diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 27694-0.txt | 16015 | ||||
| -rw-r--r-- | 27694-0.zip | bin | 0 -> 363678 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 27694-8.txt | 16022 | ||||
| -rw-r--r-- | 27694-8.zip | bin | 0 -> 357627 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 27694-h.zip | bin | 0 -> 394819 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 27694-h/27694-h.htm | 23183 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
9 files changed, 55236 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/27694-0.txt b/27694-0.txt new file mode 100644 index 0000000..3ad142a --- /dev/null +++ b/27694-0.txt @@ -0,0 +1,16015 @@ +Project Gutenberg's Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by Charles Rollin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 + Histoire Ancienne Tome 1 + +Author: Charles Rollin + +Editor: Jean-Antoine Letronne + +Release Date: January 3, 2009 [EBook #27694] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + ŒUVRES + COMPLÈTES + DE ROLLIN. + + NOUVELLE ÉDITION, + ACCOMPAGNÉE D'OBSERVATIONS ET D'ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES, + PAR M. LETRONNE, + MEMBRE DE L'INSTITUT + (ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES). + + --------- + + HISTOIRE ANCIENNE. + TOME I. + + + + + PARIS, + DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT, + IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT, RUE JACOB, No 24. + ---- + M DCCC XXI. + + + + + ŒUVRES + COMPLÈTES + DE ROLLIN. + --------- + + TOME PREMIER. + + + À PARIS, + + { FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, Libraires, + { rue Jacob, no 24; + CHEZ{ LOUIS JANET, Libraire, rue St-Jacques, no 59; + { BOSSANGE, Libraire, rue de Tournon, no 6; + { VERDIÈRE, Libraire, quai des Augustins, no 25. + + +-------------------------------------------------------------------- + + AVERTISSEMENT + DE L'AUTEUR + DES OBSERVATIONS ET ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES + JOINTS À CETTE ÉDITION. + + ---------------------- + +Depuis long-temps on sentait la nécessité d'une édition critique des +œuvres historiques de Rollin. Il est en effet reconnu que Rollin n'a +point également soigné toutes les parties du grand ensemble d'histoire +dont il a fait présent à la France. Ne pouvant examiner avec assez +d'attention le sens de certains passages difficiles qui auraient exigé +un examen approfondi, il a dû s'en rapporter quelquefois à des versions +inexactes. Le temps lui a manqué pour remonter toujours à la source des +faits: et souvent il a incorporé dans son ouvrage les résultats des +travaux de ses prédécesseurs, sans les soumettre à l'épreuve d'un nouvel +examen: c'est ce qu'il avoue cent fois avec une franchise et une candeur +admirables. + +On ne saurait donc être surpris de ce que ses ouvrages historiques +renferment quelques erreurs de détail, dont une critique malveillante +s'est servie pour tâcher de décréditer ces ouvrages. Dans le siècle +dernier, Rollin a été violemment attaqué par des pédants jaloux du +succès de son Histoire ancienne, ou par des hommes qui ne lui +pardonnaient point d'avoir composé un livre d'histoire dicté par l'amour +de la religion. Les critiques pointilleuses et mesquines d'un abbé +Bellanger, qui voulait faire croire que Rollin ne savait pas un mot de +grec; les sarcasmes de Voltaire, répétés par mille échos, ont contribué +à répandre l'opinion, nous dirons le préjugé, que l'Histoire ancienne et +l'Histoire romaine fourmillent de contre-sens, et sont remplies +d'erreurs de tout genre, de réflexions niaises et puériles, de contes +rassemblés sans critique. Ils n'ont pu réussir à en faire abandonner la +lecture; mais ils en ont diminué l'autorité et le poids, en exagérant le +nombre des fautes qui peuvent s'y trouver. + +Il nous a paru qu'un moyen efficace de rendre à ces ouvrages une grande +partie de l'autorité qu'on a voulu leur faire perdre; de les relever +dans l'opinion des juges éclairés; de ramener les lecteurs prévenus, ou +qui manquent du loisir nécessaire pour examiner les faits par eux-mêmes; +c'était de réduire à leur juste valeur les critiques dont les écrits de +Rollin ont été l'objet, en publiant pour la première fois une édition +qui offrît, sur les endroits vraiment fautifs, les rectifications et les +éclaircissements nécessaires. + +Le traducteur[1] italien de l'Histoire ancienne avait déjà essayé de +suppléer à quelques défauts qu'il avait cru remarquer dans cette +histoire; mais nous n'approuvons nullement la méthode qu'il a suivie, +d'insérer une multitude d'additions dans le texte même: à l'inconvénient +d'être diffuses et fort insignifiantes, ces additions joignent celui de +dénaturer l'ouvrage original. + +[Note 1: _Storia Antica_ di Carlo ROLLIN, etc. Genova, MDCCXCII.] + +Notre méthode est entièrement différente. En premier lieu, nous +conservons absolument intact le texte original, pour lequel nous avons +suivi l'édition in-4°, imprimée sous les yeux de l'auteur; toutes les +citations, les notes, ont été textuellement reproduites; nous ne nous +sommes permis de changements que pour corriger les nombreuses +inexactitudes qui s'étaient glissées dans l'orthographe de certains noms +propres, dans l'indication des auteurs cités; ou les fautes qui +défiguraient plusieurs citations de textes grecs et latins. + +Nos observations sont rejetées au bas des pages, et se trouvent ainsi +entièrement séparées du texte. Il y avait, dans cette méthode même, un +écueil à redouter; c'était de multiplier ou d'étendre les notes et les +observations, au point de faire réellement un ouvrage à côté de celui de +Rollin, et de surcharger le sien d'un appareil scientifique tout-à-fait +déplacé, qui eût brisé continuellement la narration, et en eût détruit +l'intérêt. Nous croyons avoir évité cet écueil, en nous renfermant dans +les limites indiquées par la nature même de l'ouvrage. Nos observations, +bornées à ce qu'il y a d'essentiel, sont de deux espèces: les unes ont +pour objet de rectifier une erreur de fait, une traduction fautive; les +autres contiennent, soit l'indication d'une particularité négligée par +l'historien, mais nécessaire pour la connaissance parfaite du trait +historique qu'il rapporte; soit la discussion des motifs qu'on peut +avoir de douter des faits qu'il a présentés comme certains, ou de croire +à quelques autres qu'il a donnés comme douteux. Ces notes sont en +général fort courtes et précises: quelques-unes, en petit nombre, ont +plus d'étendue; mais l'importance ou l'intérêt du sujet rendait +nécessaires de plus grands développements. + +Il est presque inutile d'avertir que nos observations ne portent que sur +des faits matériels, jamais sur des opinions: les digressions de +l'auteur, ses réflexions, sa manière de voir et de juger les choses, de +saisir les rapports de l'histoire profane avec l'histoire sacrée, +constituent son caractère particulier, pour ainsi dire sa physionomie; +et nous en avons scrupuleusement respecté les traits. Sans doute, il +nous eût été facile de mettre quelquefois notre opinion en regard de +celle de l'auteur; mais quelle eût été la plus vraie des deux? + +Nous nous sommes également interdit des discussions générales sur la +chronologie de l'ancienne Égypte et de l'empire d'Assyrie. Rollin a +sur-tout évité toute discussion approfondie sur ce sujet; il s'est +contenté de suivre principalement Ussérius et Fréret: il a le soin d'en +prévenir ses lecteurs. Que les systèmes de ces hommes habiles prêtent à +quelques difficultés, c'est ce dont nous ne faisons nul doute: il +faudrait de longues discussions pour les faire ressortir, et sur-tout +pour les lever; et, quand on y parviendrait, serait-on sûr de ne les +avoir point remplacées par d'autres difficultés plus grandes encore? En +de telles matières, où l'on voit autant d'opinions différentes qu'il y a +de gens qui s'en occupent, le difficile n'est pas de faire un système, +c'est d'en faire un plus probable de tous points que celui qu'on a la +prétention de détruire. Nous nous sommes donc contentés de donner +quelques observations de détail. + +Nous en dirons autant des notions géographiques par lesquelles Rollin a +commencé l'histoire de chaque pays: ces notions sont toujours +incomplètes, mais évidemment l'auteur n'a pas voulu en dire davantage; +il le pouvait sans peine. Nous nous sommes donc bornés à quelques notes +sur ce qui pouvait s'y trouver d'inexact, sans insister davantage; +d'autant plus qu'il n'y a pas maintenant de petit livre de géographie +qui ne renferme plus de détails sur ce sujet. + +Un article important, et qui avait besoin de rectifications +continuelles, est celui de l'évaluation des mesures et des monnaies +anciennes: les recherches qu'on a faites depuis Rollin ont modifié +sensiblement celle qu'il avait adoptée. Pour les mesures itinéraires, +nous nous sommes servis des travaux les plus récents. L'évaluation des +monnaies grecques et romaines a été établie sur les bases dont nous +avons démontré la certitude dans un ouvrage spécial[2]. A la fin de +l'histoire romaine, nous placerons un exposé des principes sur lesquels +reposent ces diverses évaluations, et des tableaux dressés d'après ces +principes. + +[Note 2: _Considérations générales sur l'évaluation des monnaies +grecques et romaines et sur la valeur de l'or et de l'argent avant la +découverte de l'Amérique_, chez F. Didot.] + +Toutes les notes qui nous appartiennent sont suivies de la lettre--L. + +Quand il nous arrive de compléter une note de l'auteur, par une addition +qui nous paraît nécessaire, cette addition est précédée des deux traits +==, et suivie de la même lettre--L. + +Quelquefois, nous avons jugé à propos de mettre en marge une citation +qui avait échappé à l'auteur; ou l'indication du livre et de la page, +quand il ne l'a point mise: ces additions marginales sont renfermées +entre crochets []. + +Nous ferons quelques modifications et additions à l'atlas de d'Anville +qu'on joint ordinairement aux œuvres de Rollin: elles seront spécifiées +dans un avertissement particulier qui sera mis en tête de cet atlas. + + L. + +Paris, 20 décembre 1820. + + + +-------------------------------------------------------------------- + + ÉLOGE + DE ROLLIN, + DISCOURS + QUI A REMPORTÉ LE PRIX D'ÉLOQUENCE + DÉCERNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE, + DANS SA SÉANCE DU 27 AOÛT 1818; + PAR SAINT-ALBIN BERVILLE, + AVOCAT À LA COUR ROYALE DE PARIS. + + --------- + + Nocturnâ versate manu, versate diurnâ. + HORAT. + +La nature commence l'homme, et l'éducation l'achève. Par elle, ses +facultés deviennent des talents; ses penchants, des vertus; par elle se +perpétuent d'âge en âge, avec les traditions de la science, les leçons +de la sagesse. Aussi, dans l'antiquité, voyons-nous l'éducation exciter +constamment la sollicitude des philosophes et des législateurs. Lycurgue +fonde sur son pouvoir les lois qu'il donne à son peuple; Platon, le code +qu'a rêvé son génie; magistrat et père à-la-fois, Caton honore la +pourpre consulaire par les fonctions d'instituteur. Et certes, s'il est +un art digne de l'estime des sages, c'est celui qui se propose pour +objet la perfection de l'homme: art aussi grand dans son but qu'immense +dans ses détails; d'autant plus noble, qu'il n'offre point, pour les +soins qu'il commande, pour les devoirs qu'il impose, le dédommagement +flatteur de la célébrité; d'autant plus délicat, qu'il faut montrer la +vérité à des yeux faibles encore, éclairer l'intelligence sans instruire +les passions, et préparer les triomphes de la vertu sans altérer la +sécurité de l'innocence! + +Rollin servit l'enseignement par ses travaux; il honora sa carrière par +des talents et des vertus. Pour le louer, il suffit de raconter ce qu'il +a fait, de montrer ce qu'il a été. Je n'offenserai point, par le faste +de mes louanges, la mémoire d'un sage: je parlerai rarement de sa +gloire; mais je parlerai souvent de sa bonté, et sans doute son ombre ne +repoussera point cet éloge. + +PREMIÈRE PARTIE. + +Lorsqu'après la chute de l'empire d'Occident cette belle partie de +l'Europe perdit la civilisation qu'elle devait aux Romains, les écrits +des anciens y conservèrent le germe d'une civilisation nouvelle. Mais ce +germe resta long-temps stérile. Des institutions barbares opposaient une +barrière aux progrès de l'esprit humain; les peuples n'existaient que +pour la servitude, les grands n'existaient que pour les combats; +l'instruction était renfermée dans les cloîtres, et plusieurs siècles +dûrent s'écouler avant qu'elle pût se répandre dans les rangs de la +société. Mais lorsqu'enfin le temps eut amené dans l'ordre politique une +révolution salutaire, les études commencèrent à refleurir: c'est alors +qu'un établissement dont l'origine se perd dans la nuit des âges, +l'Université, exerça sur l'enseignement une utile influence. +L'éducation, auparavant livrée au hasard, prit dans son sein une forme +régulière: son indépendance jeta quelques idées de liberté parmi les +générations naissantes; les traditions de l'antiquité hâtèrent, en se +propageant, le retour des lumières; et la raison humaine s'affranchit +par degrés des liens qui l'avaient tenue si long-temps captive. + +Nourri dans cette école célèbre, Rollin avait puisé dans les leçons des +Gerson, des Hersan, les saines doctrines de l'enseignement, et cet amour +de l'antiquité, qui n'est que l'amour du vrai beau en morale comme dans +les arts. Héritier de leurs fonctions, il l'avait été de leurs succès: +des réformes salutaires, de sages innovations, avaient marqué sa +carrière. Une disgrâce vient arrêter le cours de ses travaux: l'homme de +paix renonce sans murmure, et non sans regrets peut-être, à l'emploi de +faire le bien; mais il sait rendre sa retraite utile encore: il lègue à +l'enseignement public les fruits de sa longue expérience; il éclaire +comme écrivain ceux qu'il ne lui est plus permis de guider comme +instituteur. + +Rollin, dans le _Traité des Études_, n'a point prétendu, ainsi qu'un +philosophe célèbre, refaire l'éducation sur de nouvelles bases; il n'a +voulu que rassembler des traditions consacrées par l'usage. Toutefois, +s'il n'a point cette audacieuse indépendance de l'auteur d'_Émile_, qui +remonte par la pensée à la source de nos institutions pour leur +imprimer, du haut de son génie, une direction nouvelle, il s'éloigne +également de cette superstition du passé, qui subroge l'usage aux droits +de la raison, et compte les années au lieu de peser les avantages. +Rousseau, dans sa marche hardie, a poussé plus avant l'investigation des +principes; mais, dominé par une imagination impérieuse, il a quelquefois +abusé de la vérité. Rollin, plus circonspect, s'arrête avant le but +plutôt que de s'exposer à le franchir; mais, s'il se borne à cultiver +des vérités connues, il sait les rendre fécondes. Il n'appelle point les +réformes, mais il les accepte des mains de l'expérience. Un autre +écrivain, qui souvent a servi de guide à l'auteur du Traité des Études; +qui, en voulant former l'orateur, s'occupe d'abord à former l'homme de +bien, et conduit son élève à l'éloquence par la vertu, Quintilien, +interdit aux soins paternels l'ouvrage de l'éducation. Il veut +développer par l'émulation nos facultés naissantes, et paraît craindre +qu'amollis par les douceurs de la vie domestique, l'ame ne perde son +ressort et le corps sa vigueur. Peut-être, en prononçant cette exclusion +rigoureuse, Quintilien n'a-t-il pas assez rendu justice à cette +éducation qui ne sépare point ceux qu'unit la nature; qui permet de +chercher la convenance la plus parfaite entre les moyens de l'élève et +le caractère de l'institution, et rassemble sur une tête chérie une +vigilance et des soins qui, en se disséminant, sont quelquefois en +danger de se ralentir: peut-être, en voulant transporter de l'ordre +politique dans l'ordre moral le mobile puissant, mais délicat, de +l'émulation, n'a-t-il pas assez considéré le danger d'éveiller les +passions avant d'avoir affermi la raison qui doit les réprimer. Quoi +qu'il en soit, je sais gré à Rollin de s'être montré moins sévère; +d'avoir permis à la tendresse du père de seconder quelquefois le zèle de +l'instituteur; et sur-tout d'avoir respecté ces liens d'affection +mutuelle, qui, formés au sein de la famille par l'habitude et +l'intimité, préparent à l'ordre social la garantie des vertus +domestiques. + +Mais, si l'éducation peut varier dans sa forme, son objet est +invariable. Éclairer l'esprit par la science, la raison par la morale, +l'ame par la religion, tels sont les soins que Rollin lui impose: c'est +à la vertu de consacrer le savoir; c'est à la piété de consacrer la +vertu. + +Avant que les écrivains du siècle de Louis XIV eussent fixé la langue +française, l'enseignement dut chercher dans les langues anciennes des +formes régulières et des modèles pour l'éloquence. Depuis, lorsque la +France, grace au génie des Pascal, des Fénélon, des Racine, fut devenue +à son tour une terre classique; l'usage, qui devrait être l'expression +de la raison universelle, et qui n'est souvent que celle des erreurs +dominantes, continua de bannir de nos écoles une langue que leurs écrits +venaient d'illustrer. Rollin la rétablit dans ses droits: il en +développe les avantages; et s'il ne l'égale point à celles de +l'antiquité pour la richesse et l'harmonie, il lui accorde une +précision, une clarté que l'antiquité n'avait point connue. Bientôt il +nous transporte par l'étude loin de la terre natale; il veut agrandir +notre intelligence en nous faisant connaître d'autres hommes, d'autres +mœurs, d'autres sociétés. C'est alors qu'il nous conduit sur les rivages +de la Grèce, et qu'il étale à nos regards les beautés de cette langue, +dépositaire des plus nobles créations de l'esprit humain, et qui fut la +langue du génie, parce qu'elle fut celle de la liberté. De là il nous +ramène vers l'ancienne Rome, et nous découvre la commune origine de nos +modernes idiomes dans cette autre langue, autrefois la souveraine du +monde, aujourd'hui le lien des peuples civilisés: elle ne transmet plus +les décrets des vainqueurs de la terre, mais elle conserve du moins les +paisibles conquêtes de la science, et cette gloire est assez belle +encore. + +Le langage, qui ne fut d'abord qu'un moyen de communication entre les +hommes, devint un art, lorsque ces communications, en se multipliant, +eurent étendu son usage et varié ses ressources. L'éloquence lui confia +les vérités de la morale, les souvenirs de l'histoire, les découvertes +de la science, les destinées des hommes et des peuples: la poésie +l'arrondit en mètres harmonieux, l'orna de brillantes images. Fille de +la religion et des passions peut-être, la poésie peut se vanter d'une +ancienne origine et nous offre les premiers monuments que le génie de la +parole ait élevés chez les nations. A travers l'immensité des âges, elle +nous apparaît sous la majestueuse figure d'Homère, d'Homère qui, pareil +aux dieux qu'il a chantés, semble avoir en partage une éternelle +jeunesse. A sa suite, se présente l'antiquité tout entière, avec ce +cortége de beautés naïves que faisait éclore, sous un ciel riant, +l'influence d'une société vierge encore. Combien l'on aime à retrouver, +dans ces tableaux des vieux âges, l'empreinte de la nature, presque +effacée de nos sociétés modernes! Placés plus près de cette nature, +principe éternel de tous les arts, les anciens purent saisir ses +premiers traits, la peindre dans sa pureté native, et leur goût, en la +retraçant, sut l'embellir encore. C'est elle que Rollin chérit dans +leurs ouvrages; c'est elle qui en relève le prix aux yeux de l'homme +simple et sensible: s'il ne retrouve plus le modèle, il est encore +touché de l'image. En vain, dès le siècle de Louis XIV, la médiocrité, +toujours impuissante et toujours téméraire, osa secouer le joug d'une +légitime admiration: le génie moderne resta fidèle au génie de +l'antiquité, et les Despréaux, les Racine, ne rougirent point de +s'avouer les disciples de ceux dont peut-être ils avaient droit de se +déclarer les rivaux. De nos jours encore, de hardis réformateurs ont +voulu fonder en poésie une religion nouvelle, ils ont tenté de nous +éblouir par le prestige de quelques beautés originales recueillies dans +la littérature informe d'une nation voisine; mais leurs efforts n'ont pu +ébranler les autels de l'antiquité. Ils ont indiqué à nos écrivains une +source où l'imagination puisera quelquefois des couleurs; mais le goût +ira toujours chercher ses modèles parmi ces hommes des siècles éloignés, +qui furent nos premiers maîtres, et qu'il faudra toujours imiter, parce +qu'ils n'ont imité que la nature. + +Admirateur sincère des anciens, Rollin n'est point l'adorateur de leurs +défauts: il sait voir des taches dans leurs écrits: les anciens +n'étaient-ils pas des hommes? mais ses principes, ses remarques, son +style même, révèlent encore en lui le sentiment profond, le sûr +discernement de leurs beautés. Ce même discernement ne brille pas moins +dans les jugements qu'il porte sur ses contemporains; et ce n'est pas +son moindre titre de gloire, d'avoir averti la France de la grandeur de +Bossuet. + +Le nom de Bossuet rappelle celui de l'éloquence. Cette fille de la +liberté fit long-temps retentir de ses mâles accents la tribune de Rome +et d'Athènes. Parmi nous, lorsque la liberté, encore écartée du corps +politique, s'était réfugiée tout entière au pied des autels, la chaire +évangélique lui ouvrit un asyle, et l'orateur chrétien retrouva, dans le +caractère sacré que la religion imprime à ses ministres, cette +indépendance que les Cicéron et les Démosthène avaient trouvée dans les +institutions de leur patrie. Mais la tribune aux harangues resta fermée +pour elle, et, dans les règles que Rollin a tracées de cet art, on +cherche en vain le nom de ce genre d'éloquence où l'orateur parle de la +patrie à la patrie elle-même, et puise dans un si noble sujet des +inspirations dignes d'un si noble théâtre. Un tel oubli, qui accuse les +institutions contemporaines, ne serait plus possible aujourd'hui. +Français, une gloire nouvelle vous attend! Déjà vos Bossuet, vos +Massillon ont illustré par les triomphes du génie leur auguste +ministère: à côté de leur éloquence va s'élever une éloquence rivale, et +ses accents aussi seront sacrés; car chez les peuples libres, après le +culte de la Divinité, il est encore une religion, celle de la Patrie. + +En révélant à ses élèves les beautés de la poésie et de l'éloquence, +Rollin n'oublie pas des études plus austères, mais non moins utiles. +Puisque l'éducation ne peut embrasser le cercle entier des connaissances +humaines, forcé de choisir entre elles, il donne la préférence à celle +qui nous offre les leçons les plus salutaires, à l'histoire; l'histoire, +cette perpétuelle allégorie qui, sous les traits du passé, nous montre +le présent et l'avenir. Il jette en passant un regard sur la fable, dont +les riants mensonges ont fécondé les arts, sur les antiquités, dont +l'étude éclaire celle de l'histoire: mais il réprouve ce luxe indigent +de la mémoire, qui la surcharge sans l'enrichir; il ne veut point +fatiguer l'esprit d'une instruction stérile, et c'est au profit de la +raison qu'il cultive le savoir; ou plutôt, c'est l'ame qu'il veut orner +des trésors dont il enrichit l'intelligence. L'éducation vulgaire ne se +propose que la science pour objet: le sage voit plus loin. Le savoir +n'est à ses yeux qu'un progrès qui nous rapproche de la vertu, ou qu'un +instrument dont elle doit diriger l'usage dans l'intérêt de la patrie et +de l'humanité. Comptables envers la société, comme envers la nature, de +l'emploi de nos facultés, c'est à l'éducation d'en régler le cours, et +de nous faire aimer le bien en nous facilitant les moyens de +l'accomplir. Des études que Rollin nous prescrit, la première est celle +de nos devoirs. En formant l'homme instruit, ses leçons tendent surtout +à former l'honnête homme et le bon citoyen. Tour-à-tour éclairant +l'exemple par le précepte, autorisant le précepte par l'exemple, il +appelle au secours de la morale l'expérience des siècles passés. Les +fastes de l'antiquité sont pour lui un répertoire inépuisable de +salutaires instructions: c'est avec le nom d'Aristide, qu'il combat +l'avarice; avec le souvenir de Camille, qu'il ennoblit l'amour de la +patrie. Quelquefois, s'élevant à de plus vastes considérations, il +examine la vertu dans son alliance avec le pouvoir, préparant le bonheur +des hommes et la prospérité des états. Il ne sépare point la politique +de la justice: comme l'auteur du Télémaque, il voudrait appliquer la +morale à la science du gouvernement, et peut-être ce vœu de la vertu +est-il aussi un conseil de la sagesse. + +Si de nombreux travaux n'attendaient encore mes regards, que j'aimerais +à rappeler ces pages éloquentes de raison et de bonté, où le vertueux +recteur, en exposant les devoirs des hommes qui président à +l'instruction publique, fait, sans y songer, sa propre histoire, et se +peint lui-même en voulant nous instruire! Est-il un plus beau traité de +morale que ces instructions où respire une si tendre sollicitude, une +onction si pénétrante, une si touchante modestie, un respect si vrai +pour les mœurs, pour le bonheur même de cet âge où le bonheur est facile +encore? Si la sagesse elle-même voulait parler aux hommes, il me semble +que ce serait là son langage. + +C'est par la religion que Rollin sanctionne ses enseignements, et c'est +par la philosophie qu'il veut nous y conduire; car la vraie religion est +sœur de la vraie philosophie. Rollin ne veut point fonder sur les ruines +de la raison le règne de la foi; il hait et la superstition qui +l'avilit, et le fanatisme qui la déshonore. Le christianisme est à ses +yeux la perfection de la morale, et, s'il évoque les vertus du +paganisme, ce n'est point pour leur insulter par un injuste dédain, mais +pour apprendre au chrétien que son devoir est de les surpasser. Bien +éloigné sur-tout de cette sombre austérité qui, d'une religion de +douceur et de paix, fait une religion de terreur, apprend le remords à +l'innocence même et précipite dans l'incrédulité par le désespoir, il +dit ses bienfaits et non ses vengeances; il rassure l'homme et ne +l'effraie pas. J'oserais pourtant lui reprocher de s'être montré trop +rigoureux envers la gloire. La gloire porte des fruits si semblables à +ceux de la vertu! Sans doute, il est plus pur, cet héroïsme qui se +montre supérieur à l'éloge même et n'écoute point le retentissement de +ses actions dans l'opinion des hommes: toutefois pardonnons d'aimer la +louange à qui la sait mériter, et si la gloire est une erreur, +respectons une erreur à qui le genre humain doit les Thémistocle et les +Démosthène, les Décius et les Émile. + +Rollin, dans son premier ouvrage, avait enseigné la manière d'étudier +l'histoire: elle va maintenant devenir l'objet de ses travaux. Il +n'interroge point les annales des temps modernes, trop peu fécondes en +nobles souvenirs; il nous montre le genre humain sortant des mains de la +nature, et florissant sous l'influence d'une civilisation naissante. +Héritières d'une société dégénérée, les sociétés modernes n'ont pu +répudier entièrement cette funeste succession: trop long-temps leurs +fastes ne présentent que la force érigée en loi; l'erreur, en vérité; la +corruption sans politesse et la barbarie sans vertu. L'histoire de +l'antiquité, au contraire, nous offre deux grands sujets d'étude, les +institutions et les hommes. Les anciens furent nos maîtres dans la +liberté, et cette éducation n'est pas leur moindre titre à notre +reconnaissance. C'est en ramenant sur nos propres origines la lumière +qu'ils nous avaient apportée, que nous avons retrouvé le germe de cette +belle constitution, digne d'être enviée de Sparte même, et qui, +balançant les pouvoirs les uns par les autres, leur impose à tous +l'heureuse nécessité de la modération. C'est encore chez eux que nous +admirons ces grandes proportions de la nature humaine, qui, en étonnant +l'imagination, élèvent l'ame et sont pour la morale ce que sont pour les +arts les modèles du beau idéal. Déjà Bossuet avait éclairé du flambeau +de la religion cet imposant tableau: mais son ouvrage est plutôt fait +pour être médité par l'âge mûr, que pour instruire la jeunesse. Dans son +vol sublime, il plane sur toute l'histoire, mais il ne s'arrête que sur +les hauteurs, pour y reconnaître l'empreinte d'une main divine. La +rapidité de sa marche exclut les détails, et les détails sont +l'instruction elle-même, quand c'est le discernement qui les choisit. + +Dans un cadre plus étendu, Rollin passe en revue les peuples les plus +célèbres, parmi tant d'états qui tour-à-tour ont fleuri sur la terre. Au +fond de ce mouvant tableau, l'Égypte, qui fut après l'Inde le premier +berceau de la civilisation; la superstitieuse Égypte se laisse entrevoir +au loin comme une statue à demi voilée, et cache dans la nuit des temps +son origine inconnue, ses obscures antiquités, ses douteuses traditions, +sa religion mystérieuse. Non loin d'elle s'élève cette fière Carthage, +un instant la rivale de Rome, et dont les destinées vinrent échouer +contre la puissance qui devait envahir le monde. Ni ses nombreux +vaisseaux, ni l'or que le commerce attirait dans son sein, ni ces +peuples qu'elle attelait à son char sans les unir à sa fortune, ni ces +bandes dont elle achetait le sang mercenaire, n'ont pu balancer le +double ascendant du patriotisme et du courage. Un jour, une grande +infortune viendra s'asseoir sur ses ruines et sera consolée. Ici, +j'entends, à travers le silence des âges, le bruit lointain des empires +qui s'écroulent, et dont la chute retentit confusément sur les bords de +l'Euphrate. Cyrus paraît, et sur ces vastes débris s'élève l'empire des +Perses. Fondé par la discipline et la valeur, bientôt avili par le +despotisme, énervé par la mollesse, à peine laisserait-il dans +l'histoire un souvenir de son existence, si la Grèce ne l'y traînait à +sa suite, comme ces vaincus qui suivaient enchaînés le char des +triomphateurs. + +Parvenue à ces peuples dont l'existence sociale a préparé la nôtre, +l'histoire acquiert un nouvel intérêt. Ce sont les archives de nos +ancêtres, que Rollin met sous nos yeux. Originaire des contrées +orientales, mais semblable pour elles à ces germes qui se développent +loin de la plante qui les a produits, la civilisation va jeter ses +racines sur le sol fécond de la Grèce. Là, s'élèvent sur un espace +étroit vingt nations célèbres; là, fleurissent, aux rayons de la +liberté, le génie et la vertu. Athènes nous montre cette liberté, portée +trop loin peut-être, mais séduisante dans son excès même, souvent +orageuse, toujours brillante, et couvrant ses nombreuses erreurs du +prestige des talents et de l'héroïsme. Sparte, tempérant la démocratie +par le pouvoir monarchique et la monarchie par les lois, nous offre la +première trace de cette constitution ingénieuse, où l'alliance de la +royauté, de l'aristocratie et du gouvernement populaire produit +l'égalité sans confusion, l'indépendance sans anarchie, et la +subordination sans esclavage. En vain le despotisme asiatique soulève +contre ces petits états l'effort gigantesque de sa puissance: ce colosse +d'argile vient se briser contre le bouclier d'airain de la liberté. +C'est un beau spectacle que cette lutte entre la puissance et la vertu, +où la vertu remporte la victoire! + +Éblouis de leurs prospérités, les Grecs oublient que l'ambition produit +la servitude, et qu'aspirer à la domination, c'est courir à l'esclavage. +Deux cités rivales se disputent l'empire, et déjà la Grèce indignée a vu +les descendants de Miltiade et de Léonidas humilier devant un satrape +les lauriers de Marathon et les cyprès des Thermopyles. Bientôt s'élève +dans son sein une puissance nouvelle qui menace de l'asservir. La Grèce, +abattue par Philippe, accepte la servitude en triomphant sous Alexandre, +et ratifie aux champs d'Arbelles le traité imposé par la victoire dans +les plaines de Chéronée. Le Macédonien l'a vengée, mais elle a payé de +sa liberté le plaisir de la vengeance, et ce n'est qu'avec ses chaînes +qu'elle a terrassé son ennemi. Après la mort d'Alexandre, nous la +verrons briser ses fers, mais pour en reprendre de nouveaux. La +politique romaine ne l'affranchit un instant que pour mieux l'asservir, +et la Grèce, à son tour, va se perdre dans ce torrent dont les flots +engloutiront l'univers. Mais un nouveau triomphe l'attend dans sa +défaite. Les vainqueurs vont puiser chez les vaincus une civilisation +nouvelle, et triomphants par les armes, ils sont conquis par les mœurs. +Rome, subjuguée par les arts de Corinthe et d'Athènes, met désormais son +orgueil à devenir l'élève des peuples qu'elle a soumis, et ses orateurs +vont perfectionner sur les rivages de la Grèce une éloquence qui +décidera des destinées du monde. + +Un peuple s'offrait encore aux pinceaux de Rollin: bien différent des +Grecs, mais non moins admirable, profond dans sa politique, immuable +dans ses desseins, sage dans les succès, inébranlable aux revers. La +Grèce, sensible, ingénieuse, avide de gloire et féconde en vertus +héroïques, a multiplié ses titres d'illustration et peuplé ses annales +de brillants souvenirs: Rome n'eut qu'une ambition, ce fut de régner sur +l'univers. Dans la Grèce, j'admire les hommes; chez les Romains, c'est +le peuple que j'admire. Ce peuple, calme dans la sédition même, +respectant au sein des troubles civils les lois de l'état et le sang des +citoyens, toujours uni contre l'ennemi du dehors, suivant, à travers les +révolutions de son gouvernement et les vicissitudes de la fortune, un +système invariable durant plusieurs siècles, présente un phénomène sans +exemple dans l'histoire. L'aristocratie a remplacé chez lui le pouvoir +monarchique; le gouvernement populaire a succédé à l'aristocratie; mais +si la constitution change, l'esprit ne change pas. Au milieu de ces +variations, le peuple romain marche à son but, appuyé sur la force de +ses mœurs et sur la sagesse de sa politique. Il grandit, il s'élance, il +renverse tout ce qui résiste: sa force s'accroît des succès de Pyrrhus, +des triomphes d'Annibal. En vain le héros de Carthage est à ses portes: +Rome assiégée est encore la cité des maîtres de la terre; elle +n'acceptera point la paix de la main du vainqueur. Ses commencements ont +été la rapine et le pillage: son terme ne sera que l'empire du monde. + +Quel peuple, si sa gloire était pure et ses vertus sans mélange! si la +politique n'avait souvent fait taire la justice, et le patriotisme +l'humanité! Mais ces citoyens si généreux oublièrent trop qu'ils étaient +des hommes. Et qu'était-ce, après tout, que ce plan d'asservir le monde, +conçu avec tant d'audace, suivi avec tant de constance? une brillante +erreur, une faute imposante. Combien Sparte fut plus sage! ainsi que +Rome, instituée pour la guerre, elle s'interdit les conquêtes, dont Rome +fit l'objet de sa politique: l'une ne pouvait périr qu'en abandonnant +son principe; l'autre devait périr par son principe même. Quel fruit +recueillit-elle de sept cents ans de victoires? l'esclavage. En dévorant +l'univers, elle engraissait une victime pour les tyrans, et enfin une +proie pour les barbares. Chaque conquête était un progrès vers la +décadence, chaque triomphe un pas vers la servitude. Son abaissement fut +égal à sa grandeur, et ses maux ont vengé les nations qu'elle avait +opprimées. Un rival de Tacite, Montesquieu, a, d'un pinceau énergique, +retracé cette grande expiation: Rollin a jeté un voile sur cette partie +du tableau: non que les prestiges de la prospérité, les séductions même +de l'héroïsme aient pu imposer à sa sagesse; mais il écrivait pour +l'adolescence, et, parmi les illusions de cet âge heureux, il en est une +sur-tout que la sagesse elle-même doit respecter, celle de la vertu. + +En appelant notre admiration sur ces grands tableaux, Rollin ne veut pas +toutefois qu'un enthousiasme légitime pour l'antiquité nous rende +indifférents pour nos propres annales. Peut-être va-t-il même trop loin, +lorsqu'il laisse entendre que les fastes du moyen âge pourraient, sous +la main du talent, balancer les brillants souvenirs de la Grèce et de +l'Ausonie. Mais on doit l'applaudir du moins d'avoir revendiqué pour +l'histoire nationale le rang qui lui appartient dans le système des +études. Ces anciens, que nous admirons, doivent encore être ici nos +maîtres. Chez eux, le premier objet de l'éducation était de graver dans +les cœurs l'amour de la patrie: en parlant aux enfants de la gloire de +leurs pères, elle élevait leur courage, et les avertissait de ne point +dégénérer. Aux jours de la prospérité, ce noble héritage entretenait une +émulation salutaire: dans l'adversité, il conservait parmi les peuples +cette force morale qui contraint la fortune à respecter le malheur, et +l'orateur d'Athènes consolait par les trophées de Salamine les désastres +de Chéronée. Imitons cet exemple, et, dociles aux conseils de Rollin, +ramenons quelquefois nos regards sur les monuments de notre histoire. +Ils nous révéleront des destinées assez brillantes. Il sied bien à une +nation d'être orgueilleuse d'elle-même, à un citoyen d'être fier de sa +patrie; et cet orgueil est plus juste encore quand cette patrie est la +France. + +DEUXIÈME PARTIE. + +C'est à la jeunesse que Rollin destinait ses ouvrages: content d'être +utile, il n'aspirait point à la renommée; et cependant la renommée a +proclamé ses travaux. Des mains de l'adolescence, ses écrits ont passé +dans celles de l'âge mûr; du sein de la retraite, ils se sont répandus +dans le monde. Quel charme les recommandait? la bonté. C'est elle qui +fait leur éloquence, et cette éloquence vaut bien celle du génie: si +elle fait goûter le livre, elle fait estimer et chérir l'auteur. Et qui, +en lisant Rollin, pourrait ne pas l'aimer? Quelle sagesse dans ses +paroles! quel zèle pour la vertu! quel ton de candeur et de simplicité! +Ce n'est point la naïveté souvent hardie de Montaigne, la bonhomie +parfois maligne de La Fontaine; la candeur, chez Rollin, tient à la +pureté de l'ame, à la droiture du caractère: il a confiance en son +lecteur. Et comment en effet être sévère avec lui? Il se livre à vous +avec tant d'abandon! Il aime le bien de si bonne foi! Découvrez-vous en +lui quelques prétentions? Aspire-t-il à faire secte? Non: ce n'est point +pour lui qu'il sollicite nos hommages; c'est pour la vérité. Il n'impose +point par un fastueux langage; il ne cherche point à nous éblouir par +l'éclat d'une pompeuse éloquence; sa force est dans la raison: il +n'entraîne point, il persuade; il ne veut point séduire, mais éclairer. +Un tel succès n'a rien de brillant, mais du moins il est pur, et +sur-tout il est durable. L'erreur peut obtenir un triomphe passager, +quand elle a le talent pour auxiliaire; mais elle ne garde point ses +conquêtes. On subjugue l'imagination, on séduit même le jugement; mais +la conscience, plus incorruptible, se révolte contre cette conviction +trompeuse, et la vérité, exilée de nos esprits, se réfugie souvent au +fond de nos cœurs. + +Je n'oserais parler de l'originalité de Rollin: on me répondrait sans +doute que ce mérite suppose la hardiesse de la pensée, l'énergie et la +nouveauté de l'expression. Rarement l'homme sans passion rencontre ces +tours vifs, ces traits frappants qui donnent au style une couleur +prononcée. Ce sont les secrets de l'imagination; elle ne les révèle que +lorsqu'elle est émue. Vainement chercherait-on dans les écrits de Rollin +ces paroles foudroyantes de Pascal et de Bossuet, ces surprises de La +Bruyère: également éloigné de la gravité sentencieuse de Salluste, de la +mâle énergie de Rousseau, il se rapproche plutôt de la douceur de +Fénélon et du grand sens de Plutarque. Cependant, sa manière n'est point +d'emprunt: la bonté lui tient lieu d'originalité. Alors même qu'il +ressemble, il n'imite pas. Imite-t-on la bonté? Quelquefois, en lisant +ses ouvrages, je me figure entendre un de ces vieillards des premiers +âges du monde, assis au milieu de sa nombreuse postérité, raconter à sa +famille attentive les faits des temps passés, lui révéler avec une +simplicité grave et touchante les vérités de la morale, lui enseigner la +vertu, l'hospitalité, la crainte des dieux, le respect pour la +vieillesse. Le style de Rollin favorise cette illusion; il a, pour ainsi +dire, un parfum d'antiquité. Sa clarté, son abondance harmonieuse et +facile, rappellent les beaux siècles de la littérature grecque et +romaine, en même temps qu'il retrace quelques traits de la simplicité +naïve de nos vieux écrivains. Cette simplicité, chez Rollin, n'exclut +point cependant l'élégance; car l'élégance, qui n'est qu'un choix fait +par le goût dans les formes du langage, a plus d'un caractère. +Travaillée chez Fléchier, riche et noble chez Massillon, attique et +précise chez Voltaire, pompeuse chez Buffon, elle est doucement fleurie +dans les ouvrages de Rollin. Il écrit dans ce style tempéré, qui +peut-être est le plus difficile, parce qu'il est le plus voisin des +brillants défauts qui séduisent le goût et corrompent le talent. Mais ce +n'est pas lui que les affectations du bel-esprit peuvent éblouir: s'il a +quelquefois la richesse de Cicéron et de Quintilien, jamais il n'imite +ni le faux éclat de Sénèque, ni le luxe de Pline le Jeune. Il s'occupe +moins de parer l'expression que d'éclairer la pensée: d'autres cherchent +les ornements du style; Rollin se les permet. + +L'élégance n'offre point le même caractère aux diverses époques de la +littérature. D'abord féconde en tours oratoires, en riches +développements, elle se resserre et s'observe davantage, à mesure que +les esprits, plus exercés, deviennent plus prompts à saisir et plus +difficiles à satisfaire. L'éloquence oratoire fait place alors à +l'éloquence philosophique; le langage prend des formes plus sévères; +l'harmonie est souvent sacrifiée à la concision, la clarté à la +profondeur. Le goût a changé sans dégénérer encore: seulement le style, +en voulant être plus plein et plus fort, a perdu quelque chose de ses +graces premières: plus travaillé, plus grave, il a moins de franchise et +de naïveté. C'est le temps des Tacite, c'est celui des Montesquieu. +Quelquefois cependant, le génie ou les études d'un écrivain lui font +devancer son siècle, ou le retiennent dans le siècle précédent. Ainsi +Salluste et La Bruyère, contemporains de Cicéron et de Bossuet, +appartiennent par leur manières à l'époque suivante, tandis que Rollin, +écrivant dans le XVIIIe siècle, rappelle dans toute sa pureté l'école de +Fénélon. Ce caractère, il le doit à l'imitation des écrivains du siècle +d'Auguste. Il avait médité toute sa vie ces illustres modèles, et l'on +reconnaît aisément qu'il s'est formé sur eux. C'est même un phénomène +assez remarquable que Rollin, parvenu au déclin de son âge sans avoir +cultivé l'art d'écrire dans sa langue maternelle, se soit cependant +élevé dans la littérature française au rang des classiques. C'est qu'il +avait étudié les anciens, non pour devenir leur rival, mais pour épurer +son goût, et pour transporter dans une langue vivante les tours heureux, +la richesse d'expressions, qui caractérisent les idiomes de l'antiquité. +C'est qu'à leur lecture, il avait joint celle des chefs-d'œuvre du +siècle de Louis XIV. Aussi, malgré la juste estime qu'ont obtenue ses +essais dans la langue de Virgile, je les considère moins comme des +titres littéraires que comme de savantes études. Inventer est la +première condition de l'art d'écrire: comment cet art pourrait-il +exister quand la source de l'invention est tarie, quand le langage, +frappé d'immobilité, ne peut plus seconder par les créations du style +les créations de la pensée? Le génie des langues, qui n'est que le génie +des sociétés, permet-il de traduire dans l'idiome de l'antique Ausonie +les idées que la société fait éclore sous le ciel de la Gaule moderne? +Rollin imita ces anciens philosophes qui, pour instruire leur patrie, +commençaient par visiter les contrées étrangères, et rapportaient chez +eux les usages, les lois dont ils avaient reconnu l'utilité et la +sagesse. + +Mais les anciens n'ont pu lui servir également de modèles pour la +manière d'écrire l'histoire. Écrivant dans un autre but, son talent a dû +prendre un autre caractère. L'austérité de Thucydide, l'énergique +pénétration de Tacite, n'auraient pu convenir à la jeunesse: Rollin a +tempéré pour elle la gravité de l'histoire. Toutefois, en se mettant à +sa portée, il ne descend point à son niveau: sous des formes agréables, +il cache une instruction solide, et s'il tend la main à ses jeunes +lecteurs, ce n'est point pour s'abaisser jusqu'à eux, mais pour les +élever jusqu'à lui. La critique lui a reproché une crédulité trop +facile: il aurait fallu ajouter que, si Rollin est crédule, c'est +sur-tout en faveur de la vertu. Il trouva dans son ame les raisons de +cette confiance. Et peut-on le blâmer d'avoir environné de nobles +illusions les exemples qu'il offrait à l'adolescence, et qu'il proposait +à son admiration? Si, plus tard, sa vieillesse s'est laissée quelquefois +surprendre à de fabuleux récits, s'il n'a pas toujours porté le flambeau +d'une critique sévère sur des erreurs qui s'offraient à lui entourées +d'autorités imposantes et revêtues des graces de l'éloquence, fermons +les yeux sur ce tribut payé à la faiblesse humaine, et sur-tout +n'oublions pas qu'il nous avait armés contre la séduction avant de se +laisser séduire. Jamais du moins il ne permit à la partialité d'égarer +sa plume et d'altérer les révélations de l'histoire: il juge avec une +constante équité les institutions et les hommes, et son exemple est une +leçon pour quiconque entreprend d'instruire les peuples en retraçant +leurs annales. Malheur à l'écrivain qui suborne l'histoire au gré de ses +passions! sa gloire n'est jamais qu'une brillante ignominie, et son +talent, en immortalisant ses ouvrages, ne fait qu'éterniser sa honte. + +Si je louais seulement un littérateur, j'ai parlé de ses écrits, je +pourrais borner là son éloge. Mais Rollin fut en même temps un sage, un +bienfaiteur de l'humanité; je dois jeter un regard sur sa vie. Elle fut +plus utile que brillante; elle offre moins d'événements que de vertus. +Né dans une condition obscure, Rollin s'élève aux premières dignités de +l'enseignement public. Long-temps il se dévoue à ce noble ministère: il +consacre ses talents à former des hommes pour la société, des citoyens +pour la patrie. Une disgrace est le prix de ses services. Combien +l'autorité doit craindre d'être injuste, lorsque, créant des devoirs +d'après la voix de ses préjugés ou de ses caprices, elle punit ce que la +conscience pardonne, et n'accepte pas la vertu même pour garant de +l'innocence! Incapable d'orgueil ainsi que de faiblesse, Rollin se +soumet sans se plaindre, mais sans se démentir. La persécution a troublé +sa destinée, sans altérer son ame. Il emporte dans sa retraite l'estime +publique, la paix du cœur et les consolations de l'étude; il y trouve +encore des devoirs à remplir et des bienfaits à répandre. Les regards +des rois viennent l'y chercher, et, ce qu'il estimait sans doute +davantage, l'amitié vient lui offrir ses douceurs; l'amitié, que la +divinité a mise sur la terre pour être la récompense de la vertu. Rollin +était fait pour la connaître; elle acheva son bonheur; elle aurait +satisfait tous ses vœux, quand la gloire n'aurait pas daigné sourire à +sa vieillesse. + +Rollin fut heureux! Cette vérité est douce à proclamer: elle réconcilie +avec la destinée. Hélas! la vie de l'homme de lettres est si souvent +troublée par des orages! il y a si peu d'intelligence entre le talent et +le bonheur! Rollin demanda peu de chose à l'opinion, et rien à la +fortune; il trouva sa félicité dans cette vertu dont un philosophe a +fait le devoir du législateur, et dont la religion fait le devoir de +tous les hommes, la modération. + +Essaierai-je ici d'établir un parallèle entre deux hommes chers à notre +mémoire? Je crains qu'on ne m'accuse d'appeler à mon secours les lieux +communs d'une trop facile éloquence. Cependant, en faisant l'éloge de +Rollin, pourrais-je être blâmé de prononcer le nom de Fénélon? Ne +voyons-nous pas des deux côtés même modestie, même douceur de sentiments +et de style, même sagesse dans les desirs, même charité dans le cœur? Si +nous voulons peindre un talent formé à l'école de l'antiquité, la morale +la plus pure, alliée à la plus aimable indulgence, la vertu méconnue, +mais résignée, se consolant par son propre témoignage des rigueurs du +pouvoir, l'un et l'autre ne peuvent-ils pas nous servir de modèles? Tous +deux ont défendu la religion, et tous deux, par leur vie, plus encore +que par leurs écrits, ont rendu témoignage des vérités qu'ils avaient +enseignées. Le monde rit de ces hommes du siècle, que l'amour des +vanités traîne au pied des autels, et qui, en présence de la divinité, +n'adorent que la fortune et le pouvoir. Mais l'incrédulité même +s'incline avec respect devant la piété se dévouant à l'instruction de +l'adolescence, ou gravant dans le cœur des rois les leçons de +l'humanité. Peut-être, entre ces deux hommes vénérables, ne peut-on +remarquer qu'une seule différence: l'ame de Fénélon fut plus tendre, +celle de Rollin fut plus paisible; l'imagination sensible et passionnée +du premier répandit plus d'éclat sur ses ouvrages; la raison toujours +calme du second répandit plus de bonheur sur sa vie. + +Au moment où l'Europe, régénérée par les lumières, dépouille enfin les +derniers vestiges d'une longue barbarie, où l'esprit humain achève la +plus noble des conquêtes, celle de la liberté, où les rois et les +peuples, éclairés par la philosophie, conspirent à fonder ces +institutions tutélaires dont les uns attendent leur gloire, les autres +leur bonheur, la France devait un hommage public aux sages qui, en +l'éclairant, ont préparé ses nouvelles destinées, et l'homme dont les +travaux eurent pour objet, pendant soixante ans, la science de +l'éducation, n'était pas le moins digne de sa reconnaissance. +Aujourd'hui, cette science acquiert un caractère encore plus solennel: +chez les peuples libres, le ministère de l'éducation n'est plus +seulement une fonction honorable, il devient un auguste sacerdoce. C'est +elle qui affermira nos institutions naissantes; c'est par elle que la +génération qui se prépare s'élèvera pour la liberté et pour la patrie. +Liberté! Patrie! noms chers et sacrés, soutiens des mœurs et principes +des vertus, les sentiments dont vous remplirez tous les cœurs y +resteront gravés en traits ineffaçables: vous frapperez, au sortir du +berceau, l'oreille de l'enfant; vous viendrez vous mêler aux études, aux +plaisirs de l'adolescence; vous ferez l'orgueil de l'âge mûr, et la +consolation de la vieillesse. + + ---------------------- + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + A SON ALTESSE + SÉRÉNISSIME + MONSEIGNEUR + LE DUC + DE CHARTRES. + + ----------- + +Monseigneur, + +Lorsque je commençai l'Histoire Ancienne, VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME +était encore dans les premières années de l'enfance, et ni l'ouvrage ni +l'auteur n'avaient l'avantage d'être connus de vous. Souffrez que je +fasse maintenant ce que je n'ai pu faire alors, et qu'en finissant mon +travail, il me soit permis de le décorer du nom de VOTRE ALTESSE. + +Depuis que Monseigneur le duc d'Orléans a souhaité que j'eusse l'honneur +d'assister quelquefois à vos études, j'ai été témoin par moi-même du +compte exact que vous avez rendu, presque toujours en sa présence, de +toute la suite de cette histoire; et ç'a été pour moi une grande +satisfaction de voir que mon ouvrage, destiné principalement pour +l'instruction de la jeunesse, fût de quelque utilité à un Prince dont +l'éducation intéresse si vivement le public. A-présent que vous êtes +entré dans l'Histoire Romaine, MONSEIGNEUR, je ne vous sers plus de +guide; et vous y marchez à pas si rapides, que je ne puis pas même vous +suivre: mais j'ai du moins le plaisir de voir et d'admirer vos progrès. + +Dans l'attention continuelle qu'on a de vous inspirer des sentiments +dignes de votre naissance, on a eu grande raison, MONSEIGNEUR, de donner +une préférence marquée à l'Histoire sur tous les autres exercices de +littérature. C'est là proprement l'étude des princes, capable plus +qu'aucune autre de leur former l'esprit et le cœur. Outre qu'elle leur +présente d'illustres modèles de toutes les vertus qui leur conviennent, +elle est en possession de leur dire la vérité dans tous les temps, et de +leur montrer jusqu'à leurs fautes mêmes, sans craindre de blesser la +délicatesse de leur amour-propre. Comme la censure qu'elle fait des +vices ne leur est point personnelle, elle n'a rien pour eux d'amer ni +d'offensant. Quand elle peint dans Philippe et dans Alexandre son fils +des défauts bas et indignes, qui ont terni l'éclat de leurs belles +actions et déshonoré leurs règnes, ne sont-ce pas autant de leçons pour +tous les princes qui auraient le malheur de s'abandonner aux mêmes +excès? + +La timide vérité, rarement admise dans les palais des grands, n'oserait +leur faire des leçons à visage découvert; elle emprunte la voix de +l'Histoire, et, cachée sous l'ombre de son nom, elle donne aux princes, +avec assurance, des avis que peut-être ils ne recevraient jamais +d'aucune autre part, tant on craint de s'attirer leur disgrâce par de +salutaires, mais dangereuses, remontrances. + +Vous détestez maintenant la flatterie, MONSEIGNEUR. Vous ne souffrez +qu'avec peine les plus justes louanges. Vous aimez sincèrement la +vérité, lors même qu'elle pourrait ne vous être pas agréable. Je +n'oublierai jamais la sage réponse que vous me fîtes dans une occasion +où j'usais de la liberté que vous m'aviez donnée de vous représenter +tout ce que je croirais pouvoir vous être utile. Bien loin de vous en +tenir offensé, vous daignâtes vous récrier qu'à cette marque vous +reconnaissiez que j'étais de vos meilleurs amis. Oui, MONSEIGNEUR (qu'il +me soit permis de le répéter après vous), vos bons et solides amis +seront ceux qui auront le courage de vous dire la vérité, au péril même +de vous déplaire; mais malheureusement le nombre en sera toujours fort +petit. + +A leur défaut, l'Histoire, qui aura contracté de bonne heure avec vous +une espèce de familiarité, vous en fournira plusieurs, et d'un grand +nom: un Aristide, un Phocion, un Dion, un Cyrus, un Tite, un Trajan, et +tant d'autres qui vous sont connus. Que de belles choses, MONSEIGNEUR, +ces grands hommes auront à vous dire sur tout ce qui peut rendre un +prince véritablement estimable et aimable? Quel facile accès ne +trouveront-ils pas dans un cœur comme le vôtre, bon, compatissant, +docile, sans hauteur et sans fierté! Nos Grecs et nos Romains sont bien +propres, MONSEIGNEUR, à détromper les grands des fausses idées que +souvent ils se forment de la gloire et de la grandeur. On la fait +consister pour l'ordinaire dans un vain éclat d'actions brillantes, ou +dans le frivole appareil du faste et du luxe: au lieu que ces héros de +l'antiquité, tout païens qu'ils étaient, n'avaient que du mépris pour +les plaisirs, les richesses, la pompe, la magnificence, et ne se +croyaient revêtus de la puissance que pour faire du bien, et pour rendre +les peuples heureux. + +Il faut pourtant l'avouer, MONSEIGNEUR, ces vertus, quelque éclatantes +qu'elles fussent, manquaient de ce qui leur est le plus essentiel; et +quoique un gouvernement semblable à celui d'un Cyrus ou d'un Trajan fût +capable de faire en un sens le bonheur des peuples, les princes seraient +bien malheureux eux-mêmes, s'ils se contentaient de ces fantômes de +vertus qui étaient sans ame et sans vie. Or cette ame et cette vie, +MONSEIGNEUR, c'est la piété, c'est la crainte de Dieu, sans laquelle +tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde n'est qu'un pur néant. + +Ce que l'Histoire profane ne peut vous fournir, MONSEIGNEUR, vous avez +l'avantage de le trouver sous vos yeux et à chaque instant dans la +personne d'un père en qui la piété relève toutes ses autres excellentes +qualités, et qui estime infiniment plus le bonheur d'être chrétien, que +le haut rang de premier prince du sang de France. Puissiez-vous, +MONSEIGNEUR, imiter ses exemples, et même (je ne crains point qu'il s'en +trouve choqué) les surpasser! Ce sont les vœux que je ne cesserai de +faire pour VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME, et qu'elle agréera sans doute +beaucoup plus que tous les éloges dont je la pourrais combler. Je suis +avec un profond respect et un parfait dévouement, + + MONSEIGNEUR, + + DE VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME + + Le très-humble et très-obéissant + serviteur, + C. ROLLIN. + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + PRÉFACE. + --------- + + +PARAGRAPHE PREMIER. + +_Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport à la Religion._ + +[Marge: Observer dans l'Histoire, outre les faits et la chronologie:] +L'étude de l'Histoire profane ne mériterait point qu'on y donnât une +attention sérieuse et un temps considérable, si elle se bornait à la +stérile connaissance des faits de l'antiquité, et à la sombre recherche +des dates et des années où chaque événement s'est passé. Il nous importe +peu de savoir qu'il y a eu dans le monde un Alexandre, un César, un +Aristide, un Caton, et qu'ils ont vécu en tel ou tel temps; que l'empire +des Assyriens a fait place à celui des Babyloniens, et ce dernier à +l'empire des Mèdes et des Perses, qui ont été ensuite subjugués +eux-mêmes par les Macédoniens, et ceux-ci par les Romains. + +[Marge: 1. La cause de l'élévation et de la chute des empires.] Mais il +est d'une grande importance de connaître comment ces empires se sont +établis, par quels degrés et par quels moyens ils sont arrivés à ce +point de grandeur que nous admirons, ce qui a fait leur solide gloire et +leur véritable bonheur, et quelles ont été les causes de leur décadence +et de leur chute. + +[Marge: 2. Le génie et le caractère des peuples et des grands hommes:] +Il n'est pas moins important d'étudier avec soin les mœurs des peuples, +leur génie, leurs lois, leurs usages, leurs coutumes; et sur-tout de +bien remarquer le caractère, les talents, les vertus, les vices même de +ceux qui les ont gouvernés, et qui, par leurs bonnes ou mauvaises +qualités, ont contribué à l'élévation ou à l'abaissement des États qui +les ont eus pour conducteurs et pour maîtres. + +Voilà les grands objets que nous présente l'Histoire Ancienne, en +faisant passer comme en revue devant nous tous les royaumes et tous les +empires de l'univers, et en même temps tous les grands hommes qui s'y +sont distingués de quelque manière que ce soit, et en nous instruisant, +moins par des leçons que par des exemples, sur tout ce qui regarde l'art +de régner, la science de la guerre, les principes du gouvernement, les +règles de la politique, les maximes de la société civile et de la +conduite de la vie pour tous les âges et pour toutes les conditions. + +[Marge: 3. L'origine et le progrès des arts et des sciences.] +On y apprend aussi, et ce ne doit point être une chose indifférente pour +quiconque a du goût et de la disposition pour les belles connaissances; +on y apprend comment les sciences et les arts ont été inventés, +cultivés, perfectionnés; on y reconnaît, et l'on y suit comme de l'œil, +leur origine et leurs progrès; et l'on voit avec admiration que plus on +s'approche des lieux où les enfants de Noé ont vécu, plus on y trouve +les sciences et les arts dans leur perfection: au lieu qu'ils paraissent +oubliés ou négligés à proportion que les peuples en ont été dans un plus +grand éloignement; de sorte que quand on a voulu les rétablir, il a +fallu remonter à l'origine d'où ils étaient partis. + +Je ne fais que montrer légèrement tous ces objets, quelque importants +qu'ils soient, parce que je les ai traités ailleurs[3] avec étendue. + +[Note 3: Second volume de la _Manière d'étudier_.] + +[Marge: 4. Observer principalement ce qui a rapport à la religion.] Mais +un autre objet, infiniment plus intéressant, doit attirer notre +attention. Car quoique l'histoire profane ne nous parle que de peuples +abandonnés à toutes les folies d'un culte superstitieux, et livrés à +tous les déréglements dont la nature humaine, depuis la chute du premier +homme, est devenue capable, elle annonce par-tout la grandeur de Dieu, +sa puissance, sa justice, et sur-tout la sagesse admirable avec laquelle +sa providence conduit tout l'univers. + +Si[4] l'intime conviction de cette dernière vérité élevait, selon la +remarque de Cicéron, le peuple romain au-dessus de tous les peuples de +la terre, on peut assurer de même que rien ne relève plus l'Histoire +au-dessus de beaucoup d'autres connaissances, que d'y trouver empreintes +presque à chaque page des traces précieuses et des preuves éclatantes de +cette grande vérité, que Dieu dispose de tout en maître souverain; que +c'est lui qui fixe et le sort des princes, et la durée des empires; +et[5] qu'il transporte les royaumes d'un peuple à un autre pour punir +les injustices et les violences qui s'y commettent. + +[Note 4: «Pietate ac religione, atque hàc uni sapientiâ quòd Deorum +immortalium numine omnia regi gubernarique perspeximus, omnes gentes +nationesque superavimus.» (Orat. _de Arusp. respons_. n. 19.)] + +[Note 5: «Regnum a gente in gentem transfertur propter injustitias, +et injurias, et contumelias, et diversos dolos.» (_Eccl_. 10, 8.)] + +[Marge: Dieu a pris un soin plus particulier de son peuple.] Il faut +avouer qu'en comparant la manière attentive, bienfaisante, sensible dont +il gouvernait autrefois son peuple, et celle dont il conduisit toutes +les autres nations de la terre, on dirait que celles-ci lui ont été +indifférentes et étrangères. Dieu regardait la nation sainte comme son +domaine propre, et comme son héritage. Il y demeurait comme un maître +dans sa maison, et comme un père dans sa famille. Israël était son fils, +et son fils premier-né. Il avait pris plaisir à le former dès son +enfance, et à l'instruire par lui-même. Il se communiquait à lui par ses +oracles; il le gouvernait par des hommes miraculeux; il le protégeait +par les merveilles les plus étonnantes. A la vue de tant de glorieux +priviléges, qui ne s'écrierait avec le Prophète: «Ce n'est que dans +Israël que Dieu fait éclater sa grandeur et sa magnificence!» [Marge: +Isaï. 33, 21.] _Solummodò ibi magnificus est Dominus noster._ + +[Marge: Mais il veille sur tous les peuples de la terre.] Cependant ce +même Dieu, quoique oublié par les nations, et quoiqu'il parût les avoir +oubliées, exerçait toujours sur elles un empire souverain, qui, pour +être caché sous le voile des événements ordinaires et d'une conduite +purement humaine, n'en était ni moins réel, ni moins divin. [Marge: Ps. +23, 1.] Toute la terre est au Seigneur, dit le Prophète, et tous les +hommes qui la remplissent sont également son ouvrage; et il n'a garde de +le négliger. Ce serait une erreur bien injurieuse à Dieu, que de penser +qu'il n'est le maître que d'une seule famille, et non le maître de +toutes les nations. + +[Marge: Il a présidé à la dispersion des hommes après le déluge.] On +reconnaît cette importante vérité en remontant jusqu'à l'antiquité la +plus reculée, et jusqu'à l'origine primitive de l'histoire profane, je +veux dire jusqu'à la dispersion des descendants de Noé dans les +différentes contrées de la terre où ils s'établirent. La liberté, le +hasard, les vues d'intérêt, le goût pour certains pays, et d'autres +motifs pareils, furent, ce semble, les seules causes des choix +différents que firent les hommes. Mais l'Écriture nous apprend qu'au +milieu de la confusion et du trouble qui suivirent le changement subit +qui se fit dans le langage des descendants de Noé, Dieu présida +invisiblement à tous leurs conseils et à toutes leurs délibérations, que +rien ne se fit que par son ordre, et que ce fut lui qui conduisit[6] et +plaça tous les hommes selon les [Marge: Genes. 11, 8 et 9.] règles de sa +miséricorde et de sa justice: _Dispersit et divisit eos Dominus in +universas terras._ + +[Note 6: Les Anciens même, au rapport de Pindare (_Olymp._ Od. 7), +avaient retenu quelque idée que la dispersion des hommes ne s'était +point faite au hasard, et qu'ils avaient été placés par les ordres de la +Providence.] + +Il est vrai que dès lors Dieu eut une attention particulière sur le +peuple qu'il devait un jour s'attacher. Il marqua la place qu'il lui +destinait. Il la fit garder par un autre peuple laborieux, qui +s'appliqua à la cultiver et à l'embellir, et à faire valoir l'héritage +futur des Israélites. Il mesura le nombre des familles qu'il en mit +alors en possession, sur le nombre des familles d'Israël quand il serait +temps de le lui rendre; et il ne permit à aucune des nations qui +n'étaient pas sujettes à l'anathème prononcé par Noé contre Chanaan, +d'entrer dans un héritage qui devait être restitué tout entier aux +Israélites. [Marge: [Deuteron. xxxii. 8.]] _Quando dividebat Altissimus +gentes, quando separabat filios Adam, constituit terminos populorum +juxta numerum filiorum Israel._[7] Mais cette attention particulière de +Dieu sur son peuple futur n'est point contraire à celle qu'il eut sur +tous les autres peuples, attestée clairement par les deux passages de +l'Écriture que j'ai cités, qui nous apprennent que toute la suite des +siècles lui est présente, qu'il n'arrive rien dans le monde que par son +ordre, et que d'âge en âge il en règle tous les événements. [Marge: +[Eccles. 39, 19, 22, 25.]] _Tu es Deus conspector seculorum... A seculo +usque in seculum respicis._ + +[Note 7: «Quand le Très-Haut a fait la division des peuples, quand +il a séparé les enfants d'Adam, il a marqué les limites des peuples +selon le nombre des enfants d'Israël (qu'il avait en vue).» C'est un des +sens qu'on donne à ce passage, et qui paraît fort naturel.] + +[Marge: Dieu seul a réglé le sort de tous les empires, soit par rapport +à son peuple, soit par rapport au règne de son Fils.] Il faut donc +regarder comme un principe incontestable, et qui doit servir de base et +de fondement à l'étude de l'histoire profane, que c'est la Providence +divine qui, de toute éternité, a réglé et ordonné l'établissement, la +durée, la destruction des royaumes et des empires, soit par rapport au +plan général de tout l'univers, connu de Dieu seul, qui met un ordre et +une harmonie merveilleuse dans toutes les parties qui le composent; soit +en particulier par rapport au peuple d'Israël, et encore plus par +rapport au Messie, et à l'établissement de l'Église, qui est sa grande +œuvre, et le but de tous ses autres ouvrages, toujours présent à sa +vue:[Marge: Act. 15, 18.] _Notum a seculo est Domino opus suum_. + +Il a plu à Dieu de nous découvrir dans ses Écritures une partie des +liaisons que plusieurs peuples de la terre ont eues avec le sien; et le +peu qu'il nous en a découvert répand une grande lumière sur l'histoire +de ces peuples, dont on ne connaît que la surface et l'écorce, si l'on +ne pénètre plus avant par le secours de la révélation. C'est elle qui +expose au grand jour les pensées secrètes des princes, leurs projets +insensés, leur fol orgueil, leur impie et cruelle ambition; qui +manifeste les véritables causes, et les ressorts cachés des victoires et +des défaites des armées, de l'agrandissement et de la décadence des +peuples, de l'élévation et de la ruine des États; et, ce qui est le +principal fruit de l'Histoire, c'est elle qui nous apprend le jugement +que Dieu porte et des Princes et des Empires, et qui fixe par conséquent +l'idée que nous devons nous en former. + +[Marge: Rois puissants, employés pour punir ou pour protéger Israël.] +Pour ne point parler de l'Égypte, qui d'abord servit comme de berceau à +la nation sainte; qui se changea ensuite pour elle[8] en une dure prison +et en une fournaise ardente, et qui devint enfin le théâtre des plus +étonnantes merveilles que Dieu ait opérées en faveur d'Israël: les +grands empires de Ninive et de Babylone nous fournissent mille preuves +de la vérité que j'établis ici. + +[Note 8: «Educam vos de ergastulo Ægyptiorum (_Exod._, 6, 6). De +fornace ferrea Ægypti.» (_Deuteronom._ 4, 20.)] + +Leurs plus puissants rois, Théglathphalasar, Salmanasar, Sennachérib, +Nabuchodonosor, et plusieurs autres, étaient entre les mains de Dieu +comme autant d'instruments dont il se servait pour punir les +prévarications de son peuple. [Marge: Isaï. 5, 25-30, 10, 28-34, 13, 4 +et 5.] Il les appelait, selon Isaïe, d'un coup de sifflet des extrémités +de la terre pour venir prendre ses ordres; il leur mettait lui-même +l'épée en main; il réglait leur marche jour par jour; il remplissait +leurs soldats de courage et d'ardeur, rendait leurs troupes infatigables +et invincibles, répandait à leur approche la terreur et l'effroi. + +La rapidité de leurs conquêtes aurait dû leur faire entrevoir la main +invisible qui les conduisait; mais,[Marge: Sennacherib] dit l'un d'entre +eux au nom de tous les autres: «C'est par la force de mon bras que j'ai +fait ces grandes choses, et c'est ma propre sagesse qui m'a éclairé. + +J'ai enlevé les anciennes bornes des peuples, j'ai pillé les trésors des +princes, et, comme un conquérant, j'ai arraché les rois de leurs trônes. +Les peuples les plus redoutables ont été pour moi comme un nid de petits +oiseaux qui s'est trouvé sous ma main. J'ai réuni sous ma puissance tous +les peuples de la terre, comme on ramasse quelques œufs (que la mère a +abandonnés); et il ne s'est trouvé personne qui osât seulement remuer +l'aile, ni ouvrir la bouche, ni faire le moindre son.» + +Mais ce prince si grand et si sage à ses propres yeux, qu'était-il à +ceux de Dieu? Un ministre subalterne, un serviteur mandé par son maître, +une verge et un bâton dans sa main: [Marge: Isaï. 10, 5.] _Virga furoris +mei et baculus ipse est._ Le dessein de Dieu était de corriger ses +enfants, et non de les exterminer. Mais Sennachérib avait résolu de tout +perdre et de tout détruire: [Marge: Isaï. 10, 7.] _Ipse autem non sic +arbitrabitur, sed ad conterendum erit cor ejus._ Que deviendra donc +cette espèce de combat entre les desseins de Dieu et ceux de ce prince? +Lorsqu'il se croyait déjà maître [Marge: Isaï. 10, 12.] de Jérusalem, le +Seigneur d'un souffle seul dissipe toutes ses pensées fastueuses, fait +périr en une nuit cent quatre-vingt-cinq mille hommes de son armée, _et, +lui[9] mettant un cercle au nez et un mors à la bouche_, comme à une +bête féroce, le ramène dans ses États, couvert d'opprobre, à travers ces +mêmes peuples, qui l'avaient vu, un peu auparavant, plein d'orgueil et +de fierté. + +[Note 9: «Insanisti in me, et superbia tua ascendit in aures meas: +ponam itaque circulum in naribus tuis, et camum in labiis tuis, et +reducam te in viam per quam venisti.» (_4 Reg._ 19, 28.)] + +[Marge: Nabuchodonosor.] Nabuchodonosor, roi de Babylone, paraît encore +plus visiblement régi par une Providence qu'il ignore, mais qui préside +à ses délibérations, et qui détermine toutes ses démarches. + +[Marge: Ezech. 21. 19-23.] Arrivé avec son armée à la tête de deux +chemins, dont l'un conduit à Jérusalem, l'autre à Rabbath, capitale des +Ammonites, ce prince, incertain et flottant, délibère lequel il prendra, +et jette le sort: Dieu le fait tomber sur Jérusalem, pour accomplir les +menaces qu'il avait faites à cette ville de la détruire, de brûler le +temple, et d'emmener son peuple en captivité. + +[Marge: Ezech. cap. 26, 27 et 28.] Des raisons seules de politique +semblaient déterminer ce conquérant au siége de Tyr, pour ne pas laisser +derrière soi une ville si puissante et si bien fortifiée. Mais le siége +de cette place était ordonné par une volonté supérieure. Dieu voulait +d'un côté humilier l'orgueil d'Ithobal son roi, qui, se croyant plus +éclairé que Daniel dont la réputation était répandue dans tout l'Orient, +n'attribuant qu'à sa rare prudence l'étendue de son domaine et la +grandeur de ses richesses, se considérait en lui-même comme un dieu; de +l'autre, il voulait aussi punir le luxe, les délices, l'arrogance de ces +fiers négociants, qui se regardaient comme les princes de la mer et les +maîtres des rois mêmes; et sur-tout cette joie inhumaine de Tyr qui lui +faisait trouver son agrandissement dans les ruines de Jérusalem sa +rivale. C'est par ces motifs que Dieu lui-même conduisit Nabuchodonosor +à Tyr, lui faisant exécuter ses ordres sans qu'il les connût: IDCIRCO +_ecce_ EGO ADDUCAM _ad Tyrum Nabuchodonosor_. + +[Marge: Ezech. 29, 18-10.] Pour récompenser ce prince, qu'il tenait à sa +solde, du service qu'il vient de lui rendre à la prise de Tyr (c'est +Dieu lui-même qui s'exprime ainsi), et pour dédommager les troupes +babyloniennes, épuisées par un siége de treize ans, il leur donne toutes +les contrées de l'Égypte, comme des quartiers de rafraîchissement, et +leur en abandonne les richesses et les dépouilles[10]. + +[Note 10: Ce fait est plus détaillé dans l'histoire des Égyptiens +sous le règne d'Amasis. [p. 133.]] + +[Marge: Dan. c. 4, vers. 1-34.] Le même Nabuchodonosor, plein du desir +d'immortaliser son nom par toutes sortes de voies, voulut ajouter à la +gloire des conquêtes celle de la magnificence, en embellissant la +capitale de son empire par de superbes bâtiments, et par les ornements +les plus somptueux; mais pendant qu'une cour flatteuse, qu'il comblait +de richesses et d'honneurs, fait retentir par-tout ses louanges[11], il +se forme un sénat auguste des esprits surveillants, qui pèse dans la +balance de la vérité les actions des Princes, et prononce sur leur sort +des arrêts sans appel. Le roi de Babylone est cité à ce tribunal, où +préside le Juge souverain, qui réunit une vigilance à qui rien +n'échappe, et une sainteté qui ne peut rien souffrir contre l'ordre: +_vigil et sanctus_. Toutes ses actions, qui faisaient l'objet de +l'admiration publique, y sont examinées à la rigueur; et l'on fouille +jusqu'au fond de son cœur pour en découvrir les pensées les plus +cachées. Où se terminera ce redoutable appareil? Dans le moment même où +Nabuchodonosor, se promenant dans son palais, et repassant avec une +secrète complaisance ses exploits, sa grandeur, sa magnificence, se +disait à lui-même: _N'est-ce pas là cette grande Babylone dont j'ai fait +le siége de mon royaume, que j'ai bâtie dans la grandeur de ma puissance +et dans l'éclat de ma gloire?_ c'est dans ce moment précis, où, se +flattant de ne tenir que de lui seul sa puissance et son royaume, il +usurpait la place de Dieu, qu'une voix du ciel lui signifie sa sentence, +et lui déclare que son royaume va lui être enlevé, qu'il sera chassé de +la compagnie des hommes, et réduit à la condition des bêtes, jusqu'à ce +qu'il reconnaisse que _le Très-Haut a un pouvoir absolu sur les royaumes +des hommes, et qu'il les donne à qui il lui plaît_. + +[Note 11: «In sententia vigilum decretum est, et sermo sanctorum et +petitio, etc.» (DAN. 4, 14.)] + +Ce tribunal, toujours subsistant quoique invisible, a prononcé le même +jugement sur ces fameux conquérants, sur ces héros du paganisme, qui se +regardaient, aussi-bien que Nabuchodonosor, comme les seuls artisans de +leur haute fortune, comme indépendants de toute autre autorité, et comme +ne relevant que d'eux-mêmes. + +[Marge: Cyrus.] Si Dieu faisait servir des Princes à l'exécution de ses +vengeances, il en a rendu d'autres les ministres de sa bonté. Il destine +Cyrus à être le libérateur de son peuple, et, pour le mettre en état de +soutenir dignement un si noble ministère, il le remplit de toutes les +qualités qui forment les grands capitaines et les grands princes, et lui +fait donner cette excellente éducation que les païens ont tant admirée, +mais dont ils ne connaissaient point l'auteur ni la véritable cause. + +On voit dans les historiens profanes l'étendue et la rapidité de ses +conquêtes, l'intrépidité de son courage, la sagesse de ses vues et de +ses desseins, sa grandeur d'ame, sa noble générosité, son affection +véritablement paternelle pour les peuples, et, du côté des peuples, un +retour d'amour et de tendresse qui le leur faisait regarder moins comme +leur maître que comme leur protecteur et leur père. On voit tout cela +dans les historiens profanes; mais on n'y voit point le principe secret +de toutes ces grandes qualités, ni le ressort caché qui les mettait en +mouvement. + +Isaïe nous le montre, et s'explique en des termes dignes de la grandeur +et de la majesté du Dieu qui le faisait parler[12]. Il le représente, ce +Dieu des armées tout-puissant, qui prend Cyrus par la main, qui marche +devant lui, qui le conduit de ville en ville et de province en province, +qui lui assujettit les nations, qui humilie en sa présence les grands de +la terre, qui brise pour lui les portes d'airain, qui fait tomber les +murs et les remparts des villes, et lui en abandonne toutes les +richesses et tous les trésors. + +[Note 12: «Hæc dicit Dominus christo meo Cyro, cujus apprehendi +dexteram, ut subjiciam ante faciem ejus gentes, et dorsa regum vertam, +et aperiam coram eo januas, et portæ non claudentur. Ego ante te ibo, et +gloriosos terræ humiliabo: portas æreas conteram, et vectes ferreos +confringam. Et dabo tibi thesauros absconditos, et arcana secretorum; ut +scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum, Deus Israël.» (ISAÏ. 45, +1-3.)] + +[Marge: Isaï. 45, 13 et 4.] Le Prophète ne nous laisse pas même ignorer +les motifs de toutes ces merveilles. C'est pour punir Babylone et pour +affranchir Juda que Dieu conduit Cyrus pas à pas, et qu'il fait réussir +toutes ses entreprises: _Ego suscitavi eum ad justitiam, et omnes vias +ejus dirigam.......propter servum meum Jacob, et Israel electum meum_. +Mais ce prince aveugle et ingrat ne connaît point son maître, et oublie +son bienfaiteur. [Marge: Isaï. 45, 4, 5.] _Vocavi te nomine tuo, et non +cognovisti me: accinxi te, et non cognovisti me_. + +[Marge: Belle image de la royauté.] Il est rare qu'on juge sainement de +la vraie gloire et des devoirs essentiels de la royauté. Il n'appartient +qu'à l'Écriture de nous en donner une juste idée; et elle le fait d'une +manière admirable dans [Marge: Dan. 4, 7-9.] un arbre grand et fort, +dont la hauteur monte jusqu'au ciel, et qui paraît s'étendre jusqu'aux +extrémités de la terre. Couvert de feuilles et chargé de fruits, il fait +l'ornement et le bonheur de la campagne. Il fournit une ombre agréable +et une retraite assurée à tous les animaux; les bêtes privées et les +bêtes sauvages demeurent dessous, les oiseaux du ciel habitent sur ses +branches, et tout ce qui a vie trouve de quoi s'y nourrir. + +Est-il une idée plus juste et plus instructive de la royauté, dont la +véritable grandeur et la solide gloire ne consistent point dans cet +éclat, cette pompe, cette magnificence qui l'environnent, ni dans ces +respects et ces hommages extérieurs qui lui sont rendus par les sujets, +et qui lui sont dus, mais dans les services réels et les avantages +effectifs qu'elle procure aux peuples, dont elle est, par sa nature et +par son institution, le soutien, la défense, la sûreté, l'asyle; en un +mot, source féconde de toutes sortes de biens, sur-tout par rapport aux +petits et aux faibles, qui doivent trouver sous son ombre et sous sa +protection une paix et une tranquillité que rien ne puisse troubler, +pendant que le prince lui-même sacrifie son repos et essuie seul les +orages et les tempêtes dont il met les autres à l'abri? + +Il me semble voir, à la religion près, la réalité de cette noble image +et l'exécution de ce beau plan dans le gouvernement de Cyrus, dont +Xénophon nous trace le portrait dans sa belle préface de l'histoire de +ce prince. Il y a fait le dénombrement d'un grand nombre de peuples, +séparés les uns des autres par de vastes espaces, et encore plus par la +diversité des mœurs, des coutumes, du langage, mais réunis tous ensemble +par les mêmes sentiments d'estime, de respect et d'amour pour un +prince[13] dont ils auraient souhaité que le gouvernement eût pu durer +toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles sous son empire. + +[Note 13: Ἐδυνήθη [δέ] έπιθυμίαν έμβαλεἴν τοσαύτην τοῦ πάντας αủτῳ +χαρίζεσθαι ὤστε άεί τᾕ αủτοῦ γνώμῃ ἀξιοῦν κυβερνᾶσθαι. [Cyrop. I. 5]] + +[Marge: Juste idée des anciens conquérants.] A ce gouvernement si +aimable et si salutaire opposons l'idée que la même Écriture nous donne +de ces empires et de ces conquérants si vantés dans l'antiquité, qui, au +lieu de ne se proposer pour fin que le bien public, n'ont suivi que les +vues particulières de leur intérêt et de leur ambition. [Marge: Dan. +cap. 7.] Le Saint-Esprit les représente sous les symboles de monstres +nés de l'agitation de la mer, du trouble, de la confusion, du choc des +vagues; et sous l'image de bêtes cruelles et féroces, qui répandent +partout la terreur et la désolation, et qui ne se nourrissent que de +meurtres et de carnage; ours, lions, tigres, léopards. Quel tableau! +Quelle peinture! + +C'est néanmoins de ces modèles funestes que l'on emprunte souvent les +règles de l'éducation qu'on donne aux enfants des grands; c'est à ces +ravageurs de provinces, à ces fléaux du genre humain, qu'on se propose +de les faire ressembler. En excitant en eux des sentiments d'une +ambition démesurée et l'amour d'une fausse gloire, on en forme, selon +l'expression de l'Écriture, de jeunes lionceaux, que l'on accoutume de +bonne heure et que l'on dresse de [Marge: Ezech. 19, 2-7.] loin à +piller, à dévorer les hommes, à faire des veuves et des malheureux, à +dépeupler les villes. MATER LEÆNA _in medio leunculorum ENUTRIVIT +catulos suos....._ DIDICIT _prædam capere, et homines devorare...._ +DIDICIT _viduas facere, et civitates in desertum adducere._ Et quand +avec l'âge ce lionceau est devenu lion, Dieu nous avertit que le bruit +de ses exploits et la renommée de ses victoires n'est qu'un affreux +rugissement qui porte partout l'effroi et la désolation. _Et leo factus +est, et desolata est terra et plenitudo ejus a voce rugitûs illius._ + +Les exemples dont j'ai fait mention jusqu'ici, tirés de l'histoire des +Égyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, des Perses, prouvent +suffisamment le souverain domaine que Dieu exerce sur tous les empires, +et le rapport qu'il lui a plu de mettre entre les autres peuples de la +terre et celui qu'il s'est attaché en particulier. La même vérité paraît +encore aussi clairement sous les rois de Syrie et d'Égypte, successeurs +d'Alexandre-le-Grand, avec l'histoire desquels on sait que celle du +peuple de Dieu a une liaison particulière sous les Machabées. + +A tous ces faits je ne puis m'empêcher d'en ajouter encore un, connu de +tout le monde, mais qui n'en est pas moins remarquable; c'est la prise +de Jérusalem par Tite. [Marge: Joseph. I. 3, cap. 46. [Bell. Jud. vi, +cap. 9, § 1.]] Quand il fut entré dans la ville, et qu'il en eut +considéré les fortifications, ce prince, tout païen qu'il était, +reconnut le bras tout-puissant du Dieu d'Israël, et plein d'admiration +il s'écria: «Il paraît bien que Dieu a combattu pour nous, et a chassé +les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point de forces humaines ni +de machines qui fussent capables de les y forcer.» + +[Marge: Dieu a toujours réglé les événements humains par rapport au +règne du Messie.] Outre ce rapport de l'Histoire profane avec l'Histoire +sacrée, qui est visible, et qui se montre sensiblement, il y en a un +autre plus secret et plus éloigné, qui regarde le Messie, à l'avénement +duquel Dieu, qui a toujours eu son œuvre devant les yeux, a préparé les +hommes de loin par l'état même d'ignorance et de déréglement où il a +permis que le genre humain demeurât pendant quatre mille ans. C'est pour +nous faire sentir la nécessité d'un Médiateur, que Dieu a laissé si +long-temps les nations marcher dans leurs voies, sans que les lumières +de la raison, ni les instructions de la philosophie, aient pu ou +dissiper leurs ténèbres, ou corriger leurs inclinations. + +Quand on envisage la grandeur des empires, la majesté des princes, les +belles actions des grands hommes, l'ordre des sociétés policées et +l'harmonie des différents membres qui les composent, la sagesse des +législateurs, les lumières des philosophes, la terre semble n'offrir +rien aux yeux des hommes que de grand et d'éclatant; mais aux yeux de +Dieu elle était stérile et inculte, comme au premier instant de sa +création, [Marge: Gen. 1, 2.] _inanis et vacua_; c'est peut dire, elle +était tout entière souillée et impure (il faut se souvenir que je parle +ici des païens), et n'était devant [Marge: Gen. 6, 11.] lui qu'une +retraite d'hommes ingrats et perfides, comme au temps du déluge: +_Corrupta est terra coram Deo, et repleta est iniquitate_. + +Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui dispense, selon les règles +de sa sagesse, la lumière et les ténèbres, et qui sait mettre des bornes +au torrent des passions, n'a pas permis que la nature humaine, livrée à +toute sa corruption, dégénérât en une barbarie absolue, et s'abrutît +entièrement par l'obscurcissement des premiers principes de la loi +naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs nations sauvages. Cet +obstacle aurait trop retardé le cours rapide qu'il avait promis aux +premiers prédicateurs de la doctrine de son Fils. + +Il a jeté de loin dans l'esprit des hommes des semences de plusieurs +grandes vérités, pour les disposer à en recevoir d'autres plus +importantes. Il les a préparés aux instructions de l'Évangile par celles +des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a permis que dans +leurs écoles ils examinassent plusieurs questions, et établissent +plusieurs principes, qui ont un grand rapport à la religion, et qu'ils y +rendissent les peuples attentifs par l'éclat de leurs disputes. On sait +que les philosophes enseignent partout dans leurs livres l'existence +d'un Dieu, la nécessité d'une Providence qui préside au gouvernement du +monde, l'immortalité de l'ame, la dernière fin de l'homme, la récompense +des bons et la punition des méchants, la nature des devoirs qui sont le +lien de la société, le caractère des vertus qui font la base de la +morale, comme la prudence, la justice, la force, la tempérance, et +d'autres pareilles vérités, qui n'étaient pas capables de conduire +l'homme à la justice, mais qui servaient à écarter certains nuages, et à +dissiper certaines obscurités. + +C'est par un effet de la même Providence, qui de loin préparait les +voies à l'Évangile, que, lorsque le Messie vint au monde, Dieu avait +réuni un grand nombre de nations par les deux langues grecque et latine, +et qu'il avait soumis à un seul maître, depuis l'Océan jusqu'à +l'Euphrate, tous les peuples que le langage n'unissait point, pour +donner un cours plus libre à la prédication des apôtres. L'étude de +l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement et maturité, doit +nous conduire à ces réflexions, et nous montrer comment Dieu fait servir +les empires de la terre à l'établissement du règne de son Fils. + +[Marge: Talents extérieurs accordés aux païens.] Elle doit aussi nous +apprendre le cas qu'il faut faire de tout ce qu'il y a de plus brillant +dans le monde, et de ce qui est le plus capable d'éblouir. Courage, +bravoure, habileté dans l'art de gouverner, profonde politique, mérite +de la magistrature, pénétration pour les sciences les plus abstruses, +beauté d'esprit, délicatesse de goût en tout genre, succès parfait dans +tous les arts: voilà ce que l'Histoire profane nous montre, et ce qui +fait l'objet de notre admiration, et souvent de notre envie. Mais en +même temps cette même histoire doit nous faire souvenir que, depuis le +commencement du monde, Dieu accorde à ses ennemis toutes ces qualités +brillantes que le siècle estime, et dont il fait beaucoup de bruit; au +lieu qu'il les refuse souvent à ses plus fidèles serviteurs, à qui il +donne des choses d'une autre importance et d'un autre prix, mais que le +monde ne connaît et ne désire point. [Marge: Ps. 143, 15.] _Beatum +dixerunt populum cui hæc sunt: beatus populus, cujus dominus Deus ejus_. + +[Marge: Être sobre dans les louanges qu'on leur donne.] Une dernière +réflexion, qui suit naturellement de ce que j'ai dit jusqu'ici, +terminera cette première partie de ma Préface. Puisqu'il est certain que +tous ces grands hommes, si vantés dans l'Histoire profane, ont eu le +malheur d'ignorer le vrai Dieu et de lui déplaire, il faut être sobre et +circonspect dans les louanges qu'on leur donne. S. Augustin[14], dans le +livre de ses Rétractations, se repent d'avoir trop élevé et d'avoir trop +fait valoir Platon et les philosophes platoniciens, parce qu'après tout, +dit-il, ce n'étaient que des impies, dont la doctrine était, en +plusieurs points, contraire à celle de Jésus-Christ. + +[Note 14: «Laus ipsa, quâ Platonem vel platonicos seu academicos +philosophos tantùm extuli, quantùm impios homines non oportuit, non +immeritò mihi displicuit: præsertim quorum contra errores magnos +defendenda est christiana doctrina.» (_Retract_, lib. I, cap. 1.)] + +Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin ait cru qu'il ne fût +pas permis d'admirer ou de louer ce qu'il y a de beau dans les actions +et de vrai dans les maximes des païens. Il veut[15] qu'on y corrige ce +qui se trouve de défectueux, et qu'on y approuve ce qu'elles ont de +conforme à la règle. Il loue les Romains en plusieurs occasions, et +surtout dans ses livres de la Cité de Dieu, qui est l'un de ses derniers +et de ses plus beaux ouvrages. [Marge: Lib. 5, c. 19 et 21, etc.] Il y +fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs des peuples, et maîtres +d'une grande partie de la terre, à cause de la modération et de l'équité +de leur gouvernement (il parle des beaux temps de la république); +accordant à des vertus purement humaines des récompenses qui l'étaient +aussi, dont cette nation, aveugle en ce point, quoique fort éclairée sur +d'autres, avait le malheur de se contenter. Ce ne sont donc point les +louanges des païens en elles-mêmes, mais l'excès de ces louanges, que +Saint Augustin condamne. + +[Note 15: «Id in quoque corrigendum, quod pravum est; quod autem +rectum est, approbandum.» (_De Bapt. cont. Donat._ lib. 7, cap. 16.)] + +Nous devons craindre, nous sur-tout qui, par l'engagement même de notre +profession, sommes continuellement nourris de la lecture des auteurs +païens, de trop entrer dans leur esprit, d'adopter, sans presque nous en +apercevoir, leurs sentiments en louant leurs héros, et de donner dans +des excès qui ne leur paraissaient pas tels, parce qu'ils ne +connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes, dont j'estime +l'amitié, comme je le dois, et dont je respecte les lumières, ont trouvé +ce défaut dans quelques endroits de l'ouvrage que j'ai donné au public +sur l'éducation de la jeunesse, et ont cru que j'avais poussé trop loin +la louange des grands hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu'il +m'est échappé quelquefois des termes trop forts, et qui ne sont pas +assez mesurés. Je pensais qu'il suffisait d'avoir inséré dans chacun des +deux volumes qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs, sans qu'il +fût besoin de les répéter, et d'avoir établi en différents endroits les +principes que les pères nous fournissent sur cette matière, en +déclarant, avec saint Augustin, que, sans la véritable piété, +c'est-à-dire, sans le culte sincère du vrai Dieu, il n'y a point de +véritable vertu, et qu'elle ne peut être telle quand elle a pour objet +la gloire humaine; vérité, dit ce père, qui est incontestablement reçue +par tous ceux qui ont une vraie et solide piété. [Marge: De Civit. Dei, +lib. 5, cap. 19.] _Illud constat inter omnes veraciter pios, neminem +sine vera pietate, id est, veri Dei vero cultu, veram posse habere +virtutem; nec eam veram esse, quando gloriæ servit humanæ_. + +[Marge: Tom. 2, pag. 344.] Quand j'ai dit que Persée n'avait pas eu le +courage de se donner la mort, je n'ai point prétendu justifier la +pratique des païens, qui croyaient qu'il leur était permis de se faire +mourir eux-mêmes, mais simplement rapporter un fait, et le jugement +qu'en avait porté Paul Émile. Un léger correctif, ajouté à ce récit, +aurait ôté toute équivoque et tout lieu de plainte. + +L'ostracisme employé à Athènes contre les plus gens de bien, le vol +permis, ce semble, par Lycurgue à Sparte, l'égalité des biens établie +dans la même ville par voie d'autorité, et d'autres endroits semblables, +peuvent souffrir quelques difficultés. J'y ferai une attention +particulière dans le temps, lorsque la suite de l'Histoire me donnera +lieu d'en parler, et je profiterai avec joie des lumières que des +personnes éclairées et sans prévention voudront bien me communiquer. + +Dans un ouvrage comme celui que je commence à donner au public, destiné +particulièrement à l'instruction des jeunes gens, il serait à souhaiter +qu'il ne s'y trouvât aucun sentiment, aucune expression qui pût porter +dans leur esprit des principes faux ou dangereux. En le composant, je me +suis proposé cette maxime, dont je sens toute l'importance: mais je suis +bien éloigné de croire que j'y aie toujours été fidèle, quoique ç'ait +été mon intention; et j'aurai besoin en cela, comme en beaucoup d'autres +choses, de l'indulgence des lecteurs. + +PARAGRAPHE II. + +_Observations particulières sur cet ouvrage._ + +Le volume que je donne ici au public est le commencement d'un ouvrage où +je me propose d'exposer l'Histoire ancienne des Égyptiens, des +Carthaginois, des Assyriens, tant de Ninive que de Babylone, des Mèdes +et des Perses, des Macédoniens et des différents états de la Grèce. + +Comme j'écris principalement pour les jeunes gens, et pour des personnes +qui ne songent point à faire une étude profonde de l'Histoire ancienne, +je ne chargerai point cet ouvrage d'une érudition qui pourrait +naturellement y entrer, mais qui ne convient point au but que je me +propose. Mon dessein est, en donnant une histoire suivie de l'antiquité, +de prendre dans les auteurs grecs et latins ce qui me paraîtra de plus +intéressant pour les faits, et de plus instructif pour les réflexions. + +Je souhaiterais pouvoir éviter en même temps et la stérile sécheresse +des abrégés, qui ne donnent aucune idée distincte, et l'ennuyeuse +exactitude des longues histoires, qui accablent un lecteur. Je sens bien +qu'il est difficile de prendre un juste milieu, qui s'écarte également +des deux extrémités; et quoique, dans les deux parties d'histoire qui +font la moitié de ce premier volume, j'aie retranché une grande partie +de ce qui se rencontre dans les Anciens, je ne sais si on ne les +trouvera pas encore trop étendues: mais j'ai craint d'étrangler les +matières en cherchant trop à les abréger. Le goût du public deviendra ma +règle, et je tâcherai dans la suite de m'y conformer. + +J'ai eu le bonheur de ne pas lui déplaire dans le premier ouvrage que +j'ai composé. Je souhaiterais bien que celui-ci eût un pareil succès, +mais je n'oserais l'espérer. La matière que je traitais dans le premier, +belles-lettres, poésie, éloquence, morceaux d'histoire choisis et +détachés, m'a laissé la liberté d'y faire entrer une partie de ce qu'il +y a dans les auteurs anciens et modernes de plus beau, de plus frappant, +de plus délicat, de plus solide, tant pour les expressions que pour les +pensées et les sentiments. La beauté et la solidité des choses mêmes que +j'offrais au lecteur l'ont rendu plus distrait ou plus indulgent sur la +manière dont elles lui étaient présentées; et d'ailleurs, la variété des +matières a tenu lieu de l'agrément que le style et la composition +auraient dû y jeter. + +Ici je n'ai pas le même avantage. Je ne suis pas tout-à-fait le maître +du choix. Dans une histoire suivie, on est obligé de rapporter bien des +choses qui ne sont pas toujours fort intéressantes, sur-tout pour ce qui +regarde l'origine et le commencement des empires; et ces sortes +d'endroits, pour l'ordinaire, sont mêlés de beaucoup d'épines, et +présentent peu de fleurs. La suite fournira des matières plus agréables, +et des événements qui attachent davantage; et je ne manquerai pas de +faire usage des précieuses richesses que les meilleurs auteurs nous +offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se souvenir que dans +une grande et belle contrée tout n'est pas riches moissons, beaux +vignobles, riantes prairies, fertiles vergers: il s'y rencontre +quelquefois des terrains moins cultivés et plus sauvages. Et, pour me +servir d'une autre comparaison tirée de Pline, parmi les arbres[16], il +y en a qui, au printemps, étalent à l'envi une quantité infinie de +fleurs, et qui, par cette riche parure, dont l'éclat et les vives +couleurs flattent agréablement la vue, annoncent une heureuse abondance +pour une saison plus reculée: il y en a d'autres[17] qui sont plus +tristes, et qui, bien que fertiles en bons fruits, n'ont pas l'agrément +des fleurs, et semblent ne prendre point de part à la joie de la nature +renaissante. Il est aisé d'appliquer cette image à la composition de +l'Histoire. + +[Note 16: «Arborum flos est pleni veris indicium et anni +renascentis; flos gaudium arborum. Tunc se novas, aliasque quàm sunt, +ostendunt: tunc variis colorum picturis in certamen usque luxuriant. Sed +hoc negatum plerisque. Non enim omnes florent, et sunt tristes quædam, +quæque non sentiunt gaudia annorum; nec ullo flore exhilarantur, +natalesve pomorum recursus annuos versicolori nuntio promittunt.» (PLIN. +_Hist. nat._ lib. XVI, cap. 25.)] + +[Note 17: Comme les figuiers.] + +Pour embellir et enrichir la mienne, je déclare que je ne me fais point +un scrupule ni une honte de piller par-tout, souvent même sans citer les +auteurs que je copie, parce que quelquefois je me donne la liberté d'y +faire quelques changements. Je profite, autant que je puis, des solides +réflexions que l'on trouve dans la seconde et la troisième partie de +l'Histoire universelle de M. Bossuet, qui est l'un des plus beaux et des +plus utiles ouvrages que nous ayons. Je tire aussi de grands secours de +l'Histoire des Juifs, du savant M. Prideaux, Anglais, où il a +merveilleusement approfondi et éclairci ce qui regarde l'Histoire +ancienne. Il en sera ainsi de tout ce qui me tombera sous la main, dont +je ferai tout l'usage qui pourra convenir à la composition de mon livre, +et contribuer à sa perfection. + +Je sens bien qu'il y a moins de gloire à profiter ainsi du travail +d'autrui, et que c'est en quelque sorte renoncer à la qualité d'auteur; +mais je n'en suis pas fort jaloux, et je serais très-content, et me +tiendrais très-heureux, si je pouvais être un bon compilateur, et +fournir une histoire passable à mes lecteurs, qui ne se mettront pas +beaucoup en peine si elle vient de mon fonds ou non, pourvu qu'elle leur +plaise. + +Je ne puis pas dire précisément de combien de volumes sera composé mon +ouvrage; mais j'entrevois qu'il n'ira pas à moins de cinq ou six. Des +écoliers, pour peu qu'ils soient studieux, pourront faire aisément cette +lecture en particulier dans le cours d'une année, sans que leurs autres +études en souffrent. Dans mon plan, je destinerais la Seconde à cette +lecture: c'est une classe où les jeunes gens sont capables d'en +profiter, et d'y trouver quelque plaisir; et je réserverais l'Histoire +romaine pour la Rhétorique. + +Il aurait été utile, et même nécessaire, de donner à mes lecteurs +quelque idée et quelque connaissance des auteurs anciens d'où je tire +les faits que je rapporte ici. La suite même de l'Histoire me donnera +lieu d'en parler, et m'en fournira une occasion naturelle. + +[Marge: Jugement qu'il faut porter sur les augures, les prodiges, les +oracles des anciens.] En attendant, je crois devoir dire ici quelque +chose par avance sur la crédulité superstitieuse qu'on reproche à la +plupart de ces auteurs dans ce qui regarde les augures, les auspices, +les prodiges, les songes, les oracles. En effet, on est blessé de voir +des écrivains, d'ailleurs fort judicieux, se faire un devoir et une loi +de les rapporter avec une exactitude scrupuleuse, et d'insister +sérieusement sur un détail ennuyeux de petites et ridicules cérémonies, +du vol des oiseaux à droite ou à gauche, des signes marqués dans les +entrailles fumantes des animaux, de l'avidité plus ou moins grande des +poulets en mangeant, et de mille autres absurdités pareilles. + +Il faut avouer qu'un lecteur sensé ne peut voir sans étonnement que les +hommes de l'antiquité les plus estimés pour le savoir et pour la +prudence, les capitaines les plus élevés au-dessus des opinions +populaires et les mieux instruits de la nécessité de profiter des +moments favorables, les conseils les plus sages des princes consommés +dans l'art de régner, les plus augustes assemblées de graves sénateurs, +en un mot, les nations les plus puissantes et les plus éclairées, aient +pu, dans tous les siècles, faire dépendre de ces petites pratiques et de +ces vaines observances la décision des plus grandes affaires, comme de +déclarer une guerre, de livrer une bataille, de poursuivre une victoire; +délibérations qui étaient de la dernière importance, et d'où souvent +dépendaient la destinée et le salut des États. + +Mais il faut en même temps avoir l'équité de reconnaître que les mœurs, +les coutumes, les lois, ne permettaient point alors de s'écarter de ces +usages; que l'éducation, la tradition paternelle et immémoriale, la +persuasion et le consentement universel des nations, les préceptes et +l'exemple même des philosophes, leur rendaient ces pratiques +respectables; et que ces cérémonies, quelque absurdes qu'elles nous +paraissent et qu'elles soient en effet, faisaient chez les Anciens +partie de la religion et du culte public. + +Cette religion était fausse, et ce culte mal entendu; mais le principe +en était louable, et fondé sur la nature. C'était un ruisseau corrompu +qui partait d'une bonne source. L'homme, par ses propres lumières, ne +connaît rien au-delà du présent: l'avenir est pour lui un abyme fermé à +la sagacité la plus vive et la plus perçante, qui ne lui montre rien de +certain sur quoi il puisse fixer ses vues et former ses résolutions. Du +côté de l'exécution, il n'est pas moins faible et moins impuissant. Il +sent qu'il est dans une dépendance entière d'une main souveraine, qui +dispose avec une autorité absolue de tous les événements, et qui, malgré +tous ses efforts, malgré la sagesse des mesures le mieux concertées, le +réduit, par les moindres obstacles et par les plus légers contre-temps, +à l'impossibilité d'exécuter ses projets. + +Ces ténèbres, cette faiblesse, l'obligent de recourir à une lumière et à +une puissance supérieure. Il est forcé par son propre besoin, et par le +vif désir qu'il a de réussir dans ce qu'il entreprend, de s'adresser à +celui qu'il sait s'être réservé à lui seul la connaissance de l'avenir +et le pouvoir d'en disposer. Il offre des prières, il fait des vœux, il +présente des sacrifices, pour obtenir de la Divinité qu'il lui plaise de +s'expliquer ou par des oracles, ou par des songes, ou par d'autres +signes qui manifestent sa volonté, bien convaincu qu'il ne peut arriver +que ce qu'elle ordonne, et qu'il a un extrême intérêt de la connaître, +afin de pouvoir s'y conformer. + +Ce principe religieux de dépendance et de respect à l'égard de l'Être +suprême est naturel à l'homme; il le porte gravé dans son cœur; il en +est averti par le sentiment intérieur de son indigence, et par tout ce +qui l'environne au-dehors; et l'on peut dire que ce recours continuel à +la Divinité, est un des premiers fondements de la religion, et le plus +ferme lien qui attache l'homme au Créateur. + +Ceux qui ont eu le bonheur de connaître le vrai Dieu, et d'être choisis +pour former son peuple, n'ont point manqué de s'adresser à lui, dans +leurs besoins et dans leurs doutes, pour obtenir son secours et pour +connaître ses volontés. Il a bien voulu se manifester à eux; et les +conduire par des apparitions, par des songes, par des oracles, par des +prophéties, et les protéger par des prodiges éclatants. + +Ceux qui ont été assez aveugles pour substituer le mensonge à la vérité +se sont adressés, pour obtenir le même secours, à des divinités fausses +et trompeuses, qui n'ont pu répondre à leur attente, et payer l'hommage +qu'on leur rendait, que par l'erreur et l'illusion, et par une +frauduleuse imitation de la conduite du vrai Dieu. + +De là sont nées les vaines observations des songes, qu'une superstition +crédule leur faisait prendre pour des avertissements salutaires du ciel; +ces réponses obscures ou équivoques des oracles, sous le voile +desquelles les esprits de ténèbres cachaient leur ignorance, et par une +ambiguité étudiée se ménageaient une issue, quel que dût être +l'événement. De là sont venus ces pronostics de l'avenir, que l'on se +flattait de trouver dans les entrailles des bêtes, dans le vol et le +chant des oiseaux, dans l'aspect des astres, dans les rencontres +fortuites, dans les caprices du sort; ces prodiges effrayants qui +répandaient la terreur parmi tout un peuple, et qu'on croyait ne pouvoir +expier que par des cérémonies lugubres, et quelquefois même par +l'effusion du sang humain; enfin, ces noires inventions de la magie, les +prestiges, les enchantements, les sortilèges, les évocations des morts, +et beaucoup d'autres espèces de divination. + +Tout ce que je viens de rapporter était un usage reçu et observé +généralement parmi tous les peuples; et cet usage était fondé sur les +principes de religion que j'ai montrés sommairement. [Marge: Xenoph. in +Cyrop. l. 1, p. 25 et 37.] On en voit une preuve éclatante dans +l'endroit de la Cyropédie où Cambyse, père de Cyrus, donne à ce jeune +prince de si belles instructions, et si propres à former un grand +capitaine et un grand roi. Il lui recommande sur-tout d'avoir un +souverain respect pour les dieux; de ne former jamais aucune entreprise, +soit petite, soit grande, sans les avoir auparavant invoqués et +consultés; d'honorer les prêtres et les augures, qui sont leurs +ministres et les interprètes de leurs volontés; mais de ne pas s'y fier +ni s'y livrer si aveuglément qu'il ne s'instruise par lui-même de ce qui +regarde la science de la divination, des augures et des auspices. Et la +raison qu'il rapporte de la dépendance où doivent être les princes à +l'égard des dieux, et de l'intérêt qu'ils ont à les consulter en tout; +c'est que, quelque prudents et quelque clairvoyants que soient les +hommes dans le cours ordinaire des affaires, leurs vues sont toujours +fort courtes et fort bornées par rapport à l'avenir; au lieu que la +Divinité, d'un seul regard, embrasse tous les siècles et tous les +événements. «Comme les dieux sont éternels, dit Cambyse à son fils, ils +savent tout, et connaissent également le passé, le présent et l'avenir. +Entre ceux qui les consultent, ils donnent des avis salutaires à ceux +qu'ils veulent favoriser, pour leur faire connaître ce qu'il faut faire +et ce qu'il ne faut pas entreprendre. Que si l'on voit qu'ils ne donnent +pas de semblables conseils à tous les hommes, il ne faut pas s'en +étonner, puisque nulle nécessité ne les oblige de prendre soin des +personnes sur qui il ne leur plaît pas de répandre leurs grâces.» + +Telle était la doctrine des peuples les plus éclairés, par rapport aux +différentes espèces de divination; et il n'est pas étonnant que des +historiens qui écrivaient l'histoire de ces peuples se soient crus +obligés de rapporter avec soin ce qui faisait partie de leurs religion +et de leur culte, et qui souvent était l'ame de leurs délibérations et +la règle de leur conduite. J'ai cru, par cette même raison, ne devoir +pas entièrement supprimer dans l'Histoire que je donne au public ce qui +regarde cette matière, quoique pourtant j'en aie retranché une grande +partie. + +Je me propose de mettre à la fin de cet ouvrage un abrégé chronologique +de tous les faits, et une table exacte des matières. + +Mon guide pour la chronologie est ordinairement Ussérius. Dans +l'histoire des Carthaginois, je marque le plus souvent quatre époques: +l'année de la création du monde, que je désigne par ces lettres, pour +abréger, AN. m.; celles de la fondation de Carthage et de Rome; enfin, +l'année qui précède la naissance de Jésus-Christ, dont je compte les +années depuis l'an du monde 4004, suivant en cela Ussérius et les +autres, qui ne laissent pas de la croire antérieure de quatre ans. + + ---------------------- + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + AVERTISSEMENTS + DE L'AUTEUR, + RÉPANDUS DANS L'IN-12, EN DIFFÉRENTS TOMES, + ET RÉUNIS ICI TOUS ENSEMBLE[18]. + + ---------------------- + +[Note 18: Voulant donner une édition complète des œuvres de Rollin, +nous avons dû conserver ces Avertissements, quoiqu'ils semblent +maintenant inutiles. Comme les volumes de notre Édition ne peuvent +correspondre à ceux de l'édition in-12, à la tête desquels ces +avertissements se trouvaient placés, nous aurions eu quelque peine à +leur trouver une place convenable dans le corps de l'ouvrage. Il nous a +donc semblé préférable de les mettre tous ensemble après la Préface, +dont ils forment en quelque sorte le complément. [_Note des Éditeurs._]] + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR +POUR LE TOME TROISIÈME. + +Je m'étais flatté de conduire ce troisième volume jusqu'à la fin de la +guerre du Péloponnèse, et de le terminer par quelques réflexions sur les +mœurs, le caractère, le gouvernement des peuples de la Grèce les plus +connus. Je me suis trouvé hors d'état de tenir ma parole. Les additions +que j'ai faites dans le cours de l'impression, pour tâcher de ne rien +omettre d'intéressant, ont fait croître le livre plus que je ne l'avais +prévu. J'ai donc été obligé de m'arrêter à la déroute de l'armée des +Athéniens devant Syracuse, et à la mort de Nicias, qui arrivent la +dix-neuvième année de la guerre du Péloponnèse. J'aurais même souhaité +pouvoir finir plus tôt ce volume; mais c'est ce qu'il ne m'a pas été +possible de faire, quelque envie que j'en eusse. L'entreprise des +Athéniens contre Syracuse étant la plus grande que cette république ait +jamais faite, et étant devenue la principale cause de sa chute, je n'ai +pas cru devoir couper la narration d'un événement si grand et si lié; et +il me semble que ç'aurait été tromper l'attente du lecteur, si, après +l'avoir introduit dans une scène pleine d'action et de mouvement, je lui +en avais dérobé la catastrophe. + +J'ai retranché tout le reste, et l'ai renvoyé au volume suivant. Malgré +tous ces retranchements, celui-ci est demeuré encore très-incommode pour +les lecteurs, qu'il charge d'un trop grand poids; pour les ouvriers, qui +ne peuvent le relier qu'avec peine; et sur-tout pour le libraire, dont +la dépense est augmentée considérablement par le surcroît de cinq ou six +feuilles de plus que dans les deux premiers volumes, c'est-à-dire de 150 +ou de 200 pages. Il m'a paru que le public, par rapport à l'impression +de ce livre, n'était pas mécontent ni du papier, ni des caractères, ni +de l'exactitude et de la correction, et j'ai veillé à ce qu'on y +apportât tous les soins possibles. Sur la représentation que m'a faite +la veuve du libraire (car Dieu a appelé à lui depuis peu son mari), que +ce troisième volume surpassait de beaucoup les deux autres, je n'ai pu +lui refuser la grace qu'elle m'a demandée, et que je regarde comme une +justice, qui est d'ajouter dix sols au prix ordinaire, mais pour ce +volume seulement. Je l'ai priée de continuer d'avoir égard aux personnes +qui s'adresseront à elle avec un témoignage de ma part. Je prendrai de +meilleures mesures dans la suite, et ne tomberai plus dans le même +inconvénient. + +Dès que l'impression de ce troisième volume a été achevée, on a commencé +à réimprimer les deux premiers. J'y ai fait quelques corrections et +quelques légers changements sur les avis que des amis m'ont donnés. Je +les aurais marqués à la fin de ce volume, si je n'avais craint de le +trop charger: je le ferai dans les volumes suivants, afin que ceux qui +ont la première édition puissent en faire usage. Ce petit recueil de +corrections, c'est-à-dire de fautes, ramassées ensemble, et mises sous +les yeux du lecteur, ne peut pas être fort agréable à l'amour-propre; +mais il peut être utile au public en rendant le livre moins défectueux, +et cela doit me suffire. D'ailleurs, en matière de littérature, comme +dans la morale, les fautes reconnues et avouées sincèrement sont +oubliées, ou, pour mieux dire, ne subsistent plus. + +Je prie les lecteurs qui auront remarqué dans ces trois volumes des +endroits qui leur paraîtront demander quelque changement nécessaire, +soit pour la justesse de l'expression, soit pour la vérité des faits, +soit pour l'exactitude des dates, soit même pour quelques circonstances +essentielles que j'aurai omises, de vouloir m'en donner avis, en +adressant leurs lettres chez le libraire. On me permettra de n'y faire +d'autre réponse que celle que je fais ici par avance, en témoignant dès +à-présent une très-sincère et très-vive reconnaissance à toutes les +personnes qui voudront bien m'aider de leurs lumières. + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR +POUR LE QUATRIÈME VOLUME. + +Il est bien difficile, dans un ouvrage d'une aussi grande étendue qu'est +celui de l'Histoire ancienne, qu'il n'échappe bien des fautes à un +écrivain, quelque attention et quelque exactitude qu'il tâche d'y +apporter. J'en avais déjà reconnu plusieurs par moi-même. Les avis qu'on +m'a donnés, soit dans des lettres particulières, soit dans des écrits +publics, m'en ont fait encore remarquer d'autres. J'espère les corriger +toutes dans l'édition suivante de mon Histoire, que l'on doit bientôt +commencer. + +Quand je ne serais pas porté par moi-même à profiter des avis qu'on me +donne, il me semble que l'indulgence, je pourrais presque dire la +complaisance, que le public témoigne pour mon ouvrage, devrait m'engager +à faire tous mes efforts pour le rendre le moins défectueux qu'il me +serait possible. Il est bien aisé de prendre son parti, lorsque la +critique tombe sur des fautes marquées et sensibles: il ne s'agit alors +que de reconnaître qu'on s'est trompé, et de corriger ses fautes. Mais +il est une autre sorte de critique qui embarrasse et laisse dans +l'incertitude, parce qu'elle ne porte pas avec elle une pareille +évidence; et c'est le cas où je me trouve. J'en apporterai un exemple +entre plusieurs autres. + +Quelques personnes croient que, dans mon Histoire, les réflexions sont +trop longues et trop fréquentes. Je sens bien que cette critique n'est +point sans fondement, et qu'en cela je me suis un peu écarté de la règle +que les historiens ont coutume de suivre, qui est de laisser pour +l'ordinaire au lecteur le soin et, en même temps, le plaisir de faire +lui-même ses réflexions sur les faits qu'on lui présente; au lieu qu'en +les lui suggérant, il paraît qu'on se défie de ses lumières et de sa +pénétration. Ce qui m'a déterminé à en user ainsi, c'est que mon premier +et principal dessein, quand j'ai entrepris cet ouvrage, a été de +travailler pour les jeunes gens, et de ne rien négliger de ce qui me +paraîtrait propre à leur former l'esprit et le cœur. Or c'est l'effet +que produisent naturellement les réflexions; et l'on sait que la +jeunesse en est moins capable par elle-même qu'un âge plus avancé, et +que, pour lui faire tirer de l'étude de l'Histoire tout le fruit qu'on a +lieu d'en attendre, il n'est pas inutile, quand les faits sont +singuliers et remarquables, de lui mettre devant les yeux le jugement +qu'en ont porté les auteurs de l'antiquité les plus sensés et les plus +sages, afin de lui apprendre à faire par elle-même dans la suite de +pareilles réflexions, et à juger sainement de tout. + +L'usage que j'ai vu faire de mon Histoire à des enfants de neuf à dix +ans de l'un et de l'autre sexe qui la lisent avec plaisir, et le compte +exact que je leur ai entendu rendre, non-seulement des plus beaux +événements, mais de ce qu'il y a de plus solide dans les réflexions, +m'ont confirmé dans l'opinion où j'étais qu'elles pouvaient leur être de +quelque utilité, et qu'elles n'étaient point au-dessus de leur portée. +Si effectivement elles étaient propres à accoutumer les jeunes gens à +saisir dans l'Histoire le vrai, le beau, le juste, l'honnête, ce qui en +est le grand fruit, il me semble que cet avantage, ou du moins +l'intention que j'ai eue de le leur procurer, pourrait faire excuser la +liberté que j'ai prise de m'écarter peut-être un peu trop de la règle +ordinaire. Cependant je ne suis point attaché à mon sentiment, et si je +m'apercevais qu'il fût contraire à celui du public, j'y renoncerais sans +peine. + +Je reviens encore à mes jeunes gens, et il faut qu'on me le pardonne; +car[19] j'avoue que je ne puis les perdre de vue, et que tout ce qui +peut contribuer à leur instruction me touche sensiblement. Il va +paraître un livre qui sera de ce genre; il a pour titre, _le Spectacle +de la Nature_, ou _Entretiens sur les particularités de l'Histoire +naturelle qui ont paru les plus propres à rendre les jeunes gens +curieux, et à leur former l'esprit_. On y développe d'une manière +agréable et spirituelle ce qu'il y a de plus curieux dans la nature, +pour ce qui regarde les animaux terrestres, les oiseaux, les insectes, +les poissons. S'il m'était permis de juger du succès de ce livre par le +plaisir que la lecture m'en a causé, je pourrais assurer par avance +qu'il sera grand. C'est à ma prière, et sur mes vives sollicitations, +que l'auteur a entrepris cet ouvrage, qui peut être beaucoup augmenté, +s'il se trouve au goût du public. + +[Note 19: «Neque enim me pœnitet ad hoc quoque opus meum, et curam +susceptorum semel adolescentium respicere.» (QUINTIL. lib. XI, c. 1.)] + +_Lettre de monsieur Rousseau._ + +J'espère que le public ne me saura pas mauvais gré d'avoir inséré ici +une lettre de M. Rousseau, dans laquelle, à l'occasion de +l'Avertissement qui précède, il m'exhorte à ne point suivre l'avis des +personnes qui me conseilleraient de retrancher ou d'abréger les +réflexions que je répands de temps en temps dans mon Histoire. +L'autorité d'un écrivain aussi généralement estimé pour la justesse et +la délicatesse du goût que l'est celui dont je parle a été pour moi d'un +grand poids; et, m'imaginant que le public me parlait par sa bouche, je +n'ai pas cru devoir appeler de sa décision. Je n'en dirais pas +tout-à-fait autant des louanges qu'il donne à mon Ouvrage, parce que +j'ai lieu de craindre que son bon cœur n'ait fait illusion à son esprit, +et ne l'ait aveuglé en faveur d'un ami qu'il considère depuis +long-temps. L'erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait que, dans +l'amitié, elle fût plus commune qu'elle n'est. + + Vellem in amicitia sic erraremus, et isti + Errori nomen virtus posuisset honestum. + +A Bruxelles, le 27 août 1732. + +«J'ai bien des grâces à vous rendre, monsieur, de l'agréable présent que +vous m'avez fait du quatrième volume de votre Histoire. Je l'ai lu pour +ainsi dire tout d'une haleine, et avec une satisfaction qui n'a été +interrompue en aucun endroit. Si le sentiment peut passer pour bon juge +en ces matières, je puis dire qu'il n'y eut jamais difficulté plus mal +fondée que celle que vous dites vous avoir été objectée sur la prétendue +longueur des réflexions dont votre narration est quelquefois +accompagnée, ni de plus mauvais conseil que celui qu'on vous a donné de +les abréger. C'est vouloir retrancher de votre livre ce qui le distingue +le plus utilement et même le plus agréablement de tant d'autres +histoires dont le public se trouve inondé, et qui, dépouillées de +l'instruction qui doit être le but de l'écrivain et le fruit de la +lecture, méritent plutôt le nom de Gazettes savantes que celui +d'Histoires. Quelque nécessaires que ces réflexions soient aux jeunes +gens, vous connaissez trop bien les hommes pour ne pas sentir combien +elles le sont aux personnes avancées en âge, et qui passent même pour +les plus raisonnables. La plupart lisent pour satisfaire leur curiosité, +et pour pouvoir dire qu'ils ont lu. Trouverez-vous même parmi les plus +sensés une demi-douzaine de lecteurs qui veuillent se donner le temps et +la peine de méditer sur leur lecture? et quand ils se la donneraient, +est-il sûr qu'ils soient capables de méditer comme il faut et où il +faut? Les uns s'attacheront à un mot ou à une expression qui ne leur +aura pas plu. Les autres s'arrêteront à quelque point de chronologie ou +à quelque fait contesté par d'autres auteurs; et à peine dans le grand +nombre s'en trouvera-t-il quelqu'un qui se mette en peine d'y chercher +le véritable et l'unique objet de toute lecture sensée, qui est +l'instruction. C'est pourtant pour le plus grand nombre que vous +travaillez. Votre but n'est pas d'instruire ceux qui sont déjà +instruits; et quand ce le serait, quelle satisfaction n'est-ce pas pour +eux de se retrouver, pour ainsi dire, dans les réflexions d'un homme +comme vous, et de s'assurer par cette conformité de la vérité des leurs? +Ne faites donc point de difficulté, monsieur, de continuer comme vous +avez commencé. La fonction du philosophe et celle de l'historien sont +les mêmes. L'un cherche à instruire par les préceptes, l'autre par les +exemples; mais si ces exemples ne sont accompagnés de préceptes à +propos, ils deviennent la plupart du temps inutiles, soit par la +paresse, soit par l'incapacité, soit par le peu de loisir des lecteurs. +C'est à vous de leur lever ces obstacles; et ils vous en seront d'autant +plus obligés, que cette partie de votre Ouvrage, qui est la plus utile, +est en même temps la plus agréable, et celle qui satisfait plus +l'esprit, les réflexions s'y trouvant mêlées et comme incorporées aux +faits d'une manière si naturelle et si éloignée de toute affectation, +que, si on les en détachait, il semble qu'elles laisseraient un vide +dans votre narration. Ne croyez pas pourtant que mon intention, en vous +écrivant ceci, soit de m'ériger avec vous en donneur de conseils. Je +n'ai pas assez de témérité pour m'en croire capable; mais, plein comme +je le suis de la lecture que je viens d'achever, j'aurais cru me faire +tort à moi-même si je vous avais caché ma pensée sur ce qui m'a paru de +plus important dans le plan que vous vous êtes fait, et sur ce qui m'a +le plus charmé dans la manière dont vous l'avez exécuté. Je suis avec +beaucoup de respect,» + +MONSIEUR, +Votre très-humble et très-obéissant serviteur, +ROUSSEAU. + + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR +POUR LE TOME CINQUIÈME. + +Quoique le public n'attende pas de moi une apologie sur la promptitude +avec laquelle je le sers, je me crois néanmoins obligé de lui rendre +compte de mon travail, et de lui expliquer comment, au lieu d'un seul +volume de mon Histoire, qui est le tribut annuel que j'avais coutume de +lui payer, je me prépare cette année à lui en fournir deux. En voici +déjà un qui paraît; et j'espère que, vers le mois d'août, il sera suivi +d'un autre. Il peut y avoir quelque lieu d'en être surpris, et de douter +si c'est assez respecter le public que de se hâter ainsi de lui donner +livre sur livre, sans paraître avoir pris tout le temps nécessaire pour +les travailler et les polir comme il convient. + +Je serais fâché qu'on me soupçonnât d'une pareille négligence, que je +regarde comme directement contraire au devoir d'un écrivain. Je ne le +serais guère moins qu'on attribuât cette promptitude à une heureuse +fécondité de génie, à une grande facilité de composition, à un fonds de +connaissances amassé de longue main. Je ne me reconnais point, ou peu, à +tous ces traits. + +Il est vrai, et le public ne me saura pas mauvais ré de cet aveu, que, +pour répondre à son estime et à son attente, je me livre tout entier à +mon ouvrage, que j'en fais mon unique affaire, que j'y donne tout mon +temps et tous mes soins, et que j'écarte sévèrement toute autre +occupation, parce que celle-ci me paraît dans l'ordre de la Providence, +et que j'ai lieu de croire, par le succès que Dieu y a donné jusqu'ici, +que c'est à quoi il m'appelle, et le travail qu'il m'impose. + +Mais ce qui a avancé cette année mon ouvrage au-delà de la mesure +ordinaire, sont les secours considérables que j'ai tirés de plusieurs +livres, sur les principales matières dont traitent les deux volumes qui +suivent le quatrième. A ce prix, il est aisé de devenir auteur, et l'on +gagne bien du temps quand on trouve une partie de la besogne faite par +d'excellents ouvriers, et qu'il ne reste qu'à l'adopter, et à en faire +usage comme de son bien propre. C'est la possession où je me suis mis +dès le commencement, et dont il semble que le public m'a passé titre. + +Outre ces secours, j'en trouve d'autres qui ne sont pas moins +importants, dont le public souffrira que je lui rende ici compte, parce +que ma reconnaissance ne peut pas demeurer muette plus longtemps. J'ai +l'avantage de passer près de quatre mois de suite au voisinage de Paris, +dans une agréable campagne, qui me fournit tout ce que je puis désirer +et pour le travail, et pour le délassement: la bonne compagnie, la +conversation, le bon air, la promenade, des prairies enchantées, un bord +de rivière toujours amusant, une vue douce et qui se présente toujours +avec un nouveau plaisir; et, ce qui fait l'assaisonnement de tout le +reste, une pleine et entière liberté. + +Deux frères (M. l'abbé et M. le marquis d'Asfeld), qui se sont tous deux +également distingués, chacun dans leur profession, par un mérite rare et +solide, me sont aussi tous deux d'un secours infini pour mon ouvrage. +L'un, qui a fait et soutenu des siéges, et qui s'est trouvé à plusieurs +actions (le public sait avec quel succès), veut bien que je lui lise les +principales batailles dont je fais mention dans mon Histoire, et par là +m'épargne beaucoup de fautes et de bévues grossières, telles que Polybe +en relève un [Marge: Polyb. l. 12, p. 662-666.] grand nombre dans les +écrits du philosophe Callisthène, qui avait accompagné +Alexandre-le-Grand dans ses glorieuses campagnes, et qui s'était mal à +propos ingéré de décrire les expéditions guerrières de ce conquérant, où +il n'entendait rien, sans avoir pris la précaution de consulter les gens +du métier. + +L'autre frère, l'un de mes plus anciens et de mes plus intimes amis, +qui, outre la science profonde de la théologie, et la connaissance des +Écritures, où il excelle, possède nos historiens grecs et latins, aussi +bien qu'aucune personne que je connaisse, et qui paraît n'avoir rien +oublié de tout ce qu'il a lu, a la patience de lire et de relire tous +mes Ouvrages avant qu'ils paraissent en public, et ne refuse pas de me +donner ses remarques, de me faire part de ses vues, de me communiquer +ses réflexions; et il m'en fournit d'excellentes. Je sens bien que la +tendre amitié dont il m'honore depuis long-temps entre pour beaucoup +dans toutes les peines qu'il veut bien se donner pour perfectionner mon +Ouvrage; mais je lui dois ce témoignage, que l'amour du bien public, qui +fait l'un des principaux caractères de ces deux frères, y a encore plus +de part; et ce sentiment, loin de rien diminuer de ma reconnaissance, la +rend encore plus vive, et j'ose dire plus religieuse. + +Qu'on juge, après cela, si Colombe ne doit pas être pour moi un séjour +agréable et utile en même temps. Je voudrais que ce fût encore la +coutume, comme autrefois, d'inscrire ses ouvrages du lieu où on les a +composés. Je mettrais à la tête des miens: DE MA MAISON DE COLOMBE[20]; +car le maître de celle-ci veut que je la regarde comme mienne. Je lui +desire, pour récompense, moins la graisse de la terre que la rosée du +ciel; et je souhaite de tout mon cœur, trop heureux si j'y pouvais +contribuer en quelque chose, qu'il ait la consolation de voir ses +aimables enfants croître sous ses yeux de plus en plus en sagesse et en +grâce devant Dieu et devant les hommes. + +[Note 20: E Columbano meo.] + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR +POUR LE TOME ONZIÈME. + +Ce onzième volume, qui contient huit cents pages, s'est trouvé d'une +grosseur si énorme, qu'on s'est cru obligé de le diviser pour la +commodité des lecteurs, et de le couper en deux tomes, qui ne seront +vendus tout reliés que trois livres dix sous. + +Le traité des arts et des sciences m'a conduit bien plus loin que je ne +pensais, et il occupera encore le douzième volume tout entier au moins. +Je me suis repenti plus d'une fois de m'être engagé dans une entreprise +qui demanderait un grand nombre de connaissances, et même portées à une +grande perfection, pour donner de chacune une idée juste, précise, +complète. J'ai bientôt senti qu'elle était infiniment au-dessus de mes +forces; et j'ai tâché de suppléer à ce qui me manquait, en profitant du +travail des plus habiles en chaque art pour me conduire dans des routes, +dont les unes m'étaient peu familières, et les autres entièrement +inconnues. + +J'envisageais avec une secrète joie la fin prochaine de mon travail, non +pour me livrer à une molle et frivole oisiveté, qui ne convient point à +un honnête homme, et encore moins à un chrétien, mais pour jouir d'un +tranquille repos, qui me permettrait de ne plus employer ce qu'il peut +me rester encore de jours à vivre qu'à des études et à des lectures +propres à me sanctifier moi-même, et à me préparer à ce dernier moment +qui doit décider pour toujours de notre sort. Il me semblait qu'après +avoir travaillé pour les autres pendant plus de cinquante ans, il devait +m'être permis de ne plus travailler que pour moi, et de renoncer +absolument à l'étude des auteurs profanes, qui peuvent plaire à +l'esprit, mais qui sont incapables de nourrir le cœur. Une forte +inclination me portait à prendre ce parti, qui me paraissait tout-à-fait +convenable, et presque nécessaire. + +Cependant les désirs du public, qui ne sont pas obscurs sur ce sujet, +m'ont fait naître quelque doute. Je n'ai pas voulu me déterminer +moi-même, ni prendre pour règle de ma conduite mon inclination seule. +J'ai consulté séparément des amis sages et éclairés, qui m'ont tous +condamné à entreprendre l'Histoire romaine, j'entends celle de la +république. Une conformité de sentiments si peu suspecte m'a frappé; et +je n'ai plus eu de peine à me rendre à un avis que j'ai regardé comme +une marque certaine de la volonté de Dieu sur moi. + +Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitôt que j'aurai achevé l'autre, ce +que j'espère qui n'ira pas loin. Agé de soixante et seize ans accomplis, +je n'ai pas de temps à perdre. Ce n'est pas que je me flatte de pouvoir +le conduire jusqu'à sa fin: je l'avancerai autant que mes forces et ma +santé me le permettront. N'ayant entrepris ma première Histoire que pour +remplir le ministère auquel il me semblait que Dieu m'avait appelé, en +commençant à former le cœur des jeunes gens, à leur donner les premières +teintures de la vertu par l'exemple des grands hommes du paganisme, et à +en jeter les premiers fondements pour les conduire à des vertus plus +solides, je me sens plus obligé que jamais à porter les mêmes vues dans +celle où je suis près d'entrer. Je tâcherai de ne point oublier que +Dieu, me prenant sur mon Ouvrage (car c'est à quoi je dois m'attendre), +n'examinera pas s'il est bien ou mal écrit, ni s'il aura été reçu avec +applaudissement ou non, mais si je l'aurai composé uniquement pour lui +plaire, et pour rendre quelque service au public. Cette pensée ne +servira qu'à augmenter de plus en plus mon ardeur et mon zèle par la vue +de celui pour qui je travaillerai, et m'engagera à faire de nouveaux +efforts pour répondre à l'attente publique, en profitant de tous les +avis qu'on a bien voulu me donner sur ma première Histoire. + +Au reste, je serais bien à plaindre si je n'attendais d'autre récompense +d'un si long et si pénible travail que des louanges humaines. Et qui +peut se flatter néanmoins d'être assez attentif pour se défendre de la +surprise d'une si douce illusion? Les païens ne travaillaient que dans +cette vue. Aussi est-il écrit d'eux: _Receperunt mercedem suam. Vani +vanam,_ ajoute un Père. _Ils ont reçu leur récompense, aussi vaine +qu'eux_. Je dois bien plutôt me proposer pour modèle ce serviteur qui +emploie toute son industrie et toute son application à faire valoir le +peu de talents que son maître lui a confiés, afin d'entendre comme lui, +au dernier jour, ces consolantes paroles, bien supérieures à toutes les +louanges des hommes: [Marge: Matth. 25, 21.] _O bon et fidèle serviteur, +parce que vous avez été fidèle en peu de choses, je vous établirai sur +beaucoup: entrez dans la joie de votre Seigneur._ FIAT, FIAT. + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR +POUR LE TREIZIÈME VOLUME. + +Me voici enfin arrivé au terme d'un Ouvrage qui m'a occupé tout entier +pendant plusieurs années. Je ne puis m'empêcher, en le finissant, de +marquer au public ma reconnaissance pour l'accueil favorable qu'il lui a +fait. J'ai éprouvé de sa part une bonté et une indulgence qui m'ont +étonné, et auxquelles certainement je ne m'attendais pas. J'ai trouvé +les mêmes dispositions chez les étrangers que dans mes compatriotes, et +j'en ai reçu des témoignages d'approbation et de bienveillance qui me +feraient beaucoup d'honneur, s'il m'était permis de les rendre publics. + +Il faut bien, et je ne puis me le dissimuler, que l'Ouvrage ne soit pas +mauvais, puisqu'il a eu le bonheur de plaire à tant de personnes; mais +je dois aussi reconnaître que la gloire ne m'en appartient pas tout +entière. On sait que le fond de tout ce que j'ai écrit est tiré +d'auteurs anciens tant grecs que latins, qui ont fait l'admiration de +tous les siècles, et qui m'ont fourni les faits, les réflexions, les +pensées, les tours, et souvent même les expressions, par la beauté et +l'énergie de celles qu'ils me présentaient. Les traductions qu'on a de +plusieurs de ces historiens m'ont été d'un grand secours, et m'ont +épargné beaucoup de peine et de temps, parce qu'en les comparant avec +les originaux j'y trouvais pour l'ordinaire peu de choses à changer. Je +me suis donné la liberté, et il me semble qu'on ne m'en a pas su mauvais +gré, d'enrichir mon ouvrage d'une infinité de beaux morceaux que je +trouvais dans ceux des Modernes, et qui convenaient au mien, et j'en +userai de même encore dans l'Histoire romaine; mais ce qui m'a le plus +aidé dans mon travail, et ce qui a le plus contribué à le mettre en état +de ne pas déplaire au public, ce sont les remarques de quelques amis +d'un goût rare et exquis, qui ont eu la patience de lire et de +critiquer, presque en ennemis, mes écrits avant qu'ils parussent, et qui +m'ont épargné bien des fautes. On voit donc que, tout compté et bien +examiné, il y a beaucoup à rabattre pour moi des louanges que mon +Ouvrage a pu m'attirer; aussi je ne prétends en tirer d'autre avantage +que celui de m'animer de plus en plus dans la nouvelle carrière de +l'Histoire romaine, où je commence à entrer. + +Quoi qu'il en soit, l'Ouvrage est enfin achevé. On trouvera à la fin de +ce dernier volume deux tables, l'une chronologique, l'autre des +matières. + +[Marge: En 1738.] J'espère donner au public le premier tome de +l'Histoire romaine avant le mois de septembre prochain. Pour en avancer +la composition, j'ai cru devoir me reposer entièrement du soin des deux +tables qui terminent l'Histoire ancienne sur des personnes qui ont bien +voulu s'en charger. Au défaut d'autres qualités, je me pique d'être +prompt à servir le public, et je lui consacre de bon cœur tout mon +temps, sur lequel il a un droit justement acquis par toutes les bontés +qu'il me témoigne. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + ÉDITIONS + DES PRINCIPAUX AUTEURS GRECS + CITÉS + DANS LE TEXTE DE L'HISTOIRE ANCIENNE[21]. + + --------- + +[Note 21: Cette table ne s'applique point aux citations qui se +trouvent dans mes notes. Les éditions récentes dont je me suis servi +étant presque toutes divisées par chapitres, paragraphes et numéros, +c'est de cette manière que j'en indique les citations. Quand il m'arrive +de me servir d'une édition qui n'est pas ainsi divisée, je cite la page, +en ayant le soin de spécifier l'édition que j'ai eue sous les yeux; dans +ce cas, c'est ordinairement la même que celle que Rollin a +consultée.--L.] + +HERODOTUS. _Francof._, an. 1608. + +THUCYDIDES. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1588. + +XENOPHON. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_, an. +1625. + +POLYBIUS. _Parisiis_, an. 1609. + +DIODORUS SICULUS. _Hanoviæ, Typis Wechelianis_, an. 1684. + +PLUTARCHUS. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_, +an. 1624. + +STRABO. _Lutetiæ Parisiorum, Typis regiis_, an. 1620. + +ATHENÆUS. _Lugduni_, an. 1612. + +PAUSANIAS. _Hanoviæ, Typis Wechelianis_, an. 1613. + +APPIANUS ALEXANDRINUS. _Apud Henric. Stephan._, an. 1592. + +PLATO. _Ex nova Joannis Serrani interpretatione, apud Henricum +Stephanum_, an. 1578. + +ARISTOTELES. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_, +an. 1619. + +ISOCRATES. _Apud Paulum Stephanum_, an. 1604. + +DIOGENES LAERTIUS. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1594. + +DEMOSTHENES. _Francof._, an. 1604. + +ARRIANUS. _Lugd. Batav._, an. 1704. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + HISTOIRE ANCIENNE + DES ÉGYPTIENS, + DES CARTHAGINOIS, DES ASSYRIENS, DES BABYLONIENS, + DES MÈDES ET DES PERSES, + DES MACÉDONIENS ET DES GRECS. + +-------------------------------------------------------------------- + +AVANT-PROPOS. + +ORIGINE ET PROGRÈS DE L'ÉTABLISSEMENT +DES ROYAUMES. + +Pour connaître comment se sont formés les états et les royaumes qui ont +partagé l'univers, par quels degrés ils sont parvenus à ce point de +grandeur que l'histoire nous montre, par quels liens les familles et les +villes se sont réunies pour composer un corps de société, et pour vivre +ensemble sous une même autorité et sous des lois communes, il est à +propos de remonter, pour ainsi dire, jusqu'à l'enfance du monde, et +jusqu'au temps où les hommes, répandus en différentes contrées après la +division des langues, commencèrent à peupler la terre. + +Dans ces premiers temps, chaque père était le chef souverain de sa +famille, l'arbitre et le juge des différends qui y naissaient, le +législateur-né de la petite société qui lui était soumise, le défenseur +et le protecteur de ceux que la naissance, l'éducation et leur faiblesse +mettaient sous sa sauvegarde, et dont sa tendresse lui rendait les +intérêts aussi chers que les siens propres. + +Quelque indépendante que fût l'autorité de ces maîtres, ils n'en usaient +qu'en pères, c'est-à-dire, avec beaucoup de modération. Peu jaloux de +leur pouvoir, ils ne songeaient point à dominer avec hauteur, ni à +décider avec empire. Comme ils se trouvaient nécessairement obligés +d'associer les autres à leurs travaux domestiques, ils les associaient +aussi à leurs délibérations, et s'aidaient de leurs conseils dans les +affaires. Ainsi tout se faisait de concert, et pour le bien commun. + +Les lois que la vigilance paternelle établissait dans ce petit sénat +domestique, étant dictées par le seul motif de l'utilité publique, +concertées avec les enfants les plus âgés, acceptées par les inférieurs +avec un libre consentement, étaient gardées avec religion, et se +conservaient dans les familles comme une police héréditaire qui en +faisait la paix et la sûreté. + +Différents motifs donnèrent lieu à différentes lois. L'un, sensible à la +joie de la naissance d'un fils qui, le premier, l'avait rendu père, +songea à le distinguer parmi ses frères par une portion plus +considérable dans ses biens et par une autorité plus grande dans sa +famille. Un autre, plus attentif aux intérêts d'une épouse qu'il +chérissait, ou d'une fille tendrement aimée qu'il voulait établir, se +crut obligé d'assurer leurs droits et d'augmenter leurs avantages. La +solitude et l'abandon d'une épouse qui pouvait devenir veuve toucha +davantage un autre, et il pourvut de loin à la subsistance et au repos +d'une personne qui faisait la douceur de sa vie. De ces différentes +vues, et d'autres pareilles, sont nés les différents usages des peuples, +et les droits des nations, qui varient à l'infini. + +A mesure que chaque famille croissait par la naissance des enfants et +par la multiplicité des alliances, leur petit domaine s'étendait, et +elles vinrent peu-à-peu à former des bourgs et des villes. + +Ces sociétés étant devenues fort nombreuses par la succession des temps, +et les familles s'étant partagées en diverses branches, qui avaient +chacune leurs chefs, et dont les intérêts et les caractères différents +pouvaient troubler l'ordre public, il fut nécessaire de confier le +gouvernement à un seul, pour réunir tous ces chefs sous une même +autorité, et pour maintenir le repos public par une conduite uniforme. +L'idée qu'on conservait encore du gouvernement paternel, et l'heureuse +expérience qu'on en avait faite, inspirèrent la pensée de choisir parmi +les plus gens de bien et les plus sages celui en qui l'on reconnaissait +davantage l'esprit et les sentiments de père. L'ambition et la brigue +n'avaient [Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] point de part dans ce choix: +la probité seule et la réputation de vertu et d'équité en décidaient, et +donnaient la préférence aux plus dignes[22]. + +[Note 22: «Quos ad fastigium hujus majestatis non ambitio popularis, +sed spectata inter bonos moderatio provehebat.»] + +Pour relever l'éclat de leur nouvelle dignité, et pour les mettre plus +en état de faire respecter les lois, de se consacrer tout entiers au +bien public, de défendre l'État contre les entreprises des voisins et +contre la mauvaise volonté des citoyens mécontents, on leur donna le nom +de _roi_, on leur érigea un trône, on leur mit le sceptre en main, on +leur fit rendre des hommages, on leur assigna des officiers et des +gardes, on leur accorda des tributs, on leur confia un plein pouvoir +pour administrer la justice; et, dans cette vue, on les arma du glaive +pour réprimer les injustices et pour punir les crimes. + +[Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] Chaque ville, dans les commencements, +avait son roi, qui, plus attentif à conserver son domaine qu'à +l'étendre, renfermait son ambition dans les bornes du pays qui l'avait +vu naître[23]. Les démêlés presque inévitables entre des voisins, la +jalousie contre un prince plus puissant, un esprit remuant et inquiet, +des inclinations martiales, le désir de s'agrandir et de faire éclater +ses talents, donnèrent occasion à des guerres, qui se terminaient +souvent par l'entier assujettissement des vaincus, dont les villes +passaient sous le pouvoir du conquérant, et grossissaient peu-à-peu son +domaine. [Marge: Justin. _ibid._] De cette sorte, une première victoire +servant de degré et d'instrument à la seconde, et rendant le prince plus +puissant et plus hardi pour de nouvelles entreprises, plusieurs villes +et plusieurs provinces, réunies sous un seul monarque, formèrent des +royaumes plus ou moins étendus, selon que le vainqueur avait poussé ses +conquêtes avec plus ou moins de vivacité[24]. + +[Note 23: «Fines imperii tueri magis quàm proferre mos erat. Intra +suam cuique patriam regna finiebantur.»] + +[Note 24: «Domitis proximis, quum accessione virium fortior ad alios +transiret, et proxima quæque victoria instrumentum sequentis esset, +totius Orientis populos subegit.»] + +Parmi ces princes, il s'en rencontra dont l'ambition, se trouvant trop +resserrée dans les limites d'un simple royaume, se répandit par-tout +comme un torrent et comme une mer, engloutit les royaumes et les +nations, et fit consister la gloire à dépouiller de leurs états des +princes qui ne leur avaient fait aucun tort, à porter au loin les +ravages et les incendies, et à laisser par-tout des traces sanglantes de +leur passage. Telle a été l'origine de ces fameux empires qui +embrassaient une grande partie du monde. + +Les princes usaient diversement de la victoire, selon la diversité de +leurs caractères ou de leurs intérêts. Les uns, se regardant comme +absolument maîtres des vaincus, et croyant que c'était assez faire pour +eux que de leur laisser la vie, les dépouillaient eux et leurs enfants +de leurs biens, de leur patrie, de leur liberté; les réduisaient à un +dur esclavage; les occupaient aux arts nécessaires pour la vie, aux plus +vils ministères de la maison, aux pénibles travaux de la campagne; et +souvent même les forçaient, par des traitements inhumains, à creuser les +mines, et à fouiller dans les entrailles de la terre pour satisfaire +leur avarice; et de là le genre humain se trouva partagé comme en deux +espèces d'hommes, de libres et de serfs, de maîtres et d'esclaves. + +D'autres introduisirent la coutume de transporter les peuples entiers, +avec toutes leurs familles, dans de nouvelles contrées, où ils les +établissaient, et leur donnaient des terres à cultiver. + +D'autres, encore plus modérés, se contentaient de faire racheter aux +peuples vaincus leur liberté, et l'usage de leurs lois et de leurs +privilèges, par des tributs annuels qu'ils leur imposaient; et +quelquefois même ils laissaient les rois sur leur trône, en exigeant +d'eux seulement quelques hommages. + +Les plus sages et les plus habiles en matière de politique se faisaient +un honneur de mettre une espèce d'égalité entre les peuples nouvellement +conquis et les anciens sujets, accordant aux premiers le droit de +bourgeoisie, et presque tous les mêmes droits et les mêmes priviléges +dont jouissaient les autres; et par-là, d'un grand nombre de nations +répandues dans toute la terre, ils ne faisaient plus en quelque sorte +qu'une ville, ou du moins qu'un peuple. + +Voilà une idée générale et abrégée de ce que l'histoire du genre humain +nous présente, et que je vais tâcher d'exposer plus en détail en +traitant de chaque empire et de chaque nation. Je ne toucherai point à +l'histoire du peuple de Dieu, ni à celle des Romains. Les Égyptiens, les +Carthaginois, les Assyriens, les Babyloniens, les Mèdes et les Perses, +les Macédoniens, les Grecs feront le sujet de l'ouvrage que je donne au +public. Je commence par les Égyptiens et par les Carthaginois, parce que +les premiers sont fort anciens, et que les uns et les autres sont plus +détachés du reste de l'histoire, au lieu que les autres peuples ont plus +de liaison entre eux, et quelquefois même se succèdent. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + LIVRE PREMIER. + + ---------------------- + + HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS. + +Je diviserai en trois parties ce que j'ai à dire sur les Égyptiens. La +première renfermera un plan abrégé et une courte description des +différentes parties de l'Égypte, et de ce qu'on y trouve de plus +remarquable. Dans la seconde, je parlerai des coutumes, des lois et de +la religion des Égyptiens. Enfin, dans la troisième, j'exposerai +l'histoire des rois d'Égypte. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + PREMIÈRE PARTIE. + + --------- + +DESCRIPTION DE L'ÉGYPTE, ET DE CE QUI S'Y TROUVE +DE PLUS REMARQUABLE. + +[Marge: Herod, lib. 2 cap. 177.] L'Égypte, dans une étendue assez +bornée, renfermait autrefois[25] un grand nombre de villes, et une +multitude incroyable d'habitants[26]. + +[Note 25: On marque que, sous Amasis, il y avait en Égypte vingt +mille villes habitées.] + +[Note 26: La population de l'ancienne Égypte n'a rien d'incroyable. +Seulement il faut distinguer, dans les textes anciens qui en font +mention, ceux qui donnent un renseignement positif, de ceux qui +n'offrent que des circonstances vagues dont on croit pouvoir conclure la +population de ce pays. + +Diodore de Sicile dit qu'autrefois, et de son temps, l'Égypte contenait +sept millions d'habitants (I, § 31). + +Josèphe, environ un siècle après, porte la population de ce pays à sept +millions cinq cent mille ames, sans compter celle d'Alexandrie (Jos. +_Bell. Jud._ II, c. 16, §4), qui était, selon Diodore, de trois cent +mille ames. + +Il résulte de ces deux passages clairs et positifs que, depuis les temps +anciens jusqu'au règne de Titus, la population de l'Égypte était +constamment restée au-dessous de huit millions d'habitants. + +Comme la surface habitable de ce pays est d'environ deux mille deux +cents lieues carrées, on voit que la population était de trois mille +quatre cents à trois mille cinq cents habitants par lieue carrée de +terre habitable; ce qui n'a rien d'extraordinaire, quand on songe à la +prospérité de l'ancienne Égypte. + +Quant à la population qu'on a voulu conclure du nombre d'un million de +soldats qui sortaient des cent portes de Thèbes, ou bien encore des +dix-sept cents enfants mâles nés, selon Diodore de Sicile, le même jour +que Sésostris (I, § 54), elle serait en effet incroyable; car elle +monterait à quarante ou cinquante millions d'individus. Mais, de ces +deux faits, le premier est fondé sur une erreur de mots; le second, sur +une erreur faite par Diodore de Sicile, ou peut-être sur une des +exagérations familières aux prêtres égyptiens, qui ont débité tant de +contes aux voyageurs grecs. C'est ce que j'établis dans un Mémoire dont +je n'ai pu présenter ici que le principal résultat.--L.] + +Elle est bornée au levant par la mer Rouge et l'isthme de Suez, au midi +par l'Éthiopie, au couchant par la Libye, et au nord par la mer +Méditerranée. Le Nil parcourt du midi au nord toute la longueur du pays +dans l'espace de près de deux cents lieues[27]. Ce pays se trouve +resserré de côté et d'autre par deux chaînes de montagnes, qui souvent +ne laissent entre elles et le Nil qu'une plaine d'une demi-journée de +chemin, et quelquefois moins. + +Du côté occidental, la plaine s'élargit en quelques endroits[28] jusqu'à +une étendue de vingt-cinq ou trente lieues. La plus grande largeur de +l'Égypte se prend d'Alexandrie à Damiette, dans un espace d'environ +cinquante lieues[29]. + +[Note 27: La longueur de la vallée de l'Égypte, y compris ses +sinuosités, est de cinq cent soixante-dix milles géographiques, ou deux +cent trente-sept lieues de vingt-cinq au degré, et cent quatre-vingt-dix +lieues de vingt au degré.--L.] + +[Note 28: Par exemple, dans la partie de l'Égypte moyenne, qu'on +appelle le _Faïoum_, ancien nome _Arsinoïtes_, dont le point le plus +éloigné du Nil en est distant de quarante milles géographiques, ou +quatorze lieues environ.--L.] + +[Note 29: La plus grande largeur se prend d'Alexandrie à Péluse: la +distance est de cent quarante milles, ou quarante-six lieues.--L.] + +L'ancienne Égypte peut se diviser en trois principales parties: la haute +Égypte, appelée autrement Thébaïde, qui était la partie la plus +méridionale; l'Égypte du milieu, nommée Heptanome, à cause des sept +nomes ou départements qu'elle renfermait; la basse Égypte, qui +comprenait ce que les Grecs appellent Delta, et tout ce qu'il y a de +pays jusqu'à la mer Rouge, et le long de la [Marge: Strab. l. 17, pag. +787.]mer Méditerranée jusqu'à Rhinocolure, ou au mont Casius. Sous +Sésostris, toute l'Égypte fut réunie en un [Marge: [Diod. Sic. I § +54.]]seul royaume, et divisée en trente-six gouvernements ou nomes: dix +dans la Thébaïde, dix dans le Delta, et seize dans le pays qui est +entre-deux. + +Les villes de Syène et d'Éléphantine séparaient l'Égypte et l'Éthiopie; +et, du temps d'Auguste, elles servaient [Marge: Tacit. Ann. l. 2, c. +61.]de bornes à l'empire romain: _claustra olim romani imperii_. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE PREMIER. + + THÉBAIDE. + +Thèbes, qui donna son nom à la Thébaïde, le pouvait disputer aux plus +belles villes de l'univers. Ses cent portes chantées par Homère sont +connues de tout le [Marge: Hom. II. 1, vers. 381.] monde, et lui font +donner le surnom d'Hécatompyle, pour la distinguer d'une autre Thèbes +située en Béotie. Elle n'était pas moins peuplée qu'elle était vaste, et +on a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble deux cents chariots et +dix mille combattants par chacune de ses [Marge: Strab. l. 17, pag. +816.]portes. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence +[Marge: Tacit. Ann. l. 2, c. 60.]et sa grandeur, encore qu'ils n'en +eussent vu que les ruines, tant les restes en étaient augustes. + +[Marge: Voyage de Thévenot.] On a découvert dans la Thébaïde (on +l'appelle maintenant le Sayd) des temples et des palais encore presque +entiers, où les colonnes et les statues sont innombrables. On y admire +sur-tout un palais dont les restes semblent n'avoir subsisté que pour +effacer la gloire des plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de +vue, et bornées de part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi +rare que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues à quatre +portiques dont la hauteur étonne les yeux. Encore ceux qui nous ont +décrit ce prodigieux édifice n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le +tour, et ne sont pas même assurés d'en avoir vu la moitié; mais tout ce +qu'ils ont vu était surprenant. Une salle, qui apparemment faisait le +milieu de ce superbe palais, était soutenue de six-vingts colonnes de +six brassées de grosseur, grandes à proportion, et entremêlées +d'obélisques que tant de siècles n'ont pu abattre. La peinture y avait +étalé tout son art et toutes ses richesses. Les couleurs même, +c'est-à-dire, ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir du temps, se +soutiennent encore parmi les ruines de cet admirable édifice, et y +conservent leur vivacité: tant l'Égypte savait imprimer un caractère +d'immortalité à tous ses ouvrages. Strabon, qui avait été sur les +[Marge: Lib. 17, pag. 805.] lieux, fait la description d'un temple qu'il +avait vu en Égypte, presque entièrement semblable à ce qui vient d'être +rapporté[30]. + +[Marge: Pag. 816.] Le même auteur, en écrivant les raretés de la +Thébaïde, parle d'une statue de Memnon, fort célèbre, dont il avait vu +les restes[31]. On dit que cette statue, lorsqu'elle était frappée des +premiers rayons du soleil levant, rendait un son articulé. En effet +Strabon entendit ce son; mais il doute qu'il vînt de la statue. + +[Note 30: Ce temple est celui d'Héliopolis. Voyez l'explication que +j'en ai donnée dans la traduction française, tom. V, p. 386 et +suiv.--L.] + +[Note 31: «Germanicus aliis quoque miraculis intendit animum, quorum +præcipua fuêre Memnonis saxea effigies, ubi radiis solis icta est, +vocalem sonum reddens, etc.» TACIT. _Annal._ lib. 2, cap. 61. + += Cette statue colossale est assise et haute de 19 mètres 55 centimètres +(environ 60 pieds), y compris le piédestal, qui a 4 mètres: si la statue +était debout, elle aurait plus de 60 pieds. Ses jambes sont encore +toutes couvertes d'inscriptions grecques et latines, la plupart du temps +d'Adrien. Elles ont été gravées par des personnes qui attestent avoir +entendu Memnon saluer l'Aurore. (Voy. Jablonski, _Syntagm._ III, _de +Memn._, pag. 57.) On a soupçonné que les prêtres, au moyen de conduits +souterrains, pénétraient dans la statue, afin que Memnon n'oubliât point +de saluer sa mère. M. de Humboldt a cherché une explication physique du +bruit que l'on croyait entendre. (_Voyages_, tom. IV, p. 560.)--L.] + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE II. + + ÉGYPTE DU MILIEU, OU HEPTANOME. + +Cette partie de l'Égypte avait pour capitale Memphis. On voyait dans +cette ville plusieurs temples magnifiques, entre autres celui du dieu +Apis, qui y était honoré d'une manière particulière. Il en sera parlé +dans la suite, aussi-bien que des pyramides, qui étaient dans le +voisinage de Memphis, et qui ont rendu cette ville si célèbre. Elle +était située sur le bord occidental du Nil. + +[Marge: Voyage de Thévenot.] Le grand Caire, qui semble avoir succédé à +Memphis, a été bâti de l'autre côté du Nil. Le château du Caire est une +des choses les plus curieuses qui soient en Égypte. Il est situé sur une +montagne hors de la ville. Il est bâti sur le roc qui lui sert de +fondement, et entouré de murailles fort hautes et fort épaisses. On +monte à ce château par un escalier taillé dans le roc, si aisé à monter, +que les chevaux et les chameaux tout chargés y vont facilement. Ce qu'il +y a de plus beau et de plus rare à voir dans ce château, c'est le puits +de Joseph. On lui donne ce nom, soit parce que les Égyptiens se plaisent +à attribuer à ce grand homme ce qu'ils ont chez eux de plus remarquable, +soit parce qu'en effet cette tradition s'est conservée dans le pays[32]. +C'est une preuve au moins que l'ouvrage est fort ancien; et certainement +il est digne de la magnificence des plus puissants rois de l'Égypte. Ce +puits est comme à double étage, taillé dans le roc vif, d'une profondeur +prodigieuse. On descend jusqu'au réservoir qui est entre les deux puits +par un escalier qui a deux cent vingt marches, large d'environ sept à +huit pieds, dont la descente, douce et presque imperceptible, laisse un +accès très-facile aux bœufs qui sont employés pour faire monter l'eau. +Elle vient d'une source qui est presque la seule qui se trouve dans le +pays. Les bœufs font tourner continuellement une roue où tient une corde +à laquelle sont attachés plusieurs seaux. L'eau tirée ainsi du premier +puits, qui est le plus profond, se rend par un petit canal dans un +réservoir qui fait le fond du second puits, au haut duquel elle est +portée de la même manière; et de là elle se distribue par des canaux en +plusieurs endroits du château. Comme ce puits passe dans le pays pour +être fort ancien, et qu'effectivement il se sent bien du goût antique +des Égyptiens, j'ai cru qu'il pouvait ici trouver sa place parmi les +raretés de l'ancienne Égypte. + +[Note 32: Le nom de _puits de Joseph_ vient uniquement de ce que ce +puits a été construit vers l'an 1176 de notre ère, par les ordres du +sultan Salah-Eddin ou Saladin, qui se nommait aussi _Joseph_ +(Yousouf).--L.] + +[Marge: Lib. 17, pag. 807.] Strabon parle d'une machine pareille, qui, +par le moyen de roues et de poulies, faisait monter de l'eau du Nil sur +une colline fort élevée, avec cette différence qu'au lieu de bœufs +c'étaient des esclaves, au nombre de cent cinquante, qui étaient +employés à faire tourner ces roues. + +La partie de l'Égypte dont nous parlons ici est célèbre par plusieurs +raretés qui méritent d'être examinées chacune en particulier. Je n'en +rapporterai que les principales: les obélisques, les pyramides, le +labyrinthe, le lac de Mœris, et ce qui regarde le Nil. + +§ Ier. _Obélisques._ + +L'Égypte semblait mettre toute sa gloire à dresser des monuments pour la +postérité. Ses obélisques font encore aujourd'hui, autant par leur +beauté que par leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la +puissance romaine, désespérant d'égaler les Égyptiens, a cru faire assez +pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs rois. + +Un obélisque est une aiguille ou pyramide quadrangulaire, menue, haute, +et perpendiculairement élevée en pointe, pour servir d'ornement à +quelque place, et qui est souvent chargée d'inscriptions ou +d'hiéroglyphes. On appelle hiéroglyphes, des figures ou des symboles +mystérieux, dont se servaient les Égyptiens pour couvrir et envelopper +les choses sacrées et les mystères de leur théologie. + +[Marge: Diod. lib. 1, pag. 37.] Sésostris avait fait élever dans la +ville d'Héliopolis deux obélisques d'une pierre très-dure, tirée des +carrières de la ville de Syenne, à l'extrémité de l'Égypte. Ils avaient +chacun cent-vingt coudées de haut[33], c'est-à-dire, trente toises ou +cent quatre-vingts pieds. L'empereur Auguste, après avoir réduit +l'Égypte en province, fit transporter à Rome ces deux obélisques, dont +l'un a été brisé depuis. Il n'osa pas en faire autant à l'égard d'un +troisième, qui était d'une grandeur énorme. [Marge: Plin. lib. 36, cap. +6 et 8.] Il avait été construit sous Ramessès: on dit qu'il y avait eu +vingt mille hommes employés à le tailler. Constance, plus hardi +qu'Auguste, le fit transporter à Rome[34]. On y voit encore deux de ces +obélisques, aussi-bien qu'un autre de cent coudées ou vingt-cinq toises +de haut, et de huit coudées ou deux toises de diamètre. Caïus César +[Marge: _Ibid._ cap. 9.] l'avait fait venir d'Égypte sur un vaisseau +d'une fabrique si extraordinaire, qu'au rapport de Pline on n'en avait +jamais vu de pareil. + +[Note 33: Je prends pour la coudée égyptienne celle qu'on a trouvée +gravée dans le nilomètre d'Éléphantine: elle est de 0 mètre 527 +millimètres. Les 120 coudées font 63 mètres 24 centim., ou 194 pieds 8 +pouc.--L.] + +[Note 34: Les principaux obélisques égyptiens qui existent à Rome +sont ceux de + + Mètr. Cen. + St-Jean de Latran, hauteur. 33 3 + Saint-Pierre. 27 7 + Du palais Pamphili. 16 53 + De Sainte-Marie-Majeure. 14 74 + Du Quirinal. 14 74 + De la Porte du Peuple. 24 57 + + --L.] + +Toute l'Égypte était pleine de ces sortes d'obélisques. Ils étaient pour +la plupart taillés dans les carrières de la haute Égypte, où l'on en +trouve encore qui sont à demi taillés. Mais ce qu'il y a de plus +admirable, c'est que les anciens Égyptiens avaient su creuser jusque +dans la carrière un canal, où montait l'eau du Nil dans le temps de son +inondation; d'où ensuite ils enlevaient les colonnes, les obélisques, et +les statues sur des radeaux[35] proportionnés à leur poids, pour les +conduire dans la basse Égypte[36]. Et, comme le pays était tout coupé +d'une infinité de canaux, il n'y avait guère d'endroits où ils ne +pussent transporter facilement ces masses énormes, dont le poids aurait +fait succomber toute autre sorte de machines. + +[Note 35: Le radeau est un assemblage de plusieurs pièces de bois +plates, qui sert à voiturer des marchandises sur une rivière.] + +[Note 36: Le procédé employé par les Égyptiens, et dont Rollin ne +donne pas une idée assez précise, mérite bien d'être rapporté ici. +Lorsque Ptolémée Philadelphe voulut faire transporter à Alexandrie un +obélisque de 80 coudées (42 mètres 160 millim.), que le roi Nectanebis +avait fait tailler autrefois, Callisthène dit qu'on creusa d'abord un +canal qui, partant du Nil, allait passer sous l'obélisque qu'on voulait +enlever. On construisit ensuite deux barques qu'on remplit de pierres +dont la masse était double de celle de l'obélisque. Cette pesante charge +les fit enfoncer dans l'eau assez profondément pour qu'elles pussent +être conduites sous l'obélisque, qui se trouvait couché en travers du +canal, ayant ses extrémités appuyées sur les deux bords. Ensuite on vida +les bâtiments de toutes les pierres qu'ils contenaient. Dégagés de ce +poids, ils soulevèrent nécessairement l'obélisque, qu'il fut aisé de +conduire au lieu de sa destination (lib. 36, c. 9.). Ce procédé +ingénieux, analogue à celui que nous employons pour remettre à flot les +vaisseaux submergés, explique comment les Égyptiens ont pu transporter +d'un bout de l'Égypte à l'autre d'énormes fardeaux, tels que les temples +monolithes, ou d'une seule pierre.--L.] + +§ II. _Pyramides._ + +Une pyramide est un corps solide ou creux, qui a une base large et +ordinairement carrée, qui se termine en pointe. + +[Marge: Herodot., lib. 2, c. 124, etc.] Il y avait en Égypte trois +pyramides plus célèbres que toutes les autres, qui, selon Diodore de +Sicile, ont mérité [Marge: Diod. lib. 1, p. 39-41.] [Marge: Plin. lib. +36, cap. 12.] d'être mises au nombre des sept merveilles du monde. Elles +n'étaient pas fort éloignées de la ville de Memphis[37]. Je ne parlerai +ici que de la plus grande des trois. Elle était, comme les autres, bâtie +sur le roc qui lui servait de fondement, de figure carrée par sa base, +construite au-dehors en forme de degrés[38], et allait toujours en +diminuant jusqu'au sommet. Elle était bâtie de pierres d'une grandeur +extraordinaire, dont les moindres étaient de trente pieds, travaillées +avec un art merveilleux, et couvertes de figures hiéroglyphiques. Selon +plusieurs des anciens auteurs, chaque côté avait huit cents pieds de +largeur, et autant de hauteur[39]. Le haut de la pyramide, qui d'en bas +semblait être une pointe, une aiguille, était une belle plate-forme de +dix ou douze grosses pierres, et chaque côté de cette plate-forme était +de seize à dix-sept pieds. + +[Note 37: Elles en étaient à 120 stades (DIOD. SIC. 1, § 63.).--L.] + +[Note 38: Autrefois les degrés étaient recouverts et cachés par un +revêtement qui a tout-à-fait disparu: aussi était-il fort difficile +d'arriver au sommet, comme Pline le donne à entendre (lib. 36, c. 12; +cf. Silv. de Sacy, _Trad. d'Abdallatif_, p. 216). J'ai expliqué ailleurs +ce revêtement (_Recherches critiques sur Dicuil._, pag. 101 et +suiv.).--L.] + +[Note 39: Les anciens ne sont point d'accord sur les dimensions de +la grande pyramide. On peut voir leurs textes dans M. Larcher +(_Traduction d'Hérodote_, tom. II, pag. 440.).--L.] + +Voici la mesure qu'en a donnée feu M. de Chazelles[40], de l'Académie +des Sciences, qui avait été exprès sur les lieux en 1693: + + Le côté de la base, qui est tout carré 110 toises. + Ainsi la superficie de la base est de 12,100 tois. carrées. + Les faces sont des triangles équilatéraux. + La hauteur perpendiculaire. 77 toises 3/4. + Et la solidité. 313,590 toises cubes. + +[Note 40: Les mesures trigonométriques prises par M. Nouet diffèrent +un peu de celles de M. de Chazelles. + + Mètr. Cent. + + La base est de 227 25 + La hauteur perpendiculaire + jusq'à la plate-forme actuelle, de 136 95 + L'inclinaison des faces sur + le plan, de 51° 33' 44" + +Au témoignage de Diodore, la pyramide n'était pas terminée tout-à-fait +en pointe: la plate-forme supérieure avait six coudées, ou trois mètres +162 mill. de côté (DIOD. SIC. I, § 63); d'une autre part, on a la preuve +que le revêtement était de 2 mètres 710 mill.: on a donc pour la base +232 mètres 67 cent., ou 119 toises; et pour la hauteur 144 mètres, 60 +cent., ou 75 toises. Il s'ensuit que la solidité de la pyramide est +d'environ 2,620,000 mètres cubes. + +Voici les dimensions des deux autres pyramides construites, l'une par +Mycérinus, l'autre par Chéphren: + + Base. Haut. Solidité. + + Mycér. 103 1 53 193,000 mètres cub. + Chéph. 207 1 132 1,880,000 + +Ainsi la solidité des trois pyramides est égale à 4,690,000 mètres +cubes. En supposant qu'avec les pierres qui entrent dans ces trois +édifices on voulût construire une muraille de trois mètres (environ 9 +pieds) de haut, et de 1/3 de mètre (environ 1 pied d'épaisseur), on +pourrait lui donner 469 myriamètres ou 1054 lieues de longueur; +c'est-à-dire, qu'elle serait assez longue pour traverser l'Afrique +depuis Alexandrie jusqu'à la côte de Guinée. Ces calculs sont propres à +donner une idée de l'immensité du travail que ces monuments ont +exigé.--L.] + +Cent mille ouvriers travaillaient à cet ouvrage, et de trois mois en +trois mois un pareil nombre leur succédait. Dix années entières furent +employées à couper les pierres, soit dans l'Arabie, soit dans +l'Éthiopie, et à les voiturer en Égypte; et vingt autres années à +construire ce vaste édifice, qui au-dedans avait une infinité de +chambres et de salles. On avait marqué sur la pyramide, en caractères +égyptiens, ce qu'il avait coûté simplement pour les aulx, les poireaux, +les ognons, et autres pareils légumes fournis aux ouvriers, et cette +somme montait à seize cents talents d'argent,[41] c'est-à-dire, quatre +millions cinq cent mille livres; d'où il était facile de conjecturer +combien pour tout le reste la dépense était énorme. + +[Note 41: 8,800,000 francs, s'il s'agit de talents attiques; ce qui +est douteux.--L.] + +Telles étaient les fameuses pyramides d'Égypte, qui, par leur figure, +autant que par leur grandeur, ont triomphé du temps et des barbares. +Mais, quelque effort que fassent les hommes, leur néant paraît partout. +Ces pyramides étaient des tombeaux, et l'on voit encore aujourd'hui, au +milieu de celle qui était la plus grande, un sépulcre[42] vide, taillé +tout entier d'une seule pierre, qui a de largeur et de hauteur environ +trois pieds, sur un peu plus de six pieds de longueur. Voilà à quoi se +terminaient tant de mouvements, tant de dépenses, tant de travaux +imposés à des milliers d'hommes pendant plusieurs années, à procurer à +un prince, dans cette vaste étendue et cette masse énorme de bâtiments, +un petit caveau de six pieds. Encore les rois qui ont bâti ces pyramides +n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils n'ont pas joui de +leur sépulcre. La haine publique qu'on leur portait, à cause des duretés +inouïes qu'ils avaient exercées contre leurs sujets en les accablant de +travaux, les obligea de se faire inhumer dans des lieux inconnus, afin +de dérober leurs corps à la connaissance et à la vengeance des peuples. + +[Note 42: Strabon parle de ce sépulcre, liv. 17, p. 808. + += M. Belzoni, qui vient de pénétrer dans la seconde pyramide, y a trouvé +également un tombeau.--L.] + +[Marge: Diod. lib. 1, pag. 46.] Cette dernière circonstance, que les +historiens ont soigneusement remarquée, nous apprend quel jugement nous +devons porter de ces ouvrages si vantés dans l'antiquité. Il est +raisonnable d'y remarquer et d'y estimer le bon goût des Égyptiens par +rapport à l'architecture, qui les porta dès le commencement, et sans +qu'ils eussent encore de modèles qu'ils pussent imiter, à viser en tout +au grand, et à s'attacher aux vraies beautés, sans s'écarter jamais +d'une noble simplicité, en quoi consiste la souveraine perfection de +l'art. Mais quel cas doit-on faire de ces princes qui regardaient comme +quelque chose de grand de faire construire, à force de bras et d'argent, +de vastes bâtiments, dans l'unique vue d'éterniser leur nom, et qui ne +craignaient point de faire périr des milliers d'hommes pour satisfaire +leur vanité? Ils étaient bien éloignés du goût des Romains, qui +cherchaient à s'immortaliser par des ouvrages magnifiques, mais +consacrés à l'utilité publique. + +[Marge: Lib. 36, cap. 12.] Pline nous donne en peu de mots une juste +idée de ces pyramides en les appelant une folle ostentation de la +richesse des rois, qui ne se termine à rien d'utile: _regum pecuniæ +otiosa ac stulta ostentatio_; et il ajoute que c'est par une juste +punition que leur mémoire a été ensevelie dans l'oubli, les historiens +ne convenant point entre eux du nom de ceux qui ont été les auteurs +d'ouvrages si vains: _inter eos non constat à quibus factæ sint, +justissimo casu obliteratis tantæ vanitatis auctoribus_. En un mot, +selon la remarque judicieuse de Diodore, autant l'industrie des +architectes est louable et estimable dans ces pyramides, autant +l'entreprise des rois est-elle digne de blâme et de mépris. + +Mais ce que nous devons le plus admirer dans ces anciens monuments, +c'est la preuve certaine et subsistante qu'ils nous fournissent de +l'habileté des Égyptiens dans l'astronomie, c'est-à-dire dans une +science qui semble ne pouvoir se perfectionner que par une longue suite +d'années et par un grand nombre d'expériences. M. de Chazelles, en +mesurant la grande pyramide dont nous parlons, trouva que les quatre +côtés de cette pyramide étaient exposés précisément aux quatre régions +du monde, et par conséquent marquaient la véritable méridienne de ce +lieu[43]. Or, comme cette exposition si juste doit, selon toutes les +apparences, avoir été affectée par ceux qui élevaient cette grande masse +de pierres il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que, pendant un +si long espace de temps, rien n'a changé dans le ciel à cet égard, ou +(ce qui revient au même) dans les pôles de la terre, ni dans les +méridiens. C'est M. de Fontenelle qui fait cette remarque dans l'éloge +de M. de Chazelles. + +[Note 43: Les savants Français ont trouvé que l'orientement de la +pyramide n'est exact qu'à environ 18' près; ce qui est déjà une +précision étonnante: car nos astronomes reconnaissent qu'il est fort +difficile de tracer une méridienne de plus de 700 pieds de longueur, à +18' près, quand on ne peut se guider que sur des alignements. +D'ailleurs, la difficulté de tracer une parallèle exacte à la base de la +pyramide, dans l'état où se trouve ce monument, laisse encore beaucoup +d'incertitude sur l'observation de M. de Chazelles et sur celle de M. +Nouet. Toujours est-il certain que les Égyptiens savaient mettre une +grande précision dans les travaux de ce genre.] + +§ III. _Labyrinthe_. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 148. Diod. lib. 1, pag. 42. Plin. l. 36, cap. +13. Strab. l. 17, pag. 811.] Ce que nous avons dit sur le jugement qu'on +doit porter des pyramides peut être appliqué aussi au labyrinthe, +qu'Hérodote, qui l'avait vu, nous assure avoir été encore plus +surprenant que les pyramides. On l'avait bâti à l'extrémité méridionale +du lac de Mœris, dont nous parlerons bientôt, près de la ville des +Crocodiles, qui est la même qu'Arsinoé. Ce n'était pas tant un seul +palais qu'un magnifique amas de douze palais disposés régulièrement, et +qui communiquaient ensemble. Quinze cents chambres entremêlées de +terrasses s'arrangeaient autour de douze salles, et ne laissaient point +de sortie à ceux qui s'engageaient à les visiter[44]. Il y avait autant +de bâtiments sous terre. Ces bâtiments souterrains étaient destinés à la +sépulture des rois; et encore (qui le pourrait dire sans honte, et sans +déplorer l'aveuglement de l'esprit humain?) à nourrir les crocodiles +sacrés, dont une nation d'ailleurs si sage faisait ses dieux[45]. + +[Note 44: Dans une dissertation spéciale, j'ai essayé d'expliquer la +construction de cet édifice étonnant (_trad. de Strabon_, tom. V, p. +407; et _Nouv. Annales des Voyages_, t. VI, pag. 133 et suiv.)] + +[Note 45: Hérodote (II, § 148) dit que les souterrains _servaient de +tombeau_ aux crocodiles sacrés, mais non pas qu'on les y nourrissait, ce +qui, du reste, ne se concevrait pas facilement (Voyez Larcher, +_traduction d'Hérodote_, tom. II, pag. 494). + +L'erreur appartient à Bossuet, que Rollin copie en cet endroit: tout le +paragraphe est tiré du Discours sur l'Histoire universelle.--L.] + +Pour s'engager dans la visite des chambres et des salles du labyrinthe, +on juge aisément qu'il était nécessaire de prendre la même précaution +qu'Ariane fit prendre à Thésée, lorsqu'il fut obligé d'aller combattre +le Minotaure dans le labyrinthe de Crète. Virgile en fait ainsi la +description: + +[Marge: Æneid. l. 5, v. 588.] + + Ut quondam Cretâ fertur labyrinthus in altâ + Parietibus textum cæcis iter ancipitemque + Mille viis habuisse dolum, quà signa sequendi + Falleret indeprensus et irremeabilis error. + +[Marge: Lib. 6, v. 27, etc.] + + Hîc labor ille domûs, et inextricabilis error. + Dædalus ipse dolos tecti ambagesque resolvit, + Cæca regens filo vestigia. + +§ IV. _Lac de Mœris_. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 149. Strab. l. 17, pag. 787. Diod. lib. 1, +pag. 47. Plin. lib. 5, cap. 9. Pomp. Mela, [1. 1.9, 64.]] Le plus grand +et le plus admirable de tous les ouvrages des rois d'Égypte était le lac +de Mœris: aussi Hérodote le met-il beaucoup au-dessus des pyramides et +du labyrinthe. Comme l'Égypte était plus ou moins fertile, selon qu'elle +était plus ou moins inondée par le Nil, et que, dans cette inondation, +le trop et le trop peu étaient également funestes aux terres, le roi +Mœris, pour obvier à ces deux inconvénients, et pour corriger autant +qu'il se pourrait les irrégularités du Nil, songea à faire venir l'art +au secours de la nature. Il fit donc creuser le lac qui depuis a porté +son nom. Ce lac, selon Hérodote et Diodore de Sicile, dont Pline ne +s'éloigne pas, avait de tour trois mille six cents stades, c'est-à-dire +cent quatre-vingts lieues, et de profondeur trois cents pieds. Deux +pyramides, dont chacune portait une statue colossale placée sur un +trône, s'élevaient de trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient +sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les +avait érigées avant que le creux eût été rempli, et montraient qu'un lac +de cette étendue avait été fait de main d'homme sous un seul prince. + +Voilà ce que plusieurs historiens ont marqué du lac de Mœris, sur la +bonne foi des gens du pays; et M. Bossuet, dans son Discours sur +l'histoire universelle, rapporte ce fait comme incontestable. Pour moi, +j'avoue que je n'y trouve aucune vraisemblance[46]. Est-il possible +qu'un lac de cent quatre-vingts lieues d'étendue ait été creusé sous un +seul prince? Comment et où transporter les terres? Pourquoi perdre la +surface de tant de terrain? Comment remplir ce vaste espace du superflu +des eaux du Nil? Il y aurait bien d'autres objections à faire. Je crois +donc qu'on s'en peut tenir au sentiment de Pomponius Mela, ancien +géographe, d'autant plus qu'il est appuyé par plusieurs relations +modernes. Il ne donne de circuit à ce lac que vingt mille pas, qui font +sept ou huit de nos lieues. [Marge: Mela, lib. 1. [9-64.]] _Mœris, +aliquandò campus, nunc lacus, viginti millia passuum in circuitu +patens[47]._ + +[Note 46: Rollin a raison, d'après l'estimation donnée par Bossuet. +La difficulté diminue, si l'on fait attention aux mesures dont les +anciens se sont servis en cette occasion. + +Le _Birket-el-Kéroun_, lac que l'on reconnaît maintenant pour être +l'ancien _Lac de Mœris_, est un bassin naturel, encaissé par des +montagnes qui l'environnent de toutes parts: il a existé de tout temps; +et les travaux de Mœris n'ont pu avoir pour objet que de l'agrandir, ou +de le rendre plus profond en certains endroits; ils n'ont donc pas tout +le merveilleux que les anciens auteurs se sont plu à leur attribuer. + +Par sa constitution physique, le Birket-el-Kéroun n'a jamais pu éprouver +d'autre changement dans ses dimensions que celui qui provient de +l'élévation ou de l'abaissement des eaux du Nil. Il doit être aussi +grand de nos jours qu'il l'était dans l'antiquité. Dans le temps de +l'inondation, ce lac n'a que 105 milles géographiques, ou 35 lieues, de +circonférence. + +Or, les 3,600 stades d'Hérodote, dans le module du stade égyptien, +valent 137 lieues(et non 180, comme le dit Rollin, d'après Bossuet), ce +qui est précisément le quadruple de la grandeur véritable: et, comme +nous voyons dans Strabon qu'en Égypte il y avait des schènes de 30, 60 +et 120 stades (STRAB. XIV, pag. 804), c'est-à-dire, _doubles et +quadruples_ les uns des autres, on peut supposer qu'Hérodote a fait ici +quelque confusion de dimension, d'où il est résulté une mesure trop +forte dans le rapport de 120 à 30, ou de 4 à 1. Ce genre de méprise, +dont on pourrait rapporter ici d'autres preuves, explique naturellement +une difficulté qu'on aurait beaucoup de peine à résoudre d'une autre +manière.--L.] + +[Note 47: Au lieu de _viginti millia_, Ciaconius et Isaac Vossius +lisent _quingenta_, correction à laquelle conduit la leçon +_quinquaginta_ que donnent des manuscrits et les anciennes éditions. +Comme, en Égypte, le mille comprenait 7 stades 1/2, on voit que les 500 +milles de Pomponius Mela représentent 500 x 7-1/2=3750 stades, ce qui +revient à-peu-près aux 3600 stades d'Hérodote.--L.] + +Ce lac communiquait au Nil par le moyen d'un grand canal, qui avait plus +de quatre lieues[48] de longueur, et cinquante pieds de largeur. De +grandes écluses ouvraient le canal et le lac, ou les fermaient selon le +besoin. + +[Note 48: 85 stades.=Diodore dit 80 stades (et non 85) de long (1; § +52); ce qui vaut 16,864 mètres; et 3 plèthres, ou 300 pieds égyptiens +(105 mètres) de large.--L.] + +Pour les ouvrir ou les fermer il en coûtait cinquante talents, +c'est-à-dire cinquante mille écus[49]. La pêche de ce lac valait au +prince des sommes immenses; mais sa grande utilité était par rapport au +débordement du Nil. Quand il était trop grand, et qu'il y avait à +craindre qu'il n'eût des suites funestes, on ouvrait les écluses; et les +eaux, ayant leur retraite dans ce lac, ne séjournaient sur les terres +qu'autant qu'il fallait pour les engraisser. Au contraire, quand +l'inondation était trop basse et menaçait de stérilité, on tirait de ce +même lac, par des coupures et des saignées, une quantité d'eau +suffisante pour arroser les terres. [Marge: [lib. 17, p. 788.]] Par ce +moyen les inégalités du Nil étaient corrigées; et Strabon remarque que, +de son temps, sous Pétrone, gouverneur d'Égypte, lorsque le débordement +du Nil montait à douze coudées, la fertilité était fort grande; et, lors +même qu'il n'allait qu'à huit coudées, la famine ne se faisait point +sentir dans le pays: sans doute parce que les eaux du lac suppléaient à +celles de l'inondation par le moyen des coupures et des canaux[50]. + +[Note 49: S'il s'agit du talent attique, les 50 talents valent, non +pas 150,000 fr., mais environ 300,000 fr.--L.] + +[Note 50: Sans doute aussi parce que ce gouverneur avait fait curer +les canaux (GOSSELIN, _Notes sur Strabon_, t. V, p. 316): car Strabon +dit qu'avant Pétrone la famine se faisait sentir lorsque l'élévation du +Nil n'allait qu'à 8 coudées (STRAB. XVII, pag. 788). Probablement ce +gouverneur en agit ainsi par l'ordre d'Auguste; nous voyons en effet +dans Aurélius Victor que ce prince fit creuser les canaux de l'Égypte, +encombrés de limon, pour assurer la fertilité de ce pays (AUREL. VICT. +C. I).--L.] + +§ V. _Débordement du Nil_. + +Le Nil est la plus grande merveille de l'Égypte. Comme il y pleut +rarement, ce fleuve, qui l'arrose toute par ses débordements réglés, +supplée à ce qui lui manque de ce côté-là, en lui apportant, en forme de +tribut annuel, les pluies des autres pays; ce qui fait dire +ingénieusement à un poëte que l'herbe chez les Égyptiens, quelque grande +que soit la sécheresse, n'implore point le secours de Jupiter pour +obtenir de la pluie: + + Te propter nullos tellus tua postulat imbres, + Arida nec pluvio supplicat herba Jovi[51]. + +[Note 51: Sénèque (_Nat. Quæst._ lib. 4, cap. 2) attribue ces vers à +Ovide; mais ils sont de Tibulle [I, 7, 23].] + +Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'Égypte était coupée de +plusieurs canaux d'une longueur et d'une largeur proportionnées aux +différentes situations et aux différents besoins des terres. Le Nil +portait partout la fécondité avec ses eaux salutaires, unissait les +villes entre elles, et la mer Méditerranée avec la mer Rouge, +entretenait le commerce au-dedans et au-dehors du royaume, et le +fortifiait contre l'ennemi: de sorte qu'il était tout ensemble et le +nourricier et le défenseur de l'Égypte. On lui abandonnait la campagne; +mais les villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s'élevant +comme des îles au milieu des eaux, regardaient avec joie de cette +hauteur toute la plaine inondée et en même temps fertilisée par le Nil. + +Voilà une idée générale de la nature et des effets de ce fleuve si +renommé chez les anciens. Mais une merveille si étonnante, et qui dans +tous les siècles a fait l'objet de la curiosité et de l'admiration des +savants, semble demander que j'entre ici dans quelque détail. +J'abrégerai le plus qu'il me sera possible. + +_Sources du Nil._ + +Les anciens ont mis les sources du Nil dans les montagnes appelées +vulgairement les montagnes de la Lune, au dixième degré de latitude +méridionale. Mais nos voyageurs modernes ont découvert que ces sources +sont vers le douzième degré de latitude septentrionale[52]. Ainsi ils +retranchent environ quatre ou cinq cents lieues du cours que les anciens +lui donnaient. Il naît au pied d'une grande montagne du royaume de +Goïame en Abyssinie. Ce fleuve sort de deux fontaines, ou de deux yeux, +pour parler comme ceux du pays; le même mot en arabe signifiant _œil_ et +_fontaine_. Ces fontaines sont éloignées l'une de l'autre de trente pas, +chacune de la grandeur d'un de nos puits ou d'une roue de carrosse. Le +Nil est augmenté de plusieurs ruisseaux qui viennent s'y joindre; et, +après avoir traversé l'Éthiopie en serpentant beaucoup, il se rend enfin +en Égypte. + +[Note 52: Dans la réalité, nous n'en savons pas plus à ce sujet que +les anciens au temps d'Ératosthènes. Il reconnaissait deux affluents du +Nil (STRAB. XVII, pag. 786), l'_Astaboras_, ou _Astosaba_ (Tacazzé), et +l'_Astapus_ (Abawi): ces rivières entouraient l'île de Méroé avant de se +jeter dans le Nil, qui est évidemment le _Bahr-el-Abyad_, ou rivière +Blanche des modernes. Cette dernière descend des montagnes de _Dyre_ et +_Tegla_, qui paraissent faire partie des montagnes de la Lune, appelées +par les Arabes _Djebel-al-Qamar_. C'est en effet le _vrai Nil_, quoi +qu'en aient dit les jésuites portugais et Bruce. On a maintenant toute +raison de croire, d'après quelques récits des Arabes, qu'il existe une +communication entre cette rivière et le Niger ou Joliba (_Annales des +Voyages_, tom. XVIII, p. 342). + +La source que décrit ici Rollin est celle de l'Abawi, que les jésuites +ont pris pour le Nil, de même que Bruce, qui n'était pas fâché de passer +pour avoir fait le premier cette prétendue découverte.--L.] + +_Cataractes du Nil._ + +On appelle ainsi quelques endroits où le Nil fait des chutes, et tombe +de dessus des rochers escarpés. Ce fleuve[53], qui d'abord coulait +paisiblement dans les vastes solitudes de l'Éthiopie, avant que d'entrer +en Égypte, passe par les cataractes. Alors devenu tout d'un coup, contre +sa nature, furieux et écumant, dans ces lieux où il est resserré et +arrêté, après avoir enfin surmonté les obstacles qu'il rencontre, il se +précipite du haut des rochers en bas, avec un tel bruit, qu'on l'entend +à trois lieues de là. + +[Note 53: «Excipiunt eum (Nilum) cataractæ, nobilis insigni +spectaculo locus.... Illic excitatis primùm aquis, quas sine tumultu +leni alveo duxerat, violentus et torrens per malignos transitus +prosilit, dissimilis sibî.... tandemque eluctatus obstantia, in vastam +altitudinem subitò destitutus cadit, cum ingenti circumjacentium. +regionum strepitu, quem perferre gens ibi a Persis collocata non potuit, +obtusis assiduo fragore auribus et ob hoc sedibus ad quietiora +translatis. Inter miracula fluminis incredibilem incolarum audaciam +accepi. Bini parvula navigia conscendunt, quorum alter navem regit, +alter exhaurit. Deindè multùm inter rapidam insaniam Nili et reciprocos +fluctus volutati, tandem tenuissimos canales tenent, per quos angusta +rupium effugiunt: et cum toto flumine effusi, navigium ruens manu +temperant, magnoque spectantium metu in caput nixi, quum jam +adploraveris, mersosque atque obrutos tantâ mole credideris, longè ab eo +in quem ceciderant loco navigant, torrenti modo missi. Nec mergit cadens +unda, sed planis aquis tradit.» SENEC. _Nat. Quæst._ lib. IV, cap. 2 +[4]. + += Ce passage de Sénèque se sent de l'exagération que tous les anciens +ont mise dans la description des cataractes du Nil. Celles de la Nubie +méritent ce nom; mais les cataractes qu'on voit au-dessus d'Éléphantine +ne sont que des _rapides_, dont la hauteur, dans les basses eaux, +n'excède pas quatre ou cinq pieds. Au reste, ce que Sénèque raconte de +la hardiesse des naturels prouve assez que cette prétendue cataracte +n'est pas aussi effrayante qu'il le fait entendre. Un Anglais, qui +voulut tenter, il y a quelques années, une pareille entreprise à la +cataracte du Rhin, n'en est point revenu. Le dernier éditeur de Sénèque, +M. Ruhkopf, doute de la réalité du trait, parce que Sénèque ne le +rapporte que sur ouï-dire; il ne s'est pas souvenu que Strabon, témoin +oculaire, en parle comme d'un divertissement que les gens du pays +donnaient aux gouverneurs, quand ils poussaient leur inspection jusqu'à +Syène (STRAB. XVII, p. 818). + +Du reste, les expressions de Sénèque, _illic excitatis primùm aquis, +quas sine tumultu leni alvea duxerat_, prouvent que cet auteur n'avait +point entendu parler des cataractes du Nil en Nubie: cependant Diodore +de Sicile les connaissait (DIOD. SIC. I, § 32, fin.), ainsi qu'Aristide, +qui en portait le nombre à trente-six, d'après le témoignage d'un +Éthiopien (ARISTID. _in Ægyptio_, tom. III, p. 581, edit. Canter.)--L.] + +Des gens du pays, accoutumés par un long exercice à ce petit manége, +donnent ici aux passants un spectacle plus effrayant encore que +divertissant. Ils se mettent deux dans une petite barque, l'un pour la +conduire, l'autre pour vider l'eau qui y entre. Après avoir longtemps +essuyé la violence des flots agités, en conduisant toujours avec adresse +leur petite barque, ils se laissent entraîner par l'impétuosité du +torrent, qui les pousse comme un trait. Le spectateur tremblant croit +qu'ils vont être abymés dans le précipice où ils se jettent. Mais le +Nil, rendu à son cours naturel, les remontre sur ses eaux tranquilles et +paisibles. C'est Sénèque qui fait ce récit, et les voyageurs modernes en +parlent de même. + +_Causes du débordement._ + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 19-27. Diod. lib. 1, pag. 35-39. Senec. Nat. +Quæst. l. 4, cap. 1 et 2.] Les anciens ont imaginé plusieurs raisons +subtiles du grand accroissement du Nil, que l'on peut voir dans +Hérodote, Diodore de Sicile, et Sénèque. Ce n'est plus maintenant une +matière de problème, et l'on convient presque généralement que le +débordement du Nil vient des grandes pluies qui tombent dans l'Éthiopie, +d'où ce fleuve tire sa source. Ces pluies le font tellement grossir, que +l'Éthiopie, et ensuite l'Égypte, en sont inondées, et que ce qui n'était +d'abord qu'une grosse rivière devient comme une petite mer, et couvre +toutes les campagnes. + +[Marge: Lib. 17, pag. 789.] Strabon remarque que les anciens[54] avaient +seulement conjecturé que le débordement du Nil était causé par les +pluies qui tombent abondamment dans l'Éthiopie; et il ajoute que +plusieurs voyageurs s'en sont assurés depuis par leurs propres yeux, +Ptolémée Philadelphe, qui était fort curieux pour tout ce qui regarde +les arts et les sciences, ayant envoyé exprès sur les lieux d'habiles +gens pour examiner ce qui en était, et pour constater la cause d'un fait +si singulier et si considérable. + +[Note 54: Par ces anciens, Strabon paraît entendre Eudoxe, Aristote +(EUSTATH _ad Odyss._, p. 1505, l. 18) et Callisthène (STRAB. XVII, p. +790).--L.] + +_Temps et durée du débordement._ + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 19. Diod. lib. 1 pag. 32.] Hérodote, et après +lui Diodore de Sicile, et plusieurs autres, marquent que le Nil commence +à croître en Égypte au solstice d'été, c'est-à-dire vers la fin de juin, +et continue d'augmenter jusqu'à la fin de septembre, vers lequel temps +environ il s'arrête, et va toujours depuis en diminuant pendant les mois +d'octobre et de novembre, après quoi il rentre dans son lit, et reprend +son cours ordinaire. Ce calcul, à peu de chose près, est conforme à ce +qu'on lit sur ce sujet dans toutes les relations des modernes, et il est +fondé en effet sur la cause naturelle du débordement, savoir les pluies +qui tombent dans l'Éthiopie. Or, selon le témoignage constant de ceux +qui ont été sur les lieux, ces pluies commencent à y tomber au mois +d'avril, et continuent pendant cinq mois jusqu'à la fin d'août et au +commencement de septembre. La crue du Nil en Égypte doit donc +naturellement commencer trois semaines ou un mois après que les pluies +ont commencé en Abyssinie; et aussi les relations des voyageurs +marquent-elles que le Nil commence à croître dans le mois de mai, mais +d'une manière peu sensible d'abord, en sorte apparemment qu'il ne sort +point encore de son lit. L'inondation marquée n'arrive que vers la fin +de juin, et dure les trois mois suivants, comme Hérodote le dit. + +Je dois avertir ceux qui consultent les originaux, d'une contradiction +qui se rencontre ici entre Hérodote et Diodore d'un côté, et de l'autre, +Strabon, Pline et Solin. Ces derniers abrégent de beaucoup la durée de +l'inondation, et supposent que le Nil laisse les terres libres après +l'espace de trois mois ou de cent jours. Et ce qui augmente la +difficulté, c'est que Pline semble appuyer son sentiment sur l'autorité +d'Hérodote: _in totum autem revocatur (Nilus) intra ripas in Librâ, ut +tradit Herodotus, centesimo die_. Je laisse aux savants le soin de +concilier cette contradiction[55]. + +[Note 55: Je ne vois nulle contradiction entre ces auteurs: il me +paraît que Rollin ne s'est point assez pénétré du sens de leurs textes. +Strabon n'a parlé que du temps employé par le Nil à rentrer dans son +lit. + +Hérodote dit: «Le Nil commence à grossir à partir du solstice d'été, et +continue ainsi durant cent jours.» C'est à-peu-près ce qu'on lit dans +Diodore de Sicile: «Le Nil commence à croître au solstice d'été, et +s'arrête à l'équinoxe d'automne (I, § 36).» Sénèque dit la même chose, +excepté que, selon lui, l'inondation se prolonge au-delà de l'équinoxe: +«At Nilus ante ortum Caniculæ augetur mediis æstibus, ultra æquinoctium» +(_Quæst. Natur._ IV, II, I). Cela est plus conforme à ce que dit +Hérodote, et à ce que les voyageurs ont observé: car la crue s'étend +assez ordinairement jusqu'au 30 septembre, et même jusqu'au 3 ou 4 +octobre. + +Voilà pour la crue du Nil. Quant à sa décroissance, Hérodote ajoute: «Il +rétrograde et rentre tout-à-fait dans son lit, après le même nombre de +jours.» Πελάσας δ' ἐς τὸν ἀριθμὸν τουτέων τὥν ἡμερέων, ὀπίσω ἀπέρχεται +ἀπολείπων τὸ ῥέεθρον. Car c'est là le vrai sens de ce passage entrevu +par Laurent Valla et Wesseling, et que M. Larcher n'a point saisi, +s'étant trompé sur le sens de πελάσας (SCHWEIGH. _ad h. loc. Herod._). +Hérodote veut dire que le Nil _ayant mis cent jours à croître, met cent +autres jours à rentrer tout-à-fait dans son lit_. Nous lisons la même +chose dans Strabon: «Le Nil (parvenu à sa plus grande hauteur) reste +stationnaire pendant plus de 40 jours de l'été; puis il baisse +peu-à-peu, comme il s'était élevé; et 60 jours après, le sol est +entièrement découvert, et même séché (lib. XVII, pag. 789).» Il s'écoule +donc _cent_ jours, comme dit Hérodote, entre le point de la plus grande +hauteur et celui où le fleuve rentre dans son lit. Diodore de Sicile (I, +§ 36), et Aristide (tom. II, pag. 338), mettent la même égalité dans la +durée de la crue et de la décroissance. Enfin Pline lui-même, au milieu +de quelques erreurs légères, finit par dire, d'après Hérodote, qu'_au +bout du centième jour, le Nil est rentré dans son lit_; c'est le sens du +passage cité par Rollin: la seule difficulté est dans les mots _in +Libra_, qui ne sont point dans Hérodote, et qui d'ailleurs sont une +grave erreur: car, le Nil croissant jusqu'après l'équinoxe, +c'est-à-dire, jusqu'au temps où le soleil entre dans la Balance; +lorsqu'il est rentré dans son lit, _cent jours après_, le soleil doit se +trouver dans le signe du Capricorne. L'erreur de Pline consiste donc en +ce que, citant le témoignage d'Hérodote, il a ajouté mal-à-propos _in +Librâ_: puisque ce signe correspond _au commencement_, et non à la _fin_ +de la _décroissance_ des eaux du Nil. Ou l'auteur lui-même a fait la +faute par précipitation, ce qui lui arrive souvent; ou les mots _in +Librâ_ sont une note marginale qui a passé dans le texte. La première +supposition est plus probable, attendu que ces mots se trouvent dans +tous les manuscrits de Pline, dans Solin, qui a copié cet auteur, et +dans un passage de l'Irlandais Dicuil, qui écrivait au neuvième siècle. + +A cette difficulté près, qui me paraît nulle au fond, les textes anciens +d'Hérodote, de Strabon, de Diodore, d'Aristide, de Pline, s'accordent, +sans exception, sur la durée de l'inondation du Nil. + +Je remarquerai, dans tous les cas, que les crues présentent de grandes +différences entre elles. Ainsi, par exemple, celle de 1799 s'éleva à la +plus grande hauteur le 23 septembre; et celle de 1800 n'y parvint que le +4 oct. (GIRARD, _sur l'exhaussement de la vallée du Nil_, p. 10.)--L.] + +_Mesure du débordement._ + +La juste grandeur[56] du débordement, selon Pline, est de seize coudées. +Quand il n'y en a que douze ou treize, on est menacé de famine; et quand +l'inondation passe les seize, elle devient dangereuse. Il faut se +souvenir [Marge: Juli. ep. 50.] qu'une coudée est un pied et demi. +L'empereur Julien marque, dans une lettre à Ecdice, préfet d'Égypte, que +la hauteur du débordement du Nil s'était trouvée de quinze coudées le 20 +septembre (en 362). Les anciens ne conviennent point entièrement sur la +mesure du débordement, ni entre eux, ni avec les modernes: mais la +différence n'est pas fort considérable, et elle peut venir 1º de celle +des mesures anciennes et modernes, qu'il est difficile d'évaluer sur un +pied fixe et certain; 2º du peu d'exactitude des observateurs et des +historiens; 3º de la différence réelle de la crue du Nil, qui était +moins grande lorsqu'on approchait de la mer[57]. + +[Note 56: «Justum incrementum est cubitorum XVI. Minores aquæ non +omnia rigant: ampliores detinent tardiùs recedendo. Hæ serendi tempora +absumunt solo madente: illæ non dant sitiente. Utrumque reputat +provincia. In duodecim cubitis famem sentit, in tredecim etiamnum +esurit: quatuordecim cubita hilaritatem afferunt, quindecim securitatem, +sexdecim delicias.» (Lib. v, c. 9.) + += Ce passage (de même que celui d'Hérodote) s'applique sans doute à +l'Égypte moyenne. Les 16 coudées, d'après le module du nilomètre +d'Éléphantine, + + valent 8 met. 432 + 15 coudées 7 905 + 14 7 378 + 13 6 851 + 12 6 324 + +En 1779, la crue fut au + + Caire, de 7 961 + En 1800, seulement de 6 857 + Donc le terme moyen est 7 419. + +Il est digne de remarque que cette quantité est égale à celle de 14 +coudées, que Pline semble donner comme la crue moyenne. Ce fait, et +d'autres qu'on pourrait citer, prouvent que rien n'est changé en Égypte +relativement aux inondations du Nil, depuis les plus anciens temps. Le +sol de l'Égypte s'est élevé graduellement; mais, comme le lit du fleuve +s'est élevé dans la même proportion, le rapport entre le niveau des +basses eaux et celui des hautes est resté à-peu-près le même.--L.] + +[Note 57: Nous lisons dans Plutarque (_de Isid. et Osirid._, pag. +368, B), et dans Aristide (tom. II, pag. 361, éd. Gebb.), que +l'inondation était de 28 coudées (grecques) à Éléphantine, de 21 à +Coptos, de 14 à Memphis, de 7 à Mendès.--L.] + +[Marge: Diod. lib. 1, pag. 35.] Comme la richesse de l'Égypte dépendait +des débordements du Nil, on en avait étudié avec soin toutes les +circonstances et les différents degrés de ses accroissements; et par une +longue suite d'observations régulières qu'on avait faites pendant +plusieurs années, l'inondation même faisait connaître quelle devait être +la récolte de l'année suivante. Les rois avaient fait placer à Memphis +une mesure où ces différents accroissements étaient marqués; [Marge: +Lib. 17, pag. 817.] et de là on en donnait avis à tout le reste de +l'Égypte, qui par ce moyen était avertie de ce qu'elle avait à craindre +ou à espérer pour la moisson. Strabon parle d'un puits bâti sur le bord +du Nil, près de la ville de Syène, pour le même usage[58]. + +[Note 58: Ce nilomètre est placé par Strabon dans l'île +d'Éléphantine. Il subsiste encore. On a trouvé sur les parois l'échelle +métrique qui indiquait en coudées la hauteur des eaux. C'est le module +de cette coudée dont je me sers pour l'évaluation des mesures +égyptiennes.--L.] + +Encore aujourd'hui au grand Caire la même coutume s'observe. Il y a dans +la cour d'une mosquée une colonne où l'on marque les degrés de +l'accroissement du Nil, et chaque jour des crieurs publics annoncent +dans tous les quartiers de la ville de combien il est cru[59]. Le tribut +que l'on paie au grand-seigneur pour les terres est réglé sur +l'inondation. Le jour qu'elle est parvenue à un certain degré, il se +fait dans la ville une fête extraordinaire, accompagnée de festins, de +feux d'artifice, et de toutes les marques publiques de réjouissance; et, +dans les temps les plus reculés, l'inondation du Nil a toujours causé +une joie universelle dans toute l'Égypte, dont elle faisait le bonheur. + +[Note 59: Il s'agit ici du _Mékyaz_, situé à l'extrémité méridionale +de l'île de Roudah, vis-à-vis le Caire. Ce nilomètre fut construit, vers +847 de notre ère, par le calife El-Mozouatel. La pièce principale +consiste en une colonne de marbre blanc, érigée au milieu d'un réservoir +quadrangulaire qui communique par un canal avec le Nil. Cette colonne +est divisée, depuis sa base jusqu'à son chapiteau, en seize coudées de +24 doigts, ayant chacune 0 mètre 541 millimèt. de longueur.--L.] + +[Marge: Socrat. l. 1, cap. 18. Sozam. l. 5, cap. 3.] Les païens +attribuaient à leur dieu Sérapis l'inondation du Nil; et la colonne qui +servait à en marquer l'accroissement était gardée religieusement dans le +temple de cette idole. L'empereur Constantin l'ayant fait transporter +dans l'église d'Alexandrie, ils publièrent que le Nil ne monterait plus, +à cause de la colère de Sérapis; mais il déborda et s'accrut à +l'ordinaire les années suivantes. Julien-l'Apostat, protecteur zélé de +l'idolâtrie, fit remettre cette colonne dans le même temple, d'où elle +fut encore retirée par l'ordre de Théodose. + +_Canaux du Nil. Pompes._ + +La providence divine, en donnant un fleuve si bienfaisant à l'Égypte, +n'a pas prétendu que ses habitants demeurassent oisifs, ni qu'ils +profitassent d'une si grande faveur sans se donner aucune peine. On +comprend sans peine que, le Nil ne pouvant pas de lui-même couvrir +toutes les campagnes, il a fallu faire de grands travaux pour faciliter +l'inondation des terres, et pratiquer une infinité de canaux pour porter +les eaux de tous côtés. Les villages, qui sont en fort grand nombre sur +les bords du Nil, dans des lieux élevés, ont chacun des canaux qu'on +ouvre à propos pour faire couler l'eau dans la campagne. Les villages +plus éloignés en ont ménagé d'autres jusqu'aux extrémités de ce royaume. +Ainsi les eaux sont conduites successivement dans les lieux les plus +reculés. Il n'est pas permis de couper les tranchées pour y recevoir les +eaux, jusqu'à ce que le fleuve soit à une certaine hauteur, ni de les +ouvrir toutes ensemble, parce qu'il y aurait en ce cas-là des terres qui +seraient trop inondées, et d'autres qui ne le seraient pas assez. On +commence par les ouvrir dans la haute Égypte, ensuite dans la basse, et +cela suivant un tarif dont on observe exactement toutes les mesures. Par +ce moyen, on ménage l'eau avec tant de précaution, qu'elle se répand +dans toutes les terres. Les pays que le Nil inonde sont si vastes et si +profonds, et le nombre des canaux si grand, que de toutes les eaux qui +entrent en Égypte aux mois de juin, de juillet et d'août, on croit qu'il +n'en arrive pas la dixième partie dans la mer[60]. + +[Note 60: Pour bien entendre le système d'irrigation de l'Égypte, il +faut remarquer que ces canaux sont dérivés de différents points du Nil, +sur l'une et l'autre de ses rives, et qu'ils en portent les eaux +jusqu'au pied des collines qui séparent la vallée de l'Égypte, du +désert: de distance en distance, à partir de cette limite, chaque canal +d'irrigation est barré par des digues transversales qui coupent +obliquement la vallée, en s'appuyant sur le fleuve. Les eaux que le +canal conduit contre l'une de ces digues s'élèvent jusqu'à ce qu'elles +aient atteint le niveau du Nil, au point d'où elles ont été tirées. +Ainsi tout l'espace compris, dans la vallée, entre la prise d'eau et la +digue transversale, forme, pendant l'inondation, un étang plus ou moins +étendu. Lorsque cet espace est suffisamment submergé, on ouvre la digue +contre laquelle l'inondation s'appuie: les eaux se déversent alors dans +le prolongement du canal au-dessous de cette digue; et elles sont +arrêtées à quelque distance par un second barrage, contre lequel elles +sont obligées de s'élever de nouveau pour inonder l'espace renfermé +entre cette digue et la première. + +La vallée de l'Égypte présente donc, lors de l'inondation, une suite de +petits lacs disposés par échelons les uns au-dessous des autres, de +manière que la pente du fleuve, entre deux points donnés, se trouve, sur +les deux rives, distribuée par gradins. (GIRARD, _sur l'exhaussement du +sol de l'Égypte_, pag. 10.)] + +[Marge: Lib. i, p. 30, et lib. 5. pag. 313. [cf. Vitruv., x. 11; Philon. +_Jud._ p. 325; D. Strab. 17, p. 807-819.]] Mais comme, malgré tous ces +canaux, il reste encore bien des terres dans des lieux élevés, qui ne +peuvent point avoir part à l'inondation du Nil, on y a pourvu par le +moyen des pompes en forme de vis, qu'on fait tourner par des bœufs pour +faire entrer l'eau dans des tuyaux qui la conduisent dans ces terres. +Diodore parle d'une pareille machine, inventée par Archimède dans le +voyage qu'il fit en Égypte, et qu'on appelle _cochlia ægyptia_. + +_Fécondité causée par le Nil._ + +Il n'y a point de pays dans le monde où la terre soit plus féconde qu'en +Égypte; et c'est au Nil qu'elle doit sa fécondité[61]. Car, au lieu que +les autres fleuves emportent le suc des terres et les épuisent en les +inondant, celui-ci, au contraire, par un heureux limon qu'il traîne avec +lui, les engraisse et les fertilise de telle sorte, qu'il suffit pour +réparer les forces que la moisson précédente leur a fait perdre. Le +laboureur, dans ce pays-là, ne se fatigue point à tracer avec le soc de +la charrue de pénibles sillons, ni à rompre les mottes de terre. Dès que +le Nil est retiré, il n'a qu'à retourner la terre, en y mêlant un peu de +sable pour en diminuer la force; après quoi il la sème sans peine, et +presque sans frais. Deux mois après, elle est couverte de toutes sortes +de grains et de légumes. On sème ordinairement dans les mois d'octobre +et de novembre, à mesure que les eaux se sont écoulées, et on fait la +moisson dans les mois de mars et d'avril. + +[Note 61: «Quum cæteri amnes abluant terras et eviscerent, Nilus +adeò nihil exedit, nec abradit, ut contrà adjiciat vires.... Ita juvat +agros duabus ex causis, et quòd inundat, et quòd oblimat.» SENEC. _Nat. +Quæst._, l. 4, c. 2 [§ 10].] + +Une même terre porte dans une même année trois ou quatre sortes de +fruits différents. On y sème des laitues et des concombres, ensuite du +blé; et, après la moisson, différents légumes qui sont particuliers à +l'Égypte. Comme la chaleur du soleil y est extrême, et la pluie +très-rare, on conçoit aisément que l'humidité de la terre serait bientôt +desséchée, les grains et les légumes brûlés par une ardeur si vive, sans +le secours des canaux et des réservoirs dont l'Égypte est toute remplie, +et qui, par les saignées et les coupures que l'on a eu soin d'y faire, +fournissent abondamment de quoi humecter et rafraîchir les campagnes et +les jardins. + +Le Nil ne contribue pas moins à la nourriture des bestiaux, qui sont une +autre source de richesses pour l'Égypte. On commence à les mettre au +vert au mois de novembre, ce qui dure jusqu'à la fin de mars. On ne peut +exprimer combien les pâturages sont abondants, et combien les troupeaux, +à qui la douceur de l'air permet d'y demeurer nuit et jour, +s'engraissent en peu de temps. Pendant l'inondation du Nil, on leur +donne du foin, de la paille hachée, de l'orge, des fèves: c'est là leur +nourriture ordinaire. + +[Marge: Tome 2.] On ne peut s'empêcher, dit Corneille Le Bruyn dans ses +Voyages, de remarquer ici l'admirable conduite de Dieu, qui envoie dans +un temps précis des pluies dans l'Éthiopie, afin d'humecter l'Égypte, où +il ne pleut presque point, et qui, par ce moyen, du terrain le plus sec +et le plus sablonneux, en fait le pays le plus gras et le plus fertile +qu'il y ait dans l'univers. + +Une autre chose qu'on doit encore ici remarquer, c'est que, selon le +témoignage des habitants, au commencement de juin et les quatre mois +suivants, les vents du nord-est soufflent régulièrement[62], afin de +repousser l'eau, qui s'écoulerait trop tôt, et pour l'empêcher de se +décharger dans la mer, dont ils lui ferment pour ainsi dire l'entrée. +Les anciens n'ont pas omis cette circonstance. + +[Note 62: C'est ce que les anciens appelaient les vents _étésiens_ +ou _annuels_. Thalès croyait même que ces vents, qui soufflaient en sens +inverse du courant du Nil, étaient la seule cause de l'inondation. +(DIOD. SIC. I, § 38; DIOGEN. LAERT. I, § 37; SENEC., _Quæst. Nat._ IV, +2, § 21.)--L.] + +[Marge: Multiformis sapientia. Eph. 3, 10.] La même Providence, riche et +inépuisable en ressources et en merveilles, qu'elle sait varier à +l'infini, éclatait d'une manière toute différente dans la Palestine, en +la rendant extrêmement fertile, non par les pluies qui tombent pendant +le cours de l'année, comme cela est ordinaire ailleurs; non par une +inondation particulière, comme celle du Nil en Égypte; mais par des +pluies fixes, qu'elle envoyait régulièrement aux deux saisons quand son +peuple lui était fidèle, afin de lui faire mieux sentir la dépendance +continuelle où il était de son maître. C'est Dieu lui-même qui lui +commande[Marge: Deuter. 11, 10-13.] par la bouche de Moïse de faire +cette réflexion: «La terre dont vous allez prendre possession n'est pas +comme la terre d'Égypte d'où vous êtes sortis, où, après que l'on a jeté +la semence, on fait venir l'eau par des canaux pour l'arroser, comme on +fait dans les jardins: mais c'est une terre de montagnes et de plaines, +qui attend les pluies du ciel, que le Seigneur votre Dieu regarde +toujours, et sur laquelle il tient ses yeux arrêtés depuis le +commencement de l'année jusqu'à la fin.» Après cela Dieu s'engage de +donner à ce peuple, tant qu'il lui sera fidèle, la pluie des deux +saisons, _temporaneam et serotinam_: la première dans l'automne, +nécessaire pour faire lever les blés; la seconde dans le printemps et +l'été, nécessaire pour les faire croître et mûrir. + +_Double spectacle causé par le Nil._ + +Rien n'est si beau à voir que l'Égypte dans deux saisons de l'année[63]; +car, si l'on monte sur quelque montagne, ou sur les grandes pyramides du +Caire, vers les mois de juillet et d'août, on voit une vaste mer, sur +laquelle il s'élève une infinité de villes et de villages, avec +plusieurs chaussées qui conduisent d'un lieu à un autre; le tout +entre-mêlé de bosquets et d'arbres fruitiers dont on ne voit que les +têtes, ce qui fait un coup-d'œil charmant. Cette perspective est bornée +par des montagnes et des bois qui, dans l'éloignement, terminent le plus +agréable horizon qu'on puisse voir. En hiver, au contraire, c'est-à-dire +vers les mois de janvier et de février, toute la campagne ressemble à +une belle prairie, dont la verdure émaillée de fleurs charme les yeux. +On voit de tous côtés des troupeaux répandus dans la plaine, avec une +infinité de laboureurs et de jardiniers. L'air est alors embaumé par la +grande quantité de fleurs que fournissent les orangers, les citronniers, +et les autres arbres; et il est si pur, qu'on n'en saurait respirer ni +de plus sain, ni de plus agréable: en sorte que la nature, qui est alors +comme morte dans un grand nombre de climats, semble presque n'avoir de +vie que pour un séjour si charmant. + +[Note 63: «Illa faciès pulcherrima est, quum jam se in agros Nilus +ingessit. Latent campi, opertæque sunt valles: oppida insularum modo +exstant. Nullum in mediterraneis, nisi per navigia, commercium est: +majorque est lætitia in gentibus, quò minus terrarum suarum vident.» +(SENEC., _Natur. Quæstion._, lit. 4, cap. 2 § 11).] + +_Canal de communication entre les deux mers par le Nil._ + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 158. Strab. l. 17, pag. 804. Plin. lib. 16, +cap. 29. Diod. lib. 1, pag. 29.] Le canal qui faisait la communication +des deux mers, savoir de la mer Rouge et de la Méditerranée, doit +trouver ici sa place, et n'est pas un des moindres avantages que le Nil +procurait à l'Égypte. Sésostris, ou, selon d'autres, Psammitichus, fut +le premier qui en forma le dessein, et qui commença l'ouvrage[64]. +Néchao, successeur du dernier, y employa des sommes immenses et un grand +nombre de troupes. On dit que plus de six-vingt mille Égyptiens périrent +dans cette entreprise. Il l'abandonna, effrayé par un oracle qui lui +avait répondu que c'était ouvrir aux étrangers un chemin dans l'Égypte. +L'entreprise fut recommencée par Darius, premier de ce nom; mais il la +quitta aussi, parce qu'on lui dit que la mer Rouge, étant plus haute que +l'Égypte, inonderait tout le pays[65]. Enfin elle fut achevée sous les +Ptolémées, qui, par le moyen des écluses, tenaient le canal ouvert ou +fermé selon leurs besoins. Il commençait assez près du Delta[66], vers +la ville de Bubaste. Il avait de largeur cent coudées[67], c'est-à-dire +vingt-cinq toises, de sorte que deux bâtiments pouvaient y passer à +l'aise; de profondeur, autant qu'il en faut pour porter les plus grands +vaisseaux[68]; et de longueur, plus de mille stades, c'est-à-dire plus +de cinquante lieues[69]. Ce canal était d'une grande utilité pour le +commerce. Aujourd'hui il est presque entièrement comblé, et à peine en +reste-t-il quelque vestige[70]. + +[Note 64: Je ne crois pas qu'aucun auteur dise que Psammitichus ait +commencé ce canal. Cette erreur légère de Rollin me paraît tenir à une +fausse traduction de ce passage de Strabon: οἱ δὲ ὑπὸ τοῦ Ψαμμιτίχου +παιδός que les versions latines rendent par _a Psammiticho filio_, +tandis que le sens est _a Psammitichi filio_ (par le fils de +Psammitique), ce qui désigne _Nécheo_, fils et successeur de +_Psammitichus_. + +Quant à Sésostris, Strabon dit en effet que ce prince eut la première +idée du canal; mais c'est dans un endroit différent de celui que Rollin +a cité: c'est au livre premier (pag. 38), et Strabon n'a fait que copier +Aristote (_Meteorol._ I, c. 14.)--L.] + +[Note 65: Les travaux des modernes prouvent que cette opinion des +anciens était bien fondée. Il résulte des opérations de nivellement +faites par les ingénieurs français entre le fond de la mer Rouge et la +Méditerranée, à Péluse, que la différence de niveau des deux mers peut +aller à 30 pieds 6 pouces (9 mètres 907). Le niveau des hautes eaux du +Nil, au Caire, surpasse celui des hautes eaux de la mer Rouge, de 9 +pieds 1 pouce; et celui des basses eaux, de 14 pieds 7 pouces: mais le +niveau des basses eaux du Nil est surpassé de 8 pieds 6 pouces par les +basses eaux de la mer Rouge, et de 14 pieds 2 pouces par les hautes eaux +de cette mer. + +C'est cette différence de niveau qui rendit nécessaire l'établissement +d'une espèce de sas fermé par des écluses, à l'embouchure du canal dans +la mer Rouge.--L.] + +[Note 66: Il commençait au Delta même; puisque Bubaste, dont les +ruines subsistent encore à Tell-Bastah, était située sur la branche +Pélusiaque, à environ 50,000 mètres au-dessous du sommet du Delta. + +Ce canal suivait la vallée de l'Ouadi, et allait aboutir à un bassin, +appelé parles anciens _lacs amers_ (VI, 29; STRAB. XVII, p. 804); de ce +bassin, il se prolongeait jusqu'à _Clysma_ ou _Clisma_, lieu situé sur +la mer Rouge, près d'Héroopolis, et dont le nom me semble venir du mot +Κλεῖσμα, qui a pu désigner le barrage fermant le canal à son +extrémité.--L.] + +[Note 67: 52 mètres 70 centimètres.--L.] + +[Note 68: L'expression est un peu forte. Il y a dans Strabon +μυριοφόρος ναῦς, ce qui signifie un _vaisseau de charge_ et rien de +plus.--L.] + +[Note 69: La longueur totale du canal, depuis Bubaste jusqu'à la mer +Rouge, était d'environ 80 milles géographiques, ou 27 lieues. + +La longueur de _mille stades_, donnée par Rollin, est une erreur fondée +sur ce qu'il applique au canal la mesure de l'intervalle qui sépare les +deux mers entre Péluse et Héroopolis; cet intervalle est en effet de +1000 stades, selon Hérodote (II, § 158--IV, § 41), Strabon (I, p. 35, +D), et Pline (V, c. 11.)--L.] + +[Note 70: L'utilité de ce canal fixa l'attention des Romains; il fut +réparé par Adrien: j'ai prouvé ailleurs (_Rech. sur Dicuil_, pag. 12), +qu'il était encore navigable vers l'an 500 de notre ère. Les Arabes, +sous le calife Omar, le réparèrent en 640; il servit à la navigation +jusqu'en 767, époque à laquelle le calife Abou-Giafar-Almanzor le fit +définitivement combler, pour qu'on ne pût porter de secours aux révoltés +de la Mecque et de Médine.--L.] + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE III. + + BASSE ÉGYPTE. + +Il me reste à parler de la basse Égypte. Sa figure, qui ressemble à un +triangle ou à un (Δ) _delta_, lui a fait donner ce dernier nom, qui est +celui d'une lettre grecque. La basse Égypte forme une espèce d'île. Elle +commence à l'endroit où le Nil se divise en deux grands canaux, par +lesquels il va se jeter dans la mer Méditerranée. L'embouchure qui est à +droite s'appelle _Pélusienne_, l'autre _Canopique_, du nom des deux +villes dont elles sont voisines, _Pelusium_ et _Canopus_, appelées +maintenant Damiette et Rosette[71]. Entre ces deux grandes branches il y +en a cinq autres moins célèbres. Cette île est la partie de l'Égypte la +plus cultivée, la plus fertile et la plus riche. Ses principales villes +furent, dans les temps les plus reculés, Héliopolis[72], Héracléopolis, +Naucratis, Saïs, Tanis, Canope, Péluse; et, dans les temps postérieurs, +Alexandrie, Nicopolis, etc. Ce fut dans le pays de Tanis que les +Israëlites habitèrent[73]. + +[Note 71: Rosette et Damiette ne répondent point à _Canopus_ et à +_Pelusium_. _Canopus_ était situé à environ 3 lieues d'Alexandrie, et à +6 lieues de Rosette; _Pelusium_ était à plus de 16 lieues de Damiette. + +La branche Pélusiaque est comblée; la Canopique l'est aussi dans la +partie septentrionale. La branche actuelle de Rosette répond à la +Bolbitine; la branche de Damiette, à la _Phatmitique_. + +Les sept branches étaient, à partir, de l'Ouest, la _Canopique_, la +_Bolbitine_, la _Sébennytique_, la _Phatmitique_, la _Mendésienne_, la +_Tanitique_, la _Pélusiaque_.--L.] + +[Note 72: Elle était située à la pointe, mais hors du Delta.--L.] + +[Note 73: Il est au contraire à peu près reconnu que les Israëlites +habitèrent dans les vallées de l'Ouadi et de Sabah-Byar, vers l'isthme +de Suez.--L.] + +[Marge: Plut. de Isid. pag. 354. [cf. Procl. in Tim. p. 30.]] Il y avait +dans Saïs un temple dédié à Minerve, qu'on croit être la même qu'Isis, +avec cette inscription: «Je suis tout ce qui a été, ce qui est, et ce +qui sera; et personne n'a encore percé le voile qui me couvre.» + +[Marge: Strab. l. 7, pag. 805.] Héliopolis, c'est-à-dire ville du +soleil, fut ainsi appelée à cause d'un temple magnifique qui y était +dédié au soleil. [Marge: Herod. l. 2, cap. 73. Plin. l. 10, cap. 2. +Tacit. Ann. lib. 6, cap. 28.] Hérodote, et après lui d'autres auteurs, +racontent une chose qui se passait dans ce temple, et qui serait bien +merveilleuse si elle était vraie: c'est au sujet du _phénix_[74]. Cet +oiseau, si l'on en croit les anciens, est unique dans son espèce. Il +naît dans l'Arabie, et vit cinq ou six cents ans. Il est de la grandeur +d'un aigle. Il a la tête ornée et brillante d'un plumage exquis, les +plumes du cou dorées, les autres pourprées, la queue blanche, mêlée de +plumes incarnates, des yeux étincelants comme des étoiles. Lorsque, +chargé d'années, il voit sa fin approcher, il forme un nid de bois et de +gommes aromatiques, après quoi il meurt. De ses os et de sa moelle il +naît un ver, d'où il se forme un autre phénix. Son premier soin est de +rendre à son père les honneurs de la sépulture: pour cela il compose +comme une boule ou un œuf de quantité de parfums de myrrhe, du poids +qu'il se sent capable de porter, et il en fait souvent l'épreuve; puis +il le vide en partie, y dépose le corps de son père, et en ferme avec +soin l'entrée, qu'il enduit de myrrhe et d'autres parfums. Alors il +charge ses épaules de ce précieux fardeau, et va le brûler sur l'autel +du soleil dans la ville d'Héliopolis. + +[Note 74: On peut voir tout ce que les anciens ont rapporté sur cet +oiseau fabuleux, dans un mémoire de M. Larcher (_Mémoires de l'Institut, +classe d'histoire_, tom. 1, pag. 166 et suiv.).--L.] + +Hérodote et Tacite révoquent en doute quelques circonstances de ce fait, +mais semblent supposer que le fond en est vrai. Pline, au contraire, dès +le commencement du récit qu'il en fait, insinue assez clairement que le +tout lui paraît fabuleux; et c'est le sentiment de tous les modernes. + +Cette vieille tradition, fondée sur une fausseté évidente, a pourtant +établi un usage commun dans presque toutes les langues, de donner le nom +de phénix à tout ce qui est singulier et rare dans son espèce: _rara +avis in terris_, dit Juvénal[75], en parlant de la difficulté de trouver +une femme accomplie en tout point. Et Sénèque en dit autant d'un homme +de bien[76]. + +[Note 75: Juvénal dit (Satyr. VI, 165): Rara avis in terris, +nigroque simillima cycno! sorte de proverbe qui n'a point de rapport +avec le Phénix.--L.] + +[Note 76: «Vir bonus tam citò nec fieri potest, nec intelligi... +tanquam phœnix semel anno quingentesimo nascitur.» (Epist. 42.)] + +Ce que l'on dit des cygnes, qu'ils ne chantent que quand ils sont près +de mourir, et qu'alors ils chantent fort mélodieusement, n'est fondé de +même que sur une erreur populaire[77], et cependant est employé +non-seulement, [Marge: Od. 3, l. 4. [ibi not. Mitscherlich.]] par les +poëtes, mais par les orateurs et même par les philosophes. _O mutis +quoque piscibus donatura cycni, si libeat, sonum_, dit Horace en +s'adressant à [Marge: Lib. 5, de Orat. n. 6.] Melpomène. Cicéron compare +l'admirable discours que fit Crassus dans le sénat, peu de jours avant +sa mort, à la voix mélodieuse d'un cygne mourant: [Marge: Lib. 1, Tusc. +Quæst. n. 73.] _illa tanquam cycnea fuit divini hominis vox et oratio_. +Et Socrate disait que les gens de bien devaient imiter les cygnes, qui, +sentant, par un instinct secret et une sorte de divination, l'avantage +qui se trouve dans la mort, meurent avec joie et en chantant: +_providentes quid in morte boni sit, cum cantu et voluptate moriuntur_. +J'ai cru que cette petite digression ne serait pas inutile pour les +jeunes gens. Je reviens à mon sujet. + +[Note 77: Cette opinion est cependant fondée sur quelque chose de +réel. Les observations des modernes, et particulièrement de M. Mongez, +ont constaté que les Cygnes sauvages sont doués d'une espèce de chant; +ainsi les anciens ne se sont pas trompés en leur attribuant cette +faculté; ils ont erré seulement en l'attribuant à tous les cygnes sans +distinction, tandis qu'elle est particulière aux cygnes sauvages. (Voyez +Mongez, _Dictionnaire des Antiquités_, _art._ CYGNES, tom. 11, pag. +281.)--L.] + +[Marge: Strab. l. 17, pag. 805.] C'est dans Héliopolis qu'un bœuf, sous +le nom de Mnévis, était honoré comme un dieu. Cambyse, roi des Perses, +exerça sur cette ville sa fureur sacrilège, brûlant les temples, +renversant les palais, et détruisant les plus rares monuments de +l'antiquité. On y voit encore quelques obélisques qui échappèrent à sa +fureur; et quelques autres en ont été transportés à Rome, dont ils font +encore l'ornement. + +Alexandrie, bâtie par Alexandre-le-Grand, qui lui donna son nom, égala +presque la magnificence des anciennes villes d'Égypte. Elle est à quatre +journées du Caire. [Marge: Strab. l. 16, pag. 781.] C'est là +principalement que se faisait le commerce de l'Orient. On déchargeait +les marchandises dans une ville sur la côte occidentale de la mer Rouge, +nommée _Portus Muris_[78]; on les conduisait ensuite sur des chameaux à +une ville de la Thébaïde appelée _Coptos_; et on les voiturait enfin par +le Nil jusqu'à Alexandrie, où les marchands abordaient de toutes parts. + +[Note 78: Μυὸς Ỏρμος. C'est le _Vieux-Cosseir_. La route de +Myos-Hormos à Coptos n'était que de 6 à 7 journées de chemin. Elle fit +négliger une route plus ancienne, tracée par Ptolémée Philadelphe, entre +Coptos et Bérénice (STRAB. XVII, p. 815), et qui était de 12 journées, +et de 258 milles ou environ 70 lieues. (VI, 23. Itiner. Anton, p. 173, +etc.) + +_Coptos_ est à présent _Keft_.--L.] + +On sait que le commerce de l'Orient a toujours enrichi ceux qui l'ont +exercé. Ce fut là la principale source des trésors incroyables que +Salomon amassa, et qui servirent à construire le magnifique temple de +Jérusalem. [Marge:2. Reg. 8, 14.] David, en subjuguant l'Idumée, était +devenu maître d'Elath et d'Asiongaber, deux villes situées sur le bord +oriental de la mer Rouge. [Marge: 3. Reg. 9, 26-28.] C'est de là que +Salomon envoya ses flottes vers Ophir et Tarsis, d'où elles revenaient +toujours chargées de richesses immenses. Ce commerce, après avoir été +quelque temps entre les mains des rois de Syrie, qui reconquirent +l'Idumée, passa en celles des Tyriens. [Marge: Strab. 1. 16, pag. 781.] +Ils faisaient venir par Rhinocolure, ville maritime située entre +l'Égypte et la Palestine, leurs marchandises à Tyr, d'où ils les +distribuaient dans tout l'Occident. Ce négoce enrichit extrêmement les +Tyriens sous les Perses, par la faveur et la protection desquels ils en +furent pleinement en possession. Mais, lorsque les Ptolémées se furent +rendus maîtres de l'Égypte, ils attirèrent bientôt ce trafic dans leur +royaume, en bâtissant Bérénice et d'autres ports sur la côte occidentale +de la mer Rouge qui appartenait à l'Égypte. Ils établirent leur +principale foire à Alexandrie, qui par là devint la ville la plus +marchande de l'univers. C'est par cette voie, savoir par la mer Rouge et +l'embouchure du Nil, que s'est fait pendant plusieurs siècles le +commerce des pays occidentaux avec la Perse, les Indes, l'Arabie et les +côtes orientales d'Afrique. Depuis environ deux cents ans qu'on a +découvert une route pour aller aux Indes en doublant le cap de +Bonne-Espérance, les Portugais sont devenus les maîtres de ce commerce, +qui maintenant est tombé presque entier entre les mains des Anglais et +des Hollandais. [Marge: I. Part. l. 1, Pag. 9.] C'est de M. Prideaux que +j'ai tiré cette histoire abrégée du commerce des Indes orientales depuis +Salomon jusqu'à notre temps. + +[Marge: Strab. l. 17, pag. 791. Plin. l. 36, cap. 12.] Ce fut pour la +commodité du commerce que l'on bâtit, tout près d'Alexandrie, dans une +île appelée Pharos[79], une tour qui en porta aussi le nom. Au haut de +cette tour il y avait un fanal pour éclairer de nuit les vaisseaux qui +naviguaient sur les côtes, pleines d'écueils et de bancs de sable; et +elle a communiqué son nom à toutes les autres destinées au même usage: +Phare de Messine, etc. Le célèbre architecte Sostrate l'avait bâtie par +ordre de Ptolémée Philadelphe[80], qui y employa huit cents talents[81]. +Elle était comptée au nombre des sept merveilles du monde. Par une[82] +erreur de fait, on a loué ce prince d'avoir permis qu'au lieu de son nom +l'architecte mît le sien dans l'inscription de cette tour. Elle est fort +courte et fort simple, selon le goût des anciens: _Sostratus Cnidius +Dexiphanis F. diis servatoribus, pro navigantibus_; c'est-à-dire: +_Sostrate le Cnidien, fils de Dexiphanes, aux dieux sauveurs, pour le +bien de ceux qui vont sur mer_. Il faudrait en effet que Ptolémée eût +fait bien peu de cas de cette sorte d'immortalité, dont ordinairement +les princes sont si avides, pour consentir que son nom n'entrât pas même +dans l'inscription d'un ouvrage si capable de l'immortaliser[83]. +[Marge: De scrib. hist. p. 706.] Mais ce qu'on lit dans Lucien sur ce +sujet ôte à Ptolémée le mérite d'une modestie qui paraîtrait assez mal +placée. Cet auteur nous apprend que Sostrate, pour avoir seul chez la +postérité tout l'honneur de cet ouvrage, après avoir fait graver sur le +marbre même l'inscription sous son nom, la mit sous le nom du roi sur de +la chaux dont il enduisit le marbre. La suite des années fit bientôt +tomber la chaux, et, au lieu de procurer à l'architecte la gloire qu'il +s'était promise, ne servit qu'à manifester aux siècles futurs sa +criminelle supercherie et sa ridicule vanité. + +[Note 79: Elle était jointe à la ville par une chaussée de 7 stades +de longueur, appelée _Heptastade_.--L.] + +[Note 80: Cette tour, qu'Eusèbe (_Chron. ad Olymp._ CXXIV, an. 1) et +le Syncelle (_Chronograph._, pag. 272 fin.) attribuent à Ptolémée +Philadelphe, fut bâtie, selon Suidas, lorsque Pyrrhus monta sur le trône +d'Epire (Voce φάρος), ce qui répond à la 23e année de Ptolémée Soter: il +est vraisemblable en effet qu'elle fut construite par ce prince.--L.] + +[Note 81: Huit cent mille écus. = Si ce sont des talents attiques, +800 talents représentent 4,440,000 francs.--L. + +J'ai montré ailleurs, par plusieurs rapprochements et plusieurs calculs, +que cette tour devait avoir de 150 à 160 pieds de haut. (_Trad. de_ +STRABON, pag. 332, 334.)--L.] + +[Note 82: «Magno animo Ptolemæi regis, quòd in eâ permiserit +Sostrati Cnidii architecti structuræ nomen inscribi.» [XXXVI. 12. p. +739.]] + +[Note 83: La manière dont l'inscription a été expliquée par +d'habiles critiques sert à rendre compte du fait, sans qu'on ait besoin +de recourir à l'historiette de Lucien. L'inscription portait en grec: +Σώσρατος Κνίδιος Δεξιψανοῦς Θεοῖς Σωτῆρσιν ὑπὲρ τῶν πλωἳζομένων. D'après +la remarque de Spanheim, appuyée sur les monuments (_Prœst. Numism._, +pag. 415, tom. 1), Ptolémée Soter et sa femme Bérénice étaient appelés +_les Dieux Sauveurs_, Θεοί Σωτῆρες. Il est donc probable que ce sont eux +que l'inscription a désignés par leur titre, plutôt que par leur nom. M. +Visconti croit même que le datif θεοῖς Σωτῆρσιν ne doit pas s'entendre +d'une dédicace, mais se rapporte à l'ordre de construire le monument: +dans cette idée, la tournure de l'inscription serait tout elliptique; et +l'on devrait suppléer à-peu-près ainsi les ellipses: Σώσρατος Κνίδιος +Δεξιψανοῦς [τοῦτον τὸν πύργον] θεοῖς Σωτῆρσιν [κατεσκέυασεν] ὑπὲρ τῶν +πλωἳζομένων, c'est-à-dire: «Sostrate de Cnide, fils de Dexiphanes, a +construit cette tour, par l'ordre des Dieux Sauveurs, pour le bien des +navigateurs.» D'après cette interprétation, il ne serait plus douteux +que le phare eût été construit par Ptolémée Soter.--L.] + +Les richesses ne manquèrent pas, comme c'est l'ordinaire, d'introduire +dans cette ville le luxe et la licence; [Marge: Quint.] et les délices +d'Alexandrie passèrent en proverbe[84]. On y cultiva aussi beaucoup les +arts et les sciences: témoin ce superbe bâtiment surnommé Musée, où les +savants tenaient leurs assemblées, et où ils étaient entretenus aux +dépens du public; et cette fameuse bibliothèque que Ptolémée Philadelphe +augmenta considérablement, et que les princes ses successeurs firent +enfin monter au nombre de sept cent mille volumes. [Marge: Plut. In Cæs. +pag. 731. Senec. de tranq. anim. cap 9. [Dion. Cassius. XLII. § 38.]] +Dans la guerre qu'eut César avec ceux d'Alexandrie, un incendie consuma +une partie de cette bibliothèque, qui était placée dans le[85] Bruchium, +et qui contenait quatre cent mille volumes. + +[Note 84: «Ne alexandrinis quidem permittenda deliciis.» + += Ce passage de Quintilien (_Institut. Orat._ I, 2) n'a pas tout-à-fait +le sens que lui donne Rollin: le mot _deliciæ_ ne signifie point +_délices_; il doit s'entendre des _pueri delicati quales domi habere +solebant divites Romani, Ægyptios maxime et Alexandrinos, qui jocis suis +heros demereri deberent_. V. la note de Burman et de Spalding sur +Quintilien. L'expression proverbiale, à laquelle Rollin fait allusion, +se retrouve plutôt dans le _Alexandrina vita atque licentia_ de Jules +César (_Bell. civ._ III, § 110).--L.] + +[Note 85: C'était un quartier de la ville d'Alexandrie.] + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + SECONDE PARTIE. + + --------- + + DES MOEURS ET COUTUMES DES ÉGYPTIENS. + + +L'Égypte a toujours été regardée parmi les anciens comme l'école la plus +renommée en matière de politique et de sagesse, et comme l'origine de la +plupart des arts et des sciences. Ses plus nobles travaux et son plus +bel art consistaient à former les hommes. La Grèce en était si +persuadée, que ses plus grands hommes, un Homère, un Pythagore, un +Platon, Lycurgue même et Solon, ces deux grands législateurs, et +beaucoup d'autres qu'il est inutile de nommer, allèrent exprès en Égypte +pour s'y perfectionner, et pour y puiser en tout genre d'érudition +[Marge: Act. 7, 22.] les plus rares connaissances. Dieu même lui a rendu +un glorieux témoignage, en louant Moïse «d'avoir été instruit dans toute +la sagesse des Égyptiens.» + +Pour donner quelque idée des mœurs et des coutumes de l'Égypte, je +m'arrêterai principalement à ce qui regarde les rois et le gouvernement; +les prêtres et la religion; les soldats et la guerre; les sciences, les +arts et les métiers. + +Je dois avertir le lecteur de n'être pas surpris s'il rencontre +quelquefois parmi les coutumes que je rapporte une espèce de +contradiction. Elle vient, ou de la différence des pays et des peuples, +qui ne suivaient pas toujours les mêmes usages, ou de la diversité des +sentiments de la part des historiens qui me servent de guides. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE PREMIER. + + DE CE QUI REGARDE LES ROIS ET LE GOUVERNEMENT. + +Les Égyptiens sont les premiers qui aient bien connu les règles du +gouvernement. Cette nation grave et sérieuse comprit d'abord que la +vraie fin de la politique est de rendre la vie commode et les peuples +heureux. + +Le royaume était héréditaire; mais, selon Diodore, les rois ne se +conduisaient pas en Égypte comme il est [Marge: Diod. lib. 1 p. 63, +etc.] assez ordinaire dans les autres monarchies, où le prince ne +reconnaît d'autres règles de ses actions que sa volonté et son bon +plaisir. Ils étaient obligés plus que les autres à vivre selon les lois. +Ils en avaient de particulières qu'un roi avait digérées et qui +faisaient une partie de ce que les Égyptiens appelaient les livres +sacrés. Ainsi, une coutume ancienne ayant tout réglé, ils ne s'avisaient +pas de vivre autrement que leurs ancêtres. + +Nul esclave[86], nul étranger n'était admis auprès du prince pour le +servir: cet important emploi n'était confié qu'aux personnes les plus +distinguées par leur naissance, et qu'à celles qui avaient reçu la plus +excellente éducation[87]; afin qu'ayant le privilège d'approcher jour et +nuit de sa personne, elles ne lui apprissent jamais rien d'indigne de la +majesté royale, et ne lui inspirassent que des sentiments nobles et +généreux; car, ajoute Diodore, il est rare que les rois se portent à des +excès vicieux, s'ils ne trouvent dans ceux qui les approchent des +approbateurs de leur dérèglement, et des ministres de leurs passions. + +[Note 86: Le texte dit: _nul esclave acheté, ou né à la +maison_.--L.] + +[Note 87: Le texte dit: _aux fils des prêtres les plus distingués: +ils devaient avoir dépassé 20 ans, et être les mieux élevés de tous ceux +de leur caste._--L.] + +Les rois d'Égypte souffraient sans peine, non-seulement que la qualité +des viandes et la mesure du boire et du manger leur fussent marquées +(car c'était une chose ordinaire en Égypte, où tout le monde était +sobre, et où l'air du pays inspirait la frugalité), mais encore que +toutes leurs heures et presque toutes leurs actions fussent réglées par +la loi. + +Dès le matin et au point du jour, lorsque l'esprit est le plus net, et +les pensées le plus pures, ils lisaient leurs lettres, pour prendre une +idée plus juste et plus véritable des affaires qu'ils avaient à décider. + +Sitôt qu'ils étaient habillés, ils allaient sacrifier au temple. Là, +environnés de toute leur cour, et les victimes étant à l'autel, ils +assistaient à la prière que le pontife prononçait à haute voix, et dans +laquelle il demandait aux dieux, pour le roi, la santé et toutes sortes +de biens et de prospérités, parce qu'il gouvernait ses peuples avec +bonté et avec justice, et suivait exactement les lois du royaume. Le +pontife entrait dans un grand détail de ses vertus royales, marquant +qu'il était religieux envers les dieux, doux envers les hommes, modéré, +juste, magnanime, sincère et éloigné du mensonge, libéral, maître de +lui-même, punissant au-dessous du mérite, et récompensant au-dessus. Il +parlait ensuite des fautes que les rois pouvaient commettre; mais il +supposait toujours qu'ils n'y tombaient que par surprise et par +ignorance, chargeant d'imprécations les ministres qui leur donnaient de +mauvais conseils et leur déguisaient la vérité. Telle était la manière +d'instruire les rois. On croyait que les reproches ne faisaient +qu'aigrir leurs esprits; et que le moyen le plus efficace de leur +inspirer de la vertu était de leur marquer leurs devoirs dans des +louanges conformes aux lois, et prononcées gravement devant les dieux. +Après la prière et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints +livres, les conseils et les actions des grands hommes, afin qu'il +gouvernât son état par leurs maximes, et maintînt les lois qui avaient +rendu ses prédécesseurs heureux aussi-bien que leurs sujets. + +J'ai déjà remarqué que le boire et le manger des rois étaient réglés par +les lois, tant pour la quantité que pour la qualité. On ne servait sur +leur table que des mets fort communs, parce que le but de leurs repas +était, non de flatter le goût, mais de satisfaire aux besoins de la +nature. On aurait dit, remarque l'historien, que ces règles avaient été +dictées non pas tant par un législateur que par un habile médecin, +uniquement attentif à la santé du prince. [Marge: De Isid. et Osir. p. +354.] Le même goût de simplicité régnait dans tout le reste; et on lit +dans Plutarque qu'il y avait dans un temple de Thèbes une colonne sur +laquelle on avait gravé des imprécations contre un roi qui, le premier, +avait introduit la dépense et le luxe parmi les Égyptiens. + +Le principal devoir des rois, et leur fonction la plus essentielle, est +de rendre la justice aux peuples. Aussi c'était à quoi les rois d'Égypte +donnaient le plus d'attention, persuadés que de ce soin dépendait +non-seulement le repos des particuliers, mais le bonheur de l'état, qui +serait moins un royaume qu'un brigandage, si les faibles demeuraient +sans protection, et si les puissants trouvaient dans leurs richesses et +dans leur crédit l'impunité de leurs crimes et de leurs violences. + +Trente juges étaient tirés des principales villes[88] pour composer la +compagnie qui jugeait tout le royaume. Le prince, pour remplir ces +places, choisissait les plus honnêtes gens du pays, et mettait à leur +tête[89] celui qui se distinguait le plus par la connaissance et l'amour +des lois, et qui était le plus généralement estimé. Il leur assignait +certains revenus, afin qu'affranchis des embarras domestiques, ils +pussent donner tout leur temps à faire observer les lois. Ainsi, +entretenus honnêtement par la libéralité du prince, ils rendaient +gratuitement au peuple une justice qui lui est due de droit, et qui doit +être également ouverte à tous les sujets, et encore plus, en un certain +sens, aux pauvres qu'aux riches, parce que ceux-ci, par eux-mêmes, +trouvent assez d'appui, au lieu que les autres, par leur état même, sont +plus exposés à l'injure et ont plus besoin de la protection des lois. +Pour éviter les surprises, les affaires étaient traitées par écrit dans +cette assemblée. On y craignait la fausse éloquence, qui éblouit les +esprits et émeut les passions. La vérité ne pouvait être expliquée d'une +manière trop sèche, et l'on voulait qu'elle seule dominât dans les +jugements, parce qu'elle seule devait être la ressource du riche et du +pauvre, du puissant et du faible, du savant et de l'ignorant. Le +président du sénat portait un collier d'or et de pierres précieuses, +d'où pendait une figure sans yeux, qu'on appelait la _Vérité_. Quand il +la prenait, c'était le signal pour commencer la séance. Il l'appliquait +à la partie qui devait gagner sa cause, et c'était la forme de prononcer +les sentences. + +[Note 88: Diodore dit que Thèbes, Memphis et Héliopolis +fournissaient chacune dix de ces juges.--L.] + +[Note 89: Le même auteur dit au contraire que les 30 juges élisaient +un président parmi eux; et que la ville à laquelle appartenait l'élu, +envoyait un autre juge à sa place: de sorte qu'il y avait 30 juges, sans +compter le président.--L.] + +[Marge: Plat. in Tim. pag. 656.] Ce qu'il y avait de meilleur parmi les +lois des Égyptiens, c'est que tout le monde était nourri dans l'esprit +de les observer. Une coutume nouvelle était un prodige en Égypte: tout +s'y faisait toujours de même; et l'exactitude qu'on y avait à garder les +petites choses maintenait les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple +qui ait conservé plus long-temps ses usages et ses lois. + +[Marge: Diod. lib. I, pag. 70.] Le meurtre volontaire était puni de +mort, de quelque condition que fût celui qui avait été tué, libre ou +non: en quoi les Égyptiens montraient plus d'humanité et d'équité que +les Romains, qui donnaient aux maîtres droit absolu de vie et de mort +sur leurs esclaves. L'empereur Adrien le leur ôta dans la suite, et crut +devoir corriger cet abus, quelque ancien et quelque autorisé qu'il fût +par les lois romaines. + +[Marge: Pag. 69.] Le parjure était aussi puni de mort: parce que ce +crime attaque en même temps et les dieux, dont on méprise la majesté en +attestant leur nom par un faux serment; et les hommes, en rompant le +lien le plus ferme de la société humaine, qui est la sincérité et la +bonne foi. + +[Marge: _Ibid._] Le calomniateur était impitoyablement condamné au même +supplice qu'aurait subi l'accusé, si le crime s'était trouvé véritable. + +[Marge: _Ibid._] Celui qui, pouvant sauver un homme attaqué, ne le +faisait pas, était puni de mort aussi rigoureusement que l'assassin. Que +si l'on ne pouvait secourir le malheureux, il fallait du moins dénoncer +l'auteur de la violence; et il y avait des peines établies contre ceux +qui manquaient à ce devoir. Ainsi les citoyens étaient à la garde les +uns des autres, et tout le corps de l'état était uni contre les +méchants. + +[Marge: Diod. lib. 1 pag. 69.] Il n'était pas permis d'être inutile à +l'état[90]: chaque particulier était tenu d'inscrire son nom et sa +demeure sur un registre public qui demeurait entre les mains du +magistrat, d'y marquer sa profession, et de déclarer d'où il tirait de +quoi vivre. Si l'on énonçait faux, la peine de mort s'ensuivait. + +[Note 90: Cette loi fut faite par Amasis, et Solon la transporta à +Athènes (Hérodote II, § 177).--L.] + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] Pour empêcher les emprunts, d'où +naissent la fainéantise, les fraudes, et la chicane, le roi Asychis +avait fait une ordonnance fort sensée. Les états les plus sages et les +mieux policés, comme Athènes et Rome, ont toujours été embarrassés pour +trouver un juste tempérament pour réprimer la dureté du créancier dans +l'exaction de son prêt, et la mauvaise foi du débiteur qui refuse ou +néglige de payer ses dettes. L'Égypte prit un sage milieu, qui, sans +toucher à la liberté personnelle des citoyens, et sans ruiner les +familles, pressait continuellement le débiteur par la crainte de passer +pour infame, s'il manquait d'être fidèle. Il n'était permis d'emprunter +qu'à condition d'engager au créancier le corps de son père, que chacun +dans l'Égypte faisait embaumer avec soin, et conservait avec honneur +dans sa maison, comme il sera dit dans la suite, et qui pouvait, par +cette raison, être aisément transporté. Or c'était une impiété et une +infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement un gage si +précieux; et celui qui mourait sans s'être acquitté de ce devoir était +privé des honneurs qu'on avait coutume de rendre aux morts. + +[Marge: Diod. lib. I, pag. 71.] Diodore remarque une faute qu'avaient +commise quelques législateurs de la Grèce. Ils défendaient qu'on pût, +par exemple, enlever pour dettes, à des laboureurs, leurs chevaux, leurs +charrues, et les autres instruments dont ils se servaient pour cultiver +la terre, parce qu'ils trouvaient de l'inhumanité à réduire par là ces +pauvres gens à l'impossibilité et de payer leurs dettes et de gagner +leur vie: mais en même temps ils permettaient d'emprisonner les +laboureurs mêmes, qui seuls peuvent faire usage de ces instruments; ce +qui les exposait aux mêmes inconvénients, et d'ailleurs enlevait à +l'état des citoyens qui lui appartiennent, qui lui sont nécessaires, qui +travaillent pour l'utilité publique, et sur la personne desquels le +particulier n'a aucun droit. + +[Marge: Pag. 72.] La polygamie était permise en Égypte[91], excepté aux +prêtres, qui ne pouvaient épouser qu'une femme. De quelque condition que +fût la femme, libre ou esclave, les enfants étaient censés libres et +légitimes. + +[Note 91: Hérodote dit au contraire que les Égyptiens n'avaient +qu'une femme chacun (II, § 92).--L.] + +[Marge: Pag. 22.] Ce qui marque le plus les profondes ténèbres où +étaient plongées les nations qui passaient pour les plus éclairées, est +de voir qu'en Égypte le mariage des frères avec les sœurs était +non-seulement autorisé par les lois, mais fondé en quelque sorte sur +leur religion même, et sur l'exemple des dieux le plus anciennement et +le plus généralement honorés dans le pays, savoir Osiris et Isis. + +[Marge: Herod. l, 2, cap. 80.] Les vieillards étaient fort respectés en +Égypte. Les jeunes gens étaient obligés de se lever devant eux, et de +leur céder partout la place d'honneur. C'est de là que cette loi a passé +à Sparte. + +La principale vertu des Égyptiens était la reconnaissance. La gloire +qu'on leur a donnée d'être les plus reconnaissants de tous les hommes +fait voir qu'ils étaient aussi les plus sociables. Les bienfaits sont le +lien de la concorde publique et particulière. Qui reconnaît les graces +aime à en faire; et, en bannissant l'ingratitude, le plaisir de faire du +bien demeure si pur, qu'il n'y a plus moyen de n'y être pas sensible. +C'était surtout à l'égard de leurs rois que les Égyptiens se piquaient +de reconnaissance. Ils les honoraient pendant leur vie comme des images +vivantes de la Divinité, et ils les pleuraient après leur mort comme les +pères communs des peuples. Ce sentiment de respect et de tendresse +venait de la forte persuasion où ils étaient que c'était la Divinité +même qui avait placé les rois sur le trône, en les distinguant si fort +du reste des mortels; et qu'ils en portaient le plus noble caractère, en +réunissant en eux le pouvoir et la volonté de faire du bien aux autres. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE II. + + DES PRÊTRES ET DE LA RELIGION DES ÉGYPTIENS. + +Les prêtres, en Égypte, tenaient le premier rang après les rois. Ils +avaient de grands priviléges et de grands revenus; leurs terres étaient +exemptes de toute imposition. + +[Marge: Genes. 47.] On voit ici des traces, de ce qui est dit dans la +Genèse, que, du temps de Joseph, les terres des prêtres ne furent point +chargées d'une redevance perpétuelle au prince comme celles de tous les +autres Égyptiens. + +Le prince, pour l'ordinaire, leur donnait beaucoup de part dans sa +confiance et dans le gouvernement, parce que, de tous les sujets de +l'empire, c'étaient eux qui avaient été le mieux élevés, qui avaient le +plus de lumières, et qui étaient le plus dévoués à la personne du roi et +au bien public. Ils étaient en même temps les dépositaires de la +religion et des sciences; et c'est ce qui leur attirait un si grand +respect de la part des habitants du pays et des étrangers, qui +s'adressaient également à eux pour les consulter sur ce qu'il y avait de +plus sacré dans les mystères et de plus profond dans les sciences. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 60.] Les Égyptiens prétendent être les +premiers qui ont établi des fêtes et des processions pour honorer les +dieux. Il s'en faisait une dans la ville de Bubaste où l'on se rendait +de toute l'Égypte, et où il se trouvait plus de soixante et dix mille +personnes[92], sans compter les enfants. Il y avait une autre fête, +surnommée _des lumières_[93], qui se célébrait à Saïs. Ceux qui ne s'y +trouvaient pas étaient obligés, dans toute l'étendue de l'Égypte, de +tenir des lampes allumées aux fenêtres de leurs maisons. + +[Note 92: Il y a dans Hérodote 700,000 personnes, ἑβδομήκοντα +μυριάδας. Cette faute de Rollin, copiée par Dupuis, a été relevée par +Larcher (tom. II, pag. 296).--L.] + +[Note 93: Dans le grec, Λυχνοκαΐη qui signifie (fête) _des lampes +allumées_.--L.] + +[Marge: Cap. 39.] On immolait différents animaux, selon les différents +pays; mais c'était une cérémonie commune, et généralement observée dans +tous les sacrifices, d'imposer les mains sur la tête de la victime, de +la charger d'imprécations, et de prier les dieux de détourner sur elle +tous les malheurs dont les Égyptiens pouvaient être menacés. + +[Marge: Diod. lib. 1, pag. 88.] C'est de l'Égypte que Pythagore avait +emprunté son dogme favori de la métempsycose. Les Égyptiens croyaient +qu'à la mort des hommes leurs ames passaient dans d'autres corps +humains, et que, si elles avaient été vicieuses, elles étaient enfermées +dans des corps de bêtes immondes ou malheureuses pour y expier leurs +crimes, et qu'après quelques siècles elles venaient de nouveau animer +d'autres corps humains. + +Les prêtres avaient entre les mains les livres sacrés, qui renfermaient +dans un grand détail et les principes du gouvernement et les mystères du +culte divin. [Marge: Plut. de Is. et Osir. pag. 354.] Les uns et les +autres étaient ordinairement enveloppés de symboles et d'énigmes, qui, +en voilant la vérité, la rendaient plus respectable, et piquaient plus +vivement la curiosité. La figure d'Harpocrate, qu'on voyait dans les +sanctuaires égyptiens avec le doigt sur la bouche, semblait avertir +qu'on y renfermait des mystères qu'il n'était pas permis à tout le monde +de pénétrer. Les sphinx, qui étaient toujours à l'entrée des temples, +donnaient le même avertissement. Tout le monde sait que les pyramides, +les obélisques, les colonnes, les statues, en un mot tous les monuments +publics, étaient pour l'ordinaire ornés d'hiéroglyphes, c'est-à-dire +d'écritures symboliques, soit que ce fussent des caractères inconnus au +vulgaire, soit que ce fussent des figures d'animaux, qui avaient un sens +caché et parabolique. [Marge: Plut. Sympos. lib. 4, p. 670.] Ainsi le +lièvre signifiait une attention vive et pénétrante, parce que cet animal +a le sens de l'ouïe fort délicat. Une statue de [Marge: Plut. de Isid. +pag. 355.] juge sans mains, et les yeux baissés en terre, marquait les +devoirs de ceux qui exerçaient la judicature. + +Il y aurait beaucoup de choses à dire si l'on voulait traiter à fond ce +qui regarde la religion des Égyptiens; mais je me borne à deux articles +qui en font la principale partie: le culte de différentes divinités, et +les cérémonies des funérailles. + +§ I. _Culte de différentes divinités._ + +Jamais nation ne fut plus superstitieuse que celle des Égyptiens. Elle +avait un grand nombre de dieux de différents ordres et de différents +étages, dont je ne parle point ici, parce que cette matière appartient +plus à la fable qu'à l'histoire. Entre les autres, il y en avait deux +qui étaient généralement honorés dans l'Égypte, Osiris et Isis, qu'on a +prétendu être le soleil et la lune: en effet, c'est par le culte de ces +astres qu'a commencé l'idolâtrie. + +Outre ces dieux, l'Égypte adorait un grand nombre de bêtes, le bœuf, le +chien, le loup, l'épervier, le crocodile, l'ibis, le chat, etc. +Plusieurs de ces bêtes n'étaient l'objet de la superstition que de +quelques villes particulières; et, pendant qu'un peuple élevait une +espèce d'animaux sur ses autels, ses voisins les avaient en abomination. +De là les guerres continuelles d'une ville contre une autre, effet de la +fausse politique d'un de leurs rois qui chercha à les amuser par des +guerres de religion, pour leur ôter le temps et les moyens de conspirer +contre l'état. J'appelle cette politique fausse et mal entendue, parce +qu'elle est directement contraire au véritable esprit du gouvernement, +qui tend à unir tous les membres de l'état par les liens les plus +étroits, et qui fait consister sa force dans la parfaite harmonie de +toutes ses parties. + +[Marge: Lib. 1, de Nat. deor. n. 82. Lib. 5, Tuscul. Quæst. n. 78. +Herod. l. 2, cap. 65. Diod. Lib. 1, p. 74 et 75.] Chaque peuple avait un +grand zèle pour ses dieux. Parmi nous, dit Cicéron, il n'est pas rare de +voir des temples dépouillés et des statues enlevées; mais, chez les +Égyptiens, il est inouï qu'aucun ait jamais maltraité un crocodile, un +ibis, un chat; et ils auraient souffert les derniers tourments, plutôt +que de commettre un tel sacrilége. Il y avait peine de mort contre +quiconque aurait tué volontairement aucun de ces animaux, et même peine +contre celui qui aurait tué un ibis ou un chat, de quelque manière que +ce fût, volontairement ou non. Diodore rapporte un fait dont il avait +été témoin pendant son séjour en Égypte. Un Romain ayant tué un chat par +mégarde et sans dessein, la populace en fureur courut à sa maison; et ni +l'autorité du roi, qui sur-le-champ envoya ses gardes, ni la crainte du +nom romain, ne purent le sauver. Leur respect pour ces animaux les +porta, dans le temps d'une famine extrême, à aimer mieux se manger les +uns les autres que de toucher à leurs prétendues divinités. + +[Marge: Herod. l. 3, cap. 27, etc. Diod. lib. 1, pag. 76. Plin. lib. 8, +cap, 46.] De tous ces animaux, le bœuf Apis, nommé par les Grecs +_Epaphus_, était le plus célèbre. On lui avait bâti des temples +magnifiques. On lui rendait des honneurs extraordinaires pendant sa vie, +et de plus grands encore après sa mort. L'Égypte alors entrait dans un +deuil général. On célébrait ses funérailles avec une magnificence qu'on +a de la peine à croire. Sous Ptolémée Lagus, le bœuf Apis étant mort de +vieillesse, la dépense de son convoi, outre les frais ordinaires, monta +à plus de cinquante mille écus. Après qu'on avait rendu les derniers +honneurs au mort, il s'agissait de lui trouver un successeur, et on le +cherchait dans toute l'Égypte. On le reconnaissait à certains signes qui +le distinguaient de tout autre: sur le front, une tache blanche en forme +de croissant; sur le dos, la figure d'un aigle; sur la langue, celle +d'un escarbot. Quand on l'avait trouvé, le deuil faisait place à la +joie, et ce n'était plus dans toute l'Égypte que festins et +réjouissances. On amenait le nouveau dieu à Memphis pour y prendre +possession de sa nouvelle qualité, et il y était installé avec beaucoup +de cérémonies. On verra dans la suite que Cambyse, au retour de sa +malheureuse expédition contre l'Éthiopie, trouvant toute l'Égypte en +joie à cause qu'on avait trouvé le dieu Apis, et croyant qu'on insultait +à son malheur, tua, dans les transports de sa colère, ce jeune bœuf, qui +ne jouit pas long-temps de sa divinité. + +On voit aisément que le veau d'or érigé près de la montagne de Sinaï par +les Israélites était un fruit de leur séjour dans l'Égypte, et une +imitation du dieu Apis, aussi-bien que ceux qui dans la suite furent +érigés aux deux extrémités du royaume d'Israël par le roi Jéroboam, qui +lui-même avait fait un assez long séjour en Égypte. + +Les Égyptiens ne se contentaient pas d'offrir de l'encens aux animaux: +ils portaient la folie jusqu'à attribuer la divinité aux légumes de +leurs jardins[94]. C'est ce que leur reproche si ingénieusement le poète +satirique. + +[Note 94: Il y a sur cette superstition, une dissertation curieuse +de Schmidt (_de cepis et alliis apud Ægyptios cultis_), dans ses +_Opuscula_, p, 71-122.--L.] + +[Marge: Juv. satir. 15. [init.]] + + Qui nescit, Volusi Bithynice, qualia demens + Ægyptus portenta colat? Crocodilon adorat + Pars hæc: illa pavet saturam serpentibus ibiu. + Effigies sacri nitet aurea cercopitheci, + Dimidio magicæ resonant ubi Memnone chordæ, + Atque vetus Thebe centum jacet obruta portis. + Illic cæruleos, hîc piscem fluminis, illic + Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam. + Porrum et cepe nefas violare ac frangere morsu. + O sanctas gentes quibus hæc nascuntur in hortis + Numina! + +On doit être bien étonné de voir la nation du monde qui se piquait le +plus de sagesse et de lumières s'abandonner si follement aux +superstitions les plus grossières et les plus ridicules. En effet, +rendre à des animaux et à de vils insectes un culte religieux, les +placer au milieu des temples, les nourrir avec soin et à grands [Marge: +Lib. 1, p. 76.] frais,[95] punir de mort ceux qui leur ôtaient la vie, +les embaumer et leur destiner des tombeaux publics, aller jusqu'à +reconnaître pour dieux des poireaux et des ognons, invoquer de pareilles +divinités dans ses besoins, en attendre du secours et de la protection, +ce sont des excès qui nous paraissent à peine croyables; et qui sont +néanmoins attestés par toute l'antiquité. [Marge: Lucian. Imag. [§11.]] +On entre dans un temple magnifique, dit Lucien, où brillent de toutes +parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un dieu, et n'y +trouvent qu'une cicogne, un singe, un chat [et un bouc]: belle image, +ajoute-t-il, de beaucoup de palais, dont les maîtres ne sont pas le plus +bel ornement. + +[Note 95: Diodore assure que de son temps même ces dépenses +n'allaient pas à moins de cent mille écus. = Dans le texte, 100 talents, +ou 550,000 fr. Cette somme est donnée par Diodore comme le montant des +frais d'embaumement et de sépulture des animaux sacrés (I. § 84.)--L.] + +[Marge: Diod. lib. 1, p. 77, etc.] On rapporte différentes raisons du +culte que les Égyptiens rendaient aux animaux. + +La première se tire de la fable. On prétend que les dieux, dans une +conspiration que firent contre eux les hommes, se réfugièrent en Égypte, +et s'y cachèrent [Marge: Cf. Ovid. Metamorph. v. 527; Hyg. astron. II, +28; Porphyr. abstin. III, 16.] sous différentes formes d'animaux; et de +là le culte divin qui depuis leur a été rendu. + +La seconde est tirée[96] de l'utilité que chacun de ces animaux +procurait aux hommes: les bœufs, pour le labourage; les brebis, par leur +laine et leur lait; les chiens, pour la chasse et pour la garde des +maisons, d'où vient que le dieu Anubis est représenté avec une tête de +chien; l'ibis, qui est une espèce de cicogne, parce qu'il donne la +chasse à des serpents ailés, qui sans cela infesteraient l'Égypte; +[Marge: Herod. l. 2, cap. 68.] le crocodile, qui est un animal amphibie, +c'est-à-dire qui vit également dans l'eau et sur la terre, d'une +grandeur[97] et d'une force surprenantes, parce qu'il défend le pays +contre l'incursion des voleurs arabes[98]; et l'ichneumon, parce qu'il +empêche la race des crocodiles de se trop multiplier, ce qui deviendrait +funeste à l'Égypte. Or cette petite bête rend ce service au pays en deux +manières: premièrement elle observe le temps que le crocodile est +absent, et elle brise ses œufs sans les manger; en second lieu, lorsque +le crocodile dort sur le rivage du Nil, et il dort toujours la gueule +ouverte, ce petit animal, qui s'était tenu caché dans le limon, saute +tout d'un coup dans sa gueule, pénètre jusque dans ses entrailles, qu'il +ronge, puis se fait une ouverture en lui perçant le ventre, dont la peau +est fort tendre, et sort impunément vainqueur, par sa finesse, de la +force d'un si terrible animal. + +[Note 96: _Ipsi, qui irridentur, Ægyptii nullam belluam, nisi ob +aliquam utilitatem quam ex eâ caperent, consecraverunt_. (Cic. lib. 1 de +Nat. deor. n. 101).] + +[Note 97: Cette grandeur va jusqu'à plus de 17 coudées. + += 17 Coudées valent 8 mètres, 953. Selon Élien (_Hist. Anim._ XVII, c. +6), on en avait vu un de 25 coudées (13 mètres 175), au temps de +Psammitichus; et un autre de 26 coudées, 4 palmes (14 mètres 053), sous +Amasis. Norden en a vu de 50 pieds (16 mètres).--L.] + +[Note 98: Cela est fort douteux. Cicéron dit: _Possem, de ichneumone +utilitate, de crocodilorum, de felium dicere_ (_de Nat. Deor._ 1, § 36); +mais il aurait été vraisemblablement assez embarrassé pour dire quelle +pouvait être l'utilité des crocodiles. On a prétendu que les hommages +des Égyptiens s'adressaient particulièrement à une espèce de crocodiles +d'un naturel fort doux: malheureusement pour cette explication, on lit +dans Élien (_Hist. Anim._ X, c. 21), et dans Maxime de Tyr (_Dissert._ +XXXVIII), que les crocodiles sacrés dévoraient les enfants de leurs +adorateurs.--L.] + +Les philosophes, peu contents de raisons si faibles pour couvrir de si +étranges absurdités qui déshonoraient le paganisme, et dont ils +rougissaient en secret, ont imaginé, surtout depuis l'établissement du +christianisme, une troisième raison du culte que les Égyptiens rendaient +aux animaux, et on dit que ce n'était pas à ces animaux, mais aux dieux, +dont ils étaient les symboles, que se terminait ce culte. [Marge: Pag. +382.] «Les philosophes,» dit Plutarque dans le traité même où il examine +ce qui regarde les deux divinités les plus célèbres de l'Égypte, Isis et +Osiris, «les philosophes honorent l'image de Dieu, quelque part qu'elle +se montre, même dans les êtres qui sont sans vie, bien plus encore par +conséquent dans ceux qui sont animés. On doit donc approuver, non ceux +qui adorent ces créatures, mais ceux qui, par elles, remontent jusqu'à +la Divinité. On les doit regarder comme autant de miroirs que nous +fournit la nature, dans lesquels la Divinité se peint d'une manière +éclatante; ou comme autant d'instruments dont elle se sert pour faire +éclore au-dehors son incompréhensible sagesse. Quand donc, pour embellir +des statues, on entasserait dans un même endroit tout l'or et toutes les +pierreries du monde, ce n'est point à ces statues qu'il faudrait +rapporter son culte; car la Divinité n'existe point dans des couleurs +artistement dispensées, ni dans une matière fragile, destituée [Marge: +Pag. 377 et 378.] de mouvement et de sentiment.» Plutarque dit, dans le +même traité, que «comme le soleil, la lune, le ciel, la terre, la mer, +sont communs à tous les hommes, mais ont des noms différents, selon la +différence des nations et des langages, ainsi, quoiqu'il n'y ait qu'une +divinité unique et une providence unique qui gouverne l'univers, et qui +a sous elle différents ministres subalternes, on donne à cette divinité, +qui est la même, différents noms, et on lui rend différents honneurs, +selon les lois et les coutumes de chaque pays.» + +Ces réflexions, qui présentent ce qu'on peut dire de plus raisonnable +pour justifier le culte idolâtre, étaient-elles bien propres à en +couvrir le ridicule? Était-ce relever dignement les attributs divins, +que de les vouloir faire admirer et d'en chercher l'image dans les bêtes +les plus viles et les plus méprisables, dans un crocodile, dans un +serpent, dans un chat? N'était-ce pas plutôt dégrader et avilir la +Divinité, dont les plus stupides ont ordinairement une idée tout +autrement grande et auguste? + +Encore ces philosophes n'étaient-ils pas toujours si fidèles à remonter +des êtres sensibles à leur auteur invisible. [Marge: Rom. cap. 1, v. +21-25.] L'Écriture nous apprend que ces prétendus sages ont mérité, par +leur orgueil et par leur ingratitude, «d'être livrés à un sens réprouvé, +et de devenir _plus_ fous _que le peuple_, pour avoir changé la gloire +du Dieu incorruptible en l'image de bêtes à quatre pieds, d'oiseaux et +de reptiles, et pour avoir adoré la créature à la place du Créateur.» + +Pour faire voir ce qu'était l'homme par lui-même, Dieu a permis que le +pays de toute la terre, où la sagesse humaine avait été portée au plus +haut degré, fût aussi le théâtre de l'idolâtrie la plus grossière et la +plus ridicule; et, d'un autre côté, pour faire voir ce que peut la force +toute-puissante de sa grâce, il a converti les affreux déserts d'Égypte +en un paradis terrestre, en les peuplant, dans le temps marqué par sa +providence, d'une troupe innombrable d'illustres solitaires, qui, par la +ferveur de leur piété et l'austérité de leur pénitence, ont fait tant +d'honneur au christianisme. Je ne puis m'empêcher d'en rapporter un +célèbre exemple, et j'espère que le lecteur me pardonnera cette espèce +de digression. + +[Marge: Tom. 5, p. 23 et 26.] La grande merveille de la basse Thébaïde, +dit M. l'abbé Fleury dans son Histoire ecclésiastique, était la ville +d'Oxirinque[99]. Elle était peuplée de moines dedans et dehors, en sorte +qu'il y en avait plus que d'autres habitants. Les bâtiments publics et +les temples d'idoles avaient été convertis en monastères; et on en +voyait par toute la ville plus que de maisons particulières. Les moines +logeaient jusque sur les portes et dans les tours. Il y avait douze +églises pour les assemblées du peuple, sans compter les oratoires des +monastères. Cette ville avait vingt mille vierges et dix mille moines: +on y entendait jour et nuit retentir de tous côtés les louanges de Dieu. +Il y avait, par ordre des magistrats, des sentinelles aux portes pour +découvrir les étrangers et les pauvres; et c'était à qui les retiendrait +le premier pour exercer envers eux l'hospitalité. + +[Note 99: À-présent Behnécé.--L.] + +§ II. _Cérémonies des funérailles._ + +Il me reste à rapporter en abrégé les cérémonies des funérailles. + +Le respect que tous les peuples ont eu dans tous les temps pour les +corps morts, et les soins religieux qu'ils ont toujours pris des +tombeaux, semblent insinuer la persuasion où l'on était que ces corps +n'y étaient mis qu'en dépôt. + +Nous avons déjà observé, en parlant des pyramides, avec quelle +magnificence étaient construits les sépulcres de l'Égypte. C'est +qu'outre qu'on les érigeait comme des monuments sacrés, pour porter aux +siècles futurs la mémoire des grands princes, on les regardait encore +comme des demeures où les corps devaient séjourner pendant le cours +d'une longue suite de siècles; au lieu que les maisons étaient appelées +des [Marge: Diod. lib. 1, pag. 47.] _hôtelleries_, où l'on n'était qu'en +passant, et pendant une vie trop courte pour s'y attacher. + +Quand quelqu'un était mort dans une famille, tous les parents et tous +les amis quittaient leurs habits ordinaires pour en prendre de lugubres, +et s'abstenaient du bain, du vin, et de tout mets exquis. Le deuil +durait quarante ou soixante et dix jours, apparemment selon la qualité +des personnes. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 85, etc. Diod. lib. 1, pag. 81.] Il y avait +trois manières d'embaumer les corps. La plus magnifique était pour les +personnes les plus considérables; et la dépense montait à un talent +d'argent, c'est-à-dire à trois mille écus.[A] [Marge A: 5500 f.--L.] + +Plusieurs ministres étaient employés à cette cérémonie. Les uns vidaient +la cervelle par les narines, avec un ferrement fait exprès pour cela; +d'autres vidaient les entrailles et les intestins, en faisant au côté +une ouverture avec une pierre d'Éthiopie tranchante comme un rasoir; +puis ils remplissaient ces vides de parfums et de diverses drogues +odoriférantes. Comme cette évacuation, accompagnée nécessairement de +quelques dissections, semblait avoir quelque chose de violent et +d'inhumain, ceux qui y avaient travaillé prenaient la fuite quand +l'opération était achevée, et étaient poursuivis à coups de pierres par +les assistants. On traitait fort honorablement ceux qui étaient chargés +d'embaumer le corps. Ils le remplissaient de myrrhe, de cannelle, et de +toutes sortes d'aromates. Après un certain temps ils l'enveloppaient de +bandelettes de lin très-fines[100], qu'ils collaient ensemble avec une +espèce de gomme fort déliée, et qu'ils enduisaient encore des parfums +les plus exquis. Par ce moyen on prétend que la figure entière du corps, +les traits même du visage, et jusqu'aux poils des paupières et des +sourcils, se conservaient parfaitement. Quand le corps avait été ainsi +embaumé, on le rendait aux parents, qui l'enfermaient dans une espèce +d'armoire ouverte, faite sur la mesure du mort; puis ils le plaçaient +debout et droit contre la muraille, soit dans leurs tombeaux, s'ils en +avaient, soit dans leurs maisons. C'est ce qu'on appelle _momies_. Il en +vient encore tous les jours d'Égypte, et plusieurs curieux en conservent +dans leurs cabinets. On voit par là quel soin les Égyptiens prenaient +des corps morts. Leur reconnaissance envers leurs parents était +immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs ancêtres, se +souvenaient de leurs vertus, que le public avait reconnues, et +s'excitaient à aimer les lois qu'ils leur avaient laissées. On reconnaît +dans les funérailles de Joseph en Égypte une partie des cérémonies dont +je viens de parler. + +[Note 100: Ou plutôt de coton, qui est le _byssus_ dont parle +Hérodote (LARCHER, tom. II, pag. 357).--L.] + +J'ai dit que le public avait reconnu les vertus des morts, parce +qu'avant que d'être admis dans l'asyle sacré des tombeaux, il fallait +qu'ils subissent un jugement solennel. Et cette circonstance des +funérailles chez les Égyptiens est une des choses les plus remarquables +qui se trouvent dans l'histoire ancienne. + +C'était, chez les païens, une consolation en mourant de laisser son nom +en estime parmi les hommes; et ils croyaient que de tous les biens +humains c'est le seul que la mort ne peut nous ravir. Mais il n'était +pas permis en Égypte de louer indifféremment tous les morts; il fallait +avoir cet honneur par un jugement public. L'assemblée des juges se +tenait au-delà d'un lac, qu'ils passaient dans une barque. Celui qui la +conduisait s'appelait en langue égyptienne _Charon_; et c'est sur cela +que les Grecs, instruits par Orphée, qui avait été en Égypte, ont +inventé leur fable de la barque de Charon. Aussitôt qu'un homme était +mort, on l'amenait en jugement. L'accusateur public était écouté[101]. +S'il prouvait que la conduite du mort eût été mauvaise, on en condamnait +la mémoire, et il était privé de la sépulture. Le peuple admirait le +pouvoir des lois, qui s'étendait jusqu'après la mort; et chacun, touché +de l'exemple, craignait de déshonorer sa mémoire et sa famille. Que si +le mort n'était convaincu d'aucune faute, on l'ensevelissait +honorablement. + +[Note 101: Diodore de Sicile (I, § 92), d'où ceci est tiré, ne parle +point d'_accusateur public_; il dit: _La loi permettait à qui le voulait +de venir l'accuser_.--L.] + +Ce qu'il y avait de plus étonnant dans cette enquête publique établie +contre les morts, c'est que le trône même n'en mettait pas à couvert. +Les rois étaient épargnés pendant leur vie, le repos public le voulait +ainsi; mais ils n'étaient pas exempts du jugement qu'il fallait subir +après la mort, et quelques-uns ont été privés de la sépulture. Il se +passait quelque chose de semblable chez les Israélites. Nous voyons dans +l'Écriture que les méchants rois n'étaient point ensevelis dans les +tombeaux de leurs ancêtres. Par là ils apprenaient que, si leur majesté +les met pendant leur vie au-dessus des jugements humains, ils y +reviennent enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes. + +Lors donc que le jugement qui avait été prononcé se trouvait favorable +au mort, on procédait aux cérémonies de l'inhumation. On faisait son +panégyrique, mais sans y rien mêler de sa naissance; toute l'Égypte +était censée noble. On ne comptait pour louanges solides et véritables, +que celles qui étaient rendues au mérite personnel du mort. On le louait +de ce que, dans sa jeunesse, il avait eu une excellente éducation, et de +ce que, dans un âge plus avancé, il avait cultivé la piété à l'égard des +dieux, la justice envers les hommes, la douceur, la modestie, la +retenue, et toutes les autres vertus qui font l'homme de bien. Alors +tout le peuple applaudissait, et donnait aussi des louanges magnifiques +au mort, comme devant être associé pour toujours à la compagnie des +hommes vertueux dans le royaume de Pluton. + +En finissant l'article qui regarde les cérémonies des funérailles, il +n'est pas hors de propos de faire remarquer aux jeunes gens les manières +différentes dont en usaient les anciens à l'égard des corps morts. Les +uns, comme nous l'avons déjà dit des Égyptiens, après les avoir +embaumés, les exposaient en vue, et en conservaient le spectacle. +D'autres les brûlaient sur un bûcher; et cette coutume était en usage +chez les Romains. D'autres enfin les déposaient dans la terre. + +Le soin de conserver les corps sans les cacher dans les tombeaux paraît +injurieux à l'humanité en général, et aux personnes en particulier que +l'on prétend ainsi respecter; parce qu'il rend leur humiliation et leur +difformité visibles, et, quelque soin qu'on en puisse prendre, n'offre +aux spectateurs que de tristes et d'affreux restes de leurs visages. La +coutume de brûler les morts a quelque chose de cruel et de barbare, en +se hâtant de détruire ce qui reste des personnes les plus chères. Celle +d'enterrer les morts est certainement la plus ancienne et la plus +religieuse. Elle remet à la terre ce qui en a été tiré, et nous prépare +à croire que le corps, qui en a été formé une première fois, pourra bien +en être tiré une seconde. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE III. + + DES SOLDATS ET DE LA GUERRE. + +[Marge: [Herod. 2, c. 168.]] La profession militaire était en grand +honneur dans l'Égypte. Après les familles sacerdotales, celles qu'on +estimait les plus illustres étaient, comme parmi nous, les familles +destinées aux armes. On ne se contentait pas de les honorer, on les +récompensait libéralement. Les soldats avaient douze _aroures_, exemptes +de tout tribut et de toute imposition[102]. L'_aroure_ était une portion +de terre labourable, qui répondait à peu près à la moitié d'un de nos +arpents. Outre ce privilége, on fournissait par jour à chacun d'eux[103] +cinq livres de pain, deux livres de viande, et une pinte de vin[104]. +C'était de quoi nourrir une partie de leur famille. Par là on les +rendait plus affectionnés et plus courageux; et l'on trouvait, remarque +Diodore, que c'eût été manquer contre les règles, [Marge: Lib. 1, p. +67.] non-seulement de la saine politique, mais du bon sens, que de +confier la défense et la sûreté de l'état à des gens qui n'auraient eu +aucun intérêt à sa conservation. + +[Marge: Herod. l. 2, c. 164-168.] Quatre cent mille soldats[105] que +l'Égypte entretenait continuellement étaient ceux de ses citoyens +qu'elle exerçait avec le plus de soin. On les préparait aux fatigues de +la guerre par une éducation mâle et robuste. Il y a un art de former les +corps aussi-bien que les esprits. Cet art, que notre nonchalance nous a +fait perdre, était bien connu des anciens, et l'Égypte l'avait trouvé. +La course à pied, la course à cheval, la course dans les chariots, se +faisaient en Égypte avec une adresse admirable; et il n'y avait point +dans tout l'univers de [Marge: Cant. 1, 8, Isai. 36, 9.] meilleurs +hommes de cheval que les Égyptiens. L'Écriture vante en plusieurs +endroits leur cavalerie. + +[Note 102: L'aroure, selon Hérodote (II, 168), et Philon (_Opp._, p. +224, 225), était un carré de 100 coudées (52 mètres 7) de côté, +conséquemment de 10,000 coudées de surface, c'est-à-dire de 27 ares 77 +centiares (ou 54 perches de l'arpent de Paris).--L.] + +[Note 103: Ceci n'est point exact. Ces fournitures, selon Hérodote +(II, § 168), n'avaient lieu que pour les 2,000 soldats auxquels tous les +ans on confiait la garde du roi: elles ne leur étaient faites que +pendant leur service.--L.] + +[Note 104: Le texte porte: _quatre arustères de vin_. L'arustère, +selon Hésychius, est égale au cotyle; et le cotyle, selon Paucton, vaut +0,24 de la pinte de Paris: les 4 arustères reviennent donc à 0,96 d'une +pinte.--L.] + +[Note 105: Hérodote dit 410,000 (II, 165, 166).--L.] + +Les lois de la milice se conservaient aisément parmi eux, parce que les +pères les apprenaient à leurs enfants; car la profession de la guerre +passait de père en fils [Marge: [Herod. 2, § 166.]] comme les autres. On +attachait seulement une note d'infamie à ceux qui prenaient la fuite +dans le combat, [Marge: Diod. p. 70.] ou qui faisaient paraître de la +lâcheté, parce qu'on aimait mieux les retenir par un motif d'honneur que +par la crainte du châtiment. + +Je ne veux pas dire pourtant que l'Égypte ait été guerrière. On a beau +avoir des troupes réglées et entretenues, on a beau les exercer à +l'ombre dans les travaux militaires et parmi les images des combats, il +n'y a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent les +hommes guerriers. L'Égypte aimait la paix parce qu'elle aimait la +justice, et n'avait de soldats que pour sa défense. Contente de son +pays, où tout abondait, elle ne songeait point à faire des conquêtes. +Elle s'étendait d'une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute la +terre, et avec elles la politesse et les lois. Elle régnait par la +sagesse de ses conseils et par la supériorité de ses connaissances; et +cet empire d'esprit lui parut plus noble et plus glorieux que celui +qu'on établit par les armes. Elle a cependant formé d'illustres +conquérants; et nous en parlerons dans la suite, quand nous traiterons +de l'histoire de ses rois. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE IV. + + DE CE QUI REGARDE LES SCIENCES ET LES ARTS. + +Les Égyptiens avaient l'esprit inventif, mais ils le tournaient aux +choses utiles. Leurs Mercures ont rempli l'Égypte d'inventions +merveilleuses, et ne lui avaient presque rien laissé ignorer de ce qui +pouvait contribuer à perfectionner l'esprit et à rendre la vie commode +et heureuse. Les inventeurs de choses utiles recevaient, et de leur +vivant, et après leur mort, de dignes récompenses de leurs travaux. +C'est ce qui a consacré les livres de leurs deux Mercures, et les a fait +regarder comme des livres divins. Le premier de tous les peuples où l'on +voie des bibliothèques est celui d'Égypte. Le titre qu'on leur donnait +inspirait l'envie d'y entrer et d'en pénétrer les secrets: [Marge: Ψυχῆς +ἰατρεῖον] on les appelait le _trésor des remèdes de l'ame_. Elle s'y +guérissait de l'ignorance, la plus dangereuse de ses maladies, et la +source de toutes les autres. + +Comme leur pays était uni, et leur ciel toujours pur et sans nuages, ils +ont été des premiers à observer le cours des astres. Ces observations +les ont conduits à régler le cours[106] de l'année sur celui du soleil; +car chez eux, comme le remarque Diodore, dans les temps les plus +reculés, l'année était composée de trois cent soixante-cinq jours et six +heures. + +[Note 106: On ne sera pas surpris que les Égyptiens, les plus +anciens observateurs du monde, soient parvenus à cette connaissance, si +l'on fait réflexion que l'année lunaire, dont se servaient les Grecs et +les Romains, tout incommode et tout informe qu'elle paraît, supposait +néanmoins la connaissance de l'année solaire, telle que Diodore de +Sicile l'attribue aux Égyptiens. On verra du premier coup-d'œil, en +calculant leurs intercalations, que ceux qui avaient été les auteurs de +cette forme d'année avaient su qu'aux trois cent soixante-cinq jours il +fallait ajouter quelques heures pour se retrouver avec le soleil. Ils se +trompaient seulement en ce qu'ils croyaient que c'était six heures +juste, au lieu qu'il s'en faut près de onze minutes. + += On doit observer que les Égyptiens, dans l'usage ordinaire, ne se +servaient que de l'année _vague_ de 365 jours: elle était trop courte de +6 heures (d'après la durée qu'ils supposaient à l'année). Le +commencement de l'année rétrogradait donc tous les ans de 6 heures, ou +de 1/4 de jour, et après une période de 4 fois 365 ans, ou de 1461 +années vagues, qui ne faisaient que 1460 années juliennes de 365 jours 6 +heures, l'année recommençait à-peu-près au même point; c'est ce qu'on +appelle la _période caniculaire_. L'usage de cette année _vague_ +subsista en Égypte bien long-temps après l'introduction de l'année +julienne dans l'usage civil. + +Il paraît certain, quoi qu'on en ait dit, que les prêtres de Thèbes et +d'Héliopolis, connaissaient et pratiquaient, avant l'arrivée des +Romains, l'année bissextile de 365 jours 6 heures, avec l'intercalation +d'un jour tous les 4 ans; il l'est également que Jules César en fit +l'année commune chez les Alexandrins. Cette année commençait le 1er +thot, qui répond au 29 août.--L.] + +Pour reconnaître leurs terres, couvertes tous les ans par le débordement +du Nil, les Égyptiens ont été obligés de recourir à l'arpentage, qui +leur a bientôt appris la géométrie[107]. Ils étaient grands observateurs +de la nature, qui, dans un pays si serein, et sous un soleil si ardent, +était forte et féconde. C'est aussi ce qui leur a fait inventer ou +perfectionner la médecine. + +[Note 107: On a la preuve que les Égyptiens, à force de recommencer +la mesure des terres, étaient parvenus à connaître les dimensions de +leur pays avec une singulière exactitude; et même qu'ils avaient acquis +une connaissance assez précise de la grandeur d'un degré terrestre. Il y +a lieu de croire que les cartes géographiques ne leur étaient point +inconnues; on a vu plus haut (pag. 20, n. 1), qu'ils savaient tracer une +ligne méridienne avec une exactitude surprenante.--L.] + +On n'abandonnait point au caprice des médecins la manière de traiter les +malades. Ils avaient des règles fixes, qu'ils étaient obligés de suivre; +et ces règles étaient les observations anciennes des habiles maîtres, +qui étaient consignées dans les livres sacrés. En les suivant, ils ne +répondaient point du succès: autrement, on les en rendait responsables, +et il y avait contre eux peine de mort. Cette loi était utile pour +réprimer la témérité des charlatans, mais pouvait être un obstacle aux +nouvelles découvertes et à la perfection de l'art. [Marge: Lib. 2, c. +84.] Chaque médecin, si l'on en croit Hérodote, se renfermait dans la +cure d'une seule espèce de maladie: les uns pour les yeux, d'autres pour +les dents, et ainsi du reste. + +Ce que nous avons dit des pyramides, du labyrinthe, de ce nombre infini +d'obélisques, de temples, de palais, dont on admire encore les précieux +restes dans toute l'Égypte, et dans lesquels brillaient à l'envi la +magnificence des princes qui les avaient construits, l'habileté des +ouvriers qui y avaient été employés, la richesse des ornements qui y +étaient répandus, la justesse des proportions et des symétries qui en +faisaient la plus grande beauté; ouvrages dans plusieurs desquels s'est +conservée jusqu'à nous la vivacité même des couleurs malgré l'injure du +temps, qui amortit et consume tout à la longue: tout cela, dis-je, +montre à quel point de perfection [Marge: Diod. l. 1, pag. 73.] l'Égypte +avait porté l'architecture, la peinture, la sculpture, et tous les +autres arts[108]. + +[Note 108: Voici le résumé de ce que les nouvelles découvertes en +Égypte ont fait connaître sur l'état de l'industrie et des arts chez les +anciens Égyptiens. + +Ils fabriquaient des toiles de lin aussi belles et aussi fines que les +nôtres: on trouve, dans les enveloppes des momies, des toiles de coton +d'une finesse égale à celle de notre mousseline, et d'un tissu +très-fort; et l'on voit par quelques-unes de leurs peintures qu'ils +savaient faire des tissus aussi transparents que nos gazes, nos linons, +ou même que nos tulles. + +L'art de tanner le cuir leur était parfaitement connu; de même que celui +de le teindre en diverses couleurs, comme nos maroquins; et d'y imprimer +des figures. + +Ils savaient fabriquer aussi une sorte de verre grossier, avec lequel +ils faisaient des colliers et autres ornements. + +L'art d'émailler, et celui de la dorure, étaient portés chez eux à un +haut degré de perfection: ils savaient réduire l'or en feuilles aussi +minces que les nôtres; et possédaient une composition métallique +semblable à notre plomb, mais un peu plus molle. + +Ils avaient porté fort loin l'art de vernir: la beauté de la couverte de +leurs poteries, n'a point été surpassée, peut-être même égalée par les +modernes. + +La peinture n'a jamais été très-perfectionnée par eux; ils paraissent +avoir toujours ignoré l'art de donner du relief aux figures par le +mélange des clairs et de l'ombre: mais ils disposaient les couleurs avec +intelligence; et le trait, dans leurs beaux ouvrages, est d'une +hardiesse et d'une pureté extraordinaires. Du reste, ils n'entendaient +rien à la perspective: et presque tous leurs dessins ne présentent les +objets que de profil: l'uniformité des attitudes et des poses montre +assez qu'en peinture comme en sculpture les artistes égyptiens étaient +forcés de ne point s'écarter d'un certain style de convention, qui s'est +conservé jusques sous les derniers empereurs romains. + +Il en était de même de l'architecture; très-remarquable par la grandeur +des masses, par la majesté de l'ensemble, par le grandiose qui en +caractérise tous les détails, elle était lourde, sans goût dans la +disposition des parties, dans le choix des ornements: il paraît que dès +les plus anciens temps, ils l'ont portée au plus haut degré qu'il leur +était donné d'atteindre; et qu'elle n'a éprouvé presque aucun +perfectionnement sensible, dans les siècles postérieurs.--L.] + +Ils ne faisaient pas grand cas ni de cette partie de la gymnastique ou +palestre, qui ne tendait point à procurer au corps une force solide et +une santé robuste[109]; ni de la musique, qu'ils regardaient comme une +occupation non-seulement inutile, mais dangereuse, et propre seulement à +amollir les esprits[110]. + +[Note 109: Τἠν δὲ μουσικὴν νομίζουσιν οὐ μόνον ἄχρησον ὑπαρχειν, +ἀλλὰ καὶ βλαβερὰν, ὡς ἂν ἐκθηλύνουσαν τἀς τῶν ἀνδρῶν ψυχάς. [Diod. 1, § +81.]] + +[Note 110: «Il faut entendre de même ce que cet auteur (Diodore de +Sicile), dit touchant la musique. Celle qu'il fait mépriser aux +Égyptiens, comme capable de ramollir les courages, était sans doute +cette musique molle et efféminée qui n'inspire que les plaisirs et une +fausse tendresse; car, pour cette musique généreuse dont les nobles +accords élèvent l'esprit et le cœur, les Égyptiens n'avaient garde de la +mépriser, puisque, selon Diodore même, leur Mercure l'avait inventée, et +avait aussi inventé le plus grave des instruments de musique. Dans la +procession solennelle des Égyptiens, où l'on portait en cérémonie le +livre de Trismégiste, on voit marcher à la tête le chantre tenant en +main un symbole de la musique (je ne sais pas ce que c'est), et le livre +des hymnes sacrés.» Cette excellente observation de Bossuet modifie +suffisamment ce que l'assertion de Rollin pouvait présenter de +fautif.--L.] + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE V + + DES LABOUREURS, DES PASTEURS, DES ARTISANS. + +[Marge: Diod. l. 1, pag. 67, 68.] Les laboureurs, les pasteurs, les +artisans, qui formaient les trois conditions du bas étage en Égypte, ne +laissaient pas d'y être fort estimés, surtout les laboureurs et les +pasteurs. Il fallait qu'il y eût des emplois et des personnes plus +considérables, comme il faut qu'il y ait des yeux dans le corps; mais +leur éclat ne fait pas mépriser les bras, les mains, les jambes, ni les +parties les plus basses. Ainsi, parmi les Égyptiens, les prêtres, les +soldats, les savants, avaient des marques d'honneur particulières; mais +tous les métiers, jusqu'aux moindres, étaient en estime, parce qu'on ne +croyait pas pouvoir sans crime mépriser des citoyens dont les travaux, +quels qu'ils fussent, contribuaient au bien public. + +Une autre raison supérieure leur avait pu d'abord inspirer ces +sentiments d'équité et de modération, qu'ils conservèrent long-temps. +Comme ils descendaient tous d'un même père, qui était Cham, le souvenir +de cette origine commune, encore récente, étant présent à l'esprit de +tous dans les premiers siècles, établit parmi eux une espèce d'égalité +qui leur faisait dire que toute l'Égypte était noble. En effet la +différence des conditions, et le mépris qu'on fait de celles qui +paraissent les plus basses, ne vient que de l'éloignement de la tige +commune, qui fait oublier que le dernier des roturiers, si l'on veut +remonter à la source, descend d'une famille aussi noble que les plus +grands seigneurs. + +Quoi qu'il en soit, en Égypte nulle profession n'était regardée comme +basse et sordide. Par ce moyen tous les arts venaient à leur perfection. +L'honneur, qui les nourrit, se mêlait partout. La loi assignait à chacun +son emploi, qui se perpétuait de père en fils. On ne pouvait ni en avoir +deux, ni changer de profession. On faisait mieux ce qu'on avait toujours +vu faire, et à quoi on s'était uniquement exercé dès son enfance; et +chacun, ajoutant sa propre expérience à celle de ses ancêtres, avait +bien plus de facilité à exceller dans son art. D'ailleurs cette coutume +salutaire, établie anciennement dans la nation et dans le pays, +éteignait toute ambition mal entendue, et faisait que chacun demeurait +content dans son état, sans aspirer, par des vues d'intérêt, de vanité +ou de légèreté, à un plus haut rang. + +C'était là la source d'une infinité d'inventions singulières que chacun +imaginait dans son art pour le conduire à sa perfection, et pour +contribuer ainsi aux commodités de la vie et à la facilité du commerce. +[Marge: Diod. l. 1, pag. 67.] J'avais d'abord regardé comme une fable ce +que Diodore rapporte de l'industrie des Égyptiens, qui savaient, par une +fécondité artificielle, faire éclore des poulets sans faire couver les +œufs par des poules[111]; mais tous les voyageurs modernes attestent la +vérité de ce fait, qui mérite certainement d'être observé, et que l'on +dit aussi n'être pas inconnu en Europe. Selon leurs relations, les +Égyptiens mettent les œufs dans des fours auxquels ils savent donner un +degré de chaleur si tempéré, et qui se rapporte si bien à la chaleur +naturelle des poules, que les poulets qui en viennent sont aussi forts +que ceux qui sont couvés à l'ordinaire. Le temps propre à cette +opération est depuis la fin de décembre jusqu'à la fin d'avril, la +chaleur étant excessive en Égypte tout le reste de l'année. Pendant ces +quatre mois ils font couver plus de trois cent mille œufs, qui ne +réussissent pas tous, à la vérité, mais qui ne laissent pas de fournir à +peu de frais une quantité prodigieuse de volailles. L'habileté consiste +à donner aux fours un degré de chaleur convenable, et qui ne passe pas +une certaine mesure. On emploie environ dix jours pour échauffer ces +fours, et autant à peu près pour faire éclore les œufs. C'est une chose +divertissante, disent les relations, que de voir éclore ces poulets, +dont les uns ne montrent que la tête, les autres sortent de la moitié du +corps, et les autres tout-à-fait; et, dès qu'ils sont sortis, ils +courent au travers de ces œufs; [Marge: Tom. 2, pag. 64. Lib. 10, c. +54.] ce qui fait un vrai plaisir. On peut voir, dans les Voyages de +Corneille LeBruyn, ce que les différents voyageurs ont écrit sur ce +sujet. Pline en fait aussi mention; mais il paraît qu'au lieu de fours +les Égyptiens anciennement [Marge: [V. pl. haut, p. 80.]] faisaient +éclore les œufs dans du fumier. + +[Note 111: Le premier auteur qui en fait mention est Aristote +(_Hist. Anim._ VI, c. 2). Antigone de Caryste (_Hist. Mirab._, c. 104), +Pline (x, c. 54), s'accordent à dire, d'après lui, que ces œufs étaient +mis dans du fumier. Le procédé actuellement en usage paraît avoir été +inconnu des anciens Égyptiens, au moins jusqu'à l'an 133 de J.C. +(Vopisc. _in Saturn._) Pline, il est vrai, parle, comme nouvellement +inventé, d'un procédé analogue à celui des Égyptiens modernes (X, c. +55); mais il ne dit point que cette invention eût été faite en +Égypte.--L.] + +J'ai dit que les laboureurs sur-tout, et ceux qui prenaient soin des +troupeaux, étaient fort considérés en Égypte, à l'exception de quelques +contrées, où les derniers n'étaient point soufferts. En effet c'est à +ces deux professions qu'elle devait ses richesses et son opulence. C'est +une chose étonnante de voir ce que le travail et l'adresse des Égyptiens +tiraient d'un pays dont l'étendue n'était pas fort considérable, mais +dont le fonds était devenu, par le bienfait du Nil et par l'industrie +laborieuse des habitants, d'une merveilleuse fécondité. + +Il en sera toujours ainsi de tout royaume où l'attention de ceux qui +gouvernent sera tournée vers le bien public. La culture des terres et la +nourriture des animaux seront une source inépuisable de biens et +d'avantages par-tout où, comme en Égypte, on se fera un devoir de les +soutenir et de les protéger par principe d'état et de politique: et +c'est un grand malheur qu'elles soient tombées maintenant dans un mépris +général, quoique ce soient elles qui fournissent les besoins et même les +délices de la vie à toutes les conditions que nous regardons comme +relevées. «Car,» dit M. l'abbé Fleury dans son admirable livre des Mœurs +des Israélites, où il examine à fond la matière que je traite, «c'est le +paysan qui nourrit les bourgeois, les officiers de justice et de +finance, les gentilshommes, les ecclésiastiques; et, de quelque détour +que l'on se serve pour convertir l'argent en denrées, ou les denrées en +argent, il faut toujours que tout revienne aux fruits de la terre et aux +animaux qu'elle nourrit. Cependant, quand nous comparons ensemble tous +ces différents degrés dé conditions, nous mettons au dernier rang ceux +qui travaillent à la campagne; et plusieurs estiment plus de gros +bourgeois inutiles, sans force de corps, sans industrie, sans aucun +mérite, parce qu'ayant plus d'argent ils mènent une vie plus commode et +plus délicieuse.» + +«Mais, si nous imaginions un pays où la différence des conditions ne fût +pas si grande; où vivre noblement ne fût pas vivre sans rien faire, mais +conserver soigneusement sa liberté, c'est-à-dire n'être sujet qu'aux +lois et à la puissance publique, subsister de son fonds sans dépendre de +personne, et se contenter de peu plutôt que de faire quelque bassesse +pour s'enrichir; un pays où l'on méprisât l'oisiveté, la mollesse et +l'ignorance des choses nécessaires pour la vie, et où l'on fît moins de +cas du plaisir que de la santé et de la force du corps, en ce pays-là il +serait bien plus honnête de labourer ou de garder un troupeau que de +jouer ou se promener toute la vie.» Or il ne faut point recourir à la +république de Platon pour trouver des hommes en cet état. C'est ainsi +qu'a vécu la plus grande partie du monde pendant près de quatre mille +ans, non-seulement les Israélites, mais les Égyptiens, les Grecs, les +Romains, c'est-à-dire les nations les plus policées, les plus sages, les +plus guerrières, les plus éclairées en tout genre. Elles nous apprennent +toutes le cas que nous devrions faire de la culture des terres et du +soin des troupeaux: dont l'une, sans parler du chanvre et du lin d'où +l'on tire les toiles, nous fournit, par les grains, les fruits, les +légumes, une nourriture non-seulement abondante, mais délicieuse; et +l'autre, outre les viandes exquises dont il couvre nos tables, met +presque seul en mouvement les manufactures et le commerce par le moyen +des cuirs et des étoffes. + +L'intention des princes, pour l'ordinaire, et leur intérêt certainement, +est qu'on ménage et qu'on favorise les gens de la campagne, qui +soutiennent à la lettre le poids du jour et de la chaleur, et qui +supportent une grande partie des charges du royaume; mais les bonnes +intentions des princes sont souvent frustrées par l'insatiable et +impitoyable avidité de ceux qui sont chargés du recouvrement de leurs +deniers. L'histoire nous a conservé une belle parole de Tibère à ce +sujet: Un gouverneur du pays même dont nous parlons ici, c'est-à-dire +[Marge: Diodor. [lis. Dio. Cassius] l. 57, p. 608.] de l'Égypte, ayant +augmenté l'imposition annuelle que payait la province, sans doute pour +faire sa cour à l'empereur, et lui ayant envoyé une somme plus +considérable qu'à l'ordinaire, Tibère, qui, dans ses premières années, +pensait ou du moins parlait bien, lui répondit que[112] _son intention +était qu'on tondît ses brebis, et non pas qu'on les écorchât_. + +[Note 112: Κέιρεσθαι μοῦ τὰ πρόβατα, ἀλλ' ουκ ἀποξύρεσθαι βοὺλομαι.] + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE VI. + + DE LA FÉCONDITÉ DE L'ÉGYPTE. + +Je ne parlerai ici que de quelques plantes particulières à l'Égypte, et +de l'abondance du blé qui y croissait. + +_Papyrus_[113]. C'est une plante qui pousse quantité de tiges +triangulaires, hautes de six ou sept coudées. [Marge: Plin. l. 13, c. +11.] Les anciens ont écrit d'abord sur des feuilles de palmier, puis sur +des écorces d'arbre, d'où est venu le mot _liber_: après cela sur des +tablettes enduites de cire, où l'on imprimait les caractères avec un +poinçon qui avait un bout aigu pour écrire, et l'autre plat pour +effacer: ce qui a donné lieu à cette expression d'Horace, [Marge: Satir. +10, lib. 1 [v. 72.]] + + Sæpè stylum vertas, iterùm quæ digna legi sint + Scripturus. + +qui signifie que, pour faire un bon ouvrage, il faut beaucoup effacer, +beaucoup corriger. Enfin on introduisit l'usage du papier. C'était des +feuilles propres à écrire, faites de l'écorce de la plante dont nous +parlons, _papyrus_, appelée autrement _byblus_: [Marge: Lucan. [Pharsal. +III, v. 222.]] + + Nondum flumineas Memphis contexere byblos + Nuverat. + +[Note 113: Pour les différents usages du papyrus, voyez une +dissertation de M. de Caylus (_Académ. Insc._ tom. XXVI, pag. 267).--L.] + +Merveilleuse invention[114], dit Pline, qui est d'un si grand usage dans +la vie, qui fixe la mémoire des faits, et qui immortalise les hommes! +Varron l'attribue à Alexandre-le-Grand, lorsqu'il bâtit Alexandrie: mais +elle est bien plus ancienne que lui; il ne fit que la rendre plus +commune. Le même Pline ajoute qu'Eumène, roi de Pergame, substitua le +parchemin au papier, par jalousie contre Ptolémée, roi d'Égypte, se +piquant de l'emporter par ce moyen sur sa bibliothèque, dont les livres +n'étaient que de papier. Le parchemin est une peau de mouton ou de +bélier préparée pour écrire; on l'appelle _pergamenum_, à cause qu'il a +été inventé par les rois de Pergame. Tous les anciens manuscrits sont +sur du parchemin, ou sur du vélin, qui est une peau de veau plus +délicate que le parchemin ordinaire. C'est une chose curieuse de voir +comment notre papier, qui est si blanc et si fin, se fait de vieux +haillons et de sales chiffons qu'on ramasse dans les rues. La plante +nommée _papyrus_ servait aussi à faire des voiles de vaisseau, des +cordages, des habits, des couvertures, etc. + +[Note 114: «Postea promiscuè patuit usus rei, quà constat +immortalitas hominum... Chartæ usu maximè humanitas constat in +memoria.»] + +[Marge: Plin. l. 19, cap. 1.] _Linum._ Le lin est une plante dont +l'écorce est pleine de filets qui servent à faire de la toile déliée. On +avait en Égypte une adresse merveilleuse pour le préparer et le +travailler, les fils qu'on en tirait étant d'une si grande finesse, +qu'ils échappaient presque à la vue. Les prêtres n'y étaient vêtus que +de lin, et jamais de laine, et c'était aussi l'habillement ordinaire des +personnes considérables. On en faisait un grand commerce, et il s'en +transportait beaucoup dans les pays étrangers. Ce travail occupait un +grand nombre de personnes en Égypte, sur-tout parmi les femmes, comme on +le voit dans l'endroit d'Isaïe où ce prophète menace l'Égypte d'une +affreuse sécheresse qui en fera cesser tous les travaux: [Marge: Is. 19, +9. Exod. 9, 31.] _Confundentur qui operabantur linum, pectentes et +texentes subtilia_. On voit aussi dans l'Écriture que l'un des effets de +la grêle que Moïse fit tomber en Égypte fut de ruiner tout le lin qui +commençait déjà à monter en graine: c'était au mois de mars. + +[Marge: Plin. _Ibid._] _Byssus._ C'était une autre espèce de lin[115], +extrêmement fin et délié, qui était souvent teint en pourpre. Il était +fort cher, et il n'y avait que les gens riches et aisés qui s'en +vêtissent. Pline, qui donne la première place au lin incombustible, met +celui-ci après, et[116] dit qu'il servait à la parure et à l'ornement +des dames. Il paraît, par l'Écriture sainte, que c'était de l'Égypte +[Marge: Ezech. 27] sur-tout qu'on tirait les toiles composées de cette +espèce de lin: _byssus varia de Ægypto texta est tibi_. + +[Note 115: Forster (_de bysso_) et Larcher ont prouvé que le byssus +était le coton. (Voyez plus haut, p. 69.)--L.] + +[Note 116: «Pioximus byssino, mulierum maxime deliciis... genito.»] + +Je ne parle point du _lotus_, plante fort commune et fort estimée en +Égypte, dont la graine servait autrefois à faire du pain[117]. Il y +avait un autre _lotus_ en Afrique, qui a donné son nom aux _lotophages_, +parce qu'ils [Marge: Odys. l. 9 v. 84-102.] vivaient du fruit de cet +arbre[118], fruit d'un goût si délicieux, s'il en faut croire Homère, +qu'il faisait oublier à ceux qui en mangeaient toutes les douceurs de la +patrie, comme Ulysse l'éprouva à son retour de Troie. + +En général les légumes et les fruits étaient excellents en Égypte, et +auraient pu[119], comme Pline le remarque, suffire seuls pour la +nourriture, tant la bonté et l'abondance en étaient grandes; et en effet +les ouvriers ne vivaient presque d'autre chose, comme on le voit dans +ceux qui travaillaient aux pyramides. + +[Note 117: Et dont on mangeait la racine. Le _lotus_ est une plante +aquatique, espèce de _nymphæa_.--L.] + +[Note 118: Ce lotus est une espèce de jujubier, selon M. +Desfontaines.--L.] + +[Note 119: «Ægyptus frugum quidem fertilissima, sed ut propè sola +iis carere possit, tanta est ciborum ex herbis abundantia.» (Plin., lib. +21, cap. 15.)] + +Outre ces richesses champêtres, le Nil, par la pêche et par la +nourriture des troupeaux, fournissait la table des Égyptiens de poissons +exquis de toute espèce, et de viandes très-succulentes. C'est ce qui fit +regretter si fort l'Égypte aux Israélites, quand ils se trouvèrent dans +le désert. [Marge: Num. 11, 4, 5.] _Qui nous donnera de la chair à +manger?_ disaient-ils d'un ton plaintif et séditieux. _Nous nous +souvenons des poissons que nous mangions en Égypte_ presque _pour rien. +Les concombres, les melons, les poireaux, les ognons et l'ail nous +reviennent dans l'esprit.... [Marge: Exod. 16, 5.] Nous étions assis +près des marmites pleines de viandes, et nous mangions du pain tant que +nous voulions_. + +Mais la grande et l'incomparable richesse de l'Égypte était le blé, qui +la mettait en état, même dans des temps de famine presque universelle, +de nourrir tous les peuples voisins, comme cela arriva sous Joseph. Dans +les temps postérieurs elle fut toujours la ressource et le grenier le +plus assuré de Rome et de Constantinople. On sait que la calomnie +inventée contre saint Athanase, à qui l'on imputait d'avoir menacé +d'empêcher à l'avenir que l'on ne transportât du blé d'Alexandrie à +Constantinople, fit entrer en fureur contre ce saint évêque l'empereur +Constantin, parce qu'il savait que cette ville ne pouvait subsister sans +les convois d'Égypte. C'est la même raison qui porta toujours les +empereurs romains à prendre un si grand soin de l'Égypte, qu'ils +regardaient comme la mère nourricière de Rome. + +Cependant le même fleuve qui a mis cette province en état de nourrir et +de faire subsister les deux villes du monde les plus peuplées, la +réduisait quelquefois elle-même à une affreuse famine; et il est +étonnant que la sage prévoyance de Joseph, qui, dans des temps +d'abondance, avait mis en réserve des blés pour des années de stérilité, +n'ait point appris à ces politiques si vantés à se précautionner par une +pareille industrie contre les variétés et les incertitudes du Nil[120]. +Pline le jeune, dans le panégyrique de Trajan, nous fait une peinture +admirable de l'extrémité où la famine réduisit cette province sous cet +empereur, et de la généreuse libéralité qu'il fit paraître pour la +soulager. On ne sera pas fâché d'en voir ici un extrait, qui rendra +moins les expressions que les pensées. + +[Note 120: Sénèque nous apprend que, pendant deux années +consécutives, dans la dixième et la onzième années du règne de +Cléopatre, l'inondation du Nil trompa l'espérance des laboureurs; et que +ce malheur arriva pendant neuf années, au témoignage de Callimaque. +(Senec., _Quæst. Natur._ IV, 2, § 15.) Le passage de Callimaque, dont +Sénèque rappelle le sens, a été conservé par le grand étymologiste. On +le trouve dans l'édit. d'Ernesti (t. 1, p. 357).--L.] + +L'Égypte, dit Pline, qui se glorifiait de n'avoir besoin, pour nourrir +et faire croître ses grains, ni des pluies, ni du ciel, et qui se +croyait assurée pour toujours de le disputer aux terres les plus +fertiles, fut condamnée à une sécheresse inopinée, et à une funeste +stérilité, parce que l'inondation du Nil, source et mesure certaine de +l'abondance, beaucoup moins étendue qu'à l'ordinaire, avait laissé à sec +la plupart des terres[121]. Pour-lors elle implora le secours du prince, +comme elle avait coutume d'attendre celui du fleuve. Le délai ne dura +que ce qu'il fallut de temps au courrier pour porter à Rome cette triste +nouvelle; et il semblait que ce malheur n'était arrivé que pour faire +paraître avec plus d'éclat la bonté de César[122]. C'était une ancienne +et commune opinion, que notre ville ne pouvait subsister que par les +vivres qu'elle tirait d'Égypte. Cette nation vaine et fastueuse se +vantait de nourrir, toute vaincue qu'elle était, ses vainqueurs, d'avoir +leur sort entre ses mains, et de régler par son fleuve leur bonne ou +mauvaise destinée. Nous avons rendu au Nil ses moissons, et lui avons +renvoyé ses convois: que l'Égypte apprenne donc, par son expérience, +qu'elle ne nous est point nécessaire, mais qu'elle est notre esclave: +qu'elle sache que ce n'est pas tant des vivres qu'elle nous envoie qu'un +tribut qu'elle nous paie; et qu'elle n'oublie jamais que nous pouvons +bien nous passer de l'Égypte, mais que l'Égypte ne peut point se passer +de nous. C'en était fait de cette province si fertile, si elle eût +encore été libre. Elle a trouvé un sauveur et un père dans son maître. +Étonnée de voir ses greniers remplis sans le travail de ses laboureurs, +elle n'a su d'où lui pouvaient venir ces richesses étrangères et +gratuites. La disette de peuples si éloignés de nous, et secourus si +promptement, n'a servi qu'à faire mieux sentir quel avantage c'est que +d'être sous notre empire[123]. Le Nil a pu, dans d'autres temps, couvrir +d'une plus grande inondation les campagnes d'Égypte, mais il n'a jamais +coulé plus abondamment pour la gloire des Romains. Puisse le ciel, +content d'avoir mis à une telle épreuve et la patience des peuples, et +la bonté du prince, rendre pour toujours à l'Égypte son ancienne +fécondité! + +[Note 121: «Inundatione; id est ubertate regio fraudata, sic opem +Cæsaris invocavit, ut solet amnem suum.»] + +[Note 122: «Pererebuerat antiquitas, urbem nostram nisi opibus +Ægypti ali sustentarique non posse. Superbiebat ventosa et insolens +natio, quôd victorem quidcm populum pasceret tamen, quòdque in suo +flumine, in suis manibus, vel abundantia nostra vel fames esset. +Refudimus Nilo suas copias. Recepit frumenta quæ miserat, deportatasque +messes revexit.»] + +[Note 123: «Nilus Ægypto quidem sæpè, sed gloriæ nostræ nunquam +largior fluxit.»] + +Le reproche que Pline fait ici aux Égyptiens, d'avoir une vaine et folle +complaisance dans les inondations de leur Nil, marque un de leurs +caractères les plus particuliers, et me fait souvenir d'un bel endroit +d'Ézéchiel, où Dieu parle ainsi à Pharaon, l'un de leurs rois: [Marge: +Ezech. 29, v. 3 et 9.] «Je viens à toi, grand dragon, qui te couches au +milieu de tes fleuves, et qui dis: Le fleuve est à moi, c'est moi qui +l'ai fait, c'est moi-même qui me suis créé.» _Ecce ego ad te, Pharao, +rex Ægypti, draco magne, qui cubas in medio fluminum tuorum, et dicis: +Meus est fluvius, et ego feci eum, et ego feci memetipsum._ + +Dieu voyait dans le cœur de ce prince un orgueil insupportable, un +sentiment de sécurité, de confiance dans les inondations du Nil, d'une +entière indépendance des influences du ciel, comme s'il n'eût dû les +heureux effets de cette inondation qu'à ses soins et à ses travaux, ou à +ceux de ses prédécesseurs: _Meus est fluvius, et ego feci eum._ + +Avant que de terminer cette seconde partie, qui regarde les mœurs des +Égyptiens, je crois devoir avertir les lecteurs de se rendre attentifs à +différents traits répandus dans l'histoire d'Abraham, de Jacob, de +Joseph, de Moïse, qui confirment et éclaircissent une partie de ce que +nous trouvons dans les auteurs profanes sur ce sujet. Ils y remarqueront +la police parfaite qui régnait en Égypte, soit à la cour, soit dans le +reste du royaume; la vigilance du prince, qui était averti de tout, qui +avait un conseil réglé, des ministres choisis, des troupes toujours bien +entretenues, et de toute sorte, infanterie, cavalerie, chariots armés en +guerre; des intendants dans toutes les provinces; des gardes des +greniers publics, des dispensateurs exacts du blé, qui le distribuaient +avec grand ordre; une cour formée avec tous les officiers de la +couronne, capitaine des gardes, grand échanson, grand panetier, en un +mot tout ce qui compose la maison d'un prince et qui fait l'éclat d'une +cour brillante. [Marge: Gen. 12, 10-20.] Ils y admireront plus que tout +cela encore la crainte des menaces de Dieu, inspecteur de toutes les +actions, et juge des rois mêmes; et l'horreur de l'adultère, reconnu +comme un crime capable de faire périr un royaume. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + TROISIÈME PARTIE. + + ----------------- + + HISTOIRE DES ROIS D'ÉGYPTE. + +Il n'y a point dans toute l'antiquité d'histoire plus obscure ni plus +incertaine que celle des premiers rois d'Égypte. Cette nation fastueuse, +et follement entêtée de son antiquité et de sa noblesse, trouvait qu'il +était beau de se perdre dans un abyme infini de siècles, qui [Marge: +Diod. l. 1, p. 41.] semblait l'approcher de l'éternité. Si on l'en +croit, les dieux d'abord, ensuite les demi-dieux ou héros, la +gouvernèrent successivement pendant l'espace de plus de vingt mille +ans[124]. On sent assez combien cette prétention est vaine et fabuleuse. + +[Note 124: Diodore, cité par Rollin, dit: _un peu moins de dix-huit +mille ans_. (1, § 44.) Fréret a montré que cette antiquité si reculée +provient de l'équivoque causée par le mot _année_, qui a désigné +originairement des saisons de trois ou de quatre mois. En réduisant les +dates égyptiennes, d'après cette hypothèse, on reconnaît qu'elles se +renferment dans les limites de la chronologie de l'Écriture Sainte.--L.] + +Après les dieux et demi-dieux régnèrent des hommes égyptiens, dont +Manéthon nous a laissé trente dynasties ou principautés. Ce Manéthon +était Égyptien, grand-prêtre et garde des archives sacrées de l'Égypte; +il avait été instruit dans les lettres grecques. Il a écrit l'histoire +des Égyptiens, et l'a tirée, à ce qu'il dit, des écrits de Mercure, et +des autres anciens mémoires conservés dans les archives des temples. Il +avait composé cet ouvrage sous le règne et par l'ordre de Ptolémée +Philadelphe. + +Si l'on suppose les trente dynasties de Manéthon successives, elles +composent plus de cinq mille trois cents ans jusqu'au règne d'Alexandre, +ce qui est manifestement convaincu de fausseté. D'ailleurs on voit dans +Ératosthène[125], appelé à Alexandrie par Ptolémée Evergète, une liste +de trente-huit rois thébains, tous différents [Marge: Eratosthen. ap. +Syncell. p. 91. c. 147 D.] de ceux de Manéthon. Le soin d'éclaircir ces +difficultés a beaucoup exercé les savants. La voie la plus sûre de +concilier ces contradictions est de supposer, comme le font maintenant +presque tous ceux qui traitent cette matière, que les rois dont il est +parlé dans les différentes dynasties ne se sont pas tous succédé les uns +aux autres, mais que plusieurs ont régné en même temps dans des contrées +différentes. Il y a eu en Égypte quatre dynasties principales: celle de +Thèbes, celle de Thin, celle de Memphis, et celle de Tanis. Je ne ferai +point ici le dénombrement des rois qui y ont régné: l'histoire ne nous +en a presque conservé que les noms. Je ne rapporterai que ce qui me +paraîtra propre à éclairer et à instruire les jeunes gens, pour qui +principalement j'écris; et je m'arrêterai sur-tout à ce qu'Hérodote et +Diodore de Sicile nous apprennent des rois d'Égypte, sans même y garder +une suite fort exacte, du moins dans les commencements de cette +histoire, qui sont fort obscurs, et sans me mettre en devoir de +concilier ces deux historiens. Leur dessein, surtout d'Hérodote, a été, +non de donner une suite exacte des rois d'Égypte, mais seulement +d'indiquer ceux dont l'histoire leur a paru plus intéressante et plus +instructive. Je suivrai le même plan; et j'espère qu'on ne me saura pas +mauvais gré de n'être point entré moi-même, et de n'avoir point engagé +avec moi les jeunes gens, dans un labyrinthe de difficultés qui est +presque sans issue, et d'où les plus habiles ont bien de la peine à se +tirer quand ils veulent suivre le fil de l'histoire et fixer des dates +assurées. Les curieux pourront consulter les savants[126] ouvrages où +cette matière est traitée à fond. + +[Note 125: Il était de Cyrène.] + +[Note 126: La chronique du chevalier Marsham; les ouvrages du P. +Pezron; les dissertations du P. Tournemine, et celles de M. l'abbé +Sevin.] + +Je dois avertir dès le commencement qu'Hérodote, sur la foi des prêtres +Égyptiens qu'il avait consultés, rapporte beaucoup d'oracles et de faits +singuliers qu'un lecteur éclairé ne prendra que pour ce qu'ils sont, +c'est-à-dire pour des fables. + +L'histoire ancienne d'Égypte contient 2158 ans, et elle se divise +naturellement en trois parties. + +La première commence à l'établissement de la monarchie égyptienne, +fondée par Ménès ou Mesraïm, fils de Cham, l'année du monde 1816, et +finit à la destruction de cette même monarchie par Cambyse, roi de +Perse, l'an 3479; et cette première partie comprend 1663 ans. + +La seconde partie est mêlée avec l'histoire des Perses et des Grecs, et +s'étend jusqu'à la mort d'Alexandre-le-Grand, arrivée en 3681, et +renferme par conséquent 202 ans. + +La troisième est celle où s'est élevée en Égypte une nouvelle monarchie +sous les Lagides, c'est-à-dire sous les Ptolémées, descendants de Lagus, +jusqu'à la mort de Cléopatre, dernière reine d'Egypte, en 3974; et ce +dernier espace renferme 293 ans. + +Je ne traiterai ici que la première partie, réservant les deux autres +pour les temps qui leur sont propres. + +ROIS D'ÉGYPTE. + +[Marge: AN. M. 1816 AV. J.C. 2188] MÉNÈS. Tous les historiens +conviennent que Ménès est le premier roi d'Égypte. On prétend, et ce +n'est point sans fondement, qu'il est le même que Mesraïm, fils de Cham. + +Cham était le second fils de Noé. Lorsque la famille de ce dernier, +après la folle entreprise de la tour de Babel, se dispersa en +différentes contrées, Cham tourna du côté de l'Afrique: et c'est lui +sans doute qui dans la suite y fut honoré comme dieu sous le nom de +Jupiter Ammon. Il avait quatre enfants: Chus, Mesraïm, Phuth [Marge: +Gen. 10, 6.] et Canaan. Chus s'établit en Ethiopie; Mesraïm dans +l'Égypte, qui, dans l'Écriture, est le plus souvent appelée de son nom +et de celui de Cham son père; Phuth, dans la partie de l'Afrique qui est +à l'occident de l'Égypte; et Canaan, dans le pays qui depuis a porté son +nom. Les Cananéens sont certainement le même peuple que les Grecs +nomment presque toujours Phéniciens, sans qu'on puisse rendre raison ni +de ce nom étranger, ni de l'oubli du véritable. + +[Marge: Herod. l. 1, cap. 99. Diod. lib. 1, pag. 42.] Je reviens à +Mesraïm. On convient que c'est le même que Ménès, que tous les +historiens donnent pour le premier roi d'Égypte. Ils disent que c'est +lui qui y établit le premier le culte des dieux et les cérémonies des +sacrifices. + +BUSIRIS, assez long-temps après, bâtit la fameuse ville de Thèbes, et y +établit le siège de l'empire[127]. Nous avons parlé ailleurs de la +magnificence et des richesses de cette ville. Ce n'est pas le Busiris +connu par sa cruauté[128]. + +[Note 127: Diodore de Sicile compte deux rois de ce nom: le premier +a régné 1400 ans après Ménès; et l'autre est le huitième successeur du +premier: c'est à celui-ci qu'il attribue la fondation de Thèbes. (I, § +45.)--L.] + +[Note 128: Strabon (XVII, pag. 802), et Diodore de Sicile (§ 45 et +88), nient l'existence de ce Busiris, et traitent de fables tout ce que +les Grecs en ont dit. Marsham et Newton sont de l'avis de ces deux +auteurs.--L.] + +[Marge: Diod. lib. 2, pag. 44, 45.] OSYMANDYAS. Diodore décrit fort au +long plusieurs édifices magnifiques que ce prince avait fait +construire[129], dont l'un entre autres[130] était orné de scupltures et +de peintures d'une beauté parfaite, qui représentaient son expédition +contre les Bactriens, peuple de l'Asie, qu'il avait attaqués avec une +armée de quatre cent mille hommes de pied, et de vingt mille chevaux. On +y voyait, dans un autre endroit, une assemblée de juges, dont le +président portait au cou une image de la Vérité, qui avait les yeux +fermés, et avait autour de lui un grand nombre de livres; symbole +énergique, qui marquait que les juges devaient être instruits des lois, +et juger sans acception de personnes. + +On y avait peint aussi le roi, qui offrait aux dieux l'or et l'argent +qu'il tirait chaque année des mines d'Égypte, qui montaient à la somme +de seize millions[131]. + +[Note 129: A Thèbes.--L.] + +[Note 130: C'était son tombeau.--L.] + +[Note 131: Trois mille deux cents myriades de mines. = Rollin a +voulu dire _seize cent millions_; car les trois mille deux cents +myriades ou 32,000,000 de mines d'argent, 533,000 talents, valent +1,599,000,000 fr., d'après l'évaluation du talent, suivie par Rollin, ou +les talents dont il est question ici sont de fort peu de valeur, ou les +prêtres en ont imposé à Diodore de Sicile.--L.] + +Non loin de là paraissait une magnifique bibliothèque, la plus ancienne +dont il soit parlé dans l'histoire; elle avait pour titre: _le trésor +des remèdes de l'ame_. Près de cette bibliothèque on avait placé des +statues de tous les dieux d'Égypte, à chacun desquels le roi offrait des +présents convenables; par où il semblait vouloir annoncer à la postérité +que pendant sa vie il avait eu le bonheur de montrer toujours beaucoup +de piété envers les dieux et de justice envers les hommes. + +Son tombeau était d'une magnificence extraordinaire. Il était environné +d'un cercle d'or qui avait une coudée de largeur, et trois cent +soixante-cinq coudées de circuit[132], sur chacune desquelles étaient +marqués le lever et le coucher du soleil, de la lune et des autres +constellations; car dès-lors les Égyptiens divisaient l'année en douze +mois, chacun de trente jours, et après le douzième mois ils ajoutaient +chaque année cinq jours [Marge: [plus haut, p. 76.]] et six heures. On +ne savait ce qu'on devait le plus admirer dans ce superbe monument, ou +la richesse de la matière, ou l'art et l'industrie des ouvriers. + +[Marge: Diod. p. 46.] UCHORÉUS, l'un des successeurs d'Osymandyas, bâtit +la ville de Memphis[133]. Elle avait cent cinquante stades de +circuit[134], c'est-à-dire plus de sept lieues. Il la plaça à la pointe +du Delta, à l'endroit où le Nil se partage en plusieurs branches. Du +côté du midi, il fit une levée fort haute. A droite et à gauche, il +creusa des fossés très-profonds[135] pour y recevoir le fleuve. Ils +étaient revêtus de pierres, et, du côté de la ville, rehaussés par de +fortes chaussées: le tout pour mettre la ville en sûreté et contre les +inondations du Nil, et contre les attaques des ennemis. Une ville si +avantageusement située, et si bien fortifiée, qui était comme la clef du +Nil, et qui par là dominait sur tout le pays, devint bientôt la demeure +ordinaire des rois. Elle demeura en possession de cet honneur jusqu'au +temps où Alexandre-le-Grand fit bâtir Alexandrie. + +[Note 132: Il est permis de douter de l'existence de ce merveilleux +cercle d'or, qui avait 192 mètres (590 pieds) de circonférence; car +Diodore n'a pu le décrire que d'après le récit des prêtres, attendu +qu'il avait été détruit cinq siècles auparavant par Cambyse. (I, § +49.)--L.] + +[Note 133: Bâtie par Ménès, selon Hérodote.--L.] + +[Note 134: Environ 31,620 mètres, environ 6 lieues; mais peut-être +s'agit-il du petit stade (V. plus bas, p. 101): dans ce cas, la mesure +se réduit à 3 lieues.--L.] + +[Note 135: Diodore dit un _lac_.--L.] + +[Marge: plus haut, p. 22, n. 1.] MOERIS. C'est lui qui construisit ce +lac si fameux qui porta son nom. Nous en avons parlé ci-devant. + +[Marge: AN. M. 1920 AV. J.C. 2084.] L'Égypte avait été long-temps +gouvernée par des princes nés dans le pays même, lorsque des étrangers, +qu'on nomma rois-pasteurs, en langue égyptienne _hycsos_, Arabes ou +Phéniciens, s'emparèrent d'une grande partie de la basse Égypte et de +Memphis: mais ils ne furent point maîtres de la haute Égypte, et le +royaume de Thèbes subsista toujours jusqu'au temps de Sésostris. La +domination de ces rois étrangers dura environ 260 ans. + +[Marge: Gen. 12, 20-20. AN. M. 2084 AV. J.C. 1920.] C'est sous l'un +d'eux, appelé dans l'Écriture Pharaon, nom commun à tous les rois +d'Égypte, qu'Abraham passa dans ce pays avec Sara sa femme, qui y courut +un grand risque, parce que le prince, informé de sa rare beauté, et ne +la croyant que sœur et non épouse d'Abraham, l'avait fait enlever. + +[Marge: AN. M. 2179 AV. J.C. 1825 AN. M. 2276 AV. J.C. 1728.] TETHMOSIS, +ou Amosis, ayant chassé les rois-pasteurs, régna dans la basse Égypte. + +Long-temps après, Joseph fut mené en Égypte par des marchands +ismaélites, vendu à Putiphar, et, par une suite d'événements +merveilleux, conduit à une suprême autorité, et élevé à la première +place du royaume. Je ne dis rien ici de son histoire, qui est connue de +tout le monde. [Marge: Justin. l. 36, cap. 2.] J'avertis seulement que +Justin, qui n'a fait qu'abréger Trogue Pompée, historien excellent du +temps d'Auguste, remarque que Joseph, le dernier des enfants de Jacob, +que ses frères, par envie, avaient vendu à des marchands étrangers, +ayant reçu du ciel l'intelligence des songes et la connaissance de +l'avenir, sauva, par sa rare prudence, l'Égypte de la famine dont elle +était menacée, et fut extrêmement considéré du roi. + +[Marge: AN. M. 2298 AV. J.C. 1706.] Jacob y passa aussi avec toute sa +famille, qui fut toujours bien traitée par les Égyptiens pendant qu'ils +conservèrent le souvenir des services importants que Joseph leur avait +rendus. Mais, dit l'Écriture, après la [Marge: Exod. 1-8.] mort de +Joseph il s'éleva un nouveau roi, à qui Joseph était inconnu. + +RAMESSÈS-MIAMUN était, selon Ussérius, le nom de ce nouveau roi connu +dans l'Écriture sous celui de [Marge: AN. M. 2427 AV. J.C. 1577.] +Pharaon. Il régna pendant soixante-six ans, et fit souffrir aux +Israélites des maux infinis. «Il établit, _dit l'Écriture_, des +intendants des ouvrages, afin qu'ils accablassent les Hébreux de +fardeaux _insupportables_. [Marge: Exod. 1-11-13-14.] Et ils bâtirent à +Pharaon des villes pour servir de[136] magasins, savoir: Phithom et +Ramessès... Les Égyptiens haïssaient les enfants d'Israël: ils les +affligeaient en leur insultant; et ils leur rendaient la vie ennuyeuse +en les employant à des travaux pénibles de boue, de mortier et de +brique, et à toutes sortes d'ouvrages de terre dont ils étaient +accablés.» Ce roi avait deux fils, Aménophis et Busiris. + +[Note 136: Heb. _urbes thesaurorum_; Sept. _urbes munitas_. Ces +villes étaient destinées pour y mettre en réserve le blé, l'huile et les +autres richesses de l'Égypte. _Vatab._ = Dans la Vulgate, _urbes +tabernaculorum_.--L.] + +[Marge: AN. M. 2494 AV. J.C. 1510. AN. M. 2513 AV. J.C. 1491,] +AMÉNOPHIS, qui était l'aîné, lui succéda. C'est ce Pharaon sous qui les +Israélites sortirent d'Égypte, et qui fut submergé au passage de la mer +Rouge. + +Selon le P. Tournemine, Sésostris, dont nous parlerons bientôt, est +celui des rois d'Égypte qui commença la persécution contre les +Israélites, et qui les accabla de travaux pénibles; ce qui est +très-conforme à ce que Diodore remarque de ce prince, qu'il n'employa +dans les ouvrages qu'il fit en Égypte que des étrangers. Ainsi l'on peut +mettre le grand événement du passage de la mer Rouge sous[137] Phéron +son fils; et le caractère d'impiété que lui donne Hérodote rend cette +conjecture très-vraisemblable. Le plan que je me suis proposé me +dispense d'entrer dans ces discussions de chronologie. + +[Note 137: Ce nom ressemble fort à celui de Pharaon, qui était +commun aux rois d'Égypte.] + +[Marge: Lib. 3, p. 74] Diodore, en parlant de la mer Rouge, dit une +chose bien digne de remarque. Il y avait, observe cet historien, dans +tout le pays, une ancienne tradition, transmise des pères aux enfants +depuis plusieurs siècles, qu'autrefois, par un reflux extraordinaire, la +mer avait été entièrement desséchée, en sorte qu'on en voyait le fond, +et que bientôt après, les eaux, par un flux violent, avaient repris leur +première place. Il est évident que c'est le passage miraculeux de la mer +Rouge sous Moïse qui est ici désigné; et j'en fais la remarque exprès +pour avertir les jeunes gens de ne pas laisser échapper, dans la lecture +des auteurs, ces traces précieuses d'antiquité, sur-tout quand elles +ont, comme celle-ci, quelque rapport à la religion. + +Ussérius dit qu'Aménophis laissa deux fils, l'un nommé Séthosis ou +Sésostris, l'autre Armaïs. Les Grecs l'ont appelé Bélus, et ses deux +enfants, Ægyptus et Danaüs. + +[Marge: Herod. l. 2, c. 102-110.] Sésostris a été non-seulement l'un des +plus puissants [Marge: Diod. l. 1, p. 48-54.] rois qu'ait eus l'Égypte, +mais l'un des plus grands conquérants que vante l'antiquité. + +Son père, ou par instinct, ou par humeur, ou, comme le disent les +Égyptiens, par l'autorité d'un oracle, conçut le dessein de faire de son +fils un conquérant. Il s'y prit à la manière des Égyptiens, c'est-à-dire +avec grandeur et noblesse. Tous les enfants qui naquirent le même jour +que Sésostris furent amenés à la cour par ordre du roi. Il les fit +élever comme ses enfants, et avec les mêmes soins que Sésostris, près +duquel ils étaient nourris. Il ne pouvait lui donner de plus fidèles +ministres, ni des officiers plus zélés pour le succès de ses armes. On +les accoutuma sur-tout, dès l'âge le plus tendre, à une vie dure et +laborieuse, pour les mettre en état de soutenir un jour avec facilité +les fatigues de la guerre. On ne leur donnait pas à manger qu'auparavant +ils n'eussent fait à pied ou à cheval une course considérable[138]. La +chasse était leur exercice le plus ordinaire. + +[Note 138: Diodore dit 180 stades, mesure qui a paru si longue à +Rollin, qu'il n'a pas osé l'exprimer; et pour sauver l'invraisemblance, +il laisse croire que ces jeunes gens faisaient cette route _ou à pied ou +à cheval_, quoique Diodore parle seulement d'une course à pied; il faut +voir comme Voltaire se moque de l'extravagance de Diodore (_Philosoph. +de l'hist._), à l'occasion de ces 180 stades, qu'il évalue à 8 lieues. +Diodore se sert ici, comme plus bas (pag. 106, note 2), du petit stade +Égyptien (= 105, 4 mètres), et les 180 stades valent 18,970 mètres, ou +seulement 3 lieues 1/2; or, il n'y a rien d'invraisemblable à ce qu'on +exige de jeunes gens, habitués à de rudes exercices, qu'ils fassent tous +les matins 3 lieues 1/2 avant de prendre de la nourriture.--L.] + +[Marge: Lib. 12, c. 4.] Élien[139] remarque que Sésostris fut instruit +par Mercure, et qu'il apprit de lui la politique et l'art de régner. Ce +Mercure est celui que les Grecs ont appelé _Trismégiste_, c'est-à-dire +_trois fois grand_[140]. L'Égypte, où il était né, lui doit l'invention +de presque tous les arts. Les deux ouvrages que nous avons sous son nom +portent des marques si certaines de nouveauté, qu'il n'y a personne qui +doute maintenant de leur supposition. Il y a encore eu un autre Mercure, +fort célèbre chez les Égyptiens par ses rares connaissances, et beaucoup +plus ancien que celui-ci. Jamblique, prêtre de l'Égypte, nous assure que +l'usage de ce pays était de mettre sous le nom d'Hermès ou Mercure les +ouvrages et les inventions que l'on donnait au public. + +[Note 139: Τὰ νοήματα έκμουσωθῆναι.] + +[Note 140: _Trois fois très-grand._--L.] + +Quand Sésostris fut plus âgé, son père lui fit faire son apprentissage +par une guerre contre les Arabes. Ce jeune prince y apprit à supporter +la faim et la soif, et soumit cette nation, jusqu'alors indomptable. La +jeunesse élevée avec lui le suivit toujours dans toutes ses campagnes. + +Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête, son père le fit +tourner vers l'occident de l'Égypte. Il attaqua la Libye, et la plus +grande partie de cette vaste région fut subjuguée. + +[Marge: AN. M. 2513 AV. J. C. 1491.] SÉSOSTRIS. En ce temps son père +mourut, et le laissa en état de tout entreprendre. Il ne conçut pas un +moindre dessein que celui de la conquête du monde; mais, avant que de +sortir de son royaume, il avait pourvu à la sûreté du dedans, en gagnant +le cœur de tous ses peuples par la libéralité, par la justice, et par +des manières douces et populaires. Il n'eut pas moins de soin de ménager +les officiers et les soldats, qui devaient toujours être prêts à +répandre leur sang pour lui, persuadé qu'il ne pourrait réussir dans ses +entreprises s'ils n'étaient fortement attachés à sa personne par les +liens de l'estime, de l'affection, et même de l'intérêt. Il divisa tout +le pays en trente-six gouvernements (on les appelait des _nomes_), et il +les donna à des personnes du mérite et de la fidélité desquelles il +était assuré. + +Cependant il faisait ses préparatifs. Il levait des troupes, et leur +donnait pour capitaines les officiers les plus braves et les plus +estimés, et sur-tout les jeunes gens que son père avait fait nourrir +avec lui. Il y en avait dix-sept cents[141], capables d'inspirer aux +troupes le courage, l'amour de la discipline, et le zèle pour le service +du prince. Son armée montait à six cent mille hommes de pied, et +vingt-quatre mille chevaux, sans compter vingt-sept mille chars armés en +guerre. + +[Note 141: Ce nombre est beaucoup trop fort; il est impossible que +l'on vît naître en Egypte 1700 mâles en un jour. En adoptant la +condition la plus favorable pour les naissances, il en résulte une +population d'environ 29,000,000 d'habitants. Or, on a tout lieu de +croire que celle de l'Égypte n'a jamais excédé 7,500,000 ames. Ce +passage de Diodore a beaucoup exercé les savants; j'ai fait voir, dans +un Mémoire particulier, que Diodore a mal compris le renseignement que +lui ont donné les prêtres égyptiens.--L.] + +Il commença son expédition par l'Éthiopie, située au midi de l'Égypte. +Il la rendit tributaire, et obligea les peuples de lui payer tous les +ans une certaine quantité d'ébène, d'ivoire et d'or. + +Il avait équipé une flotte de quatre cents voiles. L'ayant fait avancer +sur la mer Rouge, il se rendit maître des îles, et de toutes les villes +placées sur le bord de la mer. Pour lui, il marcha à la tête de son +armée de terre. Il parcourut et soumit l'Asie avec une rapidité +étonnante, et pénétra dans les Indes plus loin qu'Hercule et que +Bacchus, et plus loin que ne fit depuis Alexandre, puisqu'il soumit le +pays au-delà du Gange, et s'avança jusqu'à l'Océan[142]. On peut juger +par là si les pays voisins lui résistèrent. Les Scythes, jusqu'au Tanaïs +lui furent assujettis, aussi-bien que l'Arménie et la Cappadoce. Il +laissa une colonie dans l'ancien royaume de Colchos, situé vers la +partie orientale de la mer Noire, où les mœurs d'Égypte sont toujours +demeurées depuis. Hérodote a vu dans l'Asie mineure, d'une mer à +l'autre, les monuments de ses victoires. On lisait en plusieurs pays +cette inscription gravée sur des colonnes: _Sésostris, le roi des rois +et le seigneur des seigneurs, a conquis ce pays par ses armes._ Il y en +avait jusque dans la Thrace, et il étendit son empire depuis le Gange +jusqu'au Danube. Il y eut des peuples qui défendirent courageusement +leur liberté: d'autres cédèrent sans résistance. Sésostris eut soin de +marquer dans ses monuments cette différence en figures hiéroglyphiques, +à la manière des Égyptiens. + +[Note 142: Les prêtres Égyptiens, en décrivant les conquêtes de +Sésostris, paraissent avoir pris à tâche de faire croire qu'il avait été +aussi loin que le Bacchus, l'Hercule et l'Alexandre des Grecs.--L.] + +La difficulté des vivres l'arrêta dans la Thrace, et l'empêcha d'entrer +plus avant dans l'Europe. On remarque un caractère singulier dans ce +conquérant, qui ne songea pas, comme les autres, à maintenir sa +domination sur les nations vaincues, mais qui, se bornant à la gloire de +les avoir assujetties et dépouillées, après avoir couru le monde pendant +neuf ans, se renferma presque dans les anciennes bornes de l'Égypte, à +l'exception de quelques provinces voisines: car on ne voit par aucun +vestige que ce nouvel empire ait subsisté, ni sous lui, ni sous ses +successeurs. + +Il revint donc chargé des dépouilles de tous les peuples vaincus, +traînant après lui une multitude infinie de captifs, et couvert de +gloire plus que ne l'avait jamais été aucun de ses prédécesseurs; +j'entends de cette gloire qui consiste à faire beaucoup parler de soi, à +envahir par les armes et par la violence un grand nombre de provinces, +et souvent à faire bien des malheureux. Il récompensa les officiers et +les soldats avec une magnificence vraiment royale, traitant chacun selon +sa qualité et son mérite. Il se faisait un plaisir, et regardait comme +un devoir, de mettre les compagnons de ses victoires en état de jouir +paisiblement le reste de leur vie d'un doux loisir, juste fruit de leurs +travaux. + +Pour lui, toujours occupé du soin de sa réputation, et encore plus du +désir de rendre sa puissance utile et salutaire à ses peuples, il +employa le repos que la paix lui laissait, à construire des ouvrages +plus propres encore à enrichir l'Égypte qu'à immortaliser son nom, et où +l'art et l'industrie des ouvriers se faisaient plus admirer que +l'immense grandeur des dépenses qu'on y avait faites. + +Cent temples fameux, érigés en actions de graces aux dieux tutélaires de +toutes les villes, furent les premiers aussi-bien que les plus illustres +témoignages de ses victoires; et il eut soin de publier par des +inscriptions que ces grands ouvrages avaient été achevés sans fatiguer +aucun de ses sujets. Il mettait sa gloire à les ménager, et à ne faire +travailler que les captifs aux monuments de ses victoires. +L'Écriture[143] remarque quelque chose de pareil en parlant des +bâtiments de Salomon. + +[Note 143: «Porrò de filiis Israel non posuit ut servirent operibus +regis». (2 Paral. 8, 9.)] + +Il se piqua sur-tout d'orner et d'enrichir le temple de Vulcain à +Péluse, en reconnaissance de la protection qu'il croyait en avoir +éprouvée lorsqu'au retour de ses expéditions, son frère lui dressa des +embûches dans cette ville, et voulut le faire périr avec sa femme et ses +enfants en mettant le feu à l'appartement où il était couché. + +Son grand travail fut de faire construire dans toute l'étendue de +l'Égypte un nombre considérable de hautes levées[144], sur lesquelles il +bâtit de nouvelles villes, afin que les hommes et les bestiaux y pussent +être en sûreté pendant les débordements du Nil. + +Depuis Memphis jusqu'à la mer, il fit creuser des deux côtés du fleuve +un grand nombre de canaux pour faciliter le commerce et le transport des +vivres, et pour établir une communication aisée entre les villes les +plus éloignées les unes des autres; outre que par là il rendit l'Égypte +inaccessible à la cavalerie des ennemis, qui avait coutume auparavant de +l'infester par de fréquentes irruptions. + +Il fit plus: pour mettre le pays à l'abri des incursions des Syriens et +des Arabes, qui en sont fort voisins, il fortifia tout le côté de +l'Égypte qui est tourné vers l'orient, depuis Péluse jusqu'à Héliopolis, +c'est-à-dire plus de sept lieues en longueur[145]. + +[Note 144: Les collines factices dont Rollin a parlé plus haut (p. +25.)--L.] + +[Note 145: 1500 stades. + += Cette distance était, selon Strabon, de 750 stades (XVII, pag. 1156 +Almel.); selon Diodore, elle était de 1500 stades, ce qui est +précisément le double. Il s'ensuit que Diodore se sert ici, comme plus +haut (p. 101, n. 1), du petit stade égyptien, qui était la moitié du +grand, égal à 210,8 mètres. Ainsi les 750 grands stades, ou 1500 petits, +représentent une distance de 158,300 mètres, ou environ 28 lieues. C'est +précisément la distance qui existe entre Péluse et Héliopolis, en ligne +droite.--L.] + +On pourrait regarder Sésostris comme un des héros les plus illustres et +les plus vantés de l'antiquité, s'il n'avait lui-même terni l'éclat de +ses exploits guerriers et de ses vertus pacifiques par une soif de +gloire et par une aveugle complaisance dans sa grandeur, qui lui firent +oublier qu'il était homme. Les rois et les chefs des nations subjuguées +venaient, dans de certains temps marqués, rendre hommage à leur +vainqueur, et lui payer les tributs qu'on leur avait imposés. En toute +autre occasion, il les traitait avec assez de douceur et de bonté; mais, +quand il allait au temple ou qu'il entrait dans la ville, il faisait +atteler à son char ces rois et ces princes quatre à quatre, au lieu de +chevaux, et se croyait bien grand de se faire ainsi traîner par les +maîtres et les seigneurs des autres nations. Ce qui m'étonne le plus, +c'est que l'historien Diodore mette cette folle et inhumaine vanité au +nombre de ses plus éclatantes actions. + +Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la mort à lui-même, après +avoir régné trente-trois ans, et laissa l'Égypte extrêmement riche. Son +empire pourtant ne passa point la quatrième génération; mais il [Marge: +Tacit. Annal. lib. 2, cap. 60.] restait encore du temps de Tibère des +monuments magnifiques qui marquaient l'étendue qu'il avait eue du vivant +de Sésostris, aussi-bien que la quantité des tributs qu'on lui payait. + +Je reprends quelques faits particuliers arrivés dans le temps dont je +viens de parler, que j'ai omis pour ne point interrompre le fil de +l'histoire, et que je me contenterai d'indiquer ici simplement. + +[Marge: AN. M. 2448.] Vers le temps dont nous parlons, les peuples +d'Égypte s'établirent dans divers endroits de la terre. La colonie que +Cécrops amena d'Égypte fonda douze villes, ou plutôt douze bourgs, dont +il composa le royaume d'Athènes. + +Nous avons remarqué que le frère de Sésostris, appelé par les Grecs +Danaüs[146], lui avait dressé des embûches et avait voulu le faire périr +lorsque après ses conquêtes il revint en Égypte. Son dessein n'ayant +[Marge: 2530.] pas réussi, il fut obligé de prendre la fuite. Il se +retira dans le Péloponnèse, où il s'empara du royaume d'Argos, fondé +près de quatre cents ans auparavant par Inachus. + +[Note 146: C'est Manéthon qui donne Sésostris comme frère de Danaüs. +Son témoignage à cet égard est vivement attaqué par plusieurs +chronologistes, tels que Périzonius et Larcher. (_Chronol. d'Hérodote_, +tom. VII, pag. 323.)--L.] + +[Marge: 2533.] Busiris, frère d'Aménophis, si célèbre chez les anciens +pour sa cruauté, exerçait alors sa tyrannie en[Marge: [V. plus haut p. +96, n. 1.]] Égypte sur les bords du Nil, et égorgeait impitoyablement +tous les étrangers qui abordaient dans le pays: ce fut apparemment +pendant l'absence de Sésostris. + +[Marge: 2549.] Vers le même temps Cadmus porta de Syrie en Grèce +l'invention des lettres. Quelques-uns prétendent que ces lettres étaient +les égyptiennes, et que Cadmus lui-même était d'Égypte, et non de +Phénicie; et les Égyptiens, qui se disent inventeurs de tout, et qui +vantent leur antiquité par-dessus celle de tous les autres peuples, +n'ont pas manqué d'attribuer à leur Mercure l'invention des +lettres[147]. La plupart des savants conviennent que Cadmus porta en +Grèce les lettres syriennes ou phéniciennes, et que ces lettres sont les +mêmes que les hébraïques, les Hébreux, qui ne faisaient qu'un petit +peuple, étant compris sous le nom général de _Syriens_. Joseph Scaliger, +dans ses notes sur la Chronique d'Eusèbe, prouve que les lettres +grecques, et celles de l'alphabet latin qui en ont été formées, tirent +leur origine des anciennes lettres phéniciennes, qui sont les mêmes que +les samaritaines, dont les Juifs se sont servis avant la captivité de +Babylone. Cadmus ne porta que seize lettres[148] en Grèce, auxquelles on +en ajouta huit autres dans la suite. + +[Note 147: On peut voir sur cette matière deux savantes +dissertations de M. l'abbé Renaudot, insérées dans le second volume de +_l'Histoire de l'Académie des Inscriptions_.] + +[Note 148: Les seize lettres que Cadmus porta en Grèce sont: α, β, +γ, δ, ε, ι, κ, λ, μ, ν, ο, π, ρ, σ, τ, υ. Palamède, à l'époque de la +guerre de Troie, c'est-à-dire plus de 250 ans après Cadmus, ajouta les +quatre suivantes: ξ, θ, χ, φ; et Simonide, long-temps après, inventa les +quatre autres, qui sont: η, ω, ζ, ψ. + +VIII, cap. 57. + += Quelques savants, et entre autres M. Larcher, croient que les Grecs +avaient une écriture alphabétique avant l'arrivée de Cadmus, et que ce +prince apporta seulement quelques lettres nouvelles. (LARCHER, _sur +Hérodote_, tom. IV, pag. 258.)--L.] + +Je reviens à l'histoire des rois d'Égypte, et je les rangerai désormais +dans l'ordre qu'Hérodote leur a donné[149]. + +[Note 149: Je ne crois pas devoir entrer dans la discussion d'une +difficulté qui serait fort embarrassante s'il fallait concilier ici la +suite des rois d'Hérodote avec le sentiment d'Ussérius. Celui-ci +suppose, avec plusieurs savants, que Sésostris est le fils du roi +d'Égypte qui fut submergé dans la mer Rouge, dont le règne, par +conséquent, a commencé l'année du monde 1513, et a duré jusqu'à l'année +1547, puisque son règne est de 33 ans. Quand on donnerait 50 ans au +règne de Phéron, son fils, il resterait encore plus de 200 ans entre +Phéron et Protée, qu'Hérodote dit avoir succédé immédiatement au +premier, puisque Protée était du temps du siége de Troie, dont Ussérius +met la prise en 2820. Je ne sais pas si c'est parce qu'il a senti cette +difficulté que, depuis Sésostris, il ne parle presque plus des rois +d'Égypte. Je suppose qu'entre Phéron et Protée il y a eu un grand vide +et un long intervalle. En effet Diodore (lib. 1, pag. 54) y place +plusieurs rois, et il en faut dire autant de quelques-uns des rois +suivants.] + +[Marge: AN. M. 2547 AV. J.C. 1457] PHÉRON succéda aux états de +Sésostris, mais non à sa gloire. Hérodote ne rapporte de lui qu'une +action, qui marque combien il avait dégénéré des sentiments religieux de +son père. Dans un débordement du Nil,[Marge: Herod. l. 2, c. III. Diod. +lib. 1, pag. 54.] qui fut extraordinaire, et qui passa dix-huit coudées, +indigné du dégât qu'il causerait dans le pays, il lança un javelot +contre le fleuve, comme pour le châtier; et, s'il en faut croire +l'historien, il fut puni lui-même sur-le-champ de son impiété par la +perte de la vue. + +[Marge: AN. M. 2800 AV. J.C. 1204. Herod. lib. 2, c. 112-120.] PROTÉE. +Il était de Memphis, où, du temps d'Hérodote, on voyait encore son +temple, dans lequel il y avait une chapelle dédiée à Vénus l'étrangère: +on conjecture que c'était Hélène. Du temps de ce roi, Pâris le Troyen, +retournant chez lui avec Hélène, qu'il avait ravie, fut poussé par la +tempête à une des embouchures du Nil appelée Canopique. De là il fut +conduit à Memphis devant Protée, qui lui reprocha fortement le crime et +la lâche perfidie dont il s'était rendu coupable en enlevant la femme de +son hôte et avec elle tous les biens qu'il avait trouvés dans sa maison. +Il ajouta qu'il ne s'abstenait de le faire mourir, comme son crime le +méritait, que parce que les Égyptiens évitaient de souiller leurs mains +dans le sang des étrangers; qu'il retiendrait Hélène avec toutes ses +richesses, pour les restituer à leur légitime possesseur; que, pour lui, +il eût à sortir de ses états dans l'espace de trois jours, faute de quoi +il serait traité comme ennemi. La chose fut ainsi exécutée. Pâris +continua sa route, et arriva à Troie. L'armée des Grecs l'y suivit de +près. Elle commença par sommer les Troyens de leur rendre Hélène et +toutes les richesses qu'on avait emportées avec elle. Ils répondirent +que ni cette princesse ni ses biens n'étaient point dans leur ville. +Quelle apparence en effet, remarque Hérodote, que Priam, ce vieillard si +sage, eût mieux aimé voir périr sous ses yeux ses enfants et sa patrie +que de donner aux Grecs une satisfaction aussi juste que celle qu'ils +lui demandaient? Mais ils eurent beau affirmer avec serment qu'Hélène +n'était point dans leur ville, les Grecs, persuadés qu'on se moquait +d'eux, persistèrent opiniâtrément à ne les point croire: la Divinité, +ajoute encore le même historien, voulant que les Troyens, par la +destruction entière de leur ville et de leur empire, apprissent à +l'univers effrayé[150], _que les dieux vengent les grands crimes d'une +manière éclatante_. Ménélas, à son retour, passa en Égypte chez le roi +Protée, qui lui rendit Hélène avec toutes ses richesses. Hérodote +prouve, par quelques passages d'Homère, que le voyage de Pâris en Égypte +n'était point inconnu à ce poëte. + +[Note 150: «ᾨς τῶν μεγάλων ἀδικημάτων μεγάλαι εἰσὶ καὶ αἱ τιμορίαι +παρὰ τῶν θεῶν. II. § 120 fin.»] + +[Marge: Lib. 2, c. 121-123.] RHAMPSINIT. Ce qu'Hérodote raconte du +trésor que Rhampsinit, le plus riche des rois d'Égypte, fit bâtir, et de +sa descente dans les enfers, sent trop la fiction et le roman pour être +rapporté ici. + +Jusqu'à ce dernier roi, il y avait eu dans le gouvernement de l'Égypte +quelque ombre de justice et de modération; mais, sous les deux règnes +suivants, la violence et la dureté en prirent la place. + +[Marge: Herod. l. 2, c. 124-128. Diod. lib. 1, pag. 57.] CHÉOPS et +CHÉPHREN [151]. Ces deux princes, véritablement frères par la +ressemblance de leurs mœurs, semblaient avoir pris à tâche de se +signaler à l'envi l'un de l'autre par une impiété ouverte à l'égard des +dieux, et par une barbare inhumanité à l'égard des hommes. Le premier +régna cinquante ans, et l'autre après lui cinquante-six. Ils tinrent les +temples fermés pendant tout le temps de leur règne, et défendirent aux +Égyptiens, sous de grosses peines, d'offrir des sacrifices. D'un autre +côté, ils accablèrent leurs sujets par de durs et d'inutiles travaux, et +ils firent périr un nombre infini d'hommes pour satisfaire la folle +ambition qu'ils avaient d'immortaliser leur nom par des bâtiments d'une +grandeur énorme et d'une dépense sans bornes. Il est remarquable que ces +superbes pyramides[152], qui ont fait l'admiration de l'univers, étaient +le fruit de l'irréligion et de l'impitoyable dureté de ces princes. + +[Note 151: Son frère.--L.] + +[Note 152: Ce sont les deux plus grandes (suprà, pag. 17), que les +voyageurs sont convenus d'appeler _Chéops_ et _Chéphren_, du nom des +rois qui les ont fait bâtir.--L.] + +[Marge: Herod. l. 2, p. 139-140. Diod. p. 58.] MYCÉRINUS. Il était le +fils de Chéops, mais d'un caractère bien différent. Loin de marcher sur +les traces de son père, il détesta sa conduite, et suivit une route tout +opposée. Il rouvrit les temples des dieux, rétablit les sacrifices, +s'appliqua à soulager les peuples et à leur faire oublier leurs maux +passés, et il ne se crut roi que pour rendre la justice à ses sujets et +pour leur faire goûter la douceur d'un règne équitable et paisible. Il +écoutait leurs plaintes, essuyait leurs larmes, soulageait leur misère, +et se regardait moins comme le maître que comme le père des peuples: +aussi en était-il infiniment chéri. Toute l'Égypte retentissait de ses +louanges, et son nom était par-tout en vénération. + +Il semble qu'une conduite si douce et si sage aurait dû lui attirer la +protection des dieux. Il en fut tout autrement. Ses malheurs +commencèrent par la mort d'une fille unique qu'il aimait tendrement, et +qui faisait toute sa consolation. Il lui fit rendre des honneurs +extraordinaires, qui subsistaient encore du temps d'Hérodote. Il dit que +dans la ville de Saïs on brûlait pendant tout le jour des parfums exquis +auprès du tombeau de cette princesse, et que pendant la nuit on y +conservait toujours une lampe allumée. + +Il apprit par un oracle qu'il ne régnerait que sept ans; et, comme il en +fit ses plaintes aux dieux en demandant pourquoi le règne de son père et +de son oncle, tous deux également impies et cruels, avait été si heureux +et si long; et pourquoi le sien, qu'il avait tâché de rendre le plus +équitable et le plus doux qu'il lui avait été possible, devait être si +court et si malheureux, il lui fut répondu que cela même en était la +cause, parce que la volonté des dieux avait été que le peuple d'Égypte, +en punition de ses crimes, fût maltraité et accablé de maux pendant +l'espace de cent cinquante ans; et que son règne, qui aurait dû être de +cinquante ans comme les précédents, avait été abrégé parce qu'il avait +été trop doux. Il bâtit aussi une pyramide, mais bien moindre que celle +de son père. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] ASYCIUS. Ce fut lui qui établit la loi +sur les emprunts, par laquelle il n'est permis à un fils d'emprunter +qu'en mettant en gage le corps mort de son père. Cette loi ajoute que, +s'il n'a soin de le retirer en rendant la somme empruntée, il sera privé +pour toujours, lui et ses enfants, du droit de sépulture. + +Il se piqua de surpasser tous ses prédécesseurs par la construction +d'une pyramide de brique, plus magnifique, si l'on en croit, que toutes +celles qu'on avait vues jusque-là. Il y fit graver cette inscription: +DONNEZ-VOUS BIEN DE GARDE DE ME MÉPRISER EN ME COMPARANT AUX AUTRES +PYRAMIDES FAIRES DE PIERRE. JE LEUR SUIS AUTANT SUPÉRIEURE QUE JUPITER +L'EST AUX AUTRES DIEUX. + +En supposant que les six règnes précédents, parmi lesquels il y en a +plusieurs dont Hérodote ne fixe point la durée, aient été de cent +soixante et dix ans, il reste un intervalle de près de trois cents ans +jusqu'au règne de Sabacus l'Éthiopien. Je place dans cet intervalle deux +ou trois faits que l'Écriture sainte nous fournit. + +[Marge: 3 Reg. 3, 1. AN. M. 2991 AV. J.C. 1013.] PHARAON, roi d'Égypte, +donna sa fille en mariage à Salomon, roi d'Israël, qui la fit venir dans +cette partie de Jérusalem appelée la _ville de David_, jusqu'à ce qu'il +lui eût bâti un palais. + +SÉSAC. Il est appelé autrement _Sésonchis_. + +[Marge: AN. M. 3026 AV. J.C. 978. 3, Reg. c. 11, 40, etc. 12.] C'est +vers lui que se réfugia Jéroboam pour éviter la colère de Salomon, qui +voulait le faire mourir. Jéroboam demeura en Égypte jusqu'à la mort de +Salomon, après laquelle il retourna à Jérusalem; et, s'étant mis à la +tête des révoltés, il enleva à Roboam, fils de Salomon, dix tribus, dont +il se fit déclarer roi. + +[Marge: 2 Paral. 12, 1, 9. AN. M. 3033 AV. J.C. 971.] Le même Sésac, la +cinquième année du règne de Roboam, marcha contre Jérusalem, parce que +les Juifs avaient péché contre le Seigneur. Il avait avec lui douze +cents chariots de guerre, et soixante mille hommes de cavalerie. Le +peuple qui était venu avec lui ne pouvait se compter; il étaient tous +Libyens, Troglodytes et Éthiopiens. Sésac se rendit maître des plus +fortes places du royaume de Juda, et avança jusque devant Jérusalem. +Alors le roi et les premiers de la cour ayant imploré la miséricorde du +Dieu d'Israël, Dieu leur déclara par son prophète Séméias que, parce +qu'ils s'étaient humiliés, il ne les exterminerait point entièrement +comme ils l'avaient mérité, mais qu'ils seraient assujettis à Sésac; +afin, leur dit-il, qu'ils apprennent quelle différence il y a entre me +servir et servir les rois de la terre: _ut sciant distantiam servitutis +meæ et servitutis regni terrarum_. Sésac se retira donc de Jérusalem +après avoir enlevé les trésors de la maison du Seigneur et ceux du +palais du roi. Il emporta tout avec lui, et même les trois cents +boucliers d'or que Salomon avait fait faire. + +[Marge: 2. Paral. 14, 9-13. AN. M. 3063 AV. J.C. 941.] ZARA, roi +d'Éthiopie, et sans, doute roi d'Égypte en même temps, fit la guerre à +Asa, roi de Juda. Son armée était composée d'un million d'hommes et de +trois cents chariots de guerre. Asa marcha au-devant de lui, rangea son +armée en bataille, et, plein de confiance dans le Dieu qu'il servait: +«Seigneur, lui dit-il, c'est une même chose, à votre égard, de nous +secourir avec un petit nombre ou avec un grand. C'est par ce que nous +nous confions en vous et en votre nom que nous sommes venus contre cette +multitude. Seigneur, vous êtes notre Dieu: ne permettez pas que l'homme +l'emporte sur vous.» Une prière si pleine de foi fut exaucée. Dieu jeta +l'épouvante parmi les Éthiopiens. Ils prirent la fuite, et furent +défaits sans qu'il en restât un seul; parce que c'était le Seigneur, dit +l'Écriture, qui les taillait en pièces pendant que son armée combattait: +_ruerunt usque ad internecionem, quia Domino cædente contriti sunt, et +exercitu illius præliante_. + +[Marge: Herod. l. 2, c. 137-140. Diod. lib. 1, pag. 59.] ANYSIS. Il +était aveugle. Sous son règne, SABACUS, roi d'Éthiopie, excité par un +oracle, entra avec une nombreuse armée en Égypte, et s'en rendit maître. +Il régna avec beaucoup de douceur et de justice. Au lieu de faire mourir +les coupables condamnés à mort par les juges, il les faisait travailler, +chacun dans leurs villes, aux réparations des levées sur lesquelles +elles étaient situées. Il bâtit plusieurs temples magnifiques; un entre +autres dans la ville de Bubaste, dont Hérodote fait une longue et belle +description. Après avoir régné cinquante ans, qui était le terme que lui +avait marqué l'oracle, il se retira volontairement en Éthiopie, et +laissa le trône à Anysis, qui s'était tenu [Marge: 4. Reg. 17, 4. AN. M. +3279. AV. J.C. 723.] caché pendant tout ce temps dans les marais. On +croit que ce Sabacus est le même que SUA, dont Osée, roi d'Israël, +implora le secours contre Salmanasar, roi des Assyriens. + +[Marge: AN. M. 3285. AV. J.C. 719.] SÉTHON. Il régna quatorze ans. C'est +le même[153] que _Sévéchus_, fils de _Sabacon_ ou _Sual_, Éthiopien, qui +avait régné si long-temps en Égypte. Ce prince, au lieu de s'acquitter +des fonctions d'un roi, affectait celles d'un prêtre, s'étant fait +consacrer lui-même souverain-pontife de Vulcain. Livré entièrement à la +superstition, loin de s'appliquer à défendre ses états par les armes, il +fit peu de cas des gens de guerre; et, persuadé qu'il n'aurait jamais +besoin de leur secours, il ne se mit point en peine de les ménager, leur +ôta leurs privilèges, et alla jusqu'à les dépouiller des fonds de terre +que les rois ses prédécesseurs leur avaient assignés. + +Il éprouva bientôt leur ressentiment dans une guerre qui lui survint +tout-à-coup, et dont il ne se tira que par une protection miraculeuse, +si l'on s'en rapporte au récit qu'en fait Hérodote, qui est mêlé de +beaucoup de fables. Sannacharib[154], roi des Arabes et des Assyriens, +étant entré avec une armée nombreuse en Égypte, les officiers et les +soldats égyptiens refusèrent de marcher contre lui. Le prêtre de +Vulcain, réduit à une telle extrémité, eut recours à son dieu, qui lui +dit de ne point perdre courage et de marcher hardiment contre les +ennemis avec le peu de gens qu'il pourrait ramasser. Il le fit. Un petit +nombre de marchands, d'ouvriers, et de gens de la lie du peuple, se +joignit à lui. Avec cette poignée de soldats, il s'avança jusqu'à +Péluse, où Sannacharib avait établi son camp. La nuit suivante une +multitude effroyable de rats se répandit dans le camp des Assyriens, et, +y ayant rongé toutes les cordes de leurs arcs et toutes les courroies de +leurs boucliers, les mit hors d'état de se défendre. Ainsi désarmés, ils +furent obligés de prendre la fuite; et ils se retirèrent après avoir +perdu une grande partie de leurs troupes. Séthon, de retour chez lui, se +fit ériger une statue dans le temple de Vulcain, où, tenant à sa main +droite un rat, il disait, dans une inscription: QU'EN ME VOYANT, ON +APPRENNE À RESPECTER LES DIEUX [155]. + +[Note 153: Rien n'est plus douteux.--L.] + +[Note 154: Hérodote appelle ainsi ce prince. [II, c. 141.]] + +[Note 155: Ἐς ἐμέ τις ὀρέων εὺσεβὴς ἕστω.] + +Il est visible que cette histoire, telle que je la viens de raconter et +qu'on la lit dans Hérodote, est une altération de celle qui est +rapportée dans le quatrième livre des Rois. On y voit que Sannacharib, +roi des Assyriens, [Marge: Cap. 17, etc.] après avoir subjugué toutes +les nations voisines et s'être rendu maître de toutes les autres villes +du royaume de Juda, prit la résolution d'assiéger Ézéchias dans +Jérusalem, qui en était la capitale. Les ministres de ce saint roi, +malgré son opposition et les remontrances du prophète Isaïe qui +promettait une protection assurée de la part de Dieu si l'on ne mettait +sa confiance qu'en lui seul, mendièrent secrètement le secours des +Égyptiens et des Éthiopiens. Leurs armées, unies ensemble, s'avancèrent, +dans le temps marqué, vers Jérusalem. L'Assyrien marcha à leur +rencontre, les défit en bataille rangée, poursuivit les vaincus jusque +dans l'Égypte et la ravagea entièrement. A son retour, la nuit même qui +précéda le jour où l'on devait donner l'assaut à la ville de Jérusalem +et où tout paraissait désespéré, l'ange exterminateur ravagea le camp +des Assyriens, y fit périr par l'épée et par le feu cent +quatre-vingt-cinq mille hommes, et montra qu'on avait raison de se fier, +comme avait fait Ézéchias, à la parole et aux promesses du Dieu +d'Israël. + +Voilà la vérité du fait; mais, comme elle était peu honorable pour les +Égyptiens, ils ont tâché de la tourner à leur avantage en la déguisant +et la corrompant. Cependant les traces de cette histoire, quoique +défigurées, doivent paraître précieuses dans un historien d'une aussi +haute antiquité et d'un aussi grand poids qu'est Hérodote. + +Le prophète Isaïe avait prédit à plusieurs reprises que cette expédition +des Égyptiens, concertée, ce semble, avec tant de prudence, conduite +avec tant d'habileté, et où les forces de deux puissants empires +s'étaient réunies pour secourir les Juifs; Isaïe, dis-je, avait prédit +que cette expédition, non-seulement serait inutile à Jérusalem, mais +tournerait à la ruine de l'Égypte même, dont les plus fortes villes +seraient prises, les terres ravagées, les habitants de tout sexe et de +tout âge emmenés captifs. On peut consulter les chapitres 18, 19, 20, +30, 31, etc. + +Ussérius et M. Prideaux croient que c'est dans ce temps qu'arriva la +ruine de[156] _No-Amon_, cette fameuse [Marge: Nahum. 