. Il est
+visible qu'à Rome on ne se mettait point du tout en peine de satisfaire
+les Carthaginois ni de leur rendre justice, et qu'on y traînait exprès
+cette affaire en longueur, pour laisser à Masinissa le temps de
+s'affermir dans ses usurpations et d'affaiblir ses ennemis.
+
+[Marge: App. de bel. pun. p. 37. AN M. 3848 ROM. 592.] On ordonna une
+nouvelle députation pour aller sur les lieux faire de nouvelles
+enquêtes. Caton était du nombre des commissaires. Quand ils furent
+arrivés, ils demandèrent aux parties si elles voulaient s'en rapporter à
+leur arbitrage. Masinissa y consentit volontiers. Les Carthaginois
+répondirent qu'ils avaient une règle fixe à laquelle ils s'en tenaient,
+qui était le traité conclu par Scipion, et demandèrent à être jugés en
+rigueur: on ne put donc rien décider. Les députés visitèrent tout le
+pays, qu'ils trouvèrent en fort bon état, sur-tout la ville de Carthage;
+et ils furent étonnés de la voir, si peu de temps après le malheur qui
+lui était arrivé, rétablie au point de grandeur et de puissance où elle
+était. A leur retour, ils ne manquèrent pas d'en rendre compte au sénat,
+déclarant que Rome ne serait jamais en sûreté tant que Carthage
+subsisterait; et depuis ce temps-là, sur quelque affaire qu'on délibérât
+dans le sénat, Caton ajoutait dans son avis, _et je conclus de plus
+qu'il faut détruire Carthage_; sans que ce grave sénateur se mît en
+peine de prouver que les seuls ombrages de la puissance d'un voisin
+soient des titres suffisants pour détruire une ville contre la foi des
+traités. Scipion Nasica pensait, au contraire, que la ruine de cette
+ville entraînerait celle de la république, parce que Rome, n'ayant plus
+de rivale à craindre, quitterait ses anciennes mœurs, et s'abandonnerait
+absolument au luxe et aux délices, qui sont la peste certaine des états
+les plus florissants.
+
+[Marge: App. de bel. pun. p. 38.] Cependant la division se mit dans
+Carthage. La faction populaire, étant devenue supérieure à celle des
+grands et des sénateurs, exila quarante citoyens, et fit prêter serment
+au peuple que jamais il ne souffrirait qu'on parlât de rappeler les
+exilés. Ceux-ci se retirèrent chez Masinissa, qui envoya à Carthage deux
+de ses fils, Gulussa et Micipsa, pour solliciter leur rétablissement. On
+leur ferma les portes de la ville; et l'un d'eux même fut vivement
+poursuivi par Amilcar, l'un des généraux de la république. Nouveau sujet
+de guerre: on lève une armée de part et d'autre. La bataille se donne.
+Scipion le jeune, qui depuis ruina Carthage, en fut spectateur. Il était
+venu vers Masinissa de la part de Lucullus, qui faisait la guerre en
+Espagne, et sous qui il servait, pour lui demander des éléphants.
+Pendant tout le combat il se tint sur le haut d'une colline qui était
+tout près du lieu où il se donnait. Il fut étonné de voir Masinissa, âgé
+pour lors de plus de quatre-vingts ans, monté à cru sur un cheval, selon
+la coutume du pays, donner partout des ordres comme un jeune officier,
+et soutenir les fatigues les plus dures. Le combat fut très-opiniâtre,
+et dura depuis le matin jusqu'à la nuit: mais enfin les Carthaginois
+plièrent. Scipion disait dans la suite qu'il avait assisté à bien des
+batailles, mais que nulle ne lui avait fait tant de plaisir que
+celle-ci, où, tranquille et de sang-froid, il avait vu plus de cent
+mille hommes en venir ensemble aux mains, et se disputer long-temps la
+victoire. Et, comme il était fort versé dans la lecture d'Homère, il
+ajoutait que jusqu'à son temps il n'avait été donné qu'à Jupiter et à
+Neptune de jouir d'un pareil spectacle, lorsque l'un du haut du mont
+Ida, l'autre du haut de la Samothrace, avaient eu le plaisir de voir
+[Marge: [Hom. Iliad. XIII, V. 12.]] un combat entre les Grecs et les
+Troyens. Je ne sais si la vue de cent mille hommes qui s'entre-coupent
+la gorge cause une joie bien pure, ni si cette joie peut subsister avec
+le sentiment d'humanité qui nous est naturel.
+
+[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Les Carthaginois, après le combat,
+prièrent Scipion de vouloir bien terminer leurs disputes avec Masinissa.
+Il écouta les deux parties. Les premiers consentaient à céder le
+territoire d'Emporium[332], qui avait fait le premier sujet du procès; à
+payer actuellement à Masinissa deux cents talents d'argent, et à y en
+ajouter dans la suite huit cents[333], en différents termes dont on
+conviendrait: mais, comme Masinissa demandait le rétablissement des
+exilés, les Carthaginois n'ayant point voulu écouter cette proposition,
+on se sépara sans rien conclure. Scipion, après avoir fait ses
+compliments et ses remercîments à Masinissa, partit avec les éléphants
+qu'il y était venu chercher.
+
+[Note 332: D'après la manière dont Rollin s'exprime ici, il
+semblerait qu'_Emporium_ était une ville. On appelait _Emporium_ ou
+plutôt _Emporia_ (τὰ Ἐμπόρια) une région d'Afrique, située le long de la
+petite Syrte, et d'une extrême fertilité, dont _Leptis_ était la ville
+la plus considérable. (V. POLYB. I, c. 82, III, c. 23; LIV. XXXIV, c.
+62, XXIX, c. 25; APPIAN. _Bell. Pun._ c. 72.) V. plus haut ce qui a été
+dit de _Leptis_, p. 371, 372.--L.]
+
+[Note 333: C'est-à-dire 1,100,000 francs, et 4,400,000 francs.--L.]
+
+[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Le roi, depuis le combat, tenait le
+camp des ennemis enfermé sur une colline, où il ne pouvait leur arriver
+ni vivres ni troupes. Sur ces entrefaites arrivent des députés de Rome.
+Ils avaient ordre, en cas que Masinissa eût eu du dessous, de terminer
+l'affaire; autrement, de ne rien décider, et de donner de bonnes
+espérances au roi: et c'est ce dernier parti qu'ils suivirent. Cependant
+la famine augmentait tous les jours dans le camp des ennemis; et, pour
+surcroît de malheur, la peste s'y joignit et fit un horrible ravage.
+Réduits à la dernière extrémité, ils se rendirent, avec promesse de
+livrer à Masinissa les transfuges, de lui payer cinq mille talents
+d'argent[334] dans l'espace de cinquante années, et de rétablir les
+exilés malgré le serment qu'ils avaient fait au contraire. Les soldats
+furent tous passés sous le joug, et renvoyés chacun avec un habit
+seulement. Gulussa, pour se venger du mauvais traitement que nous avons
+dit auparavant qu'il avait reçu, envoya contre eux un corps de
+cavalerie, dont ils ne purent ni éviter l'attaque, ni soutenir le choc,
+dans l'état de faiblesse où ils étaient. Ainsi de cinquante-huit mille
+hommes il en retourna fort peu à Carthage.
+
+[Note 334: C'est-à-dire 27,500,000 francs.--L.]
+
+TROISIÈME GUERRE PUNIQUE.
+
+[Marge: AN. M. 3855 CARTH. 697. ROM. 599. AV. J.C. 149.] La troisième
+guerre punique, moins considérable que les deux premières par le nombre
+et la grandeur des combats, et par la durée, qui ne fut guère que de
+quatre ans, le fut beaucoup plus par le succès et l'événement,
+puisqu'elle se termina par la ruine et la destruction de Carthage.
+
+[Marge: App. p. 41, 42.] Cette ville sentit bien, depuis sa dernière
+défaite, ce qu'elle avait à craindre des Romains, en qui elle avait
+toujours remarqué beaucoup de mauvaise volonté toutes les fois qu'elle
+s'était adressée à eux dans ses démêlés avec Masinissa. Pour en prévenir
+l'effet, les Carthaginois déclarèrent, par un décret du sénat, Asdrubal
+et Carthalon, qui avaient été, l'un général de l'armée, l'autre[335]
+commandant des troupes auxiliaires, coupables de crime d'état, comme
+étant les auteurs de la guerre contre le roi de Numidie; puis ils
+députèrent à Rome pour savoir ce qu'on pensait et ce qu'on souhaitait
+d'eux. On leur répondit froidement que c'était au sénat et au peuple de
+Carthage à voir quelle satisfaction ils devaient aux Romains.
+
+[Note 335: Les troupes étrangères avaient chacune des chefs de leur
+nation, qui, tous ensemble, étaient commandés par un officier
+carthaginois qu'Appien appelle βοήθαρχος]
+
+N'ayant pu tirer d'autre réponse ni d'autre éclaircissement par une
+seconde députation, ils entrèrent dans une grande inquiétude; et, saisis
+d'une vive crainte par le souvenir des maux passés, ils croyaient déjà
+voir l'ennemi à leurs portes, et se représentaient toutes les suites
+funestes d'un long siége et d'une ville prise d'assaut.
+
+[Marge: Plut. in vit. Cat. p. 352.] Cependant à Rome on délibérait dans
+le sénat sur le parti que devait prendre la république; et les disputes
+entre Caton l'ancien et Scipion Nasica, qui pensaient tout différemment
+sur ce sujet, se renouvelèrent. Le premier, à son retour d'Afrique,
+avait déjà représenté vivement qu'il avait trouvé Carthage, non dans
+l'état où les Romains la croyaient, épuisée d'hommes et de biens,
+affaiblie et humiliée; mais au contraire remplie d'une florissante
+jeunesse, d'une quantité immense d'or et d'argent, d'un prodigieux amas
+de toutes sortes d'armes, et d'un riche appareil de guerre; et si fière
+et si pleine de confiance dans tous ces grands préparatifs, qu'il n'y
+avait rien de si haut à quoi elle ne portât son ambition et ses
+espérances. On dit même qu'après avoir tenu ce discours il jeta au
+milieu du sénat des figues d'Afrique qu'il avait dans le pan de sa robe;
+et que, comme les [Marge: Plin. lib. 15, cap. 18.] sénateurs en
+admiraient la beauté et la grosseur, il leur dit: _Sachez qu'il n'y a
+que trois jours que ces fruits ont été cueillis. Telle est la distance
+qui nous sépare de l'ennemi_.
+
+[Marge: Plut. in vit. Caton. p. 352] Caton et Nasica avaient tous deux
+leurs raisons pour opiner comme ils faisaient. Nasica, voyant que le
+peuple était d'une insolence qui lui faisait commettre toutes sortes
+d'excès; qu'enflé d'orgueil par ses prospérités, il ne pouvait plus être
+retenu par le sénat même, et que sa puissance était parvenue à un point,
+qu'il était en état d'entraîner par force la ville dans tous les partis
+qu'il voudrait embrasser; Nasica, dis-je, dans cette vue, voulait lui
+laisser la crainte de Carthage comme un frein, pour modérer et réprimer
+son audace; car il pensait que les Carthaginois étaient trop faibles
+pour subjuguer les Romains, et qu'ils étaient aussi trop forts pour en
+être méprisés. Caton, de son côté, trouvait que, par rapport à un peuple
+devenu fier et insolent par ses victoires, et qu'une licence sans bornes
+précipitait dans toutes sortes d'égarements, il n'y avait rien de plus
+dangereux que de lui laisser pour rivale et pour ennemie une ville
+jusque-là toujours puissante, mais devenue par ses malheurs mêmes plus
+sage et plus précautionnée que jamais, et de ne pas lui ôter entièrement
+toute crainte du dehors lorsqu'il avait au-dedans tous les moyens de se
+porter aux derniers excès.
+
+Mettant à part pour un moment les lois de l'équité, je laisse au lecteur
+à décider qui de ces deux grands hommes pensait plus juste selon les
+règles d'une politique éclairée, et par rapport aux véritables intérêts
+de l'état. Ce qui est certain, c'est que tous les[336] historiens ont
+remarqué que, depuis la destruction de Carthage, le changement de
+conduite et de gouvernement fut sensible à Rome; que ce ne fut plus
+timidement et comme à la dérobée que le vice s'y glissa, mais qu'il leva
+la tête, et saisit avec une rapidité étonnante tous les ordres de la
+république, et qu'on se livra sans réserve, et sans plus garder de
+mesures, au luxe et aux délices, qui ne manquèrent pas, comme cela est
+inévitable, d'entraîner la ruine de l'état. «[337]Le premier Scipion,
+dit Paterculus en parlant des Romains, avait jeté les fondements de leur
+grandeur future; le dernier, par ses conquêtes, ouvrit la porte à toutes
+sortes de dérèglements et de dissolutions. Depuis que Carthage, qui
+tenait Rome en haleine en lui disputant l'empire, eut été entièrement
+détruite, la décadence des mœurs n'alla plus lentement, ni par degrés,
+mais fut prompte et précipitée.»
+
+[Note 336: «Ubi Carthago, et æmula imperii romani, ab stirpe
+interiit.... fortuna sævire ac miscere omnia cœpit.» (SALLUST. _in bell.
+Catil._) [c. 10.]]
+
+[Note 337: «Potentiæ Romanorum prior Scipio viam aperuerat; luxuriæ
+posterior aperuit. Quippè remoto Carthaginis metu, sublatàque imperii
+æmulà; non gradu, sed præcipiti cursu a virtute descitum, ad vitia
+transcursum.» (VELL. PATERC. lib. 2, cap. 1.)]
+
+[Marge: App. p. 42.] Quoi qu'il en soit, il fut résolu dans le sénat
+qu'on déclarerait la guerre aux Carthaginois: et les raisons ou les
+prétextes qu'on en apporta furent que, contre la teneur du traité, ils
+avaient conservé des vaisseaux, conduit une armée hors de leurs terres
+contre un prince allié de Rome, dont ils avaient maltraité le fils dans
+le temps même qu'il avait avec lui un ambassadeur romain.
+
+«Ante Carthaginem deletam, populus et senatus romanus placide modestèque
+inter se rempublicam tractabant... metus hostilis in bonis artibus
+civitatem retinebat; sed ubi formido illa mentibus decessit, ilicet ea,
+quæ secundæ res amant, lascivia atque superbia incessère.» (Id. _in
+bell. Jugurth._) [c. 41.]
