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+Project Gutenberg's Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by Charles Rollin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Oeuvres Completes de Rollin Tome 1
+ Histoire Ancienne Tome 1
+
+Author: Charles Rollin
+
+Editor: Jean-Antoine Letronne
+
+Release Date: January 3, 2009 [EBook #27694]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+ ŒUVRES
+ COMPLÈTES
+ DE ROLLIN.
+
+ NOUVELLE ÉDITION,
+ ACCOMPAGNÉE D'OBSERVATIONS ET D'ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES,
+ PAR M. LETRONNE,
+ MEMBRE DE L'INSTITUT
+ (ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES).
+
+ ---------
+
+ HISTOIRE ANCIENNE.
+ TOME I.
+
+
+
+
+ PARIS,
+ DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
+ IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT, RUE JACOB, No 24.
+ ----
+ M DCCC XXI.
+
+
+
+
+ ŒUVRES
+ COMPLÈTES
+ DE ROLLIN.
+ ---------
+
+ TOME PREMIER.
+
+
+ À PARIS,
+
+ { FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, Libraires,
+ { rue Jacob, no 24;
+ CHEZ{ LOUIS JANET, Libraire, rue St-Jacques, no 59;
+ { BOSSANGE, Libraire, rue de Tournon, no 6;
+ { VERDIÈRE, Libraire, quai des Augustins, no 25.
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ AVERTISSEMENT
+ DE L'AUTEUR
+ DES OBSERVATIONS ET ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES
+ JOINTS À CETTE ÉDITION.
+
+ ----------------------
+
+Depuis long-temps on sentait la nécessité d'une édition critique des
+œuvres historiques de Rollin. Il est en effet reconnu que Rollin n'a
+point également soigné toutes les parties du grand ensemble d'histoire
+dont il a fait présent à la France. Ne pouvant examiner avec assez
+d'attention le sens de certains passages difficiles qui auraient exigé
+un examen approfondi, il a dû s'en rapporter quelquefois à des versions
+inexactes. Le temps lui a manqué pour remonter toujours à la source des
+faits: et souvent il a incorporé dans son ouvrage les résultats des
+travaux de ses prédécesseurs, sans les soumettre à l'épreuve d'un nouvel
+examen: c'est ce qu'il avoue cent fois avec une franchise et une candeur
+admirables.
+
+On ne saurait donc être surpris de ce que ses ouvrages historiques
+renferment quelques erreurs de détail, dont une critique malveillante
+s'est servie pour tâcher de décréditer ces ouvrages. Dans le siècle
+dernier, Rollin a été violemment attaqué par des pédants jaloux du
+succès de son Histoire ancienne, ou par des hommes qui ne lui
+pardonnaient point d'avoir composé un livre d'histoire dicté par l'amour
+de la religion. Les critiques pointilleuses et mesquines d'un abbé
+Bellanger, qui voulait faire croire que Rollin ne savait pas un mot de
+grec; les sarcasmes de Voltaire, répétés par mille échos, ont contribué
+à répandre l'opinion, nous dirons le préjugé, que l'Histoire ancienne et
+l'Histoire romaine fourmillent de contre-sens, et sont remplies
+d'erreurs de tout genre, de réflexions niaises et puériles, de contes
+rassemblés sans critique. Ils n'ont pu réussir à en faire abandonner la
+lecture; mais ils en ont diminué l'autorité et le poids, en exagérant le
+nombre des fautes qui peuvent s'y trouver.
+
+Il nous a paru qu'un moyen efficace de rendre à ces ouvrages une grande
+partie de l'autorité qu'on a voulu leur faire perdre; de les relever
+dans l'opinion des juges éclairés; de ramener les lecteurs prévenus, ou
+qui manquent du loisir nécessaire pour examiner les faits par eux-mêmes;
+c'était de réduire à leur juste valeur les critiques dont les écrits de
+Rollin ont été l'objet, en publiant pour la première fois une édition
+qui offrît, sur les endroits vraiment fautifs, les rectifications et les
+éclaircissements nécessaires.
+
+Le traducteur[1] italien de l'Histoire ancienne avait déjà essayé de
+suppléer à quelques défauts qu'il avait cru remarquer dans cette
+histoire; mais nous n'approuvons nullement la méthode qu'il a suivie,
+d'insérer une multitude d'additions dans le texte même: à l'inconvénient
+d'être diffuses et fort insignifiantes, ces additions joignent celui de
+dénaturer l'ouvrage original.
+
+[Note 1: _Storia Antica_ di Carlo ROLLIN, etc. Genova, MDCCXCII.]
+
+Notre méthode est entièrement différente. En premier lieu, nous
+conservons absolument intact le texte original, pour lequel nous avons
+suivi l'édition in-4°, imprimée sous les yeux de l'auteur; toutes les
+citations, les notes, ont été textuellement reproduites; nous ne nous
+sommes permis de changements que pour corriger les nombreuses
+inexactitudes qui s'étaient glissées dans l'orthographe de certains noms
+propres, dans l'indication des auteurs cités; ou les fautes qui
+défiguraient plusieurs citations de textes grecs et latins.
+
+Nos observations sont rejetées au bas des pages, et se trouvent ainsi
+entièrement séparées du texte. Il y avait, dans cette méthode même, un
+écueil à redouter; c'était de multiplier ou d'étendre les notes et les
+observations, au point de faire réellement un ouvrage à côté de celui de
+Rollin, et de surcharger le sien d'un appareil scientifique tout-à-fait
+déplacé, qui eût brisé continuellement la narration, et en eût détruit
+l'intérêt. Nous croyons avoir évité cet écueil, en nous renfermant dans
+les limites indiquées par la nature même de l'ouvrage. Nos observations,
+bornées à ce qu'il y a d'essentiel, sont de deux espèces: les unes ont
+pour objet de rectifier une erreur de fait, une traduction fautive; les
+autres contiennent, soit l'indication d'une particularité négligée par
+l'historien, mais nécessaire pour la connaissance parfaite du trait
+historique qu'il rapporte; soit la discussion des motifs qu'on peut
+avoir de douter des faits qu'il a présentés comme certains, ou de croire
+à quelques autres qu'il a donnés comme douteux. Ces notes sont en
+général fort courtes et précises: quelques-unes, en petit nombre, ont
+plus d'étendue; mais l'importance ou l'intérêt du sujet rendait
+nécessaires de plus grands développements.
+
+Il est presque inutile d'avertir que nos observations ne portent que sur
+des faits matériels, jamais sur des opinions: les digressions de
+l'auteur, ses réflexions, sa manière de voir et de juger les choses, de
+saisir les rapports de l'histoire profane avec l'histoire sacrée,
+constituent son caractère particulier, pour ainsi dire sa physionomie;
+et nous en avons scrupuleusement respecté les traits. Sans doute, il
+nous eût été facile de mettre quelquefois notre opinion en regard de
+celle de l'auteur; mais quelle eût été la plus vraie des deux?
+
+Nous nous sommes également interdit des discussions générales sur la
+chronologie de l'ancienne Égypte et de l'empire d'Assyrie. Rollin a
+sur-tout évité toute discussion approfondie sur ce sujet; il s'est
+contenté de suivre principalement Ussérius et Fréret: il a le soin d'en
+prévenir ses lecteurs. Que les systèmes de ces hommes habiles prêtent à
+quelques difficultés, c'est ce dont nous ne faisons nul doute: il
+faudrait de longues discussions pour les faire ressortir, et sur-tout
+pour les lever; et, quand on y parviendrait, serait-on sûr de ne les
+avoir point remplacées par d'autres difficultés plus grandes encore? En
+de telles matières, où l'on voit autant d'opinions différentes qu'il y a
+de gens qui s'en occupent, le difficile n'est pas de faire un système,
+c'est d'en faire un plus probable de tous points que celui qu'on a la
+prétention de détruire. Nous nous sommes donc contentés de donner
+quelques observations de détail.
+
+Nous en dirons autant des notions géographiques par lesquelles Rollin a
+commencé l'histoire de chaque pays: ces notions sont toujours
+incomplètes, mais évidemment l'auteur n'a pas voulu en dire davantage;
+il le pouvait sans peine. Nous nous sommes donc bornés à quelques notes
+sur ce qui pouvait s'y trouver d'inexact, sans insister davantage;
+d'autant plus qu'il n'y a pas maintenant de petit livre de géographie
+qui ne renferme plus de détails sur ce sujet.
+
+Un article important, et qui avait besoin de rectifications
+continuelles, est celui de l'évaluation des mesures et des monnaies
+anciennes: les recherches qu'on a faites depuis Rollin ont modifié
+sensiblement celle qu'il avait adoptée. Pour les mesures itinéraires,
+nous nous sommes servis des travaux les plus récents. L'évaluation des
+monnaies grecques et romaines a été établie sur les bases dont nous
+avons démontré la certitude dans un ouvrage spécial[2]. A la fin de
+l'histoire romaine, nous placerons un exposé des principes sur lesquels
+reposent ces diverses évaluations, et des tableaux dressés d'après ces
+principes.
+
+[Note 2: _Considérations générales sur l'évaluation des monnaies
+grecques et romaines et sur la valeur de l'or et de l'argent avant la
+découverte de l'Amérique_, chez F. Didot.]
+
+Toutes les notes qui nous appartiennent sont suivies de la lettre--L.
+
+Quand il nous arrive de compléter une note de l'auteur, par une addition
+qui nous paraît nécessaire, cette addition est précédée des deux traits
+==, et suivie de la même lettre--L.
+
+Quelquefois, nous avons jugé à propos de mettre en marge une citation
+qui avait échappé à l'auteur; ou l'indication du livre et de la page,
+quand il ne l'a point mise: ces additions marginales sont renfermées
+entre crochets [].
+
+Nous ferons quelques modifications et additions à l'atlas de d'Anville
+qu'on joint ordinairement aux œuvres de Rollin: elles seront spécifiées
+dans un avertissement particulier qui sera mis en tête de cet atlas.
+
+ L.
+
+Paris, 20 décembre 1820.
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ ÉLOGE
+ DE ROLLIN,
+ DISCOURS
+ QUI A REMPORTÉ LE PRIX D'ÉLOQUENCE
+ DÉCERNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
+ DANS SA SÉANCE DU 27 AOÛT 1818;
+ PAR SAINT-ALBIN BERVILLE,
+ AVOCAT À LA COUR ROYALE DE PARIS.
+
+ ---------
+
+ Nocturnâ versate manu, versate diurnâ.
+ HORAT.
+
+La nature commence l'homme, et l'éducation l'achève. Par elle, ses
+facultés deviennent des talents; ses penchants, des vertus; par elle se
+perpétuent d'âge en âge, avec les traditions de la science, les leçons
+de la sagesse. Aussi, dans l'antiquité, voyons-nous l'éducation exciter
+constamment la sollicitude des philosophes et des législateurs. Lycurgue
+fonde sur son pouvoir les lois qu'il donne à son peuple; Platon, le code
+qu'a rêvé son génie; magistrat et père à-la-fois, Caton honore la
+pourpre consulaire par les fonctions d'instituteur. Et certes, s'il est
+un art digne de l'estime des sages, c'est celui qui se propose pour
+objet la perfection de l'homme: art aussi grand dans son but qu'immense
+dans ses détails; d'autant plus noble, qu'il n'offre point, pour les
+soins qu'il commande, pour les devoirs qu'il impose, le dédommagement
+flatteur de la célébrité; d'autant plus délicat, qu'il faut montrer la
+vérité à des yeux faibles encore, éclairer l'intelligence sans instruire
+les passions, et préparer les triomphes de la vertu sans altérer la
+sécurité de l'innocence!
+
+Rollin servit l'enseignement par ses travaux; il honora sa carrière par
+des talents et des vertus. Pour le louer, il suffit de raconter ce qu'il
+a fait, de montrer ce qu'il a été. Je n'offenserai point, par le faste
+de mes louanges, la mémoire d'un sage: je parlerai rarement de sa
+gloire; mais je parlerai souvent de sa bonté, et sans doute son ombre ne
+repoussera point cet éloge.
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+Lorsqu'après la chute de l'empire d'Occident cette belle partie de
+l'Europe perdit la civilisation qu'elle devait aux Romains, les écrits
+des anciens y conservèrent le germe d'une civilisation nouvelle. Mais ce
+germe resta long-temps stérile. Des institutions barbares opposaient une
+barrière aux progrès de l'esprit humain; les peuples n'existaient que
+pour la servitude, les grands n'existaient que pour les combats;
+l'instruction était renfermée dans les cloîtres, et plusieurs siècles
+dûrent s'écouler avant qu'elle pût se répandre dans les rangs de la
+société. Mais lorsqu'enfin le temps eut amené dans l'ordre politique une
+révolution salutaire, les études commencèrent à refleurir: c'est alors
+qu'un établissement dont l'origine se perd dans la nuit des âges,
+l'Université, exerça sur l'enseignement une utile influence.
+L'éducation, auparavant livrée au hasard, prit dans son sein une forme
+régulière: son indépendance jeta quelques idées de liberté parmi les
+générations naissantes; les traditions de l'antiquité hâtèrent, en se
+propageant, le retour des lumières; et la raison humaine s'affranchit
+par degrés des liens qui l'avaient tenue si long-temps captive.
+
+Nourri dans cette école célèbre, Rollin avait puisé dans les leçons des
+Gerson, des Hersan, les saines doctrines de l'enseignement, et cet amour
+de l'antiquité, qui n'est que l'amour du vrai beau en morale comme dans
+les arts. Héritier de leurs fonctions, il l'avait été de leurs succès:
+des réformes salutaires, de sages innovations, avaient marqué sa
+carrière. Une disgrâce vient arrêter le cours de ses travaux: l'homme de
+paix renonce sans murmure, et non sans regrets peut-être, à l'emploi de
+faire le bien; mais il sait rendre sa retraite utile encore: il lègue à
+l'enseignement public les fruits de sa longue expérience; il éclaire
+comme écrivain ceux qu'il ne lui est plus permis de guider comme
+instituteur.
+
+Rollin, dans le _Traité des Études_, n'a point prétendu, ainsi qu'un
+philosophe célèbre, refaire l'éducation sur de nouvelles bases; il n'a
+voulu que rassembler des traditions consacrées par l'usage. Toutefois,
+s'il n'a point cette audacieuse indépendance de l'auteur d'_Émile_, qui
+remonte par la pensée à la source de nos institutions pour leur
+imprimer, du haut de son génie, une direction nouvelle, il s'éloigne
+également de cette superstition du passé, qui subroge l'usage aux droits
+de la raison, et compte les années au lieu de peser les avantages.
+Rousseau, dans sa marche hardie, a poussé plus avant l'investigation des
+principes; mais, dominé par une imagination impérieuse, il a quelquefois
+abusé de la vérité. Rollin, plus circonspect, s'arrête avant le but
+plutôt que de s'exposer à le franchir; mais, s'il se borne à cultiver
+des vérités connues, il sait les rendre fécondes. Il n'appelle point les
+réformes, mais il les accepte des mains de l'expérience. Un autre
+écrivain, qui souvent a servi de guide à l'auteur du Traité des Études;
+qui, en voulant former l'orateur, s'occupe d'abord à former l'homme de
+bien, et conduit son élève à l'éloquence par la vertu, Quintilien,
+interdit aux soins paternels l'ouvrage de l'éducation. Il veut
+développer par l'émulation nos facultés naissantes, et paraît craindre
+qu'amollis par les douceurs de la vie domestique, l'ame ne perde son
+ressort et le corps sa vigueur. Peut-être, en prononçant cette exclusion
+rigoureuse, Quintilien n'a-t-il pas assez rendu justice à cette
+éducation qui ne sépare point ceux qu'unit la nature; qui permet de
+chercher la convenance la plus parfaite entre les moyens de l'élève et
+le caractère de l'institution, et rassemble sur une tête chérie une
+vigilance et des soins qui, en se disséminant, sont quelquefois en
+danger de se ralentir: peut-être, en voulant transporter de l'ordre
+politique dans l'ordre moral le mobile puissant, mais délicat, de
+l'émulation, n'a-t-il pas assez considéré le danger d'éveiller les
+passions avant d'avoir affermi la raison qui doit les réprimer. Quoi
+qu'il en soit, je sais gré à Rollin de s'être montré moins sévère;
+d'avoir permis à la tendresse du père de seconder quelquefois le zèle de
+l'instituteur; et sur-tout d'avoir respecté ces liens d'affection
+mutuelle, qui, formés au sein de la famille par l'habitude et
+l'intimité, préparent à l'ordre social la garantie des vertus
+domestiques.
+
+Mais, si l'éducation peut varier dans sa forme, son objet est
+invariable. Éclairer l'esprit par la science, la raison par la morale,
+l'ame par la religion, tels sont les soins que Rollin lui impose: c'est
+à la vertu de consacrer le savoir; c'est à la piété de consacrer la
+vertu.
+
+Avant que les écrivains du siècle de Louis XIV eussent fixé la langue
+française, l'enseignement dut chercher dans les langues anciennes des
+formes régulières et des modèles pour l'éloquence. Depuis, lorsque la
+France, grace au génie des Pascal, des Fénélon, des Racine, fut devenue
+à son tour une terre classique; l'usage, qui devrait être l'expression
+de la raison universelle, et qui n'est souvent que celle des erreurs
+dominantes, continua de bannir de nos écoles une langue que leurs écrits
+venaient d'illustrer. Rollin la rétablit dans ses droits: il en
+développe les avantages; et s'il ne l'égale point à celles de
+l'antiquité pour la richesse et l'harmonie, il lui accorde une
+précision, une clarté que l'antiquité n'avait point connue. Bientôt il
+nous transporte par l'étude loin de la terre natale; il veut agrandir
+notre intelligence en nous faisant connaître d'autres hommes, d'autres
+mœurs, d'autres sociétés. C'est alors qu'il nous conduit sur les rivages
+de la Grèce, et qu'il étale à nos regards les beautés de cette langue,
+dépositaire des plus nobles créations de l'esprit humain, et qui fut la
+langue du génie, parce qu'elle fut celle de la liberté. De là il nous
+ramène vers l'ancienne Rome, et nous découvre la commune origine de nos
+modernes idiomes dans cette autre langue, autrefois la souveraine du
+monde, aujourd'hui le lien des peuples civilisés: elle ne transmet plus
+les décrets des vainqueurs de la terre, mais elle conserve du moins les
+paisibles conquêtes de la science, et cette gloire est assez belle
+encore.
+
+Le langage, qui ne fut d'abord qu'un moyen de communication entre les
+hommes, devint un art, lorsque ces communications, en se multipliant,
+eurent étendu son usage et varié ses ressources. L'éloquence lui confia
+les vérités de la morale, les souvenirs de l'histoire, les découvertes
+de la science, les destinées des hommes et des peuples: la poésie
+l'arrondit en mètres harmonieux, l'orna de brillantes images. Fille de
+la religion et des passions peut-être, la poésie peut se vanter d'une
+ancienne origine et nous offre les premiers monuments que le génie de la
+parole ait élevés chez les nations. A travers l'immensité des âges, elle
+nous apparaît sous la majestueuse figure d'Homère, d'Homère qui, pareil
+aux dieux qu'il a chantés, semble avoir en partage une éternelle
+jeunesse. A sa suite, se présente l'antiquité tout entière, avec ce
+cortége de beautés naïves que faisait éclore, sous un ciel riant,
+l'influence d'une société vierge encore. Combien l'on aime à retrouver,
+dans ces tableaux des vieux âges, l'empreinte de la nature, presque
+effacée de nos sociétés modernes! Placés plus près de cette nature,
+principe éternel de tous les arts, les anciens purent saisir ses
+premiers traits, la peindre dans sa pureté native, et leur goût, en la
+retraçant, sut l'embellir encore. C'est elle que Rollin chérit dans
+leurs ouvrages; c'est elle qui en relève le prix aux yeux de l'homme
+simple et sensible: s'il ne retrouve plus le modèle, il est encore
+touché de l'image. En vain, dès le siècle de Louis XIV, la médiocrité,
+toujours impuissante et toujours téméraire, osa secouer le joug d'une
+légitime admiration: le génie moderne resta fidèle au génie de
+l'antiquité, et les Despréaux, les Racine, ne rougirent point de
+s'avouer les disciples de ceux dont peut-être ils avaient droit de se
+déclarer les rivaux. De nos jours encore, de hardis réformateurs ont
+voulu fonder en poésie une religion nouvelle, ils ont tenté de nous
+éblouir par le prestige de quelques beautés originales recueillies dans
+la littérature informe d'une nation voisine; mais leurs efforts n'ont pu
+ébranler les autels de l'antiquité. Ils ont indiqué à nos écrivains une
+source où l'imagination puisera quelquefois des couleurs; mais le goût
+ira toujours chercher ses modèles parmi ces hommes des siècles éloignés,
+qui furent nos premiers maîtres, et qu'il faudra toujours imiter, parce
+qu'ils n'ont imité que la nature.
+
+Admirateur sincère des anciens, Rollin n'est point l'adorateur de leurs
+défauts: il sait voir des taches dans leurs écrits: les anciens
+n'étaient-ils pas des hommes? mais ses principes, ses remarques, son
+style même, révèlent encore en lui le sentiment profond, le sûr
+discernement de leurs beautés. Ce même discernement ne brille pas moins
+dans les jugements qu'il porte sur ses contemporains; et ce n'est pas
+son moindre titre de gloire, d'avoir averti la France de la grandeur de
+Bossuet.
+
+Le nom de Bossuet rappelle celui de l'éloquence. Cette fille de la
+liberté fit long-temps retentir de ses mâles accents la tribune de Rome
+et d'Athènes. Parmi nous, lorsque la liberté, encore écartée du corps
+politique, s'était réfugiée tout entière au pied des autels, la chaire
+évangélique lui ouvrit un asyle, et l'orateur chrétien retrouva, dans le
+caractère sacré que la religion imprime à ses ministres, cette
+indépendance que les Cicéron et les Démosthène avaient trouvée dans les
+institutions de leur patrie. Mais la tribune aux harangues resta fermée
+pour elle, et, dans les règles que Rollin a tracées de cet art, on
+cherche en vain le nom de ce genre d'éloquence où l'orateur parle de la
+patrie à la patrie elle-même, et puise dans un si noble sujet des
+inspirations dignes d'un si noble théâtre. Un tel oubli, qui accuse les
+institutions contemporaines, ne serait plus possible aujourd'hui.
+Français, une gloire nouvelle vous attend! Déjà vos Bossuet, vos
+Massillon ont illustré par les triomphes du génie leur auguste
+ministère: à côté de leur éloquence va s'élever une éloquence rivale, et
+ses accents aussi seront sacrés; car chez les peuples libres, après le
+culte de la Divinité, il est encore une religion, celle de la Patrie.
+
+En révélant à ses élèves les beautés de la poésie et de l'éloquence,
+Rollin n'oublie pas des études plus austères, mais non moins utiles.
+Puisque l'éducation ne peut embrasser le cercle entier des connaissances
+humaines, forcé de choisir entre elles, il donne la préférence à celle
+qui nous offre les leçons les plus salutaires, à l'histoire; l'histoire,
+cette perpétuelle allégorie qui, sous les traits du passé, nous montre
+le présent et l'avenir. Il jette en passant un regard sur la fable, dont
+les riants mensonges ont fécondé les arts, sur les antiquités, dont
+l'étude éclaire celle de l'histoire: mais il réprouve ce luxe indigent
+de la mémoire, qui la surcharge sans l'enrichir; il ne veut point
+fatiguer l'esprit d'une instruction stérile, et c'est au profit de la
+raison qu'il cultive le savoir; ou plutôt, c'est l'ame qu'il veut orner
+des trésors dont il enrichit l'intelligence. L'éducation vulgaire ne se
+propose que la science pour objet: le sage voit plus loin. Le savoir
+n'est à ses yeux qu'un progrès qui nous rapproche de la vertu, ou qu'un
+instrument dont elle doit diriger l'usage dans l'intérêt de la patrie et
+de l'humanité. Comptables envers la société, comme envers la nature, de
+l'emploi de nos facultés, c'est à l'éducation d'en régler le cours, et
+de nous faire aimer le bien en nous facilitant les moyens de
+l'accomplir. Des études que Rollin nous prescrit, la première est celle
+de nos devoirs. En formant l'homme instruit, ses leçons tendent surtout
+à former l'honnête homme et le bon citoyen. Tour-à-tour éclairant
+l'exemple par le précepte, autorisant le précepte par l'exemple, il
+appelle au secours de la morale l'expérience des siècles passés. Les
+fastes de l'antiquité sont pour lui un répertoire inépuisable de
+salutaires instructions: c'est avec le nom d'Aristide, qu'il combat
+l'avarice; avec le souvenir de Camille, qu'il ennoblit l'amour de la
+patrie. Quelquefois, s'élevant à de plus vastes considérations, il
+examine la vertu dans son alliance avec le pouvoir, préparant le bonheur
+des hommes et la prospérité des états. Il ne sépare point la politique
+de la justice: comme l'auteur du Télémaque, il voudrait appliquer la
+morale à la science du gouvernement, et peut-être ce vœu de la vertu
+est-il aussi un conseil de la sagesse.
+
+Si de nombreux travaux n'attendaient encore mes regards, que j'aimerais
+à rappeler ces pages éloquentes de raison et de bonté, où le vertueux
+recteur, en exposant les devoirs des hommes qui président à
+l'instruction publique, fait, sans y songer, sa propre histoire, et se
+peint lui-même en voulant nous instruire! Est-il un plus beau traité de
+morale que ces instructions où respire une si tendre sollicitude, une
+onction si pénétrante, une si touchante modestie, un respect si vrai
+pour les mœurs, pour le bonheur même de cet âge où le bonheur est facile
+encore? Si la sagesse elle-même voulait parler aux hommes, il me semble
+que ce serait là son langage.
+
+C'est par la religion que Rollin sanctionne ses enseignements, et c'est
+par la philosophie qu'il veut nous y conduire; car la vraie religion est
+sœur de la vraie philosophie. Rollin ne veut point fonder sur les ruines
+de la raison le règne de la foi; il hait et la superstition qui
+l'avilit, et le fanatisme qui la déshonore. Le christianisme est à ses
+yeux la perfection de la morale, et, s'il évoque les vertus du
+paganisme, ce n'est point pour leur insulter par un injuste dédain, mais
+pour apprendre au chrétien que son devoir est de les surpasser. Bien
+éloigné sur-tout de cette sombre austérité qui, d'une religion de
+douceur et de paix, fait une religion de terreur, apprend le remords à
+l'innocence même et précipite dans l'incrédulité par le désespoir, il
+dit ses bienfaits et non ses vengeances; il rassure l'homme et ne
+l'effraie pas. J'oserais pourtant lui reprocher de s'être montré trop
+rigoureux envers la gloire. La gloire porte des fruits si semblables à
+ceux de la vertu! Sans doute, il est plus pur, cet héroïsme qui se
+montre supérieur à l'éloge même et n'écoute point le retentissement de
+ses actions dans l'opinion des hommes: toutefois pardonnons d'aimer la
+louange à qui la sait mériter, et si la gloire est une erreur,
+respectons une erreur à qui le genre humain doit les Thémistocle et les
+Démosthène, les Décius et les Émile.
+
+Rollin, dans son premier ouvrage, avait enseigné la manière d'étudier
+l'histoire: elle va maintenant devenir l'objet de ses travaux. Il
+n'interroge point les annales des temps modernes, trop peu fécondes en
+nobles souvenirs; il nous montre le genre humain sortant des mains de la
+nature, et florissant sous l'influence d'une civilisation naissante.
+Héritières d'une société dégénérée, les sociétés modernes n'ont pu
+répudier entièrement cette funeste succession: trop long-temps leurs
+fastes ne présentent que la force érigée en loi; l'erreur, en vérité; la
+corruption sans politesse et la barbarie sans vertu. L'histoire de
+l'antiquité, au contraire, nous offre deux grands sujets d'étude, les
+institutions et les hommes. Les anciens furent nos maîtres dans la
+liberté, et cette éducation n'est pas leur moindre titre à notre
+reconnaissance. C'est en ramenant sur nos propres origines la lumière
+qu'ils nous avaient apportée, que nous avons retrouvé le germe de cette
+belle constitution, digne d'être enviée de Sparte même, et qui,
+balançant les pouvoirs les uns par les autres, leur impose à tous
+l'heureuse nécessité de la modération. C'est encore chez eux que nous
+admirons ces grandes proportions de la nature humaine, qui, en étonnant
+l'imagination, élèvent l'ame et sont pour la morale ce que sont pour les
+arts les modèles du beau idéal. Déjà Bossuet avait éclairé du flambeau
+de la religion cet imposant tableau: mais son ouvrage est plutôt fait
+pour être médité par l'âge mûr, que pour instruire la jeunesse. Dans son
+vol sublime, il plane sur toute l'histoire, mais il ne s'arrête que sur
+les hauteurs, pour y reconnaître l'empreinte d'une main divine. La
+rapidité de sa marche exclut les détails, et les détails sont
+l'instruction elle-même, quand c'est le discernement qui les choisit.
+
+Dans un cadre plus étendu, Rollin passe en revue les peuples les plus
+célèbres, parmi tant d'états qui tour-à-tour ont fleuri sur la terre. Au
+fond de ce mouvant tableau, l'Égypte, qui fut après l'Inde le premier
+berceau de la civilisation; la superstitieuse Égypte se laisse entrevoir
+au loin comme une statue à demi voilée, et cache dans la nuit des temps
+son origine inconnue, ses obscures antiquités, ses douteuses traditions,
+sa religion mystérieuse. Non loin d'elle s'élève cette fière Carthage,
+un instant la rivale de Rome, et dont les destinées vinrent échouer
+contre la puissance qui devait envahir le monde. Ni ses nombreux
+vaisseaux, ni l'or que le commerce attirait dans son sein, ni ces
+peuples qu'elle attelait à son char sans les unir à sa fortune, ni ces
+bandes dont elle achetait le sang mercenaire, n'ont pu balancer le
+double ascendant du patriotisme et du courage. Un jour, une grande
+infortune viendra s'asseoir sur ses ruines et sera consolée. Ici,
+j'entends, à travers le silence des âges, le bruit lointain des empires
+qui s'écroulent, et dont la chute retentit confusément sur les bords de
+l'Euphrate. Cyrus paraît, et sur ces vastes débris s'élève l'empire des
+Perses. Fondé par la discipline et la valeur, bientôt avili par le
+despotisme, énervé par la mollesse, à peine laisserait-il dans
+l'histoire un souvenir de son existence, si la Grèce ne l'y traînait à
+sa suite, comme ces vaincus qui suivaient enchaînés le char des
+triomphateurs.
+
+Parvenue à ces peuples dont l'existence sociale a préparé la nôtre,
+l'histoire acquiert un nouvel intérêt. Ce sont les archives de nos
+ancêtres, que Rollin met sous nos yeux. Originaire des contrées
+orientales, mais semblable pour elles à ces germes qui se développent
+loin de la plante qui les a produits, la civilisation va jeter ses
+racines sur le sol fécond de la Grèce. Là, s'élèvent sur un espace
+étroit vingt nations célèbres; là, fleurissent, aux rayons de la
+liberté, le génie et la vertu. Athènes nous montre cette liberté, portée
+trop loin peut-être, mais séduisante dans son excès même, souvent
+orageuse, toujours brillante, et couvrant ses nombreuses erreurs du
+prestige des talents et de l'héroïsme. Sparte, tempérant la démocratie
+par le pouvoir monarchique et la monarchie par les lois, nous offre la
+première trace de cette constitution ingénieuse, où l'alliance de la
+royauté, de l'aristocratie et du gouvernement populaire produit
+l'égalité sans confusion, l'indépendance sans anarchie, et la
+subordination sans esclavage. En vain le despotisme asiatique soulève
+contre ces petits états l'effort gigantesque de sa puissance: ce colosse
+d'argile vient se briser contre le bouclier d'airain de la liberté.
+C'est un beau spectacle que cette lutte entre la puissance et la vertu,
+où la vertu remporte la victoire!
+
+Éblouis de leurs prospérités, les Grecs oublient que l'ambition produit
+la servitude, et qu'aspirer à la domination, c'est courir à l'esclavage.
+Deux cités rivales se disputent l'empire, et déjà la Grèce indignée a vu
+les descendants de Miltiade et de Léonidas humilier devant un satrape
+les lauriers de Marathon et les cyprès des Thermopyles. Bientôt s'élève
+dans son sein une puissance nouvelle qui menace de l'asservir. La Grèce,
+abattue par Philippe, accepte la servitude en triomphant sous Alexandre,
+et ratifie aux champs d'Arbelles le traité imposé par la victoire dans
+les plaines de Chéronée. Le Macédonien l'a vengée, mais elle a payé de
+sa liberté le plaisir de la vengeance, et ce n'est qu'avec ses chaînes
+qu'elle a terrassé son ennemi. Après la mort d'Alexandre, nous la
+verrons briser ses fers, mais pour en reprendre de nouveaux. La
+politique romaine ne l'affranchit un instant que pour mieux l'asservir,
+et la Grèce, à son tour, va se perdre dans ce torrent dont les flots
+engloutiront l'univers. Mais un nouveau triomphe l'attend dans sa
+défaite. Les vainqueurs vont puiser chez les vaincus une civilisation
+nouvelle, et triomphants par les armes, ils sont conquis par les mœurs.
+Rome, subjuguée par les arts de Corinthe et d'Athènes, met désormais son
+orgueil à devenir l'élève des peuples qu'elle a soumis, et ses orateurs
+vont perfectionner sur les rivages de la Grèce une éloquence qui
+décidera des destinées du monde.
+
+Un peuple s'offrait encore aux pinceaux de Rollin: bien différent des
+Grecs, mais non moins admirable, profond dans sa politique, immuable
+dans ses desseins, sage dans les succès, inébranlable aux revers. La
+Grèce, sensible, ingénieuse, avide de gloire et féconde en vertus
+héroïques, a multiplié ses titres d'illustration et peuplé ses annales
+de brillants souvenirs: Rome n'eut qu'une ambition, ce fut de régner sur
+l'univers. Dans la Grèce, j'admire les hommes; chez les Romains, c'est
+le peuple que j'admire. Ce peuple, calme dans la sédition même,
+respectant au sein des troubles civils les lois de l'état et le sang des
+citoyens, toujours uni contre l'ennemi du dehors, suivant, à travers les
+révolutions de son gouvernement et les vicissitudes de la fortune, un
+système invariable durant plusieurs siècles, présente un phénomène sans
+exemple dans l'histoire. L'aristocratie a remplacé chez lui le pouvoir
+monarchique; le gouvernement populaire a succédé à l'aristocratie; mais
+si la constitution change, l'esprit ne change pas. Au milieu de ces
+variations, le peuple romain marche à son but, appuyé sur la force de
+ses mœurs et sur la sagesse de sa politique. Il grandit, il s'élance, il
+renverse tout ce qui résiste: sa force s'accroît des succès de Pyrrhus,
+des triomphes d'Annibal. En vain le héros de Carthage est à ses portes:
+Rome assiégée est encore la cité des maîtres de la terre; elle
+n'acceptera point la paix de la main du vainqueur. Ses commencements ont
+été la rapine et le pillage: son terme ne sera que l'empire du monde.
+
+Quel peuple, si sa gloire était pure et ses vertus sans mélange! si la
+politique n'avait souvent fait taire la justice, et le patriotisme
+l'humanité! Mais ces citoyens si généreux oublièrent trop qu'ils étaient
+des hommes. Et qu'était-ce, après tout, que ce plan d'asservir le monde,
+conçu avec tant d'audace, suivi avec tant de constance? une brillante
+erreur, une faute imposante. Combien Sparte fut plus sage! ainsi que
+Rome, instituée pour la guerre, elle s'interdit les conquêtes, dont Rome
+fit l'objet de sa politique: l'une ne pouvait périr qu'en abandonnant
+son principe; l'autre devait périr par son principe même. Quel fruit
+recueillit-elle de sept cents ans de victoires? l'esclavage. En dévorant
+l'univers, elle engraissait une victime pour les tyrans, et enfin une
+proie pour les barbares. Chaque conquête était un progrès vers la
+décadence, chaque triomphe un pas vers la servitude. Son abaissement fut
+égal à sa grandeur, et ses maux ont vengé les nations qu'elle avait
+opprimées. Un rival de Tacite, Montesquieu, a, d'un pinceau énergique,
+retracé cette grande expiation: Rollin a jeté un voile sur cette partie
+du tableau: non que les prestiges de la prospérité, les séductions même
+de l'héroïsme aient pu imposer à sa sagesse; mais il écrivait pour
+l'adolescence, et, parmi les illusions de cet âge heureux, il en est une
+sur-tout que la sagesse elle-même doit respecter, celle de la vertu.
+
+En appelant notre admiration sur ces grands tableaux, Rollin ne veut pas
+toutefois qu'un enthousiasme légitime pour l'antiquité nous rende
+indifférents pour nos propres annales. Peut-être va-t-il même trop loin,
+lorsqu'il laisse entendre que les fastes du moyen âge pourraient, sous
+la main du talent, balancer les brillants souvenirs de la Grèce et de
+l'Ausonie. Mais on doit l'applaudir du moins d'avoir revendiqué pour
+l'histoire nationale le rang qui lui appartient dans le système des
+études. Ces anciens, que nous admirons, doivent encore être ici nos
+maîtres. Chez eux, le premier objet de l'éducation était de graver dans
+les cœurs l'amour de la patrie: en parlant aux enfants de la gloire de
+leurs pères, elle élevait leur courage, et les avertissait de ne point
+dégénérer. Aux jours de la prospérité, ce noble héritage entretenait une
+émulation salutaire: dans l'adversité, il conservait parmi les peuples
+cette force morale qui contraint la fortune à respecter le malheur, et
+l'orateur d'Athènes consolait par les trophées de Salamine les désastres
+de Chéronée. Imitons cet exemple, et, dociles aux conseils de Rollin,
+ramenons quelquefois nos regards sur les monuments de notre histoire.
+Ils nous révéleront des destinées assez brillantes. Il sied bien à une
+nation d'être orgueilleuse d'elle-même, à un citoyen d'être fier de sa
+patrie; et cet orgueil est plus juste encore quand cette patrie est la
+France.
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+C'est à la jeunesse que Rollin destinait ses ouvrages: content d'être
+utile, il n'aspirait point à la renommée; et cependant la renommée a
+proclamé ses travaux. Des mains de l'adolescence, ses écrits ont passé
+dans celles de l'âge mûr; du sein de la retraite, ils se sont répandus
+dans le monde. Quel charme les recommandait? la bonté. C'est elle qui
+fait leur éloquence, et cette éloquence vaut bien celle du génie: si
+elle fait goûter le livre, elle fait estimer et chérir l'auteur. Et qui,
+en lisant Rollin, pourrait ne pas l'aimer? Quelle sagesse dans ses
+paroles! quel zèle pour la vertu! quel ton de candeur et de simplicité!
+Ce n'est point la naïveté souvent hardie de Montaigne, la bonhomie
+parfois maligne de La Fontaine; la candeur, chez Rollin, tient à la
+pureté de l'ame, à la droiture du caractère: il a confiance en son
+lecteur. Et comment en effet être sévère avec lui? Il se livre à vous
+avec tant d'abandon! Il aime le bien de si bonne foi! Découvrez-vous en
+lui quelques prétentions? Aspire-t-il à faire secte? Non: ce n'est point
+pour lui qu'il sollicite nos hommages; c'est pour la vérité. Il n'impose
+point par un fastueux langage; il ne cherche point à nous éblouir par
+l'éclat d'une pompeuse éloquence; sa force est dans la raison: il
+n'entraîne point, il persuade; il ne veut point séduire, mais éclairer.
+Un tel succès n'a rien de brillant, mais du moins il est pur, et
+sur-tout il est durable. L'erreur peut obtenir un triomphe passager,
+quand elle a le talent pour auxiliaire; mais elle ne garde point ses
+conquêtes. On subjugue l'imagination, on séduit même le jugement; mais
+la conscience, plus incorruptible, se révolte contre cette conviction
+trompeuse, et la vérité, exilée de nos esprits, se réfugie souvent au
+fond de nos cœurs.
+
+Je n'oserais parler de l'originalité de Rollin: on me répondrait sans
+doute que ce mérite suppose la hardiesse de la pensée, l'énergie et la
+nouveauté de l'expression. Rarement l'homme sans passion rencontre ces
+tours vifs, ces traits frappants qui donnent au style une couleur
+prononcée. Ce sont les secrets de l'imagination; elle ne les révèle que
+lorsqu'elle est émue. Vainement chercherait-on dans les écrits de Rollin
+ces paroles foudroyantes de Pascal et de Bossuet, ces surprises de La
+Bruyère: également éloigné de la gravité sentencieuse de Salluste, de la
+mâle énergie de Rousseau, il se rapproche plutôt de la douceur de
+Fénélon et du grand sens de Plutarque. Cependant, sa manière n'est point
+d'emprunt: la bonté lui tient lieu d'originalité. Alors même qu'il
+ressemble, il n'imite pas. Imite-t-on la bonté? Quelquefois, en lisant
+ses ouvrages, je me figure entendre un de ces vieillards des premiers
+âges du monde, assis au milieu de sa nombreuse postérité, raconter à sa
+famille attentive les faits des temps passés, lui révéler avec une
+simplicité grave et touchante les vérités de la morale, lui enseigner la
+vertu, l'hospitalité, la crainte des dieux, le respect pour la
+vieillesse. Le style de Rollin favorise cette illusion; il a, pour ainsi
+dire, un parfum d'antiquité. Sa clarté, son abondance harmonieuse et
+facile, rappellent les beaux siècles de la littérature grecque et
+romaine, en même temps qu'il retrace quelques traits de la simplicité
+naïve de nos vieux écrivains. Cette simplicité, chez Rollin, n'exclut
+point cependant l'élégance; car l'élégance, qui n'est qu'un choix fait
+par le goût dans les formes du langage, a plus d'un caractère.
+Travaillée chez Fléchier, riche et noble chez Massillon, attique et
+précise chez Voltaire, pompeuse chez Buffon, elle est doucement fleurie
+dans les ouvrages de Rollin. Il écrit dans ce style tempéré, qui
+peut-être est le plus difficile, parce qu'il est le plus voisin des
+brillants défauts qui séduisent le goût et corrompent le talent. Mais ce
+n'est pas lui que les affectations du bel-esprit peuvent éblouir: s'il a
+quelquefois la richesse de Cicéron et de Quintilien, jamais il n'imite
+ni le faux éclat de Sénèque, ni le luxe de Pline le Jeune. Il s'occupe
+moins de parer l'expression que d'éclairer la pensée: d'autres cherchent
+les ornements du style; Rollin se les permet.
+
+L'élégance n'offre point le même caractère aux diverses époques de la
+littérature. D'abord féconde en tours oratoires, en riches
+développements, elle se resserre et s'observe davantage, à mesure que
+les esprits, plus exercés, deviennent plus prompts à saisir et plus
+difficiles à satisfaire. L'éloquence oratoire fait place alors à
+l'éloquence philosophique; le langage prend des formes plus sévères;
+l'harmonie est souvent sacrifiée à la concision, la clarté à la
+profondeur. Le goût a changé sans dégénérer encore: seulement le style,
+en voulant être plus plein et plus fort, a perdu quelque chose de ses
+graces premières: plus travaillé, plus grave, il a moins de franchise et
+de naïveté. C'est le temps des Tacite, c'est celui des Montesquieu.
+Quelquefois cependant, le génie ou les études d'un écrivain lui font
+devancer son siècle, ou le retiennent dans le siècle précédent. Ainsi
+Salluste et La Bruyère, contemporains de Cicéron et de Bossuet,
+appartiennent par leur manières à l'époque suivante, tandis que Rollin,
+écrivant dans le XVIIIe siècle, rappelle dans toute sa pureté l'école de
+Fénélon. Ce caractère, il le doit à l'imitation des écrivains du siècle
+d'Auguste. Il avait médité toute sa vie ces illustres modèles, et l'on
+reconnaît aisément qu'il s'est formé sur eux. C'est même un phénomène
+assez remarquable que Rollin, parvenu au déclin de son âge sans avoir
+cultivé l'art d'écrire dans sa langue maternelle, se soit cependant
+élevé dans la littérature française au rang des classiques. C'est qu'il
+avait étudié les anciens, non pour devenir leur rival, mais pour épurer
+son goût, et pour transporter dans une langue vivante les tours heureux,
+la richesse d'expressions, qui caractérisent les idiomes de l'antiquité.
+C'est qu'à leur lecture, il avait joint celle des chefs-d'œuvre du
+siècle de Louis XIV. Aussi, malgré la juste estime qu'ont obtenue ses
+essais dans la langue de Virgile, je les considère moins comme des
+titres littéraires que comme de savantes études. Inventer est la
+première condition de l'art d'écrire: comment cet art pourrait-il
+exister quand la source de l'invention est tarie, quand le langage,
+frappé d'immobilité, ne peut plus seconder par les créations du style
+les créations de la pensée? Le génie des langues, qui n'est que le génie
+des sociétés, permet-il de traduire dans l'idiome de l'antique Ausonie
+les idées que la société fait éclore sous le ciel de la Gaule moderne?
+Rollin imita ces anciens philosophes qui, pour instruire leur patrie,
+commençaient par visiter les contrées étrangères, et rapportaient chez
+eux les usages, les lois dont ils avaient reconnu l'utilité et la
+sagesse.
+
+Mais les anciens n'ont pu lui servir également de modèles pour la
+manière d'écrire l'histoire. Écrivant dans un autre but, son talent a dû
+prendre un autre caractère. L'austérité de Thucydide, l'énergique
+pénétration de Tacite, n'auraient pu convenir à la jeunesse: Rollin a
+tempéré pour elle la gravité de l'histoire. Toutefois, en se mettant à
+sa portée, il ne descend point à son niveau: sous des formes agréables,
+il cache une instruction solide, et s'il tend la main à ses jeunes
+lecteurs, ce n'est point pour s'abaisser jusqu'à eux, mais pour les
+élever jusqu'à lui. La critique lui a reproché une crédulité trop
+facile: il aurait fallu ajouter que, si Rollin est crédule, c'est
+sur-tout en faveur de la vertu. Il trouva dans son ame les raisons de
+cette confiance. Et peut-on le blâmer d'avoir environné de nobles
+illusions les exemples qu'il offrait à l'adolescence, et qu'il proposait
+à son admiration? Si, plus tard, sa vieillesse s'est laissée quelquefois
+surprendre à de fabuleux récits, s'il n'a pas toujours porté le flambeau
+d'une critique sévère sur des erreurs qui s'offraient à lui entourées
+d'autorités imposantes et revêtues des graces de l'éloquence, fermons
+les yeux sur ce tribut payé à la faiblesse humaine, et sur-tout
+n'oublions pas qu'il nous avait armés contre la séduction avant de se
+laisser séduire. Jamais du moins il ne permit à la partialité d'égarer
+sa plume et d'altérer les révélations de l'histoire: il juge avec une
+constante équité les institutions et les hommes, et son exemple est une
+leçon pour quiconque entreprend d'instruire les peuples en retraçant
+leurs annales. Malheur à l'écrivain qui suborne l'histoire au gré de ses
+passions! sa gloire n'est jamais qu'une brillante ignominie, et son
+talent, en immortalisant ses ouvrages, ne fait qu'éterniser sa honte.
+
+Si je louais seulement un littérateur, j'ai parlé de ses écrits, je
+pourrais borner là son éloge. Mais Rollin fut en même temps un sage, un
+bienfaiteur de l'humanité; je dois jeter un regard sur sa vie. Elle fut
+plus utile que brillante; elle offre moins d'événements que de vertus.
+Né dans une condition obscure, Rollin s'élève aux premières dignités de
+l'enseignement public. Long-temps il se dévoue à ce noble ministère: il
+consacre ses talents à former des hommes pour la société, des citoyens
+pour la patrie. Une disgrace est le prix de ses services. Combien
+l'autorité doit craindre d'être injuste, lorsque, créant des devoirs
+d'après la voix de ses préjugés ou de ses caprices, elle punit ce que la
+conscience pardonne, et n'accepte pas la vertu même pour garant de
+l'innocence! Incapable d'orgueil ainsi que de faiblesse, Rollin se
+soumet sans se plaindre, mais sans se démentir. La persécution a troublé
+sa destinée, sans altérer son ame. Il emporte dans sa retraite l'estime
+publique, la paix du cœur et les consolations de l'étude; il y trouve
+encore des devoirs à remplir et des bienfaits à répandre. Les regards
+des rois viennent l'y chercher, et, ce qu'il estimait sans doute
+davantage, l'amitié vient lui offrir ses douceurs; l'amitié, que la
+divinité a mise sur la terre pour être la récompense de la vertu. Rollin
+était fait pour la connaître; elle acheva son bonheur; elle aurait
+satisfait tous ses vœux, quand la gloire n'aurait pas daigné sourire à
+sa vieillesse.
+
+Rollin fut heureux! Cette vérité est douce à proclamer: elle réconcilie
+avec la destinée. Hélas! la vie de l'homme de lettres est si souvent
+troublée par des orages! il y a si peu d'intelligence entre le talent et
+le bonheur! Rollin demanda peu de chose à l'opinion, et rien à la
+fortune; il trouva sa félicité dans cette vertu dont un philosophe a
+fait le devoir du législateur, et dont la religion fait le devoir de
+tous les hommes, la modération.
+
+Essaierai-je ici d'établir un parallèle entre deux hommes chers à notre
+mémoire? Je crains qu'on ne m'accuse d'appeler à mon secours les lieux
+communs d'une trop facile éloquence. Cependant, en faisant l'éloge de
+Rollin, pourrais-je être blâmé de prononcer le nom de Fénélon? Ne
+voyons-nous pas des deux côtés même modestie, même douceur de sentiments
+et de style, même sagesse dans les desirs, même charité dans le cœur? Si
+nous voulons peindre un talent formé à l'école de l'antiquité, la morale
+la plus pure, alliée à la plus aimable indulgence, la vertu méconnue,
+mais résignée, se consolant par son propre témoignage des rigueurs du
+pouvoir, l'un et l'autre ne peuvent-ils pas nous servir de modèles? Tous
+deux ont défendu la religion, et tous deux, par leur vie, plus encore
+que par leurs écrits, ont rendu témoignage des vérités qu'ils avaient
+enseignées. Le monde rit de ces hommes du siècle, que l'amour des
+vanités traîne au pied des autels, et qui, en présence de la divinité,
+n'adorent que la fortune et le pouvoir. Mais l'incrédulité même
+s'incline avec respect devant la piété se dévouant à l'instruction de
+l'adolescence, ou gravant dans le cœur des rois les leçons de
+l'humanité. Peut-être, entre ces deux hommes vénérables, ne peut-on
+remarquer qu'une seule différence: l'ame de Fénélon fut plus tendre,
+celle de Rollin fut plus paisible; l'imagination sensible et passionnée
+du premier répandit plus d'éclat sur ses ouvrages; la raison toujours
+calme du second répandit plus de bonheur sur sa vie.
+
+Au moment où l'Europe, régénérée par les lumières, dépouille enfin les
+derniers vestiges d'une longue barbarie, où l'esprit humain achève la
+plus noble des conquêtes, celle de la liberté, où les rois et les
+peuples, éclairés par la philosophie, conspirent à fonder ces
+institutions tutélaires dont les uns attendent leur gloire, les autres
+leur bonheur, la France devait un hommage public aux sages qui, en
+l'éclairant, ont préparé ses nouvelles destinées, et l'homme dont les
+travaux eurent pour objet, pendant soixante ans, la science de
+l'éducation, n'était pas le moins digne de sa reconnaissance.
+Aujourd'hui, cette science acquiert un caractère encore plus solennel:
+chez les peuples libres, le ministère de l'éducation n'est plus
+seulement une fonction honorable, il devient un auguste sacerdoce. C'est
+elle qui affermira nos institutions naissantes; c'est par elle que la
+génération qui se prépare s'élèvera pour la liberté et pour la patrie.
+Liberté! Patrie! noms chers et sacrés, soutiens des mœurs et principes
+des vertus, les sentiments dont vous remplirez tous les cœurs y
+resteront gravés en traits ineffaçables: vous frapperez, au sortir du
+berceau, l'oreille de l'enfant; vous viendrez vous mêler aux études, aux
+plaisirs de l'adolescence; vous ferez l'orgueil de l'âge mûr, et la
+consolation de la vieillesse.
+
+ ----------------------
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ A SON ALTESSE
+ SÉRÉNISSIME
+ MONSEIGNEUR
+ LE DUC
+ DE CHARTRES.
+
+ -----------
+
+Monseigneur,
+
+Lorsque je commençai l'Histoire Ancienne, VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME
+était encore dans les premières années de l'enfance, et ni l'ouvrage ni
+l'auteur n'avaient l'avantage d'être connus de vous. Souffrez que je
+fasse maintenant ce que je n'ai pu faire alors, et qu'en finissant mon
+travail, il me soit permis de le décorer du nom de VOTRE ALTESSE.
+
+Depuis que Monseigneur le duc d'Orléans a souhaité que j'eusse l'honneur
+d'assister quelquefois à vos études, j'ai été témoin par moi-même du
+compte exact que vous avez rendu, presque toujours en sa présence, de
+toute la suite de cette histoire; et ç'a été pour moi une grande
+satisfaction de voir que mon ouvrage, destiné principalement pour
+l'instruction de la jeunesse, fût de quelque utilité à un Prince dont
+l'éducation intéresse si vivement le public. A-présent que vous êtes
+entré dans l'Histoire Romaine, MONSEIGNEUR, je ne vous sers plus de
+guide; et vous y marchez à pas si rapides, que je ne puis pas même vous
+suivre: mais j'ai du moins le plaisir de voir et d'admirer vos progrès.
+
+Dans l'attention continuelle qu'on a de vous inspirer des sentiments
+dignes de votre naissance, on a eu grande raison, MONSEIGNEUR, de donner
+une préférence marquée à l'Histoire sur tous les autres exercices de
+littérature. C'est là proprement l'étude des princes, capable plus
+qu'aucune autre de leur former l'esprit et le cœur. Outre qu'elle leur
+présente d'illustres modèles de toutes les vertus qui leur conviennent,
+elle est en possession de leur dire la vérité dans tous les temps, et de
+leur montrer jusqu'à leurs fautes mêmes, sans craindre de blesser la
+délicatesse de leur amour-propre. Comme la censure qu'elle fait des
+vices ne leur est point personnelle, elle n'a rien pour eux d'amer ni
+d'offensant. Quand elle peint dans Philippe et dans Alexandre son fils
+des défauts bas et indignes, qui ont terni l'éclat de leurs belles
+actions et déshonoré leurs règnes, ne sont-ce pas autant de leçons pour
+tous les princes qui auraient le malheur de s'abandonner aux mêmes
+excès?
+
+La timide vérité, rarement admise dans les palais des grands, n'oserait
+leur faire des leçons à visage découvert; elle emprunte la voix de
+l'Histoire, et, cachée sous l'ombre de son nom, elle donne aux princes,
+avec assurance, des avis que peut-être ils ne recevraient jamais
+d'aucune autre part, tant on craint de s'attirer leur disgrâce par de
+salutaires, mais dangereuses, remontrances.
+
+Vous détestez maintenant la flatterie, MONSEIGNEUR. Vous ne souffrez
+qu'avec peine les plus justes louanges. Vous aimez sincèrement la
+vérité, lors même qu'elle pourrait ne vous être pas agréable. Je
+n'oublierai jamais la sage réponse que vous me fîtes dans une occasion
+où j'usais de la liberté que vous m'aviez donnée de vous représenter
+tout ce que je croirais pouvoir vous être utile. Bien loin de vous en
+tenir offensé, vous daignâtes vous récrier qu'à cette marque vous
+reconnaissiez que j'étais de vos meilleurs amis. Oui, MONSEIGNEUR (qu'il
+me soit permis de le répéter après vous), vos bons et solides amis
+seront ceux qui auront le courage de vous dire la vérité, au péril même
+de vous déplaire; mais malheureusement le nombre en sera toujours fort
+petit.
+
+A leur défaut, l'Histoire, qui aura contracté de bonne heure avec vous
+une espèce de familiarité, vous en fournira plusieurs, et d'un grand
+nom: un Aristide, un Phocion, un Dion, un Cyrus, un Tite, un Trajan, et
+tant d'autres qui vous sont connus. Que de belles choses, MONSEIGNEUR,
+ces grands hommes auront à vous dire sur tout ce qui peut rendre un
+prince véritablement estimable et aimable? Quel facile accès ne
+trouveront-ils pas dans un cœur comme le vôtre, bon, compatissant,
+docile, sans hauteur et sans fierté! Nos Grecs et nos Romains sont bien
+propres, MONSEIGNEUR, à détromper les grands des fausses idées que
+souvent ils se forment de la gloire et de la grandeur. On la fait
+consister pour l'ordinaire dans un vain éclat d'actions brillantes, ou
+dans le frivole appareil du faste et du luxe: au lieu que ces héros de
+l'antiquité, tout païens qu'ils étaient, n'avaient que du mépris pour
+les plaisirs, les richesses, la pompe, la magnificence, et ne se
+croyaient revêtus de la puissance que pour faire du bien, et pour rendre
+les peuples heureux.
+
+Il faut pourtant l'avouer, MONSEIGNEUR, ces vertus, quelque éclatantes
+qu'elles fussent, manquaient de ce qui leur est le plus essentiel; et
+quoique un gouvernement semblable à celui d'un Cyrus ou d'un Trajan fût
+capable de faire en un sens le bonheur des peuples, les princes seraient
+bien malheureux eux-mêmes, s'ils se contentaient de ces fantômes de
+vertus qui étaient sans ame et sans vie. Or cette ame et cette vie,
+MONSEIGNEUR, c'est la piété, c'est la crainte de Dieu, sans laquelle
+tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde n'est qu'un pur néant.
+
+Ce que l'Histoire profane ne peut vous fournir, MONSEIGNEUR, vous avez
+l'avantage de le trouver sous vos yeux et à chaque instant dans la
+personne d'un père en qui la piété relève toutes ses autres excellentes
+qualités, et qui estime infiniment plus le bonheur d'être chrétien, que
+le haut rang de premier prince du sang de France. Puissiez-vous,
+MONSEIGNEUR, imiter ses exemples, et même (je ne crains point qu'il s'en
+trouve choqué) les surpasser! Ce sont les vœux que je ne cesserai de
+faire pour VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME, et qu'elle agréera sans doute
+beaucoup plus que tous les éloges dont je la pourrais combler. Je suis
+avec un profond respect et un parfait dévouement,
+
+ MONSEIGNEUR,
+
+ DE VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME
+
+ Le très-humble et très-obéissant
+ serviteur,
+ C. ROLLIN.
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ PRÉFACE.
+ ---------
+
+
+PARAGRAPHE PREMIER.
+
+_Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport à la Religion._
+
+[Marge: Observer dans l'Histoire, outre les faits et la chronologie:]
+L'étude de l'Histoire profane ne mériterait point qu'on y donnât une
+attention sérieuse et un temps considérable, si elle se bornait à la
+stérile connaissance des faits de l'antiquité, et à la sombre recherche
+des dates et des années où chaque événement s'est passé. Il nous importe
+peu de savoir qu'il y a eu dans le monde un Alexandre, un César, un
+Aristide, un Caton, et qu'ils ont vécu en tel ou tel temps; que l'empire
+des Assyriens a fait place à celui des Babyloniens, et ce dernier à
+l'empire des Mèdes et des Perses, qui ont été ensuite subjugués
+eux-mêmes par les Macédoniens, et ceux-ci par les Romains.
+
+[Marge: 1. La cause de l'élévation et de la chute des empires.] Mais il
+est d'une grande importance de connaître comment ces empires se sont
+établis, par quels degrés et par quels moyens ils sont arrivés à ce
+point de grandeur que nous admirons, ce qui a fait leur solide gloire et
+leur véritable bonheur, et quelles ont été les causes de leur décadence
+et de leur chute.
+
+[Marge: 2. Le génie et le caractère des peuples et des grands hommes:]
+Il n'est pas moins important d'étudier avec soin les mœurs des peuples,
+leur génie, leurs lois, leurs usages, leurs coutumes; et sur-tout de
+bien remarquer le caractère, les talents, les vertus, les vices même de
+ceux qui les ont gouvernés, et qui, par leurs bonnes ou mauvaises
+qualités, ont contribué à l'élévation ou à l'abaissement des États qui
+les ont eus pour conducteurs et pour maîtres.
+
+Voilà les grands objets que nous présente l'Histoire Ancienne, en
+faisant passer comme en revue devant nous tous les royaumes et tous les
+empires de l'univers, et en même temps tous les grands hommes qui s'y
+sont distingués de quelque manière que ce soit, et en nous instruisant,
+moins par des leçons que par des exemples, sur tout ce qui regarde l'art
+de régner, la science de la guerre, les principes du gouvernement, les
+règles de la politique, les maximes de la société civile et de la
+conduite de la vie pour tous les âges et pour toutes les conditions.
+
+[Marge: 3. L'origine et le progrès des arts et des sciences.]
+On y apprend aussi, et ce ne doit point être une chose indifférente pour
+quiconque a du goût et de la disposition pour les belles connaissances;
+on y apprend comment les sciences et les arts ont été inventés,
+cultivés, perfectionnés; on y reconnaît, et l'on y suit comme de l'œil,
+leur origine et leurs progrès; et l'on voit avec admiration que plus on
+s'approche des lieux où les enfants de Noé ont vécu, plus on y trouve
+les sciences et les arts dans leur perfection: au lieu qu'ils paraissent
+oubliés ou négligés à proportion que les peuples en ont été dans un plus
+grand éloignement; de sorte que quand on a voulu les rétablir, il a
+fallu remonter à l'origine d'où ils étaient partis.
+
+Je ne fais que montrer légèrement tous ces objets, quelque importants
+qu'ils soient, parce que je les ai traités ailleurs[3] avec étendue.
+
+[Note 3: Second volume de la _Manière d'étudier_.]
+
+[Marge: 4. Observer principalement ce qui a rapport à la religion.] Mais
+un autre objet, infiniment plus intéressant, doit attirer notre
+attention. Car quoique l'histoire profane ne nous parle que de peuples
+abandonnés à toutes les folies d'un culte superstitieux, et livrés à
+tous les déréglements dont la nature humaine, depuis la chute du premier
+homme, est devenue capable, elle annonce par-tout la grandeur de Dieu,
+sa puissance, sa justice, et sur-tout la sagesse admirable avec laquelle
+sa providence conduit tout l'univers.
+
+Si[4] l'intime conviction de cette dernière vérité élevait, selon la
+remarque de Cicéron, le peuple romain au-dessus de tous les peuples de
+la terre, on peut assurer de même que rien ne relève plus l'Histoire
+au-dessus de beaucoup d'autres connaissances, que d'y trouver empreintes
+presque à chaque page des traces précieuses et des preuves éclatantes de
+cette grande vérité, que Dieu dispose de tout en maître souverain; que
+c'est lui qui fixe et le sort des princes, et la durée des empires;
+et[5] qu'il transporte les royaumes d'un peuple à un autre pour punir
+les injustices et les violences qui s'y commettent.
+
+[Note 4: «Pietate ac religione, atque hàc uni sapientiâ quòd Deorum
+immortalium numine omnia regi gubernarique perspeximus, omnes gentes
+nationesque superavimus.» (Orat. _de Arusp. respons_. n. 19.)]
+
+[Note 5: «Regnum a gente in gentem transfertur propter injustitias,
+et injurias, et contumelias, et diversos dolos.» (_Eccl_. 10, 8.)]
+
+[Marge: Dieu a pris un soin plus particulier de son peuple.] Il faut
+avouer qu'en comparant la manière attentive, bienfaisante, sensible dont
+il gouvernait autrefois son peuple, et celle dont il conduisit toutes
+les autres nations de la terre, on dirait que celles-ci lui ont été
+indifférentes et étrangères. Dieu regardait la nation sainte comme son
+domaine propre, et comme son héritage. Il y demeurait comme un maître
+dans sa maison, et comme un père dans sa famille. Israël était son fils,
+et son fils premier-né. Il avait pris plaisir à le former dès son
+enfance, et à l'instruire par lui-même. Il se communiquait à lui par ses
+oracles; il le gouvernait par des hommes miraculeux; il le protégeait
+par les merveilles les plus étonnantes. A la vue de tant de glorieux
+priviléges, qui ne s'écrierait avec le Prophète: «Ce n'est que dans
+Israël que Dieu fait éclater sa grandeur et sa magnificence!» [Marge:
+Isaï. 33, 21.] _Solummodò ibi magnificus est Dominus noster._
+
+[Marge: Mais il veille sur tous les peuples de la terre.] Cependant ce
+même Dieu, quoique oublié par les nations, et quoiqu'il parût les avoir
+oubliées, exerçait toujours sur elles un empire souverain, qui, pour
+être caché sous le voile des événements ordinaires et d'une conduite
+purement humaine, n'en était ni moins réel, ni moins divin. [Marge: Ps.
+23, 1.] Toute la terre est au Seigneur, dit le Prophète, et tous les
+hommes qui la remplissent sont également son ouvrage; et il n'a garde de
+le négliger. Ce serait une erreur bien injurieuse à Dieu, que de penser
+qu'il n'est le maître que d'une seule famille, et non le maître de
+toutes les nations.
+
+[Marge: Il a présidé à la dispersion des hommes après le déluge.] On
+reconnaît cette importante vérité en remontant jusqu'à l'antiquité la
+plus reculée, et jusqu'à l'origine primitive de l'histoire profane, je
+veux dire jusqu'à la dispersion des descendants de Noé dans les
+différentes contrées de la terre où ils s'établirent. La liberté, le
+hasard, les vues d'intérêt, le goût pour certains pays, et d'autres
+motifs pareils, furent, ce semble, les seules causes des choix
+différents que firent les hommes. Mais l'Écriture nous apprend qu'au
+milieu de la confusion et du trouble qui suivirent le changement subit
+qui se fit dans le langage des descendants de Noé, Dieu présida
+invisiblement à tous leurs conseils et à toutes leurs délibérations, que
+rien ne se fit que par son ordre, et que ce fut lui qui conduisit[6] et
+plaça tous les hommes selon les [Marge: Genes. 11, 8 et 9.] règles de sa
+miséricorde et de sa justice: _Dispersit et divisit eos Dominus in
+universas terras._
+
+[Note 6: Les Anciens même, au rapport de Pindare (_Olymp._ Od. 7),
+avaient retenu quelque idée que la dispersion des hommes ne s'était
+point faite au hasard, et qu'ils avaient été placés par les ordres de la
+Providence.]
+
+Il est vrai que dès lors Dieu eut une attention particulière sur le
+peuple qu'il devait un jour s'attacher. Il marqua la place qu'il lui
+destinait. Il la fit garder par un autre peuple laborieux, qui
+s'appliqua à la cultiver et à l'embellir, et à faire valoir l'héritage
+futur des Israélites. Il mesura le nombre des familles qu'il en mit
+alors en possession, sur le nombre des familles d'Israël quand il serait
+temps de le lui rendre; et il ne permit à aucune des nations qui
+n'étaient pas sujettes à l'anathème prononcé par Noé contre Chanaan,
+d'entrer dans un héritage qui devait être restitué tout entier aux
+Israélites. [Marge: [Deuteron. xxxii. 8.]] _Quando dividebat Altissimus
+gentes, quando separabat filios Adam, constituit terminos populorum
+juxta numerum filiorum Israel._[7] Mais cette attention particulière de
+Dieu sur son peuple futur n'est point contraire à celle qu'il eut sur
+tous les autres peuples, attestée clairement par les deux passages de
+l'Écriture que j'ai cités, qui nous apprennent que toute la suite des
+siècles lui est présente, qu'il n'arrive rien dans le monde que par son
+ordre, et que d'âge en âge il en règle tous les événements. [Marge:
+[Eccles. 39, 19, 22, 25.]] _Tu es Deus conspector seculorum... A seculo
+usque in seculum respicis._
+
+[Note 7: «Quand le Très-Haut a fait la division des peuples, quand
+il a séparé les enfants d'Adam, il a marqué les limites des peuples
+selon le nombre des enfants d'Israël (qu'il avait en vue).» C'est un des
+sens qu'on donne à ce passage, et qui paraît fort naturel.]
+
+[Marge: Dieu seul a réglé le sort de tous les empires, soit par rapport
+à son peuple, soit par rapport au règne de son Fils.] Il faut donc
+regarder comme un principe incontestable, et qui doit servir de base et
+de fondement à l'étude de l'histoire profane, que c'est la Providence
+divine qui, de toute éternité, a réglé et ordonné l'établissement, la
+durée, la destruction des royaumes et des empires, soit par rapport au
+plan général de tout l'univers, connu de Dieu seul, qui met un ordre et
+une harmonie merveilleuse dans toutes les parties qui le composent; soit
+en particulier par rapport au peuple d'Israël, et encore plus par
+rapport au Messie, et à l'établissement de l'Église, qui est sa grande
+œuvre, et le but de tous ses autres ouvrages, toujours présent à sa
+vue:[Marge: Act. 15, 18.] _Notum a seculo est Domino opus suum_.
+
+Il a plu à Dieu de nous découvrir dans ses Écritures une partie des
+liaisons que plusieurs peuples de la terre ont eues avec le sien; et le
+peu qu'il nous en a découvert répand une grande lumière sur l'histoire
+de ces peuples, dont on ne connaît que la surface et l'écorce, si l'on
+ne pénètre plus avant par le secours de la révélation. C'est elle qui
+expose au grand jour les pensées secrètes des princes, leurs projets
+insensés, leur fol orgueil, leur impie et cruelle ambition; qui
+manifeste les véritables causes, et les ressorts cachés des victoires et
+des défaites des armées, de l'agrandissement et de la décadence des
+peuples, de l'élévation et de la ruine des États; et, ce qui est le
+principal fruit de l'Histoire, c'est elle qui nous apprend le jugement
+que Dieu porte et des Princes et des Empires, et qui fixe par conséquent
+l'idée que nous devons nous en former.
+
+[Marge: Rois puissants, employés pour punir ou pour protéger Israël.]