3 8-10.] ville +dont parle le prophète Nahum, et dont il dit que les habitants avaient +été traînés en captivité, que les jeunes enfants avaient été écrasés +dans les carrefours de ses rues, et que ses plus grands seigneurs, +chargés de chaînes, avaient été partagés par sort entre les vainqueurs. +Il marque que tous ces malheurs tombèrent sur elle lorsque _l'Égypte et +l'Éthiopie étaient sa force_; ce qui semble désigner assez clairement le +temps dont nous parlons, où Tharaca et Séthon étaient unis ensemble. Ce +sentiment n'est point sans difficulté, et est contredit par d'habiles +gens. Il me suffit d'en avertir le lecteur. + +[Note 156: La vulgate nomme _Alexandrie_ la ville qui est appelée +dans l'hébreu _No-Amon_, parce qu'Alexandrie fut depuis bâtie à la place +de cette dernière. M. Prideaux, après Bochard, croit que c'est _Thèbes_, +surnommée _Diospolis_. En effet, Amon chez les Égyptiens est le même que +Jupiter; mais _Thèbes_ n'est point l'endroit où fut bâtie depuis +Alexandrie. Il se peut faire qu'il y eût là une autre ville appelée +aussi _No-Amon_.] + +[Marge: Herod. l, 2, cap. 142.] Jusqu'au règne de Séthon, les prêtres +égyptiens comptaient trois cent quarante et une générations d'hommes, ce +qui fait onze mille trois cent quarante années, en mettant trois +générations d'hommes pour cent ans. Ils comptaient pareil nombre de +prêtres et de rois. Ces derniers, soit dieux, soit hommes, s'étaient +succédé sans interruption sous le nom de _piromis_, mot égyptien qui +signifie _bon et honnête_. Les prêtres égyptiens montrèrent à Hérodote +trois cent quarante et un colosses de bois de ces _piromis_, rangés tous +en ordre dans une grande salle. C'était la folie des Égyptiens de se +perdre dans une antiquité dont aucun autre peuple n'approchât. + +[Marge: AN. M. 3299 AV. J.C. 705. Afric. apud Syncel. p. 74.] THARACA. +C'est celui-là même qui était venu avec une armée d'Éthiopiens au +secours de Jérusalem avec Séthon. Quand celui-ci fut mort, après avoir +occupé le trône pendant quatorze ans, Tharaca y monta à sa place, et le +tint pendant dix-huit. Ce fut le dernier des rois éthiopiens qui +régnèrent dans l'Égypte. + +Après sa mort, les Égyptiens, ne pouvant s'accorder sur la succession, +furent deux ans dans un état d'anarchie accompagné de grands désordres. + +DOUZE ROIS[157]. + +[Note 157: Jusqu'ici la chronologie égyptienne, incertaine et +interrompue par des lacunes, commence à prendre de la suite et de la +certitude. D'après Hérodote, le règne des douze rois est de l'an 673: +ils régnèrent 15 ans; ainsi Psammitique régna seul, à partir de l'an +656, et non pas en 670: ce prince mourut, après un règne de 39 ans; +conséquemment son fils Néchao lui succéda vers 617, comme l'a marqué +Rollin (616), p. 124. Les deux dates de 685 et de 670 sont donc +fautives.--L.] + +[Marge: AN. M. 3319 AV. J.C. 685. Herod. l. 2, cap. 147-152. Diod. lib. +1, pag. 59.] Enfin douze des principaux seigneurs, s'étant ligués +ensemble, se saisirent du royaume, et le partagèrent entre eux en douze +parties. Ils convinrent de gouverner chacun leur district avec un +pouvoir et une autorité égale, sans que jamais l'un songeât à rien +entreprendre contre l'autre ni à s'emparer de son gouvernement. Ils +crurent devoir faire ensemble cet accord, et le cimenter par les plus +terribles serments, pour éviter l'effet d'un oracle qui avait prédit que +celui d'entre eux qui aurait fait des libations à Vulcain dans un vase +d'airain deviendrait le maître de l'Égypte. Ils régnèrent ensemble +pendant quinze ans dans une grande union; et, pour en laisser à la +postérité un célèbre monument, ils bâtirent de concert et à frais +communs le fameux labyrinthe, qui était un amas de douze grands +palais,[Marge: [Pag. 20.]] et qui avait autant de bâtiments sous terre +qu'il en paraissait au-dehors. J'en ai fait mention précédemment. + +Un jour que les douze rois assistaient ensemble dans le temple de +Vulcain à un sacrifice solennel qui s'y faisait régulièrement dans un +certain temps marqué, les prêtres ayant présenté à chacun d'eux une +coupe d'or pour faire les libations, il s'en trouva une de manque, et +Psammitique, l'un des douze, sans aucun dessein prémédité, au lieu de +coupe prit son casque d'airain, car ils en portaient tous, et s'en +servit pour faire les libations. Cette circonstance frappa les autres, +et leur rappela dans l'esprit le souvenir de l'oracle dont j'ai parlé. +Ils crurent donc se devoir mettre en sûreté contre ses entreprises, et +le reléguèrent dans les pays marécageux de l'Égypte[158]. + +[Note 158: Dans la partie septentrionale du Delta, entre les bouches +Phatmitique et Sébennytique--L.] + +Après que Psammitique y eut passé quelques années, attendant une +occasion favorable pour se venger de l'affront qu'il avait reçu, un +courrier vint lui dire qu'il était arrivé en Égypte des hommes d'airain: +c'étaient des soldats de Grèce, Cariens et Ioniens, que la tempête avait +jetés sur les côtes d'Égypte, et qui étaient tout couverts de casques, +de cuirasses et d'autres armes d'airain. Psammitique se souvint aussitôt +d'un oracle qui lui avait répondu que des hommes d'airain viendraient du +côté de la mer à son secours. Il ne douta point que ce n'en fût ici +l'accomplissement. Il fit donc amitié avec ces étrangers, les engagea +par de grandes promesses à demeurer avec lui, leva sous main d'autres +troupes, mit à leur tête ces Grecs, et, ayant attaqué les onze rois, il +les défit, et demeura seul maître de l'Égypte. + +[Marge: AN. M. 3334 AV. J.C. 670. Herod. l. 2, c. 153, 154.] +PSAMMITIQUE. Ce prince, qui devait son salut aux Ioniens et aux Cariens, +les établit dans l'Égypte, fermée jusqu'alors aux étrangers, et leur y +assigna des bons fonds de terre et des revenus assurés, qui leur firent +oublier leur patrie. Il leur donna de jeunes enfants égyptiens à élever, +à qui ils apprirent leur langue. A cette occasion et par ce moyen, les +Égyptiens entrèrent en commerce avec les Grecs; et depuis ce temps aussi +l'histoire d'Égypte, jusque-là mêlée de fables pompeuses par l'artifice +des prêtres, commence, selon Hérodote, à avoir plus de certitude. + +Dès que Psammitique fut affermi sur le trône, il entra en guerre avec le +roi d'Assyrie au sujet des limites des deux empires. Cette guerre dura +long-temps. Depuis que les Assyriens eurent conquis la Syrie, la +Palestine, étant le seul pays qui séparât les deux royaumes, devint +entre eux un sujet continuel de discorde, comme elle le fut ensuite +entre les Ptolémées et les Séleucides. Ce fut à qui des deux l'aurait, +et cette province devint tour à tour le partage du plus fort. +Psammitique, se voyant maître paisible de toute l'Égypte et ayant remis +toutes choses sur[159] l'ancien pied, crut qu'il était temps de penser +aux frontières de son royaume, et de les mettre en sûreté contre +l'Assyrien son voisin, dont la puissance augmentait de jour en jour. Il +entra pour cet effet à la tête d'une armée dans la Palestine. + +[Note 159: Cette révolution arriva environ sept ans après la +captivité de Manassé, roi de Juda.] + +[Marge: Lib. 1, p. 61.] Peut-être faut-il placer au commencement de +cette guerre ce qu'on lit dans Diodore, que les Égyptiens, indignés de +ce que le roi avait placé les Grecs à l'aile droite, par préférence à +eux, quittèrent le service au nombre de plus de deux cent mille, et se +retirèrent en Éthiopie, où on leur donna un établissement avantageux. + +[Marge: Herod. [l. 2,] cap. 157.] Quoi qu'il en soit, Psammitique entra +en Palestine. Mais il s'y trouva d'abord arrêté à Azot, une des +principales villes du pays, qui lui donna tant de peine, que ce ne fut +qu'après un siége de vingt-neuf ans qu'il s'en rendit maître. C'est le +plus long siége dont il soit parlé dans l'histoire ancienne. + +Cette place était anciennement une des cinq villes capitales des +Philistins. Les Égyptiens, quelque temps auparavant, s'en étant emparés, +la fortifièrent si bien, qu'elle devint la plus forte barrière de leur +pays de ce côté-là; en sorte que Sennachérib ne put entrer en Égypte +qu'il n'eût premièrement emporté cette place. C'est ce qu'il fit par +Tarthan, l'un de ses généraux. Les Assyriens l'avaient conservée jusqu'à +ce temps-ci, et ce ne fut qu'après le long siége dont je viens de parler +qu'elle revint aux Égyptiens. + +[Marge: Isai. 20, 1. Herod. l. 1, cap. 105.] En ce temps-là les Scythes, +sortis des environs des Palus-Méotides, s'étant jetés dans la Médie, +défirent Cyaxare, qui en était roi, et le dépouillèrent de toute la +haute Asie, dont ils demeurèrent maîtres pendant vingt-huit ans. Ils +poussèrent leurs conquêtes dans la Syrie jusqu'aux frontières d'Égypte. +Mais Psammitique alla au-devant d'eux, et fit si bien par ses présents +et par ses prières, qu'ils ne passèrent pas plus avant, et délivra ainsi +son royaume de ces dangereux ennemis. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 2, 3.] Jusqu'à son règne les Égyptiens +s'étaient toujours crus le plus ancien peuple de la terre. Il voulut +s'en assurer par lui-même, et pour cela il employa une expérience fort +extraordinaire, si pourtant ce fait doit paraître digne de foi. Il fit +élever à la campagne, dans une cabane fermée, deux enfants nés tout +récemment de pauvres parents, et il chargea un berger de les faire +nourrir par des chèvres (d'autres disent que ce furent des nourrices à +qui l'on avait coupé la langue), avec défense de laisser entrer aucune +personne dans cette cabane, ni de prononcer jamais lui-même devant eux +aucune parole. Quand ces enfants furent parvenus à l'âge de deux ans, un +jour que le berger entra pour leur donner ce qui leur était nécessaire, +ils s'écrièrent tous deux, en étendant les mains vers leur père +nourricier, _beccos, beccos_. Le berger, surpris de ce langage, nouveau +pour lui, et qu'ils répétèrent dans la suite plusieurs fois, en donna +avis au roi, qui se les fit apporter pour être témoin lui-même de la +vérité du fait; et ils recommencèrent tous deux en sa présence à bégayer +leur petit jargon. Il ne s'agissait plus que de vérifier chez quel +peuple ce mot était usité; et il se trouva que c'était chez les +Phrygiens, qui appellent ainsi du pain. Ils eurent depuis ce temps-là +parmi tous les peuples l'honneur de l'antiquité, ou plutôt de la +primauté, que l'Égypte elle-même, quelque jalouse qu'elle en eût +toujours été, fut obligée de leur céder, malgré sa longue possession. +Comme on amenait à ces enfants des chèvres pour les nourrir, et qu'il +n'est point marqué qu'ils fussent[Marge: [Schol. Apollon. Rhod. 4. +262.]] sourds, quelques-uns croient qu'ils avaient pu, d'après le cri de +ces animaux, former ce mot _bec_ ou _beccos_[160]. + +[Note 160: Il est indubitable que telle est l'origine de ce mot, si +cette histoire est vraie.--L.] + +Psammitique mourut l'an vingt-quatrième de Josias, roi de Juda. Il eut +pour successeur son fils Néchao. + +[Marge: AN. M. 3388 AV. J.C. 616.] NÉCHAO. L'Écriture fait souvent +mention de ce prince sous le nom de _Pharaon Néchao_. + +[Marge: Herod. l. 1, cap. 158.] Il entreprit de joindre le Nil à la mer +Rouge, en tirant un canal de l'un à l'autre. L'espace qui les sépare est +au moins de mille stades, c'est-à-dire de cinquante lieues. Après avoir +fait périr six vingt mille hommes[Marge: [V. plus haut p. 40, n. 5.]] +dans ce travail, il fut obligé de l'abandonner. L'oracle, qu'il avait +envoyé consulter, lui répondit que, par ce nouveau canal, il ouvrait une +entrée aux barbares: c'est ainsi que les Égyptiens appelaient tous les +autres peuples. + +Néchao réussit mieux dans une autre entreprise. D'habiles mariniers de +Phénicie, qu'il avait pris à son [Marge: Herod. l. 4, cap. 42.] service, +étant partis de la mer Rouge, avec ordre de découvrir les côtes +d'Afrique, en firent heureusement le tour, et retournèrent, la troisième +année de leur navigation, en Égypte par le détroit de Gibraltar; voyage +fort extraordinaire pour un temps où l'on n'avait pas encore l'usage de +la boussole[161]. Ce voyage fut fait vingt et un siècles avant que +Vasquez de Gama, Portugais, eût trouvé, par la découverte du cap de +Bonne-Espérance, l'an de notre Seigneur 1497, le même chemin pour aller +aux Indes, par lequel ces Phéniciens étaient venus des Indes dans la mer +Méditerranée. + +[Marge: Joseph. Antiq. lib. 10, cap. 6. 4 Reg. 23, 29, 30. 2. Paral. 35, +20-25.] Les Babyloniens et les Mèdes, ayant détruit Ninive et avec elle +l'empire des Assyriens, devinrent si redoutables, qu'ils s'attirèrent la +jalousie de tous leurs voisins. Néchao en fut si alarmé, qu'il s'avança +vers l'Euphrate à la tête d'une puissante armée pour arrêter leurs +progrès. Josias, ce roi de Juda si recommandable par sa rare piété, +voyant qu'il prenait son chemin au travers de la Judée, résolut de +s'opposer à son passage. Il amassa dans ce dessein toutes les forces de +son royaume, et se posta dans la vallée de Mageddo. (Cette ville était +dans la tribu de Manassé, en-deçà du Jourdain; Hérodote l'appelle +_Magdole_[162].) Néchao lui manda par un héraut que ce n'était pas à lui +qu'il en voulait; qu'il avait d'autres ennemis en vue; qu'il +entreprenait cette guerre de la part de Dieu, qui était avec lui; et +qu'il lui conseillait de n'y prendre aucune part, de peur qu'elle ne +tournât à son désavantage. Josias ne fut point touché de ces raisons. Il +voyait qu'une si puissante armée ne manquerait pas de ruiner entièrement +son pays par ses seules marches; et d'ailleurs il craignait qu'après la +défaite des Babyloniens le vainqueur ne retombât sur lui, et ne lui +enlevât une partie de ses états. Il marcha donc à sa rencontre. La +bataille se donna; et Josias, non-seulement fut vaincu, mais reçut +encore malheureusement une blessure dont il mourut à Jérusalem, où il +s'était fait transporter. + +[Note 161: On a nié la possibilité et le fait de ce voyage. Le récit +d'Hérodote contient des circonstances qui portent le caractère de la +vérité. Les opinions des savants sont encore partagées à cet égard.--L.] + +[Note 162: La ville appelée _Magdole_ par Hérodote était située dans +la Basse Égypte; elle est conséquemment fort différente de _Mageddo_, +ville de Palestine. On croit qu'Hérodote a été trompé par la +ressemblance des noms. (LARCHER, _Chron. d'Hérod._ t. VII, p. 114, +115.)--L.] + +Néchao, encouragé par cette victoire, continua sa marche et s'avança +vers l'Euphrate. Il battit les Babyloniens; prit Charcamis, grande ville +dans ces quartiers-là; et, s'en étant assuré la possession par une bonne +garnison qu'il y laissa, il reprit au bout de trois mois le chemin de +son royaume. + +[Marge: 4. Reg. 23, 33-35. 2. Paral. 36, 1-4.] Comme il apprit en chemin +que Joachas s'était fait déclarer roi à Jérusalem sans lui demander son +consentement, il lui ordonna de le venir trouver à Rébla en Syrie. Ce +prince n'y fut pas plus tôt arrivé, que Néchao le fit mettre aux fers et +l'envoya prisonnier en Égypte, où il mourut. De là, poursuivant son +chemin, il arriva à Jérusalem, où il établit roi Joakim, un des autres +fils de Josias, à la place de son frère, et imposa sur le pays un tribut +annuel de cent talents d'argent et un talent d'or[163]. Après quoi il +retourna triomphant dans son royaume. + +[Note 163: Cette somme montait à 330,000 liv. + += 610,000 f.--L.] + +[Marge: Lib. 2, cap. 159.] Hérodote, faisant mention de l'expédition de +ce roi d'Égypte et de la bataille qu'il gagna à Mageddo, à qui il donne +le nom de _Magdole_, dit qu'après la victoire il prit la ville de +Cadytis, qu'il représente comme située dans les montagnes de la +Palestine, et de la grandeur de Sardes, qui était en ce temps-là, la +capitale, non-seulement de la Lydie, mais encore de toute l'Asie +mineure. Cette description ne peut convenir qu'à Jérusalem, qui était +ainsi située, et qui alors était la seule ville de ces quartiers-là qui +pût être comparée à Sardes. Il paraît d'ailleurs par l'Écriture que +Néchao, après sa victoire, se rendit maître de cette capitale de Judée; +car il y était en personne lorsqu'il donna la couronne à Joakim. Le nom +même de _Cadytis_, qui en hébreu signifie la _sainte_[164], désigne +clairement la ville de Jérusalem, comme le prouve le savant M. Prideaux. + +[Note 164: Les Arabes appellent encore aujourd'hui la ville de +Jérusalem _el-Qods_, la Sainte.--L.] + +[Marge: L. 1. Part. I. 1, p. 106, etc.] [Marge: AN. M. 3397 AV. J.C. +607.] Nabopolassar, roi de Babylone, voyant que, depuis la prise de +Charcamis par Néchao, toute la Syrie et la Palestine s'étaient détachées +de son obéissance, son âge d'ailleurs et ses infirmités ne lui +permettant pas d'aller en personne réduire ces rebelles, s'associa à +l'empire son fils Nabuchodonosor, et l'envoya à la tête d'une armée dans +ces quartiers-là. Ce jeune prince battit celle [Marge: Jerem. 46. 2, +etc.] de Néchao vers l'Euphrate, reprit Charcamis, et fit rentrer dans +son obéissance les provinces soulevées, comme Jérémie l'avait prédit. +Ainsi il enleva aux Égyptiens [Marge: 4. Reg. 24, 7.] tout ce qu'ils +possédaient depuis ce qu'on appelait [Marge: A rivo Ægypti.] le +_ruisseau d'Égypte_[165] jusqu'à l'Euphrate, ce qui comprend toute la +Syrie et toute la Palestine. + +[Note 165: Ce ruisseau d'Égypte, dont il est si souvent parlé dans +l'Écriture, comme servant de borne à la terre promise du côté d'Égypte, +n'était pas le Nil, mais une petite rivière qui, coulant au travers du +désert qui est entre ces deux pays, passait anciennement pour leur borne +commune. C'est jusque-là que s'étendait le pays qui fut promis à la +postérité d'Abraham, et qui lui fut ensuite divisé par sort.] + +Néchao, étant mort après avoir régné seize ans, laissa son royaume à son +fils. + +[Marge: AN. M. 3404 AV. J.C. 600. Herod. l. 2, cap. 160.] PSAMMIS. Son +règne fut fort court, et ne dura que six ans. L'histoire ne nous en +apprend rien de particulier, sinon que ce prince fit une expédition en +Éthiopie. + +[Marge: _Ibid._] Ce fut vers lui que ceux d'Élide, après avoir établi +les jeux olympiques[166], dont ils avaient concerté toutes les règles et +toutes les circonstances avec tant d'attention, qu'ils ne croyaient pas +qu'on y pût rien ajouter ni y trouver rien à redire, envoyèrent une +célèbre ambassade pour savoir ce que penseraient de cet établissement +les Égyptiens, qui passaient pour les hommes les plus sages et les plus +sensés de tout l'univers. C'était plutôt une approbation qu'un conseil +qu'ils venaient chercher. Le roi assembla les anciens du pays. Après +qu'ils eurent entendu tout ce qu'on avait à leur dire sur l'institution +de ces jeux, ils demandèrent aux Éléens s'ils y admettaient +indifféremment citoyens et étrangers: et comme on leur eut répondu que +l'entrée en était également ouverte à tous, ils ajoutèrent que les +règles de la justice auraient été mieux observées si l'on n'avait admis +à ces combats que les étrangers, parce qu'il était fort difficile que +les juges, en adjugeant la victoire et le prix, ne fissent pencher la +balance du côté de leurs concitoyens. + +[Note 166: Hérodote dit: _Les Éléens qui se vantaient d'avoir +établi, pour la célébration des jeux olympiques, les règlements les plus +justes, etc._, et non pas _après avoir établi les jeux olympiques_.--L.] + +[Marge: AN. M. 3410 AV. J.C. 594. Jerem. 44, 30.] APRIÈS. Il est appelé +dans l'Écriture _Pharaon Éphrée_, ou _Ophra_. Il succéda à son père +Psammis, et régna vingt-cinq ans. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 161. Diod. lib. 1, pag. 62.] Pendant les +premières années de son règne, il fut aussi heureux qu'aucun de ses +prédécesseurs. Il porta ses armes contre l'île de Cypre. Il attaqua par +terre et par mer la ville de Sidon, la prit, et se rendit maître de +toute la Phénicie et de toute la Palestine. + +De si prompts succès lui enflèrent extrêmement le cœur. Hérodote +rapporte de lui qu'il était devenu si orgueilleux, et tellement infatué +de sa grandeur, qu'il se vantait qu'il n'était pas au pouvoir des dieux +mêmes de le détrôner, tant il s'imaginait avoir établi solidement sa +puissance. C'est par rapport à de tels sentiments qu'Ézéchiel lui met à +la bouche ces paroles pleines d'une vanité folle et impie: _La rivière +est à moi, c'est [Marge: Ezech. 29, 3.] moi qui l'ai faite_. Le vrai +Dieu lui fit bien sentir dans la suite qu'il avait un maître, et qu'il +n'était qu'un homme; et il fit prédire par ses prophètes, long-temps +auparavant, tous les maux dont il avait résolu de punir son orgueil. + +[Marge: Ezech. 17, 15.] Peu de temps après qu'Ophra fut monté sur le +trône, Sédécias, roi de Juda, lui envoya des ambassadeurs, fit alliance +avec lui; et l'année d'après, rompant le serment de fidélité qu'il avait +fait au roi de Babylone, il se révolta ouvertement contre lui. + +Quelques défenses que Dieu eût faites à son peuple d'avoir recours aux +Égyptiens et de mettre en eux sa confiance, et quelque malheureux succès +qu'eussent eu les différentes tentatives que les Israélites avaient +faites de ce côté-là, l'Égypte leur paraissait toujours une ressource +assurée dans leurs dangers, et ils ne pouvaient s'empêcher d'y recourir. +C'est ce qui était déjà arrivé sous le saint roi Ézéchias. Isaïe leur +disait de la part de Dieu: [Marge: Is. cap. 31, v. 1 et 3.] «Malheur à +ceux qui vont en Égypte chercher du secours, qui mettent leur confiance +dans sa cavalerie et dans ses chariots, et qui ne s'appuient point sur +le Saint d'Israël, et ne cherchent point l'assistance du Seigneur!... +L'Égyptien est un homme et non pas un Dieu: ses chevaux ne sont que +chair, et non pas esprit. Le Seigneur étendra sa main, et celui qui +donnait secours sera renversé par terre; celui qui espérait d'être +secouru tombera avec lui, et une même ruine les enveloppera tous.» Ils +n'écoutèrent ni le prophète ni le roi, et ne reconnurent la vérité des +paroles de Dieu que par une funeste expérience. + +Il en fut de même en cette occasion. Sédécias, malgré les remontrances +de Jérémie, voulut faire alliance avec l'Égyptien. Celui-ci, fier de +l'heureux succès de ses armes, et ne croyant pas que rien pût résister à +sa puissance, se déclara le protecteur d'Israël, et lui promit de le +délivrer des mains de Nabuchodonosor. Dieu, irrité qu'un mortel eût osé +prendre sa place, s'en expliqua ainsi à un autre prophète: [Marge: +Ezech. 24, 1-12.] «Fils de l'homme, tournez le visage contre Pharaon, +roi d'Égypte, et prophétisez tout ce qui lui doit arriver, à lui et à +l'Égypte. Parlez-lui, et dites-lui: Voici ce que dit le Seigneur notre +Dieu: Je viens à vous, Pharaon, roi d'Égypte, grand dragon, qui vous +couchez au milieu de vos fleuves, et qui dites: Le fleuve est à moi, et +c'est moi-même qui me suis créé. Je mettrai un frein à vos mâchoires, +etc.» Après l'avoir comparé à un roseau qui se brise sous celui qui s'y +appuie, et qui lui perce la main, Dieu ajoute: «Je vais faire tomber la +guerre sur vous, et je tuerai parmi vous les hommes avec les bêtes. Le +pays d'Égypte sera réduit en un désert et en une solitude; et ils +sauront que c'est moi qui suis le Seigneur, parce que vous avez dit: Le +fleuve est à moi, et c'est moi qui l'ai fait.» Le même prophète +continue, dans plusieurs [Marge: Cap. 29, 30, 31, 32.] chapitres de +suite, à prédire les maux dont l'Égypte allait être accablée. + +Sédécias était bien éloigné d'ajouter foi à ces prédictions. Quand il +apprit que l'armée des Égyptiens approchait, et qu'il vit Nabuchodonosor +lever le siège de Jérusalem, il se crut délivré, et triomphait déjà. Sa +joie fut courte. Les Égyptiens, voyant approcher les Chaldéens, +n'osèrent en venir aux mains avec une armée si nombreuse et si aguerrie. +Ils reprirent le[Marge: AN. M. 3416 AV. J.C. 588. Jerem. 37, 6, 7.] +chemin de leur pays, et abandonnèrent Sédécias à tous les périls de la +guerre où ils l'avaient eux-mêmes engagé. Nabuchodonosor revint devant +Jérusalem, y remit le siège, la prit et la brûla, comme Jérémie l'avait +prédit. + +[Marge: AN. M. 3430 AV. J.C. 574. Herod. l. 2, cap. 161, etc. Diod. lib. +1, pag. 62.] Plusieurs années après, les châtiments dont Dieu avait +menacé Apriès, roi d'Égypte, commencèrent à tomber sur lui; car les +Cyrénéens, colonie des Grecs qui s'était établie en Afrique, entre la +Libye et l'Égypte, ayant pris et partagé entre eux une grande partie du +pays des Libyens, forcèrent ces peuples dépouillés à se jeter entre les +bras de ce prince et à implorer sa protection. Aussitôt Apriès envoya +une grande armée dans la Libye pour faire la guerre aux Cyrénéens; mais, +cette armée ayant été défaite et presque toute taillée en pièces, les +Égyptiens s'imaginèrent qu'il ne l'avait envoyée dans la Libye que pour +l'y faire périr, afin que, quand il en serait défait, il pût régner plus +despotiquement sur ses sujets. Dans cette pensée, ils crurent devoir +secouer le joug d'un prince qu'ils regardaient comme leur ennemi. +Apriès, ayant appris cette révolte, leur envoya Amasis, un de ses +officiers, pour les apaiser et pour les faire rentrer dans leur devoir. +Mais, lorsque Amasis eut commencé à parler, ils lui mirent sur la tête +un casque pour marque de la royauté, et le proclamèrent roi. Amasis, +ayant accepté la couronne qu'ils lui offrirent, demeura avec eux, et les +confirma dans leur révolte. + +Apriès, à cette nouvelle, encore plus enflammé de colère, envoya +Patarbémis, un autre de ses officiers et l'un des principaux seigneurs +de sa cour, pour arrêter Amasis et le lui amener. Mais Patarbémis, ne +s'étant pas trouvé en état d'enlever Amasis au milieu de cette armée de +révoltés dont il était entouré, fut traité à son retour, par Apriès, de +la manière la plus indigne et la plus cruelle; car ce prince, sans +considérer que ce n'était que faute de pouvoir qu'il n'avait pas exécuté +sa commission, lui fit couper le nez et les oreilles. Un outrage si +sanglant fait à un homme de ce rang irrita si fort les Égyptiens, que la +plupart allèrent se joindre aux mécontents et que la révolte devint +générale. Ce soulèvement de ses sujets obligea Apriès de se sauver dans +la haute Égypte, où il se maintint pendant quelques années, tandis +qu'Amasis occupa tout le reste de ses états. + +Les troubles qui agitaient l'Égypte furent une occasion favorable à +Nabuchodonosor pour l'attaquer, et ce fut Dieu lui-même qui lui en +inspira le dessein. Ce prince, qui, sans le savoir, était l'instrument +de la colère de Dieu contre les peuples qu'il voulait châtier, venait de +prendre la ville de Tyr, où lui et son armée avaient essuyé des fatigues +incroyables. Pour les en récompenser, Dieu leur abandonna l'Égypte. Il +est beau de l'entendre lui-même s'expliquer sur ce sujet: il y a peu +d'endroits dans l'Écriture plus remarquables que celui-ci, et qui +fassent mieux comprendre la souveraine autorité de Dieu sur tous les +princes et sur tous les royaumes de la terre. «Fils de l'homme (c'est +ainsi [Marge: Ezech. 29, 20.] qu'il parle au prophète Ézéchiel), +Nabuchodonosor, roi de Babylone, m'a rendu, avec son armée, un grand +service au siége de Tyr. Toutes les têtes de ses gens en ont perdu les +cheveux, et toutes les épaules en sont écorchées; et néanmoins ni lui ni +son armée[167] n'ont point reçu de récompense pour le service qu'ils +m'ont rendu à la prise de Tyr. C'est pourquoi (continue Dieu) je vais +donner à Nabuchodonosor, roi de Babylone, le pays d'Égypte. Il en +prendra tout le peuple, il en fera son butin, et il en partagera les +dépouilles. Son armée recevra ainsi sa récompense, et il sera payé du +service qu'il m'a rendu dans le siége de cette ville. Je lui ai +abandonné l'Égypte, parce qu'il a travaillé pour moi, dit le Seigneur +notre Dieu.» Il enlèvera tout, dit-il par un autre prophète, avec la +même facilité qu'un berger se couvre de son manteau. Il se chargera +ainsi de tout le butin: il mettra ainsi sur ses épaules, et sur celles +de ses soldats, toute la dépouille de l'Égypte. [Marge: Jerem. 43, 12.] +_Amicietur terra Ægypti, sicut amicitur pastor pallio suo; et egredietur +indè in pace_: nobles expressions, qui montrent avec quelle facilité +toute la puissance et toutes les richesses d'un état sont enlevées, +quand Dieu le veut, et passent comme un manteau à un nouveau maître, qui +n'a qu'à le prendre et à s'en couvrir. + +[Note 167: Pour bien entendre ce qui est dit ici, il faut savoir que +Nabuchodonosor essuya des fatigues incroyables dans le siége de Tyr, et +que, lorsque les Tyriens se virent pressés, les plus nobles de la ville +montèrent sur des vaisseaux avec tout ce qu'ils avaient de plus +précieux, et se retirèrent en d'autres îles. Ainsi Nabuchodonosor, ayant +pris la ville, n'y trouva rien qui fût digne de récompenser les grands +travaux qu'il avait soufferts dans ce siége. (S. HIERON.)] + +Le roi de Babylone, profitant donc des divisions intestines où la +révolte d'Amasis avait jeté ce royaume, marcha de ce côté-là à la tête +de son armée. Il subjugua l'Égypte depuis Migdol ou Magdole, qui est à +l'entrée du royaume, jusqu'à Syène, qui est à l'autre extrémité, vers +les frontières d'Éthiopie. Il y fit par-tout d'horribles ravages, tua un +grand nombre d'habitants, et réduisit le pays dans une si grande +désolation, qu'il ne put se rétablir de quarante ans. Nabuchodonosor, +ayant chargé son armée de dépouilles et soumis tout le royaume, en vint +à un accommodement avec Amasis; et, l'ayant confirmé dans la possession +du royaume comme son vice-roi, il reprit le chemin de Babylone. + +[Marge: Herod. l. 2, c. 163 et 169. Diod. lib. 1, pag. 62.] Alors +Apriès, sortant du lieu de sa retraite, s'avança vers les côtes de la +mer, apparemment du côté de la Libye; et, y ayant pris à sa solde une +armée de Cariens, d'Ioniens et d'autres étrangers, il marcha contre +Amasis, et lui livra bataille près de la ville de Memphis[168]. Mais, +ayant été battu et fait prisonnier, il fut mené à la ville de Saïs, et y +fut étranglé dans son propre palais[169]. + +[Note 168: Lisez: _près de la ville de Momemphis_; elle était située +à plus de 12 lieues au N. de Memphis, sur la branche Canopique, comme je +l'ai fait voir ailleurs. (_Trad. de Strabon_, t. V, p. 372.)--L.] + +[Note 169: Amasis voulait lui conserver la vie; mais les Égyptiens +forcèrent ce prince de leur livrer Apriès, qu'ils étranglèrent.--L.] + +Dieu avait annoncé par ses prophètes, dans un détail étonnant, toutes +les circonstances de ce grand événement. C'était lui qui avait brisé la +puissance d'Apriès, d'abord si formidable, et qui avait mis l'épée à la +main de Nabuchodonosor pour aller punir et humilier cet orgueilleux. «Je +viens à Pharaon, roi d'Égypte, dit-il, [Marge: Ezech. 30, 22-25.] et +j'achèverai de briser son bras, qui a été fort, mais qui est rompu, et +je lui ferai tomber l'épée de la main.... Je fortifierai en même temps +le bras du roi de Babylone, et je mettrai mon épée entre ses mains.... +Et ils sauront que c'est moi qui suis le Seigneur.» + +[Marge: Id. v. 14-17.] Il fait le dénombrement de toutes les villes qui +doivent être la proie du vainqueur: Taphnis, Péluse, No, appelée dans la +Vulgate Alexandrie, Memphis, Héliopolis, Bubaste, etc. + +[Marge: Jerem. 44, 30.] Il marque en particulier la fin malheureuse du +roi, qui doit être livré à ses ennemis. «Je vais livrer, dit-il, Pharaon +Éphrée, roi d'Égypte, entre les mains de ses ennemis, entre les mains de +ceux qui cherchent à lui ôter la vie.» + +En fin il déclare que pendant quarante ans les Égyptiens seront accablés +de toutes sortes de maux, et réduits à un état si déplorable, qu'ils +n'auront plus à l'avenir aucun prince de leur nation: [Marge: Ezech. 30, +13.] _et dux de terrâ Ægypti non erit ampliùs_. L'événement a justifié +cette prédiction, qui a été accomplie par degrés et en différents temps. +Peu de temps après l'expiration de ces quarante années, ils devinrent +une province des Perses, auxquels leurs rois, quoique originaires du +pays, étaient soumis; et la prédiction commença ainsi à s'accomplir. +Elle eut son entière exécution à la mort [Marge: AN. M. 3654.] de +Nectanébus, dernier roi de race égyptienne. Depuis ce temps-là, les +Égyptiens ont toujours été gouvernés par des étrangers: car, après +l'extinction du royaume des Perses, ils ont été successivement +assujettis aux Macédoniens, aux Romains, aux Sarrasins, aux Mamelucs, et +enfin aux Turcs; qui en sont aujourd'hui les maîtres. + +[Marge: Jerem. c. 43 et 44.] Dieu ne fut pas moins fidèle à accomplir +ses prédictions à l'égard de ceux de son peuple qui, après la prise de +Jérusalem, s'étaient retirés en Égypte contre sa défense, et qui y +avaient entraîné Jérémie malgré lui. Dès qu'ils y furent entrés, et +qu'ils furent arrivés à Taphnis (c'est la même que Tanis), le prophète, +après avoir caché en leur présence, par l'ordre de Dieu, des pierres +dans une grotte qui était près du palais du roi, leur déclara que +Nabuchodonosor entrerait bientôt en Égypte, et que Dieu établirait son +trône dans cet endroit-là même; que ce prince ravagerait tout le pays, +et porterait par-tout le fer et le feu; qu'eux-mêmes tomberaient entre +les mains de ces cruels ennemis, qui en massacreraient une partie, et +traîneraient le reste captif à Babylone; qu'un très-petit nombre +seulement échapperait à la désolation commune, et serait enfin rétabli +dans sa patrie. Toutes ces prédictions eurent leur accomplissement dans +les temps marqués. + +[Marge: AN M. 3435 AV. J.C. 569.] AMASIS. Après la mort d'Apriès, Amasis +devint possesseur paisible de toute l'Égypte, dont il occupa le trône +pendant quarante ans. Il était, selon Platon, de[Marge: In Timæo. [p. +21, E.]] la ville de Saïs[170]. + +[Note 170: Selon Hérodote, de la ville de Siouph, qui était +probablement voisine de Saïs.--L.] + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 172.] Comme il était de basse naissance, les +peuples, dans le commencement de son règne, en faisaient peu de cas, et +n'avaient que du mépris pour lui. Il n'y fut pas insensible; mais il +crut devoir ménager les esprits avec adresse, et les rappeler à leur +devoir par la douceur et par la raison. Il avait une cuvette d'or, où +lui et tous ceux qui mangeaient à sa table se lavaient les pieds. Il la +fit fondre, et en fit faire une statue, qu'il exposa à la vénération +publique. Les peuples accoururent en foule, et rendirent à la nouvelle +statue toutes sortes d'hommages. Le roi, les ayant assemblés, leur +exposa à quel vil usage cette statue avait d'abord servi; ce qui ne les +empêchait pas de se prosterner devant elle par un culte religieux. +L'application de cette parabole était aisée à faire: elle eut tout le +succès qu'il en pouvait attendre; et les peuples, depuis ce jour, eurent +pour lui tout le respect qui est dû à la majesté royale. + +[Marge: _Ibid._ c. 173.] Il donnait régulièrement tout le matin aux +affaires, pour recevoir les placets, donner ses audiences, prononcer des +jugements, et tenir ses conseils: le reste du temps était accordé au +plaisir; et comme, dans les repas et dans les conversations, il était +d'une humeur extrêmement enjouée, et qu'il poussait, ce semble, la gaîté +au-delà des justes bornes, les courtisans ayant pris la liberté de le +lui représenter, il leur répondit que l'esprit ne pouvait pas être +toujours sérieux et appliqué aux affaires, non plus qu'un arc demeurer +toujours tendu. + +Ce fut lui qui obligea les particuliers, dans chaque ville, d'inscrire +leur nom chez le magistrat, et de marquer de quelle profession ou de +quel métier ils vivaient. Solon inséra cette loi dans les siennes. + +Il bâtit plusieurs temples magnifiques, principalement à Saïs, qui était +le lieu de sa naissance. Hérodote y admirait sur-tout une chapelle faite +d'une seule pierre, qui avait au dehors vingt et une coudées de longueur +sur quatorze de largeur et huit de hauteur, et un peu moins en dedans. +On l'avait apportée d'Éléphantine; et deux mille hommes avaient été +occupés pendant trois ans à la voiturer sur le Nil[171]. + +[Note 171: Ce temple _monolithe_ (HEROD. II. c. 175) avait en dehors +21 coudées de long (11 met. 87 mill.), 14 de large (7 met. 378 mill.) et +8 de haut (4 met. 216 mill.): ainsi sa solidité était de 344 mètres +cubes (9990 pieds cubes) environ, dont le poids (en supposant à la +matière la pesanteur spécifique du marbre) était de 965,720 kilogrammes +(1,972,000 livres): Hérodote en ayant donné les dimensions intérieures, +savoir 18 coudées 20 doigts de long, 12 de large et 5 de haut, on voit, +par le calcul, que la partie évidée était égale à 165 mètres cubes, +pesant 463,092 kilogrammes; ainsi le poids du temple monolithe, +probablement travaillé dans la carrière même, était égal à 502,600 +kilogrammes ou plus d'un million de livres. Voyez ce que j'ai dit plus +haut, p. 15, n. 2, des moyens de transport.--L.] + +Amasis considérait fort les Grecs. Il leur accorda de grands priviléges, +et permit à ceux qui voudraient s'établir en Égypte d'habiter dans la +ville de Naucratis, très-renommée pour son port[172]. Lorsqu'il s'agit +de rebâtir le fameux temple de Delphes qui avait été brûlé, réparation +qui devait monter à trois cents talents, c'est-à-dire à trois cent mille +écus[173], il fournit à ceux de Delphes une somme fort considérable pour +les aider à payer leur quote-part, qui était le quart de toute la +dépense. + +[Note 172: Ville sur la branche Canopique, à environ 16 lieues dans +les terres un peu au S. de Damanhour.--L.] + +[Note 173: 1,650,000 f.--L.] + +Il fit alliance avec les Cyrénéens, et prit chez eux une femme. + +Il est le seul des rois égyptiens qui ait conquis l'île de Cypre, et qui +l'ait rendue tributaire. + +Ce fut sous son règne que Pythagore vint en Égypte: il lui était +recommandé par le célèbre Polycrate, tyran de Samos, dont il sera parlé +ailleurs, et qui était lié d'amitié avec Amasis. Dans le séjour que ce +philosophe fit en Égypte, il fut initié dans tous les mystères du pays, +et apprit des prêtres tout ce qu'il y avait de plus secret et de plus +important dans leur religion. C'est là qu'il puisa sa doctrine de la +métempsycose. + +Dans l'expédition où Cyrus s'était rendu maître d'une grande partie de +la terre, l'Égypte sans doute avait subi le joug comme toutes les autres +provinces, et Xénophon le dit formellement au commencement de la +Cyropédie. Apparemment qu'après que les quarante années de désolation +prédites par le prophète furent expirées, l'Égypte commençant un peu à +se rétablir, Amasis secoua le joug et se remit en liberté. + +Aussi voyons-nous qu'un des premiers soins de Cambyse, fils de Cyrus, +dès qu'il fut monté sur le trône, fut de porter la guerre contre +l'Égypte. Quand il y arriva, Amasis venait de mourir, et avait eu pour +successeur son fils Psamménit. + +[Marge: AN. M. 3479 AV. J.C. 525.] PSAMMÉNIT. Cambyse, après le gain +d'une bataille, poursuivit les vaincus jusque dans Memphis, assiégea la +place, et la prit en fort peu de temps. Il traita le roi avec douceur, +lui laissa la vie, et lui assigna un entretien honorable; mais, ayant +appris qu'il prenait des mesures secrètes pour remonter sur le trône, il +le fit mourir. Le règne de Psamménit ne fut que de six mois. Alors toute +l'Égypte se soumit au vainqueur. Je rapporterai plus en détail cette +histoire lorsque j'exposerai celle de Cambyse. + +Ici finit la suite des rois d'Égypte. L'histoire de ce pays, comme je +l'ai déjà remarqué, sera confondue avec celle des Perses et des Grecs +jusqu'à la mort d'Alexandre. Alors s'élèvera une nouvelle monarchie +d'Égypte, fondée par Ptolémée, fils de Lagus, qui sera continuée jusqu'à +Cléopatre; et ce dernier espace sera environ de 300 ans. Je traiterai +chacune de ces matières dans son temps. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + LIVRE SECOND. + + ------------- + + HISTOIRE ANCIENNE DES CARTHAGINOIS. + +Je diviserai en deux parties ce que j'ai à dire sur les Carthaginois. +Dans la première, je donnerai une idée générale des mœurs de ce peuple, +de son caractère, de son gouvernement, de sa religion, de sa puissance +et de ses richesses. Dans la seconde, après avoir indiqué en peu de mots +la manière dont Carthage s'établit et s'accrut, je rapporterai les +guerres qui l'ont rendue si célèbre. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + PREMIÈRE PARTIE. + + --------- + +CARACTÈRE, MŒURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT +DES CARTHAGINOIS. + +§ Ier. _Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était une +colonie._ + +Les Carthaginois ont reçu des Tyriens, non-seulement leur origine, mais +leurs mœurs, leur langage, leurs usages, leurs lois, leur religion, leur +goût et leur industrie pour le commerce, comme toute la suite le fera +connaître. Ils parlaient le même langage que les [Marge: Bochard, Part. +2, l. 2, cap. 16.] Tyriens, et ceux-ci le même que les Cananéens et les +Israélites, c'est-à-dire la langue hébraïque, ou du moins une langue qui +en était entièrement dérivée. Leurs noms avaient pour l'ordinaire une +signification particulière. Hannon signifie _gracieux_, _bienfaisant_; +Didon, _aimable_ ou _bien-aimée_; Sophonisbe, _elle gardera bien le +secret de son mari_. Ils se plaisaient aussi, par esprit de religion, à +faire entrer le nom de Dieu dans les noms qu'ils portaient, selon le +génie des Hébreux. Annibal, qui répond à Ananias, signifie: _Baal_ (ou +_le Seigneur_) _m'a fait grace_; Asdrubal, qui répond à Azarias, +signifie: _le Seigneur sera notre secours_. Il en est ainsi des autres +noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc. Le mot _Pœni_, d'où vient +_punique_, est le même que _Phœni_ ou _Phéniciens_, parce qu'ils +tiraient leur origine de la Phénicie[174]. On a dans le _Pœnulus_ de +Plaute une scène en langue punique qui a fort exercé les savants. + +[Note 174: Dans beaucoup de mots, les Latins ont changé la +diphthongue _œ_ en _u_. Ils disaient originairement _pœnire_ pour +_punire_, ce qui s'est conservé dans _pœna_; _mœrus_ pour _murus_ comme +on le voit par le mot _pomœrium_; _mœnire_ pour _munire_, ce qui s'est +conservé dans _mœnia_. Sur les anciennes inscriptions, on lit _œti_, +_lœdos_, _cœira_, pour _uti_, _ludos_, _cura_, etc.: de même, ils ont +dit _Puni_ au lieu de _Pœni_.--L.] + +Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union étroite qui a +toujours subsisté entré les Phéniciens et [Marge: Herod. l. 3, c. 17 et +19.] les Carthaginois[175]. Lorsque Cambyse voulut porter la guerre +contre ces derniers, les Phéniciens, qui faisaient la principale force +de son armée navale, lui déclarèrent nettement qu'ils ne pouvaient pas +le servir contre leurs compatriotes; et ce prince fut obligé de renoncer +à son dessein. Les Carthaginois, de leur côté, n'oublièrent jamais d'où +ils étaient sortis et à qui ils devaient leur origine. Ils envoyaient +régulièrement à Tyr, tous les [Marge: Polyb. pag. 944. Q. Curt. l. 4, c. +2 et 3.] ans, un vaisseau chargé de présents, qui étaient comme un cens +et une redevance qu'ils payaient à leur ancienne patrie; et ils +faisaient offrir un sacrifice annuel aux dieux tutélaires du pays, +qu'ils regardaient aussi comme leurs protecteurs. Ils ne manquaient +jamais à y envoyer les prémices de leurs revenus, aussi-bien que la dîme +des dépouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis, pour les +offrir à Hercule, une des principales divinités de Tyr et de Carthage. +Lorsque Tyr fut assiégée par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en +sûreté ce qu'ils avaient de plus cher, envoyèrent à Carthage leurs +femmes et leurs enfants, qui y furent reçus et entretenus, quoique dans +le temps d'une guerre fort pressante; avec une bonté et une générosité +telles qu'on aurait pu les attendre des pères et des mères les plus +tendres et les plus opulents. Ces marques constantes d'une vive et +sincère reconnaissance font plus d'honneur à une nation que les plus +grandes conquêtes et les plus glorieuses victoires. + +[Note 175: L'histoire offre beaucoup d'autres exemples de ce genre. +Ils tiennent au droit des métropoles sur les colonies. (V. Heyn. _Opusc. +Academic._ t. I, p. 312, seq.)--L.] + +§ II. _Religion des Carthaginois._ + +Il paraît, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage, que ses +généraux regardaient comme un devoir essentiel de commencer et de finir +leurs entreprises[Marge: Liv. lib. 21, n. 1. _Ibid._ n. 21.] par le +culte des dieux. Amilcar, père du grand Annibal, avant que d'entrer en +Espagne pour y faire la guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux +dieux. Son fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de +l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte jusqu'à Cadix +pour s'acquitter des vœux qu'il avait faits à Hercule, et il lui en fait +de nouveaux si ce dieu favorise son entreprise. Après la bataille de +[Marge: Lib. 23, n. 11.] Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse +nouvelle à Carthage, il recommanda sur-tout qu'on eût soin de rendre aux +dieux immortels de solennelles actions de graces pour toutes les +victoires qu'il avait remportées: _pro his tantis totque victoriis verum +esse grates diis immortalibus agi haberique_. + +Ce n'étaient pas seulement les particuliers qui se piquaient ainsi de +faire paraître en toute occasion un soin religieux d'honorer la +Divinité; on voit que c'était le génie et le goût de la nation entière. + +[Marge: Lib. 7, pag. 502.] Polybe nous a conservé un traité de paix +entre Philippe, fils de Démétrius, roi de Macédoine, et les +Carthaginois, où l'on voit d'une manière bien sensible le respect de +ceux-ci pour la Divinité, et leur intime persuasion que les dieux +assistaient et présidaient aux actions humaines, et sur-tout aux traités +solennels qui se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur +présence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres différents de +divinités; et ce dénombrement paraît bien extraordinaire dans un acte +public comme est un traité de paix entre deux empires. J'en rapporterai +les termes mêmes, qui peuvent servir à nous donner quelque idée de la +théologie des Carthaginois: _Ce traité a été conclu en présence de +Jupiter, de Junon et d'Apollon; en présence du démon ou du génie des +Carthaginois (δαίμονοσ), d'Hercule et d'Iolaüs; en présence de Mars, de +Neptune, de Triton; en présence des dieux qui_ _accompagnent l'armée des +Carthaginois, et du Soleil, de la Lune et de la Terre; en présence des +rivières, des prairies et des eaux; en présence de tous les dieux qui +possèdent Carthage_. Que dirions-nous maintenant d'un pareil acte, où +l'on ferait intervenir les anges et les saints, protecteurs d'un +royaume? + +Il y avait chez les Carthaginois deux divinités qui y étaient +particulièrement adorées, et dont il est à propos de dire ici un mot. + +La première était la déesse _Céleste_, appelée aussi _Uranie_, qui est +la lune, dont on implorait le secours dans les grandes calamités, +sur-tout dans les sécheresses, pour obtenir de la pluie _ista ipsa virgo +cœlestis_, dit Tertullien, [Marge: Tertul. Apolog. cap. 23.] _pluviarum +polliciatrix_. C'est en parlant de cette déesse et d'Esculape que +Tertullien fait aux païens de son temps un défi bien hardi, mais bien +glorieux au christianisme, en déclarant que le premier venu des +chrétiens obligera ces faux dieux d'avouer hautement qu'ils ne sont que +des démons; et en consentant qu'on fasse mourir sur-le-champ ce +chrétien, s'il ne vient à bout de tirer cet aveu de la bouche même de +leurs dieux: _nisi se dæmones confessi fuerint christiano mentiri non +audentes, ibidem illius christiani procacissimi sanguinem fundite_. +Saint Augustin parle souvent aussi de cette divinité. «Céleste, dit-il, +autrefois régnait souverainement à Carthage. Qu'est devenu son règne +depuis Jésus-Christ?» [Marge: S. August. in psalm. 98.]_Regnum Cœlestis +quale erat Carthagini! ubi nunc est regnum Cœlestis?_ C'est sans doute +la même divinité que Jérémie appelle [Marge: Jerem. c. 7, v. 18; etc. 44 +v. 17-25.]_la reine du ciel_, à laquelle les femmes juives avaient +grande dévotion, lui adressant des vœux, lui faisant des libations, lui +offrant des sacrifices, et lui préparant de leurs propres mains des +gâteaux, _ut faciant placentas reginæ cœli_, et dont elles se vantaient +d'avoir reçu toutes sortes de biens, pendant qu'elles étaient exactes à +lui rendre ce culte; au lieu que, depuis qu'il avait cessé, elles +s'étaient vues accablées de toutes sortes de malheurs. + +La seconde divinité honorée particulièrement chez les Carthaginois, et à +qui l'on offrait des victimes humaines, c'est _Saturne_, connu sous le +nom de _Moloch_ dans l'Écriture; et ce culte avait passé de Tyr à +Carthage. Philon cite un passage de Sanchoniaton, où l'on voit que +c'était une coutume à Tyr que, dans les grandes calamités, les rois +immolassent leurs fils pour apaiser la colère des dieux, et que l'un +d'eux, qui l'avait fait, fut depuis honoré comme un dieu sous le nom de +la constellation appelée _Saturne_: ce qui a sans doute donné occasion à +la fable qui dit que Saturne avait dévoré ses enfants. Les particuliers, +quand ils voulaient détourner quelque grand malheur, en usaient de même, +et n'étaient pas moins superstitieux que leurs princes; en sorte que +ceux qui n'avaient point d'enfants en achetaient des pauvres, pour +n'être pas privés du mérite d'un tel sacrifice. Cette coutume se +conserva long-temps chez les Phéniciens et les Cananéens, de qui les +Israélites l'empruntèrent, quoique Dieu le leur eût défendu bien +expressément. On brûlait d'abord inhumainement ces enfants, soit en les +jetant au milieu d'un brasier ardent, tel qu'étaient ceux de la vallée +d'Ennon, dont il est si souvent parlé dans l'Écriture; soit en les +enfermant dans une statue de Saturne, qui était tout enflammée. [Marge: +Plut. de superst. p. 171.] Pour étouffer les cris que poussaient ces +malheureuses victimes, on faisait retentir pendant cette barbare +cérémonie le bruit des tambours et des trompettes. Les mères se +faisaient un honneur et un point de religion d'assister à ce cruel +spectacle, l'œil sec et sans pousser aucun gémissement; et, s'il leur +échappait quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en était moins +agréable à la divinité, et elles en perdaient le fruit. [Marge: Tertul. +in Apolog.] Elles portaient la fermeté d'ame, ou plutôt la dureté et +l'inhumanité, jusqu'à caresser elles-mêmes et baiser leurs enfants pour +apaiser leurs cris, de peur qu'une victime offerte de mauvaise grâce et +au milieu des pleurs ne déplût à Saturne: [Marge: Minuc. Fel.] +_Blanditiis et osculis comprimebant vagitum, ne flebilis hostia +immolaretur_. Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants +à travers le feu, comme cela paraît par plusieurs endroits de +l'Écriture, et très-souvent ils y périssaient. + +[Marge: Q. Curt. lib. 4, cap. 3.] + +Les Carthaginois retinrent jusqu'à la ruine de leur ville cette coutume +barbare d'offrir à leurs dieux des victimes humaines; action qui +méritait bien plus le nom de _sacrilége_ que de sacrifice: _sacrilegium +veriùs quàm sacrum_. Ils la suspendirent seulement pendant quelques +années, pour ne pas s'attirer la colère et les armes de Darius Ier, roi +de Perse, qui leur fit défendre d'immoler des victimes humaines, et de +manger de la chair de chien. [Marge: Plut. de serâ vindicatione deor. +pag. 552. [_Id._ Apopht. p. 174-175.]] Mais ils revinrent bientôt à leur +génie, puisque, du temps de Xerxès, qui succéda à Darius, Gélon, tyran +de Syracuse, ayant remporté en Sicile une victoire considérable sur les +Carthaginois, parmi les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y +inséra celle-ci, qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines à +Saturne; et sans doute que ce qui l'obligea à prendre[Marge: Herod. l. +7, cap. 167.] cette précaution fut ce qui avait été mis en pratique dans +cette occasion-là même par les Carthaginois; car pendant tout le combat, +qui dura depuis le matin jusqu'au soir, Amilcar, fils d'Hannon leur +général, ne cessa point de sacrifier aux dieux des hommes tout vivants, +et en grand nombre, en les faisant jeter dans un bûcher ardent[176]; et, +voyant que ses troupes étaient mises en fuite et en déroute, il s'y +précipita lui-même pour ne pas survivre à sa honte, et, comme le dit +saint Ambroise en rapportant cette action, pour éteindre par son propre +sang ce feu sacrilège qu'il voyait ne lui avoir servi de rien. + +Dans des temps de peste[177] ils sacrifiaient à leurs dieux un grand +nombre d'enfants, sans pitié pour un âge qui excite la compassion des +ennemis les plus cruels, cherchant un remède à leurs maux dans le crime, +et usant de barbarie pour attendrir les dieux. + +[Marge: Lib. 20, pag. 756. [Lactant. Institut. 1, 21.]] Diodore rapporte +un exemple de cette cruauté, qui fait frémir. Dans le temps qu'Agathocle +était près de mettre le siége devant Carthage, les habitants de cette +ville, se voyant réduits à la dernière extrémité, imputèrent leur +malheur à la juste colère de Saturne contre eux, parce qu'au lieu des +enfants de la première qualité qu'on avait coutume de lui sacrifier, on +avait mis frauduleusement à leur place des enfants d'esclaves et +d'étrangers. Pour réparer cette faute, ils immolèrent à Saturne deux +cents enfants des meilleures maisons de Carthage; et, outre cela, plus +de trois cents citoyens, qui se sentaient coupables de ce prétendu +crime, s'offrirent volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il y +avait une statue d'airain de Saturne, dont les mains étaient penchées +vers la terre, de telle sorte que l'enfant qu'on posait sur ces mains +tombait aussitôt dans une ouverture et une fournaise pleine de feu. + +[Note 176: «In ipsos, quos adolebat, sese præcipitavit ignes, ut eos +vel cruore suo extingueret, quos sibi nihil profuisse cognoverat.» (S. +AMBROS.)] + +[Note 177: «Quum peste laborarent, cruentâ sacrorum religione et +scelere pro remedio usi sunt. Quippe homines ut victimas immolabant, et +impuberes (quæ ætas etiam hostium misericordiam provocat) aris +admovebant, pacem deorum sanguine eorum exposcentes, pro quorum vità dii +maximè rogari solent.» (JUSTIN. lib. 18, cap. 6.)] + +[Marge: Plut. de superst. pag. 169-171.] Est-ce là, dit Plutarque, +adorer les dieux? Est-ce avoir d'eux une idée qui leur fasse beaucoup +d'honneur, que de les supposer avides de carnage, altérés du sang +humain, et capables d'exiger et d'agréer de telles victimes?[Marge: Id. +in Camil. pag. 132.] La religion, dit cet auteur sensé, est environnée +de deux écueils également dangereux à l'homme, également injurieux à la +Divinité: savoir, de l'impiété et de la superstition. L'une, par +affectation d'esprit fort, ne croit rien; l'autre, par une aveugle +faiblesse, croit tout. L'impiété, pour secouer un joug et une crainte +qui la gêne, nie qu'il y ait des dieux; la superstition, pour calmer +aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon son caprice, non-seulement +amis, mais protecteurs et modèles du crime. Ne valait-il pas mieux, +dit-il encore,[Marge: De superstit. [pag. 171.]] que Carthage, dès le +commencement, prît pour législateurs un Critias, un Diagoras, athées +reconnus et se donnant pour tels, que d'adopter une si étrange et si +perverse religion? Les Typhons, les géants, ennemis déclarés des dieux, +s'ils avaient triomphé du ciel, auraient-ils pu établir sur la terre des +sacrifices plus abominables? + +Voilà ce que pensait un païen, du culte carthaginois tel que nous +l'avons rapporté. En effet on ne croirait pas le genre humain +susceptible d'un tel excès de fureur et de frénésie. Les hommes ne +portent point communément dans leur propre fonds un renversement si +universel de tout ce que la nature a de plus sacré. Immoler, égorger +soi-même ses propres enfants, et les jeter de sang-froid dans un brasier +ardent! Des sentiments si dénaturés, si barbares, adoptés cependant par +des nations entières, et des nations très-policées, par les Phéniciens, +les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, les Grecs même et les +Romains, et consacrés par une pratique constante de plusieurs siècles, +ne peuvent avoir été inspirés que par celui qui a été homicide dès le +commencement, et qui ne prend plaisir qu'à la dégradation, à la misère +et à la perte de l'homme. + +§ III. _Forme du Gouvernement de Carthage._ + +Le gouvernement de Carthage était fondé sur des principes d'une profonde +sagesse; et ce n'est point sans [Marge: Arist. lib. 2, de Rep. c. 11.] +raison qu'Aristote met cette république au nombre de celles qui étaient +les plus estimées dans l'antiquité, et qui pouvaient servir de modèles +aux autres. Il appuie d'abord ce sentiment sur une réflexion qui fait +beaucoup d'honneur à Carthage, en marquant que, jusqu'à son temps, +c'est-à-dire depuis plus de cinq cents ans, il n'y avait eu ni aucune +sédition considérable qui en eût troublé le repos, ni aucun tyran qui en +eût opprimé la liberté. En effet c'est un double inconvénient des +gouvernements mixtes, tels qu'était celui de Carthage, où le pouvoir est +partagé entre le peuple et les grands, de dégénérer ou en abus de la +liberté par les séditions du côté du peuple, comme cela était ordinaire +à Athènes et dans toutes les républiques grecques; ou en oppression de +la liberté publique du côté des grands, par la tyrannie, comme cela +arriva à Athènes, à Syracuse, à Corinthe, à Thèbes, à Rome même du temps +de Sylla et de César. C'est donc un grand éloge pour Carthage d'avoir +su, par la sagesse de ses lois, et par l'heureux concert des différentes +parties qui composaient son gouvernement, éviter pendant un si long +espace d'années deux écueils si dangereux et si communs. + +Il serait à souhaiter que quelque auteur ancien nous eût laissé une +description exacte et suivie des coutumes et des lois de cette fameuse +république. Faute de ce secours, on n'en peut avoir qu'une idée assez +confuse et imparfaite, en ramassant différents traits qu'on trouve épars +dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu à la république des +lettres Christophe Hendreich[178]. Son ouvrage m'a été d'un grand +secours. + +[Marge: Polyb. lib. 6, pag. 493.] Le gouvernement de Carthage +réunissait, comme celui de Sparte et de Rome, trois autorités +différentes qui se balançaient l'une l'autre et se prêtaient un mutuel +secours: celle des deux magistrats suprêmes, appelés _suffètes_[179]; +celle du sénat, et celle du peuple. On y ajouta ensuite le tribunal des +cent, qui eurent beaucoup de crédit dans la république. + +[Note 178: «_Carthago, sive Carthaginiensium respublica, etc._» +Francofurti ad Oderam. An 1664.] + +[Note 179: Ce nom est dérivé d'un mot qui, chez les Hébreux et les +Phéniciens, signifie juges: _shophetim_. + += C'est l'opinion de Bochart (_Chanan I. 24_) et de Selden (_de Diis +Syriis. Proleg. c. 2_); bien plus naturelle que celle de Scaliger, qui +faisait venir ce nom de _Tzazaph_, il _regarde d'en haut_, dans le même +sens que ἔφορος έπίσκοπος ἐποπτής. (SCALIGER, _in Fest._ voce +_Suffet_.)--L.] + +_Suffètes._ + +Le pouvoir des suffètes ne durait qu'un an[180], et ils étaient à +Carthage ce que les consuls étaient à Rome[181]. + +[Note 180: «Ut Romæ consules, sic Carthagine quotannis annui bini +reges creabantur.» (CORN. NEP. _in Annib._ cap. 7.)] + +[Note 181: Ou les deux rois à Lacédémone; avec cette différence que +leurs fonctions ne duraient qu'un an, et qu'ils étaient pris +indifféremment dans les plus nobles familles.--L.] + +Souvent même les auteurs leur donnent les noms de _rois_, de +_dictateurs_, de _consuls_, parce qu'ils en remplissaient l'emploi. +L'histoire ne nous apprend point par qui ils étaient choisis. Ils +avaient droit et étaient chargés du soin d'assembler le sénat[182]: ils +en étaient les présidents et les chefs: ils y proposaient les affaires +et recueillaient les suffrages. Ils présidaient[183] aussi aux jugements +qui se rendaient sur les affaires importantes. Leur autorité n'était pas +renfermée dans la ville, ni bornée aux affaires civiles; on leur +confiait quelquefois le commandement des armées. Il paraît qu'au sortir +de la dignité de _suffètes_ on les nommait _préteurs_, qui était une +charge considérable, puisque, outre le droit de présidence dans certains +jugements, elle leur donnait celui de proposer et de porter de nouvelles +lois, et de faire rendre compte à ceux qui étaient chargés du +recouvrement [Marge: Liv. lib. 33, n. 46 et 47.] des deniers publics, +comme on le voit dans ce que Tite-Live nous raconte d'Annibal à ce +sujet, et que je rapporterai dans la suite[184]. + +[Note 182: «Senatum itaque suffetes, quod velut consulare imperium +apud eos erat, vocaverunt.» (LIV. lib. 30, n. 7.)] + +[Note 183: «Quum suffetes ad jus dicendum consedissent.» (LIV. lib. +34, n. 62.)] + +[Note 184: Un autre magistrat paraît avoir eu les mêmes fonctions +que le Censeur à Rome. (NEPOS, _in Hamilcare_, § 3.)--L.] + +_Le sénat._ + +Le sénat, composé de personnes que leur âge, leur expérience, leur +naissance, leurs richesses, et sur-tout leur mérite, rendaient +respectables, formait le conseil de l'état, et était comme l'ame de +toutes les délibérations publiques. On ne sait point précisément quel +était le nombre des sénateurs; il devait être fort grand, puisqu'on voit +qu'on en tira cent pour former une compagnie particulière, dont j'aurai +bientôt lieu de parler. C'était dans le sénat que se traitaient les +grandes affaires, qu'on lisait les lettres des généraux, qu'on recevait +les plaintes des provinces, qu'on donnait audience aux ambassadeurs, +qu'on décidait de la paix ou de la guerre, comme on le voit en plusieurs +occasions. + +[Marge: Arist. loc. cit.] Quand les sentiments étaient uniformes et que +tous les suffrages se réunissaient, alors le sénat décidait +souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait partage et qu'on +ne convenait point, les affaires étaient portées devant le peuple, et +dans ce cas le pouvoir de décider lui était dévolu[185]. Il est aisé de +comprendre quelle sagesse il y avait dans ce règlement, et combien il +était propre à arrêter les cabales, à concilier les esprits, à appuyer +et à faire dominer les bons conseils, une compagnie comme celle-là étant +extrêmement jalouse de son autorité, et ne consentant pas aisément à la +faire passer à une autre. On en voit un exemple mémorable dans Polybe. +Lorsque, après la perte de la [Marge: Polyb. l. 15, p. 706 et 707] +bataille donnée en Afrique à la fin de la seconde guerre punique, on fit +dans le sénat la lecture des conditions de paix qu'offrait le vainqueur, +Annibal, voyant qu'un des sénateurs s'y opposait, représenta vivement +que, s'agissant du salut de la république, il était de la dernière +importance de se réunir, et de ne point renvoyer une telle délibération +à l'assemblée du peuple; et il en vint à bout. Voilà sans doute ce qui, +dans les commencements de la république, rendit le sénat si puissant, et +ce qui porta son autorité à un si haut point; [Marge: Polyb. l. 6, pag. +494.] et le même auteur remarque, dans un autre endroit, que, tant que +le sénat fut le maître des affaires, l'état fut gouverné avec beaucoup +de sagesse, et que toutes les entreprises eurent un grand succès. + +[Note 185: Aristote est plus précis: «Les rois avec les sénateurs +sont maîtres de porter une affaire au peuple, ou de ne la point porter, +s'ils sont _tous_ d'accord [sur cette affaire]; sinon, le peuple est +aussi appelé à en décider.» Τοῦ μὲν γὰρ τὸ μὲν προςάγειν, τὸ δὲ μὴ +προςάγειν πρὸς τὸν δῆμον οἱ βασιλεἴς κύριοι ΜΕΤẢ τῶν γερόντων ἄν +ὁμογνομονῶσι ΠẢΝΤΕΣ εἰ δὲ μὴ καὶ τούτων ὀ δῆμος. (_Polit._ II, 8, § 3, +éd. Schn.)--L.] + +_Le peuple._ + +Il paraît, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, que jusqu'au temps +d'Aristote, qui fait une si belle peinture et un si magnifique éloge du +gouvernement de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le sénat +du soin des affaires publiques, et lui en laissait la principale +administration: et c'est par là que la république devint si puissante. +Il n'en fut pas ainsi dans la suite. Le peuple, devenu insolent par ses +richesses et par ses conquêtes, et ne faisant pas réflexion qu'il en +était redevable à la prudente conduite du sénat, voulut se mêler aussi +du gouvernement, et s'arrogea presque tout le pouvoir. Tout se conduisit +alors par cabales et par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des +principales causes de la ruine de l'état. + +_Le tribunal des cent._ + +C'était une compagnie composée de cent quatre personnes, quoique +souvent, pour abréger, il ne soit fait mention que de cent. Elle tenait +lieu à Carthage, selon Aristote, de ce qu'étaient les éphores à Sparte; +par où il paraît qu'elle fut établie pour balancer le pouvoir des grands +et du sénat; mais avec cette différence, que les éphores n'étaient qu'au +nombre de cinq et qu'ils ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que +ceux-ci étaient perpétuels et passaient le nombre de cent. On croit que +ces centumvirs sont les mêmes que les cent juges dont parle Justin, qui +furent tirés du sénat,[Marge: Lib. 19, c. 2.] et établis pour faire +rendre compte aux généraux de leur conduite. Le pouvoir exorbitant de +ceux de la famille de Magon, [Marge: An. M. 3609. De Carthage, 487.] +qui, occupant les premières places et se trouvant à la tête des armées, +s'étaient rendus maîtres de toutes les affaires, donna lieu à cet +établissement. On voulut par là mettre un frein à l'autorité des +généraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient les troupes, était +presque sans bornes et souveraine; et on la rendit soumise aux lois par +la nécessité qu'on leur imposa de rendre compte de leur administration à +ces juges, au retour de leurs campagnes: [Marge: Justin. _Ibid._] _ut +hoc metu ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque +respicerent_. Parmi ces cent quatre juges, il y en avait cinq qui +avaient une juridiction particulière et supérieure à celle des autres: +on ne sait pas combien elle durait de temps. Ce conseil des cinq était +comme le conseil des dix dans le sénat de Venise. Quand il y vaquait +quelque place, c'étaient eux seuls qui avaient le droit de la remplir. +Ils avaient droit aussi de choisir ceux qui entraient dans le conseil +des cent. Leur autorité était fort grande; et c'est pour cela qu'on +avait soin de ne mettre dans cette place que des hommes d'un rare +mérite; et l'on ne crut point devoir attacher à leur emploi aucune +rétribution ni aucune récompense, le motif seul du bien public devant +être assez fort dans l'esprit des gens de bien pour les engager à +remplir leurs devoirs avec zèle et fidélité. Polybe, en rapportant +[Marge: Lib. 10, pag. 592.] la prise de Carthagène par Scipion, +distingue nettement deux compagnies de magistrats établies à Carthage. +Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans Carthagène, il se +trouva deux magistrats du corps des vieillards, ἐκ τῆς γερουσίας (on +appelait ainsi la compagnie des cent), et quinze du sénat, ἐκ τῆς +συγκλήτου.[Marge: Lib. 26, n. 15. Lib. 30, n. 16.] Tite-Live ne fait +mention que de ces quinze derniers sénateurs. Mais dans un autre endroit +il nomme les vieillards, et marque qu'ils composaient le conseil le plus +respectable de l'état, et qu'ils avaient une grande autorité dans le +sénat: _Carthaginienses... oratores ad pacem petendam mittunt triginta +seniorum principes. Id erat sanctius apud illos concilium, maximaque ad +ipsum senatum regendum vis_. + +Les établissements les plus sages et les mieux concertés dégénèrent +peu-à-peu, et font place enfin au désordre et à la licence, qui percent +et pénètrent partout. Ces juges, qui devaient être la terreur du crime +et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui était presque +sans bornes, devinrent autant de petits tyrans, comme nous le verrons +dans l'histoire du grand Annibal, qui, pendant sa préture, lorsqu'il fut +retourné[Marge: AN. M. 3802. DE CARTHAGE 682.] en Afrique, employa tout +son crédit pour réformer un abus si criant; et de perpétuelle qu'était +l'autorité de ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans +depuis que la compagnie des cent avait été formée. + +_Défauts du gouvernement de Carthage._ + +Aristote, entre quelques autres observations qu'il fait sur le +gouvernement de Carthage, y remarque deux grands défauts, fort +contraires, selon lui, aux vues d'un sage législateur et aux règles +d'une bonne et saine politique. + +Le premier de ces défauts consiste en ce qu'on mettait sur la tête d'un +même homme plusieurs charges; ce qui était considéré à Carthage comme la +preuve d'un mérite non commun. Aristote regarde cette coutume comme +très-préjudiciable au bien public. En effet, dit-il, lorsqu'un homme +n'est chargé que d'un seul emploi, il est beaucoup plus en état de s'en +bien acquitter, les affaires pour-lors étant examinées avec plus de soin +et expédiées avec plus de promptitude. On ne voit pas, ajoute-t-il, que, +ni dans les troupes, ni dans la marine, on en use de la sorte: un même +officier ne commande pas deux corps différents; un même pilote ne +conduit pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'état demande que, +pour exciter de l'émulation parmi les gens de mérite, les charges et les +faveurs soient partagées; au lieu que, lorsqu'on les accumule sur un +même sujet, souvent elles produisent en lui une sorte d'éblouissement +par une distinction si marquée, et excitent toujours dans les autres la +jalousie, les mécontentements, les murmures. + +Le second défaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement de Carthage, +c'est que, pour parvenir aux premiers postes, il fallait, avec du mérite +et de la naissance, avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la +pauvreté pouvait en exclure les plus gens de bien, ce qu'il regarde +comme un grand mal dans un état: car alors, dit-il, la vertu n'étant +comptée pour rien, et l'argent pour tout, parce qu'il conduit à tout, +l'admiration et la soif des richesses saisit toute une ville et la +corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne le deviennent +qu'à grands frais, semblent être en droit de s'en dédommager ensuite par +leurs propres mains. + +On ne voit, je crois, dans l'antiquité aucune trace qui marque que les +dignités, soit de l'état, soit de la judicature, y aient jamais été +vénales; et ce que dit ici Aristote des dépenses qui se faisaient à +Carthage pour y parvenir tombe sans doute sur les présents par lesquels +on achetait les suffrages de ceux qui conféraient les charges[186]; ce +qui, comme le remarque aussi Polybe, était fort ordinaire parmi les +Carthaginois[187], chez qui nul gain n'était honteux. Il n'est donc pas +étonnant qu'Aristote condamne un usage dont il est aisé de voir combien +les suites peuvent être funestes. + +Mais, s'il prétendait qu'on dût mettre également dans les premières +dignités les riches et les pauvres, comme il semble l'insinuer[188], son +sentiment serait réfuté par la pratique générale des républiques les +plus sages, qui, sans avilir ni déshonorer la pauvreté, ont cru devoir +sur ce point donner la préférence aux richesses, parce qu'on a lieu de +présumer que ceux qui ont du bien ont reçu une meilleure éducation, +pensent plus noblement, sont moins exposés à se laisser corrompre et à +faire des bassesses; et que la situation même de leurs affaires les rend +plus affectionnés à l'état, plus disposés à y maintenir la paix et le +bon ordre, plus intéressés à en écarter toute sédition et toute révolte. + +[Note 186: Le texte d'Aristote me paraît se prêter difficilement à +cette ingénieuse interprétation. Cet auteur parle formellement de la +vénalité des charges. (_Polit._ II, 8, §7, _ed. Schneid._)--L.] + +[Note 187:Παρὰ Καρχηδονίοις οὐδὲν αἰσχρὸν τῶν ἀνηκόντων πρὸς κέρδος. +(POLYB. lib. 6, pag. 497.)] + +[Note 188: Aristote semble avoir prévu l'objection: «S'il est +nécessaire, dit-il, de considérer la fortune [en nommant aux places], à +cause du loisir qu'elle procure, il est mal que les plus grandes charges +de l'état soient à vendre.»--L.] + +Aristote, en finissant ses réflexions sur la république de Carthage, +approuve fort la coutume[189] qui y régnait d'envoyer de temps en temps +des colonies en différents endroits, et de procurer ainsi aux citoyens +des établissements honnêtes. Par là on avait soin de pourvoir aux +nécessités des pauvres, qui sont, aussi-bien que les riches, membres de +l'état; on déchargeait la capitale d'une multitude de gens oisifs et +fainéants, qui la déshonorent et souvent lui deviennent dangereux; on +prévenait les mouvements et les troubles en éloignant ceux qui y donnent +lieu pour l'ordinaire, parce que, mécontents de leur fortune présente, +ils sont toujours prêts à remuer et à innover. + +[Note 189: Cette coutume existait également dans la plupart des +républiques grecques.--L.] + +§ IV. _Commerce de Carthage, première source de ses richesses et de sa +puissance._ + +Le commerce était, à proprement parler, l'occupation de Carthage, +l'objet particulier de son industrie, son caractère propre et dominant; +c'en était la plus grande force et le principal soutien: en un mot, le +commerce peut être regardé comme la source de la puissance, des +conquêtes, du crédit et de la gloire des Carthaginois. Situés au centre +de la Méditerranée, et prêtant une main à l'orient et l'autre à +l'occident, ils embrassaient, par l'étendue de leur commerce, toutes les +régions connues, et le portaient sur les côtes d'Espagne, de la +Mauritanie, des Gaules, au-delà du détroit et des colonnes d'Hercule. +Ils allaient par-tout acheter à bon marché le superflu de chaque nation, +pour le convertir à l'égard des autres en un nécessaire qu'ils leur +vendaient fort chèrement. Ils tiraient de l'Égypte le fin lin, le +papier, le blé, les voiles et les câbles pour les vaisseaux; des côtes +de la mer Rouge, les épiceries, l'encens, les aromates, les parfums, +l'or, les perles et les pierres précieuses; de Tyr et de la Phénicie, la +pourpre et l'écarlate, les riches étoffes, les meubles somptueux, les +tapisseries, et les différents ouvrages curieux et d'un travail +recherché: en un mot, ils allaient chercher en diverses contrées tout ce +qui peut fournir aux nécessités, et contribuer aux commodités, au luxe, +aux délices de la vie. A leur retour ils rapportaient en échange le fer, +l'étain, le plomb, et le cuivre des côtes occidentales; et par la vente +de toutes ces marchandises ils s'enrichissaient aux dépens de toutes les +nations, et les mettaient à une espèce de contribution d'autant plus +sûre, qu'elle était plus volontaire. + +En se rendant ainsi les facteurs et les négociants de tous les peuples, +ils étaient devenus les princes de la mer, le lien de l'orient, de +l'occident et du midi, et le canal nécessaire de leur communication; et +avaient rendu Carthage la ville commune de toutes les nations que la mer +avait séparées, et le centre de leur commerce. + +Les plus considérables de la ville ne dédaignaient pas de faire le +négoce; ils s'y appliquaient avec le même soin que les moindres +citoyens; et leurs grandes richesses ne les dégoûtaient jamais de +l'assiduité, de la patience et du travail nécessaires pour les +augmenter. C'est ce qui leur a donné l'empire de la mer, ce qui a fait +fleurir leur république, ce qui l'a mise en état de le disputer à Rome +même, et qui l'a portée à un si haut degré de puissance, qu'il fallut +aux Romains plus de quarante années d'une guerre cruelle et douteuse +pour dompter cette fière rivale. Enfin, Rome triomphante ne crut pouvoir +l'assujettir et la subjuguer entièrement qu'en lui ôtant les ressources +qu'elle eût encore pu trouver dans le négoce, qui, pendant un si long +temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de la république. + +Au reste, il n'est pas étonnant que Carthage, sortie de la première +école du monde pour le commerce, je veux dire de Tyr, y ait eu un succès +si prompt et si constant. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent ses +fondateurs en Afrique, après le transport, leur servirent pour le +négoce. Ils commencèrent à s'établir sur les côtes d'Espagne, dans +quelques ports qui leur furent ouverts pour y débarquer leurs +marchandises. Les commodités et les facilités qu'ils y trouvèrent leur +firent naître la pensée de conquérir ces vastes régions; et dans la +suite Carthage la Neuve, ou Carthagène, donna aux Carthaginois en ce +pays-là un empire presque égal à celui que l'ancienne possédait en +Afrique. + +§ V. _Mines d'Espagne, seconde source des richesses et de la puissance +de Carthage._ + +[Marge: Lib. 4, pag. 312, etc.] Diodore remarque avec raison que les +mines d'or et d'argent que les Carthaginois trouvèrent en Espagne furent +pour eux une source inépuisable de richesses qui les mirent en état de +soutenir de si longues guerres contre les Romains. Les naturels du pays +avaient longtemps ignoré ces trésors cachés dans le sein de la terre, ou +du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix. Les Phéniciens, +par l'échange qu'ils faisaient de marchandises de peu de valeur avec ces +précieux métaux, profitèrent de l'ignorance de ces peuples, et +amassèrent des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent +rendus maîtres du pays, ils creusèrent la terre plus avant que n'avaient +fait les anciens Espagnols, qui d'abord apparemment s'étaient contentés +de ce qu'ils trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils +eurent enlevé l'Espagne aux Carthaginois, ne manquèrent pas de profiter +de leur exemple, et tirèrent de ces mines d'or et d'argent de fort +grands revenus. + +[Marge: Diod. lib. 4, p. 312, etc.] Le travail pour parvenir à ces mines +et pour en tirer l'or et l'argent était incroyable; car les veines de +ces métaux paraissent rarement sur la superficie: il fallait les +chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses, où souvent l'on +trouvait de l'eau en quantité, qui arrêtait tout court les ouvriers, et +semblait devoir les rebuter pour toujours. Mais la cupidité n'est pas +moins patiente pour soutenir les fatigues qu'ingénieuse pour trouver des +ressources. Dans la suite, par le moyen des [Marge: [plus haut, p. 35.]] +pompes qu'Archimède avait inventées dans son voyage en Égypte, les +Romains venaient à bout d'élever en haut toute l'eau de ces espèces de +puits, et de les mettre à sec. Pour enrichir les maîtres de ces mines, +il en coûta la vie à une infinité d'esclaves, qui étaient traités avec +la dernière dureté, que l'on faisait travailler malgré eux à coups de +bâton, et à qui on ne donnait de repos ni [Marge: Strab. l. 3, pag. +147.] jour ni nuit. Polybe, cité par Strabon, dit que de son temps il y +avait quarante mille hommes occupés aux mines qui étaient dans le +voisinage de Carthagène, et qu'ils fournissaient chaque jour au peuple +romain vingt-cinq mille drachmes[190], c'est-à-dire douze mille cinq +cents livres. + +On ne doit pas être surpris de voir les Carthaginois, après les plus +grandes défaites, mettre en peu de temps sur pied de nombreuses armées, +équiper de grosses flottes, et soutenir pendant plusieurs années des +dépenses considérables pour les guerres qu'ils faisaient au loin. Mais +il doit paraître bien surprenant que les Romains fissent la même chose, +eux dont les revenus étaient fort modiques avant ces grandes conquêtes +qui leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui n'avaient +aucune ressource ni du côté du trafic, absolument inconnu à Rome, ni du +côté des mines d'or et d'argent, fort rares en Italie[191], supposé +qu'il y en eût, et dont les frais, par cette raison, auraient absorbé +tout le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale, dans +leur zèle pour le bien public, et dans l'amour du peuple pour la patrie, +des fonds non moins prompts ni moins assurés que ceux de Carthage, mais +plus honorables à la nation. + +[Note 190: Les drachmes dont parle Polybe sont des deniers romains: +c'est 20,460 francs par jour, et par an 6,138,000 f., en ne comptant que +300 jours de travail; ce qui donne pour le produit du travail de chaque +esclave 153 f. environ.--L.] + +[Note 191: Selon Pline, aucun pays ne l'emporte sur l'Italie par +l'abondance des mines de tous métaux (III, 20, p. 177). Mais son +assertion paraît hasardée: il faut se souvenir, comme d'un fait capital, +que Rome n'a eu que de la monnaie de cuivre, jusqu'en l'année 247 avant +J.C. (Voyez mes _Considérations générales sur l'évaluation des monnaies +grecques et romaines_, pag. 108.)--L.] + +§ VI. _La guerre._ + +Carthage doit être considérée comme une république marchande tout +ensemble et guerrière. Elle était marchande par inclination et par état; +elle devint guerrière, d'abord par la nécessité de se défendre contre +les peuples voisins, et ensuite par le désir d'étendre son commerce et +d'agrandir son empire. Cette double idée nous donne, ce me semble, le +vrai plan et le vrai caractère de la république carthaginoise. Nous +avons parlé du commerce. + +La puissance militaire de Carthage consistait en rois alliés, en peuples +tributaires dont elle tirait des milices et de l'argent, en quelques +troupes composées de ses propres citoyens, et en soldats mercenaires +qu'elle achetait dans les états voisins, sans être obligée ni de les +lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout formés et tout +aguerris, choisissant dans chaque pays les troupes qui avaient le plus +de mérite et de réputation. Elle tirait de la Numidie une cavalerie +légère, hardie, impétueuse, infatigable, qui faisait la principale force +de ses armées; des îles Baléares, les plus adroits frondeurs de +l'univers; de l'Espagne, une infanterie ferme et invincible; des côtes +de Gênes et des Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la +Grèce même, des soldats également bons pour toutes les opérations de la +guerre, propres à servir en campagne ou dans les villes, à faire des +sièges ou à les soutenir. + +Elle mettait ainsi tout d'un coup sur pied une puissante armée, composée +de tout ce qu'il y avait de troupes d'élite dans l'univers, sans +dépeupler ses campagnes ni ses villes par de nouvelles levées, sans +suspendre les manufactures ni troubler les travaux paisibles des +artisans, sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa marine. Par +un sang vénal elle s'acquérait la possession des provinces et des +royaumes, et convertissait les autres nations en instruments de sa +grandeur et de sa gloire, sans y rien mettre du sien que de l'argent, +que même les peuples étrangers lui fournissaient par son négoce. + +Si dans le cours d'une guerre elle recevait quelque échec, ces pertes +étaient comme des accidents étrangers qui ne faisaient qu'effleurer +extérieurement le corps de l'état sans porter de plaies profondes dans +les entrailles mêmes ni dans le cœur de la république. Ces pertes +étaient promptement réparées par les sommes qu'un commerce florissant +fournissait comme un nerf perpétuel de la guerre, et comme un restaurant +de l'état toujours nouveau pour acheter des troupes toujours prêtes à se +vendre; et, par l'étendue immense des côtes dont ils étaient les +maîtres, il leur était aisé de lever en peu de temps tous les matelots +et les rameurs dont ils avaient besoin pour les manœuvres et le service +de la flotte, et de trouver d'habiles pilotes et des capitaines +expérimentés pour la conduire. + +Mais toutes ces parties fortuitement assorties ne tenaient ensemble par +aucun lien naturel, intime, nécessaire; aucun intérêt commun et +réciproque ne les unissait pour en former un corps solide et +inaltérable; aucune ne s'affectionnait sincèrement au succès des +affaires et à la prospérité de l'état. On n'agissait pas avec le même +zèle et on ne s'exposait pas aux dangers avec le même courage pour une +république qu'on regardait comme étrangère, et par là comme +indifférente, que l'on aurait fait pour sa propre patrie, dont le +bonheur fait celui des citoyens qui la composent. + +Dans les grands revers, les rois alliés[192] pouvaient être aisément +détachés de Carthage, ou par la jalousie que cause naturellement la +grandeur d'un voisin plus puissant que soi, ou par l'espérance de tirer +des avantages plus considérables d'un nouvel ami, ou par la crainte +d'être enveloppés dans le malheur d'un ancien allié. + +[Note 192: Comme Syphax et Masinissa.] + +Les peuples tributaires, dégoûtés par le poids et la honte d'un joug +qu'ils portaient impatiemment, se flattaient pour l'ordinaire d'en +trouver un plus doux en changeant de maître: ou, si la servitude était +inévitable, ils étaient fort indifférents pour le choix, comme on le +verra par plusieurs exemples que cette histoire nous fournira. + +Les troupes mercenaires, accoutumées à mesurer leur fidélité sur la +grandeur ou sur la durée du salaire, étaient toujours prêtes, au moindre +mécontentement ou sur les plus légères promesses d'une plus grosse +solde, à passer du côté de l'ennemi qu'elles venaient de combattre, et à +tourner leurs armes contre ceux qui les avaient appelées à leur secours. + +Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne se soutenait que par ces appuis +extérieurs, se voyait ébranlée jusque dans ses fondements aussitôt +qu'ils lui étaient ôtés; et, si par-dessus cela son commerce, qui +faisait son unique ressource, venait à être interrompu par la perte de +quelque bataille navale, elle croyait toucher à sa ruine et se livrait +au découragement et au désespoir, comme il parut clairement à la fin de +la première guerre punique. + +Aristote, dans le livre où il marque les avantages et les inconvénients +du gouvernement de Carthage, ne la reprend point de n'avoir que des +milices étrangères; et il est à croire qu'elle n'est tombée que +long-temps après dans ce défaut. Les révoltes arrivées dans les derniers +temps dûrent lui apprendre qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un +état qui ne se soutient que par les étrangers, où il ne trouve ni zèle, +ni sûreté, ni obéissance. + +Il n'en était pas ainsi dans la république romaine. Comme elle était +sans commerce et sans argent, elle ne pouvait acheter des secours +capables de l'aider à pousser ses conquêtes aussi rapidement que +Carthage; mais aussi, comme elle tirait tout d'elle-même et que toutes +les parties de l'état étaient intimement unies ensemble, elle avait des +ressources plus sûres dans ses grands malheurs que n'en avait Carthage +dans les siens: et de là vient qu'elle ne songea point du tout à +demander la paix après la bataille de Cannes, comme celle-ci l'avait +demandée dans un danger moins pressant. + +Carthage avait de plus un corps de troupes composé seulement de ses +propres citoyens, mais peu nombreux. C'était l'école où la principale +noblesse et ceux qui se sentaient plus d'élévation, de talents et +d'ambition pour aspirer aux premières dignités, faisaient +l'apprentissage de la profession des armes. C'était de leur sein qu'on +tirait tous les officiers-généraux qui commandaient les différents corps +de troupes, et qui avaient la principale autorité dans les armées. Cette +nation était trop jalouse et trop soupçonneuse pour en confier le +commandement à des capitaines étrangers. Mais elle ne portait pas si +loin que Rome et Athènes sa défiance contre ses citoyens, à qui elle +donnait un grand pouvoir, ni ses précautions contre l'abus qu'ils en +pouvaient faire pour opprimer leur patrie. Le commandement des armées +n'y était point annuel ni fixé à un temps limité comme dans ces deux +autres républiques. Plusieurs généraux l'ont conservé pendant un long +cours d'années, et jusqu'à la fin de la guerre ou de leur vie, +quoiqu'ils demeurassent toujours comptables de leurs actions à la +république, et sujets à être révoqués quand, ou une véritable faute, ou +un malheur, ou le crédit d'une cabale opposée, y donnait occasion. + +§ VII. _Les sciences et les arts._ + +On ne peut pas dire que Carthage eût entièrement renoncé à la gloire de +l'étude et du savoir. Masinissa, fils d'un roi[193] puissant, qui y fut +envoyé pour y être instruit et élevé, fait croire qu'il y avait dans +cette ville quelque école propre à donner une bonne éducation. [Marge: +Corn. Nep. in vit. Annib. cap. 13.] [Marge: Cic. lib. 1 de Orat. n. 249. +Plin. lib. 18, cap. 3.] Le grand Annibal, qui en a fait l'honneur en +tout genre, n'était pas ignorant dans les belles-lettres, comme on le +verra dans la suite. Magon, autre général fort célèbre, n'a pas moins +illustré Carthage par ses ouvrages que par ses victoires. Il avait écrit +vingt-huit volumes sur l'agriculture; et le sénat romain en fit tant de +cas, qu'après la prise de Carthage, lorsqu'il distribuait aux princes +d'Afrique les bibliothèques qui s'y trouvèrent (nouvelle preuve que +l'érudition n'en était pas absolument bannie), il donna ordre qu'on +traduisît en latin ces livres sur l'agriculture, quoique l'on eût déjà +ceux que Caton avait composés sur la même matière. [Marge: Voss. de +hist. græc. lib. 4. [p. 513.]] Nous avons encore une version grecque +d'un traité composé en langue punique[194], par Hannon, sur le voyage +qu'il avait fait par ordre du sénat, avec une flotte considérable, +autour de l'Afrique, pour y établir différentes colonies. On croit cet +Hannon plus ancien que celui dont il est parlé du temps d'Agathocle. + +[Note 193: Roi des Massyliens en Afrique.] + +[Note 194: Ce qui nous reste d'Hannon est moins un _traité_ qu'une +espèce d'inscription (traduite du punique par un auteur inconnu), +contenant les principaux faits du voyage, et qu'Hannon aura fait déposer +dans un temple à son retour. + +Les savants s'accordent assez généralement à placer l'époque du Périple +d'Hannon, vers le temps d'Hérodote.--L.] + +[Marge: Plut. de fortun. Alex. pag. 328. Diog. Laert. in Clitom. [IV, +§67.]] [Marge: Tuscul. Quæst. l. 3, n. 54.] Clitomaque, appelé en langue +punique _Asdrubal_, tient un rang considérable parmi les philosophes. Il +succéda au fameux Carnéade, qui avait été son maître, et soutint à +Athènes l'honneur de la secte académique. Cicéron[195] lui trouve assez +d'esprit pour un Carthaginois, et beaucoup d'ardeur pour l'étude. Il +composa plusieurs livres, dans l'un desquels il consolait les malheureux +citoyens de Carthage, qui, après la ruine de cette ville, se trouvaient +réduits au triste état de captivité. + +[Note 195: «Clitomachus, homo et acutus ut Pœnus, et valdè studiosus +ac diligens.» (_Academ. quæst._ lib. II, n. 98.)] + +Je pourrais mettre au nombre, ou plutôt à la tête des écrivains qui ont +illustré l'Afrique, le célèbre Térence, capable de lui faire seul un +honneur infini par l'éclat de sa réputation, s'il n'était évident que, +par rapport à ses écrits, Carthage, où il naquit, doit moins être +regardée comme sa patrie que Rome, où il fut élevé, et où il puisa cette +pureté de style, cette délicatesse, cette élégance, qui l'ont rendu +l'admiration de tous les siècles. On conjecture qu'il fut enlevé encore +enfant, ou du moins fort jeune, par les Numides, dans [Marge: Suet. in +vit. Terent.] les courses qu'ils faisaient sur les terres des +Carthaginois, pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux peuples +depuis la fin de la seconde guerre punique jusqu'au commencement de la +troisième. On le vendit comme esclave à Térentius Lucanus, sénateur +romain, qui, après l'avoir fait élever avec beaucoup de soin, +l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c'était alors la coutume. +Il fut uni d'une amitié très-étroite avec Scipion l'Africain le second, +et avec Lélius; et c'était un bruit public à Rome, que ces deux grands +hommes lui aidaient à composer ses pièces. Le poëte, loin de se défendre +d'un bruit qui lui était si avantageux, s'en fit honneur. Il ne nous +reste de lui que six comédies. Quelques auteurs, au rapport de Suétone, +qui a écrit sa vie, disent qu'à son retour de Grèce, où il avait fait un +voyage, il perdit cent huit pièces qu'il avait traduites de Ménandre, et +qu'il ne put survivre à un accident qui devait lui causer une douleur +très-sensible. Mais on ne trouve pas que cette particularité de la vie +de Térence ait un fondement fort solide. Quoi qu'il en soit, il mourut +l'an de Rome 594, sous le consulat de Cn. Cornelius Dolabella et de M. +Fulvius, à l'âge de trente-cinq ans; et par conséquent il était né l'an +560. + +Il faut pourtant avouer, malgré tout ce que je viens de dire, que la +disette d'hommes savants a toujours été grande à Carthage, puisque dans +le cours de plus de sept siècles cette puissante république fournit à +peine trois ou quatre auteurs connus. Quoiqu'elle eût des liaisons avec +la Grèce et avec les nations les plus policées, elle ne s'était pas mise +en peine d'en emprunter les belles connaissances, dont l'acquisition +n'entrait point dans les vues de son commerce. L'éloquence, la poésie, +l'histoire, semblent y avoir été peu connues. Un philosophe +carthaginois, parmi les savants, passe presque pour un prodige. Que +croirait-on d'un géomètre ou d'un astronome? Je ne sais s'ils faisaient +quelque cas de la médecine, si utile à la vie; et de la jurisprudence, +si nécessaire à la société. + +Au milieu d'une indifférence si marquée pour tous les ouvrages de +l'esprit, l'éducation de la jeunesse ne pouvait être que fort imparfaite +et fort grossière. A Carthage toute l'étude, toute la science des jeunes +gens se bornait, pour le grand nombre, à écrire et chiffrer, à dresser +un registre, à tenir un comptoir, en un mot à ce qui regarde le trafic. +Belles-lettres, histoire, philosophie, c'étaient toutes choses peu +estimées à Carthage. Elles furent même, dans la suite des temps, +interdites par les lois[196], qui défendaient expressément à tout +Carthaginois d'apprendre la langue grecque, de peur que par là il ne se +mît en état d'entretenir commerce, ou par lettres, ou de vive voix, avec +les ennemis. + +[Note 196: «Factum senatusconsultum ne quis postea Carthaginiensis, +aut litteris græcis, aut sermoni studeret; ne aut loqui cum hoste, aut +scribere sine interprete posset.» (JUST. lib. 2, cap. 5.)] + +Que pouvait-on attendre d'une telle disposition? Aussi ne vit-on jamais +parmi eux cette douceur dans la conduite, cette facilité de mœurs, ces +sentiments de vertu, que l'éducation a coutume d'inspirer aux nations où +elle est cultivée. Il faut que le petit nombre des grands hommes que +celle-ci a portés n'aient dû leur mérite qu'à un heureux naturel, qu'à +des talents singuliers et à une longue expérience, sans que la culture +et l'instruction y aient beaucoup contribué. De là vient que chez ce +peuple le mérite des plus grands hommes est terni par de grands défauts, +par des vices bas, par des passions cruelles; et il est rare d'y voir +briller une vertu sans tache et sans reproche, noble, généreuse, +aimable, et soutenue par des principes constants et éclairés, telle +qu'on en voit en foule parmi les Grecs et les Romains. On sent bien que +je ne parle ici que des vertus païennes, et selon l'idée qu'en avaient +les païens. Je ne trouve pas plus de monuments de leur habileté dans les +arts moins élevés et moins nécessaires, comme sont la peinture et la +sculpture. Je lis qu'ils avaient beaucoup pillé de ces sortes d'ouvrages +sur les nations vaincues: mais je n'apprends nulle part qu'ils en +eussent beaucoup fait eux-mêmes. + +De tout ce que je viens de dire on ne peut s'empêcher de conclure, que +le commerce était le goût dominant et le caractère propre de la nation; +qu'il faisait comme le fonds de l'état; qu'il était l'ame de la +république, et le grand mobile de toutes ses entreprises. Les +Carthaginois étaient la plupart de bons négociants, uniquement occupés +de leur trafic, poussés par le désir du gain, n'estimant que les +richesses, et mettant tous leurs talents aussi-bien que leur principale +gloire à en amasser beaucoup, sans en connaître trop la véritable +destination, et sans savoir en faire un noble et digne usage. + +§ VIII. _Caractères, mœurs, qualités des Carthaginois._ + +Dans le dénombrement[197] des différentes qualités que Cicéron attribue +aux différentes nations, et par lesquelles il les caractérise, il donne +aux Carthaginois, pour caractère dominant, la finesse, l'habileté, +l'adresse, l'industrie, la ruse, _calliditas_, qui avait lieu sans doute +dans la guerre, mais qui paraissait encore davantage dans tout le reste +de leur conduite, et qui était jointe à une autre qualité fort voisine, +qui leur était encore moins honorable. La ruse et la finesse conduisent +naturellement au mensonge, à la duplicité, à la mauvaise foi; et en +accoutumant insensiblement l'esprit à devenir moins délicat sur le choix +des moyens pour parvenir à ses fins, elles le préparent à la fourberie +et à la perfidie. C'était[198] encore un des caractères des +Carthaginois, et il était si marqué et si connu, qu'il avait passé en +proverbe, et que, pour désigner une mauvaise foi, on disait une foi +carthaginoise, _fides punica_; et que, pour marquer un esprit fourbe, on +n'avait point d'expression ni plus propre ni plus énergique que de +l'appeler un esprit carthaginois, _punicum ingenium_. + +[Note 197: «Quam volumus licet ipsi nos amemus; tamen nec numero +Hispanos, nec robore Gallos, nec calliditate Pœnos, nec artibus Græcos, +nec denique hoc ipso hujus gentis ac terræ domestico nativoque sensu +Italos ipsos ac Latinos, sed pietate ac religione, atque hâc unâ +sapientiâ quòd deorum immortalium numine omnia regi gubernarique +perspeximus, omnes gentes nationesque superavimus.» (_De Arusp. resp._ +n. 19.)] + +[Note 198: «Carthaginienses fraudulenti et mendaces... multis et +variis mercatorum advenarumque sermonibus ad studium fallendi quæstûs +cupiditate vocabantur.» (Cic. _orat. 2 in Rull._ n. 94.)] + +Le désir excessif d'amasser et l'amour désordonné du gain étaient parmi +eux une source ordinaire d'injustices et de mauvais procédés. Un seul +exemple en sera la preuve[199]. Pendant une trève que Scipion avait +accordée à leurs instantes prières, des vaisseaux romains battus par la +tempête, étant arrivés à la vue de Carthage, furent arrêtés et saisis +par ordre du sénat et du peuple, qui ne purent laisser échapper une si +belle proie. Ils voulaient gagner à quelque prix que ce fût[200]. Les +habitants de Carthage reconnurent, au rapport de saint Augustin, dans +une occasion assez particulière, qu'ils conservaient encore quelque +chose de ce caractère. + +[Note 199: «Magistratus senatum vocare, populus in curiæ vestibulo +fremere, ne tanta ex oculis manibusque amitteretur præda. Consensum est +ut, etc.» (LIV. lib. 30, n. 24.)] + +[Note 200: Un charlatan avait promis aux habitants de Carthage de +leur découvrir à tous leurs plus secrètes pensées, s'ils venaient un +certain jour l'écouter. Lorqu'ils furent tous assemblés, il leur dit +qu'ils pensaient tous, quand ils vendaient, à vendre cher; et, quand ils +achetaient, à le faire à bon marché. Ils convinrent tous en riant que +cela était vrai; et par conséquent ils reconnurent, dit saint Augustin, +qu'ils étaient injustes. _Vili vultis emere et carè vendere. In quo +dicto levissimi scenici omnes tamen conscientias invenerunt suas, eique +vera et tamen improvisa dicenti admirabili favore plauserunt._ (S. +AUGUST. lib. 13, _de Trinit._ cap. 3.)] + +[Marge: Plut. deger. rep. p. 799.] Ce n'étaient pas là les seuls défauts +des Carthaginois. Ils avaient dans l'humeur et dans le génie quelque +chose d'austère et de sauvage, un air hautain et impérieux, une sorte de +férocité qui, dans le premier feu de la colère, n'écoutant ni raison, ni +remontrance, se portait brutalement aux derniers excès et aux dernières +violences. Le peuple, timide et rampant dans la crainte, fier et cruel +dans ses emportements, en même temps qu'il tremblait sous ses +magistrats, faisait trembler à son tour tous ceux qui étaient dans sa +dépendance. On voit ici quelle différence l'éducation met entre une +nation et une nation. Le peuple d'Athènes, ville qui a toujours été +regardée comme le centre de l'érudition, était naturellement jaloux de +son autorité et difficile à manier, mais cependant avait un fonds de +bonté et d'humanité qui le rendait compatissant au malheur des autres, +et lui faisait souffrir avec douceur et patience les fautes de ses +conducteurs. Cléon demanda un jour qu'on rompît l'assemblée où il +présidait, parce qu'il avait un sacrifice à offrir et des amis à +traiter. Le peuple ne fit que rire, et se leva. A Carthage, dit +Plutarque, une telle liberté aurait coûté la vie. + +[Marge: Lib. 22, n. 61.] Tite-Live fait une pareille réflexion au sujet +de Terentius Varro, lorsque, revenant à Rome après la bataille de +Cannes, qui avait été perdue par sa faute, il fut reçu par tous les +ordres de l'état, qui allèrent au-devant de lui et le remercièrent de ce +qu'il n'avait pas désespéré de la république, lui, dit l'historien, qui +aurait dû s'attendre aux derniers supplices s'il avait été général à +Carthage, _cui, si Carthaginiensium ductor fuisset, nihil recusandum +supplicii foret_. En effet, chez eux il y avait un tribunal établi +exprès pour faire rendre compte aux généraux de leur conduite, et on les +rendait responsables des événements de la guerre. A Carthage, un mauvais +succès était puni comme un crime d'état, et un commandant qui avait +perdu une bataille était presque sûr à son retour de perdre la vie à une +potence: tant ses habitants étaient d'un caractère dur, violent, cruel, +barbare, et toujours prêts à répandre le sang des citoyens, comme celui +des étrangers. Les supplices inouïs qu'ils firent souffrir à Régulus en +sont une bonne preuve, et leur histoire nous en fournira des exemples +qui font frémir. + + + + + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + SECONDE PARTIE. + + ---------- + + HISTOIRE DES CARTHAGINOIS. + +Tout le temps qui s'est écoulé depuis la fondation de Carthage jusqu'à +sa ruine est de sept cents ans, et peut se diviser en deux parties. La +première, beaucoup plus longue et beaucoup moins connue, comme cela est +ordinaire pour le commencement de tous les états, s'étend jusqu'à la +première guerre punique, et renferme cinq cent quatre-vingt-deux ans. La +seconde, qui se termine à la destruction de Carthage, n'est que de cent +dix-huit ans. + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE PREMIER. + + FONDATION DE CARTHAGE, ET SES ACCROISSEMENTS + JUSQU'A LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE. + +Carthage d'Afrique était une colonie de Tyr, la ville du monde la plus +renommée pour le commerce[201]. Long-temps auparavant, Tyr avait déjà +fait passer dans le même pays une autre colonie, qui y bâtit la ville +d'Utique, célèbre par la mort du second Caton, qu'on appelle +ordinairement, pour cette raison, _Caton d'Utique_. + +[Note 201: «Utica et Carthago, ambæ inclytæ, ambæ à Phœnicibus +conditæ: illa fato Catonis insignis, hæc suo.» (POMPON. MEL. lib. 1, +cap. 7.)] + +Les auteurs varient beaucoup sur l'époque de l'établissement de +Carthage. Il est difficile et peu important d'entreprendre de les +concilier: du moins, pour suivre le plan que je me suis proposé dans cet +ouvrage, il suffit de savoir, à peu d'années près, le temps où cette +ville a été bâtie. + +[Marge: Liv. Epitome, lib. 51.] Carthage a duré un peu plus de sept +cents ans. Elle a été détruite sous le consulat de Cn. Lentulus et de L. +Mummius, l'année 603 de Rome, 3859 du monde, 145 ans avant Jésus-Christ. +Ainsi sa fondation peut être placée l'an du monde 3158, pendant que Joas +régnait sur Juda, 98 ans avant que Rome fût bâtie, 846 ans avant +Jésus-Christ[202]. + +[Note 202: Appien place cette fondation 50 ans avant la guerre de +Troie; ce serait 1150 ans av. J.-C. selon le calcul de la chronique de +Paros, et même 1320, suivant le calcul d'Hérodote. Eusèbe, d'après +Philistus, met la fondation de Carthage à l'an 804 depuis la vocation +d'Abraham (1211 av. J. C.); le Syncelle en 1037; d'autres auteurs, selon +Eusèbe, en 1014 et 1044. + +D'un autre côté Timée, place cet événement en 814; Velleius Paterculus +en 818; Justin en 825; Tite-Live en 845; Ménandre d'Éphèse, en 867; +Solin en 884. + +On peut diviser ces opinions en deux principales: celle qui reporte la +fondation de Carthage au-dessus de l'an 1000; et celle qui la fait +descendre au-dessous de l'an 900, Il est vraisemblable que des +différences si grandes viennent de ce qu'on a confondu l'époque de +plusieurs fondations successives.--L.] + +[Marge: Justin, lib. 18, c. 4, 5, 6. App. de bel. pun. pag. 1. Strab. l. +17, pag. 832. Paterc. l. 1, cap. 6.] L'établissement de Carthage est +attribué à Élissa, princesse tyrienne, plus connue sous le nom de Didon. +Ithobal, roi de Tyr, et père de la fameuse Jézabel, nommé dans +l'Écriture _Ethbaal_, était son bisaïeul. Elle avait épousé Acerbas, son +proche parent, appelé autrement Sicharbas et Sichée, prince extrêmement +riche, et avait pour frère Pygmalion, qui régnait à Tyr. Celui-ci ayant +fait mourir Sichée, dans le dessein de s'emparer de ses grands biens, +Didon trompa la cruelle avarice de son frère, s'étant retirée +secrètement avec tous les trésors de Sichée. Après plusieurs courses, +elle aborda enfin sur les côtes de la mer Méditerranée, au golfe où +était Utique, dans le pays appelé l'_Afrique_ [Marge: Strab. l. 17, pag. +832.] proprement dite, à six lieues de Tunis[203], ville aujourd'hui +fort connue par ses corsaires, et s'y établit[204] avec sa petite +troupe, ayant acheté un terrain des habitants du pays. + +Plusieurs de ceux qui demeuraient dans le voisinage, invités par +l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour vendre à ces +nouveaux-venus les choses nécessaires à la vie, et s'y établirent +eux-mêmes peu de temps après. De ces habitants ramassés de différents +endroits se forma une multitude fort nombreuse. Ceux d'Utique, qui les +regardaient comme leurs compatriotes et comme des gens qui avaient avec +eux une origine commune, leur envoyèrent des députés avec de grands +présents, et les exhortèrent à construire une ville dans l'endroit même +où ils s'étaient d'abord établis. Les naturels du pays, par un sentiment +d'estime et de considération assez ordinaire pour les étrangers, en +firent autant de leur côté. Ainsi, tout concourant aux vues de Didon, +elle bâtit sa ville, qui fut chargée de payer aux Africains un tribut +annuel pour le terrain qu'on avait acheté d'eux, et qui fut appelée +_Carthada_[205], Carthage, nom qui, dans la langue phénicienne et dans +la langue hébraïque, qui sont fort semblables, signifie _la ville +neuve_. On dit que, lorsqu'on en creusait les fondements, il s'y trouva +une tête de cheval; ce qui fut pris pour un bon augure, et comme une +marque qu'un jour cette ville serait fort belliqueuse[206]. + +[Note 203: 120 stades.] + +[Note 204: Quelques-uns disent que Didon usa d'adresse avec les +habitants du pays, et demanda qu'on voulût bien lui vendre, pour +l'établissement qu'elle méditait, autant de terrain qu'en pourrait +renfermer une peau de bœuf. On ne crut pas devoir lui refuser une grâce +si petite en apparence. Elle divisa cette peau en lanières fort +étroites, et entoura par ce moyen un circuit fort étendu, où elle bâtit +une citadelle, qui de là fut appelée _Byrsa_. Mais ce petit conte du +cuir de bœuf divisé en lanières est généralement décrié parmi les +savants, qui font remarquer que le mot hébreu _bosra_, qui signifie +_fortification_, a donné lieu au mot grec _byrsa_, qui est le nom de la +citadelle de Carthage.] + +[Note 205: Kartha hadath, _ou_ hadtha.] + +[Note 206: + + Effodêre loco signum, quod regia Juno + Monstrârat, caput acris equi: sic nam fore bello + Egregiam, et facilem victu per sæcula gentem. + + VIRG. _Æn._ lib. I, v. 447.] + +Cette princesse, dans la suite, fut recherchée en mariage par Iarbas, +roi de Gétulie, qui menaçait de lui faire la guerre si elle ne +consentait à sa proposition. Didon, qui s'était engagée par serment à ne +passer jamais à de secondes noces, ne pouvant se résoudre à violer la +foi qu'elle avait jurée à Sichée, demanda du temps comme pour délibérer +et pour apaiser les mânes de son premier mari par des sacrifices qu'elle +lui offrirait. Ayant donc fait préparer un bûcher, elle monta dessus, +et, tirant un poignard qu'elle avait caché sous sa robe, elle se donna +la mort. + +Virgile a changé beaucoup de choses dans cette histoire, en supposant +qu'Énée, son héros, était contemporain de Didon, quoiqu'il se soit +écoulé près de trois siècles entre l'un et l'autre, Carthage ayant été +bâtie près de trois cents ans après la prise de Troie. On lui pardonne +aisément cette licence[207], excusable dans un poëte, qui n'est point +astreint à l'exactitude scrupuleuse d'un historien; et l'on admire avec +raison le dessein spirituel de Virgile, qui, voulant intéresser à sa +poésie les Romains, pour qui il écrivait, trouve le moyen d'y faire +entrer la haine implacable de Carthage et de Rome, et en va chercher +ingénieusement les semences dans l'origine la plus reculée de ces deux +villes rivales. + +Carthage, qui avait eu de très-faibles commencements, comme nous l'avons +dit, s'accrut d'abord peu-à-peu dans le pays même; mais sa domination ne +demeura pas long-temps renfermée dans l'Afrique. Cette ville ambitieuse +porta ses conquêtes au-dehors, envahit la Sardaigne, s'empara d'une +grande partie de la Sicile, soumit presque toute l'Espagne; et, ayant +envoyé de tous côtés de puissantes colonies, elle demeura maîtresse de +la mer pendant plus de six cents ans, et se fit un état qui le pouvait +disputer aux plus grands empires du monde par son opulence, par son +commerce, par ses nombreuses armées, par ses flottes redoutables, et +surtout par le courage et le mérite de ses capitaines. La date et les +circonstances de plusieurs de ces conquêtes sont peu connues[208]. Je +n'en dirai qu'un mot, pour mettre le lecteur au fait, et pour lui donner +quelque idée des pays dont il sera souvent parlé dans la suite. + +[Note 207: D'après la diversité des opinions sur l'époque de la +fondation de Carthage, on voit que Virgile a pu se croire le maître de +choisir, entre toutes les dates, celle qui s'accommodait le mieux avec +l'économie de son ouvrage: cette date n'est pas aussi dénuée de +fondement qu'on se l'imagine, puisque d'habiles critiques donnent la +préférence à la date 1255 avant J.-C., qui est à peu-près celle de la +guerre de Troie. (GOSSELLIN, _Géogr. systém._ 2, 1, p. 138.) Ainsi le +_choix_ de Virgile n'est pas une _licence_.--L.] + +[Note 208: Il existe une lacune de près de 300 ans, dans l'histoire +de Carthage, après la mort de Didon.--L.] + +_Conquêtes des Carthaginois en Afrique._ + +[Marge: Justin. l. 29. cap. 1.] Les premières guerres de Carthage furent +pour se délivrer du tribut qu'elle s'était engagée à payer tous les ans +aux Africains pour le terrain qui lui avait été cédé. Une telle démarche +ne lui fait guère d'honneur. Ce tribut était le titre primordial de son +établissement. Il semble qu'elle en voulait couvrir l'obscurité en +abolissant ce qui en était la preuve; mais elle n'y réussit pas +pour-lors. Le bon droit était entièrement du côté des Africains: le +succès répondit à la justice de leur cause, et la guerre se termina par +le paiement du tribut. + +[Marge: Id. cap. 2.] Elle porta ensuite ses armes contre les Maures et +les Numides, sur qui elle fit plusieurs conquêtes; et, devenue plus +hardie par ces heureux succès, elle secoua entièrement le joug du tribut +qu'elle payait avec peine, et se rendit maîtresse d'une grande partie de +l'Afrique. + +[Marge: Sallust. de bell. Jugurt. [c. 78.] Val. Max. lib. 5, cap. 6.] Il +y eut vers ce temps-là une grande dispute entre Carthage et Cyrène au +sujet des limites. Cyrène était une ville fort puissante, située sur le +bord de la mer Méditerranée, vers la grande Syrte, qui avait été bâtie +par Battus, Lacédémonien. + +On convint de part et d'autre que deux jeunes gens partiraient en même +temps de chacune des deux villes, et que le lieu où ils se +rencontreraient servirait de limite aux deux états. Les Carthaginois +(c'étaient deux frères nommés Philènes) firent plus de diligence: les +autres, prétendant qu'il y avait de la mauvaise foi, et qu'ils étaient +partis avant l'heure marquée, refusèrent de s'en tenir à l'accord, à +moins que les deux frères, pour écarter tout soupçon de supercherie, ne +consentissent à être ensevelis tout vivants dans l'endroit même où +s'était faite la rencontre. Ils y consentirent. Les Carthaginois y +élevèrent en leur nom deux autels, leur rendirent chez eux les honneurs +divins; et depuis ce temps-là ce lieu a été appelé les _Autels des +Philènes_, _Aræ Philænorum_, et a servi de borne à l'empire des +Carthaginois, qui s'étendait depuis cet endroit jusqu'aux colonnes +d'Hercule. + +_Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc._ + +[Marge: Strab. lib. 5, pag. 224. Diod. lib. 5, pag. 296.] L'histoire ne +nous apprend rien de précis, ni du temps où les Carthaginois entrèrent +en Sardaigne, ni de la manière dont ils s'en rendirent les maîtres. Elle +fut pour eux d'un grand secours, et, pendant toutes leurs guerres, elle +leur fournit toujours des vivres en abondance: elle n'est séparée de +l'île de Corse que par un détroit d'environ trois lieues. La partie +méridionale, qui était la plus fertile, avait pour capitale _Caralis_ ou +_Calaris_ (maintenant _Cagliari_). A l'arrivée des Carthaginois, les +naturels du pays se retirèrent sur les montagnes situées vers le nord, +qui sont presque inaccessibles, et d'où on ne put les faire sortir. + +Les Carthaginois s'emparèrent aussi des îles Baléares, appelées +maintenant _Majorque_ et _Minorque_. Le Port-Magon (_Portus Magonis_), +qui est dans la dernière, fut ainsi appelé du nom d'un général +carthaginois qui, [Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] le premier, en fit usage +et le fortifia. On ne sait point quel était ce Magon. Il y a assez +d'apparence que c'était le frère d'Annibal. Encore aujourd'hui ce port +est un des plus considérables de la mer Méditerranée. + +[Marge: Diod. lib. 5, pag. 298; et lib. 19, pag. 742.] Ces îles +fournissaient aux Carthaginois les plus habiles frondeurs de l'univers, +qui leur rendaient de grands services, et dans les batailles et dans les +siéges de villes. + +[Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] Ils lançaient de grosses pierres du poids +de plus d'une livre, et quelquefois même des balles de plomb[209], avec +une telle force et une telle roideur, qu'ils perçaient les casques, les +boucliers, les cuirasses les plus fortes; et de plus, avec tant +d'adresse, que presque jamais ils ne manquaient l'endroit qu'ils avaient +dessein de frapper. On accoutumait dès l'enfance les habitants des îles +Baléares à manier la fronde; et pour cela les mères plaçaient sur une +branche d'arbre élevée le morceau de pain destiné au déjeuner des +enfants, qui demeuraient à jeun jusqu'à ce qu'ils l'eussent abattu. +C'est ce qui a fait appeler ces îles par les Grecs, [Marge: Strab. lib. +3, pag. 167; [et 14. p. 654.]] _Baleares_ et _Gymnasiæ_, parce que leurs +habitants s'exerçaient de bonne heure à lancer des pierres avec leurs +frondes. + +[Note 209: «Liquescit excussa glans fundà, et attritu aeris, velut +igne, distillat.» (SENEC. _nat. Quæst._ lib. 2, c. 57.) + += On trouvera plus bas (liv. IX, ch. 11, § v.) une note détaillée sur +les balles de plomb que lançaient les frondeurs des îles Baléares.--L.] + +_Conquêtes des Carthaginois en Espagne._ + +Avant que de parler de ces conquêtes, je crois devoir donner une légère +idée de l'Espagne. + +[Marge: Cluver. lib. 2, cap. 2.] L'Espagne se divise en trois parties: +la Bœtique, la Lusitanie, la Tarragonaise. + +La BŒTIQUE [210], ainsi appelée du fleuve Bœtis (le Guadalquivir), était +au midi, et contenait ce qu'on appelle maintenant le royaume de Grenade, +l'Andalousie, une partie de la nouvelle Castille, et l'Estramadoure. +Cadix, appelée par les anciens _Gades_ et _Gadira_, est une ville située +dans une petite île du même nom, sur la côte occidentale de +l'Andalousie, à neuf lieues environ de[Marge: Strab. lib. 3, pag. 171.] +Gibraltar. On sait qu'Hercule, ayant poussé jusque-là ses conquêtes, s'y +arrêta, comme étant parvenu au bout du monde. Il y érigea deux colonnes +pour servir de monuments à ses victoires, selon la coutume de ces +temps-là. Le lieu en a toujours conservé le nom, quoique les colonnes +aient été ruinées par l'injure des temps. Les sentiments des auteurs +sont fort partagés sur l'endroit où l'on doit placer ces colonnes. La +Bœtique était [Marge: Strab. l. 3, p. 139-142.] la partie de l'Espagne +la plus fertile, la plus riche et la plus peuplée. On y comptait jusqu'à +deux cents villes. C'était là qu'habitaient les peuples appelés +_Turdetani_, ou _Turduli_. Sur le Bœtis étaient situées trois grandes +villes: vers la source, _Castulo_; plus bas, _Corduba_ (Cordoue), la +patrie de Lucain et des deux Sénèques; enfin _Hispalis_ (Séville). + +[Note 210: Il faut lire par-tout BÆTIQUE et BÆTIS; c'est la +véritable orthographe.--L.] + +La LUSITANIE est terminée au couchant par l'Océan, au nord par le fleuve +_Durius_ (le Duero), et au midi par le fleuve _Anas_ (la Guadiana). +Entre ces deux fleuves est le Tage. C'est aujourd'hui le Portugal, avec +une partie de la nouvelle Castille. + +La TARRAGONAISE renfermait le reste de l'Espagne, c'est-à-dire, les +royaumes de Murcie et de Valence, la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la +Biscaye, les Asturies, la Galice, le royaume de Léon, et la plus grande +partie des deux Castilles. _Tarraco_ (Tarragone), ville +très-considérable, a donné son nom à cette partie de l'Espagne. Assez +près de cette ville est _Barcino_ (Barcelone). Son nom fait conjecturer +qu'elle a été bâtie par Amilcar, surnommé _Barca_, père du grand +Annibal. Les peuples les plus célèbres de la Tarragonaise étaient: +[Marge: Iberus.] _Celtiberi_, placés au-delà de l'Èbre; _Cantabri_, +maintenant la Biscaye; Carpetani, dont la capitale était Tolède; +_Oretani_, etc. + +L'Espagne, abondante en mines d'or et d'argent, et peuplée d'habitants +belliqueux, avait de quoi piquer en même temps et l'avarice et +l'ambition des Carthaginois, plus marchands encore que conquérants par +la constitution même de leur république. Ils savaient sans doute ce que +Diodore rapporte des Phéniciens, leurs ancêtres, [Marge: Diod. lib. 5, +pag. 312.] lesquels, profitant de l'heureuse ignorance où étaient encore +les Espagnols des richesses immenses cachées dans les entrailles de +leurs terres, leur enlevèrent les premiers ces précieux trésors pour des +marchandises de nul prix, qu'ils leur donnaient en échange. Ils +prévoyaient aussi que, si ce pays pouvait passer sous leurs lois, il +leur fournirait en abondance de bonnes troupes, qui leur serviraient à +conquérir les autres nations, comme cela arriva en effet. + +[Marge: Justin. lib. 44, c. 5. Diod. lib. 5, pag. 300.] Ce qui donna +d'abord occasion aux Carthaginois de passer en Espagne, fut le secours +qu'ils envoyèrent à ceux de Cadix, qui étaient attaqués par les +Espagnols. Cette ville était une colonie de Tyr, aussi-bien qu'Utique et +que Carthage, et même plus ancienne que l'une et que l'autre. Les +Tyriens, l'ayant bâtie, y établirent le culte d'Hercule, et y +construisirent en son honneur un temple magnifique, qui depuis a +toujours été fort célèbre. L'heureux succès de cette première expédition +des Carthaginois leur fit naître l'envie de porter leurs armes en +Espagne. + +On ne sait point précisément dans quel temps les Carthaginois entrèrent +en Espagne, ni jusqu'où d'abord ils poussèrent leurs conquêtes. Il y a +de l'apparence que, dans ces premiers commencements, elles furent fort +lentes, parce qu'ils avaient affaire à des peuples très-belliqueux et +qui se défendaient avec beaucoup de [Marge: Strab. lib. 3, pag. 158.] +courage. Ils n'en seraient même jamais venus à bout, comme l'observe +Strabon, si les Espagnols, réunis tous ensemble, avaient formé un corps +d'état, et s'étaient prêté un mutuel secours; mais chaque canton, chaque +peuple étant entièrement séparé de ses voisins, sans avoir avec eux ni +commerce ni liaison, il fallait les dompter les uns après les autres: ce +qui, d'un côté, fut la cause de leur perte, mais, de l'autre, faisait +traîner les guerres en longueur, et rendait la conquête du pays beaucoup +plus difficile[211]. Aussi a-t-on remarqué que, quoique l'Espagne ait +été la première province de celles qui sont dans le continent que les +Romains aient attaquée, elle est la dernière qu'ils aient domptée; et +elle ne passa entièrement sous leur joug qu'après plus de deux cents ans +d'une vigoureuse résistance. + +[Note 211: «Hispania, prima Romanis inita provinciarum quæ quidem +continentis sint, postrema omnium perdomita est.» (LIV. lib. 28, n. +12.)] + +Il paraît, par ce que Polybe et Tite-Live nous disent des guerres +d'Amilcar, d'Asdrubal et d'Annibal en Espagne, dont nous parlerons +bientôt, qu'avant ce temps les Carthaginois n'y avaient pas fait de +grandes conquêtes, et qu'il leur restait encore beaucoup de pays à +subjuguer; mais dans l'espace de vingt ans ils achevèrent de s'en rendre +presque entièrement maîtres. + +[Marge: Polyb. l. 3, pag. 192; et lib. 1, pag. 9.] Dans le temps +qu'Annibal partit pour l'Italie, toute la côte d'Afrique, depuis les +Autels des Philènes (_Philænorum Aræ_), qui sont le long de la grande +Syrte, jusque vis-à-vis des colonnes d'Hercule, était soumise aux +Carthaginois. En passant le détroit, ils avaient subjugué toute la côte +occidentale de l'Espagne, le long de l'Océan jusqu'aux Pyrénées. La côte +de l'Espagne qui est sur la mer Méditerranée avait été aussi presque +entièrement subjuguée par les Carthaginois: c'est là qu'ils avaient bâti +Carthagène; et ils étaient maîtres de tout ce pays jusqu'à l'Èbre, qui +bornait leur domaine. Voilà quelle était pour-lors l'étendue de leur +empire. Il était resté dans le cœur du pays quelques peuples qu'ils +n'avaient pu soumettre. + +_Conquêtes des Carthaginois en Sicile._ + +Les guerres des Carthaginois en Sicile sont plus connues. Je rapporterai +ici celles qui se sont faites depuis le règne de Xerxès, qui engagea les +Carthaginois à porter leurs armes en Sicile, jusqu'à la première guerre +punique. Cet espace renferme près de deux cent vingt ans, depuis l'an du +monde 3520 jusqu'à 3738. Dans le commencement de ces guerres, Syracuse, +qui était la plus considérable et la plus puissante ville de Sicile, +avait mis l'autorité souveraine entre les mains de Gélon, d'Hiéron, de +Thrasybule, trois frères qui se succédèrent l'un à l'autre. Après eux, +le gouvernement démocratique, c'est-à-dire populaire, y fut établi, et +subsista plus de soixante ans. Depuis ce temps-là, ceux qui dominèrent à +Syracuse furent les deux Denys, Timoléon et Agathocle. Pyrrhus ensuite +fut appelé en Sicile, et n'en demeura maître que pendant fort peu +d'années. Tel fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des +guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas peu à faire +connaître quelle était la puissance des Carthaginois quand ils +commencèrent à entrer en guerre avec les Romains. + +La Sicile est la plus grande et la plus considérable de toutes les îles +de la mer Méditerranée. Elle est de figure triangulaire, et c'est pour +cela qu'elle est appelée _Trinacria_ et _Triquetra_. Le côté oriental, +qui répond à la mer Ionienne[212] ou de Grèce, s'étend depuis le +promontoire ou cap _Pachynum_ (Passaro) jusqu'à _Pelorum_ (le cap de +Pharo). Les villes les plus célèbres sur cette côte sont, _Syracusæ_, +_Tauromenium_, _Messana_[213]. Le côté septentrional, qui regarde +l'Italie, s'étend depuis le cap de Pélore jusqu'au cap _Lilybée_ (le cap +Boéo). Les villes les plus célèbres sont, _Mylæ_, _Hymera_, _Panormus_, +_Eryx_, _Motya_, _Lilybæum_. Le côté méridional, qui regarde l'Afrique, +s'étend depuis le cap Lilybée jusqu'à Pachynum. Les villes les plus +célèbres sont, _Selinus_, _Agrigentum_, _Gela_, _Camarina_. Cette île +est séparée de l'Italie par un détroit de quinze cents pas seulement, +qu'on appelle le [Marge: Strab. lib. 6, pag. 267.] _phare de Messine_, +parce qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybée en Afrique +n'est que de 1500 stades, c'est-à-dire soixante et quinze lieues. +Strabon le marque ainsi: mais il faut qu'il y ait erreur dans le +chiffre; et ce qu'il ajoute immédiatement après en est une preuve. Il +dit qu'un homme qui avait la vue excellente pouvait, du bord de la +Sicile, compter les vaisseaux qui sortaient du port de Carthage. Est-il +possible que la vue porte jusqu'à 60 ou 75 lieues? Il faut donc corriger +ainsi cet endroit: Le trajet de Lilybée en Afrique n'est que de 25 +lieues[214]. + +[Note 212: Mer de Sicile: c'est le nom de la portion de mer qui +sépare la Sicile de la Grèce. La mer _Ionienne_ était plus haut, entre +la Grèce et l'Italie.--L.] + +[Note 213: Ajoutez: _Catana_, _Megara_, _Naxos_.--L.] + +[Note 214: Il ne faut rien changer au texte de Strabon, parce que ce +texte est confirmé par deux autres passages du même auteur, dans +lesquels la distance de Lilybée à Carthage est également donnée comme +étant de 1500 stades (II, p. 122; XVII, p. 834). La correction que +propose Rollin est donc inadmissible. D'ailleurs, le trajet de Carthage +à Lilybée, d'après les observations récentes du capitaine Gauthier, que +m'a communiquées M. Buache, de l'Institut, est de 1° 55' 30" de +l'échelle des latitudes, ou de 38 lieues 1/2 de 20 au degré; et non 25 +lieues, comme le dit Rollin: cet intervalle, converti en stades, est +égal à 1602 stades de 833-1/3 au degré: ainsi la mesure de Strabon pèche +plutôt en défaut qu'en excès. + +Quant à l'impossibilité du fait rapporté par Strabon et par d'autres +auteurs, elle est certaine, à ne considérer que la distance des deux +points. Dans un mémoire lu à l'Institut, M. Mongez cherche à +l'expliquer, en supposant, ce qui est possible, que les Carthaginois, au +moment où ils envoyaient du secours à Lilybée, allumaient de grands feux +sur les hauteurs voisines de Carthage pour avertir la garnison de +Lilybée; or, on a des exemples que la diffusion de la lumière dans +l'atmosphère rend visibles de tels signaux à des distances +considérables. Dans cette hypothèse, on conçoit qu'un homme placé sur +une vigie élevée, instruit par ces feux du départ des vaisseaux, ait +voulu faire croire qu'il les voyait réellement sortir du port de +Carthage.--L.] + +On ne sait point non plus précisément dans quel temps les Carthaginois +commencèrent à porter leurs armes en Sicile[215]. Il est certain +seulement qu'ils en possédaient [Marge: AN. M. 3501 CARTH. 343. ROME +245. AV. J.C. 503.] déjà quelque partie lorsqu'ils firent avec les +Romains un traité, l'année même où les rois furent chassés de Rome et +les consuls substitués en leur place, vingt-huit ans avant que Xerxès +attaquât la Grèce. Ce traité, qui est le premier dont il soit fait +mention entre ces [Marge: Polyb. lib. 3, pag. 176.] deux peuples, parle +de l'Afrique et de la Sardaigne comme appartenant aux Carthaginois, au +lieu que, pour la Sicile, les conventions ne tombent que sur les parties +de cette île qui leur obéissaient. Par ce traité, il est marqué +expressément que les Romains ni leurs alliés ne pourront naviguer +au-delà du _Beau-Promontoire_, qui était tout près de Carthage, et que +les marchands qui aborderont dans cette ville pour le commerce ne +paieront que certains droits qui y sont fixés. + +[Note 215: Les auteurs de l'Histoire universelle (T. XII, p. 17, éd. +in 4o) trouvent ici une contradiction manifeste avec ce que Rollin a dit +un peu plus haut: _ce fut Xerxès qui engagea les Carthaginois à porter +leurs armes en Sicile_. La contradiction existerait en effet si Rollin +avait dit: _à porter pour la première fois leurs armes en Sicile_.--L.] + +Par ce même traité l'on voit que les Carthaginois étaient attentifs à ne +donner aux Romains aucune entrée dans les pays de leur obéissance, ni +aucune connaissance de ce qui s'y passait; comme si dès-lors les +Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance naissante des Romains, +et qu'ils eussent déjà couvé dans leur sein des semences secrètes de la +jalousie et de la défiance qui devaient un jour éclater par des guerres +aussi longues que cruelles, et par une animosité et une haine de part et +d'autre que la ruine seule de l'un des deux empires pouvait éteindre. + +[Sidenote: Diod. l. II, p. 1 et 16-22. AN. M. 3520 AV. J.C. 484.] +Quelques années après ce premier traité, les Carthaginois firent +alliance avec Xerxès, roi des Perses. Ce prince, qui ne se proposait +rien moins que d'exterminer entièrement les Grecs, qu'il regardait comme +des ennemis irréconciliables, ne crut pas pouvoir réussir dans son +dessein s'il n'engageait dans son parti les Carthaginois, dont la +puissance dès-lors était formidable. Ceux-ci, qui ne perdaient point de +vue le dessein qu'ils avaient conçu de s'emparer du reste de la Sicile, +saisirent avidement l'occasion favorable qui se présentait d'en achever +la conquête. Le traité fut donc conclu. On convint que les Carthaginois +attaqueraient avec toutes leurs forces les Grecs établis dans la Sicile +et dans l'Italie, pendant que Xerxès en personne marcherait contre la +Grèce même. + +Les préparatifs de cette guerre durèrent trois ans. L'armée de terre ne +montait pas à moins de trois cent mille hommes. La flotte était composée +de deux mille vaisseaux[216], et de plus de trois mille petits bâtiments +de charge. Amilcar, qui était le capitaine de son temps le plus estimé, +partit de Carthage avec ce formidable appareil. Il aborda à +Palerme[217], et, après y avoir fait prendre quelque repos à ses +troupes, il marcha contre la ville d'Hymère, qui n'en est pas fort +éloignée, et en forma le siège. Théron, gouverneur de la place[218], se +voyant fort serré, députa à Syracuse vers Gélon, qui s'en était rendu +maître. Il accourut aussitôt à son secours avec une armée de cinquante +mille hommes de pied, et cinq mille chevaux. Son arrivée rendit le +courage et l'espérance aux assiégés, qui, depuis ce temps-là, se +défendirent très-vigoureusement. + +[Note 216: J'ai peine à croire que cette armée fût aussi nombreuse +que le disent Hérodote et Diodore de Sicile. On ne voit pas qu'en aucune +autre circonstance les Carthaginois aient mis sur pied une armée de +150,000 hommes, à plus forte raison de 300,000: et, quant au nombre de +2000 vaisseaux de guerre, on peut en douter, quand on songe que la +flotte de Xerxès n'était que de 1200 vaisseaux. + +Hérodote ne paraît pas du reste garantir la certitude de ces +renseignements; il les rapporte sur la foi des Siciliens eux-mêmes: +λεγέται δὲ καὶ τάδε ὑπὸ τῶν ἐν Σικελίῃ οἰκημένων (HÉRODOTE, VII, § 165); +et l'on peut croire que les Siciliens ont grossi le nombre de leurs +ennemis pour augmenter la gloire de leur triomphe.--L.] + +[Note 217: Cette ville est appelée en latin _Panormus_.] + +[Note 218: Il était tyran d'Agrigente.--L.] + +Gélon était fort habile dans le métier de la guerre, sur-tout pour les +ruses. On lui amena un courrier chargé d'une lettre des habitants de +Sélinonte, ville de Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient +avis que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demandée arriverait un +certain jour. Gélon en choisit dans ses troupes un pareil nombre, qu'il +fit partir vers le temps dont on était convenu. Ayant été reçus dans le +camp des ennemis comme venant de Sélinonte, ils se jetèrent sur Amilcar, +qu'ils tuèrent, et mirent le feu aux vaisseaux. Dans le moment même de +leur arrivée, Gélon attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois, +qui se défendirent d'abord fort vaillamment; mais, quand ils apprirent +la mort de leur général, et qu'ils virent leur flotte en feu, le courage +et les forces leur manquant, ils prirent la fuite. Le carnage fut +horrible, et il y en eut plus de cent cinquante mille de tués. Les +autres, s'étant retirés dans un endroit où ils manquaient de tout, ne +purent pas s'y défendre long-temps, et se rendirent à discrétion. Ce +combat se donna le jour même de la célèbre action des Thermopyles, où +trois cents Spartiates disputèrent, au prix de leur sang, à Xerxès le +passage dans la Grèce[219]. [Marge: Lib. 7, cap. 167.] Hérodote raconte +autrement la mort d'Amilcar. Il dit que le bruit commun parmi les +Carthaginois était que ce général, voyant la défaite entière de ses +troupes, pour ne point survivre à sa honte, se précipita lui-même dans +le bûcher où il avait immolé plusieurs victimes humaines. + +Quand on apprit à Carthage la triste nouvelle de la défaite entière de +l'armée, la surprise, la douleur, le désespoir, y causèrent un trouble +et une alarme qui ne peuvent s'exprimer. Ils croyaient déjà voir +l'ennemi à leurs portes. C'était le caractère des Carthaginois, de +perdre d'abord courage dans les grands revers. Ils députèrent aussitôt +vers Gélon pour lui demander la paix, à quelque condition que ce fût: il +les écouta avec bonté. La victoire si complète qu'il venait de +remporter, loin de le rendre fier et intraitable, n'avait fait +qu'augmenter sa modestie et sa douceur, même à l'égard des ennemis. Il +leur accorda la paix, exigeant seulement d'eux qu'ils payassent pour +frais de la guerre deux mille talents; ce qui revient à six millions de +notre monnaie[220]. Il demanda aussi qu'ils bâtissent deux temples où +l'on exposât en public et où l'on gardât comme en dépôt les conditions +du traité. Les Carthaginois crurent que ce n'était point acheter trop +cher une paix qui leur était si nécessaire, et qu'ils n'avaient presque +pas osé espérer. Giscon, fils d'Amilcar, selon la coutume injuste qu'ils +avaient d'imputer aux généraux les mauvais succès de la guerre, et de +leur en faire porter la peine, fut puni du malheur de son père, et +envoyé en exil. Il passa le reste de sa vie à Sélinonte, ville de +Sicile. + +[Note 219: Hérodote (II, § 166) et Aristote (_Poetic._ § 23) disent +au contraire que ce fut le jour même de la bataille de Salamine. Leur +témoignage mérite sans doute la préférence.--L.] + +[Note 220: 11,000,000 francs.--L.] + +Gélon, de retour à Syracuse, convoqua le peuple, et invita tous les +citoyens à venir à l'assemblée avec leurs armes. Pour lui, il entra sans +armes et sans gardes, et rendit compte de toute la conduite de sa vie. +Son discours ne fut interrompu que par des témoignages publics de +reconnaissance et d'admiration. Loin d'être traité comme un tyran qui +eût opprimé la liberté de sa patrie, il en fut regardé comme le +bienfaiteur et le libérateur. Tous, d'un consentement unanime, le +proclamèrent roi; et cette dignité, après lui, fut conférée à deux de +ses frères. + +[Marge: Diod. l. 13, p. 169-171, et 179-186. AN. M. 3592 CARTH. 434. +ROM. 336. AV. J.C. 412.] Après la célèbre défaite des Athéniens devant +Syracuse, où Nicias périt avec toute sa flotte, les Ségestains, qui +s'étaient déclarés pour eux contre les Syracusains, craignant le +ressentiment de leurs ennemis, et se voyant déjà attaqués par ceux de +Sélinonte, implorèrent le secours des Carthaginois, et se mirent, eux et +leur ville, sous leur protection. On délibéra quelque temps à Carthage +sur le parti qu'il fallait prendre, l'affaire souffrant de grandes +difficultés. D'un côté les Carthaginois désiraient fort se rendre +maîtres d'une ville qui était tout-à-fait à leur bienséance; de l'autre +ils craignaient la puissance et les forces des Syracusains, qui venaient +d'exterminer l'armée nombreuse des Athéniens, et qu'une si grande +victoire rendait plus formidables que jamais. La passion de s'agrandir +l'emporta, et l'on promit du secours aux Ségestains. + +On confia le soin de cette guerre à Annibal, lequel avait pour-lors la +première dignité de l'état, c'est-à-dire celle de suffète. Il était +petit-fils d'Amilcar, qui avait été défait par Gélon, et tué devant +Hymère, et fils de Giscon, qui avait été condamné à l'exil. Il partit, +animé d'un vif désir de venger sa famille et sa patrie, et d'effacer la +honte de la dernière défaite. Son armée et sa flotte étaient +très-nombreuses[221]. Il aborda à un lieu appelé le _Puits de +Lilybée_[222], qui a donné son nom à la ville bâtie depuis dans le même +endroit. Sa première entreprise fut le siège de Sélinonte. L'attaque fut +très-vive, et la défense ne le fut pas moins, les femmes même montrant +un courage beaucoup au-dessus de leur sexe. Après une longue résistance, +la ville fut prise d'assaut et abandonnée au pillage. Le vainqueur +exerça les dernières cruautés, sans avoir égard ni au sexe ni à l'âge. +Il permit aux habitants qui s'étaient sauvés par la fuite de demeurer +dans la ville, après l'avoir démantelée, et de cultiver les terres, à +condition de payer un tribut aux Carthaginois. Cette ville subsistait +depuis 242 ans. + +[Note 221: Suivant Éphore, il avait 200,000 hommes de pied, 4000 +cavaliers (ap. Diod. XIII, § 54): selon Timée, seulement 100,000 en tout +(ap. eumd. l. 1.); et ce dernier s'accorde avec Xénophon (_Hellen._ I, +c. 1, § 27).--L.] + +[Note 222: Il aborda au cap Lilybée, et campa près du puits de ce +nom.--L.] + +Hymère, qu'il assiégea ensuite, et qu'il prit aussi d'assaut, après +avoir été traitée avec encore plus de cruauté, fut entièrement rasée 240 +ans après sa fondation. Il fit souffrir toutes sortes d'ignominie et de +supplices à trois mille prisonniers, et les fit égorger tous dans +l'endroit même où son grand-père avait été tué par les cavaliers de +Gélon, pour apaiser et satisfaire ses mânes par le sang de ces +malheureuses victimes. + +Après ces expéditions, Annibal retourna à Carthage. Toute la ville +sortit au-devant de lui, et le reçut au milieu des cris de joie et des +applaudissements. + +[Marge: Diod. l. 13, p. 201-203, 206-211, 226-231.] Ces heureux succès +renouvelèrent le désir et le dessein qu'avaient toujours eus les +Carthaginois de se rendre maîtres de la Sicile entière. Trois ans après, +ils nommèrent encore pour général Annibal; et, comme il s'excusait sur +son grand âge, et refusait de se charger de cette guerre, on lui donna +pour lieutenant Imilcon, fils d'Hannon, qui était de la même famille. +Les préparatifs de la guerre furent proportionnés au grand dessein que +les Carthaginois avaient conçu. La flotte et l'armée se trouvèrent +bientôt prêtes, et l'on partit pour la Sicile. Le nombre des troupes +montait, selon Timée, à plus de six-vingt mille hommes, et, selon +Éphore, à trois cent mille[223]. Les ennemis, de leur côté, s'étaient +mis en état de les bien recevoir; et les Syracusains avaient envoyé chez +tous leurs alliés pour y lever des troupes, et dans toutes les villes de +la Sicile pour les exhorter à défendre courageusement leur liberté. + +[Note 223: Timée, presque toujours en opposition avec Éphore, mérite +beaucoup plus de confiance. L'antiquité reprochait à ce dernier peu de +véracité: et ce reproche paraît assez confirmé par les passages que +Diodore cite de lui.--L.] + +Agrigente s'attendait à essuyer les premières attaques. C'était une +ville puissamment riche, et environnée de bonnes fortifications. Elle +était située, aussi-bien que Sélinonte, sur la côte de Sicile qui +regarde l'Afrique. En effet, Annibal commença la campagne par le siége +de cette ville. Ne la jugeant prenable que par un endroit, il tourna +tous ses efforts de ce côté-là, fit faire des levées et des terrasses +qui allaient jusqu'à la hauteur des murs, et employa à ces ouvrages les +décombres et les démolitions des tombeaux qui étaient autour de la +ville, et qu'il avait fait abattre pour cet effet. La peste se mit +bientôt après dans l'armée, et fit périr un grand nombre de soldats, et +le général même. Les Carthaginois crurent que c'était une punition des +dieux, qui vengeaient ainsi l'injure faite aux morts, dont plusieurs +même s'imaginèrent avoir vu les spectres pendant la nuit. On cessa donc +de toucher aux tombeaux, on ordonna des prières selon le rit observé à +Carthage, on immola un enfant à Saturne par une superstition inhumaine, +et l'on jeta plusieurs victimes dans la mer en l'honneur de Neptune. + +Les assiégés, qui d'abord avaient remporté plusieurs avantages, se +trouvèrent tellement pressés par la famine, que, se voyant sans +espérance et sans ressource, ils prirent le parti d'abandonner la ville: +on marqua la nuit suivante pour le départ. On juge aisément quelle fut +la douleur de ces pauvres habitants, obligés d'abandonner leurs maisons, +leurs richesses, leur patrie; mais la vie leur était plus chère que tout +le reste. Jamais spectacle ne fut plus triste. Sans parler des autres, +on voyait une troupe de femmes éplorées traîner après elles leurs +enfants pour les dérober à la cruauté du vainqueur; mais ce qu'il y eut +de plus douloureux fut la nécessité où l'on se trouva de laisser dans la +ville les vieillards et les malades, à qui leur état ne permettait ni de +fuir ni de se défendre. Ces malheureux exilés arrivèrent à Gela, qui +était la ville la plus prochaine, et ils y reçurent tous les +soulagements qu'ils pouvaient attendre dans un état si déplorable. + +Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit égorger tous ceux qui y +étaient restés. Le butin fut immense, et tel qu'on peut s'imaginer dans +une ville des plus opulentes de la Sicile, qui avait deux cent mille +habitants, et qui n'avait jamais souffert de siége, ni par conséquent de +pillage. On y trouva un nombre infini de tableaux, de vases, de statues +de toutes sortes (car cette ville avait un goût exquis pour ces +raretés), et entre autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoyé +à Carthage. + +Le siége d'Agrigente avait duré huit mois. Imilcon y fit passer le +quartier d'hiver à ses troupes, pour leur donner quelque repos, et au +commencement du printemps il en sortit, après avoir ruiné entièrement la +ville. Il assiégea ensuite Gela, et la prit malgré le secours qu'y mena +Denys le Tyran, qui s'était emparé de l'autorité à Syracuse. Imilcon +termina la guerre par un traité qu'il fit avec Denys, dont les +conditions furent que les Carthaginois, outre leurs anciennes conquêtes +dans la Sicile, demeureraient maîtres du pays des Sicaniens[224], de +Sélinonte, d'Agrigente, d'Hymère, comme aussi de celui de Géla et de +Camarine, dont les habitants pourraient demeurer dans leurs villes +démantelées, en payant tribut aux Carthaginois; que les Léontins, les +Messéniens, et tous les Siciliens vivraient selon leurs lois, et +conserveraient leur liberté et leur indépendance; qu'enfin les +Syracusains demeureraient soumis à Denys. Imilcon, après la conclusion +de ce traité, retourna à Carthage, où la peste fit périr un grand nombre +de citoyens. + +[Note 224: Les Sicaniens et les Siciliens anciennement étaient deux +peuples distingués.] + +[Marge: Diod. l. 14, p. 268-278. AN. M. 3600 CARTH. 442. ROM. 344. AV. +J.C. 404.] Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois que pour +se donner le temps d'affermir son autorité naissante, et de travailler +aux préparatifs de la guerre qu'il méditait contre eux. Comme il savait +combien la puissance de ce peuple était formidable, il n'oublia rien +pour se mettre en état de l'attaquer avec succès; et il fut +merveilleusement secondé dans son dessein par le zèle de ses peuples. La +réputation de ce prince, le désir de s'en faire connaître, l'attrait du +gain, et la vue des récompenses qu'il promettait à ceux dont l'industrie +se ferait distinguer, attirèrent de toutes parts en Sicile ce qu'il y +avait pour-lors de plus habiles ouvriers en tout genre. Syracuse entière +était devenue comme un grand atelier, où de tous côtés on était occupé à +faire des épées, des casques, des boucliers, des machines de guerre, et +à préparer tout ce qui est nécessaire pour la construction et pour +l'équipement des vaisseaux. L'invention de ceux à cinq rangs de rames +était toute récente: jusque-là on n'avait vu que des vaisseaux à trois +rangs de rames, _triremes_. Denys animait le travail par sa présence, +par des libéralités et des louanges qu'il savait dispenser à propos, et +sur-tout par des manières populaires et engageantes, moyens encore plus +efficaces que tout le reste pour réveiller l'industrie et l'ardeur des +ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui excellaient +dans leur genre[225]. + +[Note 225: «Honos alit artes.»] + +Quand tout fut prêt, et qu'il eut levé en différents pays un grand +nombre de troupes, il convoqua l'assemblée des Syracusains, leur exposa +son dessein, et leur représenta que les Carthaginois étaient les ennemis +déclarés des Grecs; qu'ils ne se proposaient rien moins que d'envahir +toute la Sicile; qu'ils voulaient mettre sous le joug toutes les villes +grecques, et que, si l'on n'arrêtait leurs progrès, Syracuse se verrait +bientôt elle-même attaquée; que, s'ils ne faisaient point actuellement +d'entreprise, on devait leur inaction aux ravages que la peste avait +causés parmi eux; que c'était une conjoncture favorable dont il fallait +profiter. Quoique la tyrannie et le tyran fussent très-odieux aux +Syracusains, la haine contre les Carthaginois l'emporta; et tout le +monde, plus touché des motifs d'une politique intéressée que de la +justice, applaudit au discours de Denys. Sans aucun sujet de plaintes, +sans déclaration de guerre, il abandonna au pillage et à la fureur du +peuple les biens et la personne des Carthaginois. Il y en avait un assez +grand nombre à Syracuse, qui, sur la foi des traités, y exerçaient le +commerce. On courut de tous côtés dans leurs maisons; on pilla leurs +effets; on prétendit être suffisamment autorisé pour leur faire souffrir +à eux-mêmes toutes sortes d'ignominies et de supplices, en représailles +des cruautés qu'ils avaient exercées contre les habitants du pays; et ce +pernicieux exemple de perfidie et d'inhumanité fut suivi dans toute +l'étendue de la Sicile. Ce fut là comme le signal sanglant de la guerre +qu'on leur déclarait. Denys, après avoir ainsi commencé par se faire +justice à lui-même, envoya des députés à Carthage, pour demander qu'ils +rendissent la liberté à toutes les villes de la Sicile; qu'autrement ils +y seraient traités comme ennemis. Cette nouvelle y répandit une grande +alarme, sur-tout à cause du pitoyable état où ils se trouvaient. + +Denys ouvrit la campagne par le siège de Motya, qui était la place +d'armes des Carthaginois en Sicile, et il poussa vivement ce siége, sans +qu'Imilcon, qui commandait la flotte ennemie, pût la secourir. Il fit +avancer ses machines, battit la place à coups de béliers, approcha des +murs les tours à six étages qui étaient portées sur des roues, et qui +égalaient la hauteur des maisons, et de là il incommodait fort les +assiégés par ses catapultes, machines nouvellement inventées, qui +lançaient en grand nombre et avec grande force des traits et des pierres +contre les ennemis. La ville enfin, après une longue et vigoureuse +résistance, fut prise d'assaut, et tous les habitants passés au fil de +l'épée, excepté ceux qui se réfugièrent dans les temples. On abandonna +le pillage au soldat. Denys, y ayant laissé une bonne garnison et un +gouvernement sûr, retourna à Syracuse. + +[Marge: Diod. l. 14, p. 279-295. Justin. l. 19, c. 2 et 3.] L'année +suivante, Imilcon, que les Carthaginois avaient nommé suffète, revint en +Sicile avec une armée beaucoup plus nombreuse qu'auparavant[226]. Il +aborda à Palerme, recouvra Motya par force, et prit plusieurs autres +villes[227]. Animé par ces heureux succès, il marcha vers Syracuse pour +en former le siége, menant ses troupes de pied par terre, pendant que sa +flotte, sous la conduite de Magon, côtoyait les bords. + +[Note 226: De 300,000 hommes de pied, de 4000 chevaux, et de 400 +chariots, selon Éphore; et seulement de 100,000 hommes, selon Timée. +(Diod. Sic. XIV, § 54).--L.] + +[Note 227: Entre autres, Messane qu'il rasa, et Catane.--L.] + +L'arrivée d'Imilcon jeta un grand trouble dans la ville. Plus de deux +cents vaisseaux, ornés des dépouilles des ennemis, et s'avançant en bon +ordre, entrèrent comme en triomphe dans le grand port, suivis de cinq +cents barques[228]. On vit en même temps arriver d'un autre côté l'armée +de terre, composée, selon quelques auteurs, de trois cent mille hommes +de pied et de trois mille chevaux. Imilcon fit dresser sa tente dans le +temple même de Jupiter: le reste de l'armée campa à douze stades, +c'est-à-dire à un peu plus d'une demi-lieue de la ville. S'en étant +approché, il présenta la bataille aux habitants, qui se donnèrent bien +de garde de l'accepter. Content d'avoir tiré des Syracusains l'aveu de +leur faiblesse et de sa supériorité, il retourna dans son camp, ne +doutant point que bientôt il ne dût se rendre maître de la ville, et la +regardant déjà comme une proie assurée et qui ne pouvait lui échapper. +Pendant trente jours il fit le dégât des terres voisines, et ruina tout +le pays. Il se rendit maître du faubourg d'Acradine, et pilla les +temples de Cérès et de Proserpine. Pour fortifier son camp, il abattit +tous les tombeaux qui étaient autour de la ville, et entre autres celui +de Gélon et de Démarète sa femme, qui était d'une magnificence +extraordinaire. + +[Note 228: Le texte de Diodore est ici corrompu.--L.] + +Ces heureux succès ne furent pas d'une longue durée. Tout l'éclat de ce +triomphe anticipé s'évanouit en un moment, et montra à tous les mortels, +dit l'historien, que quiconque s'élève insolemment par l'orgueil, tôt ou +tard abattu par une force supérieure, sera forcé de reconnaître sa +faiblesse. Lorsque Imilcon, maître de presque toutes les villes de +Sicile, s'attendait à mettre le comble à ses victoires par la prise de +Syracuse, la maladie contagieuse se mit dans son armée, et y fit des +ravages incroyables. On était dans le fort de l'été; et la chaleur, +cette année, était très-grande. La contagion commença par les Africains, +qui mouraient à tas, sans qu'on pût les secourir. D'abord on enterrait +les morts; mais le nombre en augmentant tous les jours, et le mal se +communiquant promptement, les cadavres demeurèrent sans sépulture, et +les malades sans secours. Cette peste était accompagnée de symptômes +extraordinaires, de cruelles dyssenteries, de fièvres violentes, de +déchirements d'entrailles, de douleurs aiguës par tout le corps, de +frénésie même et de fureur, en sorte qu'ils se jetaient sur quiconque +venait à leur rencontre, et le mettaient en pièces. + +Denys ne laissa pas échapper une occasion si favorable d'attaquer les +ennemis. Plus qu'à demi vaincus par la peste, ils ne firent pas grande +résistance. Les vaisseaux furent, pour la plupart, ou pris par l'ennemi, +ou consumés par le feu. Tous les habitants de Syracuse, vieillards, +femmes, enfants, sortirent en foule de la ville pour être témoins d'un +événement qui leur paraissait tenir du miracle. Ils levaient les mains +au ciel pour remercier les dieux protecteurs de leur ville, et vengeurs +de la sainteté des temples et des tombeaux violés indignement par ces +barbares. La nuit étant survenue, chacun se retira de son côté. Imilcon +profita de ce moment de relâche, et envoya vers Denys pour lui demander +la permission d'emmener avec lui à Carthage le peu qui lui restait de +troupes, en lui offrant trois cents talents[229], qui étaient tout +l'argent qu'il avait de reste. Il ne put obtenir cette permission que +pour les seuls Carthaginois, avec lesquels il se sauva de nuit, laissant +tous les autres soldats à la discrétion de l'ennemi. + +[Note 229: Trois cent mille écus. = 1,650,000 francs.--L.] + +Voilà l'état dans lequel ce chef des Carthaginois, si fier quelques +moments auparavant, se retira de Syracuse. Plaignant amèrement son sort, +et encore plus celui de la république, il accusait avec insulte et +emportement les dieux, seuls auteurs de son infortune; «car l'ennemi, +disait-il, peut bien se réjouir de nos maux, mais non s'en glorifier. +Vainqueurs des Syracusains, la peste seule a pu nous vaincre.» Sa grande +douleur, et qui le touchait le plus vivement, était d'avoir survécu à +tant de braves guerriers qui étaient morts les armes à la main; «mais, +ajoutait-il, la suite fera connaître si c'est la crainte de la mort, ou +le désir de ramener dans leur patrie les restes malheureux de mes +citoyens, qui m'a fait survivre à la perte de tant de généreux soldats.» +En effet, dès qu'il fut arrivé à Carthage, qu'il trouva dans une +désolation qui ne se peut exprimer, il entra dans sa maison, en ferma +les portes sur lui sans vouloir y admettre personne, pas même ses +enfants; et se donna la mort par un prétendu courage que les païens +admiraient, mais qui n'en avait que le nom, et qui cachait dans le fond +un véritable désespoir. + +Un nouveau surcroît de malheurs accabla cette ville infortunée. Les +Africains, de tout temps pleins de haine contre Carthage, mais irrités +alors jusqu'à la fureur de ce qu'on avait laissé leurs compatriotes à +Syracuse, en les livrant à la boucherie, s'assemblent comme des +forcenés, sonnent l'alarme, prennent les armes, et, après s'être saisis +de Tunis, marchent contre Carthage au nombre de plus de deux cent mille +hommes. La ville se crut perdue. On regarda ce nouvel incident comme un +effet et comme une suite de la colère des dieux, qui poursuivait les +coupables jusque dans Carthage même. Comme ses habitants portaient la +superstition à l'excès, sur-tout dans les calamités publiques, on songea +avant tout à apaiser les dieux. Cérès et Proserpine étaient des +divinités inconnues jusque-là dans le pays. Pour réparer l'outrage qui +leur avait été fait par le pillage de leurs temples, on leur érigea de +magnifiques statues, on leur donna pour prêtres les personnes les plus +qualifiées de la ville, on leur offrit des sacrifices et des victimes +selon le rit grec, et l'on n'omit rien de ce qu'ils croyaient pouvoir +leur rendre ces déesses propices. Après ce premier soin, on songea à la +défense de la ville. Heureusement pour les Carthaginois cette armée +nombreuse était sans chef, c'est-à-dire, comme un corps sans ame: nulles +provisions, nulles machines de guerre; point de discipline ni de +subordination: chacun voulait commander ou se conduire à son gré. La +division s'étant donc mise parmi ces troupes, et la famine augmentant +tous les jours de plus en plus, ils se retirèrent chacun dans son pays, +et délivrèrent Carthage d'une grande alarme. + +Rien ne rebutait les Carthaginois, et ils faisaient toujours de +nouvelles tentatives sur la Sicile. Magon, leur général, qui était un +des deux suffètes, perdit une grande bataille, où il fut tué[230]. Les +chefs des Carthaginois demandèrent la paix, qui leur fut accordée à ces +conditions, qu'ils sortiraient de toutes les villes de la Sicile, et +qu'ils paieraient tous les frais de cette guerre. Ils parurent les +accepter; mais, ayant représenté qu'ils ne pouvaient livrer les villes +sans l'ordre de leur ville, ils obtinrent une trève assez longue pour +envoyer à Carthage. On y profita de cet intervalle pour lever et exercer +de nouvelles troupes, à qui l'on donna pour chef Magon, fils de celui +qui venait d'être tué. Il était tout jeune, mais il avait beaucoup de +mérite et de réputation. Dès qu'il fut arrivé en Sicile, et que le temps +de la trève fut expiré, il donna une bataille contre Denys, où Leptine, +l'un de ses généraux, fut tué, et où il demeura sur la place, du côté +des Syracusains, plus de quatorze mille hommes. Le fruit de cette +victoire fut une paix honorable, qui laissait les Carthaginois en +possession de tout ce qu'ils avaient dans la Sicile, en y ajoutant même +quelques places, et qui leur assignait mille talents pour les frais de +la guerre, c'est-à-dire trois millions de livres[231]. + +[Note 230: Son armée était de 80,000 hommes.--L.] + +[Note 231: 5,500,000 francs.--L.] + +[Marge: Justin. lib. 2, cap. 5.] Ce fut à-peu-près vers ce temps-là qu'à +l'occasion d'un citoyen de Carthage qui avait écrit en grec à Denys pour +lui donner avis du départ de l'armée carthaginoise, il fut défendu, par +arrêt du sénat, aux Carthaginois d'apprendre à écrire ou à parler la +langue grecque, pour les mettre hors d'état d'avoir aucun commerce avec +les ennemis, soit par lettre, soit de vive voix. + +[Marge: Diod. l. 15, pag. 344.] Carthage eut bientôt après une nouvelle +secousse à essuyer. La peste se répandit dans la ville, et y fit de +grands ravages. Des terreurs paniques et de violents transports de +frénésie saisissaient tout-à-coup les malades. Ils sortaient brusquement +de leurs maisons les armes à la main, comme si l'ennemi se fût emparé de +la ville, et tuaient ou blessaient tous ceux qu'ils trouvaient à leur +rencontre. Les Africains et ceux de Sardaigne voulurent profiter de +l'occasion pour secouer un joug qu'ils portaient avec peine; mais les +uns et les autres furent domptés, et rentrèrent dans l'obéissance. Une +entreprise que Denys forma en Sicile, dans le même temps et par les +mêmes vues, ne lui réussit pas mieux. Il mourut quelque temps après, et +eut pour successeur son fils, qui porta le même nom. + +[Marge: Polyb. l. 3, pag. 178.] Nous avons déjà rapporté un premier +traité conclu entre les Romains et les Carthaginois. Il y en eut un +second, qu'Orose dit avoir été conclu la 402e année de la fondation de +Rome, et par conséquent vers le temps dont nous parlons. Ce second +traité contenait à-peu-près les mêmes conditions que le premier, excepté +que ceux de Tyr et d'Utique y étaient nommément compris, et joints aux +Carthaginois. + +[Marge: Diod. l. 16, p. 459-572. Plut. in Timol. AN. M. 3656 CARTH. 498. +ROM. 400. AV. J.C. 348.] Après la mort du premier Denys, il y eut de +grands troubles à Syracuse. Denys le Jeune, qui en avait été chassé, s'y +rétablit à main armée, et y exerça de grandes cruautés. Une partie des +citoyens implora le secours d'Icétès, tyran des Léontins, qui était +originaire de Syracuse. La conjoncture de ces troubles parut +très-favorable aux Carthaginois pour s'emparer de la Sicile, et ils y +envoyèrent une grosse flotte. Dans cette extrémité, ceux d'entre les +Syracusains qui étaient les mieux intentionnés eurent recours aux +Corinthiens, qui les avaient déjà souvent aidés dans leurs périls, et +qui d'ailleurs étaient les peuples de la Grèce les plus déclarés contre +la tyrannie, et les plus vifs défenseurs de la liberté. Les Corinthiens +leur envoyèrent Timoléon. C'était un homme d'un rare mérite, et qui +avait signalé son zèle pour le bien public, en affranchissant sa patrie +du joug de la tyrannie aux dépens de sa propre famille. Il partit avec +dix vaisseaux seulement, et, étant arrivé à Rhége, il éluda par un +heureux stratagème la vigilance des Carthaginois, qui, ayant été avertis +de son départ et de son dessein par Icétès, voulaient l'empêcher de +passer en Sicile. + +Timoléon n'avait guère plus de mille soldats avec lui. Avec cette +poignée de gens, il marche hardiment au secours de Syracuse. Sa petite +troupe se grossit à mesure qu'il avance. Les Syracusains se trouvaient +dans un étrange état, et avaient perdu toute espérance. Ils voyaient les +Carthaginois maîtres du port; Icétès, de la ville; Denys, de la +citadelle. Heureusement, dès que Timoléon fut arrivé, Denys, qui était +sans ressource, lui remit entre les mains la citadelle avec toutes les +troupes, les armes et les vivres qui y étaient, et il se sauva par son +moyen à Corinthe. Timoléon avait fait représenter adroitement aux +soldats étrangers, qui, selon le défaut que nous avons remarqué dans le +gouvernement de Carthage, faisaient la principale force de l'armée de +Magon, et qui même pour la plupart étaient de Grèce, qu'il était bien +étrange que des Grecs travaillassent à rendre les barbares maîtres de la +Sicile, d'où ils passeraient bientôt dans la Grèce; car enfin pouvait-on +s'imaginer que les Carthaginois fussent venus de si loin uniquement pour +établir Icétès tyran à Syracuse? Ces discours s'étant répandus dans le +camp, Magon fut saisi de frayeur; et, comme il ne cherchait qu'un +prétexte pour se retirer, supposant que les troupes étaient prêtes à le +trahir et à l'abandonner, il fit sortir sa flotte du port, et cingla +vers Carthage. Icétès, après son départ, ne put pas tenir long-temps +contre les Corinthiens: ainsi, ils demeurèrent seuls maîtres de toute la +ville. + +Dès que Magon fut arrivé à Carthage, on lui fit son procès. Il prévint +le supplice par une mort volontaire. Son corps fut attaché à une +potence, et exposé en spectacle au peuple. [Marge: Plut. in Timoleone, +p. 248-250.] On leva de nouvelles troupes, et l'on fit partir pour la +Sicile une flotte plus nombreuse encore que la précédente. Elle était +composée de deux cents vaisseaux, sans compter mille barques de +transport; et l'armée, montait à plus de soixante et dix mille hommes. +Ils abordèrent à Lilybée, sous la conduite d'Amilcar et d'Annibal, et +résolurent d'aller d'abord attaquer les Corinthiens. Timoléon ne les +attendit pas, et marcha à leur rencontre. Mais la consternation était si +grande à Syracuse, que, de toutes les troupes qui y étaient, il n'y eut +que trois mille Syracusains qui le suivirent, et quatre mille étrangers; +encore de ces derniers il y en eut mille qui, par crainte, +l'abandonnèrent dans le chemin. Il ne perdit point courage, et, ayant +exhorté le reste de ses troupes à combattre vaillamment pour le salut et +la liberté de leurs alliés, il les mena contre l'ennemi, dont il savait +que le rendez-vous était près d'une petite rivière appelée Crimise. Il +paraissait de la folie à aller attaquer une armée si nombreuse avec +quatre ou cinq mille hommes d'infanterie seulement, et mille chevaux; +mais Timoléon, qui savait que la bravoure conduite par la prudence +l'emporte sur le nombre, comptait sur le courage de ses soldats, qui +paraissaient déterminés à périr plutôt que de céder, et qui demandaient +avec ardeur qu'on les menât contre l'ennemi. L'événement justifia ses +vues et son espérance. La bataille se donna: les Carthaginois furent mis +en déroute. Il y eut de leur côté plus de dix mille hommes de tués, +parmi lesquels il se trouva trois mille citoyens de Carthage, ce qui +causa dans cette ville un grand deuil et une grande consternation. Leur +camp fut pris, et l'on y trouva des richesses immenses: on fit aussi un +grand nombre de prisonniers. + +[Marge: Plut. pag. 248-250.] Timoléon, avec les nouvelles de sa +victoire, envoya à Corinthe les plus belles armes qui se trouvèrent +parmi le butin; car il voulait que sa ville fût louée et admirée de tous +les hommes, lorsqu'ils verraient que c'était la seule de toutes les +villes de Grèce où les plus beaux temples étaient ornés, non de +dépouilles grecques, ni d'offrandes teintes encore du sang de la nation, +et dont la vue ne pouvait que renouveler un souvenir funeste, mais de +dépouilles barbares, qui, par de belles inscriptions, faisaient +connaître en même temps et le courage et la reconnaissance religieuse de +ceux qui les avaient remportées: car elles disaient _que les +Corinthiens, et Timoléon leur général, après avoir affranchi du joug des +Carthaginois les Grecs établis dans la Sicile, avaient appendu ces armes +dans les temples pour en rendre aux dieux des actions de graces +immortelles_. + +Après cela, Timoléon, laissant dans le pays ennemi les troupes +étrangères pour achever de piller et de ravager toutes les terres des +Carthaginois, s'en retourna à Syracuse. En arrivant, il bannit de la +Sicile les mille soldats qui l'avaient abandonné en chemin, et il les +fit sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en tirer d'autre +vengeance. + +Cette victoire des Corinthiens fut suivie de la prise de plusieurs +villes, ce qui obligea les Carthaginois à demander la paix. + +Autant que les apparences du succès les rendaient prompts à faire de +grands efforts et à mettre sur pied de puissantes armées de terre et de +mer, et que la prospérité leur faisait user de la victoire avec +insolence et avec cruauté, autant une adversité imprévue les jetait dans +le découragement, leur faisait perdre tout d'un coup de vue toutes leurs +ressources, et leur inspirait la bassesse d'aller demander quartier à +des ennemis peu considérables, et d'en accepter sans honte les +conditions les plus dures et les plus humiliantes. Celles qu'on leur +imposa ici, en leur accordant la paix, furent: qu'ils ne tiendraient que +les terres qui étaient au-delà du fleuve Halycus[232]; qu'ils +laisseraient la liberté à tous ceux du pays d'aller s'établir à Syracuse +avec leurs familles et leurs biens; et qu'il ne conserveraient avec les +tyrans ni alliance ni intelligence. + +[Note 232: Cette rivière n'est pas loin d'Agrigente; elle est nommée +_Lycus_ dans Diodore [XVI, § 82] et dans Plutarque [in _Timol._, p. 252 +D.]; mais on croit que c'est une faute. + += Cela est certain. Diodore donne ailleurs le vrai nom de cette rivière +(XV, § 17, XXIII, eclog. 9; XXIV, § 1).--L.] + +[Marge: Justin. lib. 21, c. 4.] Il paraît que c'est à peu près dans le +temps dont nous venons de parler qu'arriva à Carthage ce qu'on lit dans +Justin. Hannon, l'un de ses citoyens les plus puissants, forma le +dessein de se rendre maître de la république, en faisant périr tout le +sénat. Il choisit pour cette cruelle exécution le jour même des noces de +sa fille, où il devait donner chez lui un repas aux sénateurs, et les +faire tous empoisonner. La chose fut découverte. On n'osa pas punir un +crime si horrible, tant était grand le crédit du coupable; on se +contenta de le prévenir et de le détourner par un décret qui défendait +en général la trop grande magnificence des noces, et mettait certaines +bornes aux dépenses qu'on y pourrait faire. Voyant que la ruse lui avait +mal réussi, il songea à employer la force ouverte en armant tous les +esclaves. Il fut encore decouvert; et, pour éviter la punition, il se +retira avec vingt mille esclaves armés dans un château extrêmement +fortifié, et de là il tâcha d'engager dans sa révolte les Africains et +le roi des Maures, mais en vain. Il fut pris et conduit à Carthage. +Après qu'on l'eut battu de verges, on lui arracha les yeux, on lui brisa +les bras et les cuisses, on le fit mourir à la vue du peuple, et l'on +attacha à la potence son corps tout déchiré de coups. Ses enfants et +tous ses parents, quoiqu'ils n'eussent pris aucune part à sa +conspiration, en eurent à son supplice. On les condamna tous à la mort, +afin de ne laisser personne dans sa famille en état ou d'imiter son +crime, ou de venger sa mort. Tel était le génie de Carthage: toujours +sévère et excessive dans ses punitions, elle les portait aux dernières +rigueurs, et les étendait jusque sur les innocents, sans consulter ni +l'équité, ni la modération, ni la reconnaissance. + +[Marge: Diod. l. 19, p. 651-656, 710-712-737 743-760. Justin. l. 2, cap. +116. AN. M. 3685 CARTH. 527. ROM. 429. AV. J.C. 319.] J'ai maintenant à +parler des guerres que soutinrent les Carthaginois, tant dans la Sicile +que dans l'Afrique même, contre Agathocle qui, pendant plusieurs années, +leur donna beaucoup d'exercice. + +Cet Agathocle était Sicilien, d'une naissance obscure et d'une condition +très-basse. Soutenu d'abord par les forces des Carthaginois, il avait +envahi la souveraine autorité dans Syracuse, et en était devenu le +tyran. Dans les commencements ils réprimèrent ses entreprises, et +Amilcar leur chef le fit consentir à un traité qui mettait la paix dans +la Sicile. Mais il n'en garda pas long-temps les conditions et il se +déclara bientôt contre les Carthaginois mêmes, qui, sous la conduite +d'Amilcar, remportèrent sur lui une victoire[233] considérable, après +laquelle il fut obligé de se renfermer dans Syracuse. Les Carthaginois +l'y poursuivirent, et formèrent le siège de cette importante place, dont +la prise devait les rendre maîtres de toute la Sicile. + +[Note 233: C'était proche du fleuve et de la ville d'Hymère.] + +Agathocle, qui leur était beaucoup inférieur en force, et qui d'ailleurs +se voyait abandonné par tous les alliés à cause de sa cruauté inouïe, +conçut un dessein si hardi et si impraticable selon toutes les +apparences, que, même après l'exécution et le succès, il paraît encore +presque incroyable: c'était de porter la guerre en Afrique, et d'aller +assiéger Carthage, lui qui ne pouvait ni se défendre en Sicile, ni +soutenir le siége de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas +moins étonnant que l'entreprise même. Il ne s'ouvrit à personne sur son +dessein, et se contenta de déclarer au peuple qu'il avait imaginé un +moyen sûr de le tirer du péril où il était; qu'il ne s'agissait que de +supporter avec patience, pendant un court intervalle, les incommodités +du siége; qu'au reste il laissait à ceux qui ne pourraient se résoudre à +prendre ce parti la liberté de sortir de la ville. Il n'en sortit que +seize cents personnes. Il y laissa son frère Antandre, avec assez de +troupes et de vivres pour faire une bonne défense. Il accorda la liberté +à tous les esclaves qui étaient en âge de porter les armes, et, après +leur avoir fait prêter serment, il les joignit à ses troupes. Il +n'emporta que cinquante talents[234] pour les besoins présents, bien +assuré de trouver dans le pays ennemi tout ce qui lui serait nécessaire. +Il partit donc avec deux de ses fils, Archagathe et Héraclide, sans +qu'aucun sût où la flotte devait faire voile. Ils croyaient tous qu'on +les mènerait dans l'Italie ou dans la Sardaigne pour y faire du butin, +ou vers les côtes de la Sicile qui appartenaient à l'ennemi, pour en +faire le dégât. Les Carthaginois, surpris d'un départ si inopiné, se +mirent en état de l'empêcher; mais Agathocle se déroba à leur poursuite, +et prit le large. + +[Note 234: Cinquante mille écus. = 257,000 francs.--L.] + +Il ne découvrit son dessein que lorsqu'on fut abordé en Afrique. Là, +ayant assemblé ses troupes, il leur exposa ses raisons en peu de mots. +Il leur représenta que l'unique moyen de délivrer leur patrie était de +porter la guerre dans le pays ennemi; qu'il les menait, eux qui étaient +aguerris et intrépides, contre des citoyens amollis et énervés par les +délices d'une vie oisive et voluptueuse; que les habitants du pays, +accablés du joug d'une servitude également dure et honteuse, au premier +bruit de leur arrivée, viendraient en foule se joindre à eux; que la +hardiesse seule de leur projet déconcerterait les Carthaginois, qui ne +s'attendaient à rien moins qu'à voir l'ennemi à leurs portes; qu'enfin +jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne ferait plus +d'honneur que celle-ci, puisque toutes les richesses de Carthage +seraient la récompense des vainqueurs, et que tous les siècles +parleraient avec éloge et avec admiration de leur courage. Tous les +soldats, se croyant déjà maîtres de Carthage, applaudirent à son +discours. Une seule chose les inquiétait, c'était l'éclipse de soleil +qui était arrivée précisément à leur départ. Les peuples alors, même les +plus policés, connaissaient peu la cause de ces phénomènes +extraordinaires de la nature, et étaient accoutumés par leurs devins à +en tirer, des conjectures superstitieuses et arbitraires, qui servaient +souvent à régler les plus grandes entreprises. Agathocle rassura ses +soldats en leur faisant entendre que ces sortes de defaillances des +astres marquaient toujours un changement dans l'état présent; qu'ainsi +le bonheur des Carthaginois allait prendre fin, et qu'il passerait de +leur côté. + +Voyant les soldats bien disposés, il exécuta presque dans le même temps +une seconde entreprise encore plus hardie et plus hasardeuse que n'avait +été la première, par laquelle il les avait transportés en Afrique; ce +fut de brûler entièrement la flotte qui les y avait amenes. Plusieurs +raisons le déterminèrent à prendre un parti si extrême. Il n'avait aucun +bon port en Afrique où il pût mettre ses vaisseaux en sûreté. Les +Carthaginois, étant maîtres de la mer, n'auraient pas manque de venir +bientôt s'emparer sans résistance de sa flotte: s'il avait laissé tout +ce qu'il fallait de troupes pour la defendre, il aurait trop affaibli +son armée, d'ailleurs assez mediocre, et il se serait mis hors d'état de +tirer aucun avantage de cette diversion inopinée, qui dépendait +uniquement d'un succès prompt et éclatant; enfin, il voulait mettre ses +soldats dans la nécessité de vaincre, en ne leur laissant d'autre +ressource que la victoire. Il fallait bien du courage pour prendre une +telle résolution. Il y avait préparé les officiers, qui lui étaient tous +dévoués, et suivaient en tout ses impressions. On le vit donc paraître +tout d'un coup dans l'assemblée avec une couronne sur la tête et un +habit éclatant, dans l'équipage d'un homme qui se prépare à une +cérémonie de religion. Alors prenant la parole: «Lorsque nous partîmes +de Syracuse, dit-il, et que l'ennemi nous poursuivait vivement, dans +cette funeste extrémité, j'eus recours à Proserpine et à Cérès, +divinités protectrices de la Sicile, et je leur promis, si elles nous +délivraient d'un danger si pressant, de brûler en leur honneur tous nos +vaisseaux dès que nous serions arrivés ici. Aidez-moi, soldats, à +m'acquitter de mon vœu: les déesses sauront bien nous dédommager de ce +sacrifice.» En même temps, le flambeau à la main, il s'avance à grands +pas vers le vaisseau qu'il montait, et y met lui-même le feu. Tous les +officiers en font autant chacun de leur côté, et sont suivis du soldat. +Les trompettes sonnaient de toutes parts, et toute l'armée retentissait +de cris de joie et d'applaudissements. En un moment la flotte fut +brûlée. On n'avait pas laissé aux soldats le temps de réfléchir sur la +proposition qu'on leur faisait; une ardeur aveugle et impétueuse les +avait tous entraînés. Mais, lorsqu'ils furent un peu revenus à +eux-mêmes, et que, mesurant dans leur esprit cette vaste étendue de mer +qui les séparait de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi, sans +ressource et sans aucun moyen d'en sortir, une noire tristesse et un +morne silence succédèrent à ces marques de joie et à ces acclamations +qui avaient été générales dans toute l'armée. + +Agathocle ne laissa pas non plus ici le temps aux réflexions. Il +conduisit sur-le-champ son armée vers une place qu'on appelait _la +Grande-Ville_[235], qui était du domaine de Carthage. Le pays qui y +conduisait était le lieu du monde le plus délicieux et le plus agréable +à la vue. On voyait de tous côtés de grandes prairies entrecoupées de +ruisseaux agréables, et couvertes de toutes sortes de troupeaux; des +maisons de campagne bâties avec une magnificence extraordinaire; de +belles avenues plantées d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute +espèce; des jardins d'une vaste étendue, et entretenus avec un soin et +une propreté qui faisait plaisir à l'œil. Cette vue ranima les soldats: +ils arrivèrent pleins de courage à la Grande-Ville, qu'ils emportèrent +d'emblée, et s'y enrichirent du butin qui leur fut abandonné. Tunis ne +fit pas plus de résistance: cette place n'était pas fort éloignée de +Carthage. + +[Note 235: _Mégalopolis_: Rollin aurait dû conserver ce nom, comme +ceux de _Néapolis_, _Tripolis_, etc.--L.] + +L'alarme y fut grande quand on apprit que l'ennemi était dans le pays, +et avançait à grandes journées vers la ville. L'arrivée d'Agathocle fit +conclure que les armées des Carthaginois avaient été défaites devant +Syracuse, et leur flotte entièrement dissipée. Le peuple court en +desordre dans la place publique: le sénat s'assemble à la hâte et +tumultuairement. On délibère sur les moyens de sauver la ville. Il n'y +avait point de troupes sur pied qu'on pût opposer à l'ennemi, et le +danger présent ne permettait pas d'attendre celles qu'on pourrait lever +à la campagne et chez les alliés. Il fut donc résolu, après bien des +avis, d'armer les citoyens. Le nombre de troupes monta à quarante mille +hommes d'infanterie, mille chevaux et deux mille chariots armés en +guerre. On en donna le commandement à Hannon et à Bomilcar, quoique, par +des intérêts de famille, ils fussent divisés entre eux. Ils marchèrent +aussitôt à l'ennemi, et, l'ayant atteint, rangèrent leur armée en +bataille. Les troupes d'Agathocle ne montaient qu'à treize ou quatorze +mille hommes. On donna le signal, le combat fut très-rude. Hannon, avec +sa cohorte sacrée (c'était l'élite des troupes carthaginoises), soutint +long-temps les Grecs, et les enfonça même quelquefois; mais enfui, +accablé d'une grêle de pierres, et percé de coups, il tomba mort. +Bomilcar aurait pu rétablir le combat; mais il avait des raisons +secrètes et personnelles de ne pas procurer la victoire à sa patrie. +Ainsi il jugea à propos de se retirer avec ses troupes, et il fut suivi +du reste de l'armée, qui se vit obligée malgré elle de céder à l'ennemi. +Agathocle, après l'avoir poursuivie pendant quelque temps, revint sur +ses pas, et pilla le camp des Carthaginois. On y trouva vingt mille +paires de menottes, dont ils s'étaient fournis, comptant sûrement qu'ils +feraient beaucoup de prisonniers. Le fruit de la victoire fut la prise +d'un grand nombre de places, et la révolte de plusieurs habitants du +pays qui se joignirent au vainqueur. + +[Marge: Liv. lib. 28, n. 43.] Cette descente d'Agathocle en Afrique fit +naître sans doute dans l'esprit de Scipion l'idée de tenter contre la +même république, et en partant du même lieu, une semblable entreprise. +Aussi, en répondant à Fabius, qui taxait de témérité le dessein qu'il +avait de porter la guerre de Sicile en Afrique, il ne manqua pas de +citer l'exemple d'Agathocle, pour montrer que souvent l'unique moyen de +se débarrasser d'un ennemi trop pressant, c'est de passer dans son pays, +et qu'on se sent un tout autre courage en attaquant qu'en se defendant. + +[Marge: Diod. l. 17, p.519 Quint. Curt. lib. 4, cap. 3.] Pendant que les +Carthaginois étaient ainsi pressés par leurs ennemis, ils reçurent une +ambassade de Tyr. Elle venait implorer leur secours contre +Alexandre-le-Grand, qui était tout près d'emporter cette ville, qu'il +assiégeait depuis long-temps[236]. L'extrémité où étaient réduits leurs +compatriotes (car ils les appelaient ainsi) les toucha aussi vivement +que leur propre danger. Étant hors d'état de les secourir, ils se +crurent au moins obligés de les consoler, et députèrent vers eux trente +de leurs principaux citoyens, pour leur témoigner la douleur où ils +étaient de ne pouvoir leur envoyer de troupes dans un besoin si +pressant. Les Tyriens, déchus de l'unique espérance qui leur restait, ne +perdirent pourtant point courage. Ils remirent entre les mains de ces +députés leurs femmes, leurs enfants et tous les vieillards de la ville; +et, délivrés d'inquiétude pour ce qu'ils avaient de plus cher au monde, +ils ne songèrent plus qu'à se défendre avec courage, préparés à tout +événement. Carthage reçut cette troupe désolée avec toutes les marques +possibles d'amitié, et rendit à des hôtes si chers et si dignes de +compassion tous les services qu'ils auraient pu attendre des pères les +plus affectionnés et des mères les plus tendres. + +[Note 236: Le fait peut être vrai; mais le synchronisme est faux. La +prise de Tyr par Alexandre est de l'an 330 avant J.C. et le siège de +Carthage par Agathocle est de l'an 308. Alexandre était mort depuis 16 +ans. Quinte-Curce a fait un anachronisme d'environ 22 ans.--L.] + +Quinte-Curce place l'ambassade de Tyr vers les Carthaginois pendant que +les Syracusains ravageaient l'Afrique, et lorsqu'ils s'étaient avancés +jusqu'aux portes de Carthage; mais l'expédition d'Agathocle contre +l'Afrique ne peut pas se concilier avec le siége de Tyr, qui lui est +antérieur de plus de vingt ans. + +Elle songea en même temps à chercher un remède aux maux dont elle était +elle-même accablée. On regarda l'état présent de la république comme un +effet de la colère des dieux; et on reconnut l'avoir justement méritée, +sur-tout par rapport à deux divinités à l'égard desquelles on avait +manqué aux devoirs prescrits par la religion, et observés autrefois avec +beaucoup d'exactitude. C'était une coutume à Carthage, aussi ancienne +que la ville même, d'envoyer tous les ans à Tyr, d'où elle tirait son +origine, la dîme de tous les revenus de la république, et d'en faire une +offrande à Hercule, le patron et le protecteur des deux villes. Le +domaine, et par conséquent le revenu de Carthage, s'étant augmenté +considérablement depuis un certain temps, on avait diminué la portion du +dieu, et il s'en fallait bien qu'on lui envoyât la dîme en entier. Le +scrupule les saisit: ils reconnurent et avouèrent publiquement leur +mauvaise foi et leur sacrilége avarice; et, pour expier leur faute, ils +envoyèrent à Tyr un grand nombre de présents et de petites chapelles des +dieux, toutes d'or, dont le prix montait à une grande somme. + +Un autre violement de la religion, qui ne parut pas moins considérable à +leur superstition inhumaine que le premier, causa aussi de grands +scrupules. Anciennement on immolait à Saturne les enfants des meilleures +maisons de Carthage. Ils se reprochèrent d'avoir manqué de rendre à +cette divinité tous les honneurs qu'ils lui croyaient dus, et d'avoir +usé de fraude et de mauvaise foi à son égard en offrant à la place des +enfants de qualité, d'autres enfants de pauvres ou d'esclaves, qu'on +achetait dans cette vue. Pour expier une si étrange impiété, on immola à +ce dieu sanguinaire deux cents enfants tirés des plus nobles maisons de +la ville; et plus de trois cents personnes, qui se sentaient coupables +d'un crime si affreux, s'offrirent elles-mêmes en sacrifice pour +éteindre par leur sang la colère des dieux. + +Après ces expiations, on dépêcha vers Amilcar en Sicile pour lui porter +les nouvelles de ce qui était arrivé en Afrique, et le presser d'envoyer +du secours. Il donna ordre aux députés de garder un profond silence sur +la victoire d'Agathocle, et répandit un bruit tout contraire, assurant +que ce général avait été entièrement défait avec toutes ses troupes, et +que sa flotte avait été prise par les Carthaginois; et, pour confirmer +ce bruit, il montrait les ferrements des vaisseaux, qu'on avait eu soin +de lui envoyer. On ne douta point dans la ville que cette nouvelle ne +fût vraie: le grand nombre songeait déjà à se rendre et à capituler, +lorsqu'une galère à trente rames, qu'Agathocle avait fait construire à +la hâte, arriva dans le port, et parvint, non sans peine et sans danger, +jusqu'aux assiégés. La nouvelle de la victoire d'Agathocle se répandit +bientôt dans toute la ville, et rendit la joie et le courage à tous les +habitants. Amilcar fit un dernier effort pour emporter la ville [Marge: +Diod. pag. 767-769.] d'assaut, et fut repoussé avec perte. Il leva le +siége, et envoya cinq mille hommes de secours à sa patrie. Quelque temps +après, ayant repris le siége, et croyant surprendre les Syracusains en +les attaquant de nuit, son dessein fut découvert, et il tomba vif entre +les mains des ennemis, qui lui firent souffrir les derniers supplices. +La tête d'Amilcar fut envoyée sur-le-champ à Agathocle. Il s'approcha +aussitôt du camp des ennemis, et y répandit une consternation générale +en leur montrant la tête de ce commandant, qui leur marquait en quel +état étaient leurs affaires de Sicile. + +[Marge: Diod. p. 779-781. Justin. lib. 22, c. 7.] Aux ennemis étrangers +s'en joignit un domestique, plus dangereux et plus à craindre que les +autres: c'était Bomilcar leur général, et qui actuellement exerçait la +première magistrature. Il songeait depuis long-temps à se faire tyran +dans Carthage, et à s'y procurer une autorité souveraine. Il crut que +les troubles présents lui en offriraient une occasion favorable. Il +entre donc dans la ville, et, soutenu par un petit nombre de citoyens +complices de sa révolte, et par une troupe de soldats étrangers, il se +fait déclarer tyran, et commence en effet à montrer qu'il l'était +véritablement, en égorgeant sans pitié tout ce qu'il rencontre de +citoyens dans les rues. Un grand tumulte s'étant élevé dans la ville, on +crut d'abord que c'était l'ennemi qui y était entré par trahison: mais, +lorsqu'on eut reconnu que c'était Bomilcar, la jeunesse s'arma pour +repousser le tyran, et du haut des toits on accabla ses gens de traits +et de pierres. Quand il vit une armée en forme marcher contre lui, il se +retira avec sa troupe sur un lieu élevé, dans le dessein de s'y bien +défendre, et de vendre chèrement sa vie. Pour épargner le sang des +citoyens, on leur fit promettre à tous, sans exception, une amnistie +générale, s'ils quittaient leurs armes. Il se rendirent à cette +condition, et on leur tint parole, excepté à Bomilcar leur chef. Les +Carthaginois, sans avoir égard à leur serment, le condamnèrent à mort, +et l'attachèrent à une croix, où ils lui firent souffrir les plus cruels +supplices. Du haut de sa potence, comme d'un tribunal, il harangua le +peuple, et se crut en droit de lui reprocher avec force son injustice, +son ingratitude et sa perfidie, en faisant le dénombrement de beaucoup +d'illustres généraux dont il avait payé les services par une mort +infâme. Il expira sur la croix en leur faisant ces reproches. + +[Marge: Diod. pag. 777-779, et 791-802. Justin. l. 22, c. 7 et 8.] +Agathocle avait engagé dans son parti un puissant roi de Cyrène, nommé +Ophellas, dont il avait flatté l'ambition par de magnifiques espérances, +en lui faisant entendre que, content pour lui-même de la Sicile, il lui +laisserait l'empire de l'Afrique. Comme les plus grands crimes ne lui +coûtaient rien lorsqu'il espérait en pouvoir tirer quelque utilité, dès +que ce prince lui eut amené son armée, il le fit périr par une perfidie +sans exemple, afin de se rendre maître de ses troupes. Plusieurs peuples +étaient entrés dans son alliance. Il avait sous son pouvoir un grand +nombre de places fortes. Voyant les affaires d'Afrique en bon état, il +crut devoir songer à celles de Sicile, et il y passa, ayant laissé le +commandement des troupes à son fils Archagathe. Sa renommée et le bruit +de ses conquêtes l'y avaient précédé. Quand on sut qu'il y était arrivé, +plusieurs villes se rendirent à lui; mais les mauvaises nouvelles qu'il +reçut d'Afrique l'obligèrent bientôt d'y retourner. Son absence avait +tout changé; et, quelque effort qu'il fit, il ne put y rétablir ses +affaires. Toutes ses places s'étaient rendues à l'ennemi; les Africains +avaient quitté son parti; il avait perdu une partie de ses troupes; ce +qui lui en restait n'était pas en état de tenir tête aux Carthaginois, +et il ne pouvait les transporter en Sicile, parce qu'il manquait de +vaisseaux, et que les ennemis étaient maîtres de la mer; il ne pouvait +espérer ni paix, ni traité de la part des barbares, qu'il avait insultés +d'une manière si outrageante, étant le premier qui eût osé faire une +descente dans leur pays. Dans cette extrémité, il ne songea plus qu'à +sauver sa vie. Après plusieurs aventures, lâche déserteur de son armée, +et cruel traître de ses enfants, qu'il abandonnait à la boucherie, il se +déroba par la fuite aux maux qui le menaçaient, et arriva avec un petit +nombre de personnes à Syracuse. Ses soldats, se voyant ainsi trahis, +égorgèrent ses enfants et se rendirent à l'ennemi. Lui-même fit bientôt +après une fin misérable, et termina par une mort cruelle une vie remplie +de crimes[237]. + +[Note 237: Il mourut empoisonné par Méganon qui fit aussi massacrer +Archagathe, fils d'Agathocle, et voulut ensuite usurper l'autorité à +Syracuse.--L.] + +[Marge: Justin l. 21, cap. 6.] On peut aussi placer ici un autre fait +rapporté par Justin. Le bruit des conquêtes d'Alexandre-le-Grand fit +craindre aux Carthaginois qu'il ne songeât à tourner ses armes du côté +de l'Afrique. Le malheur de Tyr, d'où ils tiraient leur origine, et +qu'il venait de détruire; l'établissement d'Alexandrie, qu'il avait +bâtie sur les confins de l'Afrique et de l'Égypte, comme pour opposer à +Carthage une ville rivale; les prospérités non interrompues de ce +prince, qui ne mettait point de bornes ni à son ambition, ni à son +bonheur, tout cela leur donnait de justes alarmes. Pour découvrir ses +sentiments et sonder ses pensées, Amilcar, surnommé Rhodanus, feignant +d'avoir été chassé de sa patrie par les cabales de ses ennemis, passa +dans le camp d'Alexandre, à qui il fut présenté, par le moyen de +Parménion, et lui offrit ses services. Le roi le reçut fort bien, et eut +plusieurs entretiens avec lui. Amilcar ne manqua pas de mander à ses +compatriotes tout ce qu'il avait pu découvrir. Cependant, quand il fut +revenu à Carthage, après la mort d'Alexandre, il fut traité comme un +traître qui avait vendu sa patrie au roi, et mis à mort par une sentence +qui prouvait également l'ingratitude et la cruauté des Carthaginois. + +[Marge: Polyb. l. 3, pag. 180. AN. M. 3727 CARTH. 569. ROM. 471. AV. +J.C. 277.] Il me reste à parler des guerres que les Carthaginois +soutinrent en Sicile du temps de Pyrrhus, roi d'Épire. Les Romains, à +qui les desseins de ce prince ambitieux n'étaient pas inconnus, pour se +fortifier contre les entreprises qu'il pourrait faire en Italie, avaient +renouvelé leurs traités avec les Carthaginois, qui, de leur côté, ne +craignaient pas moins qu'il ne passât en Sicile. On ajouta aux +conditions des traités précédents qu'en cas de guerre de la part de +Pyrrhus les deux peuples se prêteraient mutuellement du secours. + +[Marge: Justin. l. 18, cap. 2.] La prévoyance des Romains n'avait pas +été vaine. Pyrrhus tourna ses armes contre l'Italie, et y remporta +plusieurs victoires. Les Carthaginois, en conséquence du dernier traité, +se crurent obligés de secourir les Romains, et leur envoyèrent une +flotte de six-vingts vaisseaux, commandée par Magon. Ce général, ayant +été admis à l'audience du sénat, lui marqua la part que ses maîtres +prenaient à la guerre qu'ils avaient appris qu'on leur suscitait, et il +leur offrit ses services. Le sénat témoigna sa reconnaissance pour la +bonne volonté des Carthaginois, mais, pour le présent, n'accepta point +leur secours. + +[Marge: Ibid.] Magon, quelques jours après, se transporta près de +Pyrrhus, sous prétexte de pacifier ses différends au nom des +Carthaginois, mais en effet pour le sonder et pour pressentir ses +desseins au sujet de la Sicile, où le bruit commun était qu'il avait +résolu de passer. Ils craignaient également que Pyrrhus ou les Romains +ne prissent connaissance des affaires de cette île, et n'y fissent +passer des troupes. + +En effet les Syracusains, assiégés depuis quelque temps par les +Carthaginois, avaient envoyé députés sur députés vers Pyrrhus pour le +presser de venir à leur secours. Ce prince avait une raison particulière +de prendre les intérêts de Syracuse, ayant épousé Lanassa, fille +d'Agathocle, dont il avait eu un fils nommé Alexandre. Il partit enfin +de Tarente, passa le détroit, et entra en Sicile. Ses conquêtes d'abord +y furent si rapides, qu'il ne resta dans toute l'île, aux Carthaginois, +qu'une seule ville, qui était Lilybée. Il en forma le siége; mais il fut +bientôt obligé de le lever, tant il y trouva de résistance; et +d'ailleurs on le pressait de retourner en Italie, où sa présence était +absolument nécessaire. Elle ne l'était pas moins en Sicile; et, dès +qu'il en fut sorti, elle retourna à ses anciens maîtres. Ainsi il perdit +cette île avec autant de rapidité qu'il l'avait conquise. [Marge: Plut. +in Pyrrh. pag. 398.] Quand il se fut embarqué, tournant les yeux vers la +Sicile:[238] _Oh! le beau champ de bataille_, dit-il à ceux qui étaient +autour de lui, _que nous laissons là aux Carthaginois et aux Romains_! +Et sa prédiction se vérifia bientôt. + +[Note 238: Ὁίαν ἀπολείπομεν, ὦ φίλοι, Καρχηδονίοις καὶ Ῥωμαίοις +παλαίσραν. Le mot grec est beau. En effet, la Sicile fut comme _une +palestre_ où les Carthaginois et les Romains s'exercèrent dans le métier +de la guerre, et semblèrent, pendant plusieurs années, _lutter_ les uns +contre les autres.] + +Après son départ, la première magistrature de Syracuse fut déférée à +Hiéron; et dans la suite on lui accorda d'un commun consentement le nom +et l'autorité de roi, tant on se trouvait bien sous son gouvernement. Il +fut chargé de la guerre contre les Carthaginois, et remporta sur eux +plusieurs avantages; mais des intérêts communs réunirent les +Carthaginois et les Syracusains contre un nouvel ennemi qui commençait à +paraître en Sicile et qui leur donnait aux uns et aux autres de vives et +de justes alarmes: c'étaient les Romains, qui, débarrassés de tous les +ennemis qu'ils avaient eu à combattre jusque-là dans l'Italie même, se +virent enfin en état de porter leurs armes au-dehors, et d'y jeter les +fondements de cette vaste domination, dont il est vraisemblable que +dès-lors ils avaient conçu l'idée et formé le projet. La Sicile était +trop à leur bienséance pour ne pas songer à s'y établir. Ils saisirent +avidement une occasion favorable d'y passer, qui se présenta pour-lors à +eux, et qui causa leur rupture avec les Carthaginois, et donna lieu à la +première guerre punique. C'est ce que nous exposerons plus au long, en +rapportant les causes de cette guerre. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE II. + + HISTOIRE DE CARTHAGE, DEPUIS LA PREMIÈRE GUERRE + PUNIQUE JUSQU'À SA DESTRUCTION. + +Le plan que je me suis proposé ne me permet pas d'entrer dans un détail +exact des guerres entre Rome et Carthage, ce qui appartient plutôt à +l'histoire romaine, à laquelle je n'ai point dessein de toucher, si ce +n'est en passant et par occasion. Je n'en rapporterai donc que ce qui me +paraîtra le plus propre à donner une juste idée de la république dont +j'entreprends de parler, en m'arrêtant principalement sur ce qui regarde +les Carthaginois mêmes, et sur ce qui s'est passé de plus important en +Sicile, en Espagne et en Afrique; ce qui ne laisse pas d'avoir une assez +grande étendue. + +J'ai déjà remarqué que, depuis la première guerre punique jusqu'à la +destruction de Carthage, il s'était écoulé cent dix-huit ans. Tout ce +temps peut se diviser en cinq parties, ou cinq intervalles. + + I. La première guerre punique dure vingt-quatre + ans. 24 + + II. L'intervalle entre la première et la seconde + guerre punique est aussi de vingt-quatre ans. 24 + + III. La seconde guerre punique dure dix-sept + ans. 17 + + IV. L'intervalle entre la seconde et la troisième + est de quarante-neuf ans. 49 + + V. La troisième guerre punique, terminée par + la destruction de Carthage, ne dure que quatre + ans et quelques mois. 4 + ---- + 118 + +ARTICLE PREMIER. + +_Première guerre punique._ + +Voici quelle fut l'occasion de la première guerre punique. Des soldats +campaniens, qui étaient à la solde [Marge: Polyb. lib. 1 pag. 5.] +d'Agathocle, tyran de Sicile, étant entrés comme amis dans la ville de +Messine, égorgèrent bientôt après une partie des citoyens, chassèrent +les autres, épousèrent leurs femmes, envahirent tous leurs biens, et +demeurèrent seuls maîtres de cette place, qui était fort importante. Ils +prirent le nom de _Mamertins_[239]. [Marge: AN. M. 3724 ROM. 468. AV. +J.C. 280.] A leur exemple, et par leur secours, une légion romaine[240] +traita de la même sorte la ville de Rhége, située vis-à-vis de Messine, +à l'autre côté du détroit; et ces deux villes perfides, se soutenant +mutuellement dans la suite, se rendirent formidables à leurs voisins, +sur-tout celle de Messine, qui devint fort puissante, et causa beaucoup +d'inquiétude, tant aux Syracusains qu'aux Carthaginois, qui étaient +maîtres d'une partie de la Sicile. Dès que les Romains se virent +délivrés des ennemis qu'ils avaient eus jusque-là sur les bras, et +surtout de Pyrrhus, ils songèrent à punir le crime de leurs citoyens, +qui s'étaient établis à Rhége d'une manière si injuste et si cruelle +depuis près de dix ans. Ils prirent la ville, et tuèrent pendant +l'attaque la plus grande partie des habitants, que le désespoir avait +fait combattre jusqu'à la mort. Il n'en resta que trois cents, qui +furent conduits à Rome, et qui, après avoir été battus de verges dans la +place publique, furent tous décapités. La vue des Romains, dans cette +exécution sanglante, était de justifier auprès des alliés leur bonne foi +et leur innocence. Rhége, sur-le-champ, fut restituée à ses véritables +maîtres. Les Mamertins, considérablement affaiblis, tant par la chûte de +leurs alliés que par les échecs qu'ils avaient soufferts de la part des +Syracusains, qui venaient de choisir Hiéron pour leur roi, crurent +devoir songer à leur sûreté; mais la division se mit parmi les +habitants. Les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres +appelèrent à leur secours les Romains, résolus de leur livrer la ville. + +[Note 239: Selon Festus, ce nom venait du mot _Mamers_ qui, dans la +langue campanienne, signifie _Mars_.--L.] + +[Note 240: Cette légion était composée de _Campaniens_, commandés +par Décius Jubellus _Campanien_. Ce fait n'est pas indifférent. Il +explique la révolte de la légion, de concert avec les Mamertins de +Messine.--L.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 9-11.] L'affaire fut mise en délibération dans +le sénat romain, qui, en l'envisageant par ses différentes faces, y +trouva de la difficulté. D'un côté, il paraissait honteux et indigne de +la vertu romaine de prendre ouvertement la défense de traîtres et de +perfides, qui étaient précisément dans le même cas que ceux de Rhége, +qu'on venait de punir si sévèrement. D'un autre côté, il était de la +dernière importance d'arrêter les progrès des Carthaginois, qui, non +contents des conquêtes qu'ils avaient faites en Afrique et en Espagne, +s'étaient encore rendus maîtres de presque toutes les îles de la mer de +Sardaigne et d'Étrurie, et le deviendraient bientôt certainement de la +Sicile entière, si on leur abandonnait Messine: or, de là en Italie la +distance n'était pas grande; et c'était en quelque sorte inviter un +ennemi si puissant à y passer, que de lui en ouvrir ainsi l'entrée. Ces +raisons, quelque fortes qu'elles fussent, ne purent déterminer le sénat +à se déclarer pour les Mamertins, et les motifs d'honneur et de justice +l'emportèrent ici sur ceux de l'intérêt et de la politique. [Marge: AN. +M. 3741 CARTH. 583. ROM. 485. AV. J.C. 263. Front. [Strateg. I. 4. 11.]] +Mais le peuple ne fut pas si délicat; dans l'assemblée qui se tint à ce +sujet, il fut résolu qu'on secourrait les Mamertins. Le consul Appius +Claudius partit sur-le-champ avec son armée, et traversa hardiment le +détroit, après avoir trompé par une ingénieuse ruse la vigilance du +général des Carthaginois. Ceux-ci, moitié par ruse, moitié par force, +furent chassés de la citadelle, et la ville aussitôt fut remise entre +les mains du consul. Les Carthaginois firent pendre leur chef pour avoir +livré si facilement la citadelle, et ils se préparèrent à assiéger la +ville avec toutes leurs troupes. Hiéron y joignit les siennes; mais le +consul, les ayant battus séparément, fit lever le siége et ravagea +impunément tout le pays voisin, les ennemis n'osant plus paraître devant +lui. Ce fut là la première expédition des Romains hors de l'Italie. + +On doute[241] si les motifs qui portèrent les Romains à passer en Sicile +étaient bien purs et bien conformes à la justice. Quoi qu'il en soit, +leur passage en Sicile, et le secours donné à ceux de Messine, est comme +le premier pas qui devait les conduire un jour à ce haut point de gloire +et de grandeur où ils parvinrent dans la suite. + +[Note 241: M. le chevalier Folard examine cette question dans ses +Remarques sur Polybe. (Liv. I, pag. 16.) + += Quel doute peut-il y avoir sur les motifs de la conduite des Romains +en cette occasion? Évidemment c'est l'ambition qui l'a emporté sur la +justice. Polybe convient lui-même de tous les reproches qu'on peut leur +faire (III, c. 26, §6).--L.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 15-19.] Hiéron s'étant accommodé avec les +Romains, et ayant fait alliance avec eux, les Carthaginois tournèrent +tous leurs soins sur la Sicile, et y envoyèrent de nombreuses armées. +Ils choisirent pour place d'armes Agrigente. [Marge: AN. M. 3743. ROM. +487.] Les Romains les y attaquèrent, et, après un siége de sept mois et +le gain d'une bataille, ils se rendirent maîtres de la ville. + +[Marge: Pag. 20.] Quelque avantageuses que fussent cette victoire et la +conquête d'une place si importante, ils sentirent bien que, tant que les +Carthaginois demeureraient maîtres de la mer, les villes maritimes de +l'île se déclareraient toujours pour eux, et que jamais ils ne +pourraient venir à bout de les en chasser. D'ailleurs, ils souffraient +avec peine que l'Afrique demeurât paisible et tranquille pendant que +l'Italie était infestée par les fréquentes incursions de l'ennemi. Ils +songèrent donc pour la première fois à bâtir une flotte et à disputer +l'empire de la mer aux Carthaginois. L'entreprise était hardie, et +pouvait sembler téméraire; mais elle montre quel était le courage et la +grandeur d'ame des Romains. Ils n'avaient pas alors une seule felouque +en propre; et, pour passer d'Italie en Sicile, ils avaient été obligés +d'emprunter des vaisseaux de leurs voisins. Ils n'avaient aucun usage de +la marine; ils n'avaient point d'ouvriers qui sussent construire des +bâtiments; ils ne connaissaient pas même la forme des quinquérèmes, +c'est-à-dire des galères à cinq rangs de rames, qui faisaient alors la +force principale des flottes. Mais heureusement, l'année précédente, ils +en avaient pris une, qui leur servit de modèle. Ils se mirent donc, avec +une ardeur et une industrie incroyables, à en bâtir de pareilles; et, +pendant qu'ils étaient occupés à ce travail, d'un autre côté on amassait +des rameurs, on les formait à une manœuvre qui jusque-là leur avait été +absolument inconnue; et, assis sur des bancs au bord de la mer, dans le +même ordre qu'on l'est dans les vaisseaux, on les accoutumait, comme +s'ils eussent été actuellement à la chiourme, et qu'ils eussent eu en +main des rames, à s'élancer en arrière en retirant leurs bras, puis à +les repousser en avant pour recommencer le même mouvement, et cela tous +ensemble, de concert, et dans le même instant, dès qu'on leur en donnait +le signal. On construisit, dans l'espace de deux mois, cent galères à +cinq rangs de rames, et vingt à trois rangs. Après qu'on eut exercé +pendant quelque temps les rameurs dans les vaisseaux mêmes, la flotte se +mit en mer, et alla chercher l'ennemi. Elle était commandée par le +consul Duilius. + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 22. AN. M. 3745 ROM. 489.] Quand on fut à la +vue des Carthaginois, près des côtes de Myle, on se prépara au combat. +Comme les galères des Romains, construites grossièrement et à la hâte, +n'étaient pas fort agiles, ni faciles à manier, ils suppléèrent à cet +inconvénient par une machine[242] qui fut inventée sur-le-champ, et que +depuis on a appelée _corbeau_, par le moyen de laquelle ils accrochaient +les vaisseaux des ennemis, passaient dedans malgré eux, et en venaient +aussitôt aux mains. On donna le signal du combat. La flotte des +Carthaginois était composée de cent trente vaisseaux, et commandée par +Annibal[243]. Il montait une galère à sept rangs de rames, qui avait +appartenu à Pyrrhus. Les Carthaginois, pleins de mépris pour des ennemis +à qui la marine était absolument inconnue, et qui n'oseraient pas sans +doute les attendre, s'avancent fièrement, moins pour combattre que pour +recueillir les dépouilles dont ils se croyaient déjà maîtres. Ils furent +pourtant un peu étonnés de ces machines qu'ils voyaient élevées sur la +proue de chaque vaisseau, et qui étaient nouvelles pour eux; mais ils le +furent bien plus quand ces mêmes machines, abaissées tout d'un coup, et +lancées avec force contre leurs vaisseaux, les accrochèrent malgré eux, +et, changeant la forme du combat, les obligèrent à en venir aux mains, +comme si on eût été sur terre. Ils ne purent soutenir l'attaque des +Romains. Le carnage fut horrible. Les Carthaginois perdirent +quatre-vingts vaisseaux, parmi lesquels était celui du général, qui se +sauva avec peine dans une chaloupe. + +[Note 242: Polybe fait une description fort détaillée de cette +machine. Il y a plusieurs sortes de corbeaux. On peut voir la +dissertation de M. Folard (POLYB. liv. 1, pag. 83, etc.).] + +[Note 243: Ce n'est pas le grand Annibal.] + +Une victoire si considérable et si inespérée enfla extrêmement le +courage des Romains, et semblait avoir doublé leurs forces pour +continuer cette guerre. Ils rendirent des honneurs extraordinaires au +consul Duilius. Il fut le premier de tous les Romains à qui le triomphe +naval fut accordé. On lui érigea une colonne rostrale[244] avec une +belle inscription: cette colonne subsiste encore à Rome. + +[Note 244: On appelait ces colonnes _rostratæ_, à cause des becs, +des éperons des vaisseaux dont elles étaient ornées, _rostra_.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 24.] Pendant les deux années qui suivirent, +les Romains se fortifièrent toujours de plus en plus sur mer par +plusieurs combats qu'ils y donnèrent, et par les heureux succès qu'ils y +eurent. Ils ne les regardaient que comme des essais et des préparatifs +pour une entreprise qu'ils avaient dans l'esprit, qui était de porter la +guerre en Afrique, et d'aller attaquer les Carthaginois dans leur propre +pays. Il n'y avait rien que ceux-ci craignissent davantage; et, pour +détourner un coup si dangereux, ils résolurent de donner bataille à +quelque prix que ce fût. + +[Marge: Pag. 25. AN. M. 3749 ROM. 493.] Les Romains avaient nommé pour +consuls M. Atilius Régulus et L. Manlius. Leur flotte était de trois +cent trente vaisseaux, et portait cent quarante mille hommes, chaque +vaisseau ayant trois cents rameurs, et six-vingts combattants. Celle des +Carthaginois, commandée par Hannon et Amilcar, avait vingt vaisseaux de +plus, et plus de monde aussi à proportion. Les deux flottes se +trouvèrent en présence près d'Ecnome en Sicile. On ne pouvait envisager +deux flottes et deux armées si nombreuses, ni être témoin des mouvements +extraordinaires qui se faisaient pour se préparer au combat, sans être +saisi de quelque frayeur, dans la vue du danger qu'allaient courir deux +des plus puissants peuples de la terre. Comme le courage, aussi-bien que +les forces, était égal des deux côtés, le combat fut opiniâtre, et le +succès long-temps douteux; mais enfin les Carthaginois furent vaincus. +Plus de soixante de leurs vaisseaux furent pris, et trente coulés à +fond. Les Romains en perdirent vingt-quatre, dont aucun ne tomba entre +les mains des ennemis. + +[Marge: Polyb. lib. 1, pag. 30.] Le fruit de cette victoire fut, comme +l'avaient projeté les Romains, de faire voile en Afrique, après avoir +radoubé les vaisseaux, et les avoir remplis de tous les préparatifs +nécessaires pour soutenir une longue guerre dans un pays étranger. Ils +abordèrent heureusement en Afrique, et commencèrent par se rendre +maîtres d'une ville nommée _Clypea_, qui avait un bon port. De là, après +avoir dépêché des courriers à Rome pour donner avis de leur débarquement +et pour recevoir les ordres du sénat, ils se répandirent dans le plat +pays, y firent un dégât épouvantable, emmenèrent un grand nombre de +troupeaux et vingt mille captifs. + +[Marge: AN. M. 3750. ROM. 494.] Le courrier cependant, étant revenu de +Rome, apporta les ordres du sénat, qui avait jugé à propos de continuer +à Régulus, sous la qualité de _proconsul_, le commandement des armées +d'Afrique, et de rappeler son collègue avec une grande partie de la +flotte et des troupes, ne laissant à Régulus que quarante vaisseaux, +quinze mille hommes de pied, et cinq cents chevaux. C'était renoncer +visiblement au fruit que l'on pouvait attendre de la descente en +Afrique, que de réduire les forces du consul à un si petit nombre de +vaisseaux et de troupes. + +[Marge: Val. Max. lib. 4, c. 4.] On comptait beaucoup à Rome sur +l'habileté et le courage de Régulus. La joie y fut universelle quand on +sut que le commandement dans l'Afrique lui avait été continué. Lui seul +en fut affligé lorsqu'il reçut cette nouvelle. Il écrivit à Rome pour +demander avec instance qu'on lui envoyât un successeur. Sa principale +raison était que, la mort de son fermier ayant donné lieu à un de ses +mercenaires d'enlever tous les instruments de labour, sa présence était +nécessaire pour faire valoir ce petit fonds de terre, qui seul faisait +subsister sa famille. Il n'était que de sept arpens. Le sénat se chargea +de faire cultiver ses terres aux dépens du public, de fournir à la +subsistance de sa femme et de ses enfants, de le dedommager des pertes +qu'il avait faites par le vol du mercenaire. Heureux siècle, où la +pauvreté était ainsi en honneur, et se trouvait jointe au plus rare +mérite et aux premières dignités de l'état! Régulus, déchargé des soins +domestiques, ne songea plus qu'à bien remplir ceux d'un général. + +[Marge: Polyb. l. 1, p. 31-36.] Après avoir enlevé plusieurs châteaux, +il entreprit le siége d'Adis, une des plus fortes places du pays. Les +Carthaginois, ne pouvant plus souffrir qu'on ravageât ainsi impunément +leurs terres, se mirent enfin en campagne, et marchèrent vers l'ennemi +pour lui faire lever le siége. Dans ce dessein, ils se postèrent sur une +colline qui commandait le camp des Romains, et d'où ils pouvaient fort +les incommoder, mais dont la situation rendait inutile une partie de +leurs troupes; car la principale force des Carthaginois consistait dans +la cavalerie et les éléphants, qui ne sont d'usage que dans les plaines. +Régulus ne leur laissa pas le temps d'y descendre; et, pour profiter de +la faute essentielle qu'avaient faite les généraux carthaginois, les +attaqua dans ce poste, et, après une faible résistance de leur part, les +mit en déroute, pilla le camp, ravagea tous les lieux circonvoisins: +puis, ayant pris Tunis, place importante et qui l'approchait de +Carthage, il y fit camper son armée. + +L'alarme fut extrême parmi les ennemis; tout leur avait mal réussi +jusque-là. Ils avaient été battus par terre et par mer; plus de deux +cents places s'étaient rendues au vainqueur. Les Numides faisaient +encore plus de ravage dans la campagne, que les Romains. Ils +s'attendaient à chaque moment à se voir assiégés dans la capitale. Les +paysans, s'y réfugiant de tous côtés avec leurs femmes et leurs enfants +pour y chercher leur sûreté, augmentèrent le trouble, et firent craindre +la famine en cas de siége. Régulus, dans la crainte qu'un successeur ne +vînt lui enlever la gloire de ses heureux succès, fit faire quelques +propositions de paix aux vaincus; mais elles leur parurent si dures, +qu'ils ne purent y prêter l'oreille. Comme il ne doutait point que +bientôt il ne fût maître de Carthage, il n'en rabattit rien; et, par un +éblouissement que causent presque toujours les succès grands et +inopinés, il les traita avec hauteur, prétendant qu'ils devaient +regarder comme une grâce tout ce qu'il leur laissait, en ajoutant avec +une sorte d'insulte:[245] _qu'il faut, ou savoir vaincre, ou savoir se +soumettre au vainqueur_. Un traitement si dur et si fier les révolta, et +ils prirent la résolution de périr plutôt les armes à la main que de +rien faire qui fût indigne de la grandeur de Carthage. + +Réduits à cette fatale extrémité, il leur arriva fort à propos de Grèce +un renfort de troupes auxiliaires[246], qui avaient à leur tête +Xanthippe, Lacédémonien, élevé dans la discipline de Sparte, et qui +avait appris l'art militaire dans cette excellente école. Quand il se +fut fait raconter toutes les circonstances de la dernière bataille, +qu'il eut vu clairement pourquoi on l'avait perdue, qu'il eut connu par +lui-même en quoi consistaient les principales forces de Carthage, il dit +hautement, et le répéta souvent dans les conversations qu'il eut avec +les autres officiers, que, si les Carthaginois avaient été vaincus, ils +ne devaient s'en prendre qu'à l'incapacité de leurs chefs. Ces discours +furent rapportés au conseil public; on en fut frappé: on le pria de +vouloir bien s'y rendre. Il appuya son sentiment de raisons si fortes et +si convaincantes, qu'il rendit palpables à tout le monde les fautes +qu'avaient commises les généraux; et il fit voir aussi clairement qu'en +gardant une conduite opposée, on pouvait non-seulement mettre le pays en +sûreté, mais en chasser l'ennemi. Un tel discours fit renaître dans les +esprits le courage et l'espérance. On le pria, et on le força en quelque +sorte d'accepter le commandement de l'armée. Quand on vit, dans les +exercices qu'il fit faire aux troupes tout près de la ville, la manière +dont il s'y prenait pour les ranger en bataille, pour les faire avancer +ou reculer au premier signal, pour les faire défiler avec ordre et +promptitude, en un mot, pour leur faire faire toutes les évolutions et +tous les mouvements que demande l'art militaire, on fut tout étonné, et +l'on avoua que tout ce que Carthage jusque-là avait eu de plus habiles +chefs n'étaient que des ignorants en comparaison de celui-ci. + +[Note 245: Δεἴ τοὺς ἀγαθοὺς ἢ νικᾅν, ἢ εἴκειν τοἴς ὑπερέχουσιν. +[DIODOR. _Eclog._ lib. 23, cap. 3.]] + +[Note 246: Troupes qu'ils avaient chargé un officier carthaginois de +lever en Grèce. (POLYB. I, 32.)--L.] + +Officiers et soldats, tout était dans l'admiration; et, ce qui est bien +rare, la jalousie n'en empêcha point l'effet, la crainte du danger +présent et l'amour de la patrie étouffant sans doute dans les esprits +tout autre sentiment. A la morne consternation qui s'était répandue dans +les troupes, succédèrent tout d'un coup la joie et l'allégresse. Elles +demandaient à grands cris et avec empressement qu'on les menât droit à +l'ennemi, assurées, disaient-elles, de vaincre sous leur nouveau chef, +et d'effacer la honte des défaites passées. Xanthippe ne laissa pas +refroidir leur ardeur. La vue de l'ennemi ne fit que l'augmenter. +Lorsqu'il n'en fut plus éloigné que de douze cents pas, il crut devoir +tenir conseil de guerre, pour faire honneur aux officiers carthaginois +en les consultant. Tous, d'un consentement unanime, s'en rapportèrent +uniquement à son avis: la bataille fut donc résolue pour le lendemain. + +L'armée des Carthaginois était composée de douze mille hommes de pied, +de quatre mille chevaux, et d'environ cent éléphants. Celle des Romains, +autant qu'on le peut conjecturer par ce qui précède (car Polybe ne le +marque point ici), avait quinze mille fantassins, et trois cents +chevaux. + +Il est beau de voir aux prises deux armées peu nombreuses comme +celles-ci, mais composées de braves soldats, et commandées par des +généraux très-habiles. Dans ces actions tumultueuses où de part et +d'autre on compte des deux, ou trois cent mille combattants, il ne se +peut qu'il n'y ait beaucoup de confusion; et il est difficile, à travers +mille événements, où le hasard, pour l'ordinaire, semble avoir plus de +part que le conseil, de démêler le vrai mérite des commandants et les +véritables causes de la victoire. Ici rien n'échappe à la curiosité du +lecteur, qui envisage clairement l'ordonnance des deux armées; qui croit +presque entendre les ordres que donnent les chefs; qui suit tous les +mouvements et toutes les démarches des troupes; qui touche, pour ainsi +dire, au doigt et à l'œil toutes les fautes qui se font de part et +d'autre, et qui par là est en état de juger certainement à quoi l'on +doit attribuer le gain et la perte de la bataille. Le succès de +celle-ci, quoiqu'elle paraisse peu considérable par le petit nombre des +combattants, devait décider du sort de Carthage. + +Voici quelle était la disposition des deux armées: Xanthippe mit à la +tête ses éléphants sur une même ligne; derrière, à quelque distance, il +rangea en phalange, qui ne faisait qu'un même corps, l'infanterie +composée de Carthaginois: pour les troupes étrangères qui étaient à leur +solde, une partie fut mise à la droite, entre la phalange et la +cavalerie; et l'autre, composée de soldats armés à la légère, fut rangée +par pelotons à la tête des deux ailes de cavalerie. + +Du côté des Romains, comme ce qui les épouvantait le plus était les +éléphants, Régulus, pour remédier à cet inconvénient, distribua les +troupes armées à la légère sur une ligne, à la tête des légions; après +elles il plaça les cohortes les unes derrière les autres, et mit sa +cavalerie sur les deux ailes. En donnant ainsi au corps de bataille +moins de front et plus de profondeur, il prenait, à la vérité, de justes +mesures contre les éléphants (dit Polybe); mais il ne remédiait point à +l'inégalité de la cavalerie, qui, du côté des ennemis, était beaucoup +supérieure à la sienne. + +Les deux armées, ainsi rangées, n'attendaient que le signal. Xanthippe +ordonne de faire avancer les éléphants, pour enfoncer les rangs des +ennemis, et commande aux deux ailes de la cavalerie de prendre en flanc +les Romains. Ceux-ci, en même temps, après avoir jeté de grands cris +selon leur coutume, et fait grand bruit avec leurs armes, marchent +contre l'ennemi. Leur cavalerie ne tint pas long-temps, elle était trop +inférieure à celle des Carthaginois. L'infanterie de la gauche, pour +éviter le choc des éléphants, et faire voir combien elle craignait peu +les soldats étrangers qui faisaient la droite dans l'infanterie ennemie, +l'attaque, la renverse, et la poursuit jusqu'au camp. De ceux qui +étaient opposés aux éléphants, les premiers furent foulés aux pieds et +écrasés en se défendant vaillamment; le reste du corps de bataille fit +ferme quelque temps à cause de sa profondeur. Mais, lorsque les derniers +rangs, enveloppés par la cavalerie, furent contraints de tourner face +pour faire tête aux ennemis, et que ceux qui avaient forcé le passage au +travers des éléphants rencontrèrent la phalange des Carthaginois, qui +n'avait point encore chargé et qui était en bon ordre, les Romains +furent mis en déroute de tous côtés, et entièrement défaits. La plupart +furent écrasés sous le poids énorme des éléphants; le reste, sans sortir +de son rang, fut criblé des traits de la cavalerie. Il n'y en eut qu'un +petit nombre qui prirent la fuite: mais, comme c'était dans un pays +plat, les éléphants et la cavalerie en tuèrent une grande partie. Cinq +cents ou environ, qui fuyaient avec Régulus, furent faits prisonniers. +Les Carthaginois perdirent en cette occasion huit cents soldats +étrangers, qui étaient opposés à l'aile gauche des Romains; et, de +ceux-ci, il ne se sauva que les deux mille qui, en poursuivant l'aile +droite des ennemis, s'étaient tirés de la mêlée: tout le reste demeura +sur la place, à l'exception de Régulus et de ceux qui furent pris avec +lui. Les deux mille qui avaient échappé au carnage se retirèrent à +Clypea, et furent sauvés comme par miracle. + +Les Carthaginois, après avoir dépouillé les morts, rentrèrent +triomphants dans Carthage, traînant après eux le général des Romains et +cinq cents prisonniers. Leur joie fut d'autant plus grande, que quelques +jours auparavant ils s'étaient vus à deux doigts de leur perte. Hommes +et femmes, jeunes gens et vieillards, tous se répandirent dans les +temples pour rendre aux dieux d'immortelles actions de graces; et ce ne +furent, pendant plusieurs jours, que festins et réjouissances. + +Xanthippe, qui avait eu tant de part à cet heureux changement, prit le +sage parti de se retirer bientôt après, et de disparaître, de peur que +sa gloire, jusque-là pure et entière, après ce premier éclat éblouissant +qu'elle avait jeté, ne s'amortît peu-à-peu, et ne le mît en butte aux +traits de l'envie et de la calomnie, toujours dangereux, mais encore +plus dans un pays étranger, où l'on se trouve seul, sans parents, sans +amis, et destitué de tout secours. + +[Marge: De bel. pun. pag. 30.] Polybe dit qu'on racontait autrement le +départ de Xanthippe, et promet de l'exposer ailleurs; mais cet endroit +n'est pas parvenu jusqu'à nous. On lit dans Appien que les Carthaginois, +piqués d'une basse et noire jalousie de la gloire de Xanthippe, et ne +pouvant soutenir cette pensée, qu'ils étaient redevables à Sparte de +leur salut, sous prétexte de le reconduire par honneur dans sa patrie +avec une nombreuse escorte de vaisseaux, donnèrent ordre sous main à +ceux qui les conduisaient de faire périr en chemin le général +lacédémonien et tous ceux qui l'accompagnaient; comme s'ils avaient pu +ensevelir avec lui dans les eaux, et le souvenir du service qu'il leur +avait rendu, et la noirceur du crime qu'ils commettaient à son +égard[247]. + +[Note 247: Ni Polybe, ni Tite Live, ni Florus, ni Eutrope, ne font +mention de ce trait d'ingratitude, rapporté seulement par Appien et par +Zonaras qui l'a copié; certes, les historiens latins, s'ils l'avaient +connu, n'auraient pas laissé échapper une aussi belle occasion de +couvrir d'un opprobre éternel ces ennemis du nom romain, envers lesquels +ils montrent d'ailleurs une haine si violente et presque toujours si +injuste.--L.] + +[Marge: Lib. 1, p. 36 et 37.] Cette bataille, dit Polybe, quoique moins +considérable que beaucoup d'autres, peut nous donner de salutaires +instructions; et c'est là, ajoute-t-il, le solide fruit de l'histoire. + +Premièrement, doit-on beaucoup compter sur son bonheur après ce qui +arrive ici à Régulus? Fier de sa victoire, et inexorable à l'égard des +vaincus, à peine daigne-t-il les écouter; et lui-même bientôt après il +tombe entre leurs mains. Annibal fit faire la même réflexion à Scipion, +lorsqu'il l'exhortait à ne se pas laisser éblouir par l'heureux succès +de ses armes[248]. Régulus, lui disait-il, aurait été un des plus rares +modèles de courage et de bonheur qu'il y ait jamais eu, si, après la +victoire qu'il remporta dans le même pays où nous sommes, il avait voulu +accorder à nos pères la paix qu'ils lui demandaient; mais, pour n'avoir +pas su mettre un frein à son ambition, et ne s'être pas contenu dans de +justes bornes, plus son élévation était grande, plus sa chute fut +honteuse. + +[Note 248: «Inter pauca felicitatis virtutisque exempla M. Atilius +quondam in hâc eâdem terrâ fuisset, si victor pacem petentibus dedisset +patribus nostris. Sed non statuendo tandem felicitati modum, nec +cohibendo efferentem se fortunam, quantò altiùs datus erat, eò fœdiùs +corruit.» (LIV. lib. 30.)] + +En second lieu, on reconnaît bien ici la vérité de ce que dit Euripide; +_qu'un sage conseil vaut mieux que mille bras_[249]. Un seul homme, dans +cette occasion, change toute la face des affaires. D'un côté, il met en +fuite des troupes qui paraissaient invincibles; de l'autre, il rend le +courage à une ville et à une armée qu'il avait trouvées dans la +consternation et dans le désespoir. + +[Note 249: Ὡς ἕν σοφὸν βοὑλευμα τὰς πολλὰς χεἵρας νικᾅν. + += C'est ainsi que Polybe a cité. Mais le passage de la tragédie +d'Antiope (maintenant perdu), cité par Stobée (_Serm._ LII), et par +Plutarque (_An seni gerenda sit Resp._ p. 790), est conçu de cette +manière: + + Σόφον γὰρ ἕν βοὑλευμα τὰς πολλὰς χέρας + Νικᾅ σὺν ὂχλῳ δ' ἀμαθία πλέσν κακόν. + + --L.] + +Voilà, remarque Polybe, l'usage qu'il faut faire de ses lectures; car, y +ayant deux voies de profiter et d'apprendre, l'une par sa propre +expérience, et l'autre par celle d'autrui, il est bien plus sage et plus +utile de s'instruire par les fautes des autres que par les siennes. + +[Marge: App. de bel. punic. p. 2 et 3. Cic. lib. 3, de Off. num. 99 et +100; [Orat. in Pison. c. 19.] Aul. Gel. lib. 6, cap. 4. Senec. ep. 98. +AN. M. 3755 ROM. 499.] Je reviens à Régulus, pour achever ce qui le +regarde, dont il est fâcheux que nous ne trouvions plus rien dans +Polybe[250]. Après avoir été retenu quelques années en prison, il fut +envoyé à Rome pour y proposer l'échange des prisonniers. On lui avait +fait prêter serment de revenir en cas qu'il ne réussît point. Il exposa +au sénat le sujet de son voyage. Invité par la compagnie à dire son +avis, il répondit qu'il ne pouvait le faire comme sénateur, ayant perdu +cette qualité, aussi-bien que celle de citoyen romain, depuis qu'il +était tombé entre les mains des ennemis: mais il ne refusa pas de dire, +comme particulier, ce qu'il pensait. La conjoncture était délicate. Tout +le monde était touché du malheur d'un si grand homme. Il n'avait, dit +Cicéron, qu'à prononcer un mot pour recouvrer, avec sa liberté, ses +biens, ses dignités, sa femme, ses enfants, sa patrie; mais ce mot lui +paraissait contraire à l'honneur et au bien de l'état. Il déclara donc +nettement qu'on ne devait point songer à faire l'échange des +prisonniers: qu'un tel exemple aurait des suites funestes à la +république: que des citoyens qui avaient eu la lâcheté de livrer leurs +armes à l'ennemi étaient indignes de compassion, et incapables de servir +leur patrie: que, pour lui, à l'âge où il était, on ne devait compter sa +perte pour rien; au lieu qu'ils avaient entre leurs mains plusieurs +généraux carthaginois dans la vigueur de l'âge, et capables de rendre +encore à leur patrie de grands services pendant plusieurs années. +[Marge: Horat. l. 3, od. 5. [v. 13, seq.]] Ce ne fut point sans peine +que le sénat se rendit à un avis si généreux, et qui était sans exemple. +Cet illustre exilé partit donc de Rome pour retourner à Carthage, sans +être touché, ni de la vive douleur de ses amis, ni des larmes de sa +femme et de ses enfants; et cependant il n'ignorait pas à quels +supplices il était réservé. En effet, dès que les ennemis le virent de +retour sans avoir obtenu l'échange, il n'y eut point de tourments que +leur barbare cruauté ne lui fît souffrir. Ils le tenaient long-temps +resserré dans un noir cachot, d'où, après lui avoir coupé les paupières, +ils le faisaient sortir tout-à-coup pour l'exposer au soleil le plus vif +et le plus ardent. Ils l'enfermèrent ensuite dans une espèce de coffre +tout hérissé de pointes, qui ne lui laissaient aucun moment de repos ni +jour ni nuit. Enfin, après l'avoir ainsi long-temps tourmenté par une +cruelle insomnie, ils l'attachèrent à une croix, qui était un supplice +ordinaire chez les Carthaginois, et l'y firent périr. Telle fut la fin +de ce grand homme: en lui dérobant quelques jours ou quelques années de +vie, elle couvrit ses ennemis d'une honte éternelle. + +[Note 250: Ce silence de Polybe est regardé de plusieurs savants +comme un préjugé contre une grande partie de ce qu'on rapporte de +Régulus, depuis sa prise. + += Voyez à ce sujet une excellente note de Paulmier de Grentesmenil +(_Exercit. in auct. Græc._ p. 151, sq.); il montre assez clairement que +le supplice de Régulus est un conte.--L.] + +[Marge: Polyb. l. 1 pag. 37.] L'échec reçu en Afrique ne découragea +point les Romains. Ils firent de plus grands préparatifs que jamais pour +réparer cette perte, et mirent en mer, la campagne suivante, trois cent +soixante vaisseaux. Les Carthaginois allèrent à leur rencontre avec une +flotte de deux cents vaisseaux. Ils furent battus dans le combat qui se +donna à la vue de la Sicile, et perdirent cent quatorze vaisseaux, qui +furent pris par les Romains. Ceux-ci passèrent en Afrique pour y +recueillir le peu de soldats qui avaient échappé à la poursuite des +ennemis après la défaite de Régulus, et qui s'étaient défendus avec +beaucoup de courage dans Clypea, où on les avait assiégés inutilement. + +On est encore ici étonné que les Romains, après une victoire si +considérable, et avec une flotte si nombreuse, viennent en Afrique +uniquement pour en tirer une petite garnison, au lieu qu'ils auraient pu +en tenter la conquête, que Régulus, avec beaucoup moins de troupes, +avait presque entièrement achevée. + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 38-40.] Les Romains, à leur retour, furent +accueillis d'une horrible tempête, qui fit périr presque toute leur +flotte. Le même malheur leur arriva encore l'année suivante. Ils se +consolèrent de cette double perte par le gain d'une bataille contre +Asdrubal, où ils prirent près de cent[Marge: Pag. 41 et 42.] quarante +éléphants[251]. Quand cette nouvelle fut portée à Rome, elle y répandit +une grande joie, non-seulement parce que la perte des éléphants avait +extrêmement diminué les forces de l'ennemi, mais sur-tout parce qu'elle +avait rendu le courage aux troupes de terre, qui, depuis la défaite de +Régulus, n'avaient osé tenter aucun combat, tant la crainte de ces +redoutables animaux avait saisi généralement tous les esprits. On crut +donc qu'il fallait faire de plus grands efforts que jamais pour mettre +fin, s'il se pouvait, à une guerre qui durait depuis quatorze ans. Les +deux consuls partirent avec une flotte de deux cents vaisseaux, et, +étant arrivés en Sicile, ils formèrent le hardi dessein d'attaquer +Lilybée. C'était la plus forte place qu'eussent les Carthaginois, dont +la perte devait entraîner après elle celle de tout ce qui leur restait +dans l'île, et laisser aux Romains un libre passage en Afrique. + +[Note 251: Polybe ne parle que de dix éléphants pris avec leurs +conducteurs. Diodore de Sicile en porte le nombre à 60 (lib. XXIII, +_eclog._ xiv.)--L.] + +[Marge: Pag. 44-50.] On conçoit aisément quelle fut l'ardeur de part et +d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Imilcon commandait +dans la place: il avait dix mille hommes de troupes, sans compter les +habitants; et Annibal, fils d'Amilcar, lui en amena bientôt autant de +Carthage, ayant passé avec un courage intrépide au travers de la flotte +ennemie, et étant entré heureusement dans le port. Les Romains n'avaient +point perdu de temps. Ayant fait avancer leurs machines, ils abattirent +plusieurs tours à coups de bélier; et, gagnant tous les jours un nouveau +terrain, ils allaient toujours en avant, en sorte que les assiégés, se +trouvant fort serrés, commencèrent à craindre. Le commandant sentit bien +que l'unique moyen de sauver la ville était de mettre le feu aux +machines des assiégeants. Ayant donc disposé ses troupes pour cette +entreprise, il les fit sortir dès la pointe du jour, portant des +flambeaux à la main, avec des étoupes et toutes sortes de matières +combustibles, et attaqua en même temps toutes les machines. Les Romains +firent des efforts extraordinaires pour les repousser: le combat fut des +plus sanglants. Chacun, de part et d'autre, tenait ferme dans son poste, +et mourait plutôt que de le quitter. Enfin, après une longue résistance +et un furieux carnage, les assiégés sonnèrent la retraite, et laissèrent +les Romains maîtres de leurs ouvrages. Cette affaire finie, Annibal se +mit en mer pendant la nuit, et, dérobant sa marche, prit la route de +Drépane, où était Adherbal, chef des Carthaginois. Drépane est une place +avantageusement située, avec un beau port, à six-vingts stades[252] de +Lilybée, et que les Carthaginois eurent toujours fort à cœur de +conserver. + +[Note 252: Six lieues. = Quatre lieues de 20 au degré.--L.] + +Les Romains, animés par cet heureux succès, recommencèrent l'attaque +avec encore plus d'ardeur qu'auparavant, sans que les assiégés osassent +penser à faire une seconde tentative pour brûler les machines, tant la +première les avait rebutés par la perte qu'ils y avaient faite; mais, un +vent très-violent s'étant levé tout-à-coup, quelques soldats mercenaires +en donnèrent avis au commandant, lui représentant que c'était une +occasion tout-à-fait favorable pour mettre le feu aux machines des +assiégeants, d'autant plus que le vent donnait de leur côté, et ils +s'offrirent pour cette expédition: leur offre fut acceptée; on leur +fournit tout ce qui était nécessaire pour cette entreprise. En un moment +le feu prit à toutes les machines, sans qu'il fût possible aux Romains +d'y remédier, parce que, dans cet incendie qui était devenu presque +général en fort peu de temps, le vent portait dans leurs yeux les +étincelles et la fumée, et les empêchait de discerner où il fallait +appliquer le secours; au lieu que les autres voyaient clairement où ils +devaient porter leurs coups et jeter le feu. Cet accident fit perdre aux +Romains l'espérance de pouvoir emporter la place de vive force. Ils +changèrent donc le siége en blocus, entourèrent la ville par une bonne +contrevallation, et répandirent leur armée dans tous les environs, +résolus d'attendre du temps ce qu'ils se voyaient hors d'état d'exécuter +par une voie plus courte. + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 50.] Quand on apprit à Rome ce qui se passait +au siége de Lilybée, et qu'une partie des troupes y avait péri, cette +fâcheuse nouvelle, loin d'abattre les esprits, sembla renouveler +l'ardeur et le courage des citoyens. Chacun se hâtait de porter son nom +pour se faire enrôler. On leva en peu de temps une armée de dix mille +hommes, qui, ayant passé le détroit, alla par terre se joindre aux +assiégeants. + +[Marge: Pag. 51. AN. M. 3756 ROM. 500.] En même temps le consul P. +Claudius Pulcher forma le dessein d'aller attaquer Adherbal dans +Drépane. Il se tenait comme sûr de le surprendre, parce qu'après la +perte que les Romains venaient de faire à Lilybée, l'ennemi ne pourrait +plus s'imaginer qu'ils songeassent à se mettre en mer. Sur cette +espérance il fait partir de nuit la flotte pour mieux couvrir son +dessein; mais il avait affaire à un chef actif et appliqué, dont il ne +put tromper la vigilance, et qui ne lui laissa pas à lui-même le temps +de ranger ses vaisseaux en bataille, mais l'attaqua vivement pendant que +la flotte était encore en désordre et en confusion. La victoire fut +complète du côté des Carthaginois; il ne s'échappa de la flotte romaine +que trente vaisseaux, qui, étant auprès du consul, prirent la fuite avec +lui, en se dégageant le mieux qu'ils purent le long du rivage: tout le +reste, au nombre de quatre-vingt-treize, tomba avec l'équipage en la +puissance des Carthaginois, à l'exception de quelques soldats qui +s'étaient sauvés du débris de leurs vaisseaux. Cette victoire fit chez +les Carthaginois autant d'honneur à la prudence et à la valeur +d'Adherbal, qu'elle couvrit de honte et d'ignominie le consul romain. + +[Marge: Pag. 54-59.] Son collègue Junius ne fut ni plus prudent, ni plus +heureux que lui, et perdit par sa faute toute sa flotte. Cherchant à +couvrir son malheur par quelque exploit considérable, il ménagea des +intelligences secrètes dans Éryx[253], et se fit livrer la ville. Sur le +sommet de la montagne était le temple de Vénus Érycine, le plus beau +sans contredit et le plus riche de tous les temples de la Sicile. La +ville était située un peu au-dessous de ce sommet, et l'on n'y pouvait +monter que par un chemin très-long et très-escarpé. Junius plaça une +partie de ses troupes sur le sommet, et le reste au pied de la montagne, +et crut, après ces précautions, n'avoir rien à craindre; mais Amilcar, +surnommé _Barca_, père du fameux Annibal, trouva le moyen d'entrer dans +la ville, qui était entre les deux camps des ennemis, et de s'y établir. +De ce poste si avantageux il ne cessait de harceler les Romains, ce qui +dura pendant deux ans. On a peine à concevoir comment les Carthaginois +purent se défendre, attaqués comme ils étaient et d'en haut et d'en bas, +et ne pouvant recevoir de convois que par un seul endroit de mer dont +ils étaient maîtres. C'est par de tels coups, autant et peut-être plus +que par le gain d'une bataille, qu'on connaît l'habileté et la sage +hardiesse d'un commandant. + +[Note 253: Ville et montagne de Sicile.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 59-62.] Cinq années se passèrent sans que, de +part et d'autre, il se fit rien de considérable. Les Romains avaient cru +qu'avec leurs seules troupes de terre ils pourraient terminer le siège +de Lilybée; mais, voyant qu'il traînait en longueur, ils revinrent à +leur premier plan, et firent des efforts extraordinaires pour armer une +nouvelle flotte. L'argent manquait au trésor public; le zèle des +particuliers y suppléa, tant l'amour de la patrie dominait dans les +esprits: chacun, selon ses forces, contribua à la dépense commune, et, +sur la foi publique, n'hésita point à faire les avances pour une +expédition d'où dépendaient la gloire et la sûreté de l'état. L'un +équipait seul un vaisseau à ses frais; d'autres se joignaient deux ou +trois ensemble pour en faire autant: en fort peu de temps il y en eut +deux cents de prêts. On en donna le commandement au [Marge: AN. M. 3763 +ROM. 507.] consul Lutatius, qui, sans perdre de temps, se mit en mer. La +flotte ennemie s'était retirée en Afrique. Il s'empara donc sans peine +de tous les postes avantageux qui étaient aux environs de Lilybée; et, +comme il prévoyait qu'il en faudrait bientôt venir à un combat, il +n'oublia rien de tout ce qui pouvait en assurer le succès, et employa +tout le temps qui lui restait à exercer sur mer les soldats et les +matelots. + +En effet, il apprit bientôt que la flotte ennemie approchait. Elle était +commandée par Hannon, qui aborda à une petite île nommée _Hiera_, qui +était vis-à-vis de Drépane. Son dessein était d'approcher d'Éryx avant +que d'être aperçu des Romains, pour y décharger ses vivres, y prendre un +renfort de troupes, et faire monter Barca sur sa flotte, afin que +celui-ci le secondât dans la bataille qui allait se donner. Mais le +consul, qui se douta bien de ce qu'il voulait faire, le prévint, et, +ayant ramassé tout ce qu'il avait de meilleures troupes, il s'avança +vers une petite île, voisine de l'autre, qu'on appelait _Éguse_[254]. Il +indiqua le combat pour le lendemain. Dès la pointe du jour il s'y +prépara. Malheureusement le vent était favorable aux ennemis. Il hésita +quelque temps s'il hasarderait la bataille; mais, voyant que la flotte +carthaginoise, quand on aurait déchargé les vivres, deviendrait plus +légère et plus propre pour l'action, et que d'ailleurs elle serait +considérablement fortifiée par les troupes et par la présence de Barca, +il prit son parti sur-le-champ, et, malgré le mauvais temps, il alla +attaquer l'ennemi. Le consul avait des troupes d'élite, de bons matelots +qui avaient été fort exercés, d'excellents vaisseaux construits sur le +modèle d'une galère qu'on avait prise quelque temps auparavant sur les +ennemis, et qui était la plus accomplie qu'on eût jamais vue en ce +genre. C'était tout le contraire du côté des Carthaginois. Comme, depuis +quelques années ils s'étaient vus seuls maîtres de la mer, et que les +Romains n'osaient paraître devant eux, ils les comptaient pour rien, et +se regardaient eux-mêmes comme invincibles. Au premier bruit du +mouvement que ceux-ci se donnèrent, Carthage avait mis en mer une flotte +équipée à la hâte, et où tout sentait la précipitation: soldats et +matelots, tous mercenaires, de nouvelle levée, sans expérience, sans +courage, sans zèle pour la patrie, comme sans intérêt pour la cause +commune. Il y parut bien dans le combat: ils ne purent pas soutenir la +première attaque. Cinquante de leurs vaisseaux furent coulés à fond, et +soixante-dix furent pris avec tout l'équipage. Le reste, à la faveur +d'un vent qui se leva fort à propos pour eux, se retira vers la petite +île d'où ils étaient partis. Le nombre des prisonniers passa dix mille. +Le consul s'avança aussitôt vers Lilybée, et joignit ses troupes à +celles des assiégeants. + +[Note 254: On appelle aussi ces îles _Égates_.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 63.] Quand cette nouvelle fut portée à +Carthage, elle y causa d'autant plus de surprise et d'effroi, qu'on s'y +était moins attendu. Le sénat ne perdit point courage, mais il se voyait +absolument hors d'état de continuer la guerre. Les Romains tenant la +mer, il n'était plus possible d'envoyer ni vivres ni secours aux armées +de Sicile. Ils dépêchèrent donc au plus tôt vers Barca, qui y +commandait, et laissèrent à sa prudence de prendre tel parti qu'il +jugerait à propos. Tant qu'il avait vu quelque rayon d'espérance, il +avait fait tout ce qu'on pouvait attendre du courage le plus intrépide +et de la sagesse la plus consommée; mais, ne lui restant plus de +ressource, il députa vers le consul pour traiter de la paix: la +prudence, dit Polybe, consistant à savoir et résister et céder à propos. +Lutatius savait combien le peuple romain était las de cette guerre, qui +avait épuisé ses forces et ses finances, et il n'avait pas oublié les +malheureuses suites de la hauteur inexorable et imprudente de Régulus; +il ne se rendit donc point difficile, et dicta le traité suivant: _Il y +aura, si le peuple romain l'approuve, amitié entre Rome et Carthage, aux +conditions qui suivent: Les Carthaginois évacueront la Sicile; ils ne +feront point la guerre à Hiéron, et ne porteront point les armes contre +les_ _Syracusains ni contre leurs alliés; ils rendront aux Romains, sans +rançon, tous les prisonniers qu'ils ont faits sur eux; ils leur +paieront, dans l'espace de vingt ans, deux mille deux cents talents +euboïques d'argent_[255]. Il est bon de remarquer en passant la +simplicité, la précision, la clarté de ce traité, qui dit tant de choses +en si peu de mots, et qui règle en peu de lignes tous les intérêts de +deux puissants peuples et de leurs alliés sur terre et sur mer. + +[Note 255: Cette somme monte à peu près à celle de six millions cent +quatre-vingt mille livres. + += Le talent euboïque, comme on le pense, est le même que le talent +attique; les 2200 talents euboïques valent environ 11,000,000 fr.--L.] + +Quand on eut porté ces conditions à Rome, le peuple, ne les approuvant +point, envoya dix députés sur les lieux pour terminer l'affaire en +dernier ressort. Ils ne changèrent rien dans le fond du traité. [Marge: +Polyb. l. 3, pag. 182.] Ils abrégèrent seulement les termes du paiement, +en les réduisant à dix années, ajoutèrent mille talents à la somme qui +avait été marquée, qui seraient payés sur-le-champ, et exigèrent des +Carthaginois qu'ils sortiraient de toutes les îles qui sont entre +l'Italie et la Sicile. La Sardaigne n'y était pas comprise; mais elle +leur fut aussi enlevée par un autre traité qui se fit quelques années +après. + +[Marge: AN. M. 3763 CARTH. 605. ROME. 507. AV. J.C. 241.] Ainsi fut +terminée une des plus longues guerres dont il soit parlé dans +l'histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre ans entiers, sans +interruption. L'ardeur opiniâtre à disputer de l'empire fut égale de +part et d'autre: même fermeté, même grandeur d'ame, et dans les projets, +et dans l'exécution. Les Carthaginois l'emportaient par la science de la +marine, par l'habileté dans la construction des vaisseaux, par l'adresse +et la facilité avec laquelle ils faisaient les manœuvres, par +l'expérience des pilotes; par la connaissance des côtes, des plages, des +rades, des vents; par l'abondance des richesses capables de fournir à +toutes les dépenses d'une rude et longue guerre. Les Romains n'avaient +aucun de ces avantages; mais le courage, le zèle pour le bien public, +l'amour de la patrie, une noble émulation pour la gloire, leur tenaient +lieu de tout ce qui leur manquait d'ailleurs. On est étonné de les voir, +tout neufs et inexpérimentés qu'ils sont dans la marine, non-seulement +tenir tête à la nation du monde la plus habile et la plus puissante sur +mer, mais gagner contre elle plusieurs batailles navales. Nulles +difficultés, nuls malheurs, n'étaient capables de les décourager. Ils +n'auraient pas fait certainement la paix dans les mêmes circonstances où +nous venons de voir que les Carthaginois la demandèrent. Une seule +campagne malheureuse les abat; plusieurs n'ébranlèrent point les +Romains. + +Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de Rome et ceux de +Carthage, les premiers l'emportant infiniment pour le courage. Parmi les +chefs, Amilcar, surnommé Barca, fut sans contredit celui de tous qui se +distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence. + +GUERRE DE LIBYE, OU CONTRE LES MERCENAIRES. + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 65-89.] A la guerre que les Carthaginois +soutinrent contre les Romains, en succéda[256] immédiatement une autre +bien moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se fit dans le +cœur même de l'état, et qui fut accompagnée d'une cruauté et d'une +barbarie dont on a vu peu d'exemples: c'est celle que les Carthaginois +eurent à soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi sous +eux en Sicile, et qu'on appelle ordinairement la guerre d'Afrique ou de +Libye. Elle ne dura que trois ans et demi, mais elle fut bien sanglante. +Voici quelle en fut l'occasion. + +[Note 256: La même année que finit la première guerre punique.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 66.] Aussitôt après que le traité avec les +Romains eut été conclu, Amilcar, ayant conduit dans Lilybée les troupes +qui étaient à Éryx, déposa le commandement, et laissa à Giscon, +gouverneur de la place, le soin de faire passer les troupes en Afrique. +Celui-ci, comme s'il eût prévu ce qui devait arriver, ne les fit pas +partir toutes ensemble, mais les envoya par petits corps et par bandes, +afin que, les premiers venus étant payés de ce qui leur était dû pour +leur solde, on pût les renvoyer chez eux avant l'arrivée des autres. +Cette conduite marquait beaucoup de sagesse: mais à Carthage on n'en fit +pas tant paraître. Comme l'état était épuisé par les dépenses d'une +longue guerre et par la somme de près de trois millions qu'il avait +fallu payer comptant aux Romains en signant le traité de paix, on ne se +pressa pas de payer les troupes à mesure qu'elles arrivaient; mais on +crut devoir attendre les autres, dans l'espérance d'obtenir d'elles, +lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise d'une partie de la +paie qui leur était due: et ce fut là une première faute. + +On voit ici le génie d'un état composé de négociants, qui connaissent +tout le prix de l'argent, mais qui connaissent peu le mérite des +services de gens de guerre, qui marchandent le sang des troupes comme +tout le reste, et qui vont toujours au bon marché. Dans une telle +république, le besoin passé, nulle reconnaissance pour les secours qu'on +a reçus. + +Ces soldats, qui entrèrent la plupart dans Carthage, étant accoutumés à +une grande licence, causèrent beaucoup de désordre dans la ville: de +sorte que, pour y remédier, on proposa à leurs chefs de les conduire +tous dans une petite ville voisine nommée Sicca, en leur fournissant de +quoi y subsister, jusqu'à ce que, le reste de leurs compagnons étant +arrivé, on payât toutes les troupes, et qu'on les renvoyât: seconde +faute. + +Une troisième fut de ne pas vouloir leur permettre de laisser à Carthage +leurs bagages, leurs femmes et leurs enfants, comme ils le demandaient, +et qui auraient été de leur part comme autant d'ôtages, mais de les +forcer malgré eux de les emmener à Sicca. + +Quand ils y furent tous assemblés, comme ils avaient beaucoup de loisir, +ils commencèrent à compter les paies qu'on leur devait, les faisant +monter beaucoup plus haut qu'elles ne devaient aller. Ils y ajoutaient +aussi les promesses magnifiques qu'on leur avait faites en différentes +occasions, quand on les exhortait à faire leur devoir; et ils +prétendaient les faire entrer en ligne de compte. Hannon, qui était +alors gouverneur de l'Afrique, et qu'on leur avait envoyé, leur proposa, +vu le mauvais état de la république et l'épuisement où elle se trouvait, +de faire quelque remise sur ce qui leur était dû, et de se contenter +qu'on leur en payât seulement une partie. Il est aisé de juger comment +cette proposition fut reçue. Ce ne furent que plaintes, que murmures, +que cris insolents et séditieux. Ces troupes étaient composées de +différentes nations, qui ne s'entendaient point les unes les autres, et +à qui il n'était pas possible de faire entendre raison quand une fois +elles étaient mutinées. Il y avait des Espagnols, des Gaulois, des +Liguriens, des habitants des îles Baléares, des Grecs, la plupart +transfuges ou esclaves, et sur-tout un fort grand nombre d'Africains. +Transportés de colère, ils partent sur-le-champ, marchent vers Carthage, +au nombre de plus de vingt mille, et vont camper à Tunis, qui n'était +pas fort loin de la ville. + +Les Carthaginois reconnurent alors, mais trop tard, la faute qu'ils +avaient faite. Il n'y eut point de bassesse où ils ne descendissent pour +tâcher d'adoucir ces furieux, et point de perfidie que ceux-ci +n'employassent pour tirer d'eux de l'argent. Quand on leur avait accordé +un point, ils faisaient une nouvelle chicane et une nouvelle demande. La +paie était-elle réglée, quoiqu'on l'eût portée au-delà des conventions, +il fallait encore les dédommager des pertes qu'ils disaient avoir +faites, soit par la mort de leurs chevaux, soit par le prix excessif du +blé, qui leur avait coûté fort cher en certains temps, et leur donner +les récompenses qu'on leur avait promises. Comme rien ne finissait, les +Carthaginois les engagèrent avec assez de peine à s'en rapporter à +l'avis de quelqu'un des généraux qui avaient commandé en Sicile. Ils +choisirent Giscon, qui leur était fort agréable, et dont ils avaient +toujours été contents. Il leur parla d'une manière douce et insinuante, +les fit souvenir du longtemps qu'ils avaient servi sous les +Carthaginois, des sommes considérables qu'ils en avaient reçues, et leur +accorda presque toutes leurs demandes. + +On était près de conclure le traité, lorsque deux séditieux remplirent +de tumulte tout le camp. L'un était Spendius, de Capoue[257], qui avait +été esclave à Rome, et était passé chez les ennemis. Il était d'une +grande taille, et d'une hardiesse encore plus grande. La crainte qu'il +avait de retomber entre les mains de son maître, qui n'aurait pas manqué +de le faire pendre, comme c'était la coutume, le porta à rompre +l'accord. Il était soutenu d'un second, nommé Mathos[258], qui avait +beaucoup contribué d'abord à faire soulever les troupes. Ils +représentèrent aux Africains que, dès que leurs compagnons seraient +retournés chez eux, se trouvant seuls dans leur pays, ils deviendraient +les victimes de la colère des Carthaginois, qui se vengeraient sur eux +de la révolte commune. Il n'en fallut pas davantage pour les faire +entrer en fureur: ils choisirent pour chefs Spendius et Mathos. +Quiconque entreprenait de leur faire des remontrances était mis à mort. +Ils courent à la tente de Giscon, pillent l'argent destiné pour le +paiement des troupes, l'entraînent lui-même en prison avec tous ceux de +sa suite, après les avoir traités avec la dernière indignité. Toutes les +villes d'Afrique, à qui ils avaient envoyé des députés pour les exhorter +à se mettre en liberté, se rangèrent de leur parti, excepté deux +seulement, Utique et Hippacra[259], dont sur-le-champ ils formèrent le +siége. + +[Note 257: Polybe dit simplement qu'il était Campanien, Καμπανός. +Rollin a-t-il confondu ce mot avec Καπυανός, qui signifie _de +Capoue_?--L.] + +[Note 258: Africain, né libre (Polyb.)--L.] + +[Note 259: Le nom de _Hippacra_, Ίππάκρα, est formé par élision de +Ἲππου ἄκρα, _cap du cheval_. C'est le nom ancien de _Hippo-Diarrhytos_ +ou _Zarytos_, appelée aussi _Hippône_, ville au N.O. de Carthage, sur +l'emplacement actuel de _Bona_ (SCHWEIGH. _ad Appian._ t. III, p. +480).--L.] + +Jamais Carthage ne s'était vue dans un si grand danger. Les Carthaginois +tiraient leur subsistance chacun en particulier du revenu de leurs +terres, et les dépenses publiques des tributs que payait l'Afrique. Or +tout cela leur manquait en même temps, et se tournait même contre eux. +Ils se trouvaient sans armes, sans troupes ni de terre ni de mer, sans +aucun des préparatifs nécessaires, soit pour soutenir un siége, soit +pour équiper une flotte, et, ce qui mettait le comble à leur malheur, +sans aucune espérance de secours étranger de la part de leurs amis ou de +leurs alliés. + +Ils pouvaient en un certain sens s'imputer à eux-mêmes l'abandonnement +où ils se voyaient réduits. Pendant la guerre précédente, ils avaient +traité avec une extrême dureté les peuples d'Afrique, exigeant d'eux des +tributs excessifs, ne faisant aucun quartier aux plus pauvres et aux +plus misérables, témoignant beaucoup d'estime, non pour ceux des +gouverneurs qui traitaient avec le plus de douceur les peuples, mais +pour ceux qui en tiraient de plus grosses sommes; et tel avait été +Hannon. Aussi ne fallut-il pas beaucoup d'efforts pour porter les +Africains à la révolte. Au premier signal elle éclata, et en un moment +devint générale. Les femmes, qui souvent avaient eu la douleur de voir +emmener en prison leurs maris et leurs pères faute de paiement, étaient +les plus animées, et elles se dépouillèrent avec joie de tous leurs +ornements pour fournir aux frais de la guerre; de sorte que les chefs de +la sédition, après avoir payé aux soldats tout ce qu'ils leur avaient +promis, se trouvèrent encore dans l'abondance: grand exemple, dit +Polybe, de la manière dont il faut traiter les peuples, en ne songeant +pas seulement au présent, mais en prévoyant l'avenir. + +Dans quelque détresse que fussent alors les Carthaginois, ils ne +perdirent pas courage, et firent des efforts extraordinaires. Le +commandement de l'armée fut donné à Hannon. + +On leva des troupes de terre et de mer, de pied et de cheval; on fit +prendre les armes à tous les citoyens capables de les porter; on fit +venir de tous côtés des mercenaires; on équipa tout ce qui restait de +vaisseaux à la république. + +Les séditieux, de leur côté, ne montraient pas moins d'ardeur. Nous +avons déjà dit qu'ils avaient formé le siége des deux seules places qui +avaient refusé de se joindre à eux. Leur armée s'était grossie jusqu'au +nombre de soixante-dix mille hommes. Après en avoir fait des +détachements pour ces deux siéges, ils établirent leur camp à Tunis, et +jetaient la terreur, approchant fréquemment de ses murs, soit le jour, +soit la nuit. + +Hannon s'était avancé au secours d'Utique, et y avait remporté un +avantage considérable, qui aurait pu être décisif, s'il en avait su +profiter; mais, étant entré dans la ville, et ne songeant qu'à s'y +divertir, les mercenaires, qui s'étaient retirés sur une hauteur voisine +couverte de bois, ayant appris ce qui se passait, survinrent tout d'un +coup, trouvèrent les soldats débandés de côté et d'autre, prirent et +pillèrent le camp, et profitèrent de tout ce qu'on avait apporté de +Carthage pour le secours des assiégés. Ce ne fut pas la seule faute +qu'il commit: et, dans de telles conjonctures, les choses sont bien plus +funestes. On mit donc à sa place Amilcar, surnommé _Barca_. Il répondit +à l'idée qu'on avait conçue de lui, et commença par faire lever aux +séditieux le siége d'Utique; puis il s'avança contre l'armée qui était +près de Carthage, en défit une partie, et s'empara de presque tous les +postes avantageux qu'elle occupait. Ces heureux succès ranimèrent le +courage des Carthaginois. + +L'arrivée d'un jeune seigneur numide, nommé Naravase, qui, par estime +pour la personne et le mérite de Barca, vint se joindre à lui avec deux +mille Numides, lui fut d'un grand secours. Encouragé par ce renfort, il +attaqua les séditieux, qui le tenaient resserré dans un vallon, en tua +dix mille, et en fit quatre mille prisonniers. Le jeune Numide se +distingua fort dans ce combat. Barca reçut dans ses troupes ceux des +prisonniers qui voulurent s'y enrôler, et laissa aux autres la liberté +d'aller où ils voudraient, à condition qu'ils ne porteraient jamais les +armes contre les Carthaginois, faute de quoi, s'ils étaient jamais pris, +ils seraient punis du dernier supplice. Cette conduite fait voir la +sagesse de ce général: il jugea que cet expédient était plus utile +qu'une sévérité outrée. En effet, lorsqu'il s'agit d'une multitude +mutinée, dont la plupart ont été entraînés par les plus échauffés, ou +arrêtés par la crainte des plus furieux, la clémence réussit presque +toujours. + +Spendius, le chef des révoltés, craignit que cette douceur affectée de +Barca ne lui fît perdre beaucoup de ses gens; il crut donc devoir, par +quelque coup éclatant, leur ôter toute pensée et toute espérance de +rentrer en grâce avec l'ennemi. Dans cette vue, après leur avoir lu des +lettres supposées, où on lui donnait avis d'une trahison secrète +concertée entre quelques-uns de leurs camarades et Giscon, pour le +sauver de la prison où il était retenu depuis assez de temps, il leur +fit prendre la barbare résolution de le massacrer lui et tous les autres +prisonniers; et quiconque osait proposer seulement un parti plus doux +était sur-le-champ immolé à leur fureur. On tire donc de la prison ce +chef infortuné, avec sept cents prisonniers qui y étaient enfermés avec +lui, et on les fait venir à la tête du camp. Giscon est exécuté le +premier, et tous les autres de suite. On leur coupe les mains, on leur +brise les cuisses, on les enfouit tout vivants dans une fosse. Les +Carthaginois envoyèrent demander leurs corps pour leur rendre les +derniers devoirs: on les leur refusa, et on leur déclara que, si +désormais, on envoyait encore quelque héraut ou quelque député, il +souffrirait le même supplice. En effet, sur-le-champ il fut arrêté, par +un consentement général, que tout Carthaginois qui tomberait entre leurs +mains serait traité de la sorte; et, pour les alliés, qu'ils seraient +renvoyés après qu'on leur aurait coupé les mains: et cela fut +ponctuellement exécuté dans la suite. + +Dans le temps que les Carthaginois commençaient, ce semble, à respirer, +plusieurs accidents fâcheux les replongèrent dans un nouveau danger. La +division se mit parmi leurs chefs; une tempête fit périr les vivres +qu'on leur apportait par mer, et dont ils avaient un extrême besoin. +Mais ce qui leur fut le plus sensible, fut la défection subite des deux +seules villes qui leur étaient demeurées fidèles, et qui, dans tous les +temps, avaient eu un attachement inviolable à la république: c'étaient +Utique et Hippacra. Ces villes tout d'un coup, sans aucune raison, sans +même aucun prétexte, passèrent du côté des révoltés, et, transportées +comme eux de fureur et de rage, commencèrent par égorger le commandant +et la garnison qui étaient venus à leur secours, et portèrent +l'inhumanité jusqu'à refuser leurs corps morts aux Carthaginois qui les +redemandaient. + +Les séditieux, animés par ces heureux succès, allèrent mettre le siége +devant Carthage; mais ils furent bientôt obligés de le lever: ils ne +laissèrent pas de continuer la guerre. Ayant ramassé toutes leurs +troupes et celles de leurs alliés, au nombre de plus de cinquante mille +hommes, ils côtoyaient l'armée d'Amilcar, observant de se tenir toujours +sur les hauteurs et d'éviter les plaines, où l'ennemi avait trop +d'avantage à cause de sa cavalerie et des éléphants. Amilcar, plus +habile qu'eux dans le métier de la guerre, ne leur donnait aucune prise +sur lui, profitait de toutes leurs fautes, leur enlevait souvent des +quartiers, pour peu que leurs gens s'écartassent, et les harcelait en +mille manières; et tous ceux qui tombaient entre ses mains étaient +exposés aux bêtes. Enfin il les surprit lorsqu'ils s'y attendaient le +moins, et les enferma dans un poste d'où il leur fut impossible de se +retirer. N'osant hasarder le combat, et ne pouvant pas prendre la fuite, +ils se mirent à fortifier leur camp, et à l'environner de fossés et de +retranchements. Mais un ennemi intérieur et bien plus formidable les +pressait vivement: c'était la faim, qui fut telle, qu'ils en vinrent à +se manger les uns les autres; la divine providence, dit Polybe, vengeant +ainsi la barbare inhumanité dont ils avaient usé à l'égard des autres. +Aucune ressource ne leur restait. Ils savaient à quels supplices ils +étaient destinés, s'ils tombaient vifs entre les mains de l'ennemi. +Après les cruautés qu'ils avaient commises, il ne leur venait pas même +dans l'esprit de parler de paix et d'accommodement. Ils avaient envoyé +vers leurs troupes qui étaient restées à Tunis, pour demander du +secours, mais inutilement. La famine cependant augmentait tous les +jours: ils avaient commencé par manger les prisonniers, puis les +esclaves; enfin, il ne leur restait plus que leurs concitoyens. Alors +les chefs, ne pouvant plus soutenir les plaintes et les cris de la +multitude qui menaçait de les égorger, s'ils ne se rendaient, allèrent +eux-mêmes trouver Amilcar, dont ils avaient obtenu un sauf-conduit. Les +conditions du traité furent que les Carthaginois prendraient à leur +choix dix personnes parmi les révoltés, pour les traiter comme il leur +plairait, et que les autres seraient renvoyés chacun avec un seul habit. +Quand le traité fut signé, ces chefs eux-mêmes furent arrêtés, et +demeurèrent entre les mains des Carthaginois, qui montrèrent clairement +dans cette occasion qu'ils ne se piquaient pas beaucoup de bonne foi. +Les révoltés, ayant appris qu'on avait arrêté leurs chefs, ne sachant +rien de la convention qu'on avait faite, et soupçonnant qu'on les avait +trahis, prirent les armes: mais Amilcar les ayant enveloppés de toutes +parts, et ayant fait avancer contre eux les éléphants, ils furent tous +écrasés ou égorgés au nombre de plus de quarante mille. + +L'effet de cette victoire fut la réduction de presque toutes les villes +d'Afrique, qui rentrèrent aussitôt dans leur devoir. Amilcar, sans +perdre de temps, marcha contre Tunis, qui, depuis le commencement de la +guerre, avait servi de retraite aux révoltés, et avait été leur place +d'armes. Il l'environna d'un côté, pendant qu'Annibal, qui commandait +avec lui, l'assiégeait de l'autre: puis, s'approchant des murs, et +faisant élever des potences, il y attacha et fit mourir Spendius, chef +des révoltés, et ceux qu'on avait arrêtés avec lui. Mathos, l'autre +chef, qui commandait dans la place, vit par là ce qui lui était préparé, +et il en devint encore plus attentif à se bien défendre. S'apercevant +qu'Annibal, comme sûr de la victoire, agissait en tout fort +négligemment, il fait une sortie, attaque ses retranchements, tue un +grand nombre de Carthaginois, en fait plusieurs prisonniers, et entre +autres Annibal leur chef, et se rend maître de tout le bagage: puis, +détachant de la potence Spendius, il fait mettre à sa place Annibal, +après lui avoir fait souffrir des tourments inouïs, et immole autour du +corps de l'autre trente des plus considérables citoyens de Carthage, +comme autant de victimes de sa vengeance. Il semble qu'entre les deux +partis il y avait une espèce de défi à qui ferait paraître plus de +cruauté. + +Barca, qui pour-lors était éloigné de son camp, n'avait appris que fort +tard le danger de son collègue; et d'ailleurs il était hors d'état de +courir promptement à son secours, parce que le chemin qui séparait les +deux camps était impraticable. Ce fâcheux accident causa une grande +consternation dans Carthage. On a pu remarquer, dans tout le cours de +cette guerre, une alternative continuelle de prospérités et +d'adversités, de confiance et d'alarme, de joie et de douleur: tant les +événements, de part et d'autre, ont été variés et peu constants. + +On crut dans Carthage devoir faire un dernier effort; on arma tout ce +qui restait de jeunesse capable de servir. On envoya Hannon pour +collègue à Amilcar, et on députa en même temps trente sénateurs pour +conjurer, au nom de la république, ces deux chefs, qui jusque-là avaient +été brouillés ensemble, d'oublier les querelles passées, et de sacrifier +leurs ressentiments au bien de l'état. Ils le firent sur-le-champ, +s'embrassèrent mutuellement, et se réconcilièrent sincèrement et de +bonne foi. + +Depuis ce temps-là tout réussit du côté des Carthaginois; et Mathos, +qui, dans toutes les entreprises qu'il avait tentées, avait toujours eu +du dessous, crut enfin devoir hasarder une bataille: c'est ce qu'on +souhaitait le plus. De part et d'autre chacun exhorta ses troupes comme +pour une action qui allait décider pour toujours de leur sort: on en +vint aux mains. La victoire ne fut pas long-temps disputée; les révoltés +cédèrent bientôt. Presque tous les Africains furent tués: le reste se +rendit. Mathos fut pris en vie et conduit à Carthage. Toute l'Afrique +aussitôt rentra dans l'obéissance, excepté les deux villes perfides qui +s'étaient révoltées en dernier lieu; mais elles furent bientôt obligées +de se rendre à discrétion. + +Alors l'armée victorieuse revint à Carthage, et y fut reçue avec les +cris de joie et les applaudissements de toute la ville. Mathos et les +siens, après avoir servi d'ornement au triomphe, furent menés au +supplice, et terminèrent, par une mort également honteuse et +douloureuse, une vie souillée par les trahisons les plus noires et par +les cruautés les plus barbares. Ainsi finit la guerre contre les +mercenaires, après avoir duré trois ans et quatre mois. Elle fournit, +dit Polybe, une grande instruction à tous les peuples, et leur apprend à +ne pas employer dans les armées un plus grand nombre d'étrangers que de +citoyens, et à ne pas se reposer de la défense de l'état sur des troupes +qui n'y sont attachées ni par l'affection ni par l'intérêt. + +J'ai différé exprès jusqu'ici à parler de ce qui se passa en Sardaigne +dans le même temps, et qui fut comme une dépendance et une suite de la +guerre que les Carthaginois soutinrent en Afrique contre les +mercenaires. On y vit les mêmes secousses de révolte et les mêmes excès +de cruauté, comme si un vent de discorde et de fureur eût soufflé +d'Afrique en Sardaigne. + +Dès qu'on y apprit ce qu'avaient fait Spendius et Mathos, les +mercenaires qui étaient dans cette île secouèrent, à leur exemple, le +joug de l'obéissance. Ils commencèrent par égorger Bostar, leur +commandant, et tout ce qu'il y avait de Carthaginois avec lui. On avait +envoyé à sa place un autre général: toutes les troupes qu'il avait +amenées se rangèrent du côté des séditieux, le mirent lui-même en croix; +et dans toute l'étendue de l'île on fit main-basse sur les Carthaginois, +en leur faisant souffrir des tourments inouïs. Ayant attaqué toutes les +places l'une après l'autre, ils se rendirent en peu de temps maîtres de +tout le pays: mais, la division s'étant mise entre eux et les habitants +de l'île, les mercenaires en furent entièrement chassés, et se +réfugièrent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois perdirent la +Sardaigne, île d'une grande importance par son étendue, par sa +fertilité, et par le grand nombre de ses habitants. + +Les Romains, depuis leur traité avec les Carthaginois, s'étaient +toujours conduits à leur égard avec beaucoup de justice et de +modération. Une querelle passagère au sujet de quelques marchands +romains qu'on avait arrêtés à Carthage, parce qu'ils portaient des +vivres aux ennemis, les avait brouillés; mais les Carthaginois, à la +première demande, leur ayant renvoyé leurs citoyens, les Romains, qui se +piquaient en tout de générosité et de justice, leur avaient rendu leur +première amitié, les avaient servis en tout ce qui dépendait d'eux, +avaient défendu à leurs marchands de porter des vivres ailleurs que chez +les Carthaginois, et avaient même refusé pour-lors de prêter l'oreille +aux propositions que leur faisaient les révoltés de Sardaigne, qui les +invitaient à venir s'emparer de l'île. + +Mais dans la suite ils ne furent pas si délicats; et il serait difficile +d'appliquer ici le témoignage avantageux que César rend à leur bonne foi +dans Salluste. «[260]Quoique dans toutes les guerres d'Afrique, dit-il, +les Carthaginois eussent fait quantité d'actions de mauvaise foi pendant +la paix et pendant la trève, les Romains n'en usèrent jamais de la sorte +à leur égard, plus attentifs à ce qu'exigeait d'eux leur gloire qu'à ce +que la justice leur permettait contre leurs ennemis.» + +[Note 260: «Bellis punicis omnibus, quum sæpè Carthaginienses et in +pace et per inducias multa nefanda facinora fecissent, nunquam ipsi per +occasionem talia fecère: magis quod se dignum foret, quam quod in illos +jure fieri posset, quærebant.» (SALLUST, _in bello Catilin_.)] + +[Marge: AN. M. 3767 CARTH. 609. ROM. 511. AV. J.C. 237.] Les +mercenaires, qui s'étaient retirés, comme nous l'avons dit, en Italie, +déterminèrent enfin les Romains à passer dans la Sardaigne pour s'en +rendre maîtres. Les Carthaginois l'apprirent avec douleur, prétendant +que la Sardaigne leur appartenait à bien plus juste titre qu'aux +Romains. Ils se mirent donc en état de tirer une prompte et juste +vengeance de ceux qui avaient fait soulever l'île contre eux: mais les +Romains, sous prétexte que ces préparatifs se faisaient contre eux, et +non contre les peuples de Sardaigne, leur déclarèrent la guerre. Les +Carthaginois, épuisés en toutes manières, et qui, à peine, commençaient +à respirer, n'étaient point en état de la soutenir. Il fallut donc +s'accommoder au temps, et céder au plus fort. On fit un nouveau traité, +par lequel ils abandonnaient la [Marge: Polyb. l. III, cap. 1, 27, § 7.] +Sardaigne aux Romains, et s'obligeaient à leur payer de nouveau douze +cents talents[261], pour se rédimer de la guerre qu'on voulait leur +faire; et c'est cette injustice de la part des Romains qui fut la +véritable cause de la seconde guerre punique, comme nous le dirons dans +la suite. + +[Note 261: Douze cent mille écus. = 6,600,000 francs.--L.] + +SECONDE GUERRE PUNIQUE. + +La seconde guerre punique que j'entreprends de traiter est une des plus +mémorables dont il soit parlé dans l'histoire, et des plus dignes de +l'attention d'un lecteur curieux, soit par la hardiesse des entreprises, +[Marge: Liv lib. 21 n. 1.] et par la sagesse des mesures dans +l'exécution; soit par l'opiniâtreté des efforts des deux peuples rivaux, +et par la promptitude des ressources dans leurs plus grands revers; soit +par la variété des événements inopinés, et par l'incertitude de l'issue +d'une longue et cruelle guerre; soit enfin par la réunion des plus beaux +modèles en tout genre de mérite, et des leçons les plus instructives que +puisse donner l'histoire, tant pour la guerre que pour la politique et +l'art de gouverner. Jamais villes ou nations plus puissantes, ou du +moins plus belliqueuses, ne combattirent ensemble; et jamais celles dont +il s'agit ici ne s'étaient vues dans un plus haut degré de puissance et +de gloire. Rome et Carthage étaient alors, sans contredit, les deux +premières villes du monde. Ayant déjà mesuré leurs forces dans la +première guerre punique, et fait essai de leur habileté dans l'art de +combattre, elles se connaissaient parfaitement de part et d'autre. Dans +cette seconde guerre, le sort des armes fut tellement balancé, et les +succès si mêlés de vicissitudes et de variétés, que le parti qui +triompha fut celui qui s'était trouvé le plus près du danger de périr. +Quelque grandes que fussent les forces des deux peuples, on peut presque +dire que leur haine mutuelle l'était encore plus: les Romains, d'un +côté, ne pouvant voir sans indignation que les vaincus osassent les +attaquer; et les Carthaginois, de l'autre, étant irrités à l'excès de la +manière également dure et avare dont ils prétendaient que le vainqueur +en avait usé à leur égard. + +Le plan que je me suis proposé ne me permet pas d'entrer dans un détail +exact de cette guerre, qui eut pour théâtre l'Italie, la Sicile, +l'Espagne, l'Afrique, et qui a plus de rapport encore à l'histoire +romaine qu'à celle que je traite ici. Je m'arrêterai donc principalement +à ce qui regarde les Carthaginois, et je m'appliquerai sur-tout à faire +connaître, autant qu'il me sera possible, le génie et le caractère +d'Annibal, le plus grand homme de guerre qui ait peut-être jamais été +chez les anciens. + +_Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique._ + +Avant que de parler de la déclaration de la guerre entre les Romains et +les Carthaginois, je crois devoir en exposer les véritables causes, et +marquer comment cette rupture entre les deux peuples se prépara de loin. + +[Marge: Lib. 3, p. 162-168.] Ce serait se tromper grossièrement, dit +Polybe, que de regarder la prise de Sagonte par Annibal comme la +véritable cause de la seconde guerre punique. Le regret qu'eurent les +Carthaginois d'avoir cédé trop facilement la Sicile par le traité qui +termina la première guerre punique; l'injustice et la violence des +Romains, qui profitèrent des troubles excités dans l'Afrique pour +enlever encore la Sardaigne aux Carthaginois, et pour leur imposer un +nouveau tribut; les heureux succès et les conquêtes de ces derniers dans +l'Espagne: voilà qu'elles furent les véritables causes de la rupture du +traité[262], comme Tite-Live, suivant en cela le plan de Polybe, +l'insinue en peu de mots dès le commencement de son histoire de la +seconde guerre punique. + +[Note 262: «Angebant ingentis spiritûs virum Sicilia Sardiniaque +amissæ: nam et Siciliam nimis celeri desperatione rerum concessam; et +Sardiniam inter motum Africæ fraude Romanorum, stipendio etiam +superimposito, interceptam.» (LIV. lib. 21, n. 1.)] + +En effet Amilcar, surnommé _Barca_, souffrait avec peine le dernier +traité que le malheur des temps avait obligé les Carthaginois +d'accepter; et il songea à prendre de loin de justes mesures pour se +mettre en état de le rompre à la première occasion favorable. + +[Marge 1: Polyb. l. 2, pag. 90.] Dès que les troubles d'Afrique furent +apaisés, il fut chargé d'une expédition contre les Numides; et, après y +avoir donné de nouvelles preuves de son habileté et de son courage, il +mérita qu'on lui confiât le commandement de l'armée qui devait agir en +Espagne. Annibal, son fils, qui n'avait alors que neuf ans, demanda avec +empressement de l'y suivre, et employa pour cela les caresses ordinaires +à cet âge, langage puissant sur l'esprit d'un père qui aimait tendrement +son fils. [Marge 2: Id. lib. 3. pag. 167. Liv. lib. 21, n. 1.] Amilcar +ne put donc lui refuser cette grâce; et, après lui avoir fait prêter +serment sur les autels qu'il se déclarerait l'ennemi des Romains dès +qu'il le pourrait, il l'emmena avec lui. + +Amilcar avait toutes les qualités d'un grand général, joignant des +manières douces et insinuantes à un courage invincible et à une prudence +consommée. Il soumit en peu de temps la plupart des peuples d'Espagne, +soit par la force des armes, soit par les charmes de sa douceur; et, +après y avoir commandé pendant neuf ans, il fit une fin digne de lui, en +mourant glorieusement dans une bataille[263] pour le service de sa +patrie. + +[Note 263: Contre les Vectons, peuple d'Espagne (NEPOS, _in Hamilc._ +c. IV, § 2).--L.] + +[Marge: Polyb. l. 2, pag. 101. AN. M. 3776 ROM. 520.] Les Carthaginois +nommèrent à sa place Adrusbal, son gendre. Celui-ci, pour s'assurer du +pays, bâtit une ville, que l'avantage de sa situation, la commodité de +ses ports, ses fortifications, l'abondance de ses richesses procurée par +la facilité du commerce, rendirent une des plus considérables villes du +monde: il l'appela Carthage-la-Neuve, et nous l'appelons aujourd'hui +Carthagène. + +A toutes les démarches de ces deux grands généraux, il était aisé de +voir qu'ils avaient en tête un grand dessein qu'ils ne perdaient point +de vue, et pour l'exécution duquel ils préparaient tout de loin. Les +Romains s'en aperçurent bien, et ils se reprochèrent à eux-mêmes la +lenteur et l'engourdissement qui les avaient tenus comme endormis +pendant que l'ennemi faisait en Espagne de rapides progrès, qui +pourraient un jour tourner contre eux. L'attaquer de force, et lui +arracher ses conquêtes, aurait bien été de leur goût; mais la crainte +d'un autre ennemi non moins formidable, qu'ils appréhendaient de voir au +premier jour à leurs portes (c'étaient les Gaulois), ne leur permettait +pas d'éclater. Ils employèrent donc la voie des négociations, et +conclurent un traité avec Asdrubal, dans lequel, sans s'expliquer sur le +reste de l'Espagne, on se contentait de marquer que les Carthaginois ne +pourraient point s'avancer au-delà de l'Èbre. + +[Marge: Polyb. l. 2, pag. 123. Liv. lib. 21, n. 2.] Asdrubal cependant +poussait toujours ses conquêtes, mais en se tenant dans les bornes dont +on était convenu; et, s'attachant à gagner les principaux du pays par +ses manières honnêtes et engageantes, il avançait encore plus les +affaires de Carthage par la voie de la persuasion que par celle de la +force ouverte. Mais malheureusement, après avoir gouverné l'Espagne +pendant huit ans, il fut tué en trahison par un Gaulois, qui se vengea +ainsi de quelque mécontentement particulier qu'il en avait reçu. + +[Marge: Liv. lib. 21, n. 3 et 4. AN. M. 3783 ROM. 530.] Trois ans avant +sa mort, il avait écrit à Carthage pour demander qu'on lui envoyât +Annibal, qui était alors âgé de vingt-deux ans. La chose souffrit +quelque difficulté. Le sénat était partagé par deux puissantes factions, +qui, dès le temps d'Amilcar, avaient déjà commencé à suivre des vues +opposées dans la conduite des affaires de l'état. L'une avait pour chef +Hannon, à qui sa naissance, son mérite et son zèle pour le bien de +l'état, donnaient une grande autorité dans les délibérations publiques; +et elle était d'avis en toute occasion de préférer une paix sûre, et qui +conservait toutes les conquêtes d'Espagne, aux événements incertains +d'une guerre onéreuse, qu'elle prévoyait devoir un jour se terminer par +la ruine de la patrie. L'autre faction, qu'on appelait la faction +_Barcine_, parce qu'elle soutenait les intérêts de Barca et de ceux de +sa famille, avait ajouté à l'ancien crédit qu'elle avait dans la ville +la réputation que les exploits signalés d'Amilcar et d'Asdrubal lui +avaient donnée, et elle était ouvertement déclarée pour la guerre. Quand +il s'agit donc de délibérer dans le sénat sur la demande d'Asdrubal, +Hannon représenta qu'il était dangereux d'envoyer de si bonne heure à +l'armée un jeune homme qui avait déjà toute la fierté et le caractère +impérieux de son père, et qui, par cette raison, avait un besoin +particulier d'être retenu longtemps sous les yeux des magistrats et sous +le pouvoir des lois, pour apprendre à obéir, et à ne pas se croire +supérieur à tous les autres. Il finit en disant qu'il craignait que +cette étincelle, qui commençait à s'allumer, n'excitât un jour un grand +incendie. Ses remontrances furent vaines; la faction Barcine l'emporta, +et Annibal partit pour l'Espagne. + +Dès qu'il y fut arrivé, il attira sur lui les regards de toute l'armée, +et l'on crut voir revivre en lui Amilcar son père. C'était le même feu +dans les yeux, la même vigueur martiale dans l'air du visage, les mêmes +traits et les mêmes manières; mais ses qualités personnelles le firent +encore plus estimer. Il ne lui manquait presque rien de ce qui forme les +grands hommes: patience invincible dans le travail, sobriété étonnante +dans le vivre, courage intrépide dans les plus grands dangers, présence +d'esprit admirable dans le feu même de l'action, et, ce qui est +surprenant, un génie souple, également propre à obéir et à commander; en +sorte qu'on ne pouvait dire de qui il était plus aimé, des troupes ou du +général: il servit trois campagnes sous Asdrubal. + +[Sidenote: Polyb. l. 3, p. 168-169.] Quand celui-ci fut mort, les +suffrages de l'armée et [Marge: Liv. lib. 21, n. 3-5. AN. M. 3784 CARTH. +626. ROM. 528.] ceux du peuple se réunirent pour mettre Annibal à sa +place. Je ne sais même si pour-lors, ou environ dans ce temps, la +république, pour lui donner plus de crédit et d'autorité, ne le nomma +pas suffète, qui était la première dignité de l'état, et que l'on +conférait quelquefois aux généraux. C'est Cornélius Népos qui nous +apprend[Marge: In vita Annib. c. 7.] cette particularité, lorsque, +parlant de la préture qui fut donnée au même Annibal après son retour à +Carthage, et la conclusion de la paix, il dit que ce fut vingt-deux ans +depuis qu'il avait été nommé roi: «_Hic, ut rediit, prætor factus est, +postquàm rex fuerat anno secundo et vigesimo._» + +Dès le moment qu'il eut été nommé général, comme si l'Italie lui fût +échue en partage, et qu'il fût déjà chargé de porter la guerre contre +Rome, il tourna secrètement toutes ses vues de ce côté-là, et ne perdit +point de temps, pour n'être point prévenu par la mort comme l'avaient +été son père et son beau-frère. Il prit en Espagne plusieurs villes de +force, et subjugua plusieurs peuples; et, quoique l'armée ennemie, +composée de plus de cent mille hommes, passât de beaucoup la sienne, il +sut choisir si bien son temps et ses postes, qu'il la défit et la mit en +déroute. Après cette victoire, rien ne lui résista. Cependant il ne +toucha point encore à Sagonte[264], évitant avec soin de donner aux +Romains aucune occasion de lui déclarer la guerre avant qu'il eût pris +toutes les mesures qu'il jugeait nécessaires pour une si grande +entreprise: et en cela il suivait le conseil que lui avait donné son +père. Il s'appliqua sur-tout[265] à gagner le cœur des citoyens et +[Marge: Polyb. l. 3, p. 170-173. Liv. lib. 21, n. 6-15.] des alliés, et +à s'attirer leur confiance en leur faisant part avec largesse du butin +qu'il prenait sur l'ennemi, en leur payant exactement tout ce qui leur +était dû de leur solde pour le passé: précaution sage, et qui ne manque +jamais de produire son effet dans le temps. + +[Note 264: Cette ville était située en-deçà de l'Èbre, par rapport +aux Carthaginois, assez près de l'embouchure de cette rivière, dans le +pays où il était permis aux Carthaginois de porter leurs armes; mais +Sagonte, comme alliée des Romains, était, en vertu de ce titre, exceptée +par le traité. + += La ville de Sagonte, à 25 lieues au S. de l'embouchure de l'Èbre, est +appelée en latin _Saguntum_, en grec Ζάκανθα, nom dans lequel se +conserve presque intact celui de Ζάκυνθος, _Zacynthe_, dont cette ville +était une colonie.--L.] + +[Note 265: «Ibi largè partiendo prædam, stipendia præterita cum fide +exsolvendo, cunctos civium sociorumque animos in se firmavit.» (LIV. +lib. 21, n. 5.)] + +Les Sagontins, de leur côté, sentant bien le danger dont ils étaient +menacés, firent savoir aux Romains combien Annibal avançait ses +conquêtes. Ceux-ci nommèrent des députés pour aller s'informer par +eux-mêmes, sur les lieux, de l'état présent des affaires, avec ordre de +porter leurs plaintes à Annibal, en cas qu'ils le jugeassent à propos, +et, supposé qu'il ne leur donnât point satisfaction, d'aller à Carthage +pour le même sujet. + +Cependant Annibal forma le siége de Sagonte, prévoyant de grands +avantages dans la prise de cette ville. Il comptait que par là il +ôterait toute espérance aux Romains de faire la guerre dans l'Espagne; +que cette nouvelle conquête assurerait toutes celles qu'il y avait déjà +faites; que, ne laissant point d'ennemis derrière lui, sa marche en +serait plus sûre et plus tranquille; qu'il amasserait là de l'argent +pour l'exécution de ses desseins; que le butin que les soldats en +remporteraient les rendrait plus vifs et plus ardents à le suivre; +qu'enfin, avec les dépouilles qu'il enverrait à Carthage, il se +gagnerait la bienveillance des citoyens. Animé par ces grands motifs, il +n'épargnait rien pour presser le siége; il donnait lui-même l'exemple +aux troupes, se trouvant à tous les travaux, et s'exposant aux plus +grands dangers. + +On apprit bientôt à Rome que Sagonte était assiégée. Au lieu de voler à +son secours, on perdit encore le temps en vaines délibérations, et en +députations qui ne le furent pas moins. Annibal fit savoir à ceux qui le +venaient trouver de la part des Romains qu'il n'avait pas le temps de +les entendre. Les députés se rendirent donc à Carthage, où ils ne furent +pas mieux reçus, la faction Barcine l'ayant emporté sur les plaintes des +Romains et sur les remontrances d'Hannon. + +[Marge: [Polyb. III, c. 17, § 10. Diod. sic. XXV, ecl. v. Appian bell. +Hispan. c. 12.]] Pendant tous ces voyages et toutes ces délibérations, +le siége continuait avec beaucoup d'ardeur. Les Sagontins étaient +réduits à la dernière extrémité, et manquaient de tout. On parla +d'accommodement; mais les conditions qu'on leur proposait leur parurent +si dures, qu'ils ne purent se résoudre à les accepter. Avant que de +rendre une dernière réponse, les principaux des sénateurs, ayant porté +dans la place publique tout leur or et leur argent, et celui qui +appartenait en commun à l'état, le jetèrent dans le feu qu'ils avaient +fait allumer pour cet effet, et s'y précipitèrent eux-mêmes. Dans le +même temps, une tour que les béliers frappaient depuis long-temps étant +tombée tout-à-coup avec un bruit épouvantable, les Carthaginois +entrèrent dans la ville par la brèche, s'en rendirent maîtres en peu de +temps, et égorgèrent tous ceux qui étaient en âge de porter les armes. +Malgré l'incendie, le butin fut fort grand. Annibal ne se réservait rien +des richesses que lui procuraient ses victoires, mais les appliquait +uniquement au succès de ses entreprises. Aussi Polybe remarque-t-il que +la prise de Sagonte lui servit à réveiller l'ardeur du soldat par la vue +du riche butin qu'il venait de faire, et par l'espérance de celui qu'il +se promettait pour l'avenir; et à achever de gagner les principaux de +Carthage, par les présents qu'il leur fit des dépouilles. + +[Marge: Polyb. p. 174-175. Liv. lib. 21, n. 16 et 17.] Il est difficile +d'exprimer quelle fut à Rome la douleur et la consternation, quand on y +apprit la triste nouvelle de la prise et du cruel sort de Sagonte. La +compassion que l'on eut pour cette ville infortunée; la honte d'avoir +manqué à secourir de si fidèles alliés; une juste indignation contre les +Carthaginois, auteurs de tous ces maux; de vives alarmes sur les +conquêtes d'Annibal, que les Romains croyaient déjà voir à leurs portes; +tous ces sentiments causèrent un si grand trouble, qu'il ne fut pas +possible, dans les premiers moments, de prendre aucune résolution, ni de +faire autre chose que de s'affliger et de répandre des larmes sur la +ruine d'une ville[266] qui avait été la malheureuse victime de son +inviolable attachement pour les Romains, et de l'imprudente lenteur dont +ceux-ci avaient usé à son égard. Quand les esprits furent un peu revenus +à eux, on convoqua l'assemblée du peuple; et la guerre contre les +Carthaginois y fut résolue. + +[Note 266: «Sanctitate disciplinæ, quâ fidem socialem usque ad +perniciem suam coluerunt.» (LIV. lib. 21, n. 7.)] + +_Déclaration de la guerre._ + +[Marge: Polyb. pag 187. Liv. lib. 21, n. 18-19.] Pour ne manquer à +aucune formalité, on envoya des députés à Carthage pour savoir si +c'était par ordre de la république que Sagonte avait été assiégée, et, +en ce cas, pour lui déclarer la guerre; ou pour demander qu'on leur +livrât Annibal, s'il avait entrepris ce siége de son autorité. Comme ils +virent que dans le sénat on ne répondait point précisément à leur +demande, l'un d'eux, montrant un pan de sa robe qui était plié: _Je +porte ici_, dit-il d'un ton fier, _la paix et la guerre; c'est à vous de +choisir l'une des deux_. Sur la réponse qu'on lui fit qu'il pouvait +lui-même choisir: _Je vous donne donc la guerre_, dit-il, en déployant +le pli de sa robe. _Nous l'acceptons de bon cœur, et la ferons de même_, +répliquèrent les Carthaginois avec la même fierté: ainsi commença la +seconde guerre punique. + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 184 et 185.] Si l'on en impute la cause à la +prise de Sagonte, tout le tort, dit Polybe, était du côté des +Carthaginois, qui ne pouvaient, sous aucun prétexte raisonnable, +assiéger une ville comprise certainement, comme alliée de Rome, dans le +traité qui défendait aux deux peuples d'attaquer réciproquement leurs +alliés. Mais, si l'on remonte plus haut, et qu'on aille jusqu'au temps +où la Sardaigne fut enlevée par force aux Carthaginois, et où, sans +aucune raison, on leur imposa un nouveau tribut, il faut avouer, +remarque le même Polybe, que sur ces deux points la conduite des Romains +est tout-à-fait inexcusable, comme fondée uniquement sur l'injustice et +sur la violence; et que, si les Carthaginois, sans chercher de vains +circuits et de frivoles prétextes, avaient demandé nettement +satisfaction sur ces deux griefs, et, en cas de refus, déclaré la guerre +à Rome, toute la raison et toute la justice auraient été de leur côté. + +L'espace, entre la fin de la première guerre punique et le commencement +de la seconde, fut de vingt-quatre ans. + +_Commencement de la seconde guerre punique._ + +[Marge: Polyb. l. 3, pag. 187. Liv. lib. 21, n. 20 et 22. AN. M. 3787 +CARTH. 629. ROM. 531. Av. J.C. 217.] Quand la guerre fut résolue et +déclarée de part et d'autre, Annibal, qui pour-lors était âgé de +vingt-six ou vingt-sept ans, avant que de faire éclater son grand +dessein, songea à pourvoir à la sûreté de l'Espagne et de l'Afrique; et, +dans cette vue, il fit passer les troupes de l'une dans l'autre, en +sorte que les Africains servaient en Espagne, et les Espagnols en +Afrique. Il en usa ainsi, persuadé que ces soldats, éloignés chacun de +leur patrie, seraient plus propres au service, et d'ailleurs lui +demeureraient plus fidèlement attachés, se servant comme d'otages les +uns aux autres. Les troupes qu'il laissa en Afrique montaient environ à +quarante mille hommes, dont il y en avait douze cents de cavalerie; +celles d'Espagne à un peu plus de quinze mille, parmi lesquels il y +avait deux mille cinq cent cinquante chevaux. Il laissa à son frère +Asdrubal le commandement des troupes d'Espagne, avec une flotte de près +de soixante vaisseaux pour garder les côtes, et lui donna de sages +conseils sur la manière dont il devait se conduire, soit par rapport aux +Espagnols, soit par rapport aux Romains, s'ils venaient l'attaquer. + +Avant qu'Annibal partît pour son expédition, Tite-Live remarque qu'il +alla à Cadix pour s'acquitter des vœux qu'il avait faits à Hercule, et +qu'il lui en fît de nouveaux pour obtenir un heureux succès dans la +[Marge: Lib. 3, p. 192 et 193.] guerre où il allait s'engager. Polybe +nous donne en peu de mots une idée fort nette de l'espace des lieux que +devait traverser Annibal pour arriver en Italie. On compte depuis +Carthagène, d'où il partit, jusqu'à l'Èbre, deux mille deux cents stades +(110 lieues)[267]; depuis l'Èbre jusqu'à Emporium, petite ville maritime +qui sépare l'Espagne des Gaules, selon Strabon, seize cents [Marge: Lib. +3, pag 199.] stades (80 lieues); depuis Emporium jusqu'au passage du +Rhône, pareil espace de seize cents stades (80 lieues); depuis le +passage du Rhône jusqu'aux Alpes, quatorze cents stades (70 lieues); +depuis les Alpes jusque dans les plaines de l'Italie, douze cents stades +(60 lieues): ainsi, depuis Carthagène jusqu'en Italie, l'espace est de +huit mille stades, c'est-à-dire, de quatre cents lieues. + +[Note 267: Polybe dit 2600 stades, ἑξακόσιοι στάδιοι προς +διχιλίους., c'est-à-dire 260 milles géographiques, ou 86 lieues 2/3. + + Ci 2600 stades, ou 86 lieues 2/3. + Plus 1600 53 1/3. + Plus 1600 53 1/3. + Plus 1400 46 2/3. + Plus 1200 40 " + + Total. 8400 stades, ou 280 lieues. + +Polybe donne, en nombre rond, _environ 9000 stades_. Comme cet auteur a +le soin de dire que la route était marquée de 8 en 8 stades par des +bornes milliaires, on voit que les stades dont il est question sont des +stades grecs, dits olympiques, dont 8 étaient compris dans un mille +romain, et 600 dans un degré; conséquemment il en faut 10 pour un mille +géographique, et 30 pour une lieue de 20 au degré.--L.] + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 188 et 189.] Annibal avait long-temps auparavant +pris de sages précautions pour connaître la nature et la situation des +lieux par où il devait passer; pour pressentir la disposition des +Gaulois à l'égard des Romains[268]; pour gagner, par des présents, leurs +chefs, qu'il savait être fort intéressés; et pour s'assurer de +l'affection et de la fidélité d'une partie des peuples. Il n'ignorait +pas que le passage des Alpes lui coûterait beaucoup de peine; mais il +savait qu'il n'était pas impraticable, et cela lui suffisait. + +[Note 268: «Audierunt præoccupatos jam ab Annibale Gallorum animos +esse: sed ne illi quidem ipsi salis mitem gentem fore, ni subindè auro, +cujus avidissima gens est, principum animi concilieritur.» (LIV. lib. +21, n. 20.)] + +[Marge: Polyb. p. 189 et 190. Liv. lib. 21, n. 22-24.] Dès que le +printemps fut venu, Annibal se mit en marche, et partit de Carthagène, +où il avait passé le quartier d'hiver. Son armée, pour-lors, était +composée de plus de cent mille hommes, dont il y en avait douze mille de +cavalerie: il menait près de quarante éléphants. Ayant passé l'Èbre, il +subjugua en peu de temps les peuples qui se rencontrèrent sur sa marche, +et perdit assez de monde dans cette expédition. Il laissa Hannon pour +commander dans tout le pays entre l'Èbre et les Pyrénées, avec onze +mille hommes, et leur confia les bagages de ceux qui devaient le suivre. +Il en renvoya autant, chacun dans son pays, s'assurant par là de leur +bonne volonté quand il aurait besoin de recrues, et montrant aux autres +une espérance certaine de retour quand ils le voudraient. Il passe donc +les Pyrénées, et s'avance jusqu'au bord du Rhône avec cinquante mille +hommes de pied et neuf mille chevaux: armée formidable, moins par le +nombre que par la valeur des troupes, qui avaient servi plusieurs années +en Espagne, et qui y avaient appris le métier de la guerre sous les plus +habiles capitaines qu'eût jamais eus Carthage. + +_Passage du Rhône._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 195-200. Liv. lib. 21, n. 26-28.] Annibal, +arrivé[269] environ à quatre journées de l'embouchure du Rhône, +entreprit de le passer, parce qu'en cet endroit le fleuve n'avait que la +simple largeur de son lit. Il acheta des habitants du pays tous les +canots et toutes les petites barques, qu'ils avaient en assez grand +nombre à cause de leur commerce; il fit construire aussi à la hâte une +quantité extraordinaire de bateaux, de nacelles, de radeaux. A son +arrivée il avait trouvé les Gaulois postés sur l'autre bord, et bien +disposés a lui disputer le passage. Il n'était pas possible de les +attaquer de front. Il commanda un détachement considérable de ses +troupes sous la conduite d'Hannon, fils de Bomilcar, pour aller passer +le fleuve plus haut; et, afin de dérober sa marche et son dessein à la +connaissance des ennemis, il le fit partir de nuit. La chose réussit +comme il l'avait projetée[270]: ils passèrent le fleuve le lendemain, +sans trouver aucune résistance. + +[Note 269: Un peu au-dessus d'Avignon.] + +[Note 270: On croit que ce fut entre Roquemaure et le +Pont-Saint-Esprit. + += Un peu au-dessus de Roquemaure, à 9 ou 10,000 toises au N. d'Avignon. +La date de ce passage est du 28 au 30 Septembre.--L.] + +Us se reposèrent le reste du jour, et pendant la nuit ils s'avancèrent à +petit bruit vers l'ennemi. Le matin, quand ils eurent donné les signaux +dont on était convenu, Annibal se mit en état de tenter le passage. Une +partie des chevaux, tout équipés, était dans les bateaux, afin que les +cavaliers pussent, à la descente, attaquer sur-le-champ les ennemis: les +autres passaient à la nage aux deux côtés des bateaux, du haut desquels +un homme seul tenait les brides de trois ou quatre chevaux. Les +fantassins étaient ou sur des radeaux, ou dans de petites barques, et +dans des espèces de petites gondoles, qui n'étaient autre chose que des +troncs d'arbres qu'ils avaient eux-mêmes creusés. On avait rangé les +grands bateaux sur une même ligne, au haut du courant, pour rompre la +rapidité des flots, et rendre le passage plus aisé au reste de la petite +flotte. Quand les Gaulois la virent s'avancer sur le fleuve, ils +poussèrent, selon leur coutume, des cris et des hurlements +épouvantables, heurtèrent leurs boucliers les uns contre les autres, en +les élevant au-dessus de leurs têtes, et lancèrent force traits; mais +ils furent bien étonnés quand ils entendirent derrière eux un grand +bruit, qu'ils aperçurent le feu qu'on avait mis à leurs tentes, et +qu'ils se sentirent attaqués vivement en tête et en queue. Ils ne +trouvèrent de sûreté que dans la fuite, et se retirèrent dans leurs +villages. Le reste des troupes passa ensuite fort tranquillement. + +Il n'y eut que les éléphants qui causèrent beaucoup d'embarras. Voici +comme on s'y prit pour les faire passer; ce ne fut que le jour suivant. +On avança du bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux cents +pieds, et large de cinquante, qui était fortement attaché au rivage par +de gros câbles, et tout couvert de terre, en sorte que ces animaux, en y +entrant, s'imaginaient marcher à l'ordinaire sur la terre. De ce premier +radeau ils passaient dans un second, construit de la même sorte, mais +qui n'avait que cent pieds de longueur, et qui tenait au premier par des +liens faciles à délier. On faisait marcher à la tête les femelles: les +autres éléphants les suivaient; et, quand ils étaient passés dans le +second radeau, on le détachait du premier, et on le conduisait à l'autre +bord en le remorquant par le secours des petites barques; puis il venait +reprendre ceux qui étaient restés. Quelques-uns tombèrent dans l'eau, +mais ils arrivèrent comme les autres sur le rivage, sans qu'il s'en +noyât un seul. + +_Marche qui suivit le passage du Rhône._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 200-202. Liv. lib. 21, n. 31, 32.] Les deux +consuls romains étaient partis dès le commencement du printemps, chacun +pour sa province: P. Scipion pour l'Espagne, avec soixante vaisseaux, +deux légions romaines, quatorze mille fantassins, et douze cents chevaux +des alliés; Tib. Sempronius pour la Sicile, avec cent soixante +vaisseaux, deux légions, seize mille hommes d'infanterie et dix-huit +cents chevaux des alliés. La légion pour-lors, chez les Romains, était +de quatre mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Sempronius +avait fait des préparatifs extraordinaires à Lilybée, ville et port de +Sicile, dans le dessein de passer tout d'un coup en Afrique. Scipion, +pareillement, avait compté de trouver encore Annibal en Espagne, et d'y +établir le théâtre de la guerre. Il fut bien étonné, quand, arrivant à +Marseille, il apprit qu'Annibal était au bord du Rhône, et songeait à le +passer. Il détacha trois cents cavaliers pour aller reconnaître +l'ennemi; et Annibal, de son côté, dès qu'il eut appris que Scipion +était à l'embouchure du Rhône, envoya, pour le même effet, cinq cents +Numides, pendant qu'on était occupé à faire passer les éléphants. + +Dans le même temps, ayant fait assembler l'armée, il donna une audience +publique, par le moyen d'un truchement, à un des princes de la Gaule +située vers le Pô, qui venait l'assurer, au nom de la nation, qu'on +l'attendait avec impatience; que les Gaulois étaient prêts à se joindre +à lui pour marcher contre les Romains: et il s'offrait à conduire +l'armée par des endroits où elle trouverait des vivres en abondance. +Quand le prince se fut retiré, Annibal parla aux troupes, fit valoir +extrêmement cette députation d'une nation gauloise, releva par de justes +louanges la bravoure qu'elles avaient montrée jusque-là, et les exhorta +à soutenir dans la suite leur réputation et leur gloire. Les soldats, +pleins d'ardeur et de courage, levèrent tous ensemble les mains, et +témoignèrent qu'ils étaient prêts à le suivre par-tout où il les +mènerait. Il marqua le départ pour le lendemain; et, après avoir fait +des vœux et des supplications aux dieux pour le salut de tous les +soldats, il les renvoya, en leur recommandant de prendre de la +nourriture, et du repos. + +Les Numides revinrent dans ce moment: ils avaient rencontré le +détachement des Romains, et l'avaient attaqué. Le choc fut très-rude, et +le carnage fort grand, eu égard au nombre. Il resta sur la place, du +côté des Romains, cent soixante hommes, et de l'autre plus de deux +cents; mais l'honneur de cette action demeura aux premiers, les Numides +ayant cédé le champ de bataille, et s'étant retirés[271]. Cette première +action fut prise comme un présage du sort de cette guerre, et elle +sembla promettre aux Romains un heureux succès, mais qui leur coûterait +bien cher, et qui leur serait bien disputé. De part et d'autre, ceux qui +étaient restés du combat, et qui avaient été à la découverte, +retournèrent vers leurs chefs pour leur en porter des nouvelles. + +[Note 271: «Hoc principium simulque omen belli, ut summâ rerum +prosperum eventum, ita haud sanè incruentam ancipitisque certaminis +victorium Romanis portendit.» (LIV. lib. 21, n. 29.)] + +Annibal partit le lendemain, comme il l'avait déclaré, et traversa la +Gaule par le milieu des terres, en s'avançant vers le septentrion; non +que ce chemin fût le plus court pour arriver aux Alpes, mais parce qu'en +l'éloignant de la mer il lui faisait éviter la rencontre de Scipion, et +favorisait le dessein qu'il avait d'entrer en Italie avec toutes ses +forces, sans les avoir affaiblies par aucun combat. + +Quelque diligence que fît Scipion, il n'arriva à l'endroit où Annibal +avait passé le Rhône que trois jours après qu'il en était parti. +Désespérant de pouvoir l'atteindre, il retourna à sa flotte, et se +rembarqua, résolu de l'aller attendre à la descente des Alpes; mais, +afin de ne pas laisser l'Espagne sans défense, il y envoya son frère +Cnéius avec la plus grande partie de ses troupes, pour faire tête à +Asdrubal, et partit aussitôt pour Gênes, destinant l'armée qui était +dans la Gaule vers le Pô, pour l'opposer à celle d'Annibal. + +Celui-ci, après une marche de quatre jours, arriva à une espèce d'île +formée par le confluent[272] de deux rivières qui se joignent en cet +endroit[273]. Là il fut pris pour arbitre entre deux frères qui se +disputaient le royaume. Celui à qui il l'adjugea fournit à toute l'armée +des vivres, des habits et des armes. C'était le pays des Allobroges: on +appelait ainsi les peuples qui occupent maintenant les diocèses de +Genève, de Vienne et de Grenoble. Sa marche fut assez tranquille jusqu'à +ce qu'il fut arrivé à la Durance; et il s'avança de là au pied des Alpes +sans trouver d'obstacle. + +[Note 272: Le texte de Polybe, tel que nous l'avons, et celui de +Tite-Live, mettent cette île au confluent de la Saône et du Rhône, +c'est-à-dire à l'endroit où Lyon a été bâti. C'est une faute visible. Il +y avait dans le grec Σκώρας, et l'on a substitué à ce mot ό Ἅραρος. +Jacq. Gronove dit avoir vu dans un manuscrit de Tite-Live, _Bisarar_, ce +qui montre qu'il faut lire, _Isara Rhodanusque amnes_, au lieu de _Arar +Rhodanusque_, et que l'île en question est formée par le confluent de +l'Isère et du Rhône. La situation des Allobroges, dont il est parlé ici, +en est une preuve évidente. + += Les variantes de Polybe sur cet important passage donnent τᾕ δὲ ΣΚΏΡΑΣ +ΣΚΌΡΑΣ, et dans quatre manuscrits τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑΣ. Lucas Holstenius a dit +ingénieusement que ΣΚΆΡΑΣ ou CΚΆΡΑC est un mot mal lu, pour ΟΙCΑΡΑC, les +copistes ayant confondu le C avec O, ce qui leur arrive souvent, et lié +ensemble les deux IC, pour en former la lettre Κ: cette correction est +d'autant plus certaine que l'article Ό manquait devant le mot ΣΚΆΡΑΣ; +car on lisait: τᾕ μὲν γὰρ ό Ῥοδανὸς τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑC; il est clair qu'il +aurait fallu au moins τᾕ δὲ ό ΣΚΆΡΑC: or, la correction donne ΟΙCΑΡΑC ou +ό Ἰσάρας: M. Schweighæuser a inséré cette correction dans le texte de +Polybe. + +Quant aux variantes de Tite-Live, elles donnent _pervernit ibi Ara_ ou +_Ibique Arar ou ibi Arar_, ou _Pervenit Bisarar_: de la comparaison de +ces variantes il résulte évidemment _pervenit: ibi Isarar ou Isara_, qui +est la vraie leçon.--L.] + +[Note 273: Sorte de triangle, dit Polybe, borné d'un côté par le +Rhône, de l'autre par l'Isère, assez semblable au Delta d'Égypte. Ce +pays est maintenant occupé en très-grande partie par le département de +l'Isère; le reste par celui de la Drôme, et une portion de la +Savoie.--L.] + +_Passage des Alpes._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 203-208. Liv. lib. 21, n. 32-37.] La vue de ces +montagnes, qui semblaient toucher au ciel, qui étaient couvertes +par-tout de neige; où l'on ne découvrait que quelques cabanes informes, +dispersées ça-et-là, et situées sur des pointes de rochers +inaccessibles; que des troupeaux maigres et transis de froid; que des +hommes chevelus, d'un aspect sauvage et féroce: cette vue, dis-je, +renouvela la frayeur qu'on en avait déjà conçue de loin, et glaça de +crainte tous les soldats. Quand on commença à y monter, on aperçut les +montagnards, qui s'étaient emparés des hauteurs, et qui se préparaient à +disputer le passage: il fallut s'arrêter. S'ils s'étaient cachés dans +une embuscade, dit Polybe, et qu'après avoir laissé aux troupes le temps +de s'engager dans quelque mauvais pas, ils fussent venus tout d'un coup +fondre sur elles, l'armée était perdue sans ressource. Annibal apprit +qu'ils ne gardaient ces hauteurs que de jour, après quoi ils se +retiraient: il s'en empara de nuit. Quand les Gaulois revinrent de grand +matin, ils furent fort surpris de voir leurs postes occupés par +l'ennemi; mais ils ne perdirent pas courage. Accoutumé à grimper sur ces +roches, ils attaquent les Carthaginois qui s'étaient mis en marche, et +les harcèlent de tous côtés. Ceux-ci avaient en même temps à combattre +contre l'ennemi, et à lutter contre la difficulté des lieux, où ils +avaient peine à se soutenir; mais le grand désordre fut causé par les +chevaux, et les bêtes de somme chargées du bagage, qui, effrayées des +cris et des hurlements des Gaulois, que les montagnes faisaient retentir +d'une manière horrible, et blessées quelquefois par les montagnards, se +renversaient sur les soldats, et les entraînaient avec elles dans les +précipices qui bordaient le chemin. Annibal, sentant bien que la perte +seule de ses bagages pouvait faire périr son armée, vint au secours des +troupes en cet endroit, et, ayant mis en fuite les ennemis, continua sa +marche sans trouble et sans danger, et arriva à un château qui était la +place la plus importante du pays. Il s'en rendit maître, aussi-bien que +de tous les bourgs voisins, où il trouva de grands amas de blé et +beaucoup de bestiaux, qui servirent à nourrir son armée pendant trois +jours[274]. + +[Note 274: Annibal côtoya la rive gauche de l'Isère, puis la rive +gauche du Drac, jusqu'à S. Bonnet, à l'entrée du département des +Hautes-Alpes; de là il gagna la Durance, qu'il remonta tantôt sur la +rive droite, tantôt sur la rive gauche, jusqu'au-dessus de Briançon; et +il atteignit le col du mont Genèvre, entre le 26 et le 30 octobre. On +peut voir la discussion de cette route dans deux dissertations que j'ai +insérées au journal des savants (année 1819, _Janvier_, p. 22-36; et +_Décembre_, p. 733-762).--L.] + +Après une marche assez paisible, on eut un nouveau danger à essuyer. Les +Gaulois, feignant de vouloir profiter du malheur de leurs voisins, qui +s'étaient mal trouvés d'avoir entrepris de s'opposer au passage des +troupes, vinrent saluer Annibal, lui apportèrent des vivres, s'offrirent +à lui servir de guides, et lui laissèrent des ôtages pour assurance de +leur fidélité. Annibal ne s'y fia que médiocrement. Les éléphants et les +chevaux marchaient à la tête: il suivait avec le gros de son infanterie, +attentif et prenant garde à tout. On arriva dans un défilé fort étroit +et roide, commandé par une hauteur où les Gaulois avaient caché une +embuscade. Elle en sortit tout-à-coup, attaqua les Carthaginois de tous +côtés, roulant contre eux des pierres d'une grandeur énorme. Ils +auraient mis l'armée entièrement en déroute, si Annibal n'eût fait des +efforts extraordinaires pour la tirer de ce mauvais pas. + +Enfin, le neuvième jour, il arriva sur le sommet des Alpes. L'armée y +passa deux jours à se reposer et à se refaire de ses fatigues, après +quoi elle se remit en marche. Comme on était déjà en automne, il était +tombé récemment beaucoup de neige, qui couvrait tous les chemins, ce qui +jeta le trouble et le découragement parmi les troupes. Annibal s'en +aperçut; et, s'étant arrêté sur une hauteur d'où l'on découvrait toute +l'Italie, il leur montra les campagnes fertiles[275] arrosées par le Pô, +auxquelles il touchait presque, ajoutant qu'il ne fallait plus qu'un +léger effort pour y arriver. Il leur représenta qu'une ou deux batailles +allaient finir glorieusement leurs travaux, et les enrichir pour +toujours en les rendant maîtres de la capitale de l'empire romain. Ce +discours, plein d'une si flatteuse espérance, et soutenu de la vue de +l'Italie, rendit l'allégresse et la vigueur aux troupes abattues. On +continua donc de marcher; mais la route n'en était pas devenue plus +aisée: au contraire, comme c'était en descendant, la difficulté et le +danger augmentaient; car les chemins étaient presque par-tout escarpés, +étroits, glissants, en sorte que les soldats ne pouvaient se soutenir en +marchant, ni s'arrêter lorsqu'ils avaient fait un mauvais pas, mais +tombaient les uns sur les autres, et se renversaient mutuellement. + +[Note 275: Du Piémont.] + +On arriva en un endroit plus difficile que tout ce qu'on avait rencontré +jusque-là: c'était un sentier déjà fort roide par lui-même, et qui, +l'étant encore devenu davantage par un nouvel éboulement des terres, +montrait un abyme qui avait plus de mille pieds de profondeur. La +cavalerie s'y arrêta tout court. Annibal, étonné de ce retardement, y +accourut, et vit qu'en effet il était impossible de passer outre. Il +songea à prendre un long détour et à faire un grand circuit; mais la +chose ne se trouva pas moins impossible. Comme, sur l'ancienne neige qui +était durcie par le temps, il en était tombé depuis quelques jours une +nouvelle qui n'avait pas beaucoup de profondeur, les pieds d'abord, y +entrant facilement, s'y soutenaient; mais, quand celle-ci, par le +passage des premières troupes et des bêtes de somme, fut fondue, on ne +marchait que sur la glace, où tout était glissant, où les pieds ne +trouvaient point de prise, et où, pour peu qu'on fît un faux pas et +qu'on voulût s'aider des genoux ou des mains pour se retenir, on ne +rencontrait plus ni branches ni racines pour s'y attacher. Outre cet +inconvénient, les chevaux, frappant avec effort la glace pour se +retenir, et y enfonçant leurs pieds, ne pouvaient plus les en retirer, +et y demeuraient pris comme dans un piége. Il fallut donc chercher un +autre expédient. + +Annibal prit le parti de faire camper et reposer son armée pendant +quelque temps sur le sommet de cette colline, qui avait assez de +largeur, après en avoir fait nettoyer le terrain, et ôter toute la neige +qui le couvrait, tant la nouvelle que l'ancienne, ce qui coûta des +peines infinies. On creusa ensuite, par son ordre, un chemin dans le +rocher même, et ce travail fut poussé avec une ardeur et une constance +étonnantes. Pour ouvrir et élargir cette route, on abattit tous les +arbres des environs; et, à mesure qu'on les coupait, le bois était rangé +autour du roc, après quoi on y mettait le feu. Heureusement il faisait +un grand vent, qui alluma bientôt une flamme ardente: de sorte que la +pierre devint aussi rouge que le brasier même qui l'environnait. Alors +Annibal, si l'on en croit Tite-Live (car Polybe n'en dit rien), fit +verser dessus une grande quantité de vinaigre[276], qui, s'insinuant +dans les veines du rocher entr'ouvert par la force du feu, le calcina et +l'amollit. De cette sorte, en prenant un long circuit, afin que la pente +fût plus douce, on pratiqua le long du rocher un chemin qui donna un +libre passage aux troupes, aux bagages, et même aux éléphants. On +employa quatre jours à cette opération. Les bêtes de somme mouraient de +faim, car on ne trouvait rien pour elles dans ces montagnes toutes +couvertes de neige. On arriva enfin dans des endroits cultivés et +fertiles, qui fournirent abondamment du fourrage aux chevaux, et toutes +sortes de nourritures aux soldats. + +[Note 276: Plusieurs rejettent ce fait comme supposé. Pline ne +manque pas d'observer la force du vinaigre, pour rompre des pierres et +des rochers. _Saxa rumpit infusum, quæ non ruperit ignis antecedens_ +(lib. 23, c. 1). C'est pourquoi il appelle le vinaigre _succus rerum +domitor_ (lib. 33, cap. 2). Dion, en parlant du siége de la ville +d'Éleuthère, dit qu'on en fit tomber les murailles par la force du +vinaigre (lib. 36, pag. 8). Apparemment ce qui arrête ici est la +difficulté, où Annibal dut être, de trouver dans ces montagnes la +quantité de vinaigre nécessaire pour cette opération. + +=Évidemment c'est en cela que consiste la difficulté: car on ne nie pas +que le vinaigre ne décompose la pierre calcaire lorsqu'elle est calcinée +par le feu: mais cette difficulté est insoluble. On a cru que cette +fable est de l'invention de Tite-Live; je ne le pense pas. C'est +probablement une de ces traditions populaires qui durent leur origine à +l'étonnement dont la marche merveilleuse d'Annibal avait frappé tous les +esprits. Polybe en effet reproche aux historiens d'Annibal, d'accueillir +de ces traditions mensongères pour rendre leur narration plus attachante +et plus dramatique (POLYB. III, c. 47, § 6). Appien lui-même ne dédaigne +pas de rapporter cette fable (_Bell. Annib._ § 4). Il n'est donc pas +surprenant que Tite-Live l'ait insérée dans son histoire.--L.] + +_Entrée dans l'Italie._ + +[Marge: Polyb. l. 3, pag. 209 et 212-214. Liv. lib. 21, n. 39.] L'armée +d'Annibal, lorsqu'elle entra en Italie, était beaucoup inférieure en +nombre à ce qu'elle était quand il partit de l'Espagne, où nous avons vu +qu'elle montait à près de soixante mille hommes. Sur la route elle avait +fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il fallut soutenir, +soit au passage des rivières. En quittant le Rhône, elle était encore de +trente-huit mille hommes de pied et de plus de huit mille chevaux: le +passage des Alpes la diminua de près de la moitié. Il ne restait plus à +Annibal que douze mille Africains, huit mille Espagnols d'infanterie, et +six mille chevaux: c'est lui-même qui l'avait marqué sur une colonne +près du promontoire Lacinien. Il y avait cinq mois et demi qu'il était +parti de la Nouvelle-Carthage, en comptant les quinze jours que lui +avait coûté le passage des Alpes, lorsqu'il planta ses étendards dans +les plaines du Pô (à l'entrée du Piémont): on pouvait être alors dans le +mois de septembre. + +Son premier soin fut de donner quelque repos à ses troupes, qui en +avaient un extrême besoin. Lorsqu'il les vit en bon état, les peuples du +territoire de Turin[277] ayant refusé de faire alliance avec lui, il +alla camper devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois +jours, et fit passer au fil de l'épée tous ceux qui lui avaient été +opposés. Cette expédition jeta une si grande terreur parmi les barbares, +qu'ils vinrent tous d'eux-mêmes se rendre à discrétion. Le reste des +Gaulois en aurait fait autant, si la crainte de l'armée romaine qui +approchait ne les eût retenus. Annibal alors jugea qu'il n'y avait point +de temps à perdre, qu'il fallait avancer dans le pays, et hasarder +quelque exploit qui pût établir la confiance parmi les peuples qui +auraient envie de se déclarer pour lui. + +[Note 277: Les Taurins, qui habitaient au pied du Mont Genèvre, +jusqu'aux bords du Pô.--L.] + +Cette rapidité extraordinaire d'Annibal étonna Rome, et y jeta une +grande alarme. Sempronius reçut ordre de quitter la Sicile pour venir au +secours de sa patrie; et P. Scipion, l'autre consul, s'avança à grandes +journées vers l'ennemi, passa le Pô, et alla camper près du Tésin[278]. + +[Note 278: C'est une petite rivière de l'Italie, dans la Lombardie. + += C'est une grande rivière qui sort du lac Majeur, et se jette dans le +Pô.--L.] + +_Combat de cavalerie près du Tésin._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 214-218. Liv. lib. 21, n. 39-47.] Les armées +étant en présence, les chefs de part et d'autre haranguent leurs soldats +avant que d'en venir aux mains. Scipion[279], après avoir représenté à +ses troupes la gloire de leur patrie et les exploits de leurs ancêtres, +les avertit que la victoire est entre leurs mains, puisqu'ils n'auront +affaire qu'à des Carthaginois, si souvent vaincus, réduits à être leurs +tributaires pendant vingt ans, et accoutumés depuis long-temps à être +presque leurs esclaves; que l'avantage qu'ils ont remporté contre +l'élite de la cavalerie carthaginoise[280] est un gage assuré du succès +du reste de toute la guerre; qu'Annibal, au passage des Alpes, vient de +perdre la meilleure partie de son armée; que ce qui lui en reste est +épuisé par la faim, le froid, les fatigues et la misère; qu'il leur +suffira de se montrer pour mettre en fuite des troupes qui ressemblent +plus à des spectres qu'à des hommes; qu'enfin la victoire est devenue +nécessaire, non-seulement pour couvrir l'Italie, mais pour sauver Rome +même, du sort de laquelle le combat va décider, et qui n'a point d'autre +armée à opposer aux ennemis. + +[Note 279: Il avait débarqué à Pise, en Étrurie, ramenant ses +troupes de Marseille (v. plus haut, p. 287).] + +[Note 280: Scipion veut parler du succès des 300 cavaliers romains +contre les 500 cavaliers numides, envoyés par Annibal en reconnaissance, +lors du passage du Rhône (v. plus haut, p. 285).--L.] + +Annibal, pour se mieux faire entendre à des soldats d'un esprit +grossier, parle à leurs yeux avant que de parler à leurs oreilles, et ne +songe à les persuader par des raisons qu'après les avoir remués par le +spectacle. Il offre des armes à plusieurs des prisonniers montagnards, +les fait combattre deux à deux à la vue de son armée, promettant la +liberté et des présents magnifiques à ceux qui sortiraient vainqueurs. +La joie avec laquelle ces barbares courent au combat sur de pareils +motifs donne occasion à Annibal de tracer plus vivement à ses gens, par +ce qui vient de se passer à leurs yeux, une image sensible de leur +situation présente, qui, en leur ôtant tous les moyens de reculer en +arrière, leur impose une nécessité absolue de vaincre ou de mourir, pour +éviter les maux infinis préparés à ceux qui seront assez lâches pour +céder aux Romains. Il étale à leurs yeux la grandeur des récompenses, la +conquête de toute l'Italie, le pillage de Rome, cette ville si riche et +si opulente, une victoire illustre, une gloire immortelle. Il rabaisse +la puissance romaine, dont le vain éclat ne doit point éblouir des +guerriers comme eux, qui sont venus des colonnes d'Hercule jusque dans +le cœur de l'Italie, au travers des nations les plus féroces. Pour ce +qui le regarde personnellement, il ne daigne pas se comparer avec un +Scipion, général de six mois, lui, presque né, du moins nourri, dans la +tente d'Amilcar son père; vainqueur de l'Espagne, de la Gaule, des +habitants des Alpes, et, ce qui est beaucoup plus, vainqueur des Alpes +mêmes. Il excite leur indignation contre l'insolence des Romains, qui +ont osé demander qu'on le leur livrât avec les soldats qui avaient pris +Sagonte; et il pique leur jalousie contre l'orgueil insupportable de ces +maîtres impérieux, qui croient que tout leur doit obéir, et qu'ils ont +droit d'imposer des lois à toute la terre. + +Après ces discours de part et d'autre, on se prépare au combat. Scipion, +ayant jeté un pont sur le Tésin, fit passer ses troupes. Deux mauvais +présages avaient jeté le trouble et l'alarme dans son armée. Les +Carthaginois étaient pleins d'ardeur: Annibal leur fait de nouvelles +promesses; et, ayant fendu avec une pierre la tête de l'agneau qu'il +immolait, il prie Jupiter de l'écraser de même, s'il ne donnait à ses +soldats les récompenses qu'il venait de leur promettre. + +Scipion fait marcher à la première ligne les gens de trait avec la +cavalerie gauloise, forme la seconde ligne de l'élite de la cavalerie +des alliés, et avance au petit pas. Annibal marche au-devant de lui avec +toute sa cavalerie, plaçant au centre la cavalerie à frein, et la +numide[281] sur les ailes, pour envelopper l'ennemi. Les chefs et la +cavalerie ne demandant qu'à combattre, on commence à charger. Au premier +choc, les soldats de Scipion, armés à la légère, eurent à peine lancé +leurs premiers traits, qu'épouvantés par la cavalerie carthaginoise, qui +venait sur eux, et craignant d'être foulés aux pieds par les chevaux, +ils plièrent, et s'enfuirent par les intervalles qui séparaient les +escadrons. Le combat se soutint long-temps à forces égales: de part et +d'autre beaucoup de cavaliers mirent pied à terre, de sorte que l'action +devint d'infanterie comme de cavalerie. Pendant ce temps-là les Numides +enveloppent l'ennemi, et fondent par les derrières sur ces gens de trait +qui d'abord avaient échappé à la cavalerie, et les écrasent sous les +pieds de leurs chevaux. Les troupes qui étaient au centre des Romains +avaient combattu jusque-là avec beaucoup de valeur: de part et d'autre +il était resté sur la place bien du monde, et plus même du côté des +Carthaginois; mais les troupes romaines furent mises en désordre par +l'attaque des Numides, qui les prirent en queue, et sur-tout par la +blessure du consul, qui le mit hors d'état de combattre: ce général fut +tiré des mains des ennemis par le courage de son fils, qui n'avait +pour-lors que dix-sept ans, et qui mérita ensuite le surnom +d'_Africain_, pour avoir terminé glorieusement cette guerre. + +[Note 281: Les Numides ne mettaient à leurs chevaux ni frein, ni +bride, ni selle. + += Il paraît que leurs chevaux n'avaient qu'une muserolle, à laquelle +était attachée une bride. C'est là ce que Virgile a entendu par _Numidæ +infreni_ (_Æneid._ IV, 41).--L.] + +Le consul, blessé dangereusement, se retira en bon ordre, et fut conduit +dans son camp par un gros de cavaliers qui le couvraient de leurs armes +et de leurs corps: le reste des troupes l'y suivit. Il se hâta d'arriver +au Pô, le fit passer à son armée, et rompit le pont: ce qui empêcha +Annibal de l'atteindre. + +On convient qu'Annibal dut cette première victoire à sa cavalerie, et on +jugea dès-lors qu'elle faisait la principale force de son armée, et que +pour cette raison les Romains devaient éviter les plaines larges et +découvertes, telles que sont celles qui se trouvent entre le Pô et les +Alpes. + +Aussitôt après la journée du Tésin, tous les Gaulois du voisinage +s'empressèrent à l'envi de venir se rendre à Annibal, de le fournir de +munitions, et de prendre parti dans ses troupes; et ce fut là, comme +Polybe l'a déjà fait remarquer, la principale raison qui obligea ce sage +et habile général, malgré le petit nombre et la faiblesse de ses +troupes, de hasarder une bataille, qui était devenue pour lui d'une +absolue nécessité, dans l'impuissance où il était de retourner en +arrière quand il l'aurait voulu, parce qu'il n'y avait qu'une bataille +qui pût faire déclarer en sa faveur les Gaulois, dont le secours était +l'unique ressource qui lui restât dans la conjoncture présente. + +_Bataille de la Trébie._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 220-227. Liv. lib. 21, n. 51-56.] Le consul +Sempronius, sur les ordres du sénat, était revenu de Sicile à +Rimini[282]. De là il marcha vers la Trébie, petite rivière de la +Lombardie, qui se jette dans le Pô un peu au-dessus de Plaisance, où il +joignit ses troupes avec celles de Scipion. Annibal s'approcha du camp +des Romains, dont il n'était plus séparé que par la petite rivière. La +proximité des armées donnait lieu à de fréquentes escarmouches, dans +l'une desquelles Sempronius, à la tête d'un corps de cavalerie, remporta +contre un parti de Carthaginois un avantage assez peu considérable, mais +qui augmenta beaucoup la bonne opinion que ce général avait +naturellement de son mérite. + +[Note 282: Appelée alors _Ariminium_.--L.] + +Ce léger succès lui paraissait une victoire complète. Il se vantait +d'avoir vaincu l'ennemi dans un genre de combat où son collègue avait +été défait, et d'avoir par là relevé le courage abattu des Romains. +Déterminé à en venir au plus tôt à une action décisive, il crut, pour la +bienséance, devoir consulter Scipion, qu'il trouva d'un avis entièrement +contraire au sien. Celui-ci représentait que, si l'on donnait aux +nouvelles levées le temps de s'exercer pendant l'hiver, on en tirerait +plus de service la campagne suivante; que les Gaulois, naturellement +légers et inconstants, se détacheraient peu à peu d'Annibal; que, sa +blessure étant guérie, sa présence pourrait être de quelque utilité dans +une affaire générale: enfin il le priait instamment de ne point passer +outre. + +Quelque solides que fussent ces raisons, Sempronius ne put les goûter: +il voyait sous ses ordres seize mille Romains et vingt mille alliés, +sans compter la cavalerie; c'était le nombre où montait en ce temps-là +une armée complète, lorsque les deux consuls se trouvaient joints +ensemble: l'armée ennemie était à peu près de pareil nombre. La +conjoncture lui paraissait tout-à-fait favorable. Il disait hautement +que tous demandaient la bataille, excepté son collègue, qui, devenu par +sa blessure plus malade de l'esprit que du corps, ne pouvait souffrir +qu'on parlât de combat. Mais enfin, était-il juste de laisser languir +tout le monde avec lui? Qu'attendait-il davantage? Espérait-il qu'un +troisième consul et qu'une nouvelle armée viendraient à son secours? Il +tenait de pareils discours, et parmi les soldats, et jusque dans la +tente de Scipion. Le temps de l'élection des nouveaux généraux, qui +approchait, lui faisait craindre qu'on ne lui envoyât un successeur +avant qu'il eût pu terminer la guerre, et il croyait devoir profiter de +la maladie de son collègue pour s'assurer à lui seul tout l'honneur de +la victoire. Comme il ne cherchait pas le temps des affaires, dit +Polybe, mais le sien, il ne pouvait manquer de prendre de mauvaises +mesures. Il donna donc ordre aux soldats de se tenir prêts à combattre. + +C'était tout ce que desirait Annibal, qui avait pour maxime qu'un +général qui s'est avancé dans un pays ennemi ou étranger, et qui a formé +une entreprise extraordinaire, n'a de ressource qu'en soutenant toujours +les espérances des alliés par quelque nouvel exploit: d'ailleurs, +sachant qu'il n'aurait affaire qu'à des troupes de nouvelle levée, qui +étaient sans expérience, il desirait profiter de l'ardeur des Gaulois, +qui demandaient le combat, et de l'absence de Scipion, à qui sa blessure +ne permettait pas d'y assister. Il ordonna donc à Magon de se mettre en +embuscade avec deux mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, sur les +bords escarpés du petit ruisseau[283] qui séparait les deux camps, et de +se tenir caché parmi les arbrisseaux, qui y étaient en grande quantité. +Souvent une embuscade est plus sûre dans un terrain plat et uni, mais +fourré comme était celui-là, que dans des bois, parce qu'on s'en défie +moins. Il fit ensuite passer la Trébie aux cavaliers numides, avec ordre +de s'avancer dès le point du jour jusqu'aux portes du camp des ennemis +pour les attirer au combat, et de repasser la rivière en se retirant, +pour engager les Romains à la passer aussi. Ce qu'il avait prévu ne +manqua pas d'arriver. Le bouillant Sempronius envoya d'abord contre les +Numides toute sa cavalerie, puis six mille hommes de trait, qui furent +bientôt suivis de tout le reste de l'armée. Les Numides lâchèrent le +pied à dessein: les Romains les poursuivirent avec chaleur, et passèrent +la Trébie sans résistance, mais non sans beaucoup souffrir, ayant de +l'eau jusque sous les aisselles, parce qu'ils trouvèrent le +ruisseau[284] enflé par les torrents qui y étaient tombés des montagnes +voisines pendant la nuit. On était pour-lors vers le solstice d'hiver, +c'est-à-dire en décembre; il neigeait ce jour-là même, et faisait un +froid glaçant. Les Romains étaient sortis à jeun, et sans avoir pris +aucune précaution; au lieu que les Carthaginois, par l'ordre d'Annibal, +avaient bu et mangé sous leurs tentes, avaient mis leurs chevaux en +état, s'étaient frottés d'huile, et revêtus de leurs armes auprès du +feu. + +[Note 283: Il paraît que par le mot Ῥεῖθρον, Polybe entend un +_ravin_; c'est dans le lit de ce ravin, dont les bords étaient élevés, +qu'Annibal plaça son embuscade.--L.] + +[Note 284: Il s'agit de la Trébie, et non du _ruisseau_. Il semble +que Rollin n'a pas bien entendu Polybe en cet endroit.--L.] + +On en vint aux mains en cet état. Les Romains se défendirent assez +long-temps et avec assez de courage; mais la faim, le froid, la fatigue, +leur avaient ôté la moitié de leurs forces. La cavalerie carthaginoise, +qui surpassait de beaucoup la romaine en nombre et en vigueur, l'enfonça +et la mit en fuite. Le désordre se mit bientôt aussi dans l'infanterie. +L'embuscade, étant sortie à propos, vint fondre tout-à-coup sur elle par +les derrières, et acheva la déroute. Un gros de troupes, au nombre de +plus de dix mille hommes, eut le courage de se faire jour à travers les +Gaulois et les Africains, dont ils firent un grand carnage; et, ne +pouvant ni secourir les leurs, ni retourner au camp, dont la cavalerie +numide, la rivière et la pluie ne leur permettaient pas de reprendre le +chemin, ils se retirèrent en bon ordre à Plaisance: la plupart des +autres qui restèrent périrent sur les bords de la rivière, écrasés par +les éléphants et par la cavalerie. Ceux qui purent échapper allèrent +joindre le gros dont nous avons parlé. Scipion se rendit aussi à +Plaisance la nuit suivante. La victoire fut complète du côté des +Carthaginois, et la perte peu considérable, si ce n'est que le froid, la +pluie, la neige, leur firent périr beaucoup de chevaux, et de tous les +éléphants on n'en put sauver qu'un seul. + +[Marge: Polyb. l. 5, p. 228-229. Liv. lib. 21, n. 60-61.] Cette campagne +et la suivante furent plus heureuses pour les Romains en Espagne. Cn. +Scipion la subjugua jusqu'à l'Èbre, défit Hannon, et le fit prisonnier. + +[Marge: Polyb. pag. 229.] Annibal profita des quartiers d'hiver pour +faire reposer ses troupes, et pour gagner les habitants du pays. Dans +cette vue, après avoir déclaré aux prisonniers qu'il avait faits sur les +alliés des Romains qu'il n'était pas venu pour leur faire la guerre, +mais pour remettre les Italiens en liberté, et pour les défendre contre +les Romains, il les renvoya tous sans rançon dans leur patrie. + +[Marge: Liv. lib. 21, n. 58.] A peine l'hiver était-il fini, qu'il prit +le chemin de la Toscane, où il se hâtait de passer pour deux grandes +raisons; la première était pour éviter les effets de la mauvaise volonté +des Gaulois, qui se lassaient du long séjour de l'armée carthaginoise +sur leurs terres, et qui souffraient avec impatience de porter tout le +poids d'une guerre dans laquelle ils n'étaient entrés que pour la faire +chez leurs ennemis communs; la seconde, pour augmenter, par une démarche +hardie, la réputation de ses armes parmi tous les peuples d'Italie, en +portant la guerre jusque dans le voisinage de Rome, et pour ranimer +l'ardeur de ses troupes et des Gaulois ses alliés par le pillage des +terres ennemies. Mais il fut attaqué au passage de l'Apennin d'une +horrible tempête, qui lui fit perdre beaucoup de monde. Le froid, la +pluie, les vents, la grêle, semblaient avoir conjuré sa ruine, en sorte +que ce que les Carthaginois avaient souffert au passage des Alpes leur +paraissait moins affreux. De là il retourna à Plaisance, où il donna +contre Sempronius, qui était aussi revenu de Rome, un second combat: la +perte fut à peu près égale de part et d'autre. + +[Marge: Polyb. _Ibid._ +Liv. lib. 22, n. 1. Appian. in bell. Annib. pag. 316.] Ce fut dans ce +même quartier d'hiver qu'il s'avisa d'un stratagème vraiment +carthaginois. Il était environné de peuples légers et inconstants; la +liaison qu'il avait contractée avec eux était encore toute récente; il +avait à craindre que, changeant à son égard de dispositions, ils ne lui +dressassent des piéges, et n'attentassent sur sa vie. Pour la mettre en +sûreté, il fit faire des perruques et des habits pour toutes les +différentes sortes d'âge: il prenait tantôt l'un, tantôt l'autre, et se +déguisait si souvent, que non-seulement ceux qui ne le voyaient qu'en +passant, mais ses amis même, avaient peine à le reconnaître. + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 230-231. Liv. lib. 22, n. 2.] On avait nommé à +Rome pour consuls Cn. Servilius et C. Flaminius. Annibal ayant appris +que celui-ci était déjà arrivé à Arretium, Ville de la Toscane, crut +devoir [Marge: AN. M. 3788 ROM. 552.] hâter sa marche pour l'atteindre +au plus tôt. De deux chemins qu'on lui indiqua, il prit le plus court, +quoiqu'il fût très-difficile et presque impraticable, parce qu'il +fallait passer à travers un marais. L'armée y souffrit des fatigues +incroyables. Pendant quatre jours et trois nuits, elle eut le pied dans +l'eau, sans pouvoir prendre un moment de sommeil. Annibal lui-même, +monté sur le seul éléphant qui lui restait, eut bien de la peine à en +sortir. Les veilles continuelles, jointes aux vapeurs grossières qui +s'exhalaient de ce lieu marécageux, et à l'intempérie de la saison, lui +firent perdre un œil.[285] + +[Note 285: Cette partie de la marche d'Annibal a offert aux +critiques de grandes difficultés: ils ont fait errer ce général dans les +Apennins, depuis Bologne jusqu'à _Fesulæ_, de la manière la plus +invraisemblable. Je pense qu'Annibal se rendit directement de Plaisance, +à travers l'Apennin, par Pontremoli, Sarzani, Lucques; et que les marais +dans lesquels il fut forcé de s'engager, sont ceux que l'Arno formait +dans toute la partie inférieure de son cours. Ceux qui se sont autorisés +des ossements d'éléphants fossiles qu'on a trouvés dans certains lieux +des Apennins, pour établir qu'Annibal y avait passé, n'ont pas songé +que, selon Polybe, un _seul_ de ses éléphants put échapper au froid, +lors de la bataille de la Trébie.--L.] + +_Bataille de Trasimène._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 231-238. Liv. lib. 22. n. 3-8.] Annibal, après +être sorti, presque contre toute espérance, de ce pas dangereux, et +avoir fait prendre quelque repos à ses troupes, alla camper entre +Arretium et Fésule, dans le territoire le plus riche et le plus fertile +de la Toscane. Il s'attacha d'abord à connaître le caractère de +Flaminius, pour tirer avantage de son faible; ce qui, selon Polybe, doit +faire la principale étude d'un général d'armée. Il apprit que c'était un +homme entêté de son mérite, entreprenant, hardi, impétueux, avide de +gloire. Pour[286] le précipiter de plus en plus dans ces vices, qui lui +étaient naturels, il commença à irriter sa témérité par le dégât et les +incendies qu'il fit faire à sa vue dans toute la campagne. + +[Note 286: «Apparebat ferociter omnia ac præproperè acturum. Quòque +pronior esset in sua vitia, agitare eum atque irritare Pœnus parat.» +(LIV. lib. 22, n. 3.)] + +Flaminius n'était pas d'humeur à rester tranquille dans son camp, quand +même Annibal serait demeuré en repos; mais, quand il vit qu'on ravageait +à ses yeux les terres des alliés, il crut que c'était une honte pour lui +qu'Annibal pillât impunément l'Italie, et s'avançât sans trouver de +résistance vers les murailles mêmes de Rome. Il rejeta avec mépris les +sages avis de ceux qui lui conseillaient d'attendre son collègue, et de +se contenter pour le présent d'arrêter les ravages de l'ennemi. + +Cependant Annibal avançait toujours vers Rome, ayant Cortone à sa +gauche, et le lac de Trasimène à sa droite. Quand il vit que le consul +le suivait de près, dans le dessein de le combattre, pour l'arrêter dans +sa marche, ayant reconnu que le terrain était propre à donner bataille, +il ne songea aussi, de son côté, qu'aux moyens de la donner. Le lac de +Trasimène et les montagnes de Cortone forment un défilé fort serré, +au-delà duquel on entre dans un vallon assez spacieux, bordé des deux +côtés, dans sa longueur, par des hauteurs assez grandes, et fermé dans +le débouché, qui est à l'autre extrémité, par une colline escarpée, et +de difficile accès. C'est sur cette colline qu'Annibal alla camper avec +le gros de son armée, après avoir traversé tout le vallon, et avoir +posté l'infanterie légère en embuscade sur les collines à droite, et +fait couler une partie de sa cavalerie derrière les éminences, jusque +vers l'entrée du défilé par où Flaminius devait nécessairement passer. +En effet, ce général, qui suivait l'ennemi avec chaleur pour le +combattre, étant arrivé à la vue du défilé près du lac, fut obligé de +s'y arrêter, parce que la nuit approchait; mais il y entra le lendemain +dès la pointe du jour. + +Annibal l'ayant laissé avancer avec toutes ses troupes plus de la moitié +du vallon, et voyant l'avant-garde des Romains assez près de lui, donna +le signal du combat, et envoya ordre à ses troupes de sortir de leur +embuscade pour fondre en même temps sur l'ennemi de tous côtés. On peut +juger du trouble des Romains. + +Ils n'étaient pas encore rangés en bataille, et n'avaient pas préparé +leurs armes, lorsqu'ils se virent pressés par-devant, par-derrière, et +par les flancs. Le désordre se met en un moment dans tous les rangs. +Flaminius, seul intrépide dans une consternation si universelle, ranime +ses soldats de la main et de la voix, et les exhorte à se faire un +passage par le fer à travers les ennemis; mais le tumulte qui règne +par-tout, les cris affreux des ennemis, et le brouillard qui s'était +élevé, empêchent qu'on ne puisse ni le voir ni l'entendre. Cependant, +lorsqu'ils aperçurent qu'ils étaient enfermés de tous côtés, ou par les +ennemis, ou par le lac, l'impossibilité de se sauver par la fuite +rappela leur courage, et l'on commença à combattre de tous côtés avec +une animosité étonnante. L'acharnement fut si grand dans les deux +armées, que personne ne sentit un tremblement de terre qui arriva dans +cette contrée, et qui renversa des villes entières. Dans cette +confusion, Flaminius ayant été tué par un Gaulois insubrien, les Romains +commencèrent à plier, et prirent ensuite ouvertement la fuite. Un grand +nombre, cherchant à se sauver, se précipita dans le lac: d'autres, ayant +pris le chemin des montagnes, se jetèrent eux-mêmes au milieu des +ennemis qu'ils voulaient éviter. Six mille seulement s'ouvrirent un +passage à travers les vainqueurs, et se retirèrent en un lieu de sûreté; +mais ils furent arrêtés et faits prisonniers le lendemain. Il y eut +quinze mille Romains de tués dans cette bataille. Environ dix mille se +rendirent à Rome par différents chemins. Annibal renvoya les Latins, +alliés des Romains, sans rançon. Il fit chercher inutilement le corps de +Flaminius pour lui donner la sépulture. Il mit ensuite ses troupes en +quartier de rafraîchissement, et rendit les derniers devoirs aux +principaux de son armée qui étaient restés sur le champ de bataille au +nombre de trente. De son côté, la perte ne fut en tout que de quinze +cents hommes, la plupart Gaulois. + +Annibal dépêcha alors un courrier à Carthage, pour y porter la nouvelle +des heureux succès qu'il avait eus jusque-là en Italie. Elle y causa une +joie infinie pour le présent, fit concevoir de merveilleuses espérances +pour l'avenir, et ranima le courage de tous les citoyens. Ils +s'appliquèrent avec une ardeur incroyable à prendre des mesures pour +envoyer en Italie et en Espagne tous les secours capables d'y soutenir +les affaires. + +A Rome, au contraire, la douleur et l'alarme furent universelles, quand +le préteur, du haut de la tribune aux harangues, eut prononcé ces mots +en présence du peuple: _Nous avons perdu une grande bataille_. Le sénat, +uniquement occupé du bien public, crut que, dans un si grand malheur et +dans un danger si pressant, il fallait avoir recours à des remèdes +extraordinaires. On nomma pour dictateur Quintus Fabius, personnage +aussi distingué par sa sagesse que par sa naissance. A Rome, dès qu'on +avait nommé un dictateur, toute autorité cessait, excepté celle des +tribuns du peuple. On lui donna pour général de la cavalerie Marcus +Minucius. C'était la seconde année de la guerre. + +_Conduite d'Annibal par rapport à Fabius._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 239-255. Liv. lib. 22, n. 9-30.] Annibal, après +la bataille de Trasimène, ne jugeant pas encore à propos de s'approcher +de Rome, se contenta de battre la campagne et de ravager le pays. Il +traversa l'Ombrie et le Picénum, et arriva dans le territoire +d'Adria[287], après dix jours de marche. Il fit dans cette route un +riche butin. Ennemi implacable des Romains, il avait ordonné que l'on +fit main-basse sur tout ce qui s'en rencontrerait en âge de porter les +armes; et, ne trouvant d'obstacle nulle part, il s'avança jusque dans la +Pouille, en abandonnant au pillage les pays qui se trouvaient sur sa +route, et faisant par-tout le dégât, pour forcer les peuples à quitter +l'alliance des Romains, et pour apprendre à toute l'Italie que Rome +découragée lui cédait la victoire. + +[Note 287: Petite ville qui a donné son nom à la mer Adriatique.] + +Fabius, suivi de Minucius et de quatre légions, était parti de Rome pour +aller chercher l'ennemi, mais dans la ferme résolution de ne lui donner +aucune prise sur lui, de ne pas faire un seul mouvement sans avoir bien +reconnu les lieux, et de ne point hasarder de bataille qu'il ne fût +assuré du succès. + +Dès que les deux armées furent en présence, Annibal, pour jeter +l'épouvante dans les troupes romaines, ne manqua pas de leur présenter +la bataille en s'avançant jusque auprès des retranchements de leur camp; +mais, quand il vit que tout y était calme, il se retira, blâmant en +apparence la lâcheté de ses ennemis, à qui il reprochait d'avoir enfin +perdu cette valeur martiale si naturelle à leurs pères, mais outré au +fond de voir qu'il avait affaire à un général si différent de Sempronius +et de Flaminius, et que les Romains, instruits par leur défaite, avaient +enfin trouvé un chef capable de tenir tête à Annibal. + +Dès ce moment il comprit qu'il n'aurait point à craindre d'attaques +vives et hardies de la part du dictateur, mais une conduite prudente et +mesurée, qui pourrait le jeter dans de très-grands embarras. Restait à +savoir si le nouveau général aurait assez de fermeté pour suivre +constamment le plan qu'il paraissait s'être tracé. Il essaya donc de +l'ébranler par les divers mouvements qu'il faisait, par le ravage des +terres, par le pillage des villes, par l'incendie des bourgs et des +villages. Tantôt il décampait avec précipitation, tantôt il s'arrêtait +tout d'un coup dans quelque vallon détourné pour voir s'il ne pourrait +point le surprendre en rase campagne: mais Fabius conduisait ses troupes +par des hauteurs, sans perdre de vue Annibal; ne s'approchant jamais +assez de l'ennemi pour en venir aux mains, mais ne s'en éloignant pas +non plus tellement, qu'il pût lui échapper. Il tenait exactement ses +soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir que pour les +fourrages, où il ne les envoyait qu'avec de fortes escortes. Il +n'engageait que de légères escarmouches, et avec tant de précaution, que +ses troupes y avaient toujours l'avantage. Par ce moyen il rendait +insensiblement au soldat la confiance que la perte de trois batailles +lui avait ôtée, et il le mettait en état de compter comme autrefois sur +son courage et sur son bonheur. + +Annibal, après avoir fait un butin immense dans la Campanie, où il était +demeuré assez long-temps, décampa pour ne point consumer les provisions +qu'il avait amassées, et dont il se réservait l'usage pour la saison où +la terre n'en fournit plus. D'ailleurs, il ne pouvait plus demeurer dans +un pays de vignobles et de vergers, plus agréable pour le spectacle +qu'utile pour la subsistance d'une armée, où il se serait vu réduit à +passer ses quartiers d'hiver entre des marais, des rochers et des +sables, pendant que les Romains auraient tiré abondamment leurs convois +de Capoue et des plus riches contrées de l'Italie: il prit donc le parti +d'aller s'établir ailleurs. + +Fabius jugea bien qu'Annibal serait obligé de prendre pour son retour le +même chemin par lequel il était venu, et qu'il serait facile de +l'inquiéter dans sa marche. Il commence par s'assurer de Casilin, petite +ville située sur le Vulturne, qui séparait les terres de Falerne de +celles de Capoue, en y jetant un corps de troupes assez considérable: il +détache quatre milles hommes pour s'emparer du seul défilé par lequel +Annibal pouvait sortir; puis, selon sa coutume ordinaire, il va se +poster avec le reste de l'armée sur les hauteurs qui bordaient le +chemin. + +Les Carthaginois arrivent, et campent dans la plaine au pied des +montagnes. Pour ce coup, le rusé Carthaginois tomba dans le même piège +qu'il avait tendu à Flaminius au défilé de Trasimène; et il semblait ne +pouvoir jamais se tirer de ce mauvais pas, n'y ayant qu'une seule issue, +dont les Romains étaient les maîtres. Fabius, comptant que sa proie ne +pouvait point lui échapper, ne délibérait plus que sur la manière de +s'en saisir. Il se flattait, avec assez d'apparence, de terminer la +guerre par cette seule action; cependant il jugea à propos de remettre +l'attaque au lendemain. + +Annibal reconnut qu'on employait contre lui ses propres artifices[288]. +C'est dans de pareilles conjonctures qu'un commandant a besoin d'une +présence d'esprit et d'une fermeté d'ame non communes pour envisager le +péril dans toute son étendue sans s'effrayer, et pour imaginer de sûres +et de promptes ressources sans délibérer. Le général carthaginois +sur-le-champ fait assembler une grande quantité de bœufs, jusqu'au +nombre de deux mille, et commande qu'on attache à leurs cornes de petits +faisceaux de sarment. Vers le milieu de la nuit, y ayant fait mettre le +feu, il fait pousser ces animaux à grands coups vers le sommet des +montagnes sur lesquelles étaient campés les Romains. Lorsque la flamme +eut pénétré jusqu'au vif, ces animaux, que la douleur rendait furieux, +se dispersèrent de tous côtés, communiquant le feu aux buissons et aux +arbrisseaux qu'ils rencontraient. Cet escadron d'une nouvelle espèce +était soutenu par un bon nombre de soldats armés à la légère, qui +avaient ordre de s'emparer du sommet de la montagne, et de charger les +ennemis en cas qu'ils les y rencontrassent. Tout réussit comme Annibal +l'avait prévu. Les Romains qui gardaient le défilé, voyant que les feux +gagnaient les collines qui les commandaient, et croyant que c'était +Annibal qui marchait de ce côté-là à la faveur des flambeaux pour se +sauver, quittent leur poste, et accourent vers les hauteurs pour lui en +disputer le passage. Le gros de l'armée, qui ne savait que penser de +tout ce tumulte, et Fabius lui-même, n'osant faire aucun mouvement dans +les ténèbres de la nuit de peur de surprise, attendent le retour du +jour. Annibal saisit ce moment, fait traverser à ses troupes et au butin +le défilé qui était sans garde, et sauve son armée d'un piége où un peu +plus de vivacité de la part de Fabius aurait pu le faire périr, ou du +moins l'affaiblir considérablement. Il est beau de savoir tirer avantage +de ses fautes mêmes, et de les faire servir à sa propre gloire. + +[Note 288: «Nec Annibalem fefellit suis se artibus peti.» (LIV.)] + +L'armée carthaginoise reprit le chemin de la Pouille, toujours +poursuivie et harcelée par celle des Romains. Le dictateur, obligé de +faire un voyage à Rome pour quelque cérémonie de religion, conjura, +avant que de partir, le général de la cavalerie de ne faire aucune +entreprise pendant son absence. Minucius ne fit aucun cas ni de ses avis +ni de ses prières, et, à la première occasion qui se présenta, pendant +qu'une partie des troupes d'Annibal était allée au fourrage, il attaqua +le reste, et remporta quelque avantage. Il en écrivit aussitôt à Rome +comme d'une victoire considérable. Cette nouvelle, jointe à ce qui était +arrivé tout récemment au passage des défilés, excita des plaintes et des +murmures contre la lente et timide circonspection de Fabius. Enfin la +chose en vint à ce point, que le peuple lui égala en pouvoir son général +de cavalerie; ce qui était sans exemple. Il apprit cette nouvelle en +chemin; car il était parti de Rome, pour ne point être témoin oculaire +de ce qui se tramait contre lui: sa constance n'en fut point +ébranlée[289]. Il savait bien qu'en partageant l'autorité dans le +commandement on n'avait pas partagé l'habileté dans le métier de la +guerre: cela parut bientôt. + +[Note 289: «Satis fidens haudquaquàm cum imperii jure artem +imperandi æquatam.» (LIV. lib. 22, n. 26.)] + +Minucius, tout fier de l'avantage qu'il venait de remporter sur son +collègue, proposa qu'ils commandassent chacun leur jour, ou même un plus +long espace de temps. Fabius rejeta ce parti, qui aurait exposé toute +l'armée au danger pendant le temps qu'elle aurait été commandée par +Minucius; il aima mieux partager les troupes, pour être en état de +conserver au moins la partie qui lui serait échue. + +Annibal, parfaitement instruit de tout ce qui se passait dans le camp +romain, eut une grande joie d'apprendre la division des deux chefs. Il +eut soin de présenter un appât et de tendre un piége à la témérité de +Minucius; celui-ci ne manqua pas d'y donner tête baissée, et engagea la +bataille sur une colline où l'on avait caché une embuscade. Ses troupes +furent mises en désordre, et allaient être taillées en pièces, lorsque +Fabius, averti par les premiers cris des blessés: «Courons, dit-il à ses +soldats, au secours de Minucius; allons arracher aux ennemis la +victoire, et à nos citoyens l'aveu de leur faute.» Il arriva fort à +propos, et obligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier, en se +retirant, disait «que cette nuée qui depuis longtemps paraissait sur le +haut des montagnes avait enfin crevé avec un grand fracas, et causé un +grand orage.» Un service si important, et placé dans une telle +conjoncture, ouvrit les yeux à Minucius; il reconnut son tort, rentra +sur-le-champ dans le devoir et l'obéissance, et montra qu'il est +quelquefois plus glorieux de savoir réparer ses fautes que de n'en point +commettre. + +_État des affaires en Espagne._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 245-250. Liv. lib. 22, n. 19-22.] Au +commencement de cette même campagne, Cn. Scipion, étant venu fondre tout +d'un coup sur la flotte des Carthaginois, commandée, par Amilcar, la +défit, prit vingt-cinq vaisseaux, et remporta un grand butin. Cette +victoire fit comprendre aux Romains qu'ils devaient donner une attention +particulière aux affaires d'Espagne, d'où Annibal pouvait tirer des +secours considérables et d'argent et de troupes. Ils y envoyèrent une +flotte, et en donnèrent le commandement à P. Scipion, qui, s'étant joint +à son frère après son arrivée en Espagne, rendit de très-grands services +à la république. Jusqu'alors les Romains n'avaient osé passer l'Èbre: +ils avaient cru assez faire de gagner l'amitié des peuples d'en-deçà, et +de la fortifier par des alliances. Mais sous Publius ils traversèrent ce +fleuve, et portèrent leurs armes bien au-delà. + +Ce qui contribua le plus à avancer leurs affaires, fut la trahison d'un +Espagnol qui était à Sagonte. Annibal y avait laissé en dépôt les otages +des peuples de l'Espagne: c'étaient les enfants des familles les plus +distinguées du pays. Abélox, c'était le nom de cet Espagnol, persuada à +Bostar, qui commandait dans la place, de renvoyer ces jeunes gens dans +leur patrie, pour attacher par là plus fortement les peuples au parti +des Carthaginois: il fut chargé lui-même de cette commission. Il les +conduisit aux Romains, qui les remirent ensuite entre les mains de leurs +parents, et gagnèrent leur amitié par un présent si agréable. + +_Bataille de Cannes._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 255-268. Liv. lib. 22, n. 34-54. AN. M. 3789 +ROM. 533.] Au printemps suivant on élut à Rome pour consuls C. Térentius +Varron et L. Émilius Paulus. On fit dans cette campagne (c'était la +troisième de la seconde guerre punique) ce qui ne s'était jamais +pratiqué jusqu'alors, qui fut de composer l'armée de huit légions, +chacune de cinq mille hommes, sans les alliés; car, comme nous l'avons +déjà dit, les Romains ne levaient jamais que quatre légions, dont +chacune était environ de quatre mille hommes et de trois cents[290] +chevaux: ce n'était que dans les conjonctures les plus importantes +qu'ils y mettaient cinq mille des uns et quatre cents des autres. Pour +les troupes des alliés, leur infanterie était égale à celle des légions, +mais il y avait trois fois plus de cavalerie. On donnait ordinairement à +chaque consul la moitié des troupes des alliés, et deux légions, pour +agir séparément; et il était rare que l'on se servît de toutes ces +forces en même temps pour la même expédition. Ici les Romains emploient +non-seulement quatre, mais huit légions; tant l'affaire leur paraît +importante. Le sénat voulut même que les deux consuls de l'année +précédente, Servilius et Atilius, servissent dans l'armée en qualité de +proconsuls; mais le dernier ne le put faire à cause de son grand âge. + +[Note 290: Polybe ne met que deux cents chevaux dans chaque légion; +mais Juste-Lipse croit que c'est ou une erreur de l'historien, ou une +faute du copiste.] + +Varron, en partant de Rome, avait déclaré hautement que, dès le premier +jour qu'il rencontrerait l'ennemi, il donnerait le combat, et +terminerait la guerre, ajoutant qu'elle ne finirait point tant qu'on +mettrait des Fabius à la tête des armées. Un avantage assez considérable +qu'il remporta sur les Carthaginois, dont près de dix-sept cents +demeurèrent sur la place, augmenta encore sa fierté et sa hardiesse. +Annibal regarda cette perte comme un véritable gain pour lui, persuadé +qu'elle servirait d'appât pour amorcer la témérité du consul, et pour +l'engager dans une action: il en avait un besoin extrême. On sut depuis +qu'il était réduit à une telle disette de vivres, qu'il ne lui était pas +possible de subsister encore dix jours. Les Espagnols songeaient déjà à +l'abandonner. C'en était fait de lui et de son armée, si sa bonne +fortune ne lui eût envoyé Varron. + +Les armées, après plusieurs mouvements, se trouvèrent en présence près +de Cannes, petite ville située dans l'Apulie, sur le fleuve Aufide. +Comme Annibal était campé dans une plaine fort unie et toute découverte, +et que sa cavalerie était de beaucoup supérieure à celle des Romains, +Émilius ne jugea pas à propos d'engager le combat dans cet endroit: il +voulait qu'on attirât l'ennemi dans un terrain où l'infanterie pût avoir +le plus de part à l'action. Son collègue, général sans expérience, fut +d'un avis contraire; et c'est le grand inconvénient d'un commandement +partagé par deux généraux, entre lesquels la jalousie, ou l'antipathie +d'humeur, ou la diversité de vues, ne manquent guère de mettre la +division. + +Les troupes, de part et d'autre, s'étaient contentées pendant quelque +temps de faire de légères escarmouches. Enfin, un jour que Varron +commandait, car le commandement roulait de jour à autre entre les deux +consuls, tout se prépara au combat des deux côtés. Émilius n'avait point +été consulté; mais, quoiqu'il désapprouvât extrêmement la conduite de +son collègue, comme il ne pouvait l'empêcher, il le seconda du mieux +qu'il lui fut possible. + +Annibal, après avoir fait convenir ses troupes que, quand on leur aurait +donné le choix d'un terrain propre pour combattre, supérieures comme +elles étaient en cavalerie, elles n'en pouvaient pas choisir de plus +favorable: «Rendez donc grâces aux dieux, leur dit-il, d'avoir amené ici +les ennemis pour vous en faire triompher; et sachez-moi gré aussi +d'avoir réduit les Romains à la nécessité de combattre. Après trois +grandes victoires consécutives, que faut-il pour vous inspirer de la +confiance, que le souvenir de vos propres exploits? Les combats +précédents vous ont rendus maîtres du plat pays: par celui-ci, vous le +deviendrez de toutes les villes, et, j'ose le dire, de toutes les +richesses et de la puissance des Romains. Il n'est plus question de +parler, il faut agir. J'espère de la protection des dieux que vous +verrez dans peu l'effet de mes promesses.» + +Les deux armées étaient bien inégales en nombre. Il y avait dans celle +des Romains, en comptant les alliés, quatre-vingt mille hommes de pied, +et un peu plus de six mille chevaux; et dans celle des Carthaginois +quarante mille hommes de pied, tous fort aguerris, et dix mille chevaux. +Émilius commandait à la droite des Romains, Varron à la gauche; +Servilius, l'un des deux consuls de l'année précédente, était au centre. +Annibal, qui savait profiter de tout, s'était posté de manière que le +vent vulturne, qui se lève dans un certain temps réglé, devait souffler +directement contre le visage des Romains pendant le combat, et les +couvrir de poussière; et, ayant appuyé sa gauche sur la rivière d'Aufide +et distribué sa cavalerie sur les ailes, il forma son corps de bataille, +en plaçant l'infanterie espagnole et gauloise au centre, et l'infanterie +africaine, pesamment armée, moitié à leur droite et moitié à leur +gauche, sur une même ligne avec la cavalerie. Après cette disposition, +il se mit à la tête de ce corps d'infanterie espagnole et gauloise, et, +l'ayant tiré de la ligne, il marcha en avant pour commencer le combat, +en arrondissant son front à mesure qu'il approchait de l'ennemi, et en +allongeant ses flancs en espèce de demi-cercle, afin de ne point laisser +d'intervalle entre son corps et le reste de la ligne composée de +l'infanterie pesante, qui ne s'était point ébranlée. + +On en vint bientôt aux mains; et les légions romaines qui étaient aux +deux ailes, voyant leur centre vivement attaqué, s'avancèrent pour +prendre l'ennemi en flanc. Le corps d'Annibal, après une vigoureuse +résistance, se voyant pressé de toutes parts, céda au nombre, et se +retira par l'intervalle qu'il avait laissé dans le centre de la ligne. +Les Romains l'y ayant suivi pêle-mêle avec chaleur, les deux ailes de +l'infanterie africaine, qui était fraîche, bien armée et en bon ordre, +s'étant tout d'un coup, par une demi-conversion, tournées vers ce vide +dans lequel les Romains, déjà fatigués, s'étaient jetés en désordre et +en confusion, les chargèrent des deux côtés avec vigueur, sans leur +donner le temps de se reconnaître ni leur laisser de terrain pour se +former. Cependant les deux ailes de la cavalerie venaient de battre +celles des Romains, qui leur étaient fort inférieures; et, n'ayant +laissé à la poursuite des escadrons rompus et défaits que ce qu'il +fallait pour en empêcher le ralliement, elles vinrent fondre +par-derrière sur l'infanterie romaine, qui, étant en même temps +enveloppée de toutes parts par la cavalerie et l'infanterie des ennemis, +fut toute taillée en pièces, après avoir fait des prodiges de valeur. +Émilius, qui avait été couvert de blessures dans le combat, fut tué +ensuite par un gros d'ennemis qui ne le reconnurent point, et avec lui +deux questeurs, vingt-un tribuns militaires, plusieurs hommes +consulaires ou qui avaient été préteurs, Servilius, consul de l'année +précédente, et Minucius, qui avait été maître de la cavalerie sous +Fabius, et quatre-vingts sénateurs. Il demeura sur la place plus de +soixante-dix mille hommes[291]; et les Carthaginois, acharnés contre +l'ennemi, ne cessèrent de tuer, jusqu'à ce qu'Annibal, dans la plus +grande ardeur du carnage, se fut écrié plusieurs fois: _Arrête, soldat; +épargne le vaincu_[292]. Dix mille hommes, qui avaient été laissés à la +garde du camp, se rendirent prisonniers de guerre après la bataille. Le +consul Varron se retira à Venouse, accompagné seulement de soixante-dix +cavaliers; et quatre mille hommes[293] environ se sauvèrent dans les +villes voisines. Du côté d'Annibal, la victoire fut complète; et il la +dut principalement, aussi-bien que les précédentes, à la supériorité de +sa cavalerie. + +[Note 291: Tite-Live diminue beaucoup le nombre des morts, qu'il ne +fait monter qu'à quarante-trois mille environ; mais Polybe est plus +digne de foi.] + +[Note 292: «Duo maximi exercitus cæsi ad hostium satietatem, donec +Annibal diceret militi suo: Parce ferro.» (FLOR. lib. 1, cap. 6.)] + +[Note 293: Le texte de Polybe porte 3000.