+
+[Marge: App. bell. pun. pag. 42. AN. M. 3856 ROM. 600.] Un événement,
+que le hasard fit tomber heureusement dans le temps qu'on délibérait sur
+l'affaire de Carthage, contribua sans doute beaucoup à faire prendre
+cette résolution. Ce fut l'arrivée des députés d'Utique, qui venaient se
+mettre, eux, leurs biens, leurs terres et leur ville, entre les mains
+des Romains. Rien ne pouvait arriver plus à propos. Utique était la
+seconde place d'Afrique, fort riche et fort opulente, qui avait un port
+également spacieux et commode, qui n'était éloignée de Carthage que de
+soixante stades[338], et qui pouvait servir de place d'armes pour
+l'attaquer. On n'hésita plus pour-lors, et la guerre fut déclarée dans
+les formes. On pressa les deux consuls de partir le plus promptement
+qu'il serait possible: c'étaient M. Manilius et L. Marcius Censorinus.
+Ils reçurent du sénat un ordre secret de ne terminer la guerre que par
+la destruction de Carthage. Ils partirent aussitôt, et s'arrêtèrent à
+Lilybée en Sicile. La flotte était considérable; elle portait
+quatre-vingt mille hommes d'infanterie, et environ quatre mille de
+cavalerie.
+
+[Note 338: Trois lieues. = Deux lieues.--L.]
+
+[Marge: Polyb. excerpt. légat. pag. 972.] Carthage ne savait point
+encore ce qui avait été résolu à Rome. La réponse que les députés en
+avaient rapportée n'avait servi qu'à y augmenter le trouble et
+l'inquiétude. C'était aux Carthaginois, leur avait-on dit, à voir par où
+ils pouvaient satisfaire les Romains. Il ne savaient quel parti prendre.
+Enfin ils envoient encore de nouveaux députés, mais avec plein pouvoir
+de faire tout ce qu'ils jugeront à propos, et même (à quoi ils n'avaient
+jamais pu se résoudre dans les guerres précédentes) de déclarer que les
+Carthaginois s'abandonnaient, eux et tout ce qui leur appartenait, à la
+discrétion des Romains. C'était, selon la force de cette formule, _se
+suaque eorum arbitrio permittere_, les rendre maîtres absolus de leur
+sort, et se reconnaître pour leurs vassaux. Ils n'attendaient point
+cependant un grand succès de cette démarche, quelque humiliante qu'elle
+fût pour eux, parce que ceux d'Utique, les ayant prévenus, leur avaient
+enlevé le mérite d'une prompte et volontaire soumission.
+
+En arrivant à Rome, les députés apprirent que la guerre était déclarée,
+et que l'armée était partie. Rome avait dépêché un courrier à Carthage,
+qui y porta le décret du sénat, et déclara en même temps que la flotte
+était en mer. Ils n'eurent donc pas à délibérer, et se remirent, eux et
+tout ce qui leur appartenait, entre les mains des Romains. En
+conséquence de cette démarche, il leur fut répondu que, parce qu'enfin
+ils avaient pris le bon parti, le sénat leur accordait la liberté,
+l'usage de leurs lois, toutes leurs terres, et tous les autres biens que
+possédaient, soit les particuliers, soit la république, à condition que,
+dans l'espace de trente jours, ils enverraient en ôtage à Lilybée trois
+cents des jeunes gens les plus qualifiés de la ville, et qu'ils feraient
+ce que leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta dans une
+étrange inquiétude: mais le trouble où ils étaient ne leur permit pas de
+rien répliquer, ni de demander aucune explication; et ç'aurait été bien
+inutilement. Ils partirent donc pour Carthage, et y rendirent compte de
+leur députation.
+
+[Marge: Polyb. excerp. legat. pag. 972.] Tous les articles du traité
+étaient affligeants: mais le silence gardé sur les villes, dont il
+n'était point fait mention dans le dénombrement, de ce que Rome voulait
+bien leur laisser, les inquiéta extrêmement. Cependant il ne leur
+restait autre chose à faire que d'obéir: après les pertes anciennes et
+récentes qu'ils avaient faites, ils n'étaient pas en état de tenir tête
+à un tel ennemi, eux qui n'avaient pu résister à Masinissa; troupes,
+vivres, vaisseaux, alliés, tout leur manquait, l'espérance et le courage
+encore plus que tout le reste.
+
+Ils ne crurent pas devoir attendre l'expiration du terme de trente jours
+qui leur avait été accordé: mais, pour tâcher de fléchir l'ennemi par la
+promptitude de leur obéissance, quoique pourtant ils n'osassent pas s'en
+flatter, ils firent partir sur-le-champ les ôtages; c'était l'élite et
+toute l'espérance des plus nobles familles de Carthage. Jamais spectacle
+ne fut plus touchant: on n'entendait que cris, on ne voyait que pleurs.
+Tout retentissait de gémissements et de lamentations; sur-tout les mères
+éplorées, toutes baignées de larmes, s'arrachaient les cheveux, se
+frappaient la poitrine, et, comme forcenées par la douleur et le
+désespoir, jetaient des hurlements capables de toucher les cœurs les
+plus durs. Ce fut encore tout autre chose dans le moment fatal de la
+séparation, lorsque, après les avoir conduits jusqu'au bord du vaisseau,
+elles leur faisaient les derniers adieux, ne comptant plus les revoir
+jamais, les baignaient de leurs larmes, ne se lassaient point de les
+embrasser, les tenaient étroitement serrés entre leurs bras sans pouvoir
+consentir à leur départ, en sorte qu'il fallut les leur arracher par
+force, ce qui était plus dur pour elles que si on leur eût arraché leurs
+propres entrailles. Quand ils furent arrivés en Sicile, on fit passer
+les ôtages à Rome; et les consuls dirent aux députés que, quand il
+seraient à Utique, ils leur feraient savoir les ordres de la république.
+
+[Marge: Polyb. pag. 975. App. pag. 44-46.] Dans de pareilles
+conjonctures il n'y a rien de plus cruel qu'une affreuse incertitude,
+qui, sans rien montrer en détail, laisse envisager tous les maux. Dès
+qu'on sut que la flotte était arrivée à Utique, les députés se rendirent
+au camp des Romains, marquant qu'ils venaient au nom de l'état pour
+recevoir leurs ordres, auxquels on était prêt à obéir en tout. Le
+consul, après avoir loué leur bonne disposition et leur obéissance, leur
+ordonna de lui livrer sans fraude et sans délai généralement toutes
+leurs armes. Ils y consentirent; mais ils le prièrent de faire réflexion
+à quel état il les réduisait, dans un temps où Asdrubal, qui n'était
+devenu leur ennemi qu'à cause de leur parfaite soumission aux ordres des
+Romains, était presque à leurs portes avec une armée de vingt mille
+hommes: on leur répondit que Rome y pourvoirait.
+
+[Marge: App. p. 46.] Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. On vit arriver
+dans le camp une longue file de chariots chargés de tous les préparatifs
+de guerre qui étaient dans Carthage: deux cent mille armures complètes,
+un nombre infini de traits et de javelots, deux mille machines propres à
+lancer des pierres et des dards. Suivaient les députés de Carthage,
+accompagnés de ce que le sénat avait de plus respectables vieillards, et
+la religion de prêtres plus vénérables, pour tâcher d'exciter à la
+compassion les Romains dans ce moment critique où l'on allait prononcer
+leur sentence et décider en dernier lieu de leur sort. Le consul
+Censorinus, car ce fut toujours lui qui porta la parole, se leva un
+moment à leur arrivée avec quelques témoignages de bonté et de douceur;
+puis, reprenant tout-à-coup un air grave et sévère: «Je ne puis pas,
+leur dit-il, ne point louer votre promptitude à exécuter les ordres du
+sénat. Il m'ordonne de vous déclarer que sa dernière volonté est que
+vous sortiez de Carthage, qu'il a résolu de détruire, et que vous
+transportiez votre demeure dans quel endroit il vous plaira de votre
+domaine, pourvu que ce soit à quatre-vingts stades[339] de la mer!»
+
+[Note 339: Quatre lieues. = 2 lieues 2/3.--L.]
+
+[Marge: App. pag. 46-53.] Quand le consul eut prononcé cet arrêt
+foudroyant, ce ne fut qu'un cri lamentable parmi les Carthaginois.
+Frappés comme d'un coup de tonnerre qui les étourdit sur-le-champ, ils
+ne savaient ni où ils étaient, ni ce qu'ils faisaient. Ils se roulaient
+dans la poussière, déchirant leurs habits, et ne s'expliquant que par
+des gémissements et des sanglots entrecoupés. Puis, revenus un peu à
+eux, ils tendaient leurs mains suppliantes, tantôt vers les dieux,
+tantôt vers les Romains, et imploraient leur miséricorde et leur justice
+pour un peuple qui allait être réduit au désespoir. Mais, comme tout
+était sourd à leurs prières, ils les convertirent bientôt en reproches
+et en imprécations, les faisant ressouvenir qu'il y avait des dieux
+vengeurs aussi-bien que témoins des crimes et de la perfidie. Les
+Romains ne purent refuser des larmes à un spectacle si touchant; mais
+leur parti était pris: les députés ne purent même obtenir qu'on sursît
+l'exécution de l'ordre jusqu'à ce qu'ils se fussent encore présentés au
+sénat pour tâcher d'en obtenir la révocation. Il fallut partir, et
+porter la réponse à Carthage.
+
+[Marge: App. pag. 53-54.] On les y attendait avec une impatience et un
+tremblement qui ne se peuvent exprimer. Ils eurent bien de la peine à
+percer la foule qui s'empressait autour d'eux pour savoir la réponse,
+qu'il n'était que trop aisé de lire sur leurs visages. Quand ils furent
+arrivés dans le sénat, et qu'ils eurent exposé l'ordre cruel qu'ils
+avaient reçu, un cri général apprit au peuple quel était son sort; et
+dès ce moment ce ne fut plus dans toute la ville que hurlements, que
+désespoir, que rage et que fureur.
+
+Qu'il me soit permis de m'arrêter ici un moment pour faire quelque
+attention sur la conduite des Romains. Je ne puis assez regretter que le
+fragment de Polybe où cette députation est rapportée finisse précisément
+dans l'endroit le plus intéressant de cette histoire; et j'estimerais
+beaucoup plus une courte réflexion d'un auteur si judicieux, que les
+longues harangues qu'Appien met dans la bouche des députés et dans celle
+du consul. Or, je ne puis croire que Polybe, plein de bon sens, de
+raison et d'équité comme il était, eût pu approuver, dans l'occasion
+dont il s'agit, le procédé des Romains[340]. On n'y reconnaît point, ce
+me semble, leur ancien caractère; cette grandeur d'ame, cette noblesse,
+cette droiture; cet éloignement déclaré des petites ruses, des
+déguisements, des fourberies, qui ne sont point, comme il est dit
+quelque part, du génie romain: _minime romanis artibus_. Pourquoi ne
+point attaquer les Carthaginois à force ouverte? Pourquoi leur déclarer
+nettement par un traité, qui est une chose sacrée, qu'on leur accorde la
+liberté et l'usage de leurs lois, en sous-entendant des conditions qui
+en sont la ruine entière? Pourquoi cacher, sous la honteuse réticence du
+mot de _ville_, dans ce traité, le perfide dessein de détruire Carthage;
+comme si, à l'ombre de cette équivoque, ils le pouvaient faire avec
+justice? Pourquoi enfin ne leur faire la dernière déclaration qu'après
+avoir tiré d'eux, à différentes reprises, leurs ôtages et leurs armes,
+c'est-à-dire après les avoir mis absolument hors d'état de leur rien
+refuser? N'est-il pas visible que Carthage, après tant de pertes, tant
+de défaites, tout affaiblie et épuisée qu'elle est, fait encore trembler
+les Romains, et qu'ils ne croient pas la pouvoir dompter par la voie des
+armes? Il est bien dangereux d'être assez puissant pour commettre
+impunément l'injustice, et pour en espérer même de grands avantages.
+L'expérience de tous les empires nous apprend qu'on ne manque guère de
+la commettre quand on la croit utile.
+
+[Note 340: Rollin me paraît s'exprimer ici avec trop de réserve: il
+n'a pas dépeint sous des couleurs assez noires l'infame conduite des
+Romains.--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 13, p. 671, 672.] L'éloge magnifique que Polybe fait
+des Achéens est bien éloigné de ce que nous voyons ici. Ces peuples,
+dit-il, loin d'employer des ruses et des tromperies à l'égard de leurs
+alliés pour augmenter leur puissance, ne croyaient pas même qu'il leur
+fût permis d'en user contre leurs ennemis, et ne comptaient pour solide
+et glorieuse victoire que celle qui se remporte les armes à la main par
+le courage et la bravoure. Il avoue, dans le même endroit, qu'il ne
+reste plus chez les Romains que de légères traces de l'ancienne
+générosité de leurs pères; et il se croit obligé, dit-il, de faire cette
+remarque contre un principe devenu fort commun de son temps parmi ceux
+qui étaient chargés du gouvernement, qui croyaient que la bonne foi
+n'est point compatible avec la bonne politique, et qu'il est impossible
+de réussir dans l'administration des affaires publiques, soit en guerre,
+soit en paix, sans employer quelquefois la fraude et la tromperie.
+
+[Marge: App. p. 55. Strab. l. 17, pag. 833.] Je reviens à mon sujet. Les
+consuls ne se hâtèrent pas de marcher contre Carthage, ne s'imaginant
+pas qu'ils eussent rien à craindre d'une ville désarmée. On y profita de
+ce délai pour se mettre en état de défense; car il fut résolu d'un
+commun accord de ne point abandonner la ville. On nomma pour général,
+au-dehors, Asdrubal, qui était à la tête de vingt mille hommes, vers qui
+l'on députa pour le prier d'oublier en faveur de la patrie l'injustice
+qu'on lui avait faite par la crainte des Romains: on donna le
+commandement des troupes, dans la ville, à un autre Asdrubal, petit-fils
+de Masinissa: puis on fabriqua des armes avec une promptitude
+incroyable. Les temples, les palais, les places publiques, furent
+changés en autant d'ateliers: hommes et femmes y travaillaient jour et
+nuit. On faisait chaque jour cent quarante boucliers, trois cents épées,
+cinq cents piques ou javelots, mille traits, et un grand nombre de
+machines propres à les lancer; et, parce qu'on manquait de matières pour
+faire les cordes, les femmes coupèrent leurs cheveux, et en fournirent
+abondamment.
+
+[Marge: App. p. 55.] Masinissa était mécontent de ce qu'après qu'il
+avait extrêmement affaibli les forces des Carthaginois, les Romains
+venaient profiter de sa victoire, sans même qu'ils lui eussent fait part
+en aucune sorte de leur dessein; ce qui causa entre eux quelque
+refroidissement.