+Pour ne point parler de l'Égypte, qui d'abord servit comme de berceau à
+la nation sainte; qui se changea ensuite pour elle[8] en une dure prison
+et en une fournaise ardente, et qui devint enfin le théâtre des plus
+étonnantes merveilles que Dieu ait opérées en faveur d'Israël: les
+grands empires de Ninive et de Babylone nous fournissent mille preuves
+de la vérité que j'établis ici.
+
+[Note 8: «Educam vos de ergastulo Ægyptiorum (_Exod._, 6, 6). De
+fornace ferrea Ægypti.» (_Deuteronom._ 4, 20.)]
+
+Leurs plus puissants rois, Théglathphalasar, Salmanasar, Sennachérib,
+Nabuchodonosor, et plusieurs autres, étaient entre les mains de Dieu
+comme autant d'instruments dont il se servait pour punir les
+prévarications de son peuple. [Marge: Isaï. 5, 25-30, 10, 28-34, 13, 4
+et 5.] Il les appelait, selon Isaïe, d'un coup de sifflet des extrémités
+de la terre pour venir prendre ses ordres; il leur mettait lui-même
+l'épée en main; il réglait leur marche jour par jour; il remplissait
+leurs soldats de courage et d'ardeur, rendait leurs troupes infatigables
+et invincibles, répandait à leur approche la terreur et l'effroi.
+
+La rapidité de leurs conquêtes aurait dû leur faire entrevoir la main
+invisible qui les conduisait; mais,[Marge: Sennacherib] dit l'un d'entre
+eux au nom de tous les autres: «C'est par la force de mon bras que j'ai
+fait ces grandes choses, et c'est ma propre sagesse qui m'a éclairé.
+
+J'ai enlevé les anciennes bornes des peuples, j'ai pillé les trésors des
+princes, et, comme un conquérant, j'ai arraché les rois de leurs trônes.
+Les peuples les plus redoutables ont été pour moi comme un nid de petits
+oiseaux qui s'est trouvé sous ma main. J'ai réuni sous ma puissance tous
+les peuples de la terre, comme on ramasse quelques œufs (que la mère a
+abandonnés); et il ne s'est trouvé personne qui osât seulement remuer
+l'aile, ni ouvrir la bouche, ni faire le moindre son.»
+
+Mais ce prince si grand et si sage à ses propres yeux, qu'était-il à
+ceux de Dieu? Un ministre subalterne, un serviteur mandé par son maître,
+une verge et un bâton dans sa main: [Marge: Isaï. 10, 5.] _Virga furoris
+mei et baculus ipse est._ Le dessein de Dieu était de corriger ses
+enfants, et non de les exterminer. Mais Sennachérib avait résolu de tout
+perdre et de tout détruire: [Marge: Isaï. 10, 7.] _Ipse autem non sic
+arbitrabitur, sed ad conterendum erit cor ejus._ Que deviendra donc
+cette espèce de combat entre les desseins de Dieu et ceux de ce prince?
+Lorsqu'il se croyait déjà maître [Marge: Isaï. 10, 12.] de Jérusalem, le
+Seigneur d'un souffle seul dissipe toutes ses pensées fastueuses, fait
+périr en une nuit cent quatre-vingt-cinq mille hommes de son armée, _et,
+lui[9] mettant un cercle au nez et un mors à la bouche_, comme à une
+bête féroce, le ramène dans ses États, couvert d'opprobre, à travers ces
+mêmes peuples, qui l'avaient vu, un peu auparavant, plein d'orgueil et
+de fierté.
+
+[Note 9: «Insanisti in me, et superbia tua ascendit in aures meas:
+ponam itaque circulum in naribus tuis, et camum in labiis tuis, et
+reducam te in viam per quam venisti.» (_4 Reg._ 19, 28.)]
+
+[Marge: Nabuchodonosor.] Nabuchodonosor, roi de Babylone, paraît encore
+plus visiblement régi par une Providence qu'il ignore, mais qui préside
+à ses délibérations, et qui détermine toutes ses démarches.
+
+[Marge: Ezech. 21. 19-23.] Arrivé avec son armée à la tête de deux
+chemins, dont l'un conduit à Jérusalem, l'autre à Rabbath, capitale des
+Ammonites, ce prince, incertain et flottant, délibère lequel il prendra,
+et jette le sort: Dieu le fait tomber sur Jérusalem, pour accomplir les
+menaces qu'il avait faites à cette ville de la détruire, de brûler le
+temple, et d'emmener son peuple en captivité.
+
+[Marge: Ezech. cap. 26, 27 et 28.] Des raisons seules de politique
+semblaient déterminer ce conquérant au siége de Tyr, pour ne pas laisser
+derrière soi une ville si puissante et si bien fortifiée. Mais le siége
+de cette place était ordonné par une volonté supérieure. Dieu voulait
+d'un côté humilier l'orgueil d'Ithobal son roi, qui, se croyant plus
+éclairé que Daniel dont la réputation était répandue dans tout l'Orient,
+n'attribuant qu'à sa rare prudence l'étendue de son domaine et la
+grandeur de ses richesses, se considérait en lui-même comme un dieu; de
+l'autre, il voulait aussi punir le luxe, les délices, l'arrogance de ces
+fiers négociants, qui se regardaient comme les princes de la mer et les
+maîtres des rois mêmes; et sur-tout cette joie inhumaine de Tyr qui lui
+faisait trouver son agrandissement dans les ruines de Jérusalem sa
+rivale. C'est par ces motifs que Dieu lui-même conduisit Nabuchodonosor
+à Tyr, lui faisant exécuter ses ordres sans qu'il les connût: IDCIRCO
+_ecce_ EGO ADDUCAM _ad Tyrum Nabuchodonosor_.
+
+[Marge: Ezech. 29, 18-10.] Pour récompenser ce prince, qu'il tenait à sa
+solde, du service qu'il vient de lui rendre à la prise de Tyr (c'est
+Dieu lui-même qui s'exprime ainsi), et pour dédommager les troupes
+babyloniennes, épuisées par un siége de treize ans, il leur donne toutes
+les contrées de l'Égypte, comme des quartiers de rafraîchissement, et
+leur en abandonne les richesses et les dépouilles[10].
+
+[Note 10: Ce fait est plus détaillé dans l'histoire des Égyptiens
+sous le règne d'Amasis. [p. 133.]]
+
+[Marge: Dan. c. 4, vers. 1-34.] Le même Nabuchodonosor, plein du desir
+d'immortaliser son nom par toutes sortes de voies, voulut ajouter à la
+gloire des conquêtes celle de la magnificence, en embellissant la
+capitale de son empire par de superbes bâtiments, et par les ornements
+les plus somptueux; mais pendant qu'une cour flatteuse, qu'il comblait
+de richesses et d'honneurs, fait retentir par-tout ses louanges[11], il
+se forme un sénat auguste des esprits surveillants, qui pèse dans la
+balance de la vérité les actions des Princes, et prononce sur leur sort
+des arrêts sans appel. Le roi de Babylone est cité à ce tribunal, où
+préside le Juge souverain, qui réunit une vigilance à qui rien
+n'échappe, et une sainteté qui ne peut rien souffrir contre l'ordre:
+_vigil et sanctus_. Toutes ses actions, qui faisaient l'objet de
+l'admiration publique, y sont examinées à la rigueur; et l'on fouille
+jusqu'au fond de son cœur pour en découvrir les pensées les plus
+cachées. Où se terminera ce redoutable appareil? Dans le moment même où
+Nabuchodonosor, se promenant dans son palais, et repassant avec une
+secrète complaisance ses exploits, sa grandeur, sa magnificence, se
+disait à lui-même: _N'est-ce pas là cette grande Babylone dont j'ai fait
+le siége de mon royaume, que j'ai bâtie dans la grandeur de ma puissance
+et dans l'éclat de ma gloire?_ c'est dans ce moment précis, où, se
+flattant de ne tenir que de lui seul sa puissance et son royaume, il
+usurpait la place de Dieu, qu'une voix du ciel lui signifie sa sentence,
+et lui déclare que son royaume va lui être enlevé, qu'il sera chassé de
+la compagnie des hommes, et réduit à la condition des bêtes, jusqu'à ce
+qu'il reconnaisse que _le Très-Haut a un pouvoir absolu sur les royaumes
+des hommes, et qu'il les donne à qui il lui plaît_.
+
+[Note 11: «In sententia vigilum decretum est, et sermo sanctorum et
+petitio, etc.» (DAN. 4, 14.)]
+
+Ce tribunal, toujours subsistant quoique invisible, a prononcé le même
+jugement sur ces fameux conquérants, sur ces héros du paganisme, qui se
+regardaient, aussi-bien que Nabuchodonosor, comme les seuls artisans de
+leur haute fortune, comme indépendants de toute autre autorité, et comme
+ne relevant que d'eux-mêmes.
+
+[Marge: Cyrus.] Si Dieu faisait servir des Princes à l'exécution de ses
+vengeances, il en a rendu d'autres les ministres de sa bonté. Il destine
+Cyrus à être le libérateur de son peuple, et, pour le mettre en état de
+soutenir dignement un si noble ministère, il le remplit de toutes les
+qualités qui forment les grands capitaines et les grands princes, et lui
+fait donner cette excellente éducation que les païens ont tant admirée,
+mais dont ils ne connaissaient point l'auteur ni la véritable cause.
+
+On voit dans les historiens profanes l'étendue et la rapidité de ses
+conquêtes, l'intrépidité de son courage, la sagesse de ses vues et de
+ses desseins, sa grandeur d'ame, sa noble générosité, son affection
+véritablement paternelle pour les peuples, et, du côté des peuples, un
+retour d'amour et de tendresse qui le leur faisait regarder moins comme
+leur maître que comme leur protecteur et leur père. On voit tout cela
+dans les historiens profanes; mais on n'y voit point le principe secret
+de toutes ces grandes qualités, ni le ressort caché qui les mettait en
+mouvement.
+
+Isaïe nous le montre, et s'explique en des termes dignes de la grandeur
+et de la majesté du Dieu qui le faisait parler[12]. Il le représente, ce
+Dieu des armées tout-puissant, qui prend Cyrus par la main, qui marche
+devant lui, qui le conduit de ville en ville et de province en province,
+qui lui assujettit les nations, qui humilie en sa présence les grands de
+la terre, qui brise pour lui les portes d'airain, qui fait tomber les
+murs et les remparts des villes, et lui en abandonne toutes les
+richesses et tous les trésors.
+
+[Note 12: «Hæc dicit Dominus christo meo Cyro, cujus apprehendi
+dexteram, ut subjiciam ante faciem ejus gentes, et dorsa regum vertam,
+et aperiam coram eo januas, et portæ non claudentur. Ego ante te ibo, et
+gloriosos terræ humiliabo: portas æreas conteram, et vectes ferreos
+confringam. Et dabo tibi thesauros absconditos, et arcana secretorum; ut
+scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum, Deus Israël.» (ISAÏ. 45,
+1-3.)]
+
+[Marge: Isaï. 45, 13 et 4.] Le Prophète ne nous laisse pas même ignorer
+les motifs de toutes ces merveilles. C'est pour punir Babylone et pour
+affranchir Juda que Dieu conduit Cyrus pas à pas, et qu'il fait réussir
+toutes ses entreprises: _Ego suscitavi eum ad justitiam, et omnes vias
+ejus dirigam.......propter servum meum Jacob, et Israel electum meum_.
+Mais ce prince aveugle et ingrat ne connaît point son maître, et oublie
+son bienfaiteur. [Marge: Isaï. 45, 4, 5.] _Vocavi te nomine tuo, et non
+cognovisti me: accinxi te, et non cognovisti me_.
+
+[Marge: Belle image de la royauté.] Il est rare qu'on juge sainement de
+la vraie gloire et des devoirs essentiels de la royauté. Il n'appartient
+qu'à l'Écriture de nous en donner une juste idée; et elle le fait d'une
+manière admirable dans [Marge: Dan. 4, 7-9.] un arbre grand et fort,
+dont la hauteur monte jusqu'au ciel, et qui paraît s'étendre jusqu'aux
+extrémités de la terre. Couvert de feuilles et chargé de fruits, il fait
+l'ornement et le bonheur de la campagne. Il fournit une ombre agréable
+et une retraite assurée à tous les animaux; les bêtes privées et les
+bêtes sauvages demeurent dessous, les oiseaux du ciel habitent sur ses
+branches, et tout ce qui a vie trouve de quoi s'y nourrir.
+
+Est-il une idée plus juste et plus instructive de la royauté, dont la
+véritable grandeur et la solide gloire ne consistent point dans cet
+éclat, cette pompe, cette magnificence qui l'environnent, ni dans ces
+respects et ces hommages extérieurs qui lui sont rendus par les sujets,
+et qui lui sont dus, mais dans les services réels et les avantages
+effectifs qu'elle procure aux peuples, dont elle est, par sa nature et
+par son institution, le soutien, la défense, la sûreté, l'asyle; en un
+mot, source féconde de toutes sortes de biens, sur-tout par rapport aux
+petits et aux faibles, qui doivent trouver sous son ombre et sous sa
+protection une paix et une tranquillité que rien ne puisse troubler,
+pendant que le prince lui-même sacrifie son repos et essuie seul les
+orages et les tempêtes dont il met les autres à l'abri?
+
+Il me semble voir, à la religion près, la réalité de cette noble image
+et l'exécution de ce beau plan dans le gouvernement de Cyrus, dont
+Xénophon nous trace le portrait dans sa belle préface de l'histoire de
+ce prince. Il y a fait le dénombrement d'un grand nombre de peuples,
+séparés les uns des autres par de vastes espaces, et encore plus par la
+diversité des mœurs, des coutumes, du langage, mais réunis tous ensemble
+par les mêmes sentiments d'estime, de respect et d'amour pour un
+prince[13] dont ils auraient souhaité que le gouvernement eût pu durer
+toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles sous son empire.
+
+[Note 13: Ἐδυνήθη [δέ] έπιθυμίαν έμβαλεἴν τοσαύτην τοῦ πάντας αủτῳ
+χαρίζεσθαι ὤστε άεί τᾕ αủτοῦ γνώμῃ ἀξιοῦν κυβερνᾶσθαι. [Cyrop. I. 5]]
+
+[Marge: Juste idée des anciens conquérants.] A ce gouvernement si
+aimable et si salutaire opposons l'idée que la même Écriture nous donne
+de ces empires et de ces conquérants si vantés dans l'antiquité, qui, au
+lieu de ne se proposer pour fin que le bien public, n'ont suivi que les
+vues particulières de leur intérêt et de leur ambition. [Marge: Dan.
+cap. 7.] Le Saint-Esprit les représente sous les symboles de monstres
+nés de l'agitation de la mer, du trouble, de la confusion, du choc des
+vagues; et sous l'image de bêtes cruelles et féroces, qui répandent
+partout la terreur et la désolation, et qui ne se nourrissent que de
+meurtres et de carnage; ours, lions, tigres, léopards. Quel tableau!
+Quelle peinture!
+
+C'est néanmoins de ces modèles funestes que l'on emprunte souvent les
+règles de l'éducation qu'on donne aux enfants des grands; c'est à ces
+ravageurs de provinces, à ces fléaux du genre humain, qu'on se propose
+de les faire ressembler. En excitant en eux des sentiments d'une
+ambition démesurée et l'amour d'une fausse gloire, on en forme, selon
+l'expression de l'Écriture, de jeunes lionceaux, que l'on accoutume de
+bonne heure et que l'on dresse de [Marge: Ezech. 19, 2-7.] loin à
+piller, à dévorer les hommes, à faire des veuves et des malheureux, à
+dépeupler les villes. MATER LEÆNA _in medio leunculorum ENUTRIVIT
+catulos suos....._ DIDICIT _prædam capere, et homines devorare...._
+DIDICIT _viduas facere, et civitates in desertum adducere._ Et quand
+avec l'âge ce lionceau est devenu lion, Dieu nous avertit que le bruit
+de ses exploits et la renommée de ses victoires n'est qu'un affreux
+rugissement qui porte partout l'effroi et la désolation. _Et leo factus
+est, et desolata est terra et plenitudo ejus a voce rugitûs illius._
+
+Les exemples dont j'ai fait mention jusqu'ici, tirés de l'histoire des
+Égyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, des Perses, prouvent
+suffisamment le souverain domaine que Dieu exerce sur tous les empires,
+et le rapport qu'il lui a plu de mettre entre les autres peuples de la
+terre et celui qu'il s'est attaché en particulier. La même vérité paraît
+encore aussi clairement sous les rois de Syrie et d'Égypte, successeurs
+d'Alexandre-le-Grand, avec l'histoire desquels on sait que celle du
+peuple de Dieu a une liaison particulière sous les Machabées.
+
+A tous ces faits je ne puis m'empêcher d'en ajouter encore un, connu de
+tout le monde, mais qui n'en est pas moins remarquable; c'est la prise
+de Jérusalem par Tite. [Marge: Joseph. I. 3, cap. 46. [Bell. Jud. vi,
+cap. 9, § 1.]] Quand il fut entré dans la ville, et qu'il en eut
+considéré les fortifications, ce prince, tout païen qu'il était,
+reconnut le bras tout-puissant du Dieu d'Israël, et plein d'admiration
+il s'écria: «Il paraît bien que Dieu a combattu pour nous, et a chassé
+les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point de forces humaines ni
+de machines qui fussent capables de les y forcer.»
+
+[Marge: Dieu a toujours réglé les événements humains par rapport au
+règne du Messie.] Outre ce rapport de l'Histoire profane avec l'Histoire
+sacrée, qui est visible, et qui se montre sensiblement, il y en a un
+autre plus secret et plus éloigné, qui regarde le Messie, à l'avénement
+duquel Dieu, qui a toujours eu son œuvre devant les yeux, a préparé les
+hommes de loin par l'état même d'ignorance et de déréglement où il a
+permis que le genre humain demeurât pendant quatre mille ans. C'est pour
+nous faire sentir la nécessité d'un Médiateur, que Dieu a laissé si
+long-temps les nations marcher dans leurs voies, sans que les lumières
+de la raison, ni les instructions de la philosophie, aient pu ou
+dissiper leurs ténèbres, ou corriger leurs inclinations.
+
+Quand on envisage la grandeur des empires, la majesté des princes, les
+belles actions des grands hommes, l'ordre des sociétés policées et
+l'harmonie des différents membres qui les composent, la sagesse des
+législateurs, les lumières des philosophes, la terre semble n'offrir
+rien aux yeux des hommes que de grand et d'éclatant; mais aux yeux de
+Dieu elle était stérile et inculte, comme au premier instant de sa
+création, [Marge: Gen. 1, 2.] _inanis et vacua_; c'est peut dire, elle
+était tout entière souillée et impure (il faut se souvenir que je parle
+ici des païens), et n'était devant [Marge: Gen. 6, 11.] lui qu'une
+retraite d'hommes ingrats et perfides, comme au temps du déluge:
+_Corrupta est terra coram Deo, et repleta est iniquitate_.
+
+Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui dispense, selon les règles
+de sa sagesse, la lumière et les ténèbres, et qui sait mettre des bornes
+au torrent des passions, n'a pas permis que la nature humaine, livrée à
+toute sa corruption, dégénérât en une barbarie absolue, et s'abrutît
+entièrement par l'obscurcissement des premiers principes de la loi
+naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs nations sauvages. Cet
+obstacle aurait trop retardé le cours rapide qu'il avait promis aux
+premiers prédicateurs de la doctrine de son Fils.
+
+Il a jeté de loin dans l'esprit des hommes des semences de plusieurs
+grandes vérités, pour les disposer à en recevoir d'autres plus
+importantes. Il les a préparés aux instructions de l'Évangile par celles
+des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a permis que dans
+leurs écoles ils examinassent plusieurs questions, et établissent
+plusieurs principes, qui ont un grand rapport à la religion, et qu'ils y
+rendissent les peuples attentifs par l'éclat de leurs disputes. On sait
+que les philosophes enseignent partout dans leurs livres l'existence
+d'un Dieu, la nécessité d'une Providence qui préside au gouvernement du
+monde, l'immortalité de l'ame, la dernière fin de l'homme, la récompense
+des bons et la punition des méchants, la nature des devoirs qui sont le
+lien de la société, le caractère des vertus qui font la base de la
+morale, comme la prudence, la justice, la force, la tempérance, et
+d'autres pareilles vérités, qui n'étaient pas capables de conduire
+l'homme à la justice, mais qui servaient à écarter certains nuages, et à
+dissiper certaines obscurités.
+
+C'est par un effet de la même Providence, qui de loin préparait les
+voies à l'Évangile, que, lorsque le Messie vint au monde, Dieu avait
+réuni un grand nombre de nations par les deux langues grecque et latine,
+et qu'il avait soumis à un seul maître, depuis l'Océan jusqu'à
+l'Euphrate, tous les peuples que le langage n'unissait point, pour
+donner un cours plus libre à la prédication des apôtres. L'étude de
+l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement et maturité, doit
+nous conduire à ces réflexions, et nous montrer comment Dieu fait servir
+les empires de la terre à l'établissement du règne de son Fils.
+
+[Marge: Talents extérieurs accordés aux païens.] Elle doit aussi nous
+apprendre le cas qu'il faut faire de tout ce qu'il y a de plus brillant
+dans le monde, et de ce qui est le plus capable d'éblouir. Courage,
+bravoure, habileté dans l'art de gouverner, profonde politique, mérite
+de la magistrature, pénétration pour les sciences les plus abstruses,
+beauté d'esprit, délicatesse de goût en tout genre, succès parfait dans
+tous les arts: voilà ce que l'Histoire profane nous montre, et ce qui
+fait l'objet de notre admiration, et souvent de notre envie. Mais en
+même temps cette même histoire doit nous faire souvenir que, depuis le
+commencement du monde, Dieu accorde à ses ennemis toutes ces qualités
+brillantes que le siècle estime, et dont il fait beaucoup de bruit; au
+lieu qu'il les refuse souvent à ses plus fidèles serviteurs, à qui il
+donne des choses d'une autre importance et d'un autre prix, mais que le
+monde ne connaît et ne désire point. [Marge: Ps. 143, 15.] _Beatum
+dixerunt populum cui hæc sunt: beatus populus, cujus dominus Deus ejus_.
+
+[Marge: Être sobre dans les louanges qu'on leur donne.] Une dernière
+réflexion, qui suit naturellement de ce que j'ai dit jusqu'ici,
+terminera cette première partie de ma Préface. Puisqu'il est certain que
+tous ces grands hommes, si vantés dans l'Histoire profane, ont eu le
+malheur d'ignorer le vrai Dieu et de lui déplaire, il faut être sobre et
+circonspect dans les louanges qu'on leur donne. S. Augustin[14], dans le
+livre de ses Rétractations, se repent d'avoir trop élevé et d'avoir trop
+fait valoir Platon et les philosophes platoniciens, parce qu'après tout,
+dit-il, ce n'étaient que des impies, dont la doctrine était, en
+plusieurs points, contraire à celle de Jésus-Christ.
+
+[Note 14: «Laus ipsa, quâ Platonem vel platonicos seu academicos
+philosophos tantùm extuli, quantùm impios homines non oportuit, non
+immeritò mihi displicuit: præsertim quorum contra errores magnos
+defendenda est christiana doctrina.» (_Retract_, lib. I, cap. 1.)]
+
+Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin ait cru qu'il ne fût
+pas permis d'admirer ou de louer ce qu'il y a de beau dans les actions
+et de vrai dans les maximes des païens. Il veut[15] qu'on y corrige ce
+qui se trouve de défectueux, et qu'on y approuve ce qu'elles ont de
+conforme à la règle. Il loue les Romains en plusieurs occasions, et
+surtout dans ses livres de la Cité de Dieu, qui est l'un de ses derniers
+et de ses plus beaux ouvrages. [Marge: Lib. 5, c. 19 et 21, etc.] Il y
+fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs des peuples, et maîtres
+d'une grande partie de la terre, à cause de la modération et de l'équité
+de leur gouvernement (il parle des beaux temps de la république);
+accordant à des vertus purement humaines des récompenses qui l'étaient
+aussi, dont cette nation, aveugle en ce point, quoique fort éclairée sur
+d'autres, avait le malheur de se contenter. Ce ne sont donc point les
+louanges des païens en elles-mêmes, mais l'excès de ces louanges, que
+Saint Augustin condamne.
+
+[Note 15: «Id in quoque corrigendum, quod pravum est; quod autem
+rectum est, approbandum.» (_De Bapt. cont. Donat._ lib. 7, cap. 16.)]
+
+Nous devons craindre, nous sur-tout qui, par l'engagement même de notre
+profession, sommes continuellement nourris de la lecture des auteurs
+païens, de trop entrer dans leur esprit, d'adopter, sans presque nous en
+apercevoir, leurs sentiments en louant leurs héros, et de donner dans
+des excès qui ne leur paraissaient pas tels, parce qu'ils ne
+connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes, dont j'estime
+l'amitié, comme je le dois, et dont je respecte les lumières, ont trouvé
+ce défaut dans quelques endroits de l'ouvrage que j'ai donné au public
+sur l'éducation de la jeunesse, et ont cru que j'avais poussé trop loin
+la louange des grands hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu'il
+m'est échappé quelquefois des termes trop forts, et qui ne sont pas
+assez mesurés. Je pensais qu'il suffisait d'avoir inséré dans chacun des
+deux volumes qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs, sans qu'il
+fût besoin de les répéter, et d'avoir établi en différents endroits les
+principes que les pères nous fournissent sur cette matière, en
+déclarant, avec saint Augustin, que, sans la véritable piété,
+c'est-à-dire, sans le culte sincère du vrai Dieu, il n'y a point de
+véritable vertu, et qu'elle ne peut être telle quand elle a pour objet
+la gloire humaine; vérité, dit ce père, qui est incontestablement reçue
+par tous ceux qui ont une vraie et solide piété. [Marge: De Civit. Dei,
+lib. 5, cap. 19.] _Illud constat inter omnes veraciter pios, neminem
+sine vera pietate, id est, veri Dei vero cultu, veram posse habere
+virtutem; nec eam veram esse, quando gloriæ servit humanæ_.
+
+[Marge: Tom. 2, pag. 344.] Quand j'ai dit que Persée n'avait pas eu le
+courage de se donner la mort, je n'ai point prétendu justifier la
+pratique des païens, qui croyaient qu'il leur était permis de se faire
+mourir eux-mêmes, mais simplement rapporter un fait, et le jugement
+qu'en avait porté Paul Émile. Un léger correctif, ajouté à ce récit,
+aurait ôté toute équivoque et tout lieu de plainte.
+
+L'ostracisme employé à Athènes contre les plus gens de bien, le vol
+permis, ce semble, par Lycurgue à Sparte, l'égalité des biens établie
+dans la même ville par voie d'autorité, et d'autres endroits semblables,
+peuvent souffrir quelques difficultés. J'y ferai une attention
+particulière dans le temps, lorsque la suite de l'Histoire me donnera
+lieu d'en parler, et je profiterai avec joie des lumières que des
+personnes éclairées et sans prévention voudront bien me communiquer.
+
+Dans un ouvrage comme celui que je commence à donner au public, destiné
+particulièrement à l'instruction des jeunes gens, il serait à souhaiter
+qu'il ne s'y trouvât aucun sentiment, aucune expression qui pût porter
+dans leur esprit des principes faux ou dangereux. En le composant, je me
+suis proposé cette maxime, dont je sens toute l'importance: mais je suis
+bien éloigné de croire que j'y aie toujours été fidèle, quoique ç'ait
+été mon intention; et j'aurai besoin en cela, comme en beaucoup d'autres
+choses, de l'indulgence des lecteurs.
+
+PARAGRAPHE II.
+
+_Observations particulières sur cet ouvrage._
+
+Le volume que je donne ici au public est le commencement d'un ouvrage où
+je me propose d'exposer l'Histoire ancienne des Égyptiens, des
+Carthaginois, des Assyriens, tant de Ninive que de Babylone, des Mèdes
+et des Perses, des Macédoniens et des différents états de la Grèce.
+
+Comme j'écris principalement pour les jeunes gens, et pour des personnes
+qui ne songent point à faire une étude profonde de l'Histoire ancienne,
+je ne chargerai point cet ouvrage d'une érudition qui pourrait
+naturellement y entrer, mais qui ne convient point au but que je me
+propose. Mon dessein est, en donnant une histoire suivie de l'antiquité,
+de prendre dans les auteurs grecs et latins ce qui me paraîtra de plus
+intéressant pour les faits, et de plus instructif pour les réflexions.
+
+Je souhaiterais pouvoir éviter en même temps et la stérile sécheresse
+des abrégés, qui ne donnent aucune idée distincte, et l'ennuyeuse
+exactitude des longues histoires, qui accablent un lecteur. Je sens bien
+qu'il est difficile de prendre un juste milieu, qui s'écarte également
+des deux extrémités; et quoique, dans les deux parties d'histoire qui
+font la moitié de ce premier volume, j'aie retranché une grande partie
+de ce qui se rencontre dans les Anciens, je ne sais si on ne les
+trouvera pas encore trop étendues: mais j'ai craint d'étrangler les
+matières en cherchant trop à les abréger. Le goût du public deviendra ma
+règle, et je tâcherai dans la suite de m'y conformer.
+
+J'ai eu le bonheur de ne pas lui déplaire dans le premier ouvrage que
+j'ai composé. Je souhaiterais bien que celui-ci eût un pareil succès,
+mais je n'oserais l'espérer. La matière que je traitais dans le premier,
+belles-lettres, poésie, éloquence, morceaux d'histoire choisis et
+détachés, m'a laissé la liberté d'y faire entrer une partie de ce qu'il
+y a dans les auteurs anciens et modernes de plus beau, de plus frappant,
+de plus délicat, de plus solide, tant pour les expressions que pour les
+pensées et les sentiments. La beauté et la solidité des choses mêmes que
+j'offrais au lecteur l'ont rendu plus distrait ou plus indulgent sur la
+manière dont elles lui étaient présentées; et d'ailleurs, la variété des
+matières a tenu lieu de l'agrément que le style et la composition
+auraient dû y jeter.
+
+Ici je n'ai pas le même avantage. Je ne suis pas tout-à-fait le maître
+du choix. Dans une histoire suivie, on est obligé de rapporter bien des
+choses qui ne sont pas toujours fort intéressantes, sur-tout pour ce qui
+regarde l'origine et le commencement des empires; et ces sortes
+d'endroits, pour l'ordinaire, sont mêlés de beaucoup d'épines, et
+présentent peu de fleurs. La suite fournira des matières plus agréables,
+et des événements qui attachent davantage; et je ne manquerai pas de
+faire usage des précieuses richesses que les meilleurs auteurs nous
+offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se souvenir que dans
+une grande et belle contrée tout n'est pas riches moissons, beaux
+vignobles, riantes prairies, fertiles vergers: il s'y rencontre
+quelquefois des terrains moins cultivés et plus sauvages. Et, pour me
+servir d'une autre comparaison tirée de Pline, parmi les arbres[16], il
+y en a qui, au printemps, étalent à l'envi une quantité infinie de
+fleurs, et qui, par cette riche parure, dont l'éclat et les vives
+couleurs flattent agréablement la vue, annoncent une heureuse abondance
+pour une saison plus reculée: il y en a d'autres[17] qui sont plus
+tristes, et qui, bien que fertiles en bons fruits, n'ont pas l'agrément
+des fleurs, et semblent ne prendre point de part à la joie de la nature
+renaissante. Il est aisé d'appliquer cette image à la composition de
+l'Histoire.
+
+[Note 16: «Arborum flos est pleni veris indicium et anni
+renascentis; flos gaudium arborum. Tunc se novas, aliasque quàm sunt,
+ostendunt: tunc variis colorum picturis in certamen usque luxuriant. Sed
+hoc negatum plerisque. Non enim omnes florent, et sunt tristes quædam,
+quæque non sentiunt gaudia annorum; nec ullo flore exhilarantur,
+natalesve pomorum recursus annuos versicolori nuntio promittunt.» (PLIN.
+_Hist. nat._ lib. XVI, cap. 25.)]
+
+[Note 17: Comme les figuiers.]
+
+Pour embellir et enrichir la mienne, je déclare que je ne me fais point
+un scrupule ni une honte de piller par-tout, souvent même sans citer les
+auteurs que je copie, parce que quelquefois je me donne la liberté d'y
+faire quelques changements. Je profite, autant que je puis, des solides
+réflexions que l'on trouve dans la seconde et la troisième partie de
+l'Histoire universelle de M. Bossuet, qui est l'un des plus beaux et des
+plus utiles ouvrages que nous ayons. Je tire aussi de grands secours de
+l'Histoire des Juifs, du savant M. Prideaux, Anglais, où il a
+merveilleusement approfondi et éclairci ce qui regarde l'Histoire
+ancienne. Il en sera ainsi de tout ce qui me tombera sous la main, dont
+je ferai tout l'usage qui pourra convenir à la composition de mon livre,
+et contribuer à sa perfection.
+
+Je sens bien qu'il y a moins de gloire à profiter ainsi du travail
+d'autrui, et que c'est en quelque sorte renoncer à la qualité d'auteur;
+mais je n'en suis pas fort jaloux, et je serais très-content, et me
+tiendrais très-heureux, si je pouvais être un bon compilateur, et
+fournir une histoire passable à mes lecteurs, qui ne se mettront pas
+beaucoup en peine si elle vient de mon fonds ou non, pourvu qu'elle leur
+plaise.
+
+Je ne puis pas dire précisément de combien de volumes sera composé mon
+ouvrage; mais j'entrevois qu'il n'ira pas à moins de cinq ou six. Des
+écoliers, pour peu qu'ils soient studieux, pourront faire aisément cette
+lecture en particulier dans le cours d'une année, sans que leurs autres
+études en souffrent. Dans mon plan, je destinerais la Seconde à cette
+lecture: c'est une classe où les jeunes gens sont capables d'en
+profiter, et d'y trouver quelque plaisir; et je réserverais l'Histoire
+romaine pour la Rhétorique.
+
+Il aurait été utile, et même nécessaire, de donner à mes lecteurs
+quelque idée et quelque connaissance des auteurs anciens d'où je tire
+les faits que je rapporte ici. La suite même de l'Histoire me donnera
+lieu d'en parler, et m'en fournira une occasion naturelle.
+
+[Marge: Jugement qu'il faut porter sur les augures, les prodiges, les
+oracles des anciens.] En attendant, je crois devoir dire ici quelque
+chose par avance sur la crédulité superstitieuse qu'on reproche à la
+plupart de ces auteurs dans ce qui regarde les augures, les auspices,
+les prodiges, les songes, les oracles. En effet, on est blessé de voir
+des écrivains, d'ailleurs fort judicieux, se faire un devoir et une loi
+de les rapporter avec une exactitude scrupuleuse, et d'insister
+sérieusement sur un détail ennuyeux de petites et ridicules cérémonies,
+du vol des oiseaux à droite ou à gauche, des signes marqués dans les
+entrailles fumantes des animaux, de l'avidité plus ou moins grande des
+poulets en mangeant, et de mille autres absurdités pareilles.
+
+Il faut avouer qu'un lecteur sensé ne peut voir sans étonnement que les
+hommes de l'antiquité les plus estimés pour le savoir et pour la
+prudence, les capitaines les plus élevés au-dessus des opinions
+populaires et les mieux instruits de la nécessité de profiter des
+moments favorables, les conseils les plus sages des princes consommés
+dans l'art de régner, les plus augustes assemblées de graves sénateurs,
+en un mot, les nations les plus puissantes et les plus éclairées, aient
+pu, dans tous les siècles, faire dépendre de ces petites pratiques et de
+ces vaines observances la décision des plus grandes affaires, comme de
+déclarer une guerre, de livrer une bataille, de poursuivre une victoire;
+délibérations qui étaient de la dernière importance, et d'où souvent
+dépendaient la destinée et le salut des États.
+
+Mais il faut en même temps avoir l'équité de reconnaître que les mœurs,
+les coutumes, les lois, ne permettaient point alors de s'écarter de ces
+usages; que l'éducation, la tradition paternelle et immémoriale, la
+persuasion et le consentement universel des nations, les préceptes et
+l'exemple même des philosophes, leur rendaient ces pratiques
+respectables; et que ces cérémonies, quelque absurdes qu'elles nous
+paraissent et qu'elles soient en effet, faisaient chez les Anciens
+partie de la religion et du culte public.
+
+Cette religion était fausse, et ce culte mal entendu; mais le principe
+en était louable, et fondé sur la nature. C'était un ruisseau corrompu
+qui partait d'une bonne source. L'homme, par ses propres lumières, ne
+connaît rien au-delà du présent: l'avenir est pour lui un abyme fermé à
+la sagacité la plus vive et la plus perçante, qui ne lui montre rien de
+certain sur quoi il puisse fixer ses vues et former ses résolutions. Du
+côté de l'exécution, il n'est pas moins faible et moins impuissant. Il
+sent qu'il est dans une dépendance entière d'une main souveraine, qui
+dispose avec une autorité absolue de tous les événements, et qui, malgré
+tous ses efforts, malgré la sagesse des mesures le mieux concertées, le
+réduit, par les moindres obstacles et par les plus légers contre-temps,
+à l'impossibilité d'exécuter ses projets.
+
+Ces ténèbres, cette faiblesse, l'obligent de recourir à une lumière et à
+une puissance supérieure. Il est forcé par son propre besoin, et par le
+vif désir qu'il a de réussir dans ce qu'il entreprend, de s'adresser à
+celui qu'il sait s'être réservé à lui seul la connaissance de l'avenir
+et le pouvoir d'en disposer. Il offre des prières, il fait des vœux, il
+présente des sacrifices, pour obtenir de la Divinité qu'il lui plaise de
+s'expliquer ou par des oracles, ou par des songes, ou par d'autres
+signes qui manifestent sa volonté, bien convaincu qu'il ne peut arriver
+que ce qu'elle ordonne, et qu'il a un extrême intérêt de la connaître,
+afin de pouvoir s'y conformer.
+
+Ce principe religieux de dépendance et de respect à l'égard de l'Être
+suprême est naturel à l'homme; il le porte gravé dans son cœur; il en
+est averti par le sentiment intérieur de son indigence, et par tout ce
+qui l'environne au-dehors; et l'on peut dire que ce recours continuel à
+la Divinité, est un des premiers fondements de la religion, et le plus
+ferme lien qui attache l'homme au Créateur.
+
+Ceux qui ont eu le bonheur de connaître le vrai Dieu, et d'être choisis
+pour former son peuple, n'ont point manqué de s'adresser à lui, dans
+leurs besoins et dans leurs doutes, pour obtenir son secours et pour
+connaître ses volontés. Il a bien voulu se manifester à eux; et les
+conduire par des apparitions, par des songes, par des oracles, par des
+prophéties, et les protéger par des prodiges éclatants.
+
+Ceux qui ont été assez aveugles pour substituer le mensonge à la vérité
+se sont adressés, pour obtenir le même secours, à des divinités fausses
+et trompeuses, qui n'ont pu répondre à leur attente, et payer l'hommage
+qu'on leur rendait, que par l'erreur et l'illusion, et par une
+frauduleuse imitation de la conduite du vrai Dieu.
+
+De là sont nées les vaines observations des songes, qu'une superstition
+crédule leur faisait prendre pour des avertissements salutaires du ciel;
+ces réponses obscures ou équivoques des oracles, sous le voile
+desquelles les esprits de ténèbres cachaient leur ignorance, et par une
+ambiguité étudiée se ménageaient une issue, quel que dût être
+l'événement. De là sont venus ces pronostics de l'avenir, que l'on se
+flattait de trouver dans les entrailles des bêtes, dans le vol et le
+chant des oiseaux, dans l'aspect des astres, dans les rencontres
+fortuites, dans les caprices du sort; ces prodiges effrayants qui
+répandaient la terreur parmi tout un peuple, et qu'on croyait ne pouvoir
+expier que par des cérémonies lugubres, et quelquefois même par
+l'effusion du sang humain; enfin, ces noires inventions de la magie, les
+prestiges, les enchantements, les sortilèges, les évocations des morts,
+et beaucoup d'autres espèces de divination.
+
+Tout ce que je viens de rapporter était un usage reçu et observé
+généralement parmi tous les peuples; et cet usage était fondé sur les
+principes de religion que j'ai montrés sommairement. [Marge: Xenoph. in
+Cyrop. l. 1, p. 25 et 37.] On en voit une preuve éclatante dans
+l'endroit de la Cyropédie où Cambyse, père de Cyrus, donne à ce jeune
+prince de si belles instructions, et si propres à former un grand
+capitaine et un grand roi. Il lui recommande sur-tout d'avoir un
+souverain respect pour les dieux; de ne former jamais aucune entreprise,
+soit petite, soit grande, sans les avoir auparavant invoqués et
+consultés; d'honorer les prêtres et les augures, qui sont leurs
+ministres et les interprètes de leurs volontés; mais de ne pas s'y fier
+ni s'y livrer si aveuglément qu'il ne s'instruise par lui-même de ce qui
+regarde la science de la divination, des augures et des auspices. Et la
+raison qu'il rapporte de la dépendance où doivent être les princes à
+l'égard des dieux, et de l'intérêt qu'ils ont à les consulter en tout;
+c'est que, quelque prudents et quelque clairvoyants que soient les
+hommes dans le cours ordinaire des affaires, leurs vues sont toujours
+fort courtes et fort bornées par rapport à l'avenir; au lieu que la
+Divinité, d'un seul regard, embrasse tous les siècles et tous les
+événements. «Comme les dieux sont éternels, dit Cambyse à son fils, ils
+savent tout, et connaissent également le passé, le présent et l'avenir.
+Entre ceux qui les consultent, ils donnent des avis salutaires à ceux
+qu'ils veulent favoriser, pour leur faire connaître ce qu'il faut faire
+et ce qu'il ne faut pas entreprendre. Que si l'on voit qu'ils ne donnent
+pas de semblables conseils à tous les hommes, il ne faut pas s'en
+étonner, puisque nulle nécessité ne les oblige de prendre soin des
+personnes sur qui il ne leur plaît pas de répandre leurs grâces.»
+
+Telle était la doctrine des peuples les plus éclairés, par rapport aux
+différentes espèces de divination; et il n'est pas étonnant que des
+historiens qui écrivaient l'histoire de ces peuples se soient crus
+obligés de rapporter avec soin ce qui faisait partie de leurs religion
+et de leur culte, et qui souvent était l'ame de leurs délibérations et
+la règle de leur conduite. J'ai cru, par cette même raison, ne devoir
+pas entièrement supprimer dans l'Histoire que je donne au public ce qui
+regarde cette matière, quoique pourtant j'en aie retranché une grande
+partie.
+
+Je me propose de mettre à la fin de cet ouvrage un abrégé chronologique
+de tous les faits, et une table exacte des matières.
+
+Mon guide pour la chronologie est ordinairement Ussérius. Dans
+l'histoire des Carthaginois, je marque le plus souvent quatre époques:
+l'année de la création du monde, que je désigne par ces lettres, pour
+abréger, AN. m.; celles de la fondation de Carthage et de Rome; enfin,
+l'année qui précède la naissance de Jésus-Christ, dont je compte les
+années depuis l'an du monde 4004, suivant en cela Ussérius et les
+autres, qui ne laissent pas de la croire antérieure de quatre ans.
+
+ ----------------------
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ AVERTISSEMENTS
+ DE L'AUTEUR,
+ RÉPANDUS DANS L'IN-12, EN DIFFÉRENTS TOMES,
+ ET RÉUNIS ICI TOUS ENSEMBLE[18].
+
+ ----------------------
+
+[Note 18: Voulant donner une édition complète des œuvres de Rollin,
+nous avons dû conserver ces Avertissements, quoiqu'ils semblent
+maintenant inutiles. Comme les volumes de notre Édition ne peuvent
+correspondre à ceux de l'édition in-12, à la tête desquels ces
+avertissements se trouvaient placés, nous aurions eu quelque peine à
+leur trouver une place convenable dans le corps de l'ouvrage. Il nous a
+donc semblé préférable de les mettre tous ensemble après la Préface,
+dont ils forment en quelque sorte le complément. [_Note des Éditeurs._]]
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+POUR LE TOME TROISIÈME.
+
+Je m'étais flatté de conduire ce troisième volume jusqu'à la fin de la
+guerre du Péloponnèse, et de le terminer par quelques réflexions sur les
+mœurs, le caractère, le gouvernement des peuples de la Grèce les plus
+connus. Je me suis trouvé hors d'état de tenir ma parole. Les additions
+que j'ai faites dans le cours de l'impression, pour tâcher de ne rien
+omettre d'intéressant, ont fait croître le livre plus que je ne l'avais
+prévu. J'ai donc été obligé de m'arrêter à la déroute de l'armée des
+Athéniens devant Syracuse, et à la mort de Nicias, qui arrivent la
+dix-neuvième année de la guerre du Péloponnèse. J'aurais même souhaité
+pouvoir finir plus tôt ce volume; mais c'est ce qu'il ne m'a pas été
+possible de faire, quelque envie que j'en eusse. L'entreprise des
+Athéniens contre Syracuse étant la plus grande que cette république ait
+jamais faite, et étant devenue la principale cause de sa chute, je n'ai
+pas cru devoir couper la narration d'un événement si grand et si lié; et
+il me semble que ç'aurait été tromper l'attente du lecteur, si, après
+l'avoir introduit dans une scène pleine d'action et de mouvement, je lui
+en avais dérobé la catastrophe.
+
+J'ai retranché tout le reste, et l'ai renvoyé au volume suivant. Malgré
+tous ces retranchements, celui-ci est demeuré encore très-incommode pour
+les lecteurs, qu'il charge d'un trop grand poids; pour les ouvriers, qui
+ne peuvent le relier qu'avec peine; et sur-tout pour le libraire, dont
+la dépense est augmentée considérablement par le surcroît de cinq ou six
+feuilles de plus que dans les deux premiers volumes, c'est-à-dire de 150
+ou de 200 pages. Il m'a paru que le public, par rapport à l'impression
+de ce livre, n'était pas mécontent ni du papier, ni des caractères, ni
+de l'exactitude et de la correction, et j'ai veillé à ce qu'on y
+apportât tous les soins possibles. Sur la représentation que m'a faite
+la veuve du libraire (car Dieu a appelé à lui depuis peu son mari), que
+ce troisième volume surpassait de beaucoup les deux autres, je n'ai pu
+lui refuser la grace qu'elle m'a demandée, et que je regarde comme une
+justice, qui est d'ajouter dix sols au prix ordinaire, mais pour ce
+volume seulement. Je l'ai priée de continuer d'avoir égard aux personnes
+qui s'adresseront à elle avec un témoignage de ma part. Je prendrai de
+meilleures mesures dans la suite, et ne tomberai plus dans le même
+inconvénient.
+
+Dès que l'impression de ce troisième volume a été achevée, on a commencé
+à réimprimer les deux premiers. J'y ai fait quelques corrections et
+quelques légers changements sur les avis que des amis m'ont donnés. Je
+les aurais marqués à la fin de ce volume, si je n'avais craint de le
+trop charger: je le ferai dans les volumes suivants, afin que ceux qui
+ont la première édition puissent en faire usage. Ce petit recueil de
+corrections, c'est-à-dire de fautes, ramassées ensemble, et mises sous
+les yeux du lecteur, ne peut pas être fort agréable à l'amour-propre;
+mais il peut être utile au public en rendant le livre moins défectueux,
+et cela doit me suffire. D'ailleurs, en matière de littérature, comme
+dans la morale, les fautes reconnues et avouées sincèrement sont
+oubliées, ou, pour mieux dire, ne subsistent plus.
+
+Je prie les lecteurs qui auront remarqué dans ces trois volumes des
+endroits qui leur paraîtront demander quelque changement nécessaire,
+soit pour la justesse de l'expression, soit pour la vérité des faits,
+soit pour l'exactitude des dates, soit même pour quelques circonstances
+essentielles que j'aurai omises, de vouloir m'en donner avis, en
+adressant leurs lettres chez le libraire. On me permettra de n'y faire
+d'autre réponse que celle que je fais ici par avance, en témoignant dès
+à-présent une très-sincère et très-vive reconnaissance à toutes les
+personnes qui voudront bien m'aider de leurs lumières.
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+POUR LE QUATRIÈME VOLUME.
+
+Il est bien difficile, dans un ouvrage d'une aussi grande étendue qu'est
+celui de l'Histoire ancienne, qu'il n'échappe bien des fautes à un
+écrivain, quelque attention et quelque exactitude qu'il tâche d'y
+apporter. J'en avais déjà reconnu plusieurs par moi-même. Les avis qu'on
+m'a donnés, soit dans des lettres particulières, soit dans des écrits
+publics, m'en ont fait encore remarquer d'autres. J'espère les corriger
+toutes dans l'édition suivante de mon Histoire, que l'on doit bientôt
+commencer.
+
+Quand je ne serais pas porté par moi-même à profiter des avis qu'on me
+donne, il me semble que l'indulgence, je pourrais presque dire la
+complaisance, que le public témoigne pour mon ouvrage, devrait m'engager
+à faire tous mes efforts pour le rendre le moins défectueux qu'il me
+serait possible. Il est bien aisé de prendre son parti, lorsque la
+critique tombe sur des fautes marquées et sensibles: il ne s'agit alors
+que de reconnaître qu'on s'est trompé, et de corriger ses fautes. Mais
+il est une autre sorte de critique qui embarrasse et laisse dans
+l'incertitude, parce qu'elle ne porte pas avec elle une pareille
+évidence; et c'est le cas où je me trouve. J'en apporterai un exemple
+entre plusieurs autres.
+
+Quelques personnes croient que, dans mon Histoire, les réflexions sont
+trop longues et trop fréquentes. Je sens bien que cette critique n'est
+point sans fondement, et qu'en cela je me suis un peu écarté de la règle
+que les historiens ont coutume de suivre, qui est de laisser pour
+l'ordinaire au lecteur le soin et, en même temps, le plaisir de faire
+lui-même ses réflexions sur les faits qu'on lui présente; au lieu qu'en
+les lui suggérant, il paraît qu'on se défie de ses lumières et de sa
+pénétration. Ce qui m'a déterminé à en user ainsi, c'est que mon premier
+et principal dessein, quand j'ai entrepris cet ouvrage, a été de
+travailler pour les jeunes gens, et de ne rien négliger de ce qui me
+paraîtrait propre à leur former l'esprit et le cœur. Or c'est l'effet
+que produisent naturellement les réflexions; et l'on sait que la
+jeunesse en est moins capable par elle-même qu'un âge plus avancé, et
+que, pour lui faire tirer de l'étude de l'Histoire tout le fruit qu'on a
+lieu d'en attendre, il n'est pas inutile, quand les faits sont
+singuliers et remarquables, de lui mettre devant les yeux le jugement
+qu'en ont porté les auteurs de l'antiquité les plus sensés et les plus
+sages, afin de lui apprendre à faire par elle-même dans la suite de
+pareilles réflexions, et à juger sainement de tout.
+
+L'usage que j'ai vu faire de mon Histoire à des enfants de neuf à dix
+ans de l'un et de l'autre sexe qui la lisent avec plaisir, et le compte
+exact que je leur ai entendu rendre, non-seulement des plus beaux
+événements, mais de ce qu'il y a de plus solide dans les réflexions,
+m'ont confirmé dans l'opinion où j'étais qu'elles pouvaient leur être de
+quelque utilité, et qu'elles n'étaient point au-dessus de leur portée.
+Si effectivement elles étaient propres à accoutumer les jeunes gens à
+saisir dans l'Histoire le vrai, le beau, le juste, l'honnête, ce qui en
+est le grand fruit, il me semble que cet avantage, ou du moins
+l'intention que j'ai eue de le leur procurer, pourrait faire excuser la
+liberté que j'ai prise de m'écarter peut-être un peu trop de la règle
+ordinaire. Cependant je ne suis point attaché à mon sentiment, et si je
+m'apercevais qu'il fût contraire à celui du public, j'y renoncerais sans
+peine.
+
+Je reviens encore à mes jeunes gens, et il faut qu'on me le pardonne;
+car[19] j'avoue que je ne puis les perdre de vue, et que tout ce qui
+peut contribuer à leur instruction me touche sensiblement. Il va
+paraître un livre qui sera de ce genre; il a pour titre, _le Spectacle
+de la Nature_, ou _Entretiens sur les particularités de l'Histoire
+naturelle qui ont paru les plus propres à rendre les jeunes gens
+curieux, et à leur former l'esprit_. On y développe d'une manière
+agréable et spirituelle ce qu'il y a de plus curieux dans la nature,
+pour ce qui regarde les animaux terrestres, les oiseaux, les insectes,
+les poissons. S'il m'était permis de juger du succès de ce livre par le
+plaisir que la lecture m'en a causé, je pourrais assurer par avance
+qu'il sera grand. C'est à ma prière, et sur mes vives sollicitations,
+que l'auteur a entrepris cet ouvrage, qui peut être beaucoup augmenté,
+s'il se trouve au goût du public.
+
+[Note 19: «Neque enim me pœnitet ad hoc quoque opus meum, et curam
+susceptorum semel adolescentium respicere.» (QUINTIL. lib. XI, c. 1.)]
+
+_Lettre de monsieur Rousseau._
+
+J'espère que le public ne me saura pas mauvais gré d'avoir inséré ici
+une lettre de M. Rousseau, dans laquelle, à l'occasion de
+l'Avertissement qui précède, il m'exhorte à ne point suivre l'avis des
+personnes qui me conseilleraient de retrancher ou d'abréger les
+réflexions que je répands de temps en temps dans mon Histoire.
+L'autorité d'un écrivain aussi généralement estimé pour la justesse et
+la délicatesse du goût que l'est celui dont je parle a été pour moi d'un
+grand poids; et, m'imaginant que le public me parlait par sa bouche, je
+n'ai pas cru devoir appeler de sa décision. Je n'en dirais pas
+tout-à-fait autant des louanges qu'il donne à mon Ouvrage, parce que
+j'ai lieu de craindre que son bon cœur n'ait fait illusion à son esprit,
+et ne l'ait aveuglé en faveur d'un ami qu'il considère depuis
+long-temps. L'erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait que, dans
+l'amitié, elle fût plus commune qu'elle n'est.
+
+ Vellem in amicitia sic erraremus, et isti
+ Errori nomen virtus posuisset honestum.
+
+A Bruxelles, le 27 août 1732.
+
+«J'ai bien des grâces à vous rendre, monsieur, de l'agréable présent que
+vous m'avez fait du quatrième volume de votre Histoire. Je l'ai lu pour
+ainsi dire tout d'une haleine, et avec une satisfaction qui n'a été
+interrompue en aucun endroit. Si le sentiment peut passer pour bon juge
+en ces matières, je puis dire qu'il n'y eut jamais difficulté plus mal
+fondée que celle que vous dites vous avoir été objectée sur la prétendue
+longueur des réflexions dont votre narration est quelquefois
+accompagnée, ni de plus mauvais conseil que celui qu'on vous a donné de
+les abréger. C'est vouloir retrancher de votre livre ce qui le distingue
+le plus utilement et même le plus agréablement de tant d'autres
+histoires dont le public se trouve inondé, et qui, dépouillées de
+l'instruction qui doit être le but de l'écrivain et le fruit de la
+lecture, méritent plutôt le nom de Gazettes savantes que celui
+d'Histoires. Quelque nécessaires que ces réflexions soient aux jeunes
+gens, vous connaissez trop bien les hommes pour ne pas sentir combien
+elles le sont aux personnes avancées en âge, et qui passent même pour
+les plus raisonnables. La plupart lisent pour satisfaire leur curiosité,
+et pour pouvoir dire qu'ils ont lu. Trouverez-vous même parmi les plus
+sensés une demi-douzaine de lecteurs qui veuillent se donner le temps et
+la peine de méditer sur leur lecture? et quand ils se la donneraient,
+est-il sûr qu'ils soient capables de méditer comme il faut et où il
+faut? Les uns s'attacheront à un mot ou à une expression qui ne leur
+aura pas plu. Les autres s'arrêteront à quelque point de chronologie ou
+à quelque fait contesté par d'autres auteurs; et à peine dans le grand
+nombre s'en trouvera-t-il quelqu'un qui se mette en peine d'y chercher
+le véritable et l'unique objet de toute lecture sensée, qui est
+l'instruction. C'est pourtant pour le plus grand nombre que vous
+travaillez. Votre but n'est pas d'instruire ceux qui sont déjà
+instruits; et quand ce le serait, quelle satisfaction n'est-ce pas pour
+eux de se retrouver, pour ainsi dire, dans les réflexions d'un homme
+comme vous, et de s'assurer par cette conformité de la vérité des leurs?
+Ne faites donc point de difficulté, monsieur, de continuer comme vous
+avez commencé. La fonction du philosophe et celle de l'historien sont
+les mêmes. L'un cherche à instruire par les préceptes, l'autre par les
+exemples; mais si ces exemples ne sont accompagnés de préceptes à
+propos, ils deviennent la plupart du temps inutiles, soit par la
+paresse, soit par l'incapacité, soit par le peu de loisir des lecteurs.
+C'est à vous de leur lever ces obstacles; et ils vous en seront d'autant
+plus obligés, que cette partie de votre Ouvrage, qui est la plus utile,
+est en même temps la plus agréable, et celle qui satisfait plus
+l'esprit, les réflexions s'y trouvant mêlées et comme incorporées aux
+faits d'une manière si naturelle et si éloignée de toute affectation,
+que, si on les en détachait, il semble qu'elles laisseraient un vide
+dans votre narration. Ne croyez pas pourtant que mon intention, en vous
+écrivant ceci, soit de m'ériger avec vous en donneur de conseils. Je
+n'ai pas assez de témérité pour m'en croire capable; mais, plein comme
+je le suis de la lecture que je viens d'achever, j'aurais cru me faire
+tort à moi-même si je vous avais caché ma pensée sur ce qui m'a paru de
+plus important dans le plan que vous vous êtes fait, et sur ce qui m'a
+le plus charmé dans la manière dont vous l'avez exécuté. Je suis avec
+beaucoup de respect,»
+
+MONSIEUR,
+Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+ROUSSEAU.
+
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+POUR LE TOME CINQUIÈME.
+
+Quoique le public n'attende pas de moi une apologie sur la promptitude
+avec laquelle je le sers, je me crois néanmoins obligé de lui rendre
+compte de mon travail, et de lui expliquer comment, au lieu d'un seul
+volume de mon Histoire, qui est le tribut annuel que j'avais coutume de
+lui payer, je me prépare cette année à lui en fournir deux. En voici
+déjà un qui paraît; et j'espère que, vers le mois d'août, il sera suivi
+d'un autre. Il peut y avoir quelque lieu d'en être surpris, et de douter
+si c'est assez respecter le public que de se hâter ainsi de lui donner
+livre sur livre, sans paraître avoir pris tout le temps nécessaire pour
+les travailler et les polir comme il convient.
+
+Je serais fâché qu'on me soupçonnât d'une pareille négligence, que je
+regarde comme directement contraire au devoir d'un écrivain. Je ne le
+serais guère moins qu'on attribuât cette promptitude à une heureuse
+fécondité de génie, à une grande facilité de composition, à un fonds de
+connaissances amassé de longue main. Je ne me reconnais point, ou peu, à
+tous ces traits.
+
+Il est vrai, et le public ne me saura pas mauvais ré de cet aveu, que,
+pour répondre à son estime et à son attente, je me livre tout entier à
+mon ouvrage, que j'en fais mon unique affaire, que j'y donne tout mon
+temps et tous mes soins, et que j'écarte sévèrement toute autre
+occupation, parce que celle-ci me paraît dans l'ordre de la Providence,
+et que j'ai lieu de croire, par le succès que Dieu y a donné jusqu'ici,
+que c'est à quoi il m'appelle, et le travail qu'il m'impose.
+
+Mais ce qui a avancé cette année mon ouvrage au-delà de la mesure
+ordinaire, sont les secours considérables que j'ai tirés de plusieurs
+livres, sur les principales matières dont traitent les deux volumes qui
+suivent le quatrième. A ce prix, il est aisé de devenir auteur, et l'on
+gagne bien du temps quand on trouve une partie de la besogne faite par
+d'excellents ouvriers, et qu'il ne reste qu'à l'adopter, et à en faire
+usage comme de son bien propre. C'est la possession où je me suis mis
+dès le commencement, et dont il semble que le public m'a passé titre.
+
+Outre ces secours, j'en trouve d'autres qui ne sont pas moins
+importants, dont le public souffrira que je lui rende ici compte, parce
+que ma reconnaissance ne peut pas demeurer muette plus longtemps. J'ai
+l'avantage de passer près de quatre mois de suite au voisinage de Paris,
+dans une agréable campagne, qui me fournit tout ce que je puis désirer
+et pour le travail, et pour le délassement: la bonne compagnie, la
+conversation, le bon air, la promenade, des prairies enchantées, un bord
+de rivière toujours amusant, une vue douce et qui se présente toujours
+avec un nouveau plaisir; et, ce qui fait l'assaisonnement de tout le
+reste, une pleine et entière liberté.
+
+Deux frères (M. l'abbé et M. le marquis d'Asfeld), qui se sont tous deux
+également distingués, chacun dans leur profession, par un mérite rare et
+solide, me sont aussi tous deux d'un secours infini pour mon ouvrage.
+L'un, qui a fait et soutenu des siéges, et qui s'est trouvé à plusieurs
+actions (le public sait avec quel succès), veut bien que je lui lise les
+principales batailles dont je fais mention dans mon Histoire, et par là
+m'épargne beaucoup de fautes et de bévues grossières, telles que Polybe
+en relève un [Marge: Polyb. l. 12, p. 662-666.] grand nombre dans les
+écrits du philosophe Callisthène, qui avait accompagné
+Alexandre-le-Grand dans ses glorieuses campagnes, et qui s'était mal à
+propos ingéré de décrire les expéditions guerrières de ce conquérant, où
+il n'entendait rien, sans avoir pris la précaution de consulter les gens
+du métier.
+
+L'autre frère, l'un de mes plus anciens et de mes plus intimes amis,
+qui, outre la science profonde de la théologie, et la connaissance des
+Écritures, où il excelle, possède nos historiens grecs et latins, aussi
+bien qu'aucune personne que je connaisse, et qui paraît n'avoir rien
+oublié de tout ce qu'il a lu, a la patience de lire et de relire tous
+mes Ouvrages avant qu'ils paraissent en public, et ne refuse pas de me
+donner ses remarques, de me faire part de ses vues, de me communiquer
+ses réflexions; et il m'en fournit d'excellentes. Je sens bien que la
+tendre amitié dont il m'honore depuis long-temps entre pour beaucoup
+dans toutes les peines qu'il veut bien se donner pour perfectionner mon
+Ouvrage; mais je lui dois ce témoignage, que l'amour du bien public, qui
+fait l'un des principaux caractères de ces deux frères, y a encore plus
+de part; et ce sentiment, loin de rien diminuer de ma reconnaissance, la
+rend encore plus vive, et j'ose dire plus religieuse.
+
+Qu'on juge, après cela, si Colombe ne doit pas être pour moi un séjour
+agréable et utile en même temps. Je voudrais que ce fût encore la
+coutume, comme autrefois, d'inscrire ses ouvrages du lieu où on les a
+composés. Je mettrais à la tête des miens: DE MA MAISON DE COLOMBE[20];
+car le maître de celle-ci veut que je la regarde comme mienne. Je lui
+desire, pour récompense, moins la graisse de la terre que la rosée du
+ciel; et je souhaite de tout mon cœur, trop heureux si j'y pouvais
+contribuer en quelque chose, qu'il ait la consolation de voir ses
+aimables enfants croître sous ses yeux de plus en plus en sagesse et en
+grâce devant Dieu et devant les hommes.
+
+[Note 20: E Columbano meo.]
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+POUR LE TOME ONZIÈME.
+
+Ce onzième volume, qui contient huit cents pages, s'est trouvé d'une
+grosseur si énorme, qu'on s'est cru obligé de le diviser pour la
+commodité des lecteurs, et de le couper en deux tomes, qui ne seront
+vendus tout reliés que trois livres dix sous.
+
+Le traité des arts et des sciences m'a conduit bien plus loin que je ne
+pensais, et il occupera encore le douzième volume tout entier au moins.
+Je me suis repenti plus d'une fois de m'être engagé dans une entreprise
+qui demanderait un grand nombre de connaissances, et même portées à une
+grande perfection, pour donner de chacune une idée juste, précise,
+complète. J'ai bientôt senti qu'elle était infiniment au-dessus de mes
+forces; et j'ai tâché de suppléer à ce qui me manquait, en profitant du
+travail des plus habiles en chaque art pour me conduire dans des routes,
+dont les unes m'étaient peu familières, et les autres entièrement
+inconnues.
+
+J'envisageais avec une secrète joie la fin prochaine de mon travail, non
+pour me livrer à une molle et frivole oisiveté, qui ne convient point à
+un honnête homme, et encore moins à un chrétien, mais pour jouir d'un
+tranquille repos, qui me permettrait de ne plus employer ce qu'il peut
+me rester encore de jours à vivre qu'à des études et à des lectures
+propres à me sanctifier moi-même, et à me préparer à ce dernier moment
+qui doit décider pour toujours de notre sort. Il me semblait qu'après
+avoir travaillé pour les autres pendant plus de cinquante ans, il devait
+m'être permis de ne plus travailler que pour moi, et de renoncer
+absolument à l'étude des auteurs profanes, qui peuvent plaire à
+l'esprit, mais qui sont incapables de nourrir le cœur. Une forte
+inclination me portait à prendre ce parti, qui me paraissait tout-à-fait
+convenable, et presque nécessaire.
+
+Cependant les désirs du public, qui ne sont pas obscurs sur ce sujet,
+m'ont fait naître quelque doute. Je n'ai pas voulu me déterminer
+moi-même, ni prendre pour règle de ma conduite mon inclination seule.
+J'ai consulté séparément des amis sages et éclairés, qui m'ont tous
+condamné à entreprendre l'Histoire romaine, j'entends celle de la
+république. Une conformité de sentiments si peu suspecte m'a frappé; et
+je n'ai plus eu de peine à me rendre à un avis que j'ai regardé comme
+une marque certaine de la volonté de Dieu sur moi.
+
+Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitôt que j'aurai achevé l'autre, ce
+que j'espère qui n'ira pas loin. Agé de soixante et seize ans accomplis,
+je n'ai pas de temps à perdre. Ce n'est pas que je me flatte de pouvoir
+le conduire jusqu'à sa fin: je l'avancerai autant que mes forces et ma
+santé me le permettront. N'ayant entrepris ma première Histoire que pour
+remplir le ministère auquel il me semblait que Dieu m'avait appelé, en
+commençant à former le cœur des jeunes gens, à leur donner les premières
+teintures de la vertu par l'exemple des grands hommes du paganisme, et à
+en jeter les premiers fondements pour les conduire à des vertus plus
+solides, je me sens plus obligé que jamais à porter les mêmes vues dans
+celle où je suis près d'entrer. Je tâcherai de ne point oublier que
+Dieu, me prenant sur mon Ouvrage (car c'est à quoi je dois m'attendre),
+n'examinera pas s'il est bien ou mal écrit, ni s'il aura été reçu avec
+applaudissement ou non, mais si je l'aurai composé uniquement pour lui
+plaire, et pour rendre quelque service au public. Cette pensée ne
+servira qu'à augmenter de plus en plus mon ardeur et mon zèle par la vue
+de celui pour qui je travaillerai, et m'engagera à faire de nouveaux
+efforts pour répondre à l'attente publique, en profitant de tous les
+avis qu'on a bien voulu me donner sur ma première Histoire.
+
+Au reste, je serais bien à plaindre si je n'attendais d'autre récompense
+d'un si long et si pénible travail que des louanges humaines. Et qui
+peut se flatter néanmoins d'être assez attentif pour se défendre de la
+surprise d'une si douce illusion? Les païens ne travaillaient que dans
+cette vue. Aussi est-il écrit d'eux: _Receperunt mercedem suam. Vani
+vanam,_ ajoute un Père. _Ils ont reçu leur récompense, aussi vaine
+qu'eux_. Je dois bien plutôt me proposer pour modèle ce serviteur qui
+emploie toute son industrie et toute son application à faire valoir le
+peu de talents que son maître lui a confiés, afin d'entendre comme lui,
+au dernier jour, ces consolantes paroles, bien supérieures à toutes les
+louanges des hommes: [Marge: Matth. 25, 21.] _O bon et fidèle serviteur,
+parce que vous avez été fidèle en peu de choses, je vous établirai sur
+beaucoup: entrez dans la joie de votre Seigneur._ FIAT, FIAT.
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+POUR LE TREIZIÈME VOLUME.
+
+Me voici enfin arrivé au terme d'un Ouvrage qui m'a occupé tout entier
+pendant plusieurs années. Je ne puis m'empêcher, en le finissant, de
+marquer au public ma reconnaissance pour l'accueil favorable qu'il lui a
+fait. J'ai éprouvé de sa part une bonté et une indulgence qui m'ont
+étonné, et auxquelles certainement je ne m'attendais pas. J'ai trouvé
+les mêmes dispositions chez les étrangers que dans mes compatriotes, et
+j'en ai reçu des témoignages d'approbation et de bienveillance qui me
+feraient beaucoup d'honneur, s'il m'était permis de les rendre publics.