--L.] + +Il y perdit quatre mille Gaulois, quinze cents tant Espagnols +qu'Africains, et deux cents chevaux. + +Maharbal, l'un des généraux carthaginois, voulait que, sans perdre de +temps, l'on marchât droit à Rome, promettant à Annibal de le faire +souper, à cinq jours de là, dans le Capitale. Et sur ce que celui-ci +répliqua qu'il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette +proposition[294], «Je vois bien, dit Maharbal, que les dieux n'ont pas +donné au même homme tous les talents à-la-fois. Vous savez vaincre, +Annibal; mais vous ne savez pas profiter de la victoire.» + +[Note 294: «Tum Maharbal: Non omnia nimirum eidem dii dedêre. +Vincere scis, Annibal; victoriâ uti nescis.» (LIV. lib. 22, n. 51.)] + +On prétend que ce délai sauva Rome et l'empire. Plusieurs, et Tite-Live +entre autres, le reprochent à Annibal comme une faute capitale. +Quelques-uns sont plus réservés, et ne peuvent se résoudre à condamner, +sans des preuves bien claires, un si grand capitaine, qui, dans tout le +reste, n'a jamais manqué ni de prudence pour prendre le bon parti, ni de +vivacité et de promptitude pour exécuter. Ils sont encore retenus par +l'autorité, ou du moins par le silence de Polybe, qui, en parlant des +grandes suites qu'eut cette mémorable journée, convient que, parmi les +Carthaginois, on conçut de grandes espérances d'emporter Rome d'emblée; +mais, pour lui, il ne s'explique point sur ce qu'il eût fallu faire à +l'égard d'une ville fort peuplée, extrêmement aguerrie, bien fortifiée, +et défendue par une garnison de deux légions; et il ne laisse nulle part +entrevoir qu'un tel projet fût praticable, ni qu'Annibal eût tort de ne +l'avoir point tenté. + +En effet, en examinant les choses de plus près, on ne voit pas que les +règles communes de la guerre permissent de l'entreprendre. Il est +constant que toute l'infanterie d'Annibal avant la bataille ne montait +qu'à quarante mille hommes; qu'étant diminuée de six mille hommes qui +avaient été tués dans l'action, et d'un plus grand nombre sans doute qui +avait été blessé et mis hors de combat, il ne lui restait que vingt-six +ou vingt-sept mille hommes de pied en état d'agir, et que ce nombre ne +pouvait suffire pour faire la circonvallation d'une ville aussi étendue +que Rome, et coupée par une rivière, ni pour l'attaquer dans les formes, +n'ayant ni machines, ni munitions, ni aucune des choses nécessaires pour +un siége. Par la même raison, Annibal, [Marge: Liv. lib. 22, n. 9. Liv. +lib. 23, n. 18.] après le succès de Trasimène, tout victorieux qu'il +était, avait attaqué inutilement Spolette: et, un peu après la bataille +de Cannes, il avait été contraint de lever le siége d'une petite ville +sans nom et sans force. On ne peut disconvenir que, si, dans l'occasion +dont il s'agit, il avait échoué, comme il devait s'y attendre, il aurait +ruiné sans ressource toutes ses affaires[295]. Mais il faudrait être du +métier, et peut-être du temps même de l'action, pour juger sainement de +ce fait. C'est un ancien procès sur lequel il ne sied bien qu'aux +connaisseurs de prononcer. + +[Note 295: Ces réflexions, pleines de justesse, rappellent le +jugement de Montesquieu, qui justifie également Annibal des reproches +qu'on avait faits à sa conduite. (_Grand. et décad. des Romains_, ch. +IV.)--L.] + +[Marge: Liv. 23, n. 11-14.] Annibal, aussitôt après la bataille de +Cannes, avait dépêché son frère Magon pour porter à Carthage la nouvelle +de sa victoire, et pour demander du secours afin de terminer la guerre. +Lorsque Magon fut arrivé, il fit en plein sénat un discours magnifique +sur les exploits de son frère et sur les grands avantages qu'il avait +remportés contre les Romains; et, pour faire juger de la grandeur de la +victoire par quelque chose de sensible, en parlant en quelque sorte aux +yeux, il fit répandre au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or +qu'on avait tirés des doigts des nobles romains qui avaient été tués à +la bataille de Cannes. Il termina sa harangue par demander de l'argent, +des vivres et de nouvelles troupes. Tous les assistants ressentirent une +joie extraordinaire; et Imilcon, partisan d'Annibal, croyant que c'était +là une belle occasion d'insulter Hannon, chef de la faction contraire, +lui demanda s'il était encore mécontent de la guerre qu'on avait +entreprise contre les Romains, et s'il croyait qu'on leur dût livrer +Annibal. Hannon, sans s'émouvoir, lui répondit qu'il était toujours dans +les mêmes sentiments, et que les victoires dont on parlait, supposé +qu'elles fussent véritables, ne lui pouvaient donner de joie qu'autant +qu'on s'en servirait pour faire une paix avantageuse: puis il entreprit +de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner si haut +n'étaient que chimériques et imaginaires. «J'ai taillé en pièces, +disait-il, en reprenant le discours de Magon, les armées romaines: +envoyez-moi des soldats. Que demanderiez-vous autre chose si vous aviez +été vaincu? Je me suis deux fois rendu maître du camp ennemi, plein +apparemment de toutes sortes de provisions: envoyez-moi des vivres et de +l'argent. Tiendriez-vous un autre langage, si vous-même aviez perdu +votre camp?» Ensuite il demanda à Magon si quelqu'un des peuples latins +s'était venu rendre à Annibal, si les Romains lui avaient fait quelques +propositions de paix. Magon ayant été forcé d'avouer qu'il n'en était +rien: «Nous avons donc, reprit Hannon, la guerre dans l'Italie aussi +forte que jamais.» Sa conclusion fut qu'il ne fallait leur envoyer ni +hommes ni argent. Comme la faction d'Annibal était la plus puissante, on +n'eut aucun égard aux remontrances d'Hannon, qui furent regardées comme +l'effet de sa jalousie et de sa prévention: il fut ordonné qu'on ferait +incessamment des levées d'hommes et d'argent pour envoyer à Annibal les +secours qu'il demandait. Magon partit sur-le-champ pour lever en Espagne +vingt-quatre mille hommes d'infanterie et quatre mille chevaux; mais ce +secours fut arrêté dans la suite, et envoyé d'un autre côté: tant la +faction contraire était appliquée à traverser les desseins d'un général +qu'elle ne pouvait souffrir[296]. Pendant qu'à Rome on remerciait un +consul qui avait fui de n'avoir pas désespéré de la république, à +Carthage on savait presque mauvais gré à Annibal de la victoire qu'il +venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner les avantages d'une +guerre entreprise contre son avis. Plus jaloux de l'honneur de ses +sentiments que du bien de l'état, plus ennemi du général des +Carthaginois que des Romains, il n'oubliait rien pour empêcher les +succès qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner ceux qu'on avait eus. + +[Note 296: De Saint-Évremond.] + +_Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal._ + +[Marge: Liv. lib. 23, n. 4 et 18.] La journée de Cannes soumit à Annibal +les plus puissants peuples d'Italie, attira dans son parti ceux de la +grande Grèce avec la ville de Tarente, et détacha des Romains leurs plus +anciens alliés, entre lesquels Capoue tenait le premier rang. C'était +une ville que la bonté de son terroir, sa situation avantageuse et la +longue paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort +puissante. Le luxe et les délices, qui sont une suite ordinaire de +l'opulence, avaient corrompu l'esprit de tous ses citoyens, déjà portés +par leur inclination naturelle au plaisir et à la débauche. + +[297]Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier d'hiver. Ce +fut là que cette armée, qui avait essuyé les plus grands travaux et +bravé les périls les plus affreux sans y succomber, fut vaincue par +l'abondance et les délices, dans lesquelles elle se plongea avec +d'autant plus d'avidité, qu'elle n'y était point accoutumée. Leurs +courages s'amollirent si fort pendant ce séjour, que, s'ils se +soutinrent encore quelque temps, ce fut plutôt par l'éclat de leurs +victoires passées que par leurs forces présentes. Quand Annibal tira ses +soldats de cette ville, on eût dit que c'étaient d'autres hommes, tout +différents de ce qu'ils avaient été jusque-là. Accoutumés à demeurer +dans des maisons commodes, à vivre dans l'abondance et dans l'oisiveté, +ils ne pouvaient plus souffrir la faim, la soif, les longues marches, +les veilles, ni les autres travaux de la guerre: outre qu'ils ne +savaient plus ce que c'était que d'obéir aux officiers, ni de garder +aucune discipline. + +[Note 297: «Ibi partem majorem hiemis exercitum in tectis habuit, +adversùs omnia humana mala, sæpè ae diù durantem, bonis inexpertum atque +insuetum. Itaque quos nulla mali vicerat vis, perdidêre nimia bona ac +voluptates immodicæ: et eò impensiùs, quô avidiùs ex insolentiâ in eas +se merserant.» (LIV. lib. 23, n. 18.)] + +Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l'en croit, le séjour de +Capoue est, dans la vie d'Annibal, une grande tache, et il prétend que +ce général fit en cela une faute incomparablement plus grande que quand, +après le gain de la bataille, il manqua d'aller à Rome[298]; car ce +délai, dit Tite-Live, pouvait paraître avoir seulement différé sa +victoire, au lieu que cette dernière faute le mit absolument hors d'état +de vaincre. En un mot, comme Marcellus sut bien le dire dans la +suite[299], ce que Cannes avait été aux Romains, Capoue le fut aux +Carthaginois et à leur général. Là se perdit leur vertu guerrière et +leur attachement à la discipline; là disparut et leur gloire passée, et +l'espérance presque sûre que leur montrait l'avenir. En effet, depuis ce +jour, les affaires d'Annibal allèrent toujours en décadence, la fortune +se rangea du côté de la prudence, et la victoire sembla s'être +réconciliée avec les Romains. + +[Note 298: «Illa enim cunctatio distulisse modò victoriam videri +potuit, hic error vires ademisse ad vincendum.» (LIV. lib. 23, n. 18.)] + +[Note 299: «Capuam Annibali Cannas fuisse. Ibi virtutem bellicam, +ibi militarem disciplinam, ibi præteriti temporis famam, ibi spem futuri +extinctam.» (LIV. lib. 23, n. 45.)] + +Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites funestes +qu'eurent les quartiers d'hiver passés par l'armée carthaginoise dans +cette ville délicieuse est bien juste et bien fondé. Quand on examine +avec soin toutes les circonstances de cette histoire, on a de la peine à +se persuader qu'il faille attribuer le peu de progrès qu'eurent les +armes d'Annibal dans la suite au séjour de Capoue: c'en est bien une +cause, mais la moins considérable; et la bravoure avec laquelle ses +troupes battirent depuis ce temps-là des consuls et des préteurs, +prirent des villes à la vue des Romains, maintinrent leurs conquêtes et +restèrent encore quatorze ans en Italie sans en pouvoir être chassées, +tout cela porte assez à croire que Tite-Live exagère les pernicieux +effets des délices de Capoue. + +[Marge: Liv. lib. 23, n. 23.] La véritable cause de la chute des +affaires d'Annibal, c'est le défaut de recrues et de secours de la part +de sa patrie. Après l'exposé de Magon, le sénat de Carthage avait jugé +nécessaire, pour pousser les conquêtes d'Italie, d'y envoyer d'Afrique +un renfort considérable de cavalerie numide, quarante éléphants, mille +talents[300], qui font trois millions, et d'acheter en Espagne vingt +mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour en [Marge: _Ibid._ n. +32.] renforcer leurs armées d'Espagne et d'Italie; néanmoins Magon n'en +put obtenir que douze mille fantassins, avec deux mille cinq cents +chevaux; et même, quand il fut près de partir pour l'Italie avec cette +troupe, si fort au-dessous de celle qu'on lui avait promise, il fut +contre-mandé pour passer en Espagne. Annibal, après de si grandes +promesses, ne reçut donc ni infanterie, ni cavalerie, ni éléphants, ni +argent, et il fut absolument abandonné à ses ressources personnelles: +son armée se trouvait réduite à vingt-six mille hommes de pied et à neuf +mille chevaux. Comment, avec une armée si affaiblie, pouvoir occuper +dans un pays étranger tous les postes nécessaires, contenir les nouveaux +alliés, maintenir les conquêtes, en faire de nouvelles, et tenir la +campagne avec avantage contre deux armées des Romains qui se +renouvelaient tous les ans? Voilà la véritable cause de la décadence des +affaires d'Annibal et de la ruine de celles de Carthage. Si nous avions +l'endroit où Polybe avait parlé sur cette matière, nous verrions sans +doute qu'il avait plus insisté sur cette cause que sur les délices de +Capoue. + +[Note 300: 5,500,000 francs.--L.] + +_Affaires d'Espagne et de Sardaigne._ + +[Marge: Liv. lib. 23, n. 26-30 et n. 32-40, 41. AN. M. 3790 ROM. 534.] +Les deux Scipions avaient toujours le commandement de l'Espagne, et y +faisaient d'assez grands progrès, lorsque Asdrubal, qui seul paraissait +capable de leur résister, reçut ordre de Carthage de passer en Italie au +secours de son frère. Avant que de quitter la province, il écrivit au +sénat pour lui faire connaître la nécessité qu'il y avait d'envoyer en +sa place un général qui pût tenir tête aux Romains. On y envoya Imilcon +avec une armée, et Asdrubal se mit en chemin avec la sienne pour aller +joindre son frère. La première nouvelle de son départ avait rangé la +plus grande partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces deux +généraux, animés par un si grand succès, se mirent en devoir de lui +fermer la sortie de la province. Ils considéraient le danger auquel +seraient exposés les Romains, si, ayant déjà bien de la peine à résister +au seul Annibal, les deux frères venaient à leur tomber sur les bras +avec deux puissantes armées: ils le poursuivirent donc dans sa marche, +et l'obligèrent, malgré lui, à combattre. Asdrubal fut vaincu; et, loin +de pouvoir passer dans l'Italie, il ne se vit pas même en état de +demeurer en sûreté dans l'Espagne. + +Les Carthaginois ne réussirent pas mieux dans la Sardaigne. Prétendant +profiter de quelques révoltes qu'ils y avaient excitées, il y perdirent +douze mille hommes dans une bataille contre les Romains, qui firent +encore un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels furent Asdrubal, +surnommé _Calvus_; Hannon et Magon[301], distingués par leur naissance +et par leurs emplois militaires. + +[Note 301: Ce n'était pas le frère d'Annibal.] + +_Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome[302]._ + +[Note 302: Rollin passe sous silence plusieurs faits qu'il raconte +avec détail dans une autre partie de son histoire ancienne, et dans +l'histoire Romaine (livre quinzième).--L.] + +[Marge: AN. M. 3791 ROM. 535. Liv. lib. 23, n. 41-46; lib. 25, n. 22; +lib. 26, n. 5-16.] Depuis le séjour d'Annibal à Capoue, les affaires des +Carthaginois en Italie ne se soutinrent plus avec le même éclat. M. +Marcellus, d'abord comme préteur, ensuite comme consul, eut beaucoup de +part à ce changement. Il harcelait Annibal en toute occasion, il lui +enlevait des quartiers, il lui faisait lever des siéges; il le battit +même en plusieurs rencontres, en sorte qu'il fut appelé _l'épée de +Rome_, comme Fabius en avait été nommé _le bouclier_. + +[Marge: AN. M. 3793 ROM. 537.] Ce qui fut le plus sensible au général +carthaginois, fut de voir Capoue assiégée par les Romains. Pour ne point +perdre son crédit parmi ses alliés, en négligeant de soutenir ceux qui y +tenaient le premier rang, il vola au secours de cette ville, en fit +approcher ses troupes, [Marge: AN. M. 3794 ROM. 538.] attaqua les +Romains, leur donna plusieurs combats pour leur faire lever le siége. +Enfin, voyant que toutes ses tentatives étaient inutiles, pour faire une +puissante diversion il marcha brusquement vers Rome. Il ne désespérait +pas que, s'il pouvait, dans la première surprise, s'emparer de quelque +quartier de la ville, le danger où serait la capitale n'obligeât les +généraux romains de lever le siège de Capoue pour accourir avec toutes +leurs troupes au secours de leur patrie: du moins il se flattait que, +si, pour continuer le siége, ils partageaient leurs forces, leur +affaiblissement pourrait faire naître aux assiégés ou à lui quelque +occasion de les battre. Rome fut étonnée, mais non déconcertée. Sur ce +que l'un des sénateurs proposa de rappeler toutes les armées au secours +de Rome, Fabius[303] remontra qu'il serait honteux de se laisser +effrayer et de changer de dessein aux moindres mouvements d'Annibal. On +se contenta de faire revenir, avec une partie de l'armée, l'un des deux +commandants qui étaient au siége: ce fut Q. Fulvius, proconsul. Annibal, +après avoir fait quelques ravages, rangea son armée en bataille devant +la ville, et les consuls en firent autant. Chacun se disposait à bien +faire son devoir dans un combat dont Rome devait être le prix, +lorsqu'une tempête violente obligea les deux partis de se retirer. Ils +ne furent pas plutôt rentrés dans leur camp, que le temps devint calme +et serein. La même chose arriva plusieurs fois de suite; en sorte +qu'Annibal, croyant qu'il y avait dans cet événement quelque chose de +surnaturel[304], dit, au rapport de Tite-Live, que tantôt la fortune, et +tantôt la volonté lui manquait pour se rendre maître de Rome. + +[Note 303: «Flagitiosum esse terreri ac circumagi ad omnes Annibalis +comminationes.» (LIV. lib. 26, n. 8.)] + +[Note 304: «Audita vox Annibalis fertur, Potiundæ sibi urbis Romæ, +modò mentem non dari, modò fortunam.» (LIV. lib. 26, n. 11.)] + +Mais ce qui le surprit étrangement et l'effraya le plus, c'est qu'il +apprit que, pendant qu'il était campé à une des portes de Rome, les +Romains avaient fait sortir par une autre des recrues pour l'armée +d'Espagne, et que le champ dans lequel il s'était campé avait été vendu +dans le même temps, sans que cette circonstance eût rien diminué de son +prix. Un mépris si marqué le piqua vivement: il fit mettre aussi à +l'encan les boutiques d'orfèvres qui étaient autour de la place publique +à Rome. Après cette bravade, il se retira, et pilla en passant le riche +temple de la déesse Féronie. + +Capoue, ainsi abandonnée à elle-même, ne tint pas long-temps. Après que +ceux de ses sénateurs qui avaient eu le plus de part à la révolte, et +qui, par cette raison, n'attendaient aucun quartier de la part des +Romains, se furent donné à eux-mêmes la mort d'une manière tout-à-fait +tragique, la ville se rendit à discrétion[305]. Le succès de ce siége, +qui fut décisif par les suites heureuses qu'il eut, et qui rendit +pleinement aux Romains la supériorité sur les Carthaginois, montra en +même temps combien la puissance romaine était formidable quand elle +entreprenait de punir des alliés infidèles, et combien peu il fallait +compter sur Annibal pour la défense de ceux qu'il avait reçus sous sa +protection. + +[Note 305: «Confessio expressa hosti, quanta vis in Romanis ad +expetendas pœnas ab infidelibus sociis, et quàm nihil in Annibale +auxilii ad receptos in fidem tuendos esset.» (LIV. lib. 26, n. 16.)] + +_Défaite et mort des deux Scipions en Espagne._ + +[Marge: Liv. lib 23, n. 32-39. AN. M. 3793 ROM. 537.] La face des +affaires était bien changée en Espagne. Les Carthaginois y avaient trois +armées: l'une était commandée par Asdrubal, fils de Giscon; l'autre par +Asdrubal, fils d'Amilcar; la troisième, sous la conduite de Magon, +s'était jointe au premier Asdrubal. Les deux Scipions, Cnéus et Publius, +crurent devoir diviser leurs troupes pour attaquer les ennemis +séparément; et c'est ce qui fut la cause de leur perte. Ils convinrent +que Cnéus, avec un petit nombre de Romains et trente mille Celtibériens, +irait contre Asdrubal, fils d'Amilcar, pendant que Publius, avec le +reste des troupes, composées de Romains et d'alliés d'Italie, marcherait +contre les deux autres généraux. + +Publius fut accablé le premier. Aux deux chefs qu'il avait en tête +s'était joint Masinissa, fier des victoires qu'il venait de remporter +contre Syphax, et il devait bientôt être suivi par Indibilis, prince +puissant en Espagne. On en vint aux mains. Les Romains, attaqués en même +temps de tous côtés, se défendirent courageusement, tant qu'ils eurent +leur général à leur tête: mais, lorsqu'il eut été tué, le peu qui avait +échappé au carnage prit la fuite. + +Les trois armées victorieuses partirent aussitôt pour aller contre +Cnéus, et pour terminer la guerre par sa défaite. Il était déjà plus +qu'à demi vaincu par la désertion de ses alliés, qui avaient tous +abandonné son parti[306], et qui laissèrent aux chefs romains cette +importante instruction, de ne souffrir jamais que dans leur armée le +nombre de leurs propres troupes fût inférieur à celui des troupes +étrangères. Il eut quelque pressentiment de la mort et de la défaite de +son frère en voyant les ennemis arriver en si grand nombre. Il ne lui +survécut pas long-temps, et fut tué dans le combat. Ces deux grands +hommes furent également pleurés par leurs citoyens et par leurs alliés, +et les Espagnes les regrettèrent à cause de leur justice et de leur +modération. + +[Note 306: «Id quidem cavendum semper romanis ducibus erit, +exemplaque hæc verè pro documentis habenda: ne ità externis credant +auxiliis, ut non plus sui roboris suarumque propriè virium in castris +habeant.» (LIV. n. 33.)] + +La perte de ces vastes pays paraissait inévitable pour les Romains; mais +la valeur d'un simple officier, nommé _L. Marcius_, chevalier romain, +les leur conserva. Bientôt après on y envoya le jeune Scipion, qui +vengea bien la mort de son père et de son oncle, et y rétablit +entièrement les affaires des Romains. + +_Défaite et mort d'Asdrubal._ + +[Marge: Polyb. l. 11, p. 622-625. Liv. lib. 27, n. 35-39-51. AN. M. 3798 +ROM. 542.] Un échec inopiné acheva de ruiner en Italie toutes les +mesures et toutes les espérances d'Annibal. Les consuls de cette année, +la onzième de la seconde guerre punique (car je passe beaucoup +d'événements pour abréger), étaient C. Claudius Néron et M. Livius. +Celui-ci avait pour département la Gaule cisalpine, où il devait +s'opposer à Asdrubal, qu'on disait être près de passer les Alpes: +l'autre commandait dans le pays des Brutiens et dans la Lucanie, +c'est-à-dire dans l'extrémité opposée de l'Italie, et là il tenait tête +à Annibal. + +Le passage des Alpes ne coûta presque point de peine à Asdrubal, parce +qu'il trouva le chemin frayé par son frère, et tous les peuples disposés +à le recevoir. Quelque temps après il dépêcha des courriers vers +Annibal: ils furent arrêtés. Néron apprit par les lettres dont ils +étaient chargés qu'Asdrubal devait se joindre à son frère dans l'Ombrie: +il jugea que, dans une conjoncture aussi importante qu'était celle-là, +d'où dépendait le salut de l'état, il était permis de se mettre +au-dessus[307] des règles ordinaires pour le service et le bien même de +la république; et il crut devoir faire un coup hardi et imprévu, capable +de jeter la terreur dans l'esprit des ennemis, en se hâtant d'aller +joindre son collègue pour attaquer brusquement Asdrubal avec leurs +forces réunies. Ce dessein, à bien examiner toutes les circonstances, ne +doit pas être facilement taxé d'imprudence: c'était sauver l'état que +d'empêcher la jonction des deux frères. On ne hasardait pas beaucoup, en +supposant même qu'Annibal dût être informé de l'absence du consul. Sur +son armée de quarante-deux mille hommes, il n'en avait pris que sept +mille pour son détachement, qui étaient à là vérité l'élite des troupes, +mais qui n'en faisaient qu'une très-petite partie; le reste était +demeuré dans le camp bien fortifié et bien retranché: était-il à +craindre qu'Annibal attaquât et forçât un bon camp défendu par +trente-cinq mille hommes? + +[Note 307: Il était défendu à un général de sortir de la province +qui lui était assignée, et de passer dans celle d'un autre.] + +Néron partit sans avertir ses soldats de son dessein. Lorsqu'il eut fait +assez de chemin pour le leur découvrir sans danger, il leur dit qu'il +les menait à une victoire certaine: que dans la guerre tout dépendait de +la renommée: que le bruit seul de leur arrivée déconcerterait les +Carthaginois: qu'au reste ils auraient tout l'honneur de cette action. + +Ils marchèrent avec une diligence extraordinaire. La jonction se fit de +nuit et sans multiplier les camps, pour mieux tromper l'ennemi. Les +troupes nouvellement arrivées se joignirent à celles de Livius. L'armée +du préteur Porcius était campée tout près de celle du consul. Dès le +matin du lendemain on tint conseil. Livius était d'avis de donner +quelques jours de repos aux troupes; Néron le pria de ne point rendre +téméraire par le délai une entreprise que la promptitude seule pouvait +faire réussir, et de profiter de l'erreur de leurs ennemis, tant absents +que présents: on donna donc le signal pour la bataille. Asdrubal, +s'étant avancé aux premiers rangs, reconnut à plusieurs marques qu'il +était arrivé de nouvelles troupes, et il ne douta point que ce ne +fussent celles de l'autre consul: d'où il conjectura qu'il fallait que +son frère eût reçu quelque perte considérable, et craignit fort d'être +venu trop tard à son secours. + +Après ces réflexions il fit sonner la retraite. Son armée se mit en +marche avec assez de désordre. La nuit survint; et, ses guides l'ayant +abandonné, il ne sut quelle route tenir. Il suivait au hasard les bords +du fleuve Métaure, et il se mettait en devoir de le passer, lorsqu'il +fut joint par les trois armées ennemies: il jugea, dans cette extrémité, +qu'il lui était impossible d'éviter le combat, et il fit tout ce qu'on +pouvait attendre de la présence d'esprit et du courage d'un grand +capitaine. Il prit tout d'un coup un poste avantageux, et rangea ses +troupes dans un terrain étroit, qui lui donnait lieu de placer sa +gauche, composée des troupes les plus faibles, de manière qu'elle ne +pouvait être ni attaquée de front, ni prise en flanc, et de donner à son +corps de bataille et à sa droite plus de profondeur que de front. Après +cette disposition faite à la hâte, il se mit au centre, et marcha le +premier pour attaquer la gauche des ennemis, bien convaincu qu'il +s'agissait de tout, et qu'il fallait ou vaincre, ou mourir. L'action +dura long-temps, et on combattit de part et d'autre avec beaucoup +d'opiniâtreté. Asdrubal sur-tout mit dans cette journée le comble à la +gloire qu'il s'était déjà acquise par un grand nombre de belles actions. +Il mena ses soldats épouvantés et tremblants au combat, contre un ennemi +qui les surpassait en nombre et en confiance; il les anima par ses +paroles, il les soutint par son exemple, il employa les prières et les +menaces pour ramener les fuyards, jusqu'à ce qu'enfin, voyant que la +victoire se déclarait pour les Romains, et ne pouvant survivre à tant de +milliers d'hommes qui avaient quitté leur patrie pour le suivre, il se +jeta au milieu d'une cohorte romaine, où il périt en digne fils +d'Amilcar, et en digne frère d'Annibal. + +Ce combat fut pour les Carthaginois le plus sanglant de toute cette +guerre; et, soit par la mort du chef, soit par le carnage qui fut fait +des troupes carthaginoises, il servit comme de représailles pour la +journée de Cannes. Il fut tué du côté des Carthaginois cinquante-cinq +mille hommes[308], et il y en eut six mille de pris. Les Romains +perdirent huit mille hommes. Ils étaient si las de tuer, que, quelqu'un +étant venu avertir Livius qu'il était aisé de tailler en pièces un gros +d'ennemis qui s'enfuyait «Il est bon, dit-il, qu'il en reste +quelques-uns pour porter aux Carthaginois la nouvelle de leur défaite.» + +[Note 308: La perte, selon Polybe, fut beaucoup moindre, et ne monta +qu'à dix mille hommes. + += Il ajoute que la perte des Romains fut de 2000 hommes (XI, c. 3, +§3).--L.] + +Néron se mit en marche dès la nuit même qui suivit le combat. Par-tout +où il passait, les cris de joie et les applaudissements prirent la place +de l'inquiétude et de la frayeur qu'il y avait laissées en venant. Il +arriva à son camp le sixième jour. La tête d'Asdrubal jetée dans le camp +des Carthaginois apprit à leur chef le funeste sort de son frère. +Annibal reconnut à ce cruel coup la fortune de Carthage. «C'en est fait, +dit-il[309], je ne lui enverrai plus de superbes courriers. En perdant +Asdrubal, je perds toute mon espérance et tout mon bonheur.» Il se +retira ensuite dans l'extrémité du pays des Brutiens, où il ramassa +toutes ses troupes, qui eurent beaucoup de peine à y subsister, parce +qu'il ne ne recevait aucun convoi de Carthage. + +[Note 309: Horace le fait parler ainsi dans la belle ode où il +décrit cette défaite: + + Carthagini jam non ego nuncios + Mittam superbos. Occidit, occidit + Spes omnis et fortuna nostri + Nominis, Asdrubale interempto. + + (HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.]] + +_Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est nommé consul, et +passe en Afrique. Annibal y est rappelé._ + +[Marge: Polyb. l. 11, p. 650; et l. 14, p. 677-687; et l. 15, p. +689-694. Liv. lib. 28, n. 1-4, 16, 38, 40-46; l. 29, n. 24-36; l. 30, n. +20-28. AN. M. 3799 ROM. 543.] Le sort des armes ne fut pas plus heureux +pour les Carthaginois en Espagne. La sage vivacité du jeune Scipion y +avait rétabli entièrement les affaires des Romains, comme la courageuse +lenteur de Fabius l'avait fait auparavant en Italie. Les trois chefs des +Carthaginois, qui y commandaient de nombreuses armées, savoir Asdrubal, +fils de Giscon, Hannon et Magon, ayant été défaits en plusieurs +rencontres par les troupes romaines, Scipion enfin se rendit maître de +l'Espagne, et la soumit tout entière aux Romains. Ce fut pour-lors que +Masinissa, prince très-puissant en Afrique, se rangea de leur côté: +Syphax, au contraire, embrassa le parti des Carthaginois. + +[Marge: AN. M. 3800 ROM. 544.] Scipion, étant retourné à Rome, y fut +nommé consul; il avait pour-lors trente ans. On lui donna pour collègue +P. Licinius Crassus. Le département du premier fut la Sicile, avec +permission de passer en Afrique, s'il le jugeait à propos: il partit le +plus promptement qu'il put pour sa province. L'autre devait commander +dans le pays où Annibal s'était retiré. + +La prise de Carthagène, où Scipion avait fait paraître toute la +prudence, tout le courage, toute l'habileté qu'on peut attendre des plus +grands capitaines, et la conquête de l'Espagne entière, étaient plus que +suffisantes pour immortaliser son nom: mais il ne les avait regardées +que comme des degrés et des préparatifs qui devaient le conduire à une +plus grande entreprise; c'était la conquête de l'Afrique. Il y passa en +effet, et y établit le théâtre de la guerre. + +Le ravage des terres, le siège d'Utique, une des plus fortes places de +l'Afrique, la défaite entière des deux armées de Syphax et d'Asdrubal, +dont Scipion brûla le camp, et ensuite la prise de Syphax même, qui +était la plus puissante ressource des Carthaginois, tout cela les +obligea à songer enfin à la paix. Ils députèrent pour cet effet trente +des principaux sénateurs, choisis dans cette compagnie qui était si +puissante à Carthage, et qu'on nommait le _conseil des cent_. Dès qu'ils +furent admis dans la tente du général romain, ils se prosternèrent tous +par terre (c'était la coutume du pays), lui parlèrent avec beaucoup de +soumission, rejetant la cause de tous leurs malheurs sur Annibal, et +promirent de la part du sénat une aveugle obéissance à tout ce +qu'ordonnerait le peuple romain. Scipion leur répondit que, quoiqu'il +fût venu dans l'Afrique pour vaincre et non pour faire la paix, il la +leur accorderait cependant, à condition qu'ils rendraient aux Romains +leurs prisonniers et leurs transfuges; qu'ils feraient sortir leurs +armées de l'Italie et des Gaules; qu'ils n'entreraient plus en Espagne; +qu'ils se retireraient de toutes les îles qui sont entre l'Italie et +l'Afrique; qu'ils livreraient aux vainqueurs tous leurs vaisseaux, +excepté vingt; qu'ils donneraient cinq cent mille boisseaux[310] de +froment, et trois cent mille boisseaux d'orge; et qu'ils paieraient la +somme de cinq mille talents[311], c'est-à-dire quinze millions. Que, si +ces conditions les accommodaient, ils pourraient envoyer des +ambassadeurs au sénat. Ils feignirent d'y donner les mains; mais en +effet ils ne cherchaient qu'à gagner du temps jusqu'au retour d'Annibal. +On accorda une trêve aux Carthaginois, qui firent partir sur-le-champ +leurs députés pour Rome, et qui envoyèrent en même temps vers Annibal +pour lui ordonner de revenir en Afrique. + +[Note 310: Boisseaux romains, c. à. d. _modius_. Le modius vaut le +quinzième de notre setier (v. mes _Considérations sur les Monnaies_, p. +118): il s'agit donc ici de 33,333 setiers (52,000 hectolitres) de +froment; et de 20,000 setiers (31,200 hectolitres) d'orge.--L.] + +[Note 311: Environ 27,500,000 francs: selon d'autres, dit Tite-Live, +on leur imposa 5,000 livres d'argent, et non 5,000 talents. La somme est +bien différente car la livre romaine était la 80e partie du talent: il +ne s'agirait donc que de 331,250 francs. Cette somme paraît trop +faible.--L.] + +[Marge: AN. M. 3802 ROM. 546.] Il était pour lors retiré dans les +extrémités de l'Italie, comme nous l'avons déjà dit. C'est là que lui +furent portés les ordres de Carthage, qu'il ne put entendre sans pousser +des soupirs, et sans presque verser des larmes, frémissant de colère de +se voir ainsi forcé d'abandonner sa proie. Jamais exilé ne témoigna plus +de regret en quittant son pays natal, qu'Annibal en sortant d'une terre +ennemie. Il tourna souvent les yeux vers les côtes de l'Italie, accusant +les dieux et les hommes de son malheur, en prononçant contre lui-même, +dit Tite-Live[312], mille exécrations de ce qu'au sortir de la bataille +de Cannes, il n'avait pas conduit à Rome ses soldats encore tout fumants +du sang des Romains. + +[Note 312: Tite-Live suppose toujours que ce délai était une faute +essentielle pour Annibal, dont lui-même se repentit dans la suite.] + +A Rome, le sénat, fort mécontent des mauvaises excuses qu'employaient +les députés de Carthage pour justifier leur république, et de l'offre +absurde qu'ils faisaient en son nom de s'en tenir au traité de Lutatius, +crut devoir renvoyer la décision du tout à Scipion, qui, étant sur les +lieux, pouvait mieux juger de ce que demandait le bien de l'état. + +Vers ce même temps, le préteur Octavius, passant de Sicile en Afrique +avec deux cents vaisseaux de charge, fut attaqué près de Carthage par +une furieuse tempête qui dissipa toute sa flotte. Le peuple de la ville, +ne pouvant se résoudre à laisser échapper de ses mains une si riche +proie, demande à grands cris qu'on fasse sortir la flotte carthaginoise +pour s'en emparer. Le sénat, après une faible résistance, y consent. +Asdrubal, étant sorti du port, se saisit de la plupart des vaisseaux +romains, et les amena à Carthage, malgré la trêve qui subsistait encore. + +Scipion envoya des députés au sénat de Carthage pour en faire ses +plaintes: on y eut peu d'égard. L'approche d'Annibal leur avait rendu le +courage, et leur avait fait concevoir de grandes espérances; il s'en +fallut peu même que le peuple ne maltraitât les députés. Ils demandèrent +une escorte pour s'en retourner en sûreté; elle leur fut accordée, et +deux vaisseaux de la république les accompagnèrent. Mais les magistrats, +qui ne voulaient point de paix, et qui étaient déterminés à recommencer +la guerre, firent dire sous main à Asdrubal, qui était avec sa flotte +près d'Utique, de faire attaquer la galère romaine lorsqu'elle serait +arrivée au fleuve Bagrada, tout près du camp des Romains, où l'escorte +avait ordre de les laisser. Il le fit, et détacha contre les +ambassadeurs deux galères. Ils se sauvèrent pourtant, non sans peine ni +sans danger. + +Ce fut un nouveau sujet de guerre entre les deux peuples, plus animés, +ou plutôt plus acharnés que jamais l'un contre l'autre: les Romains, par +le désir de venger une si noire perfidie; les Carthaginois, par la +persuasion où ils étaient qu'il n'y avait plus de paix à attendre pour +eux. + +Dans ce temps-là même, Lélius et Fulvius, chargés des pleins pouvoirs +que le sénat et le peuple romain envoyaient à Scipion, arrivent au camp, +et avec eux les députés carthaginois. Carthage ayant non-seulement rompu +la trêve, mais violé le droit des gens dans la personne des ambassadeurs +romains, il était naturel d'user de représailles contre les députés +carthaginois. Mais Scipion[313], considérant plus ce que demandait la +générosité romaine que ce que méritait la perfidie carthaginoise, pour +ne point s'éloigner des principes de sa nation ni de son propre +caractère, renvoya les députés sans leur faire aucun mal. Une modération +si étonnante dans de telles conjonctures effraya et fit rougir Carthage +même, et donna à Annibal une nouvelle estime pour un chef qui n'opposait +à la mauvaise foi de ses ennemis qu'une droiture et une noblesse d'ame +encore plus dignes d'admiration que toutes ses vertus guerrières. + +[Note 313: Ἐσκοπεῖτο παρ' αủτῷ συλλογιζόμενος, οὐχ οὕτω τὶ δέον +παθεῖν Καρχηδονίους, ὡς τὶ δέον ἦν πράξαι Ῥωμαίους. (POLYB. lib. 15, p. +693.) + +«Dixit Scipio se nihil nec institutis populi romani nec suis moribus +indignum in iis facturum.» (LIV. lib. 30, n. 25.)] + +Cependant Annibal, pressé par ses citoyens, avançait dans le pays. Il +arriva à Zama, qui est à cinq journées de Carthage, et il y fit camper +ses troupes: il envoya de là des espions pour observer la contenance des +Romains. Scipion, les ayant surpris, loin de les punir, les fit promener +par tout son camp; et, après leur en avoir fait remarquer soigneusement +toute la disposition, il les renvoya à Annibal. Celui-ci sentait bien +d'où partait une si noble assurance; après tout ce qui lui était arrivé, +il ne comptait plus sur le retour de sa fortune. Pendant que tout, le +monde l'exhortait à donner la bataille, il était le seul qui songeât à +la paix; il espérait la faire à des conditions plus raisonnables, se +trouvant à la tête d'une armée, et le sort des armes pouvant encore +paraître incertain. Il envoya donc demander une entrevue à Scipion: on +convint du temps et du lieu. + +_Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique, suivie du combat._ + +[Marge: Polyb. l. 15, p. 694-703. Liv. lib. 30, p. 29-35. AN. M. 3803 +ROM. 547.] Ces deux capitaines, non-seulement les plus illustres de leur +temps, mais dignes d'être mis en parallèle avec ce qu'il y avait jamais +eu de plus grands princes et de plus fameux généraux, s'étant rendus au +lieu marqué, demeurèrent quelque temps en silence, comme étonnés à la +vue l'un de l'autre, et comme saisis d'une mutuelle admiration. Enfin +Annibal prit le premier la parole, et, après avoir loué Scipion d'une +manière fine et délicate, il lui fit une vive peinture des désordres de +la guerre, et des maux qu'elle avait causés tant aux victorieux qu'aux +vaincus: il l'exhorta à ne pas se laisser éblouir par l'éclat de ses +victoires. Il lui représenta que, quelque heureux qu'il eût été +jusque-là, il devait appréhender l'inconstance de la fortune; que, sans +en chercher bien loin des exemples, il en était lui-même, qui lui +parlait, une preuve éclatante; que Scipion était alors ce qu'Annibal +avait été à Trasimène et à Cannes; qu'il profitât de l'occasion mieux +qu'il n'avait fait lui-même, en faisant la paix dans un temps où il +était maître des conditions. Il finit en déclarant que les Carthaginois +voulaient bien céder aux Romains la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, et +toutes les îles qui sont entre l'Afrique et l'Italie; qu'il fallait bien +se résoudre, puisque les dieux en ordonnaient ainsi, à se renfermer dans +les bords de l'Afrique, tandis qu'ils verraient les Romains faire +respecter leurs lois jusque dans les régions les plus éloignées. + +Scipion répondit en moins de paroles, mais avec non moins de dignité. Il +reprocha aux Carthaginois la perfidie avec laquelle ils venaient de +piller quelques galères romaines avant que la trêve fût expirée: il +rejeta sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux qu'avaient +entraînés les deux guerres. Après avoir remercié Annibal des conseils +qu'il lui donnait sur l'incertitude des événements humains, il finit en +l'avertissant de se préparer au combat, s'il n'aimait mieux accepter les +conditions qu'il avait déjà proposées, auxquelles néanmoins on en +ajouterait encore quelques-unes pour punir les Carthaginois d'avoir +rompu la trêve. + +Annibal ne put se résoudre à accepter ces conditions, et on se sépara +dans le dessein de décider du sort de Carthage par une action générale. +Chacun des généraux exhorta donc ses troupes à combattre vaillamment. +Annibal faisait le dénombrement des victoires qu'il avait remportées sur +les Romains, des chefs qu'il avait tués, des armées qu'il avait taillées +en pièces. Scipion représentait aux siens la conquête des Espagnes, les +succès qu'il avait eus en Afrique, et l'aveu que les ennemis faisaient +de leur faiblesse en venant demander la paix;[314] et il disait tout +cela d'un air et d'un ton de vainqueur. Jamais motifs ne furent plus +puissants pour porter des troupes à bien combattre. Ce jour allait +mettre le comble à la gloire de l'un ou de l'autre des chefs, et décider +qui de Rome ou de Carthage donnerait la loi aux nations. + +[Note 314: «Celsus hæc corpore, vultuque ita læto, ut vicisse jam +crederes, dicebat.» (LIV. lib. 30, n. 32.)] + +Je n'entreprends point de décrire l'ordre de la bataille ni la valeur +des deux armées. Il est aisé d'imaginer que deux capitaines si +expérimentés n'oublièrent rien de ce qui pouvait contribuer à la +victoire. Les Carthaginois, après un combat fort opiniâtre, furent enfin +obligés de prendre la fuite, laissant vingt mille des leurs sur le champ +de bataille; et les Romains firent un pareil nombre de prisonniers. +Annibal se sauva pendant le tumulte; et, étant entré dans Carthage, il +avoua qu'il était vaincu sans ressource, et que la ville n'avait plus +d'autre parti à prendre que de demander la paix, à quelques conditions +que ce fût. Scipion lui donna de grands éloges, principalement sur son +habileté à prendre les avantages, à disposer son armée, à donner ses +ordres dans le combat; et il assura qu'Annibal s'était surpassé lui-même +dans cette journée, quoique le succès n'eût pas répondu à son courage ni +à sa prudence. + +Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la consternation des +ennemis. Il ordonna à un de ses lieutenants de mener son armée de terre +à Carthage, pendant que lui-même allait y conduire la flotte. + +Il n'en était pas éloigné, lorsqu'il rencontra un vaisseau couvert de +banderoles et de branches d'olivier, qui portait dix ambassadeurs, +choisis d'entre les plus considérables de la ville, et chargés d'aller +implorer sa clémence. Il les renvoya sans réponse, avec ordre de le +venir trouver à Tunis, où il devait s'arrêter. Les députés de Carthage +vinrent au nombre de trente trouver Scipion au lieu marqué, et lui +demandèrent la paix en des termes très-soumis. Il assembla son conseil: +la plupart étaient assez d'avis qu'il prît et rasât Carthage, et qu'il +en traitât les habitants avec la dernière sévérité; mais la vue du temps +que durerait le siége d'une ville si bien fortifiée, et la crainte +qu'avait Scipion qu'on ne lui envoyât un successeur pendant qu'il serait +occupé à ce siége, le firent pencher vers la douceur. + +_Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la seconde +guerre punique._ + +[Marge: Polyb. l. 15, p. 704-707. Liv. lib. 30, n. 36-44.] Les +conditions de paix qu'il leur dicta furent, que les Carthaginois +vivraient libres en conservant leurs lois, aussi-bien que les villes et +les terres qu'ils possédaient en Afrique avant cette guerre; qu'ils +rendraient aux Romains tous les transfuges, les esclaves et les +prisonniers qu'ils avaient à eux; qu'ils leur livreraient tous leurs +vaisseaux, à l'exception de dix à trois rangs de rames; qu'ils +livreraient aussi tous les éléphants qu'ils avaient alors, et qu'ils +n'en dresseraient plus dorénavant pour la guerre; que toute guerre hors +de l'Afrique leur serait absolument interdite, et que, dans l'Afrique +même, ils ne pourraient la faire sans la permission du peuple romain; +qu'ils restitueraient à Masinissa tout ce qu'ils avaient pris sur lui ou +sur ses ancêtres; qu'ils fourniraient des vivres et paieraient la solde +aux troupes auxiliaires des Romains, jusqu'à ce que leurs députés +fussent de retour de Rome; qu'ils paieraient aux Romains dix mille +talents euboïques[315] d'argent, en cinquante paiements d'année en +année; qu'ils donneraient cent ôtages[316] au choix de Scipion. Pour +leur donner le temps d'envoyer à Rome, il convint de leur accorder une +trêve, à condition qu'ils rendraient les vaisseaux qu'ils avaient pris à +l'occasion de la première, sans quoi ils ne devaient espérer ni trêve ni +paix. + +[Note 315: Dix mille talents attiques feraient trente millions. Dix +mille talents euboïques font un peu plus de vingt-huit millions +trente-trois mille livres; parce que, selon Budée, le talent euboïque ne +vaut que cinquante-six mines, et quelque chose de plus; au lieu que le +talent attique vaut soixante mines. + += 10,000 talents euboïques valent 55,000,000 francs. Le cinquantième, +que les Carthaginois s'engageaient à payer annuellement, est de +1,100,000 francs.--L.] + +[Note 316: Ils ne devaient pas avoir moins de 14 ans, ni plus de 30: +on trouve une circonstance analogue dans le traité des Romains avec les +Étoliens. (POLYB. XXII, 15, 10.)--L.] + +Quand les députés furent de retour à Carthage, ils exposèrent au sénat +les conditions que Scipion leur avait dictées. Alors Giscon, qui les +trouvait insupportables, se leva, et fit un discours pour détourner ses +citoyens d'une paix si honteuse. Annibal, indigné qu'on écoutât +tranquillement un tel harangueur, prit Giscon par le bras, et le jeta en +bas de son siége. Une démarche si violente, et bien éloignée du goût +d'une ville libre comme était Carthage, excita un murmure universel. +Annibal en fut troublé, et sur-le-champ s'excusa. «Sorti de cette ville +à l'âge de neuf ans, leur dit-il, et n'y étant revenu qu'après +trente-six ans d'absence, j'ai eu tout le temps de m'instruire dans +l'art militaire, et je me flatte d'y avoir assez bien réussi. Pour vos +lois et vos coutumes, on ne doit pas être surpris que je les ignore; et +c'est de vous que je veux les apprendre.» Il s'étendit ensuite sur la +nécessité indispensable où ils étaient de faire la paix. Il ajouta qu'on +devait remercier les dieux de ce que les Romains voulaient bien +l'accorder, même à ces conditions; et il leur montra de quelle +importance il était de se réunir dans le sénat, et de ne point donner +lieu, par le partage des sentiments, à porter devant le peuple une +affaire de cette nature. Tout le monde revint à son avis, et la paix fut +acceptée. Le sénat satisfit Scipion sur les vaisseaux qu'il avait +redemandés; et, après avoir obtenu de lui une trêve de trois mois, il +fit partir des ambassadeurs pour Rome. + +Quand ils y furent arrivés, le sénat leur donna audience; ils étaient +tous recommandables par leur âge et leur dignité. Asdrubal, surnommé +_Hœdus_, toujours ennemi d'Annibal et de sa faction, parla le premier; +et, après avoir excusé autant qu'il put le peuple de Carthage, en +rejetant la rupture du traité sur l'ambition de quelques particuliers, +il ajouta, que si les Carthaginois eussent voulu suivre ses conseils et +ceux d'Hannon, ils auraient donné aux Romains la paix qu'ils étaient +obligés de leur demander. «Mais, ajouta-t-il, il est bien rare que la +prospérité et la modération se rencontrent ensemble, et qu'il soit donné +aux hommes d'être en même temps heureux et sages. Le peuple romain est +invincible, parce qu'il ne se laisse point aveugler par la bonne +fortune; et il faudrait s'étonner s'il agissait autrement: car la +prospérité ne transporte de joie et n'éblouit que ceux pour qui elle est +nouvelle; au lieu que les Romains sont si accoutumés à vaincre, qu'ils +ne sont presque plus sensibles au plaisir que cause la victoire, et +qu'on peut dire, à leur honneur, qu'ils ont en un sens plus augmenté +leur empire en traitant les vaincus avec bonté qu'en remportant des +victoires[317].» Les autres députés parlèrent d'un ton plus plaintif, en +représentant le triste état où Carthage allait être réduite, après +s'être vue au comble de la grandeur et de la puissance. + +[Note 317: «Rarò simul hominibus bonam fortunam bonamque mentem +dari. Populum romanum eo invictum esse, quòd in secundis rebus sapere et +consulere menunerit. Et herculè mirandum fuisse, si aliter facerent. Ex +insolentiâ, quibus nova bona fortuna sit, impotentes lætiliæ insanire: +populo romano usitata ac propè obsoleta ex victoria gaudia esse; ac plus +penè parcendo victis, quàm vincendo, imperium auxisse.» (LIV. lib. 30, +n. 42.)] + +Le sénat et le peuple, qui étaient également portés à la paix, donnèrent +un plein pouvoir à Scipion pour en traiter, le laissèrent maître des +conditions, et lui permirent de ramener son armée après la conclusion du +traité. + +Les ambassadeurs demandèrent la permission d'entrer dans la ville, et de +racheter quelques-uns de leurs prisonniers. Il s'en trouva environ deux +cents qu'ils souhaitaient recouvrer: le sénat les envoya à Scipion pour +les rendre sans rançon, en cas que la paix se conclût. Les Carthaginois, +après le retour de leurs ambassadeurs, firent la paix avec Scipion aux +conditions qu'il leur avait imposées. Ils lui remirent plus de cinq +cents vaisseaux, qu'il fit brûler à la vue de Carthage: spectacle bien +triste pour les habitants de cette malheureuse ville! Il fit trancher la +tête aux alliés du nom latin, et pendre[318] les citoyens romains, qui +lui furent rendus comme transfuges. + +[Note 318: _Mettre en croix._--L.] + +Quand on procéda au premier paiement de la taxe imposée par le traité, +comme les fonds de l'état étaient épuisés par les dépenses d'une si +longue guerre, la difficulté de ramasser cette somme causa une grande +tristesse dans le sénat, et plusieurs ne purent retenir leurs larmes: on +dit qu'Annibal alors se mit à rire. Asdrubal Hœdus lui faisant de vifs +reproches de ce qu'il insultait ainsi à l'affliction publique, dont il +était la cause: «Si l'on pouvait, dit-il, pénétrer dans le fond de mon +cœur et en démêler les dispositions comme on voit ce qui se passe sur +mon visage, on reconnaîtrait bientôt que ce ris qu'on me reproche n'est +pas un ris de joie, mais l'effet du trouble et du transport que me +causent les maux publics; et ce ris, après tout, est-il plus hors de +saison que ces larmes que je vous vois répandre? C'était lorsqu'on nous +a ôté nos armes, qu'on a brûlé nos vaisseaux, qu'on nous a interdit +toute guerre contre les étrangers; c'était alors qu'il fallait pleurer, +car voilà le coup et la plaie mortelle qui nous a abattus: mais nous ne +sentons les maux publics qu'autant qu'ils nous intéressent +personnellement; et ce qu'ils ont pour nous de plus affligeant et de +plus douloureux, est la perte de notre argent. C'est pourquoi, lorsqu'on +enlevait à Carthage vaincue ses dépouilles, lorsqu'on la laissait sans +armes et sans défense au milieu de tant de peuples d'Afrique puissants +et armés, personne de vous n'a poussé un soupir; et maintenant, parce +qu'il faut contribuer par tête à la taxe publique, vous vous désolez +comme si tout était perdu. Ah! que j'ai lieu de craindre que ce qui vous +arrache aujourd'hui tant de larmes ne vous paraisse bientôt le moindre +de vos malheurs!» + +Scipion, après que tout fut terminé, s'embarqua pour repasser en Italie. +Il arriva à Rome à travers une multitude infinie de peuples que la +curiosité attirait sur son passage. On lui décerna le triomphe le plus +magnifique [Marge: AN. M. 3804 CARTH. 646. ROM. 548. AV. J.-C. 200.] +qu'on eût encore vu, et on lui donna le surnom d'_Africain_, honneur +inouï jusque-là, personne avant lui n'ayant pris le nom d'une nation +vaincue. Ainsi fut terminée la seconde guerre punique, après avoir duré +dix-sept ans. + +_Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de la seconde +guerre punique._ + +[Marge: Lib. 6, p. 493, 494.] Je finirai ce qui regarde la seconde +guerre punique par une réflexion de Polybe, qui peut beaucoup servir à +faire connaître la différence des deux républiques dont nous parlons. Au +commencement de la seconde guerre punique, et du temps d'Annibal, on +peut dire en quelque sorte que Carthage était sur le retour: sa +jeunesse, sa fleur, sa vigueur, étaient déjà flétries: elle avait +commencé à déchoir de sa première élévation; et elle penchait vers sa +ruine; au lieu que Rome alors était, [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.] +pour ainsi dire, dans la force et la vigueur de l'âge, et s'avançait à +grands pas vers la conquête de l'univers. La raison que Polybe rend de +la décadence de l'une et de l'accroissement de l'autre est tirée de la +différente manière dont étaient gouvernées ces deux républiques dans le +temps dont nous parlons. Chez les Carthaginois, le peuple s'était emparé +de la principale autorité dans les affaires publiques; on n'écoutait +plus les avis des vieillards et des magistrats; tout se conduisait par +cabales et par intrigues. Sans parler de ce que la faction contraire à +Annibal fit contre lui pendant tout le temps de son commandement, le +seul fait des vaisseaux romains pillés pendant un temps de trève, +perfidie à laquelle le peuple força le sénat de prendre part et de +prêter son nom, est une preuve bien claire de ce que dit ici Polybe. Au +contraire, à Rome c'était le temps où le sénat, c'est-à-dire cette +compagnie composée d'hommes si sages, avait plus de crédit que jamais, +et où les anciens étaient écoutés et respectés comme des oracles. On +sait combien le peuple romain était jaloux de son autorité, sur-tout +dans ce qui regarde l'élection [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.] des +magistrats. Une centurie, composée des jeunes, à qui il était échu par +le sort de donner la première son suffrage, qui entraînait ordinairement +celui de toutes les autres, avait nommé deux consuls: sur la simple +remontrance de Fabius[319], qui représenta au peuple que, dans un temps +de tempête et d'orage comme était celui où l'on se trouvait pour lors, +on ne pouvait choisir de trop habiles pilotes pour conduire le vaisseau +de la république, la centurie retourna aux suffrages, et nomma d'autres +consuls. De cette différence de gouvernement, Polybe conclut qu'il était +nécessaire qu'un peuple conduit par la prudence des anciens l'emportât +sur un état gouverné par les avis téméraires de la multitude. Rome en +effet, guidée par les sages conseils du sénat, eut enfin le dessus dans +le gros de la guerre, quoi qu'en détail elle eût eu du désavantage dans +plusieurs combats; et elle établit sa puissance et sa grandeur sur les +ruines de sa rivale. + +[Note 319: «Quilibet nautarum rectorumque tranquillo mari gubernare +potest: ubi sæva orta tempestas est, ac turbato mari rapitur vento +navis, tum viro et gubernatore opus est. Non tranquillo navigamus, sed +jam aliquot procellis submersi penè sumus. Itaque quis ad gubernacula +sedeat, summâ curâ providendum ac præcavendum nobis est.»] + +_Intervalle entre la seconde et la troisième guerre punique._ + +Cet intervalle, quoique assez considérable pour la durée, puisqu'il est +de plus de cinquante ans, l'est fort peu par rapport aux événements qui +regardent Carthage. On peut les réduire à deux chefs, dont l'un concerne +la personne d'Annibal, l'autre regarde quelques différents particuliers +entre les Carthaginois et Masinissa, roi des Numides. Nous les +traiterons séparément, mais sans leur donner beaucoup d'étendue. + +§ I. _Suite de l'histoire d'Annibal._ + +Lorsque la seconde guerre punique fut terminée par le traité de paix +conclu avec Scipion, Annibal avait quarante-cinq ans, comme il le dit +lui-même en plein sénat. Ce qui nous reste à dire de ce grand homme +comprend un espace de vingt-cinq ans. + +_Annibal entreprend et vient à bout de réformer à Carthage la justice et +les finances._ + +Depuis la conclusion de la paix, Annibal fut fort considéré à Carthage, +du moins dans le commencement, et il y exerça les premiers emplois de la +république avec honneur et avec éclat. Il fut chargé du commandement +[Marge: Corn. Nep. in Annib. c. 7.] des troupes dans quelques guerres +que les Carthaginois eurent à soutenir en Afrique; mais les Romains, à +qui le nom seul d'Annibal faisait ombrage, ne pouvant voir +tranquillement qu'on lui laissât encore les armes à la main, en firent +des plaintes, et il fut rappelé à Carthage. + +A son retour, on le nomma préteur. Il paraît que cette charge était +très-considérable, et donnait beaucoup d'autorité. Carthage va donc être +pour lui un nouveau théâtre, où il fera paraître des vertus et des +qualités d'un genre tout différent de celles qui nous l'ont fait admirer +jusqu'ici et qui achèveront de nous donner de ce grand homme une juste +et parfaite idée. + +Tout occupé du désir de rétablir les affaires de sa patrie désolée, il +comprit que les deux plus puissants moyens pour faire fleurir un état, +sont une grande exactitude à rendre la justice à tous les sujets, et une +grande fidélité dans le maniement des finances: l'une, en maintenant +l'égalité entre les citoyens, et en les faisant jouir d'une liberté +tranquille sous la protection des lois qui mettent en sûreté leurs +biens, leur honneur et leur vie, lie plus étroitement les particuliers +entre eux, et les attache plus fortement à l'état, à qui ils doivent la +conservation de ce qu'ils ont de plus cher et de plus précieux; l'autre, +en ménageant avec fidélité les fonds publics, fournit ponctuellement à +toutes les dépenses de l'état, tient en réserve des ressources toujours +prêtes pour ses besoins imprévus, et épargne aux peuples l'imposition de +nouvelles charges, que la dissipation rend nécessaires, et qui +contribuent le plus à indisposer les esprits contre le gouvernement. + +Annibal vit avec douleur le désordre qui régnait également dans +l'administration de la justice et dans le maniement des finances. Quand +on l'eut nommé préteur, comme son amour pour l'ordre lui faisait +regarder avec peine tout ce qui s'en écartait, et le portait à tout +tenter pour le rétablir, il eut le courage d'entreprendre la réforme de +ce double abus, qui en entraînait une infinité d'autres; sans craindre +l'animosité de l'ancienne faction qui lui était opposée, ni les +nouvelles inimitiés que son zèle pour la république ne manquerait pas de +lui attirer. + +[Marge: Liv. lib. 33, n. 46] L'ordre des juges exerçait impunément les +concussions les plus criantes. C'étaient autant de petits tyrans, qui +disposaient à leur gré des biens et de la vie des citoyens, sans qu'il +fût possible de se mettre à l'abri de leurs violences, parce que leurs +charges étaient à vie, et qu'ils se soutenaient mutuellement. Annibal, +en qualité de préteur, manda chez lui un officier de cette compagnie, +qui abusait apparemment de son pouvoir: Tite-Live dit qu'il était +questeur. Cet officier, qui était de la faction opposée à Annibal, et +qui avait déjà tout l'orgueil et toute la fierté des juges, dans l'ordre +desquels il devait passer en sortant de la questure, refusa insolemment +d'obéir. Annibal n'était pas d'un caractère à souffrir tranquillement +une telle injure. Il le fit saisir par un licteur, et le traduisit +devant le peuple. Là, non content de s'en prendre à cet officier +particulier, il accusa l'ordre entier des juges, dont l'orgueil +insupportable et tyrannique n'était arrêté ni par la crainte des lois, +ni par le respect des magistrats; et, comme il s'aperçut qu'on +l'écoutait favorablement, et que les plus faibles d'entre le peuple +témoignaient ne pouvoir plus souffrir l'insolente fierté de ces juges, +qui semblait en vouloir à leur liberté, il proposa et fit passer une loi +qui ordonnait qu'on choisirait tous les ans de nouveaux juges sans +qu'aucun pût être continué au-delà de ce terme. Autant que par cette loi +il gagna l'amitié du peuple, autant s'attira-t-il la haine du plus grand +nombre des puissants et des nobles. + +[Marge: Liv. lib. 33 n. 46 et 47.] Il entreprit une autre réforme qui ne +lui fit pas moins d'ennemis ni moins d'honneur. Les deniers publics, ou +étaient dissipés par la négligence de ceux qui les maniaient, ou +devenaient la proie et le butin des principaux de la ville et des +magistrats; en sorte que, ne se trouvant plus d'argent pour fournir +chaque année au paiement du tribut que l'on devait aux Romains, on était +près d'imposer une taxe sur les particuliers. Annibal, entrant dans un +fort grand détail, se fit rendre un compte exact des revenus de la +république, de l'usage que l'on en faisait, des charges et des dépenses +ordinaires de l'état; et, ayant reconnu par cet examen qu'une grande +partie des fonds publics était détournée par la mauvaise foi des gens +d'affaires, il déclara et promit en pleine assemblée du peuple que, sans +imposer de nouvelles taxes aux particuliers, la république serait +désormais en état de payer le tribut aux Romains: et il accomplit sa +promesse.[320] Les fermiers-généraux, dont il avait dévoilé au peuple +les vols et les rapines, accoutumés jusque-là à s'engraisser des deniers +publics, jetèrent alors les hauts cris, comme si c'eût été leur ravir +leur bien, et non arracher de leurs mains avares celui qu'ils avaient +volé à l'état. + +[Note 320: «Tum verò isti, quos paverat per aliquot annos publions +peculatus, velut bonis ereptis, non furto eorum manibus extorto, infensi +et irati Romanos in Annibalem instigabant.» (LIV.)] + +_Retraite et mort d'Annibal._ + +[Marge: Liv. lib. 33, n. 45-46.] Cette double réforme fit beaucoup crier +contre Annibal. Ses ennemis ne cessaient d'écrire à Rome, aux premiers +de la ville et à leurs amis, qu'il avait de secrètes intelligences avec +Antiochus, roi de Syrie; qu'il recevait souvent des courriers, et que ce +prince lui avait envoyé sous main des députés pour prendre avec lui de +justes mesures sur la guerre qu'il méditait; que, comme il y a des +animaux si féroces, qu'ils ne s'apprivoisent jamais, ainsi cet homme, +d'un esprit inquiet et implacable, ne pouvait souffrir le repos, et que +tôt ou tard il éclaterait. Ces discours étaient écoutés à Rome; et ce +qui s'était passé dans la guerre précédente, dont il avait été presque +seul l'auteur et le promoteur, y donnait une grande vraisemblance. +Scipion s'opposa toujours fortement aux violentes résolutions qu'on +voulait prendre sur ce sujet, en représentant qu'il n'était point de la +dignité du peuple romain de prêter son nom à la haine et aux accusations +des ennemis d'Annibal, d'appuyer de son autorité leurs injustes +passions, et de s'acharner à le poursuivre jusque dans le sein de sa +patrie, comme si c'eût été trop peu pour les Romains de l'avoir vaincu +dans la guerre les armes à la main. + +Malgré de si sages remontrances, le sénat nomma trois commissaires, et +les chargea de porter leurs plaintes à Carthage, et de demander qu'on +leur livrât Annibal. Quand ils y furent arrivés, quoiqu'ils couvrissent +leur voyage d'un autre prétexte, Annibal sentit bien que c'était à lui +seul qu'on en voulait. Il se sauva vers le soir sur un vaisseau qu'il +avait fait préparer secrètement, déplorant le sort de sa patrie encore +plus que le sien: _sæpius patriæ quàm suorum[321] eventus miseratus_. +C'était la huitième année depuis la conclusion de la paix. La première +ville où il aborda fut Tyr. Il y fut reçu comme dans une seconde patrie, +et on lui rendit tous les honneurs dus à un homme de sa réputation. +[Marge: AN. M. 3809 ROM. 556.] Après s'y être arrêté quelques jours, il +partit pour Antioche, d'où le roi venait de sortir: il alla le trouver à +Éphèse. L'arrivée d'un capitaine de ce mérite lui fit grand plaisir, et +ne contribua pas peu à le déterminer à la guerre contre les Romains; car +jusque-là il avait toujours paru incertain et flottant sur le parti +qu'il devait prendre. [Marge: Cic. lib. 2, de Orat. n. 75 et 76.] C'est +dans cette ville qu'un philosophe, qui passait pour le plus beau +discoureur de l'Asie, eut l'imprudence de parler fort long-temps en +présence d'Annibal sur les devoirs d'un général d'armée, et sur les +règles de l'art militaire. Tout l'auditoire fut charmé de son éloquence. +Comme on demanda au Carthaginois ce qu'il en pensait: «J'ai bien vu des +vieillards, dit-il, qui manquaient de sens et de jugement; mais je n'en +ai point vu de moins sensé et de moins judicieux que celui-ci.» + +[Note 321: Il paraît qu'il faut lire _suos_.] + +Les Carthaginois, qui craignaient avec raison de s'attirer les armes +romaines, ne manquèrent pas de faire savoir à Rome qu'Annibal s'était +retiré près d'Antiochus. Ce fut un grand sujet d'inquiétude pour les +Romains; et ce pouvait être une grande ressource pour ce roi, s'il en +eût su profiter. + +[Marge: Liv. lib. 34, n. 60.] Le premier conseil qu'Annibal lui donna +pour-lors, et qu'il ne cessa de lui donner dans la suite, fut de porter +la guerre dans l'Italie, qui ne pouvait être vaincue que dans l'Italie +même. Il demandait cent vaisseaux, avec onze ou douze mille hommes de +débarquement, et s'offrait de commander la flotte, de passer en Afrique +pour engager les Carthaginois à entrer dans cette guerre, et d'aller +ensuite faire une descente en Italie pendant que le roi demeurerait en +Grèce avec son armée, se tenant toujours prêt à passer en Italie +lorsqu'il en serait temps. C'était l'unique parti qu'il y eût à prendre, +et le roi d'abord goûta fort cet avis. + +[Marge: _Ibid._ n. 61.] Annibal crut devoir prévenir et préparer les +amis qu'il avait à Carthage pour les mieux faire entrer dans ses +desseins. Outre que des lettres sont peu sûres, elles ne peuvent +s'expliquer suffisamment, ni entrer dans un assez grand détail. Il +envoie donc un homme de confiance, et lui donne ses instructions. A +peine est-il arrivé à Carthage, qu'on se doute du sujet qui l'y amène. +On l'épie, on le fait suivre, et enfin on donne des ordres pour +l'arrêter; mais il les prévient, et se sauve de nuit, après avoir fait +afficher en plusieurs endroits des placards où il déclarait nettement le +sujet de son voyage. Le sénat, sur-le-champ, donna avis aux Romains de +ce qui s'était passé. + +[Marge: Liv. lib. 35, n. 14.] Villius, l'un des députés qui avaient été +envoyés [Marge: Polyb. l. 3, p. 166 et 167. AN. M. 3813 ROM. 557.] en +Asie pour s'informer sur les lieux de l'état des affaires, et pour +découvrir, s'ils pouvaient, quels étaient les desseins d'Antiochus, +rencontra Annibal à Ephèse. Il eut avec lui plusieurs entretiens, lui +rendit plusieurs visites, et affecta de lui témoigner par-tout une +considération particulière. Sa principale vue était de diminuer son +crédit auprès du roi en le lui rendant suspect: et en effet il y +réussit. + +[Marge: Liv. lib. 35, n. 14. Plut. in vit. Flamin. etc.] Il y a quelques +auteurs qui assurent que Scipion était de cette ambassade, et qui +rapportent même l'entretien qu'il eut avec Annibal. Ils disent que, le +Romain lui ayant demandé qui il croyait avoir été le plus grand de tous +les capitaines, il répondit que c'était Alexandre-le-Grand, parce +qu'avec une poignée de Macédoniens il avait défait des armées +innombrables, et porté ses conquêtes dans des pays si éloignés, qu'à +peine paraissait-il possible d'y aller même en voyageant. Interrogé +ensuite à qui il donnait le second rang, il dit que c'était à Pyrrhus; +que ce prince avait été le premier qui avait, enseigné à camper +avantageusement; que personne n'avait jamais mieux su choisir ses postes +ni ranger, ses troupes; qu'il avait eu une dextérité merveilleuse pour +se concilier l'amitié des peuples, jusque-là que ceux d'Italie auraient +mieux aimé l'avoir pour maître, tout étranger qu'il était, que les +Romains, établis depuis si long-temps dans le pays. Scipion continuant à +l'interroger pour savoir qui il mettait le troisième, il ne fit point de +difficulté de se donner cette place à lui-même. Scipion ne put +s'empêcher de rire: «Et que feriez-vous donc, lui dit-il, si vous +m'aviez vaincu? Je me mettrais, reprit Annibal, au-dessus d'Alexandre, +de Pyrrhus, et de tous les généraux qui ont jamais été.» + +Scipion ne fut pas insensible à une flatterie si délicate et si fine, à +laquelle il ne s'attendait pas, et qui, le mettant hors de pair, +semblait insinuer que nul capitaine ne méritait d'entrer en parallèle +avec lui. [Marge: Plut. in Pyrrho, pag. 687.] La réponse dans Plutarque +est moins spirituelle et moins vraisemblable. Annibal met au premier +rang Pyrrhus, au second Scipion, et ne se donne à lui-même que la +troisième place. + +[Marge: Liv. lib. 35, n. 19.] Annibal, s'étant aperçu du refroidissement +d'Antiochus pour lui, depuis les entretiens qu'il avait eus avec +Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et ferma les yeux; +mais enfin il jugea plus à propos d'avoir un éclaircissement avec le +roi, et de s'expliquer nettement avec lui. «Ma haine contre les Romains, +lui dit-il, est connue de tout le monde. Je m'y suis engagé par serment +dès ma plus tendre enfance. C'est cette haine qui a armé mes mains +contre eux pendant trente-six ans. C'est elle qui, pendant la paix, m'a +fait chasser de ma patrie, et qui m'a obligé de venir chercher un asyle +dans vos états. Toujours conduit et animé par cette haine, si je vois +ici mes espérances frustrées, j'irai par toute la terre chercher et +susciter des ennemis aux Romains. Je les hais, et je les haïrai toujours +mortellement: ils me haïssent de même. Tant que vous serez déterminé à +leur faire la guerre, vous pouvez mettre Annibal au nombre de vos +meilleurs amis. Si d'autres raisons vous font penser à la paix, je vous +le déclare une fois pour toutes, cherchez d'autres conseils que les +miens.» Un tel discours, qui partait du cœur, et dont la sincérité se +faisait sentir, toucha le roi, et parut dissiper tous ses soupçons. Il +résolut de lui donner le commandement d'une partie de sa flotte. + +[Marge: Liv. lib. 35, n. 32 et 43.] Mais quels ravages ne fait point la +flatterie dans la cour et dans l'esprit des princes! On représenta à +celui-ci qu'il n'était pas de sa prudence de se fier à Annibal; que +c'était un exilé et un Carthaginois, à qui sa fortune ou son génie +pouvaient suggérer dans un même jour mille projets différents; que +d'ailleurs cette réputation même qu'il avait acquise dans la guerre, et +qui faisait comme son apanage, était trop grande pour un simple +lieutenant; que le roi devait être seul chef, seul général; qu'il devait +seul attirer sur lui les yeux et l'attention; au lieu que, si Annibal +était employé, cet étranger aurait seul la gloire de tous les heureux +succès. [322]Il n'y a point, dit Tite-Live, d'esprits plus susceptibles +de jalousie que ceux qui n'ont point un mérite égal à leur naissance et +à leur rang; parce qu'alors tout mérite leur devient odieux, par cette +raison seule qu'il leur est étranger. Cela parut bien clairement dans +cette occasion. On avait su prendre Antiochus par son faible. Un +sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le défaut des petits +esprits, étouffa en lui toute autre pensée et toute autre réflexion. Il +ne fit plus aucun cas ni aucun usage d'Annibal. Le succès vengea bien +celui-ci, et montra quel malheur c'est pour un prince d'ouvrir son cœur +à l'envie, et ses oreilles aux discours empoisonnés des flatteurs. + +[Note 322: «Nulla ingenia tam prona ad invidiam sunt, quàm eorum qui +genus ac fortunam suam animis non æquant: quia virtutem et bonum alienum +oderunt.» Il semble qu'on pourrait lire, _ut bonum alienum_.] + +[Marge: Liv. lib. 36, n. 7.] Dans un conseil qui se tint quelque temps +après, où Annibal avait été appelé pour la forme, lorsque son rang de +parler fut venu, il s'appliqua sur-tout à prouver qu'il fallait, à +quelque prix que ce fût, engager dans l'alliance d'Antiochus Philippe et +la Macédoine, ce qui n'était pas si difficile qu'on se l'imaginait. +«Pour la manière de faire la guerre, dit-il, je m'en tiens toujours à +mon premier sentiment; et, si l'on m'avait cru d'abord, on entendrait +dire maintenant que la Toscane et la Ligurie sont en feu, et, ce qui +fait la terreur des Romains, qu'Annibal est en Italie. Quand je ne +serais pas fort habile pour le reste, j'ai dû certainement apprendre par +mes bons et mes mauvais succès comment il leur faut faire la guerre. Je +ne puis que vous donner mes conseils et vous offrir mes services. +Puissent les dieux faire réussir le parti que vous prendrez, quel qu'il +soit!» On applaudit à Annibal, mais on n'exécuta rien de ce qu'il avait +proposé. + +[Marge: Liv. lib. 36. n. 41.] Antiochus, trompé et endormi par ses +flatteurs, demeurait tranquille à Éphèse après avoir été chassé de la +Grèce par les Romains, ne pouvant s'imaginer que ceux-ci songeassent à +le venir attaquer dans son propre pays. Annibal, qui pour-lors était +rentré en faveur, lui répétait sans cesse qu'au premier jour il verrait +la guerre en Asie et l'ennemi à ses portes; qu'il fallait qu'il se +résolût ou à renoncer à son empire, ou à tenir tête à un peuple qui +voulait se rendre maître de toute la terre. Ces discours réveillèrent un +peu le roi de son assoupissement. Il fit quelques légers efforts; mais, +comme dans sa conduite il n'y avait rien de suivi, après plusieurs +pertes considérables, la guerre se termina par une paix honteuse, dont +une des conditions fut qu'il livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne +lui en laissa pas le temps, et se retira d'abord dans l'île de Crète +pour y délibérer sur le parti qu'il aurait à prendre. + +[Marge: Corn. Nep. in Annib., c. 9 et 10. Justin. l. 32, cap. 4.] Les +richesses qu'il avait emportées avec lui, et dont on eut quelque +connaissance dans l'île, pensèrent l'y faire périr. Les ruses ne +manquaient pas à Annibal. Il en fit usage ici pour sauver ses trésors et +pour se sauver lui-même. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu, +couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les mit en dépôt +dans le temple de Diane en présence des Crétois, à la bonne foi desquels +il confiait toutes ses richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-là +autour du temple, et on laissa une entière liberté à Annibal, de qui +l'on croyait tenir les trésors. [Marge: AN. M. 3820 ROM. 564.] Il les +avait cachés dans des statues d'airain creuses qu'il portait toujours +avec lui. Ayant trouvé un moment favorable, il partit, et alla chercher +un asyle chez Prusias, roi de Bithynie. + +[Marge: Corn. Nep. ibid. cap. 10 et 11. Justin. l. 33, cap. 4.] Il +paraît qu'il fit quelque séjour dans la cour de ce prince, qui entra +bientôt en guerre contre Eumène, roi de Pergame, ami déclaré des +Romains. Annibal fit remporter aux troupes de Prusias plusieurs +victoires, tant sur terre que sur mer. + +[Marge: Justin. l. 32, cap. 4. Corn. Nep. in vit. Annib.] Il employa un +stratagème assez extraordinaire dans un combat naval. La flotte des +ennemis étant plus nombreuse que la sienne, il appela à son secours la +ruse. Il fit enfermer dans des pots de terre toutes sortes de serpents, +et donna ordre de jeter ces pots dans les vaisseaux des ennemis. Son +principal dessein était de faire périr Eumène. Il fallait s'assurer du +vaisseau qu'il montait. Annibal le découvrit en dépêchant une chaloupe +sous prétexte de lui porter une lettre. Après cela il commanda aux +officiers de ses vaisseaux de s'attacher principalement à celui +d'Eumène. Ils le firent, et ils l'auraient pris, s'il ne s'était retiré +à force de voiles. Les autres vaisseaux de Pergame se battirent +vigoureusement jusqu'à ce qu'on y eut jeté les pots de terre. D'abord +ils n'avaient fait qu'en rire, surpris qu'on employât contre eux de +telles armes; mais, quand ils se virent environnés des serpents qui +sortaient de ces pots cassés, la frayeur les saisit, ils se retirèrent +en désordre, et cédèrent la victoire à l'ennemi. + +[Marge: Liv. lib. 39 n. 51. AN. M. 3822 ROM. 566.] Des services si +importants semblaient assurer pour toujours à Annibal un asyle chez ce +roi. Mais les Romains ne l'y laissèrent pas en repos, et députèrent +Quintius Flaminius[323] vers ce roi, pour se plaindre de ce qu'il lui +donnait une retraite. Il ne fut pas difficile à Annibal de deviner le +sujet de cette ambassade, et il n'attendit pas qu'on le livrât à ses +ennemis. D'abord il essaya de se sauver par la fuite; mais il s'aperçut +que les sept issues cachées qu'il avait fait faire à son palais étaient +occupées par les soldats de Prusias, qui voulait faire sa cour aux +Romains, en trahissant son hôte. Il se fit donc apporter le poison qu'il +gardait depuis longtemps pour s'en servir dans l'occasion, et le tenant +entre ses mains: «Délivrons, dit-il, le peuple romain d'une inquiétude +qui le tourmente depuis long-temps, puisqu'il n'a pas la patience +d'attendre la mort d'un vieillard. La victoire que remporte Flaminius +sur un homme désarmé et trahi ne lui fera pas beaucoup d'honneur. Ce +jour seul fait voir combien les Romains ont dégénéré. Leurs pères +avertirent Pyrrhus de se garder d'un traître qui voulait l'empoisonner, +et cela dans le temps que ce prince leur faisait la guerre dans le cœur +de l'Italie: et ceux-ci ont envoyé un homme consulaire pour engager +Prusias à faire mourir par un crime abominable son ami et son hôte.» +Après avoir fait des imprécations contre Prusias, et invoqué contre lui +les dieux protecteurs et vengeurs des droits sacrés de l'hospitalité, il +avala le poison, et mourut âgé de soixante-dix ans. + +[Note 323: Son vrai nom est _Flamininus_; ce point sera discuté dans +les notes sur l'Histoire Romaine.--L.] + +Cette année fut célèbre par la mort de trois grands hommes, Annibal, +Philopémen et Scipion, qui eurent cela de commun, qu'ils terminèrent +tous trois leur vie hors de leur patrie, par un genre de mort qui +répondait peu à la gloire de leurs actions. Les deux premiers périrent +par le poison, Annibal ayant été trahi par son hôte, et Philopémen fait +prisonnier dans un combat par les Messéniens, et ensuite jeté dans un +cachot, où on le força de prendre du poison. Pour Scipion, il se +condamna lui-même à un exil volontaire, pour éviter une accusation +injuste qu'on lui intentait à Rome; et il y mourut dans une sorte +d'obscurité. + +_Éloge et caractère d'Annibal._ + +Ce serait ici le lieu de représenter les excellentes qualités d'Annibal, +qui a fait tant d'honneur à Carthage; [Marge: 2e vol. de la man. +d'étud.] mais, comme j'ai tâché ailleurs d'en marquer le caractère et +d'en donner une juste idée en le comparant avec Scipion, je ne crois pas +devoir beaucoup m'étendre sur son éloge. + +Les personnes destinées à la profession des armes ne peuvent trop +étudier ce grand homme, que les connaisseurs regardent comme le +capitaine le plus accompli presque en tout genre, qui ait jamais été. + +Dans l'espace de dix-sept ans que dura la guerre, on ne lui reproche que +deux fautes[324]: la première, de n'avoir pas, aussitôt après la +bataille de Cannes, mené ses troupes victorieuses vers Rome pour en +former le siége; la seconde, d'avoir laissé amollir leur courage dans +les quartiers d'hiver qu'il leur fit prendre à Capoue: fautes qui +montrent seulement que, les grands hommes ne le sont pas en tout: +[Marge: Quintil.] _summi enim sunt, homines tamen_; et qui peut-être +même peuvent être excusées en partie. + +[Note 324: Ici Rollin contredit ce qu'il avait avancé plus haut (p. +121) pour justifier Annibal de ces deux prétendues fautes.--L.] + +Mais, pour ce peu de fautes, que d'éminentes qualités dans Annibal! +quelle étendue de vues et de desseins, même dès sa plus tendre jeunesse! +quelle grandeur d'ame! quelle intrépidité! quelle présence d'esprit dans +le feu même de l'action, pour savoir profiter de tout! quelle dextérité +à manier les esprits, en sorte que parmi tant de nations différentes, +qui manquaient souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune +sédition dans son camp, ni contre lui, ni contre aucun de ses généraux! +quelle équité, quelle modération dut-il faire paraître à l'égard des +nouveaux alliés, pour être venu à bout de les tenir inviolablement +attachés à son service, quoiqu'il fût obligé de leur faire porter +presque tout le poids de la guerre par les séjours de son armée, et par +les contributions qu'il en tirait! Enfin quelle fécondité de ressources +pour soutenir si long-temps la guerre dans un pays éloigné, malgré une +puissante faction domestique, qui lui refusait tout et le traversait en +tout! On peut dire que, pendant le cours d'une si longue guerre, Annibal +parut seul le soutien de l'état, et l'ame de tout l'empire des +Carthaginois, qui ne purent jamais croire qu'ils étaient vaincus, +jusqu'à ce qu'Annibal leur eût avoué lui-même qu'il l'était. + +Ce ne serait pas bien connaître Annibal, que de ne le considérer qu'à la +tête des armées. Ce que l'histoire nous apprend des intelligences +secrètes qu'il entretenait avec Philippe, roi de Macédoine; des sages +conseils qu'il donna à Antiochus, roi de Syrie; de la double réforme +qu'il mit à Carthage dans l'administration des finances et dans celle de +la justice, montre qu'il était un grand homme d'état en toutes manières. +Son génie supérieur et universel lui faisait embrasser toutes les +parties du gouvernement, et ses talents naturels le rendaient capable +d'en remplir avec gloire toutes les fonctions. Il était aussi grand +politique que grand guerrier, aussi propre aux emplois civils qu'aux +militaires; en un mot, il réunissait les différents mérites de toutes +les professions, de l'épée, de la robe, et des finances. + +Il n'était pas même sans érudition[325]; et, tout occupé qu'il fut des +travaux militaires et d'une infinité de guerres, qu'il eut à soutenir, +il trouva des moments pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties +spirituelles d'Annibal, que l'histoire nous a conservées, marquent qu'il +avait un fonds d'esprit excellent; et il le perfectionna par la +meilleure éducation qu'on pouvait recevoir dans ce temps, et dans une +république telle qu'était celle de Carthage. Il parlait passablement le +grec, et avait même écrit quelques livres en cette langue. Il avait eu +pour maître un Lacédémonien nommé _Sosile_, qui l'accompagna toujours +dans ses expéditions guerrières, aussi-bien que Philénius, autre +Lacédémonien[326]: ils travaillaient tous deux à l'histoire de ce grand +capitaine. + +[Note 325: «Atque hic tantus vir, tantisque bellis districtus, +nonnihil temporis tribuit litteris, etc.» (CORN. NEP. _in vit. Annib._ +cap. 13.)] + +[Note 326: _Philænius_, dans Cornélius Népos et Cicéron (_Divin._ I, +c. 49); _Philinus_, dans Polybe et Diodore. Il était d'Agrigente +(DIODOR. SIC. XXIII, _eclog._ VIII) et non de Lacédémone, comme le dit +Rollin; trompé peut-être par ces mots de Cornélius Népos,... _Philænius +et Sosilus Lacedæmonius_, où il aura lu, par mégarde, _Lacedæmonii_ (_in +Annib._ c. 13, § 3). Le jugement de Polybe n'est pas très-favorable à ce +Philinus (III, c. 14).--L.] + +Pour ce qui regarde la religion et les mœurs, il n'était point +tout-à-fait tel que Tite-Live nous le [Marge: Lib. 21, n. 4.] +représente, d'une cruauté inhumaine, d'une perfidie plus que +carthaginoise; sans respect pour la vérité, pour la probité, pour la +sainteté du serment; sans crainte des dieux, sans religion. _Inhumana +crudelitas, perfidia plus quàm punica: nihil veri, nihil sancti, nullus +deûm metus, nullum jusjurandum, nulla religio[327]._ [Marge: Excerpt. è +Polyb. p. 33.] Polybe dit qu'il rejeta avec horreur une proposition +cruelle qu'on lui fit avant son entrée en Italie, qui était de manger de +la chair humaine, parce que les vivres lui manquaient. [Marge: Excerpt. +è Diod. p. 282. Liv. lib. 15, n. 17.] Quelques années après, loin de +sévir, comme on l'y exhortait, contre le cadavre de Sempronius Gracchus, +que Magon lui avait envoyé, il lui fit rendre les derniers honneurs à la +vue de toute son armée. [Marge: Lib. 32. c. 4.] Nous l'avons vu en +plusieurs occasions marquer un grand respect pour les dieux, et Justin, +qui écrivait d'après un auteur[328] bien digne de foi, remarque qu'il +fit toujours paraître beaucoup de sagesse et de modération parmi le +grand nombre de femmes qu'il fit prisonnières pendant le cours d'une si +longue guerre; en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il fût né en Afrique, +où l'incontinence était le vice du pays et de la nation: _pudicitiamque +eum tantam inter tot captivas habuisse, ut in Africâ natum quivis +negaret_. + +[Note 327: La passion perce dans tout ce que Tite-Live a écrit +d'Annibal et des Carthaginois.--L.] + +[Note 328: Trogue Pompée.] + +Son désintéressement, au milieu de tant d'occasions de s'enrichir par +les dépouilles des villes qu'il prenait et des peuples qu'il domptait, +nous marque qu'il savait le véritable usage qu'un général doit faire des +richesses, qui est de gagner le cœur des soldats, et de s'attacher les +alliés en faisant à propos des largesses, et n'épargnant point les +récompenses: qualité bien importante pour un commandant, et qui n'est +pas commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour acheter les +succès, bien persuadé qu'un homme qui est à la tête des affaires trouve +tout le reste dans la gloire de réussir. + +[329]Il mena toujours une vie dure et sobre, même en temps de paix, et +au milieu de Carthage, lorsqu'il y occupait la première dignité, où +l'histoire remarque qu'il ne mangeait jamais couché sur un lit, comme +c'était la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de vin. Une vie si +réglée et si uniforme est un grand exemple pour nos guerriers, qui +mettent souvent parmi les privilèges de la guerre, et parmi les devoirs +des officiers, de faire bonne chère et de vivre dans les délices. + +[Note 329: «Cibi potionisque desiderio naturali, non voluptate, +modus finitus.» (LIV. lib. 21, n. 4.) + +«Constat Annibalem, nec tùm quum romano tonantem bello Italia +contremuit, nec quum reversus Carthaginem summum imperium tenuit, aut +cubantem cœnasse, aut plus quàm sextario vini induisisse.» (JUSTIN. lib. +32, cap. 4.)] + +Je ne prétends pas cependant justifier pleinement Annibal de tous les +reproches qu'on lui a faits. Au milieu de ces grandes qualités que nous +avons rapportées, on ne peut dissimuler qu'il lui restait quelque chose +du caractère et des vices de sa nation, et qu'il y a dans sa vie des +actions et des circonstances qu'il serait difficile d'excuser. Polybe +remarque qu'il était [Marge: Excerpt. è Polyb. p. 34 et 37.] accusé +d'avarice à Carthage, et de cruauté à Rome: il ajoute en même temps que +les sentiments étaient partagés sur son sujet; et il ne serait pas +étonnant que les ennemis qu'il s'était faits dans l'une et dans l'autre +de ces villes eussent répandu des bruits contraires à sa réputation. En +supposant même que les faits qu'on lui impute fussent vrais, Polybe est +porté à croire qu'ils venaient moins de son naturel et de son fonds que +de la difficulté des temps et des affaires pendant une longue et pénible +guerre, et de la complaisance qu'il était forcé d'avoir pour des +officiers-généraux, qui étaient absolument nécessaires à l'exécution de +ses entreprises, et qu'il ne pouvait pas toujours contenir, non plus que +les soldats qui servaient sous eux. + +§ II. _Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi de Numidie._ + +Entre les conditions de la paix accordée aux Carthaginois, il y en avait +une qui portait qu'ils rendraient à Masinissa toutes les terres et les +villes qui lui avaient appartenu avant la guerre; et d'ailleurs Scipion, +pour récompenser le zèle et la fidélité qu'il avait fait paraître à +l'égard du peuple romain, avait ajouté à son domaine tout ce qui était +de celui de Syphax. Ce présent fut dans la suite une source de disputes +et de divisions entre les Carthaginois et les Numides. + +Ces deux princes, Syphax et Masinissa, régnaient tous deux en Numidie, +mais sur différents peuples. Ceux qui obéissaient au premier +s'appelaient _Massæsyli_, et avaient pour capitale Cirta; les autres se +nommaient _Massyli_; les uns et les autres sont plus connus sous le nom +de _Numides_, qui leur est commun. [Marge: Æneid. lib. 4, v. 41. [V. pl. +haut, p. 296.]] Leur principale force était la cavalerie. Ils se +tenaient à cru sur les chevaux; plusieurs même les conduisaient sans +bride, d'où vient que Virgile les appelle _Numidæ infreni_. + +[Marge: Liv. lib. 24, n. 48 et 49.] Au commencement de la seconde guerre +punique, Syphax s'était rangé du côté des Romains. Gala, père de +Masinissa, pour prévenir les progrès d'un voisin si puissant, crut +devoir embrasser le parti des Carthaginois, et envoya contre lui une +armée nombreuse sous la conduite de son fils, âgé seulement alors de +dix-sept ans. Syphax, vaincu dans une bataille où l'on dit qu'il y eut +trente mille hommes de tués, se sauva en Mauritanie; mais dans la suite +les choses changèrent bien de face. + +[Marge: Liv. lib. 29, n. 29-34.] Masinissa, ayant perdu son père, se +trouva plusieurs fois réduit à la dernière extrémité, chassé de son +royaume par un usurpateur, poursuivi vivement par Syphax, près à chaque +moment de tomber entre les mains de ses ennemis, sans troupes, sans +argent, sans ressources. Il était alors allié des Romains et ami de +Scipion, avec qui il avait eu une entrevue en Espagne. Ses malheurs ne +lui laissèrent pas le moyen d'amener de grands secours à ce général. +Quand Lélius arriva en Afrique, Masinissa alla le joindre avec une +petite troupe de cavaliers, et depuis ce temps-là il demeura toujours +inviolablement attaché au parti des Romains. Syphax, au contraire, ayant +épousé la fameuse Sophonisbe, [Marge: Liv. lib. 29, n. 23.] fille +d'Asdrubal, passa dans celui des Carthaginois. + +[Marge: Lib. 30, n. 11 et 12.] Le sort des deux princes changea encore +une fois, mais sans retour. Syphax perd une grande bataille, et tombe +vivant entre les mains de l'ennemi. Masinissa, vainqueur, attaque Cirta, +capitale de son royaume, et s'en rend maître; mais il y trouve un danger +plus grand que dans le combat, Sophonisbe, aux attraits et aux caresses +de laquelle il ne peut résister. Pour la mettre en sûreté, il l'épouse; +mais il est bientôt obligé, pour présent nuptial, de lui envoyer du +poison, n'imaginant point d'autre voie de lui tenir sa parole et de la +soustraire au pouvoir des Romains[330]. + +[Note 330: On trouve beaucoup plus de détails sur ces événements, +dans l'histoire romaine de Rollin.--L.] + +[Marge: Lib. 30, n. 44.] C'était une faute considérable en elle-même, et +qui d'ailleurs ne pouvait pas manquer de déplaire extrêmement à une +nation fort jalouse de son autorité. Ce jeune prince la répara +avantageusement par les services signalés qu'il rendit depuis à Scipion. +Nous avons dit qu'après la défaite et la prise de Syphax il fut mis en +possession du royaume de ce prince, et que les Carthaginois furent +obligés de lui restituer tout ce qui lui appartenait. C'est ce qui donna +lieu aux contestations dont il nous reste à parler. + +[Marge: Liv. lib. 34, n. 62.] Un territoire situé vers le bord de la +mer, près de la petite Syrte, en fut le sujet: c'était un pays +très-fertile et très-riche; la preuve en est, que la seule ville de +Leptis, qui y était située, payait chaque jour aux Carthaginois pour +tribut un talent[331], c'est-à-dire mille écus. Masinissa s'était emparé +d'une partie de ce territoire. De part et d'autre on envoya des députés +à Rome, qui plaidèrent chacun leur cause dans le sénat. On jugea à +propos d'envoyer sur les lieux Scipion l'Africain et deux autres +commissaires pour examiner l'affaire; ils revinrent sans avoir prononcé +de jugement, et laissèrent tout en suspens. Peut-être agirent-ils ainsi +par ordre du sénat; et c'était secrètement favoriser Masinissa, qui +était en possession du territoire. + +[Note 331: C'est par an 1,980,000 francs.--L.] + +[Marge: Liv. lib. 40, n. 17. AN. M. 3823 ROM. 567.] Dix ans après, de +nouveaux commissaires, nommés pour examiner la même affaire, en usèrent +comme les premiers, et ne décidèrent rien. + +[Marge: Liv. lib. 42, n. 23 et 24. AN. M. 3833 ROM. 577.] Après un +pareil espace de temps, les Carthaginois portèrent encore leurs plaintes +devant le sénat, mais avec beaucoup plus de force qu'auparavant. Ils +représentèrent qu'outre les terres dont il s'était agi d'abord, +Masinissa, dans les deux années précédentes, avait usurpé sur eux plus +de soixante-dix places ou châteaux; qu'ils avaient les mains liées par +l'article du dernier traité, qui leur défendait de faire la guerre à +aucun des alliés du peuple romain; qu'ils ne pouvaient plus soutenir la +fierté, l'avarice, la cruauté de ce prince; qu'ils étaient envoyés pour +demander au peuple romain qu'il lui plût d'ordonner de trois choses +l'une: ou que l'affaire serait examinée et jugée dans le sénat; ou qu'il +leur serait permis de repousser la force par la force, et de se défendre +par la voie des armes; ou que, si la faveur l'emportait sur la justice, +il plût au peuple romain de marquer une fois pour toutes ce qu'il +voulait qui fût donné à Masinissa des terres qui appartenaient aux +Carthaginois; qu'au moins ils sauraient désormais à quoi s'en tenir, et +que le peuple romain garderait quelque mesure à leur égard, au lieu que +ce prince ne mettrait d'autres bornes à ses prétentions que son +insatiable avidité. Les députés finirent par demander que si, depuis la +conclusion de la paix, les Romains avaient quelque faute à leur +reprocher, ils la punissent par eux-mêmes plutôt que de les abandonner à +la discrétion d'un prince qui leur rendait et la liberté et la vie +insupportables. Après ce discours, pénétrés de douleur, et versant des +larmes en abondance, ils se prosternèrent par terre; spectacle qui +toucha de compassion tous les assistants, et rendit Masinissa +extrêmement odieux. On demanda à Gulussa son fils, qui était présent, ce +qu'il avait à répliquer. Il répondit que le roi son père ne lui avait +donné aucune instruction, ne sachant pas qu'on dût l'accuser; qu'il +priait les Romains de faire réflexion que ce qui lui attirait la haine +de Carthage, était l'inviolable fidélité qu'il avait toujours gardée à +leur égard. Le sénat, après les avoir entendus, répondit qu'il était +disposé à rendre à chacun d'eux la justice qui leur était due; que +Gulussa eût à partir sur-le-champ pour avertir Masinissa d'envoyer au +plus tôt des députés avec ceux de Carthage; que les Romains feraient +pour lui tout ce qui dépendrait d'eux, mais sans faire tort aux autres; +qu'il était juste de s'en tenir aux anciennes bornes, et que l'intention +du peuple romain n'était pas que pendant la paix on enlevât par violence +aux Carthaginois les terres et les villes qui leur avaient été laissées +par le traité. On les renvoya ainsi de part et d'autre, après leur avoir +fait les présents ordinaires. + +[Marge: Polyb. Pag. 951.] Tout cela n'était que des paroles. Il est +visible qu'à Rome on ne se mettait point du tout en peine de satisfaire +les Carthaginois ni de leur rendre justice, et qu'on y traînait exprès +cette affaire en longueur, pour laisser à Masinissa le temps de +s'affermir dans ses usurpations et d'affaiblir ses ennemis. + +[Marge: App. de bel. pun. p. 37. AN M. 3848 ROM. 592.] On ordonna une +nouvelle députation pour aller sur les lieux faire de nouvelles +enquêtes. Caton était du nombre des commissaires. Quand ils furent +arrivés, ils demandèrent aux parties si elles voulaient s'en rapporter à +leur arbitrage. Masinissa y consentit volontiers. Les Carthaginois +répondirent qu'ils avaient une règle fixe à laquelle ils s'en tenaient, +qui était le traité conclu par Scipion, et demandèrent à être jugés en +rigueur: on ne put donc rien décider. Les députés visitèrent tout le +pays, qu'ils trouvèrent en fort bon état, sur-tout la ville de Carthage; +et ils furent étonnés de la voir, si peu de temps après le malheur qui +lui était arrivé, rétablie au point de grandeur et de puissance où elle +était. A leur retour, ils ne manquèrent pas d'en rendre compte au sénat, +déclarant que Rome ne serait jamais en sûreté tant que Carthage +subsisterait; et depuis ce temps-là, sur quelque affaire qu'on délibérât +dans le sénat, Caton ajoutait dans son avis, _et je conclus de plus +qu'il faut détruire Carthage_; sans que ce grave sénateur se mît en +peine de prouver que les seuls ombrages de la puissance d'un voisin +soient des titres suffisants pour détruire une ville contre la foi des +traités. Scipion Nasica pensait, au contraire, que la ruine de cette +ville entraînerait celle de la république, parce que Rome, n'ayant plus +de rivale à craindre, quitterait ses anciennes mœurs, et s'abandonnerait +absolument au luxe et aux délices, qui sont la peste certaine des états +les plus florissants. + +[Marge: App. de bel. pun. p. 38.] Cependant la division se mit dans +Carthage. La faction populaire, étant devenue supérieure à celle des +grands et des sénateurs, exila quarante citoyens, et fit prêter serment +au peuple que jamais il ne souffrirait qu'on parlât de rappeler les +exilés. Ceux-ci se retirèrent chez Masinissa, qui envoya à Carthage deux +de ses fils, Gulussa et Micipsa, pour solliciter leur rétablissement. On +leur ferma les portes de la ville; et l'un d'eux même fut vivement +poursuivi par Amilcar, l'un des généraux de la république. Nouveau sujet +de guerre: on lève une armée de part et d'autre. La bataille se donne. +Scipion le jeune, qui depuis ruina Carthage, en fut spectateur. Il était +venu vers Masinissa de la part de Lucullus, qui faisait la guerre en +Espagne, et sous qui il servait, pour lui demander des éléphants. +Pendant tout le combat il se tint sur le haut d'une colline qui était +tout près du lieu où il se donnait. Il fut étonné de voir Masinissa, âgé +pour lors de plus de quatre-vingts ans, monté à cru sur un cheval, selon +la coutume du pays, donner partout des ordres comme un jeune officier, +et soutenir les fatigues les plus dures. Le combat fut très-opiniâtre, +et dura depuis le matin jusqu'à la nuit: mais enfin les Carthaginois +plièrent. Scipion disait dans la suite qu'il avait assisté à bien des +batailles, mais que nulle ne lui avait fait tant de plaisir que +celle-ci, où, tranquille et de sang-froid, il avait vu plus de cent +mille hommes en venir ensemble aux mains, et se disputer long-temps la +victoire. Et, comme il était fort versé dans la lecture d'Homère, il +ajoutait que jusqu'à son temps il n'avait été donné qu'à Jupiter et à +Neptune de jouir d'un pareil spectacle, lorsque l'un du haut du mont +Ida, l'autre du haut de la Samothrace, avaient eu le plaisir de voir +[Marge: [Hom. Iliad. XIII, V. 12.]] un combat entre les Grecs et les +Troyens. Je ne sais si la vue de cent mille hommes qui s'entre-coupent +la gorge cause une joie bien pure, ni si cette joie peut subsister avec +le sentiment d'humanité qui nous est naturel. + +[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Les Carthaginois, après le combat, +prièrent Scipion de vouloir bien terminer leurs disputes avec Masinissa. +Il écouta les deux parties. Les premiers consentaient à céder le +territoire d'Emporium[332], qui avait fait le premier sujet du procès; à +payer actuellement à Masinissa deux cents talents d'argent, et à y en +ajouter dans la suite huit cents[333], en différents termes dont on +conviendrait: mais, comme Masinissa demandait le rétablissement des +exilés, les Carthaginois n'ayant point voulu écouter cette proposition, +on se sépara sans rien conclure. Scipion, après avoir fait ses +compliments et ses remercîments à Masinissa, partit avec les éléphants +qu'il y était venu chercher. + +[Note 332: D'après la manière dont Rollin s'exprime ici, il +semblerait qu'_Emporium_ était une ville. On appelait _Emporium_ ou +plutôt _Emporia_ (τὰ Ἐμπόρια) une région d'Afrique, située le long de la +petite Syrte, et d'une extrême fertilité, dont _Leptis_ était la ville +la plus considérable. (V. POLYB. I, c. 82, III, c. 23; LIV. XXXIV, c. +62, XXIX, c. 25; APPIAN. _Bell. Pun._ c. 72.) V. plus haut ce qui a été +dit de _Leptis_, p. 371, 372.--L.] + +[Note 333: C'est-à-dire 1,100,000 francs, et 4,400,000 francs.--L.] + +[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Le roi, depuis le combat, tenait le +camp des ennemis enfermé sur une colline, où il ne pouvait leur arriver +ni vivres ni troupes. Sur ces entrefaites arrivent des députés de Rome. +Ils avaient ordre, en cas que Masinissa eût eu du dessous, de terminer +l'affaire; autrement, de ne rien décider, et de donner de bonnes +espérances au roi: et c'est ce dernier parti qu'ils suivirent. Cependant +la famine augmentait tous les jours dans le camp des ennemis; et, pour +surcroît de malheur, la peste s'y joignit et fit un horrible ravage. +Réduits à la dernière extrémité, ils se rendirent, avec promesse de +livrer à Masinissa les transfuges, de lui payer cinq mille talents +d'argent[334] dans l'espace de cinquante années, et de rétablir les +exilés malgré le serment qu'ils avaient fait au contraire. Les soldats +furent tous passés sous le joug, et renvoyés chacun avec un habit +seulement. Gulussa, pour se venger du mauvais traitement que nous avons +dit auparavant qu'il avait reçu, envoya contre eux un corps de +cavalerie, dont ils ne purent ni éviter l'attaque, ni soutenir le choc, +dans l'état de faiblesse où ils étaient. Ainsi de cinquante-huit mille +hommes il en retourna fort peu à Carthage. + +[Note 334: C'est-à-dire 27,500,000 francs.--L.] + +TROISIÈME GUERRE PUNIQUE. + +[Marge: AN. M. 3855 CARTH. 697. ROM. 599. AV. J.C. 149.] La troisième +guerre punique, moins considérable que les deux premières par le nombre +et la grandeur des combats, et par la durée, qui ne fut guère que de +quatre ans, le fut beaucoup plus par le succès et l'événement, +puisqu'elle se termina par la ruine et la destruction de Carthage. + +[Marge: App. p. 41, 42.] Cette ville sentit bien, depuis sa dernière +défaite, ce qu'elle avait à craindre des Romains, en qui elle avait +toujours remarqué beaucoup de mauvaise volonté toutes les fois qu'elle +s'était adressée à eux dans ses démêlés avec Masinissa. Pour en prévenir +l'effet, les Carthaginois déclarèrent, par un décret du sénat, Asdrubal +et Carthalon, qui avaient été, l'un général de l'armée, l'autre[335] +commandant des troupes auxiliaires, coupables de crime d'état, comme +étant les auteurs de la guerre contre le roi de Numidie; puis ils +députèrent à Rome pour savoir ce qu'on pensait et ce qu'on souhaitait +d'eux. On leur répondit froidement que c'était au sénat et au peuple de +Carthage à voir quelle satisfaction ils devaient aux Romains. + +[Note 335: Les troupes étrangères avaient chacune des chefs de leur +nation, qui, tous ensemble, étaient commandés par un officier +carthaginois qu'Appien appelle βοήθαρχος] + +N'ayant pu tirer d'autre réponse ni d'autre éclaircissement par une +seconde députation, ils entrèrent dans une grande inquiétude; et, saisis +d'une vive crainte par le souvenir des maux passés, ils croyaient déjà +voir l'ennemi à leurs portes, et se représentaient toutes les suites +funestes d'un long siége et d'une ville prise d'assaut. + +[Marge: Plut. in vit. Cat. p. 352.] Cependant à Rome on délibérait dans +le sénat sur le parti que devait prendre la république; et les disputes +entre Caton l'ancien et Scipion Nasica, qui pensaient tout différemment +sur ce sujet, se renouvelèrent. Le premier, à son retour d'Afrique, +avait déjà représenté vivement qu'il avait trouvé Carthage, non dans +l'état où les Romains la croyaient, épuisée d'hommes et de biens, +affaiblie et humiliée; mais au contraire remplie d'une florissante +jeunesse, d'une quantité immense d'or et d'argent, d'un prodigieux amas +de toutes sortes d'armes, et d'un riche appareil de guerre; et si fière +et si pleine de confiance dans tous ces grands préparatifs, qu'il n'y +avait rien de si haut à quoi elle ne portât son ambition et ses +espérances. On dit même qu'après avoir tenu ce discours il jeta au +milieu du sénat des figues d'Afrique qu'il avait dans le pan de sa robe; +et que, comme les [Marge: Plin. lib. 15, cap. 18.] sénateurs en +admiraient la beauté et la grosseur, il leur dit: _Sachez qu'il n'y a +que trois jours que ces fruits ont été cueillis. Telle est la distance +qui nous sépare de l'ennemi_. + +[Marge: Plut. in vit. Caton. p. 352] Caton et Nasica avaient tous deux +leurs raisons pour opiner comme ils faisaient. Nasica, voyant que le +peuple était d'une insolence qui lui faisait commettre toutes sortes +d'excès; qu'enflé d'orgueil par ses prospérités, il ne pouvait plus être +retenu par le sénat même, et que sa puissance était parvenue à un point, +qu'il était en état d'entraîner par force la ville dans tous les partis +qu'il voudrait embrasser; Nasica, dis-je, dans cette vue, voulait lui +laisser la crainte de Carthage comme un frein, pour modérer et réprimer +son audace; car il pensait que les Carthaginois étaient trop faibles +pour subjuguer les Romains, et qu'ils étaient aussi trop forts pour en +être méprisés. Caton, de son côté, trouvait que, par rapport à un peuple +devenu fier et insolent par ses victoires, et qu'une licence sans bornes +précipitait dans toutes sortes d'égarements, il n'y avait rien de plus +dangereux que de lui laisser pour rivale et pour ennemie une ville +jusque-là toujours puissante, mais devenue par ses malheurs mêmes plus +sage et plus précautionnée que jamais, et de ne pas lui ôter entièrement +toute crainte du dehors lorsqu'il avait au-dedans tous les moyens de se +porter aux derniers excès. + +Mettant à part pour un moment les lois de l'équité, je laisse au lecteur +à décider qui de ces deux grands hommes pensait plus juste selon les +règles d'une politique éclairée, et par rapport aux véritables intérêts +de l'état. Ce qui est certain, c'est que tous les[336] historiens ont +remarqué que, depuis la destruction de Carthage, le changement de +conduite et de gouvernement fut sensible à Rome; que ce ne fut plus +timidement et comme à la dérobée que le vice s'y glissa, mais qu'il leva +la tête, et saisit avec une rapidité étonnante tous les ordres de la +république, et qu'on se livra sans réserve, et sans plus garder de +mesures, au luxe et aux délices, qui ne manquèrent pas, comme cela est +inévitable, d'entraîner la ruine de l'état. «[337]Le premier Scipion, +dit Paterculus en parlant des Romains, avait jeté les fondements de leur +grandeur future; le dernier, par ses conquêtes, ouvrit la porte à toutes +sortes de dérèglements et de dissolutions. Depuis que Carthage, qui +tenait Rome en haleine en lui disputant l'empire, eut été entièrement +détruite, la décadence des mœurs n'alla plus lentement, ni par degrés, +mais fut prompte et précipitée.» + +[Note 336: «Ubi Carthago, et æmula imperii romani, ab stirpe +interiit.... fortuna sævire ac miscere omnia cœpit.» (SALLUST. _in bell. +Catil._) [c. 10.]] + +[Note 337: «Potentiæ Romanorum prior Scipio viam aperuerat; luxuriæ +posterior aperuit. Quippè remoto Carthaginis metu, sublatàque imperii +æmulà; non gradu, sed præcipiti cursu a virtute descitum, ad vitia +transcursum.» (VELL. PATERC. lib. 2, cap. 1.)] + +[Marge: App. p. 42.] Quoi qu'il en soit, il fut résolu dans le sénat +qu'on déclarerait la guerre aux Carthaginois: et les raisons ou les +prétextes qu'on en apporta furent que, contre la teneur du traité, ils +avaient conservé des vaisseaux, conduit une armée hors de leurs terres +contre un prince allié de Rome, dont ils avaient maltraité le fils dans +le temps même qu'il avait avec lui un ambassadeur romain. + +«Ante Carthaginem deletam, populus et senatus romanus placide modestèque +inter se rempublicam tractabant... metus hostilis in bonis artibus +civitatem retinebat; sed ubi formido illa mentibus decessit, ilicet ea, +quæ secundæ res amant, lascivia atque superbia incessère.» (Id. _in +bell. Jugurth._) [c. 41.] + +[Marge: App. bell. pun. pag. 42. AN. M. 3856 ROM. 600.] Un événement, +que le hasard fit tomber heureusement dans le temps qu'on délibérait sur +l'affaire de Carthage, contribua sans doute beaucoup à faire prendre +cette résolution. Ce fut l'arrivée des députés d'Utique, qui venaient se +mettre, eux, leurs biens, leurs terres et leur ville, entre les mains +des Romains. Rien ne pouvait arriver plus à propos. Utique était la +seconde place d'Afrique, fort riche et fort opulente, qui avait un port +également spacieux et commode, qui n'était éloignée de Carthage que de +soixante stades[338], et qui pouvait servir de place d'armes pour +l'attaquer. On n'hésita plus pour-lors, et la guerre fut déclarée dans +les formes. On pressa les deux consuls de partir le plus promptement +qu'il serait possible: c'étaient M. Manilius et L. Marcius Censorinus. +Ils reçurent du sénat un ordre secret de ne terminer la guerre que par +la destruction de Carthage. Ils partirent aussitôt, et s'arrêtèrent à +Lilybée en Sicile. La flotte était considérable; elle portait +quatre-vingt mille hommes d'infanterie, et environ quatre mille de +cavalerie. + +[Note 338: Trois lieues. = Deux lieues.--L.] + +[Marge: Polyb. excerpt. légat. pag. 972.] Carthage ne savait point +encore ce qui avait été résolu à Rome. La réponse que les députés en +avaient rapportée n'avait servi qu'à y augmenter le trouble et +l'inquiétude. C'était aux Carthaginois, leur avait-on dit, à voir par où +ils pouvaient satisfaire les Romains. Il ne savaient quel parti prendre. +Enfin ils envoient encore de nouveaux députés, mais avec plein pouvoir +de faire tout ce qu'ils jugeront à propos, et même (à quoi ils n'avaient +jamais pu se résoudre dans les guerres précédentes) de déclarer que les +Carthaginois s'abandonnaient, eux et tout ce qui leur appartenait, à la +discrétion des Romains. C'était, selon la force de cette formule, _se +suaque eorum arbitrio permittere_, les rendre maîtres absolus de leur +sort, et se reconnaître pour leurs vassaux. Ils n'attendaient point +cependant un grand succès de cette démarche, quelque humiliante qu'elle +fût pour eux, parce que ceux d'Utique, les ayant prévenus, leur avaient +enlevé le mérite d'une prompte et volontaire soumission. + +En arrivant à Rome, les députés apprirent que la guerre était déclarée, +et que l'armée était partie. Rome avait dépêché un courrier à Carthage, +qui y porta le décret du sénat, et déclara en même temps que la flotte +était en mer. Ils n'eurent donc pas à délibérer, et se remirent, eux et +tout ce qui leur appartenait, entre les mains des Romains. En +conséquence de cette démarche, il leur fut répondu que, parce qu'enfin +ils avaient pris le bon parti, le sénat leur accordait la liberté, +l'usage de leurs lois, toutes leurs terres, et tous les autres biens que +possédaient, soit les particuliers, soit la république, à condition que, +dans l'espace de trente jours, ils enverraient en ôtage à Lilybée trois +cents des jeunes gens les plus qualifiés de la ville, et qu'ils feraient +ce que leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta dans une +étrange inquiétude: mais le trouble où ils étaient ne leur permit pas de +rien répliquer, ni de demander aucune explication; et ç'aurait été bien +inutilement. Ils partirent donc pour Carthage, et y rendirent compte de +leur députation. + +[Marge: Polyb. excerp. legat. pag. 972.] Tous les articles du traité +étaient affligeants: mais le silence gardé sur les villes, dont il +n'était point fait mention dans le dénombrement, de ce que Rome voulait +bien leur laisser, les inquiéta extrêmement. Cependant il ne leur +restait autre chose à faire que d'obéir: après les pertes anciennes et +récentes qu'ils avaient faites, ils n'étaient pas en état de tenir tête +à un tel ennemi, eux qui n'avaient pu résister à Masinissa; troupes, +vivres, vaisseaux, alliés, tout leur manquait, l'espérance et le courage +encore plus que tout le reste. + +Ils ne crurent pas devoir attendre l'expiration du terme de trente jours +qui leur avait été accordé: mais, pour tâcher de fléchir l'ennemi par la +promptitude de leur obéissance, quoique pourtant ils n'osassent pas s'en +flatter, ils firent partir sur-le-champ les ôtages; c'était l'élite et +toute l'espérance des plus nobles familles de Carthage. Jamais spectacle +ne fut plus touchant: on n'entendait que cris, on ne voyait que pleurs. +Tout retentissait de gémissements et de lamentations; sur-tout les mères +éplorées, toutes baignées de larmes, s'arrachaient les cheveux, se +frappaient la poitrine, et, comme forcenées par la douleur et le +désespoir, jetaient des hurlements capables de toucher les cœurs les +plus durs. Ce fut encore tout autre chose dans le moment fatal de la +séparation, lorsque, après les avoir conduits jusqu'au bord du vaisseau, +elles leur faisaient les derniers adieux, ne comptant plus les revoir +jamais, les baignaient de leurs larmes, ne se lassaient point de les +embrasser, les tenaient étroitement serrés entre leurs bras sans pouvoir +consentir à leur départ, en sorte qu'il fallut les leur arracher par +force, ce qui était plus dur pour elles que si on leur eût arraché leurs +propres entrailles. Quand ils furent arrivés en Sicile, on fit passer +les ôtages à Rome; et les consuls dirent aux députés que, quand il +seraient à Utique, ils leur feraient savoir les ordres de la république. + +[Marge: Polyb. pag. 975. App. pag. 44-46.] Dans de pareilles +conjonctures il n'y a rien de plus cruel qu'une affreuse incertitude, +qui, sans rien montrer en détail, laisse envisager tous les maux. Dès +qu'on sut que la flotte était arrivée à Utique, les députés se rendirent +au camp des Romains, marquant qu'ils venaient au nom de l'état pour +recevoir leurs ordres, auxquels on était prêt à obéir en tout. Le +consul, après avoir loué leur bonne disposition et leur obéissance, leur +ordonna de lui livrer sans fraude et sans délai généralement toutes +leurs armes. Ils y consentirent; mais ils le prièrent de faire réflexion +à quel état il les réduisait, dans un temps où Asdrubal, qui n'était +devenu leur ennemi qu'à cause de leur parfaite soumission aux ordres des +Romains, était presque à leurs portes avec une armée de vingt mille +hommes: on leur répondit que Rome y pourvoirait. + +[Marge: App. p. 46.] Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. On vit arriver +dans le camp une longue file de chariots chargés de tous les préparatifs +de guerre qui étaient dans Carthage: deux cent mille armures complètes, +un nombre infini de traits et de javelots, deux mille machines propres à +lancer des pierres et des dards. Suivaient les députés de Carthage, +accompagnés de ce que le sénat avait de plus respectables vieillards, et +la religion de prêtres plus vénérables, pour tâcher d'exciter à la +compassion les Romains dans ce moment critique où l'on allait prononcer +leur sentence et décider en dernier lieu de leur sort. Le consul +Censorinus, car ce fut toujours lui qui porta la parole, se leva un +moment à leur arrivée avec quelques témoignages de bonté et de douceur; +puis, reprenant tout-à-coup un air grave et sévère: «Je ne puis pas, +leur dit-il, ne point louer votre promptitude à exécuter les ordres du +sénat. Il m'ordonne de vous déclarer que sa dernière volonté est que +vous sortiez de Carthage, qu'il a résolu de détruire, et que vous +transportiez votre demeure dans quel endroit il vous plaira de votre +domaine, pourvu que ce soit à quatre-vingts stades[339] de la mer!» + +[Note 339: Quatre lieues. = 2 lieues 2/3.--L.] + +[Marge: App. pag. 46-53.] Quand le consul eut prononcé cet arrêt +foudroyant, ce ne fut qu'un cri lamentable parmi les Carthaginois. +Frappés comme d'un coup de tonnerre qui les étourdit sur-le-champ, ils +ne savaient ni où ils étaient, ni ce qu'ils faisaient. Ils se roulaient +dans la poussière, déchirant leurs habits, et ne s'expliquant que par +des gémissements et des sanglots entrecoupés. Puis, revenus un peu à +eux, ils tendaient leurs mains suppliantes, tantôt vers les dieux, +tantôt vers les Romains, et imploraient leur miséricorde et leur justice +pour un peuple qui allait être réduit au désespoir. Mais, comme tout +était sourd à leurs prières, ils les convertirent bientôt en reproches +et en imprécations, les faisant ressouvenir qu'il y avait des dieux +vengeurs aussi-bien que témoins des crimes et de la perfidie. Les +Romains ne purent refuser des larmes à un spectacle si touchant; mais +leur parti était pris: les députés ne purent même obtenir qu'on sursît +l'exécution de l'ordre jusqu'à ce qu'ils se fussent encore présentés au +sénat pour tâcher d'en obtenir la révocation. Il fallut partir, et +porter la réponse à Carthage. + +[Marge: App. pag. 53-54.] On les y attendait avec une impatience et un +tremblement qui ne se peuvent exprimer. Ils eurent bien de la peine à +percer la foule qui s'empressait autour d'eux pour savoir la réponse, +qu'il n'était que trop aisé de lire sur leurs visages. Quand ils furent +arrivés dans le sénat, et qu'ils eurent exposé l'ordre cruel qu'ils +avaient reçu, un cri général apprit au peuple quel était son sort; et +dès ce moment ce ne fut plus dans toute la ville que hurlements, que +désespoir, que rage et que fureur. + +Qu'il me soit permis de m'arrêter ici un moment pour faire quelque +attention sur la conduite des Romains. Je ne puis assez regretter que le +fragment de Polybe où cette députation est rapportée finisse précisément +dans l'endroit le plus intéressant de cette histoire; et j'estimerais +beaucoup plus une courte réflexion d'un auteur si judicieux, que les +longues harangues qu'Appien met dans la bouche des députés et dans celle +du consul. Or, je ne puis croire que Polybe, plein de bon sens, de +raison et d'équité comme il était, eût pu approuver, dans l'occasion +dont il s'agit, le procédé des Romains[340]. On n'y reconnaît point, ce +me semble, leur ancien caractère; cette grandeur d'ame, cette noblesse, +cette droiture; cet éloignement déclaré des petites ruses, des +déguisements, des fourberies, qui ne sont point, comme il est dit +quelque part, du génie romain: _minime romanis artibus_. Pourquoi ne +point attaquer les Carthaginois à force ouverte? Pourquoi leur déclarer +nettement par un traité, qui est une chose sacrée, qu'on leur accorde la +liberté et l'usage de leurs lois, en sous-entendant des conditions qui +en sont la ruine entière? Pourquoi cacher, sous la honteuse réticence du +mot de _ville_, dans ce traité, le perfide dessein de détruire Carthage; +comme si, à l'ombre de cette équivoque, ils le pouvaient faire avec +justice? Pourquoi enfin ne leur faire la dernière déclaration qu'après +avoir tiré d'eux, à différentes reprises, leurs ôtages et leurs armes, +c'est-à-dire après les avoir mis absolument hors d'état de leur rien +refuser? N'est-il pas visible que Carthage, après tant de pertes, tant +de défaites, tout affaiblie et épuisée qu'elle est, fait encore trembler +les Romains, et qu'ils ne croient pas la pouvoir dompter par la voie des +armes? Il est bien dangereux d'être assez puissant pour commettre +impunément l'injustice, et pour en espérer même de grands avantages. +L'expérience de tous les empires nous apprend qu'on ne manque guère de +la commettre quand on la croit utile. + +[Note 340: Rollin me paraît s'exprimer ici avec trop de réserve: il +n'a pas dépeint sous des couleurs assez noires l'infame conduite des +Romains.--L.] + +[Marge: Polyb. l. 13, p. 671, 672.] L'éloge magnifique que Polybe fait +des Achéens est bien éloigné de ce que nous voyons ici. Ces peuples, +dit-il, loin d'employer des ruses et des tromperies à l'égard de leurs +alliés pour augmenter leur puissance, ne croyaient pas même qu'il leur +fût permis d'en user contre leurs ennemis, et ne comptaient pour solide +et glorieuse victoire que celle qui se remporte les armes à la main par +le courage et la bravoure. Il avoue, dans le même endroit, qu'il ne +reste plus chez les Romains que de légères traces de l'ancienne +générosité de leurs pères; et il se croit obligé, dit-il, de faire cette +remarque contre un principe devenu fort commun de son temps parmi ceux +qui étaient chargés du gouvernement, qui croyaient que la bonne foi +n'est point compatible avec la bonne politique, et qu'il est impossible +de réussir dans l'administration des affaires publiques, soit en guerre, +soit en paix, sans employer quelquefois la fraude et la tromperie. + +[Marge: App. p. 55. Strab. l. 17, pag. 833.] Je reviens à mon sujet. Les +consuls ne se hâtèrent pas de marcher contre Carthage, ne s'imaginant +pas qu'ils eussent rien à craindre d'une ville désarmée. On y profita de +ce délai pour se mettre en état de défense; car il fut résolu d'un +commun accord de ne point abandonner la ville. On nomma pour général, +au-dehors, Asdrubal, qui était à la tête de vingt mille hommes, vers qui +l'on députa pour le prier d'oublier en faveur de la patrie l'injustice +qu'on lui avait faite par la crainte des Romains: on donna le +commandement des troupes, dans la ville, à un autre Asdrubal, petit-fils +de Masinissa: puis on fabriqua des armes avec une promptitude +incroyable. Les temples, les palais, les places publiques, furent +changés en autant d'ateliers: hommes et femmes y travaillaient jour et +nuit. On faisait chaque jour cent quarante boucliers, trois cents épées, +cinq cents piques ou javelots, mille traits, et un grand nombre de +machines propres à les lancer; et, parce qu'on manquait de matières pour +faire les cordes, les femmes coupèrent leurs cheveux, et en fournirent +abondamment. + +[Marge: App. p. 55.] Masinissa était mécontent de ce qu'après qu'il +avait extrêmement affaibli les forces des Carthaginois, les Romains +venaient profiter de sa victoire, sans même qu'ils lui eussent fait part +en aucune sorte de leur dessein; ce qui causa entre eux quelque +refroidissement. + +[Marge: Pag. 55-58.] Cependant les consuls s'avancent vers la ville pour +en former le siége. Ils ne s'étaient attendus à rien moins qu'à y +trouver une vigoureuse résistance; et la hardiesse incroyable des +assiégés les jeta dans un grand étonnement. Ce n'étaient que sorties +fréquentes et vives pour repousser les assiégeants, pour brûler les +machines, pour harceler les fourrageurs. Censorinus attaquait la ville +d'un côté, et Manilius de l'autre. Scipion, surnommé depuis +l'_Africain_, servait alors en qualité de tribun, et se distinguait +parmi tous les officiers autant par sa prudence que par sa bravoure. Le +consul sous qui il commandait fit plusieurs fautes pour n'avoir pas +voulu suivre ses avis. Ce jeune officier tira les troupes de plusieurs +mauvais pas où l'imprudence des chefs les avait engagées. Un célèbre +Phaméas, chef de la cavalerie ennemie, qui harcelait sans cesse et +incommodait beaucoup les fourrageurs, n'osait paraître en campagne quand +le tour de Scipion était venu pour les soutenir; tant il savait contenir +ses troupes dans l'ordre, et se poster avantageusement. Une si grande et +si générale réputation lui attira de l'envie; mais, comme il se +conduisait en tout avec beaucoup de modestie et de retenue, elle se +changea bientôt en admiration; de sorte que, quand le sénat envoya des +députés dans le camp pour s'informer de l'état du siége, toute l'armée +se réunit pour lui rendre un témoignage favorable, soldats, officiers, +généraux même, et ce ne fut qu'une voix pour relever le mérite du jeune +Scipion: tant il est important d'amortir, pour parler ainsi, l'éclat +d'une gloire naissante par des manières douces et modestes, et de ne pas +irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance, dont +l'effet naturel est de réveiller dans les autres l'amour-propre, et de +rendre la vertu même odieuse. + +[Marge: App. p. 63. AN. M. 3857 ROM. 601.] Dans le même temps Masinissa, +se voyant près de mourir, pria Scipion de vouloir bien venir lui rendre +une visite, afin qu'il pût lui mettre en main un plein pouvoir de +disposer comme il le jugerait à propos de son royaume et de ses biens en +faveur des enfants qu'il laissait. Il le trouva mort en arrivant. Ce +prince leur avait commandé en mourant de s'en rapporter pour toutes +choses à ce que réglerait Scipion, qu'il leur laissait pour père et pour +tuteur. Je diffère à parler ailleurs avec plus d'étendue de la famille +et de la postérité de Masinissa, pour ne point interrompre trop +long-temps l'histoire de Carthage. + +[Marge: Pag. 65.] L'estime que Phaméas avait conçue pour Scipion +l'engagea à quitter le parti des Carthaginois pour embrasser celui des +Romains. Il vint se rendre à lui avec plus de deux mille cavaliers, et +il fut dans la suite d'un grand secours aux assiégeants. + +[Marge: Pag. 66.] Calpurnius Pison, consul, et L. Mancinus son +lieutenant, arrivèrent en Afrique au commencement du printemps. La +campagne se passa sans qu'ils fissent rien de considérable; ils eurent +même du dessous en plusieurs occasions, et ils ne poussèrent que +lentement le siége de Carthage. Les assiégés, au contraire, avaient +repris courage; leurs troupes augmentaient considérablement; ils +faisaient tous les jours de nouveaux alliés. Ils envoyèrent jusque dans +la Macédoine vers le faux Philippe[341], qui se faisait passer pour le +fils de Persée, et qui faisait pour lors la guerre aux Romains, +l'exhortant de la presser vivement, et lui promettant de lui fournir de +l'argent et des vaisseaux. + +[Note 341: Andriscus.] + +[Marge: App. p. 68.] Ces nouvelles causèrent de l'inquiétude à Rome. On +commença à craindre le succès d'une guerre qui devenait de jour en jour +plus douteuse et plus importante qu'on ne se l'était d'abord imaginé. +Autant qu'on était mécontent de la lenteur des généraux, et qu'on +parlait mal d'eux, autant chacun s'empressait à dire du bien du jeune +Scipion, et à vanter ses rares vertus. Il était venu à Rome pour +demander l'édilité. Dès qu'il parut dans l'assemblée, son nom, son +visage, sa réputation, la croyance commune que les dieux le destinaient +pour terminer la troisième guerre punique, comme le premier Scipion, son +grand-père adoptif, avait terminé la seconde, tout cela frappa +extrêmement le peuple; et, quoique la chose fût contre les lois, et que +par cette raison les anciens s'y opposassent, au lieu de l'édilité qu'il +demandait, le peuple lui donna le consulat, laissant [Marge: AN. M. 3858 +ROM. 602.] dormir les lois pour cette année, et voulut qu'il eût +l'Afrique pour département, sans tirer les provinces au sort comme +c'était la coutume, et comme Drusus son collègue demandait qu'on le fît. + +[Marge: App. p. 69.] Dès que Scipion eut achevé ses recrues, il partit +pour la Sicile, et arriva bientôt après à Utique. Ce fut fort à propos +pour Mancinus, lieutenant de Pison, qui s'était engagé témérairement +dans un poste où les ennemis le tenaient enfermé, et où ils allaient le +tailler en pièces le matin même, si le nouveau consul, qui apprit en +arrivant le danger où il était, n'eût fait remonter de nuit ses troupes +dans ses vaisseaux, et n'eût volé à son secours. + +[Marge: Pag. 70.] Le premier soin de Scipion, à son arrivée, fut de +rétablir parmi les troupes la discipline, qu'il y trouva entièrement +ruinée: nul ordre, nulle subordination, nulle obéissance; on ne songeait +qu'à piller, qu'à faire bonne chère, et qu'à se divertir. Il chassa du +camp toutes les bouches inutiles, régla la qualité des viandes que les +vivandiers pourraient apporter, et n'en voulut point d'autres que de +simples et de militaires, écartant avec soin tout ce qui sentait le luxe +et les délices. + +Quand il eut bien établi cette réforme, qui ne lui coûta pas beaucoup de +temps ni de peine, parce qu'il donnait l'exemple aux autres, il compta +pour lors avoir des soldats, et songea sérieusement à pousser le siége. +Ayant fait prendre à ses troupes des haches, des leviers et des +échelles, il les conduisit de nuit, en grand silence, vers une partie de +la ville appelée _Mégare_; et, ayant fait jeter tout d'un coup de grands +cris, il l'attaqua fort vivement. Les ennemis, qui ne s'attendaient pas +à être attaqués de nuit, furent d'abord fort effrayés; mais ils se +défendirent avec beaucoup de courage, et Scipion ne put point escalader +les murs. Mais, ayant aperçu une tour qu'on avait abandonnée, qui était +hors de la ville, fort près des murs, il y envoya un nombre de soldats +hardis et déterminés, qui, par le moyen des pontons, passèrent de la +tour sur les murs, entrèrent dans Mégare, et en brisèrent les portes. +Scipion y entra dans le moment, chassa de ce poste les ennemis, qui, +troublés par cette attaque imprévue, et croyant que toute la ville avait +été prise, s'enfuirent dans la citadelle, et y furent suivis par ces +troupes mêmes qui campaient hors de la ville, qui abandonnèrent leur +camp aux Romains, et crurent devoir aussi se mettre en sûreté. + +Avant que de passer outre, je dois donner ici quelque idée de la +situation et de la grandeur de Carthage, [Marge: App. p. 56 et 57. +Strab. l. 17, pag. 832.] qui contenait, au commencement de la guerre +contre les Romains, sept cent mille habitants. Elle était située dans le +fond d'un golfe, environnée de mer en forme d'une presqu'île, dont le +col, c'est-à-dire l'isthme qui la joignait au continent, était large +d'une lieue et un quart (vingt-cinq stades)[342]. La presqu'île avait de +circuit dix-huit lieues (trois cent soixante stades). Du côté de +l'occident il en sortait une longue pointe de terre, large à peu près de +douze toises (un demi stade[343]), qui, s'avançant dans la mer, la +séparait d'avec le marais, et était fermée de tous côtés de rochers et +d'une simple muraille[344]. Du côté du midi et du continent, où était la +citadelle, appelée _Byrsa_, la ville était close d'une triple muraille +haute de trente coudées[345], sans les parapets et les tours qui la +flanquaient tout à l'entour par égales distances, éloignées l'une de +l'autre de quatre-vingts toises. Chaque tour avait quatre étages: les +murailles n'en avaient que deux; elles étaient voûtées, et dans le bas +il y avait des étables pour mettre trois cents éléphants, avec les +choses nécessaires pour leur subsistance, et des écuries au-dessus pour +quatre mille chevaux, et les greniers pour leur nourriture. Il s'y +trouvait aussi de quoi y loger vingt mille fantassins et quatre mille +cavaliers. Enfin tout cet appareil de guerre était renfermé dans les +seules murailles[346]. Il n'y avait qu'un seul endroit de la ville dont +les murs fussent faibles et bas; c'était un angle négligé, qui +commençait à la pointe de terre dont nous avons parlé, et continuait +jusqu'aux ports, qui étaient du côté du couchant. Il y en avait deux qui +se communiquaient l'un à l'autre, mais qui n'avaient qu'une seule +entrée, large de soixante-dix pieds[347], et fermée avec des chaînes. Le +premier était pour les marchands, où l'on trouvait plusieurs et diverses +demeures pour les matelots; l'autre était le port intérieur pour les +navires de guerre, au milieu duquel on voyait une île, nommée +_Cothon_[348], bordée, aussi-bien que le port, de grands quais, mais où +il y avait des loges séparées pour mettre à couvert deux cent vingt +navires, et des magasins au-dessus, où l'on gardait tout ce qui est +nécessaire à l'armement et à l'équipement des vaisseaux. L'entrée de +chacune de ces loges, destinées à retirer les vaisseaux, était ornée de +deux colonnes de marbre d'ouvrage ionique: de sorte que tant le port que +l'île représentaient des deux côtés deux magnifiques galeries. Dans +cette île était le palais de l'amiral; et, comme elle était vis-à-vis de +l'entrée du port, il pouvait de là découvrir tout ce qui se passait dans +la mer, sans que de la mer on pût rien voir de ce qui se faisait dans +l'intérieur du port. Les marchands de même n'avaient aucune vue sur les +vaisseaux de guerre, les deux ports étant séparés par une double +muraille; et il y avait dans chacun une porte particulière pour entrer +dans la ville, sans passer par l'autre port. On peut donc distinguer +trois parties dans [Marge: Boch. in Phal. p. 512.] Carthage: le port, +qui était double, appelé quelquefois _Cothon_, à cause de la petite île +de ce nom; la citadelle, appelée _Byrsa_; la ville proprement dite, où +demeuraient les habitants, qui environnait la citadelle, et était nommée +_Mégara_. + +[Note 342: 25 stades, selon Appien (_Bell. pun._ § 95) et Polybe (I, +c. 73, § 5); mais Strabon dit 60 stades (XVII, p. 832). Au lieu de 360 +stades, mesure que cet auteur donne à la circonférence de la presqu'île, +Tite-Live ne lui donne que 23 milles, qui font 184 stades (TIT.-LIV. +_Épit. lib._ LI), ou la moitié environ: comme les mesures de Strabon +sont ici le double environ de celles des autres auteurs, il est +vraisemblable que cette différence provient de ce qu'elles sont +exprimées dans un stade dont le module était de moitié plus court. +D'après cette hypothèse, prenant les mesures de Tite-Live, de Polybe et +d'Appien pour base, on trouve que Carthage avait 6 lieues 4/10 de tour; +et que la largeur de l'isthme était de 5/6 de lieue.--L.] + +[Note 343: Un demi-stade équivaut à 92 mètres ou 47 toises; et non +pas à _douze_ toises.--L.] + +[Note 344: Le texte que Rollin avait sous les yeux est altéré; il y +existe une lacune que M. Schweighæuser a très-bien remplie: ταινία στενὴ +καὶ ἐπιμήκης, ήμισταδίου μάλιστα τὸ πλάτος, ἐπὶ δυσμὰς ἐχώρει, μέση +λίμνης τε καὶ τῆς Θαλάσσης..... ἁπλῶ τείχει περίκρημνα ὄντα. (_Bell. +pun._ § 95). Cet habile éditeur propose de lire: καὶ περιτετείχιστο τῆς +πόλεως τὰ μὲν πρὸς Θαλάσσης ἁπλῶ τείχει περίκρημνα ὄντα.plô teichei +perikrêmna onta, c. à. d. «la partie qui regarde la mer était entourée +d'un mur simple, parce que des escarpements la bordaient de toutes +parts.»--L.] + +[Note 345: C. à. d. 13 mètres 83 centim.--L.] + +[Note 346: Le texte dit à 2 plèthres de distance les unes des +autres, ou un tiers de stade, c'est 61 mètr. 7, ou un peu plus de 32 +toises.--L.] + +[Note 347: 21 mètr. 56.--L.] + +[Note 348: J'ai dressé un plan de ce port _Cothon_, pour la +traduction de Strabon (T. V, p. 473). J'y renvoie.--L.] + +[Marge: App. p. 72.] Asdrubal[349], au point du jour, voyant la honteuse +déroute de ses troupes, pour se venger des Romains, et en même temps +pour ôter aux habitants toute espérance d'accommodement et de pardon, +fit avancer sur le mur tout ce qu'il avait de prisonniers romains, en +sorte qu'ils fussent à portée d'être vus de toute l'armée. Là, il n'y +eut point de supplices qu'il ne leur fît souffrir: on leur crevait les +yeux; on leur coupait le nez, les oreilles, les doigts; on leur +arrachait toute la peau de dessus le corps avec des peignes de fer; et, +après les avoir ainsi tourmentés, on les précipitait du haut des murs en +bas. Un traitement si cruel fit horreur aux Carthaginois; mais il ne les +épargnait pas eux-mêmes, et il fit égorger plusieurs des sénateurs qui +osèrent s'opposer à sa tyrannie. + +[Note 349: C'est celui qui commandait hors de la ville, et qui, +ayant fait périr un autre Asdrubal, petit-fils de Masinissa, s'était +fait donner le commandement dans la ville même.--L.] + +[Marge: Pag. 73.] Scipion, se voyant maître absolu de l'isthme, brûla le +camp que les ennemis avaient abandonné, et en construisit un nouveau +pour ses troupes. Il était de forme carrée, environné de grands et de +profonds retranchements armés de bonnes palissades. Du côté des +Carthaginois il éleva un mur haut de douze pieds, flanqué, d'espace en +espace, de tours et de redoutes; et sur la tour qui était au milieu s'en +élevait une autre de bois fort haute, d'où l'on découvrait tout ce qui +se passait dans la ville. Ce mur occupait toute la largeur de l'isthme, +c'est-à-dire vingt-cinq stades[350]. Les ennemis, qui étaient à portée +du trait, firent tous leurs efforts pour empêcher cet ouvrage; mais, +comme toute l'armée y travaillait sans relâche jour et nuit, il fut +achevé en vingt-quatre jours. Scipion en tira un double avantage: +premièrement, parce que ses troupes étaient logées plus sûrement et plus +commodément; en second lieu, parce qu'il coupa par ce moyen les vivres +aux assiégés, à qui l'on n'en pouvait plus porter que par mer, ce qui +souffrait de très-grandes difficultés, tant à cause que la mer de ce +côté-là est souvent orageuse, que par la garde exacte que faisait la +flotte romaine. Et ce fut là une des principales causes de la famine qui +se fit bientôt sentir dans la ville. D'ailleurs Asdrubal ne distribuait +le blé qui lui arrivait qu'aux trente mille hommes de troupes qui +servaient sous lui, se mettant peu en peine du reste de la multitude. + +[Note 350: Une lieue et un quart. = Voyez la note, p. 393.--L.] + +[Marge: App. p. 74.] Pour leur couper encore davantage les vivres, +Scipion entreprit de fermer l'entrée du port par une levée qui +commençait à cette langue de terre dont nous avons parlé, laquelle était +assez près du port. L'entreprise d'abord parut folle aux assiégés, et +ils insultaient aux travailleurs; mais, quand ils virent que l'ouvrage +avançait extraordinairement chaque jour, ils commencèrent véritablement +à craindre, et songèrent à prendre des mesures pour le rendre inutile: +femmes et enfants, tout le monde se mit à travailler; mais avec un tel +secret, que Scipion ne put jamais rien apprendre par les prisonniers de +guerre, qui rapportaient seulement qu'on entendait beaucoup de bruit +dans le port, mais sans qu'on sût pourquoi. Enfin, tout étant prêt, les +Carthaginois ouvrirent tout d'un coup une nouvelle entrée d'un autre +côté du port, et parurent en mer [Marge: [Strab. XVII, p. 833.]] avec +une flotte assez nombreuse, qu'ils venaient tout récemment de construire +des vieux matériaux qui se trouvèrent dans les magasins. On convient +que, s'ils avaient été sur-le-champ attaquer la flotte romaine, ils s'en +seraient infailliblement rendus maîtres, parce que, comme on ne +s'attendait à rien de tel, et que tout le monde était occupé ailleurs, +ils l'auraient trouvée sans rameurs, sans soldats, sans officiers; mais, +dit l'historien, il était arrêté que Carthage serait détruite: ils se +contentèrent donc de faire comme une insulte et une bravade aux Romains, +et rentrèrent dans le port. + +[Marge: App. p. 75.] Deux jours après ils firent avancer leurs vaisseaux +pour se battre tout de bon, et ils trouvèrent l'ennemi bien disposé. +Cette bataille devait décider du sort des deux partis; elle fut longue +et opiniâtre, les troupes de côté et d'autre faisant des efforts +extraordinaires, celles-là pour sauver leur patrie réduite aux abois, +celles-ci pour achever leur victoire. Dans le combat, les brigantins des +Carthaginois, se coulant par-dessous le bord des grands vaisseaux des +Romains, leur rompaient tantôt la poupe, tantôt le gouvernail, et tantôt +les rames; et, s'ils se trouvaient pressés, ils se retiraient avec une +promptitude merveilleuse pour revenir incontinent à la charge. Enfin, +les deux armées ayant combattu avec égal avantage jusqu'au soleil +couchant, les Carthaginois jugèrent à propos de se retirer, non qu'ils +se comptassent vaincus, mais pour recommencer le lendemain. Une partie +de leurs vaisseaux, ne pouvant entrer assez promptement dans le port, +parce que l'entrée en était trop étroite, se retira, devant une terrasse +fort spacieuse qu'on avait faite contre les murailles pour y descendre +les marchandises, sur le bord de laquelle on avait élevé un petit +rempart durant cette guerre, de peur que les ennemis ne s'en saisissent. +Là le combat recommença encore plus vivement que jamais, et dura bien +avant dans la nuit: les Carthaginois y souffrirent beaucoup, et ce qui +leur resta de vaisseaux se réfugia dans la ville. Le matin étant venu, +Scipion attaqua la terrasse; et, s'en étant rendu maître avec beaucoup +de peine, il s'y logea, s'y fortifia, et y fit faire une muraille de +brique du côté de la ville, fort proche des murs, et de pareille +hauteur. Quand elle fut achevée, il y fit monter quatre mille hommes, +avec ordre de lancer sans cesse des traits et des dards sur les ennemis, +qui en étaient fort incommodés, à cause que, les deux murs étant d'une +hauteur égale, ils ne jetaient presque aucun trait inutilement. Ainsi +fut terminée cette campagne. + +[Marge: Pag. 78.] Pendant les quartiers d'hiver, Scipion s'appliqua à se +débarrasser des troupes de dehors, qui incommodaient fort ses convois, +et facilitaient ceux qu'on envoyait aux assiégés. Pour cela il attaqua +une place voisine, nommée _Néphéris_, qui leur servait de retraite. Dans +une dernière action, il périt du côté des ennemis plus de soixante-dix +mille hommes, tant soldats que paysans ramassés; et la place fut +emportée avec beaucoup de peine, après vingt-deux jours de siége. Cette +prise fut suivie de la reddition de presque toutes les places d'Afrique, +et contribua beaucoup à la prise même de Carthage, où depuis ce temps-là +il n'était presque plus possible de faire entrer des vivres. + +[Marge: App. p. 79. AN. M. 3859. ROM. 603.] Au commencement du +printemps, Scipion attaqua en même temps le port appelé _Cothon_ et la +citadelle. S'étant rendu maître de la muraille qui environnait ce port, +il se jeta dans la grande place de la ville, qui en était proche, d'où +l'on montait à la citadelle par trois rues en pente, bordées de côté et +d'autre d'un grand nombre de maisons, du haut desquelles on lançait une +grêle de dards sur les Romains, qui furent contraints, avant que de +passer outre, de forcer les premières maisons, et de s'y poster, pour +pouvoir de là chasser ceux qui combattaient des maisons voisines. Le +combat au haut et au bas des maisons dura pendant six jours, et le +carnage fut horrible. Pour nettoyer les rues et en faciliter le passage +aux troupes, on tirait avec des crocs les corps des habitants qu'on +avait tués ou précipités du haut des maisons, et on les jetait dans des +fosses, la plupart encore vivants et palpitants. Dans ce travail, qui +dura six jours et six nuits, les soldats étaient relevés de temps en +temps par d'autres tout frais, sans quoi ils auraient succombé à la +fatigue: il n'y eut que Scipion qui pendant tout ce temps-là ne dormit +point, donnant partout les ordres, et s'accordant à peine le temps de +prendre quelque nourriture. + +[Marge: Pag. 81.] Il y avait tout lieu de croire que ce siége durerait +encore long-temps et coûterait beaucoup de sang. Mais le septième jour +on vit paraître des hommes en habits de suppliants, qui demandaient pour +toute composition qu'il plût aux Romains de donner la vie à tous ceux +qui voudraient sortir de la citadelle: ce qui leur fut accordé, à la +réserve seulement des transfuges. Il sortit cinquante mille tant hommes +que femmes, qu'on fit passer vers les champs avec bonne garde. Les +transfuges, qui étaient environ neuf cents, voyant qu'il n'y avait point +de quartier à espérer pour eux, se retranchèrent dans le temple +d'Esculape avec Asdrubal, sa femme et ses deux enfants, où, quoiqu'ils +fussent en petit nombre, ils pouvaient se défendre long-temps, parce que +le lieu était fort élevé, assis sur des rochers, et qu'on y montait par +soixante degrés: mais enfin, pressés de la faim, des veilles et de la +crainte, et voyant leur perte prochaine, l'impatience les saisit, et, +abandonnant le bas du temple, ils se retirèrent au dernier étage, +résolus de ne le quitter qu'avec la vie. + +Cependant Asdrubal, songeant à sauver la sienne, descendit secrètement +vers Scipion, portant en main une branche d'olivier, et se jeta à ses +pieds. Scipion le fit voir aussitôt aux transfuges, qui, transportés de +fureur et de rage, vomirent contre lui mille injures, et mirent le feu +au temple. Pendant qu'on l'allumait, on dit que la femme d'Asdrubal se +para le mieux qu'elle put, et, se mettant à la vue de Scipion avec ses +deux enfants, lui parla à haute voix en cette sorte: «Je ne fais point +d'imprécations contre toi, ô Romain, car tu ne fais qu'user des droits +de la guerre; mais puissent les dieux de Carthage, et toi de concert +avec eux, punir comme il le mérite ce perfide qui a trahi sa patrie, ses +dieux, sa femme et ses enfants!» Puis, adressant la parole à Asdrubal: +«Scélérat, dit-elle, perfide, le plus lâche de tous les hommes, ce feu +va nous ensevelir moi et mes enfants; pour toi, indigne capitaine de +Carthage, va orner le triomphe de ton vainqueur, et subir à la vue de +Rome la peine que tu mérites.» Après ces reproches elle égorgea ses +enfants, les jeta dans le feu, puis s'y précipita elle-même: tous les +transfuges en firent autant. + +[Marge: App. p. 82.] Pour Scipion, voyant cette ville, qui avait été si +florissante pendant sept cents ans, comparable aux plus grands empires +par l'étendue de sa domination sur mer et sur terre, par ses armées +nombreuses, par ses flottes, par ses éléphants, par ses richesses; +supérieure même aux autres nations par le courage et la grandeur d'ame; +qui, toute dépouillée qu'elle était d'armes et de vaisseaux, lui avait +fait soutenir pendant trois années entières toutes les misères d'un long +siége: voyant, dis-je, alors cette ville absolument ruinée, on dit qu'il +ne put refuser des larmes à la malheureuse destinée de Carthage. Il +considérait que les villes, les peuples, les empires, sont sujets aux +révolutions aussi-bien que les hommes en particulier; que la même +disgrâce était arrivée à Troie, jadis si puissante, et depuis aux +Assyriens, aux Mèdes, aux Perses, dont la domination s'étendait si loin; +et tout récemment encore aux Macédoniens, dont l'empire avait jeté un si +grand éclat. Plein de ces lugubres pensées, il prononça deux vers +d'Homère, dont le sens est:[351] _Il viendra un temps où la ville sacrée +de Troie et le belliqueux Priam et son peuple périront_; désignant par +ces vers le sort futur de Rome, comme il l'avoua à Polybe, qui lui en +demanda l'explication. + +S'il avait été éclairé des lumières de la vérité, il [Marge: Eccl. 10, +8.] aurait su ce que nous apprend l'écriture: «qu'un royaume est +transféré d'un peuple à un autre à cause des injustices, des violences, +des outrages qui s'y commettent, et de la mauvaise foi qui y règne en +différentes manières.» Carthage est détruite parce que l'avarice, la +perfidie, la cruauté, y étaient montées à leur comble. Rome aura le même +sort, lorsque son luxe, son ambition, son orgueil, ses injustes +usurpations, palliées sous le faux dehors de vertu et de justice, auront +forcé le souverain maître et distributeur des empires à donner par sa +chute une grande leçon à l'univers. + +[Note 351: + + Ἔσσεται ἤμαρ ὄταν ποτ' ὀλώλῃ Ἵλιος ἱρὴ, + Καὶ Πρίαμος, καὶ λαὸς ἐὔμμελίω Πριάμοιο. + + _Iliad_, lib. VI [v. 448].] + +[Marge: App. p. 83. AN. M. 3859. CARTH. 701. ROM. 603. AV. J.C. 145.] +Carthage ayant été prise de la sorte, Scipion en abandonna le pillage +aux soldats pendant quelques jours, à la réserve de l'or, de l'argent, +des statues, et des autres offrandes qui se trouveraient dans les +temples. Ensuite il leur distribua plusieurs récompenses militaires, +aussi-bien qu'aux officiers, parmi lesquels deux s'étaient sur-tout +distingués, Tib. Gracchus, et C. Fannius, qui les premiers avaient +escaladé le mur. Il fit parer des dépouilles des ennemis un navire fort +léger, et l'envoya à Rome porter la nouvelle de la victoire. + +[Marge: App. p. 83.] En même temps, il fit savoir aux habitants de la +Sicile qu'ils eussent chacun à venir reconnaître et reprendre les +tableaux et les statues que les Carthaginois leur avaient enlevés dans +les guerres précédentes; et, en rendant à ceux d'Agrigente[352] le +fameux taureau de Phalaris, il leur dit que ce taureau, qui était en +même temps un monument de la cruauté de leurs anciens rois et de la +bonté de leurs nouveaux maîtres, devait leur apprendre s'il leur serait +plus avantageux d'être sous le joug des Siciliens que sous le +gouvernement du peuple romain. + +[Note 352: «Quem taurum Scipio quum redderet Agrigentinis, dixisse +dicitur, æquum esse illos cogitare utrùm esset Siculis utilius, suisne +servire, an populo romano obtemperare, quum idem monumentum et domesticæ +crudelitatis, et nostræ mansuetudinis haberent.» (CIC. VERR. 6, p. 73.)] + +Ayant mis en vente une partie des dépouilles qu'on avait trouvées à +Carthage, il fit de sévères défenses à ses gens de rien prendre, ni même +de rien acheter de ces dépouilles, tant il était attentif à écarter de +sa personne et de sa maison jusqu'au plus léger soupçon d'intérêt. + +[Marge: App. p. 83.] Quand la nouvelle de la prise de Carthage fut +arrivée à Rome, on s'y livra sans mesure au sentiment de la joie la plus +vive, comme si ce n'eût été que de ce moment que le repos public fût +assuré. On repassait dans son esprit tous les maux qu'on avait soufferts +de la part des Carthaginois en Sicile, en Espagne, et même en Italie +pendant seize ans consécutifs, durant lesquels Annibal avait saccagé +quatre cents villes, fait périr en diverses rencontres trois cent mille +hommes, et réduit Rome même à la dernière extrémité. Dans le souvenir de +ces maux, on se demandait l'un à l'autre s'il était donc bien vrai que +Carthage fût ruinée. Tous les ordres témoignèrent à l'envi leur +reconnaissance envers les dieux, et la ville, pendant plusieurs jours, +ne fut occupée que de sacrifices solennels, de prières publiques, de +jeux et de spectacles. + +[Marge: App. p. 84.] Après qu'on eut satisfait aux devoirs de la +religion, le sénat envoya dix commissaires en Afrique pour en régler +l'état et le sort à l'avenir, conjointement avec Scipion. Le premier de +leurs soins fut de faire démolir tout ce qui restait de Carthage. +Rome[353], déjà maîtresse du monde presque entier, ne crut pas pouvoir +être en sûreté tandis que le nom de Carthage subsisterait: tant une +haine invétérée, et nourrie par de longues et de cruelles guerres, dure +au-delà même du temps où l'on a à craindre, et ne cesse de subsister que +lorsque l'objet qui l'excite a cessé d'être. Défenses furent faites au +nom du peuple romain d'y habiter désormais, avec d'horribles +imprécations contre ceux qui, au préjudice de cet interdit, +entreprendraient d'y rebâtir quelque chose, et principalement le lieu +nommé _Byrsa_, et la place appelée _Mégare_[354]. Au reste on n'en +défendait l'entrée à personne, Scipion[355] n'étant pas fâché qu'on vît +les tristes débris d'une ville qui avait osé disputer de l'empire avec +Rome. Ils arrêtèrent encore que les villes qui, dans cette guerre, +avaient tenu le parti des ennemis seraient toutes rasées, et donnèrent +leur territoire aux alliés du peuple romain; et ils gratifièrent en +particulier ceux d'Utique de tout le pays qui est entre Carthage et +Hippone. Ils rendirent tout le reste tributaire, et en firent une +province de l'empire romain où l'on enverrait tous les ans un préteur. + +[Note 353: «Neque se Roma, jam terrarum orbe superato, securam +speravit fore, si nomen usquàm maneret Carthaginis, adeò odium +certaminibus ortum ultra metum durat, et ne in victis quidem deponitur, +neque ante invisum esse desinit, quàm esse desiit.» (VELL. PATERC. lib. +1, c. 12.)] + +[Note 354: Il semble que par le mot _Megara_ on entendait la _cité_ +proprement dite, _le lieu où étaient les maisons_, selon le sens qu'a ce +mot en phénicien. (BOCHART. _de Phœnic. colon_, cap. 24.)--L.] + +[Note 355: «Ut ipse locus eorum, qui cum hac urbe de imperio +certârunt, vestigia calamitatis ostenderet.» (CIC. _Agrar._ 2, n. 50.)] + +[Marge: App. p. 84.] Quand tout fut réglé, Scipion retourna à Rome, où +il entra en triomphe. On n'en avait jamais vu de si éclatant; car ce +n'étaient que statues, que raretés, que pièces curieuses et d'un prix +inestimable, que les Carthaginois, pendant le cours d'un grand nombre +d'années, avaient apportées en Afrique, sans compter l'argent qui fut +porté dans le trésor public, et qui montait à de très-grandes sommes. + +[Marge: App. p. 85. Plut. in vit. Gracch. p. 839.] Quelques précautions +qu'on eût prises pour empêcher que jamais on ne pût songer à rétablir +Carthage, moins de trente ans après, et du vivant même de Scipion, l'un +des Gracques, pour faire sa cour au peuple, entreprit de la repeupler, +et y conduisit une colonie composée de six mille citoyens. Le sénat, +ayant appris que plusieurs signes funestes avaient répandu la terreur +parmi les ouvriers lorsqu'on désignait l'enceinte et qu'on jetait les +fondements de la nouvelle ville, voulut en surseoir l'exécution; mais le +tribun, peu délicat sur la religion et peu scrupuleux, pressa l'ouvrage +malgré tous ces présages sinistres, et le finit en peu de jours. Ce fut +là la première colonie romaine envoyée hors de l'Italie. + +On n'y bâtit apparemment que des espèces de cabanes, puisque, +[356]lorsque Marius dans sa fuite en Afrique s'y retira, il est dit +qu'il menait une vie pauvre sur les ruines et les débris de Carthage, se +consolant par la vue d'un spectacle si étonnant, et pouvant aussi, en +quelque sorte, par son état, servir de consolation à cette ville +infortunée. + +[Note 356: «Marius cursum in Africam direxit, inopemque vitam in +tugurio ruinarum carthaginensium toleravit: quum Marius aspiciens +Carthaginem, illa intuens Marium, alter alteri possent esse solatio.» +(VELL. PATERC. lib. 2, cap. 19.)] + +[Marge: App. p. 85.] + +Appien rapporte que Jules César, après la mort de Pompée, étant passé en +Afrique, vit en songe une grande armée qui l'appelait en versant des +larmes; et que, touché de ce songe, il écrivit dans ses tablettes le +dessein qu'il avait formé à cette occasion de rétablir Carthage et +Corinthe: mais qu'ayant été tué bientôt après par les conjurés, César +Auguste, son fils adoptif, qui trouva ce mémoire parmi ses papiers, fit +rétablir la ville de Carthage près du lieu où était l'ancienne, pour ne +pas encourir les exécrations qu'on avait fulminées, lorsqu'elle fut +démolie, contre quiconque oserait la rebâtir. + +Je ne sais pas sur quoi est fondé ce que rapporte Appien; mais nous +voyons dans Strabon que Carthage [Marge: App. l. 17, pag. 833.] fut +rétablie en même temps que Corinthe par César[357], à qui il donne le +nom de dieu, par où, un peu auparavant, [Marge: App. p. 83.] il avait +clairement désigné Jules César[358]; et Plutarque, [Marge: Pag. 733.] +dans sa vie, lui attribue en termes formels l'établissement de ces deux +colonies, et remarque que ce qu'il y a de singulier sur ces deux villes, +c'est que, comme il leur était arrivé auparavant d'être prises et +détruites toutes deux en même temps, il leur arriva aussi à toutes deux +d'être en même temps rebâties et repeuplées. Quoi qu'il en soit, Strabon +assure que de son temps Carthage était aussi peuplée qu'aucune autre +ville d'Afrique; et elle fut toujours, sous les empereurs suivants, la +capitale de toute l'Afrique. Elle a encore subsisté avec éclat pendant +environ sept cents ans; mais elle a été enfin entièrement détruite par +les Sarrasins, au commencement du septième siècle, sans que dans le pays +même on en connaisse le nom ni les vestiges. + +[Note 357: Outre l'autorité de Strabon qui est formelle, et celle de +Plutarque qui ne l'est pas moins, on peut citer le témoignage de Dion +Cassius (lib. XLIII, § 50) pour prouver la réalité du rétablissement de +Carthage par Jules César. Ce qui paraît avoir trompé Appien, c'est qu'en +effet Auguste y envoya également une colonie en 725 de Rome, au +témoignage de Dion Cassius (lib. LII, § 43), confirmé d'ailleurs par les +médailles de ce prince. (HARDUIN. _Num. urb. illustr._ p. 117.).--L.] + +[Note 358: Strabon, par les mots Θεὸς Καῖσαρ, ne peut en effet +désigner que Jules César.--L.] + +_Digression sur les mœurs et le caractère du second Scipion l'Africain._ + +Scipion, le destructeur de Carthage, était propre fils du fameux Paul +Émile qui vainquit Persée, dernier roi de Macédoine, et par conséquent +petit-fils de cet autre Paul Émile qui fut tué à la bataille de Cannes. +Il fut adopté par le fils du grand Scipion l'Africain, et nommé _Scipio +Æmilianus_; ce qui, selon la loi des adoptions, réunissait les noms des +deux familles. Il en soutint également l'honneur par toutes les grandes +qualités qui peuvent illustrer la robe et l'épée. Pendant tout le cours +de sa vie, dit un historien, on ne vit rien en lui que de louable: +actions, discours, sentiments[359]. Il se distingua particulièrement +(éloge bien rare maintenant dans les gens de guerre!) par un goût exquis +pour les belles-lettres et pour toutes sortes de sciences, et par +l'estime singulière qu'il faisait des personnes lettrées et savantes. +Tout le monde sait qu'on lui attribuait les comédies de Térence, ouvrage +le plus achevé que Rome ait jamais produit pour l'élégance et la +finesse[360]. On dit à sa louange que personne ne savait mieux que lui +entremêler le repos et l'action, ni mettre à profit avec plus de +délicatesse et de goût les vides que lui laissaient les affaires. +Partagé entre les armes et les livres, entre les travaux militaires du +camp et les occupations paisibles du cabinet, ou il exerçait son corps +par les fatigues de la guerre, ou il cultivait son esprit par l'étude +des sciences. Il montra par là que rien n'est plus capable de faire +honneur à un homme de qualité, dans quelque profession qu'il se trouve, +que les belles connaissances. Cicéron[361] dit de lui qu'il avait +toujours entre les mains les ouvrages de Xénophon, si pleins +d'instructions solides, soit pour la guerre, soit pour la politique. + +[Note 359: «P. Scipio Æmilianus, vir avitis P. Africani paternisque +L. Pauli virtutibus simillimus, omnibus belli ac togæ dotibus, +ingeniique ac studiorum eminentissimus seculi sui, qui nihil in vita +nisi laudandum aut fecit, aut dixit, ac sensit.» (VELL. PATERC. lib. 1, +cap. 12.)] + +[Note 360: «Neque enim quisquam hoc Scipione elegantiùs intervalla +negotiorum otio dispunxit; semperque aut belli aut pacis serviit +artibus, semper inter arma ac studia versatus, aut corpus periculis, aut +animum disciplinis exercuit.» (Ibid. cap. 13.)] + +[Note 361: «Africanus semper socraticum Xenophontem in manibus +habebat.» (TUSC. _Quæst._ lib. 2, n. 62.)] + +[Marge: Plut. invit. Æmil. Paul.] Ce goût exquis pour les belles-lettres +et pour les sciences était le fruit de l'excellente éducation que Paul +Émile avait donnée à ses enfants. Il les avait fait instruire par les +plus habiles maîtres en tout genre, n'épargnant pour cela aucune +dépense, quoiqu'il n'eût qu'un bien très-médiocre; et il assistait à +tous leurs exercices autant que les affaires publiques le lui +permettaient, voulant par là devenir lui-même leur premier maître. + +[Marge: Excerpt. e Polyb. p. 147-163.] L'union intime de notre Scipion +avec Polybe acheva de perfectionner en lui les rares qualités qu'un +heureux naturel et une excellente éducation y faisaient déjà admirer. +Polybe, avec un grand nombre d'Achéens qui étaient devenus suspects aux +Romains pendant la guerre de Persée, était retenu à Rome, où son mérite +le fit bientôt connaître et rechercher par les personnes de la ville les +plus distinguées. Scipion, âgé à peine de dix-huit ans, se livra tout +entier à lui, et regarda comme le plus grand bonheur de sa vie de +pouvoir être formé par un tel maître, dont il préférait l'entretien à +tous les vains amusements qui ont ordinairement tant d'attrait pour les +jeunes gens. + +Polybe commença par lui inspirer une aversion extrême pour ces plaisirs +également dangereux et honteux auxquels s'abandonnait la jeunesse +romaine, déjà presque généralement déréglée et corrompue par le luxe et +la licence que les richesses et les nouvelles conquêtes avaient +introduits à Rome. Scipion, pendant les cinq premières années qu'il fut +à une si excellente école, sut bien profiter des leçons qu'il y +recevait; et, se mettant au-dessus des railleries et du mauvais exemple +des jeunes gens de son âge, il fut regardé dès-lors dans toute la ville +comme un modèle de retenue et de sagesse. + +De là il fut aisé de le faire passer à la générosité, au noble +désintéressement, au bel usage des richesses, vertus si nécessaires aux +personnes d'une grande naissance, et que Scipion porta à un suprême +degré, comme on le peut voir par quelques faits que Polybe en rapporte, +qui sont bien dignes d'admiration. + +[Marge: Polyb. 32, c. xii, seq.] [362]Émilie, femme du premier Scipion +l'Africain, et mère de celui qui avait adopté le Scipion dont parle ici +Polybe, avait laissé à ce dernier, en mourant, une riche succession. +Cette dame, outre les diamants, les pierreries, et les autres bijoux qui +composent la parure des personnes de son rang, avait une grande quantité +de vases d'or et d'argent destinés pour les sacrifices, un train +magnifique, des chars, des équipages, un nombre considérable d'esclaves +de l'un et de l'autre sexe; le tout proportionné à l'opulence de la +maison où elle était entrée. Quand elle fut morte, Scipion abandonna +tout ce riche appareil à sa mère Papiria, qui, ayant été répudiée, il y +avait déjà quelque temps, par Paul Émile, et n'ayant pas de quoi +soutenir la splendeur de sa naissance, menait une vie obscure, et ne +paraissait plus dans les assemblées ni dans les cérémonies publiques. +Quand on l'y vit reparaître avec cet éclat, une si magnifique libéralité +fit beaucoup d'honneur à Scipion, surtout parmi les dames, qui ne s'en +turent pas, et dans une ville où, dit Polybe, on ne se dépouillait pas +volontiers de son bien. + +[Note 362: Elle était sœur de Paul Émile, père du second Scipion +l'Africain.] + +Il ne se fit pas moins admirer dans une autre occasion. Il était obligé, +en conséquence de la succession qui lui était échue par la mort de sa +grand'mère, de payer, en trois termes différents, aux deux filles de +Scipion son grand-père adoptif, la moitié de leur dot, qui montait à +cinquante mille écus[363]. A l'échéance du premier terme, Scipion fit +remettre entre les mains du banquier la somme entière. Tibérius Gracchus +et Scipion Nasica, qui avaient épousé ces deux sœurs, croyant que +Scipion s'était trompé, allèrent le trouver, et lui représentèrent que +les lois lui laissaient l'espace de trois ans pour fournir cette somme +en trois différents paiements. Le jeune Scipion répondit qu'il +n'ignorait pas la disposition des lois, qu'on en pouvait suivre la +rigueur avec des étrangers, mais qu'avec des proches et des amis il +convenait d'en user avec plus de simplicité et de noblesse; et il les +pria d'agréer que la somme entière leur fût payée. Ils s'en retournèrent +pleins d'admiration pour la générosité de leur parent, et[364] se +reprochant à eux-mêmes la bassesse de leurs sentiments par rapport à +l'intérêt, quoiqu'ils fussent les premiers de la ville et les plus +estimés. Cette libéralité leur paraissait d'autant plus admirable, dit +Polybe, qu'à Rome, loin de vouloir payer cinquante mille écus avant +l'échéance du terme, personne n'aurait voulu en payer mille avant le +jour préfix. + +[Note 363: Il y a dans Polybe (XXXII, c. 13, § 10) 50 talents; ce +qui doit s'entendre en cet endroit de 50 fois 6000 deniers romains, ou +de 300,000 deniers, valant alors 245,500 francs.--L.] + +[Note 364: Κατεγνωκότες τῆς αὐτῶν [forte αὑτῶν] μικρολογίας +mikrologias. [POLYB. XXXII, c. 13, 16.]] + +Ce fut par le même esprit que, deux ans après, Paul Émile son beau-père +étant mort, il céda à son frère Fabius, qui était moins riche que lui, +la part qu'il avait dans la succession de leur père, laquelle montait à +plus de soixante mille écus[365], afin de corriger ainsi l'inégalité de +biens qui se trouvait entre les deux frères. + +Ce même frère ayant dessein de donner un spectacle de gladiateurs après +la mort de son père, pour honorer sa mémoire, comme c'était alors la +coutume, et ne pouvant pas facilement soutenir cette dépense, qui allait +fort loin, Scipion donna quinze mille écus[366] pour en supporter du +moins la moitié. + +[Note 365: Dans Polybe, 60 talents ou 360,000 deniers ou 294,000 +francs.--L.] + +[Note 366: 15 talents ou 73,500 francs.--L.] + +Les présents magnifiques, que Scipion avait faits à sa mère Papiria, lui +revenaient de plein droit après sa mort; et ses sœurs, selon l'usage de +ce temps, n'y pouvaient rien prétendre; mais il aurait cru se déshonorer +et rétracter ses dons, s'il les avait repris. Il laissa donc à ses sœurs +tout ce qu'il avait donné à leur mère, ce qui montait à une somme fort +considérable, et il s'attira de nouveaux applaudissements par cette +nouvelle preuve qu'il donna de sa grandeur d'ame et de sa tendre amitié +pour sa famille. + +Ces différentes largesses, qui, réunies ensemble, montaient à de +très-grandes sommes, tiraient, ce semble, un nouveau prix de l'âge où il +les faisait, car il était très-jeune, et encore plus des circonstances +du temps où il plaçait ses dons, et des manières gracieuses et +obligeantes dont il savait les assaisonner. + +Les faits que je viens de citer sont si éloignés de nos mœurs, qu'il y +aurait lieu de craindre qu'on ne les regardât comme une exagération +outrée d'un historien prévenu en faveur de son héros, si l'on ne savait +que le caractère dominant de Polybe, qui les rapporte, était un grand +amour de la vérité et un extrême éloignement de toute flatterie. Dans +l'endroit même d'où j'ai tiré ce récit, il a cru devoir prendre quelques +précautions par rapport à ce qu'il dit des actions vertueuses et des +rares qualités de Scipion: il fait observer que, ses écrits devant être +lus par les Romains, qui étaient parfaitement instruits de tout ce qui +regarde ce grand homme, il ne manquerait pas d'être démenti par eux s'il +osait avancer quelque chose qui fût contraire à la vérité; affront +auquel il n'est pas vraisemblable qu'un auteur qui a quelque soin de sa +réputation voulût s'exposer gratuitement. + +Nous avons déjà remarqué que Scipion n'avait pris aucune part aux +dérèglements et aux débauches qui régnaient alors presque généralement +parmi la jeunesse romaine. Il fut avantageusement dédommagé et +récompensé de cette privation volontaire des plaisirs, par la santé +ferme et vigoureuse qu'elle lui procura pour tout le reste de sa vie, +qui le mit en état de goûter des plaisirs bien plus purs, et de faire +ces grandes actions qui lui acquirent tant de gloire. + +Les exercices de la chasse, auxquels il se plaisait extrêmement, +contribuèrent aussi beaucoup à rendre son corps robuste, et capable de +soutenir les plus rudes fatigues. La Macédoine, où il suivit son père, +lui fournit abondamment de quoi satisfaire son inclination, parce que la +chasse, qui y faisait le divertissement ordinaire des rois, ayant été +suspendue depuis quelques années à cause de la guerre, il y trouva une +quantité incroyable de gibier de toute espèce. Paul Émile, attentif à +procurer à son fils d'honnêtes plaisirs, pour le dégoûter et le +détourner de ceux que la raison lui interdisait, lui laissa goûter avec +une pleine liberté celui de la chasse pendant tout le temps que les +troupes romaines demeurèrent dans le pays, depuis la victoire qu'il +avait remportée sur Persée. Le jeune homme employa son loisir à cet +exercice si convenable à son âge et à son inclination, et il n'eut pas +moins de succès dans cette guerre innocente qu'il déclara aux bêtes de +Macédoine, que son père en avait eu dans celle qu'il avait faite contre +les habitants de ce pays. + +C'est au retour de ce voyage que Scipion trouva Polybe à Rome, et lia +avec lui cette étroite amitié qui devint si utile à ce jeune Romain, et +qui ne lui a guère moins fait d'honneur dans la postérité que toutes ses +conquêtes. Il paraît que Polybe demeurait et mangeait avec les deux +frères. Un jour que Scipion se trouva seul avec lui, il lui ouvrit son +cœur avec une pleine effusion, et se plaignit, mais d'une manière douce +et tendre[367], de ce que Polybe, dans les conversations qu'on avait à +table, adressait toujours la parole à son frère Fabius et jamais à lui. +«Je sens bien, lui dit-il, que cette indifférence vient de la pensée où +vous êtes, comme tous nos citoyens, que je suis un jeune homme +inappliqué, et qui n'ai rien du goût qui règne aujourd'hui dans Rome, +parce qu'on ne voit pas que je m'attache aux exercices du barreau, et +que je m'applique au talent de la parole. Mais comment le ferais-je? On +me dit perpétuellement que ce n'est point un orateur que l'on attend de +la maison des Scipions, mais un général d'armée. Je vous avoue, +pardonnez-moi la franchise avec laquelle je vous parle, que votre +indifférence pour moi me touche et m'afflige sensiblement.» Polybe, +surpris de ce discours, auquel il ne s'attendait point, le consola du +mieux qu'il put, et l'assura que, s'il adressait ordinairement la parole +à son frère, ce n'était point du tout faute d'estime pour lui, mais +uniquement parce que Fabius était l'aîné, et que d'ailleurs, sachant que +les deux frères pensaient de même, il avait cru que parler à l'un, +c'était parler à l'autre; qu'au reste, il s'offrait de tout son cœur à +son service, et qu'il pouvait disposer absolument de sa personne: que, +par rapport aux sciences, pour lesquelles il lui voyait beaucoup de +goût, il trouverait des secours suffisants dans ce grand nombre de +savants qui venaient tous les jours de Grèce à Rome; mais que, pour le +métier de la guerre, qui était proprement sa profession aussi-bien que +sa passion, il pourrait lui être de quelque utilité. Alors Scipion, lui +prenant les mains et les serrant avec les siennes: «Oh, dit-il, quand +verrai-je cet heureux jour où, libre de tout autre engagement et vivant +avec moi, vous voudrez bien vous appliquer à me former l'esprit et le +cœur! C'est alors que je me croirai digne de mes ancêtres.» Depuis ce +temps-là, Polybe, charmé et attendri de voir dans un jeune homme[368] de +si nobles sentiments, s'attacha particulièrement au jeune Scipion, qui +le respecta toujours dans la suite comme son propre père. + +[Note 367: Polybe ajoute ce trait charmant, et en rougissant un peu: +καὶ τῷ χρώματι γενόμενος ἐνερευθής (POLYB. XXXII, c. 9, § 8.)--L.] + +[Note 368: Il n'avait pas plus de 18 ans, dit Polybe (XXXII, c. 10, +§ 1).--L.] + +La qualité d'historien n'était pas la seule que Scipion estimât dans +Polybe; il faisait bien plus de cas et d'usage de celles de grand +capitaine et de grand politique. Aussi il le consultait en tout, et ne +se conduisait que par ses avis, lors même qu'il fut à la tête des +troupes, concertant en secret avec lui toutes les opérations de la +campagne, tous les mouvements de l'armée, toutes les entreprises contre +l'ennemi, et toutes les [Marge: Pausan. in Arcad. l. 8 [c. 30] pag. +505.] mesures propres à les faire réussir. En un mot, l'opinion +constante était que ce Romain n'avait rien fait de bon dont il n'eût +l'obligation à Polybe, et qu'il ne faisait de fautes que lorsqu'il +agissait sans le consulter. + +Je prie le lecteur de me pardonner cette longue digression, qui peut +paraître étrangère à mon sujet puisque je ne traite point de l'histoire +romaine, mais qui m'a paru si propre au dessein que je me propose en +général dans cet ouvrage, de former la jeunesse, que je n'ai pu +m'empêcher de l'insérer ici, quoique je sentisse bien que ce n'était pas +tout-à-fait sa place. En effet, on y voit de quelle importance est la +bonne éducation, et combien il est avantageux aux jeunes gens de se lier +de bonne heure avec des personnes de mérite; car ce furent là les +fondements de cette gloire et de cette réputation qui ont rendu le nom +de Scipion si illustre. Mais sur-tout quel exemple pour notre siècle, où +souvent les plus légers intérêts divisent les frères et les sœurs, et +troublent la paix des familles, que ce généreux désintéressement de +Scipion, à qui les sommes les plus considérables ne coûtaient rien quand +il s'agissait d'obliger ses proches! Ce bel endroit de Polybe m'avait +échappé, parce qu'il ne se trouve point dans l'édition _in-folio_ que +nous en avons. Sa place naturelle était le lieu où, traitant du goût de +la solide gloire, j'ai parlé du mépris et du noble usage que les anciens +faisaient de l'argent. J'ai cru ne pouvoir me dispenser de rendre ici +aux jeunes gens ce que j'avais lieu de me reprocher de leur avoir, en +quelque sorte, alors dérobé. + +_Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa._ + +J'ai promis, après que j'aurais achevé ce qui regarde la république de +Carthage, de revenir à la famille et à la postérité de Masinissa. Ce +point d'histoire fait une partie considérable de celle d'Afrique, et, +par cette raison, n'est pas tout-à-fait étranger à mon sujet. + +[Marge: App. [Bell. pun.] p. 63. [c. 105.] Val. Max. lib. 5, cap. 2. AN. +M. 3857 ROM. 601.] Depuis que Masinissa, sous le premier Scipion, eut +embrassé le parti des Romains, il était toujours demeuré dans cette +honorable alliance avec un zèle et une fidélité qui ont peu d'exemples. +Se voyant près de mourir, il écrivit au proconsul d'Afrique, sous qui +servait alors le jeune Scipion, pour le prier de vouloir bien le lui +envoyer, ajoutant qu'il mourrait content s'il pouvait expirer entre ses +bras, après l'avoir rendu le dépositaire de ses dernières volontés. +Mais, sentant que sa fin approchait avant qu'il pût avoir cette +consolation, il fit venir sa femme et ses enfants, et leur dit qu'il ne +connaissait dans toute la terre que le seul peuple romain, et parmi ce +peuple, que la seule famille des Scipions; qu'il laissait en mourant un +pouvoir suprême à Scipion Émilien de disposer de ses biens et de +partager son royaume entre ses enfants; qu'il voulait que tout ce qu'il +aurait décidé fût exécuté ponctuellement, comme si lui-même l'avait +arrêté par son testament. Après leur avoir ainsi parlé, il mourut âgé de +plus de quatre-vingt-dix ans. + +Ce prince, qui pendant sa jeunesse avait essuyé d'étranges malheurs, +s'étant vu dépouillé de son royaume, obligé de fuir de province en +province, et près mille fois de perdre la vie, soutenu, dit l'historien, +par la protection divine, n'eut plus jusqu'à sa mort qu'une [Marge: App. +p. 63.] suite continuelle de prospérités, qui ne fut interrompue par +aucun accident fâcheux. Non-seulement il recouvra son royaume, mais il y +ajouta celui de Syphax son ennemi; et, maître de tout le pays depuis la +Mauritanie jusqu'à Cyrène, il devint le prince le plus puissant de toute +l'Afrique. Il conserva jusqu'à la fin de sa vie une santé très-robuste, +qu'il dut sans doute et à l'extrême sobriété dont il usa toujours pour +le boire et le manger, et au soin qu'il eut de s'endurcir sans relâche +au travail et à la fatigue. Agé de quatre-vingt-dix ans, il faisait +encore tous les exercices d'un jeune homme, et se tenait à cheval sans +selle; et Polybe fait remarquer [Marge: An seni gerenda sit Resp. pag. +791.] (c'est Plutarque qui nous a conservé cette remarque) que, le +lendemain d'une grande victoire remportée contre les Carthaginois, on +l'avait trouvé devant sa tente faisant son repas d'un morceau de pain +bis. + +Il laissa en mourant cinquante-quatre fils, dont trois seulement étaient +d'un mariage légitime; savoir, Micipsa, [Marge: App. p. 63. Val. Max. +lib. 5, cap. 2.] Gulussa et Mastanabal. Scipion partagea le royaume +entre ces trois derniers, et donna aux autres des revenus considérables; +mais bientôt après Micipsa demeura seul possesseur de ces vastes états +par la mort de ses deux frères. Il eut deux fils, Adherbal et Hiempsal; +et il fit élever avec eux dans son palais Jugurtha[369] son neveu, fils +de Mastanabal, et en prit autant de soin que de ses propres enfants. Ce +dernier avait des qualités excellentes, qui lui attirèrent une estime +générale. Bien fait de sa personne, beau de visage, plein d'esprit et de +sens, il ne donna point, comme c'est l'ordinaire des jeunes gens, dans +le luxe et le plaisir. Il s'exerçait avec ceux de son âge à la course, à +lancer le javelot, à monter à cheval; et, supérieur à tous, il savait +pourtant s'en faire aimer. La chasse était son unique plaisir, mais la +chasse contre les lions et d'autres bêtes féroces. Pour achever son +éloge, il excellait en tout, et parlait peu de lui-même: _plurimùm +facere, et minimùm ipse de se loqui_. + +[Note 369: Toute l'histoire de Jugurtha est tirée de Salluste.] + +Un mérite si éclatant et si généralement approuvé commença à donner de +l'inquiétude à Micipsa. Il se voyait âgé, et ses enfants fort jeunes. +[370]Il savait de quoi l'ambition est capable quand il s'agit d'un +trône; et qu'avec beaucoup moins de talents que n'en avait Jugurtha, il +est aisé de se laisser entraîner à une tentation si délicate, sur-tout +quand elle est aidée de circonstances si favorables. Afin d'éloigner un +compétiteur si dangereux pour ses enfants, il lui donna le commandement +des troupes qu'il envoyait au secours des Romains, occupés alors au +siège de Numance, sous la conduite de Scipion. Il se flattait que +Jugurtha, brave comme il était, pourrait bien s'engager mal à propos +dans quelque action périlleuse, et y laisser la vie; mais il se trompa. +[371]Ce jeune prince à un courage intrépide joignait un grand +sang-froid; et, ce qui est fort rare à cet âge, il était également +éloigné et d'une prévoyance timide et d'une hardiesse téméraire. Il +gagna dans cette campagne l'estime et l'amitié de toute l'armée. Scipion +le renvoya avec des lettres de recommandation pour son oncle, et des +témoignages fort avantageux, après lui avoir donné pourtant de sages +avis sur la conduite qu'il devait tenir; car, habile comme il était à +connaître les hommes, il avait apparemment entrevu dans ce jeune prince +une ambition dont il craignait les suites. + +[Note 370: «Terrebat eum natura mortalium avida imperii, et præceps +ad explendum animi cupidinem: prætereà opportunitas suæ liberorumque +ætatis, quæ etiam mediocres viros spe prædæ transversos agit.» SALLUST. +[c. 6.]] + +[Note 371: «Ac sanè, quod difficillimum imprimis est, et prælio +strenuus erat, et bonus consilio: quorum alterum ex providentia timorem, +alterum ex audacia temeritatem adferre plerumque solet.» [c. 7.]] + +Micipsa, touché de tout le bien qu'on lui mandait de son neveu, changea +de disposition à son égard, et ne songea plus qu'à le gagner à force de +bienfaits. Il l'adopta, et par son testament le fit son héritier comme +ses deux autres enfants. Se voyant près de mourir, il les manda tous +trois ensemble, et les fit approcher de son lit. Là, en présence de +toute la cour, il fit souvenir Jugurtha de tout ce qu'il avait fait en +sa faveur, le conjurant au nom des dieux de défendre et de protéger +toujours ses enfants, qui, de proches qu'ils lui étaient par le sang, +étaient devenus ses frères par son bienfait. [372]Il lui représenta que +ce n'étaient point les armes ni les trésors qui faisaient la force d'un +royaume, mais les amis, qui ne s'acquièrent ni par les armes, ni par +l'or, mais par des services réels, et par une fidélité inviolable. Or +peut-on trouver de meilleurs amis que des frères? et quel fond peut +faire sur des étrangers quiconque devient ennemi de ses proches? Il +exhorta ses enfants à ménager avec grand soin et à respecter Jugurtha, +et à n'avoir d'autre dispute avec lui que pour tâcher de l'atteindre, et +même, s'il se pouvait, de le surpasser en mérite. Il finit en leur +recommandant à tous de demeurer fidèlement attachés au peuple romain, et +de le regarder toujours comme leur bienfaiteur, leur patron, leur +maître. Micipsa mourut peu de jours après. + +[Note 372: «Non exercitus, neque thesauri, præsidia regni sunt, +verùm amici: quos neque armis cogere, neque auro parare queas; officio +et fide pariuntur. Quis autem amicior quàm frater fratri? aut quem +alienum fidum invenies, si tuis hostis fueris?» [c. 9.]] + +[Marge: AN. M. 3887 ROM. 631.] Jugurtha ne se contraignit pas +long-temps. Il commença par se délivrer d'Hiempsal, qui lui avait parlé +avec beaucoup de liberté, et le fit égorger. Adherbal vit par-là ce +qu'il avait à craindre pour lui-même. [Marge: AN. M. 3888 ROM. 632.] La +Numidie se divise et prend parti entre les deux frères. On lève de part +et d'autre de nombreuses troupes. Adherbal, après avoir perdu la plupart +de ses places, est vaincu dans un combat, et obligé de se réfugier à +Rome. Jugurtha n'en est pas fort effrayé; il savait que presque tout y +était vénal. Il y envoie donc des députés, avec ordre de corrompre à +force de présents les principaux des sénateurs. Dans la première +audience qu'on leur donna, Adherbal exposa le malheureux état où il se +trouvait réduit, les injustices et les violences de Jugurtha, le meurtre +de son frère, la perte de presque toutes ses places, et il insista +principalement sur les derniers ordres que son père, en mourant, lui +avait donnés, de mettre uniquement sa confiance dans le peuple romain, +dont l'amitié serait pour lui et pour son royaume un appui plus ferme et +plus sûr que toutes les troupes et tous les trésors du monde. Son +discours fut long et pathétique. Les députés de Jugurtha répondirent en +peu de mots qu'Hiempsal avait été tué par les Numides à cause de sa +cruauté, qu'Adherbal avait été l'agresseur, et qu'après avoir été vaincu +il venait se plaindre de n'avoir pas fait tout le mal qu'il aurait +souhaité; que leur maître priait le sénat de juger de sa conduite en +Afrique par celle qu'il avait gardée à Numance, et de compter plus sur +ses actions que sur les accusations de ses ennemis. Ils avaient employé +en secret une éloquence plus efficace que celle des paroles; et elle eut +tout son effet. A l'exception d'un petit nombre de sénateurs qui +conservaient encore quelques sentiments d'honneur, et n'étaient pas +vendus à l'injustice, tout le reste pencha du côté de Jugurtha. Il fut +résolu qu'on enverrait sur les lieux des commissaires pour partager +également les provinces entre les deux frères. On peut bien juger que +Jugurtha n'épargna pas l'argent. Le partage fut fait entièrement à son +avantage, en gardant néanmoins quelque apparence d'équité. + +Ce premier succès enfla son courage et augmenta sa hardiesse. Il attaque +son frère à force ouverte; et, pendant que celui-ci s'amuse à envoyer +vers les Romains, il enlève plusieurs de ses places, pousse toujours ses +conquêtes, et, après le gain d'une bataille, l'assiége lui-même dans +Cirta, capitale de son royaume. Cependant surviennent des députés de +Rome, avec ordre de déclarer aux deux princes, de la part du sénat et du +peuple, qu'ils aient à mettre bas les armes et à faire cesser toute +hostilité. Jugurtha, après avoir protesté de son profond respect et de +sa parfaite soumission pour les ordres du peuple romain, ajouta qu'il ne +croyait pas que son intention fût de l'empêcher de défendre sa propre +vie contre les embûches de son frère: qu'au reste, il enverrait au plus +tôt à Rome pour informer le sénat de sa conduite. Par cette réponse +vague, il éluda les ordres du sénat, et ne laissa pas même aux députés +la liberté d'aller trouver Adherbal. + +Quelque serré qu'il fût dans la place, il trouva le moyen d'écrire à +Rome pour implorer le secours du peuple romain contre un frère qui le +tenait assiégé depuis cinq mois, et qui en voulait à sa vie. Quelques +sénateurs étaient d'avis que, sans perdre de temps, on déclarât la +guerre à Jugurtha; mais son crédit l'emporta encore, et l'on se contenta +d'ordonner une députation composée de sénateurs de grand poids, du +nombre desquels était Émilius Scaurus, homme puissant dans la noblesse, +factieux, et qui cachait de grands vices sous une apparence de probité. +Jugurtha fut d'abord effrayé, mais il sut éluder aussi leur demande, et +les renvoya sans rien conclure. Alors Adherbal, n'ayant plus aucune +ressource, se rendit, à condition qu'il aurait la vie sauve; mais il fut +égorgé sur-le-champ, et un grand nombre de Numides avec lui. + +Malgré l'horreur que cette nouvelle excita à Rome, l'argent de Jugurtha +lui fit encore trouver des défenseurs dans le sénat. Mais C. Memmius, +tribun du peuple, homme vif et ennemi de la noblesse, engagea le peuple +à ne pas souffrir qu'un crime si horrible demeurât impuni. La guerre fut +donc déclarée à Jugurtha. [Marge: AN. M. 3894 ROM. 638. AV. J. C. 110.] +Le consul Calpurnius Bestia en fut chargé.[373] Il avait d'excellentes +qualités; mais elles étaient gâtées et rendues inutiles par son avarice. +Scaurus partit avec lui. Ils emportèrent d'abord plusieurs places; mais +l'argent de Jugurtha arrêta ces conquêtes[374]; Scaurus même, qui +jusque-là avait paru fort vif contre ce prince, ne put résister à une +attaque si violente. On fit un traité. Jugurtha parut se rendre au +peuple romain. Trente éléphants, quelques chevaux, et une somme d'argent +fort médiocre, furent remis entre les mains du questeur. + +[Note 373: «Multæ bonæque artes animi et corporis erant, quas omnes +avaritia præpediebat.» [c. 28.]] + +[Note 374: «Magnitudine pecuniæ a bono honestoque in pravum +abstractus est.»] + +L'indignation publique éclata pour-lors à Rome. Le tribun Memmius +échauffa les esprits par ses discours. Il fit nommer Cassius, qui était +préteur, pour aller trouver Jugurtha, et l'engager à venir à Rome sous +la garantie du peuple romain, afin qu'en sa présence on examinât qui +étaient ceux qui avaient reçu de l'argent. Il ne put se dispenser de s'y +rendre. Sa vue ranima la colère du peuple; mais un tribun, corrompu à +force de présents, traîna l'assemblée en longueur, et enfin la dissipa. +Un prince numide, petit-fils de Masinissa, qui se nommait Massiva, et +était pour-lors à Rome, fut conseillé de demander le royaume de +Jugurtha. Celui-ci le sut, et le fit égorger au milieu de Rome. Le +meurtrier fut arrêté, et mis entre les mains de la justice; et Jugurtha +eut ordre de se retirer de l'Italie. Ce fut pour-lors que, sortant de la +ville, et tournant plusieurs fois ses regards de ce côté-là, il dit +«[375]que Rome n'attendait pour se vendre qu'un acheteur, et qu'elle +périrait s'il s'en trouvait un.» + +[Note 375: «Postquam Romà egressus est, fertur sæpè tacitus eò +respiciens, postremò dixisse, _Urbem venalem et maturè perituram, si +emptorem invenerit_.» [c. 35.]] + +La guerre recommence donc de nouveau. Elle réussit fort mal, d'abord par +la nonchalance, et peut-être par la connivence du consul Albinus; puis, +lorsqu'il fut retourné à Rome pour y tenir les assemblées, par +l'ignorance de son frère Aulus, qui, ayant engagé l'armée dans un défilé +d'où elle ne pouvait sortir, se rendit honteusement à l'ennemi, qui fit +passer les Romains sous le joug, et leur fit promettre qu'ils +sortiraient de Numidie dans l'espace de dix jours. + +Il est aisé de juger comment une paix si ignominieuse, conclue sans +l'autorité du peuple, fut regardée à Rome. On n'y conçut de bonnes +espérances pour le succès de cette guerre, que lorsque le soin en fut +confié au consul L. Métellus.[376] A toutes les autres vertus d'un +excellent général il joignait un parfait désintéressement, qualité la +plus essentielle alors contre un ennemi tel que Jugurtha, qui jusque-là, +pour vaincre, avait moins employé l'épée que l'argent. Il trouva +Métellus invincible de ce côté-là comme de tout autre: il fallut donc +payer de sa personne et de son courage, au défaut de cette ressource qui +commença à lui manquer. Aussi fit-il des efforts extraordinaires; et +tout ce qu'on peut attendre de la bravoure, de l'habileté, de +l'attention d'un grand capitaine, à qui le désespoir fournit de +nouvelles forces et de nouvelles lumières, il l'employa dans cette +campagne, mais toujours sans succès, parce qu'il avait affaire à un +consul à qui il n'échappait aucune faute, et qui ne manquait aucune +occasion de prendre avantage sur son ennemi. + +[Note 376: «In Numidiam proficiscitur, magnâ spe civium, quum +propter artes bonas, tùm maximè quòd adversùm divitias invictum animum +gerebat.» [c. 43.]] + +La grande peine de Jugurtha fut de se mettre à couvert du côté des +traîtres: Depuis qu'il eut su que Bomilcar, en qui il avait une entière +confiance, avait songé à attenter sur sa vie, il n'eut plus un moment de +repos. Il ne trouvait nulle part de sûreté; le jour, la nuit, le +citoyen, l'étranger, tout lui était suspect, tout le faisait trembler; +il ne prenait le sommeil qu'à la dérobée, changeant même souvent de lit +sans garder les bienséances de son rang: quelquefois, s'éveillant en +sursaut, il prenait des armes et jetait de grands cris, tant la crainte +le troublait et l'agitait comme un forcené. + +Marius servait en qualité de lieutenant sous Métellus. Dévoré +d'ambition, il travailla d'abord secrètement à le décrier dans l'esprit +des soldats: et, devenu bientôt l'ennemi déclaré et le calomniateur de +son général, il vint à bout, par ces voies indignes, de le supplanter et +de se faire nommer en sa place pour terminer la guerre contre +Jugurtha.[377] Quelque force d'ame qu'eût d'ailleurs Métellus, il fut +abattu par ce coup imprévu, qui lui arracha des larmes et des discours +peu dignes d'un grand homme comme lui. Il y avait en effet dans le +procédé de Marius une noirceur affreuse, qui montre clairement ce que +c'est que l'ambition, et comment elle est capable d'étouffer dans +quiconque s'y livre tout sentiment d'honneur et de probité. Métellus, +ayant pris soin d'éviter la rencontre d'un successeur dont la seule vue +aurait été pour lui un cruel tourment, arriva à Rome, où il fut reçu +avec un applaudissement général.[Marge: AN. M. 3898 ROM. 642.] L'honneur +du triomphe lui fut accordé, et il prit le surnom de _Numidicus_. + +[Note 377: «Quibus rebus supra bonum atque honestum perculsus, neque +lacrymas tenere, neque moderari linguam: vir egregius in aliis artibus, +nimis molliter ægritudinem pati.» [c. 81.]] + +J'ai cru devoir réserver pour l'histoire romaine le détail des actions +particulières qui se sont passées en Afrique sous Métellus et sous +Marius, dont Salluste nous a laissé un récit fort circonstancié dans son +admirable histoire de Jugurtha. Je me hâte de venir à la fin de cette +guerre. + +Jugurtha, dans la déroute de ses affaires, avait eu recours à Bocchus, +roi des Maures, dont il avait épousé la fille. La Mauritanie est un pays +qui s'étend depuis la Numidie jusque par-delà les bords de la mer qui +répondent à l'Espagne. A peine le nom du peuple romain y était-il connu; +et cette nation, de son côté, était absolument inconnue aussi aux +Romains. Jugurtha fit entendre à son beau-père que, s'il laissait +subjuguer la Numidie, son pays aurait sans doute le même sort, d'autant +plus que les Romains, ennemis déclarés de la royauté, semblaient avoir +juré la ruine de tous les trônes. Il engagea donc Bocchus à entrer en +ligue avec lui contre eux, et il en reçut à différentes reprises des +secours fort considérables. + +Cette liaison qui, de part et d'autre, n'était fondée que sur l'intérêt, +n'avait jamais été bien ferme entre eux. Une dernière défaite de +Jugurtha acheva d'en rompre tous les nœuds. Bocchus conçut le noir +dessein de livrer son gendre aux Romains. Dans cette vue, il avait écrit +à Marius de lui envoyer un homme de confiance. Sylla lui parut fort +propre pour cette négociation. C'était un jeune officier d'un rare +mérite, qui servait sous lui en qualité de questeur. Il ne craignit +point de se mettre à la discrétion du barbare, et il y alla. Quand il +fut arrivé, Bocchus, qui, selon le génie de la nation, ne se piquait pas +beaucoup de fidélité, et qui de moment à autre changeait de dessein, +délibère s'il ne le livrerait pas lui-même à Jugurtha. Il demeura +long-temps dans cette incertitude, combattu en lui-même par des pensées +toutes contraires; et le changement subit qu'on voyait sur son visage, +dans son air, dans tout son maintien, marquait assez ce qui se passait +dans son esprit. Enfin, revenant à son premier dessein, il fit ses +conditions avec Sylla, et lui remit entre les mains Jugurtha, qui fut +conduit aussitôt à Marius. + +[Marge: Plut. in vit. Marii. [c. 10]] [378]Sylla, dit Plutarque, se +conduisit dans cette occasion en jeune homme avide et altéré de gloire, +dont il commençait tout récemment à goûter la douceur. Au lieu +d'attribuer à son général l'honneur de cet événement, comme son devoir +l'y obligeait, et comme ce doit être une règle inviolable, il s'en +réserva la plus grande partie, et fit faire un anneau qu'il portait +toujours, où il était représenté recevant Jugurtha des mains de Bocchus, +et il affecta dans la suite de s'en servir toujours pour son cachet. +Marius, piqué jusqu'au vif de cette espèce d'insulte, ne la lui pardonna +jamais. Et ce fut là l'origine et la semence de cette haine implacable +qui éclata depuis entre ces deux Romains, et qui coûta tant de sang à la +république. + +[Note 378: Οἷα νέος φιλότιμος, ἄρτι δόξης γεγευμένος, οủκ ἤνεγκε +μετρίως τὸ εὐτύχημα. (PLUT. Præcept. reip. ger. p. 806.)] + +[Marge: Plut. ibid. AN. M. 3901 ROM. 645. AV. J. C. 103.] Marius entra +en triomphe dans Rome, faisant voir aux Romains un spectacle qu'ils +avaient de la peine à croire, même en le voyant, Jugurtha captif: cet +ennemi redoutable, pendant la vie duquel on n'avait osé espérer de voir +la fin de cette guerre, tant son courage était mêlé de ruses et de +finesses, et son génie fertile en nouvelles ressources au milieu des +malheurs les plus désespérés. On dit que dans la marche du triomphe il +perdit l'esprit, qu'après la cérémonie il fut mené en prison, et que les +sergents, se hâtant d'avoir sa dépouille, lui déchirèrent toute sa robe, +et lui arrachèrent les deux bouts des oreilles pour avoir les pendants +qu'il y portait. En cet état, il fut jeté tout nu et plein d'effroi dans +une fosse profonde, où il passa six jours entiers à lutter contre la +faim et contre la crainte de la mort, ayant toujours conservé jusqu'au +dernier soupir un désir ardent de la vie: digne fin, ajoute Plutarque, +digne récompense de ses forfaits, s'étant toujours cru tout permis pour +assouvir son ambition, ingratitude, perfidie, noires trahisons, cruautés +sanglantes et barbares. + +Juba, roi de Mauritanie, a fait trop d'honneur aux lettres et aux +sciences pour être entièrement omis dans l'histoire de la famille de +Masinissa, dont son père, nommé aussi Juba, était arrière-petit-fils, et +petit-fils de Gulussa. Juba le père se signala dans la guerre, entre +César et Pompée par son attachement inviolable au parti du dernier. Il +se donna la mort après la bataille [Marge: AN. M. 3959 ROM. 703.] de +Thapse, où ses troupes et celles de Scipion furent entièrement défaites. +Juba son fils, encore enfant, fut livré au vainqueur, qui en fit un des +principaux ornements de son triomphe. Il paraît qu'on prit grand soin de +son éducation à Rome, où il acquit des lumières qui dans la suite +l'égalèrent aux plus savants hommes qu'ait jamais eus la Grèce. Il ne +quitta le séjour de cette ville que pour aller prendre possession des +états de son père. Auguste les lui rendit lorsque, par la mort [Marge: +AN. M. 3974 ROM. 719. AV. J. C. 30.] d'Antoine, il se vit le maître +absolu de disposer des provinces de l'empire. Juba, par la douceur de +son règne, gagna le cœur de tous ses sujets. Sensibles à ses bienfaits, +ils le mirent au nombre de leurs dieux. Pausanias [Marge: [Pausan. +Attic. c. 17.]] parle d'une statue que les Athéniens lui avaient érigée. +Il était bien juste qu'une ville de tout temps consacrée aux Muses +donnât des marques publiques de son estime à un roi qui tenait un rang +illustre parmi les savants. Suidas[379] attribue à ce prince plusieurs +ouvrages, dont aujourd'hui il ne nous reste que des fragments. Il avait +écrit[380] de l'histoire d'Arabie, des antiquités d'Assyrie, des +antiquités romaines, de l'histoire des théâtres, de celle de la peinture +et des peintres, de la nature et des propriétés de différents animaux, +de la grammaire, et d'autres matières semblables[381], dont on peut voir +le dénombrement dans la petite dissertation de M. l'abbé Sevin sur la +vie et sur les ouvrages de Juba le jeune, d'où j'ai tiré le peu que j'en +ai dit ici. + +[Note 379: In voce Ἰόβας.] + +[Note 380: Tom. IV des Mémoires de l'Académie des Belles-Lettres, p. +457.] + +[Note 381: Il ne faut pas oublier ses Commentaires sur l'Afrique, +tirés principalement des livres carthaginois. (AMM. MARCELL. XII, c. +15.) + +Ajoutons, comme un fait important, que ce prince, s'occupant avec ardeur +des progrès de la géographie, avait fait reconnaître par ses vaisseaux +les îles _Fortunées_, actuellement les îles _Canaries_.--L.] + + + FIN DU TOME PREMIER DE L'HISTOIRE ANCIENNE. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + TABLE DES MATIÈRES + CONTENUES + DANS LE TOME PREMIER. + +-------------------------------------------------------------------- + + + Pages. + Avertissement de l'auteur des observations et + éclaircissements historiques joints à cette édition. V + Éloge de Rollin, par M. Saint-Albin Berville. XIII + Épitre dédicatoire. XXXVII + + PRÉFACE. + + § I. Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport à + la religion. XLIII + § II. Observations particulières sur cet ouvrage. LXVI + Avertissements de l'auteur répandus dans l'in-12, en + différents tomes, et réunis ici tous ensemble. LXXVII + Édition des principaux auteurs grecs cités dans l'Hist. + ancienne. XCVII + + AVANT-PROPOS. + + Origine et progrès de l'établissement des royaumes. 1 + + LIVRE PREMIER. + + HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS. + + PREMIÈRE PARTIE. + + Description de l'Égypte, et de ce qui s'y trouve de plus + remarquable. 7 + + CHAPITRE PREMIER. + + Thébaïde. 9 + + CHAPITRE II. + + Égypte du milieu ou Heptanome. 11 + § I. Obélisques. 13 + § II. Pyramides. 15 + § III. Labyrinthe. 20 + § IV. Lac de Mœris. 21 + § V. Débordement du Nil. 24 + + 1. Sources du Nil. 25 + 2. Cataractes du Nil. 26 + 3. Causes du débordement. 28 + 4. Temps et durée du débordement. 29 + 5. Mesure du débordement. 31 + 6. Canaux du Nil. Pompes. P. 33 + 7. Fécondité causée par le Nil. 35 + 8. Double spectacle causé par le Nil. 38 + 9. Canal de communication entre les deux mers par le Nil. 39 + + CHAPITRE III. + + Basse Égypte. 41 + + SECONDE PARTIE. + + Des mœurs et coutumes des Égyptiens. 49 + + CHAPITRE PREMIER. + + De ce qui regarde les rois et le gouvernement. 50 + + CHAPITRE II. + + Des prêtres et de la religion des Égyptiens. 57 + § I. Culte de différentes divinités. 60 + § II. Cérémonies des funérailles. 68 + + CHAPITRE III. + + Des soldats et de la guerre. 72 + + CHAPITRE IV. + + De ce qui regarde les sciences et les arts. 75 + + CHAPITRE V. + + Des laboureurs, des pasteurs, des artisans. 79 + + CHAPITRE VI. + + De la fécondité de l'Égypte. 84 + + TROISIÈME PARTIE. + + Histoire des rois d'Égypte. 92 + Rois d'Égypte. 95 + + LIVRE SECOND. + + HISTOIRE DES CARTHAGINOIS. + + PREMIÈRE PARTIE. + + Caractère, mœurs, religion et gouvernement des + Carthaginois. 141 + + § I. Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était + une colonie. 141 + § II. Religion des Carthaginois. 143 + § III. Forme du gouvernement de Carthage. 150 + + Suffètes. 151 + Le sénat. 152 + Le peuple. 154 + Le tribunal des cent. 154 + Défauts du gouvernement de Carthage. 156 + + § IV. Commerce de Carthage. Première source de ses richesses + et de sa puissance. 159 + § V. Mines d'Espagne. Seconde source des richesses et de la + puissance de Carthage. 161 + § VI. La guerre. 163 + § VII. Les sciences et les arts. 168 + § VIII. Caractère, mœurs, qualités des Carthaginois. 172 + + SECONDE PARTIE. + + Histoire des Carthaginois. 176 + + CHAPITRE PREMIER. + + Fondation de Carthage et ses accroissements jusqu'à la + première guerre punique. 176 + Conquêtes des Carthaginois en Afrique. 181 + Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc. 182 + Conquêtes des Carthaginois en Espagne. 183 + Conquêtes des Carthaginois en Sicile. 187 + + CHAPITRE II. + + Histoire de Carthage, depuis la première guerre punique + jusqu'à sa destruction. 226 + Article I. Première guerre punique. 227 + Art. II. Guerre de Libye, ou contre les mercenaires. 254 + Art. III. Seconde guerre punique. 269 + Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique. 270 + Déclaration de la guerre. 278 + Commencement de la seconde guerre punique. 280 + Passage du Rhône. 282 + Marche qui suivit le passage du Rhône. 284 + Passage des Alpes. 288 + Entrée dans l'Italie. 293 + Combat de cavalerie près du Tésin. 294 + Bataille de la Trébie. 298 + Bataille de Trasimène. 304 + Conduite d'Annibal par rapport à Fabius. 308 + État des affaires en Espagne. 314 + Bataille de Cannes. 315 + Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal. 323 + Affaires d'Espagne et de Sardaigne. 327 + Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome. 328 + Défaite et mort des deux Scipions en Espagne. 330 + Défaite et mort d'Asdrubal. 332 + Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est nommé + consul, et passe en Afrique. Annibal y est rappelé. 336 + Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique suivie du combat. 341 + Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la + seconde guerre punique. 344 + Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de + la seconde guerre punique. 349 + Intervalle entre la seconde et la troisième guerre punique. 351 + § I. Suite de l'histoire d'Annibal. 351 + Annibal entreprend et vient à bout de réformer à Carthage la + justice et les finances. 352 + Retraite et mort d'Annibal. 355 + Éloge et caractère d'Annibal. 364 + § II. Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi + de Numidie. 369 + + Art. IV. Troisième guerre punique. 377 + Digression sur les mœurs et le caractère du second Scipion + l'Africain. 407 + Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa. 416 + + +FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by +Charles Rollin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 *** + +***** This file should be named 27694-0.txt or 27694-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/6/9/27694/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/27694-0.zip b/27694-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ec1dc29 --- /dev/null +++ b/27694-0.zip diff --git a/27694-8.txt b/27694-8.txt new file mode 100644 index 0000000..07f5db7 --- /dev/null +++ b/27694-8.txt @@ -0,0 +1,16022 @@ +Project Gutenberg's Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by Charles Rollin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 + Histoire Ancienne Tome 1 + +Author: Charles Rollin + +Editor: Jean-Antoine Letronne + +Release Date: January 3, 2009 [EBook #27694] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rnald Lvesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + OEUVRES + COMPLTES + DE ROLLIN. + + NOUVELLE DITION, + ACCOMPAGNE D'OBSERVATIONS ET D'CLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES, + PAR M. LETRONNE, + MEMBRE DE L'INSTITUT + (ACADMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES). + + --------- + + HISTOIRE ANCIENNE. + TOME I. + + + + + PARIS, + DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT, + IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT, RUE JACOB, No 24. + + M DCCC XXI. + ---- + + + + OEUVRES + COMPLTES + DE ROLLIN. + --------- + + TOME PREMIER. + + + PARIS, + + { FIRMIN DIDOT, PRE ET FILS, Libraires, + { rue Jacob, no 24; + CHEZ{ LOUIS JANET, Libraire, rue St-Jacques, no 59; + { BOSSANGE, Libraire, rue de Tournon, no 6; + { VERDIRE, Libraire, quai des Augustins, no 25. + + +-------------------------------------------------------------------- + + AVERTISSEMENT + DE L'AUTEUR + DES OBSERVATIONS ET CLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES + JOINTS CETTE DITION. + + ---------------------- + +Depuis long-temps on sentait la ncessit d'une dition critique des +oeuvres historiques de Rollin. Il est en effet reconnu que Rollin n'a +point galement soign toutes les parties du grand ensemble d'histoire +dont il a fait prsent la France. Ne pouvant examiner avec assez +d'attention le sens de certains passages difficiles qui auraient exig +un examen approfondi, il a d s'en rapporter quelquefois des versions +inexactes. Le temps lui a manqu pour remonter toujours la source des +faits: et souvent il a incorpor dans son ouvrage les rsultats des +travaux de ses prdcesseurs, sans les soumettre l'preuve d'un nouvel +examen: c'est ce qu'il avoue cent fois avec une franchise et une candeur +admirables. + +On ne saurait donc tre surpris de ce que ses ouvrages historiques +renferment quelques erreurs de dtail, dont une critique malveillante +s'est servie pour tcher de dcrditer ces ouvrages. Dans le sicle +dernier, Rollin a t violemment attaqu par des pdants jaloux du +succs de son Histoire ancienne, ou par des hommes qui ne lui +pardonnaient point d'avoir compos un livre d'histoire dict par l'amour +de la religion. Les critiques pointilleuses et mesquines d'un abb +Bellanger, qui voulait faire croire que Rollin ne savait pas un mot de +grec; les sarcasmes de Voltaire, rpts par mille chos, ont contribu + rpandre l'opinion, nous dirons le prjug, que l'Histoire ancienne et +l'Histoire romaine fourmillent de contre-sens, et sont remplies +d'erreurs de tout genre, de rflexions niaises et puriles, de contes +rassembls sans critique. Ils n'ont pu russir en faire abandonner la +lecture; mais ils en ont diminu l'autorit et le poids, en exagrant le +nombre des fautes qui peuvent s'y trouver. + +Il nous a paru qu'un moyen efficace de rendre ces ouvrages une grande +partie de l'autorit qu'on a voulu leur faire perdre; de les relever +dans l'opinion des juges clairs; de ramener les lecteurs prvenus, ou +qui manquent du loisir ncessaire pour examiner les faits par eux-mmes; +c'tait de rduire leur juste valeur les critiques dont les crits de +Rollin ont t l'objet, en publiant pour la premire fois une dition +qui offrt, sur les endroits vraiment fautifs, les rectifications et les +claircissements ncessaires. + +Le traducteur[1] italien de l'Histoire ancienne avait dj essay de +suppler quelques dfauts qu'il avait cru remarquer dans cette +histoire; mais nous n'approuvons nullement la mthode qu'il a suivie, +d'insrer une multitude d'additions dans le texte mme: l'inconvnient +d'tre diffuses et fort insignifiantes, ces additions joignent celui de +dnaturer l'ouvrage original. + +[Note 1: _Storia Antica_ di Carlo ROLLIN, etc. Genova, MDCCXCII.] + +Notre mthode est entirement diffrente. En premier lieu, nous +conservons absolument intact le texte original, pour lequel nous avons +suivi l'dition in-4, imprime sous les yeux de l'auteur; toutes les +citations, les notes, ont t textuellement reproduites; nous ne nous +sommes permis de changements que pour corriger les nombreuses +inexactitudes qui s'taient glisses dans l'orthographe de certains noms +propres, dans l'indication des auteurs cits; ou les fautes qui +dfiguraient plusieurs citations de textes grecs et latins. + +Nos observations sont rejetes au bas des pages, et se trouvent ainsi +entirement spares du texte. Il y avait, dans cette mthode mme, un +cueil redouter; c'tait de multiplier ou d'tendre les notes et les +observations, au point de faire rellement un ouvrage ct de celui de +Rollin, et de surcharger le sien d'un appareil scientifique tout--fait +dplac, qui et bris continuellement la narration, et en et dtruit +l'intrt. Nous croyons avoir vit cet cueil, en nous renfermant dans +les limites indiques par la nature mme de l'ouvrage. Nos observations, +bornes ce qu'il y a d'essentiel, sont de deux espces: les unes ont +pour objet de rectifier une erreur de fait, une traduction fautive; les +autres contiennent, soit l'indication d'une particularit nglige par +l'historien, mais ncessaire pour la connaissance parfaite du trait +historique qu'il rapporte; soit la discussion des motifs qu'on peut +avoir de douter des faits qu'il a prsents comme certains, ou de croire + quelques autres qu'il a donns comme douteux. Ces notes sont en +gnral fort courtes et prcises: quelques-unes, en petit nombre, ont +plus d'tendue; mais l'importance ou l'intrt du sujet rendait +ncessaires de plus grands dveloppements. + +Il est presque inutile d'avertir que nos observations ne portent que sur +des faits matriels, jamais sur des opinions: les digressions de +l'auteur, ses rflexions, sa manire de voir et de juger les choses, de +saisir les rapports de l'histoire profane avec l'histoire sacre, +constituent son caractre particulier, pour ainsi dire sa physionomie; +et nous en avons scrupuleusement respect les traits. Sans doute, il +nous et t facile de mettre quelquefois notre opinion en regard de +celle de l'auteur; mais quelle et t la plus vraie des deux? + +Nous nous sommes galement interdit des discussions gnrales sur la +chronologie de l'ancienne gypte et de l'empire d'Assyrie. Rollin a +sur-tout vit toute discussion approfondie sur ce sujet; il s'est +content de suivre principalement Ussrius et Frret: il a le soin d'en +prvenir ses lecteurs. Que les systmes de ces hommes habiles prtent +quelques difficults, c'est ce dont nous ne faisons nul doute: il +faudrait de longues discussions pour les faire ressortir, et sur-tout +pour les lever; et, quand on y parviendrait, serait-on sr de ne les +avoir point remplaces par d'autres difficults plus grandes encore? En +de telles matires, o l'on voit autant d'opinions diffrentes qu'il y a +de gens qui s'en occupent, le difficile n'est pas de faire un systme, +c'est d'en faire un plus probable de tous points que celui qu'on a la +prtention de dtruire. Nous nous sommes donc contents de donner +quelques observations de dtail. + +Nous en dirons autant des notions gographiques par lesquelles Rollin a +commenc l'histoire de chaque pays: ces notions sont toujours +incompltes, mais videmment l'auteur n'a pas voulu en dire davantage; +il le pouvait sans peine. Nous nous sommes donc borns quelques notes +sur ce qui pouvait s'y trouver d'inexact, sans insister davantage; +d'autant plus qu'il n'y a pas maintenant de petit livre de gographie +qui ne renferme plus de dtails sur ce sujet. + +Un article important, et qui avait besoin de rectifications +continuelles, est celui de l'valuation des mesures et des monnaies +anciennes: les recherches qu'on a faites depuis Rollin ont modifi +sensiblement celle qu'il avait adopte. Pour les mesures itinraires, +nous nous sommes servis des travaux les plus rcents. L'valuation des +monnaies grecques et romaines a t tablie sur les bases dont nous +avons dmontr la certitude dans un ouvrage spcial[2]. A la fin de +l'histoire romaine, nous placerons un expos des principes sur lesquels +reposent ces diverses valuations, et des tableaux dresss d'aprs ces +principes. + +[Note 2: _Considrations gnrales sur l'valuation des monnaies +grecques et romaines et sur la valeur de l'or et de l'argent avant la +dcouverte de l'Amrique_, chez F. Didot.] + +Toutes les notes qui nous appartiennent sont suivies de la lettre--L. + +Quand il nous arrive de complter une note de l'auteur, par une addition +qui nous parat ncessaire, cette addition est prcde des deux traits +==, et suivie de la mme lettre--L. + +Quelquefois, nous avons jug propos de mettre en marge une citation +qui avait chapp l'auteur; ou l'indication du livre et de la page, +quand il ne l'a point mise: ces additions marginales sont renfermes +entre crochets []. + +Nous ferons quelques modifications et additions l'atlas de d'Anville +qu'on joint ordinairement aux oeuvres de Rollin: elles seront spcifies +dans un avertissement particulier qui sera mis en tte de cet atlas. + + L. + + Paris, 20 dcembre 1820. + + + +-------------------------------------------------------------------- + + LOGE + DE ROLLIN, + DISCOURS + QUI A REMPORT LE PRIX D'LOQUENCE + DCERN PAR L'ACADMIE FRANAISE, + DANS SA SANCE DU 27 AOT 1818; + PAR SAINT-ALBIN BERVILLE, + AVOCAT LA COUR ROYALE DE PARIS. + + --------- + + Nocturn versate manu, versate diurn. + HORAT. + +La nature commence l'homme, et l'ducation l'achve. Par elle, ses +facults deviennent des talents; ses penchants, des vertus; par elle se +perptuent d'ge en ge, avec les traditions de la science, les leons +de la sagesse. Aussi, dans l'antiquit, voyons-nous l'ducation exciter +constamment la sollicitude des philosophes et des lgislateurs. Lycurgue +fonde sur son pouvoir les lois qu'il donne son peuple; Platon, le code +qu'a rv son gnie; magistrat et pre -la-fois, Caton honore la +pourpre consulaire par les fonctions d'instituteur. Et certes, s'il est +un art digne de l'estime des sages, c'est celui qui se propose pour +objet la perfection de l'homme: art aussi grand dans son but qu'immense +dans ses dtails; d'autant plus noble, qu'il n'offre point, pour les +soins qu'il commande, pour les devoirs qu'il impose, le ddommagement +flatteur de la clbrit; d'autant plus dlicat, qu'il faut montrer la +vrit des yeux faibles encore, clairer l'intelligence sans instruire +les passions, et prparer les triomphes de la vertu sans altrer la +scurit de l'innocence! + +Rollin servit l'enseignement par ses travaux; il honora sa carrire par +des talents et des vertus. Pour le louer, il suffit de raconter ce qu'il +a fait, de montrer ce qu'il a t. Je n'offenserai point, par le faste +de mes louanges, la mmoire d'un sage: je parlerai rarement de sa +gloire; mais je parlerai souvent de sa bont, et sans doute son ombre ne +repoussera point cet loge. + +PREMIRE PARTIE. + +Lorsqu'aprs la chute de l'empire d'Occident cette belle partie de +l'Europe perdit la civilisation qu'elle devait aux Romains, les crits +des anciens y conservrent le germe d'une civilisation nouvelle. Mais ce +germe resta long-temps strile. Des institutions barbares opposaient une +barrire aux progrs de l'esprit humain; les peuples n'existaient que +pour la servitude, les grands n'existaient que pour les combats; +l'instruction tait renferme dans les clotres, et plusieurs sicles +drent s'couler avant qu'elle pt se rpandre dans les rangs de la +socit. Mais lorsqu'enfin le temps eut amen dans l'ordre politique une +rvolution salutaire, les tudes commencrent refleurir: c'est alors +qu'un tablissement dont l'origine se perd dans la nuit des ges, +l'Universit, exera sur l'enseignement une utile influence. +L'ducation, auparavant livre au hasard, prit dans son sein une forme +rgulire: son indpendance jeta quelques ides de libert parmi les +gnrations naissantes; les traditions de l'antiquit htrent, en se +propageant, le retour des lumires; et la raison humaine s'affranchit +par degrs des liens qui l'avaient tenue si long-temps captive. + +Nourri dans cette cole clbre, Rollin avait puis dans les leons des +Gerson, des Hersan, les saines doctrines de l'enseignement, et cet amour +de l'antiquit, qui n'est que l'amour du vrai beau en morale comme dans +les arts. Hritier de leurs fonctions, il l'avait t de leurs succs: +des rformes salutaires, de sages innovations, avaient marqu sa +carrire. Une disgrce vient arrter le cours de ses travaux: l'homme de +paix renonce sans murmure, et non sans regrets peut-tre, l'emploi de +faire le bien; mais il sait rendre sa retraite utile encore: il lgue +l'enseignement public les fruits de sa longue exprience; il claire +comme crivain ceux qu'il ne lui est plus permis de guider comme +instituteur. + +Rollin, dans le _Trait des tudes_, n'a point prtendu, ainsi qu'un +philosophe clbre, refaire l'ducation sur de nouvelles bases; il n'a +voulu que rassembler des traditions consacres par l'usage. Toutefois, +s'il n'a point cette audacieuse indpendance de l'auteur d'_mile_, qui +remonte par la pense la source de nos institutions pour leur +imprimer, du haut de son gnie, une direction nouvelle, il s'loigne +galement de cette superstition du pass, qui subroge l'usage aux droits +de la raison, et compte les annes au lieu de peser les avantages. +Rousseau, dans sa marche hardie, a pouss plus avant l'investigation des +principes; mais, domin par une imagination imprieuse, il a quelquefois +abus de la vrit. Rollin, plus circonspect, s'arrte avant le but +plutt que de s'exposer le franchir; mais, s'il se borne cultiver +des vrits connues, il sait les rendre fcondes. Il n'appelle point les +rformes, mais il les accepte des mains de l'exprience. Un autre +crivain, qui souvent a servi de guide l'auteur du Trait des tudes; +qui, en voulant former l'orateur, s'occupe d'abord former l'homme de +bien, et conduit son lve l'loquence par la vertu, Quintilien, +interdit aux soins paternels l'ouvrage de l'ducation. Il veut +dvelopper par l'mulation nos facults naissantes, et parat craindre +qu'amollis par les douceurs de la vie domestique, l'ame ne perde son +ressort et le corps sa vigueur. Peut-tre, en prononant cette exclusion +rigoureuse, Quintilien n'a-t-il pas assez rendu justice cette +ducation qui ne spare point ceux qu'unit la nature; qui permet de +chercher la convenance la plus parfaite entre les moyens de l'lve et +le caractre de l'institution, et rassemble sur une tte chrie une +vigilance et des soins qui, en se dissminant, sont quelquefois en +danger de se ralentir: peut-tre, en voulant transporter de l'ordre +politique dans l'ordre moral le mobile puissant, mais dlicat, de +l'mulation, n'a-t-il pas assez considr le danger d'veiller les +passions avant d'avoir affermi la raison qui doit les rprimer. Quoi +qu'il en soit, je sais gr Rollin de s'tre montr moins svre; +d'avoir permis la tendresse du pre de seconder quelquefois le zle de +l'instituteur; et sur-tout d'avoir respect ces liens d'affection +mutuelle, qui, forms au sein de la famille par l'habitude et +l'intimit, prparent l'ordre social la garantie des vertus +domestiques. + +Mais, si l'ducation peut varier dans sa forme, son objet est +invariable. clairer l'esprit par la science, la raison par la morale, +l'ame par la religion, tels sont les soins que Rollin lui impose: c'est + la vertu de consacrer le savoir; c'est la pit de consacrer la +vertu. + +Avant que les crivains du sicle de Louis XIV eussent fix la langue +franaise, l'enseignement dut chercher dans les langues anciennes des +formes rgulires et des modles pour l'loquence. Depuis, lorsque la +France, grace au gnie des Pascal, des Fnlon, des Racine, fut devenue + son tour une terre classique; l'usage, qui devrait tre l'expression +de la raison universelle, et qui n'est souvent que celle des erreurs +dominantes, continua de bannir de nos coles une langue que leurs crits +venaient d'illustrer. Rollin la rtablit dans ses droits: il en +dveloppe les avantages; et s'il ne l'gale point celles de +l'antiquit pour la richesse et l'harmonie, il lui accorde une +prcision, une clart que l'antiquit n'avait point connue. Bientt il +nous transporte par l'tude loin de la terre natale; il veut agrandir +notre intelligence en nous faisant connatre d'autres hommes, d'autres +moeurs, d'autres socits. C'est alors qu'il nous conduit sur les +rivages de la Grce, et qu'il tale nos regards les beauts de cette +langue, dpositaire des plus nobles crations de l'esprit humain, et qui +fut la langue du gnie, parce qu'elle fut celle de la libert. De l il +nous ramne vers l'ancienne Rome, et nous dcouvre la commune origine de +nos modernes idiomes dans cette autre langue, autrefois la souveraine du +monde, aujourd'hui le lien des peuples civiliss: elle ne transmet plus +les dcrets des vainqueurs de la terre, mais elle conserve du moins les +paisibles conqutes de la science, et cette gloire est assez belle +encore. + +Le langage, qui ne fut d'abord qu'un moyen de communication entre les +hommes, devint un art, lorsque ces communications, en se multipliant, +eurent tendu son usage et vari ses ressources. L'loquence lui confia +les vrits de la morale, les souvenirs de l'histoire, les dcouvertes +de la science, les destines des hommes et des peuples: la posie +l'arrondit en mtres harmonieux, l'orna de brillantes images. Fille de +la religion et des passions peut-tre, la posie peut se vanter d'une +ancienne origine et nous offre les premiers monuments que le gnie de la +parole ait levs chez les nations. A travers l'immensit des ges, elle +nous apparat sous la majestueuse figure d'Homre, d'Homre qui, pareil +aux dieux qu'il a chants, semble avoir en partage une ternelle +jeunesse. A sa suite, se prsente l'antiquit tout entire, avec ce +cortge de beauts naves que faisait clore, sous un ciel riant, +l'influence d'une socit vierge encore. Combien l'on aime retrouver, +dans ces tableaux des vieux ges, l'empreinte de la nature, presque +efface de nos socits modernes! Placs plus prs de cette nature, +principe ternel de tous les arts, les anciens purent saisir ses +premiers traits, la peindre dans sa puret native, et leur got, en la +retraant, sut l'embellir encore. C'est elle que Rollin chrit dans +leurs ouvrages; c'est elle qui en relve le prix aux yeux de l'homme +simple et sensible: s'il ne retrouve plus le modle, il est encore +touch de l'image. En vain, ds le sicle de Louis XIV, la mdiocrit, +toujours impuissante et toujours tmraire, osa secouer le joug d'une +lgitime admiration: le gnie moderne resta fidle au gnie de +l'antiquit, et les Despraux, les Racine, ne rougirent point de +s'avouer les disciples de ceux dont peut-tre ils avaient droit de se +dclarer les rivaux. De nos jours encore, de hardis rformateurs ont +voulu fonder en posie une religion nouvelle, ils ont tent de nous +blouir par le prestige de quelques beauts originales recueillies dans +la littrature informe d'une nation voisine; mais leurs efforts n'ont pu +branler les autels de l'antiquit. Ils ont indiqu nos crivains une +source o l'imagination puisera quelquefois des couleurs; mais le got +ira toujours chercher ses modles parmi ces hommes des sicles loigns, +qui furent nos premiers matres, et qu'il faudra toujours imiter, parce +qu'ils n'ont imit que la nature. + +Admirateur sincre des anciens, Rollin n'est point l'adorateur de leurs +dfauts: il sait voir des taches dans leurs crits: les anciens +n'taient-ils pas des hommes? mais ses principes, ses remarques, son +style mme, rvlent encore en lui le sentiment profond, le sr +discernement de leurs beauts. Ce mme discernement ne brille pas moins +dans les jugements qu'il porte sur ses contemporains; et ce n'est pas +son moindre titre de gloire, d'avoir averti la France de la grandeur de +Bossuet. + +Le nom de Bossuet rappelle celui de l'loquence. Cette fille de la +libert fit long-temps retentir de ses mles accents la tribune de Rome +et d'Athnes. Parmi nous, lorsque la libert, encore carte du corps +politique, s'tait rfugie tout entire au pied des autels, la chaire +vanglique lui ouvrit un asyle, et l'orateur chrtien retrouva, dans le +caractre sacr que la religion imprime ses ministres, cette +indpendance que les Cicron et les Dmosthne avaient trouve dans les +institutions de leur patrie. Mais la tribune aux harangues resta ferme +pour elle, et, dans les rgles que Rollin a traces de cet art, on +cherche en vain le nom de ce genre d'loquence o l'orateur parle de la +patrie la patrie elle-mme, et puise dans un si noble sujet des +inspirations dignes d'un si noble thtre. Un tel oubli, qui accuse les +institutions contemporaines, ne serait plus possible aujourd'hui. +Franais, une gloire nouvelle vous attend! Dj vos Bossuet, vos +Massillon ont illustr par les triomphes du gnie leur auguste +ministre: ct de leur loquence va s'lever une loquence rivale, et +ses accents aussi seront sacrs; car chez les peuples libres, aprs le +culte de la Divinit, il est encore une religion, celle de la Patrie. + +En rvlant ses lves les beauts de la posie et de l'loquence, +Rollin n'oublie pas des tudes plus austres, mais non moins utiles. +Puisque l'ducation ne peut embrasser le cercle entier des connaissances +humaines, forc de choisir entre elles, il donne la prfrence celle +qui nous offre les leons les plus salutaires, l'histoire; l'histoire, +cette perptuelle allgorie qui, sous les traits du pass, nous montre +le prsent et l'avenir. Il jette en passant un regard sur la fable, dont +les riants mensonges ont fcond les arts, sur les antiquits, dont +l'tude claire celle de l'histoire: mais il rprouve ce luxe indigent +de la mmoire, qui la surcharge sans l'enrichir; il ne veut point +fatiguer l'esprit d'une instruction strile, et c'est au profit de la +raison qu'il cultive le savoir; ou plutt, c'est l'ame qu'il veut orner +des trsors dont il enrichit l'intelligence. L'ducation vulgaire ne se +propose que la science pour objet: le sage voit plus loin. Le savoir +n'est ses yeux qu'un progrs qui nous rapproche de la vertu, ou qu'un +instrument dont elle doit diriger l'usage dans l'intrt de la patrie et +de l'humanit. Comptables envers la socit, comme envers la nature, de +l'emploi de nos facults, c'est l'ducation d'en rgler le cours, et +de nous faire aimer le bien en nous facilitant les moyens de +l'accomplir. Des tudes que Rollin nous prescrit, la premire est celle +de nos devoirs. En formant l'homme instruit, ses leons tendent surtout + former l'honnte homme et le bon citoyen. Tour--tour clairant +l'exemple par le prcepte, autorisant le prcepte par l'exemple, il +appelle au secours de la morale l'exprience des sicles passs. Les +fastes de l'antiquit sont pour lui un rpertoire inpuisable de +salutaires instructions: c'est avec le nom d'Aristide, qu'il combat +l'avarice; avec le souvenir de Camille, qu'il ennoblit l'amour de la +patrie. Quelquefois, s'levant de plus vastes considrations, il +examine la vertu dans son alliance avec le pouvoir, prparant le bonheur +des hommes et la prosprit des tats. Il ne spare point la politique +de la justice: comme l'auteur du Tlmaque, il voudrait appliquer la +morale la science du gouvernement, et peut-tre ce voeu de la vertu +est-il aussi un conseil de la sagesse. + +Si de nombreux travaux n'attendaient encore mes regards, que j'aimerais + rappeler ces pages loquentes de raison et de bont, o le vertueux +recteur, en exposant les devoirs des hommes qui prsident +l'instruction publique, fait, sans y songer, sa propre histoire, et se +peint lui-mme en voulant nous instruire! Est-il un plus beau trait de +morale que ces instructions o respire une si tendre sollicitude, une +onction si pntrante, une si touchante modestie, un respect si vrai +pour les moeurs, pour le bonheur mme de cet ge o le bonheur est +facile encore? Si la sagesse elle-mme voulait parler aux hommes, il me +semble que ce serait l son langage. + +C'est par la religion que Rollin sanctionne ses enseignements, et c'est +par la philosophie qu'il veut nous y conduire; car la vraie religion est +soeur de la vraie philosophie. Rollin ne veut point fonder sur les +ruines de la raison le rgne de la foi; il hait et la superstition qui +l'avilit, et le fanatisme qui la dshonore. Le christianisme est ses +yeux la perfection de la morale, et, s'il voque les vertus du +paganisme, ce n'est point pour leur insulter par un injuste ddain, mais +pour apprendre au chrtien que son devoir est de les surpasser. Bien +loign sur-tout de cette sombre austrit qui, d'une religion de +douceur et de paix, fait une religion de terreur, apprend le remords +l'innocence mme et prcipite dans l'incrdulit par le dsespoir, il +dit ses bienfaits et non ses vengeances; il rassure l'homme et ne +l'effraie pas. J'oserais pourtant lui reprocher de s'tre montr trop +rigoureux envers la gloire. La gloire porte des fruits si semblables +ceux de la vertu! Sans doute, il est plus pur, cet hrosme qui se +montre suprieur l'loge mme et n'coute point le retentissement de +ses actions dans l'opinion des hommes: toutefois pardonnons d'aimer la +louange qui la sait mriter, et si la gloire est une erreur, +respectons une erreur qui le genre humain doit les Thmistocle et les +Dmosthne, les Dcius et les mile. + +Rollin, dans son premier ouvrage, avait enseign la manire d'tudier +l'histoire: elle va maintenant devenir l'objet de ses travaux. Il +n'interroge point les annales des temps modernes, trop peu fcondes en +nobles souvenirs; il nous montre le genre humain sortant des mains de la +nature, et florissant sous l'influence d'une civilisation naissante. +Hritires d'une socit dgnre, les socits modernes n'ont pu +rpudier entirement cette funeste succession: trop long-temps leurs +fastes ne prsentent que la force rige en loi; l'erreur, en vrit; la +corruption sans politesse et la barbarie sans vertu. L'histoire de +l'antiquit, au contraire, nous offre deux grands sujets d'tude, les +institutions et les hommes. Les anciens furent nos matres dans la +libert, et cette ducation n'est pas leur moindre titre notre +reconnaissance. C'est en ramenant sur nos propres origines la lumire +qu'ils nous avaient apporte, que nous avons retrouv le germe de cette +belle constitution, digne d'tre envie de Sparte mme, et qui, +balanant les pouvoirs les uns par les autres, leur impose tous +l'heureuse ncessit de la modration. C'est encore chez eux que nous +admirons ces grandes proportions de la nature humaine, qui, en tonnant +l'imagination, lvent l'ame et sont pour la morale ce que sont pour les +arts les modles du beau idal. Dj Bossuet avait clair du flambeau +de la religion cet imposant tableau: mais son ouvrage est plutt fait +pour tre mdit par l'ge mr, que pour instruire la jeunesse. Dans son +vol sublime, il plane sur toute l'histoire, mais il ne s'arrte que sur +les hauteurs, pour y reconnatre l'empreinte d'une main divine. La +rapidit de sa marche exclut les dtails, et les dtails sont +l'instruction elle-mme, quand c'est le discernement qui les choisit. + +Dans un cadre plus tendu, Rollin passe en revue les peuples les plus +clbres, parmi tant d'tats qui tour--tour ont fleuri sur la terre. Au +fond de ce mouvant tableau, l'gypte, qui fut aprs l'Inde le premier +berceau de la civilisation; la superstitieuse gypte se laisse entrevoir +au loin comme une statue demi voile, et cache dans la nuit des temps +son origine inconnue, ses obscures antiquits, ses douteuses traditions, +sa religion mystrieuse. Non loin d'elle s'lve cette fire Carthage, +un instant la rivale de Rome, et dont les destines vinrent chouer +contre la puissance qui devait envahir le monde. Ni ses nombreux +vaisseaux, ni l'or que le commerce attirait dans son sein, ni ces +peuples qu'elle attelait son char sans les unir sa fortune, ni ces +bandes dont elle achetait le sang mercenaire, n'ont pu balancer le +double ascendant du patriotisme et du courage. Un jour, une grande +infortune viendra s'asseoir sur ses ruines et sera console. Ici, +j'entends, travers le silence des ges, le bruit lointain des empires +qui s'croulent, et dont la chute retentit confusment sur les bords de +l'Euphrate. Cyrus parat, et sur ces vastes dbris s'lve l'empire des +Perses. Fond par la discipline et la valeur, bientt avili par le +despotisme, nerv par la mollesse, peine laisserait-il dans +l'histoire un souvenir de son existence, si la Grce ne l'y tranait +sa suite, comme ces vaincus qui suivaient enchans le char des +triomphateurs. + +Parvenue ces peuples dont l'existence sociale a prpar la ntre, +l'histoire acquiert un nouvel intrt. Ce sont les archives de nos +anctres, que Rollin met sous nos yeux. Originaire des contres +orientales, mais semblable pour elles ces germes qui se dveloppent +loin de la plante qui les a produits, la civilisation va jeter ses +racines sur le sol fcond de la Grce. L, s'lvent sur un espace +troit vingt nations clbres; l, fleurissent, aux rayons de la +libert, le gnie et la vertu. Athnes nous montre cette libert, porte +trop loin peut-tre, mais sduisante dans son excs mme, souvent +orageuse, toujours brillante, et couvrant ses nombreuses erreurs du +prestige des talents et de l'hrosme. Sparte, temprant la dmocratie +par le pouvoir monarchique et la monarchie par les lois, nous offre la +premire trace de cette constitution ingnieuse, o l'alliance de la +royaut, de l'aristocratie et du gouvernement populaire produit +l'galit sans confusion, l'indpendance sans anarchie, et la +subordination sans esclavage. En vain le despotisme asiatique soulve +contre ces petits tats l'effort gigantesque de sa puissance: ce colosse +d'argile vient se briser contre le bouclier d'airain de la libert. +C'est un beau spectacle que cette lutte entre la puissance et la vertu, +o la vertu remporte la victoire! + +blouis de leurs prosprits, les Grecs oublient que l'ambition produit +la servitude, et qu'aspirer la domination, c'est courir l'esclavage. +Deux cits rivales se disputent l'empire, et dj la Grce indigne a vu +les descendants de Miltiade et de Lonidas humilier devant un satrape +les lauriers de Marathon et les cyprs des Thermopyles. Bientt s'lve +dans son sein une puissance nouvelle qui menace de l'asservir. La Grce, +abattue par Philippe, accepte la servitude en triomphant sous Alexandre, +et ratifie aux champs d'Arbelles le trait impos par la victoire dans +les plaines de Chrone. Le Macdonien l'a venge, mais elle a pay de +sa libert le plaisir de la vengeance, et ce n'est qu'avec ses chanes +qu'elle a terrass son ennemi. Aprs la mort d'Alexandre, nous la +verrons briser ses fers, mais pour en reprendre de nouveaux. La +politique romaine ne l'affranchit un instant que pour mieux l'asservir, +et la Grce, son tour, va se perdre dans ce torrent dont les flots +engloutiront l'univers. Mais un nouveau triomphe l'attend dans sa +dfaite. Les vainqueurs vont puiser chez les vaincus une civilisation +nouvelle, et triomphants par les armes, ils sont conquis par les moeurs. +Rome, subjugue par les arts de Corinthe et d'Athnes, met dsormais son +orgueil devenir l'lve des peuples qu'elle a soumis, et ses orateurs +vont perfectionner sur les rivages de la Grce une loquence qui +dcidera des destines du monde. + +Un peuple s'offrait encore aux pinceaux de Rollin: bien diffrent des +Grecs, mais non moins admirable, profond dans sa politique, immuable +dans ses desseins, sage dans les succs, inbranlable aux revers. La +Grce, sensible, ingnieuse, avide de gloire et fconde en vertus +hroques, a multipli ses titres d'illustration et peupl ses annales +de brillants souvenirs: Rome n'eut qu'une ambition, ce fut de rgner sur +l'univers. Dans la Grce, j'admire les hommes; chez les Romains, c'est +le peuple que j'admire. Ce peuple, calme dans la sdition mme, +respectant au sein des troubles civils les lois de l'tat et le sang des +citoyens, toujours uni contre l'ennemi du dehors, suivant, travers les +rvolutions de son gouvernement et les vicissitudes de la fortune, un +systme invariable durant plusieurs sicles, prsente un phnomne sans +exemple dans l'histoire. L'aristocratie a remplac chez lui le pouvoir +monarchique; le gouvernement populaire a succd l'aristocratie; mais +si la constitution change, l'esprit ne change pas. Au milieu de ces +variations, le peuple romain marche son but, appuy sur la force de +ses moeurs et sur la sagesse de sa politique. Il grandit, il s'lance, +il renverse tout ce qui rsiste: sa force s'accrot des succs de +Pyrrhus, des triomphes d'Annibal. En vain le hros de Carthage est ses +portes: Rome assige est encore la cit des matres de la terre; elle +n'acceptera point la paix de la main du vainqueur. Ses commencements ont +t la rapine et le pillage: son terme ne sera que l'empire du monde. + +Quel peuple, si sa gloire tait pure et ses vertus sans mlange! si la +politique n'avait souvent fait taire la justice, et le patriotisme +l'humanit! Mais ces citoyens si gnreux oublirent trop qu'ils taient +des hommes. Et qu'tait-ce, aprs tout, que ce plan d'asservir le monde, +conu avec tant d'audace, suivi avec tant de constance? une brillante +erreur, une faute imposante. Combien Sparte fut plus sage! ainsi que +Rome, institue pour la guerre, elle s'interdit les conqutes, dont Rome +fit l'objet de sa politique: l'une ne pouvait prir qu'en abandonnant +son principe; l'autre devait prir par son principe mme. Quel fruit +recueillit-elle de sept cents ans de victoires? l'esclavage. En dvorant +l'univers, elle engraissait une victime pour les tyrans, et enfin une +proie pour les barbares. Chaque conqute tait un progrs vers la +dcadence, chaque triomphe un pas vers la servitude. Son abaissement fut +gal sa grandeur, et ses maux ont veng les nations qu'elle avait +opprimes. Un rival de Tacite, Montesquieu, a, d'un pinceau nergique, +retrac cette grande expiation: Rollin a jet un voile sur cette partie +du tableau: non que les prestiges de la prosprit, les sductions mme +de l'hrosme aient pu imposer sa sagesse; mais il crivait pour +l'adolescence, et, parmi les illusions de cet ge heureux, il en est une +sur-tout que la sagesse elle-mme doit respecter, celle de la vertu. + +En appelant notre admiration sur ces grands tableaux, Rollin ne veut pas +toutefois qu'un enthousiasme lgitime pour l'antiquit nous rende +indiffrents pour nos propres annales. Peut-tre va-t-il mme trop loin, +lorsqu'il laisse entendre que les fastes du moyen ge pourraient, sous +la main du talent, balancer les brillants souvenirs de la Grce et de +l'Ausonie. Mais on doit l'applaudir du moins d'avoir revendiqu pour +l'histoire nationale le rang qui lui appartient dans le systme des +tudes. Ces anciens, que nous admirons, doivent encore tre ici nos +matres. Chez eux, le premier objet de l'ducation tait de graver dans +les coeurs l'amour de la patrie: en parlant aux enfants de la gloire de +leurs pres, elle levait leur courage, et les avertissait de ne point +dgnrer. Aux jours de la prosprit, ce noble hritage entretenait une +mulation salutaire: dans l'adversit, il conservait parmi les peuples +cette force morale qui contraint la fortune respecter le malheur, et +l'orateur d'Athnes consolait par les trophes de Salamine les dsastres +de Chrone. Imitons cet exemple, et, dociles aux conseils de Rollin, +ramenons quelquefois nos regards sur les monuments de notre histoire. +Ils nous rvleront des destines assez brillantes. Il sied bien une +nation d'tre orgueilleuse d'elle-mme, un citoyen d'tre fier de sa +patrie; et cet orgueil est plus juste encore quand cette patrie est la +France. + +DEUXIME PARTIE. + +C'est la jeunesse que Rollin destinait ses ouvrages: content d'tre +utile, il n'aspirait point la renomme; et cependant la renomme a +proclam ses travaux. Des mains de l'adolescence, ses crits ont pass +dans celles de l'ge mr; du sein de la retraite, ils se sont rpandus +dans le monde. Quel charme les recommandait? la bont. C'est elle qui +fait leur loquence, et cette loquence vaut bien celle du gnie: si +elle fait goter le livre, elle fait estimer et chrir l'auteur. Et qui, +en lisant Rollin, pourrait ne pas l'aimer? Quelle sagesse dans ses +paroles! quel zle pour la vertu! quel ton de candeur et de simplicit! +Ce n'est point la navet souvent hardie de Montaigne, la bonhomie +parfois maligne de La Fontaine; la candeur, chez Rollin, tient la +puret de l'ame, la droiture du caractre: il a confiance en son +lecteur. Et comment en effet tre svre avec lui? Il se livre vous +avec tant d'abandon! Il aime le bien de si bonne foi! Dcouvrez-vous en +lui quelques prtentions? Aspire-t-il faire secte? Non: ce n'est point +pour lui qu'il sollicite nos hommages; c'est pour la vrit. Il n'impose +point par un fastueux langage; il ne cherche point nous blouir par +l'clat d'une pompeuse loquence; sa force est dans la raison: il +n'entrane point, il persuade; il ne veut point sduire, mais clairer. +Un tel succs n'a rien de brillant, mais du moins il est pur, et +sur-tout il est durable. L'erreur peut obtenir un triomphe passager, +quand elle a le talent pour auxiliaire; mais elle ne garde point ses +conqutes. On subjugue l'imagination, on sduit mme le jugement; mais +la conscience, plus incorruptible, se rvolte contre cette conviction +trompeuse, et la vrit, exile de nos esprits, se rfugie souvent au +fond de nos coeurs. + +Je n'oserais parler de l'originalit de Rollin: on me rpondrait sans +doute que ce mrite suppose la hardiesse de la pense, l'nergie et la +nouveaut de l'expression. Rarement l'homme sans passion rencontre ces +tours vifs, ces traits frappants qui donnent au style une couleur +prononce. Ce sont les secrets de l'imagination; elle ne les rvle que +lorsqu'elle est mue. Vainement chercherait-on dans les crits de Rollin +ces paroles foudroyantes de Pascal et de Bossuet, ces surprises de La +Bruyre: galement loign de la gravit sentencieuse de Salluste, de la +mle nergie de Rousseau, il se rapproche plutt de la douceur de +Fnlon et du grand sens de Plutarque. Cependant, sa manire n'est point +d'emprunt: la bont lui tient lieu d'originalit. Alors mme qu'il +ressemble, il n'imite pas. Imite-t-on la bont? Quelquefois, en lisant +ses ouvrages, je me figure entendre un de ces vieillards des premiers +ges du monde, assis au milieu de sa nombreuse postrit, raconter sa +famille attentive les faits des temps passs, lui rvler avec une +simplicit grave et touchante les vrits de la morale, lui enseigner la +vertu, l'hospitalit, la crainte des dieux, le respect pour la +vieillesse. Le style de Rollin favorise cette illusion; il a, pour ainsi +dire, un parfum d'antiquit. Sa clart, son abondance harmonieuse et +facile, rappellent les beaux sicles de la littrature grecque et +romaine, en mme temps qu'il retrace quelques traits de la simplicit +nave de nos vieux crivains. Cette simplicit, chez Rollin, n'exclut +point cependant l'lgance; car l'lgance, qui n'est qu'un choix fait +par le got dans les formes du langage, a plus d'un caractre. +Travaille chez Flchier, riche et noble chez Massillon, attique et +prcise chez Voltaire, pompeuse chez Buffon, elle est doucement fleurie +dans les ouvrages de Rollin. Il crit dans ce style tempr, qui +peut-tre est le plus difficile, parce qu'il est le plus voisin des +brillants dfauts qui sduisent le got et corrompent le talent. Mais ce +n'est pas lui que les affectations du bel-esprit peuvent blouir: s'il a +quelquefois la richesse de Cicron et de Quintilien, jamais il n'imite +ni le faux clat de Snque, ni le luxe de Pline le Jeune. Il s'occupe +moins de parer l'expression que d'clairer la pense: d'autres cherchent +les ornements du style; Rollin se les permet. + +L'lgance n'offre point le mme caractre aux diverses poques de la +littrature. D'abord fconde en tours oratoires, en riches +dveloppements, elle se resserre et s'observe davantage, mesure que +les esprits, plus exercs, deviennent plus prompts saisir et plus +difficiles satisfaire. L'loquence oratoire fait place alors +l'loquence philosophique; le langage prend des formes plus svres; +l'harmonie est souvent sacrifie la concision, la clart la +profondeur. Le got a chang sans dgnrer encore: seulement le style, +en voulant tre plus plein et plus fort, a perdu quelque chose de ses +graces premires: plus travaill, plus grave, il a moins de franchise et +de navet. C'est le temps des Tacite, c'est celui des Montesquieu. +Quelquefois cependant, le gnie ou les tudes d'un crivain lui font +devancer son sicle, ou le retiennent dans le sicle prcdent. Ainsi +Salluste et La Bruyre, contemporains de Cicron et de Bossuet, +appartiennent par leur manires l'poque suivante, tandis que Rollin, +crivant dans le XVIIIe sicle, rappelle dans toute sa puret l'cole de +Fnlon. Ce caractre, il le doit l'imitation des crivains du sicle +d'Auguste. Il avait mdit toute sa vie ces illustres modles, et l'on +reconnat aisment qu'il s'est form sur eux. C'est mme un phnomne +assez remarquable que Rollin, parvenu au dclin de son ge sans avoir +cultiv l'art d'crire dans sa langue maternelle, se soit cependant +lev dans la littrature franaise au rang des classiques. C'est qu'il +avait tudi les anciens, non pour devenir leur rival, mais pour purer +son got, et pour transporter dans une langue vivante les tours heureux, +la richesse d'expressions, qui caractrisent les idiomes de l'antiquit. +C'est qu' leur lecture, il avait joint celle des chefs-d'oeuvre du +sicle de Louis XIV. Aussi, malgr la juste estime qu'ont obtenue ses +essais dans la langue de Virgile, je les considre moins comme des +titres littraires que comme de savantes tudes. Inventer est la +premire condition de l'art d'crire: comment cet art pourrait-il +exister quand la source de l'invention est tarie, quand le langage, +frapp d'immobilit, ne peut plus seconder par les crations du style +les crations de la pense? Le gnie des langues, qui n'est que le gnie +des socits, permet-il de traduire dans l'idiome de l'antique Ausonie +les ides que la socit fait clore sous le ciel de la Gaule moderne? +Rollin imita ces anciens philosophes qui, pour instruire leur patrie, +commenaient par visiter les contres trangres, et rapportaient chez +eux les usages, les lois dont ils avaient reconnu l'utilit et la +sagesse. + +Mais les anciens n'ont pu lui servir galement de modles pour la +manire d'crire l'histoire. crivant dans un autre but, son talent a d +prendre un autre caractre. L'austrit de Thucydide, l'nergique +pntration de Tacite, n'auraient pu convenir la jeunesse: Rollin a +tempr pour elle la gravit de l'histoire. Toutefois, en se mettant +sa porte, il ne descend point son niveau: sous des formes agrables, +il cache une instruction solide, et s'il tend la main ses jeunes +lecteurs, ce n'est point pour s'abaisser jusqu' eux, mais pour les +lever jusqu' lui. La critique lui a reproch une crdulit trop +facile: il aurait fallu ajouter que, si Rollin est crdule, c'est +sur-tout en faveur de la vertu. Il trouva dans son ame les raisons de +cette confiance. Et peut-on le blmer d'avoir environn de nobles +illusions les exemples qu'il offrait l'adolescence, et qu'il proposait + son admiration? Si, plus tard, sa vieillesse s'est laisse quelquefois +surprendre de fabuleux rcits, s'il n'a pas toujours port le flambeau +d'une critique svre sur des erreurs qui s'offraient lui entoures +d'autorits imposantes et revtues des graces de l'loquence, fermons +les yeux sur ce tribut pay la faiblesse humaine, et sur-tout +n'oublions pas qu'il nous avait arms contre la sduction avant de se +laisser sduire. Jamais du moins il ne permit la partialit d'garer +sa plume et d'altrer les rvlations de l'histoire: il juge avec une +constante quit les institutions et les hommes, et son exemple est une +leon pour quiconque entreprend d'instruire les peuples en retraant +leurs annales. Malheur l'crivain qui suborne l'histoire au gr de ses +passions! sa gloire n'est jamais qu'une brillante ignominie, et son +talent, en immortalisant ses ouvrages, ne fait qu'terniser sa honte. + +Si je louais seulement un littrateur, j'ai parl de ses crits, je +pourrais borner l son loge. Mais Rollin fut en mme temps un sage, un +bienfaiteur de l'humanit; je dois jeter un regard sur sa vie. Elle fut +plus utile que brillante; elle offre moins d'vnements que de vertus. +N dans une condition obscure, Rollin s'lve aux premires dignits de +l'enseignement public. Long-temps il se dvoue ce noble ministre: il +consacre ses talents former des hommes pour la socit, des citoyens +pour la patrie. Une disgrace est le prix de ses services. Combien +l'autorit doit craindre d'tre injuste, lorsque, crant des devoirs +d'aprs la voix de ses prjugs ou de ses caprices, elle punit ce que la +conscience pardonne, et n'accepte pas la vertu mme pour garant de +l'innocence! Incapable d'orgueil ainsi que de faiblesse, Rollin se +soumet sans se plaindre, mais sans se dmentir. La perscution a troubl +sa destine, sans altrer son ame. Il emporte dans sa retraite l'estime +publique, la paix du coeur et les consolations de l'tude; il y trouve +encore des devoirs remplir et des bienfaits rpandre. Les regards +des rois viennent l'y chercher, et, ce qu'il estimait sans doute +davantage, l'amiti vient lui offrir ses douceurs; l'amiti, que la +divinit a mise sur la terre pour tre la rcompense de la vertu. Rollin +tait fait pour la connatre; elle acheva son bonheur; elle aurait +satisfait tous ses voeux, quand la gloire n'aurait pas daign sourire +sa vieillesse. + +Rollin fut heureux! Cette vrit est douce proclamer: elle rconcilie +avec la destine. Hlas! la vie de l'homme de lettres est si souvent +trouble par des orages! il y a si peu d'intelligence entre le talent et +le bonheur! Rollin demanda peu de chose l'opinion, et rien la +fortune; il trouva sa flicit dans cette vertu dont un philosophe a +fait le devoir du lgislateur, et dont la religion fait le devoir de +tous les hommes, la modration. + +Essaierai-je ici d'tablir un parallle entre deux hommes chers notre +mmoire? Je crains qu'on ne m'accuse d'appeler mon secours les lieux +communs d'une trop facile loquence. Cependant, en faisant l'loge de +Rollin, pourrais-je tre blm de prononcer le nom de Fnlon? Ne +voyons-nous pas des deux cts mme modestie, mme douceur de sentiments +et de style, mme sagesse dans les desirs, mme charit dans le coeur? +Si nous voulons peindre un talent form l'cole de l'antiquit, la +morale la plus pure, allie la plus aimable indulgence, la vertu +mconnue, mais rsigne, se consolant par son propre tmoignage des +rigueurs du pouvoir, l'un et l'autre ne peuvent-ils pas nous servir de +modles? Tous deux ont dfendu la religion, et tous deux, par leur vie, +plus encore que par leurs crits, ont rendu tmoignage des vrits +qu'ils avaient enseignes. Le monde rit de ces hommes du sicle, que +l'amour des vanits trane au pied des autels, et qui, en prsence de la +divinit, n'adorent que la fortune et le pouvoir. Mais l'incrdulit +mme s'incline avec respect devant la pit se dvouant l'instruction +de l'adolescence, ou gravant dans le coeur des rois les leons de +l'humanit. Peut-tre, entre ces deux hommes vnrables, ne peut-on +remarquer qu'une seule diffrence: l'ame de Fnlon fut plus tendre, +celle de Rollin fut plus paisible; l'imagination sensible et passionne +du premier rpandit plus d'clat sur ses ouvrages; la raison toujours +calme du second rpandit plus de bonheur sur sa vie. + +Au moment o l'Europe, rgnre par les lumires, dpouille enfin les +derniers vestiges d'une longue barbarie, o l'esprit humain achve la +plus noble des conqutes, celle de la libert, o les rois et les +peuples, clairs par la philosophie, conspirent fonder ces +institutions tutlaires dont les uns attendent leur gloire, les autres +leur bonheur, la France devait un hommage public aux sages qui, en +l'clairant, ont prpar ses nouvelles destines, et l'homme dont les +travaux eurent pour objet, pendant soixante ans, la science de +l'ducation, n'tait pas le moins digne de sa reconnaissance. +Aujourd'hui, cette science acquiert un caractre encore plus solennel: +chez les peuples libres, le ministre de l'ducation n'est plus +seulement une fonction honorable, il devient un auguste sacerdoce. C'est +elle qui affermira nos institutions naissantes; c'est par elle que la +gnration qui se prpare s'lvera pour la libert et pour la patrie. +Libert! Patrie! noms chers et sacrs, soutiens des moeurs et principes +des vertus, les sentiments dont vous remplirez tous les coeurs y +resteront gravs en traits ineffaables: vous frapperez, au sortir du +berceau, l'oreille de l'enfant; vous viendrez vous mler aux tudes, aux +plaisirs de l'adolescence; vous ferez l'orgueil de l'ge mr, et la +consolation de la vieillesse. + + ---------------------- + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + A SON ALTESSE + SRNISSIME + MONSEIGNEUR + LE DUC + DE CHARTRES. + + ----------- + +Monseigneur, + +Lorsque je commenai l'Histoire Ancienne, VOTRE ALTESSE SRNISSIME +tait encore dans les premires annes de l'enfance, et ni l'ouvrage ni +l'auteur n'avaient l'avantage d'tre connus de vous. Souffrez que je +fasse maintenant ce que je n'ai pu faire alors, et qu'en finissant mon +travail, il me soit permis de le dcorer du nom de VOTRE ALTESSE. + +Depuis que Monseigneur le duc d'Orlans a souhait que j'eusse l'honneur +d'assister quelquefois vos tudes, j'ai t tmoin par moi-mme du +compte exact que vous avez rendu, presque toujours en sa prsence, de +toute la suite de cette histoire; et 'a t pour moi une grande +satisfaction de voir que mon ouvrage, destin principalement pour +l'instruction de la jeunesse, ft de quelque utilit un Prince dont +l'ducation intresse si vivement le public. A-prsent que vous tes +entr dans l'Histoire Romaine, MONSEIGNEUR, je ne vous sers plus de +guide; et vous y marchez pas si rapides, que je ne puis pas mme vous +suivre: mais j'ai du moins le plaisir de voir et d'admirer vos progrs. + +Dans l'attention continuelle qu'on a de vous inspirer des sentiments +dignes de votre naissance, on a eu grande raison, MONSEIGNEUR, de donner +une prfrence marque l'Histoire sur tous les autres exercices de +littrature. C'est l proprement l'tude des princes, capable plus +qu'aucune autre de leur former l'esprit et le coeur. Outre qu'elle leur +prsente d'illustres modles de toutes les vertus qui leur conviennent, +elle est en possession de leur dire la vrit dans tous les temps, et de +leur montrer jusqu' leurs fautes mmes, sans craindre de blesser la +dlicatesse de leur amour-propre. Comme la censure qu'elle fait des +vices ne leur est point personnelle, elle n'a rien pour eux d'amer ni +d'offensant. Quand elle peint dans Philippe et dans Alexandre son fils +des dfauts bas et indignes, qui ont terni l'clat de leurs belles +actions et dshonor leurs rgnes, ne sont-ce pas autant de leons pour +tous les princes qui auraient le malheur de s'abandonner aux mmes +excs? + +La timide vrit, rarement admise dans les palais des grands, n'oserait +leur faire des leons visage dcouvert; elle emprunte la voix de +l'Histoire, et, cache sous l'ombre de son nom, elle donne aux princes, +avec assurance, des avis que peut-tre ils ne recevraient jamais +d'aucune autre part, tant on craint de s'attirer leur disgrce par de +salutaires, mais dangereuses, remontrances. + +Vous dtestez maintenant la flatterie, MONSEIGNEUR. Vous ne souffrez +qu'avec peine les plus justes louanges. Vous aimez sincrement la +vrit, lors mme qu'elle pourrait ne vous tre pas agrable. Je +n'oublierai jamais la sage rponse que vous me ftes dans une occasion +o j'usais de la libert que vous m'aviez donne de vous reprsenter +tout ce que je croirais pouvoir vous tre utile. Bien loin de vous en +tenir offens, vous daigntes vous rcrier qu' cette marque vous +reconnaissiez que j'tais de vos meilleurs amis. Oui, MONSEIGNEUR (qu'il +me soit permis de le rpter aprs vous), vos bons et solides amis +seront ceux qui auront le courage de vous dire la vrit, au pril mme +de vous dplaire; mais malheureusement le nombre en sera toujours fort +petit. + +A leur dfaut, l'Histoire, qui aura contract de bonne heure avec vous +une espce de familiarit, vous en fournira plusieurs, et d'un grand +nom: un Aristide, un Phocion, un Dion, un Cyrus, un Tite, un Trajan, et +tant d'autres qui vous sont connus. Que de belles choses, MONSEIGNEUR, +ces grands hommes auront vous dire sur tout ce qui peut rendre un +prince vritablement estimable et aimable? Quel facile accs ne +trouveront-ils pas dans un coeur comme le vtre, bon, compatissant, +docile, sans hauteur et sans fiert! Nos Grecs et nos Romains sont bien +propres, MONSEIGNEUR, dtromper les grands des fausses ides que +souvent ils se forment de la gloire et de la grandeur. On la fait +consister pour l'ordinaire dans un vain clat d'actions brillantes, ou +dans le frivole appareil du faste et du luxe: au lieu que ces hros de +l'antiquit, tout paens qu'ils taient, n'avaient que du mpris pour +les plaisirs, les richesses, la pompe, la magnificence, et ne se +croyaient revtus de la puissance que pour faire du bien, et pour rendre +les peuples heureux. + +Il faut pourtant l'avouer, MONSEIGNEUR, ces vertus, quelque clatantes +qu'elles fussent, manquaient de ce qui leur est le plus essentiel; et +quoique un gouvernement semblable celui d'un Cyrus ou d'un Trajan ft +capable de faire en un sens le bonheur des peuples, les princes seraient +bien malheureux eux-mmes, s'ils se contentaient de ces fantmes de +vertus qui taient sans ame et sans vie. Or cette ame et cette vie, +MONSEIGNEUR, c'est la pit, c'est la crainte de Dieu, sans laquelle +tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde n'est qu'un pur nant. + +Ce que l'Histoire profane ne peut vous fournir, MONSEIGNEUR, vous avez +l'avantage de le trouver sous vos yeux et chaque instant dans la +personne d'un pre en qui la pit relve toutes ses autres excellentes +qualits, et qui estime infiniment plus le bonheur d'tre chrtien, que +le haut rang de premier prince du sang de France. Puissiez-vous, +MONSEIGNEUR, imiter ses exemples, et mme (je ne crains point qu'il s'en +trouve choqu) les surpasser! Ce sont les voeux que je ne cesserai de +faire pour VOTRE ALTESSE SRNISSIME, et qu'elle agrera sans doute +beaucoup plus que tous les loges dont je la pourrais combler. Je suis +avec un profond respect et un parfait dvouement, + + MONSEIGNEUR, + + DE VOTRE ALTESSE SRNISSIME + + Le trs-humble et trs-obissant + serviteur, + C. ROLLIN. + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + PRFACE. + --------- + + +PARAGRAPHE PREMIER. + +_Utilit de l'Histoire profane, sur-tout par rapport la Religion._ + +[Marge: Observer dans l'Histoire, outre les faits et la chronologie:] +L'tude de l'Histoire profane ne mriterait point qu'on y donnt une +attention srieuse et un temps considrable, si elle se bornait la +strile connaissance des faits de l'antiquit, et la sombre recherche +des dates et des annes o chaque vnement s'est pass. Il nous importe +peu de savoir qu'il y a eu dans le monde un Alexandre, un Csar, un +Aristide, un Caton, et qu'ils ont vcu en tel ou tel temps; que l'empire +des Assyriens a fait place celui des Babyloniens, et ce dernier +l'empire des Mdes et des Perses, qui ont t ensuite subjugus +eux-mmes par les Macdoniens, et ceux-ci par les Romains. + +[Marge: 1. La cause de l'lvation et de la chute des empires.] Mais il +est d'une grande importance de connatre comment ces empires se sont +tablis, par quels degrs et par quels moyens ils sont arrivs ce +point de grandeur que nous admirons, ce qui a fait leur solide gloire et +leur vritable bonheur, et quelles ont t les causes de leur dcadence +et de leur chute. + +[Marge: 2. Le gnie et le caractre des peuples et des grands hommes:] +Il n'est pas moins important d'tudier avec soin les moeurs des peuples, +leur gnie, leurs lois, leurs usages, leurs coutumes; et sur-tout de +bien remarquer le caractre, les talents, les vertus, les vices mme de +ceux qui les ont gouverns, et qui, par leurs bonnes ou mauvaises +qualits, ont contribu l'lvation ou l'abaissement des tats qui +les ont eus pour conducteurs et pour matres. + +Voil les grands objets que nous prsente l'Histoire Ancienne, en +faisant passer comme en revue devant nous tous les royaumes et tous les +empires de l'univers, et en mme temps tous les grands hommes qui s'y +sont distingus de quelque manire que ce soit, et en nous instruisant, +moins par des leons que par des exemples, sur tout ce qui regarde l'art +de rgner, la science de la guerre, les principes du gouvernement, les +rgles de la politique, les maximes de la socit civile et de la +conduite de la vie pour tous les ges et pour toutes les conditions. + +[Marge: 3. L'origine et le progrs des arts et des sciences.] +On y apprend aussi, et ce ne doit point tre une chose indiffrente pour +quiconque a du got et de la disposition pour les belles connaissances; +on y apprend comment les sciences et les arts ont t invents, +cultivs, perfectionns; on y reconnat, et l'on y suit comme de l'oeil, +leur origine et leurs progrs; et l'on voit avec admiration que plus on +s'approche des lieux o les enfants de No ont vcu, plus on y trouve +les sciences et les arts dans leur perfection: au lieu qu'ils paraissent +oublis ou ngligs proportion que les peuples en ont t dans un plus +grand loignement; de sorte que quand on a voulu les rtablir, il a +fallu remonter l'origine d'o ils taient partis. + +Je ne fais que montrer lgrement tous ces objets, quelque importants +qu'ils soient, parce que je les ai traits ailleurs[3] avec tendue. + +[Note 3: Second volume de la _Manire d'tudier_.] + +[Marge: 4. Observer principalement ce qui a rapport la religion.] Mais +un autre objet, infiniment plus intressant, doit attirer notre +attention. Car quoique l'histoire profane ne nous parle que de peuples +abandonns toutes les folies d'un culte superstitieux, et livrs +tous les drglements dont la nature humaine, depuis la chute du premier +homme, est devenue capable, elle annonce par-tout la grandeur de Dieu, +sa puissance, sa justice, et sur-tout la sagesse admirable avec laquelle +sa providence conduit tout l'univers. + +Si[4] l'intime conviction de cette dernire vrit levait, selon la +remarque de Cicron, le peuple romain au-dessus de tous les peuples de +la terre, on peut assurer de mme que rien ne relve plus l'Histoire +au-dessus de beaucoup d'autres connaissances, que d'y trouver empreintes +presque chaque page des traces prcieuses et des preuves clatantes de +cette grande vrit, que Dieu dispose de tout en matre souverain; que +c'est lui qui fixe et le sort des princes, et la dure des empires; +et[5] qu'il transporte les royaumes d'un peuple un autre pour punir +les injustices et les violences qui s'y commettent. + +[Note 4: Pietate ac religione, atque hc uni sapienti qud Deorum +immortalium numine omnia regi gubernarique perspeximus, omnes gentes +nationesque superavimus. (Orat. _de Arusp. respons_. n. 19.)] + +[Note 5: Regnum a gente in gentem transfertur propter injustitias, +et injurias, et contumelias, et diversos dolos. (_Eccl_. 10, 8.)] + +[Marge: Dieu a pris un soin plus particulier de son peuple.] Il faut +avouer qu'en comparant la manire attentive, bienfaisante, sensible dont +il gouvernait autrefois son peuple, et celle dont il conduisit toutes +les autres nations de la terre, on dirait que celles-ci lui ont t +indiffrentes et trangres. Dieu regardait la nation sainte comme son +domaine propre, et comme son hritage. Il y demeurait comme un matre +dans sa maison, et comme un pre dans sa famille. Isral tait son fils, +et son fils premier-n. Il avait pris plaisir le former ds son +enfance, et l'instruire par lui-mme. Il se communiquait lui par ses +oracles; il le gouvernait par des hommes miraculeux; il le protgeait +par les merveilles les plus tonnantes. A la vue de tant de glorieux +privilges, qui ne s'crierait avec le Prophte: Ce n'est que dans +Isral que Dieu fait clater sa grandeur et sa magnificence! [Marge: +Isa. 33, 21.] _Solummod ibi magnificus est Dominus noster._ + +[Marge: Mais il veille sur tous les peuples de la terre.] Cependant ce +mme Dieu, quoique oubli par les nations, et quoiqu'il part les avoir +oublies, exerait toujours sur elles un empire souverain, qui, pour +tre cach sous le voile des vnements ordinaires et d'une conduite +purement humaine, n'en tait ni moins rel, ni moins divin. [Marge: Ps. +23, 1.] Toute la terre est au Seigneur, dit le Prophte, et tous les +hommes qui la remplissent sont galement son ouvrage; et il n'a garde de +le ngliger. Ce serait une erreur bien injurieuse Dieu, que de penser +qu'il n'est le matre que d'une seule famille, et non le matre de +toutes les nations. + +[Marge: Il a prsid la dispersion des hommes aprs le dluge.] On +reconnat cette importante vrit en remontant jusqu' l'antiquit la +plus recule, et jusqu' l'origine primitive de l'histoire profane, je +veux dire jusqu' la dispersion des descendants de No dans les +diffrentes contres de la terre o ils s'tablirent. La libert, le +hasard, les vues d'intrt, le got pour certains pays, et d'autres +motifs pareils, furent, ce semble, les seules causes des choix +diffrents que firent les hommes. Mais l'criture nous apprend qu'au +milieu de la confusion et du trouble qui suivirent le changement subit +qui se fit dans le langage des descendants de No, Dieu prsida +invisiblement tous leurs conseils et toutes leurs dlibrations, que +rien ne se fit que par son ordre, et que ce fut lui qui conduisit[6] et +plaa tous les hommes selon les [Marge: Genes. 11, 8 et 9.] rgles de sa +misricorde et de sa justice: _Dispersit et divisit eos Dominus in +universas terras._ + +[Note 6: Les Anciens mme, au rapport de Pindare (_Olymp._ Od. 7), +avaient retenu quelque ide que la dispersion des hommes ne s'tait +point faite au hasard, et qu'ils avaient t placs par les ordres de la +Providence.] + +Il est vrai que ds lors Dieu eut une attention particulire sur le +peuple qu'il devait un jour s'attacher. Il marqua la place qu'il lui +destinait. Il la fit garder par un autre peuple laborieux, qui +s'appliqua la cultiver et l'embellir, et faire valoir l'hritage +futur des Isralites. Il mesura le nombre des familles qu'il en mit +alors en possession, sur le nombre des familles d'Isral quand il serait +temps de le lui rendre; et il ne permit aucune des nations qui +n'taient pas sujettes l'anathme prononc par No contre Chanaan, +d'entrer dans un hritage qui devait tre restitu tout entier aux +Isralites. [Marge: [Deuteron. xxxii. 8.]] _Quando dividebat Altissimus +gentes, quando separabat filios Adam, constituit terminos populorum +juxta numerum filiorum Israel._[7] Mais cette attention particulire de +Dieu sur son peuple futur n'est point contraire celle qu'il eut sur +tous les autres peuples, atteste clairement par les deux passages de +l'criture que j'ai cits, qui nous apprennent que toute la suite des +sicles lui est prsente, qu'il n'arrive rien dans le monde que par son +ordre, et que d'ge en ge il en rgle tous les vnements. [Marge: +[Eccles. 39, 19, 22, 25.]] _Tu es Deus conspector seculorum... A seculo +usque in seculum respicis._ + +[Note 7: Quand le Trs-Haut a fait la division des peuples, quand +il a spar les enfants d'Adam, il a marqu les limites des peuples +selon le nombre des enfants d'Isral (qu'il avait en vue). C'est un des +sens qu'on donne ce passage, et qui parat fort naturel.] + +[Marge: Dieu seul a rgl le sort de tous les empires, soit par rapport + son peuple, soit par rapport au rgne de son Fils.] Il faut donc +regarder comme un principe incontestable, et qui doit servir de base et +de fondement l'tude de l'histoire profane, que c'est la Providence +divine qui, de toute ternit, a rgl et ordonn l'tablissement, la +dure, la destruction des royaumes et des empires, soit par rapport au +plan gnral de tout l'univers, connu de Dieu seul, qui met un ordre et +une harmonie merveilleuse dans toutes les parties qui le composent; soit +en particulier par rapport au peuple d'Isral, et encore plus par +rapport au Messie, et l'tablissement de l'glise, qui est sa grande +oeuvre, et le but de tous ses autres ouvrages, toujours prsent sa +vue:[Marge: Act. 15, 18.] _Notum a seculo est Domino opus suum_. + +Il a plu Dieu de nous dcouvrir dans ses critures une partie des +liaisons que plusieurs peuples de la terre ont eues avec le sien; et le +peu qu'il nous en a dcouvert rpand une grande lumire sur l'histoire +de ces peuples, dont on ne connat que la surface et l'corce, si l'on +ne pntre plus avant par le secours de la rvlation. C'est elle qui +expose au grand jour les penses secrtes des princes, leurs projets +insenss, leur fol orgueil, leur impie et cruelle ambition; qui +manifeste les vritables causes, et les ressorts cachs des victoires et +des dfaites des armes, de l'agrandissement et de la dcadence des +peuples, de l'lvation et de la ruine des tats; et, ce qui est le +principal fruit de l'Histoire, c'est elle qui nous apprend le jugement +que Dieu porte et des Princes et des Empires, et qui fixe par consquent +l'ide que nous devons nous en former. + +[Marge: Rois puissants, employs pour punir ou pour protger Isral.] +Pour ne point parler de l'gypte, qui d'abord servit comme de berceau +la nation sainte; qui se changea ensuite pour elle[8] en une dure prison +et en une fournaise ardente, et qui devint enfin le thtre des plus +tonnantes merveilles que Dieu ait opres en faveur d'Isral: les +grands empires de Ninive et de Babylone nous fournissent mille preuves +de la vrit que j'tablis ici. + +[Note 8: Educam vos de ergastulo gyptiorum (_Exod._, 6, 6). De +fornace ferrea gypti. (_Deuteronom._ 4, 20.)] + +Leurs plus puissants rois, Thglathphalasar, Salmanasar, Sennachrib, +Nabuchodonosor, et plusieurs autres, taient entre les mains de Dieu +comme autant d'instruments dont il se servait pour punir les +prvarications de son peuple. [Marge: Isa. 5, 25-30, 10, 28-34, 13, 4 +et 5.] Il les appelait, selon Isae, d'un coup de sifflet des extrmits +de la terre pour venir prendre ses ordres; il leur mettait lui-mme +l'pe en main; il rglait leur marche jour par jour; il remplissait +leurs soldats de courage et d'ardeur, rendait leurs troupes infatigables +et invincibles, rpandait leur approche la terreur et l'effroi. + +La rapidit de leurs conqutes aurait d leur faire entrevoir la main +invisible qui les conduisait; mais,[Marge: Sennacherib] dit l'un d'entre +eux au nom de tous les autres: C'est par la force de mon bras que j'ai +fait ces grandes choses, et c'est ma propre sagesse qui m'a clair. + +J'ai enlev les anciennes bornes des peuples, j'ai pill les trsors des +princes, et, comme un conqurant, j'ai arrach les rois de leurs trnes. +Les peuples les plus redoutables ont t pour moi comme un nid de petits +oiseaux qui s'est trouv sous ma main. J'ai runi sous ma puissance tous +les peuples de la terre, comme on ramasse quelques oeufs (que la mre a +abandonns); et il ne s'est trouv personne qui ost seulement remuer +l'aile, ni ouvrir la bouche, ni faire le moindre son. + +Mais ce prince si grand et si sage ses propres yeux, qu'tait-il +ceux de Dieu? Un ministre subalterne, un serviteur mand par son matre, +une verge et un bton dans sa main: [Marge: Isa. 10, 5.] _Virga furoris +mei et baculus ipse est._ Le dessein de Dieu tait de corriger ses +enfants, et non de les exterminer. Mais Sennachrib avait rsolu de tout +perdre et de tout dtruire: [Marge: Isa. 10, 7.] _Ipse autem non sic +arbitrabitur, sed ad conterendum erit cor ejus._ Que deviendra donc +cette espce de combat entre les desseins de Dieu et ceux de ce prince? +Lorsqu'il se croyait dj matre [Marge: Isa. 10, 12.] de Jrusalem, le +Seigneur d'un souffle seul dissipe toutes ses penses fastueuses, fait +prir en une nuit cent quatre-vingt-cinq mille hommes de son arme, _et, +lui[9] mettant un cercle au nez et un mors la bouche_, comme une +bte froce, le ramne dans ses tats, couvert d'opprobre, travers ces +mmes peuples, qui l'avaient vu, un peu auparavant, plein d'orgueil et +de fiert. + +[Note 9: Insanisti in me, et superbia tua ascendit in aures meas: +ponam itaque circulum in naribus tuis, et camum in labiis tuis, et +reducam te in viam per quam venisti. (_4 Reg._ 19, 28.)] + +[Marge: Nabuchodonosor.] Nabuchodonosor, roi de Babylone, parat encore +plus visiblement rgi par une Providence qu'il ignore, mais qui prside + ses dlibrations, et qui dtermine toutes ses dmarches. + +[Marge: Ezech. 21. 19-23.] Arriv avec son arme la tte de deux +chemins, dont l'un conduit Jrusalem, l'autre Rabbath, capitale des +Ammonites, ce prince, incertain et flottant, dlibre lequel il prendra, +et jette le sort: Dieu le fait tomber sur Jrusalem, pour accomplir les +menaces qu'il avait faites cette ville de la dtruire, de brler le +temple, et d'emmener son peuple en captivit. + +[Marge: Ezech. cap. 26, 27 et 28.] Des raisons seules de politique +semblaient dterminer ce conqurant au sige de Tyr, pour ne pas laisser +derrire soi une ville si puissante et si bien fortifie. Mais le sige +de cette place tait ordonn par une volont suprieure. Dieu voulait +d'un ct humilier l'orgueil d'Ithobal son roi, qui, se croyant plus +clair que Daniel dont la rputation tait rpandue dans tout l'Orient, +n'attribuant qu' sa rare prudence l'tendue de son domaine et la +grandeur de ses richesses, se considrait en lui-mme comme un dieu; de +l'autre, il voulait aussi punir le luxe, les dlices, l'arrogance de ces +fiers ngociants, qui se regardaient comme les princes de la mer et les +matres des rois mmes; et sur-tout cette joie inhumaine de Tyr qui lui +faisait trouver son agrandissement dans les ruines de Jrusalem sa +rivale. C'est par ces motifs que Dieu lui-mme conduisit Nabuchodonosor + Tyr, lui faisant excuter ses ordres sans qu'il les connt: IDCIRCO +_ecce_ EGO ADDUCAM _ad Tyrum Nabuchodonosor_. + +[Marge: Ezech. 29, 18-10.] Pour rcompenser ce prince, qu'il tenait sa +solde, du service qu'il vient de lui rendre la prise de Tyr (c'est +Dieu lui-mme qui s'exprime ainsi), et pour ddommager les troupes +babyloniennes, puises par un sige de treize ans, il leur donne toutes +les contres de l'gypte, comme des quartiers de rafrachissement, et +leur en abandonne les richesses et les dpouilles[10]. + +[Note 10: Ce fait est plus dtaill dans l'histoire des gyptiens +sous le rgne d'Amasis. [p. 133.]] + +[Marge: Dan. c. 4, vers. 1-34.] Le mme Nabuchodonosor, plein du desir +d'immortaliser son nom par toutes sortes de voies, voulut ajouter la +gloire des conqutes celle de la magnificence, en embellissant la +capitale de son empire par de superbes btiments, et par les ornements +les plus somptueux; mais pendant qu'une cour flatteuse, qu'il comblait +de richesses et d'honneurs, fait retentir par-tout ses louanges[11], il +se forme un snat auguste des esprits surveillants, qui pse dans la +balance de la vrit les actions des Princes, et prononce sur leur sort +des arrts sans appel. Le roi de Babylone est cit ce tribunal, o +prside le Juge souverain, qui runit une vigilance qui rien +n'chappe, et une saintet qui ne peut rien souffrir contre l'ordre: +_vigil et sanctus_. Toutes ses actions, qui faisaient l'objet de +l'admiration publique, y sont examines la rigueur; et l'on fouille +jusqu'au fond de son coeur pour en dcouvrir les penses les plus +caches. O se terminera ce redoutable appareil? Dans le moment mme o +Nabuchodonosor, se promenant dans son palais, et repassant avec une +secrte complaisance ses exploits, sa grandeur, sa magnificence, se +disait lui-mme: _N'est-ce pas l cette grande Babylone dont j'ai fait +le sige de mon royaume, que j'ai btie dans la grandeur de ma puissance +et dans l'clat de ma gloire?_ c'est dans ce moment prcis, o, se +flattant de ne tenir que de lui seul sa puissance et son royaume, il +usurpait la place de Dieu, qu'une voix du ciel lui signifie sa sentence, +et lui dclare que son royaume va lui tre enlev, qu'il sera chass de +la compagnie des hommes, et rduit la condition des btes, jusqu' ce +qu'il reconnaisse que _le Trs-Haut a un pouvoir absolu sur les royaumes +des hommes, et qu'il les donne qui il lui plat_. + +[Note 11: In sententia vigilum decretum est, et sermo sanctorum et +petitio, etc. (DAN. 4, 14.)] + +Ce tribunal, toujours subsistant quoique invisible, a prononc le mme +jugement sur ces fameux conqurants, sur ces hros du paganisme, qui se +regardaient, aussi-bien que Nabuchodonosor, comme les seuls artisans de +leur haute fortune, comme indpendants de toute autre autorit, et comme +ne relevant que d'eux-mmes. + +[Marge: Cyrus.] Si Dieu faisait servir des Princes l'excution de ses +vengeances, il en a rendu d'autres les ministres de sa bont. Il destine +Cyrus tre le librateur de son peuple, et, pour le mettre en tat de +soutenir dignement un si noble ministre, il le remplit de toutes les +qualits qui forment les grands capitaines et les grands princes, et lui +fait donner cette excellente ducation que les paens ont tant admire, +mais dont ils ne connaissaient point l'auteur ni la vritable cause. + +On voit dans les historiens profanes l'tendue et la rapidit de ses +conqutes, l'intrpidit de son courage, la sagesse de ses vues et de +ses desseins, sa grandeur d'ame, sa noble gnrosit, son affection +vritablement paternelle pour les peuples, et, du ct des peuples, un +retour d'amour et de tendresse qui le leur faisait regarder moins comme +leur matre que comme leur protecteur et leur pre. On voit tout cela +dans les historiens profanes; mais on n'y voit point le principe secret +de toutes ces grandes qualits, ni le ressort cach qui les mettait en +mouvement. + +Isae nous le montre, et s'explique en des termes dignes de la grandeur +et de la majest du Dieu qui le faisait parler[12]. Il le reprsente, ce +Dieu des armes tout-puissant, qui prend Cyrus par la main, qui marche +devant lui, qui le conduit de ville en ville et de province en province, +qui lui assujettit les nations, qui humilie en sa prsence les grands de +la terre, qui brise pour lui les portes d'airain, qui fait tomber les +murs et les remparts des villes, et lui en abandonne toutes les +richesses et tous les trsors. + +[Note 12: Hc dicit Dominus christo meo Cyro, cujus apprehendi +dexteram, ut subjiciam ante faciem ejus gentes, et dorsa regum vertam, +et aperiam coram eo januas, et port non claudentur. Ego ante te ibo, et +gloriosos terr humiliabo: portas reas conteram, et vectes ferreos +confringam. Et dabo tibi thesauros absconditos, et arcana secretorum; ut +scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum, Deus Isral. (ISA. 45, +1-3.)] + +[Marge: Isa. 45, 13 et 4.] Le Prophte ne nous laisse pas mme ignorer +les motifs de toutes ces merveilles. C'est pour punir Babylone et pour +affranchir Juda que Dieu conduit Cyrus pas pas, et qu'il fait russir +toutes ses entreprises: _Ego suscitavi eum ad justitiam, et omnes vias +ejus dirigam.......propter servum meum Jacob, et Israel electum meum_. +Mais ce prince aveugle et ingrat ne connat point son matre, et oublie +son bienfaiteur. [Marge: Isa. 45, 4, 5.] _Vocavi te nomine tuo, et non +cognovisti me: accinxi te, et non cognovisti me_. + +[Marge: Belle image de la royaut.] Il est rare qu'on juge sainement de +la vraie gloire et des devoirs essentiels de la royaut. Il n'appartient +qu' l'criture de nous en donner une juste ide; et elle le fait d'une +manire admirable dans [Marge: Dan. 4, 7-9.] un arbre grand et fort, +dont la hauteur monte jusqu'au ciel, et qui parat s'tendre jusqu'aux +extrmits de la terre. Couvert de feuilles et charg de fruits, il fait +l'ornement et le bonheur de la campagne. Il fournit une ombre agrable +et une retraite assure tous les animaux; les btes prives et les +btes sauvages demeurent dessous, les oiseaux du ciel habitent sur ses +branches, et tout ce qui a vie trouve de quoi s'y nourrir. + +Est-il une ide plus juste et plus instructive de la royaut, dont la +vritable grandeur et la solide gloire ne consistent point dans cet +clat, cette pompe, cette magnificence qui l'environnent, ni dans ces +respects et ces hommages extrieurs qui lui sont rendus par les sujets, +et qui lui sont dus, mais dans les services rels et les avantages +effectifs qu'elle procure aux peuples, dont elle est, par sa nature et +par son institution, le soutien, la dfense, la sret, l'asyle; en un +mot, source fconde de toutes sortes de biens, sur-tout par rapport aux +petits et aux faibles, qui doivent trouver sous son ombre et sous sa +protection une paix et une tranquillit que rien ne puisse troubler, +pendant que le prince lui-mme sacrifie son repos et essuie seul les +orages et les temptes dont il met les autres l'abri? + +Il me semble voir, la religion prs, la ralit de cette noble image +et l'excution de ce beau plan dans le gouvernement de Cyrus, dont +Xnophon nous trace le portrait dans sa belle prface de l'histoire de +ce prince. Il y a fait le dnombrement d'un grand nombre de peuples, +spars les uns des autres par de vastes espaces, et encore plus par la +diversit des moeurs, des coutumes, du langage, mais runis tous +ensemble par les mmes sentiments d'estime, de respect et d'amour pour +un prince[13] dont ils auraient souhait que le gouvernement et pu +durer toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles sous son +empire. + +[Note 13: [Grec: Eduvth [de] epithumian embalein tosautn tou +pantas aut charizesthai, ste aei t autou gnm axioun kubernasthai.] +[Cyrop. I. 5]] + +[Marge: Juste ide des anciens conqurants.] A ce gouvernement si +aimable et si salutaire opposons l'ide que la mme criture nous donne +de ces empires et de ces conqurants si vants dans l'antiquit, qui, au +lieu de ne se proposer pour fin que le bien public, n'ont suivi que les +vues particulires de leur intrt et de leur ambition. [Marge: Dan. +cap. 7.] Le Saint-Esprit les reprsente sous les symboles de monstres +ns de l'agitation de la mer, du trouble, de la confusion, du choc des +vagues; et sous l'image de btes cruelles et froces, qui rpandent +partout la terreur et la dsolation, et qui ne se nourrissent que de +meurtres et de carnage; ours, lions, tigres, lopards. Quel tableau! +Quelle peinture! + +C'est nanmoins de ces modles funestes que l'on emprunte souvent les +rgles de l'ducation qu'on donne aux enfants des grands; c'est ces +ravageurs de provinces, ces flaux du genre humain, qu'on se propose +de les faire ressembler. En excitant en eux des sentiments d'une +ambition dmesure et l'amour d'une fausse gloire, on en forme, selon +l'expression de l'criture, de jeunes lionceaux, que l'on accoutume de +bonne heure et que l'on dresse de [Marge: Ezech. 19, 2-7.] loin +piller, dvorer les hommes, faire des veuves et des malheureux, +dpeupler les villes. MATER LENA _in medio leunculorum ENUTRIVIT +catulos suos....._ DIDICIT _prdam capere, et homines devorare...._ +DIDICIT _viduas facere, et civitates in desertum adducere._ Et quand +avec l'ge ce lionceau est devenu lion, Dieu nous avertit que le bruit +de ses exploits et la renomme de ses victoires n'est qu'un affreux +rugissement qui porte partout l'effroi et la dsolation. _Et leo factus +est, et desolata est terra et plenitudo ejus a voce rugits illius._ + +Les exemples dont j'ai fait mention jusqu'ici, tirs de l'histoire des +gyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, des Perses, prouvent +suffisamment le souverain domaine que Dieu exerce sur tous les empires, +et le rapport qu'il lui a plu de mettre entre les autres peuples de la +terre et celui qu'il s'est attach en particulier. La mme vrit parat +encore aussi clairement sous les rois de Syrie et d'gypte, successeurs +d'Alexandre-le-Grand, avec l'histoire desquels on sait que celle du +peuple de Dieu a une liaison particulire sous les Machabes. + +A tous ces faits je ne puis m'empcher d'en ajouter encore un, connu de +tout le monde, mais qui n'en est pas moins remarquable; c'est la prise +de Jrusalem par Tite. [Marge: Joseph. I. 3, cap. 46. [Bell. Jud. vi, +cap. 9, 1.]] Quand il fut entr dans la ville, et qu'il en eut +considr les fortifications, ce prince, tout paen qu'il tait, +reconnut le bras tout-puissant du Dieu d'Isral, et plein d'admiration +il s'cria: Il parat bien que Dieu a combattu pour nous, et a chass +les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point de forces humaines ni +de machines qui fussent capables de les y forcer. + +[Marge: Dieu a toujours rgl les vnements humains par rapport au +rgne du Messie.] Outre ce rapport de l'Histoire profane avec l'Histoire +sacre, qui est visible, et qui se montre sensiblement, il y en a un +autre plus secret et plus loign, qui regarde le Messie, l'avnement +duquel Dieu, qui a toujours eu son oeuvre devant les yeux, a prpar les +hommes de loin par l'tat mme d'ignorance et de drglement o il a +permis que le genre humain demeurt pendant quatre mille ans. C'est pour +nous faire sentir la ncessit d'un Mdiateur, que Dieu a laiss si +long-temps les nations marcher dans leurs voies, sans que les lumires +de la raison, ni les instructions de la philosophie, aient pu ou +dissiper leurs tnbres, ou corriger leurs inclinations. + +Quand on envisage la grandeur des empires, la majest des princes, les +belles actions des grands hommes, l'ordre des socits polices et +l'harmonie des diffrents membres qui les composent, la sagesse des +lgislateurs, les lumires des philosophes, la terre semble n'offrir +rien aux yeux des hommes que de grand et d'clatant; mais aux yeux de +Dieu elle tait strile et inculte, comme au premier instant de sa +cration, [Marge: Gen. 1, 2.] _inanis et vacua_; c'est peut dire, elle +tait tout entire souille et impure (il faut se souvenir que je parle +ici des paens), et n'tait devant [Marge: Gen. 6, 11.] lui qu'une +retraite d'hommes ingrats et perfides, comme au temps du dluge: +_Corrupta est terra coram Deo, et repleta est iniquitate_. + +Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui dispense, selon les rgles +de sa sagesse, la lumire et les tnbres, et qui sait mettre des bornes +au torrent des passions, n'a pas permis que la nature humaine, livre +toute sa corruption, dgnrt en une barbarie absolue, et s'abrutt +entirement par l'obscurcissement des premiers principes de la loi +naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs nations sauvages. Cet +obstacle aurait trop retard le cours rapide qu'il avait promis aux +premiers prdicateurs de la doctrine de son Fils. + +Il a jet de loin dans l'esprit des hommes des semences de plusieurs +grandes vrits, pour les disposer en recevoir d'autres plus +importantes. Il les a prpars aux instructions de l'vangile par celles +des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a permis que dans +leurs coles ils examinassent plusieurs questions, et tablissent +plusieurs principes, qui ont un grand rapport la religion, et qu'ils y +rendissent les peuples attentifs par l'clat de leurs disputes. On sait +que les philosophes enseignent partout dans leurs livres l'existence +d'un Dieu, la ncessit d'une Providence qui prside au gouvernement du +monde, l'immortalit de l'ame, la dernire fin de l'homme, la rcompense +des bons et la punition des mchants, la nature des devoirs qui sont le +lien de la socit, le caractre des vertus qui font la base de la +morale, comme la prudence, la justice, la force, la temprance, et +d'autres pareilles vrits, qui n'taient pas capables de conduire +l'homme la justice, mais qui servaient carter certains nuages, et +dissiper certaines obscurits. + +C'est par un effet de la mme Providence, qui de loin prparait les +voies l'vangile, que, lorsque le Messie vint au monde, Dieu avait +runi un grand nombre de nations par les deux langues grecque et latine, +et qu'il avait soumis un seul matre, depuis l'Ocan jusqu' +l'Euphrate, tous les peuples que le langage n'unissait point, pour +donner un cours plus libre la prdication des aptres. L'tude de +l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement et maturit, doit +nous conduire ces rflexions, et nous montrer comment Dieu fait servir +les empires de la terre l'tablissement du rgne de son Fils. + +[Marge: Talents extrieurs accords aux paens.] Elle doit aussi nous +apprendre le cas qu'il faut faire de tout ce qu'il y a de plus brillant +dans le monde, et de ce qui est le plus capable d'blouir. Courage, +bravoure, habilet dans l'art de gouverner, profonde politique, mrite +de la magistrature, pntration pour les sciences les plus abstruses, +beaut d'esprit, dlicatesse de got en tout genre, succs parfait dans +tous les arts: voil ce que l'Histoire profane nous montre, et ce qui +fait l'objet de notre admiration, et souvent de notre envie. Mais en +mme temps cette mme histoire doit nous faire souvenir que, depuis le +commencement du monde, Dieu accorde ses ennemis toutes ces qualits +brillantes que le sicle estime, et dont il fait beaucoup de bruit; au +lieu qu'il les refuse souvent ses plus fidles serviteurs, qui il +donne des choses d'une autre importance et d'un autre prix, mais que le +monde ne connat et ne dsire point. [Marge: Ps. 143, 15.] _Beatum +dixerunt populum cui hc sunt: beatus populus, cujus dominus Deus ejus_. + +[Marge: tre sobre dans les louanges qu'on leur donne.] Une dernire +rflexion, qui suit naturellement de ce que j'ai dit jusqu'ici, +terminera cette premire partie de ma Prface. Puisqu'il est certain que +tous ces grands hommes, si vants dans l'Histoire profane, ont eu le +malheur d'ignorer le vrai Dieu et de lui dplaire, il faut tre sobre et +circonspect dans les louanges qu'on leur donne. S. Augustin[14], dans le +livre de ses Rtractations, se repent d'avoir trop lev et d'avoir trop +fait valoir Platon et les philosophes platoniciens, parce qu'aprs tout, +dit-il, ce n'taient que des impies, dont la doctrine tait, en +plusieurs points, contraire celle de Jsus-Christ. + +[Note 14: Laus ipsa, qu Platonem vel platonicos seu academicos +philosophos tantm extuli, quantm impios homines non oportuit, non +immerit mihi displicuit: prsertim quorum contra errores magnos +defendenda est christiana doctrina. (_Retract_, lib. I, cap. 1.)] + +Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin ait cru qu'il ne ft +pas permis d'admirer ou de louer ce qu'il y a de beau dans les actions +et de vrai dans les maximes des paens. Il veut[15] qu'on y corrige ce +qui se trouve de dfectueux, et qu'on y approuve ce qu'elles ont de +conforme la rgle. Il loue les Romains en plusieurs occasions, et +surtout dans ses livres de la Cit de Dieu, qui est l'un de ses derniers +et de ses plus beaux ouvrages. [Marge: Lib. 5, c. 19 et 21, etc.] Il y +fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs des peuples, et matres +d'une grande partie de la terre, cause de la modration et de l'quit +de leur gouvernement (il parle des beaux temps de la rpublique); +accordant des vertus purement humaines des rcompenses qui l'taient +aussi, dont cette nation, aveugle en ce point, quoique fort claire sur +d'autres, avait le malheur de se contenter. Ce ne sont donc point les +louanges des paens en elles-mmes, mais l'excs de ces louanges, que +Saint Augustin condamne. + +[Note 15: Id in quoque corrigendum, quod pravum est; quod autem +rectum est, approbandum. (_De Bapt. cont. Donat._ lib. 7, cap. 16.)] + +Nous devons craindre, nous sur-tout qui, par l'engagement mme de notre +profession, sommes continuellement nourris de la lecture des auteurs +paens, de trop entrer dans leur esprit, d'adopter, sans presque nous en +apercevoir, leurs sentiments en louant leurs hros, et de donner dans +des excs qui ne leur paraissaient pas tels, parce qu'ils ne +connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes, dont j'estime +l'amiti, comme je le dois, et dont je respecte les lumires, ont trouv +ce dfaut dans quelques endroits de l'ouvrage que j'ai donn au public +sur l'ducation de la jeunesse, et ont cru que j'avais pouss trop loin +la louange des grands hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu'il +m'est chapp quelquefois des termes trop forts, et qui ne sont pas +assez mesurs. Je pensais qu'il suffisait d'avoir insr dans chacun des +deux volumes qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs, sans qu'il +ft besoin de les rpter, et d'avoir tabli en diffrents endroits les +principes que les pres nous fournissent sur cette matire, en +dclarant, avec saint Augustin, que, sans la vritable pit, +c'est--dire, sans le culte sincre du vrai Dieu, il n'y a point de +vritable vertu, et qu'elle ne peut tre telle quand elle a pour objet +la gloire humaine; vrit, dit ce pre, qui est incontestablement reue +par tous ceux qui ont une vraie et solide pit. [Marge: De Civit. Dei, +lib. 5, cap. 19.] _Illud constat inter omnes veraciter pios, neminem +sine vera pietate, id est, veri Dei vero cultu, veram posse habere +virtutem; nec eam veram esse, quando glori servit human_. + +[Marge: Tom. 2, pag. 344.] Quand j'ai dit que Perse n'avait pas eu le +courage de se donner la mort, je n'ai point prtendu justifier la +pratique des paens, qui croyaient qu'il leur tait permis de se faire +mourir eux-mmes, mais simplement rapporter un fait, et le jugement +qu'en avait port Paul mile. Un lger correctif, ajout ce rcit, +aurait t toute quivoque et tout lieu de plainte. + +L'ostracisme employ Athnes contre les plus gens de bien, le vol +permis, ce semble, par Lycurgue Sparte, l'galit des biens tablie +dans la mme ville par voie d'autorit, et d'autres endroits semblables, +peuvent souffrir quelques difficults. J'y ferai une attention +particulire dans le temps, lorsque la suite de l'Histoire me donnera +lieu d'en parler, et je profiterai avec joie des lumires que des +personnes claires et sans prvention voudront bien me communiquer. + +Dans un ouvrage comme celui que je commence donner au public, destin +particulirement l'instruction des jeunes gens, il serait souhaiter +qu'il ne s'y trouvt aucun sentiment, aucune expression qui pt porter +dans leur esprit des principes faux ou dangereux. En le composant, je me +suis propos cette maxime, dont je sens toute l'importance: mais je suis +bien loign de croire que j'y aie toujours t fidle, quoique 'ait +t mon intention; et j'aurai besoin en cela, comme en beaucoup d'autres +choses, de l'indulgence des lecteurs. + +PARAGRAPHE II. + +_Observations particulires sur cet ouvrage._ + +Le volume que je donne ici au public est le commencement d'un ouvrage o +je me propose d'exposer l'Histoire ancienne des gyptiens, des +Carthaginois, des Assyriens, tant de Ninive que de Babylone, des Mdes +et des Perses, des Macdoniens et des diffrents tats de la Grce. + +Comme j'cris principalement pour les jeunes gens, et pour des personnes +qui ne songent point faire une tude profonde de l'Histoire ancienne, +je ne chargerai point cet ouvrage d'une rudition qui pourrait +naturellement y entrer, mais qui ne convient point au but que je me +propose. Mon dessein est, en donnant une histoire suivie de l'antiquit, +de prendre dans les auteurs grecs et latins ce qui me paratra de plus +intressant pour les faits, et de plus instructif pour les rflexions. + +Je souhaiterais pouvoir viter en mme temps et la strile scheresse +des abrgs, qui ne donnent aucune ide distincte, et l'ennuyeuse +exactitude des longues histoires, qui accablent un lecteur. Je sens bien +qu'il est difficile de prendre un juste milieu, qui s'carte galement +des deux extrmits; et quoique, dans les deux parties d'histoire qui +font la moiti de ce premier volume, j'aie retranch une grande partie +de ce qui se rencontre dans les Anciens, je ne sais si on ne les +trouvera pas encore trop tendues: mais j'ai craint d'trangler les +matires en cherchant trop les abrger. Le got du public deviendra ma +rgle, et je tcherai dans la suite de m'y conformer. + +J'ai eu le bonheur de ne pas lui dplaire dans le premier ouvrage que +j'ai compos. Je souhaiterais bien que celui-ci et un pareil succs, +mais je n'oserais l'esprer. La matire que je traitais dans le premier, +belles-lettres, posie, loquence, morceaux d'histoire choisis et +dtachs, m'a laiss la libert d'y faire entrer une partie de ce qu'il +y a dans les auteurs anciens et modernes de plus beau, de plus frappant, +de plus dlicat, de plus solide, tant pour les expressions que pour les +penses et les sentiments. La beaut et la solidit des choses mmes que +j'offrais au lecteur l'ont rendu plus distrait ou plus indulgent sur la +manire dont elles lui taient prsentes; et d'ailleurs, la varit des +matires a tenu lieu de l'agrment que le style et la composition +auraient d y jeter. + +Ici je n'ai pas le mme avantage. Je ne suis pas tout--fait le matre +du choix. Dans une histoire suivie, on est oblig de rapporter bien des +choses qui ne sont pas toujours fort intressantes, sur-tout pour ce qui +regarde l'origine et le commencement des empires; et ces sortes +d'endroits, pour l'ordinaire, sont mls de beaucoup d'pines, et +prsentent peu de fleurs. La suite fournira des matires plus agrables, +et des vnements qui attachent davantage; et je ne manquerai pas de +faire usage des prcieuses richesses que les meilleurs auteurs nous +offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se souvenir que dans +une grande et belle contre tout n'est pas riches moissons, beaux +vignobles, riantes prairies, fertiles vergers: il s'y rencontre +quelquefois des terrains moins cultivs et plus sauvages. Et, pour me +servir d'une autre comparaison tire de Pline, parmi les arbres[16], il +y en a qui, au printemps, talent l'envi une quantit infinie de +fleurs, et qui, par cette riche parure, dont l'clat et les vives +couleurs flattent agrablement la vue, annoncent une heureuse abondance +pour une saison plus recule: il y en a d'autres[17] qui sont plus +tristes, et qui, bien que fertiles en bons fruits, n'ont pas l'agrment +des fleurs, et semblent ne prendre point de part la joie de la nature +renaissante. Il est ais d'appliquer cette image la composition de +l'Histoire. + +[Note 16: Arborum flos est pleni veris indicium et anni +renascentis; flos gaudium arborum. Tunc se novas, aliasque qum sunt, +ostendunt: tunc variis colorum picturis in certamen usque luxuriant. Sed +hoc negatum plerisque. Non enim omnes florent, et sunt tristes qudam, +quque non sentiunt gaudia annorum; nec ullo flore exhilarantur, +natalesve pomorum recursus annuos versicolori nuntio promittunt. (PLIN. +_Hist. nat._ lib. XVI, cap. 25.)] + +[Note 17: Comme les figuiers.] + +Pour embellir et enrichir la mienne, je dclare que je ne me fais point +un scrupule ni une honte de piller par-tout, souvent mme sans citer les +auteurs que je copie, parce que quelquefois je me donne la libert d'y +faire quelques changements. Je profite, autant que je puis, des solides +rflexions que l'on trouve dans la seconde et la troisime partie de +l'Histoire universelle de M. Bossuet, qui est l'un des plus beaux et des +plus utiles ouvrages que nous ayons. Je tire aussi de grands secours de +l'Histoire des Juifs, du savant M. Prideaux, Anglais, o il a +merveilleusement approfondi et clairci ce qui regarde l'Histoire +ancienne. Il en sera ainsi de tout ce qui me tombera sous la main, dont +je ferai tout l'usage qui pourra convenir la composition de mon livre, +et contribuer sa perfection. + +Je sens bien qu'il y a moins de gloire profiter ainsi du travail +d'autrui, et que c'est en quelque sorte renoncer la qualit d'auteur; +mais je n'en suis pas fort jaloux, et je serais trs-content, et me +tiendrais trs-heureux, si je pouvais tre un bon compilateur, et +fournir une histoire passable mes lecteurs, qui ne se mettront pas +beaucoup en peine si elle vient de mon fonds ou non, pourvu qu'elle leur +plaise. + +Je ne puis pas dire prcisment de combien de volumes sera compos mon +ouvrage; mais j'entrevois qu'il n'ira pas moins de cinq ou six. Des +coliers, pour peu qu'ils soient studieux, pourront faire aisment cette +lecture en particulier dans le cours d'une anne, sans que leurs autres +tudes en souffrent. Dans mon plan, je destinerais la Seconde cette +lecture: c'est une classe o les jeunes gens sont capables d'en +profiter, et d'y trouver quelque plaisir; et je rserverais l'Histoire +romaine pour la Rhtorique. + +Il aurait t utile, et mme ncessaire, de donner mes lecteurs +quelque ide et quelque connaissance des auteurs anciens d'o je tire +les faits que je rapporte ici. La suite mme de l'Histoire me donnera +lieu d'en parler, et m'en fournira une occasion naturelle. + +[Marge: Jugement qu'il faut porter sur les augures, les prodiges, les +oracles des anciens.] En attendant, je crois devoir dire ici quelque +chose par avance sur la crdulit superstitieuse qu'on reproche la +plupart de ces auteurs dans ce qui regarde les augures, les auspices, +les prodiges, les songes, les oracles. En effet, on est bless de voir +des crivains, d'ailleurs fort judicieux, se faire un devoir et une loi +de les rapporter avec une exactitude scrupuleuse, et d'insister +srieusement sur un dtail ennuyeux de petites et ridicules crmonies, +du vol des oiseaux droite ou gauche, des signes marqus dans les +entrailles fumantes des animaux, de l'avidit plus ou moins grande des +poulets en mangeant, et de mille autres absurdits pareilles. + +Il faut avouer qu'un lecteur sens ne peut voir sans tonnement que les +hommes de l'antiquit les plus estims pour le savoir et pour la +prudence, les capitaines les plus levs au-dessus des opinions +populaires et les mieux instruits de la ncessit de profiter des +moments favorables, les conseils les plus sages des princes consomms +dans l'art de rgner, les plus augustes assembles de graves snateurs, +en un mot, les nations les plus puissantes et les plus claires, aient +pu, dans tous les sicles, faire dpendre de ces petites pratiques et de +ces vaines observances la dcision des plus grandes affaires, comme de +dclarer une guerre, de livrer une bataille, de poursuivre une victoire; +dlibrations qui taient de la dernire importance, et d'o souvent +dpendaient la destine et le salut des tats. + +Mais il faut en mme temps avoir l'quit de reconnatre que les moeurs, +les coutumes, les lois, ne permettaient point alors de s'carter de ces +usages; que l'ducation, la tradition paternelle et immmoriale, la +persuasion et le consentement universel des nations, les prceptes et +l'exemple mme des philosophes, leur rendaient ces pratiques +respectables; et que ces crmonies, quelque absurdes qu'elles nous +paraissent et qu'elles soient en effet, faisaient chez les Anciens +partie de la religion et du culte public. + +Cette religion tait fausse, et ce culte mal entendu; mais le principe +en tait louable, et fond sur la nature. C'tait un ruisseau corrompu +qui partait d'une bonne source. L'homme, par ses propres lumires, ne +connat rien au-del du prsent: l'avenir est pour lui un abyme ferm +la sagacit la plus vive et la plus perante, qui ne lui montre rien de +certain sur quoi il puisse fixer ses vues et former ses rsolutions. Du +ct de l'excution, il n'est pas moins faible et moins impuissant. Il +sent qu'il est dans une dpendance entire d'une main souveraine, qui +dispose avec une autorit absolue de tous les vnements, et qui, malgr +tous ses efforts, malgr la sagesse des mesures le mieux concertes, le +rduit, par les moindres obstacles et par les plus lgers contre-temps, + l'impossibilit d'excuter ses projets. + +Ces tnbres, cette faiblesse, l'obligent de recourir une lumire et +une puissance suprieure. Il est forc par son propre besoin, et par le +vif dsir qu'il a de russir dans ce qu'il entreprend, de s'adresser +celui qu'il sait s'tre rserv lui seul la connaissance de l'avenir +et le pouvoir d'en disposer. Il offre des prires, il fait des voeux, il +prsente des sacrifices, pour obtenir de la Divinit qu'il lui plaise de +s'expliquer ou par des oracles, ou par des songes, ou par d'autres +signes qui manifestent sa volont, bien convaincu qu'il ne peut arriver +que ce qu'elle ordonne, et qu'il a un extrme intrt de la connatre, +afin de pouvoir s'y conformer. + +Ce principe religieux de dpendance et de respect l'gard de l'tre +suprme est naturel l'homme; il le porte grav dans son coeur; il en +est averti par le sentiment intrieur de son indigence, et par tout ce +qui l'environne au-dehors; et l'on peut dire que ce recours continuel +la Divinit, est un des premiers fondements de la religion, et le plus +ferme lien qui attache l'homme au Crateur. + +Ceux qui ont eu le bonheur de connatre le vrai Dieu, et d'tre choisis +pour former son peuple, n'ont point manqu de s'adresser lui, dans +leurs besoins et dans leurs doutes, pour obtenir son secours et pour +connatre ses volonts. Il a bien voulu se manifester eux; et les +conduire par des apparitions, par des songes, par des oracles, par des +prophties, et les protger par des prodiges clatants. + +Ceux qui ont t assez aveugles pour substituer le mensonge la vrit +se sont adresss, pour obtenir le mme secours, des divinits fausses +et trompeuses, qui n'ont pu rpondre leur attente, et payer l'hommage +qu'on leur rendait, que par l'erreur et l'illusion, et par une +frauduleuse imitation de la conduite du vrai Dieu. + +De l sont nes les vaines observations des songes, qu'une superstition +crdule leur faisait prendre pour des avertissements salutaires du ciel; +ces rponses obscures ou quivoques des oracles, sous le voile +desquelles les esprits de tnbres cachaient leur ignorance, et par une +ambiguit tudie se mnageaient une issue, quel que dt tre +l'vnement. De l sont venus ces pronostics de l'avenir, que l'on se +flattait de trouver dans les entrailles des btes, dans le vol et le +chant des oiseaux, dans l'aspect des astres, dans les rencontres +fortuites, dans les caprices du sort; ces prodiges effrayants qui +rpandaient la terreur parmi tout un peuple, et qu'on croyait ne pouvoir +expier que par des crmonies lugubres, et quelquefois mme par +l'effusion du sang humain; enfin, ces noires inventions de la magie, les +prestiges, les enchantements, les sortilges, les vocations des morts, +et beaucoup d'autres espces de divination. + +Tout ce que je viens de rapporter tait un usage reu et observ +gnralement parmi tous les peuples; et cet usage tait fond sur les +principes de religion que j'ai montrs sommairement. [Marge: Xenoph. in +Cyrop. l. 1, p. 25 et 37.] On en voit une preuve clatante dans +l'endroit de la Cyropdie o Cambyse, pre de Cyrus, donne ce jeune +prince de si belles instructions, et si propres former un grand +capitaine et un grand roi. Il lui recommande sur-tout d'avoir un +souverain respect pour les dieux; de ne former jamais aucune entreprise, +soit petite, soit grande, sans les avoir auparavant invoqus et +consults; d'honorer les prtres et les augures, qui sont leurs +ministres et les interprtes de leurs volonts; mais de ne pas s'y fier +ni s'y livrer si aveuglment qu'il ne s'instruise par lui-mme de ce qui +regarde la science de la divination, des augures et des auspices. Et la +raison qu'il rapporte de la dpendance o doivent tre les princes +l'gard des dieux, et de l'intrt qu'ils ont les consulter en tout; +c'est que, quelque prudents et quelque clairvoyants que soient les +hommes dans le cours ordinaire des affaires, leurs vues sont toujours +fort courtes et fort bornes par rapport l'avenir; au lieu que la +Divinit, d'un seul regard, embrasse tous les sicles et tous les +vnements. Comme les dieux sont ternels, dit Cambyse son fils, ils +savent tout, et connaissent galement le pass, le prsent et l'avenir. +Entre ceux qui les consultent, ils donnent des avis salutaires ceux +qu'ils veulent favoriser, pour leur faire connatre ce qu'il faut faire +et ce qu'il ne faut pas entreprendre. Que si l'on voit qu'ils ne donnent +pas de semblables conseils tous les hommes, il ne faut pas s'en +tonner, puisque nulle ncessit ne les oblige de prendre soin des +personnes sur qui il ne leur plat pas de rpandre leurs grces. + +Telle tait la doctrine des peuples les plus clairs, par rapport aux +diffrentes espces de divination; et il n'est pas tonnant que des +historiens qui crivaient l'histoire de ces peuples se soient crus +obligs de rapporter avec soin ce qui faisait partie de leurs religion +et de leur culte, et qui souvent tait l'ame de leurs dlibrations et +la rgle de leur conduite. J'ai cru, par cette mme raison, ne devoir +pas entirement supprimer dans l'Histoire que je donne au public ce qui +regarde cette matire, quoique pourtant j'en aie retranch une grande +partie. + +Je me propose de mettre la fin de cet ouvrage un abrg chronologique +de tous les faits, et une table exacte des matires. + +Mon guide pour la chronologie est ordinairement Ussrius. Dans +l'histoire des Carthaginois, je marque le plus souvent quatre poques: +l'anne de la cration du monde, que je dsigne par ces lettres, pour +abrger, AN. m.; celles de la fondation de Carthage et de Rome; enfin, +l'anne qui prcde la naissance de Jsus-Christ, dont je compte les +annes depuis l'an du monde 4004, suivant en cela Ussrius et les +autres, qui ne laissent pas de la croire antrieure de quatre ans. + + ---------------------- + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + AVERTISSEMENTS + DE L'AUTEUR, + RPANDUS DANS L'IN-12, EN DIFFRENTS TOMES, + ET RUNIS ICI TOUS ENSEMBLE[18]. + + ---------------------- + +[Note 18: Voulant donner une dition complte des oeuvres de Rollin, +nous avons d conserver ces Avertissements, quoiqu'ils semblent +maintenant inutiles. Comme les volumes de notre dition ne peuvent +correspondre ceux de l'dition in-12, la tte desquels ces +avertissements se trouvaient placs, nous aurions eu quelque peine +leur trouver une place convenable dans le corps de l'ouvrage. Il nous a +donc sembl prfrable de les mettre tous ensemble aprs la Prface, +dont ils forment en quelque sorte le complment. [_Note des diteurs._]] + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR +POUR LE TOME TROISIME. + +Je m'tais flatt de conduire ce troisime volume jusqu' la fin de la +guerre du Ploponnse, et de le terminer par quelques rflexions sur les +moeurs, le caractre, le gouvernement des peuples de la Grce les plus +connus. Je me suis trouv hors d'tat de tenir ma parole. Les additions +que j'ai faites dans le cours de l'impression, pour tcher de ne rien +omettre d'intressant, ont fait crotre le livre plus que je ne l'avais +prvu. J'ai donc t oblig de m'arrter la droute de l'arme des +Athniens devant Syracuse, et la mort de Nicias, qui arrivent la +dix-neuvime anne de la guerre du Ploponnse. J'aurais mme souhait +pouvoir finir plus tt ce volume; mais c'est ce qu'il ne m'a pas t +possible de faire, quelque envie que j'en eusse. L'entreprise des +Athniens contre Syracuse tant la plus grande que cette rpublique ait +jamais faite, et tant devenue la principale cause de sa chute, je n'ai +pas cru devoir couper la narration d'un vnement si grand et si li; et +il me semble que 'aurait t tromper l'attente du lecteur, si, aprs +l'avoir introduit dans une scne pleine d'action et de mouvement, je lui +en avais drob la catastrophe. + +J'ai retranch tout le reste, et l'ai renvoy au volume suivant. Malgr +tous ces retranchements, celui-ci est demeur encore trs-incommode pour +les lecteurs, qu'il charge d'un trop grand poids; pour les ouvriers, qui +ne peuvent le relier qu'avec peine; et sur-tout pour le libraire, dont +la dpense est augmente considrablement par le surcrot de cinq ou six +feuilles de plus que dans les deux premiers volumes, c'est--dire de 150 +ou de 200 pages. Il m'a paru que le public, par rapport l'impression +de ce livre, n'tait pas mcontent ni du papier, ni des caractres, ni +de l'exactitude et de la correction, et j'ai veill ce qu'on y +apportt tous les soins possibles. Sur la reprsentation que m'a faite +la veuve du libraire (car Dieu a appel lui depuis peu son mari), que +ce troisime volume surpassait de beaucoup les deux autres, je n'ai pu +lui refuser la grace qu'elle m'a demande, et que je regarde comme une +justice, qui est d'ajouter dix sols au prix ordinaire, mais pour ce +volume seulement. Je l'ai prie de continuer d'avoir gard aux personnes +qui s'adresseront elle avec un tmoignage de ma part. Je prendrai de +meilleures mesures dans la suite, et ne tomberai plus dans le mme +inconvnient. + +Ds que l'impression de ce troisime volume a t acheve, on a commenc + rimprimer les deux premiers. J'y ai fait quelques corrections et +quelques lgers changements sur les avis que des amis m'ont donns. Je +les aurais marqus la fin de ce volume, si je n'avais craint de le +trop charger: je le ferai dans les volumes suivants, afin que ceux qui +ont la premire dition puissent en faire usage. Ce petit recueil de +corrections, c'est--dire de fautes, ramasses ensemble, et mises sous +les yeux du lecteur, ne peut pas tre fort agrable l'amour-propre; +mais il peut tre utile au public en rendant le livre moins dfectueux, +et cela doit me suffire. D'ailleurs, en matire de littrature, comme +dans la morale, les fautes reconnues et avoues sincrement sont +oublies, ou, pour mieux dire, ne subsistent plus. + +Je prie les lecteurs qui auront remarqu dans ces trois volumes des +endroits qui leur paratront demander quelque changement ncessaire, +soit pour la justesse de l'expression, soit pour la vrit des faits, +soit pour l'exactitude des dates, soit mme pour quelques circonstances +essentielles que j'aurai omises, de vouloir m'en donner avis, en +adressant leurs lettres chez le libraire. On me permettra de n'y faire +d'autre rponse que celle que je fais ici par avance, en tmoignant ds +-prsent une trs-sincre et trs-vive reconnaissance toutes les +personnes qui voudront bien m'aider de leurs lumires. + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR +POUR LE QUATRIME VOLUME. + +Il est bien difficile, dans un ouvrage d'une aussi grande tendue qu'est +celui de l'Histoire ancienne, qu'il n'chappe bien des fautes un +crivain, quelque attention et quelque exactitude qu'il tche d'y +apporter. J'en avais dj reconnu plusieurs par moi-mme. Les avis qu'on +m'a donns, soit dans des lettres particulires, soit dans des crits +publics, m'en ont fait encore remarquer d'autres. J'espre les corriger +toutes dans l'dition suivante de mon Histoire, que l'on doit bientt +commencer. + +Quand je ne serais pas port par moi-mme profiter des avis qu'on me +donne, il me semble que l'indulgence, je pourrais presque dire la +complaisance, que le public tmoigne pour mon ouvrage, devrait m'engager + faire tous mes efforts pour le rendre le moins dfectueux qu'il me +serait possible. Il est bien ais de prendre son parti, lorsque la +critique tombe sur des fautes marques et sensibles: il ne s'agit alors +que de reconnatre qu'on s'est tromp, et de corriger ses fautes. Mais +il est une autre sorte de critique qui embarrasse et laisse dans +l'incertitude, parce qu'elle ne porte pas avec elle une pareille +vidence; et c'est le cas o je me trouve. J'en apporterai un exemple +entre plusieurs autres. + +Quelques personnes croient que, dans mon Histoire, les rflexions sont +trop longues et trop frquentes. Je sens bien que cette critique n'est +point sans fondement, et qu'en cela je me suis un peu cart de la rgle +que les historiens ont coutume de suivre, qui est de laisser pour +l'ordinaire au lecteur le soin et, en mme temps, le plaisir de faire +lui-mme ses rflexions sur les faits qu'on lui prsente; au lieu qu'en +les lui suggrant, il parat qu'on se dfie de ses lumires et de sa +pntration. Ce qui m'a dtermin en user ainsi, c'est que mon premier +et principal dessein, quand j'ai entrepris cet ouvrage, a t de +travailler pour les jeunes gens, et de ne rien ngliger de ce qui me +paratrait propre leur former l'esprit et le coeur. Or c'est l'effet +que produisent naturellement les rflexions; et l'on sait que la +jeunesse en est moins capable par elle-mme qu'un ge plus avanc, et +que, pour lui faire tirer de l'tude de l'Histoire tout le fruit qu'on a +lieu d'en attendre, il n'est pas inutile, quand les faits sont +singuliers et remarquables, de lui mettre devant les yeux le jugement +qu'en ont port les auteurs de l'antiquit les plus senss et les plus +sages, afin de lui apprendre faire par elle-mme dans la suite de +pareilles rflexions, et juger sainement de tout. + +L'usage que j'ai vu faire de mon Histoire des enfants de neuf dix +ans de l'un et de l'autre sexe qui la lisent avec plaisir, et le compte +exact que je leur ai entendu rendre, non-seulement des plus beaux +vnements, mais de ce qu'il y a de plus solide dans les rflexions, +m'ont confirm dans l'opinion o j'tais qu'elles pouvaient leur tre de +quelque utilit, et qu'elles n'taient point au-dessus de leur porte. +Si effectivement elles taient propres accoutumer les jeunes gens +saisir dans l'Histoire le vrai, le beau, le juste, l'honnte, ce qui en +est le grand fruit, il me semble que cet avantage, ou du moins +l'intention que j'ai eue de le leur procurer, pourrait faire excuser la +libert que j'ai prise de m'carter peut-tre un peu trop de la rgle +ordinaire. Cependant je ne suis point attach mon sentiment, et si je +m'apercevais qu'il ft contraire celui du public, j'y renoncerais sans +peine. + +Je reviens encore mes jeunes gens, et il faut qu'on me le pardonne; +car[19] j'avoue que je ne puis les perdre de vue, et que tout ce qui +peut contribuer leur instruction me touche sensiblement. Il va +paratre un livre qui sera de ce genre; il a pour titre, _le Spectacle +de la Nature_, ou _Entretiens sur les particularits de l'Histoire +naturelle qui ont paru les plus propres rendre les jeunes gens +curieux, et leur former l'esprit_. On y dveloppe d'une manire +agrable et spirituelle ce qu'il y a de plus curieux dans la nature, +pour ce qui regarde les animaux terrestres, les oiseaux, les insectes, +les poissons. S'il m'tait permis de juger du succs de ce livre par le +plaisir que la lecture m'en a caus, je pourrais assurer par avance +qu'il sera grand. C'est ma prire, et sur mes vives sollicitations, +que l'auteur a entrepris cet ouvrage, qui peut tre beaucoup augment, +s'il se trouve au got du public. + +[Note 19: Neque enim me poenitet ad hoc quoque opus meum, et curam +susceptorum semel adolescentium respicere. (QUINTIL. lib. XI, c. 1.)] + +_Lettre de monsieur Rousseau._ + +J'espre que le public ne me saura pas mauvais gr d'avoir insr ici +une lettre de M. Rousseau, dans laquelle, l'occasion de +l'Avertissement qui prcde, il m'exhorte ne point suivre l'avis des +personnes qui me conseilleraient de retrancher ou d'abrger les +rflexions que je rpands de temps en temps dans mon Histoire. +L'autorit d'un crivain aussi gnralement estim pour la justesse et +la dlicatesse du got que l'est celui dont je parle a t pour moi d'un +grand poids; et, m'imaginant que le public me parlait par sa bouche, je +n'ai pas cru devoir appeler de sa dcision. Je n'en dirais pas +tout--fait autant des louanges qu'il donne mon Ouvrage, parce que +j'ai lieu de craindre que son bon coeur n'ait fait illusion son +esprit, et ne l'ait aveugl en faveur d'un ami qu'il considre depuis +long-temps. L'erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait que, dans +l'amiti, elle ft plus commune qu'elle n'est. + + Vellem in amicitia sic erraremus, et isti + Errori nomen virtus posuisset honestum. + +A Bruxelles, le 27 aot 1732. + +J'ai bien des grces vous rendre, monsieur, de l'agrable prsent que +vous m'avez fait du quatrime volume de votre Histoire. Je l'ai lu pour +ainsi dire tout d'une haleine, et avec une satisfaction qui n'a t +interrompue en aucun endroit. Si le sentiment peut passer pour bon juge +en ces matires, je puis dire qu'il n'y eut jamais difficult plus mal +fonde que celle que vous dites vous avoir t objecte sur la prtendue +longueur des rflexions dont votre narration est quelquefois +accompagne, ni de plus mauvais conseil que celui qu'on vous a donn de +les abrger. C'est vouloir retrancher de votre livre ce qui le distingue +le plus utilement et mme le plus agrablement de tant d'autres +histoires dont le public se trouve inond, et qui, dpouilles de +l'instruction qui doit tre le but de l'crivain et le fruit de la +lecture, mritent plutt le nom de Gazettes savantes que celui +d'Histoires. Quelque ncessaires que ces rflexions soient aux jeunes +gens, vous connaissez trop bien les hommes pour ne pas sentir combien +elles le sont aux personnes avances en ge, et qui passent mme pour +les plus raisonnables. La plupart lisent pour satisfaire leur curiosit, +et pour pouvoir dire qu'ils ont lu. Trouverez-vous mme parmi les plus +senss une demi-douzaine de lecteurs qui veuillent se donner le temps et +la peine de mditer sur leur lecture? et quand ils se la donneraient, +est-il sr qu'ils soient capables de mditer comme il faut et o il +faut? Les uns s'attacheront un mot ou une expression qui ne leur +aura pas plu. Les autres s'arrteront quelque point de chronologie ou + quelque fait contest par d'autres auteurs; et peine dans le grand +nombre s'en trouvera-t-il quelqu'un qui se mette en peine d'y chercher +le vritable et l'unique objet de toute lecture sense, qui est +l'instruction. C'est pourtant pour le plus grand nombre que vous +travaillez. Votre but n'est pas d'instruire ceux qui sont dj +instruits; et quand ce le serait, quelle satisfaction n'est-ce pas pour +eux de se retrouver, pour ainsi dire, dans les rflexions d'un homme +comme vous, et de s'assurer par cette conformit de la vrit des leurs? +Ne faites donc point de difficult, monsieur, de continuer comme vous +avez commenc. La fonction du philosophe et celle de l'historien sont +les mmes. L'un cherche instruire par les prceptes, l'autre par les +exemples; mais si ces exemples ne sont accompagns de prceptes +propos, ils deviennent la plupart du temps inutiles, soit par la +paresse, soit par l'incapacit, soit par le peu de loisir des lecteurs. +C'est vous de leur lever ces obstacles; et ils vous en seront d'autant +plus obligs, que cette partie de votre Ouvrage, qui est la plus utile, +est en mme temps la plus agrable, et celle qui satisfait plus +l'esprit, les rflexions s'y trouvant mles et comme incorpores aux +faits d'une manire si naturelle et si loigne de toute affectation, +que, si on les en dtachait, il semble qu'elles laisseraient un vide +dans votre narration. Ne croyez pas pourtant que mon intention, en vous +crivant ceci, soit de m'riger avec vous en donneur de conseils. Je +n'ai pas assez de tmrit pour m'en croire capable; mais, plein comme +je le suis de la lecture que je viens d'achever, j'aurais cru me faire +tort moi-mme si je vous avais cach ma pense sur ce qui m'a paru de +plus important dans le plan que vous vous tes fait, et sur ce qui m'a +le plus charm dans la manire dont vous l'avez excut. Je suis avec +beaucoup de respect, + +MONSIEUR, +Votre trs-humble et trs-obissant serviteur, +ROUSSEAU. + + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR +POUR LE TOME CINQUIME. + +Quoique le public n'attende pas de moi une apologie sur la promptitude +avec laquelle je le sers, je me crois nanmoins oblig de lui rendre +compte de mon travail, et de lui expliquer comment, au lieu d'un seul +volume de mon Histoire, qui est le tribut annuel que j'avais coutume de +lui payer, je me prpare cette anne lui en fournir deux. En voici +dj un qui parat; et j'espre que, vers le mois d'aot, il sera suivi +d'un autre. Il peut y avoir quelque lieu d'en tre surpris, et de douter +si c'est assez respecter le public que de se hter ainsi de lui donner +livre sur livre, sans paratre avoir pris tout le temps ncessaire pour +les travailler et les polir comme il convient. + +Je serais fch qu'on me souponnt d'une pareille ngligence, que je +regarde comme directement contraire au devoir d'un crivain. Je ne le +serais gure moins qu'on attribut cette promptitude une heureuse +fcondit de gnie, une grande facilit de composition, un fonds de +connaissances amass de longue main. Je ne me reconnais point, ou peu, +tous ces traits. + +Il est vrai, et le public ne me saura pas mauvais r de cet aveu, que, +pour rpondre son estime et son attente, je me livre tout entier +mon ouvrage, que j'en fais mon unique affaire, que j'y donne tout mon +temps et tous mes soins, et que j'carte svrement toute autre +occupation, parce que celle-ci me parat dans l'ordre de la Providence, +et que j'ai lieu de croire, par le succs que Dieu y a donn jusqu'ici, +que c'est quoi il m'appelle, et le travail qu'il m'impose. + +Mais ce qui a avanc cette anne mon ouvrage au-del de la mesure +ordinaire, sont les secours considrables que j'ai tirs de plusieurs +livres, sur les principales matires dont traitent les deux volumes qui +suivent le quatrime. A ce prix, il est ais de devenir auteur, et l'on +gagne bien du temps quand on trouve une partie de la besogne faite par +d'excellents ouvriers, et qu'il ne reste qu' l'adopter, et en faire +usage comme de son bien propre. C'est la possession o je me suis mis +ds le commencement, et dont il semble que le public m'a pass titre. + +Outre ces secours, j'en trouve d'autres qui ne sont pas moins +importants, dont le public souffrira que je lui rende ici compte, parce +que ma reconnaissance ne peut pas demeurer muette plus longtemps. J'ai +l'avantage de passer prs de quatre mois de suite au voisinage de Paris, +dans une agrable campagne, qui me fournit tout ce que je puis dsirer +et pour le travail, et pour le dlassement: la bonne compagnie, la +conversation, le bon air, la promenade, des prairies enchantes, un bord +de rivire toujours amusant, une vue douce et qui se prsente toujours +avec un nouveau plaisir; et, ce qui fait l'assaisonnement de tout le +reste, une pleine et entire libert. + +Deux frres (M. l'abb et M. le marquis d'Asfeld), qui se sont tous deux +galement distingus, chacun dans leur profession, par un mrite rare et +solide, me sont aussi tous deux d'un secours infini pour mon ouvrage. +L'un, qui a fait et soutenu des siges, et qui s'est trouv plusieurs +actions (le public sait avec quel succs), veut bien que je lui lise les +principales batailles dont je fais mention dans mon Histoire, et par l +m'pargne beaucoup de fautes et de bvues grossires, telles que Polybe +en relve un [Marge: Polyb. l. 12, p. 662-666.] grand nombre dans les +crits du philosophe Callisthne, qui avait accompagn +Alexandre-le-Grand dans ses glorieuses campagnes, et qui s'tait mal +propos ingr de dcrire les expditions guerrires de ce conqurant, o +il n'entendait rien, sans avoir pris la prcaution de consulter les gens +du mtier. + +L'autre frre, l'un de mes plus anciens et de mes plus intimes amis, +qui, outre la science profonde de la thologie, et la connaissance des +critures, o il excelle, possde nos historiens grecs et latins, aussi +bien qu'aucune personne que je connaisse, et qui parat n'avoir rien +oubli de tout ce qu'il a lu, a la patience de lire et de relire tous +mes Ouvrages avant qu'ils paraissent en public, et ne refuse pas de me +donner ses remarques, de me faire part de ses vues, de me communiquer +ses rflexions; et il m'en fournit d'excellentes. Je sens bien que la +tendre amiti dont il m'honore depuis long-temps entre pour beaucoup +dans toutes les peines qu'il veut bien se donner pour perfectionner mon +Ouvrage; mais je lui dois ce tmoignage, que l'amour du bien public, qui +fait l'un des principaux caractres de ces deux frres, y a encore plus +de part; et ce sentiment, loin de rien diminuer de ma reconnaissance, la +rend encore plus vive, et j'ose dire plus religieuse. + +Qu'on juge, aprs cela, si Colombe ne doit pas tre pour moi un sjour +agrable et utile en mme temps. Je voudrais que ce ft encore la +coutume, comme autrefois, d'inscrire ses ouvrages du lieu o on les a +composs. Je mettrais la tte des miens: DE MA MAISON DE COLOMBE[20]; +car le matre de celle-ci veut que je la regarde comme mienne. Je lui +desire, pour rcompense, moins la graisse de la terre que la rose du +ciel; et je souhaite de tout mon coeur, trop heureux si j'y pouvais +contribuer en quelque chose, qu'il ait la consolation de voir ses +aimables enfants crotre sous ses yeux de plus en plus en sagesse et en +grce devant Dieu et devant les hommes. + +[Note 20: E Columbano meo.] + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR +POUR LE TOME ONZIME. + +Ce onzime volume, qui contient huit cents pages, s'est trouv d'une +grosseur si norme, qu'on s'est cru oblig de le diviser pour la +commodit des lecteurs, et de le couper en deux tomes, qui ne seront +vendus tout relis que trois livres dix sous. + +Le trait des arts et des sciences m'a conduit bien plus loin que je ne +pensais, et il occupera encore le douzime volume tout entier au moins. +Je me suis repenti plus d'une fois de m'tre engag dans une entreprise +qui demanderait un grand nombre de connaissances, et mme portes une +grande perfection, pour donner de chacune une ide juste, prcise, +complte. J'ai bientt senti qu'elle tait infiniment au-dessus de mes +forces; et j'ai tch de suppler ce qui me manquait, en profitant du +travail des plus habiles en chaque art pour me conduire dans des routes, +dont les unes m'taient peu familires, et les autres entirement +inconnues. + +J'envisageais avec une secrte joie la fin prochaine de mon travail, non +pour me livrer une molle et frivole oisivet, qui ne convient point +un honnte homme, et encore moins un chrtien, mais pour jouir d'un +tranquille repos, qui me permettrait de ne plus employer ce qu'il peut +me rester encore de jours vivre qu' des tudes et des lectures +propres me sanctifier moi-mme, et me prparer ce dernier moment +qui doit dcider pour toujours de notre sort. Il me semblait qu'aprs +avoir travaill pour les autres pendant plus de cinquante ans, il devait +m'tre permis de ne plus travailler que pour moi, et de renoncer +absolument l'tude des auteurs profanes, qui peuvent plaire +l'esprit, mais qui sont incapables de nourrir le coeur. Une forte +inclination me portait prendre ce parti, qui me paraissait tout--fait +convenable, et presque ncessaire. + +Cependant les dsirs du public, qui ne sont pas obscurs sur ce sujet, +m'ont fait natre quelque doute. Je n'ai pas voulu me dterminer +moi-mme, ni prendre pour rgle de ma conduite mon inclination seule. +J'ai consult sparment des amis sages et clairs, qui m'ont tous +condamn entreprendre l'Histoire romaine, j'entends celle de la +rpublique. Une conformit de sentiments si peu suspecte m'a frapp; et +je n'ai plus eu de peine me rendre un avis que j'ai regard comme +une marque certaine de la volont de Dieu sur moi. + +Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitt que j'aurai achev l'autre, ce +que j'espre qui n'ira pas loin. Ag de soixante et seize ans accomplis, +je n'ai pas de temps perdre. Ce n'est pas que je me flatte de pouvoir +le conduire jusqu' sa fin: je l'avancerai autant que mes forces et ma +sant me le permettront. N'ayant entrepris ma premire Histoire que pour +remplir le ministre auquel il me semblait que Dieu m'avait appel, en +commenant former le coeur des jeunes gens, leur donner les +premires teintures de la vertu par l'exemple des grands hommes du +paganisme, et en jeter les premiers fondements pour les conduire des +vertus plus solides, je me sens plus oblig que jamais porter les +mmes vues dans celle o je suis prs d'entrer. Je tcherai de ne point +oublier que Dieu, me prenant sur mon Ouvrage (car c'est quoi je dois +m'attendre), n'examinera pas s'il est bien ou mal crit, ni s'il aura +t reu avec applaudissement ou non, mais si je l'aurai compos +uniquement pour lui plaire, et pour rendre quelque service au public. +Cette pense ne servira qu' augmenter de plus en plus mon ardeur et mon +zle par la vue de celui pour qui je travaillerai, et m'engagera faire +de nouveaux efforts pour rpondre l'attente publique, en profitant de +tous les avis qu'on a bien voulu me donner sur ma premire Histoire. + +Au reste, je serais bien plaindre si je n'attendais d'autre rcompense +d'un si long et si pnible travail que des louanges humaines. Et qui +peut se flatter nanmoins d'tre assez attentif pour se dfendre de la +surprise d'une si douce illusion? Les paens ne travaillaient que dans +cette vue. Aussi est-il crit d'eux: _Receperunt mercedem suam. Vani +vanam,_ ajoute un Pre. _Ils ont reu leur rcompense, aussi vaine +qu'eux_. Je dois bien plutt me proposer pour modle ce serviteur qui +emploie toute son industrie et toute son application faire valoir le +peu de talents que son matre lui a confis, afin d'entendre comme lui, +au dernier jour, ces consolantes paroles, bien suprieures toutes les +louanges des hommes: [Marge: Matth. 25, 21.] _O bon et fidle serviteur, +parce que vous avez t fidle en peu de choses, je vous tablirai sur +beaucoup: entrez dans la joie de votre Seigneur._ FIAT, FIAT. + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR +POUR LE TREIZIME VOLUME. + +Me voici enfin arriv au terme d'un Ouvrage qui m'a occup tout entier +pendant plusieurs annes. Je ne puis m'empcher, en le finissant, de +marquer au public ma reconnaissance pour l'accueil favorable qu'il lui a +fait. J'ai prouv de sa part une bont et une indulgence qui m'ont +tonn, et auxquelles certainement je ne m'attendais pas. J'ai trouv +les mmes dispositions chez les trangers que dans mes compatriotes, et +j'en ai reu des tmoignages d'approbation et de bienveillance qui me +feraient beaucoup d'honneur, s'il m'tait permis de les rendre publics. + +Il faut bien, et je ne puis me le dissimuler, que l'Ouvrage ne soit pas +mauvais, puisqu'il a eu le bonheur de plaire tant de personnes; mais +je dois aussi reconnatre que la gloire ne m'en appartient pas tout +entire. On sait que le fond de tout ce que j'ai crit est tir +d'auteurs anciens tant grecs que latins, qui ont fait l'admiration de +tous les sicles, et qui m'ont fourni les faits, les rflexions, les +penses, les tours, et souvent mme les expressions, par la beaut et +l'nergie de celles qu'ils me prsentaient. Les traductions qu'on a de +plusieurs de ces historiens m'ont t d'un grand secours, et m'ont +pargn beaucoup de peine et de temps, parce qu'en les comparant avec +les originaux j'y trouvais pour l'ordinaire peu de choses changer. Je +me suis donn la libert, et il me semble qu'on ne m'en a pas su mauvais +gr, d'enrichir mon ouvrage d'une infinit de beaux morceaux que je +trouvais dans ceux des Modernes, et qui convenaient au mien, et j'en +userai de mme encore dans l'Histoire romaine; mais ce qui m'a le plus +aid dans mon travail, et ce qui a le plus contribu le mettre en tat +de ne pas dplaire au public, ce sont les remarques de quelques amis +d'un got rare et exquis, qui ont eu la patience de lire et de +critiquer, presque en ennemis, mes crits avant qu'ils parussent, et qui +m'ont pargn bien des fautes. On voit donc que, tout compt et bien +examin, il y a beaucoup rabattre pour moi des louanges que mon +Ouvrage a pu m'attirer; aussi je ne prtends en tirer d'autre avantage +que celui de m'animer de plus en plus dans la nouvelle carrire de +l'Histoire romaine, o je commence entrer. + +Quoi qu'il en soit, l'Ouvrage est enfin achev. On trouvera la fin de +ce dernier volume deux tables, l'une chronologique, l'autre des +matires. + +[Marge: En 1738.] J'espre donner au public le premier tome de +l'Histoire romaine avant le mois de septembre prochain. Pour en avancer +la composition, j'ai cru devoir me reposer entirement du soin des deux +tables qui terminent l'Histoire ancienne sur des personnes qui ont bien +voulu s'en charger. Au dfaut d'autres qualits, je me pique d'tre +prompt servir le public, et je lui consacre de bon coeur tout mon +temps, sur lequel il a un droit justement acquis par toutes les bonts +qu'il me tmoigne. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + DITIONS + DES PRINCIPAUX AUTEURS GRECS + CITS + DANS LE TEXTE DE L'HISTOIRE ANCIENNE[21]. + + --------- + +[Note 21: Cette table ne s'applique point aux citations qui se +trouvent dans mes notes. Les ditions rcentes dont je me suis servi +tant presque toutes divises par chapitres, paragraphes et numros, +c'est de cette manire que j'en indique les citations. Quand il m'arrive +de me servir d'une dition qui n'est pas ainsi divise, je cite la page, +en ayant le soin de spcifier l'dition que j'ai eue sous les yeux; dans +ce cas, c'est ordinairement la mme que celle que Rollin a +consulte.--L.] + +HERODOTUS. _Francof._, an. 1608. + +THUCYDIDES. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1588. + +XENOPHON. _Luteti Parisiorum, apud Societatem grcarum Editionum_, an. +1625. + +POLYBIUS. _Parisiis_, an. 1609. + +DIODORUS SICULUS. _Hanovi, Typis Wechelianis_, an. 1684. + +PLUTARCHUS. _Luteti Parisiorum, apud Societatem grcarum Editionum_, +an. 1624. + +STRABO. _Luteti Parisiorum, Typis regiis_, an. 1620. + +ATHENUS. _Lugduni_, an. 1612. + +PAUSANIAS. _Hanovi, Typis Wechelianis_, an. 1613. + +APPIANUS ALEXANDRINUS. _Apud Henric. Stephan._, an. 1592. + +PLATO. _Ex nova Joannis Serrani interpretatione, apud Henricum +Stephanum_, an. 1578. + +ARISTOTELES. _Luteti Parisiorum, apud Societatem grcarum Editionum_, +an. 1619. + +ISOCRATES. _Apud Paulum Stephanum_, an. 1604. + +DIOGENES LAERTIUS. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1594. + +DEMOSTHENES. _Francof._, an. 1604. + +ARRIANUS. _Lugd. Batav._, an. 1704. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + HISTOIRE ANCIENNE + DES GYPTIENS, + DES CARTHAGINOIS, DES ASSYRIENS, DES BABYLONIENS, + DES MDES ET DES PERSES, + DES MACDONIENS ET DES GRECS. + +-------------------------------------------------------------------- + +AVANT-PROPOS. + +ORIGINE ET PROGRS DE L'TABLISSEMENT +DES ROYAUMES. + +Pour connatre comment se sont forms les tats et les royaumes qui ont +partag l'univers, par quels degrs ils sont parvenus ce point de +grandeur que l'histoire nous montre, par quels liens les familles et les +villes se sont runies pour composer un corps de socit, et pour vivre +ensemble sous une mme autorit et sous des lois communes, il est +propos de remonter, pour ainsi dire, jusqu' l'enfance du monde, et +jusqu'au temps o les hommes, rpandus en diffrentes contres aprs la +division des langues, commencrent peupler la terre. + +Dans ces premiers temps, chaque pre tait le chef souverain de sa +famille, l'arbitre et le juge des diffrends qui y naissaient, le +lgislateur-n de la petite socit qui lui tait soumise, le dfenseur +et le protecteur de ceux que la naissance, l'ducation et leur faiblesse +mettaient sous sa sauvegarde, et dont sa tendresse lui rendait les +intrts aussi chers que les siens propres. + +Quelque indpendante que ft l'autorit de ces matres, ils n'en usaient +qu'en pres, c'est--dire, avec beaucoup de modration. Peu jaloux de +leur pouvoir, ils ne songeaient point dominer avec hauteur, ni +dcider avec empire. Comme ils se trouvaient ncessairement obligs +d'associer les autres leurs travaux domestiques, ils les associaient +aussi leurs dlibrations, et s'aidaient de leurs conseils dans les +affaires. Ainsi tout se faisait de concert, et pour le bien commun. + +Les lois que la vigilance paternelle tablissait dans ce petit snat +domestique, tant dictes par le seul motif de l'utilit publique, +concertes avec les enfants les plus gs, acceptes par les infrieurs +avec un libre consentement, taient gardes avec religion, et se +conservaient dans les familles comme une police hrditaire qui en +faisait la paix et la sret. + +Diffrents motifs donnrent lieu diffrentes lois. L'un, sensible la +joie de la naissance d'un fils qui, le premier, l'avait rendu pre, +songea le distinguer parmi ses frres par une portion plus +considrable dans ses biens et par une autorit plus grande dans sa +famille. Un autre, plus attentif aux intrts d'une pouse qu'il +chrissait, ou d'une fille tendrement aime qu'il voulait tablir, se +crut oblig d'assurer leurs droits et d'augmenter leurs avantages. La +solitude et l'abandon d'une pouse qui pouvait devenir veuve toucha +davantage un autre, et il pourvut de loin la subsistance et au repos +d'une personne qui faisait la douceur de sa vie. De ces diffrentes +vues, et d'autres pareilles, sont ns les diffrents usages des peuples, +et les droits des nations, qui varient l'infini. + +A mesure que chaque famille croissait par la naissance des enfants et +par la multiplicit des alliances, leur petit domaine s'tendait, et +elles vinrent peu--peu former des bourgs et des villes. + +Ces socits tant devenues fort nombreuses par la succession des temps, +et les familles s'tant partages en diverses branches, qui avaient +chacune leurs chefs, et dont les intrts et les caractres diffrents +pouvaient troubler l'ordre public, il fut ncessaire de confier le +gouvernement un seul, pour runir tous ces chefs sous une mme +autorit, et pour maintenir le repos public par une conduite uniforme. +L'ide qu'on conservait encore du gouvernement paternel, et l'heureuse +exprience qu'on en avait faite, inspirrent la pense de choisir parmi +les plus gens de bien et les plus sages celui en qui l'on reconnaissait +davantage l'esprit et les sentiments de pre. L'ambition et la brigue +n'avaient [Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] point de part dans ce choix: +la probit seule et la rputation de vertu et d'quit en dcidaient, et +donnaient la prfrence aux plus dignes[22]. + +[Note 22: Quos ad fastigium hujus majestatis non ambitio popularis, +sed spectata inter bonos moderatio provehebat.] + +Pour relever l'clat de leur nouvelle dignit, et pour les mettre plus +en tat de faire respecter les lois, de se consacrer tout entiers au +bien public, de dfendre l'tat contre les entreprises des voisins et +contre la mauvaise volont des citoyens mcontents, on leur donna le nom +de _roi_, on leur rigea un trne, on leur mit le sceptre en main, on +leur fit rendre des hommages, on leur assigna des officiers et des +gardes, on leur accorda des tributs, on leur confia un plein pouvoir +pour administrer la justice; et, dans cette vue, on les arma du glaive +pour rprimer les injustices et pour punir les crimes. + +[Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] Chaque ville, dans les commencements, +avait son roi, qui, plus attentif conserver son domaine qu' +l'tendre, renfermait son ambition dans les bornes du pays qui l'avait +vu natre[23]. Les dmls presque invitables entre des voisins, la +jalousie contre un prince plus puissant, un esprit remuant et inquiet, +des inclinations martiales, le dsir de s'agrandir et de faire clater +ses talents, donnrent occasion des guerres, qui se terminaient +souvent par l'entier assujettissement des vaincus, dont les villes +passaient sous le pouvoir du conqurant, et grossissaient peu--peu son +domaine. [Marge: Justin. _ibid._] De cette sorte, une premire victoire +servant de degr et d'instrument la seconde, et rendant le prince plus +puissant et plus hardi pour de nouvelles entreprises, plusieurs villes +et plusieurs provinces, runies sous un seul monarque, formrent des +royaumes plus ou moins tendus, selon que le vainqueur avait pouss ses +conqutes avec plus ou moins de vivacit[24]. + +[Note 23: Fines imperii tueri magis qum proferre mos erat. Intra +suam cuique patriam regna finiebantur.] + +[Note 24: Domitis proximis, quum accessione virium fortior ad alios +transiret, et proxima quque victoria instrumentum sequentis esset, +totius Orientis populos subegit.] + +Parmi ces princes, il s'en rencontra dont l'ambition, se trouvant trop +resserre dans les limites d'un simple royaume, se rpandit par-tout +comme un torrent et comme une mer, engloutit les royaumes et les +nations, et fit consister la gloire dpouiller de leurs tats des +princes qui ne leur avaient fait aucun tort, porter au loin les +ravages et les incendies, et laisser par-tout des traces sanglantes de +leur passage. Telle a t l'origine de ces fameux empires qui +embrassaient une grande partie du monde. + +Les princes usaient diversement de la victoire, selon la diversit de +leurs caractres ou de leurs intrts. Les uns, se regardant comme +absolument matres des vaincus, et croyant que c'tait assez faire pour +eux que de leur laisser la vie, les dpouillaient eux et leurs enfants +de leurs biens, de leur patrie, de leur libert; les rduisaient un +dur esclavage; les occupaient aux arts ncessaires pour la vie, aux plus +vils ministres de la maison, aux pnibles travaux de la campagne; et +souvent mme les foraient, par des traitements inhumains, creuser les +mines, et fouiller dans les entrailles de la terre pour satisfaire +leur avarice; et de l le genre humain se trouva partag comme en deux +espces d'hommes, de libres et de serfs, de matres et d'esclaves. + +D'autres introduisirent la coutume de transporter les peuples entiers, +avec toutes leurs familles, dans de nouvelles contres, o ils les +tablissaient, et leur donnaient des terres cultiver. + +D'autres, encore plus modrs, se contentaient de faire racheter aux +peuples vaincus leur libert, et l'usage de leurs lois et de leurs +privilges, par des tributs annuels qu'ils leur imposaient; et +quelquefois mme ils laissaient les rois sur leur trne, en exigeant +d'eux seulement quelques hommages. + +Les plus sages et les plus habiles en matire de politique se faisaient +un honneur de mettre une espce d'galit entre les peuples nouvellement +conquis et les anciens sujets, accordant aux premiers le droit de +bourgeoisie, et presque tous les mmes droits et les mmes privilges +dont jouissaient les autres; et par-l, d'un grand nombre de nations +rpandues dans toute la terre, ils ne faisaient plus en quelque sorte +qu'une ville, ou du moins qu'un peuple. + +Voil une ide gnrale et abrge de ce que l'histoire du genre humain +nous prsente, et que je vais tcher d'exposer plus en dtail en +traitant de chaque empire et de chaque nation. Je ne toucherai point +l'histoire du peuple de Dieu, ni celle des Romains. Les gyptiens, les +Carthaginois, les Assyriens, les Babyloniens, les Mdes et les Perses, +les Macdoniens, les Grecs feront le sujet de l'ouvrage que je donne au +public. Je commence par les gyptiens et par les Carthaginois, parce que +les premiers sont fort anciens, et que les uns et les autres sont plus +dtachs du reste de l'histoire, au lieu que les autres peuples ont plus +de liaison entre eux, et quelquefois mme se succdent. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + LIVRE PREMIER. + + ---------------------- + + HISTOIRE ANCIENNE DES GYPTIENS. + +Je diviserai en trois parties ce que j'ai dire sur les gyptiens. La +premire renfermera un plan abrg et une courte description des +diffrentes parties de l'gypte, et de ce qu'on y trouve de plus +remarquable. Dans la seconde, je parlerai des coutumes, des lois et de +la religion des gyptiens. Enfin, dans la troisime, j'exposerai +l'histoire des rois d'gypte. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + PREMIRE PARTIE. + + --------- + +DESCRIPTION DE L'GYPTE, ET DE CE QUI S'Y TROUVE +DE PLUS REMARQUABLE. + +[Marge: Herod, lib. 2 cap. 177.] L'gypte, dans une tendue assez +borne, renfermait autrefois[25] un grand nombre de villes, et une +multitude incroyable d'habitants[26]. + +[Note 25: On marque que, sous Amasis, il y avait en gypte vingt +mille villes habites.] + +[Note 26: La population de l'ancienne gypte n'a rien d'incroyable. +Seulement il faut distinguer, dans les textes anciens qui en font +mention, ceux qui donnent un renseignement positif, de ceux qui +n'offrent que des circonstances vagues dont on croit pouvoir conclure la +population de ce pays. + +Diodore de Sicile dit qu'autrefois, et de son temps, l'gypte contenait +sept millions d'habitants (I, 31). + +Josphe, environ un sicle aprs, porte la population de ce pays sept +millions cinq cent mille ames, sans compter celle d'Alexandrie (Jos. +_Bell. Jud._ II, c. 16, 4), qui tait, selon Diodore, de trois cent +mille ames. + +Il rsulte de ces deux passages clairs et positifs que, depuis les temps +anciens jusqu'au rgne de Titus, la population de l'gypte tait +constamment reste au-dessous de huit millions d'habitants. + +Comme la surface habitable de ce pays est d'environ deux mille deux +cents lieues carres, on voit que la population tait de trois mille +quatre cents trois mille cinq cents habitants par lieue carre de +terre habitable; ce qui n'a rien d'extraordinaire, quand on songe la +prosprit de l'ancienne gypte. + +Quant la population qu'on a voulu conclure du nombre d'un million de +soldats qui sortaient des cent portes de Thbes, ou bien encore des +dix-sept cents enfants mles ns, selon Diodore de Sicile, le mme jour +que Ssostris (I, 54), elle serait en effet incroyable; car elle +monterait quarante ou cinquante millions d'individus. Mais, de ces +deux faits, le premier est fond sur une erreur de mots; le second, sur +une erreur faite par Diodore de Sicile, ou peut-tre sur une des +exagrations familires aux prtres gyptiens, qui ont dbit tant de +contes aux voyageurs grecs. C'est ce que j'tablis dans un Mmoire dont +je n'ai pu prsenter ici que le principal rsultat.--L.] + +Elle est borne au levant par la mer Rouge et l'isthme de Suez, au midi +par l'thiopie, au couchant par la Libye, et au nord par la mer +Mditerrane. Le Nil parcourt du midi au nord toute la longueur du pays +dans l'espace de prs de deux cents lieues[27]. Ce pays se trouve +resserr de ct et d'autre par deux chanes de montagnes, qui souvent +ne laissent entre elles et le Nil qu'une plaine d'une demi-journe de +chemin, et quelquefois moins. + +Du ct occidental, la plaine s'largit en quelques endroits[28] jusqu' +une tendue de vingt-cinq ou trente lieues. La plus grande largeur de +l'gypte se prend d'Alexandrie Damiette, dans un espace d'environ +cinquante lieues[29]. + +[Note 27: La longueur de la valle de l'gypte, y compris ses +sinuosits, est de cinq cent soixante-dix milles gographiques, ou deux +cent trente-sept lieues de vingt-cinq au degr, et cent quatre-vingt-dix +lieues de vingt au degr.--L.] + +[Note 28: Par exemple, dans la partie de l'gypte moyenne, qu'on +appelle le _Faoum_, ancien nome _Arsinotes_, dont le point le plus +loign du Nil en est distant de quarante milles gographiques, ou +quatorze lieues environ.--L.] + +[Note 29: La plus grande largeur se prend d'Alexandrie Pluse: la +distance est de cent quarante milles, ou quarante-six lieues.--L.] + +L'ancienne gypte peut se diviser en trois principales parties: la haute +gypte, appele autrement Thbade, qui tait la partie la plus +mridionale; l'gypte du milieu, nomme Heptanome, cause des sept +nomes ou dpartements qu'elle renfermait; la basse gypte, qui +comprenait ce que les Grecs appellent Delta, et tout ce qu'il y a de +pays jusqu' la mer Rouge, et le long de la [Marge: Strab. l. 17, pag. +787.]mer Mditerrane jusqu' Rhinocolure, ou au mont Casius. Sous +Ssostris, toute l'gypte fut runie en un [Marge: [Diod. Sic. I +54.]]seul royaume, et divise en trente-six gouvernements ou nomes: dix +dans la Thbade, dix dans le Delta, et seize dans le pays qui est +entre-deux. + +Les villes de Syne et d'lphantine sparaient l'gypte et l'thiopie; +et, du temps d'Auguste, elles servaient [Marge: Tacit. Ann. l. 2, c. +61.]de bornes l'empire romain: _claustra olim romani imperii_. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE PREMIER. + + THBAIDE. + +Thbes, qui donna son nom la Thbade, le pouvait disputer aux plus +belles villes de l'univers. Ses cent portes chantes par Homre sont +connues de tout le [Marge: Hom. II. 1, vers. 381.] monde, et lui font +donner le surnom d'Hcatompyle, pour la distinguer d'une autre Thbes +situe en Botie. Elle n'tait pas moins peuple qu'elle tait vaste, et +on a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble deux cents chariots et +dix mille combattants par chacune de ses [Marge: Strab. l. 17, pag. +816.]portes. Les Grecs et les Romains ont clbr sa magnificence +[Marge: Tacit. Ann. l. 2, c. 60.]et sa grandeur, encore qu'ils n'en +eussent vu que les ruines, tant les restes en taient augustes. + +[Marge: Voyage de Thvenot.] On a dcouvert dans la Thbade (on +l'appelle maintenant le Sayd) des temples et des palais encore presque +entiers, o les colonnes et les statues sont innombrables. On y admire +sur-tout un palais dont les restes semblent n'avoir subsist que pour +effacer la gloire des plus grands ouvrages. Quatre alles perte de +vue, et bornes de part et d'autre par des sphinx d'une matire aussi +rare que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues quatre +portiques dont la hauteur tonne les yeux. Encore ceux qui nous ont +dcrit ce prodigieux difice n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le +tour, et ne sont pas mme assurs d'en avoir vu la moiti; mais tout ce +qu'ils ont vu tait surprenant. Une salle, qui apparemment faisait le +milieu de ce superbe palais, tait soutenue de six-vingts colonnes de +six brasses de grosseur, grandes proportion, et entremles +d'oblisques que tant de sicles n'ont pu abattre. La peinture y avait +tal tout son art et toutes ses richesses. Les couleurs mme, +c'est--dire, ce qui prouve le plus tt le pouvoir du temps, se +soutiennent encore parmi les ruines de cet admirable difice, et y +conservent leur vivacit: tant l'gypte savait imprimer un caractre +d'immortalit tous ses ouvrages. Strabon, qui avait t sur les +[Marge: Lib. 17, pag. 805.] lieux, fait la description d'un temple qu'il +avait vu en gypte, presque entirement semblable ce qui vient d'tre +rapport[30]. + +[Marge: Pag. 816.] Le mme auteur, en crivant les rarets de la +Thbade, parle d'une statue de Memnon, fort clbre, dont il avait vu +les restes[31]. On dit que cette statue, lorsqu'elle tait frappe des +premiers rayons du soleil levant, rendait un son articul. En effet +Strabon entendit ce son; mais il doute qu'il vnt de la statue. + +[Note 30: Ce temple est celui d'Hliopolis. Voyez l'explication que +j'en ai donne dans la traduction franaise, tom. V, p. 386 et +suiv.--L.] + +[Note 31: Germanicus aliis quoque miraculis intendit animum, quorum +prcipua fure Memnonis saxea effigies, ubi radiis solis icta est, +vocalem sonum reddens, etc. TACIT. _Annal._ lib. 2, cap. 61. + += Cette statue colossale est assise et haute de 19 mtres 55 centimtres +(environ 60 pieds), y compris le pidestal, qui a 4 mtres: si la statue +tait debout, elle aurait plus de 60 pieds. Ses jambes sont encore +toutes couvertes d'inscriptions grecques et latines, la plupart du temps +d'Adrien. Elles ont t graves par des personnes qui attestent avoir +entendu Memnon saluer l'Aurore. (Voy. Jablonski, _Syntagm._ III, _de +Memn._, pag. 57.) On a souponn que les prtres, au moyen de conduits +souterrains, pntraient dans la statue, afin que Memnon n'oublit point +de saluer sa mre. M. de Humboldt a cherch une explication physique du +bruit que l'on croyait entendre. (_Voyages_, tom. IV, p. 560.)--L.] + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE II. + + GYPTE DU MILIEU, OU HEPTANOME. + +Cette partie de l'gypte avait pour capitale Memphis. On voyait dans +cette ville plusieurs temples magnifiques, entre autres celui du dieu +Apis, qui y tait honor d'une manire particulire. Il en sera parl +dans la suite, aussi-bien que des pyramides, qui taient dans le +voisinage de Memphis, et qui ont rendu cette ville si clbre. Elle +tait situe sur le bord occidental du Nil. + +[Marge: Voyage de Thvenot.] Le grand Caire, qui semble avoir succd +Memphis, a t bti de l'autre ct du Nil. Le chteau du Caire est une +des choses les plus curieuses qui soient en gypte. Il est situ sur une +montagne hors de la ville. Il est bti sur le roc qui lui sert de +fondement, et entour de murailles fort hautes et fort paisses. On +monte ce chteau par un escalier taill dans le roc, si ais monter, +que les chevaux et les chameaux tout chargs y vont facilement. Ce qu'il +y a de plus beau et de plus rare voir dans ce chteau, c'est le puits +de Joseph. On lui donne ce nom, soit parce que les gyptiens se plaisent + attribuer ce grand homme ce qu'ils ont chez eux de plus remarquable, +soit parce qu'en effet cette tradition s'est conserve dans le pays[32]. +C'est une preuve au moins que l'ouvrage est fort ancien; et certainement +il est digne de la magnificence des plus puissants rois de l'gypte. Ce +puits est comme double tage, taill dans le roc vif, d'une profondeur +prodigieuse. On descend jusqu'au rservoir qui est entre les deux puits +par un escalier qui a deux cent vingt marches, large d'environ sept +huit pieds, dont la descente, douce et presque imperceptible, laisse un +accs trs-facile aux boeufs qui sont employs pour faire monter l'eau. +Elle vient d'une source qui est presque la seule qui se trouve dans le +pays. Les boeufs font tourner continuellement une roue o tient une +corde laquelle sont attachs plusieurs seaux. L'eau tire ainsi du +premier puits, qui est le plus profond, se rend par un petit canal dans +un rservoir qui fait le fond du second puits, au haut duquel elle est +porte de la mme manire; et de l elle se distribue par des canaux en +plusieurs endroits du chteau. Comme ce puits passe dans le pays pour +tre fort ancien, et qu'effectivement il se sent bien du got antique +des gyptiens, j'ai cru qu'il pouvait ici trouver sa place parmi les +rarets de l'ancienne gypte. + +[Note 32: Le nom de _puits de Joseph_ vient uniquement de ce que ce +puits a t construit vers l'an 1176 de notre re, par les ordres du +sultan Salah-Eddin ou Saladin, qui se nommait aussi _Joseph_ +(Yousouf).--L.] + +[Marge: Lib. 17, pag. 807.] Strabon parle d'une machine pareille, qui, +par le moyen de roues et de poulies, faisait monter de l'eau du Nil sur +une colline fort leve, avec cette diffrence qu'au lieu de boeufs +c'taient des esclaves, au nombre de cent cinquante, qui taient +employs faire tourner ces roues. + +La partie de l'gypte dont nous parlons ici est clbre par plusieurs +rarets qui mritent d'tre examines chacune en particulier. Je n'en +rapporterai que les principales: les oblisques, les pyramides, le +labyrinthe, le lac de Moeris, et ce qui regarde le Nil. + + Ier. _Oblisques._ + +L'gypte semblait mettre toute sa gloire dresser des monuments pour la +postrit. Ses oblisques font encore aujourd'hui, autant par leur +beaut que par leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la +puissance romaine, dsesprant d'galer les gyptiens, a cru faire assez +pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs rois. + +Un oblisque est une aiguille ou pyramide quadrangulaire, menue, haute, +et perpendiculairement leve en pointe, pour servir d'ornement +quelque place, et qui est souvent charge d'inscriptions ou +d'hiroglyphes. On appelle hiroglyphes, des figures ou des symboles +mystrieux, dont se servaient les gyptiens pour couvrir et envelopper +les choses sacres et les mystres de leur thologie. + +[Marge: Diod. lib. 1, pag. 37.] Ssostris avait fait lever dans la +ville d'Hliopolis deux oblisques d'une pierre trs-dure, tire des +carrires de la ville de Syenne, l'extrmit de l'gypte. Ils avaient +chacun cent-vingt coudes de haut[33], c'est--dire, trente toises ou +cent quatre-vingts pieds. L'empereur Auguste, aprs avoir rduit +l'gypte en province, fit transporter Rome ces deux oblisques, dont +l'un a t bris depuis. Il n'osa pas en faire autant l'gard d'un +troisime, qui tait d'une grandeur norme. [Marge: Plin. lib. 36, cap. +6 et 8.] Il avait t construit sous Ramesss: on dit qu'il y avait eu +vingt mille hommes employs le tailler. Constance, plus hardi +qu'Auguste, le fit transporter Rome[34]. On y voit encore deux de ces +oblisques, aussi-bien qu'un autre de cent coudes ou vingt-cinq toises +de haut, et de huit coudes ou deux toises de diamtre. Caus Csar +[Marge: _Ibid._ cap. 9.] l'avait fait venir d'gypte sur un vaisseau +d'une fabrique si extraordinaire, qu'au rapport de Pline on n'en avait +jamais vu de pareil. + +[Note 33: Je prends pour la coude gyptienne celle qu'on a trouve +grave dans le nilomtre d'lphantine: elle est de 0 mtre 527 +millimtres. Les 120 coudes font 63 mtres 24 centim., ou 194 pieds 8 +pouc.--L.] + +[Note 34: Les principaux oblisques gyptiens qui existent Rome +sont ceux de + + Mtr. Cen. + St-Jean de Latran, hauteur. 33 3 + Saint-Pierre. 27 7 + Du palais Pamphili. 16 53 + De Sainte-Marie-Majeure. 14 74 + Du Quirinal. 14 74 + De la Porte du Peuple. 24 57 + + --L.] + +Toute l'gypte tait pleine de ces sortes d'oblisques. Ils taient pour +la plupart taills dans les carrires de la haute gypte, o l'on en +trouve encore qui sont demi taills. Mais ce qu'il y a de plus +admirable, c'est que les anciens gyptiens avaient su creuser jusque +dans la carrire un canal, o montait l'eau du Nil dans le temps de son +inondation; d'o ensuite ils enlevaient les colonnes, les oblisques, et +les statues sur des radeaux[35] proportionns leur poids, pour les +conduire dans la basse gypte[36]. Et, comme le pays tait tout coup +d'une infinit de canaux, il n'y avait gure d'endroits o ils ne +pussent transporter facilement ces masses normes, dont le poids aurait +fait succomber toute autre sorte de machines. + +[Note 35: Le radeau est un assemblage de plusieurs pices de bois +plates, qui sert voiturer des marchandises sur une rivire.] + +[Note 36: Le procd employ par les gyptiens, et dont Rollin ne +donne pas une ide assez prcise, mrite bien d'tre rapport ici. +Lorsque Ptolme Philadelphe voulut faire transporter Alexandrie un +oblisque de 80 coudes (42 mtres 160 millim.), que le roi Nectanebis +avait fait tailler autrefois, Callisthne dit qu'on creusa d'abord un +canal qui, partant du Nil, allait passer sous l'oblisque qu'on voulait +enlever. On construisit ensuite deux barques qu'on remplit de pierres +dont la masse tait double de celle de l'oblisque. Cette pesante charge +les fit enfoncer dans l'eau assez profondment pour qu'elles pussent +tre conduites sous l'oblisque, qui se trouvait couch en travers du +canal, ayant ses extrmits appuyes sur les deux bords. Ensuite on vida +les btiments de toutes les pierres qu'ils contenaient. Dgags de ce +poids, ils soulevrent ncessairement l'oblisque, qu'il fut ais de +conduire au lieu de sa destination (lib. 36, c. 9.). Ce procd +ingnieux, analogue celui que nous employons pour remettre flot les +vaisseaux submergs, explique comment les gyptiens ont pu transporter +d'un bout de l'gypte l'autre d'normes fardeaux, tels que les temples +monolithes, ou d'une seule pierre.