+
+[Marge: Pag. 55-58.] Cependant les consuls s'avancent vers la ville pour
+en former le siége. Ils ne s'étaient attendus à rien moins qu'à y
+trouver une vigoureuse résistance; et la hardiesse incroyable des
+assiégés les jeta dans un grand étonnement. Ce n'étaient que sorties
+fréquentes et vives pour repousser les assiégeants, pour brûler les
+machines, pour harceler les fourrageurs. Censorinus attaquait la ville
+d'un côté, et Manilius de l'autre. Scipion, surnommé depuis
+l'_Africain_, servait alors en qualité de tribun, et se distinguait
+parmi tous les officiers autant par sa prudence que par sa bravoure. Le
+consul sous qui il commandait fit plusieurs fautes pour n'avoir pas
+voulu suivre ses avis. Ce jeune officier tira les troupes de plusieurs
+mauvais pas où l'imprudence des chefs les avait engagées. Un célèbre
+Phaméas, chef de la cavalerie ennemie, qui harcelait sans cesse et
+incommodait beaucoup les fourrageurs, n'osait paraître en campagne quand
+le tour de Scipion était venu pour les soutenir; tant il savait contenir
+ses troupes dans l'ordre, et se poster avantageusement. Une si grande et
+si générale réputation lui attira de l'envie; mais, comme il se
+conduisait en tout avec beaucoup de modestie et de retenue, elle se
+changea bientôt en admiration; de sorte que, quand le sénat envoya des
+députés dans le camp pour s'informer de l'état du siége, toute l'armée
+se réunit pour lui rendre un témoignage favorable, soldats, officiers,
+généraux même, et ce ne fut qu'une voix pour relever le mérite du jeune
+Scipion: tant il est important d'amortir, pour parler ainsi, l'éclat
+d'une gloire naissante par des manières douces et modestes, et de ne pas
+irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance, dont
+l'effet naturel est de réveiller dans les autres l'amour-propre, et de
+rendre la vertu même odieuse.
+
+[Marge: App. p. 63. AN. M. 3857 ROM. 601.] Dans le même temps Masinissa,
+se voyant près de mourir, pria Scipion de vouloir bien venir lui rendre
+une visite, afin qu'il pût lui mettre en main un plein pouvoir de
+disposer comme il le jugerait à propos de son royaume et de ses biens en
+faveur des enfants qu'il laissait. Il le trouva mort en arrivant. Ce
+prince leur avait commandé en mourant de s'en rapporter pour toutes
+choses à ce que réglerait Scipion, qu'il leur laissait pour père et pour
+tuteur. Je diffère à parler ailleurs avec plus d'étendue de la famille
+et de la postérité de Masinissa, pour ne point interrompre trop
+long-temps l'histoire de Carthage.
+
+[Marge: Pag. 65.] L'estime que Phaméas avait conçue pour Scipion
+l'engagea à quitter le parti des Carthaginois pour embrasser celui des
+Romains. Il vint se rendre à lui avec plus de deux mille cavaliers, et
+il fut dans la suite d'un grand secours aux assiégeants.
+
+[Marge: Pag. 66.] Calpurnius Pison, consul, et L. Mancinus son
+lieutenant, arrivèrent en Afrique au commencement du printemps. La
+campagne se passa sans qu'ils fissent rien de considérable; ils eurent
+même du dessous en plusieurs occasions, et ils ne poussèrent que
+lentement le siége de Carthage. Les assiégés, au contraire, avaient
+repris courage; leurs troupes augmentaient considérablement; ils
+faisaient tous les jours de nouveaux alliés. Ils envoyèrent jusque dans
+la Macédoine vers le faux Philippe[341], qui se faisait passer pour le
+fils de Persée, et qui faisait pour lors la guerre aux Romains,
+l'exhortant de la presser vivement, et lui promettant de lui fournir de
+l'argent et des vaisseaux.
+
+[Note 341: Andriscus.]
+
+[Marge: App. p. 68.] Ces nouvelles causèrent de l'inquiétude à Rome. On
+commença à craindre le succès d'une guerre qui devenait de jour en jour
+plus douteuse et plus importante qu'on ne se l'était d'abord imaginé.
+Autant qu'on était mécontent de la lenteur des généraux, et qu'on
+parlait mal d'eux, autant chacun s'empressait à dire du bien du jeune
+Scipion, et à vanter ses rares vertus. Il était venu à Rome pour
+demander l'édilité. Dès qu'il parut dans l'assemblée, son nom, son
+visage, sa réputation, la croyance commune que les dieux le destinaient
+pour terminer la troisième guerre punique, comme le premier Scipion, son
+grand-père adoptif, avait terminé la seconde, tout cela frappa
+extrêmement le peuple; et, quoique la chose fût contre les lois, et que
+par cette raison les anciens s'y opposassent, au lieu de l'édilité qu'il
+demandait, le peuple lui donna le consulat, laissant [Marge: AN. M. 3858
+ROM. 602.] dormir les lois pour cette année, et voulut qu'il eût
+l'Afrique pour département, sans tirer les provinces au sort comme
+c'était la coutume, et comme Drusus son collègue demandait qu'on le fît.
+
+[Marge: App. p. 69.] Dès que Scipion eut achevé ses recrues, il partit
+pour la Sicile, et arriva bientôt après à Utique. Ce fut fort à propos
+pour Mancinus, lieutenant de Pison, qui s'était engagé témérairement
+dans un poste où les ennemis le tenaient enfermé, et où ils allaient le
+tailler en pièces le matin même, si le nouveau consul, qui apprit en
+arrivant le danger où il était, n'eût fait remonter de nuit ses troupes
+dans ses vaisseaux, et n'eût volé à son secours.
+
+[Marge: Pag. 70.] Le premier soin de Scipion, à son arrivée, fut de
+rétablir parmi les troupes la discipline, qu'il y trouva entièrement
+ruinée: nul ordre, nulle subordination, nulle obéissance; on ne songeait
+qu'à piller, qu'à faire bonne chère, et qu'à se divertir. Il chassa du
+camp toutes les bouches inutiles, régla la qualité des viandes que les
+vivandiers pourraient apporter, et n'en voulut point d'autres que de
+simples et de militaires, écartant avec soin tout ce qui sentait le luxe
+et les délices.
+
+Quand il eut bien établi cette réforme, qui ne lui coûta pas beaucoup de
+temps ni de peine, parce qu'il donnait l'exemple aux autres, il compta
+pour lors avoir des soldats, et songea sérieusement à pousser le siége.
+Ayant fait prendre à ses troupes des haches, des leviers et des
+échelles, il les conduisit de nuit, en grand silence, vers une partie de
+la ville appelée _Mégare_; et, ayant fait jeter tout d'un coup de grands
+cris, il l'attaqua fort vivement. Les ennemis, qui ne s'attendaient pas
+à être attaqués de nuit, furent d'abord fort effrayés; mais ils se
+défendirent avec beaucoup de courage, et Scipion ne put point escalader
+les murs. Mais, ayant aperçu une tour qu'on avait abandonnée, qui était
+hors de la ville, fort près des murs, il y envoya un nombre de soldats
+hardis et déterminés, qui, par le moyen des pontons, passèrent de la
+tour sur les murs, entrèrent dans Mégare, et en brisèrent les portes.
+Scipion y entra dans le moment, chassa de ce poste les ennemis, qui,
+troublés par cette attaque imprévue, et croyant que toute la ville avait
+été prise, s'enfuirent dans la citadelle, et y furent suivis par ces
+troupes mêmes qui campaient hors de la ville, qui abandonnèrent leur
+camp aux Romains, et crurent devoir aussi se mettre en sûreté.
+
+Avant que de passer outre, je dois donner ici quelque idée de la
+situation et de la grandeur de Carthage, [Marge: App. p. 56 et 57.
+Strab. l. 17, pag. 832.] qui contenait, au commencement de la guerre
+contre les Romains, sept cent mille habitants. Elle était située dans le
+fond d'un golfe, environnée de mer en forme d'une presqu'île, dont le
+col, c'est-à-dire l'isthme qui la joignait au continent, était large
+d'une lieue et un quart (vingt-cinq stades)[342]. La presqu'île avait de
+circuit dix-huit lieues (trois cent soixante stades). Du côté de
+l'occident il en sortait une longue pointe de terre, large à peu près de
+douze toises (un demi stade[343]), qui, s'avançant dans la mer, la
+séparait d'avec le marais, et était fermée de tous côtés de rochers et
+d'une simple muraille[344]. Du côté du midi et du continent, où était la
+citadelle, appelée _Byrsa_, la ville était close d'une triple muraille
+haute de trente coudées[345], sans les parapets et les tours qui la
+flanquaient tout à l'entour par égales distances, éloignées l'une de
+l'autre de quatre-vingts toises. Chaque tour avait quatre étages: les
+murailles n'en avaient que deux; elles étaient voûtées, et dans le bas
+il y avait des étables pour mettre trois cents éléphants, avec les
+choses nécessaires pour leur subsistance, et des écuries au-dessus pour
+quatre mille chevaux, et les greniers pour leur nourriture. Il s'y
+trouvait aussi de quoi y loger vingt mille fantassins et quatre mille
+cavaliers. Enfin tout cet appareil de guerre était renfermé dans les
+seules murailles[346]. Il n'y avait qu'un seul endroit de la ville dont
+les murs fussent faibles et bas; c'était un angle négligé, qui
+commençait à la pointe de terre dont nous avons parlé, et continuait
+jusqu'aux ports, qui étaient du côté du couchant. Il y en avait deux qui
+se communiquaient l'un à l'autre, mais qui n'avaient qu'une seule
+entrée, large de soixante-dix pieds[347], et fermée avec des chaînes. Le
+premier était pour les marchands, où l'on trouvait plusieurs et diverses
+demeures pour les matelots; l'autre était le port intérieur pour les
+navires de guerre, au milieu duquel on voyait une île, nommée
+_Cothon_[348], bordée, aussi-bien que le port, de grands quais, mais où
+il y avait des loges séparées pour mettre à couvert deux cent vingt
+navires, et des magasins au-dessus, où l'on gardait tout ce qui est
+nécessaire à l'armement et à l'équipement des vaisseaux. L'entrée de
+chacune de ces loges, destinées à retirer les vaisseaux, était ornée de
+deux colonnes de marbre d'ouvrage ionique: de sorte que tant le port que
+l'île représentaient des deux côtés deux magnifiques galeries. Dans
+cette île était le palais de l'amiral; et, comme elle était vis-à-vis de
+l'entrée du port, il pouvait de là découvrir tout ce qui se passait dans
+la mer, sans que de la mer on pût rien voir de ce qui se faisait dans
+l'intérieur du port. Les marchands de même n'avaient aucune vue sur les
+vaisseaux de guerre, les deux ports étant séparés par une double
+muraille; et il y avait dans chacun une porte particulière pour entrer
+dans la ville, sans passer par l'autre port. On peut donc distinguer
+trois parties dans [Marge: Boch. in Phal. p. 512.] Carthage: le port,
+qui était double, appelé quelquefois _Cothon_, à cause de la petite île
+de ce nom; la citadelle, appelée _Byrsa_; la ville proprement dite, où
+demeuraient les habitants, qui environnait la citadelle, et était nommée
+_Mégara_.
+
+[Note 342: 25 stades, selon Appien (_Bell. pun._ § 95) et Polybe (I,
+c. 73, § 5); mais Strabon dit 60 stades (XVII, p. 832). Au lieu de 360
+stades, mesure que cet auteur donne à la circonférence de la presqu'île,
+Tite-Live ne lui donne que 23 milles, qui font 184 stades (TIT.-LIV.
+_Épit. lib._ LI), ou la moitié environ: comme les mesures de Strabon
+sont ici le double environ de celles des autres auteurs, il est
+vraisemblable que cette différence provient de ce qu'elles sont
+exprimées dans un stade dont le module était de moitié plus court.
+D'après cette hypothèse, prenant les mesures de Tite-Live, de Polybe et
+d'Appien pour base, on trouve que Carthage avait 6 lieues 4/10 de tour;
+et que la largeur de l'isthme était de 5/6 de lieue.--L.]
+
+[Note 343: Un demi-stade équivaut à 92 mètres ou 47 toises; et non
+pas à _douze_ toises.--L.]
+
+[Note 344: Le texte que Rollin avait sous les yeux est altéré; il y
+existe une lacune que M. Schweighæuser a très-bien remplie: ταινία στενὴ
+καὶ ἐπιμήκης, ήμισταδίου μάλιστα τὸ πλάτος, ἐπὶ δυσμὰς ἐχώρει, μέση
+λίμνης τε καὶ τῆς Θαλάσσης..... ἁπλῶ τείχει περίκρημνα ὄντα. (_Bell.
+pun._ § 95). Cet habile éditeur propose de lire: καὶ περιτετείχιστο τῆς
+πόλεως τὰ μὲν πρὸς Θαλάσσης ἁπλῶ τείχει περίκρημνα ὄντα.plô teichei
+perikrêmna onta, c. à. d. «la partie qui regarde la mer était entourée
+d'un mur simple, parce que des escarpements la bordaient de toutes
+parts.»--L.]
+
+[Note 345: C. à. d. 13 mètres 83 centim.--L.]
+
+[Note 346: Le texte dit à 2 plèthres de distance les unes des
+autres, ou un tiers de stade, c'est 61 mètr. 7, ou un peu plus de 32
+toises.--L.]
+
+[Note 347: 21 mètr. 56.--L.]
+
+[Note 348: J'ai dressé un plan de ce port _Cothon_, pour la
+traduction de Strabon (T. V, p. 473). J'y renvoie.--L.]
+
+[Marge: App. p. 72.] Asdrubal[349], au point du jour, voyant la honteuse
+déroute de ses troupes, pour se venger des Romains, et en même temps
+pour ôter aux habitants toute espérance d'accommodement et de pardon,
+fit avancer sur le mur tout ce qu'il avait de prisonniers romains, en
+sorte qu'ils fussent à portée d'être vus de toute l'armée. Là, il n'y
+eut point de supplices qu'il ne leur fît souffrir: on leur crevait les
+yeux; on leur coupait le nez, les oreilles, les doigts; on leur
+arrachait toute la peau de dessus le corps avec des peignes de fer; et,
+après les avoir ainsi tourmentés, on les précipitait du haut des murs en
+bas. Un traitement si cruel fit horreur aux Carthaginois; mais il ne les
+épargnait pas eux-mêmes, et il fit égorger plusieurs des sénateurs qui
+osèrent s'opposer à sa tyrannie.
+
+[Note 349: C'est celui qui commandait hors de la ville, et qui,
+ayant fait périr un autre Asdrubal, petit-fils de Masinissa, s'était
+fait donner le commandement dans la ville même.--L.]