+
+Il faut bien, et je ne puis me le dissimuler, que l'Ouvrage ne soit pas
+mauvais, puisqu'il a eu le bonheur de plaire à tant de personnes; mais
+je dois aussi reconnaître que la gloire ne m'en appartient pas tout
+entière. On sait que le fond de tout ce que j'ai écrit est tiré
+d'auteurs anciens tant grecs que latins, qui ont fait l'admiration de
+tous les siècles, et qui m'ont fourni les faits, les réflexions, les
+pensées, les tours, et souvent même les expressions, par la beauté et
+l'énergie de celles qu'ils me présentaient. Les traductions qu'on a de
+plusieurs de ces historiens m'ont été d'un grand secours, et m'ont
+épargné beaucoup de peine et de temps, parce qu'en les comparant avec
+les originaux j'y trouvais pour l'ordinaire peu de choses à changer. Je
+me suis donné la liberté, et il me semble qu'on ne m'en a pas su mauvais
+gré, d'enrichir mon ouvrage d'une infinité de beaux morceaux que je
+trouvais dans ceux des Modernes, et qui convenaient au mien, et j'en
+userai de même encore dans l'Histoire romaine; mais ce qui m'a le plus
+aidé dans mon travail, et ce qui a le plus contribué à le mettre en état
+de ne pas déplaire au public, ce sont les remarques de quelques amis
+d'un goût rare et exquis, qui ont eu la patience de lire et de
+critiquer, presque en ennemis, mes écrits avant qu'ils parussent, et qui
+m'ont épargné bien des fautes. On voit donc que, tout compté et bien
+examiné, il y a beaucoup à rabattre pour moi des louanges que mon
+Ouvrage a pu m'attirer; aussi je ne prétends en tirer d'autre avantage
+que celui de m'animer de plus en plus dans la nouvelle carrière de
+l'Histoire romaine, où je commence à entrer.
+
+Quoi qu'il en soit, l'Ouvrage est enfin achevé. On trouvera à la fin de
+ce dernier volume deux tables, l'une chronologique, l'autre des
+matières.
+
+[Marge: En 1738.] J'espère donner au public le premier tome de
+l'Histoire romaine avant le mois de septembre prochain. Pour en avancer
+la composition, j'ai cru devoir me reposer entièrement du soin des deux
+tables qui terminent l'Histoire ancienne sur des personnes qui ont bien
+voulu s'en charger. Au défaut d'autres qualités, je me pique d'être
+prompt à servir le public, et je lui consacre de bon cœur tout mon
+temps, sur lequel il a un droit justement acquis par toutes les bontés
+qu'il me témoigne.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ ÉDITIONS
+ DES PRINCIPAUX AUTEURS GRECS
+ CITÉS
+ DANS LE TEXTE DE L'HISTOIRE ANCIENNE[21].
+
+ ---------
+
+[Note 21: Cette table ne s'applique point aux citations qui se
+trouvent dans mes notes. Les éditions récentes dont je me suis servi
+étant presque toutes divisées par chapitres, paragraphes et numéros,
+c'est de cette manière que j'en indique les citations. Quand il m'arrive
+de me servir d'une édition qui n'est pas ainsi divisée, je cite la page,
+en ayant le soin de spécifier l'édition que j'ai eue sous les yeux; dans
+ce cas, c'est ordinairement la même que celle que Rollin a
+consultée.--L.]
+
+HERODOTUS. _Francof._, an. 1608.
+
+THUCYDIDES. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1588.
+
+XENOPHON. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_, an.
+1625.
+
+POLYBIUS. _Parisiis_, an. 1609.
+
+DIODORUS SICULUS. _Hanoviæ, Typis Wechelianis_, an. 1684.
+
+PLUTARCHUS. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_,
+an. 1624.
+
+STRABO. _Lutetiæ Parisiorum, Typis regiis_, an. 1620.
+
+ATHENÆUS. _Lugduni_, an. 1612.
+
+PAUSANIAS. _Hanoviæ, Typis Wechelianis_, an. 1613.
+
+APPIANUS ALEXANDRINUS. _Apud Henric. Stephan._, an. 1592.
+
+PLATO. _Ex nova Joannis Serrani interpretatione, apud Henricum
+Stephanum_, an. 1578.
+
+ARISTOTELES. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_,
+an. 1619.
+
+ISOCRATES. _Apud Paulum Stephanum_, an. 1604.
+
+DIOGENES LAERTIUS. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1594.
+
+DEMOSTHENES. _Francof._, an. 1604.
+
+ARRIANUS. _Lugd. Batav._, an. 1704.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ HISTOIRE ANCIENNE
+ DES ÉGYPTIENS,
+ DES CARTHAGINOIS, DES ASSYRIENS, DES BABYLONIENS,
+ DES MÈDES ET DES PERSES,
+ DES MACÉDONIENS ET DES GRECS.
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+AVANT-PROPOS.
+
+ORIGINE ET PROGRÈS DE L'ÉTABLISSEMENT
+DES ROYAUMES.
+
+Pour connaître comment se sont formés les états et les royaumes qui ont
+partagé l'univers, par quels degrés ils sont parvenus à ce point de
+grandeur que l'histoire nous montre, par quels liens les familles et les
+villes se sont réunies pour composer un corps de société, et pour vivre
+ensemble sous une même autorité et sous des lois communes, il est à
+propos de remonter, pour ainsi dire, jusqu'à l'enfance du monde, et
+jusqu'au temps où les hommes, répandus en différentes contrées après la
+division des langues, commencèrent à peupler la terre.
+
+Dans ces premiers temps, chaque père était le chef souverain de sa
+famille, l'arbitre et le juge des différends qui y naissaient, le
+législateur-né de la petite société qui lui était soumise, le défenseur
+et le protecteur de ceux que la naissance, l'éducation et leur faiblesse
+mettaient sous sa sauvegarde, et dont sa tendresse lui rendait les
+intérêts aussi chers que les siens propres.
+
+Quelque indépendante que fût l'autorité de ces maîtres, ils n'en usaient
+qu'en pères, c'est-à-dire, avec beaucoup de modération. Peu jaloux de
+leur pouvoir, ils ne songeaient point à dominer avec hauteur, ni à
+décider avec empire. Comme ils se trouvaient nécessairement obligés
+d'associer les autres à leurs travaux domestiques, ils les associaient
+aussi à leurs délibérations, et s'aidaient de leurs conseils dans les
+affaires. Ainsi tout se faisait de concert, et pour le bien commun.
+
+Les lois que la vigilance paternelle établissait dans ce petit sénat
+domestique, étant dictées par le seul motif de l'utilité publique,
+concertées avec les enfants les plus âgés, acceptées par les inférieurs
+avec un libre consentement, étaient gardées avec religion, et se
+conservaient dans les familles comme une police héréditaire qui en
+faisait la paix et la sûreté.
+
+Différents motifs donnèrent lieu à différentes lois. L'un, sensible à la
+joie de la naissance d'un fils qui, le premier, l'avait rendu père,
+songea à le distinguer parmi ses frères par une portion plus
+considérable dans ses biens et par une autorité plus grande dans sa
+famille. Un autre, plus attentif aux intérêts d'une épouse qu'il
+chérissait, ou d'une fille tendrement aimée qu'il voulait établir, se
+crut obligé d'assurer leurs droits et d'augmenter leurs avantages. La
+solitude et l'abandon d'une épouse qui pouvait devenir veuve toucha
+davantage un autre, et il pourvut de loin à la subsistance et au repos
+d'une personne qui faisait la douceur de sa vie. De ces différentes
+vues, et d'autres pareilles, sont nés les différents usages des peuples,
+et les droits des nations, qui varient à l'infini.
+
+A mesure que chaque famille croissait par la naissance des enfants et
+par la multiplicité des alliances, leur petit domaine s'étendait, et
+elles vinrent peu-à-peu à former des bourgs et des villes.
+
+Ces sociétés étant devenues fort nombreuses par la succession des temps,
+et les familles s'étant partagées en diverses branches, qui avaient
+chacune leurs chefs, et dont les intérêts et les caractères différents
+pouvaient troubler l'ordre public, il fut nécessaire de confier le
+gouvernement à un seul, pour réunir tous ces chefs sous une même
+autorité, et pour maintenir le repos public par une conduite uniforme.
+L'idée qu'on conservait encore du gouvernement paternel, et l'heureuse
+expérience qu'on en avait faite, inspirèrent la pensée de choisir parmi
+les plus gens de bien et les plus sages celui en qui l'on reconnaissait
+davantage l'esprit et les sentiments de père. L'ambition et la brigue
+n'avaient [Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] point de part dans ce choix:
+la probité seule et la réputation de vertu et d'équité en décidaient, et
+donnaient la préférence aux plus dignes[22].
+
+[Note 22: «Quos ad fastigium hujus majestatis non ambitio popularis,
+sed spectata inter bonos moderatio provehebat.»]
+
+Pour relever l'éclat de leur nouvelle dignité, et pour les mettre plus
+en état de faire respecter les lois, de se consacrer tout entiers au
+bien public, de défendre l'État contre les entreprises des voisins et
+contre la mauvaise volonté des citoyens mécontents, on leur donna le nom
+de _roi_, on leur érigea un trône, on leur mit le sceptre en main, on
+leur fit rendre des hommages, on leur assigna des officiers et des
+gardes, on leur accorda des tributs, on leur confia un plein pouvoir
+pour administrer la justice; et, dans cette vue, on les arma du glaive
+pour réprimer les injustices et pour punir les crimes.
+
+[Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] Chaque ville, dans les commencements,
+avait son roi, qui, plus attentif à conserver son domaine qu'à
+l'étendre, renfermait son ambition dans les bornes du pays qui l'avait
+vu naître[23]. Les démêlés presque inévitables entre des voisins, la
+jalousie contre un prince plus puissant, un esprit remuant et inquiet,
+des inclinations martiales, le désir de s'agrandir et de faire éclater
+ses talents, donnèrent occasion à des guerres, qui se terminaient
+souvent par l'entier assujettissement des vaincus, dont les villes
+passaient sous le pouvoir du conquérant, et grossissaient peu-à-peu son
+domaine. [Marge: Justin. _ibid._] De cette sorte, une première victoire
+servant de degré et d'instrument à la seconde, et rendant le prince plus
+puissant et plus hardi pour de nouvelles entreprises, plusieurs villes
+et plusieurs provinces, réunies sous un seul monarque, formèrent des
+royaumes plus ou moins étendus, selon que le vainqueur avait poussé ses
+conquêtes avec plus ou moins de vivacité[24].
+
+[Note 23: «Fines imperii tueri magis quàm proferre mos erat. Intra
+suam cuique patriam regna finiebantur.»]
+
+[Note 24: «Domitis proximis, quum accessione virium fortior ad alios
+transiret, et proxima quæque victoria instrumentum sequentis esset,
+totius Orientis populos subegit.»]
+
+Parmi ces princes, il s'en rencontra dont l'ambition, se trouvant trop
+resserrée dans les limites d'un simple royaume, se répandit par-tout
+comme un torrent et comme une mer, engloutit les royaumes et les
+nations, et fit consister la gloire à dépouiller de leurs états des
+princes qui ne leur avaient fait aucun tort, à porter au loin les
+ravages et les incendies, et à laisser par-tout des traces sanglantes de
+leur passage. Telle a été l'origine de ces fameux empires qui
+embrassaient une grande partie du monde.
+
+Les princes usaient diversement de la victoire, selon la diversité de
+leurs caractères ou de leurs intérêts. Les uns, se regardant comme
+absolument maîtres des vaincus, et croyant que c'était assez faire pour
+eux que de leur laisser la vie, les dépouillaient eux et leurs enfants
+de leurs biens, de leur patrie, de leur liberté; les réduisaient à un
+dur esclavage; les occupaient aux arts nécessaires pour la vie, aux plus
+vils ministères de la maison, aux pénibles travaux de la campagne; et
+souvent même les forçaient, par des traitements inhumains, à creuser les
+mines, et à fouiller dans les entrailles de la terre pour satisfaire
+leur avarice; et de là le genre humain se trouva partagé comme en deux
+espèces d'hommes, de libres et de serfs, de maîtres et d'esclaves.
+
+D'autres introduisirent la coutume de transporter les peuples entiers,
+avec toutes leurs familles, dans de nouvelles contrées, où ils les
+établissaient, et leur donnaient des terres à cultiver.
+
+D'autres, encore plus modérés, se contentaient de faire racheter aux
+peuples vaincus leur liberté, et l'usage de leurs lois et de leurs
+privilèges, par des tributs annuels qu'ils leur imposaient; et
+quelquefois même ils laissaient les rois sur leur trône, en exigeant
+d'eux seulement quelques hommages.
+
+Les plus sages et les plus habiles en matière de politique se faisaient
+un honneur de mettre une espèce d'égalité entre les peuples nouvellement
+conquis et les anciens sujets, accordant aux premiers le droit de
+bourgeoisie, et presque tous les mêmes droits et les mêmes priviléges
+dont jouissaient les autres; et par-là, d'un grand nombre de nations
+répandues dans toute la terre, ils ne faisaient plus en quelque sorte
+qu'une ville, ou du moins qu'un peuple.
+
+Voilà une idée générale et abrégée de ce que l'histoire du genre humain
+nous présente, et que je vais tâcher d'exposer plus en détail en
+traitant de chaque empire et de chaque nation. Je ne toucherai point à
+l'histoire du peuple de Dieu, ni à celle des Romains. Les Égyptiens, les
+Carthaginois, les Assyriens, les Babyloniens, les Mèdes et les Perses,
+les Macédoniens, les Grecs feront le sujet de l'ouvrage que je donne au
+public. Je commence par les Égyptiens et par les Carthaginois, parce que
+les premiers sont fort anciens, et que les uns et les autres sont plus
+détachés du reste de l'histoire, au lieu que les autres peuples ont plus
+de liaison entre eux, et quelquefois même se succèdent.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ LIVRE PREMIER.
+
+ ----------------------
+
+ HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS.
+
+Je diviserai en trois parties ce que j'ai à dire sur les Égyptiens. La
+première renfermera un plan abrégé et une courte description des
+différentes parties de l'Égypte, et de ce qu'on y trouve de plus
+remarquable. Dans la seconde, je parlerai des coutumes, des lois et de
+la religion des Égyptiens. Enfin, dans la troisième, j'exposerai
+l'histoire des rois d'Égypte.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+ ---------
+
+DESCRIPTION DE L'ÉGYPTE, ET DE CE QUI S'Y TROUVE
+DE PLUS REMARQUABLE.
+
+[Marge: Herod, lib. 2 cap. 177.] L'Égypte, dans une étendue assez
+bornée, renfermait autrefois[25] un grand nombre de villes, et une
+multitude incroyable d'habitants[26].
+
+[Note 25: On marque que, sous Amasis, il y avait en Égypte vingt
+mille villes habitées.]
+
+[Note 26: La population de l'ancienne Égypte n'a rien d'incroyable.
+Seulement il faut distinguer, dans les textes anciens qui en font
+mention, ceux qui donnent un renseignement positif, de ceux qui
+n'offrent que des circonstances vagues dont on croit pouvoir conclure la
+population de ce pays.
+
+Diodore de Sicile dit qu'autrefois, et de son temps, l'Égypte contenait
+sept millions d'habitants (I, § 31).
+
+Josèphe, environ un siècle après, porte la population de ce pays à sept
+millions cinq cent mille ames, sans compter celle d'Alexandrie (Jos.
+_Bell. Jud._ II, c. 16, §4), qui était, selon Diodore, de trois cent
+mille ames.
+
+Il résulte de ces deux passages clairs et positifs que, depuis les temps
+anciens jusqu'au règne de Titus, la population de l'Égypte était
+constamment restée au-dessous de huit millions d'habitants.
+
+Comme la surface habitable de ce pays est d'environ deux mille deux
+cents lieues carrées, on voit que la population était de trois mille
+quatre cents à trois mille cinq cents habitants par lieue carrée de
+terre habitable; ce qui n'a rien d'extraordinaire, quand on songe à la
+prospérité de l'ancienne Égypte.
+
+Quant à la population qu'on a voulu conclure du nombre d'un million de
+soldats qui sortaient des cent portes de Thèbes, ou bien encore des
+dix-sept cents enfants mâles nés, selon Diodore de Sicile, le même jour
+que Sésostris (I, § 54), elle serait en effet incroyable; car elle
+monterait à quarante ou cinquante millions d'individus. Mais, de ces
+deux faits, le premier est fondé sur une erreur de mots; le second, sur
+une erreur faite par Diodore de Sicile, ou peut-être sur une des
+exagérations familières aux prêtres égyptiens, qui ont débité tant de
+contes aux voyageurs grecs. C'est ce que j'établis dans un Mémoire dont
+je n'ai pu présenter ici que le principal résultat.--L.]
+
+Elle est bornée au levant par la mer Rouge et l'isthme de Suez, au midi
+par l'Éthiopie, au couchant par la Libye, et au nord par la mer
+Méditerranée. Le Nil parcourt du midi au nord toute la longueur du pays
+dans l'espace de près de deux cents lieues[27]. Ce pays se trouve
+resserré de côté et d'autre par deux chaînes de montagnes, qui souvent
+ne laissent entre elles et le Nil qu'une plaine d'une demi-journée de
+chemin, et quelquefois moins.
+
+Du côté occidental, la plaine s'élargit en quelques endroits[28] jusqu'à
+une étendue de vingt-cinq ou trente lieues. La plus grande largeur de
+l'Égypte se prend d'Alexandrie à Damiette, dans un espace d'environ
+cinquante lieues[29].
+
+[Note 27: La longueur de la vallée de l'Égypte, y compris ses
+sinuosités, est de cinq cent soixante-dix milles géographiques, ou deux
+cent trente-sept lieues de vingt-cinq au degré, et cent quatre-vingt-dix
+lieues de vingt au degré.--L.]
+
+[Note 28: Par exemple, dans la partie de l'Égypte moyenne, qu'on
+appelle le _Faïoum_, ancien nome _Arsinoïtes_, dont le point le plus
+éloigné du Nil en est distant de quarante milles géographiques, ou
+quatorze lieues environ.--L.]
+
+[Note 29: La plus grande largeur se prend d'Alexandrie à Péluse: la
+distance est de cent quarante milles, ou quarante-six lieues.--L.]
+
+L'ancienne Égypte peut se diviser en trois principales parties: la haute
+Égypte, appelée autrement Thébaïde, qui était la partie la plus
+méridionale; l'Égypte du milieu, nommée Heptanome, à cause des sept
+nomes ou départements qu'elle renfermait; la basse Égypte, qui
+comprenait ce que les Grecs appellent Delta, et tout ce qu'il y a de
+pays jusqu'à la mer Rouge, et le long de la [Marge: Strab. l. 17, pag.
+787.]mer Méditerranée jusqu'à Rhinocolure, ou au mont Casius. Sous
+Sésostris, toute l'Égypte fut réunie en un [Marge: [Diod. Sic. I §
+54.]]seul royaume, et divisée en trente-six gouvernements ou nomes: dix
+dans la Thébaïde, dix dans le Delta, et seize dans le pays qui est
+entre-deux.
+
+Les villes de Syène et d'Éléphantine séparaient l'Égypte et l'Éthiopie;
+et, du temps d'Auguste, elles servaient [Marge: Tacit. Ann. l. 2, c.
+61.]de bornes à l'empire romain: _claustra olim romani imperii_.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ THÉBAIDE.
+
+Thèbes, qui donna son nom à la Thébaïde, le pouvait disputer aux plus
+belles villes de l'univers. Ses cent portes chantées par Homère sont
+connues de tout le [Marge: Hom. II. 1, vers. 381.] monde, et lui font
+donner le surnom d'Hécatompyle, pour la distinguer d'une autre Thèbes
+située en Béotie. Elle n'était pas moins peuplée qu'elle était vaste, et
+on a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble deux cents chariots et
+dix mille combattants par chacune de ses [Marge: Strab. l. 17, pag.
+816.]portes. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence
+[Marge: Tacit. Ann. l. 2, c. 60.]et sa grandeur, encore qu'ils n'en
+eussent vu que les ruines, tant les restes en étaient augustes.
+
+[Marge: Voyage de Thévenot.] On a découvert dans la Thébaïde (on
+l'appelle maintenant le Sayd) des temples et des palais encore presque
+entiers, où les colonnes et les statues sont innombrables. On y admire
+sur-tout un palais dont les restes semblent n'avoir subsisté que pour
+effacer la gloire des plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de
+vue, et bornées de part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi
+rare que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues à quatre
+portiques dont la hauteur étonne les yeux. Encore ceux qui nous ont
+décrit ce prodigieux édifice n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le
+tour, et ne sont pas même assurés d'en avoir vu la moitié; mais tout ce
+qu'ils ont vu était surprenant. Une salle, qui apparemment faisait le
+milieu de ce superbe palais, était soutenue de six-vingts colonnes de
+six brassées de grosseur, grandes à proportion, et entremêlées
+d'obélisques que tant de siècles n'ont pu abattre. La peinture y avait
+étalé tout son art et toutes ses richesses. Les couleurs même,
+c'est-à-dire, ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir du temps, se
+soutiennent encore parmi les ruines de cet admirable édifice, et y
+conservent leur vivacité: tant l'Égypte savait imprimer un caractère
+d'immortalité à tous ses ouvrages. Strabon, qui avait été sur les
+[Marge: Lib. 17, pag. 805.] lieux, fait la description d'un temple qu'il
+avait vu en Égypte, presque entièrement semblable à ce qui vient d'être
+rapporté[30].
+
+[Marge: Pag. 816.] Le même auteur, en écrivant les raretés de la
+Thébaïde, parle d'une statue de Memnon, fort célèbre, dont il avait vu
+les restes[31]. On dit que cette statue, lorsqu'elle était frappée des
+premiers rayons du soleil levant, rendait un son articulé. En effet
+Strabon entendit ce son; mais il doute qu'il vînt de la statue.
+
+[Note 30: Ce temple est celui d'Héliopolis. Voyez l'explication que
+j'en ai donnée dans la traduction française, tom. V, p. 386 et
+suiv.--L.]
+
+[Note 31: «Germanicus aliis quoque miraculis intendit animum, quorum
+præcipua fuêre Memnonis saxea effigies, ubi radiis solis icta est,
+vocalem sonum reddens, etc.» TACIT. _Annal._ lib. 2, cap. 61.
+
+= Cette statue colossale est assise et haute de 19 mètres 55 centimètres
+(environ 60 pieds), y compris le piédestal, qui a 4 mètres: si la statue
+était debout, elle aurait plus de 60 pieds. Ses jambes sont encore
+toutes couvertes d'inscriptions grecques et latines, la plupart du temps
+d'Adrien. Elles ont été gravées par des personnes qui attestent avoir
+entendu Memnon saluer l'Aurore. (Voy. Jablonski, _Syntagm._ III, _de
+Memn._, pag. 57.) On a soupçonné que les prêtres, au moyen de conduits
+souterrains, pénétraient dans la statue, afin que Memnon n'oubliât point
+de saluer sa mère. M. de Humboldt a cherché une explication physique du
+bruit que l'on croyait entendre. (_Voyages_, tom. IV, p. 560.)--L.]
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE II.
+
+ ÉGYPTE DU MILIEU, OU HEPTANOME.
+
+Cette partie de l'Égypte avait pour capitale Memphis. On voyait dans
+cette ville plusieurs temples magnifiques, entre autres celui du dieu
+Apis, qui y était honoré d'une manière particulière. Il en sera parlé
+dans la suite, aussi-bien que des pyramides, qui étaient dans le
+voisinage de Memphis, et qui ont rendu cette ville si célèbre. Elle
+était située sur le bord occidental du Nil.
+
+[Marge: Voyage de Thévenot.] Le grand Caire, qui semble avoir succédé à
+Memphis, a été bâti de l'autre côté du Nil. Le château du Caire est une
+des choses les plus curieuses qui soient en Égypte. Il est situé sur une
+montagne hors de la ville. Il est bâti sur le roc qui lui sert de
+fondement, et entouré de murailles fort hautes et fort épaisses. On
+monte à ce château par un escalier taillé dans le roc, si aisé à monter,
+que les chevaux et les chameaux tout chargés y vont facilement. Ce qu'il
+y a de plus beau et de plus rare à voir dans ce château, c'est le puits
+de Joseph. On lui donne ce nom, soit parce que les Égyptiens se plaisent
+à attribuer à ce grand homme ce qu'ils ont chez eux de plus remarquable,
+soit parce qu'en effet cette tradition s'est conservée dans le pays[32].
+C'est une preuve au moins que l'ouvrage est fort ancien; et certainement
+il est digne de la magnificence des plus puissants rois de l'Égypte. Ce
+puits est comme à double étage, taillé dans le roc vif, d'une profondeur
+prodigieuse. On descend jusqu'au réservoir qui est entre les deux puits
+par un escalier qui a deux cent vingt marches, large d'environ sept à
+huit pieds, dont la descente, douce et presque imperceptible, laisse un
+accès très-facile aux bœufs qui sont employés pour faire monter l'eau.
+Elle vient d'une source qui est presque la seule qui se trouve dans le
+pays. Les bœufs font tourner continuellement une roue où tient une corde
+à laquelle sont attachés plusieurs seaux. L'eau tirée ainsi du premier
+puits, qui est le plus profond, se rend par un petit canal dans un
+réservoir qui fait le fond du second puits, au haut duquel elle est
+portée de la même manière; et de là elle se distribue par des canaux en
+plusieurs endroits du château. Comme ce puits passe dans le pays pour
+être fort ancien, et qu'effectivement il se sent bien du goût antique
+des Égyptiens, j'ai cru qu'il pouvait ici trouver sa place parmi les
+raretés de l'ancienne Égypte.
+
+[Note 32: Le nom de _puits de Joseph_ vient uniquement de ce que ce
+puits a été construit vers l'an 1176 de notre ère, par les ordres du
+sultan Salah-Eddin ou Saladin, qui se nommait aussi _Joseph_
+(Yousouf).--L.]
+
+[Marge: Lib. 17, pag. 807.] Strabon parle d'une machine pareille, qui,
+par le moyen de roues et de poulies, faisait monter de l'eau du Nil sur
+une colline fort élevée, avec cette différence qu'au lieu de bœufs
+c'étaient des esclaves, au nombre de cent cinquante, qui étaient
+employés à faire tourner ces roues.
+
+La partie de l'Égypte dont nous parlons ici est célèbre par plusieurs
+raretés qui méritent d'être examinées chacune en particulier. Je n'en
+rapporterai que les principales: les obélisques, les pyramides, le
+labyrinthe, le lac de Mœris, et ce qui regarde le Nil.
+
+§ Ier. _Obélisques._
+
+L'Égypte semblait mettre toute sa gloire à dresser des monuments pour la
+postérité. Ses obélisques font encore aujourd'hui, autant par leur
+beauté que par leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la
+puissance romaine, désespérant d'égaler les Égyptiens, a cru faire assez
+pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs rois.
+
+Un obélisque est une aiguille ou pyramide quadrangulaire, menue, haute,
+et perpendiculairement élevée en pointe, pour servir d'ornement à
+quelque place, et qui est souvent chargée d'inscriptions ou
+d'hiéroglyphes. On appelle hiéroglyphes, des figures ou des symboles
+mystérieux, dont se servaient les Égyptiens pour couvrir et envelopper
+les choses sacrées et les mystères de leur théologie.
+
+[Marge: Diod. lib. 1, pag. 37.] Sésostris avait fait élever dans la
+ville d'Héliopolis deux obélisques d'une pierre très-dure, tirée des
+carrières de la ville de Syenne, à l'extrémité de l'Égypte. Ils avaient
+chacun cent-vingt coudées de haut[33], c'est-à-dire, trente toises ou
+cent quatre-vingts pieds. L'empereur Auguste, après avoir réduit
+l'Égypte en province, fit transporter à Rome ces deux obélisques, dont
+l'un a été brisé depuis. Il n'osa pas en faire autant à l'égard d'un
+troisième, qui était d'une grandeur énorme. [Marge: Plin. lib. 36, cap.
+6 et 8.] Il avait été construit sous Ramessès: on dit qu'il y avait eu
+vingt mille hommes employés à le tailler. Constance, plus hardi
+qu'Auguste, le fit transporter à Rome[34]. On y voit encore deux de ces
+obélisques, aussi-bien qu'un autre de cent coudées ou vingt-cinq toises
+de haut, et de huit coudées ou deux toises de diamètre. Caïus César
+[Marge: _Ibid._ cap. 9.] l'avait fait venir d'Égypte sur un vaisseau
+d'une fabrique si extraordinaire, qu'au rapport de Pline on n'en avait
+jamais vu de pareil.
+
+[Note 33: Je prends pour la coudée égyptienne celle qu'on a trouvée
+gravée dans le nilomètre d'Éléphantine: elle est de 0 mètre 527
+millimètres. Les 120 coudées font 63 mètres 24 centim., ou 194 pieds 8
+pouc.--L.]
+
+[Note 34: Les principaux obélisques égyptiens qui existent à Rome
+sont ceux de
+
+ Mètr. Cen.
+ St-Jean de Latran, hauteur. 33 3
+ Saint-Pierre. 27 7
+ Du palais Pamphili. 16 53
+ De Sainte-Marie-Majeure. 14 74
+ Du Quirinal. 14 74
+ De la Porte du Peuple. 24 57
+
+ --L.]
+
+Toute l'Égypte était pleine de ces sortes d'obélisques. Ils étaient pour
+la plupart taillés dans les carrières de la haute Égypte, où l'on en
+trouve encore qui sont à demi taillés. Mais ce qu'il y a de plus
+admirable, c'est que les anciens Égyptiens avaient su creuser jusque
+dans la carrière un canal, où montait l'eau du Nil dans le temps de son
+inondation; d'où ensuite ils enlevaient les colonnes, les obélisques, et
+les statues sur des radeaux[35] proportionnés à leur poids, pour les
+conduire dans la basse Égypte[36]. Et, comme le pays était tout coupé
+d'une infinité de canaux, il n'y avait guère d'endroits où ils ne
+pussent transporter facilement ces masses énormes, dont le poids aurait
+fait succomber toute autre sorte de machines.
+
+[Note 35: Le radeau est un assemblage de plusieurs pièces de bois
+plates, qui sert à voiturer des marchandises sur une rivière.]
+
+[Note 36: Le procédé employé par les Égyptiens, et dont Rollin ne
+donne pas une idée assez précise, mérite bien d'être rapporté ici.
+Lorsque Ptolémée Philadelphe voulut faire transporter à Alexandrie un
+obélisque de 80 coudées (42 mètres 160 millim.), que le roi Nectanebis
+avait fait tailler autrefois, Callisthène dit qu'on creusa d'abord un
+canal qui, partant du Nil, allait passer sous l'obélisque qu'on voulait
+enlever. On construisit ensuite deux barques qu'on remplit de pierres
+dont la masse était double de celle de l'obélisque. Cette pesante charge
+les fit enfoncer dans l'eau assez profondément pour qu'elles pussent
+être conduites sous l'obélisque, qui se trouvait couché en travers du
+canal, ayant ses extrémités appuyées sur les deux bords. Ensuite on vida
+les bâtiments de toutes les pierres qu'ils contenaient. Dégagés de ce
+poids, ils soulevèrent nécessairement l'obélisque, qu'il fut aisé de
+conduire au lieu de sa destination (lib. 36, c. 9.). Ce procédé
+ingénieux, analogue à celui que nous employons pour remettre à flot les
+vaisseaux submergés, explique comment les Égyptiens ont pu transporter
+d'un bout de l'Égypte à l'autre d'énormes fardeaux, tels que les temples
+monolithes, ou d'une seule pierre.--L.]
+
+§ II. _Pyramides._
+
+Une pyramide est un corps solide ou creux, qui a une base large et
+ordinairement carrée, qui se termine en pointe.
+
+[Marge: Herodot., lib. 2, c. 124, etc.] Il y avait en Égypte trois
+pyramides plus célèbres que toutes les autres, qui, selon Diodore de
+Sicile, ont mérité [Marge: Diod. lib. 1, p. 39-41.] [Marge: Plin. lib.
+36, cap. 12.] d'être mises au nombre des sept merveilles du monde. Elles
+n'étaient pas fort éloignées de la ville de Memphis[37]. Je ne parlerai
+ici que de la plus grande des trois. Elle était, comme les autres, bâtie
+sur le roc qui lui servait de fondement, de figure carrée par sa base,
+construite au-dehors en forme de degrés[38], et allait toujours en
+diminuant jusqu'au sommet. Elle était bâtie de pierres d'une grandeur
+extraordinaire, dont les moindres étaient de trente pieds, travaillées
+avec un art merveilleux, et couvertes de figures hiéroglyphiques. Selon
+plusieurs des anciens auteurs, chaque côté avait huit cents pieds de
+largeur, et autant de hauteur[39]. Le haut de la pyramide, qui d'en bas
+semblait être une pointe, une aiguille, était une belle plate-forme de
+dix ou douze grosses pierres, et chaque côté de cette plate-forme était
+de seize à dix-sept pieds.
+
+[Note 37: Elles en étaient à 120 stades (DIOD. SIC. 1, § 63.).--L.]
+
+[Note 38: Autrefois les degrés étaient recouverts et cachés par un
+revêtement qui a tout-à-fait disparu: aussi était-il fort difficile
+d'arriver au sommet, comme Pline le donne à entendre (lib. 36, c. 12;
+cf. Silv. de Sacy, _Trad. d'Abdallatif_, p. 216). J'ai expliqué ailleurs
+ce revêtement (_Recherches critiques sur Dicuil._, pag. 101 et
+suiv.).--L.]
+
+[Note 39: Les anciens ne sont point d'accord sur les dimensions de
+la grande pyramide. On peut voir leurs textes dans M. Larcher
+(_Traduction d'Hérodote_, tom. II, pag. 440.).--L.]
+
+Voici la mesure qu'en a donnée feu M. de Chazelles[40], de l'Académie
+des Sciences, qui avait été exprès sur les lieux en 1693:
+
+ Le côté de la base, qui est tout carré 110 toises.
+ Ainsi la superficie de la base est de 12,100 tois. carrées.
+ Les faces sont des triangles équilatéraux.
+ La hauteur perpendiculaire. 77 toises 3/4.
+ Et la solidité. 313,590 toises cubes.
+
+[Note 40: Les mesures trigonométriques prises par M. Nouet diffèrent
+un peu de celles de M. de Chazelles.
+
+ Mètr. Cent.
+
+ La base est de 227 25
+ La hauteur perpendiculaire
+ jusq'à la plate-forme actuelle, de 136 95
+ L'inclinaison des faces sur
+ le plan, de 51° 33' 44"
+
+Au témoignage de Diodore, la pyramide n'était pas terminée tout-à-fait
+en pointe: la plate-forme supérieure avait six coudées, ou trois mètres
+162 mill. de côté (DIOD. SIC. I, § 63); d'une autre part, on a la preuve
+que le revêtement était de 2 mètres 710 mill.: on a donc pour la base
+232 mètres 67 cent., ou 119 toises; et pour la hauteur 144 mètres, 60
+cent., ou 75 toises. Il s'ensuit que la solidité de la pyramide est
+d'environ 2,620,000 mètres cubes.
+
+Voici les dimensions des deux autres pyramides construites, l'une par
+Mycérinus, l'autre par Chéphren:
+
+ Base. Haut. Solidité.
+
+ Mycér. 103 1 53 193,000 mètres cub.
+ Chéph. 207 1 132 1,880,000
+
+Ainsi la solidité des trois pyramides est égale à 4,690,000 mètres
+cubes. En supposant qu'avec les pierres qui entrent dans ces trois
+édifices on voulût construire une muraille de trois mètres (environ 9
+pieds) de haut, et de 1/3 de mètre (environ 1 pied d'épaisseur), on
+pourrait lui donner 469 myriamètres ou 1054 lieues de longueur;
+c'est-à-dire, qu'elle serait assez longue pour traverser l'Afrique
+depuis Alexandrie jusqu'à la côte de Guinée. Ces calculs sont propres à
+donner une idée de l'immensité du travail que ces monuments ont
+exigé.--L.]
+
+Cent mille ouvriers travaillaient à cet ouvrage, et de trois mois en
+trois mois un pareil nombre leur succédait. Dix années entières furent
+employées à couper les pierres, soit dans l'Arabie, soit dans
+l'Éthiopie, et à les voiturer en Égypte; et vingt autres années à
+construire ce vaste édifice, qui au-dedans avait une infinité de
+chambres et de salles. On avait marqué sur la pyramide, en caractères
+égyptiens, ce qu'il avait coûté simplement pour les aulx, les poireaux,
+les ognons, et autres pareils légumes fournis aux ouvriers, et cette
+somme montait à seize cents talents d'argent,[41] c'est-à-dire, quatre
+millions cinq cent mille livres; d'où il était facile de conjecturer
+combien pour tout le reste la dépense était énorme.
+
+[Note 41: 8,800,000 francs, s'il s'agit de talents attiques; ce qui
+est douteux.--L.]
+
+Telles étaient les fameuses pyramides d'Égypte, qui, par leur figure,
+autant que par leur grandeur, ont triomphé du temps et des barbares.
+Mais, quelque effort que fassent les hommes, leur néant paraît partout.
+Ces pyramides étaient des tombeaux, et l'on voit encore aujourd'hui, au
+milieu de celle qui était la plus grande, un sépulcre[42] vide, taillé
+tout entier d'une seule pierre, qui a de largeur et de hauteur environ
+trois pieds, sur un peu plus de six pieds de longueur. Voilà à quoi se
+terminaient tant de mouvements, tant de dépenses, tant de travaux
+imposés à des milliers d'hommes pendant plusieurs années, à procurer à
+un prince, dans cette vaste étendue et cette masse énorme de bâtiments,
+un petit caveau de six pieds. Encore les rois qui ont bâti ces pyramides
+n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils n'ont pas joui de
+leur sépulcre. La haine publique qu'on leur portait, à cause des duretés
+inouïes qu'ils avaient exercées contre leurs sujets en les accablant de
+travaux, les obligea de se faire inhumer dans des lieux inconnus, afin
+de dérober leurs corps à la connaissance et à la vengeance des peuples.
+
+[Note 42: Strabon parle de ce sépulcre, liv. 17, p. 808.
+
+= M. Belzoni, qui vient de pénétrer dans la seconde pyramide, y a trouvé
+également un tombeau.--L.]
+
+[Marge: Diod. lib. 1, pag. 46.] Cette dernière circonstance, que les
+historiens ont soigneusement remarquée, nous apprend quel jugement nous
+devons porter de ces ouvrages si vantés dans l'antiquité. Il est
+raisonnable d'y remarquer et d'y estimer le bon goût des Égyptiens par
+rapport à l'architecture, qui les porta dès le commencement, et sans
+qu'ils eussent encore de modèles qu'ils pussent imiter, à viser en tout
+au grand, et à s'attacher aux vraies beautés, sans s'écarter jamais
+d'une noble simplicité, en quoi consiste la souveraine perfection de
+l'art. Mais quel cas doit-on faire de ces princes qui regardaient comme
+quelque chose de grand de faire construire, à force de bras et d'argent,
+de vastes bâtiments, dans l'unique vue d'éterniser leur nom, et qui ne
+craignaient point de faire périr des milliers d'hommes pour satisfaire
+leur vanité? Ils étaient bien éloignés du goût des Romains, qui
+cherchaient à s'immortaliser par des ouvrages magnifiques, mais
+consacrés à l'utilité publique.
+
+[Marge: Lib. 36, cap. 12.] Pline nous donne en peu de mots une juste
+idée de ces pyramides en les appelant une folle ostentation de la
+richesse des rois, qui ne se termine à rien d'utile: _regum pecuniæ
+otiosa ac stulta ostentatio_; et il ajoute que c'est par une juste
+punition que leur mémoire a été ensevelie dans l'oubli, les historiens
+ne convenant point entre eux du nom de ceux qui ont été les auteurs
+d'ouvrages si vains: _inter eos non constat à quibus factæ sint,
+justissimo casu obliteratis tantæ vanitatis auctoribus_. En un mot,
+selon la remarque judicieuse de Diodore, autant l'industrie des
+architectes est louable et estimable dans ces pyramides, autant
+l'entreprise des rois est-elle digne de blâme et de mépris.
+
+Mais ce que nous devons le plus admirer dans ces anciens monuments,
+c'est la preuve certaine et subsistante qu'ils nous fournissent de
+l'habileté des Égyptiens dans l'astronomie, c'est-à-dire dans une
+science qui semble ne pouvoir se perfectionner que par une longue suite
+d'années et par un grand nombre d'expériences. M. de Chazelles, en
+mesurant la grande pyramide dont nous parlons, trouva que les quatre
+côtés de cette pyramide étaient exposés précisément aux quatre régions
+du monde, et par conséquent marquaient la véritable méridienne de ce
+lieu[43]. Or, comme cette exposition si juste doit, selon toutes les
+apparences, avoir été affectée par ceux qui élevaient cette grande masse
+de pierres il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que, pendant un
+si long espace de temps, rien n'a changé dans le ciel à cet égard, ou
+(ce qui revient au même) dans les pôles de la terre, ni dans les
+méridiens. C'est M. de Fontenelle qui fait cette remarque dans l'éloge
+de M. de Chazelles.
+
+[Note 43: Les savants Français ont trouvé que l'orientement de la
+pyramide n'est exact qu'à environ 18' près; ce qui est déjà une
+précision étonnante: car nos astronomes reconnaissent qu'il est fort
+difficile de tracer une méridienne de plus de 700 pieds de longueur, à
+18' près, quand on ne peut se guider que sur des alignements.
+D'ailleurs, la difficulté de tracer une parallèle exacte à la base de la
+pyramide, dans l'état où se trouve ce monument, laisse encore beaucoup
+d'incertitude sur l'observation de M. de Chazelles et sur celle de M.
+Nouet. Toujours est-il certain que les Égyptiens savaient mettre une
+grande précision dans les travaux de ce genre.]
+
+§ III. _Labyrinthe_.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 148. Diod. lib. 1, pag. 42. Plin. l. 36, cap.
+13. Strab. l. 17, pag. 811.] Ce que nous avons dit sur le jugement qu'on
+doit porter des pyramides peut être appliqué aussi au labyrinthe,
+qu'Hérodote, qui l'avait vu, nous assure avoir été encore plus
+surprenant que les pyramides. On l'avait bâti à l'extrémité méridionale
+du lac de Mœris, dont nous parlerons bientôt, près de la ville des
+Crocodiles, qui est la même qu'Arsinoé. Ce n'était pas tant un seul
+palais qu'un magnifique amas de douze palais disposés régulièrement, et
+qui communiquaient ensemble. Quinze cents chambres entremêlées de
+terrasses s'arrangeaient autour de douze salles, et ne laissaient point
+de sortie à ceux qui s'engageaient à les visiter[44]. Il y avait autant
+de bâtiments sous terre. Ces bâtiments souterrains étaient destinés à la
+sépulture des rois; et encore (qui le pourrait dire sans honte, et sans
+déplorer l'aveuglement de l'esprit humain?) à nourrir les crocodiles
+sacrés, dont une nation d'ailleurs si sage faisait ses dieux[45].
+
+[Note 44: Dans une dissertation spéciale, j'ai essayé d'expliquer la
+construction de cet édifice étonnant (_trad. de Strabon_, tom. V, p.
+407; et _Nouv. Annales des Voyages_, t. VI, pag. 133 et suiv.)]
+
+[Note 45: Hérodote (II, § 148) dit que les souterrains _servaient de
+tombeau_ aux crocodiles sacrés, mais non pas qu'on les y nourrissait, ce
+qui, du reste, ne se concevrait pas facilement (Voyez Larcher,
+_traduction d'Hérodote_, tom. II, pag. 494).
+
+L'erreur appartient à Bossuet, que Rollin copie en cet endroit: tout le
+paragraphe est tiré du Discours sur l'Histoire universelle.--L.]
+
+Pour s'engager dans la visite des chambres et des salles du labyrinthe,
+on juge aisément qu'il était nécessaire de prendre la même précaution
+qu'Ariane fit prendre à Thésée, lorsqu'il fut obligé d'aller combattre
+le Minotaure dans le labyrinthe de Crète. Virgile en fait ainsi la
+description:
+
+[Marge: Æneid. l. 5, v. 588.]
+
+ Ut quondam Cretâ fertur labyrinthus in altâ
+ Parietibus textum cæcis iter ancipitemque
+ Mille viis habuisse dolum, quà signa sequendi
+ Falleret indeprensus et irremeabilis error.
+
+[Marge: Lib. 6, v. 27, etc.]
+
+ Hîc labor ille domûs, et inextricabilis error.
+ Dædalus ipse dolos tecti ambagesque resolvit,
+ Cæca regens filo vestigia.
+
+§ IV. _Lac de Mœris_.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 149. Strab. l. 17, pag. 787. Diod. lib. 1,
+pag. 47. Plin. lib. 5, cap. 9. Pomp. Mela, [1. 1.9, 64.]] Le plus grand
+et le plus admirable de tous les ouvrages des rois d'Égypte était le lac
+de Mœris: aussi Hérodote le met-il beaucoup au-dessus des pyramides et
+du labyrinthe. Comme l'Égypte était plus ou moins fertile, selon qu'elle
+était plus ou moins inondée par le Nil, et que, dans cette inondation,
+le trop et le trop peu étaient également funestes aux terres, le roi
+Mœris, pour obvier à ces deux inconvénients, et pour corriger autant
+qu'il se pourrait les irrégularités du Nil, songea à faire venir l'art
+au secours de la nature. Il fit donc creuser le lac qui depuis a porté
+son nom. Ce lac, selon Hérodote et Diodore de Sicile, dont Pline ne
+s'éloigne pas, avait de tour trois mille six cents stades, c'est-à-dire
+cent quatre-vingts lieues, et de profondeur trois cents pieds. Deux
+pyramides, dont chacune portait une statue colossale placée sur un
+trône, s'élevaient de trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient
+sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les
+avait érigées avant que le creux eût été rempli, et montraient qu'un lac
+de cette étendue avait été fait de main d'homme sous un seul prince.
+
+Voilà ce que plusieurs historiens ont marqué du lac de Mœris, sur la
+bonne foi des gens du pays; et M. Bossuet, dans son Discours sur
+l'histoire universelle, rapporte ce fait comme incontestable. Pour moi,
+j'avoue que je n'y trouve aucune vraisemblance[46]. Est-il possible
+qu'un lac de cent quatre-vingts lieues d'étendue ait été creusé sous un
+seul prince? Comment et où transporter les terres? Pourquoi perdre la
+surface de tant de terrain? Comment remplir ce vaste espace du superflu
+des eaux du Nil? Il y aurait bien d'autres objections à faire. Je crois
+donc qu'on s'en peut tenir au sentiment de Pomponius Mela, ancien
+géographe, d'autant plus qu'il est appuyé par plusieurs relations
+modernes. Il ne donne de circuit à ce lac que vingt mille pas, qui font
+sept ou huit de nos lieues. [Marge: Mela, lib. 1. [9-64.]] _Mœris,
+aliquandò campus, nunc lacus, viginti millia passuum in circuitu
+patens[47]._
+
+[Note 46: Rollin a raison, d'après l'estimation donnée par Bossuet.
+La difficulté diminue, si l'on fait attention aux mesures dont les
+anciens se sont servis en cette occasion.
+
+Le _Birket-el-Kéroun_, lac que l'on reconnaît maintenant pour être
+l'ancien _Lac de Mœris_, est un bassin naturel, encaissé par des
+montagnes qui l'environnent de toutes parts: il a existé de tout temps;
+et les travaux de Mœris n'ont pu avoir pour objet que de l'agrandir, ou
+de le rendre plus profond en certains endroits; ils n'ont donc pas tout
+le merveilleux que les anciens auteurs se sont plu à leur attribuer.
+
+Par sa constitution physique, le Birket-el-Kéroun n'a jamais pu éprouver
+d'autre changement dans ses dimensions que celui qui provient de
+l'élévation ou de l'abaissement des eaux du Nil. Il doit être aussi
+grand de nos jours qu'il l'était dans l'antiquité. Dans le temps de
+l'inondation, ce lac n'a que 105 milles géographiques, ou 35 lieues, de
+circonférence.
+
+Or, les 3,600 stades d'Hérodote, dans le module du stade égyptien,
+valent 137 lieues(et non 180, comme le dit Rollin, d'après Bossuet), ce
+qui est précisément le quadruple de la grandeur véritable: et, comme
+nous voyons dans Strabon qu'en Égypte il y avait des schènes de 30, 60
+et 120 stades (STRAB. XIV, pag. 804), c'est-à-dire, _doubles et
+quadruples_ les uns des autres, on peut supposer qu'Hérodote a fait ici
+quelque confusion de dimension, d'où il est résulté une mesure trop
+forte dans le rapport de 120 à 30, ou de 4 à 1. Ce genre de méprise,
+dont on pourrait rapporter ici d'autres preuves, explique naturellement
+une difficulté qu'on aurait beaucoup de peine à résoudre d'une autre
+manière.--L.]
+
+[Note 47: Au lieu de _viginti millia_, Ciaconius et Isaac Vossius
+lisent _quingenta_, correction à laquelle conduit la leçon
+_quinquaginta_ que donnent des manuscrits et les anciennes éditions.
+Comme, en Égypte, le mille comprenait 7 stades 1/2, on voit que les 500
+milles de Pomponius Mela représentent 500 x 7-1/2=3750 stades, ce qui
+revient à-peu-près aux 3600 stades d'Hérodote.--L.]
+
+Ce lac communiquait au Nil par le moyen d'un grand canal, qui avait plus
+de quatre lieues[48] de longueur, et cinquante pieds de largeur. De
+grandes écluses ouvraient le canal et le lac, ou les fermaient selon le
+besoin.
+
+[Note 48: 85 stades.=Diodore dit 80 stades (et non 85) de long (1; §
+52); ce qui vaut 16,864 mètres; et 3 plèthres, ou 300 pieds égyptiens
+(105 mètres) de large.--L.]
+
+Pour les ouvrir ou les fermer il en coûtait cinquante talents,
+c'est-à-dire cinquante mille écus[49]. La pêche de ce lac valait au
+prince des sommes immenses; mais sa grande utilité était par rapport au
+débordement du Nil. Quand il était trop grand, et qu'il y avait à
+craindre qu'il n'eût des suites funestes, on ouvrait les écluses; et les
+eaux, ayant leur retraite dans ce lac, ne séjournaient sur les terres
+qu'autant qu'il fallait pour les engraisser. Au contraire, quand
+l'inondation était trop basse et menaçait de stérilité, on tirait de ce
+même lac, par des coupures et des saignées, une quantité d'eau
+suffisante pour arroser les terres. [Marge: [lib. 17, p. 788.]] Par ce
+moyen les inégalités du Nil étaient corrigées; et Strabon remarque que,
+de son temps, sous Pétrone, gouverneur d'Égypte, lorsque le débordement
+du Nil montait à douze coudées, la fertilité était fort grande; et, lors
+même qu'il n'allait qu'à huit coudées, la famine ne se faisait point
+sentir dans le pays: sans doute parce que les eaux du lac suppléaient à
+celles de l'inondation par le moyen des coupures et des canaux[50].
+
+[Note 49: S'il s'agit du talent attique, les 50 talents valent, non
+pas 150,000 fr., mais environ 300,000 fr.--L.]
+
+[Note 50: Sans doute aussi parce que ce gouverneur avait fait curer
+les canaux (GOSSELIN, _Notes sur Strabon_, t. V, p. 316): car Strabon
+dit qu'avant Pétrone la famine se faisait sentir lorsque l'élévation du
+Nil n'allait qu'à 8 coudées (STRAB. XVII, pag. 788). Probablement ce
+gouverneur en agit ainsi par l'ordre d'Auguste; nous voyons en effet
+dans Aurélius Victor que ce prince fit creuser les canaux de l'Égypte,
+encombrés de limon, pour assurer la fertilité de ce pays (AUREL. VICT.
+C. I).--L.]
+
+§ V. _Débordement du Nil_.
+
+Le Nil est la plus grande merveille de l'Égypte. Comme il y pleut
+rarement, ce fleuve, qui l'arrose toute par ses débordements réglés,
+supplée à ce qui lui manque de ce côté-là, en lui apportant, en forme de
+tribut annuel, les pluies des autres pays; ce qui fait dire
+ingénieusement à un poëte que l'herbe chez les Égyptiens, quelque grande
+que soit la sécheresse, n'implore point le secours de Jupiter pour
+obtenir de la pluie:
+
+ Te propter nullos tellus tua postulat imbres,
+ Arida nec pluvio supplicat herba Jovi[51].
+
+[Note 51: Sénèque (_Nat. Quæst._ lib. 4, cap. 2) attribue ces vers à
+Ovide; mais ils sont de Tibulle [I, 7, 23].]
+
+Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'Égypte était coupée de
+plusieurs canaux d'une longueur et d'une largeur proportionnées aux
+différentes situations et aux différents besoins des terres. Le Nil
+portait partout la fécondité avec ses eaux salutaires, unissait les
+villes entre elles, et la mer Méditerranée avec la mer Rouge,
+entretenait le commerce au-dedans et au-dehors du royaume, et le
+fortifiait contre l'ennemi: de sorte qu'il était tout ensemble et le
+nourricier et le défenseur de l'Égypte. On lui abandonnait la campagne;
+mais les villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s'élevant
+comme des îles au milieu des eaux, regardaient avec joie de cette
+hauteur toute la plaine inondée et en même temps fertilisée par le Nil.
+
+Voilà une idée générale de la nature et des effets de ce fleuve si
+renommé chez les anciens. Mais une merveille si étonnante, et qui dans
+tous les siècles a fait l'objet de la curiosité et de l'admiration des
+savants, semble demander que j'entre ici dans quelque détail.
+J'abrégerai le plus qu'il me sera possible.
+
+_Sources du Nil._
+
+Les anciens ont mis les sources du Nil dans les montagnes appelées
+vulgairement les montagnes de la Lune, au dixième degré de latitude
+méridionale. Mais nos voyageurs modernes ont découvert que ces sources
+sont vers le douzième degré de latitude septentrionale[52]. Ainsi ils
+retranchent environ quatre ou cinq cents lieues du cours que les anciens
+lui donnaient. Il naît au pied d'une grande montagne du royaume de
+Goïame en Abyssinie. Ce fleuve sort de deux fontaines, ou de deux yeux,
+pour parler comme ceux du pays; le même mot en arabe signifiant _œil_ et
+_fontaine_. Ces fontaines sont éloignées l'une de l'autre de trente pas,
+chacune de la grandeur d'un de nos puits ou d'une roue de carrosse. Le
+Nil est augmenté de plusieurs ruisseaux qui viennent s'y joindre; et,
+après avoir traversé l'Éthiopie en serpentant beaucoup, il se rend enfin
+en Égypte.
+
+[Note 52: Dans la réalité, nous n'en savons pas plus à ce sujet que
+les anciens au temps d'Ératosthènes. Il reconnaissait deux affluents du
+Nil (STRAB. XVII, pag. 786), l'_Astaboras_, ou _Astosaba_ (Tacazzé), et
+l'_Astapus_ (Abawi): ces rivières entouraient l'île de Méroé avant de se
+jeter dans le Nil, qui est évidemment le _Bahr-el-Abyad_, ou rivière
+Blanche des modernes. Cette dernière descend des montagnes de _Dyre_ et
+_Tegla_, qui paraissent faire partie des montagnes de la Lune, appelées
+par les Arabes _Djebel-al-Qamar_. C'est en effet le _vrai Nil_, quoi
+qu'en aient dit les jésuites portugais et Bruce. On a maintenant toute
+raison de croire, d'après quelques récits des Arabes, qu'il existe une
+communication entre cette rivière et le Niger ou Joliba (_Annales des
+Voyages_, tom. XVIII, p. 342).
+
+La source que décrit ici Rollin est celle de l'Abawi, que les jésuites
+ont pris pour le Nil, de même que Bruce, qui n'était pas fâché de passer
+pour avoir fait le premier cette prétendue découverte.--L.]
+
+_Cataractes du Nil._
+
+On appelle ainsi quelques endroits où le Nil fait des chutes, et tombe
+de dessus des rochers escarpés. Ce fleuve[53], qui d'abord coulait
+paisiblement dans les vastes solitudes de l'Éthiopie, avant que d'entrer
+en Égypte, passe par les cataractes. Alors devenu tout d'un coup, contre
+sa nature, furieux et écumant, dans ces lieux où il est resserré et
+arrêté, après avoir enfin surmonté les obstacles qu'il rencontre, il se
+précipite du haut des rochers en bas, avec un tel bruit, qu'on l'entend
+à trois lieues de là.
+
+[Note 53: «Excipiunt eum (Nilum) cataractæ, nobilis insigni
+spectaculo locus.... Illic excitatis primùm aquis, quas sine tumultu
+leni alveo duxerat, violentus et torrens per malignos transitus
+prosilit, dissimilis sibî.... tandemque eluctatus obstantia, in vastam
+altitudinem subitò destitutus cadit, cum ingenti circumjacentium.
+regionum strepitu, quem perferre gens ibi a Persis collocata non potuit,
+obtusis assiduo fragore auribus et ob hoc sedibus ad quietiora
+translatis. Inter miracula fluminis incredibilem incolarum audaciam
+accepi. Bini parvula navigia conscendunt, quorum alter navem regit,
+alter exhaurit. Deindè multùm inter rapidam insaniam Nili et reciprocos
+fluctus volutati, tandem tenuissimos canales tenent, per quos angusta
+rupium effugiunt: et cum toto flumine effusi, navigium ruens manu
+temperant, magnoque spectantium metu in caput nixi, quum jam
+adploraveris, mersosque atque obrutos tantâ mole credideris, longè ab eo
+in quem ceciderant loco navigant, torrenti modo missi. Nec mergit cadens
+unda, sed planis aquis tradit.» SENEC. _Nat. Quæst._ lib. IV, cap. 2
+[4].
+
+= Ce passage de Sénèque se sent de l'exagération que tous les anciens
+ont mise dans la description des cataractes du Nil. Celles de la Nubie
+méritent ce nom; mais les cataractes qu'on voit au-dessus d'Éléphantine
+ne sont que des _rapides_, dont la hauteur, dans les basses eaux,
+n'excède pas quatre ou cinq pieds. Au reste, ce que Sénèque raconte de
+la hardiesse des naturels prouve assez que cette prétendue cataracte
+n'est pas aussi effrayante qu'il le fait entendre. Un Anglais, qui
+voulut tenter, il y a quelques années, une pareille entreprise à la
+cataracte du Rhin, n'en est point revenu. Le dernier éditeur de Sénèque,
+M. Ruhkopf, doute de la réalité du trait, parce que Sénèque ne le
+rapporte que sur ouï-dire; il ne s'est pas souvenu que Strabon, témoin
+oculaire, en parle comme d'un divertissement que les gens du pays
+donnaient aux gouverneurs, quand ils poussaient leur inspection jusqu'à
+Syène (STRAB. XVII, p. 818).
+
+Du reste, les expressions de Sénèque, _illic excitatis primùm aquis,
+quas sine tumultu leni alvea duxerat_, prouvent que cet auteur n'avait
+point entendu parler des cataractes du Nil en Nubie: cependant Diodore
+de Sicile les connaissait (DIOD. SIC. I, § 32, fin.), ainsi qu'Aristide,
+qui en portait le nombre à trente-six, d'après le témoignage d'un
+Éthiopien (ARISTID. _in Ægyptio_, tom. III, p. 581, edit. Canter.)--L.]
+
+Des gens du pays, accoutumés par un long exercice à ce petit manége,
+donnent ici aux passants un spectacle plus effrayant encore que
+divertissant. Ils se mettent deux dans une petite barque, l'un pour la
+conduire, l'autre pour vider l'eau qui y entre. Après avoir longtemps
+essuyé la violence des flots agités, en conduisant toujours avec adresse
+leur petite barque, ils se laissent entraîner par l'impétuosité du
+torrent, qui les pousse comme un trait. Le spectateur tremblant croit
+qu'ils vont être abymés dans le précipice où ils se jettent. Mais le
+Nil, rendu à son cours naturel, les remontre sur ses eaux tranquilles et
+paisibles. C'est Sénèque qui fait ce récit, et les voyageurs modernes en
+parlent de même.
+
+_Causes du débordement._
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 19-27. Diod. lib. 1, pag. 35-39. Senec. Nat.
+Quæst. l. 4, cap. 1 et 2.] Les anciens ont imaginé plusieurs raisons
+subtiles du grand accroissement du Nil, que l'on peut voir dans
+Hérodote, Diodore de Sicile, et Sénèque. Ce n'est plus maintenant une
+matière de problème, et l'on convient presque généralement que le
+débordement du Nil vient des grandes pluies qui tombent dans l'Éthiopie,
+d'où ce fleuve tire sa source. Ces pluies le font tellement grossir, que
+l'Éthiopie, et ensuite l'Égypte, en sont inondées, et que ce qui n'était
+d'abord qu'une grosse rivière devient comme une petite mer, et couvre
+toutes les campagnes.
+
+[Marge: Lib. 17, pag. 789.] Strabon remarque que les anciens[54] avaient
+seulement conjecturé que le débordement du Nil était causé par les
+pluies qui tombent abondamment dans l'Éthiopie; et il ajoute que
+plusieurs voyageurs s'en sont assurés depuis par leurs propres yeux,
+Ptolémée Philadelphe, qui était fort curieux pour tout ce qui regarde
+les arts et les sciences, ayant envoyé exprès sur les lieux d'habiles
+gens pour examiner ce qui en était, et pour constater la cause d'un fait
+si singulier et si considérable.
+
+[Note 54: Par ces anciens, Strabon paraît entendre Eudoxe, Aristote
+(EUSTATH _ad Odyss._, p. 1505, l. 18) et Callisthène (STRAB. XVII, p.
+790).--L.]
+
+_Temps et durée du débordement._
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 19. Diod. lib. 1 pag. 32.] Hérodote, et après
+lui Diodore de Sicile, et plusieurs autres, marquent que le Nil commence
+à croître en Égypte au solstice d'été, c'est-à-dire vers la fin de juin,
+et continue d'augmenter jusqu'à la fin de septembre, vers lequel temps
+environ il s'arrête, et va toujours depuis en diminuant pendant les mois
+d'octobre et de novembre, après quoi il rentre dans son lit, et reprend
+son cours ordinaire. Ce calcul, à peu de chose près, est conforme à ce
+qu'on lit sur ce sujet dans toutes les relations des modernes, et il est
+fondé en effet sur la cause naturelle du débordement, savoir les pluies
+qui tombent dans l'Éthiopie. Or, selon le témoignage constant de ceux
+qui ont été sur les lieux, ces pluies commencent à y tomber au mois
+d'avril, et continuent pendant cinq mois jusqu'à la fin d'août et au
+commencement de septembre. La crue du Nil en Égypte doit donc
+naturellement commencer trois semaines ou un mois après que les pluies
+ont commencé en Abyssinie; et aussi les relations des voyageurs
+marquent-elles que le Nil commence à croître dans le mois de mai, mais
+d'une manière peu sensible d'abord, en sorte apparemment qu'il ne sort
+point encore de son lit. L'inondation marquée n'arrive que vers la fin
+de juin, et dure les trois mois suivants, comme Hérodote le dit.
+
+Je dois avertir ceux qui consultent les originaux, d'une contradiction
+qui se rencontre ici entre Hérodote et Diodore d'un côté, et de l'autre,
+Strabon, Pline et Solin. Ces derniers abrégent de beaucoup la durée de
+l'inondation, et supposent que le Nil laisse les terres libres après
+l'espace de trois mois ou de cent jours. Et ce qui augmente la
+difficulté, c'est que Pline semble appuyer son sentiment sur l'autorité
+d'Hérodote: _in totum autem revocatur (Nilus) intra ripas in Librâ, ut
+tradit Herodotus, centesimo die_. Je laisse aux savants le soin de
+concilier cette contradiction[55].
+
+[Note 55: Je ne vois nulle contradiction entre ces auteurs: il me
+paraît que Rollin ne s'est point assez pénétré du sens de leurs textes.
+Strabon n'a parlé que du temps employé par le Nil à rentrer dans son
+lit.
+
+Hérodote dit: «Le Nil commence à grossir à partir du solstice d'été, et
+continue ainsi durant cent jours.» C'est à-peu-près ce qu'on lit dans
+Diodore de Sicile: «Le Nil commence à croître au solstice d'été, et
+s'arrête à l'équinoxe d'automne (I, § 36).» Sénèque dit la même chose,
+excepté que, selon lui, l'inondation se prolonge au-delà de l'équinoxe:
+«At Nilus ante ortum Caniculæ augetur mediis æstibus, ultra æquinoctium»
+(_Quæst. Natur._ IV, II, I). Cela est plus conforme à ce que dit
+Hérodote, et à ce que les voyageurs ont observé: car la crue s'étend
+assez ordinairement jusqu'au 30 septembre, et même jusqu'au 3 ou 4
+octobre.
+
+Voilà pour la crue du Nil. Quant à sa décroissance, Hérodote ajoute: «Il
+rétrograde et rentre tout-à-fait dans son lit, après le même nombre de
+jours.» Πελάσας δ' ἐς τὸν ἀριθμὸν τουτέων τὥν ἡμερέων, ὀπίσω ἀπέρχεται
+ἀπολείπων τὸ ῥέεθρον. Car c'est là le vrai sens de ce passage entrevu
+par Laurent Valla et Wesseling, et que M. Larcher n'a point saisi,
+s'étant trompé sur le sens de πελάσας (SCHWEIGH. _ad h. loc. Herod._).
+Hérodote veut dire que le Nil _ayant mis cent jours à croître, met cent
+autres jours à rentrer tout-à-fait dans son lit_. Nous lisons la même
+chose dans Strabon: «Le Nil (parvenu à sa plus grande hauteur) reste
+stationnaire pendant plus de 40 jours de l'été; puis il baisse
+peu-à-peu, comme il s'était élevé; et 60 jours après, le sol est
+entièrement découvert, et même séché (lib. XVII, pag. 789).» Il s'écoule
+donc _cent_ jours, comme dit Hérodote, entre le point de la plus grande
+hauteur et celui où le fleuve rentre dans son lit. Diodore de Sicile (I,
+§ 36), et Aristide (tom. II, pag. 338), mettent la même égalité dans la
+durée de la crue et de la décroissance. Enfin Pline lui-même, au milieu
+de quelques erreurs légères, finit par dire, d'après Hérodote, qu'_au
+bout du centième jour, le Nil est rentré dans son lit_; c'est le sens du
+passage cité par Rollin: la seule difficulté est dans les mots _in
+Libra_, qui ne sont point dans Hérodote, et qui d'ailleurs sont une
+grave erreur: car, le Nil croissant jusqu'après l'équinoxe,
+c'est-à-dire, jusqu'au temps où le soleil entre dans la Balance;
+lorsqu'il est rentré dans son lit, _cent jours après_, le soleil doit se
+trouver dans le signe du Capricorne. L'erreur de Pline consiste donc en
+ce que, citant le témoignage d'Hérodote, il a ajouté mal-à-propos _in
+Librâ_: puisque ce signe correspond _au commencement_, et non à la _fin_
+de la _décroissance_ des eaux du Nil. Ou l'auteur lui-même a fait la
+faute par précipitation, ce qui lui arrive souvent; ou les mots _in
+Librâ_ sont une note marginale qui a passé dans le texte. La première
+supposition est plus probable, attendu que ces mots se trouvent dans
+tous les manuscrits de Pline, dans Solin, qui a copié cet auteur, et
+dans un passage de l'Irlandais Dicuil, qui écrivait au neuvième siècle.
+
+A cette difficulté près, qui me paraît nulle au fond, les textes anciens
+d'Hérodote, de Strabon, de Diodore, d'Aristide, de Pline, s'accordent,
+sans exception, sur la durée de l'inondation du Nil.
+
+Je remarquerai, dans tous les cas, que les crues présentent de grandes
+différences entre elles. Ainsi, par exemple, celle de 1799 s'éleva à la
+plus grande hauteur le 23 septembre; et celle de 1800 n'y parvint que le
+4 oct. (GIRARD, _sur l'exhaussement de la vallée du Nil_, p. 10.)--L.]
+
+_Mesure du débordement._
+
+La juste grandeur[56] du débordement, selon Pline, est de seize coudées.
+Quand il n'y en a que douze ou treize, on est menacé de famine; et quand
+l'inondation passe les seize, elle devient dangereuse. Il faut se
+souvenir [Marge: Juli. ep. 50.] qu'une coudée est un pied et demi.
+L'empereur Julien marque, dans une lettre à Ecdice, préfet d'Égypte, que
+la hauteur du débordement du Nil s'était trouvée de quinze coudées le 20
+septembre (en 362). Les anciens ne conviennent point entièrement sur la
+mesure du débordement, ni entre eux, ni avec les modernes: mais la
+différence n'est pas fort considérable, et elle peut venir 1º de celle
+des mesures anciennes et modernes, qu'il est difficile d'évaluer sur un
+pied fixe et certain; 2º du peu d'exactitude des observateurs et des
+historiens; 3º de la différence réelle de la crue du Nil, qui était
+moins grande lorsqu'on approchait de la mer[57].
+
+[Note 56: «Justum incrementum est cubitorum XVI. Minores aquæ non
+omnia rigant: ampliores detinent tardiùs recedendo. Hæ serendi tempora
+absumunt solo madente: illæ non dant sitiente. Utrumque reputat
+provincia. In duodecim cubitis famem sentit, in tredecim etiamnum
+esurit: quatuordecim cubita hilaritatem afferunt, quindecim securitatem,
+sexdecim delicias.» (Lib. v, c. 9.)
+
+= Ce passage (de même que celui d'Hérodote) s'applique sans doute à
+l'Égypte moyenne. Les 16 coudées, d'après le module du nilomètre
+d'Éléphantine,
+
+ valent 8 met. 432
+ 15 coudées 7 905
+ 14 7 378
+ 13 6 851
+ 12 6 324
+
+En 1779, la crue fut au
+
+ Caire, de 7 961
+ En 1800, seulement de 6 857
+ Donc le terme moyen est 7 419.
+
+Il est digne de remarque que cette quantité est égale à celle de 14
+coudées, que Pline semble donner comme la crue moyenne. Ce fait, et
+d'autres qu'on pourrait citer, prouvent que rien n'est changé en Égypte
+relativement aux inondations du Nil, depuis les plus anciens temps. Le
+sol de l'Égypte s'est élevé graduellement; mais, comme le lit du fleuve
+s'est élevé dans la même proportion, le rapport entre le niveau des
+basses eaux et celui des hautes est resté à-peu-près le même.--L.]
+
+[Note 57: Nous lisons dans Plutarque (_de Isid. et Osirid._, pag.
+368, B), et dans Aristide (tom. II, pag. 361, éd. Gebb.), que
+l'inondation était de 28 coudées (grecques) à Éléphantine, de 21 à
+Coptos, de 14 à Memphis, de 7 à Mendès.--L.]