--L.] + + II. _Pyramides._ + +Une pyramide est un corps solide ou creux, qui a une base large et +ordinairement carre, qui se termine en pointe. + +[Marge: Herodot., lib. 2, c. 124, etc.] Il y avait en gypte trois +pyramides plus clbres que toutes les autres, qui, selon Diodore de +Sicile, ont mrit [Marge: Diod. lib. 1, p. 39-41.] [Marge: Plin. lib. +36, cap. 12.] d'tre mises au nombre des sept merveilles du monde. Elles +n'taient pas fort loignes de la ville de Memphis[37]. Je ne parlerai +ici que de la plus grande des trois. Elle tait, comme les autres, btie +sur le roc qui lui servait de fondement, de figure carre par sa base, +construite au-dehors en forme de degrs[38], et allait toujours en +diminuant jusqu'au sommet. Elle tait btie de pierres d'une grandeur +extraordinaire, dont les moindres taient de trente pieds, travailles +avec un art merveilleux, et couvertes de figures hiroglyphiques. Selon +plusieurs des anciens auteurs, chaque ct avait huit cents pieds de +largeur, et autant de hauteur[39]. Le haut de la pyramide, qui d'en bas +semblait tre une pointe, une aiguille, tait une belle plate-forme de +dix ou douze grosses pierres, et chaque ct de cette plate-forme tait +de seize dix-sept pieds. + +[Note 37: Elles en taient 120 stades (DIOD. SIC. 1, 63.).--L.] + +[Note 38: Autrefois les degrs taient recouverts et cachs par un +revtement qui a tout--fait disparu: aussi tait-il fort difficile +d'arriver au sommet, comme Pline le donne entendre (lib. 36, c. 12; +cf. Silv. de Sacy, _Trad. d'Abdallatif_, p. 216). J'ai expliqu ailleurs +ce revtement (_Recherches critiques sur Dicuil._, pag. 101 et +suiv.).--L.] + +[Note 39: Les anciens ne sont point d'accord sur les dimensions de +la grande pyramide. On peut voir leurs textes dans M. Larcher +(_Traduction d'Hrodote_, tom. II, pag. 440.).--L.] + +Voici la mesure qu'en a donne feu M. de Chazelles[40], de l'Acadmie +des Sciences, qui avait t exprs sur les lieux en 1693: + + Le ct de la base, qui est tout carr 110 toises. + Ainsi la superficie de la base est de 12,100 tois. carres. + Les faces sont des triangles quilatraux. + La hauteur perpendiculaire. 77 toises 3/4. + Et la solidit. 313,590 toises cubes. + +[Note 40: Les mesures trigonomtriques prises par M. Nouet diffrent +un peu de celles de M. de Chazelles. + + Mtr. Cent. + + La base est de 227 25 + La hauteur perpendiculaire + jusq' la plate-forme actuelle, de 136 95 + L'inclinaison des faces sur + le plan, de 51 33' 44" + +Au tmoignage de Diodore, la pyramide n'tait pas termine tout--fait +en pointe: la plate-forme suprieure avait six coudes, ou trois mtres +162 mill. de ct (DIOD. SIC. I, 63); d'une autre part, on a la preuve +que le revtement tait de 2 mtres 710 mill.: on a donc pour la base +232 mtres 67 cent., ou 119 toises; et pour la hauteur 144 mtres, 60 +cent., ou 75 toises. Il s'ensuit que la solidit de la pyramide est +d'environ 2,620,000 mtres cubes. + +Voici les dimensions des deux autres pyramides construites, l'une par +Mycrinus, l'autre par Chphren: + + Base. Haut. Solidit. + + Mycr. 103 1 53 193,000 mtres cub. + Chph. 207 1 132 1,880,000 + +Ainsi la solidit des trois pyramides est gale 4,690,000 mtres +cubes. En supposant qu'avec les pierres qui entrent dans ces trois +difices on voult construire une muraille de trois mtres (environ 9 +pieds) de haut, et de 1/3 de mtre (environ 1 pied d'paisseur), on +pourrait lui donner 469 myriamtres ou 1054 lieues de longueur; +c'est--dire, qu'elle serait assez longue pour traverser l'Afrique +depuis Alexandrie jusqu' la cte de Guine. Ces calculs sont propres +donner une ide de l'immensit du travail que ces monuments ont +exig.--L.] + +Cent mille ouvriers travaillaient cet ouvrage, et de trois mois en +trois mois un pareil nombre leur succdait. Dix annes entires furent +employes couper les pierres, soit dans l'Arabie, soit dans +l'thiopie, et les voiturer en gypte; et vingt autres annes +construire ce vaste difice, qui au-dedans avait une infinit de +chambres et de salles. On avait marqu sur la pyramide, en caractres +gyptiens, ce qu'il avait cot simplement pour les aulx, les poireaux, +les ognons, et autres pareils lgumes fournis aux ouvriers, et cette +somme montait seize cents talents d'argent,[41] c'est--dire, quatre +millions cinq cent mille livres; d'o il tait facile de conjecturer +combien pour tout le reste la dpense tait norme. + +[Note 41: 8,800,000 francs, s'il s'agit de talents attiques; ce qui +est douteux.--L.] + +Telles taient les fameuses pyramides d'gypte, qui, par leur figure, +autant que par leur grandeur, ont triomph du temps et des barbares. +Mais, quelque effort que fassent les hommes, leur nant parat partout. +Ces pyramides taient des tombeaux, et l'on voit encore aujourd'hui, au +milieu de celle qui tait la plus grande, un spulcre[42] vide, taill +tout entier d'une seule pierre, qui a de largeur et de hauteur environ +trois pieds, sur un peu plus de six pieds de longueur. Voil quoi se +terminaient tant de mouvements, tant de dpenses, tant de travaux +imposs des milliers d'hommes pendant plusieurs annes, procurer +un prince, dans cette vaste tendue et cette masse norme de btiments, +un petit caveau de six pieds. Encore les rois qui ont bti ces pyramides +n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y tre inhums, et ils n'ont pas joui de +leur spulcre. La haine publique qu'on leur portait, cause des durets +inoues qu'ils avaient exerces contre leurs sujets en les accablant de +travaux, les obligea de se faire inhumer dans des lieux inconnus, afin +de drober leurs corps la connaissance et la vengeance des peuples. + +[Note 42: Strabon parle de ce spulcre, liv. 17, p. 808. + += M. Belzoni, qui vient de pntrer dans la seconde pyramide, y a trouv +galement un tombeau.--L.] + +[Marge: Diod. lib. 1, pag. 46.] Cette dernire circonstance, que les +historiens ont soigneusement remarque, nous apprend quel jugement nous +devons porter de ces ouvrages si vants dans l'antiquit. Il est +raisonnable d'y remarquer et d'y estimer le bon got des gyptiens par +rapport l'architecture, qui les porta ds le commencement, et sans +qu'ils eussent encore de modles qu'ils pussent imiter, viser en tout +au grand, et s'attacher aux vraies beauts, sans s'carter jamais +d'une noble simplicit, en quoi consiste la souveraine perfection de +l'art. Mais quel cas doit-on faire de ces princes qui regardaient comme +quelque chose de grand de faire construire, force de bras et d'argent, +de vastes btiments, dans l'unique vue d'terniser leur nom, et qui ne +craignaient point de faire prir des milliers d'hommes pour satisfaire +leur vanit? Ils taient bien loigns du got des Romains, qui +cherchaient s'immortaliser par des ouvrages magnifiques, mais +consacrs l'utilit publique. + +[Marge: Lib. 36, cap. 12.] Pline nous donne en peu de mots une juste +ide de ces pyramides en les appelant une folle ostentation de la +richesse des rois, qui ne se termine rien d'utile: _regum pecuni +otiosa ac stulta ostentatio_; et il ajoute que c'est par une juste +punition que leur mmoire a t ensevelie dans l'oubli, les historiens +ne convenant point entre eux du nom de ceux qui ont t les auteurs +d'ouvrages si vains: _inter eos non constat quibus fact sint, +justissimo casu obliteratis tant vanitatis auctoribus_. En un mot, +selon la remarque judicieuse de Diodore, autant l'industrie des +architectes est louable et estimable dans ces pyramides, autant +l'entreprise des rois est-elle digne de blme et de mpris. + +Mais ce que nous devons le plus admirer dans ces anciens monuments, +c'est la preuve certaine et subsistante qu'ils nous fournissent de +l'habilet des gyptiens dans l'astronomie, c'est--dire dans une +science qui semble ne pouvoir se perfectionner que par une longue suite +d'annes et par un grand nombre d'expriences. M. de Chazelles, en +mesurant la grande pyramide dont nous parlons, trouva que les quatre +cts de cette pyramide taient exposs prcisment aux quatre rgions +du monde, et par consquent marquaient la vritable mridienne de ce +lieu[43]. Or, comme cette exposition si juste doit, selon toutes les +apparences, avoir t affecte par ceux qui levaient cette grande masse +de pierres il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que, pendant un +si long espace de temps, rien n'a chang dans le ciel cet gard, ou +(ce qui revient au mme) dans les ples de la terre, ni dans les +mridiens. C'est M. de Fontenelle qui fait cette remarque dans l'loge +de M. de Chazelles. + +[Note 43: Les savants Franais ont trouv que l'orientement de la +pyramide n'est exact qu' environ 18' prs; ce qui est dj une +prcision tonnante: car nos astronomes reconnaissent qu'il est fort +difficile de tracer une mridienne de plus de 700 pieds de longueur, +18' prs, quand on ne peut se guider que sur des alignements. +D'ailleurs, la difficult de tracer une parallle exacte la base de la +pyramide, dans l'tat o se trouve ce monument, laisse encore beaucoup +d'incertitude sur l'observation de M. de Chazelles et sur celle de M. +Nouet. Toujours est-il certain que les gyptiens savaient mettre une +grande prcision dans les travaux de ce genre.] + + III. _Labyrinthe_. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 148. Diod. lib. 1, pag. 42. Plin. l. 36, cap. +13. Strab. l. 17, pag. 811.] Ce que nous avons dit sur le jugement qu'on +doit porter des pyramides peut tre appliqu aussi au labyrinthe, +qu'Hrodote, qui l'avait vu, nous assure avoir t encore plus +surprenant que les pyramides. On l'avait bti l'extrmit mridionale +du lac de Moeris, dont nous parlerons bientt, prs de la ville des +Crocodiles, qui est la mme qu'Arsino. Ce n'tait pas tant un seul +palais qu'un magnifique amas de douze palais disposs rgulirement, et +qui communiquaient ensemble. Quinze cents chambres entremles de +terrasses s'arrangeaient autour de douze salles, et ne laissaient point +de sortie ceux qui s'engageaient les visiter[44]. Il y avait autant +de btiments sous terre. Ces btiments souterrains taient destins la +spulture des rois; et encore (qui le pourrait dire sans honte, et sans +dplorer l'aveuglement de l'esprit humain?) nourrir les crocodiles +sacrs, dont une nation d'ailleurs si sage faisait ses dieux[45]. + +[Note 44: Dans une dissertation spciale, j'ai essay d'expliquer la +construction de cet difice tonnant (_trad. de Strabon_, tom. V, p. +407; et _Nouv. Annales des Voyages_, t. VI, pag. 133 et suiv.)] + +[Note 45: Hrodote (II, 148) dit que les souterrains _servaient de +tombeau_ aux crocodiles sacrs, mais non pas qu'on les y nourrissait, ce +qui, du reste, ne se concevrait pas facilement (Voyez Larcher, +_traduction d'Hrodote_, tom. II, pag. 494). + +L'erreur appartient Bossuet, que Rollin copie en cet endroit: tout le +paragraphe est tir du Discours sur l'Histoire universelle.--L.] + +Pour s'engager dans la visite des chambres et des salles du labyrinthe, +on juge aisment qu'il tait ncessaire de prendre la mme prcaution +qu'Ariane fit prendre Thse, lorsqu'il fut oblig d'aller combattre +le Minotaure dans le labyrinthe de Crte. Virgile en fait ainsi la +description: + +[Marge: neid. l. 5, v. 588.] + + Ut quondam Cret fertur labyrinthus in alt + Parietibus textum ccis iter ancipitemque + Mille viis habuisse dolum, qu signa sequendi + Falleret indeprensus et irremeabilis error. + +[Marge: Lib. 6, v. 27, etc.] + + Hc labor ille doms, et inextricabilis error. + Ddalus ipse dolos tecti ambagesque resolvit, + Cca regens filo vestigia. + + IV. _Lac de Moeris_. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 149. Strab. l. 17, pag. 787. Diod. lib. 1, +pag. 47. Plin. lib. 5, cap. 9. Pomp. Mela, [1. 1.9, 64.]] Le plus grand +et le plus admirable de tous les ouvrages des rois d'gypte tait le lac +de Moeris: aussi Hrodote le met-il beaucoup au-dessus des pyramides et +du labyrinthe. Comme l'gypte tait plus ou moins fertile, selon qu'elle +tait plus ou moins inonde par le Nil, et que, dans cette inondation, +le trop et le trop peu taient galement funestes aux terres, le roi +Moeris, pour obvier ces deux inconvnients, et pour corriger autant +qu'il se pourrait les irrgularits du Nil, songea faire venir l'art +au secours de la nature. Il fit donc creuser le lac qui depuis a port +son nom. Ce lac, selon Hrodote et Diodore de Sicile, dont Pline ne +s'loigne pas, avait de tour trois mille six cents stades, c'est--dire +cent quatre-vingts lieues, et de profondeur trois cents pieds. Deux +pyramides, dont chacune portait une statue colossale place sur un +trne, s'levaient de trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient +sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les +avait riges avant que le creux et t rempli, et montraient qu'un lac +de cette tendue avait t fait de main d'homme sous un seul prince. + +Voil ce que plusieurs historiens ont marqu du lac de Moeris, sur la +bonne foi des gens du pays; et M. Bossuet, dans son Discours sur +l'histoire universelle, rapporte ce fait comme incontestable. Pour moi, +j'avoue que je n'y trouve aucune vraisemblance[46]. Est-il possible +qu'un lac de cent quatre-vingts lieues d'tendue ait t creus sous un +seul prince? Comment et o transporter les terres? Pourquoi perdre la +surface de tant de terrain? Comment remplir ce vaste espace du superflu +des eaux du Nil? Il y aurait bien d'autres objections faire. Je crois +donc qu'on s'en peut tenir au sentiment de Pomponius Mela, ancien +gographe, d'autant plus qu'il est appuy par plusieurs relations +modernes. Il ne donne de circuit ce lac que vingt mille pas, qui font +sept ou huit de nos lieues. [Marge: Mela, lib. 1. [9-64.]] _Moeris, +aliquand campus, nunc lacus, viginti millia passuum in circuitu +patens[47]._ + +[Note 46: Rollin a raison, d'aprs l'estimation donne par Bossuet. +La difficult diminue, si l'on fait attention aux mesures dont les +anciens se sont servis en cette occasion. + +Le _Birket-el-Kroun_, lac que l'on reconnat maintenant pour tre +l'ancien _Lac de Moeris_, est un bassin naturel, encaiss par des +montagnes qui l'environnent de toutes parts: il a exist de tout temps; +et les travaux de Moeris n'ont pu avoir pour objet que de l'agrandir, ou +de le rendre plus profond en certains endroits; ils n'ont donc pas tout +le merveilleux que les anciens auteurs se sont plu leur attribuer. + +Par sa constitution physique, le Birket-el-Kroun n'a jamais pu prouver +d'autre changement dans ses dimensions que celui qui provient de +l'lvation ou de l'abaissement des eaux du Nil. Il doit tre aussi +grand de nos jours qu'il l'tait dans l'antiquit. Dans le temps de +l'inondation, ce lac n'a que 105 milles gographiques, ou 35 lieues, de +circonfrence. + +Or, les 3,600 stades d'Hrodote, dans le module du stade gyptien, +valent 137 lieues(et non 180, comme le dit Rollin, d'aprs Bossuet), ce +qui est prcisment le quadruple de la grandeur vritable: et, comme +nous voyons dans Strabon qu'en gypte il y avait des schnes de 30, 60 +et 120 stades (STRAB. XIV, pag. 804), c'est--dire, _doubles et +quadruples_ les uns des autres, on peut supposer qu'Hrodote a fait ici +quelque confusion de dimension, d'o il est rsult une mesure trop +forte dans le rapport de 120 30, ou de 4 1. Ce genre de mprise, +dont on pourrait rapporter ici d'autres preuves, explique naturellement +une difficult qu'on aurait beaucoup de peine rsoudre d'une autre +manire.--L.] + +[Note 47: Au lieu de _viginti millia_, Ciaconius et Isaac Vossius +lisent _quingenta_, correction laquelle conduit la leon +_quinquaginta_ que donnent des manuscrits et les anciennes ditions. +Comme, en gypte, le mille comprenait 7 stades 1/2, on voit que les 500 +milles de Pomponius Mela reprsentent 500 x 7-1/2=3750 stades, ce qui +revient -peu-prs aux 3600 stades d'Hrodote.--L.] + +Ce lac communiquait au Nil par le moyen d'un grand canal, qui avait plus +de quatre lieues[48] de longueur, et cinquante pieds de largeur. De +grandes cluses ouvraient le canal et le lac, ou les fermaient selon le +besoin. + +[Note 48: 85 stades.=Diodore dit 80 stades (et non 85) de long (1; +52); ce qui vaut 16,864 mtres; et 3 plthres, ou 300 pieds gyptiens +(105 mtres) de large.--L.] + +Pour les ouvrir ou les fermer il en cotait cinquante talents, +c'est--dire cinquante mille cus[49]. La pche de ce lac valait au +prince des sommes immenses; mais sa grande utilit tait par rapport au +dbordement du Nil. Quand il tait trop grand, et qu'il y avait +craindre qu'il n'et des suites funestes, on ouvrait les cluses; et les +eaux, ayant leur retraite dans ce lac, ne sjournaient sur les terres +qu'autant qu'il fallait pour les engraisser. Au contraire, quand +l'inondation tait trop basse et menaait de strilit, on tirait de ce +mme lac, par des coupures et des saignes, une quantit d'eau +suffisante pour arroser les terres. [Marge: [lib. 17, p. 788.]] Par ce +moyen les ingalits du Nil taient corriges; et Strabon remarque que, +de son temps, sous Ptrone, gouverneur d'gypte, lorsque le dbordement +du Nil montait douze coudes, la fertilit tait fort grande; et, lors +mme qu'il n'allait qu' huit coudes, la famine ne se faisait point +sentir dans le pays: sans doute parce que les eaux du lac supplaient +celles de l'inondation par le moyen des coupures et des canaux[50]. + +[Note 49: S'il s'agit du talent attique, les 50 talents valent, non +pas 150,000 fr., mais environ 300,000 fr.--L.] + +[Note 50: Sans doute aussi parce que ce gouverneur avait fait curer +les canaux (GOSSELIN, _Notes sur Strabon_, t. V, p. 316): car Strabon +dit qu'avant Ptrone la famine se faisait sentir lorsque l'lvation du +Nil n'allait qu' 8 coudes (STRAB. XVII, pag. 788). Probablement ce +gouverneur en agit ainsi par l'ordre d'Auguste; nous voyons en effet +dans Aurlius Victor que ce prince fit creuser les canaux de l'gypte, +encombrs de limon, pour assurer la fertilit de ce pays (AUREL. VICT. +C. I).--L.] + + V. _Dbordement du Nil_. + +Le Nil est la plus grande merveille de l'gypte. Comme il y pleut +rarement, ce fleuve, qui l'arrose toute par ses dbordements rgls, +supple ce qui lui manque de ce ct-l, en lui apportant, en forme de +tribut annuel, les pluies des autres pays; ce qui fait dire +ingnieusement un pote que l'herbe chez les gyptiens, quelque grande +que soit la scheresse, n'implore point le secours de Jupiter pour +obtenir de la pluie: + + Te propter nullos tellus tua postulat imbres, + Arida nec pluvio supplicat herba Jovi[51]. + +[Note 51: Snque (_Nat. Qust._ lib. 4, cap. 2) attribue ces vers +Ovide; mais ils sont de Tibulle [I, 7, 23].] + +Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'gypte tait coupe de +plusieurs canaux d'une longueur et d'une largeur proportionnes aux +diffrentes situations et aux diffrents besoins des terres. Le Nil +portait partout la fcondit avec ses eaux salutaires, unissait les +villes entre elles, et la mer Mditerrane avec la mer Rouge, +entretenait le commerce au-dedans et au-dehors du royaume, et le +fortifiait contre l'ennemi: de sorte qu'il tait tout ensemble et le +nourricier et le dfenseur de l'gypte. On lui abandonnait la campagne; +mais les villes, rehausses avec des travaux immenses, et s'levant +comme des les au milieu des eaux, regardaient avec joie de cette +hauteur toute la plaine inonde et en mme temps fertilise par le Nil. + +Voil une ide gnrale de la nature et des effets de ce fleuve si +renomm chez les anciens. Mais une merveille si tonnante, et qui dans +tous les sicles a fait l'objet de la curiosit et de l'admiration des +savants, semble demander que j'entre ici dans quelque dtail. +J'abrgerai le plus qu'il me sera possible. + +_Sources du Nil._ + +Les anciens ont mis les sources du Nil dans les montagnes appeles +vulgairement les montagnes de la Lune, au dixime degr de latitude +mridionale. Mais nos voyageurs modernes ont dcouvert que ces sources +sont vers le douzime degr de latitude septentrionale[52]. Ainsi ils +retranchent environ quatre ou cinq cents lieues du cours que les anciens +lui donnaient. Il nat au pied d'une grande montagne du royaume de +Goame en Abyssinie. Ce fleuve sort de deux fontaines, ou de deux yeux, +pour parler comme ceux du pays; le mme mot en arabe signifiant _oeil_ +et _fontaine_. Ces fontaines sont loignes l'une de l'autre de trente +pas, chacune de la grandeur d'un de nos puits ou d'une roue de carrosse. +Le Nil est augment de plusieurs ruisseaux qui viennent s'y joindre; et, +aprs avoir travers l'thiopie en serpentant beaucoup, il se rend enfin +en gypte. + +[Note 52: Dans la ralit, nous n'en savons pas plus ce sujet que +les anciens au temps d'ratosthnes. Il reconnaissait deux affluents du +Nil (STRAB. XVII, pag. 786), l'_Astaboras_, ou _Astosaba_ (Tacazz), et +l'_Astapus_ (Abawi): ces rivires entouraient l'le de Mro avant de se +jeter dans le Nil, qui est videmment le _Bahr-el-Abyad_, ou rivire +Blanche des modernes. Cette dernire descend des montagnes de _Dyre_ et +_Tegla_, qui paraissent faire partie des montagnes de la Lune, appeles +par les Arabes _Djebel-al-Qamar_. C'est en effet le _vrai Nil_, quoi +qu'en aient dit les jsuites portugais et Bruce. On a maintenant toute +raison de croire, d'aprs quelques rcits des Arabes, qu'il existe une +communication entre cette rivire et le Niger ou Joliba (_Annales des +Voyages_, tom. XVIII, p. 342). + +La source que dcrit ici Rollin est celle de l'Abawi, que les jsuites +ont pris pour le Nil, de mme que Bruce, qui n'tait pas fch de passer +pour avoir fait le premier cette prtendue dcouverte.--L.] + +_Cataractes du Nil._ + +On appelle ainsi quelques endroits o le Nil fait des chutes, et tombe +de dessus des rochers escarps. Ce fleuve[53], qui d'abord coulait +paisiblement dans les vastes solitudes de l'thiopie, avant que d'entrer +en gypte, passe par les cataractes. Alors devenu tout d'un coup, contre +sa nature, furieux et cumant, dans ces lieux o il est resserr et +arrt, aprs avoir enfin surmont les obstacles qu'il rencontre, il se +prcipite du haut des rochers en bas, avec un tel bruit, qu'on l'entend + trois lieues de l. + +[Note 53: Excipiunt eum (Nilum) cataract, nobilis insigni +spectaculo locus.... Illic excitatis primm aquis, quas sine tumultu +leni alveo duxerat, violentus et torrens per malignos transitus +prosilit, dissimilis sib.... tandemque eluctatus obstantia, in vastam +altitudinem subit destitutus cadit, cum ingenti circumjacentium. +regionum strepitu, quem perferre gens ibi a Persis collocata non potuit, +obtusis assiduo fragore auribus et ob hoc sedibus ad quietiora +translatis. Inter miracula fluminis incredibilem incolarum audaciam +accepi. Bini parvula navigia conscendunt, quorum alter navem regit, +alter exhaurit. Deind multm inter rapidam insaniam Nili et reciprocos +fluctus volutati, tandem tenuissimos canales tenent, per quos angusta +rupium effugiunt: et cum toto flumine effusi, navigium ruens manu +temperant, magnoque spectantium metu in caput nixi, quum jam +adploraveris, mersosque atque obrutos tant mole credideris, long ab eo +in quem ceciderant loco navigant, torrenti modo missi. Nec mergit cadens +unda, sed planis aquis tradit. SENEC. _Nat. Qust._ lib. IV, cap. 2 +[4]. + += Ce passage de Snque se sent de l'exagration que tous les anciens +ont mise dans la description des cataractes du Nil. Celles de la Nubie +mritent ce nom; mais les cataractes qu'on voit au-dessus d'lphantine +ne sont que des _rapides_, dont la hauteur, dans les basses eaux, +n'excde pas quatre ou cinq pieds. Au reste, ce que Snque raconte de +la hardiesse des naturels prouve assez que cette prtendue cataracte +n'est pas aussi effrayante qu'il le fait entendre. Un Anglais, qui +voulut tenter, il y a quelques annes, une pareille entreprise la +cataracte du Rhin, n'en est point revenu. Le dernier diteur de Snque, +M. Ruhkopf, doute de la ralit du trait, parce que Snque ne le +rapporte que sur ou-dire; il ne s'est pas souvenu que Strabon, tmoin +oculaire, en parle comme d'un divertissement que les gens du pays +donnaient aux gouverneurs, quand ils poussaient leur inspection jusqu' +Syne (STRAB. XVII, p. 818). + +Du reste, les expressions de Snque, _illic excitatis primm aquis, +quas sine tumultu leni alvea duxerat_, prouvent que cet auteur n'avait +point entendu parler des cataractes du Nil en Nubie: cependant Diodore +de Sicile les connaissait (DIOD. SIC. I, 32, fin.), ainsi qu'Aristide, +qui en portait le nombre trente-six, d'aprs le tmoignage d'un +thiopien (ARISTID. _in gyptio_, tom. III, p. 581, edit. Canter.)--L.] + +Des gens du pays, accoutums par un long exercice ce petit mange, +donnent ici aux passants un spectacle plus effrayant encore que +divertissant. Ils se mettent deux dans une petite barque, l'un pour la +conduire, l'autre pour vider l'eau qui y entre. Aprs avoir longtemps +essuy la violence des flots agits, en conduisant toujours avec adresse +leur petite barque, ils se laissent entraner par l'imptuosit du +torrent, qui les pousse comme un trait. Le spectateur tremblant croit +qu'ils vont tre abyms dans le prcipice o ils se jettent. Mais le +Nil, rendu son cours naturel, les remontre sur ses eaux tranquilles et +paisibles. C'est Snque qui fait ce rcit, et les voyageurs modernes en +parlent de mme. + +_Causes du dbordement._ + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 19-27. Diod. lib. 1, pag. 35-39. Senec. Nat. +Qust. l. 4, cap. 1 et 2.] Les anciens ont imagin plusieurs raisons +subtiles du grand accroissement du Nil, que l'on peut voir dans +Hrodote, Diodore de Sicile, et Snque. Ce n'est plus maintenant une +matire de problme, et l'on convient presque gnralement que le +dbordement du Nil vient des grandes pluies qui tombent dans l'thiopie, +d'o ce fleuve tire sa source. Ces pluies le font tellement grossir, que +l'thiopie, et ensuite l'gypte, en sont inondes, et que ce qui n'tait +d'abord qu'une grosse rivire devient comme une petite mer, et couvre +toutes les campagnes. + +[Marge: Lib. 17, pag. 789.] Strabon remarque que les anciens[54] avaient +seulement conjectur que le dbordement du Nil tait caus par les +pluies qui tombent abondamment dans l'thiopie; et il ajoute que +plusieurs voyageurs s'en sont assurs depuis par leurs propres yeux, +Ptolme Philadelphe, qui tait fort curieux pour tout ce qui regarde +les arts et les sciences, ayant envoy exprs sur les lieux d'habiles +gens pour examiner ce qui en tait, et pour constater la cause d'un fait +si singulier et si considrable. + +[Note 54: Par ces anciens, Strabon parat entendre Eudoxe, Aristote +(EUSTATH _ad Odyss._, p. 1505, l. 18) et Callisthne (STRAB. XVII, p. +790).--L.] + +_Temps et dure du dbordement._ + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 19. Diod. lib. 1 pag. 32.] Hrodote, et aprs +lui Diodore de Sicile, et plusieurs autres, marquent que le Nil commence + crotre en gypte au solstice d't, c'est--dire vers la fin de juin, +et continue d'augmenter jusqu' la fin de septembre, vers lequel temps +environ il s'arrte, et va toujours depuis en diminuant pendant les mois +d'octobre et de novembre, aprs quoi il rentre dans son lit, et reprend +son cours ordinaire. Ce calcul, peu de chose prs, est conforme ce +qu'on lit sur ce sujet dans toutes les relations des modernes, et il est +fond en effet sur la cause naturelle du dbordement, savoir les pluies +qui tombent dans l'thiopie. Or, selon le tmoignage constant de ceux +qui ont t sur les lieux, ces pluies commencent y tomber au mois +d'avril, et continuent pendant cinq mois jusqu' la fin d'aot et au +commencement de septembre. La crue du Nil en gypte doit donc +naturellement commencer trois semaines ou un mois aprs que les pluies +ont commenc en Abyssinie; et aussi les relations des voyageurs +marquent-elles que le Nil commence crotre dans le mois de mai, mais +d'une manire peu sensible d'abord, en sorte apparemment qu'il ne sort +point encore de son lit. L'inondation marque n'arrive que vers la fin +de juin, et dure les trois mois suivants, comme Hrodote le dit. + +Je dois avertir ceux qui consultent les originaux, d'une contradiction +qui se rencontre ici entre Hrodote et Diodore d'un ct, et de l'autre, +Strabon, Pline et Solin. Ces derniers abrgent de beaucoup la dure de +l'inondation, et supposent que le Nil laisse les terres libres aprs +l'espace de trois mois ou de cent jours. Et ce qui augmente la +difficult, c'est que Pline semble appuyer son sentiment sur l'autorit +d'Hrodote: _in totum autem revocatur (Nilus) intra ripas in Libr, ut +tradit Herodotus, centesimo die_. Je laisse aux savants le soin de +concilier cette contradiction[55]. + +[Note 55: Je ne vois nulle contradiction entre ces auteurs: il me +parat que Rollin ne s'est point assez pntr du sens de leurs textes. +Strabon n'a parl que du temps employ par le Nil rentrer dans son +lit. + +Hrodote dit: Le Nil commence grossir partir du solstice d't, et +continue ainsi durant cent jours. C'est -peu-prs ce qu'on lit dans +Diodore de Sicile: Le Nil commence crotre au solstice d't, et +s'arrte l'quinoxe d'automne (I, 36). Snque dit la mme chose, +except que, selon lui, l'inondation se prolonge au-del de l'quinoxe: +At Nilus ante ortum Canicul augetur mediis stibus, ultra quinoctium +(_Qust. Natur._ IV, II, I). Cela est plus conforme ce que dit +Hrodote, et ce que les voyageurs ont observ: car la crue s'tend +assez ordinairement jusqu'au 30 septembre, et mme jusqu'au 3 ou 4 +octobre. + +Voil pour la crue du Nil. Quant sa dcroissance, Hrodote ajoute: Il +rtrograde et rentre tout--fait dans son lit, aprs le mme nombre de +jours. [Grec: Pelasas d' es ton arithmon touten tn hmeren, opis +aperchetai apoleipn to rheethron.] Car c'est l le vrai sens de ce +passage entrevu par Laurent Valla et Wesseling, et que M. Larcher n'a +point saisi, s'tant tromp sur le sens de [Grec: pelasas] (SCHWEIGH. +_ad h. loc. Herod._). Hrodote veut dire que le Nil _ayant mis cent +jours crotre, met cent autres jours rentrer tout--fait dans son +lit_. Nous lisons la mme chose dans Strabon: Le Nil (parvenu sa plus +grande hauteur) reste stationnaire pendant plus de 40 jours de l't; +puis il baisse peu--peu, comme il s'tait lev; et 60 jours aprs, le +sol est entirement dcouvert, et mme sch (lib. XVII, pag. 789). Il +s'coule donc _cent_ jours, comme dit Hrodote, entre le point de la +plus grande hauteur et celui o le fleuve rentre dans son lit. Diodore +de Sicile (I, 36), et Aristide (tom. II, pag. 338), mettent la mme +galit dans la dure de la crue et de la dcroissance. Enfin Pline +lui-mme, au milieu de quelques erreurs lgres, finit par dire, d'aprs +Hrodote, qu'_au bout du centime jour, le Nil est rentr dans son lit_; +c'est le sens du passage cit par Rollin: la seule difficult est dans +les mots _in Libra_, qui ne sont point dans Hrodote, et qui d'ailleurs +sont une grave erreur: car, le Nil croissant jusqu'aprs l'quinoxe, +c'est--dire, jusqu'au temps o le soleil entre dans la Balance; +lorsqu'il est rentr dans son lit, _cent jours aprs_, le soleil doit se +trouver dans le signe du Capricorne. L'erreur de Pline consiste donc en +ce que, citant le tmoignage d'Hrodote, il a ajout mal--propos _in +Libr_: puisque ce signe correspond _au commencement_, et non la _fin_ +de la _dcroissance_ des eaux du Nil. Ou l'auteur lui-mme a fait la +faute par prcipitation, ce qui lui arrive souvent; ou les mots _in +Libr_ sont une note marginale qui a pass dans le texte. La premire +supposition est plus probable, attendu que ces mots se trouvent dans +tous les manuscrits de Pline, dans Solin, qui a copi cet auteur, et +dans un passage de l'Irlandais Dicuil, qui crivait au neuvime sicle. + +A cette difficult prs, qui me parat nulle au fond, les textes anciens +d'Hrodote, de Strabon, de Diodore, d'Aristide, de Pline, s'accordent, +sans exception, sur la dure de l'inondation du Nil. + +Je remarquerai, dans tous les cas, que les crues prsentent de grandes +diffrences entre elles. Ainsi, par exemple, celle de 1799 s'leva la +plus grande hauteur le 23 septembre; et celle de 1800 n'y parvint que le +4 oct. (GIRARD, _sur l'exhaussement de la valle du Nil_, p. 10.)--L.] + +_Mesure du dbordement._ + +La juste grandeur[56] du dbordement, selon Pline, est de seize coudes. +Quand il n'y en a que douze ou treize, on est menac de famine; et quand +l'inondation passe les seize, elle devient dangereuse. Il faut se +souvenir [Marge: Juli. ep. 50.] qu'une coude est un pied et demi. +L'empereur Julien marque, dans une lettre Ecdice, prfet d'gypte, que +la hauteur du dbordement du Nil s'tait trouve de quinze coudes le 20 +septembre (en 362). Les anciens ne conviennent point entirement sur la +mesure du dbordement, ni entre eux, ni avec les modernes: mais la +diffrence n'est pas fort considrable, et elle peut venir 1 de celle +des mesures anciennes et modernes, qu'il est difficile d'valuer sur un +pied fixe et certain; 2 du peu d'exactitude des observateurs et des +historiens; 3 de la diffrence relle de la crue du Nil, qui tait +moins grande lorsqu'on approchait de la mer[57]. + +[Note 56: Justum incrementum est cubitorum XVI. Minores aqu non +omnia rigant: ampliores detinent tardis recedendo. H serendi tempora +absumunt solo madente: ill non dant sitiente. Utrumque reputat +provincia. In duodecim cubitis famem sentit, in tredecim etiamnum +esurit: quatuordecim cubita hilaritatem afferunt, quindecim securitatem, +sexdecim delicias. (Lib. v, c. 9.) + += Ce passage (de mme que celui d'Hrodote) s'applique sans doute +l'gypte moyenne. Les 16 coudes, d'aprs le module du nilomtre +d'lphantine, + + valent 8 met. 432 + 15 coudes 7 905 + 14 7 378 + 13 6 851 + 12 6 324 + +En 1779, la crue fut au + + Caire, de 7 961 + En 1800, seulement de 6 857 + Donc le terme moyen est 7 419. + +Il est digne de remarque que cette quantit est gale celle de 14 +coudes, que Pline semble donner comme la crue moyenne. Ce fait, et +d'autres qu'on pourrait citer, prouvent que rien n'est chang en gypte +relativement aux inondations du Nil, depuis les plus anciens temps. Le +sol de l'gypte s'est lev graduellement; mais, comme le lit du fleuve +s'est lev dans la mme proportion, le rapport entre le niveau des +basses eaux et celui des hautes est rest -peu-prs le mme.--L.] + +[Note 57: Nous lisons dans Plutarque (_de Isid. et Osirid._, pag. +368, B), et dans Aristide (tom. II, pag. 361, d. Gebb.), que +l'inondation tait de 28 coudes (grecques) lphantine, de 21 +Coptos, de 14 Memphis, de 7 Mends.--L.] + +[Marge: Diod. lib. 1, pag. 35.] Comme la richesse de l'gypte dpendait +des dbordements du Nil, on en avait tudi avec soin toutes les +circonstances et les diffrents degrs de ses accroissements; et par une +longue suite d'observations rgulires qu'on avait faites pendant +plusieurs annes, l'inondation mme faisait connatre quelle devait tre +la rcolte de l'anne suivante. Les rois avaient fait placer Memphis +une mesure o ces diffrents accroissements taient marqus; [Marge: +Lib. 17, pag. 817.] et de l on en donnait avis tout le reste de +l'gypte, qui par ce moyen tait avertie de ce qu'elle avait craindre +ou esprer pour la moisson. Strabon parle d'un puits bti sur le bord +du Nil, prs de la ville de Syne, pour le mme usage[58]. + +[Note 58: Ce nilomtre est plac par Strabon dans l'le +d'lphantine. Il subsiste encore. On a trouv sur les parois l'chelle +mtrique qui indiquait en coudes la hauteur des eaux. C'est le module +de cette coude dont je me sers pour l'valuation des mesures +gyptiennes.--L.] + +Encore aujourd'hui au grand Caire la mme coutume s'observe. Il y a dans +la cour d'une mosque une colonne o l'on marque les degrs de +l'accroissement du Nil, et chaque jour des crieurs publics annoncent +dans tous les quartiers de la ville de combien il est cru[59]. Le tribut +que l'on paie au grand-seigneur pour les terres est rgl sur +l'inondation. Le jour qu'elle est parvenue un certain degr, il se +fait dans la ville une fte extraordinaire, accompagne de festins, de +feux d'artifice, et de toutes les marques publiques de rjouissance; et, +dans les temps les plus reculs, l'inondation du Nil a toujours caus +une joie universelle dans toute l'gypte, dont elle faisait le bonheur. + +[Note 59: Il s'agit ici du _Mkyaz_, situ l'extrmit mridionale +de l'le de Roudah, vis--vis le Caire. Ce nilomtre fut construit, vers +847 de notre re, par le calife El-Mozouatel. La pice principale +consiste en une colonne de marbre blanc, rige au milieu d'un rservoir +quadrangulaire qui communique par un canal avec le Nil. Cette colonne +est divise, depuis sa base jusqu' son chapiteau, en seize coudes de +24 doigts, ayant chacune 0 mtre 541 millimt. de longueur.--L.] + +[Marge: Socrat. l. 1, cap. 18. Sozam. l. 5, cap. 3.] Les paens +attribuaient leur dieu Srapis l'inondation du Nil; et la colonne qui +servait en marquer l'accroissement tait garde religieusement dans le +temple de cette idole. L'empereur Constantin l'ayant fait transporter +dans l'glise d'Alexandrie, ils publirent que le Nil ne monterait plus, + cause de la colre de Srapis; mais il dborda et s'accrut +l'ordinaire les annes suivantes. Julien-l'Apostat, protecteur zl de +l'idoltrie, fit remettre cette colonne dans le mme temple, d'o elle +fut encore retire par l'ordre de Thodose. + +_Canaux du Nil. Pompes._ + +La providence divine, en donnant un fleuve si bienfaisant l'gypte, +n'a pas prtendu que ses habitants demeurassent oisifs, ni qu'ils +profitassent d'une si grande faveur sans se donner aucune peine. On +comprend sans peine que, le Nil ne pouvant pas de lui-mme couvrir +toutes les campagnes, il a fallu faire de grands travaux pour faciliter +l'inondation des terres, et pratiquer une infinit de canaux pour porter +les eaux de tous cts. Les villages, qui sont en fort grand nombre sur +les bords du Nil, dans des lieux levs, ont chacun des canaux qu'on +ouvre propos pour faire couler l'eau dans la campagne. Les villages +plus loigns en ont mnag d'autres jusqu'aux extrmits de ce royaume. +Ainsi les eaux sont conduites successivement dans les lieux les plus +reculs. Il n'est pas permis de couper les tranches pour y recevoir les +eaux, jusqu' ce que le fleuve soit une certaine hauteur, ni de les +ouvrir toutes ensemble, parce qu'il y aurait en ce cas-l des terres qui +seraient trop inondes, et d'autres qui ne le seraient pas assez. On +commence par les ouvrir dans la haute gypte, ensuite dans la basse, et +cela suivant un tarif dont on observe exactement toutes les mesures. Par +ce moyen, on mnage l'eau avec tant de prcaution, qu'elle se rpand +dans toutes les terres. Les pays que le Nil inonde sont si vastes et si +profonds, et le nombre des canaux si grand, que de toutes les eaux qui +entrent en gypte aux mois de juin, de juillet et d'aot, on croit qu'il +n'en arrive pas la dixime partie dans la mer[60]. + +[Note 60: Pour bien entendre le systme d'irrigation de l'gypte, il +faut remarquer que ces canaux sont drivs de diffrents points du Nil, +sur l'une et l'autre de ses rives, et qu'ils en portent les eaux +jusqu'au pied des collines qui sparent la valle de l'gypte, du +dsert: de distance en distance, partir de cette limite, chaque canal +d'irrigation est barr par des digues transversales qui coupent +obliquement la valle, en s'appuyant sur le fleuve. Les eaux que le +canal conduit contre l'une de ces digues s'lvent jusqu' ce qu'elles +aient atteint le niveau du Nil, au point d'o elles ont t tires. +Ainsi tout l'espace compris, dans la valle, entre la prise d'eau et la +digue transversale, forme, pendant l'inondation, un tang plus ou moins +tendu. Lorsque cet espace est suffisamment submerg, on ouvre la digue +contre laquelle l'inondation s'appuie: les eaux se dversent alors dans +le prolongement du canal au-dessous de cette digue; et elles sont +arrtes quelque distance par un second barrage, contre lequel elles +sont obliges de s'lever de nouveau pour inonder l'espace renferm +entre cette digue et la premire. + +La valle de l'gypte prsente donc, lors de l'inondation, une suite de +petits lacs disposs par chelons les uns au-dessous des autres, de +manire que la pente du fleuve, entre deux points donns, se trouve, sur +les deux rives, distribue par gradins. (GIRARD, _sur l'exhaussement du +sol de l'gypte_, pag. 10.)] + +[Marge: Lib. i, p. 30, et lib. 5. pag. 313. [cf. Vitruv., x. 11; Philon. +_Jud._ p. 325; D. Strab. 17, p. 807-819.]] Mais comme, malgr tous ces +canaux, il reste encore bien des terres dans des lieux levs, qui ne +peuvent point avoir part l'inondation du Nil, on y a pourvu par le +moyen des pompes en forme de vis, qu'on fait tourner par des boeufs pour +faire entrer l'eau dans des tuyaux qui la conduisent dans ces terres. +Diodore parle d'une pareille machine, invente par Archimde dans le +voyage qu'il fit en gypte, et qu'on appelle _cochlia gyptia_. + +_Fcondit cause par le Nil._ + +Il n'y a point de pays dans le monde o la terre soit plus fconde qu'en +gypte; et c'est au Nil qu'elle doit sa fcondit[61]. Car, au lieu que +les autres fleuves emportent le suc des terres et les puisent en les +inondant, celui-ci, au contraire, par un heureux limon qu'il trane avec +lui, les engraisse et les fertilise de telle sorte, qu'il suffit pour +rparer les forces que la moisson prcdente leur a fait perdre. Le +laboureur, dans ce pays-l, ne se fatigue point tracer avec le soc de +la charrue de pnibles sillons, ni rompre les mottes de terre. Ds que +le Nil est retir, il n'a qu' retourner la terre, en y mlant un peu de +sable pour en diminuer la force; aprs quoi il la sme sans peine, et +presque sans frais. Deux mois aprs, elle est couverte de toutes sortes +de grains et de lgumes. On sme ordinairement dans les mois d'octobre +et de novembre, mesure que les eaux se sont coules, et on fait la +moisson dans les mois de mars et d'avril. + +[Note 61: Quum cteri amnes abluant terras et eviscerent, Nilus +ade nihil exedit, nec abradit, ut contr adjiciat vires.... Ita juvat +agros duabus ex causis, et qud inundat, et qud oblimat. SENEC. _Nat. +Qust._, l. 4, c. 2 [ 10].] + +Une mme terre porte dans une mme anne trois ou quatre sortes de +fruits diffrents. On y sme des laitues et des concombres, ensuite du +bl; et, aprs la moisson, diffrents lgumes qui sont particuliers +l'gypte. Comme la chaleur du soleil y est extrme, et la pluie +trs-rare, on conoit aisment que l'humidit de la terre serait bientt +dessche, les grains et les lgumes brls par une ardeur si vive, sans +le secours des canaux et des rservoirs dont l'gypte est toute remplie, +et qui, par les saignes et les coupures que l'on a eu soin d'y faire, +fournissent abondamment de quoi humecter et rafrachir les campagnes et +les jardins. + +Le Nil ne contribue pas moins la nourriture des bestiaux, qui sont une +autre source de richesses pour l'gypte. On commence les mettre au +vert au mois de novembre, ce qui dure jusqu' la fin de mars. On ne peut +exprimer combien les pturages sont abondants, et combien les troupeaux, + qui la douceur de l'air permet d'y demeurer nuit et jour, +s'engraissent en peu de temps. Pendant l'inondation du Nil, on leur +donne du foin, de la paille hache, de l'orge, des fves: c'est l leur +nourriture ordinaire. + +[Marge: Tome 2.] On ne peut s'empcher, dit Corneille Le Bruyn dans ses +Voyages, de remarquer ici l'admirable conduite de Dieu, qui envoie dans +un temps prcis des pluies dans l'thiopie, afin d'humecter l'gypte, o +il ne pleut presque point, et qui, par ce moyen, du terrain le plus sec +et le plus sablonneux, en fait le pays le plus gras et le plus fertile +qu'il y ait dans l'univers. + +Une autre chose qu'on doit encore ici remarquer, c'est que, selon le +tmoignage des habitants, au commencement de juin et les quatre mois +suivants, les vents du nord-est soufflent rgulirement[62], afin de +repousser l'eau, qui s'coulerait trop tt, et pour l'empcher de se +dcharger dans la mer, dont ils lui ferment pour ainsi dire l'entre. +Les anciens n'ont pas omis cette circonstance. + +[Note 62: C'est ce que les anciens appelaient les vents _tsiens_ +ou _annuels_. Thals croyait mme que ces vents, qui soufflaient en sens +inverse du courant du Nil, taient la seule cause de l'inondation. +(DIOD. SIC. I, 38; DIOGEN. LAERT. I, 37; SENEC., _Qust. Nat._ IV, +2, 21.)--L.] + +[Marge: Multiformis sapientia. Eph. 3, 10.] La mme Providence, riche et +inpuisable en ressources et en merveilles, qu'elle sait varier +l'infini, clatait d'une manire toute diffrente dans la Palestine, en +la rendant extrmement fertile, non par les pluies qui tombent pendant +le cours de l'anne, comme cela est ordinaire ailleurs; non par une +inondation particulire, comme celle du Nil en gypte; mais par des +pluies fixes, qu'elle envoyait rgulirement aux deux saisons quand son +peuple lui tait fidle, afin de lui faire mieux sentir la dpendance +continuelle o il tait de son matre. C'est Dieu lui-mme qui lui +commande[Marge: Deuter. 11, 10-13.] par la bouche de Mose de faire +cette rflexion: La terre dont vous allez prendre possession n'est pas +comme la terre d'gypte d'o vous tes sortis, o, aprs que l'on a jet +la semence, on fait venir l'eau par des canaux pour l'arroser, comme on +fait dans les jardins: mais c'est une terre de montagnes et de plaines, +qui attend les pluies du ciel, que le Seigneur votre Dieu regarde +toujours, et sur laquelle il tient ses yeux arrts depuis le +commencement de l'anne jusqu' la fin. Aprs cela Dieu s'engage de +donner ce peuple, tant qu'il lui sera fidle, la pluie des deux +saisons, _temporaneam et serotinam_: la premire dans l'automne, +ncessaire pour faire lever les bls; la seconde dans le printemps et +l't, ncessaire pour les faire crotre et mrir. + +_Double spectacle caus par le Nil._ + +Rien n'est si beau voir que l'gypte dans deux saisons de l'anne[63]; +car, si l'on monte sur quelque montagne, ou sur les grandes pyramides du +Caire, vers les mois de juillet et d'aot, on voit une vaste mer, sur +laquelle il s'lve une infinit de villes et de villages, avec +plusieurs chausses qui conduisent d'un lieu un autre; le tout +entre-ml de bosquets et d'arbres fruitiers dont on ne voit que les +ttes, ce qui fait un coup-d'oeil charmant. Cette perspective est borne +par des montagnes et des bois qui, dans l'loignement, terminent le plus +agrable horizon qu'on puisse voir. En hiver, au contraire, c'est--dire +vers les mois de janvier et de fvrier, toute la campagne ressemble +une belle prairie, dont la verdure maille de fleurs charme les yeux. +On voit de tous cts des troupeaux rpandus dans la plaine, avec une +infinit de laboureurs et de jardiniers. L'air est alors embaum par la +grande quantit de fleurs que fournissent les orangers, les citronniers, +et les autres arbres; et il est si pur, qu'on n'en saurait respirer ni +de plus sain, ni de plus agrable: en sorte que la nature, qui est alors +comme morte dans un grand nombre de climats, semble presque n'avoir de +vie que pour un sjour si charmant. + +[Note 63: Illa facis pulcherrima est, quum jam se in agros Nilus +ingessit. Latent campi, opertque sunt valles: oppida insularum modo +exstant. Nullum in mediterraneis, nisi per navigia, commercium est: +majorque est ltitia in gentibus, qu minus terrarum suarum vident. +(SENEC., _Natur. Qustion._, lit. 4, cap. 2 11).] + +_Canal de communication entre les deux mers par le Nil._ + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 158. Strab. l. 17, pag. 804. Plin. lib. 16, +cap. 29. Diod. lib. 1, pag. 29.] Le canal qui faisait la communication +des deux mers, savoir de la mer Rouge et de la Mditerrane, doit +trouver ici sa place, et n'est pas un des moindres avantages que le Nil +procurait l'gypte. Ssostris, ou, selon d'autres, Psammitichus, fut +le premier qui en forma le dessein, et qui commena l'ouvrage[64]. +Nchao, successeur du dernier, y employa des sommes immenses et un grand +nombre de troupes. On dit que plus de six-vingt mille gyptiens prirent +dans cette entreprise. Il l'abandonna, effray par un oracle qui lui +avait rpondu que c'tait ouvrir aux trangers un chemin dans l'gypte. +L'entreprise fut recommence par Darius, premier de ce nom; mais il la +quitta aussi, parce qu'on lui dit que la mer Rouge, tant plus haute que +l'gypte, inonderait tout le pays[65]. Enfin elle fut acheve sous les +Ptolmes, qui, par le moyen des cluses, tenaient le canal ouvert ou +ferm selon leurs besoins. Il commenait assez prs du Delta[66], vers +la ville de Bubaste. Il avait de largeur cent coudes[67], c'est--dire +vingt-cinq toises, de sorte que deux btiments pouvaient y passer +l'aise; de profondeur, autant qu'il en faut pour porter les plus grands +vaisseaux[68]; et de longueur, plus de mille stades, c'est--dire plus +de cinquante lieues[69]. Ce canal tait d'une grande utilit pour le +commerce. Aujourd'hui il est presque entirement combl, et peine en +reste-t-il quelque vestige[70]. + +[Note 64: Je ne crois pas qu'aucun auteur dise que Psammitichus ait +commenc ce canal. Cette erreur lgre de Rollin me parat tenir une +fausse traduction de ce passage de Strabon: [Grec: oi de hypo tou +Psammitichou paidos] que les versions latines rendent par _a Psammiticho +filio_, tandis que le sens est _a Psammitichi filio_ (par le fils de +Psammitique), ce qui dsigne _Ncheo_, fils et successeur de +_Psammitichus_. + +Quant Ssostris, Strabon dit en effet que ce prince eut la premire +ide du canal; mais c'est dans un endroit diffrent de celui que Rollin +a cit: c'est au livre premier (pag. 38), et Strabon n'a fait que copier +Aristote (_Meteorol._ I, c. 14.)--L.] + +[Note 65: Les travaux des modernes prouvent que cette opinion des +anciens tait bien fonde. Il rsulte des oprations de nivellement +faites par les ingnieurs franais entre le fond de la mer Rouge et la +Mditerrane, Pluse, que la diffrence de niveau des deux mers peut +aller 30 pieds 6 pouces (9 mtres 907). Le niveau des hautes eaux du +Nil, au Caire, surpasse celui des hautes eaux de la mer Rouge, de 9 +pieds 1 pouce; et celui des basses eaux, de 14 pieds 7 pouces: mais le +niveau des basses eaux du Nil est surpass de 8 pieds 6 pouces par les +basses eaux de la mer Rouge, et de 14 pieds 2 pouces par les hautes eaux +de cette mer. + +C'est cette diffrence de niveau qui rendit ncessaire l'tablissement +d'une espce de sas ferm par des cluses, l'embouchure du canal dans +la mer Rouge.--L.] + +[Note 66: Il commenait au Delta mme; puisque Bubaste, dont les +ruines subsistent encore Tell-Bastah, tait situe sur la branche +Plusiaque, environ 50,000 mtres au-dessous du sommet du Delta. + +Ce canal suivait la valle de l'Ouadi, et allait aboutir un bassin, +appel parles anciens _lacs amers_ (VI, 29; STRAB. XVII, p. 804); de ce +bassin, il se prolongeait jusqu' _Clysma_ ou _Clisma_, lieu situ sur +la mer Rouge, prs d'Hroopolis, et dont le nom me semble venir du mot +[Grec: Kleisma], qui a pu dsigner le barrage fermant le canal son +extrmit.--L.] + +[Note 67: 52 mtres 70 centimtres.--L.] + +[Note 68: L'expression est un peu forte. Il y a dans Strabon [Grec: +muriophoros naus], ce qui signifie un _vaisseau de charge_ et rien de +plus.--L.] + +[Note 69: La longueur totale du canal, depuis Bubaste jusqu' la mer +Rouge, tait d'environ 80 milles gographiques, ou 27 lieues. + +La longueur de _mille stades_, donne par Rollin, est une erreur fonde +sur ce qu'il applique au canal la mesure de l'intervalle qui spare les +deux mers entre Pluse et Hroopolis; cet intervalle est en effet de +1000 stades, selon Hrodote (II, 158--IV, 41), Strabon (I, p. 35, +D), et Pline (V, c. 11.)--L.] + +[Note 70: L'utilit de ce canal fixa l'attention des Romains; il fut +rpar par Adrien: j'ai prouv ailleurs (_Rech. sur Dicuil_, pag. 12), +qu'il tait encore navigable vers l'an 500 de notre re. Les Arabes, +sous le calife Omar, le rparrent en 640; il servit la navigation +jusqu'en 767, poque laquelle le calife Abou-Giafar-Almanzor le fit +dfinitivement combler, pour qu'on ne pt porter de secours aux rvolts +de la Mecque et de Mdine.--L.] + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE III. + + BASSE GYPTE. + +Il me reste parler de la basse gypte. Sa figure, qui ressemble un +triangle ou un ([Grec: D]) _delta_, lui a fait donner ce dernier nom, +qui est celui d'une lettre grecque. La basse gypte forme une espce +d'le. Elle commence l'endroit o le Nil se divise en deux grands +canaux, par lesquels il va se jeter dans la mer Mditerrane. +L'embouchure qui est droite s'appelle _Plusienne_, l'autre +_Canopique_, du nom des deux villes dont elles sont voisines, _Pelusium_ +et _Canopus_, appeles maintenant Damiette et Rosette[71]. Entre ces +deux grandes branches il y en a cinq autres moins clbres. Cette le +est la partie de l'gypte la plus cultive, la plus fertile et la plus +riche. Ses principales villes furent, dans les temps les plus reculs, +Hliopolis[72], Hraclopolis, Naucratis, Sas, Tanis, Canope, Pluse; +et, dans les temps postrieurs, Alexandrie, Nicopolis, etc. Ce fut dans +le pays de Tanis que les Isralites habitrent[73]. + +[Note 71: Rosette et Damiette ne rpondent point _Canopus_ et +_Pelusium_. _Canopus_ tait situ environ 3 lieues d'Alexandrie, et +6 lieues de Rosette; _Pelusium_ tait plus de 16 lieues de Damiette. + +La branche Plusiaque est comble; la Canopique l'est aussi dans la +partie septentrionale. La branche actuelle de Rosette rpond la +Bolbitine; la branche de Damiette, la _Phatmitique_. + +Les sept branches taient, partir, de l'Ouest, la _Canopique_, la +_Bolbitine_, la _Sbennytique_, la _Phatmitique_, la _Mendsienne_, la +_Tanitique_, la _Plusiaque_.--L.] + +[Note 72: Elle tait situe la pointe, mais hors du Delta.--L.] + +[Note 73: Il est au contraire peu prs reconnu que les Isralites +habitrent dans les valles de l'Ouadi et de Sabah-Byar, vers l'isthme +de Suez.--L.] + +[Marge: Plut. de Isid. pag. 354. [cf. Procl. in Tim. p. 30.]] Il y avait +dans Sas un temple ddi Minerve, qu'on croit tre la mme qu'Isis, +avec cette inscription: Je suis tout ce qui a t, ce qui est, et ce +qui sera; et personne n'a encore perc le voile qui me couvre. + +[Marge: Strab. l. 7, pag. 805.] Hliopolis, c'est--dire ville du +soleil, fut ainsi appele cause d'un temple magnifique qui y tait +ddi au soleil. [Marge: Herod. l. 2, cap. 73. Plin. l. 10, cap. 2. +Tacit. Ann. lib. 6, cap. 28.] Hrodote, et aprs lui d'autres auteurs, +racontent une chose qui se passait dans ce temple, et qui serait bien +merveilleuse si elle tait vraie: c'est au sujet du _phnix_[74]. Cet +oiseau, si l'on en croit les anciens, est unique dans son espce. Il +nat dans l'Arabie, et vit cinq ou six cents ans. Il est de la grandeur +d'un aigle. Il a la tte orne et brillante d'un plumage exquis, les +plumes du cou dores, les autres pourpres, la queue blanche, mle de +plumes incarnates, des yeux tincelants comme des toiles. Lorsque, +charg d'annes, il voit sa fin approcher, il forme un nid de bois et de +gommes aromatiques, aprs quoi il meurt. De ses os et de sa moelle il +nat un ver, d'o il se forme un autre phnix. Son premier soin est de +rendre son pre les honneurs de la spulture: pour cela il compose +comme une boule ou un oeuf de quantit de parfums de myrrhe, du poids +qu'il se sent capable de porter, et il en fait souvent l'preuve; puis +il le vide en partie, y dpose le corps de son pre, et en ferme avec +soin l'entre, qu'il enduit de myrrhe et d'autres parfums. Alors il +charge ses paules de ce prcieux fardeau, et va le brler sur l'autel +du soleil dans la ville d'Hliopolis. + +[Note 74: On peut voir tout ce que les anciens ont rapport sur cet +oiseau fabuleux, dans un mmoire de M. Larcher (_Mmoires de l'Institut, +classe d'histoire_, tom. 1, pag. 166 et suiv.).--L.] + +Hrodote et Tacite rvoquent en doute quelques circonstances de ce fait, +mais semblent supposer que le fond en est vrai. Pline, au contraire, ds +le commencement du rcit qu'il en fait, insinue assez clairement que le +tout lui parat fabuleux; et c'est le sentiment de tous les modernes. + +Cette vieille tradition, fonde sur une fausset vidente, a pourtant +tabli un usage commun dans presque toutes les langues, de donner le nom +de phnix tout ce qui est singulier et rare dans son espce: _rara +avis in terris_, dit Juvnal[75], en parlant de la difficult de trouver +une femme accomplie en tout point. Et Snque en dit autant d'un homme +de bien[76]. + +[Note 75: Juvnal dit (Satyr. VI, 165): Rara avis in terris, +nigroque simillima cycno! sorte de proverbe qui n'a point de rapport +avec le Phnix.--L.] + +[Note 76: Vir bonus tam cit nec fieri potest, nec intelligi... +tanquam phoenix semel anno quingentesimo nascitur. (Epist. 42.)] + +Ce que l'on dit des cygnes, qu'ils ne chantent que quand ils sont prs +de mourir, et qu'alors ils chantent fort mlodieusement, n'est fond de +mme que sur une erreur populaire[77], et cependant est employ +non-seulement, [Marge: Od. 3, l. 4. [ibi not. Mitscherlich.]] par les +potes, mais par les orateurs et mme par les philosophes. _O mutis +quoque piscibus donatura cycni, si libeat, sonum_, dit Horace en +s'adressant [Marge: Lib. 5, de Orat. n. 6.] Melpomne. Cicron compare +l'admirable discours que fit Crassus dans le snat, peu de jours avant +sa mort, la voix mlodieuse d'un cygne mourant: [Marge: Lib. 1, Tusc. +Qust. n. 73.] _illa tanquam cycnea fuit divini hominis vox et oratio_. +Et Socrate disait que les gens de bien devaient imiter les cygnes, qui, +sentant, par un instinct secret et une sorte de divination, l'avantage +qui se trouve dans la mort, meurent avec joie et en chantant: +_providentes quid in morte boni sit, cum cantu et voluptate moriuntur_. +J'ai cru que cette petite digression ne serait pas inutile pour les +jeunes gens. Je reviens mon sujet. + +[Note 77: Cette opinion est cependant fonde sur quelque chose de +rel. Les observations des modernes, et particulirement de M. Mongez, +ont constat que les Cygnes sauvages sont dous d'une espce de chant; +ainsi les anciens ne se sont pas tromps en leur attribuant cette +facult; ils ont err seulement en l'attribuant tous les cygnes sans +distinction, tandis qu'elle est particulire aux cygnes sauvages. (Voyez +Mongez, _Dictionnaire des Antiquits_, _art._ CYGNES, tom. 11, pag. +281.)--L.] + +[Marge: Strab. l. 17, pag. 805.] C'est dans Hliopolis qu'un boeuf, sous +le nom de Mnvis, tait honor comme un dieu. Cambyse, roi des Perses, +exera sur cette ville sa fureur sacrilge, brlant les temples, +renversant les palais, et dtruisant les plus rares monuments de +l'antiquit. On y voit encore quelques oblisques qui chapprent sa +fureur; et quelques autres en ont t transports Rome, dont ils font +encore l'ornement. + +Alexandrie, btie par Alexandre-le-Grand, qui lui donna son nom, gala +presque la magnificence des anciennes villes d'gypte. Elle est quatre +journes du Caire. [Marge: Strab. l. 16, pag. 781.] C'est l +principalement que se faisait le commerce de l'Orient. On dchargeait +les marchandises dans une ville sur la cte occidentale de la mer Rouge, +nomme _Portus Muris_[78]; on les conduisait ensuite sur des chameaux +une ville de la Thbade appele _Coptos_; et on les voiturait enfin par +le Nil jusqu' Alexandrie, o les marchands abordaient de toutes parts. + +[Note 78: [Grec: Myos Ormos]. C'est le _Vieux-Cosseir_. La route de +Myos-Hormos Coptos n'tait que de 6 7 journes de chemin. Elle fit +ngliger une route plus ancienne, trace par Ptolme Philadelphe, entre +Coptos et Brnice (STRAB. XVII, p. 815), et qui tait de 12 journes, +et de 258 milles ou environ 70 lieues. (VI, 23. Itiner. Anton, p. 173, +etc.) + +_Coptos_ est prsent _Keft_.--L.] + +On sait que le commerce de l'Orient a toujours enrichi ceux qui l'ont +exerc. Ce fut l la principale source des trsors incroyables que +Salomon amassa, et qui servirent construire le magnifique temple de +Jrusalem. [Marge:2. Reg. 8, 14.] David, en subjuguant l'Idume, tait +devenu matre d'Elath et d'Asiongaber, deux villes situes sur le bord +oriental de la mer Rouge. [Marge: 3. Reg. 9, 26-28.] C'est de l que +Salomon envoya ses flottes vers Ophir et Tarsis, d'o elles revenaient +toujours charges de richesses immenses. Ce commerce, aprs avoir t +quelque temps entre les mains des rois de Syrie, qui reconquirent +l'Idume, passa en celles des Tyriens. [Marge: Strab. 1. 16, pag. 781.] +Ils faisaient venir par Rhinocolure, ville maritime situe entre +l'gypte et la Palestine, leurs marchandises Tyr, d'o ils les +distribuaient dans tout l'Occident. Ce ngoce enrichit extrmement les +Tyriens sous les Perses, par la faveur et la protection desquels ils en +furent pleinement en possession. Mais, lorsque les Ptolmes se furent +rendus matres de l'gypte, ils attirrent bientt ce trafic dans leur +royaume, en btissant Brnice et d'autres ports sur la cte occidentale +de la mer Rouge qui appartenait l'gypte. Ils tablirent leur +principale foire Alexandrie, qui par l devint la ville la plus +marchande de l'univers. C'est par cette voie, savoir par la mer Rouge et +l'embouchure du Nil, que s'est fait pendant plusieurs sicles le +commerce des pays occidentaux avec la Perse, les Indes, l'Arabie et les +ctes orientales d'Afrique. Depuis environ deux cents ans qu'on a +dcouvert une route pour aller aux Indes en doublant le cap de +Bonne-Esprance, les Portugais sont devenus les matres de ce commerce, +qui maintenant est tomb presque entier entre les mains des Anglais et +des Hollandais. [Marge: I. Part. l. 1, Pag. 9.] C'est de M. Prideaux que +j'ai tir cette histoire abrge du commerce des Indes orientales depuis +Salomon jusqu' notre temps. + +[Marge: Strab. l. 17, pag. 791. Plin. l. 36, cap. 12.] Ce fut pour la +commodit du commerce que l'on btit, tout prs d'Alexandrie, dans une +le appele Pharos[79], une tour qui en porta aussi le nom. Au haut de +cette tour il y avait un fanal pour clairer de nuit les vaisseaux qui +naviguaient sur les ctes, pleines d'cueils et de bancs de sable; et +elle a communiqu son nom toutes les autres destines au mme usage: +Phare de Messine, etc. Le clbre architecte Sostrate l'avait btie par +ordre de Ptolme Philadelphe[80], qui y employa huit cents talents[81]. +Elle tait compte au nombre des sept merveilles du monde. Par une[82] +erreur de fait, on a lou ce prince d'avoir permis qu'au lieu de son nom +l'architecte mt le sien dans l'inscription de cette tour. Elle est fort +courte et fort simple, selon le got des anciens: _Sostratus Cnidius +Dexiphanis F. diis servatoribus, pro navigantibus_; c'est--dire: +_Sostrate le Cnidien, fils de Dexiphanes, aux dieux sauveurs, pour le +bien de ceux qui vont sur mer_. Il faudrait en effet que Ptolme et +fait bien peu de cas de cette sorte d'immortalit, dont ordinairement +les princes sont si avides, pour consentir que son nom n'entrt pas mme +dans l'inscription d'un ouvrage si capable de l'immortaliser[83]. +[Marge: De scrib. hist. p. 706.] Mais ce qu'on lit dans Lucien sur ce +sujet te Ptolme le mrite d'une modestie qui paratrait assez mal +place. Cet auteur nous apprend que Sostrate, pour avoir seul chez la +postrit tout l'honneur de cet ouvrage, aprs avoir fait graver sur le +marbre mme l'inscription sous son nom, la mit sous le nom du roi sur de +la chaux dont il enduisit le marbre. La suite des annes fit bientt +tomber la chaux, et, au lieu de procurer l'architecte la gloire qu'il +s'tait promise, ne servit qu' manifester aux sicles futurs sa +criminelle supercherie et sa ridicule vanit. + +[Note 79: Elle tait jointe la ville par une chausse de 7 stades +de longueur, appele _Heptastade_.--L.] + +[Note 80: Cette tour, qu'Eusbe (_Chron. ad Olymp._ CXXIV, an. 1) et +le Syncelle (_Chronograph._, pag. 272 fin.) attribuent Ptolme +Philadelphe, fut btie, selon Suidas, lorsque Pyrrhus monta sur le trne +d'Epire (Voce [Grec: pharos]), ce qui rpond la 23e anne de Ptolme +Soter: il est vraisemblable en effet qu'elle fut construite par ce +prince.--L.] + +[Note 81: Huit cent mille cus. = Si ce sont des talents attiques, +800 talents reprsentent 4,440,000 francs.--L. + +J'ai montr ailleurs, par plusieurs rapprochements et plusieurs calculs, +que cette tour devait avoir de 150 160 pieds de haut. (_Trad. de_ +STRABON, pag. 332, 334.)--L.] + +[Note 82: Magno animo Ptolemi regis, qud in e permiserit +Sostrati Cnidii architecti structur nomen inscribi. [XXXVI. 12. p. +739.]] + +[Note 83: La manire dont l'inscription a t explique par +d'habiles critiques sert rendre compte du fait, sans qu'on ait besoin +de recourir l'historiette de Lucien. L'inscription portait en grec: +[Grec: Ssratos Knidios Dexipsanous Theois Strsin, hyper tn +plizomenn]. D'aprs la remarque de Spanheim, appuye sur les monuments +(_Proest. Numism._, pag. 415, tom. 1), Ptolme Soter et sa femme +Brnice taient appels _les Dieux Sauveurs_, [Grec: Theoi Stres]. +Il est donc probable que ce sont eux que l'inscription a dsigns par +leur titre, plutt que par leur nom. M. Visconti croit mme que le datif +[Grec: theois strsin] ne doit pas s'entendre d'une ddicace, mais se +rapporte l'ordre de construire le monument: dans cette ide, la +tournure de l'inscription serait tout elliptique; et l'on devrait +suppler -peu-prs ainsi les ellipses: [Grec: Ssratos Knidios +Dexipsanous [touton ton pyrgon] Theois Strsin [cateskeuasen] hyper tn +plizomenn], c'est--dire: Sostrate de Cnide, fils de Dexiphanes, a +construit cette tour, par l'ordre des Dieux Sauveurs, pour le bien des +navigateurs. D'aprs cette interprtation, il ne serait plus douteux +que le phare et t construit par Ptolme Soter.--L.] + +Les richesses ne manqurent pas, comme c'est l'ordinaire, d'introduire +dans cette ville le luxe et la licence; [Marge: Quint.] et les dlices +d'Alexandrie passrent en proverbe[84]. On y cultiva aussi beaucoup les +arts et les sciences: tmoin ce superbe btiment surnomm Muse, o les +savants tenaient leurs assembles, et o ils taient entretenus aux +dpens du public; et cette fameuse bibliothque que Ptolme Philadelphe +augmenta considrablement, et que les princes ses successeurs firent +enfin monter au nombre de sept cent mille volumes. [Marge: Plut. In Cs. +pag. 731. Senec. de tranq. anim. cap 9. [Dion. Cassius. XLII. 38.]] +Dans la guerre qu'eut Csar avec ceux d'Alexandrie, un incendie consuma +une partie de cette bibliothque, qui tait place dans le[85] Bruchium, +et qui contenait quatre cent mille volumes. + +[Note 84: Ne alexandrinis quidem permittenda deliciis. + += Ce passage de Quintilien (_Institut. Orat._ I, 2) n'a pas tout--fait +le sens que lui donne Rollin: le mot _delici_ ne signifie point +_dlices_; il doit s'entendre des _pueri delicati quales domi habere +solebant divites Romani, gyptios maxime et Alexandrinos, qui jocis suis +heros demereri deberent_. V. la note de Burman et de Spalding sur +Quintilien. L'expression proverbiale, laquelle Rollin fait allusion, +se retrouve plutt dans le _Alexandrina vita atque licentia_ de Jules +Csar (_Bell. civ._ III, 110).--L.] + +[Note 85: C'tait un quartier de la ville d'Alexandrie.] + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + SECONDE PARTIE. + + --------- + + DES MOEURS ET COUTUMES DES GYPTIENS. + + +L'gypte a toujours t regarde parmi les anciens comme l'cole la plus +renomme en matire de politique et de sagesse, et comme l'origine de la +plupart des arts et des sciences. Ses plus nobles travaux et son plus +bel art consistaient former les hommes. La Grce en tait si +persuade, que ses plus grands hommes, un Homre, un Pythagore, un +Platon, Lycurgue mme et Solon, ces deux grands lgislateurs, et +beaucoup d'autres qu'il est inutile de nommer, allrent exprs en gypte +pour s'y perfectionner, et pour y puiser en tout genre d'rudition +[Marge: Act. 7, 22.] les plus rares connaissances. Dieu mme lui a rendu +un glorieux tmoignage, en louant Mose d'avoir t instruit dans toute +la sagesse des gyptiens. + +Pour donner quelque ide des moeurs et des coutumes de l'gypte, je +m'arrterai principalement ce qui regarde les rois et le gouvernement; +les prtres et la religion; les soldats et la guerre; les sciences, les +arts et les mtiers. + +Je dois avertir le lecteur de n'tre pas surpris s'il rencontre +quelquefois parmi les coutumes que je rapporte une espce de +contradiction. Elle vient, ou de la diffrence des pays et des peuples, +qui ne suivaient pas toujours les mmes usages, ou de la diversit des +sentiments de la part des historiens qui me servent de guides. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE PREMIER. + + DE CE QUI REGARDE LES ROIS ET LE GOUVERNEMENT. + +Les gyptiens sont les premiers qui aient bien connu les rgles du +gouvernement. Cette nation grave et srieuse comprit d'abord que la +vraie fin de la politique est de rendre la vie commode et les peuples +heureux. + +Le royaume tait hrditaire; mais, selon Diodore, les rois ne se +conduisaient pas en gypte comme il est [Marge: Diod. lib. 1 p. 63, +etc.] assez ordinaire dans les autres monarchies, o le prince ne +reconnat d'autres rgles de ses actions que sa volont et son bon +plaisir. Ils taient obligs plus que les autres vivre selon les lois. +Ils en avaient de particulires qu'un roi avait digres et qui +faisaient une partie de ce que les gyptiens appelaient les livres +sacrs. Ainsi, une coutume ancienne ayant tout rgl, ils ne s'avisaient +pas de vivre autrement que leurs anctres. + +Nul esclave[86], nul tranger n'tait admis auprs du prince pour le +servir: cet important emploi n'tait confi qu'aux personnes les plus +distingues par leur naissance, et qu' celles qui avaient reu la plus +excellente ducation[87]; afin qu'ayant le privilge d'approcher jour et +nuit de sa personne, elles ne lui apprissent jamais rien d'indigne de la +majest royale, et ne lui inspirassent que des sentiments nobles et +gnreux; car, ajoute Diodore, il est rare que les rois se portent des +excs vicieux, s'ils ne trouvent dans ceux qui les approchent des +approbateurs de leur drglement, et des ministres de leurs passions. + +[Note 86: Le texte dit: _nul esclave achet, ou n la +maison_.--L.] + +[Note 87: Le texte dit: _aux fils des prtres les plus distingus: +ils devaient avoir dpass 20 ans, et tre les mieux levs de tous ceux +de leur caste._--L.] + +Les rois d'gypte souffraient sans peine, non-seulement que la qualit +des viandes et la mesure du boire et du manger leur fussent marques +(car c'tait une chose ordinaire en gypte, o tout le monde tait +sobre, et o l'air du pays inspirait la frugalit), mais encore que +toutes leurs heures et presque toutes leurs actions fussent rgles par +la loi. + +Ds le matin et au point du jour, lorsque l'esprit est le plus net, et +les penses le plus pures, ils lisaient leurs lettres, pour prendre une +ide plus juste et plus vritable des affaires qu'ils avaient dcider. + +Sitt qu'ils taient habills, ils allaient sacrifier au temple. L, +environns de toute leur cour, et les victimes tant l'autel, ils +assistaient la prire que le pontife prononait haute voix, et dans +laquelle il demandait aux dieux, pour le roi, la sant et toutes sortes +de biens et de prosprits, parce qu'il gouvernait ses peuples avec +bont et avec justice, et suivait exactement les lois du royaume. Le +pontife entrait dans un grand dtail de ses vertus royales, marquant +qu'il tait religieux envers les dieux, doux envers les hommes, modr, +juste, magnanime, sincre et loign du mensonge, libral, matre de +lui-mme, punissant au-dessous du mrite, et rcompensant au-dessus. Il +parlait ensuite des fautes que les rois pouvaient commettre; mais il +supposait toujours qu'ils n'y tombaient que par surprise et par +ignorance, chargeant d'imprcations les ministres qui leur donnaient de +mauvais conseils et leur dguisaient la vrit. Telle tait la manire +d'instruire les rois. On croyait que les reproches ne faisaient +qu'aigrir leurs esprits; et que le moyen le plus efficace de leur +inspirer de la vertu tait de leur marquer leurs devoirs dans des +louanges conformes aux lois, et prononces gravement devant les dieux. +Aprs la prire et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints +livres, les conseils et les actions des grands hommes, afin qu'il +gouvernt son tat par leurs maximes, et maintnt les lois qui avaient +rendu ses prdcesseurs heureux aussi-bien que leurs sujets. + +J'ai dj remarqu que le boire et le manger des rois taient rgls par +les lois, tant pour la quantit que pour la qualit. On ne servait sur +leur table que des mets fort communs, parce que le but de leurs repas +tait, non de flatter le got, mais de satisfaire aux besoins de la +nature. On aurait dit, remarque l'historien, que ces rgles avaient t +dictes non pas tant par un lgislateur que par un habile mdecin, +uniquement attentif la sant du prince. [Marge: De Isid. et Osir. p. +354.] Le mme got de simplicit rgnait dans tout le reste; et on lit +dans Plutarque qu'il y avait dans un temple de Thbes une colonne sur +laquelle on avait grav des imprcations contre un roi qui, le premier, +avait introduit la dpense et le luxe parmi les gyptiens. + +Le principal devoir des rois, et leur fonction la plus essentielle, est +de rendre la justice aux peuples. Aussi c'tait quoi les rois d'gypte +donnaient le plus d'attention, persuads que de ce soin dpendait +non-seulement le repos des particuliers, mais le bonheur de l'tat, qui +serait moins un royaume qu'un brigandage, si les faibles demeuraient +sans protection, et si les puissants trouvaient dans leurs richesses et +dans leur crdit l'impunit de leurs crimes et de leurs violences. + +Trente juges taient tirs des principales villes[88] pour composer la +compagnie qui jugeait tout le royaume. Le prince, pour remplir ces +places, choisissait les plus honntes gens du pays, et mettait leur +tte[89] celui qui se distinguait le plus par la connaissance et l'amour +des lois, et qui tait le plus gnralement estim. Il leur assignait +certains revenus, afin qu'affranchis des embarras domestiques, ils +pussent donner tout leur temps faire observer les lois. Ainsi, +entretenus honntement par la libralit du prince, ils rendaient +gratuitement au peuple une justice qui lui est due de droit, et qui doit +tre galement ouverte tous les sujets, et encore plus, en un certain +sens, aux pauvres qu'aux riches, parce que ceux-ci, par eux-mmes, +trouvent assez d'appui, au lieu que les autres, par leur tat mme, sont +plus exposs l'injure et ont plus besoin de la protection des lois. +Pour viter les surprises, les affaires taient traites par crit dans +cette assemble. On y craignait la fausse loquence, qui blouit les +esprits et meut les passions. La vrit ne pouvait tre explique d'une +manire trop sche, et l'on voulait qu'elle seule domint dans les +jugements, parce qu'elle seule devait tre la ressource du riche et du +pauvre, du puissant et du faible, du savant et de l'ignorant. Le +prsident du snat portait un collier d'or et de pierres prcieuses, +d'o pendait une figure sans yeux, qu'on appelait la _Vrit_. Quand il +la prenait, c'tait le signal pour commencer la sance. Il l'appliquait + la partie qui devait gagner sa cause, et c'tait la forme de prononcer +les sentences. + +[Note 88: Diodore dit que Thbes, Memphis et Hliopolis +fournissaient chacune dix de ces juges.--L.] + +[Note 89: Le mme auteur dit au contraire que les 30 juges lisaient +un prsident parmi eux; et que la ville laquelle appartenait l'lu, +envoyait un autre juge sa place: de sorte qu'il y avait 30 juges, sans +compter le prsident.--L.] + +[Marge: Plat. in Tim. pag. 656.] Ce qu'il y avait de meilleur parmi les +lois des gyptiens, c'est que tout le monde tait nourri dans l'esprit +de les observer. Une coutume nouvelle tait un prodige en gypte: tout +s'y faisait toujours de mme; et l'exactitude qu'on y avait garder les +petites choses maintenait les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple +qui ait conserv plus long-temps ses usages et ses lois. + +[Marge: Diod. lib. I, pag. 70.] Le meurtre volontaire tait puni de +mort, de quelque condition que ft celui qui avait t tu, libre ou +non: en quoi les gyptiens montraient plus d'humanit et d'quit que +les Romains, qui donnaient aux matres droit absolu de vie et de mort +sur leurs esclaves. L'empereur Adrien le leur ta dans la suite, et crut +devoir corriger cet abus, quelque ancien et quelque autoris qu'il ft +par les lois romaines. + +[Marge: Pag. 69.] Le parjure tait aussi puni de mort: parce que ce +crime attaque en mme temps et les dieux, dont on mprise la majest en +attestant leur nom par un faux serment; et les hommes, en rompant le +lien le plus ferme de la socit humaine, qui est la sincrit et la +bonne foi. + +[Marge: _Ibid._] Le calomniateur tait impitoyablement condamn au mme +supplice qu'aurait subi l'accus, si le crime s'tait trouv vritable. + +[Marge: _Ibid._] Celui qui, pouvant sauver un homme attaqu, ne le +faisait pas, tait puni de mort aussi rigoureusement que l'assassin. Que +si l'on ne pouvait secourir le malheureux, il fallait du moins dnoncer +l'auteur de la violence; et il y avait des peines tablies contre ceux +qui manquaient ce devoir. Ainsi les citoyens taient la garde les +uns des autres, et tout le corps de l'tat tait uni contre les +mchants. + +[Marge: Diod. lib. 1 pag. 69.] Il n'tait pas permis d'tre inutile +l'tat[90]: chaque particulier tait tenu d'inscrire son nom et sa +demeure sur un registre public qui demeurait entre les mains du +magistrat, d'y marquer sa profession, et de dclarer d'o il tirait de +quoi vivre. Si l'on nonait faux, la peine de mort s'ensuivait. + +[Note 90: Cette loi fut faite par Amasis, et Solon la transporta +Athnes (Hrodote II, 177).--L.] + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] Pour empcher les emprunts, d'o +naissent la fainantise, les fraudes, et la chicane, le roi Asychis +avait fait une ordonnance fort sense. Les tats les plus sages et les +mieux polics, comme Athnes et Rome, ont toujours t embarrasss pour +trouver un juste temprament pour rprimer la duret du crancier dans +l'exaction de son prt, et la mauvaise foi du dbiteur qui refuse ou +nglige de payer ses dettes. L'gypte prit un sage milieu, qui, sans +toucher la libert personnelle des citoyens, et sans ruiner les +familles, pressait continuellement le dbiteur par la crainte de passer +pour infame, s'il manquait d'tre fidle. Il n'tait permis d'emprunter +qu' condition d'engager au crancier le corps de son pre, que chacun +dans l'gypte faisait embaumer avec soin, et conservait avec honneur +dans sa maison, comme il sera dit dans la suite, et qui pouvait, par +cette raison, tre aisment transport. Or c'tait une impit et une +infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement un gage si +prcieux; et celui qui mourait sans s'tre acquitt de ce devoir tait +priv des honneurs qu'on avait coutume de rendre aux morts. + +[Marge: Diod. lib. I, pag. 71.] Diodore remarque une faute qu'avaient +commise quelques lgislateurs de la Grce. Ils dfendaient qu'on pt, +par exemple, enlever pour dettes, des laboureurs, leurs chevaux, leurs +charrues, et les autres instruments dont ils se servaient pour cultiver +la terre, parce qu'ils trouvaient de l'inhumanit rduire par l ces +pauvres gens l'impossibilit et de payer leurs dettes et de gagner +leur vie: mais en mme temps ils permettaient d'emprisonner les +laboureurs mmes, qui seuls peuvent faire usage de ces instruments; ce +qui les exposait aux mmes inconvnients, et d'ailleurs enlevait +l'tat des citoyens qui lui appartiennent, qui lui sont ncessaires, qui +travaillent pour l'utilit publique, et sur la personne desquels le +particulier n'a aucun droit. + +[Marge: Pag. 72.] La polygamie tait permise en gypte[91], except aux +prtres, qui ne pouvaient pouser qu'une femme. De quelque condition que +ft la femme, libre ou esclave, les enfants taient censs libres et +lgitimes. + +[Note 91: Hrodote dit au contraire que les gyptiens n'avaient +qu'une femme chacun (II, 92).--L.] + +[Marge: Pag. 22.] Ce qui marque le plus les profondes tnbres o +taient plonges les nations qui passaient pour les plus claires, est +de voir qu'en gypte le mariage des frres avec les soeurs tait +non-seulement autoris par les lois, mais fond en quelque sorte sur +leur religion mme, et sur l'exemple des dieux le plus anciennement et +le plus gnralement honors dans le pays, savoir Osiris et Isis. + +[Marge: Herod. l, 2, cap. 80.] Les vieillards taient fort respects en +gypte. Les jeunes gens taient obligs de se lever devant eux, et de +leur cder partout la place d'honneur. C'est de l que cette loi a pass + Sparte. + +La principale vertu des gyptiens tait la reconnaissance. La gloire +qu'on leur a donne d'tre les plus reconnaissants de tous les hommes +fait voir qu'ils taient aussi les plus sociables. Les bienfaits sont le +lien de la concorde publique et particulire. Qui reconnat les graces +aime en faire; et, en bannissant l'ingratitude, le plaisir de faire du +bien demeure si pur, qu'il n'y a plus moyen de n'y tre pas sensible. +C'tait surtout l'gard de leurs rois que les gyptiens se piquaient +de reconnaissance. Ils les honoraient pendant leur vie comme des images +vivantes de la Divinit, et ils les pleuraient aprs leur mort comme les +pres communs des peuples. Ce sentiment de respect et de tendresse +venait de la forte persuasion o ils taient que c'tait la Divinit +mme qui avait plac les rois sur le trne, en les distinguant si fort +du reste des mortels; et qu'ils en portaient le plus noble caractre, en +runissant en eux le pouvoir et la volont de faire du bien aux autres. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE II. + + DES PRTRES ET DE LA RELIGION DES GYPTIENS. + +Les prtres, en gypte, tenaient le premier rang aprs les rois. Ils +avaient de grands privilges et de grands revenus; leurs terres taient +exemptes de toute imposition. + +[Marge: Genes. 47.] On voit ici des traces, de ce qui est dit dans la +Gense, que, du temps de Joseph, les terres des prtres ne furent point +charges d'une redevance perptuelle au prince comme celles de tous les +autres gyptiens. + +Le prince, pour l'ordinaire, leur donnait beaucoup de part dans sa +confiance et dans le gouvernement, parce que, de tous les sujets de +l'empire, c'taient eux qui avaient t le mieux levs, qui avaient le +plus de lumires, et qui taient le plus dvous la personne du roi et +au bien public. Ils taient en mme temps les dpositaires de la +religion et des sciences; et c'est ce qui leur attirait un si grand +respect de la part des habitants du pays et des trangers, qui +s'adressaient galement eux pour les consulter sur ce qu'il y avait de +plus sacr dans les mystres et de plus profond dans les sciences. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 60.] Les gyptiens prtendent tre les +premiers qui ont tabli des ftes et des processions pour honorer les +dieux. Il s'en faisait une dans la ville de Bubaste o l'on se rendait +de toute l'gypte, et o il se trouvait plus de soixante et dix mille +personnes[92], sans compter les enfants. Il y avait une autre fte, +surnomme _des lumires_[93], qui se clbrait Sas. Ceux qui ne s'y +trouvaient pas taient obligs, dans toute l'tendue de l'gypte, de +tenir des lampes allumes aux fentres de leurs maisons. + +[Note 92: Il y a dans Hrodote 700,000 personnes, [Grec: +ebdomkonta myriadas]. Cette faute de Rollin, copie par Dupuis, a t +releve par Larcher (tom. II, pag. 296).--L.] + +[Note 93: Dans le grec, [Grec: dychnokai qui signifie (fte) _des +lampes allumes_.--L.] + +[Marge: Cap. 39.] On immolait diffrents animaux, selon les diffrents +pays; mais c'tait une crmonie commune, et gnralement observe dans +tous les sacrifices, d'imposer les mains sur la tte de la victime, de +la charger d'imprcations, et de prier les dieux de dtourner sur elle +tous les malheurs dont les gyptiens pouvaient tre menacs. + +[Marge: Diod. lib. 1, pag. 88.] C'est de l'gypte que Pythagore avait +emprunt son dogme favori de la mtempsycose. Les gyptiens croyaient +qu' la mort des hommes leurs ames passaient dans d'autres corps +humains, et que, si elles avaient t vicieuses, elles taient enfermes +dans des corps de btes immondes ou malheureuses pour y expier leurs +crimes, et qu'aprs quelques sicles elles venaient de nouveau animer +d'autres corps humains. + +Les prtres avaient entre les mains les livres sacrs, qui renfermaient +dans un grand dtail et les principes du gouvernement et les mystres du +culte divin. [Marge: Plut. de Is. et Osir. pag. 354.] Les uns et les +autres taient ordinairement envelopps de symboles et d'nigmes, qui, +en voilant la vrit, la rendaient plus respectable, et piquaient plus +vivement la curiosit. La figure d'Harpocrate, qu'on voyait dans les +sanctuaires gyptiens avec le doigt sur la bouche, semblait avertir +qu'on y renfermait des mystres qu'il n'tait pas permis tout le monde +de pntrer. Les sphinx, qui taient toujours l'entre des temples, +donnaient le mme avertissement. Tout le monde sait que les pyramides, +les oblisques, les colonnes, les statues, en un mot tous les monuments +publics, taient pour l'ordinaire orns d'hiroglyphes, c'est--dire +d'critures symboliques, soit que ce fussent des caractres inconnus au +vulgaire, soit que ce fussent des figures d'animaux, qui avaient un sens +cach et parabolique. [Marge: Plut. Sympos. lib. 4, p. 670.] Ainsi le +livre signifiait une attention vive et pntrante, parce que cet animal +a le sens de l'oue fort dlicat. Une statue de [Marge: Plut. de Isid. +pag. 355.] juge sans mains, et les yeux baisss en terre, marquait les +devoirs de ceux qui exeraient la judicature. + +Il y aurait beaucoup de choses dire si l'on voulait traiter fond ce +qui regarde la religion des gyptiens; mais je me borne deux articles +qui en font la principale partie: le culte de diffrentes divinits, et +les crmonies des funrailles. + + I. _Culte de diffrentes divinits._ + +Jamais nation ne fut plus superstitieuse que celle des gyptiens. Elle +avait un grand nombre de dieux de diffrents ordres et de diffrents +tages, dont je ne parle point ici, parce que cette matire appartient +plus la fable qu' l'histoire. Entre les autres, il y en avait deux +qui taient gnralement honors dans l'gypte, Osiris et Isis, qu'on a +prtendu tre le soleil et la lune: en effet, c'est par le culte de ces +astres qu'a commenc l'idoltrie. + +Outre ces dieux, l'gypte adorait un grand nombre de btes, le boeuf, le +chien, le loup, l'pervier, le crocodile, l'ibis, le chat, etc. +Plusieurs de ces btes n'taient l'objet de la superstition que de +quelques villes particulires; et, pendant qu'un peuple levait une +espce d'animaux sur ses autels, ses voisins les avaient en abomination. +De l les guerres continuelles d'une ville contre une autre, effet de la +fausse politique d'un de leurs rois qui chercha les amuser par des +guerres de religion, pour leur ter le temps et les moyens de conspirer +contre l'tat. J'appelle cette politique fausse et mal entendue, parce +qu'elle est directement contraire au vritable esprit du gouvernement, +qui tend unir tous les membres de l'tat par les liens les plus +troits, et qui fait consister sa force dans la parfaite harmonie de +toutes ses parties. + +[Marge: Lib. 1, de Nat. deor. n. 82. Lib. 5, Tuscul. Qust. n. 78. +Herod. l. 2, cap. 65. Diod. Lib. 1, p. 74 et 75.] Chaque peuple avait un +grand zle pour ses dieux. Parmi nous, dit Cicron, il n'est pas rare de +voir des temples dpouills et des statues enleves; mais, chez les +gyptiens, il est inou qu'aucun ait jamais maltrait un crocodile, un +ibis, un chat; et ils auraient souffert les derniers tourments, plutt +que de commettre un tel sacrilge. Il y avait peine de mort contre +quiconque aurait tu volontairement aucun de ces animaux, et mme peine +contre celui qui aurait tu un ibis ou un chat, de quelque manire que +ce ft, volontairement ou non. Diodore rapporte un fait dont il avait +t tmoin pendant son sjour en gypte. Un Romain ayant tu un chat par +mgarde et sans dessein, la populace en fureur courut sa maison; et ni +l'autorit du roi, qui sur-le-champ envoya ses gardes, ni la crainte du +nom romain, ne purent le sauver. Leur respect pour ces animaux les +porta, dans le temps d'une famine extrme, aimer mieux se manger les +uns les autres que de toucher leurs prtendues divinits. + +[Marge: Herod. l. 3, cap. 27, etc. Diod. lib. 1, pag. 76. Plin. lib. 8, +cap, 46.] De tous ces animaux, le boeuf Apis, nomm par les Grecs +_Epaphus_, tait le plus clbre. On lui avait bti des temples +magnifiques. On lui rendait des honneurs extraordinaires pendant sa vie, +et de plus grands encore aprs sa mort. L'gypte alors entrait dans un +deuil gnral. On clbrait ses funrailles avec une magnificence qu'on +a de la peine croire. Sous Ptolme Lagus, le boeuf Apis tant mort de +vieillesse, la dpense de son convoi, outre les frais ordinaires, monta + plus de cinquante mille cus. Aprs qu'on avait rendu les derniers +honneurs au mort, il s'agissait de lui trouver un successeur, et on le +cherchait dans toute l'gypte. On le reconnaissait certains signes qui +le distinguaient de tout autre: sur le front, une tache blanche en forme +de croissant; sur le dos, la figure d'un aigle; sur la langue, celle +d'un escarbot. Quand on l'avait trouv, le deuil faisait place la +joie, et ce n'tait plus dans toute l'gypte que festins et +rjouissances. On amenait le nouveau dieu Memphis pour y prendre +possession de sa nouvelle qualit, et il y tait install avec beaucoup +de crmonies. On verra dans la suite que Cambyse, au retour de sa +malheureuse expdition contre l'thiopie, trouvant toute l'gypte en +joie cause qu'on avait trouv le dieu Apis, et croyant qu'on insultait + son malheur, tua, dans les transports de sa colre, ce jeune boeuf, +qui ne jouit pas long-temps de sa divinit. + +On voit aisment que le veau d'or rig prs de la montagne de Sina par +les Isralites tait un fruit de leur sjour dans l'gypte, et une +imitation du dieu Apis, aussi-bien que ceux qui dans la suite furent +rigs aux deux extrmits du royaume d'Isral par le roi Jroboam, qui +lui-mme avait fait un assez long sjour en gypte. + +Les gyptiens ne se contentaient pas d'offrir de l'encens aux animaux: +ils portaient la folie jusqu' attribuer la divinit aux lgumes de +leurs jardins[94]. C'est ce que leur reproche si ingnieusement le pote +satirique. + +[Note 94: Il y a sur cette superstition, une dissertation curieuse +de Schmidt (_de cepis et alliis apud gyptios cultis_), dans ses +_Opuscula_, p, 71-122.--L.] + +[Marge: Juv. satir. 15. [init.]] + + Qui nescit, Volusi Bithynice, qualia demens + gyptus portenta colat? Crocodilon adorat + Pars hc: illa pavet saturam serpentibus ibiu. + Effigies sacri nitet aurea cercopitheci, + Dimidio magic resonant ubi Memnone chord, + Atque vetus Thebe centum jacet obruta portis. + Illic cruleos, hc piscem fluminis, illic + Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam. + Porrum et cepe nefas violare ac frangere morsu. + O sanctas gentes quibus hc nascuntur in hortis + Numina! + +On doit tre bien tonn de voir la nation du monde qui se piquait le +plus de sagesse et de lumires s'abandonner si follement aux +superstitions les plus grossires et les plus ridicules. En effet, +rendre des animaux et de vils insectes un culte religieux, les +placer au milieu des temples, les nourrir avec soin et grands [Marge: +Lib. 1, p. 76.] frais,[95] punir de mort ceux qui leur taient la vie, +les embaumer et leur destiner des tombeaux publics, aller jusqu' +reconnatre pour dieux des poireaux et des ognons, invoquer de pareilles +divinits dans ses besoins, en attendre du secours et de la protection, +ce sont des excs qui nous paraissent peine croyables; et qui sont +nanmoins attests par toute l'antiquit. [Marge: Lucian. Imag. [11.]] +On entre dans un temple magnifique, dit Lucien, o brillent de toutes +parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un dieu, et n'y +trouvent qu'une cicogne, un singe, un chat [et un bouc]: belle image, +ajoute-t-il, de beaucoup de palais, dont les matres ne sont pas le plus +bel ornement. + +[Note 95: Diodore assure que de son temps mme ces dpenses +n'allaient pas moins de cent mille cus. = Dans le texte, 100 talents, +ou 550,000 fr. Cette somme est donne par Diodore comme le montant des +frais d'embaumement et de spulture des animaux sacrs (I. 84.)--L.] + +[Marge: Diod. lib. 1, p. 77, etc.] On rapporte diffrentes raisons du +culte que les gyptiens rendaient aux animaux. + +La premire se tire de la fable. On prtend que les dieux, dans une +conspiration que firent contre eux les hommes, se rfugirent en gypte, +et s'y cachrent [Marge: Cf. Ovid. Metamorph. v. 527; Hyg. astron. II, +28; Porphyr. abstin. III, 16.] sous diffrentes formes d'animaux; et de +l le culte divin qui depuis leur a t rendu. + +La seconde est tire[96] de l'utilit que chacun de ces animaux +procurait aux hommes: les boeufs, pour le labourage; les brebis, par +leur laine et leur lait; les chiens, pour la chasse et pour la garde des +maisons, d'o vient que le dieu Anubis est reprsent avec une tte de +chien; l'ibis, qui est une espce de cicogne, parce qu'il donne la +chasse des serpents ails, qui sans cela infesteraient l'gypte; +[Marge: Herod. l. 2, cap. 68.] le crocodile, qui est un animal amphibie, +c'est--dire qui vit galement dans l'eau et sur la terre, d'une +grandeur[97] et d'une force surprenantes, parce qu'il dfend le pays +contre l'incursion des voleurs arabes[98]; et l'ichneumon, parce qu'il +empche la race des crocodiles de se trop multiplier, ce qui deviendrait +funeste l'gypte. Or cette petite bte rend ce service au pays en deux +manires: premirement elle observe le temps que le crocodile est +absent, et elle brise ses oeufs sans les manger; en second lieu, lorsque +le crocodile dort sur le rivage du Nil, et il dort toujours la gueule +ouverte, ce petit animal, qui s'tait tenu cach dans le limon, saute +tout d'un coup dans sa gueule, pntre jusque dans ses entrailles, qu'il +ronge, puis se fait une ouverture en lui perant le ventre, dont la peau +est fort tendre, et sort impunment vainqueur, par sa finesse, de la +force d'un si terrible animal. + +[Note 96: _Ipsi, qui irridentur, gyptii nullam belluam, nisi ob +aliquam utilitatem quam ex e caperent, consecraverunt_. (Cic. lib. 1 de +Nat. deor. n. 101).] + +[Note 97: Cette grandeur va jusqu' plus de 17 coudes. + += 17 Coudes valent 8 mtres, 953. Selon lien (_Hist. Anim._ XVII, c. +6), on en avait vu un de 25 coudes (13 mtres 175), au temps de +Psammitichus; et un autre de 26 coudes, 4 palmes (14 mtres 053), sous +Amasis. Norden en a vu de 50 pieds (16 mtres).--L.] + +[Note 98: Cela est fort douteux. Cicron dit: _Possem, de ichneumone +utilitate, de crocodilorum, de felium dicere_ (_de Nat. Deor._ 1, 36); +mais il aurait t vraisemblablement assez embarrass pour dire quelle +pouvait tre l'utilit des crocodiles. On a prtendu que les hommages +des gyptiens s'adressaient particulirement une espce de crocodiles +d'un naturel fort doux: malheureusement pour cette explication, on lit +dans lien (_Hist. Anim._ X, c. 21), et dans Maxime de Tyr (_Dissert._ +XXXVIII), que les crocodiles sacrs dvoraient les enfants de leurs +adorateurs.--L.] + +Les philosophes, peu contents de raisons si faibles pour couvrir de si +tranges absurdits qui dshonoraient le paganisme, et dont ils +rougissaient en secret, ont imagin, surtout depuis l'tablissement du +christianisme, une troisime raison du culte que les gyptiens rendaient +aux animaux, et on dit que ce n'tait pas ces animaux, mais aux dieux, +dont ils taient les symboles, que se terminait ce culte. [Marge: Pag. +382.] Les philosophes, dit Plutarque dans le trait mme o il examine +ce qui regarde les deux divinits les plus clbres de l'gypte, Isis et +Osiris, les philosophes honorent l'image de Dieu, quelque part qu'elle +se montre, mme dans les tres qui sont sans vie, bien plus encore par +consquent dans ceux qui sont anims. On doit donc approuver, non ceux +qui adorent ces cratures, mais ceux qui, par elles, remontent jusqu' +la Divinit. On les doit regarder comme autant de miroirs que nous +fournit la nature, dans lesquels la Divinit se peint d'une manire +clatante; ou comme autant d'instruments dont elle se sert pour faire +clore au-dehors son incomprhensible sagesse. Quand donc, pour embellir +des statues, on entasserait dans un mme endroit tout l'or et toutes les +pierreries du monde, ce n'est point ces statues qu'il faudrait +rapporter son culte; car la Divinit n'existe point dans des couleurs +artistement dispenses, ni dans une matire fragile, destitue [Marge: +Pag. 377 et 378.] de mouvement et de sentiment. Plutarque dit, dans le +mme trait, que comme le soleil, la lune, le ciel, la terre, la mer, +sont communs tous les hommes, mais ont des noms diffrents, selon la +diffrence des nations et des langages, ainsi, quoiqu'il n'y ait qu'une +divinit unique et une providence unique qui gouverne l'univers, et qui +a sous elle diffrents ministres subalternes, on donne cette divinit, +qui est la mme, diffrents noms, et on lui rend diffrents honneurs, +selon les lois et les coutumes de chaque pays. + +Ces rflexions, qui prsentent ce qu'on peut dire de plus raisonnable +pour justifier le culte idoltre, taient-elles bien propres en +couvrir le ridicule? tait-ce relever dignement les attributs divins, +que de les vouloir faire admirer et d'en chercher l'image dans les btes +les plus viles et les plus mprisables, dans un crocodile, dans un +serpent, dans un chat? N'tait-ce pas plutt dgrader et avilir la +Divinit, dont les plus stupides ont ordinairement une ide tout +autrement grande et auguste? + +Encore ces philosophes n'taient-ils pas toujours si fidles remonter +des tres sensibles leur auteur invisible. [Marge: Rom. cap. 1, v. +21-25.] L'criture nous apprend que ces prtendus sages ont mrit, par +leur orgueil et par leur ingratitude, d'tre livrs un sens rprouv, +et de devenir _plus_ fous _que le peuple_, pour avoir chang la gloire +du Dieu incorruptible en l'image de btes quatre pieds, d'oiseaux et +de reptiles, et pour avoir ador la crature la place du Crateur. + +Pour faire voir ce qu'tait l'homme par lui-mme, Dieu a permis que le +pays de toute la terre, o la sagesse humaine avait t porte au plus +haut degr, ft aussi le thtre de l'idoltrie la plus grossire et la +plus ridicule; et, d'un autre ct, pour faire voir ce que peut la force +toute-puissante de sa grce, il a converti les affreux dserts d'gypte +en un paradis terrestre, en les peuplant, dans le temps marqu par sa +providence, d'une troupe innombrable d'illustres solitaires, qui, par la +ferveur de leur pit et l'austrit de leur pnitence, ont fait tant +d'honneur au christianisme. Je ne puis m'empcher d'en rapporter un +clbre exemple, et j'espre que le lecteur me pardonnera cette espce +de digression. + +[Marge: Tom. 5, p. 23 et 26.] La grande merveille de la basse Thbade, +dit M. l'abb Fleury dans son Histoire ecclsiastique, tait la ville +d'Oxirinque[99]. Elle tait peuple de moines dedans et dehors, en sorte +qu'il y en avait plus que d'autres habitants. Les btiments publics et +les temples d'idoles avaient t convertis en monastres; et on en +voyait par toute la ville plus que de maisons particulires. Les moines +logeaient jusque sur les portes et dans les tours. Il y avait douze +glises pour les assembles du peuple, sans compter les oratoires des +monastres. Cette ville avait vingt mille vierges et dix mille moines: +on y entendait jour et nuit retentir de tous cts les louanges de Dieu. +Il y avait, par ordre des magistrats, des sentinelles aux portes pour +dcouvrir les trangers et les pauvres; et c'tait qui les retiendrait +le premier pour exercer envers eux l'hospitalit. + +[Note 99: -prsent Behnc.--L.] + + II. _Crmonies des funrailles._ + +Il me reste rapporter en abrg les crmonies des funrailles. + +Le respect que tous les peuples ont eu dans tous les temps pour les +corps morts, et les soins religieux qu'ils ont toujours pris des +tombeaux, semblent insinuer la persuasion o l'on tait que ces corps +n'y taient mis qu'en dpt. + +Nous avons dj observ, en parlant des pyramides, avec quelle +magnificence taient construits les spulcres de l'gypte. C'est +qu'outre qu'on les rigeait comme des monuments sacrs, pour porter aux +sicles futurs la mmoire des grands princes, on les regardait encore +comme des demeures o les corps devaient sjourner pendant le cours +d'une longue suite de sicles; au lieu que les maisons taient appeles +des [Marge: Diod. lib. 1, pag. 47.] _htelleries_, o l'on n'tait qu'en +passant, et pendant une vie trop courte pour s'y attacher. + +Quand quelqu'un tait mort dans une famille, tous les parents et tous +les amis quittaient leurs habits ordinaires pour en prendre de lugubres, +et s'abstenaient du bain, du vin, et de tout mets exquis. Le deuil +durait quarante ou soixante et dix jours, apparemment selon la qualit +des personnes. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 85, etc. Diod. lib. 1, pag. 81.] Il y avait +trois manires d'embaumer les corps. La plus magnifique tait pour les +personnes les plus considrables; et la dpense montait un talent +d'argent, c'est--dire trois mille cus.[A] [Marge A: 5500 f.--L.] + +Plusieurs ministres taient employs cette crmonie. Les uns vidaient +la cervelle par les narines, avec un ferrement fait exprs pour cela; +d'autres vidaient les entrailles et les intestins, en faisant au ct +une ouverture avec une pierre d'thiopie tranchante comme un rasoir; +puis ils remplissaient ces vides de parfums et de diverses drogues +odorifrantes. Comme cette vacuation, accompagne ncessairement de +quelques dissections, semblait avoir quelque chose de violent et +d'inhumain, ceux qui y avaient travaill prenaient la fuite quand +l'opration tait acheve, et taient poursuivis coups de pierres par +les assistants. On traitait fort honorablement ceux qui taient chargs +d'embaumer le corps. Ils le remplissaient de myrrhe, de cannelle, et de +toutes sortes d'aromates. Aprs un certain temps ils l'enveloppaient de +bandelettes de lin trs-fines[100], qu'ils collaient ensemble avec une +espce de gomme fort dlie, et qu'ils enduisaient encore des parfums +les plus exquis. Par ce moyen on prtend que la figure entire du corps, +les traits mme du visage, et jusqu'aux poils des paupires et des +sourcils, se conservaient parfaitement. Quand le corps avait t ainsi +embaum, on le rendait aux parents, qui l'enfermaient dans une espce +d'armoire ouverte, faite sur la mesure du mort; puis ils le plaaient +debout et droit contre la muraille, soit dans leurs tombeaux, s'ils en +avaient, soit dans leurs maisons. C'est ce qu'on appelle _momies_. Il en +vient encore tous les jours d'gypte, et plusieurs curieux en conservent +dans leurs cabinets. On voit par l quel soin les gyptiens prenaient +des corps morts. Leur reconnaissance envers leurs parents tait +immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs anctres, se +souvenaient de leurs vertus, que le public avait reconnues, et +s'excitaient aimer les lois qu'ils leur avaient laisses. On reconnat +dans les funrailles de Joseph en gypte une partie des crmonies dont +je viens de parler. + +[Note 100: Ou plutt de coton, qui est le _byssus_ dont parle +Hrodote (LARCHER, tom. II, pag. 357).--L.] + +J'ai dit que le public avait reconnu les vertus des morts, parce +qu'avant que d'tre admis dans l'asyle sacr des tombeaux, il fallait +qu'ils subissent un jugement solennel. Et cette circonstance des +funrailles chez les gyptiens est une des choses les plus remarquables +qui se trouvent dans l'histoire ancienne. + +C'tait, chez les paens, une consolation en mourant de laisser son nom +en estime parmi les hommes; et ils croyaient que de tous les biens +humains c'est le seul que la mort ne peut nous ravir. Mais il n'tait +pas permis en gypte de louer indiffremment tous les morts; il fallait +avoir cet honneur par un jugement public. L'assemble des juges se +tenait au-del d'un lac, qu'ils passaient dans une barque. Celui qui la +conduisait s'appelait en langue gyptienne _Charon_; et c'est sur cela +que les Grecs, instruits par Orphe, qui avait t en gypte, ont +invent leur fable de la barque de Charon. Aussitt qu'un homme tait +mort, on l'amenait en jugement. L'accusateur public tait cout[101]. +S'il prouvait que la conduite du mort et t mauvaise, on en condamnait +la mmoire, et il tait priv de la spulture. Le peuple admirait le +pouvoir des lois, qui s'tendait jusqu'aprs la mort; et chacun, touch +de l'exemple, craignait de dshonorer sa mmoire et sa famille. Que si +le mort n'tait convaincu d'aucune faute, on l'ensevelissait +honorablement. + +[Note 101: Diodore de Sicile (I, 92), d'o ceci est tir, ne parle +point d'_accusateur public_; il dit: _La loi permettait qui le voulait +de venir l'accuser_.--L.] + +Ce qu'il y avait de plus tonnant dans cette enqute publique tablie +contre les morts, c'est que le trne mme n'en mettait pas couvert. +Les rois taient pargns pendant leur vie, le repos public le voulait +ainsi; mais ils n'taient pas exempts du jugement qu'il fallait subir +aprs la mort, et quelques-uns ont t privs de la spulture. Il se +passait quelque chose de semblable chez les Isralites. Nous voyons dans +l'criture que les mchants rois n'taient point ensevelis dans les +tombeaux de leurs anctres. Par l ils apprenaient que, si leur majest +les met pendant leur vie au-dessus des jugements humains, ils y +reviennent enfin quand la mort les a gals aux autres hommes. + +Lors donc que le jugement qui avait t prononc se trouvait favorable +au mort, on procdait aux crmonies de l'inhumation. On faisait son +pangyrique, mais sans y rien mler de sa naissance; toute l'gypte +tait cense noble. On ne comptait pour louanges solides et vritables, +que celles qui taient rendues au mrite personnel du mort. On le louait +de ce que, dans sa jeunesse, il avait eu une excellente ducation, et de +ce que, dans un ge plus avanc, il avait cultiv la pit l'gard des +dieux, la justice envers les hommes, la douceur, la modestie, la +retenue, et toutes les autres vertus qui font l'homme de bien. Alors +tout le peuple applaudissait, et donnait aussi des louanges magnifiques +au mort, comme devant tre associ pour toujours la compagnie des +hommes vertueux dans le royaume de Pluton. + +En finissant l'article qui regarde les crmonies des funrailles, il +n'est pas hors de propos de faire remarquer aux jeunes gens les manires +diffrentes dont en usaient les anciens l'gard des corps morts. Les +uns, comme nous l'avons dj dit des gyptiens, aprs les avoir +embaums, les exposaient en vue, et en conservaient le spectacle. +D'autres les brlaient sur un bcher; et cette coutume tait en usage +chez les Romains. D'autres enfin les dposaient dans la terre. + +Le soin de conserver les corps sans les cacher dans les tombeaux parat +injurieux l'humanit en gnral, et aux personnes en particulier que +l'on prtend ainsi respecter; parce qu'il rend leur humiliation et leur +difformit visibles, et, quelque soin qu'on en puisse prendre, n'offre +aux spectateurs que de tristes et d'affreux restes de leurs visages. La +coutume de brler les morts a quelque chose de cruel et de barbare, en +se htant de dtruire ce qui reste des personnes les plus chres. Celle +d'enterrer les morts est certainement la plus ancienne et la plus +religieuse. Elle remet la terre ce qui en a t tir, et nous prpare + croire que le corps, qui en a t form une premire fois, pourra bien +en tre tir une seconde. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE III. + + DES SOLDATS ET DE LA GUERRE. + +[Marge: [Herod. 2, c. 168.]] La profession militaire tait en grand +honneur dans l'gypte. Aprs les familles sacerdotales, celles qu'on +estimait les plus illustres taient, comme parmi nous, les familles +destines aux armes. On ne se contentait pas de les honorer, on les +rcompensait libralement. Les soldats avaient douze _aroures_, exemptes +de tout tribut et de toute imposition[102]. L'_aroure_ tait une portion +de terre labourable, qui rpondait peu prs la moiti d'un de nos +arpents. Outre ce privilge, on fournissait par jour chacun d'eux[103] +cinq livres de pain, deux livres de viande, et une pinte de vin[104]. +C'tait de quoi nourrir une partie de leur famille. Par l on les +rendait plus affectionns et plus courageux; et l'on trouvait, remarque +Diodore, que c'et t manquer contre les rgles, [Marge: Lib. 1, p. +67.] non-seulement de la saine politique, mais du bon sens, que de +confier la dfense et la sret de l'tat des gens qui n'auraient eu +aucun intrt sa conservation. + +[Marge: Herod. l. 2, c. 164-168.] Quatre cent mille soldats[105] que +l'gypte entretenait continuellement taient ceux de ses citoyens +qu'elle exerait avec le plus de soin. On les prparait aux fatigues de +la guerre par une ducation mle et robuste. Il y a un art de former les +corps aussi-bien que les esprits. Cet art, que notre nonchalance nous a +fait perdre, tait bien connu des anciens, et l'gypte l'avait trouv. +La course pied, la course cheval, la course dans les chariots, se +faisaient en gypte avec une adresse admirable; et il n'y avait point +dans tout l'univers de [Marge: Cant. 1, 8, Isai. 36, 9.] meilleurs +hommes de cheval que les gyptiens. L'criture vante en plusieurs +endroits leur cavalerie. + +[Note 102: L'aroure, selon Hrodote (II, 168), et Philon (_Opp._, p. +224, 225), tait un carr de 100 coudes (52 mtres 7) de ct, +consquemment de 10,000 coudes de surface, c'est--dire de 27 ares 77 +centiares (ou 54 perches de l'arpent de Paris).--L.] + +[Note 103: Ceci n'est point exact. Ces fournitures, selon Hrodote +(II, 168), n'avaient lieu que pour les 2,000 soldats auxquels tous les +ans on confiait la garde du roi: elles ne leur taient faites que +pendant leur service.--L.] + +[Note 104: Le texte porte: _quatre arustres de vin_. L'arustre, +selon Hsychius, est gale au cotyle; et le cotyle, selon Paucton, vaut +0,24 de la pinte de Paris: les 4 arustres reviennent donc 0,96 d'une +pinte.--L.] + +[Note 105: Hrodote dit 410,000 (II, 165, 166).--L.] + +Les lois de la milice se conservaient aisment parmi eux, parce que les +pres les apprenaient leurs enfants; car la profession de la guerre +passait de pre en fils [Marge: [Herod. 2, 166.]] comme les autres. On +attachait seulement une note d'infamie ceux qui prenaient la fuite +dans le combat, [Marge: Diod. p. 70.] ou qui faisaient paratre de la +lchet, parce qu'on aimait mieux les retenir par un motif d'honneur que +par la crainte du chtiment. + +Je ne veux pas dire pourtant que l'gypte ait t guerrire. On a beau +avoir des troupes rgles et entretenues, on a beau les exercer +l'ombre dans les travaux militaires et parmi les images des combats, il +n'y a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent les +hommes guerriers. L'gypte aimait la paix parce qu'elle aimait la +justice, et n'avait de soldats que pour sa dfense. Contente de son +pays, o tout abondait, elle ne songeait point faire des conqutes. +Elle s'tendait d'une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute la +terre, et avec elles la politesse et les lois. Elle rgnait par la +sagesse de ses conseils et par la supriorit de ses connaissances; et +cet empire d'esprit lui parut plus noble et plus glorieux que celui +qu'on tablit par les armes. Elle a cependant form d'illustres +conqurants; et nous en parlerons dans la suite, quand nous traiterons +de l'histoire de ses rois. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE IV. + + DE CE QUI REGARDE LES SCIENCES ET LES ARTS. + +Les gyptiens avaient l'esprit inventif, mais ils le tournaient aux +choses utiles. Leurs Mercures ont rempli l'gypte d'inventions +merveilleuses, et ne lui avaient presque rien laiss ignorer de ce qui +pouvait contribuer perfectionner l'esprit et rendre la vie commode +et heureuse. Les inventeurs de choses utiles recevaient, et de leur +vivant, et aprs leur mort, de dignes rcompenses de leurs travaux. +C'est ce qui a consacr les livres de leurs deux Mercures, et les a fait +regarder comme des livres divins. Le premier de tous les peuples o l'on +voie des bibliothques est celui d'gypte. Le titre qu'on leur donnait +inspirait l'envie d'y entrer et d'en pntrer les secrets: [Marge: +[Grec: Psychs iatreion.]] on les appelait le _trsor des remdes de +l'ame_. Elle s'y gurissait de l'ignorance, la plus dangereuse de ses +maladies, et la source de toutes les autres. + +Comme leur pays tait uni, et leur ciel toujours pur et sans nuages, ils +ont t des premiers observer le cours des astres. Ces observations +les ont conduits rgler le cours[106] de l'anne sur celui du soleil; +car chez eux, comme le remarque Diodore, dans les temps les plus +reculs, l'anne tait compose de trois cent soixante-cinq jours et six +heures. + +[Note 106: On ne sera pas surpris que les gyptiens, les plus +anciens observateurs du monde, soient parvenus cette connaissance, si +l'on fait rflexion que l'anne lunaire, dont se servaient les Grecs et +les Romains, tout incommode et tout informe qu'elle parat, supposait +nanmoins la connaissance de l'anne solaire, telle que Diodore de +Sicile l'attribue aux gyptiens. On verra du premier coup-d'oeil, en +calculant leurs intercalations, que ceux qui avaient t les auteurs de +cette forme d'anne avaient su qu'aux trois cent soixante-cinq jours il +fallait ajouter quelques heures pour se retrouver avec le soleil. Ils se +trompaient seulement en ce qu'ils croyaient que c'tait six heures +juste, au lieu qu'il s'en faut prs de onze minutes. + += On doit observer que les gyptiens, dans l'usage ordinaire, ne se +servaient que de l'anne _vague_ de 365 jours: elle tait trop courte de +6 heures (d'aprs la dure qu'ils supposaient l'anne). Le +commencement de l'anne rtrogradait donc tous les ans de 6 heures, ou +de 1/4 de jour, et aprs une priode de 4 fois 365 ans, ou de 1461 +annes vagues, qui ne faisaient que 1460 annes juliennes de 365 jours 6 +heures, l'anne recommenait -peu-prs au mme point; c'est ce qu'on +appelle la _priode caniculaire_. L'usage de cette anne _vague_ +subsista en gypte bien long-temps aprs l'introduction de l'anne +julienne dans l'usage civil. + +Il parat certain, quoi qu'on en ait dit, que les prtres de Thbes et +d'Hliopolis, connaissaient et pratiquaient, avant l'arrive des +Romains, l'anne bissextile de 365 jours 6 heures, avec l'intercalation +d'un jour tous les 4 ans; il l'est galement que Jules Csar en fit +l'anne commune chez les Alexandrins. Cette anne commenait le 1er +thot, qui rpond au 29 aot.--L.] + +Pour reconnatre leurs terres, couvertes tous les ans par le dbordement +du Nil, les gyptiens ont t obligs de recourir l'arpentage, qui +leur a bientt appris la gomtrie[107]. Ils taient grands observateurs +de la nature, qui, dans un pays si serein, et sous un soleil si ardent, +tait forte et fconde. C'est aussi ce qui leur a fait inventer ou +perfectionner la mdecine. + +[Note 107: On a la preuve que les gyptiens, force de recommencer +la mesure des terres, taient parvenus connatre les dimensions de +leur pays avec une singulire exactitude; et mme qu'ils avaient acquis +une connaissance assez prcise de la grandeur d'un degr terrestre. Il y +a lieu de croire que les cartes gographiques ne leur taient point +inconnues; on a vu plus haut (pag. 20, n. 1), qu'ils savaient tracer une +ligne mridienne avec une exactitude surprenante.--L.] + +On n'abandonnait point au caprice des mdecins la manire de traiter les +malades. Ils avaient des rgles fixes, qu'ils taient obligs de suivre; +et ces rgles taient les observations anciennes des habiles matres, +qui taient consignes dans les livres sacrs. En les suivant, ils ne +rpondaient point du succs: autrement, on les en rendait responsables, +et il y avait contre eux peine de mort. Cette loi tait utile pour +rprimer la tmrit des charlatans, mais pouvait tre un obstacle aux +nouvelles dcouvertes et la perfection de l'art. [Marge: Lib. 2, c. +84.] Chaque mdecin, si l'on en croit Hrodote, se renfermait dans la +cure d'une seule espce de maladie: les uns pour les yeux, d'autres pour +les dents, et ainsi du reste. + +Ce que nous avons dit des pyramides, du labyrinthe, de ce nombre infini +d'oblisques, de temples, de palais, dont on admire encore les prcieux +restes dans toute l'gypte, et dans lesquels brillaient l'envi la +magnificence des princes qui les avaient construits, l'habilet des +ouvriers qui y avaient t employs, la richesse des ornements qui y +taient rpandus, la justesse des proportions et des symtries qui en +faisaient la plus grande beaut; ouvrages dans plusieurs desquels s'est +conserve jusqu' nous la vivacit mme des couleurs malgr l'injure du +temps, qui amortit et consume tout la longue: tout cela, dis-je, +montre quel point de perfection [Marge: Diod. l. 1, pag. 73.] l'gypte +avait port l'architecture, la peinture, la sculpture, et tous les +autres arts[108]. + +[Note 108: Voici le rsum de ce que les nouvelles dcouvertes en +gypte ont fait connatre sur l'tat de l'industrie et des arts chez les +anciens gyptiens. + +Ils fabriquaient des toiles de lin aussi belles et aussi fines que les +ntres: on trouve, dans les enveloppes des momies, des toiles de coton +d'une finesse gale celle de notre mousseline, et d'un tissu +trs-fort; et l'on voit par quelques-unes de leurs peintures qu'ils +savaient faire des tissus aussi transparents que nos gazes, nos linons, +ou mme que nos tulles. + +L'art de tanner le cuir leur tait parfaitement connu; de mme que celui +de le teindre en diverses couleurs, comme nos maroquins; et d'y imprimer +des figures. + +Ils savaient fabriquer aussi une sorte de verre grossier, avec lequel +ils faisaient des colliers et autres ornements. + +L'art d'mailler, et celui de la dorure, taient ports chez eux un +haut degr de perfection: ils savaient rduire l'or en feuilles aussi +minces que les ntres; et possdaient une composition mtallique +semblable notre plomb, mais un peu plus molle. + +Ils avaient port fort loin l'art de vernir: la beaut de la couverte de +leurs poteries, n'a point t surpasse, peut-tre mme gale par les +modernes. + +La peinture n'a jamais t trs-perfectionne par eux; ils paraissent +avoir toujours ignor l'art de donner du relief aux figures par le +mlange des clairs et de l'ombre: mais ils disposaient les couleurs avec +intelligence; et le trait, dans leurs beaux ouvrages, est d'une +hardiesse et d'une puret extraordinaires. Du reste, ils n'entendaient +rien la perspective: et presque tous leurs dessins ne prsentent les +objets que de profil: l'uniformit des attitudes et des poses montre +assez qu'en peinture comme en sculpture les artistes gyptiens taient +forcs de ne point s'carter d'un certain style de convention, qui s'est +conserv jusques sous les derniers empereurs romains. + +Il en tait de mme de l'architecture; trs-remarquable par la grandeur +des masses, par la majest de l'ensemble, par le grandiose qui en +caractrise tous les dtails, elle tait lourde, sans got dans la +disposition des parties, dans le choix des ornements: il parat que ds +les plus anciens temps, ils l'ont porte au plus haut degr qu'il leur +tait donn d'atteindre; et qu'elle n'a prouv presque aucun +perfectionnement sensible, dans les sicles postrieurs.--L.] + +Ils ne faisaient pas grand cas ni de cette partie de la gymnastique ou +palestre, qui ne tendait point procurer au corps une force solide et +une sant robuste[109]; ni de la musique, qu'ils regardaient comme une +occupation non-seulement inutile, mais dangereuse, et propre seulement +amollir les esprits[110]. + +[Note 109: [Grec: Tn de mousikn nomizousin ou monon achrson +uparchein, alla kai blaberan, s an ekthlynousan tas tn andrn +psychas]. [Diod. 1, 81.]] + +[Note 110: Il faut entendre de mme ce que cet auteur (Diodore de +Sicile), dit touchant la musique. Celle qu'il fait mpriser aux +gyptiens, comme capable de ramollir les courages, tait sans doute +cette musique molle et effmine qui n'inspire que les plaisirs et une +fausse tendresse; car, pour cette musique gnreuse dont les nobles +accords lvent l'esprit et le coeur, les gyptiens n'avaient garde de +la mpriser, puisque, selon Diodore mme, leur Mercure l'avait invente, +et avait aussi invent le plus grave des instruments de musique. Dans la +procession solennelle des gyptiens, o l'on portait en crmonie le +livre de Trismgiste, on voit marcher la tte le chantre tenant en +main un symbole de la musique (je ne sais pas ce que c'est), et le livre +des hymnes sacrs. Cette excellente observation de Bossuet modifie +suffisamment ce que l'assertion de Rollin pouvait prsenter de +fautif.--L.] + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE V + + DES LABOUREURS, DES PASTEURS, DES ARTISANS. + +[Marge: Diod. l. 1, pag. 67, 68.] Les laboureurs, les pasteurs, les +artisans, qui formaient les trois conditions du bas tage en gypte, ne +laissaient pas d'y tre fort estims, surtout les laboureurs et les +pasteurs. Il fallait qu'il y et des emplois et des personnes plus +considrables, comme il faut qu'il y ait des yeux dans le corps; mais +leur clat ne fait pas mpriser les bras, les mains, les jambes, ni les +parties les plus basses. Ainsi, parmi les gyptiens, les prtres, les +soldats, les savants, avaient des marques d'honneur particulires; mais +tous les mtiers, jusqu'aux moindres, taient en estime, parce qu'on ne +croyait pas pouvoir sans crime mpriser des citoyens dont les travaux, +quels qu'ils fussent, contribuaient au bien public. + +Une autre raison suprieure leur avait pu d'abord inspirer ces +sentiments d'quit et de modration, qu'ils conservrent long-temps. +Comme ils descendaient tous d'un mme pre, qui tait Cham, le souvenir +de cette origine commune, encore rcente, tant prsent l'esprit de +tous dans les premiers sicles, tablit parmi eux une espce d'galit +qui leur faisait dire que toute l'gypte tait noble. En effet la +diffrence des conditions, et le mpris qu'on fait de celles qui +paraissent les plus basses, ne vient que de l'loignement de la tige +commune, qui fait oublier que le dernier des roturiers, si l'on veut +remonter la source, descend d'une famille aussi noble que les plus +grands seigneurs. + +Quoi qu'il en soit, en gypte nulle profession n'tait regarde comme +basse et sordide. Par ce moyen tous les arts venaient leur perfection. +L'honneur, qui les nourrit, se mlait partout. La loi assignait chacun +son emploi, qui se perptuait de pre en fils. On ne pouvait ni en avoir +deux, ni changer de profession. On faisait mieux ce qu'on avait toujours +vu faire, et quoi on s'tait uniquement exerc ds son enfance; et +chacun, ajoutant sa propre exprience celle de ses anctres, avait +bien plus de facilit exceller dans son art. D'ailleurs cette coutume +salutaire, tablie anciennement dans la nation et dans le pays, +teignait toute ambition mal entendue, et faisait que chacun demeurait +content dans son tat, sans aspirer, par des vues d'intrt, de vanit +ou de lgret, un plus haut rang. + +C'tait l la source d'une infinit d'inventions singulires que chacun +imaginait dans son art pour le conduire sa perfection, et pour +contribuer ainsi aux commodits de la vie et la facilit du commerce. +[Marge: Diod. l. 1, pag. 67.] J'avais d'abord regard comme une fable ce +que Diodore rapporte de l'industrie des gyptiens, qui savaient, par une +fcondit artificielle, faire clore des poulets sans faire couver les +oeufs par des poules[111]; mais tous les voyageurs modernes attestent la +vrit de ce fait, qui mrite certainement d'tre observ, et que l'on +dit aussi n'tre pas inconnu en Europe. Selon leurs relations, les +gyptiens mettent les oeufs dans des fours auxquels ils savent donner un +degr de chaleur si tempr, et qui se rapporte si bien la chaleur +naturelle des poules, que les poulets qui en viennent sont aussi forts +que ceux qui sont couvs l'ordinaire. Le temps propre cette +opration est depuis la fin de dcembre jusqu' la fin d'avril, la +chaleur tant excessive en gypte tout le reste de l'anne. Pendant ces +quatre mois ils font couver plus de trois cent mille oeufs, qui ne +russissent pas tous, la vrit, mais qui ne laissent pas de fournir +peu de frais une quantit prodigieuse de volailles. L'habilet consiste + donner aux fours un degr de chaleur convenable, et qui ne passe pas +une certaine mesure. On emploie environ dix jours pour chauffer ces +fours, et autant peu prs pour faire clore les oeufs. C'est une chose +divertissante, disent les relations, que de voir clore ces poulets, +dont les uns ne montrent que la tte, les autres sortent de la moiti du +corps, et les autres tout--fait; et, ds qu'ils sont sortis, ils +courent au travers de ces oeufs; [Marge: Tom. 2, pag. 64. Lib. 10, c. +54.] ce qui fait un vrai plaisir. On peut voir, dans les Voyages de +Corneille LeBruyn, ce que les diffrents voyageurs ont crit sur ce +sujet. Pline en fait aussi mention; mais il parat qu'au lieu de fours +les gyptiens anciennement [Marge: [V. pl. haut, p. 80.]] faisaient +clore les oeufs dans du fumier. + +[Note 111: Le premier auteur qui en fait mention est Aristote +(_Hist. Anim._ VI, c. 2). Antigone de Caryste (_Hist. Mirab._, c. 104), +Pline (x, c. 54), s'accordent dire, d'aprs lui, que ces oeufs taient +mis dans du fumier. Le procd actuellement en usage parat avoir t +inconnu des anciens gyptiens, au moins jusqu' l'an 133 de J.C. +(Vopisc. _in Saturn._) Pline, il est vrai, parle, comme nouvellement +invent, d'un procd analogue celui des gyptiens modernes (X, c. +55); mais il ne dit point que cette invention et t faite en +gypte.--L.] + +J'ai dit que les laboureurs sur-tout, et ceux qui prenaient soin des +troupeaux, taient fort considrs en gypte, l'exception de quelques +contres, o les derniers n'taient point soufferts. En effet c'est +ces deux professions qu'elle devait ses richesses et son opulence. C'est +une chose tonnante de voir ce que le travail et l'adresse des gyptiens +tiraient d'un pays dont l'tendue n'tait pas fort considrable, mais +dont le fonds tait devenu, par le bienfait du Nil et par l'industrie +laborieuse des habitants, d'une merveilleuse fcondit. + +Il en sera toujours ainsi de tout royaume o l'attention de ceux qui +gouvernent sera tourne vers le bien public. La culture des terres et la +nourriture des animaux seront une source inpuisable de biens et +d'avantages par-tout o, comme en gypte, on se fera un devoir de les +soutenir et de les protger par principe d'tat et de politique: et +c'est un grand malheur qu'elles soient tombes maintenant dans un mpris +gnral, quoique ce soient elles qui fournissent les besoins et mme les +dlices de la vie toutes les conditions que nous regardons comme +releves. Car, dit M. l'abb Fleury dans son admirable livre des +Moeurs des Isralites, o il examine fond la matire que je traite, +c'est le paysan qui nourrit les bourgeois, les officiers de justice et +de finance, les gentilshommes, les ecclsiastiques; et, de quelque +dtour que l'on se serve pour convertir l'argent en denres, ou les +denres en argent, il faut toujours que tout revienne aux fruits de la +terre et aux animaux qu'elle nourrit. Cependant, quand nous comparons +ensemble tous ces diffrents degrs d conditions, nous mettons au +dernier rang ceux qui travaillent la campagne; et plusieurs estiment +plus de gros bourgeois inutiles, sans force de corps, sans industrie, +sans aucun mrite, parce qu'ayant plus d'argent ils mnent une vie plus +commode et plus dlicieuse. + +Mais, si nous imaginions un pays o la diffrence des conditions ne ft +pas si grande; o vivre noblement ne ft pas vivre sans rien faire, mais +conserver soigneusement sa libert, c'est--dire n'tre sujet qu'aux +lois et la puissance publique, subsister de son fonds sans dpendre de +personne, et se contenter de peu plutt que de faire quelque bassesse +pour s'enrichir; un pays o l'on mprist l'oisivet, la mollesse et +l'ignorance des choses ncessaires pour la vie, et o l'on ft moins de +cas du plaisir que de la sant et de la force du corps, en ce pays-l il +serait bien plus honnte de labourer ou de garder un troupeau que de +jouer ou se promener toute la vie. Or il ne faut point recourir la +rpublique de Platon pour trouver des hommes en cet tat. C'est ainsi +qu'a vcu la plus grande partie du monde pendant prs de quatre mille +ans, non-seulement les Isralites, mais les gyptiens, les Grecs, les +Romains, c'est--dire les nations les plus polices, les plus sages, les +plus guerrires, les plus claires en tout genre. Elles nous apprennent +toutes le cas que nous devrions faire de la culture des terres et du +soin des troupeaux: dont l'une, sans parler du chanvre et du lin d'o +l'on tire les toiles, nous fournit, par les grains, les fruits, les +lgumes, une nourriture non-seulement abondante, mais dlicieuse; et +l'autre, outre les viandes exquises dont il couvre nos tables, met +presque seul en mouvement les manufactures et le commerce par le moyen +des cuirs et des toffes. + +L'intention des princes, pour l'ordinaire, et leur intrt certainement, +est qu'on mnage et qu'on favorise les gens de la campagne, qui +soutiennent la lettre le poids du jour et de la chaleur, et qui +supportent une grande partie des charges du royaume; mais les bonnes +intentions des princes sont souvent frustres par l'insatiable et +impitoyable avidit de ceux qui sont chargs du recouvrement de leurs +deniers. L'histoire nous a conserv une belle parole de Tibre ce +sujet: Un gouverneur du pays mme dont nous parlons ici, c'est--dire +[Marge: Diodor. [lis. Dio. Cassius] l. 57, p. 608.] de l'gypte, ayant +augment l'imposition annuelle que payait la province, sans doute pour +faire sa cour l'empereur, et lui ayant envoy une somme plus +considrable qu' l'ordinaire, Tibre, qui, dans ses premires annes, +pensait ou du moins parlait bien, lui rpondit que[112] _son intention +tait qu'on tondt ses brebis, et non pas qu'on les corcht_. + +[Note 112: [Grec: Keiresthai mou ta probata, all' ouk apoxyresthai +boulomai.]] + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE VI. + + DE LA FCONDIT DE L'GYPTE. + +Je ne parlerai ici que de quelques plantes particulires l'gypte, et +de l'abondance du bl qui y croissait. + +_Papyrus_[113]. C'est une plante qui pousse quantit de tiges +triangulaires, hautes de six ou sept coudes. [Marge: Plin. l. 13, c. +11.] Les anciens ont crit d'abord sur des feuilles de palmier, puis sur +des corces d'arbre, d'o est venu le mot _liber_: aprs cela sur des +tablettes enduites de cire, o l'on imprimait les caractres avec un +poinon qui avait un bout aigu pour crire, et l'autre plat pour +effacer: ce qui a donn lieu cette expression d'Horace, [Marge: Satir. +10, lib. 1 [v. 72.]] + + Sp stylum vertas, iterm qu digna legi sint + Scripturus. + +qui signifie que, pour faire un bon ouvrage, il faut beaucoup effacer, +beaucoup corriger. Enfin on introduisit l'usage du papier. C'tait des +feuilles propres crire, faites de l'corce de la plante dont nous +parlons, _papyrus_, appele autrement _byblus_: [Marge: Lucan. [Pharsal. +III, v. 222.]] + + Nondum flumineas Memphis contexere byblos + Nuverat. + +[Note 113: Pour les diffrents usages du papyrus, voyez une +dissertation de M. de Caylus (_Acadm. Insc._ tom. XXVI, pag. 267).--L.] + +Merveilleuse invention[114], dit Pline, qui est d'un si grand usage dans +la vie, qui fixe la mmoire des faits, et qui immortalise les hommes! +Varron l'attribue Alexandre-le-Grand, lorsqu'il btit Alexandrie: mais +elle est bien plus ancienne que lui; il ne fit que la rendre plus +commune. Le mme Pline ajoute qu'Eumne, roi de Pergame, substitua le +parchemin au papier, par jalousie contre Ptolme, roi d'gypte, se +piquant de l'emporter par ce moyen sur sa bibliothque, dont les livres +n'taient que de papier. Le parchemin est une peau de mouton ou de +blier prpare pour crire; on l'appelle _pergamenum_, cause qu'il a +t invent par les rois de Pergame. Tous les anciens manuscrits sont +sur du parchemin, ou sur du vlin, qui est une peau de veau plus +dlicate que le parchemin ordinaire. C'est une chose curieuse de voir +comment notre papier, qui est si blanc et si fin, se fait de vieux +haillons et de sales chiffons qu'on ramasse dans les rues. La plante +nomme _papyrus_ servait aussi faire des voiles de vaisseau, des +cordages, des habits, des couvertures, etc. + +[Note 114: Postea promiscu patuit usus rei, qu constat +immortalitas hominum... Chart usu maxim humanitas constat in +memoria.] + +[Marge: Plin. l. 19, cap. 1.] _Linum._ Le lin est une plante dont +l'corce est pleine de filets qui servent faire de la toile dlie. On +avait en gypte une adresse merveilleuse pour le prparer et le +travailler, les fils qu'on en tirait tant d'une si grande finesse, +qu'ils chappaient presque la vue. Les prtres n'y taient vtus que +de lin, et jamais de laine, et c'tait aussi l'habillement ordinaire des +personnes considrables. On en faisait un grand commerce, et il s'en +transportait beaucoup dans les pays trangers. Ce travail occupait un +grand nombre de personnes en gypte, sur-tout parmi les femmes, comme on +le voit dans l'endroit d'Isae o ce prophte menace l'gypte d'une +affreuse scheresse qui en fera cesser tous les travaux: [Marge: Is. 19, +9. Exod. 9, 31.] _Confundentur qui operabantur linum, pectentes et +texentes subtilia_. On voit aussi dans l'criture que l'un des effets de +la grle que Mose fit tomber en gypte fut de ruiner tout le lin qui +commenait dj monter en graine: c'tait au mois de mars. + +[Marge: Plin. _Ibid._] _Byssus._ C'tait une autre espce de lin[115], +extrmement fin et dli, qui tait souvent teint en pourpre. Il tait +fort cher, et il n'y avait que les gens riches et aiss qui s'en +vtissent. Pline, qui donne la premire place au lin incombustible, met +celui-ci aprs, et[116] dit qu'il servait la parure et l'ornement +des dames. Il parat, par l'criture sainte, que c'tait de l'gypte +[Marge: Ezech. 27] sur-tout qu'on tirait les toiles composes de cette +espce de lin: _byssus varia de gypto texta est tibi_. + +[Note 115: Forster (_de bysso_) et Larcher ont prouv que le byssus +tait le coton. (Voyez plus haut, p. 69.)--L.] + +[Note 116: Pioximus byssino, mulierum maxime deliciis... genito.] + +Je ne parle point du _lotus_, plante fort commune et fort estime en +gypte, dont la graine servait autrefois faire du pain[117]. Il y +avait un autre _lotus_ en Afrique, qui a donn son nom aux _lotophages_, +parce qu'ils [Marge: Odys. l. 9 v. 84-102.] vivaient du fruit de cet +arbre[118], fruit d'un got si dlicieux, s'il en faut croire Homre, +qu'il faisait oublier ceux qui en mangeaient toutes les douceurs de la +patrie, comme Ulysse l'prouva son retour de Troie. + +En gnral les lgumes et les fruits taient excellents en gypte, et +auraient pu[119], comme Pline le remarque, suffire seuls pour la +nourriture, tant la bont et l'abondance en taient grandes; et en effet +les ouvriers ne vivaient presque d'autre chose, comme on le voit dans +ceux qui travaillaient aux pyramides. + +[Note 117: Et dont on mangeait la racine. Le _lotus_ est une plante +aquatique, espce de _nympha_.--L.] + +[Note 118: Ce lotus est une espce de jujubier, selon M. +Desfontaines.--L.] + +[Note 119: gyptus frugum quidem fertilissima, sed ut prop sola +iis carere possit, tanta est ciborum ex herbis abundantia. (Plin., lib. +21, cap. 15.)] + +Outre ces richesses champtres, le Nil, par la pche et par la +nourriture des troupeaux, fournissait la table des gyptiens de poissons +exquis de toute espce, et de viandes trs-succulentes. C'est ce qui fit +regretter si fort l'gypte aux Isralites, quand ils se trouvrent dans +le dsert. [Marge: Num. 11, 4, 5.] _Qui nous donnera de la chair +manger?_ disaient-ils d'un ton plaintif et sditieux. _Nous nous +souvenons des poissons que nous mangions en gypte_ presque _pour rien. +Les concombres, les melons, les poireaux, les ognons et l'ail nous +reviennent dans l'esprit.... [Marge: Exod. 16, 5.] Nous tions assis +prs des marmites pleines de viandes, et nous mangions du pain tant que +nous voulions_. + +Mais la grande et l'incomparable richesse de l'gypte tait le bl, qui +la mettait en tat, mme dans des temps de famine presque universelle, +de nourrir tous les peuples voisins, comme cela arriva sous Joseph. Dans +les temps postrieurs elle fut toujours la ressource et le grenier le +plus assur de Rome et de Constantinople. On sait que la calomnie +invente contre saint Athanase, qui l'on imputait d'avoir menac +d'empcher l'avenir que l'on ne transportt du bl d'Alexandrie +Constantinople, fit entrer en fureur contre ce saint vque l'empereur +Constantin, parce qu'il savait que cette ville ne pouvait subsister sans +les convois d'gypte. C'est la mme raison qui porta toujours les +empereurs romains prendre un si grand soin de l'gypte, qu'ils +regardaient comme la mre nourricire de Rome. + +Cependant le mme fleuve qui a mis cette province en tat de nourrir et +de faire subsister les deux villes du monde les plus peuples, la +rduisait quelquefois elle-mme une affreuse famine; et il est +tonnant que la sage prvoyance de Joseph, qui, dans des temps +d'abondance, avait mis en rserve des bls pour des annes de strilit, +n'ait point appris ces politiques si vants se prcautionner par une +pareille industrie contre les varits et les incertitudes du Nil[120]. +Pline le jeune, dans le pangyrique de Trajan, nous fait une peinture +admirable de l'extrmit o la famine rduisit cette province sous cet +empereur, et de la gnreuse libralit qu'il fit paratre pour la +soulager. On ne sera pas fch d'en voir ici un extrait, qui rendra +moins les expressions que les penses. + +[Note 120: Snque nous apprend que, pendant deux annes +conscutives, dans la dixime et la onzime annes du rgne de +Clopatre, l'inondation du Nil trompa l'esprance des laboureurs; et que +ce malheur arriva pendant neuf annes, au tmoignage de Callimaque. +(Senec., _Qust. Natur._ IV, 2, 15.) Le passage de Callimaque, dont +Snque rappelle le sens, a t conserv par le grand tymologiste. On +le trouve dans l'dit. d'Ernesti (t. 1, p. 357).--L.] + +L'gypte, dit Pline, qui se glorifiait de n'avoir besoin, pour nourrir +et faire crotre ses grains, ni des pluies, ni du ciel, et qui se +croyait assure pour toujours de le disputer aux terres les plus +fertiles, fut condamne une scheresse inopine, et une funeste +strilit, parce que l'inondation du Nil, source et mesure certaine de +l'abondance, beaucoup moins tendue qu' l'ordinaire, avait laiss sec +la plupart des terres[121]. Pour-lors elle implora le secours du prince, +comme elle avait coutume d'attendre celui du fleuve. Le dlai ne dura +que ce qu'il fallut de temps au courrier pour porter Rome cette triste +nouvelle; et il semblait que ce malheur n'tait arriv que pour faire +paratre avec plus d'clat la bont de Csar[122]. C'tait une ancienne +et commune opinion, que notre ville ne pouvait subsister que par les +vivres qu'elle tirait d'gypte. Cette nation vaine et fastueuse se +vantait de nourrir, toute vaincue qu'elle tait, ses vainqueurs, d'avoir +leur sort entre ses mains, et de rgler par son fleuve leur bonne ou +mauvaise destine. Nous avons rendu au Nil ses moissons, et lui avons +renvoy ses convois: que l'gypte apprenne donc, par son exprience, +qu'elle ne nous est point ncessaire, mais qu'elle est notre esclave: +qu'elle sache que ce n'est pas tant des vivres qu'elle nous envoie qu'un +tribut qu'elle nous paie; et qu'elle n'oublie jamais que nous pouvons +bien nous passer de l'gypte, mais que l'gypte ne peut point se passer +de nous. C'en tait fait de cette province si fertile, si elle et +encore t libre. Elle a trouv un sauveur et un pre dans son matre. +tonne de voir ses greniers remplis sans le travail de ses laboureurs, +elle n'a su d'o lui pouvaient venir ces richesses trangres et +gratuites. La disette de peuples si loigns de nous, et secourus si +promptement, n'a servi qu' faire mieux sentir quel avantage c'est que +d'tre sous notre empire[123]. Le Nil a pu, dans d'autres temps, couvrir +d'une plus grande inondation les campagnes d'gypte, mais il n'a jamais +coul plus abondamment pour la gloire des Romains. Puisse le ciel, +content d'avoir mis une telle preuve et la patience des peuples, et +la bont du prince, rendre pour toujours l'gypte son ancienne +fcondit! + +[Note 121: Inundatione; id est ubertate regio fraudata, sic opem +Csaris invocavit, ut solet amnem suum.] + +[Note 122: Pererebuerat antiquitas, urbem nostram nisi opibus +gypti ali sustentarique non posse. Superbiebat ventosa et insolens +natio, qud victorem quidcm populum pasceret tamen, qudque in suo +flumine, in suis manibus, vel abundantia nostra vel fames esset. +Refudimus Nilo suas copias. Recepit frumenta qu miserat, deportatasque +messes revexit.] + +[Note 123: Nilus gypto quidem sp, sed glori nostr nunquam +largior fluxit.] + +Le reproche que Pline fait ici aux gyptiens, d'avoir une vaine et folle +complaisance dans les inondations de leur Nil, marque un de leurs +caractres les plus particuliers, et me fait souvenir d'un bel endroit +d'zchiel, o Dieu parle ainsi Pharaon, l'un de leurs rois: [Marge: +Ezech. 29, v. 3 et 9.] Je viens toi, grand dragon, qui te couches au +milieu de tes fleuves, et qui dis: Le fleuve est moi, c'est moi qui +l'ai fait, c'est moi-mme qui me suis cr. _Ecce ego ad te, Pharao, +rex gypti, draco magne, qui cubas in medio fluminum tuorum, et dicis: +Meus est fluvius, et ego feci eum, et ego feci memetipsum._ + +Dieu voyait dans le coeur de ce prince un orgueil insupportable, un +sentiment de scurit, de confiance dans les inondations du Nil, d'une +entire indpendance des influences du ciel, comme s'il n'et d les +heureux effets de cette inondation qu' ses soins et ses travaux, ou +ceux de ses prdcesseurs: _Meus est fluvius, et ego feci eum._ + +Avant que de terminer cette seconde partie, qui regarde les moeurs des +gyptiens, je crois devoir avertir les lecteurs de se rendre attentifs +diffrents traits rpandus dans l'histoire d'Abraham, de Jacob, de +Joseph, de Mose, qui confirment et claircissent une partie de ce que +nous trouvons dans les auteurs profanes sur ce sujet. Ils y remarqueront +la police parfaite qui rgnait en gypte, soit la cour, soit dans le +reste du royaume; la vigilance du prince, qui tait averti de tout, qui +avait un conseil rgl, des ministres choisis, des troupes toujours bien +entretenues, et de toute sorte, infanterie, cavalerie, chariots arms en +guerre; des intendants dans toutes les provinces; des gardes des +greniers publics, des dispensateurs exacts du bl, qui le distribuaient +avec grand ordre; une cour forme avec tous les officiers de la +couronne, capitaine des gardes, grand chanson, grand panetier, en un +mot tout ce qui compose la maison d'un prince et qui fait l'clat d'une +cour brillante. [Marge: Gen. 12, 10-20.] Ils y admireront plus que tout +cela encore la crainte des menaces de Dieu, inspecteur de toutes les +actions, et juge des rois mmes; et l'horreur de l'adultre, reconnu +comme un crime capable de faire prir un royaume. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + TROISIME PARTIE. + + ----------------- + + HISTOIRE DES ROIS D'GYPTE. + +Il n'y a point dans toute l'antiquit d'histoire plus obscure ni plus +incertaine que celle des premiers rois d'gypte. Cette nation fastueuse, +et follement entte de son antiquit et de sa noblesse, trouvait qu'il +tait beau de se perdre dans un abyme infini de sicles, qui [Marge: +Diod. l. 1, p. 41.] semblait l'approcher de l'ternit. Si on l'en +croit, les dieux d'abord, ensuite les demi-dieux ou hros, la +gouvernrent successivement pendant l'espace de plus de vingt mille +ans[124]. On sent assez combien cette prtention est vaine et fabuleuse. + +[Note 124: Diodore, cit par Rollin, dit: _un peu moins de dix-huit +mille ans_. (1, 44.) Frret a montr que cette antiquit si recule +provient de l'quivoque cause par le mot _anne_, qui a dsign +originairement des saisons de trois ou de quatre mois. En rduisant les +dates gyptiennes, d'aprs cette hypothse, on reconnat qu'elles se +renferment dans les limites de la chronologie de l'criture Sainte.--L.] + +Aprs les dieux et demi-dieux rgnrent des hommes gyptiens, dont +Manthon nous a laiss trente dynasties ou principauts. Ce Manthon +tait gyptien, grand-prtre et garde des archives sacres de l'gypte; +il avait t instruit dans les lettres grecques. Il a crit l'histoire +des gyptiens, et l'a tire, ce qu'il dit, des crits de Mercure, et +des autres anciens mmoires conservs dans les archives des temples. Il +avait compos cet ouvrage sous le rgne et par l'ordre de Ptolme +Philadelphe. + +Si l'on suppose les trente dynasties de Manthon successives, elles +composent plus de cinq mille trois cents ans jusqu'au rgne d'Alexandre, +ce qui est manifestement convaincu de fausset. D'ailleurs on voit dans +ratosthne[125], appel Alexandrie par Ptolme Evergte, une liste +de trente-huit rois thbains, tous diffrents [Marge: Eratosthen. ap. +Syncell. p. 91. c. 147 D.] de ceux de Manthon. Le soin d'claircir ces +difficults a beaucoup exerc les savants. La voie la plus sre de +concilier ces contradictions est de supposer, comme le font maintenant +presque tous ceux qui traitent cette matire, que les rois dont il est +parl dans les diffrentes dynasties ne se sont pas tous succd les uns +aux autres, mais que plusieurs ont rgn en mme temps dans des contres +diffrentes. Il y a eu en gypte quatre dynasties principales: celle de +Thbes, celle de Thin, celle de Memphis, et celle de Tanis. Je ne ferai +point ici le dnombrement des rois qui y ont rgn: l'histoire ne nous +en a presque conserv que les noms. Je ne rapporterai que ce qui me +paratra propre clairer et instruire les jeunes gens, pour qui +principalement j'cris; et je m'arrterai sur-tout ce qu'Hrodote et +Diodore de Sicile nous apprennent des rois d'gypte, sans mme y garder +une suite fort exacte, du moins dans les commencements de cette +histoire, qui sont fort obscurs, et sans me mettre en devoir de +concilier ces deux historiens. Leur dessein, surtout d'Hrodote, a t, +non de donner une suite exacte des rois d'gypte, mais seulement +d'indiquer ceux dont l'histoire leur a paru plus intressante et plus +instructive. Je suivrai le mme plan; et j'espre qu'on ne me saura pas +mauvais gr de n'tre point entr moi-mme, et de n'avoir point engag +avec moi les jeunes gens, dans un labyrinthe de difficults qui est +presque sans issue, et d'o les plus habiles ont bien de la peine se +tirer quand ils veulent suivre le fil de l'histoire et fixer des dates +assures. Les curieux pourront consulter les savants[126] ouvrages o +cette matire est traite fond. + +[Note 125: Il tait de Cyrne.] + +[Note 126: La chronique du chevalier Marsham; les ouvrages du P. +Pezron; les dissertations du P. Tournemine, et celles de M. l'abb +Sevin.] + +Je dois avertir ds le commencement qu'Hrodote, sur la foi des prtres +gyptiens qu'il avait consults, rapporte beaucoup d'oracles et de faits +singuliers qu'un lecteur clair ne prendra que pour ce qu'ils sont, +c'est--dire pour des fables. + +L'histoire ancienne d'gypte contient 2158 ans, et elle se divise +naturellement en trois parties. + +La premire commence l'tablissement de la monarchie gyptienne, +fonde par Mns ou Mesram, fils de Cham, l'anne du monde 1816, et +finit la destruction de cette mme monarchie par Cambyse, roi de +Perse, l'an 3479; et cette premire partie comprend 1663 ans. + +La seconde partie est mle avec l'histoire des Perses et des Grecs, et +s'tend jusqu' la mort d'Alexandre-le-Grand, arrive en 3681, et +renferme par consquent 202 ans. + +La troisime est celle o s'est leve en gypte une nouvelle monarchie +sous les Lagides, c'est--dire sous les Ptolmes, descendants de Lagus, +jusqu' la mort de Clopatre, dernire reine d'Egypte, en 3974; et ce +dernier espace renferme 293 ans. + +Je ne traiterai ici que la premire partie, rservant les deux autres +pour les temps qui leur sont propres. + +ROIS D'GYPTE. + +[Marge: AN. M. 1816 AV. J.C. 2188] MNS. Tous les historiens +conviennent que Mns est le premier roi d'gypte. On prtend, et ce +n'est point sans fondement, qu'il est le mme que Mesram, fils de Cham. + +Cham tait le second fils de No. Lorsque la famille de ce dernier, +aprs la folle entreprise de la tour de Babel, se dispersa en +diffrentes contres, Cham tourna du ct de l'Afrique: et c'est lui +sans doute qui dans la suite y fut honor comme dieu sous le nom de +Jupiter Ammon. Il avait quatre enfants: Chus, Mesram, Phuth [Marge: +Gen. 10, 6.] et Canaan. Chus s'tablit en Ethiopie; Mesram dans +l'gypte, qui, dans l'criture, est le plus souvent appele de son nom +et de celui de Cham son pre; Phuth, dans la partie de l'Afrique qui est + l'occident de l'gypte; et Canaan, dans le pays qui depuis a port son +nom. Les Cananens sont certainement le mme peuple que les Grecs +nomment presque toujours Phniciens, sans qu'on puisse rendre raison ni +de ce nom tranger, ni de l'oubli du vritable. + +[Marge: Herod. l. 1, cap. 99. Diod. lib. 1, pag. 42.] Je reviens +Mesram. On convient que c'est le mme que Mns, que tous les +historiens donnent pour le premier roi d'gypte. Ils disent que c'est +lui qui y tablit le premier le culte des dieux et les crmonies des +sacrifices. + +BUSIRIS, assez long-temps aprs, btit la fameuse ville de Thbes, et y +tablit le sige de l'empire[127]. Nous avons parl ailleurs de la +magnificence et des richesses de cette ville. Ce n'est pas le Busiris +connu par sa cruaut[128]. + +[Note 127: Diodore de Sicile compte deux rois de ce nom: le premier +a rgn 1400 ans aprs Mns; et l'autre est le huitime successeur du +premier: c'est celui-ci qu'il attribue la fondation de Thbes. (I, +45.)--L.] + +[Note 128: Strabon (XVII, pag. 802), et Diodore de Sicile ( 45 et +88), nient l'existence de ce Busiris, et traitent de fables tout ce que +les Grecs en ont dit. Marsham et Newton sont de l'avis de ces deux +auteurs.--L.] + +[Marge: Diod. lib. 2, pag. 44, 45.] OSYMANDYAS. Diodore dcrit fort au +long plusieurs difices magnifiques que ce prince avait fait +construire[129], dont l'un entre autres[130] tait orn de scupltures et +de peintures d'une beaut parfaite, qui reprsentaient son expdition +contre les Bactriens, peuple de l'Asie, qu'il avait attaqus avec une +arme de quatre cent mille hommes de pied, et de vingt mille chevaux. On +y voyait, dans un autre endroit, une assemble de juges, dont le +prsident portait au cou une image de la Vrit, qui avait les yeux +ferms, et avait autour de lui un grand nombre de livres; symbole +nergique, qui marquait que les juges devaient tre instruits des lois, +et juger sans acception de personnes. + +On y avait peint aussi le roi, qui offrait aux dieux l'or et l'argent +qu'il tirait chaque anne des mines d'gypte, qui montaient la somme +de seize millions[131]. + +[Note 129: A Thbes.--L.] + +[Note 130: C'tait son tombeau.--L.] + +[Note 131: Trois mille deux cents myriades de mines. = Rollin a +voulu dire _seize cent millions_; car les trois mille deux cents +myriades ou 32,000,000 de mines d'argent, 533,000 talents, valent +1,599,000,000 fr., d'aprs l'valuation du talent, suivie par Rollin, ou +les talents dont il est question ici sont de fort peu de valeur, ou les +prtres en ont impos Diodore de Sicile.--L.] + +Non loin de l paraissait une magnifique bibliothque, la plus ancienne +dont il soit parl dans l'histoire; elle avait pour titre: _le trsor +des remdes de l'ame_. Prs de cette bibliothque on avait plac des +statues de tous les dieux d'gypte, chacun desquels le roi offrait des +prsents convenables; par o il semblait vouloir annoncer la postrit +que pendant sa vie il avait eu le bonheur de montrer toujours beaucoup +de pit envers les dieux et de justice envers les hommes. + +Son tombeau tait d'une magnificence extraordinaire. Il tait environn +d'un cercle d'or qui avait une coude de largeur, et trois cent +soixante-cinq coudes de circuit[132], sur chacune desquelles taient +marqus le lever et le coucher du soleil, de la lune et des autres +constellations; car ds-lors les gyptiens divisaient l'anne en douze +mois, chacun de trente jours, et aprs le douzime mois ils ajoutaient +chaque anne cinq jours [Marge: [plus haut, p. 76.]] et six heures. On +ne savait ce qu'on devait le plus admirer dans ce superbe monument, ou +la richesse de la matire, ou l'art et l'industrie des ouvriers. + +[Marge: Diod. p. 46.] UCHORUS, l'un des successeurs d'Osymandyas, btit +la ville de Memphis[133]. Elle avait cent cinquante stades de +circuit[134], c'est--dire plus de sept lieues. Il la plaa la pointe +du Delta, l'endroit o le Nil se partage en plusieurs branches. Du +ct du midi, il fit une leve fort haute. A droite et gauche, il +creusa des fosss trs-profonds[135] pour y recevoir le fleuve. Ils +taient revtus de pierres, et, du ct de la ville, rehausss par de +fortes chausses: le tout pour mettre la ville en sret et contre les +inondations du Nil, et contre les attaques des ennemis. Une ville si +avantageusement situe, et si bien fortifie, qui tait comme la clef du +Nil, et qui par l dominait sur tout le pays, devint bientt la demeure +ordinaire des rois. Elle demeura en possession de cet honneur jusqu'au +temps o Alexandre-le-Grand fit btir Alexandrie. + +[Note 132: Il est permis de douter de l'existence de ce merveilleux +cercle d'or, qui avait 192 mtres (590 pieds) de circonfrence; car +Diodore n'a pu le dcrire que d'aprs le rcit des prtres, attendu +qu'il avait t dtruit cinq sicles auparavant par Cambyse. (I, +49.)--L.] + +[Note 133: Btie par Mns, selon Hrodote.--L.] + +[Note 134: Environ 31,620 mtres, environ 6 lieues; mais peut-tre +s'agit-il du petit stade (V. plus bas, p. 101): dans ce cas, la mesure +se rduit 3 lieues.--L.] + +[Note 135: Diodore dit un _lac_.--L.] + +[Marge: plus haut, p. 22, n. 1.] MOERIS. C'est lui qui construisit ce +lac si fameux qui porta son nom. Nous en avons parl ci-devant. + +[Marge: AN. M. 1920 AV. J.C. 2084.] L'gypte avait t long-temps +gouverne par des princes ns dans le pays mme, lorsque des trangers, +qu'on nomma rois-pasteurs, en langue gyptienne _hycsos_, Arabes ou +Phniciens, s'emparrent d'une grande partie de la basse gypte et de +Memphis: mais ils ne furent point matres de la haute gypte, et le +royaume de Thbes subsista toujours jusqu'au temps de Ssostris. La +domination de ces rois trangers dura environ 260 ans. + +[Marge: Gen. 12, 20-20. AN. M. 2084 AV. J.C. 1920.] C'est sous l'un +d'eux, appel dans l'criture Pharaon, nom commun tous les rois +d'gypte, qu'Abraham passa dans ce pays avec Sara sa femme, qui y courut +un grand risque, parce que le prince, inform de sa rare beaut, et ne +la croyant que soeur et non pouse d'Abraham, l'avait fait enlever. + +[Marge: AN. M. 2179 AV. J.C. 1825 AN. M. 2276 AV. J.C. 1728.] TETHMOSIS, +ou Amosis, ayant chass les rois-pasteurs, rgna dans la basse gypte. + +Long-temps aprs, Joseph fut men en gypte par des marchands +ismalites, vendu Putiphar, et, par une suite d'vnements +merveilleux, conduit une suprme autorit, et lev la premire +place du royaume. Je ne dis rien ici de son histoire, qui est connue de +tout le monde. [Marge: Justin. l. 36, cap. 2.] J'avertis seulement que +Justin, qui n'a fait qu'abrger Trogue Pompe, historien excellent du +temps d'Auguste, remarque que Joseph, le dernier des enfants de Jacob, +que ses frres, par envie, avaient vendu des marchands trangers, +ayant reu du ciel l'intelligence des songes et la connaissance de +l'avenir, sauva, par sa rare prudence, l'gypte de la famine dont elle +tait menace, et fut extrmement considr du roi. + +[Marge: AN. M. 2298 AV. J.C. 1706.] Jacob y passa aussi avec toute sa +famille, qui fut toujours bien traite par les gyptiens pendant qu'ils +conservrent le souvenir des services importants que Joseph leur avait +rendus. Mais, dit l'criture, aprs la [Marge: Exod. 1-8.] mort de +Joseph il s'leva un nouveau roi, qui Joseph tait inconnu. + +RAMESSS-MIAMUN tait, selon Ussrius, le nom de ce nouveau roi connu +dans l'criture sous celui de [Marge: AN. M. 2427 AV. J.C. 1577.] +Pharaon. Il rgna pendant soixante-six ans, et fit souffrir aux +Isralites des maux infinis. Il tablit, _dit l'criture_, des +intendants des ouvrages, afin qu'ils accablassent les Hbreux de +fardeaux _insupportables_. [Marge: Exod. 1-11-13-14.] Et ils btirent +Pharaon des villes pour servir de[136] magasins, savoir: Phithom et +Ramesss... Les gyptiens hassaient les enfants d'Isral: ils les +affligeaient en leur insultant; et ils leur rendaient la vie ennuyeuse +en les employant des travaux pnibles de boue, de mortier et de +brique, et toutes sortes d'ouvrages de terre dont ils taient +accabls. Ce roi avait deux fils, Amnophis et Busiris. + +[Note 136: Heb. _urbes thesaurorum_; Sept. _urbes munitas_. Ces +villes taient destines pour y mettre en rserve le bl, l'huile et les +autres richesses de l'gypte. _Vatab._ = Dans la Vulgate, _urbes +tabernaculorum_.--L.] + +[Marge: AN. M. 2494 AV. J.C. 1510. AN. M. 2513 AV. J.C. 1491,] +AMNOPHIS, qui tait l'an, lui succda. C'est ce Pharaon sous qui les +Isralites sortirent d'gypte, et qui fut submerg au passage de la mer +Rouge. + +Selon le P. Tournemine, Ssostris, dont nous parlerons bientt, est +celui des rois d'gypte qui commena la perscution contre les +Isralites, et qui les accabla de travaux pnibles; ce qui est +trs-conforme ce que Diodore remarque de ce prince, qu'il n'employa +dans les ouvrages qu'il fit en gypte que des trangers. Ainsi l'on peut +mettre le grand vnement du passage de la mer Rouge sous[137] Phron +son fils; et le caractre d'impit que lui donne Hrodote rend cette +conjecture trs-vraisemblable. Le plan que je me suis propos me +dispense d'entrer dans ces discussions de chronologie. + +[Note 137: Ce nom ressemble fort celui de Pharaon, qui tait +commun aux rois d'gypte.] + +[Marge: Lib. 3, p. 74] Diodore, en parlant de la mer Rouge, dit une +chose bien digne de remarque. Il y avait, observe cet historien, dans +tout le pays, une ancienne tradition, transmise des pres aux enfants +depuis plusieurs sicles, qu'autrefois, par un reflux extraordinaire, la +mer avait t entirement dessche, en sorte qu'on en voyait le fond, +et que bientt aprs, les eaux, par un flux violent, avaient repris leur +premire place. Il est vident que c'est le passage miraculeux de la mer +Rouge sous Mose qui est ici dsign; et j'en fais la remarque exprs +pour avertir les jeunes gens de ne pas laisser chapper, dans la lecture +des auteurs, ces traces prcieuses d'antiquit, sur-tout quand elles +ont, comme celle-ci, quelque rapport la religion. + +Ussrius dit qu'Amnophis laissa deux fils, l'un nomm Sthosis ou +Ssostris, l'autre Armas. Les Grecs l'ont appel Blus, et ses deux +enfants, gyptus et Danas. + +[Marge: Herod. l. 2, c. 102-110.] Ssostris a t non-seulement l'un des +plus puissants [Marge: Diod. l. 1, p. 48-54.] rois qu'ait eus l'gypte, +mais l'un des plus grands conqurants que vante l'antiquit. + +Son pre, ou par instinct, ou par humeur, ou, comme le disent les +gyptiens, par l'autorit d'un oracle, conut le dessein de faire de son +fils un conqurant. Il s'y prit la manire des gyptiens, c'est--dire +avec grandeur et noblesse. Tous les enfants qui naquirent le mme jour +que Ssostris furent amens la cour par ordre du roi. Il les fit +lever comme ses enfants, et avec les mmes soins que Ssostris, prs +duquel ils taient nourris. Il ne pouvait lui donner de plus fidles +ministres, ni des officiers plus zls pour le succs de ses armes. On +les accoutuma sur-tout, ds l'ge le plus tendre, une vie dure et +laborieuse, pour les mettre en tat de soutenir un jour avec facilit +les fatigues de la guerre. On ne leur donnait pas manger qu'auparavant +ils n'eussent fait pied ou cheval une course considrable[138]. La +chasse tait leur exercice le plus ordinaire. + +[Note 138: Diodore dit 180 stades, mesure qui a paru si longue +Rollin, qu'il n'a pas os l'exprimer; et pour sauver l'invraisemblance, +il laisse croire que ces jeunes gens faisaient cette route _ou pied ou + cheval_, quoique Diodore parle seulement d'une course pied; il faut +voir comme Voltaire se moque de l'extravagance de Diodore (_Philosoph. +de l'hist._), l'occasion de ces 180 stades, qu'il value 8 lieues. +Diodore se sert ici, comme plus bas (pag. 106, note 2), du petit stade +gyptien (= 105, 4 mtres), et les 180 stades valent 18,970 mtres, ou +seulement 3 lieues 1/2; or, il n'y a rien d'invraisemblable ce qu'on +exige de jeunes gens, habitus de rudes exercices, qu'ils fassent tous +les matins 3 lieues 1/2 avant de prendre de la nourriture.--L.] + +[Marge: Lib. 12, c. 4.] lien[139] remarque que Ssostris fut instruit +par Mercure, et qu'il apprit de lui la politique et l'art de rgner. Ce +Mercure est celui que les Grecs ont appel _Trismgiste_, c'est--dire +_trois fois grand_[140]. L'gypte, o il tait n, lui doit l'invention +de presque tous les arts. Les deux ouvrages que nous avons sous son nom +portent des marques si certaines de nouveaut, qu'il n'y a personne qui +doute maintenant de leur supposition. Il y a encore eu un autre Mercure, +fort clbre chez les gyptiens par ses rares connaissances, et beaucoup +plus ancien que celui-ci. Jamblique, prtre de l'gypte, nous assure que +l'usage de ce pays tait de mettre sous le nom d'Herms ou Mercure les +ouvrages et les inventions que l'on donnait au public. + +[Note 139: [Grec: Ta nomata ekmousthnai]] + +[Note 140: _Trois fois trs-grand._--L.] + +Quand Ssostris fut plus g, son pre lui fit faire son apprentissage +par une guerre contre les Arabes. Ce jeune prince y apprit supporter +la faim et la soif, et soumit cette nation, jusqu'alors indomptable. La +jeunesse leve avec lui le suivit toujours dans toutes ses campagnes. + +Accoutum aux travaux guerriers par cette conqute, son pre le fit +tourner vers l'occident de l'gypte. Il attaqua la Libye, et la plus +grande partie de cette vaste rgion fut subjugue. + +[Marge: AN. M. 2513 AV. J. C. 1491.] SSOSTRIS. En ce temps son pre +mourut, et le laissa en tat de tout entreprendre. Il ne conut pas un +moindre dessein que celui de la conqute du monde; mais, avant que de +sortir de son royaume, il avait pourvu la sret du dedans, en gagnant +le coeur de tous ses peuples par la libralit, par la justice, et par +des manires douces et populaires. Il n'eut pas moins de soin de mnager +les officiers et les soldats, qui devaient toujours tre prts +rpandre leur sang pour lui, persuad qu'il ne pourrait russir dans ses +entreprises s'ils n'taient fortement attachs sa personne par les +liens de l'estime, de l'affection, et mme de l'intrt. Il divisa tout +le pays en trente-six gouvernements (on les appelait des _nomes_), et il +les donna des personnes du mrite et de la fidlit desquelles il +tait assur. + +Cependant il faisait ses prparatifs. Il levait des troupes, et leur +donnait pour capitaines les officiers les plus braves et les plus +estims, et sur-tout les jeunes gens que son pre avait fait nourrir +avec lui. Il y en avait dix-sept cents[141], capables d'inspirer aux +troupes le courage, l'amour de la discipline, et le zle pour le service +du prince. Son arme montait six cent mille hommes de pied, et +vingt-quatre mille chevaux, sans compter vingt-sept mille chars arms en +guerre. + +[Note 141: Ce nombre est beaucoup trop fort; il est impossible que +l'on vt natre en Egypte 1700 mles en un jour. En adoptant la +condition la plus favorable pour les naissances, il en rsulte une +population d'environ 29,000,000 d'habitants. Or, on a tout lieu de +croire que celle de l'gypte n'a jamais excd 7,500,000 ames. Ce +passage de Diodore a beaucoup exerc les savants; j'ai fait voir, dans +un Mmoire particulier, que Diodore a mal compris le renseignement que +lui ont donn les prtres gyptiens.--L.] + +Il commena son expdition par l'thiopie, situe au midi de l'gypte. +Il la rendit tributaire, et obligea les peuples de lui payer tous les +ans une certaine quantit d'bne, d'ivoire et d'or. + +Il avait quip une flotte de quatre cents voiles. L'ayant fait avancer +sur la mer Rouge, il se rendit matre des les, et de toutes les villes +places sur le bord de la mer. Pour lui, il marcha la tte de son +arme de terre. Il parcourut et soumit l'Asie avec une rapidit +tonnante, et pntra dans les Indes plus loin qu'Hercule et que +Bacchus, et plus loin que ne fit depuis Alexandre, puisqu'il soumit le +pays au-del du Gange, et s'avana jusqu' l'Ocan[142]. On peut juger +par l si les pays voisins lui rsistrent. Les Scythes, jusqu'au Tanas +lui furent assujettis, aussi-bien que l'Armnie et la Cappadoce. Il +laissa une colonie dans l'ancien royaume de Colchos, situ vers la +partie orientale de la mer Noire, o les moeurs d'gypte sont toujours +demeures depuis. Hrodote a vu dans l'Asie mineure, d'une mer +l'autre, les monuments de ses victoires. On lisait en plusieurs pays +cette inscription grave sur des colonnes: _Ssostris, le roi des rois +et le seigneur des seigneurs, a conquis ce pays par ses armes._ Il y en +avait jusque dans la Thrace, et il tendit son empire depuis le Gange +jusqu'au Danube. Il y eut des peuples qui dfendirent courageusement +leur libert: d'autres cdrent sans rsistance. Ssostris eut soin de +marquer dans ses monuments cette diffrence en figures hiroglyphiques, + la manire des gyptiens. + +[Note 142: Les prtres gyptiens, en dcrivant les conqutes de +Ssostris, paraissent avoir pris tche de faire croire qu'il avait t +aussi loin que le Bacchus, l'Hercule et l'Alexandre des Grecs.--L.] + +La difficult des vivres l'arrta dans la Thrace, et l'empcha d'entrer +plus avant dans l'Europe. On remarque un caractre singulier dans ce +conqurant, qui ne songea pas, comme les autres, maintenir sa +domination sur les nations vaincues, mais qui, se bornant la gloire de +les avoir assujetties et dpouilles, aprs avoir couru le monde pendant +neuf ans, se renferma presque dans les anciennes bornes de l'gypte, +l'exception de quelques provinces voisines: car on ne voit par aucun +vestige que ce nouvel empire ait subsist, ni sous lui, ni sous ses +successeurs. + +Il revint donc charg des dpouilles de tous les peuples vaincus, +tranant aprs lui une multitude infinie de captifs, et couvert de +gloire plus que ne l'avait jamais t aucun de ses prdcesseurs; +j'entends de cette gloire qui consiste faire beaucoup parler de soi, +envahir par les armes et par la violence un grand nombre de provinces, +et souvent faire bien des malheureux. Il rcompensa les officiers et +les soldats avec une magnificence vraiment royale, traitant chacun selon +sa qualit et son mrite. Il se faisait un plaisir, et regardait comme +un devoir, de mettre les compagnons de ses victoires en tat de jouir +paisiblement le reste de leur vie d'un doux loisir, juste fruit de leurs +travaux. + +Pour lui, toujours occup du soin de sa rputation, et encore plus du +dsir de rendre sa puissance utile et salutaire ses peuples, il +employa le repos que la paix lui laissait, construire des ouvrages +plus propres encore enrichir l'gypte qu' immortaliser son nom, et o +l'art et l'industrie des ouvriers se faisaient plus admirer que +l'immense grandeur des dpenses qu'on y avait faites. + +Cent temples fameux, rigs en actions de graces aux dieux tutlaires de +toutes les villes, furent les premiers aussi-bien que les plus illustres +tmoignages de ses victoires; et il eut soin de publier par des +inscriptions que ces grands ouvrages avaient t achevs sans fatiguer +aucun de ses sujets. Il mettait sa gloire les mnager, et ne faire +travailler que les captifs aux monuments de ses victoires. +L'criture[143] remarque quelque chose de pareil en parlant des +btiments de Salomon. + +[Note 143: Porr de filiis Israel non posuit ut servirent operibus +regis. (2 Paral. 8, 9.)] + +Il se piqua sur-tout d'orner et d'enrichir le temple de Vulcain +Pluse, en reconnaissance de la protection qu'il croyait en avoir +prouve lorsqu'au retour de ses expditions, son frre lui dressa des +embches dans cette ville, et voulut le faire prir avec sa femme et ses +enfants en mettant le feu l'appartement o il tait couch. + +Son grand travail fut de faire construire dans toute l'tendue de +l'gypte un nombre considrable de hautes leves[144], sur lesquelles il +btit de nouvelles villes, afin que les hommes et les bestiaux y pussent +tre en sret pendant les dbordements du Nil. + +Depuis Memphis jusqu' la mer, il fit creuser des deux cts du fleuve +un grand nombre de canaux pour faciliter le commerce et le transport des +vivres, et pour tablir une communication aise entre les villes les +plus loignes les unes des autres; outre que par l il rendit l'gypte +inaccessible la cavalerie des ennemis, qui avait coutume auparavant de +l'infester par de frquentes irruptions. + +Il fit plus: pour mettre le pays l'abri des incursions des Syriens et +des Arabes, qui en sont fort voisins, il fortifia tout le ct de +l'gypte qui est tourn vers l'orient, depuis Pluse jusqu' Hliopolis, +c'est--dire plus de sept lieues en longueur[145]. + +[Note 144: Les collines factices dont Rollin a parl plus haut (p. +25.)--L.] + +[Note 145: 1500 stades. + += Cette distance tait, selon Strabon, de 750 stades (XVII, pag. 1156 +Almel.); selon Diodore, elle tait de 1500 stades, ce qui est +prcisment le double. Il s'ensuit que Diodore se sert ici, comme plus +haut (p. 101, n. 1), du petit stade gyptien, qui tait la moiti du +grand, gal 210,8 mtres. Ainsi les 750 grands stades, ou 1500 petits, +reprsentent une distance de 158,300 mtres, ou environ 28 lieues. C'est +prcisment la distance qui existe entre Pluse et Hliopolis, en ligne +droite.--L.] + +On pourrait regarder Ssostris comme un des hros les plus illustres et +les plus vants de l'antiquit, s'il n'avait lui-mme terni l'clat de +ses exploits guerriers et de ses vertus pacifiques par une soif de +gloire et par une aveugle complaisance dans sa grandeur, qui lui firent +oublier qu'il tait homme. Les rois et les chefs des nations subjugues +venaient, dans de certains temps marqus, rendre hommage leur +vainqueur, et lui payer les tributs qu'on leur avait imposs. En toute +autre occasion, il les traitait avec assez de douceur et de bont; mais, +quand il allait au temple ou qu'il entrait dans la ville, il faisait +atteler son char ces rois et ces princes quatre quatre, au lieu de +chevaux, et se croyait bien grand de se faire ainsi traner par les +matres et les seigneurs des autres nations. Ce qui m'tonne le plus, +c'est que l'historien Diodore mette cette folle et inhumaine vanit au +nombre de ses plus clatantes actions. + +Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la mort lui-mme, aprs +avoir rgn trente-trois ans, et laissa l'gypte extrmement riche. Son +empire pourtant ne passa point la quatrime gnration; mais il [Marge: +Tacit. Annal. lib. 2, cap. 60.] restait encore du temps de Tibre des +monuments magnifiques qui marquaient l'tendue qu'il avait eue du vivant +de Ssostris, aussi-bien que la quantit des tributs qu'on lui payait. + +Je reprends quelques faits particuliers arrivs dans le temps dont je +viens de parler, que j'ai omis pour ne point interrompre le fil de +l'histoire, et que je me contenterai d'indiquer ici simplement. + +[Marge: AN. M. 2448.] Vers le temps dont nous parlons, les peuples +d'gypte s'tablirent dans divers endroits de la terre. La colonie que +Ccrops amena d'gypte fonda douze villes, ou plutt douze bourgs, dont +il composa le royaume d'Athnes. + +Nous avons remarqu que le frre de Ssostris, appel par les Grecs +Danas[146], lui avait dress des embches et avait voulu le faire prir +lorsque aprs ses conqutes il revint en gypte. Son dessein n'ayant +[Marge: 2530.] pas russi, il fut oblig de prendre la fuite. Il se +retira dans le Ploponnse, o il s'empara du royaume d'Argos, fond +prs de quatre cents ans auparavant par Inachus. + +[Note 146: C'est Manthon qui donne Ssostris comme frre de Danas. +Son tmoignage cet gard est vivement attaqu par plusieurs +chronologistes, tels que Prizonius et Larcher. (_Chronol. d'Hrodote_, +tom. VII, pag. 323.)--L.] + +[Marge: 2533.] Busiris, frre d'Amnophis, si clbre chez les anciens +pour sa cruaut, exerait alors sa tyrannie en[Marge: [V. plus haut p. +96, n. 1.]] gypte sur les bords du Nil, et gorgeait impitoyablement +tous les trangers qui abordaient dans le pays: ce fut apparemment +pendant l'absence de Ssostris. + +[Marge: 2549.] Vers le mme temps Cadmus porta de Syrie en Grce +l'invention des lettres. Quelques-uns prtendent que ces lettres taient +les gyptiennes, et que Cadmus lui-mme tait d'gypte, et non de +Phnicie; et les gyptiens, qui se disent inventeurs de tout, et qui +vantent leur antiquit par-dessus celle de tous les autres peuples, +n'ont pas manqu d'attribuer leur Mercure l'invention des +lettres[147]. La plupart des savants conviennent que Cadmus porta en +Grce les lettres syriennes ou phniciennes, et que ces lettres sont les +mmes que les hbraques, les Hbreux, qui ne faisaient qu'un petit +peuple, tant compris sous le nom gnral de _Syriens_. Joseph Scaliger, +dans ses notes sur la Chronique d'Eusbe, prouve que les lettres +grecques, et celles de l'alphabet latin qui en ont t formes, tirent +leur origine des anciennes lettres phniciennes, qui sont les mmes que +les samaritaines, dont les Juifs se sont servis avant la captivit de +Babylone. Cadmus ne porta que seize lettres[148] en Grce, auxquelles on +en ajouta huit autres dans la suite. + +[Note 147: On peut voir sur cette matire deux savantes +dissertations de M. l'abb Renaudot, insres dans le second volume de +_l'Histoire de l'Acadmie des Inscriptions_.] + +[Note 148: Les seize lettres que Cadmus porta en Grce sont: [Grec: +alpha, beta, gamma, delta, epsilon, iota, kappa, lambda, mu, nu, +omicron, pi rho, sigma, tau, upsilon]. Palamde, l'poque de la guerre +de Troie, c'est--dire plus de 250 ans aprs Cadmus, ajouta les quatre +suivantes: [Grec: xi, theta, chi, phi]; et Simonide, long-temps aprs, +inventa les quatre autres, qui sont: [Grec: eta, omega, zeta, psi]. + +VIII, cap. 57. + += Quelques savants, et entre autres M. Larcher, croient que les Grecs +avaient une criture alphabtique avant l'arrive de Cadmus, et que ce +prince apporta seulement quelques lettres nouvelles. (LARCHER, _sur +Hrodote_, tom. IV, pag. 258.)--L.] + +Je reviens l'histoire des rois d'gypte, et je les rangerai dsormais +dans l'ordre qu'Hrodote leur a donn[149]. + +[Note 149: Je ne crois pas devoir entrer dans la discussion d'une +difficult qui serait fort embarrassante s'il fallait concilier ici la +suite des rois d'Hrodote avec le sentiment d'Ussrius. Celui-ci +suppose, avec plusieurs savants, que Ssostris est le fils du roi +d'gypte qui fut submerg dans la mer Rouge, dont le rgne, par +consquent, a commenc l'anne du monde 1513, et a dur jusqu' l'anne +1547, puisque son rgne est de 33 ans. Quand on donnerait 50 ans au +rgne de Phron, son fils, il resterait encore plus de 200 ans entre +Phron et Prote, qu'Hrodote dit avoir succd immdiatement au +premier, puisque Prote tait du temps du sige de Troie, dont Ussrius +met la prise en 2820. Je ne sais pas si c'est parce qu'il a senti cette +difficult que, depuis Ssostris, il ne parle presque plus des rois +d'gypte. Je suppose qu'entre Phron et Prote il y a eu un grand vide +et un long intervalle. En effet Diodore (lib. 1, pag. 54) y place +plusieurs rois, et il en faut dire autant de quelques-uns des rois +suivants.] + +[Marge: AN. M. 2547 AV. J.C. 1457] PHRON succda aux tats de +Ssostris, mais non sa gloire. Hrodote ne rapporte de lui qu'une +action, qui marque combien il avait dgnr des sentiments religieux de +son pre. Dans un dbordement du Nil,[Marge: Herod. l. 2, c. III. Diod. +lib. 1, pag. 54.] qui fut extraordinaire, et qui passa dix-huit coudes, +indign du dgt qu'il causerait dans le pays, il lana un javelot +contre le fleuve, comme pour le chtier; et, s'il en faut croire +l'historien, il fut puni lui-mme sur-le-champ de son impit par la +perte de la vue. + +[Marge: AN. M. 2800 AV. J.C. 1204. Herod. lib. 2, c. 112-120.] PROTE. +Il tait de Memphis, o, du temps d'Hrodote, on voyait encore son +temple, dans lequel il y avait une chapelle ddie Vnus l'trangre: +on conjecture que c'tait Hlne. Du temps de ce roi, Pris le Troyen, +retournant chez lui avec Hlne, qu'il avait ravie, fut pouss par la +tempte une des embouchures du Nil appele Canopique. De l il fut +conduit Memphis devant Prote, qui lui reprocha fortement le crime et +la lche perfidie dont il s'tait rendu coupable en enlevant la femme de +son hte et avec elle tous les biens qu'il avait trouvs dans sa maison. +Il ajouta qu'il ne s'abstenait de le faire mourir, comme son crime le +mritait, que parce que les gyptiens vitaient de souiller leurs mains +dans le sang des trangers; qu'il retiendrait Hlne avec toutes ses +richesses, pour les restituer leur lgitime possesseur; que, pour lui, +il et sortir de ses tats dans l'espace de trois jours, faute de quoi +il serait trait comme ennemi. La chose fut ainsi excute. Pris +continua sa route, et arriva Troie. L'arme des Grecs l'y suivit de +prs. Elle commena par sommer les Troyens de leur rendre Hlne et +toutes les richesses qu'on avait emportes avec elle. Ils rpondirent +que ni cette princesse ni ses biens n'taient point dans leur ville. +Quelle apparence en effet, remarque Hrodote, que Priam, ce vieillard si +sage, et mieux aim voir prir sous ses yeux ses enfants et sa patrie +que de donner aux Grecs une satisfaction aussi juste que celle qu'ils +lui demandaient? Mais ils eurent beau affirmer avec serment qu'Hlne +n'tait point dans leur ville, les Grecs, persuads qu'on se moquait +d'eux, persistrent opinitrment ne les point croire: la Divinit, +ajoute encore le mme historien, voulant que les Troyens, par la +destruction entire de leur ville et de leur empire, apprissent +l'univers effray[150], _que les dieux vengent les grands crimes d'une +manire clatante_. Mnlas, son retour, passa en gypte chez le roi +Prote, qui lui rendit Hlne avec toutes ses richesses. Hrodote +prouve, par quelques passages d'Homre, que le voyage de Pris en gypte +n'tait point inconnu ce pote. + +[Note 150: [Grec: s tn megaln adikmatn megalai eisi kai ai +timriai para tn then] II. 120 fin.] + +[Marge: Lib. 2, c. 121-123.] RHAMPSINIT. Ce qu'Hrodote raconte du +trsor que Rhampsinit, le plus riche des rois d'gypte, fit btir, et de +sa descente dans les enfers, sent trop la fiction et le roman pour tre +rapport ici. + +Jusqu' ce dernier roi, il y avait eu dans le gouvernement de l'gypte +quelque ombre de justice et de modration; mais, sous les deux rgnes +suivants, la violence et la duret en prirent la place. + +[Marge: Herod. l. 2, c. 124-128. Diod. lib. 1, pag. 57.] CHOPS et +CHPHREN [151]. Ces deux princes, vritablement frres par la +ressemblance de leurs moeurs, semblaient avoir pris tche de se +signaler l'envi l'un de l'autre par une impit ouverte l'gard des +dieux, et par une barbare inhumanit l'gard des hommes. Le premier +rgna cinquante ans, et l'autre aprs lui cinquante-six. Ils tinrent les +temples ferms pendant tout le temps de leur rgne, et dfendirent aux +gyptiens, sous de grosses peines, d'offrir des sacrifices. D'un autre +ct, ils accablrent leurs sujets par de durs et d'inutiles travaux, et +ils firent prir un nombre infini d'hommes pour satisfaire la folle +ambition qu'ils avaient d'immortaliser leur nom par des btiments d'une +grandeur norme et d'une dpense sans bornes. Il est remarquable que ces +superbes pyramides[152], qui ont fait l'admiration de l'univers, taient +le fruit de l'irrligion et de l'impitoyable duret de ces princes. + +[Note 151: Son frre.--L.] + +[Note 152: Ce sont les deux plus grandes (supr, pag. 17), que les +voyageurs sont convenus d'appeler _Chops_ et _Chphren_, du nom des +rois qui les ont fait btir.--L.] + +[Marge: Herod. l. 2, p. 139-140. Diod. p. 58.] MYCRINUS. Il tait le +fils de Chops, mais d'un caractre bien diffrent. Loin de marcher sur +les traces de son pre, il dtesta sa conduite, et suivit une route tout +oppose. Il rouvrit les temples des dieux, rtablit les sacrifices, +s'appliqua soulager les peuples et leur faire oublier leurs maux +passs, et il ne se crut roi que pour rendre la justice ses sujets et +pour leur faire goter la douceur d'un rgne quitable et paisible. Il +coutait leurs plaintes, essuyait leurs larmes, soulageait leur misre, +et se regardait moins comme le matre que comme le pre des peuples: +aussi en tait-il infiniment chri. Toute l'gypte retentissait de ses +louanges, et son nom tait par-tout en vnration. + +Il semble qu'une conduite si douce et si sage aurait d lui attirer la +protection des dieux. Il en fut tout autrement. Ses malheurs +commencrent par la mort d'une fille unique qu'il aimait tendrement, et +qui faisait toute sa consolation. Il lui fit rendre des honneurs +extraordinaires, qui subsistaient encore du temps d'Hrodote. Il dit que +dans la ville de Sas on brlait pendant tout le jour des parfums exquis +auprs du tombeau de cette princesse, et que pendant la nuit on y +conservait toujours une lampe allume. + +Il apprit par un oracle qu'il ne rgnerait que sept ans; et, comme il en +fit ses plaintes aux dieux en demandant pourquoi le rgne de son pre et +de son oncle, tous deux galement impies et cruels, avait t si heureux +et si long; et pourquoi le sien, qu'il avait tch de rendre le plus +quitable et le plus doux qu'il lui avait t possible, devait tre si +court et si malheureux, il lui fut rpondu que cela mme en tait la +cause, parce que la volont des dieux avait t que le peuple d'gypte, +en punition de ses crimes, ft maltrait et accabl de maux pendant +l'espace de cent cinquante ans; et que son rgne, qui aurait d tre de +cinquante ans comme les prcdents, avait t abrg parce qu'il avait +t trop doux. Il btit aussi une pyramide, mais bien moindre que celle +de son pre. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] ASYCIUS. Ce fut lui qui tablit la loi +sur les emprunts, par laquelle il n'est permis un fils d'emprunter +qu'en mettant en gage le corps mort de son pre. Cette loi ajoute que, +s'il n'a soin de le retirer en rendant la somme emprunte, il sera priv +pour toujours, lui et ses enfants, du droit de spulture. + +Il se piqua de surpasser tous ses prdcesseurs par la construction +d'une pyramide de brique, plus magnifique, si l'on en croit, que toutes +celles qu'on avait vues jusque-l. Il y fit graver cette inscription: +DONNEZ-VOUS BIEN DE GARDE DE ME MPRISER EN ME COMPARANT AUX AUTRES +PYRAMIDES FAIRES DE PIERRE. JE LEUR SUIS AUTANT SUPRIEURE QUE JUPITER +L'EST AUX AUTRES DIEUX. + +En supposant que les six rgnes prcdents, parmi lesquels il y en a +plusieurs dont Hrodote ne fixe point la dure, aient t de cent +soixante et dix ans, il reste un intervalle de prs de trois cents ans +jusqu'au rgne de Sabacus l'thiopien. Je place dans cet intervalle deux +ou trois faits que l'criture sainte nous fournit. + +[Marge: 3 Reg. 3, 1. AN. M. 2991 AV. J.C. 1013.] PHARAON, roi d'gypte, +donna sa fille en mariage Salomon, roi d'Isral, qui la fit venir dans +cette partie de Jrusalem appele la _ville de David_, jusqu' ce qu'il +lui et bti un palais. + +SSAC. Il est appel autrement _Ssonchis_. + +[Marge: AN. M. 3026 AV. J.C. 978. 3, Reg. c. 11, 40, etc. 12.] C'est +vers lui que se rfugia Jroboam pour viter la colre de Salomon, qui +voulait le faire mourir. Jroboam demeura en gypte jusqu' la mort de +Salomon, aprs laquelle il retourna Jrusalem; et, s'tant mis la +tte des rvolts, il enleva Roboam, fils de Salomon, dix tribus, dont +il se fit dclarer roi. + +[Marge: 2 Paral. 12, 1, 9. AN. M. 3033 AV. J.C. 971.] Le mme Ssac, la +cinquime anne du rgne de Roboam, marcha contre Jrusalem, parce que +les Juifs avaient pch contre le Seigneur. Il avait avec lui douze +cents chariots de guerre, et soixante mille hommes de cavalerie. Le +peuple qui tait venu avec lui ne pouvait se compter; il taient tous +Libyens, Troglodytes et thiopiens. Ssac se rendit matre des plus +fortes places du royaume de Juda, et avana jusque devant Jrusalem. +Alors le roi et les premiers de la cour ayant implor la misricorde du +Dieu d'Isral, Dieu leur dclara par son prophte Smias que, parce +qu'ils s'taient humilis, il ne les exterminerait point entirement +comme ils l'avaient mrit, mais qu'ils seraient assujettis Ssac; +afin, leur dit-il, qu'ils apprennent quelle diffrence il y a entre me +servir et servir les rois de la terre: _ut sciant distantiam servitutis +me et servitutis regni terrarum_. Ssac se retira donc de Jrusalem +aprs avoir enlev les trsors de la maison du Seigneur et ceux du +palais du roi. Il emporta tout avec lui, et mme les trois cents +boucliers d'or que Salomon avait fait faire. + +[Marge: 2. Paral. 14, 9-13. AN. M. 3063 AV. J.C. 941.] ZARA, roi +d'thiopie, et sans, doute roi d'gypte en mme temps, fit la guerre +Asa, roi de Juda. Son arme tait compose d'un million d'hommes et de +trois cents chariots de guerre. Asa marcha au-devant de lui, rangea son +arme en bataille, et, plein de confiance dans le Dieu qu'il servait: +Seigneur, lui dit-il, c'est une mme chose, votre gard, de nous +secourir avec un petit nombre ou avec un grand. C'est par ce que nous +nous confions en vous et en votre nom que nous sommes venus contre cette +multitude. Seigneur, vous tes notre Dieu: ne permettez pas que l'homme +l'emporte sur vous. Une prire si pleine de foi fut exauce. Dieu jeta +l'pouvante parmi les thiopiens. Ils prirent la fuite, et furent +dfaits sans qu'il en restt un seul; parce que c'tait le Seigneur, dit +l'criture, qui les taillait en pices pendant que son arme combattait: +_ruerunt usque ad internecionem, quia Domino cdente contriti sunt, et +exercitu illius prliante_. + +[Marge: Herod. l. 2, c. 137-140. Diod. lib. 1, pag. 59.] ANYSIS. Il +tait aveugle. Sous son rgne, SABACUS, roi d'thiopie, excit par un +oracle, entra avec une nombreuse arme en gypte, et s'en rendit matre. +Il rgna avec beaucoup de douceur et de justice. Au lieu de faire mourir +les coupables condamns mort par les juges, il les faisait travailler, +chacun dans leurs villes, aux rparations des leves sur lesquelles +elles taient situes. Il btit plusieurs temples magnifiques; un entre +autres dans la ville de Bubaste, dont Hrodote fait une longue et belle +description. Aprs avoir rgn cinquante ans, qui tait le terme que lui +avait marqu l'oracle, il se retira volontairement en thiopie, et +laissa le trne Anysis, qui s'tait tenu [Marge: 4. Reg. 17, 4. AN. M. +3279. AV. J.C. 723.] cach pendant tout ce temps dans les marais. On +croit que ce Sabacus est le mme que SUA, dont Ose, roi d'Isral, +implora le secours contre Salmanasar, roi des Assyriens. + +[Marge: AN. M. 3285. AV. J.C. 719.] STHON. Il rgna quatorze ans. C'est +le mme[153] que _Svchus_, fils de _Sabacon_ ou _Sual_, thiopien, qui +avait rgn si long-temps en gypte. Ce prince, au lieu de s'acquitter +des fonctions d'un roi, affectait celles d'un prtre, s'tant fait +consacrer lui-mme souverain-pontife de Vulcain. Livr entirement la +superstition, loin de s'appliquer dfendre ses tats par les armes, il +fit peu de cas des gens de guerre; et, persuad qu'il n'aurait jamais +besoin de leur secours, il ne se mit point en peine de les mnager, leur +ta leurs privilges, et alla jusqu' les dpouiller des fonds de terre +que les rois ses prdcesseurs leur avaient assigns. + +Il prouva bientt leur ressentiment dans une guerre qui lui survint +tout--coup, et dont il ne se tira que par une protection miraculeuse, +si l'on s'en rapporte au rcit qu'en fait Hrodote, qui est ml de +beaucoup de fables. Sannacharib[154], roi des Arabes et des Assyriens, +tant entr avec une arme nombreuse en gypte, les officiers et les +soldats gyptiens refusrent de marcher contre lui. Le prtre de +Vulcain, rduit une telle extrmit, eut recours son dieu, qui lui +dit de ne point perdre courage et de marcher hardiment contre les +ennemis avec le peu de gens qu'il pourrait ramasser. Il le fit. Un petit +nombre de marchands, d'ouvriers, et de gens de la lie du peuple, se +joignit lui. Avec cette poigne de soldats, il s'avana jusqu' +Pluse, o Sannacharib avait tabli son camp. La nuit suivante une +multitude effroyable de rats se rpandit dans le camp des Assyriens, et, +y ayant rong toutes les cordes de leurs arcs et toutes les courroies de +leurs boucliers, les mit hors d'tat de se dfendre. Ainsi dsarms, ils +furent obligs de prendre la fuite; et ils se retirrent aprs avoir +perdu une grande partie de leurs troupes. Sthon, de retour chez lui, se +fit riger une statue dans le temple de Vulcain, o, tenant sa main +droite un rat, il disait, dans une inscription: QU'EN ME VOYANT, ON +APPRENNE RESPECTER LES DIEUX [155]. + +[Note 153: Rien n'est plus douteux.--L.] + +[Note 154: Hrodote appelle ainsi ce prince. [II, c. 141.]] + +[Note 155: [Grec: Es eme tis oren euseds est].] + +Il est visible que cette histoire, telle que je la viens de raconter et +qu'on la lit dans Hrodote, est une altration de celle qui est +rapporte dans le quatrime livre des Rois. On y voit que Sannacharib, +roi des Assyriens, [Marge: Cap. 17, etc.] aprs avoir subjugu toutes +les nations voisines et s'tre rendu matre de toutes les autres villes +du royaume de Juda, prit la rsolution d'assiger zchias dans +Jrusalem, qui en tait la capitale. Les ministres de ce saint roi, +malgr son opposition et les remontrances du prophte Isae qui +promettait une protection assure de la part de Dieu si l'on ne mettait +sa confiance qu'en lui seul, mendirent secrtement le secours des +gyptiens et des thiopiens. Leurs armes, unies ensemble, s'avancrent, +dans le temps marqu, vers Jrusalem. L'Assyrien marcha leur +rencontre, les dfit en bataille range, poursuivit les vaincus jusque +dans l'gypte et la ravagea entirement. A son retour, la nuit mme qui +prcda le jour o l'on devait donner l'assaut la ville de Jrusalem +et o tout paraissait dsespr, l'ange exterminateur ravagea le camp +des Assyriens, y fit prir par l'pe et par le feu cent +quatre-vingt-cinq mille hommes, et montra qu'on avait raison de se fier, +comme avait fait zchias, la parole et aux promesses du Dieu +d'Isral. + +Voil la vrit du fait; mais, comme elle tait peu honorable pour les +gyptiens, ils ont tch de la tourner leur avantage en la dguisant +et la corrompant. Cependant les traces de cette histoire, quoique +dfigures, doivent paratre prcieuses dans un historien d'une aussi +haute antiquit et d'un aussi grand poids qu'est Hrodote. + +Le prophte Isae avait prdit plusieurs reprises que cette expdition +des gyptiens, concerte, ce semble, avec tant de prudence, conduite +avec tant d'habilet, et o les forces de deux puissants empires +s'taient runies pour secourir les Juifs; Isae, dis-je, avait prdit +que cette expdition, non-seulement serait inutile Jrusalem, mais +tournerait la ruine de l'gypte mme, dont les plus fortes villes +seraient prises, les terres ravages, les habitants de tout sexe et de +tout ge emmens captifs. On peut consulter les chapitres 18, 19, 20, +30, 31, etc. + +Ussrius et M. Prideaux croient que c'est dans ce temps qu'arriva la +ruine de[156] _No-Amon_, cette fameuse [Marge: Nahum. 3 8-10.] ville +dont parle le prophte Nahum, et dont il dit que les habitants avaient +t trans en captivit, que les jeunes enfants avaient t crass +dans les carrefours de ses rues, et que ses plus grands seigneurs, +chargs de chanes, avaient t partags par sort entre les vainqueurs. +Il marque que tous ces malheurs tombrent sur elle lorsque _l'gypte et +l'thiopie taient sa force_; ce qui semble dsigner assez clairement le +temps dont nous parlons, o Tharaca et Sthon taient unis ensemble. Ce +sentiment n'est point sans difficult, et est contredit par d'habiles +gens. Il me suffit d'en avertir le lecteur. + +[Note 156: La vulgate nomme _Alexandrie_ la ville qui est appele +dans l'hbreu _No-Amon_, parce qu'Alexandrie fut depuis btie la place +de cette dernire. M. Prideaux, aprs Bochard, croit que c'est _Thbes_, +surnomme _Diospolis_. En effet, Amon chez les gyptiens est le mme que +Jupiter; mais _Thbes_ n'est point l'endroit o fut btie depuis +Alexandrie. Il se peut faire qu'il y et l une autre ville appele +aussi _No-Amon_.] + +[Marge: Herod. l, 2, cap. 142.] Jusqu'au rgne de Sthon, les prtres +gyptiens comptaient trois cent quarante et une gnrations d'hommes, ce +qui fait onze mille trois cent quarante annes, en mettant trois +gnrations d'hommes pour cent ans. Ils comptaient pareil nombre de +prtres et de rois. Ces derniers, soit dieux, soit hommes, s'taient +succd sans interruption sous le nom de _piromis_, mot gyptien qui +signifie _bon et honnte_. Les prtres gyptiens montrrent Hrodote +trois cent quarante et un colosses de bois de ces _piromis_, rangs tous +en ordre dans une grande salle. C'tait la folie des gyptiens de se +perdre dans une antiquit dont aucun autre peuple n'approcht. + +[Marge: AN. M. 3299 AV. J.C. 705. Afric. apud Syncel. p. 74.] THARACA. +C'est celui-l mme qui tait venu avec une arme d'thiopiens au +secours de Jrusalem avec Sthon. Quand celui-ci fut mort, aprs avoir +occup le trne pendant quatorze ans, Tharaca y monta sa place, et le +tint pendant dix-huit. Ce fut le dernier des rois thiopiens qui +rgnrent dans l'gypte. + +Aprs sa mort, les gyptiens, ne pouvant s'accorder sur la succession, +furent deux ans dans un tat d'anarchie accompagn de grands dsordres. + +DOUZE ROIS[157]. + +[Note 157: Jusqu'ici la chronologie gyptienne, incertaine et +interrompue par des lacunes, commence prendre de la suite et de la +certitude. D'aprs Hrodote, le rgne des douze rois est de l'an 673: +ils rgnrent 15 ans; ainsi Psammitique rgna seul, partir de l'an +656, et non pas en 670: ce prince mourut, aprs un rgne de 39 ans; +consquemment son fils Nchao lui succda vers 617, comme l'a marqu +Rollin (616), p. 124. Les deux dates de 685 et de 670 sont donc +fautives.--L.] + +[Marge: AN. M. 3319 AV. J.C. 685. Herod. l. 2, cap. 147-152. Diod. lib. +1, pag. 59.] Enfin douze des principaux seigneurs, s'tant ligus +ensemble, se saisirent du royaume, et le partagrent entre eux en douze +parties. Ils convinrent de gouverner chacun leur district avec un +pouvoir et une autorit gale, sans que jamais l'un songet rien +entreprendre contre l'autre ni s'emparer de son gouvernement. Ils +crurent devoir faire ensemble cet accord, et le cimenter par les plus +terribles serments, pour viter l'effet d'un oracle qui avait prdit que +celui d'entre eux qui aurait fait des libations Vulcain dans un vase +d'airain deviendrait le matre de l'gypte. Ils rgnrent ensemble +pendant quinze ans dans une grande union; et, pour en laisser la +postrit un clbre monument, ils btirent de concert et frais +communs le fameux labyrinthe, qui tait un amas de douze grands +palais,[Marge: [Pag. 20.]] et qui avait autant de btiments sous terre +qu'il en paraissait au-dehors. J'en ai fait mention prcdemment. + +Un jour que les douze rois assistaient ensemble dans le temple de +Vulcain un sacrifice solennel qui s'y faisait rgulirement dans un +certain temps marqu, les prtres ayant prsent chacun d'eux une +coupe d'or pour faire les libations, il s'en trouva une de manque, et +Psammitique, l'un des douze, sans aucun dessein prmdit, au lieu de +coupe prit son casque d'airain, car ils en portaient tous, et s'en +servit pour faire les libations. Cette circonstance frappa les autres, +et leur rappela dans l'esprit le souvenir de l'oracle dont j'ai parl. +Ils crurent donc se devoir mettre en sret contre ses entreprises, et +le relgurent dans les pays marcageux de l'gypte[158]. + +[Note 158: Dans la partie septentrionale du Delta, entre les bouches +Phatmitique et Sbennytique--L.] + +Aprs que Psammitique y eut pass quelques annes, attendant une +occasion favorable pour se venger de l'affront qu'il avait reu, un +courrier vint lui dire qu'il tait arriv en gypte des hommes d'airain: +c'taient des soldats de Grce, Cariens et Ioniens, que la tempte avait +jets sur les ctes d'gypte, et qui taient tout couverts de casques, +de cuirasses et d'autres armes d'airain. Psammitique se souvint aussitt +d'un oracle qui lui avait rpondu que des hommes d'airain viendraient du +ct de la mer son secours. Il ne douta point que ce n'en ft ici +l'accomplissement. Il fit donc amiti avec ces trangers, les engagea +par de grandes promesses demeurer avec lui, leva sous main d'autres +troupes, mit leur tte ces Grecs, et, ayant attaqu les onze rois, il +les dfit, et demeura seul matre de l'gypte. + +[Marge: AN. M. 3334 AV. J.C. 670. Herod. l. 2, c. 153, 154.] +PSAMMITIQUE. Ce prince, qui devait son salut aux Ioniens et aux Cariens, +les tablit dans l'gypte, ferme jusqu'alors aux trangers, et leur y +assigna des bons fonds de terre et des revenus assurs, qui leur firent +oublier leur patrie. Il leur donna de jeunes enfants gyptiens lever, + qui ils apprirent leur langue. A cette occasion et par ce moyen, les +gyptiens entrrent en commerce avec les Grecs; et depuis ce temps aussi +l'histoire d'gypte, jusque-l mle de fables pompeuses par l'artifice +des prtres, commence, selon Hrodote, avoir plus de certitude. + +Ds que Psammitique fut affermi sur le trne, il entra en guerre avec le +roi d'Assyrie au sujet des limites des deux empires. Cette guerre dura +long-temps. Depuis que les Assyriens eurent conquis la Syrie, la +Palestine, tant le seul pays qui spart les deux royaumes, devint +entre eux un sujet continuel de discorde, comme elle le fut ensuite +entre les Ptolmes et les Sleucides. Ce fut qui des deux l'aurait, +et cette province devint tour tour le partage du plus fort. +Psammitique, se voyant matre paisible de toute l'gypte et ayant remis +toutes choses sur[159] l'ancien pied, crut qu'il tait temps de penser +aux frontires de son royaume, et de les mettre en sret contre +l'Assyrien son voisin, dont la puissance augmentait de jour en jour. Il +entra pour cet effet la tte d'une arme dans la Palestine. + +[Note 159: Cette rvolution arriva environ sept ans aprs la +captivit de Manass, roi de Juda.] + +[Marge: Lib. 1, p. 61.] Peut-tre faut-il placer au commencement de +cette guerre ce qu'on lit dans Diodore, que les gyptiens, indigns de +ce que le roi avait plac les Grecs l'aile droite, par prfrence +eux, quittrent le service au nombre de plus de deux cent mille, et se +retirrent en thiopie, o on leur donna un tablissement avantageux. + +[Marge: Herod. [l. 2,] cap. 157.] Quoi qu'il en soit, Psammitique entra +en Palestine. Mais il s'y trouva d'abord arrt Azot, une des +principales villes du pays, qui lui donna tant de peine, que ce ne fut +qu'aprs un sige de vingt-neuf ans qu'il s'en rendit matre. C'est le +plus long sige dont il soit parl dans l'histoire ancienne. + +Cette place tait anciennement une des cinq villes capitales des +Philistins. Les gyptiens, quelque temps auparavant, s'en tant empars, +la fortifirent si bien, qu'elle devint la plus forte barrire de leur +pays de ce ct-l; en sorte que Sennachrib ne put entrer en gypte +qu'il n'et premirement emport cette place. C'est ce qu'il fit par +Tarthan, l'un de ses gnraux. Les Assyriens l'avaient conserve jusqu' +ce temps-ci, et ce ne fut qu'aprs le long sige dont je viens de parler +qu'elle revint aux gyptiens. + +[Marge: Isai. 20, 1. Herod. l. 1, cap. 105.] En ce temps-l les Scythes, +sortis des environs des Palus-Motides, s'tant jets dans la Mdie, +dfirent Cyaxare, qui en tait roi, et le dpouillrent de toute la +haute Asie, dont ils demeurrent matres pendant vingt-huit ans. Ils +poussrent leurs conqutes dans la Syrie jusqu'aux frontires d'gypte. +Mais Psammitique alla au-devant d'eux, et fit si bien par ses prsents +et par ses prires, qu'ils ne passrent pas plus avant, et dlivra ainsi +son royaume de ces dangereux ennemis. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 2, 3.] Jusqu' son rgne les gyptiens +s'taient toujours crus le plus ancien peuple de la terre. Il voulut +s'en assurer par lui-mme, et pour cela il employa une exprience fort +extraordinaire, si pourtant ce fait doit paratre digne de foi. Il fit +lever la campagne, dans une cabane ferme, deux enfants ns tout +rcemment de pauvres parents, et il chargea un berger de les faire +nourrir par des chvres (d'autres disent que ce furent des nourrices +qui l'on avait coup la langue), avec dfense de laisser entrer aucune +personne dans cette cabane, ni de prononcer jamais lui-mme devant eux +aucune parole. Quand ces enfants furent parvenus l'ge de deux ans, un +jour que le berger entra pour leur donner ce qui leur tait ncessaire, +ils s'crirent tous deux, en tendant les mains vers leur pre +nourricier, _beccos, beccos_. Le berger, surpris de ce langage, nouveau +pour lui, et qu'ils rptrent dans la suite plusieurs fois, en donna +avis au roi, qui se les fit apporter pour tre tmoin lui-mme de la +vrit du fait; et ils recommencrent tous deux en sa prsence bgayer +leur petit jargon. Il ne s'agissait plus que de vrifier chez quel +peuple ce mot tait usit; et il se trouva que c'tait chez les +Phrygiens, qui appellent ainsi du pain. Ils eurent depuis ce temps-l +parmi tous les peuples l'honneur de l'antiquit, ou plutt de la +primaut, que l'gypte elle-mme, quelque jalouse qu'elle en et +toujours t, fut oblige de leur cder, malgr sa longue possession. +Comme on amenait ces enfants des chvres pour les nourrir, et qu'il +n'est point marqu qu'ils fussent[Marge: [Schol. Apollon. Rhod. 4. +262.]] sourds, quelques-uns croient qu'ils avaient pu, d'aprs le cri de +ces animaux, former ce mot _bec_ ou _beccos_[160]. + +[Note 160: Il est indubitable que telle est l'origine de ce mot, si +cette histoire est vraie.--L.] + +Psammitique mourut l'an vingt-quatrime de Josias, roi de Juda. Il eut +pour successeur son fils Nchao. + +[Marge: AN. M. 3388 AV. J.C. 616.] NCHAO. L'criture fait souvent +mention de ce prince sous le nom de _Pharaon Nchao_. + +[Marge: Herod. l. 1, cap. 158.] Il entreprit de joindre le Nil la mer +Rouge, en tirant un canal de l'un l'autre. L'espace qui les spare est +au moins de mille stades, c'est--dire de cinquante lieues. Aprs avoir +fait prir six vingt mille hommes[Marge: [V. plus haut p. 40, n. 5.]] +dans ce travail, il fut oblig de l'abandonner. L'oracle, qu'il avait +envoy consulter, lui rpondit que, par ce nouveau canal, il ouvrait une +entre aux barbares: c'est ainsi que les gyptiens appelaient tous les +autres peuples. + +Nchao russit mieux dans une autre entreprise. D'habiles mariniers de +Phnicie, qu'il avait pris son [Marge: Herod. l. 4, cap. 42.] service, +tant partis de la mer Rouge, avec ordre de dcouvrir les ctes +d'Afrique, en firent heureusement le tour, et retournrent, la troisime +anne de leur navigation, en gypte par le dtroit de Gibraltar; voyage +fort extraordinaire pour un temps o l'on n'avait pas encore l'usage de +la boussole[161]. Ce voyage fut fait vingt et un sicles avant que +Vasquez de Gama, Portugais, et trouv, par la dcouverte du cap de +Bonne-Esprance, l'an de notre Seigneur 1497, le mme chemin pour aller +aux Indes, par lequel ces Phniciens taient venus des Indes dans la mer +Mditerrane. + +[Marge: Joseph. Antiq. lib. 10, cap. 6. 4 Reg. 23, 29, 30. 2. Paral. 35, +20-25.] Les Babyloniens et les Mdes, ayant dtruit Ninive et avec elle +l'empire des Assyriens, devinrent si redoutables, qu'ils s'attirrent la +jalousie de tous leurs voisins. Nchao en fut si alarm, qu'il s'avana +vers l'Euphrate la tte d'une puissante arme pour arrter leurs +progrs. Josias, ce roi de Juda si recommandable par sa rare pit, +voyant qu'il prenait son chemin au travers de la Jude, rsolut de +s'opposer son passage. Il amassa dans ce dessein toutes les forces de +son royaume, et se posta dans la valle de Mageddo. (Cette ville tait +dans la tribu de Manass, en-de du Jourdain; Hrodote l'appelle +_Magdole_[162].) Nchao lui manda par un hraut que ce n'tait pas lui +qu'il en voulait; qu'il avait d'autres ennemis en vue; qu'il +entreprenait cette guerre de la part de Dieu, qui tait avec lui; et +qu'il lui conseillait de n'y prendre aucune part, de peur qu'elle ne +tournt son dsavantage. Josias ne fut point touch de ces raisons. Il +voyait qu'une si puissante arme ne manquerait pas de ruiner entirement +son pays par ses seules marches; et d'ailleurs il craignait qu'aprs la +dfaite des Babyloniens le vainqueur ne retombt sur lui, et ne lui +enlevt une partie de ses tats. Il marcha donc sa rencontre. La +bataille se donna; et Josias, non-seulement fut vaincu, mais reut +encore malheureusement une blessure dont il mourut Jrusalem, o il +s'tait fait transporter. + +[Note 161: On a ni la possibilit et le fait de ce voyage. Le rcit +d'Hrodote contient des circonstances qui portent le caractre de la +vrit. Les opinions des savants sont encore partages cet gard.--L.] + +[Note 162: La ville appele _Magdole_ par Hrodote tait situe dans +la Basse gypte; elle est consquemment fort diffrente de _Mageddo_, +ville de Palestine. On croit qu'Hrodote a t tromp par la +ressemblance des noms. (LARCHER, _Chron. d'Hrod._ t. VII, p. 114, +115.)--L.] + +Nchao, encourag par cette victoire, continua sa marche et s'avana +vers l'Euphrate. Il battit les Babyloniens; prit Charcamis, grande ville +dans ces quartiers-l; et, s'en tant assur la possession par une bonne +garnison qu'il y laissa, il reprit au bout de trois mois le chemin de +son royaume. + +[Marge: 4. Reg. 23, 33-35. 2. Paral. 36, 1-4.] Comme il apprit en chemin +que Joachas s'tait fait dclarer roi Jrusalem sans lui demander son +consentement, il lui ordonna de le venir trouver Rbla en Syrie. Ce +prince n'y fut pas plus tt arriv, que Nchao le fit mettre aux fers et +l'envoya prisonnier en gypte, o il mourut. De l, poursuivant son +chemin, il arriva Jrusalem, o il tablit roi Joakim, un des autres +fils de Josias, la place de son frre, et imposa sur le pays un tribut +annuel de cent talents d'argent et un talent d'or[163]. Aprs quoi il +retourna triomphant dans son royaume. + +[Note 163: Cette somme montait 330,000 liv. + += 610,000 f.--L.] + +[Marge: Lib. 2, cap. 159.] Hrodote, faisant mention de l'expdition de +ce roi d'gypte et de la bataille qu'il gagna Mageddo, qui il donne +le nom de _Magdole_, dit qu'aprs la victoire il prit la ville de +Cadytis, qu'il reprsente comme situe dans les montagnes de la +Palestine, et de la grandeur de Sardes, qui tait en ce temps-l, la +capitale, non-seulement de la Lydie, mais encore de toute l'Asie +mineure. Cette description ne peut convenir qu' Jrusalem, qui tait +ainsi situe, et qui alors tait la seule ville de ces quartiers-l qui +pt tre compare Sardes. Il parat d'ailleurs par l'criture que +Nchao, aprs sa victoire, se rendit matre de cette capitale de Jude; +car il y tait en personne lorsqu'il donna la couronne Joakim. Le nom +mme de _Cadytis_, qui en hbreu signifie la _sainte_[164], dsigne +clairement la ville de Jrusalem, comme le prouve le savant M. Prideaux. + +[Note 164: Les Arabes appellent encore aujourd'hui la ville de +Jrusalem _el-Qods_, la Sainte.--L.] + +[Marge: L. 1. Part. I. 1, p. 106, etc.] [Marge: AN. M. 3397 AV. J.C. +607.] Nabopolassar, roi de Babylone, voyant que, depuis la prise de +Charcamis par Nchao, toute la Syrie et la Palestine s'taient dtaches +de son obissance, son ge d'ailleurs et ses infirmits ne lui +permettant pas d'aller en personne rduire ces rebelles, s'associa +l'empire son fils Nabuchodonosor, et l'envoya la tte d'une arme dans +ces quartiers-l. Ce jeune prince battit celle [Marge: Jerem. 46. 2, +etc.] de Nchao vers l'Euphrate, reprit Charcamis, et fit rentrer dans +son obissance les provinces souleves, comme Jrmie l'avait prdit. +Ainsi il enleva aux gyptiens [Marge: 4. Reg. 24, 7.] tout ce qu'ils +possdaient depuis ce qu'on appelait [Marge: A rivo gypti.] le +_ruisseau d'gypte_[165] jusqu' l'Euphrate, ce qui comprend toute la +Syrie et toute la Palestine. + +[Note 165: Ce ruisseau d'gypte, dont il est si souvent parl dans +l'criture, comme servant de borne la terre promise du ct d'gypte, +n'tait pas le Nil, mais une petite rivire qui, coulant au travers du +dsert qui est entre ces deux pays, passait anciennement pour leur borne +commune. C'est jusque-l que s'tendait le pays qui fut promis la +postrit d'Abraham, et qui lui fut ensuite divis par sort.] + +Nchao, tant mort aprs avoir rgn seize ans, laissa son royaume son +fils. + +[Marge: AN. M. 3404 AV. J.C. 600. Herod. l. 2, cap. 160.] PSAMMIS. Son +rgne fut fort court, et ne dura que six ans. L'histoire ne nous en +apprend rien de particulier, sinon que ce prince fit une expdition en +thiopie. + +[Marge: _Ibid._] Ce fut vers lui que ceux d'lide, aprs avoir tabli +les jeux olympiques[166], dont ils avaient concert toutes les rgles et +toutes les circonstances avec tant d'attention, qu'ils ne croyaient pas +qu'on y pt rien ajouter ni y trouver rien redire, envoyrent une +clbre ambassade pour savoir ce que penseraient de cet tablissement +les gyptiens, qui passaient pour les hommes les plus sages et les plus +senss de tout l'univers. C'tait plutt une approbation qu'un conseil +qu'ils venaient chercher. Le roi assembla les anciens du pays. Aprs +qu'ils eurent entendu tout ce qu'on avait leur dire sur l'institution +de ces jeux, ils demandrent aux lens s'ils y admettaient +indiffremment citoyens et trangers: et comme on leur eut rpondu que +l'entre en tait galement ouverte tous, ils ajoutrent que les +rgles de la justice auraient t mieux observes si l'on n'avait admis + ces combats que les trangers, parce qu'il tait fort difficile que +les juges, en adjugeant la victoire et le prix, ne fissent pencher la +balance du ct de leurs concitoyens. + +[Note 166: Hrodote dit: _Les lens qui se vantaient d'avoir +tabli, pour la clbration des jeux olympiques, les rglements les plus +justes, etc._, et non pas _aprs avoir tabli les jeux olympiques_.--L.] + +[Marge: AN. M. 3410 AV. J.C. 594. Jerem. 44, 30.] APRIS. Il est appel +dans l'criture _Pharaon phre_, ou _Ophra_. Il succda son pre +Psammis, et rgna vingt-cinq ans. + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 161. Diod. lib. 1, pag. 62.] Pendant les +premires annes de son rgne, il fut aussi heureux qu'aucun de ses +prdcesseurs. Il porta ses armes contre l'le de Cypre. Il attaqua par +terre et par mer la ville de Sidon, la prit, et se rendit matre de +toute la Phnicie et de toute la Palestine. + +De si prompts succs lui enflrent extrmement le coeur. Hrodote +rapporte de lui qu'il tait devenu si orgueilleux, et tellement infatu +de sa grandeur, qu'il se vantait qu'il n'tait pas au pouvoir des dieux +mmes de le dtrner, tant il s'imaginait avoir tabli solidement sa +puissance. C'est par rapport de tels sentiments qu'zchiel lui met +la bouche ces paroles pleines d'une vanit folle et impie: _La rivire +est moi, c'est [Marge: Ezech. 29, 3.] moi qui l'ai faite_. Le vrai +Dieu lui fit bien sentir dans la suite qu'il avait un matre, et qu'il +n'tait qu'un homme; et il fit prdire par ses prophtes, long-temps +auparavant, tous les maux dont il avait rsolu de punir son orgueil. + +[Marge: Ezech. 17, 15.] Peu de temps aprs qu'Ophra fut mont sur le +trne, Sdcias, roi de Juda, lui envoya des ambassadeurs, fit alliance +avec lui; et l'anne d'aprs, rompant le serment de fidlit qu'il avait +fait au roi de Babylone, il se rvolta ouvertement contre lui. + +Quelques dfenses que Dieu et faites son peuple d'avoir recours aux +gyptiens et de mettre en eux sa confiance, et quelque malheureux succs +qu'eussent eu les diffrentes tentatives que les Isralites avaient +faites de ce ct-l, l'gypte leur paraissait toujours une ressource +assure dans leurs dangers, et ils ne pouvaient s'empcher d'y recourir. +C'est ce qui tait dj arriv sous le saint roi zchias. Isae leur +disait de la part de Dieu: [Marge: Is. cap. 31, v. 1 et 3.] Malheur +ceux qui vont en gypte chercher du secours, qui mettent leur confiance +dans sa cavalerie et dans ses chariots, et qui ne s'appuient point sur +le Saint d'Isral, et ne cherchent point l'assistance du Seigneur!... +L'gyptien est un homme et non pas un Dieu: ses chevaux ne sont que +chair, et non pas esprit. Le Seigneur tendra sa main, et celui qui +donnait secours sera renvers par terre; celui qui esprait d'tre +secouru tombera avec lui, et une mme ruine les enveloppera tous. Ils +n'coutrent ni le prophte ni le roi, et ne reconnurent la vrit des +paroles de Dieu que par une funeste exprience. + +Il en fut de mme en cette occasion. Sdcias, malgr les remontrances +de Jrmie, voulut faire alliance avec l'gyptien. Celui-ci, fier de +l'heureux succs de ses armes, et ne croyant pas que rien pt rsister +sa puissance, se dclara le protecteur d'Isral, et lui promit de le +dlivrer des mains de Nabuchodonosor. Dieu, irrit qu'un mortel et os +prendre sa place, s'en expliqua ainsi un autre prophte: [Marge: +Ezech. 24, 1-12.] Fils de l'homme, tournez le visage contre Pharaon, +roi d'gypte, et prophtisez tout ce qui lui doit arriver, lui et +l'gypte. Parlez-lui, et dites-lui: Voici ce que dit le Seigneur notre +Dieu: Je viens vous, Pharaon, roi d'gypte, grand dragon, qui vous +couchez au milieu de vos fleuves, et qui dites: Le fleuve est moi, et +c'est moi-mme qui me suis cr. Je mettrai un frein vos mchoires, +etc. Aprs l'avoir compar un roseau qui se brise sous celui qui s'y +appuie, et qui lui perce la main, Dieu ajoute: Je vais faire tomber la +guerre sur vous, et je tuerai parmi vous les hommes avec les btes. Le +pays d'gypte sera rduit en un dsert et en une solitude; et ils +sauront que c'est moi qui suis le Seigneur, parce que vous avez dit: Le +fleuve est moi, et c'est moi qui l'ai fait. Le mme prophte +continue, dans plusieurs [Marge: Cap. 29, 30, 31, 32.] chapitres de +suite, prdire les maux dont l'gypte allait tre accable. + +Sdcias tait bien loign d'ajouter foi ces prdictions. Quand il +apprit que l'arme des gyptiens approchait, et qu'il vit Nabuchodonosor +lever le sige de Jrusalem, il se crut dlivr, et triomphait dj. Sa +joie fut courte. Les gyptiens, voyant approcher les Chaldens, +n'osrent en venir aux mains avec une arme si nombreuse et si aguerrie. +Ils reprirent le[Marge: AN. M. 3416 AV. J.C. 588. Jerem. 37, 6, 7.] +chemin de leur pays, et abandonnrent Sdcias tous les prils de la +guerre o ils l'avaient eux-mmes engag. Nabuchodonosor revint devant +Jrusalem, y remit le sige, la prit et la brla, comme Jrmie l'avait +prdit. + +[Marge: AN. M. 3430 AV. J.C. 574. Herod. l. 2, cap. 161, etc. Diod. lib. +1, pag. 62.] Plusieurs annes aprs, les chtiments dont Dieu avait +menac Apris, roi d'gypte, commencrent tomber sur lui; car les +Cyrnens, colonie des Grecs qui s'tait tablie en Afrique, entre la +Libye et l'gypte, ayant pris et partag entre eux une grande partie du +pays des Libyens, forcrent ces peuples dpouills se jeter entre les +bras de ce prince et implorer sa protection. Aussitt Apris envoya +une grande arme dans la Libye pour faire la guerre aux Cyrnens; mais, +cette arme ayant t dfaite et presque toute taille en pices, les +gyptiens s'imaginrent qu'il ne l'avait envoye dans la Libye que pour +l'y faire prir, afin que, quand il en serait dfait, il pt rgner plus +despotiquement sur ses sujets. Dans cette pense, ils crurent devoir +secouer le joug d'un prince qu'ils regardaient comme leur ennemi. +Apris, ayant appris cette rvolte, leur envoya Amasis, un de ses +officiers, pour les apaiser et pour les faire rentrer dans leur devoir. +Mais, lorsque Amasis eut commenc parler, ils lui mirent sur la tte +un casque pour marque de la royaut, et le proclamrent roi. Amasis, +ayant accept la couronne qu'ils lui offrirent, demeura avec eux, et les +confirma dans leur rvolte. + +Apris, cette nouvelle, encore plus enflamm de colre, envoya +Patarbmis, un autre de ses officiers et l'un des principaux seigneurs +de sa cour, pour arrter Amasis et le lui amener. Mais Patarbmis, ne +s'tant pas trouv en tat d'enlever Amasis au milieu de cette arme de +rvolts dont il tait entour, fut trait son retour, par Apris, de +la manire la plus indigne et la plus cruelle; car ce prince, sans +considrer que ce n'tait que faute de pouvoir qu'il n'avait pas excut +sa commission, lui fit couper le nez et les oreilles. Un outrage si +sanglant fait un homme de ce rang irrita si fort les gyptiens, que la +plupart allrent se joindre aux mcontents et que la rvolte devint +gnrale. Ce soulvement de ses sujets obligea Apris de se sauver dans +la haute gypte, o il se maintint pendant quelques annes, tandis +qu'Amasis occupa tout le reste de ses tats. + +Les troubles qui agitaient l'gypte furent une occasion favorable +Nabuchodonosor pour l'attaquer, et ce fut Dieu lui-mme qui lui en +inspira le dessein. Ce prince, qui, sans le savoir, tait l'instrument +de la colre de Dieu contre les peuples qu'il voulait chtier, venait de +prendre la ville de Tyr, o lui et son arme avaient essuy des fatigues +incroyables. Pour les en rcompenser, Dieu leur abandonna l'gypte. Il +est beau de l'entendre lui-mme s'expliquer sur ce sujet: il y a peu +d'endroits dans l'criture plus remarquables que celui-ci, et qui +fassent mieux comprendre la souveraine autorit de Dieu sur tous les +princes et sur tous les royaumes de la terre. Fils de l'homme (c'est +ainsi [Marge: Ezech. 29, 20.] qu'il parle au prophte zchiel), +Nabuchodonosor, roi de Babylone, m'a rendu, avec son arme, un grand +service au sige de Tyr. Toutes les ttes de ses gens en ont perdu les +cheveux, et toutes les paules en sont corches; et nanmoins ni lui ni +son arme[167] n'ont point reu de rcompense pour le service qu'ils +m'ont rendu la prise de Tyr. C'est pourquoi (continue Dieu) je vais +donner Nabuchodonosor, roi de Babylone, le pays d'gypte. Il en +prendra tout le peuple, il en fera son butin, et il en partagera les +dpouilles. Son arme recevra ainsi sa rcompense, et il sera pay du +service qu'il m'a rendu dans le sige de cette ville. Je lui ai +abandonn l'gypte, parce qu'il a travaill pour moi, dit le Seigneur +notre Dieu. Il enlvera tout, dit-il par un autre prophte, avec la +mme facilit qu'un berger se couvre de son manteau. Il se chargera +ainsi de tout le butin: il mettra ainsi sur ses paules, et sur celles +de ses soldats, toute la dpouille de l'gypte. [Marge: Jerem. 43, 12.] +_Amicietur terra gypti, sicut amicitur pastor pallio suo; et egredietur +ind in pace_: nobles expressions, qui montrent avec quelle facilit +toute la puissance et toutes les richesses d'un tat sont enleves, +quand Dieu le veut, et passent comme un manteau un nouveau matre, qui +n'a qu' le prendre et s'en couvrir. + +[Note 167: Pour bien entendre ce qui est dit ici, il faut savoir que +Nabuchodonosor essuya des fatigues incroyables dans le sige de Tyr, et +que, lorsque les Tyriens se virent presss, les plus nobles de la ville +montrent sur des vaisseaux avec tout ce qu'ils avaient de plus +prcieux, et se retirrent en d'autres les. Ainsi Nabuchodonosor, ayant +pris la ville, n'y trouva rien qui ft digne de rcompenser les grands +travaux qu'il avait soufferts dans ce sige. (S. HIERON.)] + +Le roi de Babylone, profitant donc des divisions intestines o la +rvolte d'Amasis avait jet ce royaume, marcha de ce ct-l la tte +de son arme. Il subjugua l'gypte depuis Migdol ou Magdole, qui est +l'entre du royaume, jusqu' Syne, qui est l'autre extrmit, vers +les frontires d'thiopie. Il y fit par-tout d'horribles ravages, tua un +grand nombre d'habitants, et rduisit le pays dans une si grande +dsolation, qu'il ne put se rtablir de quarante ans. Nabuchodonosor, +ayant charg son arme de dpouilles et soumis tout le royaume, en vint + un accommodement avec Amasis; et, l'ayant confirm dans la possession +du royaume comme son vice-roi, il reprit le chemin de Babylone. + +[Marge: Herod. l. 2, c. 163 et 169. Diod. lib. 1, pag. 62.] Alors +Apris, sortant du lieu de sa retraite, s'avana vers les ctes de la +mer, apparemment du ct de la Libye; et, y ayant pris sa solde une +arme de Cariens, d'Ioniens et d'autres trangers, il marcha contre +Amasis, et lui livra bataille prs de la ville de Memphis[168]. Mais, +ayant t battu et fait prisonnier, il fut men la ville de Sas, et y +fut trangl dans son propre palais[169]. + +[Note 168: Lisez: _prs de la ville de Momemphis_; elle tait situe + plus de 12 lieues au N. de Memphis, sur la branche Canopique, comme je +l'ai fait voir ailleurs. (_Trad. de Strabon_, t. V, p. 372.)--L.] + +[Note 169: Amasis voulait lui conserver la vie; mais les gyptiens +forcrent ce prince de leur livrer Apris, qu'ils tranglrent.--L.] + +Dieu avait annonc par ses prophtes, dans un dtail tonnant, toutes +les circonstances de ce grand vnement. C'tait lui qui avait bris la +puissance d'Apris, d'abord si formidable, et qui avait mis l'pe la +main de Nabuchodonosor pour aller punir et humilier cet orgueilleux. Je +viens Pharaon, roi d'gypte, dit-il, [Marge: Ezech. 30, 22-25.] et +j'achverai de briser son bras, qui a t fort, mais qui est rompu, et +je lui ferai tomber l'pe de la main.... Je fortifierai en mme temps +le bras du roi de Babylone, et je mettrai mon pe entre ses mains.... +Et ils sauront que c'est moi qui suis le Seigneur. + +[Marge: Id. v. 14-17.] Il fait le dnombrement de toutes les villes qui +doivent tre la proie du vainqueur: Taphnis, Pluse, No, appele dans la +Vulgate Alexandrie, Memphis, Hliopolis, Bubaste, etc. + +[Marge: Jerem. 44, 30.] Il marque en particulier la fin malheureuse du +roi, qui doit tre livr ses ennemis. Je vais livrer, dit-il, Pharaon +phre, roi d'gypte, entre les mains de ses ennemis, entre les mains de +ceux qui cherchent lui ter la vie. + +En fin il dclare que pendant quarante ans les gyptiens seront accabls +de toutes sortes de maux, et rduits un tat si dplorable, qu'ils +n'auront plus l'avenir aucun prince de leur nation: [Marge: Ezech. 30, +13.] _et dux de terr gypti non erit amplis_. L'vnement a justifi +cette prdiction, qui a t accomplie par degrs et en diffrents temps. +Peu de temps aprs l'expiration de ces quarante annes, ils devinrent +une province des Perses, auxquels leurs rois, quoique originaires du +pays, taient soumis; et la prdiction commena ainsi s'accomplir. +Elle eut son entire excution la mort [Marge: AN. M. 3654.] de +Nectanbus, dernier roi de race gyptienne. Depuis ce temps-l, les +gyptiens ont toujours t gouverns par des trangers: car, aprs +l'extinction du royaume des Perses, ils ont t successivement +assujettis aux Macdoniens, aux Romains, aux Sarrasins, aux Mamelucs, et +enfin aux Turcs; qui en sont aujourd'hui les matres. + +[Marge: Jerem. c. 43 et 44.] Dieu ne fut pas moins fidle accomplir +ses prdictions l'gard de ceux de son peuple qui, aprs la prise de +Jrusalem, s'taient retirs en gypte contre sa dfense, et qui y +avaient entran Jrmie malgr lui. Ds qu'ils y furent entrs, et +qu'ils furent arrivs Taphnis (c'est la mme que Tanis), le prophte, +aprs avoir cach en leur prsence, par l'ordre de Dieu, des pierres +dans une grotte qui tait prs du palais du roi, leur dclara que +Nabuchodonosor entrerait bientt en gypte, et que Dieu tablirait son +trne dans cet endroit-l mme; que ce prince ravagerait tout le pays, +et porterait par-tout le fer et le feu; qu'eux-mmes tomberaient entre +les mains de ces cruels ennemis, qui en massacreraient une partie, et +traneraient le reste captif Babylone; qu'un trs-petit nombre +seulement chapperait la dsolation commune, et serait enfin rtabli +dans sa patrie. Toutes ces prdictions eurent leur accomplissement dans +les temps marqus. + +[Marge: AN M. 3435 AV. J.C. 569.] AMASIS. Aprs la mort d'Apris, Amasis +devint possesseur paisible de toute l'gypte, dont il occupa le trne +pendant quarante ans. Il tait, selon Platon, de[Marge: In Timo. [p. +21, E.]] la ville de Sas[170]. + +[Note 170: Selon Hrodote, de la ville de Siouph, qui tait +probablement voisine de Sas.--L.] + +[Marge: Herod. l. 2, cap. 172.] Comme il tait de basse naissance, les +peuples, dans le commencement de son rgne, en faisaient peu de cas, et +n'avaient que du mpris pour lui. Il n'y fut pas insensible; mais il +crut devoir mnager les esprits avec adresse, et les rappeler leur +devoir par la douceur et par la raison. Il avait une cuvette d'or, o +lui et tous ceux qui mangeaient sa table se lavaient les pieds. Il la +fit fondre, et en fit faire une statue, qu'il exposa la vnration +publique. Les peuples accoururent en foule, et rendirent la nouvelle +statue toutes sortes d'hommages. Le roi, les ayant assembls, leur +exposa quel vil usage cette statue avait d'abord servi; ce qui ne les +empchait pas de se prosterner devant elle par un culte religieux. +L'application de cette parabole tait aise faire: elle eut tout le +succs qu'il en pouvait attendre; et les peuples, depuis ce jour, eurent +pour lui tout le respect qui est d la majest royale. + +[Marge: _Ibid._ c. 173.] Il donnait rgulirement tout le matin aux +affaires, pour recevoir les placets, donner ses audiences, prononcer des +jugements, et tenir ses conseils: le reste du temps tait accord au +plaisir; et comme, dans les repas et dans les conversations, il tait +d'une humeur extrmement enjoue, et qu'il poussait, ce semble, la gat +au-del des justes bornes, les courtisans ayant pris la libert de le +lui reprsenter, il leur rpondit que l'esprit ne pouvait pas tre +toujours srieux et appliqu aux affaires, non plus qu'un arc demeurer +toujours tendu. + +Ce fut lui qui obligea les particuliers, dans chaque ville, d'inscrire +leur nom chez le magistrat, et de marquer de quelle profession ou de +quel mtier ils vivaient. Solon insra cette loi dans les siennes. + +Il btit plusieurs temples magnifiques, principalement Sas, qui tait +le lieu de sa naissance. Hrodote y admirait sur-tout une chapelle faite +d'une seule pierre, qui avait au dehors vingt et une coudes de longueur +sur quatorze de largeur et huit de hauteur, et un peu moins en dedans. +On l'avait apporte d'lphantine; et deux mille hommes avaient t +occups pendant trois ans la voiturer sur le Nil[171]. + +[Note 171: Ce temple _monolithe_ (HEROD. II. c. 175) avait en dehors +21 coudes de long (11 met. 87 mill.), 14 de large (7 met. 378 mill.) et +8 de haut (4 met. 216 mill.): ainsi sa solidit tait de 344 mtres +cubes (9990 pieds cubes) environ, dont le poids (en supposant la +matire la pesanteur spcifique du marbre) tait de 965,720 kilogrammes +(1,972,000 livres): Hrodote en ayant donn les dimensions intrieures, +savoir 18 coudes 20 doigts de long, 12 de large et 5 de haut, on voit, +par le calcul, que la partie vide tait gale 165 mtres cubes, +pesant 463,092 kilogrammes; ainsi le poids du temple monolithe, +probablement travaill dans la carrire mme, tait gal 502,600 +kilogrammes ou plus d'un million de livres. Voyez ce que j'ai dit plus +haut, p. 15, n. 2, des moyens de transport.--L.] + +Amasis considrait fort les Grecs. Il leur accorda de grands privilges, +et permit ceux qui voudraient s'tablir en gypte d'habiter dans la +ville de Naucratis, trs-renomme pour son port[172]. Lorsqu'il s'agit +de rebtir le fameux temple de Delphes qui avait t brl, rparation +qui devait monter trois cents talents, c'est--dire trois cent mille +cus[173], il fournit ceux de Delphes une somme fort considrable pour +les aider payer leur quote-part, qui tait le quart de toute la +dpense. + +[Note 172: Ville sur la branche Canopique, environ 16 lieues dans +les terres un peu au S. de Damanhour.--L.] + +[Note 173: 1,650,000 f.--L.] + +Il fit alliance avec les Cyrnens, et prit chez eux une femme. + +Il est le seul des rois gyptiens qui ait conquis l'le de Cypre, et qui +l'ait rendue tributaire. + +Ce fut sous son rgne que Pythagore vint en gypte: il lui tait +recommand par le clbre Polycrate, tyran de Samos, dont il sera parl +ailleurs, et qui tait li d'amiti avec Amasis. Dans le sjour que ce +philosophe fit en gypte, il fut initi dans tous les mystres du pays, +et apprit des prtres tout ce qu'il y avait de plus secret et de plus +important dans leur religion. C'est l qu'il puisa sa doctrine de la +mtempsycose. + +Dans l'expdition o Cyrus s'tait rendu matre d'une grande partie de +la terre, l'gypte sans doute avait subi le joug comme toutes les autres +provinces, et Xnophon le dit formellement au commencement de la +Cyropdie. Apparemment qu'aprs que les quarante annes de dsolation +prdites par le prophte furent expires, l'gypte commenant un peu +se rtablir, Amasis secoua le joug et se remit en libert. + +Aussi voyons-nous qu'un des premiers soins de Cambyse, fils de Cyrus, +ds qu'il fut mont sur le trne, fut de porter la guerre contre +l'gypte. Quand il y arriva, Amasis venait de mourir, et avait eu pour +successeur son fils Psammnit. + +[Marge: AN. M. 3479 AV. J.C. 525.] PSAMMNIT. Cambyse, aprs le gain +d'une bataille, poursuivit les vaincus jusque dans Memphis, assigea la +place, et la prit en fort peu de temps. Il traita le roi avec douceur, +lui laissa la vie, et lui assigna un entretien honorable; mais, ayant +appris qu'il prenait des mesures secrtes pour remonter sur le trne, il +le fit mourir. Le rgne de Psammnit ne fut que de six mois. Alors toute +l'gypte se soumit au vainqueur. Je rapporterai plus en dtail cette +histoire lorsque j'exposerai celle de Cambyse. + +Ici finit la suite des rois d'gypte. L'histoire de ce pays, comme je +l'ai dj remarqu, sera confondue avec celle des Perses et des Grecs +jusqu' la mort d'Alexandre. Alors s'lvera une nouvelle monarchie +d'gypte, fonde par Ptolme, fils de Lagus, qui sera continue jusqu' +Clopatre; et ce dernier espace sera environ de 300 ans. Je traiterai +chacune de ces matires dans son temps. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + LIVRE SECOND. + + ------------- + + HISTOIRE ANCIENNE DES CARTHAGINOIS. + +Je diviserai en deux parties ce que j'ai dire sur les Carthaginois. +Dans la premire, je donnerai une ide gnrale des moeurs de ce peuple, +de son caractre, de son gouvernement, de sa religion, de sa puissance +et de ses richesses. Dans la seconde, aprs avoir indiqu en peu de mots +la manire dont Carthage s'tablit et s'accrut, je rapporterai les +guerres qui l'ont rendue si clbre. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + PREMIRE PARTIE. + + --------- + +CARACTRE, MOEURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT +DES CARTHAGINOIS. + + Ier. _Carthage forme sur le modle de Tyr, dont elle tait une +colonie._ + +Les Carthaginois ont reu des Tyriens, non-seulement leur origine, mais +leurs moeurs, leur langage, leurs usages, leurs lois, leur religion, +leur got et leur industrie pour le commerce, comme toute la suite le +fera connatre. Ils parlaient le mme langage que les [Marge: Bochard, +Part. 2, l. 2, cap. 16.] Tyriens, et ceux-ci le mme que les Cananens +et les Isralites, c'est--dire la langue hbraque, ou du moins une +langue qui en tait entirement drive. Leurs noms avaient pour +l'ordinaire une signification particulire. Hannon signifie _gracieux_, +_bienfaisant_; Didon, _aimable_ ou _bien-aime_; Sophonisbe, _elle +gardera bien le secret de son mari_. Ils se plaisaient aussi, par esprit +de religion, faire entrer le nom de Dieu dans les noms qu'ils +portaient, selon le gnie des Hbreux. Annibal, qui rpond Ananias, +signifie: _Baal_ (ou _le Seigneur_) _m'a fait grace_; Asdrubal, qui +rpond Azarias, signifie: _le Seigneur sera notre secours_. Il en est +ainsi des autres noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc. Le mot +_Poeni_, d'o vient _punique_, est le mme que _Phoeni_ ou _Phniciens_, +parce qu'ils tiraient leur origine de la Phnicie[174]. On a dans le +_Poenulus_ de Plaute une scne en langue punique qui a fort exerc les +savants. + +[Note 174: Dans beaucoup de mots, les Latins ont chang la +diphthongue _oe_ en _u_. Ils disaient originairement _poenire_ pour +_punire_, ce qui s'est conserv dans _poena_; _moerus_ pour _murus_ +comme on le voit par le mot _pomoerium_; _moenire_ pour _munire_, ce qui +s'est conserv dans _moenia_. Sur les anciennes inscriptions, on lit +_oeti_, _loedos_, _coeira_, pour _uti_, _ludos_, _cura_, etc.: de mme, +ils ont dit _Puni_ au lieu de _Poeni_.--L.] + +Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union troite qui a +toujours subsist entr les Phniciens et [Marge: Herod. l. 3, c. 17 et +19.] les Carthaginois[175]. Lorsque Cambyse voulut porter la guerre +contre ces derniers, les Phniciens, qui faisaient la principale force +de son arme navale, lui dclarrent nettement qu'ils ne pouvaient pas +le servir contre leurs compatriotes; et ce prince fut oblig de renoncer + son dessein. Les Carthaginois, de leur ct, n'oublirent jamais d'o +ils taient sortis et qui ils devaient leur origine. Ils envoyaient +rgulirement Tyr, tous les [Marge: Polyb. pag. 944. Q. Curt. l. 4, c. +2 et 3.] ans, un vaisseau charg de prsents, qui taient comme un cens +et une redevance qu'ils payaient leur ancienne patrie; et ils +faisaient offrir un sacrifice annuel aux dieux tutlaires du pays, +qu'ils regardaient aussi comme leurs protecteurs. Ils ne manquaient +jamais y envoyer les prmices de leurs revenus, aussi-bien que la dme +des dpouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis, pour les +offrir Hercule, une des principales divinits de Tyr et de Carthage. +Lorsque Tyr fut assige par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en +sret ce qu'ils avaient de plus cher, envoyrent Carthage leurs +femmes et leurs enfants, qui y furent reus et entretenus, quoique dans +le temps d'une guerre fort pressante; avec une bont et une gnrosit +telles qu'on aurait pu les attendre des pres et des mres les plus +tendres et les plus opulents. Ces marques constantes d'une vive et +sincre reconnaissance font plus d'honneur une nation que les plus +grandes conqutes et les plus glorieuses victoires. + +[Note 175: L'histoire offre beaucoup d'autres exemples de ce genre. +Ils tiennent au droit des mtropoles sur les colonies. (V. Heyn. _Opusc. +Academic._ t. I, p. 312, seq.)--L.] + + II. _Religion des Carthaginois._ + +Il parat, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage, que ses +gnraux regardaient comme un devoir essentiel de commencer et de finir +leurs entreprises[Marge: Liv. lib. 21, n. 1. _Ibid._ n. 21.] par le +culte des dieux. Amilcar, pre du grand Annibal, avant que d'entrer en +Espagne pour y faire la guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux +dieux. Son fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de +l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte jusqu' Cadix +pour s'acquitter des voeux qu'il avait faits Hercule, et il lui en +fait de nouveaux si ce dieu favorise son entreprise. Aprs la bataille +de [Marge: Lib. 23, n. 11.] Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse +nouvelle Carthage, il recommanda sur-tout qu'on et soin de rendre aux +dieux immortels de solennelles actions de graces pour toutes les +victoires qu'il avait remportes: _pro his tantis totque victoriis verum +esse grates diis immortalibus agi haberique_. + +Ce n'taient pas seulement les particuliers qui se piquaient ainsi de +faire paratre en toute occasion un soin religieux d'honorer la +Divinit; on voit que c'tait le gnie et le got de la nation entire. + +[Marge: Lib. 7, pag. 502.] Polybe nous a conserv un trait de paix +entre Philippe, fils de Dmtrius, roi de Macdoine, et les +Carthaginois, o l'on voit d'une manire bien sensible le respect de +ceux-ci pour la Divinit, et leur intime persuasion que les dieux +assistaient et prsidaient aux actions humaines, et sur-tout aux traits +solennels qui se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur +prsence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres diffrents de +divinits; et ce dnombrement parat bien extraordinaire dans un acte +public comme est un trait de paix entre deux empires. J'en rapporterai +les termes mmes, qui peuvent servir nous donner quelque ide de la +thologie des Carthaginois: _Ce trait a t conclu en prsence de +Jupiter, de Junon et d'Apollon; en prsence du dmon ou du gnie des +Carthaginois ([Grec: daimonos]), d'Hercule et d'Iolas; en prsence de +Mars, de Neptune, de Triton; en prsence des dieux qui_ _accompagnent +l'arme des Carthaginois, et du Soleil, de la Lune et de la Terre; en +prsence des rivires, des prairies et des eaux; en prsence de tous les +dieux qui possdent Carthage_. Que dirions-nous maintenant d'un pareil +acte, o l'on ferait intervenir les anges et les saints, protecteurs +d'un royaume? + +Il y avait chez les Carthaginois deux divinits qui y taient +particulirement adores, et dont il est propos de dire ici un mot. + +La premire tait la desse _Cleste_, appele aussi _Uranie_, qui est +la lune, dont on implorait le secours dans les grandes calamits, +sur-tout dans les scheresses, pour obtenir de la pluie _ista ipsa virgo +coelestis_, dit Tertullien, [Marge: Tertul. Apolog. cap. 23.] _pluviarum +polliciatrix_. C'est en parlant de cette desse et d'Esculape que +Tertullien fait aux paens de son temps un dfi bien hardi, mais bien +glorieux au christianisme, en dclarant que le premier venu des +chrtiens obligera ces faux dieux d'avouer hautement qu'ils ne sont que +des dmons; et en consentant qu'on fasse mourir sur-le-champ ce +chrtien, s'il ne vient bout de tirer cet aveu de la bouche mme de +leurs dieux: _nisi se dmones confessi fuerint christiano mentiri non +audentes, ibidem illius christiani procacissimi sanguinem fundite_. +Saint Augustin parle souvent aussi de cette divinit. Cleste, dit-il, +autrefois rgnait souverainement Carthage. Qu'est devenu son rgne +depuis Jsus-Christ? [Marge: S. August. in psalm. 98.]_Regnum Coelestis +quale erat Carthagini! ubi nunc est regnum Coelestis?_ C'est sans doute +la mme divinit que Jrmie appelle [Marge: Jerem. c. 7, v. 18; etc. 44 +v. 17-25.]_la reine du ciel_, laquelle les femmes juives avaient +grande dvotion, lui adressant des voeux, lui faisant des libations, lui +offrant des sacrifices, et lui prparant de leurs propres mains des +gteaux, _ut faciant placentas regin coeli_, et dont elles se vantaient +d'avoir reu toutes sortes de biens, pendant qu'elles taient exactes +lui rendre ce culte; au lieu que, depuis qu'il avait cess, elles +s'taient vues accables de toutes sortes de malheurs. + +La seconde divinit honore particulirement chez les Carthaginois, et +qui l'on offrait des victimes humaines, c'est _Saturne_, connu sous le +nom de _Moloch_ dans l'criture; et ce culte avait pass de Tyr +Carthage. Philon cite un passage de Sanchoniaton, o l'on voit que +c'tait une coutume Tyr que, dans les grandes calamits, les rois +immolassent leurs fils pour apaiser la colre des dieux, et que l'un +d'eux, qui l'avait fait, fut depuis honor comme un dieu sous le nom de +la constellation appele _Saturne_: ce qui a sans doute donn occasion +la fable qui dit que Saturne avait dvor ses enfants. Les particuliers, +quand ils voulaient dtourner quelque grand malheur, en usaient de mme, +et n'taient pas moins superstitieux que leurs princes; en sorte que +ceux qui n'avaient point d'enfants en achetaient des pauvres, pour +n'tre pas privs du mrite d'un tel sacrifice. Cette coutume se +conserva long-temps chez les Phniciens et les Cananens, de qui les +Isralites l'empruntrent, quoique Dieu le leur et dfendu bien +expressment. On brlait d'abord inhumainement ces enfants, soit en les +jetant au milieu d'un brasier ardent, tel qu'taient ceux de la valle +d'Ennon, dont il est si souvent parl dans l'criture; soit en les +enfermant dans une statue de Saturne, qui tait tout enflamme. [Marge: +Plut. de superst. p. 171.] Pour touffer les cris que poussaient ces +malheureuses victimes, on faisait retentir pendant cette barbare +crmonie le bruit des tambours et des trompettes. Les mres se +faisaient un honneur et un point de religion d'assister ce cruel +spectacle, l'oeil sec et sans pousser aucun gmissement; et, s'il leur +chappait quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en tait moins +agrable la divinit, et elles en perdaient le fruit. [Marge: Tertul. +in Apolog.] Elles portaient la fermet d'ame, ou plutt la duret et +l'inhumanit, jusqu' caresser elles-mmes et baiser leurs enfants pour +apaiser leurs cris, de peur qu'une victime offerte de mauvaise grce et +au milieu des pleurs ne dplt Saturne: [Marge: Minuc. Fel.] +_Blanditiis et osculis comprimebant vagitum, ne flebilis hostia +immolaretur_. Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants + travers le feu, comme cela parat par plusieurs endroits de +l'criture, et trs-souvent ils y prissaient. + +[Marge: Q. Curt. lib. 4, cap. 3.] + +Les Carthaginois retinrent jusqu' la ruine de leur ville cette coutume +barbare d'offrir leurs dieux des victimes humaines; action qui +mritait bien plus le nom de _sacrilge_ que de sacrifice: _sacrilegium +veris qum sacrum_. Ils la suspendirent seulement pendant quelques +annes, pour ne pas s'attirer la colre et les armes de Darius Ier, roi +de Perse, qui leur fit dfendre d'immoler des victimes humaines, et de +manger de la chair de chien. [Marge: Plut. de ser vindicatione deor. +pag. 552. [_Id._ Apopht. p. 174-175.]] Mais ils revinrent bientt leur +gnie, puisque, du temps de Xerxs, qui succda Darius, Glon, tyran +de Syracuse, ayant remport en Sicile une victoire considrable sur les +Carthaginois, parmi les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y +insra celle-ci, qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines +Saturne; et sans doute que ce qui l'obligea prendre[Marge: Herod. l. +7, cap. 167.] cette prcaution fut ce qui avait t mis en pratique dans +cette occasion-l mme par les Carthaginois; car pendant tout le combat, +qui dura depuis le matin jusqu'au soir, Amilcar, fils d'Hannon leur +gnral, ne cessa point de sacrifier aux dieux des hommes tout vivants, +et en grand nombre, en les faisant jeter dans un bcher ardent[176]; et, +voyant que ses troupes taient mises en fuite et en droute, il s'y +prcipita lui-mme pour ne pas survivre sa honte, et, comme le dit +saint Ambroise en rapportant cette action, pour teindre par son propre +sang ce feu sacrilge qu'il voyait ne lui avoir servi de rien. + +Dans des temps de peste[177] ils sacrifiaient leurs dieux un grand +nombre d'enfants, sans piti pour un ge qui excite la compassion des +ennemis les plus cruels, cherchant un remde leurs maux dans le crime, +et usant de barbarie pour attendrir les dieux. + +[Marge: Lib. 20, pag. 756. [Lactant. Institut. 1, 21.]] Diodore rapporte +un exemple de cette cruaut, qui fait frmir. Dans le temps qu'Agathocle +tait prs de mettre le sige devant Carthage, les habitants de cette +ville, se voyant rduits la dernire extrmit, imputrent leur +malheur la juste colre de Saturne contre eux, parce qu'au lieu des +enfants de la premire qualit qu'on avait coutume de lui sacrifier, on +avait mis frauduleusement leur place des enfants d'esclaves et +d'trangers. Pour rparer cette faute, ils immolrent Saturne deux +cents enfants des meilleures maisons de Carthage; et, outre cela, plus +de trois cents citoyens, qui se sentaient coupables de ce prtendu +crime, s'offrirent volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il y +avait une statue d'airain de Saturne, dont les mains taient penches +vers la terre, de telle sorte que l'enfant qu'on posait sur ces mains +tombait aussitt dans une ouverture et une fournaise pleine de feu. + +[Note 176: In ipsos, quos adolebat, sese prcipitavit ignes, ut eos +vel cruore suo extingueret, quos sibi nihil profuisse cognoverat. (S. +AMBROS.)] + +[Note 177: Quum peste laborarent, cruent sacrorum religione et +scelere pro remedio usi sunt. Quippe homines ut victimas immolabant, et +impuberes (qu tas etiam hostium misericordiam provocat) aris +admovebant, pacem deorum sanguine eorum exposcentes, pro quorum vit dii +maxim rogari solent. (JUSTIN. lib. 18, cap. 6.)] + +[Marge: Plut. de superst. pag. 169-171.] Est-ce l, dit Plutarque, +adorer les dieux? Est-ce avoir d'eux une ide qui leur fasse beaucoup +d'honneur, que de les supposer avides de carnage, altrs du sang +humain, et capables d'exiger et d'agrer de telles victimes?[Marge: Id. +in Camil. pag. 132.] La religion, dit cet auteur sens, est environne +de deux cueils galement dangereux l'homme, galement injurieux la +Divinit: savoir, de l'impit et de la superstition. L'une, par +affectation d'esprit fort, ne croit rien; l'autre, par une aveugle +faiblesse, croit tout. L'impit, pour secouer un joug et une crainte +qui la gne, nie qu'il y ait des dieux; la superstition, pour calmer +aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon son caprice, non-seulement +amis, mais protecteurs et modles du crime. Ne valait-il pas mieux, +dit-il encore,[Marge: De superstit. [pag. 171.]] que Carthage, ds le +commencement, prt pour lgislateurs un Critias, un Diagoras, athes +reconnus et se donnant pour tels, que d'adopter une si trange et si +perverse religion? Les Typhons, les gants, ennemis dclars des dieux, +s'ils avaient triomph du ciel, auraient-ils pu tablir sur la terre des +sacrifices plus abominables? + +Voil ce que pensait un paen, du culte carthaginois tel que nous +l'avons rapport. En effet on ne croirait pas le genre humain +susceptible d'un tel excs de fureur et de frnsie. Les hommes ne +portent point communment dans leur propre fonds un renversement si +universel de tout ce que la nature a de plus sacr. Immoler, gorger +soi-mme ses propres enfants, et les jeter de sang-froid dans un brasier +ardent! Des sentiments si dnaturs, si barbares, adopts cependant par +des nations entires, et des nations trs-polices, par les Phniciens, +les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, les Grecs mme et les +Romains, et consacrs par une pratique constante de plusieurs sicles, +ne peuvent avoir t inspirs que par celui qui a t homicide ds le +commencement, et qui ne prend plaisir qu' la dgradation, la misre +et la perte de l'homme. + + III. _Forme du Gouvernement de Carthage._ + +Le gouvernement de Carthage tait fond sur des principes d'une profonde +sagesse; et ce n'est point sans [Marge: Arist. lib. 2, de Rep. c. 11.] +raison qu'Aristote met cette rpublique au nombre de celles qui taient +les plus estimes dans l'antiquit, et qui pouvaient servir de modles +aux autres. Il appuie d'abord ce sentiment sur une rflexion qui fait +beaucoup d'honneur Carthage, en marquant que, jusqu' son temps, +c'est--dire depuis plus de cinq cents ans, il n'y avait eu ni aucune +sdition considrable qui en et troubl le repos, ni aucun tyran qui en +et opprim la libert. En effet c'est un double inconvnient des +gouvernements mixtes, tels qu'tait celui de Carthage, o le pouvoir est +partag entre le peuple et les grands, de dgnrer ou en abus de la +libert par les sditions du ct du peuple, comme cela tait ordinaire + Athnes et dans toutes les rpubliques grecques; ou en oppression de +la libert publique du ct des grands, par la tyrannie, comme cela +arriva Athnes, Syracuse, Corinthe, Thbes, Rome mme du temps +de Sylla et de Csar. C'est donc un grand loge pour Carthage d'avoir +su, par la sagesse de ses lois, et par l'heureux concert des diffrentes +parties qui composaient son gouvernement, viter pendant un si long +espace d'annes deux cueils si dangereux et si communs. + +Il serait souhaiter que quelque auteur ancien nous et laiss une +description exacte et suivie des coutumes et des lois de cette fameuse +rpublique. Faute de ce secours, on n'en peut avoir qu'une ide assez +confuse et imparfaite, en ramassant diffrents traits qu'on trouve pars +dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu la rpublique des +lettres Christophe Hendreich[178]. Son ouvrage m'a t d'un grand +secours. + +[Marge: Polyb. lib. 6, pag. 493.] Le gouvernement de Carthage +runissait, comme celui de Sparte et de Rome, trois autorits +diffrentes qui se balanaient l'une l'autre et se prtaient un mutuel +secours: celle des deux magistrats suprmes, appels _sufftes_[179]; +celle du snat, et celle du peuple. On y ajouta ensuite le tribunal des +cent, qui eurent beaucoup de crdit dans la rpublique. + +[Note 178: _Carthago, sive Carthaginiensium respublica, etc._ +Francofurti ad Oderam. An 1664.] + +[Note 179: Ce nom est driv d'un mot qui, chez les Hbreux et les +Phniciens, signifie juges: _shophetim_. + += C'est l'opinion de Bochart (_Chanan I. 24_) et de Selden (_de Diis +Syriis. Proleg. c. 2_); bien plus naturelle que celle de Scaliger, qui +faisait venir ce nom de _Tzazaph_, il _regarde d'en haut_, dans le mme +sens que [Grec: ephoros, episkopos, epopts]. (SCALIGER, _in Fest._ +voce _Suffet_.)--L.] + +_Sufftes._ + +Le pouvoir des sufftes ne durait qu'un an[180], et ils taient +Carthage ce que les consuls taient Rome[181]. + +[Note 180: Ut Rom consules, sic Carthagine quotannis annui bini +reges creabantur. (CORN. NEP. _in Annib._ cap. 7.)] + +[Note 181: Ou les deux rois Lacdmone; avec cette diffrence que +leurs fonctions ne duraient qu'un an, et qu'ils taient pris +indiffremment dans les plus nobles familles.--L.] + +Souvent mme les auteurs leur donnent les noms de _rois_, de +_dictateurs_, de _consuls_, parce qu'ils en remplissaient l'emploi. +L'histoire ne nous apprend point par qui ils taient choisis. Ils +avaient droit et taient chargs du soin d'assembler le snat[182]: ils +en taient les prsidents et les chefs: ils y proposaient les affaires +et recueillaient les suffrages. Ils prsidaient[183] aussi aux jugements +qui se rendaient sur les affaires importantes. Leur autorit n'tait pas +renferme dans la ville, ni borne aux affaires civiles; on leur +confiait quelquefois le commandement des armes. Il parat qu'au sortir +de la dignit de _sufftes_ on les nommait _prteurs_, qui tait une +charge considrable, puisque, outre le droit de prsidence dans certains +jugements, elle leur donnait celui de proposer et de porter de nouvelles +lois, et de faire rendre compte ceux qui taient chargs du +recouvrement [Marge: Liv. lib. 33, n. 46 et 47.] des deniers publics, +comme on le voit dans ce que Tite-Live nous raconte d'Annibal ce +sujet, et que je rapporterai dans la suite[184]. + +[Note 182: Senatum itaque suffetes, quod velut consulare imperium +apud eos erat, vocaverunt. (LIV. lib. 30, n. 7.)] + +[Note 183: Quum suffetes ad jus dicendum consedissent. (LIV. lib. +34, n. 62.)] + +[Note 184: Un autre magistrat parat avoir eu les mmes fonctions +que le Censeur Rome. (NEPOS, _in Hamilcare_, 3.)--L.] + +_Le snat._ + +Le snat, compos de personnes que leur ge, leur exprience, leur +naissance, leurs richesses, et sur-tout leur mrite, rendaient +respectables, formait le conseil de l'tat, et tait comme l'ame de +toutes les dlibrations publiques. On ne sait point prcisment quel +tait le nombre des snateurs; il devait tre fort grand, puisqu'on voit +qu'on en tira cent pour former une compagnie particulire, dont j'aurai +bientt lieu de parler. C'tait dans le snat que se traitaient les +grandes affaires, qu'on lisait les lettres des gnraux, qu'on recevait +les plaintes des provinces, qu'on donnait audience aux ambassadeurs, +qu'on dcidait de la paix ou de la guerre, comme on le voit en plusieurs +occasions. + +[Marge: Arist. loc. cit.] Quand les sentiments taient uniformes et que +tous les suffrages se runissaient, alors le snat dcidait +souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait partage et qu'on +ne convenait point, les affaires taient portes devant le peuple, et +dans ce cas le pouvoir de dcider lui tait dvolu[185]. Il est ais de +comprendre quelle sagesse il y avait dans ce rglement, et combien il +tait propre arrter les cabales, concilier les esprits, appuyer +et faire dominer les bons conseils, une compagnie comme celle-l tant +extrmement jalouse de son autorit, et ne consentant pas aisment la +faire passer une autre. On en voit un exemple mmorable dans Polybe. +Lorsque, aprs la perte de la [Marge: Polyb. l. 15, p. 706 et 707] +bataille donne en Afrique la fin de la seconde guerre punique, on fit +dans le snat la lecture des conditions de paix qu'offrait le vainqueur, +Annibal, voyant qu'un des snateurs s'y opposait, reprsenta vivement +que, s'agissant du salut de la rpublique, il tait de la dernire +importance de se runir, et de ne point renvoyer une telle dlibration + l'assemble du peuple; et il en vint bout. Voil sans doute ce qui, +dans les commencements de la rpublique, rendit le snat si puissant, et +ce qui porta son autorit un si haut point; [Marge: Polyb. l. 6, pag. +494.] et le mme auteur remarque, dans un autre endroit, que, tant que +le snat fut le matre des affaires, l'tat fut gouvern avec beaucoup +de sagesse, et que toutes les entreprises eurent un grand succs. + +[Note 185: Aristote est plus prcis: Les rois avec les snateurs +sont matres de porter une affaire au peuple, ou de ne la point porter, +s'ils sont _tous_ d'accord [sur cette affaire]; sinon, le peuple est +aussi appel en dcider. [Grec: Tou men gar to men prosagein, to de +m prosagein pros ton dmon oi basileis kyrioi META tn gerontn, an +omognmonsi PANTES ei de m, kai toutn o Dmos.] (_Polit._ II, 8, 3, +d. Schn.)--L.] + +_Le peuple._ + +Il parat, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, que jusqu'au temps +d'Aristote, qui fait une si belle peinture et un si magnifique loge du +gouvernement de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le snat +du soin des affaires publiques, et lui en laissait la principale +administration: et c'est par l que la rpublique devint si puissante. +Il n'en fut pas ainsi dans la suite. Le peuple, devenu insolent par ses +richesses et par ses conqutes, et ne faisant pas rflexion qu'il en +tait redevable la prudente conduite du snat, voulut se mler aussi +du gouvernement, et s'arrogea presque tout le pouvoir. Tout se conduisit +alors par cabales et par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des +principales causes de la ruine de l'tat. + +_Le tribunal des cent._ + +C'tait une compagnie compose de cent quatre personnes, quoique +souvent, pour abrger, il ne soit fait mention que de cent. Elle tenait +lieu Carthage, selon Aristote, de ce qu'taient les phores Sparte; +par o il parat qu'elle fut tablie pour balancer le pouvoir des grands +et du snat; mais avec cette diffrence, que les phores n'taient qu'au +nombre de cinq et qu'ils ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que +ceux-ci taient perptuels et passaient le nombre de cent. On croit que +ces centumvirs sont les mmes que les cent juges dont parle Justin, qui +furent tirs du snat,[Marge: Lib. 19, c. 2.] et tablis pour faire +rendre compte aux gnraux de leur conduite. Le pouvoir exorbitant de +ceux de la famille de Magon, [Marge: An. M. 3609. De Carthage, 487.] +qui, occupant les premires places et se trouvant la tte des armes, +s'taient rendus matres de toutes les affaires, donna lieu cet +tablissement. On voulut par l mettre un frein l'autorit des +gnraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient les troupes, tait +presque sans bornes et souveraine; et on la rendit soumise aux lois par +la ncessit qu'on leur imposa de rendre compte de leur administration +ces juges, au retour de leurs campagnes: [Marge: Justin. _Ibid._] _ut +hoc metu ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque +respicerent_. Parmi ces cent quatre juges, il y en avait cinq qui +avaient une juridiction particulire et suprieure celle des autres: +on ne sait pas combien elle durait de temps. Ce conseil des cinq tait +comme le conseil des dix dans le snat de Venise. Quand il y vaquait +quelque place, c'taient eux seuls qui avaient le droit de la remplir. +Ils avaient droit aussi de choisir ceux qui entraient dans le conseil +des cent. Leur autorit tait fort grande; et c'est pour cela qu'on +avait soin de ne mettre dans cette place que des hommes d'un rare +mrite; et l'on ne crut point devoir attacher leur emploi aucune +rtribution ni aucune rcompense, le motif seul du bien public devant +tre assez fort dans l'esprit des gens de bien pour les engager +remplir leurs devoirs avec zle et fidlit. Polybe, en rapportant +[Marge: Lib. 10, pag. 592.] la prise de Carthagne par Scipion, +distingue nettement deux compagnies de magistrats tablies Carthage. +Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans Carthagne, il se +trouva deux magistrats du corps des vieillards, [Grec: ek ts +gerousias] (on appelait ainsi la compagnie des cent), et quinze du +snat, [Grec: ek ts synkltou].[Marge: Lib. 26, n. 15. Lib. 30, n. +16.] Tite-Live ne fait mention que de ces quinze derniers snateurs. +Mais dans un autre endroit il nomme les vieillards, et marque qu'ils +composaient le conseil le plus respectable de l'tat, et qu'ils avaient +une grande autorit dans le snat: _Carthaginienses... oratores ad pacem +petendam mittunt triginta seniorum principes. Id erat sanctius apud +illos concilium, maximaque ad ipsum senatum regendum vis_. + +Les tablissements les plus sages et les mieux concerts dgnrent +peu--peu, et font place enfin au dsordre et la licence, qui percent +et pntrent partout. Ces juges, qui devaient tre la terreur du crime +et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui tait presque +sans bornes, devinrent autant de petits tyrans, comme nous le verrons +dans l'histoire du grand Annibal, qui, pendant sa prture, lorsqu'il fut +retourn[Marge: AN. M. 3802. DE CARTHAGE 682.] en Afrique, employa tout +son crdit pour rformer un abus si criant; et de perptuelle qu'tait +l'autorit de ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans +depuis que la compagnie des cent avait t forme. + +_Dfauts du gouvernement de Carthage._ + +Aristote, entre quelques autres observations qu'il fait sur le +gouvernement de Carthage, y remarque deux grands dfauts, fort +contraires, selon lui, aux vues d'un sage lgislateur et aux rgles +d'une bonne et saine politique. + +Le premier de ces dfauts consiste en ce qu'on mettait sur la tte d'un +mme homme plusieurs charges; ce qui tait considr Carthage comme la +preuve d'un mrite non commun. Aristote regarde cette coutume comme +trs-prjudiciable au bien public. En effet, dit-il, lorsqu'un homme +n'est charg que d'un seul emploi, il est beaucoup plus en tat de s'en +bien acquitter, les affaires pour-lors tant examines avec plus de soin +et expdies avec plus de promptitude. On ne voit pas, ajoute-t-il, que, +ni dans les troupes, ni dans la marine, on en use de la sorte: un mme +officier ne commande pas deux corps diffrents; un mme pilote ne +conduit pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'tat demande que, +pour exciter de l'mulation parmi les gens de mrite, les charges et les +faveurs soient partages; au lieu que, lorsqu'on les accumule sur un +mme sujet, souvent elles produisent en lui une sorte d'blouissement +par une distinction si marque, et excitent toujours dans les autres la +jalousie, les mcontentements, les murmures. + +Le second dfaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement de Carthage, +c'est que, pour parvenir aux premiers postes, il fallait, avec du mrite +et de la naissance, avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la +pauvret pouvait en exclure les plus gens de bien, ce qu'il regarde +comme un grand mal dans un tat: car alors, dit-il, la vertu n'tant +compte pour rien, et l'argent pour tout, parce qu'il conduit tout, +l'admiration et la soif des richesses saisit toute une ville et la +corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne le deviennent +qu' grands frais, semblent tre en droit de s'en ddommager ensuite par +leurs propres mains. + +On ne voit, je crois, dans l'antiquit aucune trace qui marque que les +dignits, soit de l'tat, soit de la judicature, y aient jamais t +vnales; et ce que dit ici Aristote des dpenses qui se faisaient +Carthage pour y parvenir tombe sans doute sur les prsents par lesquels +on achetait les suffrages de ceux qui confraient les charges[186]; ce +qui, comme le remarque aussi Polybe, tait fort ordinaire parmi les +Carthaginois[187], chez qui nul gain n'tait honteux. Il n'est donc pas +tonnant qu'Aristote condamne un usage dont il est ais de voir combien +les suites peuvent tre funestes. + +Mais, s'il prtendait qu'on dt mettre galement dans les premires +dignits les riches et les pauvres, comme il semble l'insinuer[188], son +sentiment serait rfut par la pratique gnrale des rpubliques les +plus sages, qui, sans avilir ni dshonorer la pauvret, ont cru devoir +sur ce point donner la prfrence aux richesses, parce qu'on a lieu de +prsumer que ceux qui ont du bien ont reu une meilleure ducation, +pensent plus noblement, sont moins exposs se laisser corrompre et +faire des bassesses; et que la situation mme de leurs affaires les rend +plus affectionns l'tat, plus disposs y maintenir la paix et le +bon ordre, plus intresss en carter toute sdition et toute rvolte. + +[Note 186: Le texte d'Aristote me parat se prter difficilement +cette ingnieuse interprtation. Cet auteur parle formellement de la +vnalit des charges. (_Polit._ II, 8, 7, _ed. Schneid._)--L.] + +[Note 187: [Grec: Para Karchdoniois ouden aischron tn ankontn +pros kerdos]. (POLYB. lib. 6, pag. 497.)] + +[Note 188: Aristote semble avoir prvu l'objection: S'il est +ncessaire, dit-il, de considrer la fortune [en nommant aux places], +cause du loisir qu'elle procure, il est mal que les plus grandes charges +de l'tat soient vendre.--L.] + +Aristote, en finissant ses rflexions sur la rpublique de Carthage, +approuve fort la coutume[189] qui y rgnait d'envoyer de temps en temps +des colonies en diffrents endroits, et de procurer ainsi aux citoyens +des tablissements honntes. Par l on avait soin de pourvoir aux +ncessits des pauvres, qui sont, aussi-bien que les riches, membres de +l'tat; on dchargeait la capitale d'une multitude de gens oisifs et +fainants, qui la dshonorent et souvent lui deviennent dangereux; on +prvenait les mouvements et les troubles en loignant ceux qui y donnent +lieu pour l'ordinaire, parce que, mcontents de leur fortune prsente, +ils sont toujours prts remuer et innover. + +[Note 189: Cette coutume existait galement dans la plupart des +rpubliques grecques.--L.] + + IV. _Commerce de Carthage, premire source de ses richesses et de sa +puissance._ + +Le commerce tait, proprement parler, l'occupation de Carthage, +l'objet particulier de son industrie, son caractre propre et dominant; +c'en tait la plus grande force et le principal soutien: en un mot, le +commerce peut tre regard comme la source de la puissance, des +conqutes, du crdit et de la gloire des Carthaginois. Situs au centre +de la Mditerrane, et prtant une main l'orient et l'autre +l'occident, ils embrassaient, par l'tendue de leur commerce, toutes les +rgions connues, et le portaient sur les ctes d'Espagne, de la +Mauritanie, des Gaules, au-del du dtroit et des colonnes d'Hercule. +Ils allaient par-tout acheter bon march le superflu de chaque nation, +pour le convertir l'gard des autres en un ncessaire qu'ils leur +vendaient fort chrement. Ils tiraient de l'gypte le fin lin, le +papier, le bl, les voiles et les cbles pour les vaisseaux; des ctes +de la mer Rouge, les piceries, l'encens, les aromates, les parfums, +l'or, les perles et les pierres prcieuses; de Tyr et de la Phnicie, la +pourpre et l'carlate, les riches toffes, les meubles somptueux, les +tapisseries, et les diffrents ouvrages curieux et d'un travail +recherch: en un mot, ils allaient chercher en diverses contres tout ce +qui peut fournir aux ncessits, et contribuer aux commodits, au luxe, +aux dlices de la vie. A leur retour ils rapportaient en change le fer, +l'tain, le plomb, et le cuivre des ctes occidentales; et par la vente +de toutes ces marchandises ils s'enrichissaient aux dpens de toutes les +nations, et les mettaient une espce de contribution d'autant plus +sre, qu'elle tait plus volontaire. + +En se rendant ainsi les facteurs et les ngociants de tous les peuples, +ils taient devenus les princes de la mer, le lien de l'orient, de +l'occident et du midi, et le canal ncessaire de leur communication; et +avaient rendu Carthage la ville commune de toutes les nations que la mer +avait spares, et le centre de leur commerce. + +Les plus considrables de la ville ne ddaignaient pas de faire le +ngoce; ils s'y appliquaient avec le mme soin que les moindres +citoyens; et leurs grandes richesses ne les dgotaient jamais de +l'assiduit, de la patience et du travail ncessaires pour les +augmenter. C'est ce qui leur a donn l'empire de la mer, ce qui a fait +fleurir leur rpublique, ce qui l'a mise en tat de le disputer Rome +mme, et qui l'a porte un si haut degr de puissance, qu'il fallut +aux Romains plus de quarante annes d'une guerre cruelle et douteuse +pour dompter cette fire rivale. Enfin, Rome triomphante ne crut pouvoir +l'assujettir et la subjuguer entirement qu'en lui tant les ressources +qu'elle et encore pu trouver dans le ngoce, qui, pendant un si long +temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de la rpublique. + +Au reste, il n'est pas tonnant que Carthage, sortie de la premire +cole du monde pour le commerce, je veux dire de Tyr, y ait eu un succs +si prompt et si constant. Les mmes vaisseaux qui conduisirent ses +fondateurs en Afrique, aprs le transport, leur servirent pour le +ngoce. Ils commencrent s'tablir sur les ctes d'Espagne, dans +quelques ports qui leur furent ouverts pour y dbarquer leurs +marchandises. Les commodits et les facilits qu'ils y trouvrent leur +firent natre la pense de conqurir ces vastes rgions; et dans la +suite Carthage la Neuve, ou Carthagne, donna aux Carthaginois en ce +pays-l un empire presque gal celui que l'ancienne possdait en +Afrique. + + V. _Mines d'Espagne, seconde source des richesses et de la puissance +de Carthage._ + +[Marge: Lib. 4, pag. 312, etc.] Diodore remarque avec raison que les +mines d'or et d'argent que les Carthaginois trouvrent en Espagne furent +pour eux une source inpuisable de richesses qui les mirent en tat de +soutenir de si longues guerres contre les Romains. Les naturels du pays +avaient longtemps ignor ces trsors cachs dans le sein de la terre, ou +du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix. Les Phniciens, +par l'change qu'ils faisaient de marchandises de peu de valeur avec ces +prcieux mtaux, profitrent de l'ignorance de ces peuples, et +amassrent des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent +rendus matres du pays, ils creusrent la terre plus avant que n'avaient +fait les anciens Espagnols, qui d'abord apparemment s'taient contents +de ce qu'ils trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils +eurent enlev l'Espagne aux Carthaginois, ne manqurent pas de profiter +de leur exemple, et tirrent de ces mines d'or et d'argent de fort +grands revenus. + +[Marge: Diod. lib. 4, p. 312, etc.] Le travail pour parvenir ces mines +et pour en tirer l'or et l'argent tait incroyable; car les veines de +ces mtaux paraissent rarement sur la superficie: il fallait les +chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses, o souvent l'on +trouvait de l'eau en quantit, qui arrtait tout court les ouvriers, et +semblait devoir les rebuter pour toujours. Mais la cupidit n'est pas +moins patiente pour soutenir les fatigues qu'ingnieuse pour trouver des +ressources. Dans la suite, par le moyen des [Marge: [plus haut, p. 35.]] +pompes qu'Archimde avait inventes dans son voyage en gypte, les +Romains venaient bout d'lever en haut toute l'eau de ces espces de +puits, et de les mettre sec. Pour enrichir les matres de ces mines, +il en cota la vie une infinit d'esclaves, qui taient traits avec +la dernire duret, que l'on faisait travailler malgr eux coups de +bton, et qui on ne donnait de repos ni [Marge: Strab. l. 3, pag. +147.] jour ni nuit. Polybe, cit par Strabon, dit que de son temps il y +avait quarante mille hommes occups aux mines qui taient dans le +voisinage de Carthagne, et qu'ils fournissaient chaque jour au peuple +romain vingt-cinq mille drachmes[190], c'est--dire douze mille cinq +cents livres. + +On ne doit pas tre surpris de voir les Carthaginois, aprs les plus +grandes dfaites, mettre en peu de temps sur pied de nombreuses armes, +quiper de grosses flottes, et soutenir pendant plusieurs annes des +dpenses considrables pour les guerres qu'ils faisaient au loin. Mais +il doit paratre bien surprenant que les Romains fissent la mme chose, +eux dont les revenus taient fort modiques avant ces grandes conqutes +qui leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui n'avaient +aucune ressource ni du ct du trafic, absolument inconnu Rome, ni du +ct des mines d'or et d'argent, fort rares en Italie[191], suppos +qu'il y en et, et dont les frais, par cette raison, auraient absorb +tout le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale, dans +leur zle pour le bien public, et dans l'amour du peuple pour la patrie, +des fonds non moins prompts ni moins assurs que ceux de Carthage, mais +plus honorables la nation. + +[Note 190: Les drachmes dont parle Polybe sont des deniers romains: +c'est 20,460 francs par jour, et par an 6,138,000 f., en ne comptant que +300 jours de travail; ce qui donne pour le produit du travail de chaque +esclave 153 f. environ.--L.] + +[Note 191: Selon Pline, aucun pays ne l'emporte sur l'Italie par +l'abondance des mines de tous mtaux (III, 20, p. 177). Mais son +assertion parat hasarde: il faut se souvenir, comme d'un fait capital, +que Rome n'a eu que de la monnaie de cuivre, jusqu'en l'anne 247 avant +J.C. (Voyez mes _Considrations gnrales sur l'valuation des monnaies +grecques et romaines_, pag. 108.)--L.] + + VI. _La guerre._ + +Carthage doit tre considre comme une rpublique marchande tout +ensemble et guerrire. Elle tait marchande par inclination et par tat; +elle devint guerrire, d'abord par la ncessit de se dfendre contre +les peuples voisins, et ensuite par le dsir d'tendre son commerce et +d'agrandir son empire. Cette double ide nous donne, ce me semble, le +vrai plan et le vrai caractre de la rpublique carthaginoise. Nous +avons parl du commerce. + +La puissance militaire de Carthage consistait en rois allis, en peuples +tributaires dont elle tirait des milices et de l'argent, en quelques +troupes composes de ses propres citoyens, et en soldats mercenaires +qu'elle achetait dans les tats voisins, sans tre oblige ni de les +lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout forms et tout +aguerris, choisissant dans chaque pays les troupes qui avaient le plus +de mrite et de rputation. Elle tirait de la Numidie une cavalerie +lgre, hardie, imptueuse, infatigable, qui faisait la principale force +de ses armes; des les Balares, les plus adroits frondeurs de +l'univers; de l'Espagne, une infanterie ferme et invincible; des ctes +de Gnes et des Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la +Grce mme, des soldats galement bons pour toutes les oprations de la +guerre, propres servir en campagne ou dans les villes, faire des +siges ou les soutenir. + +Elle mettait ainsi tout d'un coup sur pied une puissante arme, compose +de tout ce qu'il y avait de troupes d'lite dans l'univers, sans +dpeupler ses campagnes ni ses villes par de nouvelles leves, sans +suspendre les manufactures ni troubler les travaux paisibles des +artisans, sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa marine. Par +un sang vnal elle s'acqurait la possession des provinces et des +royaumes, et convertissait les autres nations en instruments de sa +grandeur et de sa gloire, sans y rien mettre du sien que de l'argent, +que mme les peuples trangers lui fournissaient par son ngoce. + +Si dans le cours d'une guerre elle recevait quelque chec, ces pertes +taient comme des accidents trangers qui ne faisaient qu'effleurer +extrieurement le corps de l'tat sans porter de plaies profondes dans +les entrailles mmes ni dans le coeur de la rpublique. Ces pertes +taient promptement rpares par les sommes qu'un commerce florissant +fournissait comme un nerf perptuel de la guerre, et comme un restaurant +de l'tat toujours nouveau pour acheter des troupes toujours prtes se +vendre; et, par l'tendue immense des ctes dont ils taient les +matres, il leur tait ais de lever en peu de temps tous les matelots +et les rameurs dont ils avaient besoin pour les manoeuvres et le service +de la flotte, et de trouver d'habiles pilotes et des capitaines +expriments pour la conduire. + +Mais toutes ces parties fortuitement assorties ne tenaient ensemble par +aucun lien naturel, intime, ncessaire; aucun intrt commun et +rciproque ne les unissait pour en former un corps solide et +inaltrable; aucune ne s'affectionnait sincrement au succs des +affaires et la prosprit de l'tat. On n'agissait pas avec le mme +zle et on ne s'exposait pas aux dangers avec le mme courage pour une +rpublique qu'on regardait comme trangre, et par l comme +indiffrente, que l'on aurait fait pour sa propre patrie, dont le +bonheur fait celui des citoyens qui la composent. + +Dans les grands revers, les rois allis[192] pouvaient tre aisment +dtachs de Carthage, ou par la jalousie que cause naturellement la +grandeur d'un voisin plus puissant que soi, ou par l'esprance de tirer +des avantages plus considrables d'un nouvel ami, ou par la crainte +d'tre envelopps dans le malheur d'un ancien alli. + +[Note 192: Comme Syphax et Masinissa.] + +Les peuples tributaires, dgots par le poids et la honte d'un joug +qu'ils portaient impatiemment, se flattaient pour l'ordinaire d'en +trouver un plus doux en changeant de matre: ou, si la servitude tait +invitable, ils taient fort indiffrents pour le choix, comme on le +verra par plusieurs exemples que cette histoire nous fournira. + +Les troupes mercenaires, accoutumes mesurer leur fidlit sur la +grandeur ou sur la dure du salaire, taient toujours prtes, au moindre +mcontentement ou sur les plus lgres promesses d'une plus grosse +solde, passer du ct de l'ennemi qu'elles venaient de combattre, et +tourner leurs armes contre ceux qui les avaient appeles leur secours. + +Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne se soutenait que par ces appuis +extrieurs, se voyait branle jusque dans ses fondements aussitt +qu'ils lui taient ts; et, si par-dessus cela son commerce, qui +faisait son unique ressource, venait tre interrompu par la perte de +quelque bataille navale, elle croyait toucher sa ruine et se livrait +au dcouragement et au dsespoir, comme il parut clairement la fin de +la premire guerre punique. + +Aristote, dans le livre o il marque les avantages et les inconvnients +du gouvernement de Carthage, ne la reprend point de n'avoir que des +milices trangres; et il est croire qu'elle n'est tombe que +long-temps aprs dans ce dfaut. Les rvoltes arrives dans les derniers +temps drent lui apprendre qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un +tat qui ne se soutient que par les trangers, o il ne trouve ni zle, +ni sret, ni obissance. + +Il n'en tait pas ainsi dans la rpublique romaine. Comme elle tait +sans commerce et sans argent, elle ne pouvait acheter des secours +capables de l'aider pousser ses conqutes aussi rapidement que +Carthage; mais aussi, comme elle tirait tout d'elle-mme et que toutes +les parties de l'tat taient intimement unies ensemble, elle avait des +ressources plus sres dans ses grands malheurs que n'en avait Carthage +dans les siens: et de l vient qu'elle ne songea point du tout +demander la paix aprs la bataille de Cannes, comme celle-ci l'avait +demande dans un danger moins pressant. + +Carthage avait de plus un corps de troupes compos seulement de ses +propres citoyens, mais peu nombreux. C'tait l'cole o la principale +noblesse et ceux qui se sentaient plus d'lvation, de talents et +d'ambition pour aspirer aux premires dignits, faisaient +l'apprentissage de la profession des armes. C'tait de leur sein qu'on +tirait tous les officiers-gnraux qui commandaient les diffrents corps +de troupes, et qui avaient la principale autorit dans les armes. Cette +nation tait trop jalouse et trop souponneuse pour en confier le +commandement des capitaines trangers. Mais elle ne portait pas si +loin que Rome et Athnes sa dfiance contre ses citoyens, qui elle +donnait un grand pouvoir, ni ses prcautions contre l'abus qu'ils en +pouvaient faire pour opprimer leur patrie. Le commandement des armes +n'y tait point annuel ni fix un temps limit comme dans ces deux +autres rpubliques. Plusieurs gnraux l'ont conserv pendant un long +cours d'annes, et jusqu' la fin de la guerre ou de leur vie, +quoiqu'ils demeurassent toujours comptables de leurs actions la +rpublique, et sujets tre rvoqus quand, ou une vritable faute, ou +un malheur, ou le crdit d'une cabale oppose, y donnait occasion. + + VII. _Les sciences et les arts._ + +On ne peut pas dire que Carthage et entirement renonc la gloire de +l'tude et du savoir. Masinissa, fils d'un roi[193] puissant, qui y fut +envoy pour y tre instruit et lev, fait croire qu'il y avait dans +cette ville quelque cole propre donner une bonne ducation. [Marge: +Corn. Nep. in vit. Annib. cap. 13.] [Marge: Cic. lib. 1 de Orat. n. 249. +Plin. lib. 18, cap. 3.] Le grand Annibal, qui en a fait l'honneur en +tout genre, n'tait pas ignorant dans les belles-lettres, comme on le +verra dans la suite. Magon, autre gnral fort clbre, n'a pas moins +illustr Carthage par ses ouvrages que par ses victoires. Il avait crit +vingt-huit volumes sur l'agriculture; et le snat romain en fit tant de +cas, qu'aprs la prise de Carthage, lorsqu'il distribuait aux princes +d'Afrique les bibliothques qui s'y trouvrent (nouvelle preuve que +l'rudition n'en tait pas absolument bannie), il donna ordre qu'on +traduist en latin ces livres sur l'agriculture, quoique l'on et dj +ceux que Caton avait composs sur la mme matire. [Marge: Voss. de +hist. grc. lib. 4. [p. 513.]] Nous avons encore une version grecque +d'un trait compos en langue punique[194], par Hannon, sur le voyage +qu'il avait fait par ordre du snat, avec une flotte considrable, +autour de l'Afrique, pour y tablir diffrentes colonies. On croit cet +Hannon plus ancien que celui dont il est parl du temps d'Agathocle. + +[Note 193: Roi des Massyliens en Afrique.] + +[Note 194: Ce qui nous reste d'Hannon est moins un _trait_ qu'une +espce d'inscription (traduite du punique par un auteur inconnu), +contenant les principaux faits du voyage, et qu'Hannon aura fait dposer +dans un temple son retour. + +Les savants s'accordent assez gnralement placer l'poque du Priple +d'Hannon, vers le temps d'Hrodote.--L.] + +[Marge: Plut. de fortun. Alex. pag. 328. Diog. Laert. in Clitom. [IV, +67.]] [Marge: Tuscul. Qust. l. 3, n. 54.] Clitomaque, appel en langue +punique _Asdrubal_, tient un rang considrable parmi les philosophes. Il +succda au fameux Carnade, qui avait t son matre, et soutint +Athnes l'honneur de la secte acadmique. Cicron[195] lui trouve assez +d'esprit pour un Carthaginois, et beaucoup d'ardeur pour l'tude. Il +composa plusieurs livres, dans l'un desquels il consolait les malheureux +citoyens de Carthage, qui, aprs la ruine de cette ville, se trouvaient +rduits au triste tat de captivit. + +[Note 195: Clitomachus, homo et acutus ut Poenus, et vald +studiosus ac diligens. (_Academ. qust._ lib. II, n. 98.)] + +Je pourrais mettre au nombre, ou plutt la tte des crivains qui ont +illustr l'Afrique, le clbre Trence, capable de lui faire seul un +honneur infini par l'clat de sa rputation, s'il n'tait vident que, +par rapport ses crits, Carthage, o il naquit, doit moins tre +regarde comme sa patrie que Rome, o il fut lev, et o il puisa cette +puret de style, cette dlicatesse, cette lgance, qui l'ont rendu +l'admiration de tous les sicles. On conjecture qu'il fut enlev encore +enfant, ou du moins fort jeune, par les Numides, dans [Marge: Suet. in +vit. Terent.] les courses qu'ils faisaient sur les terres des +Carthaginois, pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux peuples +depuis la fin de la seconde guerre punique jusqu'au commencement de la +troisime. On le vendit comme esclave Trentius Lucanus, snateur +romain, qui, aprs l'avoir fait lever avec beaucoup de soin, +l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c'tait alors la coutume. +Il fut uni d'une amiti trs-troite avec Scipion l'Africain le second, +et avec Llius; et c'tait un bruit public Rome, que ces deux grands +hommes lui aidaient composer ses pices. Le pote, loin de se dfendre +d'un bruit qui lui tait si avantageux, s'en fit honneur. Il ne nous +reste de lui que six comdies. Quelques auteurs, au rapport de Sutone, +qui a crit sa vie, disent qu' son retour de Grce, o il avait fait un +voyage, il perdit cent huit pices qu'il avait traduites de Mnandre, et +qu'il ne put survivre un accident qui devait lui causer une douleur +trs-sensible. Mais on ne trouve pas que cette particularit de la vie +de Trence ait un fondement fort solide. Quoi qu'il en soit, il mourut +l'an de Rome 594, sous le consulat de Cn. Cornelius Dolabella et de M. +Fulvius, l'ge de trente-cinq ans; et par consquent il tait n l'an +560. + +Il faut pourtant avouer, malgr tout ce que je viens de dire, que la +disette d'hommes savants a toujours t grande Carthage, puisque dans +le cours de plus de sept sicles cette puissante rpublique fournit +peine trois ou quatre auteurs connus. Quoiqu'elle et des liaisons avec +la Grce et avec les nations les plus polices, elle ne s'tait pas mise +en peine d'en emprunter les belles connaissances, dont l'acquisition +n'entrait point dans les vues de son commerce. L'loquence, la posie, +l'histoire, semblent y avoir t peu connues. Un philosophe +carthaginois, parmi les savants, passe presque pour un prodige. Que +croirait-on d'un gomtre ou d'un astronome? Je ne sais s'ils faisaient +quelque cas de la mdecine, si utile la vie; et de la jurisprudence, +si ncessaire la socit. + +Au milieu d'une indiffrence si marque pour tous les ouvrages de +l'esprit, l'ducation de la jeunesse ne pouvait tre que fort imparfaite +et fort grossire. A Carthage toute l'tude, toute la science des jeunes +gens se bornait, pour le grand nombre, crire et chiffrer, dresser +un registre, tenir un comptoir, en un mot ce qui regarde le trafic. +Belles-lettres, histoire, philosophie, c'taient toutes choses peu +estimes Carthage. Elles furent mme, dans la suite des temps, +interdites par les lois[196], qui dfendaient expressment tout +Carthaginois d'apprendre la langue grecque, de peur que par l il ne se +mt en tat d'entretenir commerce, ou par lettres, ou de vive voix, avec +les ennemis. + +[Note 196: Factum senatusconsultum ne quis postea Carthaginiensis, +aut litteris grcis, aut sermoni studeret; ne aut loqui cum hoste, aut +scribere sine interprete posset. (JUST. lib. 2, cap. 5.)] + +Que pouvait-on attendre d'une telle disposition? Aussi ne vit-on jamais +parmi eux cette douceur dans la conduite, cette facilit de moeurs, ces +sentiments de vertu, que l'ducation a coutume d'inspirer aux nations o +elle est cultive. Il faut que le petit nombre des grands hommes que +celle-ci a ports n'aient d leur mrite qu' un heureux naturel, qu' +des talents singuliers et une longue exprience, sans que la culture +et l'instruction y aient beaucoup contribu. De l vient que chez ce +peuple le mrite des plus grands hommes est terni par de grands dfauts, +par des vices bas, par des passions cruelles; et il est rare d'y voir +briller une vertu sans tache et sans reproche, noble, gnreuse, +aimable, et soutenue par des principes constants et clairs, telle +qu'on en voit en foule parmi les Grecs et les Romains. On sent bien que +je ne parle ici que des vertus paennes, et selon l'ide qu'en avaient +les paens. Je ne trouve pas plus de monuments de leur habilet dans les +arts moins levs et moins ncessaires, comme sont la peinture et la +sculpture. Je lis qu'ils avaient beaucoup pill de ces sortes d'ouvrages +sur les nations vaincues: mais je n'apprends nulle part qu'ils en +eussent beaucoup fait eux-mmes. + +De tout ce que je viens de dire on ne peut s'empcher de conclure, que +le commerce tait le got dominant et le caractre propre de la nation; +qu'il faisait comme le fonds de l'tat; qu'il tait l'ame de la +rpublique, et le grand mobile de toutes ses entreprises. Les +Carthaginois taient la plupart de bons ngociants, uniquement occups +de leur trafic, pousss par le dsir du gain, n'estimant que les +richesses, et mettant tous leurs talents aussi-bien que leur principale +gloire en amasser beaucoup, sans en connatre trop la vritable +destination, et sans savoir en faire un noble et digne usage. + + VIII. _Caractres, moeurs, qualits des Carthaginois._ + +Dans le dnombrement[197] des diffrentes qualits que Cicron attribue +aux diffrentes nations, et par lesquelles il les caractrise, il donne +aux Carthaginois, pour caractre dominant, la finesse, l'habilet, +l'adresse, l'industrie, la ruse, _calliditas_, qui avait lieu sans doute +dans la guerre, mais qui paraissait encore davantage dans tout le reste +de leur conduite, et qui tait jointe une autre qualit fort voisine, +qui leur tait encore moins honorable. La ruse et la finesse conduisent +naturellement au mensonge, la duplicit, la mauvaise foi; et en +accoutumant insensiblement l'esprit devenir moins dlicat sur le choix +des moyens pour parvenir ses fins, elles le prparent la fourberie +et la perfidie. C'tait[198] encore un des caractres des +Carthaginois, et il tait si marqu et si connu, qu'il avait pass en +proverbe, et que, pour dsigner une mauvaise foi, on disait une foi +carthaginoise, _fides punica_; et que, pour marquer un esprit fourbe, on +n'avait point d'expression ni plus propre ni plus nergique que de +l'appeler un esprit carthaginois, _punicum ingenium_. + +[Note 197: Quam volumus licet ipsi nos amemus; tamen nec numero +Hispanos, nec robore Gallos, nec calliditate Poenos, nec artibus Grcos, +nec denique hoc ipso hujus gentis ac terr domestico nativoque sensu +Italos ipsos ac Latinos, sed pietate ac religione, atque hc un +sapienti qud deorum immortalium numine omnia regi gubernarique +perspeximus, omnes gentes nationesque superavimus. (_De Arusp. resp._ +n. 19.)] + +[Note 198: Carthaginienses fraudulenti et mendaces... multis et +variis mercatorum advenarumque sermonibus ad studium fallendi qusts +cupiditate vocabantur. (Cic. _orat. 2 in Rull._ n. 94.)] + +Le dsir excessif d'amasser et l'amour dsordonn du gain taient parmi +eux une source ordinaire d'injustices et de mauvais procds. Un seul +exemple en sera la preuve[199]. Pendant une trve que Scipion avait +accorde leurs instantes prires, des vaisseaux romains battus par la +tempte, tant arrivs la vue de Carthage, furent arrts et saisis +par ordre du snat et du peuple, qui ne purent laisser chapper une si +belle proie. Ils voulaient gagner quelque prix que ce ft[200]. Les +habitants de Carthage reconnurent, au rapport de saint Augustin, dans +une occasion assez particulire, qu'ils conservaient encore quelque +chose de ce caractre. + +[Note 199: Magistratus senatum vocare, populus in curi vestibulo +fremere, ne tanta ex oculis manibusque amitteretur prda. Consensum est +ut, etc. (LIV. lib. 30, n. 24.)] + +[Note 200: Un charlatan avait promis aux habitants de Carthage de +leur dcouvrir tous leurs plus secrtes penses, s'ils venaient un +certain jour l'couter. Lorqu'ils furent tous assembls, il leur dit +qu'ils pensaient tous, quand ils vendaient, vendre cher; et, quand ils +achetaient, le faire bon march. Ils convinrent tous en riant que +cela tait vrai; et par consquent ils reconnurent, dit saint Augustin, +qu'ils taient injustes. _Vili vultis emere et car vendere. In quo +dicto levissimi scenici omnes tamen conscientias invenerunt suas, eique +vera et tamen improvisa dicenti admirabili favore plauserunt._ (S. +AUGUST. lib. 13, _de Trinit._ cap. 3.)] + +[Marge: Plut. deger. rep. p. 799.] Ce n'taient pas l les seuls dfauts +des Carthaginois. Ils avaient dans l'humeur et dans le gnie quelque +chose d'austre et de sauvage, un air hautain et imprieux, une sorte de +frocit qui, dans le premier feu de la colre, n'coutant ni raison, ni +remontrance, se portait brutalement aux derniers excs et aux dernires +violences. Le peuple, timide et rampant dans la crainte, fier et cruel +dans ses emportements, en mme temps qu'il tremblait sous ses +magistrats, faisait trembler son tour tous ceux qui taient dans sa +dpendance. On voit ici quelle diffrence l'ducation met entre une +nation et une nation. Le peuple d'Athnes, ville qui a toujours t +regarde comme le centre de l'rudition, tait naturellement jaloux de +son autorit et difficile manier, mais cependant avait un fonds de +bont et d'humanit qui le rendait compatissant au malheur des autres, +et lui faisait souffrir avec douceur et patience les fautes de ses +conducteurs. Clon demanda un jour qu'on rompt l'assemble o il +prsidait, parce qu'il avait un sacrifice offrir et des amis +traiter. Le peuple ne fit que rire, et se leva. A Carthage, dit +Plutarque, une telle libert aurait cot la vie. + +[Marge: Lib. 22, n. 61.] Tite-Live fait une pareille rflexion au sujet +de Terentius Varro, lorsque, revenant Rome aprs la bataille de +Cannes, qui avait t perdue par sa faute, il fut reu par tous les +ordres de l'tat, qui allrent au-devant de lui et le remercirent de ce +qu'il n'avait pas dsespr de la rpublique, lui, dit l'historien, qui +aurait d s'attendre aux derniers supplices s'il avait t gnral +Carthage, _cui, si Carthaginiensium ductor fuisset, nihil recusandum +supplicii foret_. En effet, chez eux il y avait un tribunal tabli +exprs pour faire rendre compte aux gnraux de leur conduite, et on les +rendait responsables des vnements de la guerre. A Carthage, un mauvais +succs tait puni comme un crime d'tat, et un commandant qui avait +perdu une bataille tait presque sr son retour de perdre la vie une +potence: tant ses habitants taient d'un caractre dur, violent, cruel, +barbare, et toujours prts rpandre le sang des citoyens, comme celui +des trangers. Les supplices inous qu'ils firent souffrir Rgulus en +sont une bonne preuve, et leur histoire nous en fournira des exemples +qui font frmir. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + SECONDE PARTIE. + + ---------- + + HISTOIRE DES CARTHAGINOIS. + +Tout le temps qui s'est coul depuis la fondation de Carthage jusqu' +sa ruine est de sept cents ans, et peut se diviser en deux parties. La +premire, beaucoup plus longue et beaucoup moins connue, comme cela est +ordinaire pour le commencement de tous les tats, s'tend jusqu' la +premire guerre punique, et renferme cinq cent quatre-vingt-deux ans. La +seconde, qui se termine la destruction de Carthage, n'est que de cent +dix-huit ans. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE PREMIER. + + FONDATION DE CARTHAGE, ET SES ACCROISSEMENTS + JUSQU'A LA PREMIRE GUERRE PUNIQUE. + +Carthage d'Afrique tait une colonie de Tyr, la ville du monde la plus +renomme pour le commerce[201]. Long-temps auparavant, Tyr avait dj +fait passer dans le mme pays une autre colonie, qui y btit la ville +d'Utique, clbre par la mort du second Caton, qu'on appelle +ordinairement, pour cette raison, _Caton d'Utique_. + +[Note 201: Utica et Carthago, amb inclyt, amb Phoenicibus +condit: illa fato Catonis insignis, hc suo. (POMPON. MEL. lib. 1, +cap. 7.)] + +Les auteurs varient beaucoup sur l'poque de l'tablissement de +Carthage. Il est difficile et peu important d'entreprendre de les +concilier: du moins, pour suivre le plan que je me suis propos dans cet +ouvrage, il suffit de savoir, peu d'annes prs, le temps o cette +ville a t btie. + +[Marge: Liv. Epitome, lib. 51.] Carthage a dur un peu plus de sept +cents ans. Elle a t dtruite sous le consulat de Cn. Lentulus et de L. +Mummius, l'anne 603 de Rome, 3859 du monde, 145 ans avant Jsus-Christ. +Ainsi sa fondation peut tre place l'an du monde 3158, pendant que Joas +rgnait sur Juda, 98 ans avant que Rome ft btie, 846 ans avant +Jsus-Christ[202]. + +[Note 202: Appien place cette fondation 50 ans avant la guerre de +Troie; ce serait 1150 ans av. J.-C. selon le calcul de la chronique de +Paros, et mme 1320, suivant le calcul d'Hrodote. Eusbe, d'aprs +Philistus, met la fondation de Carthage l'an 804 depuis la vocation +d'Abraham (1211 av. J. C.); le Syncelle en 1037; d'autres auteurs, selon +Eusbe, en 1014 et 1044. + +D'un autre ct Time, place cet vnement en 814; Velleius Paterculus +en 818; Justin en 825; Tite-Live en 845; Mnandre d'phse, en 867; +Solin en 884. + +On peut diviser ces opinions en deux principales: celle qui reporte la +fondation de Carthage au-dessus de l'an 1000; et celle qui la fait +descendre au-dessous de l'an 900, Il est vraisemblable que des +diffrences si grandes viennent de ce qu'on a confondu l'poque de +plusieurs fondations successives.--L.] + +[Marge: Justin, lib. 18, c. 4, 5, 6. App. de bel. pun. pag. 1. Strab. l. +17, pag. 832. Paterc. l. 1, cap. 6.] L'tablissement de Carthage est +attribu lissa, princesse tyrienne, plus connue sous le nom de Didon. +Ithobal, roi de Tyr, et pre de la fameuse Jzabel, nomm dans +l'criture _Ethbaal_, tait son bisaeul. Elle avait pous Acerbas, son +proche parent, appel autrement Sicharbas et Siche, prince extrmement +riche, et avait pour frre Pygmalion, qui rgnait Tyr. Celui-ci ayant +fait mourir Siche, dans le dessein de s'emparer de ses grands biens, +Didon trompa la cruelle avarice de son frre, s'tant retire +secrtement avec tous les trsors de Siche. Aprs plusieurs courses, +elle aborda enfin sur les ctes de la mer Mditerrane, au golfe o +tait Utique, dans le pays appel l'_Afrique_ [Marge: Strab. l. 17, pag. +832.] proprement dite, six lieues de Tunis[203], ville aujourd'hui +fort connue par ses corsaires, et s'y tablit[204] avec sa petite +troupe, ayant achet un terrain des habitants du pays. + +Plusieurs de ceux qui demeuraient dans le voisinage, invits par +l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour vendre ces +nouveaux-venus les choses ncessaires la vie, et s'y tablirent +eux-mmes peu de temps aprs. De ces habitants ramasss de diffrents +endroits se forma une multitude fort nombreuse. Ceux d'Utique, qui les +regardaient comme leurs compatriotes et comme des gens qui avaient avec +eux une origine commune, leur envoyrent des dputs avec de grands +prsents, et les exhortrent construire une ville dans l'endroit mme +o ils s'taient d'abord tablis. Les naturels du pays, par un sentiment +d'estime et de considration assez ordinaire pour les trangers, en +firent autant de leur ct. Ainsi, tout concourant aux vues de Didon, +elle btit sa ville, qui fut charge de payer aux Africains un tribut +annuel pour le terrain qu'on avait achet d'eux, et qui fut appele +_Carthada_[205], Carthage, nom qui, dans la langue phnicienne et dans +la langue hbraque, qui sont fort semblables, signifie _la ville +neuve_. On dit que, lorsqu'on en creusait les fondements, il s'y trouva +une tte de cheval; ce qui fut pris pour un bon augure, et comme une +marque qu'un jour cette ville serait fort belliqueuse[206]. + +[Note 203: 120 stades.] + +[Note 204: Quelques-uns disent que Didon usa d'adresse avec les +habitants du pays, et demanda qu'on voult bien lui vendre, pour +l'tablissement qu'elle mditait, autant de terrain qu'en pourrait +renfermer une peau de boeuf. On ne crut pas devoir lui refuser une grce +si petite en apparence. Elle divisa cette peau en lanires fort +troites, et entoura par ce moyen un circuit fort tendu, o elle btit +une citadelle, qui de l fut appele _Byrsa_. Mais ce petit conte du +cuir de boeuf divis en lanires est gnralement dcri parmi les +savants, qui font remarquer que le mot hbreu _bosra_, qui signifie +_fortification_, a donn lieu au mot grec _byrsa_, qui est le nom de la +citadelle de Carthage.] + +[Note 205: Kartha hadath, _ou_ hadtha.] + +[Note 206: + + Effodre loco signum, quod regia Juno + Monstrrat, caput acris equi: sic nam fore bello + Egregiam, et facilem victu per scula gentem. + + VIRG. _n._ lib. I, v. 447.] + +Cette princesse, dans la suite, fut recherche en mariage par Iarbas, +roi de Gtulie, qui menaait de lui faire la guerre si elle ne +consentait sa proposition. Didon, qui s'tait engage par serment ne +passer jamais de secondes noces, ne pouvant se rsoudre violer la +foi qu'elle avait jure Siche, demanda du temps comme pour dlibrer +et pour apaiser les mnes de son premier mari par des sacrifices qu'elle +lui offrirait. Ayant donc fait prparer un bcher, elle monta dessus, +et, tirant un poignard qu'elle avait cach sous sa robe, elle se donna +la mort. + +Virgile a chang beaucoup de choses dans cette histoire, en supposant +qu'ne, son hros, tait contemporain de Didon, quoiqu'il se soit +coul prs de trois sicles entre l'un et l'autre, Carthage ayant t +btie prs de trois cents ans aprs la prise de Troie. On lui pardonne +aisment cette licence[207], excusable dans un pote, qui n'est point +astreint l'exactitude scrupuleuse d'un historien; et l'on admire avec +raison le dessein spirituel de Virgile, qui, voulant intresser sa +posie les Romains, pour qui il crivait, trouve le moyen d'y faire +entrer la haine implacable de Carthage et de Rome, et en va chercher +ingnieusement les semences dans l'origine la plus recule de ces deux +villes rivales. + +Carthage, qui avait eu de trs-faibles commencements, comme nous l'avons +dit, s'accrut d'abord peu--peu dans le pays mme; mais sa domination ne +demeura pas long-temps renferme dans l'Afrique. Cette ville ambitieuse +porta ses conqutes au-dehors, envahit la Sardaigne, s'empara d'une +grande partie de la Sicile, soumit presque toute l'Espagne; et, ayant +envoy de tous cts de puissantes colonies, elle demeura matresse de +la mer pendant plus de six cents ans, et se fit un tat qui le pouvait +disputer aux plus grands empires du monde par son opulence, par son +commerce, par ses nombreuses armes, par ses flottes redoutables, et +surtout par le courage et le mrite de ses capitaines. La date et les +circonstances de plusieurs de ces conqutes sont peu connues[208]. Je +n'en dirai qu'un mot, pour mettre le lecteur au fait, et pour lui donner +quelque ide des pays dont il sera souvent parl dans la suite. + +[Note 207: D'aprs la diversit des opinions sur l'poque de la +fondation de Carthage, on voit que Virgile a pu se croire le matre de +choisir, entre toutes les dates, celle qui s'accommodait le mieux avec +l'conomie de son ouvrage: cette date n'est pas aussi dnue de +fondement qu'on se l'imagine, puisque d'habiles critiques donnent la +prfrence la date 1255 avant J.-C., qui est peu-prs celle de la +guerre de Troie. (GOSSELLIN, _Gogr. systm._ 2, 1, p. 138.) Ainsi le +_choix_ de Virgile n'est pas une _licence_.--L.] + +[Note 208: Il existe une lacune de prs de 300 ans, dans l'histoire +de Carthage, aprs la mort de Didon.--L.] + +_Conqutes des Carthaginois en Afrique._ + +[Marge: Justin. l. 29. cap. 1.] Les premires guerres de Carthage furent +pour se dlivrer du tribut qu'elle s'tait engage payer tous les ans +aux Africains pour le terrain qui lui avait t cd. Une telle dmarche +ne lui fait gure d'honneur. Ce tribut tait le titre primordial de son +tablissement. Il semble qu'elle en voulait couvrir l'obscurit en +abolissant ce qui en tait la preuve; mais elle n'y russit pas +pour-lors. Le bon droit tait entirement du ct des Africains: le +succs rpondit la justice de leur cause, et la guerre se termina par +le paiement du tribut. + +[Marge: Id. cap. 2.] Elle porta ensuite ses armes contre les Maures et +les Numides, sur qui elle fit plusieurs conqutes; et, devenue plus +hardie par ces heureux succs, elle secoua entirement le joug du tribut +qu'elle payait avec peine, et se rendit matresse d'une grande partie de +l'Afrique. + +[Marge: Sallust. de bell. Jugurt. [c. 78.] Val. Max. lib. 5, cap. 6.] Il +y eut vers ce temps-l une grande dispute entre Carthage et Cyrne au +sujet des limites. Cyrne tait une ville fort puissante, situe sur le +bord de la mer Mditerrane, vers la grande Syrte, qui avait t btie +par Battus, Lacdmonien. + +On convint de part et d'autre que deux jeunes gens partiraient en mme +temps de chacune des deux villes, et que le lieu o ils se +rencontreraient servirait de limite aux deux tats. Les Carthaginois +(c'taient deux frres nomms Philnes) firent plus de diligence: les +autres, prtendant qu'il y avait de la mauvaise foi, et qu'ils taient +partis avant l'heure marque, refusrent de s'en tenir l'accord, +moins que les deux frres, pour carter tout soupon de supercherie, ne +consentissent tre ensevelis tout vivants dans l'endroit mme o +s'tait faite la rencontre. Ils y consentirent. Les Carthaginois y +levrent en leur nom deux autels, leur rendirent chez eux les honneurs +divins; et depuis ce temps-l ce lieu a t appel les _Autels des +Philnes_, _Ar Philnorum_, et a servi de borne l'empire des +Carthaginois, qui s'tendait depuis cet endroit jusqu'aux colonnes +d'Hercule. + +_Conqutes des Carthaginois en Sardaigne, etc._ + +[Marge: Strab. lib. 5, pag. 224. Diod. lib. 5, pag. 296.] L'histoire ne +nous apprend rien de prcis, ni du temps o les Carthaginois entrrent +en Sardaigne, ni de la manire dont ils s'en rendirent les matres. Elle +fut pour eux d'un grand secours, et, pendant toutes leurs guerres, elle +leur fournit toujours des vivres en abondance: elle n'est spare de +l'le de Corse que par un dtroit d'environ trois lieues. La partie +mridionale, qui tait la plus fertile, avait pour capitale _Caralis_ ou +_Calaris_ (maintenant _Cagliari_). A l'arrive des Carthaginois, les +naturels du pays se retirrent sur les montagnes situes vers le nord, +qui sont presque inaccessibles, et d'o on ne put les faire sortir. + +Les Carthaginois s'emparrent aussi des les Balares, appeles +maintenant _Majorque_ et _Minorque_. Le Port-Magon (_Portus Magonis_), +qui est dans la dernire, fut ainsi appel du nom d'un gnral +carthaginois qui, [Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] le premier, en fit usage +et le fortifia. On ne sait point quel tait ce Magon. Il y a assez +d'apparence que c'tait le frre d'Annibal. Encore aujourd'hui ce port +est un des plus considrables de la mer Mditerrane. + +[Marge: Diod. lib. 5, pag. 298; et lib. 19, pag. 742.] Ces les +fournissaient aux Carthaginois les plus habiles frondeurs de l'univers, +qui leur rendaient de grands services, et dans les batailles et dans les +siges de villes. + +[Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] Ils lanaient de grosses pierres du poids +de plus d'une livre, et quelquefois mme des balles de plomb[209], avec +une telle force et une telle roideur, qu'ils peraient les casques, les +boucliers, les cuirasses les plus fortes; et de plus, avec tant +d'adresse, que presque jamais ils ne manquaient l'endroit qu'ils avaient +dessein de frapper. On accoutumait ds l'enfance les habitants des les +Balares manier la fronde; et pour cela les mres plaaient sur une +branche d'arbre leve le morceau de pain destin au djeuner des +enfants, qui demeuraient jeun jusqu' ce qu'ils l'eussent abattu. +C'est ce qui a fait appeler ces les par les Grecs, [Marge: Strab. lib. +3, pag. 167; [et 14. p. 654.]] _Baleares_ et _Gymnasi_, parce que leurs +habitants s'exeraient de bonne heure lancer des pierres avec leurs +frondes. + +[Note 209: Liquescit excussa glans fund, et attritu aeris, velut +igne, distillat. (SENEC. _nat. Qust._ lib. 2, c. 57.) + += On trouvera plus bas (liv. IX, ch. 11, v.) une note dtaille sur +les balles de plomb que lanaient les frondeurs des les Balares.--L.] + +_Conqutes des Carthaginois en Espagne._ + +Avant que de parler de ces conqutes, je crois devoir donner une lgre +ide de l'Espagne. + +[Marge: Cluver. lib. 2, cap. 2.] L'Espagne se divise en trois parties: +la Boetique, la Lusitanie, la Tarragonaise. + +La BOETIQUE [210], ainsi appele du fleuve Boetis (le Guadalquivir), +tait au midi, et contenait ce qu'on appelle maintenant le royaume de +Grenade, l'Andalousie, une partie de la nouvelle Castille, et +l'Estramadoure. Cadix, appele par les anciens _Gades_ et _Gadira_, est +une ville situe dans une petite le du mme nom, sur la cte +occidentale de l'Andalousie, neuf lieues environ de[Marge: Strab. lib. +3, pag. 171.] Gibraltar. On sait qu'Hercule, ayant pouss jusque-l ses +conqutes, s'y arrta, comme tant parvenu au bout du monde. Il y rigea +deux colonnes pour servir de monuments ses victoires, selon la coutume +de ces temps-l. Le lieu en a toujours conserv le nom, quoique les +colonnes aient t ruines par l'injure des temps. Les sentiments des +auteurs sont fort partags sur l'endroit o l'on doit placer ces +colonnes. La Boetique tait [Marge: Strab. l. 3, p. 139-142.] la partie +de l'Espagne la plus fertile, la plus riche et la plus peuple. On y +comptait jusqu' deux cents villes. C'tait l qu'habitaient les peuples +appels _Turdetani_, ou _Turduli_. Sur le Boetis taient situes trois +grandes villes: vers la source, _Castulo_; plus bas, _Corduba_ +(Cordoue), la patrie de Lucain et des deux Snques; enfin _Hispalis_ +(Sville). + +[Note 210: Il faut lire par-tout BTIQUE et BTIS; c'est la +vritable orthographe.--L.] + +La LUSITANIE est termine au couchant par l'Ocan, au nord par le fleuve +_Durius_ (le Duero), et au midi par le fleuve _Anas_ (la Guadiana). +Entre ces deux fleuves est le Tage. C'est aujourd'hui le Portugal, avec +une partie de la nouvelle Castille. + +La TARRAGONAISE renfermait le reste de l'Espagne, c'est--dire, les +royaumes de Murcie et de Valence, la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la +Biscaye, les Asturies, la Galice, le royaume de Lon, et la plus grande +partie des deux Castilles. _Tarraco_ (Tarragone), ville +trs-considrable, a donn son nom cette partie de l'Espagne. Assez +prs de cette ville est _Barcino_ (Barcelone). Son nom fait conjecturer +qu'elle a t btie par Amilcar, surnomm _Barca_, pre du grand +Annibal. Les peuples les plus clbres de la Tarragonaise taient: +[Marge: Iberus.] _Celtiberi_, placs au-del de l'bre; _Cantabri_, +maintenant la Biscaye; Carpetani, dont la capitale tait Tolde; +_Oretani_, etc. + +L'Espagne, abondante en mines d'or et d'argent, et peuple d'habitants +belliqueux, avait de quoi piquer en mme temps et l'avarice et +l'ambition des Carthaginois, plus marchands encore que conqurants par +la constitution mme de leur rpublique. Ils savaient sans doute ce que +Diodore rapporte des Phniciens, leurs anctres, [Marge: Diod. lib. 5, +pag. 312.] lesquels, profitant de l'heureuse ignorance o taient encore +les Espagnols des richesses immenses caches dans les entrailles de +leurs terres, leur enlevrent les premiers ces prcieux trsors pour des +marchandises de nul prix, qu'ils leur donnaient en change. Ils +prvoyaient aussi que, si ce pays pouvait passer sous leurs lois, il +leur fournirait en abondance de bonnes troupes, qui leur serviraient +conqurir les autres nations, comme cela arriva en effet. + +[Marge: Justin. lib. 44, c. 5. Diod. lib. 5, pag. 300.] Ce qui donna +d'abord occasion aux Carthaginois de passer en Espagne, fut le secours +qu'ils envoyrent ceux de Cadix, qui taient attaqus par les +Espagnols. Cette ville tait une colonie de Tyr, aussi-bien qu'Utique et +que Carthage, et mme plus ancienne que l'une et que l'autre. Les +Tyriens, l'ayant btie, y tablirent le culte d'Hercule, et y +construisirent en son honneur un temple magnifique, qui depuis a +toujours t fort clbre. L'heureux succs de cette premire expdition +des Carthaginois leur fit natre l'envie de porter leurs armes en +Espagne. + +On ne sait point prcisment dans quel temps les Carthaginois entrrent +en Espagne, ni jusqu'o d'abord ils poussrent leurs conqutes. Il y a +de l'apparence que, dans ces premiers commencements, elles furent fort +lentes, parce qu'ils avaient affaire des peuples trs-belliqueux et +qui se dfendaient avec beaucoup de [Marge: Strab. lib. 3, pag. 158.] +courage. Ils n'en seraient mme jamais venus bout, comme l'observe +Strabon, si les Espagnols, runis tous ensemble, avaient form un corps +d'tat, et s'taient prt un mutuel secours; mais chaque canton, chaque +peuple tant entirement spar de ses voisins, sans avoir avec eux ni +commerce ni liaison, il fallait les dompter les uns aprs les autres: ce +qui, d'un ct, fut la cause de leur perte, mais, de l'autre, faisait +traner les guerres en longueur, et rendait la conqute du pays beaucoup +plus difficile[211]. Aussi a-t-on remarqu que, quoique l'Espagne ait +t la premire province de celles qui sont dans le continent que les +Romains aient attaque, elle est la dernire qu'ils aient dompte; et +elle ne passa entirement sous leur joug qu'aprs plus de deux cents ans +d'une vigoureuse rsistance. + +[Note 211: Hispania, prima Romanis inita provinciarum qu quidem +continentis sint, postrema omnium perdomita est. (LIV. lib. 28, n. +12.)] + +Il parat, par ce que Polybe et Tite-Live nous disent des guerres +d'Amilcar, d'Asdrubal et d'Annibal en Espagne, dont nous parlerons +bientt, qu'avant ce temps les Carthaginois n'y avaient pas fait de +grandes conqutes, et qu'il leur restait encore beaucoup de pays +subjuguer; mais dans l'espace de vingt ans ils achevrent de s'en rendre +presque entirement matres. + +[Marge: Polyb. l. 3, pag. 192; et lib. 1, pag. 9.] Dans le temps +qu'Annibal partit pour l'Italie, toute la cte d'Afrique, depuis les +Autels des Philnes (_Philnorum Ar_), qui sont le long de la grande +Syrte, jusque vis--vis des colonnes d'Hercule, tait soumise aux +Carthaginois. En passant le dtroit, ils avaient subjugu toute la cte +occidentale de l'Espagne, le long de l'Ocan jusqu'aux Pyrnes. La cte +de l'Espagne qui est sur la mer Mditerrane avait t aussi presque +entirement subjugue par les Carthaginois: c'est l qu'ils avaient bti +Carthagne; et ils taient matres de tout ce pays jusqu' l'bre, qui +bornait leur domaine. Voil quelle tait pour-lors l'tendue de leur +empire. Il tait rest dans le coeur du pays quelques peuples qu'ils +n'avaient pu soumettre. + +_Conqutes des Carthaginois en Sicile._ + +Les guerres des Carthaginois en Sicile sont plus connues. Je rapporterai +ici celles qui se sont faites depuis le rgne de Xerxs, qui engagea les +Carthaginois porter leurs armes en Sicile, jusqu' la premire guerre +punique. Cet espace renferme prs de deux cent vingt ans, depuis l'an du +monde 3520 jusqu' 3738. Dans le commencement de ces guerres, Syracuse, +qui tait la plus considrable et la plus puissante ville de Sicile, +avait mis l'autorit souveraine entre les mains de Glon, d'Hiron, de +Thrasybule, trois frres qui se succdrent l'un l'autre. Aprs eux, +le gouvernement dmocratique, c'est--dire populaire, y fut tabli, et +subsista plus de soixante ans. Depuis ce temps-l, ceux qui dominrent +Syracuse furent les deux Denys, Timolon et Agathocle. Pyrrhus ensuite +fut appel en Sicile, et n'en demeura matre que pendant fort peu +d'annes. Tel fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des +guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas peu faire +connatre quelle tait la puissance des Carthaginois quand ils +commencrent entrer en guerre avec les Romains. + +La Sicile est la plus grande et la plus considrable de toutes les les +de la mer Mditerrane. Elle est de figure triangulaire, et c'est pour +cela qu'elle est appele _Trinacria_ et _Triquetra_. Le ct oriental, +qui rpond la mer Ionienne[212] ou de Grce, s'tend depuis le +promontoire ou cap _Pachynum_ (Passaro) jusqu' _Pelorum_ (le cap de +Pharo). Les villes les plus clbres sur cette cte sont, _Syracus_, +_Tauromenium_, _Messana_[213]. Le ct septentrional, qui regarde +l'Italie, s'tend depuis le cap de Plore jusqu'au cap _Lilybe_ (le cap +Boo). Les villes les plus clbres sont, _Myl_, _Hymera_, _Panormus_, +_Eryx_, _Motya_, _Lilybum_. Le ct mridional, qui regarde l'Afrique, +s'tend depuis le cap Lilybe jusqu' Pachynum. Les villes les plus +clbres sont, _Selinus_, _Agrigentum_, _Gela_, _Camarina_. Cette le +est spare de l'Italie par un dtroit de quinze cents pas seulement, +qu'on appelle le [Marge: Strab. lib. 6, pag. 267.] _phare de Messine_, +parce qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybe en Afrique +n'est que de 1500 stades, c'est--dire soixante et quinze lieues. +Strabon le marque ainsi: mais il faut qu'il y ait erreur dans le +chiffre; et ce qu'il ajoute immdiatement aprs en est une preuve. Il +dit qu'un homme qui avait la vue excellente pouvait, du bord de la +Sicile, compter les vaisseaux qui sortaient du port de Carthage. Est-il +possible que la vue porte jusqu' 60 ou 75 lieues? Il faut donc corriger +ainsi cet endroit: Le trajet de Lilybe en Afrique n'est que de 25 +lieues[214]. + +[Note 212: Mer de Sicile: c'est le nom de la portion de mer qui +spare la Sicile de la Grce. La mer _Ionienne_ tait plus haut, entre +la Grce et l'Italie.--L.] + +[Note 213: Ajoutez: _Catana_, _Megara_, _Naxos_.--L.] + +[Note 214: Il ne faut rien changer au texte de Strabon, parce que ce +texte est confirm par deux autres passages du mme auteur, dans +lesquels la distance de Lilybe Carthage est galement donne comme +tant de 1500 stades (II, p. 122; XVII, p. 834). La correction que +propose Rollin est donc inadmissible. D'ailleurs, le trajet de Carthage + Lilybe, d'aprs les observations rcentes du capitaine Gauthier, que +m'a communiques M. Buache, de l'Institut, est de 1 55' 30" de +l'chelle des latitudes, ou de 38 lieues 1/2 de 20 au degr; et non 25 +lieues, comme le dit Rollin: cet intervalle, converti en stades, est +gal 1602 stades de 833-1/3 au degr: ainsi la mesure de Strabon pche +plutt en dfaut qu'en excs. + +Quant l'impossibilit du fait rapport par Strabon et par d'autres +auteurs, elle est certaine, ne considrer que la distance des deux +points. Dans un mmoire lu l'Institut, M. Mongez cherche +l'expliquer, en supposant, ce qui est possible, que les Carthaginois, au +moment o ils envoyaient du secours Lilybe, allumaient de grands feux +sur les hauteurs voisines de Carthage pour avertir la garnison de +Lilybe; or, on a des exemples que la diffusion de la lumire dans +l'atmosphre rend visibles de tels signaux des distances +considrables. Dans cette hypothse, on conoit qu'un homme plac sur +une vigie leve, instruit par ces feux du dpart des vaisseaux, ait +voulu faire croire qu'il les voyait rellement sortir du port de +Carthage.--L.] + +On ne sait point non plus prcisment dans quel temps les Carthaginois +commencrent porter leurs armes en Sicile[215]. Il est certain +seulement qu'ils en possdaient [Marge: AN. M. 3501 CARTH. 343. ROME +245. AV. J.C. 503.] dj quelque partie lorsqu'ils firent avec les +Romains un trait, l'anne mme o les rois furent chasss de Rome et +les consuls substitus en leur place, vingt-huit ans avant que Xerxs +attaqut la Grce. Ce trait, qui est le premier dont il soit fait +mention entre ces [Marge: Polyb. lib. 3, pag. 176.] deux peuples, parle +de l'Afrique et de la Sardaigne comme appartenant aux Carthaginois, au +lieu que, pour la Sicile, les conventions ne tombent que sur les parties +de cette le qui leur obissaient. Par ce trait, il est marqu +expressment que les Romains ni leurs allis ne pourront naviguer +au-del du _Beau-Promontoire_, qui tait tout prs de Carthage, et que +les marchands qui aborderont dans cette ville pour le commerce ne +paieront que certains droits qui y sont fixs. + +[Note 215: Les auteurs de l'Histoire universelle (T. XII, p. 17, d. +in 4o) trouvent ici une contradiction manifeste avec ce que Rollin a dit +un peu plus haut: _ce fut Xerxs qui engagea les Carthaginois porter +leurs armes en Sicile_. La contradiction existerait en effet si Rollin +avait dit: _ porter pour la premire fois leurs armes en Sicile_.--L.] + +Par ce mme trait l'on voit que les Carthaginois taient attentifs ne +donner aux Romains aucune entre dans les pays de leur obissance, ni +aucune connaissance de ce qui s'y passait; comme si ds-lors les +Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance naissante des Romains, +et qu'ils eussent dj couv dans leur sein des semences secrtes de la +jalousie et de la dfiance qui devaient un jour clater par des guerres +aussi longues que cruelles, et par une animosit et une haine de part et +d'autre que la ruine seule de l'un des deux empires pouvait teindre. + +[Sidenote: Diod. l. II, p. 1 et 16-22. AN. M. 3520 AV. J.C. 484.] +Quelques annes aprs ce premier trait, les Carthaginois firent +alliance avec Xerxs, roi des Perses. Ce prince, qui ne se proposait +rien moins que d'exterminer entirement les Grecs, qu'il regardait comme +des ennemis irrconciliables, ne crut pas pouvoir russir dans son +dessein s'il n'engageait dans son parti les Carthaginois, dont la +puissance ds-lors tait formidable. Ceux-ci, qui ne perdaient point de +vue le dessein qu'ils avaient conu de s'emparer du reste de la Sicile, +saisirent avidement l'occasion favorable qui se prsentait d'en achever +la conqute. Le trait fut donc conclu. On convint que les Carthaginois +attaqueraient avec toutes leurs forces les Grecs tablis dans la Sicile +et dans l'Italie, pendant que Xerxs en personne marcherait contre la +Grce mme. + +Les prparatifs de cette guerre durrent trois ans. L'arme de terre ne +montait pas moins de trois cent mille hommes. La flotte tait compose +de deux mille vaisseaux[216], et de plus de trois mille petits btiments +de charge. Amilcar, qui tait le capitaine de son temps le plus estim, +partit de Carthage avec ce formidable appareil. Il aborda +Palerme[217], et, aprs y avoir fait prendre quelque repos ses +troupes, il marcha contre la ville d'Hymre, qui n'en est pas fort +loigne, et en forma le sige. Thron, gouverneur de la place[218], se +voyant fort serr, dputa Syracuse vers Glon, qui s'en tait rendu +matre. Il accourut aussitt son secours avec une arme de cinquante +mille hommes de pied, et cinq mille chevaux. Son arrive rendit le +courage et l'esprance aux assigs, qui, depuis ce temps-l, se +dfendirent trs-vigoureusement. + +[Note 216: J'ai peine croire que cette arme ft aussi nombreuse +que le disent Hrodote et Diodore de Sicile. On ne voit pas qu'en aucune +autre circonstance les Carthaginois aient mis sur pied une arme de +150,000 hommes, plus forte raison de 300,000: et, quant au nombre de +2000 vaisseaux de guerre, on peut en douter, quand on songe que la +flotte de Xerxs n'tait que de 1200 vaisseaux. + +Hrodote ne parat pas du reste garantir la certitude de ces +renseignements; il les rapporte sur la foi des Siciliens eux-mmes: +[Grec: legetai de kai tade ypo tn en Sikeli oixmenn] (HRODOTE, +VII, 165); et l'on peut croire que les Siciliens ont grossi le nombre +de leurs ennemis pour augmenter la gloire de leur triomphe.--L.] + +[Note 217: Cette ville est appele en latin _Panormus_.] + +[Note 218: Il tait tyran d'Agrigente.--L.] + +Glon tait fort habile dans le mtier de la guerre, sur-tout pour les +ruses. On lui amena un courrier charg d'une lettre des habitants de +Slinonte, ville de Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient +avis que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demande arriverait un +certain jour. Glon en choisit dans ses troupes un pareil nombre, qu'il +fit partir vers le temps dont on tait convenu. Ayant t reus dans le +camp des ennemis comme venant de Slinonte, ils se jetrent sur Amilcar, +qu'ils turent, et mirent le feu aux vaisseaux. Dans le moment mme de +leur arrive, Glon attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois, +qui se dfendirent d'abord fort vaillamment; mais, quand ils apprirent +la mort de leur gnral, et qu'ils virent leur flotte en feu, le courage +et les forces leur manquant, ils prirent la fuite. Le carnage fut +horrible, et il y en eut plus de cent cinquante mille de tus. Les +autres, s'tant retirs dans un endroit o ils manquaient de tout, ne +purent pas s'y dfendre long-temps, et se rendirent discrtion. Ce +combat se donna le jour mme de la clbre action des Thermopyles, o +trois cents Spartiates disputrent, au prix de leur sang, Xerxs le +passage dans la Grce[219]. [Marge: Lib. 7, cap. 167.] Hrodote raconte +autrement la mort d'Amilcar. Il dit que le bruit commun parmi les +Carthaginois tait que ce gnral, voyant la dfaite entire de ses +troupes, pour ne point survivre sa honte, se prcipita lui-mme dans +le bcher o il avait immol plusieurs victimes humaines. + +Quand on apprit Carthage la triste nouvelle de la dfaite entire de +l'arme, la surprise, la douleur, le dsespoir, y causrent un trouble +et une alarme qui ne peuvent s'exprimer. Ils croyaient dj voir +l'ennemi leurs portes. C'tait le caractre des Carthaginois, de +perdre d'abord courage dans les grands revers. Ils dputrent aussitt +vers Glon pour lui demander la paix, quelque condition que ce ft: il +les couta avec bont. La victoire si complte qu'il venait de +remporter, loin de le rendre fier et intraitable, n'avait fait +qu'augmenter sa modestie et sa douceur, mme l'gard des ennemis. Il +leur accorda la paix, exigeant seulement d'eux qu'ils payassent pour +frais de la guerre deux mille talents; ce qui revient six millions de +notre monnaie[220]. Il demanda aussi qu'ils btissent deux temples o +l'on expost en public et o l'on gardt comme en dpt les conditions +du trait. Les Carthaginois crurent que ce n'tait point acheter trop +cher une paix qui leur tait si ncessaire, et qu'ils n'avaient presque +pas os esprer. Giscon, fils d'Amilcar, selon la coutume injuste qu'ils +avaient d'imputer aux gnraux les mauvais succs de la guerre, et de +leur en faire porter la peine, fut puni du malheur de son pre, et +envoy en exil. Il passa le reste de sa vie Slinonte, ville de +Sicile. + +[Note 219: Hrodote (II, 166) et Aristote (_Poetic._ 23) disent +au contraire que ce fut le jour mme de la bataille de Salamine. Leur +tmoignage mrite sans doute la prfrence.--L.] + +[Note 220: 11,000,000 francs.--L.] + +Glon, de retour Syracuse, convoqua le peuple, et invita tous les +citoyens venir l'assemble avec leurs armes. Pour lui, il entra sans +armes et sans gardes, et rendit compte de toute la conduite de sa vie. +Son discours ne fut interrompu que par des tmoignages publics de +reconnaissance et d'admiration. Loin d'tre trait comme un tyran qui +et opprim la libert de sa patrie, il en fut regard comme le +bienfaiteur et le librateur. Tous, d'un consentement unanime, le +proclamrent roi; et cette dignit, aprs lui, fut confre deux de +ses frres. + +[Marge: Diod. l. 13, p. 169-171, et 179-186. AN. M. 3592 CARTH. 434. +ROM. 336. AV. J.C. 412.] Aprs la clbre dfaite des Athniens devant +Syracuse, o Nicias prit avec toute sa flotte, les Sgestains, qui +s'taient dclars pour eux contre les Syracusains, craignant le +ressentiment de leurs ennemis, et se voyant dj attaqus par ceux de +Slinonte, implorrent le secours des Carthaginois, et se mirent, eux et +leur ville, sous leur protection. On dlibra quelque temps Carthage +sur le parti qu'il fallait prendre, l'affaire souffrant de grandes +difficults. D'un ct les Carthaginois dsiraient fort se rendre +matres d'une ville qui tait tout--fait leur biensance; de l'autre +ils craignaient la puissance et les forces des Syracusains, qui venaient +d'exterminer l'arme nombreuse des Athniens, et qu'une si grande +victoire rendait plus formidables que jamais. La passion de s'agrandir +l'emporta, et l'on promit du secours aux Sgestains. + +On confia le soin de cette guerre Annibal, lequel avait pour-lors la +premire dignit de l'tat, c'est--dire celle de suffte. Il tait +petit-fils d'Amilcar, qui avait t dfait par Glon, et tu devant +Hymre, et fils de Giscon, qui avait t condamn l'exil. Il partit, +anim d'un vif dsir de venger sa famille et sa patrie, et d'effacer la +honte de la dernire dfaite. Son arme et sa flotte taient +trs-nombreuses[221]. Il aborda un lieu appel le _Puits de +Lilybe_[222], qui a donn son nom la ville btie depuis dans le mme +endroit. Sa premire entreprise fut le sige de Slinonte. L'attaque fut +trs-vive, et la dfense ne le fut pas moins, les femmes mme montrant +un courage beaucoup au-dessus de leur sexe. Aprs une longue rsistance, +la ville fut prise d'assaut et abandonne au pillage. Le vainqueur +exera les dernires cruauts, sans avoir gard ni au sexe ni l'ge. +Il permit aux habitants qui s'taient sauvs par la fuite de demeurer +dans la ville, aprs l'avoir dmantele, et de cultiver les terres, +condition de payer un tribut aux Carthaginois. Cette ville subsistait +depuis 242 ans. + +[Note 221: Suivant phore, il avait 200,000 hommes de pied, 4000 +cavaliers (ap. Diod. XIII, 54): selon Time, seulement 100,000 en tout +(ap. eumd. l. 1.); et ce dernier s'accorde avec Xnophon (_Hellen._ I, +c. 1, 27).--L.] + +[Note 222: Il aborda au cap Lilybe, et campa prs du puits de ce +nom.--L.] + +Hymre, qu'il assigea ensuite, et qu'il prit aussi d'assaut, aprs +avoir t traite avec encore plus de cruaut, fut entirement rase 240 +ans aprs sa fondation. Il fit souffrir toutes sortes d'ignominie et de +supplices trois mille prisonniers, et les fit gorger tous dans +l'endroit mme o son grand-pre avait t tu par les cavaliers de +Glon, pour apaiser et satisfaire ses mnes par le sang de ces +malheureuses victimes. + +Aprs ces expditions, Annibal retourna Carthage. Toute la ville +sortit au-devant de lui, et le reut au milieu des cris de joie et des +applaudissements. + +[Marge: Diod. l. 13, p. 201-203, 206-211, 226-231.] Ces heureux succs +renouvelrent le dsir et le dessein qu'avaient toujours eus les +Carthaginois de se rendre matres de la Sicile entire. Trois ans aprs, +ils nommrent encore pour gnral Annibal; et, comme il s'excusait sur +son grand ge, et refusait de se charger de cette guerre, on lui donna +pour lieutenant Imilcon, fils d'Hannon, qui tait de la mme famille. +Les prparatifs de la guerre furent proportionns au grand dessein que +les Carthaginois avaient conu. La flotte et l'arme se trouvrent +bientt prtes, et l'on partit pour la Sicile. Le nombre des troupes +montait, selon Time, plus de six-vingt mille hommes, et, selon +phore, trois cent mille[223]. Les ennemis, de leur ct, s'taient +mis en tat de les bien recevoir; et les Syracusains avaient envoy chez +tous leurs allis pour y lever des troupes, et dans toutes les villes de +la Sicile pour les exhorter dfendre courageusement leur libert. + +[Note 223: Time, presque toujours en opposition avec phore, mrite +beaucoup plus de confiance. L'antiquit reprochait ce dernier peu de +vracit: et ce reproche parat assez confirm par les passages que +Diodore cite de lui.--L.] + +Agrigente s'attendait essuyer les premires attaques. C'tait une +ville puissamment riche, et environne de bonnes fortifications. Elle +tait situe, aussi-bien que Slinonte, sur la cte de Sicile qui +regarde l'Afrique. En effet, Annibal commena la campagne par le sige +de cette ville. Ne la jugeant prenable que par un endroit, il tourna +tous ses efforts de ce ct-l, fit faire des leves et des terrasses +qui allaient jusqu' la hauteur des murs, et employa ces ouvrages les +dcombres et les dmolitions des tombeaux qui taient autour de la +ville, et qu'il avait fait abattre pour cet effet. La peste se mit +bientt aprs dans l'arme, et fit prir un grand nombre de soldats, et +le gnral mme. Les Carthaginois crurent que c'tait une punition des +dieux, qui vengeaient ainsi l'injure faite aux morts, dont plusieurs +mme s'imaginrent avoir vu les spectres pendant la nuit. On cessa donc +de toucher aux tombeaux, on ordonna des prires selon le rit observ +Carthage, on immola un enfant Saturne par une superstition inhumaine, +et l'on jeta plusieurs victimes dans la mer en l'honneur de Neptune. + +Les assigs, qui d'abord avaient remport plusieurs avantages, se +trouvrent tellement presss par la famine, que, se voyant sans +esprance et sans ressource, ils prirent le parti d'abandonner la ville: +on marqua la nuit suivante pour le dpart. On juge aisment quelle fut +la douleur de ces pauvres habitants, obligs d'abandonner leurs maisons, +leurs richesses, leur patrie; mais la vie leur tait plus chre que tout +le reste. Jamais spectacle ne fut plus triste. Sans parler des autres, +on voyait une troupe de femmes plores traner aprs elles leurs +enfants pour les drober la cruaut du vainqueur; mais ce qu'il y eut +de plus douloureux fut la ncessit o l'on se trouva de laisser dans la +ville les vieillards et les malades, qui leur tat ne permettait ni de +fuir ni de se dfendre. Ces malheureux exils arrivrent Gela, qui +tait la ville la plus prochaine, et ils y reurent tous les +soulagements qu'ils pouvaient attendre dans un tat si dplorable. + +Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit gorger tous ceux qui y +taient rests. Le butin fut immense, et tel qu'on peut s'imaginer dans +une ville des plus opulentes de la Sicile, qui avait deux cent mille +habitants, et qui n'avait jamais souffert de sige, ni par consquent de +pillage. On y trouva un nombre infini de tableaux, de vases, de statues +de toutes sortes (car cette ville avait un got exquis pour ces +rarets), et entre autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoy + Carthage. + +Le sige d'Agrigente avait dur huit mois. Imilcon y fit passer le +quartier d'hiver ses troupes, pour leur donner quelque repos, et au +commencement du printemps il en sortit, aprs avoir ruin entirement la +ville. Il assigea ensuite Gela, et la prit malgr le secours qu'y mena +Denys le Tyran, qui s'tait empar de l'autorit Syracuse. Imilcon +termina la guerre par un trait qu'il fit avec Denys, dont les +conditions furent que les Carthaginois, outre leurs anciennes conqutes +dans la Sicile, demeureraient matres du pays des Sicaniens[224], de +Slinonte, d'Agrigente, d'Hymre, comme aussi de celui de Gla et de +Camarine, dont les habitants pourraient demeurer dans leurs villes +dmanteles, en payant tribut aux Carthaginois; que les Lontins, les +Messniens, et tous les Siciliens vivraient selon leurs lois, et +conserveraient leur libert et leur indpendance; qu'enfin les +Syracusains demeureraient soumis Denys. Imilcon, aprs la conclusion +de ce trait, retourna Carthage, o la peste fit prir un grand nombre +de citoyens. + +[Note 224: Les Sicaniens et les Siciliens anciennement taient deux +peuples distingus.] + +[Marge: Diod. l. 14, p. 268-278. AN. M. 3600 CARTH. 442. ROM. 344. AV. +J.C. 404.] Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois que pour +se donner le temps d'affermir son autorit naissante, et de travailler +aux prparatifs de la guerre qu'il mditait contre eux. Comme il savait +combien la puissance de ce peuple tait formidable, il n'oublia rien +pour se mettre en tat de l'attaquer avec succs; et il fut +merveilleusement second dans son dessein par le zle de ses peuples. La +rputation de ce prince, le dsir de s'en faire connatre, l'attrait du +gain, et la vue des rcompenses qu'il promettait ceux dont l'industrie +se ferait distinguer, attirrent de toutes parts en Sicile ce qu'il y +avait pour-lors de plus habiles ouvriers en tout genre. Syracuse entire +tait devenue comme un grand atelier, o de tous cts on tait occup +faire des pes, des casques, des boucliers, des machines de guerre, et + prparer tout ce qui est ncessaire pour la construction et pour +l'quipement des vaisseaux. L'invention de ceux cinq rangs de rames +tait toute rcente: jusque-l on n'avait vu que des vaisseaux trois +rangs de rames, _triremes_. Denys animait le travail par sa prsence, +par des libralits et des louanges qu'il savait dispenser propos, et +sur-tout par des manires populaires et engageantes, moyens encore plus +efficaces que tout le reste pour rveiller l'industrie et l'ardeur des +ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui excellaient +dans leur genre[225]. + +[Note 225: Honos alit artes.] + +Quand tout fut prt, et qu'il eut lev en diffrents pays un grand +nombre de troupes, il convoqua l'assemble des Syracusains, leur exposa +son dessein, et leur reprsenta que les Carthaginois taient les ennemis +dclars des Grecs; qu'ils ne se proposaient rien moins que d'envahir +toute la Sicile; qu'ils voulaient mettre sous le joug toutes les villes +grecques, et que, si l'on n'arrtait leurs progrs, Syracuse se verrait +bientt elle-mme attaque; que, s'ils ne faisaient point actuellement +d'entreprise, on devait leur inaction aux ravages que la peste avait +causs parmi eux; que c'tait une conjoncture favorable dont il fallait +profiter. Quoique la tyrannie et le tyran fussent trs-odieux aux +Syracusains, la haine contre les Carthaginois l'emporta; et tout le +monde, plus touch des motifs d'une politique intresse que de la +justice, applaudit au discours de Denys. Sans aucun sujet de plaintes, +sans dclaration de guerre, il abandonna au pillage et la fureur du +peuple les biens et la personne des Carthaginois. Il y en avait un assez +grand nombre Syracuse, qui, sur la foi des traits, y exeraient le +commerce. On courut de tous cts dans leurs maisons; on pilla leurs +effets; on prtendit tre suffisamment autoris pour leur faire souffrir + eux-mmes toutes sortes d'ignominies et de supplices, en reprsailles +des cruauts qu'ils avaient exerces contre les habitants du pays; et ce +pernicieux exemple de perfidie et d'inhumanit fut suivi dans toute +l'tendue de la Sicile. Ce fut l comme le signal sanglant de la guerre +qu'on leur dclarait. Denys, aprs avoir ainsi commenc par se faire +justice lui-mme, envoya des dputs Carthage, pour demander qu'ils +rendissent la libert toutes les villes de la Sicile; qu'autrement ils +y seraient traits comme ennemis. Cette nouvelle y rpandit une grande +alarme, sur-tout cause du pitoyable tat o ils se trouvaient. + +Denys ouvrit la campagne par le sige de Motya, qui tait la place +d'armes des Carthaginois en Sicile, et il poussa vivement ce sige, sans +qu'Imilcon, qui commandait la flotte ennemie, pt la secourir. Il fit +avancer ses machines, battit la place coups de bliers, approcha des +murs les tours six tages qui taient portes sur des roues, et qui +galaient la hauteur des maisons, et de l il incommodait fort les +assigs par ses catapultes, machines nouvellement inventes, qui +lanaient en grand nombre et avec grande force des traits et des pierres +contre les ennemis. La ville enfin, aprs une longue et vigoureuse +rsistance, fut prise d'assaut, et tous les habitants passs au fil de +l'pe, except ceux qui se rfugirent dans les temples. On abandonna +le pillage au soldat. Denys, y ayant laiss une bonne garnison et un +gouvernement sr, retourna Syracuse. + +[Marge: Diod. l. 14, p. 279-295. Justin. l. 19, c. 2 et 3.] L'anne +suivante, Imilcon, que les Carthaginois avaient nomm suffte, revint en +Sicile avec une arme beaucoup plus nombreuse qu'auparavant[226]. Il +aborda Palerme, recouvra Motya par force, et prit plusieurs autres +villes[227]. Anim par ces heureux succs, il marcha vers Syracuse pour +en former le sige, menant ses troupes de pied par terre, pendant que sa +flotte, sous la conduite de Magon, ctoyait les bords. + +[Note 226: De 300,000 hommes de pied, de 4000 chevaux, et de 400 +chariots, selon phore; et seulement de 100,000 hommes, selon Time. +(Diod. Sic. XIV, 54).--L.] + +[Note 227: Entre autres, Messane qu'il rasa, et Catane.--L.] + +L'arrive d'Imilcon jeta un grand trouble dans la ville. Plus de deux +cents vaisseaux, orns des dpouilles des ennemis, et s'avanant en bon +ordre, entrrent comme en triomphe dans le grand port, suivis de cinq +cents barques[228]. On vit en mme temps arriver d'un autre ct l'arme +de terre, compose, selon quelques auteurs, de trois cent mille hommes +de pied et de trois mille chevaux. Imilcon fit dresser sa tente dans le +temple mme de Jupiter: le reste de l'arme campa douze stades, +c'est--dire un peu plus d'une demi-lieue de la ville. S'en tant +approch, il prsenta la bataille aux habitants, qui se donnrent bien +de garde de l'accepter. Content d'avoir tir des Syracusains l'aveu de +leur faiblesse et de sa supriorit, il retourna dans son camp, ne +doutant point que bientt il ne dt se rendre matre de la ville, et la +regardant dj comme une proie assure et qui ne pouvait lui chapper. +Pendant trente jours il fit le dgt des terres voisines, et ruina tout +le pays. Il se rendit matre du faubourg d'Acradine, et pilla les +temples de Crs et de Proserpine. Pour fortifier son camp, il abattit +tous les tombeaux qui taient autour de la ville, et entre autres celui +de Glon et de Dmarte sa femme, qui tait d'une magnificence +extraordinaire. + +[Note 228: Le texte de Diodore est ici corrompu.--L.] + +Ces heureux succs ne furent pas d'une longue dure. Tout l'clat de ce +triomphe anticip s'vanouit en un moment, et montra tous les mortels, +dit l'historien, que quiconque s'lve insolemment par l'orgueil, tt ou +tard abattu par une force suprieure, sera forc de reconnatre sa +faiblesse. Lorsque Imilcon, matre de presque toutes les villes de +Sicile, s'attendait mettre le comble ses victoires par la prise de +Syracuse, la maladie contagieuse se mit dans son arme, et y fit des +ravages incroyables. On tait dans le fort de l't; et la chaleur, +cette anne, tait trs-grande. La contagion commena par les Africains, +qui mouraient tas, sans qu'on pt les secourir. D'abord on enterrait +les morts; mais le nombre en augmentant tous les jours, et le mal se +communiquant promptement, les cadavres demeurrent sans spulture, et +les malades sans secours. Cette peste tait accompagne de symptmes +extraordinaires, de cruelles dyssenteries, de fivres violentes, de +dchirements d'entrailles, de douleurs aigus par tout le corps, de +frnsie mme et de fureur, en sorte qu'ils se jetaient sur quiconque +venait leur rencontre, et le mettaient en pices. + +Denys ne laissa pas chapper une occasion si favorable d'attaquer les +ennemis. Plus qu' demi vaincus par la peste, ils ne firent pas grande +rsistance. Les vaisseaux furent, pour la plupart, ou pris par l'ennemi, +ou consums par le feu. Tous les habitants de Syracuse, vieillards, +femmes, enfants, sortirent en foule de la ville pour tre tmoins d'un +vnement qui leur paraissait tenir du miracle. Ils levaient les mains +au ciel pour remercier les dieux protecteurs de leur ville, et vengeurs +de la saintet des temples et des tombeaux viols indignement par ces +barbares. La nuit tant survenue, chacun se retira de son ct. Imilcon +profita de ce moment de relche, et envoya vers Denys pour lui demander +la permission d'emmener avec lui Carthage le peu qui lui restait de +troupes, en lui offrant trois cents talents[229], qui taient tout +l'argent qu'il avait de reste. Il ne put obtenir cette permission que +pour les seuls Carthaginois, avec lesquels il se sauva de nuit, laissant +tous les autres soldats la discrtion de l'ennemi. + +[Note 229: Trois cent mille cus. = 1,650,000 francs.--L.] + +Voil l'tat dans lequel ce chef des Carthaginois, si fier quelques +moments auparavant, se retira de Syracuse. Plaignant amrement son sort, +et encore plus celui de la rpublique, il accusait avec insulte et +emportement les dieux, seuls auteurs de son infortune; car l'ennemi, +disait-il, peut bien se rjouir de nos maux, mais non s'en glorifier. +Vainqueurs des Syracusains, la peste seule a pu nous vaincre. Sa grande +douleur, et qui le touchait le plus vivement, tait d'avoir survcu +tant de braves guerriers qui taient morts les armes la main; mais, +ajoutait-il, la suite fera connatre si c'est la crainte de la mort, ou +le dsir de ramener dans leur patrie les restes malheureux de mes +citoyens, qui m'a fait survivre la perte de tant de gnreux soldats. +En effet, ds qu'il fut arriv Carthage, qu'il trouva dans une +dsolation qui ne se peut exprimer, il entra dans sa maison, en ferma +les portes sur lui sans vouloir y admettre personne, pas mme ses +enfants; et se donna la mort par un prtendu courage que les paens +admiraient, mais qui n'en avait que le nom, et qui cachait dans le fond +un vritable dsespoir. + +Un nouveau surcrot de malheurs accabla cette ville infortune. Les +Africains, de tout temps pleins de haine contre Carthage, mais irrits +alors jusqu' la fureur de ce qu'on avait laiss leurs compatriotes +Syracuse, en les livrant la boucherie, s'assemblent comme des +forcens, sonnent l'alarme, prennent les armes, et, aprs s'tre saisis +de Tunis, marchent contre Carthage au nombre de plus de deux cent mille +hommes. La ville se crut perdue. On regarda ce nouvel incident comme un +effet et comme une suite de la colre des dieux, qui poursuivait les +coupables jusque dans Carthage mme. Comme ses habitants portaient la +superstition l'excs, sur-tout dans les calamits publiques, on songea +avant tout apaiser les dieux. Crs et Proserpine taient des +divinits inconnues jusque-l dans le pays. Pour rparer l'outrage qui +leur avait t fait par le pillage de leurs temples, on leur rigea de +magnifiques statues, on leur donna pour prtres les personnes les plus +qualifies de la ville, on leur offrit des sacrifices et des victimes +selon le rit grec, et l'on n'omit rien de ce qu'ils croyaient pouvoir +leur rendre ces desses propices. Aprs ce premier soin, on songea la +dfense de la ville. Heureusement pour les Carthaginois cette arme +nombreuse tait sans chef, c'est--dire, comme un corps sans ame: nulles +provisions, nulles machines de guerre; point de discipline ni de +subordination: chacun voulait commander ou se conduire son gr. La +division s'tant donc mise parmi ces troupes, et la famine augmentant +tous les jours de plus en plus, ils se retirrent chacun dans son pays, +et dlivrrent Carthage d'une grande alarme. + +Rien ne rebutait les Carthaginois, et ils faisaient toujours de +nouvelles tentatives sur la Sicile. Magon, leur gnral, qui tait un +des deux sufftes, perdit une grande bataille, o il fut tu[230]. Les +chefs des Carthaginois demandrent la paix, qui leur fut accorde ces +conditions, qu'ils sortiraient de toutes les villes de la Sicile, et +qu'ils paieraient tous les frais de cette guerre. Ils parurent les +accepter; mais, ayant reprsent qu'ils ne pouvaient livrer les villes +sans l'ordre de leur ville, ils obtinrent une trve assez longue pour +envoyer Carthage. On y profita de cet intervalle pour lever et exercer +de nouvelles troupes, qui l'on donna pour chef Magon, fils de celui +qui venait d'tre tu. Il tait tout jeune, mais il avait beaucoup de +mrite et de rputation. Ds qu'il fut arriv en Sicile, et que le temps +de la trve fut expir, il donna une bataille contre Denys, o Leptine, +l'un de ses gnraux, fut tu, et o il demeura sur la place, du ct +des Syracusains, plus de quatorze mille hommes. Le fruit de cette +victoire fut une paix honorable, qui laissait les Carthaginois en +possession de tout ce qu'ils avaient dans la Sicile, en y ajoutant mme +quelques places, et qui leur assignait mille talents pour les frais de +la guerre, c'est--dire trois millions de livres[231]. + +[Note 230: Son arme tait de 80,000 hommes.--L.] + +[Note 231: 5,500,000 francs.--L.] + +[Marge: Justin. lib. 2, cap. 5.] Ce fut -peu-prs vers ce temps-l qu' +l'occasion d'un citoyen de Carthage qui avait crit en grec Denys pour +lui donner avis du dpart de l'arme carthaginoise, il fut dfendu, par +arrt du snat, aux Carthaginois d'apprendre crire ou parler la +langue grecque, pour les mettre hors d'tat d'avoir aucun commerce avec +les ennemis, soit par lettre, soit de vive voix. + +[Marge: Diod. l. 15, pag. 344.] Carthage eut bientt aprs une nouvelle +secousse essuyer. La peste se rpandit dans la ville, et y fit de +grands ravages. Des terreurs paniques et de violents transports de +frnsie saisissaient tout--coup les malades. Ils sortaient brusquement +de leurs maisons les armes la main, comme si l'ennemi se ft empar de +la ville, et tuaient ou blessaient tous ceux qu'ils trouvaient leur +rencontre. Les Africains et ceux de Sardaigne voulurent profiter de +l'occasion pour secouer un joug qu'ils portaient avec peine; mais les +uns et les autres furent dompts, et rentrrent dans l'obissance. Une +entreprise que Denys forma en Sicile, dans le mme temps et par les +mmes vues, ne lui russit pas mieux. Il mourut quelque temps aprs, et +eut pour successeur son fils, qui porta le mme nom. + +[Marge: Polyb. l. 3, pag. 178.] Nous avons dj rapport un premier +trait conclu entre les Romains et les Carthaginois. Il y en eut un +second, qu'Orose dit avoir t conclu la 402e anne de la fondation de +Rome, et par consquent vers le temps dont nous parlons. Ce second +trait contenait -peu-prs les mmes conditions que le premier, except +que ceux de Tyr et d'Utique y taient nommment compris, et joints aux +Carthaginois. + +[Marge: Diod. l. 16, p. 459-572. Plut. in Timol. AN. M. 3656 CARTH. 498. +ROM. 400. AV. J.C. 348.] Aprs la mort du premier Denys, il y eut de +grands troubles Syracuse. Denys le Jeune, qui en avait t chass, s'y +rtablit main arme, et y exera de grandes cruauts. Une partie des +citoyens implora le secours d'Icts, tyran des Lontins, qui tait +originaire de Syracuse. La conjoncture de ces troubles parut +trs-favorable aux Carthaginois pour s'emparer de la Sicile, et ils y +envoyrent une grosse flotte. Dans cette extrmit, ceux d'entre les +Syracusains qui taient les mieux intentionns eurent recours aux +Corinthiens, qui les avaient dj souvent aids dans leurs prils, et +qui d'ailleurs taient les peuples de la Grce les plus dclars contre +la tyrannie, et les plus vifs dfenseurs de la libert. Les Corinthiens +leur envoyrent Timolon. C'tait un homme d'un rare mrite, et qui +avait signal son zle pour le bien public, en affranchissant sa patrie +du joug de la tyrannie aux dpens de sa propre famille. Il partit avec +dix vaisseaux seulement, et, tant arriv Rhge, il luda par un +heureux stratagme la vigilance des Carthaginois, qui, ayant t avertis +de son dpart et de son dessein par Icts, voulaient l'empcher de +passer en Sicile. + +Timolon n'avait gure plus de mille soldats avec lui. Avec cette +poigne de gens, il marche hardiment au secours de Syracuse. Sa petite +troupe se grossit mesure qu'il avance. Les Syracusains se trouvaient +dans un trange tat, et avaient perdu toute esprance. Ils voyaient les +Carthaginois matres du port; Icts, de la ville; Denys, de la +citadelle. Heureusement, ds que Timolon fut arriv, Denys, qui tait +sans ressource, lui remit entre les mains la citadelle avec toutes les +troupes, les armes et les vivres qui y taient, et il se sauva par son +moyen Corinthe. Timolon avait fait reprsenter adroitement aux +soldats trangers, qui, selon le dfaut que nous avons remarqu dans le +gouvernement de Carthage, faisaient la principale force de l'arme de +Magon, et qui mme pour la plupart taient de Grce, qu'il tait bien +trange que des Grecs travaillassent rendre les barbares matres de la +Sicile, d'o ils passeraient bientt dans la Grce; car enfin pouvait-on +s'imaginer que les Carthaginois fussent venus de si loin uniquement pour +tablir Icts tyran Syracuse? Ces discours s'tant rpandus dans le +camp, Magon fut saisi de frayeur; et, comme il ne cherchait qu'un +prtexte pour se retirer, supposant que les troupes taient prtes le +trahir et l'abandonner, il fit sortir sa flotte du port, et cingla +vers Carthage. Icts, aprs son dpart, ne put pas tenir long-temps +contre les Corinthiens: ainsi, ils demeurrent seuls matres de toute la +ville. + +Ds que Magon fut arriv Carthage, on lui fit son procs. Il prvint +le supplice par une mort volontaire. Son corps fut attach une +potence, et expos en spectacle au peuple. [Marge: Plut. in Timoleone, +p. 248-250.] On leva de nouvelles troupes, et l'on fit partir pour la +Sicile une flotte plus nombreuse encore que la prcdente. Elle tait +compose de deux cents vaisseaux, sans compter mille barques de +transport; et l'arme, montait plus de soixante et dix mille hommes. +Ils abordrent Lilybe, sous la conduite d'Amilcar et d'Annibal, et +rsolurent d'aller d'abord attaquer les Corinthiens. Timolon ne les +attendit pas, et marcha leur rencontre. Mais la consternation tait si +grande Syracuse, que, de toutes les troupes qui y taient, il n'y eut +que trois mille Syracusains qui le suivirent, et quatre mille trangers; +encore de ces derniers il y en eut mille qui, par crainte, +l'abandonnrent dans le chemin. Il ne perdit point courage, et, ayant +exhort le reste de ses troupes combattre vaillamment pour le salut et +la libert de leurs allis, il les mena contre l'ennemi, dont il savait +que le rendez-vous tait prs d'une petite rivire appele Crimise. Il +paraissait de la folie aller attaquer une arme si nombreuse avec +quatre ou cinq mille hommes d'infanterie seulement, et mille chevaux; +mais Timolon, qui savait que la bravoure conduite par la prudence +l'emporte sur le nombre, comptait sur le courage de ses soldats, qui +paraissaient dtermins prir plutt que de cder, et qui demandaient +avec ardeur qu'on les ment contre l'ennemi. L'vnement justifia ses +vues et son esprance. La bataille se donna: les Carthaginois furent mis +en droute. Il y eut de leur ct plus de dix mille hommes de tus, +parmi lesquels il se trouva trois mille citoyens de Carthage, ce qui +causa dans cette ville un grand deuil et une grande consternation. Leur +camp fut pris, et l'on y trouva des richesses immenses: on fit aussi un +grand nombre de prisonniers. + +[Marge: Plut. pag. 248-250.] Timolon, avec les nouvelles de sa +victoire, envoya Corinthe les plus belles armes qui se trouvrent +parmi le butin; car il voulait que sa ville ft loue et admire de tous +les hommes, lorsqu'ils verraient que c'tait la seule de toutes les +villes de Grce o les plus beaux temples taient orns, non de +dpouilles grecques, ni d'offrandes teintes encore du sang de la nation, +et dont la vue ne pouvait que renouveler un souvenir funeste, mais de +dpouilles barbares, qui, par de belles inscriptions, faisaient +connatre en mme temps et le courage et la reconnaissance religieuse de +ceux qui les avaient remportes: car elles disaient _que les +Corinthiens, et Timolon leur gnral, aprs avoir affranchi du joug des +Carthaginois les Grecs tablis dans la Sicile, avaient appendu ces armes +dans les temples pour en rendre aux dieux des actions de graces +immortelles_. + +Aprs cela, Timolon, laissant dans le pays ennemi les troupes +trangres pour achever de piller et de ravager toutes les terres des +Carthaginois, s'en retourna Syracuse. En arrivant, il bannit de la +Sicile les mille soldats qui l'avaient abandonn en chemin, et il les +fit sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en tirer d'autre +vengeance. + +Cette victoire des Corinthiens fut suivie de la prise de plusieurs +villes, ce qui obligea les Carthaginois demander la paix. + +Autant que les apparences du succs les rendaient prompts faire de +grands efforts et mettre sur pied de puissantes armes de terre et de +mer, et que la prosprit leur faisait user de la victoire avec +insolence et avec cruaut, autant une adversit imprvue les jetait dans +le dcouragement, leur faisait perdre tout d'un coup de vue toutes leurs +ressources, et leur inspirait la bassesse d'aller demander quartier +des ennemis peu considrables, et d'en accepter sans honte les +conditions les plus dures et les plus humiliantes. Celles qu'on leur +imposa ici, en leur accordant la paix, furent: qu'ils ne tiendraient que +les terres qui taient au-del du fleuve Halycus[232]; qu'ils +laisseraient la libert tous ceux du pays d'aller s'tablir Syracuse +avec leurs familles et leurs biens; et qu'il ne conserveraient avec les +tyrans ni alliance ni intelligence. + +[Note 232: Cette rivire n'est pas loin d'Agrigente; elle est nomme +_Lycus_ dans Diodore [XVI, 82] et dans Plutarque [in _Timol._, p. 252 +D.]; mais on croit que c'est une faute. + += Cela est certain. Diodore donne ailleurs le vrai nom de cette rivire +(XV, 17, XXIII, eclog. 9; XXIV, 1).--L.] + +[Marge: Justin. lib. 21, c. 4.] Il parat que c'est peu prs dans le +temps dont nous venons de parler qu'arriva Carthage ce qu'on lit dans +Justin. Hannon, l'un de ses citoyens les plus puissants, forma le +dessein de se rendre matre de la rpublique, en faisant prir tout le +snat. Il choisit pour cette cruelle excution le jour mme des noces de +sa fille, o il devait donner chez lui un repas aux snateurs, et les +faire tous empoisonner. La chose fut dcouverte. On n'osa pas punir un +crime si horrible, tant tait grand le crdit du coupable; on se +contenta de le prvenir et de le dtourner par un dcret qui dfendait +en gnral la trop grande magnificence des noces, et mettait certaines +bornes aux dpenses qu'on y pourrait faire. Voyant que la ruse lui avait +mal russi, il songea employer la force ouverte en armant tous les +esclaves. Il fut encore decouvert; et, pour viter la punition, il se +retira avec vingt mille esclaves arms dans un chteau extrmement +fortifi, et de l il tcha d'engager dans sa rvolte les Africains et +le roi des Maures, mais en vain. Il fut pris et conduit Carthage. +Aprs qu'on l'eut battu de verges, on lui arracha les yeux, on lui brisa +les bras et les cuisses, on le fit mourir la vue du peuple, et l'on +attacha la potence son corps tout dchir de coups. Ses enfants et +tous ses parents, quoiqu'ils n'eussent pris aucune part sa +conspiration, en eurent son supplice. On les condamna tous la mort, +afin de ne laisser personne dans sa famille en tat ou d'imiter son +crime, ou de venger sa mort. Tel tait le gnie de Carthage: toujours +svre et excessive dans ses punitions, elle les portait aux dernires +rigueurs, et les tendait jusque sur les innocents, sans consulter ni +l'quit, ni la modration, ni la reconnaissance. + +[Marge: Diod. l. 19, p. 651-656, 710-712-737 743-760. Justin. l. 2, cap. +116. AN. M. 3685 CARTH. 527. ROM. 429. AV. J.C. 319.] J'ai maintenant +parler des guerres que soutinrent les Carthaginois, tant dans la Sicile +que dans l'Afrique mme, contre Agathocle qui, pendant plusieurs annes, +leur donna beaucoup d'exercice. + +Cet Agathocle tait Sicilien, d'une naissance obscure et d'une condition +trs-basse. Soutenu d'abord par les forces des Carthaginois, il avait +envahi la souveraine autorit dans Syracuse, et en tait devenu le +tyran. Dans les commencements ils rprimrent ses entreprises, et +Amilcar leur chef le fit consentir un trait qui mettait la paix dans +la Sicile. Mais il n'en garda pas long-temps les conditions et il se +dclara bientt contre les Carthaginois mmes, qui, sous la conduite +d'Amilcar, remportrent sur lui une victoire[233] considrable, aprs +laquelle il fut oblig de se renfermer dans Syracuse. Les Carthaginois +l'y poursuivirent, et formrent le sige de cette importante place, dont +la prise devait les rendre matres de toute la Sicile. + +[Note 233: C'tait proche du fleuve et de la ville d'Hymre.] + +Agathocle, qui leur tait beaucoup infrieur en force, et qui d'ailleurs +se voyait abandonn par tous les allis cause de sa cruaut inoue, +conut un dessein si hardi et si impraticable selon toutes les +apparences, que, mme aprs l'excution et le succs, il parat encore +presque incroyable: c'tait de porter la guerre en Afrique, et d'aller +assiger Carthage, lui qui ne pouvait ni se dfendre en Sicile, ni +soutenir le sige de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas +moins tonnant que l'entreprise mme. Il ne s'ouvrit personne sur son +dessein, et se contenta de dclarer au peuple qu'il avait imagin un +moyen sr de le tirer du pril o il tait; qu'il ne s'agissait que de +supporter avec patience, pendant un court intervalle, les incommodits +du sige; qu'au reste il laissait ceux qui ne pourraient se rsoudre +prendre ce parti la libert de sortir de la ville. Il n'en sortit que +seize cents personnes. Il y laissa son frre Antandre, avec assez de +troupes et de vivres pour faire une bonne dfense. Il accorda la libert + tous les esclaves qui taient en ge de porter les armes, et, aprs +leur avoir fait prter serment, il les joignit ses troupes. Il +n'emporta que cinquante talents[234] pour les besoins prsents, bien +assur de trouver dans le pays ennemi tout ce qui lui serait ncessaire. +Il partit donc avec deux de ses fils, Archagathe et Hraclide, sans +qu'aucun st o la flotte devait faire voile. Ils croyaient tous qu'on +les mnerait dans l'Italie ou dans la Sardaigne pour y faire du butin, +ou vers les ctes de la Sicile qui appartenaient l'ennemi, pour en +faire le dgt. Les Carthaginois, surpris d'un dpart si inopin, se +mirent en tat de l'empcher; mais Agathocle se droba leur poursuite, +et prit le large. + +[Note 234: Cinquante mille cus. = 257,000 francs.--L.] + +Il ne dcouvrit son dessein que lorsqu'on fut abord en Afrique. L, +ayant assembl ses troupes, il leur exposa ses raisons en peu de mots. +Il leur reprsenta que l'unique moyen de dlivrer leur patrie tait de +porter la guerre dans le pays ennemi; qu'il les menait, eux qui taient +aguerris et intrpides, contre des citoyens amollis et nervs par les +dlices d'une vie oisive et voluptueuse; que les habitants du pays, +accabls du joug d'une servitude galement dure et honteuse, au premier +bruit de leur arrive, viendraient en foule se joindre eux; que la +hardiesse seule de leur projet dconcerterait les Carthaginois, qui ne +s'attendaient rien moins qu' voir l'ennemi leurs portes; qu'enfin +jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne ferait plus +d'honneur que celle-ci, puisque toutes les richesses de Carthage +seraient la rcompense des vainqueurs, et que tous les sicles +parleraient avec loge et avec admiration de leur courage. Tous les +soldats, se croyant dj matres de Carthage, applaudirent son +discours. Une seule chose les inquitait, c'tait l'clipse de soleil +qui tait arrive prcisment leur dpart. Les peuples alors, mme les +plus polics, connaissaient peu la cause de ces phnomnes +extraordinaires de la nature, et taient accoutums par leurs devins +en tirer, des conjectures superstitieuses et arbitraires, qui servaient +souvent rgler les plus grandes entreprises. Agathocle rassura ses +soldats en leur faisant entendre que ces sortes de defaillances des +astres marquaient toujours un changement dans l'tat prsent; qu'ainsi +le bonheur des Carthaginois allait prendre fin, et qu'il passerait de +leur ct. + +Voyant les soldats bien disposs, il excuta presque dans le mme temps +une seconde entreprise encore plus hardie et plus hasardeuse que n'avait +t la premire, par laquelle il les avait transports en Afrique; ce +fut de brler entirement la flotte qui les y avait amenes. Plusieurs +raisons le dterminrent prendre un parti si extrme. Il n'avait aucun +bon port en Afrique o il pt mettre ses vaisseaux en sret. Les +Carthaginois, tant matres de la mer, n'auraient pas manque de venir +bientt s'emparer sans rsistance de sa flotte: s'il avait laiss tout +ce qu'il fallait de troupes pour la defendre, il aurait trop affaibli +son arme, d'ailleurs assez mediocre, et il se serait mis hors d'tat de +tirer aucun avantage de cette diversion inopine, qui dpendait +uniquement d'un succs prompt et clatant; enfin, il voulait mettre ses +soldats dans la ncessit de vaincre, en ne leur laissant d'autre +ressource que la victoire. Il fallait bien du courage pour prendre une +telle rsolution. Il y avait prpar les officiers, qui lui taient tous +dvous, et suivaient en tout ses impressions. On le vit donc paratre +tout d'un coup dans l'assemble avec une couronne sur la tte et un +habit clatant, dans l'quipage d'un homme qui se prpare une +crmonie de religion. Alors prenant la parole: Lorsque nous partmes +de Syracuse, dit-il, et que l'ennemi nous poursuivait vivement, dans +cette funeste extrmit, j'eus recours Proserpine et Crs, +divinits protectrices de la Sicile, et je leur promis, si elles nous +dlivraient d'un danger si pressant, de brler en leur honneur tous nos +vaisseaux ds que nous serions arrivs ici. Aidez-moi, soldats, +m'acquitter de mon voeu: les desses sauront bien nous ddommager de ce +sacrifice. En mme temps, le flambeau la main, il s'avance grands +pas vers le vaisseau qu'il montait, et y met lui-mme le feu. Tous les +officiers en font autant chacun de leur ct, et sont suivis du soldat. +Les trompettes sonnaient de toutes parts, et toute l'arme retentissait +de cris de joie et d'applaudissements. En un moment la flotte fut +brle. On n'avait pas laiss aux soldats le temps de rflchir sur la +proposition qu'on leur faisait; une ardeur aveugle et imptueuse les +avait tous entrans. Mais, lorsqu'ils furent un peu revenus +eux-mmes, et que, mesurant dans leur esprit cette vaste tendue de mer +qui les sparait de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi, sans +ressource et sans aucun moyen d'en sortir, une noire tristesse et un +morne silence succdrent ces marques de joie et ces acclamations +qui avaient t gnrales dans toute l'arme. + +Agathocle ne laissa pas non plus ici le temps aux rflexions. Il +conduisit sur-le-champ son arme vers une place qu'on appelait _la +Grande-Ville_[235], qui tait du domaine de Carthage. Le pays qui y +conduisait tait le lieu du monde le plus dlicieux et le plus agrable + la vue. On voyait de tous cts de grandes prairies entrecoupes de +ruisseaux agrables, et couvertes de toutes sortes de troupeaux; des +maisons de campagne bties avec une magnificence extraordinaire; de +belles avenues plantes d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute +espce; des jardins d'une vaste tendue, et entretenus avec un soin et +une propret qui faisait plaisir l'oeil. Cette vue ranima les soldats: +ils arrivrent pleins de courage la Grande-Ville, qu'ils emportrent +d'emble, et s'y enrichirent du butin qui leur fut abandonn. Tunis ne +fit pas plus de rsistance: cette place n'tait pas fort loigne de +Carthage. + +[Note 235: _Mgalopolis_: Rollin aurait d conserver ce nom, comme +ceux de _Napolis_, _Tripolis_, etc.