+
+[Marge: Pag. 73.] Scipion, se voyant maître absolu de l'isthme, brûla le
+camp que les ennemis avaient abandonné, et en construisit un nouveau
+pour ses troupes. Il était de forme carrée, environné de grands et de
+profonds retranchements armés de bonnes palissades. Du côté des
+Carthaginois il éleva un mur haut de douze pieds, flanqué, d'espace en
+espace, de tours et de redoutes; et sur la tour qui était au milieu s'en
+élevait une autre de bois fort haute, d'où l'on découvrait tout ce qui
+se passait dans la ville. Ce mur occupait toute la largeur de l'isthme,
+c'est-à-dire vingt-cinq stades[350]. Les ennemis, qui étaient à portée
+du trait, firent tous leurs efforts pour empêcher cet ouvrage; mais,
+comme toute l'armée y travaillait sans relâche jour et nuit, il fut
+achevé en vingt-quatre jours. Scipion en tira un double avantage:
+premièrement, parce que ses troupes étaient logées plus sûrement et plus
+commodément; en second lieu, parce qu'il coupa par ce moyen les vivres
+aux assiégés, à qui l'on n'en pouvait plus porter que par mer, ce qui
+souffrait de très-grandes difficultés, tant à cause que la mer de ce
+côté-là est souvent orageuse, que par la garde exacte que faisait la
+flotte romaine. Et ce fut là une des principales causes de la famine qui
+se fit bientôt sentir dans la ville. D'ailleurs Asdrubal ne distribuait
+le blé qui lui arrivait qu'aux trente mille hommes de troupes qui
+servaient sous lui, se mettant peu en peine du reste de la multitude.
+
+[Note 350: Une lieue et un quart. = Voyez la note, p. 393.--L.]
+
+[Marge: App. p. 74.] Pour leur couper encore davantage les vivres,
+Scipion entreprit de fermer l'entrée du port par une levée qui
+commençait à cette langue de terre dont nous avons parlé, laquelle était
+assez près du port. L'entreprise d'abord parut folle aux assiégés, et
+ils insultaient aux travailleurs; mais, quand ils virent que l'ouvrage
+avançait extraordinairement chaque jour, ils commencèrent véritablement
+à craindre, et songèrent à prendre des mesures pour le rendre inutile:
+femmes et enfants, tout le monde se mit à travailler; mais avec un tel
+secret, que Scipion ne put jamais rien apprendre par les prisonniers de
+guerre, qui rapportaient seulement qu'on entendait beaucoup de bruit
+dans le port, mais sans qu'on sût pourquoi. Enfin, tout étant prêt, les
+Carthaginois ouvrirent tout d'un coup une nouvelle entrée d'un autre
+côté du port, et parurent en mer [Marge: [Strab. XVII, p. 833.]] avec
+une flotte assez nombreuse, qu'ils venaient tout récemment de construire
+des vieux matériaux qui se trouvèrent dans les magasins. On convient
+que, s'ils avaient été sur-le-champ attaquer la flotte romaine, ils s'en
+seraient infailliblement rendus maîtres, parce que, comme on ne
+s'attendait à rien de tel, et que tout le monde était occupé ailleurs,
+ils l'auraient trouvée sans rameurs, sans soldats, sans officiers; mais,
+dit l'historien, il était arrêté que Carthage serait détruite: ils se
+contentèrent donc de faire comme une insulte et une bravade aux Romains,
+et rentrèrent dans le port.
+
+[Marge: App. p. 75.] Deux jours après ils firent avancer leurs vaisseaux
+pour se battre tout de bon, et ils trouvèrent l'ennemi bien disposé.
+Cette bataille devait décider du sort des deux partis; elle fut longue
+et opiniâtre, les troupes de côté et d'autre faisant des efforts
+extraordinaires, celles-là pour sauver leur patrie réduite aux abois,
+celles-ci pour achever leur victoire. Dans le combat, les brigantins des
+Carthaginois, se coulant par-dessous le bord des grands vaisseaux des
+Romains, leur rompaient tantôt la poupe, tantôt le gouvernail, et tantôt
+les rames; et, s'ils se trouvaient pressés, ils se retiraient avec une
+promptitude merveilleuse pour revenir incontinent à la charge. Enfin,
+les deux armées ayant combattu avec égal avantage jusqu'au soleil
+couchant, les Carthaginois jugèrent à propos de se retirer, non qu'ils
+se comptassent vaincus, mais pour recommencer le lendemain. Une partie
+de leurs vaisseaux, ne pouvant entrer assez promptement dans le port,
+parce que l'entrée en était trop étroite, se retira, devant une terrasse
+fort spacieuse qu'on avait faite contre les murailles pour y descendre
+les marchandises, sur le bord de laquelle on avait élevé un petit
+rempart durant cette guerre, de peur que les ennemis ne s'en saisissent.
+Là le combat recommença encore plus vivement que jamais, et dura bien
+avant dans la nuit: les Carthaginois y souffrirent beaucoup, et ce qui
+leur resta de vaisseaux se réfugia dans la ville. Le matin étant venu,
+Scipion attaqua la terrasse; et, s'en étant rendu maître avec beaucoup
+de peine, il s'y logea, s'y fortifia, et y fit faire une muraille de
+brique du côté de la ville, fort proche des murs, et de pareille
+hauteur. Quand elle fut achevée, il y fit monter quatre mille hommes,
+avec ordre de lancer sans cesse des traits et des dards sur les ennemis,
+qui en étaient fort incommodés, à cause que, les deux murs étant d'une
+hauteur égale, ils ne jetaient presque aucun trait inutilement. Ainsi
+fut terminée cette campagne.
+
+[Marge: Pag. 78.] Pendant les quartiers d'hiver, Scipion s'appliqua à se
+débarrasser des troupes de dehors, qui incommodaient fort ses convois,
+et facilitaient ceux qu'on envoyait aux assiégés. Pour cela il attaqua
+une place voisine, nommée _Néphéris_, qui leur servait de retraite. Dans
+une dernière action, il périt du côté des ennemis plus de soixante-dix
+mille hommes, tant soldats que paysans ramassés; et la place fut
+emportée avec beaucoup de peine, après vingt-deux jours de siége. Cette
+prise fut suivie de la reddition de presque toutes les places d'Afrique,
+et contribua beaucoup à la prise même de Carthage, où depuis ce temps-là
+il n'était presque plus possible de faire entrer des vivres.
+
+[Marge: App. p. 79. AN. M. 3859. ROM. 603.] Au commencement du
+printemps, Scipion attaqua en même temps le port appelé _Cothon_ et la
+citadelle. S'étant rendu maître de la muraille qui environnait ce port,
+il se jeta dans la grande place de la ville, qui en était proche, d'où
+l'on montait à la citadelle par trois rues en pente, bordées de côté et
+d'autre d'un grand nombre de maisons, du haut desquelles on lançait une
+grêle de dards sur les Romains, qui furent contraints, avant que de
+passer outre, de forcer les premières maisons, et de s'y poster, pour
+pouvoir de là chasser ceux qui combattaient des maisons voisines. Le
+combat au haut et au bas des maisons dura pendant six jours, et le
+carnage fut horrible. Pour nettoyer les rues et en faciliter le passage
+aux troupes, on tirait avec des crocs les corps des habitants qu'on
+avait tués ou précipités du haut des maisons, et on les jetait dans des
+fosses, la plupart encore vivants et palpitants. Dans ce travail, qui
+dura six jours et six nuits, les soldats étaient relevés de temps en
+temps par d'autres tout frais, sans quoi ils auraient succombé à la
+fatigue: il n'y eut que Scipion qui pendant tout ce temps-là ne dormit
+point, donnant partout les ordres, et s'accordant à peine le temps de
+prendre quelque nourriture.
+
+[Marge: Pag. 81.] Il y avait tout lieu de croire que ce siége durerait
+encore long-temps et coûterait beaucoup de sang. Mais le septième jour
+on vit paraître des hommes en habits de suppliants, qui demandaient pour
+toute composition qu'il plût aux Romains de donner la vie à tous ceux
+qui voudraient sortir de la citadelle: ce qui leur fut accordé, à la
+réserve seulement des transfuges. Il sortit cinquante mille tant hommes
+que femmes, qu'on fit passer vers les champs avec bonne garde. Les
+transfuges, qui étaient environ neuf cents, voyant qu'il n'y avait point
+de quartier à espérer pour eux, se retranchèrent dans le temple
+d'Esculape avec Asdrubal, sa femme et ses deux enfants, où, quoiqu'ils
+fussent en petit nombre, ils pouvaient se défendre long-temps, parce que
+le lieu était fort élevé, assis sur des rochers, et qu'on y montait par
+soixante degrés: mais enfin, pressés de la faim, des veilles et de la
+crainte, et voyant leur perte prochaine, l'impatience les saisit, et,
+abandonnant le bas du temple, ils se retirèrent au dernier étage,
+résolus de ne le quitter qu'avec la vie.
+
+Cependant Asdrubal, songeant à sauver la sienne, descendit secrètement
+vers Scipion, portant en main une branche d'olivier, et se jeta à ses
+pieds. Scipion le fit voir aussitôt aux transfuges, qui, transportés de
+fureur et de rage, vomirent contre lui mille injures, et mirent le feu
+au temple. Pendant qu'on l'allumait, on dit que la femme d'Asdrubal se
+para le mieux qu'elle put, et, se mettant à la vue de Scipion avec ses
+deux enfants, lui parla à haute voix en cette sorte: «Je ne fais point
+d'imprécations contre toi, ô Romain, car tu ne fais qu'user des droits
+de la guerre; mais puissent les dieux de Carthage, et toi de concert
+avec eux, punir comme il le mérite ce perfide qui a trahi sa patrie, ses
+dieux, sa femme et ses enfants!» Puis, adressant la parole à Asdrubal:
+«Scélérat, dit-elle, perfide, le plus lâche de tous les hommes, ce feu
+va nous ensevelir moi et mes enfants; pour toi, indigne capitaine de
+Carthage, va orner le triomphe de ton vainqueur, et subir à la vue de
+Rome la peine que tu mérites.» Après ces reproches elle égorgea ses
+enfants, les jeta dans le feu, puis s'y précipita elle-même: tous les
+transfuges en firent autant.
+
+[Marge: App. p. 82.] Pour Scipion, voyant cette ville, qui avait été si
+florissante pendant sept cents ans, comparable aux plus grands empires
+par l'étendue de sa domination sur mer et sur terre, par ses armées
+nombreuses, par ses flottes, par ses éléphants, par ses richesses;
+supérieure même aux autres nations par le courage et la grandeur d'ame;
+qui, toute dépouillée qu'elle était d'armes et de vaisseaux, lui avait
+fait soutenir pendant trois années entières toutes les misères d'un long
+siége: voyant, dis-je, alors cette ville absolument ruinée, on dit qu'il
+ne put refuser des larmes à la malheureuse destinée de Carthage. Il
+considérait que les villes, les peuples, les empires, sont sujets aux
+révolutions aussi-bien que les hommes en particulier; que la même
+disgrâce était arrivée à Troie, jadis si puissante, et depuis aux
+Assyriens, aux Mèdes, aux Perses, dont la domination s'étendait si loin;
+et tout récemment encore aux Macédoniens, dont l'empire avait jeté un si
+grand éclat. Plein de ces lugubres pensées, il prononça deux vers
+d'Homère, dont le sens est:[351] _Il viendra un temps où la ville sacrée
+de Troie et le belliqueux Priam et son peuple périront_; désignant par
+ces vers le sort futur de Rome, comme il l'avoua à Polybe, qui lui en
+demanda l'explication.
+
+S'il avait été éclairé des lumières de la vérité, il [Marge: Eccl. 10,
+8.] aurait su ce que nous apprend l'écriture: «qu'un royaume est
+transféré d'un peuple à un autre à cause des injustices, des violences,
+des outrages qui s'y commettent, et de la mauvaise foi qui y règne en
+différentes manières.» Carthage est détruite parce que l'avarice, la
+perfidie, la cruauté, y étaient montées à leur comble. Rome aura le même
+sort, lorsque son luxe, son ambition, son orgueil, ses injustes
+usurpations, palliées sous le faux dehors de vertu et de justice, auront
+forcé le souverain maître et distributeur des empires à donner par sa
+chute une grande leçon à l'univers.
+
+[Note 351:
+
+ Ἔσσεται ἤμαρ ὄταν ποτ' ὀλώλῃ Ἵλιος ἱρὴ,
+ Καὶ Πρίαμος, καὶ λαὸς ἐὔμμελίω Πριάμοιο.
+
+ _Iliad_, lib. VI [v. 448].]
+
+[Marge: App. p. 83. AN. M. 3859. CARTH. 701. ROM. 603. AV. J.C. 145.]
+Carthage ayant été prise de la sorte, Scipion en abandonna le pillage
+aux soldats pendant quelques jours, à la réserve de l'or, de l'argent,
+des statues, et des autres offrandes qui se trouveraient dans les
+temples. Ensuite il leur distribua plusieurs récompenses militaires,
+aussi-bien qu'aux officiers, parmi lesquels deux s'étaient sur-tout
+distingués, Tib. Gracchus, et C. Fannius, qui les premiers avaient
+escaladé le mur. Il fit parer des dépouilles des ennemis un navire fort
+léger, et l'envoya à Rome porter la nouvelle de la victoire.
+
+[Marge: App. p. 83.] En même temps, il fit savoir aux habitants de la
+Sicile qu'ils eussent chacun à venir reconnaître et reprendre les
+tableaux et les statues que les Carthaginois leur avaient enlevés dans
+les guerres précédentes; et, en rendant à ceux d'Agrigente[352] le
+fameux taureau de Phalaris, il leur dit que ce taureau, qui était en
+même temps un monument de la cruauté de leurs anciens rois et de la
+bonté de leurs nouveaux maîtres, devait leur apprendre s'il leur serait
+plus avantageux d'être sous le joug des Siciliens que sous le
+gouvernement du peuple romain.
+
+[Note 352: «Quem taurum Scipio quum redderet Agrigentinis, dixisse
+dicitur, æquum esse illos cogitare utrùm esset Siculis utilius, suisne
+servire, an populo romano obtemperare, quum idem monumentum et domesticæ
+crudelitatis, et nostræ mansuetudinis haberent.» (CIC. VERR. 6, p. 73.)]
+
+Ayant mis en vente une partie des dépouilles qu'on avait trouvées à
+Carthage, il fit de sévères défenses à ses gens de rien prendre, ni même
+de rien acheter de ces dépouilles, tant il était attentif à écarter de
+sa personne et de sa maison jusqu'au plus léger soupçon d'intérêt.