+
+[Marge: Diod. lib. 1, pag. 35.] Comme la richesse de l'Égypte dépendait
+des débordements du Nil, on en avait étudié avec soin toutes les
+circonstances et les différents degrés de ses accroissements; et par une
+longue suite d'observations régulières qu'on avait faites pendant
+plusieurs années, l'inondation même faisait connaître quelle devait être
+la récolte de l'année suivante. Les rois avaient fait placer à Memphis
+une mesure où ces différents accroissements étaient marqués; [Marge:
+Lib. 17, pag. 817.] et de là on en donnait avis à tout le reste de
+l'Égypte, qui par ce moyen était avertie de ce qu'elle avait à craindre
+ou à espérer pour la moisson. Strabon parle d'un puits bâti sur le bord
+du Nil, près de la ville de Syène, pour le même usage[58].
+
+[Note 58: Ce nilomètre est placé par Strabon dans l'île
+d'Éléphantine. Il subsiste encore. On a trouvé sur les parois l'échelle
+métrique qui indiquait en coudées la hauteur des eaux. C'est le module
+de cette coudée dont je me sers pour l'évaluation des mesures
+égyptiennes.--L.]
+
+Encore aujourd'hui au grand Caire la même coutume s'observe. Il y a dans
+la cour d'une mosquée une colonne où l'on marque les degrés de
+l'accroissement du Nil, et chaque jour des crieurs publics annoncent
+dans tous les quartiers de la ville de combien il est cru[59]. Le tribut
+que l'on paie au grand-seigneur pour les terres est réglé sur
+l'inondation. Le jour qu'elle est parvenue à un certain degré, il se
+fait dans la ville une fête extraordinaire, accompagnée de festins, de
+feux d'artifice, et de toutes les marques publiques de réjouissance; et,
+dans les temps les plus reculés, l'inondation du Nil a toujours causé
+une joie universelle dans toute l'Égypte, dont elle faisait le bonheur.
+
+[Note 59: Il s'agit ici du _Mékyaz_, situé à l'extrémité méridionale
+de l'île de Roudah, vis-à-vis le Caire. Ce nilomètre fut construit, vers
+847 de notre ère, par le calife El-Mozouatel. La pièce principale
+consiste en une colonne de marbre blanc, érigée au milieu d'un réservoir
+quadrangulaire qui communique par un canal avec le Nil. Cette colonne
+est divisée, depuis sa base jusqu'à son chapiteau, en seize coudées de
+24 doigts, ayant chacune 0 mètre 541 millimèt. de longueur.--L.]
+
+[Marge: Socrat. l. 1, cap. 18. Sozam. l. 5, cap. 3.] Les païens
+attribuaient à leur dieu Sérapis l'inondation du Nil; et la colonne qui
+servait à en marquer l'accroissement était gardée religieusement dans le
+temple de cette idole. L'empereur Constantin l'ayant fait transporter
+dans l'église d'Alexandrie, ils publièrent que le Nil ne monterait plus,
+à cause de la colère de Sérapis; mais il déborda et s'accrut à
+l'ordinaire les années suivantes. Julien-l'Apostat, protecteur zélé de
+l'idolâtrie, fit remettre cette colonne dans le même temple, d'où elle
+fut encore retirée par l'ordre de Théodose.
+
+_Canaux du Nil. Pompes._
+
+La providence divine, en donnant un fleuve si bienfaisant à l'Égypte,
+n'a pas prétendu que ses habitants demeurassent oisifs, ni qu'ils
+profitassent d'une si grande faveur sans se donner aucune peine. On
+comprend sans peine que, le Nil ne pouvant pas de lui-même couvrir
+toutes les campagnes, il a fallu faire de grands travaux pour faciliter
+l'inondation des terres, et pratiquer une infinité de canaux pour porter
+les eaux de tous côtés. Les villages, qui sont en fort grand nombre sur
+les bords du Nil, dans des lieux élevés, ont chacun des canaux qu'on
+ouvre à propos pour faire couler l'eau dans la campagne. Les villages
+plus éloignés en ont ménagé d'autres jusqu'aux extrémités de ce royaume.
+Ainsi les eaux sont conduites successivement dans les lieux les plus
+reculés. Il n'est pas permis de couper les tranchées pour y recevoir les
+eaux, jusqu'à ce que le fleuve soit à une certaine hauteur, ni de les
+ouvrir toutes ensemble, parce qu'il y aurait en ce cas-là des terres qui
+seraient trop inondées, et d'autres qui ne le seraient pas assez. On
+commence par les ouvrir dans la haute Égypte, ensuite dans la basse, et
+cela suivant un tarif dont on observe exactement toutes les mesures. Par
+ce moyen, on ménage l'eau avec tant de précaution, qu'elle se répand
+dans toutes les terres. Les pays que le Nil inonde sont si vastes et si
+profonds, et le nombre des canaux si grand, que de toutes les eaux qui
+entrent en Égypte aux mois de juin, de juillet et d'août, on croit qu'il
+n'en arrive pas la dixième partie dans la mer[60].
+
+[Note 60: Pour bien entendre le système d'irrigation de l'Égypte, il
+faut remarquer que ces canaux sont dérivés de différents points du Nil,
+sur l'une et l'autre de ses rives, et qu'ils en portent les eaux
+jusqu'au pied des collines qui séparent la vallée de l'Égypte, du
+désert: de distance en distance, à partir de cette limite, chaque canal
+d'irrigation est barré par des digues transversales qui coupent
+obliquement la vallée, en s'appuyant sur le fleuve. Les eaux que le
+canal conduit contre l'une de ces digues s'élèvent jusqu'à ce qu'elles
+aient atteint le niveau du Nil, au point d'où elles ont été tirées.
+Ainsi tout l'espace compris, dans la vallée, entre la prise d'eau et la
+digue transversale, forme, pendant l'inondation, un étang plus ou moins
+étendu. Lorsque cet espace est suffisamment submergé, on ouvre la digue
+contre laquelle l'inondation s'appuie: les eaux se déversent alors dans
+le prolongement du canal au-dessous de cette digue; et elles sont
+arrêtées à quelque distance par un second barrage, contre lequel elles
+sont obligées de s'élever de nouveau pour inonder l'espace renfermé
+entre cette digue et la première.
+
+La vallée de l'Égypte présente donc, lors de l'inondation, une suite de
+petits lacs disposés par échelons les uns au-dessous des autres, de
+manière que la pente du fleuve, entre deux points donnés, se trouve, sur
+les deux rives, distribuée par gradins. (GIRARD, _sur l'exhaussement du
+sol de l'Égypte_, pag. 10.)]
+
+[Marge: Lib. i, p. 30, et lib. 5. pag. 313. [cf. Vitruv., x. 11; Philon.
+_Jud._ p. 325; D. Strab. 17, p. 807-819.]] Mais comme, malgré tous ces
+canaux, il reste encore bien des terres dans des lieux élevés, qui ne
+peuvent point avoir part à l'inondation du Nil, on y a pourvu par le
+moyen des pompes en forme de vis, qu'on fait tourner par des bœufs pour
+faire entrer l'eau dans des tuyaux qui la conduisent dans ces terres.
+Diodore parle d'une pareille machine, inventée par Archimède dans le
+voyage qu'il fit en Égypte, et qu'on appelle _cochlia ægyptia_.
+
+_Fécondité causée par le Nil._
+
+Il n'y a point de pays dans le monde où la terre soit plus féconde qu'en
+Égypte; et c'est au Nil qu'elle doit sa fécondité[61]. Car, au lieu que
+les autres fleuves emportent le suc des terres et les épuisent en les
+inondant, celui-ci, au contraire, par un heureux limon qu'il traîne avec
+lui, les engraisse et les fertilise de telle sorte, qu'il suffit pour
+réparer les forces que la moisson précédente leur a fait perdre. Le
+laboureur, dans ce pays-là, ne se fatigue point à tracer avec le soc de
+la charrue de pénibles sillons, ni à rompre les mottes de terre. Dès que
+le Nil est retiré, il n'a qu'à retourner la terre, en y mêlant un peu de
+sable pour en diminuer la force; après quoi il la sème sans peine, et
+presque sans frais. Deux mois après, elle est couverte de toutes sortes
+de grains et de légumes. On sème ordinairement dans les mois d'octobre
+et de novembre, à mesure que les eaux se sont écoulées, et on fait la
+moisson dans les mois de mars et d'avril.
+
+[Note 61: «Quum cæteri amnes abluant terras et eviscerent, Nilus
+adeò nihil exedit, nec abradit, ut contrà adjiciat vires.... Ita juvat
+agros duabus ex causis, et quòd inundat, et quòd oblimat.» SENEC. _Nat.
+Quæst._, l. 4, c. 2 [§ 10].]
+
+Une même terre porte dans une même année trois ou quatre sortes de
+fruits différents. On y sème des laitues et des concombres, ensuite du
+blé; et, après la moisson, différents légumes qui sont particuliers à
+l'Égypte. Comme la chaleur du soleil y est extrême, et la pluie
+très-rare, on conçoit aisément que l'humidité de la terre serait bientôt
+desséchée, les grains et les légumes brûlés par une ardeur si vive, sans
+le secours des canaux et des réservoirs dont l'Égypte est toute remplie,
+et qui, par les saignées et les coupures que l'on a eu soin d'y faire,
+fournissent abondamment de quoi humecter et rafraîchir les campagnes et
+les jardins.
+
+Le Nil ne contribue pas moins à la nourriture des bestiaux, qui sont une
+autre source de richesses pour l'Égypte. On commence à les mettre au
+vert au mois de novembre, ce qui dure jusqu'à la fin de mars. On ne peut
+exprimer combien les pâturages sont abondants, et combien les troupeaux,
+à qui la douceur de l'air permet d'y demeurer nuit et jour,
+s'engraissent en peu de temps. Pendant l'inondation du Nil, on leur
+donne du foin, de la paille hachée, de l'orge, des fèves: c'est là leur
+nourriture ordinaire.
+
+[Marge: Tome 2.] On ne peut s'empêcher, dit Corneille Le Bruyn dans ses
+Voyages, de remarquer ici l'admirable conduite de Dieu, qui envoie dans
+un temps précis des pluies dans l'Éthiopie, afin d'humecter l'Égypte, où
+il ne pleut presque point, et qui, par ce moyen, du terrain le plus sec
+et le plus sablonneux, en fait le pays le plus gras et le plus fertile
+qu'il y ait dans l'univers.
+
+Une autre chose qu'on doit encore ici remarquer, c'est que, selon le
+témoignage des habitants, au commencement de juin et les quatre mois
+suivants, les vents du nord-est soufflent régulièrement[62], afin de
+repousser l'eau, qui s'écoulerait trop tôt, et pour l'empêcher de se
+décharger dans la mer, dont ils lui ferment pour ainsi dire l'entrée.
+Les anciens n'ont pas omis cette circonstance.
+
+[Note 62: C'est ce que les anciens appelaient les vents _étésiens_
+ou _annuels_. Thalès croyait même que ces vents, qui soufflaient en sens
+inverse du courant du Nil, étaient la seule cause de l'inondation.
+(DIOD. SIC. I, § 38; DIOGEN. LAERT. I, § 37; SENEC., _Quæst. Nat._ IV,
+2, § 21.)--L.]
+
+[Marge: Multiformis sapientia. Eph. 3, 10.] La même Providence, riche et
+inépuisable en ressources et en merveilles, qu'elle sait varier à
+l'infini, éclatait d'une manière toute différente dans la Palestine, en
+la rendant extrêmement fertile, non par les pluies qui tombent pendant
+le cours de l'année, comme cela est ordinaire ailleurs; non par une
+inondation particulière, comme celle du Nil en Égypte; mais par des
+pluies fixes, qu'elle envoyait régulièrement aux deux saisons quand son
+peuple lui était fidèle, afin de lui faire mieux sentir la dépendance
+continuelle où il était de son maître. C'est Dieu lui-même qui lui
+commande[Marge: Deuter. 11, 10-13.] par la bouche de Moïse de faire
+cette réflexion: «La terre dont vous allez prendre possession n'est pas
+comme la terre d'Égypte d'où vous êtes sortis, où, après que l'on a jeté
+la semence, on fait venir l'eau par des canaux pour l'arroser, comme on
+fait dans les jardins: mais c'est une terre de montagnes et de plaines,
+qui attend les pluies du ciel, que le Seigneur votre Dieu regarde
+toujours, et sur laquelle il tient ses yeux arrêtés depuis le
+commencement de l'année jusqu'à la fin.» Après cela Dieu s'engage de
+donner à ce peuple, tant qu'il lui sera fidèle, la pluie des deux
+saisons, _temporaneam et serotinam_: la première dans l'automne,
+nécessaire pour faire lever les blés; la seconde dans le printemps et
+l'été, nécessaire pour les faire croître et mûrir.
+
+_Double spectacle causé par le Nil._
+
+Rien n'est si beau à voir que l'Égypte dans deux saisons de l'année[63];
+car, si l'on monte sur quelque montagne, ou sur les grandes pyramides du
+Caire, vers les mois de juillet et d'août, on voit une vaste mer, sur
+laquelle il s'élève une infinité de villes et de villages, avec
+plusieurs chaussées qui conduisent d'un lieu à un autre; le tout
+entre-mêlé de bosquets et d'arbres fruitiers dont on ne voit que les
+têtes, ce qui fait un coup-d'œil charmant. Cette perspective est bornée
+par des montagnes et des bois qui, dans l'éloignement, terminent le plus
+agréable horizon qu'on puisse voir. En hiver, au contraire, c'est-à-dire
+vers les mois de janvier et de février, toute la campagne ressemble à
+une belle prairie, dont la verdure émaillée de fleurs charme les yeux.
+On voit de tous côtés des troupeaux répandus dans la plaine, avec une
+infinité de laboureurs et de jardiniers. L'air est alors embaumé par la
+grande quantité de fleurs que fournissent les orangers, les citronniers,
+et les autres arbres; et il est si pur, qu'on n'en saurait respirer ni
+de plus sain, ni de plus agréable: en sorte que la nature, qui est alors
+comme morte dans un grand nombre de climats, semble presque n'avoir de
+vie que pour un séjour si charmant.
+
+[Note 63: «Illa faciès pulcherrima est, quum jam se in agros Nilus
+ingessit. Latent campi, opertæque sunt valles: oppida insularum modo
+exstant. Nullum in mediterraneis, nisi per navigia, commercium est:
+majorque est lætitia in gentibus, quò minus terrarum suarum vident.»
+(SENEC., _Natur. Quæstion._, lit. 4, cap. 2 § 11).]
+
+_Canal de communication entre les deux mers par le Nil._
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 158. Strab. l. 17, pag. 804. Plin. lib. 16,
+cap. 29. Diod. lib. 1, pag. 29.] Le canal qui faisait la communication
+des deux mers, savoir de la mer Rouge et de la Méditerranée, doit
+trouver ici sa place, et n'est pas un des moindres avantages que le Nil
+procurait à l'Égypte. Sésostris, ou, selon d'autres, Psammitichus, fut
+le premier qui en forma le dessein, et qui commença l'ouvrage[64].
+Néchao, successeur du dernier, y employa des sommes immenses et un grand
+nombre de troupes. On dit que plus de six-vingt mille Égyptiens périrent
+dans cette entreprise. Il l'abandonna, effrayé par un oracle qui lui
+avait répondu que c'était ouvrir aux étrangers un chemin dans l'Égypte.
+L'entreprise fut recommencée par Darius, premier de ce nom; mais il la
+quitta aussi, parce qu'on lui dit que la mer Rouge, étant plus haute que
+l'Égypte, inonderait tout le pays[65]. Enfin elle fut achevée sous les
+Ptolémées, qui, par le moyen des écluses, tenaient le canal ouvert ou
+fermé selon leurs besoins. Il commençait assez près du Delta[66], vers
+la ville de Bubaste. Il avait de largeur cent coudées[67], c'est-à-dire
+vingt-cinq toises, de sorte que deux bâtiments pouvaient y passer à
+l'aise; de profondeur, autant qu'il en faut pour porter les plus grands
+vaisseaux[68]; et de longueur, plus de mille stades, c'est-à-dire plus
+de cinquante lieues[69]. Ce canal était d'une grande utilité pour le
+commerce. Aujourd'hui il est presque entièrement comblé, et à peine en
+reste-t-il quelque vestige[70].
+
+[Note 64: Je ne crois pas qu'aucun auteur dise que Psammitichus ait
+commencé ce canal. Cette erreur légère de Rollin me paraît tenir à une
+fausse traduction de ce passage de Strabon: οἱ δὲ ὑπὸ τοῦ Ψαμμιτίχου
+παιδός que les versions latines rendent par _a Psammiticho filio_,
+tandis que le sens est _a Psammitichi filio_ (par le fils de
+Psammitique), ce qui désigne _Nécheo_, fils et successeur de
+_Psammitichus_.
+
+Quant à Sésostris, Strabon dit en effet que ce prince eut la première
+idée du canal; mais c'est dans un endroit différent de celui que Rollin
+a cité: c'est au livre premier (pag. 38), et Strabon n'a fait que copier
+Aristote (_Meteorol._ I, c. 14.)--L.]
+
+[Note 65: Les travaux des modernes prouvent que cette opinion des
+anciens était bien fondée. Il résulte des opérations de nivellement
+faites par les ingénieurs français entre le fond de la mer Rouge et la
+Méditerranée, à Péluse, que la différence de niveau des deux mers peut
+aller à 30 pieds 6 pouces (9 mètres 907). Le niveau des hautes eaux du
+Nil, au Caire, surpasse celui des hautes eaux de la mer Rouge, de 9
+pieds 1 pouce; et celui des basses eaux, de 14 pieds 7 pouces: mais le
+niveau des basses eaux du Nil est surpassé de 8 pieds 6 pouces par les
+basses eaux de la mer Rouge, et de 14 pieds 2 pouces par les hautes eaux
+de cette mer.
+
+C'est cette différence de niveau qui rendit nécessaire l'établissement
+d'une espèce de sas fermé par des écluses, à l'embouchure du canal dans
+la mer Rouge.--L.]
+
+[Note 66: Il commençait au Delta même; puisque Bubaste, dont les
+ruines subsistent encore à Tell-Bastah, était située sur la branche
+Pélusiaque, à environ 50,000 mètres au-dessous du sommet du Delta.
+
+Ce canal suivait la vallée de l'Ouadi, et allait aboutir à un bassin,
+appelé parles anciens _lacs amers_ (VI, 29; STRAB. XVII, p. 804); de ce
+bassin, il se prolongeait jusqu'à _Clysma_ ou _Clisma_, lieu situé sur
+la mer Rouge, près d'Héroopolis, et dont le nom me semble venir du mot
+Κλεῖσμα, qui a pu désigner le barrage fermant le canal à son
+extrémité.--L.]
+
+[Note 67: 52 mètres 70 centimètres.--L.]
+
+[Note 68: L'expression est un peu forte. Il y a dans Strabon
+μυριοφόρος ναῦς, ce qui signifie un _vaisseau de charge_ et rien de
+plus.--L.]
+
+[Note 69: La longueur totale du canal, depuis Bubaste jusqu'à la mer
+Rouge, était d'environ 80 milles géographiques, ou 27 lieues.
+
+La longueur de _mille stades_, donnée par Rollin, est une erreur fondée
+sur ce qu'il applique au canal la mesure de l'intervalle qui sépare les
+deux mers entre Péluse et Héroopolis; cet intervalle est en effet de
+1000 stades, selon Hérodote (II, § 158--IV, § 41), Strabon (I, p. 35,
+D), et Pline (V, c. 11.)--L.]
+
+[Note 70: L'utilité de ce canal fixa l'attention des Romains; il fut
+réparé par Adrien: j'ai prouvé ailleurs (_Rech. sur Dicuil_, pag. 12),
+qu'il était encore navigable vers l'an 500 de notre ère. Les Arabes,
+sous le calife Omar, le réparèrent en 640; il servit à la navigation
+jusqu'en 767, époque à laquelle le calife Abou-Giafar-Almanzor le fit
+définitivement combler, pour qu'on ne pût porter de secours aux révoltés
+de la Mecque et de Médine.--L.]
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE III.
+
+ BASSE ÉGYPTE.
+
+Il me reste à parler de la basse Égypte. Sa figure, qui ressemble à un
+triangle ou à un (Δ) _delta_, lui a fait donner ce dernier nom, qui est
+celui d'une lettre grecque. La basse Égypte forme une espèce d'île. Elle
+commence à l'endroit où le Nil se divise en deux grands canaux, par
+lesquels il va se jeter dans la mer Méditerranée. L'embouchure qui est à
+droite s'appelle _Pélusienne_, l'autre _Canopique_, du nom des deux
+villes dont elles sont voisines, _Pelusium_ et _Canopus_, appelées
+maintenant Damiette et Rosette[71]. Entre ces deux grandes branches il y
+en a cinq autres moins célèbres. Cette île est la partie de l'Égypte la
+plus cultivée, la plus fertile et la plus riche. Ses principales villes
+furent, dans les temps les plus reculés, Héliopolis[72], Héracléopolis,
+Naucratis, Saïs, Tanis, Canope, Péluse; et, dans les temps postérieurs,
+Alexandrie, Nicopolis, etc. Ce fut dans le pays de Tanis que les
+Israëlites habitèrent[73].
+
+[Note 71: Rosette et Damiette ne répondent point à _Canopus_ et à
+_Pelusium_. _Canopus_ était situé à environ 3 lieues d'Alexandrie, et à
+6 lieues de Rosette; _Pelusium_ était à plus de 16 lieues de Damiette.
+
+La branche Pélusiaque est comblée; la Canopique l'est aussi dans la
+partie septentrionale. La branche actuelle de Rosette répond à la
+Bolbitine; la branche de Damiette, à la _Phatmitique_.
+
+Les sept branches étaient, à partir, de l'Ouest, la _Canopique_, la
+_Bolbitine_, la _Sébennytique_, la _Phatmitique_, la _Mendésienne_, la
+_Tanitique_, la _Pélusiaque_.--L.]
+
+[Note 72: Elle était située à la pointe, mais hors du Delta.--L.]
+
+[Note 73: Il est au contraire à peu près reconnu que les Israëlites
+habitèrent dans les vallées de l'Ouadi et de Sabah-Byar, vers l'isthme
+de Suez.--L.]
+
+[Marge: Plut. de Isid. pag. 354. [cf. Procl. in Tim. p. 30.]] Il y avait
+dans Saïs un temple dédié à Minerve, qu'on croit être la même qu'Isis,
+avec cette inscription: «Je suis tout ce qui a été, ce qui est, et ce
+qui sera; et personne n'a encore percé le voile qui me couvre.»
+
+[Marge: Strab. l. 7, pag. 805.] Héliopolis, c'est-à-dire ville du
+soleil, fut ainsi appelée à cause d'un temple magnifique qui y était
+dédié au soleil. [Marge: Herod. l. 2, cap. 73. Plin. l. 10, cap. 2.
+Tacit. Ann. lib. 6, cap. 28.] Hérodote, et après lui d'autres auteurs,
+racontent une chose qui se passait dans ce temple, et qui serait bien
+merveilleuse si elle était vraie: c'est au sujet du _phénix_[74]. Cet
+oiseau, si l'on en croit les anciens, est unique dans son espèce. Il
+naît dans l'Arabie, et vit cinq ou six cents ans. Il est de la grandeur
+d'un aigle. Il a la tête ornée et brillante d'un plumage exquis, les
+plumes du cou dorées, les autres pourprées, la queue blanche, mêlée de
+plumes incarnates, des yeux étincelants comme des étoiles. Lorsque,
+chargé d'années, il voit sa fin approcher, il forme un nid de bois et de
+gommes aromatiques, après quoi il meurt. De ses os et de sa moelle il
+naît un ver, d'où il se forme un autre phénix. Son premier soin est de
+rendre à son père les honneurs de la sépulture: pour cela il compose
+comme une boule ou un œuf de quantité de parfums de myrrhe, du poids
+qu'il se sent capable de porter, et il en fait souvent l'épreuve; puis
+il le vide en partie, y dépose le corps de son père, et en ferme avec
+soin l'entrée, qu'il enduit de myrrhe et d'autres parfums. Alors il
+charge ses épaules de ce précieux fardeau, et va le brûler sur l'autel
+du soleil dans la ville d'Héliopolis.
+
+[Note 74: On peut voir tout ce que les anciens ont rapporté sur cet
+oiseau fabuleux, dans un mémoire de M. Larcher (_Mémoires de l'Institut,
+classe d'histoire_, tom. 1, pag. 166 et suiv.).--L.]
+
+Hérodote et Tacite révoquent en doute quelques circonstances de ce fait,
+mais semblent supposer que le fond en est vrai. Pline, au contraire, dès
+le commencement du récit qu'il en fait, insinue assez clairement que le
+tout lui paraît fabuleux; et c'est le sentiment de tous les modernes.
+
+Cette vieille tradition, fondée sur une fausseté évidente, a pourtant
+établi un usage commun dans presque toutes les langues, de donner le nom
+de phénix à tout ce qui est singulier et rare dans son espèce: _rara
+avis in terris_, dit Juvénal[75], en parlant de la difficulté de trouver
+une femme accomplie en tout point. Et Sénèque en dit autant d'un homme
+de bien[76].
+
+[Note 75: Juvénal dit (Satyr. VI, 165): Rara avis in terris,
+nigroque simillima cycno! sorte de proverbe qui n'a point de rapport
+avec le Phénix.--L.]
+
+[Note 76: «Vir bonus tam citò nec fieri potest, nec intelligi...
+tanquam phœnix semel anno quingentesimo nascitur.» (Epist. 42.)]
+
+Ce que l'on dit des cygnes, qu'ils ne chantent que quand ils sont près
+de mourir, et qu'alors ils chantent fort mélodieusement, n'est fondé de
+même que sur une erreur populaire[77], et cependant est employé
+non-seulement, [Marge: Od. 3, l. 4. [ibi not. Mitscherlich.]] par les
+poëtes, mais par les orateurs et même par les philosophes. _O mutis
+quoque piscibus donatura cycni, si libeat, sonum_, dit Horace en
+s'adressant à [Marge: Lib. 5, de Orat. n. 6.] Melpomène. Cicéron compare
+l'admirable discours que fit Crassus dans le sénat, peu de jours avant
+sa mort, à la voix mélodieuse d'un cygne mourant: [Marge: Lib. 1, Tusc.
+Quæst. n. 73.] _illa tanquam cycnea fuit divini hominis vox et oratio_.
+Et Socrate disait que les gens de bien devaient imiter les cygnes, qui,
+sentant, par un instinct secret et une sorte de divination, l'avantage
+qui se trouve dans la mort, meurent avec joie et en chantant:
+_providentes quid in morte boni sit, cum cantu et voluptate moriuntur_.
+J'ai cru que cette petite digression ne serait pas inutile pour les
+jeunes gens. Je reviens à mon sujet.
+
+[Note 77: Cette opinion est cependant fondée sur quelque chose de
+réel. Les observations des modernes, et particulièrement de M. Mongez,
+ont constaté que les Cygnes sauvages sont doués d'une espèce de chant;
+ainsi les anciens ne se sont pas trompés en leur attribuant cette
+faculté; ils ont erré seulement en l'attribuant à tous les cygnes sans
+distinction, tandis qu'elle est particulière aux cygnes sauvages. (Voyez
+Mongez, _Dictionnaire des Antiquités_, _art._ CYGNES, tom. 11, pag.
+281.)--L.]
+
+[Marge: Strab. l. 17, pag. 805.] C'est dans Héliopolis qu'un bœuf, sous
+le nom de Mnévis, était honoré comme un dieu. Cambyse, roi des Perses,
+exerça sur cette ville sa fureur sacrilège, brûlant les temples,
+renversant les palais, et détruisant les plus rares monuments de
+l'antiquité. On y voit encore quelques obélisques qui échappèrent à sa
+fureur; et quelques autres en ont été transportés à Rome, dont ils font
+encore l'ornement.
+
+Alexandrie, bâtie par Alexandre-le-Grand, qui lui donna son nom, égala
+presque la magnificence des anciennes villes d'Égypte. Elle est à quatre
+journées du Caire. [Marge: Strab. l. 16, pag. 781.] C'est là
+principalement que se faisait le commerce de l'Orient. On déchargeait
+les marchandises dans une ville sur la côte occidentale de la mer Rouge,
+nommée _Portus Muris_[78]; on les conduisait ensuite sur des chameaux à
+une ville de la Thébaïde appelée _Coptos_; et on les voiturait enfin par
+le Nil jusqu'à Alexandrie, où les marchands abordaient de toutes parts.
+
+[Note 78: Μυὸς Ỏρμος. C'est le _Vieux-Cosseir_. La route de
+Myos-Hormos à Coptos n'était que de 6 à 7 journées de chemin. Elle fit
+négliger une route plus ancienne, tracée par Ptolémée Philadelphe, entre
+Coptos et Bérénice (STRAB. XVII, p. 815), et qui était de 12 journées,
+et de 258 milles ou environ 70 lieues. (VI, 23. Itiner. Anton, p. 173,
+etc.)
+
+_Coptos_ est à présent _Keft_.--L.]
+
+On sait que le commerce de l'Orient a toujours enrichi ceux qui l'ont
+exercé. Ce fut là la principale source des trésors incroyables que
+Salomon amassa, et qui servirent à construire le magnifique temple de
+Jérusalem. [Marge:2. Reg. 8, 14.] David, en subjuguant l'Idumée, était
+devenu maître d'Elath et d'Asiongaber, deux villes situées sur le bord
+oriental de la mer Rouge. [Marge: 3. Reg. 9, 26-28.] C'est de là que
+Salomon envoya ses flottes vers Ophir et Tarsis, d'où elles revenaient
+toujours chargées de richesses immenses. Ce commerce, après avoir été
+quelque temps entre les mains des rois de Syrie, qui reconquirent
+l'Idumée, passa en celles des Tyriens. [Marge: Strab. 1. 16, pag. 781.]
+Ils faisaient venir par Rhinocolure, ville maritime située entre
+l'Égypte et la Palestine, leurs marchandises à Tyr, d'où ils les
+distribuaient dans tout l'Occident. Ce négoce enrichit extrêmement les
+Tyriens sous les Perses, par la faveur et la protection desquels ils en
+furent pleinement en possession. Mais, lorsque les Ptolémées se furent
+rendus maîtres de l'Égypte, ils attirèrent bientôt ce trafic dans leur
+royaume, en bâtissant Bérénice et d'autres ports sur la côte occidentale
+de la mer Rouge qui appartenait à l'Égypte. Ils établirent leur
+principale foire à Alexandrie, qui par là devint la ville la plus
+marchande de l'univers. C'est par cette voie, savoir par la mer Rouge et
+l'embouchure du Nil, que s'est fait pendant plusieurs siècles le
+commerce des pays occidentaux avec la Perse, les Indes, l'Arabie et les
+côtes orientales d'Afrique. Depuis environ deux cents ans qu'on a
+découvert une route pour aller aux Indes en doublant le cap de
+Bonne-Espérance, les Portugais sont devenus les maîtres de ce commerce,
+qui maintenant est tombé presque entier entre les mains des Anglais et
+des Hollandais. [Marge: I. Part. l. 1, Pag. 9.] C'est de M. Prideaux que
+j'ai tiré cette histoire abrégée du commerce des Indes orientales depuis
+Salomon jusqu'à notre temps.
+
+[Marge: Strab. l. 17, pag. 791. Plin. l. 36, cap. 12.] Ce fut pour la
+commodité du commerce que l'on bâtit, tout près d'Alexandrie, dans une
+île appelée Pharos[79], une tour qui en porta aussi le nom. Au haut de
+cette tour il y avait un fanal pour éclairer de nuit les vaisseaux qui
+naviguaient sur les côtes, pleines d'écueils et de bancs de sable; et
+elle a communiqué son nom à toutes les autres destinées au même usage:
+Phare de Messine, etc. Le célèbre architecte Sostrate l'avait bâtie par
+ordre de Ptolémée Philadelphe[80], qui y employa huit cents talents[81].
+Elle était comptée au nombre des sept merveilles du monde. Par une[82]
+erreur de fait, on a loué ce prince d'avoir permis qu'au lieu de son nom
+l'architecte mît le sien dans l'inscription de cette tour. Elle est fort
+courte et fort simple, selon le goût des anciens: _Sostratus Cnidius
+Dexiphanis F. diis servatoribus, pro navigantibus_; c'est-à-dire:
+_Sostrate le Cnidien, fils de Dexiphanes, aux dieux sauveurs, pour le
+bien de ceux qui vont sur mer_. Il faudrait en effet que Ptolémée eût
+fait bien peu de cas de cette sorte d'immortalité, dont ordinairement
+les princes sont si avides, pour consentir que son nom n'entrât pas même
+dans l'inscription d'un ouvrage si capable de l'immortaliser[83].
+[Marge: De scrib. hist. p. 706.] Mais ce qu'on lit dans Lucien sur ce
+sujet ôte à Ptolémée le mérite d'une modestie qui paraîtrait assez mal
+placée. Cet auteur nous apprend que Sostrate, pour avoir seul chez la
+postérité tout l'honneur de cet ouvrage, après avoir fait graver sur le
+marbre même l'inscription sous son nom, la mit sous le nom du roi sur de
+la chaux dont il enduisit le marbre. La suite des années fit bientôt
+tomber la chaux, et, au lieu de procurer à l'architecte la gloire qu'il
+s'était promise, ne servit qu'à manifester aux siècles futurs sa
+criminelle supercherie et sa ridicule vanité.
+
+[Note 79: Elle était jointe à la ville par une chaussée de 7 stades
+de longueur, appelée _Heptastade_.--L.]
+
+[Note 80: Cette tour, qu'Eusèbe (_Chron. ad Olymp._ CXXIV, an. 1) et
+le Syncelle (_Chronograph._, pag. 272 fin.) attribuent à Ptolémée
+Philadelphe, fut bâtie, selon Suidas, lorsque Pyrrhus monta sur le trône
+d'Epire (Voce φάρος), ce qui répond à la 23e année de Ptolémée Soter: il
+est vraisemblable en effet qu'elle fut construite par ce prince.--L.]
+
+[Note 81: Huit cent mille écus. = Si ce sont des talents attiques,
+800 talents représentent 4,440,000 francs.--L.
+
+J'ai montré ailleurs, par plusieurs rapprochements et plusieurs calculs,
+que cette tour devait avoir de 150 à 160 pieds de haut. (_Trad. de_
+STRABON, pag. 332, 334.)--L.]
+
+[Note 82: «Magno animo Ptolemæi regis, quòd in eâ permiserit
+Sostrati Cnidii architecti structuræ nomen inscribi.» [XXXVI. 12. p.
+739.]]
+
+[Note 83: La manière dont l'inscription a été expliquée par
+d'habiles critiques sert à rendre compte du fait, sans qu'on ait besoin
+de recourir à l'historiette de Lucien. L'inscription portait en grec:
+Σώσρατος Κνίδιος Δεξιψανοῦς Θεοῖς Σωτῆρσιν ὑπὲρ τῶν πλωἳζομένων. D'après
+la remarque de Spanheim, appuyée sur les monuments (_Prœst. Numism._,
+pag. 415, tom. 1), Ptolémée Soter et sa femme Bérénice étaient appelés
+_les Dieux Sauveurs_, Θεοί Σωτῆρες. Il est donc probable que ce sont eux
+que l'inscription a désignés par leur titre, plutôt que par leur nom. M.
+Visconti croit même que le datif θεοῖς Σωτῆρσιν ne doit pas s'entendre
+d'une dédicace, mais se rapporte à l'ordre de construire le monument:
+dans cette idée, la tournure de l'inscription serait tout elliptique; et
+l'on devrait suppléer à-peu-près ainsi les ellipses: Σώσρατος Κνίδιος
+Δεξιψανοῦς [τοῦτον τὸν πύργον] θεοῖς Σωτῆρσιν [κατεσκέυασεν] ὑπὲρ τῶν
+πλωἳζομένων, c'est-à-dire: «Sostrate de Cnide, fils de Dexiphanes, a
+construit cette tour, par l'ordre des Dieux Sauveurs, pour le bien des
+navigateurs.» D'après cette interprétation, il ne serait plus douteux
+que le phare eût été construit par Ptolémée Soter.--L.]
+
+Les richesses ne manquèrent pas, comme c'est l'ordinaire, d'introduire
+dans cette ville le luxe et la licence; [Marge: Quint.] et les délices
+d'Alexandrie passèrent en proverbe[84]. On y cultiva aussi beaucoup les
+arts et les sciences: témoin ce superbe bâtiment surnommé Musée, où les
+savants tenaient leurs assemblées, et où ils étaient entretenus aux
+dépens du public; et cette fameuse bibliothèque que Ptolémée Philadelphe
+augmenta considérablement, et que les princes ses successeurs firent
+enfin monter au nombre de sept cent mille volumes. [Marge: Plut. In Cæs.
+pag. 731. Senec. de tranq. anim. cap 9. [Dion. Cassius. XLII. § 38.]]
+Dans la guerre qu'eut César avec ceux d'Alexandrie, un incendie consuma
+une partie de cette bibliothèque, qui était placée dans le[85] Bruchium,
+et qui contenait quatre cent mille volumes.
+
+[Note 84: «Ne alexandrinis quidem permittenda deliciis.»
+
+= Ce passage de Quintilien (_Institut. Orat._ I, 2) n'a pas tout-à-fait
+le sens que lui donne Rollin: le mot _deliciæ_ ne signifie point
+_délices_; il doit s'entendre des _pueri delicati quales domi habere
+solebant divites Romani, Ægyptios maxime et Alexandrinos, qui jocis suis
+heros demereri deberent_. V. la note de Burman et de Spalding sur
+Quintilien. L'expression proverbiale, à laquelle Rollin fait allusion,
+se retrouve plutôt dans le _Alexandrina vita atque licentia_ de Jules
+César (_Bell. civ._ III, § 110).--L.]
+
+[Note 85: C'était un quartier de la ville d'Alexandrie.]
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ SECONDE PARTIE.
+
+ ---------
+
+ DES MOEURS ET COUTUMES DES ÉGYPTIENS.
+
+
+L'Égypte a toujours été regardée parmi les anciens comme l'école la plus
+renommée en matière de politique et de sagesse, et comme l'origine de la
+plupart des arts et des sciences. Ses plus nobles travaux et son plus
+bel art consistaient à former les hommes. La Grèce en était si
+persuadée, que ses plus grands hommes, un Homère, un Pythagore, un
+Platon, Lycurgue même et Solon, ces deux grands législateurs, et
+beaucoup d'autres qu'il est inutile de nommer, allèrent exprès en Égypte
+pour s'y perfectionner, et pour y puiser en tout genre d'érudition
+[Marge: Act. 7, 22.] les plus rares connaissances. Dieu même lui a rendu
+un glorieux témoignage, en louant Moïse «d'avoir été instruit dans toute
+la sagesse des Égyptiens.»
+
+Pour donner quelque idée des mœurs et des coutumes de l'Égypte, je
+m'arrêterai principalement à ce qui regarde les rois et le gouvernement;
+les prêtres et la religion; les soldats et la guerre; les sciences, les
+arts et les métiers.
+
+Je dois avertir le lecteur de n'être pas surpris s'il rencontre
+quelquefois parmi les coutumes que je rapporte une espèce de
+contradiction. Elle vient, ou de la différence des pays et des peuples,
+qui ne suivaient pas toujours les mêmes usages, ou de la diversité des
+sentiments de la part des historiens qui me servent de guides.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ DE CE QUI REGARDE LES ROIS ET LE GOUVERNEMENT.
+
+Les Égyptiens sont les premiers qui aient bien connu les règles du
+gouvernement. Cette nation grave et sérieuse comprit d'abord que la
+vraie fin de la politique est de rendre la vie commode et les peuples
+heureux.
+
+Le royaume était héréditaire; mais, selon Diodore, les rois ne se
+conduisaient pas en Égypte comme il est [Marge: Diod. lib. 1 p. 63,
+etc.] assez ordinaire dans les autres monarchies, où le prince ne
+reconnaît d'autres règles de ses actions que sa volonté et son bon
+plaisir. Ils étaient obligés plus que les autres à vivre selon les lois.
+Ils en avaient de particulières qu'un roi avait digérées et qui
+faisaient une partie de ce que les Égyptiens appelaient les livres
+sacrés. Ainsi, une coutume ancienne ayant tout réglé, ils ne s'avisaient
+pas de vivre autrement que leurs ancêtres.
+
+Nul esclave[86], nul étranger n'était admis auprès du prince pour le
+servir: cet important emploi n'était confié qu'aux personnes les plus
+distinguées par leur naissance, et qu'à celles qui avaient reçu la plus
+excellente éducation[87]; afin qu'ayant le privilège d'approcher jour et
+nuit de sa personne, elles ne lui apprissent jamais rien d'indigne de la
+majesté royale, et ne lui inspirassent que des sentiments nobles et
+généreux; car, ajoute Diodore, il est rare que les rois se portent à des
+excès vicieux, s'ils ne trouvent dans ceux qui les approchent des
+approbateurs de leur dérèglement, et des ministres de leurs passions.
+
+[Note 86: Le texte dit: _nul esclave acheté, ou né à la
+maison_.--L.]
+
+[Note 87: Le texte dit: _aux fils des prêtres les plus distingués:
+ils devaient avoir dépassé 20 ans, et être les mieux élevés de tous ceux
+de leur caste._--L.]
+
+Les rois d'Égypte souffraient sans peine, non-seulement que la qualité
+des viandes et la mesure du boire et du manger leur fussent marquées
+(car c'était une chose ordinaire en Égypte, où tout le monde était
+sobre, et où l'air du pays inspirait la frugalité), mais encore que
+toutes leurs heures et presque toutes leurs actions fussent réglées par
+la loi.
+
+Dès le matin et au point du jour, lorsque l'esprit est le plus net, et
+les pensées le plus pures, ils lisaient leurs lettres, pour prendre une
+idée plus juste et plus véritable des affaires qu'ils avaient à décider.
+
+Sitôt qu'ils étaient habillés, ils allaient sacrifier au temple. Là,
+environnés de toute leur cour, et les victimes étant à l'autel, ils
+assistaient à la prière que le pontife prononçait à haute voix, et dans
+laquelle il demandait aux dieux, pour le roi, la santé et toutes sortes
+de biens et de prospérités, parce qu'il gouvernait ses peuples avec
+bonté et avec justice, et suivait exactement les lois du royaume. Le
+pontife entrait dans un grand détail de ses vertus royales, marquant
+qu'il était religieux envers les dieux, doux envers les hommes, modéré,
+juste, magnanime, sincère et éloigné du mensonge, libéral, maître de
+lui-même, punissant au-dessous du mérite, et récompensant au-dessus. Il
+parlait ensuite des fautes que les rois pouvaient commettre; mais il
+supposait toujours qu'ils n'y tombaient que par surprise et par
+ignorance, chargeant d'imprécations les ministres qui leur donnaient de
+mauvais conseils et leur déguisaient la vérité. Telle était la manière
+d'instruire les rois. On croyait que les reproches ne faisaient
+qu'aigrir leurs esprits; et que le moyen le plus efficace de leur
+inspirer de la vertu était de leur marquer leurs devoirs dans des
+louanges conformes aux lois, et prononcées gravement devant les dieux.
+Après la prière et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints
+livres, les conseils et les actions des grands hommes, afin qu'il
+gouvernât son état par leurs maximes, et maintînt les lois qui avaient
+rendu ses prédécesseurs heureux aussi-bien que leurs sujets.
+
+J'ai déjà remarqué que le boire et le manger des rois étaient réglés par
+les lois, tant pour la quantité que pour la qualité. On ne servait sur
+leur table que des mets fort communs, parce que le but de leurs repas
+était, non de flatter le goût, mais de satisfaire aux besoins de la
+nature. On aurait dit, remarque l'historien, que ces règles avaient été
+dictées non pas tant par un législateur que par un habile médecin,
+uniquement attentif à la santé du prince. [Marge: De Isid. et Osir. p.
+354.] Le même goût de simplicité régnait dans tout le reste; et on lit
+dans Plutarque qu'il y avait dans un temple de Thèbes une colonne sur
+laquelle on avait gravé des imprécations contre un roi qui, le premier,
+avait introduit la dépense et le luxe parmi les Égyptiens.
+
+Le principal devoir des rois, et leur fonction la plus essentielle, est
+de rendre la justice aux peuples. Aussi c'était à quoi les rois d'Égypte
+donnaient le plus d'attention, persuadés que de ce soin dépendait
+non-seulement le repos des particuliers, mais le bonheur de l'état, qui
+serait moins un royaume qu'un brigandage, si les faibles demeuraient
+sans protection, et si les puissants trouvaient dans leurs richesses et
+dans leur crédit l'impunité de leurs crimes et de leurs violences.
+
+Trente juges étaient tirés des principales villes[88] pour composer la
+compagnie qui jugeait tout le royaume. Le prince, pour remplir ces
+places, choisissait les plus honnêtes gens du pays, et mettait à leur
+tête[89] celui qui se distinguait le plus par la connaissance et l'amour
+des lois, et qui était le plus généralement estimé. Il leur assignait
+certains revenus, afin qu'affranchis des embarras domestiques, ils
+pussent donner tout leur temps à faire observer les lois. Ainsi,
+entretenus honnêtement par la libéralité du prince, ils rendaient
+gratuitement au peuple une justice qui lui est due de droit, et qui doit
+être également ouverte à tous les sujets, et encore plus, en un certain
+sens, aux pauvres qu'aux riches, parce que ceux-ci, par eux-mêmes,
+trouvent assez d'appui, au lieu que les autres, par leur état même, sont
+plus exposés à l'injure et ont plus besoin de la protection des lois.
+Pour éviter les surprises, les affaires étaient traitées par écrit dans
+cette assemblée. On y craignait la fausse éloquence, qui éblouit les
+esprits et émeut les passions. La vérité ne pouvait être expliquée d'une
+manière trop sèche, et l'on voulait qu'elle seule dominât dans les
+jugements, parce qu'elle seule devait être la ressource du riche et du
+pauvre, du puissant et du faible, du savant et de l'ignorant. Le
+président du sénat portait un collier d'or et de pierres précieuses,
+d'où pendait une figure sans yeux, qu'on appelait la _Vérité_. Quand il
+la prenait, c'était le signal pour commencer la séance. Il l'appliquait
+à la partie qui devait gagner sa cause, et c'était la forme de prononcer
+les sentences.
+
+[Note 88: Diodore dit que Thèbes, Memphis et Héliopolis
+fournissaient chacune dix de ces juges.--L.]
+
+[Note 89: Le même auteur dit au contraire que les 30 juges élisaient
+un président parmi eux; et que la ville à laquelle appartenait l'élu,
+envoyait un autre juge à sa place: de sorte qu'il y avait 30 juges, sans
+compter le président.--L.]
+
+[Marge: Plat. in Tim. pag. 656.] Ce qu'il y avait de meilleur parmi les
+lois des Égyptiens, c'est que tout le monde était nourri dans l'esprit
+de les observer. Une coutume nouvelle était un prodige en Égypte: tout
+s'y faisait toujours de même; et l'exactitude qu'on y avait à garder les
+petites choses maintenait les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple
+qui ait conservé plus long-temps ses usages et ses lois.
+
+[Marge: Diod. lib. I, pag. 70.] Le meurtre volontaire était puni de
+mort, de quelque condition que fût celui qui avait été tué, libre ou
+non: en quoi les Égyptiens montraient plus d'humanité et d'équité que
+les Romains, qui donnaient aux maîtres droit absolu de vie et de mort
+sur leurs esclaves. L'empereur Adrien le leur ôta dans la suite, et crut
+devoir corriger cet abus, quelque ancien et quelque autorisé qu'il fût
+par les lois romaines.
+
+[Marge: Pag. 69.] Le parjure était aussi puni de mort: parce que ce
+crime attaque en même temps et les dieux, dont on méprise la majesté en
+attestant leur nom par un faux serment; et les hommes, en rompant le
+lien le plus ferme de la société humaine, qui est la sincérité et la
+bonne foi.
+
+[Marge: _Ibid._] Le calomniateur était impitoyablement condamné au même
+supplice qu'aurait subi l'accusé, si le crime s'était trouvé véritable.
+
+[Marge: _Ibid._] Celui qui, pouvant sauver un homme attaqué, ne le
+faisait pas, était puni de mort aussi rigoureusement que l'assassin. Que
+si l'on ne pouvait secourir le malheureux, il fallait du moins dénoncer
+l'auteur de la violence; et il y avait des peines établies contre ceux
+qui manquaient à ce devoir. Ainsi les citoyens étaient à la garde les
+uns des autres, et tout le corps de l'état était uni contre les
+méchants.
+
+[Marge: Diod. lib. 1 pag. 69.] Il n'était pas permis d'être inutile à
+l'état[90]: chaque particulier était tenu d'inscrire son nom et sa
+demeure sur un registre public qui demeurait entre les mains du
+magistrat, d'y marquer sa profession, et de déclarer d'où il tirait de
+quoi vivre. Si l'on énonçait faux, la peine de mort s'ensuivait.
+
+[Note 90: Cette loi fut faite par Amasis, et Solon la transporta à
+Athènes (Hérodote II, § 177).--L.]
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] Pour empêcher les emprunts, d'où
+naissent la fainéantise, les fraudes, et la chicane, le roi Asychis
+avait fait une ordonnance fort sensée. Les états les plus sages et les
+mieux policés, comme Athènes et Rome, ont toujours été embarrassés pour
+trouver un juste tempérament pour réprimer la dureté du créancier dans
+l'exaction de son prêt, et la mauvaise foi du débiteur qui refuse ou
+néglige de payer ses dettes. L'Égypte prit un sage milieu, qui, sans
+toucher à la liberté personnelle des citoyens, et sans ruiner les
+familles, pressait continuellement le débiteur par la crainte de passer
+pour infame, s'il manquait d'être fidèle. Il n'était permis d'emprunter
+qu'à condition d'engager au créancier le corps de son père, que chacun
+dans l'Égypte faisait embaumer avec soin, et conservait avec honneur
+dans sa maison, comme il sera dit dans la suite, et qui pouvait, par
+cette raison, être aisément transporté. Or c'était une impiété et une
+infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement un gage si
+précieux; et celui qui mourait sans s'être acquitté de ce devoir était
+privé des honneurs qu'on avait coutume de rendre aux morts.
+
+[Marge: Diod. lib. I, pag. 71.] Diodore remarque une faute qu'avaient
+commise quelques législateurs de la Grèce. Ils défendaient qu'on pût,
+par exemple, enlever pour dettes, à des laboureurs, leurs chevaux, leurs
+charrues, et les autres instruments dont ils se servaient pour cultiver
+la terre, parce qu'ils trouvaient de l'inhumanité à réduire par là ces
+pauvres gens à l'impossibilité et de payer leurs dettes et de gagner
+leur vie: mais en même temps ils permettaient d'emprisonner les
+laboureurs mêmes, qui seuls peuvent faire usage de ces instruments; ce
+qui les exposait aux mêmes inconvénients, et d'ailleurs enlevait à
+l'état des citoyens qui lui appartiennent, qui lui sont nécessaires, qui
+travaillent pour l'utilité publique, et sur la personne desquels le
+particulier n'a aucun droit.
+
+[Marge: Pag. 72.] La polygamie était permise en Égypte[91], excepté aux
+prêtres, qui ne pouvaient épouser qu'une femme. De quelque condition que
+fût la femme, libre ou esclave, les enfants étaient censés libres et
+légitimes.
+
+[Note 91: Hérodote dit au contraire que les Égyptiens n'avaient
+qu'une femme chacun (II, § 92).--L.]
+
+[Marge: Pag. 22.] Ce qui marque le plus les profondes ténèbres où
+étaient plongées les nations qui passaient pour les plus éclairées, est
+de voir qu'en Égypte le mariage des frères avec les sœurs était
+non-seulement autorisé par les lois, mais fondé en quelque sorte sur
+leur religion même, et sur l'exemple des dieux le plus anciennement et
+le plus généralement honorés dans le pays, savoir Osiris et Isis.
+
+[Marge: Herod. l, 2, cap. 80.] Les vieillards étaient fort respectés en
+Égypte. Les jeunes gens étaient obligés de se lever devant eux, et de
+leur céder partout la place d'honneur. C'est de là que cette loi a passé
+à Sparte.
+
+La principale vertu des Égyptiens était la reconnaissance. La gloire
+qu'on leur a donnée d'être les plus reconnaissants de tous les hommes
+fait voir qu'ils étaient aussi les plus sociables. Les bienfaits sont le
+lien de la concorde publique et particulière. Qui reconnaît les graces
+aime à en faire; et, en bannissant l'ingratitude, le plaisir de faire du
+bien demeure si pur, qu'il n'y a plus moyen de n'y être pas sensible.
+C'était surtout à l'égard de leurs rois que les Égyptiens se piquaient
+de reconnaissance. Ils les honoraient pendant leur vie comme des images
+vivantes de la Divinité, et ils les pleuraient après leur mort comme les
+pères communs des peuples. Ce sentiment de respect et de tendresse
+venait de la forte persuasion où ils étaient que c'était la Divinité
+même qui avait placé les rois sur le trône, en les distinguant si fort
+du reste des mortels; et qu'ils en portaient le plus noble caractère, en
+réunissant en eux le pouvoir et la volonté de faire du bien aux autres.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE II.
+
+ DES PRÊTRES ET DE LA RELIGION DES ÉGYPTIENS.
+
+Les prêtres, en Égypte, tenaient le premier rang après les rois. Ils
+avaient de grands priviléges et de grands revenus; leurs terres étaient
+exemptes de toute imposition.
+
+[Marge: Genes. 47.] On voit ici des traces, de ce qui est dit dans la
+Genèse, que, du temps de Joseph, les terres des prêtres ne furent point
+chargées d'une redevance perpétuelle au prince comme celles de tous les
+autres Égyptiens.
+
+Le prince, pour l'ordinaire, leur donnait beaucoup de part dans sa
+confiance et dans le gouvernement, parce que, de tous les sujets de
+l'empire, c'étaient eux qui avaient été le mieux élevés, qui avaient le
+plus de lumières, et qui étaient le plus dévoués à la personne du roi et
+au bien public. Ils étaient en même temps les dépositaires de la
+religion et des sciences; et c'est ce qui leur attirait un si grand
+respect de la part des habitants du pays et des étrangers, qui
+s'adressaient également à eux pour les consulter sur ce qu'il y avait de
+plus sacré dans les mystères et de plus profond dans les sciences.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 60.] Les Égyptiens prétendent être les
+premiers qui ont établi des fêtes et des processions pour honorer les
+dieux. Il s'en faisait une dans la ville de Bubaste où l'on se rendait
+de toute l'Égypte, et où il se trouvait plus de soixante et dix mille
+personnes[92], sans compter les enfants. Il y avait une autre fête,
+surnommée _des lumières_[93], qui se célébrait à Saïs. Ceux qui ne s'y
+trouvaient pas étaient obligés, dans toute l'étendue de l'Égypte, de
+tenir des lampes allumées aux fenêtres de leurs maisons.
+
+[Note 92: Il y a dans Hérodote 700,000 personnes, ἑβδομήκοντα
+μυριάδας. Cette faute de Rollin, copiée par Dupuis, a été relevée par
+Larcher (tom. II, pag. 296).--L.]
+
+[Note 93: Dans le grec, Λυχνοκαΐη qui signifie (fête) _des lampes
+allumées_.--L.]
+
+[Marge: Cap. 39.] On immolait différents animaux, selon les différents
+pays; mais c'était une cérémonie commune, et généralement observée dans
+tous les sacrifices, d'imposer les mains sur la tête de la victime, de
+la charger d'imprécations, et de prier les dieux de détourner sur elle
+tous les malheurs dont les Égyptiens pouvaient être menacés.
+
+[Marge: Diod. lib. 1, pag. 88.] C'est de l'Égypte que Pythagore avait
+emprunté son dogme favori de la métempsycose. Les Égyptiens croyaient
+qu'à la mort des hommes leurs ames passaient dans d'autres corps
+humains, et que, si elles avaient été vicieuses, elles étaient enfermées
+dans des corps de bêtes immondes ou malheureuses pour y expier leurs
+crimes, et qu'après quelques siècles elles venaient de nouveau animer
+d'autres corps humains.
+
+Les prêtres avaient entre les mains les livres sacrés, qui renfermaient
+dans un grand détail et les principes du gouvernement et les mystères du
+culte divin. [Marge: Plut. de Is. et Osir. pag. 354.] Les uns et les
+autres étaient ordinairement enveloppés de symboles et d'énigmes, qui,
+en voilant la vérité, la rendaient plus respectable, et piquaient plus
+vivement la curiosité. La figure d'Harpocrate, qu'on voyait dans les
+sanctuaires égyptiens avec le doigt sur la bouche, semblait avertir
+qu'on y renfermait des mystères qu'il n'était pas permis à tout le monde
+de pénétrer. Les sphinx, qui étaient toujours à l'entrée des temples,
+donnaient le même avertissement. Tout le monde sait que les pyramides,
+les obélisques, les colonnes, les statues, en un mot tous les monuments
+publics, étaient pour l'ordinaire ornés d'hiéroglyphes, c'est-à-dire
+d'écritures symboliques, soit que ce fussent des caractères inconnus au
+vulgaire, soit que ce fussent des figures d'animaux, qui avaient un sens
+caché et parabolique. [Marge: Plut. Sympos. lib. 4, p. 670.] Ainsi le
+lièvre signifiait une attention vive et pénétrante, parce que cet animal
+a le sens de l'ouïe fort délicat. Une statue de [Marge: Plut. de Isid.
+pag. 355.] juge sans mains, et les yeux baissés en terre, marquait les
+devoirs de ceux qui exerçaient la judicature.
+
+Il y aurait beaucoup de choses à dire si l'on voulait traiter à fond ce
+qui regarde la religion des Égyptiens; mais je me borne à deux articles
+qui en font la principale partie: le culte de différentes divinités, et
+les cérémonies des funérailles.
+
+§ I. _Culte de différentes divinités._
+
+Jamais nation ne fut plus superstitieuse que celle des Égyptiens. Elle
+avait un grand nombre de dieux de différents ordres et de différents
+étages, dont je ne parle point ici, parce que cette matière appartient
+plus à la fable qu'à l'histoire. Entre les autres, il y en avait deux
+qui étaient généralement honorés dans l'Égypte, Osiris et Isis, qu'on a
+prétendu être le soleil et la lune: en effet, c'est par le culte de ces
+astres qu'a commencé l'idolâtrie.
+
+Outre ces dieux, l'Égypte adorait un grand nombre de bêtes, le bœuf, le
+chien, le loup, l'épervier, le crocodile, l'ibis, le chat, etc.
+Plusieurs de ces bêtes n'étaient l'objet de la superstition que de
+quelques villes particulières; et, pendant qu'un peuple élevait une
+espèce d'animaux sur ses autels, ses voisins les avaient en abomination.
+De là les guerres continuelles d'une ville contre une autre, effet de la
+fausse politique d'un de leurs rois qui chercha à les amuser par des
+guerres de religion, pour leur ôter le temps et les moyens de conspirer
+contre l'état. J'appelle cette politique fausse et mal entendue, parce
+qu'elle est directement contraire au véritable esprit du gouvernement,
+qui tend à unir tous les membres de l'état par les liens les plus
+étroits, et qui fait consister sa force dans la parfaite harmonie de
+toutes ses parties.
+
+[Marge: Lib. 1, de Nat. deor. n. 82. Lib. 5, Tuscul. Quæst. n. 78.
+Herod. l. 2, cap. 65. Diod. Lib. 1, p. 74 et 75.] Chaque peuple avait un
+grand zèle pour ses dieux. Parmi nous, dit Cicéron, il n'est pas rare de
+voir des temples dépouillés et des statues enlevées; mais, chez les
+Égyptiens, il est inouï qu'aucun ait jamais maltraité un crocodile, un
+ibis, un chat; et ils auraient souffert les derniers tourments, plutôt
+que de commettre un tel sacrilége. Il y avait peine de mort contre
+quiconque aurait tué volontairement aucun de ces animaux, et même peine
+contre celui qui aurait tué un ibis ou un chat, de quelque manière que
+ce fût, volontairement ou non. Diodore rapporte un fait dont il avait
+été témoin pendant son séjour en Égypte. Un Romain ayant tué un chat par
+mégarde et sans dessein, la populace en fureur courut à sa maison; et ni
+l'autorité du roi, qui sur-le-champ envoya ses gardes, ni la crainte du
+nom romain, ne purent le sauver. Leur respect pour ces animaux les
+porta, dans le temps d'une famine extrême, à aimer mieux se manger les
+uns les autres que de toucher à leurs prétendues divinités.
+
+[Marge: Herod. l. 3, cap. 27, etc. Diod. lib. 1, pag. 76. Plin. lib. 8,
+cap, 46.] De tous ces animaux, le bœuf Apis, nommé par les Grecs
+_Epaphus_, était le plus célèbre. On lui avait bâti des temples
+magnifiques. On lui rendait des honneurs extraordinaires pendant sa vie,
+et de plus grands encore après sa mort. L'Égypte alors entrait dans un
+deuil général. On célébrait ses funérailles avec une magnificence qu'on
+a de la peine à croire. Sous Ptolémée Lagus, le bœuf Apis étant mort de
+vieillesse, la dépense de son convoi, outre les frais ordinaires, monta
+à plus de cinquante mille écus. Après qu'on avait rendu les derniers
+honneurs au mort, il s'agissait de lui trouver un successeur, et on le
+cherchait dans toute l'Égypte. On le reconnaissait à certains signes qui
+le distinguaient de tout autre: sur le front, une tache blanche en forme
+de croissant; sur le dos, la figure d'un aigle; sur la langue, celle
+d'un escarbot. Quand on l'avait trouvé, le deuil faisait place à la
+joie, et ce n'était plus dans toute l'Égypte que festins et
+réjouissances. On amenait le nouveau dieu à Memphis pour y prendre
+possession de sa nouvelle qualité, et il y était installé avec beaucoup
+de cérémonies. On verra dans la suite que Cambyse, au retour de sa
+malheureuse expédition contre l'Éthiopie, trouvant toute l'Égypte en
+joie à cause qu'on avait trouvé le dieu Apis, et croyant qu'on insultait
+à son malheur, tua, dans les transports de sa colère, ce jeune bœuf, qui
+ne jouit pas long-temps de sa divinité.
+
+On voit aisément que le veau d'or érigé près de la montagne de Sinaï par
+les Israélites était un fruit de leur séjour dans l'Égypte, et une
+imitation du dieu Apis, aussi-bien que ceux qui dans la suite furent
+érigés aux deux extrémités du royaume d'Israël par le roi Jéroboam, qui
+lui-même avait fait un assez long séjour en Égypte.
+
+Les Égyptiens ne se contentaient pas d'offrir de l'encens aux animaux:
+ils portaient la folie jusqu'à attribuer la divinité aux légumes de
+leurs jardins[94]. C'est ce que leur reproche si ingénieusement le poète
+satirique.
+
+[Note 94: Il y a sur cette superstition, une dissertation curieuse
+de Schmidt (_de cepis et alliis apud Ægyptios cultis_), dans ses
+_Opuscula_, p, 71-122.--L.]
+
+[Marge: Juv. satir. 15. [init.]]
+
+ Qui nescit, Volusi Bithynice, qualia demens
+ Ægyptus portenta colat? Crocodilon adorat
+ Pars hæc: illa pavet saturam serpentibus ibiu.
+ Effigies sacri nitet aurea cercopitheci,
+ Dimidio magicæ resonant ubi Memnone chordæ,
+ Atque vetus Thebe centum jacet obruta portis.
+ Illic cæruleos, hîc piscem fluminis, illic
+ Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam.
+ Porrum et cepe nefas violare ac frangere morsu.
+ O sanctas gentes quibus hæc nascuntur in hortis
+ Numina!
+
+On doit être bien étonné de voir la nation du monde qui se piquait le
+plus de sagesse et de lumières s'abandonner si follement aux
+superstitions les plus grossières et les plus ridicules. En effet,
+rendre à des animaux et à de vils insectes un culte religieux, les
+placer au milieu des temples, les nourrir avec soin et à grands [Marge:
+Lib. 1, p. 76.] frais,[95] punir de mort ceux qui leur ôtaient la vie,
+les embaumer et leur destiner des tombeaux publics, aller jusqu'à
+reconnaître pour dieux des poireaux et des ognons, invoquer de pareilles
+divinités dans ses besoins, en attendre du secours et de la protection,
+ce sont des excès qui nous paraissent à peine croyables; et qui sont
+néanmoins attestés par toute l'antiquité. [Marge: Lucian. Imag. [§11.]]
+On entre dans un temple magnifique, dit Lucien, où brillent de toutes
+parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un dieu, et n'y
+trouvent qu'une cicogne, un singe, un chat [et un bouc]: belle image,
+ajoute-t-il, de beaucoup de palais, dont les maîtres ne sont pas le plus
+bel ornement.
+
+[Note 95: Diodore assure que de son temps même ces dépenses
+n'allaient pas à moins de cent mille écus. = Dans le texte, 100 talents,
+ou 550,000 fr. Cette somme est donnée par Diodore comme le montant des
+frais d'embaumement et de sépulture des animaux sacrés (I. § 84.)--L.]
+
+[Marge: Diod. lib. 1, p. 77, etc.] On rapporte différentes raisons du
+culte que les Égyptiens rendaient aux animaux.
+
+La première se tire de la fable. On prétend que les dieux, dans une
+conspiration que firent contre eux les hommes, se réfugièrent en Égypte,
+et s'y cachèrent [Marge: Cf. Ovid. Metamorph. v. 527; Hyg. astron. II,
+28; Porphyr. abstin. III, 16.] sous différentes formes d'animaux; et de
+là le culte divin qui depuis leur a été rendu.
+
+La seconde est tirée[96] de l'utilité que chacun de ces animaux
+procurait aux hommes: les bœufs, pour le labourage; les brebis, par leur
+laine et leur lait; les chiens, pour la chasse et pour la garde des
+maisons, d'où vient que le dieu Anubis est représenté avec une tête de
+chien; l'ibis, qui est une espèce de cicogne, parce qu'il donne la
+chasse à des serpents ailés, qui sans cela infesteraient l'Égypte;
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 68.] le crocodile, qui est un animal amphibie,
+c'est-à-dire qui vit également dans l'eau et sur la terre, d'une
+grandeur[97] et d'une force surprenantes, parce qu'il défend le pays
+contre l'incursion des voleurs arabes[98]; et l'ichneumon, parce qu'il
+empêche la race des crocodiles de se trop multiplier, ce qui deviendrait
+funeste à l'Égypte. Or cette petite bête rend ce service au pays en deux
+manières: premièrement elle observe le temps que le crocodile est
+absent, et elle brise ses œufs sans les manger; en second lieu, lorsque
+le crocodile dort sur le rivage du Nil, et il dort toujours la gueule
+ouverte, ce petit animal, qui s'était tenu caché dans le limon, saute
+tout d'un coup dans sa gueule, pénètre jusque dans ses entrailles, qu'il
+ronge, puis se fait une ouverture en lui perçant le ventre, dont la peau
+est fort tendre, et sort impunément vainqueur, par sa finesse, de la
+force d'un si terrible animal.
+
+[Note 96: _Ipsi, qui irridentur, Ægyptii nullam belluam, nisi ob
+aliquam utilitatem quam ex eâ caperent, consecraverunt_. (Cic. lib. 1 de
+Nat. deor. n. 101).]
+
+[Note 97: Cette grandeur va jusqu'à plus de 17 coudées.
+
+= 17 Coudées valent 8 mètres, 953. Selon Élien (_Hist. Anim._ XVII, c.
+6), on en avait vu un de 25 coudées (13 mètres 175), au temps de
+Psammitichus; et un autre de 26 coudées, 4 palmes (14 mètres 053), sous
+Amasis. Norden en a vu de 50 pieds (16 mètres).--L.]
+
+[Note 98: Cela est fort douteux. Cicéron dit: _Possem, de ichneumone
+utilitate, de crocodilorum, de felium dicere_ (_de Nat. Deor._ 1, § 36);
+mais il aurait été vraisemblablement assez embarrassé pour dire quelle
+pouvait être l'utilité des crocodiles. On a prétendu que les hommages
+des Égyptiens s'adressaient particulièrement à une espèce de crocodiles
+d'un naturel fort doux: malheureusement pour cette explication, on lit
+dans Élien (_Hist. Anim._ X, c. 21), et dans Maxime de Tyr (_Dissert._
+XXXVIII), que les crocodiles sacrés dévoraient les enfants de leurs
+adorateurs.--L.]
+
+Les philosophes, peu contents de raisons si faibles pour couvrir de si
+étranges absurdités qui déshonoraient le paganisme, et dont ils
+rougissaient en secret, ont imaginé, surtout depuis l'établissement du
+christianisme, une troisième raison du culte que les Égyptiens rendaient
+aux animaux, et on dit que ce n'était pas à ces animaux, mais aux dieux,
+dont ils étaient les symboles, que se terminait ce culte. [Marge: Pag.
+382.] «Les philosophes,» dit Plutarque dans le traité même où il examine
+ce qui regarde les deux divinités les plus célèbres de l'Égypte, Isis et
+Osiris, «les philosophes honorent l'image de Dieu, quelque part qu'elle
+se montre, même dans les êtres qui sont sans vie, bien plus encore par
+conséquent dans ceux qui sont animés. On doit donc approuver, non ceux
+qui adorent ces créatures, mais ceux qui, par elles, remontent jusqu'à
+la Divinité. On les doit regarder comme autant de miroirs que nous
+fournit la nature, dans lesquels la Divinité se peint d'une manière
+éclatante; ou comme autant d'instruments dont elle se sert pour faire
+éclore au-dehors son incompréhensible sagesse. Quand donc, pour embellir
+des statues, on entasserait dans un même endroit tout l'or et toutes les
+pierreries du monde, ce n'est point à ces statues qu'il faudrait
+rapporter son culte; car la Divinité n'existe point dans des couleurs
+artistement dispensées, ni dans une matière fragile, destituée [Marge:
+Pag. 377 et 378.] de mouvement et de sentiment.» Plutarque dit, dans le
+même traité, que «comme le soleil, la lune, le ciel, la terre, la mer,
+sont communs à tous les hommes, mais ont des noms différents, selon la
+différence des nations et des langages, ainsi, quoiqu'il n'y ait qu'une
+divinité unique et une providence unique qui gouverne l'univers, et qui
+a sous elle différents ministres subalternes, on donne à cette divinité,
+qui est la même, différents noms, et on lui rend différents honneurs,
+selon les lois et les coutumes de chaque pays.»