--L.] + +L'alarme y fut grande quand on apprit que l'ennemi tait dans le pays, +et avanait grandes journes vers la ville. L'arrive d'Agathocle fit +conclure que les armes des Carthaginois avaient t dfaites devant +Syracuse, et leur flotte entirement dissipe. Le peuple court en +desordre dans la place publique: le snat s'assemble la hte et +tumultuairement. On dlibre sur les moyens de sauver la ville. Il n'y +avait point de troupes sur pied qu'on pt opposer l'ennemi, et le +danger prsent ne permettait pas d'attendre celles qu'on pourrait lever + la campagne et chez les allis. Il fut donc rsolu, aprs bien des +avis, d'armer les citoyens. Le nombre de troupes monta quarante mille +hommes d'infanterie, mille chevaux et deux mille chariots arms en +guerre. On en donna le commandement Hannon et Bomilcar, quoique, par +des intrts de famille, ils fussent diviss entre eux. Ils marchrent +aussitt l'ennemi, et, l'ayant atteint, rangrent leur arme en +bataille. Les troupes d'Agathocle ne montaient qu' treize ou quatorze +mille hommes. On donna le signal, le combat fut trs-rude. Hannon, avec +sa cohorte sacre (c'tait l'lite des troupes carthaginoises), soutint +long-temps les Grecs, et les enfona mme quelquefois; mais enfui, +accabl d'une grle de pierres, et perc de coups, il tomba mort. +Bomilcar aurait pu rtablir le combat; mais il avait des raisons +secrtes et personnelles de ne pas procurer la victoire sa patrie. +Ainsi il jugea propos de se retirer avec ses troupes, et il fut suivi +du reste de l'arme, qui se vit oblige malgr elle de cder l'ennemi. +Agathocle, aprs l'avoir poursuivie pendant quelque temps, revint sur +ses pas, et pilla le camp des Carthaginois. On y trouva vingt mille +paires de menottes, dont ils s'taient fournis, comptant srement qu'ils +feraient beaucoup de prisonniers. Le fruit de la victoire fut la prise +d'un grand nombre de places, et la rvolte de plusieurs habitants du +pays qui se joignirent au vainqueur. + +[Marge: Liv. lib. 28, n. 43.] Cette descente d'Agathocle en Afrique fit +natre sans doute dans l'esprit de Scipion l'ide de tenter contre la +mme rpublique, et en partant du mme lieu, une semblable entreprise. +Aussi, en rpondant Fabius, qui taxait de tmrit le dessein qu'il +avait de porter la guerre de Sicile en Afrique, il ne manqua pas de +citer l'exemple d'Agathocle, pour montrer que souvent l'unique moyen de +se dbarrasser d'un ennemi trop pressant, c'est de passer dans son pays, +et qu'on se sent un tout autre courage en attaquant qu'en se defendant. + +[Marge: Diod. l. 17, p.519 Quint. Curt. lib. 4, cap. 3.] Pendant que les +Carthaginois taient ainsi presss par leurs ennemis, ils reurent une +ambassade de Tyr. Elle venait implorer leur secours contre +Alexandre-le-Grand, qui tait tout prs d'emporter cette ville, qu'il +assigeait depuis long-temps[236]. L'extrmit o taient rduits leurs +compatriotes (car ils les appelaient ainsi) les toucha aussi vivement +que leur propre danger. tant hors d'tat de les secourir, ils se +crurent au moins obligs de les consoler, et dputrent vers eux trente +de leurs principaux citoyens, pour leur tmoigner la douleur o ils +taient de ne pouvoir leur envoyer de troupes dans un besoin si +pressant. Les Tyriens, dchus de l'unique esprance qui leur restait, ne +perdirent pourtant point courage. Ils remirent entre les mains de ces +dputs leurs femmes, leurs enfants et tous les vieillards de la ville; +et, dlivrs d'inquitude pour ce qu'ils avaient de plus cher au monde, +ils ne songrent plus qu' se dfendre avec courage, prpars tout +vnement. Carthage reut cette troupe dsole avec toutes les marques +possibles d'amiti, et rendit des htes si chers et si dignes de +compassion tous les services qu'ils auraient pu attendre des pres les +plus affectionns et des mres les plus tendres. + +[Note 236: Le fait peut tre vrai; mais le synchronisme est faux. La +prise de Tyr par Alexandre est de l'an 330 avant J.C. et le sige de +Carthage par Agathocle est de l'an 308. Alexandre tait mort depuis 16 +ans. Quinte-Curce a fait un anachronisme d'environ 22 ans.--L.] + +Quinte-Curce place l'ambassade de Tyr vers les Carthaginois pendant que +les Syracusains ravageaient l'Afrique, et lorsqu'ils s'taient avancs +jusqu'aux portes de Carthage; mais l'expdition d'Agathocle contre +l'Afrique ne peut pas se concilier avec le sige de Tyr, qui lui est +antrieur de plus de vingt ans. + +Elle songea en mme temps chercher un remde aux maux dont elle tait +elle-mme accable. On regarda l'tat prsent de la rpublique comme un +effet de la colre des dieux; et on reconnut l'avoir justement mrite, +sur-tout par rapport deux divinits l'gard desquelles on avait +manqu aux devoirs prescrits par la religion, et observs autrefois avec +beaucoup d'exactitude. C'tait une coutume Carthage, aussi ancienne +que la ville mme, d'envoyer tous les ans Tyr, d'o elle tirait son +origine, la dme de tous les revenus de la rpublique, et d'en faire une +offrande Hercule, le patron et le protecteur des deux villes. Le +domaine, et par consquent le revenu de Carthage, s'tant augment +considrablement depuis un certain temps, on avait diminu la portion du +dieu, et il s'en fallait bien qu'on lui envoyt la dme en entier. Le +scrupule les saisit: ils reconnurent et avourent publiquement leur +mauvaise foi et leur sacrilge avarice; et, pour expier leur faute, ils +envoyrent Tyr un grand nombre de prsents et de petites chapelles des +dieux, toutes d'or, dont le prix montait une grande somme. + +Un autre violement de la religion, qui ne parut pas moins considrable +leur superstition inhumaine que le premier, causa aussi de grands +scrupules. Anciennement on immolait Saturne les enfants des meilleures +maisons de Carthage. Ils se reprochrent d'avoir manqu de rendre +cette divinit tous les honneurs qu'ils lui croyaient dus, et d'avoir +us de fraude et de mauvaise foi son gard en offrant la place des +enfants de qualit, d'autres enfants de pauvres ou d'esclaves, qu'on +achetait dans cette vue. Pour expier une si trange impit, on immola +ce dieu sanguinaire deux cents enfants tirs des plus nobles maisons de +la ville; et plus de trois cents personnes, qui se sentaient coupables +d'un crime si affreux, s'offrirent elles-mmes en sacrifice pour +teindre par leur sang la colre des dieux. + +Aprs ces expiations, on dpcha vers Amilcar en Sicile pour lui porter +les nouvelles de ce qui tait arriv en Afrique, et le presser d'envoyer +du secours. Il donna ordre aux dputs de garder un profond silence sur +la victoire d'Agathocle, et rpandit un bruit tout contraire, assurant +que ce gnral avait t entirement dfait avec toutes ses troupes, et +que sa flotte avait t prise par les Carthaginois; et, pour confirmer +ce bruit, il montrait les ferrements des vaisseaux, qu'on avait eu soin +de lui envoyer. On ne douta point dans la ville que cette nouvelle ne +ft vraie: le grand nombre songeait dj se rendre et capituler, +lorsqu'une galre trente rames, qu'Agathocle avait fait construire +la hte, arriva dans le port, et parvint, non sans peine et sans danger, +jusqu'aux assigs. La nouvelle de la victoire d'Agathocle se rpandit +bientt dans toute la ville, et rendit la joie et le courage tous les +habitants. Amilcar fit un dernier effort pour emporter la ville [Marge: +Diod. pag. 767-769.] d'assaut, et fut repouss avec perte. Il leva le +sige, et envoya cinq mille hommes de secours sa patrie. Quelque temps +aprs, ayant repris le sige, et croyant surprendre les Syracusains en +les attaquant de nuit, son dessein fut dcouvert, et il tomba vif entre +les mains des ennemis, qui lui firent souffrir les derniers supplices. +La tte d'Amilcar fut envoye sur-le-champ Agathocle. Il s'approcha +aussitt du camp des ennemis, et y rpandit une consternation gnrale +en leur montrant la tte de ce commandant, qui leur marquait en quel +tat taient leurs affaires de Sicile. + +[Marge: Diod. p. 779-781. Justin. lib. 22, c. 7.] Aux ennemis trangers +s'en joignit un domestique, plus dangereux et plus craindre que les +autres: c'tait Bomilcar leur gnral, et qui actuellement exerait la +premire magistrature. Il songeait depuis long-temps se faire tyran +dans Carthage, et s'y procurer une autorit souveraine. Il crut que +les troubles prsents lui en offriraient une occasion favorable. Il +entre donc dans la ville, et, soutenu par un petit nombre de citoyens +complices de sa rvolte, et par une troupe de soldats trangers, il se +fait dclarer tyran, et commence en effet montrer qu'il l'tait +vritablement, en gorgeant sans piti tout ce qu'il rencontre de +citoyens dans les rues. Un grand tumulte s'tant lev dans la ville, on +crut d'abord que c'tait l'ennemi qui y tait entr par trahison: mais, +lorsqu'on eut reconnu que c'tait Bomilcar, la jeunesse s'arma pour +repousser le tyran, et du haut des toits on accabla ses gens de traits +et de pierres. Quand il vit une arme en forme marcher contre lui, il se +retira avec sa troupe sur un lieu lev, dans le dessein de s'y bien +dfendre, et de vendre chrement sa vie. Pour pargner le sang des +citoyens, on leur fit promettre tous, sans exception, une amnistie +gnrale, s'ils quittaient leurs armes. Il se rendirent cette +condition, et on leur tint parole, except Bomilcar leur chef. Les +Carthaginois, sans avoir gard leur serment, le condamnrent mort, +et l'attachrent une croix, o ils lui firent souffrir les plus cruels +supplices. Du haut de sa potence, comme d'un tribunal, il harangua le +peuple, et se crut en droit de lui reprocher avec force son injustice, +son ingratitude et sa perfidie, en faisant le dnombrement de beaucoup +d'illustres gnraux dont il avait pay les services par une mort +infme. Il expira sur la croix en leur faisant ces reproches. + +[Marge: Diod. pag. 777-779, et 791-802. Justin. l. 22, c. 7 et 8.] +Agathocle avait engag dans son parti un puissant roi de Cyrne, nomm +Ophellas, dont il avait flatt l'ambition par de magnifiques esprances, +en lui faisant entendre que, content pour lui-mme de la Sicile, il lui +laisserait l'empire de l'Afrique. Comme les plus grands crimes ne lui +cotaient rien lorsqu'il esprait en pouvoir tirer quelque utilit, ds +que ce prince lui eut amen son arme, il le fit prir par une perfidie +sans exemple, afin de se rendre matre de ses troupes. Plusieurs peuples +taient entrs dans son alliance. Il avait sous son pouvoir un grand +nombre de places fortes. Voyant les affaires d'Afrique en bon tat, il +crut devoir songer celles de Sicile, et il y passa, ayant laiss le +commandement des troupes son fils Archagathe. Sa renomme et le bruit +de ses conqutes l'y avaient prcd. Quand on sut qu'il y tait arriv, +plusieurs villes se rendirent lui; mais les mauvaises nouvelles qu'il +reut d'Afrique l'obligrent bientt d'y retourner. Son absence avait +tout chang; et, quelque effort qu'il fit, il ne put y rtablir ses +affaires. Toutes ses places s'taient rendues l'ennemi; les Africains +avaient quitt son parti; il avait perdu une partie de ses troupes; ce +qui lui en restait n'tait pas en tat de tenir tte aux Carthaginois, +et il ne pouvait les transporter en Sicile, parce qu'il manquait de +vaisseaux, et que les ennemis taient matres de la mer; il ne pouvait +esprer ni paix, ni trait de la part des barbares, qu'il avait insults +d'une manire si outrageante, tant le premier qui et os faire une +descente dans leur pays. Dans cette extrmit, il ne songea plus qu' +sauver sa vie. Aprs plusieurs aventures, lche dserteur de son arme, +et cruel tratre de ses enfants, qu'il abandonnait la boucherie, il se +droba par la fuite aux maux qui le menaaient, et arriva avec un petit +nombre de personnes Syracuse. Ses soldats, se voyant ainsi trahis, +gorgrent ses enfants et se rendirent l'ennemi. Lui-mme fit bientt +aprs une fin misrable, et termina par une mort cruelle une vie remplie +de crimes[237]. + +[Note 237: Il mourut empoisonn par Mganon qui fit aussi massacrer +Archagathe, fils d'Agathocle, et voulut ensuite usurper l'autorit +Syracuse.--L.] + +[Marge: Justin l. 21, cap. 6.] On peut aussi placer ici un autre fait +rapport par Justin. Le bruit des conqutes d'Alexandre-le-Grand fit +craindre aux Carthaginois qu'il ne songet tourner ses armes du ct +de l'Afrique. Le malheur de Tyr, d'o ils tiraient leur origine, et +qu'il venait de dtruire; l'tablissement d'Alexandrie, qu'il avait +btie sur les confins de l'Afrique et de l'gypte, comme pour opposer +Carthage une ville rivale; les prosprits non interrompues de ce +prince, qui ne mettait point de bornes ni son ambition, ni son +bonheur, tout cela leur donnait de justes alarmes. Pour dcouvrir ses +sentiments et sonder ses penses, Amilcar, surnomm Rhodanus, feignant +d'avoir t chass de sa patrie par les cabales de ses ennemis, passa +dans le camp d'Alexandre, qui il fut prsent, par le moyen de +Parmnion, et lui offrit ses services. Le roi le reut fort bien, et eut +plusieurs entretiens avec lui. Amilcar ne manqua pas de mander ses +compatriotes tout ce qu'il avait pu dcouvrir. Cependant, quand il fut +revenu Carthage, aprs la mort d'Alexandre, il fut trait comme un +tratre qui avait vendu sa patrie au roi, et mis mort par une sentence +qui prouvait galement l'ingratitude et la cruaut des Carthaginois. + +[Marge: Polyb. l. 3, pag. 180. AN. M. 3727 CARTH. 569. ROM. 471. AV. +J.C. 277.] Il me reste parler des guerres que les Carthaginois +soutinrent en Sicile du temps de Pyrrhus, roi d'pire. Les Romains, +qui les desseins de ce prince ambitieux n'taient pas inconnus, pour se +fortifier contre les entreprises qu'il pourrait faire en Italie, avaient +renouvel leurs traits avec les Carthaginois, qui, de leur ct, ne +craignaient pas moins qu'il ne passt en Sicile. On ajouta aux +conditions des traits prcdents qu'en cas de guerre de la part de +Pyrrhus les deux peuples se prteraient mutuellement du secours. + +[Marge: Justin. l. 18, cap. 2.] La prvoyance des Romains n'avait pas +t vaine. Pyrrhus tourna ses armes contre l'Italie, et y remporta +plusieurs victoires. Les Carthaginois, en consquence du dernier trait, +se crurent obligs de secourir les Romains, et leur envoyrent une +flotte de six-vingts vaisseaux, commande par Magon. Ce gnral, ayant +t admis l'audience du snat, lui marqua la part que ses matres +prenaient la guerre qu'ils avaient appris qu'on leur suscitait, et il +leur offrit ses services. Le snat tmoigna sa reconnaissance pour la +bonne volont des Carthaginois, mais, pour le prsent, n'accepta point +leur secours. + +[Marge: Ibid.] Magon, quelques jours aprs, se transporta prs de +Pyrrhus, sous prtexte de pacifier ses diffrends au nom des +Carthaginois, mais en effet pour le sonder et pour pressentir ses +desseins au sujet de la Sicile, o le bruit commun tait qu'il avait +rsolu de passer. Ils craignaient galement que Pyrrhus ou les Romains +ne prissent connaissance des affaires de cette le, et n'y fissent +passer des troupes. + +En effet les Syracusains, assigs depuis quelque temps par les +Carthaginois, avaient envoy dputs sur dputs vers Pyrrhus pour le +presser de venir leur secours. Ce prince avait une raison particulire +de prendre les intrts de Syracuse, ayant pous Lanassa, fille +d'Agathocle, dont il avait eu un fils nomm Alexandre. Il partit enfin +de Tarente, passa le dtroit, et entra en Sicile. Ses conqutes d'abord +y furent si rapides, qu'il ne resta dans toute l'le, aux Carthaginois, +qu'une seule ville, qui tait Lilybe. Il en forma le sige; mais il fut +bientt oblig de le lever, tant il y trouva de rsistance; et +d'ailleurs on le pressait de retourner en Italie, o sa prsence tait +absolument ncessaire. Elle ne l'tait pas moins en Sicile; et, ds +qu'il en fut sorti, elle retourna ses anciens matres. Ainsi il perdit +cette le avec autant de rapidit qu'il l'avait conquise. [Marge: Plut. +in Pyrrh. pag. 398.] Quand il se fut embarqu, tournant les yeux vers la +Sicile:[238] _Oh! le beau champ de bataille_, dit-il ceux qui taient +autour de lui, _que nous laissons l aux Carthaginois et aux Romains_! +Et sa prdiction se vrifia bientt. + +[Note 238: [Grec: Oian apoleipomen, philoi, Karchdoniois kai +Rmaiois palaisran.] Le mot grec est beau. En effet, la Sicile fut comme +_une palestre_ o les Carthaginois et les Romains s'exercrent dans le +mtier de la guerre, et semblrent, pendant plusieurs annes, _lutter_ +les uns contre les autres.] + +Aprs son dpart, la premire magistrature de Syracuse fut dfre +Hiron; et dans la suite on lui accorda d'un commun consentement le nom +et l'autorit de roi, tant on se trouvait bien sous son gouvernement. Il +fut charg de la guerre contre les Carthaginois, et remporta sur eux +plusieurs avantages; mais des intrts communs runirent les +Carthaginois et les Syracusains contre un nouvel ennemi qui commenait +paratre en Sicile et qui leur donnait aux uns et aux autres de vives et +de justes alarmes: c'taient les Romains, qui, dbarrasss de tous les +ennemis qu'ils avaient eu combattre jusque-l dans l'Italie mme, se +virent enfin en tat de porter leurs armes au-dehors, et d'y jeter les +fondements de cette vaste domination, dont il est vraisemblable que +ds-lors ils avaient conu l'ide et form le projet. La Sicile tait +trop leur biensance pour ne pas songer s'y tablir. Ils saisirent +avidement une occasion favorable d'y passer, qui se prsenta pour-lors +eux, et qui causa leur rupture avec les Carthaginois, et donna lieu la +premire guerre punique. C'est ce que nous exposerons plus au long, en +rapportant les causes de cette guerre. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + CHAPITRE II. + + HISTOIRE DE CARTHAGE, DEPUIS LA PREMIRE GUERRE + PUNIQUE JUSQU' SA DESTRUCTION. + +Le plan que je me suis propos ne me permet pas d'entrer dans un dtail +exact des guerres entre Rome et Carthage, ce qui appartient plutt +l'histoire romaine, laquelle je n'ai point dessein de toucher, si ce +n'est en passant et par occasion. Je n'en rapporterai donc que ce qui me +paratra le plus propre donner une juste ide de la rpublique dont +j'entreprends de parler, en m'arrtant principalement sur ce qui regarde +les Carthaginois mmes, et sur ce qui s'est pass de plus important en +Sicile, en Espagne et en Afrique; ce qui ne laisse pas d'avoir une assez +grande tendue. + +J'ai dj remarqu que, depuis la premire guerre punique jusqu' la +destruction de Carthage, il s'tait coul cent dix-huit ans. Tout ce +temps peut se diviser en cinq parties, ou cinq intervalles. + + I. La premire guerre punique dure vingt-quatre + ans. 24 + + II. L'intervalle entre la premire et la seconde + guerre punique est aussi de vingt-quatre ans. 24 + + III. La seconde guerre punique dure dix-sept + ans. 17 + + IV. L'intervalle entre la seconde et la troisime + est de quarante-neuf ans. 49 + + V. La troisime guerre punique, termine par + la destruction de Carthage, ne dure que quatre + ans et quelques mois. 4 + ---- + 118 + +ARTICLE PREMIER. + +_Premire guerre punique._ + +Voici quelle fut l'occasion de la premire guerre punique. Des soldats +campaniens, qui taient la solde [Marge: Polyb. lib. 1 pag. 5.] +d'Agathocle, tyran de Sicile, tant entrs comme amis dans la ville de +Messine, gorgrent bientt aprs une partie des citoyens, chassrent +les autres, pousrent leurs femmes, envahirent tous leurs biens, et +demeurrent seuls matres de cette place, qui tait fort importante. Ils +prirent le nom de _Mamertins_[239]. [Marge: AN. M. 3724 ROM. 468. AV. +J.C. 280.] A leur exemple, et par leur secours, une lgion romaine[240] +traita de la mme sorte la ville de Rhge, situe vis--vis de Messine, + l'autre ct du dtroit; et ces deux villes perfides, se soutenant +mutuellement dans la suite, se rendirent formidables leurs voisins, +sur-tout celle de Messine, qui devint fort puissante, et causa beaucoup +d'inquitude, tant aux Syracusains qu'aux Carthaginois, qui taient +matres d'une partie de la Sicile. Ds que les Romains se virent +dlivrs des ennemis qu'ils avaient eus jusque-l sur les bras, et +surtout de Pyrrhus, ils songrent punir le crime de leurs citoyens, +qui s'taient tablis Rhge d'une manire si injuste et si cruelle +depuis prs de dix ans. Ils prirent la ville, et turent pendant +l'attaque la plus grande partie des habitants, que le dsespoir avait +fait combattre jusqu' la mort. Il n'en resta que trois cents, qui +furent conduits Rome, et qui, aprs avoir t battus de verges dans la +place publique, furent tous dcapits. La vue des Romains, dans cette +excution sanglante, tait de justifier auprs des allis leur bonne foi +et leur innocence. Rhge, sur-le-champ, fut restitue ses vritables +matres. Les Mamertins, considrablement affaiblis, tant par la chte de +leurs allis que par les checs qu'ils avaient soufferts de la part des +Syracusains, qui venaient de choisir Hiron pour leur roi, crurent +devoir songer leur sret; mais la division se mit parmi les +habitants. Les uns livrrent la citadelle aux Carthaginois, les autres +appelrent leur secours les Romains, rsolus de leur livrer la ville. + +[Note 239: Selon Festus, ce nom venait du mot _Mamers_ qui, dans la +langue campanienne, signifie _Mars_.--L.] + +[Note 240: Cette lgion tait compose de _Campaniens_, commands +par Dcius Jubellus _Campanien_. Ce fait n'est pas indiffrent. Il +explique la rvolte de la lgion, de concert avec les Mamertins de +Messine.--L.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 9-11.] L'affaire fut mise en dlibration dans +le snat romain, qui, en l'envisageant par ses diffrentes faces, y +trouva de la difficult. D'un ct, il paraissait honteux et indigne de +la vertu romaine de prendre ouvertement la dfense de tratres et de +perfides, qui taient prcisment dans le mme cas que ceux de Rhge, +qu'on venait de punir si svrement. D'un autre ct, il tait de la +dernire importance d'arrter les progrs des Carthaginois, qui, non +contents des conqutes qu'ils avaient faites en Afrique et en Espagne, +s'taient encore rendus matres de presque toutes les les de la mer de +Sardaigne et d'trurie, et le deviendraient bientt certainement de la +Sicile entire, si on leur abandonnait Messine: or, de l en Italie la +distance n'tait pas grande; et c'tait en quelque sorte inviter un +ennemi si puissant y passer, que de lui en ouvrir ainsi l'entre. Ces +raisons, quelque fortes qu'elles fussent, ne purent dterminer le snat + se dclarer pour les Mamertins, et les motifs d'honneur et de justice +l'emportrent ici sur ceux de l'intrt et de la politique. [Marge: AN. +M. 3741 CARTH. 583. ROM. 485. AV. J.C. 263. Front. [Strateg. I. 4. 11.]] +Mais le peuple ne fut pas si dlicat; dans l'assemble qui se tint ce +sujet, il fut rsolu qu'on secourrait les Mamertins. Le consul Appius +Claudius partit sur-le-champ avec son arme, et traversa hardiment le +dtroit, aprs avoir tromp par une ingnieuse ruse la vigilance du +gnral des Carthaginois. Ceux-ci, moiti par ruse, moiti par force, +furent chasss de la citadelle, et la ville aussitt fut remise entre +les mains du consul. Les Carthaginois firent pendre leur chef pour avoir +livr si facilement la citadelle, et ils se prparrent assiger la +ville avec toutes leurs troupes. Hiron y joignit les siennes; mais le +consul, les ayant battus sparment, fit lever le sige et ravagea +impunment tout le pays voisin, les ennemis n'osant plus paratre devant +lui. Ce fut l la premire expdition des Romains hors de l'Italie. + +On doute[241] si les motifs qui portrent les Romains passer en Sicile +taient bien purs et bien conformes la justice. Quoi qu'il en soit, +leur passage en Sicile, et le secours donn ceux de Messine, est comme +le premier pas qui devait les conduire un jour ce haut point de gloire +et de grandeur o ils parvinrent dans la suite. + +[Note 241: M. le chevalier Folard examine cette question dans ses +Remarques sur Polybe. (Liv. I, pag. 16.) + += Quel doute peut-il y avoir sur les motifs de la conduite des Romains +en cette occasion? videmment c'est l'ambition qui l'a emport sur la +justice. Polybe convient lui-mme de tous les reproches qu'on peut leur +faire (III, c. 26, 6).--L.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 15-19.] Hiron s'tant accommod avec les +Romains, et ayant fait alliance avec eux, les Carthaginois tournrent +tous leurs soins sur la Sicile, et y envoyrent de nombreuses armes. +Ils choisirent pour place d'armes Agrigente. [Marge: AN. M. 3743. ROM. +487.] Les Romains les y attaqurent, et, aprs un sige de sept mois et +le gain d'une bataille, ils se rendirent matres de la ville. + +[Marge: Pag. 20.] Quelque avantageuses que fussent cette victoire et la +conqute d'une place si importante, ils sentirent bien que, tant que les +Carthaginois demeureraient matres de la mer, les villes maritimes de +l'le se dclareraient toujours pour eux, et que jamais ils ne +pourraient venir bout de les en chasser. D'ailleurs, ils souffraient +avec peine que l'Afrique demeurt paisible et tranquille pendant que +l'Italie tait infeste par les frquentes incursions de l'ennemi. Ils +songrent donc pour la premire fois btir une flotte et disputer +l'empire de la mer aux Carthaginois. L'entreprise tait hardie, et +pouvait sembler tmraire; mais elle montre quel tait le courage et la +grandeur d'ame des Romains. Ils n'avaient pas alors une seule felouque +en propre; et, pour passer d'Italie en Sicile, ils avaient t obligs +d'emprunter des vaisseaux de leurs voisins. Ils n'avaient aucun usage de +la marine; ils n'avaient point d'ouvriers qui sussent construire des +btiments; ils ne connaissaient pas mme la forme des quinqurmes, +c'est--dire des galres cinq rangs de rames, qui faisaient alors la +force principale des flottes. Mais heureusement, l'anne prcdente, ils +en avaient pris une, qui leur servit de modle. Ils se mirent donc, avec +une ardeur et une industrie incroyables, en btir de pareilles; et, +pendant qu'ils taient occups ce travail, d'un autre ct on amassait +des rameurs, on les formait une manoeuvre qui jusque-l leur avait t +absolument inconnue; et, assis sur des bancs au bord de la mer, dans le +mme ordre qu'on l'est dans les vaisseaux, on les accoutumait, comme +s'ils eussent t actuellement la chiourme, et qu'ils eussent eu en +main des rames, s'lancer en arrire en retirant leurs bras, puis +les repousser en avant pour recommencer le mme mouvement, et cela tous +ensemble, de concert, et dans le mme instant, ds qu'on leur en donnait +le signal. On construisit, dans l'espace de deux mois, cent galres +cinq rangs de rames, et vingt trois rangs. Aprs qu'on eut exerc +pendant quelque temps les rameurs dans les vaisseaux mmes, la flotte se +mit en mer, et alla chercher l'ennemi. Elle tait commande par le +consul Duilius. + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 22. AN. M. 3745 ROM. 489.] Quand on fut la +vue des Carthaginois, prs des ctes de Myle, on se prpara au combat. +Comme les galres des Romains, construites grossirement et la hte, +n'taient pas fort agiles, ni faciles manier, ils supplrent cet +inconvnient par une machine[242] qui fut invente sur-le-champ, et que +depuis on a appele _corbeau_, par le moyen de laquelle ils accrochaient +les vaisseaux des ennemis, passaient dedans malgr eux, et en venaient +aussitt aux mains. On donna le signal du combat. La flotte des +Carthaginois tait compose de cent trente vaisseaux, et commande par +Annibal[243]. Il montait une galre sept rangs de rames, qui avait +appartenu Pyrrhus. Les Carthaginois, pleins de mpris pour des ennemis + qui la marine tait absolument inconnue, et qui n'oseraient pas sans +doute les attendre, s'avancent firement, moins pour combattre que pour +recueillir les dpouilles dont ils se croyaient dj matres. Ils furent +pourtant un peu tonns de ces machines qu'ils voyaient leves sur la +proue de chaque vaisseau, et qui taient nouvelles pour eux; mais ils le +furent bien plus quand ces mmes machines, abaisses tout d'un coup, et +lances avec force contre leurs vaisseaux, les accrochrent malgr eux, +et, changeant la forme du combat, les obligrent en venir aux mains, +comme si on et t sur terre. Ils ne purent soutenir l'attaque des +Romains. Le carnage fut horrible. Les Carthaginois perdirent +quatre-vingts vaisseaux, parmi lesquels tait celui du gnral, qui se +sauva avec peine dans une chaloupe. + +[Note 242: Polybe fait une description fort dtaille de cette +machine. Il y a plusieurs sortes de corbeaux. On peut voir la +dissertation de M. Folard (POLYB. liv. 1, pag. 83, etc.).] + +[Note 243: Ce n'est pas le grand Annibal.] + +Une victoire si considrable et si inespre enfla extrmement le +courage des Romains, et semblait avoir doubl leurs forces pour +continuer cette guerre. Ils rendirent des honneurs extraordinaires au +consul Duilius. Il fut le premier de tous les Romains qui le triomphe +naval fut accord. On lui rigea une colonne rostrale[244] avec une +belle inscription: cette colonne subsiste encore Rome. + +[Note 244: On appelait ces colonnes _rostrat_, cause des becs, +des perons des vaisseaux dont elles taient ornes, _rostra_.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 24.] Pendant les deux annes qui suivirent, +les Romains se fortifirent toujours de plus en plus sur mer par +plusieurs combats qu'ils y donnrent, et par les heureux succs qu'ils y +eurent. Ils ne les regardaient que comme des essais et des prparatifs +pour une entreprise qu'ils avaient dans l'esprit, qui tait de porter la +guerre en Afrique, et d'aller attaquer les Carthaginois dans leur propre +pays. Il n'y avait rien que ceux-ci craignissent davantage; et, pour +dtourner un coup si dangereux, ils rsolurent de donner bataille +quelque prix que ce ft. + +[Marge: Pag. 25. AN. M. 3749 ROM. 493.] Les Romains avaient nomm pour +consuls M. Atilius Rgulus et L. Manlius. Leur flotte tait de trois +cent trente vaisseaux, et portait cent quarante mille hommes, chaque +vaisseau ayant trois cents rameurs, et six-vingts combattants. Celle des +Carthaginois, commande par Hannon et Amilcar, avait vingt vaisseaux de +plus, et plus de monde aussi proportion. Les deux flottes se +trouvrent en prsence prs d'Ecnome en Sicile. On ne pouvait envisager +deux flottes et deux armes si nombreuses, ni tre tmoin des mouvements +extraordinaires qui se faisaient pour se prparer au combat, sans tre +saisi de quelque frayeur, dans la vue du danger qu'allaient courir deux +des plus puissants peuples de la terre. Comme le courage, aussi-bien que +les forces, tait gal des deux cts, le combat fut opinitre, et le +succs long-temps douteux; mais enfin les Carthaginois furent vaincus. +Plus de soixante de leurs vaisseaux furent pris, et trente couls +fond. Les Romains en perdirent vingt-quatre, dont aucun ne tomba entre +les mains des ennemis. + +[Marge: Polyb. lib. 1, pag. 30.] Le fruit de cette victoire fut, comme +l'avaient projet les Romains, de faire voile en Afrique, aprs avoir +radoub les vaisseaux, et les avoir remplis de tous les prparatifs +ncessaires pour soutenir une longue guerre dans un pays tranger. Ils +abordrent heureusement en Afrique, et commencrent par se rendre +matres d'une ville nomme _Clypea_, qui avait un bon port. De l, aprs +avoir dpch des courriers Rome pour donner avis de leur dbarquement +et pour recevoir les ordres du snat, ils se rpandirent dans le plat +pays, y firent un dgt pouvantable, emmenrent un grand nombre de +troupeaux et vingt mille captifs. + +[Marge: AN. M. 3750. ROM. 494.] Le courrier cependant, tant revenu de +Rome, apporta les ordres du snat, qui avait jug propos de continuer + Rgulus, sous la qualit de _proconsul_, le commandement des armes +d'Afrique, et de rappeler son collgue avec une grande partie de la +flotte et des troupes, ne laissant Rgulus que quarante vaisseaux, +quinze mille hommes de pied, et cinq cents chevaux. C'tait renoncer +visiblement au fruit que l'on pouvait attendre de la descente en +Afrique, que de rduire les forces du consul un si petit nombre de +vaisseaux et de troupes. + +[Marge: Val. Max. lib. 4, c. 4.] On comptait beaucoup Rome sur +l'habilet et le courage de Rgulus. La joie y fut universelle quand on +sut que le commandement dans l'Afrique lui avait t continu. Lui seul +en fut afflig lorsqu'il reut cette nouvelle. Il crivit Rome pour +demander avec instance qu'on lui envoyt un successeur. Sa principale +raison tait que, la mort de son fermier ayant donn lieu un de ses +mercenaires d'enlever tous les instruments de labour, sa prsence tait +ncessaire pour faire valoir ce petit fonds de terre, qui seul faisait +subsister sa famille. Il n'tait que de sept arpens. Le snat se chargea +de faire cultiver ses terres aux dpens du public, de fournir la +subsistance de sa femme et de ses enfants, de le dedommager des pertes +qu'il avait faites par le vol du mercenaire. Heureux sicle, o la +pauvret tait ainsi en honneur, et se trouvait jointe au plus rare +mrite et aux premires dignits de l'tat! Rgulus, dcharg des soins +domestiques, ne songea plus qu' bien remplir ceux d'un gnral. + +[Marge: Polyb. l. 1, p. 31-36.] Aprs avoir enlev plusieurs chteaux, +il entreprit le sige d'Adis, une des plus fortes places du pays. Les +Carthaginois, ne pouvant plus souffrir qu'on ravaget ainsi impunment +leurs terres, se mirent enfin en campagne, et marchrent vers l'ennemi +pour lui faire lever le sige. Dans ce dessein, ils se postrent sur une +colline qui commandait le camp des Romains, et d'o ils pouvaient fort +les incommoder, mais dont la situation rendait inutile une partie de +leurs troupes; car la principale force des Carthaginois consistait dans +la cavalerie et les lphants, qui ne sont d'usage que dans les plaines. +Rgulus ne leur laissa pas le temps d'y descendre; et, pour profiter de +la faute essentielle qu'avaient faite les gnraux carthaginois, les +attaqua dans ce poste, et, aprs une faible rsistance de leur part, les +mit en droute, pilla le camp, ravagea tous les lieux circonvoisins: +puis, ayant pris Tunis, place importante et qui l'approchait de +Carthage, il y fit camper son arme. + +L'alarme fut extrme parmi les ennemis; tout leur avait mal russi +jusque-l. Ils avaient t battus par terre et par mer; plus de deux +cents places s'taient rendues au vainqueur. Les Numides faisaient +encore plus de ravage dans la campagne, que les Romains. Ils +s'attendaient chaque moment se voir assigs dans la capitale. Les +paysans, s'y rfugiant de tous cts avec leurs femmes et leurs enfants +pour y chercher leur sret, augmentrent le trouble, et firent craindre +la famine en cas de sige. Rgulus, dans la crainte qu'un successeur ne +vnt lui enlever la gloire de ses heureux succs, fit faire quelques +propositions de paix aux vaincus; mais elles leur parurent si dures, +qu'ils ne purent y prter l'oreille. Comme il ne doutait point que +bientt il ne ft matre de Carthage, il n'en rabattit rien; et, par un +blouissement que causent presque toujours les succs grands et +inopins, il les traita avec hauteur, prtendant qu'ils devaient +regarder comme une grce tout ce qu'il leur laissait, en ajoutant avec +une sorte d'insulte:[245] _qu'il faut, ou savoir vaincre, ou savoir se +soumettre au vainqueur_. Un traitement si dur et si fier les rvolta, et +ils prirent la rsolution de prir plutt les armes la main que de +rien faire qui ft indigne de la grandeur de Carthage. + +Rduits cette fatale extrmit, il leur arriva fort propos de Grce +un renfort de troupes auxiliaires[246], qui avaient leur tte +Xanthippe, Lacdmonien, lev dans la discipline de Sparte, et qui +avait appris l'art militaire dans cette excellente cole. Quand il se +fut fait raconter toutes les circonstances de la dernire bataille, +qu'il eut vu clairement pourquoi on l'avait perdue, qu'il eut connu par +lui-mme en quoi consistaient les principales forces de Carthage, il dit +hautement, et le rpta souvent dans les conversations qu'il eut avec +les autres officiers, que, si les Carthaginois avaient t vaincus, ils +ne devaient s'en prendre qu' l'incapacit de leurs chefs. Ces discours +furent rapports au conseil public; on en fut frapp: on le pria de +vouloir bien s'y rendre. Il appuya son sentiment de raisons si fortes et +si convaincantes, qu'il rendit palpables tout le monde les fautes +qu'avaient commises les gnraux; et il fit voir aussi clairement qu'en +gardant une conduite oppose, on pouvait non-seulement mettre le pays en +sret, mais en chasser l'ennemi. Un tel discours fit renatre dans les +esprits le courage et l'esprance. On le pria, et on le fora en quelque +sorte d'accepter le commandement de l'arme. Quand on vit, dans les +exercices qu'il fit faire aux troupes tout prs de la ville, la manire +dont il s'y prenait pour les ranger en bataille, pour les faire avancer +ou reculer au premier signal, pour les faire dfiler avec ordre et +promptitude, en un mot, pour leur faire faire toutes les volutions et +tous les mouvements que demande l'art militaire, on fut tout tonn, et +l'on avoua que tout ce que Carthage jusque-l avait eu de plus habiles +chefs n'taient que des ignorants en comparaison de celui-ci. + +[Note 245: [Grec: Dei tous agathous nikan, eikein tois +yperechousin]. [DIODOR. _Eclog._ lib. 23, cap. 3.]] + +[Note 246: Troupes qu'ils avaient charg un officier carthaginois de +lever en Grce. (POLYB. I, 32.)--L.] + +Officiers et soldats, tout tait dans l'admiration; et, ce qui est bien +rare, la jalousie n'en empcha point l'effet, la crainte du danger +prsent et l'amour de la patrie touffant sans doute dans les esprits +tout autre sentiment. A la morne consternation qui s'tait rpandue dans +les troupes, succdrent tout d'un coup la joie et l'allgresse. Elles +demandaient grands cris et avec empressement qu'on les ment droit +l'ennemi, assures, disaient-elles, de vaincre sous leur nouveau chef, +et d'effacer la honte des dfaites passes. Xanthippe ne laissa pas +refroidir leur ardeur. La vue de l'ennemi ne fit que l'augmenter. +Lorsqu'il n'en fut plus loign que de douze cents pas, il crut devoir +tenir conseil de guerre, pour faire honneur aux officiers carthaginois +en les consultant. Tous, d'un consentement unanime, s'en rapportrent +uniquement son avis: la bataille fut donc rsolue pour le lendemain. + +L'arme des Carthaginois tait compose de douze mille hommes de pied, +de quatre mille chevaux, et d'environ cent lphants. Celle des Romains, +autant qu'on le peut conjecturer par ce qui prcde (car Polybe ne le +marque point ici), avait quinze mille fantassins, et trois cents +chevaux. + +Il est beau de voir aux prises deux armes peu nombreuses comme +celles-ci, mais composes de braves soldats, et commandes par des +gnraux trs-habiles. Dans ces actions tumultueuses o de part et +d'autre on compte des deux, ou trois cent mille combattants, il ne se +peut qu'il n'y ait beaucoup de confusion; et il est difficile, travers +mille vnements, o le hasard, pour l'ordinaire, semble avoir plus de +part que le conseil, de dmler le vrai mrite des commandants et les +vritables causes de la victoire. Ici rien n'chappe la curiosit du +lecteur, qui envisage clairement l'ordonnance des deux armes; qui croit +presque entendre les ordres que donnent les chefs; qui suit tous les +mouvements et toutes les dmarches des troupes; qui touche, pour ainsi +dire, au doigt et l'oeil toutes les fautes qui se font de part et +d'autre, et qui par l est en tat de juger certainement quoi l'on +doit attribuer le gain et la perte de la bataille. Le succs de +celle-ci, quoiqu'elle paraisse peu considrable par le petit nombre des +combattants, devait dcider du sort de Carthage. + +Voici quelle tait la disposition des deux armes: Xanthippe mit la +tte ses lphants sur une mme ligne; derrire, quelque distance, il +rangea en phalange, qui ne faisait qu'un mme corps, l'infanterie +compose de Carthaginois: pour les troupes trangres qui taient leur +solde, une partie fut mise la droite, entre la phalange et la +cavalerie; et l'autre, compose de soldats arms la lgre, fut range +par pelotons la tte des deux ailes de cavalerie. + +Du ct des Romains, comme ce qui les pouvantait le plus tait les +lphants, Rgulus, pour remdier cet inconvnient, distribua les +troupes armes la lgre sur une ligne, la tte des lgions; aprs +elles il plaa les cohortes les unes derrire les autres, et mit sa +cavalerie sur les deux ailes. En donnant ainsi au corps de bataille +moins de front et plus de profondeur, il prenait, la vrit, de justes +mesures contre les lphants (dit Polybe); mais il ne remdiait point +l'ingalit de la cavalerie, qui, du ct des ennemis, tait beaucoup +suprieure la sienne. + +Les deux armes, ainsi ranges, n'attendaient que le signal. Xanthippe +ordonne de faire avancer les lphants, pour enfoncer les rangs des +ennemis, et commande aux deux ailes de la cavalerie de prendre en flanc +les Romains. Ceux-ci, en mme temps, aprs avoir jet de grands cris +selon leur coutume, et fait grand bruit avec leurs armes, marchent +contre l'ennemi. Leur cavalerie ne tint pas long-temps, elle tait trop +infrieure celle des Carthaginois. L'infanterie de la gauche, pour +viter le choc des lphants, et faire voir combien elle craignait peu +les soldats trangers qui faisaient la droite dans l'infanterie ennemie, +l'attaque, la renverse, et la poursuit jusqu'au camp. De ceux qui +taient opposs aux lphants, les premiers furent fouls aux pieds et +crass en se dfendant vaillamment; le reste du corps de bataille fit +ferme quelque temps cause de sa profondeur. Mais, lorsque les derniers +rangs, envelopps par la cavalerie, furent contraints de tourner face +pour faire tte aux ennemis, et que ceux qui avaient forc le passage au +travers des lphants rencontrrent la phalange des Carthaginois, qui +n'avait point encore charg et qui tait en bon ordre, les Romains +furent mis en droute de tous cts, et entirement dfaits. La plupart +furent crass sous le poids norme des lphants; le reste, sans sortir +de son rang, fut cribl des traits de la cavalerie. Il n'y en eut qu'un +petit nombre qui prirent la fuite: mais, comme c'tait dans un pays +plat, les lphants et la cavalerie en turent une grande partie. Cinq +cents ou environ, qui fuyaient avec Rgulus, furent faits prisonniers. +Les Carthaginois perdirent en cette occasion huit cents soldats +trangers, qui taient opposs l'aile gauche des Romains; et, de +ceux-ci, il ne se sauva que les deux mille qui, en poursuivant l'aile +droite des ennemis, s'taient tirs de la mle: tout le reste demeura +sur la place, l'exception de Rgulus et de ceux qui furent pris avec +lui. Les deux mille qui avaient chapp au carnage se retirrent +Clypea, et furent sauvs comme par miracle. + +Les Carthaginois, aprs avoir dpouill les morts, rentrrent +triomphants dans Carthage, tranant aprs eux le gnral des Romains et +cinq cents prisonniers. Leur joie fut d'autant plus grande, que quelques +jours auparavant ils s'taient vus deux doigts de leur perte. Hommes +et femmes, jeunes gens et vieillards, tous se rpandirent dans les +temples pour rendre aux dieux d'immortelles actions de graces; et ce ne +furent, pendant plusieurs jours, que festins et rjouissances. + +Xanthippe, qui avait eu tant de part cet heureux changement, prit le +sage parti de se retirer bientt aprs, et de disparatre, de peur que +sa gloire, jusque-l pure et entire, aprs ce premier clat blouissant +qu'elle avait jet, ne s'amortt peu--peu, et ne le mt en butte aux +traits de l'envie et de la calomnie, toujours dangereux, mais encore +plus dans un pays tranger, o l'on se trouve seul, sans parents, sans +amis, et destitu de tout secours. + +[Marge: De bel. pun. pag. 30.] Polybe dit qu'on racontait autrement le +dpart de Xanthippe, et promet de l'exposer ailleurs; mais cet endroit +n'est pas parvenu jusqu' nous. On lit dans Appien que les Carthaginois, +piqus d'une basse et noire jalousie de la gloire de Xanthippe, et ne +pouvant soutenir cette pense, qu'ils taient redevables Sparte de +leur salut, sous prtexte de le reconduire par honneur dans sa patrie +avec une nombreuse escorte de vaisseaux, donnrent ordre sous main +ceux qui les conduisaient de faire prir en chemin le gnral +lacdmonien et tous ceux qui l'accompagnaient; comme s'ils avaient pu +ensevelir avec lui dans les eaux, et le souvenir du service qu'il leur +avait rendu, et la noirceur du crime qu'ils commettaient son +gard[247]. + +[Note 247: Ni Polybe, ni Tite Live, ni Florus, ni Eutrope, ne font +mention de ce trait d'ingratitude, rapport seulement par Appien et par +Zonaras qui l'a copi; certes, les historiens latins, s'ils l'avaient +connu, n'auraient pas laiss chapper une aussi belle occasion de +couvrir d'un opprobre ternel ces ennemis du nom romain, envers lesquels +ils montrent d'ailleurs une haine si violente et presque toujours si +injuste.--L.] + +[Marge: Lib. 1, p. 36 et 37.] Cette bataille, dit Polybe, quoique moins +considrable que beaucoup d'autres, peut nous donner de salutaires +instructions; et c'est l, ajoute-t-il, le solide fruit de l'histoire. + +Premirement, doit-on beaucoup compter sur son bonheur aprs ce qui +arrive ici Rgulus? Fier de sa victoire, et inexorable l'gard des +vaincus, peine daigne-t-il les couter; et lui-mme bientt aprs il +tombe entre leurs mains. Annibal fit faire la mme rflexion Scipion, +lorsqu'il l'exhortait ne se pas laisser blouir par l'heureux succs +de ses armes[248]. Rgulus, lui disait-il, aurait t un des plus rares +modles de courage et de bonheur qu'il y ait jamais eu, si, aprs la +victoire qu'il remporta dans le mme pays o nous sommes, il avait voulu +accorder nos pres la paix qu'ils lui demandaient; mais, pour n'avoir +pas su mettre un frein son ambition, et ne s'tre pas contenu dans de +justes bornes, plus son lvation tait grande, plus sa chute fut +honteuse. + +[Note 248: Inter pauca felicitatis virtutisque exempla M. Atilius +quondam in hc edem terr fuisset, si victor pacem petentibus dedisset +patribus nostris. Sed non statuendo tandem felicitati modum, nec +cohibendo efferentem se fortunam, quant altis datus erat, e foedis +corruit. (LIV. lib. 30.)] + +En second lieu, on reconnat bien ici la vrit de ce que dit Euripide; +_qu'un sage conseil vaut mieux que mille bras_[249]. Un seul homme, dans +cette occasion, change toute la face des affaires. D'un ct, il met en +fuite des troupes qui paraissaient invincibles; de l'autre, il rend le +courage une ville et une arme qu'il avait trouves dans la +consternation et dans le dsespoir. + +[Note 249: [Grec: s en sophon bouleuma tas pollas cheiras nikan.] + += C'est ainsi que Polybe a cit. Mais le passage de la tragdie +d'Antiope (maintenant perdu), cit par Stobe (_Serm._ LII), et par +Plutarque (_An seni gerenda sit Resp._ p. 790), est conu de cette +manire: + + [Grec: Sophon gar en bouleuma tas pollas cheras + Nika sun ochl d'amathia pleon kakon.] + + --L.] + +Voil, remarque Polybe, l'usage qu'il faut faire de ses lectures; car, y +ayant deux voies de profiter et d'apprendre, l'une par sa propre +exprience, et l'autre par celle d'autrui, il est bien plus sage et plus +utile de s'instruire par les fautes des autres que par les siennes. + +[Marge: App. de bel. punic. p. 2 et 3. Cic. lib. 3, de Off. num. 99 et +100; [Orat. in Pison. c. 19.] Aul. Gel. lib. 6, cap. 4. Senec. ep. 98. +AN. M. 3755 ROM. 499.] Je reviens Rgulus, pour achever ce qui le +regarde, dont il est fcheux que nous ne trouvions plus rien dans +Polybe[250]. Aprs avoir t retenu quelques annes en prison, il fut +envoy Rome pour y proposer l'change des prisonniers. On lui avait +fait prter serment de revenir en cas qu'il ne russt point. Il exposa +au snat le sujet de son voyage. Invit par la compagnie dire son +avis, il rpondit qu'il ne pouvait le faire comme snateur, ayant perdu +cette qualit, aussi-bien que celle de citoyen romain, depuis qu'il +tait tomb entre les mains des ennemis: mais il ne refusa pas de dire, +comme particulier, ce qu'il pensait. La conjoncture tait dlicate. Tout +le monde tait touch du malheur d'un si grand homme. Il n'avait, dit +Cicron, qu' prononcer un mot pour recouvrer, avec sa libert, ses +biens, ses dignits, sa femme, ses enfants, sa patrie; mais ce mot lui +paraissait contraire l'honneur et au bien de l'tat. Il dclara donc +nettement qu'on ne devait point songer faire l'change des +prisonniers: qu'un tel exemple aurait des suites funestes la +rpublique: que des citoyens qui avaient eu la lchet de livrer leurs +armes l'ennemi taient indignes de compassion, et incapables de servir +leur patrie: que, pour lui, l'ge o il tait, on ne devait compter sa +perte pour rien; au lieu qu'ils avaient entre leurs mains plusieurs +gnraux carthaginois dans la vigueur de l'ge, et capables de rendre +encore leur patrie de grands services pendant plusieurs annes. +[Marge: Horat. l. 3, od. 5. [v. 13, seq.]] Ce ne fut point sans peine +que le snat se rendit un avis si gnreux, et qui tait sans exemple. +Cet illustre exil partit donc de Rome pour retourner Carthage, sans +tre touch, ni de la vive douleur de ses amis, ni des larmes de sa +femme et de ses enfants; et cependant il n'ignorait pas quels +supplices il tait rserv. En effet, ds que les ennemis le virent de +retour sans avoir obtenu l'change, il n'y eut point de tourments que +leur barbare cruaut ne lui ft souffrir. Ils le tenaient long-temps +resserr dans un noir cachot, d'o, aprs lui avoir coup les paupires, +ils le faisaient sortir tout--coup pour l'exposer au soleil le plus vif +et le plus ardent. Ils l'enfermrent ensuite dans une espce de coffre +tout hriss de pointes, qui ne lui laissaient aucun moment de repos ni +jour ni nuit. Enfin, aprs l'avoir ainsi long-temps tourment par une +cruelle insomnie, ils l'attachrent une croix, qui tait un supplice +ordinaire chez les Carthaginois, et l'y firent prir. Telle fut la fin +de ce grand homme: en lui drobant quelques jours ou quelques annes de +vie, elle couvrit ses ennemis d'une honte ternelle. + +[Note 250: Ce silence de Polybe est regard de plusieurs savants +comme un prjug contre une grande partie de ce qu'on rapporte de +Rgulus, depuis sa prise. + += Voyez ce sujet une excellente note de Paulmier de Grentesmenil +(_Exercit. in auct. Grc._ p. 151, sq.); il montre assez clairement que +le supplice de Rgulus est un conte.--L.] + +[Marge: Polyb. l. 1 pag. 37.] L'chec reu en Afrique ne dcouragea +point les Romains. Ils firent de plus grands prparatifs que jamais pour +rparer cette perte, et mirent en mer, la campagne suivante, trois cent +soixante vaisseaux. Les Carthaginois allrent leur rencontre avec une +flotte de deux cents vaisseaux. Ils furent battus dans le combat qui se +donna la vue de la Sicile, et perdirent cent quatorze vaisseaux, qui +furent pris par les Romains. Ceux-ci passrent en Afrique pour y +recueillir le peu de soldats qui avaient chapp la poursuite des +ennemis aprs la dfaite de Rgulus, et qui s'taient dfendus avec +beaucoup de courage dans Clypea, o on les avait assigs inutilement. + +On est encore ici tonn que les Romains, aprs une victoire si +considrable, et avec une flotte si nombreuse, viennent en Afrique +uniquement pour en tirer une petite garnison, au lieu qu'ils auraient pu +en tenter la conqute, que Rgulus, avec beaucoup moins de troupes, +avait presque entirement acheve. + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 38-40.] Les Romains, leur retour, furent +accueillis d'une horrible tempte, qui fit prir presque toute leur +flotte. Le mme malheur leur arriva encore l'anne suivante. Ils se +consolrent de cette double perte par le gain d'une bataille contre +Asdrubal, o ils prirent prs de cent[Marge: Pag. 41 et 42.] quarante +lphants[251]. Quand cette nouvelle fut porte Rome, elle y rpandit +une grande joie, non-seulement parce que la perte des lphants avait +extrmement diminu les forces de l'ennemi, mais sur-tout parce qu'elle +avait rendu le courage aux troupes de terre, qui, depuis la dfaite de +Rgulus, n'avaient os tenter aucun combat, tant la crainte de ces +redoutables animaux avait saisi gnralement tous les esprits. On crut +donc qu'il fallait faire de plus grands efforts que jamais pour mettre +fin, s'il se pouvait, une guerre qui durait depuis quatorze ans. Les +deux consuls partirent avec une flotte de deux cents vaisseaux, et, +tant arrivs en Sicile, ils formrent le hardi dessein d'attaquer +Lilybe. C'tait la plus forte place qu'eussent les Carthaginois, dont +la perte devait entraner aprs elle celle de tout ce qui leur restait +dans l'le, et laisser aux Romains un libre passage en Afrique. + +[Note 251: Polybe ne parle que de dix lphants pris avec leurs +conducteurs. Diodore de Sicile en porte le nombre 60 (lib. XXIII, +_eclog._ xiv.)--L.] + +[Marge: Pag. 44-50.] On conoit aisment quelle fut l'ardeur de part et +d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la dfense. Imilcon commandait +dans la place: il avait dix mille hommes de troupes, sans compter les +habitants; et Annibal, fils d'Amilcar, lui en amena bientt autant de +Carthage, ayant pass avec un courage intrpide au travers de la flotte +ennemie, et tant entr heureusement dans le port. Les Romains n'avaient +point perdu de temps. Ayant fait avancer leurs machines, ils abattirent +plusieurs tours coups de blier; et, gagnant tous les jours un nouveau +terrain, ils allaient toujours en avant, en sorte que les assigs, se +trouvant fort serrs, commencrent craindre. Le commandant sentit bien +que l'unique moyen de sauver la ville tait de mettre le feu aux +machines des assigeants. Ayant donc dispos ses troupes pour cette +entreprise, il les fit sortir ds la pointe du jour, portant des +flambeaux la main, avec des toupes et toutes sortes de matires +combustibles, et attaqua en mme temps toutes les machines. Les Romains +firent des efforts extraordinaires pour les repousser: le combat fut des +plus sanglants. Chacun, de part et d'autre, tenait ferme dans son poste, +et mourait plutt que de le quitter. Enfin, aprs une longue rsistance +et un furieux carnage, les assigs sonnrent la retraite, et laissrent +les Romains matres de leurs ouvrages. Cette affaire finie, Annibal se +mit en mer pendant la nuit, et, drobant sa marche, prit la route de +Drpane, o tait Adherbal, chef des Carthaginois. Drpane est une place +avantageusement situe, avec un beau port, six-vingts stades[252] de +Lilybe, et que les Carthaginois eurent toujours fort coeur de +conserver. + +[Note 252: Six lieues. = Quatre lieues de 20 au degr.--L.] + +Les Romains, anims par cet heureux succs, recommencrent l'attaque +avec encore plus d'ardeur qu'auparavant, sans que les assigs osassent +penser faire une seconde tentative pour brler les machines, tant la +premire les avait rebuts par la perte qu'ils y avaient faite; mais, un +vent trs-violent s'tant lev tout--coup, quelques soldats mercenaires +en donnrent avis au commandant, lui reprsentant que c'tait une +occasion tout--fait favorable pour mettre le feu aux machines des +assigeants, d'autant plus que le vent donnait de leur ct, et ils +s'offrirent pour cette expdition: leur offre fut accepte; on leur +fournit tout ce qui tait ncessaire pour cette entreprise. En un moment +le feu prit toutes les machines, sans qu'il ft possible aux Romains +d'y remdier, parce que, dans cet incendie qui tait devenu presque +gnral en fort peu de temps, le vent portait dans leurs yeux les +tincelles et la fume, et les empchait de discerner o il fallait +appliquer le secours; au lieu que les autres voyaient clairement o ils +devaient porter leurs coups et jeter le feu. Cet accident fit perdre aux +Romains l'esprance de pouvoir emporter la place de vive force. Ils +changrent donc le sige en blocus, entourrent la ville par une bonne +contrevallation, et rpandirent leur arme dans tous les environs, +rsolus d'attendre du temps ce qu'ils se voyaient hors d'tat d'excuter +par une voie plus courte. + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 50.] Quand on apprit Rome ce qui se passait +au sige de Lilybe, et qu'une partie des troupes y avait pri, cette +fcheuse nouvelle, loin d'abattre les esprits, sembla renouveler +l'ardeur et le courage des citoyens. Chacun se htait de porter son nom +pour se faire enrler. On leva en peu de temps une arme de dix mille +hommes, qui, ayant pass le dtroit, alla par terre se joindre aux +assigeants. + +[Marge: Pag. 51. AN. M. 3756 ROM. 500.] En mme temps le consul P. +Claudius Pulcher forma le dessein d'aller attaquer Adherbal dans +Drpane. Il se tenait comme sr de le surprendre, parce qu'aprs la +perte que les Romains venaient de faire Lilybe, l'ennemi ne pourrait +plus s'imaginer qu'ils songeassent se mettre en mer. Sur cette +esprance il fait partir de nuit la flotte pour mieux couvrir son +dessein; mais il avait affaire un chef actif et appliqu, dont il ne +put tromper la vigilance, et qui ne lui laissa pas lui-mme le temps +de ranger ses vaisseaux en bataille, mais l'attaqua vivement pendant que +la flotte tait encore en dsordre et en confusion. La victoire fut +complte du ct des Carthaginois; il ne s'chappa de la flotte romaine +que trente vaisseaux, qui, tant auprs du consul, prirent la fuite avec +lui, en se dgageant le mieux qu'ils purent le long du rivage: tout le +reste, au nombre de quatre-vingt-treize, tomba avec l'quipage en la +puissance des Carthaginois, l'exception de quelques soldats qui +s'taient sauvs du dbris de leurs vaisseaux. Cette victoire fit chez +les Carthaginois autant d'honneur la prudence et la valeur +d'Adherbal, qu'elle couvrit de honte et d'ignominie le consul romain. + +[Marge: Pag. 54-59.] Son collgue Junius ne fut ni plus prudent, ni plus +heureux que lui, et perdit par sa faute toute sa flotte. Cherchant +couvrir son malheur par quelque exploit considrable, il mnagea des +intelligences secrtes dans ryx[253], et se fit livrer la ville. Sur le +sommet de la montagne tait le temple de Vnus rycine, le plus beau +sans contredit et le plus riche de tous les temples de la Sicile. La +ville tait situe un peu au-dessous de ce sommet, et l'on n'y pouvait +monter que par un chemin trs-long et trs-escarp. Junius plaa une +partie de ses troupes sur le sommet, et le reste au pied de la montagne, +et crut, aprs ces prcautions, n'avoir rien craindre; mais Amilcar, +surnomm _Barca_, pre du fameux Annibal, trouva le moyen d'entrer dans +la ville, qui tait entre les deux camps des ennemis, et de s'y tablir. +De ce poste si avantageux il ne cessait de harceler les Romains, ce qui +dura pendant deux ans. On a peine concevoir comment les Carthaginois +purent se dfendre, attaqus comme ils taient et d'en haut et d'en bas, +et ne pouvant recevoir de convois que par un seul endroit de mer dont +ils taient matres. C'est par de tels coups, autant et peut-tre plus +que par le gain d'une bataille, qu'on connat l'habilet et la sage +hardiesse d'un commandant. + +[Note 253: Ville et montagne de Sicile.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 59-62.] Cinq annes se passrent sans que, de +part et d'autre, il se fit rien de considrable. Les Romains avaient cru +qu'avec leurs seules troupes de terre ils pourraient terminer le sige +de Lilybe; mais, voyant qu'il tranait en longueur, ils revinrent +leur premier plan, et firent des efforts extraordinaires pour armer une +nouvelle flotte. L'argent manquait au trsor public; le zle des +particuliers y suppla, tant l'amour de la patrie dominait dans les +esprits: chacun, selon ses forces, contribua la dpense commune, et, +sur la foi publique, n'hsita point faire les avances pour une +expdition d'o dpendaient la gloire et la sret de l'tat. L'un +quipait seul un vaisseau ses frais; d'autres se joignaient deux ou +trois ensemble pour en faire autant: en fort peu de temps il y en eut +deux cents de prts. On en donna le commandement au [Marge: AN. M. 3763 +ROM. 507.] consul Lutatius, qui, sans perdre de temps, se mit en mer. La +flotte ennemie s'tait retire en Afrique. Il s'empara donc sans peine +de tous les postes avantageux qui taient aux environs de Lilybe; et, +comme il prvoyait qu'il en faudrait bientt venir un combat, il +n'oublia rien de tout ce qui pouvait en assurer le succs, et employa +tout le temps qui lui restait exercer sur mer les soldats et les +matelots. + +En effet, il apprit bientt que la flotte ennemie approchait. Elle tait +commande par Hannon, qui aborda une petite le nomme _Hiera_, qui +tait vis--vis de Drpane. Son dessein tait d'approcher d'ryx avant +que d'tre aperu des Romains, pour y dcharger ses vivres, y prendre un +renfort de troupes, et faire monter Barca sur sa flotte, afin que +celui-ci le secondt dans la bataille qui allait se donner. Mais le +consul, qui se douta bien de ce qu'il voulait faire, le prvint, et, +ayant ramass tout ce qu'il avait de meilleures troupes, il s'avana +vers une petite le, voisine de l'autre, qu'on appelait _guse_[254]. Il +indiqua le combat pour le lendemain. Ds la pointe du jour il s'y +prpara. Malheureusement le vent tait favorable aux ennemis. Il hsita +quelque temps s'il hasarderait la bataille; mais, voyant que la flotte +carthaginoise, quand on aurait dcharg les vivres, deviendrait plus +lgre et plus propre pour l'action, et que d'ailleurs elle serait +considrablement fortifie par les troupes et par la prsence de Barca, +il prit son parti sur-le-champ, et, malgr le mauvais temps, il alla +attaquer l'ennemi. Le consul avait des troupes d'lite, de bons matelots +qui avaient t fort exercs, d'excellents vaisseaux construits sur le +modle d'une galre qu'on avait prise quelque temps auparavant sur les +ennemis, et qui tait la plus accomplie qu'on et jamais vue en ce +genre. C'tait tout le contraire du ct des Carthaginois. Comme, depuis +quelques annes ils s'taient vus seuls matres de la mer, et que les +Romains n'osaient paratre devant eux, ils les comptaient pour rien, et +se regardaient eux-mmes comme invincibles. Au premier bruit du +mouvement que ceux-ci se donnrent, Carthage avait mis en mer une flotte +quipe la hte, et o tout sentait la prcipitation: soldats et +matelots, tous mercenaires, de nouvelle leve, sans exprience, sans +courage, sans zle pour la patrie, comme sans intrt pour la cause +commune. Il y parut bien dans le combat: ils ne purent pas soutenir la +premire attaque. Cinquante de leurs vaisseaux furent couls fond, et +soixante-dix furent pris avec tout l'quipage. Le reste, la faveur +d'un vent qui se leva fort propos pour eux, se retira vers la petite +le d'o ils taient partis. Le nombre des prisonniers passa dix mille. +Le consul s'avana aussitt vers Lilybe, et joignit ses troupes +celles des assigeants. + +[Note 254: On appelle aussi ces les _gates_.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 63.] Quand cette nouvelle fut porte +Carthage, elle y causa d'autant plus de surprise et d'effroi, qu'on s'y +tait moins attendu. Le snat ne perdit point courage, mais il se voyait +absolument hors d'tat de continuer la guerre. Les Romains tenant la +mer, il n'tait plus possible d'envoyer ni vivres ni secours aux armes +de Sicile. Ils dpchrent donc au plus tt vers Barca, qui y +commandait, et laissrent sa prudence de prendre tel parti qu'il +jugerait propos. Tant qu'il avait vu quelque rayon d'esprance, il +avait fait tout ce qu'on pouvait attendre du courage le plus intrpide +et de la sagesse la plus consomme; mais, ne lui restant plus de +ressource, il dputa vers le consul pour traiter de la paix: la +prudence, dit Polybe, consistant savoir et rsister et cder propos. +Lutatius savait combien le peuple romain tait las de cette guerre, qui +avait puis ses forces et ses finances, et il n'avait pas oubli les +malheureuses suites de la hauteur inexorable et imprudente de Rgulus; +il ne se rendit donc point difficile, et dicta le trait suivant: _Il y +aura, si le peuple romain l'approuve, amiti entre Rome et Carthage, aux +conditions qui suivent: Les Carthaginois vacueront la Sicile; ils ne +feront point la guerre Hiron, et ne porteront point les armes contre +les_ _Syracusains ni contre leurs allis; ils rendront aux Romains, sans +ranon, tous les prisonniers qu'ils ont faits sur eux; ils leur +paieront, dans l'espace de vingt ans, deux mille deux cents talents +euboques d'argent_[255]. Il est bon de remarquer en passant la +simplicit, la prcision, la clart de ce trait, qui dit tant de choses +en si peu de mots, et qui rgle en peu de lignes tous les intrts de +deux puissants peuples et de leurs allis sur terre et sur mer. + +[Note 255: Cette somme monte peu prs celle de six millions cent +quatre-vingt mille livres. + += Le talent euboque, comme on le pense, est le mme que le talent +attique; les 2200 talents euboques valent environ 11,000,000 fr.--L.] + +Quand on eut port ces conditions Rome, le peuple, ne les approuvant +point, envoya dix dputs sur les lieux pour terminer l'affaire en +dernier ressort. Ils ne changrent rien dans le fond du trait. [Marge: +Polyb. l. 3, pag. 182.] Ils abrgrent seulement les termes du paiement, +en les rduisant dix annes, ajoutrent mille talents la somme qui +avait t marque, qui seraient pays sur-le-champ, et exigrent des +Carthaginois qu'ils sortiraient de toutes les les qui sont entre +l'Italie et la Sicile. La Sardaigne n'y tait pas comprise; mais elle +leur fut aussi enleve par un autre trait qui se fit quelques annes +aprs. + +[Marge: AN. M. 3763 CARTH. 605. ROME. 507. AV. J.C. 241.] Ainsi fut +termine une des plus longues guerres dont il soit parl dans +l'histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre ans entiers, sans +interruption. L'ardeur opinitre disputer de l'empire fut gale de +part et d'autre: mme fermet, mme grandeur d'ame, et dans les projets, +et dans l'excution. Les Carthaginois l'emportaient par la science de la +marine, par l'habilet dans la construction des vaisseaux, par l'adresse +et la facilit avec laquelle ils faisaient les manoeuvres, par +l'exprience des pilotes; par la connaissance des ctes, des plages, des +rades, des vents; par l'abondance des richesses capables de fournir +toutes les dpenses d'une rude et longue guerre. Les Romains n'avaient +aucun de ces avantages; mais le courage, le zle pour le bien public, +l'amour de la patrie, une noble mulation pour la gloire, leur tenaient +lieu de tout ce qui leur manquait d'ailleurs. On est tonn de les voir, +tout neufs et inexpriments qu'ils sont dans la marine, non-seulement +tenir tte la nation du monde la plus habile et la plus puissante sur +mer, mais gagner contre elle plusieurs batailles navales. Nulles +difficults, nuls malheurs, n'taient capables de les dcourager. Ils +n'auraient pas fait certainement la paix dans les mmes circonstances o +nous venons de voir que les Carthaginois la demandrent. Une seule +campagne malheureuse les abat; plusieurs n'branlrent point les +Romains. + +Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de Rome et ceux de +Carthage, les premiers l'emportant infiniment pour le courage. Parmi les +chefs, Amilcar, surnomm Barca, fut sans contredit celui de tous qui se +distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence. + +GUERRE DE LIBYE, OU CONTRE LES MERCENAIRES. + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 65-89.] A la guerre que les Carthaginois +soutinrent contre les Romains, en succda[256] immdiatement une autre +bien moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se fit dans le +coeur mme de l'tat, et qui fut accompagne d'une cruaut et d'une +barbarie dont on a vu peu d'exemples: c'est celle que les Carthaginois +eurent soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi sous +eux en Sicile, et qu'on appelle ordinairement la guerre d'Afrique ou de +Libye. Elle ne dura que trois ans et demi, mais elle fut bien sanglante. +Voici quelle en fut l'occasion. + +[Note 256: La mme anne que finit la premire guerre punique.] + +[Marge: Polyb. l. 1, pag. 66.] Aussitt aprs que le trait avec les +Romains eut t conclu, Amilcar, ayant conduit dans Lilybe les troupes +qui taient ryx, dposa le commandement, et laissa Giscon, +gouverneur de la place, le soin de faire passer les troupes en Afrique. +Celui-ci, comme s'il et prvu ce qui devait arriver, ne les fit pas +partir toutes ensemble, mais les envoya par petits corps et par bandes, +afin que, les premiers venus tant pays de ce qui leur tait d pour +leur solde, on pt les renvoyer chez eux avant l'arrive des autres. +Cette conduite marquait beaucoup de sagesse: mais Carthage on n'en fit +pas tant paratre. Comme l'tat tait puis par les dpenses d'une +longue guerre et par la somme de prs de trois millions qu'il avait +fallu payer comptant aux Romains en signant le trait de paix, on ne se +pressa pas de payer les troupes mesure qu'elles arrivaient; mais on +crut devoir attendre les autres, dans l'esprance d'obtenir d'elles, +lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise d'une partie de la +paie qui leur tait due: et ce fut l une premire faute. + +On voit ici le gnie d'un tat compos de ngociants, qui connaissent +tout le prix de l'argent, mais qui connaissent peu le mrite des +services de gens de guerre, qui marchandent le sang des troupes comme +tout le reste, et qui vont toujours au bon march. Dans une telle +rpublique, le besoin pass, nulle reconnaissance pour les secours qu'on +a reus. + +Ces soldats, qui entrrent la plupart dans Carthage, tant accoutums +une grande licence, causrent beaucoup de dsordre dans la ville: de +sorte que, pour y remdier, on proposa leurs chefs de les conduire +tous dans une petite ville voisine nomme Sicca, en leur fournissant de +quoi y subsister, jusqu' ce que, le reste de leurs compagnons tant +arriv, on payt toutes les troupes, et qu'on les renvoyt: seconde +faute. + +Une troisime fut de ne pas vouloir leur permettre de laisser Carthage +leurs bagages, leurs femmes et leurs enfants, comme ils le demandaient, +et qui auraient t de leur part comme autant d'tages, mais de les +forcer malgr eux de les emmener Sicca. + +Quand ils y furent tous assembls, comme ils avaient beaucoup de loisir, +ils commencrent compter les paies qu'on leur devait, les faisant +monter beaucoup plus haut qu'elles ne devaient aller. Ils y ajoutaient +aussi les promesses magnifiques qu'on leur avait faites en diffrentes +occasions, quand on les exhortait faire leur devoir; et ils +prtendaient les faire entrer en ligne de compte. Hannon, qui tait +alors gouverneur de l'Afrique, et qu'on leur avait envoy, leur proposa, +vu le mauvais tat de la rpublique et l'puisement o elle se trouvait, +de faire quelque remise sur ce qui leur tait d, et de se contenter +qu'on leur en payt seulement une partie. Il est ais de juger comment +cette proposition fut reue. Ce ne furent que plaintes, que murmures, +que cris insolents et sditieux. Ces troupes taient composes de +diffrentes nations, qui ne s'entendaient point les unes les autres, et + qui il n'tait pas possible de faire entendre raison quand une fois +elles taient mutines. Il y avait des Espagnols, des Gaulois, des +Liguriens, des habitants des les Balares, des Grecs, la plupart +transfuges ou esclaves, et sur-tout un fort grand nombre d'Africains. +Transports de colre, ils partent sur-le-champ, marchent vers Carthage, +au nombre de plus de vingt mille, et vont camper Tunis, qui n'tait +pas fort loin de la ville. + +Les Carthaginois reconnurent alors, mais trop tard, la faute qu'ils +avaient faite. Il n'y eut point de bassesse o ils ne descendissent pour +tcher d'adoucir ces furieux, et point de perfidie que ceux-ci +n'employassent pour tirer d'eux de l'argent. Quand on leur avait accord +un point, ils faisaient une nouvelle chicane et une nouvelle demande. La +paie tait-elle rgle, quoiqu'on l'et porte au-del des conventions, +il fallait encore les ddommager des pertes qu'ils disaient avoir +faites, soit par la mort de leurs chevaux, soit par le prix excessif du +bl, qui leur avait cot fort cher en certains temps, et leur donner +les rcompenses qu'on leur avait promises. Comme rien ne finissait, les +Carthaginois les engagrent avec assez de peine s'en rapporter +l'avis de quelqu'un des gnraux qui avaient command en Sicile. Ils +choisirent Giscon, qui leur tait fort agrable, et dont ils avaient +toujours t contents. Il leur parla d'une manire douce et insinuante, +les fit souvenir du longtemps qu'ils avaient servi sous les +Carthaginois, des sommes considrables qu'ils en avaient reues, et leur +accorda presque toutes leurs demandes. + +On tait prs de conclure le trait, lorsque deux sditieux remplirent +de tumulte tout le camp. L'un tait Spendius, de Capoue[257], qui avait +t esclave Rome, et tait pass chez les ennemis. Il tait d'une +grande taille, et d'une hardiesse encore plus grande. La crainte qu'il +avait de retomber entre les mains de son matre, qui n'aurait pas manqu +de le faire pendre, comme c'tait la coutume, le porta rompre +l'accord. Il tait soutenu d'un second, nomm Mathos[258], qui avait +beaucoup contribu d'abord faire soulever les troupes. Ils +reprsentrent aux Africains que, ds que leurs compagnons seraient +retourns chez eux, se trouvant seuls dans leur pays, ils deviendraient +les victimes de la colre des Carthaginois, qui se vengeraient sur eux +de la rvolte commune. Il n'en fallut pas davantage pour les faire +entrer en fureur: ils choisirent pour chefs Spendius et Mathos. +Quiconque entreprenait de leur faire des remontrances tait mis mort. +Ils courent la tente de Giscon, pillent l'argent destin pour le +paiement des troupes, l'entranent lui-mme en prison avec tous ceux de +sa suite, aprs les avoir traits avec la dernire indignit. Toutes les +villes d'Afrique, qui ils avaient envoy des dputs pour les exhorter + se mettre en libert, se rangrent de leur parti, except deux +seulement, Utique et Hippacra[259], dont sur-le-champ ils formrent le +sige. + +[Note 257: Polybe dit simplement qu'il tait Campanien, [Grec: +Kampanos]. Rollin a-t-il confondu ce mot avec [Grec: Kapyanos], qui +signifie _de Capoue_?--L.] + +[Note 258: Africain, n libre (Polyb.)--L.] + +[Note 259: Le nom de _Hippacra_, [Grec: Ippakra], est form par +lision de [Grec: Ippou achra], _cap du cheval_. C'est le nom ancien de +_Hippo-Diarrhytos_ ou _Zarytos_, appele aussi _Hippne_, ville au N.O. +de Carthage, sur l'emplacement actuel de _Bona_ (SCHWEIGH. _ad Appian._ +t. III, p. 480).--L.] + +Jamais Carthage ne s'tait vue dans un si grand danger. Les Carthaginois +tiraient leur subsistance chacun en particulier du revenu de leurs +terres, et les dpenses publiques des tributs que payait l'Afrique. Or +tout cela leur manquait en mme temps, et se tournait mme contre eux. +Ils se trouvaient sans armes, sans troupes ni de terre ni de mer, sans +aucun des prparatifs ncessaires, soit pour soutenir un sige, soit +pour quiper une flotte, et, ce qui mettait le comble leur malheur, +sans aucune esprance de secours tranger de la part de leurs amis ou de +leurs allis. + +Ils pouvaient en un certain sens s'imputer eux-mmes l'abandonnement +o ils se voyaient rduits. Pendant la guerre prcdente, ils avaient +trait avec une extrme duret les peuples d'Afrique, exigeant d'eux des +tributs excessifs, ne faisant aucun quartier aux plus pauvres et aux +plus misrables, tmoignant beaucoup d'estime, non pour ceux des +gouverneurs qui traitaient avec le plus de douceur les peuples, mais +pour ceux qui en tiraient de plus grosses sommes; et tel avait t +Hannon. Aussi ne fallut-il pas beaucoup d'efforts pour porter les +Africains la rvolte. Au premier signal elle clata, et en un moment +devint gnrale. Les femmes, qui souvent avaient eu la douleur de voir +emmener en prison leurs maris et leurs pres faute de paiement, taient +les plus animes, et elles se dpouillrent avec joie de tous leurs +ornements pour fournir aux frais de la guerre; de sorte que les chefs de +la sdition, aprs avoir pay aux soldats tout ce qu'ils leur avaient +promis, se trouvrent encore dans l'abondance: grand exemple, dit +Polybe, de la manire dont il faut traiter les peuples, en ne songeant +pas seulement au prsent, mais en prvoyant l'avenir. + +Dans quelque dtresse que fussent alors les Carthaginois, ils ne +perdirent pas courage, et firent des efforts extraordinaires. Le +commandement de l'arme fut donn Hannon. + +On leva des troupes de terre et de mer, de pied et de cheval; on fit +prendre les armes tous les citoyens capables de les porter; on fit +venir de tous cts des mercenaires; on quipa tout ce qui restait de +vaisseaux la rpublique. + +Les sditieux, de leur ct, ne montraient pas moins d'ardeur. Nous +avons dj dit qu'ils avaient form le sige des deux seules places qui +avaient refus de se joindre eux. Leur arme s'tait grossie jusqu'au +nombre de soixante-dix mille hommes. Aprs en avoir fait des +dtachements pour ces deux siges, ils tablirent leur camp Tunis, et +jetaient la terreur, approchant frquemment de ses murs, soit le jour, +soit la nuit. + +Hannon s'tait avanc au secours d'Utique, et y avait remport un +avantage considrable, qui aurait pu tre dcisif, s'il en avait su +profiter; mais, tant entr dans la ville, et ne songeant qu' s'y +divertir, les mercenaires, qui s'taient retirs sur une hauteur voisine +couverte de bois, ayant appris ce qui se passait, survinrent tout d'un +coup, trouvrent les soldats dbands de ct et d'autre, prirent et +pillrent le camp, et profitrent de tout ce qu'on avait apport de +Carthage pour le secours des assigs. Ce ne fut pas la seule faute +qu'il commit: et, dans de telles conjonctures, les choses sont bien plus +funestes. On mit donc sa place Amilcar, surnomm _Barca_. Il rpondit + l'ide qu'on avait conue de lui, et commena par faire lever aux +sditieux le sige d'Utique; puis il s'avana contre l'arme qui tait +prs de Carthage, en dfit une partie, et s'empara de presque tous les +postes avantageux qu'elle occupait. Ces heureux succs ranimrent le +courage des Carthaginois. + +L'arrive d'un jeune seigneur numide, nomm Naravase, qui, par estime +pour la personne et le mrite de Barca, vint se joindre lui avec deux +mille Numides, lui fut d'un grand secours. Encourag par ce renfort, il +attaqua les sditieux, qui le tenaient resserr dans un vallon, en tua +dix mille, et en fit quatre mille prisonniers. Le jeune Numide se +distingua fort dans ce combat. Barca reut dans ses troupes ceux des +prisonniers qui voulurent s'y enrler, et laissa aux autres la libert +d'aller o ils voudraient, condition qu'ils ne porteraient jamais les +armes contre les Carthaginois, faute de quoi, s'ils taient jamais pris, +ils seraient punis du dernier supplice. Cette conduite fait voir la +sagesse de ce gnral: il jugea que cet expdient tait plus utile +qu'une svrit outre. En effet, lorsqu'il s'agit d'une multitude +mutine, dont la plupart ont t entrans par les plus chauffs, ou +arrts par la crainte des plus furieux, la clmence russit presque +toujours. + +Spendius, le chef des rvolts, craignit que cette douceur affecte de +Barca ne lui ft perdre beaucoup de ses gens; il crut donc devoir, par +quelque coup clatant, leur ter toute pense et toute esprance de +rentrer en grce avec l'ennemi. Dans cette vue, aprs leur avoir lu des +lettres supposes, o on lui donnait avis d'une trahison secrte +concerte entre quelques-uns de leurs camarades et Giscon, pour le +sauver de la prison o il tait retenu depuis assez de temps, il leur +fit prendre la barbare rsolution de le massacrer lui et tous les autres +prisonniers; et quiconque osait proposer seulement un parti plus doux +tait sur-le-champ immol leur fureur. On tire donc de la prison ce +chef infortun, avec sept cents prisonniers qui y taient enferms avec +lui, et on les fait venir la tte du camp. Giscon est excut le +premier, et tous les autres de suite. On leur coupe les mains, on leur +brise les cuisses, on les enfouit tout vivants dans une fosse. Les +Carthaginois envoyrent demander leurs corps pour leur rendre les +derniers devoirs: on les leur refusa, et on leur dclara que, si +dsormais, on envoyait encore quelque hraut ou quelque dput, il +souffrirait le mme supplice. En effet, sur-le-champ il fut arrt, par +un consentement gnral, que tout Carthaginois qui tomberait entre leurs +mains serait trait de la sorte; et, pour les allis, qu'ils seraient +renvoys aprs qu'on leur aurait coup les mains: et cela fut +ponctuellement excut dans la suite. + +Dans le temps que les Carthaginois commenaient, ce semble, respirer, +plusieurs accidents fcheux les replongrent dans un nouveau danger. La +division se mit parmi leurs chefs; une tempte fit prir les vivres +qu'on leur apportait par mer, et dont ils avaient un extrme besoin. +Mais ce qui leur fut le plus sensible, fut la dfection subite des deux +seules villes qui leur taient demeures fidles, et qui, dans tous les +temps, avaient eu un attachement inviolable la rpublique: c'taient +Utique et Hippacra. Ces villes tout d'un coup, sans aucune raison, sans +mme aucun prtexte, passrent du ct des rvolts, et, transportes +comme eux de fureur et de rage, commencrent par gorger le commandant +et la garnison qui taient venus leur secours, et portrent +l'inhumanit jusqu' refuser leurs corps morts aux Carthaginois qui les +redemandaient. + +Les sditieux, anims par ces heureux succs, allrent mettre le sige +devant Carthage; mais ils furent bientt obligs de le lever: ils ne +laissrent pas de continuer la guerre. Ayant ramass toutes leurs +troupes et celles de leurs allis, au nombre de plus de cinquante mille +hommes, ils ctoyaient l'arme d'Amilcar, observant de se tenir toujours +sur les hauteurs et d'viter les plaines, o l'ennemi avait trop +d'avantage cause de sa cavalerie et des lphants. Amilcar, plus +habile qu'eux dans le mtier de la guerre, ne leur donnait aucune prise +sur lui, profitait de toutes leurs fautes, leur enlevait souvent des +quartiers, pour peu que leurs gens s'cartassent, et les harcelait en +mille manires; et tous ceux qui tombaient entre ses mains taient +exposs aux btes. Enfin il les surprit lorsqu'ils s'y attendaient le +moins, et les enferma dans un poste d'o il leur fut impossible de se +retirer. N'osant hasarder le combat, et ne pouvant pas prendre la fuite, +ils se mirent fortifier leur camp, et l'environner de fosss et de +retranchements. Mais un ennemi intrieur et bien plus formidable les +pressait vivement: c'tait la faim, qui fut telle, qu'ils en vinrent +se manger les uns les autres; la divine providence, dit Polybe, vengeant +ainsi la barbare inhumanit dont ils avaient us l'gard des autres. +Aucune ressource ne leur restait. Ils savaient quels supplices ils +taient destins, s'ils tombaient vifs entre les mains de l'ennemi. +Aprs les cruauts qu'ils avaient commises, il ne leur venait pas mme +dans l'esprit de parler de paix et d'accommodement. Ils avaient envoy +vers leurs troupes qui taient restes Tunis, pour demander du +secours, mais inutilement. La famine cependant augmentait tous les +jours: ils avaient commenc par manger les prisonniers, puis les +esclaves; enfin, il ne leur restait plus que leurs concitoyens. Alors +les chefs, ne pouvant plus soutenir les plaintes et les cris de la +multitude qui menaait de les gorger, s'ils ne se rendaient, allrent +eux-mmes trouver Amilcar, dont ils avaient obtenu un sauf-conduit. Les +conditions du trait furent que les Carthaginois prendraient leur +choix dix personnes parmi les rvolts, pour les traiter comme il leur +plairait, et que les autres seraient renvoys chacun avec un seul habit. +Quand le trait fut sign, ces chefs eux-mmes furent arrts, et +demeurrent entre les mains des Carthaginois, qui montrrent clairement +dans cette occasion qu'ils ne se piquaient pas beaucoup de bonne foi. +Les rvolts, ayant appris qu'on avait arrt leurs chefs, ne sachant +rien de la convention qu'on avait faite, et souponnant qu'on les avait +trahis, prirent les armes: mais Amilcar les ayant envelopps de toutes +parts, et ayant fait avancer contre eux les lphants, ils furent tous +crass ou gorgs au nombre de plus de quarante mille. + +L'effet de cette victoire fut la rduction de presque toutes les villes +d'Afrique, qui rentrrent aussitt dans leur devoir. Amilcar, sans +perdre de temps, marcha contre Tunis, qui, depuis le commencement de la +guerre, avait servi de retraite aux rvolts, et avait t leur place +d'armes. Il l'environna d'un ct, pendant qu'Annibal, qui commandait +avec lui, l'assigeait de l'autre: puis, s'approchant des murs, et +faisant lever des potences, il y attacha et fit mourir Spendius, chef +des rvolts, et ceux qu'on avait arrts avec lui. Mathos, l'autre +chef, qui commandait dans la place, vit par l ce qui lui tait prpar, +et il en devint encore plus attentif se bien dfendre. S'apercevant +qu'Annibal, comme sr de la victoire, agissait en tout fort +ngligemment, il fait une sortie, attaque ses retranchements, tue un +grand nombre de Carthaginois, en fait plusieurs prisonniers, et entre +autres Annibal leur chef, et se rend matre de tout le bagage: puis, +dtachant de la potence Spendius, il fait mettre sa place Annibal, +aprs lui avoir fait souffrir des tourments inous, et immole autour du +corps de l'autre trente des plus considrables citoyens de Carthage, +comme autant de victimes de sa vengeance. Il semble qu'entre les deux +partis il y avait une espce de dfi qui ferait paratre plus de +cruaut. + +Barca, qui pour-lors tait loign de son camp, n'avait appris que fort +tard le danger de son collgue; et d'ailleurs il tait hors d'tat de +courir promptement son secours, parce que le chemin qui sparait les +deux camps tait impraticable. Ce fcheux accident causa une grande +consternation dans Carthage. On a pu remarquer, dans tout le cours de +cette guerre, une alternative continuelle de prosprits et +d'adversits, de confiance et d'alarme, de joie et de douleur: tant les +vnements, de part et d'autre, ont t varis et peu constants. + +On crut dans Carthage devoir faire un dernier effort; on arma tout ce +qui restait de jeunesse capable de servir. On envoya Hannon pour +collgue Amilcar, et on dputa en mme temps trente snateurs pour +conjurer, au nom de la rpublique, ces deux chefs, qui jusque-l avaient +t brouills ensemble, d'oublier les querelles passes, et de sacrifier +leurs ressentiments au bien de l'tat. Ils le firent sur-le-champ, +s'embrassrent mutuellement, et se rconcilirent sincrement et de +bonne foi. + +Depuis ce temps-l tout russit du ct des Carthaginois; et Mathos, +qui, dans toutes les entreprises qu'il avait tentes, avait toujours eu +du dessous, crut enfin devoir hasarder une bataille: c'est ce qu'on +souhaitait le plus. De part et d'autre chacun exhorta ses troupes comme +pour une action qui allait dcider pour toujours de leur sort: on en +vint aux mains. La victoire ne fut pas long-temps dispute; les rvolts +cdrent bientt. Presque tous les Africains furent tus: le reste se +rendit. Mathos fut pris en vie et conduit Carthage. Toute l'Afrique +aussitt rentra dans l'obissance, except les deux villes perfides qui +s'taient rvoltes en dernier lieu; mais elles furent bientt obliges +de se rendre discrtion. + +Alors l'arme victorieuse revint Carthage, et y fut reue avec les +cris de joie et les applaudissements de toute la ville. Mathos et les +siens, aprs avoir servi d'ornement au triomphe, furent mens au +supplice, et terminrent, par une mort galement honteuse et +douloureuse, une vie souille par les trahisons les plus noires et par +les cruauts les plus barbares. Ainsi finit la guerre contre les +mercenaires, aprs avoir dur trois ans et quatre mois. Elle fournit, +dit Polybe, une grande instruction tous les peuples, et leur apprend +ne pas employer dans les armes un plus grand nombre d'trangers que de +citoyens, et ne pas se reposer de la dfense de l'tat sur des troupes +qui n'y sont attaches ni par l'affection ni par l'intrt. + +J'ai diffr exprs jusqu'ici parler de ce qui se passa en Sardaigne +dans le mme temps, et qui fut comme une dpendance et une suite de la +guerre que les Carthaginois soutinrent en Afrique contre les +mercenaires. On y vit les mmes secousses de rvolte et les mmes excs +de cruaut, comme si un vent de discorde et de fureur et souffl +d'Afrique en Sardaigne. + +Ds qu'on y apprit ce qu'avaient fait Spendius et Mathos, les +mercenaires qui taient dans cette le secourent, leur exemple, le +joug de l'obissance. Ils commencrent par gorger Bostar, leur +commandant, et tout ce qu'il y avait de Carthaginois avec lui. On avait +envoy sa place un autre gnral: toutes les troupes qu'il avait +amenes se rangrent du ct des sditieux, le mirent lui-mme en croix; +et dans toute l'tendue de l'le on fit main-basse sur les Carthaginois, +en leur faisant souffrir des tourments inous. Ayant attaqu toutes les +places l'une aprs l'autre, ils se rendirent en peu de temps matres de +tout le pays: mais, la division s'tant mise entre eux et les habitants +de l'le, les mercenaires en furent entirement chasss, et se +rfugirent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois perdirent la +Sardaigne, le d'une grande importance par son tendue, par sa +fertilit, et par le grand nombre de ses habitants. + +Les Romains, depuis leur trait avec les Carthaginois, s'taient +toujours conduits leur gard avec beaucoup de justice et de +modration. Une querelle passagre au sujet de quelques marchands +romains qu'on avait arrts Carthage, parce qu'ils portaient des +vivres aux ennemis, les avait brouills; mais les Carthaginois, la +premire demande, leur ayant renvoy leurs citoyens, les Romains, qui se +piquaient en tout de gnrosit et de justice, leur avaient rendu leur +premire amiti, les avaient servis en tout ce qui dpendait d'eux, +avaient dfendu leurs marchands de porter des vivres ailleurs que chez +les Carthaginois, et avaient mme refus pour-lors de prter l'oreille +aux propositions que leur faisaient les rvolts de Sardaigne, qui les +invitaient venir s'emparer de l'le. + +Mais dans la suite ils ne furent pas si dlicats; et il serait difficile +d'appliquer ici le tmoignage avantageux que Csar rend leur bonne foi +dans Salluste. [260]Quoique dans toutes les guerres d'Afrique, dit-il, +les Carthaginois eussent fait quantit d'actions de mauvaise foi pendant +la paix et pendant la trve, les Romains n'en usrent jamais de la sorte + leur gard, plus attentifs ce qu'exigeait d'eux leur gloire qu' ce +que la justice leur permettait contre leurs ennemis. + +[Note 260: Bellis punicis omnibus, quum sp Carthaginienses et in +pace et per inducias multa nefanda facinora fecissent, nunquam ipsi per +occasionem talia fecre: magis quod se dignum foret, quam quod in illos +jure fieri posset, qurebant. (SALLUST, _in bello Catilin_.)] + +[Marge: AN. M. 3767 CARTH. 609. ROM. 511. AV. J.C. 237.] Les +mercenaires, qui s'taient retirs, comme nous l'avons dit, en Italie, +dterminrent enfin les Romains passer dans la Sardaigne pour s'en +rendre matres. Les Carthaginois l'apprirent avec douleur, prtendant +que la Sardaigne leur appartenait bien plus juste titre qu'aux +Romains. Ils se mirent donc en tat de tirer une prompte et juste +vengeance de ceux qui avaient fait soulever l'le contre eux: mais les +Romains, sous prtexte que ces prparatifs se faisaient contre eux, et +non contre les peuples de Sardaigne, leur dclarrent la guerre. Les +Carthaginois, puiss en toutes manires, et qui, peine, commenaient + respirer, n'taient point en tat de la soutenir. Il fallut donc +s'accommoder au temps, et cder au plus fort. On fit un nouveau trait, +par lequel ils abandonnaient la [Marge: Polyb. l. III, cap. 1, 27, 7.] +Sardaigne aux Romains, et s'obligeaient leur payer de nouveau douze +cents talents[261], pour se rdimer de la guerre qu'on voulait leur +faire; et c'est cette injustice de la part des Romains qui fut la +vritable cause de la seconde guerre punique, comme nous le dirons dans +la suite. + +[Note 261: Douze cent mille cus. = 6,600,000 francs.--L.] + +SECONDE GUERRE PUNIQUE. + +La seconde guerre punique que j'entreprends de traiter est une des plus +mmorables dont il soit parl dans l'histoire, et des plus dignes de +l'attention d'un lecteur curieux, soit par la hardiesse des entreprises, +[Marge: Liv lib. 21 n. 1.] et par la sagesse des mesures dans +l'excution; soit par l'opinitret des efforts des deux peuples rivaux, +et par la promptitude des ressources dans leurs plus grands revers; soit +par la varit des vnements inopins, et par l'incertitude de l'issue +d'une longue et cruelle guerre; soit enfin par la runion des plus beaux +modles en tout genre de mrite, et des leons les plus instructives que +puisse donner l'histoire, tant pour la guerre que pour la politique et +l'art de gouverner. Jamais villes ou nations plus puissantes, ou du +moins plus belliqueuses, ne combattirent ensemble; et jamais celles dont +il s'agit ici ne s'taient vues dans un plus haut degr de puissance et +de gloire. Rome et Carthage taient alors, sans contredit, les deux +premires villes du monde. Ayant dj mesur leurs forces dans la +premire guerre punique, et fait essai de leur habilet dans l'art de +combattre, elles se connaissaient parfaitement de part et d'autre. Dans +cette seconde guerre, le sort des armes fut tellement balanc, et les +succs si mls de vicissitudes et de varits, que le parti qui +triompha fut celui qui s'tait trouv le plus prs du danger de prir. +Quelque grandes que fussent les forces des deux peuples, on peut presque +dire que leur haine mutuelle l'tait encore plus: les Romains, d'un +ct, ne pouvant voir sans indignation que les vaincus osassent les +attaquer; et les Carthaginois, de l'autre, tant irrits l'excs de la +manire galement dure et avare dont ils prtendaient que le vainqueur +en avait us leur gard. + +Le plan que je me suis propos ne me permet pas d'entrer dans un dtail +exact de cette guerre, qui eut pour thtre l'Italie, la Sicile, +l'Espagne, l'Afrique, et qui a plus de rapport encore l'histoire +romaine qu' celle que je traite ici. Je m'arrterai donc principalement + ce qui regarde les Carthaginois, et je m'appliquerai sur-tout faire +connatre, autant qu'il me sera possible, le gnie et le caractre +d'Annibal, le plus grand homme de guerre qui ait peut-tre jamais t +chez les anciens. + +_Causes loignes et prochaines de la seconde guerre punique._ + +Avant que de parler de la dclaration de la guerre entre les Romains et +les Carthaginois, je crois devoir en exposer les vritables causes, et +marquer comment cette rupture entre les deux peuples se prpara de loin. + +[Marge: Lib. 3, p. 162-168.] Ce serait se tromper grossirement, dit +Polybe, que de regarder la prise de Sagonte par Annibal comme la +vritable cause de la seconde guerre punique. Le regret qu'eurent les +Carthaginois d'avoir cd trop facilement la Sicile par le trait qui +termina la premire guerre punique; l'injustice et la violence des +Romains, qui profitrent des troubles excits dans l'Afrique pour +enlever encore la Sardaigne aux Carthaginois, et pour leur imposer un +nouveau tribut; les heureux succs et les conqutes de ces derniers dans +l'Espagne: voil qu'elles furent les vritables causes de la rupture du +trait[262], comme Tite-Live, suivant en cela le plan de Polybe, +l'insinue en peu de mots ds le commencement de son histoire de la +seconde guerre punique. + +[Note 262: Angebant ingentis spirits virum Sicilia Sardiniaque +amiss: nam et Siciliam nimis celeri desperatione rerum concessam; et +Sardiniam inter motum Afric fraude Romanorum, stipendio etiam +superimposito, interceptam. (LIV. lib. 21, n. 1.)] + +En effet Amilcar, surnomm _Barca_, souffrait avec peine le dernier +trait que le malheur des temps avait oblig les Carthaginois +d'accepter; et il songea prendre de loin de justes mesures pour se +mettre en tat de le rompre la premire occasion favorable. + +[Marge 1: Polyb. l. 2, pag. 90.] Ds que les troubles d'Afrique furent +apaiss, il fut charg d'une expdition contre les Numides; et, aprs y +avoir donn de nouvelles preuves de son habilet et de son courage, il +mrita qu'on lui confit le commandement de l'arme qui devait agir en +Espagne. Annibal, son fils, qui n'avait alors que neuf ans, demanda avec +empressement de l'y suivre, et employa pour cela les caresses ordinaires + cet ge, langage puissant sur l'esprit d'un pre qui aimait tendrement +son fils. [Marge 2: Id. lib. 3. pag. 167. Liv. lib. 21, n. 1.] Amilcar +ne put donc lui refuser cette grce; et, aprs lui avoir fait prter +serment sur les autels qu'il se dclarerait l'ennemi des Romains ds +qu'il le pourrait, il l'emmena avec lui. + +Amilcar avait toutes les qualits d'un grand gnral, joignant des +manires douces et insinuantes un courage invincible et une prudence +consomme. Il soumit en peu de temps la plupart des peuples d'Espagne, +soit par la force des armes, soit par les charmes de sa douceur; et, +aprs y avoir command pendant neuf ans, il fit une fin digne de lui, en +mourant glorieusement dans une bataille[263] pour le service de sa +patrie. + +[Note 263: Contre les Vectons, peuple d'Espagne (NEPOS, _in Hamilc._ +c. IV, 2).--L.] + +[Marge: Polyb. l. 2, pag. 101. AN. M. 3776 ROM. 520.] Les Carthaginois +nommrent sa place Adrusbal, son gendre. Celui-ci, pour s'assurer du +pays, btit une ville, que l'avantage de sa situation, la commodit de +ses ports, ses fortifications, l'abondance de ses richesses procure par +la facilit du commerce, rendirent une des plus considrables villes du +monde: il l'appela Carthage-la-Neuve, et nous l'appelons aujourd'hui +Carthagne. + +A toutes les dmarches de ces deux grands gnraux, il tait ais de +voir qu'ils avaient en tte un grand dessein qu'ils ne perdaient point +de vue, et pour l'excution duquel ils prparaient tout de loin. Les +Romains s'en aperurent bien, et ils se reprochrent eux-mmes la +lenteur et l'engourdissement qui les avaient tenus comme endormis +pendant que l'ennemi faisait en Espagne de rapides progrs, qui +pourraient un jour tourner contre eux. L'attaquer de force, et lui +arracher ses conqutes, aurait bien t de leur got; mais la crainte +d'un autre ennemi non moins formidable, qu'ils apprhendaient de voir au +premier jour leurs portes (c'taient les Gaulois), ne leur permettait +pas d'clater. Ils employrent donc la voie des ngociations, et +conclurent un trait avec Asdrubal, dans lequel, sans s'expliquer sur le +reste de l'Espagne, on se contentait de marquer que les Carthaginois ne +pourraient point s'avancer au-del de l'bre. + +[Marge: Polyb. l. 2, pag. 123. Liv. lib. 21, n. 2.] Asdrubal cependant +poussait toujours ses conqutes, mais en se tenant dans les bornes dont +on tait convenu; et, s'attachant gagner les principaux du pays par +ses manires honntes et engageantes, il avanait encore plus les +affaires de Carthage par la voie de la persuasion que par celle de la +force ouverte. Mais malheureusement, aprs avoir gouvern l'Espagne +pendant huit ans, il fut tu en trahison par un Gaulois, qui se vengea +ainsi de quelque mcontentement particulier qu'il en avait reu. + +[Marge: Liv. lib. 21, n. 3 et 4. AN. M. 3783 ROM. 530.] Trois ans avant +sa mort, il avait crit Carthage pour demander qu'on lui envoyt +Annibal, qui tait alors g de vingt-deux ans. La chose souffrit +quelque difficult. Le snat tait partag par deux puissantes factions, +qui, ds le temps d'Amilcar, avaient dj commenc suivre des vues +opposes dans la conduite des affaires de l'tat. L'une avait pour chef +Hannon, qui sa naissance, son mrite et son zle pour le bien de +l'tat, donnaient une grande autorit dans les dlibrations publiques; +et elle tait d'avis en toute occasion de prfrer une paix sre, et qui +conservait toutes les conqutes d'Espagne, aux vnements incertains +d'une guerre onreuse, qu'elle prvoyait devoir un jour se terminer par +la ruine de la patrie. L'autre faction, qu'on appelait la faction +_Barcine_, parce qu'elle soutenait les intrts de Barca et de ceux de +sa famille, avait ajout l'ancien crdit qu'elle avait dans la ville +la rputation que les exploits signals d'Amilcar et d'Asdrubal lui +avaient donne, et elle tait ouvertement dclare pour la guerre. Quand +il s'agit donc de dlibrer dans le snat sur la demande d'Asdrubal, +Hannon reprsenta qu'il tait dangereux d'envoyer de si bonne heure +l'arme un jeune homme qui avait dj toute la fiert et le caractre +imprieux de son pre, et qui, par cette raison, avait un besoin +particulier d'tre retenu longtemps sous les yeux des magistrats et sous +le pouvoir des lois, pour apprendre obir, et ne pas se croire +suprieur tous les autres. Il finit en disant qu'il craignait que +cette tincelle, qui commenait s'allumer, n'excitt un jour un grand +incendie. Ses remontrances furent vaines; la faction Barcine l'emporta, +et Annibal partit pour l'Espagne. + +Ds qu'il y fut arriv, il attira sur lui les regards de toute l'arme, +et l'on crut voir revivre en lui Amilcar son pre. C'tait le mme feu +dans les yeux, la mme vigueur martiale dans l'air du visage, les mmes +traits et les mmes manires; mais ses qualits personnelles le firent +encore plus estimer. Il ne lui manquait presque rien de ce qui forme les +grands hommes: patience invincible dans le travail, sobrit tonnante +dans le vivre, courage intrpide dans les plus grands dangers, prsence +d'esprit admirable dans le feu mme de l'action, et, ce qui est +surprenant, un gnie souple, galement propre obir et commander; en +sorte qu'on ne pouvait dire de qui il tait plus aim, des troupes ou du +gnral: il servit trois campagnes sous Asdrubal. + +[Sidenote: Polyb. l. 3, p. 168-169.] Quand celui-ci fut mort, les +suffrages de l'arme et [Marge: Liv. lib. 21, n. 3-5. AN. M. 3784 CARTH. +626. ROM. 528.] ceux du peuple se runirent pour mettre Annibal sa +place. Je ne sais mme si pour-lors, ou environ dans ce temps, la +rpublique, pour lui donner plus de crdit et d'autorit, ne le nomma +pas suffte, qui tait la premire dignit de l'tat, et que l'on +confrait quelquefois aux gnraux. C'est Cornlius Npos qui nous +apprend[Marge: In vita Annib. c. 7.] cette particularit, lorsque, +parlant de la prture qui fut donne au mme Annibal aprs son retour +Carthage, et la conclusion de la paix, il dit que ce fut vingt-deux ans +depuis qu'il avait t nomm roi: _Hic, ut rediit, prtor factus est, +postqum rex fuerat anno secundo et vigesimo._ + +Ds le moment qu'il eut t nomm gnral, comme si l'Italie lui ft +chue en partage, et qu'il ft dj charg de porter la guerre contre +Rome, il tourna secrtement toutes ses vues de ce ct-l, et ne perdit +point de temps, pour n'tre point prvenu par la mort comme l'avaient +t son pre et son beau-frre. Il prit en Espagne plusieurs villes de +force, et subjugua plusieurs peuples; et, quoique l'arme ennemie, +compose de plus de cent mille hommes, passt de beaucoup la sienne, il +sut choisir si bien son temps et ses postes, qu'il la dfit et la mit en +droute. Aprs cette victoire, rien ne lui rsista. Cependant il ne +toucha point encore Sagonte[264], vitant avec soin de donner aux +Romains aucune occasion de lui dclarer la guerre avant qu'il et pris +toutes les mesures qu'il jugeait ncessaires pour une si grande +entreprise: et en cela il suivait le conseil que lui avait donn son +pre. Il s'appliqua sur-tout[265] gagner le coeur des citoyens et +[Marge: Polyb. l. 3, p. 170-173. Liv. lib. 21, n. 6-15.] des allis, et + s'attirer leur confiance en leur faisant part avec largesse du butin +qu'il prenait sur l'ennemi, en leur payant exactement tout ce qui leur +tait d de leur solde pour le pass: prcaution sage, et qui ne manque +jamais de produire son effet dans le temps. + +[Note 264: Cette ville tait situe en-de de l'bre, par rapport +aux Carthaginois, assez prs de l'embouchure de cette rivire, dans le +pays o il tait permis aux Carthaginois de porter leurs armes; mais +Sagonte, comme allie des Romains, tait, en vertu de ce titre, excepte +par le trait. + += La ville de Sagonte, 25 lieues au S. de l'embouchure de l'bre, est +appele en latin _Saguntum_, en grec [Grec: Zakantha], nom dans lequel +se conserve presque intact celui de [Grec: Zakynthos], _Zacynthe_, dont +cette ville tait une colonie.--L.] + +[Note 265: Ibi larg partiendo prdam, stipendia prterita cum fide +exsolvendo, cunctos civium sociorumque animos in se firmavit. (LIV. +lib. 21, n. 5.)] + +Les Sagontins, de leur ct, sentant bien le danger dont ils taient +menacs, firent savoir aux Romains combien Annibal avanait ses +conqutes. Ceux-ci nommrent des dputs pour aller s'informer par +eux-mmes, sur les lieux, de l'tat prsent des affaires, avec ordre de +porter leurs plaintes Annibal, en cas qu'ils le jugeassent propos, +et, suppos qu'il ne leur donnt point satisfaction, d'aller Carthage +pour le mme sujet. + +Cependant Annibal forma le sige de Sagonte, prvoyant de grands +avantages dans la prise de cette ville. Il comptait que par l il +terait toute esprance aux Romains de faire la guerre dans l'Espagne; +que cette nouvelle conqute assurerait toutes celles qu'il y avait dj +faites; que, ne laissant point d'ennemis derrire lui, sa marche en +serait plus sre et plus tranquille; qu'il amasserait l de l'argent +pour l'excution de ses desseins; que le butin que les soldats en +remporteraient les rendrait plus vifs et plus ardents le suivre; +qu'enfin, avec les dpouilles qu'il enverrait Carthage, il se +gagnerait la bienveillance des citoyens. Anim par ces grands motifs, il +n'pargnait rien pour presser le sige; il donnait lui-mme l'exemple +aux troupes, se trouvant tous les travaux, et s'exposant aux plus +grands dangers. + +On apprit bientt Rome que Sagonte tait assige. Au lieu de voler +son secours, on perdit encore le temps en vaines dlibrations, et en +dputations qui ne le furent pas moins. Annibal fit savoir ceux qui le +venaient trouver de la part des Romains qu'il n'avait pas le temps de +les entendre. Les dputs se rendirent donc Carthage, o ils ne furent +pas mieux reus, la faction Barcine l'ayant emport sur les plaintes des +Romains et sur les remontrances d'Hannon. + +[Marge: [Polyb. III, c. 17, 10. Diod. sic. XXV, ecl. v. Appian bell. +Hispan. c. 12.]] Pendant tous ces voyages et toutes ces dlibrations, +le sige continuait avec beaucoup d'ardeur. Les Sagontins taient +rduits la dernire extrmit, et manquaient de tout. On parla +d'accommodement; mais les conditions qu'on leur proposait leur parurent +si dures, qu'ils ne purent se rsoudre les accepter. Avant que de +rendre une dernire rponse, les principaux des snateurs, ayant port +dans la place publique tout leur or et leur argent, et celui qui +appartenait en commun l'tat, le jetrent dans le feu qu'ils avaient +fait allumer pour cet effet, et s'y prcipitrent eux-mmes. Dans le +mme temps, une tour que les bliers frappaient depuis long-temps tant +tombe tout--coup avec un bruit pouvantable, les Carthaginois +entrrent dans la ville par la brche, s'en rendirent matres en peu de +temps, et gorgrent tous ceux qui taient en ge de porter les armes. +Malgr l'incendie, le butin fut fort grand. Annibal ne se rservait rien +des richesses que lui procuraient ses victoires, mais les appliquait +uniquement au succs de ses entreprises. Aussi Polybe remarque-t-il que +la prise de Sagonte lui servit rveiller l'ardeur du soldat par la vue +du riche butin qu'il venait de faire, et par l'esprance de celui qu'il +se promettait pour l'avenir; et achever de gagner les principaux de +Carthage, par les prsents qu'il leur fit des dpouilles. + +[Marge: Polyb. p. 174-175. Liv. lib. 21, n. 16 et 17.] Il est difficile +d'exprimer quelle fut Rome la douleur et la consternation, quand on y +apprit la triste nouvelle de la prise et du cruel sort de Sagonte. La +compassion que l'on eut pour cette ville infortune; la honte d'avoir +manqu secourir de si fidles allis; une juste indignation contre les +Carthaginois, auteurs de tous ces maux; de vives alarmes sur les +conqutes d'Annibal, que les Romains croyaient dj voir leurs portes; +tous ces sentiments causrent un si grand trouble, qu'il ne fut pas +possible, dans les premiers moments, de prendre aucune rsolution, ni de +faire autre chose que de s'affliger et de rpandre des larmes sur la +ruine d'une ville[266] qui avait t la malheureuse victime de son +inviolable attachement pour les Romains, et de l'imprudente lenteur dont +ceux-ci avaient us son gard. Quand les esprits furent un peu revenus + eux, on convoqua l'assemble du peuple; et la guerre contre les +Carthaginois y fut rsolue. + +[Note 266: Sanctitate disciplin, qu fidem socialem usque ad +perniciem suam coluerunt. (LIV. lib. 21, n. 7.)] + +_Dclaration de la guerre._ + +[Marge: Polyb. pag 187. Liv. lib. 21, n. 18-19.] Pour ne manquer +aucune formalit, on envoya des dputs Carthage pour savoir si +c'tait par ordre de la rpublique que Sagonte avait t assige, et, +en ce cas, pour lui dclarer la guerre; ou pour demander qu'on leur +livrt Annibal, s'il avait entrepris ce sige de son autorit. Comme ils +virent que dans le snat on ne rpondait point prcisment leur +demande, l'un d'eux, montrant un pan de sa robe qui tait pli: _Je +porte ici_, dit-il d'un ton fier, _la paix et la guerre; c'est vous de +choisir l'une des deux_. Sur la rponse qu'on lui fit qu'il pouvait +lui-mme choisir: _Je vous donne donc la guerre_, dit-il, en dployant +le pli de sa robe. _Nous l'acceptons de bon coeur, et la ferons de +mme_, rpliqurent les Carthaginois avec la mme fiert: ainsi commena +la seconde guerre punique. + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 184 et 185.] Si l'on en impute la cause la +prise de Sagonte, tout le tort, dit Polybe, tait du ct des +Carthaginois, qui ne pouvaient, sous aucun prtexte raisonnable, +assiger une ville comprise certainement, comme allie de Rome, dans le +trait qui dfendait aux deux peuples d'attaquer rciproquement leurs +allis. Mais, si l'on remonte plus haut, et qu'on aille jusqu'au temps +o la Sardaigne fut enleve par force aux Carthaginois, et o, sans +aucune raison, on leur imposa un nouveau tribut, il faut avouer, +remarque le mme Polybe, que sur ces deux points la conduite des Romains +est tout--fait inexcusable, comme fonde uniquement sur l'injustice et +sur la violence; et que, si les Carthaginois, sans chercher de vains +circuits et de frivoles prtextes, avaient demand nettement +satisfaction sur ces deux griefs, et, en cas de refus, dclar la guerre + Rome, toute la raison et toute la justice auraient t de leur ct. + +L'espace, entre la fin de la premire guerre punique et le commencement +de la seconde, fut de vingt-quatre ans. + +_Commencement de la seconde guerre punique._ + +[Marge: Polyb. l. 3, pag. 187. Liv. lib. 21, n. 20 et 22. AN. M. 3787 +CARTH. 629. ROM. 531. Av. J.C. 217.] Quand la guerre fut rsolue et +dclare de part et d'autre, Annibal, qui pour-lors tait g de +vingt-six ou vingt-sept ans, avant que de faire clater son grand +dessein, songea pourvoir la sret de l'Espagne et de l'Afrique; et, +dans cette vue, il fit passer les troupes de l'une dans l'autre, en +sorte que les Africains servaient en Espagne, et les Espagnols en +Afrique. Il en usa ainsi, persuad que ces soldats, loigns chacun de +leur patrie, seraient plus propres au service, et d'ailleurs lui +demeureraient plus fidlement attachs, se servant comme d'otages les +uns aux autres. Les troupes qu'il laissa en Afrique montaient environ +quarante mille hommes, dont il y en avait douze cents de cavalerie; +celles d'Espagne un peu plus de quinze mille, parmi lesquels il y +avait deux mille cinq cent cinquante chevaux. Il laissa son frre +Asdrubal le commandement des troupes d'Espagne, avec une flotte de prs +de soixante vaisseaux pour garder les ctes, et lui donna de sages +conseils sur la manire dont il devait se conduire, soit par rapport aux +Espagnols, soit par rapport aux Romains, s'ils venaient l'attaquer. + +Avant qu'Annibal partt pour son expdition, Tite-Live remarque qu'il +alla Cadix pour s'acquitter des voeux qu'il avait faits Hercule, et +qu'il lui en ft de nouveaux pour obtenir un heureux succs dans la +[Marge: Lib. 3, p. 192 et 193.] guerre o il allait s'engager. Polybe +nous donne en peu de mots une ide fort nette de l'espace des lieux que +devait traverser Annibal pour arriver en Italie. On compte depuis +Carthagne, d'o il partit, jusqu' l'bre, deux mille deux cents stades +(110 lieues)[267]; depuis l'bre jusqu' Emporium, petite ville maritime +qui spare l'Espagne des Gaules, selon Strabon, seize cents [Marge: Lib. +3, pag 199.] stades (80 lieues); depuis Emporium jusqu'au passage du +Rhne, pareil espace de seize cents stades (80 lieues); depuis le +passage du Rhne jusqu'aux Alpes, quatorze cents stades (70 lieues); +depuis les Alpes jusque dans les plaines de l'Italie, douze cents stades +(60 lieues): ainsi, depuis Carthagne jusqu'en Italie, l'espace est de +huit mille stades, c'est--dire, de quatre cents lieues. + +[Note 267: Polybe dit 2600 stades, [Grec: exakosioi stadioi pros +dischilious], c'est--dire 260 milles gographiques, ou 86 lieues 2/3. + + Ci 2600 stades, ou 86 lieues 2/3. + Plus 1600 53 1/3. + Plus 1600 53 1/3. + Plus 1400 46 2/3. + Plus 1200 40 " + + Total. 8400 stades, ou 280 lieues. + +Polybe donne, en nombre rond, _environ 9000 stades_. Comme cet auteur a +le soin de dire que la route tait marque de 8 en 8 stades par des +bornes milliaires, on voit que les stades dont il est question sont des +stades grecs, dits olympiques, dont 8 taient compris dans un mille +romain, et 600 dans un degr; consquemment il en faut 10 pour un mille +gographique, et 30 pour une lieue de 20 au degr.--L.] + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 188 et 189.] Annibal avait long-temps auparavant +pris de sages prcautions pour connatre la nature et la situation des +lieux par o il devait passer; pour pressentir la disposition des +Gaulois l'gard des Romains[268]; pour gagner, par des prsents, leurs +chefs, qu'il savait tre fort intresss; et pour s'assurer de +l'affection et de la fidlit d'une partie des peuples. Il n'ignorait +pas que le passage des Alpes lui coterait beaucoup de peine; mais il +savait qu'il n'tait pas impraticable, et cela lui suffisait. + +[Note 268: Audierunt proccupatos jam ab Annibale Gallorum animos +esse: sed ne illi quidem ipsi salis mitem gentem fore, ni subind auro, +cujus avidissima gens est, principum animi concilieritur. (LIV. lib. +21, n. 20.)] + +[Marge: Polyb. p. 189 et 190. Liv. lib. 21, n. 22-24.] Ds que le +printemps fut venu, Annibal se mit en marche, et partit de Carthagne, +o il avait pass le quartier d'hiver. Son arme, pour-lors, tait +compose de plus de cent mille hommes, dont il y en avait douze mille de +cavalerie: il menait prs de quarante lphants. Ayant pass l'bre, il +subjugua en peu de temps les peuples qui se rencontrrent sur sa marche, +et perdit assez de monde dans cette expdition. Il laissa Hannon pour +commander dans tout le pays entre l'bre et les Pyrnes, avec onze +mille hommes, et leur confia les bagages de ceux qui devaient le suivre. +Il en renvoya autant, chacun dans son pays, s'assurant par l de leur +bonne volont quand il aurait besoin de recrues, et montrant aux autres +une esprance certaine de retour quand ils le voudraient. Il passe donc +les Pyrnes, et s'avance jusqu'au bord du Rhne avec cinquante mille +hommes de pied et neuf mille chevaux: arme formidable, moins par le +nombre que par la valeur des troupes, qui avaient servi plusieurs annes +en Espagne, et qui y avaient appris le mtier de la guerre sous les plus +habiles capitaines qu'et jamais eus Carthage. + +_Passage du Rhne._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 195-200. Liv. lib. 21, n. 26-28.] Annibal, +arriv[269] environ quatre journes de l'embouchure du Rhne, +entreprit de le passer, parce qu'en cet endroit le fleuve n'avait que la +simple largeur de son lit. Il acheta des habitants du pays tous les +canots et toutes les petites barques, qu'ils avaient en assez grand +nombre cause de leur commerce; il fit construire aussi la hte une +quantit extraordinaire de bateaux, de nacelles, de radeaux. A son +arrive il avait trouv les Gaulois posts sur l'autre bord, et bien +disposs a lui disputer le passage. Il n'tait pas possible de les +attaquer de front. Il commanda un dtachement considrable de ses +troupes sous la conduite d'Hannon, fils de Bomilcar, pour aller passer +le fleuve plus haut; et, afin de drober sa marche et son dessein la +connaissance des ennemis, il le fit partir de nuit. La chose russit +comme il l'avait projete[270]: ils passrent le fleuve le lendemain, +sans trouver aucune rsistance. + +[Note 269: Un peu au-dessus d'Avignon.] + +[Note 270: On croit que ce fut entre Roquemaure et le +Pont-Saint-Esprit. + += Un peu au-dessus de Roquemaure, 9 ou 10,000 toises au N. d'Avignon. +La date de ce passage est du 28 au 30 Septembre.--L.] + +Us se reposrent le reste du jour, et pendant la nuit ils s'avancrent +petit bruit vers l'ennemi. Le matin, quand ils eurent donn les signaux +dont on tait convenu, Annibal se mit en tat de tenter le passage. Une +partie des chevaux, tout quips, tait dans les bateaux, afin que les +cavaliers pussent, la descente, attaquer sur-le-champ les ennemis: les +autres passaient la nage aux deux cts des bateaux, du haut desquels +un homme seul tenait les brides de trois ou quatre chevaux. Les +fantassins taient ou sur des radeaux, ou dans de petites barques, et +dans des espces de petites gondoles, qui n'taient autre chose que des +troncs d'arbres qu'ils avaient eux-mmes creuss. On avait rang les +grands bateaux sur une mme ligne, au haut du courant, pour rompre la +rapidit des flots, et rendre le passage plus ais au reste de la petite +flotte. Quand les Gaulois la virent s'avancer sur le fleuve, ils +poussrent, selon leur coutume, des cris et des hurlements +pouvantables, heurtrent leurs boucliers les uns contre les autres, en +les levant au-dessus de leurs ttes, et lancrent force traits; mais +ils furent bien tonns quand ils entendirent derrire eux un grand +bruit, qu'ils aperurent le feu qu'on avait mis leurs tentes, et +qu'ils se sentirent attaqus vivement en tte et en queue. Ils ne +trouvrent de sret que dans la fuite, et se retirrent dans leurs +villages. Le reste des troupes passa ensuite fort tranquillement. + +Il n'y eut que les lphants qui causrent beaucoup d'embarras. Voici +comme on s'y prit pour les faire passer; ce ne fut que le jour suivant. +On avana du bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux cents +pieds, et large de cinquante, qui tait fortement attach au rivage par +de gros cbles, et tout couvert de terre, en sorte que ces animaux, en y +entrant, s'imaginaient marcher l'ordinaire sur la terre. De ce premier +radeau ils passaient dans un second, construit de la mme sorte, mais +qui n'avait que cent pieds de longueur, et qui tenait au premier par des +liens faciles dlier. On faisait marcher la tte les femelles: les +autres lphants les suivaient; et, quand ils taient passs dans le +second radeau, on le dtachait du premier, et on le conduisait l'autre +bord en le remorquant par le secours des petites barques; puis il venait +reprendre ceux qui taient rests. Quelques-uns tombrent dans l'eau, +mais ils arrivrent comme les autres sur le rivage, sans qu'il s'en +noyt un seul. + +_Marche qui suivit le passage du Rhne._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 200-202. Liv. lib. 21, n. 31, 32.] Les deux +consuls romains taient partis ds le commencement du printemps, chacun +pour sa province: P. Scipion pour l'Espagne, avec soixante vaisseaux, +deux lgions romaines, quatorze mille fantassins, et douze cents chevaux +des allis; Tib. Sempronius pour la Sicile, avec cent soixante +vaisseaux, deux lgions, seize mille hommes d'infanterie et dix-huit +cents chevaux des allis. La lgion pour-lors, chez les Romains, tait +de quatre mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Sempronius +avait fait des prparatifs extraordinaires Lilybe, ville et port de +Sicile, dans le dessein de passer tout d'un coup en Afrique. Scipion, +pareillement, avait compt de trouver encore Annibal en Espagne, et d'y +tablir le thtre de la guerre. Il fut bien tonn, quand, arrivant +Marseille, il apprit qu'Annibal tait au bord du Rhne, et songeait le +passer. Il dtacha trois cents cavaliers pour aller reconnatre +l'ennemi; et Annibal, de son ct, ds qu'il eut appris que Scipion +tait l'embouchure du Rhne, envoya, pour le mme effet, cinq cents +Numides, pendant qu'on tait occup faire passer les lphants. + +Dans le mme temps, ayant fait assembler l'arme, il donna une audience +publique, par le moyen d'un truchement, un des princes de la Gaule +situe vers le P, qui venait l'assurer, au nom de la nation, qu'on +l'attendait avec impatience; que les Gaulois taient prts se joindre + lui pour marcher contre les Romains: et il s'offrait conduire +l'arme par des endroits o elle trouverait des vivres en abondance. +Quand le prince se fut retir, Annibal parla aux troupes, fit valoir +extrmement cette dputation d'une nation gauloise, releva par de justes +louanges la bravoure qu'elles avaient montre jusque-l, et les exhorta + soutenir dans la suite leur rputation et leur gloire. Les soldats, +pleins d'ardeur et de courage, levrent tous ensemble les mains, et +tmoignrent qu'ils taient prts le suivre par-tout o il les +mnerait. Il marqua le dpart pour le lendemain; et, aprs avoir fait +des voeux et des supplications aux dieux pour le salut de tous les +soldats, il les renvoya, en leur recommandant de prendre de la +nourriture, et du repos. + +Les Numides revinrent dans ce moment: ils avaient rencontr le +dtachement des Romains, et l'avaient attaqu. Le choc fut trs-rude, et +le carnage fort grand, eu gard au nombre. Il resta sur la place, du +ct des Romains, cent soixante hommes, et de l'autre plus de deux +cents; mais l'honneur de cette action demeura aux premiers, les Numides +ayant cd le champ de bataille, et s'tant retirs[271]. Cette premire +action fut prise comme un prsage du sort de cette guerre, et elle +sembla promettre aux Romains un heureux succs, mais qui leur coterait +bien cher, et qui leur serait bien disput. De part et d'autre, ceux qui +taient rests du combat, et qui avaient t la dcouverte, +retournrent vers leurs chefs pour leur en porter des nouvelles. + +[Note 271: Hoc principium simulque omen belli, ut summ rerum +prosperum eventum, ita haud san incruentam ancipitisque certaminis +victorium Romanis portendit. (LIV. lib. 21, n. 29.)] + +Annibal partit le lendemain, comme il l'avait dclar, et traversa la +Gaule par le milieu des terres, en s'avanant vers le septentrion; non +que ce chemin ft le plus court pour arriver aux Alpes, mais parce qu'en +l'loignant de la mer il lui faisait viter la rencontre de Scipion, et +favorisait le dessein qu'il avait d'entrer en Italie avec toutes ses +forces, sans les avoir affaiblies par aucun combat. + +Quelque diligence que ft Scipion, il n'arriva l'endroit o Annibal +avait pass le Rhne que trois jours aprs qu'il en tait parti. +Dsesprant de pouvoir l'atteindre, il retourna sa flotte, et se +rembarqua, rsolu de l'aller attendre la descente des Alpes; mais, +afin de ne pas laisser l'Espagne sans dfense, il y envoya son frre +Cnius avec la plus grande partie de ses troupes, pour faire tte +Asdrubal, et partit aussitt pour Gnes, destinant l'arme qui tait +dans la Gaule vers le P, pour l'opposer celle d'Annibal. + +Celui-ci, aprs une marche de quatre jours, arriva une espce d'le +forme par le confluent[272] de deux rivires qui se joignent en cet +endroit[273]. L il fut pris pour arbitre entre deux frres qui se +disputaient le royaume. Celui qui il l'adjugea fournit toute l'arme +des vivres, des habits et des armes. C'tait le pays des Allobroges: on +appelait ainsi les peuples qui occupent maintenant les diocses de +Genve, de Vienne et de Grenoble. Sa marche fut assez tranquille jusqu' +ce qu'il fut arriv la Durance; et il s'avana de l au pied des Alpes +sans trouver d'obstacle. + +[Note 272: Le texte de Polybe, tel que nous l'avons, et celui de +Tite-Live, mettent cette le au confluent de la Sane et du Rhne, +c'est--dire l'endroit o Lyon a t bti. C'est une faute visible. Il +y avait dans le grec [Grec: Skras], et l'on a substitu ce mot +[Grec: o Araros]. Jacq. Gronove dit avoir vu dans un manuscrit de +Tite-Live, _Bisarar_, ce qui montre qu'il faut lire, _Isara Rhodanusque +amnes_, au lieu de _Arar Rhodanusque_, et que l'le en question est +forme par le confluent de l'Isre et du Rhne. La situation des +Allobroges, dont il est parl ici, en est une preuve vidente. + += Les variantes de Polybe sur cet important passage donnent [Grec: t +de SKRAS, SKORAS], et dans quatre manuscrits [Grec: t de SKARAS]. +Lucas Holstenius a dit ingnieusement que [Grec: SKARAS] ou [Grec: +CKARAC] est un mot mal lu, pour [Grec: OICARAC], les copistes ayant +confondu le [Grec: C] avec [Grec: O], ce qui leur arrive souvent, et +li ensemble les deux [Grec: IC], pour en former la lettre [Grec: K]: +cette correction est d'autant plus certaine que l'article [Grec: HO] +manquait devant le mot [Grec: SKARAS]; car on lisait: [Grec: t men +gar o Rodanos, t de SKARAC]; il est clair qu'il aurait fallu au moins +[Grec: t de o SKARAC]: or, la correction donne [Grec: OICARAC] ou +[Grec: Isaras]: M. Schweighuser a insr cette correction dans le +texte de Polybe. + +Quant aux variantes de Tite-Live, elles donnent _pervernit ibi Ara_ ou +_Ibique Arar ou ibi Arar_, ou _Pervenit Bisarar_: de la comparaison de +ces variantes il rsulte videmment _pervenit: ibi Isarar ou Isara_, qui +est la vraie leon.--L.] + +[Note 273: Sorte de triangle, dit Polybe, born d'un ct par le +Rhne, de l'autre par l'Isre, assez semblable au Delta d'gypte. Ce +pays est maintenant occup en trs-grande partie par le dpartement de +l'Isre; le reste par celui de la Drme, et une portion de la +Savoie.--L.] + +_Passage des Alpes._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 203-208. Liv. lib. 21, n. 32-37.] La vue de ces +montagnes, qui semblaient toucher au ciel, qui taient couvertes +par-tout de neige; o l'on ne dcouvrait que quelques cabanes informes, +disperses a-et-l, et situes sur des pointes de rochers +inaccessibles; que des troupeaux maigres et transis de froid; que des +hommes chevelus, d'un aspect sauvage et froce: cette vue, dis-je, +renouvela la frayeur qu'on en avait dj conue de loin, et glaa de +crainte tous les soldats. Quand on commena y monter, on aperut les +montagnards, qui s'taient empars des hauteurs, et qui se prparaient +disputer le passage: il fallut s'arrter. S'ils s'taient cachs dans +une embuscade, dit Polybe, et qu'aprs avoir laiss aux troupes le temps +de s'engager dans quelque mauvais pas, ils fussent venus tout d'un coup +fondre sur elles, l'arme tait perdue sans ressource. Annibal apprit +qu'ils ne gardaient ces hauteurs que de jour, aprs quoi ils se +retiraient: il s'en empara de nuit. Quand les Gaulois revinrent de grand +matin, ils furent fort surpris de voir leurs postes occups par +l'ennemi; mais ils ne perdirent pas courage. Accoutum grimper sur ces +roches, ils attaquent les Carthaginois qui s'taient mis en marche, et +les harclent de tous cts. Ceux-ci avaient en mme temps combattre +contre l'ennemi, et lutter contre la difficult des lieux, o ils +avaient peine se soutenir; mais le grand dsordre fut caus par les +chevaux, et les btes de somme charges du bagage, qui, effrayes des +cris et des hurlements des Gaulois, que les montagnes faisaient retentir +d'une manire horrible, et blesses quelquefois par les montagnards, se +renversaient sur les soldats, et les entranaient avec elles dans les +prcipices qui bordaient le chemin. Annibal, sentant bien que la perte +seule de ses bagages pouvait faire prir son arme, vint au secours des +troupes en cet endroit, et, ayant mis en fuite les ennemis, continua sa +marche sans trouble et sans danger, et arriva un chteau qui tait la +place la plus importante du pays. Il s'en rendit matre, aussi-bien que +de tous les bourgs voisins, o il trouva de grands amas de bl et +beaucoup de bestiaux, qui servirent nourrir son arme pendant trois +jours[274]. + +[Note 274: Annibal ctoya la rive gauche de l'Isre, puis la rive +gauche du Drac, jusqu' S. Bonnet, l'entre du dpartement des +Hautes-Alpes; de l il gagna la Durance, qu'il remonta tantt sur la +rive droite, tantt sur la rive gauche, jusqu'au-dessus de Brianon; et +il atteignit le col du mont Genvre, entre le 26 et le 30 octobre. On +peut voir la discussion de cette route dans deux dissertations que j'ai +insres au journal des savants (anne 1819, _Janvier_, p. 22-36; et +_Dcembre_, p. 733-762).--L.] + +Aprs une marche assez paisible, on eut un nouveau danger essuyer. Les +Gaulois, feignant de vouloir profiter du malheur de leurs voisins, qui +s'taient mal trouvs d'avoir entrepris de s'opposer au passage des +troupes, vinrent saluer Annibal, lui apportrent des vivres, s'offrirent + lui servir de guides, et lui laissrent des tages pour assurance de +leur fidlit. Annibal ne s'y fia que mdiocrement. Les lphants et les +chevaux marchaient la tte: il suivait avec le gros de son infanterie, +attentif et prenant garde tout. On arriva dans un dfil fort troit +et roide, command par une hauteur o les Gaulois avaient cach une +embuscade. Elle en sortit tout--coup, attaqua les Carthaginois de tous +cts, roulant contre eux des pierres d'une grandeur norme. Ils +auraient mis l'arme entirement en droute, si Annibal n'et fait des +efforts extraordinaires pour la tirer de ce mauvais pas. + +Enfin, le neuvime jour, il arriva sur le sommet des Alpes. L'arme y +passa deux jours se reposer et se refaire de ses fatigues, aprs +quoi elle se remit en marche. Comme on tait dj en automne, il tait +tomb rcemment beaucoup de neige, qui couvrait tous les chemins, ce qui +jeta le trouble et le dcouragement parmi les troupes. Annibal s'en +aperut; et, s'tant arrt sur une hauteur d'o l'on dcouvrait toute +l'Italie, il leur montra les campagnes fertiles[275] arroses par le P, +auxquelles il touchait presque, ajoutant qu'il ne fallait plus qu'un +lger effort pour y arriver. Il leur reprsenta qu'une ou deux batailles +allaient finir glorieusement leurs travaux, et les enrichir pour +toujours en les rendant matres de la capitale de l'empire romain. Ce +discours, plein d'une si flatteuse esprance, et soutenu de la vue de +l'Italie, rendit l'allgresse et la vigueur aux troupes abattues. On +continua donc de marcher; mais la route n'en tait pas devenue plus +aise: au contraire, comme c'tait en descendant, la difficult et le +danger augmentaient; car les chemins taient presque par-tout escarps, +troits, glissants, en sorte que les soldats ne pouvaient se soutenir en +marchant, ni s'arrter lorsqu'ils avaient fait un mauvais pas, mais +tombaient les uns sur les autres, et se renversaient mutuellement. + +[Note 275: Du Pimont.] + +On arriva en un endroit plus difficile que tout ce qu'on avait rencontr +jusque-l: c'tait un sentier dj fort roide par lui-mme, et qui, +l'tant encore devenu davantage par un nouvel boulement des terres, +montrait un abyme qui avait plus de mille pieds de profondeur. La +cavalerie s'y arrta tout court. Annibal, tonn de ce retardement, y +accourut, et vit qu'en effet il tait impossible de passer outre. Il +songea prendre un long dtour et faire un grand circuit; mais la +chose ne se trouva pas moins impossible. Comme, sur l'ancienne neige qui +tait durcie par le temps, il en tait tomb depuis quelques jours une +nouvelle qui n'avait pas beaucoup de profondeur, les pieds d'abord, y +entrant facilement, s'y soutenaient; mais, quand celle-ci, par le +passage des premires troupes et des btes de somme, fut fondue, on ne +marchait que sur la glace, o tout tait glissant, o les pieds ne +trouvaient point de prise, et o, pour peu qu'on ft un faux pas et +qu'on voult s'aider des genoux ou des mains pour se retenir, on ne +rencontrait plus ni branches ni racines pour s'y attacher. Outre cet +inconvnient, les chevaux, frappant avec effort la glace pour se +retenir, et y enfonant leurs pieds, ne pouvaient plus les en retirer, +et y demeuraient pris comme dans un pige. Il fallut donc chercher un +autre expdient. + +Annibal prit le parti de faire camper et reposer son arme pendant +quelque temps sur le sommet de cette colline, qui avait assez de +largeur, aprs en avoir fait nettoyer le terrain, et ter toute la neige +qui le couvrait, tant la nouvelle que l'ancienne, ce qui cota des +peines infinies. On creusa ensuite, par son ordre, un chemin dans le +rocher mme, et ce travail fut pouss avec une ardeur et une constance +tonnantes. Pour ouvrir et largir cette route, on abattit tous les +arbres des environs; et, mesure qu'on les coupait, le bois tait rang +autour du roc, aprs quoi on y mettait le feu. Heureusement il faisait +un grand vent, qui alluma bientt une flamme ardente: de sorte que la +pierre devint aussi rouge que le brasier mme qui l'environnait. Alors +Annibal, si l'on en croit Tite-Live (car Polybe n'en dit rien), fit +verser dessus une grande quantit de vinaigre[276], qui, s'insinuant +dans les veines du rocher entr'ouvert par la force du feu, le calcina et +l'amollit. De cette sorte, en prenant un long circuit, afin que la pente +ft plus douce, on pratiqua le long du rocher un chemin qui donna un +libre passage aux troupes, aux bagages, et mme aux lphants. On +employa quatre jours cette opration. Les btes de somme mouraient de +faim, car on ne trouvait rien pour elles dans ces montagnes toutes +couvertes de neige. On arriva enfin dans des endroits cultivs et +fertiles, qui fournirent abondamment du fourrage aux chevaux, et toutes +sortes de nourritures aux soldats. + +[Note 276: Plusieurs rejettent ce fait comme suppos. Pline ne +manque pas d'observer la force du vinaigre, pour rompre des pierres et +des rochers. _Saxa rumpit infusum, qu non ruperit ignis antecedens_ +(lib. 23, c. 1). C'est pourquoi il appelle le vinaigre _succus rerum +domitor_ (lib. 33, cap. 2). Dion, en parlant du sige de la ville +d'leuthre, dit qu'on en fit tomber les murailles par la force du +vinaigre (lib. 36, pag. 8). Apparemment ce qui arrte ici est la +difficult, o Annibal dut tre, de trouver dans ces montagnes la +quantit de vinaigre ncessaire pour cette opration. + +=videmment c'est en cela que consiste la difficult: car on ne nie pas +que le vinaigre ne dcompose la pierre calcaire lorsqu'elle est calcine +par le feu: mais cette difficult est insoluble. On a cru que cette +fable est de l'invention de Tite-Live; je ne le pense pas. C'est +probablement une de ces traditions populaires qui durent leur origine +l'tonnement dont la marche merveilleuse d'Annibal avait frapp tous les +esprits. Polybe en effet reproche aux historiens d'Annibal, d'accueillir +de ces traditions mensongres pour rendre leur narration plus attachante +et plus dramatique (POLYB. III, c. 47, 6). Appien lui-mme ne ddaigne +pas de rapporter cette fable (_Bell. Annib._ 4). Il n'est donc pas +surprenant que Tite-Live l'ait insre dans son histoire.--L.] + +_Entre dans l'Italie._ + +[Marge: Polyb. l. 3, pag. 209 et 212-214. Liv. lib. 21, n. 39.] L'arme +d'Annibal, lorsqu'elle entra en Italie, tait beaucoup infrieure en +nombre ce qu'elle tait quand il partit de l'Espagne, o nous avons vu +qu'elle montait prs de soixante mille hommes. Sur la route elle avait +fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il fallut soutenir, +soit au passage des rivires. En quittant le Rhne, elle tait encore de +trente-huit mille hommes de pied et de plus de huit mille chevaux: le +passage des Alpes la diminua de prs de la moiti. Il ne restait plus +Annibal que douze mille Africains, huit mille Espagnols d'infanterie, et +six mille chevaux: c'est lui-mme qui l'avait marqu sur une colonne +prs du promontoire Lacinien. Il y avait cinq mois et demi qu'il tait +parti de la Nouvelle-Carthage, en comptant les quinze jours que lui +avait cot le passage des Alpes, lorsqu'il planta ses tendards dans +les plaines du P ( l'entre du Pimont): on pouvait tre alors dans le +mois de septembre. + +Son premier soin fut de donner quelque repos ses troupes, qui en +avaient un extrme besoin. Lorsqu'il les vit en bon tat, les peuples du +territoire de Turin[277] ayant refus de faire alliance avec lui, il +alla camper devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois +jours, et fit passer au fil de l'pe tous ceux qui lui avaient t +opposs. Cette expdition jeta une si grande terreur parmi les barbares, +qu'ils vinrent tous d'eux-mmes se rendre discrtion. Le reste des +Gaulois en aurait fait autant, si la crainte de l'arme romaine qui +approchait ne les et retenus. Annibal alors jugea qu'il n'y avait point +de temps perdre, qu'il fallait avancer dans le pays, et hasarder +quelque exploit qui pt tablir la confiance parmi les peuples qui +auraient envie de se dclarer pour lui. + +[Note 277: Les Taurins, qui habitaient au pied du Mont Genvre, +jusqu'aux bords du P.--L.] + +Cette rapidit extraordinaire d'Annibal tonna Rome, et y jeta une +grande alarme. Sempronius reut ordre de quitter la Sicile pour venir au +secours de sa patrie; et P. Scipion, l'autre consul, s'avana grandes +journes vers l'ennemi, passa le P, et alla camper prs du Tsin[278]. + +[Note 278: C'est une petite rivire de l'Italie, dans la Lombardie. + += C'est une grande rivire qui sort du lac Majeur, et se jette dans le +P.--L.] + +_Combat de cavalerie prs du Tsin._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 214-218. Liv. lib. 21, n. 39-47.] Les armes +tant en prsence, les chefs de part et d'autre haranguent leurs soldats +avant que d'en venir aux mains. Scipion[279], aprs avoir reprsent +ses troupes la gloire de leur patrie et les exploits de leurs anctres, +les avertit que la victoire est entre leurs mains, puisqu'ils n'auront +affaire qu' des Carthaginois, si souvent vaincus, rduits tre leurs +tributaires pendant vingt ans, et accoutums depuis long-temps tre +presque leurs esclaves; que l'avantage qu'ils ont remport contre +l'lite de la cavalerie carthaginoise[280] est un gage assur du succs +du reste de toute la guerre; qu'Annibal, au passage des Alpes, vient de +perdre la meilleure partie de son arme; que ce qui lui en reste est +puis par la faim, le froid, les fatigues et la misre; qu'il leur +suffira de se montrer pour mettre en fuite des troupes qui ressemblent +plus des spectres qu' des hommes; qu'enfin la victoire est devenue +ncessaire, non-seulement pour couvrir l'Italie, mais pour sauver Rome +mme, du sort de laquelle le combat va dcider, et qui n'a point d'autre +arme opposer aux ennemis. + +[Note 279: Il avait dbarqu Pise, en trurie, ramenant ses +troupes de Marseille (v. plus haut, p. 287).] + +[Note 280: Scipion veut parler du succs des 300 cavaliers romains +contre les 500 cavaliers numides, envoys par Annibal en reconnaissance, +lors du passage du Rhne (v. plus haut, p. 285).--L.] + +Annibal, pour se mieux faire entendre des soldats d'un esprit +grossier, parle leurs yeux avant que de parler leurs oreilles, et ne +songe les persuader par des raisons qu'aprs les avoir remus par le +spectacle. Il offre des armes plusieurs des prisonniers montagnards, +les fait combattre deux deux la vue de son arme, promettant la +libert et des prsents magnifiques ceux qui sortiraient vainqueurs. +La joie avec laquelle ces barbares courent au combat sur de pareils +motifs donne occasion Annibal de tracer plus vivement ses gens, par +ce qui vient de se passer leurs yeux, une image sensible de leur +situation prsente, qui, en leur tant tous les moyens de reculer en +arrire, leur impose une ncessit absolue de vaincre ou de mourir, pour +viter les maux infinis prpars ceux qui seront assez lches pour +cder aux Romains. Il tale leurs yeux la grandeur des rcompenses, la +conqute de toute l'Italie, le pillage de Rome, cette ville si riche et +si opulente, une victoire illustre, une gloire immortelle. Il rabaisse +la puissance romaine, dont le vain clat ne doit point blouir des +guerriers comme eux, qui sont venus des colonnes d'Hercule jusque dans +le coeur de l'Italie, au travers des nations les plus froces. Pour ce +qui le regarde personnellement, il ne daigne pas se comparer avec un +Scipion, gnral de six mois, lui, presque n, du moins nourri, dans la +tente d'Amilcar son pre; vainqueur de l'Espagne, de la Gaule, des +habitants des Alpes, et, ce qui est beaucoup plus, vainqueur des Alpes +mmes. Il excite leur indignation contre l'insolence des Romains, qui +ont os demander qu'on le leur livrt avec les soldats qui avaient pris +Sagonte; et il pique leur jalousie contre l'orgueil insupportable de ces +matres imprieux, qui croient que tout leur doit obir, et qu'ils ont +droit d'imposer des lois toute la terre. + +Aprs ces discours de part et d'autre, on se prpare au combat. Scipion, +ayant jet un pont sur le Tsin, fit passer ses troupes. Deux mauvais +prsages avaient jet le trouble et l'alarme dans son arme. Les +Carthaginois taient pleins d'ardeur: Annibal leur fait de nouvelles +promesses; et, ayant fendu avec une pierre la tte de l'agneau qu'il +immolait, il prie Jupiter de l'craser de mme, s'il ne donnait ses +soldats les rcompenses qu'il venait de leur promettre. + +Scipion fait marcher la premire ligne les gens de trait avec la +cavalerie gauloise, forme la seconde ligne de l'lite de la cavalerie +des allis, et avance au petit pas. Annibal marche au-devant de lui avec +toute sa cavalerie, plaant au centre la cavalerie frein, et la +numide[281] sur les ailes, pour envelopper l'ennemi. Les chefs et la +cavalerie ne demandant qu' combattre, on commence charger. Au premier +choc, les soldats de Scipion, arms la lgre, eurent peine lanc +leurs premiers traits, qu'pouvants par la cavalerie carthaginoise, qui +venait sur eux, et craignant d'tre fouls aux pieds par les chevaux, +ils plirent, et s'enfuirent par les intervalles qui sparaient les +escadrons. Le combat se soutint long-temps forces gales: de part et +d'autre beaucoup de cavaliers mirent pied terre, de sorte que l'action +devint d'infanterie comme de cavalerie. Pendant ce temps-l les Numides +enveloppent l'ennemi, et fondent par les derrires sur ces gens de trait +qui d'abord avaient chapp la cavalerie, et les crasent sous les +pieds de leurs chevaux. Les troupes qui taient au centre des Romains +avaient combattu jusque-l avec beaucoup de valeur: de part et d'autre +il tait rest sur la place bien du monde, et plus mme du ct des +Carthaginois; mais les troupes romaines furent mises en dsordre par +l'attaque des Numides, qui les prirent en queue, et sur-tout par la +blessure du consul, qui le mit hors d'tat de combattre: ce gnral fut +tir des mains des ennemis par le courage de son fils, qui n'avait +pour-lors que dix-sept ans, et qui mrita ensuite le surnom +d'_Africain_, pour avoir termin glorieusement cette guerre. + +[Note 281: Les Numides ne mettaient leurs chevaux ni frein, ni +bride, ni selle. + += Il parat que leurs chevaux n'avaient qu'une muserolle, laquelle +tait attache une bride. C'est l ce que Virgile a entendu par _Numid +infreni_ (_neid._ IV, 41).--L.] + +Le consul, bless dangereusement, se retira en bon ordre, et fut conduit +dans son camp par un gros de cavaliers qui le couvraient de leurs armes +et de leurs corps: le reste des troupes l'y suivit. Il se hta d'arriver +au P, le fit passer son arme, et rompit le pont: ce qui empcha +Annibal de l'atteindre. + +On convient qu'Annibal dut cette premire victoire sa cavalerie, et on +jugea ds-lors qu'elle faisait la principale force de son arme, et que +pour cette raison les Romains devaient viter les plaines larges et +dcouvertes, telles que sont celles qui se trouvent entre le P et les +Alpes. + +Aussitt aprs la journe du Tsin, tous les Gaulois du voisinage +s'empressrent l'envi de venir se rendre Annibal, de le fournir de +munitions, et de prendre parti dans ses troupes; et ce fut l, comme +Polybe l'a dj fait remarquer, la principale raison qui obligea ce sage +et habile gnral, malgr le petit nombre et la faiblesse de ses +troupes, de hasarder une bataille, qui tait devenue pour lui d'une +absolue ncessit, dans l'impuissance o il tait de retourner en +arrire quand il l'aurait voulu, parce qu'il n'y avait qu'une bataille +qui pt faire dclarer en sa faveur les Gaulois, dont le secours tait +l'unique ressource qui lui restt dans la conjoncture prsente. + +_Bataille de la Trbie._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 220-227. Liv. lib. 21, n. 51-56.] Le consul +Sempronius, sur les ordres du snat, tait revenu de Sicile +Rimini[282]. De l il marcha vers la Trbie, petite rivire de la +Lombardie, qui se jette dans le P un peu au-dessus de Plaisance, o il +joignit ses troupes avec celles de Scipion. Annibal s'approcha du camp +des Romains, dont il n'tait plus spar que par la petite rivire. La +proximit des armes donnait lieu de frquentes escarmouches, dans +l'une desquelles Sempronius, la tte d'un corps de cavalerie, remporta +contre un parti de Carthaginois un avantage assez peu considrable, mais +qui augmenta beaucoup la bonne opinion que ce gnral avait +naturellement de son mrite. + +[Note 282: Appele alors _Ariminium_.--L.] + +Ce lger succs lui paraissait une victoire complte. Il se vantait +d'avoir vaincu l'ennemi dans un genre de combat o son collgue avait +t dfait, et d'avoir par l relev le courage abattu des Romains. +Dtermin en venir au plus tt une action dcisive, il crut, pour la +biensance, devoir consulter Scipion, qu'il trouva d'un avis entirement +contraire au sien. Celui-ci reprsentait que, si l'on donnait aux +nouvelles leves le temps de s'exercer pendant l'hiver, on en tirerait +plus de service la campagne suivante; que les Gaulois, naturellement +lgers et inconstants, se dtacheraient peu peu d'Annibal; que, sa +blessure tant gurie, sa prsence pourrait tre de quelque utilit dans +une affaire gnrale: enfin il le priait instamment de ne point passer +outre. + +Quelque solides que fussent ces raisons, Sempronius ne put les goter: +il voyait sous ses ordres seize mille Romains et vingt mille allis, +sans compter la cavalerie; c'tait le nombre o montait en ce temps-l +une arme complte, lorsque les deux consuls se trouvaient joints +ensemble: l'arme ennemie tait peu prs de pareil nombre. La +conjoncture lui paraissait tout--fait favorable. Il disait hautement +que tous demandaient la bataille, except son collgue, qui, devenu par +sa blessure plus malade de l'esprit que du corps, ne pouvait souffrir +qu'on parlt de combat. Mais enfin, tait-il juste de laisser languir +tout le monde avec lui? Qu'attendait-il davantage? Esprait-il qu'un +troisime consul et qu'une nouvelle arme viendraient son secours? Il +tenait de pareils discours, et parmi les soldats, et jusque dans la +tente de Scipion. Le temps de l'lection des nouveaux gnraux, qui +approchait, lui faisait craindre qu'on ne lui envoyt un successeur +avant qu'il et pu terminer la guerre, et il croyait devoir profiter de +la maladie de son collgue pour s'assurer lui seul tout l'honneur de +la victoire. Comme il ne cherchait pas le temps des affaires, dit +Polybe, mais le sien, il ne pouvait manquer de prendre de mauvaises +mesures. Il donna donc ordre aux soldats de se tenir prts combattre. + +C'tait tout ce que desirait Annibal, qui avait pour maxime qu'un +gnral qui s'est avanc dans un pays ennemi ou tranger, et qui a form +une entreprise extraordinaire, n'a de ressource qu'en soutenant toujours +les esprances des allis par quelque nouvel exploit: d'ailleurs, +sachant qu'il n'aurait affaire qu' des troupes de nouvelle leve, qui +taient sans exprience, il desirait profiter de l'ardeur des Gaulois, +qui demandaient le combat, et de l'absence de Scipion, qui sa blessure +ne permettait pas d'y assister. Il ordonna donc Magon de se mettre en +embuscade avec deux mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, sur les +bords escarps du petit ruisseau[283] qui sparait les deux camps, et de +se tenir cach parmi les arbrisseaux, qui y taient en grande quantit. +Souvent une embuscade est plus sre dans un terrain plat et uni, mais +fourr comme tait celui-l, que dans des bois, parce qu'on s'en dfie +moins. Il fit ensuite passer la Trbie aux cavaliers numides, avec ordre +de s'avancer ds le point du jour jusqu'aux portes du camp des ennemis +pour les attirer au combat, et de repasser la rivire en se retirant, +pour engager les Romains la passer aussi. Ce qu'il avait prvu ne +manqua pas d'arriver. Le bouillant Sempronius envoya d'abord contre les +Numides toute sa cavalerie, puis six mille hommes de trait, qui furent +bientt suivis de tout le reste de l'arme. Les Numides lchrent le +pied dessein: les Romains les poursuivirent avec chaleur, et passrent +la Trbie sans rsistance, mais non sans beaucoup souffrir, ayant de +l'eau jusque sous les aisselles, parce qu'ils trouvrent le +ruisseau[284] enfl par les torrents qui y taient tombs des montagnes +voisines pendant la nuit. On tait pour-lors vers le solstice d'hiver, +c'est--dire en dcembre; il neigeait ce jour-l mme, et faisait un +froid glaant. Les Romains taient sortis jeun, et sans avoir pris +aucune prcaution; au lieu que les Carthaginois, par l'ordre d'Annibal, +avaient bu et mang sous leurs tentes, avaient mis leurs chevaux en +tat, s'taient frotts d'huile, et revtus de leurs armes auprs du +feu. + +[Note 283: Il parat que par le mot [Grec: Reithron], Polybe entend +un _ravin_; c'est dans le lit de ce ravin, dont les bords taient +levs, qu'Annibal plaa son embuscade.--L.] + +[Note 284: Il s'agit de la Trbie, et non du _ruisseau_. Il semble +que Rollin n'a pas bien entendu Polybe en cet endroit.--L.] + +On en vint aux mains en cet tat. Les Romains se dfendirent assez +long-temps et avec assez de courage; mais la faim, le froid, la fatigue, +leur avaient t la moiti de leurs forces. La cavalerie carthaginoise, +qui surpassait de beaucoup la romaine en nombre et en vigueur, l'enfona +et la mit en fuite. Le dsordre se mit bientt aussi dans l'infanterie. +L'embuscade, tant sortie propos, vint fondre tout--coup sur elle par +les derrires, et acheva la droute. Un gros de troupes, au nombre de +plus de dix mille hommes, eut le courage de se faire jour travers les +Gaulois et les Africains, dont ils firent un grand carnage; et, ne +pouvant ni secourir les leurs, ni retourner au camp, dont la cavalerie +numide, la rivire et la pluie ne leur permettaient pas de reprendre le +chemin, ils se retirrent en bon ordre Plaisance: la plupart des +autres qui restrent prirent sur les bords de la rivire, crass par +les lphants et par la cavalerie. Ceux qui purent chapper allrent +joindre le gros dont nous avons parl. Scipion se rendit aussi +Plaisance la nuit suivante. La victoire fut complte du ct des +Carthaginois, et la perte peu considrable, si ce n'est que le froid, la +pluie, la neige, leur firent prir beaucoup de chevaux, et de tous les +lphants on n'en put sauver qu'un seul. + +[Marge: Polyb. l. 5, p. 228-229. Liv. lib. 21, n. 60-61.] Cette campagne +et la suivante furent plus heureuses pour les Romains en Espagne. Cn. +Scipion la subjugua jusqu' l'bre, dfit Hannon, et le fit prisonnier. + +[Marge: Polyb. pag. 229.] Annibal profita des quartiers d'hiver pour +faire reposer ses troupes, et pour gagner les habitants du pays. Dans +cette vue, aprs avoir dclar aux prisonniers qu'il avait faits sur les +allis des Romains qu'il n'tait pas venu pour leur faire la guerre, +mais pour remettre les Italiens en libert, et pour les dfendre contre +les Romains, il les renvoya tous sans ranon dans leur patrie. + +[Marge: Liv. lib. 21, n. 58.] A peine l'hiver tait-il fini, qu'il prit +le chemin de la Toscane, o il se htait de passer pour deux grandes +raisons; la premire tait pour viter les effets de la mauvaise volont +des Gaulois, qui se lassaient du long sjour de l'arme carthaginoise +sur leurs terres, et qui souffraient avec impatience de porter tout le +poids d'une guerre dans laquelle ils n'taient entrs que pour la faire +chez leurs ennemis communs; la seconde, pour augmenter, par une dmarche +hardie, la rputation de ses armes parmi tous les peuples d'Italie, en +portant la guerre jusque dans le voisinage de Rome, et pour ranimer +l'ardeur de ses troupes et des Gaulois ses allis par le pillage des +terres ennemies. Mais il fut attaqu au passage de l'Apennin d'une +horrible tempte, qui lui fit perdre beaucoup de monde. Le froid, la +pluie, les vents, la grle, semblaient avoir conjur sa ruine, en sorte +que ce que les Carthaginois avaient souffert au passage des Alpes leur +paraissait moins affreux. De l il retourna Plaisance, o il donna +contre Sempronius, qui tait aussi revenu de Rome, un second combat: la +perte fut peu prs gale de part et d'autre. + +[Marge: Polyb. _Ibid._ + +Liv. lib. 22, n. 1. Appian. in bell. Annib. pag. 316.] Ce fut dans ce +mme quartier d'hiver qu'il s'avisa d'un stratagme vraiment +carthaginois. Il tait environn de peuples lgers et inconstants; la +liaison qu'il avait contracte avec eux tait encore toute rcente; il +avait craindre que, changeant son gard de dispositions, ils ne lui +dressassent des piges, et n'attentassent sur sa vie. Pour la mettre en +sret, il fit faire des perruques et des habits pour toutes les +diffrentes sortes d'ge: il prenait tantt l'un, tantt l'autre, et se +dguisait si souvent, que non-seulement ceux qui ne le voyaient qu'en +passant, mais ses amis mme, avaient peine le reconnatre. + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 230-231. Liv. lib. 22, n. 2.] On avait nomm +Rome pour consuls Cn. Servilius et C. Flaminius. Annibal ayant appris +que celui-ci tait dj arriv Arretium, Ville de la Toscane, crut +devoir [Marge: AN. M. 3788 ROM. 552.] hter sa marche pour l'atteindre +au plus tt. De deux chemins qu'on lui indiqua, il prit le plus court, +quoiqu'il ft trs-difficile et presque impraticable, parce qu'il +fallait passer travers un marais. L'arme y souffrit des fatigues +incroyables. Pendant quatre jours et trois nuits, elle eut le pied dans +l'eau, sans pouvoir prendre un moment de sommeil. Annibal lui-mme, +mont sur le seul lphant qui lui restait, eut bien de la peine en +sortir. Les veilles continuelles, jointes aux vapeurs grossires qui +s'exhalaient de ce lieu marcageux, et l'intemprie de la saison, lui +firent perdre un oeil.[285] + +[Note 285: Cette partie de la marche d'Annibal a offert aux +critiques de grandes difficults: ils ont fait errer ce gnral dans les +Apennins, depuis Bologne jusqu' _Fesul_, de la manire la plus +invraisemblable. Je pense qu'Annibal se rendit directement de Plaisance, + travers l'Apennin, par Pontremoli, Sarzani, Lucques; et que les marais +dans lesquels il fut forc de s'engager, sont ceux que l'Arno formait +dans toute la partie infrieure de son cours. Ceux qui se sont autoriss +des ossements d'lphants fossiles qu'on a trouvs dans certains lieux +des Apennins, pour tablir qu'Annibal y avait pass, n'ont pas song +que, selon Polybe, un _seul_ de ses lphants put chapper au froid, +lors de la bataille de la Trbie.--L.] + +_Bataille de Trasimne._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 231-238. Liv. lib. 22. n. 3-8.] Annibal, aprs +tre sorti, presque contre toute esprance, de ce pas dangereux, et +avoir fait prendre quelque repos ses troupes, alla camper entre +Arretium et Fsule, dans le territoire le plus riche et le plus fertile +de la Toscane. Il s'attacha d'abord connatre le caractre de +Flaminius, pour tirer avantage de son faible; ce qui, selon Polybe, doit +faire la principale tude d'un gnral d'arme. Il apprit que c'tait un +homme entt de son mrite, entreprenant, hardi, imptueux, avide de +gloire. Pour[286] le prcipiter de plus en plus dans ces vices, qui lui +taient naturels, il commena irriter sa tmrit par le dgt et les +incendies qu'il fit faire sa vue dans toute la campagne. + +[Note 286: Apparebat ferociter omnia ac prproper acturum. Quque +pronior esset in sua vitia, agitare eum atque irritare Poenus parat. +(LIV. lib. 22, n. 3.)] + +Flaminius n'tait pas d'humeur rester tranquille dans son camp, quand +mme Annibal serait demeur en repos; mais, quand il vit qu'on ravageait + ses yeux les terres des allis, il crut que c'tait une honte pour lui +qu'Annibal pillt impunment l'Italie, et s'avant sans trouver de +rsistance vers les murailles mmes de Rome. Il rejeta avec mpris les +sages avis de ceux qui lui conseillaient d'attendre son collgue, et de +se contenter pour le prsent d'arrter les ravages de l'ennemi. + +Cependant Annibal avanait toujours vers Rome, ayant Cortone sa +gauche, et le lac de Trasimne sa droite. Quand il vit que le consul +le suivait de prs, dans le dessein de le combattre, pour l'arrter dans +sa marche, ayant reconnu que le terrain tait propre donner bataille, +il ne songea aussi, de son ct, qu'aux moyens de la donner. Le lac de +Trasimne et les montagnes de Cortone forment un dfil fort serr, +au-del duquel on entre dans un vallon assez spacieux, bord des deux +cts, dans sa longueur, par des hauteurs assez grandes, et ferm dans +le dbouch, qui est l'autre extrmit, par une colline escarpe, et +de difficile accs. C'est sur cette colline qu'Annibal alla camper avec +le gros de son arme, aprs avoir travers tout le vallon, et avoir +post l'infanterie lgre en embuscade sur les collines droite, et +fait couler une partie de sa cavalerie derrire les minences, jusque +vers l'entre du dfil par o Flaminius devait ncessairement passer. +En effet, ce gnral, qui suivait l'ennemi avec chaleur pour le +combattre, tant arriv la vue du dfil prs du lac, fut oblig de +s'y arrter, parce que la nuit approchait; mais il y entra le lendemain +ds la pointe du jour. + +Annibal l'ayant laiss avancer avec toutes ses troupes plus de la moiti +du vallon, et voyant l'avant-garde des Romains assez prs de lui, donna +le signal du combat, et envoya ordre ses troupes de sortir de leur +embuscade pour fondre en mme temps sur l'ennemi de tous cts. On peut +juger du trouble des Romains. + +Ils n'taient pas encore rangs en bataille, et n'avaient pas prpar +leurs armes, lorsqu'ils se virent presss par-devant, par-derrire, et +par les flancs. Le dsordre se met en un moment dans tous les rangs. +Flaminius, seul intrpide dans une consternation si universelle, ranime +ses soldats de la main et de la voix, et les exhorte se faire un +passage par le fer travers les ennemis; mais le tumulte qui rgne +par-tout, les cris affreux des ennemis, et le brouillard qui s'tait +lev, empchent qu'on ne puisse ni le voir ni l'entendre. Cependant, +lorsqu'ils aperurent qu'ils taient enferms de tous cts, ou par les +ennemis, ou par le lac, l'impossibilit de se sauver par la fuite +rappela leur courage, et l'on commena combattre de tous cts avec +une animosit tonnante. L'acharnement fut si grand dans les deux +armes, que personne ne sentit un tremblement de terre qui arriva dans +cette contre, et qui renversa des villes entires. Dans cette +confusion, Flaminius ayant t tu par un Gaulois insubrien, les Romains +commencrent plier, et prirent ensuite ouvertement la fuite. Un grand +nombre, cherchant se sauver, se prcipita dans le lac: d'autres, ayant +pris le chemin des montagnes, se jetrent eux-mmes au milieu des +ennemis qu'ils voulaient viter. Six mille seulement s'ouvrirent un +passage travers les vainqueurs, et se retirrent en un lieu de sret; +mais ils furent arrts et faits prisonniers le lendemain. Il y eut +quinze mille Romains de tus dans cette bataille. Environ dix mille se +rendirent Rome par diffrents chemins. Annibal renvoya les Latins, +allis des Romains, sans ranon. Il fit chercher inutilement le corps de +Flaminius pour lui donner la spulture. Il mit ensuite ses troupes en +quartier de rafrachissement, et rendit les derniers devoirs aux +principaux de son arme qui taient rests sur le champ de bataille au +nombre de trente. De son ct, la perte ne fut en tout que de quinze +cents hommes, la plupart Gaulois. + +Annibal dpcha alors un courrier Carthage, pour y porter la nouvelle +des heureux succs qu'il avait eus jusque-l en Italie. Elle y causa une +joie infinie pour le prsent, fit concevoir de merveilleuses esprances +pour l'avenir, et ranima le courage de tous les citoyens. Ils +s'appliqurent avec une ardeur incroyable prendre des mesures pour +envoyer en Italie et en Espagne tous les secours capables d'y soutenir +les affaires. + +A Rome, au contraire, la douleur et l'alarme furent universelles, quand +le prteur, du haut de la tribune aux harangues, eut prononc ces mots +en prsence du peuple: _Nous avons perdu une grande bataille_. Le snat, +uniquement occup du bien public, crut que, dans un si grand malheur et +dans un danger si pressant, il fallait avoir recours des remdes +extraordinaires. On nomma pour dictateur Quintus Fabius, personnage +aussi distingu par sa sagesse que par sa naissance. A Rome, ds qu'on +avait nomm un dictateur, toute autorit cessait, except celle des +tribuns du peuple. On lui donna pour gnral de la cavalerie Marcus +Minucius. C'tait la seconde anne de la guerre. + +_Conduite d'Annibal par rapport Fabius._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 239-255. Liv. lib. 22, n. 9-30.] Annibal, aprs +la bataille de Trasimne, ne jugeant pas encore propos de s'approcher +de Rome, se contenta de battre la campagne et de ravager le pays. Il +traversa l'Ombrie et le Picnum, et arriva dans le territoire +d'Adria[287], aprs dix jours de marche. Il fit dans cette route un +riche butin. Ennemi implacable des Romains, il avait ordonn que l'on +fit main-basse sur tout ce qui s'en rencontrerait en ge de porter les +armes; et, ne trouvant d'obstacle nulle part, il s'avana jusque dans la +Pouille, en abandonnant au pillage les pays qui se trouvaient sur sa +route, et faisant par-tout le dgt, pour forcer les peuples quitter +l'alliance des Romains, et pour apprendre toute l'Italie que Rome +dcourage lui cdait la victoire. + +[Note 287: Petite ville qui a donn son nom la mer Adriatique.] + +Fabius, suivi de Minucius et de quatre lgions, tait parti de Rome pour +aller chercher l'ennemi, mais dans la ferme rsolution de ne lui donner +aucune prise sur lui, de ne pas faire un seul mouvement sans avoir bien +reconnu les lieux, et de ne point hasarder de bataille qu'il ne ft +assur du succs. + +Ds que les deux armes furent en prsence, Annibal, pour jeter +l'pouvante dans les troupes romaines, ne manqua pas de leur prsenter +la bataille en s'avanant jusque auprs des retranchements de leur camp; +mais, quand il vit que tout y tait calme, il se retira, blmant en +apparence la lchet de ses ennemis, qui il reprochait d'avoir enfin +perdu cette valeur martiale si naturelle leurs pres, mais outr au +fond de voir qu'il avait affaire un gnral si diffrent de Sempronius +et de Flaminius, et que les Romains, instruits par leur dfaite, avaient +enfin trouv un chef capable de tenir tte Annibal. + +Ds ce moment il comprit qu'il n'aurait point craindre d'attaques +vives et hardies de la part du dictateur, mais une conduite prudente et +mesure, qui pourrait le jeter dans de trs-grands embarras. Restait +savoir si le nouveau gnral aurait assez de fermet pour suivre +constamment le plan qu'il paraissait s'tre trac. Il essaya donc de +l'branler par les divers mouvements qu'il faisait, par le ravage des +terres, par le pillage des villes, par l'incendie des bourgs et des +villages. Tantt il dcampait avec prcipitation, tantt il s'arrtait +tout d'un coup dans quelque vallon dtourn pour voir s'il ne pourrait +point le surprendre en rase campagne: mais Fabius conduisait ses troupes +par des hauteurs, sans perdre de vue Annibal; ne s'approchant jamais +assez de l'ennemi pour en venir aux mains, mais ne s'en loignant pas +non plus tellement, qu'il pt lui chapper. Il tenait exactement ses +soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir que pour les +fourrages, o il ne les envoyait qu'avec de fortes escortes. Il +n'engageait que de lgres escarmouches, et avec tant de prcaution, que +ses troupes y avaient toujours l'avantage. Par ce moyen il rendait +insensiblement au soldat la confiance que la perte de trois batailles +lui avait te, et il le mettait en tat de compter comme autrefois sur +son courage et sur son bonheur. + +Annibal, aprs avoir fait un butin immense dans la Campanie, o il tait +demeur assez long-temps, dcampa pour ne point consumer les provisions +qu'il avait amasses, et dont il se rservait l'usage pour la saison o +la terre n'en fournit plus. D'ailleurs, il ne pouvait plus demeurer dans +un pays de vignobles et de vergers, plus agrable pour le spectacle +qu'utile pour la subsistance d'une arme, o il se serait vu rduit +passer ses quartiers d'hiver entre des marais, des rochers et des +sables, pendant que les Romains auraient tir abondamment leurs convois +de Capoue et des plus riches contres de l'Italie: il prit donc le parti +d'aller s'tablir ailleurs. + +Fabius jugea bien qu'Annibal serait oblig de prendre pour son retour le +mme chemin par lequel il tait venu, et qu'il serait facile de +l'inquiter dans sa marche. Il commence par s'assurer de Casilin, petite +ville situe sur le Vulturne, qui sparait les terres de Falerne de +celles de Capoue, en y jetant un corps de troupes assez considrable: il +dtache quatre milles hommes pour s'emparer du seul dfil par lequel +Annibal pouvait sortir; puis, selon sa coutume ordinaire, il va se +poster avec le reste de l'arme sur les hauteurs qui bordaient le +chemin. + +Les Carthaginois arrivent, et campent dans la plaine au pied des +montagnes. Pour ce coup, le rus Carthaginois tomba dans le mme pige +qu'il avait tendu Flaminius au dfil de Trasimne; et il semblait ne +pouvoir jamais se tirer de ce mauvais pas, n'y ayant qu'une seule issue, +dont les Romains taient les matres. Fabius, comptant que sa proie ne +pouvait point lui chapper, ne dlibrait plus que sur la manire de +s'en saisir. Il se flattait, avec assez d'apparence, de terminer la +guerre par cette seule action; cependant il jugea propos de remettre +l'attaque au lendemain. + +Annibal reconnut qu'on employait contre lui ses propres artifices[288]. +C'est dans de pareilles conjonctures qu'un commandant a besoin d'une +prsence d'esprit et d'une fermet d'ame non communes pour envisager le +pril dans toute son tendue sans s'effrayer, et pour imaginer de sres +et de promptes ressources sans dlibrer. Le gnral carthaginois +sur-le-champ fait assembler une grande quantit de boeufs, jusqu'au +nombre de deux mille, et commande qu'on attache leurs cornes de petits +faisceaux de sarment. Vers le milieu de la nuit, y ayant fait mettre le +feu, il fait pousser ces animaux grands coups vers le sommet des +montagnes sur lesquelles taient camps les Romains. Lorsque la flamme +eut pntr jusqu'au vif, ces animaux, que la douleur rendait furieux, +se dispersrent de tous cts, communiquant le feu aux buissons et aux +arbrisseaux qu'ils rencontraient. Cet escadron d'une nouvelle espce +tait soutenu par un bon nombre de soldats arms la lgre, qui +avaient ordre de s'emparer du sommet de la montagne, et de charger les +ennemis en cas qu'ils les y rencontrassent. Tout russit comme Annibal +l'avait prvu. Les Romains qui gardaient le dfil, voyant que les feux +gagnaient les collines qui les commandaient, et croyant que c'tait +Annibal qui marchait de ce ct-l la faveur des flambeaux pour se +sauver, quittent leur poste, et accourent vers les hauteurs pour lui en +disputer le passage. Le gros de l'arme, qui ne savait que penser de +tout ce tumulte, et Fabius lui-mme, n'osant faire aucun mouvement dans +les tnbres de la nuit de peur de surprise, attendent le retour du +jour. Annibal saisit ce moment, fait traverser ses troupes et au butin +le dfil qui tait sans garde, et sauve son arme d'un pige o un peu +plus de vivacit de la part de Fabius aurait pu le faire prir, ou du +moins l'affaiblir considrablement. Il est beau de savoir tirer avantage +de ses fautes mmes, et de les faire servir sa propre gloire. + +[Note 288: Nec Annibalem fefellit suis se artibus peti. (LIV.)] + +L'arme carthaginoise reprit le chemin de la Pouille, toujours +poursuivie et harcele par celle des Romains. Le dictateur, oblig de +faire un voyage Rome pour quelque crmonie de religion, conjura, +avant que de partir, le gnral de la cavalerie de ne faire aucune +entreprise pendant son absence. Minucius ne fit aucun cas ni de ses avis +ni de ses prires, et, la premire occasion qui se prsenta, pendant +qu'une partie des troupes d'Annibal tait alle au fourrage, il attaqua +le reste, et remporta quelque avantage. Il en crivit aussitt Rome +comme d'une victoire considrable. Cette nouvelle, jointe ce qui tait +arriv tout rcemment au passage des dfils, excita des plaintes et des +murmures contre la lente et timide circonspection de Fabius. Enfin la +chose en vint ce point, que le peuple lui gala en pouvoir son gnral +de cavalerie; ce qui tait sans exemple. Il apprit cette nouvelle en +chemin; car il tait parti de Rome, pour ne point tre tmoin oculaire +de ce qui se tramait contre lui: sa constance n'en fut point +branle[289]. Il savait bien qu'en partageant l'autorit dans le +commandement on n'avait pas partag l'habilet dans le mtier de la +guerre: cela parut bientt. + +[Note 289: Satis fidens haudquaqum cum imperii jure artem +imperandi quatam. (LIV. lib. 22, n. 26.)] + +Minucius, tout fier de l'avantage qu'il venait de remporter sur son +collgue, proposa qu'ils commandassent chacun leur jour, ou mme un plus +long espace de temps. Fabius rejeta ce parti, qui aurait expos toute +l'arme au danger pendant le temps qu'elle aurait t commande par +Minucius; il aima mieux partager les troupes, pour tre en tat de +conserver au moins la partie qui lui serait chue. + +Annibal, parfaitement instruit de tout ce qui se passait dans le camp +romain, eut une grande joie d'apprendre la division des deux chefs. Il +eut soin de prsenter un appt et de tendre un pige la tmrit de +Minucius; celui-ci ne manqua pas d'y donner tte baisse, et engagea la +bataille sur une colline o l'on avait cach une embuscade. Ses troupes +furent mises en dsordre, et allaient tre tailles en pices, lorsque +Fabius, averti par les premiers cris des blesss: Courons, dit-il ses +soldats, au secours de Minucius; allons arracher aux ennemis la +victoire, et nos citoyens l'aveu de leur faute. Il arriva fort +propos, et obligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier, en se +retirant, disait que cette nue qui depuis longtemps paraissait sur le +haut des montagnes avait enfin crev avec un grand fracas, et caus un +grand orage. Un service si important, et plac dans une telle +conjoncture, ouvrit les yeux Minucius; il reconnut son tort, rentra +sur-le-champ dans le devoir et l'obissance, et montra qu'il est +quelquefois plus glorieux de savoir rparer ses fautes que de n'en point +commettre. + +_tat des affaires en Espagne._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 245-250. Liv. lib. 22, n. 19-22.] Au +commencement de cette mme campagne, Cn. Scipion, tant venu fondre tout +d'un coup sur la flotte des Carthaginois, commande, par Amilcar, la +dfit, prit vingt-cinq vaisseaux, et remporta un grand butin. Cette +victoire fit comprendre aux Romains qu'ils devaient donner une attention +particulire aux affaires d'Espagne, d'o Annibal pouvait tirer des +secours considrables et d'argent et de troupes. Ils y envoyrent une +flotte, et en donnrent le commandement P. Scipion, qui, s'tant joint + son frre aprs son arrive en Espagne, rendit de trs-grands services + la rpublique. Jusqu'alors les Romains n'avaient os passer l'bre: +ils avaient cru assez faire de gagner l'amiti des peuples d'en-de, et +de la fortifier par des alliances. Mais sous Publius ils traversrent ce +fleuve, et portrent leurs armes bien au-del. + +Ce qui contribua le plus avancer leurs affaires, fut la trahison d'un +Espagnol qui tait Sagonte. Annibal y avait laiss en dpt les otages +des peuples de l'Espagne: c'taient les enfants des familles les plus +distingues du pays. Ablox, c'tait le nom de cet Espagnol, persuada +Bostar, qui commandait dans la place, de renvoyer ces jeunes gens dans +leur patrie, pour attacher par l plus fortement les peuples au parti +des Carthaginois: il fut charg lui-mme de cette commission. Il les +conduisit aux Romains, qui les remirent ensuite entre les mains de leurs +parents, et gagnrent leur amiti par un prsent si agrable. + +_Bataille de Cannes._ + +[Marge: Polyb. l. 3, p. 255-268. Liv. lib. 22, n. 34-54. AN. M. 3789 +ROM. 533.] Au printemps suivant on lut Rome pour consuls C. Trentius +Varron et L. milius Paulus. On fit dans cette campagne (c'tait la +troisime de la seconde guerre punique) ce qui ne s'tait jamais +pratiqu jusqu'alors, qui fut de composer l'arme de huit lgions, +chacune de cinq mille hommes, sans les allis; car, comme nous l'avons +dj dit, les Romains ne levaient jamais que quatre lgions, dont +chacune tait environ de quatre mille hommes et de trois cents[290] +chevaux: ce n'tait que dans les conjonctures les plus importantes +qu'ils y mettaient cinq mille des uns et quatre cents des autres. Pour +les troupes des allis, leur infanterie tait gale celle des lgions, +mais il y avait trois fois plus de cavalerie. On donnait ordinairement +chaque consul la moiti des troupes des allis, et deux lgions, pour +agir sparment; et il tait rare que l'on se servt de toutes ces +forces en mme temps pour la mme expdition. Ici les Romains emploient +non-seulement quatre, mais huit lgions; tant l'affaire leur parat +importante. Le snat voulut mme que les deux consuls de l'anne +prcdente, Servilius et Atilius, servissent dans l'arme en qualit de +proconsuls; mais le dernier ne le put faire cause de son grand ge. + +[Note 290: Polybe ne met que deux cents chevaux dans chaque lgion; +mais Juste-Lipse croit que c'est ou une erreur de l'historien, ou une +faute du copiste.] + +Varron, en partant de Rome, avait dclar hautement que, ds le premier +jour qu'il rencontrerait l'ennemi, il donnerait le combat, et +terminerait la guerre, ajoutant qu'elle ne finirait point tant qu'on +mettrait des Fabius la tte des armes. Un avantage assez considrable +qu'il remporta sur les Carthaginois, dont prs de dix-sept cents +demeurrent sur la place, augmenta encore sa fiert et sa hardiesse. +Annibal regarda cette perte comme un vritable gain pour lui, persuad +qu'elle servirait d'appt pour amorcer la tmrit du consul, et pour +l'engager dans une action: il en avait un besoin extrme. On sut depuis +qu'il tait rduit une telle disette de vivres, qu'il ne lui tait pas +possible de subsister encore dix jours. Les Espagnols songeaient dj +l'abandonner. C'en tait fait de lui et de son arme, si sa bonne +fortune ne lui et envoy Varron. + +Les armes, aprs plusieurs mouvements, se trouvrent en prsence prs +de Cannes, petite ville situe dans l'Apulie, sur le fleuve Aufide. +Comme Annibal tait camp dans une plaine fort unie et toute dcouverte, +et que sa cavalerie tait de beaucoup suprieure celle des Romains, +milius ne jugea pas propos d'engager le combat dans cet endroit: il +voulait qu'on attirt l'ennemi dans un terrain o l'infanterie pt avoir +le plus de part l'action. Son collgue, gnral sans exprience, fut +d'un avis contraire; et c'est le grand inconvnient d'un commandement +partag par deux gnraux, entre lesquels la jalousie, ou l'antipathie +d'humeur, ou la diversit de vues, ne manquent gure de mettre la +division. + +Les troupes, de part et d'autre, s'taient contentes pendant quelque +temps de faire de lgres escarmouches. Enfin, un jour que Varron +commandait, car le commandement roulait de jour autre entre les deux +consuls, tout se prpara au combat des deux cts. milius n'avait point +t consult; mais, quoiqu'il dsapprouvt extrmement la conduite de +son collgue, comme il ne pouvait l'empcher, il le seconda du mieux +qu'il lui fut possible. + +Annibal, aprs avoir fait convenir ses troupes que, quand on leur aurait +donn le choix d'un terrain propre pour combattre, suprieures comme +elles taient en cavalerie, elles n'en pouvaient pas choisir de plus +favorable: Rendez donc grces aux dieux, leur dit-il, d'avoir amen ici +les ennemis pour vous en faire triompher; et sachez-moi gr aussi +d'avoir rduit les Romains la ncessit de combattre. Aprs trois +grandes victoires conscutives, que faut-il pour vous inspirer de la +confiance, que le souvenir de vos propres exploits? Les combats +prcdents vous ont rendus matres du plat pays: par celui-ci, vous le +deviendrez de toutes les villes, et, j'ose le dire, de toutes les +richesses et de la puissance des Romains. Il n'est plus question de +parler, il faut agir. J'espre de la protection des dieux que vous +verrez dans peu l'effet de mes promesses. + +Les deux armes taient bien ingales en nombre. Il y avait dans celle +des Romains, en comptant les allis, quatre-vingt mille hommes de pied, +et un peu plus de six mille chevaux; et dans celle des Carthaginois +quarante mille hommes de pied, tous fort aguerris, et dix mille chevaux. +milius commandait la droite des Romains, Varron la gauche; +Servilius, l'un des deux consuls de l'anne prcdente, tait au centre. +Annibal, qui savait profiter de tout, s'tait post de manire que le +vent vulturne, qui se lve dans un certain temps rgl, devait souffler +directement contre le visage des Romains pendant le combat, et les +couvrir de poussire; et, ayant appuy sa gauche sur la rivire d'Aufide +et distribu sa cavalerie sur les ailes, il forma son corps de bataille, +en plaant l'infanterie espagnole et gauloise au centre, et l'infanterie +africaine, pesamment arme, moiti leur droite et moiti leur +gauche, sur une mme ligne avec la cavalerie. Aprs cette disposition, +il se mit la tte de ce corps d'infanterie espagnole et gauloise, et, +l'ayant tir de la ligne, il marcha en avant pour commencer le combat, +en arrondissant son front mesure qu'il approchait de l'ennemi, et en +allongeant ses flancs en espce de demi-cercle, afin de ne point laisser +d'intervalle entre son corps et le reste de la ligne compose de +l'infanterie pesante, qui ne s'tait point branle. + +On en vint bientt aux mains; et les lgions romaines qui taient aux +deux ailes, voyant leur centre vivement attaqu, s'avancrent pour +prendre l'ennemi en flanc. Le corps d'Annibal, aprs une vigoureuse +rsistance, se voyant press de toutes parts, cda au nombre, et se +retira par l'intervalle qu'il avait laiss dans le centre de la ligne. +Les Romains l'y ayant suivi ple-mle avec chaleur, les deux ailes de +l'infanterie africaine, qui tait frache, bien arme et en bon ordre, +s'tant tout d'un coup, par une demi-conversion, tournes vers ce vide +dans lequel les Romains, dj fatigus, s'taient jets en dsordre et +en confusion, les chargrent des deux cts avec vigueur, sans leur +donner le temps de se reconnatre ni leur laisser de terrain pour se +former. Cependant les deux ailes de la cavalerie venaient de battre +celles des Romains, qui leur taient fort infrieures; et, n'ayant +laiss la poursuite des escadrons rompus et dfaits que ce qu'il +fallait pour en empcher le ralliement, elles vinrent fondre +par-derrire sur l'infanterie romaine, qui, tant en mme temps +enveloppe de toutes parts par la cavalerie et l'infanterie des ennemis, +fut toute taille en pices, aprs avoir fait des prodiges de valeur. +milius, qui avait t couvert de blessures dans le combat, fut tu +ensuite par un gros d'ennemis qui ne le reconnurent point, et avec lui +deux questeurs, vingt-un tribuns militaires, plusieurs hommes +consulaires ou qui avaient t prteurs, Servilius, consul de l'anne +prcdente, et Minucius, qui avait t matre de la cavalerie sous +Fabius, et quatre-vingts snateurs. Il demeura sur la place plus de +soixante-dix mille hommes[291]; et les Carthaginois, acharns contre +l'ennemi, ne cessrent de tuer, jusqu' ce qu'Annibal, dans la plus +grande ardeur du carnage, se fut cri plusieurs fois: _Arrte, soldat; +pargne le vaincu_[292]. Dix mille hommes, qui avaient t laisss la +garde du camp, se rendirent prisonniers de guerre aprs la bataille. Le +consul Varron se retira Venouse, accompagn seulement de soixante-dix +cavaliers; et quatre mille hommes[293] environ se sauvrent dans les +villes voisines. Du ct d'Annibal, la victoire fut complte; et il la +dut principalement, aussi-bien que les prcdentes, la supriorit de +sa cavalerie. + +[Note 291: Tite-Live diminue beaucoup le nombre des morts, qu'il ne +fait monter qu' quarante-trois mille environ; mais Polybe est plus +digne de foi.] + +[Note 292: Duo maximi exercitus csi ad hostium satietatem, donec +Annibal diceret militi suo: Parce ferro. (FLOR. lib. 1, cap. 6.)] + +[Note 293: Le texte de Polybe porte 3000.--L.] + +Il y perdit quatre mille Gaulois, quinze cents tant Espagnols +qu'Africains, et deux cents chevaux. + +Maharbal, l'un des gnraux carthaginois, voulait que, sans perdre de +temps, l'on marcht droit Rome, promettant Annibal de le faire +souper, cinq jours de l, dans le Capitale. Et sur ce que celui-ci +rpliqua qu'il fallait prendre du temps pour dlibrer sur cette +proposition[294], Je vois bien, dit Maharbal, que les dieux n'ont pas +donn au mme homme tous les talents -la-fois. Vous savez vaincre, +Annibal; mais vous ne savez pas profiter de la victoire. + +[Note 294: Tum Maharbal: Non omnia nimirum eidem dii dedre. +Vincere scis, Annibal; victori uti nescis. (LIV. lib. 22, n. 51.)] + +On prtend que ce dlai sauva Rome et l'empire. Plusieurs, et Tite-Live +entre autres, le reprochent Annibal comme une faute capitale. +Quelques-uns sont plus rservs, et ne peuvent se rsoudre condamner, +sans des preuves bien claires, un si grand capitaine, qui, dans tout le +reste, n'a jamais manqu ni de prudence pour prendre le bon parti, ni de +vivacit et de promptitude pour excuter. Ils sont encore retenus par +l'autorit, ou du moins par le silence de Polybe, qui, en parlant des +grandes suites qu'eut cette mmorable journe, convient que, parmi les +Carthaginois, on conut de grandes esprances d'emporter Rome d'emble; +mais, pour lui, il ne s'explique point sur ce qu'il et fallu faire +l'gard d'une ville fort peuple, extrmement aguerrie, bien fortifie, +et dfendue par une garnison de deux lgions; et il ne laisse nulle part +entrevoir qu'un tel projet ft praticable, ni qu'Annibal et tort de ne +l'avoir point tent. + +En effet, en examinant les choses de plus prs, on ne voit pas que les +rgles communes de la guerre permissent de l'entreprendre. Il est +constant que toute l'infanterie d'Annibal avant la bataille ne montait +qu' quarante mille hommes; qu'tant diminue de six mille hommes qui +avaient t tus dans l'action, et d'un plus grand nombre sans doute qui +avait t bless et mis hors de combat, il ne lui restait que vingt-six +ou vingt-sept mille hommes de pied en tat d'agir, et que ce nombre ne +pouvait suffire pour faire la circonvallation d'une ville aussi tendue +que Rome, et coupe par une rivire, ni pour l'attaquer dans les formes, +n'ayant ni machines, ni munitions, ni aucune des choses ncessaires pour +un sige. Par la mme raison, Annibal, [Marge: Liv. lib. 22, n. 9. Liv. +lib. 23, n. 18.] aprs le succs de Trasimne, tout victorieux qu'il +tait, avait attaqu inutilement Spolette: et, un peu aprs la bataille +de Cannes, il avait t contraint de lever le sige d'une petite ville +sans nom et sans force. On ne peut disconvenir que, si, dans l'occasion +dont il s'agit, il avait chou, comme il devait s'y attendre, il aurait +ruin sans ressource toutes ses affaires[295]. Mais il faudrait tre du +mtier, et peut-tre du temps mme de l'action, pour juger sainement de +ce fait. C'est un ancien procs sur lequel il ne sied bien qu'aux +connaisseurs de prononcer. + +[Note 295: Ces rflexions, pleines de justesse, rappellent le +jugement de Montesquieu, qui justifie galement Annibal des reproches +qu'on avait faits sa conduite. (_Grand. et dcad. des Romains_, ch. +IV.)--L.] + +[Marge: Liv. 23, n. 11-14.] Annibal, aussitt aprs la bataille de +Cannes, avait dpch son frre Magon pour porter Carthage la nouvelle +de sa victoire, et pour demander du secours afin de terminer la guerre. +Lorsque Magon fut arriv, il fit en plein snat un discours magnifique +sur les exploits de son frre et sur les grands avantages qu'il avait +remports contre les Romains; et, pour faire juger de la grandeur de la +victoire par quelque chose de sensible, en parlant en quelque sorte aux +yeux, il fit rpandre au milieu du snat un boisseau d'anneaux d'or +qu'on avait tirs des doigts des nobles romains qui avaient t tus +la bataille de Cannes. Il termina sa harangue par demander de l'argent, +des vivres et de nouvelles troupes. Tous les assistants ressentirent une +joie extraordinaire; et Imilcon, partisan d'Annibal, croyant que c'tait +l une belle occasion d'insulter Hannon, chef de la faction contraire, +lui demanda s'il tait encore mcontent de la guerre qu'on avait +entreprise contre les Romains, et s'il croyait qu'on leur dt livrer +Annibal. Hannon, sans s'mouvoir, lui rpondit qu'il tait toujours dans +les mmes sentiments, et que les victoires dont on parlait, suppos +qu'elles fussent vritables, ne lui pouvaient donner de joie qu'autant +qu'on s'en servirait pour faire une paix avantageuse: puis il entreprit +de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner si haut +n'taient que chimriques et imaginaires. J'ai taill en pices, +disait-il, en reprenant le discours de Magon, les armes romaines: +envoyez-moi des soldats. Que demanderiez-vous autre chose si vous aviez +t vaincu? Je me suis deux fois rendu matre du camp ennemi, plein +apparemment de toutes sortes de provisions: envoyez-moi des vivres et de +l'argent. Tiendriez-vous un autre langage, si vous-mme aviez perdu +votre camp? Ensuite il demanda Magon si quelqu'un des peuples latins +s'tait venu rendre Annibal, si les Romains lui avaient fait quelques +propositions de paix. Magon ayant t forc d'avouer qu'il n'en tait +rien: Nous avons donc, reprit Hannon, la guerre dans l'Italie aussi +forte que jamais. Sa conclusion fut qu'il ne fallait leur envoyer ni +hommes ni argent. Comme la faction d'Annibal tait la plus puissante, on +n'eut aucun gard aux remontrances d'Hannon, qui furent regardes comme +l'effet de sa jalousie et de sa prvention: il fut ordonn qu'on ferait +incessamment des leves d'hommes et d'argent pour envoyer Annibal les +secours qu'il demandait. Magon partit sur-le-champ pour lever en Espagne +vingt-quatre mille hommes d'infanterie et quatre mille chevaux; mais ce +secours fut arrt dans la suite, et envoy d'un autre ct: tant la +faction contraire tait applique traverser les desseins d'un gnral +qu'elle ne pouvait souffrir[296]. Pendant qu' Rome on remerciait un +consul qui avait fui de n'avoir pas dsespr de la rpublique, +Carthage on savait presque mauvais gr Annibal de la victoire qu'il +venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner les avantages d'une +guerre entreprise contre son avis. Plus jaloux de l'honneur de ses +sentiments que du bien de l'tat, plus ennemi du gnral des +Carthaginois que des Romains, il n'oubliait rien pour empcher les +succs qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner ceux qu'on avait eus. + +[Note 296: De Saint-vremond.] + +_Quartier d'hiver pass Capoue par Annibal._ + +[Marge: Liv. lib. 23, n. 4 et 18.] La journe de Cannes soumit Annibal +les plus puissants peuples d'Italie, attira dans son parti ceux de la +grande Grce avec la ville de Tarente, et dtacha des Romains leurs plus +anciens allis, entre lesquels Capoue tenait le premier rang. C'tait +une ville que la bont de son terroir, sa situation avantageuse et la +longue paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort +puissante. Le luxe et les dlices, qui sont une suite ordinaire de +l'opulence, avaient corrompu l'esprit de tous ses citoyens, dj ports +par leur inclination naturelle au plaisir et la dbauche. + +[297]Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier d'hiver. Ce +fut l que cette arme, qui avait essuy les plus grands travaux et +brav les prils les plus affreux sans y succomber, fut vaincue par +l'abondance et les dlices, dans lesquelles elle se plongea avec +d'autant plus d'avidit, qu'elle n'y tait point accoutume. Leurs +courages s'amollirent si fort pendant ce sjour, que, s'ils se +soutinrent encore quelque temps, ce fut plutt par l'clat de leurs +victoires passes que par leurs forces prsentes. Quand Annibal tira ses +soldats de cette ville, on et dit que c'taient d'autres hommes, tout +diffrents de ce qu'ils avaient t jusque-l. Accoutums demeurer +dans des maisons commodes, vivre dans l'abondance et dans l'oisivet, +ils ne pouvaient plus souffrir la faim, la soif, les longues marches, +les veilles, ni les autres travaux de la guerre: outre qu'ils ne +savaient plus ce que c'tait que d'obir aux officiers, ni de garder +aucune discipline. + +[Note 297: Ibi partem majorem hiemis exercitum in tectis habuit, +adverss omnia humana mala, sp ae di durantem, bonis inexpertum atque +insuetum. Itaque quos nulla mali vicerat vis, perdidre nimia bona ac +voluptates immodic: et e impensis, qu avidis ex insolenti in eas +se merserant. (LIV. lib. 23, n. 18.)] + +Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l'en croit, le sjour de +Capoue est, dans la vie d'Annibal, une grande tache, et il prtend que +ce gnral fit en cela une faute incomparablement plus grande que quand, +aprs le gain de la bataille, il manqua d'aller Rome[298]; car ce +dlai, dit Tite-Live, pouvait paratre avoir seulement diffr sa +victoire, au lieu que cette dernire faute le mit absolument hors d'tat +de vaincre. En un mot, comme Marcellus sut bien le dire dans la +suite[299], ce que Cannes avait t aux Romains, Capoue le fut aux +Carthaginois et leur gnral. L se perdit leur vertu guerrire et +leur attachement la discipline; l disparut et leur gloire passe, et +l'esprance presque sre que leur montrait l'avenir. En effet, depuis ce +jour, les affaires d'Annibal allrent toujours en dcadence, la fortune +se rangea du ct de la prudence, et la victoire sembla s'tre +rconcilie avec les Romains. + +[Note 298: Illa enim cunctatio distulisse mod victoriam videri +potuit, hic error vires ademisse ad vincendum. (LIV. lib. 23, n. 18.)] + +[Note 299: Capuam Annibali Cannas fuisse. Ibi virtutem bellicam, +ibi militarem disciplinam, ibi prteriti temporis famam, ibi spem futuri +extinctam. (LIV. lib. 23, n. 45.)] + +Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites funestes +qu'eurent les quartiers d'hiver passs par l'arme carthaginoise dans +cette ville dlicieuse est bien juste et bien fond. Quand on examine +avec soin toutes les circonstances de cette histoire, on a de la peine +se persuader qu'il faille attribuer le peu de progrs qu'eurent les +armes d'Annibal dans la suite au sjour de Capoue: c'en est bien une +cause, mais la moins considrable; et la bravoure avec laquelle ses +troupes battirent depuis ce temps-l des consuls et des prteurs, +prirent des villes la vue des Romains, maintinrent leurs conqutes et +restrent encore quatorze ans en Italie sans en pouvoir tre chasses, +tout cela porte assez croire que Tite-Live exagre les pernicieux +effets des dlices de Capoue. + +[Marge: Liv. lib. 23, n. 23.] La vritable cause de la chute des +affaires d'Annibal, c'est le dfaut de recrues et de secours de la part +de sa patrie. Aprs l'expos de Magon, le snat de Carthage avait jug +ncessaire, pour pousser les conqutes d'Italie, d'y envoyer d'Afrique +un renfort considrable de cavalerie numide, quarante lphants, mille +talents[300], qui font trois millions, et d'acheter en Espagne vingt +mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour en [Marge: _Ibid._ n. +32.] renforcer leurs armes d'Espagne et d'Italie; nanmoins Magon n'en +put obtenir que douze mille fantassins, avec deux mille cinq cents +chevaux; et mme, quand il fut prs de partir pour l'Italie avec cette +troupe, si fort au-dessous de celle qu'on lui avait promise, il fut +contre-mand pour passer en Espagne. Annibal, aprs de si grandes +promesses, ne reut donc ni infanterie, ni cavalerie, ni lphants, ni +argent, et il fut absolument abandonn ses ressources personnelles: +son arme se trouvait rduite vingt-six mille hommes de pied et neuf +mille chevaux. Comment, avec une arme si affaiblie, pouvoir occuper +dans un pays tranger tous les postes ncessaires, contenir les nouveaux +allis, maintenir les conqutes, en faire de nouvelles, et tenir la +campagne avec avantage contre deux armes des Romains qui se +renouvelaient tous les ans? Voil la vritable cause de la dcadence des +affaires d'Annibal et de la ruine de celles de Carthage. Si nous avions +l'endroit o Polybe avait parl sur cette matire, nous verrions sans +doute qu'il avait plus insist sur cette cause que sur les dlices de +Capoue. + +[Note 300: 5,500,000 francs.--L.] + +_Affaires d'Espagne et de Sardaigne._ + +[Marge: Liv. lib. 23, n. 26-30 et n. 32-40, 41. AN. M. 3790 ROM. 534.] +Les deux Scipions avaient toujours le commandement de l'Espagne, et y +faisaient d'assez grands progrs, lorsque Asdrubal, qui seul paraissait +capable de leur rsister, reut ordre de Carthage de passer en Italie au +secours de son frre. Avant que de quitter la province, il crivit au +snat pour lui faire connatre la ncessit qu'il y avait d'envoyer en +sa place un gnral qui pt tenir tte aux Romains. On y envoya Imilcon +avec une arme, et Asdrubal se mit en chemin avec la sienne pour aller +joindre son frre. La premire nouvelle de son dpart avait rang la +plus grande partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces deux +gnraux, anims par un si grand succs, se mirent en devoir de lui +fermer la sortie de la province. Ils considraient le danger auquel +seraient exposs les Romains, si, ayant dj bien de la peine rsister +au seul Annibal, les deux frres venaient leur tomber sur les bras +avec deux puissantes armes: ils le poursuivirent donc dans sa marche, +et l'obligrent, malgr lui, combattre. Asdrubal fut vaincu; et, loin +de pouvoir passer dans l'Italie, il ne se vit pas mme en tat de +demeurer en sret dans l'Espagne. + +Les Carthaginois ne russirent pas mieux dans la Sardaigne. Prtendant +profiter de quelques rvoltes qu'ils y avaient excites, il y perdirent +douze mille hommes dans une bataille contre les Romains, qui firent +encore un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels furent Asdrubal, +surnomm _Calvus_; Hannon et Magon[301], distingus par leur naissance +et par leurs emplois militaires. + +[Note 301: Ce n'tait pas le frre d'Annibal.] + +_Mauvais succs d'Annibal. Siges de Capoue et de Rome[302]._ + +[Note 302: Rollin passe sous silence plusieurs faits qu'il raconte +avec dtail dans une autre partie de son histoire ancienne, et dans +l'histoire Romaine (livre quinzime).--L.] + +[Marge: AN. M. 3791 ROM. 535. Liv. lib. 23, n. 41-46; lib. 25, n. 22; +lib. 26, n. 5-16.] Depuis le sjour d'Annibal Capoue, les affaires des +Carthaginois en Italie ne se soutinrent plus avec le mme clat. M. +Marcellus, d'abord comme prteur, ensuite comme consul, eut beaucoup de +part ce changement. Il harcelait Annibal en toute occasion, il lui +enlevait des quartiers, il lui faisait lever des siges; il le battit +mme en plusieurs rencontres, en sorte qu'il fut appel _l'pe de +Rome_, comme Fabius en avait t nomm _le bouclier_. + +[Marge: AN. M. 3793 ROM. 537.] Ce qui fut le plus sensible au gnral +carthaginois, fut de voir Capoue assige par les Romains. Pour ne point +perdre son crdit parmi ses allis, en ngligeant de soutenir ceux qui y +tenaient le premier rang, il vola au secours de cette ville, en fit +approcher ses troupes, [Marge: AN. M. 3794 ROM. 538.] attaqua les +Romains, leur donna plusieurs combats pour leur faire lever le sige. +Enfin, voyant que toutes ses tentatives taient inutiles, pour faire une +puissante diversion il marcha brusquement vers Rome. Il ne dsesprait +pas que, s'il pouvait, dans la premire surprise, s'emparer de quelque +quartier de la ville, le danger o serait la capitale n'obliget les +gnraux romains de lever le sige de Capoue pour accourir avec toutes +leurs troupes au secours de leur patrie: du moins il se flattait que, +si, pour continuer le sige, ils partageaient leurs forces, leur +affaiblissement pourrait faire natre aux assigs ou lui quelque +occasion de les battre. Rome fut tonne, mais non dconcerte. Sur ce +que l'un des snateurs proposa de rappeler toutes les armes au secours +de Rome, Fabius[303] remontra qu'il serait honteux de se laisser +effrayer et de changer de dessein aux moindres mouvements d'Annibal. On +se contenta de faire revenir, avec une partie de l'arme, l'un des deux +commandants qui taient au sige: ce fut Q. Fulvius, proconsul. Annibal, +aprs avoir fait quelques ravages, rangea son arme en bataille devant +la ville, et les consuls en firent autant. Chacun se disposait bien +faire son devoir dans un combat dont Rome devait tre le prix, +lorsqu'une tempte violente obligea les deux partis de se retirer. Ils +ne furent pas plutt rentrs dans leur camp, que le temps devint calme +et serein. La mme chose arriva plusieurs fois de suite; en sorte +qu'Annibal, croyant qu'il y avait dans cet vnement quelque chose de +surnaturel[304], dit, au rapport de Tite-Live, que tantt la fortune, et +tantt la volont lui manquait pour se rendre matre de Rome. + +[Note 303: Flagitiosum esse terreri ac circumagi ad omnes Annibalis +comminationes. (LIV. lib. 26, n. 8.)] + +[Note 304: Audita vox Annibalis fertur, Potiund sibi urbis Rom, +mod mentem non dari, mod fortunam. (LIV. lib. 26, n. 11.)] + +Mais ce qui le surprit trangement et l'effraya le plus, c'est qu'il +apprit que, pendant qu'il tait camp une des portes de Rome, les +Romains avaient fait sortir par une autre des recrues pour l'arme +d'Espagne, et que le champ dans lequel il s'tait camp avait t vendu +dans le mme temps, sans que cette circonstance et rien diminu de son +prix. Un mpris si marqu le piqua vivement: il fit mettre aussi +l'encan les boutiques d'orfvres qui taient autour de la place publique + Rome. Aprs cette bravade, il se retira, et pilla en passant le riche +temple de la desse Fronie. + +Capoue, ainsi abandonne elle-mme, ne tint pas long-temps. Aprs que +ceux de ses snateurs qui avaient eu le plus de part la rvolte, et +qui, par cette raison, n'attendaient aucun quartier de la part des +Romains, se furent donn eux-mmes la mort d'une manire tout--fait +tragique, la ville se rendit discrtion[305]. Le succs de ce sige, +qui fut dcisif par les suites heureuses qu'il eut, et qui rendit +pleinement aux Romains la supriorit sur les Carthaginois, montra en +mme temps combien la puissance romaine tait formidable quand elle +entreprenait de punir des allis infidles, et combien peu il fallait +compter sur Annibal pour la dfense de ceux qu'il avait reus sous sa +protection. + +[Note 305: Confessio expressa hosti, quanta vis in Romanis ad +expetendas poenas ab infidelibus sociis, et qum nihil in Annibale +auxilii ad receptos in fidem tuendos esset. (LIV. lib. 26, n. 16.)] + +_Dfaite et mort des deux Scipions en Espagne._ + +[Marge: Liv. lib 23, n. 32-39. AN. M. 3793 ROM. 537.] La face des +affaires tait bien change en Espagne. Les Carthaginois y avaient trois +armes: l'une tait commande par Asdrubal, fils de Giscon; l'autre par +Asdrubal, fils d'Amilcar; la troisime, sous la conduite de Magon, +s'tait jointe au premier Asdrubal. Les deux Scipions, Cnus et Publius, +crurent devoir diviser leurs troupes pour attaquer les ennemis +sparment; et c'est ce qui fut la cause de leur perte. Ils convinrent +que Cnus, avec un petit nombre de Romains et trente mille Celtibriens, +irait contre Asdrubal, fils d'Amilcar, pendant que Publius, avec le +reste des troupes, composes de Romains et d'allis d'Italie, marcherait +contre les deux autres gnraux. + +Publius fut accabl le premier. Aux deux chefs qu'il avait en tte +s'tait joint Masinissa, fier des victoires qu'il venait de remporter +contre Syphax, et il devait bientt tre suivi par Indibilis, prince +puissant en Espagne. On en vint aux mains. Les Romains, attaqus en mme +temps de tous cts, se dfendirent courageusement, tant qu'ils eurent +leur gnral leur tte: mais, lorsqu'il eut t tu, le peu qui avait +chapp au carnage prit la fuite. + +Les trois armes victorieuses partirent aussitt pour aller contre +Cnus, et pour terminer la guerre par sa dfaite. Il tait dj plus +qu' demi vaincu par la dsertion de ses allis, qui avaient tous +abandonn son parti[306], et qui laissrent aux chefs romains cette +importante instruction, de ne souffrir jamais que dans leur arme le +nombre de leurs propres troupes ft infrieur celui des troupes +trangres. Il eut quelque pressentiment de la mort et de la dfaite de +son frre en voyant les ennemis arriver en si grand nombre. Il ne lui +survcut pas long-temps, et fut tu dans le combat. Ces deux grands +hommes furent galement pleurs par leurs citoyens et par leurs allis, +et les Espagnes les regrettrent cause de leur justice et de leur +modration. + +[Note 306: Id quidem cavendum semper romanis ducibus erit, +exemplaque hc ver pro documentis habenda: ne it externis credant +auxiliis, ut non plus sui roboris suarumque propri virium in castris +habeant. (LIV. n. 33.)] + +La perte de ces vastes pays paraissait invitable pour les Romains; mais +la valeur d'un simple officier, nomm _L. Marcius_, chevalier romain, +les leur conserva. Bientt aprs on y envoya le jeune Scipion, qui +vengea bien la mort de son pre et de son oncle, et y rtablit +entirement les affaires des Romains. + +_Dfaite et mort d'Asdrubal._ + +[Marge: Polyb. l. 11, p. 622-625. Liv. lib. 27, n. 35-39-51. AN. M. 3798 +ROM. 542.] Un chec inopin acheva de ruiner en Italie toutes les +mesures et toutes les esprances d'Annibal. Les consuls de cette anne, +la onzime de la seconde guerre punique (car je passe beaucoup +d'vnements pour abrger), taient C. Claudius Nron et M. Livius. +Celui-ci avait pour dpartement la Gaule cisalpine, o il devait +s'opposer Asdrubal, qu'on disait tre prs de passer les Alpes: +l'autre commandait dans le pays des Brutiens et dans la Lucanie, +c'est--dire dans l'extrmit oppose de l'Italie, et l il tenait tte + Annibal. + +Le passage des Alpes ne cota presque point de peine Asdrubal, parce +qu'il trouva le chemin fray par son frre, et tous les peuples disposs + le recevoir. Quelque temps aprs il dpcha des courriers vers +Annibal: ils furent arrts. Nron apprit par les lettres dont ils +taient chargs qu'Asdrubal devait se joindre son frre dans l'Ombrie: +il jugea que, dans une conjoncture aussi importante qu'tait celle-l, +d'o dpendait le salut de l'tat, il tait permis de se mettre +au-dessus[307] des rgles ordinaires pour le service et le bien mme de +la rpublique; et il crut devoir faire un coup hardi et imprvu, capable +de jeter la terreur dans l'esprit des ennemis, en se htant d'aller +joindre son collgue pour attaquer brusquement Asdrubal avec leurs +forces runies. Ce dessein, bien examiner toutes les circonstances, ne +doit pas tre facilement tax d'imprudence: c'tait sauver l'tat que +d'empcher la jonction des deux frres. On ne hasardait pas beaucoup, en +supposant mme qu'Annibal dt tre inform de l'absence du consul. Sur +son arme de quarante-deux mille hommes, il n'en avait pris que sept +mille pour son dtachement, qui taient l vrit l'lite des troupes, +mais qui n'en faisaient qu'une trs-petite partie; le reste tait +demeur dans le camp bien fortifi et bien retranch: tait-il +craindre qu'Annibal attaqut et fort un bon camp dfendu par +trente-cinq mille hommes? + +[Note 307: Il tait dfendu un gnral de sortir de la province +qui lui tait assigne, et de passer dans celle d'un autre.] + +Nron partit sans avertir ses soldats de son dessein. Lorsqu'il eut fait +assez de chemin pour le leur dcouvrir sans danger, il leur dit qu'il +les menait une victoire certaine: que dans la guerre tout dpendait de +la renomme: que le bruit seul de leur arrive dconcerterait les +Carthaginois: qu'au reste ils auraient tout l'honneur de cette action. + +Ils marchrent avec une diligence extraordinaire. La jonction se fit de +nuit et sans multiplier les camps, pour mieux tromper l'ennemi. Les +troupes nouvellement arrives se joignirent celles de Livius. L'arme +du prteur Porcius tait campe tout prs de celle du consul. Ds le +matin du lendemain on tint conseil. Livius tait d'avis de donner +quelques jours de repos aux troupes; Nron le pria de ne point rendre +tmraire par le dlai une entreprise que la promptitude seule pouvait +faire russir, et de profiter de l'erreur de leurs ennemis, tant absents +que prsents: on donna donc le signal pour la bataille. Asdrubal, +s'tant avanc aux premiers rangs, reconnut plusieurs marques qu'il +tait arriv de nouvelles troupes, et il ne douta point que ce ne +fussent celles de l'autre consul: d'o il conjectura qu'il fallait que +son frre et reu quelque perte considrable, et craignit fort d'tre +venu trop tard son secours. + +Aprs ces rflexions il fit sonner la retraite. Son arme se mit en +marche avec assez de dsordre. La nuit survint; et, ses guides l'ayant +abandonn, il ne sut quelle route tenir. Il suivait au hasard les bords +du fleuve Mtaure, et il se mettait en devoir de le passer, lorsqu'il +fut joint par les trois armes ennemies: il jugea, dans cette extrmit, +qu'il lui tait impossible d'viter le combat, et il fit tout ce qu'on +pouvait attendre de la prsence d'esprit et du courage d'un grand +capitaine. Il prit tout d'un coup un poste avantageux, et rangea ses +troupes dans un terrain troit, qui lui donnait lieu de placer sa +gauche, compose des troupes les plus faibles, de manire qu'elle ne +pouvait tre ni attaque de front, ni prise en flanc, et de donner son +corps de bataille et sa droite plus de profondeur que de front. Aprs +cette disposition faite la hte, il se mit au centre, et marcha le +premier pour attaquer la gauche des ennemis, bien convaincu qu'il +s'agissait de tout, et qu'il fallait ou vaincre, ou mourir. L'action +dura long-temps, et on combattit de part et d'autre avec beaucoup +d'opinitret. Asdrubal sur-tout mit dans cette journe le comble la +gloire qu'il s'tait dj acquise par un grand nombre de belles actions. +Il mena ses soldats pouvants et tremblants au combat, contre un ennemi +qui les surpassait en nombre et en confiance; il les anima par ses +paroles, il les soutint par son exemple, il employa les prires et les +menaces pour ramener les fuyards, jusqu' ce qu'enfin, voyant que la +victoire se dclarait pour les Romains, et ne pouvant survivre tant de +milliers d'hommes qui avaient quitt leur patrie pour le suivre, il se +jeta au milieu d'une cohorte romaine, o il prit en digne fils +d'Amilcar, et en digne frre d'Annibal. + +Ce combat fut pour les Carthaginois le plus sanglant de toute cette +guerre; et, soit par la mort du chef, soit par le carnage qui fut fait +des troupes carthaginoises, il servit comme de reprsailles pour la +journe de Cannes. Il fut tu du ct des Carthaginois cinquante-cinq +mille hommes[308], et il y en eut six mille de pris. Les Romains +perdirent huit mille hommes. Ils taient si las de tuer, que, quelqu'un +tant venu avertir Livius qu'il tait ais de tailler en pices un gros +d'ennemis qui s'enfuyait Il est bon, dit-il, qu'il en reste +quelques-uns pour porter aux Carthaginois la nouvelle de leur dfaite. + +[Note 308: La perte, selon Polybe, fut beaucoup moindre, et ne monta +qu' dix mille hommes. + += Il ajoute que la perte des Romains fut de 2000 hommes (XI, c. 3, +3).--L.] + +Nron se mit en marche ds la nuit mme qui suivit le combat. Par-tout +o il passait, les cris de joie et les applaudissements prirent la place +de l'inquitude et de la frayeur qu'il y avait laisses en venant. Il +arriva son camp le sixime jour. La tte d'Asdrubal jete dans le camp +des Carthaginois apprit leur chef le funeste sort de son frre. +Annibal reconnut ce cruel coup la fortune de Carthage. C'en est fait, +dit-il[309], je ne lui enverrai plus de superbes courriers. En perdant +Asdrubal, je perds toute mon esprance et tout mon bonheur. Il se +retira ensuite dans l'extrmit du pays des Brutiens, o il ramassa +toutes ses troupes, qui eurent beaucoup de peine y subsister, parce +qu'il ne ne recevait aucun convoi de Carthage. + +[Note 309: Horace le fait parler ainsi dans la belle ode o il +dcrit cette dfaite: + + Carthagini jam non ego nuncios + Mittam superbos. Occidit, occidit + Spes omnis et fortuna nostri + Nominis, Asdrubale interempto. + + (HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.]] + +_Scipion se rend matre de toute l'Espagne. Il est nomm consul, et +passe en Afrique. Annibal y est rappel._ + +[Marge: Polyb. l. 11, p. 650; et l. 14, p. 677-687; et l. 15, p. +689-694. Liv. lib. 28, n. 1-4, 16, 38, 40-46; l. 29, n. 24-36; l. 30, n. +20-28. AN. M. 3799 ROM. 543.] Le sort des armes ne fut pas plus heureux +pour les Carthaginois en Espagne. La sage vivacit du jeune Scipion y +avait rtabli entirement les affaires des Romains, comme la courageuse +lenteur de Fabius l'avait fait auparavant en Italie. Les trois chefs des +Carthaginois, qui y commandaient de nombreuses armes, savoir Asdrubal, +fils de Giscon, Hannon et Magon, ayant t dfaits en plusieurs +rencontres par les troupes romaines, Scipion enfin se rendit matre de +l'Espagne, et la soumit tout entire aux Romains. Ce fut pour-lors que +Masinissa, prince trs-puissant en Afrique, se rangea de leur ct: +Syphax, au contraire, embrassa le parti des Carthaginois. + +[Marge: AN. M. 3800 ROM. 544.] Scipion, tant retourn Rome, y fut +nomm consul; il avait pour-lors trente ans. On lui donna pour collgue +P. Licinius Crassus. Le dpartement du premier fut la Sicile, avec +permission de passer en Afrique, s'il le jugeait propos: il partit le +plus promptement qu'il put pour sa province. L'autre devait commander +dans le pays o Annibal s'tait retir. + +La prise de Carthagne, o Scipion avait fait paratre toute la +prudence, tout le courage, toute l'habilet qu'on peut attendre des plus +grands capitaines, et la conqute de l'Espagne entire, taient plus que +suffisantes pour immortaliser son nom: mais il ne les avait regardes +que comme des degrs et des prparatifs qui devaient le conduire une +plus grande entreprise; c'tait la conqute de l'Afrique. Il y passa en +effet, et y tablit le thtre de la guerre. + +Le ravage des terres, le sige d'Utique, une des plus fortes places de +l'Afrique, la dfaite entire des deux armes de Syphax et d'Asdrubal, +dont Scipion brla le camp, et ensuite la prise de Syphax mme, qui +tait la plus puissante ressource des Carthaginois, tout cela les +obligea songer enfin la paix. Ils dputrent pour cet effet trente +des principaux snateurs, choisis dans cette compagnie qui tait si +puissante Carthage, et qu'on nommait le _conseil des cent_. Ds qu'ils +furent admis dans la tente du gnral romain, ils se prosternrent tous +par terre (c'tait la coutume du pays), lui parlrent avec beaucoup de +soumission, rejetant la cause de tous leurs malheurs sur Annibal, et +promirent de la part du snat une aveugle obissance tout ce +qu'ordonnerait le peuple romain. Scipion leur rpondit que, quoiqu'il +ft venu dans l'Afrique pour vaincre et non pour faire la paix, il la +leur accorderait cependant, condition qu'ils rendraient aux Romains +leurs prisonniers et leurs transfuges; qu'ils feraient sortir leurs +armes de l'Italie et des Gaules; qu'ils n'entreraient plus en Espagne; +qu'ils se retireraient de toutes les les qui sont entre l'Italie et +l'Afrique; qu'ils livreraient aux vainqueurs tous leurs vaisseaux, +except vingt; qu'ils donneraient cinq cent mille boisseaux[310] de +froment, et trois cent mille boisseaux d'orge; et qu'ils paieraient la +somme de cinq mille talents[311], c'est--dire quinze millions. Que, si +ces conditions les accommodaient, ils pourraient envoyer des +ambassadeurs au snat. Ils feignirent d'y donner les mains; mais en +effet ils ne cherchaient qu' gagner du temps jusqu'au retour d'Annibal. +On accorda une trve aux Carthaginois, qui firent partir sur-le-champ +leurs dputs pour Rome, et qui envoyrent en mme temps vers Annibal +pour lui ordonner de revenir en Afrique. + +[Note 310: Boisseaux romains, c. . d. _modius_. Le modius vaut le +quinzime de notre setier (v. mes _Considrations sur les Monnaies_, p. +118): il s'agit donc ici de 33,333 setiers (52,000 hectolitres) de +froment; et de 20,000 setiers (31,200 hectolitres) d'orge.--L.] + +[Note 311: Environ 27,500,000 francs: selon d'autres, dit Tite-Live, +on leur imposa 5,000 livres d'argent, et non 5,000 talents. La somme est +bien diffrente car la livre romaine tait la 80e partie du talent: il +ne s'agirait donc que de 331,250 francs. Cette somme parat trop +faible.--L.] + +[Marge: AN. M. 3802 ROM. 546.] Il tait pour lors retir dans les +extrmits de l'Italie, comme nous l'avons dj dit. C'est l que lui +furent ports les ordres de Carthage, qu'il ne put entendre sans pousser +des soupirs, et sans presque verser des larmes, frmissant de colre de +se voir ainsi forc d'abandonner sa proie. Jamais exil ne tmoigna plus +de regret en quittant son pays natal, qu'Annibal en sortant d'une terre +ennemie. Il tourna souvent les yeux vers les ctes de l'Italie, accusant +les dieux et les hommes de son malheur, en prononant contre lui-mme, +dit Tite-Live[312], mille excrations de ce qu'au sortir de la bataille +de Cannes, il n'avait pas conduit Rome ses soldats encore tout fumants +du sang des Romains. + +[Note 312: Tite-Live suppose toujours que ce dlai tait une faute +essentielle pour Annibal, dont lui-mme se repentit dans la suite.] + +A Rome, le snat, fort mcontent des mauvaises excuses qu'employaient +les dputs de Carthage pour justifier leur rpublique, et de l'offre +absurde qu'ils faisaient en son nom de s'en tenir au trait de Lutatius, +crut devoir renvoyer la dcision du tout Scipion, qui, tant sur les +lieux, pouvait mieux juger de ce que demandait le bien de l'tat. + +Vers ce mme temps, le prteur Octavius, passant de Sicile en Afrique +avec deux cents vaisseaux de charge, fut attaqu prs de Carthage par +une furieuse tempte qui dissipa toute sa flotte. Le peuple de la ville, +ne pouvant se rsoudre laisser chapper de ses mains une si riche +proie, demande grands cris qu'on fasse sortir la flotte carthaginoise +pour s'en emparer. Le snat, aprs une faible rsistance, y consent. +Asdrubal, tant sorti du port, se saisit de la plupart des vaisseaux +romains, et les amena Carthage, malgr la trve qui subsistait encore. + +Scipion envoya des dputs au snat de Carthage pour en faire ses +plaintes: on y eut peu d'gard. L'approche d'Annibal leur avait rendu le +courage, et leur avait fait concevoir de grandes esprances; il s'en +fallut peu mme que le peuple ne maltraitt les dputs. Ils demandrent +une escorte pour s'en retourner en sret; elle leur fut accorde, et +deux vaisseaux de la rpublique les accompagnrent. Mais les magistrats, +qui ne voulaient point de paix, et qui taient dtermins recommencer +la guerre, firent dire sous main Asdrubal, qui tait avec sa flotte +prs d'Utique, de faire attaquer la galre romaine lorsqu'elle serait +arrive au fleuve Bagrada, tout prs du camp des Romains, o l'escorte +avait ordre de les laisser. Il le fit, et dtacha contre les +ambassadeurs deux galres. Ils se sauvrent pourtant, non sans peine ni +sans danger. + +Ce fut un nouveau sujet de guerre entre les deux peuples, plus anims, +ou plutt plus acharns que jamais l'un contre l'autre: les Romains, par +le dsir de venger une si noire perfidie; les Carthaginois, par la +persuasion o ils taient qu'il n'y avait plus de paix attendre pour +eux. + +Dans ce temps-l mme, Llius et Fulvius, chargs des pleins pouvoirs +que le snat et le peuple romain envoyaient Scipion, arrivent au camp, +et avec eux les dputs carthaginois. Carthage ayant non-seulement rompu +la trve, mais viol le droit des gens dans la personne des ambassadeurs +romains, il tait naturel d'user de reprsailles contre les dputs +carthaginois. Mais Scipion[313], considrant plus ce que demandait la +gnrosit romaine que ce que mritait la perfidie carthaginoise, pour +ne point s'loigner des principes de sa nation ni de son propre +caractre, renvoya les dputs sans leur faire aucun mal. Une modration +si tonnante dans de telles conjonctures effraya et fit rougir Carthage +mme, et donna Annibal une nouvelle estime pour un chef qui n'opposait + la mauvaise foi de ses ennemis qu'une droiture et une noblesse d'ame +encore plus dignes d'admiration que toutes ses vertus guerrires. + +[Note 313: [Grec: Eskopeito par' aut syllogizomenos, ouch out ti +deon pathein Karchdonious, s ti deon n praxai Rmaious.] (POLYB. lib. +15, p. 693.) + +Dixit Scipio se nihil nec institutis populi romani nec suis moribus +indignum in iis facturum. (LIV. lib. 30, n. 25.)] + +Cependant Annibal, press par ses citoyens, avanait dans le pays. Il +arriva Zama, qui est cinq journes de Carthage, et il y fit camper +ses troupes: il envoya de l des espions pour observer la contenance des +Romains. Scipion, les ayant surpris, loin de les punir, les fit promener +par tout son camp; et, aprs leur en avoir fait remarquer soigneusement +toute la disposition, il les renvoya Annibal. Celui-ci sentait bien +d'o partait une si noble assurance; aprs tout ce qui lui tait arriv, +il ne comptait plus sur le retour de sa fortune. Pendant que tout, le +monde l'exhortait donner la bataille, il tait le seul qui songet +la paix; il esprait la faire des conditions plus raisonnables, se +trouvant la tte d'une arme, et le sort des armes pouvant encore +paratre incertain. Il envoya donc demander une entrevue Scipion: on +convint du temps et du lieu. + +_Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique, suivie du combat._ + +[Marge: Polyb. l. 15, p. 694-703. Liv. lib. 30, p. 29-35. AN. M. 3803 +ROM. 547.] Ces deux capitaines, non-seulement les plus illustres de leur +temps, mais dignes d'tre mis en parallle avec ce qu'il y avait jamais +eu de plus grands princes et de plus fameux gnraux, s'tant rendus au +lieu marqu, demeurrent quelque temps en silence, comme tonns la +vue l'un de l'autre, et comme saisis d'une mutuelle admiration. Enfin +Annibal prit le premier la parole, et, aprs avoir lou Scipion d'une +manire fine et dlicate, il lui fit une vive peinture des dsordres de +la guerre, et des maux qu'elle avait causs tant aux victorieux qu'aux +vaincus: il l'exhorta ne pas se laisser blouir par l'clat de ses +victoires. Il lui reprsenta que, quelque heureux qu'il et t +jusque-l, il devait apprhender l'inconstance de la fortune; que, sans +en chercher bien loin des exemples, il en tait lui-mme, qui lui +parlait, une preuve clatante; que Scipion tait alors ce qu'Annibal +avait t Trasimne et Cannes; qu'il profitt de l'occasion mieux +qu'il n'avait fait lui-mme, en faisant la paix dans un temps o il +tait matre des conditions. Il finit en dclarant que les Carthaginois +voulaient bien cder aux Romains la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, et +toutes les les qui sont entre l'Afrique et l'Italie; qu'il fallait bien +se rsoudre, puisque les dieux en ordonnaient ainsi, se renfermer dans +les bords de l'Afrique, tandis qu'ils verraient les Romains faire +respecter leurs lois jusque dans les rgions les plus loignes. + +Scipion rpondit en moins de paroles, mais avec non moins de dignit. Il +reprocha aux Carthaginois la perfidie avec laquelle ils venaient de +piller quelques galres romaines avant que la trve ft expire: il +rejeta sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux qu'avaient +entrans les deux guerres. Aprs avoir remerci Annibal des conseils +qu'il lui donnait sur l'incertitude des vnements humains, il finit en +l'avertissant de se prparer au combat, s'il n'aimait mieux accepter les +conditions qu'il avait dj proposes, auxquelles nanmoins on en +ajouterait encore quelques-unes pour punir les Carthaginois d'avoir +rompu la trve. + +Annibal ne put se rsoudre accepter ces conditions, et on se spara +dans le dessein de dcider du sort de Carthage par une action gnrale. +Chacun des gnraux exhorta donc ses troupes combattre vaillamment. +Annibal faisait le dnombrement des victoires qu'il avait remportes sur +les Romains, des chefs qu'il avait tus, des armes qu'il avait tailles +en pices. Scipion reprsentait aux siens la conqute des Espagnes, les +succs qu'il avait eus en Afrique, et l'aveu que les ennemis faisaient +de leur faiblesse en venant demander la paix;[314] et il disait tout +cela d'un air et d'un ton de vainqueur. Jamais motifs ne furent plus +puissants pour porter des troupes bien combattre. Ce jour allait +mettre le comble la gloire de l'un ou de l'autre des chefs, et dcider +qui de Rome ou de Carthage donnerait la loi aux nations. + +[Note 314: Celsus hc corpore, vultuque ita lto, ut vicisse jam +crederes, dicebat. (LIV. lib. 30, n. 32.)] + +Je n'entreprends point de dcrire l'ordre de la bataille ni la valeur +des deux armes. Il est ais d'imaginer que deux capitaines si +expriments n'oublirent rien de ce qui pouvait contribuer la +victoire. Les Carthaginois, aprs un combat fort opinitre, furent enfin +obligs de prendre la fuite, laissant vingt mille des leurs sur le champ +de bataille; et les Romains firent un pareil nombre de prisonniers. +Annibal se sauva pendant le tumulte; et, tant entr dans Carthage, il +avoua qu'il tait vaincu sans ressource, et que la ville n'avait plus +d'autre parti prendre que de demander la paix, quelques conditions +que ce ft. Scipion lui donna de grands loges, principalement sur son +habilet prendre les avantages, disposer son arme, donner ses +ordres dans le combat; et il assura qu'Annibal s'tait surpass lui-mme +dans cette journe, quoique le succs n'et pas rpondu son courage ni + sa prudence. + +Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la consternation des +ennemis. Il ordonna un de ses lieutenants de mener son arme de terre + Carthage, pendant que lui-mme allait y conduire la flotte. + +Il n'en tait pas loign, lorsqu'il rencontra un vaisseau couvert de +banderoles et de branches d'olivier, qui portait dix ambassadeurs, +choisis d'entre les plus considrables de la ville, et chargs d'aller +implorer sa clmence. Il les renvoya sans rponse, avec ordre de le +venir trouver Tunis, o il devait s'arrter. Les dputs de Carthage +vinrent au nombre de trente trouver Scipion au lieu marqu, et lui +demandrent la paix en des termes trs-soumis. Il assembla son conseil: +la plupart taient assez d'avis qu'il prt et rast Carthage, et qu'il +en traitt les habitants avec la dernire svrit; mais la vue du temps +que durerait le sige d'une ville si bien fortifie, et la crainte +qu'avait Scipion qu'on ne lui envoyt un successeur pendant qu'il serait +occup ce sige, le firent pencher vers la douceur. + +_Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la seconde +guerre punique._ + +[Marge: Polyb. l. 15, p. 704-707. Liv. lib. 30, n. 36-44.] Les +conditions de paix qu'il leur dicta furent, que les Carthaginois +vivraient libres en conservant leurs lois, aussi-bien que les villes et +les terres qu'ils possdaient en Afrique avant cette guerre; qu'ils +rendraient aux Romains tous les transfuges, les esclaves et les +prisonniers qu'ils avaient eux; qu'ils leur livreraient tous leurs +vaisseaux, l'exception de dix trois rangs de rames; qu'ils +livreraient aussi tous les lphants qu'ils avaient alors, et qu'ils +n'en dresseraient plus dornavant pour la guerre; que toute guerre hors +de l'Afrique leur serait absolument interdite, et que, dans l'Afrique +mme, ils ne pourraient la faire sans la permission du peuple romain; +qu'ils restitueraient Masinissa tout ce qu'ils avaient pris sur lui ou +sur ses anctres; qu'ils fourniraient des vivres et paieraient la solde +aux troupes auxiliaires des Romains, jusqu' ce que leurs dputs +fussent de retour de Rome; qu'ils paieraient aux Romains dix mille +talents euboques[315] d'argent, en cinquante paiements d'anne en +anne; qu'ils donneraient cent tages[316] au choix de Scipion. Pour +leur donner le temps d'envoyer Rome, il convint de leur accorder une +trve, condition qu'ils rendraient les vaisseaux qu'ils avaient pris +l'occasion de la premire, sans quoi ils ne devaient esprer ni trve ni +paix. + +[Note 315: Dix mille talents attiques feraient trente millions. Dix +mille talents euboques font un peu plus de vingt-huit millions +trente-trois mille livres; parce que, selon Bude, le talent euboque ne +vaut que cinquante-six mines, et quelque chose de plus; au lieu que le +talent attique vaut soixante mines. + += 10,000 talents euboques valent 55,000,000 francs. Le cinquantime, +que les Carthaginois s'engageaient payer annuellement, est de +1,100,000 francs.--L.] + +[Note 316: Ils ne devaient pas avoir moins de 14 ans, ni plus de 30: +on trouve une circonstance analogue dans le trait des Romains avec les +toliens. (POLYB. XXII, 15, 10.)--L.] + +Quand les dputs furent de retour Carthage, ils exposrent au snat +les conditions que Scipion leur avait dictes. Alors Giscon, qui les +trouvait insupportables, se leva, et fit un discours pour dtourner ses +citoyens d'une paix si honteuse. Annibal, indign qu'on coutt +tranquillement un tel harangueur, prit Giscon par le bras, et le jeta en +bas de son sige. Une dmarche si violente, et bien loigne du got +d'une ville libre comme tait Carthage, excita un murmure universel. +Annibal en fut troubl, et sur-le-champ s'excusa. Sorti de cette ville + l'ge de neuf ans, leur dit-il, et n'y tant revenu qu'aprs +trente-six ans d'absence, j'ai eu tout le temps de m'instruire dans +l'art militaire, et je me flatte d'y avoir assez bien russi. Pour vos +lois et vos coutumes, on ne doit pas tre surpris que je les ignore; et +c'est de vous que je veux les apprendre. Il s'tendit ensuite sur la +ncessit indispensable o ils taient de faire la paix. Il ajouta qu'on +devait remercier les dieux de ce que les Romains voulaient bien +l'accorder, mme ces conditions; et il leur montra de quelle +importance il tait de se runir dans le snat, et de ne point donner +lieu, par le partage des sentiments, porter devant le peuple une +affaire de cette nature. Tout le monde revint son avis, et la paix fut +accepte. Le snat satisfit Scipion sur les vaisseaux qu'il avait +redemands; et, aprs avoir obtenu de lui une trve de trois mois, il +fit partir des ambassadeurs pour Rome. + +Quand ils y furent arrivs, le snat leur donna audience; ils taient +tous recommandables par leur ge et leur dignit. Asdrubal, surnomm +_Hoedus_, toujours ennemi d'Annibal et de sa faction, parla le premier; +et, aprs avoir excus autant qu'il put le peuple de Carthage, en +rejetant la rupture du trait sur l'ambition de quelques particuliers, +il ajouta, que si les Carthaginois eussent voulu suivre ses conseils et +ceux d'Hannon, ils auraient donn aux Romains la paix qu'ils taient +obligs de leur demander. Mais, ajouta-t-il, il est bien rare que la +prosprit et la modration se rencontrent ensemble, et qu'il soit donn +aux hommes d'tre en mme temps heureux et sages. Le peuple romain est +invincible, parce qu'il ne se laisse point aveugler par la bonne +fortune; et il faudrait s'tonner s'il agissait autrement: car la +prosprit ne transporte de joie et n'blouit que ceux pour qui elle est +nouvelle; au lieu que les Romains sont si accoutums vaincre, qu'ils +ne sont presque plus sensibles au plaisir que cause la victoire, et +qu'on peut dire, leur honneur, qu'ils ont en un sens plus augment +leur empire en traitant les vaincus avec bont qu'en remportant des +victoires[317]. Les autres dputs parlrent d'un ton plus plaintif, en +reprsentant le triste tat o Carthage allait tre rduite, aprs +s'tre vue au comble de la grandeur et de la puissance. + +[Note 317: Rar simul hominibus bonam fortunam bonamque mentem +dari. Populum romanum eo invictum esse, qud in secundis rebus sapere et +consulere menunerit. Et hercul mirandum fuisse, si aliter facerent. Ex +insolenti, quibus nova bona fortuna sit, impotentes ltili insanire: +populo romano usitata ac prop obsoleta ex victoria gaudia esse; ac plus +pen parcendo victis, qum vincendo, imperium auxisse. (LIV. lib. 30, +n. 42.)] + +Le snat et le peuple, qui taient galement ports la paix, donnrent +un plein pouvoir Scipion pour en traiter, le laissrent matre des +conditions, et lui permirent de ramener son arme aprs la conclusion du +trait. + +Les ambassadeurs demandrent la permission d'entrer dans la ville, et de +racheter quelques-uns de leurs prisonniers. Il s'en trouva environ deux +cents qu'ils souhaitaient recouvrer: le snat les envoya Scipion pour +les rendre sans ranon, en cas que la paix se conclt. Les Carthaginois, +aprs le retour de leurs ambassadeurs, firent la paix avec Scipion aux +conditions qu'il leur avait imposes. Ils lui remirent plus de cinq +cents vaisseaux, qu'il fit brler la vue de Carthage: spectacle bien +triste pour les habitants de cette malheureuse ville! Il fit trancher la +tte aux allis du nom latin, et pendre[318] les citoyens romains, qui +lui furent rendus comme transfuges. + +[Note 318: _Mettre en croix._--L.] + +Quand on procda au premier paiement de la taxe impose par le trait, +comme les fonds de l'tat taient puiss par les dpenses d'une si +longue guerre, la difficult de ramasser cette somme causa une grande +tristesse dans le snat, et plusieurs ne purent retenir leurs larmes: on +dit qu'Annibal alors se mit rire. Asdrubal Hoedus lui faisant de vifs +reproches de ce qu'il insultait ainsi l'affliction publique, dont il +tait la cause: Si l'on pouvait, dit-il, pntrer dans le fond de mon +coeur et en dmler les dispositions comme on voit ce qui se passe sur +mon visage, on reconnatrait bientt que ce ris qu'on me reproche n'est +pas un ris de joie, mais l'effet du trouble et du transport que me +causent les maux publics; et ce ris, aprs tout, est-il plus hors de +saison que ces larmes que je vous vois rpandre? C'tait lorsqu'on nous +a t nos armes, qu'on a brl nos vaisseaux, qu'on nous a interdit +toute guerre contre les trangers; c'tait alors qu'il fallait pleurer, +car voil le coup et la plaie mortelle qui nous a abattus: mais nous ne +sentons les maux publics qu'autant qu'ils nous intressent +personnellement; et ce qu'ils ont pour nous de plus affligeant et de +plus douloureux, est la perte de notre argent. C'est pourquoi, lorsqu'on +enlevait Carthage vaincue ses dpouilles, lorsqu'on la laissait sans +armes et sans dfense au milieu de tant de peuples d'Afrique puissants +et arms, personne de vous n'a pouss un soupir; et maintenant, parce +qu'il faut contribuer par tte la taxe publique, vous vous dsolez +comme si tout tait perdu. Ah! que j'ai lieu de craindre que ce qui vous +arrache aujourd'hui tant de larmes ne vous paraisse bientt le moindre +de vos malheurs! + +Scipion, aprs que tout fut termin, s'embarqua pour repasser en Italie. +Il arriva Rome travers une multitude infinie de peuples que la +curiosit attirait sur son passage. On lui dcerna le triomphe le plus +magnifique [Marge: AN. M. 3804 CARTH. 646. ROM. 548. AV. J.-C. 200.] +qu'on et encore vu, et on lui donna le surnom d'_Africain_, honneur +inou jusque-l, personne avant lui n'ayant pris le nom d'une nation +vaincue. Ainsi fut termine la seconde guerre punique, aprs avoir dur +dix-sept ans. + +_Courte rflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de la seconde +guerre punique._ + +[Marge: Lib. 6, p. 493, 494.] Je finirai ce qui regarde la seconde +guerre punique par une rflexion de Polybe, qui peut beaucoup servir +faire connatre la diffrence des deux rpubliques dont nous parlons. Au +commencement de la seconde guerre punique, et du temps d'Annibal, on +peut dire en quelque sorte que Carthage tait sur le retour: sa +jeunesse, sa fleur, sa vigueur, taient dj fltries: elle avait +commenc dchoir de sa premire lvation; et elle penchait vers sa +ruine; au lieu que Rome alors tait, [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.] +pour ainsi dire, dans la force et la vigueur de l'ge, et s'avanait +grands pas vers la conqute de l'univers. La raison que Polybe rend de +la dcadence de l'une et de l'accroissement de l'autre est tire de la +diffrente manire dont taient gouvernes ces deux rpubliques dans le +temps dont nous parlons. Chez les Carthaginois, le peuple s'tait empar +de la principale autorit dans les affaires publiques; on n'coutait +plus les avis des vieillards et des magistrats; tout se conduisait par +cabales et par intrigues. Sans parler de ce que la faction contraire +Annibal fit contre lui pendant tout le temps de son commandement, le +seul fait des vaisseaux romains pills pendant un temps de trve, +perfidie laquelle le peuple fora le snat de prendre part et de +prter son nom, est une preuve bien claire de ce que dit ici Polybe. Au +contraire, Rome c'tait le temps o le snat, c'est--dire cette +compagnie compose d'hommes si sages, avait plus de crdit que jamais, +et o les anciens taient couts et respects comme des oracles. On +sait combien le peuple romain tait jaloux de son autorit, sur-tout +dans ce qui regarde l'lection [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.] des +magistrats. Une centurie, compose des jeunes, qui il tait chu par +le sort de donner la premire son suffrage, qui entranait ordinairement +celui de toutes les autres, avait nomm deux consuls: sur la simple +remontrance de Fabius[319], qui reprsenta au peuple que, dans un temps +de tempte et d'orage comme tait celui o l'on se trouvait pour lors, +on ne pouvait choisir de trop habiles pilotes pour conduire le vaisseau +de la rpublique, la centurie retourna aux suffrages, et nomma d'autres +consuls. De cette diffrence de gouvernement, Polybe conclut qu'il tait +ncessaire qu'un peuple conduit par la prudence des anciens l'emportt +sur un tat gouvern par les avis tmraires de la multitude. Rome en +effet, guide par les sages conseils du snat, eut enfin le dessus dans +le gros de la guerre, quoi qu'en dtail elle et eu du dsavantage dans +plusieurs combats; et elle tablit sa puissance et sa grandeur sur les +ruines de sa rivale. + +[Note 319: Quilibet nautarum rectorumque tranquillo mari gubernare +potest: ubi sva orta tempestas est, ac turbato mari rapitur vento +navis, tum viro et gubernatore opus est. Non tranquillo navigamus, sed +jam aliquot procellis submersi pen sumus. Itaque quis ad gubernacula +sedeat, summ cur providendum ac prcavendum nobis est.] + +_Intervalle entre la seconde et la troisime guerre punique._ + +Cet intervalle, quoique assez considrable pour la dure, puisqu'il est +de plus de cinquante ans, l'est fort peu par rapport aux vnements qui +regardent Carthage. On peut les rduire deux chefs, dont l'un concerne +la personne d'Annibal, l'autre regarde quelques diffrents particuliers +entre les Carthaginois et Masinissa, roi des Numides. Nous les +traiterons sparment, mais sans leur donner beaucoup d'tendue. + + I. _Suite de l'histoire d'Annibal._ + +Lorsque la seconde guerre punique fut termine par le trait de paix +conclu avec Scipion, Annibal avait quarante-cinq ans, comme il le dit +lui-mme en plein snat. Ce qui nous reste dire de ce grand homme +comprend un espace de vingt-cinq ans. + +_Annibal entreprend et vient bout de rformer Carthage la justice et +les finances._ + +Depuis la conclusion de la paix, Annibal fut fort considr Carthage, +du moins dans le commencement, et il y exera les premiers emplois de la +rpublique avec honneur et avec clat. Il fut charg du commandement +[Marge: Corn. Nep. in Annib. c. 7.] des troupes dans quelques guerres +que les Carthaginois eurent soutenir en Afrique; mais les Romains, +qui le nom seul d'Annibal faisait ombrage, ne pouvant voir +tranquillement qu'on lui laisst encore les armes la main, en firent +des plaintes, et il fut rappel Carthage. + +A son retour, on le nomma prteur. Il parat que cette charge tait +trs-considrable, et donnait beaucoup d'autorit. Carthage va donc tre +pour lui un nouveau thtre, o il fera paratre des vertus et des +qualits d'un genre tout diffrent de celles qui nous l'ont fait admirer +jusqu'ici et qui achveront de nous donner de ce grand homme une juste +et parfaite ide. + +Tout occup du dsir de rtablir les affaires de sa patrie dsole, il +comprit que les deux plus puissants moyens pour faire fleurir un tat, +sont une grande exactitude rendre la justice tous les sujets, et une +grande fidlit dans le maniement des finances: l'une, en maintenant +l'galit entre les citoyens, et en les faisant jouir d'une libert +tranquille sous la protection des lois qui mettent en sret leurs +biens, leur honneur et leur vie, lie plus troitement les particuliers +entre eux, et les attache plus fortement l'tat, qui ils doivent la +conservation de ce qu'ils ont de plus cher et de plus prcieux; l'autre, +en mnageant avec fidlit les fonds publics, fournit ponctuellement +toutes les dpenses de l'tat, tient en rserve des ressources toujours +prtes pour ses besoins imprvus, et pargne aux peuples l'imposition de +nouvelles charges, que la dissipation rend ncessaires, et qui +contribuent le plus indisposer les esprits contre le gouvernement. + +Annibal vit avec douleur le dsordre qui rgnait galement dans +l'administration de la justice et dans le maniement des finances. Quand +on l'eut nomm prteur, comme son amour pour l'ordre lui faisait +regarder avec peine tout ce qui s'en cartait, et le portait tout +tenter pour le rtablir, il eut le courage d'entreprendre la rforme de +ce double abus, qui en entranait une infinit d'autres; sans craindre +l'animosit de l'ancienne faction qui lui tait oppose, ni les +nouvelles inimitis que son zle pour la rpublique ne manquerait pas de +lui attirer. + +[Marge: Liv. lib. 33, n. 46] L'ordre des juges exerait impunment les +concussions les plus criantes. C'taient autant de petits tyrans, qui +disposaient leur gr des biens et de la vie des citoyens, sans qu'il +ft possible de se mettre l'abri de leurs violences, parce que leurs +charges taient vie, et qu'ils se soutenaient mutuellement. Annibal, +en qualit de prteur, manda chez lui un officier de cette compagnie, +qui abusait apparemment de son pouvoir: Tite-Live dit qu'il tait +questeur. Cet officier, qui tait de la faction oppose Annibal, et +qui avait dj tout l'orgueil et toute la fiert des juges, dans l'ordre +desquels il devait passer en sortant de la questure, refusa insolemment +d'obir. Annibal n'tait pas d'un caractre souffrir tranquillement +une telle injure. Il le fit saisir par un licteur, et le traduisit +devant le peuple. L, non content de s'en prendre cet officier +particulier, il accusa l'ordre entier des juges, dont l'orgueil +insupportable et tyrannique n'tait arrt ni par la crainte des lois, +ni par le respect des magistrats; et, comme il s'aperut qu'on +l'coutait favorablement, et que les plus faibles d'entre le peuple +tmoignaient ne pouvoir plus souffrir l'insolente fiert de ces juges, +qui semblait en vouloir leur libert, il proposa et fit passer une loi +qui ordonnait qu'on choisirait tous les ans de nouveaux juges sans +qu'aucun pt tre continu au-del de ce terme. Autant que par cette loi +il gagna l'amiti du peuple, autant s'attira-t-il la haine du plus grand +nombre des puissants et des nobles. + +[Marge: Liv. lib. 33 n. 46 et 47.] Il entreprit une autre rforme qui ne +lui fit pas moins d'ennemis ni moins d'honneur. Les deniers publics, ou +taient dissips par la ngligence de ceux qui les maniaient, ou +devenaient la proie et le butin des principaux de la ville et des +magistrats; en sorte que, ne se trouvant plus d'argent pour fournir +chaque anne au paiement du tribut que l'on devait aux Romains, on tait +prs d'imposer une taxe sur les particuliers. Annibal, entrant dans un +fort grand dtail, se fit rendre un compte exact des revenus de la +rpublique, de l'usage que l'on en faisait, des charges et des dpenses +ordinaires de l'tat; et, ayant reconnu par cet examen qu'une grande +partie des fonds publics tait dtourne par la mauvaise foi des gens +d'affaires, il dclara et promit en pleine assemble du peuple que, sans +imposer de nouvelles taxes aux particuliers, la rpublique serait +dsormais en tat de payer le tribut aux Romains: et il accomplit sa +promesse.[320] Les fermiers-gnraux, dont il avait dvoil au peuple +les vols et les rapines, accoutums jusque-l s'engraisser des deniers +publics, jetrent alors les hauts cris, comme si c'et t leur ravir +leur bien, et non arracher de leurs mains avares celui qu'ils avaient +vol l'tat. + +[Note 320: Tum ver isti, quos paverat per aliquot annos publions +peculatus, velut bonis ereptis, non furto eorum manibus extorto, infensi +et irati Romanos in Annibalem instigabant. (LIV.)] + +_Retraite et mort d'Annibal._ + +[Marge: Liv. lib. 33, n. 45-46.] Cette double rforme fit beaucoup crier +contre Annibal. Ses ennemis ne cessaient d'crire Rome, aux premiers +de la ville et leurs amis, qu'il avait de secrtes intelligences avec +Antiochus, roi de Syrie; qu'il recevait souvent des courriers, et que ce +prince lui avait envoy sous main des dputs pour prendre avec lui de +justes mesures sur la guerre qu'il mditait; que, comme il y a des +animaux si froces, qu'ils ne s'apprivoisent jamais, ainsi cet homme, +d'un esprit inquiet et implacable, ne pouvait souffrir le repos, et que +tt ou tard il claterait. Ces discours taient couts Rome; et ce +qui s'tait pass dans la guerre prcdente, dont il avait t presque +seul l'auteur et le promoteur, y donnait une grande vraisemblance. +Scipion s'opposa toujours fortement aux violentes rsolutions qu'on +voulait prendre sur ce sujet, en reprsentant qu'il n'tait point de la +dignit du peuple romain de prter son nom la haine et aux accusations +des ennemis d'Annibal, d'appuyer de son autorit leurs injustes +passions, et de s'acharner le poursuivre jusque dans le sein de sa +patrie, comme si c'et t trop peu pour les Romains de l'avoir vaincu +dans la guerre les armes la main. + +Malgr de si sages remontrances, le snat nomma trois commissaires, et +les chargea de porter leurs plaintes Carthage, et de demander qu'on +leur livrt Annibal. Quand ils y furent arrivs, quoiqu'ils couvrissent +leur voyage d'un autre prtexte, Annibal sentit bien que c'tait lui +seul qu'on en voulait. Il se sauva vers le soir sur un vaisseau qu'il +avait fait prparer secrtement, dplorant le sort de sa patrie encore +plus que le sien: _spius patri qum suorum[321] eventus miseratus_. +C'tait la huitime anne depuis la conclusion de la paix. La premire +ville o il aborda fut Tyr. Il y fut reu comme dans une seconde patrie, +et on lui rendit tous les honneurs dus un homme de sa rputation. +[Marge: AN. M. 3809 ROM. 556.] Aprs s'y tre arrt quelques jours, il +partit pour Antioche, d'o le roi venait de sortir: il alla le trouver +phse. L'arrive d'un capitaine de ce mrite lui fit grand plaisir, et +ne contribua pas peu le dterminer la guerre contre les Romains; car +jusque-l il avait toujours paru incertain et flottant sur le parti +qu'il devait prendre. [Marge: Cic. lib. 2, de Orat. n. 75 et 76.] C'est +dans cette ville qu'un philosophe, qui passait pour le plus beau +discoureur de l'Asie, eut l'imprudence de parler fort long-temps en +prsence d'Annibal sur les devoirs d'un gnral d'arme, et sur les +rgles de l'art militaire. Tout l'auditoire fut charm de son loquence. +Comme on demanda au Carthaginois ce qu'il en pensait: J'ai bien vu des +vieillards, dit-il, qui manquaient de sens et de jugement; mais je n'en +ai point vu de moins sens et de moins judicieux que celui-ci. + +[Note 321: Il parat qu'il faut lire _suos_.] + +Les Carthaginois, qui craignaient avec raison de s'attirer les armes +romaines, ne manqurent pas de faire savoir Rome qu'Annibal s'tait +retir prs d'Antiochus. Ce fut un grand sujet d'inquitude pour les +Romains; et ce pouvait tre une grande ressource pour ce roi, s'il en +et su profiter. + +[Marge: Liv. lib. 34, n. 60.] Le premier conseil qu'Annibal lui donna +pour-lors, et qu'il ne cessa de lui donner dans la suite, fut de porter +la guerre dans l'Italie, qui ne pouvait tre vaincue que dans l'Italie +mme. Il demandait cent vaisseaux, avec onze ou douze mille hommes de +dbarquement, et s'offrait de commander la flotte, de passer en Afrique +pour engager les Carthaginois entrer dans cette guerre, et d'aller +ensuite faire une descente en Italie pendant que le roi demeurerait en +Grce avec son arme, se tenant toujours prt passer en Italie +lorsqu'il en serait temps. C'tait l'unique parti qu'il y et prendre, +et le roi d'abord gota fort cet avis. + +[Marge: _Ibid._ n. 61.] Annibal crut devoir prvenir et prparer les +amis qu'il avait Carthage pour les mieux faire entrer dans ses +desseins. Outre que des lettres sont peu sres, elles ne peuvent +s'expliquer suffisamment, ni entrer dans un assez grand dtail. Il +envoie donc un homme de confiance, et lui donne ses instructions. A +peine est-il arriv Carthage, qu'on se doute du sujet qui l'y amne. +On l'pie, on le fait suivre, et enfin on donne des ordres pour +l'arrter; mais il les prvient, et se sauve de nuit, aprs avoir fait +afficher en plusieurs endroits des placards o il dclarait nettement le +sujet de son voyage. Le snat, sur-le-champ, donna avis aux Romains de +ce qui s'tait pass. + +[Marge: Liv. lib. 35, n. 14.] Villius, l'un des dputs qui avaient t +envoys [Marge: Polyb. l. 3, p. 166 et 167. AN. M. 3813 ROM. 557.] en +Asie pour s'informer sur les lieux de l'tat des affaires, et pour +dcouvrir, s'ils pouvaient, quels taient les desseins d'Antiochus, +rencontra Annibal Ephse. Il eut avec lui plusieurs entretiens, lui +rendit plusieurs visites, et affecta de lui tmoigner par-tout une +considration particulire. Sa principale vue tait de diminuer son +crdit auprs du roi en le lui rendant suspect: et en effet il y +russit. + +[Marge: Liv. lib. 35, n. 14. Plut. in vit. Flamin. etc.] Il y a quelques +auteurs qui assurent que Scipion tait de cette ambassade, et qui +rapportent mme l'entretien qu'il eut avec Annibal. Ils disent que, le +Romain lui ayant demand qui il croyait avoir t le plus grand de tous +les capitaines, il rpondit que c'tait Alexandre-le-Grand, parce +qu'avec une poigne de Macdoniens il avait dfait des armes +innombrables, et port ses conqutes dans des pays si loigns, qu' +peine paraissait-il possible d'y aller mme en voyageant. Interrog +ensuite qui il donnait le second rang, il dit que c'tait Pyrrhus; +que ce prince avait t le premier qui avait, enseign camper +avantageusement; que personne n'avait jamais mieux su choisir ses postes +ni ranger, ses troupes; qu'il avait eu une dextrit merveilleuse pour +se concilier l'amiti des peuples, jusque-l que ceux d'Italie auraient +mieux aim l'avoir pour matre, tout tranger qu'il tait, que les +Romains, tablis depuis si long-temps dans le pays. Scipion continuant +l'interroger pour savoir qui il mettait le troisime, il ne fit point de +difficult de se donner cette place lui-mme. Scipion ne put +s'empcher de rire: Et que feriez-vous donc, lui dit-il, si vous +m'aviez vaincu? Je me mettrais, reprit Annibal, au-dessus d'Alexandre, +de Pyrrhus, et de tous les gnraux qui ont jamais t. + +Scipion ne fut pas insensible une flatterie si dlicate et si fine, +laquelle il ne s'attendait pas, et qui, le mettant hors de pair, +semblait insinuer que nul capitaine ne mritait d'entrer en parallle +avec lui. [Marge: Plut. in Pyrrho, pag. 687.] La rponse dans Plutarque +est moins spirituelle et moins vraisemblable. Annibal met au premier +rang Pyrrhus, au second Scipion, et ne se donne lui-mme que la +troisime place. + +[Marge: Liv. lib. 35, n. 19.] Annibal, s'tant aperu du refroidissement +d'Antiochus pour lui, depuis les entretiens qu'il avait eus avec +Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et ferma les yeux; +mais enfin il jugea plus propos d'avoir un claircissement avec le +roi, et de s'expliquer nettement avec lui. Ma haine contre les Romains, +lui dit-il, est connue de tout le monde. Je m'y suis engag par serment +ds ma plus tendre enfance. C'est cette haine qui a arm mes mains +contre eux pendant trente-six ans. C'est elle qui, pendant la paix, m'a +fait chasser de ma patrie, et qui m'a oblig de venir chercher un asyle +dans vos tats. Toujours conduit et anim par cette haine, si je vois +ici mes esprances frustres, j'irai par toute la terre chercher et +susciter des ennemis aux Romains. Je les hais, et je les harai toujours +mortellement: ils me hassent de mme. Tant que vous serez dtermin +leur faire la guerre, vous pouvez mettre Annibal au nombre de vos +meilleurs amis. Si d'autres raisons vous font penser la paix, je vous +le dclare une fois pour toutes, cherchez d'autres conseils que les +miens. Un tel discours, qui partait du coeur, et dont la sincrit se +faisait sentir, toucha le roi, et parut dissiper tous ses soupons. Il +rsolut de lui donner le commandement d'une partie de sa flotte. + +[Marge: Liv. lib. 35, n. 32 et 43.] Mais quels ravages ne fait point la +flatterie dans la cour et dans l'esprit des princes! On reprsenta +celui-ci qu'il n'tait pas de sa prudence de se fier Annibal; que +c'tait un exil et un Carthaginois, qui sa fortune ou son gnie +pouvaient suggrer dans un mme jour mille projets diffrents; que +d'ailleurs cette rputation mme qu'il avait acquise dans la guerre, et +qui faisait comme son apanage, tait trop grande pour un simple +lieutenant; que le roi devait tre seul chef, seul gnral; qu'il devait +seul attirer sur lui les yeux et l'attention; au lieu que, si Annibal +tait employ, cet tranger aurait seul la gloire de tous les heureux +succs. [322]Il n'y a point, dit Tite-Live, d'esprits plus susceptibles +de jalousie que ceux qui n'ont point un mrite gal leur naissance et + leur rang; parce qu'alors tout mrite leur devient odieux, par cette +raison seule qu'il leur est tranger. Cela parut bien clairement dans +cette occasion. On avait su prendre Antiochus par son faible. Un +sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le dfaut des petits +esprits, touffa en lui toute autre pense et toute autre rflexion. Il +ne fit plus aucun cas ni aucun usage d'Annibal. Le succs vengea bien +celui-ci, et montra quel malheur c'est pour un prince d'ouvrir son coeur + l'envie, et ses oreilles aux discours empoisonns des flatteurs. + +[Note 322: Nulla ingenia tam prona ad invidiam sunt, qum eorum qui +genus ac fortunam suam animis non quant: quia virtutem et bonum alienum +oderunt. Il semble qu'on pourrait lire, _ut bonum alienum_.] + +[Marge: Liv. lib. 36, n. 7.] Dans un conseil qui se tint quelque temps +aprs, o Annibal avait t appel pour la forme, lorsque son rang de +parler fut venu, il s'appliqua sur-tout prouver qu'il fallait, +quelque prix que ce ft, engager dans l'alliance d'Antiochus Philippe et +la Macdoine, ce qui n'tait pas si difficile qu'on se l'imaginait. +Pour la manire de faire la guerre, dit-il, je m'en tiens toujours +mon premier sentiment; et, si l'on m'avait cru d'abord, on entendrait +dire maintenant que la Toscane et la Ligurie sont en feu, et, ce qui +fait la terreur des Romains, qu'Annibal est en Italie. Quand je ne +serais pas fort habile pour le reste, j'ai d certainement apprendre par +mes bons et mes mauvais succs comment il leur faut faire la guerre. Je +ne puis que vous donner mes conseils et vous offrir mes services. +Puissent les dieux faire russir le parti que vous prendrez, quel qu'il +soit! On applaudit Annibal, mais on n'excuta rien de ce qu'il avait +propos. + +[Marge: Liv. lib. 36. n. 41.] Antiochus, tromp et endormi par ses +flatteurs, demeurait tranquille phse aprs avoir t chass de la +Grce par les Romains, ne pouvant s'imaginer que ceux-ci songeassent +le venir attaquer dans son propre pays. Annibal, qui pour-lors tait +rentr en faveur, lui rptait sans cesse qu'au premier jour il verrait +la guerre en Asie et l'ennemi ses portes; qu'il fallait qu'il se +rsolt ou renoncer son empire, ou tenir tte un peuple qui +voulait se rendre matre de toute la terre. Ces discours rveillrent un +peu le roi de son assoupissement. Il fit quelques lgers efforts; mais, +comme dans sa conduite il n'y avait rien de suivi, aprs plusieurs +pertes considrables, la guerre se termina par une paix honteuse, dont +une des conditions fut qu'il livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne +lui en laissa pas le temps, et se retira d'abord dans l'le de Crte +pour y dlibrer sur le parti qu'il aurait prendre. + +[Marge: Corn. Nep. in Annib., c. 9 et 10. Justin. l. 32, cap. 4.] Les +richesses qu'il avait emportes avec lui, et dont on eut quelque +connaissance dans l'le, pensrent l'y faire prir. Les ruses ne +manquaient pas Annibal. Il en fit usage ici pour sauver ses trsors et +pour se sauver lui-mme. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu, +couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les mit en dpt +dans le temple de Diane en prsence des Crtois, la bonne foi desquels +il confiait toutes ses richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-l +autour du temple, et on laissa une entire libert Annibal, de qui +l'on croyait tenir les trsors. [Marge: AN. M. 3820 ROM. 564.] Il les +avait cachs dans des statues d'airain creuses qu'il portait toujours +avec lui. Ayant trouv un moment favorable, il partit, et alla chercher +un asyle chez Prusias, roi de Bithynie. + +[Marge: Corn. Nep. ibid. cap. 10 et 11. Justin. l. 33, cap. 4.] Il +parat qu'il fit quelque sjour dans la cour de ce prince, qui entra +bientt en guerre contre Eumne, roi de Pergame, ami dclar des +Romains. Annibal fit remporter aux troupes de Prusias plusieurs +victoires, tant sur terre que sur mer. + +[Marge: Justin. l. 32, cap. 4. Corn. Nep. in vit. Annib.] Il employa un +stratagme assez extraordinaire dans un combat naval. La flotte des +ennemis tant plus nombreuse que la sienne, il appela son secours la +ruse. Il fit enfermer dans des pots de terre toutes sortes de serpents, +et donna ordre de jeter ces pots dans les vaisseaux des ennemis. Son +principal dessein tait de faire prir Eumne. Il fallait s'assurer du +vaisseau qu'il montait. Annibal le dcouvrit en dpchant une chaloupe +sous prtexte de lui porter une lettre. Aprs cela il commanda aux +officiers de ses vaisseaux de s'attacher principalement celui +d'Eumne. Ils le firent, et ils l'auraient pris, s'il ne s'tait retir + force de voiles. Les autres vaisseaux de Pergame se battirent +vigoureusement jusqu' ce qu'on y eut jet les pots de terre. D'abord +ils n'avaient fait qu'en rire, surpris qu'on employt contre eux de +telles armes; mais, quand ils se virent environns des serpents qui +sortaient de ces pots casss, la frayeur les saisit, ils se retirrent +en dsordre, et cdrent la victoire l'ennemi. + +[Marge: Liv. lib. 39 n. 51. AN. M. 3822 ROM. 566.] Des services si +importants semblaient assurer pour toujours Annibal un asyle chez ce +roi. Mais les Romains ne l'y laissrent pas en repos, et dputrent +Quintius Flaminius[323] vers ce roi, pour se plaindre de ce qu'il lui +donnait une retraite. Il ne fut pas difficile Annibal de deviner le +sujet de cette ambassade, et il n'attendit pas qu'on le livrt ses +ennemis. D'abord il essaya de se sauver par la fuite; mais il s'aperut +que les sept issues caches qu'il avait fait faire son palais taient +occupes par les soldats de Prusias, qui voulait faire sa cour aux +Romains, en trahissant son hte. Il se fit donc apporter le poison qu'il +gardait depuis longtemps pour s'en servir dans l'occasion, et le tenant +entre ses mains: Dlivrons, dit-il, le peuple romain d'une inquitude +qui le tourmente depuis long-temps, puisqu'il n'a pas la patience +d'attendre la mort d'un vieillard. La victoire que remporte Flaminius +sur un homme dsarm et trahi ne lui fera pas beaucoup d'honneur. Ce +jour seul fait voir combien les Romains ont dgnr. Leurs pres +avertirent Pyrrhus de se garder d'un tratre qui voulait l'empoisonner, +et cela dans le temps que ce prince leur faisait la guerre dans le coeur +de l'Italie: et ceux-ci ont envoy un homme consulaire pour engager +Prusias faire mourir par un crime abominable son ami et son hte. +Aprs avoir fait des imprcations contre Prusias, et invoqu contre lui +les dieux protecteurs et vengeurs des droits sacrs de l'hospitalit, il +avala le poison, et mourut g de soixante-dix ans. + +[Note 323: Son vrai nom est _Flamininus_; ce point sera discut dans +les notes sur l'Histoire Romaine.--L.] + +Cette anne fut clbre par la mort de trois grands hommes, Annibal, +Philopmen et Scipion, qui eurent cela de commun, qu'ils terminrent +tous trois leur vie hors de leur patrie, par un genre de mort qui +rpondait peu la gloire de leurs actions. Les deux premiers prirent +par le poison, Annibal ayant t trahi par son hte, et Philopmen fait +prisonnier dans un combat par les Messniens, et ensuite jet dans un +cachot, o on le fora de prendre du poison. Pour Scipion, il se +condamna lui-mme un exil volontaire, pour viter une accusation +injuste qu'on lui intentait Rome; et il y mourut dans une sorte +d'obscurit. + +_loge et caractre d'Annibal._ + +Ce serait ici le lieu de reprsenter les excellentes qualits d'Annibal, +qui a fait tant d'honneur Carthage; [Marge: 2e vol. de la man. +d'tud.] mais, comme j'ai tch ailleurs d'en marquer le caractre et +d'en donner une juste ide en le comparant avec Scipion, je ne crois pas +devoir beaucoup m'tendre sur son loge. + +Les personnes destines la profession des armes ne peuvent trop +tudier ce grand homme, que les connaisseurs regardent comme le +capitaine le plus accompli presque en tout genre, qui ait jamais t. + +Dans l'espace de dix-sept ans que dura la guerre, on ne lui reproche que +deux fautes[324]: la premire, de n'avoir pas, aussitt aprs la +bataille de Cannes, men ses troupes victorieuses vers Rome pour en +former le sige; la seconde, d'avoir laiss amollir leur courage dans +les quartiers d'hiver qu'il leur fit prendre Capoue: fautes qui +montrent seulement que, les grands hommes ne le sont pas en tout: +[Marge: Quintil.] _summi enim sunt, homines tamen_; et qui peut-tre +mme peuvent tre excuses en partie. + +[Note 324: Ici Rollin contredit ce qu'il avait avanc plus haut (p. +121) pour justifier Annibal de ces deux prtendues fautes.--L.] + +Mais, pour ce peu de fautes, que d'minentes qualits dans Annibal! +quelle tendue de vues et de desseins, mme ds sa plus tendre jeunesse! +quelle grandeur d'ame! quelle intrpidit! quelle prsence d'esprit dans +le feu mme de l'action, pour savoir profiter de tout! quelle dextrit + manier les esprits, en sorte que parmi tant de nations diffrentes, +qui manquaient souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune +sdition dans son camp, ni contre lui, ni contre aucun de ses gnraux! +quelle quit, quelle modration dut-il faire paratre l'gard des +nouveaux allis, pour tre venu bout de les tenir inviolablement +attachs son service, quoiqu'il ft oblig de leur faire porter +presque tout le poids de la guerre par les sjours de son arme, et par +les contributions qu'il en tirait! Enfin quelle fcondit de ressources +pour soutenir si long-temps la guerre dans un pays loign, malgr une +puissante faction domestique, qui lui refusait tout et le traversait en +tout! On peut dire que, pendant le cours d'une si longue guerre, Annibal +parut seul le soutien de l'tat, et l'ame de tout l'empire des +Carthaginois, qui ne purent jamais croire qu'ils taient vaincus, +jusqu' ce qu'Annibal leur et avou lui-mme qu'il l'tait. + +Ce ne serait pas bien connatre Annibal, que de ne le considrer qu' la +tte des armes. Ce que l'histoire nous apprend des intelligences +secrtes qu'il entretenait avec Philippe, roi de Macdoine; des sages +conseils qu'il donna Antiochus, roi de Syrie; de la double rforme +qu'il mit Carthage dans l'administration des finances et dans celle de +la justice, montre qu'il tait un grand homme d'tat en toutes manires. +Son gnie suprieur et universel lui faisait embrasser toutes les +parties du gouvernement, et ses talents naturels le rendaient capable +d'en remplir avec gloire toutes les fonctions. Il tait aussi grand +politique que grand guerrier, aussi propre aux emplois civils qu'aux +militaires; en un mot, il runissait les diffrents mrites de toutes +les professions, de l'pe, de la robe, et des finances. + +Il n'tait pas mme sans rudition[325]; et, tout occup qu'il fut des +travaux militaires et d'une infinit de guerres, qu'il eut soutenir, +il trouva des moments pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties +spirituelles d'Annibal, que l'histoire nous a conserves, marquent qu'il +avait un fonds d'esprit excellent; et il le perfectionna par la +meilleure ducation qu'on pouvait recevoir dans ce temps, et dans une +rpublique telle qu'tait celle de Carthage. Il parlait passablement le +grec, et avait mme crit quelques livres en cette langue. Il avait eu +pour matre un Lacdmonien nomm _Sosile_, qui l'accompagna toujours +dans ses expditions guerrires, aussi-bien que Philnius, autre +Lacdmonien[326]: ils travaillaient tous deux l'histoire de ce grand +capitaine. + +[Note 325: Atque hic tantus vir, tantisque bellis districtus, +nonnihil temporis tribuit litteris, etc. (CORN. NEP. _in vit. Annib._ +cap. 13.)] + +[Note 326: _Philnius_, dans Cornlius Npos et Cicron (_Divin._ I, +c. 49); _Philinus_, dans Polybe et Diodore. Il tait d'Agrigente +(DIODOR. SIC. XXIII, _eclog._ VIII) et non de Lacdmone, comme le dit +Rollin; tromp peut-tre par ces mots de Cornlius Npos,... _Philnius +et Sosilus Lacedmonius_, o il aura lu, par mgarde, _Lacedmonii_ (_in +Annib._ c. 13, 3). Le jugement de Polybe n'est pas trs-favorable ce +Philinus (III, c. 14).--L.] + +Pour ce qui regarde la religion et les moeurs, il n'tait point +tout--fait tel que Tite-Live nous le [Marge: Lib. 21, n. 4.] +reprsente, d'une cruaut inhumaine, d'une perfidie plus que +carthaginoise; sans respect pour la vrit, pour la probit, pour la +saintet du serment; sans crainte des dieux, sans religion. _Inhumana +crudelitas, perfidia plus qum punica: nihil veri, nihil sancti, nullus +dem metus, nullum jusjurandum, nulla religio[327]._ [Marge: Excerpt. +Polyb. p. 33.] Polybe dit qu'il rejeta avec horreur une proposition +cruelle qu'on lui fit avant son entre en Italie, qui tait de manger de +la chair humaine, parce que les vivres lui manquaient. [Marge: Excerpt. + Diod. p. 282. Liv. lib. 15, n. 17.] Quelques annes aprs, loin de +svir, comme on l'y exhortait, contre le cadavre de Sempronius Gracchus, +que Magon lui avait envoy, il lui fit rendre les derniers honneurs la +vue de toute son arme. [Marge: Lib. 32. c. 4.] Nous l'avons vu en +plusieurs occasions marquer un grand respect pour les dieux, et Justin, +qui crivait d'aprs un auteur[328] bien digne de foi, remarque qu'il +fit toujours paratre beaucoup de sagesse et de modration parmi le +grand nombre de femmes qu'il fit prisonnires pendant le cours d'une si +longue guerre; en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il ft n en Afrique, +o l'incontinence tait le vice du pays et de la nation: _pudicitiamque +eum tantam inter tot captivas habuisse, ut in Afric natum quivis +negaret_. + +[Note 327: La passion perce dans tout ce que Tite-Live a crit +d'Annibal et des Carthaginois.--L.] + +[Note 328: Trogue Pompe.] + +Son dsintressement, au milieu de tant d'occasions de s'enrichir par +les dpouilles des villes qu'il prenait et des peuples qu'il domptait, +nous marque qu'il savait le vritable usage qu'un gnral doit faire des +richesses, qui est de gagner le coeur des soldats, et de s'attacher les +allis en faisant propos des largesses, et n'pargnant point les +rcompenses: qualit bien importante pour un commandant, et qui n'est +pas commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour acheter les +succs, bien persuad qu'un homme qui est la tte des affaires trouve +tout le reste dans la gloire de russir. + +[329]Il mena toujours une vie dure et sobre, mme en temps de paix, et +au milieu de Carthage, lorsqu'il y occupait la premire dignit, o +l'histoire remarque qu'il ne mangeait jamais couch sur un lit, comme +c'tait la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de vin. Une vie si +rgle et si uniforme est un grand exemple pour nos guerriers, qui +mettent souvent parmi les privilges de la guerre, et parmi les devoirs +des officiers, de faire bonne chre et de vivre dans les dlices. + +[Note 329: Cibi potionisque desiderio naturali, non voluptate, +modus finitus. (LIV. lib. 21, n. 4.) + +Constat Annibalem, nec tm quum romano tonantem bello Italia +contremuit, nec quum reversus Carthaginem summum imperium tenuit, aut +cubantem coenasse, aut plus qum sextario vini induisisse. (JUSTIN. +lib. 32, cap. 4.)] + +Je ne prtends pas cependant justifier pleinement Annibal de tous les +reproches qu'on lui a faits. Au milieu de ces grandes qualits que nous +avons rapportes, on ne peut dissimuler qu'il lui restait quelque chose +du caractre et des vices de sa nation, et qu'il y a dans sa vie des +actions et des circonstances qu'il serait difficile d'excuser. Polybe +remarque qu'il tait [Marge: Excerpt. Polyb. p. 34 et 37.] accus +d'avarice Carthage, et de cruaut Rome: il ajoute en mme temps que +les sentiments taient partags sur son sujet; et il ne serait pas +tonnant que les ennemis qu'il s'tait faits dans l'une et dans l'autre +de ces villes eussent rpandu des bruits contraires sa rputation. En +supposant mme que les faits qu'on lui impute fussent vrais, Polybe est +port croire qu'ils venaient moins de son naturel et de son fonds que +de la difficult des temps et des affaires pendant une longue et pnible +guerre, et de la complaisance qu'il tait forc d'avoir pour des +officiers-gnraux, qui taient absolument ncessaires l'excution de +ses entreprises, et qu'il ne pouvait pas toujours contenir, non plus que +les soldats qui servaient sous eux. + + II. _Diffrends entre les Carthaginois et Masinissa, roi de Numidie._ + +Entre les conditions de la paix accorde aux Carthaginois, il y en avait +une qui portait qu'ils rendraient Masinissa toutes les terres et les +villes qui lui avaient appartenu avant la guerre; et d'ailleurs Scipion, +pour rcompenser le zle et la fidlit qu'il avait fait paratre +l'gard du peuple romain, avait ajout son domaine tout ce qui tait +de celui de Syphax. Ce prsent fut dans la suite une source de disputes +et de divisions entre les Carthaginois et les Numides. + +Ces deux princes, Syphax et Masinissa, rgnaient tous deux en Numidie, +mais sur diffrents peuples. Ceux qui obissaient au premier +s'appelaient _Masssyli_, et avaient pour capitale Cirta; les autres se +nommaient _Massyli_; les uns et les autres sont plus connus sous le nom +de _Numides_, qui leur est commun. [Marge: neid. lib. 4, v. 41. [V. pl. +haut, p. 296.]] Leur principale force tait la cavalerie. Ils se +tenaient cru sur les chevaux; plusieurs mme les conduisaient sans +bride, d'o vient que Virgile les appelle _Numid infreni_. + +[Marge: Liv. lib. 24, n. 48 et 49.] Au commencement de la seconde guerre +punique, Syphax s'tait rang du ct des Romains. Gala, pre de +Masinissa, pour prvenir les progrs d'un voisin si puissant, crut +devoir embrasser le parti des Carthaginois, et envoya contre lui une +arme nombreuse sous la conduite de son fils, g seulement alors de +dix-sept ans. Syphax, vaincu dans une bataille o l'on dit qu'il y eut +trente mille hommes de tus, se sauva en Mauritanie; mais dans la suite +les choses changrent bien de face. + +[Marge: Liv. lib. 29, n. 29-34.] Masinissa, ayant perdu son pre, se +trouva plusieurs fois rduit la dernire extrmit, chass de son +royaume par un usurpateur, poursuivi vivement par Syphax, prs chaque +moment de tomber entre les mains de ses ennemis, sans troupes, sans +argent, sans ressources. Il tait alors alli des Romains et ami de +Scipion, avec qui il avait eu une entrevue en Espagne. Ses malheurs ne +lui laissrent pas le moyen d'amener de grands secours ce gnral. +Quand Llius arriva en Afrique, Masinissa alla le joindre avec une +petite troupe de cavaliers, et depuis ce temps-l il demeura toujours +inviolablement attach au parti des Romains. Syphax, au contraire, ayant +pous la fameuse Sophonisbe, [Marge: Liv. lib. 29, n. 23.] fille +d'Asdrubal, passa dans celui des Carthaginois. + +[Marge: Lib. 30, n. 11 et 12.] Le sort des deux princes changea encore +une fois, mais sans retour. Syphax perd une grande bataille, et tombe +vivant entre les mains de l'ennemi. Masinissa, vainqueur, attaque Cirta, +capitale de son royaume, et s'en rend matre; mais il y trouve un danger +plus grand que dans le combat, Sophonisbe, aux attraits et aux caresses +de laquelle il ne peut rsister. Pour la mettre en sret, il l'pouse; +mais il est bientt oblig, pour prsent nuptial, de lui envoyer du +poison, n'imaginant point d'autre voie de lui tenir sa parole et de la +soustraire au pouvoir des Romains[330]. + +[Note 330: On trouve beaucoup plus de dtails sur ces vnements, +dans l'histoire romaine de Rollin.--L.] + +[Marge: Lib. 30, n. 44.] C'tait une faute considrable en elle-mme, et +qui d'ailleurs ne pouvait pas manquer de dplaire extrmement une +nation fort jalouse de son autorit. Ce jeune prince la rpara +avantageusement par les services signals qu'il rendit depuis Scipion. +Nous avons dit qu'aprs la dfaite et la prise de Syphax il fut mis en +possession du royaume de ce prince, et que les Carthaginois furent +obligs de lui restituer tout ce qui lui appartenait. C'est ce qui donna +lieu aux contestations dont il nous reste parler. + +[Marge: Liv. lib. 34, n. 62.] Un territoire situ vers le bord de la +mer, prs de la petite Syrte, en fut le sujet: c'tait un pays +trs-fertile et trs-riche; la preuve en est, que la seule ville de +Leptis, qui y tait situe, payait chaque jour aux Carthaginois pour +tribut un talent[331], c'est--dire mille cus. Masinissa s'tait empar +d'une partie de ce territoire. De part et d'autre on envoya des dputs + Rome, qui plaidrent chacun leur cause dans le snat. On jugea +propos d'envoyer sur les lieux Scipion l'Africain et deux autres +commissaires pour examiner l'affaire; ils revinrent sans avoir prononc +de jugement, et laissrent tout en suspens. Peut-tre agirent-ils ainsi +par ordre du snat; et c'tait secrtement favoriser Masinissa, qui +tait en possession du territoire. + +[Note 331: C'est par an 1,980,000 francs.--L.] + +[Marge: Liv. lib. 40, n. 17. AN. M. 3823 ROM. 567.] Dix ans aprs, de +nouveaux commissaires, nomms pour examiner la mme affaire, en usrent +comme les premiers, et ne dcidrent rien. + +[Marge: Liv. lib. 42, n. 23 et 24. AN. M. 3833 ROM. 577.] Aprs un +pareil espace de temps, les Carthaginois portrent encore leurs plaintes +devant le snat, mais avec beaucoup plus de force qu'auparavant. Ils +reprsentrent qu'outre les terres dont il s'tait agi d'abord, +Masinissa, dans les deux annes prcdentes, avait usurp sur eux plus +de soixante-dix places ou chteaux; qu'ils avaient les mains lies par +l'article du dernier trait, qui leur dfendait de faire la guerre +aucun des allis du peuple romain; qu'ils ne pouvaient plus soutenir la +fiert, l'avarice, la cruaut de ce prince; qu'ils taient envoys pour +demander au peuple romain qu'il lui plt d'ordonner de trois choses +l'une: ou que l'affaire serait examine et juge dans le snat; ou qu'il +leur serait permis de repousser la force par la force, et de se dfendre +par la voie des armes; ou que, si la faveur l'emportait sur la justice, +il plt au peuple romain de marquer une fois pour toutes ce qu'il +voulait qui ft donn Masinissa des terres qui appartenaient aux +Carthaginois; qu'au moins ils sauraient dsormais quoi s'en tenir, et +que le peuple romain garderait quelque mesure leur gard, au lieu que +ce prince ne mettrait d'autres bornes ses prtentions que son +insatiable avidit. Les dputs finirent par demander que si, depuis la +conclusion de la paix, les Romains avaient quelque faute leur +reprocher, ils la punissent par eux-mmes plutt que de les abandonner +la discrtion d'un prince qui leur rendait et la libert et la vie +insupportables. Aprs ce discours, pntrs de douleur, et versant des +larmes en abondance, ils se prosternrent par terre; spectacle qui +toucha de compassion tous les assistants, et rendit Masinissa +extrmement odieux. On demanda Gulussa son fils, qui tait prsent, ce +qu'il avait rpliquer. Il rpondit que le roi son pre ne lui avait +donn aucune instruction, ne sachant pas qu'on dt l'accuser; qu'il +priait les Romains de faire rflexion que ce qui lui attirait la haine +de Carthage, tait l'inviolable fidlit qu'il avait toujours garde +leur gard. Le snat, aprs les avoir entendus, rpondit qu'il tait +dispos rendre chacun d'eux la justice qui leur tait due; que +Gulussa et partir sur-le-champ pour avertir Masinissa d'envoyer au +plus tt des dputs avec ceux de Carthage; que les Romains feraient +pour lui tout ce qui dpendrait d'eux, mais sans faire tort aux autres; +qu'il tait juste de s'en tenir aux anciennes bornes, et que l'intention +du peuple romain n'tait pas que pendant la paix on enlevt par violence +aux Carthaginois les terres et les villes qui leur avaient t laisses +par le trait. On les renvoya ainsi de part et d'autre, aprs leur avoir +fait les prsents ordinaires. + +[Marge: Polyb. Pag. 951.] Tout cela n'tait que des paroles. Il est +visible qu' Rome on ne se mettait point du tout en peine de satisfaire +les Carthaginois ni de leur rendre justice, et qu'on y tranait exprs +cette affaire en longueur, pour laisser Masinissa le temps de +s'affermir dans ses usurpations et d'affaiblir ses ennemis. + +[Marge: App. de bel. pun. p. 37. AN M. 3848 ROM. 592.] On ordonna une +nouvelle dputation pour aller sur les lieux faire de nouvelles +enqutes. Caton tait du nombre des commissaires. Quand ils furent +arrivs, ils demandrent aux parties si elles voulaient s'en rapporter +leur arbitrage. Masinissa y consentit volontiers. Les Carthaginois +rpondirent qu'ils avaient une rgle fixe laquelle ils s'en tenaient, +qui tait le trait conclu par Scipion, et demandrent tre jugs en +rigueur: on ne put donc rien dcider. Les dputs visitrent tout le +pays, qu'ils trouvrent en fort bon tat, sur-tout la ville de Carthage; +et ils furent tonns de la voir, si peu de temps aprs le malheur qui +lui tait arriv, rtablie au point de grandeur et de puissance o elle +tait. A leur retour, ils ne manqurent pas d'en rendre compte au snat, +dclarant que Rome ne serait jamais en sret tant que Carthage +subsisterait; et depuis ce temps-l, sur quelque affaire qu'on dlibrt +dans le snat, Caton ajoutait dans son avis, _et je conclus de plus +qu'il faut dtruire Carthage_; sans que ce grave snateur se mt en +peine de prouver que les seuls ombrages de la puissance d'un voisin +soient des titres suffisants pour dtruire une ville contre la foi des +traits. Scipion Nasica pensait, au contraire, que la ruine de cette +ville entranerait celle de la rpublique, parce que Rome, n'ayant plus +de rivale craindre, quitterait ses anciennes moeurs, et +s'abandonnerait absolument au luxe et aux dlices, qui sont la peste +certaine des tats les plus florissants. + +[Marge: App. de bel. pun. p. 38.] Cependant la division se mit dans +Carthage. La faction populaire, tant devenue suprieure celle des +grands et des snateurs, exila quarante citoyens, et fit prter serment +au peuple que jamais il ne souffrirait qu'on parlt de rappeler les +exils. Ceux-ci se retirrent chez Masinissa, qui envoya Carthage deux +de ses fils, Gulussa et Micipsa, pour solliciter leur rtablissement. On +leur ferma les portes de la ville; et l'un d'eux mme fut vivement +poursuivi par Amilcar, l'un des gnraux de la rpublique. Nouveau sujet +de guerre: on lve une arme de part et d'autre. La bataille se donne. +Scipion le jeune, qui depuis ruina Carthage, en fut spectateur. Il tait +venu vers Masinissa de la part de Lucullus, qui faisait la guerre en +Espagne, et sous qui il servait, pour lui demander des lphants. +Pendant tout le combat il se tint sur le haut d'une colline qui tait +tout prs du lieu o il se donnait. Il fut tonn de voir Masinissa, g +pour lors de plus de quatre-vingts ans, mont cru sur un cheval, selon +la coutume du pays, donner partout des ordres comme un jeune officier, +et soutenir les fatigues les plus dures. Le combat fut trs-opinitre, +et dura depuis le matin jusqu' la nuit: mais enfin les Carthaginois +plirent. Scipion disait dans la suite qu'il avait assist bien des +batailles, mais que nulle ne lui avait fait tant de plaisir que +celle-ci, o, tranquille et de sang-froid, il avait vu plus de cent +mille hommes en venir ensemble aux mains, et se disputer long-temps la +victoire. Et, comme il tait fort vers dans la lecture d'Homre, il +ajoutait que jusqu' son temps il n'avait t donn qu' Jupiter et +Neptune de jouir d'un pareil spectacle, lorsque l'un du haut du mont +Ida, l'autre du haut de la Samothrace, avaient eu le plaisir de voir +[Marge: [Hom. Iliad. XIII, V. 12.]] un combat entre les Grecs et les +Troyens. Je ne sais si la vue de cent mille hommes qui s'entre-coupent +la gorge cause une joie bien pure, ni si cette joie peut subsister avec +le sentiment d'humanit qui nous est naturel. + +[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Les Carthaginois, aprs le combat, +prirent Scipion de vouloir bien terminer leurs disputes avec Masinissa. +Il couta les deux parties. Les premiers consentaient cder le +territoire d'Emporium[332], qui avait fait le premier sujet du procs; +payer actuellement Masinissa deux cents talents d'argent, et y en +ajouter dans la suite huit cents[333], en diffrents termes dont on +conviendrait: mais, comme Masinissa demandait le rtablissement des +exils, les Carthaginois n'ayant point voulu couter cette proposition, +on se spara sans rien conclure. Scipion, aprs avoir fait ses +compliments et ses remercments Masinissa, partit avec les lphants +qu'il y tait venu chercher. + +[Note 332: D'aprs la manire dont Rollin s'exprime ici, il +semblerait qu'_Emporium_ tait une ville. On appelait _Emporium_ ou +plutt _Emporia_ ([Grec: Ta Emporia]) une rgion d'Afrique, situe le +long de la petite Syrte, et d'une extrme fertilit, dont _Leptis_ tait +la ville la plus considrable. (V. POLYB. I, c. 82, III, c. 23; LIV. +XXXIV, c. 62, XXIX, c. 25; APPIAN. _Bell. Pun._ c. 72.) V. plus haut ce +qui a t dit de _Leptis_, p. 371, 372.--L.] + +[Note 333: C'est--dire 1,100,000 francs, et 4,400,000 francs.--L.] + +[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Le roi, depuis le combat, tenait le +camp des ennemis enferm sur une colline, o il ne pouvait leur arriver +ni vivres ni troupes. Sur ces entrefaites arrivent des dputs de Rome. +Ils avaient ordre, en cas que Masinissa et eu du dessous, de terminer +l'affaire; autrement, de ne rien dcider, et de donner de bonnes +esprances au roi: et c'est ce dernier parti qu'ils suivirent. Cependant +la famine augmentait tous les jours dans le camp des ennemis; et, pour +surcrot de malheur, la peste s'y joignit et fit un horrible ravage. +Rduits la dernire extrmit, ils se rendirent, avec promesse de +livrer Masinissa les transfuges, de lui payer cinq mille talents +d'argent[334] dans l'espace de cinquante annes, et de rtablir les +exils malgr le serment qu'ils avaient fait au contraire. Les soldats +furent tous passs sous le joug, et renvoys chacun avec un habit +seulement. Gulussa, pour se venger du mauvais traitement que nous avons +dit auparavant qu'il avait reu, envoya contre eux un corps de +cavalerie, dont ils ne purent ni viter l'attaque, ni soutenir le choc, +dans l'tat de faiblesse o ils taient. Ainsi de cinquante-huit mille +hommes il en retourna fort peu Carthage. + +[Note 334: C'est--dire 27,500,000 francs.--L.] + +TROISIME GUERRE PUNIQUE. + +[Marge: AN. M. 3855 CARTH. 697. ROM. 599. AV. J.C. 149.] La troisime +guerre punique, moins considrable que les deux premires par le nombre +et la grandeur des combats, et par la dure, qui ne fut gure que de +quatre ans, le fut beaucoup plus par le succs et l'vnement, +puisqu'elle se termina par la ruine et la destruction de Carthage. + +[Marge: App. p. 41, 42.] Cette ville sentit bien, depuis sa dernire +dfaite, ce qu'elle avait craindre des Romains, en qui elle avait +toujours remarqu beaucoup de mauvaise volont toutes les fois qu'elle +s'tait adresse eux dans ses dmls avec Masinissa. Pour en prvenir +l'effet, les Carthaginois dclarrent, par un dcret du snat, Asdrubal +et Carthalon, qui avaient t, l'un gnral de l'arme, l'autre[335] +commandant des troupes auxiliaires, coupables de crime d'tat, comme +tant les auteurs de la guerre contre le roi de Numidie; puis ils +dputrent Rome pour savoir ce qu'on pensait et ce qu'on souhaitait +d'eux. On leur rpondit froidement que c'tait au snat et au peuple de +Carthage voir quelle satisfaction ils devaient aux Romains. + +[Note 335: Les troupes trangres avaient chacune des chefs de leur +nation, qui, tous ensemble, taient commands par un officier +carthaginois qu'Appien appelle [Grec: botharchos.]] + +N'ayant pu tirer d'autre rponse ni d'autre claircissement par une +seconde dputation, ils entrrent dans une grande inquitude; et, saisis +d'une vive crainte par le souvenir des maux passs, ils croyaient dj +voir l'ennemi leurs portes, et se reprsentaient toutes les suites +funestes d'un long sige et d'une ville prise d'assaut. + +[Marge: Plut. in vit. Cat. p. 352.] Cependant Rome on dlibrait dans +le snat sur le parti que devait prendre la rpublique; et les disputes +entre Caton l'ancien et Scipion Nasica, qui pensaient tout diffremment +sur ce sujet, se renouvelrent. Le premier, son retour d'Afrique, +avait dj reprsent vivement qu'il avait trouv Carthage, non dans +l'tat o les Romains la croyaient, puise d'hommes et de biens, +affaiblie et humilie; mais au contraire remplie d'une florissante +jeunesse, d'une quantit immense d'or et d'argent, d'un prodigieux amas +de toutes sortes d'armes, et d'un riche appareil de guerre; et si fire +et si pleine de confiance dans tous ces grands prparatifs, qu'il n'y +avait rien de si haut quoi elle ne portt son ambition et ses +esprances. On dit mme qu'aprs avoir tenu ce discours il jeta au +milieu du snat des figues d'Afrique qu'il avait dans le pan de sa robe; +et que, comme les [Marge: Plin. lib. 15, cap. 18.] snateurs en +admiraient la beaut et la grosseur, il leur dit: _Sachez qu'il n'y a +que trois jours que ces fruits ont t cueillis. Telle est la distance +qui nous spare de l'ennemi_. + +[Marge: Plut. in vit. Caton. p. 352] Caton et Nasica avaient tous deux +leurs raisons pour opiner comme ils faisaient. Nasica, voyant que le +peuple tait d'une insolence qui lui faisait commettre toutes sortes +d'excs; qu'enfl d'orgueil par ses prosprits, il ne pouvait plus tre +retenu par le snat mme, et que sa puissance tait parvenue un point, +qu'il tait en tat d'entraner par force la ville dans tous les partis +qu'il voudrait embrasser; Nasica, dis-je, dans cette vue, voulait lui +laisser la crainte de Carthage comme un frein, pour modrer et rprimer +son audace; car il pensait que les Carthaginois taient trop faibles +pour subjuguer les Romains, et qu'ils taient aussi trop forts pour en +tre mpriss. Caton, de son ct, trouvait que, par rapport un peuple +devenu fier et insolent par ses victoires, et qu'une licence sans bornes +prcipitait dans toutes sortes d'garements, il n'y avait rien de plus +dangereux que de lui laisser pour rivale et pour ennemie une ville +jusque-l toujours puissante, mais devenue par ses malheurs mmes plus +sage et plus prcautionne que jamais, et de ne pas lui ter entirement +toute crainte du dehors lorsqu'il avait au-dedans tous les moyens de se +porter aux derniers excs. + +Mettant part pour un moment les lois de l'quit, je laisse au lecteur + dcider qui de ces deux grands hommes pensait plus juste selon les +rgles d'une politique claire, et par rapport aux vritables intrts +de l'tat. Ce qui est certain, c'est que tous les[336] historiens ont +remarqu que, depuis la destruction de Carthage, le changement de +conduite et de gouvernement fut sensible Rome; que ce ne fut plus +timidement et comme la drobe que le vice s'y glissa, mais qu'il leva +la tte, et saisit avec une rapidit tonnante tous les ordres de la +rpublique, et qu'on se livra sans rserve, et sans plus garder de +mesures, au luxe et aux dlices, qui ne manqurent pas, comme cela est +invitable, d'entraner la ruine de l'tat. [337]Le premier Scipion, +dit Paterculus en parlant des Romains, avait jet les fondements de leur +grandeur future; le dernier, par ses conqutes, ouvrit la porte toutes +sortes de drglements et de dissolutions. Depuis que Carthage, qui +tenait Rome en haleine en lui disputant l'empire, eut t entirement +dtruite, la dcadence des moeurs n'alla plus lentement, ni par degrs, +mais fut prompte et prcipite. + +[Note 336: Ubi Carthago, et mula imperii romani, ab stirpe +interiit.... fortuna svire ac miscere omnia coepit. (SALLUST. _in +bell. Catil._) [c. 10.]] + +[Note 337: Potenti Romanorum prior Scipio viam aperuerat; luxuri +posterior aperuit. Quipp remoto Carthaginis metu, sublatque imperii +mul; non gradu, sed prcipiti cursu a virtute descitum, ad vitia +transcursum. (VELL. PATERC. lib. 2, cap. 1.)] + +[Marge: App. p. 42.] Quoi qu'il en soit, il fut rsolu dans le snat +qu'on dclarerait la guerre aux Carthaginois: et les raisons ou les +prtextes qu'on en apporta furent que, contre la teneur du trait, ils +avaient conserv des vaisseaux, conduit une arme hors de leurs terres +contre un prince alli de Rome, dont ils avaient maltrait le fils dans +le temps mme qu'il avait avec lui un ambassadeur romain. + +Ante Carthaginem deletam, populus et senatus romanus placide modestque +inter se rempublicam tractabant... metus hostilis in bonis artibus +civitatem retinebat; sed ubi formido illa mentibus decessit, ilicet ea, +qu secund res amant, lascivia atque superbia incessre. (Id. _in +bell. Jugurth._) [c. 41.] + +[Marge: App. bell. pun. pag. 42. AN. M. 3856 ROM. 600.] Un vnement, +que le hasard fit tomber heureusement dans le temps qu'on dlibrait sur +l'affaire de Carthage, contribua sans doute beaucoup faire prendre +cette rsolution. Ce fut l'arrive des dputs d'Utique, qui venaient se +mettre, eux, leurs biens, leurs terres et leur ville, entre les mains +des Romains. Rien ne pouvait arriver plus propos. Utique tait la +seconde place d'Afrique, fort riche et fort opulente, qui avait un port +galement spacieux et commode, qui n'tait loigne de Carthage que de +soixante stades[338], et qui pouvait servir de place d'armes pour +l'attaquer. On n'hsita plus pour-lors, et la guerre fut dclare dans +les formes. On pressa les deux consuls de partir le plus promptement +qu'il serait possible: c'taient M. Manilius et L. Marcius Censorinus. +Ils reurent du snat un ordre secret de ne terminer la guerre que par +la destruction de Carthage. Ils partirent aussitt, et s'arrtrent +Lilybe en Sicile. La flotte tait considrable; elle portait +quatre-vingt mille hommes d'infanterie, et environ quatre mille de +cavalerie. + +[Note 338: Trois lieues. = Deux lieues.--L.] + +[Marge: Polyb. excerpt. lgat. pag. 972.] Carthage ne savait point +encore ce qui avait t rsolu Rome. La rponse que les dputs en +avaient rapporte n'avait servi qu' y augmenter le trouble et +l'inquitude. C'tait aux Carthaginois, leur avait-on dit, voir par o +ils pouvaient satisfaire les Romains. Il ne savaient quel parti prendre. +Enfin ils envoient encore de nouveaux dputs, mais avec plein pouvoir +de faire tout ce qu'ils jugeront propos, et mme ( quoi ils n'avaient +jamais pu se rsoudre dans les guerres prcdentes) de dclarer que les +Carthaginois s'abandonnaient, eux et tout ce qui leur appartenait, la +discrtion des Romains. C'tait, selon la force de cette formule, _se +suaque eorum arbitrio permittere_, les rendre matres absolus de leur +sort, et se reconnatre pour leurs vassaux. Ils n'attendaient point +cependant un grand succs de cette dmarche, quelque humiliante qu'elle +ft pour eux, parce que ceux d'Utique, les ayant prvenus, leur avaient +enlev le mrite d'une prompte et volontaire soumission. + +En arrivant Rome, les dputs apprirent que la guerre tait dclare, +et que l'arme tait partie. Rome avait dpch un courrier Carthage, +qui y porta le dcret du snat, et dclara en mme temps que la flotte +tait en mer. Ils n'eurent donc pas dlibrer, et se remirent, eux et +tout ce qui leur appartenait, entre les mains des Romains. En +consquence de cette dmarche, il leur fut rpondu que, parce qu'enfin +ils avaient pris le bon parti, le snat leur accordait la libert, +l'usage de leurs lois, toutes leurs terres, et tous les autres biens que +possdaient, soit les particuliers, soit la rpublique, condition que, +dans l'espace de trente jours, ils enverraient en tage Lilybe trois +cents des jeunes gens les plus qualifis de la ville, et qu'ils feraient +ce que leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta dans une +trange inquitude: mais le trouble o ils taient ne leur permit pas de +rien rpliquer, ni de demander aucune explication; et 'aurait t bien +inutilement. Ils partirent donc pour Carthage, et y rendirent compte de +leur dputation. + +[Marge: Polyb. excerp. legat. pag. 972.] Tous les articles du trait +taient affligeants: mais le silence gard sur les villes, dont il +n'tait point fait mention dans le dnombrement, de ce que Rome voulait +bien leur laisser, les inquita extrmement. Cependant il ne leur +restait autre chose faire que d'obir: aprs les pertes anciennes et +rcentes qu'ils avaient faites, ils n'taient pas en tat de tenir tte + un tel ennemi, eux qui n'avaient pu rsister Masinissa; troupes, +vivres, vaisseaux, allis, tout leur manquait, l'esprance et le courage +encore plus que tout le reste. + +Ils ne crurent pas devoir attendre l'expiration du terme de trente jours +qui leur avait t accord: mais, pour tcher de flchir l'ennemi par la +promptitude de leur obissance, quoique pourtant ils n'osassent pas s'en +flatter, ils firent partir sur-le-champ les tages; c'tait l'lite et +toute l'esprance des plus nobles familles de Carthage. Jamais spectacle +ne fut plus touchant: on n'entendait que cris, on ne voyait que pleurs. +Tout retentissait de gmissements et de lamentations; sur-tout les mres +plores, toutes baignes de larmes, s'arrachaient les cheveux, se +frappaient la poitrine, et, comme forcenes par la douleur et le +dsespoir, jetaient des hurlements capables de toucher les coeurs les +plus durs. Ce fut encore tout autre chose dans le moment fatal de la +sparation, lorsque, aprs les avoir conduits jusqu'au bord du vaisseau, +elles leur faisaient les derniers adieux, ne comptant plus les revoir +jamais, les baignaient de leurs larmes, ne se lassaient point de les +embrasser, les tenaient troitement serrs entre leurs bras sans pouvoir +consentir leur dpart, en sorte qu'il fallut les leur arracher par +force, ce qui tait plus dur pour elles que si on leur et arrach leurs +propres entrailles. Quand ils furent arrivs en Sicile, on fit passer +les tages Rome; et les consuls dirent aux dputs que, quand il +seraient Utique, ils leur feraient savoir les ordres de la rpublique. + +[Marge: Polyb. pag. 975. App. pag. 44-46.] Dans de pareilles +conjonctures il n'y a rien de plus cruel qu'une affreuse incertitude, +qui, sans rien montrer en dtail, laisse envisager tous les maux. Ds +qu'on sut que la flotte tait arrive Utique, les dputs se rendirent +au camp des Romains, marquant qu'ils venaient au nom de l'tat pour +recevoir leurs ordres, auxquels on tait prt obir en tout. Le +consul, aprs avoir lou leur bonne disposition et leur obissance, leur +ordonna de lui livrer sans fraude et sans dlai gnralement toutes +leurs armes. Ils y consentirent; mais ils le prirent de faire rflexion + quel tat il les rduisait, dans un temps o Asdrubal, qui n'tait +devenu leur ennemi qu' cause de leur parfaite soumission aux ordres des +Romains, tait presque leurs portes avec une arme de vingt mille +hommes: on leur rpondit que Rome y pourvoirait. + +[Marge: App. p. 46.] Cet ordre fut excut sur-le-champ. On vit arriver +dans le camp une longue file de chariots chargs de tous les prparatifs +de guerre qui taient dans Carthage: deux cent mille armures compltes, +un nombre infini de traits et de javelots, deux mille machines propres +lancer des pierres et des dards. Suivaient les dputs de Carthage, +accompagns de ce que le snat avait de plus respectables vieillards, et +la religion de prtres plus vnrables, pour tcher d'exciter la +compassion les Romains dans ce moment critique o l'on allait prononcer +leur sentence et dcider en dernier lieu de leur sort. Le consul +Censorinus, car ce fut toujours lui qui porta la parole, se leva un +moment leur arrive avec quelques tmoignages de bont et de douceur; +puis, reprenant tout--coup un air grave et svre: Je ne puis pas, +leur dit-il, ne point louer votre promptitude excuter les ordres du +snat. Il m'ordonne de vous dclarer que sa dernire volont est que +vous sortiez de Carthage, qu'il a rsolu de dtruire, et que vous +transportiez votre demeure dans quel endroit il vous plaira de votre +domaine, pourvu que ce soit quatre-vingts stades[339] de la mer! + +[Note 339: Quatre lieues. = 2 lieues 2/3.--L.] + +[Marge: App. pag. 46-53.] Quand le consul eut prononc cet arrt +foudroyant, ce ne fut qu'un cri lamentable parmi les Carthaginois. +Frapps comme d'un coup de tonnerre qui les tourdit sur-le-champ, ils +ne savaient ni o ils taient, ni ce qu'ils faisaient. Ils se roulaient +dans la poussire, dchirant leurs habits, et ne s'expliquant que par +des gmissements et des sanglots entrecoups. Puis, revenus un peu +eux, ils tendaient leurs mains suppliantes, tantt vers les dieux, +tantt vers les Romains, et imploraient leur misricorde et leur justice +pour un peuple qui allait tre rduit au dsespoir. Mais, comme tout +tait sourd leurs prires, ils les convertirent bientt en reproches +et en imprcations, les faisant ressouvenir qu'il y avait des dieux +vengeurs aussi-bien que tmoins des crimes et de la perfidie. Les +Romains ne purent refuser des larmes un spectacle si touchant; mais +leur parti tait pris: les dputs ne purent mme obtenir qu'on surst +l'excution de l'ordre jusqu' ce qu'ils se fussent encore prsents au +snat pour tcher d'en obtenir la rvocation. Il fallut partir, et +porter la rponse Carthage. + +[Marge: App. pag. 53-54.] On les y attendait avec une impatience et un +tremblement qui ne se peuvent exprimer. Ils eurent bien de la peine +percer la foule qui s'empressait autour d'eux pour savoir la rponse, +qu'il n'tait que trop ais de lire sur leurs visages. Quand ils furent +arrivs dans le snat, et qu'ils eurent expos l'ordre cruel qu'ils +avaient reu, un cri gnral apprit au peuple quel tait son sort; et +ds ce moment ce ne fut plus dans toute la ville que hurlements, que +dsespoir, que rage et que fureur. + +Qu'il me soit permis de m'arrter ici un moment pour faire quelque +attention sur la conduite des Romains. Je ne puis assez regretter que le +fragment de Polybe o cette dputation est rapporte finisse prcisment +dans l'endroit le plus intressant de cette histoire; et j'estimerais +beaucoup plus une courte rflexion d'un auteur si judicieux, que les +longues harangues qu'Appien met dans la bouche des dputs et dans celle +du consul. Or, je ne puis croire que Polybe, plein de bon sens, de +raison et d'quit comme il tait, et pu approuver, dans l'occasion +dont il s'agit, le procd des Romains[340]. On n'y reconnat point, ce +me semble, leur ancien caractre; cette grandeur d'ame, cette noblesse, +cette droiture; cet loignement dclar des petites ruses, des +dguisements, des fourberies, qui ne sont point, comme il est dit +quelque part, du gnie romain: _minime romanis artibus_. Pourquoi ne +point attaquer les Carthaginois force ouverte? Pourquoi leur dclarer +nettement par un trait, qui est une chose sacre, qu'on leur accorde la +libert et l'usage de leurs lois, en sous-entendant des conditions qui +en sont la ruine entire? Pourquoi cacher, sous la honteuse rticence du +mot de _ville_, dans ce trait, le perfide dessein de dtruire Carthage; +comme si, l'ombre de cette quivoque, ils le pouvaient faire avec +justice? Pourquoi enfin ne leur faire la dernire dclaration qu'aprs +avoir tir d'eux, diffrentes reprises, leurs tages et leurs armes, +c'est--dire aprs les avoir mis absolument hors d'tat de leur rien +refuser? N'est-il pas visible que Carthage, aprs tant de pertes, tant +de dfaites, tout affaiblie et puise qu'elle est, fait encore trembler +les Romains, et qu'ils ne croient pas la pouvoir dompter par la voie des +armes? Il est bien dangereux d'tre assez puissant pour commettre +impunment l'injustice, et pour en esprer mme de grands avantages. +L'exprience de tous les empires nous apprend qu'on ne manque gure de +la commettre quand on la croit utile. + +[Note 340: Rollin me parat s'exprimer ici avec trop de rserve: il +n'a pas dpeint sous des couleurs assez noires l'infame conduite des +Romains.--L.] + +[Marge: Polyb. l. 13, p. 671, 672.] L'loge magnifique que Polybe fait +des Achens est bien loign de ce que nous voyons ici. Ces peuples, +dit-il, loin d'employer des ruses et des tromperies l'gard de leurs +allis pour augmenter leur puissance, ne croyaient pas mme qu'il leur +ft permis d'en user contre leurs ennemis, et ne comptaient pour solide +et glorieuse victoire que celle qui se remporte les armes la main par +le courage et la bravoure. Il avoue, dans le mme endroit, qu'il ne +reste plus chez les Romains que de lgres traces de l'ancienne +gnrosit de leurs pres; et il se croit oblig, dit-il, de faire cette +remarque contre un principe devenu fort commun de son temps parmi ceux +qui taient chargs du gouvernement, qui croyaient que la bonne foi +n'est point compatible avec la bonne politique, et qu'il est impossible +de russir dans l'administration des affaires publiques, soit en guerre, +soit en paix, sans employer quelquefois la fraude et la tromperie. + +[Marge: App. p. 55. Strab. l. 17, pag. 833.] Je reviens mon sujet. Les +consuls ne se htrent pas de marcher contre Carthage, ne s'imaginant +pas qu'ils eussent rien craindre d'une ville dsarme. On y profita de +ce dlai pour se mettre en tat de dfense; car il fut rsolu d'un +commun accord de ne point abandonner la ville. On nomma pour gnral, +au-dehors, Asdrubal, qui tait la tte de vingt mille hommes, vers qui +l'on dputa pour le prier d'oublier en faveur de la patrie l'injustice +qu'on lui avait faite par la crainte des Romains: on donna le +commandement des troupes, dans la ville, un autre Asdrubal, petit-fils +de Masinissa: puis on fabriqua des armes avec une promptitude +incroyable. Les temples, les palais, les places publiques, furent +changs en autant d'ateliers: hommes et femmes y travaillaient jour et +nuit. On faisait chaque jour cent quarante boucliers, trois cents pes, +cinq cents piques ou javelots, mille traits, et un grand nombre de +machines propres les lancer; et, parce qu'on manquait de matires pour +faire les cordes, les femmes couprent leurs cheveux, et en fournirent +abondamment. + +[Marge: App. p. 55.] Masinissa tait mcontent de ce qu'aprs qu'il +avait extrmement affaibli les forces des Carthaginois, les Romains +venaient profiter de sa victoire, sans mme qu'ils lui eussent fait part +en aucune sorte de leur dessein; ce qui causa entre eux quelque +refroidissement. + +[Marge: Pag. 55-58.] Cependant les consuls s'avancent vers la ville pour +en former le sige. Ils ne s'taient attendus rien moins qu' y +trouver une vigoureuse rsistance; et la hardiesse incroyable des +assigs les jeta dans un grand tonnement. Ce n'taient que sorties +frquentes et vives pour repousser les assigeants, pour brler les +machines, pour harceler les fourrageurs. Censorinus attaquait la ville +d'un ct, et Manilius de l'autre. Scipion, surnomm depuis +l'_Africain_, servait alors en qualit de tribun, et se distinguait +parmi tous les officiers autant par sa prudence que par sa bravoure. Le +consul sous qui il commandait fit plusieurs fautes pour n'avoir pas +voulu suivre ses avis. Ce jeune officier tira les troupes de plusieurs +mauvais pas o l'imprudence des chefs les avait engages. Un clbre +Phamas, chef de la cavalerie ennemie, qui harcelait sans cesse et +incommodait beaucoup les fourrageurs, n'osait paratre en campagne quand +le tour de Scipion tait venu pour les soutenir; tant il savait contenir +ses troupes dans l'ordre, et se poster avantageusement. Une si grande et +si gnrale rputation lui attira de l'envie; mais, comme il se +conduisait en tout avec beaucoup de modestie et de retenue, elle se +changea bientt en admiration; de sorte que, quand le snat envoya des +dputs dans le camp pour s'informer de l'tat du sige, toute l'arme +se runit pour lui rendre un tmoignage favorable, soldats, officiers, +gnraux mme, et ce ne fut qu'une voix pour relever le mrite du jeune +Scipion: tant il est important d'amortir, pour parler ainsi, l'clat +d'une gloire naissante par des manires douces et modestes, et de ne pas +irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance, dont +l'effet naturel est de rveiller dans les autres l'amour-propre, et de +rendre la vertu mme odieuse. + +[Marge: App. p. 63. AN. M. 3857 ROM. 601.] Dans le mme temps Masinissa, +se voyant prs de mourir, pria Scipion de vouloir bien venir lui rendre +une visite, afin qu'il pt lui mettre en main un plein pouvoir de +disposer comme il le jugerait propos de son royaume et de ses biens en +faveur des enfants qu'il laissait. Il le trouva mort en arrivant. Ce +prince leur avait command en mourant de s'en rapporter pour toutes +choses ce que rglerait Scipion, qu'il leur laissait pour pre et pour +tuteur. Je diffre parler ailleurs avec plus d'tendue de la famille +et de la postrit de Masinissa, pour ne point interrompre trop +long-temps l'histoire de Carthage. + +[Marge: Pag. 65.] L'estime que Phamas avait conue pour Scipion +l'engagea quitter le parti des Carthaginois pour embrasser celui des +Romains. Il vint se rendre lui avec plus de deux mille cavaliers, et +il fut dans la suite d'un grand secours aux assigeants. + +[Marge: Pag. 66.] Calpurnius Pison, consul, et L. Mancinus son +lieutenant, arrivrent en Afrique au commencement du printemps. La +campagne se passa sans qu'ils fissent rien de considrable; ils eurent +mme du dessous en plusieurs occasions, et ils ne poussrent que +lentement le sige de Carthage. Les assigs, au contraire, avaient +repris courage; leurs troupes augmentaient considrablement; ils +faisaient tous les jours de nouveaux allis. Ils envoyrent jusque dans +la Macdoine vers le faux Philippe[341], qui se faisait passer pour le +fils de Perse, et qui faisait pour lors la guerre aux Romains, +l'exhortant de la presser vivement, et lui promettant de lui fournir de +l'argent et des vaisseaux. + +[Note 341: Andriscus.] + +[Marge: App. p. 68.] Ces nouvelles causrent de l'inquitude Rome. On +commena craindre le succs d'une guerre qui devenait de jour en jour +plus douteuse et plus importante qu'on ne se l'tait d'abord imagin. +Autant qu'on tait mcontent de la lenteur des gnraux, et qu'on +parlait mal d'eux, autant chacun s'empressait dire du bien du jeune +Scipion, et vanter ses rares vertus. Il tait venu Rome pour +demander l'dilit. Ds qu'il parut dans l'assemble, son nom, son +visage, sa rputation, la croyance commune que les dieux le destinaient +pour terminer la troisime guerre punique, comme le premier Scipion, son +grand-pre adoptif, avait termin la seconde, tout cela frappa +extrmement le peuple; et, quoique la chose ft contre les lois, et que +par cette raison les anciens s'y opposassent, au lieu de l'dilit qu'il +demandait, le peuple lui donna le consulat, laissant [Marge: AN. M. 3858 +ROM. 602.] dormir les lois pour cette anne, et voulut qu'il et +l'Afrique pour dpartement, sans tirer les provinces au sort comme +c'tait la coutume, et comme Drusus son collgue demandait qu'on le ft. + +[Marge: App. p. 69.] Ds que Scipion eut achev ses recrues, il partit +pour la Sicile, et arriva bientt aprs Utique. Ce fut fort propos +pour Mancinus, lieutenant de Pison, qui s'tait engag tmrairement +dans un poste o les ennemis le tenaient enferm, et o ils allaient le +tailler en pices le matin mme, si le nouveau consul, qui apprit en +arrivant le danger o il tait, n'et fait remonter de nuit ses troupes +dans ses vaisseaux, et n'et vol son secours. + +[Marge: Pag. 70.] Le premier soin de Scipion, son arrive, fut de +rtablir parmi les troupes la discipline, qu'il y trouva entirement +ruine: nul ordre, nulle subordination, nulle obissance; on ne songeait +qu' piller, qu' faire bonne chre, et qu' se divertir. Il chassa du +camp toutes les bouches inutiles, rgla la qualit des viandes que les +vivandiers pourraient apporter, et n'en voulut point d'autres que de +simples et de militaires, cartant avec soin tout ce qui sentait le luxe +et les dlices. + +Quand il eut bien tabli cette rforme, qui ne lui cota pas beaucoup de +temps ni de peine, parce qu'il donnait l'exemple aux autres, il compta +pour lors avoir des soldats, et songea srieusement pousser le sige. +Ayant fait prendre ses troupes des haches, des leviers et des +chelles, il les conduisit de nuit, en grand silence, vers une partie de +la ville appele _Mgare_; et, ayant fait jeter tout d'un coup de grands +cris, il l'attaqua fort vivement. Les ennemis, qui ne s'attendaient pas + tre attaqus de nuit, furent d'abord fort effrays; mais ils se +dfendirent avec beaucoup de courage, et Scipion ne put point escalader +les murs. Mais, ayant aperu une tour qu'on avait abandonne, qui tait +hors de la ville, fort prs des murs, il y envoya un nombre de soldats +hardis et dtermins, qui, par le moyen des pontons, passrent de la +tour sur les murs, entrrent dans Mgare, et en brisrent les portes. +Scipion y entra dans le moment, chassa de ce poste les ennemis, qui, +troubls par cette attaque imprvue, et croyant que toute la ville avait +t prise, s'enfuirent dans la citadelle, et y furent suivis par ces +troupes mmes qui campaient hors de la ville, qui abandonnrent leur +camp aux Romains, et crurent devoir aussi se mettre en sret. + +Avant que de passer outre, je dois donner ici quelque ide de la +situation et de la grandeur de Carthage, [Marge: App. p. 56 et 57. +Strab. l. 17, pag. 832.] qui contenait, au commencement de la guerre +contre les Romains, sept cent mille habitants. Elle tait situe dans le +fond d'un golfe, environne de mer en forme d'une presqu'le, dont le +col, c'est--dire l'isthme qui la joignait au continent, tait large +d'une lieue et un quart (vingt-cinq stades)[342]. La presqu'le avait de +circuit dix-huit lieues (trois cent soixante stades). Du ct de +l'occident il en sortait une longue pointe de terre, large peu prs de +douze toises (un demi stade[343]), qui, s'avanant dans la mer, la +sparait d'avec le marais, et tait ferme de tous cts de rochers et +d'une simple muraille[344]. Du ct du midi et du continent, o tait la +citadelle, appele _Byrsa_, la ville tait close d'une triple muraille +haute de trente coudes[345], sans les parapets et les tours qui la +flanquaient tout l'entour par gales distances, loignes l'une de +l'autre de quatre-vingts toises. Chaque tour avait quatre tages: les +murailles n'en avaient que deux; elles taient votes, et dans le bas +il y avait des tables pour mettre trois cents lphants, avec les +choses ncessaires pour leur subsistance, et des curies au-dessus pour +quatre mille chevaux, et les greniers pour leur nourriture. Il s'y +trouvait aussi de quoi y loger vingt mille fantassins et quatre mille +cavaliers. Enfin tout cet appareil de guerre tait renferm dans les +seules murailles[346]. Il n'y avait qu'un seul endroit de la ville dont +les murs fussent faibles et bas; c'tait un angle nglig, qui +commenait la pointe de terre dont nous avons parl, et continuait +jusqu'aux ports, qui taient du ct du couchant. Il y en avait deux qui +se communiquaient l'un l'autre, mais qui n'avaient qu'une seule +entre, large de soixante-dix pieds[347], et ferme avec des chanes. Le +premier tait pour les marchands, o l'on trouvait plusieurs et diverses +demeures pour les matelots; l'autre tait le port intrieur pour les +navires de guerre, au milieu duquel on voyait une le, nomme +_Cothon_[348], borde, aussi-bien que le port, de grands quais, mais o +il y avait des loges spares pour mettre couvert deux cent vingt +navires, et des magasins au-dessus, o l'on gardait tout ce qui est +ncessaire l'armement et l'quipement des vaisseaux. L'entre de +chacune de ces loges, destines retirer les vaisseaux, tait orne de +deux colonnes de marbre d'ouvrage ionique: de sorte que tant le port que +l'le reprsentaient des deux cts deux magnifiques galeries. Dans +cette le tait le palais de l'amiral; et, comme elle tait vis--vis de +l'entre du port, il pouvait de l dcouvrir tout ce qui se passait dans +la mer, sans que de la mer on pt rien voir de ce qui se faisait dans +l'intrieur du port. Les marchands de mme n'avaient aucune vue sur les +vaisseaux de guerre, les deux ports tant spars par une double +muraille; et il y avait dans chacun une porte particulire pour entrer +dans la ville, sans passer par l'autre port. On peut donc distinguer +trois parties dans [Marge: Boch. in Phal. p. 512.] Carthage: le port, +qui tait double, appel quelquefois _Cothon_, cause de la petite le +de ce nom; la citadelle, appele _Byrsa_; la ville proprement dite, o +demeuraient les habitants, qui environnait la citadelle, et tait nomme +_Mgara_. + +[Note 342: 25 stades, selon Appien (_Bell. pun._ 95) et Polybe (I, +c. 73, 5); mais Strabon dit 60 stades (XVII, p. 832). Au lieu de 360 +stades, mesure que cet auteur donne la circonfrence de la presqu'le, +Tite-Live ne lui donne que 23 milles, qui font 184 stades (TIT.-LIV. +_pit. lib._ LI), ou la moiti environ: comme les mesures de Strabon +sont ici le double environ de celles des autres auteurs, il est +vraisemblable que cette diffrence provient de ce qu'elles sont +exprimes dans un stade dont le module tait de moiti plus court. +D'aprs cette hypothse, prenant les mesures de Tite-Live, de Polybe et +d'Appien pour base, on trouve que Carthage avait 6 lieues 4/10 de tour; +et que la largeur de l'isthme tait de 5/6 de lieue.--L.] + +[Note 343: Un demi-stade quivaut 92 mtres ou 47 toises; et non +pas _douze_ toises.--L.] + +[Note 344: Le texte que Rollin avait sous les yeux est altr; il y +existe une lacune que M. Schweighuser a trs-bien remplie: [Grec: +tainia sten kai epimks, mistadiou malista to platos, epi dusmas +echrei, mes limns te kai ts Thalasss....... hapl teichei +perikrmna onta] (_Bell. pun._ 95). Cet habile diteur propose de +lire: [Grec: kai periteteichisto ts poles ta men pros Thalasss hapl +teichei perikrmna onta], c. . d. la partie qui regarde la mer tait +entoure d'un mur simple, parce que des escarpements la bordaient de +toutes parts.--L.] + +[Note 345: C. . d. 13 mtres 83 centim.--L.] + +[Note 346: Le texte dit 2 plthres de distance les unes des +autres, ou un tiers de stade, c'est 61 mtr. 7, ou un peu plus de 32 +toises.--L.] + +[Note 347: 21 mtr. 56.--L.] + +[Note 348: J'ai dress un plan de ce port _Cothon_, pour la +traduction de Strabon (T. V, p. 473). J'y renvoie.--L.] + +[Marge: App. p. 72.] Asdrubal[349], au point du jour, voyant la honteuse +droute de ses troupes, pour se venger des Romains, et en mme temps +pour ter aux habitants toute esprance d'accommodement et de pardon, +fit avancer sur le mur tout ce qu'il avait de prisonniers romains, en +sorte qu'ils fussent porte d'tre vus de toute l'arme. L, il n'y +eut point de supplices qu'il ne leur ft souffrir: on leur crevait les +yeux; on leur coupait le nez, les oreilles, les doigts; on leur +arrachait toute la peau de dessus le corps avec des peignes de fer; et, +aprs les avoir ainsi tourments, on les prcipitait du haut des murs en +bas. Un traitement si cruel fit horreur aux Carthaginois; mais il ne les +pargnait pas eux-mmes, et il fit gorger plusieurs des snateurs qui +osrent s'opposer sa tyrannie. + +[Note 349: C'est celui qui commandait hors de la ville, et qui, +ayant fait prir un autre Asdrubal, petit-fils de Masinissa, s'tait +fait donner le commandement dans la ville mme.--L.] + +[Marge: Pag. 73.] Scipion, se voyant matre absolu de l'isthme, brla le +camp que les ennemis avaient abandonn, et en construisit un nouveau +pour ses troupes. Il tait de forme carre, environn de grands et de +profonds retranchements arms de bonnes palissades. Du ct des +Carthaginois il leva un mur haut de douze pieds, flanqu, d'espace en +espace, de tours et de redoutes; et sur la tour qui tait au milieu s'en +levait une autre de bois fort haute, d'o l'on dcouvrait tout ce qui +se passait dans la ville. Ce mur occupait toute la largeur de l'isthme, +c'est--dire vingt-cinq stades[350]. Les ennemis, qui taient porte +du trait, firent tous leurs efforts pour empcher cet ouvrage; mais, +comme toute l'arme y travaillait sans relche jour et nuit, il fut +achev en vingt-quatre jours. Scipion en tira un double avantage: +premirement, parce que ses troupes taient loges plus srement et plus +commodment; en second lieu, parce qu'il coupa par ce moyen les vivres +aux assigs, qui l'on n'en pouvait plus porter que par mer, ce qui +souffrait de trs-grandes difficults, tant cause que la mer de ce +ct-l est souvent orageuse, que par la garde exacte que faisait la +flotte romaine. Et ce fut l une des principales causes de la famine qui +se fit bientt sentir dans la ville. D'ailleurs Asdrubal ne distribuait +le bl qui lui arrivait qu'aux trente mille hommes de troupes qui +servaient sous lui, se mettant peu en peine du reste de la multitude. + +[Note 350: Une lieue et un quart. = Voyez la note, p. 393.--L.] + +[Marge: App. p. 74.] Pour leur couper encore davantage les vivres, +Scipion entreprit de fermer l'entre du port par une leve qui +commenait cette langue de terre dont nous avons parl, laquelle tait +assez prs du port. L'entreprise d'abord parut folle aux assigs, et +ils insultaient aux travailleurs; mais, quand ils virent que l'ouvrage +avanait extraordinairement chaque jour, ils commencrent vritablement + craindre, et songrent prendre des mesures pour le rendre inutile: +femmes et enfants, tout le monde se mit travailler; mais avec un tel +secret, que Scipion ne put jamais rien apprendre par les prisonniers de +guerre, qui rapportaient seulement qu'on entendait beaucoup de bruit +dans le port, mais sans qu'on st pourquoi. Enfin, tout tant prt, les +Carthaginois ouvrirent tout d'un coup une nouvelle entre d'un autre +ct du port, et parurent en mer [Marge: [Strab. XVII, p. 833.]] avec +une flotte assez nombreuse, qu'ils venaient tout rcemment de construire +des vieux matriaux qui se trouvrent dans les magasins. On convient +que, s'ils avaient t sur-le-champ attaquer la flotte romaine, ils s'en +seraient infailliblement rendus matres, parce que, comme on ne +s'attendait rien de tel, et que tout le monde tait occup ailleurs, +ils l'auraient trouve sans rameurs, sans soldats, sans officiers; mais, +dit l'historien, il tait arrt que Carthage serait dtruite: ils se +contentrent donc de faire comme une insulte et une bravade aux Romains, +et rentrrent dans le port. + +[Marge: App. p. 75.] Deux jours aprs ils firent avancer leurs vaisseaux +pour se battre tout de bon, et ils trouvrent l'ennemi bien dispos. +Cette bataille devait dcider du sort des deux partis; elle fut longue +et opinitre, les troupes de ct et d'autre faisant des efforts +extraordinaires, celles-l pour sauver leur patrie rduite aux abois, +celles-ci pour achever leur victoire. Dans le combat, les brigantins des +Carthaginois, se coulant par-dessous le bord des grands vaisseaux des +Romains, leur rompaient tantt la poupe, tantt le gouvernail, et tantt +les rames; et, s'ils se trouvaient presss, ils se retiraient avec une +promptitude merveilleuse pour revenir incontinent la charge. Enfin, +les deux armes ayant combattu avec gal avantage jusqu'au soleil +couchant, les Carthaginois jugrent propos de se retirer, non qu'ils +se comptassent vaincus, mais pour recommencer le lendemain. Une partie +de leurs vaisseaux, ne pouvant entrer assez promptement dans le port, +parce que l'entre en tait trop troite, se retira, devant une terrasse +fort spacieuse qu'on avait faite contre les murailles pour y descendre +les marchandises, sur le bord de laquelle on avait lev un petit +rempart durant cette guerre, de peur que les ennemis ne s'en saisissent. +L le combat recommena encore plus vivement que jamais, et dura bien +avant dans la nuit: les Carthaginois y souffrirent beaucoup, et ce qui +leur resta de vaisseaux se rfugia dans la ville. Le matin tant venu, +Scipion attaqua la terrasse; et, s'en tant rendu matre avec beaucoup +de peine, il s'y logea, s'y fortifia, et y fit faire une muraille de +brique du ct de la ville, fort proche des murs, et de pareille +hauteur. Quand elle fut acheve, il y fit monter quatre mille hommes, +avec ordre de lancer sans cesse des traits et des dards sur les ennemis, +qui en taient fort incommods, cause que, les deux murs tant d'une +hauteur gale, ils ne jetaient presque aucun trait inutilement. Ainsi +fut termine cette campagne. + +[Marge: Pag. 78.] Pendant les quartiers d'hiver, Scipion s'appliqua se +dbarrasser des troupes de dehors, qui incommodaient fort ses convois, +et facilitaient ceux qu'on envoyait aux assigs. Pour cela il attaqua +une place voisine, nomme _Nphris_, qui leur servait de retraite. Dans +une dernire action, il prit du ct des ennemis plus de soixante-dix +mille hommes, tant soldats que paysans ramasss; et la place fut +emporte avec beaucoup de peine, aprs vingt-deux jours de sige. Cette +prise fut suivie de la reddition de presque toutes les places d'Afrique, +et contribua beaucoup la prise mme de Carthage, o depuis ce temps-l +il n'tait presque plus possible de faire entrer des vivres. + +[Marge: App. p. 79. AN. M. 3859. ROM. 603.] Au commencement du +printemps, Scipion attaqua en mme temps le port appel _Cothon_ et la +citadelle. S'tant rendu matre de la muraille qui environnait ce port, +il se jeta dans la grande place de la ville, qui en tait proche, d'o +l'on montait la citadelle par trois rues en pente, bordes de ct et +d'autre d'un grand nombre de maisons, du haut desquelles on lanait une +grle de dards sur les Romains, qui furent contraints, avant que de +passer outre, de forcer les premires maisons, et de s'y poster, pour +pouvoir de l chasser ceux qui combattaient des maisons voisines. Le +combat au haut et au bas des maisons dura pendant six jours, et le +carnage fut horrible. Pour nettoyer les rues et en faciliter le passage +aux troupes, on tirait avec des crocs les corps des habitants qu'on +avait tus ou prcipits du haut des maisons, et on les jetait dans des +fosses, la plupart encore vivants et palpitants. Dans ce travail, qui +dura six jours et six nuits, les soldats taient relevs de temps en +temps par d'autres tout frais, sans quoi ils auraient succomb la +fatigue: il n'y eut que Scipion qui pendant tout ce temps-l ne dormit +point, donnant partout les ordres, et s'accordant peine le temps de +prendre quelque nourriture. + +[Marge: Pag. 81.] Il y avait tout lieu de croire que ce sige durerait +encore long-temps et coterait beaucoup de sang. Mais le septime jour +on vit paratre des hommes en habits de suppliants, qui demandaient pour +toute composition qu'il plt aux Romains de donner la vie tous ceux +qui voudraient sortir de la citadelle: ce qui leur fut accord, la +rserve seulement des transfuges. Il sortit cinquante mille tant hommes +que femmes, qu'on fit passer vers les champs avec bonne garde. Les +transfuges, qui taient environ neuf cents, voyant qu'il n'y avait point +de quartier esprer pour eux, se retranchrent dans le temple +d'Esculape avec Asdrubal, sa femme et ses deux enfants, o, quoiqu'ils +fussent en petit nombre, ils pouvaient se dfendre long-temps, parce que +le lieu tait fort lev, assis sur des rochers, et qu'on y montait par +soixante degrs: mais enfin, presss de la faim, des veilles et de la +crainte, et voyant leur perte prochaine, l'impatience les saisit, et, +abandonnant le bas du temple, ils se retirrent au dernier tage, +rsolus de ne le quitter qu'avec la vie. + +Cependant Asdrubal, songeant sauver la sienne, descendit secrtement +vers Scipion, portant en main une branche d'olivier, et se jeta ses +pieds. Scipion le fit voir aussitt aux transfuges, qui, transports de +fureur et de rage, vomirent contre lui mille injures, et mirent le feu +au temple. Pendant qu'on l'allumait, on dit que la femme d'Asdrubal se +para le mieux qu'elle put, et, se mettant la vue de Scipion avec ses +deux enfants, lui parla haute voix en cette sorte: Je ne fais point +d'imprcations contre toi, Romain, car tu ne fais qu'user des droits +de la guerre; mais puissent les dieux de Carthage, et toi de concert +avec eux, punir comme il le mrite ce perfide qui a trahi sa patrie, ses +dieux, sa femme et ses enfants! Puis, adressant la parole Asdrubal: +Sclrat, dit-elle, perfide, le plus lche de tous les hommes, ce feu +va nous ensevelir moi et mes enfants; pour toi, indigne capitaine de +Carthage, va orner le triomphe de ton vainqueur, et subir la vue de +Rome la peine que tu mrites. Aprs ces reproches elle gorgea ses +enfants, les jeta dans le feu, puis s'y prcipita elle-mme: tous les +transfuges en firent autant. + +[Marge: App. p. 82.] Pour Scipion, voyant cette ville, qui avait t si +florissante pendant sept cents ans, comparable aux plus grands empires +par l'tendue de sa domination sur mer et sur terre, par ses armes +nombreuses, par ses flottes, par ses lphants, par ses richesses; +suprieure mme aux autres nations par le courage et la grandeur d'ame; +qui, toute dpouille qu'elle tait d'armes et de vaisseaux, lui avait +fait soutenir pendant trois annes entires toutes les misres d'un long +sige: voyant, dis-je, alors cette ville absolument ruine, on dit qu'il +ne put refuser des larmes la malheureuse destine de Carthage. Il +considrait que les villes, les peuples, les empires, sont sujets aux +rvolutions aussi-bien que les hommes en particulier; que la mme +disgrce tait arrive Troie, jadis si puissante, et depuis aux +Assyriens, aux Mdes, aux Perses, dont la domination s'tendait si loin; +et tout rcemment encore aux Macdoniens, dont l'empire avait jet un si +grand clat. Plein de ces lugubres penses, il pronona deux vers +d'Homre, dont le sens est:[351] _Il viendra un temps o la ville sacre +de Troie et le belliqueux Priam et son peuple priront_; dsignant par +ces vers le sort futur de Rome, comme il l'avoua Polybe, qui lui en +demanda l'explication. + +S'il avait t clair des lumires de la vrit, il [Marge: Eccl. 10, +8.] aurait su ce que nous apprend l'criture: qu'un royaume est +transfr d'un peuple un autre cause des injustices, des violences, +des outrages qui s'y commettent, et de la mauvaise foi qui y rgne en +diffrentes manires. Carthage est dtruite parce que l'avarice, la +perfidie, la cruaut, y taient montes leur comble. Rome aura le mme +sort, lorsque son luxe, son ambition, son orgueil, ses injustes +usurpations, pallies sous le faux dehors de vertu et de justice, auront +forc le souverain matre et distributeur des empires donner par sa +chute une grande leon l'univers. + +[Note 351: + + [Grec: Essetai mar otan pot' oll Ilios ir, + Kai Priamos, kai laos eummeli Priamoio.] + + _Iliad_, lib. VI [v. 448].] + +[Marge: App. p. 83. AN. M. 3859. CARTH. 701. ROM. 603. AV. J.C. 145.] +Carthage ayant t prise de la sorte, Scipion en abandonna le pillage +aux soldats pendant quelques jours, la rserve de l'or, de l'argent, +des statues, et des autres offrandes qui se trouveraient dans les +temples. Ensuite il leur distribua plusieurs rcompenses militaires, +aussi-bien qu'aux officiers, parmi lesquels deux s'taient sur-tout +distingus, Tib. Gracchus, et C. Fannius, qui les premiers avaient +escalad le mur. Il fit parer des dpouilles des ennemis un navire fort +lger, et l'envoya Rome porter la nouvelle de la victoire. + +[Marge: App. p. 83.] En mme temps, il fit savoir aux habitants de la +Sicile qu'ils eussent chacun venir reconnatre et reprendre les +tableaux et les statues que les Carthaginois leur avaient enlevs dans +les guerres prcdentes; et, en rendant ceux d'Agrigente[352] le +fameux taureau de Phalaris, il leur dit que ce taureau, qui tait en +mme temps un monument de la cruaut de leurs anciens rois et de la +bont de leurs nouveaux matres, devait leur apprendre s'il leur serait +plus avantageux d'tre sous le joug des Siciliens que sous le +gouvernement du peuple romain. + +[Note 352: Quem taurum Scipio quum redderet Agrigentinis, dixisse +dicitur, quum esse illos cogitare utrm esset Siculis utilius, suisne +servire, an populo romano obtemperare, quum idem monumentum et domestic +crudelitatis, et nostr mansuetudinis haberent. (CIC. VERR. 6, p. 73.)] + +Ayant mis en vente une partie des dpouilles qu'on avait trouves +Carthage, il fit de svres dfenses ses gens de rien prendre, ni mme +de rien acheter de ces dpouilles, tant il tait attentif carter de +sa personne et de sa maison jusqu'au plus lger soupon d'intrt. + +[Marge: App. p. 83.] Quand la nouvelle de la prise de Carthage fut +arrive Rome, on s'y livra sans mesure au sentiment de la joie la plus +vive, comme si ce n'et t que de ce moment que le repos public ft +assur. On repassait dans son esprit tous les maux qu'on avait soufferts +de la part des Carthaginois en Sicile, en Espagne, et mme en Italie +pendant seize ans conscutifs, durant lesquels Annibal avait saccag +quatre cents villes, fait prir en diverses rencontres trois cent mille +hommes, et rduit Rome mme la dernire extrmit. Dans le souvenir de +ces maux, on se demandait l'un l'autre s'il tait donc bien vrai que +Carthage ft ruine. Tous les ordres tmoignrent l'envi leur +reconnaissance envers les dieux, et la ville, pendant plusieurs jours, +ne fut occupe que de sacrifices solennels, de prires publiques, de +jeux et de spectacles. + +[Marge: App. p. 84.] Aprs qu'on eut satisfait aux devoirs de la +religion, le snat envoya dix commissaires en Afrique pour en rgler +l'tat et le sort l'avenir, conjointement avec Scipion. Le premier de +leurs soins fut de faire dmolir tout ce qui restait de Carthage. +Rome[353], dj matresse du monde presque entier, ne crut pas pouvoir +tre en sret tandis que le nom de Carthage subsisterait: tant une +haine invtre, et nourrie par de longues et de cruelles guerres, dure +au-del mme du temps o l'on a craindre, et ne cesse de subsister que +lorsque l'objet qui l'excite a cess d'tre. Dfenses furent faites au +nom du peuple romain d'y habiter dsormais, avec d'horribles +imprcations contre ceux qui, au prjudice de cet interdit, +entreprendraient d'y rebtir quelque chose, et principalement le lieu +nomm _Byrsa_, et la place appele _Mgare_[354]. Au reste on n'en +dfendait l'entre personne, Scipion[355] n'tant pas fch qu'on vt +les tristes dbris d'une ville qui avait os disputer de l'empire avec +Rome. Ils arrtrent encore que les villes qui, dans cette guerre, +avaient tenu le parti des ennemis seraient toutes rases, et donnrent +leur territoire aux allis du peuple romain; et ils gratifirent en +particulier ceux d'Utique de tout le pays qui est entre Carthage et +Hippone. Ils rendirent tout le reste tributaire, et en firent une +province de l'empire romain o l'on enverrait tous les ans un prteur. + +[Note 353: Neque se Roma, jam terrarum orbe superato, securam +speravit fore, si nomen usqum maneret Carthaginis, ade odium +certaminibus ortum ultra metum durat, et ne in victis quidem deponitur, +neque ante invisum esse desinit, qum esse desiit. (VELL. PATERC. lib. +1, c. 12.)] + +[Note 354: Il semble que par le mot _Megara_ on entendait la _cit_ +proprement dite, _le lieu o taient les maisons_, selon le sens qu'a ce +mot en phnicien. (BOCHART. _de Phoenic. colon_, cap. 24.)--L.] + +[Note 355: Ut ipse locus eorum, qui cum hac urbe de imperio +certrunt, vestigia calamitatis ostenderet. (CIC. _Agrar._ 2, n. 50.)] + +[Marge: App. p. 84.] Quand tout fut rgl, Scipion retourna Rome, o +il entra en triomphe. On n'en avait jamais vu de si clatant; car ce +n'taient que statues, que rarets, que pices curieuses et d'un prix +inestimable, que les Carthaginois, pendant le cours d'un grand nombre +d'annes, avaient apportes en Afrique, sans compter l'argent qui fut +port dans le trsor public, et qui montait de trs-grandes sommes. + +[Marge: App. p. 85. Plut. in vit. Gracch. p. 839.] Quelques prcautions +qu'on et prises pour empcher que jamais on ne pt songer rtablir +Carthage, moins de trente ans aprs, et du vivant mme de Scipion, l'un +des Gracques, pour faire sa cour au peuple, entreprit de la repeupler, +et y conduisit une colonie compose de six mille citoyens. Le snat, +ayant appris que plusieurs signes funestes avaient rpandu la terreur +parmi les ouvriers lorsqu'on dsignait l'enceinte et qu'on jetait les +fondements de la nouvelle ville, voulut en surseoir l'excution; mais le +tribun, peu dlicat sur la religion et peu scrupuleux, pressa l'ouvrage +malgr tous ces prsages sinistres, et le finit en peu de jours. Ce fut +l la premire colonie romaine envoye hors de l'Italie. + +On n'y btit apparemment que des espces de cabanes, puisque, +[356]lorsque Marius dans sa fuite en Afrique s'y retira, il est dit +qu'il menait une vie pauvre sur les ruines et les dbris de Carthage, se +consolant par la vue d'un spectacle si tonnant, et pouvant aussi, en +quelque sorte, par son tat, servir de consolation cette ville +infortune. + +[Note 356: Marius cursum in Africam direxit, inopemque vitam in +tugurio ruinarum carthaginensium toleravit: quum Marius aspiciens +Carthaginem, illa intuens Marium, alter alteri possent esse solatio. +(VELL. PATERC. lib. 2, cap. 19.)] + +[Marge: App. p. 85.] + +Appien rapporte que Jules Csar, aprs la mort de Pompe, tant pass en +Afrique, vit en songe une grande arme qui l'appelait en versant des +larmes; et que, touch de ce songe, il crivit dans ses tablettes le +dessein qu'il avait form cette occasion de rtablir Carthage et +Corinthe: mais qu'ayant t tu bientt aprs par les conjurs, Csar +Auguste, son fils adoptif, qui trouva ce mmoire parmi ses papiers, fit +rtablir la ville de Carthage prs du lieu o tait l'ancienne, pour ne +pas encourir les excrations qu'on avait fulmines, lorsqu'elle fut +dmolie, contre quiconque oserait la rebtir. + +Je ne sais pas sur quoi est fond ce que rapporte Appien; mais nous +voyons dans Strabon que Carthage [Marge: App. l. 17, pag. 833.] fut +rtablie en mme temps que Corinthe par Csar[357], qui il donne le +nom de dieu, par o, un peu auparavant, [Marge: App. p. 83.] il avait +clairement dsign Jules Csar[358]; et Plutarque, [Marge: Pag. 733.] +dans sa vie, lui attribue en termes formels l'tablissement de ces deux +colonies, et remarque que ce qu'il y a de singulier sur ces deux villes, +c'est que, comme il leur tait arriv auparavant d'tre prises et +dtruites toutes deux en mme temps, il leur arriva aussi toutes deux +d'tre en mme temps rebties et repeuples. Quoi qu'il en soit, Strabon +assure que de son temps Carthage tait aussi peuple qu'aucune autre +ville d'Afrique; et elle fut toujours, sous les empereurs suivants, la +capitale de toute l'Afrique. Elle a encore subsist avec clat pendant +environ sept cents ans; mais elle a t enfin entirement dtruite par +les Sarrasins, au commencement du septime sicle, sans que dans le pays +mme on en connaisse le nom ni les vestiges. + +[Note 357: Outre l'autorit de Strabon qui est formelle, et celle de +Plutarque qui ne l'est pas moins, on peut citer le tmoignage de Dion +Cassius (lib. XLIII, 50) pour prouver la ralit du rtablissement de +Carthage par Jules Csar. Ce qui parat avoir tromp Appien, c'est qu'en +effet Auguste y envoya galement une colonie en 725 de Rome, au +tmoignage de Dion Cassius (lib. LII, 43), confirm d'ailleurs par les +mdailles de ce prince. (HARDUIN. _Num. urb. illustr._ p. 117.).--L.] + +[Note 358: Strabon, par les mots [Grec: Theos Kaisar], ne peut en +effet dsigner que Jules Csar.--L.] + +_Digression sur les moeurs et le caractre du second Scipion +l'Africain._ + +Scipion, le destructeur de Carthage, tait propre fils du fameux Paul +mile qui vainquit Perse, dernier roi de Macdoine, et par consquent +petit-fils de cet autre Paul mile qui fut tu la bataille de Cannes. +Il fut adopt par le fils du grand Scipion l'Africain, et nomm _Scipio +milianus_; ce qui, selon la loi des adoptions, runissait les noms des +deux familles. Il en soutint galement l'honneur par toutes les grandes +qualits qui peuvent illustrer la robe et l'pe. Pendant tout le cours +de sa vie, dit un historien, on ne vit rien en lui que de louable: +actions, discours, sentiments[359]. Il se distingua particulirement +(loge bien rare maintenant dans les gens de guerre!) par un got exquis +pour les belles-lettres et pour toutes sortes de sciences, et par +l'estime singulire qu'il faisait des personnes lettres et savantes. +Tout le monde sait qu'on lui attribuait les comdies de Trence, ouvrage +le plus achev que Rome ait jamais produit pour l'lgance et la +finesse[360]. On dit sa louange que personne ne savait mieux que lui +entremler le repos et l'action, ni mettre profit avec plus de +dlicatesse et de got les vides que lui laissaient les affaires. +Partag entre les armes et les livres, entre les travaux militaires du +camp et les occupations paisibles du cabinet, ou il exerait son corps +par les fatigues de la guerre, ou il cultivait son esprit par l'tude +des sciences. Il montra par l que rien n'est plus capable de faire +honneur un homme de qualit, dans quelque profession qu'il se trouve, +que les belles connaissances. Cicron[361] dit de lui qu'il avait +toujours entre les mains les ouvrages de Xnophon, si pleins +d'instructions solides, soit pour la guerre, soit pour la politique. + +[Note 359: P. Scipio milianus, vir avitis P. Africani paternisque +L. Pauli virtutibus simillimus, omnibus belli ac tog dotibus, +ingeniique ac studiorum eminentissimus seculi sui, qui nihil in vita +nisi laudandum aut fecit, aut dixit, ac sensit. (VELL. PATERC. lib. 1, +cap. 12.)] + +[Note 360: Neque enim quisquam hoc Scipione elegantis intervalla +negotiorum otio dispunxit; semperque aut belli aut pacis serviit +artibus, semper inter arma ac studia versatus, aut corpus periculis, aut +animum disciplinis exercuit. (Ibid. cap. 13.)] + +[Note 361: Africanus semper socraticum Xenophontem in manibus +habebat. (TUSC. _Qust._ lib. 2, n. 62.)] + +[Marge: Plut. invit. mil. Paul.] Ce got exquis pour les belles-lettres +et pour les sciences tait le fruit de l'excellente ducation que Paul +mile avait donne ses enfants. Il les avait fait instruire par les +plus habiles matres en tout genre, n'pargnant pour cela aucune +dpense, quoiqu'il n'et qu'un bien trs-mdiocre; et il assistait +tous leurs exercices autant que les affaires publiques le lui +permettaient, voulant par l devenir lui-mme leur premier matre. + +[Marge: Excerpt. e Polyb. p. 147-163.] L'union intime de notre Scipion +avec Polybe acheva de perfectionner en lui les rares qualits qu'un +heureux naturel et une excellente ducation y faisaient dj admirer. +Polybe, avec un grand nombre d'Achens qui taient devenus suspects aux +Romains pendant la guerre de Perse, tait retenu Rome, o son mrite +le fit bientt connatre et rechercher par les personnes de la ville les +plus distingues. Scipion, g peine de dix-huit ans, se livra tout +entier lui, et regarda comme le plus grand bonheur de sa vie de +pouvoir tre form par un tel matre, dont il prfrait l'entretien +tous les vains amusements qui ont ordinairement tant d'attrait pour les +jeunes gens. + +Polybe commena par lui inspirer une aversion extrme pour ces plaisirs +galement dangereux et honteux auxquels s'abandonnait la jeunesse +romaine, dj presque gnralement drgle et corrompue par le luxe et +la licence que les richesses et les nouvelles conqutes avaient +introduits Rome. Scipion, pendant les cinq premires annes qu'il fut + une si excellente cole, sut bien profiter des leons qu'il y +recevait; et, se mettant au-dessus des railleries et du mauvais exemple +des jeunes gens de son ge, il fut regard ds-lors dans toute la ville +comme un modle de retenue et de sagesse. + +De l il fut ais de le faire passer la gnrosit, au noble +dsintressement, au bel usage des richesses, vertus si ncessaires aux +personnes d'une grande naissance, et que Scipion porta un suprme +degr, comme on le peut voir par quelques faits que Polybe en rapporte, +qui sont bien dignes d'admiration. + +[Marge: Polyb. 32, c. xii, seq.] [362]milie, femme du premier Scipion +l'Africain, et mre de celui qui avait adopt le Scipion dont parle ici +Polybe, avait laiss ce dernier, en mourant, une riche succession. +Cette dame, outre les diamants, les pierreries, et les autres bijoux qui +composent la parure des personnes de son rang, avait une grande quantit +de vases d'or et d'argent destins pour les sacrifices, un train +magnifique, des chars, des quipages, un nombre considrable d'esclaves +de l'un et de l'autre sexe; le tout proportionn l'opulence de la +maison o elle tait entre. Quand elle fut morte, Scipion abandonna +tout ce riche appareil sa mre Papiria, qui, ayant t rpudie, il y +avait dj quelque temps, par Paul mile, et n'ayant pas de quoi +soutenir la splendeur de sa naissance, menait une vie obscure, et ne +paraissait plus dans les assembles ni dans les crmonies publiques. +Quand on l'y vit reparatre avec cet clat, une si magnifique libralit +fit beaucoup d'honneur Scipion, surtout parmi les dames, qui ne s'en +turent pas, et dans une ville o, dit Polybe, on ne se dpouillait pas +volontiers de son bien. + +[Note 362: Elle tait soeur de Paul mile, pre du second Scipion +l'Africain.] + +Il ne se fit pas moins admirer dans une autre occasion. Il tait oblig, +en consquence de la succession qui lui tait chue par la mort de sa +grand'mre, de payer, en trois termes diffrents, aux deux filles de +Scipion son grand-pre adoptif, la moiti de leur dot, qui montait +cinquante mille cus[363]. A l'chance du premier terme, Scipion fit +remettre entre les mains du banquier la somme entire. Tibrius Gracchus +et Scipion Nasica, qui avaient pous ces deux soeurs, croyant que +Scipion s'tait tromp, allrent le trouver, et lui reprsentrent que +les lois lui laissaient l'espace de trois ans pour fournir cette somme +en trois diffrents paiements. Le jeune Scipion rpondit qu'il +n'ignorait pas la disposition des lois, qu'on en pouvait suivre la +rigueur avec des trangers, mais qu'avec des proches et des amis il +convenait d'en user avec plus de simplicit et de noblesse; et il les +pria d'agrer que la somme entire leur ft paye. Ils s'en retournrent +pleins d'admiration pour la gnrosit de leur parent, et[364] se +reprochant eux-mmes la bassesse de leurs sentiments par rapport +l'intrt, quoiqu'ils fussent les premiers de la ville et les plus +estims. Cette libralit leur paraissait d'autant plus admirable, dit +Polybe, qu' Rome, loin de vouloir payer cinquante mille cus avant +l'chance du terme, personne n'aurait voulu en payer mille avant le +jour prfix. + +[Note 363: Il y a dans Polybe (XXXII, c. 13, 10) 50 talents; ce +qui doit s'entendre en cet endroit de 50 fois 6000 deniers romains, ou +de 300,000 deniers, valant alors 245,500 francs.--L.] + +[Note 364: [Grec: Kategnkotes ts autv] [forte Grec: hautn] +mikrologias]. [POLYB. XXXII, c. 13, 16.]] + +Ce fut par le mme esprit que, deux ans aprs, Paul mile son beau-pre +tant mort, il cda son frre Fabius, qui tait moins riche que lui, +la part qu'il avait dans la succession de leur pre, laquelle montait +plus de soixante mille cus[365], afin de corriger ainsi l'ingalit de +biens qui se trouvait entre les deux frres. + +Ce mme frre ayant dessein de donner un spectacle de gladiateurs aprs +la mort de son pre, pour honorer sa mmoire, comme c'tait alors la +coutume, et ne pouvant pas facilement soutenir cette dpense, qui allait +fort loin, Scipion donna quinze mille cus[366] pour en supporter du +moins la moiti. + +[Note 365: Dans Polybe, 60 talents ou 360,000 deniers ou 294,000 +francs.--L.] + +[Note 366: 15 talents ou 73,500 francs.--L.] + +Les prsents magnifiques, que Scipion avait faits sa mre Papiria, lui +revenaient de plein droit aprs sa mort; et ses soeurs, selon l'usage de +ce temps, n'y pouvaient rien prtendre; mais il aurait cru se dshonorer +et rtracter ses dons, s'il les avait repris. Il laissa donc ses +soeurs tout ce qu'il avait donn leur mre, ce qui montait une somme +fort considrable, et il s'attira de nouveaux applaudissements par cette +nouvelle preuve qu'il donna de sa grandeur d'ame et de sa tendre amiti +pour sa famille. + +Ces diffrentes largesses, qui, runies ensemble, montaient de +trs-grandes sommes, tiraient, ce semble, un nouveau prix de l'ge o il +les faisait, car il tait trs-jeune, et encore plus des circonstances +du temps o il plaait ses dons, et des manires gracieuses et +obligeantes dont il savait les assaisonner. + +Les faits que je viens de citer sont si loigns de nos moeurs, qu'il y +aurait lieu de craindre qu'on ne les regardt comme une exagration +outre d'un historien prvenu en faveur de son hros, si l'on ne savait +que le caractre dominant de Polybe, qui les rapporte, tait un grand +amour de la vrit et un extrme loignement de toute flatterie. Dans +l'endroit mme d'o j'ai tir ce rcit, il a cru devoir prendre quelques +prcautions par rapport ce qu'il dit des actions vertueuses et des +rares qualits de Scipion: il fait observer que, ses crits devant tre +lus par les Romains, qui taient parfaitement instruits de tout ce qui +regarde ce grand homme, il ne manquerait pas d'tre dmenti par eux s'il +osait avancer quelque chose qui ft contraire la vrit; affront +auquel il n'est pas vraisemblable qu'un auteur qui a quelque soin de sa +rputation voult s'exposer gratuitement. + +Nous avons dj remarqu que Scipion n'avait pris aucune part aux +drglements et aux dbauches qui rgnaient alors presque gnralement +parmi la jeunesse romaine. Il fut avantageusement ddommag et +rcompens de cette privation volontaire des plaisirs, par la sant +ferme et vigoureuse qu'elle lui procura pour tout le reste de sa vie, +qui le mit en tat de goter des plaisirs bien plus purs, et de faire +ces grandes actions qui lui acquirent tant de gloire. + +Les exercices de la chasse, auxquels il se plaisait extrmement, +contriburent aussi beaucoup rendre son corps robuste, et capable de +soutenir les plus rudes fatigues. La Macdoine, o il suivit son pre, +lui fournit abondamment de quoi satisfaire son inclination, parce que la +chasse, qui y faisait le divertissement ordinaire des rois, ayant t +suspendue depuis quelques annes cause de la guerre, il y trouva une +quantit incroyable de gibier de toute espce. Paul mile, attentif +procurer son fils d'honntes plaisirs, pour le dgoter et le +dtourner de ceux que la raison lui interdisait, lui laissa goter avec +une pleine libert celui de la chasse pendant tout le temps que les +troupes romaines demeurrent dans le pays, depuis la victoire qu'il +avait remporte sur Perse. Le jeune homme employa son loisir cet +exercice si convenable son ge et son inclination, et il n'eut pas +moins de succs dans cette guerre innocente qu'il dclara aux btes de +Macdoine, que son pre en avait eu dans celle qu'il avait faite contre +les habitants de ce pays. + +C'est au retour de ce voyage que Scipion trouva Polybe Rome, et lia +avec lui cette troite amiti qui devint si utile ce jeune Romain, et +qui ne lui a gure moins fait d'honneur dans la postrit que toutes ses +conqutes. Il parat que Polybe demeurait et mangeait avec les deux +frres. Un jour que Scipion se trouva seul avec lui, il lui ouvrit son +coeur avec une pleine effusion, et se plaignit, mais d'une manire douce +et tendre[367], de ce que Polybe, dans les conversations qu'on avait +table, adressait toujours la parole son frre Fabius et jamais lui. +Je sens bien, lui dit-il, que cette indiffrence vient de la pense o +vous tes, comme tous nos citoyens, que je suis un jeune homme +inappliqu, et qui n'ai rien du got qui rgne aujourd'hui dans Rome, +parce qu'on ne voit pas que je m'attache aux exercices du barreau, et +que je m'applique au talent de la parole. Mais comment le ferais-je? On +me dit perptuellement que ce n'est point un orateur que l'on attend de +la maison des Scipions, mais un gnral d'arme. Je vous avoue, +pardonnez-moi la franchise avec laquelle je vous parle, que votre +indiffrence pour moi me touche et m'afflige sensiblement. Polybe, +surpris de ce discours, auquel il ne s'attendait point, le consola du +mieux qu'il put, et l'assura que, s'il adressait ordinairement la parole + son frre, ce n'tait point du tout faute d'estime pour lui, mais +uniquement parce que Fabius tait l'an, et que d'ailleurs, sachant que +les deux frres pensaient de mme, il avait cru que parler l'un, +c'tait parler l'autre; qu'au reste, il s'offrait de tout son coeur +son service, et qu'il pouvait disposer absolument de sa personne: que, +par rapport aux sciences, pour lesquelles il lui voyait beaucoup de +got, il trouverait des secours suffisants dans ce grand nombre de +savants qui venaient tous les jours de Grce Rome; mais que, pour le +mtier de la guerre, qui tait proprement sa profession aussi-bien que +sa passion, il pourrait lui tre de quelque utilit. Alors Scipion, lui +prenant les mains et les serrant avec les siennes: Oh, dit-il, quand +verrai-je cet heureux jour o, libre de tout autre engagement et vivant +avec moi, vous voudrez bien vous appliquer me former l'esprit et le +coeur! C'est alors que je me croirai digne de mes anctres. Depuis ce +temps-l, Polybe, charm et attendri de voir dans un jeune homme[368] de +si nobles sentiments, s'attacha particulirement au jeune Scipion, qui +le respecta toujours dans la suite comme son propre pre. + +[Note 367: Polybe ajoute ce trait charmant, et en rougissant un peu: +[Grec: kai t chrmati genomenos enereuths.] (POLYB. XXXII, c. 9, +8.)--L.] + +[Note 368: Il n'avait pas plus de 18 ans, dit Polybe (XXXII, c. 10, + 1).--L.] + +La qualit d'historien n'tait pas la seule que Scipion estimt dans +Polybe; il faisait bien plus de cas et d'usage de celles de grand +capitaine et de grand politique. Aussi il le consultait en tout, et ne +se conduisait que par ses avis, lors mme qu'il fut la tte des +troupes, concertant en secret avec lui toutes les oprations de la +campagne, tous les mouvements de l'arme, toutes les entreprises contre +l'ennemi, et toutes les [Marge: Pausan. in Arcad. l. 8 [c. 30] pag. +505.] mesures propres les faire russir. En un mot, l'opinion +constante tait que ce Romain n'avait rien fait de bon dont il n'et +l'obligation Polybe, et qu'il ne faisait de fautes que lorsqu'il +agissait sans le consulter. + +Je prie le lecteur de me pardonner cette longue digression, qui peut +paratre trangre mon sujet puisque je ne traite point de l'histoire +romaine, mais qui m'a paru si propre au dessein que je me propose en +gnral dans cet ouvrage, de former la jeunesse, que je n'ai pu +m'empcher de l'insrer ici, quoique je sentisse bien que ce n'tait pas +tout--fait sa place. En effet, on y voit de quelle importance est la +bonne ducation, et combien il est avantageux aux jeunes gens de se lier +de bonne heure avec des personnes de mrite; car ce furent l les +fondements de cette gloire et de cette rputation qui ont rendu le nom +de Scipion si illustre. Mais sur-tout quel exemple pour notre sicle, o +souvent les plus lgers intrts divisent les frres et les soeurs, et +troublent la paix des familles, que ce gnreux dsintressement de +Scipion, qui les sommes les plus considrables ne cotaient rien quand +il s'agissait d'obliger ses proches! Ce bel endroit de Polybe m'avait +chapp, parce qu'il ne se trouve point dans l'dition _in-folio_ que +nous en avons. Sa place naturelle tait le lieu o, traitant du got de +la solide gloire, j'ai parl du mpris et du noble usage que les anciens +faisaient de l'argent. J'ai cru ne pouvoir me dispenser de rendre ici +aux jeunes gens ce que j'avais lieu de me reprocher de leur avoir, en +quelque sorte, alors drob. + +_Histoire de la famille et de la postrit de Masinissa._ + +J'ai promis, aprs que j'aurais achev ce qui regarde la rpublique de +Carthage, de revenir la famille et la postrit de Masinissa. Ce +point d'histoire fait une partie considrable de celle d'Afrique, et, +par cette raison, n'est pas tout--fait tranger mon sujet. + +[Marge: App. [Bell. pun.] p. 63. [c. 105.] Val. Max. lib. 5, cap. 2. AN. +M. 3857 ROM. 601.] Depuis que Masinissa, sous le premier Scipion, eut +embrass le parti des Romains, il tait toujours demeur dans cette +honorable alliance avec un zle et une fidlit qui ont peu d'exemples. +Se voyant prs de mourir, il crivit au proconsul d'Afrique, sous qui +servait alors le jeune Scipion, pour le prier de vouloir bien le lui +envoyer, ajoutant qu'il mourrait content s'il pouvait expirer entre ses +bras, aprs l'avoir rendu le dpositaire de ses dernires volonts. +Mais, sentant que sa fin approchait avant qu'il pt avoir cette +consolation, il fit venir sa femme et ses enfants, et leur dit qu'il ne +connaissait dans toute la terre que le seul peuple romain, et parmi ce +peuple, que la seule famille des Scipions; qu'il laissait en mourant un +pouvoir suprme Scipion milien de disposer de ses biens et de +partager son royaume entre ses enfants; qu'il voulait que tout ce qu'il +aurait dcid ft excut ponctuellement, comme si lui-mme l'avait +arrt par son testament. Aprs leur avoir ainsi parl, il mourut g de +plus de quatre-vingt-dix ans. + +Ce prince, qui pendant sa jeunesse avait essuy d'tranges malheurs, +s'tant vu dpouill de son royaume, oblig de fuir de province en +province, et prs mille fois de perdre la vie, soutenu, dit l'historien, +par la protection divine, n'eut plus jusqu' sa mort qu'une [Marge: App. +p. 63.] suite continuelle de prosprits, qui ne fut interrompue par +aucun accident fcheux. Non-seulement il recouvra son royaume, mais il y +ajouta celui de Syphax son ennemi; et, matre de tout le pays depuis la +Mauritanie jusqu' Cyrne, il devint le prince le plus puissant de toute +l'Afrique. Il conserva jusqu' la fin de sa vie une sant trs-robuste, +qu'il dut sans doute et l'extrme sobrit dont il usa toujours pour +le boire et le manger, et au soin qu'il eut de s'endurcir sans relche +au travail et la fatigue. Ag de quatre-vingt-dix ans, il faisait +encore tous les exercices d'un jeune homme, et se tenait cheval sans +selle; et Polybe fait remarquer [Marge: An seni gerenda sit Resp. pag. +791.] (c'est Plutarque qui nous a conserv cette remarque) que, le +lendemain d'une grande victoire remporte contre les Carthaginois, on +l'avait trouv devant sa tente faisant son repas d'un morceau de pain +bis. + +Il laissa en mourant cinquante-quatre fils, dont trois seulement taient +d'un mariage lgitime; savoir, Micipsa, [Marge: App. p. 63. Val. Max. +lib. 5, cap. 2.] Gulussa et Mastanabal. Scipion partagea le royaume +entre ces trois derniers, et donna aux autres des revenus considrables; +mais bientt aprs Micipsa demeura seul possesseur de ces vastes tats +par la mort de ses deux frres. Il eut deux fils, Adherbal et Hiempsal; +et il fit lever avec eux dans son palais Jugurtha[369] son neveu, fils +de Mastanabal, et en prit autant de soin que de ses propres enfants. Ce +dernier avait des qualits excellentes, qui lui attirrent une estime +gnrale. Bien fait de sa personne, beau de visage, plein d'esprit et de +sens, il ne donna point, comme c'est l'ordinaire des jeunes gens, dans +le luxe et le plaisir. Il s'exerait avec ceux de son ge la course, +lancer le javelot, monter cheval; et, suprieur tous, il savait +pourtant s'en faire aimer. La chasse tait son unique plaisir, mais la +chasse contre les lions et d'autres btes froces. Pour achever son +loge, il excellait en tout, et parlait peu de lui-mme: _plurimm +facere, et minimm ipse de se loqui_. + +[Note 369: Toute l'histoire de Jugurtha est tire de Salluste.] + +Un mrite si clatant et si gnralement approuv commena donner de +l'inquitude Micipsa. Il se voyait g, et ses enfants fort jeunes. +[370]Il savait de quoi l'ambition est capable quand il s'agit d'un +trne; et qu'avec beaucoup moins de talents que n'en avait Jugurtha, il +est ais de se laisser entraner une tentation si dlicate, sur-tout +quand elle est aide de circonstances si favorables. Afin d'loigner un +comptiteur si dangereux pour ses enfants, il lui donna le commandement +des troupes qu'il envoyait au secours des Romains, occups alors au +sige de Numance, sous la conduite de Scipion. Il se flattait que +Jugurtha, brave comme il tait, pourrait bien s'engager mal propos +dans quelque action prilleuse, et y laisser la vie; mais il se trompa. +[371]Ce jeune prince un courage intrpide joignait un grand +sang-froid; et, ce qui est fort rare cet ge, il tait galement +loign et d'une prvoyance timide et d'une hardiesse tmraire. Il +gagna dans cette campagne l'estime et l'amiti de toute l'arme. Scipion +le renvoya avec des lettres de recommandation pour son oncle, et des +tmoignages fort avantageux, aprs lui avoir donn pourtant de sages +avis sur la conduite qu'il devait tenir; car, habile comme il tait +connatre les hommes, il avait apparemment entrevu dans ce jeune prince +une ambition dont il craignait les suites. + +[Note 370: Terrebat eum natura mortalium avida imperii, et prceps +ad explendum animi cupidinem: prtere opportunitas su liberorumque +tatis, qu etiam mediocres viros spe prd transversos agit. SALLUST. +[c. 6.]] + +[Note 371: Ac san, quod difficillimum imprimis est, et prlio +strenuus erat, et bonus consilio: quorum alterum ex providentia timorem, +alterum ex audacia temeritatem adferre plerumque solet. [c. 7.]] + +Micipsa, touch de tout le bien qu'on lui mandait de son neveu, changea +de disposition son gard, et ne songea plus qu' le gagner force de +bienfaits. Il l'adopta, et par son testament le fit son hritier comme +ses deux autres enfants. Se voyant prs de mourir, il les manda tous +trois ensemble, et les fit approcher de son lit. L, en prsence de +toute la cour, il fit souvenir Jugurtha de tout ce qu'il avait fait en +sa faveur, le conjurant au nom des dieux de dfendre et de protger +toujours ses enfants, qui, de proches qu'ils lui taient par le sang, +taient devenus ses frres par son bienfait. [372]Il lui reprsenta que +ce n'taient point les armes ni les trsors qui faisaient la force d'un +royaume, mais les amis, qui ne s'acquirent ni par les armes, ni par +l'or, mais par des services rels, et par une fidlit inviolable. Or +peut-on trouver de meilleurs amis que des frres? et quel fond peut +faire sur des trangers quiconque devient ennemi de ses proches? Il +exhorta ses enfants mnager avec grand soin et respecter Jugurtha, +et n'avoir d'autre dispute avec lui que pour tcher de l'atteindre, et +mme, s'il se pouvait, de le surpasser en mrite. Il finit en leur +recommandant tous de demeurer fidlement attachs au peuple romain, et +de le regarder toujours comme leur bienfaiteur, leur patron, leur +matre. Micipsa mourut peu de jours aprs. + +[Note 372: Non exercitus, neque thesauri, prsidia regni sunt, +verm amici: quos neque armis cogere, neque auro parare queas; officio +et fide pariuntur. Quis autem amicior qum frater fratri? aut quem +alienum fidum invenies, si tuis hostis fueris? [c. 9.]] + +[Marge: AN. M. 3887 ROM. 631.] Jugurtha ne se contraignit pas +long-temps. Il commena par se dlivrer d'Hiempsal, qui lui avait parl +avec beaucoup de libert, et le fit gorger. Adherbal vit par-l ce +qu'il avait craindre pour lui-mme. [Marge: AN. M. 3888 ROM. 632.] La +Numidie se divise et prend parti entre les deux frres. On lve de part +et d'autre de nombreuses troupes. Adherbal, aprs avoir perdu la plupart +de ses places, est vaincu dans un combat, et oblig de se rfugier +Rome. Jugurtha n'en est pas fort effray; il savait que presque tout y +tait vnal. Il y envoie donc des dputs, avec ordre de corrompre +force de prsents les principaux des snateurs. Dans la premire +audience qu'on leur donna, Adherbal exposa le malheureux tat o il se +trouvait rduit, les injustices et les violences de Jugurtha, le meurtre +de son frre, la perte de presque toutes ses places, et il insista +principalement sur les derniers ordres que son pre, en mourant, lui +avait donns, de mettre uniquement sa confiance dans le peuple romain, +dont l'amiti serait pour lui et pour son royaume un appui plus ferme et +plus sr que toutes les troupes et tous les trsors du monde. Son +discours fut long et pathtique. Les dputs de Jugurtha rpondirent en +peu de mots qu'Hiempsal avait t tu par les Numides cause de sa +cruaut, qu'Adherbal avait t l'agresseur, et qu'aprs avoir t vaincu +il venait se plaindre de n'avoir pas fait tout le mal qu'il aurait +souhait; que leur matre priait le snat de juger de sa conduite en +Afrique par celle qu'il avait garde Numance, et de compter plus sur +ses actions que sur les accusations de ses ennemis. Ils avaient employ +en secret une loquence plus efficace que celle des paroles; et elle eut +tout son effet. A l'exception d'un petit nombre de snateurs qui +conservaient encore quelques sentiments d'honneur, et n'taient pas +vendus l'injustice, tout le reste pencha du ct de Jugurtha. Il fut +rsolu qu'on enverrait sur les lieux des commissaires pour partager +galement les provinces entre les deux frres. On peut bien juger que +Jugurtha n'pargna pas l'argent. Le partage fut fait entirement son +avantage, en gardant nanmoins quelque apparence d'quit. + +Ce premier succs enfla son courage et augmenta sa hardiesse. Il attaque +son frre force ouverte; et, pendant que celui-ci s'amuse envoyer +vers les Romains, il enlve plusieurs de ses places, pousse toujours ses +conqutes, et, aprs le gain d'une bataille, l'assige lui-mme dans +Cirta, capitale de son royaume. Cependant surviennent des dputs de +Rome, avec ordre de dclarer aux deux princes, de la part du snat et du +peuple, qu'ils aient mettre bas les armes et faire cesser toute +hostilit. Jugurtha, aprs avoir protest de son profond respect et de +sa parfaite soumission pour les ordres du peuple romain, ajouta qu'il ne +croyait pas que son intention ft de l'empcher de dfendre sa propre +vie contre les embches de son frre: qu'au reste, il enverrait au plus +tt Rome pour informer le snat de sa conduite. Par cette rponse +vague, il luda les ordres du snat, et ne laissa pas mme aux dputs +la libert d'aller trouver Adherbal. + +Quelque serr qu'il ft dans la place, il trouva le moyen d'crire +Rome pour implorer le secours du peuple romain contre un frre qui le +tenait assig depuis cinq mois, et qui en voulait sa vie. Quelques +snateurs taient d'avis que, sans perdre de temps, on dclart la +guerre Jugurtha; mais son crdit l'emporta encore, et l'on se contenta +d'ordonner une dputation compose de snateurs de grand poids, du +nombre desquels tait milius Scaurus, homme puissant dans la noblesse, +factieux, et qui cachait de grands vices sous une apparence de probit. +Jugurtha fut d'abord effray, mais il sut luder aussi leur demande, et +les renvoya sans rien conclure. Alors Adherbal, n'ayant plus aucune +ressource, se rendit, condition qu'il aurait la vie sauve; mais il fut +gorg sur-le-champ, et un grand nombre de Numides avec lui. + +Malgr l'horreur que cette nouvelle excita Rome, l'argent de Jugurtha +lui fit encore trouver des dfenseurs dans le snat. Mais C. Memmius, +tribun du peuple, homme vif et ennemi de la noblesse, engagea le peuple + ne pas souffrir qu'un crime si horrible demeurt impuni. La guerre fut +donc dclare Jugurtha. [Marge: AN. M. 3894 ROM. 638. AV. J. C. 110.] +Le consul Calpurnius Bestia en fut charg.[373] Il avait d'excellentes +qualits; mais elles taient gtes et rendues inutiles par son avarice. +Scaurus partit avec lui. Ils emportrent d'abord plusieurs places; mais +l'argent de Jugurtha arrta ces conqutes[374]; Scaurus mme, qui +jusque-l avait paru fort vif contre ce prince, ne put rsister une +attaque si violente. On fit un trait. Jugurtha parut se rendre au +peuple romain. Trente lphants, quelques chevaux, et une somme d'argent +fort mdiocre, furent remis entre les mains du questeur. + +[Note 373: Mult bonque artes animi et corporis erant, quas omnes +avaritia prpediebat. [c. 28.]] + +[Note 374: Magnitudine pecuni a bono honestoque in pravum +abstractus est.] + +L'indignation publique clata pour-lors Rome. Le tribun Memmius +chauffa les esprits par ses discours. Il fit nommer Cassius, qui tait +prteur, pour aller trouver Jugurtha, et l'engager venir Rome sous +la garantie du peuple romain, afin qu'en sa prsence on examint qui +taient ceux qui avaient reu de l'argent. Il ne put se dispenser de s'y +rendre. Sa vue ranima la colre du peuple; mais un tribun, corrompu +force de prsents, trana l'assemble en longueur, et enfin la dissipa. +Un prince numide, petit-fils de Masinissa, qui se nommait Massiva, et +tait pour-lors Rome, fut conseill de demander le royaume de +Jugurtha. Celui-ci le sut, et le fit gorger au milieu de Rome. Le +meurtrier fut arrt, et mis entre les mains de la justice; et Jugurtha +eut ordre de se retirer de l'Italie. Ce fut pour-lors que, sortant de la +ville, et tournant plusieurs fois ses regards de ce ct-l, il dit +"[375]que Rome n'attendait pour se vendre qu'un acheteur, et qu'elle +prirait s'il s'en trouvait un." + +[Note 375: Postquam Rom egressus est, fertur sp tacitus e +respiciens, postrem dixisse, _Urbem venalem et matur perituram, si +emptorem invenerit_. [c. 35.]] + +La guerre recommence donc de nouveau. Elle russit fort mal, d'abord par +la nonchalance, et peut-tre par la connivence du consul Albinus; puis, +lorsqu'il fut retourn Rome pour y tenir les assembles, par +l'ignorance de son frre Aulus, qui, ayant engag l'arme dans un dfil +d'o elle ne pouvait sortir, se rendit honteusement l'ennemi, qui fit +passer les Romains sous le joug, et leur fit promettre qu'ils +sortiraient de Numidie dans l'espace de dix jours. + +Il est ais de juger comment une paix si ignominieuse, conclue sans +l'autorit du peuple, fut regarde Rome. On n'y conut de bonnes +esprances pour le succs de cette guerre, que lorsque le soin en fut +confi au consul L. Mtellus.