+
+[Marge: App. p. 83.] Quand la nouvelle de la prise de Carthage fut
+arrivée à Rome, on s'y livra sans mesure au sentiment de la joie la plus
+vive, comme si ce n'eût été que de ce moment que le repos public fût
+assuré. On repassait dans son esprit tous les maux qu'on avait soufferts
+de la part des Carthaginois en Sicile, en Espagne, et même en Italie
+pendant seize ans consécutifs, durant lesquels Annibal avait saccagé
+quatre cents villes, fait périr en diverses rencontres trois cent mille
+hommes, et réduit Rome même à la dernière extrémité. Dans le souvenir de
+ces maux, on se demandait l'un à l'autre s'il était donc bien vrai que
+Carthage fût ruinée. Tous les ordres témoignèrent à l'envi leur
+reconnaissance envers les dieux, et la ville, pendant plusieurs jours,
+ne fut occupée que de sacrifices solennels, de prières publiques, de
+jeux et de spectacles.
+
+[Marge: App. p. 84.] Après qu'on eut satisfait aux devoirs de la
+religion, le sénat envoya dix commissaires en Afrique pour en régler
+l'état et le sort à l'avenir, conjointement avec Scipion. Le premier de
+leurs soins fut de faire démolir tout ce qui restait de Carthage.
+Rome[353], déjà maîtresse du monde presque entier, ne crut pas pouvoir
+être en sûreté tandis que le nom de Carthage subsisterait: tant une
+haine invétérée, et nourrie par de longues et de cruelles guerres, dure
+au-delà même du temps où l'on a à craindre, et ne cesse de subsister que
+lorsque l'objet qui l'excite a cessé d'être. Défenses furent faites au
+nom du peuple romain d'y habiter désormais, avec d'horribles
+imprécations contre ceux qui, au préjudice de cet interdit,
+entreprendraient d'y rebâtir quelque chose, et principalement le lieu
+nommé _Byrsa_, et la place appelée _Mégare_[354]. Au reste on n'en
+défendait l'entrée à personne, Scipion[355] n'étant pas fâché qu'on vît
+les tristes débris d'une ville qui avait osé disputer de l'empire avec
+Rome. Ils arrêtèrent encore que les villes qui, dans cette guerre,
+avaient tenu le parti des ennemis seraient toutes rasées, et donnèrent
+leur territoire aux alliés du peuple romain; et ils gratifièrent en
+particulier ceux d'Utique de tout le pays qui est entre Carthage et
+Hippone. Ils rendirent tout le reste tributaire, et en firent une
+province de l'empire romain où l'on enverrait tous les ans un préteur.
+
+[Note 353: «Neque se Roma, jam terrarum orbe superato, securam
+speravit fore, si nomen usquàm maneret Carthaginis, adeò odium
+certaminibus ortum ultra metum durat, et ne in victis quidem deponitur,
+neque ante invisum esse desinit, quàm esse desiit.» (VELL. PATERC. lib.
+1, c. 12.)]
+
+[Note 354: Il semble que par le mot _Megara_ on entendait la _cité_
+proprement dite, _le lieu où étaient les maisons_, selon le sens qu'a ce
+mot en phénicien. (BOCHART. _de Phœnic. colon_, cap. 24.)--L.]
+
+[Note 355: «Ut ipse locus eorum, qui cum hac urbe de imperio
+certârunt, vestigia calamitatis ostenderet.» (CIC. _Agrar._ 2, n. 50.)]
+
+[Marge: App. p. 84.] Quand tout fut réglé, Scipion retourna à Rome, où
+il entra en triomphe. On n'en avait jamais vu de si éclatant; car ce
+n'étaient que statues, que raretés, que pièces curieuses et d'un prix
+inestimable, que les Carthaginois, pendant le cours d'un grand nombre
+d'années, avaient apportées en Afrique, sans compter l'argent qui fut
+porté dans le trésor public, et qui montait à de très-grandes sommes.
+
+[Marge: App. p. 85. Plut. in vit. Gracch. p. 839.] Quelques précautions
+qu'on eût prises pour empêcher que jamais on ne pût songer à rétablir
+Carthage, moins de trente ans après, et du vivant même de Scipion, l'un
+des Gracques, pour faire sa cour au peuple, entreprit de la repeupler,
+et y conduisit une colonie composée de six mille citoyens. Le sénat,
+ayant appris que plusieurs signes funestes avaient répandu la terreur
+parmi les ouvriers lorsqu'on désignait l'enceinte et qu'on jetait les
+fondements de la nouvelle ville, voulut en surseoir l'exécution; mais le
+tribun, peu délicat sur la religion et peu scrupuleux, pressa l'ouvrage
+malgré tous ces présages sinistres, et le finit en peu de jours. Ce fut
+là la première colonie romaine envoyée hors de l'Italie.
+
+On n'y bâtit apparemment que des espèces de cabanes, puisque,
+[356]lorsque Marius dans sa fuite en Afrique s'y retira, il est dit
+qu'il menait une vie pauvre sur les ruines et les débris de Carthage, se
+consolant par la vue d'un spectacle si étonnant, et pouvant aussi, en
+quelque sorte, par son état, servir de consolation à cette ville
+infortunée.
+
+[Note 356: «Marius cursum in Africam direxit, inopemque vitam in
+tugurio ruinarum carthaginensium toleravit: quum Marius aspiciens
+Carthaginem, illa intuens Marium, alter alteri possent esse solatio.»
+(VELL. PATERC. lib. 2, cap. 19.)]
+
+[Marge: App. p. 85.]
+
+Appien rapporte que Jules César, après la mort de Pompée, étant passé en
+Afrique, vit en songe une grande armée qui l'appelait en versant des
+larmes; et que, touché de ce songe, il écrivit dans ses tablettes le
+dessein qu'il avait formé à cette occasion de rétablir Carthage et
+Corinthe: mais qu'ayant été tué bientôt après par les conjurés, César
+Auguste, son fils adoptif, qui trouva ce mémoire parmi ses papiers, fit
+rétablir la ville de Carthage près du lieu où était l'ancienne, pour ne
+pas encourir les exécrations qu'on avait fulminées, lorsqu'elle fut
+démolie, contre quiconque oserait la rebâtir.
+
+Je ne sais pas sur quoi est fondé ce que rapporte Appien; mais nous
+voyons dans Strabon que Carthage [Marge: App. l. 17, pag. 833.] fut
+rétablie en même temps que Corinthe par César[357], à qui il donne le
+nom de dieu, par où, un peu auparavant, [Marge: App. p. 83.] il avait
+clairement désigné Jules César[358]; et Plutarque, [Marge: Pag. 733.]
+dans sa vie, lui attribue en termes formels l'établissement de ces deux
+colonies, et remarque que ce qu'il y a de singulier sur ces deux villes,
+c'est que, comme il leur était arrivé auparavant d'être prises et
+détruites toutes deux en même temps, il leur arriva aussi à toutes deux
+d'être en même temps rebâties et repeuplées. Quoi qu'il en soit, Strabon
+assure que de son temps Carthage était aussi peuplée qu'aucune autre
+ville d'Afrique; et elle fut toujours, sous les empereurs suivants, la
+capitale de toute l'Afrique. Elle a encore subsisté avec éclat pendant
+environ sept cents ans; mais elle a été enfin entièrement détruite par
+les Sarrasins, au commencement du septième siècle, sans que dans le pays
+même on en connaisse le nom ni les vestiges.
+
+[Note 357: Outre l'autorité de Strabon qui est formelle, et celle de
+Plutarque qui ne l'est pas moins, on peut citer le témoignage de Dion
+Cassius (lib. XLIII, § 50) pour prouver la réalité du rétablissement de
+Carthage par Jules César. Ce qui paraît avoir trompé Appien, c'est qu'en
+effet Auguste y envoya également une colonie en 725 de Rome, au
+témoignage de Dion Cassius (lib. LII, § 43), confirmé d'ailleurs par les
+médailles de ce prince. (HARDUIN. _Num. urb. illustr._ p. 117.).--L.]
+
+[Note 358: Strabon, par les mots Θεὸς Καῖσαρ, ne peut en effet
+désigner que Jules César.--L.]
+
+_Digression sur les mœurs et le caractère du second Scipion l'Africain._
+
+Scipion, le destructeur de Carthage, était propre fils du fameux Paul
+Émile qui vainquit Persée, dernier roi de Macédoine, et par conséquent
+petit-fils de cet autre Paul Émile qui fut tué à la bataille de Cannes.
+Il fut adopté par le fils du grand Scipion l'Africain, et nommé _Scipio
+Æmilianus_; ce qui, selon la loi des adoptions, réunissait les noms des
+deux familles. Il en soutint également l'honneur par toutes les grandes
+qualités qui peuvent illustrer la robe et l'épée. Pendant tout le cours
+de sa vie, dit un historien, on ne vit rien en lui que de louable:
+actions, discours, sentiments[359]. Il se distingua particulièrement
+(éloge bien rare maintenant dans les gens de guerre!) par un goût exquis
+pour les belles-lettres et pour toutes sortes de sciences, et par
+l'estime singulière qu'il faisait des personnes lettrées et savantes.
+Tout le monde sait qu'on lui attribuait les comédies de Térence, ouvrage
+le plus achevé que Rome ait jamais produit pour l'élégance et la
+finesse[360]. On dit à sa louange que personne ne savait mieux que lui
+entremêler le repos et l'action, ni mettre à profit avec plus de
+délicatesse et de goût les vides que lui laissaient les affaires.
+Partagé entre les armes et les livres, entre les travaux militaires du
+camp et les occupations paisibles du cabinet, ou il exerçait son corps
+par les fatigues de la guerre, ou il cultivait son esprit par l'étude
+des sciences. Il montra par là que rien n'est plus capable de faire
+honneur à un homme de qualité, dans quelque profession qu'il se trouve,
+que les belles connaissances. Cicéron[361] dit de lui qu'il avait
+toujours entre les mains les ouvrages de Xénophon, si pleins
+d'instructions solides, soit pour la guerre, soit pour la politique.
+
+[Note 359: «P. Scipio Æmilianus, vir avitis P. Africani paternisque
+L. Pauli virtutibus simillimus, omnibus belli ac togæ dotibus,
+ingeniique ac studiorum eminentissimus seculi sui, qui nihil in vita
+nisi laudandum aut fecit, aut dixit, ac sensit.» (VELL. PATERC. lib. 1,
+cap. 12.)]
+
+[Note 360: «Neque enim quisquam hoc Scipione elegantiùs intervalla
+negotiorum otio dispunxit; semperque aut belli aut pacis serviit
+artibus, semper inter arma ac studia versatus, aut corpus periculis, aut
+animum disciplinis exercuit.» (Ibid. cap. 13.)]
+
+[Note 361: «Africanus semper socraticum Xenophontem in manibus
+habebat.» (TUSC. _Quæst._ lib. 2, n. 62.)]
+
+[Marge: Plut. invit. Æmil. Paul.] Ce goût exquis pour les belles-lettres
+et pour les sciences était le fruit de l'excellente éducation que Paul
+Émile avait donnée à ses enfants. Il les avait fait instruire par les
+plus habiles maîtres en tout genre, n'épargnant pour cela aucune
+dépense, quoiqu'il n'eût qu'un bien très-médiocre; et il assistait à
+tous leurs exercices autant que les affaires publiques le lui
+permettaient, voulant par là devenir lui-même leur premier maître.
+
+[Marge: Excerpt. e Polyb. p. 147-163.] L'union intime de notre Scipion
+avec Polybe acheva de perfectionner en lui les rares qualités qu'un
+heureux naturel et une excellente éducation y faisaient déjà admirer.
+Polybe, avec un grand nombre d'Achéens qui étaient devenus suspects aux
+Romains pendant la guerre de Persée, était retenu à Rome, où son mérite
+le fit bientôt connaître et rechercher par les personnes de la ville les
+plus distinguées. Scipion, âgé à peine de dix-huit ans, se livra tout
+entier à lui, et regarda comme le plus grand bonheur de sa vie de
+pouvoir être formé par un tel maître, dont il préférait l'entretien à
+tous les vains amusements qui ont ordinairement tant d'attrait pour les
+jeunes gens.
+
+Polybe commença par lui inspirer une aversion extrême pour ces plaisirs
+également dangereux et honteux auxquels s'abandonnait la jeunesse
+romaine, déjà presque généralement déréglée et corrompue par le luxe et
+la licence que les richesses et les nouvelles conquêtes avaient
+introduits à Rome. Scipion, pendant les cinq premières années qu'il fut
+à une si excellente école, sut bien profiter des leçons qu'il y
+recevait; et, se mettant au-dessus des railleries et du mauvais exemple
+des jeunes gens de son âge, il fut regardé dès-lors dans toute la ville
+comme un modèle de retenue et de sagesse.
+
+De là il fut aisé de le faire passer à la générosité, au noble
+désintéressement, au bel usage des richesses, vertus si nécessaires aux
+personnes d'une grande naissance, et que Scipion porta à un suprême
+degré, comme on le peut voir par quelques faits que Polybe en rapporte,
+qui sont bien dignes d'admiration.
+
+[Marge: Polyb. 32, c. xii, seq.] [362]Émilie, femme du premier Scipion
+l'Africain, et mère de celui qui avait adopté le Scipion dont parle ici
+Polybe, avait laissé à ce dernier, en mourant, une riche succession.
+Cette dame, outre les diamants, les pierreries, et les autres bijoux qui
+composent la parure des personnes de son rang, avait une grande quantité
+de vases d'or et d'argent destinés pour les sacrifices, un train
+magnifique, des chars, des équipages, un nombre considérable d'esclaves
+de l'un et de l'autre sexe; le tout proportionné à l'opulence de la
+maison où elle était entrée. Quand elle fut morte, Scipion abandonna
+tout ce riche appareil à sa mère Papiria, qui, ayant été répudiée, il y
+avait déjà quelque temps, par Paul Émile, et n'ayant pas de quoi
+soutenir la splendeur de sa naissance, menait une vie obscure, et ne
+paraissait plus dans les assemblées ni dans les cérémonies publiques.
+Quand on l'y vit reparaître avec cet éclat, une si magnifique libéralité
+fit beaucoup d'honneur à Scipion, surtout parmi les dames, qui ne s'en
+turent pas, et dans une ville où, dit Polybe, on ne se dépouillait pas
+volontiers de son bien.
+
+[Note 362: Elle était sœur de Paul Émile, père du second Scipion
+l'Africain.]