+
+Ces réflexions, qui présentent ce qu'on peut dire de plus raisonnable
+pour justifier le culte idolâtre, étaient-elles bien propres à en
+couvrir le ridicule? Était-ce relever dignement les attributs divins,
+que de les vouloir faire admirer et d'en chercher l'image dans les bêtes
+les plus viles et les plus méprisables, dans un crocodile, dans un
+serpent, dans un chat? N'était-ce pas plutôt dégrader et avilir la
+Divinité, dont les plus stupides ont ordinairement une idée tout
+autrement grande et auguste?
+
+Encore ces philosophes n'étaient-ils pas toujours si fidèles à remonter
+des êtres sensibles à leur auteur invisible. [Marge: Rom. cap. 1, v.
+21-25.] L'Écriture nous apprend que ces prétendus sages ont mérité, par
+leur orgueil et par leur ingratitude, «d'être livrés à un sens réprouvé,
+et de devenir _plus_ fous _que le peuple_, pour avoir changé la gloire
+du Dieu incorruptible en l'image de bêtes à quatre pieds, d'oiseaux et
+de reptiles, et pour avoir adoré la créature à la place du Créateur.»
+
+Pour faire voir ce qu'était l'homme par lui-même, Dieu a permis que le
+pays de toute la terre, où la sagesse humaine avait été portée au plus
+haut degré, fût aussi le théâtre de l'idolâtrie la plus grossière et la
+plus ridicule; et, d'un autre côté, pour faire voir ce que peut la force
+toute-puissante de sa grâce, il a converti les affreux déserts d'Égypte
+en un paradis terrestre, en les peuplant, dans le temps marqué par sa
+providence, d'une troupe innombrable d'illustres solitaires, qui, par la
+ferveur de leur piété et l'austérité de leur pénitence, ont fait tant
+d'honneur au christianisme. Je ne puis m'empêcher d'en rapporter un
+célèbre exemple, et j'espère que le lecteur me pardonnera cette espèce
+de digression.
+
+[Marge: Tom. 5, p. 23 et 26.] La grande merveille de la basse Thébaïde,
+dit M. l'abbé Fleury dans son Histoire ecclésiastique, était la ville
+d'Oxirinque[99]. Elle était peuplée de moines dedans et dehors, en sorte
+qu'il y en avait plus que d'autres habitants. Les bâtiments publics et
+les temples d'idoles avaient été convertis en monastères; et on en
+voyait par toute la ville plus que de maisons particulières. Les moines
+logeaient jusque sur les portes et dans les tours. Il y avait douze
+églises pour les assemblées du peuple, sans compter les oratoires des
+monastères. Cette ville avait vingt mille vierges et dix mille moines:
+on y entendait jour et nuit retentir de tous côtés les louanges de Dieu.
+Il y avait, par ordre des magistrats, des sentinelles aux portes pour
+découvrir les étrangers et les pauvres; et c'était à qui les retiendrait
+le premier pour exercer envers eux l'hospitalité.
+
+[Note 99: À-présent Behnécé.--L.]
+
+§ II. _Cérémonies des funérailles._
+
+Il me reste à rapporter en abrégé les cérémonies des funérailles.
+
+Le respect que tous les peuples ont eu dans tous les temps pour les
+corps morts, et les soins religieux qu'ils ont toujours pris des
+tombeaux, semblent insinuer la persuasion où l'on était que ces corps
+n'y étaient mis qu'en dépôt.
+
+Nous avons déjà observé, en parlant des pyramides, avec quelle
+magnificence étaient construits les sépulcres de l'Égypte. C'est
+qu'outre qu'on les érigeait comme des monuments sacrés, pour porter aux
+siècles futurs la mémoire des grands princes, on les regardait encore
+comme des demeures où les corps devaient séjourner pendant le cours
+d'une longue suite de siècles; au lieu que les maisons étaient appelées
+des [Marge: Diod. lib. 1, pag. 47.] _hôtelleries_, où l'on n'était qu'en
+passant, et pendant une vie trop courte pour s'y attacher.
+
+Quand quelqu'un était mort dans une famille, tous les parents et tous
+les amis quittaient leurs habits ordinaires pour en prendre de lugubres,
+et s'abstenaient du bain, du vin, et de tout mets exquis. Le deuil
+durait quarante ou soixante et dix jours, apparemment selon la qualité
+des personnes.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 85, etc. Diod. lib. 1, pag. 81.] Il y avait
+trois manières d'embaumer les corps. La plus magnifique était pour les
+personnes les plus considérables; et la dépense montait à un talent
+d'argent, c'est-à-dire à trois mille écus.[A] [Marge A: 5500 f.--L.]
+
+Plusieurs ministres étaient employés à cette cérémonie. Les uns vidaient
+la cervelle par les narines, avec un ferrement fait exprès pour cela;
+d'autres vidaient les entrailles et les intestins, en faisant au côté
+une ouverture avec une pierre d'Éthiopie tranchante comme un rasoir;
+puis ils remplissaient ces vides de parfums et de diverses drogues
+odoriférantes. Comme cette évacuation, accompagnée nécessairement de
+quelques dissections, semblait avoir quelque chose de violent et
+d'inhumain, ceux qui y avaient travaillé prenaient la fuite quand
+l'opération était achevée, et étaient poursuivis à coups de pierres par
+les assistants. On traitait fort honorablement ceux qui étaient chargés
+d'embaumer le corps. Ils le remplissaient de myrrhe, de cannelle, et de
+toutes sortes d'aromates. Après un certain temps ils l'enveloppaient de
+bandelettes de lin très-fines[100], qu'ils collaient ensemble avec une
+espèce de gomme fort déliée, et qu'ils enduisaient encore des parfums
+les plus exquis. Par ce moyen on prétend que la figure entière du corps,
+les traits même du visage, et jusqu'aux poils des paupières et des
+sourcils, se conservaient parfaitement. Quand le corps avait été ainsi
+embaumé, on le rendait aux parents, qui l'enfermaient dans une espèce
+d'armoire ouverte, faite sur la mesure du mort; puis ils le plaçaient
+debout et droit contre la muraille, soit dans leurs tombeaux, s'ils en
+avaient, soit dans leurs maisons. C'est ce qu'on appelle _momies_. Il en
+vient encore tous les jours d'Égypte, et plusieurs curieux en conservent
+dans leurs cabinets. On voit par là quel soin les Égyptiens prenaient
+des corps morts. Leur reconnaissance envers leurs parents était
+immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs ancêtres, se
+souvenaient de leurs vertus, que le public avait reconnues, et
+s'excitaient à aimer les lois qu'ils leur avaient laissées. On reconnaît
+dans les funérailles de Joseph en Égypte une partie des cérémonies dont
+je viens de parler.
+
+[Note 100: Ou plutôt de coton, qui est le _byssus_ dont parle
+Hérodote (LARCHER, tom. II, pag. 357).--L.]
+
+J'ai dit que le public avait reconnu les vertus des morts, parce
+qu'avant que d'être admis dans l'asyle sacré des tombeaux, il fallait
+qu'ils subissent un jugement solennel. Et cette circonstance des
+funérailles chez les Égyptiens est une des choses les plus remarquables
+qui se trouvent dans l'histoire ancienne.
+
+C'était, chez les païens, une consolation en mourant de laisser son nom
+en estime parmi les hommes; et ils croyaient que de tous les biens
+humains c'est le seul que la mort ne peut nous ravir. Mais il n'était
+pas permis en Égypte de louer indifféremment tous les morts; il fallait
+avoir cet honneur par un jugement public. L'assemblée des juges se
+tenait au-delà d'un lac, qu'ils passaient dans une barque. Celui qui la
+conduisait s'appelait en langue égyptienne _Charon_; et c'est sur cela
+que les Grecs, instruits par Orphée, qui avait été en Égypte, ont
+inventé leur fable de la barque de Charon. Aussitôt qu'un homme était
+mort, on l'amenait en jugement. L'accusateur public était écouté[101].
+S'il prouvait que la conduite du mort eût été mauvaise, on en condamnait
+la mémoire, et il était privé de la sépulture. Le peuple admirait le
+pouvoir des lois, qui s'étendait jusqu'après la mort; et chacun, touché
+de l'exemple, craignait de déshonorer sa mémoire et sa famille. Que si
+le mort n'était convaincu d'aucune faute, on l'ensevelissait
+honorablement.
+
+[Note 101: Diodore de Sicile (I, § 92), d'où ceci est tiré, ne parle
+point d'_accusateur public_; il dit: _La loi permettait à qui le voulait
+de venir l'accuser_.--L.]
+
+Ce qu'il y avait de plus étonnant dans cette enquête publique établie
+contre les morts, c'est que le trône même n'en mettait pas à couvert.
+Les rois étaient épargnés pendant leur vie, le repos public le voulait
+ainsi; mais ils n'étaient pas exempts du jugement qu'il fallait subir
+après la mort, et quelques-uns ont été privés de la sépulture. Il se
+passait quelque chose de semblable chez les Israélites. Nous voyons dans
+l'Écriture que les méchants rois n'étaient point ensevelis dans les
+tombeaux de leurs ancêtres. Par là ils apprenaient que, si leur majesté
+les met pendant leur vie au-dessus des jugements humains, ils y
+reviennent enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes.
+
+Lors donc que le jugement qui avait été prononcé se trouvait favorable
+au mort, on procédait aux cérémonies de l'inhumation. On faisait son
+panégyrique, mais sans y rien mêler de sa naissance; toute l'Égypte
+était censée noble. On ne comptait pour louanges solides et véritables,
+que celles qui étaient rendues au mérite personnel du mort. On le louait
+de ce que, dans sa jeunesse, il avait eu une excellente éducation, et de
+ce que, dans un âge plus avancé, il avait cultivé la piété à l'égard des
+dieux, la justice envers les hommes, la douceur, la modestie, la
+retenue, et toutes les autres vertus qui font l'homme de bien. Alors
+tout le peuple applaudissait, et donnait aussi des louanges magnifiques
+au mort, comme devant être associé pour toujours à la compagnie des
+hommes vertueux dans le royaume de Pluton.
+
+En finissant l'article qui regarde les cérémonies des funérailles, il
+n'est pas hors de propos de faire remarquer aux jeunes gens les manières
+différentes dont en usaient les anciens à l'égard des corps morts. Les
+uns, comme nous l'avons déjà dit des Égyptiens, après les avoir
+embaumés, les exposaient en vue, et en conservaient le spectacle.
+D'autres les brûlaient sur un bûcher; et cette coutume était en usage
+chez les Romains. D'autres enfin les déposaient dans la terre.
+
+Le soin de conserver les corps sans les cacher dans les tombeaux paraît
+injurieux à l'humanité en général, et aux personnes en particulier que
+l'on prétend ainsi respecter; parce qu'il rend leur humiliation et leur
+difformité visibles, et, quelque soin qu'on en puisse prendre, n'offre
+aux spectateurs que de tristes et d'affreux restes de leurs visages. La
+coutume de brûler les morts a quelque chose de cruel et de barbare, en
+se hâtant de détruire ce qui reste des personnes les plus chères. Celle
+d'enterrer les morts est certainement la plus ancienne et la plus
+religieuse. Elle remet à la terre ce qui en a été tiré, et nous prépare
+à croire que le corps, qui en a été formé une première fois, pourra bien
+en être tiré une seconde.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE III.
+
+ DES SOLDATS ET DE LA GUERRE.
+
+[Marge: [Herod. 2, c. 168.]] La profession militaire était en grand
+honneur dans l'Égypte. Après les familles sacerdotales, celles qu'on
+estimait les plus illustres étaient, comme parmi nous, les familles
+destinées aux armes. On ne se contentait pas de les honorer, on les
+récompensait libéralement. Les soldats avaient douze _aroures_, exemptes
+de tout tribut et de toute imposition[102]. L'_aroure_ était une portion
+de terre labourable, qui répondait à peu près à la moitié d'un de nos
+arpents. Outre ce privilége, on fournissait par jour à chacun d'eux[103]
+cinq livres de pain, deux livres de viande, et une pinte de vin[104].
+C'était de quoi nourrir une partie de leur famille. Par là on les
+rendait plus affectionnés et plus courageux; et l'on trouvait, remarque
+Diodore, que c'eût été manquer contre les règles, [Marge: Lib. 1, p.
+67.] non-seulement de la saine politique, mais du bon sens, que de
+confier la défense et la sûreté de l'état à des gens qui n'auraient eu
+aucun intérêt à sa conservation.
+
+[Marge: Herod. l. 2, c. 164-168.] Quatre cent mille soldats[105] que
+l'Égypte entretenait continuellement étaient ceux de ses citoyens
+qu'elle exerçait avec le plus de soin. On les préparait aux fatigues de
+la guerre par une éducation mâle et robuste. Il y a un art de former les
+corps aussi-bien que les esprits. Cet art, que notre nonchalance nous a
+fait perdre, était bien connu des anciens, et l'Égypte l'avait trouvé.
+La course à pied, la course à cheval, la course dans les chariots, se
+faisaient en Égypte avec une adresse admirable; et il n'y avait point
+dans tout l'univers de [Marge: Cant. 1, 8, Isai. 36, 9.] meilleurs
+hommes de cheval que les Égyptiens. L'Écriture vante en plusieurs
+endroits leur cavalerie.
+
+[Note 102: L'aroure, selon Hérodote (II, 168), et Philon (_Opp._, p.
+224, 225), était un carré de 100 coudées (52 mètres 7) de côté,
+conséquemment de 10,000 coudées de surface, c'est-à-dire de 27 ares 77
+centiares (ou 54 perches de l'arpent de Paris).--L.]
+
+[Note 103: Ceci n'est point exact. Ces fournitures, selon Hérodote
+(II, § 168), n'avaient lieu que pour les 2,000 soldats auxquels tous les
+ans on confiait la garde du roi: elles ne leur étaient faites que
+pendant leur service.--L.]
+
+[Note 104: Le texte porte: _quatre arustères de vin_. L'arustère,
+selon Hésychius, est égale au cotyle; et le cotyle, selon Paucton, vaut
+0,24 de la pinte de Paris: les 4 arustères reviennent donc à 0,96 d'une
+pinte.--L.]
+
+[Note 105: Hérodote dit 410,000 (II, 165, 166).--L.]
+
+Les lois de la milice se conservaient aisément parmi eux, parce que les
+pères les apprenaient à leurs enfants; car la profession de la guerre
+passait de père en fils [Marge: [Herod. 2, § 166.]] comme les autres. On
+attachait seulement une note d'infamie à ceux qui prenaient la fuite
+dans le combat, [Marge: Diod. p. 70.] ou qui faisaient paraître de la
+lâcheté, parce qu'on aimait mieux les retenir par un motif d'honneur que
+par la crainte du châtiment.
+
+Je ne veux pas dire pourtant que l'Égypte ait été guerrière. On a beau
+avoir des troupes réglées et entretenues, on a beau les exercer à
+l'ombre dans les travaux militaires et parmi les images des combats, il
+n'y a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent les
+hommes guerriers. L'Égypte aimait la paix parce qu'elle aimait la
+justice, et n'avait de soldats que pour sa défense. Contente de son
+pays, où tout abondait, elle ne songeait point à faire des conquêtes.
+Elle s'étendait d'une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute la
+terre, et avec elles la politesse et les lois. Elle régnait par la
+sagesse de ses conseils et par la supériorité de ses connaissances; et
+cet empire d'esprit lui parut plus noble et plus glorieux que celui
+qu'on établit par les armes. Elle a cependant formé d'illustres
+conquérants; et nous en parlerons dans la suite, quand nous traiterons
+de l'histoire de ses rois.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE IV.
+
+ DE CE QUI REGARDE LES SCIENCES ET LES ARTS.
+
+Les Égyptiens avaient l'esprit inventif, mais ils le tournaient aux
+choses utiles. Leurs Mercures ont rempli l'Égypte d'inventions
+merveilleuses, et ne lui avaient presque rien laissé ignorer de ce qui
+pouvait contribuer à perfectionner l'esprit et à rendre la vie commode
+et heureuse. Les inventeurs de choses utiles recevaient, et de leur
+vivant, et après leur mort, de dignes récompenses de leurs travaux.
+C'est ce qui a consacré les livres de leurs deux Mercures, et les a fait
+regarder comme des livres divins. Le premier de tous les peuples où l'on
+voie des bibliothèques est celui d'Égypte. Le titre qu'on leur donnait
+inspirait l'envie d'y entrer et d'en pénétrer les secrets: [Marge: Ψυχῆς
+ἰατρεῖον] on les appelait le _trésor des remèdes de l'ame_. Elle s'y
+guérissait de l'ignorance, la plus dangereuse de ses maladies, et la
+source de toutes les autres.
+
+Comme leur pays était uni, et leur ciel toujours pur et sans nuages, ils
+ont été des premiers à observer le cours des astres. Ces observations
+les ont conduits à régler le cours[106] de l'année sur celui du soleil;
+car chez eux, comme le remarque Diodore, dans les temps les plus
+reculés, l'année était composée de trois cent soixante-cinq jours et six
+heures.
+
+[Note 106: On ne sera pas surpris que les Égyptiens, les plus
+anciens observateurs du monde, soient parvenus à cette connaissance, si
+l'on fait réflexion que l'année lunaire, dont se servaient les Grecs et
+les Romains, tout incommode et tout informe qu'elle paraît, supposait
+néanmoins la connaissance de l'année solaire, telle que Diodore de
+Sicile l'attribue aux Égyptiens. On verra du premier coup-d'œil, en
+calculant leurs intercalations, que ceux qui avaient été les auteurs de
+cette forme d'année avaient su qu'aux trois cent soixante-cinq jours il
+fallait ajouter quelques heures pour se retrouver avec le soleil. Ils se
+trompaient seulement en ce qu'ils croyaient que c'était six heures
+juste, au lieu qu'il s'en faut près de onze minutes.
+
+= On doit observer que les Égyptiens, dans l'usage ordinaire, ne se
+servaient que de l'année _vague_ de 365 jours: elle était trop courte de
+6 heures (d'après la durée qu'ils supposaient à l'année). Le
+commencement de l'année rétrogradait donc tous les ans de 6 heures, ou
+de 1/4 de jour, et après une période de 4 fois 365 ans, ou de 1461
+années vagues, qui ne faisaient que 1460 années juliennes de 365 jours 6
+heures, l'année recommençait à-peu-près au même point; c'est ce qu'on
+appelle la _période caniculaire_. L'usage de cette année _vague_
+subsista en Égypte bien long-temps après l'introduction de l'année
+julienne dans l'usage civil.
+
+Il paraît certain, quoi qu'on en ait dit, que les prêtres de Thèbes et
+d'Héliopolis, connaissaient et pratiquaient, avant l'arrivée des
+Romains, l'année bissextile de 365 jours 6 heures, avec l'intercalation
+d'un jour tous les 4 ans; il l'est également que Jules César en fit
+l'année commune chez les Alexandrins. Cette année commençait le 1er
+thot, qui répond au 29 août.--L.]
+
+Pour reconnaître leurs terres, couvertes tous les ans par le débordement
+du Nil, les Égyptiens ont été obligés de recourir à l'arpentage, qui
+leur a bientôt appris la géométrie[107]. Ils étaient grands observateurs
+de la nature, qui, dans un pays si serein, et sous un soleil si ardent,
+était forte et féconde. C'est aussi ce qui leur a fait inventer ou
+perfectionner la médecine.
+
+[Note 107: On a la preuve que les Égyptiens, à force de recommencer
+la mesure des terres, étaient parvenus à connaître les dimensions de
+leur pays avec une singulière exactitude; et même qu'ils avaient acquis
+une connaissance assez précise de la grandeur d'un degré terrestre. Il y
+a lieu de croire que les cartes géographiques ne leur étaient point
+inconnues; on a vu plus haut (pag. 20, n. 1), qu'ils savaient tracer une
+ligne méridienne avec une exactitude surprenante.--L.]
+
+On n'abandonnait point au caprice des médecins la manière de traiter les
+malades. Ils avaient des règles fixes, qu'ils étaient obligés de suivre;
+et ces règles étaient les observations anciennes des habiles maîtres,
+qui étaient consignées dans les livres sacrés. En les suivant, ils ne
+répondaient point du succès: autrement, on les en rendait responsables,
+et il y avait contre eux peine de mort. Cette loi était utile pour
+réprimer la témérité des charlatans, mais pouvait être un obstacle aux
+nouvelles découvertes et à la perfection de l'art. [Marge: Lib. 2, c.
+84.] Chaque médecin, si l'on en croit Hérodote, se renfermait dans la
+cure d'une seule espèce de maladie: les uns pour les yeux, d'autres pour
+les dents, et ainsi du reste.
+
+Ce que nous avons dit des pyramides, du labyrinthe, de ce nombre infini
+d'obélisques, de temples, de palais, dont on admire encore les précieux
+restes dans toute l'Égypte, et dans lesquels brillaient à l'envi la
+magnificence des princes qui les avaient construits, l'habileté des
+ouvriers qui y avaient été employés, la richesse des ornements qui y
+étaient répandus, la justesse des proportions et des symétries qui en
+faisaient la plus grande beauté; ouvrages dans plusieurs desquels s'est
+conservée jusqu'à nous la vivacité même des couleurs malgré l'injure du
+temps, qui amortit et consume tout à la longue: tout cela, dis-je,
+montre à quel point de perfection [Marge: Diod. l. 1, pag. 73.] l'Égypte
+avait porté l'architecture, la peinture, la sculpture, et tous les
+autres arts[108].
+
+[Note 108: Voici le résumé de ce que les nouvelles découvertes en
+Égypte ont fait connaître sur l'état de l'industrie et des arts chez les
+anciens Égyptiens.
+
+Ils fabriquaient des toiles de lin aussi belles et aussi fines que les
+nôtres: on trouve, dans les enveloppes des momies, des toiles de coton
+d'une finesse égale à celle de notre mousseline, et d'un tissu
+très-fort; et l'on voit par quelques-unes de leurs peintures qu'ils
+savaient faire des tissus aussi transparents que nos gazes, nos linons,
+ou même que nos tulles.
+
+L'art de tanner le cuir leur était parfaitement connu; de même que celui
+de le teindre en diverses couleurs, comme nos maroquins; et d'y imprimer
+des figures.
+
+Ils savaient fabriquer aussi une sorte de verre grossier, avec lequel
+ils faisaient des colliers et autres ornements.
+
+L'art d'émailler, et celui de la dorure, étaient portés chez eux à un
+haut degré de perfection: ils savaient réduire l'or en feuilles aussi
+minces que les nôtres; et possédaient une composition métallique
+semblable à notre plomb, mais un peu plus molle.
+
+Ils avaient porté fort loin l'art de vernir: la beauté de la couverte de
+leurs poteries, n'a point été surpassée, peut-être même égalée par les
+modernes.
+
+La peinture n'a jamais été très-perfectionnée par eux; ils paraissent
+avoir toujours ignoré l'art de donner du relief aux figures par le
+mélange des clairs et de l'ombre: mais ils disposaient les couleurs avec
+intelligence; et le trait, dans leurs beaux ouvrages, est d'une
+hardiesse et d'une pureté extraordinaires. Du reste, ils n'entendaient
+rien à la perspective: et presque tous leurs dessins ne présentent les
+objets que de profil: l'uniformité des attitudes et des poses montre
+assez qu'en peinture comme en sculpture les artistes égyptiens étaient
+forcés de ne point s'écarter d'un certain style de convention, qui s'est
+conservé jusques sous les derniers empereurs romains.
+
+Il en était de même de l'architecture; très-remarquable par la grandeur
+des masses, par la majesté de l'ensemble, par le grandiose qui en
+caractérise tous les détails, elle était lourde, sans goût dans la
+disposition des parties, dans le choix des ornements: il paraît que dès
+les plus anciens temps, ils l'ont portée au plus haut degré qu'il leur
+était donné d'atteindre; et qu'elle n'a éprouvé presque aucun
+perfectionnement sensible, dans les siècles postérieurs.--L.]
+
+Ils ne faisaient pas grand cas ni de cette partie de la gymnastique ou
+palestre, qui ne tendait point à procurer au corps une force solide et
+une santé robuste[109]; ni de la musique, qu'ils regardaient comme une
+occupation non-seulement inutile, mais dangereuse, et propre seulement à
+amollir les esprits[110].
+
+[Note 109: Τἠν δὲ μουσικὴν νομίζουσιν οὐ μόνον ἄχρησον ὑπαρχειν,
+ἀλλὰ καὶ βλαβερὰν, ὡς ἂν ἐκθηλύνουσαν τἀς τῶν ἀνδρῶν ψυχάς. [Diod. 1, §
+81.]]
+
+[Note 110: «Il faut entendre de même ce que cet auteur (Diodore de
+Sicile), dit touchant la musique. Celle qu'il fait mépriser aux
+Égyptiens, comme capable de ramollir les courages, était sans doute
+cette musique molle et efféminée qui n'inspire que les plaisirs et une
+fausse tendresse; car, pour cette musique généreuse dont les nobles
+accords élèvent l'esprit et le cœur, les Égyptiens n'avaient garde de la
+mépriser, puisque, selon Diodore même, leur Mercure l'avait inventée, et
+avait aussi inventé le plus grave des instruments de musique. Dans la
+procession solennelle des Égyptiens, où l'on portait en cérémonie le
+livre de Trismégiste, on voit marcher à la tête le chantre tenant en
+main un symbole de la musique (je ne sais pas ce que c'est), et le livre
+des hymnes sacrés.» Cette excellente observation de Bossuet modifie
+suffisamment ce que l'assertion de Rollin pouvait présenter de
+fautif.--L.]
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE V
+
+ DES LABOUREURS, DES PASTEURS, DES ARTISANS.
+
+[Marge: Diod. l. 1, pag. 67, 68.] Les laboureurs, les pasteurs, les
+artisans, qui formaient les trois conditions du bas étage en Égypte, ne
+laissaient pas d'y être fort estimés, surtout les laboureurs et les
+pasteurs. Il fallait qu'il y eût des emplois et des personnes plus
+considérables, comme il faut qu'il y ait des yeux dans le corps; mais
+leur éclat ne fait pas mépriser les bras, les mains, les jambes, ni les
+parties les plus basses. Ainsi, parmi les Égyptiens, les prêtres, les
+soldats, les savants, avaient des marques d'honneur particulières; mais
+tous les métiers, jusqu'aux moindres, étaient en estime, parce qu'on ne
+croyait pas pouvoir sans crime mépriser des citoyens dont les travaux,
+quels qu'ils fussent, contribuaient au bien public.
+
+Une autre raison supérieure leur avait pu d'abord inspirer ces
+sentiments d'équité et de modération, qu'ils conservèrent long-temps.
+Comme ils descendaient tous d'un même père, qui était Cham, le souvenir
+de cette origine commune, encore récente, étant présent à l'esprit de
+tous dans les premiers siècles, établit parmi eux une espèce d'égalité
+qui leur faisait dire que toute l'Égypte était noble. En effet la
+différence des conditions, et le mépris qu'on fait de celles qui
+paraissent les plus basses, ne vient que de l'éloignement de la tige
+commune, qui fait oublier que le dernier des roturiers, si l'on veut
+remonter à la source, descend d'une famille aussi noble que les plus
+grands seigneurs.
+
+Quoi qu'il en soit, en Égypte nulle profession n'était regardée comme
+basse et sordide. Par ce moyen tous les arts venaient à leur perfection.
+L'honneur, qui les nourrit, se mêlait partout. La loi assignait à chacun
+son emploi, qui se perpétuait de père en fils. On ne pouvait ni en avoir
+deux, ni changer de profession. On faisait mieux ce qu'on avait toujours
+vu faire, et à quoi on s'était uniquement exercé dès son enfance; et
+chacun, ajoutant sa propre expérience à celle de ses ancêtres, avait
+bien plus de facilité à exceller dans son art. D'ailleurs cette coutume
+salutaire, établie anciennement dans la nation et dans le pays,
+éteignait toute ambition mal entendue, et faisait que chacun demeurait
+content dans son état, sans aspirer, par des vues d'intérêt, de vanité
+ou de légèreté, à un plus haut rang.
+
+C'était là la source d'une infinité d'inventions singulières que chacun
+imaginait dans son art pour le conduire à sa perfection, et pour
+contribuer ainsi aux commodités de la vie et à la facilité du commerce.
+[Marge: Diod. l. 1, pag. 67.] J'avais d'abord regardé comme une fable ce
+que Diodore rapporte de l'industrie des Égyptiens, qui savaient, par une
+fécondité artificielle, faire éclore des poulets sans faire couver les
+œufs par des poules[111]; mais tous les voyageurs modernes attestent la
+vérité de ce fait, qui mérite certainement d'être observé, et que l'on
+dit aussi n'être pas inconnu en Europe. Selon leurs relations, les
+Égyptiens mettent les œufs dans des fours auxquels ils savent donner un
+degré de chaleur si tempéré, et qui se rapporte si bien à la chaleur
+naturelle des poules, que les poulets qui en viennent sont aussi forts
+que ceux qui sont couvés à l'ordinaire. Le temps propre à cette
+opération est depuis la fin de décembre jusqu'à la fin d'avril, la
+chaleur étant excessive en Égypte tout le reste de l'année. Pendant ces
+quatre mois ils font couver plus de trois cent mille œufs, qui ne
+réussissent pas tous, à la vérité, mais qui ne laissent pas de fournir à
+peu de frais une quantité prodigieuse de volailles. L'habileté consiste
+à donner aux fours un degré de chaleur convenable, et qui ne passe pas
+une certaine mesure. On emploie environ dix jours pour échauffer ces
+fours, et autant à peu près pour faire éclore les œufs. C'est une chose
+divertissante, disent les relations, que de voir éclore ces poulets,
+dont les uns ne montrent que la tête, les autres sortent de la moitié du
+corps, et les autres tout-à-fait; et, dès qu'ils sont sortis, ils
+courent au travers de ces œufs; [Marge: Tom. 2, pag. 64. Lib. 10, c.
+54.] ce qui fait un vrai plaisir. On peut voir, dans les Voyages de
+Corneille LeBruyn, ce que les différents voyageurs ont écrit sur ce
+sujet. Pline en fait aussi mention; mais il paraît qu'au lieu de fours
+les Égyptiens anciennement [Marge: [V. pl. haut, p. 80.]] faisaient
+éclore les œufs dans du fumier.
+
+[Note 111: Le premier auteur qui en fait mention est Aristote
+(_Hist. Anim._ VI, c. 2). Antigone de Caryste (_Hist. Mirab._, c. 104),
+Pline (x, c. 54), s'accordent à dire, d'après lui, que ces œufs étaient
+mis dans du fumier. Le procédé actuellement en usage paraît avoir été
+inconnu des anciens Égyptiens, au moins jusqu'à l'an 133 de J.C.
+(Vopisc. _in Saturn._) Pline, il est vrai, parle, comme nouvellement
+inventé, d'un procédé analogue à celui des Égyptiens modernes (X, c.
+55); mais il ne dit point que cette invention eût été faite en
+Égypte.--L.]
+
+J'ai dit que les laboureurs sur-tout, et ceux qui prenaient soin des
+troupeaux, étaient fort considérés en Égypte, à l'exception de quelques
+contrées, où les derniers n'étaient point soufferts. En effet c'est à
+ces deux professions qu'elle devait ses richesses et son opulence. C'est
+une chose étonnante de voir ce que le travail et l'adresse des Égyptiens
+tiraient d'un pays dont l'étendue n'était pas fort considérable, mais
+dont le fonds était devenu, par le bienfait du Nil et par l'industrie
+laborieuse des habitants, d'une merveilleuse fécondité.
+
+Il en sera toujours ainsi de tout royaume où l'attention de ceux qui
+gouvernent sera tournée vers le bien public. La culture des terres et la
+nourriture des animaux seront une source inépuisable de biens et
+d'avantages par-tout où, comme en Égypte, on se fera un devoir de les
+soutenir et de les protéger par principe d'état et de politique: et
+c'est un grand malheur qu'elles soient tombées maintenant dans un mépris
+général, quoique ce soient elles qui fournissent les besoins et même les
+délices de la vie à toutes les conditions que nous regardons comme
+relevées. «Car,» dit M. l'abbé Fleury dans son admirable livre des Mœurs
+des Israélites, où il examine à fond la matière que je traite, «c'est le
+paysan qui nourrit les bourgeois, les officiers de justice et de
+finance, les gentilshommes, les ecclésiastiques; et, de quelque détour
+que l'on se serve pour convertir l'argent en denrées, ou les denrées en
+argent, il faut toujours que tout revienne aux fruits de la terre et aux
+animaux qu'elle nourrit. Cependant, quand nous comparons ensemble tous
+ces différents degrés dé conditions, nous mettons au dernier rang ceux
+qui travaillent à la campagne; et plusieurs estiment plus de gros
+bourgeois inutiles, sans force de corps, sans industrie, sans aucun
+mérite, parce qu'ayant plus d'argent ils mènent une vie plus commode et
+plus délicieuse.»
+
+«Mais, si nous imaginions un pays où la différence des conditions ne fût
+pas si grande; où vivre noblement ne fût pas vivre sans rien faire, mais
+conserver soigneusement sa liberté, c'est-à-dire n'être sujet qu'aux
+lois et à la puissance publique, subsister de son fonds sans dépendre de
+personne, et se contenter de peu plutôt que de faire quelque bassesse
+pour s'enrichir; un pays où l'on méprisât l'oisiveté, la mollesse et
+l'ignorance des choses nécessaires pour la vie, et où l'on fît moins de
+cas du plaisir que de la santé et de la force du corps, en ce pays-là il
+serait bien plus honnête de labourer ou de garder un troupeau que de
+jouer ou se promener toute la vie.» Or il ne faut point recourir à la
+république de Platon pour trouver des hommes en cet état. C'est ainsi
+qu'a vécu la plus grande partie du monde pendant près de quatre mille
+ans, non-seulement les Israélites, mais les Égyptiens, les Grecs, les
+Romains, c'est-à-dire les nations les plus policées, les plus sages, les
+plus guerrières, les plus éclairées en tout genre. Elles nous apprennent
+toutes le cas que nous devrions faire de la culture des terres et du
+soin des troupeaux: dont l'une, sans parler du chanvre et du lin d'où
+l'on tire les toiles, nous fournit, par les grains, les fruits, les
+légumes, une nourriture non-seulement abondante, mais délicieuse; et
+l'autre, outre les viandes exquises dont il couvre nos tables, met
+presque seul en mouvement les manufactures et le commerce par le moyen
+des cuirs et des étoffes.
+
+L'intention des princes, pour l'ordinaire, et leur intérêt certainement,
+est qu'on ménage et qu'on favorise les gens de la campagne, qui
+soutiennent à la lettre le poids du jour et de la chaleur, et qui
+supportent une grande partie des charges du royaume; mais les bonnes
+intentions des princes sont souvent frustrées par l'insatiable et
+impitoyable avidité de ceux qui sont chargés du recouvrement de leurs
+deniers. L'histoire nous a conservé une belle parole de Tibère à ce
+sujet: Un gouverneur du pays même dont nous parlons ici, c'est-à-dire
+[Marge: Diodor. [lis. Dio. Cassius] l. 57, p. 608.] de l'Égypte, ayant
+augmenté l'imposition annuelle que payait la province, sans doute pour
+faire sa cour à l'empereur, et lui ayant envoyé une somme plus
+considérable qu'à l'ordinaire, Tibère, qui, dans ses premières années,
+pensait ou du moins parlait bien, lui répondit que[112] _son intention
+était qu'on tondît ses brebis, et non pas qu'on les écorchât_.
+
+[Note 112: Κέιρεσθαι μοῦ τὰ πρόβατα, ἀλλ' ουκ ἀποξύρεσθαι βοὺλομαι.]
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE VI.
+
+ DE LA FÉCONDITÉ DE L'ÉGYPTE.
+
+Je ne parlerai ici que de quelques plantes particulières à l'Égypte, et
+de l'abondance du blé qui y croissait.
+
+_Papyrus_[113]. C'est une plante qui pousse quantité de tiges
+triangulaires, hautes de six ou sept coudées. [Marge: Plin. l. 13, c.
+11.] Les anciens ont écrit d'abord sur des feuilles de palmier, puis sur
+des écorces d'arbre, d'où est venu le mot _liber_: après cela sur des
+tablettes enduites de cire, où l'on imprimait les caractères avec un
+poinçon qui avait un bout aigu pour écrire, et l'autre plat pour
+effacer: ce qui a donné lieu à cette expression d'Horace, [Marge: Satir.
+10, lib. 1 [v. 72.]]
+
+ Sæpè stylum vertas, iterùm quæ digna legi sint
+ Scripturus.
+
+qui signifie que, pour faire un bon ouvrage, il faut beaucoup effacer,
+beaucoup corriger. Enfin on introduisit l'usage du papier. C'était des
+feuilles propres à écrire, faites de l'écorce de la plante dont nous
+parlons, _papyrus_, appelée autrement _byblus_: [Marge: Lucan. [Pharsal.
+III, v. 222.]]
+
+ Nondum flumineas Memphis contexere byblos
+ Nuverat.
+
+[Note 113: Pour les différents usages du papyrus, voyez une
+dissertation de M. de Caylus (_Académ. Insc._ tom. XXVI, pag. 267).--L.]
+
+Merveilleuse invention[114], dit Pline, qui est d'un si grand usage dans
+la vie, qui fixe la mémoire des faits, et qui immortalise les hommes!
+Varron l'attribue à Alexandre-le-Grand, lorsqu'il bâtit Alexandrie: mais
+elle est bien plus ancienne que lui; il ne fit que la rendre plus
+commune. Le même Pline ajoute qu'Eumène, roi de Pergame, substitua le
+parchemin au papier, par jalousie contre Ptolémée, roi d'Égypte, se
+piquant de l'emporter par ce moyen sur sa bibliothèque, dont les livres
+n'étaient que de papier. Le parchemin est une peau de mouton ou de
+bélier préparée pour écrire; on l'appelle _pergamenum_, à cause qu'il a
+été inventé par les rois de Pergame. Tous les anciens manuscrits sont
+sur du parchemin, ou sur du vélin, qui est une peau de veau plus
+délicate que le parchemin ordinaire. C'est une chose curieuse de voir
+comment notre papier, qui est si blanc et si fin, se fait de vieux
+haillons et de sales chiffons qu'on ramasse dans les rues. La plante
+nommée _papyrus_ servait aussi à faire des voiles de vaisseau, des
+cordages, des habits, des couvertures, etc.
+
+[Note 114: «Postea promiscuè patuit usus rei, quà constat
+immortalitas hominum... Chartæ usu maximè humanitas constat in
+memoria.»]
+
+[Marge: Plin. l. 19, cap. 1.] _Linum._ Le lin est une plante dont
+l'écorce est pleine de filets qui servent à faire de la toile déliée. On
+avait en Égypte une adresse merveilleuse pour le préparer et le
+travailler, les fils qu'on en tirait étant d'une si grande finesse,
+qu'ils échappaient presque à la vue. Les prêtres n'y étaient vêtus que
+de lin, et jamais de laine, et c'était aussi l'habillement ordinaire des
+personnes considérables. On en faisait un grand commerce, et il s'en
+transportait beaucoup dans les pays étrangers. Ce travail occupait un
+grand nombre de personnes en Égypte, sur-tout parmi les femmes, comme on
+le voit dans l'endroit d'Isaïe où ce prophète menace l'Égypte d'une
+affreuse sécheresse qui en fera cesser tous les travaux: [Marge: Is. 19,
+9. Exod. 9, 31.] _Confundentur qui operabantur linum, pectentes et
+texentes subtilia_. On voit aussi dans l'Écriture que l'un des effets de
+la grêle que Moïse fit tomber en Égypte fut de ruiner tout le lin qui
+commençait déjà à monter en graine: c'était au mois de mars.
+
+[Marge: Plin. _Ibid._] _Byssus._ C'était une autre espèce de lin[115],
+extrêmement fin et délié, qui était souvent teint en pourpre. Il était
+fort cher, et il n'y avait que les gens riches et aisés qui s'en
+vêtissent. Pline, qui donne la première place au lin incombustible, met
+celui-ci après, et[116] dit qu'il servait à la parure et à l'ornement
+des dames. Il paraît, par l'Écriture sainte, que c'était de l'Égypte
+[Marge: Ezech. 27] sur-tout qu'on tirait les toiles composées de cette
+espèce de lin: _byssus varia de Ægypto texta est tibi_.
+
+[Note 115: Forster (_de bysso_) et Larcher ont prouvé que le byssus
+était le coton. (Voyez plus haut, p. 69.)--L.]
+
+[Note 116: «Pioximus byssino, mulierum maxime deliciis... genito.»]
+
+Je ne parle point du _lotus_, plante fort commune et fort estimée en
+Égypte, dont la graine servait autrefois à faire du pain[117]. Il y
+avait un autre _lotus_ en Afrique, qui a donné son nom aux _lotophages_,
+parce qu'ils [Marge: Odys. l. 9 v. 84-102.] vivaient du fruit de cet
+arbre[118], fruit d'un goût si délicieux, s'il en faut croire Homère,
+qu'il faisait oublier à ceux qui en mangeaient toutes les douceurs de la
+patrie, comme Ulysse l'éprouva à son retour de Troie.
+
+En général les légumes et les fruits étaient excellents en Égypte, et
+auraient pu[119], comme Pline le remarque, suffire seuls pour la
+nourriture, tant la bonté et l'abondance en étaient grandes; et en effet
+les ouvriers ne vivaient presque d'autre chose, comme on le voit dans
+ceux qui travaillaient aux pyramides.
+
+[Note 117: Et dont on mangeait la racine. Le _lotus_ est une plante
+aquatique, espèce de _nymphæa_.--L.]
+
+[Note 118: Ce lotus est une espèce de jujubier, selon M.
+Desfontaines.--L.]
+
+[Note 119: «Ægyptus frugum quidem fertilissima, sed ut propè sola
+iis carere possit, tanta est ciborum ex herbis abundantia.» (Plin., lib.
+21, cap. 15.)]
+
+Outre ces richesses champêtres, le Nil, par la pêche et par la
+nourriture des troupeaux, fournissait la table des Égyptiens de poissons
+exquis de toute espèce, et de viandes très-succulentes. C'est ce qui fit
+regretter si fort l'Égypte aux Israélites, quand ils se trouvèrent dans
+le désert. [Marge: Num. 11, 4, 5.] _Qui nous donnera de la chair à
+manger?_ disaient-ils d'un ton plaintif et séditieux. _Nous nous
+souvenons des poissons que nous mangions en Égypte_ presque _pour rien.
+Les concombres, les melons, les poireaux, les ognons et l'ail nous
+reviennent dans l'esprit.... [Marge: Exod. 16, 5.] Nous étions assis
+près des marmites pleines de viandes, et nous mangions du pain tant que
+nous voulions_.
+
+Mais la grande et l'incomparable richesse de l'Égypte était le blé, qui
+la mettait en état, même dans des temps de famine presque universelle,
+de nourrir tous les peuples voisins, comme cela arriva sous Joseph. Dans
+les temps postérieurs elle fut toujours la ressource et le grenier le
+plus assuré de Rome et de Constantinople. On sait que la calomnie
+inventée contre saint Athanase, à qui l'on imputait d'avoir menacé
+d'empêcher à l'avenir que l'on ne transportât du blé d'Alexandrie à
+Constantinople, fit entrer en fureur contre ce saint évêque l'empereur
+Constantin, parce qu'il savait que cette ville ne pouvait subsister sans
+les convois d'Égypte. C'est la même raison qui porta toujours les
+empereurs romains à prendre un si grand soin de l'Égypte, qu'ils
+regardaient comme la mère nourricière de Rome.
+
+Cependant le même fleuve qui a mis cette province en état de nourrir et
+de faire subsister les deux villes du monde les plus peuplées, la
+réduisait quelquefois elle-même à une affreuse famine; et il est
+étonnant que la sage prévoyance de Joseph, qui, dans des temps
+d'abondance, avait mis en réserve des blés pour des années de stérilité,
+n'ait point appris à ces politiques si vantés à se précautionner par une
+pareille industrie contre les variétés et les incertitudes du Nil[120].
+Pline le jeune, dans le panégyrique de Trajan, nous fait une peinture
+admirable de l'extrémité où la famine réduisit cette province sous cet
+empereur, et de la généreuse libéralité qu'il fit paraître pour la
+soulager. On ne sera pas fâché d'en voir ici un extrait, qui rendra
+moins les expressions que les pensées.
+
+[Note 120: Sénèque nous apprend que, pendant deux années
+consécutives, dans la dixième et la onzième années du règne de
+Cléopatre, l'inondation du Nil trompa l'espérance des laboureurs; et que
+ce malheur arriva pendant neuf années, au témoignage de Callimaque.
+(Senec., _Quæst. Natur._ IV, 2, § 15.) Le passage de Callimaque, dont
+Sénèque rappelle le sens, a été conservé par le grand étymologiste. On
+le trouve dans l'édit. d'Ernesti (t. 1, p. 357).--L.]
+
+L'Égypte, dit Pline, qui se glorifiait de n'avoir besoin, pour nourrir
+et faire croître ses grains, ni des pluies, ni du ciel, et qui se
+croyait assurée pour toujours de le disputer aux terres les plus
+fertiles, fut condamnée à une sécheresse inopinée, et à une funeste
+stérilité, parce que l'inondation du Nil, source et mesure certaine de
+l'abondance, beaucoup moins étendue qu'à l'ordinaire, avait laissé à sec
+la plupart des terres[121]. Pour-lors elle implora le secours du prince,
+comme elle avait coutume d'attendre celui du fleuve. Le délai ne dura
+que ce qu'il fallut de temps au courrier pour porter à Rome cette triste
+nouvelle; et il semblait que ce malheur n'était arrivé que pour faire
+paraître avec plus d'éclat la bonté de César[122]. C'était une ancienne
+et commune opinion, que notre ville ne pouvait subsister que par les
+vivres qu'elle tirait d'Égypte. Cette nation vaine et fastueuse se
+vantait de nourrir, toute vaincue qu'elle était, ses vainqueurs, d'avoir
+leur sort entre ses mains, et de régler par son fleuve leur bonne ou
+mauvaise destinée. Nous avons rendu au Nil ses moissons, et lui avons
+renvoyé ses convois: que l'Égypte apprenne donc, par son expérience,
+qu'elle ne nous est point nécessaire, mais qu'elle est notre esclave:
+qu'elle sache que ce n'est pas tant des vivres qu'elle nous envoie qu'un
+tribut qu'elle nous paie; et qu'elle n'oublie jamais que nous pouvons
+bien nous passer de l'Égypte, mais que l'Égypte ne peut point se passer
+de nous. C'en était fait de cette province si fertile, si elle eût
+encore été libre. Elle a trouvé un sauveur et un père dans son maître.
+Étonnée de voir ses greniers remplis sans le travail de ses laboureurs,
+elle n'a su d'où lui pouvaient venir ces richesses étrangères et
+gratuites. La disette de peuples si éloignés de nous, et secourus si
+promptement, n'a servi qu'à faire mieux sentir quel avantage c'est que
+d'être sous notre empire[123]. Le Nil a pu, dans d'autres temps, couvrir
+d'une plus grande inondation les campagnes d'Égypte, mais il n'a jamais
+coulé plus abondamment pour la gloire des Romains. Puisse le ciel,
+content d'avoir mis à une telle épreuve et la patience des peuples, et
+la bonté du prince, rendre pour toujours à l'Égypte son ancienne
+fécondité!
+
+[Note 121: «Inundatione; id est ubertate regio fraudata, sic opem
+Cæsaris invocavit, ut solet amnem suum.»]
+
+[Note 122: «Pererebuerat antiquitas, urbem nostram nisi opibus
+Ægypti ali sustentarique non posse. Superbiebat ventosa et insolens
+natio, quôd victorem quidcm populum pasceret tamen, quòdque in suo
+flumine, in suis manibus, vel abundantia nostra vel fames esset.
+Refudimus Nilo suas copias. Recepit frumenta quæ miserat, deportatasque
+messes revexit.»]
+
+[Note 123: «Nilus Ægypto quidem sæpè, sed gloriæ nostræ nunquam
+largior fluxit.»]
+
+Le reproche que Pline fait ici aux Égyptiens, d'avoir une vaine et folle
+complaisance dans les inondations de leur Nil, marque un de leurs
+caractères les plus particuliers, et me fait souvenir d'un bel endroit
+d'Ézéchiel, où Dieu parle ainsi à Pharaon, l'un de leurs rois: [Marge:
+Ezech. 29, v. 3 et 9.] «Je viens à toi, grand dragon, qui te couches au
+milieu de tes fleuves, et qui dis: Le fleuve est à moi, c'est moi qui
+l'ai fait, c'est moi-même qui me suis créé.» _Ecce ego ad te, Pharao,
+rex Ægypti, draco magne, qui cubas in medio fluminum tuorum, et dicis:
+Meus est fluvius, et ego feci eum, et ego feci memetipsum._
+
+Dieu voyait dans le cœur de ce prince un orgueil insupportable, un
+sentiment de sécurité, de confiance dans les inondations du Nil, d'une
+entière indépendance des influences du ciel, comme s'il n'eût dû les
+heureux effets de cette inondation qu'à ses soins et à ses travaux, ou à
+ceux de ses prédécesseurs: _Meus est fluvius, et ego feci eum._
+
+Avant que de terminer cette seconde partie, qui regarde les mœurs des
+Égyptiens, je crois devoir avertir les lecteurs de se rendre attentifs à
+différents traits répandus dans l'histoire d'Abraham, de Jacob, de
+Joseph, de Moïse, qui confirment et éclaircissent une partie de ce que
+nous trouvons dans les auteurs profanes sur ce sujet. Ils y remarqueront
+la police parfaite qui régnait en Égypte, soit à la cour, soit dans le
+reste du royaume; la vigilance du prince, qui était averti de tout, qui
+avait un conseil réglé, des ministres choisis, des troupes toujours bien
+entretenues, et de toute sorte, infanterie, cavalerie, chariots armés en
+guerre; des intendants dans toutes les provinces; des gardes des
+greniers publics, des dispensateurs exacts du blé, qui le distribuaient
+avec grand ordre; une cour formée avec tous les officiers de la
+couronne, capitaine des gardes, grand échanson, grand panetier, en un
+mot tout ce qui compose la maison d'un prince et qui fait l'éclat d'une
+cour brillante. [Marge: Gen. 12, 10-20.] Ils y admireront plus que tout
+cela encore la crainte des menaces de Dieu, inspecteur de toutes les
+actions, et juge des rois mêmes; et l'horreur de l'adultère, reconnu
+comme un crime capable de faire périr un royaume.
+
+
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+ TROISIÈME PARTIE.
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+
+ HISTOIRE DES ROIS D'ÉGYPTE.
+
+Il n'y a point dans toute l'antiquité d'histoire plus obscure ni plus
+incertaine que celle des premiers rois d'Égypte. Cette nation fastueuse,
+et follement entêtée de son antiquité et de sa noblesse, trouvait qu'il
+était beau de se perdre dans un abyme infini de siècles, qui [Marge:
+Diod. l. 1, p. 41.] semblait l'approcher de l'éternité. Si on l'en
+croit, les dieux d'abord, ensuite les demi-dieux ou héros, la
+gouvernèrent successivement pendant l'espace de plus de vingt mille
+ans[124]. On sent assez combien cette prétention est vaine et fabuleuse.
+
+[Note 124: Diodore, cité par Rollin, dit: _un peu moins de dix-huit
+mille ans_. (1, § 44.) Fréret a montré que cette antiquité si reculée
+provient de l'équivoque causée par le mot _année_, qui a désigné
+originairement des saisons de trois ou de quatre mois. En réduisant les
+dates égyptiennes, d'après cette hypothèse, on reconnaît qu'elles se
+renferment dans les limites de la chronologie de l'Écriture Sainte.--L.]
+
+Après les dieux et demi-dieux régnèrent des hommes égyptiens, dont
+Manéthon nous a laissé trente dynasties ou principautés. Ce Manéthon
+était Égyptien, grand-prêtre et garde des archives sacrées de l'Égypte;
+il avait été instruit dans les lettres grecques. Il a écrit l'histoire
+des Égyptiens, et l'a tirée, à ce qu'il dit, des écrits de Mercure, et
+des autres anciens mémoires conservés dans les archives des temples. Il
+avait composé cet ouvrage sous le règne et par l'ordre de Ptolémée
+Philadelphe.
+
+Si l'on suppose les trente dynasties de Manéthon successives, elles
+composent plus de cinq mille trois cents ans jusqu'au règne d'Alexandre,
+ce qui est manifestement convaincu de fausseté. D'ailleurs on voit dans
+Ératosthène[125], appelé à Alexandrie par Ptolémée Evergète, une liste
+de trente-huit rois thébains, tous différents [Marge: Eratosthen. ap.
+Syncell. p. 91. c. 147 D.] de ceux de Manéthon. Le soin d'éclaircir ces
+difficultés a beaucoup exercé les savants. La voie la plus sûre de
+concilier ces contradictions est de supposer, comme le font maintenant
+presque tous ceux qui traitent cette matière, que les rois dont il est
+parlé dans les différentes dynasties ne se sont pas tous succédé les uns
+aux autres, mais que plusieurs ont régné en même temps dans des contrées
+différentes. Il y a eu en Égypte quatre dynasties principales: celle de
+Thèbes, celle de Thin, celle de Memphis, et celle de Tanis. Je ne ferai
+point ici le dénombrement des rois qui y ont régné: l'histoire ne nous
+en a presque conservé que les noms. Je ne rapporterai que ce qui me
+paraîtra propre à éclairer et à instruire les jeunes gens, pour qui
+principalement j'écris; et je m'arrêterai sur-tout à ce qu'Hérodote et
+Diodore de Sicile nous apprennent des rois d'Égypte, sans même y garder
+une suite fort exacte, du moins dans les commencements de cette
+histoire, qui sont fort obscurs, et sans me mettre en devoir de
+concilier ces deux historiens. Leur dessein, surtout d'Hérodote, a été,
+non de donner une suite exacte des rois d'Égypte, mais seulement
+d'indiquer ceux dont l'histoire leur a paru plus intéressante et plus
+instructive. Je suivrai le même plan; et j'espère qu'on ne me saura pas
+mauvais gré de n'être point entré moi-même, et de n'avoir point engagé
+avec moi les jeunes gens, dans un labyrinthe de difficultés qui est
+presque sans issue, et d'où les plus habiles ont bien de la peine à se
+tirer quand ils veulent suivre le fil de l'histoire et fixer des dates
+assurées. Les curieux pourront consulter les savants[126] ouvrages où
+cette matière est traitée à fond.
+
+[Note 125: Il était de Cyrène.]
+
+[Note 126: La chronique du chevalier Marsham; les ouvrages du P.
+Pezron; les dissertations du P. Tournemine, et celles de M. l'abbé
+Sevin.]
+
+Je dois avertir dès le commencement qu'Hérodote, sur la foi des prêtres
+Égyptiens qu'il avait consultés, rapporte beaucoup d'oracles et de faits
+singuliers qu'un lecteur éclairé ne prendra que pour ce qu'ils sont,
+c'est-à-dire pour des fables.
+
+L'histoire ancienne d'Égypte contient 2158 ans, et elle se divise
+naturellement en trois parties.
+
+La première commence à l'établissement de la monarchie égyptienne,
+fondée par Ménès ou Mesraïm, fils de Cham, l'année du monde 1816, et
+finit à la destruction de cette même monarchie par Cambyse, roi de
+Perse, l'an 3479; et cette première partie comprend 1663 ans.
+
+La seconde partie est mêlée avec l'histoire des Perses et des Grecs, et
+s'étend jusqu'à la mort d'Alexandre-le-Grand, arrivée en 3681, et
+renferme par conséquent 202 ans.
+
+La troisième est celle où s'est élevée en Égypte une nouvelle monarchie
+sous les Lagides, c'est-à-dire sous les Ptolémées, descendants de Lagus,
+jusqu'à la mort de Cléopatre, dernière reine d'Egypte, en 3974; et ce
+dernier espace renferme 293 ans.
+
+Je ne traiterai ici que la première partie, réservant les deux autres
+pour les temps qui leur sont propres.
+
+ROIS D'ÉGYPTE.
+
+[Marge: AN. M. 1816 AV. J.C. 2188] MÉNÈS. Tous les historiens
+conviennent que Ménès est le premier roi d'Égypte. On prétend, et ce
+n'est point sans fondement, qu'il est le même que Mesraïm, fils de Cham.
+
+Cham était le second fils de Noé. Lorsque la famille de ce dernier,
+après la folle entreprise de la tour de Babel, se dispersa en
+différentes contrées, Cham tourna du côté de l'Afrique: et c'est lui
+sans doute qui dans la suite y fut honoré comme dieu sous le nom de
+Jupiter Ammon. Il avait quatre enfants: Chus, Mesraïm, Phuth [Marge:
+Gen. 10, 6.] et Canaan. Chus s'établit en Ethiopie; Mesraïm dans
+l'Égypte, qui, dans l'Écriture, est le plus souvent appelée de son nom
+et de celui de Cham son père; Phuth, dans la partie de l'Afrique qui est
+à l'occident de l'Égypte; et Canaan, dans le pays qui depuis a porté son
+nom. Les Cananéens sont certainement le même peuple que les Grecs
+nomment presque toujours Phéniciens, sans qu'on puisse rendre raison ni
+de ce nom étranger, ni de l'oubli du véritable.
+
+[Marge: Herod. l. 1, cap. 99. Diod. lib. 1, pag. 42.] Je reviens à
+Mesraïm. On convient que c'est le même que Ménès, que tous les
+historiens donnent pour le premier roi d'Égypte. Ils disent que c'est
+lui qui y établit le premier le culte des dieux et les cérémonies des
+sacrifices.
+
+BUSIRIS, assez long-temps après, bâtit la fameuse ville de Thèbes, et y
+établit le siège de l'empire[127]. Nous avons parlé ailleurs de la
+magnificence et des richesses de cette ville. Ce n'est pas le Busiris
+connu par sa cruauté[128].
+
+[Note 127: Diodore de Sicile compte deux rois de ce nom: le premier
+a régné 1400 ans après Ménès; et l'autre est le huitième successeur du
+premier: c'est à celui-ci qu'il attribue la fondation de Thèbes. (I, §
+45.)--L.]
+
+[Note 128: Strabon (XVII, pag. 802), et Diodore de Sicile (§ 45 et
+88), nient l'existence de ce Busiris, et traitent de fables tout ce que
+les Grecs en ont dit. Marsham et Newton sont de l'avis de ces deux
+auteurs.--L.]
+
+[Marge: Diod. lib. 2, pag. 44, 45.] OSYMANDYAS. Diodore décrit fort au
+long plusieurs édifices magnifiques que ce prince avait fait
+construire[129], dont l'un entre autres[130] était orné de scupltures et
+de peintures d'une beauté parfaite, qui représentaient son expédition
+contre les Bactriens, peuple de l'Asie, qu'il avait attaqués avec une
+armée de quatre cent mille hommes de pied, et de vingt mille chevaux. On
+y voyait, dans un autre endroit, une assemblée de juges, dont le
+président portait au cou une image de la Vérité, qui avait les yeux
+fermés, et avait autour de lui un grand nombre de livres; symbole
+énergique, qui marquait que les juges devaient être instruits des lois,
+et juger sans acception de personnes.
+
+On y avait peint aussi le roi, qui offrait aux dieux l'or et l'argent
+qu'il tirait chaque année des mines d'Égypte, qui montaient à la somme
+de seize millions[131].
+
+[Note 129: A Thèbes.--L.]
+
+[Note 130: C'était son tombeau.--L.]
+
+[Note 131: Trois mille deux cents myriades de mines. = Rollin a
+voulu dire _seize cent millions_; car les trois mille deux cents
+myriades ou 32,000,000 de mines d'argent, 533,000 talents, valent
+1,599,000,000 fr., d'après l'évaluation du talent, suivie par Rollin, ou
+les talents dont il est question ici sont de fort peu de valeur, ou les
+prêtres en ont imposé à Diodore de Sicile.--L.]
+
+Non loin de là paraissait une magnifique bibliothèque, la plus ancienne
+dont il soit parlé dans l'histoire; elle avait pour titre: _le trésor
+des remèdes de l'ame_. Près de cette bibliothèque on avait placé des
+statues de tous les dieux d'Égypte, à chacun desquels le roi offrait des
+présents convenables; par où il semblait vouloir annoncer à la postérité
+que pendant sa vie il avait eu le bonheur de montrer toujours beaucoup
+de piété envers les dieux et de justice envers les hommes.
+
+Son tombeau était d'une magnificence extraordinaire. Il était environné
+d'un cercle d'or qui avait une coudée de largeur, et trois cent
+soixante-cinq coudées de circuit[132], sur chacune desquelles étaient
+marqués le lever et le coucher du soleil, de la lune et des autres
+constellations; car dès-lors les Égyptiens divisaient l'année en douze
+mois, chacun de trente jours, et après le douzième mois ils ajoutaient
+chaque année cinq jours [Marge: [plus haut, p. 76.]] et six heures. On
+ne savait ce qu'on devait le plus admirer dans ce superbe monument, ou
+la richesse de la matière, ou l'art et l'industrie des ouvriers.
+
+[Marge: Diod. p. 46.] UCHORÉUS, l'un des successeurs d'Osymandyas, bâtit
+la ville de Memphis[133]. Elle avait cent cinquante stades de
+circuit[134], c'est-à-dire plus de sept lieues. Il la plaça à la pointe
+du Delta, à l'endroit où le Nil se partage en plusieurs branches. Du
+côté du midi, il fit une levée fort haute. A droite et à gauche, il
+creusa des fossés très-profonds[135] pour y recevoir le fleuve. Ils
+étaient revêtus de pierres, et, du côté de la ville, rehaussés par de
+fortes chaussées: le tout pour mettre la ville en sûreté et contre les
+inondations du Nil, et contre les attaques des ennemis. Une ville si
+avantageusement située, et si bien fortifiée, qui était comme la clef du
+Nil, et qui par là dominait sur tout le pays, devint bientôt la demeure
+ordinaire des rois. Elle demeura en possession de cet honneur jusqu'au
+temps où Alexandre-le-Grand fit bâtir Alexandrie.
+
+[Note 132: Il est permis de douter de l'existence de ce merveilleux
+cercle d'or, qui avait 192 mètres (590 pieds) de circonférence; car
+Diodore n'a pu le décrire que d'après le récit des prêtres, attendu
+qu'il avait été détruit cinq siècles auparavant par Cambyse. (I, §
+49.)--L.]
+
+[Note 133: Bâtie par Ménès, selon Hérodote.--L.]
+
+[Note 134: Environ 31,620 mètres, environ 6 lieues; mais peut-être
+s'agit-il du petit stade (V. plus bas, p. 101): dans ce cas, la mesure
+se réduit à 3 lieues.--L.]
+
+[Note 135: Diodore dit un _lac_.--L.]
+
+[Marge: plus haut, p. 22, n. 1.] MOERIS. C'est lui qui construisit ce
+lac si fameux qui porta son nom. Nous en avons parlé ci-devant.
+
+[Marge: AN. M. 1920 AV. J.C. 2084.] L'Égypte avait été long-temps
+gouvernée par des princes nés dans le pays même, lorsque des étrangers,
+qu'on nomma rois-pasteurs, en langue égyptienne _hycsos_, Arabes ou
+Phéniciens, s'emparèrent d'une grande partie de la basse Égypte et de
+Memphis: mais ils ne furent point maîtres de la haute Égypte, et le
+royaume de Thèbes subsista toujours jusqu'au temps de Sésostris. La
+domination de ces rois étrangers dura environ 260 ans.
+
+[Marge: Gen. 12, 20-20. AN. M. 2084 AV. J.C. 1920.] C'est sous l'un
+d'eux, appelé dans l'Écriture Pharaon, nom commun à tous les rois
+d'Égypte, qu'Abraham passa dans ce pays avec Sara sa femme, qui y courut
+un grand risque, parce que le prince, informé de sa rare beauté, et ne
+la croyant que sœur et non épouse d'Abraham, l'avait fait enlever.
+
+[Marge: AN. M. 2179 AV. J.C. 1825 AN. M. 2276 AV. J.C. 1728.] TETHMOSIS,
+ou Amosis, ayant chassé les rois-pasteurs, régna dans la basse Égypte.
+
+Long-temps après, Joseph fut mené en Égypte par des marchands
+ismaélites, vendu à Putiphar, et, par une suite d'événements
+merveilleux, conduit à une suprême autorité, et élevé à la première
+place du royaume. Je ne dis rien ici de son histoire, qui est connue de
+tout le monde. [Marge: Justin. l. 36, cap. 2.] J'avertis seulement que
+Justin, qui n'a fait qu'abréger Trogue Pompée, historien excellent du
+temps d'Auguste, remarque que Joseph, le dernier des enfants de Jacob,
+que ses frères, par envie, avaient vendu à des marchands étrangers,
+ayant reçu du ciel l'intelligence des songes et la connaissance de
+l'avenir, sauva, par sa rare prudence, l'Égypte de la famine dont elle
+était menacée, et fut extrêmement considéré du roi.
+
+[Marge: AN. M. 2298 AV. J.C. 1706.] Jacob y passa aussi avec toute sa
+famille, qui fut toujours bien traitée par les Égyptiens pendant qu'ils
+conservèrent le souvenir des services importants que Joseph leur avait
+rendus. Mais, dit l'Écriture, après la [Marge: Exod. 1-8.] mort de
+Joseph il s'éleva un nouveau roi, à qui Joseph était inconnu.
+
+RAMESSÈS-MIAMUN était, selon Ussérius, le nom de ce nouveau roi connu
+dans l'Écriture sous celui de [Marge: AN. M. 2427 AV. J.C. 1577.]
+Pharaon. Il régna pendant soixante-six ans, et fit souffrir aux
+Israélites des maux infinis. «Il établit, _dit l'Écriture_, des
+intendants des ouvrages, afin qu'ils accablassent les Hébreux de
+fardeaux _insupportables_. [Marge: Exod. 1-11-13-14.] Et ils bâtirent à
+Pharaon des villes pour servir de[136] magasins, savoir: Phithom et
+Ramessès... Les Égyptiens haïssaient les enfants d'Israël: ils les
+affligeaient en leur insultant; et ils leur rendaient la vie ennuyeuse
+en les employant à des travaux pénibles de boue, de mortier et de
+brique, et à toutes sortes d'ouvrages de terre dont ils étaient
+accablés.» Ce roi avait deux fils, Aménophis et Busiris.
+
+[Note 136: Heb. _urbes thesaurorum_; Sept. _urbes munitas_. Ces
+villes étaient destinées pour y mettre en réserve le blé, l'huile et les
+autres richesses de l'Égypte. _Vatab._ = Dans la Vulgate, _urbes
+tabernaculorum_.--L.]
+
+[Marge: AN. M. 2494 AV. J.C. 1510. AN. M. 2513 AV. J.C. 1491,]
+AMÉNOPHIS, qui était l'aîné, lui succéda. C'est ce Pharaon sous qui les
+Israélites sortirent d'Égypte, et qui fut submergé au passage de la mer
+Rouge.
+
+Selon le P. Tournemine, Sésostris, dont nous parlerons bientôt, est
+celui des rois d'Égypte qui commença la persécution contre les
+Israélites, et qui les accabla de travaux pénibles; ce qui est
+très-conforme à ce que Diodore remarque de ce prince, qu'il n'employa
+dans les ouvrages qu'il fit en Égypte que des étrangers. Ainsi l'on peut
+mettre le grand événement du passage de la mer Rouge sous[137] Phéron
+son fils; et le caractère d'impiété que lui donne Hérodote rend cette
+conjecture très-vraisemblable. Le plan que je me suis proposé me
+dispense d'entrer dans ces discussions de chronologie.
+
+[Note 137: Ce nom ressemble fort à celui de Pharaon, qui était
+commun aux rois d'Égypte.]
+
+[Marge: Lib. 3, p. 74] Diodore, en parlant de la mer Rouge, dit une
+chose bien digne de remarque. Il y avait, observe cet historien, dans
+tout le pays, une ancienne tradition, transmise des pères aux enfants
+depuis plusieurs siècles, qu'autrefois, par un reflux extraordinaire, la
+mer avait été entièrement desséchée, en sorte qu'on en voyait le fond,
+et que bientôt après, les eaux, par un flux violent, avaient repris leur
+première place. Il est évident que c'est le passage miraculeux de la mer
+Rouge sous Moïse qui est ici désigné; et j'en fais la remarque exprès
+pour avertir les jeunes gens de ne pas laisser échapper, dans la lecture
+des auteurs, ces traces précieuses d'antiquité, sur-tout quand elles
+ont, comme celle-ci, quelque rapport à la religion.
+
+Ussérius dit qu'Aménophis laissa deux fils, l'un nommé Séthosis ou
+Sésostris, l'autre Armaïs. Les Grecs l'ont appelé Bélus, et ses deux
+enfants, Ægyptus et Danaüs.
+
+[Marge: Herod. l. 2, c. 102-110.] Sésostris a été non-seulement l'un des
+plus puissants [Marge: Diod. l. 1, p. 48-54.] rois qu'ait eus l'Égypte,
+mais l'un des plus grands conquérants que vante l'antiquité.