[376] A toutes les autres vertus d'un +excellent gnral il joignait un parfait dsintressement, qualit la +plus essentielle alors contre un ennemi tel que Jugurtha, qui jusque-l, +pour vaincre, avait moins employ l'pe que l'argent. Il trouva +Mtellus invincible de ce ct-l comme de tout autre: il fallut donc +payer de sa personne et de son courage, au dfaut de cette ressource qui +commena lui manquer. Aussi fit-il des efforts extraordinaires; et +tout ce qu'on peut attendre de la bravoure, de l'habilet, de +l'attention d'un grand capitaine, qui le dsespoir fournit de +nouvelles forces et de nouvelles lumires, il l'employa dans cette +campagne, mais toujours sans succs, parce qu'il avait affaire un +consul qui il n'chappait aucune faute, et qui ne manquait aucune +occasion de prendre avantage sur son ennemi. + +[Note 376: In Numidiam proficiscitur, magn spe civium, quum +propter artes bonas, tm maxim qud adversm divitias invictum animum +gerebat. [c. 43.]] + +La grande peine de Jugurtha fut de se mettre couvert du ct des +tratres: Depuis qu'il eut su que Bomilcar, en qui il avait une entire +confiance, avait song attenter sur sa vie, il n'eut plus un moment de +repos. Il ne trouvait nulle part de sret; le jour, la nuit, le +citoyen, l'tranger, tout lui tait suspect, tout le faisait trembler; +il ne prenait le sommeil qu' la drobe, changeant mme souvent de lit +sans garder les biensances de son rang: quelquefois, s'veillant en +sursaut, il prenait des armes et jetait de grands cris, tant la crainte +le troublait et l'agitait comme un forcen. + +Marius servait en qualit de lieutenant sous Mtellus. Dvor +d'ambition, il travailla d'abord secrtement le dcrier dans l'esprit +des soldats: et, devenu bientt l'ennemi dclar et le calomniateur de +son gnral, il vint bout, par ces voies indignes, de le supplanter et +de se faire nommer en sa place pour terminer la guerre contre +Jugurtha.[377] Quelque force d'ame qu'et d'ailleurs Mtellus, il fut +abattu par ce coup imprvu, qui lui arracha des larmes et des discours +peu dignes d'un grand homme comme lui. Il y avait en effet dans le +procd de Marius une noirceur affreuse, qui montre clairement ce que +c'est que l'ambition, et comment elle est capable d'touffer dans +quiconque s'y livre tout sentiment d'honneur et de probit. Mtellus, +ayant pris soin d'viter la rencontre d'un successeur dont la seule vue +aurait t pour lui un cruel tourment, arriva Rome, o il fut reu +avec un applaudissement gnral.[Marge: AN. M. 3898 ROM. 642.] L'honneur +du triomphe lui fut accord, et il prit le surnom de _Numidicus_. + +[Note 377: Quibus rebus supra bonum atque honestum perculsus, neque +lacrymas tenere, neque moderari linguam: vir egregius in aliis artibus, +nimis molliter gritudinem pati. [c. 81.]] + +J'ai cru devoir rserver pour l'histoire romaine le dtail des actions +particulires qui se sont passes en Afrique sous Mtellus et sous +Marius, dont Salluste nous a laiss un rcit fort circonstanci dans son +admirable histoire de Jugurtha. Je me hte de venir la fin de cette +guerre. + +Jugurtha, dans la droute de ses affaires, avait eu recours Bocchus, +roi des Maures, dont il avait pous la fille. La Mauritanie est un pays +qui s'tend depuis la Numidie jusque par-del les bords de la mer qui +rpondent l'Espagne. A peine le nom du peuple romain y tait-il connu; +et cette nation, de son ct, tait absolument inconnue aussi aux +Romains. Jugurtha fit entendre son beau-pre que, s'il laissait +subjuguer la Numidie, son pays aurait sans doute le mme sort, d'autant +plus que les Romains, ennemis dclars de la royaut, semblaient avoir +jur la ruine de tous les trnes. Il engagea donc Bocchus entrer en +ligue avec lui contre eux, et il en reut diffrentes reprises des +secours fort considrables. + +Cette liaison qui, de part et d'autre, n'tait fonde que sur l'intrt, +n'avait jamais t bien ferme entre eux. Une dernire dfaite de +Jugurtha acheva d'en rompre tous les noeuds. Bocchus conut le noir +dessein de livrer son gendre aux Romains. Dans cette vue, il avait crit + Marius de lui envoyer un homme de confiance. Sylla lui parut fort +propre pour cette ngociation. C'tait un jeune officier d'un rare +mrite, qui servait sous lui en qualit de questeur. Il ne craignit +point de se mettre la discrtion du barbare, et il y alla. Quand il +fut arriv, Bocchus, qui, selon le gnie de la nation, ne se piquait pas +beaucoup de fidlit, et qui de moment autre changeait de dessein, +dlibre s'il ne le livrerait pas lui-mme Jugurtha. Il demeura +long-temps dans cette incertitude, combattu en lui-mme par des penses +toutes contraires; et le changement subit qu'on voyait sur son visage, +dans son air, dans tout son maintien, marquait assez ce qui se passait +dans son esprit. Enfin, revenant son premier dessein, il fit ses +conditions avec Sylla, et lui remit entre les mains Jugurtha, qui fut +conduit aussitt Marius. + +[Marge: Plut. in vit. Marii. [c. 10]] [378]Sylla, dit Plutarque, se +conduisit dans cette occasion en jeune homme avide et altr de gloire, +dont il commenait tout rcemment goter la douceur. Au lieu +d'attribuer son gnral l'honneur de cet vnement, comme son devoir +l'y obligeait, et comme ce doit tre une rgle inviolable, il s'en +rserva la plus grande partie, et fit faire un anneau qu'il portait +toujours, o il tait reprsent recevant Jugurtha des mains de Bocchus, +et il affecta dans la suite de s'en servir toujours pour son cachet. +Marius, piqu jusqu'au vif de cette espce d'insulte, ne la lui pardonna +jamais. Et ce fut l l'origine et la semence de cette haine implacable +qui clata depuis entre ces deux Romains, et qui cota tant de sang la +rpublique. + +[Note 378: [Grec: Oia neos philotimos, arti doxs gegeumenos, ouk +venke metris to eutuchma.] (PLUT. Prcept. reip. ger. p. 806.)] + +[Marge: Plut. ibid. AN. M. 3901 ROM. 645. AV. J. C. 103.] Marius entra +en triomphe dans Rome, faisant voir aux Romains un spectacle qu'ils +avaient de la peine croire, mme en le voyant, Jugurtha captif: cet +ennemi redoutable, pendant la vie duquel on n'avait os esprer de voir +la fin de cette guerre, tant son courage tait ml de ruses et de +finesses, et son gnie fertile en nouvelles ressources au milieu des +malheurs les plus dsesprs. On dit que dans la marche du triomphe il +perdit l'esprit, qu'aprs la crmonie il fut men en prison, et que les +sergents, se htant d'avoir sa dpouille, lui dchirrent toute sa robe, +et lui arrachrent les deux bouts des oreilles pour avoir les pendants +qu'il y portait. En cet tat, il fut jet tout nu et plein d'effroi dans +une fosse profonde, o il passa six jours entiers lutter contre la +faim et contre la crainte de la mort, ayant toujours conserv jusqu'au +dernier soupir un dsir ardent de la vie: digne fin, ajoute Plutarque, +digne rcompense de ses forfaits, s'tant toujours cru tout permis pour +assouvir son ambition, ingratitude, perfidie, noires trahisons, cruauts +sanglantes et barbares. + +Juba, roi de Mauritanie, a fait trop d'honneur aux lettres et aux +sciences pour tre entirement omis dans l'histoire de la famille de +Masinissa, dont son pre, nomm aussi Juba, tait arrire-petit-fils, et +petit-fils de Gulussa. Juba le pre se signala dans la guerre, entre +Csar et Pompe par son attachement inviolable au parti du dernier. Il +se donna la mort aprs la bataille [Marge: AN. M. 3959 ROM. 703.] de +Thapse, o ses troupes et celles de Scipion furent entirement dfaites. +Juba son fils, encore enfant, fut livr au vainqueur, qui en fit un des +principaux ornements de son triomphe. Il parat qu'on prit grand soin de +son ducation Rome, o il acquit des lumires qui dans la suite +l'galrent aux plus savants hommes qu'ait jamais eus la Grce. Il ne +quitta le sjour de cette ville que pour aller prendre possession des +tats de son pre. Auguste les lui rendit lorsque, par la mort [Marge: +AN. M. 3974 ROM. 719. AV. J. C. 30.] d'Antoine, il se vit le matre +absolu de disposer des provinces de l'empire. Juba, par la douceur de +son rgne, gagna le coeur de tous ses sujets. Sensibles ses bienfaits, +ils le mirent au nombre de leurs dieux. Pausanias [Marge: [Pausan. +Attic. c. 17.]] parle d'une statue que les Athniens lui avaient rige. +Il tait bien juste qu'une ville de tout temps consacre aux Muses +donnt des marques publiques de son estime un roi qui tenait un rang +illustre parmi les savants. Suidas[379] attribue ce prince plusieurs +ouvrages, dont aujourd'hui il ne nous reste que des fragments. Il avait +crit[380] de l'histoire d'Arabie, des antiquits d'Assyrie, des +antiquits romaines, de l'histoire des thtres, de celle de la peinture +et des peintres, de la nature et des proprits de diffrents animaux, +de la grammaire, et d'autres matires semblables[381], dont on peut voir +le dnombrement dans la petite dissertation de M. l'abb Sevin sur la +vie et sur les ouvrages de Juba le jeune, d'o j'ai tir le peu que j'en +ai dit ici. + +[Note 379: In voce [Grec: Iobas].] + +[Note 380: Tom. IV des Mmoires de l'Acadmie des Belles-Lettres, p. +457.] + +[Note 381: Il ne faut pas oublier ses Commentaires sur l'Afrique, +tirs principalement des livres carthaginois. (AMM. MARCELL. XII, c. +15.) + +Ajoutons, comme un fait important, que ce prince, s'occupant avec ardeur +des progrs de la gographie, avait fait reconnatre par ses vaisseaux +les les _Fortunes_, actuellement les les _Canaries_.--L.] + + + FIN DU TOME PREMIER DE L'HISTOIRE ANCIENNE. + + + + + +-------------------------------------------------------------------- + + TABLE DES MATIRES + CONTENUES + DANS LE TOME PREMIER. + +-------------------------------------------------------------------- + + Pages. + Avertissement de l'auteur des observations et + claircissements historiques joints cette dition. V + loge de Rollin, par M. Saint-Albin Berville. XIII + pitre ddicatoire. XXXVII + + PRFACE. + + I. Utilit de l'Histoire profane, sur-tout par rapport + la religion. XLIII + II. Observations particulires sur cet ouvrage. LXVI + Avertissements de l'auteur rpandus dans l'in-12, en + diffrents tomes, et runis ici tous ensemble. LXXVII + dition des principaux auteurs grecs cits dans l'Hist. + ancienne. XCVII + + AVANT-PROPOS. + + Origine et progrs de l'tablissement des royaumes. 1 + + LIVRE PREMIER. + + HISTOIRE ANCIENNE DES GYPTIENS. + + PREMIRE PARTIE. + + Description de l'gypte, et de ce qui s'y trouve de plus + remarquable. 7 + + CHAPITRE PREMIER. + + Thbade. 9 + + CHAPITRE II. + + gypte du milieu ou Heptanome. 11 + I. Oblisques. 13 + II. Pyramides. 15 + III. Labyrinthe. 20 + IV. Lac de Moeris. 21 + V. Dbordement du Nil. 24 + + 1. Sources du Nil. 25 + 2. Cataractes du Nil. 26 + 3. Causes du dbordement. 28 + 4. Temps et dure du dbordement. 29 + 5. Mesure du dbordement. 31 + 6. Canaux du Nil. Pompes. P. 33 + 7. Fcondit cause par le Nil. 35 + 8. Double spectacle caus par le Nil. 38 + 9. Canal de communication entre les deux mers par le Nil. 39 + + CHAPITRE III. + + Basse gypte. 41 + + SECONDE PARTIE. + + Des moeurs et coutumes des gyptiens. 49 + + CHAPITRE PREMIER. + + De ce qui regarde les rois et le gouvernement. 50 + + CHAPITRE II. + + Des prtres et de la religion des gyptiens. 57 + I. Culte de diffrentes divinits. 60 + II. Crmonies des funrailles. 68 + + CHAPITRE III. + + Des soldats et de la guerre. 72 + + CHAPITRE IV. + + De ce qui regarde les sciences et les arts. 75 + + CHAPITRE V. + + Des laboureurs, des pasteurs, des artisans. 79 + + CHAPITRE VI. + + De la fcondit de l'gypte. 84 + + TROISIME PARTIE. + + Histoire des rois d'gypte. 92 + Rois d'gypte. 95 + + LIVRE SECOND. + + HISTOIRE DES CARTHAGINOIS. + + PREMIRE PARTIE. + + Caractre, moeurs, religion et gouvernement des + Carthaginois. 141 + + I. Carthage forme sur le modle de Tyr, dont elle tait + une colonie. 141 + II. Religion des Carthaginois. 143 + III. Forme du gouvernement de Carthage. 150 + + Sufftes. 151 + Le snat. 152 + Le peuple. 154 + Le tribunal des cent. 154 + Dfauts du gouvernement de Carthage. 156 + + IV. Commerce de Carthage. Premire source de ses richesses + et de sa puissance. 159 + V. Mines d'Espagne. Seconde source des richesses et de la + puissance de Carthage. 161 + VI. La guerre. 163 + VII. Les sciences et les arts. 168 + VIII. Caractre, moeurs, qualits des Carthaginois. 172 + + SECONDE PARTIE. + + Histoire des Carthaginois. 176 + + CHAPITRE PREMIER. + + Fondation de Carthage et ses accroissements jusqu' la + premire guerre punique. 176 + Conqutes des Carthaginois en Afrique. 181 + Conqutes des Carthaginois en Sardaigne, etc. 182 + Conqutes des Carthaginois en Espagne. 183 + Conqutes des Carthaginois en Sicile. 187 + + CHAPITRE II. + + Histoire de Carthage, depuis la premire guerre punique + jusqu' sa destruction. 226 + Article I. Premire guerre punique. 227 + Art. II. Guerre de Libye, ou contre les mercenaires. 254 + Art. III. Seconde guerre punique. 269 + Causes loignes et prochaines de la seconde guerre punique. 270 + Dclaration de la guerre. 278 + Commencement de la seconde guerre punique. 280 + Passage du Rhne. 282 + Marche qui suivit le passage du Rhne. 284 + Passage des Alpes. 288 + Entre dans l'Italie. 293 + Combat de cavalerie prs du Tsin. 294 + Bataille de la Trbie. 298 + Bataille de Trasimne. 304 + Conduite d'Annibal par rapport Fabius. 308 + tat des affaires en Espagne. 314 + Bataille de Cannes. 315 + Quartier d'hiver pass Capoue par Annibal. 323 + Affaires d'Espagne et de Sardaigne. 327 + Mauvais succs d'Annibal. Siges de Capoue et de Rome. 328 + Dfaite et mort des deux Scipions en Espagne. 330 + Dfaite et mort d'Asdrubal. 332 + Scipion se rend matre de toute l'Espagne. Il est nomm + consul, et passe en Afrique. Annibal y est rappel. 336 + Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique suivie du combat. 341 + Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la + seconde guerre punique. 344 + Courte rflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de + la seconde guerre punique. 349 + Intervalle entre la seconde et la troisime guerre punique. 351 + I. Suite de l'histoire d'Annibal. 351 + Annibal entreprend et vient bout de rformer Carthage la + justice et les finances. 352 + Retraite et mort d'Annibal. 355 + loge et caractre d'Annibal. 364 + II. Diffrends entre les Carthaginois et Masinissa, roi + de Numidie. 369 + + Art. IV. Troisime guerre punique. 377 + Digression sur les moeurs et le caractre du second Scipion + l'Africain. 407 + Histoire de la famille et de la postrit de Masinissa. 416 + +FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by +Charles Rollin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 *** + +***** This file should be named 27694-8.txt or 27694-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/6/9/27694/ + +Produced by Paul Murray, Rnald Lvesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/27694-8.zip b/27694-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dd66f5e --- /dev/null +++ b/27694-8.zip diff --git a/27694-h.zip b/27694-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..24dde58 --- /dev/null +++ b/27694-h.zip diff --git a/27694-h/27694-h.htm b/27694-h/27694-h.htm new file mode 100644 index 0000000..532a3e1 --- /dev/null +++ b/27694-h/27694-h.htm @@ -0,0 +1,23183 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Histoire ancienne Tome I, par Rollin</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; text-align: left; color: #0d5b75;} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.linenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.pagenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by Charles Rollin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 + Histoire Ancienne Tome 1 + +Author: Charles Rollin + +Editor: Jean-Antoine Letronne + +Release Date: January 3, 2009 [EBook #27694] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + +<h2>ŒUVRES</h2> + +<h5>COMPLÈTES</h5> + +<h1>DE ROLLIN.</h1> + +<h4>NOUVELLE ÉDITION,</h4> + +<h5>ACCOMPAGNÉE D'OBSERVATIONS ET D'ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES,</h5> + +<h3>PAR M. LETRONNE,</h3> + +<h5>MEMBRE DE L'INSTITUT</h5> + +<h6>(ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES).</h6> + +<hr class="short"> + +<h3>HISTOIRE ANCIENNE.</h3> + +<h3>TOME I.</h3> +<br><br> + +<p class="mid">PARIS,<br> + +DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,</p> + +<h5>IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT, RUE JACOB, No 24.</h5> +<hr class="short"> + +<h4>M DCCC XXI.</h4> + +<br><br> + +<p><span class="pagenum"><a name="III" id="III">III</a></span></p> + +<h3>ŒUVRES</h3> + +<h6>COMPLÈTES</h6> + +<h2>DE ROLLIN.</h2> + +<hr class="short"> + +<h5>TOME PREMIER.</h5> + +<p><span class="pagenum"><a name="IV" id="IV">IV</a></span></p> + +<pre> + + À PARIS, + + { FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, Libraires, + { rue Jacob, no 24; +CHEZ{ LOUIS JANET, Libraire, rue St-Jacques, no 59; + { BOSSANGE, Libraire, rue de Tournon, no 6; + { VERDIÈRE, Libraire, quai des Augustins, no 25. +</pre> + +<br><br> + +<p><span class="pagenum"><a name="V" id="V">V</a></span></p> + +<hr class="full"> + +<h2>AVERTISSEMENT</h2> + +<h4>DE L'AUTEUR</h4> + +<h5>DES OBSERVATIONS ET ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES</h5> + +<h6>JOINTS À CETTE ÉDITION.</h6> + +<hr> + +<p>Depuis long-temps on sentait la nécessité d'une +édition critique des œuvres historiques de Rollin. +Il est en effet reconnu que Rollin n'a point également +soigné toutes les parties du grand ensemble +d'histoire dont il a fait présent à la France. Ne +pouvant examiner avec assez d'attention le sens de +certains passages difficiles qui auraient exigé un +examen approfondi, il a dû s'en rapporter quelquefois +à des versions inexactes. Le temps lui a +manqué pour remonter toujours à la source des +faits: et souvent il a incorporé dans son ouvrage +les résultats des travaux de ses prédécesseurs, sans +les soumettre à l'épreuve d'un nouvel examen: c'est +ce qu'il avoue cent fois avec une franchise et une +candeur admirables.</p> + +<p>On ne saurait donc être surpris de ce que ses +ouvrages historiques renferment quelques erreurs +<span class="pagenum"><a name="VI" id="VI">VI</a></span> +de détail, dont une critique malveillante s'est servie +pour tâcher de décréditer ces ouvrages. Dans +le siècle dernier, Rollin a été violemment attaqué +par des pédants jaloux du succès de son Histoire +ancienne, ou par des hommes qui ne lui pardonnaient +point d'avoir composé un livre d'histoire +dicté par l'amour de la religion. Les critiques +pointilleuses et mesquines d'un abbé Bellanger, +qui voulait faire croire que Rollin ne savait pas un +mot de grec; les sarcasmes de Voltaire, répétés +par mille échos, ont contribué à répandre l'opinion, +nous dirons le préjugé, que l'Histoire ancienne +et l'Histoire romaine fourmillent de contre-sens, +et sont remplies d'erreurs de tout genre, de +réflexions niaises et puériles, de contes rassemblés +sans critique. Ils n'ont pu réussir à en faire abandonner +la lecture; mais ils en ont diminué l'autorité +et le poids, en exagérant le nombre des fautes qui +peuvent s'y trouver.</p> + +<p>Il nous a paru qu'un moyen efficace de rendre +à ces ouvrages une grande partie de l'autorité +qu'on a voulu leur faire perdre; de les relever +dans l'opinion des juges éclairés; de ramener les +lecteurs prévenus, ou qui manquent du loisir nécessaire +pour examiner les faits par eux-mêmes; +c'était de réduire à leur juste valeur les critiques +dont les écrits de Rollin ont été l'objet, en publiant +<span class="pagenum"><a name="VII" id="VII">VII</a></span> +pour la première fois une édition qui offrît, +sur les endroits vraiment fautifs, les rectifications +et les éclaircissements nécessaires.</p> + +<p>Le traducteur<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> italien de l'Histoire ancienne avait +déjà essayé de suppléer à quelques défauts qu'il +avait cru remarquer dans cette histoire; mais nous +n'approuvons nullement la méthode qu'il a suivie, +d'insérer une multitude d'additions dans le texte +même: à l'inconvénient d'être diffuses et fort insignifiantes, +ces additions joignent celui de dénaturer +l'ouvrage original.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> <i>Storia Antica</i> di Carlo ROLLIN, etc. Genova, MDCCXCII.</blockquote> + +<p>Notre méthode est entièrement différente. En +premier lieu, nous conservons absolument intact +le texte original, pour lequel nous avons suivi +l'édition in-4°, imprimée sous les yeux de l'auteur; +toutes les citations, les notes, ont été textuellement +reproduites; nous ne nous sommes permis de changements +que pour corriger les nombreuses inexactitudes +qui s'étaient glissées dans l'orthographe de +certains noms propres, dans l'indication des auteurs +cités; ou les fautes qui défiguraient plusieurs +citations de textes grecs et latins.</p> + +<p>Nos observations sont rejetées au bas des pages, +et se trouvent ainsi entièrement séparées du texte. +Il y avait, dans cette méthode même, un écueil à +redouter; c'était de multiplier ou d'étendre les +<span class="pagenum"><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></span> +notes et les observations, au point de faire réellement +un ouvrage à côté de celui de Rollin, et de +surcharger le sien d'un appareil scientifique tout-à-fait +déplacé, qui eût brisé continuellement la narration, +et en eût détruit l'intérêt. Nous croyons +avoir évité cet écueil, en nous renfermant dans les +limites indiquées par la nature même de l'ouvrage. +Nos observations, bornées à ce qu'il y a d'essentiel, +sont de deux espèces: les unes ont pour objet de +rectifier une erreur de fait, une traduction fautive; +les autres contiennent, soit l'indication d'une particularité +négligée par l'historien, mais nécessaire +pour la connaissance parfaite du trait historique qu'il +rapporte; soit la discussion des motifs qu'on peut +avoir de douter des faits qu'il a présentés comme +certains, ou de croire à quelques autres qu'il a +donnés comme douteux. Ces notes sont en général +fort courtes et précises: quelques-unes, en petit +nombre, ont plus d'étendue; mais l'importance ou +l'intérêt du sujet rendait nécessaires de plus grands +développements.</p> + +<p>Il est presque inutile d'avertir que nos observations +ne portent que sur des faits matériels, jamais +sur des opinions: les digressions de l'auteur, ses réflexions, +sa manière de voir et de juger les choses, +de saisir les rapports de l'histoire profane avec l'histoire +sacrée, constituent son caractère particulier, +<span class="pagenum"><a name="IX" id="IX">IX</a></span> +pour ainsi dire sa physionomie; et nous en avons +scrupuleusement respecté les traits. Sans doute, il +nous eût été facile de mettre quelquefois notre +opinion en regard de celle de l'auteur; mais quelle +eût été la plus vraie des deux?</p> + +<p>Nous nous sommes également interdit des discussions +générales sur la chronologie de l'ancienne +Égypte et de l'empire d'Assyrie. Rollin a sur-tout +évité toute discussion approfondie sur ce sujet; il +s'est contenté de suivre principalement Ussérius et +Fréret: il a le soin d'en prévenir ses lecteurs. Que +les systèmes de ces hommes habiles prêtent à quelques +difficultés, c'est ce dont nous ne faisons nul +doute: il faudrait de longues discussions pour les faire +ressortir, et sur-tout pour les lever; et, quand on +y parviendrait, serait-on sûr de ne les avoir point +remplacées par d'autres difficultés plus grandes +encore? En de telles matières, où l'on voit autant +d'opinions différentes qu'il y a de gens qui s'en +occupent, le difficile n'est pas de faire un système, +c'est d'en faire un plus probable de tous points que +celui qu'on a la prétention de détruire. Nous nous +sommes donc contentés de donner quelques observations +de détail.</p> + +<p>Nous en dirons autant des notions géographiques +par lesquelles Rollin a commencé l'histoire de +chaque pays: ces notions sont toujours incomplètes, +<span class="pagenum"><a name="X" id="X">X</a></span> +mais évidemment l'auteur n'a pas voulu en dire davantage; +il le pouvait sans peine. Nous nous sommes +donc bornés à quelques notes sur ce qui pouvait +s'y trouver d'inexact, sans insister davantage; d'autant +plus qu'il n'y a pas maintenant de petit livre +de géographie qui ne renferme plus de détails sur +ce sujet.</p> + +<p>Un article important, et qui avait besoin de rectifications +continuelles, est celui de l'évaluation +des mesures et des monnaies anciennes: les recherches +qu'on a faites depuis Rollin ont modifié +sensiblement celle qu'il avait adoptée. Pour les +mesures itinéraires, nous nous sommes servis des +travaux les plus récents. L'évaluation des monnaies +grecques et romaines a été établie sur les bases +dont nous avons démontré la certitude dans un +ouvrage spécial<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. A la fin de l'histoire romaine, +nous placerons un exposé des principes sur lesquels +reposent ces diverses évaluations, et des +tableaux dressés d'après ces principes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> <i>Considérations générales sur +l'évaluation des monnaies grecques +et romaines et sur la valeur de l'or +et de l'argent avant la découverte +de l'Amérique</i>, chez F. Didot.</blockquote> + +<p>Toutes les notes qui nous appartiennent sont +suivies de la lettre--L.</p> + +<p>Quand il nous arrive de compléter une note de +l'auteur, par une addition qui nous paraît nécessaire, +<span class="pagenum"><a name="XI" id="XI">XI</a></span> +cette addition est précédée des deux traits ==, et +suivie de la même lettre--L.</p> + +<p>Quelquefois, nous avons jugé à propos de mettre +en marge une citation qui avait échappé à l'auteur; +ou l'indication du livre et de la page, quand il ne +l'a point mise: ces additions marginales sont renfermées +entre crochets [].</p> + +<p>Nous ferons quelques modifications et additions +à l'atlas de d'Anville qu'on joint ordinairement aux +œuvres de Rollin: elles seront spécifiées dans un +avertissement particulier qui sera mis en tête de cet +atlas.</p> + +<p class="rig">L.</p><br> + +<p>Paris, 20 décembre 1820.</p> + +<hr class="short"> +<br><br><br> + +<p><span class="pagenum"><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></span></p> + +<hr class="full"> + +<h2>ÉLOGE</h2> + +<h1>DE ROLLIN,</h1> + +<h4>DISCOURS</h4> + +<h6>QUI A REMPORTÉ LE PRIX D'ÉLOQUENCE</h6> + +<h5>DÉCERNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE,</h5> + +<h6>DANS SA SÉANCE DU 27 AOÛT 1818;</h6> + +<h4>PAR SAINT-ALBIN BERVILLE,</h4> + +<h6>AVOCAT À LA COUR ROYALE DE PARIS.</h6> + +<hr class="short"> + +<p class="rig">Nocturnâ versate manu, versate diurnâ. +HORAT.</p><br><br> + +<p>La nature commence l'homme, et l'éducation l'achève. +Par elle, ses facultés deviennent des talents; ses penchants, +des vertus; par elle se perpétuent d'âge en âge, +avec les traditions de la science, les leçons de la sagesse. +Aussi, dans l'antiquité, voyons-nous l'éducation exciter +constamment la sollicitude des philosophes et des législateurs. +Lycurgue fonde sur son pouvoir les lois qu'il +donne à son peuple; Platon, le code qu'a rêvé son génie; +magistrat et père à-la-fois, Caton honore la pourpre +consulaire par les fonctions d'instituteur. Et certes, s'il +<span class="pagenum"><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></span> +est un art digne de l'estime des sages, c'est celui qui se +propose pour objet la perfection de l'homme: art aussi +grand dans son but qu'immense dans ses détails; d'autant +plus noble, qu'il n'offre point, pour les soins qu'il +commande, pour les devoirs qu'il impose, le dédommagement +flatteur de la célébrité; d'autant plus délicat, +qu'il faut montrer la vérité à des yeux faibles encore, +éclairer l'intelligence sans instruire les passions, et préparer +les triomphes de la vertu sans altérer la sécurité +de l'innocence!</p> + +<p>Rollin servit l'enseignement par ses travaux; il honora +sa carrière par des talents et des vertus. Pour le louer, +il suffit de raconter ce qu'il a fait, de montrer ce qu'il +a été. Je n'offenserai point, par le faste de mes louanges, +la mémoire d'un sage: je parlerai rarement de sa gloire; +mais je parlerai souvent de sa bonté, et sans doute son +ombre ne repoussera point cet éloge.</p> + +<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3> + +<p>Lorsqu'après la chute de l'empire d'Occident cette +belle partie de l'Europe perdit la civilisation qu'elle devait +aux Romains, les écrits des anciens y conservèrent +le germe d'une civilisation nouvelle. Mais ce germe resta +long-temps stérile. Des institutions barbares opposaient +une barrière aux progrès de l'esprit humain; les peuples +n'existaient que pour la servitude, les grands n'existaient +que pour les combats; l'instruction était renfermée dans +les cloîtres, et plusieurs siècles dûrent s'écouler avant +qu'elle pût se répandre dans les rangs de la société. +Mais lorsqu'enfin le temps eut amené dans l'ordre politique +une révolution salutaire, les études commencèrent +à refleurir: c'est alors qu'un établissement dont l'origine +se perd dans la nuit des âges, l'Université, exerça sur +l'enseignement une utile influence. L'éducation, auparavant +<span class="pagenum"><a name="XV" id="XV">XV</a></span> +livrée au hasard, prit dans son sein une forme +régulière: son indépendance jeta quelques idées de liberté +parmi les générations naissantes; les traditions de +l'antiquité hâtèrent, en se propageant, le retour des lumières; +et la raison humaine s'affranchit par degrés des +liens qui l'avaient tenue si long-temps captive.</p> + +<p>Nourri dans cette école célèbre, Rollin avait puisé +dans les leçons des Gerson, des Hersan, les saines doctrines +de l'enseignement, et cet amour de l'antiquité, +qui n'est que l'amour du vrai beau en morale comme +dans les arts. Héritier de leurs fonctions, il l'avait été +de leurs succès: des réformes salutaires, de sages innovations, +avaient marqué sa carrière. Une disgrâce vient +arrêter le cours de ses travaux: l'homme de paix renonce +sans murmure, et non sans regrets peut-être, à l'emploi +de faire le bien; mais il sait rendre sa retraite utile encore: +il lègue à l'enseignement public les fruits de sa +longue expérience; il éclaire comme écrivain ceux qu'il +ne lui est plus permis de guider comme instituteur.</p> + +<p>Rollin, dans le <i>Traité des Études</i>, n'a point prétendu, +ainsi qu'un philosophe célèbre, refaire l'éducation sur de +nouvelles bases; il n'a voulu que rassembler des traditions +consacrées par l'usage. Toutefois, s'il n'a point cette +audacieuse indépendance de l'auteur d'<i>Émile</i>, qui remonte +par la pensée à la source de nos institutions pour +leur imprimer, du haut de son génie, une direction +nouvelle, il s'éloigne également de cette superstition du +passé, qui subroge l'usage aux droits de la raison, et +compte les années au lieu de peser les avantages. Rousseau, +dans sa marche hardie, a poussé plus avant l'investigation +des principes; mais, dominé par une imagination +impérieuse, il a quelquefois abusé de la vérité. +Rollin, plus circonspect, s'arrête avant le but plutôt que +de s'exposer à le franchir; mais, s'il se borne à cultiver +<span class="pagenum"><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></span> +des vérités connues, il sait les rendre fécondes. Il n'appelle +point les réformes, mais il les accepte des mains +de l'expérience. Un autre écrivain, qui souvent a servi +de guide à l'auteur du Traité des Études; qui, en voulant +former l'orateur, s'occupe d'abord à former l'homme +de bien, et conduit son élève à l'éloquence par la vertu, +Quintilien, interdit aux soins paternels l'ouvrage de +l'éducation. Il veut développer par l'émulation nos facultés +naissantes, et paraît craindre qu'amollis par les +douceurs de la vie domestique, l'ame ne perde son ressort +et le corps sa vigueur. Peut-être, en prononçant +cette exclusion rigoureuse, Quintilien n'a-t-il pas assez +rendu justice à cette éducation qui ne sépare point ceux +qu'unit la nature; qui permet de chercher la convenance +la plus parfaite entre les moyens de l'élève et le caractère +de l'institution, et rassemble sur une tête chérie une +vigilance et des soins qui, en se disséminant, sont quelquefois +en danger de se ralentir: peut-être, en voulant +transporter de l'ordre politique dans l'ordre moral le +mobile puissant, mais délicat, de l'émulation, n'a-t-il +pas assez considéré le danger d'éveiller les passions avant +d'avoir affermi la raison qui doit les réprimer. Quoi qu'il +en soit, je sais gré à Rollin de s'être montré moins sévère; +d'avoir permis à la tendresse du père de seconder quelquefois +le zèle de l'instituteur; et sur-tout d'avoir respecté +ces liens d'affection mutuelle, qui, formés au sein +de la famille par l'habitude et l'intimité, préparent à +l'ordre social la garantie des vertus domestiques.</p> + +<p>Mais, si l'éducation peut varier dans sa forme, son +objet est invariable. Éclairer l'esprit par la science, la +raison par la morale, l'ame par la religion, tels sont les +soins que Rollin lui impose: c'est à la vertu de consacrer +le savoir; c'est à la piété de consacrer la vertu.</p> + +<p>Avant que les écrivains du siècle de Louis XIV eussent +<span class="pagenum"><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></span> +fixé la langue française, l'enseignement dut chercher +dans les langues anciennes des formes régulières et des +modèles pour l'éloquence. Depuis, lorsque la France, +grace au génie des Pascal, des Fénélon, des Racine, fut +devenue à son tour une terre classique; l'usage, qui +devrait être l'expression de la raison universelle, et qui +n'est souvent que celle des erreurs dominantes, continua +de bannir de nos écoles une langue que leurs écrits +venaient d'illustrer. Rollin la rétablit dans ses droits: il +en développe les avantages; et s'il ne l'égale point à celles +de l'antiquité pour la richesse et l'harmonie, il lui accorde +une précision, une clarté que l'antiquité n'avait point +connue. Bientôt il nous transporte par l'étude loin de +la terre natale; il veut agrandir notre intelligence en +nous faisant connaître d'autres hommes, d'autres mœurs, +d'autres sociétés. C'est alors qu'il nous conduit sur les +rivages de la Grèce, et qu'il étale à nos regards les beautés +de cette langue, dépositaire des plus nobles créations de +l'esprit humain, et qui fut la langue du génie, parce +qu'elle fut celle de la liberté. De là il nous ramène vers +l'ancienne Rome, et nous découvre la commune origine +de nos modernes idiomes dans cette autre langue, autrefois +la souveraine du monde, aujourd'hui le lien des +peuples civilisés: elle ne transmet plus les décrets des +vainqueurs de la terre, mais elle conserve du moins les +paisibles conquêtes de la science, et cette gloire est assez +belle encore.</p> + +<p>Le langage, qui ne fut d'abord qu'un moyen de communication +entre les hommes, devint un art, lorsque +ces communications, en se multipliant, eurent étendu +son usage et varié ses ressources. L'éloquence lui confia +les vérités de la morale, les souvenirs de l'histoire, les +découvertes de la science, les destinées des hommes et +des peuples: la poésie l'arrondit en mètres harmonieux, +<span class="pagenum"><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></span> +l'orna de brillantes images. Fille de la religion et des passions +peut-être, la poésie peut se vanter d'une ancienne +origine et nous offre les premiers monuments que le génie +de la parole ait élevés chez les nations. A travers l'immensité +des âges, elle nous apparaît sous la majestueuse +figure d'Homère, d'Homère qui, pareil aux dieux qu'il +a chantés, semble avoir en partage une éternelle jeunesse. +A sa suite, se présente l'antiquité tout entière, +avec ce cortége de beautés naïves que faisait éclore, sous +un ciel riant, l'influence d'une société vierge encore. +Combien l'on aime à retrouver, dans ces tableaux des +vieux âges, l'empreinte de la nature, presque effacée de +nos sociétés modernes! Placés plus près de cette nature, +principe éternel de tous les arts, les anciens purent saisir +ses premiers traits, la peindre dans sa pureté native, +et leur goût, en la retraçant, sut l'embellir encore. C'est +elle que Rollin chérit dans leurs ouvrages; c'est elle qui +en relève le prix aux yeux de l'homme simple et sensible: +s'il ne retrouve plus le modèle, il est encore touché +de l'image. En vain, dès le siècle de Louis XIV, la +médiocrité, toujours impuissante et toujours téméraire, +osa secouer le joug d'une légitime admiration: le génie +moderne resta fidèle au génie de l'antiquité, et les Despréaux, +les Racine, ne rougirent point de s'avouer les disciples +de ceux dont peut-être ils avaient droit de se +déclarer les rivaux. De nos jours encore, de hardis réformateurs +ont voulu fonder en poésie une religion nouvelle, +ils ont tenté de nous éblouir par le prestige de +quelques beautés originales recueillies dans la littérature +informe d'une nation voisine; mais leurs efforts n'ont pu +ébranler les autels de l'antiquité. Ils ont indiqué à nos +écrivains une source où l'imagination puisera quelquefois +des couleurs; mais le goût ira toujours chercher ses modèles +parmi ces hommes des siècles éloignés, qui furent +<span class="pagenum"><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></span> +nos premiers maîtres, et qu'il faudra toujours imiter, +parce qu'ils n'ont imité que la nature.</p> + +<p>Admirateur sincère des anciens, Rollin n'est point +l'adorateur de leurs défauts: il sait voir des taches dans +leurs écrits: les anciens n'étaient-ils pas des hommes? +mais ses principes, ses remarques, son style même, révèlent +encore en lui le sentiment profond, le sûr discernement +de leurs beautés. Ce même discernement ne +brille pas moins dans les jugements qu'il porte sur ses +contemporains; et ce n'est pas son moindre titre de +gloire, d'avoir averti la France de la grandeur de Bossuet.</p> + +<p>Le nom de Bossuet rappelle celui de l'éloquence. Cette +fille de la liberté fit long-temps retentir de ses mâles accents +la tribune de Rome et d'Athènes. Parmi nous, lorsque +la liberté, encore écartée du corps politique, s'était +réfugiée tout entière au pied des autels, la chaire évangélique +lui ouvrit un asyle, et l'orateur chrétien retrouva, +dans le caractère sacré que la religion imprime à ses ministres, +cette indépendance que les Cicéron et les Démosthène +avaient trouvée dans les institutions de leur patrie. +Mais la tribune aux harangues resta fermée pour elle, et, +dans les règles que Rollin a tracées de cet art, on cherche +en vain le nom de ce genre d'éloquence où l'orateur parle +de la patrie à la patrie elle-même, et puise dans un si +noble sujet des inspirations dignes d'un si noble théâtre. +Un tel oubli, qui accuse les institutions contemporaines, +ne serait plus possible aujourd'hui. Français, une gloire +nouvelle vous attend! Déjà vos Bossuet, vos Massillon ont +illustré par les triomphes du génie leur auguste ministère: +à côté de leur éloquence va s'élever une éloquence rivale, +et ses accents aussi seront sacrés; car chez les peuples +libres, après le culte de la Divinité, il est encore une +religion, celle de la Patrie.</p> + +<p>En révélant à ses élèves les beautés de la poésie et de +<span class="pagenum"><a name="XX" id="XX">XX</a></span> +l'éloquence, Rollin n'oublie pas des études plus austères, +mais non moins utiles. Puisque l'éducation ne peut embrasser +le cercle entier des connaissances humaines, +forcé de choisir entre elles, il donne la préférence à +celle qui nous offre les leçons les plus salutaires, à l'histoire; +l'histoire, cette perpétuelle allégorie qui, sous les +traits du passé, nous montre le présent et l'avenir. Il +jette en passant un regard sur la fable, dont les riants +mensonges ont fécondé les arts, sur les antiquités, dont +l'étude éclaire celle de l'histoire: mais il réprouve ce +luxe indigent de la mémoire, qui la surcharge sans l'enrichir; +il ne veut point fatiguer l'esprit d'une instruction +stérile, et c'est au profit de la raison qu'il cultive le +savoir; ou plutôt, c'est l'ame qu'il veut orner des trésors +dont il enrichit l'intelligence. L'éducation vulgaire ne se +propose que la science pour objet: le sage voit plus loin. +Le savoir n'est à ses yeux qu'un progrès qui nous rapproche +de la vertu, ou qu'un instrument dont elle doit +diriger l'usage dans l'intérêt de la patrie et de l'humanité. +Comptables envers la société, comme envers la nature, +de l'emploi de nos facultés, c'est à l'éducation d'en +régler le cours, et de nous faire aimer le bien en nous +facilitant les moyens de l'accomplir. Des études que +Rollin nous prescrit, la première est celle de nos devoirs. +En formant l'homme instruit, ses leçons tendent surtout +à former l'honnête homme et le bon citoyen. Tour-à-tour +éclairant l'exemple par le précepte, autorisant le +précepte par l'exemple, il appelle au secours de la morale +l'expérience des siècles passés. Les fastes de l'antiquité +sont pour lui un répertoire inépuisable de salutaires instructions: +c'est avec le nom d'Aristide, qu'il combat l'avarice; +avec le souvenir de Camille, qu'il ennoblit l'amour +de la patrie. Quelquefois, s'élevant à de plus vastes considérations, +il examine la vertu dans son alliance avec le +<span class="pagenum"><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></span> +pouvoir, préparant le bonheur des hommes et la prospérité +des états. Il ne sépare point la politique de la justice: +comme l'auteur du Télémaque, il voudrait appliquer la +morale à la science du gouvernement, et peut-être ce +vœu de la vertu est-il aussi un conseil de la sagesse.</p> + +<p>Si de nombreux travaux n'attendaient encore mes regards, +que j'aimerais à rappeler ces pages éloquentes de +raison et de bonté, où le vertueux recteur, en exposant +les devoirs des hommes qui président à l'instruction publique, +fait, sans y songer, sa propre histoire, et se +peint lui-même en voulant nous instruire! Est-il un plus +beau traité de morale que ces instructions où respire une +si tendre sollicitude, une onction si pénétrante, une si +touchante modestie, un respect si vrai pour les mœurs, +pour le bonheur même de cet âge où le bonheur est +facile encore? Si la sagesse elle-même voulait parler aux +hommes, il me semble que ce serait là son langage.</p> + +<p>C'est par la religion que Rollin sanctionne ses enseignements, +et c'est par la philosophie qu'il veut nous y +conduire; car la vraie religion est sœur de la vraie philosophie. +Rollin ne veut point fonder sur les ruines de +la raison le règne de la foi; il hait et la superstition qui +l'avilit, et le fanatisme qui la déshonore. Le christianisme +est à ses yeux la perfection de la morale, et, s'il +évoque les vertus du paganisme, ce n'est point pour leur +insulter par un injuste dédain, mais pour apprendre au +chrétien que son devoir est de les surpasser. Bien éloigné +sur-tout de cette sombre austérité qui, d'une religion +de douceur et de paix, fait une religion de terreur, +apprend le remords à l'innocence même et précipite +dans l'incrédulité par le désespoir, il dit ses bienfaits et +non ses vengeances; il rassure l'homme et ne l'effraie +pas. J'oserais pourtant lui reprocher de s'être montré +trop rigoureux envers la gloire. La gloire porte des fruits +<span class="pagenum"><a name="XXII" id="XXII">XXII</a></span> +si semblables à ceux de la vertu! Sans doute, il est plus +pur, cet héroïsme qui se montre supérieur à l'éloge même +et n'écoute point le retentissement de ses actions dans +l'opinion des hommes: toutefois pardonnons d'aimer la +louange à qui la sait mériter, et si la gloire est une erreur, +respectons une erreur à qui le genre humain doit les Thémistocle +et les Démosthène, les Décius et les Émile.</p> + +<p>Rollin, dans son premier ouvrage, avait enseigné la +manière d'étudier l'histoire: elle va maintenant devenir +l'objet de ses travaux. Il n'interroge point les annales +des temps modernes, trop peu fécondes en nobles souvenirs; +il nous montre le genre humain sortant des mains +de la nature, et florissant sous l'influence d'une civilisation +naissante. Héritières d'une société dégénérée, les +sociétés modernes n'ont pu répudier entièrement cette +funeste succession: trop long-temps leurs fastes ne présentent +que la force érigée en loi; l'erreur, en vérité; la +corruption sans politesse et la barbarie sans vertu. L'histoire +de l'antiquité, au contraire, nous offre deux grands +sujets d'étude, les institutions et les hommes. Les anciens +furent nos maîtres dans la liberté, et cette éducation +n'est pas leur moindre titre à notre reconnaissance. +C'est en ramenant sur nos propres origines la lumière +qu'ils nous avaient apportée, que nous avons retrouvé +le germe de cette belle constitution, digne d'être enviée +de Sparte même, et qui, balançant les pouvoirs les uns +par les autres, leur impose à tous l'heureuse nécessité +de la modération. C'est encore chez eux que nous admirons +ces grandes proportions de la nature humaine, +qui, en étonnant l'imagination, élèvent l'ame et sont +pour la morale ce que sont pour les arts les modèles du +beau idéal. Déjà Bossuet avait éclairé du flambeau de la +religion cet imposant tableau: mais son ouvrage est +plutôt fait pour être médité par l'âge mûr, que pour +<span class="pagenum"><a name="XXIII" id="XXIII">XXIII</a></span> +instruire la jeunesse. Dans son vol sublime, il plane sur +toute l'histoire, mais il ne s'arrête que sur les hauteurs, +pour y reconnaître l'empreinte d'une main divine. La +rapidité de sa marche exclut les détails, et les détails +sont l'instruction elle-même, quand c'est le discernement +qui les choisit.</p> + +<p>Dans un cadre plus étendu, Rollin passe en revue les +peuples les plus célèbres, parmi tant d'états qui tour-à-tour +ont fleuri sur la terre. Au fond de ce mouvant +tableau, l'Égypte, qui fut après l'Inde le premier berceau +de la civilisation; la superstitieuse Égypte se laisse +entrevoir au loin comme une statue à demi voilée, et +cache dans la nuit des temps son origine inconnue, ses +obscures antiquités, ses douteuses traditions, sa religion +mystérieuse. Non loin d'elle s'élève cette fière Carthage, +un instant la rivale de Rome, et dont les destinées +vinrent échouer contre la puissance qui devait envahir +le monde. Ni ses nombreux vaisseaux, ni l'or que le +commerce attirait dans son sein, ni ces peuples qu'elle +attelait à son char sans les unir à sa fortune, ni ces +bandes dont elle achetait le sang mercenaire, n'ont pu +balancer le double ascendant du patriotisme et du courage. +Un jour, une grande infortune viendra s'asseoir +sur ses ruines et sera consolée. Ici, j'entends, à travers +le silence des âges, le bruit lointain des empires qui +s'écroulent, et dont la chute retentit confusément sur +les bords de l'Euphrate. Cyrus paraît, et sur ces vastes +débris s'élève l'empire des Perses. Fondé par la discipline +et la valeur, bientôt avili par le despotisme, énervé par +la mollesse, à peine laisserait-il dans l'histoire un souvenir +de son existence, si la Grèce ne l'y traînait à sa +suite, comme ces vaincus qui suivaient enchaînés le +char des triomphateurs.</p> + +<p>Parvenue à ces peuples dont l'existence sociale a préparé +<span class="pagenum"><a name="XXIV" id="XXIV">XXIV</a></span> +la nôtre, l'histoire acquiert un nouvel intérêt. Ce +sont les archives de nos ancêtres, que Rollin met sous +nos yeux. Originaire des contrées orientales, mais semblable +pour elles à ces germes qui se développent loin +de la plante qui les a produits, la civilisation va jeter +ses racines sur le sol fécond de la Grèce. Là, s'élèvent +sur un espace étroit vingt nations célèbres; là, fleurissent, +aux rayons de la liberté, le génie et la vertu. +Athènes nous montre cette liberté, portée trop loin +peut-être, mais séduisante dans son excès même, souvent +orageuse, toujours brillante, et couvrant ses nombreuses +erreurs du prestige des talents et de l'héroïsme. +Sparte, tempérant la démocratie par le pouvoir monarchique +et la monarchie par les lois, nous offre la +première trace de cette constitution ingénieuse, où +l'alliance de la royauté, de l'aristocratie et du gouvernement +populaire produit l'égalité sans confusion, l'indépendance +sans anarchie, et la subordination sans +esclavage. En vain le despotisme asiatique soulève contre +ces petits états l'effort gigantesque de sa puissance: ce +colosse d'argile vient se briser contre le bouclier d'airain +de la liberté. C'est un beau spectacle que cette lutte +entre la puissance et la vertu, où la vertu remporte la +victoire!</p> + +<p>Éblouis de leurs prospérités, les Grecs oublient que +l'ambition produit la servitude, et qu'aspirer à la domination, +c'est courir à l'esclavage. Deux cités rivales se +disputent l'empire, et déjà la Grèce indignée a vu les +descendants de Miltiade et de Léonidas humilier devant +un satrape les lauriers de Marathon et les cyprès des +Thermopyles. Bientôt s'élève dans son sein une puissance +nouvelle qui menace de l'asservir. La Grèce, abattue +par Philippe, accepte la servitude en triomphant sous +Alexandre, et ratifie aux champs d'Arbelles le traité +<span class="pagenum"><a name="XXV" id="XXV">XXV</a></span> +imposé par la victoire dans les plaines de Chéronée. Le +Macédonien l'a vengée, mais elle a payé de sa liberté +le plaisir de la vengeance, et ce n'est qu'avec ses chaînes +qu'elle a terrassé son ennemi. Après la mort d'Alexandre, +nous la verrons briser ses fers, mais pour en reprendre +de nouveaux. La politique romaine ne l'affranchit un +instant que pour mieux l'asservir, et la Grèce, à son +tour, va se perdre dans ce torrent dont les flots engloutiront +l'univers. Mais un nouveau triomphe l'attend dans +sa défaite. Les vainqueurs vont puiser chez les vaincus +une civilisation nouvelle, et triomphants par les armes, +ils sont conquis par les mœurs. Rome, subjuguée par +les arts de Corinthe et d'Athènes, met désormais son +orgueil à devenir l'élève des peuples qu'elle a soumis, et +ses orateurs vont perfectionner sur les rivages de la +Grèce une éloquence qui décidera des destinées du +monde.</p> + +<p>Un peuple s'offrait encore aux pinceaux de Rollin: +bien différent des Grecs, mais non moins admirable, +profond dans sa politique, immuable dans ses desseins, +sage dans les succès, inébranlable aux revers. La Grèce, +sensible, ingénieuse, avide de gloire et féconde en vertus +héroïques, a multiplié ses titres d'illustration et peuplé +ses annales de brillants souvenirs: Rome n'eut qu'une +ambition, ce fut de régner sur l'univers. Dans la Grèce, +j'admire les hommes; chez les Romains, c'est le peuple +que j'admire. Ce peuple, calme dans la sédition même, +respectant au sein des troubles civils les lois de l'état et +le sang des citoyens, toujours uni contre l'ennemi du +dehors, suivant, à travers les révolutions de son gouvernement +et les vicissitudes de la fortune, un système +invariable durant plusieurs siècles, présente un phénomène +sans exemple dans l'histoire. L'aristocratie a remplacé +chez lui le pouvoir monarchique; le gouvernement +<span class="pagenum"><a name="XXVI" id="XXVI">XXVI</a></span> +populaire a succédé à l'aristocratie; mais si la constitution +change, l'esprit ne change pas. Au milieu de ces variations, +le peuple romain marche à son but, appuyé sur +la force de ses mœurs et sur la sagesse de sa politique. +Il grandit, il s'élance, il renverse tout ce qui résiste: sa +force s'accroît des succès de Pyrrhus, des triomphes +d'Annibal. En vain le héros de Carthage est à ses portes: +Rome assiégée est encore la cité des maîtres de la terre; +elle n'acceptera point la paix de la main du vainqueur. +Ses commencements ont été la rapine et le pillage: son +terme ne sera que l'empire du monde.</p> + +<p>Quel peuple, si sa gloire était pure et ses vertus sans +mélange! si la politique n'avait souvent fait taire la justice, +et le patriotisme l'humanité! Mais ces citoyens si +généreux oublièrent trop qu'ils étaient des hommes. Et +qu'était-ce, après tout, que ce plan d'asservir le monde, +conçu avec tant d'audace, suivi avec tant de constance? +une brillante erreur, une faute imposante. Combien +Sparte fut plus sage! ainsi que Rome, instituée pour +la guerre, elle s'interdit les conquêtes, dont Rome fit +l'objet de sa politique: l'une ne pouvait périr qu'en +abandonnant son principe; l'autre devait périr par son +principe même. Quel fruit recueillit-elle de sept cents +ans de victoires? l'esclavage. En dévorant l'univers, elle +engraissait une victime pour les tyrans, et enfin une +proie pour les barbares. Chaque conquête était un progrès +vers la décadence, chaque triomphe un pas vers la +servitude. Son abaissement fut égal à sa grandeur, et +ses maux ont vengé les nations qu'elle avait opprimées. +Un rival de Tacite, Montesquieu, a, d'un pinceau +énergique, retracé cette grande expiation: Rollin a jeté +un voile sur cette partie du tableau: non que les prestiges +de la prospérité, les séductions même de l'héroïsme +aient pu imposer à sa sagesse; mais il écrivait pour +<span class="pagenum"><a name="XXVII" id="XXVII">XXVII</a></span> +l'adolescence, et, parmi les illusions de cet âge heureux, +il en est une sur-tout que la sagesse elle-même doit +respecter, celle de la vertu.</p> + +<p>En appelant notre admiration sur ces grands tableaux, +Rollin ne veut pas toutefois qu'un enthousiasme légitime +pour l'antiquité nous rende indifférents pour nos propres +annales. Peut-être va-t-il même trop loin, lorsqu'il +laisse entendre que les fastes du moyen âge pourraient, +sous la main du talent, balancer les brillants souvenirs +de la Grèce et de l'Ausonie. Mais on doit l'applaudir du +moins d'avoir revendiqué pour l'histoire nationale le +rang qui lui appartient dans le système des études. Ces +anciens, que nous admirons, doivent encore être ici nos +maîtres. Chez eux, le premier objet de l'éducation était +de graver dans les cœurs l'amour de la patrie: en parlant +aux enfants de la gloire de leurs pères, elle élevait leur +courage, et les avertissait de ne point dégénérer. Aux +jours de la prospérité, ce noble héritage entretenait une +émulation salutaire: dans l'adversité, il conservait parmi +les peuples cette force morale qui contraint la fortune +à respecter le malheur, et l'orateur d'Athènes consolait +par les trophées de Salamine les désastres de Chéronée. +Imitons cet exemple, et, dociles aux conseils de Rollin, +ramenons quelquefois nos regards sur les monuments +de notre histoire. Ils nous révéleront des destinées assez +brillantes. Il sied bien à une nation d'être orgueilleuse +d'elle-même, à un citoyen d'être fier de sa patrie; et cet +orgueil est plus juste encore quand cette patrie est la +France.</p> + +<h3>DEUXIÈME PARTIE.</h3> + +<p>C'est à la jeunesse que Rollin destinait ses ouvrages: +content d'être utile, il n'aspirait point à la renommée; +et cependant la renommée a proclamé ses travaux. Des +<span class="pagenum"><a name="XXVIII" id="XXVIII">XXVIII</a></span> +mains de l'adolescence, ses écrits ont passé dans celles +de l'âge mûr; du sein de la retraite, ils se sont répandus +dans le monde. Quel charme les recommandait? la +bonté. C'est elle qui fait leur éloquence, et cette éloquence +vaut bien celle du génie: si elle fait goûter le +livre, elle fait estimer et chérir l'auteur. Et qui, en lisant +Rollin, pourrait ne pas l'aimer? Quelle sagesse dans ses +paroles! quel zèle pour la vertu! quel ton de candeur +et de simplicité! Ce n'est point la naïveté souvent hardie +de Montaigne, la bonhomie parfois maligne de La Fontaine; +la candeur, chez Rollin, tient à la pureté de +l'ame, à la droiture du caractère: il a confiance en son +lecteur. Et comment en effet être sévère avec lui? Il se +livre à vous avec tant d'abandon! Il aime le bien de si +bonne foi! Découvrez-vous en lui quelques prétentions? +Aspire-t-il à faire secte? Non: ce n'est point pour lui +qu'il sollicite nos hommages; c'est pour la vérité. Il +n'impose point par un fastueux langage; il ne cherche +point à nous éblouir par l'éclat d'une pompeuse éloquence; +sa force est dans la raison: il n'entraîne point, +il persuade; il ne veut point séduire, mais éclairer. Un +tel succès n'a rien de brillant, mais du moins il est pur, +et sur-tout il est durable. L'erreur peut obtenir un +triomphe passager, quand elle a le talent pour auxiliaire; +mais elle ne garde point ses conquêtes. On subjugue +l'imagination, on séduit même le jugement; mais la +conscience, plus incorruptible, se révolte contre cette +conviction trompeuse, et la vérité, exilée de nos esprits, +se réfugie souvent au fond de nos cœurs.</p> + +<p>Je n'oserais parler de l'originalité de Rollin: on me +répondrait sans doute que ce mérite suppose la hardiesse +de la pensée, l'énergie et la nouveauté de l'expression. +Rarement l'homme sans passion rencontre ces tours vifs, +ces traits frappants qui donnent au style une couleur prononcée. +<span class="pagenum"><a name="XXIX" id="XXIX">XXIX</a></span> +Ce sont les secrets de l'imagination; elle ne les +révèle que lorsqu'elle est émue. Vainement chercherait-on +dans les écrits de Rollin ces paroles foudroyantes de +Pascal et de Bossuet, ces surprises de La Bruyère: également +éloigné de la gravité sentencieuse de Salluste, de +la mâle énergie de Rousseau, il se rapproche plutôt de +la douceur de Fénélon et du grand sens de Plutarque. +Cependant, sa manière n'est point d'emprunt: la bonté +lui tient lieu d'originalité. Alors même qu'il ressemble, +il n'imite pas. Imite-t-on la bonté? Quelquefois, en +lisant ses ouvrages, je me figure entendre un de ces +vieillards des premiers âges du monde, assis au milieu +de sa nombreuse postérité, raconter à sa famille attentive +les faits des temps passés, lui révéler avec une simplicité +grave et touchante les vérités de la morale, lui enseigner +la vertu, l'hospitalité, la crainte des dieux, le +respect pour la vieillesse. Le style de Rollin favorise cette +illusion; il a, pour ainsi dire, un parfum d'antiquité. Sa +clarté, son abondance harmonieuse et facile, rappellent +les beaux siècles de la littérature grecque et romaine, en +même temps qu'il retrace quelques traits de la simplicité +naïve de nos vieux écrivains. Cette simplicité, chez Rollin, +n'exclut point cependant l'élégance; car l'élégance, +qui n'est qu'un choix fait par le goût dans les formes +du langage, a plus d'un caractère. Travaillée chez Fléchier, +riche et noble chez Massillon, attique et précise +chez Voltaire, pompeuse chez Buffon, elle est doucement +fleurie dans les ouvrages de Rollin. Il écrit dans +ce style tempéré, qui peut-être est le plus difficile, parce +qu'il est le plus voisin des brillants défauts qui séduisent +le goût et corrompent le talent. Mais ce n'est pas lui +que les affectations du bel-esprit peuvent éblouir: s'il a +quelquefois la richesse de Cicéron et de Quintilien, jamais +il n'imite ni le faux éclat de Sénèque, ni le luxe +<span class="pagenum"><a name="XXX" id="XXX">XXX</a></span> +de Pline le Jeune. Il s'occupe moins de parer l'expression +que d'éclairer la pensée: d'autres cherchent les +ornements du style; Rollin se les permet.</p> + +<p>L'élégance n'offre point le même caractère aux diverses +époques de la littérature. D'abord féconde en +tours oratoires, en riches développements, elle se resserre +et s'observe davantage, à mesure que les esprits, +plus exercés, deviennent plus prompts à saisir et plus +difficiles à satisfaire. L'éloquence oratoire fait place alors +à l'éloquence philosophique; le langage prend des formes +plus sévères; l'harmonie est souvent sacrifiée à la concision, +la clarté à la profondeur. Le goût a changé sans +dégénérer encore: seulement le style, en voulant être +plus plein et plus fort, a perdu quelque chose de ses +graces premières: plus travaillé, plus grave, il a moins +de franchise et de naïveté. C'est le temps des Tacite, +c'est celui des Montesquieu. Quelquefois cependant, le +génie ou les études d'un écrivain lui font devancer son +siècle, ou le retiennent dans le siècle précédent. Ainsi +Salluste et La Bruyère, contemporains de Cicéron et de +Bossuet, appartiennent par leur manières à l'époque suivante, +tandis que Rollin, écrivant dans le XVIIIe siècle, +rappelle dans toute sa pureté l'école de Fénélon. Ce caractère, +il le doit à l'imitation des écrivains du siècle +d'Auguste. Il avait médité toute sa vie ces illustres modèles, +et l'on reconnaît aisément qu'il s'est formé sur +eux. C'est même un phénomène assez remarquable que +Rollin, parvenu au déclin de son âge sans avoir cultivé +l'art d'écrire dans sa langue maternelle, se soit cependant +élevé dans la littérature française au rang des classiques. +C'est qu'il avait étudié les anciens, non pour +devenir leur rival, mais pour épurer son goût, et pour +transporter dans une langue vivante les tours heureux, +la richesse d'expressions, qui caractérisent les idiomes +<span class="pagenum"><a name="XXXI" id="XXXI">XXXI</a></span> +de l'antiquité. C'est qu'à leur lecture, il avait joint celle +des chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV. Aussi, malgré +la juste estime qu'ont obtenue ses essais dans la langue +de Virgile, je les considère moins comme des titres littéraires +que comme de savantes études. Inventer est la +première condition de l'art d'écrire: comment cet art +pourrait-il exister quand la source de l'invention est +tarie, quand le langage, frappé d'immobilité, ne peut +plus seconder par les créations du style les créations de +la pensée? Le génie des langues, qui n'est que le génie +des sociétés, permet-il de traduire dans l'idiome de l'antique +Ausonie les idées que la société fait éclore sous le +ciel de la Gaule moderne? Rollin imita ces anciens philosophes +qui, pour instruire leur patrie, commençaient +par visiter les contrées étrangères, et rapportaient chez +eux les usages, les lois dont ils avaient reconnu l'utilité +et la sagesse.</p> + +<p>Mais les anciens n'ont pu lui servir également de modèles +pour la manière d'écrire l'histoire. Écrivant dans +un autre but, son talent a dû prendre un autre caractère. +L'austérité de Thucydide, l'énergique pénétration +de Tacite, n'auraient pu convenir à la jeunesse: Rollin +a tempéré pour elle la gravité de l'histoire. Toutefois, +en se mettant à sa portée, il ne descend point à son +niveau: sous des formes agréables, il cache une instruction +solide, et s'il tend la main à ses jeunes lecteurs, ce +n'est point pour s'abaisser jusqu'à eux, mais pour les +élever jusqu'à lui. La critique lui a reproché une crédulité +trop facile: il aurait fallu ajouter que, si Rollin est +crédule, c'est sur-tout en faveur de la vertu. Il trouva +dans son ame les raisons de cette confiance. Et peut-on +le blâmer d'avoir environné de nobles illusions les +exemples qu'il offrait à l'adolescence, et qu'il proposait +à son admiration? Si, plus tard, sa vieillesse s'est +<span class="pagenum"><a name="XXXII" id="XXXII">XXXII</a></span> +laissée quelquefois surprendre à de fabuleux récits, s'il +n'a pas toujours porté le flambeau d'une critique sévère +sur des erreurs qui s'offraient à lui entourées d'autorités +imposantes et revêtues des graces de l'éloquence, fermons +les yeux sur ce tribut payé à la faiblesse humaine, +et sur-tout n'oublions pas qu'il nous avait armés contre +la séduction avant de se laisser séduire. Jamais du moins +il ne permit à la partialité d'égarer sa plume et d'altérer +les révélations de l'histoire: il juge avec une constante +équité les institutions et les hommes, et son exemple est +une leçon pour quiconque entreprend d'instruire les peuples +en retraçant leurs annales. Malheur à l'écrivain qui +suborne l'histoire au gré de ses passions! sa gloire n'est +jamais qu'une brillante ignominie, et son talent, en immortalisant +ses ouvrages, ne fait qu'éterniser sa honte.</p> + +<p>Si je louais seulement un littérateur, j'ai parlé de ses +écrits, je pourrais borner là son éloge. Mais Rollin fut +en même temps un sage, un bienfaiteur de l'humanité; +je dois jeter un regard sur sa vie. Elle fut plus utile que +brillante; elle offre moins d'événements que de vertus. +Né dans une condition obscure, Rollin s'élève aux premières +dignités de l'enseignement public. Long-temps +il se dévoue à ce noble ministère: il consacre ses talents +à former des hommes pour la société, des citoyens pour +la patrie. Une disgrace est le prix de ses services. Combien +l'autorité doit craindre d'être injuste, lorsque, créant +des devoirs d'après la voix de ses préjugés ou de ses caprices, +elle punit ce que la conscience pardonne, et +n'accepte pas la vertu même pour garant de l'innocence! +Incapable d'orgueil ainsi que de faiblesse, Rollin se soumet +sans se plaindre, mais sans se démentir. La persécution +a troublé sa destinée, sans altérer son ame. Il +emporte dans sa retraite l'estime publique, la paix du +<span class="pagenum"><a name="XXXIII" id="XXXIII">XXXIII</a></span> +cœur et les consolations de l'étude; il y trouve encore +des devoirs à remplir et des bienfaits à répandre. Les +regards des rois viennent l'y chercher, et, ce qu'il estimait +sans doute davantage, l'amitié vient lui offrir ses douceurs; +l'amitié, que la divinité a mise sur la terre pour +être la récompense de la vertu. Rollin était fait pour la +connaître; elle acheva son bonheur; elle aurait satisfait +tous ses vœux, quand la gloire n'aurait pas daigné sourire +à sa vieillesse.</p> + +<p>Rollin fut heureux! Cette vérité est douce à proclamer: +elle réconcilie avec la destinée. Hélas! la vie de +l'homme de lettres est si souvent troublée par des orages! +il y a si peu d'intelligence entre le talent et le bonheur! +Rollin demanda peu de chose à l'opinion, et rien à la +fortune; il trouva sa félicité dans cette vertu dont un +philosophe a fait le devoir du législateur, et dont la religion +fait le devoir de tous les hommes, la modération.</p> + +<p>Essaierai-je ici d'établir un parallèle entre deux +hommes chers à notre mémoire? Je crains qu'on ne +m'accuse d'appeler à mon secours les lieux communs +d'une trop facile éloquence. Cependant, en faisant l'éloge +de Rollin, pourrais-je être blâmé de prononcer le nom +de Fénélon? Ne voyons-nous pas des deux côtés même +modestie, même douceur de sentiments et de style, +même sagesse dans les desirs, même charité dans le +cœur? Si nous voulons peindre un talent formé à l'école +de l'antiquité, la morale la plus pure, alliée à la plus +aimable indulgence, la vertu méconnue, mais résignée, +se consolant par son propre témoignage des rigueurs +du pouvoir, l'un et l'autre ne peuvent-ils pas nous servir +de modèles? Tous deux ont défendu la religion, et tous +deux, par leur vie, plus encore que par leurs écrits, +ont rendu témoignage des vérités qu'ils avaient enseignées. +<span class="pagenum"><a name="XXXIV" id="XXXIV">XXXIV</a></span> +Le monde rit de ces hommes du siècle, que l'amour +des vanités traîne au pied des autels, et qui, en +présence de la divinité, n'adorent que la fortune et le +pouvoir. Mais l'incrédulité même s'incline avec respect +devant la piété se dévouant à l'instruction de l'adolescence, +ou gravant dans le cœur des rois les leçons de +l'humanité. Peut-être, entre ces deux hommes vénérables, +ne peut-on remarquer qu'une seule différence: +l'ame de Fénélon fut plus tendre, celle de Rollin fut +plus paisible; l'imagination sensible et passionnée du +premier répandit plus d'éclat sur ses ouvrages; la raison +toujours calme du second répandit plus de bonheur sur +sa vie.</p> + +<p>Au moment où l'Europe, régénérée par les lumières, +dépouille enfin les derniers vestiges d'une longue barbarie, +où l'esprit humain achève la plus noble des conquêtes, +celle de la liberté, où les rois et les peuples, +éclairés par la philosophie, conspirent à fonder ces institutions +tutélaires dont les uns attendent leur gloire, +les autres leur bonheur, la France devait un hommage +public aux sages qui, en l'éclairant, ont préparé ses +nouvelles destinées, et l'homme dont les travaux eurent +pour objet, pendant soixante ans, la science de l'éducation, +n'était pas le moins digne de sa reconnaissance. +Aujourd'hui, cette science acquiert un caractère encore +plus solennel: chez les peuples libres, le ministère de +l'éducation n'est plus seulement une fonction honorable, +il devient un auguste sacerdoce. C'est elle qui affermira +nos institutions naissantes; c'est par elle que la génération +qui se prépare s'élèvera pour la liberté et pour +la patrie. Liberté! Patrie! noms chers et sacrés, soutiens +des mœurs et principes des vertus, les sentiments +<span class="pagenum"><a name="XXXV" id="XXXV">XXXV</a></span> +dont vous remplirez tous les cœurs y resteront +gravés en traits ineffaçables: vous frapperez, au sortir +du berceau, l'oreille de l'enfant; vous viendrez vous +mêler aux études, aux plaisirs de l'adolescence; vous +ferez l'orgueil de l'âge mûr, et la consolation de la +vieillesse.</p> + +<hr class="short"> +<br><br><br> + +<p><span class="pagenum"><a name="XXXVII" id="XXXVII">XXXVII</a></span></p> + +<hr class="full"> + +<h2>A SON ALTESSE</h2> + +<h5>SÉRÉNISSIME</h5> + +<h3>MONSEIGNEUR</h3> + +<h5>LE DUC</h5> + +<h2>DE CHARTRES.</h2> + + +<hr> +<br> + +<p>Monseigneur,</p> + +<p>Lorsque je commençai l'Histoire Ancienne, +VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME était encore dans les +premières années de l'enfance, et ni l'ouvrage ni +l'auteur n'avaient l'avantage d'être connus de vous. +Souffrez que je fasse maintenant ce que je n'ai pu +faire alors, et qu'en finissant mon travail, il me soit +permis de le décorer du nom de VOTRE ALTESSE.</p> + +<p>Depuis que Monseigneur le duc d'Orléans a souhaité +que j'eusse l'honneur d'assister quelquefois à +<span class="pagenum"><a name="XXXVIII" id="XXXVIII">XXXVIII</a></span> +vos études, j'ai été témoin par moi-même du compte +exact que vous avez rendu, presque toujours en sa +présence, de toute la suite de cette histoire; et ç'a +été pour moi une grande satisfaction de voir que +mon ouvrage, destiné principalement pour l'instruction +de la jeunesse, fût de quelque utilité à un +Prince dont l'éducation intéresse si vivement le +public. A-présent que vous êtes entré dans l'Histoire +Romaine, MONSEIGNEUR, je ne vous sers plus de +guide; et vous y marchez à pas si rapides, que je +ne puis pas même vous suivre: mais j'ai du moins +le plaisir de voir et d'admirer vos progrès.</p> + +<p>Dans l'attention continuelle qu'on a de vous inspirer +des sentiments dignes de votre naissance, on a +eu grande raison, MONSEIGNEUR, de donner une +préférence marquée à l'Histoire sur tous les autres +exercices de littérature. C'est là proprement l'étude +des princes, capable plus qu'aucune autre de leur +former l'esprit et le cœur. Outre qu'elle leur présente +d'illustres modèles de toutes les vertus qui leur +conviennent, elle est en possession de leur dire la +vérité dans tous les temps, et de leur montrer jusqu'à +leurs fautes mêmes, sans craindre de blesser +la délicatesse de leur amour-propre. Comme la censure +qu'elle fait des vices ne leur est point personnelle, +elle n'a rien pour eux d'amer ni d'offensant. +Quand elle peint dans Philippe et dans Alexandre +son fils des défauts bas et indignes, qui ont terni +l'éclat de leurs belles actions et déshonoré leurs +<span class="pagenum"><a name="XXXIX" id="XXXIX">XXXIX</a></span> +règnes, ne sont-ce pas autant de leçons pour tous +les princes qui auraient le malheur de s'abandonner +aux mêmes excès?</p> + +<p>La timide vérité, rarement admise dans les palais +des grands, n'oserait leur faire des leçons à visage +découvert; elle emprunte la voix de l'Histoire, et, +cachée sous l'ombre de son nom, elle donne aux +princes, avec assurance, des avis que peut-être ils +ne recevraient jamais d'aucune autre part, tant on +craint de s'attirer leur disgrâce par de salutaires, +mais dangereuses, remontrances.</p> + +<p>Vous détestez maintenant la flatterie, MONSEIGNEUR. +Vous ne souffrez qu'avec peine les plus +justes louanges. Vous aimez sincèrement la vérité, +lors même qu'elle pourrait ne vous être pas agréable. +Je n'oublierai jamais la sage réponse que vous +me fîtes dans une occasion où j'usais de la liberté +que vous m'aviez donnée de vous représenter tout +ce que je croirais pouvoir vous être utile. Bien loin +de vous en tenir offensé, vous daignâtes vous récrier +qu'à cette marque vous reconnaissiez que j'étais +de vos meilleurs amis. Oui, MONSEIGNEUR (qu'il +me soit permis de le répéter après vous), vos bons +et solides amis seront ceux qui auront le courage de +vous dire la vérité, au péril même de vous déplaire; +mais malheureusement le nombre en sera toujours +fort petit.</p> + +<p>A leur défaut, l'Histoire, qui aura contracté de +bonne heure avec vous une espèce de familiarité, +<span class="pagenum"><a name="XL" id="XL">XL</a></span> +vous en fournira plusieurs, et d'un grand nom: un +Aristide, un Phocion, un Dion, un Cyrus, un Tite, +un Trajan, et tant d'autres qui vous sont connus. +Que de belles choses, MONSEIGNEUR, ces grands +hommes auront à vous dire sur tout ce qui peut +rendre un prince véritablement estimable et aimable? +Quel facile accès ne trouveront-ils pas dans un cœur +comme le vôtre, bon, compatissant, docile, sans +hauteur et sans fierté! Nos Grecs et nos Romains +sont bien propres, MONSEIGNEUR, à détromper les +grands des fausses idées que souvent ils se forment +de la gloire et de la grandeur. On la fait consister +pour l'ordinaire dans un vain éclat d'actions brillantes, +ou dans le frivole appareil du faste et du +luxe: au lieu que ces héros de l'antiquité, tout +païens qu'ils étaient, n'avaient que du mépris pour +les plaisirs, les richesses, la pompe, la magnificence, +et ne se croyaient revêtus de la puissance que pour +faire du bien, et pour rendre les peuples heureux.</p> + +<p>Il faut pourtant l'avouer, MONSEIGNEUR, ces vertus, +quelque éclatantes qu'elles fussent, manquaient de +ce qui leur est le plus essentiel; et quoique un gouvernement +semblable à celui d'un Cyrus ou d'un +Trajan fût capable de faire en un sens le bonheur +des peuples, les princes seraient bien malheureux +eux-mêmes, s'ils se contentaient de ces fantômes de +vertus qui étaient sans ame et sans vie. Or cette ame +et cette vie, MONSEIGNEUR, c'est la piété, c'est la +crainte de Dieu, sans laquelle tout ce qu'il y a de +<span class="pagenum"><a name="XLI" id="XLI">XLI</a></span> +plus grand dans le monde n'est qu'un pur néant.</p> + +<p>Ce que l'Histoire profane ne peut vous fournir, +MONSEIGNEUR, vous avez l'avantage de le trouver +sous vos yeux et à chaque instant dans la personne +d'un père en qui la piété relève toutes ses autres +excellentes qualités, et qui estime infiniment plus +le bonheur d'être chrétien, que le haut rang de +premier prince du sang de France. Puissiez-vous, +MONSEIGNEUR, imiter ses exemples, et même (je ne +crains point qu'il s'en trouve choqué) les surpasser! +Ce sont les vœux que je ne cesserai de faire pour +VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME, et qu'elle agréera sans +doute beaucoup plus que tous les éloges dont je la +pourrais combler. Je suis avec un profond respect +et un parfait dévouement,</p> + +<p>MONSEIGNEUR,</p> + +<p class="mid">DE VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME</p> + +<p class="rig">Le très-humble et très-obéissant<br> +serviteur,</p><br><br><br><br> + +<p class="rig">C. ROLLIN.</p><br><br><br> + +<p><span class="pagenum"><a name="XLIII" id="XLIII">XLIII</a></span></p> + +<hr class="full"> + +<h2>PRÉFACE.</h2> + +<hr class="short"> + +<h4>PARAGRAPHE PREMIER.</h4> + +<p class="mid"><i>Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport<br> +à la Religion.</i></p> + +<p><span class="side">Observer +dans l'Histoire, +outre les faits et la +chronologie:</span> + +L'étude de l'Histoire profane ne mériterait point +qu'on y donnât une attention sérieuse et un temps +considérable, si elle se bornait à la stérile connaissance +des faits de l'antiquité, et à la sombre recherche +des dates et des années où chaque événement s'est +passé. Il nous importe peu de savoir qu'il y a eu dans +le monde un Alexandre, un César, un Aristide, un +Caton, et qu'ils ont vécu en tel ou tel temps; que +l'empire des Assyriens a fait place à celui des Babyloniens, +et ce dernier à l'empire des Mèdes et des +Perses, qui ont été ensuite subjugués eux-mêmes +par les Macédoniens, et ceux-ci par les Romains.</p> + +<p><span class="side"> 1. La cause +de +l'élévation et +de la chute +des empires.</span> +Mais il est d'une grande importance de connaître +comment ces empires se sont établis, par quels degrés +et par quels moyens ils sont arrivés à ce point +de grandeur que nous admirons, ce qui a fait leur +solide gloire et leur véritable bonheur, et quelles +<span class="pagenum"><a name="XLIV" id="XLIV">XLIV</a></span> +ont été les causes de leur décadence et de leur +chute.</p> + +<p><span class="side">Le génie +et le +caractère +des peuples +et des grands +hommes:</span> +Il n'est pas moins important d'étudier avec soin +les mœurs des peuples, leur génie, leurs lois, leurs +usages, leurs coutumes; et sur-tout de bien remarquer +le caractère, les talents, les vertus, les vices +même de ceux qui les ont gouvernés, et qui, par +leurs bonnes ou mauvaises qualités, ont contribué +à l'élévation ou à l'abaissement des États qui les ont +eus pour conducteurs et pour maîtres.</p> + +<p>Voilà les grands objets que nous présente l'Histoire +Ancienne, en faisant passer comme en revue +devant nous tous les royaumes et tous les empires +de l'univers, et en même temps tous les grands +hommes qui s'y sont distingués de quelque manière +que ce soit, et en nous instruisant, moins par des +leçons que par des exemples, sur tout ce qui regarde +l'art de régner, la science de la guerre, les +principes du gouvernement, les règles de la politique, +les maximes de la société civile et de la conduite +de la vie pour tous les âges et pour toutes les +conditions.</p> + +<p><span class="side">3. L'origine +et le progrès +des arts et +des sciences.</span> +On y apprend aussi, et ce ne doit point être une +chose indifférente pour quiconque a du goût et de +la disposition pour les belles connaissances; on y +apprend comment les sciences et les arts ont été +inventés, cultivés, perfectionnés; on y reconnaît, +et l'on y suit comme de l'œil, leur origine et leurs +progrès; et l'on voit avec admiration que plus on +<span class="pagenum"><a name="XLV" id="XLV">XLV</a></span> +s'approche des lieux où les enfants de Noé ont +vécu, plus on y trouve les sciences et les arts dans +leur perfection: au lieu qu'ils paraissent oubliés ou +négligés à proportion que les peuples en ont été +dans un plus grand éloignement; de sorte que quand +on a voulu les rétablir, il a fallu remonter à l'origine +d'où ils étaient partis.</p> + +<p>Je ne fais que montrer légèrement tous ces objets, +quelque importants qu'ils soient, parce que je les +ai traités ailleurs<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> avec étendue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Second volume de la <i>Manière d'étudier</i>.</blockquote> + +<p><span class="side">4. Observer +principalement +ce qui +a rapport +à la religion.</span> +Mais un autre objet, infiniment plus intéressant, +doit attirer notre attention. Car quoique l'histoire +profane ne nous parle que de peuples abandonnés +à toutes les folies d'un culte superstitieux, et livrés +à tous les déréglements dont la nature humaine, +depuis la chute du premier homme, est devenue +capable, elle annonce par-tout la grandeur de Dieu, +sa puissance, sa justice, et sur-tout la sagesse admirable +avec laquelle sa providence conduit tout +l'univers.</p> + +<p>Si<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> l'intime conviction de cette dernière vérité +élevait, selon la remarque de Cicéron, le peuple +romain au-dessus de tous les peuples de la terre, +on peut assurer de même que rien ne relève plus +l'Histoire au-dessus de beaucoup d'autres connaissances, +<span class="pagenum"><a name="XLVI" id="XLVI">XLVI</a></span> +que d'y trouver empreintes presque à chaque +page des traces précieuses et des preuves éclatantes +de cette grande vérité, que Dieu dispose de tout en +maître souverain; que c'est lui qui fixe et le sort +des princes, et la durée des empires; et<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> qu'il transporte +les royaumes d'un peuple à un autre pour +punir les injustices et les violences qui s'y commettent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> «Pietate ac religione, atque hàc +uni sapientiâ quòd Deorum immortalium +numine omnia regi gubernarique +perspeximus, omnes gentes +nationesque superavimus.» (Orat. <i>de +Arusp. respons</i>. n. 19.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> «Regnum a gente in gentem +transfertur propter injustitias, et injurias, +et contumelias, et diversos +dolos.» (<i>Eccl</i>. 10, 8.)</blockquote> + +<p><span class="side"> Dieu a pris +un soin plus +particulier +de +son peuple.</span> +Il faut avouer qu'en comparant la manière attentive, +bienfaisante, sensible dont il gouvernait +autrefois son peuple, et celle dont il conduisit toutes +les autres nations de la terre, on dirait que celles-ci +lui ont été indifférentes et étrangères. Dieu regardait +la nation sainte comme son domaine propre, +et comme son héritage. Il y demeurait comme un +maître dans sa maison, et comme un père dans sa +famille. Israël était son fils, et son fils premier-né. Il +avait pris plaisir à le former dès son enfance, et à +l'instruire par lui-même. Il se communiquait à lui +par ses oracles; il le gouvernait par des hommes +miraculeux; il le protégeait par les merveilles les plus +étonnantes. A la vue de tant de glorieux priviléges, +qui ne s'écrierait avec le Prophète: <span class="side"> Isaï. 33, 21.</span> «Ce n'est que +dans Israël que Dieu fait éclater sa grandeur et +sa magnificence!» <i>Solummodò ibi magnificus est +Dominus noster.</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="XLVII" id="XLVII">XLVII</a></span></p> + +<p><span class="side"> Mais il veille +sur tous les +peuples +de la terre.]</span> + +<p>Cependant ce même Dieu, quoique oublié par les +nations, et quoiqu'il parût les avoir oubliées, exerçait +toujours sur elles un empire souverain, qui, +pour être caché sous le voile des événements ordinaires +et d'une conduite purement humaine, n'en +était ni moins réel, ni moins divin. <span class="side"> Ps. 23, 1.</span> Toute la terre +est au Seigneur, dit le Prophète, et tous les hommes +qui la remplissent sont également son ouvrage; et +il n'a garde de le négliger. Ce serait une erreur bien +injurieuse à Dieu, que de penser qu'il n'est le maître +que d'une seule famille, et non le maître de toutes +les nations.</p> + +<p><span class="side"> Il a présidé à +la dispersion +des hommes +après +le déluge.</span> +On reconnaît cette importante vérité en remontant +jusqu'à l'antiquité la plus reculée, et jusqu'à +l'origine primitive de l'histoire profane, je veux dire +jusqu'à la dispersion des descendants de Noé dans +les différentes contrées de la terre où ils s'établirent. +La liberté, le hasard, les vues d'intérêt, le goût pour +certains pays, et d'autres motifs pareils, furent, ce +semble, les seules causes des choix différents que +firent les hommes. Mais l'Écriture nous apprend +qu'au milieu de la confusion et du trouble qui suivirent +le changement subit qui se fit dans le langage +des descendants de Noé, Dieu présida invisiblement +à tous leurs conseils et à toutes leurs délibérations, +que rien ne se fit que par son ordre, et que ce fut +lui qui conduisit<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> et plaça tous les hommes selon les +<span class="pagenum"><a name="XLVIII" id="XLVIII">XLVIII</a></span> +<span class="side"> Genes. 11, +8 et 9.</span> +règles de sa miséricorde et de sa justice: <i>Dispersit +et divisit eos Dominus in universas terras.</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Les Anciens même, au rapport +de Pindare (<i>Olymp.</i> Od. 7), avaient +retenu quelque idée que la dispersion +des hommes ne s'était point faite au +hasard, et qu'ils avaient été placés +par les ordres de la Providence.</blockquote> + +<p>Il est vrai que dès lors Dieu eut une attention +particulière sur le peuple qu'il devait un jour s'attacher. +Il marqua la place qu'il lui destinait. Il la fit +garder par un autre peuple laborieux, qui s'appliqua +à la cultiver et à l'embellir, et à faire valoir l'héritage +futur des Israélites. Il mesura le nombre des familles +qu'il en mit alors en possession, sur le nombre des +familles d'Israël quand il serait temps de le lui +rendre; et il ne permit à aucune des nations qui +n'étaient pas sujettes à l'anathème prononcé par +Noé contre Chanaan, d'entrer dans un héritage qui +devait être restitué tout entier aux Israélites. <span class="side"> [Deuteron. +xxxii. 8.]</span> <i>Quando +dividebat Altissimus gentes, quando separabat +filios Adam, constituit terminos populorum juxta +numerum filiorum Israel.</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a> Mais cette attention particulière +de Dieu sur son peuple futur n'est point +contraire à celle qu'il eut sur tous les autres peuples, +attestée clairement par les deux passages de l'Écriture +que j'ai cités, qui nous apprennent que toute +la suite des siècles lui est présente, qu'il n'arrive +rien dans le monde que par son ordre, et que d'âge +en âge il en règle tous les événements. <span class="side"> [Eccles. 39, +19, 22, 25.]</span> <i>Tu es Deus +conspector seculorum... A seculo usque in seculum +respicis.</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> «Quand le Très-Haut a fait la +division des peuples, quand il a +séparé les enfants d'Adam, il a +marqué les limites des peuples selon +le nombre des enfants d'Israël +(qu'il avait en vue).» C'est un des +sens qu'on donne à ce passage, et +qui paraît fort naturel.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="XLIX" id="XLIX">XLIX</a></span> + +<p><span class="side"> Dieu seul a +réglé le sort +de tous les +empires, soit +par rapport +à son peuple, +soit par +rapport au +règne +de son Fils.</span> +Il faut donc regarder comme un principe incontestable, +et qui doit servir de base et de fondement +à l'étude de l'histoire profane, que c'est la Providence +divine qui, de toute éternité, a réglé et ordonné +l'établissement, la durée, la destruction des +royaumes et des empires, soit par rapport au plan +général de tout l'univers, connu de Dieu seul, qui +met un ordre et une harmonie merveilleuse dans +toutes les parties qui le composent; soit en particulier +par rapport au peuple d'Israël, et encorevue: +plus par rapport au Messie, et à l'établissement de +l'Église, qui est sa grande œuvre, et le but de tous<span class="side"> Act. 15, 18.</span> +ses autres ouvrages, toujours présent à sa +<i>Notum a seculo est Domino opus suum</i>.</p> + +<p>Il a plu à Dieu de nous découvrir dans ses Écritures +une partie des liaisons que plusieurs peuples +de la terre ont eues avec le sien; et le peu qu'il +nous en a découvert répand une grande lumière +sur l'histoire de ces peuples, dont on ne connaît +que la surface et l'écorce, si l'on ne pénètre plus +avant par le secours de la révélation. C'est elle qui +expose au grand jour les pensées secrètes des princes, +leurs projets insensés, leur fol orgueil, leur impie +et cruelle ambition; qui manifeste les véritables +causes, et les ressorts cachés des victoires et des défaites +des armées, de l'agrandissement et de la décadence +des peuples, de l'élévation et de la ruine +des États; et, ce qui est le principal fruit de l'Histoire, +c'est elle qui nous apprend le jugement que Dieu +<span class="pagenum"><a name="L" id="L">L</a></span> +porte et des Princes et des Empires, et qui fixe par +conséquent l'idée que nous devons nous en former.</p> + +<p><span class="side"> Rois +puissants, +employés +pour punir +ou pour protéger +Israël.</span> +Pour ne point parler de l'Égypte, qui d'abord +servit comme de berceau à la nation sainte; qui se +changea ensuite pour elle<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> en une dure prison et +en une fournaise ardente, et qui devint enfin le +théâtre des plus étonnantes merveilles que Dieu ait +opérées en faveur d'Israël: les grands empires de +Ninive et de Babylone nous fournissent mille preuves +de la vérité que j'établis ici.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> + «Educam vos de ergastulo Ægyptiorum +(<i>Exod.</i>, 6, 6). De fornace +ferrea Ægypti.» (<i>Deuteronom.</i> 4, +20.)</blockquote> + +<p>Leurs plus puissants rois, Théglathphalasar, +Salmanasar, Sennachérib, Nabuchodonosor, et plusieurs +autres, étaient entre les mains de Dieu comme +autant d'instruments dont il se servait pour punir +les prévarications de son peuple. <span class="side"> Isaï. 5, 25-30, +10, 28-34, +13, 4 et 5.</span> Il les appelait, +selon Isaïe, d'un coup de sifflet des extrémités de la +terre pour venir prendre ses ordres; il leur mettait +lui-même l'épée en main; il réglait leur marche jour +par jour; il remplissait leurs soldats de courage et +d'ardeur, rendait leurs troupes infatigables et invincibles, +répandait à leur approche la terreur et +l'effroi.</p> + +<p>La rapidité de leurs conquêtes aurait dû leur faire +entrevoir la main invisible qui les conduisait; mais,<span class="side"> Sennacherib</span> +dit l'un d'entre eux au nom de tous les autres: «C'est +par la force de mon bras que j'ai fait ces grandes +choses, et c'est ma propre sagesse qui m'a éclairé.</p> + +<span class="pagenum"><a name="LI" id="LI">LI</a></span> + +<p>J'ai enlevé les anciennes bornes des peuples, j'ai +pillé les trésors des princes, et, comme un conquérant, +j'ai arraché les rois de leurs trônes. Les +peuples les plus redoutables ont été pour moi +comme un nid de petits oiseaux qui s'est trouvé +sous ma main. J'ai réuni sous ma puissance tous +les peuples de la terre, comme on ramasse quelques +œufs (que la mère a abandonnés); et il ne s'est +trouvé personne qui osât seulement remuer l'aile, +ni ouvrir la bouche, ni faire le moindre son.»</p> + +<p>Mais ce prince si grand et si sage à ses propres +yeux, qu'était-il à ceux de Dieu? Un ministre +subalterne, un serviteur mandé par son maître, une +verge et un bâton dans sa main: <span class="side"> Isaï. 10, 5.</span> <i>Virga furoris mei +et baculus ipse est.</i> Le dessein de Dieu était de corriger +ses enfants, et non de les exterminer. Mais +Sennachérib avait résolu de tout perdre et de tout +détruire: <span class="side"> Isaï. 10, 7.</span> <i>Ipse autem non sic arbitrabitur, sed ad +conterendum erit cor ejus.</i> Que deviendra donc cette +espèce de combat entre les desseins de Dieu et +ceux de ce prince? Lorsqu'il se croyait déjà maître <span class="side"> Isaï. 10, 12.</span> +de Jérusalem, le Seigneur d'un souffle seul dissipe +toutes ses pensées fastueuses, fait périr en une nuit +cent quatre-vingt-cinq mille hommes de son armée, +<i>et, lui<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> mettant un cercle au nez et un mors à la +bouche</i>, comme à une bête féroce, le ramène dans +<span class="pagenum"><a name="LII" id="LII">LII</a></span> +ses États, couvert d'opprobre, à travers ces mêmes +peuples, qui l'avaient vu, un peu auparavant, plein +d'orgueil et de fierté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> «Insanisti in me, et superbia tua +ascendit in aures meas: ponam itaque +circulum in naribus tuis, et camum +in labiis tuis, et reducam te in viam +per quam venisti.» (<i>4 Reg.</i> 19, 28.)</blockquote> + +<p><span class="side"> Nabuchodonosor.</span> +Nabuchodonosor, roi de Babylone, paraît encore +plus visiblement régi par une Providence qu'il +ignore, mais qui préside à ses délibérations, et qui +détermine toutes ses démarches.</p> + +<p><span class="side"> Ezech. 21. +19-23.</span> +Arrivé avec son armée à la tête de deux chemins, +dont l'un conduit à Jérusalem, l'autre à Rabbath, +capitale des Ammonites, ce prince, incertain et +flottant, délibère lequel il prendra, et jette le sort: +Dieu le fait tomber sur Jérusalem, pour accomplir +les menaces qu'il avait faites à cette ville de la +détruire, de brûler le temple, et d'emmener son +peuple en captivité.</p> + +<p><span class="side"> Ezech. cap. +26, 27 et 28.</span> +Des raisons seules de politique semblaient déterminer +ce conquérant au siége de Tyr, pour ne pas +laisser derrière soi une ville si puissante et si bien +fortifiée. Mais le siége de cette place était ordonné +par une volonté supérieure. Dieu voulait d'un côté +humilier l'orgueil d'Ithobal son roi, qui, se croyant +plus éclairé que Daniel dont la réputation était +répandue dans tout l'Orient, n'attribuant qu'à sa +rare prudence l'étendue de son domaine et la grandeur +de ses richesses, se considérait en lui-même +comme un dieu; de l'autre, il voulait aussi punir +le luxe, les délices, l'arrogance de ces fiers négociants, +qui se regardaient comme les princes de la +mer et les maîtres des rois mêmes; et sur-tout cette +<span class="pagenum"><a name="LIII" id="LIII">LIII</a></span> +joie inhumaine de Tyr qui lui faisait trouver son +agrandissement dans les ruines de Jérusalem sa +rivale. C'est par ces motifs que Dieu lui-même conduisit +Nabuchodonosor à Tyr, lui faisant exécuter +ses ordres sans qu'il les connût: IDCIRCO <i>ecce</i> EGO +ADDUCAM <i>ad Tyrum Nabuchodonosor</i>.</p> + +<p><span class="side"> Ezech. 29, +18-10.</span> +Pour récompenser ce prince, qu'il tenait à sa +solde, du service qu'il vient de lui rendre à la prise +de Tyr (c'est Dieu lui-même qui s'exprime ainsi), +et pour dédommager les troupes babyloniennes, +épuisées par un siége de treize ans, il leur donne +toutes les contrées de l'Égypte, comme des quartiers +de rafraîchissement, et leur en abandonne les +richesses et les dépouilles<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Ce fait est plus détaillé dans +l'histoire des Égyptiens sous le règne +d'Amasis. [p. 133.]</blockquote> + +<p><span class="side"> Dan. c. 4, +vers. 1-34.</span> +Le même Nabuchodonosor, plein du desir d'immortaliser +son nom par toutes sortes de voies, +voulut ajouter à la gloire des conquêtes celle de +la magnificence, en embellissant la capitale de son +empire par de superbes bâtiments, et par les ornements +les plus somptueux; mais pendant qu'une +cour flatteuse, qu'il comblait de richesses et d'honneurs, +fait retentir par-tout ses louanges<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>, il se +forme un sénat auguste des esprits surveillants, +qui pèse dans la balance de la vérité les actions des +Princes, et prononce sur leur sort des arrêts sans +appel. Le roi de Babylone est cité à ce tribunal, où +préside le Juge souverain, qui réunit une vigilance +<span class="pagenum"><a name="LIV" id="LIV">LIV</a></span> +à qui rien n'échappe, et une sainteté qui ne peut +rien souffrir contre l'ordre: <i>vigil et sanctus</i>. Toutes +ses actions, qui faisaient l'objet de l'admiration publique, +y sont examinées à la rigueur; et l'on fouille +jusqu'au fond de son cœur pour en découvrir les +pensées les plus cachées. Où se terminera ce redoutable +appareil? Dans le moment même où Nabuchodonosor, +se promenant dans son palais, et +repassant avec une secrète complaisance ses exploits, +sa grandeur, sa magnificence, se disait à lui-même: +<i>N'est-ce pas là cette grande Babylone dont j'ai fait +le siége de mon royaume, que j'ai bâtie dans la +grandeur de ma puissance et dans l'éclat de ma +gloire?</i> c'est dans ce moment précis, où, se flattant +de ne tenir que de lui seul sa puissance et son +royaume, il usurpait la place de Dieu, qu'une voix +du ciel lui signifie sa sentence, et lui déclare que +son royaume va lui être enlevé, qu'il sera chassé +de la compagnie des hommes, et réduit à la condition +des bêtes, jusqu'à ce qu'il reconnaisse que <i>le Très-Haut +a un pouvoir absolu sur les royaumes des +hommes, et qu'il les donne à qui il lui plaît</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> «In sententia vigilum decretum +est, et sermo sanctorum et petitio, +etc.» (DAN. 4, 14.)</blockquote> + +<p>Ce tribunal, toujours subsistant quoique invisible, +a prononcé le même jugement sur ces fameux conquérants, +sur ces héros du paganisme, qui se regardaient, +aussi-bien que Nabuchodonosor, comme +les seuls artisans de leur haute fortune, comme +indépendants de toute autre autorité, et comme ne +relevant que d'eux-mêmes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="LV" id="LV">LV</a></span></p> + +<p><span class="side"> Cyrus.</span> +Si Dieu faisait servir des Princes à l'exécution de +ses vengeances, il en a rendu d'autres les ministres +de sa bonté. Il destine Cyrus à être le libérateur +de son peuple, et, pour le mettre en état de soutenir +dignement un si noble ministère, il le remplit +de toutes les qualités qui forment les grands capitaines +et les grands princes, et lui fait donner cette +excellente éducation que les païens ont tant admirée, +mais dont ils ne connaissaient point l'auteur ni la +véritable cause.</p> + +<p>On voit dans les historiens profanes l'étendue et +la rapidité de ses conquêtes, l'intrépidité de son +courage, la sagesse de ses vues et de ses desseins, +sa grandeur d'ame, sa noble générosité, son affection +véritablement paternelle pour les peuples, et, +du côté des peuples, un retour d'amour et de tendresse +qui le leur faisait regarder moins comme +leur maître que comme leur protecteur et leur père. +On voit tout cela dans les historiens profanes; mais +on n'y voit point le principe secret de toutes ces +grandes qualités, ni le ressort caché qui les mettait +en mouvement.</p> + +<p>Isaïe nous le montre, et s'explique en des termes +dignes de la grandeur et de la majesté du Dieu qui +le faisait parler<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Il le représente, ce Dieu des armées +<span class="pagenum"><a name="LVI" id="LVI">LVI</a></span> +tout-puissant, qui prend Cyrus par la main, +qui marche devant lui, qui le conduit de ville en +ville et de province en province, qui lui assujettit +les nations, qui humilie en sa présence les grands +de la terre, qui brise pour lui les portes d'airain, +qui fait tomber les murs et les remparts des villes, +et lui en abandonne toutes les richesses et tous les +trésors.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> «Hæc dicit Dominus christo +meo Cyro, cujus apprehendi dexteram, +ut subjiciam ante faciem ejus +gentes, et dorsa regum vertam, et +aperiam coram eo januas, et portæ +non claudentur. Ego ante te ibo, et +gloriosos terræ humiliabo: portas +æreas conteram, et vectes ferreos +confringam. Et dabo tibi thesauros +absconditos, et arcana secretorum; +ut scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum, Deus Israël.» (ISAÏ. 45, 1-3.)</blockquote> + +<p><span class="side"> Isaï. 45, 13 +et 4.</span> +Le Prophète ne nous laisse pas même ignorer les +motifs de toutes ces merveilles. C'est pour punir +Babylone et pour affranchir Juda que Dieu conduit +Cyrus pas à pas, et qu'il fait réussir toutes ses entreprises: +<i>Ego suscitavi eum ad justitiam, et omnes +vias ejus dirigam.......propter servum meum Jacob, +et Israel electum meum</i>. Mais ce prince aveugle et +ingrat ne connaît point son maître, et oublie son +bienfaiteur. <span class="side"> Isaï. 45, 4, 5.</span> <i>Vocavi te nomine tuo, et non cognovisti +me: accinxi te, et non cognovisti me</i>.</p> + +<p><span class="side"> Belle image +de +la royauté.</span> +Il est rare qu'on juge sainement de la vraie gloire +et des devoirs essentiels de la royauté. Il n'appartient +qu'à l'Écriture de nous en donner une juste +idée; et elle le fait d'une manière admirable dans <span class="side"> Dan. 4, 7-9.</span> +un arbre grand et fort, dont la hauteur monte +jusqu'au ciel, et qui paraît s'étendre jusqu'aux extrémités +de la terre. Couvert de feuilles et chargé +de fruits, il fait l'ornement et le bonheur de la campagne. +Il fournit une ombre agréable et une retraite +<span class="pagenum"><a name="LVII" id="LVII">LVII</a></span> +assurée à tous les animaux; les bêtes privées et les +bêtes sauvages demeurent dessous, les oiseaux du +ciel habitent sur ses branches, et tout ce qui a vie +trouve de quoi s'y nourrir.</p> + +<p>Est-il une idée plus juste et plus instructive de la +royauté, dont la véritable grandeur et la solide +gloire ne consistent point dans cet éclat, cette +pompe, cette magnificence qui l'environnent, ni +dans ces respects et ces hommages extérieurs qui lui +sont rendus par les sujets, et qui lui sont dus, +mais dans les services réels et les avantages effectifs +qu'elle procure aux peuples, dont elle est, par +sa nature et par son institution, le soutien, la défense, +la sûreté, l'asyle; en un mot, source féconde +de toutes sortes de biens, sur-tout par rapport aux +petits et aux faibles, qui doivent trouver sous son +ombre et sous sa protection une paix et une tranquillité +que rien ne puisse troubler, pendant que +le prince lui-même sacrifie son repos et essuie seul +les orages et les tempêtes dont il met les autres à +l'abri?</p> + +<p>Il me semble voir, à la religion près, la réalité de +cette noble image et l'exécution de ce beau plan +dans le gouvernement de Cyrus, dont Xénophon +nous trace le portrait dans sa belle préface de l'histoire +de ce prince. Il y a fait le dénombrement d'un +grand nombre de peuples, séparés les uns des autres +par de vastes espaces, et encore plus par la diversité +des mœurs, des coutumes, du langage, mais réunis +<span class="pagenum"><a name="LVIII" id="LVIII">LVIII</a></span> +tous ensemble par les mêmes sentiments d'estime, +de respect et d'amour pour un prince<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a> dont ils auraient +souhaité que le gouvernement eût pu durer +toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles +sous son empire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Ἐδυνήθη [δέ] έπιθυµίαν έµßαλεἴν +τοσαύτην τοῦ πάντας αủτῳ χαρίζεσθαι ὤστε άεί τᾕ αủτοῦ γνώµῃ +ἀξιοῦν κυßερνᾶσθαι. [Cyrop. I. 5]</blockquote> + +<p><span class="side"> Juste idée +des anciens conquérants.</span> +A ce gouvernement si aimable et si salutaire opposons +l'idée que la même Écriture nous donne de +ces empires et de ces conquérants si vantés dans +l'antiquité, qui, au lieu de ne se proposer pour fin +que le bien public, n'ont suivi que les vues particulières +de leur intérêt et de leur ambition. <span class="side"> Dan. cap. 7.</span> Le +Saint-Esprit les représente sous les symboles de +monstres nés de l'agitation de la mer, du trouble, +de la confusion, du choc des vagues; et sous l'image +de bêtes cruelles et féroces, qui répandent partout +la terreur et la désolation, et qui ne se nourrissent +que de meurtres et de carnage; ours, lions, tigres, +léopards. Quel tableau! Quelle peinture!</p> + +<p>C'est néanmoins de ces modèles funestes que l'on +emprunte souvent les règles de l'éducation qu'on +donne aux enfants des grands; c'est à ces ravageurs +de provinces, à ces fléaux du genre humain, qu'on +se propose de les faire ressembler. En excitant en +eux des sentiments d'une ambition démesurée et +l'amour d'une fausse gloire, on en forme, selon +l'expression de l'Écriture, de jeunes lionceaux, que +l'on accoutume de bonne heure et que l'on dresse de +<span class="pagenum"><a name="LVIX" id="LVIX">LVIX</a></span> +<span class="side"> Ezech. 19, +2-7.</span> +loin à piller, à dévorer les hommes, à faire des +veuves et des malheureux, à dépeupler les villes. +MATER LEÆNA <i>in medio leunculorum ENUTRIVIT catulos +suos.....</i> DIDICIT <i>prædam capere, et homines +devorare....</i> DIDICIT <i>viduas facere, et civitates in desertum +adducere.</i> Et quand avec l'âge ce lionceau +est devenu lion, Dieu nous avertit que le bruit de +ses exploits et la renommée de ses victoires n'est +qu'un affreux rugissement qui porte partout l'effroi +et la désolation. <i>Et leo factus est, et desolata est +terra et plenitudo ejus a voce rugitûs illius.</i></p> + +<p>Les exemples dont j'ai fait mention jusqu'ici, tirés +de l'histoire des Égyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, +des Perses, prouvent suffisamment le souverain +domaine que Dieu exerce sur tous les empires, +et le rapport qu'il lui a plu de mettre entre +les autres peuples de la terre et celui qu'il s'est attaché +en particulier. La même vérité paraît encore +aussi clairement sous les rois de Syrie et d'Égypte, +successeurs d'Alexandre-le-Grand, avec l'histoire +desquels on sait que celle du peuple de Dieu a une +liaison particulière sous les Machabées.</p> + +<p>A tous ces faits je ne puis m'empêcher d'en ajouter +encore un, connu de tout le monde, mais qui n'en +est pas moins remarquable; c'est la prise de Jérusalem +par Tite. <span class="side"> Joseph. I. 3, +cap. 46. +[Bell. Jud. vi, +cap. 9, § 1.]</span> Quand il fut entré dans la ville, et qu'il +en eut considéré les fortifications, ce prince, tout +païen qu'il était, reconnut le bras tout-puissant du +Dieu d'Israël, et plein d'admiration il s'écria: «Il +<span class="pagenum"><a name="LX" id="LX">LX</a></span> +paraît bien que Dieu a combattu pour nous, et a +chassé les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point +de forces humaines ni de machines qui fussent +capables de les y forcer.»</p> + +<p><span class="side"> Dieu a toujours +réglé +les +événements +humains par +rapport au +règne +du Messie.</span> Outre ce rapport de l'Histoire profane avec +l'Histoire sacrée, qui est visible, et qui se montre +sensiblement, il y en a un autre plus secret et plus +éloigné, qui regarde le Messie, à l'avénement duquel +Dieu, qui a toujours eu son œuvre devant les yeux, +a préparé les hommes de loin par l'état même +d'ignorance et de déréglement où il a permis que le +genre humain demeurât pendant quatre mille ans. +C'est pour nous faire sentir la nécessité d'un Médiateur, +que Dieu a laissé si long-temps les nations marcher +dans leurs voies, sans que les lumières de la +raison, ni les instructions de la philosophie, aient +pu ou dissiper leurs ténèbres, ou corriger leurs +inclinations.</p> + +<p>Quand on envisage la grandeur des empires, la +majesté des princes, les belles actions des grands +hommes, l'ordre des sociétés policées et l'harmonie +des différents membres qui les composent, la +sagesse des législateurs, les lumières des philosophes, +la terre semble n'offrir rien aux yeux des hommes +que de grand et d'éclatant; mais aux yeux de Dieu +elle était stérile et inculte, comme au premier instant +de sa création, <span class="side"> Gen. 1, 2.</span> <i>inanis et vacua</i>; c'est peut dire, elle +était tout entière souillée et impure (il faut se souvenir +que je parle ici des païens), et n'était devant +<span class="pagenum"><a name="LXI" id="LXI">LXI</a></span> +<span class="side"> Gen. 6, 11.</span> +lui qu'une retraite d'hommes ingrats et perfides, +comme au temps du déluge: <i>Corrupta est terra +coram Deo, et repleta est iniquitate</i>.</p> + +<p>Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui +dispense, selon les règles de sa sagesse, la lumière +et les ténèbres, et qui sait mettre des bornes au +torrent des passions, n'a pas permis que la nature +humaine, livrée à toute sa corruption, dégénérât en +une barbarie absolue, et s'abrutît entièrement par +l'obscurcissement des premiers principes de la loi +naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs +nations sauvages. Cet obstacle aurait trop +retardé le cours rapide qu'il avait promis aux premiers +prédicateurs de la doctrine de son Fils.</p> + +<p>Il a jeté de loin dans l'esprit des hommes des semences +de plusieurs grandes vérités, pour les disposer +à en recevoir d'autres plus importantes. Il les +a préparés aux instructions de l'Évangile par celles +des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a +permis que dans leurs écoles ils examinassent plusieurs +questions, et établissent plusieurs principes, +qui ont un grand rapport à la religion, et qu'ils y +rendissent les peuples attentifs par l'éclat de leurs +disputes. On sait que les philosophes enseignent +partout dans leurs livres l'existence d'un Dieu, la +nécessité d'une Providence qui préside au gouvernement +du monde, l'immortalité de l'ame, la dernière +fin de l'homme, la récompense des bons et la punition +des méchants, la nature des devoirs qui sont +<span class="pagenum"><a name="LXII" id="LXII">LXII</a></span> +le lien de la société, le caractère des vertus qui font +la base de la morale, comme la prudence, la justice, +la force, la tempérance, et d'autres pareilles vérités, +qui n'étaient pas capables de conduire l'homme à +la justice, mais qui servaient à écarter certains +nuages, et à dissiper certaines obscurités.</p> + +<p>C'est par un effet de la même Providence, qui +de loin préparait les voies à l'Évangile, que, lorsque +le Messie vint au monde, Dieu avait réuni un grand +nombre de nations par les deux langues grecque et +latine, et qu'il avait soumis à un seul maître, depuis +l'Océan jusqu'à l'Euphrate, tous les peuples que le +langage n'unissait point, pour donner un cours +plus libre à la prédication des apôtres. L'étude de +l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement +et maturité, doit nous conduire à ces réflexions, et +nous montrer comment Dieu fait servir les empires +de la terre à l'établissement du règne de son Fils.</p> + +<p><span class="side"> Talents +extérieurs +accordés +aux païens.</span> +Elle doit aussi nous apprendre le cas qu'il faut +faire de tout ce qu'il y a de plus brillant dans le +monde, et de ce qui est le plus capable d'éblouir. +Courage, bravoure, habileté dans l'art de gouverner, +profonde politique, mérite de la magistrature, +pénétration pour les sciences les plus abstruses, +beauté d'esprit, délicatesse de goût en tout genre, +succès parfait dans tous les arts: voilà ce que l'Histoire +profane nous montre, et ce qui fait l'objet de +notre admiration, et souvent de notre envie. Mais +en même temps cette même histoire doit nous faire +<span class="pagenum"><a name="LXIII" id="LXIII">LXIII</a></span> +souvenir que, depuis le commencement du monde, +Dieu accorde à ses ennemis toutes ces qualités brillantes +que le siècle estime, et dont il fait beaucoup +de bruit; au lieu qu'il les refuse souvent à ses plus +fidèles serviteurs, à qui il donne des choses d'une +autre importance et d'un autre prix, mais que le<span class="side"> Ps. 143, 15.</span> +monde ne connaît et ne désire point. <i>Beatum dixerunt +populum cui hæc sunt: beatus populus, cujus +dominus Deus ejus</i>.</p> + +<p><span class="side"> Être sobre +dans +les louanges +qu'on +leur donne.</span> +Une dernière réflexion, qui suit naturellement de +ce que j'ai dit jusqu'ici, terminera cette première +partie de ma Préface. Puisqu'il est certain que tous +ces grands hommes, si vantés dans l'Histoire profane, +ont eu le malheur d'ignorer le vrai Dieu et de +lui déplaire, il faut être sobre et circonspect dans +les louanges qu'on leur donne. S. Augustin<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>, dans +le livre de ses Rétractations, se repent d'avoir trop +élevé et d'avoir trop fait valoir Platon et les philosophes +platoniciens, parce qu'après tout, dit-il, +ce n'étaient que des impies, dont la doctrine était, +en plusieurs points, contraire à celle de Jésus-Christ.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> «Laus ipsa, quâ Platonem vel +platonicos seu academicos philosophos +tantùm extuli, quantùm impios +homines non oportuit, non immeritò +mihi displicuit: præsertim quorum +contra errores magnos defendenda +est christiana doctrina.» +(<i>Retract</i>, lib. I, cap. 1.)</blockquote> + +<p>Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin +ait cru qu'il ne fût pas permis d'admirer ou de +louer ce qu'il y a de beau dans les actions et +de vrai dans les maximes des païens. Il veut<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a> qu'on +<span class="pagenum"><a name="LXIV" id="LXIV">LXIV</a></span> +y corrige ce qui se trouve de défectueux, et qu'on +y approuve ce qu'elles ont de conforme à la règle. +Il loue les Romains en plusieurs occasions, et surtout +dans ses livres de la Cité de Dieu, qui est +l'un de ses derniers et de ses plus beaux ouvrages. <span class="side"> Lib. 5, c. 19 +et 21, etc.</span> +Il y fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs +des peuples, et maîtres d'une grande partie +de la terre, à cause de la modération et de l'équité +de leur gouvernement (il parle des beaux temps +de la république); accordant à des vertus purement +humaines des récompenses qui l'étaient aussi, +dont cette nation, aveugle en ce point, quoique +fort éclairée sur d'autres, avait le malheur de se +contenter. Ce ne sont donc point les louanges des +païens en elles-mêmes, mais l'excès de ces louanges, +que Saint Augustin condamne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> «Id in quoque corrigendum, +quod pravum est; quod autem rectum +est, approbandum.» (<i>De Bapt. +cont. Donat.</i> lib. 7, cap. 16.)</blockquote> + +<p>Nous devons craindre, nous sur-tout qui, par +l'engagement même de notre profession, sommes +continuellement nourris de la lecture des auteurs +païens, de trop entrer dans leur esprit, d'adopter, +sans presque nous en apercevoir, leurs sentiments +en louant leurs héros, et de donner dans des excès +qui ne leur paraissaient pas tels, parce qu'ils ne +connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes, +dont j'estime l'amitié, comme je le dois, et +dont je respecte les lumières, ont trouvé ce défaut +dans quelques endroits de l'ouvrage que j'ai donné +au public sur l'éducation de la jeunesse, et ont cru +que j'avais poussé trop loin la louange des grands +<span class="pagenum"><a name="LXV" id="LXV">LXV</a></span> +hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu'il +m'est échappé quelquefois des termes trop forts, et +qui ne sont pas assez mesurés. Je pensais qu'il suffisait +d'avoir inséré dans chacun des deux volumes +qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs, sans +qu'il fût besoin de les répéter, et d'avoir établi en +différents endroits les principes que les pères nous +fournissent sur cette matière, en déclarant, avec +saint Augustin, que, sans la véritable piété, c'est-à-dire, +sans le culte sincère du vrai Dieu, il n'y a +point de véritable vertu, et qu'elle ne peut être +telle quand elle a pour objet la gloire humaine; +vérité, dit ce père, qui est incontestablement reçue +par tous ceux qui ont une vraie et solide piété. <span class="side"> De Civit. +Dei, lib. 5, +cap. 19.</span> +<i>Illud constat inter omnes veraciter pios, neminem +sine vera pietate, id est, veri Dei vero cultu, veram +posse habere virtutem; nec eam veram esse, quando +gloriæ servit humanæ</i>.</p> + +<p><span class="side"> Tom. 2, +pag. 344.</span> +Quand j'ai dit que Persée n'avait pas eu le courage +de se donner la mort, je n'ai point prétendu +justifier la pratique des païens, qui croyaient qu'il +leur était permis de se faire mourir eux-mêmes, +mais simplement rapporter un fait, et le jugement +qu'en avait porté Paul Émile. Un léger correctif, +ajouté à ce récit, aurait ôté toute équivoque et tout +lieu de plainte.</p> + +<p>L'ostracisme employé à Athènes contre les plus +gens de bien, le vol permis, ce semble, par Lycurgue +à Sparte, l'égalité des biens établie dans la +<span class="pagenum"><a name="LXVI" id="LXVI">LXVI</a></span> +même ville par voie d'autorité, et d'autres endroits +semblables, peuvent souffrir quelques difficultés. +J'y ferai une attention particulière dans le temps, +lorsque la suite de l'Histoire me donnera lieu d'en +parler, et je profiterai avec joie des lumières que +des personnes éclairées et sans prévention voudront +bien me communiquer.</p> + +<p>Dans un ouvrage comme celui que je commence +à donner au public, destiné particulièrement à +l'instruction des jeunes gens, il serait à souhaiter +qu'il ne s'y trouvât aucun sentiment, aucune expression +qui pût porter dans leur esprit des principes +faux ou dangereux. En le composant, je me suis +proposé cette maxime, dont je sens toute l'importance: +mais je suis bien éloigné de croire que j'y +aie toujours été fidèle, quoique ç'ait été mon intention; +et j'aurai besoin en cela, comme en beaucoup +d'autres choses, de l'indulgence des lecteurs.</p> + +<h4>PARAGRAPHE II.</h4> + +<p class="mid"><i>Observations particulières sur cet ouvrage.</i></p> + +<p>Le volume que je donne ici au public est le commencement +d'un ouvrage où je me propose d'exposer +l'Histoire ancienne des Égyptiens, des Carthaginois, +des Assyriens, tant de Ninive que de Babylone, des +Mèdes et des Perses, des Macédoniens et des différents +états de la Grèce.</p> + +<p>Comme j'écris principalement pour les jeunes +<span class="pagenum"><a name="LXVII" id="LXVII">LXVII</a></span> +gens, et pour des personnes qui ne songent point à +faire une étude profonde de l'Histoire ancienne, je +ne chargerai point cet ouvrage d'une érudition qui +pourrait naturellement y entrer, mais qui ne convient +point au but que je me propose. Mon dessein est, +en donnant une histoire suivie de l'antiquité, de +prendre dans les auteurs grecs et latins ce qui me +paraîtra de plus intéressant pour les faits, et de plus +instructif pour les réflexions.</p> + +<p>Je souhaiterais pouvoir éviter en même temps et +la stérile sécheresse des abrégés, qui ne donnent +aucune idée distincte, et l'ennuyeuse exactitude des +longues histoires, qui accablent un lecteur. Je sens +bien qu'il est difficile de prendre un juste milieu, +qui s'écarte également des deux extrémités; et quoique, +dans les deux parties d'histoire qui font la +moitié de ce premier volume, j'aie retranché une +grande partie de ce qui se rencontre dans les Anciens, +je ne sais si on ne les trouvera pas encore trop étendues: +mais j'ai craint d'étrangler les matières en +cherchant trop à les abréger. Le goût du public +deviendra ma règle, et je tâcherai dans la suite de +m'y conformer.</p> + +<p>J'ai eu le bonheur de ne pas lui déplaire dans le +premier ouvrage que j'ai composé. Je souhaiterais +bien que celui-ci eût un pareil succès, mais je n'oserais +l'espérer. La matière que je traitais dans le +premier, belles-lettres, poésie, éloquence, morceaux +d'histoire choisis et détachés, m'a laissé la +<span class="pagenum"><a name="LXVIII" id="LXVIII">LXVIII</a></span> +liberté d'y faire entrer une partie de ce qu'il y a dans +les auteurs anciens et modernes de plus beau, de +plus frappant, de plus délicat, de plus solide, tant +pour les expressions que pour les pensées et les +sentiments. La beauté et la solidité des choses mêmes +que j'offrais au lecteur l'ont rendu plus distrait ou +plus indulgent sur la manière dont elles lui étaient +présentées; et d'ailleurs, la variété des matières a +tenu lieu de l'agrément que le style et la composition +auraient dû y jeter.</p> + +<p>Ici je n'ai pas le même avantage. Je ne suis pas +tout-à-fait le maître du choix. Dans une histoire +suivie, on est obligé de rapporter bien des choses +qui ne sont pas toujours fort intéressantes, sur-tout +pour ce qui regarde l'origine et le commencement +des empires; et ces sortes d'endroits, pour l'ordinaire, +sont mêlés de beaucoup d'épines, et présentent +peu de fleurs. La suite fournira des matières +plus agréables, et des événements qui attachent +davantage; et je ne manquerai pas de faire usage des +précieuses richesses que les meilleurs auteurs nous +offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se +souvenir que dans une grande et belle contrée tout +n'est pas riches moissons, beaux vignobles, riantes +prairies, fertiles vergers: il s'y rencontre quelquefois +des terrains moins cultivés et plus sauvages. Et, +pour me servir d'une autre comparaison tirée de +Pline, parmi les arbres<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>, il y en a qui, au printemps, +<span class="pagenum"><a name="LXIX" id="LXIX">LXIX</a></span> +étalent à l'envi une quantité infinie de fleurs, +et qui, par cette riche parure, dont l'éclat et les +vives couleurs flattent agréablement la vue, annoncent +une heureuse abondance pour une saison +plus reculée: il y en a d'autres<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a> qui sont plus tristes, +et qui, bien que fertiles en bons fruits, n'ont pas +l'agrément des fleurs, et semblent ne prendre point +de part à la joie de la nature renaissante. Il est aisé +d'appliquer cette image à la composition de l'Histoire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> «Arborum flos est pleni veris +indicium et anni renascentis; flos +gaudium arborum. Tunc se novas, +aliasque quàm sunt, ostendunt: tunc +variis colorum picturis in certamen +usque luxuriant. Sed hoc negatum +plerisque. Non enim omnes florent, +et sunt tristes quædam, quæque non +sentiunt gaudia annorum; nec ullo +flore exhilarantur, natalesve pomorum +recursus annuos versicolori nuntio +promittunt.» (PLIN. <i>Hist. nat.</i> +lib. XVI, cap. 25.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Comme les figuiers.</blockquote> + +<p>Pour embellir et enrichir la mienne, je déclare +que je ne me fais point un scrupule ni une honte de +piller par-tout, souvent même sans citer les auteurs +que je copie, parce que quelquefois je me donne la +liberté d'y faire quelques changements. Je profite, +autant que je puis, des solides réflexions que l'on +trouve dans la seconde et la troisième partie de l'Histoire +universelle de M. Bossuet, qui est l'un des plus +beaux et des plus utiles ouvrages que nous ayons. +Je tire aussi de grands secours de l'Histoire des Juifs, +du savant M. Prideaux, Anglais, où il a merveilleusement +approfondi et éclairci ce qui regarde l'Histoire +ancienne. Il en sera ainsi de tout ce qui me tombera +sous la main, dont je ferai tout l'usage qui pourra +convenir à la composition de mon livre, et contribuer +à sa perfection.</p> + +<p>Je sens bien qu'il y a moins de gloire à profiter +<span class="pagenum"><a name="LXX" id="LXX">LXX</a></span> +ainsi du travail d'autrui, et que c'est en quelque sorte +renoncer à la qualité d'auteur; mais je n'en suis pas +fort jaloux, et je serais très-content, et me tiendrais +très-heureux, si je pouvais être un bon compilateur, +et fournir une histoire passable à mes lecteurs, +qui ne se mettront pas beaucoup en peine si elle +vient de mon fonds ou non, pourvu qu'elle leur +plaise.</p> + +<p>Je ne puis pas dire précisément de combien de +volumes sera composé mon ouvrage; mais j'entrevois +qu'il n'ira pas à moins de cinq ou six. Des +écoliers, pour peu qu'ils soient studieux, pourront +faire aisément cette lecture en particulier dans le +cours d'une année, sans que leurs autres études en +souffrent. Dans mon plan, je destinerais la Seconde +à cette lecture: c'est une classe où les jeunes gens +sont capables d'en profiter, et d'y trouver quelque +plaisir; et je réserverais l'Histoire romaine pour la +Rhétorique.</p> + +<p>Il aurait été utile, et même nécessaire, de donner +à mes lecteurs quelque idée et quelque connaissance +des auteurs anciens d'où je tire les faits que je rapporte +ici. La suite même de l'Histoire me donnera +lieu d'en parler, et m'en fournira une occasion +naturelle.</p> + +<p><span class="side"> Jugement +qu'il faut +porter sur les +augures, les +prodiges, les +oracles +des anciens.</span> +En attendant, je crois devoir dire ici quelque +chose par avance sur la crédulité superstitieuse +qu'on reproche à la plupart de ces auteurs dans ce +qui regarde les augures, les auspices, les prodiges, +<span class="pagenum"><a name="LXXI" id="LXXI">LXXI</a></span> +les songes, les oracles. En effet, on est blessé de +voir des écrivains, d'ailleurs fort judicieux, se faire +un devoir et une loi de les rapporter avec une +exactitude scrupuleuse, et d'insister sérieusement +sur un détail ennuyeux de petites et ridicules cérémonies, +du vol des oiseaux à droite ou à gauche, des +signes marqués dans les entrailles fumantes des animaux, +de l'avidité plus ou moins grande des poulets +en mangeant, et de mille autres absurdités pareilles.</p> + +<p>Il faut avouer qu'un lecteur sensé ne peut voir +sans étonnement que les hommes de l'antiquité les +plus estimés pour le savoir et pour la prudence, les +capitaines les plus élevés au-dessus des opinions +populaires et les mieux instruits de la nécessité de +profiter des moments favorables, les conseils les plus +sages des princes consommés dans l'art de régner, +les plus augustes assemblées de graves sénateurs, en +un mot, les nations les plus puissantes et les plus +éclairées, aient pu, dans tous les siècles, faire dépendre +de ces petites pratiques et de ces vaines observances +la décision des plus grandes affaires, +comme de déclarer une guerre, de livrer une bataille, +de poursuivre une victoire; délibérations qui +étaient de la dernière importance, et d'où souvent +dépendaient la destinée et le salut des États.</p> + +<p>Mais il faut en même temps avoir l'équité de +reconnaître que les mœurs, les coutumes, les lois, +ne permettaient point alors de s'écarter de ces usages; +que l'éducation, la tradition paternelle et immémoriale, +<span class="pagenum"><a name="LXXII" id="LXXII">LXXII</a></span> +la persuasion et le consentement universel des +nations, les préceptes et l'exemple même des philosophes, +leur rendaient ces pratiques respectables; +et que ces cérémonies, quelque absurdes qu'elles +nous paraissent et qu'elles soient en effet, faisaient +chez les Anciens partie de la religion et du culte +public.</p> + +<p>Cette religion était fausse, et ce culte mal entendu; +mais le principe en était louable, et fondé +sur la nature. C'était un ruisseau corrompu qui partait +d'une bonne source. L'homme, par ses propres +lumières, ne connaît rien au-delà du présent: l'avenir +est pour lui un abyme fermé à la sagacité la plus vive +et la plus perçante, qui ne lui montre rien de certain +sur quoi il puisse fixer ses vues et former ses résolutions. +Du côté de l'exécution, il n'est pas moins +faible et moins impuissant. Il sent qu'il est dans une +dépendance entière d'une main souveraine, qui +dispose avec une autorité absolue de tous les événements, +et qui, malgré tous ses efforts, malgré la +sagesse des mesures le mieux concertées, le réduit, +par les moindres obstacles et par les plus légers +contre-temps, à l'impossibilité d'exécuter ses projets.</p> + +<p>Ces ténèbres, cette faiblesse, l'obligent de recourir +à une lumière et à une puissance supérieure. Il est +forcé par son propre besoin, et par le vif désir qu'il +a de réussir dans ce qu'il entreprend, de s'adresser +à celui qu'il sait s'être réservé à lui seul la connaissance +de l'avenir et le pouvoir d'en disposer. Il +<span class="pagenum"><a name="LXXIII" id="LXXIII">LXXIII</a></span> +offre des prières, il fait des vœux, il présente des +sacrifices, pour obtenir de la Divinité qu'il lui plaise +de s'expliquer ou par des oracles, ou par des +songes, ou par d'autres signes qui manifestent sa +volonté, bien convaincu qu'il ne peut arriver que +ce qu'elle ordonne, et qu'il a un extrême intérêt de +la connaître, afin de pouvoir s'y conformer.</p> + +<p>Ce principe religieux de dépendance et de respect +à l'égard de l'Être suprême est naturel à l'homme; +il le porte gravé dans son cœur; il en est averti par +le sentiment intérieur de son indigence, et par tout +ce qui l'environne au-dehors; et l'on peut dire que +ce recours continuel à la Divinité, est un des premiers +fondements de la religion, et le plus ferme +lien qui attache l'homme au Créateur.</p> + +<p>Ceux qui ont eu le bonheur de connaître le vrai +Dieu, et d'être choisis pour former son peuple, n'ont +point manqué de s'adresser à lui, dans leurs besoins +et dans leurs doutes, pour obtenir son secours et +pour connaître ses volontés. Il a bien voulu se manifester +à eux; et les conduire par des apparitions, +par des songes, par des oracles, par des prophéties, +et les protéger par des prodiges éclatants.</p> + +<p>Ceux qui ont été assez aveugles pour substituer +le mensonge à la vérité se sont adressés, pour obtenir +le même secours, à des divinités fausses et trompeuses, +qui n'ont pu répondre à leur attente, et +payer l'hommage qu'on leur rendait, que par l'erreur +<span class="pagenum"><a name="LXXIV" id="LXXIV">LXXIV</a></span> +et l'illusion, et par une frauduleuse imitation de la +conduite du vrai Dieu.</p> + +<p>De là sont nées les vaines observations des songes, +qu'une superstition crédule leur faisait prendre pour +des avertissements salutaires du ciel; ces réponses +obscures ou équivoques des oracles, sous le voile +desquelles les esprits de ténèbres cachaient leur +ignorance, et par une ambiguité étudiée se ménageaient +une issue, quel que dût être l'événement. +De là sont venus ces pronostics de l'avenir, que l'on +se flattait de trouver dans les entrailles des bêtes, +dans le vol et le chant des oiseaux, dans l'aspect des +astres, dans les rencontres fortuites, dans les caprices +du sort; ces prodiges effrayants qui répandaient +la terreur parmi tout un peuple, et qu'on croyait ne +pouvoir expier que par des cérémonies lugubres, et +quelquefois même par l'effusion du sang humain; +enfin, ces noires inventions de la magie, les prestiges, +les enchantements, les sortilèges, les évocations des +morts, et beaucoup d'autres espèces de divination.</p> + +<p>Tout ce que je viens de rapporter était un usage +reçu et observé généralement parmi tous les peuples; +et cet usage était fondé sur les principes de religion +que j'ai montrés sommairement. <span class="side"> Xenoph. in +Cyrop. l. 1, +p. 25 et 37.</span> On en voit une +preuve éclatante dans l'endroit de la Cyropédie où +Cambyse, père de Cyrus, donne à ce jeune prince +de si belles instructions, et si propres à former un +grand capitaine et un grand roi. Il lui recommande +<span class="pagenum"><a name="LXXV" id="LXXV">LXXV</a></span> +sur-tout d'avoir un souverain respect pour les dieux; +de ne former jamais aucune entreprise, soit petite, +soit grande, sans les avoir auparavant invoqués et +consultés; d'honorer les prêtres et les augures, qui +sont leurs ministres et les interprètes de leurs volontés; +mais de ne pas s'y fier ni s'y livrer si aveuglément +qu'il ne s'instruise par lui-même de ce qui +regarde la science de la divination, des augures et +des auspices. Et la raison qu'il rapporte de la dépendance +où doivent être les princes à l'égard des dieux, +et de l'intérêt qu'ils ont à les consulter en tout; c'est +que, quelque prudents et quelque clairvoyants que +soient les hommes dans le cours ordinaire des affaires, +leurs vues sont toujours fort courtes et fort +bornées par rapport à l'avenir; au lieu que la Divinité, +d'un seul regard, embrasse tous les siècles et +tous les événements. «Comme les dieux sont éternels, +dit Cambyse à son fils, ils savent tout, et connaissent +également le passé, le présent et l'avenir. +Entre ceux qui les consultent, ils donnent des +avis salutaires à ceux qu'ils veulent favoriser, pour +leur faire connaître ce qu'il faut faire et ce qu'il +ne faut pas entreprendre. Que si l'on voit qu'ils +ne donnent pas de semblables conseils à tous les +hommes, il ne faut pas s'en étonner, puisque nulle +nécessité ne les oblige de prendre soin des personnes +sur qui il ne leur plaît pas de répandre +leurs grâces.»</p> + +<p>Telle était la doctrine des peuples les plus éclairés, +<span class="pagenum"><a name="LXXVI" id="LXXVI">LXXVI</a></span> +par rapport aux différentes espèces de divination; +et il n'est pas étonnant que des historiens qui écrivaient +l'histoire de ces peuples se soient crus obligés +de rapporter avec soin ce qui faisait partie de leurs +religion et de leur culte, et qui souvent était l'ame +de leurs délibérations et la règle de leur conduite. +J'ai cru, par cette même raison, ne devoir pas entièrement +supprimer dans l'Histoire que je donne au +public ce qui regarde cette matière, quoique pourtant +j'en aie retranché une grande partie.</p> + +<p>Je me propose de mettre à la fin de cet ouvrage +un abrégé chronologique de tous les faits, et une +table exacte des matières.</p> + +<p>Mon guide pour la chronologie est ordinairement +Ussérius. Dans l'histoire des Carthaginois, je marque +le plus souvent quatre époques: l'année de la création +du monde, que je désigne par ces lettres, pour +abréger, AN. m.; celles de la fondation de Carthage +et de Rome; enfin, l'année qui précède la naissance +de Jésus-Christ, dont je compte les années depuis +l'an du monde 4004, suivant en cela Ussérius et les +autres, qui ne laissent pas de la croire antérieure de +quatre ans.</p> + +<hr> +<br><br><br> +<p><span class="pagenum"><a name="LXXVII" id="LXXVII">LXXVII</a></span></p> + +<hr class="full"> + +<h2>AVERTISSEMENTS</h2> + +<h3>DE L'AUTEUR,</h3> + +<h5>RÉPANDUS DANS L'IN-12, EN DIFFÉRENTS TOMES,<br> + +ET RÉUNIS ICI TOUS ENSEMBLE<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</h5> + +<hr> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> + Voulant donner une édition +complète des œuvres de Rollin, nous +avons dû conserver ces Avertissements, +quoiqu'ils semblent maintenant +inutiles. Comme les volumes de +notre Édition ne peuvent correspondre +à ceux de l'édition in-12, +à la tête desquels ces avertissements +se trouvaient placés, nous aurions +eu quelque peine à leur trouver +une place convenable dans le +corps de l'ouvrage. Il nous a donc +semblé préférable de les mettre tous +ensemble après la Préface, dont ils +forment en quelque sorte le complément. +[<i>Note des Éditeurs.</i>]</blockquote> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>POUR LE TOME TROISIÈME.</h5> + +<p>Je m'étais flatté de conduire ce troisième volume +jusqu'à la fin de la guerre du Péloponnèse, et de le +terminer par quelques réflexions sur les mœurs, le +caractère, le gouvernement des peuples de la Grèce +les plus connus. Je me suis trouvé hors d'état de +tenir ma parole. Les additions que j'ai faites dans le +cours de l'impression, pour tâcher de ne rien omettre +d'intéressant, ont fait croître le livre plus que je ne +l'avais prévu. J'ai donc été obligé de m'arrêter à la +<span class="pagenum"><a name="LXXVIII" id="LXXVIII">LXXVIII</a></span> +déroute de l'armée des Athéniens devant Syracuse, +et à la mort de Nicias, qui arrivent la dix-neuvième +année de la guerre du Péloponnèse. J'aurais même +souhaité pouvoir finir plus tôt ce volume; mais c'est +ce qu'il ne m'a pas été possible de faire, quelque +envie que j'en eusse. L'entreprise des Athéniens +contre Syracuse étant la plus grande que cette république +ait jamais faite, et étant devenue la principale +cause de sa chute, je n'ai pas cru devoir +couper la narration d'un événement si grand et si lié; +et il me semble que ç'aurait été tromper l'attente +du lecteur, si, après l'avoir introduit dans une scène +pleine d'action et de mouvement, je lui en avais +dérobé la catastrophe.</p> + +<p>J'ai retranché tout le reste, et l'ai renvoyé au volume +suivant. Malgré tous ces retranchements, celui-ci +est demeuré encore très-incommode pour les +lecteurs, qu'il charge d'un trop grand poids; pour les +ouvriers, qui ne peuvent le relier qu'avec peine; et +sur-tout pour le libraire, dont la dépense est augmentée +considérablement par le surcroît de cinq ou +six feuilles de plus que dans les deux premiers volumes, +c'est-à-dire de 150 ou de 200 pages. Il m'a +paru que le public, par rapport à l'impression de ce +livre, n'était pas mécontent ni du papier, ni des +caractères, ni de l'exactitude et de la correction, et +j'ai veillé à ce qu'on y apportât tous les soins possibles. +Sur la représentation que m'a faite la veuve +du libraire (car Dieu a appelé à lui depuis peu son +<span class="pagenum"><a name="LXXIX" id="LXXIX">LXXIX</a></span> +mari), que ce troisième volume surpassait de beaucoup +les deux autres, je n'ai pu lui refuser la grace +qu'elle m'a demandée, et que je regarde comme une +justice, qui est d'ajouter dix sols au prix ordinaire, +mais pour ce volume seulement. Je l'ai priée de continuer +d'avoir égard aux personnes qui s'adresseront +à elle avec un témoignage de ma part. Je prendrai +de meilleures mesures dans la suite, et ne tomberai +plus dans le même inconvénient.</p> + +<p>Dès que l'impression de ce troisième volume a été +achevée, on a commencé à réimprimer les deux +premiers. J'y ai fait quelques corrections et quelques +légers changements sur les avis que des amis m'ont +donnés. Je les aurais marqués à la fin de ce volume, +si je n'avais craint de le trop charger: je le ferai dans +les volumes suivants, afin que ceux qui ont la +première édition puissent en faire usage. Ce petit +recueil de corrections, c'est-à-dire de fautes, ramassées +ensemble, et mises sous les yeux du lecteur, +ne peut pas être fort agréable à l'amour-propre; mais +il peut être utile au public en rendant le livre moins +défectueux, et cela doit me suffire. D'ailleurs, en +matière de littérature, comme dans la morale, les +fautes reconnues et avouées sincèrement sont oubliées, +ou, pour mieux dire, ne subsistent plus.</p> + +<p>Je prie les lecteurs qui auront remarqué dans ces +trois volumes des endroits qui leur paraîtront demander +quelque changement nécessaire, soit pour +la justesse de l'expression, soit pour la vérité des +<span class="pagenum"><a name="LXXX" id="LXXX">LXXX</a></span> +faits, soit pour l'exactitude des dates, soit même +pour quelques circonstances essentielles que j'aurai +omises, de vouloir m'en donner avis, en adressant +leurs lettres chez le libraire. On me permettra de +n'y faire d'autre réponse que celle que je fais ici par +avance, en témoignant dès à-présent une très-sincère +et très-vive reconnaissance à toutes les personnes +qui voudront bien m'aider de leurs lumières.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>POUR LE QUATRIÈME VOLUME.</h5> + +<p>Il est bien difficile, dans un ouvrage d'une aussi +grande étendue qu'est celui de l'Histoire ancienne, +qu'il n'échappe bien des fautes à un écrivain, quelque +attention et quelque exactitude qu'il tâche d'y +apporter. J'en avais déjà reconnu plusieurs par moi-même. +Les avis qu'on m'a donnés, soit dans des +lettres particulières, soit dans des écrits publics, +m'en ont fait encore remarquer d'autres. J'espère les +corriger toutes dans l'édition suivante de mon Histoire, +que l'on doit bientôt commencer.</p> + +<p>Quand je ne serais pas porté par moi-même à +profiter des avis qu'on me donne, il me semble que +l'indulgence, je pourrais presque dire la complaisance, +que le public témoigne pour mon ouvrage, +devrait m'engager à faire tous mes efforts pour le +<span class="pagenum"><a name="LXXXI" id="LXXXI">LXXXI</a></span> +rendre le moins défectueux qu'il me serait possible. +Il est bien aisé de prendre son parti, lorsque la critique +tombe sur des fautes marquées et sensibles: il ne +s'agit alors que de reconnaître qu'on s'est trompé, +et de corriger ses fautes. Mais il est une autre sorte +de critique qui embarrasse et laisse dans l'incertitude, +parce qu'elle ne porte pas avec elle une pareille +évidence; et c'est le cas où je me trouve. J'en apporterai +un exemple entre plusieurs autres.</p> + +<p>Quelques personnes croient que, dans mon Histoire, +les réflexions sont trop longues et trop +fréquentes. Je sens bien que cette critique n'est point +sans fondement, et qu'en cela je me suis un peu +écarté de la règle que les historiens ont coutume de +suivre, qui est de laisser pour l'ordinaire au lecteur +le soin et, en même temps, le plaisir de faire lui-même +ses réflexions sur les faits qu'on lui présente; +au lieu qu'en les lui suggérant, il paraît qu'on se +défie de ses lumières et de sa pénétration. Ce qui +m'a déterminé à en user ainsi, c'est que mon premier +et principal dessein, quand j'ai entrepris cet ouvrage, +a été de travailler pour les jeunes gens, et +de ne rien négliger de ce qui me paraîtrait propre +à leur former l'esprit et le cœur. Or c'est l'effet que +produisent naturellement les réflexions; et l'on sait +que la jeunesse en est moins capable par elle-même +qu'un âge plus avancé, et que, pour lui faire tirer +de l'étude de l'Histoire tout le fruit qu'on a lieu d'en +attendre, il n'est pas inutile, quand les faits sont +<span class="pagenum"><a name="LXXXII" id="LXXXII">LXXXII</a></span> +singuliers et remarquables, de lui mettre devant les +yeux le jugement qu'en ont porté les auteurs de +l'antiquité les plus sensés et les plus sages, afin de +lui apprendre à faire par elle-même dans la suite +de pareilles réflexions, et à juger sainement de tout.</p> + +<p>L'usage que j'ai vu faire de mon Histoire à des +enfants de neuf à dix ans de l'un et de l'autre sexe qui +la lisent avec plaisir, et le compte exact que je leur +ai entendu rendre, non-seulement des plus beaux +événements, mais de ce qu'il y a de plus solide +dans les réflexions, m'ont confirmé dans l'opinion +où j'étais qu'elles pouvaient leur être de quelque +utilité, et qu'elles n'étaient point au-dessus de leur +portée. Si effectivement elles étaient propres à accoutumer +les jeunes gens à saisir dans l'Histoire le +vrai, le beau, le juste, l'honnête, ce qui en est le +grand fruit, il me semble que cet avantage, ou du +moins l'intention que j'ai eue de le leur procurer, +pourrait faire excuser la liberté que j'ai prise de +m'écarter peut-être un peu trop de la règle ordinaire. +Cependant je ne suis point attaché à mon +sentiment, et si je m'apercevais qu'il fût contraire +à celui du public, j'y renoncerais sans peine.</p> + +<p>Je reviens encore à mes jeunes gens, et il faut +qu'on me le pardonne; car<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> j'avoue que je ne puis +les perdre de vue, et que tout ce qui peut contribuer +à leur instruction me touche sensiblement. Il +<span class="pagenum"><a name="LXXXIII" id="LXXXIII">LXXXIII</a></span> +va paraître un livre qui sera de ce genre; il a pour +titre, <i>le Spectacle de la Nature</i>, ou <i>Entretiens sur +les particularités de l'Histoire naturelle qui ont paru +les plus propres à rendre les jeunes gens curieux, +et à leur former l'esprit</i>. On y développe d'une +manière agréable et spirituelle ce qu'il y a de plus +curieux dans la nature, pour ce qui regarde les +animaux terrestres, les oiseaux, les insectes, les +poissons. S'il m'était permis de juger du succès de +ce livre par le plaisir que la lecture m'en a causé, +je pourrais assurer par avance qu'il sera grand. C'est +à ma prière, et sur mes vives sollicitations, que +l'auteur a entrepris cet ouvrage, qui peut être beaucoup +augmenté, s'il se trouve au goût du public.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> + «Neque enim me pœnitet ad hoc +quoque opus meum, et curam susceptorum +semel adolescentium respicere.» +(QUINTIL. lib. XI, c. 1.)</blockquote> + +<p class="mid"><i>Lettre de monsieur Rousseau.</i></p> + +<p>J'espère que le public ne me saura pas mauvais +gré d'avoir inséré ici une lettre de M. Rousseau, +dans laquelle, à l'occasion de l'Avertissement qui +précède, il m'exhorte à ne point suivre l'avis des +personnes qui me conseilleraient de retrancher ou +d'abréger les réflexions que je répands de temps en +temps dans mon Histoire. L'autorité d'un écrivain +aussi généralement estimé pour la justesse et la délicatesse +du goût que l'est celui dont je parle a été +pour moi d'un grand poids; et, m'imaginant que +le public me parlait par sa bouche, je n'ai pas cru +devoir appeler de sa décision. Je n'en dirais pas +tout-à-fait autant des louanges qu'il donne à mon +<span class="pagenum"><a name="LXXXIV" id="LXXXIV">LXXXIV</a></span> +Ouvrage, parce que j'ai lieu de craindre que son bon +cœur n'ait fait illusion à son esprit, et ne l'ait aveuglé +en faveur d'un ami qu'il considère depuis long-temps. +L'erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait +que, dans l'amitié, elle fût plus commune qu'elle +n'est.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">Vellem in amicitia sic erraremus, et isti</p> +<p class="i16">Errori nomen virtus posuisset honestum.</p> +</div></div> + +<p class="rig">A Bruxelles, le 27 août 1732.</p><br><br> + +<p>«J'ai bien des grâces à vous rendre, monsieur, +de l'agréable présent que vous m'avez fait du +quatrième volume de votre Histoire. Je l'ai lu pour +ainsi dire tout d'une haleine, et avec une satisfaction +qui n'a été interrompue en aucun endroit. Si +le sentiment peut passer pour bon juge en ces +matières, je puis dire qu'il n'y eut jamais difficulté +plus mal fondée que celle que vous dites vous avoir +été objectée sur la prétendue longueur des réflexions +dont votre narration est quelquefois +accompagnée, ni de plus mauvais conseil que +celui qu'on vous a donné de les abréger. C'est +vouloir retrancher de votre livre ce qui le distingue +le plus utilement et même le plus agréablement +de tant d'autres histoires dont le public se trouve +inondé, et qui, dépouillées de l'instruction qui +doit être le but de l'écrivain et le fruit de la lecture, +méritent plutôt le nom de Gazettes savantes +que celui d'Histoires. Quelque nécessaires que ces +réflexions soient aux jeunes gens, vous connaissez +<span class="pagenum"><a name="LXXXV" id="LXXXV">LXXXV</a></span> +trop bien les hommes pour ne pas sentir combien +elles le sont aux personnes avancées en âge, et +qui passent même pour les plus raisonnables. La +plupart lisent pour satisfaire leur curiosité, et +pour pouvoir dire qu'ils ont lu. Trouverez-vous +même parmi les plus sensés une demi-douzaine +de lecteurs qui veuillent se donner le temps et la +peine de méditer sur leur lecture? et quand ils se +la donneraient, est-il sûr qu'ils soient capables de +méditer comme il faut et où il faut? Les uns s'attacheront +à un mot ou à une expression qui ne +leur aura pas plu. Les autres s'arrêteront à quelque +point de chronologie ou à quelque fait contesté +par d'autres auteurs; et à peine dans le +grand nombre s'en trouvera-t-il quelqu'un qui se +mette en peine d'y chercher le véritable et l'unique +objet de toute lecture sensée, qui est l'instruction. +C'est pourtant pour le plus grand nombre que +vous travaillez. Votre but n'est pas d'instruire +ceux qui sont déjà instruits; et quand ce le serait, +quelle satisfaction n'est-ce pas pour eux de se +retrouver, pour ainsi dire, dans les réflexions d'un +homme comme vous, et de s'assurer par cette +conformité de la vérité des leurs? Ne faites donc +point de difficulté, monsieur, de continuer comme +vous avez commencé. La fonction du philosophe +et celle de l'historien sont les mêmes. L'un cherche +à instruire par les préceptes, l'autre par les +exemples; mais si ces exemples ne sont accompagnés +<span class="pagenum"><a name="LXXXVI" id="LXXXVI">LXXXVI</a></span> +de préceptes à propos, ils deviennent la +plupart du temps inutiles, soit par la paresse, +soit par l'incapacité, soit par le peu de loisir des +lecteurs. C'est à vous de leur lever ces obstacles; +et ils vous en seront d'autant plus obligés, que +cette partie de votre Ouvrage, qui est la plus utile, +est en même temps la plus agréable, et celle qui +satisfait plus l'esprit, les réflexions s'y trouvant +mêlées et comme incorporées aux faits d'une +manière si naturelle et si éloignée de toute affectation, +que, si on les en détachait, il semble +qu'elles laisseraient un vide dans votre narration. +Ne croyez pas pourtant que mon intention, en +vous écrivant ceci, soit de m'ériger avec vous en +donneur de conseils. Je n'ai pas assez de témérité +pour m'en croire capable; mais, plein comme je +le suis de la lecture que je viens d'achever, j'aurais +cru me faire tort à moi-même si je vous avais +caché ma pensée sur ce qui m'a paru de plus important +dans le plan que vous vous êtes fait, et +sur ce qui m'a le plus charmé dans la manière +dont vous l'avez exécuté. Je suis avec beaucoup +de respect,»</p> + +<p>MONSIEUR,</p> + +<p class="mid">Votre très-humble et très-obéissant +serviteur,</p> + +<p class="rig">ROUSSEAU.</p><br><br><br><br> + +<span class="pagenum"><a name="LXXXVII" id="LXXXVII">LXXXVII</a></span> + +<hr class="full"> + +<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>POUR LE TOME CINQUIÈME.</h5> + +<p>Quoique le public n'attende pas de moi une apologie +sur la promptitude avec laquelle je le sers, je +me crois néanmoins obligé de lui rendre compte +de mon travail, et de lui expliquer comment, au +lieu d'un seul volume de mon Histoire, qui est le +tribut annuel que j'avais coutume de lui payer, je +me prépare cette année à lui en fournir deux. En +voici déjà un qui paraît; et j'espère que, vers le +mois d'août, il sera suivi d'un autre. Il peut y avoir +quelque lieu d'en être surpris, et de douter si c'est +assez respecter le public que de se hâter ainsi de +lui donner livre sur livre, sans paraître avoir pris +tout le temps nécessaire pour les travailler et les +polir comme il convient.</p> + +<p>Je serais fâché qu'on me soupçonnât d'une pareille +négligence, que je regarde comme directement +contraire au devoir d'un écrivain. Je ne le serais +guère moins qu'on attribuât cette promptitude à +une heureuse fécondité de génie, à une grande facilité +de composition, à un fonds de connaissances +amassé de longue main. Je ne me reconnais point, +ou peu, à tous ces traits.</p> + +<p>Il est vrai, et le public ne me saura pas mauvais +<span class="pagenum"><a name="LXXXVIII" id="LXXXVIII">LXXXVIII</a></span> +gré de cet aveu, que, pour répondre à son estime +et à son attente, je me livre tout entier à mon +ouvrage, que j'en fais mon unique affaire, que j'y +donne tout mon temps et tous mes soins, et que +j'écarte sévèrement toute autre occupation, parce +que celle-ci me paraît dans l'ordre de la Providence, +et que j'ai lieu de croire, par le succès que Dieu +y a donné jusqu'ici, que c'est à quoi il m'appelle, +et le travail qu'il m'impose.</p> + +<p>Mais ce qui a avancé cette année mon ouvrage +au-delà de la mesure ordinaire, sont les secours +considérables que j'ai tirés de plusieurs livres, sur +les principales matières dont traitent les deux volumes +qui suivent le quatrième. A ce prix, il est +aisé de devenir auteur, et l'on gagne bien du temps +quand on trouve une partie de la besogne faite par +d'excellents ouvriers, et qu'il ne reste qu'à l'adopter, +et à en faire usage comme de son bien +propre. C'est la possession où je me suis mis dès le +commencement, et dont il semble que le public +m'a passé titre.</p> + +<p>Outre ces secours, j'en trouve d'autres qui ne +sont pas moins importants, dont le public souffrira +que je lui rende ici compte, parce que ma reconnaissance +ne peut pas demeurer muette plus longtemps. +J'ai l'avantage de passer près de quatre mois +de suite au voisinage de Paris, dans une agréable +campagne, qui me fournit tout ce que je puis désirer +et pour le travail, et pour le délassement: la bonne +<span class="pagenum"><a name="LXXXIX" id="LXXXIX">LXXXIX</a></span> +compagnie, la conversation, le bon air, la promenade, +des prairies enchantées, un bord de rivière +toujours amusant, une vue douce et qui se présente +toujours avec un nouveau plaisir; et, ce qui fait +l'assaisonnement de tout le reste, une pleine et +entière liberté.</p> + +<p>Deux frères (M. l'abbé et M. le marquis d'Asfeld), +qui se sont tous deux également distingués, chacun +dans leur profession, par un mérite rare et solide, +me sont aussi tous deux d'un secours infini pour +mon ouvrage. L'un, qui a fait et soutenu des siéges, +et qui s'est trouvé à plusieurs actions (le public sait +avec quel succès), veut bien que je lui lise les +principales batailles dont je fais mention dans mon +Histoire, et par là m'épargne beaucoup de fautes et +de bévues grossières, telles que Polybe en relève un <span class="side"> Polyb. l. 12, +p. 662-666.</span> +grand nombre dans les écrits du philosophe Callisthène, +qui avait accompagné Alexandre-le-Grand +dans ses glorieuses campagnes, et qui s'était mal à +propos ingéré de décrire les expéditions guerrières +de ce conquérant, où il n'entendait rien, sans avoir +pris la précaution de consulter les gens du métier.</p> + +<p>L'autre frère, l'un de mes plus anciens et de mes +plus intimes amis, qui, outre la science profonde +de la théologie, et la connaissance des Écritures, +où il excelle, possède nos historiens grecs et latins, +aussi bien qu'aucune personne que je connaisse, et +qui paraît n'avoir rien oublié de tout ce qu'il a lu, +a la patience de lire et de relire tous mes Ouvrages +<span class="pagenum"><a name="XC" id="XC">XC</a></span> +avant qu'ils paraissent en public, et ne refuse pas +de me donner ses remarques, de me faire part de +ses vues, de me communiquer ses réflexions; et il +m'en fournit d'excellentes. Je sens bien que la +tendre amitié dont il m'honore depuis long-temps +entre pour beaucoup dans toutes les peines qu'il +veut bien se donner pour perfectionner mon Ouvrage; +mais je lui dois ce témoignage, que l'amour +du bien public, qui fait l'un des principaux caractères +de ces deux frères, y a encore plus de part; +et ce sentiment, loin de rien diminuer de ma reconnaissance, +la rend encore plus vive, et j'ose dire +plus religieuse.</p> + +<p>Qu'on juge, après cela, si Colombe ne doit pas +être pour moi un séjour agréable et utile en même +temps. Je voudrais que ce fût encore la coutume, +comme autrefois, d'inscrire ses ouvrages du lieu où +on les a composés. Je mettrais à la tête des miens: +DE MA MAISON DE COLOMBE<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>; car le maître de celle-ci +veut que je la regarde comme mienne. Je lui +desire, pour récompense, moins la graisse de la +terre que la rosée du ciel; et je souhaite de tout +mon cœur, trop heureux si j'y pouvais contribuer +en quelque chose, qu'il ait la consolation de voir +ses aimables enfants croître sous ses yeux de plus +en plus en sagesse et en grâce devant Dieu et devant +les hommes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> E Columbano meo.</blockquote> + +<p><span class="pagenum"><a name="XCI" id="XCI">XCI</a></span></p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>POUR LE TOME ONZIÈME.</h5> + +<p>Ce onzième volume, qui contient huit cents pages, +s'est trouvé d'une grosseur si énorme, qu'on s'est +cru obligé de le diviser pour la commodité des lecteurs, +et de le couper en deux tomes, qui ne seront +vendus tout reliés que trois livres dix sous.</p> + +<p>Le traité des arts et des sciences m'a conduit bien +plus loin que je ne pensais, et il occupera encore +le douzième volume tout entier au moins. Je me +suis repenti plus d'une fois de m'être engagé dans +une entreprise qui demanderait un grand nombre +de connaissances, et même portées à une grande +perfection, pour donner de chacune une idée juste, +précise, complète. J'ai bientôt senti qu'elle était infiniment +au-dessus de mes forces; et j'ai tâché de +suppléer à ce qui me manquait, en profitant du +travail des plus habiles en chaque art pour me conduire +dans des routes, dont les unes m'étaient peu +familières, et les autres entièrement inconnues.</p> + +<p>J'envisageais avec une secrète joie la fin prochaine +de mon travail, non pour me livrer à une molle et +frivole oisiveté, qui ne convient point à un honnête +homme, et encore moins à un chrétien, mais pour +jouir d'un tranquille repos, qui me permettrait de +<span class="pagenum"><a name="XCII" id="XCII">XCII</a></span> +ne plus employer ce qu'il peut me rester encore de +jours à vivre qu'à des études et à des lectures +propres à me sanctifier moi-même, et à me préparer +à ce dernier moment qui doit décider pour +toujours de notre sort. Il me semblait qu'après avoir +travaillé pour les autres pendant plus de cinquante +ans, il devait m'être permis de ne plus travailler +que pour moi, et de renoncer absolument à l'étude +des auteurs profanes, qui peuvent plaire à l'esprit, +mais qui sont incapables de nourrir le cœur. Une +forte inclination me portait à prendre ce parti, qui +me paraissait tout-à-fait convenable, et presque +nécessaire.</p> + +<p>Cependant les désirs du public, qui ne sont pas +obscurs sur ce sujet, m'ont fait naître quelque doute. +Je n'ai pas voulu me déterminer moi-même, ni +prendre pour règle de ma conduite mon inclination +seule. J'ai consulté séparément des amis sages et +éclairés, qui m'ont tous condamné à entreprendre +l'Histoire romaine, j'entends celle de la république. +Une conformité de sentiments si peu suspecte m'a +frappé; et je n'ai plus eu de peine à me rendre à +un avis que j'ai regardé comme une marque certaine +de la volonté de Dieu sur moi.</p> + +<p>Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitôt que +j'aurai achevé l'autre, ce que j'espère qui n'ira pas +loin. Agé de soixante et seize ans accomplis, je n'ai +pas de temps à perdre. Ce n'est pas que je me flatte +de pouvoir le conduire jusqu'à sa fin: je l'avancerai +<span class="pagenum"><a name="XCIII" id="XCIII">XCIII</a></span> +autant que mes forces et ma santé me le permettront. +N'ayant entrepris ma première Histoire que +pour remplir le ministère auquel il me semblait que +Dieu m'avait appelé, en commençant à former le +cœur des jeunes gens, à leur donner les premières +teintures de la vertu par l'exemple des grands +hommes du paganisme, et à en jeter les premiers +fondements pour les conduire à des vertus plus solides, +je me sens plus obligé que jamais à porter les +mêmes vues dans celle où je suis près d'entrer. Je +tâcherai de ne point oublier que Dieu, me prenant +sur mon Ouvrage (car c'est à quoi je dois m'attendre), +n'examinera pas s'il est bien ou mal écrit, +ni s'il aura été reçu avec applaudissement ou non, +mais si je l'aurai composé uniquement pour lui +plaire, et pour rendre quelque service au public. +Cette pensée ne servira qu'à augmenter de plus en +plus mon ardeur et mon zèle par la vue de celui +pour qui je travaillerai, et m'engagera à faire de +nouveaux efforts pour répondre à l'attente publique, +en profitant de tous les avis qu'on a bien voulu me +donner sur ma première Histoire.</p> + +<p>Au reste, je serais bien à plaindre si je n'attendais +d'autre récompense d'un si long et si pénible travail +que des louanges humaines. Et qui peut se flatter +néanmoins d'être assez attentif pour se défendre de +la surprise d'une si douce illusion? Les païens ne +travaillaient que dans cette vue. Aussi est-il écrit +d'eux: <i>Receperunt mercedem suam. Vani vanam,</i> +<span class="pagenum"><a name="XCIV" id="XCIV">XCIV</a></span> +ajoute un Père. <i>Ils ont reçu leur récompense, aussi +vaine qu'eux</i>. Je dois bien plutôt me proposer pour +modèle ce serviteur qui emploie toute son industrie +et toute son application à faire valoir le peu de talents +que son maître lui a confiés, afin d'entendre +comme lui, au dernier jour, ces consolantes paroles, <span class="side"> Matth. 25, +21.</span> +bien supérieures à toutes les louanges des hommes: +<i>O bon et fidèle serviteur, parce que vous avez été +fidèle en peu de choses, je vous établirai sur beaucoup: +entrez dans la joie de votre Seigneur.</i> FIAT, +FIAT.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>POUR LE TREIZIÈME VOLUME.</h5> + +<p>Me voici enfin arrivé au terme d'un Ouvrage qui +m'a occupé tout entier pendant plusieurs années. Je +ne puis m'empêcher, en le finissant, de marquer au +public ma reconnaissance pour l'accueil favorable +qu'il lui a fait. J'ai éprouvé de sa part une bonté +et une indulgence qui m'ont étonné, et auxquelles +certainement je ne m'attendais pas. J'ai trouvé les +mêmes dispositions chez les étrangers que dans mes +compatriotes, et j'en ai reçu des témoignages d'approbation +et de bienveillance qui me feraient beaucoup +d'honneur, s'il m'était permis de les rendre +publics.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="XCV" id="XCV">XCV</a></span></p> + +<p>Il faut bien, et je ne puis me le dissimuler, que +l'Ouvrage ne soit pas mauvais, puisqu'il a eu le bonheur +de plaire à tant de personnes; mais je dois +aussi reconnaître que la gloire ne m'en appartient +pas tout entière. On sait que le fond de tout ce que +j'ai écrit est tiré d'auteurs anciens tant grecs que +latins, qui ont fait l'admiration de tous les siècles, +et qui m'ont fourni les faits, les réflexions, les +pensées, les tours, et souvent même les expressions, +par la beauté et l'énergie de celles qu'ils me présentaient. +Les traductions qu'on a de plusieurs de +ces historiens m'ont été d'un grand secours, et m'ont +épargné beaucoup de peine et de temps, parce +qu'en les comparant avec les originaux j'y trouvais +pour l'ordinaire peu de choses à changer. Je me +suis donné la liberté, et il me semble qu'on ne +m'en a pas su mauvais gré, d'enrichir mon ouvrage +d'une infinité de beaux morceaux que je trouvais +dans ceux des Modernes, et qui convenaient au +mien, et j'en userai de même encore dans l'Histoire +romaine; mais ce qui m'a le plus aidé dans mon +travail, et ce qui a le plus contribué à le mettre en +état de ne pas déplaire au public, ce sont les remarques +de quelques amis d'un goût rare et exquis, +qui ont eu la patience de lire et de critiquer, presque +en ennemis, mes écrits avant qu'ils parussent, +et qui m'ont épargné bien des fautes. On voit donc +que, tout compté et bien examiné, il y a beaucoup +à rabattre pour moi des louanges que mon Ouvrage +<span class="pagenum"><a name="XCVI" id="XCVI">XCVI</a></span> +a pu m'attirer; aussi je ne prétends en tirer d'autre +avantage que celui de m'animer de plus en plus +dans la nouvelle carrière de l'Histoire romaine, où +je commence à entrer.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, l'Ouvrage est enfin achevé. On +trouvera à la fin de ce dernier volume deux tables, +l'une chronologique, l'autre des matières.</p> + +<p><span class="side"> En 1738.</span> +J'espère donner au public le premier tome de l'Histoire +romaine avant le mois de septembre prochain. +Pour en avancer la composition, j'ai cru devoir me +reposer entièrement du soin des deux tables qui +terminent l'Histoire ancienne sur des personnes qui +ont bien voulu s'en charger. Au défaut d'autres +qualités, je me pique d'être prompt à servir le +public, et je lui consacre de bon cœur tout mon +temps, sur lequel il a un droit justement acquis par +toutes les bontés qu'il me témoigne.</p> + +<span class="pagenum"><a name="XCVII" id="XCVII">XCVII</a></span> + +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h2>ÉDITIONS</h2> + +<h4>DES PRINCIPAUX AUTEURS GRECS</h4> + +<h6>CITÉS</h6> + +<h5>DANS LE TEXTE DE L'HISTOIRE ANCIENNE<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</h5> + +<hr class="short"> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Cette table ne s'applique point +aux citations qui se trouvent dans +mes notes. Les éditions récentes dont +je me suis servi étant presque toutes +divisées par chapitres, paragraphes +et numéros, c'est de cette manière +que j'en indique les citations. Quand +il m'arrive de me servir d'une édition +qui n'est pas ainsi divisée, je cite +la page, en ayant le soin de spécifier +l'édition que j'ai eue sous les +yeux; dans ce cas, c'est ordinairement +la même que celle que Rollin +a consultée.--L.</blockquote> + +<p>HERODOTUS. <i>Francof.</i>, an. 1608.</p> + +<p>THUCYDIDES. <i>Apud Henricum Stephanum</i>, an. +1588.</p> + +<p>XENOPHON. <i>Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem +græcarum Editionum</i>, an. 1625.</p> + +<p>POLYBIUS. <i>Parisiis</i>, an. 1609.</p> + +<p>DIODORUS SICULUS. <i>Hanoviæ, Typis Wechelianis</i>, +an. 1684.</p> + +<p>PLUTARCHUS. <i>Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem +græcarum Editionum</i>, an. 1624.</p> + +<p>STRABO. <i>Lutetiæ Parisiorum, Typis regiis</i>, an. +1620.</p> + +<p>ATHENÆUS. <i>Lugduni</i>, an. 1612.</p> + +<p>PAUSANIAS. <i>Hanoviæ, Typis Wechelianis</i>, an. +1613.</p> + +<span class="pagenum"><a name="XCVIII" id="XCVIII">XCVIII</a></span> + +<p>APPIANUS ALEXANDRINUS. <i>Apud Henric. Stephan.</i>, +an. 1592.</p> + +<p>PLATO. <i>Ex nova Joannis Serrani interpretatione, +apud Henricum Stephanum</i>, an. 1578.</p> + +<p>ARISTOTELES. <i>Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem +græcarum Editionum</i>, an. 1619.</p> + +<p>ISOCRATES. <i>Apud Paulum Stephanum</i>, an. 1604.</p> + +<p>DIOGENES LAERTIUS. <i>Apud Henricum Stephanum</i>, +an. 1594.</p> + +<p>DEMOSTHENES. <i>Francof.</i>, an. 1604.</p> + +<p>ARRIANUS. <i>Lugd. Batav.</i>, an. 1704.</p> + +<hr class="short"> +<br><br><br> +<span class="pagenum"><a name="p1" id="p1">1</a></span> + +<h1>HISTOIRE ANCIENNE</h1> + +<h2>DES ÉGYPTIENS,</h2> + +<h5>DES CARTHAGINOIS, DES ASSYRIENS, DES BABYLONIENS,<br> + +DES MÈDES ET DES PERSES,</h5> + +<h3>DES MACÉDONIENS ET DES GRECS.</h3> +<br> +<hr class="full"> +<br><br> + +<h3>AVANT-PROPOS.</h3> + +<h6>ORIGINE ET PROGRÈS DE L'ÉTABLISSEMENT<br> + +DES ROYAUMES.</h6> + +<p>Pour connaître comment se sont formés les états et +les royaumes qui ont partagé l'univers, par quels degrés +ils sont parvenus à ce point de grandeur que +l'histoire nous montre, par quels liens les familles et +les villes se sont réunies pour composer un corps de +société, et pour vivre ensemble sous une même autorité +et sous des lois communes, il est à propos de remonter, +pour ainsi dire, jusqu'à l'enfance du monde, +et jusqu'au temps où les hommes, répandus en différentes +contrées après la division des langues, commencèrent +à peupler la terre.</p> + +<p>Dans ces premiers temps, chaque père était le chef +souverain de sa famille, l'arbitre et le juge des différends +qui y naissaient, le législateur-né de la petite société +<span class="pagenum"><a name="p2" id="p2">2</a></span> +qui lui était soumise, le défenseur et le protecteur +de ceux que la naissance, l'éducation et leur faiblesse +mettaient sous sa sauvegarde, et dont sa tendresse lui +rendait les intérêts aussi chers que les siens propres.</p> + +<p>Quelque indépendante que fût l'autorité de ces maîtres, +ils n'en usaient qu'en pères, c'est-à-dire, avec +beaucoup de modération. Peu jaloux de leur pouvoir, +ils ne songeaient point à dominer avec hauteur, ni à +décider avec empire. Comme ils se trouvaient nécessairement +obligés d'associer les autres à leurs travaux domestiques, +ils les associaient aussi à leurs délibérations, +et s'aidaient de leurs conseils dans les affaires. Ainsi +tout se faisait de concert, et pour le bien commun.</p> + +<p>Les lois que la vigilance paternelle établissait dans +ce petit sénat domestique, étant dictées par le seul +motif de l'utilité publique, concertées avec les enfants +les plus âgés, acceptées par les inférieurs avec un libre +consentement, étaient gardées avec religion, et se conservaient +dans les familles comme une police héréditaire +qui en faisait la paix et la sûreté.</p> + +<p>Différents motifs donnèrent lieu à différentes lois. +L'un, sensible à la joie de la naissance d'un fils qui, le +premier, l'avait rendu père, songea à le distinguer +parmi ses frères par une portion plus considérable dans +ses biens et par une autorité plus grande dans sa famille. +Un autre, plus attentif aux intérêts d'une épouse +qu'il chérissait, ou d'une fille tendrement aimée qu'il +voulait établir, se crut obligé d'assurer leurs droits et +d'augmenter leurs avantages. La solitude et l'abandon +d'une épouse qui pouvait devenir veuve toucha davantage +un autre, et il pourvut de loin à la subsistance et +au repos d'une personne qui faisait la douceur de sa vie. +<span class="pagenum"><a name="p3" id="p3">3</a></span> +De ces différentes vues, et d'autres pareilles, sont nés +les différents usages des peuples, et les droits des nations, +qui varient à l'infini.</p> + +<p>A mesure que chaque famille croissait par la naissance +des enfants et par la multiplicité des alliances, +leur petit domaine s'étendait, et elles vinrent peu-à-peu +à former des bourgs et des villes.</p> + +<p>Ces sociétés étant devenues fort nombreuses par la +succession des temps, et les familles s'étant partagées +en diverses branches, qui avaient chacune leurs chefs, +et dont les intérêts et les caractères différents pouvaient +troubler l'ordre public, il fut nécessaire de confier le +gouvernement à un seul, pour réunir tous ces chefs +sous une même autorité, et pour maintenir le repos +public par une conduite uniforme. L'idée qu'on conservait +encore du gouvernement paternel, et l'heureuse +expérience qu'on en avait faite, inspirèrent la pensée +de choisir parmi les plus gens de bien et les plus sages +celui en qui l'on reconnaissait davantage l'esprit et les +sentiments de père. L'ambition et la brigue n'avaient <span class="side"> Justin. lib. 1, +cap. 1.</span> +point de part dans ce choix: la probité seule et la réputation +de vertu et d'équité en décidaient, et donnaient +la préférence aux plus dignes<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> «Quos ad fastigium hujus majestatis +non ambitio popularis, sed +spectata inter bonos moderatio provehebat.»</blockquote> + +<p>Pour relever l'éclat de leur nouvelle dignité, et pour +les mettre plus en état de faire respecter les lois, de se +consacrer tout entiers au bien public, de défendre l'État +contre les entreprises des voisins et contre la mauvaise +volonté des citoyens mécontents, on leur donna le nom +de <i>roi</i>, on leur érigea un trône, on leur mit le sceptre +<span class="pagenum"><a name="p4" id="p4">4</a></span> +en main, on leur fit rendre des hommages, on leur assigna +des officiers et des gardes, on leur accorda des +tributs, on leur confia un plein pouvoir pour administrer +la justice; et, dans cette vue, on les arma du +glaive pour réprimer les injustices et pour punir les +crimes.</p> + +<p><span class="side"> Justin. lib. 1, +cap. 1.</span> +Chaque ville, dans les commencements, avait son +roi, qui, plus attentif à conserver son domaine qu'à +l'étendre, renfermait son ambition dans les bornes du +pays qui l'avait vu naître<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>. Les démêlés presque inévitables +entre des voisins, la jalousie contre un prince +plus puissant, un esprit remuant et inquiet, des inclinations +martiales, le désir de s'agrandir et de faire +éclater ses talents, donnèrent occasion à des guerres, +qui se terminaient souvent par l'entier assujettissement +des vaincus, dont les villes passaient sous le pouvoir +du conquérant, et grossissaient peu-à-peu son domaine. <span class="side"> Justin. <i>ibid.</i></span> +De cette sorte, une première victoire servant de degré +et d'instrument à la seconde, et rendant le prince plus +puissant et plus hardi pour de nouvelles entreprises, +plusieurs villes et plusieurs provinces, réunies sous un +seul monarque, formèrent des royaumes plus ou moins +étendus, selon que le vainqueur avait poussé ses conquêtes +avec plus ou moins de vivacité<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> «Fines imperii tueri magis quàm +proferre mos erat. Intra suam cuique +patriam regna finiebantur.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> «Domitis proximis, quum accessione +virium fortior ad alios transiret, +et proxima quæque victoria +instrumentum sequentis esset, totius +Orientis populos subegit.»</blockquote> + +<p>Parmi ces princes, il s'en rencontra dont l'ambition, +se trouvant trop resserrée dans les limites d'un simple +royaume, se répandit par-tout comme un torrent et +comme une mer, engloutit les royaumes et les nations, +<span class="pagenum"><a name="p5" id="p5">5</a></span> +et fit consister la gloire à dépouiller de leurs états des +princes qui ne leur avaient fait aucun tort, à porter +au loin les ravages et les incendies, et à laisser par-tout +des traces sanglantes de leur passage. Telle a été l'origine +de ces fameux empires qui embrassaient une grande +partie du monde.</p> + +<p>Les princes usaient diversement de la victoire, selon +la diversité de leurs caractères ou de leurs intérêts. +Les uns, se regardant comme absolument maîtres des +vaincus, et croyant que c'était assez faire pour eux que +de leur laisser la vie, les dépouillaient eux et leurs +enfants de leurs biens, de leur patrie, de leur liberté; +les réduisaient à un dur esclavage; les occupaient aux +arts nécessaires pour la vie, aux plus vils ministères +de la maison, aux pénibles travaux de la campagne; et +souvent même les forçaient, par des traitements inhumains, +à creuser les mines, et à fouiller dans les entrailles +de la terre pour satisfaire leur avarice; et de là +le genre humain se trouva partagé comme en deux +espèces d'hommes, de libres et de serfs, de maîtres et +d'esclaves.</p> + +<p>D'autres introduisirent la coutume de transporter les +peuples entiers, avec toutes leurs familles, dans de +nouvelles contrées, où ils les établissaient, et leur donnaient +des terres à cultiver.</p> + +<p>D'autres, encore plus modérés, se contentaient de +faire racheter aux peuples vaincus leur liberté, et l'usage +de leurs lois et de leurs privilèges, par des tributs annuels +qu'ils leur imposaient; et quelquefois même ils +laissaient les rois sur leur trône, en exigeant d'eux seulement +quelques hommages.</p> + +<p>Les plus sages et les plus habiles en matière de politique +<span class="pagenum"><a name="p6" id="p6">6</a></span> +se faisaient un honneur de mettre une espèce +d'égalité entre les peuples nouvellement conquis et les +anciens sujets, accordant aux premiers le droit de bourgeoisie, +et presque tous les mêmes droits et les mêmes +priviléges dont jouissaient les autres; et par-là, d'un +grand nombre de nations répandues dans toute la terre, +ils ne faisaient plus en quelque sorte qu'une ville, ou +du moins qu'un peuple.</p> + +<p>Voilà une idée générale et abrégée de ce que l'histoire +du genre humain nous présente, et que je vais +tâcher d'exposer plus en détail en traitant de chaque +empire et de chaque nation. Je ne toucherai point à +l'histoire du peuple de Dieu, ni à celle des Romains. +Les Égyptiens, les Carthaginois, les Assyriens, les Babyloniens, +les Mèdes et les Perses, les Macédoniens, +les Grecs feront le sujet de l'ouvrage que je donne au +public. Je commence par les Égyptiens et par les Carthaginois, +parce que les premiers sont fort anciens, +et que les uns et les autres sont plus détachés du reste +de l'histoire, au lieu que les autres peuples ont plus de +liaison entre eux, et quelquefois même se succèdent.</p> +<br><br><br> +<span class="pagenum"><a name="p7" id="p7">7</a></span> + +<hr class="full"> + +<h1>LIVRE PREMIER.</h1> + +<hr> + +<h3>HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS.</h3> + +<p>Je diviserai en trois parties ce que j'ai à dire sur les +Égyptiens. La première renfermera un plan abrégé et +une courte description des différentes parties de l'Égypte, +et de ce qu'on y trouve de plus remarquable. +Dans la seconde, je parlerai des coutumes, des lois et +de la religion des Égyptiens. Enfin, dans la troisième, +j'exposerai l'histoire des rois d'Égypte.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> + +<hr class="short"> + +<h4>DESCRIPTION DE L'ÉGYPTE, ET DE CE QUI S'Y TROUVE<br> + +DE PLUS REMARQUABLE.</h4> + +<p><span class="side"> Herod, lib. 2 +cap. 177.</span> +L'Égypte, dans une étendue assez bornée, renfermait +autrefois<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> un grand nombre de villes, et une +multitude incroyable d'habitants<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> On marque que, sous Amasis, +il y avait en Égypte vingt mille +villes habitées.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> La population de l'ancienne +Égypte n'a rien d'incroyable. Seulement +il faut distinguer, dans les +textes anciens qui en font mention, +ceux qui donnent un renseignement +positif, de ceux qui n'offrent que des +circonstances vagues dont on croit +pouvoir conclure la population de +ce pays. + +<p>Diodore de Sicile dit qu'autrefois, +et de son temps, l'Égypte contenait +sept millions d'habitants (I, § 31).</p> + +<p>Josèphe, environ un siècle après, +porte la population de ce pays à sept +millions cinq cent mille ames, sans +compter celle d'Alexandrie (Jos. <i>Bell. +Jud.</i> II, c. 16, §4), qui était, selon +Diodore, de trois cent mille ames.</p> + +<p>Il résulte de ces deux passages +clairs et positifs que, depuis les temps +anciens jusqu'au règne de Titus, la +population de l'Égypte était constamment +restée au-dessous de huit +millions d'habitants.</p> + +<p>Comme la surface habitable de +ce pays est d'environ deux mille +deux cents lieues carrées, on voit +que la population était de trois mille +quatre cents à trois mille cinq cents +habitants par lieue carrée de terre +habitable; ce qui n'a rien d'extraordinaire, +quand on songe à la +prospérité de l'ancienne Égypte.</p> + +<p>Quant à la population qu'on a voulu +conclure du nombre d'un million +de soldats qui sortaient des cent portes +de Thèbes, ou bien encore des +dix-sept cents enfants mâles nés, selon +Diodore de Sicile, le même jour que +Sésostris (I, § 54), elle serait en +effet incroyable; car elle monterait +à quarante ou cinquante millions +d'individus. Mais, de ces deux faits, +le premier est fondé sur une erreur +de mots; le second, sur une erreur +faite par Diodore de Sicile, ou peut-être +sur une des exagérations familières +aux prêtres égyptiens, qui ont +débité tant de contes aux voyageurs +grecs. C'est ce que j'établis dans un +Mémoire dont je n'ai pu présenter ici +que le principal résultat.--L.</p></blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p8" id="p8">8</a></span> + +<p>Elle est bornée au levant par la mer Rouge et l'isthme +de Suez, au midi par l'Éthiopie, au couchant par la Libye, +et au nord par la mer Méditerranée. Le Nil parcourt +du midi au nord toute la longueur du pays dans +l'espace de près de deux cents lieues<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Ce pays se trouve +resserré de côté et d'autre par deux chaînes de montagnes, +qui souvent ne laissent entre elles et le Nil +qu'une plaine d'une demi-journée de chemin, et quelquefois +moins.</p> + +<p>Du côté occidental, la plaine s'élargit en quelques +endroits<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a> jusqu'à une étendue de vingt-cinq ou trente +<span class="pagenum"><a name="p9" id="p9">9</a></span> +lieues. La plus grande largeur de l'Égypte se prend +d'Alexandrie à Damiette, dans un espace d'environ cinquante +lieues<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> La longueur de la vallée de +l'Égypte, y compris ses sinuosités, +est de cinq cent soixante-dix milles +géographiques, ou deux cent trente-sept +lieues de vingt-cinq au degré, +et cent quatre-vingt-dix lieues de +vingt au degré.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> Par exemple, dans la partie de +l'Égypte moyenne, qu'on appelle le +<i>Faïoum</i>, ancien nome <i>Arsinoïtes</i>, +dont le point le plus éloigné du Nil +en est distant de quarante milles géographiques, +ou quatorze lieues environ.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> La plus grande largeur se prend +d'Alexandrie à Péluse: la distance +est de cent quarante milles, ou quarante-six +lieues.--L.</blockquote> + +<p>L'ancienne Égypte peut se diviser en trois principales +parties: la haute Égypte, appelée autrement Thébaïde, +qui était la partie la plus méridionale; l'Égypte du milieu, +nommée Heptanome, à cause des sept nomes ou +départements qu'elle renfermait; la basse Égypte, qui +comprenait ce que les Grecs appellent Delta, et tout ce +qu'il y a de pays jusqu'à la mer Rouge, et le long de la +<span class="side"> Strab. l. 17, +pag. 787.</span> mer Méditerranée jusqu'à Rhinocolure, ou au mont +Casius. Sous Sésostris, toute l'Égypte fut réunie en un +<span class="side"> [Diod. Sic. I +§ 54.]</span> seul royaume, et divisée en trente-six gouvernements ou +nomes: dix dans la Thébaïde, dix dans le Delta, et seize +dans le pays qui est entre-deux.</p> + +<p>Les villes de Syène et d'Éléphantine séparaient l'Égypte<span class="side"> Tacit. Ann. +l. 2, c. 61.</span> +et l'Éthiopie; et, du temps d'Auguste, elles servaient + de bornes à l'empire romain: <i>claustra olim romani +imperii</i>.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<h5>THÉBAIDE.</h5> + +<p>Thèbes, qui donna son nom à la Thébaïde, le pouvait +disputer aux plus belles villes de l'univers. Ses cent +portes chantées par Homère sont connues de tout le +<span class="pagenum"><a name="p10" id="p10">10</a></span> +<span class="side"> Hom. II. 1, +vers. 381.</span> +monde, et lui font donner le surnom d'Hécatompyle, +pour la distinguer d'une autre Thèbes située en Béotie. +Elle n'était pas moins peuplée qu'elle était vaste, et on +a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble deux cents<span class="side"> Strab. l. 17, +pag. 816.</span> +chariots et dix mille combattants par chacune de ses + portes. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence +<span class="side"> Tacit. Ann. +l. 2, c. 60.</span> et sa grandeur, encore qu'ils n'en eussent vu que +les ruines, tant les restes en étaient augustes.</p> + +<p><span class="side"> Voyage de +Thévenot.</span> +On a découvert dans la Thébaïde (on l'appelle maintenant +le Sayd) des temples et des palais encore presque +entiers, où les colonnes et les statues sont innombrables. +On y admire sur-tout un palais dont les restes semblent +n'avoir subsisté que pour effacer la gloire des plus grands +ouvrages. Quatre allées à perte de vue, et bornées de +part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi rare +que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues +à quatre portiques dont la hauteur étonne les yeux. Encore +ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice +n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le tour, et ne sont +pas même assurés d'en avoir vu la moitié; mais tout ce +qu'ils ont vu était surprenant. Une salle, qui apparemment +faisait le milieu de ce superbe palais, était soutenue +de six-vingts colonnes de six brassées de grosseur, +grandes à proportion, et entremêlées d'obélisques que +tant de siècles n'ont pu abattre. La peinture y avait +étalé tout son art et toutes ses richesses. Les couleurs +même, c'est-à-dire, ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir +du temps, se soutiennent encore parmi les ruines +de cet admirable édifice, et y conservent leur vivacité: +tant l'Égypte savait imprimer un caractère d'immortalité +à tous ses ouvrages. Strabon, qui avait été sur les +<span class="pagenum"><a name="p11" id="p11">11</a></span> +<span class="side"> Lib. 17, pag. +805.</span> +lieux, fait la description d'un temple qu'il avait vu en +Égypte, presque entièrement semblable à ce qui vient +d'être rapporté<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 816.</span> +Le même auteur, en écrivant les raretés de la Thébaïde, +parle d'une statue de Memnon, fort célèbre, dont +il avait vu les restes<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>. On dit que cette statue, lorsqu'elle +était frappée des premiers rayons du soleil levant, +rendait un son articulé. En effet Strabon entendit ce +son; mais il doute qu'il vînt de la statue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> Ce temple est celui d'Héliopolis. +Voyez l'explication que j'en ai donnée +dans la traduction française, +tom. V, p. 386 et suiv.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> «Germanicus aliis quoque miraculis +intendit animum, quorum +præcipua fuêre Memnonis saxea effigies, +ubi radiis solis icta est, vocalem +sonum reddens, etc.» TACIT. +<i>Annal.</i> lib. 2, cap. 61. + +<p>== Cette statue colossale est assise +et haute de 19 mètres 55 centimètres +(environ 60 pieds), y compris le piédestal, +qui a 4 mètres: si la statue était +debout, elle aurait plus de 60 pieds. +Ses jambes sont encore toutes couvertes +d'inscriptions grecques et latines, +la plupart du temps d'Adrien. +Elles ont été gravées par des personnes +qui attestent avoir entendu +Memnon saluer l'Aurore. (Voy. Jablonski, +<i>Syntagm.</i> III, <i>de Memn.</i>, +pag. 57.) On a soupçonné que les +prêtres, au moyen de conduits souterrains, +pénétraient dans la statue, +afin que Memnon n'oubliât point +de saluer sa mère. M. de Humboldt +a cherché une explication physique +du bruit que l'on croyait entendre. +(<i>Voyages</i>, tom. IV, p. 560.)--L.</p></blockquote> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<h5>ÉGYPTE DU MILIEU, OU HEPTANOME.</h5> + +<p>Cette partie de l'Égypte avait pour capitale Memphis. +On voyait dans cette ville plusieurs temples magnifiques, +entre autres celui du dieu Apis, qui y était honoré +d'une manière particulière. Il en sera parlé dans la +suite, aussi-bien que des pyramides, qui étaient dans le +<span class="pagenum"><a name="p12" id="p12">12</a></span> +voisinage de Memphis, et qui ont rendu cette ville si +célèbre. Elle était située sur le bord occidental du Nil.</p> + +<p><span class="side"> Voyage de +Thévenot.</span> +Le grand Caire, qui semble avoir succédé à Memphis, +a été bâti de l'autre côté du Nil. Le château du +Caire est une des choses les plus curieuses qui soient en +Égypte. Il est situé sur une montagne hors de la ville. +Il est bâti sur le roc qui lui sert de fondement, et entouré +de murailles fort hautes et fort épaisses. On +monte à ce château par un escalier taillé dans le roc, si +aisé à monter, que les chevaux et les chameaux tout +chargés y vont facilement. Ce qu'il y a de plus beau et de +plus rare à voir dans ce château, c'est le puits de Joseph. +On lui donne ce nom, soit parce que les Égyptiens se +plaisent à attribuer à ce grand homme ce qu'ils ont +chez eux de plus remarquable, soit parce qu'en effet +cette tradition s'est conservée dans le pays<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>. C'est une +preuve au moins que l'ouvrage est fort ancien; et certainement +il est digne de la magnificence des plus +puissants rois de l'Égypte. Ce puits est comme à double +étage, taillé dans le roc vif, d'une profondeur prodigieuse. +On descend jusqu'au réservoir qui est entre les +deux puits par un escalier qui a deux cent vingt marches, +large d'environ sept à huit pieds, dont la descente, douce +et presque imperceptible, laisse un accès très-facile aux +bœufs qui sont employés pour faire monter l'eau. Elle +vient d'une source qui est presque la seule qui se trouve +dans le pays. Les bœufs font tourner continuellement +une roue où tient une corde à laquelle sont attachés +plusieurs seaux. L'eau tirée ainsi du premier puits, qui +<span class="pagenum"><a name="p13" id="p13">13</a></span> +est le plus profond, se rend par un petit canal dans +un réservoir qui fait le fond du second puits, au haut +duquel elle est portée de la même manière; et de là elle +se distribue par des canaux en plusieurs endroits du +château. Comme ce puits passe dans le pays pour être +fort ancien, et qu'effectivement il se sent bien du goût +antique des Égyptiens, j'ai cru qu'il pouvait ici trouver +sa place parmi les raretés de l'ancienne Égypte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> Le nom de <i>puits de Joseph</i> vient +uniquement de ce que ce puits a été +construit vers l'an 1176 de notre +ère, par les ordres du sultan Salah-Eddin +ou Saladin, qui se nommait +aussi <i>Joseph</i> (Yousouf).--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 17, pag. +807.</span> +Strabon parle d'une machine pareille, qui, par le +moyen de roues et de poulies, faisait monter de l'eau +du Nil sur une colline fort élevée, avec cette différence +qu'au lieu de bœufs c'étaient des esclaves, au nombre de +cent cinquante, qui étaient employés à faire tourner +ces roues.</p> + +<p>La partie de l'Égypte dont nous parlons ici est célèbre +par plusieurs raretés qui méritent d'être examinées +chacune en particulier. Je n'en rapporterai que les +principales: les obélisques, les pyramides, le labyrinthe, +le lac de Mœris, et ce qui regarde le Nil.</p> + +<p class="mid">§ Ier. <i>Obélisques.</i></p> + +<p>L'Égypte semblait mettre toute sa gloire à dresser +des monuments pour la postérité. Ses obélisques font +encore aujourd'hui, autant par leur beauté que par +leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la +puissance romaine, désespérant d'égaler les Égyptiens, +a cru faire assez pour sa grandeur d'emprunter les monuments +de leurs rois.</p> + +<p>Un obélisque est une aiguille ou pyramide quadrangulaire, +menue, haute, et perpendiculairement élevée +en pointe, pour servir d'ornement à quelque place, et +qui est souvent chargée d'inscriptions ou d'hiéroglyphes. +<span class="pagenum"><a name="p14" id="p14">14</a></span> +On appelle hiéroglyphes, des figures ou des symboles +mystérieux, dont se servaient les Égyptiens pour couvrir +et envelopper les choses sacrées et les mystères de +leur théologie.</p> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 1, +pag. 37.</span> +Sésostris avait fait élever dans la ville d'Héliopolis +deux obélisques d'une pierre très-dure, tirée des carrières +de la ville de Syenne, à l'extrémité de l'Égypte. +Ils avaient chacun cent-vingt coudées de haut<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, c'est-à-dire, +trente toises ou cent quatre-vingts pieds. L'empereur +Auguste, après avoir réduit l'Égypte en province, +fit transporter à Rome ces deux obélisques, dont +l'un a été brisé depuis. Il n'osa pas en faire autant à +l'égard d'un troisième, qui était d'une grandeur énorme. <span class="side"> Plin. lib. 36, +cap. 6 et 8.</span> +Il avait été construit sous Ramessès: on dit qu'il y avait +eu vingt mille hommes employés à le tailler. Constance, +plus hardi qu'Auguste, le fit transporter à Rome<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. On y +voit encore deux de ces obélisques, aussi-bien qu'un +autre de cent coudées ou vingt-cinq toises de haut, et +de huit coudées ou deux toises de diamètre. Caïus César <span class="side"> <i>Ibid.</i> cap. 9.</span> +l'avait fait venir d'Égypte sur un vaisseau d'une fabrique +si extraordinaire, qu'au rapport de Pline on n'en avait +jamais vu de pareil.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> Je prends pour la coudée égyptienne +celle qu'on a trouvée gravée +dans le nilomètre d'Éléphantine: +elle est de 0 mètre 527 millimètres. +Les 120 coudées font 63 mètres +24 centim., ou 194 pieds 8 pouc.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> Les principaux obélisques égyptiens +qui existent à Rome sont ceux de + +<pre> + Mètr. Cen. +St-Jean de Latran, hauteur. 33 3 +Saint-Pierre. 27 7 +Du palais Pamphili. 16 53 +De Sainte-Marie-Majeure. 14 74 +Du Quirinal. 14 74 +De la Porte du Peuple. 24 57 + + --L. +</pre> +</blockquote> + +<p>Toute l'Égypte était pleine de ces sortes d'obélisques. +Ils étaient pour la plupart taillés dans les carrières de +la haute Égypte, où l'on en trouve encore qui sont à +demi taillés. Mais ce qu'il y a de plus admirable, c'est +<span class="pagenum"><a name="p15" id="p15">15</a></span> +que les anciens Égyptiens avaient su creuser jusque +dans la carrière un canal, où montait l'eau du Nil dans +le temps de son inondation; d'où ensuite ils enlevaient +les colonnes, les obélisques, et les statues sur des radeaux<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a> +proportionnés à leur poids, pour les conduire +dans la basse Égypte<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>. Et, comme le pays était tout +coupé d'une infinité de canaux, il n'y avait guère d'endroits +où ils ne pussent transporter facilement ces masses +énormes, dont le poids aurait fait succomber toute +autre sorte de machines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> Le radeau est un assemblage de +plusieurs pièces de bois plates, qui +sert à voiturer des marchandises sur +une rivière.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> Le procédé employé par les +Égyptiens, et dont Rollin ne donne +pas une idée assez précise, mérite +bien d'être rapporté ici. Lorsque +Ptolémée Philadelphe voulut faire +transporter à Alexandrie un obélisque +de 80 coudées (42 mètres 160 +millim.), que le roi Nectanebis avait +fait tailler autrefois, Callisthène dit +qu'on creusa d'abord un canal qui, +partant du Nil, allait passer sous +l'obélisque qu'on voulait enlever. +On construisit ensuite deux barques +qu'on remplit de pierres dont la +masse était double de celle de l'obélisque. +Cette pesante charge les fit +enfoncer dans l'eau assez profondément +pour qu'elles pussent être +conduites sous l'obélisque, qui se +trouvait couché en travers du canal, +ayant ses extrémités appuyées sur +les deux bords. Ensuite on vida les +bâtiments de toutes les pierres qu'ils +contenaient. Dégagés de ce poids, ils +soulevèrent nécessairement l'obélisque, +qu'il fut aisé de conduire au +lieu de sa destination (lib. 36, +c. 9.). Ce procédé ingénieux, analogue +à celui que nous employons +pour remettre à flot les vaisseaux +submergés, explique comment les +Égyptiens ont pu transporter d'un +bout de l'Égypte à l'autre d'énormes +fardeaux, tels que les temples +monolithes, ou d'une seule pierre.--L.</blockquote> + +<p class="mid">§ II. <i>Pyramides.</i></p> + +<p>Une pyramide est un corps solide ou creux, qui a +une base large et ordinairement carrée, qui se termine +en pointe.</p> + +<p><span class="side"> Herodot., +lib. 2, c. 124, +etc.</span> +Il y avait en Égypte trois pyramides plus célèbres que +toutes les autres, qui, selon Diodore de Sicile, ont mérité +<span class="pagenum"><a name="p16" id="p16">16</a></span> +<span class="side"> Diod. lib. 1, +p. 39-41.<br> +Plin. lib. 36, +cap. 12.</span> +d'être mises au nombre des sept merveilles du +monde. Elles n'étaient pas fort éloignées de la ville de +Memphis<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. Je ne parlerai ici que de la plus grande des +trois. Elle était, comme les autres, bâtie sur le roc qui +lui servait de fondement, de figure carrée par sa base, +construite au-dehors en forme de degrés<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>, et allait +toujours en diminuant jusqu'au sommet. Elle était bâtie +de pierres d'une grandeur extraordinaire, dont les moindres +étaient de trente pieds, travaillées avec un art +merveilleux, et couvertes de figures hiéroglyphiques. +Selon plusieurs des anciens auteurs, chaque côté avait +huit cents pieds de largeur, et autant de hauteur<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>. Le +haut de la pyramide, qui d'en bas semblait être une +pointe, une aiguille, était une belle plate-forme de dix +ou douze grosses pierres, et chaque côté de cette plate-forme +était de seize à dix-sept pieds.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> Elles en étaient à 120 stades +(DIOD. SIC. 1, § 63.).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> Autrefois les degrés étaient recouverts +et cachés par un revêtement +qui a tout-à-fait disparu: aussi était-il +fort difficile d'arriver au sommet, +comme Pline le donne à entendre +(lib. 36, c. 12; cf. Silv. de Sacy, +<i>Trad. d'Abdallatif</i>, p. 216). J'ai +expliqué ailleurs ce revêtement (<i>Recherches +critiques sur Dicuil.</i>, pag. +101 et suiv.).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> Les anciens ne sont point d'accord +sur les dimensions de la grande +pyramide. On peut voir leurs textes +dans M. Larcher (<i>Traduction d'Hérodote</i>, +tom. II, pag. 440.).--L.</blockquote> + +<p>Voici la mesure qu'en a donnée feu M. de Chazelles<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, +de l'Académie des Sciences, qui avait été exprès sur les +lieux en 1693:</p> + +<pre> +Le côté de la base, qui est tout carré 110 toises. +Ainsi la superficie de la base est de 12,100 tois. carrées. +Les faces sont des triangles équilatéraux. +La hauteur perpendiculaire. 77 toises 3/4. +Et la solidité. 313,590 toises cubes. +</pre> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> Les mesures trigonométriques +prises par M. Nouet diffèrent un +peu de celles de M. de Chazelles. + +<pre> + Mètr. Cent. + +La base est de 227 25 +La hauteur perpendiculaire + jusq'à la plate-forme actuelle, de 136 95 +L'inclinaison des faces sur + le plan, de 51° 33' 44" +</pre> + +<p>Au témoignage de Diodore, la +pyramide n'était pas terminée tout-à-fait +en pointe: la plate-forme supérieure +avait six coudées, ou trois +mètres 162 mill. de côté (DIOD. SIC. +I, § 63); d'une autre part, on a +la preuve que le revêtement était de +2 mètres 710 mill.: on a donc pour +la base 232 mètres 67 cent., ou +119 toises; et pour la hauteur 144 +mètres, 60 cent., ou 75 toises. Il +s'ensuit que la solidité de la pyramide +est d'environ 2,620,000 mètres +cubes.</p> + +<p>Voici les dimensions des deux +autres pyramides construites, l'une +par Mycérinus, l'autre par Chéphren:</p> + +<pre> + Base. Haut. Solidité. + +Mycér. 103 1 53 193,000 mètres cub. +Chéph. 207 1 132 1,880,000 +</pre> + +<p>Ainsi la solidité des trois pyramides +est égale à 4,690,000 mètres +cubes. En supposant qu'avec les +pierres qui entrent dans ces trois +édifices on voulût construire une +muraille de trois mètres (environ +9 pieds) de haut, et de 1/3 de mètre +(environ 1 pied d'épaisseur), on +pourrait lui donner 469 myriamètres +ou 1054 lieues de longueur; c'est-à-dire, +qu'elle serait assez longue pour +traverser l'Afrique depuis Alexandrie +jusqu'à la côte de Guinée. Ces calculs +sont propres à donner une idée +de l'immensité du travail que ces +monuments ont exigé.--L.</p></blockquote> + +<p>Cent mille ouvriers travaillaient à cet ouvrage, et de +<span class="pagenum"><a name="p17" id="p17">17</a></span> +trois mois en trois mois un pareil nombre leur succédait. +Dix années entières furent employées à couper +les pierres, soit dans l'Arabie, soit dans l'Éthiopie, et +à les voiturer en Égypte; et vingt autres années à construire +ce vaste édifice, qui au-dedans avait une infinité +de chambres et de salles. On avait marqué sur la pyramide, +en caractères égyptiens, ce qu'il avait coûté +simplement pour les aulx, les poireaux, les ognons, et +autres pareils légumes fournis aux ouvriers, et cette +somme montait à seize cents talents d'argent,<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a> c'est-à-dire, +quatre millions cinq cent mille livres; d'où il était +facile de conjecturer combien pour tout le reste la dépense +était énorme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> 8,800,000 francs, s'il s'agit de +talents attiques; ce qui est douteux.--L.</blockquote> + +<p>Telles étaient les fameuses pyramides d'Égypte, qui, +<span class="pagenum"><a name="p18" id="p18">18</a></span> +par leur figure, autant que par leur grandeur, ont +triomphé du temps et des barbares. Mais, quelque effort +que fassent les hommes, leur néant paraît partout. Ces +pyramides étaient des tombeaux, et l'on voit encore +aujourd'hui, au milieu de celle qui était la plus grande, +un sépulcre<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a> vide, taillé tout entier d'une seule pierre, +qui a de largeur et de hauteur environ trois pieds, sur +un peu plus de six pieds de longueur. Voilà à quoi se +terminaient tant de mouvements, tant de dépenses, tant +de travaux imposés à des milliers d'hommes pendant +plusieurs années, à procurer à un prince, dans cette +vaste étendue et cette masse énorme de bâtiments, un +petit caveau de six pieds. Encore les rois qui ont bâti +ces pyramides n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, +et ils n'ont pas joui de leur sépulcre. La haine +publique qu'on leur portait, à cause des duretés inouïes +qu'ils avaient exercées contre leurs sujets en les accablant +de travaux, les obligea de se faire inhumer dans des +lieux inconnus, afin de dérober leurs corps à la connaissance +et à la vengeance des peuples.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> Strabon parle de ce sépulcre, +liv. 17, p. 808. + +<p>== M. Belzoni, qui vient de pénétrer +dans la seconde pyramide, y a +trouvé également un tombeau.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 1, +pag. 46.</span> +Cette dernière circonstance, que les historiens ont +soigneusement remarquée, nous apprend quel jugement +nous devons porter de ces ouvrages si vantés dans l'antiquité. +Il est raisonnable d'y remarquer et d'y estimer +le bon goût des Égyptiens par rapport à l'architecture, +qui les porta dès le commencement, et sans qu'ils eussent +encore de modèles qu'ils pussent imiter, à viser en tout +au grand, et à s'attacher aux vraies beautés, sans s'écarter +jamais d'une noble simplicité, en quoi consiste la +<span class="pagenum"><a name="p19" id="p19">19</a></span> +souveraine perfection de l'art. Mais quel cas doit-on +faire de ces princes qui regardaient comme quelque +chose de grand de faire construire, à force de bras et +d'argent, de vastes bâtiments, dans l'unique vue d'éterniser +leur nom, et qui ne craignaient point de faire +périr des milliers d'hommes pour satisfaire leur vanité? +Ils étaient bien éloignés du goût des Romains, qui cherchaient +à s'immortaliser par des ouvrages magnifiques, +mais consacrés à l'utilité publique.</p> + +<p><span class="side"> Lib. 36, +cap. 12.</span> +Pline nous donne en peu de mots une juste idée de +ces pyramides en les appelant une folle ostentation de +la richesse des rois, qui ne se termine à rien d'utile: +<i>regum pecuniæ otiosa ac stulta ostentatio</i>; et il ajoute +que c'est par une juste punition que leur mémoire a été +ensevelie dans l'oubli, les historiens ne convenant point +entre eux du nom de ceux qui ont été les auteurs d'ouvrages +si vains: <i>inter eos non constat à quibus factæ +sint, justissimo casu obliteratis tantæ vanitatis auctoribus</i>. +En un mot, selon la remarque judicieuse de +Diodore, autant l'industrie des architectes est louable et +estimable dans ces pyramides, autant l'entreprise des +rois est-elle digne de blâme et de mépris.</p> + +<p>Mais ce que nous devons le plus admirer dans ces +anciens monuments, c'est la preuve certaine et subsistante +qu'ils nous fournissent de l'habileté des Égyptiens +dans l'astronomie, c'est-à-dire dans une science qui +semble ne pouvoir se perfectionner que par une longue +suite d'années et par un grand nombre d'expériences. +M. de Chazelles, en mesurant la grande pyramide +dont nous parlons, trouva que les quatre côtés de +cette pyramide étaient exposés précisément aux quatre +régions du monde, et par conséquent marquaient la +<span class="pagenum"><a name="p20" id="p20">20</a></span> +véritable méridienne de ce lieu<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>. Or, comme cette exposition +si juste doit, selon toutes les apparences, avoir +été affectée par ceux qui élevaient cette grande masse +de pierres il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que, +pendant un si long espace de temps, rien n'a changé +dans le ciel à cet égard, ou (ce qui revient au même) +dans les pôles de la terre, ni dans les méridiens. C'est +M. de Fontenelle qui fait cette remarque dans l'éloge +de M. de Chazelles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> + Les savants Français ont trouvé +que l'orientement de la pyramide +n'est exact qu'à environ 18' près; +ce qui est déjà une précision étonnante: +car nos astronomes reconnaissent +qu'il est fort difficile de tracer +une méridienne de plus de 700 +pieds de longueur, à 18' près, quand +on ne peut se guider que sur des +alignements. D'ailleurs, la difficulté de +tracer une parallèle exacte à la base +de la pyramide, dans l'état où se +trouve ce monument, laisse encore +beaucoup d'incertitude sur l'observation +de M. de Chazelles et sur +celle de M. Nouet. Toujours est-il +certain que les Égyptiens savaient +mettre une grande précision dans +les travaux de ce genre.</blockquote> + +<p class="mid">§ III. <i>Labyrinthe</i>.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 148. +Diod. lib. 1, +pag. 42. +Plin. l. 36, +cap. 13. +Strab. l. 17, +pag. 811.</span> +Ce que nous avons dit sur le jugement qu'on doit +porter des pyramides peut être appliqué aussi au labyrinthe, +qu'Hérodote, qui l'avait vu, nous assure avoir +été encore plus surprenant que les pyramides. On l'avait +bâti à l'extrémité méridionale du lac de Mœris, +dont nous parlerons bientôt, près de la ville des Crocodiles, +qui est la même qu'Arsinoé. Ce n'était pas tant +un seul palais qu'un magnifique amas de douze palais +disposés régulièrement, et qui communiquaient ensemble. +Quinze cents chambres entremêlées de terrasses +s'arrangeaient autour de douze salles, et ne laissaient +point de sortie à ceux qui s'engageaient à les +visiter<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Il y avait autant de bâtiments sous terre. Ces +<span class="pagenum"><a name="p21" id="p21">21</a></span> +bâtiments souterrains étaient destinés à la sépulture +des rois; et encore (qui le pourrait dire sans honte, et +sans déplorer l'aveuglement de l'esprit humain?) à +nourrir les crocodiles sacrés, dont une nation d'ailleurs +si sage faisait ses dieux<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> Dans une dissertation spéciale, +j'ai essayé d'expliquer la construction +de cet édifice étonnant (<i>trad. +de Strabon</i>, tom. V, p. 407; et +<i>Nouv. Annales des Voyages</i>, t. VI, +pag. 133 et suiv.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> Hérodote (II, § 148) dit que +les souterrains <i>servaient de tombeau</i> +aux crocodiles sacrés, mais non pas +qu'on les y nourrissait, ce qui, du +reste, ne se concevrait pas facilement +(Voyez Larcher, <i>traduction +d'Hérodote</i>, tom. II, pag. 494). + +<p>L'erreur appartient à Bossuet, que +Rollin copie en cet endroit: tout le +paragraphe est tiré du Discours sur +l'Histoire universelle.--L.</blockquote> + +<p>Pour s'engager dans la visite des chambres et des +salles du labyrinthe, on juge aisément qu'il était nécessaire +de prendre la même précaution qu'Ariane fit +prendre à Thésée, lorsqu'il fut obligé d'aller combattre +le Minotaure dans le labyrinthe de Crète. Virgile +en fait ainsi la description:</p> + +<span class="side"> Æneid. l. 5, +v. 588.</span> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i10">Ut quondam Cretâ fertur labyrinthus in altâ</p> +<p class="i10">Parietibus textum cæcis iter ancipitemque</p> +<p class="i10">Mille viis habuisse dolum, quà signa sequendi</p> +<p class="i10">Falleret indeprensus et irremeabilis error.</p> +</div></div> + +<span class="side"> Lib. 6, v. 27, +etc.</span> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i10">Hîc labor ille domûs, et inextricabilis error.</p> +<p class="i10">Dædalus ipse dolos tecti ambagesque resolvit,</p> +<p class="i10">Cæca regens filo vestigia.</p> +</div></div> + +<p class="mid">§ IV. <i>Lac de Mœris</i>.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 149. +Strab. l. 17, +pag. 787. +Diod. lib. 1, +pag. 47. +Plin. lib. 5, +cap. 9. +Pomp. Mela, +[1. 1.9, 64.]</span> +Le plus grand et le plus admirable de tous les ouvrages +des rois d'Égypte était le lac de Mœris: aussi +Hérodote le met-il beaucoup au-dessus des pyramides +et du labyrinthe. Comme l'Égypte était plus ou moins +fertile, selon qu'elle était plus ou moins inondée par +<span class="pagenum"><a name="p22" id="p22">22</a></span> +le Nil, et que, dans cette inondation, le trop et le trop +peu étaient également funestes aux terres, le roi Mœris, +pour obvier à ces deux inconvénients, et pour corriger +autant qu'il se pourrait les irrégularités du Nil, songea +à faire venir l'art au secours de la nature. Il fit donc +creuser le lac qui depuis a porté son nom. Ce lac, selon +Hérodote et Diodore de Sicile, dont Pline ne s'éloigne +pas, avait de tour trois mille six cents stades, c'est-à-dire +cent quatre-vingts lieues, et de profondeur trois +cents pieds. Deux pyramides, dont chacune portait +une statue colossale placée sur un trône, s'élevaient de +trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient sous +les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on +les avait érigées avant que le creux eût été rempli, et +montraient qu'un lac de cette étendue avait été fait de +main d'homme sous un seul prince.</p> + +<p>Voilà ce que plusieurs historiens ont marqué du lac de +Mœris, sur la bonne foi des gens du pays; et M. Bossuet, +dans son Discours sur l'histoire universelle, rapporte ce +fait comme incontestable. Pour moi, j'avoue que je n'y +trouve aucune vraisemblance<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. Est-il possible qu'un lac +<span class="pagenum"><a name="p23" id="p23">23</a></span> +de cent quatre-vingts lieues d'étendue ait été creusé +sous un seul prince? Comment et où transporter les +terres? Pourquoi perdre la surface de tant de terrain? +Comment remplir ce vaste espace du superflu des eaux +du Nil? Il y aurait bien d'autres objections à faire. Je +crois donc qu'on s'en peut tenir au sentiment de Pomponius +Mela, ancien géographe, d'autant plus qu'il est +appuyé par plusieurs relations modernes. Il ne donne +de circuit à ce lac que vingt mille pas, qui font sept +ou huit de nos lieues. <span class="side"> Mela, lib. 1. +[9-64.]</span> <i>Mœris, aliquandò campus, +nunc lacus, viginti millia passuum in circuitu +patens<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>.</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> Rollin a raison, d'après l'estimation +donnée par Bossuet. La difficulté +diminue, si l'on fait attention +aux mesures dont les anciens se sont +servis en cette occasion. + +<p>Le <i>Birket-el-Kéroun</i>, lac que +l'on reconnaît maintenant pour être +l'ancien <i>Lac de Mœris</i>, est un bassin +naturel, encaissé par des montagnes +qui l'environnent de toutes parts: +il a existé de tout temps; et les travaux +de Mœris n'ont pu avoir pour +objet que de l'agrandir, ou de le +rendre plus profond en certains endroits; +ils n'ont donc pas tout le +merveilleux que les anciens auteurs +se sont plu à leur attribuer.</p> + +<p>Par sa constitution physique, le +Birket-el-Kéroun n'a jamais pu +éprouver d'autre changement dans +ses dimensions que celui qui provient +de l'élévation ou de l'abaissement +des eaux du Nil. Il doit être +aussi grand de nos jours qu'il l'était +dans l'antiquité. Dans le temps de +l'inondation, ce lac n'a que 105 +milles géographiques, ou 35 lieues, +de circonférence.</p> + +<p>Or, les 3,600 stades d'Hérodote, +dans le module du stade égyptien, +valent 137 lieues(et non 180, comme +le dit Rollin, d'après Bossuet), ce +qui est précisément le quadruple de +la grandeur véritable: et, comme +nous voyons dans Strabon qu'en +Égypte il y avait des schènes de 30, +60 et 120 stades (STRAB. XIV, pag. +804), c'est-à-dire, <i>doubles et quadruples</i> +les uns des autres, on peut supposer +qu'Hérodote a fait ici quelque +confusion de dimension, d'où il +est résulté une mesure trop forte +dans le rapport de 120 à 30, ou de +4 à 1. Ce genre de méprise, dont +on pourrait rapporter ici d'autres +preuves, explique naturellement une +difficulté qu'on aurait beaucoup de +peine à résoudre d'une autre manière.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> Au lieu de <i>viginti millia</i>, Ciaconius +et Isaac Vossius lisent <i>quingenta</i>, +correction à laquelle conduit +la leçon <i>quinquaginta</i> que donnent +des manuscrits et les anciennes éditions. +Comme, en Égypte, le mille +comprenait 7 stades 1/2, on voit que +les 500 milles de Pomponius Mela +représentent 500 x 7-1/2=3750 stades, +ce qui revient à-peu-près aux +3600 stades d'Hérodote.--L.</blockquote> + +<p>Ce lac communiquait au Nil par le moyen d'un grand +canal, qui avait plus de quatre lieues<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a> de longueur, et +cinquante pieds de largeur. De grandes écluses ouvraient +le canal et le lac, ou les fermaient selon le +besoin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> 85 stades.=Diodore dit 80 stades +(et non 85) de long (1; § 52); +ce qui vaut 16,864 mètres; et 3 +plèthres, ou 300 pieds égyptiens +(105 mètres) de large.--L.</blockquote> + +<p>Pour les ouvrir ou les fermer il en coûtait cinquante +talents, c'est-à-dire cinquante mille écus<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>. La pêche +<span class="pagenum"><a name="p24" id="p24">24</a></span> +de ce lac valait au prince des sommes immenses; mais +sa grande utilité était par rapport au débordement du +Nil. Quand il était trop grand, et qu'il y avait à craindre +qu'il n'eût des suites funestes, on ouvrait les écluses; +et les eaux, ayant leur retraite dans ce lac, ne séjournaient +sur les terres qu'autant qu'il fallait pour les engraisser. +Au contraire, quand l'inondation était trop +basse et menaçait de stérilité, on tirait de ce même +lac, par des coupures et des saignées, une quantité +d'eau suffisante pour arroser les terres. <span class="side"> [lib. 17, +p. 788.]</span> Par ce moyen +les inégalités du Nil étaient corrigées; et Strabon remarque +que, de son temps, sous Pétrone, gouverneur +d'Égypte, lorsque le débordement du Nil montait à +douze coudées, la fertilité était fort grande; et, lors +même qu'il n'allait qu'à huit coudées, la famine ne se +faisait point sentir dans le pays: sans doute parce que +les eaux du lac suppléaient à celles de l'inondation par +le moyen des coupures et des canaux<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> S'il s'agit du talent attique, les +50 talents valent, non pas 150,000 +fr., mais environ 300,000 fr.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> Sans doute aussi parce que ce +gouverneur avait fait curer les canaux +(GOSSELIN, <i>Notes sur Strabon</i>, t. V, +p. 316): car Strabon dit qu'avant +Pétrone la famine se faisait sentir +lorsque l'élévation du Nil n'allait qu'à +8 coudées (STRAB. XVII, pag. 788). +Probablement ce gouverneur en agit +ainsi par l'ordre d'Auguste; nous +voyons en effet dans Aurélius Victor +que ce prince fit creuser les canaux +de l'Égypte, encombrés de limon, +pour assurer la fertilité de ce pays +(AUREL. VICT. C. I).--L.</blockquote> + +<p class="mid">§ V. <i>Débordement du Nil</i>.</p> + +<p>Le Nil est la plus grande merveille de l'Égypte. +Comme il y pleut rarement, ce fleuve, qui l'arrose toute +par ses débordements réglés, supplée à ce qui lui manque +de ce côté-là, en lui apportant, en forme de tribut +annuel, les pluies des autres pays; ce qui fait dire ingénieusement +à un poëte que l'herbe chez les Égyptiens, +<span class="pagenum"><a name="p25" id="p25">25</a></span> +quelque grande que soit la sécheresse, n'implore point +le secours de Jupiter pour obtenir de la pluie:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">Te propter nullos tellus tua postulat imbres,</p> +<p class="i18"> Arida nec pluvio supplicat herba Jovi<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> Sénèque (<i>Nat. Quæst.</i> lib. 4, cap. 2) attribue ces vers à Ovide; +mais ils sont de Tibulle [I, 7, 23].</blockquote> + +<p>Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'Égypte +était coupée de plusieurs canaux d'une longueur et d'une +largeur proportionnées aux différentes situations et aux +différents besoins des terres. Le Nil portait partout la +fécondité avec ses eaux salutaires, unissait les villes +entre elles, et la mer Méditerranée avec la mer Rouge, +entretenait le commerce au-dedans et au-dehors du +royaume, et le fortifiait contre l'ennemi: de sorte qu'il +était tout ensemble et le nourricier et le défenseur de +l'Égypte. On lui abandonnait la campagne; mais les +villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s'élevant +comme des îles au milieu des eaux, regardaient +avec joie de cette hauteur toute la plaine inondée et en +même temps fertilisée par le Nil.</p> + +<p>Voilà une idée générale de la nature et des effets de +ce fleuve si renommé chez les anciens. Mais une merveille +si étonnante, et qui dans tous les siècles a fait +l'objet de la curiosité et de l'admiration des savants, +semble demander que j'entre ici dans quelque détail. +J'abrégerai le plus qu'il me sera possible.</p> + +<p class="mid"><i>Sources du Nil.</i></p> + +<p>Les anciens ont mis les sources du Nil dans les montagnes +appelées vulgairement les montagnes de la Lune, +au dixième degré de latitude méridionale. Mais nos +<span class="pagenum"><a name="p26" id="p26">26</a></span> +voyageurs modernes ont découvert que ces sources sont +vers le douzième degré de latitude septentrionale<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>. Ainsi +ils retranchent environ quatre ou cinq cents lieues du +cours que les anciens lui donnaient. Il naît au pied +d'une grande montagne du royaume de Goïame en +Abyssinie. Ce fleuve sort de deux fontaines, ou de deux +yeux, pour parler comme ceux du pays; le même mot +en arabe signifiant <i>œil</i> et <i>fontaine</i>. Ces fontaines sont +éloignées l'une de l'autre de trente pas, chacune de la +grandeur d'un de nos puits ou d'une roue de carrosse. +Le Nil est augmenté de plusieurs ruisseaux qui viennent +s'y joindre; et, après avoir traversé l'Éthiopie en serpentant +beaucoup, il se rend enfin en Égypte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> Dans la réalité, nous n'en savons +pas plus à ce sujet que les anciens +au temps d'Ératosthènes. Il reconnaissait +deux affluents du Nil (STRAB. +XVII, pag. 786), l'<i>Astaboras</i>, ou +<i>Astosaba</i> (Tacazzé), et l'<i>Astapus</i> +(Abawi): ces rivières entouraient +l'île de Méroé avant de se jeter dans +le Nil, qui est évidemment le <i>Bahr-el-Abyad</i>, +ou rivière Blanche des +modernes. Cette dernière descend +des montagnes de <i>Dyre</i> et <i>Tegla</i>, +qui paraissent faire partie des montagnes +de la Lune, appelées par les +Arabes <i>Djebel-al-Qamar</i>. C'est en +effet le <i>vrai Nil</i>, quoi qu'en aient +dit les jésuites portugais et Bruce. +On a maintenant toute raison de +croire, d'après quelques récits des +Arabes, qu'il existe une communication +entre cette rivière et le Niger +ou Joliba (<i>Annales des Voyages</i>, +tom. XVIII, p. 342). + +<p>La source que décrit ici Rollin +est celle de l'Abawi, que les jésuites +ont pris pour le Nil, de même que +Bruce, qui n'était pas fâché de passer +pour avoir fait le premier cette +prétendue découverte.--L.</p></blockquote> + +<p class="mid"><i>Cataractes du Nil.</i></p> + +<p>On appelle ainsi quelques endroits où le Nil fait des +chutes, et tombe de dessus des rochers escarpés. Ce +fleuve<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>, qui d'abord coulait paisiblement dans les vastes +<span class="pagenum"><a name="p27" id="p27">27</a></span> +solitudes de l'Éthiopie, avant que d'entrer en Égypte, +passe par les cataractes. Alors devenu tout d'un coup, +contre sa nature, furieux et écumant, dans ces lieux +où il est resserré et arrêté, après avoir enfin surmonté +les obstacles qu'il rencontre, il se précipite du haut des +rochers en bas, avec un tel bruit, qu'on l'entend à trois +lieues de là.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> «Excipiunt eum (Nilum) cataractæ, +nobilis insigni spectaculo locus.... +Illic excitatis primùm aquis, +quas sine tumultu leni alveo duxerat, +violentus et torrens per malignos +transitus prosilit, dissimilis sibî.... +tandemque eluctatus obstantia, in +vastam altitudinem subitò destitutus +cadit, cum ingenti circumjacentium. +regionum strepitu, quem perferre +gens ibi a Persis collocata non potuit, +obtusis assiduo fragore auribus +et ob hoc sedibus ad quietiora translatis. +Inter miracula fluminis incredibilem +incolarum audaciam accepi. +Bini parvula navigia conscendunt, +quorum alter navem regit, alter exhaurit. +Deindè multùm inter rapidam +insaniam Nili et reciprocos fluctus +volutati, tandem tenuissimos canales +tenent, per quos angusta rupium effugiunt: +et cum toto flumine effusi, +navigium ruens manu temperant, +magnoque spectantium metu in caput +nixi, quum jam adploraveris, +mersosque atque obrutos tantâ mole +credideris, longè ab eo in quem ceciderant +loco navigant, torrenti +modo missi. Nec mergit cadens unda, +sed planis aquis tradit.» SENEC. +<i>Nat. Quæst.</i> lib. IV, cap. 2 [4]. + +<p>= Ce passage de Sénèque se sent +de l'exagération que tous les anciens +ont mise dans la description des +cataractes du Nil. Celles de la Nubie +méritent ce nom; mais les cataractes +qu'on voit au-dessus d'Éléphantine +ne sont que des <i>rapides</i>, dont la +hauteur, dans les basses eaux, n'excède +pas quatre ou cinq pieds. Au +reste, ce que Sénèque raconte de la +hardiesse des naturels prouve assez +que cette prétendue cataracte n'est +pas aussi effrayante qu'il le fait entendre. +Un Anglais, qui voulut tenter, +il y a quelques années, une pareille +entreprise à la cataracte du Rhin, n'en +est point revenu. Le dernier éditeur +de Sénèque, M. Ruhkopf, doute de +la réalité du trait, parce que Sénèque +ne le rapporte que sur ouï-dire; +il ne s'est pas souvenu que Strabon, +témoin oculaire, en parle comme +d'un divertissement que les gens du +pays donnaient aux gouverneurs, +quand ils poussaient leur inspection +jusqu'à Syène (STRAB. XVII, p. 818).</p> + +<p>Du reste, les expressions de Sénèque, +<i>illic excitatis primùm aquis, +quas sine tumultu leni alvea duxerat</i>, +prouvent que cet auteur n'avait +point entendu parler des cataractes +du Nil en Nubie: cependant +Diodore de Sicile les connaissait +(DIOD. SIC. I, § 32, fin.), ainsi +qu'Aristide, qui en portait le nombre +à trente-six, d'après le témoignage +d'un Éthiopien (ARISTID. <i>in +Ægyptio</i>, tom. III, p. 581, edit. +Canter.)--L.</p></blockquote> + +<p>Des gens du pays, accoutumés par un long exercice +à ce petit manége, donnent ici aux passants un spectacle +plus effrayant encore que divertissant. Ils se mettent +<span class="pagenum"><a name="p28" id="p28">28</a></span> +deux dans une petite barque, l'un pour la conduire, +l'autre pour vider l'eau qui y entre. Après avoir longtemps +essuyé la violence des flots agités, en conduisant +toujours avec adresse leur petite barque, ils se laissent +entraîner par l'impétuosité du torrent, qui les pousse +comme un trait. Le spectateur tremblant croit qu'ils +vont être abymés dans le précipice où ils se jettent. +Mais le Nil, rendu à son cours naturel, les remontre +sur ses eaux tranquilles et paisibles. C'est Sénèque qui +fait ce récit, et les voyageurs modernes en parlent de +même.</p> + +<p class="mid"><i>Causes du débordement.</i></p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 19-27.<br> +Diod. lib. 1, +pag. 35-39.<br> +Senec. Nat. +Quæst. l. 4, +cap. 1 et 2.</span> +Les anciens ont imaginé plusieurs raisons subtiles du +grand accroissement du Nil, que l'on peut voir dans +Hérodote, Diodore de Sicile, et Sénèque. Ce n'est plus +maintenant une matière de problème, et l'on convient +presque généralement que le débordement du Nil vient +des grandes pluies qui tombent dans l'Éthiopie, d'où +ce fleuve tire sa source. Ces pluies le font tellement +grossir, que l'Éthiopie, et ensuite l'Égypte, en sont +inondées, et que ce qui n'était d'abord qu'une grosse +rivière devient comme une petite mer, et couvre toutes +les campagnes.</p> + +<p><span class="side"> Lib. 17, +pag. 789.</span> +Strabon remarque que les anciens<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a> avaient seulement +conjecturé que le débordement du Nil était causé par +les pluies qui tombent abondamment dans l'Éthiopie; +et il ajoute que plusieurs voyageurs s'en sont assurés +depuis par leurs propres yeux, Ptolémée Philadelphe, +<span class="pagenum"><a name="p29" id="p29">29</a></span> +qui était fort curieux pour tout ce qui regarde les arts +et les sciences, ayant envoyé exprès sur les lieux d'habiles +gens pour examiner ce qui en était, et pour constater +la cause d'un fait si singulier et si considérable.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> Par ces anciens, Strabon paraît +entendre Eudoxe, Aristote (EUSTATH +<i>ad Odyss.</i>, p. 1505, l. 18) et Callisthène +(STRAB. XVII, p. 790).--L.</blockquote> + +<p class="mid"><i>Temps et durée du débordement.</i></p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 19.<br> +Diod. lib. 1 +pag. 32.</span> +Hérodote, et après lui Diodore de Sicile, et plusieurs +autres, marquent que le Nil commence à croître en +Égypte au solstice d'été, c'est-à-dire vers la fin de juin, +et continue d'augmenter jusqu'à la fin de septembre, +vers lequel temps environ il s'arrête, et va toujours depuis +en diminuant pendant les mois d'octobre et de +novembre, après quoi il rentre dans son lit, et reprend +son cours ordinaire. Ce calcul, à peu de chose près, +est conforme à ce qu'on lit sur ce sujet dans toutes les +relations des modernes, et il est fondé en effet sur la +cause naturelle du débordement, savoir les pluies qui +tombent dans l'Éthiopie. Or, selon le témoignage constant +de ceux qui ont été sur les lieux, ces pluies commencent +à y tomber au mois d'avril, et continuent +pendant cinq mois jusqu'à la fin d'août et au commencement +de septembre. La crue du Nil en Égypte doit +donc naturellement commencer trois semaines ou un +mois après que les pluies ont commencé en Abyssinie; +et aussi les relations des voyageurs marquent-elles que +le Nil commence à croître dans le mois de mai, mais +d'une manière peu sensible d'abord, en sorte apparemment +qu'il ne sort point encore de son lit. L'inondation +marquée n'arrive que vers la fin de juin, et dure les +trois mois suivants, comme Hérodote le dit.</p> + +<p>Je dois avertir ceux qui consultent les originaux, +d'une contradiction qui se rencontre ici entre Hérodote +<span class="pagenum"><a name="p30" id="p30">30</a></span> +et Diodore d'un côté, et de l'autre, Strabon, Pline et +Solin. Ces derniers abrégent de beaucoup la durée de +l'inondation, et supposent que le Nil laisse les terres +libres après l'espace de trois mois ou de cent jours. Et +ce qui augmente la difficulté, c'est que Pline semble +appuyer son sentiment sur l'autorité d'Hérodote: <i>in +totum autem revocatur (Nilus) intra ripas in Librâ, +ut tradit Herodotus, centesimo die</i>. Je laisse aux savants +le soin de concilier cette contradiction<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> Je ne vois nulle contradiction +entre ces auteurs: il me paraît que +Rollin ne s'est point assez pénétré +du sens de leurs textes. Strabon n'a +parlé que du temps employé par le +Nil à rentrer dans son lit. + +<p>Hérodote dit: «Le Nil commence +à grossir à partir du solstice d'été, +et continue ainsi durant cent +jours.» C'est à-peu-près ce qu'on +lit dans Diodore de Sicile: «Le Nil +commence à croître au solstice +d'été, et s'arrête à l'équinoxe d'automne +(I, § 36).» Sénèque dit la +même chose, excepté que, selon lui, +l'inondation se prolonge au-delà de +l'équinoxe: «At Nilus ante ortum +Caniculæ augetur mediis æstibus, +ultra æquinoctium» (<i>Quæst. Natur.</i> +IV, II, I). Cela est plus conforme +à ce que dit Hérodote, et à ce que +les voyageurs ont observé: car la +crue s'étend assez ordinairement jusqu'au +30 septembre, et même jusqu'au +3 ou 4 octobre.</p> + +<p>Voilà pour la crue du Nil. Quant +à sa décroissance, Hérodote ajoute: +«Il rétrograde et rentre tout-à-fait +dans son lit, après le même nombre +de jours.» Πελάσας δ' ἐς τὸν ἀριθµὸν +τουτέων τὥν ἡµερέων, ὀπίσω +ἀπέρχεται ἀπολείπων τὸ ῥέεθρον. +Car c'est là le vrai sens de ce passage +entrevu par Laurent Valla et +Wesseling, et que M. Larcher n'a +point saisi, s'étant trompé sur le +sens de πελάσας (SCHWEIGH. <i>ad h. +loc. Herod.</i>). Hérodote veut dire que +le Nil <i>ayant mis cent jours à croître, +met cent autres jours à rentrer tout-à-fait +dans son lit</i>. Nous lisons la +même chose dans Strabon: «Le Nil +(parvenu à sa plus grande hauteur) +reste stationnaire pendant plus de +40 jours de l'été; puis il baisse +peu-à-peu, comme il s'était élevé; +et 60 jours après, le sol est entièrement +découvert, et même séché +(lib. XVII, pag. 789).» Il s'écoule +donc <i>cent</i> jours, comme dit Hérodote, +entre le point de la plus +grande hauteur et celui où le fleuve +rentre dans son lit. Diodore de Sicile +(I, § 36), et Aristide (tom. II, +pag. 338), mettent la même égalité +dans la durée de la crue et de la décroissance. +Enfin Pline lui-même, +au milieu de quelques erreurs légères, +finit par dire, d'après Hérodote, +qu'<i>au bout du centième jour, +le Nil est rentré dans son lit</i>; c'est +le sens du passage cité par Rollin: +la seule difficulté est dans les mots +<i>in Libra</i>, qui ne sont point dans Hérodote, +et qui d'ailleurs sont une +grave erreur: car, le Nil croissant +jusqu'après l'équinoxe, c'est-à-dire, +jusqu'au temps où le soleil entre +dans la Balance; lorsqu'il est rentré +dans son lit, <i>cent jours après</i>, le +soleil doit se trouver dans le signe +du Capricorne. L'erreur de Pline consiste +donc en ce que, citant le témoignage +d'Hérodote, il a ajouté +mal-à-propos <i>in Librâ</i>: puisque ce +signe correspond <i>au commencement</i>, +et non à la <i>fin</i> de la <i>décroissance</i> des +eaux du Nil. Ou l'auteur lui-même a +fait la faute par précipitation, ce +qui lui arrive souvent; ou les mots +<i>in Librâ</i> sont une note marginale +qui a passé dans le texte. La première +supposition est plus probable, +attendu que ces mots se trouvent +dans tous les manuscrits de Pline, +dans Solin, qui a copié cet auteur, +et dans un passage de l'Irlandais Dicuil, +qui écrivait au neuvième siècle.</p> + +<p>A cette difficulté près, qui me +paraît nulle au fond, les textes anciens +d'Hérodote, de Strabon, de +Diodore, d'Aristide, de Pline, s'accordent, +sans exception, sur la durée +de l'inondation du Nil.</p> + +<p>Je remarquerai, dans tous les cas, +que les crues présentent de grandes +différences entre elles. Ainsi, par +exemple, celle de 1799 s'éleva à la +plus grande hauteur le 23 septembre; +et celle de 1800 n'y parvint que le +4 oct. (GIRARD, <i>sur l'exhaussement +de la vallée du Nil</i>, p. 10.)--L.</p></blockquote> + +<p><span class="pagenum"><a name="p31" id="p31">31</a></span></p> + +<p class="mid"><i>Mesure du débordement.</i></p> + +<p>La juste grandeur<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a> du débordement, selon Pline, est +de seize coudées. Quand il n'y en a que douze ou treize, +on est menacé de famine; et quand l'inondation passe +<span class="pagenum"><a name="p32" id="p32">32</a></span> +les seize, elle devient dangereuse. Il faut se souvenir <span class="side"> Juli. ep. 50.</span> +qu'une coudée est un pied et demi. L'empereur Julien +marque, dans une lettre à Ecdice, préfet d'Égypte, +que la hauteur du débordement du Nil s'était trouvée +de quinze coudées le 20 septembre (en 362). Les anciens +ne conviennent point entièrement sur la mesure +du débordement, ni entre eux, ni avec les modernes: +mais la différence n'est pas fort considérable, et elle peut +venir 1º de celle des mesures anciennes et modernes, +qu'il est difficile d'évaluer sur un pied fixe et certain; +2º du peu d'exactitude des observateurs et des historiens; +3º de la différence réelle de la crue du Nil, qui +était moins grande lorsqu'on approchait de la mer<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> «Justum incrementum est cubitorum +XVI. Minores aquæ non omnia +rigant: ampliores detinent tardiùs +recedendo. Hæ serendi tempora +absumunt solo madente: illæ non +dant sitiente. Utrumque reputat provincia. +In duodecim cubitis famem +sentit, in tredecim etiamnum esurit: +quatuordecim cubita hilaritatem afferunt, +quindecim securitatem, sexdecim +delicias.» (Lib. v, c. 9.) + +<p>= Ce passage (de même que celui +d'Hérodote) s'applique sans doute +à l'Égypte moyenne. Les 16 coudées, +d'après le module du nilomètre d'Éléphantine,</p> + +<pre> +valent 8 met. 432 +15 coudées 7 905 +14 7 378 +13 6 851 +12 6 324 + +En 1779, la crue fut au + +Caire, de 7 961 +En 1800, seulement de 6 857 +Donc le terme moyen est 7 419. +</pre> + +<p>Il est digne de remarque que cette +quantité est égale à celle de 14 coudées, +que Pline semble donner comme +la crue moyenne. Ce fait, et d'autres +qu'on pourrait citer, prouvent que +rien n'est changé en Égypte relativement +aux inondations du Nil, depuis +les plus anciens temps. Le sol +de l'Égypte s'est élevé graduellement; +mais, comme le lit du fleuve s'est +élevé dans la même proportion, le +rapport entre le niveau des basses +eaux et celui des hautes est resté +à-peu-près le même.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> Nous lisons dans Plutarque (<i>de +Isid. et Osirid.</i>, pag. 368, B), et +dans Aristide (tom. II, pag. 361, +éd. Gebb.), que l'inondation était +de 28 coudées (grecques) à Éléphantine, +de 21 à Coptos, de 14 à +Memphis, de 7 à Mendès.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 1, +pag. 35.</span> +Comme la richesse de l'Égypte dépendait des débordements +du Nil, on en avait étudié avec soin toutes les +circonstances et les différents degrés de ses accroissements; +et par une longue suite d'observations régulières +qu'on avait faites pendant plusieurs années, l'inondation +même faisait connaître quelle devait être la récolte +de l'année suivante. Les rois avaient fait placer à Memphis +une mesure où ces différents accroissements étaient +marqués; <span class="side"> Lib. 17, +pag. 817.</span> et de là on en donnait avis à tout le reste +de l'Égypte, qui par ce moyen était avertie de ce qu'elle +avait à craindre ou à espérer pour la moisson. Strabon +parle d'un puits bâti sur le bord du Nil, près de la ville +de Syène, pour le même usage<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> Ce nilomètre est placé par Strabon +dans l'île d'Éléphantine. Il subsiste +encore. On a trouvé sur les parois +l'échelle métrique qui indiquait +en coudées la hauteur des eaux. +C'est le module de cette coudée dont +je me sers pour l'évaluation des mesures +égyptiennes.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p33" id="p33">33</a></span> + +<p>Encore aujourd'hui au grand Caire la même coutume +s'observe. Il y a dans la cour d'une mosquée une colonne +où l'on marque les degrés de l'accroissement du +Nil, et chaque jour des crieurs publics annoncent dans +tous les quartiers de la ville de combien il est cru<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>. +Le tribut que l'on paie au grand-seigneur pour les +terres est réglé sur l'inondation. Le jour qu'elle est +parvenue à un certain degré, il se fait dans la ville une +fête extraordinaire, accompagnée de festins, de feux +d'artifice, et de toutes les marques publiques de réjouissance; +et, dans les temps les plus reculés, l'inondation +du Nil a toujours causé une joie universelle dans +toute l'Égypte, dont elle faisait le bonheur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> Il s'agit ici du <i>Mékyaz</i>, situé à +l'extrémité méridionale de l'île de +Roudah, vis-à-vis le Caire. Ce nilomètre +fut construit, vers 847 de +notre ère, par le calife El-Mozouatel. +La pièce principale consiste en une +colonne de marbre blanc, érigée au +milieu d'un réservoir quadrangulaire +qui communique par un canal +avec le Nil. Cette colonne est divisée, +depuis sa base jusqu'à son +chapiteau, en seize coudées de 24 +doigts, ayant chacune 0 mètre 541 +millimèt. de longueur.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Socrat. l. 1, +cap. 18.<br> +Sozam. l. 5, +cap. 3.</span> +Les païens attribuaient à leur dieu Sérapis l'inondation +du Nil; et la colonne qui servait à en marquer +l'accroissement était gardée religieusement dans le temple +de cette idole. L'empereur Constantin l'ayant fait transporter +dans l'église d'Alexandrie, ils publièrent que le +Nil ne monterait plus, à cause de la colère de Sérapis; +mais il déborda et s'accrut à l'ordinaire les années +suivantes. Julien-l'Apostat, protecteur zélé de l'idolâtrie, +fit remettre cette colonne dans le même temple, d'où +elle fut encore retirée par l'ordre de Théodose.</p> + +<p class="mid"><i>Canaux du Nil. Pompes.</i></p> + +<p>La providence divine, en donnant un fleuve si bienfaisant +à l'Égypte, n'a pas prétendu que ses habitants +<span class="pagenum"><a name="p34" id="p34">34</a></span> +demeurassent oisifs, ni qu'ils profitassent d'une si +grande faveur sans se donner aucune peine. On comprend +sans peine que, le Nil ne pouvant pas de lui-même +couvrir toutes les campagnes, il a fallu faire de grands +travaux pour faciliter l'inondation des terres, et pratiquer +une infinité de canaux pour porter les eaux de +tous côtés. Les villages, qui sont en fort grand nombre +sur les bords du Nil, dans des lieux élevés, ont chacun +des canaux qu'on ouvre à propos pour faire couler l'eau +dans la campagne. Les villages plus éloignés en ont +ménagé d'autres jusqu'aux extrémités de ce royaume. +Ainsi les eaux sont conduites successivement dans les +lieux les plus reculés. Il n'est pas permis de couper les +tranchées pour y recevoir les eaux, jusqu'à ce que le +fleuve soit à une certaine hauteur, ni de les ouvrir +toutes ensemble, parce qu'il y aurait en ce cas-là des +terres qui seraient trop inondées, et d'autres qui ne le +seraient pas assez. On commence par les ouvrir dans +la haute Égypte, ensuite dans la basse, et cela suivant +un tarif dont on observe exactement toutes les mesures. +Par ce moyen, on ménage l'eau avec tant de précaution, +qu'elle se répand dans toutes les terres. Les pays que +le Nil inonde sont si vastes et si profonds, et le nombre +des canaux si grand, que de toutes les eaux qui entrent +en Égypte aux mois de juin, de juillet et d'août, on +croit qu'il n'en arrive pas la dixième partie dans la mer<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> Pour bien entendre le système +d'irrigation de l'Égypte, il faut remarquer +que ces canaux sont dérivés +de différents points du Nil, sur +l'une et l'autre de ses rives, et qu'ils +en portent les eaux jusqu'au pied +des collines qui séparent la vallée +de l'Égypte, du désert: de distance +en distance, à partir de cette limite, +chaque canal d'irrigation est +barré par des digues transversales +qui coupent obliquement la vallée, +en s'appuyant sur le fleuve. Les eaux +que le canal conduit contre l'une de +ces digues s'élèvent jusqu'à ce qu'elles +aient atteint le niveau du Nil, au +point d'où elles ont été tirées. Ainsi +tout l'espace compris, dans la vallée, +entre la prise d'eau et la digue transversale, +forme, pendant l'inondation, +un étang plus ou moins étendu. Lorsque +cet espace est suffisamment submergé, +on ouvre la digue contre +laquelle l'inondation s'appuie: les +eaux se déversent alors dans le +prolongement du canal au-dessous +de cette digue; et elles sont arrêtées +à quelque distance par un second +barrage, contre lequel elles +sont obligées de s'élever de nouveau +pour inonder l'espace renfermé +entre cette digue et la première. + +<p>La vallée de l'Égypte présente +donc, lors de l'inondation, une +suite de petits lacs disposés par échelons +les uns au-dessous des autres, +de manière que la pente du fleuve, +entre deux points donnés, se trouve, +sur les deux rives, distribuée par +gradins. (GIRARD, <i>sur l'exhaussement +du sol de l'Égypte</i>, pag. 10.)</p></blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p35" id="p35">35</a></span> + +<p><span class="side"> Lib. i, p. 30, +et lib. 5. +pag. 313. +[cf. Vitruv., +x. 11; Philon. +<i>Jud.</i> p. 325;<br> +D. Strab. 17, +p. 807-819.]</span> +Mais comme, malgré tous ces canaux, il reste encore +bien des terres dans des lieux élevés, qui ne peuvent +point avoir part à l'inondation du Nil, on y a pourvu +par le moyen des pompes en forme de vis, qu'on fait +tourner par des bœufs pour faire entrer l'eau dans des +tuyaux qui la conduisent dans ces terres. Diodore parle +d'une pareille machine, inventée par Archimède dans +le voyage qu'il fit en Égypte, et qu'on appelle <i>cochlia +ægyptia</i>.</p> + +<p class="mid"><i>Fécondité causée par le Nil.</i></p> + +<p>Il n'y a point de pays dans le monde où la terre soit +plus féconde qu'en Égypte; et c'est au Nil qu'elle doit +sa fécondité<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> +<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Car, au lieu que les autres fleuves emportent +le suc des terres et les épuisent en les inondant, +celui-ci, au contraire, par un heureux limon +qu'il traîne avec lui, les engraisse et les fertilise de telle +sorte, qu'il suffit pour réparer les forces que la moisson +précédente leur a fait perdre. Le laboureur, dans ce +<span class="pagenum"><a name="p36" id="p36">36</a></span> +pays-là, ne se fatigue point à tracer avec le soc de la +charrue de pénibles sillons, ni à rompre les mottes de +terre. Dès que le Nil est retiré, il n'a qu'à retourner +la terre, en y mêlant un peu de sable pour en diminuer +la force; après quoi il la sème sans peine, et +presque sans frais. Deux mois après, elle est couverte +de toutes sortes de grains et de légumes. On sème ordinairement +dans les mois d'octobre et de novembre, +à mesure que les eaux se sont écoulées, et on fait la +moisson dans les mois de mars et d'avril.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" +name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61"> +(retour) </a> «Quum cæteri amnes abluant +terras et eviscerent, Nilus adeò nihil +exedit, nec abradit, ut contrà adjiciat +vires.... Ita juvat agros duabus +ex causis, et quòd inundat, et quòd +oblimat.» SENEC. <i>Nat. Quæst.</i>, l. 4, +c. 2 [§ 10]. +</blockquote> + +<p>Une même terre porte dans une même année trois +ou quatre sortes de fruits différents. On y sème des +laitues et des concombres, ensuite du blé; et, après la +moisson, différents légumes qui sont particuliers à +l'Égypte. Comme la chaleur du soleil y est extrême, +et la pluie très-rare, on conçoit aisément que l'humidité +de la terre serait bientôt desséchée, les grains et les légumes +brûlés par une ardeur si vive, sans le secours +des canaux et des réservoirs dont l'Égypte est toute +remplie, et qui, par les saignées et les coupures que +l'on a eu soin d'y faire, fournissent abondamment de +quoi humecter et rafraîchir les campagnes et les jardins.</p> + +<p>Le Nil ne contribue pas moins à la nourriture des +bestiaux, qui sont une autre source de richesses pour +l'Égypte. On commence à les mettre au vert au mois +de novembre, ce qui dure jusqu'à la fin de mars. On +ne peut exprimer combien les pâturages sont abondants, +et combien les troupeaux, à qui la douceur de l'air +permet d'y demeurer nuit et jour, s'engraissent en peu +de temps. Pendant l'inondation du Nil, on leur donne +du foin, de la paille hachée, de l'orge, des fèves: c'est +là leur nourriture ordinaire.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p37" id="p37">37</a></span> + +<p><span class="side"> Tome 2.</span> +On ne peut s'empêcher, dit Corneille Le Bruyn dans +ses Voyages, de remarquer ici l'admirable conduite de +Dieu, qui envoie dans un temps précis des pluies dans +l'Éthiopie, afin d'humecter l'Égypte, où il ne pleut +presque point, et qui, par ce moyen, du terrain le +plus sec et le plus sablonneux, en fait le pays le plus +gras et le plus fertile qu'il y ait dans l'univers.</p> + +<p>Une autre chose qu'on doit encore ici remarquer, +c'est que, selon le témoignage des habitants, au commencement +de juin et les quatre mois suivants, les vents +du nord-est soufflent régulièrement<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> +<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>, afin de repousser +l'eau, qui s'écoulerait trop tôt, et pour l'empêcher de +se décharger dans la mer, dont ils lui ferment pour ainsi +dire l'entrée. Les anciens n'ont pas omis cette circonstance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" +name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62"> +(retour) </a> C'est ce que les anciens appelaient +les vents <i>étésiens</i> ou <i>annuels</i>. +Thalès croyait même que ces vents, +qui soufflaient en sens inverse du +courant du Nil, étaient la seule +cause de l'inondation. (DIOD. SIC. I, +§ 38; DIOGEN. LAERT. I, § 37; SENEC., +<i>Quæst. Nat.</i> IV, 2, § 21.)--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Multiformis +sapientia.<br> +Eph. 3, 10.</span> +La même Providence, riche et inépuisable en ressources +et en merveilles, qu'elle sait varier à l'infini, +éclatait d'une manière toute différente dans la Palestine, +en la rendant extrêmement fertile, non par les pluies +qui tombent pendant le cours de l'année, comme cela +est ordinaire ailleurs; non par une inondation particulière, +comme celle du Nil en Égypte; mais par des +pluies fixes, qu'elle envoyait régulièrement aux deux +saisons quand son peuple lui était fidèle, afin de lui +faire mieux sentir la dépendance continuelle où il était +de son maître. C'est Dieu lui-même qui lui commande<span class="side"> Deuter. 11, +10-13.</span> +par la bouche de Moïse de faire cette réflexion: «La +terre dont vous allez prendre possession n'est pas comme +<span class="pagenum"><a name="p38" id="p38">38</a></span> +la terre d'Égypte d'où vous êtes sortis, où, après que +l'on a jeté la semence, on fait venir l'eau par des canaux +pour l'arroser, comme on fait dans les jardins: +mais c'est une terre de montagnes et de plaines, qui +attend les pluies du ciel, que le Seigneur votre Dieu +regarde toujours, et sur laquelle il tient ses yeux arrêtés +depuis le commencement de l'année jusqu'à la fin.» +Après cela Dieu s'engage de donner à ce peuple, tant +qu'il lui sera fidèle, la pluie des deux saisons, <i>temporaneam +et serotinam</i>: la première dans l'automne, +nécessaire pour faire lever les blés; la seconde dans le +printemps et l'été, nécessaire pour les faire croître et +mûrir.</p> + +<p class="mid"><i>Double spectacle causé par le Nil.</i></p> + +<p>Rien n'est si beau à voir que l'Égypte dans deux +saisons de l'année<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a> +<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>; car, si l'on monte sur quelque +montagne, ou sur les grandes pyramides du Caire, vers +les mois de juillet et d'août, on voit une vaste mer, sur +laquelle il s'élève une infinité de villes et de villages, +avec plusieurs chaussées qui conduisent d'un lieu à un +autre; le tout entre-mêlé de bosquets et d'arbres fruitiers +dont on ne voit que les têtes, ce qui fait un coup-d'œil +charmant. Cette perspective est bornée par des +montagnes et des bois qui, dans l'éloignement, terminent +le plus agréable horizon qu'on puisse voir. En +hiver, au contraire, c'est-à-dire vers les mois de janvier +<span class="pagenum"><a name="p39" id="p39">39</a></span> +et de février, toute la campagne ressemble à une belle +prairie, dont la verdure émaillée de fleurs charme les +yeux. On voit de tous côtés des troupeaux répandus +dans la plaine, avec une infinité de laboureurs et de +jardiniers. L'air est alors embaumé par la grande quantité +de fleurs que fournissent les orangers, les citronniers, +et les autres arbres; et il est si pur, qu'on n'en +saurait respirer ni de plus sain, ni de plus agréable: +en sorte que la nature, qui est alors comme morte dans +un grand nombre de climats, semble presque n'avoir +de vie que pour un séjour si charmant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" +name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63"> +(retour) </a> «Illa faciès pulcherrima est, +quum jam se in agros Nilus ingessit. +Latent campi, opertæque sunt valles: +oppida insularum modo exstant. +Nullum in mediterraneis, nisi per +navigia, commercium est: majorque +est lætitia in gentibus, quò minus +terrarum suarum vident.» (SENEC., +<i>Natur. Quæstion.</i>, lit. 4, cap. 2 +§ 11).</blockquote> + +<p class="mid"><i>Canal de communication entre les deux mers par +le Nil.</i></p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 158. +Strab. l. 17, +pag. 804. +Plin. lib. 16, +cap. 29. +Diod. lib. 1, +pag. 29.</span> +Le canal qui faisait la communication des deux mers, +savoir de la mer Rouge et de la Méditerranée, doit trouver +ici sa place, et n'est pas un des moindres avantages +que le Nil procurait à l'Égypte. Sésostris, ou, selon +d'autres, Psammitichus, fut le premier qui en forma +le dessein, et qui commença l'ouvrage<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a> +<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>. Néchao, successeur +du dernier, y employa des sommes immenses +et un grand nombre de troupes. On dit que plus de +six-vingt mille Égyptiens périrent dans cette entreprise. +Il l'abandonna, effrayé par un oracle qui lui avait répondu +<span class="pagenum"><a name="p40" id="p40">40</a></span> +que c'était ouvrir aux étrangers un chemin dans +l'Égypte. L'entreprise fut recommencée par Darius, +premier de ce nom; mais il la quitta aussi, parce qu'on +lui dit que la mer Rouge, étant plus haute que l'Égypte, +inonderait tout le pays<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a> +<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>. Enfin elle fut achevée sous +les Ptolémées, qui, par le moyen des écluses, tenaient +le canal ouvert ou fermé selon leurs besoins. Il commençait +assez près du Delta<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> +<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>, vers la ville de Bubaste. +Il avait de largeur cent coudées<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>, c'est-à-dire vingt-cinq +toises, de sorte que deux bâtiments pouvaient y passer +à l'aise; de profondeur, autant qu'il en faut pour porter +les plus grands vaisseaux<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">68</sup></a>; et de longueur, plus de +mille stades, c'est-à-dire plus de cinquante lieues<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> +<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>. Ce +<span class="pagenum"><a name="p41" id="p41">41</a></span> +canal était d'une grande utilité pour le commerce. Aujourd'hui +il est presque entièrement comblé, et à peine +en reste-t-il quelque vestige<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> +<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" +name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64"> +(retour) </a> Je ne crois pas qu'aucun auteur +dise que Psammitichus ait commencé +ce canal. Cette erreur légère de +Rollin me paraît tenir à une fausse +traduction de ce passage de Strabon: +οἱ δὲ ὑπὸ τοῦ Ψαµµιτίχου παιδός +que les versions latines rendent par +<i>a Psammiticho filio</i>, tandis que le +sens est <i>a Psammitichi filio</i> (par +le fils de Psammitique), ce qui désigne +<i>Nécheo</i>, fils et successeur de +<i>Psammitichus</i>. + +<p>Quant à Sésostris, Strabon dit +en effet que ce prince eut la première +idée du canal; mais c'est dans +un endroit différent de celui que +Rollin a cité: c'est au livre premier +(pag. 38), et Strabon n'a fait que +copier Aristote (<i>Meteorol.</i> I, c. 14.)--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" +name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65"> +(retour) </a> Les travaux des modernes prouvent +que cette opinion des anciens +était bien fondée. Il résulte des opérations +de nivellement faites par les +ingénieurs français entre le fond de +la mer Rouge et la Méditerranée, à +Péluse, que la différence de niveau +des deux mers peut aller à 30 pieds +6 pouces (9 mètres 907). Le niveau +des hautes eaux du Nil, au Caire, surpasse +celui des hautes eaux de la mer +Rouge, de 9 pieds 1 pouce; et celui +des basses eaux, de 14 pieds 7 pouces: +mais le niveau des basses eaux du +Nil est surpassé de 8 pieds 6 pouces +par les basses eaux de la mer +Rouge, et de 14 pieds 2 pouces +par les hautes eaux de cette mer. + +<p>C'est cette différence de niveau +qui rendit nécessaire l'établissement +d'une espèce de sas fermé par des +écluses, à l'embouchure du canal +dans la mer Rouge.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" +name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66"> +(retour) </a> Il commençait au Delta même; +puisque Bubaste, dont les ruines +subsistent encore à Tell-Bastah, +était située sur la branche Pélusiaque, +à environ 50,000 mètres au-dessous +du sommet du Delta. + +<p>Ce canal suivait la vallée de l'Ouadi, +et allait aboutir à un bassin, appelé +parles anciens <i>lacs amers</i> (VI, +29; STRAB. XVII, p. 804); de ce +bassin, il se prolongeait jusqu'à +<i>Clysma</i> ou <i>Clisma</i>, lieu situé sur +la mer Rouge, près d'Héroopolis, +et dont le nom me semble venir du +mot Κλεῖσµα, qui a pu désigner +le barrage fermant le canal à son +extrémité.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" +name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67"> +(retour) </a> 52 mètres 70 centimètres.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" +name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68"> +(retour) </a> L'expression est un peu forte. +Il y a dans Strabon µυριοφόρος ναῦς, +ce qui signifie un <i>vaisseau de charge</i> +et rien de plus.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" +name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69"> +(retour) </a> La longueur totale du canal, +depuis Bubaste jusqu'à la mer Rouge, +était d'environ 80 milles géographiques, +ou 27 lieues. + +<p>La longueur de <i>mille stades</i>, donnée +par Rollin, est une erreur fondée +sur ce qu'il applique au canal la +mesure de l'intervalle qui sépare les +deux mers entre Péluse et Héroopolis; +cet intervalle est en effet de +1000 stades, selon Hérodote (II, +§ 158--IV, § 41), Strabon (I, +p. 35, D), et Pline (V, c. 11.)--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" +name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70"> +(retour) </a> L'utilité de ce canal fixa l'attention +des Romains; il fut réparé par +Adrien: j'ai prouvé ailleurs (<i>Rech. +sur Dicuil</i>, pag. 12), qu'il était +encore navigable vers l'an 500 de +notre ère. Les Arabes, sous le calife +Omar, le réparèrent en 640; il servit +à la navigation jusqu'en 767, +époque à laquelle le calife Abou-Giafar-Almanzor +le fit définitivement +combler, pour qu'on ne pût +porter de secours aux révoltés de +la Mecque et de Médine.--L.</blockquote> + +<br><br><br> + +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<h5>BASSE ÉGYPTE.</h5> + +<p>Il me reste à parler de la basse Égypte. Sa figure, +qui ressemble à un triangle ou à un (Δ) <i>delta</i>, lui a fait +donner ce dernier nom, qui est celui d'une lettre grecque. +La basse Égypte forme une espèce d'île. Elle +commence à l'endroit où le Nil se divise en deux grands +canaux, par lesquels il va se jeter dans la mer Méditerranée. +L'embouchure qui est à droite s'appelle <i>Pélusienne</i>, +l'autre <i>Canopique</i>, du nom des deux villes dont +elles sont voisines, <i>Pelusium</i> et <i>Canopus</i>, appelées +maintenant Damiette et Rosette<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a> +<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>. Entre ces deux grandes +<span class="pagenum"><a name="p42" id="p42">42</a></span> +branches il y en a cinq autres moins célèbres. Cette +île est la partie de l'Égypte la plus cultivée, la plus fertile +et la plus riche. Ses principales villes furent, dans +les temps les plus reculés, Héliopolis<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a> +<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>, Héracléopolis, +Naucratis, Saïs, Tanis, Canope, Péluse; et, dans les +temps postérieurs, Alexandrie, Nicopolis, etc. Ce fut +dans le pays de Tanis que les Israëlites habitèrent<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> +<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" +name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71"> +(retour) </a> Rosette et Damiette ne répondent +point à <i>Canopus</i> et à <i>Pelusium</i>. +<i>Canopus</i> était situé à environ 3 +lieues d'Alexandrie, et à 6 lieues de +Rosette; <i>Pelusium</i> était à plus de +16 lieues de Damiette. + +<p>La branche Pélusiaque est comblée; +la Canopique l'est aussi dans la partie +septentrionale. La branche actuelle +de Rosette répond à la Bolbitine; +la branche de Damiette, à la <i>Phatmitique</i>.</p> + +<p>Les sept branches étaient, à partir, +de l'Ouest, la <i>Canopique</i>, la <i>Bolbitine</i>, +la <i>Sébennytique</i>, la <i>Phatmitique</i>, +la <i>Mendésienne</i>, la <i>Tanitique</i>, +la <i>Pélusiaque</i>.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" +name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72"> +(retour) </a> Elle était située à la pointe, +mais hors du Delta.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" +name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73"> +(retour) </a> Il est au contraire à peu près reconnu +que les Israëlites habitèrent +dans les vallées de l'Ouadi et de Sabah-Byar, +vers l'isthme de Suez.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Plut. de Isid. +pag. 354. +[cf. Procl. in +Tim. p. 30.]</span> +Il y avait dans Saïs un temple dédié à Minerve, qu'on +croit être la même qu'Isis, avec cette inscription: «Je +suis tout ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera; et +personne n'a encore percé le voile qui me couvre.»</p> + +<p><span class="side"> Strab. l. 7, +pag. 805.</span> +Héliopolis, c'est-à-dire ville du soleil, fut ainsi appelée +à cause d'un temple magnifique qui y était dédié +au soleil. <span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 73. +Plin. l. 10, +cap. 2. +Tacit. Ann. +lib. 6, cap. +28.</span> Hérodote, et après lui d'autres auteurs, racontent +une chose qui se passait dans ce temple, et qui +serait bien merveilleuse si elle était vraie: c'est au +sujet du <i>phénix</i><a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> +<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>. Cet oiseau, si l'on en croit les anciens, +est unique dans son espèce. Il naît dans l'Arabie, et +vit cinq ou six cents ans. Il est de la grandeur d'un +aigle. Il a la tête ornée et brillante d'un plumage exquis, +les plumes du cou dorées, les autres pourprées, +la queue blanche, mêlée de plumes incarnates, des +yeux étincelants comme des étoiles. Lorsque, chargé +d'années, il voit sa fin approcher, il forme un nid de +bois et de gommes aromatiques, après quoi il meurt. +De ses os et de sa moelle il naît un ver, d'où il se forme +un autre phénix. Son premier soin est de rendre à son +<span class="pagenum"><a name="p43" id="p43">43</a></span> +père les honneurs de la sépulture: pour cela il compose +comme une boule ou un œuf de quantité de parfums +de myrrhe, du poids qu'il se sent capable de porter, +et il en fait souvent l'épreuve; puis il le vide en partie, +y dépose le corps de son père, et en ferme avec soin +l'entrée, qu'il enduit de myrrhe et d'autres parfums. +Alors il charge ses épaules de ce précieux fardeau, et +va le brûler sur l'autel du soleil dans la ville d'Héliopolis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" +name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag77"> +(retour) </a> On peut voir tout ce que les +anciens ont rapporté sur cet oiseau +fabuleux, dans un mémoire de +M. Larcher (<i>Mémoires de l'Institut, +classe d'histoire</i>, tom. 1, pag. 166 +et suiv.).--L.</blockquote> + +<p>Hérodote et Tacite révoquent en doute quelques circonstances +de ce fait, mais semblent supposer que le +fond en est vrai. Pline, au contraire, dès le commencement +du récit qu'il en fait, insinue assez clairement +que le tout lui paraît fabuleux; et c'est le sentiment de +tous les modernes.</p> + +<p>Cette vieille tradition, fondée sur une fausseté évidente, +a pourtant établi un usage commun dans presque +toutes les langues, de donner le nom de phénix à +tout ce qui est singulier et rare dans son espèce: <i>rara +avis in terris</i>, dit Juvénal<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a> +<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>, en parlant de la difficulté +de trouver une femme accomplie en tout point. Et +Sénèque en dit autant d'un homme de bien<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> +<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" +name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75"> +(retour) </a> Juvénal dit (Satyr. VI, 165): +Rara avis in terris, nigroque simillima cycno! +sorte de proverbe qui n'a point de +rapport avec le Phénix.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" +name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76"> +(retour) </a> «Vir bonus tam citò nec fieri +potest, nec intelligi... tanquam phœnix +semel anno quingentesimo nascitur.» +(Epist. 42.)</blockquote> + +<p>Ce que l'on dit des cygnes, qu'ils ne chantent que +quand ils sont près de mourir, et qu'alors ils chantent +fort mélodieusement, n'est fondé de même que sur une +erreur populaire<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a> +<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>, et cependant est employé non-seulement, +<span class="pagenum"><a name="p44" id="p44">44</a></span> +<span class="side"> Od. 3, l. 4. +[ibi not. Mitscherlich.]</span> +par les poëtes, mais par les orateurs et même +par les philosophes. <i>O mutis quoque piscibus donatura +cycni, si libeat, sonum</i>, dit Horace en s'adressant à +Melpomène. Cicéron compare l'admirable discours que<span class="side"> Lib. 5, de +Orat. n. 6.</span> +fit Crassus dans le sénat, peu de jours avant sa mort, +à la voix mélodieuse d'un cygne mourant: <span class="side"> Lib. 1, Tusc. +Quæst. n. 73.</span> <i>illa tanquam +cycnea fuit divini hominis vox et oratio</i>. Et Socrate +disait que les gens de bien devaient imiter les cygnes, +qui, sentant, par un instinct secret et une sorte de divination, +l'avantage qui se trouve dans la mort, meurent +avec joie et en chantant: <i>providentes quid in morte +boni sit, cum cantu et voluptate moriuntur</i>. J'ai cru +que cette petite digression ne serait pas inutile pour +les jeunes gens. Je reviens à mon sujet.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" +name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77"> +(retour) </a> Cette opinion est cependant +fondée sur quelque chose de réel. +Les observations des modernes, et +particulièrement de M. Mongez, ont +constaté que les Cygnes sauvages +sont doués d'une espèce de chant; +ainsi les anciens ne se sont pas trompés +en leur attribuant cette faculté; +ils ont erré seulement en l'attribuant +à tous les cygnes sans distinction, +tandis qu'elle est particulière aux +cygnes sauvages. (Voyez Mongez, +<i>Dictionnaire des Antiquités</i>, <i>art.</i> +CYGNES, tom. 11, pag. 281.)--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Strab. l. 17, +pag. 805.</span> +C'est dans Héliopolis qu'un bœuf, sous le nom de +Mnévis, était honoré comme un dieu. Cambyse, roi des +Perses, exerça sur cette ville sa fureur sacrilège, brûlant +les temples, renversant les palais, et détruisant +les plus rares monuments de l'antiquité. On y voit encore +quelques obélisques qui échappèrent à sa fureur; +et quelques autres en ont été transportés à Rome, dont +ils font encore l'ornement.</p> + +<p>Alexandrie, bâtie par Alexandre-le-Grand, qui lui +donna son nom, égala presque la magnificence des anciennes +villes d'Égypte. Elle est à quatre journées du +Caire. <span class="side"> Strab. l. 16, +pag. 781.</span> C'est là principalement que se faisait le commerce +de l'Orient. On déchargeait les marchandises +dans une ville sur la côte occidentale de la mer Rouge, +<span class="pagenum"><a name="p45" id="p45">45</a></span> +nommée <i>Portus Muris</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a> +<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>; on les conduisait ensuite sur +des chameaux à une ville de la Thébaïde appelée +<i>Coptos</i>; et on les voiturait enfin par le Nil jusqu'à +Alexandrie, où les marchands abordaient de toutes +parts.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" +name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78"> +(retour) </a> Μυὸς Ỏρµος. C'est le <i>Vieux-Cosseir</i>. +La route de Myos-Hormos à +Coptos n'était que de 6 à 7 journées +de chemin. Elle fit négliger +une route plus ancienne, tracée par +Ptolémée Philadelphe, entre Coptos +et Bérénice (STRAB. XVII, p. 815), +et qui était de 12 journées, et de 258 +milles ou environ 70 lieues. (VI, 23. Itiner. Anton, p. 173, etc.) + +<p><i>Coptos</i> est à présent <i>Keft</i>.--L.</p></blockquote> + +<p>On sait que le commerce de l'Orient a toujours enrichi +ceux qui l'ont exercé. Ce fut là la principale +source des trésors incroyables que Salomon amassa, et +qui servirent à construire le magnifique temple de Jérusalem. <span class="side">2. Reg. 8, 14.</span> +David, en subjuguant l'Idumée, était devenu +maître d'Elath et d'Asiongaber, deux villes situées sur +le bord oriental de la mer Rouge. <span class="side"> 3. Reg. 9, +26-28.</span> C'est de là que Salomon +envoya ses flottes vers Ophir et Tarsis, d'où +elles revenaient toujours chargées de richesses immenses. +Ce commerce, après avoir été quelque temps +entre les mains des rois de Syrie, qui reconquirent l'Idumée, +passa en celles des Tyriens. <span class="side"> Strab. 1. 16, +pag. 781.</span> Ils faisaient venir +par Rhinocolure, ville maritime située entre l'Égypte +et la Palestine, leurs marchandises à Tyr, d'où ils les +distribuaient dans tout l'Occident. Ce négoce enrichit +extrêmement les Tyriens sous les Perses, par la faveur +et la protection desquels ils en furent pleinement en +possession. Mais, lorsque les Ptolémées se furent rendus +maîtres de l'Égypte, ils attirèrent bientôt ce trafic dans +leur royaume, en bâtissant Bérénice et d'autres ports +sur la côte occidentale de la mer Rouge qui appartenait +à l'Égypte. Ils établirent leur principale foire à Alexandrie, +<span class="pagenum"><a name="p46" id="p46">46</a></span> +qui par là devint la ville la plus marchande de +l'univers. C'est par cette voie, savoir par la mer Rouge +et l'embouchure du Nil, que s'est fait pendant plusieurs +siècles le commerce des pays occidentaux avec la Perse, +les Indes, l'Arabie et les côtes orientales d'Afrique. Depuis +environ deux cents ans qu'on a découvert une +route pour aller aux Indes en doublant le cap de Bonne-Espérance, +les Portugais sont devenus les maîtres de ce +commerce, qui maintenant est tombé presque entier +entre les mains des Anglais et des Hollandais. <span class="side"> I. Part. l. 1, +Pag. 9.</span> C'est de +M. Prideaux que j'ai tiré cette histoire abrégée du +commerce des Indes orientales depuis Salomon jusqu'à +notre temps.</p> + +<p><span class="side"> Strab. l. 17, +pag. 791. +Plin. l. 36, +cap. 12.</span> +Ce fut pour la commodité du commerce que l'on bâtit, +tout près d'Alexandrie, dans une île appelée Pharos<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> +<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>, +une tour qui en porta aussi le nom. Au haut de +cette tour il y avait un fanal pour éclairer de nuit les +vaisseaux qui naviguaient sur les côtes, pleines d'écueils +et de bancs de sable; et elle a communiqué son nom à +toutes les autres destinées au même usage: Phare de +Messine, etc. Le célèbre architecte Sostrate l'avait bâtie +par ordre de Ptolémée Philadelphe<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a> +<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>, qui y employa +huit cents talents<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> +<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>. Elle était comptée au nombre des +<span class="pagenum"><a name="p47" id="p47">47</a></span> +sept merveilles du monde. Par une<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> +<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a> erreur de fait, on +a loué ce prince d'avoir permis qu'au lieu de son nom +l'architecte mît le sien dans l'inscription de cette tour. +Elle est fort courte et fort simple, selon le goût des anciens: +<i>Sostratus Cnidius Dexiphanis F. diis servatoribus, +pro navigantibus</i>; c'est-à-dire: <i>Sostrate le +Cnidien, fils de Dexiphanes, aux dieux sauveurs, +pour le bien de ceux qui vont sur mer</i>. Il faudrait en +effet que Ptolémée eût fait bien peu de cas de cette +sorte d'immortalité, dont ordinairement les princes sont +si avides, pour consentir que son nom n'entrât pas +même dans l'inscription d'un ouvrage si capable de l'immortaliser<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a> +<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>. <span class="side"> De scrib. +hist. p. 706.</span> +Mais ce qu'on lit dans Lucien sur ce sujet +ôte à Ptolémée le mérite d'une modestie qui paraîtrait +assez mal placée. Cet auteur nous apprend que Sostrate, +pour avoir seul chez la postérité tout l'honneur de cet +ouvrage, après avoir fait graver sur le marbre même +l'inscription sous son nom, la mit sous le nom du roi +<span class="pagenum"><a name="p48" id="p48">48</a></span> +sur de la chaux dont il enduisit le marbre. La suite des +années fit bientôt tomber la chaux, et, au lieu de procurer +à l'architecte la gloire qu'il s'était promise, ne +servit qu'à manifester aux siècles futurs sa criminelle +supercherie et sa ridicule vanité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" +name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79"> +(retour) </a> Elle était jointe à la ville par +une chaussée de 7 stades de longueur, +appelée <i>Heptastade</i>.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" +name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80"> +(retour) </a> Cette tour, qu'Eusèbe (<i>Chron. +ad Olymp.</i> CXXIV, an. 1) et le +Syncelle (<i>Chronograph.</i>, pag. 272 +fin.) attribuent à Ptolémée Philadelphe, +fut bâtie, selon Suidas, lorsque +Pyrrhus monta sur le trône d'Epire +(Voce φάρος), ce qui répond à la +23e année de Ptolémée Soter: il +est vraisemblable en effet qu'elle fut +construite par ce prince.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" +name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81"> +(retour) </a> Huit cent mille écus. = Si ce +sont des talents attiques, 800 talents +représentent 4,440,000 francs.--L. + +<p>J'ai montré ailleurs, par plusieurs +rapprochements et plusieurs calculs, +que cette tour devait avoir de 150 +à 160 pieds de haut. (<i>Trad. de</i> +STRABON, pag. 332, 334.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" +name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82"> +(retour) </a> «Magno animo Ptolemæi regis, +quòd in eâ permiserit Sostrati Cnidii +architecti structuræ nomen inscribi.» +[XXXVI. 12. p. 739.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" +name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83"> +(retour) </a> La manière dont l'inscription +a été expliquée par d'habiles critiques +sert à rendre compte du +fait, sans qu'on ait besoin de recourir +à l'historiette de Lucien. L'inscription +portait en grec: Σώσρατος Κνίδιος Δεξιψανοῦς Θεοῖς Σωτῆρσιν +ὑπὲρ τῶν πλωἳζοµένων. D'après la remarque +de Spanheim, appuyée sur +les monuments (<i>Prœst. Numism.</i>, +pag. 415, tom. 1), Ptolémée Soter +et sa femme Bérénice étaient appelés +<i>les Dieux Sauveurs</i>, Θεοί Σωτῆρες. +Il est donc probable que ce sont +eux que l'inscription a désignés par +leur titre, plutôt que par leur nom. +M. Visconti croit même que le datif +θεοῖς Σωτῆρσιν ne doit pas s'entendre +d'une dédicace, mais se rapporte +à l'ordre de construire le +monument: dans cette idée, la tournure +de l'inscription serait tout elliptique; +et l'on devrait suppléer à-peu-près +ainsi les ellipses: Σώσρατος +Κνίδιος Δεξιψανοῦς [τοῦτον τὸν πύργον] +θεοῖς Σωτῆρσιν [κατεσκέυασεν] +ὑπὲρ τῶν πλωἳζοµένων, +c'est-à-dire: «Sostrate de Cnide, +fils de Dexiphanes, a construit +cette tour, par l'ordre des Dieux +Sauveurs, pour le bien des navigateurs.» +D'après cette interprétation, +il ne serait plus douteux que +le phare eût été construit par Ptolémée +Soter.--L.</blockquote> + +<p>Les richesses ne manquèrent pas, comme c'est l'ordinaire, +d'introduire dans cette ville le luxe et la licence; <span class="side"> Quint.</span> +et les délices d'Alexandrie passèrent en proverbe<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> +<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>. On +y cultiva aussi beaucoup les arts et les sciences: témoin +ce superbe bâtiment surnommé Musée, où les savants +tenaient leurs assemblées, et où ils étaient entretenus +aux dépens du public; et cette fameuse bibliothèque +que Ptolémée Philadelphe augmenta considérablement,<span class="side"> Plut. In Cæs. +pag. 731. +Senec. de +tranq. anim. +cap 9. +[Dion. Cassius. +XLII. +§ 38.]</span> +et que les princes ses successeurs firent enfin +monter au nombre de sept cent mille volumes. Dans +la guerre qu'eut César avec ceux d'Alexandrie, un incendie +consuma une partie de cette bibliothèque, qui +était placée dans le<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a> +<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a> Bruchium, et qui contenait quatre +cent mille volumes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" +name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84"> +(retour) </a> «Ne alexandrinis quidem permittenda +deliciis.» + +<p>= Ce passage de Quintilien (<i>Institut. +Orat.</i> I, 2) n'a pas tout-à-fait +le sens que lui donne Rollin: le mot +<i>deliciæ</i> ne signifie point <i>délices</i>; il +doit s'entendre des <i>pueri delicati quales +domi habere solebant divites Romani, +Ægyptios maxime et Alexandrinos, +qui jocis suis heros demereri +deberent</i>. V. la note de Burman +et de Spalding sur Quintilien. L'expression +proverbiale, à laquelle +Rollin fait allusion, se retrouve plutôt +dans le <i>Alexandrina vita atque +licentia</i> de Jules César (<i>Bell. civ.</i> III, +§ 110).--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" +name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85"> +(retour) </a> C'était un quartier de la ville +d'Alexandrie.</blockquote> +<br><br><br> +<span class="pagenum"><a name="p49" id="p49">49</a></span> + +<hr class="full"> + +<h2>SECONDE PARTIE.</h2> + +<hr class="short"> + +<h4>DES MOEURS ET COUTUMES DES ÉGYPTIENS.</h4> + +<p> +L'Égypte a toujours été regardée parmi les anciens +comme l'école la plus renommée en matière de politique +et de sagesse, et comme l'origine de la plupart des arts +et des sciences. Ses plus nobles travaux et son plus bel +art consistaient à former les hommes. La Grèce en était +si persuadée, que ses plus grands hommes, un Homère, +un Pythagore, un Platon, Lycurgue même et Solon, +ces deux grands législateurs, et beaucoup d'autres qu'il +est inutile de nommer, allèrent exprès en Égypte pour +s'y perfectionner, et pour y puiser en tout genre d'érudition <span class="side"> Act. 7, 22.</span> +les plus rares connaissances. Dieu même lui a +rendu un glorieux témoignage, en louant Moïse «d'avoir +été instruit dans toute la sagesse des Égyptiens.»</p> + +<p>Pour donner quelque idée des mœurs et des coutumes +de l'Égypte, je m'arrêterai principalement à ce +qui regarde les rois et le gouvernement; les prêtres et +la religion; les soldats et la guerre; les sciences, les +arts et les métiers.</p> + +<p>Je dois avertir le lecteur de n'être pas surpris s'il +rencontre quelquefois parmi les coutumes que je rapporte +une espèce de contradiction. Elle vient, ou de la +différence des pays et des peuples, qui ne suivaient pas +<span class="pagenum"><a name="p50" id="p50">50</a></span> +toujours les mêmes usages, ou de la diversité des sentiments +de la part des historiens qui me servent de +guides.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<h5>DE CE QUI REGARDE LES ROIS ET LE GOUVERNEMENT.</h5> + +<p>Les Égyptiens sont les premiers qui aient bien connu +les règles du gouvernement. Cette nation grave et sérieuse +comprit d'abord que la vraie fin de la politique +est de rendre la vie commode et les peuples heureux.</p> + +<p>Le royaume était héréditaire; mais, selon Diodore, +les rois ne se conduisaient pas en Égypte comme il est <span class="side"> Diod. lib. 1 +p. 63, etc.</span> +assez ordinaire dans les autres monarchies, où le prince +ne reconnaît d'autres règles de ses actions que sa volonté +et son bon plaisir. Ils étaient obligés plus que les +autres à vivre selon les lois. Ils en avaient de particulières +qu'un roi avait digérées et qui faisaient une partie +de ce que les Égyptiens appelaient les livres sacrés. +Ainsi, une coutume ancienne ayant tout réglé, ils ne +s'avisaient pas de vivre autrement que leurs ancêtres.</p> + +<p>Nul esclave<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> +<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>, nul étranger n'était admis auprès du +prince pour le servir: cet important emploi n'était confié +qu'aux personnes les plus distinguées par leur naissance, +et qu'à celles qui avaient reçu la plus excellente éducation<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> +<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>; +afin qu'ayant le privilège d'approcher jour et +<span class="pagenum"><a name="p51" id="p51">51</a></span> +nuit de sa personne, elles ne lui apprissent jamais rien +d'indigne de la majesté royale, et ne lui inspirassent +que des sentiments nobles et généreux; car, ajoute Diodore, +il est rare que les rois se portent à des excès vicieux, +s'ils ne trouvent dans ceux qui les approchent des +approbateurs de leur dérèglement, et des ministres de +leurs passions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" +name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86"> +(retour) </a> Le texte dit: <i>nul esclave acheté, +ou né à la maison</i>.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" +name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87"> +(retour) </a> Le texte dit: <i>aux fils des prêtres +les plus distingués: ils devaient +avoir dépassé 20 ans, et être les +mieux élevés de tous ceux de leur +caste.</i>--L.</blockquote> + +<p>Les rois d'Égypte souffraient sans peine, non-seulement +que la qualité des viandes et la mesure du boire +et du manger leur fussent marquées (car c'était une +chose ordinaire en Égypte, où tout le monde était sobre, +et où l'air du pays inspirait la frugalité), mais encore +que toutes leurs heures et presque toutes leurs actions +fussent réglées par la loi.</p> + +<p>Dès le matin et au point du jour, lorsque l'esprit est +le plus net, et les pensées le plus pures, ils lisaient +leurs lettres, pour prendre une idée plus juste et plus +véritable des affaires qu'ils avaient à décider.</p> + +<p>Sitôt qu'ils étaient habillés, ils allaient sacrifier au +temple. Là, environnés de toute leur cour, et les victimes +étant à l'autel, ils assistaient à la prière que le +pontife prononçait à haute voix, et dans laquelle il demandait +aux dieux, pour le roi, la santé et toutes sortes +de biens et de prospérités, parce qu'il gouvernait ses +peuples avec bonté et avec justice, et suivait exactement +les lois du royaume. Le pontife entrait dans un +grand détail de ses vertus royales, marquant qu'il était +religieux envers les dieux, doux envers les hommes, +modéré, juste, magnanime, sincère et éloigné du mensonge, +libéral, maître de lui-même, punissant au-dessous +du mérite, et récompensant au-dessus. Il parlait +ensuite des fautes que les rois pouvaient commettre; +<span class="pagenum"><a name="p52" id="p52">52</a></span> +mais il supposait toujours qu'ils n'y tombaient que par +surprise et par ignorance, chargeant d'imprécations les +ministres qui leur donnaient de mauvais conseils et leur +déguisaient la vérité. Telle était la manière d'instruire +les rois. On croyait que les reproches ne faisaient qu'aigrir +leurs esprits; et que le moyen le plus efficace de +leur inspirer de la vertu était de leur marquer leurs +devoirs dans des louanges conformes aux lois, et prononcées +gravement devant les dieux. Après la prière +et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints livres, +les conseils et les actions des grands hommes, afin qu'il +gouvernât son état par leurs maximes, et maintînt les +lois qui avaient rendu ses prédécesseurs heureux aussi-bien +que leurs sujets.</p> + +<p>J'ai déjà remarqué que le boire et le manger des rois +étaient réglés par les lois, tant pour la quantité que pour +la qualité. On ne servait sur leur table que des mets fort +communs, parce que le but de leurs repas était, non +de flatter le goût, mais de satisfaire aux besoins de la +nature. On aurait dit, remarque l'historien, que ces +règles avaient été dictées non pas tant par un législateur +que par un habile médecin, uniquement attentif +à la santé du prince. <span class="side"> De Isid. et +Osir. p. 354.</span> Le même goût de simplicité régnait +dans tout le reste; et on lit dans Plutarque qu'il y avait +dans un temple de Thèbes une colonne sur laquelle on +avait gravé des imprécations contre un roi qui, le premier, +avait introduit la dépense et le luxe parmi les +Égyptiens.</p> + +<p>Le principal devoir des rois, et leur fonction la plus +essentielle, est de rendre la justice aux peuples. Aussi +c'était à quoi les rois d'Égypte donnaient le plus d'attention, +persuadés que de ce soin dépendait non-seulement +<span class="pagenum"><a name="p53" id="p53">53</a></span> +le repos des particuliers, mais le bonheur de l'état, +qui serait moins un royaume qu'un brigandage, si les +faibles demeuraient sans protection, et si les puissants +trouvaient dans leurs richesses et dans leur crédit l'impunité +de leurs crimes et de leurs violences.</p> + +<p>Trente juges étaient tirés des principales villes<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> +<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a> pour +composer la compagnie qui jugeait tout le royaume. Le +prince, pour remplir ces places, choisissait les plus honnêtes +gens du pays, et mettait à leur tête<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> +<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a> celui qui se +distinguait le plus par la connaissance et l'amour des +lois, et qui était le plus généralement estimé. Il leur +assignait certains revenus, afin qu'affranchis des embarras +domestiques, ils pussent donner tout leur temps +à faire observer les lois. Ainsi, entretenus honnêtement +par la libéralité du prince, ils rendaient gratuitement +au peuple une justice qui lui est due de droit, et qui +doit être également ouverte à tous les sujets, et encore +plus, en un certain sens, aux pauvres qu'aux riches, +parce que ceux-ci, par eux-mêmes, trouvent assez d'appui, +au lieu que les autres, par leur état même, sont +plus exposés à l'injure et ont plus besoin de la protection +des lois. Pour éviter les surprises, les affaires +étaient traitées par écrit dans cette assemblée. On y +craignait la fausse éloquence, qui éblouit les esprits et +émeut les passions. La vérité ne pouvait être expliquée +d'une manière trop sèche, et l'on voulait qu'elle seule +dominât dans les jugements, parce qu'elle seule devait +<span class="pagenum"><a name="p54" id="p54">54</a></span> +être la ressource du riche et du pauvre, du puissant et +du faible, du savant et de l'ignorant. Le président du +sénat portait un collier d'or et de pierres précieuses, +d'où pendait une figure sans yeux, qu'on appelait la +<i>Vérité</i>. Quand il la prenait, c'était le signal pour commencer +la séance. Il l'appliquait à la partie qui devait +gagner sa cause, et c'était la forme de prononcer les +sentences.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" +name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88"> +(retour) </a> Diodore dit que Thèbes, Memphis +et Héliopolis fournissaient chacune +dix de ces juges.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" +name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89"> +(retour) </a> Le même auteur dit au contraire +que les 30 juges élisaient un +président parmi eux; et que la ville +à laquelle appartenait l'élu, envoyait +un autre juge à sa place: de sorte +qu'il y avait 30 juges, sans compter +le président.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Plat. in Tim. +pag. 656.</span> +Ce qu'il y avait de meilleur parmi les lois des Égyptiens, +c'est que tout le monde était nourri dans l'esprit +de les observer. Une coutume nouvelle était un prodige +en Égypte: tout s'y faisait toujours de même; et l'exactitude +qu'on y avait à garder les petites choses maintenait +les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple +qui ait conservé plus long-temps ses usages et ses lois.</p> + +<p><span class="side"> Diod. lib. I, +pag. 70.</span> +Le meurtre volontaire était puni de mort, de quelque +condition que fût celui qui avait été tué, libre ou non: +en quoi les Égyptiens montraient plus d'humanité et +d'équité que les Romains, qui donnaient aux maîtres +droit absolu de vie et de mort sur leurs esclaves. L'empereur +Adrien le leur ôta dans la suite, et crut devoir +corriger cet abus, quelque ancien et quelque autorisé +qu'il fût par les lois romaines.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 69.</span> +Le parjure était aussi puni de mort: parce que ce +crime attaque en même temps et les dieux, dont on +méprise la majesté en attestant leur nom par un faux +serment; et les hommes, en rompant le lien le plus ferme +de la société humaine, qui est la sincérité et la bonne foi.</p> + +<p><span class="side"> <i>Ibid.</i></span> +Le calomniateur était impitoyablement condamné au +même supplice qu'aurait subi l'accusé, si le crime s'était +trouvé véritable.</p> + +<p><span class="side"> <i>Ibid.</i></span> +Celui qui, pouvant sauver un homme attaqué, ne le +<span class="pagenum"><a name="p55" id="p55">55</a></span> +faisait pas, était puni de mort aussi rigoureusement que +l'assassin. Que si l'on ne pouvait secourir le malheureux, +il fallait du moins dénoncer l'auteur de la violence; et il +y avait des peines établies contre ceux qui manquaient +à ce devoir. Ainsi les citoyens étaient à la garde les uns +des autres, et tout le corps de l'état était uni contre +les méchants.</p> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 1 +pag. 69.</span> +Il n'était pas permis d'être inutile à l'état<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a> +<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>: chaque +particulier était tenu d'inscrire son nom et sa demeure +sur un registre public qui demeurait entre les mains du +magistrat, d'y marquer sa profession, et de déclarer +d'où il tirait de quoi vivre. Si l'on énonçait faux, la peine +de mort s'ensuivait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" +name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90"> +(retour) </a> Cette loi fut faite par Amasis, et Solon la transporta à Athènes +(Hérodote II, § 177).--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 136.</span> +Pour empêcher les emprunts, d'où naissent la fainéantise, +les fraudes, et la chicane, le roi Asychis avait fait +une ordonnance fort sensée. Les états les plus sages et +les mieux policés, comme Athènes et Rome, ont toujours +été embarrassés pour trouver un juste tempérament pour +réprimer la dureté du créancier dans l'exaction de son +prêt, et la mauvaise foi du débiteur qui refuse ou néglige +de payer ses dettes. L'Égypte prit un sage milieu, +qui, sans toucher à la liberté personnelle des citoyens, +et sans ruiner les familles, pressait continuellement le +débiteur par la crainte de passer pour infame, s'il manquait +d'être fidèle. Il n'était permis d'emprunter qu'à +condition d'engager au créancier le corps de son père, +que chacun dans l'Égypte faisait embaumer avec soin, +et conservait avec honneur dans sa maison, comme il +sera dit dans la suite, et qui pouvait, par cette raison, +<span class="pagenum"><a name="p56" id="p56">56</a></span> +être aisément transporté. Or c'était une impiété et une +infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement +un gage si précieux; et celui qui mourait sans +s'être acquitté de ce devoir était privé des honneurs +qu'on avait coutume de rendre aux morts.</p> + +<p><span class="side"> Diod. lib. I, +pag. 71.</span> +Diodore remarque une faute qu'avaient commise +quelques législateurs de la Grèce. Ils défendaient qu'on +pût, par exemple, enlever pour dettes, à des laboureurs, +leurs chevaux, leurs charrues, et les autres instruments +dont ils se servaient pour cultiver la terre, parce qu'ils +trouvaient de l'inhumanité à réduire par là ces pauvres +gens à l'impossibilité et de payer leurs dettes et de +gagner leur vie: mais en même temps ils permettaient +d'emprisonner les laboureurs mêmes, qui seuls peuvent +faire usage de ces instruments; ce qui les exposait aux +mêmes inconvénients, et d'ailleurs enlevait à l'état des +citoyens qui lui appartiennent, qui lui sont nécessaires, +qui travaillent pour l'utilité publique, et sur la personne +desquels le particulier n'a aucun droit.</p> + + +<p>La polygamie était permise en Égypte<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> +<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>, excepté aux<span class="side"> Pag. 72.</span> +prêtres, qui ne pouvaient épouser qu'une femme. De +quelque condition que fût la femme, libre ou esclave, +les enfants étaient censés libres et légitimes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" +name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91"> +(retour) </a> Hérodote dit au contraire que les Égyptiens n'avaient qu'une femme.</blockquote> + +<p><span class="side"> Pag. 22.</span> +Ce qui marque le plus les profondes ténèbres où étaient +plongées les nations qui passaient pour les plus éclairées, +est de voir qu'en Égypte le mariage des frères avec +les sœurs était non-seulement autorisé par les lois, mais +fondé en quelque sorte sur leur religion même, et sur +l'exemple des dieux le plus anciennement et le plus généralement +<span class="pagenum"><a name="p57" id="p57">57</a></span> +honorés dans le pays, savoir Osiris et Isis.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l, 2, +cap. 80.</span> +Les vieillards étaient fort respectés en Égypte. Les +jeunes gens étaient obligés de se lever devant eux, et +de leur céder partout la place d'honneur. C'est de là +que cette loi a passé à Sparte.</p> + +<p>La principale vertu des Égyptiens était la reconnaissance. +La gloire qu'on leur a donnée d'être les plus +reconnaissants de tous les hommes fait voir qu'ils étaient +aussi les plus sociables. Les bienfaits sont le lien de la +concorde publique et particulière. Qui reconnaît les +graces aime à en faire; et, en bannissant l'ingratitude, +le plaisir de faire du bien demeure si pur, qu'il n'y a plus +moyen de n'y être pas sensible. C'était surtout à l'égard +de leurs rois que les Égyptiens se piquaient de reconnaissance. +Ils les honoraient pendant leur vie comme des +images vivantes de la Divinité, et ils les pleuraient après +leur mort comme les pères communs des peuples. Ce +sentiment de respect et de tendresse venait de la forte +persuasion où ils étaient que c'était la Divinité même +qui avait placé les rois sur le trône, en les distinguant +si fort du reste des mortels; et qu'ils en portaient le plus +noble caractère, en réunissant en eux le pouvoir et la +volonté de faire du bien aux autres.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<h5>DES PRÊTRES ET DE LA RELIGION DES ÉGYPTIENS.</h5> + +<p>Les prêtres, en Égypte, tenaient le premier rang +après les rois. Ils avaient de grands priviléges et de grands +revenus; leurs terres étaient exemptes de toute imposition.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p58" id="p58">58</a></span> + +<p><span class="side"> Genes. 47.</span> +On voit ici des traces, de ce qui est dit dans la +Genèse, que, du temps de Joseph, les terres des prêtres +ne furent point chargées d'une redevance perpétuelle au +prince comme celles de tous les autres Égyptiens.</p> + +<p>Le prince, pour l'ordinaire, leur donnait beaucoup +de part dans sa confiance et dans le gouvernement, parce +que, de tous les sujets de l'empire, c'étaient eux qui +avaient été le mieux élevés, qui avaient le plus de lumières, +et qui étaient le plus dévoués à la personne du +roi et au bien public. Ils étaient en même temps les +dépositaires de la religion et des sciences; et c'est ce qui +leur attirait un si grand respect de la part des habitants +du pays et des étrangers, qui s'adressaient également +à eux pour les consulter sur ce qu'il y avait de +plus sacré dans les mystères et de plus profond dans +les sciences.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 60.</span> +Les Égyptiens prétendent être les premiers qui ont +établi des fêtes et des processions pour honorer les dieux. +Il s'en faisait une dans la ville de Bubaste où l'on se rendait +de toute l'Égypte, et où il se trouvait plus de +soixante et dix mille personnes<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> +<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>, sans compter les enfants. +Il y avait une autre fête, surnommée <i>des lumières</i><a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a> +<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>, +qui se célébrait à Saïs. Ceux qui ne s'y trouvaient +pas étaient obligés, dans toute l'étendue de l'Égypte, +de tenir des lampes allumées aux fenêtres de leurs +maisons.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" +name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92"> +(retour) </a> Il y a dans Hérodote 700,000 +personnes, ἑßδοµήκοντα µυριάδας. +Cette faute de Rollin, copiée par +Dupuis, a été relevée par Larcher +(tom. II, pag. 296).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" +name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93"> +(retour) </a> Dans le grec, Λυχνοκαΐη qui +signifie (fête) <i>des lampes allumées</i>.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Cap. 39.</span> +On immolait différents animaux, selon les différents +pays; mais c'était une cérémonie commune, et généralement +<span class="pagenum"><a name="p59" id="p59">59</a></span> +observée dans tous les sacrifices, d'imposer les +mains sur la tête de la victime, de la charger d'imprécations, +et de prier les dieux de détourner sur elle tous +les malheurs dont les Égyptiens pouvaient être menacés.</p> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 1, +pag. 88.</span> +C'est de l'Égypte que Pythagore avait emprunté son +dogme favori de la métempsycose. Les Égyptiens +croyaient qu'à la mort des hommes leurs ames passaient +dans d'autres corps humains, et que, si elles avaient été +vicieuses, elles étaient enfermées dans des corps de +bêtes immondes ou malheureuses pour y expier leurs +crimes, et qu'après quelques siècles elles venaient de +nouveau animer d'autres corps humains.</p> + +<p>Les prêtres avaient entre les mains les livres sacrés, +qui renfermaient dans un grand détail et les principes +du gouvernement et les mystères du culte divin. <span class="side"> Plut. de Is. +et Osir. pag. +354.</span> Les +uns et les autres étaient ordinairement enveloppés de +symboles et d'énigmes, qui, en voilant la vérité, la +rendaient plus respectable, et piquaient plus vivement la +curiosité. La figure d'Harpocrate, qu'on voyait dans les +sanctuaires égyptiens avec le doigt sur la bouche, semblait +avertir qu'on y renfermait des mystères qu'il n'était +pas permis à tout le monde de pénétrer. Les sphinx, +qui étaient toujours à l'entrée des temples, donnaient le +même avertissement. Tout le monde sait que les pyramides, +les obélisques, les colonnes, les statues, en un +mot tous les monuments publics, étaient pour l'ordinaire +ornés d'hiéroglyphes, c'est-à-dire d'écritures symboliques, +soit que ce fussent des caractères inconnus +au vulgaire, soit que ce fussent des figures d'animaux, +qui avaient un sens caché et parabolique. <span class="side"> Plut. Sympos. +lib. 4, p. +670.</span> Ainsi le lièvre +signifiait une attention vive et pénétrante, parce que +cet animal a <span class="side"> Plut. de Isid. +pag. 355.</span>le sens de l'ouïe fort délicat. Une statue de +<span class="pagenum"><a name="p60" id="p60">60</a></span> + +juge sans mains, et les yeux baissés en terre, marquait +les devoirs de ceux qui exerçaient la judicature.</p> + +<p>Il y aurait beaucoup de choses à dire si l'on voulait +traiter à fond ce qui regarde la religion des Égyptiens; +mais je me borne à deux articles qui en font la principale +partie: le culte de différentes divinités, et les cérémonies +des funérailles.</p> + +<p class="mid">§ I. <i>Culte de différentes divinités.</i></p> + +<p>Jamais nation ne fut plus superstitieuse que celle +des Égyptiens. Elle avait un grand nombre de dieux de +différents ordres et de différents étages, dont je ne parle +point ici, parce que cette matière appartient plus à la +fable qu'à l'histoire. Entre les autres, il y en avait deux +qui étaient généralement honorés dans l'Égypte, Osiris +et Isis, qu'on a prétendu être le soleil et la lune: en +effet, c'est par le culte de ces astres qu'a commencé +l'idolâtrie.</p> + +<p>Outre ces dieux, l'Égypte adorait un grand nombre +de bêtes, le bœuf, le chien, le loup, l'épervier, le crocodile, +l'ibis, le chat, etc. Plusieurs de ces bêtes n'étaient +l'objet de la superstition que de quelques villes +particulières; et, pendant qu'un peuple élevait une espèce +d'animaux sur ses autels, ses voisins les avaient en +abomination. De là les guerres continuelles d'une ville +contre une autre, effet de la fausse politique d'un de +leurs rois qui chercha à les amuser par des guerres de +religion, pour leur ôter le temps et les moyens de +conspirer contre l'état. J'appelle cette politique fausse +et mal entendue, parce qu'elle est directement contraire +au véritable esprit du gouvernement, qui tend à unir +tous les membres de l'état par les liens les plus étroits, +<span class="pagenum"><a name="p61" id="p61">61</a></span> +et qui fait consister sa force dans la parfaite harmonie +de toutes ses parties.</p> + +<p><span class="side"> Lib. 1, de +Nat. deor. +n. 82. +Lib. 5, Tuscul. +Quæst. +n. 78. +Herod. l. 2, +cap. 65. +Diod. Lib. 1, +p. 74 et 75.</span> +Chaque peuple avait un grand zèle pour ses dieux. +Parmi nous, dit Cicéron, il n'est pas rare de voir des +temples dépouillés et des statues enlevées; mais, chez +les Égyptiens, il est inouï qu'aucun ait jamais maltraité +un crocodile, un ibis, un chat; et ils auraient souffert +les derniers tourments, plutôt que de commettre un tel +sacrilége. Il y avait peine de mort contre quiconque aurait +tué volontairement aucun de ces animaux, et même +peine contre celui qui aurait tué un ibis ou un chat, de +quelque manière que ce fût, volontairement ou non. +Diodore rapporte un fait dont il avait été témoin pendant +son séjour en Égypte. Un Romain ayant tué un +chat par mégarde et sans dessein, la populace en fureur +courut à sa maison; et ni l'autorité du roi, qui sur-le-champ +envoya ses gardes, ni la crainte du nom romain, +ne purent le sauver. Leur respect pour ces animaux les +porta, dans le temps d'une famine extrême, à aimer +mieux se manger les uns les autres que de toucher à leurs +prétendues divinités.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 3, +cap. 27, etc. +Diod. lib. 1, +pag. 76. +Plin. lib. 8, +cap, 46.</span> +De tous ces animaux, le bœuf Apis, nommé par les +Grecs <i>Epaphus</i>, était le plus célèbre. On lui avait bâti +des temples magnifiques. On lui rendait des honneurs +extraordinaires pendant sa vie, et de plus grands encore +après sa mort. L'Égypte alors entrait dans un deuil +général. On célébrait ses funérailles avec une magnificence +qu'on a de la peine à croire. Sous Ptolémée +Lagus, le bœuf Apis étant mort de vieillesse, la dépense +de son convoi, outre les frais ordinaires, monta à plus +de cinquante mille écus. Après qu'on avait rendu les +derniers honneurs au mort, il s'agissait de lui trouver +<span class="pagenum"><a name="p62" id="p62">62</a></span> +un successeur, et on le cherchait dans toute l'Égypte. +On le reconnaissait à certains signes qui le distinguaient +de tout autre: sur le front, une tache blanche en forme +de croissant; sur le dos, la figure d'un aigle; sur la +langue, celle d'un escarbot. Quand on l'avait trouvé, +le deuil faisait place à la joie, et ce n'était plus dans +toute l'Égypte que festins et réjouissances. On amenait +le nouveau dieu à Memphis pour y prendre possession +de sa nouvelle qualité, et il y était installé avec beaucoup +de cérémonies. On verra dans la suite que Cambyse, +au retour de sa malheureuse expédition contre +l'Éthiopie, trouvant toute l'Égypte en joie à cause qu'on +avait trouvé le dieu Apis, et croyant qu'on insultait à +son malheur, tua, dans les transports de sa colère, ce +jeune bœuf, qui ne jouit pas long-temps de sa divinité.</p> + +<p>On voit aisément que le veau d'or érigé près de la +montagne de Sinaï par les Israélites était un fruit de +leur séjour dans l'Égypte, et une imitation du dieu Apis, +aussi-bien que ceux qui dans la suite furent érigés aux +deux extrémités du royaume d'Israël par le roi Jéroboam, +qui lui-même avait fait un assez long séjour en Égypte.</p> + +<p>Les Égyptiens ne se contentaient pas d'offrir de +l'encens aux animaux: ils portaient la folie jusqu'à attribuer +la divinité aux légumes de leurs jardins<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> +<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>. C'est +ce que leur reproche si ingénieusement le poète satirique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" +name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94"> +(retour) </a> Il y a sur cette superstition, une +dissertation curieuse de Schmidt (<i>de +cepis et alliis apud Ægyptios cultis</i>), +dans ses <i>Opuscula</i>, p, 71-122.--L.</blockquote> + + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="side"> Juv. satir. +15. [init.]</span> +<p class="i10">Qui nescit, Volusi Bithynice, qualia demens</p> +<p class="i10">Ægyptus portenta colat? Crocodilon adorat</p> +<p class="i10">Pars hæc: illa pavet saturam serpentibus ibiu.</p> +<p class="i10">Effigies sacri nitet aurea cercopitheci,</p> +<p class="i10">Dimidio magicæ resonant ubi Memnone chordæ,</p> +<span class="pagenum"><a name="p63" id="p63">63</a></span> + +<p class="i10">Atque vetus Thebe centum jacet obruta portis.</p> +<p class="i10">Illic cæruleos, hîc piscem fluminis, illic</p> +<p class="i10">Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam.</p> +<p class="i10">Porrum et cepe nefas violare ac frangere morsu.</p> +<p class="i10">O sanctas gentes quibus hæc nascuntur in hortis</p> +<p class="i10">Numina!</p> +</div></div> + +<p>On doit être bien étonné de voir la nation du monde +qui se piquait le plus de sagesse et de lumières s'abandonner +si follement aux superstitions les plus grossières +et les plus ridicules. En effet, rendre à des animaux +et à de vils insectes un culte religieux, les placer au +milieu des temples, les nourrir avec soin et à grands <span class="side"> Lib. 1, p. 76.</span> +frais,<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> +<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a> punir de mort ceux qui leur ôtaient la vie, les +embaumer et leur destiner des tombeaux publics, aller +jusqu'à reconnaître pour dieux des poireaux et des +ognons, invoquer de pareilles divinités dans ses besoins, +en attendre du secours et de la protection, ce sont des +excès qui nous paraissent à peine croyables; et qui sont +néanmoins attestés par toute l'antiquité. <span class="side"> Lucian. +Imag. [§11.]</span> On entre dans +un temple magnifique, dit Lucien, où brillent de toutes +parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un +dieu, et n'y trouvent qu'une cicogne, un singe, un chat +[et un bouc]: belle image, ajoute-t-il, de beaucoup de +palais, dont les maîtres ne sont pas le plus bel ornement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" +name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95"> +(retour) </a> Diodore assure que de son temps +même ces dépenses n'allaient pas à +moins de cent mille écus. = Dans le +texte, 100 talents, ou 550,000 fr. +Cette somme est donnée par Diodore +comme le montant des frais d'embaumement +et de sépulture des animaux +sacrés (I. § 84.)--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 1, +p. 77, etc.</span> +On rapporte différentes raisons du culte que les +Égyptiens rendaient aux animaux.</p> + +<p><span class="side"> Cf. Ovid. +Metamorph. +v. 527; Hyg. +astron. II, 28; +Porphyr. +abstin. III, +16.</span>La première se tire de la fable. On prétend que les +dieux, dans une conspiration que firent contre eux les +hommes, se réfugièrent en Égypte, et s'y cachèrent +<span class="pagenum"><a name="p64" id="p64">64</a></span> +sous différentes formes d'animaux; et de là le culte divin +qui depuis leur a été rendu.</p> + +<p>La seconde est tirée<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> +<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a> de l'utilité que chacun de ces +animaux procurait aux hommes: les bœufs, pour le +labourage; les brebis, par leur laine et leur lait; les +chiens, pour la chasse et pour la garde des maisons, +d'où vient que le dieu Anubis est représenté avec une +tête de chien; l'ibis, qui est une espèce de cicogne, +parce qu'il donne la chasse à des serpents ailés, qui sans +cela infesteraient l'Égypte; <span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 68.</span> le crocodile, qui est un animal +amphibie, c'est-à-dire qui vit également dans l'eau +et sur la terre, d'une grandeur<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> +<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a> et d'une force surprenantes, +parce qu'il défend le pays contre l'incursion +des voleurs arabes<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> +<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>; et l'ichneumon, parce qu'il empêche +la race des crocodiles de se trop multiplier, ce +qui deviendrait funeste à l'Égypte. Or cette petite bête +rend ce service au pays en deux manières: premièrement +elle observe le temps que le crocodile est absent, +et elle brise ses œufs sans les manger; en second lieu, +lorsque le crocodile dort sur le rivage du Nil, et il dort +<span class="pagenum"><a name="p65" id="p65">65</a></span> +toujours la gueule ouverte, ce petit animal, qui s'était +tenu caché dans le limon, saute tout d'un coup dans +sa gueule, pénètre jusque dans ses entrailles, qu'il ronge, +puis se fait une ouverture en lui perçant le ventre, +dont la peau est fort tendre, et sort impunément vainqueur, +par sa finesse, de la force d'un si terrible animal.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" +name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96"> +(retour) </a> <i>Ipsi, qui irridentur, Ægyptii +nullam belluam, nisi ob aliquam +utilitatem quam ex eâ caperent, +consecraverunt</i>. (Cic. lib. 1 de Nat. +deor. n. 101).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" +name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97"> +(retour) </a> Cette grandeur va jusqu'à plus +de 17 coudées. + +<p>= 17 Coudées valent 8 mètres, +953. Selon Élien (<i>Hist. Anim.</i> XVII, +c. 6), on en avait vu un de 25 coudées +(13 mètres 175), au temps de Psammitichus; +et un autre de 26 coudées, +4 palmes (14 mètres 053), sous +Amasis. Norden en a vu de 50 pieds +(16 mètres).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" +name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98"> +(retour) </a> Cela est fort douteux. Cicéron +dit: <i>Possem, de ichneumone utilitate, +de crocodilorum, de felium dicere</i> +(<i>de Nat. Deor.</i> 1, § 36); mais +il aurait été vraisemblablement assez +embarrassé pour dire quelle pouvait +être l'utilité des crocodiles. On a +prétendu que les hommages des +Égyptiens s'adressaient particulièrement +à une espèce de crocodiles +d'un naturel fort doux: malheureusement +pour cette explication, on +lit dans Élien (<i>Hist. Anim.</i> X, c. 21), +et dans Maxime de Tyr (<i>Dissert.</i> +XXXVIII), que les crocodiles sacrés +dévoraient les enfants de leurs +adorateurs.--L.</blockquote> + +<p>Les philosophes, peu contents de raisons si faibles +pour couvrir de si étranges absurdités qui déshonoraient +le paganisme, et dont ils rougissaient en secret, ont +imaginé, surtout depuis l'établissement du christianisme, +une troisième raison du culte que les Égyptiens rendaient +aux animaux, et on dit que ce n'était pas à ces +animaux, mais aux dieux, dont ils étaient les symboles, +que se terminait ce culte. <span class="side"> Pag. 382.</span> «Les philosophes,» dit Plutarque +dans le traité même où il examine ce qui regarde +les deux divinités les plus célèbres de l'Égypte, +Isis et Osiris, «les philosophes honorent l'image de +Dieu, quelque part qu'elle se montre, même dans les +êtres qui sont sans vie, bien plus encore par conséquent +dans ceux qui sont animés. On doit donc approuver, +non ceux qui adorent ces créatures, mais +ceux qui, par elles, remontent jusqu'à la Divinité. +On les doit regarder comme autant de miroirs que +nous fournit la nature, dans lesquels la Divinité se +peint d'une manière éclatante; ou comme autant d'instruments +dont elle se sert pour faire éclore au-dehors +son incompréhensible sagesse. Quand donc, pour embellir +des statues, on entasserait dans un même endroit +tout l'or et toutes les pierreries du monde, ce n'est +point à ces statues qu'il faudrait rapporter son culte; +car la Divinité n'existe point dans des couleurs artistement +dispensées, ni dans une matière fragile, destituée +<span class="pagenum"><a name="p66" id="p66">66</a></span> +<span class="side"> Pag. 377 et +378.</span> +de mouvement et de sentiment.» Plutarque dit, +dans le même traité, que «comme le soleil, la lune, +le ciel, la terre, la mer, sont communs à tous les +hommes, mais ont des noms différents, selon la différence +des nations et des langages, ainsi, quoiqu'il n'y +ait qu'une divinité unique et une providence unique +qui gouverne l'univers, et qui a sous elle différents +ministres subalternes, on donne à cette divinité, qui +est la même, différents noms, et on lui rend différents +honneurs, selon les lois et les coutumes de +chaque pays.»</p> + +<p>Ces réflexions, qui présentent ce qu'on peut dire de +plus raisonnable pour justifier le culte idolâtre, étaient-elles +bien propres à en couvrir le ridicule? Était-ce relever +dignement les attributs divins, que de les vouloir +faire admirer et d'en chercher l'image dans les bêtes +les plus viles et les plus méprisables, dans un crocodile, +dans un serpent, dans un chat? N'était-ce pas plutôt +dégrader et avilir la Divinité, dont les plus stupides +ont ordinairement une idée tout autrement grande et +auguste?</p> + +<p>Encore ces philosophes n'étaient-ils pas toujours si +fidèles à remonter des êtres sensibles à leur auteur invisible. <span class="side"> Rom. cap. 1, +v. 21-25.</span> +L'Écriture nous apprend que ces prétendus +sages ont mérité, par leur orgueil et par leur ingratitude, +«d'être livrés à un sens réprouvé, et de devenir +<i>plus</i> fous <i>que le peuple</i>, pour avoir changé la gloire +du Dieu incorruptible en l'image de bêtes à quatre +pieds, d'oiseaux et de reptiles, et pour avoir adoré la +créature à la place du Créateur.»</p> + +<p>Pour faire voir ce qu'était l'homme par lui-même, +Dieu a permis que le pays de toute la terre, où la sagesse +<span class="pagenum"><a name="p67" id="p67">67</a></span> +humaine avait été portée au plus haut degré, fût +aussi le théâtre de l'idolâtrie la plus grossière et la plus +ridicule; et, d'un autre côté, pour faire voir ce que +peut la force toute-puissante de sa grâce, il a converti +les affreux déserts d'Égypte en un paradis terrestre, +en les peuplant, dans le temps marqué par sa providence, +d'une troupe innombrable d'illustres solitaires, +qui, par la ferveur de leur piété et l'austérité de leur +pénitence, ont fait tant d'honneur au christianisme. Je +ne puis m'empêcher d'en rapporter un célèbre exemple, +et j'espère que le lecteur me pardonnera cette espèce +de digression.</p> + +<p><span class="side"> Tom. 5, p. +23 et 26.</span> +La grande merveille de la basse Thébaïde, dit M. l'abbé +Fleury dans son Histoire ecclésiastique, était la ville +d'Oxirinque<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> +<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Elle était peuplée de moines dedans et +dehors, en sorte qu'il y en avait plus que d'autres habitants. +Les bâtiments publics et les temples d'idoles +avaient été convertis en monastères; et on en voyait par +toute la ville plus que de maisons particulières. Les +moines logeaient jusque sur les portes et dans les tours. +Il y avait douze églises pour les assemblées du peuple, +sans compter les oratoires des monastères. Cette ville +avait vingt mille vierges et dix mille moines: on y entendait +jour et nuit retentir de tous côtés les louanges +de Dieu. Il y avait, par ordre des magistrats, des sentinelles +aux portes pour découvrir les étrangers et les +pauvres; et c'était à qui les retiendrait le premier pour +exercer envers eux l'hospitalité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" +name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99"> +(retour) </a> À-présent Behnécé.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p68" id="p68">68</a></span> + +<p class="mid">§ II. <i>Cérémonies des funérailles.</i></p> + +<p>Il me reste à rapporter en abrégé les cérémonies +des funérailles.</p> + +<p>Le respect que tous les peuples ont eu dans tous les +temps pour les corps morts, et les soins religieux +qu'ils ont toujours pris des tombeaux, semblent insinuer +la persuasion où l'on était que ces corps n'y +étaient mis qu'en dépôt.</p> + +<p>Nous avons déjà observé, en parlant des pyramides, +avec quelle magnificence étaient construits les +sépulcres de l'Égypte. C'est qu'outre qu'on les érigeait +comme des monuments sacrés, pour porter aux siècles +futurs la mémoire des grands princes, on les regardait +encore comme des demeures où les corps devaient<span class="side"> Diod. lib. 1, +pag. 47.</span> +séjourner pendant le cours d'une longue suite de siècles; +au lieu que les maisons étaient appelées des <i>hôtelleries</i>, +où l'on n'était qu'en passant, et pendant une +vie trop courte pour s'y attacher.</p> + +<p>Quand quelqu'un était mort dans une famille, tous +les parents et tous les amis quittaient leurs habits +ordinaires pour en prendre de lugubres, et s'abstenaient +du bain, du vin, et de tout mets exquis. Le +deuil durait quarante ou soixante et dix jours, apparemment +selon la qualité des personnes.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 85, etc. +Diod. lib. 1, +pag. 81.</span> +Il y avait trois manières d'embaumer les corps. La +plus magnifique était pour les personnes les plus considérables; +et la dépense<span class="side">[A]: 5500 f.--L.</span> montait à un talent d'argent, +c'est-à-dire à trois mille écus.[A] </p> + +<p>Plusieurs ministres étaient employés à cette cérémonie. +Les uns vidaient la cervelle par les narines, +avec un ferrement fait exprès pour cela; d'autres +<span class="pagenum"><a name="p69" id="p69">69</a></span> +vidaient les entrailles et les intestins, en faisant au +côté une ouverture avec une pierre d'Éthiopie tranchante +comme un rasoir; puis ils remplissaient ces +vides de parfums et de diverses drogues odoriférantes. +Comme cette évacuation, accompagnée nécessairement +de quelques dissections, semblait avoir quelque chose +de violent et d'inhumain, ceux qui y avaient travaillé +prenaient la fuite quand l'opération était achevée, +et étaient poursuivis à coups de pierres par les assistants. +On traitait fort honorablement ceux qui étaient +chargés d'embaumer le corps. Ils le remplissaient de +myrrhe, de cannelle, et de toutes sortes d'aromates. +Après un certain temps ils l'enveloppaient de bandelettes +de lin très-fines<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> +<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>, qu'ils collaient ensemble avec +une espèce de gomme fort déliée, et qu'ils enduisaient +encore des parfums les plus exquis. Par ce moyen on +prétend que la figure entière du corps, les traits même +du visage, et jusqu'aux poils des paupières et des sourcils, +se conservaient parfaitement. Quand le corps avait +été ainsi embaumé, on le rendait aux parents, qui l'enfermaient +dans une espèce d'armoire ouverte, faite sur +la mesure du mort; puis ils le plaçaient debout et droit +contre la muraille, soit dans leurs tombeaux, s'ils en +avaient, soit dans leurs maisons. C'est ce qu'on appelle +<i>momies</i>. Il en vient encore tous les jours d'Égypte, et +plusieurs curieux en conservent dans leurs cabinets. On +voit par là quel soin les Égyptiens prenaient des corps +morts. Leur reconnaissance envers leurs parents était +immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs +<span class="pagenum"><a name="p70" id="p70">70</a></span> +ancêtres, se souvenaient de leurs vertus, que le public +avait reconnues, et s'excitaient à aimer les lois qu'ils +leur avaient laissées. On reconnaît dans les funérailles +de Joseph en Égypte une partie des cérémonies dont +je viens de parler.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" +name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100"> +(retour) </a> Ou plutôt de coton, qui est le <i>byssus</i> dont parle Hérodote (LARCHER, +tom. II, pag. 357).--L.</blockquote> + +<p>J'ai dit que le public avait reconnu les vertus des +morts, parce qu'avant que d'être admis dans l'asyle +sacré des tombeaux, il fallait qu'ils subissent un jugement +solennel. Et cette circonstance des funérailles +chez les Égyptiens est une des choses les plus remarquables +qui se trouvent dans l'histoire ancienne.</p> + +<p>C'était, chez les païens, une consolation en mourant +de laisser son nom en estime parmi les hommes; +et ils croyaient que de tous les biens humains c'est +le seul que la mort ne peut nous ravir. Mais il n'était +pas permis en Égypte de louer indifféremment tous +les morts; il fallait avoir cet honneur par un jugement +public. L'assemblée des juges se tenait au-delà d'un +lac, qu'ils passaient dans une barque. Celui qui la +conduisait s'appelait en langue égyptienne <i>Charon</i>; et +c'est sur cela que les Grecs, instruits par Orphée, +qui avait été en Égypte, ont inventé leur fable de la +barque de Charon. Aussitôt qu'un homme était mort, +on l'amenait en jugement. L'accusateur public était +écouté<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> +<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>. S'il prouvait que la conduite du mort eût été +mauvaise, on en condamnait la mémoire, et il était +privé de la sépulture. Le peuple admirait le pouvoir +des lois, qui s'étendait jusqu'après la mort; et chacun, +<span class="pagenum"><a name="p71" id="p71">71</a></span> +touché de l'exemple, craignait de déshonorer sa mémoire +et sa famille. Que si le mort n'était convaincu +d'aucune faute, on l'ensevelissait honorablement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" +name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101"> +(retour) </a> Diodore de Sicile (I, § 92), +d'où ceci est tiré, ne parle point +d'<i>accusateur public</i>; il dit: <i>La loi +permettait à qui le voulait de venir +l'accuser</i>.--L.</blockquote> + +<p>Ce qu'il y avait de plus étonnant dans cette enquête +publique établie contre les morts, c'est que le trône +même n'en mettait pas à couvert. Les rois étaient +épargnés pendant leur vie, le repos public le voulait +ainsi; mais ils n'étaient pas exempts du jugement +qu'il fallait subir après la mort, et quelques-uns ont +été privés de la sépulture. Il se passait quelque chose +de semblable chez les Israélites. Nous voyons dans +l'Écriture que les méchants rois n'étaient point ensevelis +dans les tombeaux de leurs ancêtres. Par là ils +apprenaient que, si leur majesté les met pendant leur +vie au-dessus des jugements humains, ils y reviennent +enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes.</p> + +<p>Lors donc que le jugement qui avait été prononcé +se trouvait favorable au mort, on procédait aux cérémonies +de l'inhumation. On faisait son panégyrique, +mais sans y rien mêler de sa naissance; toute l'Égypte +était censée noble. On ne comptait pour louanges +solides et véritables, que celles qui étaient rendues au +mérite personnel du mort. On le louait de ce que, +dans sa jeunesse, il avait eu une excellente éducation, +et de ce que, dans un âge plus avancé, il avait +cultivé la piété à l'égard des dieux, la justice envers +les hommes, la douceur, la modestie, la retenue, et +toutes les autres vertus qui font l'homme de bien. +Alors tout le peuple applaudissait, et donnait aussi des +louanges magnifiques au mort, comme devant être +associé pour toujours à la compagnie des hommes vertueux +dans le royaume de Pluton.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p72" id="p72">72</a></span> + +<p>En finissant l'article qui regarde les cérémonies des +funérailles, il n'est pas hors de propos de faire remarquer +aux jeunes gens les manières différentes dont en +usaient les anciens à l'égard des corps morts. Les uns, +comme nous l'avons déjà dit des Égyptiens, après les +avoir embaumés, les exposaient en vue, et en conservaient +le spectacle. D'autres les brûlaient sur un +bûcher; et cette coutume était en usage chez les +Romains. D'autres enfin les déposaient dans la terre.</p> + +<p>Le soin de conserver les corps sans les cacher dans +les tombeaux paraît injurieux à l'humanité en général, +et aux personnes en particulier que l'on prétend ainsi +respecter; parce qu'il rend leur humiliation et leur +difformité visibles, et, quelque soin qu'on en puisse +prendre, n'offre aux spectateurs que de tristes et +d'affreux restes de leurs visages. La coutume de brûler +les morts a quelque chose de cruel et de barbare, +en se hâtant de détruire ce qui reste des personnes +les plus chères. Celle d'enterrer les morts est certainement +la plus ancienne et la plus religieuse. Elle remet +à la terre ce qui en a été tiré, et nous prépare à +croire que le corps, qui en a été formé une première +fois, pourra bien en être tiré une seconde.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<h5>DES SOLDATS ET DE LA GUERRE.</h5> + +<p><span class="side"> [Herod. 2, +c. 168.]</span> +La profession militaire était en grand honneur dans +l'Égypte. Après les familles sacerdotales, celles qu'on +<span class="pagenum"><a name="p73" id="p73">73</a></span> +estimait les plus illustres étaient, comme parmi nous, +les familles destinées aux armes. On ne se contentait pas +de les honorer, on les récompensait libéralement. Les +soldats avaient douze <i>aroures</i>, exemptes de tout tribut et +de toute imposition<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> +<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>. L'<i>aroure</i> était une portion de terre +labourable, qui répondait à peu près à la moitié d'un +de nos arpents. Outre ce privilége, on fournissait par +jour à chacun d'eux<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> +<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a> cinq livres de pain, deux livres +de viande, et une pinte de vin<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a> +<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>. C'était de quoi nourrir +une partie de leur famille. Par là on les rendait plus +affectionnés et plus courageux; et l'on trouvait, remarque +Diodore, que c'eût été manquer contre les règles, <span class="side"> Lib. 1, p. 67.</span> +non-seulement de la saine politique, mais du bon sens, +que de confier la défense et la sûreté de l'état à des +gens qui n'auraient eu aucun intérêt à sa conservation.</p> + +<p> +Quatre cent mille soldats<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> +<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a> que l'Égypte entretenait<span class="side"> Herod. l. 2, +c. 164-168.</span> +continuellement étaient ceux de ses citoyens qu'elle +exerçait avec le plus de soin. On les préparait aux fatigues +de la guerre par une éducation mâle et robuste. Il +y a un art de former les corps aussi-bien que les esprits. +Cet art, que notre nonchalance nous a fait perdre, était +bien connu des anciens, et l'Égypte l'avait trouvé. La +course à pied, la course à cheval, la course dans les +<span class="pagenum"><a name="p74" id="p74">74</a></span> +chariots, se faisaient en Égypte avec une adresse admirable; +et il n'y avait point dans tout l'univers de <span class="side"> Cant. 1, 8, Isai. 36, 9.</span> +meilleurs hommes de cheval que les Égyptiens. L'Écriture +vante en plusieurs endroits leur cavalerie.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" +name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102"> +(retour) </a> L'aroure, selon Hérodote (II, +168), et Philon (<i>Opp.</i>, p. 224, 225), +était un carré de 100 coudées (52 +mètres 7) de côté, conséquemment +de 10,000 coudées de surface, c'est-à-dire +de 27 ares 77 centiares (ou 54 +perches de l'arpent de Paris).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" +name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103"> +(retour) </a> Ceci n'est point exact. Ces fournitures, +selon Hérodote (II, § 168), +n'avaient lieu que pour les 2,000 soldats +auxquels tous les ans on confiait +la garde du roi: elles ne leur +étaient faites que pendant leur service.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" +name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104"> +(retour) </a> Le texte porte: <i>quatre arustères +de vin</i>. L'arustère, selon Hésychius, +est égale au cotyle; et le cotyle, +selon Paucton, vaut 0,24 de la +pinte de Paris: les 4 arustères reviennent +donc à 0,96 d'une pinte.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" +name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105"> +(retour) </a> Hérodote dit 410,000 (II, 165, +166).--L.</blockquote> + +<p>Les lois de la milice se conservaient aisément parmi +eux, parce que les pères les apprenaient à leurs enfants; +car la profession de la guerre passait de père en fils +comme les autres. <span class="side"> [Herod. 2, +§ 166.]</span>On attachait seulement une note +d'infamie à ceux qui prenaient la fuite dans le combat, <span class="side"> Diod. p. 70.</span> +ou qui faisaient paraître de la lâcheté, parce qu'on aimait +mieux les retenir par un motif d'honneur que +par la crainte du châtiment.</p> + +<p>Je ne veux pas dire pourtant que l'Égypte ait été +guerrière. On a beau avoir des troupes réglées et entretenues, +on a beau les exercer à l'ombre dans les travaux +militaires et parmi les images des combats, il n'y +a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent +les hommes guerriers. L'Égypte aimait la paix parce +qu'elle aimait la justice, et n'avait de soldats que pour +sa défense. Contente de son pays, où tout abondait, elle +ne songeait point à faire des conquêtes. Elle s'étendait +d'une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute +la terre, et avec elles la politesse et les lois. Elle régnait +par la sagesse de ses conseils et par la supériorité de +ses connaissances; et cet empire d'esprit lui parut plus +noble et plus glorieux que celui qu'on établit par les +armes. Elle a cependant formé d'illustres conquérants; +et nous en parlerons dans la suite, quand nous traiterons +de l'histoire de ses rois.</p> +<br><br><br> +<span class="pagenum"><a name="p75" id="p75">75</a></span> + +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE IV.</h3> + +<h5>DE CE QUI REGARDE LES SCIENCES ET LES ARTS.</h5> + +<p>Les Égyptiens avaient l'esprit inventif, mais ils le +tournaient aux choses utiles. Leurs Mercures ont rempli +l'Égypte d'inventions merveilleuses, et ne lui avaient +presque rien laissé ignorer de ce qui pouvait contribuer +à perfectionner l'esprit et à rendre la vie commode et +heureuse. Les inventeurs de choses utiles recevaient, +et de leur vivant, et après leur mort, de dignes récompenses +de leurs travaux. C'est ce qui a consacré les +livres de leurs deux Mercures, et les a fait regarder +comme des livres divins. Le premier de tous les peuples +où l'on voie des bibliothèques est celui d'Égypte. Le +titre qu'on leur donnait inspirait l'envie d'y entrer et +d'en pénétrer les secrets: <span class="side"> Ψυχῆς ἰατρεῖον.</span> on les appelait le <i>trésor des +remèdes de l'ame</i>. Elle s'y guérissait de l'ignorance, la +plus dangereuse de ses maladies, et la source de toutes +les autres.</p> + +<p>Comme leur pays était uni, et leur ciel toujours pur +et sans nuages, ils ont été des premiers à observer le +cours des astres. Ces observations les ont conduits à +régler le cours<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a> +<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a> de l'année sur celui du soleil; car chez +<span class="pagenum"><a name="p76" id="p76">76</a></span> +eux, comme le remarque Diodore, dans les temps +les plus reculés, l'année était composée de trois cent +soixante-cinq jours et six heures.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" +name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106"> +(retour) </a> On ne sera pas surpris que les +Égyptiens, les plus anciens observateurs +du monde, soient parvenus à +cette connaissance, si l'on fait réflexion +que l'année lunaire, dont se +servaient les Grecs et les Romains, +tout incommode et tout informe +qu'elle paraît, supposait néanmoins +la connaissance de l'année solaire, +telle que Diodore de Sicile l'attribue +aux Égyptiens. On verra du premier +coup-d'œil, en calculant leurs intercalations, +que ceux qui avaient été +les auteurs de cette forme d'année +avaient su qu'aux trois cent soixante-cinq +jours il fallait ajouter quelques +heures pour se retrouver avec le +soleil. Ils se trompaient seulement +en ce qu'ils croyaient que c'était six +heures juste, au lieu qu'il s'en faut +près de onze minutes. + +<p>= On doit observer que les Égyptiens, +dans l'usage ordinaire, ne se +servaient que de l'année <i>vague</i> de +365 jours: elle était trop courte de 6 +heures (d'après la durée qu'ils supposaient +à l'année). Le commencement +de l'année rétrogradait donc tous les +ans de 6 heures, ou de 1/4 de jour, +et après une période de 4 fois 365 +ans, ou de 1461 années vagues, qui +ne faisaient que 1460 années juliennes +de 365 jours 6 heures, l'année +recommençait à-peu-près au même +point; c'est ce qu'on appelle la <i>période +caniculaire</i>. L'usage de cette +année <i>vague</i> subsista en Égypte +bien long-temps après l'introduction +de l'année julienne dans l'usage +civil.</p> + +<p>Il paraît certain, quoi qu'on en +ait dit, que les prêtres de Thèbes +et d'Héliopolis, connaissaient et +pratiquaient, avant l'arrivée des +Romains, l'année bissextile de 365 +jours 6 heures, avec l'intercalation +d'un jour tous les 4 ans; il l'est également +que Jules César en fit l'année +commune chez les Alexandrins. +Cette année commençait le 1er thot, +qui répond au 29 août.--L.</p></blockquote> + +<p>Pour reconnaître leurs terres, couvertes tous les +ans par le débordement du Nil, les Égyptiens ont été +obligés de recourir à l'arpentage, qui leur a bientôt +appris la géométrie<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a> +<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>. Ils étaient grands observateurs +de la nature, qui, dans un pays si serein, et sous un +soleil si ardent, était forte et féconde. C'est aussi ce +qui leur a fait inventer ou perfectionner la médecine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" +name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107"> +(retour) </a> On a la preuve que les Égyptiens, +à force de recommencer la +mesure des terres, étaient parvenus +à connaître les dimensions de leur +pays avec une singulière exactitude; +et même qu'ils avaient acquis une connaissance +assez précise de la grandeur +d'un degré terrestre. Il y a lieu de +croire que les cartes géographiques +ne leur étaient point inconnues; on +a vu plus haut (pag. 20, n. 1), +qu'ils savaient tracer une ligne méridienne +avec une exactitude surprenante.--L.</blockquote> + +<p>On n'abandonnait point au caprice des médecins la +<span class="pagenum"><a name="p77" id="p77">77</a></span> +manière de traiter les malades. Ils avaient des règles fixes, +qu'ils étaient obligés de suivre; et ces règles étaient +les observations anciennes des habiles maîtres, qui étaient +consignées dans les livres sacrés. En les suivant, +ils ne répondaient point du succès: autrement, on les +en rendait responsables, et il y avait contre eux peine +de mort. Cette loi était utile pour réprimer la témérité +des charlatans, mais pouvait être un obstacle aux nouvelles +découvertes et à la perfection de l'art. <span class="side"> Lib. 2, c. 84.</span> Chaque +médecin, si l'on en croit Hérodote, se renfermait dans +la cure d'une seule espèce de maladie: les uns pour les +yeux, d'autres pour les dents, et ainsi du reste.</p> + +<p> +Ce que nous avons dit des pyramides, du labyrinthe, +de ce nombre infini d'obélisques, de temples, de palais, +dont on admire encore les précieux restes dans toute +l'Égypte, et dans lesquels brillaient à l'envi la magnificence +des princes qui les avaient construits, l'habileté +des ouvriers qui y avaient été employés, la richesse des +ornements qui y étaient répandus, la justesse des proportions +et des symétries qui en faisaient la plus grande +beauté; ouvrages dans plusieurs desquels s'est conservée +jusqu'à nous la vivacité même des couleurs malgré l'injure +du temps, qui amortit et consume tout à la longue: +tout cela, dis-je, montre à quel point de perfection <span class="side"> Diod. l. 1, +pag. 73.</span> +l'Égypte avait porté l'architecture, la peinture, la sculpture, +et tous les autres arts<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a> +<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" +name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108"> +(retour) </a> Voici le résumé de ce que les nouvelles +découvertes en Égypte ont fait +connaître sur l'état de l'industrie et +des arts chez les anciens Égyptiens. + +<p>Ils fabriquaient des toiles de lin +aussi belles et aussi fines que les nôtres: +on trouve, dans les enveloppes +des momies, des toiles de coton d'une +finesse égale à celle de notre mousseline, +et d'un tissu très-fort; et l'on +voit par quelques-unes de leurs peintures +qu'ils savaient faire des tissus +aussi transparents que nos gazes, nos +linons, ou même que nos tulles.</p> + +<p>L'art de tanner le cuir leur était +parfaitement connu; de même que +celui de le teindre en diverses couleurs, +comme nos maroquins; et d'y +imprimer des figures.</p> + +<p>Ils savaient fabriquer aussi une +sorte de verre grossier, avec lequel +ils faisaient des colliers et autres ornements.</p> + +<p>L'art d'émailler, et celui de la dorure, +étaient portés chez eux à un +haut degré de perfection: ils savaient +réduire l'or en feuilles aussi minces +que les nôtres; et possédaient une +composition métallique semblable à +notre plomb, mais un peu plus molle.</p> + +<p>Ils avaient porté fort loin l'art de +vernir: la beauté de la couverte de +leurs poteries, n'a point été surpassée, +peut-être même égalée par les +modernes.</p> + +<p>La peinture n'a jamais été très-perfectionnée +par eux; ils paraissent +avoir toujours ignoré l'art de donner +du relief aux figures par le mélange +des clairs et de l'ombre: mais ils +disposaient les couleurs avec intelligence; +et le trait, dans leurs beaux +ouvrages, est d'une hardiesse et d'une +pureté extraordinaires. Du reste, ils +n'entendaient rien à la perspective: +et presque tous leurs dessins ne +présentent les objets que de profil: +l'uniformité des attitudes et des poses +montre assez qu'en peinture comme +en sculpture les artistes égyptiens +étaient forcés de ne point s'écarter +d'un certain style de convention, +qui s'est conservé jusques sous les +derniers empereurs romains.</p> + +<p>Il en était de même de l'architecture; +très-remarquable par la grandeur +des masses, par la majesté de +l'ensemble, par le grandiose qui en +caractérise tous les détails, elle était +lourde, sans goût dans la disposition +des parties, dans le choix des +ornements: il paraît que dès les plus +anciens temps, ils l'ont portée au plus +haut degré qu'il leur était donné d'atteindre; +et qu'elle n'a éprouvé presque +aucun perfectionnement sensible, +dans les siècles postérieurs.--L.</p></blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p78" id="p78">78</a></span> + +<p>Ils ne faisaient pas grand cas ni de cette partie de la +gymnastique ou palestre, qui ne tendait point à procurer +au corps une force solide et une santé robuste<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a> +<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>; ni de +la musique, qu'ils regardaient comme une occupation +non-seulement inutile, mais dangereuse, et propre +seulement à amollir les esprits<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a> +<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" +name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109"> +(retour) </a> Τἠν δὲ µουσικὴν νοµίζουσιν οὐ µόνον +ἄχρησον ὑπαρχειν, ἀλλὰ καὶ ßλαßερὰν, +ὡς ἂν ἐκθηλύνουσαν τἀς τῶν ἀνδρῶν ψυχάς.. [Diod. 1, § 81.]</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" +name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110"> +(retour) </a> «Il faut entendre de même ce +que cet auteur (Diodore de Sicile), +dit touchant la musique. Celle +qu'il fait mépriser aux Égyptiens, +comme capable de ramollir les courages, +était sans doute cette musique +molle et efféminée qui n'inspire +que les plaisirs et une fausse +tendresse; car, pour cette musique +généreuse dont les nobles accords +élèvent l'esprit et le cœur, les +Égyptiens n'avaient garde de la +mépriser, puisque, selon Diodore +même, leur Mercure l'avait inventée, +et avait aussi inventé le plus +grave des instruments de musique. +Dans la procession solennelle des +Égyptiens, où l'on portait en cérémonie +le livre de Trismégiste, on +voit marcher à la tête le chantre tenant +en main un symbole de la musique +(je ne sais pas ce que c'est), +et le livre des hymnes sacrés.» +Cette excellente observation de Bossuet +modifie suffisamment ce que +l'assertion de Rollin pouvait présenter +de fautif.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p79" id="p79">79</a></span> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h5>DES LABOUREURS, DES PASTEURS, DES ARTISANS.</h5> + +<p><span class="side"> Diod. l. 1, +pag. 67, 68.</span> +Les laboureurs, les pasteurs, les artisans, qui formaient +les trois conditions du bas étage en Égypte, +ne laissaient pas d'y être fort estimés, surtout les laboureurs +et les pasteurs. Il fallait qu'il y eût des emplois +et des personnes plus considérables, comme il faut qu'il +y ait des yeux dans le corps; mais leur éclat ne fait pas +mépriser les bras, les mains, les jambes, ni les parties +les plus basses. Ainsi, parmi les Égyptiens, les prêtres, +les soldats, les savants, avaient des marques d'honneur +particulières; mais tous les métiers, jusqu'aux moindres, +étaient en estime, parce qu'on ne croyait pas pouvoir +sans crime mépriser des citoyens dont les travaux, quels +qu'ils fussent, contribuaient au bien public.</p> + +<p>Une autre raison supérieure leur avait pu d'abord +inspirer ces sentiments d'équité et de modération, qu'ils +conservèrent long-temps. Comme ils descendaient tous +d'un même père, qui était Cham, le souvenir de cette +origine commune, encore récente, étant présent à l'esprit +de tous dans les premiers siècles, établit parmi eux +une espèce d'égalité qui leur faisait dire que toute l'Égypte +était noble. En effet la différence des conditions, +et le mépris qu'on fait de celles qui paraissent les plus +<span class="pagenum"><a name="p80" id="p80">80</a></span> +basses, ne vient que de l'éloignement de la tige commune, +qui fait oublier que le dernier des roturiers, si +l'on veut remonter à la source, descend d'une famille +aussi noble que les plus grands seigneurs.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, en Égypte nulle profession n'était +regardée comme basse et sordide. Par ce moyen tous +les arts venaient à leur perfection. L'honneur, qui les +nourrit, se mêlait partout. La loi assignait à chacun +son emploi, qui se perpétuait de père en fils. On ne +pouvait ni en avoir deux, ni changer de profession. +On faisait mieux ce qu'on avait toujours vu faire, et +à quoi on s'était uniquement exercé dès son enfance; +et chacun, ajoutant sa propre expérience à celle de ses +ancêtres, avait bien plus de facilité à exceller dans son +art. D'ailleurs cette coutume salutaire, établie anciennement +dans la nation et dans le pays, éteignait toute +ambition mal entendue, et faisait que chacun demeurait +content dans son état, sans aspirer, par des vues +d'intérêt, de vanité ou de légèreté, à un plus haut +rang.</p> + +<p>C'était là la source d'une infinité d'inventions singulières +que chacun imaginait dans son art pour le conduire +à sa perfection, et pour contribuer ainsi aux +commodités de la vie et à la facilité du commerce. <span class="side"> Diod. l. 1, +pag. 67.</span> +J'avais d'abord regardé comme une fable ce que Diodore +rapporte de l'industrie des Égyptiens, qui savaient, +par une fécondité artificielle, faire éclore des poulets +sans faire couver les œufs par des poules<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a> +<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>; mais tous +<span class="pagenum"><a name="p81" id="p81">81</a></span> +les voyageurs modernes attestent la vérité de ce fait, +qui mérite certainement d'être observé, et que l'on dit +aussi n'être pas inconnu en Europe. Selon leurs relations, +les Égyptiens mettent les œufs dans des fours +auxquels ils savent donner un degré de chaleur si tempéré, +et qui se rapporte si bien à la chaleur naturelle +des poules, que les poulets qui en viennent sont aussi +forts que ceux qui sont couvés à l'ordinaire. Le temps +propre à cette opération est depuis la fin de décembre +jusqu'à la fin d'avril, la chaleur étant excessive en +Égypte tout le reste de l'année. Pendant ces quatre +mois ils font couver plus de trois cent mille œufs, qui +ne réussissent pas tous, à la vérité, mais qui ne laissent +pas de fournir à peu de frais une quantité prodigieuse +de volailles. L'habileté consiste à donner aux fours un +degré de chaleur convenable, et qui ne passe pas une +certaine mesure. On emploie environ dix jours pour +échauffer ces fours, et autant à peu près pour faire +éclore les œufs. C'est une chose divertissante, disent +les relations, que de voir éclore ces poulets, dont les +uns ne montrent que la tête, les autres sortent de la +moitié du corps, et les autres tout-à-fait; et, dès qu'ils +sont sortis, ils courent au travers de ces œufs; <span class="side"> Tom. 2, +pag. 64. +Lib. 10, +c. 54.</span> ce qui +fait un vrai plaisir. On peut voir, dans les Voyages de +Corneille LeBruyn, ce que les différents voyageurs ont +écrit sur ce sujet. Pline en fait aussi mention; mais il +paraît qu'au lieu de fours les Égyptiens anciennement <span class="side"> [V. pl. haut, +p. 80.]</span> +faisaient éclore les œufs dans du fumier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" +name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111"> +(retour) </a> Le premier auteur qui en fait mention +est Aristote (<i>Hist. Anim.</i> VI, c. 2). +Antigone de Caryste (<i>Hist. Mirab.</i>, +c. 104), Pline (x, c. 54), s'accordent +à dire, d'après lui, que ces œufs +étaient mis dans du fumier. Le procédé +actuellement en usage paraît +avoir été inconnu des anciens Égyptiens, +au moins jusqu'à l'an 133 de +J.C. (Vopisc. <i>in Saturn.</i>) Pline, il +est vrai, parle, comme nouvellement +inventé, d'un procédé analogue à +celui des Égyptiens modernes (X, +c. 55); mais il ne dit point que cette +invention eût été faite en Égypte.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p82" id="p82">82</a></span> + +<p>J'ai dit que les laboureurs sur-tout, et ceux qui prenaient +soin des troupeaux, étaient fort considérés en +Égypte, à l'exception de quelques contrées, où les +derniers n'étaient point soufferts. En effet c'est à ces +deux professions qu'elle devait ses richesses et son opulence. +C'est une chose étonnante de voir ce que le travail +et l'adresse des Égyptiens tiraient d'un pays dont +l'étendue n'était pas fort considérable, mais dont le fonds +était devenu, par le bienfait du Nil et par l'industrie +laborieuse des habitants, d'une merveilleuse fécondité.</p> + +<p>Il en sera toujours ainsi de tout royaume où l'attention +de ceux qui gouvernent sera tournée vers le bien +public. La culture des terres et la nourriture des animaux +seront une source inépuisable de biens et d'avantages +par-tout où, comme en Égypte, on se fera un +devoir de les soutenir et de les protéger par principe +d'état et de politique: et c'est un grand malheur qu'elles +soient tombées maintenant dans un mépris général, +quoique ce soient elles qui fournissent les besoins et +même les délices de la vie à toutes les conditions que +nous regardons comme relevées. «Car,» dit M. l'abbé +Fleury dans son admirable livre des Mœurs des Israélites, +où il examine à fond la matière que je traite, +«c'est le paysan qui nourrit les bourgeois, les officiers +de justice et de finance, les gentilshommes, les ecclésiastiques; +et, de quelque détour que l'on se serve +pour convertir l'argent en denrées, ou les denrées +en argent, il faut toujours que tout revienne aux +fruits de la terre et aux animaux qu'elle nourrit. +Cependant, quand nous comparons ensemble tous +ces différents degrés dé conditions, nous mettons au +dernier rang ceux qui travaillent à la campagne; et +<span class="pagenum"><a name="p83" id="p83">83</a></span> +plusieurs estiment plus de gros bourgeois inutiles, +sans force de corps, sans industrie, sans aucun mérite, +parce qu'ayant plus d'argent ils mènent une +vie plus commode et plus délicieuse.»</p> + +<p>«Mais, si nous imaginions un pays où la différence +des conditions ne fût pas si grande; où vivre +noblement ne fût pas vivre sans rien faire, mais conserver +soigneusement sa liberté, c'est-à-dire n'être +sujet qu'aux lois et à la puissance publique, subsister +de son fonds sans dépendre de personne, et se contenter +de peu plutôt que de faire quelque bassesse pour +s'enrichir; un pays où l'on méprisât l'oisiveté, la mollesse +et l'ignorance des choses nécessaires pour la vie, +et où l'on fît moins de cas du plaisir que de la santé +et de la force du corps, en ce pays-là il serait bien plus +honnête de labourer ou de garder un troupeau que +de jouer ou se promener toute la vie.» Or il ne faut +point recourir à la république de Platon pour trouver +des hommes en cet état. C'est ainsi qu'a vécu la plus +grande partie du monde pendant près de quatre mille +ans, non-seulement les Israélites, mais les Égyptiens, +les Grecs, les Romains, c'est-à-dire les nations les plus +policées, les plus sages, les plus guerrières, les plus +éclairées en tout genre. Elles nous apprennent toutes +le cas que nous devrions faire de la culture des terres +et du soin des troupeaux: dont l'une, sans parler du +chanvre et du lin d'où l'on tire les toiles, nous fournit, +par les grains, les fruits, les légumes, une nourriture +non-seulement abondante, mais délicieuse; et l'autre, +outre les viandes exquises dont il couvre nos tables, +met presque seul en mouvement les manufactures et le +commerce par le moyen des cuirs et des étoffes.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p84" id="p84">84</a></span> + +<p>L'intention des princes, pour l'ordinaire, et leur +intérêt certainement, est qu'on ménage et qu'on favorise +les gens de la campagne, qui soutiennent à la lettre le +poids du jour et de la chaleur, et qui supportent une +grande partie des charges du royaume; mais les bonnes +intentions des princes sont souvent frustrées par l'insatiable +et impitoyable avidité de ceux qui sont chargés +du recouvrement de leurs deniers. L'histoire nous a +conservé une belle parole de Tibère à ce sujet: Un +gouverneur du pays même dont nous parlons ici, c'est-à-dire <span class="side"> Diodor. [lis. +Dio. Cassius] +l. 57, p. 608.</span> +de l'Égypte, ayant augmenté l'imposition annuelle +que payait la province, sans doute pour faire +sa cour à l'empereur, et lui ayant envoyé une somme +plus considérable qu'à l'ordinaire, Tibère, qui, dans ses +premières années, pensait ou du moins parlait bien, +lui répondit que<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> +<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a> <i>son intention était qu'on tondît ses +brebis, et non pas qu'on les écorchât</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" +name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112"> +(retour) </a> Κέιρεσθαι µοῦ τὰ πρόßατα, ἀλλ' +ουκ ἀποξύρεσθαι ßοὺλοµαι.</blockquote> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE VI.</h3> + +<h5>DE LA FÉCONDITÉ DE L'ÉGYPTE.</h5> + +<p>Je ne parlerai ici que de quelques plantes particulières +à l'Égypte, et de l'abondance du blé qui y +croissait.</p> + +<p><i>Papyrus</i><a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> +<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>. C'est une plante qui pousse quantité de +tiges triangulaires, hautes de six ou sept coudées. <span class="side"> Plin. l. 13, +c. 11.</span> Les +anciens ont écrit d'abord sur des feuilles de palmier, +puis sur des écorces d'arbre, d'où est venu le mot +<span class="pagenum"><a name="p85" id="p85">85</a></span> +<i>liber</i>: après cela sur des tablettes enduites de cire, où +l'on imprimait les caractères avec un poinçon qui avait +un bout aigu pour écrire, et l'autre plat pour effacer:<span class="side"> Satir. 10, +lib. 1 [v. 72.]</span> +ce qui a donné lieu à cette expression d'Horace, +</p> + +<p class="mid"> +Sæpè stylum vertas, iterùm quæ digna legi sint +Scripturus. +</p> + +<p>qui signifie que, pour faire un bon ouvrage, il faut +beaucoup effacer, beaucoup corriger. Enfin on introduisit +l'usage du papier. C'était des feuilles propres à +écrire,<span class="side"> Lucan. +[Pharsal. III, +v. 222.]</span> faites de l'écorce de la plante dont nous parlons, +<i>papyrus</i>, appelée autrement <i>byblus</i>: +</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i10">Nondum flumineas Memphis contexere byblos</p> +<p class="i10">Nuverat.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" +name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113"> +(retour) </a> Pour les différents usages du +papyrus, voyez une dissertation +de M. de Caylus (<i>Académ. Insc.</i> +tom. XXVI, pag. 267).--L.</blockquote> + +<p>Merveilleuse invention<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a> +<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>, dit Pline, qui est d'un si +grand usage dans la vie, qui fixe la mémoire des faits, +et qui immortalise les hommes! Varron l'attribue à +Alexandre-le-Grand, lorsqu'il bâtit Alexandrie: mais +elle est bien plus ancienne que lui; il ne fit que la rendre +plus commune. Le même Pline ajoute qu'Eumène, +roi de Pergame, substitua le parchemin au papier, +par jalousie contre Ptolémée, roi d'Égypte, se piquant +de l'emporter par ce moyen sur sa bibliothèque, dont +les livres n'étaient que de papier. Le parchemin est +une peau de mouton ou de bélier préparée pour écrire; +on l'appelle <i>pergamenum</i>, à cause qu'il a été inventé +par les rois de Pergame. Tous les anciens manuscrits +sont sur du parchemin, ou sur du vélin, qui est une +peau de veau plus délicate que le parchemin ordinaire. +C'est une chose curieuse de voir comment notre papier, +qui est si blanc et si fin, se fait de vieux haillons +<span class="pagenum"><a name="p86" id="p86">86</a></span> +et de sales chiffons qu'on ramasse dans les rues. La +plante nommée <i>papyrus</i> servait aussi à faire des voiles +de vaisseau, des cordages, des habits, des couvertures, +etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" +name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114"> +(retour) </a> «Postea promiscuè patuit usus +rei, quà constat immortalitas hominum... +Chartæ usu maximè humanitas +constat in memoria.»</blockquote> + +<p><span class="side"> Plin. l. 19, +cap. 1.</span> +<i>Linum.</i> Le lin est une plante dont l'écorce est pleine +de filets qui servent à faire de la toile déliée. On avait +en Égypte une adresse merveilleuse pour le préparer +et le travailler, les fils qu'on en tirait étant d'une si +grande finesse, qu'ils échappaient presque à la vue. +Les prêtres n'y étaient vêtus que de lin, et jamais de +laine, et c'était aussi l'habillement ordinaire des personnes +considérables. On en faisait un grand commerce, +et il s'en transportait beaucoup dans les pays étrangers. +Ce travail occupait un grand nombre de personnes en +Égypte, sur-tout parmi les femmes, comme on le voit +dans l'endroit d'Isaïe où ce prophète menace l'Égypte +d'une affreuse sécheresse qui en fera cesser tous les +travaux: <span class="side"> Is. 19, 9. +Exod. 9, 31.</span> <i>Confundentur qui operabantur linum, pectentes +et texentes subtilia</i>. On voit aussi dans l'Écriture +que l'un des effets de la grêle que Moïse fit tomber en +Égypte fut de ruiner tout le lin qui commençait déjà +à monter en graine: c'était au mois de mars.</p> + +<p><span class="side"> Plin. <i>Ibid.</i></span> +<i>Byssus.</i> C'était une autre espèce de lin<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> +<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>, extrêmement +fin et délié, qui était souvent teint en pourpre. +Il était fort cher, et il n'y avait que les gens riches et +aisés qui s'en vêtissent. Pline, qui donne la première +place au lin incombustible, met celui-ci après, et<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> +<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a> dit +qu'il servait à la parure et à l'ornement des dames. Il +paraît, par l'Écriture sainte, que c'était de l'Égypte +<span class="pagenum"><a name="p87" id="p87">87</a></span> +<span class="side"> Ezech. 27.</span> +sur-tout qu'on tirait les toiles composées de cette +espèce de lin: <i>byssus varia de Ægypto texta est tibi</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" +name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115"> +(retour) </a> Forster (<i>de bysso</i>) et Larcher +ont prouvé que le byssus était le coton. +(Voyez plus haut, p. 69.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" +name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116"> +(retour) </a> «Pioximus byssino, mulierum +maxime deliciis... genito.»</blockquote> + +<p>Je ne parle point du <i>lotus</i>, plante fort commune et +fort estimée en Égypte, dont la graine servait autrefois +à faire du pain<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a> +<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>. Il y avait un autre <i>lotus</i> en Afrique, +qui a donné son nom aux <i>lotophages</i>, parce qu'ils <span class="side"> Odys. l. 9. +v. 84-102.</span> +vivaient du fruit de cet arbre<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> +<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>, fruit d'un goût si délicieux, +s'il en faut croire Homère, qu'il faisait oublier +à ceux qui en mangeaient toutes les douceurs de la +patrie, comme Ulysse l'éprouva à son retour de Troie.</p> + +<p>En général les légumes et les fruits étaient excellents +en Égypte, et auraient pu<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> +<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>, comme Pline le remarque, +suffire seuls pour la nourriture, tant la bonté et +l'abondance en étaient grandes; et en effet les ouvriers +ne vivaient presque d'autre chose, comme on le voit +dans ceux qui travaillaient aux pyramides.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" +name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117"> +(retour) </a> Et dont on mangeait la racine. +Le <i>lotus</i> est une plante aquatique, +espèce de <i>nymphæa</i>.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" +name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118"> +(retour) </a> Ce lotus est une espèce de jujubier, +selon M. Desfontaines.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" +name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119"> +(retour) </a> «Ægyptus frugum quidem fertilissima, +sed ut propè sola iis carere +possit, tanta est ciborum ex +herbis abundantia.» (Plin., lib. 21, +cap. 15.)</blockquote> + +<p>Outre ces richesses champêtres, le Nil, par la pêche +et par la nourriture des troupeaux, fournissait la table +des Égyptiens de poissons exquis de toute espèce, et +de viandes très-succulentes. C'est ce qui fit regretter +si fort l'Égypte aux Israélites, quand ils se trouvèrent +dans le désert. <span class="side"> Num. 11, +4, 5.</span> <i>Qui nous donnera de la chair à manger?</i> +disaient-ils d'un ton plaintif et séditieux. <i>Nous +nous souvenons des poissons que nous mangions en +Égypte</i> presque <i>pour rien. Les concombres, les melons, +les poireaux, les ognons et l'ail nous reviennent dans +l'esprit.... <span class="side"> Exod. 16, 5.</span> Nous étions assis près des marmites pleines +de viandes, et nous mangions du pain tant que nous +voulions</i>.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p88" id="p88">88</a></span> + +<p>Mais la grande et l'incomparable richesse de l'Égypte +était le blé, qui la mettait en état, même dans des +temps de famine presque universelle, de nourrir tous +les peuples voisins, comme cela arriva sous Joseph. +Dans les temps postérieurs elle fut toujours la ressource +et le grenier le plus assuré de Rome et de +Constantinople. On sait que la calomnie inventée contre +saint Athanase, à qui l'on imputait d'avoir menacé +d'empêcher à l'avenir que l'on ne transportât du blé +d'Alexandrie à Constantinople, fit entrer en fureur +contre ce saint évêque l'empereur Constantin, parce +qu'il savait que cette ville ne pouvait subsister sans +les convois d'Égypte. C'est la même raison qui porta +toujours les empereurs romains à prendre un si grand +soin de l'Égypte, qu'ils regardaient comme la mère +nourricière de Rome.</p> + +<p>Cependant le même fleuve qui a mis cette province +en état de nourrir et de faire subsister les deux villes +du monde les plus peuplées, la réduisait quelquefois +elle-même à une affreuse famine; et il est étonnant +que la sage prévoyance de Joseph, qui, dans des temps +d'abondance, avait mis en réserve des blés pour des +années de stérilité, n'ait point appris à ces politiques +si vantés à se précautionner par une pareille industrie +contre les variétés et les incertitudes du Nil<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> +<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>. Pline le +jeune, dans le panégyrique de Trajan, nous fait une +peinture admirable de l'extrémité où la famine réduisit +<span class="pagenum"><a name="p89" id="p89">89</a></span> +cette province sous cet empereur, et de la généreuse +libéralité qu'il fit paraître pour la soulager. On ne sera +pas fâché d'en voir ici un extrait, qui rendra moins +les expressions que les pensées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" +name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120"> +(retour) </a> Sénèque nous apprend que, pendant +deux années consécutives, dans +la dixième et la onzième années du +règne de Cléopatre, l'inondation du +Nil trompa l'espérance des laboureurs; +et que ce malheur arriva pendant +neuf années, au témoignage de +Callimaque. (Senec., <i>Quæst. Natur.