+
+Il ne se fit pas moins admirer dans une autre occasion. Il était obligé,
+en conséquence de la succession qui lui était échue par la mort de sa
+grand'mère, de payer, en trois termes différents, aux deux filles de
+Scipion son grand-père adoptif, la moitié de leur dot, qui montait à
+cinquante mille écus[363]. A l'échéance du premier terme, Scipion fit
+remettre entre les mains du banquier la somme entière. Tibérius Gracchus
+et Scipion Nasica, qui avaient épousé ces deux sœurs, croyant que
+Scipion s'était trompé, allèrent le trouver, et lui représentèrent que
+les lois lui laissaient l'espace de trois ans pour fournir cette somme
+en trois différents paiements. Le jeune Scipion répondit qu'il
+n'ignorait pas la disposition des lois, qu'on en pouvait suivre la
+rigueur avec des étrangers, mais qu'avec des proches et des amis il
+convenait d'en user avec plus de simplicité et de noblesse; et il les
+pria d'agréer que la somme entière leur fût payée. Ils s'en retournèrent
+pleins d'admiration pour la générosité de leur parent, et[364] se
+reprochant à eux-mêmes la bassesse de leurs sentiments par rapport à
+l'intérêt, quoiqu'ils fussent les premiers de la ville et les plus
+estimés. Cette libéralité leur paraissait d'autant plus admirable, dit
+Polybe, qu'à Rome, loin de vouloir payer cinquante mille écus avant
+l'échéance du terme, personne n'aurait voulu en payer mille avant le
+jour préfix.
+
+[Note 363: Il y a dans Polybe (XXXII, c. 13, § 10) 50 talents; ce
+qui doit s'entendre en cet endroit de 50 fois 6000 deniers romains, ou
+de 300,000 deniers, valant alors 245,500 francs.--L.]
+
+[Note 364: Κατεγνωκότες τῆς αὐτῶν [forte αὑτῶν] μικρολογίας
+mikrologias. [POLYB. XXXII, c. 13, 16.]]
+
+Ce fut par le même esprit que, deux ans après, Paul Émile son beau-père
+étant mort, il céda à son frère Fabius, qui était moins riche que lui,
+la part qu'il avait dans la succession de leur père, laquelle montait à
+plus de soixante mille écus[365], afin de corriger ainsi l'inégalité de
+biens qui se trouvait entre les deux frères.
+
+Ce même frère ayant dessein de donner un spectacle de gladiateurs après
+la mort de son père, pour honorer sa mémoire, comme c'était alors la
+coutume, et ne pouvant pas facilement soutenir cette dépense, qui allait
+fort loin, Scipion donna quinze mille écus[366] pour en supporter du
+moins la moitié.
+
+[Note 365: Dans Polybe, 60 talents ou 360,000 deniers ou 294,000
+francs.--L.]
+
+[Note 366: 15 talents ou 73,500 francs.--L.]
+
+Les présents magnifiques, que Scipion avait faits à sa mère Papiria, lui
+revenaient de plein droit après sa mort; et ses sœurs, selon l'usage de
+ce temps, n'y pouvaient rien prétendre; mais il aurait cru se déshonorer
+et rétracter ses dons, s'il les avait repris. Il laissa donc à ses sœurs
+tout ce qu'il avait donné à leur mère, ce qui montait à une somme fort
+considérable, et il s'attira de nouveaux applaudissements par cette
+nouvelle preuve qu'il donna de sa grandeur d'ame et de sa tendre amitié
+pour sa famille.
+
+Ces différentes largesses, qui, réunies ensemble, montaient à de
+très-grandes sommes, tiraient, ce semble, un nouveau prix de l'âge où il
+les faisait, car il était très-jeune, et encore plus des circonstances
+du temps où il plaçait ses dons, et des manières gracieuses et
+obligeantes dont il savait les assaisonner.
+
+Les faits que je viens de citer sont si éloignés de nos mœurs, qu'il y
+aurait lieu de craindre qu'on ne les regardât comme une exagération
+outrée d'un historien prévenu en faveur de son héros, si l'on ne savait
+que le caractère dominant de Polybe, qui les rapporte, était un grand
+amour de la vérité et un extrême éloignement de toute flatterie. Dans
+l'endroit même d'où j'ai tiré ce récit, il a cru devoir prendre quelques
+précautions par rapport à ce qu'il dit des actions vertueuses et des
+rares qualités de Scipion: il fait observer que, ses écrits devant être
+lus par les Romains, qui étaient parfaitement instruits de tout ce qui
+regarde ce grand homme, il ne manquerait pas d'être démenti par eux s'il
+osait avancer quelque chose qui fût contraire à la vérité; affront
+auquel il n'est pas vraisemblable qu'un auteur qui a quelque soin de sa
+réputation voulût s'exposer gratuitement.
+
+Nous avons déjà remarqué que Scipion n'avait pris aucune part aux
+dérèglements et aux débauches qui régnaient alors presque généralement
+parmi la jeunesse romaine. Il fut avantageusement dédommagé et
+récompensé de cette privation volontaire des plaisirs, par la santé
+ferme et vigoureuse qu'elle lui procura pour tout le reste de sa vie,
+qui le mit en état de goûter des plaisirs bien plus purs, et de faire
+ces grandes actions qui lui acquirent tant de gloire.
+
+Les exercices de la chasse, auxquels il se plaisait extrêmement,
+contribuèrent aussi beaucoup à rendre son corps robuste, et capable de
+soutenir les plus rudes fatigues. La Macédoine, où il suivit son père,
+lui fournit abondamment de quoi satisfaire son inclination, parce que la
+chasse, qui y faisait le divertissement ordinaire des rois, ayant été
+suspendue depuis quelques années à cause de la guerre, il y trouva une
+quantité incroyable de gibier de toute espèce. Paul Émile, attentif à
+procurer à son fils d'honnêtes plaisirs, pour le dégoûter et le
+détourner de ceux que la raison lui interdisait, lui laissa goûter avec
+une pleine liberté celui de la chasse pendant tout le temps que les
+troupes romaines demeurèrent dans le pays, depuis la victoire qu'il
+avait remportée sur Persée. Le jeune homme employa son loisir à cet
+exercice si convenable à son âge et à son inclination, et il n'eut pas
+moins de succès dans cette guerre innocente qu'il déclara aux bêtes de
+Macédoine, que son père en avait eu dans celle qu'il avait faite contre
+les habitants de ce pays.
+
+C'est au retour de ce voyage que Scipion trouva Polybe à Rome, et lia
+avec lui cette étroite amitié qui devint si utile à ce jeune Romain, et
+qui ne lui a guère moins fait d'honneur dans la postérité que toutes ses
+conquêtes. Il paraît que Polybe demeurait et mangeait avec les deux
+frères. Un jour que Scipion se trouva seul avec lui, il lui ouvrit son
+cœur avec une pleine effusion, et se plaignit, mais d'une manière douce
+et tendre[367], de ce que Polybe, dans les conversations qu'on avait à
+table, adressait toujours la parole à son frère Fabius et jamais à lui.
+«Je sens bien, lui dit-il, que cette indifférence vient de la pensée où
+vous êtes, comme tous nos citoyens, que je suis un jeune homme
+inappliqué, et qui n'ai rien du goût qui règne aujourd'hui dans Rome,
+parce qu'on ne voit pas que je m'attache aux exercices du barreau, et
+que je m'applique au talent de la parole. Mais comment le ferais-je? On
+me dit perpétuellement que ce n'est point un orateur que l'on attend de
+la maison des Scipions, mais un général d'armée. Je vous avoue,
+pardonnez-moi la franchise avec laquelle je vous parle, que votre
+indifférence pour moi me touche et m'afflige sensiblement.» Polybe,
+surpris de ce discours, auquel il ne s'attendait point, le consola du
+mieux qu'il put, et l'assura que, s'il adressait ordinairement la parole
+à son frère, ce n'était point du tout faute d'estime pour lui, mais
+uniquement parce que Fabius était l'aîné, et que d'ailleurs, sachant que
+les deux frères pensaient de même, il avait cru que parler à l'un,
+c'était parler à l'autre; qu'au reste, il s'offrait de tout son cœur à
+son service, et qu'il pouvait disposer absolument de sa personne: que,
+par rapport aux sciences, pour lesquelles il lui voyait beaucoup de
+goût, il trouverait des secours suffisants dans ce grand nombre de
+savants qui venaient tous les jours de Grèce à Rome; mais que, pour le
+métier de la guerre, qui était proprement sa profession aussi-bien que
+sa passion, il pourrait lui être de quelque utilité. Alors Scipion, lui
+prenant les mains et les serrant avec les siennes: «Oh, dit-il, quand
+verrai-je cet heureux jour où, libre de tout autre engagement et vivant
+avec moi, vous voudrez bien vous appliquer à me former l'esprit et le
+cœur! C'est alors que je me croirai digne de mes ancêtres.» Depuis ce
+temps-là, Polybe, charmé et attendri de voir dans un jeune homme[368] de
+si nobles sentiments, s'attacha particulièrement au jeune Scipion, qui
+le respecta toujours dans la suite comme son propre père.
+
+[Note 367: Polybe ajoute ce trait charmant, et en rougissant un peu:
+καὶ τῷ χρώματι γενόμενος ἐνερευθής (POLYB. XXXII, c. 9, § 8.)--L.]
+
+[Note 368: Il n'avait pas plus de 18 ans, dit Polybe (XXXII, c. 10,
+§ 1).--L.]
+
+La qualité d'historien n'était pas la seule que Scipion estimât dans
+Polybe; il faisait bien plus de cas et d'usage de celles de grand
+capitaine et de grand politique. Aussi il le consultait en tout, et ne
+se conduisait que par ses avis, lors même qu'il fut à la tête des
+troupes, concertant en secret avec lui toutes les opérations de la
+campagne, tous les mouvements de l'armée, toutes les entreprises contre
+l'ennemi, et toutes les [Marge: Pausan. in Arcad. l. 8 [c. 30] pag.
+505.] mesures propres à les faire réussir. En un mot, l'opinion
+constante était que ce Romain n'avait rien fait de bon dont il n'eût
+l'obligation à Polybe, et qu'il ne faisait de fautes que lorsqu'il
+agissait sans le consulter.
+
+Je prie le lecteur de me pardonner cette longue digression, qui peut
+paraître étrangère à mon sujet puisque je ne traite point de l'histoire
+romaine, mais qui m'a paru si propre au dessein que je me propose en
+général dans cet ouvrage, de former la jeunesse, que je n'ai pu
+m'empêcher de l'insérer ici, quoique je sentisse bien que ce n'était pas
+tout-à-fait sa place. En effet, on y voit de quelle importance est la
+bonne éducation, et combien il est avantageux aux jeunes gens de se lier
+de bonne heure avec des personnes de mérite; car ce furent là les
+fondements de cette gloire et de cette réputation qui ont rendu le nom
+de Scipion si illustre. Mais sur-tout quel exemple pour notre siècle, où
+souvent les plus légers intérêts divisent les frères et les sœurs, et
+troublent la paix des familles, que ce généreux désintéressement de
+Scipion, à qui les sommes les plus considérables ne coûtaient rien quand
+il s'agissait d'obliger ses proches! Ce bel endroit de Polybe m'avait
+échappé, parce qu'il ne se trouve point dans l'édition _in-folio_ que
+nous en avons. Sa place naturelle était le lieu où, traitant du goût de
+la solide gloire, j'ai parlé du mépris et du noble usage que les anciens
+faisaient de l'argent. J'ai cru ne pouvoir me dispenser de rendre ici
+aux jeunes gens ce que j'avais lieu de me reprocher de leur avoir, en
+quelque sorte, alors dérobé.
+
+_Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa._
+
+J'ai promis, après que j'aurais achevé ce qui regarde la république de
+Carthage, de revenir à la famille et à la postérité de Masinissa. Ce
+point d'histoire fait une partie considérable de celle d'Afrique, et,
+par cette raison, n'est pas tout-à-fait étranger à mon sujet.
+
+[Marge: App. [Bell. pun.] p. 63. [c. 105.] Val. Max. lib. 5, cap. 2. AN.
+M. 3857 ROM. 601.] Depuis que Masinissa, sous le premier Scipion, eut
+embrassé le parti des Romains, il était toujours demeuré dans cette
+honorable alliance avec un zèle et une fidélité qui ont peu d'exemples.
+Se voyant près de mourir, il écrivit au proconsul d'Afrique, sous qui
+servait alors le jeune Scipion, pour le prier de vouloir bien le lui
+envoyer, ajoutant qu'il mourrait content s'il pouvait expirer entre ses
+bras, après l'avoir rendu le dépositaire de ses dernières volontés.
+Mais, sentant que sa fin approchait avant qu'il pût avoir cette
+consolation, il fit venir sa femme et ses enfants, et leur dit qu'il ne
+connaissait dans toute la terre que le seul peuple romain, et parmi ce
+peuple, que la seule famille des Scipions; qu'il laissait en mourant un
+pouvoir suprême à Scipion Émilien de disposer de ses biens et de
+partager son royaume entre ses enfants; qu'il voulait que tout ce qu'il
+aurait décidé fût exécuté ponctuellement, comme si lui-même l'avait
+arrêté par son testament. Après leur avoir ainsi parlé, il mourut âgé de
+plus de quatre-vingt-dix ans.
+
+Ce prince, qui pendant sa jeunesse avait essuyé d'étranges malheurs,
+s'étant vu dépouillé de son royaume, obligé de fuir de province en
+province, et près mille fois de perdre la vie, soutenu, dit l'historien,
+par la protection divine, n'eut plus jusqu'à sa mort qu'une [Marge: App.
+p. 63.] suite continuelle de prospérités, qui ne fut interrompue par
+aucun accident fâcheux. Non-seulement il recouvra son royaume, mais il y
+ajouta celui de Syphax son ennemi; et, maître de tout le pays depuis la
+Mauritanie jusqu'à Cyrène, il devint le prince le plus puissant de toute
+l'Afrique. Il conserva jusqu'à la fin de sa vie une santé très-robuste,
+qu'il dut sans doute et à l'extrême sobriété dont il usa toujours pour
+le boire et le manger, et au soin qu'il eut de s'endurcir sans relâche
+au travail et à la fatigue. Agé de quatre-vingt-dix ans, il faisait
+encore tous les exercices d'un jeune homme, et se tenait à cheval sans
+selle; et Polybe fait remarquer [Marge: An seni gerenda sit Resp. pag.
+791.] (c'est Plutarque qui nous a conservé cette remarque) que, le
+lendemain d'une grande victoire remportée contre les Carthaginois, on
+l'avait trouvé devant sa tente faisant son repas d'un morceau de pain
+bis.
+
+Il laissa en mourant cinquante-quatre fils, dont trois seulement étaient
+d'un mariage légitime; savoir, Micipsa, [Marge: App. p. 63. Val. Max.