+
+Son père, ou par instinct, ou par humeur, ou, comme le disent les
+Égyptiens, par l'autorité d'un oracle, conçut le dessein de faire de son
+fils un conquérant. Il s'y prit à la manière des Égyptiens, c'est-à-dire
+avec grandeur et noblesse. Tous les enfants qui naquirent le même jour
+que Sésostris furent amenés à la cour par ordre du roi. Il les fit
+élever comme ses enfants, et avec les mêmes soins que Sésostris, près
+duquel ils étaient nourris. Il ne pouvait lui donner de plus fidèles
+ministres, ni des officiers plus zélés pour le succès de ses armes. On
+les accoutuma sur-tout, dès l'âge le plus tendre, à une vie dure et
+laborieuse, pour les mettre en état de soutenir un jour avec facilité
+les fatigues de la guerre. On ne leur donnait pas à manger qu'auparavant
+ils n'eussent fait à pied ou à cheval une course considérable[138]. La
+chasse était leur exercice le plus ordinaire.
+
+[Note 138: Diodore dit 180 stades, mesure qui a paru si longue à
+Rollin, qu'il n'a pas osé l'exprimer; et pour sauver l'invraisemblance,
+il laisse croire que ces jeunes gens faisaient cette route _ou à pied ou
+à cheval_, quoique Diodore parle seulement d'une course à pied; il faut
+voir comme Voltaire se moque de l'extravagance de Diodore (_Philosoph.
+de l'hist._), à l'occasion de ces 180 stades, qu'il évalue à 8 lieues.
+Diodore se sert ici, comme plus bas (pag. 106, note 2), du petit stade
+Égyptien (= 105, 4 mètres), et les 180 stades valent 18,970 mètres, ou
+seulement 3 lieues 1/2; or, il n'y a rien d'invraisemblable à ce qu'on
+exige de jeunes gens, habitués à de rudes exercices, qu'ils fassent tous
+les matins 3 lieues 1/2 avant de prendre de la nourriture.--L.]
+
+[Marge: Lib. 12, c. 4.] Élien[139] remarque que Sésostris fut instruit
+par Mercure, et qu'il apprit de lui la politique et l'art de régner. Ce
+Mercure est celui que les Grecs ont appelé _Trismégiste_, c'est-à-dire
+_trois fois grand_[140]. L'Égypte, où il était né, lui doit l'invention
+de presque tous les arts. Les deux ouvrages que nous avons sous son nom
+portent des marques si certaines de nouveauté, qu'il n'y a personne qui
+doute maintenant de leur supposition. Il y a encore eu un autre Mercure,
+fort célèbre chez les Égyptiens par ses rares connaissances, et beaucoup
+plus ancien que celui-ci. Jamblique, prêtre de l'Égypte, nous assure que
+l'usage de ce pays était de mettre sous le nom d'Hermès ou Mercure les
+ouvrages et les inventions que l'on donnait au public.
+
+[Note 139: Τὰ νοήματα έκμουσωθῆναι.]
+
+[Note 140: _Trois fois très-grand._--L.]
+
+Quand Sésostris fut plus âgé, son père lui fit faire son apprentissage
+par une guerre contre les Arabes. Ce jeune prince y apprit à supporter
+la faim et la soif, et soumit cette nation, jusqu'alors indomptable. La
+jeunesse élevée avec lui le suivit toujours dans toutes ses campagnes.
+
+Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête, son père le fit
+tourner vers l'occident de l'Égypte. Il attaqua la Libye, et la plus
+grande partie de cette vaste région fut subjuguée.
+
+[Marge: AN. M. 2513 AV. J. C. 1491.] SÉSOSTRIS. En ce temps son père
+mourut, et le laissa en état de tout entreprendre. Il ne conçut pas un
+moindre dessein que celui de la conquête du monde; mais, avant que de
+sortir de son royaume, il avait pourvu à la sûreté du dedans, en gagnant
+le cœur de tous ses peuples par la libéralité, par la justice, et par
+des manières douces et populaires. Il n'eut pas moins de soin de ménager
+les officiers et les soldats, qui devaient toujours être prêts à
+répandre leur sang pour lui, persuadé qu'il ne pourrait réussir dans ses
+entreprises s'ils n'étaient fortement attachés à sa personne par les
+liens de l'estime, de l'affection, et même de l'intérêt. Il divisa tout
+le pays en trente-six gouvernements (on les appelait des _nomes_), et il
+les donna à des personnes du mérite et de la fidélité desquelles il
+était assuré.
+
+Cependant il faisait ses préparatifs. Il levait des troupes, et leur
+donnait pour capitaines les officiers les plus braves et les plus
+estimés, et sur-tout les jeunes gens que son père avait fait nourrir
+avec lui. Il y en avait dix-sept cents[141], capables d'inspirer aux
+troupes le courage, l'amour de la discipline, et le zèle pour le service
+du prince. Son armée montait à six cent mille hommes de pied, et
+vingt-quatre mille chevaux, sans compter vingt-sept mille chars armés en
+guerre.
+
+[Note 141: Ce nombre est beaucoup trop fort; il est impossible que
+l'on vît naître en Egypte 1700 mâles en un jour. En adoptant la
+condition la plus favorable pour les naissances, il en résulte une
+population d'environ 29,000,000 d'habitants. Or, on a tout lieu de
+croire que celle de l'Égypte n'a jamais excédé 7,500,000 ames. Ce
+passage de Diodore a beaucoup exercé les savants; j'ai fait voir, dans
+un Mémoire particulier, que Diodore a mal compris le renseignement que
+lui ont donné les prêtres égyptiens.--L.]
+
+Il commença son expédition par l'Éthiopie, située au midi de l'Égypte.
+Il la rendit tributaire, et obligea les peuples de lui payer tous les
+ans une certaine quantité d'ébène, d'ivoire et d'or.
+
+Il avait équipé une flotte de quatre cents voiles. L'ayant fait avancer
+sur la mer Rouge, il se rendit maître des îles, et de toutes les villes
+placées sur le bord de la mer. Pour lui, il marcha à la tête de son
+armée de terre. Il parcourut et soumit l'Asie avec une rapidité
+étonnante, et pénétra dans les Indes plus loin qu'Hercule et que
+Bacchus, et plus loin que ne fit depuis Alexandre, puisqu'il soumit le
+pays au-delà du Gange, et s'avança jusqu'à l'Océan[142]. On peut juger
+par là si les pays voisins lui résistèrent. Les Scythes, jusqu'au Tanaïs
+lui furent assujettis, aussi-bien que l'Arménie et la Cappadoce. Il
+laissa une colonie dans l'ancien royaume de Colchos, situé vers la
+partie orientale de la mer Noire, où les mœurs d'Égypte sont toujours
+demeurées depuis. Hérodote a vu dans l'Asie mineure, d'une mer à
+l'autre, les monuments de ses victoires. On lisait en plusieurs pays
+cette inscription gravée sur des colonnes: _Sésostris, le roi des rois
+et le seigneur des seigneurs, a conquis ce pays par ses armes._ Il y en
+avait jusque dans la Thrace, et il étendit son empire depuis le Gange
+jusqu'au Danube. Il y eut des peuples qui défendirent courageusement
+leur liberté: d'autres cédèrent sans résistance. Sésostris eut soin de
+marquer dans ses monuments cette différence en figures hiéroglyphiques,
+à la manière des Égyptiens.
+
+[Note 142: Les prêtres Égyptiens, en décrivant les conquêtes de
+Sésostris, paraissent avoir pris à tâche de faire croire qu'il avait été
+aussi loin que le Bacchus, l'Hercule et l'Alexandre des Grecs.--L.]
+
+La difficulté des vivres l'arrêta dans la Thrace, et l'empêcha d'entrer
+plus avant dans l'Europe. On remarque un caractère singulier dans ce
+conquérant, qui ne songea pas, comme les autres, à maintenir sa
+domination sur les nations vaincues, mais qui, se bornant à la gloire de
+les avoir assujetties et dépouillées, après avoir couru le monde pendant
+neuf ans, se renferma presque dans les anciennes bornes de l'Égypte, à
+l'exception de quelques provinces voisines: car on ne voit par aucun
+vestige que ce nouvel empire ait subsisté, ni sous lui, ni sous ses
+successeurs.
+
+Il revint donc chargé des dépouilles de tous les peuples vaincus,
+traînant après lui une multitude infinie de captifs, et couvert de
+gloire plus que ne l'avait jamais été aucun de ses prédécesseurs;
+j'entends de cette gloire qui consiste à faire beaucoup parler de soi, à
+envahir par les armes et par la violence un grand nombre de provinces,
+et souvent à faire bien des malheureux. Il récompensa les officiers et
+les soldats avec une magnificence vraiment royale, traitant chacun selon
+sa qualité et son mérite. Il se faisait un plaisir, et regardait comme
+un devoir, de mettre les compagnons de ses victoires en état de jouir
+paisiblement le reste de leur vie d'un doux loisir, juste fruit de leurs
+travaux.
+
+Pour lui, toujours occupé du soin de sa réputation, et encore plus du
+désir de rendre sa puissance utile et salutaire à ses peuples, il
+employa le repos que la paix lui laissait, à construire des ouvrages
+plus propres encore à enrichir l'Égypte qu'à immortaliser son nom, et où
+l'art et l'industrie des ouvriers se faisaient plus admirer que
+l'immense grandeur des dépenses qu'on y avait faites.
+
+Cent temples fameux, érigés en actions de graces aux dieux tutélaires de
+toutes les villes, furent les premiers aussi-bien que les plus illustres
+témoignages de ses victoires; et il eut soin de publier par des
+inscriptions que ces grands ouvrages avaient été achevés sans fatiguer
+aucun de ses sujets. Il mettait sa gloire à les ménager, et à ne faire
+travailler que les captifs aux monuments de ses victoires.
+L'Écriture[143] remarque quelque chose de pareil en parlant des
+bâtiments de Salomon.
+
+[Note 143: «Porrò de filiis Israel non posuit ut servirent operibus
+regis». (2 Paral. 8, 9.)]
+
+Il se piqua sur-tout d'orner et d'enrichir le temple de Vulcain à
+Péluse, en reconnaissance de la protection qu'il croyait en avoir
+éprouvée lorsqu'au retour de ses expéditions, son frère lui dressa des
+embûches dans cette ville, et voulut le faire périr avec sa femme et ses
+enfants en mettant le feu à l'appartement où il était couché.
+
+Son grand travail fut de faire construire dans toute l'étendue de
+l'Égypte un nombre considérable de hautes levées[144], sur lesquelles il
+bâtit de nouvelles villes, afin que les hommes et les bestiaux y pussent
+être en sûreté pendant les débordements du Nil.
+
+Depuis Memphis jusqu'à la mer, il fit creuser des deux côtés du fleuve
+un grand nombre de canaux pour faciliter le commerce et le transport des
+vivres, et pour établir une communication aisée entre les villes les
+plus éloignées les unes des autres; outre que par là il rendit l'Égypte
+inaccessible à la cavalerie des ennemis, qui avait coutume auparavant de
+l'infester par de fréquentes irruptions.
+
+Il fit plus: pour mettre le pays à l'abri des incursions des Syriens et
+des Arabes, qui en sont fort voisins, il fortifia tout le côté de
+l'Égypte qui est tourné vers l'orient, depuis Péluse jusqu'à Héliopolis,
+c'est-à-dire plus de sept lieues en longueur[145].
+
+[Note 144: Les collines factices dont Rollin a parlé plus haut (p.
+25.)--L.]
+
+[Note 145: 1500 stades.
+
+= Cette distance était, selon Strabon, de 750 stades (XVII, pag. 1156
+Almel.); selon Diodore, elle était de 1500 stades, ce qui est
+précisément le double. Il s'ensuit que Diodore se sert ici, comme plus
+haut (p. 101, n. 1), du petit stade égyptien, qui était la moitié du
+grand, égal à 210,8 mètres. Ainsi les 750 grands stades, ou 1500 petits,
+représentent une distance de 158,300 mètres, ou environ 28 lieues. C'est
+précisément la distance qui existe entre Péluse et Héliopolis, en ligne
+droite.--L.]
+
+On pourrait regarder Sésostris comme un des héros les plus illustres et
+les plus vantés de l'antiquité, s'il n'avait lui-même terni l'éclat de
+ses exploits guerriers et de ses vertus pacifiques par une soif de
+gloire et par une aveugle complaisance dans sa grandeur, qui lui firent
+oublier qu'il était homme. Les rois et les chefs des nations subjuguées
+venaient, dans de certains temps marqués, rendre hommage à leur
+vainqueur, et lui payer les tributs qu'on leur avait imposés. En toute
+autre occasion, il les traitait avec assez de douceur et de bonté; mais,
+quand il allait au temple ou qu'il entrait dans la ville, il faisait
+atteler à son char ces rois et ces princes quatre à quatre, au lieu de
+chevaux, et se croyait bien grand de se faire ainsi traîner par les
+maîtres et les seigneurs des autres nations. Ce qui m'étonne le plus,
+c'est que l'historien Diodore mette cette folle et inhumaine vanité au
+nombre de ses plus éclatantes actions.
+
+Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la mort à lui-même, après
+avoir régné trente-trois ans, et laissa l'Égypte extrêmement riche. Son
+empire pourtant ne passa point la quatrième génération; mais il [Marge:
+Tacit. Annal. lib. 2, cap. 60.] restait encore du temps de Tibère des
+monuments magnifiques qui marquaient l'étendue qu'il avait eue du vivant
+de Sésostris, aussi-bien que la quantité des tributs qu'on lui payait.
+
+Je reprends quelques faits particuliers arrivés dans le temps dont je
+viens de parler, que j'ai omis pour ne point interrompre le fil de
+l'histoire, et que je me contenterai d'indiquer ici simplement.
+
+[Marge: AN. M. 2448.] Vers le temps dont nous parlons, les peuples
+d'Égypte s'établirent dans divers endroits de la terre. La colonie que
+Cécrops amena d'Égypte fonda douze villes, ou plutôt douze bourgs, dont
+il composa le royaume d'Athènes.
+
+Nous avons remarqué que le frère de Sésostris, appelé par les Grecs
+Danaüs[146], lui avait dressé des embûches et avait voulu le faire périr
+lorsque après ses conquêtes il revint en Égypte. Son dessein n'ayant
+[Marge: 2530.] pas réussi, il fut obligé de prendre la fuite. Il se
+retira dans le Péloponnèse, où il s'empara du royaume d'Argos, fondé
+près de quatre cents ans auparavant par Inachus.
+
+[Note 146: C'est Manéthon qui donne Sésostris comme frère de Danaüs.
+Son témoignage à cet égard est vivement attaqué par plusieurs
+chronologistes, tels que Périzonius et Larcher. (_Chronol. d'Hérodote_,
+tom. VII, pag. 323.)--L.]
+
+[Marge: 2533.] Busiris, frère d'Aménophis, si célèbre chez les anciens
+pour sa cruauté, exerçait alors sa tyrannie en[Marge: [V. plus haut p.
+96, n. 1.]] Égypte sur les bords du Nil, et égorgeait impitoyablement
+tous les étrangers qui abordaient dans le pays: ce fut apparemment
+pendant l'absence de Sésostris.
+
+[Marge: 2549.] Vers le même temps Cadmus porta de Syrie en Grèce
+l'invention des lettres. Quelques-uns prétendent que ces lettres étaient
+les égyptiennes, et que Cadmus lui-même était d'Égypte, et non de
+Phénicie; et les Égyptiens, qui se disent inventeurs de tout, et qui
+vantent leur antiquité par-dessus celle de tous les autres peuples,
+n'ont pas manqué d'attribuer à leur Mercure l'invention des
+lettres[147]. La plupart des savants conviennent que Cadmus porta en
+Grèce les lettres syriennes ou phéniciennes, et que ces lettres sont les
+mêmes que les hébraïques, les Hébreux, qui ne faisaient qu'un petit
+peuple, étant compris sous le nom général de _Syriens_. Joseph Scaliger,
+dans ses notes sur la Chronique d'Eusèbe, prouve que les lettres
+grecques, et celles de l'alphabet latin qui en ont été formées, tirent
+leur origine des anciennes lettres phéniciennes, qui sont les mêmes que
+les samaritaines, dont les Juifs se sont servis avant la captivité de
+Babylone. Cadmus ne porta que seize lettres[148] en Grèce, auxquelles on
+en ajouta huit autres dans la suite.
+
+[Note 147: On peut voir sur cette matière deux savantes
+dissertations de M. l'abbé Renaudot, insérées dans le second volume de
+_l'Histoire de l'Académie des Inscriptions_.]
+
+[Note 148: Les seize lettres que Cadmus porta en Grèce sont: α, β,
+γ, δ, ε, ι, κ, λ, μ, ν, ο, π, ρ, σ, τ, υ. Palamède, à l'époque de la
+guerre de Troie, c'est-à-dire plus de 250 ans après Cadmus, ajouta les
+quatre suivantes: ξ, θ, χ, φ; et Simonide, long-temps après, inventa les
+quatre autres, qui sont: η, ω, ζ, ψ.
+
+VIII, cap. 57.
+
+= Quelques savants, et entre autres M. Larcher, croient que les Grecs
+avaient une écriture alphabétique avant l'arrivée de Cadmus, et que ce
+prince apporta seulement quelques lettres nouvelles. (LARCHER, _sur
+Hérodote_, tom. IV, pag. 258.)--L.]
+
+Je reviens à l'histoire des rois d'Égypte, et je les rangerai désormais
+dans l'ordre qu'Hérodote leur a donné[149].
+
+[Note 149: Je ne crois pas devoir entrer dans la discussion d'une
+difficulté qui serait fort embarrassante s'il fallait concilier ici la
+suite des rois d'Hérodote avec le sentiment d'Ussérius. Celui-ci
+suppose, avec plusieurs savants, que Sésostris est le fils du roi
+d'Égypte qui fut submergé dans la mer Rouge, dont le règne, par
+conséquent, a commencé l'année du monde 1513, et a duré jusqu'à l'année
+1547, puisque son règne est de 33 ans. Quand on donnerait 50 ans au
+règne de Phéron, son fils, il resterait encore plus de 200 ans entre
+Phéron et Protée, qu'Hérodote dit avoir succédé immédiatement au
+premier, puisque Protée était du temps du siége de Troie, dont Ussérius
+met la prise en 2820. Je ne sais pas si c'est parce qu'il a senti cette
+difficulté que, depuis Sésostris, il ne parle presque plus des rois
+d'Égypte. Je suppose qu'entre Phéron et Protée il y a eu un grand vide
+et un long intervalle. En effet Diodore (lib. 1, pag. 54) y place
+plusieurs rois, et il en faut dire autant de quelques-uns des rois
+suivants.]
+
+[Marge: AN. M. 2547 AV. J.C. 1457] PHÉRON succéda aux états de
+Sésostris, mais non à sa gloire. Hérodote ne rapporte de lui qu'une
+action, qui marque combien il avait dégénéré des sentiments religieux de
+son père. Dans un débordement du Nil,[Marge: Herod. l. 2, c. III. Diod.
+lib. 1, pag. 54.] qui fut extraordinaire, et qui passa dix-huit coudées,
+indigné du dégât qu'il causerait dans le pays, il lança un javelot
+contre le fleuve, comme pour le châtier; et, s'il en faut croire
+l'historien, il fut puni lui-même sur-le-champ de son impiété par la
+perte de la vue.
+
+[Marge: AN. M. 2800 AV. J.C. 1204. Herod. lib. 2, c. 112-120.] PROTÉE.
+Il était de Memphis, où, du temps d'Hérodote, on voyait encore son
+temple, dans lequel il y avait une chapelle dédiée à Vénus l'étrangère:
+on conjecture que c'était Hélène. Du temps de ce roi, Pâris le Troyen,
+retournant chez lui avec Hélène, qu'il avait ravie, fut poussé par la
+tempête à une des embouchures du Nil appelée Canopique. De là il fut
+conduit à Memphis devant Protée, qui lui reprocha fortement le crime et
+la lâche perfidie dont il s'était rendu coupable en enlevant la femme de
+son hôte et avec elle tous les biens qu'il avait trouvés dans sa maison.
+Il ajouta qu'il ne s'abstenait de le faire mourir, comme son crime le
+méritait, que parce que les Égyptiens évitaient de souiller leurs mains
+dans le sang des étrangers; qu'il retiendrait Hélène avec toutes ses
+richesses, pour les restituer à leur légitime possesseur; que, pour lui,
+il eût à sortir de ses états dans l'espace de trois jours, faute de quoi
+il serait traité comme ennemi. La chose fut ainsi exécutée. Pâris
+continua sa route, et arriva à Troie. L'armée des Grecs l'y suivit de
+près. Elle commença par sommer les Troyens de leur rendre Hélène et
+toutes les richesses qu'on avait emportées avec elle. Ils répondirent
+que ni cette princesse ni ses biens n'étaient point dans leur ville.
+Quelle apparence en effet, remarque Hérodote, que Priam, ce vieillard si
+sage, eût mieux aimé voir périr sous ses yeux ses enfants et sa patrie
+que de donner aux Grecs une satisfaction aussi juste que celle qu'ils
+lui demandaient? Mais ils eurent beau affirmer avec serment qu'Hélène
+n'était point dans leur ville, les Grecs, persuadés qu'on se moquait
+d'eux, persistèrent opiniâtrément à ne les point croire: la Divinité,
+ajoute encore le même historien, voulant que les Troyens, par la
+destruction entière de leur ville et de leur empire, apprissent à
+l'univers effrayé[150], _que les dieux vengent les grands crimes d'une
+manière éclatante_. Ménélas, à son retour, passa en Égypte chez le roi
+Protée, qui lui rendit Hélène avec toutes ses richesses. Hérodote
+prouve, par quelques passages d'Homère, que le voyage de Pâris en Égypte
+n'était point inconnu à ce poëte.
+
+[Note 150: «ᾨς τῶν μεγάλων ἀδικημάτων μεγάλαι εἰσὶ καὶ αἱ τιμορίαι
+παρὰ τῶν θεῶν. II. § 120 fin.»]
+
+[Marge: Lib. 2, c. 121-123.] RHAMPSINIT. Ce qu'Hérodote raconte du
+trésor que Rhampsinit, le plus riche des rois d'Égypte, fit bâtir, et de
+sa descente dans les enfers, sent trop la fiction et le roman pour être
+rapporté ici.
+
+Jusqu'à ce dernier roi, il y avait eu dans le gouvernement de l'Égypte
+quelque ombre de justice et de modération; mais, sous les deux règnes
+suivants, la violence et la dureté en prirent la place.
+
+[Marge: Herod. l. 2, c. 124-128. Diod. lib. 1, pag. 57.] CHÉOPS et
+CHÉPHREN [151]. Ces deux princes, véritablement frères par la
+ressemblance de leurs mœurs, semblaient avoir pris à tâche de se
+signaler à l'envi l'un de l'autre par une impiété ouverte à l'égard des
+dieux, et par une barbare inhumanité à l'égard des hommes. Le premier
+régna cinquante ans, et l'autre après lui cinquante-six. Ils tinrent les
+temples fermés pendant tout le temps de leur règne, et défendirent aux
+Égyptiens, sous de grosses peines, d'offrir des sacrifices. D'un autre
+côté, ils accablèrent leurs sujets par de durs et d'inutiles travaux, et
+ils firent périr un nombre infini d'hommes pour satisfaire la folle
+ambition qu'ils avaient d'immortaliser leur nom par des bâtiments d'une
+grandeur énorme et d'une dépense sans bornes. Il est remarquable que ces
+superbes pyramides[152], qui ont fait l'admiration de l'univers, étaient
+le fruit de l'irréligion et de l'impitoyable dureté de ces princes.
+
+[Note 151: Son frère.--L.]
+
+[Note 152: Ce sont les deux plus grandes (suprà, pag. 17), que les
+voyageurs sont convenus d'appeler _Chéops_ et _Chéphren_, du nom des
+rois qui les ont fait bâtir.--L.]
+
+[Marge: Herod. l. 2, p. 139-140. Diod. p. 58.] MYCÉRINUS. Il était le
+fils de Chéops, mais d'un caractère bien différent. Loin de marcher sur
+les traces de son père, il détesta sa conduite, et suivit une route tout
+opposée. Il rouvrit les temples des dieux, rétablit les sacrifices,
+s'appliqua à soulager les peuples et à leur faire oublier leurs maux
+passés, et il ne se crut roi que pour rendre la justice à ses sujets et
+pour leur faire goûter la douceur d'un règne équitable et paisible. Il
+écoutait leurs plaintes, essuyait leurs larmes, soulageait leur misère,
+et se regardait moins comme le maître que comme le père des peuples:
+aussi en était-il infiniment chéri. Toute l'Égypte retentissait de ses
+louanges, et son nom était par-tout en vénération.
+
+Il semble qu'une conduite si douce et si sage aurait dû lui attirer la
+protection des dieux. Il en fut tout autrement. Ses malheurs
+commencèrent par la mort d'une fille unique qu'il aimait tendrement, et
+qui faisait toute sa consolation. Il lui fit rendre des honneurs
+extraordinaires, qui subsistaient encore du temps d'Hérodote. Il dit que
+dans la ville de Saïs on brûlait pendant tout le jour des parfums exquis
+auprès du tombeau de cette princesse, et que pendant la nuit on y
+conservait toujours une lampe allumée.
+
+Il apprit par un oracle qu'il ne régnerait que sept ans; et, comme il en
+fit ses plaintes aux dieux en demandant pourquoi le règne de son père et
+de son oncle, tous deux également impies et cruels, avait été si heureux
+et si long; et pourquoi le sien, qu'il avait tâché de rendre le plus
+équitable et le plus doux qu'il lui avait été possible, devait être si
+court et si malheureux, il lui fut répondu que cela même en était la
+cause, parce que la volonté des dieux avait été que le peuple d'Égypte,
+en punition de ses crimes, fût maltraité et accablé de maux pendant
+l'espace de cent cinquante ans; et que son règne, qui aurait dû être de
+cinquante ans comme les précédents, avait été abrégé parce qu'il avait
+été trop doux. Il bâtit aussi une pyramide, mais bien moindre que celle
+de son père.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] ASYCIUS. Ce fut lui qui établit la loi
+sur les emprunts, par laquelle il n'est permis à un fils d'emprunter
+qu'en mettant en gage le corps mort de son père. Cette loi ajoute que,
+s'il n'a soin de le retirer en rendant la somme empruntée, il sera privé
+pour toujours, lui et ses enfants, du droit de sépulture.
+
+Il se piqua de surpasser tous ses prédécesseurs par la construction
+d'une pyramide de brique, plus magnifique, si l'on en croit, que toutes
+celles qu'on avait vues jusque-là. Il y fit graver cette inscription:
+DONNEZ-VOUS BIEN DE GARDE DE ME MÉPRISER EN ME COMPARANT AUX AUTRES
+PYRAMIDES FAIRES DE PIERRE. JE LEUR SUIS AUTANT SUPÉRIEURE QUE JUPITER
+L'EST AUX AUTRES DIEUX.
+
+En supposant que les six règnes précédents, parmi lesquels il y en a
+plusieurs dont Hérodote ne fixe point la durée, aient été de cent
+soixante et dix ans, il reste un intervalle de près de trois cents ans
+jusqu'au règne de Sabacus l'Éthiopien. Je place dans cet intervalle deux
+ou trois faits que l'Écriture sainte nous fournit.
+
+[Marge: 3 Reg. 3, 1. AN. M. 2991 AV. J.C. 1013.] PHARAON, roi d'Égypte,
+donna sa fille en mariage à Salomon, roi d'Israël, qui la fit venir dans
+cette partie de Jérusalem appelée la _ville de David_, jusqu'à ce qu'il
+lui eût bâti un palais.
+
+SÉSAC. Il est appelé autrement _Sésonchis_.
+
+[Marge: AN. M. 3026 AV. J.C. 978. 3, Reg. c. 11, 40, etc. 12.] C'est
+vers lui que se réfugia Jéroboam pour éviter la colère de Salomon, qui
+voulait le faire mourir. Jéroboam demeura en Égypte jusqu'à la mort de
+Salomon, après laquelle il retourna à Jérusalem; et, s'étant mis à la
+tête des révoltés, il enleva à Roboam, fils de Salomon, dix tribus, dont
+il se fit déclarer roi.
+
+[Marge: 2 Paral. 12, 1, 9. AN. M. 3033 AV. J.C. 971.] Le même Sésac, la
+cinquième année du règne de Roboam, marcha contre Jérusalem, parce que
+les Juifs avaient péché contre le Seigneur. Il avait avec lui douze
+cents chariots de guerre, et soixante mille hommes de cavalerie. Le
+peuple qui était venu avec lui ne pouvait se compter; il étaient tous
+Libyens, Troglodytes et Éthiopiens. Sésac se rendit maître des plus
+fortes places du royaume de Juda, et avança jusque devant Jérusalem.
+Alors le roi et les premiers de la cour ayant imploré la miséricorde du
+Dieu d'Israël, Dieu leur déclara par son prophète Séméias que, parce
+qu'ils s'étaient humiliés, il ne les exterminerait point entièrement
+comme ils l'avaient mérité, mais qu'ils seraient assujettis à Sésac;
+afin, leur dit-il, qu'ils apprennent quelle différence il y a entre me
+servir et servir les rois de la terre: _ut sciant distantiam servitutis
+meæ et servitutis regni terrarum_. Sésac se retira donc de Jérusalem
+après avoir enlevé les trésors de la maison du Seigneur et ceux du
+palais du roi. Il emporta tout avec lui, et même les trois cents
+boucliers d'or que Salomon avait fait faire.
+
+[Marge: 2. Paral. 14, 9-13. AN. M. 3063 AV. J.C. 941.] ZARA, roi
+d'Éthiopie, et sans, doute roi d'Égypte en même temps, fit la guerre à
+Asa, roi de Juda. Son armée était composée d'un million d'hommes et de
+trois cents chariots de guerre. Asa marcha au-devant de lui, rangea son
+armée en bataille, et, plein de confiance dans le Dieu qu'il servait:
+«Seigneur, lui dit-il, c'est une même chose, à votre égard, de nous
+secourir avec un petit nombre ou avec un grand. C'est par ce que nous
+nous confions en vous et en votre nom que nous sommes venus contre cette
+multitude. Seigneur, vous êtes notre Dieu: ne permettez pas que l'homme
+l'emporte sur vous.» Une prière si pleine de foi fut exaucée. Dieu jeta
+l'épouvante parmi les Éthiopiens. Ils prirent la fuite, et furent
+défaits sans qu'il en restât un seul; parce que c'était le Seigneur, dit
+l'Écriture, qui les taillait en pièces pendant que son armée combattait:
+_ruerunt usque ad internecionem, quia Domino cædente contriti sunt, et
+exercitu illius præliante_.
+
+[Marge: Herod. l. 2, c. 137-140. Diod. lib. 1, pag. 59.] ANYSIS. Il
+était aveugle. Sous son règne, SABACUS, roi d'Éthiopie, excité par un
+oracle, entra avec une nombreuse armée en Égypte, et s'en rendit maître.
+Il régna avec beaucoup de douceur et de justice. Au lieu de faire mourir
+les coupables condamnés à mort par les juges, il les faisait travailler,
+chacun dans leurs villes, aux réparations des levées sur lesquelles
+elles étaient situées. Il bâtit plusieurs temples magnifiques; un entre
+autres dans la ville de Bubaste, dont Hérodote fait une longue et belle
+description. Après avoir régné cinquante ans, qui était le terme que lui
+avait marqué l'oracle, il se retira volontairement en Éthiopie, et
+laissa le trône à Anysis, qui s'était tenu [Marge: 4. Reg. 17, 4. AN. M.
+3279. AV. J.C. 723.] caché pendant tout ce temps dans les marais. On
+croit que ce Sabacus est le même que SUA, dont Osée, roi d'Israël,
+implora le secours contre Salmanasar, roi des Assyriens.
+
+[Marge: AN. M. 3285. AV. J.C. 719.] SÉTHON. Il régna quatorze ans. C'est
+le même[153] que _Sévéchus_, fils de _Sabacon_ ou _Sual_, Éthiopien, qui
+avait régné si long-temps en Égypte. Ce prince, au lieu de s'acquitter
+des fonctions d'un roi, affectait celles d'un prêtre, s'étant fait
+consacrer lui-même souverain-pontife de Vulcain. Livré entièrement à la
+superstition, loin de s'appliquer à défendre ses états par les armes, il
+fit peu de cas des gens de guerre; et, persuadé qu'il n'aurait jamais
+besoin de leur secours, il ne se mit point en peine de les ménager, leur
+ôta leurs privilèges, et alla jusqu'à les dépouiller des fonds de terre
+que les rois ses prédécesseurs leur avaient assignés.
+
+Il éprouva bientôt leur ressentiment dans une guerre qui lui survint
+tout-à-coup, et dont il ne se tira que par une protection miraculeuse,
+si l'on s'en rapporte au récit qu'en fait Hérodote, qui est mêlé de
+beaucoup de fables. Sannacharib[154], roi des Arabes et des Assyriens,
+étant entré avec une armée nombreuse en Égypte, les officiers et les
+soldats égyptiens refusèrent de marcher contre lui. Le prêtre de
+Vulcain, réduit à une telle extrémité, eut recours à son dieu, qui lui
+dit de ne point perdre courage et de marcher hardiment contre les
+ennemis avec le peu de gens qu'il pourrait ramasser. Il le fit. Un petit
+nombre de marchands, d'ouvriers, et de gens de la lie du peuple, se
+joignit à lui. Avec cette poignée de soldats, il s'avança jusqu'à
+Péluse, où Sannacharib avait établi son camp. La nuit suivante une
+multitude effroyable de rats se répandit dans le camp des Assyriens, et,
+y ayant rongé toutes les cordes de leurs arcs et toutes les courroies de
+leurs boucliers, les mit hors d'état de se défendre. Ainsi désarmés, ils
+furent obligés de prendre la fuite; et ils se retirèrent après avoir
+perdu une grande partie de leurs troupes. Séthon, de retour chez lui, se
+fit ériger une statue dans le temple de Vulcain, où, tenant à sa main
+droite un rat, il disait, dans une inscription: QU'EN ME VOYANT, ON
+APPRENNE À RESPECTER LES DIEUX [155].
+
+[Note 153: Rien n'est plus douteux.--L.]
+
+[Note 154: Hérodote appelle ainsi ce prince. [II, c. 141.]]
+
+[Note 155: Ἐς ἐμέ τις ὀρέων εὺσεβὴς ἕστω.]
+
+Il est visible que cette histoire, telle que je la viens de raconter et
+qu'on la lit dans Hérodote, est une altération de celle qui est
+rapportée dans le quatrième livre des Rois. On y voit que Sannacharib,
+roi des Assyriens, [Marge: Cap. 17, etc.] après avoir subjugué toutes
+les nations voisines et s'être rendu maître de toutes les autres villes
+du royaume de Juda, prit la résolution d'assiéger Ézéchias dans
+Jérusalem, qui en était la capitale. Les ministres de ce saint roi,
+malgré son opposition et les remontrances du prophète Isaïe qui
+promettait une protection assurée de la part de Dieu si l'on ne mettait
+sa confiance qu'en lui seul, mendièrent secrètement le secours des
+Égyptiens et des Éthiopiens. Leurs armées, unies ensemble, s'avancèrent,
+dans le temps marqué, vers Jérusalem. L'Assyrien marcha à leur
+rencontre, les défit en bataille rangée, poursuivit les vaincus jusque
+dans l'Égypte et la ravagea entièrement. A son retour, la nuit même qui
+précéda le jour où l'on devait donner l'assaut à la ville de Jérusalem
+et où tout paraissait désespéré, l'ange exterminateur ravagea le camp
+des Assyriens, y fit périr par l'épée et par le feu cent
+quatre-vingt-cinq mille hommes, et montra qu'on avait raison de se fier,
+comme avait fait Ézéchias, à la parole et aux promesses du Dieu
+d'Israël.
+
+Voilà la vérité du fait; mais, comme elle était peu honorable pour les
+Égyptiens, ils ont tâché de la tourner à leur avantage en la déguisant
+et la corrompant. Cependant les traces de cette histoire, quoique
+défigurées, doivent paraître précieuses dans un historien d'une aussi
+haute antiquité et d'un aussi grand poids qu'est Hérodote.
+
+Le prophète Isaïe avait prédit à plusieurs reprises que cette expédition
+des Égyptiens, concertée, ce semble, avec tant de prudence, conduite
+avec tant d'habileté, et où les forces de deux puissants empires
+s'étaient réunies pour secourir les Juifs; Isaïe, dis-je, avait prédit
+que cette expédition, non-seulement serait inutile à Jérusalem, mais
+tournerait à la ruine de l'Égypte même, dont les plus fortes villes
+seraient prises, les terres ravagées, les habitants de tout sexe et de
+tout âge emmenés captifs. On peut consulter les chapitres 18, 19, 20,
+30, 31, etc.
+
+Ussérius et M. Prideaux croient que c'est dans ce temps qu'arriva la
+ruine de[156] _No-Amon_, cette fameuse [Marge: Nahum. 3 8-10.] ville
+dont parle le prophète Nahum, et dont il dit que les habitants avaient
+été traînés en captivité, que les jeunes enfants avaient été écrasés
+dans les carrefours de ses rues, et que ses plus grands seigneurs,
+chargés de chaînes, avaient été partagés par sort entre les vainqueurs.
+Il marque que tous ces malheurs tombèrent sur elle lorsque _l'Égypte et
+l'Éthiopie étaient sa force_; ce qui semble désigner assez clairement le
+temps dont nous parlons, où Tharaca et Séthon étaient unis ensemble. Ce
+sentiment n'est point sans difficulté, et est contredit par d'habiles
+gens. Il me suffit d'en avertir le lecteur.
+
+[Note 156: La vulgate nomme _Alexandrie_ la ville qui est appelée
+dans l'hébreu _No-Amon_, parce qu'Alexandrie fut depuis bâtie à la place
+de cette dernière. M. Prideaux, après Bochard, croit que c'est _Thèbes_,
+surnommée _Diospolis_. En effet, Amon chez les Égyptiens est le même que
+Jupiter; mais _Thèbes_ n'est point l'endroit où fut bâtie depuis
+Alexandrie. Il se peut faire qu'il y eût là une autre ville appelée
+aussi _No-Amon_.]
+
+[Marge: Herod. l, 2, cap. 142.] Jusqu'au règne de Séthon, les prêtres
+égyptiens comptaient trois cent quarante et une générations d'hommes, ce
+qui fait onze mille trois cent quarante années, en mettant trois
+générations d'hommes pour cent ans. Ils comptaient pareil nombre de
+prêtres et de rois. Ces derniers, soit dieux, soit hommes, s'étaient
+succédé sans interruption sous le nom de _piromis_, mot égyptien qui
+signifie _bon et honnête_. Les prêtres égyptiens montrèrent à Hérodote
+trois cent quarante et un colosses de bois de ces _piromis_, rangés tous
+en ordre dans une grande salle. C'était la folie des Égyptiens de se
+perdre dans une antiquité dont aucun autre peuple n'approchât.
+
+[Marge: AN. M. 3299 AV. J.C. 705. Afric. apud Syncel. p. 74.] THARACA.
+C'est celui-là même qui était venu avec une armée d'Éthiopiens au
+secours de Jérusalem avec Séthon. Quand celui-ci fut mort, après avoir
+occupé le trône pendant quatorze ans, Tharaca y monta à sa place, et le
+tint pendant dix-huit. Ce fut le dernier des rois éthiopiens qui
+régnèrent dans l'Égypte.
+
+Après sa mort, les Égyptiens, ne pouvant s'accorder sur la succession,
+furent deux ans dans un état d'anarchie accompagné de grands désordres.
+
+DOUZE ROIS[157].
+
+[Note 157: Jusqu'ici la chronologie égyptienne, incertaine et
+interrompue par des lacunes, commence à prendre de la suite et de la
+certitude. D'après Hérodote, le règne des douze rois est de l'an 673:
+ils régnèrent 15 ans; ainsi Psammitique régna seul, à partir de l'an
+656, et non pas en 670: ce prince mourut, après un règne de 39 ans;
+conséquemment son fils Néchao lui succéda vers 617, comme l'a marqué
+Rollin (616), p. 124. Les deux dates de 685 et de 670 sont donc
+fautives.--L.]
+
+[Marge: AN. M. 3319 AV. J.C. 685. Herod. l. 2, cap. 147-152. Diod. lib.
+1, pag. 59.] Enfin douze des principaux seigneurs, s'étant ligués
+ensemble, se saisirent du royaume, et le partagèrent entre eux en douze
+parties. Ils convinrent de gouverner chacun leur district avec un
+pouvoir et une autorité égale, sans que jamais l'un songeât à rien
+entreprendre contre l'autre ni à s'emparer de son gouvernement. Ils
+crurent devoir faire ensemble cet accord, et le cimenter par les plus
+terribles serments, pour éviter l'effet d'un oracle qui avait prédit que
+celui d'entre eux qui aurait fait des libations à Vulcain dans un vase
+d'airain deviendrait le maître de l'Égypte. Ils régnèrent ensemble
+pendant quinze ans dans une grande union; et, pour en laisser à la
+postérité un célèbre monument, ils bâtirent de concert et à frais
+communs le fameux labyrinthe, qui était un amas de douze grands
+palais,[Marge: [Pag. 20.]] et qui avait autant de bâtiments sous terre
+qu'il en paraissait au-dehors. J'en ai fait mention précédemment.
+
+Un jour que les douze rois assistaient ensemble dans le temple de
+Vulcain à un sacrifice solennel qui s'y faisait régulièrement dans un
+certain temps marqué, les prêtres ayant présenté à chacun d'eux une
+coupe d'or pour faire les libations, il s'en trouva une de manque, et
+Psammitique, l'un des douze, sans aucun dessein prémédité, au lieu de
+coupe prit son casque d'airain, car ils en portaient tous, et s'en
+servit pour faire les libations. Cette circonstance frappa les autres,
+et leur rappela dans l'esprit le souvenir de l'oracle dont j'ai parlé.
+Ils crurent donc se devoir mettre en sûreté contre ses entreprises, et
+le reléguèrent dans les pays marécageux de l'Égypte[158].
+
+[Note 158: Dans la partie septentrionale du Delta, entre les bouches
+Phatmitique et Sébennytique--L.]
+
+Après que Psammitique y eut passé quelques années, attendant une
+occasion favorable pour se venger de l'affront qu'il avait reçu, un
+courrier vint lui dire qu'il était arrivé en Égypte des hommes d'airain:
+c'étaient des soldats de Grèce, Cariens et Ioniens, que la tempête avait
+jetés sur les côtes d'Égypte, et qui étaient tout couverts de casques,
+de cuirasses et d'autres armes d'airain. Psammitique se souvint aussitôt
+d'un oracle qui lui avait répondu que des hommes d'airain viendraient du
+côté de la mer à son secours. Il ne douta point que ce n'en fût ici
+l'accomplissement. Il fit donc amitié avec ces étrangers, les engagea
+par de grandes promesses à demeurer avec lui, leva sous main d'autres
+troupes, mit à leur tête ces Grecs, et, ayant attaqué les onze rois, il
+les défit, et demeura seul maître de l'Égypte.
+
+[Marge: AN. M. 3334 AV. J.C. 670. Herod. l. 2, c. 153, 154.]
+PSAMMITIQUE. Ce prince, qui devait son salut aux Ioniens et aux Cariens,
+les établit dans l'Égypte, fermée jusqu'alors aux étrangers, et leur y
+assigna des bons fonds de terre et des revenus assurés, qui leur firent
+oublier leur patrie. Il leur donna de jeunes enfants égyptiens à élever,
+à qui ils apprirent leur langue. A cette occasion et par ce moyen, les
+Égyptiens entrèrent en commerce avec les Grecs; et depuis ce temps aussi
+l'histoire d'Égypte, jusque-là mêlée de fables pompeuses par l'artifice
+des prêtres, commence, selon Hérodote, à avoir plus de certitude.
+
+Dès que Psammitique fut affermi sur le trône, il entra en guerre avec le
+roi d'Assyrie au sujet des limites des deux empires. Cette guerre dura
+long-temps. Depuis que les Assyriens eurent conquis la Syrie, la
+Palestine, étant le seul pays qui séparât les deux royaumes, devint
+entre eux un sujet continuel de discorde, comme elle le fut ensuite
+entre les Ptolémées et les Séleucides. Ce fut à qui des deux l'aurait,
+et cette province devint tour à tour le partage du plus fort.
+Psammitique, se voyant maître paisible de toute l'Égypte et ayant remis
+toutes choses sur[159] l'ancien pied, crut qu'il était temps de penser
+aux frontières de son royaume, et de les mettre en sûreté contre
+l'Assyrien son voisin, dont la puissance augmentait de jour en jour. Il
+entra pour cet effet à la tête d'une armée dans la Palestine.
+
+[Note 159: Cette révolution arriva environ sept ans après la
+captivité de Manassé, roi de Juda.]
+
+[Marge: Lib. 1, p. 61.] Peut-être faut-il placer au commencement de
+cette guerre ce qu'on lit dans Diodore, que les Égyptiens, indignés de
+ce que le roi avait placé les Grecs à l'aile droite, par préférence à
+eux, quittèrent le service au nombre de plus de deux cent mille, et se
+retirèrent en Éthiopie, où on leur donna un établissement avantageux.
+
+[Marge: Herod. [l. 2,] cap. 157.] Quoi qu'il en soit, Psammitique entra
+en Palestine. Mais il s'y trouva d'abord arrêté à Azot, une des
+principales villes du pays, qui lui donna tant de peine, que ce ne fut
+qu'après un siége de vingt-neuf ans qu'il s'en rendit maître. C'est le
+plus long siége dont il soit parlé dans l'histoire ancienne.
+
+Cette place était anciennement une des cinq villes capitales des
+Philistins. Les Égyptiens, quelque temps auparavant, s'en étant emparés,
+la fortifièrent si bien, qu'elle devint la plus forte barrière de leur
+pays de ce côté-là; en sorte que Sennachérib ne put entrer en Égypte
+qu'il n'eût premièrement emporté cette place. C'est ce qu'il fit par
+Tarthan, l'un de ses généraux. Les Assyriens l'avaient conservée jusqu'à
+ce temps-ci, et ce ne fut qu'après le long siége dont je viens de parler
+qu'elle revint aux Égyptiens.
+
+[Marge: Isai. 20, 1. Herod. l. 1, cap. 105.] En ce temps-là les Scythes,
+sortis des environs des Palus-Méotides, s'étant jetés dans la Médie,
+défirent Cyaxare, qui en était roi, et le dépouillèrent de toute la
+haute Asie, dont ils demeurèrent maîtres pendant vingt-huit ans. Ils
+poussèrent leurs conquêtes dans la Syrie jusqu'aux frontières d'Égypte.
+Mais Psammitique alla au-devant d'eux, et fit si bien par ses présents
+et par ses prières, qu'ils ne passèrent pas plus avant, et délivra ainsi
+son royaume de ces dangereux ennemis.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 2, 3.] Jusqu'à son règne les Égyptiens
+s'étaient toujours crus le plus ancien peuple de la terre. Il voulut
+s'en assurer par lui-même, et pour cela il employa une expérience fort
+extraordinaire, si pourtant ce fait doit paraître digne de foi. Il fit
+élever à la campagne, dans une cabane fermée, deux enfants nés tout
+récemment de pauvres parents, et il chargea un berger de les faire
+nourrir par des chèvres (d'autres disent que ce furent des nourrices à
+qui l'on avait coupé la langue), avec défense de laisser entrer aucune
+personne dans cette cabane, ni de prononcer jamais lui-même devant eux
+aucune parole. Quand ces enfants furent parvenus à l'âge de deux ans, un
+jour que le berger entra pour leur donner ce qui leur était nécessaire,
+ils s'écrièrent tous deux, en étendant les mains vers leur père
+nourricier, _beccos, beccos_. Le berger, surpris de ce langage, nouveau
+pour lui, et qu'ils répétèrent dans la suite plusieurs fois, en donna
+avis au roi, qui se les fit apporter pour être témoin lui-même de la
+vérité du fait; et ils recommencèrent tous deux en sa présence à bégayer
+leur petit jargon. Il ne s'agissait plus que de vérifier chez quel
+peuple ce mot était usité; et il se trouva que c'était chez les
+Phrygiens, qui appellent ainsi du pain. Ils eurent depuis ce temps-là
+parmi tous les peuples l'honneur de l'antiquité, ou plutôt de la
+primauté, que l'Égypte elle-même, quelque jalouse qu'elle en eût
+toujours été, fut obligée de leur céder, malgré sa longue possession.
+Comme on amenait à ces enfants des chèvres pour les nourrir, et qu'il
+n'est point marqué qu'ils fussent[Marge: [Schol. Apollon. Rhod. 4.
+262.]] sourds, quelques-uns croient qu'ils avaient pu, d'après le cri de
+ces animaux, former ce mot _bec_ ou _beccos_[160].
+
+[Note 160: Il est indubitable que telle est l'origine de ce mot, si
+cette histoire est vraie.--L.]
+
+Psammitique mourut l'an vingt-quatrième de Josias, roi de Juda. Il eut
+pour successeur son fils Néchao.
+
+[Marge: AN. M. 3388 AV. J.C. 616.] NÉCHAO. L'Écriture fait souvent
+mention de ce prince sous le nom de _Pharaon Néchao_.
+
+[Marge: Herod. l. 1, cap. 158.] Il entreprit de joindre le Nil à la mer
+Rouge, en tirant un canal de l'un à l'autre. L'espace qui les sépare est
+au moins de mille stades, c'est-à-dire de cinquante lieues. Après avoir
+fait périr six vingt mille hommes[Marge: [V. plus haut p. 40, n. 5.]]
+dans ce travail, il fut obligé de l'abandonner. L'oracle, qu'il avait
+envoyé consulter, lui répondit que, par ce nouveau canal, il ouvrait une
+entrée aux barbares: c'est ainsi que les Égyptiens appelaient tous les
+autres peuples.
+
+Néchao réussit mieux dans une autre entreprise. D'habiles mariniers de
+Phénicie, qu'il avait pris à son [Marge: Herod. l. 4, cap. 42.] service,
+étant partis de la mer Rouge, avec ordre de découvrir les côtes
+d'Afrique, en firent heureusement le tour, et retournèrent, la troisième
+année de leur navigation, en Égypte par le détroit de Gibraltar; voyage
+fort extraordinaire pour un temps où l'on n'avait pas encore l'usage de
+la boussole[161]. Ce voyage fut fait vingt et un siècles avant que
+Vasquez de Gama, Portugais, eût trouvé, par la découverte du cap de
+Bonne-Espérance, l'an de notre Seigneur 1497, le même chemin pour aller
+aux Indes, par lequel ces Phéniciens étaient venus des Indes dans la mer
+Méditerranée.
+
+[Marge: Joseph. Antiq. lib. 10, cap. 6. 4 Reg. 23, 29, 30. 2. Paral. 35,
+20-25.] Les Babyloniens et les Mèdes, ayant détruit Ninive et avec elle
+l'empire des Assyriens, devinrent si redoutables, qu'ils s'attirèrent la
+jalousie de tous leurs voisins. Néchao en fut si alarmé, qu'il s'avança
+vers l'Euphrate à la tête d'une puissante armée pour arrêter leurs
+progrès. Josias, ce roi de Juda si recommandable par sa rare piété,
+voyant qu'il prenait son chemin au travers de la Judée, résolut de
+s'opposer à son passage. Il amassa dans ce dessein toutes les forces de
+son royaume, et se posta dans la vallée de Mageddo. (Cette ville était
+dans la tribu de Manassé, en-deçà du Jourdain; Hérodote l'appelle
+_Magdole_[162].) Néchao lui manda par un héraut que ce n'était pas à lui
+qu'il en voulait; qu'il avait d'autres ennemis en vue; qu'il
+entreprenait cette guerre de la part de Dieu, qui était avec lui; et
+qu'il lui conseillait de n'y prendre aucune part, de peur qu'elle ne
+tournât à son désavantage. Josias ne fut point touché de ces raisons. Il
+voyait qu'une si puissante armée ne manquerait pas de ruiner entièrement
+son pays par ses seules marches; et d'ailleurs il craignait qu'après la
+défaite des Babyloniens le vainqueur ne retombât sur lui, et ne lui
+enlevât une partie de ses états. Il marcha donc à sa rencontre. La
+bataille se donna; et Josias, non-seulement fut vaincu, mais reçut
+encore malheureusement une blessure dont il mourut à Jérusalem, où il
+s'était fait transporter.
+
+[Note 161: On a nié la possibilité et le fait de ce voyage. Le récit
+d'Hérodote contient des circonstances qui portent le caractère de la
+vérité. Les opinions des savants sont encore partagées à cet égard.--L.]
+
+[Note 162: La ville appelée _Magdole_ par Hérodote était située dans
+la Basse Égypte; elle est conséquemment fort différente de _Mageddo_,
+ville de Palestine. On croit qu'Hérodote a été trompé par la
+ressemblance des noms. (LARCHER, _Chron. d'Hérod._ t. VII, p. 114,
+115.)--L.]
+
+Néchao, encouragé par cette victoire, continua sa marche et s'avança
+vers l'Euphrate. Il battit les Babyloniens; prit Charcamis, grande ville
+dans ces quartiers-là; et, s'en étant assuré la possession par une bonne
+garnison qu'il y laissa, il reprit au bout de trois mois le chemin de
+son royaume.
+
+[Marge: 4. Reg. 23, 33-35. 2. Paral. 36, 1-4.] Comme il apprit en chemin
+que Joachas s'était fait déclarer roi à Jérusalem sans lui demander son
+consentement, il lui ordonna de le venir trouver à Rébla en Syrie. Ce
+prince n'y fut pas plus tôt arrivé, que Néchao le fit mettre aux fers et
+l'envoya prisonnier en Égypte, où il mourut. De là, poursuivant son
+chemin, il arriva à Jérusalem, où il établit roi Joakim, un des autres
+fils de Josias, à la place de son frère, et imposa sur le pays un tribut
+annuel de cent talents d'argent et un talent d'or[163]. Après quoi il
+retourna triomphant dans son royaume.
+
+[Note 163: Cette somme montait à 330,000 liv.
+
+= 610,000 f.--L.]
+
+[Marge: Lib. 2, cap. 159.] Hérodote, faisant mention de l'expédition de
+ce roi d'Égypte et de la bataille qu'il gagna à Mageddo, à qui il donne
+le nom de _Magdole_, dit qu'après la victoire il prit la ville de
+Cadytis, qu'il représente comme située dans les montagnes de la
+Palestine, et de la grandeur de Sardes, qui était en ce temps-là, la
+capitale, non-seulement de la Lydie, mais encore de toute l'Asie
+mineure. Cette description ne peut convenir qu'à Jérusalem, qui était
+ainsi située, et qui alors était la seule ville de ces quartiers-là qui
+pût être comparée à Sardes. Il paraît d'ailleurs par l'Écriture que
+Néchao, après sa victoire, se rendit maître de cette capitale de Judée;
+car il y était en personne lorsqu'il donna la couronne à Joakim. Le nom
+même de _Cadytis_, qui en hébreu signifie la _sainte_[164], désigne
+clairement la ville de Jérusalem, comme le prouve le savant M. Prideaux.
+
+[Note 164: Les Arabes appellent encore aujourd'hui la ville de
+Jérusalem _el-Qods_, la Sainte.--L.]
+
+[Marge: L. 1. Part. I. 1, p. 106, etc.] [Marge: AN. M. 3397 AV. J.C.
+607.] Nabopolassar, roi de Babylone, voyant que, depuis la prise de
+Charcamis par Néchao, toute la Syrie et la Palestine s'étaient détachées
+de son obéissance, son âge d'ailleurs et ses infirmités ne lui
+permettant pas d'aller en personne réduire ces rebelles, s'associa à
+l'empire son fils Nabuchodonosor, et l'envoya à la tête d'une armée dans
+ces quartiers-là. Ce jeune prince battit celle [Marge: Jerem. 46. 2,
+etc.] de Néchao vers l'Euphrate, reprit Charcamis, et fit rentrer dans
+son obéissance les provinces soulevées, comme Jérémie l'avait prédit.
+Ainsi il enleva aux Égyptiens [Marge: 4. Reg. 24, 7.] tout ce qu'ils
+possédaient depuis ce qu'on appelait [Marge: A rivo Ægypti.] le
+_ruisseau d'Égypte_[165] jusqu'à l'Euphrate, ce qui comprend toute la
+Syrie et toute la Palestine.
+
+[Note 165: Ce ruisseau d'Égypte, dont il est si souvent parlé dans
+l'Écriture, comme servant de borne à la terre promise du côté d'Égypte,
+n'était pas le Nil, mais une petite rivière qui, coulant au travers du
+désert qui est entre ces deux pays, passait anciennement pour leur borne
+commune. C'est jusque-là que s'étendait le pays qui fut promis à la
+postérité d'Abraham, et qui lui fut ensuite divisé par sort.]
+
+Néchao, étant mort après avoir régné seize ans, laissa son royaume à son
+fils.
+
+[Marge: AN. M. 3404 AV. J.C. 600. Herod. l. 2, cap. 160.] PSAMMIS. Son
+règne fut fort court, et ne dura que six ans. L'histoire ne nous en
+apprend rien de particulier, sinon que ce prince fit une expédition en
+Éthiopie.
+
+[Marge: _Ibid._] Ce fut vers lui que ceux d'Élide, après avoir établi
+les jeux olympiques[166], dont ils avaient concerté toutes les règles et
+toutes les circonstances avec tant d'attention, qu'ils ne croyaient pas
+qu'on y pût rien ajouter ni y trouver rien à redire, envoyèrent une
+célèbre ambassade pour savoir ce que penseraient de cet établissement
+les Égyptiens, qui passaient pour les hommes les plus sages et les plus
+sensés de tout l'univers. C'était plutôt une approbation qu'un conseil
+qu'ils venaient chercher. Le roi assembla les anciens du pays. Après
+qu'ils eurent entendu tout ce qu'on avait à leur dire sur l'institution
+de ces jeux, ils demandèrent aux Éléens s'ils y admettaient
+indifféremment citoyens et étrangers: et comme on leur eut répondu que
+l'entrée en était également ouverte à tous, ils ajoutèrent que les
+règles de la justice auraient été mieux observées si l'on n'avait admis
+à ces combats que les étrangers, parce qu'il était fort difficile que
+les juges, en adjugeant la victoire et le prix, ne fissent pencher la
+balance du côté de leurs concitoyens.
+
+[Note 166: Hérodote dit: _Les Éléens qui se vantaient d'avoir
+établi, pour la célébration des jeux olympiques, les règlements les plus
+justes, etc._, et non pas _après avoir établi les jeux olympiques_.--L.]
+
+[Marge: AN. M. 3410 AV. J.C. 594. Jerem. 44, 30.] APRIÈS. Il est appelé
+dans l'Écriture _Pharaon Éphrée_, ou _Ophra_. Il succéda à son père
+Psammis, et régna vingt-cinq ans.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 161. Diod. lib. 1, pag. 62.] Pendant les
+premières années de son règne, il fut aussi heureux qu'aucun de ses
+prédécesseurs. Il porta ses armes contre l'île de Cypre. Il attaqua par
+terre et par mer la ville de Sidon, la prit, et se rendit maître de
+toute la Phénicie et de toute la Palestine.
+
+De si prompts succès lui enflèrent extrêmement le cœur. Hérodote
+rapporte de lui qu'il était devenu si orgueilleux, et tellement infatué
+de sa grandeur, qu'il se vantait qu'il n'était pas au pouvoir des dieux
+mêmes de le détrôner, tant il s'imaginait avoir établi solidement sa
+puissance. C'est par rapport à de tels sentiments qu'Ézéchiel lui met à
+la bouche ces paroles pleines d'une vanité folle et impie: _La rivière
+est à moi, c'est [Marge: Ezech. 29, 3.] moi qui l'ai faite_. Le vrai
+Dieu lui fit bien sentir dans la suite qu'il avait un maître, et qu'il
+n'était qu'un homme; et il fit prédire par ses prophètes, long-temps
+auparavant, tous les maux dont il avait résolu de punir son orgueil.
+
+[Marge: Ezech. 17, 15.] Peu de temps après qu'Ophra fut monté sur le
+trône, Sédécias, roi de Juda, lui envoya des ambassadeurs, fit alliance
+avec lui; et l'année d'après, rompant le serment de fidélité qu'il avait
+fait au roi de Babylone, il se révolta ouvertement contre lui.
+
+Quelques défenses que Dieu eût faites à son peuple d'avoir recours aux
+Égyptiens et de mettre en eux sa confiance, et quelque malheureux succès
+qu'eussent eu les différentes tentatives que les Israélites avaient
+faites de ce côté-là, l'Égypte leur paraissait toujours une ressource
+assurée dans leurs dangers, et ils ne pouvaient s'empêcher d'y recourir.
+C'est ce qui était déjà arrivé sous le saint roi Ézéchias. Isaïe leur
+disait de la part de Dieu: [Marge: Is. cap. 31, v. 1 et 3.] «Malheur à
+ceux qui vont en Égypte chercher du secours, qui mettent leur confiance
+dans sa cavalerie et dans ses chariots, et qui ne s'appuient point sur
+le Saint d'Israël, et ne cherchent point l'assistance du Seigneur!...
+L'Égyptien est un homme et non pas un Dieu: ses chevaux ne sont que
+chair, et non pas esprit. Le Seigneur étendra sa main, et celui qui
+donnait secours sera renversé par terre; celui qui espérait d'être
+secouru tombera avec lui, et une même ruine les enveloppera tous.» Ils
+n'écoutèrent ni le prophète ni le roi, et ne reconnurent la vérité des
+paroles de Dieu que par une funeste expérience.
+
+Il en fut de même en cette occasion. Sédécias, malgré les remontrances
+de Jérémie, voulut faire alliance avec l'Égyptien. Celui-ci, fier de
+l'heureux succès de ses armes, et ne croyant pas que rien pût résister à
+sa puissance, se déclara le protecteur d'Israël, et lui promit de le
+délivrer des mains de Nabuchodonosor. Dieu, irrité qu'un mortel eût osé
+prendre sa place, s'en expliqua ainsi à un autre prophète: [Marge:
+Ezech. 24, 1-12.] «Fils de l'homme, tournez le visage contre Pharaon,
+roi d'Égypte, et prophétisez tout ce qui lui doit arriver, à lui et à
+l'Égypte. Parlez-lui, et dites-lui: Voici ce que dit le Seigneur notre
+Dieu: Je viens à vous, Pharaon, roi d'Égypte, grand dragon, qui vous
+couchez au milieu de vos fleuves, et qui dites: Le fleuve est à moi, et
+c'est moi-même qui me suis créé. Je mettrai un frein à vos mâchoires,
+etc.» Après l'avoir comparé à un roseau qui se brise sous celui qui s'y
+appuie, et qui lui perce la main, Dieu ajoute: «Je vais faire tomber la
+guerre sur vous, et je tuerai parmi vous les hommes avec les bêtes. Le
+pays d'Égypte sera réduit en un désert et en une solitude; et ils
+sauront que c'est moi qui suis le Seigneur, parce que vous avez dit: Le
+fleuve est à moi, et c'est moi qui l'ai fait.» Le même prophète
+continue, dans plusieurs [Marge: Cap. 29, 30, 31, 32.] chapitres de
+suite, à prédire les maux dont l'Égypte allait être accablée.
+
+Sédécias était bien éloigné d'ajouter foi à ces prédictions. Quand il
+apprit que l'armée des Égyptiens approchait, et qu'il vit Nabuchodonosor
+lever le siège de Jérusalem, il se crut délivré, et triomphait déjà. Sa
+joie fut courte. Les Égyptiens, voyant approcher les Chaldéens,
+n'osèrent en venir aux mains avec une armée si nombreuse et si aguerrie.
+Ils reprirent le[Marge: AN. M. 3416 AV. J.C. 588. Jerem. 37, 6, 7.]
+chemin de leur pays, et abandonnèrent Sédécias à tous les périls de la
+guerre où ils l'avaient eux-mêmes engagé. Nabuchodonosor revint devant
+Jérusalem, y remit le siège, la prit et la brûla, comme Jérémie l'avait
+prédit.
+
+[Marge: AN. M. 3430 AV. J.C. 574. Herod. l. 2, cap. 161, etc. Diod. lib.
+1, pag. 62.] Plusieurs années après, les châtiments dont Dieu avait
+menacé Apriès, roi d'Égypte, commencèrent à tomber sur lui; car les
+Cyrénéens, colonie des Grecs qui s'était établie en Afrique, entre la
+Libye et l'Égypte, ayant pris et partagé entre eux une grande partie du
+pays des Libyens, forcèrent ces peuples dépouillés à se jeter entre les
+bras de ce prince et à implorer sa protection. Aussitôt Apriès envoya
+une grande armée dans la Libye pour faire la guerre aux Cyrénéens; mais,
+cette armée ayant été défaite et presque toute taillée en pièces, les
+Égyptiens s'imaginèrent qu'il ne l'avait envoyée dans la Libye que pour
+l'y faire périr, afin que, quand il en serait défait, il pût régner plus
+despotiquement sur ses sujets. Dans cette pensée, ils crurent devoir
+secouer le joug d'un prince qu'ils regardaient comme leur ennemi.
+Apriès, ayant appris cette révolte, leur envoya Amasis, un de ses
+officiers, pour les apaiser et pour les faire rentrer dans leur devoir.
+Mais, lorsque Amasis eut commencé à parler, ils lui mirent sur la tête
+un casque pour marque de la royauté, et le proclamèrent roi. Amasis,
+ayant accepté la couronne qu'ils lui offrirent, demeura avec eux, et les
+confirma dans leur révolte.
+
+Apriès, à cette nouvelle, encore plus enflammé de colère, envoya
+Patarbémis, un autre de ses officiers et l'un des principaux seigneurs
+de sa cour, pour arrêter Amasis et le lui amener. Mais Patarbémis, ne
+s'étant pas trouvé en état d'enlever Amasis au milieu de cette armée de
+révoltés dont il était entouré, fut traité à son retour, par Apriès, de
+la manière la plus indigne et la plus cruelle; car ce prince, sans
+considérer que ce n'était que faute de pouvoir qu'il n'avait pas exécuté
+sa commission, lui fit couper le nez et les oreilles. Un outrage si
+sanglant fait à un homme de ce rang irrita si fort les Égyptiens, que la
+plupart allèrent se joindre aux mécontents et que la révolte devint
+générale. Ce soulèvement de ses sujets obligea Apriès de se sauver dans
+la haute Égypte, où il se maintint pendant quelques années, tandis
+qu'Amasis occupa tout le reste de ses états.
+
+Les troubles qui agitaient l'Égypte furent une occasion favorable à
+Nabuchodonosor pour l'attaquer, et ce fut Dieu lui-même qui lui en
+inspira le dessein. Ce prince, qui, sans le savoir, était l'instrument
+de la colère de Dieu contre les peuples qu'il voulait châtier, venait de
+prendre la ville de Tyr, où lui et son armée avaient essuyé des fatigues
+incroyables. Pour les en récompenser, Dieu leur abandonna l'Égypte. Il
+est beau de l'entendre lui-même s'expliquer sur ce sujet: il y a peu
+d'endroits dans l'Écriture plus remarquables que celui-ci, et qui
+fassent mieux comprendre la souveraine autorité de Dieu sur tous les
+princes et sur tous les royaumes de la terre. «Fils de l'homme (c'est
+ainsi [Marge: Ezech. 29, 20.] qu'il parle au prophète Ézéchiel),
+Nabuchodonosor, roi de Babylone, m'a rendu, avec son armée, un grand
+service au siége de Tyr. Toutes les têtes de ses gens en ont perdu les
+cheveux, et toutes les épaules en sont écorchées; et néanmoins ni lui ni
+son armée[167] n'ont point reçu de récompense pour le service qu'ils
+m'ont rendu à la prise de Tyr. C'est pourquoi (continue Dieu) je vais
+donner à Nabuchodonosor, roi de Babylone, le pays d'Égypte. Il en
+prendra tout le peuple, il en fera son butin, et il en partagera les
+dépouilles. Son armée recevra ainsi sa récompense, et il sera payé du
+service qu'il m'a rendu dans le siége de cette ville. Je lui ai
+abandonné l'Égypte, parce qu'il a travaillé pour moi, dit le Seigneur
+notre Dieu.» Il enlèvera tout, dit-il par un autre prophète, avec la
+même facilité qu'un berger se couvre de son manteau. Il se chargera
+ainsi de tout le butin: il mettra ainsi sur ses épaules, et sur celles
+de ses soldats, toute la dépouille de l'Égypte. [Marge: Jerem. 43, 12.]
+_Amicietur terra Ægypti, sicut amicitur pastor pallio suo; et egredietur
+indè in pace_: nobles expressions, qui montrent avec quelle facilité
+toute la puissance et toutes les richesses d'un état sont enlevées,
+quand Dieu le veut, et passent comme un manteau à un nouveau maître, qui
+n'a qu'à le prendre et à s'en couvrir.
+
+[Note 167: Pour bien entendre ce qui est dit ici, il faut savoir que
+Nabuchodonosor essuya des fatigues incroyables dans le siége de Tyr, et
+que, lorsque les Tyriens se virent pressés, les plus nobles de la ville
+montèrent sur des vaisseaux avec tout ce qu'ils avaient de plus
+précieux, et se retirèrent en d'autres îles. Ainsi Nabuchodonosor, ayant
+pris la ville, n'y trouva rien qui fût digne de récompenser les grands
+travaux qu'il avait soufferts dans ce siége. (S. HIERON.)]
+
+Le roi de Babylone, profitant donc des divisions intestines où la
+révolte d'Amasis avait jeté ce royaume, marcha de ce côté-là à la tête
+de son armée. Il subjugua l'Égypte depuis Migdol ou Magdole, qui est à
+l'entrée du royaume, jusqu'à Syène, qui est à l'autre extrémité, vers
+les frontières d'Éthiopie. Il y fit par-tout d'horribles ravages, tua un
+grand nombre d'habitants, et réduisit le pays dans une si grande
+désolation, qu'il ne put se rétablir de quarante ans. Nabuchodonosor,
+ayant chargé son armée de dépouilles et soumis tout le royaume, en vint
+à un accommodement avec Amasis; et, l'ayant confirmé dans la possession
+du royaume comme son vice-roi, il reprit le chemin de Babylone.