</i> +IV, 2, § 15.) Le passage de Callimaque, +dont Sénèque rappelle le +sens, a été conservé par le grand +étymologiste. On le trouve dans +l'édit. d'Ernesti (t. 1, p. 357).--L.</blockquote> + +<p>L'Égypte, dit Pline, qui se glorifiait de n'avoir +besoin, pour nourrir et faire croître ses grains, ni des +pluies, ni du ciel, et qui se croyait assurée pour toujours +de le disputer aux terres les plus fertiles, fut +condamnée à une sécheresse inopinée, et à une funeste +stérilité, parce que l'inondation du Nil, source et +mesure certaine de l'abondance, beaucoup moins +étendue qu'à l'ordinaire, avait laissé à sec la plupart +des terres<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a> +<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>. Pour-lors elle implora le secours du prince, +comme elle avait coutume d'attendre celui du fleuve. +Le délai ne dura que ce qu'il fallut de temps au courrier +pour porter à Rome cette triste nouvelle; et il +semblait que ce malheur n'était arrivé que pour faire +paraître avec plus d'éclat la bonté de César<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> +<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>. C'était +une ancienne et commune opinion, que notre ville ne +pouvait subsister que par les vivres qu'elle tirait d'Égypte. +Cette nation vaine et fastueuse se vantait de +nourrir, toute vaincue qu'elle était, ses vainqueurs, +d'avoir leur sort entre ses mains, et de régler par son +fleuve leur bonne ou mauvaise destinée. Nous avons +rendu au Nil ses moissons, et lui avons renvoyé ses +convois: que l'Égypte apprenne donc, par son expérience, +qu'elle ne nous est point nécessaire, mais +<span class="pagenum"><a name="p90" id="p90">90</a></span> +qu'elle est notre esclave: qu'elle sache que ce n'est pas +tant des vivres qu'elle nous envoie qu'un tribut qu'elle +nous paie; et qu'elle n'oublie jamais que nous pouvons +bien nous passer de l'Égypte, mais que l'Égypte ne +peut point se passer de nous. C'en était fait de cette +province si fertile, si elle eût encore été libre. Elle a +trouvé un sauveur et un père dans son maître. Étonnée +de voir ses greniers remplis sans le travail de ses +laboureurs, elle n'a su d'où lui pouvaient venir ces +richesses étrangères et gratuites. La disette de peuples +si éloignés de nous, et secourus si promptement, n'a +servi qu'à faire mieux sentir quel avantage c'est que +d'être sous notre empire<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> +<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>. Le Nil a pu, dans d'autres +temps, couvrir d'une plus grande inondation les campagnes +d'Égypte, mais il n'a jamais coulé plus abondamment +pour la gloire des Romains. Puisse le ciel, +content d'avoir mis à une telle épreuve et la patience +des peuples, et la bonté du prince, rendre pour +toujours à l'Égypte son ancienne fécondité!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" +name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121"> +(retour) </a> «Inundatione; id est ubertate +regio fraudata, sic opem Cæsaris +invocavit, ut solet amnem suum.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" +name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122"> +(retour) </a> «Pererebuerat antiquitas, urbem +nostram nisi opibus Ægypti ali +sustentarique non posse. Superbiebat +ventosa et insolens natio, quôd +victorem quidcm populum pasceret +tamen, quòdque in suo flumine, in +suis manibus, vel abundantia nostra +vel fames esset. Refudimus Nilo suas +copias. Recepit frumenta quæ miserat, +deportatasque messes revexit.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" +name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123"> +(retour) </a> «Nilus Ægypto quidem sæpè, sed gloriæ nostræ nunquam largior +fluxit.»</blockquote> + +<p>Le reproche que Pline fait ici aux Égyptiens, d'avoir +une vaine et folle complaisance dans les inondations de +leur Nil, marque un de leurs caractères les plus particuliers, +et me fait souvenir d'un bel endroit d'Ézéchiel, +où Dieu parle ainsi à Pharaon, l'un de leurs rois: <span class="side"> Ezech. 29, +v. 3 et 9.</span> «Je +viens à toi, grand dragon, qui te couches au milieu +de tes fleuves, et qui dis: Le fleuve est à moi, c'est +moi qui l'ai fait, c'est moi-même qui me suis créé.» +<i>Ecce ego ad te, Pharao, rex Ægypti, draco magne, +qui cubas in medio fluminum tuorum, et dicis: Meus +est fluvius, et ego feci eum, et ego feci memetipsum.</i></p> + +<span class="pagenum"><a name="p91" id="p91">91</a></span> + +<p>Dieu voyait dans le cœur de ce prince un orgueil insupportable, +un sentiment de sécurité, de confiance +dans les inondations du Nil, d'une entière indépendance +des influences du ciel, comme s'il n'eût dû les +heureux effets de cette inondation qu'à ses soins et à +ses travaux, ou à ceux de ses prédécesseurs: <i>Meus est +fluvius, et ego feci eum.</i></p> + +<p>Avant que de terminer cette seconde partie, qui +regarde les mœurs des Égyptiens, je crois devoir avertir +les lecteurs de se rendre attentifs à différents traits +répandus dans l'histoire d'Abraham, de Jacob, de +Joseph, de Moïse, qui confirment et éclaircissent une +partie de ce que nous trouvons dans les auteurs profanes +sur ce sujet. Ils y remarqueront la police parfaite +qui régnait en Égypte, soit à la cour, soit dans le +reste du royaume; la vigilance du prince, qui était +averti de tout, qui avait un conseil réglé, des ministres +choisis, des troupes toujours bien entretenues, et de +toute sorte, infanterie, cavalerie, chariots armés en +guerre; des intendants dans toutes les provinces; des +gardes des greniers publics, des dispensateurs exacts +du blé, qui le distribuaient avec grand ordre; une cour +formée avec tous les officiers de la couronne, capitaine +des gardes, grand échanson, grand panetier, en un +mot tout ce qui compose la maison d'un prince et qui +fait l'éclat d'une cour brillante. <span class="side"> Gen. 12, +10-20.</span> Ils y admireront plus +que tout cela encore la crainte des menaces de Dieu, +inspecteur de toutes les actions, et juge des rois +mêmes; et l'horreur de l'adultère, reconnu comme un +crime capable de faire périr un royaume.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p92" id="p92">92</a></span> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2> +<hr class="short"> + +<h4>HISTOIRE DES ROIS D'ÉGYPTE.</h4> + +<p>Il n'y a point dans toute l'antiquité d'histoire plus obscure +ni plus incertaine que celle des premiers rois +d'Égypte. Cette nation fastueuse, et follement entêtée +de son antiquité et de sa noblesse, trouvait qu'il était +beau de se perdre dans un abyme infini de siècles, qui <span class="side"> Diod. l. 1, +p. 41.</span> +semblait l'approcher de l'éternité. Si on l'en croit, les +dieux d'abord, ensuite les demi-dieux ou héros, la gouvernèrent +successivement pendant l'espace de plus de +vingt mille ans<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a> +<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>. On sent assez combien cette prétention +est vaine et fabuleuse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" +name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124"> +(retour) </a> Diodore, cité par Rollin, dit: +<i>un peu moins de dix-huit mille ans</i>. +(1, § 44.) Fréret a montré que cette +antiquité si reculée provient de l'équivoque +causée par le mot <i>année</i>, +qui a désigné originairement des saisons +de trois ou de quatre mois. En +réduisant les dates égyptiennes, d'après +cette hypothèse, on reconnaît +qu'elles se renferment dans les limites +de la chronologie de l'Écriture +Sainte.--L.</blockquote> + +<p>Après les dieux et demi-dieux régnèrent des hommes +égyptiens, dont Manéthon nous a laissé trente dynasties +ou principautés. Ce Manéthon était Égyptien, grand-prêtre +et garde des archives sacrées de l'Égypte; il avait +été instruit dans les lettres grecques. Il a écrit l'histoire +des Égyptiens, et l'a tirée, à ce qu'il dit, des écrits de +Mercure, et des autres anciens mémoires conservés dans +les archives des temples. Il avait composé cet ouvrage +sous le règne et par l'ordre de Ptolémée Philadelphe.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p93" id="p93">93</a></span> + +<p>Si l'on suppose les trente dynasties de Manéthon successives, +elles composent plus de cinq mille trois cents ans +jusqu'au règne d'Alexandre, ce qui est manifestement +convaincu de fausseté. D'ailleurs on voit dans Ératosthène<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a> +<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>, +appelé à Alexandrie par Ptolémée Evergète, +une liste de trente-huit rois thébains, tous différents <span class="side"> Eratosthen. +ap. Syncell. +p. 91. c. 147 +D.</span> +de ceux de Manéthon. Le soin d'éclaircir ces difficultés +a beaucoup exercé les savants. La voie la plus sûre de +concilier ces contradictions est de supposer, comme +le font maintenant presque tous ceux qui traitent cette +matière, que les rois dont il est parlé dans les différentes +dynasties ne se sont pas tous succédé les uns aux autres, +mais que plusieurs ont régné en même temps dans des +contrées différentes. Il y a eu en Égypte quatre dynasties +principales: celle de Thèbes, celle de Thin, celle +de Memphis, et celle de Tanis. Je ne ferai point ici le +dénombrement des rois qui y ont régné: l'histoire ne +nous en a presque conservé que les noms. Je ne rapporterai +que ce qui me paraîtra propre à éclairer et à +instruire les jeunes gens, pour qui principalement j'écris; +et je m'arrêterai sur-tout à ce qu'Hérodote et Diodore +de Sicile nous apprennent des rois d'Égypte, sans même +y garder une suite fort exacte, du moins dans les commencements +de cette histoire, qui sont fort obscurs, et +sans me mettre en devoir de concilier ces deux historiens. +Leur dessein, surtout d'Hérodote, a été, non de +donner une suite exacte des rois d'Égypte, mais seulement +d'indiquer ceux dont l'histoire leur a paru plus +intéressante et plus instructive. Je suivrai le même plan; +et j'espère qu'on ne me saura pas mauvais gré de n'être +<span class="pagenum"><a name="p94" id="p94">94</a></span> +point entré moi-même, et de n'avoir point engagé avec +moi les jeunes gens, dans un labyrinthe de difficultés +qui est presque sans issue, et d'où les plus habiles ont +bien de la peine à se tirer quand ils veulent suivre le +fil de l'histoire et fixer des dates assurées. Les curieux +pourront consulter les savants<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> +<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a> ouvrages où cette matière +est traitée à fond.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" +name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125"> +(retour) </a> Il était de Cyrène.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" +name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126"> +(retour) </a> La chronique du chevalier Marsham; +les ouvrages du P. Pezron; +les dissertations du P. Tournemine, +et celles de M. l'abbé Sevin.</blockquote> + +<p>Je dois avertir dès le commencement qu'Hérodote, +sur la foi des prêtres Égyptiens qu'il avait consultés, +rapporte beaucoup d'oracles et de faits singuliers qu'un +lecteur éclairé ne prendra que pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire +pour des fables.</p> + +<p>L'histoire ancienne d'Égypte contient 2158 ans, et +elle se divise naturellement en trois parties.</p> + +<p>La première commence à l'établissement de la monarchie +égyptienne, fondée par Ménès ou Mesraïm, fils +de Cham, l'année du monde 1816, et finit à la destruction +de cette même monarchie par Cambyse, roi de +Perse, l'an 3479; et cette première partie comprend +1663 ans.</p> + +<p>La seconde partie est mêlée avec l'histoire des Perses +et des Grecs, et s'étend jusqu'à la mort d'Alexandre-le-Grand, +arrivée en 3681, et renferme par conséquent +202 ans.</p> + +<p>La troisième est celle où s'est élevée en Égypte une +nouvelle monarchie sous les Lagides, c'est-à-dire sous +les Ptolémées, descendants de Lagus, jusqu'à la mort +de Cléopatre, dernière reine d'Egypte, en 3974; et +ce dernier espace renferme 293 ans.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p95" id="p95">95</a></span> + +<p>Je ne traiterai ici que la première partie, réservant +les deux autres pour les temps qui leur sont propres.</p> + +<h3>ROIS D'ÉGYPTE.</h3> + +<p><span class="side"> AN. M. 1816 +AV. J.C. 2188</span> +MÉNÈS. Tous les historiens conviennent que Ménès +est le premier roi d'Égypte. On prétend, et ce n'est +point sans fondement, qu'il est le même que Mesraïm, +fils de Cham.</p> + +<p>Cham était le second fils de Noé. Lorsque la famille +de ce dernier, après la folle entreprise de la tour de +Babel, se dispersa en différentes contrées, Cham tourna +du côté de l'Afrique: et c'est lui sans doute qui dans la +suite y fut honoré comme dieu sous le nom de Jupiter +Ammon. Il avait quatre enfants: Chus, Mesraïm, Phuth +<span class="side"> Gen. 10, 6.</span> +et Canaan. Chus s'établit en Ethiopie; Mesraïm dans +l'Égypte, qui, dans l'Écriture, est le plus souvent appelée +de son nom et de celui de Cham son père; Phuth, +dans la partie de l'Afrique qui est à l'occident de l'Égypte; +et Canaan, dans le pays qui depuis a porté son +nom. Les Cananéens sont certainement le même peuple +que les Grecs nomment presque toujours Phéniciens, +sans qu'on puisse rendre raison ni de ce nom étranger, +ni de l'oubli du véritable.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 1, +cap. 99. +Diod. lib. 1, +pag. 42.</span> +Je reviens à Mesraïm. On convient que c'est le même +que Ménès, que tous les historiens donnent pour le +premier roi d'Égypte. Ils disent que c'est lui qui y établit +le premier le culte des dieux et les cérémonies des +sacrifices.</p> + +<p>BUSIRIS, assez long-temps après, bâtit la fameuse ville +de Thèbes, et y établit le siège de l'empire<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> +<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>. Nous avons +<span class="pagenum"><a name="p96" id="p96">96</a></span> +parlé ailleurs de la magnificence et des richesses de cette +ville. Ce n'est pas le Busiris connu par sa cruauté<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a> +<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" +name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127"> +(retour) </a> Diodore de Sicile compte deux +rois de ce nom: le premier a régné +1400 ans après Ménès; et l'autre est +le huitième successeur du premier: +c'est à celui-ci qu'il attribue la fondation +de Thèbes. (I, § 45.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" +name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128"> +(retour) </a> Strabon (XVII, pag. 802), et Diodore +de Sicile (§ 45 et 88), nient +l'existence de ce Busiris, et traitent +de fables tout ce que les Grecs en +ont dit. Marsham et Newton sont +de l'avis de ces deux auteurs.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 2, +pag. 44, 45.</span> +OSYMANDYAS. Diodore décrit fort au long plusieurs +édifices magnifiques que ce prince avait fait construire<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> +<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>, +dont l'un entre autres<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> +<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a> était orné de scupltures et de +peintures d'une beauté parfaite, qui représentaient son +expédition contre les Bactriens, peuple de l'Asie, qu'il +avait attaqués avec une armée de quatre cent mille +hommes de pied, et de vingt mille chevaux. On y voyait, +dans un autre endroit, une assemblée de juges, dont le +président portait au cou une image de la Vérité, qui +avait les yeux fermés, et avait autour de lui un grand +nombre de livres; symbole énergique, qui marquait que +les juges devaient être instruits des lois, et juger sans +acception de personnes.</p> + +<p>On y avait peint aussi le roi, qui offrait aux dieux +l'or et l'argent qu'il tirait chaque année des mines d'Égypte, +qui montaient à la somme de seize millions<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a> +<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" +name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129"> +(retour) </a> A Thèbes.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" +name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130"> +(retour) </a> C'était son tombeau.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" +name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131"> +(retour) </a> Trois mille deux cents myriades +de mines. = Rollin a voulu dire <i>seize +cent millions</i>; car les trois mille +deux cents myriades ou 32,000,000 +de mines d'argent, 533,000 talents, +valent 1,599,000,000 fr., d'après +l'évaluation du talent, suivie par +Rollin, ou les talents dont il est +question ici sont de fort peu de valeur, +ou les prêtres en ont imposé +à Diodore de Sicile.--L.</blockquote> + +<p>Non loin de là paraissait une magnifique bibliothèque, +la plus ancienne dont il soit parlé dans l'histoire; +elle avait pour titre: <i>le trésor des remèdes de +l'ame</i>. Près de cette bibliothèque on avait placé des +statues de tous les dieux d'Égypte, à chacun desquels +<span class="pagenum"><a name="p97" id="p97">97</a></span> +le roi offrait des présents convenables; par où il semblait +vouloir annoncer à la postérité que pendant sa +vie il avait eu le bonheur de montrer toujours beaucoup +de piété envers les dieux et de justice envers les +hommes.</p> + +<p>Son tombeau était d'une magnificence extraordinaire. +Il était environné d'un cercle d'or qui avait une coudée +de largeur, et trois cent soixante-cinq coudées de +circuit<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> +<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>, sur chacune desquelles étaient marqués le lever +et le coucher du soleil, de la lune et des autres +constellations; car dès-lors les Égyptiens divisaient l'année +en douze mois, chacun de trente jours, et après +le douzième mois ils ajoutaient chaque année cinq jours <span class="side"> [plus haut, +p. 76.]</span> +et six heures. On ne savait ce qu'on devait le plus admirer +dans ce superbe monument, ou la richesse de la +matière, ou l'art et l'industrie des ouvriers.</p> + +<p><span class="side"> Diod. p. 46.</span> +UCHORÉUS, l'un des successeurs d'Osymandyas, bâtit +la ville de Memphis<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> +<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>. Elle avait cent cinquante stades +de circuit<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> +<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>, c'est-à-dire plus de sept lieues. Il la plaça +à la pointe du Delta, à l'endroit où le Nil se partage +en plusieurs branches. Du côté du midi, il fit une levée +fort haute. A droite et à gauche, il creusa des fossés +très-profonds<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> +<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a> pour y recevoir le fleuve. Ils étaient revêtus +de pierres, et, du côté de la ville, rehaussés par de +fortes chaussées: le tout pour mettre la ville en sûreté +et contre les inondations du Nil, et contre les attaques +<span class="pagenum"><a name="p98" id="p98">98</a></span> +des ennemis. Une ville si avantageusement située, et +si bien fortifiée, qui était comme la clef du Nil, et qui +par là dominait sur tout le pays, devint bientôt la demeure +ordinaire des rois. Elle demeura en possession +de cet honneur jusqu'au temps où Alexandre-le-Grand +fit bâtir Alexandrie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" +name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132"> +(retour) </a> Il est permis de douter de l'existence +de ce merveilleux cercle d'or, +qui avait 192 mètres (590 pieds) +de circonférence; car Diodore n'a +pu le décrire que d'après le récit +des prêtres, attendu qu'il avait été +détruit cinq siècles auparavant par +Cambyse. (I, § 49.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" +name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133"> +(retour) </a> Bâtie par Ménès, selon Hérodote.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" +name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134"> +(retour) </a> Environ 31,620 mètres, environ +6 lieues; mais peut-être s'agit-il du +petit stade (V. plus bas, p. 101): +dans ce cas, la mesure se réduit à 3 +lieues.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" +name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135"> +(retour) </a> Diodore dit un <i>lac</i>.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> plus haut, +p. 22, n. 1.</span> +MOERIS. C'est lui qui construisit ce lac si fameux qui +porta son nom. Nous en avons parlé ci-devant.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 1920 +AV. J.C. 2084.</span> +L'Égypte avait été long-temps gouvernée par des +princes nés dans le pays même, lorsque des étrangers, +qu'on nomma rois-pasteurs, en langue égyptienne <i>hycsos</i>, +Arabes ou Phéniciens, s'emparèrent d'une grande partie +de la basse Égypte et de Memphis: mais ils ne furent +point maîtres de la haute Égypte, et le royaume de +Thèbes subsista toujours jusqu'au temps de Sésostris. La +domination de ces rois étrangers dura environ 260 ans.</p> + +<p><span class="side"> Gen. 12, +20-20. +AN. M. 2084 +AV. J.C. 1920.</span> +C'est sous l'un d'eux, appelé dans l'Écriture Pharaon, +nom commun à tous les rois d'Égypte, qu'Abraham +passa dans ce pays avec Sara sa femme, qui y +courut un grand risque, parce que le prince, informé +de sa rare beauté, et ne la croyant que sœur et non +épouse d'Abraham, l'avait fait enlever.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 2179 +AV. J.C. 1825 +AN. M. 2276 +AV. J.C. 1728.</span> +TETHMOSIS, ou Amosis, ayant chassé les rois-pasteurs, +régna dans la basse Égypte.</p> + +<p>Long-temps après, Joseph fut mené en Égypte par +des marchands ismaélites, vendu à Putiphar, et, par une +suite d'événements merveilleux, conduit à une suprême +autorité, et élevé à la première place du royaume. +Je ne dis rien ici de son histoire, qui est connue de +tout le monde. <span class="side"> Justin. l. 36, +cap. 2.</span> J'avertis seulement que Justin, qui n'a +fait qu'abréger Trogue Pompée, historien excellent +du temps d'Auguste, remarque que Joseph, le dernier +<span class="pagenum"><a name="p99" id="p99">99</a></span> +des enfants de Jacob, que ses frères, par envie, avaient +vendu à des marchands étrangers, ayant reçu du ciel +l'intelligence des songes et la connaissance de l'avenir, +sauva, par sa rare prudence, l'Égypte de la famine dont +elle était menacée, et fut extrêmement considéré du roi.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 2298 +AV. J.C. 1706.</span> +Jacob y passa aussi avec toute sa famille, qui fut +toujours bien traitée par les Égyptiens pendant qu'ils +conservèrent le souvenir des services importants que<span class="side"> Exod. 1-8.</span> +Joseph leur avait rendus. Mais, dit l'Écriture, après la +mort de Joseph il s'éleva un nouveau roi, à qui Joseph +était inconnu.</p> + +<p></p> + +<p>RAMESSÈS-MIAMUN était, selon Ussérius, le nom de +ce nouveau roi connu dans l'Écriture sous celui de <span class="side"> AN. M. 2427 +AV. J.C. 1577.</span> +Pharaon. Il régna pendant soixante-six ans, et fit souffrir +aux Israélites des maux infinis. «Il établit, <i>dit +l'Écriture</i>, des intendants des ouvrages, afin qu'ils accablassent +les Hébreux de fardeaux <i>insupportables</i>. <span class="side"> Exod. +1-11-13-14.</span> Et +ils bâtirent à Pharaon des villes pour servir de<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> +<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a> magasins, +savoir: Phithom et Ramessès... Les Égyptiens +haïssaient les enfants d'Israël: ils les affligeaient en leur +insultant; et ils leur rendaient la vie ennuyeuse en les +employant à des travaux pénibles de boue, de mortier +et de brique, et à toutes sortes d'ouvrages de terre dont +ils étaient accablés.» Ce roi avait deux fils, Aménophis +et Busiris.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" +name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136"> +(retour) </a> Heb. <i>urbes thesaurorum</i>; Sept. +<i>urbes munitas</i>. Ces villes étaient +destinées pour y mettre en réserve +le blé, l'huile et les autres richesses +de l'Égypte. <i>Vatab.</i> = Dans la Vulgate, +<i>urbes tabernaculorum</i>.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> AN. M. 2494 +AV. J.C. 1510. +AN. M. 2513 +AV. J.C. 1491,</span> +AMÉNOPHIS, qui était l'aîné, lui succéda. C'est ce +Pharaon sous qui les Israélites sortirent d'Égypte, et +qui fut submergé au passage de la mer Rouge.</p> + +<p>Selon le P. Tournemine, Sésostris, dont nous parlerons +<span class="pagenum"><a name="p100" id="p100">100</a></span> +bientôt, est celui des rois d'Égypte qui commença +la persécution contre les Israélites, et qui les accabla +de travaux pénibles; ce qui est très-conforme à ce que +Diodore remarque de ce prince, qu'il n'employa dans +les ouvrages qu'il fit en Égypte que des étrangers. Ainsi +l'on peut mettre le grand événement du passage de la +mer Rouge sous<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> +<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a> Phéron son fils; et le caractère d'impiété +que lui donne Hérodote rend cette conjecture +très-vraisemblable. Le plan que je me suis proposé me +dispense d'entrer dans ces discussions de chronologie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" +name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137"> +(retour) </a> Ce nom ressemble fort à celui de Pharaon, qui était commun aux +rois d'Égypte.</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 3, p. 74.</span> +Diodore, en parlant de la mer Rouge, dit une +chose bien digne de remarque. Il y avait, observe cet +historien, dans tout le pays, une ancienne tradition, +transmise des pères aux enfants depuis plusieurs +siècles, qu'autrefois, par un reflux extraordinaire, la +mer avait été entièrement desséchée, en sorte qu'on +en voyait le fond, et que bientôt après, les eaux, par +un flux violent, avaient repris leur première place. +Il est évident que c'est le passage miraculeux de la +mer Rouge sous Moïse qui est ici désigné; et j'en fais +la remarque exprès pour avertir les jeunes gens de ne +pas laisser échapper, dans la lecture des auteurs, ces +traces précieuses d'antiquité, sur-tout quand elles ont, +comme celle-ci, quelque rapport à la religion.</p> + +<p>Ussérius dit qu'Aménophis laissa deux fils, l'un +nommé Séthosis ou Sésostris, l'autre Armaïs. Les Grecs +l'ont appelé Bélus, et ses deux enfants, Ægyptus et +Danaüs.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +c. 102-110.</span> +Sésostris a été non-seulement l'un des plus puissants +<span class="pagenum"><a name="p101" id="p101">101</a></span> +<span class="side"> Diod. l. 1, +p. 48-54.</span> +rois qu'ait eus l'Égypte, mais l'un des plus grands +conquérants que vante l'antiquité.</p> + +<p>Son père, ou par instinct, ou par humeur, ou, comme +le disent les Égyptiens, par l'autorité d'un oracle, +conçut le dessein de faire de son fils un conquérant. Il +s'y prit à la manière des Égyptiens, c'est-à-dire avec +grandeur et noblesse. Tous les enfants qui naquirent +le même jour que Sésostris furent amenés à la cour +par ordre du roi. Il les fit élever comme ses enfants, +et avec les mêmes soins que Sésostris, près duquel ils +étaient nourris. Il ne pouvait lui donner de plus fidèles +ministres, ni des officiers plus zélés pour le succès de +ses armes. On les accoutuma sur-tout, dès l'âge le +plus tendre, à une vie dure et laborieuse, pour les +mettre en état de soutenir un jour avec facilité les fatigues +de la guerre. On ne leur donnait pas à manger +qu'auparavant ils n'eussent fait à pied ou à cheval une +course considérable<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> +<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>. La chasse était leur exercice le +plus ordinaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" +name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138"> +(retour) </a> Diodore dit 180 stades, mesure +qui a paru si longue à Rollin, qu'il +n'a pas osé l'exprimer; et pour sauver +l'invraisemblance, il laisse croire que +ces jeunes gens faisaient cette route +<i>ou à pied ou à cheval</i>, quoique +Diodore parle seulement d'une course +à pied; il faut voir comme Voltaire +se moque de l'extravagance de Diodore +(<i>Philosoph. de l'hist.</i>), à l'occasion +de ces 180 stades, qu'il évalue +à 8 lieues. Diodore se sert ici, comme +plus bas (pag. 106, note 2), du petit +stade Égyptien (= 105, 4 mètres), +et les 180 stades valent 18,970 mètres, +ou seulement 3 lieues 1/2; or, +il n'y a rien d'invraisemblable à ce +qu'on exige de jeunes gens, habitués +à de rudes exercices, qu'ils fassent +tous les matins 3 lieues 1/2 avant de +prendre de la nourriture.--L.</blockquote> + +<p> +Élien<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a> +<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a> remarque que Sésostris fut instruit par Mercure,<span class="side"> Lib. 12, c. 4.</span> +et qu'il apprit de lui la politique et l'art de +régner. Ce Mercure est celui que les Grecs ont appelé +<i>Trismégiste</i>, c'est-à-dire <i>trois fois grand</i><a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> +<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>. L'Égypte, +<span class="pagenum"><a name="p102" id="p102">102</a></span> +où il était né, lui doit l'invention de presque tous les +arts. Les deux ouvrages que nous avons sous son nom +portent des marques si certaines de nouveauté, qu'il +n'y a personne qui doute maintenant de leur supposition. +Il y a encore eu un autre Mercure, fort célèbre chez +les Égyptiens par ses rares connaissances, et beaucoup +plus ancien que celui-ci. Jamblique, prêtre de l'Égypte, +nous assure que l'usage de ce pays était de mettre sous +le nom d'Hermès ou Mercure les ouvrages et les inventions +que l'on donnait au public.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" +name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139"> +(retour) </a> Τὰ νοήµατα έκµουσωθῆναι.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" +name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140"> +(retour) </a> <i>Trois fois très-grand.</i>--L.</blockquote> + +<p>Quand Sésostris fut plus âgé, son père lui fit faire +son apprentissage par une guerre contre les Arabes. +Ce jeune prince y apprit à supporter la faim et la soif, +et soumit cette nation, jusqu'alors indomptable. La +jeunesse élevée avec lui le suivit toujours dans toutes +ses campagnes.</p> + +<p>Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête, +son père le fit tourner vers l'occident de l'Égypte. Il +attaqua la Libye, et la plus grande partie de cette +vaste région fut subjuguée.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 2513 +AV. J. C. 1491.</span> +SÉSOSTRIS. En ce temps son père mourut, et le +laissa en état de tout entreprendre. Il ne conçut pas +un moindre dessein que celui de la conquête du monde; +mais, avant que de sortir de son royaume, il avait +pourvu à la sûreté du dedans, en gagnant le cœur de +tous ses peuples par la libéralité, par la justice, et +par des manières douces et populaires. Il n'eut pas +moins de soin de ménager les officiers et les soldats, +qui devaient toujours être prêts à répandre leur sang +pour lui, persuadé qu'il ne pourrait réussir dans ses +entreprises s'ils n'étaient fortement attachés à sa personne +par les liens de l'estime, de l'affection, et même +<span class="pagenum"><a name="p103" id="p103">103</a></span> +de l'intérêt. Il divisa tout le pays en trente-six gouvernements +(on les appelait des <i>nomes</i>), et il les donna +à des personnes du mérite et de la fidélité desquelles +il était assuré.</p> + +<p>Cependant il faisait ses préparatifs. Il levait des +troupes, et leur donnait pour capitaines les officiers +les plus braves et les plus estimés, et sur-tout les +jeunes gens que son père avait fait nourrir avec +lui. Il y en avait dix-sept cents<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> +<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>, capables d'inspirer +aux troupes le courage, l'amour de la discipline, et le +zèle pour le service du prince. Son armée montait à +six cent mille hommes de pied, et vingt-quatre mille +chevaux, sans compter vingt-sept mille chars armés +en guerre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" +name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141"> +(retour) </a> Ce nombre est beaucoup trop +fort; il est impossible que l'on vît +naître en Egypte 1700 mâles en un +jour. En adoptant la condition la +plus favorable pour les naissances, +il en résulte une population d'environ +29,000,000 d'habitants. Or, on a +tout lieu de croire que celle de l'Égypte +n'a jamais excédé 7,500,000 +ames. Ce passage de Diodore a beaucoup +exercé les savants; j'ai fait voir, +dans un Mémoire particulier, que +Diodore a mal compris le renseignement +que lui ont donné les prêtres +égyptiens.--L.</blockquote> + +<p>Il commença son expédition par l'Éthiopie, située +au midi de l'Égypte. Il la rendit tributaire, et obligea +les peuples de lui payer tous les ans une certaine +quantité d'ébène, d'ivoire et d'or.</p> + +<p>Il avait équipé une flotte de quatre cents voiles. +L'ayant fait avancer sur la mer Rouge, il se rendit +maître des îles, et de toutes les villes placées sur le +bord de la mer. Pour lui, il marcha à la tête de son +armée de terre. Il parcourut et soumit l'Asie avec une +rapidité étonnante, et pénétra dans les Indes plus loin +qu'Hercule et que Bacchus, et plus loin que ne fit +depuis Alexandre, puisqu'il soumit le pays au-delà du +<span class="pagenum"><a name="p104" id="p104">104</a></span> +Gange, et s'avança jusqu'à l'Océan<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> +<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>. On peut juger +par là si les pays voisins lui résistèrent. Les Scythes, +jusqu'au Tanaïs lui furent assujettis, aussi-bien que +l'Arménie et la Cappadoce. Il laissa une colonie dans +l'ancien royaume de Colchos, situé vers la partie orientale +de la mer Noire, où les mœurs d'Égypte sont +toujours demeurées depuis. Hérodote a vu dans l'Asie +mineure, d'une mer à l'autre, les monuments de ses +victoires. On lisait en plusieurs pays cette inscription +gravée sur des colonnes: <i>Sésostris, le roi des rois et +le seigneur des seigneurs, a conquis ce pays par ses +armes.</i> Il y en avait jusque dans la Thrace, et il étendit +son empire depuis le Gange jusqu'au Danube. Il y +eut des peuples qui défendirent courageusement leur +liberté: d'autres cédèrent sans résistance. Sésostris +eut soin de marquer dans ses monuments cette différence +en figures hiéroglyphiques, à la manière des +Égyptiens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" +name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142"> +(retour) </a> Les prêtres Égyptiens, en décrivant +les conquêtes de Sésostris, +paraissent avoir pris à tâche de +faire croire qu'il avait été aussi loin +que le Bacchus, l'Hercule et l'Alexandre +des Grecs.--L.</blockquote> + +<p>La difficulté des vivres l'arrêta dans la Thrace, et +l'empêcha d'entrer plus avant dans l'Europe. On remarque +un caractère singulier dans ce conquérant, +qui ne songea pas, comme les autres, à maintenir sa +domination sur les nations vaincues, mais qui, se bornant +à la gloire de les avoir assujetties et dépouillées, +après avoir couru le monde pendant neuf ans, se renferma +presque dans les anciennes bornes de l'Égypte, +à l'exception de quelques provinces voisines: car on ne +voit par aucun vestige que ce nouvel empire ait subsisté, +ni sous lui, ni sous ses successeurs.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p105" id="p105">105</a></span> + +<p>Il revint donc chargé des dépouilles de tous les +peuples vaincus, traînant après lui une multitude infinie +de captifs, et couvert de gloire plus que ne l'avait +jamais été aucun de ses prédécesseurs; j'entends de +cette gloire qui consiste à faire beaucoup parler de soi, +à envahir par les armes et par la violence un grand +nombre de provinces, et souvent à faire bien des malheureux. +Il récompensa les officiers et les soldats avec +une magnificence vraiment royale, traitant chacun +selon sa qualité et son mérite. Il se faisait un plaisir, +et regardait comme un devoir, de mettre les compagnons +de ses victoires en état de jouir paisiblement le reste +de leur vie d'un doux loisir, juste fruit de leurs travaux.</p> + +<p>Pour lui, toujours occupé du soin de sa réputation, +et encore plus du désir de rendre sa puissance utile et +salutaire à ses peuples, il employa le repos que la paix +lui laissait, à construire des ouvrages plus propres encore +à enrichir l'Égypte qu'à immortaliser son nom, +et où l'art et l'industrie des ouvriers se faisaient plus +admirer que l'immense grandeur des dépenses qu'on y +avait faites.</p> + +<p>Cent temples fameux, érigés en actions de graces +aux dieux tutélaires de toutes les villes, furent les +premiers aussi-bien que les plus illustres témoignages +de ses victoires; et il eut soin de publier par des inscriptions +que ces grands ouvrages avaient été achevés +sans fatiguer aucun de ses sujets. Il mettait sa gloire +à les ménager, et à ne faire travailler que les captifs +aux monuments de ses victoires. L'Écriture<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> +<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a> remarque +<span class="pagenum"><a name="p106" id="p106">106</a></span> +quelque chose de pareil en parlant des bâtiments de +Salomon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" +name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143"> +(retour) </a> «Porrò de filiis Israel non posuit ut servirent operibus regis». (2 Paral. +8, 9.)</blockquote> + +<p>Il se piqua sur-tout d'orner et d'enrichir le temple +de Vulcain à Péluse, en reconnaissance de la protection +qu'il croyait en avoir éprouvée lorsqu'au retour +de ses expéditions, son frère lui dressa des embûches +dans cette ville, et voulut le faire périr avec sa femme +et ses enfants en mettant le feu à l'appartement où il +était couché.</p> + +<p>Son grand travail fut de faire construire dans toute +l'étendue de l'Égypte un nombre considérable de hautes +levées<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> +<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>, sur lesquelles il bâtit de nouvelles villes, +afin que les hommes et les bestiaux y pussent être en +sûreté pendant les débordements du Nil.</p> + +<p>Depuis Memphis jusqu'à la mer, il fit creuser des +deux côtés du fleuve un grand nombre de canaux pour +faciliter le commerce et le transport des vivres, et +pour établir une communication aisée entre les villes +les plus éloignées les unes des autres; outre que par +là il rendit l'Égypte inaccessible à la cavalerie des +ennemis, qui avait coutume auparavant de l'infester +par de fréquentes irruptions.</p> + +<p>Il fit plus: pour mettre le pays à l'abri des incursions +des Syriens et des Arabes, qui en sont fort voisins, +il fortifia tout le côté de l'Égypte qui est tourné +vers l'orient, depuis Péluse jusqu'à Héliopolis, c'est-à-dire +plus de sept lieues en longueur<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> +<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" +name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144"> +(retour) </a> Les collines factices dont Rollin +a parlé plus haut (p. 25.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" +name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145"> +(retour) </a> 1500 stades. + +<p>= Cette distance était, selon Strabon, +de 750 stades (XVII, pag. 1156 +Almel.); selon Diodore, elle était de +1500 stades, ce qui est précisément +le double. Il s'ensuit que Diodore +se sert ici, comme plus haut (p. 101, +n. 1), du petit stade égyptien, qui +était la moitié du grand, égal à +210,8 mètres. Ainsi les 750 grands +stades, ou 1500 petits, représentent +une distance de 158,300 mètres, ou +environ 28 lieues. C'est précisément +la distance qui existe entre Péluse +et Héliopolis, en ligne droite.--L.</p></blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p107" id="p107">107</a></span> + +<p>On pourrait regarder Sésostris comme un des héros +les plus illustres et les plus vantés de l'antiquité, s'il +n'avait lui-même terni l'éclat de ses exploits guerriers +et de ses vertus pacifiques par une soif de gloire et par +une aveugle complaisance dans sa grandeur, qui lui +firent oublier qu'il était homme. Les rois et les chefs +des nations subjuguées venaient, dans de certains temps +marqués, rendre hommage à leur vainqueur, et lui +payer les tributs qu'on leur avait imposés. En toute +autre occasion, il les traitait avec assez de douceur et de +bonté; mais, quand il allait au temple ou qu'il entrait +dans la ville, il faisait atteler à son char ces rois et ces +princes quatre à quatre, au lieu de chevaux, et se +croyait bien grand de se faire ainsi traîner par les +maîtres et les seigneurs des autres nations. Ce qui m'étonne +le plus, c'est que l'historien Diodore mette cette +folle et inhumaine vanité au nombre de ses plus éclatantes +actions.</p> + +<p> +Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la +mort à lui-même, après avoir régné trente-trois ans, +et laissa l'Égypte extrêmement riche. Son empire pourtant +ne passa point la quatrième génération; mais il <span class="side"> Tacit. Annal. +lib. 2, +cap. 60.</span> +restait encore du temps de Tibère des monuments +magnifiques qui marquaient l'étendue qu'il avait eue du +vivant de Sésostris, aussi-bien que la quantité des tributs +qu'on lui payait.</p> + +<p>Je reprends quelques faits particuliers arrivés dans +le temps dont je viens de parler, que j'ai omis pour ne +<span class="pagenum"><a name="p108" id="p108">108</a></span> +point interrompre le fil de l'histoire, et que je me +contenterai d'indiquer ici simplement.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 2448.</span> +Vers le temps dont nous parlons, les peuples d'Égypte +s'établirent dans divers endroits de la terre. La +colonie que Cécrops amena d'Égypte fonda douze villes, +ou plutôt douze bourgs, dont il composa le royaume +d'Athènes.</p> + +<p>Nous avons remarqué que le frère de Sésostris, +appelé par les Grecs Danaüs<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a> +<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>, lui avait dressé des +embûches et avait voulu le faire périr lorsque après +ses conquêtes il revint en Égypte. Son dessein n'ayant <span class="side"> 2530.</span> +pas réussi, il fut obligé de prendre la fuite. Il se retira +dans le Péloponnèse, où il s'empara du royaume d'Argos, +fondé près de quatre cents ans auparavant par Inachus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" +name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146"> +(retour) </a> C'est Manéthon qui donne Sésostris +comme frère de Danaüs. Son +témoignage à cet égard est vivement +attaqué par plusieurs chronologistes, +tels que Périzonius et Larcher. +(<i>Chronol. d'Hérodote</i>, tom. VII, +pag. 323.)--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> 2533.</span> +Busiris, frère d'Aménophis, si célèbre chez les +anciens pour sa cruauté, exerçait alors sa tyrannie en<span class="side"> [V. plus haut +p. 96, n. 1.]</span> +Égypte sur les bords du Nil, et égorgeait impitoyablement +tous les étrangers qui abordaient dans le pays: +ce fut apparemment pendant l'absence de Sésostris.</p> + +<p><span class="side"> 2549.</span> +Vers le même temps Cadmus porta de Syrie en +Grèce l'invention des lettres. Quelques-uns prétendent +que ces lettres étaient les égyptiennes, et que Cadmus +lui-même était d'Égypte, et non de Phénicie; et les +Égyptiens, qui se disent inventeurs de tout, et qui +vantent leur antiquité par-dessus celle de tous les +autres peuples, n'ont pas manqué d'attribuer à leur +Mercure l'invention des lettres<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> +<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>. La plupart des savants +<span class="pagenum"><a name="p109" id="p109">109</a></span> +conviennent que Cadmus porta en Grèce les lettres +syriennes ou phéniciennes, et que ces lettres sont les +mêmes que les hébraïques, les Hébreux, qui ne faisaient +qu'un petit peuple, étant compris sous le nom +général de <i>Syriens</i>. Joseph Scaliger, dans ses notes sur +la Chronique d'Eusèbe, prouve que les lettres grecques, +et celles de l'alphabet latin qui en ont été formées, +tirent leur origine des anciennes lettres phéniciennes, +qui sont les mêmes que les samaritaines, dont les Juifs +se sont servis avant la captivité de Babylone. Cadmus +ne porta que seize lettres<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a> +<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a> en Grèce, auxquelles on en +ajouta huit autres dans la suite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" +name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147"> +(retour) </a> On peut voir sur cette matière +deux savantes dissertations de M. +l'abbé Renaudot, insérées dans le +second volume de <i>l'Histoire de l'Académie +des Inscriptions</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" +name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148"> +(retour) </a> Les seize lettres que Cadmus +porta en Grèce sont: α, ß, γ, δ, ε, ι, κ, λ, µ, ν, ο, π, ρ, σ, τ, υ. +Palamède, à l'époque de la guerre +de Troie, c'est-à-dire plus de 250 +ans après Cadmus, ajouta les quatre +suivantes: ξ, θ, χ, φ; et Simonide, +long-temps après, inventa les quatre +autres, qui sont: η, ω, ζ, ψ. + +<p>VIII, cap. 57.</p> + +<p>= Quelques savants, et entre autres +M. Larcher, croient que les Grecs +avaient une écriture alphabétique +avant l'arrivée de Cadmus, et que ce +prince apporta seulement quelques +lettres nouvelles. (LARCHER, <i>sur Hérodote</i>, +tom. IV, pag. 258.)--L.</p></blockquote> + +<p>Je reviens à l'histoire des rois d'Égypte, et je les rangerai +désormais dans l'ordre qu'Hérodote leur a donné<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> +<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" +name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149"> +(retour) </a> Je ne crois pas devoir entrer +dans la discussion d'une difficulté +qui serait fort embarrassante s'il +fallait concilier ici la suite des rois +d'Hérodote avec le sentiment d'Ussérius. +Celui-ci suppose, avec plusieurs +savants, que Sésostris est le +fils du roi d'Égypte qui fut submergé +dans la mer Rouge, dont le règne, +par conséquent, a commencé l'année +du monde 1513, et a duré jusqu'à +l'année 1547, puisque son règne +est de 33 ans. Quand on donnerait +50 ans au règne de Phéron, son +fils, il resterait encore plus de 200 +ans entre Phéron et Protée, qu'Hérodote +dit avoir succédé immédiatement +au premier, puisque Protée +était du temps du siége de Troie, +dont Ussérius met la prise en 2820. +Je ne sais pas si c'est parce qu'il a +senti cette difficulté que, depuis +Sésostris, il ne parle presque plus +des rois d'Égypte. Je suppose qu'entre +Phéron et Protée il y a eu un +grand vide et un long intervalle. +En effet Diodore (lib. 1, pag. 54) +y place plusieurs rois, et il en faut +dire autant de quelques-uns des rois +suivants.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p110" id="p110">110</a></span> + +<p><span class="side"> AN. M. 2547 +AV. J.C. 1457</span> +PHÉRON succéda aux états de Sésostris, mais non à +sa gloire. Hérodote ne rapporte de lui qu'une action, +qui marque combien il avait dégénéré des sentiments +religieux de son père. Dans un débordement du Nil,<span class="side"> Herod. l. 2, +c. III. +Diod. lib. 1, +pag. 54.</span> +qui fut extraordinaire, et qui passa dix-huit coudées, +indigné du dégât qu'il causerait dans le pays, il lança un +javelot contre le fleuve, comme pour le châtier; et, s'il +en faut croire l'historien, il fut puni lui-même sur-le-champ +de son impiété par la perte de la vue.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 2800 +AV. J.C. 1204. +Herod. lib. 2, +c. 112-120.</span> +PROTÉE. Il était de Memphis, où, du temps d'Hérodote, +on voyait encore son temple, dans lequel il y +avait une chapelle dédiée à Vénus l'étrangère: on +conjecture que c'était Hélène. Du temps de ce roi, +Pâris le Troyen, retournant chez lui avec Hélène, +qu'il avait ravie, fut poussé par la tempête à une des +embouchures du Nil appelée Canopique. De là il fut +conduit à Memphis devant Protée, qui lui reprocha +fortement le crime et la lâche perfidie dont il s'était +rendu coupable en enlevant la femme de son hôte et +avec elle tous les biens qu'il avait trouvés dans sa +maison. Il ajouta qu'il ne s'abstenait de le faire mourir, +comme son crime le méritait, que parce que les Égyptiens +évitaient de souiller leurs mains dans le sang des +étrangers; qu'il retiendrait Hélène avec toutes ses richesses, +pour les restituer à leur légitime possesseur; +que, pour lui, il eût à sortir de ses états dans l'espace +de trois jours, faute de quoi il serait traité comme ennemi. +La chose fut ainsi exécutée. Pâris continua sa route, +et arriva à Troie. L'armée des Grecs l'y suivit de près. +Elle commença par sommer les Troyens de leur rendre +Hélène et toutes les richesses qu'on avait emportées +avec elle. Ils répondirent que ni cette princesse ni ses +<span class="pagenum"><a name="p111" id="p111">111</a></span> +biens n'étaient point dans leur ville. Quelle apparence +en effet, remarque Hérodote, que Priam, ce vieillard +si sage, eût mieux aimé voir périr sous ses yeux ses +enfants et sa patrie que de donner aux Grecs une satisfaction +aussi juste que celle qu'ils lui demandaient? +Mais ils eurent beau affirmer avec serment qu'Hélène +n'était point dans leur ville, les Grecs, persuadés qu'on +se moquait d'eux, persistèrent opiniâtrément à ne les +point croire: la Divinité, ajoute encore le même historien, +voulant que les Troyens, par la destruction +entière de leur ville et de leur empire, apprissent à +l'univers effrayé<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> +<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>, <i>que les dieux vengent les grands +crimes d'une manière éclatante</i>. Ménélas, à son retour, +passa en Égypte chez le roi Protée, qui lui rendit +Hélène avec toutes ses richesses. Hérodote prouve, +par quelques passages d'Homère, que le voyage de +Pâris en Égypte n'était point inconnu à ce poëte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" +name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150"> +(retour) </a> «ᾨς τῶν µεγάλων ἀδικηµάτων µεγάλαι εἰσὶ +καὶ αἱ τιµορίαι παρὰ τῶν θεῶν. II. § 120 fin.»</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 2, +c. 121-123.</span> +RHAMPSINIT. Ce qu'Hérodote raconte du trésor que +Rhampsinit, le plus riche des rois d'Égypte, fit bâtir, +et de sa descente dans les enfers, sent trop la fiction +et le roman pour être rapporté ici.</p> + +<p>Jusqu'à ce dernier roi, il y avait eu dans le gouvernement +de l'Égypte quelque ombre de justice et de +modération; mais, sous les deux règnes suivants, la +violence et la dureté en prirent la place.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +c. 124-128. +Diod. lib. 1, +pag. 57.</span> +CHÉOPS et CHÉPHREN<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> +<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>. Ces deux princes, véritablement +frères par la ressemblance de leurs mœurs, semblaient +avoir pris à tâche de se signaler à l'envi l'un de +l'autre par une impiété ouverte à l'égard des dieux, et +<span class="pagenum"><a name="p112" id="p112">112</a></span> +par une barbare inhumanité à l'égard des hommes. Le +premier régna cinquante ans, et l'autre après lui cinquante-six. +Ils tinrent les temples fermés pendant tout +le temps de leur règne, et défendirent aux Égyptiens, +sous de grosses peines, d'offrir des sacrifices. D'un autre +côté, ils accablèrent leurs sujets par de durs et d'inutiles +travaux, et ils firent périr un nombre infini +d'hommes pour satisfaire la folle ambition qu'ils avaient +d'immortaliser leur nom par des bâtiments d'une grandeur +énorme et d'une dépense sans bornes. Il est remarquable +que ces superbes pyramides<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> +<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>, qui ont fait +l'admiration de l'univers, étaient le fruit de l'irréligion +et de l'impitoyable dureté de ces princes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" +name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151"> +(retour) </a> Son frère.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" +name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152"> +(retour) </a> Ce sont les deux plus grandes +(suprà, pag. 17), que les voyageurs +sont convenus d'appeler <i>Chéops</i> et +<i>Chéphren</i>, du nom des rois qui les +ont fait bâtir.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +p. 139-140. +Diod. p. 58.</span> +MYCÉRINUS. Il était le fils de Chéops, mais d'un caractère +bien différent. Loin de marcher sur les traces de +son père, il détesta sa conduite, et suivit une route tout +opposée. Il rouvrit les temples des dieux, rétablit les +sacrifices, s'appliqua à soulager les peuples et à leur +faire oublier leurs maux passés, et il ne se crut roi que +pour rendre la justice à ses sujets et pour leur faire +goûter la douceur d'un règne équitable et paisible. Il +écoutait leurs plaintes, essuyait leurs larmes, soulageait +leur misère, et se regardait moins comme le maître +que comme le père des peuples: aussi en était-il +infiniment chéri. Toute l'Égypte retentissait de ses +louanges, et son nom était par-tout en vénération.</p> + +<p>Il semble qu'une conduite si douce et si sage aurait +dû lui attirer la protection des dieux. Il en fut tout +autrement. Ses malheurs commencèrent par la mort +<span class="pagenum"><a name="p113" id="p113">113</a></span> +d'une fille unique qu'il aimait tendrement, et qui faisait +toute sa consolation. Il lui fit rendre des honneurs +extraordinaires, qui subsistaient encore du temps d'Hérodote. +Il dit que dans la ville de Saïs on brûlait pendant +tout le jour des parfums exquis auprès du tombeau +de cette princesse, et que pendant la nuit on y conservait +toujours une lampe allumée.</p> + +<p>Il apprit par un oracle qu'il ne régnerait que sept +ans; et, comme il en fit ses plaintes aux dieux en demandant +pourquoi le règne de son père et de son oncle, +tous deux également impies et cruels, avait été si heureux +et si long; et pourquoi le sien, qu'il avait tâché +de rendre le plus équitable et le plus doux qu'il lui +avait été possible, devait être si court et si malheureux, +il lui fut répondu que cela même en était la cause, parce +que la volonté des dieux avait été que le peuple d'Égypte, +en punition de ses crimes, fût maltraité et accablé de +maux pendant l'espace de cent cinquante ans; et que +son règne, qui aurait dû être de cinquante ans comme +les précédents, avait été abrégé parce qu'il avait été +trop doux. Il bâtit aussi une pyramide, mais bien +moindre que celle de son père.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 136.</span> +ASYCIUS. Ce fut lui qui établit la loi sur les emprunts, +par laquelle il n'est permis à un fils d'emprunter qu'en +mettant en gage le corps mort de son père. Cette loi +ajoute que, s'il n'a soin de le retirer en rendant la somme +empruntée, il sera privé pour toujours, lui et ses enfants, +du droit de sépulture.</p> + +<p>Il se piqua de surpasser tous ses prédécesseurs par +la construction d'une pyramide de brique, plus magnifique, +si l'on en croit, que toutes celles qu'on avait vues +jusque-là. Il y fit graver cette inscription: DONNEZ-VOUS +<span class="pagenum"><a name="p114" id="p114">114</a></span> +BIEN DE GARDE DE ME MÉPRISER EN ME COMPARANT AUX +AUTRES PYRAMIDES FAIRES DE PIERRE. JE LEUR SUIS AUTANT +SUPÉRIEURE QUE JUPITER L'EST AUX AUTRES DIEUX.</p> + +<p>En supposant que les six règnes précédents, parmi +lesquels il y en a plusieurs dont Hérodote ne fixe point +la durée, aient été de cent soixante et dix ans, il reste +un intervalle de près de trois cents ans jusqu'au règne +de Sabacus l'Éthiopien. Je place dans cet intervalle deux +ou trois faits que l'Écriture sainte nous fournit.</p> + +<p><span class="side"> 3 Reg. 3, 1. +AN. M. 2991 +AV. J.C. 1013.</span> +PHARAON, roi d'Égypte, donna sa fille en mariage à +Salomon, roi d'Israël, qui la fit venir dans cette partie +de Jérusalem appelée la <i>ville de David</i>, jusqu'à ce qu'il +lui eût bâti un palais.</p> + +<p>SÉSAC. Il est appelé autrement <i>Sésonchis</i>.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3026 +AV. J.C. 978. +3, Reg. c. 11, +40, etc. 12.</span> +C'est vers lui que se réfugia Jéroboam pour éviter la +colère de Salomon, qui voulait le faire mourir. Jéroboam +demeura en Égypte jusqu'à la mort de Salomon, après +laquelle il retourna à Jérusalem; et, s'étant mis à la +tête des révoltés, il enleva à Roboam, fils de Salomon, +dix tribus, dont il se fit déclarer roi.</p> + +<p><span class="side"> 2 Paral. 12, +1, 9. +AN. M. 3033 +AV. J.C. 971.</span> +Le même Sésac, la cinquième année du règne de +Roboam, marcha contre Jérusalem, parce que les Juifs +avaient péché contre le Seigneur. Il avait avec lui douze +cents chariots de guerre, et soixante mille hommes de +cavalerie. Le peuple qui était venu avec lui ne pouvait +se compter; il étaient tous Libyens, Troglodytes et +Éthiopiens. Sésac se rendit maître des plus fortes places +du royaume de Juda, et avança jusque devant Jérusalem. +Alors le roi et les premiers de la cour ayant imploré +la miséricorde du Dieu d'Israël, Dieu leur déclara +par son prophète Séméias que, parce qu'ils s'étaient +humiliés, il ne les exterminerait point entièrement +<span class="pagenum"><a name="p115" id="p115">115</a></span> +comme ils l'avaient mérité, mais qu'ils seraient assujettis +à Sésac; afin, leur dit-il, qu'ils apprennent quelle différence +il y a entre me servir et servir les rois de la +terre: <i>ut sciant distantiam servitutis meæ et servitutis +regni terrarum</i>. Sésac se retira donc de Jérusalem après +avoir enlevé les trésors de la maison du Seigneur et +ceux du palais du roi. Il emporta tout avec lui, et même +les trois cents boucliers d'or que Salomon avait fait faire.</p> + +<p><span class="side"> 2. Paral. 14, +9-13. +AN. M. 3063 +AV. J.C. 941.</span> +ZARA, roi d'Éthiopie, et sans, doute roi d'Égypte en +même temps, fit la guerre à Asa, roi de Juda. Son +armée était composée d'un million d'hommes et de trois +cents chariots de guerre. Asa marcha au-devant de lui, +rangea son armée en bataille, et, plein de confiance +dans le Dieu qu'il servait: «Seigneur, lui dit-il, c'est +une même chose, à votre égard, de nous secourir avec +un petit nombre ou avec un grand. C'est par ce que nous +nous confions en vous et en votre nom que nous sommes +venus contre cette multitude. Seigneur, vous êtes +notre Dieu: ne permettez pas que l'homme l'emporte +sur vous.» Une prière si pleine de foi fut exaucée. +Dieu jeta l'épouvante parmi les Éthiopiens. Ils prirent +la fuite, et furent défaits sans qu'il en restât un seul; +parce que c'était le Seigneur, dit l'Écriture, qui les +taillait en pièces pendant que son armée combattait: +<i>ruerunt usque ad internecionem, quia Domino cædente +contriti sunt, et exercitu illius præliante</i>.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +c. 137-140. +Diod. lib. 1, +pag. 59.</span> +ANYSIS. Il était aveugle. Sous son règne, +SABACUS, roi d'Éthiopie, excité par un oracle, entra +avec une nombreuse armée en Égypte, et s'en rendit +maître. Il régna avec beaucoup de douceur et de justice. +Au lieu de faire mourir les coupables condamnés à +mort par les juges, il les faisait travailler, chacun dans +<span class="pagenum"><a name="p116" id="p116">116</a></span> +leurs villes, aux réparations des levées sur lesquelles +elles étaient situées. Il bâtit plusieurs temples magnifiques; +un entre autres dans la ville de Bubaste, dont +Hérodote fait une longue et belle description. Après +avoir régné cinquante ans, qui était le terme que lui +avait marqué l'oracle, il se retira volontairement en +Éthiopie, et laissa le trône à Anysis, qui s'était tenu <span class="side"> 4. Reg. 17, 4. +AN. M. 3279. +AV. J.C. 723.</span> +caché pendant tout ce temps dans les marais. On croit +que ce Sabacus est le même que SUA, dont Osée, roi +d'Israël, implora le secours contre Salmanasar, roi des +Assyriens.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3285. +AV. J.C. 719.</span> +SÉTHON. Il régna quatorze ans. C'est le même<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> +<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a> que +<i>Sévéchus</i>, fils de <i>Sabacon</i> ou <i>Sual</i>, Éthiopien, qui +avait régné si long-temps en Égypte. Ce prince, au lieu +de s'acquitter des fonctions d'un roi, affectait celles +d'un prêtre, s'étant fait consacrer lui-même souverain-pontife +de Vulcain. Livré entièrement à la superstition, +loin de s'appliquer à défendre ses états par les armes, il +fit peu de cas des gens de guerre; et, persuadé qu'il +n'aurait jamais besoin de leur secours, il ne se mit point +en peine de les ménager, leur ôta leurs privilèges, et +alla jusqu'à les dépouiller des fonds de terre que les rois +ses prédécesseurs leur avaient assignés.</p> + +<p>Il éprouva bientôt leur ressentiment dans une guerre +qui lui survint tout-à-coup, et dont il ne se tira que par +une protection miraculeuse, si l'on s'en rapporte au +récit qu'en fait Hérodote, qui est mêlé de beaucoup de +fables. Sannacharib<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a> +<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>, roi des Arabes et des Assyriens, +étant entré avec une armée nombreuse en Égypte, les +officiers et les soldats égyptiens refusèrent de marcher +<span class="pagenum"><a name="p117" id="p117">117</a></span> +contre lui. Le prêtre de Vulcain, réduit à une telle extrémité, +eut recours à son dieu, qui lui dit de ne point +perdre courage et de marcher hardiment contre les ennemis +avec le peu de gens qu'il pourrait ramasser. Il le +fit. Un petit nombre de marchands, d'ouvriers, et de +gens de la lie du peuple, se joignit à lui. Avec cette +poignée de soldats, il s'avança jusqu'à Péluse, où Sannacharib +avait établi son camp. La nuit suivante une +multitude effroyable de rats se répandit dans le camp +des Assyriens, et, y ayant rongé toutes les cordes de +leurs arcs et toutes les courroies de leurs boucliers, les +mit hors d'état de se défendre. Ainsi désarmés, ils furent +obligés de prendre la fuite; et ils se retirèrent après +avoir perdu une grande partie de leurs troupes. Séthon, +de retour chez lui, se fit ériger une statue dans le +temple de Vulcain, où, tenant à sa main droite un rat, +il disait, dans une inscription: QU'EN ME VOYANT, ON +APPRENNE À RESPECTER LES DIEUX <a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a> +<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" +name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153"> +(retour) </a> Rien n'est plus douteux.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" +name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154"> +(retour) </a> Hérodote appelle ainsi ce prince. [II, c. 141.]</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" +name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155"> +(retour) </a> Ἐς ἐµέ τις ὀρέων εὺσεßὴς ἕστω.</blockquote> + +<p>Il est visible que cette histoire, telle que je la viens +de raconter et qu'on la lit dans Hérodote, est une altération +de celle qui est rapportée dans le quatrième livre +des Rois. On y voit que Sannacharib, roi des Assyriens, <span class="side"> Cap. 17, +etc.</span> +après avoir subjugué toutes les nations voisines et s'être +rendu maître de toutes les autres villes du royaume de +Juda, prit la résolution d'assiéger Ézéchias dans Jérusalem, +qui en était la capitale. Les ministres de ce saint +roi, malgré son opposition et les remontrances du prophète +Isaïe qui promettait une protection assurée de la +part de Dieu si l'on ne mettait sa confiance qu'en lui +seul, mendièrent secrètement le secours des Égyptiens +et des Éthiopiens. Leurs armées, unies ensemble, +<span class="pagenum"><a name="p118" id="p118">118</a></span> +s'avancèrent, dans le temps marqué, vers Jérusalem. +L'Assyrien marcha à leur rencontre, les défit en bataille +rangée, poursuivit les vaincus jusque dans l'Égypte et +la ravagea entièrement. A son retour, la nuit même qui +précéda le jour où l'on devait donner l'assaut à la ville +de Jérusalem et où tout paraissait désespéré, l'ange +exterminateur ravagea le camp des Assyriens, y fit périr +par l'épée et par le feu cent quatre-vingt-cinq mille +hommes, et montra qu'on avait raison de se fier, comme +avait fait Ézéchias, à la parole et aux promesses du +Dieu d'Israël.</p> + +<p>Voilà la vérité du fait; mais, comme elle était peu +honorable pour les Égyptiens, ils ont tâché de la tourner +à leur avantage en la déguisant et la corrompant. +Cependant les traces de cette histoire, quoique défigurées, +doivent paraître précieuses dans un historien +d'une aussi haute antiquité et d'un aussi grand poids +qu'est Hérodote.</p> + +<p>Le prophète Isaïe avait prédit à plusieurs reprises +que cette expédition des Égyptiens, concertée, ce semble, +avec tant de prudence, conduite avec tant d'habileté, +et où les forces de deux puissants empires s'étaient réunies +pour secourir les Juifs; Isaïe, dis-je, avait prédit +que cette expédition, non-seulement serait inutile à Jérusalem, +mais tournerait à la ruine de l'Égypte même, +dont les plus fortes villes seraient prises, les terres ravagées, +les habitants de tout sexe et de tout âge emmenés +captifs. On peut consulter les chapitres 18, 19, +20, 30, 31, etc.</p> + +<p>Ussérius et M. Prideaux croient que c'est dans ce +temps qu'arriva la ruine de<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> +<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a> <i>No-Amon</i>, cette fameuse +<span class="pagenum"><a name="p119" id="p119">119</a></span> +<span class="side"> Nahum. 3 +8-10.</span> +ville dont parle le prophète Nahum, et dont il dit que +les habitants avaient été traînés en captivité, que les +jeunes enfants avaient été écrasés dans les carrefours +de ses rues, et que ses plus grands seigneurs, chargés +de chaînes, avaient été partagés par sort entre les vainqueurs. +Il marque que tous ces malheurs tombèrent sur +elle lorsque <i>l'Égypte et l'Éthiopie étaient sa force</i>; ce +qui semble désigner assez clairement le temps dont +nous parlons, où Tharaca et Séthon étaient unis ensemble. +Ce sentiment n'est point sans difficulté, et est +contredit par d'habiles gens. Il me suffit d'en avertir +le lecteur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" +name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156"> +(retour) </a> La vulgate nomme <i>Alexandrie</i> la ville qui est appelée dans l'hébreu <i>No-Amon</i>, parce qu'Alexandrie fut +depuis bâtie à la place de cette dernière. +M. Prideaux, après Bochard, +croit que c'est <i>Thèbes</i>, surnommée +<i>Diospolis</i>. En effet, Amon chez les +Égyptiens est le même que Jupiter; +mais <i>Thèbes</i> n'est point l'endroit où +fut bâtie depuis Alexandrie. Il se +peut faire qu'il y eût là une autre +ville appelée aussi <i>No-Amon</i>.</blockquote> + +<p><span class="side"> Herod. l, 2, +cap. 142.</span> +Jusqu'au règne de Séthon, les prêtres égyptiens +comptaient trois cent quarante et une générations +d'hommes, ce qui fait onze mille trois cent quarante +années, en mettant trois générations d'hommes pour +cent ans. Ils comptaient pareil nombre de prêtres et de +rois. Ces derniers, soit dieux, soit hommes, s'étaient +succédé sans interruption sous le nom de <i>piromis</i>, mot +égyptien qui signifie <i>bon et honnête</i>. Les prêtres égyptiens +montrèrent à Hérodote trois cent quarante et un +colosses de bois de ces <i>piromis</i>, rangés tous en ordre +dans une grande salle. C'était la folie des Égyptiens de se +perdre dans une antiquité dont aucun autre peuple +n'approchât.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3299 +AV. J.C. 705. +Afric. apud +Syncel. p. 74.</span> +THARACA. C'est celui-là même qui était venu avec +une armée d'Éthiopiens au secours de Jérusalem avec +Séthon. Quand celui-ci fut mort, après avoir occupé +<span class="pagenum"><a name="p120" id="p120">120</a></span> +le trône pendant quatorze ans, Tharaca y monta à sa +place, et le tint pendant dix-huit. Ce fut le dernier des +rois éthiopiens qui régnèrent dans l'Égypte.</p> + +<p>Après sa mort, les Égyptiens, ne pouvant s'accorder +sur la succession, furent deux ans dans un état +d'anarchie accompagné de grands désordres.</p> + +<h4>DOUZE ROIS<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a> +<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>.</h4> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" +name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157"> +(retour) </a> Jusqu'ici la chronologie égyptienne, +incertaine et interrompue par +des lacunes, commence à prendre +de la suite et de la certitude. D'après +Hérodote, le règne des douze rois +est de l'an 673: ils régnèrent 15 ans; +ainsi Psammitique régna seul, à partir +de l'an 656, et non pas en 670: ce +prince mourut, après un règne de 39 +ans; conséquemment son fils Néchao +lui succéda vers 617, comme l'a marqué +Rollin (616), p. 124. Les deux +dates de 685 et de 670 sont donc +fautives.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> AN. M. 3319 +AV. J.C. 685. +Herod. l. 2, +cap. 147-152. +Diod. lib. 1, +pag. 59.</span> +Enfin douze des principaux seigneurs, s'étant ligués +ensemble, se saisirent du royaume, et le partagèrent +entre eux en douze parties. Ils convinrent de gouverner +chacun leur district avec un pouvoir et une autorité +égale, sans que jamais l'un songeât à rien entreprendre +contre l'autre ni à s'emparer de son gouvernement. +Ils crurent devoir faire ensemble cet accord, et le +cimenter par les plus terribles serments, pour éviter +l'effet d'un oracle qui avait prédit que celui d'entre eux +qui aurait fait des libations à Vulcain dans un vase +d'airain deviendrait le maître de l'Égypte. Ils régnèrent +ensemble pendant quinze ans dans une grande union; +et, pour en laisser à la postérité un célèbre monument, +ils bâtirent de concert et à frais communs le fameux +labyrinthe, qui était un amas de douze grands palais,<span class="side"> [Pag. 20.]</span> +et qui avait autant de bâtiments sous terre qu'il en +paraissait au-dehors. J'en ai fait mention précédemment.</p> + +<p>Un jour que les douze rois assistaient ensemble dans +le temple de Vulcain à un sacrifice solennel qui s'y +<span class="pagenum"><a name="p121" id="p121">121</a></span> +faisait régulièrement dans un certain temps marqué, +les prêtres ayant présenté à chacun d'eux une coupe +d'or pour faire les libations, il s'en trouva une de +manque, et Psammitique, l'un des douze, sans aucun +dessein prémédité, au lieu de coupe prit son casque +d'airain, car ils en portaient tous, et s'en servit pour +faire les libations. Cette circonstance frappa les autres, +et leur rappela dans l'esprit le souvenir de l'oracle dont +j'ai parlé. Ils crurent donc se devoir mettre en sûreté +contre ses entreprises, et le reléguèrent dans les pays +marécageux de l'Égypte<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a> +<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" +name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158"> +(retour) </a> Dans la partie septentrionale du Delta, entre les bouches Phatmitique +et Sébennytique--L.</blockquote> + +<p>Après que Psammitique y eut passé quelques années, +attendant une occasion favorable pour se venger de +l'affront qu'il avait reçu, un courrier vint lui dire qu'il +était arrivé en Égypte des hommes d'airain: c'étaient +des soldats de Grèce, Cariens et Ioniens, que la tempête +avait jetés sur les côtes d'Égypte, et qui étaient tout +couverts de casques, de cuirasses et d'autres armes d'airain. +Psammitique se souvint aussitôt d'un oracle qui +lui avait répondu que des hommes d'airain viendraient +du côté de la mer à son secours. Il ne douta point que +ce n'en fût ici l'accomplissement. Il fit donc amitié avec +ces étrangers, les engagea par de grandes promesses à +demeurer avec lui, leva sous main d'autres troupes, +mit à leur tête ces Grecs, et, ayant attaqué les onze +rois, il les défit, et demeura seul maître de l'Égypte.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3334 +AV. J.C. 670. +Herod. l. 2, +c. 153, 154.</span> +PSAMMITIQUE. Ce prince, qui devait son salut aux +Ioniens et aux Cariens, les établit dans l'Égypte, fermée +jusqu'alors aux étrangers, et leur y assigna des +bons fonds de terre et des revenus assurés, qui leur +firent oublier leur patrie. Il leur donna de jeunes enfants +<span class="pagenum"><a name="p122" id="p122">122</a></span> +égyptiens à élever, à qui ils apprirent leur langue. A +cette occasion et par ce moyen, les Égyptiens entrèrent +en commerce avec les Grecs; et depuis ce temps aussi +l'histoire d'Égypte, jusque-là mêlée de fables pompeuses +par l'artifice des prêtres, commence, selon Hérodote, +à avoir plus de certitude.</p> + +<p>Dès que Psammitique fut affermi sur le trône, il +entra en guerre avec le roi d'Assyrie au sujet des limites +des deux empires. Cette guerre dura long-temps. +Depuis que les Assyriens eurent conquis la Syrie, la +Palestine, étant le seul pays qui séparât les deux royaumes, +devint entre eux un sujet continuel de discorde, +comme elle le fut ensuite entre les Ptolémées et les Séleucides. +Ce fut à qui des deux l'aurait, et cette province +devint tour à tour le partage du plus fort. Psammitique, +se voyant maître paisible de toute l'Égypte et ayant +remis toutes choses sur<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> +<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a> l'ancien pied, crut qu'il était +temps de penser aux frontières de son royaume, et de +les mettre en sûreté contre l'Assyrien son voisin, dont +la puissance augmentait de jour en jour. Il entra pour +cet effet à la tête d'une armée dans la Palestine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" +name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159"> +(retour) </a> Cette révolution arriva environ sept ans après la captivité de Manassé, +roi de Juda.</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 1, p. 61.</span> +Peut-être faut-il placer au commencement de cette +guerre ce qu'on lit dans Diodore, que les Égyptiens, +indignés de ce que le roi avait placé les Grecs à l'aile +droite, par préférence à eux, quittèrent le service au +nombre de plus de deux cent mille, et se retirèrent en +Éthiopie, où on leur donna un établissement avantageux.</p> + +<p><span class="side"> Herod. [l. 2,] +cap. 157.</span> +Quoi qu'il en soit, Psammitique entra en Palestine. +Mais il s'y trouva d'abord arrêté à Azot, une des principales +villes du pays, qui lui donna tant de peine, que +<span class="pagenum"><a name="p123" id="p123">123</a></span> +ce ne fut qu'après un siége de vingt-neuf ans qu'il s'en +rendit maître. C'est le plus long siége dont il soit parlé +dans l'histoire ancienne.</p> + +<p>Cette place était anciennement une des cinq villes +capitales des Philistins. Les Égyptiens, quelque temps +auparavant, s'en étant emparés, la fortifièrent si bien, +qu'elle devint la plus forte barrière de leur pays de ce +côté-là; en sorte que Sennachérib ne put entrer en +Égypte qu'il n'eût premièrement emporté cette place. +C'est ce qu'il fit par Tarthan, l'un de ses généraux. Les +Assyriens l'avaient conservée jusqu'à ce temps-ci, et ce +ne fut qu'après le long siége dont je viens de parler +qu'elle revint aux Égyptiens.</p> + +<p><span class="side"> Isai. 20, 1. +Herod. l. 1, +cap. 105.</span> +En ce temps-là les Scythes, sortis des environs des +Palus-Méotides, s'étant jetés dans la Médie, défirent +Cyaxare, qui en était roi, et le dépouillèrent de toute +la haute Asie, dont ils demeurèrent maîtres pendant +vingt-huit ans. Ils poussèrent leurs conquêtes dans la +Syrie jusqu'aux frontières d'Égypte. Mais Psammitique +alla au-devant d'eux, et fit si bien par ses présents et +par ses prières, qu'ils ne passèrent pas plus avant, et +délivra ainsi son royaume de ces dangereux ennemis.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 2, 3.</span> +Jusqu'à son règne les Égyptiens s'étaient toujours +crus le plus ancien peuple de la terre. Il voulut s'en assurer +par lui-même, et pour cela il employa une expérience +fort extraordinaire, si pourtant ce fait doit paraître +digne de foi. Il fit élever à la campagne, dans une +cabane fermée, deux enfants nés tout récemment de +pauvres parents, et il chargea un berger de les faire +nourrir par des chèvres (d'autres disent que ce furent +des nourrices à qui l'on avait coupé la langue), avec +défense de laisser entrer aucune personne dans cette +<span class="pagenum"><a name="p124" id="p124">124</a></span> +cabane, ni de prononcer jamais lui-même devant eux +aucune parole. Quand ces enfants furent parvenus à +l'âge de deux ans, un jour que le berger entra pour leur +donner ce qui leur était nécessaire, ils s'écrièrent tous +deux, en étendant les mains vers leur père nourricier, +<i>beccos, beccos</i>. Le berger, surpris de ce langage, nouveau +pour lui, et qu'ils répétèrent dans la suite plusieurs +fois, en donna avis au roi, qui se les fit apporter pour +être témoin lui-même de la vérité du fait; et ils recommencèrent +tous deux en sa présence à bégayer leur +petit jargon. Il ne s'agissait plus que de vérifier chez +quel peuple ce mot était usité; et il se trouva que c'était +chez les Phrygiens, qui appellent ainsi du pain. Ils +eurent depuis ce temps-là parmi tous les peuples l'honneur +de l'antiquité, ou plutôt de la primauté, que l'Égypte +elle-même, quelque jalouse qu'elle en eût toujours +été, fut obligée de leur céder, malgré sa longue possession. +Comme on amenait à ces enfants des chèvres +pour les nourrir, et qu'il n'est point marqué qu'ils fussent<span class="side"> [Schol. Apollon. +Rhod. +4. 262.]</span> +sourds, quelques-uns croient qu'ils avaient pu, d'après +le cri de ces animaux, former ce mot <i>bec</i> ou <i>beccos</i><a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a> +<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" +name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160"> +(retour) </a> Il est indubitable que telle est l'origine de ce mot, si cette histoire est +vraie.--L.</blockquote> + +<p>Psammitique mourut l'an vingt-quatrième de Josias, +roi de Juda. Il eut pour successeur son fils Néchao.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3388 +AV. J.C. 616.</span> +NÉCHAO. L'Écriture fait souvent mention de ce prince +sous le nom de <i>Pharaon Néchao</i>.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 1, +cap. 158.</span> +Il entreprit de joindre le Nil à la mer Rouge, en +tirant un canal de l'un à l'autre. L'espace qui les sépare +est au moins de mille stades, c'est-à-dire de cinquante +lieues. Après avoir fait périr six vingt mille hommes<span class="side"> [V. plus haut +p. 40, n. 5.]</span> +dans ce travail, il fut obligé de l'abandonner. L'oracle, +<span class="pagenum"><a name="p125" id="p125">125</a></span> +qu'il avait envoyé consulter, lui répondit que, par +ce nouveau canal, il ouvrait une entrée aux barbares: +c'est ainsi que les Égyptiens appelaient tous les autres +peuples.</p> + +<p>Néchao réussit mieux dans une autre entreprise. +D'habiles mariniers de Phénicie, qu'il avait pris à son <span class="side"> Herod. l. 4, +cap. 42.</span> +service, étant partis de la mer Rouge, avec ordre de +découvrir les côtes d'Afrique, en firent heureusement +le tour, et retournèrent, la troisième année de leur navigation, +en Égypte par le détroit de Gibraltar; voyage +fort extraordinaire pour un temps où l'on n'avait pas encore +l'usage de la boussole<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a> +<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>. Ce voyage fut fait vingt et +un siècles avant que Vasquez de Gama, Portugais, eût +trouvé, par la découverte du cap de Bonne-Espérance, +l'an de notre Seigneur 1497, le même chemin pour +aller aux Indes, par lequel ces Phéniciens étaient venus +des Indes dans la mer Méditerranée.</p> + +<p><span class="side"> Joseph. Antiq. lib. 10, +cap. 6. +4 Reg. 23, +29, 30. +2. Paral. 35, +20-25.</span> +Les Babyloniens et les Mèdes, ayant détruit Ninive +et avec elle l'empire des Assyriens, devinrent si redoutables, +qu'ils s'attirèrent la jalousie de tous leurs voisins. +Néchao en fut si alarmé, qu'il s'avança vers l'Euphrate +à la tête d'une puissante armée pour arrêter leurs progrès. +Josias, ce roi de Juda si recommandable par sa +rare piété, voyant qu'il prenait son chemin au travers +de la Judée, résolut de s'opposer à son passage. Il amassa +dans ce dessein toutes les forces de son royaume, et se +posta dans la vallée de Mageddo. (Cette ville était dans +la tribu de Manassé, en-deçà du Jourdain; Hérodote +l'appelle <i>Magdole</i><a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a> +<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>.) Néchao lui manda par un héraut +<span class="pagenum"><a name="p126" id="p126">126</a></span> +que ce n'était pas à lui qu'il en voulait; qu'il avait d'autres +ennemis en vue; qu'il entreprenait cette guerre de +la part de Dieu, qui était avec lui; et qu'il lui conseillait +de n'y prendre aucune part, de peur qu'elle ne +tournât à son désavantage. Josias ne fut point touché +de ces raisons. Il voyait qu'une si puissante armée ne +manquerait pas de ruiner entièrement son pays par ses +seules marches; et d'ailleurs il craignait qu'après la défaite +des Babyloniens le vainqueur ne retombât sur lui, +et ne lui enlevât une partie de ses états. Il marcha donc +à sa rencontre. La bataille se donna; et Josias, non-seulement +fut vaincu, mais reçut encore malheureusement +une blessure dont il mourut à Jérusalem, où il s'était +fait transporter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" +name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161"> +(retour) </a> On a nié la possibilité et le fait +de ce voyage. Le récit d'Hérodote +contient des circonstances qui portent +le caractère de la vérité. Les +opinions des savants sont encore +partagées à cet égard.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" +name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162"> +(retour) </a> La ville appelée <i>Magdole</i> par +Hérodote était située dans la Basse Égypte; +elle est conséquemment fort +différente de <i>Mageddo</i>, ville de Palestine. +On croit qu'Hérodote a été +trompé par la ressemblance des noms. +(LARCHER, <i>Chron. d'Hérod.</i> t. VII, +p. 114, 115.)--L.</blockquote> + +<p>Néchao, encouragé par cette victoire, continua sa +marche et s'avança vers l'Euphrate. Il battit les Babyloniens; +prit Charcamis, grande ville dans ces quartiers-là; +et, s'en étant assuré la possession par une bonne +garnison qu'il y laissa, il reprit au bout de trois mois le +chemin de son royaume.</p> + +<p><span class="side"> 4. Reg. 23, +33-35. +2. Paral. 36, +1-4.</span> +Comme il apprit en chemin que Joachas s'était fait +déclarer roi à Jérusalem sans lui demander son consentement, +il lui ordonna de le venir trouver à Rébla +en Syrie. Ce prince n'y fut pas plus tôt arrivé, que +Néchao le fit mettre aux fers et l'envoya prisonnier en +Égypte, où il mourut. De là, poursuivant son chemin, +il arriva à Jérusalem, où il établit roi Joakim, un des +autres fils de Josias, à la place de son frère, et imposa sur +le pays un tribut annuel de cent talents d'argent et un +<span class="pagenum"><a name="p127" id="p127">127</a></span> +talent d'or<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a> +<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>. Après quoi il retourna triomphant dans +son royaume.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" +name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163"> +(retour) </a> Cette somme montait à 330,000 +liv. + +<p>= 610,000 f.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 2, cap. +159.</span> +Hérodote, faisant mention de l'expédition de ce roi +d'Égypte et de la bataille qu'il gagna à Mageddo, à +qui il donne le nom de <i>Magdole</i>, dit qu'après la victoire +il prit la ville de Cadytis, qu'il représente comme +située dans les montagnes de la Palestine, et de la +grandeur de Sardes, qui était en ce temps-là, la capitale, +non-seulement de la Lydie, mais encore de toute +l'Asie mineure. Cette description ne peut convenir qu'à +Jérusalem, qui était ainsi située, et qui alors était la +seule ville de ces quartiers-là qui pût être comparée à +Sardes. Il paraît d'ailleurs par l'Écriture que Néchao, +après sa victoire, se rendit maître de cette capitale de +Judée; car il y était en personne lorsqu'il donna la +couronne à Joakim. Le nom même de <i>Cadytis</i>, qui en +hébreu signifie la <i>sainte</i><a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a> +<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>, désigne clairement la ville +de Jérusalem, comme le prouve le savant M. Prideaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" +name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164"> +(retour) </a> Les Arabes appellent encore +aujourd'hui la ville de Jérusalem <i>el-Qods</i>, +la Sainte.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> L. 1. Part. I. 1, +p. 106, etc.<br> +AN. M. 3397 +AV. J.C. 607.</span> +Nabopolassar, roi de Babylone, voyant que, depuis +la prise de Charcamis par Néchao, toute la Syrie et la +Palestine s'étaient détachées de son obéissance, son +âge d'ailleurs et ses infirmités ne lui permettant pas +d'aller en personne réduire ces rebelles, s'associa à l'empire +son fils Nabuchodonosor, et l'envoya à la tête d'une +armée dans ces quartiers-là. Ce jeune prince battit celle <span class="side"> Jerem. 46. +2, etc.</span> +de Néchao vers l'Euphrate, reprit Charcamis, et fit +rentrer dans son obéissance les provinces soulevées,<span class="side"> 4. Reg. 24, 7.<br> A rivo Ægypti.</span> +comme Jérémie l'avait prédit. Ainsi il enleva aux Égyptiens +tout ce qu'ils possédaient depuis ce qu'on appelait +<span class="pagenum"><a name="p128" id="p128">128</a></span> +le <i>ruisseau d'Égypte</i><a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a> +<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a> jusqu'à l'Euphrate, ce qui comprend +toute la Syrie et toute la Palestine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" +name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165"> +(retour) </a> Ce ruisseau d'Égypte, dont il est +si souvent parlé dans l'Écriture, +comme servant de borne à la terre +promise du côté d'Égypte, n'était +pas le Nil, mais une petite rivière +qui, coulant au travers du désert +qui est entre ces deux pays, passait +anciennement pour leur borne commune. +C'est jusque-là que s'étendait +le pays qui fut promis à la postérité +d'Abraham, et qui lui fut ensuite +divisé par sort.</blockquote> + +<p>Néchao, étant mort après avoir régné seize ans, +laissa son royaume à son fils.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3404 +AV. J.C. 600. +Herod. l. 2, +cap. 160.</span> +PSAMMIS. Son règne fut fort court, et ne dura que +six ans. L'histoire ne nous en apprend rien de particulier, +sinon que ce prince fit une expédition en Éthiopie.</p> + +<p><span class="side"> <i>Ibid.</i></span> +Ce fut vers lui que ceux d'Élide, après avoir établi +les jeux olympiques<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a> +<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>, dont ils avaient concerté toutes les +règles et toutes les circonstances avec tant d'attention, +qu'ils ne croyaient pas qu'on y pût rien ajouter ni y +trouver rien à redire, envoyèrent une célèbre ambassade +pour savoir ce que penseraient de cet établissement +les Égyptiens, qui passaient pour les hommes les plus +sages et les plus sensés de tout l'univers. C'était plutôt une +approbation qu'un conseil qu'ils venaient chercher. Le +roi assembla les anciens du pays. Après qu'ils eurent +entendu tout ce qu'on avait à leur dire sur l'institution +de ces jeux, ils demandèrent aux Éléens s'ils y admettaient +indifféremment citoyens et étrangers: et comme +on leur eut répondu que l'entrée en était également ouverte +à tous, ils ajoutèrent que les règles de la justice +auraient été mieux observées si l'on n'avait admis à ces +combats que les étrangers, parce qu'il était fort difficile +que les juges, en adjugeant la victoire et le prix, ne +fissent pencher la balance du côté de leurs concitoyens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" +name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166"> +(retour) </a> Hérodote dit: <i>Les Éléens qui se +vantaient d'avoir établi, pour la +célébration des jeux olympiques, +les règlements les plus justes, etc.</i>, +et non pas <i>après avoir établi les jeux +olympiques</i>.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p129" id="p129">129</a></span> + +<p><span class="side"> AN. M. 3410 +AV. J.C. 594. +Jerem. 44, +30.</span> +APRIÈS. Il est appelé dans l'Écriture <i>Pharaon Éphrée</i>, +ou <i>Ophra</i>. Il succéda à son père Psammis, et régna +vingt-cinq ans.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 161. +Diod. lib. 1, +pag. 62.</span> +Pendant les premières années de son règne, il fut +aussi heureux qu'aucun de ses prédécesseurs. Il porta +ses armes contre l'île de Cypre. Il attaqua par terre et +par mer la ville de Sidon, la prit, et se rendit maître +de toute la Phénicie et de toute la Palestine.</p> + +<p>De si prompts succès lui enflèrent extrêmement le +cœur. Hérodote rapporte de lui qu'il était devenu si +orgueilleux, et tellement infatué de sa grandeur, qu'il +se vantait qu'il n'était pas au pouvoir des dieux mêmes +de le détrôner, tant il s'imaginait avoir établi solidement +sa puissance. C'est par rapport à de tels sentiments +qu'Ézéchiel lui met à la bouche ces paroles pleines +d'une vanité folle et impie: <i>La rivière est à moi, c'est <span class="side"> Ezech. 29, 3.</span> +moi qui l'ai faite</i>. Le vrai Dieu lui fit bien sentir dans +la suite qu'il avait un maître, et qu'il n'était qu'un +homme; et il fit prédire par ses prophètes, long-temps +auparavant, tous les maux dont il avait résolu de +punir son orgueil.</p> + +<p><span class="side"> Ezech. 17, 15.</span> +Peu de temps après qu'Ophra fut monté sur le trône, +Sédécias, roi de Juda, lui envoya des ambassadeurs, fit +alliance avec lui; et l'année d'après, rompant le serment +de fidélité qu'il avait fait au roi de Babylone, il se +révolta ouvertement contre lui.</p> + +<p>Quelques défenses que Dieu eût faites à son peuple +d'avoir recours aux Égyptiens et de mettre en eux sa +confiance, et quelque malheureux succès qu'eussent eu +les différentes tentatives que les Israélites avaient faites +de ce côté-là, l'Égypte leur paraissait toujours une ressource +assurée dans leurs dangers, et ils ne pouvaient +<span class="pagenum"><a name="p130" id="p130">130</a></span> +s'empêcher d'y recourir. C'est ce qui était déjà arrivé +sous le saint roi Ézéchias. Isaïe leur disait de la part de +Dieu: <span class="side"> Is. cap. 31, +v. 1 et 3.</span> «Malheur à ceux qui vont en Égypte chercher +du secours, qui mettent leur confiance dans sa cavalerie +et dans ses chariots, et qui ne s'appuient point +sur le Saint d'Israël, et ne cherchent point l'assistance +du Seigneur!... L'Égyptien est un homme et non pas +un Dieu: ses chevaux ne sont que chair, et non pas +esprit. Le Seigneur étendra sa main, et celui qui donnait +secours sera renversé par terre; celui qui espérait +d'être secouru tombera avec lui, et une même ruine +les enveloppera tous.» Ils n'écoutèrent ni le prophète +ni le roi, et ne reconnurent la vérité des paroles de +Dieu que par une funeste expérience.</p> + +<p>Il en fut de même en cette occasion. Sédécias, +malgré les remontrances de Jérémie, voulut faire alliance +avec l'Égyptien. Celui-ci, fier de l'heureux succès +de ses armes, et ne croyant pas que rien pût résister +à sa puissance, se déclara le protecteur d'Israël, et lui +promit de le délivrer des mains de Nabuchodonosor. +Dieu, irrité qu'un mortel eût osé prendre sa place, +s'en expliqua ainsi à un autre prophète: <span class="side"> Ezech. 24, +1-12.</span> «Fils de +l'homme, tournez le visage contre Pharaon, roi +d'Égypte, et prophétisez tout ce qui lui doit arriver, +à lui et à l'Égypte. Parlez-lui, et dites-lui: Voici ce +que dit le Seigneur notre Dieu: Je viens à vous, +Pharaon, roi d'Égypte, grand dragon, qui vous +couchez au milieu de vos fleuves, et qui dites: Le +fleuve est à moi, et c'est moi-même qui me suis créé. +Je mettrai un frein à vos mâchoires, etc.» Après +l'avoir comparé à un roseau qui se brise sous celui qui +s'y appuie, et qui lui perce la main, Dieu ajoute: «Je +<span class="pagenum"><a name="p131" id="p131">131</a></span> +vais faire tomber la guerre sur vous, et je tuerai +parmi vous les hommes avec les bêtes. Le pays d'Égypte +sera réduit en un désert et en une solitude; et +ils sauront que c'est moi qui suis le Seigneur, parce +que vous avez dit: Le fleuve est à moi, et c'est moi <span class="side"> Cap. 29, 30, +31, 32.</span> +qui l'ai fait.» Le même prophète continue, dans plusieurs +chapitres de suite, à prédire les maux dont +l'Égypte allait être accablée.</p> + +<p>Sédécias était bien éloigné d'ajouter foi à ces prédictions. +Quand il apprit que l'armée des Égyptiens approchait, +et qu'il vit Nabuchodonosor lever le siège de +Jérusalem, il se crut délivré, et triomphait déjà. Sa +joie fut courte. Les Égyptiens, voyant approcher les +Chaldéens, n'osèrent en venir aux mains avec une +armée si nombreuse et si aguerrie. Ils reprirent le<span class="side"> AN. M. 3416 +AV. J.C. 588. +Jerem. 37, +6, 7.</span> +chemin de leur pays, et abandonnèrent Sédécias à tous +les périls de la guerre où ils l'avaient eux-mêmes engagé. +Nabuchodonosor revint devant Jérusalem, y remit +le siège, la prit et la brûla, comme Jérémie l'avait +prédit.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3430 +AV. J.C. 574. +Herod. l. 2, +cap. 161, etc. +Diod. lib. 1, +pag. 62.</span> +Plusieurs années après, les châtiments dont Dieu +avait menacé Apriès, roi d'Égypte, commencèrent à +tomber sur lui; car les Cyrénéens, colonie des Grecs +qui s'était établie en Afrique, entre la Libye et l'Égypte, +ayant pris et partagé entre eux une grande +partie du pays des Libyens, forcèrent ces peuples dépouillés +à se jeter entre les bras de ce prince et à +implorer sa protection. Aussitôt Apriès envoya une +grande armée dans la Libye pour faire la guerre aux +Cyrénéens; mais, cette armée ayant été défaite et +presque toute taillée en pièces, les Égyptiens s'imaginèrent +qu'il ne l'avait envoyée dans la Libye que pour +<span class="pagenum"><a name="p132" id="p132">132</a></span> +l'y faire périr, afin que, quand il en serait défait, il pût +régner plus despotiquement sur ses sujets. Dans cette +pensée, ils crurent devoir secouer le joug d'un prince +qu'ils regardaient comme leur ennemi. Apriès, ayant +appris cette révolte, leur envoya Amasis, un de ses +officiers, pour les apaiser et pour les faire rentrer dans +leur devoir. Mais, lorsque Amasis eut commencé à parler, +ils lui mirent sur la tête un casque pour marque +de la royauté, et le proclamèrent roi. Amasis, ayant +accepté la couronne qu'ils lui offrirent, demeura avec +eux, et les confirma dans leur révolte.</p> + +<p>Apriès, à cette nouvelle, encore plus enflammé de +colère, envoya Patarbémis, un autre de ses officiers +et l'un des principaux seigneurs de sa cour, pour arrêter +Amasis et le lui amener. Mais Patarbémis, ne +s'étant pas trouvé en état d'enlever Amasis au milieu +de cette armée de révoltés dont il était entouré, fut +traité à son retour, par Apriès, de la manière la plus +indigne et la plus cruelle; car ce prince, sans considérer +que ce n'était que faute de pouvoir qu'il n'avait +pas exécuté sa commission, lui fit couper le nez et les +oreilles. Un outrage si sanglant fait à un homme de ce +rang irrita si fort les Égyptiens, que la plupart allèrent +se joindre aux mécontents et que la révolte devint +générale. Ce soulèvement de ses sujets obligea +Apriès de se sauver dans la haute Égypte, où il se +maintint pendant quelques années, tandis qu'Amasis +occupa tout le reste de ses états.</p> + +<p>Les troubles qui agitaient l'Égypte furent une occasion +favorable à Nabuchodonosor pour l'attaquer, et +ce fut Dieu lui-même qui lui en inspira le dessein. Ce +prince, qui, sans le savoir, était l'instrument de la colère +<span class="pagenum"><a name="p133" id="p133">133</a></span> +de Dieu contre les peuples qu'il voulait châtier, +venait de prendre la ville de Tyr, où lui et son armée +avaient essuyé des fatigues incroyables. Pour les en récompenser, +Dieu leur abandonna l'Égypte. Il est beau +de l'entendre lui-même s'expliquer sur ce sujet: il y a +peu d'endroits dans l'Écriture plus remarquables que +celui-ci, et qui fassent mieux comprendre la souveraine +autorité de Dieu sur tous les princes et sur tous les +royaumes de la terre. «Fils de l'homme (c'est ainsi <span class="side"> Ezech. 29, +20.</span> +qu'il parle au prophète Ézéchiel), Nabuchodonosor, +roi de Babylone, m'a rendu, avec son armée, un +grand service au siége de Tyr. Toutes les têtes de ses +gens en ont perdu les cheveux, et toutes les épaules +en sont écorchées; et néanmoins ni lui ni son armée<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a> +<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a> +n'ont point reçu de récompense pour le service qu'ils +m'ont rendu à la prise de Tyr. C'est pourquoi (continue +Dieu) je vais donner à Nabuchodonosor, roi +de Babylone, le pays d'Égypte. Il en prendra tout +le peuple, il en fera son butin, et il en partagera les +dépouilles. Son armée recevra ainsi sa récompense, +et il sera payé du service qu'il m'a rendu dans le siége +de cette ville. Je lui ai abandonné l'Égypte, parce +qu'il a travaillé pour moi, dit le Seigneur notre Dieu.» +Il enlèvera tout, dit-il par un autre prophète, avec la +même facilité qu'un berger se couvre de son manteau. +Il se chargera ainsi de tout le butin: il mettra ainsi +<span class="pagenum"><a name="p134" id="p134">134</a></span> +sur ses épaules, et sur celles de ses soldats, toute la +dépouille de l'Égypte. <span class="side"> Jerem. 43, +12.</span> <i>Amicietur terra Ægypti, sicut +amicitur pastor pallio suo; et egredietur indè in pace</i>: +nobles expressions, qui montrent avec quelle facilité +toute la puissance et toutes les richesses d'un état sont +enlevées, quand Dieu le veut, et passent comme un +manteau à un nouveau maître, qui n'a qu'à le prendre +et à s'en couvrir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" +name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167"> +(retour) </a> Pour bien entendre ce qui est +dit ici, il faut savoir que Nabuchodonosor +essuya des fatigues incroyables +dans le siége de Tyr, et +que, lorsque les Tyriens se virent +pressés, les plus nobles de la ville +montèrent sur des vaisseaux avec +tout ce qu'ils avaient de plus précieux, +et se retirèrent en d'autres +îles. Ainsi Nabuchodonosor, ayant +pris la ville, n'y trouva rien qui fût +digne de récompenser les grands +travaux qu'il avait soufferts dans +ce siége. (S. HIERON.)</blockquote> + +<p>Le roi de Babylone, profitant donc des divisions intestines +où la révolte d'Amasis avait jeté ce royaume, +marcha de ce côté-là à la tête de son armée. Il subjugua +l'Égypte depuis Migdol ou Magdole, qui est à +l'entrée du royaume, jusqu'à Syène, qui est à l'autre +extrémité, vers les frontières d'Éthiopie. Il y fit par-tout +d'horribles ravages, tua un grand nombre d'habitants, +et réduisit le pays dans une si grande désolation, qu'il +ne put se rétablir de quarante ans. Nabuchodonosor, +ayant chargé son armée de dépouilles et soumis tout +le royaume, en vint à un accommodement avec Amasis; +et, l'ayant confirmé dans la possession du royaume +comme son vice-roi, il reprit le chemin de Babylone.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +c. 163 et 169. +Diod. lib. 1, +pag. 62.</span> +Alors Apriès, sortant du lieu de sa retraite, s'avança +vers les côtes de la mer, apparemment du côté de la +Libye; et, y ayant pris à sa solde une armée de Cariens, +d'Ioniens et d'autres étrangers, il marcha contre +Amasis, et lui livra bataille près de la ville de Memphis<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a> +<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>. +Mais, ayant été battu et fait prisonnier, il fut +mené à la ville de Saïs, et y fut étranglé dans son +propre palais<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a> +<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" +name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168"> +(retour) </a> Lisez: <i>près de la ville de Momemphis</i>; +elle était située à plus de +12 lieues au N. de Memphis, sur la +branche Canopique, comme je l'ai +fait voir ailleurs. (<i>Trad. de Strabon</i>, +t. V, p. 372.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" +name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169"> +(retour) </a> Amasis voulait lui conserver la +vie; mais les Égyptiens forcèrent +ce prince de leur livrer Apriès, qu'ils étranglèrent.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p135" id="p135">135</a></span> + +<p>Dieu avait annoncé par ses prophètes, dans un détail +étonnant, toutes les circonstances de ce grand événement. +C'était lui qui avait brisé la puissance d'Apriès, +d'abord si formidable, et qui avait mis l'épée à la main +de Nabuchodonosor pour aller punir et humilier cet +orgueilleux. «Je viens à Pharaon, roi d'Égypte, dit-il, <span class="side"> Ezech. 30, + 22-25.</span> +et j'achèverai de briser son bras, qui a été fort, mais +qui est rompu, et je lui ferai tomber l'épée de la +main.... Je fortifierai en même temps le bras +du roi de Babylone, et je mettrai mon épée entre +ses mains.... Et ils sauront que c'est moi qui suis le +Seigneur.»</p> + +<p><span class="side"> Id. v. 14-17.</span> +Il fait le dénombrement de toutes les villes qui doivent +être la proie du vainqueur: Taphnis, Péluse, +No, appelée dans la Vulgate Alexandrie, Memphis, +Héliopolis, Bubaste, etc.</p> + +<p><span class="side"> Jerem. 44, 30.</span> +Il marque en particulier la fin malheureuse du roi, +qui doit être livré à ses ennemis. «Je vais livrer, dit-il, +Pharaon Éphrée, roi d'Égypte, entre les mains +de ses ennemis, entre les mains de ceux qui cherchent +à lui ôter la vie.»</p> + +<p>En fin il déclare que pendant quarante ans les Égyptiens +seront accablés de toutes sortes de maux, et +réduits à un état si déplorable, qu'ils n'auront plus à +l'avenir aucun prince de leur nation: <span class="side"> Ezech. 30, 13.</span> <i>et dux de terrâ +Ægypti non erit ampliùs</i>. L'événement a justifié cette +prédiction, qui a été accomplie par degrés et en différents +temps. Peu de temps après l'expiration de ces +quarante années, ils devinrent une province des Perses, +auxquels leurs rois, quoique originaires du pays, +<span class="pagenum"><a name="p136" id="p136">136</a></span> +étaient soumis; et la prédiction commença ainsi à +s'accomplir. Elle eut son entière exécution à la mort <span class="side"> AN. M. 3654.</span> +de Nectanébus, dernier roi de race égyptienne. Depuis +ce temps-là, les Égyptiens ont toujours été gouvernés +par des étrangers: car, après l'extinction du royaume des +Perses, ils ont été successivement assujettis aux Macédoniens, +aux Romains, aux Sarrasins, aux Mamelucs, et +enfin aux Turcs; qui en sont aujourd'hui les maîtres.</p> + +<p><span class="side"> Jerem. +c. 43 et 44.</span> +Dieu ne fut pas moins fidèle à accomplir ses prédictions +à l'égard de ceux de son peuple qui, après +la prise de Jérusalem, s'étaient retirés en Égypte contre +sa défense, et qui y avaient entraîné Jérémie malgré +lui. Dès qu'ils y furent entrés, et qu'ils furent arrivés +à Taphnis (c'est la même que Tanis), le prophète, +après avoir caché en leur présence, par l'ordre de Dieu, +des pierres dans une grotte qui était près du palais du +roi, leur déclara que Nabuchodonosor entrerait bientôt +en Égypte, et que Dieu établirait son trône dans cet +endroit-là même; que ce prince ravagerait tout le pays, +et porterait par-tout le fer et le feu; qu'eux-mêmes tomberaient +entre les mains de ces cruels ennemis, qui en +massacreraient une partie, et traîneraient le reste captif +à Babylone; qu'un très-petit nombre seulement +échapperait à la désolation commune, et serait enfin +rétabli dans sa patrie. Toutes ces prédictions eurent +leur accomplissement dans les temps marqués.</p> + +<p><span class="side"> AN M. 3435 +AV. J.C. 569.<br> In Timæo. +[p. 21, E.]</span> +AMASIS. Après la mort d'Apriès, Amasis devint possesseur +paisible de toute l'Égypte, dont il occupa le +trône pendant quarante ans. Il était, selon Platon, de +la ville de Saïs<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a> +<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" +name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170"> +(retour) </a> Selon Hérodote, de la ville de Siouph, qui était probablement voisine +de Saïs.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p137" id="p137">137</a></span> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 172.</span> +Comme il était de basse naissance, les peuples, dans +le commencement de son règne, en faisaient peu de +cas, et n'avaient que du mépris pour lui. Il n'y fut pas +insensible; mais il crut devoir ménager les esprits avec +adresse, et les rappeler à leur devoir par la douceur +et par la raison. Il avait une cuvette d'or, où lui et +tous ceux qui mangeaient à sa table se lavaient les pieds. +Il la fit fondre, et en fit faire une statue, qu'il exposa +à la vénération publique. Les peuples accoururent en +foule, et rendirent à la nouvelle statue toutes sortes +d'hommages. Le roi, les ayant assemblés, leur exposa +à quel vil usage cette statue avait d'abord servi; ce qui +ne les empêchait pas de se prosterner devant elle par +un culte religieux. L'application de cette parabole était +aisée à faire: elle eut tout le succès qu'il en pouvait +attendre; et les peuples, depuis ce jour, eurent pour +lui tout le respect qui est dû à la majesté royale.</p> + +<p><span class="side"> <i>Ibid.</i> c. 173.</span> +Il donnait régulièrement tout le matin aux affaires, +pour recevoir les placets, donner ses audiences, prononcer +des jugements, et tenir ses conseils: le reste du +temps était accordé au plaisir; et comme, dans les repas +et dans les conversations, il était d'une humeur +extrêmement enjouée, et qu'il poussait, ce semble, la +gaîté au-delà des justes bornes, les courtisans ayant +pris la liberté de le lui représenter, il leur répondit +que l'esprit ne pouvait pas être toujours sérieux et appliqué +aux affaires, non plus qu'un arc demeurer toujours +tendu.</p> + +<p>Ce fut lui qui obligea les particuliers, dans chaque +ville, d'inscrire leur nom chez le magistrat, et de marquer +de quelle profession ou de quel métier ils vivaient. +Solon inséra cette loi dans les siennes.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p138" id="p138">138</a></span> + +<p>Il bâtit plusieurs temples magnifiques, principalement +à Saïs, qui était le lieu de sa naissance. Hérodote +y admirait sur-tout une chapelle faite d'une seule pierre, +qui avait au dehors vingt et une coudées de longueur +sur quatorze de largeur et huit de hauteur, et un peu +moins en dedans. On l'avait apportée d'Éléphantine; +et deux mille hommes avaient été occupés pendant +trois ans à la voiturer sur le Nil<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a> +<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.</p> + +<p>Amasis considérait fort les Grecs. Il leur accorda +de grands priviléges, et permit à ceux qui voudraient +s'établir en Égypte d'habiter dans la ville de Naucratis, +très-renommée pour son port<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a> +<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>. Lorsqu'il s'agit de rebâtir +le fameux temple de Delphes qui avait été brûlé, +réparation qui devait monter à trois cents talents, c'est-à-dire +à trois cent mille écus<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a> +<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>, il fournit à ceux de +Delphes une somme fort considérable pour les aider à +payer leur quote-part, qui était le quart de toute la +dépense.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" +name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171"> +(retour) </a> Ce temple <i>monolithe</i> (HEROD. +II. c. 175) avait en dehors 21 coudées +de long (11 met. 87 mill.), +14 de large (7 met. 378 mill.) et +8 de haut (4 met. 216 mill.): ainsi +sa solidité était de 344 mètres cubes +(9990 pieds cubes) environ, dont +le poids (en supposant à la matière la +pesanteur spécifique du marbre) était +de 965,720 kilogrammes (1,972,000 +livres): Hérodote en ayant donné +les dimensions intérieures, savoir +18 coudées 20 doigts de long, 12 +de large et 5 de haut, on voit, par +le calcul, que la partie évidée était +égale à 165 mètres cubes, pesant +463,092 kilogrammes; ainsi le poids +du temple monolithe, probablement +travaillé dans la carrière même, était +égal à 502,600 kilogrammes ou plus +d'un million de livres. Voyez ce que +j'ai dit plus haut, p. 15, n. 2, des +moyens de transport.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" +name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172"> +(retour) </a> Ville sur la branche Canopique, +à environ 16 lieues dans les terres +un peu au S. de Damanhour.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" +name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173"> +(retour) </a> 1,650,000 f.--L.</blockquote> + +<p>Il fit alliance avec les Cyrénéens, et prit chez eux +une femme.</p> + +<p>Il est le seul des rois égyptiens qui ait conquis l'île +de Cypre, et qui l'ait rendue tributaire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="p139" id="p139">139</a></span></p> + +<p>Ce fut sous son règne que Pythagore vint en Égypte: +il lui était recommandé par le célèbre Polycrate, tyran +de Samos, dont il sera parlé ailleurs, et qui était lié +d'amitié avec Amasis. Dans le séjour que ce philosophe +fit en Égypte, il fut initié dans tous les mystères du +pays, et apprit des prêtres tout ce qu'il y avait de +plus secret et de plus important dans leur religion. +C'est là qu'il puisa sa doctrine de la métempsycose.</p> + +<p>Dans l'expédition où Cyrus s'était rendu maître d'une +grande partie de la terre, l'Égypte sans doute avait +subi le joug comme toutes les autres provinces, et Xénophon +le dit formellement au commencement de la +Cyropédie. Apparemment qu'après que les quarante +années de désolation prédites par le prophète furent +expirées, l'Égypte commençant un peu à se rétablir, +Amasis secoua le joug et se remit en liberté.</p> + +<p>Aussi voyons-nous qu'un des premiers soins de Cambyse, +fils de Cyrus, dès qu'il fut monté sur le trône, +fut de porter la guerre contre l'Égypte. Quand il y +arriva, Amasis venait de mourir, et avait eu pour +successeur son fils Psamménit.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3479 +AV. J.C. 525.</span> +PSAMMÉNIT. Cambyse, après le gain d'une bataille, +poursuivit les vaincus jusque dans Memphis, assiégea +la place, et la prit en fort peu de temps. Il traita le +roi avec douceur, lui laissa la vie, et lui assigna un +entretien honorable; mais, ayant appris qu'il prenait +des mesures secrètes pour remonter sur le trône, il le +fit mourir. Le règne de Psamménit ne fut que de six +mois. Alors toute l'Égypte se soumit au vainqueur. Je +rapporterai plus en détail cette histoire lorsque j'exposerai +celle de Cambyse.</p> + +<p>Ici finit la suite des rois d'Égypte. L'histoire de ce +<span class="pagenum"><a name="p140" id="p140">140</a></span> +pays, comme je l'ai déjà remarqué, sera confondue +avec celle des Perses et des Grecs jusqu'à la mort +d'Alexandre. Alors s'élèvera une nouvelle monarchie +d'Égypte, fondée par Ptolémée, fils de Lagus, qui sera +continuée jusqu'à Cléopatre; et ce dernier espace sera +environ de 300 ans. Je traiterai chacune de ces matières +dans son temps.</p> +<br><br><br> +<span class="pagenum"><a name="p141" id="p141">141</a></span> + +<hr class="full"> + +<h1>LIVRE SECOND.</h1> + +<hr> + +<h3>HISTOIRE ANCIENNE DES CARTHAGINOIS.</h3> + +<p>Je diviserai en deux parties ce que j'ai à dire sur les +Carthaginois. Dans la première, je donnerai une idée +générale des mœurs de ce peuple, de son caractère, de +son gouvernement, de sa religion, de sa puissance et de +ses richesses. Dans la seconde, après avoir indiqué en +peu de mots la manière dont Carthage s'établit et s'accrut, +je rapporterai les guerres qui l'ont rendue si +célèbre.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> + +<hr class="short"> + +<h4>CARACTÈRE, MŒURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT<br> + +DES CARTHAGINOIS.</h4> + +<p class="mid">§ Ier. <i>Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont<br> +elle était une colonie.</i></p> + +<p>Les Carthaginois ont reçu des Tyriens, non-seulement +leur origine, mais leurs mœurs, leur langage, +<span class="pagenum"><a name="p142" id="p142">142</a></span> +leurs usages, leurs lois, leur religion, leur goût et leur +industrie pour le commerce, comme toute la suite le +fera connaître. Ils parlaient le même langage que les <span class="side"> Bochard, +Part. 2, l. 2, +cap. 16.</span> +Tyriens, et ceux-ci le même que les Cananéens et les +Israélites, c'est-à-dire la langue hébraïque, ou du moins +une langue qui en était entièrement dérivée. Leurs +noms avaient pour l'ordinaire une signification particulière. +Hannon signifie <i>gracieux</i>, <i>bienfaisant</i>; Didon, +<i>aimable</i> ou <i>bien-aimée</i>; Sophonisbe, <i>elle gardera bien +le secret de son mari</i>. Ils se plaisaient aussi, par esprit +de religion, à faire entrer le nom de Dieu dans les noms +qu'ils portaient, selon le génie des Hébreux. Annibal, +qui répond à Ananias, signifie: <i>Baal</i> (ou <i>le Seigneur</i>) +<i>m'a fait grace</i>; Asdrubal, qui répond à Azarias, signifie: +<i>le Seigneur sera notre secours</i>. Il en est ainsi des +autres noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc. +Le mot <i>Pœni</i>, d'où vient <i>punique</i>, est le même que <i>Phœni</i> +ou <i>Phéniciens</i>, parce qu'ils tiraient leur origine de la +Phénicie<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a> +<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>. On a dans le <i>Pœnulus</i> de Plaute une scène +en langue punique qui a fort exercé les savants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" +name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174"> +(retour) </a> Dans beaucoup de mots, les +Latins ont changé la diphthongue +<i>œ</i> en <i>u</i>. Ils disaient originairement +<i>pœnire</i> pour <i>punire</i>, ce qui s'est conservé +dans <i>pœna</i>; <i>mœrus</i> pour <i>murus</i> +comme on le voit par le mot <i>pomœrium</i>; +<i>mœnire</i> pour <i>munire</i>, ce +qui s'est conservé dans <i>mœnia</i>. Sur +les anciennes inscriptions, on lit +<i>œti</i>, <i>lœdos</i>, <i>cœira</i>, pour <i>uti</i>, <i>ludos</i>, +<i>cura</i>, etc.: de même, ils ont dit +<i>Puni</i> au lieu de <i>Pœni</i>.--L.</blockquote> + +<p>Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union +étroite qui a toujours subsisté entré les Phéniciens et <span class="side"> Herod. l. 3, +c. 17 et 19.</span> +les Carthaginois<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> +<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>. Lorsque Cambyse voulut porter la +guerre contre ces derniers, les Phéniciens, qui faisaient +la principale force de son armée navale, lui déclarèrent +<span class="pagenum"><a name="p143" id="p143">143</a></span> +nettement qu'ils ne pouvaient pas le servir contre leurs +compatriotes; et ce prince fut obligé de renoncer à son +dessein. Les Carthaginois, de leur côté, n'oublièrent +jamais d'où ils étaient sortis et à qui ils devaient leur +origine. Ils envoyaient régulièrement à Tyr, tous les <span class="side"> Polyb. pag. +944. +Q. Curt. l. 4, +c. 2 et 3.</span> +ans, un vaisseau chargé de présents, qui étaient comme +un cens et une redevance qu'ils payaient à leur ancienne +patrie; et ils faisaient offrir un sacrifice annuel aux +dieux tutélaires du pays, qu'ils regardaient aussi comme +leurs protecteurs. Ils ne manquaient jamais à y envoyer +les prémices de leurs revenus, aussi-bien que la dîme +des dépouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis, +pour les offrir à Hercule, une des principales +divinités de Tyr et de Carthage. Lorsque Tyr fut assiégée +par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en +sûreté ce qu'ils avaient de plus cher, envoyèrent à +Carthage leurs femmes et leurs enfants, qui y furent +reçus et entretenus, quoique dans le temps d'une +guerre fort pressante; avec une bonté et une générosité +telles qu'on aurait pu les attendre des pères et des +mères les plus tendres et les plus opulents. Ces marques +constantes d'une vive et sincère reconnaissance font +plus d'honneur à une nation que les plus grandes conquêtes +et les plus glorieuses victoires.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" +name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175"> +(retour) </a> L'histoire offre beaucoup d'autres +exemples de ce genre. Ils tiennent +au droit des métropoles sur les +colonies. (V. Heyn. <i>Opusc. Academic.</i> +t. I, p. 312, seq.)--L.</blockquote> + +<p class="mid">§ II. <i>Religion des Carthaginois.</i></p> + +<p> +Il paraît, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage, +que ses généraux regardaient comme un devoir +essentiel de commencer et de finir leurs entreprises<span class="side"> Liv. lib. 21, +n. 1. +<i>Ibid.</i> n. 21.</span> +par le culte des dieux. Amilcar, père du grand Annibal, +avant que d'entrer en Espagne pour y faire la +guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux dieux. Son +<span class="pagenum"><a name="p144" id="p144">144</a></span> +fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de +l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte +jusqu'à Cadix pour s'acquitter des vœux qu'il +avait faits à Hercule, et il lui en fait de nouveaux si +ce dieu favorise son entreprise. Après la bataille de <span class="side"> Lib. 23, +n. 11.</span> +Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse nouvelle à +Carthage, il recommanda sur-tout qu'on eût soin de +rendre aux dieux immortels de solennelles actions de +graces pour toutes les victoires qu'il avait remportées: +<i>pro his tantis totque victoriis verum esse grates +diis immortalibus agi haberique</i>.</p> + +<p>Ce n'étaient pas seulement les particuliers qui se +piquaient ainsi de faire paraître en toute occasion un +soin religieux d'honorer la Divinité; on voit que c'était +le génie et le goût de la nation entière.</p> + +<p><span class="side"> Lib. 7, pag. +502.</span> +Polybe nous a conservé un traité de paix entre Philippe, +fils de Démétrius, roi de Macédoine, et les Carthaginois, +où l'on voit d'une manière bien sensible le +respect de ceux-ci pour la Divinité, et leur intime persuasion +que les dieux assistaient et présidaient aux actions +humaines, et sur-tout aux traités solennels qui +se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur +présence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres +différents de divinités; et ce dénombrement paraît bien +extraordinaire dans un acte public comme est un traité +de paix entre deux empires. J'en rapporterai les termes +mêmes, qui peuvent servir à nous donner quelque idée +de la théologie des Carthaginois: <i>Ce traité a été conclu +en présence de Jupiter, de Junon et d'Apollon; +en présence du démon ou du génie des Carthaginois +(δαίµονοσ), d'Hercule et d'Iolaüs; en présence de Mars, +de Neptune, de Triton; en présence des dieux qui</i> +<span class="pagenum"><a name="p145" id="p145">145</a></span> +<i>accompagnent l'armée des Carthaginois, et du Soleil, +de la Lune et de la Terre; en présence des rivières, +des prairies et des eaux; en présence de tous les dieux +qui possèdent Carthage</i>. Que dirions-nous maintenant +d'un pareil acte, où l'on ferait intervenir les anges et +les saints, protecteurs d'un royaume?</p> + +<p>Il y avait chez les Carthaginois deux divinités qui y +étaient particulièrement adorées, et dont il est à propos +de dire ici un mot.</p> + +<p>La première était la déesse <i>Céleste</i>, appelée aussi <i>Uranie</i>, +qui est la lune, dont on implorait le secours dans +les grandes calamités, sur-tout dans les sécheresses, pour +obtenir de la pluie <i>ista ipsa virgo cœlestis</i>, dit Tertullien, <span class="side"> Tertul. +Apolog. cap. +23.</span> +<i>pluviarum polliciatrix</i>. C'est en parlant de cette +déesse et d'Esculape que Tertullien fait aux païens de +son temps un défi bien hardi, mais bien glorieux au +christianisme, en déclarant que le premier venu des +chrétiens obligera ces faux dieux d'avouer hautement +qu'ils ne sont que des démons; et en consentant qu'on +fasse mourir sur-le-champ ce chrétien, s'il ne vient à +bout de tirer cet aveu de la bouche même de leurs +dieux: <i>nisi se dæmones confessi fuerint christiano +mentiri non audentes, ibidem illius christiani procacissimi +sanguinem fundite</i>. Saint Augustin parle souvent +aussi de cette divinité. «Céleste, dit-il, autrefois +régnait souverainement à Carthage. Qu'est devenu +son règne depuis Jésus-Christ?» <span class="side"> S. August. +in psalm. 98.</span> <i>Regnum Cœlestis +quale erat Carthagini! ubi nunc est regnum Cœlestis?</i> +C'est sans doute la même divinité que Jérémie appelle +<span class="side"> Jerem. c. 7, +v. 18; etc. 44 +v. 17-25.</span> <i>la reine du ciel</i>, à laquelle les femmes juives avaient +grande dévotion, lui adressant des vœux, lui faisant +des libations, lui offrant des sacrifices, et lui préparant +<span class="pagenum"><a name="p146" id="p146">146</a></span> +de leurs propres mains des gâteaux, <i>ut faciant +placentas reginæ cœli</i>, et dont elles se vantaient d'avoir +reçu toutes sortes de biens, pendant qu'elles étaient +exactes à lui rendre ce culte; au lieu que, depuis qu'il +avait cessé, elles s'étaient vues accablées de toutes +sortes de malheurs.</p> + +<p>La seconde divinité honorée particulièrement chez +les Carthaginois, et à qui l'on offrait des victimes humaines, +c'est <i>Saturne</i>, connu sous le nom de <i>Moloch</i> +dans l'Écriture; et ce culte avait passé de Tyr à Carthage. +Philon cite un passage de Sanchoniaton, où l'on +voit que c'était une coutume à Tyr que, dans les grandes +calamités, les rois immolassent leurs fils pour apaiser la +colère des dieux, et que l'un d'eux, qui l'avait fait, fut +depuis honoré comme un dieu sous le nom de la constellation +appelée <i>Saturne</i>: ce qui a sans doute donné +occasion à la fable qui dit que Saturne avait dévoré ses +enfants. Les particuliers, quand ils voulaient détourner +quelque grand malheur, en usaient de même, et n'étaient +pas moins superstitieux que leurs princes; en sorte +que ceux qui n'avaient point d'enfants en achetaient +des pauvres, pour n'être pas privés du mérite d'un tel +sacrifice. Cette coutume se conserva long-temps chez +les Phéniciens et les Cananéens, de qui les Israélites +l'empruntèrent, quoique Dieu le leur eût défendu bien +expressément. On brûlait d'abord inhumainement ces +enfants, soit en les jetant au milieu d'un brasier ardent, +tel qu'étaient ceux de la vallée d'Ennon, dont il +est si souvent parlé dans l'Écriture; soit en les enfermant +dans une statue de Saturne, qui était tout enflammée. <span class="side"> +Plut. de superst. +p. 171.</span> +Pour étouffer les cris que poussaient ces malheureuses +victimes, on faisait retentir pendant cette +<span class="pagenum"><a name="p147" id="p147">147</a></span> +barbare cérémonie le bruit des tambours et des trompettes. +Les mères se faisaient un honneur et un point +de religion d'assister à ce cruel spectacle, l'œil sec et +sans pousser aucun gémissement; et, s'il leur échappait +quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en était +moins agréable à la divinité, et elles en perdaient le +fruit. <span class="side"> Tertul. +in Apolog.</span> +Elles portaient la fermeté d'ame, ou plutôt la +dureté et l'inhumanité, jusqu'à caresser elles-mêmes et +baiser leurs enfants pour apaiser leurs cris, de peur +qu'une victime offerte de mauvaise grâce et au milieu +des pleurs ne déplût à Saturne: <span class="side"> Minuc. Fel.</span> <i>Blanditiis et osculis +comprimebant vagitum, ne flebilis hostia immolaretur</i>. +Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants +à travers le feu, comme cela paraît par plusieurs +endroits de l'Écriture, et très-souvent ils y périssaient.</p> + +<p><span class="side"> Q. Curt. +lib. 4, cap. 3.</span> +Les Carthaginois retinrent jusqu'à la ruine de leur +ville cette coutume barbare d'offrir à leurs dieux des +victimes humaines; action qui méritait bien plus le +nom de <i>sacrilége</i> que de sacrifice: <i>sacrilegium veriùs +quàm sacrum</i>. Ils la suspendirent seulement pendant +quelques années, pour ne pas s'attirer la colère et les +armes de Darius Ier, roi de Perse, qui leur fit défendre +d'immoler des victimes humaines, et de manger de la +chair de chien. <span class="side"> Plut. de serâ +vindicatione +deor. +pag. 552. +[<i>Id.</i> Apopht. +p. 174-175.]</span> Mais ils revinrent bientôt à leur génie, +puisque, du temps de Xerxès, qui succéda à Darius, +Gélon, tyran de Syracuse, ayant remporté en Sicile +une victoire considérable sur les Carthaginois, parmi +les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y inséra +celle-ci, qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines +à Saturne; et sans doute que ce qui l'obligea à prendre<span class="side"> Herod. l. 7, +cap. 167.</span> +cette précaution fut ce qui avait été mis en pratique +dans cette occasion-là même par les Carthaginois; +<span class="pagenum"><a name="p148" id="p148">148</a></span> +car pendant tout le combat, qui dura depuis le matin +jusqu'au soir, Amilcar, fils d'Hannon leur général, +ne cessa point de sacrifier aux dieux des hommes tout +vivants, et en grand nombre, en les faisant jeter dans +un bûcher ardent<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> +<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>; et, voyant que ses troupes étaient +mises en fuite et en déroute, il s'y précipita lui-même +pour ne pas survivre à sa honte, et, comme le dit +saint Ambroise en rapportant cette action, pour éteindre +par son propre sang ce feu sacrilège qu'il voyait +ne lui avoir servi de rien.</p> + +<p>Dans des temps de peste<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> +<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a> ils sacrifiaient à leurs +dieux un grand nombre d'enfants, sans pitié pour un +âge qui excite la compassion des ennemis les plus +cruels, cherchant un remède à leurs maux dans le +crime, et usant de barbarie pour attendrir les dieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" +name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176"> +(retour) </a> «In ipsos, quos adolebat, sese +præcipitavit ignes, ut eos vel +cruore suo extingueret, quos sibi +nihil profuisse cognoverat.» (S. +AMBROS.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" +name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177"> +(retour) </a> «Quum peste laborarent, cruentâ +sacrorum religione et scelere pro +remedio usi sunt. Quippe homines +ut victimas immolabant, et impuberes +(quæ ætas etiam hostium +misericordiam provocat) aris admovebant, +pacem deorum sanguine +eorum exposcentes, pro quorum +vità dii maximè rogari solent.» +(JUSTIN. lib. 18, cap. 6.)</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 20, +pag. 756. +[Lactant. +Institut. +1, 21.]</span> +Diodore rapporte un exemple de cette cruauté, qui +fait frémir. Dans le temps qu'Agathocle était près de +mettre le siége devant Carthage, les habitants de cette +ville, se voyant réduits à la dernière extrémité, imputèrent +leur malheur à la juste colère de Saturne contre +eux, parce qu'au lieu des enfants de la première qualité +qu'on avait coutume de lui sacrifier, on avait mis +frauduleusement à leur place des enfants d'esclaves et +d'étrangers. Pour réparer cette faute, ils immolèrent à +Saturne deux cents enfants des meilleures maisons de +Carthage; et, outre cela, plus de trois cents citoyens, +<span class="pagenum"><a name="p149" id="p149">149</a></span> +qui se sentaient coupables de ce prétendu crime, s'offrirent +volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il +y avait une statue d'airain de Saturne, dont les mains +étaient penchées vers la terre, de telle sorte que l'enfant +qu'on posait sur ces mains tombait aussitôt dans +une ouverture et une fournaise pleine de feu.</p> + +<p><span class="side"> Plut. de superst. +pag. +169-171.</span> +Est-ce là, dit Plutarque, adorer les dieux? Est-ce +avoir d'eux une idée qui leur fasse beaucoup d'honneur, +que de les supposer avides de carnage, altérés du sang +humain, et capables d'exiger et d'agréer de telles victimes?<span class="side"> Id. in Camil. +pag. 132.</span> +La religion, dit cet auteur sensé, est environnée +de deux écueils également dangereux à l'homme, +également injurieux à la Divinité: savoir, de l'impiété +et de la superstition. L'une, par affectation d'esprit fort, +ne croit rien; l'autre, par une aveugle faiblesse, croit +tout. L'impiété, pour secouer un joug et une crainte +qui la gêne, nie qu'il y ait des dieux; la superstition, +pour calmer aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon +son caprice, non-seulement amis, mais protecteurs et +modèles du crime. Ne valait-il pas mieux, dit-il encore,<span class="side"> De superstit. +[pag. 171.]</span> +que Carthage, dès le commencement, prît pour législateurs +un Critias, un Diagoras, athées reconnus et se +donnant pour tels, que d'adopter une si étrange et si +perverse religion? Les Typhons, les géants, ennemis +déclarés des dieux, s'ils avaient triomphé du ciel, auraient-ils +pu établir sur la terre des sacrifices plus abominables?</p> + +<p>Voilà ce que pensait un païen, du culte carthaginois +tel que nous l'avons rapporté. En effet on ne croirait +pas le genre humain susceptible d'un tel excès de fureur +et de frénésie. Les hommes ne portent point communément +dans leur propre fonds un renversement si +<span class="pagenum"><a name="p150" id="p150">150</a></span> +universel de tout ce que la nature a de plus sacré. +Immoler, égorger soi-même ses propres enfants, et les +jeter de sang-froid dans un brasier ardent! Des sentiments +si dénaturés, si barbares, adoptés cependant par +des nations entières, et des nations très-policées, par les +Phéniciens, les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, +les Grecs même et les Romains, et consacrés par une +pratique constante de plusieurs siècles, ne peuvent +avoir été inspirés que par celui qui a été homicide dès +le commencement, et qui ne prend plaisir qu'à la dégradation, +à la misère et à la perte de l'homme.</p> + +<p class="mid">§ III. <i>Forme du Gouvernement de Carthage.</i></p> + +<p>Le gouvernement de Carthage était fondé sur des +principes d'une profonde sagesse; et ce n'est point sans <span class="side"> Arist. lib. 2, +de Rep. c. 11.</span> +raison qu'Aristote met cette république au nombre de +celles qui étaient les plus estimées dans l'antiquité, et +qui pouvaient servir de modèles aux autres. Il appuie +d'abord ce sentiment sur une réflexion qui fait beaucoup +d'honneur à Carthage, en marquant que, jusqu'à +son temps, c'est-à-dire depuis plus de cinq cents ans, +il n'y avait eu ni aucune sédition considérable qui en +eût troublé le repos, ni aucun tyran qui en eût opprimé +la liberté. En effet c'est un double inconvénient +des gouvernements mixtes, tels qu'était celui de Carthage, +où le pouvoir est partagé entre le peuple et les +grands, de dégénérer ou en abus de la liberté par les +séditions du côté du peuple, comme cela était ordinaire +à Athènes et dans toutes les républiques grecques; ou +en oppression de la liberté publique du côté des grands, +par la tyrannie, comme cela arriva à Athènes, à Syracuse, +<span class="pagenum"><a name="p151" id="p151">151</a></span> +à Corinthe, à Thèbes, à Rome même du temps +de Sylla et de César. C'est donc un grand éloge pour +Carthage d'avoir su, par la sagesse de ses lois, et par +l'heureux concert des différentes parties qui composaient +son gouvernement, éviter pendant un si long espace +d'années deux écueils si dangereux et si communs.</p> + +<p>Il serait à souhaiter que quelque auteur ancien nous +eût laissé une description exacte et suivie des coutumes +et des lois de cette fameuse république. Faute de ce secours, +on n'en peut avoir qu'une idée assez confuse et +imparfaite, en ramassant différents traits qu'on trouve +épars dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu à la +république des lettres Christophe Hendreich<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> +<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>. Son ouvrage +m'a été d'un grand secours.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. lib. +6, pag. 493.</span> +Le gouvernement de Carthage réunissait, comme +celui de Sparte et de Rome, trois autorités différentes +qui se balançaient l'une l'autre et se prêtaient un mutuel +secours: celle des deux magistrats suprêmes, appelés +<i>suffètes</i><a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> +<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>; celle du sénat, et celle du peuple. On +y ajouta ensuite le tribunal des cent, qui eurent beaucoup +de crédit dans la république.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" +name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178"> +(retour) </a> «<i>Carthago, sive Carthaginiensium +respublica, etc.</i>» Francofurti +ad Oderam. An 1664.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" +name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179"> +(retour) </a> Ce nom est dérivé d'un mot qui, +chez les Hébreux et les Phéniciens, +signifie juges: <i>shophetim</i>. + +<p>= C'est l'opinion de Bochart (<i>Chanan +I. 24</i>) et de Selden (<i>de Diis Syriis. +Proleg. c. 2</i>); bien plus naturelle +que celle de Scaliger, qui faisait venir +ce nom de <i>Tzazaph</i>, il <i>regarde +d'en haut</i>, dans le même sens que +ἔφορος έπίσκοπος ἐποπτής. (SCALIGER, +<i>in Fest.</i> voce <i>Suffet</i>.)--L.</p></blockquote> + +<p class="mid"><i>Suffètes.</i></p> + +<p>Le pouvoir des suffètes ne durait qu'un an<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a> +<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>, et ils +étaient à Carthage ce que les consuls étaient à Rome<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a> +<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" +name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180"> +(retour) </a> «Ut Romæ consules, sic Carthagine +quotannis annui bini reges +creabantur.» (CORN. NEP. <i>in Annib.</i> +cap. 7.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" +name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181"> +(retour) </a> Ou les deux rois à Lacédémone; +avec cette différence que leurs fonctions +ne duraient qu'un an, et qu'ils +étaient pris indifféremment dans les +plus nobles familles.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p152" id="p152">152</a></span> + +<p>Souvent même les auteurs leur donnent les noms +de <i>rois</i>, de <i>dictateurs</i>, de <i>consuls</i>, parce qu'ils en +remplissaient l'emploi. L'histoire ne nous apprend point +par qui ils étaient choisis. Ils avaient droit et étaient +chargés du soin d'assembler le sénat<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a> +<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>: ils en étaient les +présidents et les chefs: ils y proposaient les affaires et +recueillaient les suffrages. Ils présidaient<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a> +<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a> aussi aux jugements +qui se rendaient sur les affaires importantes. +Leur autorité n'était pas renfermée dans la ville, ni +bornée aux affaires civiles; on leur confiait quelquefois +le commandement des armées. Il paraît qu'au sortir de +la dignité de <i>suffètes</i> on les nommait <i>préteurs</i>, qui était +une charge considérable, puisque, outre le droit de +présidence dans certains jugements, elle leur donnait +celui de proposer et de porter de nouvelles lois, et de +faire rendre compte à ceux qui étaient chargés du recouvrement <span class="side"> Liv. lib. 33, +n. 46 et 47.</span> +des deniers publics, comme on le voit dans +ce que Tite-Live nous raconte d'Annibal à ce sujet, et +que je rapporterai dans la suite<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a> +<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" +name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182"> +(retour) </a> + «Senatum itaque suffetes, quod +velut consulare imperium apud eos +erat, vocaverunt.» (LIV. lib. 30, +n. 7.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" +name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183"> +(retour) </a> + «Quum suffetes ad jus dicendum +consedissent.» (LIV. lib. 34, n. 62.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" +name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184"> +(retour) </a> + Un autre magistrat paraît avoir +eu les mêmes fonctions que le Censeur +à Rome. (NEPOS, <i>in Hamilcare</i>, +§ 3.)--L.</blockquote> + +<p class="mid"> +<i>Le sénat.</i></p> + +<p>Le sénat, composé de personnes que leur âge, leur +expérience, leur naissance, leurs richesses, et sur-tout +leur mérite, rendaient respectables, formait le conseil +de l'état, et était comme l'ame de toutes les délibérations +publiques. On ne sait point précisément quel était +<span class="pagenum"><a name="p153" id="p153">153</a></span> +le nombre des sénateurs; il devait être fort grand, puisqu'on +voit qu'on en tira cent pour former une compagnie +particulière, dont j'aurai bientôt lieu de parler. +C'était dans le sénat que se traitaient les grandes affaires, +qu'on lisait les lettres des généraux, qu'on recevait +les plaintes des provinces, qu'on donnait audience +aux ambassadeurs, qu'on décidait de la paix ou de la +guerre, comme on le voit en plusieurs occasions.</p> + +<p><span class="side"> Arist. loc. +cit.</span> +Quand les sentiments étaient uniformes et que tous +les suffrages se réunissaient, alors le sénat décidait +souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait +partage et qu'on ne convenait point, les affaires étaient +portées devant le peuple, et dans ce cas le pouvoir de +décider lui était dévolu<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a> +<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>. Il est aisé de comprendre +quelle sagesse il y avait dans ce règlement, et combien +il était propre à arrêter les cabales, à concilier +les esprits, à appuyer et à faire dominer les bons conseils, +une compagnie comme celle-là étant extrêmement +jalouse de son autorité, et ne consentant pas aisément +à la faire passer à une autre. On en voit un exemple +mémorable dans Polybe. Lorsque, après la perte de la <span class="side"> Polyb. l. 15, +p. 706 et 707</span> +bataille donnée en Afrique à la fin de la seconde guerre +punique, on fit dans le sénat la lecture des conditions +de paix qu'offrait le vainqueur, Annibal, voyant qu'un +des sénateurs s'y opposait, représenta vivement que, +s'agissant du salut de la république, il était de la dernière +importance de se réunir, et de ne point renvoyer +<span class="pagenum"><a name="p154" id="p154">154</a></span> +une telle délibération à l'assemblée du peuple; et il +en vint à bout. Voilà sans doute ce qui, dans les commencements +de la république, rendit le sénat si puissant, +et ce qui porta son autorité à un si haut point; <span class="side"> Polyb. l. 6, +pag. 494.</span> +et le même auteur remarque, dans un autre endroit, +que, tant que le sénat fut le maître des affaires, l'état +fut gouverné avec beaucoup de sagesse, et que toutes +les entreprises eurent un grand succès.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" +name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185"> +(retour) </a> Aristote est plus précis: «Les +rois avec les sénateurs sont maîtres +de porter une affaire au peuple, +ou de ne la point porter, s'ils sont +<i>tous</i> d'accord [sur cette affaire]; +sinon, le peuple est aussi appelé +à en décider.» Τοῦ µὲν γὰρ τὸ µὲν προςάγειν, τὸ δὲ µὴ +προςάγειν πρὸς τὸν δῆµον οἱ ßασιλεἴς κύριοι ΜΕΤẢ +τῶν γερόντων ἄν ὁµογνοµονῶσι ΠẢΝΤΕΣ +εἰ δὲ µὴ καὶ τούτων ὀ δῆµος. +(<i>Polit.</i> II, 8, § 3, éd. Schn.)--L.</blockquote> + +<p class="mid"><i>Le peuple.</i></p> + +<p>Il paraît, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, +que jusqu'au temps d'Aristote, qui fait une si belle +peinture et un si magnifique éloge du gouvernement +de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le +sénat du soin des affaires publiques, et lui en laissait la +principale administration: et c'est par là que la république +devint si puissante. Il n'en fut pas ainsi dans la +suite. Le peuple, devenu insolent par ses richesses et +par ses conquêtes, et ne faisant pas réflexion qu'il en +était redevable à la prudente conduite du sénat, voulut +se mêler aussi du gouvernement, et s'arrogea presque +tout le pouvoir. Tout se conduisit alors par cabales et +par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des principales +causes de la ruine de l'état.</p> + +<p class="mid"><i>Le tribunal des cent.</i></p> + +<p>C'était une compagnie composée de cent quatre personnes, +quoique souvent, pour abréger, il ne soit fait +mention que de cent. Elle tenait lieu à Carthage, selon +Aristote, de ce qu'étaient les éphores à Sparte; par où +il paraît qu'elle fut établie pour balancer le pouvoir +des grands et du sénat; mais avec cette différence, que +<span class="pagenum"><a name="p155" id="p155">155</a></span> +les éphores n'étaient qu'au nombre de cinq et qu'ils +ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que ceux-ci +étaient perpétuels et passaient le nombre de cent. +On croit que ces centumvirs sont les mêmes que les +cent juges dont parle Justin, qui furent tirés du sénat,<span class="side"> Lib. 19, c. 2.</span> +et établis pour faire rendre compte aux généraux de +leur conduite. Le pouvoir exorbitant de ceux de la +famille de Magon, <span class="side"> An. M. 3609. +De Carthage, +487.</span> qui, occupant les premières places +et se trouvant à la tête des armées, s'étaient rendus +maîtres de toutes les affaires, donna lieu à cet établissement. +On voulut par là mettre un frein à l'autorité +des généraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient +les troupes, était presque sans bornes et souveraine; +et on la rendit soumise aux lois par la nécessité qu'on +leur imposa de rendre compte de leur administration +à ces juges, au retour de leurs campagnes: <span class="side"> Justin. <i>Ibid.</i></span> <i>ut hoc metu +ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque +respicerent</i>. Parmi ces cent quatre juges, il y en +avait cinq qui avaient une juridiction particulière et +supérieure à celle des autres: on ne sait pas combien +elle durait de temps. Ce conseil des cinq était comme +le conseil des dix dans le sénat de Venise. Quand il y +vaquait quelque place, c'étaient eux seuls qui avaient +le droit de la remplir. Ils avaient droit aussi de choisir +ceux qui entraient dans le conseil des cent. Leur autorité +était fort grande; et c'est pour cela qu'on avait +soin de ne mettre dans cette place que des hommes +d'un rare mérite; et l'on ne crut point devoir attacher +à leur emploi aucune rétribution ni aucune récompense, +le motif seul du bien public devant être assez fort dans +l'esprit des gens de bien pour les engager à remplir +leurs devoirs avec zèle et fidélité. Polybe, en rapportant +<span class="pagenum"><a name="p156" id="p156">156</a></span> +<span class="side"> Lib. 10, +pag. 592.</span> +la prise de Carthagène par Scipion, distingue nettement +deux compagnies de magistrats établies à Carthage. +Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans +Carthagène, il se trouva deux magistrats du corps des +vieillards, ἐκ τῆς γερουσίας (on appelait ainsi la compagnie +des cent), et quinze du sénat, ἐκ τῆς συγκλήτου. <span class="side"> Lib. 26, +n. 15. +Lib. 30, +n. 16.</span> +Tite-Live ne fait mention que de ces quinze derniers +sénateurs. Mais dans un autre endroit il nomme les +vieillards, et marque qu'ils composaient le conseil le +plus respectable de l'état, et qu'ils avaient une grande +autorité dans le sénat: <i>Carthaginienses... oratores ad +pacem petendam mittunt triginta seniorum principes. +Id erat sanctius apud illos concilium, maximaque ad +ipsum senatum regendum vis</i>.</p> + +<p>Les établissements les plus sages et les mieux concertés +dégénèrent peu-à-peu, et font place enfin au +désordre et à la licence, qui percent et pénètrent partout. +Ces juges, qui devaient être la terreur du crime +et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui +était presque sans bornes, devinrent autant de petits +tyrans, comme nous le verrons dans l'histoire du grand +Annibal, qui, pendant sa préture, lorsqu'il fut retourné<span class="side"> AN. M. 3802. +DE CARTHAGE +682.</span> +en Afrique, employa tout son crédit pour réformer un +abus si criant; et de perpétuelle qu'était l'autorité de +ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans +depuis que la compagnie des cent avait été formée.</p> + +<p class="mid"><i>Défauts du gouvernement de Carthage.</i></p> + +<p>Aristote, entre quelques autres observations qu'il +fait sur le gouvernement de Carthage, y remarque +deux grands défauts, fort contraires, selon lui, aux +<span class="pagenum"><a name="p157" id="p157">157</a></span> +vues d'un sage législateur et aux règles d'une bonne et +saine politique.</p> + +<p>Le premier de ces défauts consiste en ce qu'on mettait +sur la tête d'un même homme plusieurs charges; ce +qui était considéré à Carthage comme la preuve d'un +mérite non commun. Aristote regarde cette coutume +comme très-préjudiciable au bien public. En effet, dit-il, +lorsqu'un homme n'est chargé que d'un seul emploi, +il est beaucoup plus en état de s'en bien acquitter, les +affaires pour-lors étant examinées avec plus de soin et +expédiées avec plus de promptitude. On ne voit pas, +ajoute-t-il, que, ni dans les troupes, ni dans la marine, +on en use de la sorte: un même officier ne commande +pas deux corps différents; un même pilote ne conduit +pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'état demande +que, pour exciter de l'émulation parmi les gens de +mérite, les charges et les faveurs soient partagées; au +lieu que, lorsqu'on les accumule sur un même sujet, +souvent elles produisent en lui une sorte d'éblouissement +par une distinction si marquée, et excitent toujours +dans les autres la jalousie, les mécontentements, les +murmures.</p> + +<p>Le second défaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement +de Carthage, c'est que, pour parvenir aux +premiers postes, il fallait, avec du mérite et de la naissance, +avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la +pauvreté pouvait en exclure les plus gens de bien, ce +qu'il regarde comme un grand mal dans un état: car +alors, dit-il, la vertu n'étant comptée pour rien, et +l'argent pour tout, parce qu'il conduit à tout, l'admiration +et la soif des richesses saisit toute une ville et la +corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne +<span class="pagenum"><a name="p158" id="p158">158</a></span> +le deviennent qu'à grands frais, semblent être en droit +de s'en dédommager ensuite par leurs propres mains.</p> + +<p>On ne voit, je crois, dans l'antiquité aucune trace +qui marque que les dignités, soit de l'état, soit de la judicature, +y aient jamais été vénales; et ce que dit ici +Aristote des dépenses qui se faisaient à Carthage pour +y parvenir tombe sans doute sur les présents par lesquels +on achetait les suffrages de ceux qui conféraient les +charges<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a> +<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>; ce qui, comme le remarque aussi Polybe, +était fort ordinaire parmi les Carthaginois<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a> +<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>, chez qui +nul gain n'était honteux. Il n'est donc pas étonnant +qu'Aristote condamne un usage dont il est aisé de voir +combien les suites peuvent être funestes.</p> + +<p>Mais, s'il prétendait qu'on dût mettre également dans +les premières dignités les riches et les pauvres, comme +il semble l'insinuer<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> +<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>, son sentiment serait réfuté par +la pratique générale des républiques les plus sages, qui, +sans avilir ni déshonorer la pauvreté, ont cru devoir +sur ce point donner la préférence aux richesses, parce +qu'on a lieu de présumer que ceux qui ont du bien ont +reçu une meilleure éducation, pensent plus noblement, +sont moins exposés à se laisser corrompre et à faire des +bassesses; et que la situation même de leurs affaires les +rend plus affectionnés à l'état, plus disposés à y maintenir +la paix et le bon ordre, plus intéressés à en +écarter toute sédition et toute révolte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" +name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186"> +(retour) </a> Le texte d'Aristote me paraît se +prêter difficilement à cette ingénieuse +interprétation. Cet auteur parle formellement +de la vénalité des charges. +(<i>Polit.</i> II, 8, §7, <i>ed.</i> <i>Schneid.</i>)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" +name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187"> +(retour) </a> Παρὰ Καρχηδονίοις οὐδὲν αἰσχρὸν τῶν +ἀνηκόντων πρὸς κέρδος. (POLYB. +lib. 6, pag. 497.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" +name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188"> +(retour) </a> Aristote semble avoir prévu +l'objection: «S'il est nécessaire, +dit-il, de considérer la fortune [en +nommant aux places], à cause du +loisir qu'elle procure, il est mal que +les plus grandes charges de l'état +soient à vendre.»--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p159" id="p159">159</a></span> + +<p>Aristote, en finissant ses réflexions sur la république +de Carthage, approuve fort la coutume<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> +<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a> qui y régnait +d'envoyer de temps en temps des colonies en différents +endroits, et de procurer ainsi aux citoyens des établissements +honnêtes. Par là on avait soin de pourvoir aux +nécessités des pauvres, qui sont, aussi-bien que les +riches, membres de l'état; on déchargeait la capitale +d'une multitude de gens oisifs et fainéants, qui la déshonorent +et souvent lui deviennent dangereux; on +prévenait les mouvements et les troubles en éloignant +ceux qui y donnent lieu pour l'ordinaire, parce que, +mécontents de leur fortune présente, ils sont toujours +prêts à remuer et à innover.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" +name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189"> +(retour) </a> Cette coutume existait également dans la plupart des républiques +grecques.--L.</blockquote> + +<p class="mid">§ IV. <i>Commerce de Carthage, première source de<br> +ses richesses et de sa puissance.</i></p> + +<p>Le commerce était, à proprement parler, l'occupation +de Carthage, l'objet particulier de son industrie, +son caractère propre et dominant; c'en était la plus +grande force et le principal soutien: en un mot, le +commerce peut être regardé comme la source de la +puissance, des conquêtes, du crédit et de la gloire des +Carthaginois. Situés au centre de la Méditerranée, et +prêtant une main à l'orient et l'autre à l'occident, ils +embrassaient, par l'étendue de leur commerce, toutes +les régions connues, et le portaient sur les côtes d'Espagne, +de la Mauritanie, des Gaules, au-delà du détroit +et des colonnes d'Hercule. Ils allaient par-tout acheter +à bon marché le superflu de chaque nation, pour le +<span class="pagenum"><a name="p160" id="p160">160</a></span> +convertir à l'égard des autres en un nécessaire qu'ils +leur vendaient fort chèrement. Ils tiraient de l'Égypte +le fin lin, le papier, le blé, les voiles et les câbles pour +les vaisseaux; des côtes de la mer Rouge, les épiceries, +l'encens, les aromates, les parfums, l'or, les perles +et les pierres précieuses; de Tyr et de la Phénicie, la +pourpre et l'écarlate, les riches étoffes, les meubles +somptueux, les tapisseries, et les différents ouvrages +curieux et d'un travail recherché: en un mot, ils allaient +chercher en diverses contrées tout ce qui peut fournir +aux nécessités, et contribuer aux commodités, au luxe, +aux délices de la vie. A leur retour ils rapportaient en +échange le fer, l'étain, le plomb, et le cuivre des côtes +occidentales; et par la vente de toutes ces marchandises +ils s'enrichissaient aux dépens de toutes les nations, +et les mettaient à une espèce de contribution +d'autant plus sûre, qu'elle était plus volontaire.</p> + +<p>En se rendant ainsi les facteurs et les négociants de +tous les peuples, ils étaient devenus les princes de la +mer, le lien de l'orient, de l'occident et du midi, et le +canal nécessaire de leur communication; et avaient +rendu Carthage la ville commune de toutes les nations +que la mer avait séparées, et le centre de leur commerce.</p> + +<p>Les plus considérables de la ville ne dédaignaient pas +de faire le négoce; ils s'y appliquaient avec le même +soin que les moindres citoyens; et leurs grandes richesses +ne les dégoûtaient jamais de l'assiduité, de la +patience et du travail nécessaires pour les augmenter. +C'est ce qui leur a donné l'empire de la mer, ce qui a +fait fleurir leur république, ce qui l'a mise en état de +le disputer à Rome même, et qui l'a portée à un si +haut degré de puissance, qu'il fallut aux Romains plus +<span class="pagenum"><a name="p161" id="p161">161</a></span> +de quarante années d'une guerre cruelle et douteuse +pour dompter cette fière rivale. Enfin, Rome triomphante +ne crut pouvoir l'assujettir et la subjuguer entièrement +qu'en lui ôtant les ressources qu'elle eût encore +pu trouver dans le négoce, qui, pendant un si +long temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de +la république.</p> + +<p>Au reste, il n'est pas étonnant que Carthage, sortie +de la première école du monde pour le commerce, je +veux dire de Tyr, y ait eu un succès si prompt et si +constant. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent ses fondateurs +en Afrique, après le transport, leur servirent +pour le négoce. Ils commencèrent à s'établir sur les +côtes d'Espagne, dans quelques ports qui leur furent +ouverts pour y débarquer leurs marchandises. Les +commodités et les facilités qu'ils y trouvèrent leur firent +naître la pensée de conquérir ces vastes régions; et +dans la suite Carthage la Neuve, ou Carthagène, donna +aux Carthaginois en ce pays-là un empire presque égal +à celui que l'ancienne possédait en Afrique.</p> + +<p class="mid">§ V. <i>Mines d'Espagne, seconde source des richesses<br> +et de la puissance de Carthage.</i></p> + +<p><span class="side"> Lib. 4, +pag. 312, etc.</span> +Diodore remarque avec raison que les mines d'or et +d'argent que les Carthaginois trouvèrent en Espagne +furent pour eux une source inépuisable de richesses qui +les mirent en état de soutenir de si longues guerres +contre les Romains. Les naturels du pays avaient longtemps +ignoré ces trésors cachés dans le sein de la terre, +ou du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix. +<span class="pagenum"><a name="p162" id="p162">162</a></span> +Les Phéniciens, par l'échange qu'ils faisaient de marchandises +de peu de valeur avec ces précieux métaux, +profitèrent de l'ignorance de ces peuples, et amassèrent +des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent +rendus maîtres du pays, ils creusèrent la terre +plus avant que n'avaient fait les anciens Espagnols, qui +d'abord apparemment s'étaient contentés de ce qu'ils +trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils +eurent enlevé l'Espagne aux Carthaginois, ne manquèrent +pas de profiter de leur exemple, et tirèrent de ces +mines d'or et d'argent de fort grands revenus.</p> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 4, +p. 312, etc.</span> +Le travail pour parvenir à ces mines et pour en tirer +l'or et l'argent était incroyable; car les veines de ces métaux +paraissent rarement sur la superficie: il fallait les +chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses, +où souvent l'on trouvait de l'eau en quantité, qui arrêtait +tout court les ouvriers, et semblait devoir les rebuter +pour toujours. Mais la cupidité n'est pas moins +patiente pour soutenir les fatigues qu'ingénieuse pour +trouver des ressources. Dans la suite, par le moyen des <span class="side"> [plus haut, +p. 35.]</span> +pompes qu'Archimède avait inventées dans son voyage en +Égypte, les Romains venaient à bout d'élever en haut +toute l'eau de ces espèces de puits, et de les mettre à +sec. Pour enrichir les maîtres de ces mines, il en coûta +la vie à une infinité d'esclaves, qui étaient traités avec +la dernière dureté, que l'on faisait travailler malgré eux +à coups de bâton, et à qui on ne donnait de repos ni <span class="side"> Strab. l. 3, +pag. 147.</span> +jour ni nuit. Polybe, cité par Strabon, dit que de son +temps il y avait quarante mille hommes occupés aux +mines qui étaient dans le voisinage de Carthagène, et +qu'ils fournissaient chaque jour au peuple romain vingt-cinq +<span class="pagenum"><a name="p163" id="p163">163</a></span> +mille drachmes<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> +<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>, c'est-à-dire douze mille cinq +cents livres.</p> + +<p>On ne doit pas être surpris de voir les Carthaginois, +après les plus grandes défaites, mettre en peu de temps +sur pied de nombreuses armées, équiper de grosses +flottes, et soutenir pendant plusieurs années des dépenses +considérables pour les guerres qu'ils faisaient au +loin. Mais il doit paraître bien surprenant que les Romains +fissent la même chose, eux dont les revenus +étaient fort modiques avant ces grandes conquêtes qui +leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui +n'avaient aucune ressource ni du côté du trafic, absolument +inconnu à Rome, ni du côté des mines d'or et +d'argent, fort rares en Italie<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> +<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>, supposé qu'il y en eût, +et dont les frais, par cette raison, auraient absorbé tout +le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale, +dans leur zèle pour le bien public, et dans l'amour du +peuple pour la patrie, des fonds non moins prompts ni +moins assurés que ceux de Carthage, mais plus honorables +à la nation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" +name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190"> +(retour) </a> Les drachmes dont parle Polybe +sont des deniers romains: c'est +20,460 francs par jour, et par an +6,138,000 f., en ne comptant que +300 jours de travail; ce qui donne +pour le produit du travail de chaque +esclave 153 f. environ.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" +name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191"> +(retour) </a> Selon Pline, aucun pays ne +l'emporte sur l'Italie par l'abondance +des mines de tous métaux (III, 20, +p. 177). Mais son assertion paraît +hasardée: il faut se souvenir, comme +d'un fait capital, que Rome n'a eu +que de la monnaie de cuivre, jusqu'en +l'année 247 avant J.C. (Voyez mes +<i>Considérations générales sur l'évaluation +des monnaies grecques et +romaines</i>, pag. 108.)--L.</blockquote> + +<p class="mid">§ VI. <i>La guerre.</i></p> + +<p>Carthage doit être considérée comme une république +marchande tout ensemble et guerrière. Elle était marchande +par inclination et par état; elle devint guerrière, +<span class="pagenum"><a name="p164" id="p164">164</a></span> +d'abord par la nécessité de se défendre contre les peuples +voisins, et ensuite par le désir d'étendre son commerce +et d'agrandir son empire. Cette double idée nous +donne, ce me semble, le vrai plan et le vrai caractère +de la république carthaginoise. Nous avons parlé du +commerce.</p> + +<p>La puissance militaire de Carthage consistait en rois +alliés, en peuples tributaires dont elle tirait des milices +et de l'argent, en quelques troupes composées de +ses propres citoyens, et en soldats mercenaires qu'elle +achetait dans les états voisins, sans être obligée ni de les +lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout +formés et tout aguerris, choisissant dans chaque pays +les troupes qui avaient le plus de mérite et de réputation. +Elle tirait de la Numidie une cavalerie légère, +hardie, impétueuse, infatigable, qui faisait la principale +force de ses armées; des îles Baléares, les plus +adroits frondeurs de l'univers; de l'Espagne, une infanterie +ferme et invincible; des côtes de Gênes et des +Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la +Grèce même, des soldats également bons pour toutes les +opérations de la guerre, propres à servir en campagne +ou dans les villes, à faire des sièges ou à les soutenir.</p> + +<p>Elle mettait ainsi tout d'un coup sur pied une puissante +armée, composée de tout ce qu'il y avait de troupes +d'élite dans l'univers, sans dépeupler ses campagnes ni +ses villes par de nouvelles levées, sans suspendre les +manufactures ni troubler les travaux paisibles des artisans, +sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa +marine. Par un sang vénal elle s'acquérait la possession +des provinces et des royaumes, et convertissait les autres +nations en instruments de sa grandeur et de sa gloire, +<span class="pagenum"><a name="p165" id="p165">165</a></span> +sans y rien mettre du sien que de l'argent, que même +les peuples étrangers lui fournissaient par son négoce.</p> + +<p>Si dans le cours d'une guerre elle recevait quelque +échec, ces pertes étaient comme des accidents étrangers +qui ne faisaient qu'effleurer extérieurement le corps de +l'état sans porter de plaies profondes dans les entrailles +mêmes ni dans le cœur de la république. Ces pertes +étaient promptement réparées par les sommes qu'un +commerce florissant fournissait comme un nerf perpétuel +de la guerre, et comme un restaurant de l'état toujours +nouveau pour acheter des troupes toujours prêtes +à se vendre; et, par l'étendue immense des côtes dont +ils étaient les maîtres, il leur était aisé de lever en peu +de temps tous les matelots et les rameurs dont ils avaient +besoin pour les manœuvres et le service de la flotte, et +de trouver d'habiles pilotes et des capitaines expérimentés +pour la conduire.</p> + +<p>Mais toutes ces parties fortuitement assorties ne tenaient +ensemble par aucun lien naturel, intime, nécessaire; +aucun intérêt commun et réciproque ne les unissait +pour en former un corps solide et inaltérable; +aucune ne s'affectionnait sincèrement au succès des +affaires et à la prospérité de l'état. On n'agissait pas avec +le même zèle et on ne s'exposait pas aux dangers avec +le même courage pour une république qu'on regardait +comme étrangère, et par là comme indifférente, que +l'on aurait fait pour sa propre patrie, dont le bonheur +fait celui des citoyens qui la composent.</p> + +<p>Dans les grands revers, les rois alliés<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a> +<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a> pouvaient être +aisément détachés de Carthage, ou par la jalousie que +<span class="pagenum"><a name="p166" id="p166">166</a></span> +cause naturellement la grandeur d'un voisin plus puissant +que soi, ou par l'espérance de tirer des avantages +plus considérables d'un nouvel ami, ou par la crainte +d'être enveloppés dans le malheur d'un ancien allié.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" +name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192"> +(retour) </a> Comme Syphax et Masinissa.</blockquote> + +<p>Les peuples tributaires, dégoûtés par le poids et la +honte d'un joug qu'ils portaient impatiemment, se flattaient +pour l'ordinaire d'en trouver un plus doux en +changeant de maître: ou, si la servitude était inévitable, +ils étaient fort indifférents pour le choix, comme on le +verra par plusieurs exemples que cette histoire nous +fournira.</p> + +<p>Les troupes mercenaires, accoutumées à mesurer +leur fidélité sur la grandeur ou sur la durée du salaire, +étaient toujours prêtes, au moindre mécontentement ou +sur les plus légères promesses d'une plus grosse solde, +à passer du côté de l'ennemi qu'elles venaient de combattre, +et à tourner leurs armes contre ceux qui les +avaient appelées à leur secours.</p> + +<p>Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne se soutenait +que par ces appuis extérieurs, se voyait ébranlée jusque +dans ses fondements aussitôt qu'ils lui étaient ôtés; et, +si par-dessus cela son commerce, qui faisait son unique +ressource, venait à être interrompu par la perte de +quelque bataille navale, elle croyait toucher à sa ruine +et se livrait au découragement et au désespoir, comme il +parut clairement à la fin de la première guerre punique.</p> + +<p>Aristote, dans le livre où il marque les avantages et +les inconvénients du gouvernement de Carthage, ne la +reprend point de n'avoir que des milices étrangères; et +il est à croire qu'elle n'est tombée que long-temps après +dans ce défaut. Les révoltes arrivées dans les derniers +temps dûrent lui apprendre qu'il n'y a rien de plus +<span class="pagenum"><a name="p167" id="p167">167</a></span> +malheureux qu'un état qui ne se soutient que par les +étrangers, où il ne trouve ni zèle, ni sûreté, ni +obéissance.</p> + +<p>Il n'en était pas ainsi dans la république romaine. +Comme elle était sans commerce et sans argent, elle +ne pouvait acheter des secours capables de l'aider à +pousser ses conquêtes aussi rapidement que Carthage; +mais aussi, comme elle tirait tout d'elle-même et que +toutes les parties de l'état étaient intimement unies ensemble, +elle avait des ressources plus sûres dans ses +grands malheurs que n'en avait Carthage dans les +siens: et de là vient qu'elle ne songea point du tout à +demander la paix après la bataille de Cannes, comme +celle-ci l'avait demandée dans un danger moins pressant.</p> + +<p>Carthage avait de plus un corps de troupes composé +seulement de ses propres citoyens, mais peu nombreux. +C'était l'école où la principale noblesse et ceux qui se +sentaient plus d'élévation, de talents et d'ambition pour +aspirer aux premières dignités, faisaient l'apprentissage +de la profession des armes. C'était de leur sein qu'on +tirait tous les officiers-généraux qui commandaient les +différents corps de troupes, et qui avaient la principale +autorité dans les armées. Cette nation était trop jalouse +et trop soupçonneuse pour en confier le commandement +à des capitaines étrangers. Mais elle ne portait pas si +loin que Rome et Athènes sa défiance contre ses citoyens, +à qui elle donnait un grand pouvoir, ni ses précautions +contre l'abus qu'ils en pouvaient faire pour opprimer +leur patrie. Le commandement des armées n'y était +point annuel ni fixé à un temps limité comme dans ces +deux autres républiques. Plusieurs généraux l'ont conservé +pendant un long cours d'années, et jusqu'à la fin +<span class="pagenum"><a name="p168" id="p168">168</a></span> +de la guerre ou de leur vie, quoiqu'ils demeurassent +toujours comptables de leurs actions à la république, +et sujets à être révoqués quand, ou une véritable faute, +ou un malheur, ou le crédit d'une cabale opposée, y +donnait occasion.</p> + +<p class="mid">§ VII. <i>Les sciences et les arts.</i></p> + +<p>On ne peut pas dire que Carthage eût entièrement +renoncé à la gloire de l'étude et du savoir. Masinissa, +fils d'un roi<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a> +<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a> puissant, qui y fut envoyé pour y être +instruit et élevé, fait croire qu'il y avait dans cette ville +quelque école propre à donner une bonne éducation. <span class="side"> Corn. Nep. +in vit. Annib. +cap. 13.<br> +Cic. lib. 1 +de Orat. n. +249. +Plin. lib. 18, +cap. 3.</span> +Le grand Annibal, qui en a fait l'honneur en tout genre, +n'était pas ignorant dans les belles-lettres, comme on +le verra dans la suite. Magon, autre général fort célèbre, +n'a pas moins illustré Carthage par ses ouvrages que +par ses victoires. Il avait écrit vingt-huit volumes sur +l'agriculture; et le sénat romain en fit tant de cas, +qu'après la prise de Carthage, lorsqu'il distribuait aux +princes d'Afrique les bibliothèques qui s'y trouvèrent +(nouvelle preuve que l'érudition n'en était pas absolument +bannie), il donna ordre qu'on traduisît en latin +ces livres sur l'agriculture, quoique l'on eût déjà ceux +que Caton avait composés sur la même matière. <span class="side"> +Voss. de +hist. græc. +lib. 4. +[p. 513.]</span> Nous +avons encore une version grecque d'un traité composé +en langue punique<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a> +<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>, par Hannon, sur le voyage qu'il +avait fait par ordre du sénat, avec une flotte considérable, +<span class="pagenum"><a name="p169" id="p169">169</a></span> +autour de l'Afrique, pour y établir différentes +colonies. On croit cet Hannon plus ancien que celui +dont il est parlé du temps d'Agathocle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" +name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193"> +(retour) </a> Roi des Massyliens en Afrique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" +name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194"> +(retour) </a> Ce qui nous reste d'Hannon est +moins un <i>traité</i> qu'une espèce d'inscription +(traduite du punique par +un auteur inconnu), contenant les +principaux faits du voyage, et +qu'Hannon aura fait déposer dans +un temple à son retour. + +<p>Les savants s'accordent assez généralement +à placer l'époque du Périple +d'Hannon, vers le temps d'Hérodote.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Plut. de +fortun. Alex. +pag. 328. +Diog. Laert. +in Clitom. +[IV, §67.]</span> +<span class="side"> Tuscul. +Quæst. l. 3, +n. 54.</span> +Clitomaque, appelé en langue punique <i>Asdrubal</i>, +tient un rang considérable parmi les philosophes. Il +succéda au fameux Carnéade, qui avait été son maître, +et soutint à Athènes l'honneur de la secte académique. +Cicéron<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a> +<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a> lui trouve assez d'esprit pour un Carthaginois, +et beaucoup d'ardeur pour l'étude. Il composa plusieurs +livres, dans l'un desquels il consolait les malheureux +citoyens de Carthage, qui, après la ruine de cette ville, +se trouvaient réduits au triste état de captivité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" +name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195"> +(retour) </a> «Clitomachus, homo et acutus +ut Pœnus, et valdè studiosus ac diligens.» +(<i>Academ. quæst.</i> lib. II, +n. 98.)</blockquote> + +<p>Je pourrais mettre au nombre, ou plutôt à la tête +des écrivains qui ont illustré l'Afrique, le célèbre Térence, +capable de lui faire seul un honneur infini par +l'éclat de sa réputation, s'il n'était évident que, par +rapport à ses écrits, Carthage, où il naquit, doit moins +être regardée comme sa patrie que Rome, où il fut +élevé, et où il puisa cette pureté de style, cette délicatesse, +cette élégance, qui l'ont rendu l'admiration de +tous les siècles. On conjecture qu'il fut enlevé encore +enfant, ou du moins fort jeune, par les Numides, dans <span class="side"> +Suet. in vit. +Terent.</span> +les courses qu'ils faisaient sur les terres des Carthaginois, +pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux +peuples depuis la fin de la seconde guerre punique +jusqu'au commencement de la troisième. On le vendit +comme esclave à Térentius Lucanus, sénateur romain, +qui, après l'avoir fait élever avec beaucoup de soin, +l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c'était +alors la coutume. Il fut uni d'une amitié très-étroite +<span class="pagenum"><a name="p170" id="p170">170</a></span> +avec Scipion l'Africain le second, et avec Lélius; et +c'était un bruit public à Rome, que ces deux grands +hommes lui aidaient à composer ses pièces. Le poëte, +loin de se défendre d'un bruit qui lui était si avantageux, +s'en fit honneur. Il ne nous reste de lui que +six comédies. Quelques auteurs, au rapport de Suétone, +qui a écrit sa vie, disent qu'à son retour de Grèce, où +il avait fait un voyage, il perdit cent huit pièces qu'il +avait traduites de Ménandre, et qu'il ne put survivre +à un accident qui devait lui causer une douleur très-sensible. +Mais on ne trouve pas que cette particularité +de la vie de Térence ait un fondement fort solide. Quoi +qu'il en soit, il mourut l'an de Rome 594, sous le +consulat de Cn. Cornelius Dolabella et de M. Fulvius, +à l'âge de trente-cinq ans; et par conséquent il était +né l'an 560.</p> + +<p>Il faut pourtant avouer, malgré tout ce que je viens +de dire, que la disette d'hommes savants a toujours été +grande à Carthage, puisque dans le cours de plus de +sept siècles cette puissante république fournit à peine +trois ou quatre auteurs connus. Quoiqu'elle eût des +liaisons avec la Grèce et avec les nations les plus policées, +elle ne s'était pas mise en peine d'en emprunter les +belles connaissances, dont l'acquisition n'entrait point +dans les vues de son commerce. L'éloquence, la poésie, +l'histoire, semblent y avoir été peu connues. Un philosophe +carthaginois, parmi les savants, passe presque +pour un prodige. Que croirait-on d'un géomètre ou +d'un astronome? Je ne sais s'ils faisaient quelque cas +de la médecine, si utile à la vie; et de la jurisprudence, +si nécessaire à la société.</p> + +<p>Au milieu d'une indifférence si marquée pour tous les +<span class="pagenum"><a name="p171" id="p171">171</a></span> +ouvrages de l'esprit, l'éducation de la jeunesse ne pouvait +être que fort imparfaite et fort grossière. A Carthage +toute l'étude, toute la science des jeunes gens se +bornait, pour le grand nombre, à écrire et chiffrer, à +dresser un registre, à tenir un comptoir, en un mot +à ce qui regarde le trafic. Belles-lettres, histoire, philosophie, +c'étaient toutes choses peu estimées à Carthage. +Elles furent même, dans la suite des temps, interdites +par les lois<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a> +<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>, qui défendaient expressément à tout +Carthaginois d'apprendre la langue grecque, de peur +que par là il ne se mît en état d'entretenir commerce, +ou par lettres, ou de vive voix, avec les ennemis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" +name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196"> +(retour) </a> «Factum senatusconsultum ne +quis postea Carthaginiensis, aut litteris +græcis, aut sermoni studeret; +ne aut loqui cum hoste, aut scribere +sine interprete posset.» (JUST. lib. +2, cap. 5.)</blockquote> + +<p>Que pouvait-on attendre d'une telle disposition? +Aussi ne vit-on jamais parmi eux cette douceur dans la +conduite, cette facilité de mœurs, ces sentiments de +vertu, que l'éducation a coutume d'inspirer aux nations +où elle est cultivée. Il faut que le petit nombre des +grands hommes que celle-ci a portés n'aient dû leur +mérite qu'à un heureux naturel, qu'à des talents singuliers +et à une longue expérience, sans que la culture +et l'instruction y aient beaucoup contribué. De là vient +que chez ce peuple le mérite des plus grands hommes est +terni par de grands défauts, par des vices bas, par des +passions cruelles; et il est rare d'y voir briller une vertu +sans tache et sans reproche, noble, généreuse, aimable, +et soutenue par des principes constants et éclairés, +telle qu'on en voit en foule parmi les Grecs et les Romains. +On sent bien que je ne parle ici que des vertus +païennes, et selon l'idée qu'en avaient les païens. +<span class="pagenum"><a name="p172" id="p172">172</a></span> +Je ne trouve pas plus de monuments de leur habileté +dans les arts moins élevés et moins nécessaires, comme +sont la peinture et la sculpture. Je lis qu'ils avaient +beaucoup pillé de ces sortes d'ouvrages sur les nations +vaincues: mais je n'apprends nulle part qu'ils en eussent +beaucoup fait eux-mêmes.</p> + +<p>De tout ce que je viens de dire on ne peut s'empêcher +de conclure, que le commerce était le goût +dominant et le caractère propre de la nation; qu'il +faisait comme le fonds de l'état; qu'il était l'ame de la +république, et le grand mobile de toutes ses entreprises. +Les Carthaginois étaient la plupart de bons négociants, +uniquement occupés de leur trafic, poussés par le désir +du gain, n'estimant que les richesses, et mettant tous +leurs talents aussi-bien que leur principale gloire à en +amasser beaucoup, sans en connaître trop la véritable +destination, et sans savoir en faire un noble et digne +usage.</p> + +<p class="mid">§ VIII. <i>Caractères, mœurs, qualités des Carthaginois.</i></p> + +<p>Dans le dénombrement<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a> +<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a> des différentes qualités que +Cicéron attribue aux différentes nations, et par lesquelles +il les caractérise, il donne aux Carthaginois, +pour caractère dominant, la finesse, l'habileté, l'adresse, +l'industrie, la ruse, <i>calliditas</i>, qui avait lieu +sans doute dans la guerre, mais qui paraissait encore +<span class="pagenum"><a name="p173" id="p173">173</a></span> +davantage dans tout le reste de leur conduite, et +qui était jointe à une autre qualité fort voisine, +qui leur était encore moins honorable. La ruse et +la finesse conduisent naturellement au mensonge, à +la duplicité, à la mauvaise foi; et en accoutumant insensiblement +l'esprit à devenir moins délicat sur le +choix des moyens pour parvenir à ses fins, elles le préparent +à la fourberie et à la perfidie. C'était<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a> +<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a> encore +un des caractères des Carthaginois, et il était si marqué +et si connu, qu'il avait passé en proverbe, et que, +pour désigner une mauvaise foi, on disait une foi carthaginoise, +<i>fides punica</i>; et que, pour marquer un +esprit fourbe, on n'avait point d'expression ni plus +propre ni plus énergique que de l'appeler un esprit +carthaginois, <i>punicum ingenium</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" +name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197"> +(retour) </a> «Quam volumus licet ipsi nos +amemus; tamen nec numero Hispanos, +nec robore Gallos, nec calliditate +Pœnos, nec artibus Græcos, nec +denique hoc ipso hujus gentis ac +terræ domestico nativoque sensu +Italos ipsos ac Latinos, sed pietate ac +religione, atque hâc unâ sapientiâ +quòd deorum immortalium numine +omnia regi gubernarique perspeximus, +omnes gentes nationesque superavimus.» +(<i>De Arusp. resp.</i> n. 19.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" +name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198"> +(retour) </a> «Carthaginienses fraudulenti et +mendaces... multis et variis mercatorum +advenarumque sermonibus ad +studium fallendi quæstûs cupiditate +vocabantur.» (Cic. <i>orat. 2 in Rull.</i> +n. 94.)</blockquote> + +<p>Le désir excessif d'amasser et l'amour désordonné +du gain étaient parmi eux une source ordinaire d'injustices +et de mauvais procédés. Un seul exemple en +sera la preuve<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a> +<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>. Pendant une trève que Scipion avait +accordée à leurs instantes prières, des vaisseaux romains +battus par la tempête, étant arrivés à la vue de +Carthage, furent arrêtés et saisis par ordre du sénat +et du peuple, qui ne purent laisser échapper une si +belle proie. Ils voulaient gagner à quelque prix que ce +fût<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a> +<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>. Les habitants de Carthage reconnurent, au rapport +<span class="pagenum"><a name="p174" id="p174">174</a></span> +de saint Augustin, dans une occasion assez particulière, +qu'ils conservaient encore quelque chose de +ce caractère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" +name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199"> +(retour) </a> «Magistratus senatum vocare, +populus in curiæ vestibulo fremere, +ne tanta ex oculis manibusque amitteretur +præda. Consensum est ut, +etc.» (LIV. lib. 30, n. 24.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" +name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200"> +(retour) </a> Un charlatan avait promis aux +habitants de Carthage de leur découvrir +à tous leurs plus secrètes pensées, +s'ils venaient un certain jour +l'écouter. Lorqu'ils furent tous assemblés, +il leur dit qu'ils pensaient +tous, quand ils vendaient, à vendre +cher; et, quand ils achetaient, à le +faire à bon marché. Ils convinrent +tous en riant que cela était vrai; et +par conséquent ils reconnurent, +dit saint Augustin, qu'ils étaient +injustes. <i>Vili vultis emere et carè +vendere. In quo dicto levissimi scenici +omnes tamen conscientias invenerunt +suas, eique vera et tamen +improvisa dicenti admirabili favore +plauserunt.</i> (S. AUGUST. lib. 13, <i>de +Trinit.</i> cap. 3.)</blockquote> + +<p><span class="side"> Plut. deger. +rep. p. 799.</span> +Ce n'étaient pas là les seuls défauts des Carthaginois. +Ils avaient dans l'humeur et dans le génie quelque +chose d'austère et de sauvage, un air hautain et impérieux, +une sorte de férocité qui, dans le premier feu +de la colère, n'écoutant ni raison, ni remontrance, se +portait brutalement aux derniers excès et aux dernières +violences. Le peuple, timide et rampant dans la +crainte, fier et cruel dans ses emportements, en même +temps qu'il tremblait sous ses magistrats, faisait trembler +à son tour tous ceux qui étaient dans sa dépendance. +On voit ici quelle différence l'éducation met +entre une nation et une nation. Le peuple d'Athènes, +ville qui a toujours été regardée comme le centre de +l'érudition, était naturellement jaloux de son autorité +et difficile à manier, mais cependant avait un fonds de +bonté et d'humanité qui le rendait compatissant au malheur +des autres, et lui faisait souffrir avec douceur et +patience les fautes de ses conducteurs. Cléon demanda +un jour qu'on rompît l'assemblée où il présidait, parce +qu'il avait un sacrifice à offrir et des amis à traiter. +Le peuple ne fit que rire, et se leva. A Carthage, dit +Plutarque, une telle liberté aurait coûté la vie.</p> + +<p><span class="side"> Lib. 22, +n. 61.</span> +Tite-Live fait une pareille réflexion au sujet de Terentius +Varro, lorsque, revenant à Rome après la bataille +<span class="pagenum"><a name="p175" id="p175">175</a></span> +de Cannes, qui avait été perdue par sa faute, il +fut reçu par tous les ordres de l'état, qui allèrent au-devant +de lui et le remercièrent de ce qu'il n'avait pas +désespéré de la république, lui, dit l'historien, qui aurait +dû s'attendre aux derniers supplices s'il avait été +général à Carthage, <i>cui, si Carthaginiensium ductor +fuisset, nihil recusandum supplicii foret</i>. En effet, chez +eux il y avait un tribunal établi exprès pour faire rendre +compte aux généraux de leur conduite, et on les +rendait responsables des événements de la guerre. A +Carthage, un mauvais succès était puni comme un +crime d'état, et un commandant qui avait perdu une +bataille était presque sûr à son retour de perdre la vie +à une potence: tant ses habitants étaient d'un caractère +dur, violent, cruel, barbare, et toujours prêts à +répandre le sang des citoyens, comme celui des étrangers. +Les supplices inouïs qu'ils firent souffrir à Régulus +en sont une bonne preuve, et leur histoire nous en +fournira des exemples qui font frémir.</p> +<br><br><br> +<span class="pagenum"><a name="p176" id="p176">176</a></span> + +<hr class="full"> +<h2>SECONDE PARTIE.</h2> + +<hr class="short"> + +<h4>HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.</h4> + +<p>Tout le temps qui s'est écoulé depuis la fondation de +Carthage jusqu'à sa ruine est de sept cents ans, et peut +se diviser en deux parties. La première, beaucoup plus +longue et beaucoup moins connue, comme cela est ordinaire +pour le commencement de tous les états, s'étend +jusqu'à la première guerre punique, et renferme cinq +cent quatre-vingt-deux ans. La seconde, qui se termine +à la destruction de Carthage, n'est que de cent dix-huit +ans.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h4>CHAPITRE PREMIER.</h4> + +<h5>FONDATION DE CARTHAGE, ET SES ACCROISSEMENTS<br> + +JUSQU'A LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.</h5> + +<p>Carthage d'Afrique était une colonie de Tyr, la +ville du monde la plus renommée pour le commerce<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a> +<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>. +Long-temps auparavant, Tyr avait déjà fait passer dans +<span class="pagenum"><a name="p177" id="p177">177</a></span> +le même pays une autre colonie, qui y bâtit la ville +d'Utique, célèbre par la mort du second Caton, qu'on +appelle ordinairement, pour cette raison, <i>Caton +d'Utique</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" +name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201"> +(retour) </a> «Utica et Carthago, ambæ inclytæ, +ambæ à Phœnicibus conditæ: +illa fato Catonis insignis, hæc suo.» +(POMPON. MEL. lib. 1, cap. 7.)</blockquote> + +<p>Les auteurs varient beaucoup sur l'époque de l'établissement +de Carthage. Il est difficile et peu important +d'entreprendre de les concilier: du moins, pour suivre +le plan que je me suis proposé dans cet ouvrage, il +suffit de savoir, à peu d'années près, le temps où cette +ville a été bâtie.</p> + +<p><span class="side"> Liv. Epitome, +lib. 51.</span> +Carthage a duré un peu plus de sept cents ans. Elle +a été détruite sous le consulat de Cn. Lentulus et de +L. Mummius, l'année 603 de Rome, 3859 du monde, +145 ans avant Jésus-Christ. Ainsi sa fondation peut +être placée l'an du monde 3158, pendant que Joas +régnait sur Juda, 98 ans avant que Rome fût bâtie, +846 ans avant Jésus-Christ<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a> +<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" +name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202"> +(retour) </a> Appien place cette fondation 50 +ans avant la guerre de Troie; ce serait +1150 ans av. J.-C. selon le calcul +de la chronique de Paros, et même +1320, suivant le calcul d'Hérodote. +Eusèbe, d'après Philistus, met la +fondation de Carthage à l'an 804 depuis +la vocation d'Abraham (1211 +av. J. C.); le Syncelle en 1037; +d'autres auteurs, selon Eusèbe, en +1014 et 1044. + +<p>D'un autre côté Timée, place cet +événement en 814; Velleius Paterculus +en 818; Justin en 825; Tite-Live +en 845; Ménandre d'Éphèse, +en 867; Solin en 884.</p> + +<p>On peut diviser ces opinions en +deux principales: celle qui reporte +la fondation de Carthage au-dessus +de l'an 1000; et celle qui la fait +descendre au-dessous de l'an 900, +Il est vraisemblable que des différences +si grandes viennent de ce +qu'on a confondu l'époque de plusieurs +fondations successives.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Justin, lib. +18, c. 4, 5, 6. +App. de bel. +pun. pag. 1. +Strab. l. 17, +pag. 832. +Paterc. l. 1, +cap. 6.</span> +L'établissement de Carthage est attribué à Élissa, +princesse tyrienne, plus connue sous le nom de Didon. +Ithobal, roi de Tyr, et père de la fameuse Jézabel, +nommé dans l'Écriture <i>Ethbaal</i>, était son bisaïeul. +Elle avait épousé Acerbas, son proche parent, appelé +<span class="pagenum"><a name="p178" id="p178">178</a></span> +autrement Sicharbas et Sichée, prince extrêmement +riche, et avait pour frère Pygmalion, qui régnait à Tyr. +Celui-ci ayant fait mourir Sichée, dans le dessein de +s'emparer de ses grands biens, Didon trompa la cruelle +avarice de son frère, s'étant retirée secrètement avec +tous les trésors de Sichée. Après plusieurs courses, elle +aborda enfin sur les côtes de la mer Méditerranée, +au golfe où était Utique, dans le pays appelé l'<i>Afrique</i> <span class="side"> Strab. l. 17, +pag. 832.</span> +proprement dite, à six lieues de Tunis<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a> +<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>, ville aujourd'hui +fort connue par ses corsaires, et s'y établit<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a> +<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a> avec +sa petite troupe, ayant acheté un terrain des habitants +du pays.</p> + +<p>Plusieurs de ceux qui demeuraient dans le voisinage, +invités par l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour +vendre à ces nouveaux-venus les choses nécessaires +à la vie, et s'y établirent eux-mêmes peu de temps +après. De ces habitants ramassés de différents endroits +se forma une multitude fort nombreuse. Ceux d'Utique, +qui les regardaient comme leurs compatriotes et +comme des gens qui avaient avec eux une origine commune, +leur envoyèrent des députés avec de grands +présents, et les exhortèrent à construire une ville dans +l'endroit même où ils s'étaient d'abord établis. Les naturels +<span class="pagenum"><a name="p179" id="p179">179</a></span> +du pays, par un sentiment d'estime et de considération +assez ordinaire pour les étrangers, en firent +autant de leur côté. Ainsi, tout concourant aux vues +de Didon, elle bâtit sa ville, qui fut chargée de payer +aux Africains un tribut annuel pour le terrain qu'on +avait acheté d'eux, et qui fut appelée <i>Carthada</i><a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a> +<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>, +Carthage, nom qui, dans la langue phénicienne et +dans la langue hébraïque, qui sont fort semblables, +signifie <i>la ville neuve</i>. On dit que, lorsqu'on en creusait +les fondements, il s'y trouva une tête de cheval; +ce qui fut pris pour un bon augure, et comme une +marque qu'un jour cette ville serait fort belliqueuse<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a> +<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" +name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203"> +(retour) </a> 120 stades.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" +name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204"> +(retour) </a> Quelques-uns disent que Didon +usa d'adresse avec les habitants du +pays, et demanda qu'on voulût bien +lui vendre, pour l'établissement +qu'elle méditait, autant de terrain +qu'en pourrait renfermer une peau +de bœuf. On ne crut pas devoir lui +refuser une grâce si petite en apparence. +Elle divisa cette peau en lanières +fort étroites, et entoura par +ce moyen un circuit fort étendu, +où elle bâtit une citadelle, qui de +là fut appelée <i>Byrsa</i>. Mais ce petit +conte du cuir de bœuf divisé en lanières +est généralement décrié parmi +les savants, qui font remarquer que +le mot hébreu <i>bosra</i>, qui signifie +<i>fortification</i>, a donné lieu au mot +grec <i>byrsa</i>, qui est le nom de la +citadelle de Carthage.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" +name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205"> +(retour) </a> Kartha hadath, <i>ou</i> hadtha.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" +name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Effodêre loco signum, quod regia Juno</p> +<p>Monstrârat, caput acris equi: sic nam fore bello</p> +<p>Egregiam, et facilem victu per sæcula gentem.</p> + +<p class="i16">VIRG. <i>Æn.</i> lib. I, v. 447.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>Cette princesse, dans la suite, fut recherchée en +mariage par Iarbas, roi de Gétulie, qui menaçait de +lui faire la guerre si elle ne consentait à sa proposition. +Didon, qui s'était engagée par serment à ne passer +jamais à de secondes noces, ne pouvant se résoudre à +violer la foi qu'elle avait jurée à Sichée, demanda du +temps comme pour délibérer et pour apaiser les +mânes de son premier mari par des sacrifices qu'elle +lui offrirait. Ayant donc fait préparer un bûcher, elle +monta dessus, et, tirant un poignard qu'elle avait caché +sous sa robe, elle se donna la mort.</p> + +<p>Virgile a changé beaucoup de choses dans cette histoire, +en supposant qu'Énée, son héros, était contemporain +de Didon, quoiqu'il se soit écoulé près de trois +siècles entre l'un et l'autre, Carthage ayant été bâtie +près de trois cents ans après la prise de Troie. On lui +<span class="pagenum"><a name="p180" id="p180">180</a></span> +pardonne aisément cette licence<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a> +<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>, excusable dans un +poëte, qui n'est point astreint à l'exactitude scrupuleuse +d'un historien; et l'on admire avec raison le dessein +spirituel de Virgile, qui, voulant intéresser à sa +poésie les Romains, pour qui il écrivait, trouve le moyen +d'y faire entrer la haine implacable de Carthage et de +Rome, et en va chercher ingénieusement les semences +dans l'origine la plus reculée de ces deux villes rivales.</p> + +<p>Carthage, qui avait eu de très-faibles commencements, +comme nous l'avons dit, s'accrut d'abord peu-à-peu +dans le pays même; mais sa domination ne demeura +pas long-temps renfermée dans l'Afrique. Cette ville +ambitieuse porta ses conquêtes au-dehors, envahit la +Sardaigne, s'empara d'une grande partie de la Sicile, +soumit presque toute l'Espagne; et, ayant envoyé de tous +côtés de puissantes colonies, elle demeura maîtresse de +la mer pendant plus de six cents ans, et se fit un état +qui le pouvait disputer aux plus grands empires du +monde par son opulence, par son commerce, par ses +nombreuses armées, par ses flottes redoutables, et surtout +par le courage et le mérite de ses capitaines. La +date et les circonstances de plusieurs de ces conquêtes +sont peu connues<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a> +<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>. Je n'en dirai qu'un mot, pour +mettre le lecteur au fait, et pour lui donner quelque +idée des pays dont il sera souvent parlé dans la suite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" +name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207"> +(retour) </a> D'après la diversité des opinions +sur l'époque de la fondation de Carthage, +on voit que Virgile a pu se +croire le maître de choisir, entre +toutes les dates, celle qui s'accommodait +le mieux avec l'économie de +son ouvrage: cette date n'est pas +aussi dénuée de fondement qu'on se +l'imagine, puisque d'habiles critiques +donnent la préférence à la date 1255 +avant J.-C., qui est à peu-près celle +de la guerre de Troie. (GOSSELLIN, +<i>Géogr. systém.</i> 2, 1, p. 138.) Ainsi +le <i>choix</i> de Virgile n'est pas une +<i>licence</i>.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" +name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208"> +(retour) </a> Il existe une lacune de près de +300 ans, dans l'histoire de Carthage, +après la mort de Didon.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p181" id="p181">181</a></span> + +<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Afrique.</i></p> + +<p><span class="side"> Justin. l. 29. +cap. 1.</span> +Les premières guerres de Carthage furent pour se +délivrer du tribut qu'elle s'était engagée à payer tous les +ans aux Africains pour le terrain qui lui avait été cédé. +Une telle démarche ne lui fait guère d'honneur. Ce +tribut était le titre primordial de son établissement. Il +semble qu'elle en voulait couvrir l'obscurité en abolissant +ce qui en était la preuve; mais elle n'y réussit pas +pour-lors. Le bon droit était entièrement du côté des +Africains: le succès répondit à la justice de leur cause, +et la guerre se termina par le paiement du tribut.</p> + +<p><span class="side"> Id. cap. 2.</span> +Elle porta ensuite ses armes contre les Maures et les +Numides, sur qui elle fit plusieurs conquêtes; et, devenue +plus hardie par ces heureux succès, elle secoua +entièrement le joug du tribut qu'elle payait avec peine, +et se rendit maîtresse d'une grande partie de l'Afrique.</p> + +<p><span class="side"> Sallust. de +bell. Jugurt. +[c. 78.] +Val. Max. +lib. 5, cap. 6.</span> +Il y eut vers ce temps-là une grande dispute entre +Carthage et Cyrène au sujet des limites. Cyrène était +une ville fort puissante, située sur le bord de la mer +Méditerranée, vers la grande Syrte, qui avait été bâtie +par Battus, Lacédémonien.</p> + +<p>On convint de part et d'autre que deux jeunes gens +partiraient en même temps de chacune des deux villes, +et que le lieu où ils se rencontreraient servirait de +limite aux deux états. Les Carthaginois (c'étaient deux +frères nommés Philènes) firent plus de diligence: les +autres, prétendant qu'il y avait de la mauvaise foi, et +qu'ils étaient partis avant l'heure marquée, refusèrent +de s'en tenir à l'accord, à moins que les deux frères, pour +écarter tout soupçon de supercherie, ne consentissent +à être ensevelis tout vivants dans l'endroit même où +<span class="pagenum"><a name="p182" id="p182">182</a></span> +s'était faite la rencontre. Ils y consentirent. Les Carthaginois +y élevèrent en leur nom deux autels, leur rendirent +chez eux les honneurs divins; et depuis ce temps-là +ce lieu a été appelé les <i>Autels des Philènes</i>, <i>Aræ +Philænorum</i>, et a servi de borne à l'empire des Carthaginois, +qui s'étendait depuis cet endroit jusqu'aux +colonnes d'Hercule.</p> + +<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc.</i></p> + +<p><span class="side"> Strab. lib. 5, +pag. 224. +Diod. lib. 5, +pag. 296.</span> +L'histoire ne nous apprend rien de précis, ni du +temps où les Carthaginois entrèrent en Sardaigne, ni +de la manière dont ils s'en rendirent les maîtres. Elle fut +pour eux d'un grand secours, et, pendant toutes leurs +guerres, elle leur fournit toujours des vivres en abondance: +elle n'est séparée de l'île de Corse que par un +détroit d'environ trois lieues. La partie méridionale, qui +était la plus fertile, avait pour capitale <i>Caralis</i> ou <i>Calaris</i> +(maintenant <i>Cagliari</i>). A l'arrivée des Carthaginois, +les naturels du pays se retirèrent sur les montagnes +situées vers le nord, qui sont presque inaccessibles, +et d'où on ne put les faire sortir.</p> + +<p> +Les Carthaginois s'emparèrent aussi des îles Baléares, +appelées maintenant <i>Majorque</i> et <i>Minorque</i>. Le Port-Magon +(<i>Portus Magonis</i>), qui est dans la dernière, +fut ainsi appelé du nom d'un général carthaginois qui, <span class="side"> Liv. lib. 28, +n. 37.</span> +le premier, en fit usage et le fortifia. On ne sait point +quel était ce Magon. Il y a assez d'apparence que c'était +le frère d'Annibal. Encore aujourd'hui ce port est un +des plus considérables de la mer Méditerranée.</p> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 5, +pag. 298; et +lib. 19, pag. +742.</span> +Ces îles fournissaient aux Carthaginois les plus habiles +frondeurs de l'univers, qui leur rendaient de grands services, +et dans les batailles et dans les siéges de villes.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p183" id="p183">183</a></span> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 28, +n. 37.</span> +Ils lançaient de grosses pierres du poids de plus d'une +livre, et quelquefois même des balles de plomb<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a> +<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>, avec +une telle force et une telle roideur, qu'ils perçaient les +casques, les boucliers, les cuirasses les plus fortes; et +de plus, avec tant d'adresse, que presque jamais ils ne +manquaient l'endroit qu'ils avaient dessein de frapper. +On accoutumait dès l'enfance les habitants des îles Baléares +à manier la fronde; et pour cela les mères plaçaient +sur une branche d'arbre élevée le morceau de +pain destiné au déjeuner des enfants, qui demeuraient à<span class="side"> Strab. lib. 3, +pag. 167; [et +14. p. 654.]</span> +jeun jusqu'à ce qu'ils l'eussent abattu. C'est ce qui a fait +appeler ces îles par les Grecs, <i>Baleares</i> et <i>Gymnasiæ</i>, +parce que leurs habitants s'exerçaient de bonne heure +à lancer des pierres avec leurs frondes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" +name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209"> +(retour) </a> «Liquescit excussa glans fundà, +et attritu aeris, velut igne, distillat.» +(SENEC. <i>nat. Quæst.</i> lib. 2, c. 57.) + +<p>= On trouvera plus bas (liv. IX, +ch. 11, § v.) une note détaillée sur +les balles de plomb que lançaient les +frondeurs des îles Baléares.--L.</blockquote> + +<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Espagne.</i></p> + +<p>Avant que de parler de ces conquêtes, je crois devoir +donner une légère idée de l'Espagne.</p> + +<p><span class="side"> Cluver. +lib. 2, cap. 2.</span> +L'Espagne se divise en trois parties: la Bœtique, la +Lusitanie, la Tarragonaise.</p> + +<p>La BŒTIQUE <a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a> +<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>, ainsi appelée du fleuve Bœtis (le Guadalquivir), +était au midi, et contenait ce qu'on appelle +maintenant le royaume de Grenade, l'Andalousie, une +partie de la nouvelle Castille, et l'Estramadoure. Cadix, +appelée par les anciens <i>Gades</i> et <i>Gadira</i>, est une ville +située dans une petite île du même nom, sur la côte +occidentale de l'Andalousie, à neuf lieues environ de<span class="side"> Strab. lib. 3, +pag. 171.</span> +Gibraltar. On sait qu'Hercule, ayant poussé jusque-là +ses conquêtes, s'y arrêta, comme étant parvenu au bout +<span class="pagenum"><a name="p184" id="p184">184</a></span> +du monde. Il y érigea deux colonnes pour servir de +monuments à ses victoires, selon la coutume de ces +temps-là. Le lieu en a toujours conservé le nom, quoique +les colonnes aient été ruinées par l'injure des temps. +Les sentiments des auteurs sont fort partagés sur l'endroit +où l'on doit placer ces colonnes. La Bœtique était <span class="side"> Strab. l. 3, +p. 139-142.</span> +la partie de l'Espagne la plus fertile, la plus riche et la +plus peuplée. On y comptait jusqu'à deux cents villes. +C'était là qu'habitaient les peuples appelés <i>Turdetani</i>, +ou <i>Turduli</i>. Sur le Bœtis étaient situées trois grandes +villes: vers la source, <i>Castulo</i>; plus bas, <i>Corduba</i> +(Cordoue), la patrie de Lucain et des deux Sénèques; +enfin <i>Hispalis</i> (Séville).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" +name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210"> +(retour) </a> Il faut lire par-tout BÆTIQUE et +BÆTIS; c'est la véritable orthographe.--L.</blockquote> + +<p>La LUSITANIE est terminée au couchant par l'Océan, +au nord par le fleuve <i>Durius</i> (le Duero), et au midi +par le fleuve <i>Anas</i> (la Guadiana). Entre ces deux +fleuves est le Tage. C'est aujourd'hui le Portugal, avec +une partie de la nouvelle Castille.</p> + +<p>La TARRAGONAISE renfermait le reste de l'Espagne, +c'est-à-dire, les royaumes de Murcie et de Valence, la +Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la Biscaye, les Asturies, +la Galice, le royaume de Léon, et la plus grande +partie des deux Castilles. <i>Tarraco</i> (Tarragone), ville +très-considérable, a donné son nom à cette partie de +l'Espagne. Assez près de cette ville est <i>Barcino</i> (Barcelone). +Son nom fait conjecturer qu'elle a été bâtie par +Amilcar, surnommé <i>Barca</i>, père du grand Annibal. +Les peuples les plus célèbres de la Tarragonaise étaient: <span class="side"> Iberus.</span> +<i>Celtiberi</i>, placés au-delà de l'Èbre; <i>Cantabri</i>, maintenant +la Biscaye; Carpetani, dont la capitale était Tolède; +<i>Oretani</i>, etc.</p> + +<p>L'Espagne, abondante en mines d'or et d'argent, et +<span class="pagenum"><a name="p185" id="p185">185</a></span> +peuplée d'habitants belliqueux, avait de quoi piquer en +même temps et l'avarice et l'ambition des Carthaginois, +plus marchands encore que conquérants par la constitution +même de leur république. Ils savaient sans doute +ce que Diodore rapporte des Phéniciens, leurs ancêtres, <span class="side"> Diod. lib. 5, +pag. 312.</span> +lesquels, profitant de l'heureuse ignorance où +étaient encore les Espagnols des richesses immenses cachées +dans les entrailles de leurs terres, leur enlevèrent +les premiers ces précieux trésors pour des marchandises +de nul prix, qu'ils leur donnaient en échange. Ils prévoyaient +aussi que, si ce pays pouvait passer sous leurs +lois, il leur fournirait en abondance de bonnes troupes, +qui leur serviraient à conquérir les autres nations, +comme cela arriva en effet.</p> + +<p><span class="side"> Justin. +lib. 44, c. 5. +Diod. lib. 5, +pag. 300.</span> +Ce qui donna d'abord occasion aux Carthaginois de +passer en Espagne, fut le secours qu'ils envoyèrent à +ceux de Cadix, qui étaient attaqués par les Espagnols. +Cette ville était une colonie de Tyr, aussi-bien qu'Utique +et que Carthage, et même plus ancienne que l'une et +que l'autre. Les Tyriens, l'ayant bâtie, y établirent le +culte d'Hercule, et y construisirent en son honneur un +temple magnifique, qui depuis a toujours été fort célèbre. +L'heureux succès de cette première expédition +des Carthaginois leur fit naître l'envie de porter leurs +armes en Espagne.</p> + +<p> +On ne sait point précisément dans quel temps les +Carthaginois entrèrent en Espagne, ni jusqu'où d'abord +ils poussèrent leurs conquêtes. Il y a de l'apparence +que, dans ces premiers commencements, elles furent +fort lentes, parce qu'ils avaient affaire à des peuples +très-belliqueux et qui se défendaient avec beaucoup de <span class="side"> Strab. lib. 3, +pag. 158.</span> +courage. Ils n'en seraient même jamais venus à bout, +<span class="pagenum"><a name="p186" id="p186">186</a></span> +comme l'observe Strabon, si les Espagnols, réunis tous +ensemble, avaient formé un corps d'état, et s'étaient +prêté un mutuel secours; mais chaque canton, chaque +peuple étant entièrement séparé de ses voisins, sans +avoir avec eux ni commerce ni liaison, il fallait les +dompter les uns après les autres: ce qui, d'un côté, fut +la cause de leur perte, mais, de l'autre, faisait traîner +les guerres en longueur, et rendait la conquête du pays +beaucoup plus difficile<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a> +<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>. Aussi a-t-on remarqué que, +quoique l'Espagne ait été la première province de celles +qui sont dans le continent que les Romains aient attaquée, +elle est la dernière qu'ils aient domptée; et elle +ne passa entièrement sous leur joug qu'après plus de +deux cents ans d'une vigoureuse résistance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" +name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211"> +(retour) </a> «Hispania, prima Romanis inita +provinciarum quæ quidem continentis +sint, postrema omnium perdomita +est.» (LIV. lib. 28, n. 12.)</blockquote> + +<p>Il paraît, par ce que Polybe et Tite-Live nous disent +des guerres d'Amilcar, d'Asdrubal et d'Annibal en Espagne, +dont nous parlerons bientôt, qu'avant ce temps +les Carthaginois n'y avaient pas fait de grandes conquêtes, +et qu'il leur restait encore beaucoup de pays +à subjuguer; mais dans l'espace de vingt ans ils achevèrent +de s'en rendre presque entièrement maîtres.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +pag. 192; et +lib. 1, pag. 9.</span> +Dans le temps qu'Annibal partit pour l'Italie, toute +la côte d'Afrique, depuis les Autels des Philènes (<i>Philænorum +Aræ</i>), qui sont le long de la grande Syrte, +jusque vis-à-vis des colonnes d'Hercule, était soumise +aux Carthaginois. En passant le détroit, ils avaient subjugué +toute la côte occidentale de l'Espagne, le long de +l'Océan jusqu'aux Pyrénées. La côte de l'Espagne qui +est sur la mer Méditerranée avait été aussi presque entièrement +subjuguée par les Carthaginois: c'est là qu'ils +<span class="pagenum"><a name="p187" id="p187">187</a></span> +avaient bâti Carthagène; et ils étaient maîtres de tout +ce pays jusqu'à l'Èbre, qui bornait leur domaine. Voilà +quelle était pour-lors l'étendue de leur empire. Il était +resté dans le cœur du pays quelques peuples qu'ils n'avaient +pu soumettre.</p> + +<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Sicile.</i></p> + +<p>Les guerres des Carthaginois en Sicile sont plus connues. +Je rapporterai ici celles qui se sont faites depuis +le règne de Xerxès, qui engagea les Carthaginois à +porter leurs armes en Sicile, jusqu'à la première guerre +punique. Cet espace renferme près de deux cent vingt +ans, depuis l'an du monde 3520 jusqu'à 3738. Dans le +commencement de ces guerres, Syracuse, qui était la +plus considérable et la plus puissante ville de Sicile, +avait mis l'autorité souveraine entre les mains de Gélon, +d'Hiéron, de Thrasybule, trois frères qui se succédèrent +l'un à l'autre. Après eux, le gouvernement démocratique, +c'est-à-dire populaire, y fut établi, et subsista +plus de soixante ans. Depuis ce temps-là, ceux qui dominèrent +à Syracuse furent les deux Denys, Timoléon +et Agathocle. Pyrrhus ensuite fut appelé en Sicile, et +n'en demeura maître que pendant fort peu d'années. Tel +fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des +guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas +peu à faire connaître quelle était la puissance des Carthaginois +quand ils commencèrent à entrer en guerre +avec les Romains.</p> + +<p>La Sicile est la plus grande et la plus considérable +de toutes les îles de la mer Méditerranée. Elle est de +figure triangulaire, et c'est pour cela qu'elle est appelée +<i>Trinacria</i> et <i>Triquetra</i>. Le côté oriental, qui répond +<span class="pagenum"><a name="p188" id="p188">188</a></span> +à la mer Ionienne<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a> +<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a> ou de Grèce, s'étend depuis le promontoire +ou cap <i>Pachynum</i> (Passaro) jusqu'à <i>Pelorum</i> +(le cap de Pharo). Les villes les plus célèbres sur cette +côte sont, <i>Syracusæ</i>, <i>Tauromenium</i>, <i>Messana</i><a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a> +<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>. Le +côté septentrional, qui regarde l'Italie, s'étend depuis +le cap de Pélore jusqu'au cap <i>Lilybée</i> (le cap Boéo). +Les villes les plus célèbres sont, <i>Mylæ</i>, <i>Hymera</i>, <i>Panormus</i>, +<i>Eryx</i>, <i>Motya</i>, <i>Lilybæum</i>. Le côté méridional, +qui regarde l'Afrique, s'étend depuis le cap Lilybée +jusqu'à Pachynum. Les villes les plus célèbres sont, +<i>Selinus</i>, <i>Agrigentum</i>, <i>Gela</i>, <i>Camarina</i>. Cette île est +séparée de l'Italie par un détroit de quinze cents pas +seulement, qu'on appelle le <span class="side"> Strab. lib. 6, +pag. 267.</span> <i>phare de Messine</i>, parce +qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybée en +Afrique n'est que de 1500 stades, c'est-à-dire soixante +et quinze lieues. Strabon le marque ainsi: mais il faut +qu'il y ait erreur dans le chiffre; et ce qu'il ajoute +immédiatement après en est une preuve. Il dit qu'un +homme qui avait la vue excellente pouvait, du bord de +la Sicile, compter les vaisseaux qui sortaient du port +de Carthage. Est-il possible que la vue porte jusqu'à 60 +ou 75 lieues? Il faut donc corriger ainsi cet endroit: +Le trajet de Lilybée en Afrique n'est que de 25 lieues<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a> +<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" +name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212"> +(retour) </a> Mer de Sicile: c'est le nom de +la portion de mer qui sépare la Sicile +de la Grèce. La mer <i>Ionienne</i> +était plus haut, entre la Grèce et +l'Italie.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" +name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213"> +(retour) </a> Ajoutez: <i>Catana</i>, <i>Megara</i>, +<i>Naxos</i>.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" +name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214"> +(retour) </a> Il ne faut rien changer au texte +de Strabon, parce que ce texte est +confirmé par deux autres passages +du même auteur, dans lesquels la +distance de Lilybée à Carthage est +également donnée comme étant de +1500 stades (II, p. 122; XVII, +p. 834). La correction que propose +Rollin est donc inadmissible. D'ailleurs, +le trajet de Carthage à Lilybée, +d'après les observations récentes +du capitaine Gauthier, que m'a +communiquées M. Buache, de l'Institut, +est de 1° 55' 30" de l'échelle +des latitudes, ou de 38 lieues 1/2 de +20 au degré; et non 25 lieues, +comme le dit Rollin: cet intervalle, converti +en stades, est égal à 1602 +stades de 833-1/3 au degré: ainsi la +mesure de Strabon pèche plutôt en +défaut qu'en excès. + +<p>Quant à l'impossibilité du fait +rapporté par Strabon et par d'autres +auteurs, elle est certaine, à ne considérer +que la distance des deux +points. Dans un mémoire lu à l'Institut, +M. Mongez cherche à l'expliquer, +en supposant, ce qui est possible, que +les Carthaginois, au moment où ils +envoyaient du secours à Lilybée, allumaient +de grands feux sur les hauteurs +voisines de Carthage pour avertir +la garnison de Lilybée; or, on a +des exemples que la diffusion de la +lumière dans l'atmosphère rend visibles +de tels signaux à des distances +considérables. Dans cette hypothèse, +on conçoit qu'un homme placé sur +une vigie élevée, instruit par ces feux +du départ des vaisseaux, ait voulu +faire croire qu'il les voyait réellement +sortir du port de Carthage.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p189" id="p189">189</a></span> + + + +<p>On ne sait point non plus précisément dans quel +temps les Carthaginois commencèrent à porter leurs +armes en Sicile<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a> +<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>. Il est certain seulement qu'ils en possédaient <span class="side"> AN. M. 3501 +CARTH. 343. +ROME 245. +AV. J.C. 503.</span> +déjà quelque partie lorsqu'ils firent avec les Romains +un traité, l'année même où les rois furent chassés +de Rome et les consuls substitués en leur place, vingt-huit +ans avant que Xerxès attaquât la Grèce. Ce traité, +qui est le premier dont il soit fait mention entre ces <span class="side"> Polyb. lib. 3, +pag. 176.</span> +deux peuples, parle de l'Afrique et de la Sardaigne +comme appartenant aux Carthaginois, au lieu que, +pour la Sicile, les conventions ne tombent que sur les +parties de cette île qui leur obéissaient. Par ce traité, +il est marqué expressément que les Romains ni leurs +alliés ne pourront naviguer au-delà du <i>Beau-Promontoire</i>, +qui était tout près de Carthage, et que les marchands +qui aborderont dans cette ville pour le commerce +ne paieront que certains droits qui y sont fixés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" +name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215"> +(retour) </a> Les auteurs de l'Histoire universelle +(T. XII, p. 17, éd. in 4o) +trouvent ici une contradiction manifeste +avec ce que Rollin a dit un +peu plus haut: <i>ce fut Xerxès qui +engagea les Carthaginois à porter +leurs armes en Sicile</i>. La contradiction +existerait en effet si Rollin avait +dit: <i>à porter pour la première fois +leurs armes en Sicile</i>.--L.</blockquote> + +<p>Par ce même traité l'on voit que les Carthaginois +étaient attentifs à ne donner aux Romains aucune +<span class="pagenum"><a name="p190" id="p190">190</a></span> +entrée dans les pays de leur obéissance, ni aucune +connaissance de ce qui s'y passait; comme si dès-lors +les Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance +naissante des Romains, et qu'ils eussent déjà couvé dans +leur sein des semences secrètes de la jalousie et de la +défiance qui devaient un jour éclater par des guerres +aussi longues que cruelles, et par une animosité et une +haine de part et d'autre que la ruine seule de l'un des +deux empires pouvait éteindre.</p> + +<p>[Sidenote: Diod. l. II, +p. 1 et 16-22. +AN. M. 3520 +AV. J.C. 484.] +Quelques années après ce premier traité, les Carthaginois +firent alliance avec Xerxès, roi des Perses. Ce +prince, qui ne se proposait rien moins que d'exterminer +entièrement les Grecs, qu'il regardait comme des +ennemis irréconciliables, ne crut pas pouvoir réussir +dans son dessein s'il n'engageait dans son parti les Carthaginois, +dont la puissance dès-lors était formidable. +Ceux-ci, qui ne perdaient point de vue le dessein qu'ils +avaient conçu de s'emparer du reste de la Sicile, saisirent +avidement l'occasion favorable qui se présentait +d'en achever la conquête. Le traité fut donc conclu. On +convint que les Carthaginois attaqueraient avec toutes +leurs forces les Grecs établis dans la Sicile et dans +l'Italie, pendant que Xerxès en personne marcherait +contre la Grèce même.</p> + +<p>Les préparatifs de cette guerre durèrent trois ans. +L'armée de terre ne montait pas à moins de trois cent +mille hommes. La flotte était composée de deux mille +vaisseaux<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a> +<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>, et de plus de trois mille petits bâtiments de +<span class="pagenum"><a name="p191" id="p191">191</a></span> +charge. Amilcar, qui était le capitaine de son temps le +plus estimé, partit de Carthage avec ce formidable +appareil. Il aborda à Palerme<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a> +<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>, et, après y avoir fait +prendre quelque repos à ses troupes, il marcha contre +la ville d'Hymère, qui n'en est pas fort éloignée, et en +forma le siège. Théron, gouverneur de la place<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a> +<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>, se +voyant fort serré, députa à Syracuse vers Gélon, qui +s'en était rendu maître. Il accourut aussitôt à son secours +avec une armée de cinquante mille hommes de pied, +et cinq mille chevaux. Son arrivée rendit le courage et +l'espérance aux assiégés, qui, depuis ce temps-là, se +défendirent très-vigoureusement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" +name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216"> +(retour) </a> J'ai peine à croire que cette armée +fût aussi nombreuse que le disent +Hérodote et Diodore de Sicile. On +ne voit pas qu'en aucune autre circonstance +les Carthaginois aient mis +sur pied une armée de 150,000 +hommes, à plus forte raison de +300,000: et, quant au nombre de +2000 vaisseaux de guerre, on peut +en douter, quand on songe que la +flotte de Xerxès n'était que de +1200 vaisseaux. + +<p>Hérodote ne paraît pas du reste +garantir la certitude de ces renseignements; +il les rapporte sur la foi +des Siciliens eux-mêmes: λεγέται δὲ καὶ τάδε ὑπὸ τῶν ἐν +Σικελίῃ οἰκηµένων (HÉRODOTE, VII, § 165); +et l'on peut croire que les Siciliens +ont grossi le nombre de leurs ennemis +pour augmenter la gloire de leur +triomphe.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" +name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217"> +(retour) </a> Cette ville est appelée en latin +<i>Panormus</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" +name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218"> +(retour) </a> Il était tyran d'Agrigente.--L.</blockquote> + +<p>Gélon était fort habile dans le métier de la guerre, +sur-tout pour les ruses. On lui amena un courrier +chargé d'une lettre des habitants de Sélinonte, ville de +Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient avis +que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demandée +arriverait un certain jour. Gélon en choisit dans ses +troupes un pareil nombre, qu'il fit partir vers le temps +dont on était convenu. Ayant été reçus dans le camp +des ennemis comme venant de Sélinonte, ils se jetèrent +sur Amilcar, qu'ils tuèrent, et mirent le feu aux vaisseaux. +Dans le moment même de leur arrivée, Gélon +attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois, qui se +défendirent d'abord fort vaillamment; mais, quand ils +apprirent la mort de leur général, et qu'ils virent leur +<span class="pagenum"><a name="p192" id="p192">192</a></span> +flotte en feu, le courage et les forces leur manquant, +ils prirent la fuite. Le carnage fut horrible, et il y en +eut plus de cent cinquante mille de tués. Les autres, +s'étant retirés dans un endroit où ils manquaient de +tout, ne purent pas s'y défendre long-temps, et se rendirent +à discrétion. Ce combat se donna le jour même +de la célèbre action des Thermopyles, où trois cents +Spartiates disputèrent, au prix de leur sang, à Xerxès +le passage dans la Grèce<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a> +<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>. <span class="side"> Lib. 7, cap. +167.</span> Hérodote raconte autrement +la mort d'Amilcar. Il dit que le bruit commun parmi +les Carthaginois était que ce général, voyant la défaite +entière de ses troupes, pour ne point survivre à sa +honte, se précipita lui-même dans le bûcher où il avait +immolé plusieurs victimes humaines.</p> + +<p>Quand on apprit à Carthage la triste nouvelle de la +défaite entière de l'armée, la surprise, la douleur, le +désespoir, y causèrent un trouble et une alarme qui ne +peuvent s'exprimer. Ils croyaient déjà voir l'ennemi à +leurs portes. C'était le caractère des Carthaginois, de +perdre d'abord courage dans les grands revers. Ils députèrent +aussitôt vers Gélon pour lui demander la paix, +à quelque condition que ce fût: il les écouta avec bonté. +La victoire si complète qu'il venait de remporter, loin +de le rendre fier et intraitable, n'avait fait qu'augmenter +sa modestie et sa douceur, même à l'égard des ennemis. +Il leur accorda la paix, exigeant seulement d'eux qu'ils +payassent pour frais de la guerre deux mille talents; ce +qui revient à six millions de notre monnaie<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a> +<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>. Il demanda +<span class="pagenum"><a name="p193" id="p193">193</a></span> +aussi qu'ils bâtissent deux temples où l'on exposât +en public et où l'on gardât comme en dépôt les conditions +du traité. Les Carthaginois crurent que ce n'était +point acheter trop cher une paix qui leur était si nécessaire, +et qu'ils n'avaient presque pas osé espérer. Giscon, +fils d'Amilcar, selon la coutume injuste qu'ils avaient +d'imputer aux généraux les mauvais succès de la guerre, +et de leur en faire porter la peine, fut puni du malheur +de son père, et envoyé en exil. Il passa le reste de sa +vie à Sélinonte, ville de Sicile.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" +name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219"> +(retour) </a> Hérodote (II, § 166) et Aristote +(<i>Poetic.</i> § 23) disent au contraire +que ce fut le jour même de la +bataille de Salamine. Leur témoignage +mérite sans doute la préférence.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" +name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220"> +(retour) </a> 11,000,000 francs.--L.</blockquote> + +<p>Gélon, de retour à Syracuse, convoqua le peuple, +et invita tous les citoyens à venir à l'assemblée avec +leurs armes. Pour lui, il entra sans armes et sans gardes, +et rendit compte de toute la conduite de sa vie. Son +discours ne fut interrompu que par des témoignages +publics de reconnaissance et d'admiration. Loin d'être +traité comme un tyran qui eût opprimé la liberté de sa +patrie, il en fut regardé comme le bienfaiteur et le libérateur. +Tous, d'un consentement unanime, le proclamèrent +roi; et cette dignité, après lui, fut conférée à +deux de ses frères.</p> + +<p><span class="side"> Diod. l. 13, +p. 169-171, +et 179-186. +AN. M. 3592 +CARTH. 434. +ROM. 336. +AV. J.C. 412.</span> +Après la célèbre défaite des Athéniens devant Syracuse, +où Nicias périt avec toute sa flotte, les Ségestains, +qui s'étaient déclarés pour eux contre les Syracusains, +craignant le ressentiment de leurs ennemis, et se voyant +déjà attaqués par ceux de Sélinonte, implorèrent le +secours des Carthaginois, et se mirent, eux et leur ville, +sous leur protection. On délibéra quelque temps à +Carthage sur le parti qu'il fallait prendre, l'affaire souffrant +de grandes difficultés. D'un côté les Carthaginois +désiraient fort se rendre maîtres d'une ville qui était +tout-à-fait à leur bienséance; de l'autre ils craignaient la +<span class="pagenum"><a name="p194" id="p194">194</a></span> +puissance et les forces des Syracusains, qui venaient +d'exterminer l'armée nombreuse des Athéniens, et +qu'une si grande victoire rendait plus formidables que +jamais. La passion de s'agrandir l'emporta, et l'on promit +du secours aux Ségestains.</p> + +<p>On confia le soin de cette guerre à Annibal, lequel +avait pour-lors la première dignité de l'état, c'est-à-dire +celle de suffète. Il était petit-fils d'Amilcar, qui avait +été défait par Gélon, et tué devant Hymère, et fils de +Giscon, qui avait été condamné à l'exil. Il partit, animé +d'un vif désir de venger sa famille et sa patrie, et d'effacer +la honte de la dernière défaite. Son armée et sa +flotte étaient très-nombreuses<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a> +<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>. Il aborda à un lieu +appelé le <i>Puits de Lilybée</i><a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a> +<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>, qui a donné son nom à +la ville bâtie depuis dans le même endroit. Sa première +entreprise fut le siège de Sélinonte. L'attaque fut très-vive, +et la défense ne le fut pas moins, les femmes +même montrant un courage beaucoup au-dessus de +leur sexe. Après une longue résistance, la ville fut prise +d'assaut et abandonnée au pillage. Le vainqueur exerça +les dernières cruautés, sans avoir égard ni au sexe ni +à l'âge. Il permit aux habitants qui s'étaient sauvés par +la fuite de demeurer dans la ville, après l'avoir démantelée, +et de cultiver les terres, à condition de payer +un tribut aux Carthaginois. Cette ville subsistait depuis +242 ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" +name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221"> +(retour) </a> Suivant Éphore, il avait 200,000 +hommes de pied, 4000 cavaliers +(ap. Diod. XIII, § 54): selon Timée, +seulement 100,000 en tout +(ap. eumd. l. 1.); et ce dernier +s'accorde avec Xénophon (<i>Hellen.</i> +I, c. 1, § 27).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" +name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222"> +(retour) </a> Il aborda au cap Lilybée, et +campa près du puits de ce nom.--L.</blockquote> + +<p>Hymère, qu'il assiégea ensuite, et qu'il prit aussi +d'assaut, après avoir été traitée avec encore plus de +<span class="pagenum"><a name="p195" id="p195">195</a></span> +cruauté, fut entièrement rasée 240 ans après sa fondation. +Il fit souffrir toutes sortes d'ignominie et de supplices +à trois mille prisonniers, et les fit égorger tous +dans l'endroit même où son grand-père avait été tué par +les cavaliers de Gélon, pour apaiser et satisfaire ses +mânes par le sang de ces malheureuses victimes.</p> + +<p>Après ces expéditions, Annibal retourna à Carthage. +Toute la ville sortit au-devant de lui, et le reçut au +milieu des cris de joie et des applaudissements.</p> + +<p><span class="side"> Diod. l. 13, +p. 201-203, +206-211, 226-231.</span> +Ces heureux succès renouvelèrent le désir et le dessein +qu'avaient toujours eus les Carthaginois de se +rendre maîtres de la Sicile entière. Trois ans après, ils +nommèrent encore pour général Annibal; et, comme il +s'excusait sur son grand âge, et refusait de se charger +de cette guerre, on lui donna pour lieutenant Imilcon, +fils d'Hannon, qui était de la même famille. Les préparatifs +de la guerre furent proportionnés au grand +dessein que les Carthaginois avaient conçu. La flotte +et l'armée se trouvèrent bientôt prêtes, et l'on partit +pour la Sicile. Le nombre des troupes montait, selon +Timée, à plus de six-vingt mille hommes, et, selon +Éphore, à trois cent mille<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a> +<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>. Les ennemis, de leur côté, +s'étaient mis en état de les bien recevoir; et les Syracusains +avaient envoyé chez tous leurs alliés pour y lever +des troupes, et dans toutes les villes de la Sicile pour +les exhorter à défendre courageusement leur liberté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" +name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223"> +(retour) </a> Timée, presque toujours en opposition +avec Éphore, mérite beaucoup +plus de confiance. L'antiquité +reprochait à ce dernier peu de véracité: +et ce reproche paraît assez +confirmé par les passages que Diodore +cite de lui.--L.</blockquote> + +<p>Agrigente s'attendait à essuyer les premières attaques. +C'était une ville puissamment riche, et environnée de +<span class="pagenum"><a name="p196" id="p196">196</a></span> +bonnes fortifications. Elle était située, aussi-bien que +Sélinonte, sur la côte de Sicile qui regarde l'Afrique. +En effet, Annibal commença la campagne par le siége +de cette ville. Ne la jugeant prenable que par un endroit, +il tourna tous ses efforts de ce côté-là, fit faire +des levées et des terrasses qui allaient jusqu'à la hauteur +des murs, et employa à ces ouvrages les décombres et +les démolitions des tombeaux qui étaient autour de la +ville, et qu'il avait fait abattre pour cet effet. La peste +se mit bientôt après dans l'armée, et fit périr un grand +nombre de soldats, et le général même. Les Carthaginois +crurent que c'était une punition des dieux, qui +vengeaient ainsi l'injure faite aux morts, dont plusieurs +même s'imaginèrent avoir vu les spectres pendant la +nuit. On cessa donc de toucher aux tombeaux, on ordonna +des prières selon le rit observé à Carthage, on +immola un enfant à Saturne par une superstition inhumaine, +et l'on jeta plusieurs victimes dans la mer en +l'honneur de Neptune.</p> + +<p>Les assiégés, qui d'abord avaient remporté plusieurs +avantages, se trouvèrent tellement pressés par la famine, +que, se voyant sans espérance et sans ressource, +ils prirent le parti d'abandonner la ville: on marqua la +nuit suivante pour le départ. On juge aisément quelle +fut la douleur de ces pauvres habitants, obligés d'abandonner +leurs maisons, leurs richesses, leur patrie; mais +la vie leur était plus chère que tout le reste. Jamais +spectacle ne fut plus triste. Sans parler des autres, on +voyait une troupe de femmes éplorées traîner après elles +leurs enfants pour les dérober à la cruauté du vainqueur; +mais ce qu'il y eut de plus douloureux fut la nécessité +où l'on se trouva de laisser dans la ville les vieillards et +<span class="pagenum"><a name="p197" id="p197">197</a></span> +les malades, à qui leur état ne permettait ni de fuir ni +de se défendre. Ces malheureux exilés arrivèrent à Gela, +qui était la ville la plus prochaine, et ils y reçurent tous +les soulagements qu'ils pouvaient attendre dans un état +si déplorable.</p> + +<p>Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit égorger +tous ceux qui y étaient restés. Le butin fut immense, +et tel qu'on peut s'imaginer dans une ville des plus +opulentes de la Sicile, qui avait deux cent mille habitants, +et qui n'avait jamais souffert de siége, ni par +conséquent de pillage. On y trouva un nombre infini de +tableaux, de vases, de statues de toutes sortes (car cette +ville avait un goût exquis pour ces raretés), et entre +autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoyé à +Carthage.</p> + +<p>Le siége d'Agrigente avait duré huit mois. Imilcon y +fit passer le quartier d'hiver à ses troupes, pour leur +donner quelque repos, et au commencement du printemps +il en sortit, après avoir ruiné entièrement la ville. +Il assiégea ensuite Gela, et la prit malgré le secours +qu'y mena Denys le Tyran, qui s'était emparé de l'autorité +à Syracuse. Imilcon termina la guerre par un traité +qu'il fit avec Denys, dont les conditions furent que les +Carthaginois, outre leurs anciennes conquêtes dans la +Sicile, demeureraient maîtres du pays des Sicaniens<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a> +<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>, de +Sélinonte, d'Agrigente, d'Hymère, comme aussi de celui +de Géla et de Camarine, dont les habitants pourraient +demeurer dans leurs villes démantelées, en payant tribut +aux Carthaginois; que les Léontins, les Messéniens, et +tous les Siciliens vivraient selon leurs lois, et conserveraient +<span class="pagenum"><a name="p198" id="p198">198</a></span> +leur liberté et leur indépendance; qu'enfin les +Syracusains demeureraient soumis à Denys. Imilcon, +après la conclusion de ce traité, retourna à Carthage, +où la peste fit périr un grand nombre de citoyens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" +name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224"> +(retour) </a> Les Sicaniens et les Siciliens anciennement étaient deux peuples +distingués.</blockquote> + +<p><span class="side"> Diod. l. 14, +p. 268-278. +AN. M. 3600 +CARTH. 442. +ROM. 344. +AV. J.C. 404.</span> +Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois +que pour se donner le temps d'affermir son autorité +naissante, et de travailler aux préparatifs de la guerre +qu'il méditait contre eux. Comme il savait combien la +puissance de ce peuple était formidable, il n'oublia rien +pour se mettre en état de l'attaquer avec succès; et il fut +merveilleusement secondé dans son dessein par le zèle +de ses peuples. La réputation de ce prince, le désir de +s'en faire connaître, l'attrait du gain, et la vue des récompenses +qu'il promettait à ceux dont l'industrie se +ferait distinguer, attirèrent de toutes parts en Sicile ce +qu'il y avait pour-lors de plus habiles ouvriers en tout +genre. Syracuse entière était devenue comme un grand +atelier, où de tous côtés on était occupé à faire des +épées, des casques, des boucliers, des machines de +guerre, et à préparer tout ce qui est nécessaire pour la +construction et pour l'équipement des vaisseaux. L'invention +de ceux à cinq rangs de rames était toute récente: +jusque-là on n'avait vu que des vaisseaux à trois +rangs de rames, <i>triremes</i>. Denys animait le travail par +sa présence, par des libéralités et des louanges qu'il +savait dispenser à propos, et sur-tout par des manières +populaires et engageantes, moyens encore plus efficaces +que tout le reste pour réveiller l'industrie et l'ardeur des +ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui +excellaient dans leur genre<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a> +<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" +name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225"> +(retour) </a> «Honos alit artes.»</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p199" id="p199">199</a></span> + +<p>Quand tout fut prêt, et qu'il eut levé en différents +pays un grand nombre de troupes, il convoqua l'assemblée +des Syracusains, leur exposa son dessein, et leur +représenta que les Carthaginois étaient les ennemis déclarés +des Grecs; qu'ils ne se proposaient rien moins que +d'envahir toute la Sicile; qu'ils voulaient mettre sous le +joug toutes les villes grecques, et que, si l'on n'arrêtait +leurs progrès, Syracuse se verrait bientôt elle-même attaquée; +que, s'ils ne faisaient point actuellement d'entreprise, +on devait leur inaction aux ravages que la peste +avait causés parmi eux; que c'était une conjoncture favorable +dont il fallait profiter. Quoique la tyrannie et +le tyran fussent très-odieux aux Syracusains, la haine +contre les Carthaginois l'emporta; et tout le monde, +plus touché des motifs d'une politique intéressée que de +la justice, applaudit au discours de Denys. Sans aucun +sujet de plaintes, sans déclaration de guerre, il abandonna +au pillage et à la fureur du peuple les biens et +la personne des Carthaginois. Il y en avait un assez grand +nombre à Syracuse, qui, sur la foi des traités, y exerçaient +le commerce. On courut de tous côtés dans leurs +maisons; on pilla leurs effets; on prétendit être suffisamment +autorisé pour leur faire souffrir à eux-mêmes +toutes sortes d'ignominies et de supplices, en représailles +des cruautés qu'ils avaient exercées contre les habitants +du pays; et ce pernicieux exemple de perfidie et d'inhumanité +fut suivi dans toute l'étendue de la Sicile. Ce fut +là comme le signal sanglant de la guerre qu'on leur déclarait. +Denys, après avoir ainsi commencé par se faire +justice à lui-même, envoya des députés à Carthage, pour +demander qu'ils rendissent la liberté à toutes les villes +de la Sicile; qu'autrement ils y seraient traités comme +<span class="pagenum"><a name="p200" id="p200">200</a></span> +ennemis. Cette nouvelle y répandit une grande alarme, +sur-tout à cause du pitoyable état où ils se trouvaient.</p> + +<p>Denys ouvrit la campagne par le siège de Motya, qui +était la place d'armes des Carthaginois en Sicile, et il +poussa vivement ce siége, sans qu'Imilcon, qui commandait +la flotte ennemie, pût la secourir. Il fit avancer +ses machines, battit la place à coups de béliers, approcha +des murs les tours à six étages qui étaient portées sur +des roues, et qui égalaient la hauteur des maisons, et de +là il incommodait fort les assiégés par ses catapultes, +machines nouvellement inventées, qui lançaient en +grand nombre et avec grande force des traits et des +pierres contre les ennemis. La ville enfin, après une +longue et vigoureuse résistance, fut prise d'assaut, et +tous les habitants passés au fil de l'épée, excepté ceux +qui se réfugièrent dans les temples. On abandonna le +pillage au soldat. Denys, y ayant laissé une bonne garnison +et un gouvernement sûr, retourna à Syracuse.</p> + +<p><span class="side"> Diod. l. 14, +p. 279-295. +Justin. l. 19, +c. 2 et 3.</span> +L'année suivante, Imilcon, que les Carthaginois +avaient nommé suffète, revint en Sicile avec une armée +beaucoup plus nombreuse qu'auparavant<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a> +<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>. Il aborda à +Palerme, recouvra Motya par force, et prit plusieurs +autres villes<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a> +<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>. Animé par ces heureux succès, il marcha +vers Syracuse pour en former le siége, menant ses troupes +de pied par terre, pendant que sa flotte, sous la conduite +de Magon, côtoyait les bords.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" +name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226"> +(retour) </a> De 300,000 hommes de pied, +de 4000 chevaux, et de 400 chariots, +selon Éphore; et seulement +de 100,000 hommes, selon Timée. +(Diod. Sic. XIV, § 54).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" +name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227"> +(retour) </a> Entre autres, Messane qu'il rasa, +et Catane.--L.</blockquote> + +<p>L'arrivée d'Imilcon jeta un grand trouble dans la ville. +Plus de deux cents vaisseaux, ornés des dépouilles des +<span class="pagenum"><a name="p201" id="p201">201</a></span> +ennemis, et s'avançant en bon ordre, entrèrent comme +en triomphe dans le grand port, suivis de cinq cents +barques<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a> +<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>. On vit en même temps arriver d'un autre côté +l'armée de terre, composée, selon quelques auteurs, de +trois cent mille hommes de pied et de trois mille chevaux. +Imilcon fit dresser sa tente dans le temple même de +Jupiter: le reste de l'armée campa à douze stades, c'est-à-dire +à un peu plus d'une demi-lieue de la ville. S'en +étant approché, il présenta la bataille aux habitants, +qui se donnèrent bien de garde de l'accepter. Content +d'avoir tiré des Syracusains l'aveu de leur faiblesse et +de sa supériorité, il retourna dans son camp, ne doutant +point que bientôt il ne dût se rendre maître de la +ville, et la regardant déjà comme une proie assurée et +qui ne pouvait lui échapper. Pendant trente jours il fit +le dégât des terres voisines, et ruina tout le pays. Il se +rendit maître du faubourg d'Acradine, et pilla les temples +de Cérès et de Proserpine. Pour fortifier son camp, +il abattit tous les tombeaux qui étaient autour de la +ville, et entre autres celui de Gélon et de Démarète sa +femme, qui était d'une magnificence extraordinaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" +name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228"> +(retour) </a> Le texte de Diodore est ici corrompu.--L.</blockquote> + +<p>Ces heureux succès ne furent pas d'une longue durée. +Tout l'éclat de ce triomphe anticipé s'évanouit en un +moment, et montra à tous les mortels, dit l'historien, +que quiconque s'élève insolemment par l'orgueil, tôt ou +tard abattu par une force supérieure, sera forcé de reconnaître +sa faiblesse. Lorsque Imilcon, maître de +presque toutes les villes de Sicile, s'attendait à mettre +le comble à ses victoires par la prise de Syracuse, la +maladie contagieuse se mit dans son armée, et y fit des +<span class="pagenum"><a name="p202" id="p202">202</a></span> +ravages incroyables. On était dans le fort de l'été; et +la chaleur, cette année, était très-grande. La contagion +commença par les Africains, qui mouraient à tas, sans +qu'on pût les secourir. D'abord on enterrait les morts; +mais le nombre en augmentant tous les jours, et le mal +se communiquant promptement, les cadavres demeurèrent +sans sépulture, et les malades sans secours. Cette +peste était accompagnée de symptômes extraordinaires, +de cruelles dyssenteries, de fièvres violentes, de déchirements +d'entrailles, de douleurs aiguës par tout le corps, +de frénésie même et de fureur, en sorte qu'ils se jetaient +sur quiconque venait à leur rencontre, et le mettaient +en pièces.</p> + +<p>Denys ne laissa pas échapper une occasion si favorable +d'attaquer les ennemis. Plus qu'à demi vaincus par +la peste, ils ne firent pas grande résistance. Les vaisseaux +furent, pour la plupart, ou pris par l'ennemi, +ou consumés par le feu. Tous les habitants de Syracuse, +vieillards, femmes, enfants, sortirent en foule de la ville +pour être témoins d'un événement qui leur paraissait +tenir du miracle. Ils levaient les mains au ciel pour remercier +les dieux protecteurs de leur ville, et vengeurs +de la sainteté des temples et des tombeaux violés indignement +par ces barbares. La nuit étant survenue, chacun +se retira de son côté. Imilcon profita de ce moment de +relâche, et envoya vers Denys pour lui demander la +permission d'emmener avec lui à Carthage le peu qui +lui restait de troupes, en lui offrant trois cents talents<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a> +<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>, +qui étaient tout l'argent qu'il avait de reste. Il ne put obtenir +cette permission que pour les seuls Carthaginois, +<span class="pagenum"><a name="p203" id="p203">203</a></span> +avec lesquels il se sauva de nuit, laissant tous les autres +soldats à la discrétion de l'ennemi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" +name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229"> +(retour) </a> Trois cent mille écus. = 1,650,000 francs.--L.</blockquote> + +<p>Voilà l'état dans lequel ce chef des Carthaginois, si +fier quelques moments auparavant, se retira de Syracuse. +Plaignant amèrement son sort, et encore plus +celui de la république, il accusait avec insulte et emportement +les dieux, seuls auteurs de son infortune; «car +l'ennemi, disait-il, peut bien se réjouir de nos maux, +mais non s'en glorifier. Vainqueurs des Syracusains, la +peste seule a pu nous vaincre.» Sa grande douleur, et +qui le touchait le plus vivement, était d'avoir survécu +à tant de braves guerriers qui étaient morts les armes +à la main; «mais, ajoutait-il, la suite fera connaître si +c'est la crainte de la mort, ou le désir de ramener dans +leur patrie les restes malheureux de mes citoyens, qui +m'a fait survivre à la perte de tant de généreux soldats.» +En effet, dès qu'il fut arrivé à Carthage, qu'il trouva +dans une désolation qui ne se peut exprimer, il entra +dans sa maison, en ferma les portes sur lui sans vouloir +y admettre personne, pas même ses enfants; et se donna +la mort par un prétendu courage que les païens admiraient, +mais qui n'en avait que le nom, et qui cachait +dans le fond un véritable désespoir.</p> + +<p>Un nouveau surcroît de malheurs accabla cette ville +infortunée. Les Africains, de tout temps pleins de haine +contre Carthage, mais irrités alors jusqu'à la fureur de +ce qu'on avait laissé leurs compatriotes à Syracuse, en +les livrant à la boucherie, s'assemblent comme des forcenés, +sonnent l'alarme, prennent les armes, et, après +s'être saisis de Tunis, marchent contre Carthage au +nombre de plus de deux cent mille hommes. La ville se +crut perdue. On regarda ce nouvel incident comme un +<span class="pagenum"><a name="p204" id="p204">204</a></span> +effet et comme une suite de la colère des dieux, qui +poursuivait les coupables jusque dans Carthage même. +Comme ses habitants portaient la superstition à l'excès, +sur-tout dans les calamités publiques, on songea avant +tout à apaiser les dieux. Cérès et Proserpine étaient des +divinités inconnues jusque-là dans le pays. Pour réparer +l'outrage qui leur avait été fait par le pillage de leurs +temples, on leur érigea de magnifiques statues, on leur +donna pour prêtres les personnes les plus qualifiées de +la ville, on leur offrit des sacrifices et des victimes selon +le rit grec, et l'on n'omit rien de ce qu'ils croyaient pouvoir +leur rendre ces déesses propices. Après ce premier +soin, on songea à la défense de la ville. Heureusement +pour les Carthaginois cette armée nombreuse était sans +chef, c'est-à-dire, comme un corps sans ame: nulles +provisions, nulles machines de guerre; point de discipline +ni de subordination: chacun voulait commander +ou se conduire à son gré. La division s'étant donc mise +parmi ces troupes, et la famine augmentant tous les +jours de plus en plus, ils se retirèrent chacun dans son +pays, et délivrèrent Carthage d'une grande alarme.</p> + +<p>Rien ne rebutait les Carthaginois, et ils faisaient +toujours de nouvelles tentatives sur la Sicile. Magon, +leur général, qui était un des deux suffètes, perdit +une grande bataille, où il fut tué<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a> +<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>. Les chefs des Carthaginois +demandèrent la paix, qui leur fut accordée +à ces conditions, qu'ils sortiraient de toutes les villes +de la Sicile, et qu'ils paieraient tous les frais de cette +guerre. Ils parurent les accepter; mais, ayant représenté +qu'ils ne pouvaient livrer les villes sans l'ordre +<span class="pagenum"><a name="p205" id="p205">205</a></span> +de leur ville, ils obtinrent une trève assez longue pour +envoyer à Carthage. On y profita de cet intervalle pour +lever et exercer de nouvelles troupes, à qui l'on donna +pour chef Magon, fils de celui qui venait d'être tué. +Il était tout jeune, mais il avait beaucoup de mérite +et de réputation. Dès qu'il fut arrivé en Sicile, et que +le temps de la trève fut expiré, il donna une bataille +contre Denys, où Leptine, l'un de ses généraux, fut +tué, et où il demeura sur la place, du côté des Syracusains, +plus de quatorze mille hommes. Le fruit de +cette victoire fut une paix honorable, qui laissait les +Carthaginois en possession de tout ce qu'ils avaient +dans la Sicile, en y ajoutant même quelques places, +et qui leur assignait mille talents pour les frais de la +guerre, c'est-à-dire trois millions de livres<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a> +<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" +name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230"> +(retour) </a> Son armée était de 80,000 hommes.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" +name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231"> +(retour) </a> 5,500,000 francs.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Justin. +lib. 2, cap. 5.</span> +Ce fut à-peu-près vers ce temps-là qu'à l'occasion +d'un citoyen de Carthage qui avait écrit en grec à +Denys pour lui donner avis du départ de l'armée carthaginoise, +il fut défendu, par arrêt du sénat, aux +Carthaginois d'apprendre à écrire ou à parler la langue +grecque, pour les mettre hors d'état d'avoir aucun +commerce avec les ennemis, soit par lettre, soit de +vive voix.</p> + +<p><span class="side"> Diod. l. 15, +pag. 344.</span> +Carthage eut bientôt après une nouvelle secousse à +essuyer. La peste se répandit dans la ville, et y fit de +grands ravages. Des terreurs paniques et de violents +transports de frénésie saisissaient tout-à-coup les malades. +Ils sortaient brusquement de leurs maisons les +armes à la main, comme si l'ennemi se fût emparé de +la ville, et tuaient ou blessaient tous ceux qu'ils trouvaient +<span class="pagenum"><a name="p206" id="p206">206</a></span> +à leur rencontre. Les Africains et ceux de Sardaigne +voulurent profiter de l'occasion pour secouer +un joug qu'ils portaient avec peine; mais les uns et les +autres furent domptés, et rentrèrent dans l'obéissance. +Une entreprise que Denys forma en Sicile, dans le +même temps et par les mêmes vues, ne lui réussit pas +mieux. Il mourut quelque temps après, et eut pour +successeur son fils, qui porta le même nom.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +pag. 178.</span> +Nous avons déjà rapporté un premier traité conclu +entre les Romains et les Carthaginois. Il y en eut un +second, qu'Orose dit avoir été conclu la 402e année +de la fondation de Rome, et par conséquent vers le +temps dont nous parlons. Ce second traité contenait +à-peu-près les mêmes conditions que le premier, excepté +que ceux de Tyr et d'Utique y étaient nommément +compris, et joints aux Carthaginois.</p> + +<p><span class="side"> Diod. l. 16, +p. 459-572. +Plut. +in Timol. +AN. M. 3656 +CARTH. 498. +ROM. 400. +AV. J.C. 348.</span> +Après la mort du premier Denys, il y eut de grands +troubles à Syracuse. Denys le Jeune, qui en avait été +chassé, s'y rétablit à main armée, et y exerça de grandes +cruautés. Une partie des citoyens implora le secours +d'Icétès, tyran des Léontins, qui était originaire de +Syracuse. La conjoncture de ces troubles parut très-favorable +aux Carthaginois pour s'emparer de la Sicile, +et ils y envoyèrent une grosse flotte. Dans cette extrémité, +ceux d'entre les Syracusains qui étaient les +mieux intentionnés eurent recours aux Corinthiens, +qui les avaient déjà souvent aidés dans leurs périls, et +qui d'ailleurs étaient les peuples de la Grèce les plus +déclarés contre la tyrannie, et les plus vifs défenseurs +de la liberté. Les Corinthiens leur envoyèrent Timoléon. +C'était un homme d'un rare mérite, et qui avait +signalé son zèle pour le bien public, en affranchissant +<span class="pagenum"><a name="p207" id="p207">207</a></span> +sa patrie du joug de la tyrannie aux dépens de sa propre +famille. Il partit avec dix vaisseaux seulement, et, +étant arrivé à Rhége, il éluda par un heureux stratagème +la vigilance des Carthaginois, qui, ayant été +avertis de son départ et de son dessein par Icétès, +voulaient l'empêcher de passer en Sicile.</p> + +<p>Timoléon n'avait guère plus de mille soldats avec lui. +Avec cette poignée de gens, il marche hardiment au +secours de Syracuse. Sa petite troupe se grossit à mesure +qu'il avance. Les Syracusains se trouvaient dans un +étrange état, et avaient perdu toute espérance. Ils +voyaient les Carthaginois maîtres du port; Icétès, de la +ville; Denys, de la citadelle. Heureusement, dès que +Timoléon fut arrivé, Denys, qui était sans ressource, +lui remit entre les mains la citadelle avec toutes les +troupes, les armes et les vivres qui y étaient, et il se sauva +par son moyen à Corinthe. Timoléon avait fait représenter +adroitement aux soldats étrangers, qui, selon le +défaut que nous avons remarqué dans le gouvernement +de Carthage, faisaient la principale force de l'armée de +Magon, et qui même pour la plupart étaient de Grèce, +qu'il était bien étrange que des Grecs travaillassent à +rendre les barbares maîtres de la Sicile, d'où ils passeraient +bientôt dans la Grèce; car enfin pouvait-on +s'imaginer que les Carthaginois fussent venus de si loin +uniquement pour établir Icétès tyran à Syracuse? Ces +discours s'étant répandus dans le camp, Magon fut saisi +de frayeur; et, comme il ne cherchait qu'un prétexte +pour se retirer, supposant que les troupes étaient prêtes +à le trahir et à l'abandonner, il fit sortir sa flotte du +port, et cingla vers Carthage. Icétès, après son départ, +ne put pas tenir long-temps contre les Corinthiens: +<span class="pagenum"><a name="p208" id="p208">208</a></span> +ainsi, ils demeurèrent seuls maîtres de toute la ville.</p> + +<p>Dès que Magon fut arrivé à Carthage, on lui fit son +procès. Il prévint le supplice par une mort volontaire. +Son corps fut attaché à une potence, et exposé en +spectacle au peuple. <span class="side"> Plut. in +Timoleone, +p. 248-250.</span> On leva de nouvelles troupes, et +l'on fit partir pour la Sicile une flotte plus nombreuse +encore que la précédente. Elle était composée de deux +cents vaisseaux, sans compter mille barques de transport; +et l'armée, montait à plus de soixante et dix mille +hommes. Ils abordèrent à Lilybée, sous la conduite +d'Amilcar et d'Annibal, et résolurent d'aller d'abord +attaquer les Corinthiens. Timoléon ne les attendit pas, +et marcha à leur rencontre. Mais la consternation était +si grande à Syracuse, que, de toutes les troupes qui y +étaient, il n'y eut que trois mille Syracusains qui le +suivirent, et quatre mille étrangers; encore de ces derniers +il y en eut mille qui, par crainte, l'abandonnèrent +dans le chemin. Il ne perdit point courage, et, ayant +exhorté le reste de ses troupes à combattre vaillamment +pour le salut et la liberté de leurs alliés, il les mena +contre l'ennemi, dont il savait que le rendez-vous était +près d'une petite rivière appelée Crimise. Il paraissait +de la folie à aller attaquer une armée si nombreuse avec +quatre ou cinq mille hommes d'infanterie seulement, +et mille chevaux; mais Timoléon, qui savait que la +bravoure conduite par la prudence l'emporte sur le +nombre, comptait sur le courage de ses soldats, qui +paraissaient déterminés à périr plutôt que de céder, et +qui demandaient avec ardeur qu'on les menât contre +l'ennemi. L'événement justifia ses vues et son espérance. +La bataille se donna: les Carthaginois furent mis en +déroute. Il y eut de leur côté plus de dix mille hommes +<span class="pagenum"><a name="p209" id="p209">209</a></span> +de tués, parmi lesquels il se trouva trois mille citoyens +de Carthage, ce qui causa dans cette ville un grand +deuil et une grande consternation. Leur camp fut pris, +et l'on y trouva des richesses immenses: on fit aussi un +grand nombre de prisonniers.</p> + +<p><span class="side"> Plut. pag. +248-250.</span> +Timoléon, avec les nouvelles de sa victoire, envoya +à Corinthe les plus belles armes qui se trouvèrent parmi +le butin; car il voulait que sa ville fût louée et admirée +de tous les hommes, lorsqu'ils verraient que c'était la +seule de toutes les villes de Grèce où les plus beaux +temples étaient ornés, non de dépouilles grecques, ni +d'offrandes teintes encore du sang de la nation, et dont +la vue ne pouvait que renouveler un souvenir funeste, +mais de dépouilles barbares, qui, par de belles inscriptions, +faisaient connaître en même temps et le courage +et la reconnaissance religieuse de ceux qui les avaient +remportées: car elles disaient <i>que les Corinthiens, et +Timoléon leur général, après avoir affranchi du joug +des Carthaginois les Grecs établis dans la Sicile, +avaient appendu ces armes dans les temples pour en +rendre aux dieux des actions de graces immortelles</i>.</p> + +<p>Après cela, Timoléon, laissant dans le pays ennemi +les troupes étrangères pour achever de piller et de ravager +toutes les terres des Carthaginois, s'en retourna à +Syracuse. En arrivant, il bannit de la Sicile les mille +soldats qui l'avaient abandonné en chemin, et il les fit +sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en +tirer d'autre vengeance.</p> + +<p>Cette victoire des Corinthiens fut suivie de la prise +de plusieurs villes, ce qui obligea les Carthaginois à +demander la paix.</p> + +<p>Autant que les apparences du succès les rendaient +<span class="pagenum"><a name="p210" id="p210">210</a></span> +prompts à faire de grands efforts et à mettre sur pied +de puissantes armées de terre et de mer, et que la prospérité +leur faisait user de la victoire avec insolence et +avec cruauté, autant une adversité imprévue les jetait +dans le découragement, leur faisait perdre tout d'un +coup de vue toutes leurs ressources, et leur inspirait la +bassesse d'aller demander quartier à des ennemis peu +considérables, et d'en accepter sans honte les conditions +les plus dures et les plus humiliantes. Celles qu'on leur +imposa ici, en leur accordant la paix, furent: qu'ils ne +tiendraient que les terres qui étaient au-delà du fleuve +Halycus<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a> +<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>; qu'ils laisseraient la liberté à tous ceux du +pays d'aller s'établir à Syracuse avec leurs familles et +leurs biens; et qu'il ne conserveraient avec les tyrans +ni alliance ni intelligence.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" +name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232"> +(retour) </a> Cette rivière n'est pas loin +d'Agrigente; elle est nommée <i>Lycus</i> +dans Diodore [XVI, § 82] et dans +Plutarque [in <i>Timol.</i>, p. 252 D.]; +mais on croit que c'est une faute. + +<p>= Cela est certain. Diodore donne +ailleurs le vrai nom de cette rivière +(XV, § 17, XXIII, eclog. 9; XXIV, +§ 1).--L.</p></blockquote> + +<p><span class="side"> Justin. +lib. 21, c. 4.</span> +Il paraît que c'est à peu près dans le temps dont nous +venons de parler qu'arriva à Carthage ce qu'on lit dans +Justin. Hannon, l'un de ses citoyens les plus puissants, +forma le dessein de se rendre maître de la république, +en faisant périr tout le sénat. Il choisit pour cette +cruelle exécution le jour même des noces de sa fille, où +il devait donner chez lui un repas aux sénateurs, et les +faire tous empoisonner. La chose fut découverte. On +n'osa pas punir un crime si horrible, tant était grand le +crédit du coupable; on se contenta de le prévenir et de +le détourner par un décret qui défendait en général la +trop grande magnificence des noces, et mettait certaines +bornes aux dépenses qu'on y pourrait faire. Voyant que +<span class="pagenum"><a name="p211" id="p211">211</a></span> +la ruse lui avait mal réussi, il songea à employer la force +ouverte en armant tous les esclaves. Il fut encore decouvert; +et, pour éviter la punition, il se retira avec +vingt mille esclaves armés dans un château extrêmement +fortifié, et de là il tâcha d'engager dans sa révolte +les Africains et le roi des Maures, mais en vain. Il fut +pris et conduit à Carthage. Après qu'on l'eut battu de +verges, on lui arracha les yeux, on lui brisa les bras et +les cuisses, on le fit mourir à la vue du peuple, et l'on +attacha à la potence son corps tout déchiré de coups. +Ses enfants et tous ses parents, quoiqu'ils n'eussent pris +aucune part à sa conspiration, en eurent à son supplice. +On les condamna tous à la mort, afin de ne laisser personne +dans sa famille en état ou d'imiter son crime, ou +de venger sa mort. Tel était le génie de Carthage: +toujours sévère et excessive dans ses punitions, elle les +portait aux dernières rigueurs, et les étendait jusque +sur les innocents, sans consulter ni l'équité, ni la modération, +ni la reconnaissance.</p> + +<p><span class="side"> Diod. l. 19, +p. 651-656, +710-712-737 +743-760. +Justin. l. 2, +cap. 116. +AN. M. 3685 +CARTH. 527. +ROM. 429. +AV. J.C. 319.</span> +J'ai maintenant à parler des guerres que soutinrent +les Carthaginois, tant dans la Sicile que dans l'Afrique +même, contre Agathocle qui, pendant plusieurs années, +leur donna beaucoup d'exercice.</p> + +<p>Cet Agathocle était Sicilien, d'une naissance obscure +et d'une condition très-basse. Soutenu d'abord par les +forces des Carthaginois, il avait envahi la souveraine +autorité dans Syracuse, et en était devenu le tyran. +Dans les commencements ils réprimèrent ses entreprises, +et Amilcar leur chef le fit consentir à un traité qui +mettait la paix dans la Sicile. Mais il n'en garda pas +long-temps les conditions et il se déclara bientôt contre +les Carthaginois mêmes, qui, sous la conduite d'Amilcar, +<span class="pagenum"><a name="p212" id="p212">212</a></span> +remportèrent sur lui une victoire<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a> +<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a> considérable, +après laquelle il fut obligé de se renfermer dans Syracuse. +Les Carthaginois l'y poursuivirent, et formèrent +le siège de cette importante place, dont la prise devait +les rendre maîtres de toute la Sicile.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" +name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233"> +(retour) </a> C'était proche du fleuve et de la +ville d'Hymère.</blockquote> + +<p>Agathocle, qui leur était beaucoup inférieur en force, +et qui d'ailleurs se voyait abandonné par tous les alliés +à cause de sa cruauté inouïe, conçut un dessein si +hardi et si impraticable selon toutes les apparences, +que, même après l'exécution et le succès, il paraît +encore presque incroyable: c'était de porter la guerre +en Afrique, et d'aller assiéger Carthage, lui qui ne +pouvait ni se défendre en Sicile, ni soutenir le siége +de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas +moins étonnant que l'entreprise même. Il ne s'ouvrit à +personne sur son dessein, et se contenta de déclarer au +peuple qu'il avait imaginé un moyen sûr de le tirer du +péril où il était; qu'il ne s'agissait que de supporter +avec patience, pendant un court intervalle, les incommodités +du siége; qu'au reste il laissait à ceux qui ne +pourraient se résoudre à prendre ce parti la liberté de +sortir de la ville. Il n'en sortit que seize cents personnes. +Il y laissa son frère Antandre, avec assez de troupes +et de vivres pour faire une bonne défense. Il accorda +la liberté à tous les esclaves qui étaient en âge de porter +les armes, et, après leur avoir fait prêter serment, +il les joignit à ses troupes. Il n'emporta que cinquante +talents<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a> +<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a> pour les besoins présents, bien assuré de trouver +dans le pays ennemi tout ce qui lui serait nécessaire. +Il partit donc avec deux de ses fils, Archagathe +<span class="pagenum"><a name="p213" id="p213">213</a></span> +et Héraclide, sans qu'aucun sût où la flotte devait faire +voile. Ils croyaient tous qu'on les mènerait dans l'Italie +ou dans la Sardaigne pour y faire du butin, ou +vers les côtes de la Sicile qui appartenaient à l'ennemi, +pour en faire le dégât. Les Carthaginois, surpris +d'un départ si inopiné, se mirent en état de l'empêcher; +mais Agathocle se déroba à leur poursuite, et prit le +large.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" +name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234"> +(retour) </a> Cinquante mille écus. += 257,000 francs.--L.</blockquote> + +<p>Il ne découvrit son dessein que lorsqu'on fut abordé +en Afrique. Là, ayant assemblé ses troupes, il leur exposa +ses raisons en peu de mots. Il leur représenta que +l'unique moyen de délivrer leur patrie était de porter la +guerre dans le pays ennemi; qu'il les menait, eux qui +étaient aguerris et intrépides, contre des citoyens amollis +et énervés par les délices d'une vie oisive et voluptueuse; +que les habitants du pays, accablés du joug +d'une servitude également dure et honteuse, au premier +bruit de leur arrivée, viendraient en foule se +joindre à eux; que la hardiesse seule de leur projet +déconcerterait les Carthaginois, qui ne s'attendaient à +rien moins qu'à voir l'ennemi à leurs portes; qu'enfin +jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne +ferait plus d'honneur que celle-ci, puisque toutes les +richesses de Carthage seraient la récompense des vainqueurs, +et que tous les siècles parleraient avec éloge +et avec admiration de leur courage. Tous les soldats, +se croyant déjà maîtres de Carthage, applaudirent à +son discours. Une seule chose les inquiétait, c'était +l'éclipse de soleil qui était arrivée précisément à leur +départ. Les peuples alors, même les plus policés, connaissaient +peu la cause de ces phénomènes extraordinaires +de la nature, et étaient accoutumés par leurs +<span class="pagenum"><a name="p214" id="p214">214</a></span> +devins à en tirer, des conjectures superstitieuses et arbitraires, +qui servaient souvent à régler les plus grandes +entreprises. Agathocle rassura ses soldats en leur faisant +entendre que ces sortes de defaillances des astres +marquaient toujours un changement dans l'état présent; +qu'ainsi le bonheur des Carthaginois allait prendre +fin, et qu'il passerait de leur côté.</p> + +<p>Voyant les soldats bien disposés, il exécuta presque +dans le même temps une seconde entreprise encore +plus hardie et plus hasardeuse que n'avait été la première, +par laquelle il les avait transportés en Afrique; +ce fut de brûler entièrement la flotte qui les y avait +amenes. Plusieurs raisons le déterminèrent à prendre +un parti si extrême. Il n'avait aucun bon port en +Afrique où il pût mettre ses vaisseaux en sûreté. Les +Carthaginois, étant maîtres de la mer, n'auraient pas +manque de venir bientôt s'emparer sans résistance de +sa flotte: s'il avait laissé tout ce qu'il fallait de troupes +pour la defendre, il aurait trop affaibli son armée, +d'ailleurs assez mediocre, et il se serait mis hors d'état +de tirer aucun avantage de cette diversion inopinée, +qui dépendait uniquement d'un succès prompt et +éclatant; enfin, il voulait mettre ses soldats dans la +nécessité de vaincre, en ne leur laissant d'autre ressource +que la victoire. Il fallait bien du courage pour +prendre une telle résolution. Il y avait préparé les officiers, +qui lui étaient tous dévoués, et suivaient en +tout ses impressions. On le vit donc paraître tout d'un +coup dans l'assemblée avec une couronne sur la tête et +un habit éclatant, dans l'équipage d'un homme qui se +prépare à une cérémonie de religion. Alors prenant la +parole: «Lorsque nous partîmes de Syracuse, dit-il, et +<span class="pagenum"><a name="p215" id="p215">215</a></span> +que l'ennemi nous poursuivait vivement, dans cette +funeste extrémité, j'eus recours à Proserpine et à +Cérès, divinités protectrices de la Sicile, et je leur +promis, si elles nous délivraient d'un danger si pressant, +de brûler en leur honneur tous nos vaisseaux +dès que nous serions arrivés ici. Aidez-moi, soldats, +à m'acquitter de mon vœu: les déesses sauront bien +nous dédommager de ce sacrifice.» En même temps, +le flambeau à la main, il s'avance à grands pas vers le +vaisseau qu'il montait, et y met lui-même le feu. Tous +les officiers en font autant chacun de leur côté, et sont +suivis du soldat. Les trompettes sonnaient de toutes +parts, et toute l'armée retentissait de cris de joie et +d'applaudissements. En un moment la flotte fut brûlée. +On n'avait pas laissé aux soldats le temps de réfléchir +sur la proposition qu'on leur faisait; une ardeur aveugle +et impétueuse les avait tous entraînés. Mais, lorsqu'ils +furent un peu revenus à eux-mêmes, et que, mesurant +dans leur esprit cette vaste étendue de mer qui les séparait +de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi, +sans ressource et sans aucun moyen d'en sortir, +une noire tristesse et un morne silence succédèrent à +ces marques de joie et à ces acclamations qui avaient +été générales dans toute l'armée.</p> + +<p>Agathocle ne laissa pas non plus ici le temps aux réflexions. +Il conduisit sur-le-champ son armée vers une +place qu'on appelait <i>la Grande-Ville</i><a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a> +<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>, qui était du domaine +de Carthage. Le pays qui y conduisait était le lieu +du monde le plus délicieux et le plus agréable à la vue. +On voyait de tous côtés de grandes prairies entrecoupées +<span class="pagenum"><a name="p216" id="p216">216</a></span> +de ruisseaux agréables, et couvertes de toutes sortes +de troupeaux; des maisons de campagne bâties avec une +magnificence extraordinaire; de belles avenues plantées +d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute espèce; +des jardins d'une vaste étendue, et entretenus avec un +soin et une propreté qui faisait plaisir à l'œil. Cette vue +ranima les soldats: ils arrivèrent pleins de courage à la +Grande-Ville, qu'ils emportèrent d'emblée, et s'y enrichirent +du butin qui leur fut abandonné. Tunis ne fit +pas plus de résistance: cette place n'était pas fort +éloignée de Carthage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" +name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235"> +(retour) </a> <i>Mégalopolis</i>: Rollin aurait dû conserver ce nom, comme ceux de +<i>Néapolis</i>, <i>Tripolis</i>, etc.--L.</blockquote> + +<p>L'alarme y fut grande quand on apprit que l'ennemi +était dans le pays, et avançait à grandes journées vers +la ville. L'arrivée d'Agathocle fit conclure que les armées +des Carthaginois avaient été défaites devant Syracuse, +et leur flotte entièrement dissipée. Le peuple court +en desordre dans la place publique: le sénat s'assemble +à la hâte et tumultuairement. On délibère sur les moyens +de sauver la ville. Il n'y avait point de troupes sur pied +qu'on pût opposer à l'ennemi, et le danger présent ne +permettait pas d'attendre celles qu'on pourrait lever à +la campagne et chez les alliés. Il fut donc résolu, après +bien des avis, d'armer les citoyens. Le nombre de troupes +monta à quarante mille hommes d'infanterie, mille chevaux +et deux mille chariots armés en guerre. On en +donna le commandement à Hannon et à Bomilcar, +quoique, par des intérêts de famille, ils fussent divisés +entre eux. Ils marchèrent aussitôt à l'ennemi, et, l'ayant +atteint, rangèrent leur armée en bataille. Les troupes +d'Agathocle ne montaient qu'à treize ou quatorze mille +hommes. On donna le signal, le combat fut très-rude. +Hannon, avec sa cohorte sacrée (c'était l'élite des troupes +<span class="pagenum"><a name="p217" id="p217">217</a></span> +carthaginoises), soutint long-temps les Grecs, et les +enfonça même quelquefois; mais enfui, accablé d'une +grêle de pierres, et percé de coups, il tomba mort. +Bomilcar aurait pu rétablir le combat; mais il avait des +raisons secrètes et personnelles de ne pas procurer la +victoire à sa patrie. Ainsi il jugea à propos de se retirer +avec ses troupes, et il fut suivi du reste de l'armée, qui +se vit obligée malgré elle de céder à l'ennemi. Agathocle, +après l'avoir poursuivie pendant quelque temps, revint +sur ses pas, et pilla le camp des Carthaginois. On y +trouva vingt mille paires de menottes, dont ils s'étaient +fournis, comptant sûrement qu'ils feraient beaucoup de +prisonniers. Le fruit de la victoire fut la prise d'un grand +nombre de places, et la révolte de plusieurs habitants +du pays qui se joignirent au vainqueur.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 28, +n. 43.</span> +Cette descente d'Agathocle en Afrique fit naître sans +doute dans l'esprit de Scipion l'idée de tenter contre la +même république, et en partant du même lieu, une +semblable entreprise. Aussi, en répondant à Fabius, +qui taxait de témérité le dessein qu'il avait de porter +la guerre de Sicile en Afrique, il ne manqua pas de +citer l'exemple d'Agathocle, pour montrer que souvent +l'unique moyen de se débarrasser d'un ennemi trop +pressant, c'est de passer dans son pays, et qu'on se sent +un tout autre courage en attaquant qu'en se defendant.</p> + +<p><span class="side"> Diod. l. 17, +p.519 Quint. +Curt. lib. 4, +cap. 3.</span> +Pendant que les Carthaginois étaient ainsi pressés +par leurs ennemis, ils reçurent une ambassade de Tyr. +Elle venait implorer leur secours contre Alexandre-le-Grand, +qui était tout près d'emporter cette ville, qu'il +assiégeait depuis long-temps<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a> +<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>. L'extrémité où étaient +<span class="pagenum"><a name="p218" id="p218">218</a></span> +réduits leurs compatriotes (car ils les appelaient ainsi) +les toucha aussi vivement que leur propre danger. Étant +hors d'état de les secourir, ils se crurent au moins obligés +de les consoler, et députèrent vers eux trente de +leurs principaux citoyens, pour leur témoigner la douleur +où ils étaient de ne pouvoir leur envoyer de troupes +dans un besoin si pressant. Les Tyriens, déchus de +l'unique espérance qui leur restait, ne perdirent pourtant +point courage. Ils remirent entre les mains de +ces députés leurs femmes, leurs enfants et tous les +vieillards de la ville; et, délivrés d'inquiétude pour ce +qu'ils avaient de plus cher au monde, ils ne songèrent +plus qu'à se défendre avec courage, préparés à tout +événement. Carthage reçut cette troupe désolée avec +toutes les marques possibles d'amitié, et rendit à des +hôtes si chers et si dignes de compassion tous les services +qu'ils auraient pu attendre des pères les plus +affectionnés et des mères les plus tendres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" +name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236"> +(retour) </a> Le fait peut être vrai; mais le +synchronisme est faux. La prise de Tyr +par Alexandre est de l'an 330 avant +J.C. et le siège de Carthage par Agathocle +est de l'an 308. Alexandre était mort depuis 16 ans. +Quinte-Curce a +fait un anachronisme d'environ 22 ans.--L.</blockquote> + +<p>Quinte-Curce place l'ambassade de Tyr vers les +Carthaginois pendant que les Syracusains ravageaient +l'Afrique, et lorsqu'ils s'étaient avancés jusqu'aux portes +de Carthage; mais l'expédition d'Agathocle contre +l'Afrique ne peut pas se concilier avec le siége de Tyr, +qui lui est antérieur de plus de vingt ans.</p> + +<p>Elle songea en même temps à chercher un remède +aux maux dont elle était elle-même accablée. On regarda +l'état présent de la république comme un effet de +la colère des dieux; et on reconnut l'avoir justement +méritée, sur-tout par rapport à deux divinités à l'égard +desquelles on avait manqué aux devoirs prescrits par la +<span class="pagenum"><a name="p219" id="p219">219</a></span> +religion, et observés autrefois avec beaucoup d'exactitude. +C'était une coutume à Carthage, aussi ancienne +que la ville même, d'envoyer tous les ans à Tyr, d'où +elle tirait son origine, la dîme de tous les revenus de +la république, et d'en faire une offrande à Hercule, le +patron et le protecteur des deux villes. Le domaine, et +par conséquent le revenu de Carthage, s'étant augmenté +considérablement depuis un certain temps, on avait diminué +la portion du dieu, et il s'en fallait bien qu'on +lui envoyât la dîme en entier. Le scrupule les saisit: ils +reconnurent et avouèrent publiquement leur mauvaise +foi et leur sacrilége avarice; et, pour expier leur faute, +ils envoyèrent à Tyr un grand nombre de présents et de +petites chapelles des dieux, toutes d'or, dont le prix +montait à une grande somme.</p> + +<p>Un autre violement de la religion, qui ne parut pas +moins considérable à leur superstition inhumaine que +le premier, causa aussi de grands scrupules. Anciennement +on immolait à Saturne les enfants des meilleures +maisons de Carthage. Ils se reprochèrent d'avoir manqué +de rendre à cette divinité tous les honneurs qu'ils +lui croyaient dus, et d'avoir usé de fraude et de mauvaise +foi à son égard en offrant à la place des enfants +de qualité, d'autres enfants de pauvres ou d'esclaves, +qu'on achetait dans cette vue. Pour expier une si étrange +impiété, on immola à ce dieu sanguinaire deux cents +enfants tirés des plus nobles maisons de la ville; et plus +de trois cents personnes, qui se sentaient coupables d'un +crime si affreux, s'offrirent elles-mêmes en sacrifice pour +éteindre par leur sang la colère des dieux.</p> + +<p>Après ces expiations, on dépêcha vers Amilcar en +Sicile pour lui porter les nouvelles de ce qui était arrivé +<span class="pagenum"><a name="p220" id="p220">220</a></span> +en Afrique, et le presser d'envoyer du secours. Il donna +ordre aux députés de garder un profond silence sur la +victoire d'Agathocle, et répandit un bruit tout contraire, +assurant que ce général avait été entièrement +défait avec toutes ses troupes, et que sa flotte avait été +prise par les Carthaginois; et, pour confirmer ce bruit, +il montrait les ferrements des vaisseaux, qu'on avait eu +soin de lui envoyer. On ne douta point dans la ville +que cette nouvelle ne fût vraie: le grand nombre songeait +déjà à se rendre et à capituler, lorsqu'une galère +à trente rames, qu'Agathocle avait fait construire à la +hâte, arriva dans le port, et parvint, non sans peine +et sans danger, jusqu'aux assiégés. La nouvelle de la +victoire d'Agathocle se répandit bientôt dans toute la +ville, et rendit la joie et le courage à tous les habitants. +Amilcar fit un dernier effort pour emporter la ville <span class="side"> Diod. pag. +767-769.</span> +d'assaut, et fut repoussé avec perte. Il leva le siége, et +envoya cinq mille hommes de secours à sa patrie. Quelque +temps après, ayant repris le siége, et croyant surprendre +les Syracusains en les attaquant de nuit, son +dessein fut découvert, et il tomba vif entre les mains +des ennemis, qui lui firent souffrir les derniers supplices. +La tête d'Amilcar fut envoyée sur-le-champ à Agathocle. +Il s'approcha aussitôt du camp des ennemis, et y répandit +une consternation générale en leur montrant la tête +de ce commandant, qui leur marquait en quel état +étaient leurs affaires de Sicile.</p> + +<p><span class="side"> Diod. +p. 779-781. +Justin. +lib. 22, c. 7.</span> +Aux ennemis étrangers s'en joignit un domestique, +plus dangereux et plus à craindre que les autres: c'était +Bomilcar leur général, et qui actuellement exerçait la +première magistrature. Il songeait depuis long-temps +à se faire tyran dans Carthage, et à s'y procurer une +<span class="pagenum"><a name="p221" id="p221">221</a></span> +autorité souveraine. Il crut que les troubles présents lui +en offriraient une occasion favorable. Il entre donc dans +la ville, et, soutenu par un petit nombre de citoyens +complices de sa révolte, et par une troupe de soldats +étrangers, il se fait déclarer tyran, et commence en effet +à montrer qu'il l'était véritablement, en égorgeant sans +pitié tout ce qu'il rencontre de citoyens dans les rues. +Un grand tumulte s'étant élevé dans la ville, on crut +d'abord que c'était l'ennemi qui y était entré par trahison: +mais, lorsqu'on eut reconnu que c'était Bomilcar, +la jeunesse s'arma pour repousser le tyran, et du haut +des toits on accabla ses gens de traits et de pierres. +Quand il vit une armée en forme marcher contre lui, +il se retira avec sa troupe sur un lieu élevé, dans le +dessein de s'y bien défendre, et de vendre chèrement +sa vie. Pour épargner le sang des citoyens, on leur fit +promettre à tous, sans exception, une amnistie générale, +s'ils quittaient leurs armes. Il se rendirent à cette +condition, et on leur tint parole, excepté à Bomilcar +leur chef. Les Carthaginois, sans avoir égard à leur +serment, le condamnèrent à mort, et l'attachèrent à +une croix, où ils lui firent souffrir les plus cruels supplices. +Du haut de sa potence, comme d'un tribunal, il +harangua le peuple, et se crut en droit de lui reprocher +avec force son injustice, son ingratitude et sa perfidie, +en faisant le dénombrement de beaucoup d'illustres +généraux dont il avait payé les services par une mort infâme. +Il expira sur la croix en leur faisant ces reproches.</p> + +<p><span class="side"> Diod. pag. +777-779, +et 791-802. +Justin. l. 22, +c. 7 et 8.</span> +Agathocle avait engagé dans son parti un puissant +roi de Cyrène, nommé Ophellas, dont il avait flatté +l'ambition par de magnifiques espérances, en lui faisant +entendre que, content pour lui-même de la Sicile, il lui +<span class="pagenum"><a name="p222" id="p222">222</a></span> +laisserait l'empire de l'Afrique. Comme les plus grands +crimes ne lui coûtaient rien lorsqu'il espérait en pouvoir +tirer quelque utilité, dès que ce prince lui eut +amené son armée, il le fit périr par une perfidie sans +exemple, afin de se rendre maître de ses troupes. +Plusieurs peuples étaient entrés dans son alliance. Il +avait sous son pouvoir un grand nombre de places +fortes. Voyant les affaires d'Afrique en bon état, il crut +devoir songer à celles de Sicile, et il y passa, ayant +laissé le commandement des troupes à son fils Archagathe. +Sa renommée et le bruit de ses conquêtes l'y +avaient précédé. Quand on sut qu'il y était arrivé, +plusieurs villes se rendirent à lui; mais les mauvaises +nouvelles qu'il reçut d'Afrique l'obligèrent bientôt d'y +retourner. Son absence avait tout changé; et, quelque +effort qu'il fit, il ne put y rétablir ses affaires. Toutes +ses places s'étaient rendues à l'ennemi; les Africains +avaient quitté son parti; il avait perdu une partie de +ses troupes; ce qui lui en restait n'était pas en état de +tenir tête aux Carthaginois, et il ne pouvait les transporter +en Sicile, parce qu'il manquait de vaisseaux, et +que les ennemis étaient maîtres de la mer; il ne pouvait +espérer ni paix, ni traité de la part des barbares, qu'il +avait insultés d'une manière si outrageante, étant le +premier qui eût osé faire une descente dans leur pays. +Dans cette extrémité, il ne songea plus qu'à sauver sa +vie. Après plusieurs aventures, lâche déserteur de son +armée, et cruel traître de ses enfants, qu'il abandonnait +à la boucherie, il se déroba par la fuite aux maux qui +le menaçaient, et arriva avec un petit nombre de personnes +à Syracuse. Ses soldats, se voyant ainsi trahis, +égorgèrent ses enfants et se rendirent à l'ennemi. Lui-même +<span class="pagenum"><a name="p223" id="p223">223</a></span> +fit bientôt après une fin misérable, et termina +par une mort cruelle une vie remplie de crimes<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a> +<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" +name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237"> +(retour) </a> Il mourut empoisonné par Méganon +qui fit aussi massacrer Archagathe, +fils d'Agathocle, et voulut +ensuite usurper l'autorité à Syracuse.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Justin l. 21, +cap. 6.</span> +On peut aussi placer ici un autre fait rapporté par +Justin. Le bruit des conquêtes d'Alexandre-le-Grand +fit craindre aux Carthaginois qu'il ne songeât à tourner +ses armes du côté de l'Afrique. Le malheur de Tyr, +d'où ils tiraient leur origine, et qu'il venait de détruire; +l'établissement d'Alexandrie, qu'il avait bâtie sur les +confins de l'Afrique et de l'Égypte, comme pour opposer +à Carthage une ville rivale; les prospérités non interrompues +de ce prince, qui ne mettait point de bornes +ni à son ambition, ni à son bonheur, tout cela leur +donnait de justes alarmes. Pour découvrir ses sentiments +et sonder ses pensées, Amilcar, surnommé Rhodanus, +feignant d'avoir été chassé de sa patrie par les cabales +de ses ennemis, passa dans le camp d'Alexandre, à +qui il fut présenté, par le moyen de Parménion, et lui +offrit ses services. Le roi le reçut fort bien, et eut +plusieurs entretiens avec lui. Amilcar ne manqua pas +de mander à ses compatriotes tout ce qu'il avait pu découvrir. +Cependant, quand il fut revenu à Carthage, +après la mort d'Alexandre, il fut traité comme un traître +qui avait vendu sa patrie au roi, et mis à mort par une +sentence qui prouvait également l'ingratitude et la +cruauté des Carthaginois.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +pag. 180. +AN. M. 3727 +CARTH. 569. +ROM. 471. +AV. J.C. 277.</span> +Il me reste à parler des guerres que les Carthaginois +soutinrent en Sicile du temps de Pyrrhus, roi d'Épire. +Les Romains, à qui les desseins de ce prince ambitieux +n'étaient pas inconnus, pour se fortifier contre les entreprises +qu'il pourrait faire en Italie, avaient renouvelé +<span class="pagenum"><a name="p224" id="p224">224</a></span> +leurs traités avec les Carthaginois, qui, de leur côté, +ne craignaient pas moins qu'il ne passât en Sicile. On +ajouta aux conditions des traités précédents qu'en cas +de guerre de la part de Pyrrhus les deux peuples se +prêteraient mutuellement du secours.</p> + +<p><span class="side"> Justin. l. 18, +cap. 2.</span> +La prévoyance des Romains n'avait pas été vaine. +Pyrrhus tourna ses armes contre l'Italie, et y remporta +plusieurs victoires. Les Carthaginois, en conséquence +du dernier traité, se crurent obligés de secourir les +Romains, et leur envoyèrent une flotte de six-vingts +vaisseaux, commandée par Magon. Ce général, ayant +été admis à l'audience du sénat, lui marqua la part que +ses maîtres prenaient à la guerre qu'ils avaient appris +qu'on leur suscitait, et il leur offrit ses services. Le sénat +témoigna sa reconnaissance pour la bonne volonté des +Carthaginois, mais, pour le présent, n'accepta point +leur secours.</p> + +<p><span class="side"> Ibid.</span> +Magon, quelques jours après, se transporta près de +Pyrrhus, sous prétexte de pacifier ses différends au +nom des Carthaginois, mais en effet pour le sonder et +pour pressentir ses desseins au sujet de la Sicile, où +le bruit commun était qu'il avait résolu de passer. Ils +craignaient également que Pyrrhus ou les Romains ne +prissent connaissance des affaires de cette île, et n'y +fissent passer des troupes.</p> + +<p>En effet les Syracusains, assiégés depuis quelque +temps par les Carthaginois, avaient envoyé députés sur +députés vers Pyrrhus pour le presser de venir à leur +secours. Ce prince avait une raison particulière de +prendre les intérêts de Syracuse, ayant épousé Lanassa, +fille d'Agathocle, dont il avait eu un fils nommé Alexandre. +Il partit enfin de Tarente, passa le détroit, et +<span class="pagenum"><a name="p225" id="p225">225</a></span> +entra en Sicile. Ses conquêtes d'abord y furent si rapides, +qu'il ne resta dans toute l'île, aux Carthaginois, qu'une +seule ville, qui était Lilybée. Il en forma le siége; mais +il fut bientôt obligé de le lever, tant il y trouva de +résistance; et d'ailleurs on le pressait de retourner en +Italie, où sa présence était absolument nécessaire. Elle +ne l'était pas moins en Sicile; et, dès qu'il en fut sorti, +elle retourna à ses anciens maîtres. Ainsi il perdit cette +île avec autant de rapidité qu'il l'avait conquise. <span class="side"> Plut. +in Pyrrh. +pag. 398.</span> Quand +il se fut embarqué, tournant les yeux vers la Sicile:<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a> +<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a> +<i>Oh! le beau champ de bataille</i>, dit-il à ceux qui +étaient autour de lui, <i>que nous laissons là aux Carthaginois +et aux Romains</i>! Et sa prédiction se vérifia +bientôt.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" +name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238"> +(retour) </a> Ὁίαν ἀπολείποµεν, ὦ φίλοι, Καρχηδονίοις +καὶ Ῥωµαίοις παλαίσραν. +Le mot grec est beau. En effet, +la Sicile fut comme <i>une palestre</i> où +les Carthaginois et les Romains +s'exercèrent dans le métier de la +guerre, et semblèrent, pendant plusieurs +années, <i>lutter</i> les uns contre +les autres.</blockquote> + +<p>Après son départ, la première magistrature de Syracuse +fut déférée à Hiéron; et dans la suite on lui +accorda d'un commun consentement le nom et l'autorité +de roi, tant on se trouvait bien sous son gouvernement. +Il fut chargé de la guerre contre les Carthaginois, +et remporta sur eux plusieurs avantages; mais +des intérêts communs réunirent les Carthaginois et les +Syracusains contre un nouvel ennemi qui commençait +à paraître en Sicile et qui leur donnait aux uns et aux +autres de vives et de justes alarmes: c'étaient les Romains, +qui, débarrassés de tous les ennemis qu'ils +avaient eu à combattre jusque-là dans l'Italie même, +se virent enfin en état de porter leurs armes au-dehors, +<span class="pagenum"><a name="p226" id="p226">226</a></span> +et d'y jeter les fondements de cette vaste domination, +dont il est vraisemblable que dès-lors ils avaient conçu +l'idée et formé le projet. La Sicile était trop à leur bienséance +pour ne pas songer à s'y établir. Ils saisirent +avidement une occasion favorable d'y passer, qui se +présenta pour-lors à eux, et qui causa leur rupture +avec les Carthaginois, et donna lieu à la première +guerre punique. C'est ce que nous exposerons plus au +long, en rapportant les causes de cette guerre.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<h5>HISTOIRE DE CARTHAGE, DEPUIS LA PREMIÈRE GUERRE<br> + +PUNIQUE JUSQU'À SA DESTRUCTION.</h5> + +<p>Le plan que je me suis proposé ne me permet pas +d'entrer dans un détail exact des guerres entre Rome +et Carthage, ce qui appartient plutôt à l'histoire romaine, +à laquelle je n'ai point dessein de toucher, si +ce n'est en passant et par occasion. Je n'en rapporterai +donc que ce qui me paraîtra le plus propre à donner +une juste idée de la république dont j'entreprends +de parler, en m'arrêtant principalement sur ce qui regarde +les Carthaginois mêmes, et sur ce qui s'est passé +de plus important en Sicile, en Espagne et en Afrique; +ce qui ne laisse pas d'avoir une assez grande étendue.</p> + +<p>J'ai déjà remarqué que, depuis la première guerre +punique jusqu'à la destruction de Carthage, il s'était +écoulé cent dix-huit ans. Tout ce temps peut se diviser +en cinq parties, ou cinq intervalles.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p227" id="p227">227</a></span> + +<pre> +I. La première guerre punique dure vingt-quatre ans. 24 +II. L'intervalle entre la première et la seconde guerre + punique est aussi de vingt-quatre ans. 24 +III. La seconde guerre punique dure dix-sept ans. 17 +IV. L'intervalle entre la seconde et la troisième est de + quarante-neuf ans. 49 +V. La troisième guerre punique, terminée par la destruction + de Carthage, ne dure que quatre ans et quelques mois. 4 + ---- + 118 +</pre> + +<h4>ARTICLE PREMIER.</h4> + +<p class="mid"><i>Première guerre punique.</i></p> + +<p>Voici quelle fut l'occasion de la première guerre punique. +Des soldats campaniens, qui étaient à la solde <span class="side"> Polyb. lib. 1 +pag. 5.</span> +d'Agathocle, tyran de Sicile, étant entrés comme amis +dans la ville de Messine, égorgèrent bientôt après une +partie des citoyens, chassèrent les autres, épousèrent +leurs femmes, envahirent tous leurs biens, et demeurèrent +seuls maîtres de cette place, qui était fort importante. +Ils prirent le nom de <i>Mamertins</i><a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a> +<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>. <span class="side"> AN. M. 3724 +ROM. 468. +AV. J.C. 280.</span> A leur +exemple, et par leur secours, une légion romaine<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a> +<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a> +traita de la même sorte la ville de Rhége, située vis-à-vis +de Messine, à l'autre côté du détroit; et ces deux +<span class="pagenum"><a name="p228" id="p228">228</a></span> +villes perfides, se soutenant mutuellement dans la suite, +se rendirent formidables à leurs voisins, sur-tout celle +de Messine, qui devint fort puissante, et causa beaucoup +d'inquiétude, tant aux Syracusains qu'aux Carthaginois, +qui étaient maîtres d'une partie de la Sicile. Dès +que les Romains se virent délivrés des ennemis qu'ils +avaient eus jusque-là sur les bras, et surtout de Pyrrhus, +ils songèrent à punir le crime de leurs citoyens, qui +s'étaient établis à Rhége d'une manière si injuste et si +cruelle depuis près de dix ans. Ils prirent la ville, et +tuèrent pendant l'attaque la plus grande partie des habitants, +que le désespoir avait fait combattre jusqu'à la +mort. Il n'en resta que trois cents, qui furent conduits +à Rome, et qui, après avoir été battus de verges dans +la place publique, furent tous décapités. La vue des Romains, +dans cette exécution sanglante, était de justifier +auprès des alliés leur bonne foi et leur innocence. Rhége, +sur-le-champ, fut restituée à ses véritables maîtres. +Les Mamertins, considérablement affaiblis, tant par la +chûte de leurs alliés que par les échecs qu'ils avaient +soufferts de la part des Syracusains, qui venaient de +choisir Hiéron pour leur roi, crurent devoir songer à +leur sûreté; mais la division se mit parmi les habitants. +Les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les +autres appelèrent à leur secours les Romains, résolus +de leur livrer la ville.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" +name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239"> +(retour) </a> Selon Festus, ce nom venait du +mot <i>Mamers</i> qui, dans la langue +campanienne, signifie <i>Mars</i>.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" +name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240"> +(retour) </a> Cette légion était composée de +<i>Campaniens</i>, commandés par Décius +Jubellus <i>Campanien</i>. Ce fait +n'est pas indifférent. Il explique la +révolte de la légion, de concert avec +les Mamertins de Messine.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 9-11.</span> +L'affaire fut mise en délibération dans le sénat romain, +qui, en l'envisageant par ses différentes faces, y +trouva de la difficulté. D'un côté, il paraissait honteux +et indigne de la vertu romaine de prendre ouvertement +la défense de traîtres et de perfides, qui étaient précisément +dans le même cas que ceux de Rhége, qu'on +<span class="pagenum"><a name="p229" id="p229">229</a></span> +venait de punir si sévèrement. D'un autre côté, il était +de la dernière importance d'arrêter les progrès des Carthaginois, +qui, non contents des conquêtes qu'ils avaient +faites en Afrique et en Espagne, s'étaient encore rendus +maîtres de presque toutes les îles de la mer de Sardaigne +et d'Étrurie, et le deviendraient bientôt certainement +de la Sicile entière, si on leur abandonnait Messine: +or, de là en Italie la distance n'était pas grande; et +c'était en quelque sorte inviter un ennemi si puissant à +y passer, que de lui en ouvrir ainsi l'entrée. Ces raisons, +quelque fortes qu'elles fussent, ne purent déterminer +le sénat à se déclarer pour les Mamertins, et les motifs +d'honneur et de justice l'emportèrent ici sur ceux de +l'intérêt et de la politique. <span class="side"> AN. M. 3741 +CARTH. 583. +ROM. 485. +AV. J.C. 263. +Front. [Strateg. +I. 4. 11.]</span> Mais le peuple ne fut pas si +délicat; dans l'assemblée qui se tint à ce sujet, il fut +résolu qu'on secourrait les Mamertins. Le consul Appius +Claudius partit sur-le-champ avec son armée, et traversa +hardiment le détroit, après avoir trompé par une +ingénieuse ruse la vigilance du général des Carthaginois. +Ceux-ci, moitié par ruse, moitié par force, furent +chassés de la citadelle, et la ville aussitôt fut remise +entre les mains du consul. Les Carthaginois firent +pendre leur chef pour avoir livré si facilement la citadelle, +et ils se préparèrent à assiéger la ville avec toutes +leurs troupes. Hiéron y joignit les siennes; mais le consul, +les ayant battus séparément, fit lever le siége et +ravagea impunément tout le pays voisin, les ennemis +n'osant plus paraître devant lui. Ce fut là la première +expédition des Romains hors de l'Italie.</p> + +<p>On doute<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a> +<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a> si les motifs qui portèrent les Romains à +<span class="pagenum"><a name="p230" id="p230">230</a></span> +passer en Sicile étaient bien purs et bien conformes à la +justice. Quoi qu'il en soit, leur passage en Sicile, et le +secours donné à ceux de Messine, est comme le premier +pas qui devait les conduire un jour à ce haut point de +gloire et de grandeur où ils parvinrent dans la suite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" +name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241"> +(retour) </a> M. le chevalier Folard examine +cette question dans ses Remarques +sur Polybe. (Liv. I, pag. 16.) + +<p>= Quel doute peut-il y avoir sur les +motifs de la conduite des Romains +en cette occasion? Évidemment c'est +l'ambition qui l'a emporté sur la justice. +Polybe convient lui-même de +tous les reproches qu'on peut leur +faire (III, c. 26, §6).--L.</p></blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 15-19.</span> +Hiéron s'étant accommodé avec les Romains, et ayant +fait alliance avec eux, les Carthaginois tournèrent tous +leurs soins sur la Sicile, et y envoyèrent de nombreuses +armées. Ils choisirent pour place d'armes Agrigente. <span class="side"> AN. M. 3743. +ROM. 487.</span> +Les Romains les y attaquèrent, et, après un siége de +sept mois et le gain d'une bataille, ils se rendirent +maîtres de la ville.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 20.</span> +Quelque avantageuses que fussent cette victoire et la +conquête d'une place si importante, ils sentirent bien +que, tant que les Carthaginois demeureraient maîtres +de la mer, les villes maritimes de l'île se déclareraient +toujours pour eux, et que jamais ils ne pourraient venir +à bout de les en chasser. D'ailleurs, ils souffraient avec +peine que l'Afrique demeurât paisible et tranquille pendant +que l'Italie était infestée par les fréquentes incursions +de l'ennemi. Ils songèrent donc pour la première +fois à bâtir une flotte et à disputer l'empire de la mer +aux Carthaginois. L'entreprise était hardie, et pouvait +sembler téméraire; mais elle montre quel était le courage +et la grandeur d'ame des Romains. Ils n'avaient +pas alors une seule felouque en propre; et, pour passer +d'Italie en Sicile, ils avaient été obligés d'emprunter +des vaisseaux de leurs voisins. Ils n'avaient aucun usage +de la marine; ils n'avaient point d'ouvriers qui sussent +<span class="pagenum"><a name="p231" id="p231">231</a></span> +construire des bâtiments; ils ne connaissaient pas même +la forme des quinquérèmes, c'est-à-dire des galères à +cinq rangs de rames, qui faisaient alors la force principale +des flottes. Mais heureusement, l'année précédente, +ils en avaient pris une, qui leur servit de modèle. +Ils se mirent donc, avec une ardeur et une industrie +incroyables, à en bâtir de pareilles; et, pendant qu'ils +étaient occupés à ce travail, d'un autre côté on amassait +des rameurs, on les formait à une manœuvre qui +jusque-là leur avait été absolument inconnue; et, assis +sur des bancs au bord de la mer, dans le même ordre +qu'on l'est dans les vaisseaux, on les accoutumait, +comme s'ils eussent été actuellement à la chiourme, et +qu'ils eussent eu en main des rames, à s'élancer en arrière +en retirant leurs bras, puis à les repousser en +avant pour recommencer le même mouvement, et cela +tous ensemble, de concert, et dans le même instant, +dès qu'on leur en donnait le signal. On construisit, dans +l'espace de deux mois, cent galères à cinq rangs de +rames, et vingt à trois rangs. Après qu'on eut exercé +pendant quelque temps les rameurs dans les vaisseaux +mêmes, la flotte se mit en mer, et alla chercher l'ennemi. +Elle était commandée par le consul Duilius.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 22. +AN. M. 3745 +ROM. 489.</span> +Quand on fut à la vue des Carthaginois, près des +côtes de Myle, on se prépara au combat. Comme les +galères des Romains, construites grossièrement et à la +hâte, n'étaient pas fort agiles, ni faciles à manier, ils +suppléèrent à cet inconvénient par une machine<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a> +<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a> qui +fut inventée sur-le-champ, et que depuis on a appelée +<span class="pagenum"><a name="p232" id="p232">232</a></span> +<i>corbeau</i>, par le moyen de laquelle ils accrochaient les +vaisseaux des ennemis, passaient dedans malgré eux, et +en venaient aussitôt aux mains. On donna le signal du +combat. La flotte des Carthaginois était composée de +cent trente vaisseaux, et commandée par Annibal<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a> +<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a>. +Il montait une galère à sept rangs de rames, qui avait +appartenu à Pyrrhus. Les Carthaginois, pleins de mépris +pour des ennemis à qui la marine était absolument +inconnue, et qui n'oseraient pas sans doute les attendre, +s'avancent fièrement, moins pour combattre que pour +recueillir les dépouilles dont ils se croyaient déjà maîtres. +Ils furent pourtant un peu étonnés de ces machines +qu'ils voyaient élevées sur la proue de chaque vaisseau, +et qui étaient nouvelles pour eux; mais ils le furent +bien plus quand ces mêmes machines, abaissées tout +d'un coup, et lancées avec force contre leurs vaisseaux, +les accrochèrent malgré eux, et, changeant la forme +du combat, les obligèrent à en venir aux mains, comme +si on eût été sur terre. Ils ne purent soutenir l'attaque +des Romains. Le carnage fut horrible. Les Carthaginois +perdirent quatre-vingts vaisseaux, parmi lesquels était +celui du général, qui se sauva avec peine dans une +chaloupe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" +name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242"> +(retour) </a> Polybe fait une description fort +détaillée de cette machine. Il y a +plusieurs sortes de corbeaux. On +peut voir la dissertation de M. Folard +(POLYB. liv. 1, pag. 83, etc.). +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" +name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243"> +(retour) </a> Ce n'est pas le grand Annibal. +</blockquote> + +<p>Une victoire si considérable et si inespérée enfla +extrêmement le courage des Romains, et semblait avoir +doublé leurs forces pour continuer cette guerre. Ils +rendirent des honneurs extraordinaires au consul +Duilius. Il fut le premier de tous les Romains à qui le +triomphe naval fut accordé. On lui érigea une colonne +rostrale<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a> +<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a> avec une belle inscription: cette colonne subsiste +encore à Rome.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" +name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244"> +(retour) </a> On appelait ces colonnes <i>rostratæ</i>, +à cause des becs, des éperons des vaisseaux dont elles étaient ornées, +<i>rostra</i>. +</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p233" id="p233">233</a></span> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 24.</span> +Pendant les deux années qui suivirent, les Romains +se fortifièrent toujours de plus en plus sur mer par +plusieurs combats qu'ils y donnèrent, et par les heureux +succès qu'ils y eurent. Ils ne les regardaient que +comme des essais et des préparatifs pour une entreprise +qu'ils avaient dans l'esprit, qui était de porter la guerre +en Afrique, et d'aller attaquer les Carthaginois dans +leur propre pays. Il n'y avait rien que ceux-ci craignissent +davantage; et, pour détourner un coup si dangereux, +ils résolurent de donner bataille à quelque prix que +ce fût.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 25. +AN. M. 3749 +ROM. 493.</span> +Les Romains avaient nommé pour consuls M. Atilius +Régulus et L. Manlius. Leur flotte était de trois cent +trente vaisseaux, et portait cent quarante mille hommes, +chaque vaisseau ayant trois cents rameurs, et six-vingts +combattants. Celle des Carthaginois, commandée par +Hannon et Amilcar, avait vingt vaisseaux de plus, et +plus de monde aussi à proportion. Les deux flottes se +trouvèrent en présence près d'Ecnome en Sicile. On ne +pouvait envisager deux flottes et deux armées si nombreuses, +ni être témoin des mouvements extraordinaires +qui se faisaient pour se préparer au combat, sans être +saisi de quelque frayeur, dans la vue du danger qu'allaient +courir deux des plus puissants peuples de la +terre. Comme le courage, aussi-bien que les forces, +était égal des deux côtés, le combat fut opiniâtre, et +le succès long-temps douteux; mais enfin les Carthaginois +furent vaincus. Plus de soixante de leurs vaisseaux +furent pris, et trente coulés à fond. Les Romains +<span class="pagenum"><a name="p234" id="p234">234</a></span> +en perdirent vingt-quatre, dont aucun ne tomba entre +les mains des ennemis.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. lib. 1, +pag. 30.</span> +Le fruit de cette victoire fut, comme l'avaient projeté +les Romains, de faire voile en Afrique, après avoir +radoubé les vaisseaux, et les avoir remplis de tous les +préparatifs nécessaires pour soutenir une longue guerre +dans un pays étranger. Ils abordèrent heureusement en +Afrique, et commencèrent par se rendre maîtres d'une +ville nommée <i>Clypea</i>, qui avait un bon port. De là, +après avoir dépêché des courriers à Rome pour donner +avis de leur débarquement et pour recevoir les ordres +du sénat, ils se répandirent dans le plat pays, y firent +un dégât épouvantable, emmenèrent un grand nombre +de troupeaux et vingt mille captifs.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3750. +ROM. 494.</span> +Le courrier cependant, étant revenu de Rome, apporta +les ordres du sénat, qui avait jugé à propos de +continuer à Régulus, sous la qualité de <i>proconsul</i>, le +commandement des armées d'Afrique, et de rappeler +son collègue avec une grande partie de la flotte et des +troupes, ne laissant à Régulus que quarante vaisseaux, +quinze mille hommes de pied, et cinq cents chevaux. +C'était renoncer visiblement au fruit que l'on pouvait +attendre de la descente en Afrique, que de réduire les +forces du consul à un si petit nombre de vaisseaux et +de troupes.</p> + +<p><span class="side"> Val. Max. +lib. 4, c. 4.</span> +On comptait beaucoup à Rome sur l'habileté et le +courage de Régulus. La joie y fut universelle quand on +sut que le commandement dans l'Afrique lui avait été +continué. Lui seul en fut affligé lorsqu'il reçut cette +nouvelle. Il écrivit à Rome pour demander avec instance +qu'on lui envoyât un successeur. Sa principale raison +<span class="pagenum"><a name="p235" id="p235">235</a></span> +était que, la mort de son fermier ayant donné lieu à un +de ses mercenaires d'enlever tous les instruments de +labour, sa présence était nécessaire pour faire valoir ce +petit fonds de terre, qui seul faisait subsister sa famille. +Il n'était que de sept arpens. Le sénat se chargea de +faire cultiver ses terres aux dépens du public, de fournir +à la subsistance de sa femme et de ses enfants, de le +dedommager des pertes qu'il avait faites par le vol du +mercenaire. Heureux siècle, où la pauvreté était ainsi +en honneur, et se trouvait jointe au plus rare mérite +et aux premières dignités de l'état! Régulus, déchargé +des soins domestiques, ne songea plus qu'à bien remplir +ceux d'un général.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +p. 31-36.</span> +Après avoir enlevé plusieurs châteaux, il entreprit +le siége d'Adis, une des plus fortes places du pays. Les +Carthaginois, ne pouvant plus souffrir qu'on ravageât +ainsi impunément leurs terres, se mirent enfin en campagne, +et marchèrent vers l'ennemi pour lui faire lever +le siége. Dans ce dessein, ils se postèrent sur une +colline qui commandait le camp des Romains, et d'où +ils pouvaient fort les incommoder, mais dont la situation +rendait inutile une partie de leurs troupes; car la +principale force des Carthaginois consistait dans la +cavalerie et les éléphants, qui ne sont d'usage que dans +les plaines. Régulus ne leur laissa pas le temps d'y +descendre; et, pour profiter de la faute essentielle +qu'avaient faite les généraux carthaginois, les attaqua +dans ce poste, et, après une faible résistance de leur +part, les mit en déroute, pilla le camp, ravagea tous +les lieux circonvoisins: puis, ayant pris Tunis, place +importante et qui l'approchait de Carthage, il y fit +camper son armée.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p236" id="p236">236</a></span> + +<p>L'alarme fut extrême parmi les ennemis; tout leur +avait mal réussi jusque-là. Ils avaient été battus par +terre et par mer; plus de deux cents places s'étaient +rendues au vainqueur. Les Numides faisaient encore +plus de ravage dans la campagne, que les Romains. Ils +s'attendaient à chaque moment à se voir assiégés dans +la capitale. Les paysans, s'y réfugiant de tous côtés +avec leurs femmes et leurs enfants pour y chercher leur +sûreté, augmentèrent le trouble, et firent craindre la +famine en cas de siége. Régulus, dans la crainte qu'un +successeur ne vînt lui enlever la gloire de ses heureux +succès, fit faire quelques propositions de paix aux +vaincus; mais elles leur parurent si dures, qu'ils ne +purent y prêter l'oreille. Comme il ne doutait point que +bientôt il ne fût maître de Carthage, il n'en rabattit +rien; et, par un éblouissement que causent presque +toujours les succès grands et inopinés, il les traita avec +hauteur, prétendant qu'ils devaient regarder comme +une grâce tout ce qu'il leur laissait, en ajoutant avec +une sorte d'insulte:<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a> +<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a> <i>qu'il faut, ou savoir vaincre, ou +savoir se soumettre au vainqueur</i>. Un traitement si dur +et si fier les révolta, et ils prirent la résolution de périr +plutôt les armes à la main que de rien faire qui fût +indigne de la grandeur de Carthage.</p> + +<p>Réduits à cette fatale extrémité, il leur arriva fort +à propos de Grèce un renfort de troupes auxiliaires<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a> +<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>, +qui avaient à leur tête Xanthippe, Lacédémonien, +élevé dans la discipline de Sparte, et qui avait appris +l'art militaire dans cette excellente école. Quand il se +<span class="pagenum"><a name="p237" id="p237">237</a></span> +fut fait raconter toutes les circonstances de la dernière +bataille, qu'il eut vu clairement pourquoi on l'avait +perdue, qu'il eut connu par lui-même en quoi consistaient +les principales forces de Carthage, il dit hautement, +et le répéta souvent dans les conversations qu'il +eut avec les autres officiers, que, si les Carthaginois +avaient été vaincus, ils ne devaient s'en prendre qu'à +l'incapacité de leurs chefs. Ces discours furent rapportés +au conseil public; on en fut frappé: on le pria de +vouloir bien s'y rendre. Il appuya son sentiment de +raisons si fortes et si convaincantes, qu'il rendit palpables +à tout le monde les fautes qu'avaient commises +les généraux; et il fit voir aussi clairement qu'en gardant +une conduite opposée, on pouvait non-seulement +mettre le pays en sûreté, mais en chasser l'ennemi. Un +tel discours fit renaître dans les esprits le courage et +l'espérance. On le pria, et on le força en quelque sorte +d'accepter le commandement de l'armée. Quand on vit, +dans les exercices qu'il fit faire aux troupes tout près +de la ville, la manière dont il s'y prenait pour les ranger +en bataille, pour les faire avancer ou reculer au +premier signal, pour les faire défiler avec ordre et +promptitude, en un mot, pour leur faire faire toutes +les évolutions et tous les mouvements que demande +l'art militaire, on fut tout étonné, et l'on avoua que +tout ce que Carthage jusque-là avait eu de plus habiles +chefs n'étaient que des ignorants en comparaison de +celui-ci.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" +name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245"> +(retour) </a> Δεἴ τοὺς ἀγαθοὺς ἢ νικᾅν, ἢ +εἴκειν τοἴς ὑπερέχουσιν. [DIODOR. +<i>Eclog.</i> lib. 23, cap. 3.]</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" +name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246"> +(retour) </a> Troupes qu'ils avaient chargé +un officier carthaginois de lever en +Grèce. (POLYB. I, 32.)--L.</blockquote> + +<p>Officiers et soldats, tout était dans l'admiration; et, +ce qui est bien rare, la jalousie n'en empêcha point +l'effet, la crainte du danger présent et l'amour de la +patrie étouffant sans doute dans les esprits tout autre +<span class="pagenum"><a name="p238" id="p238">238</a></span> +sentiment. A la morne consternation qui s'était répandue +dans les troupes, succédèrent tout d'un coup la joie +et l'allégresse. Elles demandaient à grands cris et avec +empressement qu'on les menât droit à l'ennemi, assurées, +disaient-elles, de vaincre sous leur nouveau chef, +et d'effacer la honte des défaites passées. Xanthippe ne +laissa pas refroidir leur ardeur. La vue de l'ennemi ne +fit que l'augmenter. Lorsqu'il n'en fut plus éloigné que +de douze cents pas, il crut devoir tenir conseil de +guerre, pour faire honneur aux officiers carthaginois +en les consultant. Tous, d'un consentement unanime, +s'en rapportèrent uniquement à son avis: la bataille +fut donc résolue pour le lendemain.</p> + +<p>L'armée des Carthaginois était composée de douze +mille hommes de pied, de quatre mille chevaux, et +d'environ cent éléphants. Celle des Romains, autant +qu'on le peut conjecturer par ce qui précède (car Polybe +ne le marque point ici), avait quinze mille fantassins, +et trois cents chevaux.</p> + +<p>Il est beau de voir aux prises deux armées peu nombreuses +comme celles-ci, mais composées de braves +soldats, et commandées par des généraux très-habiles. +Dans ces actions tumultueuses où de part et d'autre on +compte des deux, ou trois cent mille combattants, il ne +se peut qu'il n'y ait beaucoup de confusion; et il est +difficile, à travers mille événements, où le hasard, +pour l'ordinaire, semble avoir plus de part que le conseil, +de démêler le vrai mérite des commandants et +les véritables causes de la victoire. Ici rien n'échappe +à la curiosité du lecteur, qui envisage clairement l'ordonnance +des deux armées; qui croit presque entendre +les ordres que donnent les chefs; qui suit tous les mouvements +<span class="pagenum"><a name="p239" id="p239">239</a></span> +et toutes les démarches des troupes; qui +touche, pour ainsi dire, au doigt et à l'œil toutes les +fautes qui se font de part et d'autre, et qui par là est +en état de juger certainement à quoi l'on doit attribuer +le gain et la perte de la bataille. Le succès de celle-ci, +quoiqu'elle paraisse peu considérable par le petit +nombre des combattants, devait décider du sort de +Carthage.</p> + +<p>Voici quelle était la disposition des deux armées: +Xanthippe mit à la tête ses éléphants sur une même ligne; +derrière, à quelque distance, il rangea en phalange, +qui ne faisait qu'un même corps, l'infanterie composée +de Carthaginois: pour les troupes étrangères qui étaient +à leur solde, une partie fut mise à la droite, entre la +phalange et la cavalerie; et l'autre, composée de soldats +armés à la légère, fut rangée par pelotons à la +tête des deux ailes de cavalerie.</p> + +<p>Du côté des Romains, comme ce qui les épouvantait +le plus était les éléphants, Régulus, pour remédier à +cet inconvénient, distribua les troupes armées à la légère +sur une ligne, à la tête des légions; après elles il +plaça les cohortes les unes derrière les autres, et mit +sa cavalerie sur les deux ailes. En donnant ainsi au +corps de bataille moins de front et plus de profondeur, +il prenait, à la vérité, de justes mesures contre les éléphants +(dit Polybe); mais il ne remédiait point à l'inégalité +de la cavalerie, qui, du côté des ennemis, était +beaucoup supérieure à la sienne.</p> + +<p>Les deux armées, ainsi rangées, n'attendaient que +le signal. Xanthippe ordonne de faire avancer les éléphants, +pour enfoncer les rangs des ennemis, et commande +aux deux ailes de la cavalerie de prendre en +<span class="pagenum"><a name="p240" id="p240">240</a></span> +flanc les Romains. Ceux-ci, en même temps, après +avoir jeté de grands cris selon leur coutume, et fait +grand bruit avec leurs armes, marchent contre l'ennemi. +Leur cavalerie ne tint pas long-temps, elle était +trop inférieure à celle des Carthaginois. L'infanterie +de la gauche, pour éviter le choc des éléphants, et +faire voir combien elle craignait peu les soldats étrangers +qui faisaient la droite dans l'infanterie ennemie, +l'attaque, la renverse, et la poursuit jusqu'au camp. De +ceux qui étaient opposés aux éléphants, les premiers +furent foulés aux pieds et écrasés en se défendant +vaillamment; le reste du corps de bataille fit ferme +quelque temps à cause de sa profondeur. Mais, lorsque +les derniers rangs, enveloppés par la cavalerie, furent +contraints de tourner face pour faire tête aux ennemis, +et que ceux qui avaient forcé le passage au travers des +éléphants rencontrèrent la phalange des Carthaginois, +qui n'avait point encore chargé et qui était en bon +ordre, les Romains furent mis en déroute de tous côtés, +et entièrement défaits. La plupart furent écrasés sous +le poids énorme des éléphants; le reste, sans sortir de +son rang, fut criblé des traits de la cavalerie. Il n'y en +eut qu'un petit nombre qui prirent la fuite: mais, comme +c'était dans un pays plat, les éléphants et la cavalerie +en tuèrent une grande partie. Cinq cents ou environ, +qui fuyaient avec Régulus, furent faits prisonniers. Les +Carthaginois perdirent en cette occasion huit cents +soldats étrangers, qui étaient opposés à l'aile gauche des +Romains; et, de ceux-ci, il ne se sauva que les deux +mille qui, en poursuivant l'aile droite des ennemis, +s'étaient tirés de la mêlée: tout le reste demeura sur la +place, à l'exception de Régulus et de ceux qui furent +<span class="pagenum"><a name="p241" id="p241">241</a></span> +pris avec lui. Les deux mille qui avaient échappé au +carnage se retirèrent à Clypea, et furent sauvés comme +par miracle.</p> + +<p>Les Carthaginois, après avoir dépouillé les morts, +rentrèrent triomphants dans Carthage, traînant après +eux le général des Romains et cinq cents prisonniers. +Leur joie fut d'autant plus grande, que quelques jours +auparavant ils s'étaient vus à deux doigts de leur perte. +Hommes et femmes, jeunes gens et vieillards, tous se +répandirent dans les temples pour rendre aux dieux +d'immortelles actions de graces; et ce ne furent, pendant +plusieurs jours, que festins et réjouissances.</p> + +<p>Xanthippe, qui avait eu tant de part à cet heureux +changement, prit le sage parti de se retirer bientôt +après, et de disparaître, de peur que sa gloire, jusque-là +pure et entière, après ce premier éclat éblouissant +qu'elle avait jeté, ne s'amortît peu-à-peu, et ne le mît +en butte aux traits de l'envie et de la calomnie, toujours +dangereux, mais encore plus dans un pays +étranger, où l'on se trouve seul, sans parents, sans +amis, et destitué de tout secours.</p> + +<p><span class="side"> De bel. pun. +pag. 30.</span> +Polybe dit qu'on racontait autrement le départ de +Xanthippe, et promet de l'exposer ailleurs; mais cet +endroit n'est pas parvenu jusqu'à nous. On lit dans +Appien que les Carthaginois, piqués d'une basse et noire +jalousie de la gloire de Xanthippe, et ne pouvant soutenir +cette pensée, qu'ils étaient redevables à Sparte de +leur salut, sous prétexte de le reconduire par honneur +dans sa patrie avec une nombreuse escorte de vaisseaux, +donnèrent ordre sous main à ceux qui les conduisaient +de faire périr en chemin le général lacédémonien et +tous ceux qui l'accompagnaient; comme s'ils avaient +<span class="pagenum"><a name="p242" id="p242">242</a></span> +pu ensevelir avec lui dans les eaux, et le souvenir du +service qu'il leur avait rendu, et la noirceur du crime +qu'ils commettaient à son égard<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a> +<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" +name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247"> +(retour) </a> Ni Polybe, ni Tite Live, ni +Florus, ni Eutrope, ne font mention +de ce trait d'ingratitude, rapporté +seulement par Appien et par Zonaras +qui l'a copié; certes, les historiens +latins, s'ils l'avaient connu, n'auraient +pas laissé échapper une aussi belle +occasion de couvrir d'un opprobre +éternel ces ennemis du nom romain, +envers lesquels ils montrent +d'ailleurs une haine si violente et +presque toujours si injuste.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 1, +p. 36 et 37.</span> +Cette bataille, dit Polybe, quoique moins considérable +que beaucoup d'autres, peut nous donner de salutaires +instructions; et c'est là, ajoute-t-il, le solide fruit +de l'histoire.</p> + +<p>Premièrement, doit-on beaucoup compter sur son +bonheur après ce qui arrive ici à Régulus? Fier de sa +victoire, et inexorable à l'égard des vaincus, à peine +daigne-t-il les écouter; et lui-même bientôt après il +tombe entre leurs mains. Annibal fit faire la même +réflexion à Scipion, lorsqu'il l'exhortait à ne se pas +laisser éblouir par l'heureux succès de ses armes<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a> +<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>. Régulus, +lui disait-il, aurait été un des plus rares modèles +de courage et de bonheur qu'il y ait jamais eu, si, après +la victoire qu'il remporta dans le même pays où nous +sommes, il avait voulu accorder à nos pères la paix +qu'ils lui demandaient; mais, pour n'avoir pas su mettre +un frein à son ambition, et ne s'être pas contenu dans +de justes bornes, plus son élévation était grande, plus +sa chute fut honteuse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" +name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248"> +(retour) </a> «Inter pauca felicitatis virtutisque +exempla M. Atilius quondam +in hâc eâdem terrâ fuisset, si victor +pacem petentibus dedisset patribus +nostris. Sed non statuendo tandem +felicitati modum, nec cohibendo +efferentem se fortunam, quantò altiùs +datus erat, eò fœdiùs corruit.» +(LIV. lib. 30.)</blockquote> + +<p>En second lieu, on reconnaît bien ici la vérité de ce +que dit Euripide; <i>qu'un sage conseil vaut mieux que</i> +<span class="pagenum"><a name="p243" id="p243">243</a></span> +<i>mille bras</i><a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a> +<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>. Un seul homme, dans cette occasion, +change toute la face des affaires. D'un côté, il met en +fuite des troupes qui paraissaient invincibles; de l'autre, +il rend le courage à une ville et à une armée qu'il avait +trouvées dans la consternation et dans le désespoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" +name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249"> +(retour) </a> Ὡς ἕν σοφὸν ßοὑλευµα +τὰς πολλὰς χεἵρας νικᾅν. + +<p>= C'est ainsi que Polybe a cité. +Mais le passage de la tragédie d'Antiope +(maintenant perdu), cité par +Stobée (<i>Serm.</i> LII), et par Plutarque +(<i>An seni gerenda sit Resp.</i> p. +790), est conçu de cette manière:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i10">Σόφον γὰρ ἕν ßοὑλευµα τὰς πολλὰς χέρας</p> +<p class="i10">Νικᾅ σὺν ὂχλῳ δ' ἀµαθία πλέσν κακόν.</p> +<p class="i30">--L. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Voilà, remarque Polybe, l'usage qu'il faut faire de +ses lectures; car, y ayant deux voies de profiter et d'apprendre, +l'une par sa propre expérience, et l'autre par +celle d'autrui, il est bien plus sage et plus utile de s'instruire +par les fautes des autres que par les siennes.</p> + +<p><span class="side"> App. de bel. +punic. p. 2 +et 3. +Cic. lib. 3, +de Off. num. +99 et 100; +[Orat. in +Pison. c. 19.] +Aul. Gel. +lib. 6, cap. 4. +Senec. +ep. 98. +AN. M. 3755 +ROM. 499.</span> +Je reviens à Régulus, pour achever ce qui le regarde, +dont il est fâcheux que nous ne trouvions plus rien dans +Polybe<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a> +<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>. Après avoir été retenu quelques années en +prison, il fut envoyé à Rome pour y proposer l'échange +des prisonniers. On lui avait fait prêter serment de revenir +en cas qu'il ne réussît point. Il exposa au sénat le +sujet de son voyage. Invité par la compagnie à dire son +avis, il répondit qu'il ne pouvait le faire comme sénateur, +ayant perdu cette qualité, aussi-bien que celle +de citoyen romain, depuis qu'il était tombé entre les +mains des ennemis: mais il ne refusa pas de dire, +comme particulier, ce qu'il pensait. La conjoncture +<span class="pagenum"><a name="p244" id="p244">244</a></span> +était délicate. Tout le monde était touché du malheur +d'un si grand homme. Il n'avait, dit Cicéron, qu'à prononcer +un mot pour recouvrer, avec sa liberté, ses biens, +ses dignités, sa femme, ses enfants, sa patrie; mais ce +mot lui paraissait contraire à l'honneur et au bien de +l'état. Il déclara donc nettement qu'on ne devait point +songer à faire l'échange des prisonniers: qu'un tel +exemple aurait des suites funestes à la république: que +des citoyens qui avaient eu la lâcheté de livrer leurs +armes à l'ennemi étaient indignes de compassion, et +incapables de servir leur patrie: que, pour lui, à l'âge +où il était, on ne devait compter sa perte pour rien; +au lieu qu'ils avaient entre leurs mains plusieurs généraux +carthaginois dans la vigueur de l'âge, et capables +de rendre encore à leur patrie de grands services pendant +plusieurs années. <span class="side"> Horat. l. 3, +od. 5. [v. 13, +seq.]</span> Ce ne fut point sans peine que +le sénat se rendit à un avis si généreux, et qui était sans +exemple. Cet illustre exilé partit donc de Rome pour +retourner à Carthage, sans être touché, ni de la vive +douleur de ses amis, ni des larmes de sa femme et de ses +enfants; et cependant il n'ignorait pas à quels supplices +il était réservé. En effet, dès que les ennemis le virent +de retour sans avoir obtenu l'échange, il n'y eut point +de tourments que leur barbare cruauté ne lui fît souffrir. +Ils le tenaient long-temps resserré dans un noir +cachot, d'où, après lui avoir coupé les paupières, ils +le faisaient sortir tout-à-coup pour l'exposer au soleil +le plus vif et le plus ardent. Ils l'enfermèrent ensuite +dans une espèce de coffre tout hérissé de pointes, qui +ne lui laissaient aucun moment de repos ni jour ni nuit. +Enfin, après l'avoir ainsi long-temps tourmenté par une +cruelle insomnie, ils l'attachèrent à une croix, qui était +<span class="pagenum"><a name="p245" id="p245">245</a></span> +un supplice ordinaire chez les Carthaginois, et l'y firent +périr. Telle fut la fin de ce grand homme: en lui dérobant +quelques jours ou quelques années de vie, elle +couvrit ses ennemis d'une honte éternelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" +name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250"> +(retour) </a> Ce silence de Polybe est regardé +de plusieurs savants comme un préjugé +contre une grande partie de ce +qu'on rapporte de Régulus, depuis +sa prise. + +<p>= Voyez à ce sujet une excellente +note de Paulmier de Grentesmenil +(<i>Exercit. in auct. Græc.</i> p. 151, +sq.); il montre assez clairement +que le supplice de Régulus est un +conte.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1 +pag. 37.</span> +L'échec reçu en Afrique ne découragea point les Romains. +Ils firent de plus grands préparatifs que jamais +pour réparer cette perte, et mirent en mer, la campagne +suivante, trois cent soixante vaisseaux. Les Carthaginois +allèrent à leur rencontre avec une flotte de +deux cents vaisseaux. Ils furent battus dans le combat +qui se donna à la vue de la Sicile, et perdirent cent +quatorze vaisseaux, qui furent pris par les Romains. +Ceux-ci passèrent en Afrique pour y recueillir le peu +de soldats qui avaient échappé à la poursuite des ennemis +après la défaite de Régulus, et qui s'étaient défendus +avec beaucoup de courage dans Clypea, où on +les avait assiégés inutilement.</p> + +<p>On est encore ici étonné que les Romains, après une +victoire si considérable, et avec une flotte si nombreuse, +viennent en Afrique uniquement pour en tirer une petite +garnison, au lieu qu'ils auraient pu en tenter la conquête, +que Régulus, avec beaucoup moins de troupes, +avait presque entièrement achevée.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 38-40.</span> +Les Romains, à leur retour, furent accueillis d'une +horrible tempête, qui fit périr presque toute leur flotte. +Le même malheur leur arriva encore l'année suivante. +Ils se consolèrent de cette double perte par le gain d'une +bataille contre Asdrubal, où ils prirent près de cent<span class="side"> Pag. 41 et 42.</span> +quarante éléphants<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a> +<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>. Quand cette nouvelle fut portée +<span class="pagenum"><a name="p246" id="p246">246</a></span> +à Rome, elle y répandit une grande joie, non-seulement +parce que la perte des éléphants avait extrêmement +diminué les forces de l'ennemi, mais sur-tout parce +qu'elle avait rendu le courage aux troupes de terre, +qui, depuis la défaite de Régulus, n'avaient osé tenter +aucun combat, tant la crainte de ces redoutables animaux +avait saisi généralement tous les esprits. On crut +donc qu'il fallait faire de plus grands efforts que jamais +pour mettre fin, s'il se pouvait, à une guerre qui durait +depuis quatorze ans. Les deux consuls partirent avec +une flotte de deux cents vaisseaux, et, étant arrivés en +Sicile, ils formèrent le hardi dessein d'attaquer Lilybée. +C'était la plus forte place qu'eussent les Carthaginois, +dont la perte devait entraîner après elle celle de tout +ce qui leur restait dans l'île, et laisser aux Romains +un libre passage en Afrique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" +name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251"> +(retour) </a> Polybe ne parle que de dix éléphants +pris avec leurs conducteurs. +Diodore de Sicile en porte le nombre +à 60 (lib. XXIII, <i>eclog.</i> xiv.)--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Pag. 44-50.</span> +On conçoit aisément quelle fut l'ardeur de part et +d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Imilcon +commandait dans la place: il avait dix mille hommes +de troupes, sans compter les habitants; et Annibal, fils +d'Amilcar, lui en amena bientôt autant de Carthage, +ayant passé avec un courage intrépide au travers de la +flotte ennemie, et étant entré heureusement dans le +port. Les Romains n'avaient point perdu de temps. +Ayant fait avancer leurs machines, ils abattirent plusieurs +tours à coups de bélier; et, gagnant tous les jours +un nouveau terrain, ils allaient toujours en avant, en +sorte que les assiégés, se trouvant fort serrés, commencèrent +à craindre. Le commandant sentit bien que +l'unique moyen de sauver la ville était de mettre le feu +aux machines des assiégeants. Ayant donc disposé ses +troupes pour cette entreprise, il les fit sortir dès la +<span class="pagenum"><a name="p247" id="p247">247</a></span> +pointe du jour, portant des flambeaux à la main, avec des +étoupes et toutes sortes de matières combustibles, et attaqua +en même temps toutes les machines. Les Romains +firent des efforts extraordinaires pour les repousser: +le combat fut des plus sanglants. Chacun, de part et +d'autre, tenait ferme dans son poste, et mourait plutôt +que de le quitter. Enfin, après une longue résistance +et un furieux carnage, les assiégés sonnèrent la retraite, +et laissèrent les Romains maîtres de leurs ouvrages. Cette +affaire finie, Annibal se mit en mer pendant la nuit, et, +dérobant sa marche, prit la route de Drépane, où était +Adherbal, chef des Carthaginois. Drépane est une place +avantageusement située, avec un beau port, à six-vingts +stades<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a> +<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a> de Lilybée, et que les Carthaginois eurent toujours +fort à cœur de conserver.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" +name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252"> +(retour) </a> Six lieues. = Quatre lieues de 20 au degré.--L.</blockquote> + +<p>Les Romains, animés par cet heureux succès, recommencèrent +l'attaque avec encore plus d'ardeur +qu'auparavant, sans que les assiégés osassent penser à +faire une seconde tentative pour brûler les machines, +tant la première les avait rebutés par la perte qu'ils y +avaient faite; mais, un vent très-violent s'étant levé +tout-à-coup, quelques soldats mercenaires en donnèrent +avis au commandant, lui représentant que c'était une +occasion tout-à-fait favorable pour mettre le feu aux +machines des assiégeants, d'autant plus que le vent donnait +de leur côté, et ils s'offrirent pour cette expédition: +leur offre fut acceptée; on leur fournit tout ce qui était +nécessaire pour cette entreprise. En un moment le feu +prit à toutes les machines, sans qu'il fût possible aux +Romains d'y remédier, parce que, dans cet incendie +qui était devenu presque général en fort peu de temps, +<span class="pagenum"><a name="p248" id="p248">248</a></span> +le vent portait dans leurs yeux les étincelles et la fumée, +et les empêchait de discerner où il fallait appliquer le +secours; au lieu que les autres voyaient clairement où +ils devaient porter leurs coups et jeter le feu. Cet accident +fit perdre aux Romains l'espérance de pouvoir +emporter la place de vive force. Ils changèrent donc le +siége en blocus, entourèrent la ville par une bonne +contrevallation, et répandirent leur armée dans tous +les environs, résolus d'attendre du temps ce qu'ils se +voyaient hors d'état d'exécuter par une voie plus courte.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 50.</span> +Quand on apprit à Rome ce qui se passait au siége +de Lilybée, et qu'une partie des troupes y avait péri, +cette fâcheuse nouvelle, loin d'abattre les esprits, sembla +renouveler l'ardeur et le courage des citoyens. Chacun +se hâtait de porter son nom pour se faire enrôler. +On leva en peu de temps une armée de dix mille +hommes, qui, ayant passé le détroit, alla par terre se +joindre aux assiégeants.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 51. +AN. M. 3756 +ROM. 500.</span> +En même temps le consul P. Claudius Pulcher forma +le dessein d'aller attaquer Adherbal dans Drépane. +Il se tenait comme sûr de le surprendre, parce qu'après +la perte que les Romains venaient de faire à +Lilybée, l'ennemi ne pourrait plus s'imaginer qu'ils +songeassent à se mettre en mer. Sur cette espérance +il fait partir de nuit la flotte pour mieux couvrir son +dessein; mais il avait affaire à un chef actif et appliqué, +dont il ne put tromper la vigilance, et qui ne lui +laissa pas à lui-même le temps de ranger ses vaisseaux +en bataille, mais l'attaqua vivement pendant que la +flotte était encore en désordre et en confusion. La victoire +fut complète du côté des Carthaginois; il ne s'échappa +de la flotte romaine que trente vaisseaux, qui, +<span class="pagenum"><a name="p249" id="p249">249</a></span> +étant auprès du consul, prirent la fuite avec lui, en se +dégageant le mieux qu'ils purent le long du rivage: +tout le reste, au nombre de quatre-vingt-treize, tomba +avec l'équipage en la puissance des Carthaginois, à +l'exception de quelques soldats qui s'étaient sauvés du +débris de leurs vaisseaux. Cette victoire fit chez les +Carthaginois autant d'honneur à la prudence et à la +valeur d'Adherbal, qu'elle couvrit de honte et d'ignominie +le consul romain.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 54-59.</span> +Son collègue Junius ne fut ni plus prudent, ni plus +heureux que lui, et perdit par sa faute toute sa flotte. +Cherchant à couvrir son malheur par quelque exploit +considérable, il ménagea des intelligences secrètes +dans Éryx<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a> +<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>, et se fit livrer la ville. Sur le sommet de +la montagne était le temple de Vénus Érycine, le plus +beau sans contredit et le plus riche de tous les temples +de la Sicile. La ville était située un peu au-dessous de ce +sommet, et l'on n'y pouvait monter que par un chemin +très-long et très-escarpé. Junius plaça une partie de +ses troupes sur le sommet, et le reste au pied de la +montagne, et crut, après ces précautions, n'avoir rien +à craindre; mais Amilcar, surnommé <i>Barca</i>, père du +fameux Annibal, trouva le moyen d'entrer dans la ville, +qui était entre les deux camps des ennemis, et de s'y +établir. De ce poste si avantageux il ne cessait de harceler +les Romains, ce qui dura pendant deux ans. On +a peine à concevoir comment les Carthaginois purent +se défendre, attaqués comme ils étaient et d'en haut et +d'en bas, et ne pouvant recevoir de convois que par +un seul endroit de mer dont ils étaient maîtres. C'est +par de tels coups, autant et peut-être plus que par le +<span class="pagenum"><a name="p250" id="p250">250</a></span> +gain d'une bataille, qu'on connaît l'habileté et la sage +hardiesse d'un commandant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" +name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253"> +(retour) </a> Ville et montagne de Sicile.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 59-62.</span> +Cinq années se passèrent sans que, de part et d'autre, +il se fit rien de considérable. Les Romains avaient cru +qu'avec leurs seules troupes de terre ils pourraient +terminer le siège de Lilybée; mais, voyant qu'il traînait +en longueur, ils revinrent à leur premier plan, +et firent des efforts extraordinaires pour armer une +nouvelle flotte. L'argent manquait au trésor public; +le zèle des particuliers y suppléa, tant l'amour de la +patrie dominait dans les esprits: chacun, selon ses +forces, contribua à la dépense commune, et, sur la foi +publique, n'hésita point à faire les avances pour une +expédition d'où dépendaient la gloire et la sûreté de +l'état. L'un équipait seul un vaisseau à ses frais; +d'autres se joignaient deux ou trois ensemble pour en +faire autant: en fort peu de temps il y en eut deux +cents de prêts. On en donna le commandement au <span class="side"> AN. M. 3763 +ROM. 507.</span> +consul Lutatius, qui, sans perdre de temps, se mit en +mer. La flotte ennemie s'était retirée en Afrique. Il +s'empara donc sans peine de tous les postes avantageux +qui étaient aux environs de Lilybée; et, comme il prévoyait +qu'il en faudrait bientôt venir à un combat, il +n'oublia rien de tout ce qui pouvait en assurer le succès, +et employa tout le temps qui lui restait à exercer +sur mer les soldats et les matelots.</p> + +<p>En effet, il apprit bientôt que la flotte ennemie approchait. +Elle était commandée par Hannon, qui aborda +à une petite île nommée <i>Hiera</i>, qui était vis-à-vis de +Drépane. Son dessein était d'approcher d'Éryx avant +que d'être aperçu des Romains, pour y décharger ses +vivres, y prendre un renfort de troupes, et faire monter +<span class="pagenum"><a name="p251" id="p251">251</a></span> +Barca sur sa flotte, afin que celui-ci le secondât +dans la bataille qui allait se donner. Mais le consul, +qui se douta bien de ce qu'il voulait faire, le prévint, +et, ayant ramassé tout ce qu'il avait de meilleures +troupes, il s'avança vers une petite île, voisine de +l'autre, qu'on appelait <i>Éguse</i><a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a> +<a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>. Il indiqua le combat +pour le lendemain. Dès la pointe du jour il s'y prépara. +Malheureusement le vent était favorable aux ennemis. +Il hésita quelque temps s'il hasarderait la bataille; +mais, voyant que la flotte carthaginoise, quand on aurait +déchargé les vivres, deviendrait plus légère et +plus propre pour l'action, et que d'ailleurs elle serait +considérablement fortifiée par les troupes et par la présence +de Barca, il prit son parti sur-le-champ, et, malgré +le mauvais temps, il alla attaquer l'ennemi. Le +consul avait des troupes d'élite, de bons matelots qui +avaient été fort exercés, d'excellents vaisseaux construits +sur le modèle d'une galère qu'on avait prise quelque +temps auparavant sur les ennemis, et qui était la plus +accomplie qu'on eût jamais vue en ce genre. C'était +tout le contraire du côté des Carthaginois. Comme, +depuis quelques années ils s'étaient vus seuls maîtres de +la mer, et que les Romains n'osaient paraître devant +eux, ils les comptaient pour rien, et se regardaient eux-mêmes +comme invincibles. Au premier bruit du mouvement +que ceux-ci se donnèrent, Carthage avait mis +en mer une flotte équipée à la hâte, et où tout sentait +la précipitation: soldats et matelots, tous mercenaires, +de nouvelle levée, sans expérience, sans courage, sans +zèle pour la patrie, comme sans intérêt pour la cause +commune. Il y parut bien dans le combat: ils ne purent +<span class="pagenum"><a name="p252" id="p252">252</a></span> +pas soutenir la première attaque. Cinquante de leurs +vaisseaux furent coulés à fond, et soixante-dix furent +pris avec tout l'équipage. Le reste, à la faveur d'un +vent qui se leva fort à propos pour eux, se retira vers +la petite île d'où ils étaient partis. Le nombre des prisonniers +passa dix mille. Le consul s'avança aussitôt +vers Lilybée, et joignit ses troupes à celles des assiégeants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" +name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254"> +(retour) </a> On appelle aussi ces îles <i>Égates</i>.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 63.</span> +Quand cette nouvelle fut portée à Carthage, elle y +causa d'autant plus de surprise et d'effroi, qu'on s'y +était moins attendu. Le sénat ne perdit point courage, +mais il se voyait absolument hors d'état de continuer +la guerre. Les Romains tenant la mer, il n'était plus +possible d'envoyer ni vivres ni secours aux armées de +Sicile. Ils dépêchèrent donc au plus tôt vers Barca, +qui y commandait, et laissèrent à sa prudence de +prendre tel parti qu'il jugerait à propos. Tant qu'il +avait vu quelque rayon d'espérance, il avait fait tout ce +qu'on pouvait attendre du courage le plus intrépide +et de la sagesse la plus consommée; mais, ne lui restant +plus de ressource, il députa vers le consul pour +traiter de la paix: la prudence, dit Polybe, consistant +à savoir et résister et céder à propos. Lutatius savait +combien le peuple romain était las de cette guerre, +qui avait épuisé ses forces et ses finances, et il n'avait +pas oublié les malheureuses suites de la hauteur inexorable +et imprudente de Régulus; il ne se rendit donc +point difficile, et dicta le traité suivant: <i>Il y aura, si +le peuple romain l'approuve, amitié entre Rome et Carthage, +aux conditions qui suivent: Les Carthaginois +évacueront la Sicile; ils ne feront point la guerre à +Hiéron, et ne porteront point les armes contre les</i> +<span class="pagenum"><a name="p253" id="p253">253</a></span> +<i>Syracusains ni contre leurs alliés; ils rendront aux +Romains, sans rançon, tous les prisonniers qu'ils ont +faits sur eux; ils leur paieront, dans l'espace de vingt +ans, deux mille deux cents talents euboïques d'argent</i><a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a> +<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>. +Il est bon de remarquer en passant la simplicité, la +précision, la clarté de ce traité, qui dit tant de choses +en si peu de mots, et qui règle en peu de lignes tous +les intérêts de deux puissants peuples et de leurs alliés +sur terre et sur mer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" +name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255"> +(retour) </a> Cette somme monte à peu près +à celle de six millions cent quatre-vingt +mille livres. + +<p>= Le talent euboïque, comme on +le pense, est le même que le talent +attique; les 2200 talents euboïques +valent environ 11,000,000 fr.--L.</p></blockquote> + +<p>Quand on eut porté ces conditions à Rome, le +peuple, ne les approuvant point, envoya dix députés +sur les lieux pour terminer l'affaire en dernier ressort. +Ils ne changèrent rien dans le fond du traité. <span class="side"> Polyb. l. 3, +pag. 182.</span> Ils abrégèrent +seulement les termes du paiement, en les réduisant +à dix années, ajoutèrent mille talents à la +somme qui avait été marquée, qui seraient payés sur-le-champ, +et exigèrent des Carthaginois qu'ils sortiraient +de toutes les îles qui sont entre l'Italie et la +Sicile. La Sardaigne n'y était pas comprise; mais elle +leur fut aussi enlevée par un autre traité qui se fit +quelques années après.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3763 +CARTH. 605. +ROME. 507. +AV. J.C. 241.</span> +Ainsi fut terminée une des plus longues guerres dont +il soit parlé dans l'histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre +ans entiers, sans interruption. L'ardeur opiniâtre à +disputer de l'empire fut égale de part et d'autre: même +fermeté, même grandeur d'ame, et dans les projets, et +dans l'exécution. Les Carthaginois l'emportaient par la +science de la marine, par l'habileté dans la construction +<span class="pagenum"><a name="p254" id="p254">254</a></span> +des vaisseaux, par l'adresse et la facilité avec laquelle +ils faisaient les manœuvres, par l'expérience des pilotes; +par la connaissance des côtes, des plages, des rades, des +vents; par l'abondance des richesses capables de fournir +à toutes les dépenses d'une rude et longue guerre. Les +Romains n'avaient aucun de ces avantages; mais le courage, +le zèle pour le bien public, l'amour de la patrie, +une noble émulation pour la gloire, leur tenaient lieu +de tout ce qui leur manquait d'ailleurs. On est étonné +de les voir, tout neufs et inexpérimentés qu'ils sont +dans la marine, non-seulement tenir tête à la nation +du monde la plus habile et la plus puissante sur mer, +mais gagner contre elle plusieurs batailles navales. +Nulles difficultés, nuls malheurs, n'étaient capables de +les décourager. Ils n'auraient pas fait certainement la +paix dans les mêmes circonstances où nous venons de +voir que les Carthaginois la demandèrent. Une seule +campagne malheureuse les abat; plusieurs n'ébranlèrent +point les Romains.</p> + +<p>Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de +Rome et ceux de Carthage, les premiers l'emportant +infiniment pour le courage. Parmi les chefs, Amilcar, +surnommé Barca, fut sans contredit celui de tous qui se +distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence.</p> + +<h3>GUERRE DE LIBYE, OU CONTRE<br> +LES MERCENAIRES.</h3> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 65-89.</span> +A la guerre que les Carthaginois soutinrent contre les +Romains, en succéda<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a> +<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a> immédiatement une autre bien +<span class="pagenum"><a name="p255" id="p255">255</a></span> +moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se +fit dans le cœur même de l'état, et qui fut accompagnée +d'une cruauté et d'une barbarie dont on a vu peu +d'exemples: c'est celle que les Carthaginois eurent à +soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi +sous eux en Sicile, et qu'on appelle ordinairement la +guerre d'Afrique ou de Libye. Elle ne dura que trois +ans et demi, mais elle fut bien sanglante. Voici quelle +en fut l'occasion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" +name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256"> +(retour) </a> La même année que finit la première guerre punique.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 66.</span> +Aussitôt après que le traité avec les Romains eut été +conclu, Amilcar, ayant conduit dans Lilybée les troupes +qui étaient à Éryx, déposa le commandement, et laissa +à Giscon, gouverneur de la place, le soin de faire passer +les troupes en Afrique. Celui-ci, comme s'il eût prévu +ce qui devait arriver, ne les fit pas partir toutes ensemble, +mais les envoya par petits corps et par bandes, +afin que, les premiers venus étant payés de ce qui leur +était dû pour leur solde, on pût les renvoyer chez eux +avant l'arrivée des autres. Cette conduite marquait +beaucoup de sagesse: mais à Carthage on n'en fit pas +tant paraître. Comme l'état était épuisé par les dépenses +d'une longue guerre et par la somme de près de trois +millions qu'il avait fallu payer comptant aux Romains +en signant le traité de paix, on ne se pressa pas de payer +les troupes à mesure qu'elles arrivaient; mais on crut +devoir attendre les autres, dans l'espérance d'obtenir +d'elles, lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise +d'une partie de la paie qui leur était due: et ce fut là +une première faute.</p> + +<p>On voit ici le génie d'un état composé de négociants, +qui connaissent tout le prix de l'argent, mais qui +connaissent peu le mérite des services de gens de guerre, +<span class="pagenum"><a name="p256" id="p256">256</a></span> +qui marchandent le sang des troupes comme tout le +reste, et qui vont toujours au bon marché. Dans une +telle république, le besoin passé, nulle reconnaissance +pour les secours qu'on a reçus.</p> + +<p>Ces soldats, qui entrèrent la plupart dans Carthage, +étant accoutumés à une grande licence, causèrent beaucoup +de désordre dans la ville: de sorte que, pour y +remédier, on proposa à leurs chefs de les conduire tous +dans une petite ville voisine nommée Sicca, en leur +fournissant de quoi y subsister, jusqu'à ce que, le reste +de leurs compagnons étant arrivé, on payât toutes les +troupes, et qu'on les renvoyât: seconde faute.</p> + +<p>Une troisième fut de ne pas vouloir leur permettre +de laisser à Carthage leurs bagages, leurs femmes et +leurs enfants, comme ils le demandaient, et qui auraient +été de leur part comme autant d'ôtages, mais de les +forcer malgré eux de les emmener à Sicca.</p> + +<p>Quand ils y furent tous assemblés, comme ils avaient +beaucoup de loisir, ils commencèrent à compter les +paies qu'on leur devait, les faisant monter beaucoup +plus haut qu'elles ne devaient aller. Ils y ajoutaient aussi +les promesses magnifiques qu'on leur avait faites en +différentes occasions, quand on les exhortait à faire leur +devoir; et ils prétendaient les faire entrer en ligne de +compte. Hannon, qui était alors gouverneur de l'Afrique, +et qu'on leur avait envoyé, leur proposa, vu le +mauvais état de la république et l'épuisement où elle se +trouvait, de faire quelque remise sur ce qui leur était +dû, et de se contenter qu'on leur en payât seulement +une partie. Il est aisé de juger comment cette proposition +fut reçue. Ce ne furent que plaintes, que murmures, +que cris insolents et séditieux. Ces troupes étaient +<span class="pagenum"><a name="p257" id="p257">257</a></span> +composées de différentes nations, qui ne s'entendaient +point les unes les autres, et à qui il n'était pas possible +de faire entendre raison quand une fois elles étaient +mutinées. Il y avait des Espagnols, des Gaulois, des +Liguriens, des habitants des îles Baléares, des Grecs, +la plupart transfuges ou esclaves, et sur-tout un fort +grand nombre d'Africains. Transportés de colère, ils +partent sur-le-champ, marchent vers Carthage, au +nombre de plus de vingt mille, et vont camper à Tunis, +qui n'était pas fort loin de la ville.</p> + +<p>Les Carthaginois reconnurent alors, mais trop tard, +la faute qu'ils avaient faite. Il n'y eut point de bassesse +où ils ne descendissent pour tâcher d'adoucir ces furieux, +et point de perfidie que ceux-ci n'employassent pour +tirer d'eux de l'argent. Quand on leur avait accordé un +point, ils faisaient une nouvelle chicane et une nouvelle +demande. La paie était-elle réglée, quoiqu'on l'eût +portée au-delà des conventions, il fallait encore les dédommager +des pertes qu'ils disaient avoir faites, soit +par la mort de leurs chevaux, soit par le prix excessif +du blé, qui leur avait coûté fort cher en certains temps, +et leur donner les récompenses qu'on leur avait promises. +Comme rien ne finissait, les Carthaginois les +engagèrent avec assez de peine à s'en rapporter à l'avis +de quelqu'un des généraux qui avaient commandé en +Sicile. Ils choisirent Giscon, qui leur était fort agréable, +et dont ils avaient toujours été contents. Il leur parla +d'une manière douce et insinuante, les fit souvenir du +longtemps qu'ils avaient servi sous les Carthaginois, +des sommes considérables qu'ils en avaient reçues, et +leur accorda presque toutes leurs demandes.</p> + +<p>On était près de conclure le traité, lorsque deux +<span class="pagenum"><a name="p258" id="p258">258</a></span> +séditieux remplirent de tumulte tout le camp. L'un +était Spendius, de Capoue<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a> +<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>, qui avait été esclave à +Rome, et était passé chez les ennemis. Il était d'une +grande taille, et d'une hardiesse encore plus grande. La +crainte qu'il avait de retomber entre les mains de son +maître, qui n'aurait pas manqué de le faire pendre, +comme c'était la coutume, le porta à rompre l'accord. +Il était soutenu d'un second, nommé Mathos<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a> +<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>, qui +avait beaucoup contribué d'abord à faire soulever les +troupes. Ils représentèrent aux Africains que, dès que +leurs compagnons seraient retournés chez eux, se +trouvant seuls dans leur pays, ils deviendraient les +victimes de la colère des Carthaginois, qui se vengeraient +sur eux de la révolte commune. Il n'en fallut pas +davantage pour les faire entrer en fureur: ils choisirent +pour chefs Spendius et Mathos. Quiconque entreprenait +de leur faire des remontrances était mis à mort. +Ils courent à la tente de Giscon, pillent l'argent destiné +pour le paiement des troupes, l'entraînent lui-même en +prison avec tous ceux de sa suite, après les avoir +traités avec la dernière indignité. Toutes les villes +d'Afrique, à qui ils avaient envoyé des députés pour les +exhorter à se mettre en liberté, se rangèrent de leur +parti, excepté deux seulement, Utique et Hippacra<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a> +<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>, +dont sur-le-champ ils formèrent le siége.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" +name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257"> +(retour) </a> Polybe dit simplement qu'il était +Campanien, Καµπανός. Rollin a-t-il +confondu ce mot avec Καπυανός, +qui signifie <i>de Capoue</i>?--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" +name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258"> +(retour) </a> Africain, né libre (Polyb.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" +name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259"> +(retour) </a> Le nom de <i>Hippacra</i>, Ίππάκρα, +est formé par élision de Ἲππου ἄκρα, +<i>cap du cheval</i>. C'est le nom ancien +de <i>Hippo-Diarrhytos</i> ou <i>Zarytos</i>, +appelée aussi <i>Hippône</i>, ville au N.O. +de Carthage, sur l'emplacement actuel +de <i>Bona</i> (SCHWEIGH. <i>ad Appian.</i> +t. III, p. 480).--L.</blockquote> + +<p>Jamais Carthage ne s'était vue dans un si grand +danger. Les Carthaginois tiraient leur subsistance +<span class="pagenum"><a name="p259" id="p259">259</a></span> +chacun en particulier du revenu de leurs terres, et les +dépenses publiques des tributs que payait l'Afrique. Or +tout cela leur manquait en même temps, et se tournait +même contre eux. Ils se trouvaient sans armes, sans +troupes ni de terre ni de mer, sans aucun des préparatifs +nécessaires, soit pour soutenir un siége, soit pour +équiper une flotte, et, ce qui mettait le comble à leur +malheur, sans aucune espérance de secours étranger de +la part de leurs amis ou de leurs alliés.