+lib. 5, cap. 2.] Gulussa et Mastanabal. Scipion partagea le royaume
+entre ces trois derniers, et donna aux autres des revenus considérables;
+mais bientôt après Micipsa demeura seul possesseur de ces vastes états
+par la mort de ses deux frères. Il eut deux fils, Adherbal et Hiempsal;
+et il fit élever avec eux dans son palais Jugurtha[369] son neveu, fils
+de Mastanabal, et en prit autant de soin que de ses propres enfants. Ce
+dernier avait des qualités excellentes, qui lui attirèrent une estime
+générale. Bien fait de sa personne, beau de visage, plein d'esprit et de
+sens, il ne donna point, comme c'est l'ordinaire des jeunes gens, dans
+le luxe et le plaisir. Il s'exerçait avec ceux de son âge à la course, à
+lancer le javelot, à monter à cheval; et, supérieur à tous, il savait
+pourtant s'en faire aimer. La chasse était son unique plaisir, mais la
+chasse contre les lions et d'autres bêtes féroces. Pour achever son
+éloge, il excellait en tout, et parlait peu de lui-même: _plurimùm
+facere, et minimùm ipse de se loqui_.
+
+[Note 369: Toute l'histoire de Jugurtha est tirée de Salluste.]
+
+Un mérite si éclatant et si généralement approuvé commença à donner de
+l'inquiétude à Micipsa. Il se voyait âgé, et ses enfants fort jeunes.
+[370]Il savait de quoi l'ambition est capable quand il s'agit d'un
+trône; et qu'avec beaucoup moins de talents que n'en avait Jugurtha, il
+est aisé de se laisser entraîner à une tentation si délicate, sur-tout
+quand elle est aidée de circonstances si favorables. Afin d'éloigner un
+compétiteur si dangereux pour ses enfants, il lui donna le commandement
+des troupes qu'il envoyait au secours des Romains, occupés alors au
+siège de Numance, sous la conduite de Scipion. Il se flattait que
+Jugurtha, brave comme il était, pourrait bien s'engager mal à propos
+dans quelque action périlleuse, et y laisser la vie; mais il se trompa.
+[371]Ce jeune prince à un courage intrépide joignait un grand
+sang-froid; et, ce qui est fort rare à cet âge, il était également
+éloigné et d'une prévoyance timide et d'une hardiesse téméraire. Il
+gagna dans cette campagne l'estime et l'amitié de toute l'armée. Scipion
+le renvoya avec des lettres de recommandation pour son oncle, et des
+témoignages fort avantageux, après lui avoir donné pourtant de sages
+avis sur la conduite qu'il devait tenir; car, habile comme il était à
+connaître les hommes, il avait apparemment entrevu dans ce jeune prince
+une ambition dont il craignait les suites.
+
+[Note 370: «Terrebat eum natura mortalium avida imperii, et præceps
+ad explendum animi cupidinem: prætereà opportunitas suæ liberorumque
+ætatis, quæ etiam mediocres viros spe prædæ transversos agit.» SALLUST.
+[c. 6.]]
+
+[Note 371: «Ac sanè, quod difficillimum imprimis est, et prælio
+strenuus erat, et bonus consilio: quorum alterum ex providentia timorem,
+alterum ex audacia temeritatem adferre plerumque solet.» [c. 7.]]
+
+Micipsa, touché de tout le bien qu'on lui mandait de son neveu, changea
+de disposition à son égard, et ne songea plus qu'à le gagner à force de
+bienfaits. Il l'adopta, et par son testament le fit son héritier comme
+ses deux autres enfants. Se voyant près de mourir, il les manda tous
+trois ensemble, et les fit approcher de son lit. Là, en présence de
+toute la cour, il fit souvenir Jugurtha de tout ce qu'il avait fait en
+sa faveur, le conjurant au nom des dieux de défendre et de protéger
+toujours ses enfants, qui, de proches qu'ils lui étaient par le sang,
+étaient devenus ses frères par son bienfait. [372]Il lui représenta que
+ce n'étaient point les armes ni les trésors qui faisaient la force d'un
+royaume, mais les amis, qui ne s'acquièrent ni par les armes, ni par
+l'or, mais par des services réels, et par une fidélité inviolable. Or
+peut-on trouver de meilleurs amis que des frères? et quel fond peut
+faire sur des étrangers quiconque devient ennemi de ses proches? Il
+exhorta ses enfants à ménager avec grand soin et à respecter Jugurtha,
+et à n'avoir d'autre dispute avec lui que pour tâcher de l'atteindre, et
+même, s'il se pouvait, de le surpasser en mérite. Il finit en leur
+recommandant à tous de demeurer fidèlement attachés au peuple romain, et
+de le regarder toujours comme leur bienfaiteur, leur patron, leur
+maître. Micipsa mourut peu de jours après.
+
+[Note 372: «Non exercitus, neque thesauri, præsidia regni sunt,
+verùm amici: quos neque armis cogere, neque auro parare queas; officio
+et fide pariuntur. Quis autem amicior quàm frater fratri? aut quem
+alienum fidum invenies, si tuis hostis fueris?» [c. 9.]]
+
+[Marge: AN. M. 3887 ROM. 631.] Jugurtha ne se contraignit pas
+long-temps. Il commença par se délivrer d'Hiempsal, qui lui avait parlé
+avec beaucoup de liberté, et le fit égorger. Adherbal vit par-là ce
+qu'il avait à craindre pour lui-même. [Marge: AN. M. 3888 ROM. 632.] La
+Numidie se divise et prend parti entre les deux frères. On lève de part
+et d'autre de nombreuses troupes. Adherbal, après avoir perdu la plupart
+de ses places, est vaincu dans un combat, et obligé de se réfugier à
+Rome. Jugurtha n'en est pas fort effrayé; il savait que presque tout y
+était vénal. Il y envoie donc des députés, avec ordre de corrompre à
+force de présents les principaux des sénateurs. Dans la première
+audience qu'on leur donna, Adherbal exposa le malheureux état où il se
+trouvait réduit, les injustices et les violences de Jugurtha, le meurtre
+de son frère, la perte de presque toutes ses places, et il insista
+principalement sur les derniers ordres que son père, en mourant, lui
+avait donnés, de mettre uniquement sa confiance dans le peuple romain,
+dont l'amitié serait pour lui et pour son royaume un appui plus ferme et
+plus sûr que toutes les troupes et tous les trésors du monde. Son
+discours fut long et pathétique. Les députés de Jugurtha répondirent en
+peu de mots qu'Hiempsal avait été tué par les Numides à cause de sa
+cruauté, qu'Adherbal avait été l'agresseur, et qu'après avoir été vaincu
+il venait se plaindre de n'avoir pas fait tout le mal qu'il aurait
+souhaité; que leur maître priait le sénat de juger de sa conduite en
+Afrique par celle qu'il avait gardée à Numance, et de compter plus sur
+ses actions que sur les accusations de ses ennemis. Ils avaient employé
+en secret une éloquence plus efficace que celle des paroles; et elle eut
+tout son effet. A l'exception d'un petit nombre de sénateurs qui
+conservaient encore quelques sentiments d'honneur, et n'étaient pas
+vendus à l'injustice, tout le reste pencha du côté de Jugurtha. Il fut
+résolu qu'on enverrait sur les lieux des commissaires pour partager
+également les provinces entre les deux frères. On peut bien juger que
+Jugurtha n'épargna pas l'argent. Le partage fut fait entièrement à son
+avantage, en gardant néanmoins quelque apparence d'équité.
+
+Ce premier succès enfla son courage et augmenta sa hardiesse. Il attaque
+son frère à force ouverte; et, pendant que celui-ci s'amuse à envoyer
+vers les Romains, il enlève plusieurs de ses places, pousse toujours ses
+conquêtes, et, après le gain d'une bataille, l'assiége lui-même dans
+Cirta, capitale de son royaume. Cependant surviennent des députés de
+Rome, avec ordre de déclarer aux deux princes, de la part du sénat et du
+peuple, qu'ils aient à mettre bas les armes et à faire cesser toute
+hostilité. Jugurtha, après avoir protesté de son profond respect et de
+sa parfaite soumission pour les ordres du peuple romain, ajouta qu'il ne
+croyait pas que son intention fût de l'empêcher de défendre sa propre
+vie contre les embûches de son frère: qu'au reste, il enverrait au plus
+tôt à Rome pour informer le sénat de sa conduite. Par cette réponse
+vague, il éluda les ordres du sénat, et ne laissa pas même aux députés
+la liberté d'aller trouver Adherbal.
+
+Quelque serré qu'il fût dans la place, il trouva le moyen d'écrire à
+Rome pour implorer le secours du peuple romain contre un frère qui le
+tenait assiégé depuis cinq mois, et qui en voulait à sa vie. Quelques
+sénateurs étaient d'avis que, sans perdre de temps, on déclarât la
+guerre à Jugurtha; mais son crédit l'emporta encore, et l'on se contenta
+d'ordonner une députation composée de sénateurs de grand poids, du
+nombre desquels était Émilius Scaurus, homme puissant dans la noblesse,
+factieux, et qui cachait de grands vices sous une apparence de probité.
+Jugurtha fut d'abord effrayé, mais il sut éluder aussi leur demande, et
+les renvoya sans rien conclure. Alors Adherbal, n'ayant plus aucune
+ressource, se rendit, à condition qu'il aurait la vie sauve; mais il fut
+égorgé sur-le-champ, et un grand nombre de Numides avec lui.
+
+Malgré l'horreur que cette nouvelle excita à Rome, l'argent de Jugurtha
+lui fit encore trouver des défenseurs dans le sénat. Mais C. Memmius,
+tribun du peuple, homme vif et ennemi de la noblesse, engagea le peuple
+à ne pas souffrir qu'un crime si horrible demeurât impuni. La guerre fut
+donc déclarée à Jugurtha. [Marge: AN. M. 3894 ROM. 638. AV. J. C. 110.]
+Le consul Calpurnius Bestia en fut chargé.[373] Il avait d'excellentes
+qualités; mais elles étaient gâtées et rendues inutiles par son avarice.
+Scaurus partit avec lui. Ils emportèrent d'abord plusieurs places; mais
+l'argent de Jugurtha arrêta ces conquêtes[374]; Scaurus même, qui
+jusque-là avait paru fort vif contre ce prince, ne put résister à une
+attaque si violente. On fit un traité. Jugurtha parut se rendre au
+peuple romain. Trente éléphants, quelques chevaux, et une somme d'argent
+fort médiocre, furent remis entre les mains du questeur.
+
+[Note 373: «Multæ bonæque artes animi et corporis erant, quas omnes
+avaritia præpediebat.» [c. 28.]]
+
+[Note 374: «Magnitudine pecuniæ a bono honestoque in pravum
+abstractus est.»]
+
+L'indignation publique éclata pour-lors à Rome. Le tribun Memmius
+échauffa les esprits par ses discours. Il fit nommer Cassius, qui était
+préteur, pour aller trouver Jugurtha, et l'engager à venir à Rome sous
+la garantie du peuple romain, afin qu'en sa présence on examinât qui
+étaient ceux qui avaient reçu de l'argent. Il ne put se dispenser de s'y
+rendre. Sa vue ranima la colère du peuple; mais un tribun, corrompu à
+force de présents, traîna l'assemblée en longueur, et enfin la dissipa.
+Un prince numide, petit-fils de Masinissa, qui se nommait Massiva, et
+était pour-lors à Rome, fut conseillé de demander le royaume de
+Jugurtha. Celui-ci le sut, et le fit égorger au milieu de Rome. Le
+meurtrier fut arrêté, et mis entre les mains de la justice; et Jugurtha
+eut ordre de se retirer de l'Italie. Ce fut pour-lors que, sortant de la
+ville, et tournant plusieurs fois ses regards de ce côté-là, il dit
+«[375]que Rome n'attendait pour se vendre qu'un acheteur, et qu'elle
+périrait s'il s'en trouvait un.»
+
+[Note 375: «Postquam Romà egressus est, fertur sæpè tacitus eò
+respiciens, postremò dixisse, _Urbem venalem et maturè perituram, si
+emptorem invenerit_.» [c. 35.]]
+
+La guerre recommence donc de nouveau. Elle réussit fort mal, d'abord par
+la nonchalance, et peut-être par la connivence du consul Albinus; puis,
+lorsqu'il fut retourné à Rome pour y tenir les assemblées, par
+l'ignorance de son frère Aulus, qui, ayant engagé l'armée dans un défilé
+d'où elle ne pouvait sortir, se rendit honteusement à l'ennemi, qui fit
+passer les Romains sous le joug, et leur fit promettre qu'ils
+sortiraient de Numidie dans l'espace de dix jours.
+
+Il est aisé de juger comment une paix si ignominieuse, conclue sans
+l'autorité du peuple, fut regardée à Rome. On n'y conçut de bonnes
+espérances pour le succès de cette guerre, que lorsque le soin en fut
+confié au consul L. Métellus.[376] A toutes les autres vertus d'un
+excellent général il joignait un parfait désintéressement, qualité la
+plus essentielle alors contre un ennemi tel que Jugurtha, qui jusque-là,
+pour vaincre, avait moins employé l'épée que l'argent. Il trouva
+Métellus invincible de ce côté-là comme de tout autre: il fallut donc
+payer de sa personne et de son courage, au défaut de cette ressource qui
+commença à lui manquer. Aussi fit-il des efforts extraordinaires; et
+tout ce qu'on peut attendre de la bravoure, de l'habileté, de
+l'attention d'un grand capitaine, à qui le désespoir fournit de
+nouvelles forces et de nouvelles lumières, il l'employa dans cette
+campagne, mais toujours sans succès, parce qu'il avait affaire à un
+consul à qui il n'échappait aucune faute, et qui ne manquait aucune
+occasion de prendre avantage sur son ennemi.
+
+[Note 376: «In Numidiam proficiscitur, magnâ spe civium, quum
+propter artes bonas, tùm maximè quòd adversùm divitias invictum animum
+gerebat.» [c. 43.]]
+
+La grande peine de Jugurtha fut de se mettre à couvert du côté des
+traîtres: Depuis qu'il eut su que Bomilcar, en qui il avait une entière
+confiance, avait songé à attenter sur sa vie, il n'eut plus un moment de
+repos. Il ne trouvait nulle part de sûreté; le jour, la nuit, le
+citoyen, l'étranger, tout lui était suspect, tout le faisait trembler;
+il ne prenait le sommeil qu'à la dérobée, changeant même souvent de lit
+sans garder les bienséances de son rang: quelquefois, s'éveillant en
+sursaut, il prenait des armes et jetait de grands cris, tant la crainte
+le troublait et l'agitait comme un forcené.