+
+[Marge: Herod. l. 2, c. 163 et 169. Diod. lib. 1, pag. 62.] Alors
+Apriès, sortant du lieu de sa retraite, s'avança vers les côtes de la
+mer, apparemment du côté de la Libye; et, y ayant pris à sa solde une
+armée de Cariens, d'Ioniens et d'autres étrangers, il marcha contre
+Amasis, et lui livra bataille près de la ville de Memphis[168]. Mais,
+ayant été battu et fait prisonnier, il fut mené à la ville de Saïs, et y
+fut étranglé dans son propre palais[169].
+
+[Note 168: Lisez: _près de la ville de Momemphis_; elle était située
+à plus de 12 lieues au N. de Memphis, sur la branche Canopique, comme je
+l'ai fait voir ailleurs. (_Trad. de Strabon_, t. V, p. 372.)--L.]
+
+[Note 169: Amasis voulait lui conserver la vie; mais les Égyptiens
+forcèrent ce prince de leur livrer Apriès, qu'ils étranglèrent.--L.]
+
+Dieu avait annoncé par ses prophètes, dans un détail étonnant, toutes
+les circonstances de ce grand événement. C'était lui qui avait brisé la
+puissance d'Apriès, d'abord si formidable, et qui avait mis l'épée à la
+main de Nabuchodonosor pour aller punir et humilier cet orgueilleux. «Je
+viens à Pharaon, roi d'Égypte, dit-il, [Marge: Ezech. 30, 22-25.] et
+j'achèverai de briser son bras, qui a été fort, mais qui est rompu, et
+je lui ferai tomber l'épée de la main.... Je fortifierai en même temps
+le bras du roi de Babylone, et je mettrai mon épée entre ses mains....
+Et ils sauront que c'est moi qui suis le Seigneur.»
+
+[Marge: Id. v. 14-17.] Il fait le dénombrement de toutes les villes qui
+doivent être la proie du vainqueur: Taphnis, Péluse, No, appelée dans la
+Vulgate Alexandrie, Memphis, Héliopolis, Bubaste, etc.
+
+[Marge: Jerem. 44, 30.] Il marque en particulier la fin malheureuse du
+roi, qui doit être livré à ses ennemis. «Je vais livrer, dit-il, Pharaon
+Éphrée, roi d'Égypte, entre les mains de ses ennemis, entre les mains de
+ceux qui cherchent à lui ôter la vie.»
+
+En fin il déclare que pendant quarante ans les Égyptiens seront accablés
+de toutes sortes de maux, et réduits à un état si déplorable, qu'ils
+n'auront plus à l'avenir aucun prince de leur nation: [Marge: Ezech. 30,
+13.] _et dux de terrâ Ægypti non erit ampliùs_. L'événement a justifié
+cette prédiction, qui a été accomplie par degrés et en différents temps.
+Peu de temps après l'expiration de ces quarante années, ils devinrent
+une province des Perses, auxquels leurs rois, quoique originaires du
+pays, étaient soumis; et la prédiction commença ainsi à s'accomplir.
+Elle eut son entière exécution à la mort [Marge: AN. M. 3654.] de
+Nectanébus, dernier roi de race égyptienne. Depuis ce temps-là, les
+Égyptiens ont toujours été gouvernés par des étrangers: car, après
+l'extinction du royaume des Perses, ils ont été successivement
+assujettis aux Macédoniens, aux Romains, aux Sarrasins, aux Mamelucs, et
+enfin aux Turcs; qui en sont aujourd'hui les maîtres.
+
+[Marge: Jerem. c. 43 et 44.] Dieu ne fut pas moins fidèle à accomplir
+ses prédictions à l'égard de ceux de son peuple qui, après la prise de
+Jérusalem, s'étaient retirés en Égypte contre sa défense, et qui y
+avaient entraîné Jérémie malgré lui. Dès qu'ils y furent entrés, et
+qu'ils furent arrivés à Taphnis (c'est la même que Tanis), le prophète,
+après avoir caché en leur présence, par l'ordre de Dieu, des pierres
+dans une grotte qui était près du palais du roi, leur déclara que
+Nabuchodonosor entrerait bientôt en Égypte, et que Dieu établirait son
+trône dans cet endroit-là même; que ce prince ravagerait tout le pays,
+et porterait par-tout le fer et le feu; qu'eux-mêmes tomberaient entre
+les mains de ces cruels ennemis, qui en massacreraient une partie, et
+traîneraient le reste captif à Babylone; qu'un très-petit nombre
+seulement échapperait à la désolation commune, et serait enfin rétabli
+dans sa patrie. Toutes ces prédictions eurent leur accomplissement dans
+les temps marqués.
+
+[Marge: AN M. 3435 AV. J.C. 569.] AMASIS. Après la mort d'Apriès, Amasis
+devint possesseur paisible de toute l'Égypte, dont il occupa le trône
+pendant quarante ans. Il était, selon Platon, de[Marge: In Timæo. [p.
+21, E.]] la ville de Saïs[170].
+
+[Note 170: Selon Hérodote, de la ville de Siouph, qui était
+probablement voisine de Saïs.--L.]
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 172.] Comme il était de basse naissance, les
+peuples, dans le commencement de son règne, en faisaient peu de cas, et
+n'avaient que du mépris pour lui. Il n'y fut pas insensible; mais il
+crut devoir ménager les esprits avec adresse, et les rappeler à leur
+devoir par la douceur et par la raison. Il avait une cuvette d'or, où
+lui et tous ceux qui mangeaient à sa table se lavaient les pieds. Il la
+fit fondre, et en fit faire une statue, qu'il exposa à la vénération
+publique. Les peuples accoururent en foule, et rendirent à la nouvelle
+statue toutes sortes d'hommages. Le roi, les ayant assemblés, leur
+exposa à quel vil usage cette statue avait d'abord servi; ce qui ne les
+empêchait pas de se prosterner devant elle par un culte religieux.
+L'application de cette parabole était aisée à faire: elle eut tout le
+succès qu'il en pouvait attendre; et les peuples, depuis ce jour, eurent
+pour lui tout le respect qui est dû à la majesté royale.
+
+[Marge: _Ibid._ c. 173.] Il donnait régulièrement tout le matin aux
+affaires, pour recevoir les placets, donner ses audiences, prononcer des
+jugements, et tenir ses conseils: le reste du temps était accordé au
+plaisir; et comme, dans les repas et dans les conversations, il était
+d'une humeur extrêmement enjouée, et qu'il poussait, ce semble, la gaîté
+au-delà des justes bornes, les courtisans ayant pris la liberté de le
+lui représenter, il leur répondit que l'esprit ne pouvait pas être
+toujours sérieux et appliqué aux affaires, non plus qu'un arc demeurer
+toujours tendu.
+
+Ce fut lui qui obligea les particuliers, dans chaque ville, d'inscrire
+leur nom chez le magistrat, et de marquer de quelle profession ou de
+quel métier ils vivaient. Solon inséra cette loi dans les siennes.
+
+Il bâtit plusieurs temples magnifiques, principalement à Saïs, qui était
+le lieu de sa naissance. Hérodote y admirait sur-tout une chapelle faite
+d'une seule pierre, qui avait au dehors vingt et une coudées de longueur
+sur quatorze de largeur et huit de hauteur, et un peu moins en dedans.
+On l'avait apportée d'Éléphantine; et deux mille hommes avaient été
+occupés pendant trois ans à la voiturer sur le Nil[171].
+
+[Note 171: Ce temple _monolithe_ (HEROD. II. c. 175) avait en dehors
+21 coudées de long (11 met. 87 mill.), 14 de large (7 met. 378 mill.) et
+8 de haut (4 met. 216 mill.): ainsi sa solidité était de 344 mètres
+cubes (9990 pieds cubes) environ, dont le poids (en supposant à la
+matière la pesanteur spécifique du marbre) était de 965,720 kilogrammes
+(1,972,000 livres): Hérodote en ayant donné les dimensions intérieures,
+savoir 18 coudées 20 doigts de long, 12 de large et 5 de haut, on voit,
+par le calcul, que la partie évidée était égale à 165 mètres cubes,
+pesant 463,092 kilogrammes; ainsi le poids du temple monolithe,
+probablement travaillé dans la carrière même, était égal à 502,600
+kilogrammes ou plus d'un million de livres. Voyez ce que j'ai dit plus
+haut, p. 15, n. 2, des moyens de transport.--L.]
+
+Amasis considérait fort les Grecs. Il leur accorda de grands priviléges,
+et permit à ceux qui voudraient s'établir en Égypte d'habiter dans la
+ville de Naucratis, très-renommée pour son port[172]. Lorsqu'il s'agit
+de rebâtir le fameux temple de Delphes qui avait été brûlé, réparation
+qui devait monter à trois cents talents, c'est-à-dire à trois cent mille
+écus[173], il fournit à ceux de Delphes une somme fort considérable pour
+les aider à payer leur quote-part, qui était le quart de toute la
+dépense.
+
+[Note 172: Ville sur la branche Canopique, à environ 16 lieues dans
+les terres un peu au S. de Damanhour.--L.]
+
+[Note 173: 1,650,000 f.--L.]
+
+Il fit alliance avec les Cyrénéens, et prit chez eux une femme.
+
+Il est le seul des rois égyptiens qui ait conquis l'île de Cypre, et qui
+l'ait rendue tributaire.
+
+Ce fut sous son règne que Pythagore vint en Égypte: il lui était
+recommandé par le célèbre Polycrate, tyran de Samos, dont il sera parlé
+ailleurs, et qui était lié d'amitié avec Amasis. Dans le séjour que ce
+philosophe fit en Égypte, il fut initié dans tous les mystères du pays,
+et apprit des prêtres tout ce qu'il y avait de plus secret et de plus
+important dans leur religion. C'est là qu'il puisa sa doctrine de la
+métempsycose.
+
+Dans l'expédition où Cyrus s'était rendu maître d'une grande partie de
+la terre, l'Égypte sans doute avait subi le joug comme toutes les autres
+provinces, et Xénophon le dit formellement au commencement de la
+Cyropédie. Apparemment qu'après que les quarante années de désolation
+prédites par le prophète furent expirées, l'Égypte commençant un peu à
+se rétablir, Amasis secoua le joug et se remit en liberté.
+
+Aussi voyons-nous qu'un des premiers soins de Cambyse, fils de Cyrus,
+dès qu'il fut monté sur le trône, fut de porter la guerre contre
+l'Égypte. Quand il y arriva, Amasis venait de mourir, et avait eu pour
+successeur son fils Psamménit.
+
+[Marge: AN. M. 3479 AV. J.C. 525.] PSAMMÉNIT. Cambyse, après le gain
+d'une bataille, poursuivit les vaincus jusque dans Memphis, assiégea la
+place, et la prit en fort peu de temps. Il traita le roi avec douceur,
+lui laissa la vie, et lui assigna un entretien honorable; mais, ayant
+appris qu'il prenait des mesures secrètes pour remonter sur le trône, il
+le fit mourir. Le règne de Psamménit ne fut que de six mois. Alors toute
+l'Égypte se soumit au vainqueur. Je rapporterai plus en détail cette
+histoire lorsque j'exposerai celle de Cambyse.
+
+Ici finit la suite des rois d'Égypte. L'histoire de ce pays, comme je
+l'ai déjà remarqué, sera confondue avec celle des Perses et des Grecs
+jusqu'à la mort d'Alexandre. Alors s'élèvera une nouvelle monarchie
+d'Égypte, fondée par Ptolémée, fils de Lagus, qui sera continuée jusqu'à
+Cléopatre; et ce dernier espace sera environ de 300 ans. Je traiterai
+chacune de ces matières dans son temps.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ LIVRE SECOND.
+
+ -------------
+
+ HISTOIRE ANCIENNE DES CARTHAGINOIS.
+
+Je diviserai en deux parties ce que j'ai à dire sur les Carthaginois.
+Dans la première, je donnerai une idée générale des mœurs de ce peuple,
+de son caractère, de son gouvernement, de sa religion, de sa puissance
+et de ses richesses. Dans la seconde, après avoir indiqué en peu de mots
+la manière dont Carthage s'établit et s'accrut, je rapporterai les
+guerres qui l'ont rendue si célèbre.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+ ---------
+
+CARACTÈRE, MŒURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT
+DES CARTHAGINOIS.
+
+§ Ier. _Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était une
+colonie._
+
+Les Carthaginois ont reçu des Tyriens, non-seulement leur origine, mais
+leurs mœurs, leur langage, leurs usages, leurs lois, leur religion, leur
+goût et leur industrie pour le commerce, comme toute la suite le fera
+connaître. Ils parlaient le même langage que les [Marge: Bochard, Part.
+2, l. 2, cap. 16.] Tyriens, et ceux-ci le même que les Cananéens et les
+Israélites, c'est-à-dire la langue hébraïque, ou du moins une langue qui
+en était entièrement dérivée. Leurs noms avaient pour l'ordinaire une
+signification particulière. Hannon signifie _gracieux_, _bienfaisant_;
+Didon, _aimable_ ou _bien-aimée_; Sophonisbe, _elle gardera bien le
+secret de son mari_. Ils se plaisaient aussi, par esprit de religion, à
+faire entrer le nom de Dieu dans les noms qu'ils portaient, selon le
+génie des Hébreux. Annibal, qui répond à Ananias, signifie: _Baal_ (ou
+_le Seigneur_) _m'a fait grace_; Asdrubal, qui répond à Azarias,
+signifie: _le Seigneur sera notre secours_. Il en est ainsi des autres
+noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc. Le mot _Pœni_, d'où vient
+_punique_, est le même que _Phœni_ ou _Phéniciens_, parce qu'ils
+tiraient leur origine de la Phénicie[174]. On a dans le _Pœnulus_ de
+Plaute une scène en langue punique qui a fort exercé les savants.
+
+[Note 174: Dans beaucoup de mots, les Latins ont changé la
+diphthongue _œ_ en _u_. Ils disaient originairement _pœnire_ pour
+_punire_, ce qui s'est conservé dans _pœna_; _mœrus_ pour _murus_ comme
+on le voit par le mot _pomœrium_; _mœnire_ pour _munire_, ce qui s'est
+conservé dans _mœnia_. Sur les anciennes inscriptions, on lit _œti_,
+_lœdos_, _cœira_, pour _uti_, _ludos_, _cura_, etc.: de même, ils ont
+dit _Puni_ au lieu de _Pœni_.--L.]
+
+Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union étroite qui a
+toujours subsisté entré les Phéniciens et [Marge: Herod. l. 3, c. 17 et
+19.] les Carthaginois[175]. Lorsque Cambyse voulut porter la guerre
+contre ces derniers, les Phéniciens, qui faisaient la principale force
+de son armée navale, lui déclarèrent nettement qu'ils ne pouvaient pas
+le servir contre leurs compatriotes; et ce prince fut obligé de renoncer
+à son dessein. Les Carthaginois, de leur côté, n'oublièrent jamais d'où
+ils étaient sortis et à qui ils devaient leur origine. Ils envoyaient
+régulièrement à Tyr, tous les [Marge: Polyb. pag. 944. Q. Curt. l. 4, c.
+2 et 3.] ans, un vaisseau chargé de présents, qui étaient comme un cens
+et une redevance qu'ils payaient à leur ancienne patrie; et ils
+faisaient offrir un sacrifice annuel aux dieux tutélaires du pays,
+qu'ils regardaient aussi comme leurs protecteurs. Ils ne manquaient
+jamais à y envoyer les prémices de leurs revenus, aussi-bien que la dîme
+des dépouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis, pour les
+offrir à Hercule, une des principales divinités de Tyr et de Carthage.
+Lorsque Tyr fut assiégée par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en
+sûreté ce qu'ils avaient de plus cher, envoyèrent à Carthage leurs
+femmes et leurs enfants, qui y furent reçus et entretenus, quoique dans
+le temps d'une guerre fort pressante; avec une bonté et une générosité
+telles qu'on aurait pu les attendre des pères et des mères les plus
+tendres et les plus opulents. Ces marques constantes d'une vive et
+sincère reconnaissance font plus d'honneur à une nation que les plus
+grandes conquêtes et les plus glorieuses victoires.
+
+[Note 175: L'histoire offre beaucoup d'autres exemples de ce genre.
+Ils tiennent au droit des métropoles sur les colonies. (V. Heyn. _Opusc.
+Academic._ t. I, p. 312, seq.)--L.]
+
+§ II. _Religion des Carthaginois._
+
+Il paraît, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage, que ses
+généraux regardaient comme un devoir essentiel de commencer et de finir
+leurs entreprises[Marge: Liv. lib. 21, n. 1. _Ibid._ n. 21.] par le
+culte des dieux. Amilcar, père du grand Annibal, avant que d'entrer en
+Espagne pour y faire la guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux
+dieux. Son fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de
+l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte jusqu'à Cadix
+pour s'acquitter des vœux qu'il avait faits à Hercule, et il lui en fait
+de nouveaux si ce dieu favorise son entreprise. Après la bataille de
+[Marge: Lib. 23, n. 11.] Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse
+nouvelle à Carthage, il recommanda sur-tout qu'on eût soin de rendre aux
+dieux immortels de solennelles actions de graces pour toutes les
+victoires qu'il avait remportées: _pro his tantis totque victoriis verum
+esse grates diis immortalibus agi haberique_.
+
+Ce n'étaient pas seulement les particuliers qui se piquaient ainsi de
+faire paraître en toute occasion un soin religieux d'honorer la
+Divinité; on voit que c'était le génie et le goût de la nation entière.
+
+[Marge: Lib. 7, pag. 502.] Polybe nous a conservé un traité de paix
+entre Philippe, fils de Démétrius, roi de Macédoine, et les
+Carthaginois, où l'on voit d'une manière bien sensible le respect de
+ceux-ci pour la Divinité, et leur intime persuasion que les dieux
+assistaient et présidaient aux actions humaines, et sur-tout aux traités
+solennels qui se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur
+présence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres différents de
+divinités; et ce dénombrement paraît bien extraordinaire dans un acte
+public comme est un traité de paix entre deux empires. J'en rapporterai
+les termes mêmes, qui peuvent servir à nous donner quelque idée de la
+théologie des Carthaginois: _Ce traité a été conclu en présence de
+Jupiter, de Junon et d'Apollon; en présence du démon ou du génie des
+Carthaginois (δαίμονοσ), d'Hercule et d'Iolaüs; en présence de Mars, de
+Neptune, de Triton; en présence des dieux qui_ _accompagnent l'armée des
+Carthaginois, et du Soleil, de la Lune et de la Terre; en présence des
+rivières, des prairies et des eaux; en présence de tous les dieux qui
+possèdent Carthage_. Que dirions-nous maintenant d'un pareil acte, où
+l'on ferait intervenir les anges et les saints, protecteurs d'un
+royaume?
+
+Il y avait chez les Carthaginois deux divinités qui y étaient
+particulièrement adorées, et dont il est à propos de dire ici un mot.
+
+La première était la déesse _Céleste_, appelée aussi _Uranie_, qui est
+la lune, dont on implorait le secours dans les grandes calamités,
+sur-tout dans les sécheresses, pour obtenir de la pluie _ista ipsa virgo
+cœlestis_, dit Tertullien, [Marge: Tertul. Apolog. cap. 23.] _pluviarum
+polliciatrix_. C'est en parlant de cette déesse et d'Esculape que
+Tertullien fait aux païens de son temps un défi bien hardi, mais bien
+glorieux au christianisme, en déclarant que le premier venu des
+chrétiens obligera ces faux dieux d'avouer hautement qu'ils ne sont que
+des démons; et en consentant qu'on fasse mourir sur-le-champ ce
+chrétien, s'il ne vient à bout de tirer cet aveu de la bouche même de
+leurs dieux: _nisi se dæmones confessi fuerint christiano mentiri non
+audentes, ibidem illius christiani procacissimi sanguinem fundite_.
+Saint Augustin parle souvent aussi de cette divinité. «Céleste, dit-il,
+autrefois régnait souverainement à Carthage. Qu'est devenu son règne
+depuis Jésus-Christ?» [Marge: S. August. in psalm. 98.]_Regnum Cœlestis
+quale erat Carthagini! ubi nunc est regnum Cœlestis?_ C'est sans doute
+la même divinité que Jérémie appelle [Marge: Jerem. c. 7, v. 18; etc. 44
+v. 17-25.]_la reine du ciel_, à laquelle les femmes juives avaient
+grande dévotion, lui adressant des vœux, lui faisant des libations, lui
+offrant des sacrifices, et lui préparant de leurs propres mains des
+gâteaux, _ut faciant placentas reginæ cœli_, et dont elles se vantaient
+d'avoir reçu toutes sortes de biens, pendant qu'elles étaient exactes à
+lui rendre ce culte; au lieu que, depuis qu'il avait cessé, elles
+s'étaient vues accablées de toutes sortes de malheurs.
+
+La seconde divinité honorée particulièrement chez les Carthaginois, et à
+qui l'on offrait des victimes humaines, c'est _Saturne_, connu sous le
+nom de _Moloch_ dans l'Écriture; et ce culte avait passé de Tyr à
+Carthage. Philon cite un passage de Sanchoniaton, où l'on voit que
+c'était une coutume à Tyr que, dans les grandes calamités, les rois
+immolassent leurs fils pour apaiser la colère des dieux, et que l'un
+d'eux, qui l'avait fait, fut depuis honoré comme un dieu sous le nom de
+la constellation appelée _Saturne_: ce qui a sans doute donné occasion à
+la fable qui dit que Saturne avait dévoré ses enfants. Les particuliers,
+quand ils voulaient détourner quelque grand malheur, en usaient de même,
+et n'étaient pas moins superstitieux que leurs princes; en sorte que
+ceux qui n'avaient point d'enfants en achetaient des pauvres, pour
+n'être pas privés du mérite d'un tel sacrifice. Cette coutume se
+conserva long-temps chez les Phéniciens et les Cananéens, de qui les
+Israélites l'empruntèrent, quoique Dieu le leur eût défendu bien
+expressément. On brûlait d'abord inhumainement ces enfants, soit en les
+jetant au milieu d'un brasier ardent, tel qu'étaient ceux de la vallée
+d'Ennon, dont il est si souvent parlé dans l'Écriture; soit en les
+enfermant dans une statue de Saturne, qui était tout enflammée. [Marge:
+Plut. de superst. p. 171.] Pour étouffer les cris que poussaient ces
+malheureuses victimes, on faisait retentir pendant cette barbare
+cérémonie le bruit des tambours et des trompettes. Les mères se
+faisaient un honneur et un point de religion d'assister à ce cruel
+spectacle, l'œil sec et sans pousser aucun gémissement; et, s'il leur
+échappait quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en était moins
+agréable à la divinité, et elles en perdaient le fruit. [Marge: Tertul.
+in Apolog.] Elles portaient la fermeté d'ame, ou plutôt la dureté et
+l'inhumanité, jusqu'à caresser elles-mêmes et baiser leurs enfants pour
+apaiser leurs cris, de peur qu'une victime offerte de mauvaise grâce et
+au milieu des pleurs ne déplût à Saturne: [Marge: Minuc. Fel.]
+_Blanditiis et osculis comprimebant vagitum, ne flebilis hostia
+immolaretur_. Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants
+à travers le feu, comme cela paraît par plusieurs endroits de
+l'Écriture, et très-souvent ils y périssaient.
+
+[Marge: Q. Curt. lib. 4, cap. 3.]
+
+Les Carthaginois retinrent jusqu'à la ruine de leur ville cette coutume
+barbare d'offrir à leurs dieux des victimes humaines; action qui
+méritait bien plus le nom de _sacrilége_ que de sacrifice: _sacrilegium
+veriùs quàm sacrum_. Ils la suspendirent seulement pendant quelques
+années, pour ne pas s'attirer la colère et les armes de Darius Ier, roi
+de Perse, qui leur fit défendre d'immoler des victimes humaines, et de
+manger de la chair de chien. [Marge: Plut. de serâ vindicatione deor.
+pag. 552. [_Id._ Apopht. p. 174-175.]] Mais ils revinrent bientôt à leur
+génie, puisque, du temps de Xerxès, qui succéda à Darius, Gélon, tyran
+de Syracuse, ayant remporté en Sicile une victoire considérable sur les
+Carthaginois, parmi les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y
+inséra celle-ci, qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines à
+Saturne; et sans doute que ce qui l'obligea à prendre[Marge: Herod. l.
+7, cap. 167.] cette précaution fut ce qui avait été mis en pratique dans
+cette occasion-là même par les Carthaginois; car pendant tout le combat,
+qui dura depuis le matin jusqu'au soir, Amilcar, fils d'Hannon leur
+général, ne cessa point de sacrifier aux dieux des hommes tout vivants,
+et en grand nombre, en les faisant jeter dans un bûcher ardent[176]; et,
+voyant que ses troupes étaient mises en fuite et en déroute, il s'y
+précipita lui-même pour ne pas survivre à sa honte, et, comme le dit
+saint Ambroise en rapportant cette action, pour éteindre par son propre
+sang ce feu sacrilège qu'il voyait ne lui avoir servi de rien.
+
+Dans des temps de peste[177] ils sacrifiaient à leurs dieux un grand
+nombre d'enfants, sans pitié pour un âge qui excite la compassion des
+ennemis les plus cruels, cherchant un remède à leurs maux dans le crime,
+et usant de barbarie pour attendrir les dieux.
+
+[Marge: Lib. 20, pag. 756. [Lactant. Institut. 1, 21.]] Diodore rapporte
+un exemple de cette cruauté, qui fait frémir. Dans le temps qu'Agathocle
+était près de mettre le siége devant Carthage, les habitants de cette
+ville, se voyant réduits à la dernière extrémité, imputèrent leur
+malheur à la juste colère de Saturne contre eux, parce qu'au lieu des
+enfants de la première qualité qu'on avait coutume de lui sacrifier, on
+avait mis frauduleusement à leur place des enfants d'esclaves et
+d'étrangers. Pour réparer cette faute, ils immolèrent à Saturne deux
+cents enfants des meilleures maisons de Carthage; et, outre cela, plus
+de trois cents citoyens, qui se sentaient coupables de ce prétendu
+crime, s'offrirent volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il y
+avait une statue d'airain de Saturne, dont les mains étaient penchées
+vers la terre, de telle sorte que l'enfant qu'on posait sur ces mains
+tombait aussitôt dans une ouverture et une fournaise pleine de feu.
+
+[Note 176: «In ipsos, quos adolebat, sese præcipitavit ignes, ut eos
+vel cruore suo extingueret, quos sibi nihil profuisse cognoverat.» (S.
+AMBROS.)]
+
+[Note 177: «Quum peste laborarent, cruentâ sacrorum religione et
+scelere pro remedio usi sunt. Quippe homines ut victimas immolabant, et
+impuberes (quæ ætas etiam hostium misericordiam provocat) aris
+admovebant, pacem deorum sanguine eorum exposcentes, pro quorum vità dii
+maximè rogari solent.» (JUSTIN. lib. 18, cap. 6.)]
+
+[Marge: Plut. de superst. pag. 169-171.] Est-ce là, dit Plutarque,
+adorer les dieux? Est-ce avoir d'eux une idée qui leur fasse beaucoup
+d'honneur, que de les supposer avides de carnage, altérés du sang
+humain, et capables d'exiger et d'agréer de telles victimes?[Marge: Id.
+in Camil. pag. 132.] La religion, dit cet auteur sensé, est environnée
+de deux écueils également dangereux à l'homme, également injurieux à la
+Divinité: savoir, de l'impiété et de la superstition. L'une, par
+affectation d'esprit fort, ne croit rien; l'autre, par une aveugle
+faiblesse, croit tout. L'impiété, pour secouer un joug et une crainte
+qui la gêne, nie qu'il y ait des dieux; la superstition, pour calmer
+aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon son caprice, non-seulement
+amis, mais protecteurs et modèles du crime. Ne valait-il pas mieux,
+dit-il encore,[Marge: De superstit. [pag. 171.]] que Carthage, dès le
+commencement, prît pour législateurs un Critias, un Diagoras, athées
+reconnus et se donnant pour tels, que d'adopter une si étrange et si
+perverse religion? Les Typhons, les géants, ennemis déclarés des dieux,
+s'ils avaient triomphé du ciel, auraient-ils pu établir sur la terre des
+sacrifices plus abominables?
+
+Voilà ce que pensait un païen, du culte carthaginois tel que nous
+l'avons rapporté. En effet on ne croirait pas le genre humain
+susceptible d'un tel excès de fureur et de frénésie. Les hommes ne
+portent point communément dans leur propre fonds un renversement si
+universel de tout ce que la nature a de plus sacré. Immoler, égorger
+soi-même ses propres enfants, et les jeter de sang-froid dans un brasier
+ardent! Des sentiments si dénaturés, si barbares, adoptés cependant par
+des nations entières, et des nations très-policées, par les Phéniciens,
+les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, les Grecs même et les
+Romains, et consacrés par une pratique constante de plusieurs siècles,
+ne peuvent avoir été inspirés que par celui qui a été homicide dès le
+commencement, et qui ne prend plaisir qu'à la dégradation, à la misère
+et à la perte de l'homme.
+
+§ III. _Forme du Gouvernement de Carthage._
+
+Le gouvernement de Carthage était fondé sur des principes d'une profonde
+sagesse; et ce n'est point sans [Marge: Arist. lib. 2, de Rep. c. 11.]
+raison qu'Aristote met cette république au nombre de celles qui étaient
+les plus estimées dans l'antiquité, et qui pouvaient servir de modèles
+aux autres. Il appuie d'abord ce sentiment sur une réflexion qui fait
+beaucoup d'honneur à Carthage, en marquant que, jusqu'à son temps,
+c'est-à-dire depuis plus de cinq cents ans, il n'y avait eu ni aucune
+sédition considérable qui en eût troublé le repos, ni aucun tyran qui en
+eût opprimé la liberté. En effet c'est un double inconvénient des
+gouvernements mixtes, tels qu'était celui de Carthage, où le pouvoir est
+partagé entre le peuple et les grands, de dégénérer ou en abus de la
+liberté par les séditions du côté du peuple, comme cela était ordinaire
+à Athènes et dans toutes les républiques grecques; ou en oppression de
+la liberté publique du côté des grands, par la tyrannie, comme cela
+arriva à Athènes, à Syracuse, à Corinthe, à Thèbes, à Rome même du temps
+de Sylla et de César. C'est donc un grand éloge pour Carthage d'avoir
+su, par la sagesse de ses lois, et par l'heureux concert des différentes
+parties qui composaient son gouvernement, éviter pendant un si long
+espace d'années deux écueils si dangereux et si communs.
+
+Il serait à souhaiter que quelque auteur ancien nous eût laissé une
+description exacte et suivie des coutumes et des lois de cette fameuse
+république. Faute de ce secours, on n'en peut avoir qu'une idée assez
+confuse et imparfaite, en ramassant différents traits qu'on trouve épars
+dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu à la république des
+lettres Christophe Hendreich[178]. Son ouvrage m'a été d'un grand
+secours.
+
+[Marge: Polyb. lib. 6, pag. 493.] Le gouvernement de Carthage
+réunissait, comme celui de Sparte et de Rome, trois autorités
+différentes qui se balançaient l'une l'autre et se prêtaient un mutuel
+secours: celle des deux magistrats suprêmes, appelés _suffètes_[179];
+celle du sénat, et celle du peuple. On y ajouta ensuite le tribunal des
+cent, qui eurent beaucoup de crédit dans la république.
+
+[Note 178: «_Carthago, sive Carthaginiensium respublica, etc._»
+Francofurti ad Oderam. An 1664.]
+
+[Note 179: Ce nom est dérivé d'un mot qui, chez les Hébreux et les
+Phéniciens, signifie juges: _shophetim_.
+
+= C'est l'opinion de Bochart (_Chanan I. 24_) et de Selden (_de Diis
+Syriis. Proleg. c. 2_); bien plus naturelle que celle de Scaliger, qui
+faisait venir ce nom de _Tzazaph_, il _regarde d'en haut_, dans le même
+sens que ἔφορος έπίσκοπος ἐποπτής. (SCALIGER, _in Fest._ voce
+_Suffet_.)--L.]
+
+_Suffètes._
+
+Le pouvoir des suffètes ne durait qu'un an[180], et ils étaient à
+Carthage ce que les consuls étaient à Rome[181].
+
+[Note 180: «Ut Romæ consules, sic Carthagine quotannis annui bini
+reges creabantur.» (CORN. NEP. _in Annib._ cap. 7.)]
+
+[Note 181: Ou les deux rois à Lacédémone; avec cette différence que
+leurs fonctions ne duraient qu'un an, et qu'ils étaient pris
+indifféremment dans les plus nobles familles.--L.]
+
+Souvent même les auteurs leur donnent les noms de _rois_, de
+_dictateurs_, de _consuls_, parce qu'ils en remplissaient l'emploi.
+L'histoire ne nous apprend point par qui ils étaient choisis. Ils
+avaient droit et étaient chargés du soin d'assembler le sénat[182]: ils
+en étaient les présidents et les chefs: ils y proposaient les affaires
+et recueillaient les suffrages. Ils présidaient[183] aussi aux jugements
+qui se rendaient sur les affaires importantes. Leur autorité n'était pas
+renfermée dans la ville, ni bornée aux affaires civiles; on leur
+confiait quelquefois le commandement des armées. Il paraît qu'au sortir
+de la dignité de _suffètes_ on les nommait _préteurs_, qui était une
+charge considérable, puisque, outre le droit de présidence dans certains
+jugements, elle leur donnait celui de proposer et de porter de nouvelles
+lois, et de faire rendre compte à ceux qui étaient chargés du
+recouvrement [Marge: Liv. lib. 33, n. 46 et 47.] des deniers publics,
+comme on le voit dans ce que Tite-Live nous raconte d'Annibal à ce
+sujet, et que je rapporterai dans la suite[184].
+
+[Note 182: «Senatum itaque suffetes, quod velut consulare imperium
+apud eos erat, vocaverunt.» (LIV. lib. 30, n. 7.)]
+
+[Note 183: «Quum suffetes ad jus dicendum consedissent.» (LIV. lib.
+34, n. 62.)]
+
+[Note 184: Un autre magistrat paraît avoir eu les mêmes fonctions
+que le Censeur à Rome. (NEPOS, _in Hamilcare_, § 3.)--L.]
+
+_Le sénat._
+
+Le sénat, composé de personnes que leur âge, leur expérience, leur
+naissance, leurs richesses, et sur-tout leur mérite, rendaient
+respectables, formait le conseil de l'état, et était comme l'ame de
+toutes les délibérations publiques. On ne sait point précisément quel
+était le nombre des sénateurs; il devait être fort grand, puisqu'on voit
+qu'on en tira cent pour former une compagnie particulière, dont j'aurai
+bientôt lieu de parler. C'était dans le sénat que se traitaient les
+grandes affaires, qu'on lisait les lettres des généraux, qu'on recevait
+les plaintes des provinces, qu'on donnait audience aux ambassadeurs,
+qu'on décidait de la paix ou de la guerre, comme on le voit en plusieurs
+occasions.
+
+[Marge: Arist. loc. cit.] Quand les sentiments étaient uniformes et que
+tous les suffrages se réunissaient, alors le sénat décidait
+souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait partage et qu'on
+ne convenait point, les affaires étaient portées devant le peuple, et
+dans ce cas le pouvoir de décider lui était dévolu[185]. Il est aisé de
+comprendre quelle sagesse il y avait dans ce règlement, et combien il
+était propre à arrêter les cabales, à concilier les esprits, à appuyer
+et à faire dominer les bons conseils, une compagnie comme celle-là étant
+extrêmement jalouse de son autorité, et ne consentant pas aisément à la
+faire passer à une autre. On en voit un exemple mémorable dans Polybe.
+Lorsque, après la perte de la [Marge: Polyb. l. 15, p. 706 et 707]
+bataille donnée en Afrique à la fin de la seconde guerre punique, on fit
+dans le sénat la lecture des conditions de paix qu'offrait le vainqueur,
+Annibal, voyant qu'un des sénateurs s'y opposait, représenta vivement
+que, s'agissant du salut de la république, il était de la dernière
+importance de se réunir, et de ne point renvoyer une telle délibération
+à l'assemblée du peuple; et il en vint à bout. Voilà sans doute ce qui,
+dans les commencements de la république, rendit le sénat si puissant, et
+ce qui porta son autorité à un si haut point; [Marge: Polyb. l. 6, pag.
+494.] et le même auteur remarque, dans un autre endroit, que, tant que
+le sénat fut le maître des affaires, l'état fut gouverné avec beaucoup
+de sagesse, et que toutes les entreprises eurent un grand succès.
+
+[Note 185: Aristote est plus précis: «Les rois avec les sénateurs
+sont maîtres de porter une affaire au peuple, ou de ne la point porter,
+s'ils sont _tous_ d'accord [sur cette affaire]; sinon, le peuple est
+aussi appelé à en décider.» Τοῦ μὲν γὰρ τὸ μὲν προςάγειν, τὸ δὲ μὴ
+προςάγειν πρὸς τὸν δῆμον οἱ βασιλεἴς κύριοι ΜΕΤẢ τῶν γερόντων ἄν
+ὁμογνομονῶσι ΠẢΝΤΕΣ εἰ δὲ μὴ καὶ τούτων ὀ δῆμος. (_Polit._ II, 8, § 3,
+éd. Schn.)--L.]
+
+_Le peuple._
+
+Il paraît, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, que jusqu'au temps
+d'Aristote, qui fait une si belle peinture et un si magnifique éloge du
+gouvernement de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le sénat
+du soin des affaires publiques, et lui en laissait la principale
+administration: et c'est par là que la république devint si puissante.
+Il n'en fut pas ainsi dans la suite. Le peuple, devenu insolent par ses
+richesses et par ses conquêtes, et ne faisant pas réflexion qu'il en
+était redevable à la prudente conduite du sénat, voulut se mêler aussi
+du gouvernement, et s'arrogea presque tout le pouvoir. Tout se conduisit
+alors par cabales et par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des
+principales causes de la ruine de l'état.
+
+_Le tribunal des cent._
+
+C'était une compagnie composée de cent quatre personnes, quoique
+souvent, pour abréger, il ne soit fait mention que de cent. Elle tenait
+lieu à Carthage, selon Aristote, de ce qu'étaient les éphores à Sparte;
+par où il paraît qu'elle fut établie pour balancer le pouvoir des grands
+et du sénat; mais avec cette différence, que les éphores n'étaient qu'au
+nombre de cinq et qu'ils ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que
+ceux-ci étaient perpétuels et passaient le nombre de cent. On croit que
+ces centumvirs sont les mêmes que les cent juges dont parle Justin, qui
+furent tirés du sénat,[Marge: Lib. 19, c. 2.] et établis pour faire
+rendre compte aux généraux de leur conduite. Le pouvoir exorbitant de
+ceux de la famille de Magon, [Marge: An. M. 3609. De Carthage, 487.]
+qui, occupant les premières places et se trouvant à la tête des armées,
+s'étaient rendus maîtres de toutes les affaires, donna lieu à cet
+établissement. On voulut par là mettre un frein à l'autorité des
+généraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient les troupes, était
+presque sans bornes et souveraine; et on la rendit soumise aux lois par
+la nécessité qu'on leur imposa de rendre compte de leur administration à
+ces juges, au retour de leurs campagnes: [Marge: Justin. _Ibid._] _ut
+hoc metu ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque
+respicerent_. Parmi ces cent quatre juges, il y en avait cinq qui
+avaient une juridiction particulière et supérieure à celle des autres:
+on ne sait pas combien elle durait de temps. Ce conseil des cinq était
+comme le conseil des dix dans le sénat de Venise. Quand il y vaquait
+quelque place, c'étaient eux seuls qui avaient le droit de la remplir.
+Ils avaient droit aussi de choisir ceux qui entraient dans le conseil
+des cent. Leur autorité était fort grande; et c'est pour cela qu'on
+avait soin de ne mettre dans cette place que des hommes d'un rare
+mérite; et l'on ne crut point devoir attacher à leur emploi aucune
+rétribution ni aucune récompense, le motif seul du bien public devant
+être assez fort dans l'esprit des gens de bien pour les engager à
+remplir leurs devoirs avec zèle et fidélité. Polybe, en rapportant
+[Marge: Lib. 10, pag. 592.] la prise de Carthagène par Scipion,
+distingue nettement deux compagnies de magistrats établies à Carthage.
+Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans Carthagène, il se
+trouva deux magistrats du corps des vieillards, ἐκ τῆς γερουσίας (on
+appelait ainsi la compagnie des cent), et quinze du sénat, ἐκ τῆς
+συγκλήτου.[Marge: Lib. 26, n. 15. Lib. 30, n. 16.] Tite-Live ne fait
+mention que de ces quinze derniers sénateurs. Mais dans un autre endroit
+il nomme les vieillards, et marque qu'ils composaient le conseil le plus
+respectable de l'état, et qu'ils avaient une grande autorité dans le
+sénat: _Carthaginienses... oratores ad pacem petendam mittunt triginta
+seniorum principes. Id erat sanctius apud illos concilium, maximaque ad
+ipsum senatum regendum vis_.
+
+Les établissements les plus sages et les mieux concertés dégénèrent
+peu-à-peu, et font place enfin au désordre et à la licence, qui percent
+et pénètrent partout. Ces juges, qui devaient être la terreur du crime
+et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui était presque
+sans bornes, devinrent autant de petits tyrans, comme nous le verrons
+dans l'histoire du grand Annibal, qui, pendant sa préture, lorsqu'il fut
+retourné[Marge: AN. M. 3802. DE CARTHAGE 682.] en Afrique, employa tout
+son crédit pour réformer un abus si criant; et de perpétuelle qu'était
+l'autorité de ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans
+depuis que la compagnie des cent avait été formée.
+
+_Défauts du gouvernement de Carthage._
+
+Aristote, entre quelques autres observations qu'il fait sur le
+gouvernement de Carthage, y remarque deux grands défauts, fort
+contraires, selon lui, aux vues d'un sage législateur et aux règles
+d'une bonne et saine politique.
+
+Le premier de ces défauts consiste en ce qu'on mettait sur la tête d'un
+même homme plusieurs charges; ce qui était considéré à Carthage comme la
+preuve d'un mérite non commun. Aristote regarde cette coutume comme
+très-préjudiciable au bien public. En effet, dit-il, lorsqu'un homme
+n'est chargé que d'un seul emploi, il est beaucoup plus en état de s'en
+bien acquitter, les affaires pour-lors étant examinées avec plus de soin
+et expédiées avec plus de promptitude. On ne voit pas, ajoute-t-il, que,
+ni dans les troupes, ni dans la marine, on en use de la sorte: un même
+officier ne commande pas deux corps différents; un même pilote ne
+conduit pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'état demande que,
+pour exciter de l'émulation parmi les gens de mérite, les charges et les
+faveurs soient partagées; au lieu que, lorsqu'on les accumule sur un
+même sujet, souvent elles produisent en lui une sorte d'éblouissement
+par une distinction si marquée, et excitent toujours dans les autres la
+jalousie, les mécontentements, les murmures.
+
+Le second défaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement de Carthage,
+c'est que, pour parvenir aux premiers postes, il fallait, avec du mérite
+et de la naissance, avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la
+pauvreté pouvait en exclure les plus gens de bien, ce qu'il regarde
+comme un grand mal dans un état: car alors, dit-il, la vertu n'étant
+comptée pour rien, et l'argent pour tout, parce qu'il conduit à tout,
+l'admiration et la soif des richesses saisit toute une ville et la
+corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne le deviennent
+qu'à grands frais, semblent être en droit de s'en dédommager ensuite par
+leurs propres mains.
+
+On ne voit, je crois, dans l'antiquité aucune trace qui marque que les
+dignités, soit de l'état, soit de la judicature, y aient jamais été
+vénales; et ce que dit ici Aristote des dépenses qui se faisaient à
+Carthage pour y parvenir tombe sans doute sur les présents par lesquels
+on achetait les suffrages de ceux qui conféraient les charges[186]; ce
+qui, comme le remarque aussi Polybe, était fort ordinaire parmi les
+Carthaginois[187], chez qui nul gain n'était honteux. Il n'est donc pas
+étonnant qu'Aristote condamne un usage dont il est aisé de voir combien
+les suites peuvent être funestes.
+
+Mais, s'il prétendait qu'on dût mettre également dans les premières
+dignités les riches et les pauvres, comme il semble l'insinuer[188], son
+sentiment serait réfuté par la pratique générale des républiques les
+plus sages, qui, sans avilir ni déshonorer la pauvreté, ont cru devoir
+sur ce point donner la préférence aux richesses, parce qu'on a lieu de
+présumer que ceux qui ont du bien ont reçu une meilleure éducation,
+pensent plus noblement, sont moins exposés à se laisser corrompre et à
+faire des bassesses; et que la situation même de leurs affaires les rend
+plus affectionnés à l'état, plus disposés à y maintenir la paix et le
+bon ordre, plus intéressés à en écarter toute sédition et toute révolte.
+
+[Note 186: Le texte d'Aristote me paraît se prêter difficilement à
+cette ingénieuse interprétation. Cet auteur parle formellement de la
+vénalité des charges. (_Polit._ II, 8, §7, _ed. Schneid._)--L.]
+
+[Note 187:Παρὰ Καρχηδονίοις οὐδὲν αἰσχρὸν τῶν ἀνηκόντων πρὸς κέρδος.
+(POLYB. lib. 6, pag. 497.)]
+
+[Note 188: Aristote semble avoir prévu l'objection: «S'il est
+nécessaire, dit-il, de considérer la fortune [en nommant aux places], à
+cause du loisir qu'elle procure, il est mal que les plus grandes charges
+de l'état soient à vendre.»--L.]
+
+Aristote, en finissant ses réflexions sur la république de Carthage,
+approuve fort la coutume[189] qui y régnait d'envoyer de temps en temps
+des colonies en différents endroits, et de procurer ainsi aux citoyens
+des établissements honnêtes. Par là on avait soin de pourvoir aux
+nécessités des pauvres, qui sont, aussi-bien que les riches, membres de
+l'état; on déchargeait la capitale d'une multitude de gens oisifs et
+fainéants, qui la déshonorent et souvent lui deviennent dangereux; on
+prévenait les mouvements et les troubles en éloignant ceux qui y donnent
+lieu pour l'ordinaire, parce que, mécontents de leur fortune présente,
+ils sont toujours prêts à remuer et à innover.
+
+[Note 189: Cette coutume existait également dans la plupart des
+républiques grecques.--L.]
+
+§ IV. _Commerce de Carthage, première source de ses richesses et de sa
+puissance._
+
+Le commerce était, à proprement parler, l'occupation de Carthage,
+l'objet particulier de son industrie, son caractère propre et dominant;
+c'en était la plus grande force et le principal soutien: en un mot, le
+commerce peut être regardé comme la source de la puissance, des
+conquêtes, du crédit et de la gloire des Carthaginois. Situés au centre
+de la Méditerranée, et prêtant une main à l'orient et l'autre à
+l'occident, ils embrassaient, par l'étendue de leur commerce, toutes les
+régions connues, et le portaient sur les côtes d'Espagne, de la
+Mauritanie, des Gaules, au-delà du détroit et des colonnes d'Hercule.
+Ils allaient par-tout acheter à bon marché le superflu de chaque nation,
+pour le convertir à l'égard des autres en un nécessaire qu'ils leur
+vendaient fort chèrement. Ils tiraient de l'Égypte le fin lin, le
+papier, le blé, les voiles et les câbles pour les vaisseaux; des côtes
+de la mer Rouge, les épiceries, l'encens, les aromates, les parfums,
+l'or, les perles et les pierres précieuses; de Tyr et de la Phénicie, la
+pourpre et l'écarlate, les riches étoffes, les meubles somptueux, les
+tapisseries, et les différents ouvrages curieux et d'un travail
+recherché: en un mot, ils allaient chercher en diverses contrées tout ce
+qui peut fournir aux nécessités, et contribuer aux commodités, au luxe,
+aux délices de la vie. A leur retour ils rapportaient en échange le fer,
+l'étain, le plomb, et le cuivre des côtes occidentales; et par la vente
+de toutes ces marchandises ils s'enrichissaient aux dépens de toutes les
+nations, et les mettaient à une espèce de contribution d'autant plus
+sûre, qu'elle était plus volontaire.
+
+En se rendant ainsi les facteurs et les négociants de tous les peuples,
+ils étaient devenus les princes de la mer, le lien de l'orient, de
+l'occident et du midi, et le canal nécessaire de leur communication; et
+avaient rendu Carthage la ville commune de toutes les nations que la mer
+avait séparées, et le centre de leur commerce.
+
+Les plus considérables de la ville ne dédaignaient pas de faire le
+négoce; ils s'y appliquaient avec le même soin que les moindres
+citoyens; et leurs grandes richesses ne les dégoûtaient jamais de
+l'assiduité, de la patience et du travail nécessaires pour les
+augmenter. C'est ce qui leur a donné l'empire de la mer, ce qui a fait
+fleurir leur république, ce qui l'a mise en état de le disputer à Rome
+même, et qui l'a portée à un si haut degré de puissance, qu'il fallut
+aux Romains plus de quarante années d'une guerre cruelle et douteuse
+pour dompter cette fière rivale. Enfin, Rome triomphante ne crut pouvoir
+l'assujettir et la subjuguer entièrement qu'en lui ôtant les ressources
+qu'elle eût encore pu trouver dans le négoce, qui, pendant un si long
+temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de la république.
+
+Au reste, il n'est pas étonnant que Carthage, sortie de la première
+école du monde pour le commerce, je veux dire de Tyr, y ait eu un succès
+si prompt et si constant. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent ses
+fondateurs en Afrique, après le transport, leur servirent pour le
+négoce. Ils commencèrent à s'établir sur les côtes d'Espagne, dans
+quelques ports qui leur furent ouverts pour y débarquer leurs
+marchandises. Les commodités et les facilités qu'ils y trouvèrent leur
+firent naître la pensée de conquérir ces vastes régions; et dans la
+suite Carthage la Neuve, ou Carthagène, donna aux Carthaginois en ce
+pays-là un empire presque égal à celui que l'ancienne possédait en
+Afrique.
+
+§ V. _Mines d'Espagne, seconde source des richesses et de la puissance
+de Carthage._
+
+[Marge: Lib. 4, pag. 312, etc.] Diodore remarque avec raison que les
+mines d'or et d'argent que les Carthaginois trouvèrent en Espagne furent
+pour eux une source inépuisable de richesses qui les mirent en état de
+soutenir de si longues guerres contre les Romains. Les naturels du pays
+avaient longtemps ignoré ces trésors cachés dans le sein de la terre, ou
+du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix. Les Phéniciens,
+par l'échange qu'ils faisaient de marchandises de peu de valeur avec ces
+précieux métaux, profitèrent de l'ignorance de ces peuples, et
+amassèrent des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent
+rendus maîtres du pays, ils creusèrent la terre plus avant que n'avaient
+fait les anciens Espagnols, qui d'abord apparemment s'étaient contentés
+de ce qu'ils trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils
+eurent enlevé l'Espagne aux Carthaginois, ne manquèrent pas de profiter
+de leur exemple, et tirèrent de ces mines d'or et d'argent de fort
+grands revenus.
+
+[Marge: Diod. lib. 4, p. 312, etc.] Le travail pour parvenir à ces mines
+et pour en tirer l'or et l'argent était incroyable; car les veines de
+ces métaux paraissent rarement sur la superficie: il fallait les
+chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses, où souvent l'on
+trouvait de l'eau en quantité, qui arrêtait tout court les ouvriers, et
+semblait devoir les rebuter pour toujours. Mais la cupidité n'est pas
+moins patiente pour soutenir les fatigues qu'ingénieuse pour trouver des
+ressources. Dans la suite, par le moyen des [Marge: [plus haut, p. 35.]]
+pompes qu'Archimède avait inventées dans son voyage en Égypte, les
+Romains venaient à bout d'élever en haut toute l'eau de ces espèces de
+puits, et de les mettre à sec. Pour enrichir les maîtres de ces mines,
+il en coûta la vie à une infinité d'esclaves, qui étaient traités avec
+la dernière dureté, que l'on faisait travailler malgré eux à coups de
+bâton, et à qui on ne donnait de repos ni [Marge: Strab. l. 3, pag.
+147.] jour ni nuit. Polybe, cité par Strabon, dit que de son temps il y
+avait quarante mille hommes occupés aux mines qui étaient dans le
+voisinage de Carthagène, et qu'ils fournissaient chaque jour au peuple
+romain vingt-cinq mille drachmes[190], c'est-à-dire douze mille cinq
+cents livres.
+
+On ne doit pas être surpris de voir les Carthaginois, après les plus
+grandes défaites, mettre en peu de temps sur pied de nombreuses armées,
+équiper de grosses flottes, et soutenir pendant plusieurs années des
+dépenses considérables pour les guerres qu'ils faisaient au loin. Mais
+il doit paraître bien surprenant que les Romains fissent la même chose,
+eux dont les revenus étaient fort modiques avant ces grandes conquêtes
+qui leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui n'avaient
+aucune ressource ni du côté du trafic, absolument inconnu à Rome, ni du
+côté des mines d'or et d'argent, fort rares en Italie[191], supposé
+qu'il y en eût, et dont les frais, par cette raison, auraient absorbé
+tout le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale, dans
+leur zèle pour le bien public, et dans l'amour du peuple pour la patrie,
+des fonds non moins prompts ni moins assurés que ceux de Carthage, mais
+plus honorables à la nation.
+
+[Note 190: Les drachmes dont parle Polybe sont des deniers romains:
+c'est 20,460 francs par jour, et par an 6,138,000 f., en ne comptant que
+300 jours de travail; ce qui donne pour le produit du travail de chaque
+esclave 153 f. environ.--L.]
+
+[Note 191: Selon Pline, aucun pays ne l'emporte sur l'Italie par
+l'abondance des mines de tous métaux (III, 20, p. 177). Mais son
+assertion paraît hasardée: il faut se souvenir, comme d'un fait capital,
+que Rome n'a eu que de la monnaie de cuivre, jusqu'en l'année 247 avant
+J.C. (Voyez mes _Considérations générales sur l'évaluation des monnaies
+grecques et romaines_, pag. 108.)--L.]
+
+§ VI. _La guerre._
+
+Carthage doit être considérée comme une république marchande tout
+ensemble et guerrière. Elle était marchande par inclination et par état;
+elle devint guerrière, d'abord par la nécessité de se défendre contre
+les peuples voisins, et ensuite par le désir d'étendre son commerce et
+d'agrandir son empire. Cette double idée nous donne, ce me semble, le
+vrai plan et le vrai caractère de la république carthaginoise. Nous
+avons parlé du commerce.
+
+La puissance militaire de Carthage consistait en rois alliés, en peuples
+tributaires dont elle tirait des milices et de l'argent, en quelques
+troupes composées de ses propres citoyens, et en soldats mercenaires
+qu'elle achetait dans les états voisins, sans être obligée ni de les
+lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout formés et tout
+aguerris, choisissant dans chaque pays les troupes qui avaient le plus
+de mérite et de réputation. Elle tirait de la Numidie une cavalerie
+légère, hardie, impétueuse, infatigable, qui faisait la principale force
+de ses armées; des îles Baléares, les plus adroits frondeurs de
+l'univers; de l'Espagne, une infanterie ferme et invincible; des côtes
+de Gênes et des Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la
+Grèce même, des soldats également bons pour toutes les opérations de la
+guerre, propres à servir en campagne ou dans les villes, à faire des
+sièges ou à les soutenir.
+
+Elle mettait ainsi tout d'un coup sur pied une puissante armée, composée
+de tout ce qu'il y avait de troupes d'élite dans l'univers, sans
+dépeupler ses campagnes ni ses villes par de nouvelles levées, sans
+suspendre les manufactures ni troubler les travaux paisibles des
+artisans, sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa marine. Par
+un sang vénal elle s'acquérait la possession des provinces et des
+royaumes, et convertissait les autres nations en instruments de sa
+grandeur et de sa gloire, sans y rien mettre du sien que de l'argent,
+que même les peuples étrangers lui fournissaient par son négoce.
+
+Si dans le cours d'une guerre elle recevait quelque échec, ces pertes
+étaient comme des accidents étrangers qui ne faisaient qu'effleurer
+extérieurement le corps de l'état sans porter de plaies profondes dans
+les entrailles mêmes ni dans le cœur de la république. Ces pertes
+étaient promptement réparées par les sommes qu'un commerce florissant
+fournissait comme un nerf perpétuel de la guerre, et comme un restaurant
+de l'état toujours nouveau pour acheter des troupes toujours prêtes à se
+vendre; et, par l'étendue immense des côtes dont ils étaient les
+maîtres, il leur était aisé de lever en peu de temps tous les matelots
+et les rameurs dont ils avaient besoin pour les manœuvres et le service
+de la flotte, et de trouver d'habiles pilotes et des capitaines
+expérimentés pour la conduire.
+
+Mais toutes ces parties fortuitement assorties ne tenaient ensemble par
+aucun lien naturel, intime, nécessaire; aucun intérêt commun et
+réciproque ne les unissait pour en former un corps solide et
+inaltérable; aucune ne s'affectionnait sincèrement au succès des
+affaires et à la prospérité de l'état. On n'agissait pas avec le même
+zèle et on ne s'exposait pas aux dangers avec le même courage pour une
+république qu'on regardait comme étrangère, et par là comme
+indifférente, que l'on aurait fait pour sa propre patrie, dont le
+bonheur fait celui des citoyens qui la composent.
+
+Dans les grands revers, les rois alliés[192] pouvaient être aisément
+détachés de Carthage, ou par la jalousie que cause naturellement la
+grandeur d'un voisin plus puissant que soi, ou par l'espérance de tirer
+des avantages plus considérables d'un nouvel ami, ou par la crainte
+d'être enveloppés dans le malheur d'un ancien allié.
+
+[Note 192: Comme Syphax et Masinissa.]
+
+Les peuples tributaires, dégoûtés par le poids et la honte d'un joug
+qu'ils portaient impatiemment, se flattaient pour l'ordinaire d'en
+trouver un plus doux en changeant de maître: ou, si la servitude était
+inévitable, ils étaient fort indifférents pour le choix, comme on le
+verra par plusieurs exemples que cette histoire nous fournira.
+
+Les troupes mercenaires, accoutumées à mesurer leur fidélité sur la
+grandeur ou sur la durée du salaire, étaient toujours prêtes, au moindre
+mécontentement ou sur les plus légères promesses d'une plus grosse
+solde, à passer du côté de l'ennemi qu'elles venaient de combattre, et à
+tourner leurs armes contre ceux qui les avaient appelées à leur secours.
+
+Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne se soutenait que par ces appuis
+extérieurs, se voyait ébranlée jusque dans ses fondements aussitôt
+qu'ils lui étaient ôtés; et, si par-dessus cela son commerce, qui
+faisait son unique ressource, venait à être interrompu par la perte de
+quelque bataille navale, elle croyait toucher à sa ruine et se livrait
+au découragement et au désespoir, comme il parut clairement à la fin de
+la première guerre punique.
+
+Aristote, dans le livre où il marque les avantages et les inconvénients
+du gouvernement de Carthage, ne la reprend point de n'avoir que des
+milices étrangères; et il est à croire qu'elle n'est tombée que
+long-temps après dans ce défaut. Les révoltes arrivées dans les derniers
+temps dûrent lui apprendre qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un
+état qui ne se soutient que par les étrangers, où il ne trouve ni zèle,
+ni sûreté, ni obéissance.
+
+Il n'en était pas ainsi dans la république romaine. Comme elle était
+sans commerce et sans argent, elle ne pouvait acheter des secours
+capables de l'aider à pousser ses conquêtes aussi rapidement que
+Carthage; mais aussi, comme elle tirait tout d'elle-même et que toutes
+les parties de l'état étaient intimement unies ensemble, elle avait des
+ressources plus sûres dans ses grands malheurs que n'en avait Carthage
+dans les siens: et de là vient qu'elle ne songea point du tout à
+demander la paix après la bataille de Cannes, comme celle-ci l'avait
+demandée dans un danger moins pressant.
+
+Carthage avait de plus un corps de troupes composé seulement de ses
+propres citoyens, mais peu nombreux. C'était l'école où la principale
+noblesse et ceux qui se sentaient plus d'élévation, de talents et
+d'ambition pour aspirer aux premières dignités, faisaient
+l'apprentissage de la profession des armes. C'était de leur sein qu'on
+tirait tous les officiers-généraux qui commandaient les différents corps
+de troupes, et qui avaient la principale autorité dans les armées. Cette
+nation était trop jalouse et trop soupçonneuse pour en confier le
+commandement à des capitaines étrangers. Mais elle ne portait pas si
+loin que Rome et Athènes sa défiance contre ses citoyens, à qui elle
+donnait un grand pouvoir, ni ses précautions contre l'abus qu'ils en
+pouvaient faire pour opprimer leur patrie. Le commandement des armées
+n'y était point annuel ni fixé à un temps limité comme dans ces deux
+autres républiques. Plusieurs généraux l'ont conservé pendant un long
+cours d'années, et jusqu'à la fin de la guerre ou de leur vie,
+quoiqu'ils demeurassent toujours comptables de leurs actions à la
+république, et sujets à être révoqués quand, ou une véritable faute, ou
+un malheur, ou le crédit d'une cabale opposée, y donnait occasion.
+
+§ VII. _Les sciences et les arts._
+
+On ne peut pas dire que Carthage eût entièrement renoncé à la gloire de
+l'étude et du savoir. Masinissa, fils d'un roi[193] puissant, qui y fut
+envoyé pour y être instruit et élevé, fait croire qu'il y avait dans
+cette ville quelque école propre à donner une bonne éducation. [Marge:
+Corn. Nep. in vit. Annib. cap. 13.] [Marge: Cic. lib. 1 de Orat. n. 249.
+Plin. lib. 18, cap. 3.] Le grand Annibal, qui en a fait l'honneur en
+tout genre, n'était pas ignorant dans les belles-lettres, comme on le
+verra dans la suite. Magon, autre général fort célèbre, n'a pas moins
+illustré Carthage par ses ouvrages que par ses victoires. Il avait écrit
+vingt-huit volumes sur l'agriculture; et le sénat romain en fit tant de
+cas, qu'après la prise de Carthage, lorsqu'il distribuait aux princes
+d'Afrique les bibliothèques qui s'y trouvèrent (nouvelle preuve que
+l'érudition n'en était pas absolument bannie), il donna ordre qu'on
+traduisît en latin ces livres sur l'agriculture, quoique l'on eût déjà
+ceux que Caton avait composés sur la même matière. [Marge: Voss. de
+hist. græc. lib. 4. [p. 513.]] Nous avons encore une version grecque
+d'un traité composé en langue punique[194], par Hannon, sur le voyage
+qu'il avait fait par ordre du sénat, avec une flotte considérable,
+autour de l'Afrique, pour y établir différentes colonies. On croit cet
+Hannon plus ancien que celui dont il est parlé du temps d'Agathocle.
+
+[Note 193: Roi des Massyliens en Afrique.]
+
+[Note 194: Ce qui nous reste d'Hannon est moins un _traité_ qu'une
+espèce d'inscription (traduite du punique par un auteur inconnu),
+contenant les principaux faits du voyage, et qu'Hannon aura fait déposer
+dans un temple à son retour.
+
+Les savants s'accordent assez généralement à placer l'époque du Périple
+d'Hannon, vers le temps d'Hérodote.--L.]
+
+[Marge: Plut. de fortun. Alex. pag. 328. Diog. Laert. in Clitom. [IV,
+§67.]] [Marge: Tuscul. Quæst. l. 3, n. 54.] Clitomaque, appelé en langue
+punique _Asdrubal_, tient un rang considérable parmi les philosophes. Il
+succéda au fameux Carnéade, qui avait été son maître, et soutint à
+Athènes l'honneur de la secte académique. Cicéron[195] lui trouve assez
+d'esprit pour un Carthaginois, et beaucoup d'ardeur pour l'étude. Il
+composa plusieurs livres, dans l'un desquels il consolait les malheureux
+citoyens de Carthage, qui, après la ruine de cette ville, se trouvaient
+réduits au triste état de captivité.
+
+[Note 195: «Clitomachus, homo et acutus ut Pœnus, et valdè studiosus
+ac diligens.» (_Academ. quæst._ lib. II, n. 98.)]
+
+Je pourrais mettre au nombre, ou plutôt à la tête des écrivains qui ont
+illustré l'Afrique, le célèbre Térence, capable de lui faire seul un
+honneur infini par l'éclat de sa réputation, s'il n'était évident que,
+par rapport à ses écrits, Carthage, où il naquit, doit moins être
+regardée comme sa patrie que Rome, où il fut élevé, et où il puisa cette
+pureté de style, cette délicatesse, cette élégance, qui l'ont rendu
+l'admiration de tous les siècles. On conjecture qu'il fut enlevé encore
+enfant, ou du moins fort jeune, par les Numides, dans [Marge: Suet. in
+vit. Terent.] les courses qu'ils faisaient sur les terres des
+Carthaginois, pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux peuples
+depuis la fin de la seconde guerre punique jusqu'au commencement de la
+troisième. On le vendit comme esclave à Térentius Lucanus, sénateur
+romain, qui, après l'avoir fait élever avec beaucoup de soin,
+l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c'était alors la coutume.
+Il fut uni d'une amitié très-étroite avec Scipion l'Africain le second,
+et avec Lélius; et c'était un bruit public à Rome, que ces deux grands
+hommes lui aidaient à composer ses pièces. Le poëte, loin de se défendre
+d'un bruit qui lui était si avantageux, s'en fit honneur. Il ne nous
+reste de lui que six comédies. Quelques auteurs, au rapport de Suétone,
+qui a écrit sa vie, disent qu'à son retour de Grèce, où il avait fait un
+voyage, il perdit cent huit pièces qu'il avait traduites de Ménandre, et
+qu'il ne put survivre à un accident qui devait lui causer une douleur
+très-sensible. Mais on ne trouve pas que cette particularité de la vie
+de Térence ait un fondement fort solide. Quoi qu'il en soit, il mourut
+l'an de Rome 594, sous le consulat de Cn. Cornelius Dolabella et de M.
+Fulvius, à l'âge de trente-cinq ans; et par conséquent il était né l'an
+560.
+
+Il faut pourtant avouer, malgré tout ce que je viens de dire, que la
+disette d'hommes savants a toujours été grande à Carthage, puisque dans
+le cours de plus de sept siècles cette puissante république fournit à
+peine trois ou quatre auteurs connus. Quoiqu'elle eût des liaisons avec
+la Grèce et avec les nations les plus policées, elle ne s'était pas mise
+en peine d'en emprunter les belles connaissances, dont l'acquisition
+n'entrait point dans les vues de son commerce. L'éloquence, la poésie,
+l'histoire, semblent y avoir été peu connues. Un philosophe
+carthaginois, parmi les savants, passe presque pour un prodige. Que
+croirait-on d'un géomètre ou d'un astronome? Je ne sais s'ils faisaient
+quelque cas de la médecine, si utile à la vie; et de la jurisprudence,
+si nécessaire à la société.
+
+Au milieu d'une indifférence si marquée pour tous les ouvrages de
+l'esprit, l'éducation de la jeunesse ne pouvait être que fort imparfaite
+et fort grossière. A Carthage toute l'étude, toute la science des jeunes
+gens se bornait, pour le grand nombre, à écrire et chiffrer, à dresser
+un registre, à tenir un comptoir, en un mot à ce qui regarde le trafic.
+Belles-lettres, histoire, philosophie, c'étaient toutes choses peu
+estimées à Carthage. Elles furent même, dans la suite des temps,
+interdites par les lois[196], qui défendaient expressément à tout
+Carthaginois d'apprendre la langue grecque, de peur que par là il ne se
+mît en état d'entretenir commerce, ou par lettres, ou de vive voix, avec
+les ennemis.
+
+[Note 196: «Factum senatusconsultum ne quis postea Carthaginiensis,
+aut litteris græcis, aut sermoni studeret; ne aut loqui cum hoste, aut
+scribere sine interprete posset.» (JUST. lib. 2, cap. 5.)]
+
+Que pouvait-on attendre d'une telle disposition? Aussi ne vit-on jamais
+parmi eux cette douceur dans la conduite, cette facilité de mœurs, ces
+sentiments de vertu, que l'éducation a coutume d'inspirer aux nations où
+elle est cultivée. Il faut que le petit nombre des grands hommes que
+celle-ci a portés n'aient dû leur mérite qu'à un heureux naturel, qu'à
+des talents singuliers et à une longue expérience, sans que la culture
+et l'instruction y aient beaucoup contribué. De là vient que chez ce
+peuple le mérite des plus grands hommes est terni par de grands défauts,
+par des vices bas, par des passions cruelles; et il est rare d'y voir
+briller une vertu sans tache et sans reproche, noble, généreuse,
+aimable, et soutenue par des principes constants et éclairés, telle
+qu'on en voit en foule parmi les Grecs et les Romains. On sent bien que
+je ne parle ici que des vertus païennes, et selon l'idée qu'en avaient
+les païens. Je ne trouve pas plus de monuments de leur habileté dans les
+arts moins élevés et moins nécessaires, comme sont la peinture et la
+sculpture. Je lis qu'ils avaient beaucoup pillé de ces sortes d'ouvrages
+sur les nations vaincues: mais je n'apprends nulle part qu'ils en
+eussent beaucoup fait eux-mêmes.
+
+De tout ce que je viens de dire on ne peut s'empêcher de conclure, que
+le commerce était le goût dominant et le caractère propre de la nation;
+qu'il faisait comme le fonds de l'état; qu'il était l'ame de la
+république, et le grand mobile de toutes ses entreprises. Les
+Carthaginois étaient la plupart de bons négociants, uniquement occupés
+de leur trafic, poussés par le désir du gain, n'estimant que les
+richesses, et mettant tous leurs talents aussi-bien que leur principale
+gloire à en amasser beaucoup, sans en connaître trop la véritable
+destination, et sans savoir en faire un noble et digne usage.