</p> + +<p>Ils pouvaient en un certain sens s'imputer à eux-mêmes +l'abandonnement où ils se voyaient réduits. Pendant la +guerre précédente, ils avaient traité avec une extrême +dureté les peuples d'Afrique, exigeant d'eux des tributs +excessifs, ne faisant aucun quartier aux plus pauvres +et aux plus misérables, témoignant beaucoup d'estime, +non pour ceux des gouverneurs qui traitaient avec le +plus de douceur les peuples, mais pour ceux qui en +tiraient de plus grosses sommes; et tel avait été Hannon. +Aussi ne fallut-il pas beaucoup d'efforts pour porter les +Africains à la révolte. Au premier signal elle éclata, et +en un moment devint générale. Les femmes, qui souvent +avaient eu la douleur de voir emmener en prison +leurs maris et leurs pères faute de paiement, étaient +les plus animées, et elles se dépouillèrent avec joie de +tous leurs ornements pour fournir aux frais de la guerre; +de sorte que les chefs de la sédition, après avoir payé +aux soldats tout ce qu'ils leur avaient promis, se trouvèrent +encore dans l'abondance: grand exemple, dit +Polybe, de la manière dont il faut traiter les peuples, +en ne songeant pas seulement au présent, mais en prévoyant +l'avenir.</p> + +<p>Dans quelque détresse que fussent alors les Carthaginois, +<span class="pagenum"><a name="p260" id="p260">260</a></span> +ils ne perdirent pas courage, et firent des efforts +extraordinaires. Le commandement de l'armée fut donné +à Hannon.</p> + +<p>On leva des troupes de terre et de mer, de pied et +de cheval; on fit prendre les armes à tous les citoyens +capables de les porter; on fit venir de tous côtés des +mercenaires; on équipa tout ce qui restait de vaisseaux +à la république.</p> + +<p>Les séditieux, de leur côté, ne montraient pas moins +d'ardeur. Nous avons déjà dit qu'ils avaient formé le siége +des deux seules places qui avaient refusé de se joindre +à eux. Leur armée s'était grossie jusqu'au nombre de +soixante-dix mille hommes. Après en avoir fait des détachements +pour ces deux siéges, ils établirent leur +camp à Tunis, et jetaient la terreur, approchant fréquemment +de ses murs, soit le jour, soit la nuit.</p> + +<p>Hannon s'était avancé au secours d'Utique, et y avait +remporté un avantage considérable, qui aurait pu être +décisif, s'il en avait su profiter; mais, étant entré dans +la ville, et ne songeant qu'à s'y divertir, les mercenaires, +qui s'étaient retirés sur une hauteur voisine couverte de +bois, ayant appris ce qui se passait, survinrent tout d'un +coup, trouvèrent les soldats débandés de côté et d'autre, +prirent et pillèrent le camp, et profitèrent de tout ce +qu'on avait apporté de Carthage pour le secours des +assiégés. Ce ne fut pas la seule faute qu'il commit: et, +dans de telles conjonctures, les choses sont bien plus +funestes. On mit donc à sa place Amilcar, surnommé +<i>Barca</i>. Il répondit à l'idée qu'on avait conçue de lui, +et commença par faire lever aux séditieux le siége +d'Utique; puis il s'avança contre l'armée qui était près +de Carthage, en défit une partie, et s'empara de presque +<span class="pagenum"><a name="p261" id="p261">261</a></span> +tous les postes avantageux qu'elle occupait. Ces heureux +succès ranimèrent le courage des Carthaginois.</p> + +<p>L'arrivée d'un jeune seigneur numide, nommé Naravase, +qui, par estime pour la personne et le mérite +de Barca, vint se joindre à lui avec deux mille Numides, +lui fut d'un grand secours. Encouragé par ce renfort, +il attaqua les séditieux, qui le tenaient resserré dans un +vallon, en tua dix mille, et en fit quatre mille prisonniers. +Le jeune Numide se distingua fort dans ce combat. +Barca reçut dans ses troupes ceux des prisonniers qui +voulurent s'y enrôler, et laissa aux autres la liberté +d'aller où ils voudraient, à condition qu'ils ne porteraient +jamais les armes contre les Carthaginois, faute +de quoi, s'ils étaient jamais pris, ils seraient punis du +dernier supplice. Cette conduite fait voir la sagesse de +ce général: il jugea que cet expédient était plus utile +qu'une sévérité outrée. En effet, lorsqu'il s'agit d'une +multitude mutinée, dont la plupart ont été entraînés +par les plus échauffés, ou arrêtés par la crainte des plus +furieux, la clémence réussit presque toujours.</p> + +<p>Spendius, le chef des révoltés, craignit que cette +douceur affectée de Barca ne lui fît perdre beaucoup +de ses gens; il crut donc devoir, par quelque coup éclatant, +leur ôter toute pensée et toute espérance de rentrer +en grâce avec l'ennemi. Dans cette vue, après leur +avoir lu des lettres supposées, où on lui donnait avis +d'une trahison secrète concertée entre quelques-uns +de leurs camarades et Giscon, pour le sauver de la +prison où il était retenu depuis assez de temps, il leur +fit prendre la barbare résolution de le massacrer lui et +tous les autres prisonniers; et quiconque osait proposer +seulement un parti plus doux était sur-le-champ immolé +<span class="pagenum"><a name="p262" id="p262">262</a></span> +à leur fureur. On tire donc de la prison ce chef infortuné, +avec sept cents prisonniers qui y étaient enfermés +avec lui, et on les fait venir à la tête du camp. Giscon +est exécuté le premier, et tous les autres de suite. On +leur coupe les mains, on leur brise les cuisses, on les +enfouit tout vivants dans une fosse. Les Carthaginois +envoyèrent demander leurs corps pour leur rendre les +derniers devoirs: on les leur refusa, et on leur déclara +que, si désormais, on envoyait encore quelque héraut +ou quelque député, il souffrirait le même supplice. En +effet, sur-le-champ il fut arrêté, par un consentement +général, que tout Carthaginois qui tomberait entre +leurs mains serait traité de la sorte; et, pour les alliés, +qu'ils seraient renvoyés après qu'on leur aurait coupé les +mains: et cela fut ponctuellement exécuté dans la suite.</p> + +<p>Dans le temps que les Carthaginois commençaient, +ce semble, à respirer, plusieurs accidents fâcheux les +replongèrent dans un nouveau danger. La division se +mit parmi leurs chefs; une tempête fit périr les vivres +qu'on leur apportait par mer, et dont ils avaient un +extrême besoin. Mais ce qui leur fut le plus sensible, +fut la défection subite des deux seules villes qui leur +étaient demeurées fidèles, et qui, dans tous les temps, +avaient eu un attachement inviolable à la république: +c'étaient Utique et Hippacra. Ces villes tout d'un coup, +sans aucune raison, sans même aucun prétexte, passèrent +du côté des révoltés, et, transportées comme +eux de fureur et de rage, commencèrent par égorger +le commandant et la garnison qui étaient venus à leur +secours, et portèrent l'inhumanité jusqu'à refuser leurs +corps morts aux Carthaginois qui les redemandaient.</p> + +<p>Les séditieux, animés par ces heureux succès, allèrent +<span class="pagenum"><a name="p263" id="p263">263</a></span> +mettre le siége devant Carthage; mais ils furent +bientôt obligés de le lever: ils ne laissèrent pas de continuer +la guerre. Ayant ramassé toutes leurs troupes et +celles de leurs alliés, au nombre de plus de cinquante +mille hommes, ils côtoyaient l'armée d'Amilcar, observant +de se tenir toujours sur les hauteurs et d'éviter les +plaines, où l'ennemi avait trop d'avantage à cause de +sa cavalerie et des éléphants. Amilcar, plus habile +qu'eux dans le métier de la guerre, ne leur donnait +aucune prise sur lui, profitait de toutes leurs fautes, +leur enlevait souvent des quartiers, pour peu que leurs +gens s'écartassent, et les harcelait en mille manières; +et tous ceux qui tombaient entre ses mains étaient exposés +aux bêtes. Enfin il les surprit lorsqu'ils s'y attendaient +le moins, et les enferma dans un poste d'où il +leur fut impossible de se retirer. N'osant hasarder le +combat, et ne pouvant pas prendre la fuite, ils se mirent +à fortifier leur camp, et à l'environner de fossés et de +retranchements. Mais un ennemi intérieur et bien plus +formidable les pressait vivement: c'était la faim, qui +fut telle, qu'ils en vinrent à se manger les uns les autres; +la divine providence, dit Polybe, vengeant ainsi la barbare +inhumanité dont ils avaient usé à l'égard des autres. +Aucune ressource ne leur restait. Ils savaient à quels +supplices ils étaient destinés, s'ils tombaient vifs entre +les mains de l'ennemi. Après les cruautés qu'ils avaient +commises, il ne leur venait pas même dans l'esprit de +parler de paix et d'accommodement. Ils avaient envoyé +vers leurs troupes qui étaient restées à Tunis, pour demander +du secours, mais inutilement. La famine cependant +augmentait tous les jours: ils avaient commencé +par manger les prisonniers, puis les esclaves; enfin, il +<span class="pagenum"><a name="p264" id="p264">264</a></span> +ne leur restait plus que leurs concitoyens. Alors les +chefs, ne pouvant plus soutenir les plaintes et les cris +de la multitude qui menaçait de les égorger, s'ils ne se +rendaient, allèrent eux-mêmes trouver Amilcar, dont +ils avaient obtenu un sauf-conduit. Les conditions du +traité furent que les Carthaginois prendraient à leur +choix dix personnes parmi les révoltés, pour les traiter +comme il leur plairait, et que les autres seraient renvoyés +chacun avec un seul habit. Quand le traité fut +signé, ces chefs eux-mêmes furent arrêtés, et demeurèrent +entre les mains des Carthaginois, qui montrèrent +clairement dans cette occasion qu'ils ne se piquaient pas +beaucoup de bonne foi. Les révoltés, ayant appris qu'on +avait arrêté leurs chefs, ne sachant rien de la convention +qu'on avait faite, et soupçonnant qu'on les avait +trahis, prirent les armes: mais Amilcar les ayant enveloppés +de toutes parts, et ayant fait avancer contre +eux les éléphants, ils furent tous écrasés ou égorgés au +nombre de plus de quarante mille.</p> + +<p>L'effet de cette victoire fut la réduction de presque +toutes les villes d'Afrique, qui rentrèrent aussitôt dans +leur devoir. Amilcar, sans perdre de temps, marcha +contre Tunis, qui, depuis le commencement de la +guerre, avait servi de retraite aux révoltés, et avait été +leur place d'armes. Il l'environna d'un côté, pendant +qu'Annibal, qui commandait avec lui, l'assiégeait de +l'autre: puis, s'approchant des murs, et faisant élever +des potences, il y attacha et fit mourir Spendius, chef +des révoltés, et ceux qu'on avait arrêtés avec lui. +Mathos, l'autre chef, qui commandait dans la place, +vit par là ce qui lui était préparé, et il en devint encore +plus attentif à se bien défendre. S'apercevant +<span class="pagenum"><a name="p265" id="p265">265</a></span> +qu'Annibal, comme sûr de la victoire, agissait en tout +fort négligemment, il fait une sortie, attaque ses retranchements, +tue un grand nombre de Carthaginois, +en fait plusieurs prisonniers, et entre autres Annibal +leur chef, et se rend maître de tout le bagage: puis, +détachant de la potence Spendius, il fait mettre à sa +place Annibal, après lui avoir fait souffrir des tourments +inouïs, et immole autour du corps de l'autre +trente des plus considérables citoyens de Carthage, +comme autant de victimes de sa vengeance. Il semble +qu'entre les deux partis il y avait une espèce de défi à +qui ferait paraître plus de cruauté.</p> + +<p>Barca, qui pour-lors était éloigné de son camp, +n'avait appris que fort tard le danger de son collègue; +et d'ailleurs il était hors d'état de courir promptement +à son secours, parce que le chemin qui séparait les +deux camps était impraticable. Ce fâcheux accident +causa une grande consternation dans Carthage. On a +pu remarquer, dans tout le cours de cette guerre, une +alternative continuelle de prospérités et d'adversités, +de confiance et d'alarme, de joie et de douleur: tant +les événements, de part et d'autre, ont été variés et +peu constants.</p> + +<p>On crut dans Carthage devoir faire un dernier effort; +on arma tout ce qui restait de jeunesse capable +de servir. On envoya Hannon pour collègue à Amilcar, +et on députa en même temps trente sénateurs pour +conjurer, au nom de la république, ces deux chefs, +qui jusque-là avaient été brouillés ensemble, d'oublier +les querelles passées, et de sacrifier leurs ressentiments +au bien de l'état. Ils le firent sur-le-champ, s'embrassèrent +<span class="pagenum"><a name="p266" id="p266">266</a></span> +mutuellement, et se réconcilièrent sincèrement +et de bonne foi.</p> + +<p>Depuis ce temps-là tout réussit du côté des Carthaginois; +et Mathos, qui, dans toutes les entreprises +qu'il avait tentées, avait toujours eu du dessous, crut +enfin devoir hasarder une bataille: c'est ce qu'on souhaitait +le plus. De part et d'autre chacun exhorta ses +troupes comme pour une action qui allait décider pour +toujours de leur sort: on en vint aux mains. La victoire +ne fut pas long-temps disputée; les révoltés cédèrent +bientôt. Presque tous les Africains furent tués: +le reste se rendit. Mathos fut pris en vie et conduit à +Carthage. Toute l'Afrique aussitôt rentra dans l'obéissance, +excepté les deux villes perfides qui s'étaient +révoltées en dernier lieu; mais elles furent bientôt +obligées de se rendre à discrétion.</p> + +<p>Alors l'armée victorieuse revint à Carthage, et y fut +reçue avec les cris de joie et les applaudissements de +toute la ville. Mathos et les siens, après avoir servi +d'ornement au triomphe, furent menés au supplice, et +terminèrent, par une mort également honteuse et douloureuse, +une vie souillée par les trahisons les plus +noires et par les cruautés les plus barbares. Ainsi finit +la guerre contre les mercenaires, après avoir duré trois +ans et quatre mois. Elle fournit, dit Polybe, une +grande instruction à tous les peuples, et leur apprend +à ne pas employer dans les armées un plus grand +nombre d'étrangers que de citoyens, et à ne pas se +reposer de la défense de l'état sur des troupes qui n'y +sont attachées ni par l'affection ni par l'intérêt.</p> + +<p>J'ai différé exprès jusqu'ici à parler de ce qui se +<span class="pagenum"><a name="p267" id="p267">267</a></span> +passa en Sardaigne dans le même temps, et qui fut +comme une dépendance et une suite de la guerre que +les Carthaginois soutinrent en Afrique contre les mercenaires. +On y vit les mêmes secousses de révolte et +les mêmes excès de cruauté, comme si un vent de discorde +et de fureur eût soufflé d'Afrique en Sardaigne.</p> + +<p>Dès qu'on y apprit ce qu'avaient fait Spendius et +Mathos, les mercenaires qui étaient dans cette île secouèrent, +à leur exemple, le joug de l'obéissance. Ils +commencèrent par égorger Bostar, leur commandant, +et tout ce qu'il y avait de Carthaginois avec lui. On +avait envoyé à sa place un autre général: toutes les +troupes qu'il avait amenées se rangèrent du côté des +séditieux, le mirent lui-même en croix; et dans toute +l'étendue de l'île on fit main-basse sur les Carthaginois, +en leur faisant souffrir des tourments inouïs. Ayant attaqué +toutes les places l'une après l'autre, ils se rendirent +en peu de temps maîtres de tout le pays: mais, la division +s'étant mise entre eux et les habitants de l'île, +les mercenaires en furent entièrement chassés, et se +réfugièrent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois +perdirent la Sardaigne, île d'une grande importance +par son étendue, par sa fertilité, et par le grand +nombre de ses habitants.</p> + +<p>Les Romains, depuis leur traité avec les Carthaginois, +s'étaient toujours conduits à leur égard avec +beaucoup de justice et de modération. Une querelle +passagère au sujet de quelques marchands romains +qu'on avait arrêtés à Carthage, parce qu'ils portaient +des vivres aux ennemis, les avait brouillés; mais les +Carthaginois, à la première demande, leur ayant renvoyé +leurs citoyens, les Romains, qui se piquaient en +<span class="pagenum"><a name="p268" id="p268">268</a></span> +tout de générosité et de justice, leur avaient rendu +leur première amitié, les avaient servis en tout ce qui +dépendait d'eux, avaient défendu à leurs marchands +de porter des vivres ailleurs que chez les Carthaginois, +et avaient même refusé pour-lors de prêter l'oreille +aux propositions que leur faisaient les révoltés de Sardaigne, +qui les invitaient à venir s'emparer de l'île.</p> + +<p>Mais dans la suite ils ne furent pas si délicats; et il +serait difficile d'appliquer ici le témoignage avantageux +que César rend à leur bonne foi dans Salluste. «<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a> +<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>Quoique +dans toutes les guerres d'Afrique, dit-il, les Carthaginois +eussent fait quantité d'actions de mauvaise +foi pendant la paix et pendant la trève, les Romains +n'en usèrent jamais de la sorte à leur égard, plus +attentifs à ce qu'exigeait d'eux leur gloire qu'à ce que +la justice leur permettait contre leurs ennemis.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" +name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260"> +(retour) </a> «Bellis punicis omnibus, quum +sæpè Carthaginienses et in pace et +per inducias multa nefanda facinora +fecissent, nunquam ipsi per occasionem +talia fecère: magis quod se +dignum foret, quam quod in illos +jure fieri posset, quærebant.» (SALLUST, +<i>in bello Catilin</i>.)</blockquote> + +<p><span class="side"> AN. M. 3767 +CARTH. 609. +ROM. 511. +AV. J.C. 237.</span> +Les mercenaires, qui s'étaient retirés, comme nous +l'avons dit, en Italie, déterminèrent enfin les Romains +à passer dans la Sardaigne pour s'en rendre maîtres. +Les Carthaginois l'apprirent avec douleur, prétendant +que la Sardaigne leur appartenait à bien plus juste +titre qu'aux Romains. Ils se mirent donc en état de +tirer une prompte et juste vengeance de ceux qui +avaient fait soulever l'île contre eux: mais les Romains, +sous prétexte que ces préparatifs se faisaient contre +eux, et non contre les peuples de Sardaigne, leur déclarèrent +la guerre. Les Carthaginois, épuisés en +toutes manières, et qui, à peine, commençaient à respirer, +<span class="pagenum"><a name="p269" id="p269">269</a></span> +n'étaient point en état de la soutenir. Il fallut +donc s'accommoder au temps, et céder au plus fort. On +fit un nouveau traité, par lequel ils abandonnaient la <span class="side"> Polyb. l. III, +cap. 1, 27, +§ 7.</span> +Sardaigne aux Romains, et s'obligeaient à leur payer +de nouveau douze cents talents<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a> +<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>, pour se rédimer de +la guerre qu'on voulait leur faire; et c'est cette injustice +de la part des Romains qui fut la véritable cause +de la seconde guerre punique, comme nous le dirons +dans la suite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" +name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261"> +(retour) </a> Douze cent mille écus. = 6,600,000 francs.--L.</blockquote> + +<h3>SECONDE GUERRE PUNIQUE.</h3> + +<p>La seconde guerre punique que j'entreprends de +traiter est une des plus mémorables dont il soit parlé +dans l'histoire, et des plus dignes de l'attention d'un +lecteur curieux, soit par la hardiesse des entreprises, <span class="side"> Liv lib. 21 +n. 1.</span> +et par la sagesse des mesures dans l'exécution; soit par +l'opiniâtreté des efforts des deux peuples rivaux, et par +la promptitude des ressources dans leurs plus grands +revers; soit par la variété des événements inopinés, et +par l'incertitude de l'issue d'une longue et cruelle guerre; +soit enfin par la réunion des plus beaux modèles en +tout genre de mérite, et des leçons les plus instructives +que puisse donner l'histoire, tant pour la guerre que +pour la politique et l'art de gouverner. Jamais villes ou +nations plus puissantes, ou du moins plus belliqueuses, +ne combattirent ensemble; et jamais celles dont il s'agit +ici ne s'étaient vues dans un plus haut degré de puissance +et de gloire. Rome et Carthage étaient alors, +sans contredit, les deux premières villes du monde. +Ayant déjà mesuré leurs forces dans la première guerre +<span class="pagenum"><a name="p270" id="p270">270</a></span> +punique, et fait essai de leur habileté dans l'art de +combattre, elles se connaissaient parfaitement de part +et d'autre. Dans cette seconde guerre, le sort des armes +fut tellement balancé, et les succès si mêlés de vicissitudes +et de variétés, que le parti qui triompha fut +celui qui s'était trouvé le plus près du danger de périr. +Quelque grandes que fussent les forces des deux +peuples, on peut presque dire que leur haine mutuelle +l'était encore plus: les Romains, d'un côté, ne pouvant +voir sans indignation que les vaincus osassent les attaquer; +et les Carthaginois, de l'autre, étant irrités à +l'excès de la manière également dure et avare dont ils +prétendaient que le vainqueur en avait usé à leur égard.</p> + +<p>Le plan que je me suis proposé ne me permet pas +d'entrer dans un détail exact de cette guerre, qui eut +pour théâtre l'Italie, la Sicile, l'Espagne, l'Afrique, +et qui a plus de rapport encore à l'histoire romaine +qu'à celle que je traite ici. Je m'arrêterai donc principalement +à ce qui regarde les Carthaginois, et je m'appliquerai +sur-tout à faire connaître, autant qu'il me +sera possible, le génie et le caractère d'Annibal, le +plus grand homme de guerre qui ait peut-être jamais +été chez les anciens.</p> + +<p class="mid"><i>Causes éloignées et prochaines de la seconde<br> +guerre punique.</i></p> + +<p>Avant que de parler de la déclaration de la guerre +entre les Romains et les Carthaginois, je crois devoir +en exposer les véritables causes, et marquer comment +cette rupture entre les deux peuples se prépara de loin.</p> + +<p><span class="side"> Lib. 3, +p. 162-168.</span> +Ce serait se tromper grossièrement, dit Polybe, que +<span class="pagenum"><a name="p271" id="p271">271</a></span> +de regarder la prise de Sagonte par Annibal comme la +véritable cause de la seconde guerre punique. Le regret +qu'eurent les Carthaginois d'avoir cédé trop facilement +la Sicile par le traité qui termina la première guerre +punique; l'injustice et la violence des Romains, qui profitèrent +des troubles excités dans l'Afrique pour enlever +encore la Sardaigne aux Carthaginois, et pour leur +imposer un nouveau tribut; les heureux succès et les +conquêtes de ces derniers dans l'Espagne: voilà qu'elles +furent les véritables causes de la rupture du traité<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a> +<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>, +comme Tite-Live, suivant en cela le plan de Polybe, +l'insinue en peu de mots dès le commencement de son +histoire de la seconde guerre punique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" +name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262"> +(retour) </a> «Angebant ingentis spiritûs +virum Sicilia Sardiniaque amissæ: +nam et Siciliam nimis celeri desperatione +rerum concessam; et Sardiniam +inter motum Africæ fraude +Romanorum, stipendio etiam superimposito, +interceptam.» (LIV. lib. +21, n. 1.)</blockquote> + +<p>En effet Amilcar, surnommé <i>Barca</i>, souffrait avec +peine le dernier traité que le malheur des temps avait +obligé les Carthaginois d'accepter; et il songea à prendre +de loin de justes mesures pour se mettre en état de le +rompre à la première occasion favorable.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 2, +pag. 90.</span> +Dès que les troubles d'Afrique furent apaisés, il fut +chargé d'une expédition contre les Numides; et, après +y avoir donné de nouvelles preuves de son habileté et +de son courage, il mérita qu'on lui confiât le commandement +de l'armée qui devait agir en Espagne. Annibal, +son fils, qui n'avait alors que neuf ans, demanda avec +empressement de l'y suivre, et employa pour cela les +caresses ordinaires à cet âge, langage puissant sur l'esprit +d'un père qui aimait tendrement son fils. <span class="side"> Id. lib. 3. +pag. 167. +Liv. lib. 21, +n. 1.</span> Amilcar +ne put donc lui refuser cette grâce; et, après lui avoir +<span class="pagenum"><a name="p272" id="p272">272</a></span> +fait prêter serment sur les autels qu'il se déclarerait +l'ennemi des Romains dès qu'il le pourrait, il l'emmena +avec lui.</p> + +<p>Amilcar avait toutes les qualités d'un grand général, +joignant des manières douces et insinuantes à un courage +invincible et à une prudence consommée. Il soumit +en peu de temps la plupart des peuples d'Espagne, +soit par la force des armes, soit par les charmes de sa +douceur; et, après y avoir commandé pendant neuf +ans, il fit une fin digne de lui, en mourant glorieusement +dans une bataille<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a> +<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a> pour le service de sa patrie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" +name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263"> +(retour) </a> Contre les Vectons, peuple d'Espagne (NEPOS, <i>in Hamilc.</i> c. IV, +§ 2).--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 2, +pag. 101. +AN. M. 3776 +ROM. 520.</span> +Les Carthaginois nommèrent à sa place Adrusbal, +son gendre. Celui-ci, pour s'assurer du pays, bâtit une +ville, que l'avantage de sa situation, la commodité de +ses ports, ses fortifications, l'abondance de ses richesses +procurée par la facilité du commerce, rendirent une +des plus considérables villes du monde: il l'appela +Carthage-la-Neuve, et nous l'appelons aujourd'hui +Carthagène.</p> + +<p>A toutes les démarches de ces deux grands généraux, +il était aisé de voir qu'ils avaient en tête un grand dessein +qu'ils ne perdaient point de vue, et pour l'exécution +duquel ils préparaient tout de loin. Les Romains +s'en aperçurent bien, et ils se reprochèrent à eux-mêmes +la lenteur et l'engourdissement qui les avaient tenus +comme endormis pendant que l'ennemi faisait en Espagne +de rapides progrès, qui pourraient un jour +tourner contre eux. L'attaquer de force, et lui arracher +ses conquêtes, aurait bien été de leur goût; mais la +crainte d'un autre ennemi non moins formidable, qu'ils +<span class="pagenum"><a name="p273" id="p273">273</a></span> +appréhendaient de voir au premier jour à leurs portes +(c'étaient les Gaulois), ne leur permettait pas d'éclater. +Ils employèrent donc la voie des négociations, et conclurent +un traité avec Asdrubal, dans lequel, sans +s'expliquer sur le reste de l'Espagne, on se contentait +de marquer que les Carthaginois ne pourraient point +s'avancer au-delà de l'Èbre.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 2, +pag. 123. +Liv. lib. 21, +n. 2.</span> +Asdrubal cependant poussait toujours ses conquêtes, +mais en se tenant dans les bornes dont on était convenu; +et, s'attachant à gagner les principaux du pays +par ses manières honnêtes et engageantes, il avançait +encore plus les affaires de Carthage par la voie de la +persuasion que par celle de la force ouverte. Mais malheureusement, +après avoir gouverné l'Espagne pendant +huit ans, il fut tué en trahison par un Gaulois, qui se +vengea ainsi de quelque mécontentement particulier +qu'il en avait reçu.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 21, +n. 3 et 4. +AN. M. 3783 +ROM. 530.</span> +Trois ans avant sa mort, il avait écrit à Carthage +pour demander qu'on lui envoyât Annibal, qui était +alors âgé de vingt-deux ans. La chose souffrit quelque +difficulté. Le sénat était partagé par deux puissantes +factions, qui, dès le temps d'Amilcar, avaient déjà +commencé à suivre des vues opposées dans la conduite +des affaires de l'état. L'une avait pour chef Hannon, à +qui sa naissance, son mérite et son zèle pour le bien de +l'état, donnaient une grande autorité dans les délibérations +publiques; et elle était d'avis en toute occasion de +préférer une paix sûre, et qui conservait toutes les conquêtes +d'Espagne, aux événements incertains d'une +guerre onéreuse, qu'elle prévoyait devoir un jour se +terminer par la ruine de la patrie. L'autre faction, qu'on +appelait la faction <i>Barcine</i>, parce qu'elle soutenait les +<span class="pagenum"><a name="p274" id="p274">274</a></span> +intérêts de Barca et de ceux de sa famille, avait ajouté +à l'ancien crédit qu'elle avait dans la ville la réputation +que les exploits signalés d'Amilcar et d'Asdrubal lui +avaient donnée, et elle était ouvertement déclarée pour +la guerre. Quand il s'agit donc de délibérer dans le +sénat sur la demande d'Asdrubal, Hannon représenta +qu'il était dangereux d'envoyer de si bonne heure à +l'armée un jeune homme qui avait déjà toute la fierté +et le caractère impérieux de son père, et qui, par cette +raison, avait un besoin particulier d'être retenu longtemps +sous les yeux des magistrats et sous le pouvoir +des lois, pour apprendre à obéir, et à ne pas se croire +supérieur à tous les autres. Il finit en disant qu'il +craignait que cette étincelle, qui commençait à s'allumer, +n'excitât un jour un grand incendie. Ses remontrances +furent vaines; la faction Barcine l'emporta, et +Annibal partit pour l'Espagne.</p> + +<p>Dès qu'il y fut arrivé, il attira sur lui les regards de +toute l'armée, et l'on crut voir revivre en lui Amilcar +son père. C'était le même feu dans les yeux, la même +vigueur martiale dans l'air du visage, les mêmes traits +et les mêmes manières; mais ses qualités personnelles le +firent encore plus estimer. Il ne lui manquait presque +rien de ce qui forme les grands hommes: patience invincible +dans le travail, sobriété étonnante dans le vivre, +courage intrépide dans les plus grands dangers, présence +d'esprit admirable dans le feu même de l'action, et, ce +qui est surprenant, un génie souple, également propre +à obéir et à commander; en sorte qu'on ne pouvait dire +de qui il était plus aimé, des troupes ou du général: +il servit trois campagnes sous Asdrubal.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 168-169.</span> +Quand celui-ci fut mort, les suffrages de l'armée et +<span class="pagenum"><a name="p275" id="p275">275</a></span> +<span class="side"> Liv. lib. 21, +n. 3-5. +AN. M. 3784 +CARTH. 626. +ROM. 528.</span> +ceux du peuple se réunirent pour mettre Annibal à sa +place. Je ne sais même si pour-lors, ou environ dans ce +temps, la république, pour lui donner plus de crédit +et d'autorité, ne le nomma pas suffète, qui était la première +dignité de l'état, et que l'on conférait quelquefois +aux généraux. C'est Cornélius Népos qui nous apprend<span class="side"> In vita +Annib. c. 7.</span> +cette particularité, lorsque, parlant de la préture qui +fut donnée au même Annibal après son retour à Carthage, +et la conclusion de la paix, il dit que ce fut vingt-deux +ans depuis qu'il avait été nommé roi: «<i>Hic, ut +rediit, prætor factus est, postquàm rex fuerat anno +secundo et vigesimo.</i>»</p> + +<p>Dès le moment qu'il eut été nommé général, comme +si l'Italie lui fût échue en partage, et qu'il fût déjà chargé +de porter la guerre contre Rome, il tourna secrètement +toutes ses vues de ce côté-là, et ne perdit point de temps, +pour n'être point prévenu par la mort comme l'avaient +été son père et son beau-frère. Il prit en Espagne plusieurs +villes de force, et subjugua plusieurs peuples; et, quoique +l'armée ennemie, composée de plus de cent mille hommes, +passât de beaucoup la sienne, il sut choisir si bien son +temps et ses postes, qu'il la défit et la mit en déroute. +Après cette victoire, rien ne lui résista. Cependant il +ne toucha point encore à Sagonte<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a> +<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>, évitant avec soin +de donner aux Romains aucune occasion de lui déclarer +la guerre avant qu'il eût pris toutes les mesures qu'il +<span class="pagenum"><a name="p276" id="p276">276</a></span> +jugeait nécessaires pour une si grande entreprise: et +en cela il suivait le conseil que lui avait donné son père. +Il s'appliqua sur-tout<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a> +<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a> à gagner le cœur des citoyens et <span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 170-173. +Liv. lib. 21, +n. 6-15.</span> +des alliés, et à s'attirer leur confiance en leur faisant +part avec largesse du butin qu'il prenait sur l'ennemi, +en leur payant exactement tout ce qui leur était dû de +leur solde pour le passé: précaution sage, et qui ne +manque jamais de produire son effet dans le temps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" +name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264"> +(retour) </a> Cette ville était située en-deçà +de l'Èbre, par rapport aux Carthaginois, +assez près de l'embouchure +de cette rivière, dans le pays où il +était permis aux Carthaginois de +porter leurs armes; mais Sagonte, +comme alliée des Romains, était, en +vertu de ce titre, exceptée par le traité. + +<p>= La ville de Sagonte, à 25 lieues +au S. de l'embouchure de l'Èbre, est +appelée en latin <i>Saguntum</i>, en grec +Ζάκανθα, nom dans lequel se conserve +presque intact celui de Ζάκυνθος, +<i>Zacynthe</i>, dont cette ville était +une colonie.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" +name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265"> +(retour) </a> «Ibi largè partiendo prædam, +stipendia præterita cum fide exsolvendo, +cunctos civium sociorumque +animos in se firmavit.» (LIV. lib. +21, n. 5.)</blockquote> + +<p>Les Sagontins, de leur côté, sentant bien le danger +dont ils étaient menacés, firent savoir aux Romains +combien Annibal avançait ses conquêtes. Ceux-ci nommèrent +des députés pour aller s'informer par eux-mêmes, +sur les lieux, de l'état présent des affaires, avec ordre +de porter leurs plaintes à Annibal, en cas qu'ils le jugeassent +à propos, et, supposé qu'il ne leur donnât +point satisfaction, d'aller à Carthage pour le même sujet.</p> + +<p>Cependant Annibal forma le siége de Sagonte, prévoyant +de grands avantages dans la prise de cette ville. +Il comptait que par là il ôterait toute espérance aux +Romains de faire la guerre dans l'Espagne; que cette +nouvelle conquête assurerait toutes celles qu'il y avait +déjà faites; que, ne laissant point d'ennemis derrière +lui, sa marche en serait plus sûre et plus tranquille; +qu'il amasserait là de l'argent pour l'exécution de ses +desseins; que le butin que les soldats en remporteraient +les rendrait plus vifs et plus ardents à le suivre; qu'enfin, +avec les dépouilles qu'il enverrait à Carthage, il se +gagnerait la bienveillance des citoyens. Animé par ces +grands motifs, il n'épargnait rien pour presser le siége; +<span class="pagenum"><a name="p277" id="p277">277</a></span> +il donnait lui-même l'exemple aux troupes, se trouvant +à tous les travaux, et s'exposant aux plus grands dangers.</p> + +<p>On apprit bientôt à Rome que Sagonte était assiégée. +Au lieu de voler à son secours, on perdit encore le +temps en vaines délibérations, et en députations qui +ne le furent pas moins. Annibal fit savoir à ceux qui +le venaient trouver de la part des Romains qu'il n'avait +pas le temps de les entendre. Les députés se rendirent +donc à Carthage, où ils ne furent pas mieux reçus, la +faction Barcine l'ayant emporté sur les plaintes des Romains +et sur les remontrances d'Hannon.</p> + +<p><span class="side"> [Polyb. III, +c. 17, § 10. +Diod. sic. +XXV, ecl. v. +Appian bell. +Hispan. +c. 12.]</span> +Pendant tous ces voyages et toutes ces délibérations, +le siége continuait avec beaucoup d'ardeur. Les Sagontins +étaient réduits à la dernière extrémité, et manquaient +de tout. On parla d'accommodement; mais les +conditions qu'on leur proposait leur parurent si dures, +qu'ils ne purent se résoudre à les accepter. Avant que +de rendre une dernière réponse, les principaux des sénateurs, +ayant porté dans la place publique tout leur +or et leur argent, et celui qui appartenait en commun +à l'état, le jetèrent dans le feu qu'ils avaient fait allumer +pour cet effet, et s'y précipitèrent eux-mêmes. Dans le +même temps, une tour que les béliers frappaient depuis +long-temps étant tombée tout-à-coup avec un bruit +épouvantable, les Carthaginois entrèrent dans la ville +par la brèche, s'en rendirent maîtres en peu de temps, +et égorgèrent tous ceux qui étaient en âge de porter +les armes. Malgré l'incendie, le butin fut fort grand. +Annibal ne se réservait rien des richesses que lui procuraient +ses victoires, mais les appliquait uniquement +au succès de ses entreprises. Aussi Polybe remarque-t-il +que la prise de Sagonte lui servit à réveiller l'ardeur du +<span class="pagenum"><a name="p278" id="p278">278</a></span> +soldat par la vue du riche butin qu'il venait de faire, et +par l'espérance de celui qu'il se promettait pour l'avenir; +et à achever de gagner les principaux de Carthage, par +les présents qu'il leur fit des dépouilles.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. +p. 174-175. +Liv. lib. 21, +n. 16 et 17.</span> +Il est difficile d'exprimer quelle fut à Rome la douleur +et la consternation, quand on y apprit la triste +nouvelle de la prise et du cruel sort de Sagonte. La +compassion que l'on eut pour cette ville infortunée; la +honte d'avoir manqué à secourir de si fidèles alliés; une +juste indignation contre les Carthaginois, auteurs de +tous ces maux; de vives alarmes sur les conquêtes +d'Annibal, que les Romains croyaient déjà voir à leurs +portes; tous ces sentiments causèrent un si grand +trouble, qu'il ne fut pas possible, dans les premiers +moments, de prendre aucune résolution, ni de faire +autre chose que de s'affliger et de répandre des larmes +sur la ruine d'une ville<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a> +<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a> qui avait été la malheureuse +victime de son inviolable attachement pour les Romains, +et de l'imprudente lenteur dont ceux-ci avaient usé à +son égard. Quand les esprits furent un peu revenus à +eux, on convoqua l'assemblée du peuple; et la guerre +contre les Carthaginois y fut résolue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" +name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266"> +(retour) </a> «Sanctitate disciplinæ, quâ fidem socialem usque ad perniciem +suam coluerunt.» (LIV. lib. 21, n. 7.)</blockquote> + +<p class="mid"><i>Déclaration de la guerre.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. +pag 187. +Liv. lib. 21, +n. 18-19.</span> +Pour ne manquer à aucune formalité, on envoya des +députés à Carthage pour savoir si c'était par ordre de +la république que Sagonte avait été assiégée, et, en ce +cas, pour lui déclarer la guerre; ou pour demander +qu'on leur livrât Annibal, s'il avait entrepris ce siége +<span class="pagenum"><a name="p279" id="p279">279</a></span> +de son autorité. Comme ils virent que dans le sénat on +ne répondait point précisément à leur demande, l'un +d'eux, montrant un pan de sa robe qui était plié: <i>Je +porte ici</i>, dit-il d'un ton fier, <i>la paix et la guerre; c'est +à vous de choisir l'une des deux</i>. Sur la réponse qu'on +lui fit qu'il pouvait lui-même choisir: <i>Je vous donne +donc la guerre</i>, dit-il, en déployant le pli de sa robe. +<i>Nous l'acceptons de bon cœur, et la ferons de même</i>, +répliquèrent les Carthaginois avec la même fierté: ainsi +commença la seconde guerre punique.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 184 et 185.</span> +Si l'on en impute la cause à la prise de Sagonte, +tout le tort, dit Polybe, était du côté des Carthaginois, +qui ne pouvaient, sous aucun prétexte raisonnable, +assiéger une ville comprise certainement, comme +alliée de Rome, dans le traité qui défendait aux deux +peuples d'attaquer réciproquement leurs alliés. Mais, si +l'on remonte plus haut, et qu'on aille jusqu'au temps +où la Sardaigne fut enlevée par force aux Carthaginois, +et où, sans aucune raison, on leur imposa un nouveau +tribut, il faut avouer, remarque le même Polybe, que +sur ces deux points la conduite des Romains est tout-à-fait +inexcusable, comme fondée uniquement sur l'injustice +et sur la violence; et que, si les Carthaginois, +sans chercher de vains circuits et de frivoles prétextes, +avaient demandé nettement satisfaction sur ces deux +griefs, et, en cas de refus, déclaré la guerre à Rome, +toute la raison et toute la justice auraient été de leur +côté.</p> + +<p>L'espace, entre la fin de la première guerre punique +et le commencement de la seconde, fut de vingt-quatre +ans.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p280" id="p280">280</a></span> + +<p class="mid"><i>Commencement de la seconde guerre punique.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +pag. 187. +Liv. lib. 21, +n. 20 et 22. +AN. M. 3787 +CARTH. 629. +ROM. 531. +Av. J.C. 217.</span> +Quand la guerre fut résolue et déclarée de part et +d'autre, Annibal, qui pour-lors était âgé de vingt-six +ou vingt-sept ans, avant que de faire éclater son grand +dessein, songea à pourvoir à la sûreté de l'Espagne et +de l'Afrique; et, dans cette vue, il fit passer les troupes +de l'une dans l'autre, en sorte que les Africains servaient +en Espagne, et les Espagnols en Afrique. Il en +usa ainsi, persuadé que ces soldats, éloignés chacun de +leur patrie, seraient plus propres au service, et d'ailleurs +lui demeureraient plus fidèlement attachés, se +servant comme d'otages les uns aux autres. Les troupes +qu'il laissa en Afrique montaient environ à quarante +mille hommes, dont il y en avait douze cents de cavalerie; +celles d'Espagne à un peu plus de quinze mille, +parmi lesquels il y avait deux mille cinq cent cinquante +chevaux. Il laissa à son frère Asdrubal le commandement +des troupes d'Espagne, avec une flotte de près de +soixante vaisseaux pour garder les côtes, et lui donna +de sages conseils sur la manière dont il devait se conduire, +soit par rapport aux Espagnols, soit par rapport +aux Romains, s'ils venaient l'attaquer.</p> + +<p>Avant qu'Annibal partît pour son expédition, Tite-Live +remarque qu'il alla à Cadix pour s'acquitter des +vœux qu'il avait faits à Hercule, et qu'il lui en fît de +nouveaux pour obtenir un heureux succès dans la <span class="side"> Lib. 3, +p. 192 et 193.</span> +guerre où il allait s'engager. Polybe nous donne en peu +de mots une idée fort nette de l'espace des lieux que +devait traverser Annibal pour arriver en Italie. On +compte depuis Carthagène, d'où il partit, jusqu'à l'Èbre, +<span class="pagenum"><a name="p281" id="p281">281</a></span> +deux mille deux cents stades (110 lieues)<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a> +<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>; depuis +l'Èbre jusqu'à Emporium, petite ville maritime qui sépare +l'Espagne des Gaules, selon Strabon, seize cents <span class="side"> Lib. 3, +pag 199.</span> +stades (80 lieues); depuis Emporium jusqu'au passage +du Rhône, pareil espace de seize cents stades (80 +lieues); depuis le passage du Rhône jusqu'aux Alpes, +quatorze cents stades (70 lieues); depuis les Alpes +jusque dans les plaines de l'Italie, douze cents stades +(60 lieues): ainsi, depuis Carthagène jusqu'en Italie, +l'espace est de huit mille stades, c'est-à-dire, de quatre +cents lieues.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" +name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267"> +(retour) </a> Polybe dit 2600 stades, ἑξακόσιοι στάδιοι +προς διχιλίους, +c'est-à-dire 260 milles géographiques, +ou 86 lieues 2/3. + +<pre> + Ci 2600 stades, ou 86 lieues 2/3. + Plus 1600 53 1/3. + Plus 1600 53 1/3. + Plus 1400 46 2/3. + Plus 1200 40 " + +Total. 8400 stades, ou 280 lieues. +</pre> + +<p>Polybe donne, en nombre rond, +<i>environ 9000 stades</i>. Comme cet +auteur a le soin de dire que la route +était marquée de 8 en 8 stades par +des bornes milliaires, on voit que les +stades dont il est question sont des +stades grecs, dits olympiques, dont 8 +étaient compris dans un mille romain, +et 600 dans un degré; conséquemment +il en faut 10 pour un mille +géographique, et 30 pour une lieue +de 20 au degré.--L.</p></blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 188 et 189.</span> +Annibal avait long-temps auparavant pris de sages +précautions pour connaître la nature et la situation +des lieux par où il devait passer; pour pressentir la +disposition des Gaulois à l'égard des Romains<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a> +<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>; pour +gagner, par des présents, leurs chefs, qu'il savait être +fort intéressés; et pour s'assurer de l'affection et de la +fidélité d'une partie des peuples. Il n'ignorait pas que +le passage des Alpes lui coûterait beaucoup de peine; +mais il savait qu'il n'était pas impraticable, et cela lui +suffisait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" +name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268"> +(retour) </a> «Audierunt præoccupatos jam +ab Annibale Gallorum animos esse: +sed ne illi quidem ipsi salis mitem +gentem fore, ni subindè auro, cujus +avidissima gens est, principum animi +concilieritur.» (LIV. lib. 21, n. 20.)</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p282" id="p282">282</a></span> + +<p><span class="side"> Polyb. +p. 189 et 190. +Liv. lib. 21, +n. 22-24.</span> +Dès que le printemps fut venu, Annibal se mit en +marche, et partit de Carthagène, où il avait passé le +quartier d'hiver. Son armée, pour-lors, était composée +de plus de cent mille hommes, dont il y en avait douze +mille de cavalerie: il menait près de quarante éléphants. +Ayant passé l'Èbre, il subjugua en peu de +temps les peuples qui se rencontrèrent sur sa marche, +et perdit assez de monde dans cette expédition. Il +laissa Hannon pour commander dans tout le pays entre +l'Èbre et les Pyrénées, avec onze mille hommes, et leur +confia les bagages de ceux qui devaient le suivre. Il en +renvoya autant, chacun dans son pays, s'assurant par +là de leur bonne volonté quand il aurait besoin de recrues, +et montrant aux autres une espérance certaine +de retour quand ils le voudraient. Il passe donc les Pyrénées, +et s'avance jusqu'au bord du Rhône avec cinquante +mille hommes de pied et neuf mille chevaux: +armée formidable, moins par le nombre que par la valeur +des troupes, qui avaient servi plusieurs années en +Espagne, et qui y avaient appris le métier de la guerre +sous les plus habiles capitaines qu'eût jamais eus Carthage.</p> + +<p class="mid"><i>Passage du Rhône.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 195-200. +Liv. lib. 21, +n. 26-28.</span> +Annibal, arrivé<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a> +<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a> environ à quatre journées de l'embouchure +du Rhône, entreprit de le passer, parce qu'en +cet endroit le fleuve n'avait que la simple largeur de +son lit. Il acheta des habitants du pays tous les canots +et toutes les petites barques, qu'ils avaient en assez +grand nombre à cause de leur commerce; il fit construire +aussi à la hâte une quantité extraordinaire de bateaux, +<span class="pagenum"><a name="p283" id="p283">283</a></span> +de nacelles, de radeaux. A son arrivée il avait trouvé +les Gaulois postés sur l'autre bord, et bien disposés a +lui disputer le passage. Il n'était pas possible de les attaquer +de front. Il commanda un détachement considérable +de ses troupes sous la conduite d'Hannon, fils de +Bomilcar, pour aller passer le fleuve plus haut; et, afin +de dérober sa marche et son dessein à la connaissance +des ennemis, il le fit partir de nuit. La chose réussit +comme il l'avait projetée<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a> +<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>: ils passèrent le fleuve le +lendemain, sans trouver aucune résistance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" +name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269"> +(retour) </a> Un peu au-dessus d'Avignon.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" +name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270"> +(retour) </a> On croit que ce fut entre Roquemaure +et le Pont-Saint-Esprit. + +<p>= Un peu au-dessus de Roquemaure, +à 9 ou 10,000 toises au N. +d'Avignon. La date de ce passage +est du 28 au 30 Septembre.--L.</p></blockquote> + +<p>Us se reposèrent le reste du jour, et pendant la nuit +ils s'avancèrent à petit bruit vers l'ennemi. Le matin, +quand ils eurent donné les signaux dont on était convenu, +Annibal se mit en état de tenter le passage. Une +partie des chevaux, tout équipés, était dans les bateaux, +afin que les cavaliers pussent, à la descente, attaquer +sur-le-champ les ennemis: les autres passaient à la nage +aux deux côtés des bateaux, du haut desquels un +homme seul tenait les brides de trois ou quatre +chevaux. Les fantassins étaient ou sur des radeaux, ou +dans de petites barques, et dans des espèces de petites +gondoles, qui n'étaient autre chose que des troncs d'arbres +qu'ils avaient eux-mêmes creusés. On avait rangé +les grands bateaux sur une même ligne, au haut du +courant, pour rompre la rapidité des flots, et rendre le +passage plus aisé au reste de la petite flotte. Quand les +Gaulois la virent s'avancer sur le fleuve, ils poussèrent, +selon leur coutume, des cris et des hurlements épouvantables, +heurtèrent leurs boucliers les uns contre les +<span class="pagenum"><a name="p284" id="p284">284</a></span> +autres, en les élevant au-dessus de leurs têtes, et lancèrent +force traits; mais ils furent bien étonnés quand +ils entendirent derrière eux un grand bruit, qu'ils +aperçurent le feu qu'on avait mis à leurs tentes, et qu'ils +se sentirent attaqués vivement en tête et en queue. Ils +ne trouvèrent de sûreté que dans la fuite, et se retirèrent +dans leurs villages. Le reste des troupes passa +ensuite fort tranquillement.</p> + +<p>Il n'y eut que les éléphants qui causèrent beaucoup +d'embarras. Voici comme on s'y prit pour les faire +passer; ce ne fut que le jour suivant. On avança du +bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux +cents pieds, et large de cinquante, qui était fortement +attaché au rivage par de gros câbles, et tout couvert de +terre, en sorte que ces animaux, en y entrant, s'imaginaient +marcher à l'ordinaire sur la terre. De ce premier +radeau ils passaient dans un second, construit de la +même sorte, mais qui n'avait que cent pieds de longueur, +et qui tenait au premier par des liens faciles à +délier. On faisait marcher à la tête les femelles: les +autres éléphants les suivaient; et, quand ils étaient +passés dans le second radeau, on le détachait du premier, +et on le conduisait à l'autre bord en le remorquant par +le secours des petites barques; puis il venait reprendre +ceux qui étaient restés. Quelques-uns tombèrent dans +l'eau, mais ils arrivèrent comme les autres sur le rivage, +sans qu'il s'en noyât un seul.</p> + +<p class="mid"><i>Marche qui suivit le passage du Rhône.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 200-202. +Liv. lib. 21, +n. 31, 32.</span> +Les deux consuls romains étaient partis dès le commencement +du printemps, chacun pour sa province: +P. Scipion pour l'Espagne, avec soixante vaisseaux, +<span class="pagenum"><a name="p285" id="p285">285</a></span> +deux légions romaines, quatorze mille fantassins, et douze +cents chevaux des alliés; Tib. Sempronius pour la Sicile, +avec cent soixante vaisseaux, deux légions, seize mille +hommes d'infanterie et dix-huit cents chevaux des alliés. +La légion pour-lors, chez les Romains, était de quatre +mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Sempronius +avait fait des préparatifs extraordinaires à +Lilybée, ville et port de Sicile, dans le dessein de passer +tout d'un coup en Afrique. Scipion, pareillement, avait +compté de trouver encore Annibal en Espagne, et d'y +établir le théâtre de la guerre. Il fut bien étonné, quand, +arrivant à Marseille, il apprit qu'Annibal était au bord +du Rhône, et songeait à le passer. Il détacha trois +cents cavaliers pour aller reconnaître l'ennemi; et +Annibal, de son côté, dès qu'il eut appris que Scipion +était à l'embouchure du Rhône, envoya, pour le même +effet, cinq cents Numides, pendant qu'on était occupé +à faire passer les éléphants.</p> + +<p>Dans le même temps, ayant fait assembler l'armée, +il donna une audience publique, par le moyen d'un +truchement, à un des princes de la Gaule située vers +le Pô, qui venait l'assurer, au nom de la nation, qu'on +l'attendait avec impatience; que les Gaulois étaient +prêts à se joindre à lui pour marcher contre les Romains: +et il s'offrait à conduire l'armée par des endroits +où elle trouverait des vivres en abondance. Quand le +prince se fut retiré, Annibal parla aux troupes, fit +valoir extrêmement cette députation d'une nation gauloise, +releva par de justes louanges la bravoure qu'elles +avaient montrée jusque-là, et les exhorta à soutenir +dans la suite leur réputation et leur gloire. Les soldats, +pleins d'ardeur et de courage, levèrent tous +<span class="pagenum"><a name="p286" id="p286">286</a></span> +ensemble les mains, et témoignèrent qu'ils étaient +prêts à le suivre par-tout où il les mènerait. Il marqua +le départ pour le lendemain; et, après avoir fait +des vœux et des supplications aux dieux pour le salut +de tous les soldats, il les renvoya, en leur recommandant +de prendre de la nourriture, et du repos.</p> + +<p>Les Numides revinrent dans ce moment: ils avaient +rencontré le détachement des Romains, et l'avaient +attaqué. Le choc fut très-rude, et le carnage fort grand, +eu égard au nombre. Il resta sur la place, du côté des +Romains, cent soixante hommes, et de l'autre plus de +deux cents; mais l'honneur de cette action demeura +aux premiers, les Numides ayant cédé le champ de +bataille, et s'étant retirés<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a> +<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>. Cette première action fut +prise comme un présage du sort de cette guerre, et +elle sembla promettre aux Romains un heureux succès, +mais qui leur coûterait bien cher, et qui leur +serait bien disputé. De part et d'autre, ceux qui étaient +restés du combat, et qui avaient été à la découverte, +retournèrent vers leurs chefs pour leur en porter des +nouvelles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" +name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271"> +(retour) </a> «Hoc principium simulque omen +belli, ut summâ rerum prosperum +eventum, ita haud sanè incruentam +ancipitisque certaminis victorium +Romanis portendit.» (LIV. lib. 21, +n. 29.)</blockquote> + +<p>Annibal partit le lendemain, comme il l'avait déclaré, +et traversa la Gaule par le milieu des terres, +en s'avançant vers le septentrion; non que ce chemin +fût le plus court pour arriver aux Alpes, mais parce +qu'en l'éloignant de la mer il lui faisait éviter la rencontre +de Scipion, et favorisait le dessein qu'il avait +d'entrer en Italie avec toutes ses forces, sans les avoir +affaiblies par aucun combat.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p287" id="p287">287</a></span> + +<p>Quelque diligence que fît Scipion, il n'arriva à l'endroit +où Annibal avait passé le Rhône que trois jours +après qu'il en était parti. Désespérant de pouvoir l'atteindre, +il retourna à sa flotte, et se rembarqua, résolu +de l'aller attendre à la descente des Alpes; mais, +afin de ne pas laisser l'Espagne sans défense, il y envoya +son frère Cnéius avec la plus grande partie de ses +troupes, pour faire tête à Asdrubal, et partit aussitôt +pour Gênes, destinant l'armée qui était dans la Gaule +vers le Pô, pour l'opposer à celle d'Annibal.</p> + +<p>Celui-ci, après une marche de quatre jours, arriva +à une espèce d'île formée par le confluent<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a> +<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a> de deux +rivières qui se joignent en cet endroit<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a> +<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>. Là il fut pris +<span class="pagenum"><a name="p288" id="p288">288</a></span> +pour arbitre entre deux frères qui se disputaient le +royaume. Celui à qui il l'adjugea fournit à toute l'armée +des vivres, des habits et des armes. C'était le pays +des Allobroges: on appelait ainsi les peuples qui occupent +maintenant les diocèses de Genève, de Vienne +et de Grenoble. Sa marche fut assez tranquille jusqu'à +ce qu'il fut arrivé à la Durance; et il s'avança de là au +pied des Alpes sans trouver d'obstacle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" +name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272"> +(retour) </a> Le texte de Polybe, tel que nous +l'avons, et celui de Tite-Live, mettent +cette île au confluent de la +Saône et du Rhône, c'est-à-dire à +l'endroit où Lyon a été bâti. C'est +une faute visible. Il y avait dans le +grec Σκώρας, et l'on a substitué à ce +mot ό Ἅραρος. Jacq. Gronove dit avoir +vu dans un manuscrit de Tite-Live, +<i>Bisarar</i>, ce qui montre qu'il faut lire, +<i>Isara Rhodanusque amnes</i>, au lieu +de <i>Arar Rhodanusque</i>, et que l'île +en question est formée par le confluent +de l'Isère et du Rhône. La situation +des Allobroges, dont il est +parlé ici, en est une preuve évidente. + +<p>= Les variantes de Polybe sur cet +important passage donnent τᾕ δὲ +ΣΚΏΡΑΣ ΣΚΌΡΑΣ, et dans +quatre manuscrits τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑΣ. +Lucas Holstenius a dit ingénieusement +que ΣΚΆΡΑΣ ou CΚΆΡΑC +est un mot mal lu, pour ΟΙCΑΡΑC, +les copistes ayant confondu le C +avec O, ce qui leur arrive souvent, +et lié ensemble les deux IC, pour +en former la lettre Κ: cette correction +est d'autant plus certaine +que l'article Ό manquait devant le +mot ΣΚΆΡΑΣ; car on lisait: τᾕ µὲν γὰρ ό Ῥοδανὸς τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑC; +il est clair qu'il aurait fallu au moins +τᾕ δὲ ό ΣΚΆΡΑC: or, la correction +donne ΟΙCΑΡΑC ou ό Ἰσάρας: +M. Schweighæuser a inséré cette +correction dans le texte de Polybe.</p> + +<p>Quant aux variantes de Tite-Live, +elles donnent <i>pervernit ibi Ara</i> ou +<i>Ibique Arar ou ibi Arar</i>, ou <i>Pervenit +Bisarar</i>: de la comparaison +de ces variantes il résulte évidemment +<i>pervenit: ibi Isarar ou Isara</i>, +qui est la vraie leçon.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" +name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273"> +(retour) </a> Sorte de triangle, dit Polybe, +borné d'un côté par le Rhône, de +l'autre par l'Isère, assez semblable au +Delta d'Égypte. Ce pays est maintenant +occupé en très-grande partie +par le département de l'Isère; le reste +par celui de la Drôme, et une portion +de la Savoie.--L.</blockquote> + +<p class="mid"><i>Passage des Alpes.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 203-208. +Liv. lib. 21, +n. 32-37.</span> +La vue de ces montagnes, qui semblaient toucher au +ciel, qui étaient couvertes par-tout de neige; où l'on ne +découvrait que quelques cabanes informes, dispersées +ça-et-là, et situées sur des pointes de rochers inaccessibles; +que des troupeaux maigres et transis de froid; +que des hommes chevelus, d'un aspect sauvage et féroce: +cette vue, dis-je, renouvela la frayeur qu'on en +avait déjà conçue de loin, et glaça de crainte tous les +soldats. Quand on commença à y monter, on aperçut +les montagnards, qui s'étaient emparés des hauteurs, et +qui se préparaient à disputer le passage: il fallut s'arrêter. +S'ils s'étaient cachés dans une embuscade, dit +Polybe, et qu'après avoir laissé aux troupes le temps +de s'engager dans quelque mauvais pas, ils fussent venus +tout d'un coup fondre sur elles, l'armée était perdue sans +ressource. Annibal apprit qu'ils ne gardaient ces hauteurs +que de jour, après quoi ils se retiraient: il s'en +empara de nuit. Quand les Gaulois revinrent de grand +matin, ils furent fort surpris de voir leurs postes occupés +par l'ennemi; mais ils ne perdirent pas courage. +Accoutumé à grimper sur ces roches, ils attaquent les +Carthaginois qui s'étaient mis en marche, et les harcèlent +<span class="pagenum"><a name="p289" id="p289">289</a></span> +de tous côtés. Ceux-ci avaient en même temps +à combattre contre l'ennemi, et à lutter contre la difficulté +des lieux, où ils avaient peine à se soutenir; mais +le grand désordre fut causé par les chevaux, et les bêtes +de somme chargées du bagage, qui, effrayées des cris +et des hurlements des Gaulois, que les montagnes faisaient +retentir d'une manière horrible, et blessées quelquefois +par les montagnards, se renversaient sur les +soldats, et les entraînaient avec elles dans les précipices +qui bordaient le chemin. Annibal, sentant bien que la +perte seule de ses bagages pouvait faire périr son armée, +vint au secours des troupes en cet endroit, et, ayant +mis en fuite les ennemis, continua sa marche sans +trouble et sans danger, et arriva à un château qui était +la place la plus importante du pays. Il s'en rendit maître, +aussi-bien que de tous les bourgs voisins, où il trouva +de grands amas de blé et beaucoup de bestiaux, qui +servirent à nourrir son armée pendant trois jours<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a> +<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" +name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274"> +(retour) </a> Annibal côtoya la rive gauche +de l'Isère, puis la rive gauche du +Drac, jusqu'à S. Bonnet, à l'entrée +du département des Hautes-Alpes; +de là il gagna la Durance, +qu'il remonta tantôt sur la rive +droite, tantôt sur la rive gauche, +jusqu'au-dessus de Briançon; et il +atteignit le col du mont Genèvre, +entre le 26 et le 30 octobre. On peut +voir la discussion de cette route +dans deux dissertations que j'ai insérées +au journal des savants (année +1819, <i>Janvier</i>, p. 22-36; et <i>Décembre</i>, +p. 733-762).--L.</blockquote> + +<p>Après une marche assez paisible, on eut un nouveau +danger à essuyer. Les Gaulois, feignant de vouloir profiter +du malheur de leurs voisins, qui s'étaient mal +trouvés d'avoir entrepris de s'opposer au passage des +troupes, vinrent saluer Annibal, lui apportèrent des +vivres, s'offrirent à lui servir de guides, et lui laissèrent +des ôtages pour assurance de leur fidélité. Annibal ne +s'y fia que médiocrement. Les éléphants et les chevaux +<span class="pagenum"><a name="p290" id="p290">290</a></span> +marchaient à la tête: il suivait avec le gros de son infanterie, +attentif et prenant garde à tout. On arriva +dans un défilé fort étroit et roide, commandé par une +hauteur où les Gaulois avaient caché une embuscade. +Elle en sortit tout-à-coup, attaqua les Carthaginois de +tous côtés, roulant contre eux des pierres d'une grandeur +énorme. Ils auraient mis l'armée entièrement en +déroute, si Annibal n'eût fait des efforts extraordinaires +pour la tirer de ce mauvais pas.</p> + +<p>Enfin, le neuvième jour, il arriva sur le sommet des +Alpes. L'armée y passa deux jours à se reposer et à +se refaire de ses fatigues, après quoi elle se remit en +marche. Comme on était déjà en automne, il était +tombé récemment beaucoup de neige, qui couvrait tous +les chemins, ce qui jeta le trouble et le découragement +parmi les troupes. Annibal s'en aperçut; et, s'étant arrêté +sur une hauteur d'où l'on découvrait toute l'Italie, il +leur montra les campagnes fertiles<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a> +<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a> arrosées par le Pô, +auxquelles il touchait presque, ajoutant qu'il ne fallait +plus qu'un léger effort pour y arriver. Il leur représenta +qu'une ou deux batailles allaient finir glorieusement +leurs travaux, et les enrichir pour toujours en les rendant +maîtres de la capitale de l'empire romain. Ce discours, +plein d'une si flatteuse espérance, et soutenu de +la vue de l'Italie, rendit l'allégresse et la vigueur aux +troupes abattues. On continua donc de marcher; mais +la route n'en était pas devenue plus aisée: au contraire, +comme c'était en descendant, la difficulté et le danger +augmentaient; car les chemins étaient presque par-tout +escarpés, étroits, glissants, en sorte que les soldats ne +pouvaient se soutenir en marchant, ni s'arrêter lorsqu'ils +<span class="pagenum"><a name="p291" id="p291">291</a></span> +avaient fait un mauvais pas, mais tombaient les uns sur +les autres, et se renversaient mutuellement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" +name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275"> +(retour) </a> Du Piémont.</blockquote> + +<p>On arriva en un endroit plus difficile que tout ce +qu'on avait rencontré jusque-là: c'était un sentier déjà +fort roide par lui-même, et qui, l'étant encore devenu +davantage par un nouvel éboulement des terres, montrait +un abyme qui avait plus de mille pieds de profondeur. +La cavalerie s'y arrêta tout court. Annibal, étonné de +ce retardement, y accourut, et vit qu'en effet il était +impossible de passer outre. Il songea à prendre un long +détour et à faire un grand circuit; mais la chose ne se +trouva pas moins impossible. Comme, sur l'ancienne +neige qui était durcie par le temps, il en était tombé +depuis quelques jours une nouvelle qui n'avait pas beaucoup +de profondeur, les pieds d'abord, y entrant facilement, +s'y soutenaient; mais, quand celle-ci, par le +passage des premières troupes et des bêtes de somme, +fut fondue, on ne marchait que sur la glace, où tout +était glissant, où les pieds ne trouvaient point de prise, +et où, pour peu qu'on fît un faux pas et qu'on voulût +s'aider des genoux ou des mains pour se retenir, on ne +rencontrait plus ni branches ni racines pour s'y attacher. +Outre cet inconvénient, les chevaux, frappant avec +effort la glace pour se retenir, et y enfonçant leurs +pieds, ne pouvaient plus les en retirer, et y demeuraient +pris comme dans un piége. Il fallut donc chercher +un autre expédient.</p> + +<p>Annibal prit le parti de faire camper et reposer son +armée pendant quelque temps sur le sommet de cette +colline, qui avait assez de largeur, après en avoir fait +nettoyer le terrain, et ôter toute la neige qui le couvrait, +tant la nouvelle que l'ancienne, ce qui coûta des peines +<span class="pagenum"><a name="p292" id="p292">292</a></span> +infinies. On creusa ensuite, par son ordre, un chemin +dans le rocher même, et ce travail fut poussé avec une +ardeur et une constance étonnantes. Pour ouvrir et +élargir cette route, on abattit tous les arbres des environs; +et, à mesure qu'on les coupait, le bois était rangé +autour du roc, après quoi on y mettait le feu. Heureusement +il faisait un grand vent, qui alluma bientôt une +flamme ardente: de sorte que la pierre devint aussi +rouge que le brasier même qui l'environnait. Alors +Annibal, si l'on en croit Tite-Live (car Polybe n'en +dit rien), fit verser dessus une grande quantité de +vinaigre<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a> +<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>, qui, s'insinuant dans les veines du rocher +entr'ouvert par la force du feu, le calcina et l'amollit. +De cette sorte, en prenant un long circuit, afin que la +pente fût plus douce, on pratiqua le long du rocher un +chemin qui donna un libre passage aux troupes, aux +bagages, et même aux éléphants. On employa quatre +jours à cette opération. Les bêtes de somme mouraient +<span class="pagenum"><a name="p293" id="p293">293</a></span> +de faim, car on ne trouvait rien pour elles dans ces +montagnes toutes couvertes de neige. On arriva enfin +dans des endroits cultivés et fertiles, qui fournirent +abondamment du fourrage aux chevaux, et toutes sortes +de nourritures aux soldats.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" +name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276"> +(retour) </a> Plusieurs rejettent ce fait comme +supposé. Pline ne manque pas d'observer +la force du vinaigre, pour +rompre des pierres et des rochers. +<i>Saxa rumpit infusum, quæ non ruperit +ignis antecedens</i> (lib. 23, c. 1). +C'est pourquoi il appelle le vinaigre +<i>succus rerum domitor</i> (lib. 33, +cap. 2). Dion, en parlant du siége +de la ville d'Éleuthère, dit qu'on +en fit tomber les murailles par la +force du vinaigre (lib. 36, pag. 8). +Apparemment ce qui arrête ici est la +difficulté, où Annibal dut être, de +trouver dans ces montagnes la quantité +de vinaigre nécessaire pour cette +opération. + +<p>=Évidemment c'est en cela que +consiste la difficulté: car on ne nie +pas que le vinaigre ne décompose +la pierre calcaire lorsqu'elle est calcinée +par le feu: mais cette difficulté +est insoluble. On a cru que +cette fable est de l'invention de Tite-Live; +je ne le pense pas. C'est probablement +une de ces traditions populaires +qui durent leur origine à +l'étonnement dont la marche merveilleuse +d'Annibal avait frappé tous +les esprits. Polybe en effet reproche +aux historiens d'Annibal, d'accueillir +de ces traditions mensongères pour +rendre leur narration plus attachante +et plus dramatique (POLYB. III, c. +47, § 6). Appien lui-même ne dédaigne +pas de rapporter cette fable +(<i>Bell. Annib.</i> § 4). Il n'est donc +pas surprenant que Tite-Live l'ait +insérée dans son histoire.--L.</p></blockquote> + +<p class="mid"><i>Entrée dans l'Italie.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +pag. 209 et +212-214. +Liv. lib. 21, +n. 39.</span> +L'armée d'Annibal, lorsqu'elle entra en Italie, était +beaucoup inférieure en nombre à ce qu'elle était quand +il partit de l'Espagne, où nous avons vu qu'elle montait +à près de soixante mille hommes. Sur la route elle +avait fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il +fallut soutenir, soit au passage des rivières. En quittant +le Rhône, elle était encore de trente-huit mille hommes +de pied et de plus de huit mille chevaux: le passage +des Alpes la diminua de près de la moitié. Il ne restait +plus à Annibal que douze mille Africains, huit mille +Espagnols d'infanterie, et six mille chevaux: c'est lui-même +qui l'avait marqué sur une colonne près du promontoire +Lacinien. Il y avait cinq mois et demi qu'il +était parti de la Nouvelle-Carthage, en comptant les +quinze jours que lui avait coûté le passage des Alpes, +lorsqu'il planta ses étendards dans les plaines du Pô +(à l'entrée du Piémont): on pouvait être alors dans +le mois de septembre.</p> + +<p>Son premier soin fut de donner quelque repos à ses +troupes, qui en avaient un extrême besoin. Lorsqu'il +les vit en bon état, les peuples du territoire de Turin<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a> +<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a> +ayant refusé de faire alliance avec lui, il alla camper +devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois +<span class="pagenum"><a name="p294" id="p294">294</a></span> +jours, et fit passer au fil de l'épée tous ceux qui lui +avaient été opposés. Cette expédition jeta une si grande +terreur parmi les barbares, qu'ils vinrent tous d'eux-mêmes +se rendre à discrétion. Le reste des Gaulois en +aurait fait autant, si la crainte de l'armée romaine qui +approchait ne les eût retenus. Annibal alors jugea qu'il +n'y avait point de temps à perdre, qu'il fallait avancer +dans le pays, et hasarder quelque exploit qui pût +établir la confiance parmi les peuples qui auraient envie +de se déclarer pour lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" +name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277"> +(retour) </a> Les Taurins, qui habitaient au pied du Mont Genèvre, jusqu'aux +bords du Pô.--L.</blockquote> + +<p>Cette rapidité extraordinaire d'Annibal étonna Rome, +et y jeta une grande alarme. Sempronius reçut ordre +de quitter la Sicile pour venir au secours de sa patrie; +et P. Scipion, l'autre consul, s'avança à grandes journées +vers l'ennemi, passa le Pô, et alla camper près du +Tésin<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a> +<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" +name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278"> +(retour) </a> C'est une petite rivière de l'Italie, +dans la Lombardie. + +<p>= C'est une grande rivière qui sort +du lac Majeur, et se jette dans le Pô.--L.</p></blockquote> + +<p class="mid"><i>Combat de cavalerie près du Tésin.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 214-218. +Liv. lib. 21, +n. 39-47.</span> +Les armées étant en présence, les chefs de part et +d'autre haranguent leurs soldats avant que d'en venir +aux mains. Scipion<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a> +<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>, après avoir représenté à ses +troupes la gloire de leur patrie et les exploits de leurs +ancêtres, les avertit que la victoire est entre leurs mains, +puisqu'ils n'auront affaire qu'à des Carthaginois, si +souvent vaincus, réduits à être leurs tributaires pendant +vingt ans, et accoutumés depuis long-temps à être +presque leurs esclaves; que l'avantage qu'ils ont remporté +contre l'élite de la cavalerie carthaginoise<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a> +<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a> est un +<span class="pagenum"><a name="p295" id="p295">295</a></span> +gage assuré du succès du reste de toute la guerre; +qu'Annibal, au passage des Alpes, vient de perdre la +meilleure partie de son armée; que ce qui lui en reste +est épuisé par la faim, le froid, les fatigues et la misère; +qu'il leur suffira de se montrer pour mettre en fuite +des troupes qui ressemblent plus à des spectres qu'à des +hommes; qu'enfin la victoire est devenue nécessaire, +non-seulement pour couvrir l'Italie, mais pour sauver +Rome même, du sort de laquelle le combat va décider, +et qui n'a point d'autre armée à opposer aux ennemis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" +name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279"> +(retour) </a> Il avait débarqué à Pise, en +Étrurie, ramenant ses troupes de +Marseille (v. plus haut, p. 287).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" +name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280"> +(retour) </a> Scipion veut parler du succès +des 300 cavaliers romains contre +les 500 cavaliers numides, envoyés +par Annibal en reconnaissance, lors +du passage du Rhône (v. plus haut, +p. 285).--L.</blockquote> + +<p>Annibal, pour se mieux faire entendre à des soldats +d'un esprit grossier, parle à leurs yeux avant que de +parler à leurs oreilles, et ne songe à les persuader par +des raisons qu'après les avoir remués par le spectacle. +Il offre des armes à plusieurs des prisonniers montagnards, +les fait combattre deux à deux à la vue de son +armée, promettant la liberté et des présents magnifiques +à ceux qui sortiraient vainqueurs. La joie avec laquelle +ces barbares courent au combat sur de pareils motifs +donne occasion à Annibal de tracer plus vivement à ses +gens, par ce qui vient de se passer à leurs yeux, une +image sensible de leur situation présente, qui, en leur +ôtant tous les moyens de reculer en arrière, leur impose +une nécessité absolue de vaincre ou de mourir, pour +éviter les maux infinis préparés à ceux qui seront assez +lâches pour céder aux Romains. Il étale à leurs yeux la +grandeur des récompenses, la conquête de toute l'Italie, +le pillage de Rome, cette ville si riche et si opulente, +une victoire illustre, une gloire immortelle. Il rabaisse +<span class="pagenum"><a name="p296" id="p296">296</a></span> +la puissance romaine, dont le vain éclat ne doit point +éblouir des guerriers comme eux, qui sont venus des +colonnes d'Hercule jusque dans le cœur de l'Italie, au +travers des nations les plus féroces. Pour ce qui le regarde +personnellement, il ne daigne pas se comparer +avec un Scipion, général de six mois, lui, presque né, +du moins nourri, dans la tente d'Amilcar son père; +vainqueur de l'Espagne, de la Gaule, des habitants des +Alpes, et, ce qui est beaucoup plus, vainqueur des +Alpes mêmes. Il excite leur indignation contre l'insolence +des Romains, qui ont osé demander qu'on le leur +livrât avec les soldats qui avaient pris Sagonte; et il +pique leur jalousie contre l'orgueil insupportable de ces +maîtres impérieux, qui croient que tout leur doit obéir, +et qu'ils ont droit d'imposer des lois à toute la terre.</p> + +<p>Après ces discours de part et d'autre, on se prépare +au combat. Scipion, ayant jeté un pont sur le Tésin, +fit passer ses troupes. Deux mauvais présages avaient +jeté le trouble et l'alarme dans son armée. Les Carthaginois +étaient pleins d'ardeur: Annibal leur fait de +nouvelles promesses; et, ayant fendu avec une pierre +la tête de l'agneau qu'il immolait, il prie Jupiter de +l'écraser de même, s'il ne donnait à ses soldats les récompenses +qu'il venait de leur promettre.</p> + +<p>Scipion fait marcher à la première ligne les gens +de trait avec la cavalerie gauloise, forme la seconde +ligne de l'élite de la cavalerie des alliés, et avance au +petit pas. Annibal marche au-devant de lui avec toute +sa cavalerie, plaçant au centre la cavalerie à frein, et +la numide<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a> +<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a> sur les ailes, pour envelopper l'ennemi. +<span class="pagenum"><a name="p297" id="p297">297</a></span> +Les chefs et la cavalerie ne demandant qu'à combattre, +on commence à charger. Au premier choc, les soldats +de Scipion, armés à la légère, eurent à peine lancé +leurs premiers traits, qu'épouvantés par la cavalerie +carthaginoise, qui venait sur eux, et craignant d'être +foulés aux pieds par les chevaux, ils plièrent, et s'enfuirent +par les intervalles qui séparaient les escadrons. +Le combat se soutint long-temps à forces égales: de +part et d'autre beaucoup de cavaliers mirent pied à +terre, de sorte que l'action devint d'infanterie comme +de cavalerie. Pendant ce temps-là les Numides enveloppent +l'ennemi, et fondent par les derrières sur ces +gens de trait qui d'abord avaient échappé à la cavalerie, +et les écrasent sous les pieds de leurs chevaux. Les +troupes qui étaient au centre des Romains avaient combattu +jusque-là avec beaucoup de valeur: de part et +d'autre il était resté sur la place bien du monde, et +plus même du côté des Carthaginois; mais les troupes +romaines furent mises en désordre par l'attaque des +Numides, qui les prirent en queue, et sur-tout par la +blessure du consul, qui le mit hors d'état de combattre: +ce général fut tiré des mains des ennemis par le courage +de son fils, qui n'avait pour-lors que dix-sept +ans, et qui mérita ensuite le surnom d'<i>Africain</i>, pour +avoir terminé glorieusement cette guerre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" +name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281"> +(retour) </a> Les Numides ne mettaient à leurs +chevaux ni frein, ni bride, ni selle. + +<p>= Il paraît que leurs chevaux +n'avaient qu'une muserolle, à laquelle +était attachée une bride. C'est là ce que Virgile a entendu par <i>Numidæ +infreni</i> (<i>Æneid.</i> IV, 41).--L.</p></blockquote> + +<p>Le consul, blessé dangereusement, se retira en bon +ordre, et fut conduit dans son camp par un gros de +cavaliers qui le couvraient de leurs armes et de leurs +corps: le reste des troupes l'y suivit. Il se hâta d'arriver +<span class="pagenum"><a name="p298" id="p298">298</a></span> +au Pô, le fit passer à son armée, et rompit le pont: +ce qui empêcha Annibal de l'atteindre.</p> + +<p>On convient qu'Annibal dut cette première victoire +à sa cavalerie, et on jugea dès-lors qu'elle faisait la +principale force de son armée, et que pour cette raison +les Romains devaient éviter les plaines larges et découvertes, +telles que sont celles qui se trouvent entre le +Pô et les Alpes.</p> + +<p>Aussitôt après la journée du Tésin, tous les Gaulois +du voisinage s'empressèrent à l'envi de venir se rendre +à Annibal, de le fournir de munitions, et de prendre +parti dans ses troupes; et ce fut là, comme Polybe l'a +déjà fait remarquer, la principale raison qui obligea ce +sage et habile général, malgré le petit nombre et la +faiblesse de ses troupes, de hasarder une bataille, qui +était devenue pour lui d'une absolue nécessité, dans +l'impuissance où il était de retourner en arrière quand +il l'aurait voulu, parce qu'il n'y avait qu'une bataille +qui pût faire déclarer en sa faveur les Gaulois, dont le +secours était l'unique ressource qui lui restât dans la +conjoncture présente.</p> + +<p class="mid"><i>Bataille de la Trébie.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 220-227. +Liv. lib. 21, +n. 51-56.</span> +Le consul Sempronius, sur les ordres du sénat, était +revenu de Sicile à Rimini<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a> +<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>. De là il marcha vers la +Trébie, petite rivière de la Lombardie, qui se jette +dans le Pô un peu au-dessus de Plaisance, où il joignit +ses troupes avec celles de Scipion. Annibal s'approcha +du camp des Romains, dont il n'était plus séparé que +par la petite rivière. La proximité des armées donnait +<span class="pagenum"><a name="p299" id="p299">299</a></span> +lieu à de fréquentes escarmouches, dans l'une desquelles +Sempronius, à la tête d'un corps de cavalerie, remporta +contre un parti de Carthaginois un avantage assez peu +considérable, mais qui augmenta beaucoup la bonne +opinion que ce général avait naturellement de son mérite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" +name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282"> +(retour) </a> Appelée alors <i>Ariminium</i>.--L.</blockquote> + +<p>Ce léger succès lui paraissait une victoire complète. +Il se vantait d'avoir vaincu l'ennemi dans un genre de +combat où son collègue avait été défait, et d'avoir par +là relevé le courage abattu des Romains. Déterminé à +en venir au plus tôt à une action décisive, il crut, pour +la bienséance, devoir consulter Scipion, qu'il trouva +d'un avis entièrement contraire au sien. Celui-ci représentait +que, si l'on donnait aux nouvelles levées le +temps de s'exercer pendant l'hiver, on en tirerait plus +de service la campagne suivante; que les Gaulois, naturellement +légers et inconstants, se détacheraient peu +à peu d'Annibal; que, sa blessure étant guérie, sa présence +pourrait être de quelque utilité dans une affaire +générale: enfin il le priait instamment de ne point +passer outre.</p> + +<p>Quelque solides que fussent ces raisons, Sempronius +ne put les goûter: il voyait sous ses ordres seize mille +Romains et vingt mille alliés, sans compter la cavalerie; +c'était le nombre où montait en ce temps-là une armée +complète, lorsque les deux consuls se trouvaient joints +ensemble: l'armée ennemie était à peu près de pareil +nombre. La conjoncture lui paraissait tout-à-fait favorable. +Il disait hautement que tous demandaient la bataille, +excepté son collègue, qui, devenu par sa blessure +plus malade de l'esprit que du corps, ne pouvait souffrir +qu'on parlât de combat. Mais enfin, était-il juste de +laisser languir tout le monde avec lui? Qu'attendait-il +<span class="pagenum"><a name="p300" id="p300">300</a></span> +davantage? Espérait-il qu'un troisième consul et qu'une +nouvelle armée viendraient à son secours? Il tenait de +pareils discours, et parmi les soldats, et jusque dans +la tente de Scipion. Le temps de l'élection des nouveaux +généraux, qui approchait, lui faisait craindre qu'on ne +lui envoyât un successeur avant qu'il eût pu terminer +la guerre, et il croyait devoir profiter de la maladie de +son collègue pour s'assurer à lui seul tout l'honneur +de la victoire. Comme il ne cherchait pas le temps des +affaires, dit Polybe, mais le sien, il ne pouvait manquer +de prendre de mauvaises mesures. Il donna donc ordre +aux soldats de se tenir prêts à combattre.</p> + +<p>C'était tout ce que desirait Annibal, qui avait pour +maxime qu'un général qui s'est avancé dans un pays +ennemi ou étranger, et qui a formé une entreprise +extraordinaire, n'a de ressource qu'en soutenant toujours +les espérances des alliés par quelque nouvel +exploit: d'ailleurs, sachant qu'il n'aurait affaire qu'à +des troupes de nouvelle levée, qui étaient sans expérience, +il desirait profiter de l'ardeur des Gaulois, qui +demandaient le combat, et de l'absence de Scipion, à +qui sa blessure ne permettait pas d'y assister. Il ordonna +donc à Magon de se mettre en embuscade avec deux +mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, sur les bords +escarpés du petit ruisseau<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a> +<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a> qui séparait les deux camps, +et de se tenir caché parmi les arbrisseaux, qui y étaient +en grande quantité. Souvent une embuscade est plus +sûre dans un terrain plat et uni, mais fourré comme +était celui-là, que dans des bois, parce qu'on s'en défie +<span class="pagenum"><a name="p301" id="p301">301</a></span> +moins. Il fit ensuite passer la Trébie aux cavaliers numides, +avec ordre de s'avancer dès le point du jour +jusqu'aux portes du camp des ennemis pour les attirer +au combat, et de repasser la rivière en se retirant, pour +engager les Romains à la passer aussi. Ce qu'il avait +prévu ne manqua pas d'arriver. Le bouillant Sempronius +envoya d'abord contre les Numides toute sa cavalerie, +puis six mille hommes de trait, qui furent bientôt +suivis de tout le reste de l'armée. Les Numides lâchèrent +le pied à dessein: les Romains les poursuivirent avec +chaleur, et passèrent la Trébie sans résistance, mais +non sans beaucoup souffrir, ayant de l'eau jusque sous +les aisselles, parce qu'ils trouvèrent le ruisseau<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a> +<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a> enflé +par les torrents qui y étaient tombés des montagnes +voisines pendant la nuit. On était pour-lors vers le solstice +d'hiver, c'est-à-dire en décembre; il neigeait ce +jour-là même, et faisait un froid glaçant. Les Romains +étaient sortis à jeun, et sans avoir pris aucune précaution; +au lieu que les Carthaginois, par l'ordre d'Annibal, +avaient bu et mangé sous leurs tentes, avaient +mis leurs chevaux en état, s'étaient frottés d'huile, et +revêtus de leurs armes auprès du feu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" +name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283"> +(retour) </a> Il paraît que par le mot Ῥεῖθρον, +Polybe entend un <i>ravin</i>; c'est +dans le lit de ce ravin, dont les +bords étaient élevés, qu'Annibal plaça +son embuscade.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" +name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284"> +(retour) </a> Il s'agit de la Trébie, et non du +<i>ruisseau</i>. Il semble que Rollin n'a +pas bien entendu Polybe en cet endroit.--L.</blockquote> + +<p>On en vint aux mains en cet état. Les Romains se +défendirent assez long-temps et avec assez de courage; +mais la faim, le froid, la fatigue, leur avaient ôté la +moitié de leurs forces. La cavalerie carthaginoise, qui +surpassait de beaucoup la romaine en nombre et en +vigueur, l'enfonça et la mit en fuite. Le désordre se +mit bientôt aussi dans l'infanterie. L'embuscade, étant +sortie à propos, vint fondre tout-à-coup sur elle par +<span class="pagenum"><a name="p302" id="p302">302</a></span> +les derrières, et acheva la déroute. Un gros de troupes, +au nombre de plus de dix mille hommes, eut le courage +de se faire jour à travers les Gaulois et les Africains, +dont ils firent un grand carnage; et, ne pouvant +ni secourir les leurs, ni retourner au camp, dont la +cavalerie numide, la rivière et la pluie ne leur permettaient +pas de reprendre le chemin, ils se retirèrent +en bon ordre à Plaisance: la plupart des autres qui +restèrent périrent sur les bords de la rivière, écrasés +par les éléphants et par la cavalerie. Ceux qui purent +échapper allèrent joindre le gros dont nous avons parlé. +Scipion se rendit aussi à Plaisance la nuit suivante. La +victoire fut complète du côté des Carthaginois, et la +perte peu considérable, si ce n'est que le froid, la pluie, +la neige, leur firent périr beaucoup de chevaux, et de +tous les éléphants on n'en put sauver qu'un seul.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 5, +p. 228-229. +Liv. lib. 21, +n. 60-61.</span> +Cette campagne et la suivante furent plus heureuses +pour les Romains en Espagne. Cn. Scipion la subjugua +jusqu'à l'Èbre, défit Hannon, et le fit prisonnier.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. +pag. 229.</span> +Annibal profita des quartiers d'hiver pour faire reposer +ses troupes, et pour gagner les habitants du pays. +Dans cette vue, après avoir déclaré aux prisonniers +qu'il avait faits sur les alliés des Romains qu'il n'était +pas venu pour leur faire la guerre, mais pour remettre +les Italiens en liberté, et pour les défendre contre les +Romains, il les renvoya tous sans rançon dans leur +patrie.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 21, +n. 58.</span> +A peine l'hiver était-il fini, qu'il prit le chemin de +la Toscane, où il se hâtait de passer pour deux grandes +raisons; la première était pour éviter les effets de la +mauvaise volonté des Gaulois, qui se lassaient du long +séjour de l'armée carthaginoise sur leurs terres, et +<span class="pagenum"><a name="p303" id="p303">303</a></span> +qui souffraient avec impatience de porter tout le poids +d'une guerre dans laquelle ils n'étaient entrés que pour +la faire chez leurs ennemis communs; la seconde, pour +augmenter, par une démarche hardie, la réputation +de ses armes parmi tous les peuples d'Italie, en portant +la guerre jusque dans le voisinage de Rome, et +pour ranimer l'ardeur de ses troupes et des Gaulois +ses alliés par le pillage des terres ennemies. Mais il fut +attaqué au passage de l'Apennin d'une horrible tempête, +qui lui fit perdre beaucoup de monde. Le froid, +la pluie, les vents, la grêle, semblaient avoir conjuré +sa ruine, en sorte que ce que les Carthaginois avaient +souffert au passage des Alpes leur paraissait moins +affreux. De là il retourna à Plaisance, où il donna +contre Sempronius, qui était aussi revenu de Rome, +un second combat: la perte fut à peu près égale de +part et d'autre.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. <i>Ibid.</i> +Liv. lib. 22, +n. 1. +Appian. in +bell. Annib. +pag. 316.</span> +Ce fut dans ce même quartier d'hiver qu'il s'avisa +d'un stratagème vraiment carthaginois. Il était environné +de peuples légers et inconstants; la liaison qu'il +avait contractée avec eux était encore toute récente; +il avait à craindre que, changeant à son égard de dispositions, +ils ne lui dressassent des piéges, et n'attentassent +sur sa vie. Pour la mettre en sûreté, il fit faire +des perruques et des habits pour toutes les différentes +sortes d'âge: il prenait tantôt l'un, tantôt l'autre, et +se déguisait si souvent, que non-seulement ceux qui +ne le voyaient qu'en passant, mais ses amis même, +avaient peine à le reconnaître.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 230-231. +Liv. lib. 22, +n. 2.</span> +On avait nommé à Rome pour consuls Cn. Servilius +et C. Flaminius. Annibal ayant appris que celui-ci était +déjà arrivé à Arretium, Ville de la Toscane, crut devoir +<span class="pagenum"><a name="p304" id="p304">304</a></span> +<span class="side"> AN. M. 3788 +ROM. 552.</span> +hâter sa marche pour l'atteindre au plus tôt. De deux +chemins qu'on lui indiqua, il prit le plus court, quoiqu'il +fût très-difficile et presque impraticable, parce +qu'il fallait passer à travers un marais. L'armée y souffrit +des fatigues incroyables. Pendant quatre jours et trois +nuits, elle eut le pied dans l'eau, sans pouvoir prendre +un moment de sommeil. Annibal lui-même, monté sur +le seul éléphant qui lui restait, eut bien de la peine à +en sortir. Les veilles continuelles, jointes aux vapeurs +grossières qui s'exhalaient de ce lieu marécageux, et à +l'intempérie de la saison, lui firent perdre un œil.<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a> +<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" +name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285"> +(retour) </a> Cette partie de la marche d'Annibal +a offert aux critiques de grandes +difficultés: ils ont fait errer ce général +dans les Apennins, depuis Bologne +jusqu'à <i>Fesulæ</i>, de la manière la plus +invraisemblable. Je pense qu'Annibal +se rendit directement de Plaisance, +à travers l'Apennin, par +Pontremoli, Sarzani, Lucques; et +que les marais dans lesquels il fut +forcé de s'engager, sont ceux que +l'Arno formait dans toute la partie +inférieure de son cours. Ceux qui se +sont autorisés des ossements d'éléphants +fossiles qu'on a trouvés dans +certains lieux des Apennins, pour +établir qu'Annibal y avait passé, +n'ont pas songé que, selon Polybe, +un <i>seul</i> de ses éléphants put échapper +au froid, lors de la bataille de la +Trébie.--L.</blockquote> + +<p class="mid"><i>Bataille de Trasimène.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 231-238. +Liv. lib. 22. +n. 3-8.</span> +Annibal, après être sorti, presque contre toute espérance, +de ce pas dangereux, et avoir fait prendre +quelque repos à ses troupes, alla camper entre Arretium +et Fésule, dans le territoire le plus riche et le plus fertile +de la Toscane. Il s'attacha d'abord à connaître le +caractère de Flaminius, pour tirer avantage de son +faible; ce qui, selon Polybe, doit faire la principale +étude d'un général d'armée. Il apprit que c'était un +homme entêté de son mérite, entreprenant, hardi, impétueux, +avide de gloire. Pour<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a> +<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a> le précipiter de plus en +<span class="pagenum"><a name="p305" id="p305">305</a></span> +plus dans ces vices, qui lui étaient naturels, il commença +à irriter sa témérité par le dégât et les incendies +qu'il fit faire à sa vue dans toute la campagne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" +name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286"> +(retour) </a> «Apparebat ferociter omnia ac +præproperè acturum. Quòque pronior +esset in sua vitia, agitare eum +atque irritare Pœnus parat.» (LIV. +lib. 22, n. 3.)</blockquote> + +<p>Flaminius n'était pas d'humeur à rester tranquille +dans son camp, quand même Annibal serait demeuré +en repos; mais, quand il vit qu'on ravageait à ses yeux +les terres des alliés, il crut que c'était une honte pour +lui qu'Annibal pillât impunément l'Italie, et s'avançât +sans trouver de résistance vers les murailles mêmes +de Rome. Il rejeta avec mépris les sages avis de ceux +qui lui conseillaient d'attendre son collègue, et de se +contenter pour le présent d'arrêter les ravages de +l'ennemi.</p> + +<p>Cependant Annibal avançait toujours vers Rome, +ayant Cortone à sa gauche, et le lac de Trasimène à +sa droite. Quand il vit que le consul le suivait de près, +dans le dessein de le combattre, pour l'arrêter dans sa +marche, ayant reconnu que le terrain était propre à +donner bataille, il ne songea aussi, de son côté, qu'aux +moyens de la donner. Le lac de Trasimène et les montagnes +de Cortone forment un défilé fort serré, au-delà +duquel on entre dans un vallon assez spacieux, bordé +des deux côtés, dans sa longueur, par des hauteurs +assez grandes, et fermé dans le débouché, qui est à +l'autre extrémité, par une colline escarpée, et de difficile +accès. C'est sur cette colline qu'Annibal alla +camper avec le gros de son armée, après avoir traversé +tout le vallon, et avoir posté l'infanterie légère en embuscade +<span class="pagenum"><a name="p306" id="p306">306</a></span> +sur les collines à droite, et fait couler une +partie de sa cavalerie derrière les éminences, jusque +vers l'entrée du défilé par où Flaminius devait nécessairement +passer. En effet, ce général, qui suivait l'ennemi +avec chaleur pour le combattre, étant arrivé à la +vue du défilé près du lac, fut obligé de s'y arrêter, +parce que la nuit approchait; mais il y entra le lendemain +dès la pointe du jour.</p> + +<p>Annibal l'ayant laissé avancer avec toutes ses troupes +plus de la moitié du vallon, et voyant l'avant-garde +des Romains assez près de lui, donna le signal du +combat, et envoya ordre à ses troupes de sortir de leur +embuscade pour fondre en même temps sur l'ennemi +de tous côtés. On peut juger du trouble des Romains.</p> + +<p>Ils n'étaient pas encore rangés en bataille, et n'avaient +pas préparé leurs armes, lorsqu'ils se virent pressés +par-devant, par-derrière, et par les flancs. Le désordre +se met en un moment dans tous les rangs. Flaminius, +seul intrépide dans une consternation si universelle, +ranime ses soldats de la main et de la voix, et les +exhorte à se faire un passage par le fer à travers les +ennemis; mais le tumulte qui règne par-tout, les cris +affreux des ennemis, et le brouillard qui s'était élevé, +empêchent qu'on ne puisse ni le voir ni l'entendre. Cependant, +lorsqu'ils aperçurent qu'ils étaient enfermés +de tous côtés, ou par les ennemis, ou par le lac, l'impossibilité +de se sauver par la fuite rappela leur courage, +et l'on commença à combattre de tous côtés avec +une animosité étonnante. L'acharnement fut si grand +dans les deux armées, que personne ne sentit un tremblement +de terre qui arriva dans cette contrée, et qui +<span class="pagenum"><a name="p307" id="p307">307</a></span> +renversa des villes entières. Dans cette confusion, Flaminius +ayant été tué par un Gaulois insubrien, les +Romains commencèrent à plier, et prirent ensuite ouvertement +la fuite. Un grand nombre, cherchant à se +sauver, se précipita dans le lac: d'autres, ayant pris le +chemin des montagnes, se jetèrent eux-mêmes au milieu +des ennemis qu'ils voulaient éviter. Six mille seulement +s'ouvrirent un passage à travers les vainqueurs, et se +retirèrent en un lieu de sûreté; mais ils furent arrêtés +et faits prisonniers le lendemain. Il y eut quinze mille +Romains de tués dans cette bataille. Environ dix mille +se rendirent à Rome par différents chemins. Annibal +renvoya les Latins, alliés des Romains, sans rançon. +Il fit chercher inutilement le corps de Flaminius pour +lui donner la sépulture. Il mit ensuite ses troupes en +quartier de rafraîchissement, et rendit les derniers devoirs +aux principaux de son armée qui étaient restés +sur le champ de bataille au nombre de trente. De son +côté, la perte ne fut en tout que de quinze cents +hommes, la plupart Gaulois.</p> + +<p>Annibal dépêcha alors un courrier à Carthage, pour +y porter la nouvelle des heureux succès qu'il avait eus +jusque-là en Italie. Elle y causa une joie infinie pour +le présent, fit concevoir de merveilleuses espérances +pour l'avenir, et ranima le courage de tous les citoyens. +Ils s'appliquèrent avec une ardeur incroyable à prendre +des mesures pour envoyer en Italie et en Espagne tous +les secours capables d'y soutenir les affaires.</p> + +<p>A Rome, au contraire, la douleur et l'alarme furent +universelles, quand le préteur, du haut de la tribune +aux harangues, eut prononcé ces mots en présence du +peuple: <i>Nous avons perdu une grande bataille</i>. Le +<span class="pagenum"><a name="p308" id="p308">308</a></span> +sénat, uniquement occupé du bien public, crut que, +dans un si grand malheur et dans un danger si pressant, +il fallait avoir recours à des remèdes extraordinaires. +On nomma pour dictateur Quintus Fabius, +personnage aussi distingué par sa sagesse que par sa +naissance. A Rome, dès qu'on avait nommé un dictateur, +toute autorité cessait, excepté celle des tribuns du +peuple. On lui donna pour général de la cavalerie Marcus +Minucius. C'était la seconde année de la guerre.</p> + +<p class="mid"><i>Conduite d'Annibal par rapport à Fabius.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 239-255. +Liv. lib. 22, +n. 9-30.</span> +Annibal, après la bataille de Trasimène, ne jugeant +pas encore à propos de s'approcher de Rome, se contenta +de battre la campagne et de ravager le pays. Il +traversa l'Ombrie et le Picénum, et arriva dans le territoire +d'Adria<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a> +<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>, après dix jours de marche. Il fit dans +cette route un riche butin. Ennemi implacable des +Romains, il avait ordonné que l'on fit main-basse sur +tout ce qui s'en rencontrerait en âge de porter les armes; +et, ne trouvant d'obstacle nulle part, il s'avança jusque +dans la Pouille, en abandonnant au pillage les pays +qui se trouvaient sur sa route, et faisant par-tout le +dégât, pour forcer les peuples à quitter l'alliance des +Romains, et pour apprendre à toute l'Italie que Rome +découragée lui cédait la victoire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" +name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287"> +(retour) </a> Petite ville qui a donné son nom à la mer Adriatique.</blockquote> + +<p>Fabius, suivi de Minucius et de quatre légions, était +parti de Rome pour aller chercher l'ennemi, mais dans +la ferme résolution de ne lui donner aucune prise sur +lui, de ne pas faire un seul mouvement sans avoir bien +reconnu les lieux, et de ne point hasarder de bataille +qu'il ne fût assuré du succès.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p309" id="p309">309</a></span> + +<p>Dès que les deux armées furent en présence, Annibal, +pour jeter l'épouvante dans les troupes romaines, ne +manqua pas de leur présenter la bataille en s'avançant +jusque auprès des retranchements de leur camp; mais, +quand il vit que tout y était calme, il se retira, blâmant +en apparence la lâcheté de ses ennemis, à qui il reprochait +d'avoir enfin perdu cette valeur martiale si naturelle +à leurs pères, mais outré au fond de voir qu'il avait +affaire à un général si différent de Sempronius et de +Flaminius, et que les Romains, instruits par leur défaite, +avaient enfin trouvé un chef capable de tenir tête +à Annibal.</p> + +<p>Dès ce moment il comprit qu'il n'aurait point à +craindre d'attaques vives et hardies de la part du dictateur, +mais une conduite prudente et mesurée, qui +pourrait le jeter dans de très-grands embarras. Restait +à savoir si le nouveau général aurait assez de fermeté +pour suivre constamment le plan qu'il paraissait s'être +tracé. Il essaya donc de l'ébranler par les divers mouvements +qu'il faisait, par le ravage des terres, par le +pillage des villes, par l'incendie des bourgs et des villages. +Tantôt il décampait avec précipitation, tantôt +il s'arrêtait tout d'un coup dans quelque vallon détourné +pour voir s'il ne pourrait point le surprendre +en rase campagne: mais Fabius conduisait ses troupes +par des hauteurs, sans perdre de vue Annibal; ne +s'approchant jamais assez de l'ennemi pour en venir +aux mains, mais ne s'en éloignant pas non plus tellement, +qu'il pût lui échapper. Il tenait exactement ses +soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir +que pour les fourrages, où il ne les envoyait qu'avec +de fortes escortes. Il n'engageait que de légères escarmouches, +<span class="pagenum"><a name="p310" id="p310">310</a></span> +et avec tant de précaution, que ses troupes +y avaient toujours l'avantage. Par ce moyen il rendait +insensiblement au soldat la confiance que la perte de +trois batailles lui avait ôtée, et il le mettait en état de +compter comme autrefois sur son courage et sur son +bonheur.</p> + +<p>Annibal, après avoir fait un butin immense dans la +Campanie, où il était demeuré assez long-temps, décampa +pour ne point consumer les provisions qu'il +avait amassées, et dont il se réservait l'usage pour la +saison où la terre n'en fournit plus. D'ailleurs, il ne +pouvait plus demeurer dans un pays de vignobles et +de vergers, plus agréable pour le spectacle qu'utile +pour la subsistance d'une armée, où il se serait vu +réduit à passer ses quartiers d'hiver entre des marais, +des rochers et des sables, pendant que les Romains +auraient tiré abondamment leurs convois de Capoue +et des plus riches contrées de l'Italie: il prit donc le +parti d'aller s'établir ailleurs.</p> + +<p>Fabius jugea bien qu'Annibal serait obligé de prendre +pour son retour le même chemin par lequel il était +venu, et qu'il serait facile de l'inquiéter dans sa marche. +Il commence par s'assurer de Casilin, petite ville située +sur le Vulturne, qui séparait les terres de Falerne de +celles de Capoue, en y jetant un corps de troupes assez +considérable: il détache quatre milles hommes pour +s'emparer du seul défilé par lequel Annibal pouvait +sortir; puis, selon sa coutume ordinaire, il va se poster +avec le reste de l'armée sur les hauteurs qui bordaient +le chemin.</p> + +<p>Les Carthaginois arrivent, et campent dans la plaine +au pied des montagnes. Pour ce coup, le rusé Carthaginois +<span class="pagenum"><a name="p311" id="p311">311</a></span> +tomba dans le même piège qu'il avait tendu à +Flaminius au défilé de Trasimène; et il semblait ne +pouvoir jamais se tirer de ce mauvais pas, n'y ayant +qu'une seule issue, dont les Romains étaient les maîtres. +Fabius, comptant que sa proie ne pouvait point lui +échapper, ne délibérait plus que sur la manière de +s'en saisir. Il se flattait, avec assez d'apparence, de +terminer la guerre par cette seule action; cependant +il jugea à propos de remettre l'attaque au lendemain.</p> + +<p>Annibal reconnut qu'on employait contre lui ses +propres artifices<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a> +<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>. C'est dans de pareilles conjonctures +qu'un commandant a besoin d'une présence d'esprit et +d'une fermeté d'ame non communes pour envisager le +péril dans toute son étendue sans s'effrayer, et pour +imaginer de sûres et de promptes ressources sans délibérer. +Le général carthaginois sur-le-champ fait assembler +une grande quantité de bœufs, jusqu'au nombre +de deux mille, et commande qu'on attache à leurs +cornes de petits faisceaux de sarment. Vers le milieu de +la nuit, y ayant fait mettre le feu, il fait pousser ces +animaux à grands coups vers le sommet des montagnes +sur lesquelles étaient campés les Romains. Lorsque la +flamme eut pénétré jusqu'au vif, ces animaux, que la +douleur rendait furieux, se dispersèrent de tous côtés, +communiquant le feu aux buissons et aux arbrisseaux +qu'ils rencontraient. Cet escadron d'une nouvelle espèce +était soutenu par un bon nombre de soldats armés à +la légère, qui avaient ordre de s'emparer du sommet +de la montagne, et de charger les ennemis en cas +qu'ils les y rencontrassent. Tout réussit comme Annibal +l'avait prévu. Les Romains qui gardaient le défilé, +<span class="pagenum"><a name="p312" id="p312">312</a></span> +voyant que les feux gagnaient les collines qui les commandaient, +et croyant que c'était Annibal qui marchait +de ce côté-là à la faveur des flambeaux pour se sauver, +quittent leur poste, et accourent vers les hauteurs pour +lui en disputer le passage. Le gros de l'armée, qui ne +savait que penser de tout ce tumulte, et Fabius lui-même, +n'osant faire aucun mouvement dans les ténèbres +de la nuit de peur de surprise, attendent le retour du +jour. Annibal saisit ce moment, fait traverser à ses +troupes et au butin le défilé qui était sans garde, et +sauve son armée d'un piége où un peu plus de vivacité +de la part de Fabius aurait pu le faire périr, ou du +moins l'affaiblir considérablement. Il est beau de savoir +tirer avantage de ses fautes mêmes, et de les faire servir +à sa propre gloire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" +name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288"> +(retour) </a> «Nec Annibalem fefellit suis se artibus peti.» (LIV.)</blockquote> + +<p>L'armée carthaginoise reprit le chemin de la Pouille, +toujours poursuivie et harcelée par celle des Romains. +Le dictateur, obligé de faire un voyage à Rome pour +quelque cérémonie de religion, conjura, avant que de +partir, le général de la cavalerie de ne faire aucune +entreprise pendant son absence. Minucius ne fit aucun +cas ni de ses avis ni de ses prières, et, à la première +occasion qui se présenta, pendant qu'une partie des +troupes d'Annibal était allée au fourrage, il attaqua le +reste, et remporta quelque avantage. Il en écrivit aussitôt +à Rome comme d'une victoire considérable. Cette +nouvelle, jointe à ce qui était arrivé tout récemment au +passage des défilés, excita des plaintes et des murmures +contre la lente et timide circonspection de Fabius. Enfin +la chose en vint à ce point, que le peuple lui égala +en pouvoir son général de cavalerie; ce qui était sans +exemple. Il apprit cette nouvelle en chemin; car il était +<span class="pagenum"><a name="p313" id="p313">313</a></span> +parti de Rome, pour ne point être témoin oculaire de +ce qui se tramait contre lui: sa constance n'en fut point +ébranlée<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a> +<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>. Il savait bien qu'en partageant l'autorité +dans le commandement on n'avait pas partagé l'habileté +dans le métier de la guerre: cela parut bientôt.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" +name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289"> +(retour) </a> «Satis fidens haudquaquàm cum imperii jure artem imperandi æquatam.» +(LIV. lib. 22, n. 26.)</blockquote> + +<p>Minucius, tout fier de l'avantage qu'il venait de +remporter sur son collègue, proposa qu'ils commandassent +chacun leur jour, ou même un plus long espace +de temps. Fabius rejeta ce parti, qui aurait exposé +toute l'armée au danger pendant le temps qu'elle aurait +été commandée par Minucius; il aima mieux +partager les troupes, pour être en état de conserver +au moins la partie qui lui serait échue.</p> + +<p>Annibal, parfaitement instruit de tout ce qui se +passait dans le camp romain, eut une grande joie d'apprendre +la division des deux chefs. Il eut soin de présenter +un appât et de tendre un piége à la témérité de +Minucius; celui-ci ne manqua pas d'y donner tête +baissée, et engagea la bataille sur une colline où l'on +avait caché une embuscade. Ses troupes furent mises +en désordre, et allaient être taillées en pièces, lorsque +Fabius, averti par les premiers cris des blessés: +«Courons, dit-il à ses soldats, au secours de Minucius; +allons arracher aux ennemis la victoire, et à nos +citoyens l'aveu de leur faute.» Il arriva fort à propos, +et obligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier, +en se retirant, disait «que cette nuée qui depuis longtemps +paraissait sur le haut des montagnes avait enfin +crevé avec un grand fracas, et causé un grand +orage.» Un service si important, et placé dans une +<span class="pagenum"><a name="p314" id="p314">314</a></span> +telle conjoncture, ouvrit les yeux à Minucius; il reconnut +son tort, rentra sur-le-champ dans le devoir +et l'obéissance, et montra qu'il est quelquefois plus +glorieux de savoir réparer ses fautes que de n'en point +commettre.</p> + +<p class="mid"><i>État des affaires en Espagne.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 245-250. +Liv. lib. 22, +n. 19-22.</span> +Au commencement de cette même campagne, Cn. +Scipion, étant venu fondre tout d'un coup sur la flotte +des Carthaginois, commandée, par Amilcar, la défit, +prit vingt-cinq vaisseaux, et remporta un grand butin. +Cette victoire fit comprendre aux Romains qu'ils devaient +donner une attention particulière aux affaires +d'Espagne, d'où Annibal pouvait tirer des secours considérables +et d'argent et de troupes. Ils y envoyèrent +une flotte, et en donnèrent le commandement à P. Scipion, +qui, s'étant joint à son frère après son arrivée en +Espagne, rendit de très-grands services à la république. +Jusqu'alors les Romains n'avaient osé passer l'Èbre: ils +avaient cru assez faire de gagner l'amitié des peuples +d'en-deçà, et de la fortifier par des alliances. Mais sous +Publius ils traversèrent ce fleuve, et portèrent leurs +armes bien au-delà.</p> + +<p>Ce qui contribua le plus à avancer leurs affaires, fut +la trahison d'un Espagnol qui était à Sagonte. Annibal y +avait laissé en dépôt les otages des peuples de l'Espagne: +c'étaient les enfants des familles les plus distinguées du +pays. Abélox, c'était le nom de cet Espagnol, persuada +à Bostar, qui commandait dans la place, de renvoyer +ces jeunes gens dans leur patrie, pour attacher par là +plus fortement les peuples au parti des Carthaginois: +il fut chargé lui-même de cette commission. Il les conduisit +<span class="pagenum"><a name="p315" id="p315">315</a></span> +aux Romains, qui les remirent ensuite entre les +mains de leurs parents, et gagnèrent leur amitié par +un présent si agréable.</p> + +<p class="mid"><i>Bataille de Cannes.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 255-268. +Liv. lib. 22, +n. 34-54. +AN. M. 3789 +ROM. 533.</span> +Au printemps suivant on élut à Rome pour consuls +C. Térentius Varron et L. Émilius Paulus. On fit dans +cette campagne (c'était la troisième de la seconde guerre +punique) ce qui ne s'était jamais pratiqué jusqu'alors, +qui fut de composer l'armée de huit légions, chacune +de cinq mille hommes, sans les alliés; car, comme nous +l'avons déjà dit, les Romains ne levaient jamais que +quatre légions, dont chacune était environ de quatre +mille hommes et de trois cents<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a> +<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a> chevaux: ce n'était +que dans les conjonctures les plus importantes qu'ils y +mettaient cinq mille des uns et quatre cents des autres. +Pour les troupes des alliés, leur infanterie était égale +à celle des légions, mais il y avait trois fois plus de +cavalerie. On donnait ordinairement à chaque consul +la moitié des troupes des alliés, et deux légions, pour +agir séparément; et il était rare que l'on se servît de +toutes ces forces en même temps pour la même expédition. +Ici les Romains emploient non-seulement quatre, +mais huit légions; tant l'affaire leur paraît importante. +Le sénat voulut même que les deux consuls de l'année +précédente, Servilius et Atilius, servissent dans l'armée +en qualité de proconsuls; mais le dernier ne le put faire +à cause de son grand âge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" +name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290"> +(retour) </a> Polybe ne met que deux cents +chevaux dans chaque légion; mais +Juste-Lipse croit que c'est ou une +erreur de l'historien, ou une faute +du copiste.</blockquote> + +<p>Varron, en partant de Rome, avait déclaré hautement +<span class="pagenum"><a name="p316" id="p316">316</a></span> +que, dès le premier jour qu'il rencontrerait l'ennemi, +il donnerait le combat, et terminerait la guerre, +ajoutant qu'elle ne finirait point tant qu'on mettrait des +Fabius à la tête des armées. Un avantage assez considérable +qu'il remporta sur les Carthaginois, dont près +de dix-sept cents demeurèrent sur la place, augmenta +encore sa fierté et sa hardiesse. Annibal regarda cette +perte comme un véritable gain pour lui, persuadé +qu'elle servirait d'appât pour amorcer la témérité du +consul, et pour l'engager dans une action: il en avait +un besoin extrême. On sut depuis qu'il était réduit à +une telle disette de vivres, qu'il ne lui était pas possible +de subsister encore dix jours. Les Espagnols songeaient +déjà à l'abandonner. C'en était fait de lui et de son +armée, si sa bonne fortune ne lui eût envoyé Varron.</p> + +<p>Les armées, après plusieurs mouvements, se trouvèrent +en présence près de Cannes, petite ville située +dans l'Apulie, sur le fleuve Aufide. Comme Annibal +était campé dans une plaine fort unie et toute découverte, +et que sa cavalerie était de beaucoup supérieure +à celle des Romains, Émilius ne jugea pas à propos +d'engager le combat dans cet endroit: il voulait qu'on +attirât l'ennemi dans un terrain où l'infanterie pût avoir +le plus de part à l'action. Son collègue, général sans +expérience, fut d'un avis contraire; et c'est le grand +inconvénient d'un commandement partagé par deux +généraux, entre lesquels la jalousie, ou l'antipathie +d'humeur, ou la diversité de vues, ne manquent guère +de mettre la division.</p> + +<p>Les troupes, de part et d'autre, s'étaient contentées +pendant quelque temps de faire de légères escarmouches. +Enfin, un jour que Varron commandait, car le commandement +<span class="pagenum"><a name="p317" id="p317">317</a></span> +roulait de jour à autre entre les deux consuls, +tout se prépara au combat des deux côtés. Émilius +n'avait point été consulté; mais, quoiqu'il désapprouvât +extrêmement la conduite de son collègue, comme il ne +pouvait l'empêcher, il le seconda du mieux qu'il lui +fut possible.</p> + +<p>Annibal, après avoir fait convenir ses troupes que, +quand on leur aurait donné le choix d'un terrain propre +pour combattre, supérieures comme elles étaient en +cavalerie, elles n'en pouvaient pas choisir de plus favorable: +«Rendez donc grâces aux dieux, leur dit-il, +d'avoir amené ici les ennemis pour vous en faire +triompher; et sachez-moi gré aussi d'avoir réduit les +Romains à la nécessité de combattre. Après trois +grandes victoires consécutives, que faut-il pour vous +inspirer de la confiance, que le souvenir de vos propres +exploits? Les combats précédents vous ont rendus +maîtres du plat pays: par celui-ci, vous le deviendrez +de toutes les villes, et, j'ose le dire, de toutes les richesses +et de la puissance des Romains. Il n'est plus +question de parler, il faut agir. J'espère de la protection +des dieux que vous verrez dans peu l'effet de +mes promesses.»</p> + +<p>Les deux armées étaient bien inégales en nombre. Il +y avait dans celle des Romains, en comptant les alliés, +quatre-vingt mille hommes de pied, et un peu plus de +six mille chevaux; et dans celle des Carthaginois quarante +mille hommes de pied, tous fort aguerris, et dix +mille chevaux. Émilius commandait à la droite des Romains, +Varron à la gauche; Servilius, l'un des deux +consuls de l'année précédente, était au centre. Annibal, +qui savait profiter de tout, s'était posté de manière que +<span class="pagenum"><a name="p318" id="p318">318</a></span> +le vent vulturne, qui se lève dans un certain temps +réglé, devait souffler directement contre le visage des +Romains pendant le combat, et les couvrir de poussière; +et, ayant appuyé sa gauche sur la rivière d'Aufide +et distribué sa cavalerie sur les ailes, il forma son corps +de bataille, en plaçant l'infanterie espagnole et gauloise +au centre, et l'infanterie africaine, pesamment armée, +moitié à leur droite et moitié à leur gauche, sur une +même ligne avec la cavalerie. Après cette disposition, +il se mit à la tête de ce corps d'infanterie espagnole et +gauloise, et, l'ayant tiré de la ligne, il marcha en avant +pour commencer le combat, en arrondissant son front +à mesure qu'il approchait de l'ennemi, et en allongeant +ses flancs en espèce de demi-cercle, afin de ne point +laisser d'intervalle entre son corps et le reste de la ligne +composée de l'infanterie pesante, qui ne s'était point +ébranlée.</p> + +<p>On en vint bientôt aux mains; et les légions romaines +qui étaient aux deux ailes, voyant leur centre vivement +attaqué, s'avancèrent pour prendre l'ennemi en +flanc. Le corps d'Annibal, après une vigoureuse résistance, +se voyant pressé de toutes parts, céda au +nombre, et se retira par l'intervalle qu'il avait laissé +dans le centre de la ligne. Les Romains l'y ayant suivi +pêle-mêle avec chaleur, les deux ailes de l'infanterie +africaine, qui était fraîche, bien armée et en bon ordre, +s'étant tout d'un coup, par une demi-conversion, tournées +vers ce vide dans lequel les Romains, déjà fatigués, +s'étaient jetés en désordre et en confusion, les chargèrent +des deux côtés avec vigueur, sans leur donner +le temps de se reconnaître ni leur laisser de terrain +pour se former. Cependant les deux ailes de la cavalerie +<span class="pagenum"><a name="p319" id="p319">319</a></span> +venaient de battre celles des Romains, qui leur étaient +fort inférieures; et, n'ayant laissé à la poursuite des +escadrons rompus et défaits que ce qu'il fallait pour en +empêcher le ralliement, elles vinrent fondre par-derrière +sur l'infanterie romaine, qui, étant en même temps +enveloppée de toutes parts par la cavalerie et l'infanterie +des ennemis, fut toute taillée en pièces, après avoir fait +des prodiges de valeur. Émilius, qui avait été couvert +de blessures dans le combat, fut tué ensuite par un +gros d'ennemis qui ne le reconnurent point, et avec lui +deux questeurs, vingt-un tribuns militaires, plusieurs +hommes consulaires ou qui avaient été préteurs, Servilius, +consul de l'année précédente, et Minucius, qui +avait été maître de la cavalerie sous Fabius, et quatre-vingts +sénateurs. Il demeura sur la place plus de +soixante-dix mille hommes<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a> +<a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>; et les Carthaginois, +acharnés contre l'ennemi, ne cessèrent de tuer, jusqu'à +ce qu'Annibal, dans la plus grande ardeur du +carnage, se fut écrié plusieurs fois: <i>Arrête, soldat; +épargne le vaincu</i><a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a> +<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>. Dix mille hommes, qui avaient été +laissés à la garde du camp, se rendirent prisonniers de +guerre après la bataille. Le consul Varron se retira à +Venouse, accompagné seulement de soixante-dix cavaliers; +et quatre mille hommes<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a> +<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a> environ se sauvèrent +dans les villes voisines. Du côté d'Annibal, la victoire +fut complète; et il la dut principalement, aussi-bien +que les précédentes, à la supériorité de sa cavalerie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" +name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291"> +(retour) </a> Tite-Live diminue beaucoup le +nombre des morts, qu'il ne fait +monter qu'à quarante-trois mille environ; +mais Polybe est plus digne de foi.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" +name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292"> +(retour) </a> «Duo maximi exercitus cæsi ad +hostium satietatem, donec Annibal +diceret militi suo: Parce ferro.» +(FLOR. lib. 1, cap. 6.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" +name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293"> +(retour) </a> Le texte de Polybe porte 3000.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p320" id="p320">320</a></span> + +<p>Il y perdit quatre mille Gaulois, quinze cents tant Espagnols +qu'Africains, et deux cents chevaux.</p> + +<p>Maharbal, l'un des généraux carthaginois, voulait +que, sans perdre de temps, l'on marchât droit à Rome, +promettant à Annibal de le faire souper, à cinq jours +de là, dans le Capitale. Et sur ce que celui-ci répliqua +qu'il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette +proposition<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a> +<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>, «Je vois bien, dit Maharbal, que les +dieux n'ont pas donné au même homme tous les talents +à-la-fois. Vous savez vaincre, Annibal; mais vous +ne savez pas profiter de la victoire.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" +name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294"> +(retour) </a> «Tum Maharbal: Non omnia +nimirum eidem dii dedêre. Vincere +scis, Annibal; victoriâ uti nescis.» +(LIV. lib. 22, n. 51.)</blockquote> + +<p>On prétend que ce délai sauva Rome et l'empire. +Plusieurs, et Tite-Live entre autres, le reprochent à +Annibal comme une faute capitale. Quelques-uns sont +plus réservés, et ne peuvent se résoudre à condamner, +sans des preuves bien claires, un si grand capitaine, +qui, dans tout le reste, n'a jamais manqué ni de prudence +pour prendre le bon parti, ni de vivacité et de +promptitude pour exécuter. Ils sont encore retenus par +l'autorité, ou du moins par le silence de Polybe, qui, +en parlant des grandes suites qu'eut cette mémorable +journée, convient que, parmi les Carthaginois, on conçut +de grandes espérances d'emporter Rome d'emblée; +mais, pour lui, il ne s'explique point sur ce qu'il eût fallu +faire à l'égard d'une ville fort peuplée, extrêmement +aguerrie, bien fortifiée, et défendue par une garnison +de deux légions; et il ne laisse nulle part entrevoir +qu'un tel projet fût praticable, ni qu'Annibal eût tort +de ne l'avoir point tenté.</p> + +<p>En effet, en examinant les choses de plus près, on +<span class="pagenum"><a name="p321" id="p321">321</a></span> +ne voit pas que les règles communes de la guerre permissent +de l'entreprendre. Il est constant que toute +l'infanterie d'Annibal avant la bataille ne montait qu'à +quarante mille hommes; qu'étant diminuée de six mille +hommes qui avaient été tués dans l'action, et d'un plus +grand nombre sans doute qui avait été blessé et mis +hors de combat, il ne lui restait que vingt-six ou vingt-sept +mille hommes de pied en état d'agir, et que ce +nombre ne pouvait suffire pour faire la circonvallation +d'une ville aussi étendue que Rome, et coupée par une +rivière, ni pour l'attaquer dans les formes, n'ayant ni +machines, ni munitions, ni aucune des choses nécessaires +pour un siége. Par la même raison, Annibal, <span class="side"> Liv. lib. 22, +n. 9. +Liv. lib. 23, +n. 18.</span> +après le succès de Trasimène, tout victorieux qu'il était, +avait attaqué inutilement Spolette: et, un peu après la +bataille de Cannes, il avait été contraint de lever le +siége d'une petite ville sans nom et sans force. On ne +peut disconvenir que, si, dans l'occasion dont il s'agit, +il avait échoué, comme il devait s'y attendre, il aurait +ruiné sans ressource toutes ses affaires<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a> +<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>. Mais il faudrait +être du métier, et peut-être du temps même de l'action, +pour juger sainement de ce fait. C'est un ancien +procès sur lequel il ne sied bien qu'aux connaisseurs +de prononcer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" +name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295"> +(retour) </a> Ces réflexions, pleines de justesse, +rappellent le jugement de Montesquieu, +qui justifie également Annibal +des reproches qu'on avait faits +à sa conduite. (<i>Grand. et décad. +des Romains</i>, ch. IV.)--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Liv. 23, +n. 11-14.</span> +Annibal, aussitôt après la bataille de Cannes, avait +dépêché son frère Magon pour porter à Carthage la +nouvelle de sa victoire, et pour demander du secours +afin de terminer la guerre. Lorsque Magon fut arrivé, +il fit en plein sénat un discours magnifique sur les +<span class="pagenum"><a name="p322" id="p322">322</a></span> +exploits de son frère et sur les grands avantages qu'il +avait remportés contre les Romains; et, pour faire juger +de la grandeur de la victoire par quelque chose de sensible, +en parlant en quelque sorte aux yeux, il fit répandre +au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or +qu'on avait tirés des doigts des nobles romains qui avaient +été tués à la bataille de Cannes. Il termina sa harangue +par demander de l'argent, des vivres et de nouvelles +troupes. Tous les assistants ressentirent une joie extraordinaire; +et Imilcon, partisan d'Annibal, croyant que +c'était là une belle occasion d'insulter Hannon, chef de +la faction contraire, lui demanda s'il était encore mécontent +de la guerre qu'on avait entreprise contre les +Romains, et s'il croyait qu'on leur dût livrer Annibal. +Hannon, sans s'émouvoir, lui répondit qu'il était toujours +dans les mêmes sentiments, et que les victoires +dont on parlait, supposé qu'elles fussent véritables, ne +lui pouvaient donner de joie qu'autant qu'on s'en servirait +pour faire une paix avantageuse: puis il entreprit +de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner +si haut n'étaient que chimériques et imaginaires. «J'ai +taillé en pièces, disait-il, en reprenant le discours de +Magon, les armées romaines: envoyez-moi des soldats. +Que demanderiez-vous autre chose si vous aviez été +vaincu? Je me suis deux fois rendu maître du camp +ennemi, plein apparemment de toutes sortes de provisions: +envoyez-moi des vivres et de l'argent. Tiendriez-vous +un autre langage, si vous-même aviez +perdu votre camp?» Ensuite il demanda à Magon si +quelqu'un des peuples latins s'était venu rendre à Annibal, +si les Romains lui avaient fait quelques propositions +de paix. Magon ayant été forcé d'avouer qu'il +<span class="pagenum"><a name="p323" id="p323">323</a></span> +n'en était rien: «Nous avons donc, reprit Hannon, la +guerre dans l'Italie aussi forte que jamais.» Sa conclusion +fut qu'il ne fallait leur envoyer ni hommes ni +argent. Comme la faction d'Annibal était la plus puissante, +on n'eut aucun égard aux remontrances d'Hannon, +qui furent regardées comme l'effet de sa jalousie +et de sa prévention: il fut ordonné qu'on ferait incessamment +des levées d'hommes et d'argent pour envoyer +à Annibal les secours qu'il demandait. Magon partit sur-le-champ +pour lever en Espagne vingt-quatre mille +hommes d'infanterie et quatre mille chevaux; mais ce +secours fut arrêté dans la suite, et envoyé d'un autre +côté: tant la faction contraire était appliquée à traverser +les desseins d'un général qu'elle ne pouvait souffrir<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a> +<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>. +Pendant qu'à Rome on remerciait un consul qui avait fui +de n'avoir pas désespéré de la république, à Carthage +on savait presque mauvais gré à Annibal de la victoire +qu'il venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner +les avantages d'une guerre entreprise contre +son avis. Plus jaloux de l'honneur de ses sentiments +que du bien de l'état, plus ennemi du général des Carthaginois +que des Romains, il n'oubliait rien pour empêcher +les succès qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner +ceux qu'on avait eus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" +name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296"> +(retour) </a> De Saint-Évremond.</blockquote> + +<p class="mid"><i>Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal.</i></p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 23, +n. 4 et 18.</span> +La journée de Cannes soumit à Annibal les plus +puissants peuples d'Italie, attira dans son parti ceux de +la grande Grèce avec la ville de Tarente, et détacha +des Romains leurs plus anciens alliés, entre lesquels +<span class="pagenum"><a name="p324" id="p324">324</a></span> +Capoue tenait le premier rang. C'était une ville que la +bonté de son terroir, sa situation avantageuse et la longue +paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort +puissante. Le luxe et les délices, qui sont une suite +ordinaire de l'opulence, avaient corrompu l'esprit de +tous ses citoyens, déjà portés par leur inclination naturelle +au plaisir et à la débauche.</p> + +<p><a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a> +<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier +d'hiver. Ce fut là que cette armée, qui avait essuyé les +plus grands travaux et bravé les périls les plus affreux +sans y succomber, fut vaincue par l'abondance et les +délices, dans lesquelles elle se plongea avec d'autant +plus d'avidité, qu'elle n'y était point accoutumée. Leurs +courages s'amollirent si fort pendant ce séjour, que, +s'ils se soutinrent encore quelque temps, ce fut plutôt +par l'éclat de leurs victoires passées que par leurs forces +présentes. Quand Annibal tira ses soldats de cette ville, +on eût dit que c'étaient d'autres hommes, tout différents +de ce qu'ils avaient été jusque-là. Accoutumés à demeurer +dans des maisons commodes, à vivre dans l'abondance +et dans l'oisiveté, ils ne pouvaient plus souffrir +la faim, la soif, les longues marches, les veilles, ni +les autres travaux de la guerre: outre qu'ils ne savaient +plus ce que c'était que d'obéir aux officiers, ni de garder +aucune discipline.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" +name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297"> +(retour) </a> «Ibi partem majorem hiemis +exercitum in tectis habuit, adversùs +omnia humana mala, sæpè ae diù +durantem, bonis inexpertum atque +insuetum. Itaque quos nulla mali vicerat +vis, perdidêre nimia bona ac +voluptates immodicæ: et eò impensiùs, +quô avidiùs ex insolentiâ in +eas se merserant.» (LIV. lib. 23, +n. 18.)</blockquote> + +<p>Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l'en croit, +le séjour de Capoue est, dans la vie d'Annibal, une +grande tache, et il prétend que ce général fit en cela +<span class="pagenum"><a name="p325" id="p325">325</a></span> +une faute incomparablement plus grande que quand, +après le gain de la bataille, il manqua d'aller à Rome<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a> +<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>; +car ce délai, dit Tite-Live, pouvait paraître avoir seulement +différé sa victoire, au lieu que cette dernière +faute le mit absolument hors d'état de vaincre. En un +mot, comme Marcellus sut bien le dire dans la suite<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a> +<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>, +ce que Cannes avait été aux Romains, Capoue le fut +aux Carthaginois et à leur général. Là se perdit leur +vertu guerrière et leur attachement à la discipline; là +disparut et leur gloire passée, et l'espérance presque +sûre que leur montrait l'avenir. En effet, depuis ce jour, +les affaires d'Annibal allèrent toujours en décadence, +la fortune se rangea du côté de la prudence, et la victoire +sembla s'être réconciliée avec les Romains.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" +name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298"> +(retour) </a> «Illa enim cunctatio distulisse +modò victoriam videri potuit, hic +error vires ademisse ad vincendum.» +(LIV. lib. 23, n. 18.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" +name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299"> +(retour) </a> «Capuam Annibali Cannas fuisse. +Ibi virtutem bellicam, ibi militarem +disciplinam, ibi præteriti temporis +famam, ibi spem futuri extinctam.» +(LIV. lib. 23, n. 45.)</blockquote> + +<p>Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites +funestes qu'eurent les quartiers d'hiver passés par +l'armée carthaginoise dans cette ville délicieuse est bien +juste et bien fondé. Quand on examine avec soin toutes +les circonstances de cette histoire, on a de la peine à +se persuader qu'il faille attribuer le peu de progrès +qu'eurent les armes d'Annibal dans la suite au séjour de +Capoue: c'en est bien une cause, mais la moins considérable; +et la bravoure avec laquelle ses troupes battirent +depuis ce temps-là des consuls et des préteurs, +prirent des villes à la vue des Romains, maintinrent +leurs conquêtes et restèrent encore quatorze ans en +Italie sans en pouvoir être chassées, tout cela porte +<span class="pagenum"><a name="p326" id="p326">326</a></span> +assez à croire que Tite-Live exagère les pernicieux effets +des délices de Capoue.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 23, +n. 23.</span> +La véritable cause de la chute des affaires d'Annibal, +c'est le défaut de recrues et de secours de la part de +sa patrie. Après l'exposé de Magon, le sénat de Carthage +avait jugé nécessaire, pour pousser les conquêtes +d'Italie, d'y envoyer d'Afrique un renfort considérable +de cavalerie numide, quarante éléphants, mille talents<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a> +<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>, +qui font trois millions, et d'acheter en Espagne vingt +mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour en <span class="side"> <i>Ibid.</i> n. 32.</span> +renforcer leurs armées d'Espagne et d'Italie; néanmoins +Magon n'en put obtenir que douze mille fantassins, +avec deux mille cinq cents chevaux; et même, quand +il fut près de partir pour l'Italie avec cette troupe, si +fort au-dessous de celle qu'on lui avait promise, il fut +contre-mandé pour passer en Espagne. Annibal, après +de si grandes promesses, ne reçut donc ni infanterie, +ni cavalerie, ni éléphants, ni argent, et il fut absolument +abandonné à ses ressources personnelles: son armée se +trouvait réduite à vingt-six mille hommes de pied et à +neuf mille chevaux. Comment, avec une armée si affaiblie, +pouvoir occuper dans un pays étranger tous les +postes nécessaires, contenir les nouveaux alliés, maintenir +les conquêtes, en faire de nouvelles, et tenir la +campagne avec avantage contre deux armées des Romains +qui se renouvelaient tous les ans? Voilà la véritable +cause de la décadence des affaires d'Annibal et de +la ruine de celles de Carthage. Si nous avions l'endroit +où Polybe avait parlé sur cette matière, nous verrions +sans doute qu'il avait plus insisté sur cette cause que sur +les délices de Capoue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" +name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300"> +(retour) </a> 5,500,000 francs.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p327" id="p327">327</a></span> + +<p class="mid"><i>Affaires d'Espagne et de Sardaigne.</i></p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 23, +n. 26-30 et n. +32-40, 41. +AN. M. 3790 +ROM. 534.</span> +Les deux Scipions avaient toujours le commandement +de l'Espagne, et y faisaient d'assez grands progrès, +lorsque Asdrubal, qui seul paraissait capable de +leur résister, reçut ordre de Carthage de passer en +Italie au secours de son frère. Avant que de quitter la +province, il écrivit au sénat pour lui faire connaître +la nécessité qu'il y avait d'envoyer en sa place un +général qui pût tenir tête aux Romains. On y envoya +Imilcon avec une armée, et Asdrubal se mit en chemin +avec la sienne pour aller joindre son frère. La première +nouvelle de son départ avait rangé la plus grande +partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces +deux généraux, animés par un si grand succès, se +mirent en devoir de lui fermer la sortie de la province. +Ils considéraient le danger auquel seraient exposés +les Romains, si, ayant déjà bien de la peine à résister +au seul Annibal, les deux frères venaient à leur tomber +sur les bras avec deux puissantes armées: ils le +poursuivirent donc dans sa marche, et l'obligèrent, +malgré lui, à combattre. Asdrubal fut vaincu; et, loin +de pouvoir passer dans l'Italie, il ne se vit pas même +en état de demeurer en sûreté dans l'Espagne.</p> + +<p>Les Carthaginois ne réussirent pas mieux dans la +Sardaigne. Prétendant profiter de quelques révoltes +qu'ils y avaient excitées, il y perdirent douze mille +hommes dans une bataille contre les Romains, qui +firent encore un grand nombre de prisonniers, parmi +lesquels furent Asdrubal, surnommé <i>Calvus</i>; Hannon +et Magon<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a> +<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>, distingués par leur naissance et par leurs +emplois militaires.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" +name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301"> +(retour) </a> Ce n'était pas le frère d'Annibal.</blockquote> + +<p><span class="pagenum"><a name="p328" id="p328">328</a></span></p> + +<p class="mid"><i>Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue<br> +et de Rome</i><a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a> +<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" +name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302"> +(retour) </a> Rollin passe sous silence plusieurs +faits qu'il raconte avec détail +dans une autre partie de son histoire +ancienne, et dans l'histoire Romaine +(livre quinzième).--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> AN. M. 3791 +ROM. 535. +Liv. lib. 23, +n. 41-46; lib. +25, n. 22; lib. +26, n. 5-16.</span> +Depuis le séjour d'Annibal à Capoue, les affaires des +Carthaginois en Italie ne se soutinrent plus avec le +même éclat. M. Marcellus, d'abord comme préteur, +ensuite comme consul, eut beaucoup de part à ce +changement. Il harcelait Annibal en toute occasion, +il lui enlevait des quartiers, il lui faisait lever des +siéges; il le battit même en plusieurs rencontres, en +sorte qu'il fut appelé <i>l'épée de Rome</i>, comme Fabius +en avait été nommé <i>le bouclier</i>.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3793 +ROM. 537.</span> +Ce qui fut le plus sensible au général carthaginois, +fut de voir Capoue assiégée par les Romains. Pour ne +point perdre son crédit parmi ses alliés, en négligeant +de soutenir ceux qui y tenaient le premier rang, il vola +au secours de cette ville, en fit approcher ses troupes, <span class="side"> AN. M. 3794 +ROM. 538.</span> +attaqua les Romains, leur donna plusieurs combats +pour leur faire lever le siége. Enfin, voyant que toutes +ses tentatives étaient inutiles, pour faire une puissante +diversion il marcha brusquement vers Rome. Il ne +désespérait pas que, s'il pouvait, dans la première surprise, +s'emparer de quelque quartier de la ville, le +danger où serait la capitale n'obligeât les généraux romains +de lever le siège de Capoue pour accourir avec +toutes leurs troupes au secours de leur patrie: du +moins il se flattait que, si, pour continuer le siége, +ils partageaient leurs forces, leur affaiblissement pourrait +<span class="pagenum"><a name="p329" id="p329">329</a></span> +faire naître aux assiégés ou à lui quelque occasion +de les battre. Rome fut étonnée, mais non déconcertée. +Sur ce que l'un des sénateurs proposa de rappeler +toutes les armées au secours de Rome, Fabius<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a> +<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a> remontra +qu'il serait honteux de se laisser effrayer et de +changer de dessein aux moindres mouvements d'Annibal. +On se contenta de faire revenir, avec une partie +de l'armée, l'un des deux commandants qui étaient au +siége: ce fut Q. Fulvius, proconsul. Annibal, après +avoir fait quelques ravages, rangea son armée en bataille +devant la ville, et les consuls en firent autant. +Chacun se disposait à bien faire son devoir dans un +combat dont Rome devait être le prix, lorsqu'une +tempête violente obligea les deux partis de se retirer. +Ils ne furent pas plutôt rentrés dans leur camp, que +le temps devint calme et serein. La même chose arriva +plusieurs fois de suite; en sorte qu'Annibal, croyant +qu'il y avait dans cet événement quelque chose de surnaturel<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a> +<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a>, +dit, au rapport de Tite-Live, que tantôt la +fortune, et tantôt la volonté lui manquait pour se +rendre maître de Rome.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" +name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303"> +(retour) </a> «Flagitiosum esse terreri ac circumagi +ad omnes Annibalis comminationes.» +(LIV. lib. 26, n. 8.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" +name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304"> +(retour) </a> «Audita vox Annibalis fertur, +Potiundæ sibi urbis Romæ, modò +mentem non dari, modò fortunam.» +(LIV. lib. 26, n. 11.)</blockquote> + +<p>Mais ce qui le surprit étrangement et l'effraya le +plus, c'est qu'il apprit que, pendant qu'il était campé +à une des portes de Rome, les Romains avaient fait +sortir par une autre des recrues pour l'armée d'Espagne, +et que le champ dans lequel il s'était campé +avait été vendu dans le même temps, sans que cette +circonstance eût rien diminué de son prix. Un mépris +<span class="pagenum"><a name="p330" id="p330">330</a></span> +si marqué le piqua vivement: il fit mettre aussi à +l'encan les boutiques d'orfèvres qui étaient autour de +la place publique à Rome. Après cette bravade, il se +retira, et pilla en passant le riche temple de la déesse +Féronie.</p> + +<p>Capoue, ainsi abandonnée à elle-même, ne tint pas +long-temps. Après que ceux de ses sénateurs qui +avaient eu le plus de part à la révolte, et qui, par +cette raison, n'attendaient aucun quartier de la part +des Romains, se furent donné à eux-mêmes la mort +d'une manière tout-à-fait tragique, la ville se rendit +à discrétion<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a> +<a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Le succès de ce siége, qui fut décisif +par les suites heureuses qu'il eut, et qui rendit pleinement +aux Romains la supériorité sur les Carthaginois, +montra en même temps combien la puissance +romaine était formidable quand elle entreprenait de +punir des alliés infidèles, et combien peu il fallait +compter sur Annibal pour la défense de ceux qu'il +avait reçus sous sa protection.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" +name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a href="#footnotetag305"> +(retour) </a> «Confessio expressa hosti, +quanta vis in Romanis ad expetendas +pœnas ab infidelibus sociis, et quàm +nihil in Annibale auxilii ad receptos +in fidem tuendos esset.» (LIV. lib. +26, n. 16.)</blockquote> + +<p class="mid"><i>Défaite et mort des deux Scipions en Espagne.</i></p> + +<p><span class="side"> Liv. lib 23, +n. 32-39. +AN. M. 3793 +ROM. 537.</span> +La face des affaires était bien changée en Espagne. +Les Carthaginois y avaient trois armées: l'une était +commandée par Asdrubal, fils de Giscon; l'autre par +Asdrubal, fils d'Amilcar; la troisième, sous la conduite +de Magon, s'était jointe au premier Asdrubal. +Les deux Scipions, Cnéus et Publius, crurent devoir +diviser leurs troupes pour attaquer les ennemis séparément; +et c'est ce qui fut la cause de leur perte. Ils +<span class="pagenum"><a name="p331" id="p331">331</a></span> +convinrent que Cnéus, avec un petit nombre de Romains +et trente mille Celtibériens, irait contre Asdrubal, +fils d'Amilcar, pendant que Publius, avec le reste +des troupes, composées de Romains et d'alliés d'Italie, +marcherait contre les deux autres généraux.</p> + +<p>Publius fut accablé le premier. Aux deux chefs qu'il +avait en tête s'était joint Masinissa, fier des victoires +qu'il venait de remporter contre Syphax, et il devait +bientôt être suivi par Indibilis, prince puissant en Espagne. +On en vint aux mains. Les Romains, attaqués +en même temps de tous côtés, se défendirent courageusement, +tant qu'ils eurent leur général à leur tête: +mais, lorsqu'il eut été tué, le peu qui avait échappé +au carnage prit la fuite.</p> + +<p>Les trois armées victorieuses partirent aussitôt pour +aller contre Cnéus, et pour terminer la guerre par sa +défaite. Il était déjà plus qu'à demi vaincu par la désertion +de ses alliés, qui avaient tous abandonné son +parti<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a> +<a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a>, et qui laissèrent aux chefs romains cette importante +instruction, de ne souffrir jamais que dans +leur armée le nombre de leurs propres troupes fût inférieur +à celui des troupes étrangères. Il eut quelque +pressentiment de la mort et de la défaite de son frère +en voyant les ennemis arriver en si grand nombre. Il +ne lui survécut pas long-temps, et fut tué dans le +combat. Ces deux grands hommes furent également +pleurés par leurs citoyens et par leurs alliés, et les +Espagnes les regrettèrent à cause de leur justice et de +leur modération.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" +name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306"> +(retour) </a> «Id quidem cavendum semper +romanis ducibus erit, exemplaque +hæc verè pro documentis habenda: +ne ità externis credant auxiliis, ut +non plus sui roboris suarumque propriè +virium in castris habeant.» (LIV. +n. 33.)</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p332" id="p332">332</a></span> + +<p>La perte de ces vastes pays paraissait inévitable pour +les Romains; mais la valeur d'un simple officier, +nommé <i>L. Marcius</i>, chevalier romain, les leur conserva. +Bientôt après on y envoya le jeune Scipion, qui +vengea bien la mort de son père et de son oncle, et y +rétablit entièrement les affaires des Romains.</p> + +<p class="mid"><i>Défaite et mort d'Asdrubal.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 11, +p. 622-625. +Liv. lib. 27, +n. 35-39-51. +AN. M. 3798 +ROM. 542.</span> +Un échec inopiné acheva de ruiner en Italie toutes +les mesures et toutes les espérances d'Annibal. Les +consuls de cette année, la onzième de la seconde guerre +punique (car je passe beaucoup d'événements pour +abréger), étaient C. Claudius Néron et M. Livius. Celui-ci +avait pour département la Gaule cisalpine, où il +devait s'opposer à Asdrubal, qu'on disait être près de +passer les Alpes: l'autre commandait dans le pays des +Brutiens et dans la Lucanie, c'est-à-dire dans l'extrémité +opposée de l'Italie, et là il tenait tête à Annibal.</p> + +<p>Le passage des Alpes ne coûta presque point de peine +à Asdrubal, parce qu'il trouva le chemin frayé par son +frère, et tous les peuples disposés à le recevoir. Quelque +temps après il dépêcha des courriers vers Annibal: ils +furent arrêtés. Néron apprit par les lettres dont ils +étaient chargés qu'Asdrubal devait se joindre à son frère +dans l'Ombrie: il jugea que, dans une conjoncture +aussi importante qu'était celle-là, d'où dépendait le salut +de l'état, il était permis de se mettre au-dessus<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a> +<a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a> des +règles ordinaires pour le service et le bien même de la +république; et il crut devoir faire un coup hardi et +imprévu, capable de jeter la terreur dans l'esprit des +<span class="pagenum"><a name="p333" id="p333">333</a></span> +ennemis, en se hâtant d'aller joindre son collègue pour +attaquer brusquement Asdrubal avec leurs forces réunies. +Ce dessein, à bien examiner toutes les circonstances, +ne doit pas être facilement taxé d'imprudence: +c'était sauver l'état que d'empêcher la jonction des deux +frères. On ne hasardait pas beaucoup, en supposant +même qu'Annibal dût être informé de l'absence du +consul. Sur son armée de quarante-deux mille hommes, +il n'en avait pris que sept mille pour son détachement, +qui étaient à là vérité l'élite des troupes, mais qui n'en +faisaient qu'une très-petite partie; le reste était demeuré +dans le camp bien fortifié et bien retranché: était-il à +craindre qu'Annibal attaquât et forçât un bon camp défendu +par trente-cinq mille hommes?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" +name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307"> +(retour) </a> Il était défendu à un général de +sortir de la province qui lui était +assignée, et de passer dans celle d'un +autre.</blockquote> + +<p>Néron partit sans avertir ses soldats de son dessein. +Lorsqu'il eut fait assez de chemin pour le leur découvrir +sans danger, il leur dit qu'il les menait à une victoire +certaine: que dans la guerre tout dépendait de la renommée: +que le bruit seul de leur arrivée déconcerterait +les Carthaginois: qu'au reste ils auraient tout +l'honneur de cette action.</p> + +<p>Ils marchèrent avec une diligence extraordinaire. La +jonction se fit de nuit et sans multiplier les camps, +pour mieux tromper l'ennemi. Les troupes nouvellement +arrivées se joignirent à celles de Livius. L'armée du +préteur Porcius était campée tout près de celle du consul. +Dès le matin du lendemain on tint conseil. Livius +était d'avis de donner quelques jours de repos aux +troupes; Néron le pria de ne point rendre téméraire +par le délai une entreprise que la promptitude seule +pouvait faire réussir, et de profiter de l'erreur de leurs +ennemis, tant absents que présents: on donna donc le +<span class="pagenum"><a name="p334" id="p334">334</a></span> +signal pour la bataille. Asdrubal, s'étant avancé aux +premiers rangs, reconnut à plusieurs marques qu'il +était arrivé de nouvelles troupes, et il ne douta point +que ce ne fussent celles de l'autre consul: d'où il conjectura +qu'il fallait que son frère eût reçu quelque perte +considérable, et craignit fort d'être venu trop tard à +son secours.</p> + +<p>Après ces réflexions il fit sonner la retraite. Son +armée se mit en marche avec assez de désordre. La nuit +survint; et, ses guides l'ayant abandonné, il ne sut +quelle route tenir. Il suivait au hasard les bords du +fleuve Métaure, et il se mettait en devoir de le passer, +lorsqu'il fut joint par les trois armées ennemies: il jugea, +dans cette extrémité, qu'il lui était impossible +d'éviter le combat, et il fit tout ce qu'on pouvait attendre +de la présence d'esprit et du courage d'un grand +capitaine. Il prit tout d'un coup un poste avantageux, +et rangea ses troupes dans un terrain étroit, qui lui +donnait lieu de placer sa gauche, composée des troupes +les plus faibles, de manière qu'elle ne pouvait être ni +attaquée de front, ni prise en flanc, et de donner à son +corps de bataille et à sa droite plus de profondeur que +de front. Après cette disposition faite à la hâte, il se +mit au centre, et marcha le premier pour attaquer la +gauche des ennemis, bien convaincu qu'il s'agissait de +tout, et qu'il fallait ou vaincre, ou mourir. L'action +dura long-temps, et on combattit de part et d'autre +avec beaucoup d'opiniâtreté. Asdrubal sur-tout mit dans +cette journée le comble à la gloire qu'il s'était déjà acquise +par un grand nombre de belles actions. Il mena +<span class="pagenum"><a name="p335" id="p335">335</a></span> +ses soldats épouvantés et tremblants au combat, contre +un ennemi qui les surpassait en nombre et en confiance; +il les anima par ses paroles, il les soutint par son +exemple, il employa les prières et les menaces pour +ramener les fuyards, jusqu'à ce qu'enfin, voyant que la +victoire se déclarait pour les Romains, et ne pouvant +survivre à tant de milliers d'hommes qui avaient quitté +leur patrie pour le suivre, il se jeta au milieu d'une +cohorte romaine, où il périt en digne fils d'Amilcar, et +en digne frère d'Annibal.</p> + +<p>Ce combat fut pour les Carthaginois le plus sanglant +de toute cette guerre; et, soit par la mort du chef, soit +par le carnage qui fut fait des troupes carthaginoises, +il servit comme de représailles pour la journée de +Cannes. Il fut tué du côté des Carthaginois cinquante-cinq +mille hommes<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a> +<a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a>, et il y en eut six mille de pris. Les +Romains perdirent huit mille hommes. Ils étaient si las +de tuer, que, quelqu'un étant venu avertir Livius qu'il +était aisé de tailler en pièces un gros d'ennemis qui s'enfuyait +«Il est bon, dit-il, qu'il en reste quelques-uns +pour porter aux Carthaginois la nouvelle de leur défaite.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" +name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308"> +(retour) </a> La perte, selon Polybe, fut +beaucoup moindre, et ne monta qu'à +dix mille hommes. + +<p>= Il ajoute que la perte des Romains +fut de 2000 hommes (XI, c. +3, §3).--L.</p></blockquote> + +<p>Néron se mit en marche dès la nuit même qui suivit +le combat. Par-tout où il passait, les cris de joie et les +applaudissements prirent la place de l'inquiétude et de +la frayeur qu'il y avait laissées en venant. Il arriva à son +camp le sixième jour. La tête d'Asdrubal jetée dans le +camp des Carthaginois apprit à leur chef le funeste sort +de son frère. Annibal reconnut à ce cruel coup la fortune +<span class="pagenum"><a name="p336" id="p336">336</a></span> +de Carthage. «C'en est fait, dit-il<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a> +<a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>, je ne lui enverrai +plus de superbes courriers. En perdant Asdrubal, +je perds toute mon espérance et tout mon +bonheur.» Il se retira ensuite dans l'extrémité du +pays des Brutiens, où il ramassa toutes ses troupes, qui +eurent beaucoup de peine à y subsister, parce qu'il ne +ne recevait aucun convoi de Carthage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" +name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309"> +(retour) </a> Horace le fait parler ainsi dans la belle ode où il décrit cette défaite: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i10">Carthagini jam non ego nuncios</p> +<p class="i10">Mittam superbos. Occidit, occidit</p> +<p class="i10">Spes omnis et fortuna nostri</p> +<p class="i10">Nominis, Asdrubale interempto.</p> + +<p class="i30">(HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p class="mid"><i>Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est<br> +nommé consul, et passe en Afrique. Annibal y<br> +est rappelé.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 11, +p. 650; et +l. 14, p. 677-687; +et l. 15, +p. 689-694. +Liv. lib. 28, +n. 1-4, 16, +38, 40-46; l. +29, n. 24-36; +l. 30, n. 20-28. +AN. M. 3799 +ROM. 543.</span> +Le sort des armes ne fut pas plus heureux pour les +Carthaginois en Espagne. La sage vivacité du jeune +Scipion y avait rétabli entièrement les affaires des Romains, +comme la courageuse lenteur de Fabius l'avait +fait auparavant en Italie. Les trois chefs des Carthaginois, +qui y commandaient de nombreuses armées, +savoir Asdrubal, fils de Giscon, Hannon et Magon, +ayant été défaits en plusieurs rencontres par les troupes +romaines, Scipion enfin se rendit maître de l'Espagne, +et la soumit tout entière aux Romains. Ce fut pour-lors +que Masinissa, prince très-puissant en Afrique, se +rangea de leur côté: Syphax, au contraire, embrassa +le parti des Carthaginois.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3800 +ROM. 544.</span> +Scipion, étant retourné à Rome, y fut nommé consul; +il avait pour-lors trente ans. On lui donna pour +<span class="pagenum"><a name="p337" id="p337">337</a></span> +collègue P. Licinius Crassus. Le département du premier +fut la Sicile, avec permission de passer en Afrique, +s'il le jugeait à propos: il partit le plus promptement +qu'il put pour sa province. L'autre devait commander +dans le pays où Annibal s'était retiré.</p> + +<p>La prise de Carthagène, où Scipion avait fait paraître +toute la prudence, tout le courage, toute l'habileté +qu'on peut attendre des plus grands capitaines, et la +conquête de l'Espagne entière, étaient plus que suffisantes +pour immortaliser son nom: mais il ne les avait +regardées que comme des degrés et des préparatifs qui +devaient le conduire à une plus grande entreprise; c'était +la conquête de l'Afrique. Il y passa en effet, et y établit +le théâtre de la guerre.</p> + +<p>Le ravage des terres, le siège d'Utique, une des plus +fortes places de l'Afrique, la défaite entière des deux +armées de Syphax et d'Asdrubal, dont Scipion brûla +le camp, et ensuite la prise de Syphax même, qui était +la plus puissante ressource des Carthaginois, tout cela +les obligea à songer enfin à la paix. Ils députèrent pour +cet effet trente des principaux sénateurs, choisis dans +cette compagnie qui était si puissante à Carthage, et +qu'on nommait le <i>conseil des cent</i>. Dès qu'ils furent +admis dans la tente du général romain, ils se prosternèrent +tous par terre (c'était la coutume du pays), lui +parlèrent avec beaucoup de soumission, rejetant la +cause de tous leurs malheurs sur Annibal, et promirent +de la part du sénat une aveugle obéissance à tout ce +qu'ordonnerait le peuple romain. Scipion leur répondit +que, quoiqu'il fût venu dans l'Afrique pour vaincre et +non pour faire la paix, il la leur accorderait cependant, +à condition qu'ils rendraient aux Romains leurs prisonniers +<span class="pagenum"><a name="p338" id="p338">338</a></span> +et leurs transfuges; qu'ils feraient sortir leurs armées +de l'Italie et des Gaules; qu'ils n'entreraient plus +en Espagne; qu'ils se retireraient de toutes les îles qui +sont entre l'Italie et l'Afrique; qu'ils livreraient aux +vainqueurs tous leurs vaisseaux, excepté vingt; qu'ils +donneraient cinq cent mille boisseaux<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a> +<a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a> de froment, et +trois cent mille boisseaux d'orge; et qu'ils paieraient +la somme de cinq mille talents<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a> +<a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>, c'est-à-dire quinze +millions. Que, si ces conditions les accommodaient, ils +pourraient envoyer des ambassadeurs au sénat. Ils +feignirent d'y donner les mains; mais en effet ils ne +cherchaient qu'à gagner du temps jusqu'au retour d'Annibal. +On accorda une trêve aux Carthaginois, qui firent +partir sur-le-champ leurs députés pour Rome, et qui +envoyèrent en même temps vers Annibal pour lui ordonner +de revenir en Afrique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" +name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310"> +(retour) </a> Boisseaux romains, c. à. d. <i>modius</i>. +Le modius vaut le quinzième +de notre setier (v. mes <i>Considérations +sur les Monnaies</i>, p. 118): il +s'agit donc ici de 33,333 setiers +(52,000 hectolitres) de froment; et +de 20,000 setiers (31,200 hectolitres) +d'orge.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" +name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311"> +(retour) </a> Environ 27,500,000 francs: selon +d'autres, dit Tite-Live, on leur +imposa 5,000 livres d'argent, et non +5,000 talents. La somme est bien différente +car la livre romaine était la +80e partie du talent: il ne s'agirait +donc que de 331,250 francs. Cette +somme paraît trop faible.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> AN. M. 3802 +ROM. 546.</span> +Il était pour lors retiré dans les extrémités de l'Italie, +comme nous l'avons déjà dit. C'est là que lui furent +portés les ordres de Carthage, qu'il ne put entendre +sans pousser des soupirs, et sans presque verser des +larmes, frémissant de colère de se voir ainsi forcé +d'abandonner sa proie. Jamais exilé ne témoigna plus +de regret en quittant son pays natal, qu'Annibal en sortant +d'une terre ennemie. Il tourna souvent les yeux vers +les côtes de l'Italie, accusant les dieux et les hommes +de son malheur, en prononçant contre lui-même, dit +<span class="pagenum"><a name="p339" id="p339">339</a></span> +Tite-Live<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a> +<a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>, mille exécrations de ce qu'au sortir de la +bataille de Cannes, il n'avait pas conduit à Rome ses +soldats encore tout fumants du sang des Romains.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" +name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312"> +(retour) </a> Tite-Live suppose toujours que +ce délai était une faute essentielle +pour Annibal, dont lui-même se repentit +dans la suite.</blockquote> + +<p>A Rome, le sénat, fort mécontent des mauvaises +excuses qu'employaient les députés de Carthage pour +justifier leur république, et de l'offre absurde qu'ils +faisaient en son nom de s'en tenir au traité de Lutatius, +crut devoir renvoyer la décision du tout à Scipion, qui, +étant sur les lieux, pouvait mieux juger de ce que demandait +le bien de l'état.</p> + +<p>Vers ce même temps, le préteur Octavius, passant +de Sicile en Afrique avec deux cents vaisseaux de charge, +fut attaqué près de Carthage par une furieuse tempête +qui dissipa toute sa flotte. Le peuple de la ville, ne +pouvant se résoudre à laisser échapper de ses mains +une si riche proie, demande à grands cris qu'on fasse +sortir la flotte carthaginoise pour s'en emparer. Le +sénat, après une faible résistance, y consent. Asdrubal, +étant sorti du port, se saisit de la plupart des vaisseaux +romains, et les amena à Carthage, malgré la trêve qui +subsistait encore.</p> + +<p>Scipion envoya des députés au sénat de Carthage +pour en faire ses plaintes: on y eut peu d'égard. L'approche +d'Annibal leur avait rendu le courage, et leur +avait fait concevoir de grandes espérances; il s'en fallut +peu même que le peuple ne maltraitât les députés. Ils +demandèrent une escorte pour s'en retourner en sûreté; +elle leur fut accordée, et deux vaisseaux de la république +les accompagnèrent. Mais les magistrats, qui ne voulaient +point de paix, et qui étaient déterminés à recommencer +<span class="pagenum"><a name="p340" id="p340">340</a></span> +la guerre, firent dire sous main à Asdrubal, +qui était avec sa flotte près d'Utique, de faire attaquer +la galère romaine lorsqu'elle serait arrivée au fleuve +Bagrada, tout près du camp des Romains, où l'escorte +avait ordre de les laisser. Il le fit, et détacha contre les +ambassadeurs deux galères. Ils se sauvèrent pourtant, +non sans peine ni sans danger.</p> + +<p>Ce fut un nouveau sujet de guerre entre les deux +peuples, plus animés, ou plutôt plus acharnés que jamais +l'un contre l'autre: les Romains, par le désir de +venger une si noire perfidie; les Carthaginois, par la +persuasion où ils étaient qu'il n'y avait plus de paix à +attendre pour eux.</p> + +<p>Dans ce temps-là même, Lélius et Fulvius, chargés +des pleins pouvoirs que le sénat et le peuple romain +envoyaient à Scipion, arrivent au camp, et avec eux +les députés carthaginois. Carthage ayant non-seulement +rompu la trêve, mais violé le droit des gens dans +la personne des ambassadeurs romains, il était naturel +d'user de représailles contre les députés carthaginois. +Mais Scipion<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a> +<a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>, considérant plus ce que demandait la +générosité romaine que ce que méritait la perfidie carthaginoise, +pour ne point s'éloigner des principes de +sa nation ni de son propre caractère, renvoya les députés +sans leur faire aucun mal. Une modération si +étonnante dans de telles conjonctures effraya et fit +rougir Carthage même, et donna à Annibal une nouvelle +estime pour un chef qui n'opposait à la mauvaise +<span class="pagenum"><a name="p341" id="p341">341</a></span> +foi de ses ennemis qu'une droiture et une noblesse +d'ame encore plus dignes d'admiration que toutes ses +vertus guerrières.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" +name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313"> +(retour) </a> Ἐσκοπεῖτο παρ' αủτῷ συλλογιζόµενος, +οὐχ οὕτω τὶ δέον παθεῖν +Καρχηδονίους, ὡς τὶ δέον ἦν πράξαι +Ῥωµαίους. (POLYB. lib. 15, p. 693.) + +<p>«Dixit Scipio se nihil nec institutis +populi romani nec suis moribus +indignum in iis facturum.» (LIV. +lib. 30, n. 25.)</p></blockquote> + +<p>Cependant Annibal, pressé par ses citoyens, avançait +dans le pays. Il arriva à Zama, qui est à cinq +journées de Carthage, et il y fit camper ses troupes: +il envoya de là des espions pour observer la contenance +des Romains. Scipion, les ayant surpris, loin +de les punir, les fit promener par tout son camp; et, +après leur en avoir fait remarquer soigneusement toute +la disposition, il les renvoya à Annibal. Celui-ci sentait +bien d'où partait une si noble assurance; après tout ce +qui lui était arrivé, il ne comptait plus sur le retour +de sa fortune. Pendant que tout, le monde l'exhortait +à donner la bataille, il était le seul qui songeât à la +paix; il espérait la faire à des conditions plus raisonnables, +se trouvant à la tête d'une armée, et le sort +des armes pouvant encore paraître incertain. Il envoya +donc demander une entrevue à Scipion: on convint +du temps et du lieu.</p> + +<p class="mid"><i>Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique,<br> +suivie du combat.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 15, +p. 694-703. +Liv. lib. 30, +p. 29-35. +AN. M. 3803 +ROM. 547.</span> +Ces deux capitaines, non-seulement les plus illustres +de leur temps, mais dignes d'être mis en parallèle avec +ce qu'il y avait jamais eu de plus grands princes et de +plus fameux généraux, s'étant rendus au lieu marqué, +demeurèrent quelque temps en silence, comme étonnés +à la vue l'un de l'autre, et comme saisis d'une +mutuelle admiration. Enfin Annibal prit le premier la +parole, et, après avoir loué Scipion d'une manière +<span class="pagenum"><a name="p342" id="p342">342</a></span> +fine et délicate, il lui fit une vive peinture des désordres +de la guerre, et des maux qu'elle avait causés +tant aux victorieux qu'aux vaincus: il l'exhorta à ne +pas se laisser éblouir par l'éclat de ses victoires. Il lui +représenta que, quelque heureux qu'il eût été jusque-là, +il devait appréhender l'inconstance de la fortune; +que, sans en chercher bien loin des exemples, il en +était lui-même, qui lui parlait, une preuve éclatante; +que Scipion était alors ce qu'Annibal avait été à Trasimène +et à Cannes; qu'il profitât de l'occasion mieux +qu'il n'avait fait lui-même, en faisant la paix dans un +temps où il était maître des conditions. Il finit en déclarant +que les Carthaginois voulaient bien céder aux +Romains la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, et toutes +les îles qui sont entre l'Afrique et l'Italie; qu'il fallait +bien se résoudre, puisque les dieux en ordonnaient +ainsi, à se renfermer dans les bords de l'Afrique, tandis +qu'ils verraient les Romains faire respecter leurs +lois jusque dans les régions les plus éloignées.</p> + +<p>Scipion répondit en moins de paroles, mais avec +non moins de dignité. Il reprocha aux Carthaginois la +perfidie avec laquelle ils venaient de piller quelques +galères romaines avant que la trêve fût expirée: il rejeta +sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux +qu'avaient entraînés les deux guerres. Après avoir +remercié Annibal des conseils qu'il lui donnait sur l'incertitude +des événements humains, il finit en l'avertissant +de se préparer au combat, s'il n'aimait mieux +accepter les conditions qu'il avait déjà proposées, auxquelles +néanmoins on en ajouterait encore quelques-unes +pour punir les Carthaginois d'avoir rompu la trêve.</p> + +<p>Annibal ne put se résoudre à accepter ces conditions, +<span class="pagenum"><a name="p343" id="p343">343</a></span> +et on se sépara dans le dessein de décider du sort de +Carthage par une action générale. Chacun des généraux +exhorta donc ses troupes à combattre vaillamment. +Annibal faisait le dénombrement des victoires +qu'il avait remportées sur les Romains, des chefs qu'il +avait tués, des armées qu'il avait taillées en pièces. +Scipion représentait aux siens la conquête des Espagnes, +les succès qu'il avait eus en Afrique, et l'aveu +que les ennemis faisaient de leur faiblesse en venant +demander la paix;<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a> +<a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a> et il disait tout cela d'un air et +d'un ton de vainqueur. Jamais motifs ne furent plus +puissants pour porter des troupes à bien combattre. +Ce jour allait mettre le comble à la gloire de l'un ou +de l'autre des chefs, et décider qui de Rome ou de +Carthage donnerait la loi aux nations.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" +name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314"> +(retour) </a> «Celsus hæc corpore, vultuque ita læto, ut vicisse jam crederes, +dicebat.» (LIV. lib. 30, n. 32.)</blockquote> + +<p>Je n'entreprends point de décrire l'ordre de la bataille +ni la valeur des deux armées. Il est aisé d'imaginer +que deux capitaines si expérimentés n'oublièrent rien +de ce qui pouvait contribuer à la victoire. Les Carthaginois, +après un combat fort opiniâtre, furent enfin +obligés de prendre la fuite, laissant vingt mille des +leurs sur le champ de bataille; et les Romains firent +un pareil nombre de prisonniers. Annibal se sauva +pendant le tumulte; et, étant entré dans Carthage, +il avoua qu'il était vaincu sans ressource, et que la +ville n'avait plus d'autre parti à prendre que de demander +la paix, à quelques conditions que ce fût. Scipion +lui donna de grands éloges, principalement sur +son habileté à prendre les avantages, à disposer son +armée, à donner ses ordres dans le combat; et il assura +<span class="pagenum"><a name="p344" id="p344">344</a></span> +qu'Annibal s'était surpassé lui-même dans cette +journée, quoique le succès n'eût pas répondu à son +courage ni à sa prudence.</p> + +<p>Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la +consternation des ennemis. Il ordonna à un de ses lieutenants +de mener son armée de terre à Carthage, pendant +que lui-même allait y conduire la flotte.</p> + +<p>Il n'en était pas éloigné, lorsqu'il rencontra un vaisseau +couvert de banderoles et de branches d'olivier, +qui portait dix ambassadeurs, choisis d'entre les plus +considérables de la ville, et chargés d'aller implorer sa +clémence. Il les renvoya sans réponse, avec ordre de le +venir trouver à Tunis, où il devait s'arrêter. Les députés +de Carthage vinrent au nombre de trente trouver +Scipion au lieu marqué, et lui demandèrent la paix +en des termes très-soumis. Il assembla son conseil: la +plupart étaient assez d'avis qu'il prît et rasât Carthage, +et qu'il en traitât les habitants avec la dernière sévérité; +mais la vue du temps que durerait le siége d'une +ville si bien fortifiée, et la crainte qu'avait Scipion +qu'on ne lui envoyât un successeur pendant qu'il serait +occupé à ce siége, le firent pencher vers la douceur.</p> + +<p class="mid"><i>Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains.<br> +Fin de la seconde guerre punique.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 15, +p. +704-707. +Liv. lib. 30, +n. 36-44.</span> +Les conditions de paix qu'il leur dicta furent, que +les Carthaginois vivraient libres en conservant leurs +lois, aussi-bien que les villes et les terres qu'ils possédaient +en Afrique avant cette guerre; qu'ils rendraient +aux Romains tous les transfuges, les esclaves et les +prisonniers qu'ils avaient à eux; qu'ils leur livreraient +<span class="pagenum"><a name="p345" id="p345">345</a></span> +tous leurs vaisseaux, à l'exception de dix à trois rangs +de rames; qu'ils livreraient aussi tous les éléphants +qu'ils avaient alors, et qu'ils n'en dresseraient plus dorénavant +pour la guerre; que toute guerre hors de +l'Afrique leur serait absolument interdite, et que, dans +l'Afrique même, ils ne pourraient la faire sans la permission +du peuple romain; qu'ils restitueraient à Masinissa +tout ce qu'ils avaient pris sur lui ou sur ses +ancêtres; qu'ils fourniraient des vivres et paieraient la +solde aux troupes auxiliaires des Romains, jusqu'à ce +que leurs députés fussent de retour de Rome; qu'ils +paieraient aux Romains dix mille talents euboïques<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a> +<a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a> +d'argent, en cinquante paiements d'année en année; +qu'ils donneraient cent ôtages<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a> +<a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a> au choix de Scipion. +Pour leur donner le temps d'envoyer à Rome, il convint +de leur accorder une trêve, à condition qu'ils +rendraient les vaisseaux qu'ils avaient pris à l'occasion +de la première, sans quoi ils ne devaient espérer ni +trêve ni paix.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" +name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315"> +(retour) </a> Dix mille talents attiques feraient +trente millions. Dix mille talents +euboïques font un peu plus de +vingt-huit millions trente-trois mille +livres; parce que, selon Budée, le +talent euboïque ne vaut que cinquante-six +mines, et quelque chose +de plus; au lieu que le talent attique +vaut soixante mines. + +<p>= 10,000 talents euboïques valent +55,000,000 francs. Le cinquantième, +que les Carthaginois s'engageaient +à payer annuellement, est +de 1,100,000 francs.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" +name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316"> +(retour) </a> Ils ne devaient pas avoir moins +de 14 ans, ni plus de 30: on trouve +une circonstance analogue dans le +traité des Romains avec les Étoliens. +(POLYB. XXII, 15, 10.)--L.</blockquote> + +<p>Quand les députés furent de retour à Carthage, ils +exposèrent au sénat les conditions que Scipion leur +avait dictées. Alors Giscon, qui les trouvait insupportables, +se leva, et fit un discours pour détourner ses +citoyens d'une paix si honteuse. Annibal, indigné qu'on +<span class="pagenum"><a name="p346" id="p346">346</a></span> +écoutât tranquillement un tel harangueur, prit Giscon +par le bras, et le jeta en bas de son siége. Une démarche +si violente, et bien éloignée du goût d'une ville libre +comme était Carthage, excita un murmure universel. +Annibal en fut troublé, et sur-le-champ s'excusa. «Sorti +de cette ville à l'âge de neuf ans, leur dit-il, et n'y +étant revenu qu'après trente-six ans d'absence, j'ai eu +tout le temps de m'instruire dans l'art militaire, et je +me flatte d'y avoir assez bien réussi. Pour vos lois et +vos coutumes, on ne doit pas être surpris que je les +ignore; et c'est de vous que je veux les apprendre.» +Il s'étendit ensuite sur la nécessité indispensable où ils +étaient de faire la paix. Il ajouta qu'on devait remercier +les dieux de ce que les Romains voulaient bien l'accorder, +même à ces conditions; et il leur montra de quelle +importance il était de se réunir dans le sénat, et de ne +point donner lieu, par le partage des sentiments, à +porter devant le peuple une affaire de cette nature. Tout +le monde revint à son avis, et la paix fut acceptée. Le +sénat satisfit Scipion sur les vaisseaux qu'il avait redemandés; +et, après avoir obtenu de lui une trêve de trois +mois, il fit partir des ambassadeurs pour Rome.</p> + +<p>Quand ils y furent arrivés, le sénat leur donna audience; +ils étaient tous recommandables par leur âge et +leur dignité. Asdrubal, surnommé <i>Hœdus</i>, toujours +ennemi d'Annibal et de sa faction, parla le premier; et, +après avoir excusé autant qu'il put le peuple de Carthage, +en rejetant la rupture du traité sur l'ambition +de quelques particuliers, il ajouta, que si les Carthaginois +eussent voulu suivre ses conseils et ceux d'Hannon, ils +auraient donné aux Romains la paix qu'ils étaient obligés +de leur demander. «Mais, ajouta-t-il, il est bien rare +<span class="pagenum"><a name="p347" id="p347">347</a></span> +que la prospérité et la modération se rencontrent +ensemble, et qu'il soit donné aux hommes d'être en +même temps heureux et sages. Le peuple romain est +invincible, parce qu'il ne se laisse point aveugler par +la bonne fortune; et il faudrait s'étonner s'il agissait +autrement: car la prospérité ne transporte de joie et +n'éblouit que ceux pour qui elle est nouvelle; au lieu +que les Romains sont si accoutumés à vaincre, qu'ils +ne sont presque plus sensibles au plaisir que cause +la victoire, et qu'on peut dire, à leur honneur, qu'ils +ont en un sens plus augmenté leur empire en traitant +les vaincus avec bonté qu'en remportant des victoires<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a> +<a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>.» +Les autres députés parlèrent d'un ton plus plaintif, en +représentant le triste état où Carthage allait être réduite, +après s'être vue au comble de la grandeur et de +la puissance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" +name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317"> +(retour) </a> «Rarò simul hominibus bonam +fortunam bonamque mentem dari. +Populum romanum eo invictum esse, +quòd in secundis rebus sapere et +consulere menunerit. Et herculè mirandum +fuisse, si aliter facerent. Ex +insolentiâ, quibus nova bona fortuna +sit, impotentes lætiliæ insanire: +populo romano usitata ac +propè obsoleta ex victoria gaudia +esse; ac plus penè parcendo victis, +quàm vincendo, imperium auxisse.» +(LIV. lib. 30, n. 42.) +</blockquote> + +<p>Le sénat et le peuple, qui étaient également portés +à la paix, donnèrent un plein pouvoir à Scipion pour +en traiter, le laissèrent maître des conditions, et lui +permirent de ramener son armée après la conclusion +du traité.</p> + +<p>Les ambassadeurs demandèrent la permission d'entrer +dans la ville, et de racheter quelques-uns de leurs prisonniers. +Il s'en trouva environ deux cents qu'ils souhaitaient +recouvrer: le sénat les envoya à Scipion pour +les rendre sans rançon, en cas que la paix se conclût. +<span class="pagenum"><a name="p348" id="p348">348</a></span> +Les Carthaginois, après le retour de leurs ambassadeurs, +firent la paix avec Scipion aux conditions +qu'il leur avait imposées. Ils lui remirent plus de cinq +cents vaisseaux, qu'il fit brûler à la vue de Carthage: +spectacle bien triste pour les habitants de cette malheureuse +ville! Il fit trancher la tête aux alliés du nom +latin, et pendre<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a> +<a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a> les citoyens romains, qui lui furent +rendus comme transfuges.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" +name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318"> +(retour) </a> <i>Mettre en croix.</i>--L.</blockquote> + +<p>Quand on procéda au premier paiement de la taxe +imposée par le traité, comme les fonds de l'état étaient +épuisés par les dépenses d'une si longue guerre, la difficulté +de ramasser cette somme causa une grande +tristesse dans le sénat, et plusieurs ne purent retenir +leurs larmes: on dit qu'Annibal alors se mit à rire. +Asdrubal Hœdus lui faisant de vifs reproches de ce qu'il +insultait ainsi à l'affliction publique, dont il était la +cause: «Si l'on pouvait, dit-il, pénétrer dans le fond +de mon cœur et en démêler les dispositions comme +on voit ce qui se passe sur mon visage, on reconnaîtrait +bientôt que ce ris qu'on me reproche n'est +pas un ris de joie, mais l'effet du trouble et du transport +que me causent les maux publics; et ce ris, +après tout, est-il plus hors de saison que ces larmes +que je vous vois répandre? C'était lorsqu'on nous a +ôté nos armes, qu'on a brûlé nos vaisseaux, qu'on +nous a interdit toute guerre contre les étrangers; +c'était alors qu'il fallait pleurer, car voilà le coup et +la plaie mortelle qui nous a abattus: mais nous ne +sentons les maux publics qu'autant qu'ils nous intéressent +personnellement; et ce qu'ils ont pour nous +de plus affligeant et de plus douloureux, est la perte +<span class="pagenum"><a name="p349" id="p349">349</a></span> +de notre argent. C'est pourquoi, lorsqu'on enlevait à +Carthage vaincue ses dépouilles, lorsqu'on la laissait +sans armes et sans défense au milieu de tant de peuples +d'Afrique puissants et armés, personne de vous n'a +poussé un soupir; et maintenant, parce qu'il faut +contribuer par tête à la taxe publique, vous vous désolez +comme si tout était perdu. Ah! que j'ai lieu de +craindre que ce qui vous arrache aujourd'hui tant de +larmes ne vous paraisse bientôt le moindre de vos +malheurs!»</p> + +<p>Scipion, après que tout fut terminé, s'embarqua pour +repasser en Italie. Il arriva à Rome à travers une multitude +infinie de peuples que la curiosité attirait sur son +passage. On lui décerna le triomphe le plus magnifique <span class="side"> AN. M. 3804 +CARTH. 646. +ROM. 548. +AV. J.-C. 200.</span> +qu'on eût encore vu, et on lui donna le surnom +d'<i>Africain</i>, honneur inouï jusque-là, personne avant +lui n'ayant pris le nom d'une nation vaincue. Ainsi fut +terminée la seconde guerre punique, après avoir duré +dix-sept ans.</p> + +<p class="mid"><i>Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage<br> +au temps de la seconde guerre punique.</i></p> + +<p><span class="side"> Lib. 6, +p. 493, 494.</span> +Je finirai ce qui regarde la seconde guerre punique +par une réflexion de Polybe, qui peut beaucoup servir +à faire connaître la différence des deux républiques dont +nous parlons. Au commencement de la seconde guerre +punique, et du temps d'Annibal, on peut dire en quelque +sorte que Carthage était sur le retour: sa jeunesse, +sa fleur, sa vigueur, étaient déjà flétries: elle avait +commencé à déchoir de sa première élévation; et elle +penchait vers sa ruine; au lieu que Rome alors était, +<span class="pagenum"><a name="p350" id="p350">350</a></span> +<span class="side"> Liv. lib. 24, +n. 8 et 9.</span> +pour ainsi dire, dans la force et la vigueur de l'âge, et +s'avançait à grands pas vers la conquête de l'univers. +La raison que Polybe rend de la décadence de l'une et +de l'accroissement de l'autre est tirée de la différente +manière dont étaient gouvernées ces deux républiques +dans le temps dont nous parlons. Chez les Carthaginois, +le peuple s'était emparé de la principale autorité dans +les affaires publiques; on n'écoutait plus les avis des +vieillards et des magistrats; tout se conduisait par cabales +et par intrigues. Sans parler de ce que la faction +contraire à Annibal fit contre lui pendant tout le temps +de son commandement, le seul fait des vaisseaux romains +pillés pendant un temps de trève, perfidie à laquelle +le peuple força le sénat de prendre part et de +prêter son nom, est une preuve bien claire de ce que +dit ici Polybe. Au contraire, à Rome c'était le temps +où le sénat, c'est-à-dire cette compagnie composée +d'hommes si sages, avait plus de crédit que jamais, et +où les anciens étaient écoutés et respectés comme des +oracles. On sait combien le peuple romain était jaloux +de son autorité, sur-tout dans ce qui regarde l'élection <span class="side"> Liv. lib. 24, +n. 8 et 9.</span> +des magistrats. Une centurie, composée des jeunes, à +qui il était échu par le sort de donner la première son +suffrage, qui entraînait ordinairement celui de toutes +les autres, avait nommé deux consuls: sur la simple +remontrance de Fabius<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a> +<a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>, qui représenta au peuple que, +dans un temps de tempête et d'orage comme était celui +<span class="pagenum"><a name="p351" id="p351">351</a></span> +où l'on se trouvait pour lors, on ne pouvait choisir de +trop habiles pilotes pour conduire le vaisseau de la république, +la centurie retourna aux suffrages, et nomma +d'autres consuls. De cette différence de gouvernement, +Polybe conclut qu'il était nécessaire qu'un peuple conduit +par la prudence des anciens l'emportât sur un état +gouverné par les avis téméraires de la multitude. Rome +en effet, guidée par les sages conseils du sénat, eut +enfin le dessus dans le gros de la guerre, quoi qu'en +détail elle eût eu du désavantage dans plusieurs combats; +et elle établit sa puissance et sa grandeur sur les ruines +de sa rivale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" +name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319"> +(retour) </a> «Quilibet nautarum rectorumque +tranquillo mari gubernare potest: +ubi sæva orta tempestas est, ac turbato +mari rapitur vento navis, tum +viro et gubernatore opus est. Non +tranquillo navigamus, sed jam aliquot +procellis submersi penè sumus. +Itaque quis ad gubernacula sedeat, +summâ curâ providendum ac præcavendum +nobis est.»</blockquote> + +<p class="mid"><i>Intervalle entre la seconde et la troisième<br> guerre +punique.</i></p> + +<p>Cet intervalle, quoique assez considérable pour la +durée, puisqu'il est de plus de cinquante ans, l'est fort +peu par rapport aux événements qui regardent Carthage. +On peut les réduire à deux chefs, dont l'un concerne +la personne d'Annibal, l'autre regarde quelques +différents particuliers entre les Carthaginois et Masinissa, +roi des Numides. Nous les traiterons séparément, +mais sans leur donner beaucoup d'étendue.</p> + +<p class="mid">§ I. <i>Suite de l'histoire d'Annibal.</i></p> + +<p>Lorsque la seconde guerre punique fut terminée par +le traité de paix conclu avec Scipion, Annibal avait +quarante-cinq ans, comme il le dit lui-même en plein +sénat. Ce qui nous reste à dire de ce grand homme +comprend un espace de vingt-cinq ans.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p352" id="p352">352</a></span> + +<p class="mid"><i>Annibal entreprend et vient à bout de réformer à<br> +Carthage la justice et les finances.</i></p> + +<p> +Depuis la conclusion de la paix, Annibal fut fort +considéré à Carthage, du moins dans le commencement, +et il y exerça les premiers emplois de la république avec +honneur et avec éclat. Il fut chargé du commandement <span class="side"> Corn. Nep. +in Annib. +c. 7.</span> +des troupes dans quelques guerres que les Carthaginois +eurent à soutenir en Afrique; mais les Romains, à qui +le nom seul d'Annibal faisait ombrage, ne pouvant voir +tranquillement qu'on lui laissât encore les armes à la +main, en firent des plaintes, et il fut rappelé à Carthage.</p> + +<p>A son retour, on le nomma préteur. Il paraît que +cette charge était très-considérable, et donnait beaucoup +d'autorité. Carthage va donc être pour lui un +nouveau théâtre, où il fera paraître des vertus et des +qualités d'un genre tout différent de celles qui nous +l'ont fait admirer jusqu'ici et qui achèveront de nous +donner de ce grand homme une juste et parfaite idée.</p> + +<p>Tout occupé du désir de rétablir les affaires de sa +patrie désolée, il comprit que les deux plus puissants +moyens pour faire fleurir un état, sont une grande +exactitude à rendre la justice à tous les sujets, et une +grande fidélité dans le maniement des finances: l'une, +en maintenant l'égalité entre les citoyens, et en les faisant +jouir d'une liberté tranquille sous la protection des +lois qui mettent en sûreté leurs biens, leur honneur et +leur vie, lie plus étroitement les particuliers entre eux, +et les attache plus fortement à l'état, à qui ils doivent +la conservation de ce qu'ils ont de plus cher et de plus +précieux; l'autre, en ménageant avec fidélité les fonds +<span class="pagenum"><a name="p353" id="p353">353</a></span> +publics, fournit ponctuellement à toutes les dépenses +de l'état, tient en réserve des ressources toujours prêtes +pour ses besoins imprévus, et épargne aux peuples +l'imposition de nouvelles charges, que la dissipation +rend nécessaires, et qui contribuent le plus à indisposer +les esprits contre le gouvernement.</p> + +<p>Annibal vit avec douleur le désordre qui régnait +également dans l'administration de la justice et dans le +maniement des finances. Quand on l'eut nommé préteur, +comme son amour pour l'ordre lui faisait regarder avec +peine tout ce qui s'en écartait, et le portait à tout +tenter pour le rétablir, il eut le courage d'entreprendre +la réforme de ce double abus, qui en entraînait une +infinité d'autres; sans craindre l'animosité de l'ancienne +faction qui lui était opposée, ni les nouvelles inimitiés +que son zèle pour la république ne manquerait pas de +lui attirer.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 33, +n. 46</span> +L'ordre des juges exerçait impunément les concussions +les plus criantes. C'étaient autant de petits tyrans, +qui disposaient à leur gré des biens et de la vie des +citoyens, sans qu'il fût possible de se mettre à l'abri +de leurs violences, parce que leurs charges étaient à +vie, et qu'ils se soutenaient mutuellement. Annibal, en +qualité de préteur, manda chez lui un officier de cette +compagnie, qui abusait apparemment de son pouvoir: +Tite-Live dit qu'il était questeur. Cet officier, qui était +de la faction opposée à Annibal, et qui avait déjà tout +l'orgueil et toute la fierté des juges, dans l'ordre desquels +il devait passer en sortant de la questure, refusa +insolemment d'obéir. Annibal n'était pas d'un caractère +à souffrir tranquillement une telle injure. Il le fit saisir +<span class="pagenum"><a name="p354" id="p354">354</a></span> +par un licteur, et le traduisit devant le peuple. Là, +non content de s'en prendre à cet officier particulier, +il accusa l'ordre entier des juges, dont l'orgueil insupportable +et tyrannique n'était arrêté ni par la crainte +des lois, ni par le respect des magistrats; et, comme +il s'aperçut qu'on l'écoutait favorablement, et que les +plus faibles d'entre le peuple témoignaient ne pouvoir +plus souffrir l'insolente fierté de ces juges, qui semblait +en vouloir à leur liberté, il proposa et fit passer +une loi qui ordonnait qu'on choisirait tous les ans de +nouveaux juges sans qu'aucun pût être continué au-delà +de ce terme. Autant que par cette loi il gagna +l'amitié du peuple, autant s'attira-t-il la haine du plus +grand nombre des puissants et des nobles.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 33 +n. 46 et 47.</span> +Il entreprit une autre réforme qui ne lui fit pas +moins d'ennemis ni moins d'honneur. Les deniers +publics, ou étaient dissipés par la négligence de ceux +qui les maniaient, ou devenaient la proie et le butin +des principaux de la ville et des magistrats; en sorte +que, ne se trouvant plus d'argent pour fournir chaque +année au paiement du tribut que l'on devait aux Romains, +on était près d'imposer une taxe sur les particuliers. +Annibal, entrant dans un fort grand détail, se +fit rendre un compte exact des revenus de la république, +de l'usage que l'on en faisait, des charges et des dépenses +ordinaires de l'état; et, ayant reconnu par cet +examen qu'une grande partie des fonds publics était +détournée par la mauvaise foi des gens d'affaires, il +déclara et promit en pleine assemblée du peuple que, +sans imposer de nouvelles taxes aux particuliers, la +république serait désormais en état de payer le tribut +<span class="pagenum"><a name="p355" id="p355">355</a></span> +aux Romains: et il accomplit sa promesse.<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a> +<a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a> Les fermiers-généraux, +dont il avait dévoilé au peuple les vols +et les rapines, accoutumés jusque-là à s'engraisser des +deniers publics, jetèrent alors les hauts cris, comme +si c'eût été leur ravir leur bien, et non arracher de +leurs mains avares celui qu'ils avaient volé à l'état.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" +name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320"> +(retour) </a> «Tum verò isti, quos paverat +per aliquot annos publions peculatus, +velut bonis ereptis, non furto +eorum manibus extorto, infensi et +irati Romanos in Annibalem instigabant.» (LIV.)</blockquote> + +<p class="mid"><i>Retraite et mort d'Annibal.</i></p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 33, +n. 45-46.</span> +Cette double réforme fit beaucoup crier contre Annibal. +Ses ennemis ne cessaient d'écrire à Rome, aux +premiers de la ville et à leurs amis, qu'il avait de secrètes +intelligences avec Antiochus, roi de Syrie; qu'il +recevait souvent des courriers, et que ce prince lui +avait envoyé sous main des députés pour prendre avec +lui de justes mesures sur la guerre qu'il méditait; que, +comme il y a des animaux si féroces, qu'ils ne s'apprivoisent +jamais, ainsi cet homme, d'un esprit inquiet +et implacable, ne pouvait souffrir le repos, et que tôt +ou tard il éclaterait. Ces discours étaient écoutés à +Rome; et ce qui s'était passé dans la guerre précédente, +dont il avait été presque seul l'auteur et le +promoteur, y donnait une grande vraisemblance. Scipion +s'opposa toujours fortement aux violentes résolutions +qu'on voulait prendre sur ce sujet, en représentant +qu'il n'était point de la dignité du peuple romain de +prêter son nom à la haine et aux accusations des ennemis +d'Annibal, d'appuyer de son autorité leurs injustes +passions, et de s'acharner à le poursuivre jusque dans +le sein de sa patrie, comme si c'eût été trop peu pour +<span class="pagenum"><a name="p356" id="p356">356</a></span> +les Romains de l'avoir vaincu dans la guerre les armes +à la main.</p> + +<p>Malgré de si sages remontrances, le sénat nomma +trois commissaires, et les chargea de porter leurs +plaintes à Carthage, et de demander qu'on leur livrât +Annibal. Quand ils y furent arrivés, quoiqu'ils couvrissent +leur voyage d'un autre prétexte, Annibal sentit +bien que c'était à lui seul qu'on en voulait. Il se sauva +vers le soir sur un vaisseau qu'il avait fait préparer secrètement, +déplorant le sort de sa patrie encore plus +que le sien: <i>sæpius patriæ quàm suorum</i><a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a> +<a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a> <i>eventus +miseratus.</i> C'était la huitième année depuis la conclusion +de la paix. La première ville où il aborda fut Tyr. +Il y fut reçu comme dans une seconde patrie, et on lui +rendit tous les honneurs dus à un homme de sa réputation. <span class="side"> AN. M. 3809 +ROM. 556.</span> +Après s'y être arrêté quelques jours, il partit +pour Antioche, d'où le roi venait de sortir: il alla le +trouver à Éphèse. L'arrivée d'un capitaine de ce mérite +lui fit grand plaisir, et ne contribua pas peu à le déterminer +à la guerre contre les Romains; car jusque-là +il avait toujours paru incertain et flottant sur le parti +qu'il devait prendre. <span class="side"> Cic. lib. 2, +de Orat. n. +75 et 76.</span> C'est dans cette ville qu'un philosophe, +qui passait pour le plus beau discoureur de +l'Asie, eut l'imprudence de parler fort long-temps en +présence d'Annibal sur les devoirs d'un général d'armée, +et sur les règles de l'art militaire. Tout l'auditoire fut +charmé de son éloquence. Comme on demanda au Carthaginois +ce qu'il en pensait: «J'ai bien vu des vieillards, +dit-il, qui manquaient de sens et de jugement; +mais je n'en ai point vu de moins sensé et de moins +judicieux que celui-ci.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" +name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321"> +(retour) </a> Il paraît qu'il faut lire <i>suos</i>.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p357" id="p357">357</a></span> + +<p>Les Carthaginois, qui craignaient avec raison de +s'attirer les armes romaines, ne manquèrent pas de +faire savoir à Rome qu'Annibal s'était retiré près d'Antiochus. +Ce fut un grand sujet d'inquiétude pour les +Romains; et ce pouvait être une grande ressource +pour ce roi, s'il en eût su profiter.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 34, +n. 60.</span> +Le premier conseil qu'Annibal lui donna pour-lors, +et qu'il ne cessa de lui donner dans la suite, fut de +porter la guerre dans l'Italie, qui ne pouvait être vaincue +que dans l'Italie même. Il demandait cent vaisseaux, +avec onze ou douze mille hommes de débarquement, +et s'offrait de commander la flotte, de passer +en Afrique pour engager les Carthaginois à entrer dans +cette guerre, et d'aller ensuite faire une descente en +Italie pendant que le roi demeurerait en Grèce avec +son armée, se tenant toujours prêt à passer en Italie +lorsqu'il en serait temps. C'était l'unique parti qu'il y +eût à prendre, et le roi d'abord goûta fort cet avis.</p> + +<p><span class="side"> <i>Ibid.</i> n. 61.</span> +Annibal crut devoir prévenir et préparer les amis +qu'il avait à Carthage pour les mieux faire entrer dans +ses desseins. Outre que des lettres sont peu sûres, +elles ne peuvent s'expliquer suffisamment, ni entrer +dans un assez grand détail. Il envoie donc un homme +de confiance, et lui donne ses instructions. A peine +est-il arrivé à Carthage, qu'on se doute du sujet qui +l'y amène. On l'épie, on le fait suivre, et enfin on +donne des ordres pour l'arrêter; mais il les prévient, +et se sauve de nuit, après avoir fait afficher en plusieurs +endroits des placards où il déclarait nettement +le sujet de son voyage. Le sénat, sur-le-champ, donna +avis aux Romains de ce qui s'était passé.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 35, +n. 14.</span> +Villius, l'un des députés qui avaient été envoyés +<span class="pagenum"><a name="p358" id="p358">358</a></span> +<span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 166 et 167. +AN. M. 3813 +ROM. 557.</span> +en Asie pour s'informer sur les lieux de l'état des affaires, +et pour découvrir, s'ils pouvaient, quels étaient +les desseins d'Antiochus, rencontra Annibal à Ephèse. +Il eut avec lui plusieurs entretiens, lui rendit plusieurs +visites, et affecta de lui témoigner par-tout une considération +particulière. Sa principale vue était de diminuer +son crédit auprès du roi en le lui rendant suspect: +et en effet il y réussit.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 35, +n. 14. +Plut. in vit. +Flamin. etc.</span> +Il y a quelques auteurs qui assurent que Scipion était +de cette ambassade, et qui rapportent même l'entretien +qu'il eut avec Annibal. Ils disent que, le Romain lui +ayant demandé qui il croyait avoir été le plus grand de +tous les capitaines, il répondit que c'était Alexandre-le-Grand, +parce qu'avec une poignée de Macédoniens il +avait défait des armées innombrables, et porté ses conquêtes +dans des pays si éloignés, qu'à peine paraissait-il +possible d'y aller même en voyageant. Interrogé ensuite +à qui il donnait le second rang, il dit que c'était à +Pyrrhus; que ce prince avait été le premier qui avait, +enseigné à camper avantageusement; que personne +n'avait jamais mieux su choisir ses postes ni ranger, ses +troupes; qu'il avait eu une dextérité merveilleuse pour +se concilier l'amitié des peuples, jusque-là que ceux +d'Italie auraient mieux aimé l'avoir pour maître, tout +étranger qu'il était, que les Romains, établis depuis si +long-temps dans le pays. Scipion continuant à l'interroger +pour savoir qui il mettait le troisième, il ne fit +point de difficulté de se donner cette place à lui-même. +Scipion ne put s'empêcher de rire: «Et que feriez-vous +donc, lui dit-il, si vous m'aviez vaincu? Je me mettrais, +reprit Annibal, au-dessus d'Alexandre, de +Pyrrhus, et de tous les généraux qui ont jamais été.»</p> + +<span class="pagenum"><a name="p359" id="p359">359</a></span> + +<p>Scipion ne fut pas insensible à une flatterie si délicate +et si fine, à laquelle il ne s'attendait pas, et qui, le +mettant hors de pair, semblait insinuer que nul capitaine +ne méritait d'entrer en parallèle avec lui. <span class="side"> Plut. +in Pyrrho, +pag. 687.</span> La réponse +dans Plutarque est moins spirituelle et moins +vraisemblable. Annibal met au premier rang Pyrrhus, +au second Scipion, et ne se donne à lui-même que la +troisième place.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 35, +n. 19.</span> +Annibal, s'étant aperçu du refroidissement d'Antiochus +pour lui, depuis les entretiens qu'il avait eus avec +Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et +ferma les yeux; mais enfin il jugea plus à propos d'avoir +un éclaircissement avec le roi, et de s'expliquer nettement +avec lui. «Ma haine contre les Romains, lui dit-il, +est connue de tout le monde. Je m'y suis engagé +par serment dès ma plus tendre enfance. C'est cette +haine qui a armé mes mains contre eux pendant +trente-six ans. C'est elle qui, pendant la paix, m'a +fait chasser de ma patrie, et qui m'a obligé de venir +chercher un asyle dans vos états. Toujours conduit et +animé par cette haine, si je vois ici mes espérances +frustrées, j'irai par toute la terre chercher et susciter +des ennemis aux Romains. Je les hais, et je les haïrai +toujours mortellement: ils me haïssent de même. +Tant que vous serez déterminé à leur faire la guerre, +vous pouvez mettre Annibal au nombre de vos +meilleurs amis. Si d'autres raisons vous font penser à +la paix, je vous le déclare une fois pour toutes, +cherchez d'autres conseils que les miens.» Un tel discours, +qui partait du cœur, et dont la sincérité se +faisait sentir, toucha le roi, et parut dissiper tous ses +<span class="pagenum"><a name="p360" id="p360">360</a></span> +soupçons. Il résolut de lui donner le commandement +d'une partie de sa flotte.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 35, +n. 32 et 43.</span> +Mais quels ravages ne fait point la flatterie dans la +cour et dans l'esprit des princes! On représenta à celui-ci +qu'il n'était pas de sa prudence de se fier à Annibal; +que c'était un exilé et un Carthaginois, à qui sa fortune +ou son génie pouvaient suggérer dans un même +jour mille projets différents; que d'ailleurs cette réputation +même qu'il avait acquise dans la guerre, et qui +faisait comme son apanage, était trop grande pour un +simple lieutenant; que le roi devait être seul chef, seul +général; qu'il devait seul attirer sur lui les yeux et l'attention; +au lieu que, si Annibal était employé, cet +étranger aurait seul la gloire de tous les heureux succès. +<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a> +<a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>Il n'y a point, dit Tite-Live, d'esprits plus susceptibles +de jalousie que ceux qui n'ont point un mérite égal à +leur naissance et à leur rang; parce qu'alors tout mérite +leur devient odieux, par cette raison seule qu'il leur est +étranger. Cela parut bien clairement dans cette occasion. +On avait su prendre Antiochus par son faible. Un +sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le défaut +des petits esprits, étouffa en lui toute autre pensée +et toute autre réflexion. Il ne fit plus aucun cas ni +aucun usage d'Annibal. Le succès vengea bien celui-ci, +et montra quel malheur c'est pour un prince d'ouvrir +son cœur à l'envie, et ses oreilles aux discours empoisonnés +des flatteurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" +name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322"> +(retour) </a> «Nulla ingenia tam prona ad invidiam +sunt, quàm eorum qui genus +ac fortunam suam animis non æquant: +quia virtutem et bonum alienum oderunt.» +Il semble qu'on pourrait lire, +<i>ut bonum alienum</i>.</blockquote> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 36, +n. 7.</span> +Dans un conseil qui se tint quelque temps après, où +Annibal avait été appelé pour la forme, lorsque son +<span class="pagenum"><a name="p361" id="p361">361</a></span> +rang de parler fut venu, il s'appliqua sur-tout à prouver +qu'il fallait, à quelque prix que ce fût, engager dans +l'alliance d'Antiochus Philippe et la Macédoine, ce qui +n'était pas si difficile qu'on se l'imaginait. «Pour la +manière de faire la guerre, dit-il, je m'en tiens toujours +à mon premier sentiment; et, si l'on m'avait cru +d'abord, on entendrait dire maintenant que la Toscane +et la Ligurie sont en feu, et, ce qui fait la +terreur des Romains, qu'Annibal est en Italie. Quand +je ne serais pas fort habile pour le reste, j'ai dû certainement +apprendre par mes bons et mes mauvais +succès comment il leur faut faire la guerre. Je ne puis +que vous donner mes conseils et vous offrir mes services. +Puissent les dieux faire réussir le parti que vous +prendrez, quel qu'il soit!» On applaudit à Annibal, +mais on n'exécuta rien de ce qu'il avait proposé.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 36. +n. 41.</span> +Antiochus, trompé et endormi par ses flatteurs, demeurait +tranquille à Éphèse après avoir été chassé de la +Grèce par les Romains, ne pouvant s'imaginer que +ceux-ci songeassent à le venir attaquer dans son propre +pays. Annibal, qui pour-lors était rentré en faveur, lui +répétait sans cesse qu'au premier jour il verrait la +guerre en Asie et l'ennemi à ses portes; qu'il fallait +qu'il se résolût ou à renoncer à son empire, ou à tenir +tête à un peuple qui voulait se rendre maître de toute +la terre. Ces discours réveillèrent un peu le roi de son +assoupissement. Il fit quelques légers efforts; mais, +comme dans sa conduite il n'y avait rien de suivi, après +plusieurs pertes considérables, la guerre se termina +par une paix honteuse, dont une des conditions fut qu'il +livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne lui en laissa +<span class="pagenum"><a name="p362" id="p362">362</a></span> +pas le temps, et se retira d'abord dans l'île de Crète +pour y délibérer sur le parti qu'il aurait à prendre.</p> + +<p><span class="side"> Corn. Nep. +in Annib., +c. 9 et 10. +Justin. l. 32, +cap. 4.</span> +Les richesses qu'il avait emportées avec lui, et dont +on eut quelque connaissance dans l'île, pensèrent l'y +faire périr. Les ruses ne manquaient pas à Annibal. Il +en fit usage ici pour sauver ses trésors et pour se sauver +lui-même. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu, +couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les +mit en dépôt dans le temple de Diane en présence des +Crétois, à la bonne foi desquels il confiait toutes ses +richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-là autour +du temple, et on laissa une entière liberté à Annibal, +de qui l'on croyait tenir les trésors. <span class="side"> AN. M. 3820 +ROM. 564.</span> Il les avait cachés +dans des statues d'airain creuses qu'il portait toujours +avec lui. Ayant trouvé un moment favorable, il partit, +et alla chercher un asyle chez Prusias, roi de Bithynie.</p> + +<p><span class="side"> Corn. Nep. +ibid. cap. 10 +et 11. +Justin. l. 33, +cap. 4.</span> +Il paraît qu'il fit quelque séjour dans la cour de ce +prince, qui entra bientôt en guerre contre Eumène, +roi de Pergame, ami déclaré des Romains. Annibal fit +remporter aux troupes de Prusias plusieurs victoires, +tant sur terre que sur mer.</p> + +<p><span class="side"> Justin. l. 32, +cap. 4. +Corn. Nep. +in vit. Annib.</span> +Il employa un stratagème assez extraordinaire dans +un combat naval. La flotte des ennemis étant plus nombreuse +que la sienne, il appela à son secours la ruse. Il +fit enfermer dans des pots de terre toutes sortes de +serpents, et donna ordre de jeter ces pots dans les +vaisseaux des ennemis. Son principal dessein était de +faire périr Eumène. Il fallait s'assurer du vaisseau qu'il +montait. Annibal le découvrit en dépêchant une chaloupe +sous prétexte de lui porter une lettre. Après cela +il commanda aux officiers de ses vaisseaux de s'attacher +<span class="pagenum"><a name="p363" id="p363">363</a></span> +principalement à celui d'Eumène. Ils le firent, et ils +l'auraient pris, s'il ne s'était retiré à force de voiles. +Les autres vaisseaux de Pergame se battirent vigoureusement +jusqu'à ce qu'on y eut jeté les pots de terre. +D'abord ils n'avaient fait qu'en rire, surpris qu'on employât +contre eux de telles armes; mais, quand ils se +virent environnés des serpents qui sortaient de ces pots +cassés, la frayeur les saisit, ils se retirèrent en désordre, +et cédèrent la victoire à l'ennemi.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 39 +n. 51. +AN. M. 3822 +ROM. 566.</span> +Des services si importants semblaient assurer pour +toujours à Annibal un asyle chez ce roi. Mais les Romains +ne l'y laissèrent pas en repos, et députèrent +Quintius Flaminius<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a> +<a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a> vers ce roi, pour se plaindre de +ce qu'il lui donnait une retraite. Il ne fut pas difficile +à Annibal de deviner le sujet de cette ambassade, et il +n'attendit pas qu'on le livrât à ses ennemis. D'abord il +essaya de se sauver par la fuite; mais il s'aperçut que +les sept issues cachées qu'il avait fait faire à son palais +étaient occupées par les soldats de Prusias, qui voulait +faire sa cour aux Romains, en trahissant son hôte. Il +se fit donc apporter le poison qu'il gardait depuis longtemps +pour s'en servir dans l'occasion, et le tenant +entre ses mains: «Délivrons, dit-il, le peuple romain +d'une inquiétude qui le tourmente depuis long-temps, +puisqu'il n'a pas la patience d'attendre la mort d'un +vieillard. La victoire que remporte Flaminius sur un +homme désarmé et trahi ne lui fera pas beaucoup +d'honneur. Ce jour seul fait voir combien les Romains +ont dégénéré. Leurs pères avertirent Pyrrhus de se +garder d'un traître qui voulait l'empoisonner, et cela +<span class="pagenum"><a name="p364" id="p364">364</a></span> +dans le temps que ce prince leur faisait la guerre +dans le cœur de l'Italie: et ceux-ci ont envoyé un +homme consulaire pour engager Prusias à faire mourir +par un crime abominable son ami et son hôte.» +Après avoir fait des imprécations contre Prusias, et +invoqué contre lui les dieux protecteurs et vengeurs +des droits sacrés de l'hospitalité, il avala le poison, et +mourut âgé de soixante-dix ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" +name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323"> +(retour) </a> Son vrai nom est <i>Flamininus</i>; ce point sera discuté dans les notes +sur l'Histoire Romaine.--L.</blockquote> + +<p>Cette année fut célèbre par la mort de trois grands +hommes, Annibal, Philopémen et Scipion, qui eurent +cela de commun, qu'ils terminèrent tous trois leur vie +hors de leur patrie, par un genre de mort qui répondait +peu à la gloire de leurs actions. Les deux premiers +périrent par le poison, Annibal ayant été trahi par +son hôte, et Philopémen fait prisonnier dans un combat +par les Messéniens, et ensuite jeté dans un cachot, +où on le força de prendre du poison. Pour Scipion, il +se condamna lui-même à un exil volontaire, pour éviter +une accusation injuste qu'on lui intentait à Rome; et +il y mourut dans une sorte d'obscurité.</p> + +<p class="mid"><i>Éloge et caractère d'Annibal.</i></p> + +<p>Ce serait ici le lieu de représenter les excellentes +qualités d'Annibal, qui a fait tant d'honneur à Carthage; <span class="side"> 2e vol. de la +man. d'étud.</span> +mais, comme j'ai tâché ailleurs d'en marquer le +caractère et d'en donner une juste idée en le comparant +avec Scipion, je ne crois pas devoir beaucoup +m'étendre sur son éloge.</p> + +<p>Les personnes destinées à la profession des armes +ne peuvent trop étudier ce grand homme, que les +connaisseurs regardent comme le capitaine le plus accompli +presque en tout genre, qui ait jamais été.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="p365" id="p365">365</a></span></p> + +<p>Dans l'espace de dix-sept ans que dura la guerre, +on ne lui reproche que deux fautes<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a> +<a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>: la première, de +n'avoir pas, aussitôt après la bataille de Cannes, mené +ses troupes victorieuses vers Rome pour en former le +siége; la seconde, d'avoir laissé amollir leur courage +dans les quartiers d'hiver qu'il leur fit prendre à Capoue: +fautes qui montrent seulement que, les grands +hommes ne le sont pas en tout: <span class="side"> Quintil.</span> <i>summi enim sunt, +homines tamen</i>; et qui peut-être même peuvent être +excusées en partie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" +name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324"> +(retour) </a> Ici Rollin contredit ce qu'il avait +avancé plus haut (p. 121) pour justifier +Annibal de ces deux prétendues +fautes.--L.</blockquote> + +<p>Mais, pour ce peu de fautes, que d'éminentes qualités +dans Annibal! quelle étendue de vues et de desseins, +même dès sa plus tendre jeunesse! quelle grandeur +d'ame! quelle intrépidité! quelle présence d'esprit +dans le feu même de l'action, pour savoir profiter de +tout! quelle dextérité à manier les esprits, en sorte +que parmi tant de nations différentes, qui manquaient +souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune +sédition dans son camp, ni contre lui, ni contre aucun +de ses généraux! quelle équité, quelle modération +dut-il faire paraître à l'égard des nouveaux alliés, pour +être venu à bout de les tenir inviolablement attachés +à son service, quoiqu'il fût obligé de leur faire porter +presque tout le poids de la guerre par les séjours de +son armée, et par les contributions qu'il en tirait! +Enfin quelle fécondité de ressources pour soutenir si +long-temps la guerre dans un pays éloigné, malgré +une puissante faction domestique, qui lui refusait tout +et le traversait en tout! On peut dire que, pendant le +cours d'une si longue guerre, Annibal parut seul le +<span class="pagenum"><a name="p366" id="p366">366</a></span> +soutien de l'état, et l'ame de tout l'empire des Carthaginois, qui +ne purent jamais croire qu'ils étaient vaincus, +jusqu'à ce qu'Annibal leur eût avoué lui-même +qu'il l'était.</p> + +<p>Ce ne serait pas bien connaître Annibal, que de ne +le considérer qu'à la tête des armées. Ce que l'histoire +nous apprend des intelligences secrètes qu'il entretenait +avec Philippe, roi de Macédoine; des sages conseils +qu'il donna à Antiochus, roi de Syrie; de la double +réforme qu'il mit à Carthage dans l'administration des +finances et dans celle de la justice, montre qu'il était +un grand homme d'état en toutes manières. Son génie +supérieur et universel lui faisait embrasser toutes les +parties du gouvernement, et ses talents naturels le +rendaient capable d'en remplir avec gloire toutes les +fonctions. Il était aussi grand politique que grand +guerrier, aussi propre aux emplois civils qu'aux militaires; +en un mot, il réunissait les différents mérites +de toutes les professions, de l'épée, de la robe, et des +finances.</p> + +<p>Il n'était pas même sans érudition<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a> +<a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>; et, tout occupé +qu'il fut des travaux militaires et d'une infinité de +guerres, qu'il eut à soutenir, il trouva des moments +pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties spirituelles +d'Annibal, que l'histoire nous a conservées, marquent +qu'il avait un fonds d'esprit excellent; et il le perfectionna +par la meilleure éducation qu'on pouvait recevoir +dans ce temps, et dans une république telle +qu'était celle de Carthage. Il parlait passablement le +grec, et avait même écrit quelques livres en cette +<span class="pagenum"><a name="p367" id="p367">367</a></span> +langue. Il avait eu pour maître un Lacédémonien +nommé <i>Sosile</i>, qui l'accompagna toujours dans ses +expéditions guerrières, aussi-bien que Philénius, autre +Lacédémonien<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a> +<a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>: ils travaillaient tous deux à l'histoire +de ce grand capitaine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" +name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325"> +(retour) </a> «Atque hic tantus vir, tantisque +bellis districtus, nonnihil temporis +tribuit litteris, etc.» (CORN. NEP. +<i>in vit. Annib.</i> cap. 13.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" +name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326"> +(retour) </a> <i>Philænius</i>, dans Cornélius Népos +et Cicéron (<i>Divin.</i> I, c. 49); +<i>Philinus</i>, dans Polybe et Diodore. +Il était d'Agrigente (DIODOR. SIC. +XXIII, <i>eclog.</i> VIII) et non de Lacédémone, +comme le dit Rollin; +trompé peut-être par ces mots de +Cornélius Népos,... <i>Philænius et +Sosilus Lacedæmonius</i>, où il aura +lu, par mégarde, <i>Lacedæmonii</i> (<i>in +Annib.</i> c. 13, § 3). Le jugement +de Polybe n'est pas très-favorable à +ce Philinus (III, c. 14).--L.</blockquote> + +<p>Pour ce qui regarde la religion et les mœurs, il +n'était point tout-à-fait tel que Tite-Live nous le <span class="side"> Lib. 21, n. 4.</span> représente, +d'une cruauté inhumaine, d'une perfidie +plus que carthaginoise; sans respect pour la vérité, +pour la probité, pour la sainteté du serment; sans +crainte des dieux, sans religion. <i>Inhumana crudelitas, +perfidia plus quàm punica: nihil veri, nihil sancti, +nullus deûm metus, nullum jusjurandum, nulla religio</i><a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a> +<a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>.<span class="side"> Excerpt. è +Polyb. p. 33.</span> +Polybe dit qu'il rejeta avec horreur une proposition +cruelle qu'on lui fit avant son entrée en Italie, +qui était de manger de la chair humaine, parce que +les vivres lui manquaient. <span class="side"> Excerpt. è +Diod. p. 282. +Liv. lib. 15, +n. 17.</span> Quelques années après, loin +de sévir, comme on l'y exhortait, contre le cadavre +de Sempronius Gracchus, que Magon lui avait envoyé, +il lui fit rendre les derniers honneurs à la vue de toute +son armée. <span class="side"> Lib. 32. c. 4.</span> Nous l'avons vu en plusieurs occasions +marquer un grand respect pour les dieux, et Justin, +qui écrivait d'après un auteur<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a> +<a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a> bien digne de foi, remarque +qu'il fit toujours paraître beaucoup de sagesse +et de modération parmi le grand nombre de femmes +<span class="pagenum"><a name="p368" id="p368">368</a></span> +qu'il fit prisonnières pendant le cours d'une si longue +guerre; en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il fût né en +Afrique, où l'incontinence était le vice du pays et de +la nation: <i>pudicitiamque eum tantam inter tot captivas +habuisse, ut in Africâ natum quivis negaret</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" +name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327"> +(retour) </a> La passion perce dans tout ce +que Tite-Live a écrit d'Annibal et +des Carthaginois.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" +name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328"> +(retour) </a> Trogue Pompée.</blockquote> + +<p>Son désintéressement, au milieu de tant d'occasions +de s'enrichir par les dépouilles des villes qu'il prenait +et des peuples qu'il domptait, nous marque qu'il savait +le véritable usage qu'un général doit faire des +richesses, qui est de gagner le cœur des soldats, et de +s'attacher les alliés en faisant à propos des largesses, +et n'épargnant point les récompenses: qualité bien +importante pour un commandant, et qui n'est pas +commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour +acheter les succès, bien persuadé qu'un homme qui +est à la tête des affaires trouve tout le reste dans la +gloire de réussir.</p> + +<p><a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a> +<a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>Il mena toujours une vie dure et sobre, même en +temps de paix, et au milieu de Carthage, lorsqu'il y +occupait la première dignité, où l'histoire remarque +qu'il ne mangeait jamais couché sur un lit, comme +c'était la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de +vin. Une vie si réglée et si uniforme est un grand +exemple pour nos guerriers, qui mettent souvent parmi +les privilèges de la guerre, et parmi les devoirs des +officiers, de faire bonne chère et de vivre dans les +délices.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" +name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329"> +(retour) </a> «Cibi potionisque desiderio naturali, +non voluptate, modus finitus.» +(LIV. lib. 21, n. 4.) + +<p>«Constat Annibalem, nec tùm +quum romano tonantem bello Italia +contremuit, nec quum reversus Carthaginem +summum imperium tenuit, +aut cubantem cœnasse, aut plus +quàm sextario vini induisisse.» +(JUSTIN. lib. 32, cap. 4.)</blockquote> + +<p>Je ne prétends pas cependant justifier pleinement +<span class="pagenum"><a name="p369" id="p369">369</a></span> +Annibal de tous les reproches qu'on lui a faits. Au +milieu de ces grandes qualités que nous avons rapportées, +on ne peut dissimuler qu'il lui restait quelque +chose du caractère et des vices de sa nation, et qu'il +y a dans sa vie des actions et des circonstances qu'il +serait difficile d'excuser. Polybe remarque qu'il était <span class="side"> Excerpt. è +Polyb. p. 34 +et 37.</span> +accusé d'avarice à Carthage, et de cruauté à Rome: +il ajoute en même temps que les sentiments étaient partagés +sur son sujet; et il ne serait pas étonnant que les +ennemis qu'il s'était faits dans l'une et dans l'autre de +ces villes eussent répandu des bruits contraires à sa +réputation. En supposant même que les faits qu'on lui +impute fussent vrais, Polybe est porté à croire qu'ils +venaient moins de son naturel et de son fonds que de +la difficulté des temps et des affaires pendant une longue +et pénible guerre, et de la complaisance qu'il était +forcé d'avoir pour des officiers-généraux, qui étaient +absolument nécessaires à l'exécution de ses entreprises, +et qu'il ne pouvait pas toujours contenir, non plus que +les soldats qui servaient sous eux.</p> + +<p class="mid">§ II. <i>Différends entre les Carthaginois et Masinissa,<br> +roi de Numidie.</i></p> + +<p>Entre les conditions de la paix accordée aux Carthaginois, +il y en avait une qui portait qu'ils rendraient à +Masinissa toutes les terres et les villes qui lui avaient +appartenu avant la guerre; et d'ailleurs Scipion, pour +récompenser le zèle et la fidélité qu'il avait fait paraître +à l'égard du peuple romain, avait ajouté à son domaine +tout ce qui était de celui de Syphax. Ce présent fut +<span class="pagenum"><a name="p370" id="p370">370</a></span> +dans la suite une source de disputes et de divisions +entre les Carthaginois et les Numides.</p> + +<p>Ces deux princes, Syphax et Masinissa, régnaient +tous deux en Numidie, mais sur différents peuples. +Ceux qui obéissaient au premier s'appelaient <i>Massæsyli</i>, +et avaient pour capitale Cirta; les autres se nommaient +<i>Massyli</i>; les uns et les autres sont plus connus +sous le nom de <i>Numides</i>, qui leur est commun. <span class="side"> Æneid. +lib. 4, v. 41. +[V. pl. haut, +p. 296.]</span> Leur +principale force était la cavalerie. Ils se tenaient à +cru sur les chevaux; plusieurs même les conduisaient +sans bride, d'où vient que Virgile les appelle <i>Numidæ +infreni</i>.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 24, +n. 48 et 49.</span> +Au commencement de la seconde guerre punique, +Syphax s'était rangé du côté des Romains. Gala, père +de Masinissa, pour prévenir les progrès d'un voisin si +puissant, crut devoir embrasser le parti des Carthaginois, +et envoya contre lui une armée nombreuse +sous la conduite de son fils, âgé seulement alors de +dix-sept ans. Syphax, vaincu dans une bataille où l'on +dit qu'il y eut trente mille hommes de tués, se sauva +en Mauritanie; mais dans la suite les choses changèrent +bien de face.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 29, +n. 29-34.</span> +Masinissa, ayant perdu son père, se trouva plusieurs +fois réduit à la dernière extrémité, chassé de son +royaume par un usurpateur, poursuivi vivement par +Syphax, près à chaque moment de tomber entre les +mains de ses ennemis, sans troupes, sans argent, sans +ressources. Il était alors allié des Romains et ami de +Scipion, avec qui il avait eu une entrevue en Espagne. +Ses malheurs ne lui laissèrent pas le moyen d'amener +de grands secours à ce général. Quand Lélius arriva +en Afrique, Masinissa alla le joindre avec une petite +<span class="pagenum"><a name="p371" id="p371">371</a></span> +troupe de cavaliers, et depuis ce temps-là il demeura +toujours inviolablement attaché au parti des Romains. +Syphax, au contraire, ayant épousé la fameuse Sophonisbe, <span class="side"> Liv. lib. 29, +n. 23.</span> +fille d'Asdrubal, passa dans celui des Carthaginois.</p> + +<p><span class="side"> Lib. 30, +n. 11 et 12.</span> +Le sort des deux princes changea encore une fois, +mais sans retour. Syphax perd une grande bataille, et +tombe vivant entre les mains de l'ennemi. Masinissa, +vainqueur, attaque Cirta, capitale de son royaume, et +s'en rend maître; mais il y trouve un danger plus +grand que dans le combat, Sophonisbe, aux attraits et +aux caresses de laquelle il ne peut résister. Pour la +mettre en sûreté, il l'épouse; mais il est bientôt obligé, +pour présent nuptial, de lui envoyer du poison, n'imaginant +point d'autre voie de lui tenir sa parole et de +la soustraire au pouvoir des Romains<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a> +<a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" +name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330"> +(retour) </a> On trouve beaucoup plus de détails sur ces événements, dans l'histoire +romaine de Rollin.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 30, +n. 44.</span> +C'était une faute considérable en elle-même, et qui +d'ailleurs ne pouvait pas manquer de déplaire extrêmement +à une nation fort jalouse de son autorité. Ce +jeune prince la répara avantageusement par les services +signalés qu'il rendit depuis à Scipion. Nous avons dit +qu'après la défaite et la prise de Syphax il fut mis en +possession du royaume de ce prince, et que les Carthaginois +furent obligés de lui restituer tout ce qui lui +appartenait. C'est ce qui donna lieu aux contestations +dont il nous reste à parler.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 34, +n. 62.</span> +Un territoire situé vers le bord de la mer, près de +la petite Syrte, en fut le sujet: c'était un pays très-fertile +et très-riche; la preuve en est, que la seule +ville de Leptis, qui y était située, payait chaque jour +<span class="pagenum"><a name="p372" id="p372">372</a></span> +aux Carthaginois pour tribut un talent<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a> +<a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>, c'est-à-dire +mille écus. Masinissa s'était emparé d'une partie de ce +territoire. De part et d'autre on envoya des députés à +Rome, qui plaidèrent chacun leur cause dans le sénat. +On jugea à propos d'envoyer sur les lieux Scipion +l'Africain et deux autres commissaires pour examiner +l'affaire; ils revinrent sans avoir prononcé de jugement, +et laissèrent tout en suspens. Peut-être agirent-ils +ainsi par ordre du sénat; et c'était secrètement favoriser +Masinissa, qui était en possession du territoire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" +name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331"> +(retour) </a> C'est par an 1,980,000 francs.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 40, +n. 17. +AN. M. 3823 +ROM. 567.</span> +Dix ans après, de nouveaux commissaires, nommés +pour examiner la même affaire, en usèrent comme les +premiers, et ne décidèrent rien.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 42, +n. 23 et 24. +AN. M. 3833 +ROM. 577.</span> +Après un pareil espace de temps, les Carthaginois +portèrent encore leurs plaintes devant le sénat, mais +avec beaucoup plus de force qu'auparavant. Ils représentèrent +qu'outre les terres dont il s'était agi d'abord, +Masinissa, dans les deux années précédentes, avait +usurpé sur eux plus de soixante-dix places ou châteaux; +qu'ils avaient les mains liées par l'article du +dernier traité, qui leur défendait de faire la guerre à +aucun des alliés du peuple romain; qu'ils ne pouvaient +plus soutenir la fierté, l'avarice, la cruauté de ce +prince; qu'ils étaient envoyés pour demander au peuple +romain qu'il lui plût d'ordonner de trois choses l'une: +ou que l'affaire serait examinée et jugée dans le sénat; +ou qu'il leur serait permis de repousser la force par la +force, et de se défendre par la voie des armes; ou que, +si la faveur l'emportait sur la justice, il plût au peuple +romain de marquer une fois pour toutes ce qu'il voulait +qui fût donné à Masinissa des terres qui appartenaient +<span class="pagenum"><a name="p373" id="p373">373</a></span> +aux Carthaginois; qu'au moins ils sauraient +désormais à quoi s'en tenir, et que le peuple romain +garderait quelque mesure à leur égard, au lieu que ce +prince ne mettrait d'autres bornes à ses prétentions +que son insatiable avidité. Les députés finirent par demander +que si, depuis la conclusion de la paix, les +Romains avaient quelque faute à leur reprocher, ils la +punissent par eux-mêmes plutôt que de les abandonner +à la discrétion d'un prince qui leur rendait et la liberté +et la vie insupportables. Après ce discours, pénétrés +de douleur, et versant des larmes en abondance, ils +se prosternèrent par terre; spectacle qui toucha de +compassion tous les assistants, et rendit Masinissa extrêmement +odieux. On demanda à Gulussa son fils, +qui était présent, ce qu'il avait à répliquer. Il répondit +que le roi son père ne lui avait donné aucune +instruction, ne sachant pas qu'on dût l'accuser; qu'il +priait les Romains de faire réflexion que ce qui lui attirait +la haine de Carthage, était l'inviolable fidélité +qu'il avait toujours gardée à leur égard. Le sénat, +après les avoir entendus, répondit qu'il était disposé à +rendre à chacun d'eux la justice qui leur était due; +que Gulussa eût à partir sur-le-champ pour avertir +Masinissa d'envoyer au plus tôt des députés avec ceux +de Carthage; que les Romains feraient pour lui tout +ce qui dépendrait d'eux, mais sans faire tort aux autres; +qu'il était juste de s'en tenir aux anciennes bornes, et +que l'intention du peuple romain n'était pas que pendant +la paix on enlevât par violence aux Carthaginois +les terres et les villes qui leur avaient été laissées par +le traité. On les renvoya ainsi de part et d'autre, +après leur avoir fait les présents ordinaires.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="p374" id="p374">374</a></span></p> + +<p><span class="side"> Polyb. +Pag. 951.</span> +Tout cela n'était que des paroles. Il est visible qu'à +Rome on ne se mettait point du tout en peine de satisfaire +les Carthaginois ni de leur rendre justice, et qu'on +y traînait exprès cette affaire en longueur, pour laisser +à Masinissa le temps de s'affermir dans ses usurpations +et d'affaiblir ses ennemis.</p> + +<p><span class="side"> App. de bel. +pun. p. 37. +AN M. 3848 +ROM. 592.</span> +On ordonna une nouvelle députation pour aller sur +les lieux faire de nouvelles enquêtes. Caton était du +nombre des commissaires. Quand ils furent arrivés, ils +demandèrent aux parties si elles voulaient s'en rapporter +à leur arbitrage. Masinissa y consentit volontiers. Les +Carthaginois répondirent qu'ils avaient une règle fixe à +laquelle ils s'en tenaient, qui était le traité conclu par +Scipion, et demandèrent à être jugés en rigueur: on +ne put donc rien décider. Les députés visitèrent tout +le pays, qu'ils trouvèrent en fort bon état, sur-tout la +ville de Carthage; et ils furent étonnés de la voir, si +peu de temps après le malheur qui lui était arrivé, rétablie +au point de grandeur et de puissance où elle était. +A leur retour, ils ne manquèrent pas d'en rendre +compte au sénat, déclarant que Rome ne serait jamais +en sûreté tant que Carthage subsisterait; et depuis ce +temps-là, sur quelque affaire qu'on délibérât dans le +sénat, Caton ajoutait dans son avis, <i>et je conclus de +plus qu'il faut détruire Carthage</i>; sans que ce grave +sénateur se mît en peine de prouver que les seuls ombrages +de la puissance d'un voisin soient des titres suffisants +pour détruire une ville contre la foi des traités. +Scipion Nasica pensait, au contraire, que la ruine de +cette ville entraînerait celle de la république, parce +que Rome, n'ayant plus de rivale à craindre, quitterait +ses anciennes mœurs, et s'abandonnerait absolument au +<span class="pagenum"><a name="p375" id="p375">375</a></span> +luxe et aux délices, qui sont la peste certaine des états +les plus florissants.</p> + +<p><span class="side"> App. de bel. +pun. p. 38.</span> +Cependant la division se mit dans Carthage. La +faction populaire, étant devenue supérieure à celle des +grands et des sénateurs, exila quarante citoyens, et fit +prêter serment au peuple que jamais il ne souffrirait +qu'on parlât de rappeler les exilés. Ceux-ci se retirèrent +chez Masinissa, qui envoya à Carthage deux de ses fils, +Gulussa et Micipsa, pour solliciter leur rétablissement. +On leur ferma les portes de la ville; et l'un d'eux même +fut vivement poursuivi par Amilcar, l'un des généraux +de la république. Nouveau sujet de guerre: on lève une +armée de part et d'autre. La bataille se donne. Scipion +le jeune, qui depuis ruina Carthage, en fut spectateur. +Il était venu vers Masinissa de la part de Lucullus, qui +faisait la guerre en Espagne, et sous qui il servait, pour +lui demander des éléphants. Pendant tout le combat il +se tint sur le haut d'une colline qui était tout près du +lieu où il se donnait. Il fut étonné de voir Masinissa, +âgé pour lors de plus de quatre-vingts ans, monté à cru +sur un cheval, selon la coutume du pays, donner partout +des ordres comme un jeune officier, et soutenir les +fatigues les plus dures. Le combat fut très-opiniâtre, +et dura depuis le matin jusqu'à la nuit: mais enfin les +Carthaginois plièrent. Scipion disait dans la suite qu'il +avait assisté à bien des batailles, mais que nulle ne lui +avait fait tant de plaisir que celle-ci, où, tranquille et +de sang-froid, il avait vu plus de cent mille hommes en +venir ensemble aux mains, et se disputer long-temps la +victoire. Et, comme il était fort versé dans la lecture +d'Homère, il ajoutait que jusqu'à son temps il n'avait +été donné qu'à Jupiter et à Neptune de jouir d'un pareil +<span class="pagenum"><a name="p376" id="p376">376</a></span> +spectacle, lorsque l'un du haut du mont Ida, l'autre +du haut de la Samothrace, avaient eu le plaisir de voir <span class="side"> [Hom. Iliad. +XIII, V. 12.]</span> +un combat entre les Grecs et les Troyens. Je ne sais +si la vue de cent mille hommes qui s'entre-coupent la +gorge cause une joie bien pure, ni si cette joie peut +subsister avec le sentiment d'humanité qui nous est +naturel.</p> + +<p><span class="side"> App. de bell. +pun. p. 40.</span> +Les Carthaginois, après le combat, prièrent Scipion +de vouloir bien terminer leurs disputes avec Masinissa. +Il écouta les deux parties. Les premiers consentaient à +céder le territoire d'Emporium<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a> +<a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>, qui avait fait le premier +sujet du procès; à payer actuellement à Masinissa +deux cents talents d'argent, et à y en ajouter dans la +suite huit cents<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a> +<a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>, en différents termes dont on conviendrait: +mais, comme Masinissa demandait le rétablissement +des exilés, les Carthaginois n'ayant point +voulu écouter cette proposition, on se sépara sans rien +conclure. Scipion, après avoir fait ses compliments et +ses remercîments à Masinissa, partit avec les éléphants +qu'il y était venu chercher.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" +name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332"> +(retour) </a> D'après la manière dont Rollin +s'exprime ici, il semblerait qu'<i>Emporium</i> +était une ville. On appelait <i>Emporium</i> +ou plutôt <i>Emporia</i> (τὰ Ἐµπόρια) +une région d'Afrique, située +le long de la petite Syrte, et d'une +extrême fertilité, dont <i>Leptis</i> était +la ville la plus considérable. (V. +POLYB. I, c. 82, III, c. 23; LIV. +XXXIV, c. 62, XXIX, c. 25; APPIAN. +<i>Bell. Pun.</i> c. 72.) V. plus +haut ce qui a été dit de <i>Leptis</i>, p. +371, 372.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" +name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333"> +(retour) </a> C'est-à-dire 1,100,000 francs, +et 4,400,000 francs.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> App. de bell. +pun. p. 40.</span> +Le roi, depuis le combat, tenait le camp des ennemis +enfermé sur une colline, où il ne pouvait leur arriver +ni vivres ni troupes. Sur ces entrefaites arrivent des +députés de Rome. Ils avaient ordre, en cas que Masinissa +eût eu du dessous, de terminer l'affaire; autrement, de +ne rien décider, et de donner de bonnes espérances au +<span class="pagenum"><a name="p377" id="p377">377</a></span> +roi: et c'est ce dernier parti qu'ils suivirent. Cependant +la famine augmentait tous les jours dans le camp des +ennemis; et, pour surcroît de malheur, la peste s'y +joignit et fit un horrible ravage. Réduits à la dernière +extrémité, ils se rendirent, avec promesse de livrer à +Masinissa les transfuges, de lui payer cinq mille talents +d'argent<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a> +<a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a> dans l'espace de cinquante années, et de rétablir +les exilés malgré le serment qu'ils avaient fait +au contraire. Les soldats furent tous passés sous le joug, +et renvoyés chacun avec un habit seulement. Gulussa, +pour se venger du mauvais traitement que nous avons +dit auparavant qu'il avait reçu, envoya contre eux un +corps de cavalerie, dont ils ne purent ni éviter l'attaque, +ni soutenir le choc, dans l'état de faiblesse où +ils étaient. Ainsi de cinquante-huit mille hommes il en +retourna fort peu à Carthage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" +name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334"> +(retour) </a> C'est-à-dire 27,500,000 francs.--L.</blockquote> +<br> + +<h3>TROISIÈME GUERRE PUNIQUE.</h3> + +<p><span class="side"> AN. M. 3855 +CARTH. 697. +ROM. 599. +AV. J.C. 149.</span> +La troisième guerre punique, moins considérable que +les deux premières par le nombre et la grandeur des +combats, et par la durée, qui ne fut guère que de quatre +ans, le fut beaucoup plus par le succès et l'événement, +puisqu'elle se termina par la ruine et la destruction de +Carthage.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 41, +42.</span> +Cette ville sentit bien, depuis sa dernière défaite, ce +qu'elle avait à craindre des Romains, en qui elle avait +toujours remarqué beaucoup de mauvaise volonté toutes +les fois qu'elle s'était adressée à eux dans ses démêlés +avec Masinissa. Pour en prévenir l'effet, les Carthaginois +déclarèrent, par un décret du sénat, Asdrubal et Carthalon, +<span class="pagenum"><a name="p378" id="p378">378</a></span> +qui avaient été, l'un général de l'armée, l'autre<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a> +<a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a> +commandant des troupes auxiliaires, coupables de +crime d'état, comme étant les auteurs de la guerre +contre le roi de Numidie; puis ils députèrent à Rome +pour savoir ce qu'on pensait et ce qu'on souhaitait d'eux. +On leur répondit froidement que c'était au sénat et au +peuple de Carthage à voir quelle satisfaction ils devaient +aux Romains.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" +name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335"> +(retour) </a> Les troupes étrangères avaient +chacune des chefs de leur nation, +qui, tous ensemble, étaient commandés +par un officier carthaginois +qu'Appien appelle ßοήθαρχος.</blockquote> + +<p>N'ayant pu tirer d'autre réponse ni d'autre éclaircissement +par une seconde députation, ils entrèrent dans +une grande inquiétude; et, saisis d'une vive crainte par +le souvenir des maux passés, ils croyaient déjà voir +l'ennemi à leurs portes, et se représentaient toutes les +suites funestes d'un long siége et d'une ville prise d'assaut.</p> + +<p><span class="side"> Plut. in vit. +Cat. p. 352.</span> +Cependant à Rome on délibérait dans le sénat sur le +parti que devait prendre la république; et les disputes +entre Caton l'ancien et Scipion Nasica, qui pensaient +tout différemment sur ce sujet, se renouvelèrent. Le +premier, à son retour d'Afrique, avait déjà représenté +vivement qu'il avait trouvé Carthage, non dans l'état où +les Romains la croyaient, épuisée d'hommes et de biens, +affaiblie et humiliée; mais au contraire remplie d'une +florissante jeunesse, d'une quantité immense d'or et +d'argent, d'un prodigieux amas de toutes sortes d'armes, +et d'un riche appareil de guerre; et si fière et si pleine +de confiance dans tous ces grands préparatifs, qu'il n'y +avait rien de si haut à quoi elle ne portât son ambition +et ses espérances. On dit même qu'après avoir tenu ce +discours il jeta au milieu du sénat des figues d'Afrique +qu'il avait dans le pan de sa robe; et que, comme les +<span class="pagenum"><a name="p379" id="p379">379</a></span> +<span class="side"> Plin. lib. 15, +cap. 18.</span> +sénateurs en admiraient la beauté et la grosseur, il leur +dit: <i>Sachez qu'il n'y a que trois jours que ces fruits +ont été cueillis. Telle est la distance qui nous sépare +de l'ennemi</i>.</p> + +<p><span class="side"> Plut. in vit. +Caton. p. 352</span> +Caton et Nasica avaient tous deux leurs raisons pour +opiner comme ils faisaient. Nasica, voyant que le peuple +était d'une insolence qui lui faisait commettre toutes +sortes d'excès; qu'enflé d'orgueil par ses prospérités, +il ne pouvait plus être retenu par le sénat même, et +que sa puissance était parvenue à un point, qu'il était +en état d'entraîner par force la ville dans tous les partis +qu'il voudrait embrasser; Nasica, dis-je, dans cette +vue, voulait lui laisser la crainte de Carthage comme +un frein, pour modérer et réprimer son audace; car il +pensait que les Carthaginois étaient trop faibles pour +subjuguer les Romains, et qu'ils étaient aussi trop forts +pour en être méprisés. Caton, de son côté, trouvait que, +par rapport à un peuple devenu fier et insolent par +ses victoires, et qu'une licence sans bornes précipitait +dans toutes sortes d'égarements, il n'y avait rien de +plus dangereux que de lui laisser pour rivale et pour +ennemie une ville jusque-là toujours puissante, mais +devenue par ses malheurs mêmes plus sage et plus +précautionnée que jamais, et de ne pas lui ôter entièrement +toute crainte du dehors lorsqu'il avait au-dedans +tous les moyens de se porter aux derniers excès.</p> + +<p>Mettant à part pour un moment les lois de l'équité, +je laisse au lecteur à décider qui de ces deux grands +hommes pensait plus juste selon les règles d'une politique +éclairée, et par rapport aux véritables intérêts +de l'état. Ce qui est certain, c'est que tous les<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a> +<a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a> historiens +<span class="pagenum"><a name="p380" id="p380">380</a></span> +ont remarqué que, depuis la destruction de Carthage, +le changement de conduite et de gouvernement +fut sensible à Rome; que ce ne fut plus timidement +et comme à la dérobée que le vice s'y glissa, mais +qu'il leva la tête, et saisit avec une rapidité étonnante +tous les ordres de la république, et qu'on se livra sans +réserve, et sans plus garder de mesures, au luxe et +aux délices, qui ne manquèrent pas, comme cela est +inévitable, d'entraîner la ruine de l'état. «<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a> +<a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>Le premier +Scipion, dit Paterculus en parlant des Romains, +avait jeté les fondements de leur grandeur future; +le dernier, par ses conquêtes, ouvrit la porte à toutes +sortes de dérèglements et de dissolutions. Depuis que +Carthage, qui tenait Rome en haleine en lui disputant +l'empire, eut été entièrement détruite, la décadence +des mœurs n'alla plus lentement, ni par degrés, +mais fut prompte et précipitée.»</p> + +<p><span class="side"> App. p. 42.</span> +Quoi qu'il en soit, il fut résolu dans le sénat qu'on +déclarerait la guerre aux Carthaginois: et les raisons +ou les prétextes qu'on en apporta furent que, contre +la teneur du traité, ils avaient conservé des vaisseaux, +conduit une armée hors de leurs terres contre un prince +allié de Rome, dont ils avaient maltraité le fils dans +le temps même qu'il avait avec lui un ambassadeur +romain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" +name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336"> +(retour) </a> «Ubi Carthago, et æmula imperii romani, ab stirpe interiit.... fortuna sævire ac miscere omnia +cœpit.» (SALLUST. <i>in bell. Catil.</i>) +[c. 10. + +<p>«Ante Carthaginem deletam, populus +et senatus romanus placide +modestèque inter se rempublicam +tractabant... metus hostilis in bonis +artibus civitatem retinebat; sed ubi +formido illa mentibus decessit, ilicet +ea, quæ secundæ res amant, lascivia +atque superbia incessère.» (Id. <i>in +bell. Jugurth.</i>) [c. 41.]</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" +name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337"> +(retour) </a> «Potentiæ Romanorum prior +Scipio viam aperuerat; luxuriæ posterior +aperuit. Quippè remoto Carthaginis +metu, sublatàque imperii +æmulà; non gradu, sed præcipiti +cursu a virtute descitum, ad vitia +transcursum.» (VELL. PATERC. lib. +2, cap. 1.)</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p381" id="p381">381</a></span> + +<p><span class="side"> App. bell. +pun. pag. 42. +AN. M. 3856 +ROM. 600.</span> +Un événement, que le hasard fit tomber heureusement +dans le temps qu'on délibérait sur l'affaire de +Carthage, contribua sans doute beaucoup à faire +prendre cette résolution. Ce fut l'arrivée des députés +d'Utique, qui venaient se mettre, eux, leurs biens, +leurs terres et leur ville, entre les mains des Romains. +Rien ne pouvait arriver plus à propos. Utique était la +seconde place d'Afrique, fort riche et fort opulente, +qui avait un port également spacieux et commode, qui +n'était éloignée de Carthage que de soixante stades<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a> +<a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>, et +qui pouvait servir de place d'armes pour l'attaquer. On +n'hésita plus pour-lors, et la guerre fut déclarée dans +les formes. On pressa les deux consuls de partir le plus +promptement qu'il serait possible: c'étaient M. Manilius +et L. Marcius Censorinus. Ils reçurent du sénat un +ordre secret de ne terminer la guerre que par la destruction +de Carthage. Ils partirent aussitôt, et s'arrêtèrent +à Lilybée en Sicile. La flotte était considérable; +elle portait quatre-vingt mille hommes d'infanterie, et +environ quatre mille de cavalerie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" +name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338"> +(retour) </a>Trois lieues. = Deux lieues.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. excerpt. +légat. +pag. 972.</span> +Carthage ne savait point encore ce qui avait été +résolu à Rome. La réponse que les députés en avaient +rapportée n'avait servi qu'à y augmenter le trouble et +l'inquiétude. C'était aux Carthaginois, leur avait-on +dit, à voir par où ils pouvaient satisfaire les Romains. +Il ne savaient quel parti prendre. Enfin ils envoient +encore de nouveaux députés, mais avec plein pouvoir +de faire tout ce qu'ils jugeront à propos, et même (à +quoi ils n'avaient jamais pu se résoudre dans les guerres +précédentes) de déclarer que les Carthaginois s'abandonnaient, +eux et tout ce qui leur appartenait, à la +<span class="pagenum"><a name="p382" id="p382">382</a></span> +discrétion des Romains. C'était, selon la force de cette +formule, <i>se suaque eorum arbitrio permittere</i>, les +rendre maîtres absolus de leur sort, et se reconnaître +pour leurs vassaux. Ils n'attendaient point cependant +un grand succès de cette démarche, quelque humiliante +qu'elle fût pour eux, parce que ceux d'Utique, +les ayant prévenus, leur avaient enlevé le mérite d'une +prompte et volontaire soumission.</p> + +<p>En arrivant à Rome, les députés apprirent que la +guerre était déclarée, et que l'armée était partie. Rome +avait dépêché un courrier à Carthage, qui y porta le +décret du sénat, et déclara en même temps que la flotte +était en mer. Ils n'eurent donc pas à délibérer, et se +remirent, eux et tout ce qui leur appartenait, entre les +mains des Romains. En conséquence de cette démarche, +il leur fut répondu que, parce qu'enfin ils avaient pris +le bon parti, le sénat leur accordait la liberté, l'usage +de leurs lois, toutes leurs terres, et tous les autres biens +que possédaient, soit les particuliers, soit la république, +à condition que, dans l'espace de trente jours, ils enverraient +en ôtage à Lilybée trois cents des jeunes gens +les plus qualifiés de la ville, et qu'ils feraient ce que +leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta +dans une étrange inquiétude: mais le trouble où ils +étaient ne leur permit pas de rien répliquer, ni de demander +aucune explication; et ç'aurait été bien inutilement. +Ils partirent donc pour Carthage, et y rendirent +compte de leur députation.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. +excerp. legat. +pag. 972.</span> +Tous les articles du traité étaient affligeants: mais +le silence gardé sur les villes, dont il n'était point fait +mention dans le dénombrement, de ce que Rome voulait +bien leur laisser, les inquiéta extrêmement. Cependant +<span class="pagenum"><a name="p383" id="p383">383</a></span> +il ne leur restait autre chose à faire que d'obéir: +après les pertes anciennes et récentes qu'ils avaient +faites, ils n'étaient pas en état de tenir tête à un tel +ennemi, eux qui n'avaient pu résister à Masinissa; +troupes, vivres, vaisseaux, alliés, tout leur manquait, +l'espérance et le courage encore plus que tout le reste.</p> + +<p>Ils ne crurent pas devoir attendre l'expiration du +terme de trente jours qui leur avait été accordé: mais, +pour tâcher de fléchir l'ennemi par la promptitude de +leur obéissance, quoique pourtant ils n'osassent pas +s'en flatter, ils firent partir sur-le-champ les ôtages; +c'était l'élite et toute l'espérance des plus nobles familles +de Carthage. Jamais spectacle ne fut plus touchant: +on n'entendait que cris, on ne voyait que pleurs. Tout +retentissait de gémissements et de lamentations; sur-tout +les mères éplorées, toutes baignées de larmes, s'arrachaient +les cheveux, se frappaient la poitrine, et, +comme forcenées par la douleur et le désespoir, jetaient +des hurlements capables de toucher les cœurs les plus +durs. Ce fut encore tout autre chose dans le moment +fatal de la séparation, lorsque, après les avoir conduits +jusqu'au bord du vaisseau, elles leur faisaient les derniers +adieux, ne comptant plus les revoir jamais, les +baignaient de leurs larmes, ne se lassaient point de les +embrasser, les tenaient étroitement serrés entre leurs +bras sans pouvoir consentir à leur départ, en sorte qu'il +fallut les leur arracher par force, ce qui était plus dur +pour elles que si on leur eût arraché leurs propres entrailles. +Quand ils furent arrivés en Sicile, on fit passer +les ôtages à Rome; et les consuls dirent aux députés +que, quand il seraient à Utique, ils leur feraient savoir +les ordres de la république.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p384" id="p384">384</a></span> + +<p><span class="side"> Polyb. +pag. 975. +App. +pag. 44-46.</span> +Dans de pareilles conjonctures il n'y a rien de plus +cruel qu'une affreuse incertitude, qui, sans rien montrer +en détail, laisse envisager tous les maux. Dès qu'on sut +que la flotte était arrivée à Utique, les députés se +rendirent au camp des Romains, marquant qu'ils venaient +au nom de l'état pour recevoir leurs ordres, +auxquels on était prêt à obéir en tout. Le consul, +après avoir loué leur bonne disposition et leur obéissance, +leur ordonna de lui livrer sans fraude et sans +délai généralement toutes leurs armes. Ils y consentirent; +mais ils le prièrent de faire réflexion à quel +état il les réduisait, dans un temps où Asdrubal, qui +n'était devenu leur ennemi qu'à cause de leur parfaite +soumission aux ordres des Romains, était presque à +leurs portes avec une armée de vingt mille hommes: +on leur répondit que Rome y pourvoirait.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 46.</span> +Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. On vit arriver +dans le camp une longue file de chariots chargés de +tous les préparatifs de guerre qui étaient dans Carthage: +deux cent mille armures complètes, un nombre +infini de traits et de javelots, deux mille machines +propres à lancer des pierres et des dards. Suivaient les +députés de Carthage, accompagnés de ce que le sénat +avait de plus respectables vieillards, et la religion de +prêtres plus vénérables, pour tâcher d'exciter à la +compassion les Romains dans ce moment critique où +l'on allait prononcer leur sentence et décider en dernier +lieu de leur sort. Le consul Censorinus, car ce fut +toujours lui qui porta la parole, se leva un moment à +leur arrivée avec quelques témoignages de bonté et de +douceur; puis, reprenant tout-à-coup un air grave et +sévère: «Je ne puis pas, leur dit-il, ne point louer +<span class="pagenum"><a name="p385" id="p385">385</a></span> +votre promptitude à exécuter les ordres du sénat. Il +m'ordonne de vous déclarer que sa dernière volonté +est que vous sortiez de Carthage, qu'il a résolu de +détruire, et que vous transportiez votre demeure dans +quel endroit il vous plaira de votre domaine, pourvu +que ce soit à quatre-vingts stades<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a> +<a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a> de la mer!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" +name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339"> +(retour) </a> Quatre lieues. = 2 lieues 2/3.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> App. +pag. 46-53.</span> +Quand le consul eut prononcé cet arrêt foudroyant, +ce ne fut qu'un cri lamentable parmi les Carthaginois. +Frappés comme d'un coup de tonnerre qui les étourdit +sur-le-champ, ils ne savaient ni où ils étaient, ni ce +qu'ils faisaient. Ils se roulaient dans la poussière, déchirant +leurs habits, et ne s'expliquant que par des +gémissements et des sanglots entrecoupés. Puis, revenus +un peu à eux, ils tendaient leurs mains suppliantes, +tantôt vers les dieux, tantôt vers les Romains, et imploraient +leur miséricorde et leur justice pour un +peuple qui allait être réduit au désespoir. Mais, comme +tout était sourd à leurs prières, ils les convertirent +bientôt en reproches et en imprécations, les faisant +ressouvenir qu'il y avait des dieux vengeurs aussi-bien +que témoins des crimes et de la perfidie. Les Romains +ne purent refuser des larmes à un spectacle si touchant; +mais leur parti était pris: les députés ne purent même +obtenir qu'on sursît l'exécution de l'ordre jusqu'à ce +qu'ils se fussent encore présentés au sénat pour tâcher +d'en obtenir la révocation. Il fallut partir, et porter la +réponse à Carthage.</p> + +<p><span class="side"> App. +pag. 53-54.</span> +On les y attendait avec une impatience et un tremblement +qui ne se peuvent exprimer. Ils eurent bien +de la peine à percer la foule qui s'empressait autour +d'eux pour savoir la réponse, qu'il n'était que trop aisé +<span class="pagenum"><a name="p386" id="p386">386</a></span> +de lire sur leurs visages. Quand ils furent arrivés dans +le sénat, et qu'ils eurent exposé l'ordre cruel qu'ils +avaient reçu, un cri général apprit au peuple quel +était son sort; et dès ce moment ce ne fut plus dans +toute la ville que hurlements, que désespoir, que rage +et que fureur.</p> + +<p>Qu'il me soit permis de m'arrêter ici un moment pour +faire quelque attention sur la conduite des Romains. +Je ne puis assez regretter que le fragment de Polybe +où cette députation est rapportée finisse précisément +dans l'endroit le plus intéressant de cette histoire; et +j'estimerais beaucoup plus une courte réflexion d'un +auteur si judicieux, que les longues harangues qu'Appien +met dans la bouche des députés et dans celle du consul. +Or, je ne puis croire que Polybe, plein de bon sens, +de raison et d'équité comme il était, eût pu approuver, +dans l'occasion dont il s'agit, le procédé des Romains<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a> +<a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>. +On n'y reconnaît point, ce me semble, leur ancien +caractère; cette grandeur d'ame, cette noblesse, cette +droiture; cet éloignement déclaré des petites ruses, des +déguisements, des fourberies, qui ne sont point, comme +il est dit quelque part, du génie romain: <i>minime +romanis artibus</i>. Pourquoi ne point attaquer les Carthaginois +à force ouverte? Pourquoi leur déclarer +nettement par un traité, qui est une chose sacrée, +qu'on leur accorde la liberté et l'usage de leurs lois, +en sous-entendant des conditions qui en sont la ruine +entière? Pourquoi cacher, sous la honteuse réticence du +mot de <i>ville</i>, dans ce traité, le perfide dessein de +détruire Carthage; comme si, à l'ombre de cette équivoque, +<span class="pagenum"><a name="p387" id="p387">387</a></span> +ils le pouvaient faire avec justice? Pourquoi +enfin ne leur faire la dernière déclaration qu'après avoir +tiré d'eux, à différentes reprises, leurs ôtages et leurs +armes, c'est-à-dire après les avoir mis absolument +hors d'état de leur rien refuser? N'est-il pas visible que +Carthage, après tant de pertes, tant de défaites, tout +affaiblie et épuisée qu'elle est, fait encore trembler les +Romains, et qu'ils ne croient pas la pouvoir dompter +par la voie des armes? Il est bien dangereux d'être +assez puissant pour commettre impunément l'injustice, +et pour en espérer même de grands avantages. L'expérience +de tous les empires nous apprend qu'on ne +manque guère de la commettre quand on la croit +utile.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" +name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340"> +(retour) </a> Rollin me paraît s'exprimer ici +avec trop de réserve: il n'a pas dépeint +sous des couleurs assez noires +l'infame conduite des Romains.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 13, +p. 671, 672.</span> +L'éloge magnifique que Polybe fait des Achéens est +bien éloigné de ce que nous voyons ici. Ces peuples, +dit-il, loin d'employer des ruses et des tromperies à +l'égard de leurs alliés pour augmenter leur puissance, +ne croyaient pas même qu'il leur fût permis d'en user +contre leurs ennemis, et ne comptaient pour solide et +glorieuse victoire que celle qui se remporte les armes à +la main par le courage et la bravoure. Il avoue, dans +le même endroit, qu'il ne reste plus chez les Romains +que de légères traces de l'ancienne générosité de leurs +pères; et il se croit obligé, dit-il, de faire cette remarque +contre un principe devenu fort commun de son temps +parmi ceux qui étaient chargés du gouvernement, qui +croyaient que la bonne foi n'est point compatible avec +la bonne politique, et qu'il est impossible de réussir +dans l'administration des affaires publiques, soit en +guerre, soit en paix, sans employer quelquefois la +fraude et la tromperie.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p388" id="p388">388</a></span> + +<p><span class="side"> App. p. 55. +Strab. l. 17, +pag. 833.</span> +Je reviens à mon sujet. Les consuls ne se hâtèrent +pas de marcher contre Carthage, ne s'imaginant pas +qu'ils eussent rien à craindre d'une ville désarmée. On +y profita de ce délai pour se mettre en état de défense; +car il fut résolu d'un commun accord de ne point +abandonner la ville. On nomma pour général, au-dehors, +Asdrubal, qui était à la tête de vingt mille hommes, +vers qui l'on députa pour le prier d'oublier en faveur +de la patrie l'injustice qu'on lui avait faite par la crainte +des Romains: on donna le commandement des troupes, +dans la ville, à un autre Asdrubal, petit-fils de Masinissa: +puis on fabriqua des armes avec une promptitude +incroyable. Les temples, les palais, les places publiques, +furent changés en autant d'ateliers: hommes +et femmes y travaillaient jour et nuit. On faisait chaque +jour cent quarante boucliers, trois cents épées, cinq +cents piques ou javelots, mille traits, et un grand +nombre de machines propres à les lancer; et, parce +qu'on manquait de matières pour faire les cordes, les +femmes coupèrent leurs cheveux, et en fournirent +abondamment.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 55.</span> +Masinissa était mécontent de ce qu'après qu'il avait +extrêmement affaibli les forces des Carthaginois, les +Romains venaient profiter de sa victoire, sans même +qu'ils lui eussent fait part en aucune sorte de leur dessein; +ce qui causa entre eux quelque refroidissement.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 55-58.</span> +Cependant les consuls s'avancent vers la ville pour +en former le siége. Ils ne s'étaient attendus à rien +moins qu'à y trouver une vigoureuse résistance; et la +hardiesse incroyable des assiégés les jeta dans un grand +étonnement. Ce n'étaient que sorties fréquentes et vives +pour repousser les assiégeants, pour brûler les machines, +<span class="pagenum"><a name="p389" id="p389">389</a></span> +pour harceler les fourrageurs. Censorinus attaquait +la ville d'un côté, et Manilius de l'autre. Scipion, +surnommé depuis l'<i>Africain</i>, servait alors en qualité +de tribun, et se distinguait parmi tous les officiers +autant par sa prudence que par sa bravoure. Le consul +sous qui il commandait fit plusieurs fautes pour n'avoir +pas voulu suivre ses avis. Ce jeune officier tira les +troupes de plusieurs mauvais pas où l'imprudence des +chefs les avait engagées. Un célèbre Phaméas, chef de +la cavalerie ennemie, qui harcelait sans cesse et incommodait +beaucoup les fourrageurs, n'osait paraître en +campagne quand le tour de Scipion était venu pour +les soutenir; tant il savait contenir ses troupes dans +l'ordre, et se poster avantageusement. Une si grande et +si générale réputation lui attira de l'envie; mais, +comme il se conduisait en tout avec beaucoup de modestie +et de retenue, elle se changea bientôt en admiration; +de sorte que, quand le sénat envoya des députés +dans le camp pour s'informer de l'état du siége, +toute l'armée se réunit pour lui rendre un témoignage +favorable, soldats, officiers, généraux même, et ce ne +fut qu'une voix pour relever le mérite du jeune Scipion: +tant il est important d'amortir, pour parler +ainsi, l'éclat d'une gloire naissante par des manières +douces et modestes, et de ne pas irriter la jalousie +par des airs de hauteur et de suffisance, dont l'effet +naturel est de réveiller dans les autres l'amour-propre, +et de rendre la vertu même odieuse.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 63. +AN. M. 3857 +ROM. 601.</span> +Dans le même temps Masinissa, se voyant près de +mourir, pria Scipion de vouloir bien venir lui rendre +une visite, afin qu'il pût lui mettre en main un plein +pouvoir de disposer comme il le jugerait à propos de +<span class="pagenum"><a name="p390" id="p390">390</a></span> +son royaume et de ses biens en faveur des enfants qu'il +laissait. Il le trouva mort en arrivant. Ce prince leur avait +commandé en mourant de s'en rapporter pour toutes +choses à ce que réglerait Scipion, qu'il leur laissait pour +père et pour tuteur. Je diffère à parler ailleurs avec plus +d'étendue de la famille et de la postérité de Masinissa, +pour ne point interrompre trop long-temps l'histoire de +Carthage.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 65.</span> +L'estime que Phaméas avait conçue pour Scipion +l'engagea à quitter le parti des Carthaginois pour embrasser +celui des Romains. Il vint se rendre à lui avec +plus de deux mille cavaliers, et il fut dans la suite d'un +grand secours aux assiégeants.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 66.</span> +Calpurnius Pison, consul, et L. Mancinus son lieutenant, +arrivèrent en Afrique au commencement du +printemps. La campagne se passa sans qu'ils fissent +rien de considérable; ils eurent même du dessous en +plusieurs occasions, et ils ne poussèrent que lentement +le siége de Carthage. Les assiégés, au contraire, avaient +repris courage; leurs troupes augmentaient considérablement; +ils faisaient tous les jours de nouveaux alliés. +Ils envoyèrent jusque dans la Macédoine vers le faux +Philippe<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a> +<a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>, qui se faisait passer pour le fils de Persée, +et qui faisait pour lors la guerre aux Romains, l'exhortant +de la presser vivement, et lui promettant de lui +fournir de l'argent et des vaisseaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" +name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341"> +(retour) </a> Andriscus.</blockquote> + +<p><span class="side"> App. p. 68.</span> +Ces nouvelles causèrent de l'inquiétude à Rome. On +commença à craindre le succès d'une guerre qui devenait +de jour en jour plus douteuse et plus importante +qu'on ne se l'était d'abord imaginé. Autant qu'on était +<span class="pagenum"><a name="p391" id="p391">391</a></span> +mécontent de la lenteur des généraux, et qu'on parlait +mal d'eux, autant chacun s'empressait à dire du bien du +jeune Scipion, et à vanter ses rares vertus. Il était venu +à Rome pour demander l'édilité. Dès qu'il parut dans +l'assemblée, son nom, son visage, sa réputation, la +croyance commune que les dieux le destinaient pour +terminer la troisième guerre punique, comme le premier +Scipion, son grand-père adoptif, avait terminé la seconde, +tout cela frappa extrêmement le peuple; et, +quoique la chose fût contre les lois, et que par cette +raison les anciens s'y opposassent, au lieu de l'édilité +qu'il demandait, le peuple lui donna le consulat, laissant <span class="side"> AN. M. 3858 +ROM. 602.</span> +dormir les lois pour cette année, et voulut qu'il eût +l'Afrique pour département, sans tirer les provinces au +sort comme c'était la coutume, et comme Drusus son +collègue demandait qu'on le fît.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 69.</span> +Dès que Scipion eut achevé ses recrues, il partit pour +la Sicile, et arriva bientôt après à Utique. Ce fut fort à +propos pour Mancinus, lieutenant de Pison, qui s'était +engagé témérairement dans un poste où les ennemis +le tenaient enfermé, et où ils allaient le tailler en pièces +le matin même, si le nouveau consul, qui apprit en arrivant +le danger où il était, n'eût fait remonter de nuit +ses troupes dans ses vaisseaux, et n'eût volé à son +secours.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 70.</span> +Le premier soin de Scipion, à son arrivée, fut de +rétablir parmi les troupes la discipline, qu'il y trouva +entièrement ruinée: nul ordre, nulle subordination, +nulle obéissance; on ne songeait qu'à piller, qu'à faire +bonne chère, et qu'à se divertir. Il chassa du camp +toutes les bouches inutiles, régla la qualité des viandes +que les vivandiers pourraient apporter, et n'en voulut +<span class="pagenum"><a name="p392" id="p392">392</a></span> +point d'autres que de simples et de militaires, écartant +avec soin tout ce qui sentait le luxe et les délices.</p> + +<p>Quand il eut bien établi cette réforme, qui ne lui +coûta pas beaucoup de temps ni de peine, parce qu'il +donnait l'exemple aux autres, il compta pour lors avoir +des soldats, et songea sérieusement à pousser le siége. +Ayant fait prendre à ses troupes des haches, des leviers +et des échelles, il les conduisit de nuit, en grand +silence, vers une partie de la ville appelée <i>Mégare</i>; et, +ayant fait jeter tout d'un coup de grands cris, il l'attaqua +fort vivement. Les ennemis, qui ne s'attendaient +pas à être attaqués de nuit, furent d'abord fort effrayés; +mais ils se défendirent avec beaucoup de courage, et +Scipion ne put point escalader les murs. Mais, ayant +aperçu une tour qu'on avait abandonnée, qui était hors +de la ville, fort près des murs, il y envoya un nombre +de soldats hardis et déterminés, qui, par le moyen des +pontons, passèrent de la tour sur les murs, entrèrent +dans Mégare, et en brisèrent les portes. Scipion y +entra dans le moment, chassa de ce poste les ennemis, +qui, troublés par cette attaque imprévue, et croyant +que toute la ville avait été prise, s'enfuirent dans la +citadelle, et y furent suivis par ces troupes mêmes qui +campaient hors de la ville, qui abandonnèrent leur +camp aux Romains, et crurent devoir aussi se mettre +en sûreté.</p> + +<p> +Avant que de passer outre, je dois donner ici quelque +idée de la situation et de la grandeur de Carthage, <span class="side"> App. p. 56 +et 57. +Strab. l. 17, +pag. 832.</span> +qui contenait, au commencement de la guerre contre +les Romains, sept cent mille habitants. Elle était située +dans le fond d'un golfe, environnée de mer en forme +d'une presqu'île, dont le col, c'est-à-dire l'isthme qui +<span class="pagenum"><a name="p393" id="p393">393</a></span> +la joignait au continent, était large d'une lieue et un +quart (vingt-cinq stades)<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a> +<a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>. La presqu'île avait de circuit +dix-huit lieues (trois cent soixante stades). Du côté +de l'occident il en sortait une longue pointe de terre, +large à peu près de douze toises (un demi stade<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a> +<a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>), +qui, s'avançant dans la mer, la séparait d'avec le marais, +et était fermée de tous côtés de rochers et d'une simple +muraille<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a> +<a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>. Du côté du midi et du continent, où était +la citadelle, appelée <i>Byrsa</i>, la ville était close d'une +triple muraille haute de trente coudées<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a> +<a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>, sans les parapets +et les tours qui la flanquaient tout à l'entour par +égales distances, éloignées l'une de l'autre de quatre-vingts +toises. Chaque tour avait quatre étages: les +murailles n'en avaient que deux; elles étaient voûtées, +et dans le bas il y avait des étables pour mettre trois +cents éléphants, avec les choses nécessaires pour leur +<span class="pagenum"><a name="p394" id="p394">394</a></span> +subsistance, et des écuries au-dessus pour quatre mille +chevaux, et les greniers pour leur nourriture. Il s'y +trouvait aussi de quoi y loger vingt mille fantassins et +quatre mille cavaliers. Enfin tout cet appareil de guerre +était renfermé dans les seules murailles<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a> +<a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>. Il n'y avait +qu'un seul endroit de la ville dont les murs fussent +faibles et bas; c'était un angle négligé, qui commençait +à la pointe de terre dont nous avons parlé, et continuait +jusqu'aux ports, qui étaient du côté du couchant. Il y +en avait deux qui se communiquaient l'un à l'autre, +mais qui n'avaient qu'une seule entrée, large de +soixante-dix pieds<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a> +<a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>, et fermée avec des chaînes. Le +premier était pour les marchands, où l'on trouvait plusieurs +et diverses demeures pour les matelots; l'autre +était le port intérieur pour les navires de guerre, au +milieu duquel on voyait une île, nommée <i>Cothon</i><a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a> +<a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>, +bordée, aussi-bien que le port, de grands quais, mais +où il y avait des loges séparées pour mettre à couvert +deux cent vingt navires, et des magasins au-dessus, où +l'on gardait tout ce qui est nécessaire à l'armement et +à l'équipement des vaisseaux. L'entrée de chacune de +ces loges, destinées à retirer les vaisseaux, était ornée +de deux colonnes de marbre d'ouvrage ionique: de +sorte que tant le port que l'île représentaient des deux +côtés deux magnifiques galeries. Dans cette île était le +palais de l'amiral; et, comme elle était vis-à-vis de +l'entrée du port, il pouvait de là découvrir tout ce qui +se passait dans la mer, sans que de la mer on pût rien +<span class="pagenum"><a name="p395" id="p395">395</a></span> +voir de ce qui se faisait dans l'intérieur du port. Les +marchands de même n'avaient aucune vue sur les vaisseaux +de guerre, les deux ports étant séparés par une +double muraille; et il y avait dans chacun une porte +particulière pour entrer dans la ville, sans passer par +l'autre port. On peut donc distinguer trois parties dans <span class="side"> Boch. in +Phal. p. 512.</span> +Carthage: le port, qui était double, appelé quelquefois +<i>Cothon</i>, à cause de la petite île de ce nom; la citadelle, +appelée <i>Byrsa</i>; la ville proprement dite, où +demeuraient les habitants, qui environnait la citadelle, +et était nommée <i>Mégara</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" +name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342"> +(retour) </a> 25 stades, selon Appien (<i>Bell. +pun.</i> § 95) et Polybe (I, c. 73, +§ 5); mais Strabon dit 60 stades +(XVII, p. 832). Au lieu de 360 +stades, mesure que cet auteur +donne à la circonférence de la presqu'île, +Tite-Live ne lui donne que +23 milles, qui font 184 stades (TIT.-LIV. +<i>Épit. lib.</i> LI), ou la moitié +environ: comme les mesures de +Strabon sont ici le double environ +de celles des autres auteurs, il est +vraisemblable que cette différence +provient de ce qu'elles sont exprimées +dans un stade dont le module +était de moitié plus court. D'après +cette hypothèse, prenant les mesures +de Tite-Live, de Polybe et d'Appien +pour base, on trouve que Carthage +avait 6 lieues 4/10 de tour; et +que la largeur de l'isthme était de 5/6 +de lieue.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote343" +name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343"> +(retour) </a> Un demi-stade équivaut à 92 mètres +ou 47 toises; et non pas à <i>douze</i> +toises.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote344" +name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344"> +(retour) </a> Le texte que Rollin avait sous +les yeux est altéré; il y existe une +lacune que M. Schweighæuser a très-bien +remplie: ταινία στενὴ καὶ ἐπιµήκης, +ήµισταδίου µάλιστα τὸ πλάτος, +ἐπὶ δυσµὰς ἐχώρει, µέση λίµνης +τε καὶ τῆς Θαλάσσης..... ἁπλῶ +τείχει περίκρηµνα ὄντα. (<i>Bell. pun.</i> +§ 95). Cet habile éditeur propose +de lire: καὶ περιτετείχιστο τῆς πόλεως +τὰ µὲν πρὸς Θαλάσσης ἁπλῶ +τείχει περίκρηµνα ὄντα., c. à. d. «la +partie qui regarde la mer était +entourée d'un mur simple, parce +que des escarpements la bordaient +de toutes parts.»--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote345" +name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345"> +(retour) </a> C. à. d. 13 mètres 83 centim.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote346" +name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346"> +(retour) </a> Le texte dit à 2 plèthres de +distance les unes des autres, ou un +tiers de stade, c'est 61 mètr. 7, +ou un peu plus de 32 toises.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote347" +name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347"> +(retour) </a> 21 mètr. 56.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote348" +name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348"> +(retour) </a> J'ai dressé un plan de ce port +<i>Cothon</i>, pour la traduction de Strabon +(T. V, p. 473). J'y renvoie.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> App. p. 72.</span> +Asdrubal<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a> +<a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>, au point du jour, voyant la honteuse +déroute de ses troupes, pour se venger des Romains, +et en même temps pour ôter aux habitants toute espérance +d'accommodement et de pardon, fit avancer sur le +mur tout ce qu'il avait de prisonniers romains, en +sorte qu'ils fussent à portée d'être vus de toute l'armée. +Là, il n'y eut point de supplices qu'il ne leur fît souffrir: +on leur crevait les yeux; on leur coupait le nez, +les oreilles, les doigts; on leur arrachait toute la peau +de dessus le corps avec des peignes de fer; et, après +les avoir ainsi tourmentés, on les précipitait du haut +des murs en bas. Un traitement si cruel fit horreur +aux Carthaginois; mais il ne les épargnait pas eux-mêmes, +et il fit égorger plusieurs des sénateurs qui +osèrent s'opposer à sa tyrannie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote349" +name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349"> +(retour) </a> C'est celui qui commandait +hors de la ville, et qui, ayant fait +périr un autre Asdrubal, petit-fils +de Masinissa, s'était fait donner le +commandement dans la ville même.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Pag. 73.</span> +Scipion, se voyant maître absolu de l'isthme, brûla +le camp que les ennemis avaient abandonné, et en +construisit un nouveau pour ses troupes. Il était de +<span class="pagenum"><a name="p396" id="p396">396</a></span> +forme carrée, environné de grands et de profonds retranchements +armés de bonnes palissades. Du côté des +Carthaginois il éleva un mur haut de douze pieds, +flanqué, d'espace en espace, de tours et de redoutes; +et sur la tour qui était au milieu s'en élevait une autre +de bois fort haute, d'où l'on découvrait tout ce qui se +passait dans la ville. Ce mur occupait toute la largeur +de l'isthme, c'est-à-dire vingt-cinq stades<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a> +<a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>. Les ennemis, +qui étaient à portée du trait, firent tous leurs +efforts pour empêcher cet ouvrage; mais, comme toute +l'armée y travaillait sans relâche jour et nuit, il fut +achevé en vingt-quatre jours. Scipion en tira un double +avantage: premièrement, parce que ses troupes étaient +logées plus sûrement et plus commodément; en +second lieu, parce qu'il coupa par ce moyen les vivres +aux assiégés, à qui l'on n'en pouvait plus porter que +par mer, ce qui souffrait de très-grandes difficultés, +tant à cause que la mer de ce côté-là est souvent orageuse, +que par la garde exacte que faisait la flotte romaine. +Et ce fut là une des principales causes de la +famine qui se fit bientôt sentir dans la ville. D'ailleurs +Asdrubal ne distribuait le blé qui lui arrivait qu'aux +trente mille hommes de troupes qui servaient sous lui, +se mettant peu en peine du reste de la multitude.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote350" +name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350"> +(retour) </a> Une lieue et un quart. = Voyez la note, p. 393.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> App. p. 74.</span> +Pour leur couper encore davantage les vivres, Scipion +entreprit de fermer l'entrée du port par une +levée qui commençait à cette langue de terre dont +nous avons parlé, laquelle était assez près du port. +L'entreprise d'abord parut folle aux assiégés, et ils insultaient +aux travailleurs; mais, quand ils virent que +l'ouvrage avançait extraordinairement chaque jour, ils +<span class="pagenum"><a name="p397" id="p397">397</a></span> +commencèrent véritablement à craindre, et songèrent +à prendre des mesures pour le rendre inutile: femmes +et enfants, tout le monde se mit à travailler; mais avec +un tel secret, que Scipion ne put jamais rien apprendre +par les prisonniers de guerre, qui rapportaient seulement +qu'on entendait beaucoup de bruit dans le port, +mais sans qu'on sût pourquoi. Enfin, tout étant prêt, +les Carthaginois ouvrirent tout d'un coup une nouvelle +entrée d'un autre côté du port, et parurent en mer <span class="side"> [Strab. XVII, +p. 833.]</span> +avec une flotte assez nombreuse, qu'ils venaient tout +récemment de construire des vieux matériaux qui se +trouvèrent dans les magasins. On convient que, s'ils +avaient été sur-le-champ attaquer la flotte romaine, ils +s'en seraient infailliblement rendus maîtres, parce que, +comme on ne s'attendait à rien de tel, et que tout le +monde était occupé ailleurs, ils l'auraient trouvée sans +rameurs, sans soldats, sans officiers; mais, dit l'historien, +il était arrêté que Carthage serait détruite: ils +se contentèrent donc de faire comme une insulte et +une bravade aux Romains, et rentrèrent dans le port.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 75.</span> +Deux jours après ils firent avancer leurs vaisseaux +pour se battre tout de bon, et ils trouvèrent l'ennemi +bien disposé. Cette bataille devait décider du sort des +deux partis; elle fut longue et opiniâtre, les troupes de +côté et d'autre faisant des efforts extraordinaires, celles-là +pour sauver leur patrie réduite aux abois, celles-ci +pour achever leur victoire. Dans le combat, les brigantins +des Carthaginois, se coulant par-dessous le bord +des grands vaisseaux des Romains, leur rompaient +tantôt la poupe, tantôt le gouvernail, et tantôt les +rames; et, s'ils se trouvaient pressés, ils se retiraient +avec une promptitude merveilleuse pour revenir incontinent +<span class="pagenum"><a name="p398" id="p398">398</a></span> +à la charge. Enfin, les deux armées ayant combattu +avec égal avantage jusqu'au soleil couchant, les +Carthaginois jugèrent à propos de se retirer, non qu'ils +se comptassent vaincus, mais pour recommencer le +lendemain. Une partie de leurs vaisseaux, ne pouvant +entrer assez promptement dans le port, parce que l'entrée +en était trop étroite, se retira, devant une terrasse +fort spacieuse qu'on avait faite contre les murailles +pour y descendre les marchandises, sur le bord de laquelle +on avait élevé un petit rempart durant cette +guerre, de peur que les ennemis ne s'en saisissent. Là +le combat recommença encore plus vivement que jamais, +et dura bien avant dans la nuit: les Carthaginois +y souffrirent beaucoup, et ce qui leur resta de +vaisseaux se réfugia dans la ville. Le matin étant venu, +Scipion attaqua la terrasse; et, s'en étant rendu maître +avec beaucoup de peine, il s'y logea, s'y fortifia, et y +fit faire une muraille de brique du côté de la ville, fort +proche des murs, et de pareille hauteur. Quand elle +fut achevée, il y fit monter quatre mille hommes, avec +ordre de lancer sans cesse des traits et des dards sur les +ennemis, qui en étaient fort incommodés, à cause que, +les deux murs étant d'une hauteur égale, ils ne jetaient +presque aucun trait inutilement. Ainsi fut terminée +cette campagne.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 78.</span> +Pendant les quartiers d'hiver, Scipion s'appliqua à +se débarrasser des troupes de dehors, qui incommodaient +fort ses convois, et facilitaient ceux qu'on envoyait +aux assiégés. Pour cela il attaqua une place +voisine, nommée <i>Néphéris</i>, qui leur servait de retraite. +Dans une dernière action, il périt du côté des ennemis +plus de soixante-dix mille hommes, tant soldats que +<span class="pagenum"><a name="p399" id="p399">399</a></span> +paysans ramassés; et la place fut emportée avec beaucoup +de peine, après vingt-deux jours de siége. Cette +prise fut suivie de la reddition de presque toutes les +places d'Afrique, et contribua beaucoup à la prise +même de Carthage, où depuis ce temps-là il n'était +presque plus possible de faire entrer des vivres.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 79. +AN. M. 3859. +ROM. 603.</span> +Au commencement du printemps, Scipion attaqua +en même temps le port appelé <i>Cothon</i> et la citadelle. +S'étant rendu maître de la muraille qui environnait ce +port, il se jeta dans la grande place de la ville, qui en +était proche, d'où l'on montait à la citadelle par trois +rues en pente, bordées de côté et d'autre d'un grand +nombre de maisons, du haut desquelles on lançait une +grêle de dards sur les Romains, qui furent contraints, +avant que de passer outre, de forcer les premières maisons, +et de s'y poster, pour pouvoir de là chasser ceux +qui combattaient des maisons voisines. Le combat au +haut et au bas des maisons dura pendant six jours, et +le carnage fut horrible. Pour nettoyer les rues et en +faciliter le passage aux troupes, on tirait avec des +crocs les corps des habitants qu'on avait tués ou précipités +du haut des maisons, et on les jetait dans des +fosses, la plupart encore vivants et palpitants. Dans ce +travail, qui dura six jours et six nuits, les soldats +étaient relevés de temps en temps par d'autres tout +frais, sans quoi ils auraient succombé à la fatigue: +il n'y eut que Scipion qui pendant tout ce temps-là +ne dormit point, donnant partout les ordres, et s'accordant +à peine le temps de prendre quelque nourriture.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 81.</span> +Il y avait tout lieu de croire que ce siége durerait +encore long-temps et coûterait beaucoup de sang. Mais +le septième jour on vit paraître des hommes en habits de +<span class="pagenum"><a name="p400" id="p400">400</a></span> +suppliants, qui demandaient pour toute composition +qu'il plût aux Romains de donner la vie à tous ceux +qui voudraient sortir de la citadelle: ce qui leur fut +accordé, à la réserve seulement des transfuges. Il sortit +cinquante mille tant hommes que femmes, qu'on fit +passer vers les champs avec bonne garde. Les transfuges, +qui étaient environ neuf cents, voyant qu'il n'y avait +point de quartier à espérer pour eux, se retranchèrent +dans le temple d'Esculape avec Asdrubal, sa femme et +ses deux enfants, où, quoiqu'ils fussent en petit nombre, +ils pouvaient se défendre long-temps, parce que +le lieu était fort élevé, assis sur des rochers, et qu'on +y montait par soixante degrés: mais enfin, pressés de +la faim, des veilles et de la crainte, et voyant leur perte +prochaine, l'impatience les saisit, et, abandonnant le bas +du temple, ils se retirèrent au dernier étage, résolus +de ne le quitter qu'avec la vie.</p> + +<p>Cependant Asdrubal, songeant à sauver la sienne, +descendit secrètement vers Scipion, portant en main +une branche d'olivier, et se jeta à ses pieds. Scipion +le fit voir aussitôt aux transfuges, qui, transportés +de fureur et de rage, vomirent contre lui mille injures, +et mirent le feu au temple. Pendant qu'on l'allumait, +on dit que la femme d'Asdrubal se para le mieux qu'elle +put, et, se mettant à la vue de Scipion avec ses deux +enfants, lui parla à haute voix en cette sorte: «Je ne +fais point d'imprécations contre toi, ô Romain, car +tu ne fais qu'user des droits de la guerre; mais +puissent les dieux de Carthage, et toi de concert avec +eux, punir comme il le mérite ce perfide qui a trahi +sa patrie, ses dieux, sa femme et ses enfants!» Puis, +adressant la parole à Asdrubal: «Scélérat, dit-elle, +<span class="pagenum"><a name="p401" id="p401">401</a></span> +perfide, le plus lâche de tous les hommes, ce feu va +nous ensevelir moi et mes enfants; pour toi, indigne +capitaine de Carthage, va orner le triomphe de ton +vainqueur, et subir à la vue de Rome la peine que tu +mérites.» Après ces reproches elle égorgea ses enfants, +les jeta dans le feu, puis s'y précipita elle-même: tous +les transfuges en firent autant.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 82.</span> +Pour Scipion, voyant cette ville, qui avait été si +florissante pendant sept cents ans, comparable aux plus +grands empires par l'étendue de sa domination sur mer +et sur terre, par ses armées nombreuses, par ses flottes, +par ses éléphants, par ses richesses; supérieure même +aux autres nations par le courage et la grandeur d'ame; +qui, toute dépouillée qu'elle était d'armes et de vaisseaux, +lui avait fait soutenir pendant trois années +entières toutes les misères d'un long siége: voyant, +dis-je, alors cette ville absolument ruinée, on dit qu'il +ne put refuser des larmes à la malheureuse destinée de +Carthage. Il considérait que les villes, les peuples, les +empires, sont sujets aux révolutions aussi-bien que les +hommes en particulier; que la même disgrâce était +arrivée à Troie, jadis si puissante, et depuis aux Assyriens, +aux Mèdes, aux Perses, dont la domination +s'étendait si loin; et tout récemment encore aux +Macédoniens, dont l'empire avait jeté un si grand éclat. +Plein de ces lugubres pensées, il prononça deux vers +d'Homère, dont le sens est:<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a> +<a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a> <i>Il viendra un temps +où la ville sacrée de Troie et le belliqueux Priam et +son peuple périront</i>; désignant par ces vers le sort futur +<span class="pagenum"><a name="p402" id="p402">402</a></span> +de Rome, comme il l'avoua à Polybe, qui lui en +demanda l'explication.</p> + +<p>S'il avait été éclairé des lumières de la vérité, il <span class="side"> Eccl. 10, 8.</span> +aurait su ce que nous apprend l'écriture: «qu'un +royaume est transféré d'un peuple à un autre à cause +des injustices, des violences, des outrages qui s'y +commettent, et de la mauvaise foi qui y règne en +différentes manières.» Carthage est détruite parce +que l'avarice, la perfidie, la cruauté, y étaient montées +à leur comble. Rome aura le même sort, lorsque son +luxe, son ambition, son orgueil, ses injustes usurpations, +palliées sous le faux dehors de vertu et de justice, +auront forcé le souverain maître et distributeur des +empires à donner par sa chute une grande leçon à +l'univers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote351" +name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i10">Ἔσσεται ἤµαρ ὄταν ποτ' ὀλώλῃ Ἵλιος ἱρὴ,</p> +<p class="i10">Καὶ Πρίαµος, καὶ λαὸς ἐὔµµελίω Πριάµοιο.</p> + +<p class="i30"><i>Iliad</i>, lib. VI [v. 448].</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p><span class="side"> App. p. 83. +AN. M. 3859. +CARTH. 701. +ROM. 603. +AV. J.C. 145.</span> +Carthage ayant été prise de la sorte, Scipion en +abandonna le pillage aux soldats pendant quelques +jours, à la réserve de l'or, de l'argent, des statues, et +des autres offrandes qui se trouveraient dans les temples. +Ensuite il leur distribua plusieurs récompenses militaires, +aussi-bien qu'aux officiers, parmi lesquels deux s'étaient +sur-tout distingués, Tib. Gracchus, et C. Fannius, qui +les premiers avaient escaladé le mur. Il fit parer des +dépouilles des ennemis un navire fort léger, et l'envoya +à Rome porter la nouvelle de la victoire.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 83.</span> +En même temps, il fit savoir aux habitants de la +Sicile qu'ils eussent chacun à venir reconnaître et reprendre +les tableaux et les statues que les Carthaginois +leur avaient enlevés dans les guerres précédentes; et, +en rendant à ceux d'Agrigente<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a> +<a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a> le fameux taureau de +<span class="pagenum"><a name="p403" id="p403">403</a></span> +Phalaris, il leur dit que ce taureau, qui était en même +temps un monument de la cruauté de leurs anciens +rois et de la bonté de leurs nouveaux maîtres, devait +leur apprendre s'il leur serait plus avantageux d'être +sous le joug des Siciliens que sous le gouvernement du +peuple romain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote352" +name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352"> +(retour) </a> «Quem taurum Scipio quum redderet +Agrigentinis, dixisse dicitur, +æquum esse illos cogitare utrùm +esset Siculis utilius, suisne servire, an +populo romano obtemperare, quum +idem monumentum et domesticæ crudelitatis, +et nostræ mansuetudinis +haberent.» (CIC. VERR. 6, p. 73.) +</blockquote> + +<p>Ayant mis en vente une partie des dépouilles qu'on +avait trouvées à Carthage, il fit de sévères défenses à ses +gens de rien prendre, ni même de rien acheter de ces +dépouilles, tant il était attentif à écarter de sa personne +et de sa maison jusqu'au plus léger soupçon d'intérêt.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 83.</span> +Quand la nouvelle de la prise de Carthage fut arrivée +à Rome, on s'y livra sans mesure au sentiment de la +joie la plus vive, comme si ce n'eût été que de ce moment +que le repos public fût assuré. On repassait dans son +esprit tous les maux qu'on avait soufferts de la part +des Carthaginois en Sicile, en Espagne, et même en +Italie pendant seize ans consécutifs, durant lesquels +Annibal avait saccagé quatre cents villes, fait périr en +diverses rencontres trois cent mille hommes, et réduit +Rome même à la dernière extrémité. Dans le souvenir +de ces maux, on se demandait l'un à l'autre s'il était +donc bien vrai que Carthage fût ruinée. Tous les ordres +témoignèrent à l'envi leur reconnaissance envers les +dieux, et la ville, pendant plusieurs jours, ne fut occupée +que de sacrifices solennels, de prières publiques, +de jeux et de spectacles.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 84.</span> +Après qu'on eut satisfait aux devoirs de la religion, +le sénat envoya dix commissaires en Afrique pour en +régler l'état et le sort à l'avenir, conjointement avec +<span class="pagenum"><a name="p404" id="p404">404</a></span> +Scipion. Le premier de leurs soins fut de faire démolir +tout ce qui restait de Carthage. Rome<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a> +<a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>, déjà maîtresse +du monde presque entier, ne crut pas pouvoir être en +sûreté tandis que le nom de Carthage subsisterait: tant +une haine invétérée, et nourrie par de longues et de +cruelles guerres, dure au-delà même du temps où l'on +a à craindre, et ne cesse de subsister que lorsque l'objet +qui l'excite a cessé d'être. Défenses furent faites au +nom du peuple romain d'y habiter désormais, avec +d'horribles imprécations contre ceux qui, au préjudice +de cet interdit, entreprendraient d'y rebâtir quelque +chose, et principalement le lieu nommé <i>Byrsa</i>, et la place +appelée <i>Mégare</i><a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a> +<a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>. Au reste on n'en défendait l'entrée à +personne, Scipion<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a> +<a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a> n'étant pas fâché qu'on vît les +tristes débris d'une ville qui avait osé disputer de l'empire +avec Rome. Ils arrêtèrent encore que les villes +qui, dans cette guerre, avaient tenu le parti des ennemis +seraient toutes rasées, et donnèrent leur territoire +aux alliés du peuple romain; et ils gratifièrent +en particulier ceux d'Utique de tout le pays qui est +entre Carthage et Hippone. Ils rendirent tout le reste +tributaire, et en firent une province de l'empire romain +où l'on enverrait tous les ans un préteur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote353" +name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353"> +(retour) </a> «Neque se Roma, jam terrarum +orbe superato, securam speravit +fore, si nomen usquàm maneret Carthaginis, +adeò odium certaminibus +ortum ultra metum durat, et ne in +victis quidem deponitur, neque ante +invisum esse desinit, quàm esse desiit.» +(VELL. PATERC. lib. 1, c. 12.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote354" +name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354"> +(retour) </a> Il semble que par le mot <i>Megara</i> +on entendait la <i>cité</i> proprement +dite, <i>le lieu où étaient les maisons</i>, +selon le sens qu'a ce mot en +phénicien. (BOCHART. <i>de Phœnic. +colon</i>, cap. 24.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote355" +name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355"> +(retour) </a> «Ut ipse locus eorum, qui cum +hac urbe de imperio certârunt, vestigia +calamitatis ostenderet.» (CIC. +<i>Agrar.</i> 2, n. 50.)</blockquote> + +<p><span class="side"> App. p. 84.</span> +Quand tout fut réglé, Scipion retourna à Rome, où +il entra en triomphe. On n'en avait jamais vu de si +<span class="pagenum"><a name="p405" id="p405">405</a></span> +éclatant; car ce n'étaient que statues, que raretés, que +pièces curieuses et d'un prix inestimable, que les Carthaginois, +pendant le cours d'un grand nombre d'années, +avaient apportées en Afrique, sans compter +l'argent qui fut porté dans le trésor public, et qui +montait à de très-grandes sommes.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 85. +Plut. in vit. +Gracch. +p. 839.</span> +Quelques précautions qu'on eût prises pour empêcher +que jamais on ne pût songer à rétablir Carthage, moins +de trente ans après, et du vivant même de Scipion, l'un +des Gracques, pour faire sa cour au peuple, entreprit +de la repeupler, et y conduisit une colonie composée +de six mille citoyens. Le sénat, ayant appris que plusieurs +signes funestes avaient répandu la terreur parmi +les ouvriers lorsqu'on désignait l'enceinte et qu'on jetait +les fondements de la nouvelle ville, voulut en surseoir +l'exécution; mais le tribun, peu délicat sur la religion +et peu scrupuleux, pressa l'ouvrage malgré tous ces +présages sinistres, et le finit en peu de jours. Ce fut +là la première colonie romaine envoyée hors de l'Italie.</p> + +<p>On n'y bâtit apparemment que des espèces de cabanes, +puisque, <a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a> +<a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>lorsque Marius dans sa fuite en +Afrique s'y retira, il est dit qu'il menait une vie pauvre +sur les ruines et les débris de Carthage, se consolant +par la vue d'un spectacle si étonnant, et pouvant aussi, +en quelque sorte, par son état, servir de consolation à +cette ville infortunée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote356" +name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356"> +(retour) </a> «Marius cursum in Africam direxit, +inopemque vitam in tugurio +ruinarum carthaginensium toleravit: +quum Marius aspiciens Carthaginem, +illa intuens Marium, alter alteri possent +esse solatio.» (VELL. PATERC. +lib. 2, cap. 19.)</blockquote> + +<p><span class="side"> App. p. 85.</span> +Appien rapporte que Jules César, après la mort de +Pompée, étant passé en Afrique, vit en songe une +<span class="pagenum"><a name="p406" id="p406">406</a></span> +grande armée qui l'appelait en versant des larmes; et +que, touché de ce songe, il écrivit dans ses tablettes le +dessein qu'il avait formé à cette occasion de rétablir +Carthage et Corinthe: mais qu'ayant été tué bientôt +après par les conjurés, César Auguste, son fils adoptif, +qui trouva ce mémoire parmi ses papiers, fit rétablir +la ville de Carthage près du lieu où était l'ancienne, +pour ne pas encourir les exécrations qu'on avait fulminées, +lorsqu'elle fut démolie, contre quiconque +oserait la rebâtir.</p> + +<p>Je ne sais pas sur quoi est fondé ce que rapporte +Appien; mais nous voyons dans Strabon que Carthage <span class="side"> App. l. 17, +pag. 833.</span> +fut rétablie en même temps que Corinthe par César<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a> +<a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>, +à qui il donne le nom de dieu, par où, un peu auparavant, <span class="side"> App. p. 83.<br> Pag. 733.</span> +il avait clairement désigné Jules Césa<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a> +<a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>; et +Plutarque, dans sa vie, lui attribue en termes formels +l'établissement de ces deux colonies, et remarque que +ce qu'il y a de singulier sur ces deux villes, c'est que, +comme il leur était arrivé auparavant d'être prises et +détruites toutes deux en même temps, il leur arriva +aussi à toutes deux d'être en même temps rebâties et +repeuplées. Quoi qu'il en soit, Strabon assure que de +son temps Carthage était aussi peuplée qu'aucune autre +ville d'Afrique; et elle fut toujours, sous les empereurs +suivants, la capitale de toute l'Afrique. Elle a encore +<span class="pagenum"><a name="p407" id="p407">407</a></span> +subsisté avec éclat pendant environ sept cents ans; mais +elle a été enfin entièrement détruite par les Sarrasins, +au commencement du septième siècle, sans que dans +le pays même on en connaisse le nom ni les vestiges.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote357" +name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a href="#footnotetag357"> +(retour) </a> Outre l'autorité de Strabon qui +est formelle, et celle de Plutarque +qui ne l'est pas moins, on peut citer +le témoignage de Dion Cassius (lib. +XLIII, § 50) pour prouver la réalité +du rétablissement de Carthage +par Jules César. Ce qui paraît avoir +trompé Appien, c'est qu'en effet +Auguste y envoya également une colonie +en 725 de Rome, au témoignage +de Dion Cassius (lib. LII, +§ 43), confirmé d'ailleurs par les +médailles de ce prince. (HARDUIN. +<i>Num. urb. illustr.</i> p. 117.).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote358" +name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358"> +(retour) </a> Strabon, par les mots Θεὸς Καῖσαρ, +ne peut en effet désigner +que Jules César.--L.</blockquote> + +<p class="mid"><i>Digression sur les mœurs et le caractère du second<br> +Scipion l'Africain.</i></p> + +<p>Scipion, le destructeur de Carthage, était propre fils +du fameux Paul Émile qui vainquit Persée, dernier +roi de Macédoine, et par conséquent petit-fils de cet +autre Paul Émile qui fut tué à la bataille de Cannes. +Il fut adopté par le fils du grand Scipion l'Africain, et +nommé <i>Scipio Æmilianus</i>; ce qui, selon la loi des +adoptions, réunissait les noms des deux familles. Il en +soutint également l'honneur par toutes les grandes +qualités qui peuvent illustrer la robe et l'épée. Pendant +tout le cours de sa vie, dit un historien, on ne vit rien +en lui que de louable: actions, discours, sentiments<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a> +<a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>. +Il se distingua particulièrement (éloge bien rare maintenant +dans les gens de guerre!) par un goût exquis +pour les belles-lettres et pour toutes sortes de sciences, +et par l'estime singulière qu'il faisait des personnes +lettrées et savantes. Tout le monde sait qu'on lui attribuait +les comédies de Térence, ouvrage le plus achevé +que Rome ait jamais produit pour l'élégance et la +finesse<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a> +<a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>. On dit à sa louange que personne ne savait +<span class="pagenum"><a name="p408" id="p408">408</a></span> +mieux que lui entremêler le repos et l'action, ni mettre +à profit avec plus de délicatesse et de goût les vides que +lui laissaient les affaires. Partagé entre les armes et les +livres, entre les travaux militaires du camp et les occupations +paisibles du cabinet, ou il exerçait son corps +par les fatigues de la guerre, ou il cultivait son esprit +par l'étude des sciences. Il montra par là que rien n'est +plus capable de faire honneur à un homme de qualité, +dans quelque profession qu'il se trouve, que les belles +connaissances. Cicéron<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a> +<a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a> dit de lui qu'il avait toujours +entre les mains les ouvrages de Xénophon, si pleins +d'instructions solides, soit pour la guerre, soit pour la +politique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote359" +name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359"> +(retour) </a> «P. Scipio Æmilianus, vir avitis +P. Africani paternisque L. Pauli virtutibus +simillimus, omnibus belli ac +togæ dotibus, ingeniique ac studiorum +eminentissimus seculi sui, qui +nihil in vita nisi laudandum aut fecit, +aut dixit, ac sensit.» (VELL. +PATERC. lib. 1, cap. 12.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote360" +name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360"> +(retour) </a> «Neque enim quisquam hoc Scipione +elegantiùs intervalla negotiorum +otio dispunxit; semperque aut +belli aut pacis serviit artibus, semper +inter arma ac studia versatus, aut +corpus periculis, aut animum disciplinis +exercuit.» (Ibid. cap. 13.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote361" +name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361"> +(retour) </a> «Africanus semper socraticum +Xenophontem in manibus habebat.» +(TUSC. <i>Quæst.</i> lib. 2, n. 62.)</blockquote> + +<p><span class="side"> Plut. invit. +Æmil. Paul.</span> +Ce goût exquis pour les belles-lettres et pour les +sciences était le fruit de l'excellente éducation que Paul +Émile avait donnée à ses enfants. Il les avait fait instruire +par les plus habiles maîtres en tout genre, n'épargnant +pour cela aucune dépense, quoiqu'il n'eût +qu'un bien très-médiocre; et il assistait à tous leurs +exercices autant que les affaires publiques le lui permettaient, +voulant par là devenir lui-même leur premier +maître.</p> + +<p><span class="side"> Excerpt. +e Polyb. +p. 147-163.</span> +L'union intime de notre Scipion avec Polybe acheva +de perfectionner en lui les rares qualités qu'un heureux +naturel et une excellente éducation y faisaient déjà +admirer. Polybe, avec un grand nombre d'Achéens qui +étaient devenus suspects aux Romains pendant la guerre +de Persée, était retenu à Rome, où son mérite le fit +bientôt connaître et rechercher par les personnes de +<span class="pagenum"><a name="p409" id="p409">409</a></span> +la ville les plus distinguées. Scipion, âgé à peine de +dix-huit ans, se livra tout entier à lui, et regarda comme +le plus grand bonheur de sa vie de pouvoir être formé +par un tel maître, dont il préférait l'entretien à tous +les vains amusements qui ont ordinairement tant d'attrait +pour les jeunes gens.</p> + +<p>Polybe commença par lui inspirer une aversion extrême +pour ces plaisirs également dangereux et honteux +auxquels s'abandonnait la jeunesse romaine, déjà presque +généralement déréglée et corrompue par le luxe et +la licence que les richesses et les nouvelles conquêtes +avaient introduits à Rome. Scipion, pendant les cinq +premières années qu'il fut à une si excellente école, sut +bien profiter des leçons qu'il y recevait; et, se mettant +au-dessus des railleries et du mauvais exemple des +jeunes gens de son âge, il fut regardé dès-lors dans +toute la ville comme un modèle de retenue et de sagesse.</p> + +<p>De là il fut aisé de le faire passer à la générosité, +au noble désintéressement, au bel usage des richesses, +vertus si nécessaires aux personnes d'une grande naissance, +et que Scipion porta à un suprême degré, comme +on le peut voir par quelques faits que Polybe en rapporte, +qui sont bien dignes d'admiration.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. 32, +c. xii, seq.</span> +<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a> +<a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a>Émilie, femme du premier Scipion l'Africain, et +mère de celui qui avait adopté le Scipion dont parle +ici Polybe, avait laissé à ce dernier, en mourant, une +riche succession. Cette dame, outre les diamants, les +pierreries, et les autres bijoux qui composent la parure +des personnes de son rang, avait une grande quantité +de vases d'or et d'argent destinés pour les sacrifices, un +train magnifique, des chars, des équipages, un nombre +<span class="pagenum"><a name="p410" id="p410">410</a></span> +considérable d'esclaves de l'un et de l'autre sexe; le tout +proportionné à l'opulence de la maison où elle était +entrée. Quand elle fut morte, Scipion abandonna tout +ce riche appareil à sa mère Papiria, qui, ayant été répudiée, +il y avait déjà quelque temps, par Paul Émile, +et n'ayant pas de quoi soutenir la splendeur de sa naissance, +menait une vie obscure, et ne paraissait plus +dans les assemblées ni dans les cérémonies publiques. +Quand on l'y vit reparaître avec cet éclat, une si magnifique +libéralité fit beaucoup d'honneur à Scipion, surtout +parmi les dames, qui ne s'en turent pas, et dans +une ville où, dit Polybe, on ne se dépouillait pas volontiers +de son bien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote362" +name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362"> +(retour) </a> Elle était sœur de Paul Émile, père du second Scipion l'Africain.</blockquote> + +<p>Il ne se fit pas moins admirer dans une autre occasion. +Il était obligé, en conséquence de la succession +qui lui était échue par la mort de sa grand'mère, de +payer, en trois termes différents, aux deux filles de +Scipion son grand-père adoptif, la moitié de leur dot, +qui montait à cinquante mille écus<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a> +<a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>. A l'échéance du +premier terme, Scipion fit remettre entre les mains du +banquier la somme entière. Tibérius Gracchus et Scipion +Nasica, qui avaient épousé ces deux sœurs, croyant +que Scipion s'était trompé, allèrent le trouver, et lui +représentèrent que les lois lui laissaient l'espace de trois +ans pour fournir cette somme en trois différents paiements. +Le jeune Scipion répondit qu'il n'ignorait pas la +disposition des lois, qu'on en pouvait suivre la rigueur +avec des étrangers, mais qu'avec des proches et des +amis il convenait d'en user avec plus de simplicité et +<span class="pagenum"><a name="p411" id="p411">411</a></span> +de noblesse; et il les pria d'agréer que la somme entière +leur fût payée. Ils s'en retournèrent pleins d'admiration +pour la générosité de leur parent, et<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a> +<a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a> se reprochant à +eux-mêmes la bassesse de leurs sentiments par rapport +à l'intérêt, quoiqu'ils fussent les premiers de la ville et +les plus estimés. Cette libéralité leur paraissait d'autant +plus admirable, dit Polybe, qu'à Rome, loin de vouloir +payer cinquante mille écus avant l'échéance du terme, +personne n'aurait voulu en payer mille avant le jour +préfix.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote363" +name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363"> +(retour) </a> Il y a dans Polybe (XXXII, +c. 13, § 10) 50 talents; ce qui doit +s'entendre en cet endroit de 50 fois +6000 deniers romains, ou de 300,000 +deniers, valant alors 245,500 francs.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote364" +name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364"> +(retour) </a> Κατεγνωκότες τῆς αὐτῶν [forte αὑτῶν] +µικρολογίας. [POLYB. XXXII, +c. 13, 16.</blockquote> + +<p>Ce fut par le même esprit que, deux ans après, Paul +Émile son beau-père étant mort, il céda à son frère +Fabius, qui était moins riche que lui, la part qu'il +avait dans la succession de leur père, laquelle montait +à plus de soixante mille écus<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a> +<a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>, afin de corriger +ainsi l'inégalité de biens qui se trouvait entre les deux +frères.</p> + +<p>Ce même frère ayant dessein de donner un spectacle +de gladiateurs après la mort de son père, pour honorer +sa mémoire, comme c'était alors la coutume, et ne +pouvant pas facilement soutenir cette dépense, qui +allait fort loin, Scipion donna quinze mille écus<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a> +<a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a> pour +en supporter du moins la moitié.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote365" +name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365"> +(retour) </a> Dans Polybe, 60 talents ou +360,000 deniers ou 294,000 francs.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote366" +name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366"> +(retour) </a> 15 talents ou 73,500 francs.--L.</blockquote> + +<p>Les présents magnifiques, que Scipion avait faits à +sa mère Papiria, lui revenaient de plein droit après sa +mort; et ses sœurs, selon l'usage de ce temps, n'y pouvaient +rien prétendre; mais il aurait cru se déshonorer +et rétracter ses dons, s'il les avait repris. Il laissa donc +à ses sœurs tout ce qu'il avait donné à leur mère, ce +<span class="pagenum"><a name="p412" id="p412">412</a></span> +qui montait à une somme fort considérable, et il s'attira +de nouveaux applaudissements par cette nouvelle +preuve qu'il donna de sa grandeur d'ame et de sa tendre +amitié pour sa famille.</p> + +<p>Ces différentes largesses, qui, réunies ensemble, +montaient à de très-grandes sommes, tiraient, ce +semble, un nouveau prix de l'âge où il les faisait, car +il était très-jeune, et encore plus des circonstances du +temps où il plaçait ses dons, et des manières gracieuses +et obligeantes dont il savait les assaisonner.</p> + +<p>Les faits que je viens de citer sont si éloignés de nos +mœurs, qu'il y aurait lieu de craindre qu'on ne les +regardât comme une exagération outrée d'un historien +prévenu en faveur de son héros, si l'on ne savait que +le caractère dominant de Polybe, qui les rapporte, était +un grand amour de la vérité et un extrême éloignement +de toute flatterie. Dans l'endroit même d'où j'ai +tiré ce récit, il a cru devoir prendre quelques précautions +par rapport à ce qu'il dit des actions vertueuses +et des rares qualités de Scipion: il fait observer que, ses +écrits devant être lus par les Romains, qui étaient +parfaitement instruits de tout ce qui regarde ce grand +homme, il ne manquerait pas d'être démenti par eux +s'il osait avancer quelque chose qui fût contraire à la +vérité; affront auquel il n'est pas vraisemblable qu'un +auteur qui a quelque soin de sa réputation voulût +s'exposer gratuitement.</p> + +<p>Nous avons déjà remarqué que Scipion n'avait pris +aucune part aux dérèglements et aux débauches qui +régnaient alors presque généralement parmi la jeunesse +romaine. Il fut avantageusement dédommagé et récompensé +de cette privation volontaire des plaisirs, par +<span class="pagenum"><a name="p413" id="p413">413</a></span> +la santé ferme et vigoureuse qu'elle lui procura pour +tout le reste de sa vie, qui le mit en état de goûter +des plaisirs bien plus purs, et de faire ces grandes actions +qui lui acquirent tant de gloire.</p> + +<p>Les exercices de la chasse, auxquels il se plaisait +extrêmement, contribuèrent aussi beaucoup à rendre +son corps robuste, et capable de soutenir les plus rudes +fatigues. La Macédoine, où il suivit son père, lui +fournit abondamment de quoi satisfaire son inclination, +parce que la chasse, qui y faisait le divertissement ordinaire +des rois, ayant été suspendue depuis quelques années +à cause de la guerre, il y trouva une quantité +incroyable de gibier de toute espèce. Paul Émile, attentif +à procurer à son fils d'honnêtes plaisirs, pour le +dégoûter et le détourner de ceux que la raison lui interdisait, +lui laissa goûter avec une pleine liberté celui +de la chasse pendant tout le temps que les troupes romaines +demeurèrent dans le pays, depuis la victoire +qu'il avait remportée sur Persée. Le jeune homme +employa son loisir à cet exercice si convenable à son +âge et à son inclination, et il n'eut pas moins de succès +dans cette guerre innocente qu'il déclara aux bêtes de +Macédoine, que son père en avait eu dans celle qu'il +avait faite contre les habitants de ce pays.</p> + +<p>C'est au retour de ce voyage que Scipion trouva +Polybe à Rome, et lia avec lui cette étroite amitié qui +devint si utile à ce jeune Romain, et qui ne lui a guère +moins fait d'honneur dans la postérité que toutes ses +conquêtes. Il paraît que Polybe demeurait et mangeait +avec les deux frères. Un jour que Scipion se trouva +seul avec lui, il lui ouvrit son cœur avec une pleine +effusion, et se plaignit, mais d'une manière douce et +<span class="pagenum"><a name="p414" id="p414">414</a></span> +tendre<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a> +<a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a>, de ce que Polybe, dans les conversations +qu'on avait à table, adressait toujours la parole à son +frère Fabius et jamais à lui. «Je sens bien, lui dit-il, +que cette indifférence vient de la pensée où vous +êtes, comme tous nos citoyens, que je suis un jeune +homme inappliqué, et qui n'ai rien du goût qui règne +aujourd'hui dans Rome, parce qu'on ne voit pas que +je m'attache aux exercices du barreau, et que je +m'applique au talent de la parole. Mais comment le +ferais-je? On me dit perpétuellement que ce n'est +point un orateur que l'on attend de la maison des +Scipions, mais un général d'armée. Je vous avoue, +pardonnez-moi la franchise avec laquelle je vous +parle, que votre indifférence pour moi me touche et +m'afflige sensiblement.» Polybe, surpris de ce discours, +auquel il ne s'attendait point, le consola du +mieux qu'il put, et l'assura que, s'il adressait ordinairement +la parole à son frère, ce n'était point du tout +faute d'estime pour lui, mais uniquement parce que +Fabius était l'aîné, et que d'ailleurs, sachant que les +deux frères pensaient de même, il avait cru que parler +à l'un, c'était parler à l'autre; qu'au reste, il s'offrait +de tout son cœur à son service, et qu'il pouvait disposer +absolument de sa personne: que, par rapport aux +sciences, pour lesquelles il lui voyait beaucoup de goût, +il trouverait des secours suffisants dans ce grand nombre +de savants qui venaient tous les jours de Grèce à Rome; +mais que, pour le métier de la guerre, qui était proprement +sa profession aussi-bien que sa passion, il +pourrait lui être de quelque utilité. Alors Scipion, lui +<span class="pagenum"><a name="p415" id="p415">415</a></span> +prenant les mains et les serrant avec les siennes: +«Oh, dit-il, quand verrai-je cet heureux jour où, +libre de tout autre engagement et vivant avec moi, +vous voudrez bien vous appliquer à me former l'esprit +et le cœur! C'est alors que je me croirai digne de +mes ancêtres.» Depuis ce temps-là, Polybe, charmé +et attendri de voir dans un jeune homme<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a> +<a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a> de si nobles +sentiments, s'attacha particulièrement au jeune Scipion, +qui le respecta toujours dans la suite comme son +propre père.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote367" +name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367"> +(retour) </a> Polybe ajoute ce trait charmant, +et en rougissant un peu: καὶ τῷ +χρώµατι γενόµενος ἐνερευθής (POLYB. +XXXII, c. 9, § 8.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote368" +name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368"> +(retour) </a> Il n'avait pas plus de 18 ans, dit Polybe (XXXII, c. 10, § 1).--L.</blockquote> + +<p>La qualité d'historien n'était pas la seule que Scipion +estimât dans Polybe; il faisait bien plus de cas et +d'usage de celles de grand capitaine et de grand politique. +Aussi il le consultait en tout, et ne se conduisait +que par ses avis, lors même qu'il fut à la tête des +troupes, concertant en secret avec lui toutes les opérations +de la campagne, tous les mouvements de l'armée, +toutes les entreprises contre l'ennemi, et toutes les <span class="side"> +Pausan. in +Arcad. l. 8 +[c. 30] +pag. 505.</span> +mesures propres à les faire réussir. En un mot, l'opinion +constante était que ce Romain n'avait rien fait de +bon dont il n'eût l'obligation à Polybe, et qu'il ne faisait +de fautes que lorsqu'il agissait sans le consulter.</p> + +<p>Je prie le lecteur de me pardonner cette longue digression, +qui peut paraître étrangère à mon sujet +puisque je ne traite point de l'histoire romaine, mais +qui m'a paru si propre au dessein que je me propose +en général dans cet ouvrage, de former la jeunesse, +que je n'ai pu m'empêcher de l'insérer ici, quoique je +sentisse bien que ce n'était pas tout-à-fait sa place. En +effet, on y voit de quelle importance est la bonne éducation, +et combien il est avantageux aux jeunes gens de se +<span class="pagenum"><a name="p416" id="p416">416</a></span> +lier de bonne heure avec des personnes de mérite; +car ce furent là les fondements de cette gloire et de +cette réputation qui ont rendu le nom de Scipion si +illustre. Mais sur-tout quel exemple pour notre siècle, +où souvent les plus légers intérêts divisent les frères +et les sœurs, et troublent la paix des familles, que ce +généreux désintéressement de Scipion, à qui les sommes +les plus considérables ne coûtaient rien quand il s'agissait +d'obliger ses proches! Ce bel endroit de Polybe +m'avait échappé, parce qu'il ne se trouve point dans +l'édition <i>in-folio</i> que nous en avons. Sa place naturelle +était le lieu où, traitant du goût de la solide gloire, +j'ai parlé du mépris et du noble usage que les anciens +faisaient de l'argent. J'ai cru ne pouvoir me dispenser +de rendre ici aux jeunes gens ce que j'avais lieu de me +reprocher de leur avoir, en quelque sorte, alors dérobé.</p> + +<p class="mid"><i>Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa.</i></p> + +<p>J'ai promis, après que j'aurais achevé ce qui regarde +la république de Carthage, de revenir à la famille et +à la postérité de Masinissa. Ce point d'histoire fait une +partie considérable de celle d'Afrique, et, par cette +raison, n'est pas tout-à-fait étranger à mon sujet.</p> + +<p><span class="side"> App. [Bell. +pun.] p. 63. +[c. 105.] +Val. Max. +lib. 5, cap. 2. +AN. M. 3857 +ROM. 601.</span> +Depuis que Masinissa, sous le premier Scipion, eut +embrassé le parti des Romains, il était toujours demeuré +dans cette honorable alliance avec un zèle et +une fidélité qui ont peu d'exemples. Se voyant près de +mourir, il écrivit au proconsul d'Afrique, sous qui servait +alors le jeune Scipion, pour le prier de vouloir +bien le lui envoyer, ajoutant qu'il mourrait content +s'il pouvait expirer entre ses bras, après l'avoir rendu +le dépositaire de ses dernières volontés. Mais, sentant +<span class="pagenum"><a name="p417" id="p417">417</a></span> +que sa fin approchait avant qu'il pût avoir cette consolation, +il fit venir sa femme et ses enfants, et leur dit +qu'il ne connaissait dans toute la terre que le seul peuple +romain, et parmi ce peuple, que la seule famille des +Scipions; qu'il laissait en mourant un pouvoir suprême +à Scipion Émilien de disposer de ses biens et de partager +son royaume entre ses enfants; qu'il voulait que +tout ce qu'il aurait décidé fût exécuté ponctuellement, +comme si lui-même l'avait arrêté par son testament. +Après leur avoir ainsi parlé, il mourut âgé de plus de +quatre-vingt-dix ans.</p> + +<p>Ce prince, qui pendant sa jeunesse avait essuyé +d'étranges malheurs, s'étant vu dépouillé de son royaume, +obligé de fuir de province en province, et près mille +fois de perdre la vie, soutenu, dit l'historien, par la +protection divine, n'eut plus jusqu'à sa mort qu'une <span class="side"> App. p. 63.</span> +suite continuelle de prospérités, qui ne fut interrompue +par aucun accident fâcheux. Non-seulement il recouvra +son royaume, mais il y ajouta celui de Syphax son ennemi; +et, maître de tout le pays depuis la Mauritanie +jusqu'à Cyrène, il devint le prince le plus puissant de +toute l'Afrique. Il conserva jusqu'à la fin de sa vie une +santé très-robuste, qu'il dut sans doute et à l'extrême +sobriété dont il usa toujours pour le boire et le manger, +et au soin qu'il eut de s'endurcir sans relâche au +travail et à la fatigue. Agé de quatre-vingt-dix ans, il +faisait encore tous les exercices d'un jeune homme, et +se tenait à cheval sans selle; et Polybe fait remarquer <span class="side"> +An seni +gerenda sit +Resp. +pag. 791.</span> +(c'est Plutarque qui nous a conservé cette remarque) +que, le lendemain d'une grande victoire remportée +contre les Carthaginois, on l'avait trouvé devant sa tente +faisant son repas d'un morceau de pain bis.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p418" id="p418">418</a></span> + +<p>Il laissa en mourant cinquante-quatre fils, dont trois +seulement étaient d'un mariage légitime; savoir, Micipsa, <span class="side"> App. p. 63. +Val. Max. +lib. 5, cap. 2.</span> +Gulussa et Mastanabal. Scipion partagea le +royaume entre ces trois derniers, et donna aux autres +des revenus considérables; mais bientôt après Micipsa +demeura seul possesseur de ces vastes états par la +mort de ses deux frères. Il eut deux fils, Adherbal et +Hiempsal; et il fit élever avec eux dans son palais Jugurtha<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a> +<a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a> +son neveu, fils de Mastanabal, et en prit autant +de soin que de ses propres enfants. Ce dernier +avait des qualités excellentes, qui lui attirèrent une +estime générale. Bien fait de sa personne, beau de +visage, plein d'esprit et de sens, il ne donna point, +comme c'est l'ordinaire des jeunes gens, dans le luxe +et le plaisir. Il s'exerçait avec ceux de son âge à la +course, à lancer le javelot, à monter à cheval; et, +supérieur à tous, il savait pourtant s'en faire aimer. La +chasse était son unique plaisir, mais la chasse contre +les lions et d'autres bêtes féroces. Pour achever son +éloge, il excellait en tout, et parlait peu de lui-même: +<i>plurimùm facere, et minimùm ipse de se loqui</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote369" +name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369"> +(retour) </a> Toute l'histoire de Jugurtha est +tirée de Salluste.</blockquote> + +<p>Un mérite si éclatant et si généralement approuvé +commença à donner de l'inquiétude à Micipsa. Il se +voyait âgé, et ses enfants fort jeunes. <a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a> +<a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>Il savait de +quoi l'ambition est capable quand il s'agit d'un trône; +et qu'avec beaucoup moins de talents que n'en avait +Jugurtha, il est aisé de se laisser entraîner à une tentation +si délicate, sur-tout quand elle est aidée de circonstances +<span class="pagenum"><a name="p419" id="p419">419</a></span> +si favorables. Afin d'éloigner un compétiteur +si dangereux pour ses enfants, il lui donna le +commandement des troupes qu'il envoyait au secours +des Romains, occupés alors au siège de Numance, sous +la conduite de Scipion. Il se flattait que Jugurtha, +brave comme il était, pourrait bien s'engager mal à +propos dans quelque action périlleuse, et y laisser la +vie; mais il se trompa. <a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a> +<a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>Ce jeune prince à un courage +intrépide joignait un grand sang-froid; et, ce qui est +fort rare à cet âge, il était également éloigné et d'une +prévoyance timide et d'une hardiesse téméraire. Il gagna +dans cette campagne l'estime et l'amitié de toute l'armée. +Scipion le renvoya avec des lettres de recommandation +pour son oncle, et des témoignages fort avantageux, +après lui avoir donné pourtant de sages avis sur +la conduite qu'il devait tenir; car, habile comme il +était à connaître les hommes, il avait apparemment +entrevu dans ce jeune prince une ambition dont il +craignait les suites.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote370" +name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370"> +(retour) </a> «Terrebat eum natura mortalium +avida imperii, et præceps ad +explendum animi cupidinem: prætereà +opportunitas suæ liberorumque +ætatis, quæ etiam mediocres +viros spe prædæ transversos agit.» +SALLUST. [c. 6.]</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote371" +name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371"> +(retour) </a> «Ac sanè, quod difficillimum +imprimis est, et prælio strenuus +erat, et bonus consilio: quorum alterum +ex providentia timorem, alterum +ex audacia temeritatem adferre +plerumque solet.» [c. 7.]</blockquote> + +<p>Micipsa, touché de tout le bien qu'on lui mandait +de son neveu, changea de disposition à son égard, et +ne songea plus qu'à le gagner à force de bienfaits. Il +l'adopta, et par son testament le fit son héritier +comme ses deux autres enfants. Se voyant près de +mourir, il les manda tous trois ensemble, et les fit approcher +de son lit. Là, en présence de toute la cour, +il fit souvenir Jugurtha de tout ce qu'il avait fait +en sa faveur, le conjurant au nom des dieux de défendre +<span class="pagenum"><a name="p420" id="p420">420</a></span> +et de protéger toujours ses enfants, qui, de +proches qu'ils lui étaient par le sang, étaient devenus +ses frères par son bienfait. <a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a> +<a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>Il lui représenta que ce +n'étaient point les armes ni les trésors qui faisaient la +force d'un royaume, mais les amis, qui ne s'acquièrent +ni par les armes, ni par l'or, mais par des services +réels, et par une fidélité inviolable. Or peut-on trouver +de meilleurs amis que des frères? et quel fond peut +faire sur des étrangers quiconque devient ennemi de +ses proches? Il exhorta ses enfants à ménager avec +grand soin et à respecter Jugurtha, et à n'avoir d'autre +dispute avec lui que pour tâcher de l'atteindre, et +même, s'il se pouvait, de le surpasser en mérite. Il +finit en leur recommandant à tous de demeurer fidèlement +attachés au peuple romain, et de le regarder +toujours comme leur bienfaiteur, leur patron, leur +maître. Micipsa mourut peu de jours après.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote372" +name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372"> +(retour) </a> «Non exercitus, neque thesauri, +præsidia regni sunt, verùm +amici: quos neque armis cogere, +neque auro parare queas; officio et +fide pariuntur. Quis autem amicior +quàm frater fratri? aut quem alienum +fidum invenies, si tuis hostis +fueris?» [c. 9.]</blockquote> + +<p><span class="side"> AN. M. 3887 +ROM. 631.</span> +Jugurtha ne se contraignit pas long-temps. Il commença +par se délivrer d'Hiempsal, qui lui avait parlé +avec beaucoup de liberté, et le fit égorger. Adherbal +vit par-là ce qu'il avait à craindre pour lui-même. <span class="side"> AN. M. 3888 +ROM. 632.</span> La +Numidie se divise et prend parti entre les deux frères. +On lève de part et d'autre de nombreuses troupes. Adherbal, +après avoir perdu la plupart de ses places, est +vaincu dans un combat, et obligé de se réfugier à Rome. +Jugurtha n'en est pas fort effrayé; il savait que presque +tout y était vénal. Il y envoie donc des députés, avec +<span class="pagenum"><a name="p421" id="p421">421</a></span> +ordre de corrompre à force de présents les principaux +des sénateurs. Dans la première audience qu'on leur +donna, Adherbal exposa le malheureux état où il se +trouvait réduit, les injustices et les violences de Jugurtha, +le meurtre de son frère, la perte de presque toutes +ses places, et il insista principalement sur les derniers +ordres que son père, en mourant, lui avait donnés, de +mettre uniquement sa confiance dans le peuple romain, +dont l'amitié serait pour lui et pour son royaume un +appui plus ferme et plus sûr que toutes les troupes et +tous les trésors du monde. Son discours fut long et +pathétique. Les députés de Jugurtha répondirent en +peu de mots qu'Hiempsal avait été tué par les Numides +à cause de sa cruauté, qu'Adherbal avait été l'agresseur, +et qu'après avoir été vaincu il venait se plaindre de +n'avoir pas fait tout le mal qu'il aurait souhaité; que +leur maître priait le sénat de juger de sa conduite en +Afrique par celle qu'il avait gardée à Numance, et de +compter plus sur ses actions que sur les accusations de +ses ennemis. Ils avaient employé en secret une éloquence +plus efficace que celle des paroles; et elle eut tout son +effet. A l'exception d'un petit nombre de sénateurs qui +conservaient encore quelques sentiments d'honneur, et +n'étaient pas vendus à l'injustice, tout le reste pencha +du côté de Jugurtha. Il fut résolu qu'on enverrait sur +les lieux des commissaires pour partager également les +provinces entre les deux frères. On peut bien juger que +Jugurtha n'épargna pas l'argent. Le partage fut fait +entièrement à son avantage, en gardant néanmoins +quelque apparence d'équité.</p> + +<p>Ce premier succès enfla son courage et augmenta sa +hardiesse. Il attaque son frère à force ouverte; et, pendant +<span class="pagenum"><a name="p422" id="p422">422</a></span> +que celui-ci s'amuse à envoyer vers les Romains, +il enlève plusieurs de ses places, pousse toujours ses +conquêtes, et, après le gain d'une bataille, l'assiége +lui-même dans Cirta, capitale de son royaume. Cependant +surviennent des députés de Rome, avec ordre de +déclarer aux deux princes, de la part du sénat et du +peuple, qu'ils aient à mettre bas les armes et à faire +cesser toute hostilité. Jugurtha, après avoir protesté de +son profond respect et de sa parfaite soumission pour +les ordres du peuple romain, ajouta qu'il ne croyait pas +que son intention fût de l'empêcher de défendre sa +propre vie contre les embûches de son frère: qu'au +reste, il enverrait au plus tôt à Rome pour informer le +sénat de sa conduite. Par cette réponse vague, il éluda +les ordres du sénat, et ne laissa pas même aux députés +la liberté d'aller trouver Adherbal.</p> + +<p>Quelque serré qu'il fût dans la place, il trouva le +moyen d'écrire à Rome pour implorer le secours du +peuple romain contre un frère qui le tenait assiégé depuis +cinq mois, et qui en voulait à sa vie. Quelques +sénateurs étaient d'avis que, sans perdre de temps, on +déclarât la guerre à Jugurtha; mais son crédit l'emporta +encore, et l'on se contenta d'ordonner une députation +composée de sénateurs de grand poids, du nombre desquels +était Émilius Scaurus, homme puissant dans la +noblesse, factieux, et qui cachait de grands vices sous +une apparence de probité. Jugurtha fut d'abord effrayé, +mais il sut éluder aussi leur demande, et les renvoya +sans rien conclure. Alors Adherbal, n'ayant plus aucune +ressource, se rendit, à condition qu'il aurait la vie sauve; +mais il fut égorgé sur-le-champ, et un grand nombre +de Numides avec lui.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p423" id="p423">423</a></span> + +<p>Malgré l'horreur que cette nouvelle excita à Rome, +l'argent de Jugurtha lui fit encore trouver des défenseurs +dans le sénat. Mais C. Memmius, tribun du +peuple, homme vif et ennemi de la noblesse, engagea +le peuple à ne pas souffrir qu'un crime si horrible demeurât +impuni. La guerre fut donc déclarée à Jugurtha. <span class="side"> AN. M. 3894 +ROM. 638. +AV. J. C. 110.</span> +Le consul Calpurnius Bestia en fut chargé.<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a> +<a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a> Il avait +d'excellentes qualités; mais elles étaient gâtées et +rendues inutiles par son avarice. Scaurus partit avec +lui. Ils emportèrent d'abord plusieurs places; mais +l'argent de Jugurtha arrêta ces conquêtes<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a> +<a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>; Scaurus +même, qui jusque-là avait paru fort vif contre ce +prince, ne put résister à une attaque si violente. On fit +un traité. Jugurtha parut se rendre au peuple romain. +Trente éléphants, quelques chevaux, et une somme +d'argent fort médiocre, furent remis entre les mains du +questeur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote373" +name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373"> +(retour) </a> «Multæ bonæque artes animi et +corporis erant, quas omnes avaritia +præpediebat.» [c. 28.]</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote374" +name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374"> +(retour) </a> «Magnitudine pecuniæ a bono +honestoque in pravum abstractus +est.»</blockquote> + +<p>L'indignation publique éclata pour-lors à Rome. Le +tribun Memmius échauffa les esprits par ses discours. +Il fit nommer Cassius, qui était préteur, pour aller +trouver Jugurtha, et l'engager à venir à Rome sous +la garantie du peuple romain, afin qu'en sa présence on +examinât qui étaient ceux qui avaient reçu de l'argent. +Il ne put se dispenser de s'y rendre. Sa vue ranima la +colère du peuple; mais un tribun, corrompu à force de +présents, traîna l'assemblée en longueur, et enfin la +dissipa. Un prince numide, petit-fils de Masinissa, qui +se nommait Massiva, et était pour-lors à Rome, fut +conseillé de demander le royaume de Jugurtha. Celui-ci +<span class="pagenum"><a name="p424" id="p424">424</a></span> +le sut, et le fit égorger au milieu de Rome. Le +meurtrier fut arrêté, et mis entre les mains de la justice; +et Jugurtha eut ordre de se retirer de l'Italie. Ce +fut pour-lors que, sortant de la ville, et tournant plusieurs +fois ses regards de ce côté-là, il dit "<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a> +<a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>que Rome +n'attendait pour se vendre qu'un acheteur, et qu'elle +périrait s'il s'en trouvait un."</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote375" +name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375"> +(retour) </a> «Postquam Romà egressus est, +fertur sæpè tacitus eò respiciens, +postremò dixisse, <i>Urbem venalem +et maturè perituram, si emptorem +invenerit</i>.» [c. 35.]</blockquote> + +<p>La guerre recommence donc de nouveau. Elle réussit +fort mal, d'abord par la nonchalance, et peut-être par +la connivence du consul Albinus; puis, lorsqu'il fut +retourné à Rome pour y tenir les assemblées, par +l'ignorance de son frère Aulus, qui, ayant engagé l'armée +dans un défilé d'où elle ne pouvait sortir, se rendit +honteusement à l'ennemi, qui fit passer les Romains +sous le joug, et leur fit promettre qu'ils sortiraient de +Numidie dans l'espace de dix jours.</p> + +<p>Il est aisé de juger comment une paix si ignominieuse, +conclue sans l'autorité du peuple, fut regardée +à Rome. On n'y conçut de bonnes espérances pour le +succès de cette guerre, que lorsque le soin en fut confié +au consul L. Métellus.<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a> +<a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a> A toutes les autres vertus d'un +excellent général il joignait un parfait désintéressement, +qualité la plus essentielle alors contre un ennemi tel +que Jugurtha, qui jusque-là, pour vaincre, avait moins +employé l'épée que l'argent. Il trouva Métellus invincible +de ce côté-là comme de tout autre: il fallut donc +payer de sa personne et de son courage, au défaut de +<span class="pagenum"><a name="p425" id="p425">425</a></span> +cette ressource qui commença à lui manquer. Aussi +fit-il des efforts extraordinaires; et tout ce qu'on peut +attendre de la bravoure, de l'habileté, de l'attention +d'un grand capitaine, à qui le désespoir fournit de nouvelles +forces et de nouvelles lumières, il l'employa dans +cette campagne, mais toujours sans succès, parce qu'il +avait affaire à un consul à qui il n'échappait aucune +faute, et qui ne manquait aucune occasion de prendre +avantage sur son ennemi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote376" +name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376"> +(retour) </a> «In Numidiam proficiscitur, +magnâ spe civium, quum propter +artes bonas, tùm maximè quòd adversùm +divitias invictum animum +gerebat.» [c. 43.</blockquote> + +<p>La grande peine de Jugurtha fut de se mettre à +couvert du côté des traîtres: Depuis qu'il eut su que +Bomilcar, en qui il avait une entière confiance, avait +songé à attenter sur sa vie, il n'eut plus un moment de +repos. Il ne trouvait nulle part de sûreté; le jour, la +nuit, le citoyen, l'étranger, tout lui était suspect, tout +le faisait trembler; il ne prenait le sommeil qu'à la dérobée, +changeant même souvent de lit sans garder les +bienséances de son rang: quelquefois, s'éveillant en +sursaut, il prenait des armes et jetait de grands cris, +tant la crainte le troublait et l'agitait comme un forcené.</p> + +<p>Marius servait en qualité de lieutenant sous Métellus. +Dévoré d'ambition, il travailla d'abord secrètement à le +décrier dans l'esprit des soldats: et, devenu bientôt +l'ennemi déclaré et le calomniateur de son général, il +vint à bout, par ces voies indignes, de le supplanter et +de se faire nommer en sa place pour terminer la guerre +contre Jugurtha.<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a> +<a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a> Quelque force d'ame qu'eût d'ailleurs +Métellus, il fut abattu par ce coup imprévu, qui lui +<span class="pagenum"><a name="p426" id="p426">426</a></span> +arracha des larmes et des discours peu dignes d'un +grand homme comme lui. Il y avait en effet dans le +procédé de Marius une noirceur affreuse, qui montre +clairement ce que c'est que l'ambition, et comment elle +est capable d'étouffer dans quiconque s'y livre tout sentiment +d'honneur et de probité. Métellus, ayant pris +soin d'éviter la rencontre d'un successeur dont la seule +vue aurait été pour lui un cruel tourment, arriva à +Rome, où il fut reçu avec un applaudissement général.<span class="side"> AN. M. 3898 +ROM. 642.</span> +L'honneur du triomphe lui fut accordé, et il prit le surnom +de <i>Numidicus</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote377" +name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377"> +(retour) </a> «Quibus rebus supra bonum +atque honestum perculsus, neque +lacrymas tenere, neque moderari +linguam: vir egregius in aliis artibus, +nimis molliter ægritudinem +pati.» [c. 81.]</blockquote> + +<p>J'ai cru devoir réserver pour l'histoire romaine le +détail des actions particulières qui se sont passées en +Afrique sous Métellus et sous Marius, dont Salluste +nous a laissé un récit fort circonstancié dans son admirable +histoire de Jugurtha. Je me hâte de venir à la fin +de cette guerre.</p> + +<p>Jugurtha, dans la déroute de ses affaires, avait eu +recours à Bocchus, roi des Maures, dont il avait épousé +la fille. La Mauritanie est un pays qui s'étend depuis +la Numidie jusque par-delà les bords de la mer qui +répondent à l'Espagne. A peine le nom du peuple +romain y était-il connu; et cette nation, de son côté, +était absolument inconnue aussi aux Romains. Jugurtha +fit entendre à son beau-père que, s'il laissait subjuguer +la Numidie, son pays aurait sans doute le même sort, +d'autant plus que les Romains, ennemis déclarés de la +royauté, semblaient avoir juré la ruine de tous les +trônes. Il engagea donc Bocchus à entrer en ligue avec +lui contre eux, et il en reçut à différentes reprises des +secours fort considérables.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p427" id="p427">427</a></span> + +<p>Cette liaison qui, de part et d'autre, n'était fondée +que sur l'intérêt, n'avait jamais été bien ferme entre +eux. Une dernière défaite de Jugurtha acheva d'en +rompre tous les nœuds. Bocchus conçut le noir dessein +de livrer son gendre aux Romains. Dans cette vue, il +avait écrit à Marius de lui envoyer un homme de confiance. +Sylla lui parut fort propre pour cette négociation. +C'était un jeune officier d'un rare mérite, qui servait +sous lui en qualité de questeur. Il ne craignit point de +se mettre à la discrétion du barbare, et il y alla. Quand +il fut arrivé, Bocchus, qui, selon le génie de la nation, +ne se piquait pas beaucoup de fidélité, et qui de moment +à autre changeait de dessein, délibère s'il ne le livrerait +pas lui-même à Jugurtha. Il demeura long-temps dans +cette incertitude, combattu en lui-même par des pensées +toutes contraires; et le changement subit qu'on voyait +sur son visage, dans son air, dans tout son maintien, +marquait assez ce qui se passait dans son esprit. Enfin, +revenant à son premier dessein, il fit ses conditions +avec Sylla, et lui remit entre les mains Jugurtha, qui +fut conduit aussitôt à Marius.</p> + +<p><span class="side"> Plut. in vit. +Marii. [c. 10]</span> +<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a> +<a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>Sylla, dit Plutarque, se conduisit dans cette occasion +en jeune homme avide et altéré de gloire, dont il +commençait tout récemment à goûter la douceur. Au +lieu d'attribuer à son général l'honneur de cet événement, +comme son devoir l'y obligeait, et comme ce +doit être une règle inviolable, il s'en réserva la plus +grande partie, et fit faire un anneau qu'il portait +toujours, où il était représenté recevant Jugurtha +<span class="pagenum"><a name="p428" id="p428">428</a></span> +des mains de Bocchus, et il affecta dans la suite de s'en +servir toujours pour son cachet. Marius, piqué jusqu'au +vif de cette espèce d'insulte, ne la lui pardonna jamais. +Et ce fut là l'origine et la semence de cette haine implacable +qui éclata depuis entre ces deux Romains, et +qui coûta tant de sang à la république.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote378" +name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378"> +(retour) </a> Οἷα νέος φιλότιµος, ἄρτι δόξης +γεγευµένος, οủκ ἤνεγκε µετρίως τὸ +εὐτύχηµα (PLUT. Præcept. reip. +ger. p. 806.)</blockquote> + +<p><span class="side"> Plut. ibid. +AN. M. 3901 +ROM. 645. +AV. J. C. 103.</span> +Marius entra en triomphe dans Rome, faisant voir +aux Romains un spectacle qu'ils avaient de la peine à +croire, même en le voyant, Jugurtha captif: cet +ennemi redoutable, pendant la vie duquel on n'avait +osé espérer de voir la fin de cette guerre, tant son +courage était mêlé de ruses et de finesses, et son génie +fertile en nouvelles ressources au milieu des malheurs +les plus désespérés. On dit que dans la marche du +triomphe il perdit l'esprit, qu'après la cérémonie il fut +mené en prison, et que les sergents, se hâtant d'avoir +sa dépouille, lui déchirèrent toute sa robe, et lui +arrachèrent les deux bouts des oreilles pour avoir les +pendants qu'il y portait. En cet état, il fut jeté tout nu +et plein d'effroi dans une fosse profonde, où il passa +six jours entiers à lutter contre la faim et contre la +crainte de la mort, ayant toujours conservé jusqu'au +dernier soupir un désir ardent de la vie: digne fin, +ajoute Plutarque, digne récompense de ses forfaits, +s'étant toujours cru tout permis pour assouvir son +ambition, ingratitude, perfidie, noires trahisons, +cruautés sanglantes et barbares.</p> + +<p>Juba, roi de Mauritanie, a fait trop d'honneur aux +lettres et aux sciences pour être entièrement omis dans +l'histoire de la famille de Masinissa, dont son père, +nommé aussi Juba, était arrière-petit-fils, et petit-fils +<span class="pagenum"><a name="p429" id="p429">429</a></span> +de Gulussa. Juba le père se signala dans la guerre, entre +César et Pompée par son attachement inviolable au +parti du dernier. Il se donna la mort après la bataille <span class="side"> AN. M. 3959 +ROM. 703.</span> +de Thapse, où ses troupes et celles de Scipion furent +entièrement défaites. Juba son fils, encore enfant, fut +livré au vainqueur, qui en fit un des principaux ornements +de son triomphe. Il paraît qu'on prit grand soin +de son éducation à Rome, où il acquit des lumières +qui dans la suite l'égalèrent aux plus savants hommes +qu'ait jamais eus la Grèce. Il ne quitta le séjour de cette +ville que pour aller prendre possession des états de son +père. Auguste les lui rendit lorsque, par la mort <span class="side"> AN. M. 3974 +ROM. 719. +AV. J. C. 30.</span> +d'Antoine, il se vit le maître absolu de disposer des +provinces de l'empire. Juba, par la douceur de son règne, +gagna le cœur de tous ses sujets. Sensibles à ses bienfaits, +ils le mirent au nombre de leurs dieux. Pausanias <span class="side"> [Pausan. +Attic. c. 17.]</span> +parle d'une statue que les Athéniens lui avaient érigée. +Il était bien juste qu'une ville de tout temps consacrée +aux Muses donnât des marques publiques de son estime +à un roi qui tenait un rang illustre parmi les savants. +Suidas<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a> +<a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a> attribue à ce prince plusieurs ouvrages, dont +aujourd'hui il ne nous reste que des fragments. Il avait +écrit<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a> +<a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a> de l'histoire d'Arabie, des antiquités d'Assyrie, +des antiquités romaines, de l'histoire des théâtres, de +celle de la peinture et des peintres, de la nature et des +propriétés de différents animaux, de la grammaire, +et d'autres matières semblables<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a> +<a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>, dont on peut +<span class="pagenum"><a name="p430" id="p430">430</a></span> +voir le dénombrement dans la petite dissertation de +M. l'abbé Sevin sur la vie et sur les ouvrages de Juba +le jeune, d'où j'ai tiré le peu que j'en ai dit ici.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote379" +name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379"> +(retour) </a> In voce Ἰόßας.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote380" +name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380"> +(retour) </a> Tom. IV des Mémoires de l'Académie +des Belles-Lettres, p. 457.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote381" +name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a href="#footnotetag381"> +(retour) </a> Il ne faut pas oublier ses Commentaires +sur l'Afrique, tirés principalement +des livres carthaginois. +(AMM. MARCELL. XII, c. 15.) + +<p>Ajoutons, comme un fait important, +que ce prince, s'occupant avec +ardeur des progrès de la géographie, +avait fait reconnaître par ses +vaisseaux les îles <i>Fortunées</i>, actuellement +les îles <i>Canaries</i>.--L.</p></blockquote> + +<p>FIN DU TOME PREMIER DE L'HISTOIRE ANCIENNE.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p431" id="p431">431</a></span> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h1>TABLE DES MATIÈRES</h1> + +<h6>CONTENUES</h6> + +<h4>DANS LE TOME PREMIER.</h4> + +<hr class="full"> + + +<pre> + + +Avertissement de l'auteur des observations et +éclaircissements historiques joints à cette édition. <a href="#V">V</a> +Éloge de Rollin, par M. Saint-Albin Berville. <a href="#XIII">XIII</a> +Épitre dédicatoire. <a href="#XXXVII">XXXVII</a> + +PRÉFACE. + +§ I. Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport à +la religion. <a href="#XLIII">XLIII</a> +§ II. Observations particulières sur cet ouvrage. <a href="#LXVI">LXVI</a> +Avertissements de l'auteur répandus dans l'in-12, en +différents tomes, et réunis ici tous ensemble. <a href="#LXXVII">LXXVII</a> +Édition des principaux auteurs grecs cités dans l'Hist. +ancienne. <a href="#XCVII">XCVII</a> + +AVANT-PROPOS. + +Origine et progrès de l'établissement des royaumes. <a href="#p1">1</a> + +LIVRE PREMIER. + +HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS. + +PREMIÈRE PARTIE. + +Description de l'Égypte, et de ce qui s'y trouve de plus +remarquable. <a href="#p7">7</a> + +CHAPITRE PREMIER. + +Thébaïde. <a href="#p9">9</a> + +CHAPITRE II. + +Égypte du milieu ou Heptanome. <a href="#p11">11</a> + § I. Obélisques. <a href="#p13">13</a> + § II. Pyramides. <a href="#p15">15</a> + § III. Labyrinthe. <a href="#p20">20</a> + § IV. Lac de Mœris. <a href="#p21">21</a> + § V. Débordement du Nil. <a href="#p24">24</a> + +1. Sources du Nil. <a href="#p25">25</a> +2. Cataractes du Nil. <a href="#p26">26</a> +3. Causes du débordement. <a href="#p28">28</a> +4. Temps et durée du débordement. <a href="#p29">29</a> +5. Mesure du débordement. <a href="#p31">31</a> +<span class="pagenum"><a name="p432" id="p432">432</a></span> +6. Canaux du Nil. Pompes. P. <a href="#p33">33</a> +7. Fécondité causée par le Nil. <a href="#p35">35</a> +8. Double spectacle causé par le Nil. <a href="#p38">38</a> +9. Canal de communication entre les deux mers par le Nil. <a href="#p39">39</a> + +CHAPITRE III. + +Basse Égypte. <a href="#p41">41</a> + +SECONDE PARTIE. + +Des mœurs et coutumes des Égyptiens. <a href="#p49">49</a> + +CHAPITRE PREMIER. + +De ce qui regarde les rois et le gouvernement. <a href="#p50">50</a> + +CHAPITRE II. + +Des prêtres et de la religion des Égyptiens. <a href="#p57">57</a> +§ I. Culte de différentes divinités. <a href="#p60">60</a> +§ II. Cérémonies des funérailles. <a href="#p68">68</a> + +CHAPITRE III. + +Des soldats et de la guerre. <a href="#p72">72</a> + +CHAPITRE IV. + +De ce qui regarde les sciences et les arts. <a href="#p75">75</a> + +CHAPITRE V. + +Des laboureurs, des pasteurs, des artisans. <a href="#p79">79</a> + +CHAPITRE VI. + +De la fécondité de l'Égypte. <a href="#p84">84</a> + +TROISIÈME PARTIE. + +Histoire des rois d'Égypte. <a href="#p92">92</a> +Rois d'Égypte. <a href="#p95">95</a> + +LIVRE SECOND. + +HISTOIRE DES CARTHAGINOIS. + +PREMIÈRE PARTIE. + +Caractère, mœurs, religion et gouvernement des +Carthaginois. <a href="#p141">141</a> + +§ I. Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était +une colonie. <a href="#p141">141</a> +§ II. Religion des Carthaginois. <a href="#p143">143</a> +§ III. Forme du gouvernement de Carthage. <a href="#p150">150</a> + +Suffètes. <a href="#p151">151</a> +Le sénat. <a href="#p152">152</a> +Le peuple. <a href="#p154">154</a> +Le tribunal des cent. <a href="#p154">154</a> +Défauts du gouvernement de Carthage. <a href="#p156">156</a> + +§ IV. Commerce de Carthage. Première source de ses richesses +et de sa puissance. <a href="#p159">159</a> +§ V. Mines d'Espagne. Seconde source des richesses et de la +puissance de Carthage. <a href="#p161">161</a> +§ VI. La guerre. <a href="#p163">163</a> +§ VII. Les sciences et les arts. <a href="#p168">168</a> +§ VIII. Caractère, mœurs, qualités des Carthaginois. <a href="#p172">172</a> + +SECONDE PARTIE. + +Histoire des Carthaginois. <a href="#p176">176</a> + +CHAPITRE PREMIER. + +Fondation de Carthage et ses accroissements jusqu'à la +première guerre punique. <a href="#p176">176</a> +Conquêtes des Carthaginois en Afrique. <a href="#p181">181</a> +<span class="pagenum"><a name="p433" id="p433">433</a></span> +Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc. <a href="#p182">182</a> +Conquêtes des Carthaginois en Espagne. <a href="#p183">183</a> +Conquêtes des Carthaginois en Sicile. <a href="#p187">187</a> + +CHAPITRE II. + +Histoire de Carthage, depuis la première guerre punique +jusqu'à sa destruction. <a href="#p226">226</a> +Article I. Première guerre punique. <a href="#p227">227</a> +Art. II. Guerre de Libye, ou contre les mercenaires. <a href="#p254">254</a> +Art. III. Seconde guerre punique. <a href="#p269">269</a> +Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique. <a href="#p270">270</a> +Déclaration de la guerre. <a href="#p278">278</a> +Commencement de la seconde guerre punique. <a href="#p280">280</a> +Passage du Rhône. <a href="#p282">282</a> +Marche qui suivit le passage du Rhône. <a href="#p284">284</a> +Passage des Alpes. <a href="#p288">288</a> +Entrée dans l'Italie. <a href="#p293">293</a> +Combat de cavalerie près du Tésin. <a href="#p294">294</a> +Bataille de la Trébie. <a href="#p298">298</a> +Bataille de Trasimène. <a href="#p304">304</a> +Conduite d'Annibal par rapport à Fabius. <a href="#p308">308</a> +État des affaires en Espagne. <a href="#p314">314</a> +Bataille de Cannes. <a href="#p315">315</a> +Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal. <a href="#p323">323</a> +Affaires d'Espagne et de Sardaigne. <a href="#p327">327</a> +Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome. <a href="#p328">328</a> +Défaite et mort des deux Scipions en Espagne. <a href="#p330">330</a> +Défaite et mort d'Asdrubal. <a href="#p332">332</a> +Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est nommé +consul, et passe en Afrique. Annibal y est rappelé. <a href="#p336">336</a> +Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique suivie du combat. <a href="#p341">341</a> +Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la +seconde guerre punique. <a href="#p344">344</a> +Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de +la seconde guerre punique. <a href="#p349">349</a> +Intervalle entre la seconde et la troisième guerre punique. <a href="#p351">351</a> +§ I. Suite de l'histoire d'Annibal. <a href="#p351">351</a> +Annibal entreprend et vient à bout de réformer à Carthage la +justice et les finances. <a href="#p352">352</a> +Retraite et mort d'Annibal. <a href="#p355">355</a> +Éloge et caractère d'Annibal. <a href="#p364">364</a> +§ II. Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi +de Numidie. <a href="#p369">369</a> + +Art. IV. Troisième guerre punique. <a href="#p377">377</a> +Digression sur les mœurs et le caractère du second Scipion +l'Africain. <a href="#p407">407</a> +Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa. <a href="#p416">416</a> +</pre> + +<p>FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.</p> + + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by +Charles Rollin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 *** + +***** This file should be named 27694-h.htm or 27694-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/6/9/27694/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..555c19b --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #27694 (https://www.gutenberg.org/ebooks/27694) |