+
+Marius servait en qualité de lieutenant sous Métellus. Dévoré
+d'ambition, il travailla d'abord secrètement à le décrier dans l'esprit
+des soldats: et, devenu bientôt l'ennemi déclaré et le calomniateur de
+son général, il vint à bout, par ces voies indignes, de le supplanter et
+de se faire nommer en sa place pour terminer la guerre contre
+Jugurtha.[377] Quelque force d'ame qu'eût d'ailleurs Métellus, il fut
+abattu par ce coup imprévu, qui lui arracha des larmes et des discours
+peu dignes d'un grand homme comme lui. Il y avait en effet dans le
+procédé de Marius une noirceur affreuse, qui montre clairement ce que
+c'est que l'ambition, et comment elle est capable d'étouffer dans
+quiconque s'y livre tout sentiment d'honneur et de probité. Métellus,
+ayant pris soin d'éviter la rencontre d'un successeur dont la seule vue
+aurait été pour lui un cruel tourment, arriva à Rome, où il fut reçu
+avec un applaudissement général.[Marge: AN. M. 3898 ROM. 642.] L'honneur
+du triomphe lui fut accordé, et il prit le surnom de _Numidicus_.
+
+[Note 377: «Quibus rebus supra bonum atque honestum perculsus, neque
+lacrymas tenere, neque moderari linguam: vir egregius in aliis artibus,
+nimis molliter ægritudinem pati.» [c. 81.]]
+
+J'ai cru devoir réserver pour l'histoire romaine le détail des actions
+particulières qui se sont passées en Afrique sous Métellus et sous
+Marius, dont Salluste nous a laissé un récit fort circonstancié dans son
+admirable histoire de Jugurtha. Je me hâte de venir à la fin de cette
+guerre.
+
+Jugurtha, dans la déroute de ses affaires, avait eu recours à Bocchus,
+roi des Maures, dont il avait épousé la fille. La Mauritanie est un pays
+qui s'étend depuis la Numidie jusque par-delà les bords de la mer qui
+répondent à l'Espagne. A peine le nom du peuple romain y était-il connu;
+et cette nation, de son côté, était absolument inconnue aussi aux
+Romains. Jugurtha fit entendre à son beau-père que, s'il laissait
+subjuguer la Numidie, son pays aurait sans doute le même sort, d'autant
+plus que les Romains, ennemis déclarés de la royauté, semblaient avoir
+juré la ruine de tous les trônes. Il engagea donc Bocchus à entrer en
+ligue avec lui contre eux, et il en reçut à différentes reprises des
+secours fort considérables.
+
+Cette liaison qui, de part et d'autre, n'était fondée que sur l'intérêt,
+n'avait jamais été bien ferme entre eux. Une dernière défaite de
+Jugurtha acheva d'en rompre tous les nœuds. Bocchus conçut le noir
+dessein de livrer son gendre aux Romains. Dans cette vue, il avait écrit
+à Marius de lui envoyer un homme de confiance. Sylla lui parut fort
+propre pour cette négociation. C'était un jeune officier d'un rare
+mérite, qui servait sous lui en qualité de questeur. Il ne craignit
+point de se mettre à la discrétion du barbare, et il y alla. Quand il
+fut arrivé, Bocchus, qui, selon le génie de la nation, ne se piquait pas
+beaucoup de fidélité, et qui de moment à autre changeait de dessein,
+délibère s'il ne le livrerait pas lui-même à Jugurtha. Il demeura
+long-temps dans cette incertitude, combattu en lui-même par des pensées
+toutes contraires; et le changement subit qu'on voyait sur son visage,
+dans son air, dans tout son maintien, marquait assez ce qui se passait
+dans son esprit. Enfin, revenant à son premier dessein, il fit ses
+conditions avec Sylla, et lui remit entre les mains Jugurtha, qui fut
+conduit aussitôt à Marius.
+
+[Marge: Plut. in vit. Marii. [c. 10]] [378]Sylla, dit Plutarque, se
+conduisit dans cette occasion en jeune homme avide et altéré de gloire,
+dont il commençait tout récemment à goûter la douceur. Au lieu
+d'attribuer à son général l'honneur de cet événement, comme son devoir
+l'y obligeait, et comme ce doit être une règle inviolable, il s'en
+réserva la plus grande partie, et fit faire un anneau qu'il portait
+toujours, où il était représenté recevant Jugurtha des mains de Bocchus,
+et il affecta dans la suite de s'en servir toujours pour son cachet.
+Marius, piqué jusqu'au vif de cette espèce d'insulte, ne la lui pardonna
+jamais. Et ce fut là l'origine et la semence de cette haine implacable
+qui éclata depuis entre ces deux Romains, et qui coûta tant de sang à la
+république.
+
+[Note 378: Οἷα νέος φιλότιμος, ἄρτι δόξης γεγευμένος, οủκ ἤνεγκε
+μετρίως τὸ εὐτύχημα. (PLUT. Præcept. reip. ger. p. 806.)]
+
+[Marge: Plut. ibid. AN. M. 3901 ROM. 645. AV. J. C. 103.] Marius entra
+en triomphe dans Rome, faisant voir aux Romains un spectacle qu'ils
+avaient de la peine à croire, même en le voyant, Jugurtha captif: cet
+ennemi redoutable, pendant la vie duquel on n'avait osé espérer de voir
+la fin de cette guerre, tant son courage était mêlé de ruses et de
+finesses, et son génie fertile en nouvelles ressources au milieu des
+malheurs les plus désespérés. On dit que dans la marche du triomphe il
+perdit l'esprit, qu'après la cérémonie il fut mené en prison, et que les
+sergents, se hâtant d'avoir sa dépouille, lui déchirèrent toute sa robe,
+et lui arrachèrent les deux bouts des oreilles pour avoir les pendants
+qu'il y portait. En cet état, il fut jeté tout nu et plein d'effroi dans
+une fosse profonde, où il passa six jours entiers à lutter contre la
+faim et contre la crainte de la mort, ayant toujours conservé jusqu'au
+dernier soupir un désir ardent de la vie: digne fin, ajoute Plutarque,
+digne récompense de ses forfaits, s'étant toujours cru tout permis pour
+assouvir son ambition, ingratitude, perfidie, noires trahisons, cruautés
+sanglantes et barbares.
+
+Juba, roi de Mauritanie, a fait trop d'honneur aux lettres et aux
+sciences pour être entièrement omis dans l'histoire de la famille de
+Masinissa, dont son père, nommé aussi Juba, était arrière-petit-fils, et
+petit-fils de Gulussa. Juba le père se signala dans la guerre, entre
+César et Pompée par son attachement inviolable au parti du dernier. Il
+se donna la mort après la bataille [Marge: AN. M. 3959 ROM. 703.] de
+Thapse, où ses troupes et celles de Scipion furent entièrement défaites.
+Juba son fils, encore enfant, fut livré au vainqueur, qui en fit un des
+principaux ornements de son triomphe. Il paraît qu'on prit grand soin de
+son éducation à Rome, où il acquit des lumières qui dans la suite
+l'égalèrent aux plus savants hommes qu'ait jamais eus la Grèce. Il ne
+quitta le séjour de cette ville que pour aller prendre possession des
+états de son père. Auguste les lui rendit lorsque, par la mort [Marge:
+AN. M. 3974 ROM. 719. AV. J. C. 30.] d'Antoine, il se vit le maître
+absolu de disposer des provinces de l'empire. Juba, par la douceur de
+son règne, gagna le cœur de tous ses sujets. Sensibles à ses bienfaits,
+ils le mirent au nombre de leurs dieux. Pausanias [Marge: [Pausan.
+Attic. c. 17.]] parle d'une statue que les Athéniens lui avaient érigée.
+Il était bien juste qu'une ville de tout temps consacrée aux Muses
+donnât des marques publiques de son estime à un roi qui tenait un rang
+illustre parmi les savants. Suidas[379] attribue à ce prince plusieurs
+ouvrages, dont aujourd'hui il ne nous reste que des fragments. Il avait
+écrit[380] de l'histoire d'Arabie, des antiquités d'Assyrie, des
+antiquités romaines, de l'histoire des théâtres, de celle de la peinture
+et des peintres, de la nature et des propriétés de différents animaux,
+de la grammaire, et d'autres matières semblables[381], dont on peut voir
+le dénombrement dans la petite dissertation de M. l'abbé Sevin sur la
+vie et sur les ouvrages de Juba le jeune, d'où j'ai tiré le peu que j'en
+ai dit ici.
+
+[Note 379: In voce Ἰόβας.]
+
+[Note 380: Tom. IV des Mémoires de l'Académie des Belles-Lettres, p.
+457.]
+
+[Note 381: Il ne faut pas oublier ses Commentaires sur l'Afrique,
+tirés principalement des livres carthaginois. (AMM. MARCELL. XII, c.
+15.)
+
+Ajoutons, comme un fait important, que ce prince, s'occupant avec ardeur
+des progrès de la géographie, avait fait reconnaître par ses vaisseaux
+les îles _Fortunées_, actuellement les îles _Canaries_.--L.]
+
+
+ FIN DU TOME PREMIER DE L'HISTOIRE ANCIENNE.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ CONTENUES
+ DANS LE TOME PREMIER.
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+
+ Pages.
+ Avertissement de l'auteur des observations et
+ éclaircissements historiques joints à cette édition. V
+ Éloge de Rollin, par M. Saint-Albin Berville. XIII
+ Épitre dédicatoire. XXXVII
+
+ PRÉFACE.
+
+ § I. Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport à
+ la religion. XLIII
+ § II. Observations particulières sur cet ouvrage. LXVI
+ Avertissements de l'auteur répandus dans l'in-12, en
+ différents tomes, et réunis ici tous ensemble. LXXVII
+ Édition des principaux auteurs grecs cités dans l'Hist.
+ ancienne. XCVII
+
+ AVANT-PROPOS.
+
+ Origine et progrès de l'établissement des royaumes. 1
+
+ LIVRE PREMIER.
+
+ HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS.
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+ Description de l'Égypte, et de ce qui s'y trouve de plus
+ remarquable. 7
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ Thébaïde. 9
+
+ CHAPITRE II.
+
+ Égypte du milieu ou Heptanome. 11
+ § I. Obélisques. 13
+ § II. Pyramides. 15
+ § III. Labyrinthe. 20
+ § IV. Lac de Mœris. 21
+ § V. Débordement du Nil. 24
+
+ 1. Sources du Nil. 25
+ 2. Cataractes du Nil. 26
+ 3. Causes du débordement. 28
+ 4. Temps et durée du débordement. 29
+ 5. Mesure du débordement. 31
+ 6. Canaux du Nil. Pompes. P. 33
+ 7. Fécondité causée par le Nil. 35
+ 8. Double spectacle causé par le Nil. 38
+ 9. Canal de communication entre les deux mers par le Nil. 39
+
+ CHAPITRE III.
+
+ Basse Égypte. 41
+
+ SECONDE PARTIE.
+
+ Des mœurs et coutumes des Égyptiens. 49
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ De ce qui regarde les rois et le gouvernement. 50
+
+ CHAPITRE II.
+
+ Des prêtres et de la religion des Égyptiens. 57
+ § I. Culte de différentes divinités. 60
+ § II. Cérémonies des funérailles. 68
+
+ CHAPITRE III.
+
+ Des soldats et de la guerre. 72
+
+ CHAPITRE IV.
+
+ De ce qui regarde les sciences et les arts. 75
+
+ CHAPITRE V.
+
+ Des laboureurs, des pasteurs, des artisans. 79
+
+ CHAPITRE VI.
+
+ De la fécondité de l'Égypte. 84
+
+ TROISIÈME PARTIE.
+
+ Histoire des rois d'Égypte. 92
+ Rois d'Égypte. 95
+
+ LIVRE SECOND.
+
+ HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+ Caractère, mœurs, religion et gouvernement des
+ Carthaginois. 141
+
+ § I. Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était
+ une colonie. 141
+ § II. Religion des Carthaginois. 143
+ § III. Forme du gouvernement de Carthage. 150
+
+ Suffètes. 151
+ Le sénat. 152
+ Le peuple. 154
+ Le tribunal des cent. 154
+ Défauts du gouvernement de Carthage. 156
+
+ § IV. Commerce de Carthage. Première source de ses richesses
+ et de sa puissance. 159
+ § V. Mines d'Espagne. Seconde source des richesses et de la
+ puissance de Carthage. 161
+ § VI. La guerre. 163
+ § VII. Les sciences et les arts. 168
+ § VIII. Caractère, mœurs, qualités des Carthaginois. 172
+
+ SECONDE PARTIE.
+
+ Histoire des Carthaginois. 176
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ Fondation de Carthage et ses accroissements jusqu'à la
+ première guerre punique. 176
+ Conquêtes des Carthaginois en Afrique. 181
+ Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc. 182
+ Conquêtes des Carthaginois en Espagne. 183
+ Conquêtes des Carthaginois en Sicile. 187
+
+ CHAPITRE II.
+
+ Histoire de Carthage, depuis la première guerre punique
+ jusqu'à sa destruction. 226
+ Article I. Première guerre punique. 227
+ Art. II. Guerre de Libye, ou contre les mercenaires. 254
+ Art. III. Seconde guerre punique. 269
+ Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique. 270
+ Déclaration de la guerre. 278
+ Commencement de la seconde guerre punique. 280
+ Passage du Rhône. 282
+ Marche qui suivit le passage du Rhône. 284
+ Passage des Alpes. 288
+ Entrée dans l'Italie. 293
+ Combat de cavalerie près du Tésin. 294
+ Bataille de la Trébie. 298
+ Bataille de Trasimène. 304
+ Conduite d'Annibal par rapport à Fabius. 308
+ État des affaires en Espagne. 314
+ Bataille de Cannes. 315
+ Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal. 323
+ Affaires d'Espagne et de Sardaigne. 327
+ Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome. 328
+ Défaite et mort des deux Scipions en Espagne. 330
+ Défaite et mort d'Asdrubal. 332
+ Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est nommé
+ consul, et passe en Afrique. Annibal y est rappelé. 336
+ Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique suivie du combat. 341
+ Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la
+ seconde guerre punique. 344
+ Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de
+ la seconde guerre punique. 349
+ Intervalle entre la seconde et la troisième guerre punique. 351
+ § I. Suite de l'histoire d'Annibal. 351
+ Annibal entreprend et vient à bout de réformer à Carthage la
+ justice et les finances. 352
+ Retraite et mort d'Annibal. 355
+ Éloge et caractère d'Annibal. 364
+ § II. Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi
+ de Numidie. 369
+
+ Art. IV. Troisième guerre punique. 377
+ Digression sur les mœurs et le caractère du second Scipion
+ l'Africain. 407
+ Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa. 416
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by
+Charles Rollin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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+
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