+
+§ VIII. _Caractères, mœurs, qualités des Carthaginois._
+
+Dans le dénombrement[197] des différentes qualités que Cicéron attribue
+aux différentes nations, et par lesquelles il les caractérise, il donne
+aux Carthaginois, pour caractère dominant, la finesse, l'habileté,
+l'adresse, l'industrie, la ruse, _calliditas_, qui avait lieu sans doute
+dans la guerre, mais qui paraissait encore davantage dans tout le reste
+de leur conduite, et qui était jointe à une autre qualité fort voisine,
+qui leur était encore moins honorable. La ruse et la finesse conduisent
+naturellement au mensonge, à la duplicité, à la mauvaise foi; et en
+accoutumant insensiblement l'esprit à devenir moins délicat sur le choix
+des moyens pour parvenir à ses fins, elles le préparent à la fourberie
+et à la perfidie. C'était[198] encore un des caractères des
+Carthaginois, et il était si marqué et si connu, qu'il avait passé en
+proverbe, et que, pour désigner une mauvaise foi, on disait une foi
+carthaginoise, _fides punica_; et que, pour marquer un esprit fourbe, on
+n'avait point d'expression ni plus propre ni plus énergique que de
+l'appeler un esprit carthaginois, _punicum ingenium_.
+
+[Note 197: «Quam volumus licet ipsi nos amemus; tamen nec numero
+Hispanos, nec robore Gallos, nec calliditate Pœnos, nec artibus Græcos,
+nec denique hoc ipso hujus gentis ac terræ domestico nativoque sensu
+Italos ipsos ac Latinos, sed pietate ac religione, atque hâc unâ
+sapientiâ quòd deorum immortalium numine omnia regi gubernarique
+perspeximus, omnes gentes nationesque superavimus.» (_De Arusp. resp._
+n. 19.)]
+
+[Note 198: «Carthaginienses fraudulenti et mendaces... multis et
+variis mercatorum advenarumque sermonibus ad studium fallendi quæstûs
+cupiditate vocabantur.» (Cic. _orat. 2 in Rull._ n. 94.)]
+
+Le désir excessif d'amasser et l'amour désordonné du gain étaient parmi
+eux une source ordinaire d'injustices et de mauvais procédés. Un seul
+exemple en sera la preuve[199]. Pendant une trève que Scipion avait
+accordée à leurs instantes prières, des vaisseaux romains battus par la
+tempête, étant arrivés à la vue de Carthage, furent arrêtés et saisis
+par ordre du sénat et du peuple, qui ne purent laisser échapper une si
+belle proie. Ils voulaient gagner à quelque prix que ce fût[200]. Les
+habitants de Carthage reconnurent, au rapport de saint Augustin, dans
+une occasion assez particulière, qu'ils conservaient encore quelque
+chose de ce caractère.
+
+[Note 199: «Magistratus senatum vocare, populus in curiæ vestibulo
+fremere, ne tanta ex oculis manibusque amitteretur præda. Consensum est
+ut, etc.» (LIV. lib. 30, n. 24.)]
+
+[Note 200: Un charlatan avait promis aux habitants de Carthage de
+leur découvrir à tous leurs plus secrètes pensées, s'ils venaient un
+certain jour l'écouter. Lorqu'ils furent tous assemblés, il leur dit
+qu'ils pensaient tous, quand ils vendaient, à vendre cher; et, quand ils
+achetaient, à le faire à bon marché. Ils convinrent tous en riant que
+cela était vrai; et par conséquent ils reconnurent, dit saint Augustin,
+qu'ils étaient injustes. _Vili vultis emere et carè vendere. In quo
+dicto levissimi scenici omnes tamen conscientias invenerunt suas, eique
+vera et tamen improvisa dicenti admirabili favore plauserunt._ (S.
+AUGUST. lib. 13, _de Trinit._ cap. 3.)]
+
+[Marge: Plut. deger. rep. p. 799.] Ce n'étaient pas là les seuls défauts
+des Carthaginois. Ils avaient dans l'humeur et dans le génie quelque
+chose d'austère et de sauvage, un air hautain et impérieux, une sorte de
+férocité qui, dans le premier feu de la colère, n'écoutant ni raison, ni
+remontrance, se portait brutalement aux derniers excès et aux dernières
+violences. Le peuple, timide et rampant dans la crainte, fier et cruel
+dans ses emportements, en même temps qu'il tremblait sous ses
+magistrats, faisait trembler à son tour tous ceux qui étaient dans sa
+dépendance. On voit ici quelle différence l'éducation met entre une
+nation et une nation. Le peuple d'Athènes, ville qui a toujours été
+regardée comme le centre de l'érudition, était naturellement jaloux de
+son autorité et difficile à manier, mais cependant avait un fonds de
+bonté et d'humanité qui le rendait compatissant au malheur des autres,
+et lui faisait souffrir avec douceur et patience les fautes de ses
+conducteurs. Cléon demanda un jour qu'on rompît l'assemblée où il
+présidait, parce qu'il avait un sacrifice à offrir et des amis à
+traiter. Le peuple ne fit que rire, et se leva. A Carthage, dit
+Plutarque, une telle liberté aurait coûté la vie.
+
+[Marge: Lib. 22, n. 61.] Tite-Live fait une pareille réflexion au sujet
+de Terentius Varro, lorsque, revenant à Rome après la bataille de
+Cannes, qui avait été perdue par sa faute, il fut reçu par tous les
+ordres de l'état, qui allèrent au-devant de lui et le remercièrent de ce
+qu'il n'avait pas désespéré de la république, lui, dit l'historien, qui
+aurait dû s'attendre aux derniers supplices s'il avait été général à
+Carthage, _cui, si Carthaginiensium ductor fuisset, nihil recusandum
+supplicii foret_. En effet, chez eux il y avait un tribunal établi
+exprès pour faire rendre compte aux généraux de leur conduite, et on les
+rendait responsables des événements de la guerre. A Carthage, un mauvais
+succès était puni comme un crime d'état, et un commandant qui avait
+perdu une bataille était presque sûr à son retour de perdre la vie à une
+potence: tant ses habitants étaient d'un caractère dur, violent, cruel,
+barbare, et toujours prêts à répandre le sang des citoyens, comme celui
+des étrangers. Les supplices inouïs qu'ils firent souffrir à Régulus en
+sont une bonne preuve, et leur histoire nous en fournira des exemples
+qui font frémir.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ SECONDE PARTIE.
+
+ ----------
+
+ HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.
+
+Tout le temps qui s'est écoulé depuis la fondation de Carthage jusqu'à
+sa ruine est de sept cents ans, et peut se diviser en deux parties. La
+première, beaucoup plus longue et beaucoup moins connue, comme cela est
+ordinaire pour le commencement de tous les états, s'étend jusqu'à la
+première guerre punique, et renferme cinq cent quatre-vingt-deux ans. La
+seconde, qui se termine à la destruction de Carthage, n'est que de cent
+dix-huit ans.
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ FONDATION DE CARTHAGE, ET SES ACCROISSEMENTS
+ JUSQU'A LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.
+
+Carthage d'Afrique était une colonie de Tyr, la ville du monde la plus
+renommée pour le commerce[201]. Long-temps auparavant, Tyr avait déjà
+fait passer dans le même pays une autre colonie, qui y bâtit la ville
+d'Utique, célèbre par la mort du second Caton, qu'on appelle
+ordinairement, pour cette raison, _Caton d'Utique_.
+
+[Note 201: «Utica et Carthago, ambæ inclytæ, ambæ à Phœnicibus
+conditæ: illa fato Catonis insignis, hæc suo.» (POMPON. MEL. lib. 1,
+cap. 7.)]
+
+Les auteurs varient beaucoup sur l'époque de l'établissement de
+Carthage. Il est difficile et peu important d'entreprendre de les
+concilier: du moins, pour suivre le plan que je me suis proposé dans cet
+ouvrage, il suffit de savoir, à peu d'années près, le temps où cette
+ville a été bâtie.
+
+[Marge: Liv. Epitome, lib. 51.] Carthage a duré un peu plus de sept
+cents ans. Elle a été détruite sous le consulat de Cn. Lentulus et de L.
+Mummius, l'année 603 de Rome, 3859 du monde, 145 ans avant Jésus-Christ.
+Ainsi sa fondation peut être placée l'an du monde 3158, pendant que Joas
+régnait sur Juda, 98 ans avant que Rome fût bâtie, 846 ans avant
+Jésus-Christ[202].
+
+[Note 202: Appien place cette fondation 50 ans avant la guerre de
+Troie; ce serait 1150 ans av. J.-C. selon le calcul de la chronique de
+Paros, et même 1320, suivant le calcul d'Hérodote. Eusèbe, d'après
+Philistus, met la fondation de Carthage à l'an 804 depuis la vocation
+d'Abraham (1211 av. J. C.); le Syncelle en 1037; d'autres auteurs, selon
+Eusèbe, en 1014 et 1044.
+
+D'un autre côté Timée, place cet événement en 814; Velleius Paterculus
+en 818; Justin en 825; Tite-Live en 845; Ménandre d'Éphèse, en 867;
+Solin en 884.
+
+On peut diviser ces opinions en deux principales: celle qui reporte la
+fondation de Carthage au-dessus de l'an 1000; et celle qui la fait
+descendre au-dessous de l'an 900, Il est vraisemblable que des
+différences si grandes viennent de ce qu'on a confondu l'époque de
+plusieurs fondations successives.--L.]
+
+[Marge: Justin, lib. 18, c. 4, 5, 6. App. de bel. pun. pag. 1. Strab. l.
+17, pag. 832. Paterc. l. 1, cap. 6.] L'établissement de Carthage est
+attribué à Élissa, princesse tyrienne, plus connue sous le nom de Didon.
+Ithobal, roi de Tyr, et père de la fameuse Jézabel, nommé dans
+l'Écriture _Ethbaal_, était son bisaïeul. Elle avait épousé Acerbas, son
+proche parent, appelé autrement Sicharbas et Sichée, prince extrêmement
+riche, et avait pour frère Pygmalion, qui régnait à Tyr. Celui-ci ayant
+fait mourir Sichée, dans le dessein de s'emparer de ses grands biens,
+Didon trompa la cruelle avarice de son frère, s'étant retirée
+secrètement avec tous les trésors de Sichée. Après plusieurs courses,
+elle aborda enfin sur les côtes de la mer Méditerranée, au golfe où
+était Utique, dans le pays appelé l'_Afrique_ [Marge: Strab. l. 17, pag.
+832.] proprement dite, à six lieues de Tunis[203], ville aujourd'hui
+fort connue par ses corsaires, et s'y établit[204] avec sa petite
+troupe, ayant acheté un terrain des habitants du pays.
+
+Plusieurs de ceux qui demeuraient dans le voisinage, invités par
+l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour vendre à ces
+nouveaux-venus les choses nécessaires à la vie, et s'y établirent
+eux-mêmes peu de temps après. De ces habitants ramassés de différents
+endroits se forma une multitude fort nombreuse. Ceux d'Utique, qui les
+regardaient comme leurs compatriotes et comme des gens qui avaient avec
+eux une origine commune, leur envoyèrent des députés avec de grands
+présents, et les exhortèrent à construire une ville dans l'endroit même
+où ils s'étaient d'abord établis. Les naturels du pays, par un sentiment
+d'estime et de considération assez ordinaire pour les étrangers, en
+firent autant de leur côté. Ainsi, tout concourant aux vues de Didon,
+elle bâtit sa ville, qui fut chargée de payer aux Africains un tribut
+annuel pour le terrain qu'on avait acheté d'eux, et qui fut appelée
+_Carthada_[205], Carthage, nom qui, dans la langue phénicienne et dans
+la langue hébraïque, qui sont fort semblables, signifie _la ville
+neuve_. On dit que, lorsqu'on en creusait les fondements, il s'y trouva
+une tête de cheval; ce qui fut pris pour un bon augure, et comme une
+marque qu'un jour cette ville serait fort belliqueuse[206].
+
+[Note 203: 120 stades.]
+
+[Note 204: Quelques-uns disent que Didon usa d'adresse avec les
+habitants du pays, et demanda qu'on voulût bien lui vendre, pour
+l'établissement qu'elle méditait, autant de terrain qu'en pourrait
+renfermer une peau de bœuf. On ne crut pas devoir lui refuser une grâce
+si petite en apparence. Elle divisa cette peau en lanières fort
+étroites, et entoura par ce moyen un circuit fort étendu, où elle bâtit
+une citadelle, qui de là fut appelée _Byrsa_. Mais ce petit conte du
+cuir de bœuf divisé en lanières est généralement décrié parmi les
+savants, qui font remarquer que le mot hébreu _bosra_, qui signifie
+_fortification_, a donné lieu au mot grec _byrsa_, qui est le nom de la
+citadelle de Carthage.]
+
+[Note 205: Kartha hadath, _ou_ hadtha.]
+
+[Note 206:
+
+ Effodêre loco signum, quod regia Juno
+ Monstrârat, caput acris equi: sic nam fore bello
+ Egregiam, et facilem victu per sæcula gentem.
+
+ VIRG. _Æn._ lib. I, v. 447.]
+
+Cette princesse, dans la suite, fut recherchée en mariage par Iarbas,
+roi de Gétulie, qui menaçait de lui faire la guerre si elle ne
+consentait à sa proposition. Didon, qui s'était engagée par serment à ne
+passer jamais à de secondes noces, ne pouvant se résoudre à violer la
+foi qu'elle avait jurée à Sichée, demanda du temps comme pour délibérer
+et pour apaiser les mânes de son premier mari par des sacrifices qu'elle
+lui offrirait. Ayant donc fait préparer un bûcher, elle monta dessus,
+et, tirant un poignard qu'elle avait caché sous sa robe, elle se donna
+la mort.
+
+Virgile a changé beaucoup de choses dans cette histoire, en supposant
+qu'Énée, son héros, était contemporain de Didon, quoiqu'il se soit
+écoulé près de trois siècles entre l'un et l'autre, Carthage ayant été
+bâtie près de trois cents ans après la prise de Troie. On lui pardonne
+aisément cette licence[207], excusable dans un poëte, qui n'est point
+astreint à l'exactitude scrupuleuse d'un historien; et l'on admire avec
+raison le dessein spirituel de Virgile, qui, voulant intéresser à sa
+poésie les Romains, pour qui il écrivait, trouve le moyen d'y faire
+entrer la haine implacable de Carthage et de Rome, et en va chercher
+ingénieusement les semences dans l'origine la plus reculée de ces deux
+villes rivales.
+
+Carthage, qui avait eu de très-faibles commencements, comme nous l'avons
+dit, s'accrut d'abord peu-à-peu dans le pays même; mais sa domination ne
+demeura pas long-temps renfermée dans l'Afrique. Cette ville ambitieuse
+porta ses conquêtes au-dehors, envahit la Sardaigne, s'empara d'une
+grande partie de la Sicile, soumit presque toute l'Espagne; et, ayant
+envoyé de tous côtés de puissantes colonies, elle demeura maîtresse de
+la mer pendant plus de six cents ans, et se fit un état qui le pouvait
+disputer aux plus grands empires du monde par son opulence, par son
+commerce, par ses nombreuses armées, par ses flottes redoutables, et
+surtout par le courage et le mérite de ses capitaines. La date et les
+circonstances de plusieurs de ces conquêtes sont peu connues[208]. Je
+n'en dirai qu'un mot, pour mettre le lecteur au fait, et pour lui donner
+quelque idée des pays dont il sera souvent parlé dans la suite.
+
+[Note 207: D'après la diversité des opinions sur l'époque de la
+fondation de Carthage, on voit que Virgile a pu se croire le maître de
+choisir, entre toutes les dates, celle qui s'accommodait le mieux avec
+l'économie de son ouvrage: cette date n'est pas aussi dénuée de
+fondement qu'on se l'imagine, puisque d'habiles critiques donnent la
+préférence à la date 1255 avant J.-C., qui est à peu-près celle de la
+guerre de Troie. (GOSSELLIN, _Géogr. systém._ 2, 1, p. 138.) Ainsi le
+_choix_ de Virgile n'est pas une _licence_.--L.]
+
+[Note 208: Il existe une lacune de près de 300 ans, dans l'histoire
+de Carthage, après la mort de Didon.--L.]
+
+_Conquêtes des Carthaginois en Afrique._
+
+[Marge: Justin. l. 29. cap. 1.] Les premières guerres de Carthage furent
+pour se délivrer du tribut qu'elle s'était engagée à payer tous les ans
+aux Africains pour le terrain qui lui avait été cédé. Une telle démarche
+ne lui fait guère d'honneur. Ce tribut était le titre primordial de son
+établissement. Il semble qu'elle en voulait couvrir l'obscurité en
+abolissant ce qui en était la preuve; mais elle n'y réussit pas
+pour-lors. Le bon droit était entièrement du côté des Africains: le
+succès répondit à la justice de leur cause, et la guerre se termina par
+le paiement du tribut.
+
+[Marge: Id. cap. 2.] Elle porta ensuite ses armes contre les Maures et
+les Numides, sur qui elle fit plusieurs conquêtes; et, devenue plus
+hardie par ces heureux succès, elle secoua entièrement le joug du tribut
+qu'elle payait avec peine, et se rendit maîtresse d'une grande partie de
+l'Afrique.
+
+[Marge: Sallust. de bell. Jugurt. [c. 78.] Val. Max. lib. 5, cap. 6.] Il
+y eut vers ce temps-là une grande dispute entre Carthage et Cyrène au
+sujet des limites. Cyrène était une ville fort puissante, située sur le
+bord de la mer Méditerranée, vers la grande Syrte, qui avait été bâtie
+par Battus, Lacédémonien.
+
+On convint de part et d'autre que deux jeunes gens partiraient en même
+temps de chacune des deux villes, et que le lieu où ils se
+rencontreraient servirait de limite aux deux états. Les Carthaginois
+(c'étaient deux frères nommés Philènes) firent plus de diligence: les
+autres, prétendant qu'il y avait de la mauvaise foi, et qu'ils étaient
+partis avant l'heure marquée, refusèrent de s'en tenir à l'accord, à
+moins que les deux frères, pour écarter tout soupçon de supercherie, ne
+consentissent à être ensevelis tout vivants dans l'endroit même où
+s'était faite la rencontre. Ils y consentirent. Les Carthaginois y
+élevèrent en leur nom deux autels, leur rendirent chez eux les honneurs
+divins; et depuis ce temps-là ce lieu a été appelé les _Autels des
+Philènes_, _Aræ Philænorum_, et a servi de borne à l'empire des
+Carthaginois, qui s'étendait depuis cet endroit jusqu'aux colonnes
+d'Hercule.
+
+_Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc._
+
+[Marge: Strab. lib. 5, pag. 224. Diod. lib. 5, pag. 296.] L'histoire ne
+nous apprend rien de précis, ni du temps où les Carthaginois entrèrent
+en Sardaigne, ni de la manière dont ils s'en rendirent les maîtres. Elle
+fut pour eux d'un grand secours, et, pendant toutes leurs guerres, elle
+leur fournit toujours des vivres en abondance: elle n'est séparée de
+l'île de Corse que par un détroit d'environ trois lieues. La partie
+méridionale, qui était la plus fertile, avait pour capitale _Caralis_ ou
+_Calaris_ (maintenant _Cagliari_). A l'arrivée des Carthaginois, les
+naturels du pays se retirèrent sur les montagnes situées vers le nord,
+qui sont presque inaccessibles, et d'où on ne put les faire sortir.
+
+Les Carthaginois s'emparèrent aussi des îles Baléares, appelées
+maintenant _Majorque_ et _Minorque_. Le Port-Magon (_Portus Magonis_),
+qui est dans la dernière, fut ainsi appelé du nom d'un général
+carthaginois qui, [Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] le premier, en fit usage
+et le fortifia. On ne sait point quel était ce Magon. Il y a assez
+d'apparence que c'était le frère d'Annibal. Encore aujourd'hui ce port
+est un des plus considérables de la mer Méditerranée.
+
+[Marge: Diod. lib. 5, pag. 298; et lib. 19, pag. 742.] Ces îles
+fournissaient aux Carthaginois les plus habiles frondeurs de l'univers,
+qui leur rendaient de grands services, et dans les batailles et dans les
+siéges de villes.
+
+[Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] Ils lançaient de grosses pierres du poids
+de plus d'une livre, et quelquefois même des balles de plomb[209], avec
+une telle force et une telle roideur, qu'ils perçaient les casques, les
+boucliers, les cuirasses les plus fortes; et de plus, avec tant
+d'adresse, que presque jamais ils ne manquaient l'endroit qu'ils avaient
+dessein de frapper. On accoutumait dès l'enfance les habitants des îles
+Baléares à manier la fronde; et pour cela les mères plaçaient sur une
+branche d'arbre élevée le morceau de pain destiné au déjeuner des
+enfants, qui demeuraient à jeun jusqu'à ce qu'ils l'eussent abattu.
+C'est ce qui a fait appeler ces îles par les Grecs, [Marge: Strab. lib.
+3, pag. 167; [et 14. p. 654.]] _Baleares_ et _Gymnasiæ_, parce que leurs
+habitants s'exerçaient de bonne heure à lancer des pierres avec leurs
+frondes.
+
+[Note 209: «Liquescit excussa glans fundà, et attritu aeris, velut
+igne, distillat.» (SENEC. _nat. Quæst._ lib. 2, c. 57.)
+
+= On trouvera plus bas (liv. IX, ch. 11, § v.) une note détaillée sur
+les balles de plomb que lançaient les frondeurs des îles Baléares.--L.]
+
+_Conquêtes des Carthaginois en Espagne._
+
+Avant que de parler de ces conquêtes, je crois devoir donner une légère
+idée de l'Espagne.
+
+[Marge: Cluver. lib. 2, cap. 2.] L'Espagne se divise en trois parties:
+la Bœtique, la Lusitanie, la Tarragonaise.
+
+La BŒTIQUE [210], ainsi appelée du fleuve Bœtis (le Guadalquivir), était
+au midi, et contenait ce qu'on appelle maintenant le royaume de Grenade,
+l'Andalousie, une partie de la nouvelle Castille, et l'Estramadoure.
+Cadix, appelée par les anciens _Gades_ et _Gadira_, est une ville située
+dans une petite île du même nom, sur la côte occidentale de
+l'Andalousie, à neuf lieues environ de[Marge: Strab. lib. 3, pag. 171.]
+Gibraltar. On sait qu'Hercule, ayant poussé jusque-là ses conquêtes, s'y
+arrêta, comme étant parvenu au bout du monde. Il y érigea deux colonnes
+pour servir de monuments à ses victoires, selon la coutume de ces
+temps-là. Le lieu en a toujours conservé le nom, quoique les colonnes
+aient été ruinées par l'injure des temps. Les sentiments des auteurs
+sont fort partagés sur l'endroit où l'on doit placer ces colonnes. La
+Bœtique était [Marge: Strab. l. 3, p. 139-142.] la partie de l'Espagne
+la plus fertile, la plus riche et la plus peuplée. On y comptait jusqu'à
+deux cents villes. C'était là qu'habitaient les peuples appelés
+_Turdetani_, ou _Turduli_. Sur le Bœtis étaient situées trois grandes
+villes: vers la source, _Castulo_; plus bas, _Corduba_ (Cordoue), la
+patrie de Lucain et des deux Sénèques; enfin _Hispalis_ (Séville).
+
+[Note 210: Il faut lire par-tout BÆTIQUE et BÆTIS; c'est la
+véritable orthographe.--L.]
+
+La LUSITANIE est terminée au couchant par l'Océan, au nord par le fleuve
+_Durius_ (le Duero), et au midi par le fleuve _Anas_ (la Guadiana).
+Entre ces deux fleuves est le Tage. C'est aujourd'hui le Portugal, avec
+une partie de la nouvelle Castille.
+
+La TARRAGONAISE renfermait le reste de l'Espagne, c'est-à-dire, les
+royaumes de Murcie et de Valence, la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la
+Biscaye, les Asturies, la Galice, le royaume de Léon, et la plus grande
+partie des deux Castilles. _Tarraco_ (Tarragone), ville
+très-considérable, a donné son nom à cette partie de l'Espagne. Assez
+près de cette ville est _Barcino_ (Barcelone). Son nom fait conjecturer
+qu'elle a été bâtie par Amilcar, surnommé _Barca_, père du grand
+Annibal. Les peuples les plus célèbres de la Tarragonaise étaient:
+[Marge: Iberus.] _Celtiberi_, placés au-delà de l'Èbre; _Cantabri_,
+maintenant la Biscaye; Carpetani, dont la capitale était Tolède;
+_Oretani_, etc.
+
+L'Espagne, abondante en mines d'or et d'argent, et peuplée d'habitants
+belliqueux, avait de quoi piquer en même temps et l'avarice et
+l'ambition des Carthaginois, plus marchands encore que conquérants par
+la constitution même de leur république. Ils savaient sans doute ce que
+Diodore rapporte des Phéniciens, leurs ancêtres, [Marge: Diod. lib. 5,
+pag. 312.] lesquels, profitant de l'heureuse ignorance où étaient encore
+les Espagnols des richesses immenses cachées dans les entrailles de
+leurs terres, leur enlevèrent les premiers ces précieux trésors pour des
+marchandises de nul prix, qu'ils leur donnaient en échange. Ils
+prévoyaient aussi que, si ce pays pouvait passer sous leurs lois, il
+leur fournirait en abondance de bonnes troupes, qui leur serviraient à
+conquérir les autres nations, comme cela arriva en effet.
+
+[Marge: Justin. lib. 44, c. 5. Diod. lib. 5, pag. 300.] Ce qui donna
+d'abord occasion aux Carthaginois de passer en Espagne, fut le secours
+qu'ils envoyèrent à ceux de Cadix, qui étaient attaqués par les
+Espagnols. Cette ville était une colonie de Tyr, aussi-bien qu'Utique et
+que Carthage, et même plus ancienne que l'une et que l'autre. Les
+Tyriens, l'ayant bâtie, y établirent le culte d'Hercule, et y
+construisirent en son honneur un temple magnifique, qui depuis a
+toujours été fort célèbre. L'heureux succès de cette première expédition
+des Carthaginois leur fit naître l'envie de porter leurs armes en
+Espagne.
+
+On ne sait point précisément dans quel temps les Carthaginois entrèrent
+en Espagne, ni jusqu'où d'abord ils poussèrent leurs conquêtes. Il y a
+de l'apparence que, dans ces premiers commencements, elles furent fort
+lentes, parce qu'ils avaient affaire à des peuples très-belliqueux et
+qui se défendaient avec beaucoup de [Marge: Strab. lib. 3, pag. 158.]
+courage. Ils n'en seraient même jamais venus à bout, comme l'observe
+Strabon, si les Espagnols, réunis tous ensemble, avaient formé un corps
+d'état, et s'étaient prêté un mutuel secours; mais chaque canton, chaque
+peuple étant entièrement séparé de ses voisins, sans avoir avec eux ni
+commerce ni liaison, il fallait les dompter les uns après les autres: ce
+qui, d'un côté, fut la cause de leur perte, mais, de l'autre, faisait
+traîner les guerres en longueur, et rendait la conquête du pays beaucoup
+plus difficile[211]. Aussi a-t-on remarqué que, quoique l'Espagne ait
+été la première province de celles qui sont dans le continent que les
+Romains aient attaquée, elle est la dernière qu'ils aient domptée; et
+elle ne passa entièrement sous leur joug qu'après plus de deux cents ans
+d'une vigoureuse résistance.
+
+[Note 211: «Hispania, prima Romanis inita provinciarum quæ quidem
+continentis sint, postrema omnium perdomita est.» (LIV. lib. 28, n.
+12.)]
+
+Il paraît, par ce que Polybe et Tite-Live nous disent des guerres
+d'Amilcar, d'Asdrubal et d'Annibal en Espagne, dont nous parlerons
+bientôt, qu'avant ce temps les Carthaginois n'y avaient pas fait de
+grandes conquêtes, et qu'il leur restait encore beaucoup de pays à
+subjuguer; mais dans l'espace de vingt ans ils achevèrent de s'en rendre
+presque entièrement maîtres.
+
+[Marge: Polyb. l. 3, pag. 192; et lib. 1, pag. 9.] Dans le temps
+qu'Annibal partit pour l'Italie, toute la côte d'Afrique, depuis les
+Autels des Philènes (_Philænorum Aræ_), qui sont le long de la grande
+Syrte, jusque vis-à-vis des colonnes d'Hercule, était soumise aux
+Carthaginois. En passant le détroit, ils avaient subjugué toute la côte
+occidentale de l'Espagne, le long de l'Océan jusqu'aux Pyrénées. La côte
+de l'Espagne qui est sur la mer Méditerranée avait été aussi presque
+entièrement subjuguée par les Carthaginois: c'est là qu'ils avaient bâti
+Carthagène; et ils étaient maîtres de tout ce pays jusqu'à l'Èbre, qui
+bornait leur domaine. Voilà quelle était pour-lors l'étendue de leur
+empire. Il était resté dans le cœur du pays quelques peuples qu'ils
+n'avaient pu soumettre.
+
+_Conquêtes des Carthaginois en Sicile._
+
+Les guerres des Carthaginois en Sicile sont plus connues. Je rapporterai
+ici celles qui se sont faites depuis le règne de Xerxès, qui engagea les
+Carthaginois à porter leurs armes en Sicile, jusqu'à la première guerre
+punique. Cet espace renferme près de deux cent vingt ans, depuis l'an du
+monde 3520 jusqu'à 3738. Dans le commencement de ces guerres, Syracuse,
+qui était la plus considérable et la plus puissante ville de Sicile,
+avait mis l'autorité souveraine entre les mains de Gélon, d'Hiéron, de
+Thrasybule, trois frères qui se succédèrent l'un à l'autre. Après eux,
+le gouvernement démocratique, c'est-à-dire populaire, y fut établi, et
+subsista plus de soixante ans. Depuis ce temps-là, ceux qui dominèrent à
+Syracuse furent les deux Denys, Timoléon et Agathocle. Pyrrhus ensuite
+fut appelé en Sicile, et n'en demeura maître que pendant fort peu
+d'années. Tel fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des
+guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas peu à faire
+connaître quelle était la puissance des Carthaginois quand ils
+commencèrent à entrer en guerre avec les Romains.
+
+La Sicile est la plus grande et la plus considérable de toutes les îles
+de la mer Méditerranée. Elle est de figure triangulaire, et c'est pour
+cela qu'elle est appelée _Trinacria_ et _Triquetra_. Le côté oriental,
+qui répond à la mer Ionienne[212] ou de Grèce, s'étend depuis le
+promontoire ou cap _Pachynum_ (Passaro) jusqu'à _Pelorum_ (le cap de
+Pharo). Les villes les plus célèbres sur cette côte sont, _Syracusæ_,
+_Tauromenium_, _Messana_[213]. Le côté septentrional, qui regarde
+l'Italie, s'étend depuis le cap de Pélore jusqu'au cap _Lilybée_ (le cap
+Boéo). Les villes les plus célèbres sont, _Mylæ_, _Hymera_, _Panormus_,
+_Eryx_, _Motya_, _Lilybæum_. Le côté méridional, qui regarde l'Afrique,
+s'étend depuis le cap Lilybée jusqu'à Pachynum. Les villes les plus
+célèbres sont, _Selinus_, _Agrigentum_, _Gela_, _Camarina_. Cette île
+est séparée de l'Italie par un détroit de quinze cents pas seulement,
+qu'on appelle le [Marge: Strab. lib. 6, pag. 267.] _phare de Messine_,
+parce qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybée en Afrique
+n'est que de 1500 stades, c'est-à-dire soixante et quinze lieues.
+Strabon le marque ainsi: mais il faut qu'il y ait erreur dans le
+chiffre; et ce qu'il ajoute immédiatement après en est une preuve. Il
+dit qu'un homme qui avait la vue excellente pouvait, du bord de la
+Sicile, compter les vaisseaux qui sortaient du port de Carthage. Est-il
+possible que la vue porte jusqu'à 60 ou 75 lieues? Il faut donc corriger
+ainsi cet endroit: Le trajet de Lilybée en Afrique n'est que de 25
+lieues[214].
+
+[Note 212: Mer de Sicile: c'est le nom de la portion de mer qui
+sépare la Sicile de la Grèce. La mer _Ionienne_ était plus haut, entre
+la Grèce et l'Italie.--L.]
+
+[Note 213: Ajoutez: _Catana_, _Megara_, _Naxos_.--L.]
+
+[Note 214: Il ne faut rien changer au texte de Strabon, parce que ce
+texte est confirmé par deux autres passages du même auteur, dans
+lesquels la distance de Lilybée à Carthage est également donnée comme
+étant de 1500 stades (II, p. 122; XVII, p. 834). La correction que
+propose Rollin est donc inadmissible. D'ailleurs, le trajet de Carthage
+à Lilybée, d'après les observations récentes du capitaine Gauthier, que
+m'a communiquées M. Buache, de l'Institut, est de 1° 55' 30" de
+l'échelle des latitudes, ou de 38 lieues 1/2 de 20 au degré; et non 25
+lieues, comme le dit Rollin: cet intervalle, converti en stades, est
+égal à 1602 stades de 833-1/3 au degré: ainsi la mesure de Strabon pèche
+plutôt en défaut qu'en excès.
+
+Quant à l'impossibilité du fait rapporté par Strabon et par d'autres
+auteurs, elle est certaine, à ne considérer que la distance des deux
+points. Dans un mémoire lu à l'Institut, M. Mongez cherche à
+l'expliquer, en supposant, ce qui est possible, que les Carthaginois, au
+moment où ils envoyaient du secours à Lilybée, allumaient de grands feux
+sur les hauteurs voisines de Carthage pour avertir la garnison de
+Lilybée; or, on a des exemples que la diffusion de la lumière dans
+l'atmosphère rend visibles de tels signaux à des distances
+considérables. Dans cette hypothèse, on conçoit qu'un homme placé sur
+une vigie élevée, instruit par ces feux du départ des vaisseaux, ait
+voulu faire croire qu'il les voyait réellement sortir du port de
+Carthage.--L.]
+
+On ne sait point non plus précisément dans quel temps les Carthaginois
+commencèrent à porter leurs armes en Sicile[215]. Il est certain
+seulement qu'ils en possédaient [Marge: AN. M. 3501 CARTH. 343. ROME
+245. AV. J.C. 503.] déjà quelque partie lorsqu'ils firent avec les
+Romains un traité, l'année même où les rois furent chassés de Rome et
+les consuls substitués en leur place, vingt-huit ans avant que Xerxès
+attaquât la Grèce. Ce traité, qui est le premier dont il soit fait
+mention entre ces [Marge: Polyb. lib. 3, pag. 176.] deux peuples, parle
+de l'Afrique et de la Sardaigne comme appartenant aux Carthaginois, au
+lieu que, pour la Sicile, les conventions ne tombent que sur les parties
+de cette île qui leur obéissaient. Par ce traité, il est marqué
+expressément que les Romains ni leurs alliés ne pourront naviguer
+au-delà du _Beau-Promontoire_, qui était tout près de Carthage, et que
+les marchands qui aborderont dans cette ville pour le commerce ne
+paieront que certains droits qui y sont fixés.
+
+[Note 215: Les auteurs de l'Histoire universelle (T. XII, p. 17, éd.
+in 4o) trouvent ici une contradiction manifeste avec ce que Rollin a dit
+un peu plus haut: _ce fut Xerxès qui engagea les Carthaginois à porter
+leurs armes en Sicile_. La contradiction existerait en effet si Rollin
+avait dit: _à porter pour la première fois leurs armes en Sicile_.--L.]
+
+Par ce même traité l'on voit que les Carthaginois étaient attentifs à ne
+donner aux Romains aucune entrée dans les pays de leur obéissance, ni
+aucune connaissance de ce qui s'y passait; comme si dès-lors les
+Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance naissante des Romains,
+et qu'ils eussent déjà couvé dans leur sein des semences secrètes de la
+jalousie et de la défiance qui devaient un jour éclater par des guerres
+aussi longues que cruelles, et par une animosité et une haine de part et
+d'autre que la ruine seule de l'un des deux empires pouvait éteindre.
+
+[Sidenote: Diod. l. II, p. 1 et 16-22. AN. M. 3520 AV. J.C. 484.]
+Quelques années après ce premier traité, les Carthaginois firent
+alliance avec Xerxès, roi des Perses. Ce prince, qui ne se proposait
+rien moins que d'exterminer entièrement les Grecs, qu'il regardait comme
+des ennemis irréconciliables, ne crut pas pouvoir réussir dans son
+dessein s'il n'engageait dans son parti les Carthaginois, dont la
+puissance dès-lors était formidable. Ceux-ci, qui ne perdaient point de
+vue le dessein qu'ils avaient conçu de s'emparer du reste de la Sicile,
+saisirent avidement l'occasion favorable qui se présentait d'en achever
+la conquête. Le traité fut donc conclu. On convint que les Carthaginois
+attaqueraient avec toutes leurs forces les Grecs établis dans la Sicile
+et dans l'Italie, pendant que Xerxès en personne marcherait contre la
+Grèce même.
+
+Les préparatifs de cette guerre durèrent trois ans. L'armée de terre ne
+montait pas à moins de trois cent mille hommes. La flotte était composée
+de deux mille vaisseaux[216], et de plus de trois mille petits bâtiments
+de charge. Amilcar, qui était le capitaine de son temps le plus estimé,
+partit de Carthage avec ce formidable appareil. Il aborda à
+Palerme[217], et, après y avoir fait prendre quelque repos à ses
+troupes, il marcha contre la ville d'Hymère, qui n'en est pas fort
+éloignée, et en forma le siège. Théron, gouverneur de la place[218], se
+voyant fort serré, députa à Syracuse vers Gélon, qui s'en était rendu
+maître. Il accourut aussitôt à son secours avec une armée de cinquante
+mille hommes de pied, et cinq mille chevaux. Son arrivée rendit le
+courage et l'espérance aux assiégés, qui, depuis ce temps-là, se
+défendirent très-vigoureusement.
+
+[Note 216: J'ai peine à croire que cette armée fût aussi nombreuse
+que le disent Hérodote et Diodore de Sicile. On ne voit pas qu'en aucune
+autre circonstance les Carthaginois aient mis sur pied une armée de
+150,000 hommes, à plus forte raison de 300,000: et, quant au nombre de
+2000 vaisseaux de guerre, on peut en douter, quand on songe que la
+flotte de Xerxès n'était que de 1200 vaisseaux.
+
+Hérodote ne paraît pas du reste garantir la certitude de ces
+renseignements; il les rapporte sur la foi des Siciliens eux-mêmes:
+λεγέται δὲ καὶ τάδε ὑπὸ τῶν ἐν Σικελίῃ οἰκημένων (HÉRODOTE, VII, § 165);
+et l'on peut croire que les Siciliens ont grossi le nombre de leurs
+ennemis pour augmenter la gloire de leur triomphe.--L.]
+
+[Note 217: Cette ville est appelée en latin _Panormus_.]
+
+[Note 218: Il était tyran d'Agrigente.--L.]
+
+Gélon était fort habile dans le métier de la guerre, sur-tout pour les
+ruses. On lui amena un courrier chargé d'une lettre des habitants de
+Sélinonte, ville de Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient
+avis que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demandée arriverait un
+certain jour. Gélon en choisit dans ses troupes un pareil nombre, qu'il
+fit partir vers le temps dont on était convenu. Ayant été reçus dans le
+camp des ennemis comme venant de Sélinonte, ils se jetèrent sur Amilcar,
+qu'ils tuèrent, et mirent le feu aux vaisseaux. Dans le moment même de
+leur arrivée, Gélon attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois,
+qui se défendirent d'abord fort vaillamment; mais, quand ils apprirent
+la mort de leur général, et qu'ils virent leur flotte en feu, le courage
+et les forces leur manquant, ils prirent la fuite. Le carnage fut
+horrible, et il y en eut plus de cent cinquante mille de tués. Les
+autres, s'étant retirés dans un endroit où ils manquaient de tout, ne
+purent pas s'y défendre long-temps, et se rendirent à discrétion. Ce
+combat se donna le jour même de la célèbre action des Thermopyles, où
+trois cents Spartiates disputèrent, au prix de leur sang, à Xerxès le
+passage dans la Grèce[219]. [Marge: Lib. 7, cap. 167.] Hérodote raconte
+autrement la mort d'Amilcar. Il dit que le bruit commun parmi les
+Carthaginois était que ce général, voyant la défaite entière de ses
+troupes, pour ne point survivre à sa honte, se précipita lui-même dans
+le bûcher où il avait immolé plusieurs victimes humaines.
+
+Quand on apprit à Carthage la triste nouvelle de la défaite entière de
+l'armée, la surprise, la douleur, le désespoir, y causèrent un trouble
+et une alarme qui ne peuvent s'exprimer. Ils croyaient déjà voir
+l'ennemi à leurs portes. C'était le caractère des Carthaginois, de
+perdre d'abord courage dans les grands revers. Ils députèrent aussitôt
+vers Gélon pour lui demander la paix, à quelque condition que ce fût: il
+les écouta avec bonté. La victoire si complète qu'il venait de
+remporter, loin de le rendre fier et intraitable, n'avait fait
+qu'augmenter sa modestie et sa douceur, même à l'égard des ennemis. Il
+leur accorda la paix, exigeant seulement d'eux qu'ils payassent pour
+frais de la guerre deux mille talents; ce qui revient à six millions de
+notre monnaie[220]. Il demanda aussi qu'ils bâtissent deux temples où
+l'on exposât en public et où l'on gardât comme en dépôt les conditions
+du traité. Les Carthaginois crurent que ce n'était point acheter trop
+cher une paix qui leur était si nécessaire, et qu'ils n'avaient presque
+pas osé espérer. Giscon, fils d'Amilcar, selon la coutume injuste qu'ils
+avaient d'imputer aux généraux les mauvais succès de la guerre, et de
+leur en faire porter la peine, fut puni du malheur de son père, et
+envoyé en exil. Il passa le reste de sa vie à Sélinonte, ville de
+Sicile.
+
+[Note 219: Hérodote (II, § 166) et Aristote (_Poetic._ § 23) disent
+au contraire que ce fut le jour même de la bataille de Salamine. Leur
+témoignage mérite sans doute la préférence.--L.]
+
+[Note 220: 11,000,000 francs.--L.]
+
+Gélon, de retour à Syracuse, convoqua le peuple, et invita tous les
+citoyens à venir à l'assemblée avec leurs armes. Pour lui, il entra sans
+armes et sans gardes, et rendit compte de toute la conduite de sa vie.
+Son discours ne fut interrompu que par des témoignages publics de
+reconnaissance et d'admiration. Loin d'être traité comme un tyran qui
+eût opprimé la liberté de sa patrie, il en fut regardé comme le
+bienfaiteur et le libérateur. Tous, d'un consentement unanime, le
+proclamèrent roi; et cette dignité, après lui, fut conférée à deux de
+ses frères.
+
+[Marge: Diod. l. 13, p. 169-171, et 179-186. AN. M. 3592 CARTH. 434.
+ROM. 336. AV. J.C. 412.] Après la célèbre défaite des Athéniens devant
+Syracuse, où Nicias périt avec toute sa flotte, les Ségestains, qui
+s'étaient déclarés pour eux contre les Syracusains, craignant le
+ressentiment de leurs ennemis, et se voyant déjà attaqués par ceux de
+Sélinonte, implorèrent le secours des Carthaginois, et se mirent, eux et
+leur ville, sous leur protection. On délibéra quelque temps à Carthage
+sur le parti qu'il fallait prendre, l'affaire souffrant de grandes
+difficultés. D'un côté les Carthaginois désiraient fort se rendre
+maîtres d'une ville qui était tout-à-fait à leur bienséance; de l'autre
+ils craignaient la puissance et les forces des Syracusains, qui venaient
+d'exterminer l'armée nombreuse des Athéniens, et qu'une si grande
+victoire rendait plus formidables que jamais. La passion de s'agrandir
+l'emporta, et l'on promit du secours aux Ségestains.
+
+On confia le soin de cette guerre à Annibal, lequel avait pour-lors la
+première dignité de l'état, c'est-à-dire celle de suffète. Il était
+petit-fils d'Amilcar, qui avait été défait par Gélon, et tué devant
+Hymère, et fils de Giscon, qui avait été condamné à l'exil. Il partit,
+animé d'un vif désir de venger sa famille et sa patrie, et d'effacer la
+honte de la dernière défaite. Son armée et sa flotte étaient
+très-nombreuses[221]. Il aborda à un lieu appelé le _Puits de
+Lilybée_[222], qui a donné son nom à la ville bâtie depuis dans le même
+endroit. Sa première entreprise fut le siège de Sélinonte. L'attaque fut
+très-vive, et la défense ne le fut pas moins, les femmes même montrant
+un courage beaucoup au-dessus de leur sexe. Après une longue résistance,
+la ville fut prise d'assaut et abandonnée au pillage. Le vainqueur
+exerça les dernières cruautés, sans avoir égard ni au sexe ni à l'âge.
+Il permit aux habitants qui s'étaient sauvés par la fuite de demeurer
+dans la ville, après l'avoir démantelée, et de cultiver les terres, à
+condition de payer un tribut aux Carthaginois. Cette ville subsistait
+depuis 242 ans.
+
+[Note 221: Suivant Éphore, il avait 200,000 hommes de pied, 4000
+cavaliers (ap. Diod. XIII, § 54): selon Timée, seulement 100,000 en tout
+(ap. eumd. l. 1.); et ce dernier s'accorde avec Xénophon (_Hellen._ I,
+c. 1, § 27).--L.]
+
+[Note 222: Il aborda au cap Lilybée, et campa près du puits de ce
+nom.--L.]
+
+Hymère, qu'il assiégea ensuite, et qu'il prit aussi d'assaut, après
+avoir été traitée avec encore plus de cruauté, fut entièrement rasée 240
+ans après sa fondation. Il fit souffrir toutes sortes d'ignominie et de
+supplices à trois mille prisonniers, et les fit égorger tous dans
+l'endroit même où son grand-père avait été tué par les cavaliers de
+Gélon, pour apaiser et satisfaire ses mânes par le sang de ces
+malheureuses victimes.
+
+Après ces expéditions, Annibal retourna à Carthage. Toute la ville
+sortit au-devant de lui, et le reçut au milieu des cris de joie et des
+applaudissements.
+
+[Marge: Diod. l. 13, p. 201-203, 206-211, 226-231.] Ces heureux succès
+renouvelèrent le désir et le dessein qu'avaient toujours eus les
+Carthaginois de se rendre maîtres de la Sicile entière. Trois ans après,
+ils nommèrent encore pour général Annibal; et, comme il s'excusait sur
+son grand âge, et refusait de se charger de cette guerre, on lui donna
+pour lieutenant Imilcon, fils d'Hannon, qui était de la même famille.
+Les préparatifs de la guerre furent proportionnés au grand dessein que
+les Carthaginois avaient conçu. La flotte et l'armée se trouvèrent
+bientôt prêtes, et l'on partit pour la Sicile. Le nombre des troupes
+montait, selon Timée, à plus de six-vingt mille hommes, et, selon
+Éphore, à trois cent mille[223]. Les ennemis, de leur côté, s'étaient
+mis en état de les bien recevoir; et les Syracusains avaient envoyé chez
+tous leurs alliés pour y lever des troupes, et dans toutes les villes de
+la Sicile pour les exhorter à défendre courageusement leur liberté.
+
+[Note 223: Timée, presque toujours en opposition avec Éphore, mérite
+beaucoup plus de confiance. L'antiquité reprochait à ce dernier peu de
+véracité: et ce reproche paraît assez confirmé par les passages que
+Diodore cite de lui.--L.]
+
+Agrigente s'attendait à essuyer les premières attaques. C'était une
+ville puissamment riche, et environnée de bonnes fortifications. Elle
+était située, aussi-bien que Sélinonte, sur la côte de Sicile qui
+regarde l'Afrique. En effet, Annibal commença la campagne par le siége
+de cette ville. Ne la jugeant prenable que par un endroit, il tourna
+tous ses efforts de ce côté-là, fit faire des levées et des terrasses
+qui allaient jusqu'à la hauteur des murs, et employa à ces ouvrages les
+décombres et les démolitions des tombeaux qui étaient autour de la
+ville, et qu'il avait fait abattre pour cet effet. La peste se mit
+bientôt après dans l'armée, et fit périr un grand nombre de soldats, et
+le général même. Les Carthaginois crurent que c'était une punition des
+dieux, qui vengeaient ainsi l'injure faite aux morts, dont plusieurs
+même s'imaginèrent avoir vu les spectres pendant la nuit. On cessa donc
+de toucher aux tombeaux, on ordonna des prières selon le rit observé à
+Carthage, on immola un enfant à Saturne par une superstition inhumaine,
+et l'on jeta plusieurs victimes dans la mer en l'honneur de Neptune.
+
+Les assiégés, qui d'abord avaient remporté plusieurs avantages, se
+trouvèrent tellement pressés par la famine, que, se voyant sans
+espérance et sans ressource, ils prirent le parti d'abandonner la ville:
+on marqua la nuit suivante pour le départ. On juge aisément quelle fut
+la douleur de ces pauvres habitants, obligés d'abandonner leurs maisons,
+leurs richesses, leur patrie; mais la vie leur était plus chère que tout
+le reste. Jamais spectacle ne fut plus triste. Sans parler des autres,
+on voyait une troupe de femmes éplorées traîner après elles leurs
+enfants pour les dérober à la cruauté du vainqueur; mais ce qu'il y eut
+de plus douloureux fut la nécessité où l'on se trouva de laisser dans la
+ville les vieillards et les malades, à qui leur état ne permettait ni de
+fuir ni de se défendre. Ces malheureux exilés arrivèrent à Gela, qui
+était la ville la plus prochaine, et ils y reçurent tous les
+soulagements qu'ils pouvaient attendre dans un état si déplorable.
+
+Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit égorger tous ceux qui y
+étaient restés. Le butin fut immense, et tel qu'on peut s'imaginer dans
+une ville des plus opulentes de la Sicile, qui avait deux cent mille
+habitants, et qui n'avait jamais souffert de siége, ni par conséquent de
+pillage. On y trouva un nombre infini de tableaux, de vases, de statues
+de toutes sortes (car cette ville avait un goût exquis pour ces
+raretés), et entre autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoyé
+à Carthage.
+
+Le siége d'Agrigente avait duré huit mois. Imilcon y fit passer le
+quartier d'hiver à ses troupes, pour leur donner quelque repos, et au
+commencement du printemps il en sortit, après avoir ruiné entièrement la
+ville. Il assiégea ensuite Gela, et la prit malgré le secours qu'y mena
+Denys le Tyran, qui s'était emparé de l'autorité à Syracuse. Imilcon
+termina la guerre par un traité qu'il fit avec Denys, dont les
+conditions furent que les Carthaginois, outre leurs anciennes conquêtes
+dans la Sicile, demeureraient maîtres du pays des Sicaniens[224], de
+Sélinonte, d'Agrigente, d'Hymère, comme aussi de celui de Géla et de
+Camarine, dont les habitants pourraient demeurer dans leurs villes
+démantelées, en payant tribut aux Carthaginois; que les Léontins, les
+Messéniens, et tous les Siciliens vivraient selon leurs lois, et
+conserveraient leur liberté et leur indépendance; qu'enfin les
+Syracusains demeureraient soumis à Denys. Imilcon, après la conclusion
+de ce traité, retourna à Carthage, où la peste fit périr un grand nombre
+de citoyens.
+
+[Note 224: Les Sicaniens et les Siciliens anciennement étaient deux
+peuples distingués.]
+
+[Marge: Diod. l. 14, p. 268-278. AN. M. 3600 CARTH. 442. ROM. 344. AV.
+J.C. 404.] Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois que pour
+se donner le temps d'affermir son autorité naissante, et de travailler
+aux préparatifs de la guerre qu'il méditait contre eux. Comme il savait
+combien la puissance de ce peuple était formidable, il n'oublia rien
+pour se mettre en état de l'attaquer avec succès; et il fut
+merveilleusement secondé dans son dessein par le zèle de ses peuples. La
+réputation de ce prince, le désir de s'en faire connaître, l'attrait du
+gain, et la vue des récompenses qu'il promettait à ceux dont l'industrie
+se ferait distinguer, attirèrent de toutes parts en Sicile ce qu'il y
+avait pour-lors de plus habiles ouvriers en tout genre. Syracuse entière
+était devenue comme un grand atelier, où de tous côtés on était occupé à
+faire des épées, des casques, des boucliers, des machines de guerre, et
+à préparer tout ce qui est nécessaire pour la construction et pour
+l'équipement des vaisseaux. L'invention de ceux à cinq rangs de rames
+était toute récente: jusque-là on n'avait vu que des vaisseaux à trois
+rangs de rames, _triremes_. Denys animait le travail par sa présence,
+par des libéralités et des louanges qu'il savait dispenser à propos, et
+sur-tout par des manières populaires et engageantes, moyens encore plus
+efficaces que tout le reste pour réveiller l'industrie et l'ardeur des
+ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui excellaient
+dans leur genre[225].
+
+[Note 225: «Honos alit artes.»]
+
+Quand tout fut prêt, et qu'il eut levé en différents pays un grand
+nombre de troupes, il convoqua l'assemblée des Syracusains, leur exposa
+son dessein, et leur représenta que les Carthaginois étaient les ennemis
+déclarés des Grecs; qu'ils ne se proposaient rien moins que d'envahir
+toute la Sicile; qu'ils voulaient mettre sous le joug toutes les villes
+grecques, et que, si l'on n'arrêtait leurs progrès, Syracuse se verrait
+bientôt elle-même attaquée; que, s'ils ne faisaient point actuellement
+d'entreprise, on devait leur inaction aux ravages que la peste avait
+causés parmi eux; que c'était une conjoncture favorable dont il fallait
+profiter. Quoique la tyrannie et le tyran fussent très-odieux aux
+Syracusains, la haine contre les Carthaginois l'emporta; et tout le
+monde, plus touché des motifs d'une politique intéressée que de la
+justice, applaudit au discours de Denys. Sans aucun sujet de plaintes,
+sans déclaration de guerre, il abandonna au pillage et à la fureur du
+peuple les biens et la personne des Carthaginois. Il y en avait un assez
+grand nombre à Syracuse, qui, sur la foi des traités, y exerçaient le
+commerce. On courut de tous côtés dans leurs maisons; on pilla leurs
+effets; on prétendit être suffisamment autorisé pour leur faire souffrir
+à eux-mêmes toutes sortes d'ignominies et de supplices, en représailles
+des cruautés qu'ils avaient exercées contre les habitants du pays; et ce
+pernicieux exemple de perfidie et d'inhumanité fut suivi dans toute
+l'étendue de la Sicile. Ce fut là comme le signal sanglant de la guerre
+qu'on leur déclarait. Denys, après avoir ainsi commencé par se faire
+justice à lui-même, envoya des députés à Carthage, pour demander qu'ils
+rendissent la liberté à toutes les villes de la Sicile; qu'autrement ils
+y seraient traités comme ennemis. Cette nouvelle y répandit une grande
+alarme, sur-tout à cause du pitoyable état où ils se trouvaient.
+
+Denys ouvrit la campagne par le siège de Motya, qui était la place
+d'armes des Carthaginois en Sicile, et il poussa vivement ce siége, sans
+qu'Imilcon, qui commandait la flotte ennemie, pût la secourir. Il fit
+avancer ses machines, battit la place à coups de béliers, approcha des
+murs les tours à six étages qui étaient portées sur des roues, et qui
+égalaient la hauteur des maisons, et de là il incommodait fort les
+assiégés par ses catapultes, machines nouvellement inventées, qui
+lançaient en grand nombre et avec grande force des traits et des pierres
+contre les ennemis. La ville enfin, après une longue et vigoureuse
+résistance, fut prise d'assaut, et tous les habitants passés au fil de
+l'épée, excepté ceux qui se réfugièrent dans les temples. On abandonna
+le pillage au soldat. Denys, y ayant laissé une bonne garnison et un
+gouvernement sûr, retourna à Syracuse.
+
+[Marge: Diod. l. 14, p. 279-295. Justin. l. 19, c. 2 et 3.] L'année
+suivante, Imilcon, que les Carthaginois avaient nommé suffète, revint en
+Sicile avec une armée beaucoup plus nombreuse qu'auparavant[226]. Il
+aborda à Palerme, recouvra Motya par force, et prit plusieurs autres
+villes[227]. Animé par ces heureux succès, il marcha vers Syracuse pour
+en former le siége, menant ses troupes de pied par terre, pendant que sa
+flotte, sous la conduite de Magon, côtoyait les bords.
+
+[Note 226: De 300,000 hommes de pied, de 4000 chevaux, et de 400
+chariots, selon Éphore; et seulement de 100,000 hommes, selon Timée.
+(Diod. Sic. XIV, § 54).--L.]
+
+[Note 227: Entre autres, Messane qu'il rasa, et Catane.--L.]
+
+L'arrivée d'Imilcon jeta un grand trouble dans la ville. Plus de deux
+cents vaisseaux, ornés des dépouilles des ennemis, et s'avançant en bon
+ordre, entrèrent comme en triomphe dans le grand port, suivis de cinq
+cents barques[228]. On vit en même temps arriver d'un autre côté l'armée
+de terre, composée, selon quelques auteurs, de trois cent mille hommes
+de pied et de trois mille chevaux. Imilcon fit dresser sa tente dans le
+temple même de Jupiter: le reste de l'armée campa à douze stades,
+c'est-à-dire à un peu plus d'une demi-lieue de la ville. S'en étant
+approché, il présenta la bataille aux habitants, qui se donnèrent bien
+de garde de l'accepter. Content d'avoir tiré des Syracusains l'aveu de
+leur faiblesse et de sa supériorité, il retourna dans son camp, ne
+doutant point que bientôt il ne dût se rendre maître de la ville, et la
+regardant déjà comme une proie assurée et qui ne pouvait lui échapper.
+Pendant trente jours il fit le dégât des terres voisines, et ruina tout
+le pays. Il se rendit maître du faubourg d'Acradine, et pilla les
+temples de Cérès et de Proserpine. Pour fortifier son camp, il abattit
+tous les tombeaux qui étaient autour de la ville, et entre autres celui
+de Gélon et de Démarète sa femme, qui était d'une magnificence
+extraordinaire.
+
+[Note 228: Le texte de Diodore est ici corrompu.--L.]
+
+Ces heureux succès ne furent pas d'une longue durée. Tout l'éclat de ce
+triomphe anticipé s'évanouit en un moment, et montra à tous les mortels,
+dit l'historien, que quiconque s'élève insolemment par l'orgueil, tôt ou
+tard abattu par une force supérieure, sera forcé de reconnaître sa
+faiblesse. Lorsque Imilcon, maître de presque toutes les villes de
+Sicile, s'attendait à mettre le comble à ses victoires par la prise de
+Syracuse, la maladie contagieuse se mit dans son armée, et y fit des
+ravages incroyables. On était dans le fort de l'été; et la chaleur,
+cette année, était très-grande. La contagion commença par les Africains,
+qui mouraient à tas, sans qu'on pût les secourir. D'abord on enterrait
+les morts; mais le nombre en augmentant tous les jours, et le mal se
+communiquant promptement, les cadavres demeurèrent sans sépulture, et
+les malades sans secours. Cette peste était accompagnée de symptômes
+extraordinaires, de cruelles dyssenteries, de fièvres violentes, de
+déchirements d'entrailles, de douleurs aiguës par tout le corps, de
+frénésie même et de fureur, en sorte qu'ils se jetaient sur quiconque
+venait à leur rencontre, et le mettaient en pièces.
+
+Denys ne laissa pas échapper une occasion si favorable d'attaquer les
+ennemis. Plus qu'à demi vaincus par la peste, ils ne firent pas grande
+résistance. Les vaisseaux furent, pour la plupart, ou pris par l'ennemi,
+ou consumés par le feu. Tous les habitants de Syracuse, vieillards,
+femmes, enfants, sortirent en foule de la ville pour être témoins d'un
+événement qui leur paraissait tenir du miracle. Ils levaient les mains
+au ciel pour remercier les dieux protecteurs de leur ville, et vengeurs
+de la sainteté des temples et des tombeaux violés indignement par ces
+barbares. La nuit étant survenue, chacun se retira de son côté. Imilcon
+profita de ce moment de relâche, et envoya vers Denys pour lui demander
+la permission d'emmener avec lui à Carthage le peu qui lui restait de
+troupes, en lui offrant trois cents talents[229], qui étaient tout
+l'argent qu'il avait de reste. Il ne put obtenir cette permission que
+pour les seuls Carthaginois, avec lesquels il se sauva de nuit, laissant
+tous les autres soldats à la discrétion de l'ennemi.
+
+[Note 229: Trois cent mille écus. = 1,650,000 francs.--L.]
+
+Voilà l'état dans lequel ce chef des Carthaginois, si fier quelques
+moments auparavant, se retira de Syracuse. Plaignant amèrement son sort,
+et encore plus celui de la république, il accusait avec insulte et
+emportement les dieux, seuls auteurs de son infortune; «car l'ennemi,
+disait-il, peut bien se réjouir de nos maux, mais non s'en glorifier.
+Vainqueurs des Syracusains, la peste seule a pu nous vaincre.» Sa grande
+douleur, et qui le touchait le plus vivement, était d'avoir survécu à
+tant de braves guerriers qui étaient morts les armes à la main; «mais,
+ajoutait-il, la suite fera connaître si c'est la crainte de la mort, ou
+le désir de ramener dans leur patrie les restes malheureux de mes
+citoyens, qui m'a fait survivre à la perte de tant de généreux soldats.»
+En effet, dès qu'il fut arrivé à Carthage, qu'il trouva dans une
+désolation qui ne se peut exprimer, il entra dans sa maison, en ferma
+les portes sur lui sans vouloir y admettre personne, pas même ses
+enfants; et se donna la mort par un prétendu courage que les païens
+admiraient, mais qui n'en avait que le nom, et qui cachait dans le fond
+un véritable désespoir.
+
+Un nouveau surcroît de malheurs accabla cette ville infortunée. Les
+Africains, de tout temps pleins de haine contre Carthage, mais irrités
+alors jusqu'à la fureur de ce qu'on avait laissé leurs compatriotes à
+Syracuse, en les livrant à la boucherie, s'assemblent comme des
+forcenés, sonnent l'alarme, prennent les armes, et, après s'être saisis
+de Tunis, marchent contre Carthage au nombre de plus de deux cent mille
+hommes. La ville se crut perdue. On regarda ce nouvel incident comme un
+effet et comme une suite de la colère des dieux, qui poursuivait les
+coupables jusque dans Carthage même. Comme ses habitants portaient la
+superstition à l'excès, sur-tout dans les calamités publiques, on songea
+avant tout à apaiser les dieux. Cérès et Proserpine étaient des
+divinités inconnues jusque-là dans le pays. Pour réparer l'outrage qui
+leur avait été fait par le pillage de leurs temples, on leur érigea de
+magnifiques statues, on leur donna pour prêtres les personnes les plus
+qualifiées de la ville, on leur offrit des sacrifices et des victimes
+selon le rit grec, et l'on n'omit rien de ce qu'ils croyaient pouvoir
+leur rendre ces déesses propices. Après ce premier soin, on songea à la
+défense de la ville. Heureusement pour les Carthaginois cette armée
+nombreuse était sans chef, c'est-à-dire, comme un corps sans ame: nulles
+provisions, nulles machines de guerre; point de discipline ni de
+subordination: chacun voulait commander ou se conduire à son gré. La
+division s'étant donc mise parmi ces troupes, et la famine augmentant
+tous les jours de plus en plus, ils se retirèrent chacun dans son pays,
+et délivrèrent Carthage d'une grande alarme.
+
+Rien ne rebutait les Carthaginois, et ils faisaient toujours de
+nouvelles tentatives sur la Sicile. Magon, leur général, qui était un
+des deux suffètes, perdit une grande bataille, où il fut tué[230]. Les
+chefs des Carthaginois demandèrent la paix, qui leur fut accordée à ces
+conditions, qu'ils sortiraient de toutes les villes de la Sicile, et
+qu'ils paieraient tous les frais de cette guerre. Ils parurent les
+accepter; mais, ayant représenté qu'ils ne pouvaient livrer les villes
+sans l'ordre de leur ville, ils obtinrent une trève assez longue pour
+envoyer à Carthage. On y profita de cet intervalle pour lever et exercer
+de nouvelles troupes, à qui l'on donna pour chef Magon, fils de celui
+qui venait d'être tué. Il était tout jeune, mais il avait beaucoup de
+mérite et de réputation. Dès qu'il fut arrivé en Sicile, et que le temps
+de la trève fut expiré, il donna une bataille contre Denys, où Leptine,
+l'un de ses généraux, fut tué, et où il demeura sur la place, du côté
+des Syracusains, plus de quatorze mille hommes. Le fruit de cette
+victoire fut une paix honorable, qui laissait les Carthaginois en
+possession de tout ce qu'ils avaient dans la Sicile, en y ajoutant même
+quelques places, et qui leur assignait mille talents pour les frais de
+la guerre, c'est-à-dire trois millions de livres[231].
+
+[Note 230: Son armée était de 80,000 hommes.--L.]
+
+[Note 231: 5,500,000 francs.--L.]
+
+[Marge: Justin. lib. 2, cap. 5.] Ce fut à-peu-près vers ce temps-là qu'à
+l'occasion d'un citoyen de Carthage qui avait écrit en grec à Denys pour
+lui donner avis du départ de l'armée carthaginoise, il fut défendu, par
+arrêt du sénat, aux Carthaginois d'apprendre à écrire ou à parler la
+langue grecque, pour les mettre hors d'état d'avoir aucun commerce avec
+les ennemis, soit par lettre, soit de vive voix.
+
+[Marge: Diod. l. 15, pag. 344.] Carthage eut bientôt après une nouvelle
+secousse à essuyer. La peste se répandit dans la ville, et y fit de
+grands ravages. Des terreurs paniques et de violents transports de
+frénésie saisissaient tout-à-coup les malades. Ils sortaient brusquement
+de leurs maisons les armes à la main, comme si l'ennemi se fût emparé de
+la ville, et tuaient ou blessaient tous ceux qu'ils trouvaient à leur
+rencontre. Les Africains et ceux de Sardaigne voulurent profiter de
+l'occasion pour secouer un joug qu'ils portaient avec peine; mais les
+uns et les autres furent domptés, et rentrèrent dans l'obéissance. Une
+entreprise que Denys forma en Sicile, dans le même temps et par les
+mêmes vues, ne lui réussit pas mieux. Il mourut quelque temps après, et
+eut pour successeur son fils, qui porta le même nom.
+
+[Marge: Polyb. l. 3, pag. 178.] Nous avons déjà rapporté un premier
+traité conclu entre les Romains et les Carthaginois. Il y en eut un
+second, qu'Orose dit avoir été conclu la 402e année de la fondation de
+Rome, et par conséquent vers le temps dont nous parlons. Ce second
+traité contenait à-peu-près les mêmes conditions que le premier, excepté
+que ceux de Tyr et d'Utique y étaient nommément compris, et joints aux
+Carthaginois.
+
+[Marge: Diod. l. 16, p. 459-572. Plut. in Timol. AN. M. 3656 CARTH. 498.
+ROM. 400. AV. J.C. 348.] Après la mort du premier Denys, il y eut de
+grands troubles à Syracuse. Denys le Jeune, qui en avait été chassé, s'y
+rétablit à main armée, et y exerça de grandes cruautés. Une partie des
+citoyens implora le secours d'Icétès, tyran des Léontins, qui était
+originaire de Syracuse. La conjoncture de ces troubles parut
+très-favorable aux Carthaginois pour s'emparer de la Sicile, et ils y
+envoyèrent une grosse flotte. Dans cette extrémité, ceux d'entre les
+Syracusains qui étaient les mieux intentionnés eurent recours aux
+Corinthiens, qui les avaient déjà souvent aidés dans leurs périls, et
+qui d'ailleurs étaient les peuples de la Grèce les plus déclarés contre
+la tyrannie, et les plus vifs défenseurs de la liberté. Les Corinthiens
+leur envoyèrent Timoléon. C'était un homme d'un rare mérite, et qui
+avait signalé son zèle pour le bien public, en affranchissant sa patrie
+du joug de la tyrannie aux dépens de sa propre famille. Il partit avec
+dix vaisseaux seulement, et, étant arrivé à Rhége, il éluda par un
+heureux stratagème la vigilance des Carthaginois, qui, ayant été avertis
+de son départ et de son dessein par Icétès, voulaient l'empêcher de
+passer en Sicile.
+
+Timoléon n'avait guère plus de mille soldats avec lui. Avec cette
+poignée de gens, il marche hardiment au secours de Syracuse. Sa petite
+troupe se grossit à mesure qu'il avance. Les Syracusains se trouvaient
+dans un étrange état, et avaient perdu toute espérance. Ils voyaient les
+Carthaginois maîtres du port; Icétès, de la ville; Denys, de la
+citadelle. Heureusement, dès que Timoléon fut arrivé, Denys, qui était
+sans ressource, lui remit entre les mains la citadelle avec toutes les
+troupes, les armes et les vivres qui y étaient, et il se sauva par son
+moyen à Corinthe. Timoléon avait fait représenter adroitement aux
+soldats étrangers, qui, selon le défaut que nous avons remarqué dans le
+gouvernement de Carthage, faisaient la principale force de l'armée de
+Magon, et qui même pour la plupart étaient de Grèce, qu'il était bien
+étrange que des Grecs travaillassent à rendre les barbares maîtres de la
+Sicile, d'où ils passeraient bientôt dans la Grèce; car enfin pouvait-on
+s'imaginer que les Carthaginois fussent venus de si loin uniquement pour
+établir Icétès tyran à Syracuse? Ces discours s'étant répandus dans le
+camp, Magon fut saisi de frayeur; et, comme il ne cherchait qu'un
+prétexte pour se retirer, supposant que les troupes étaient prêtes à le
+trahir et à l'abandonner, il fit sortir sa flotte du port, et cingla
+vers Carthage. Icétès, après son départ, ne put pas tenir long-temps
+contre les Corinthiens: ainsi, ils demeurèrent seuls maîtres de toute la
+ville.
+
+Dès que Magon fut arrivé à Carthage, on lui fit son procès. Il prévint
+le supplice par une mort volontaire. Son corps fut attaché à une
+potence, et exposé en spectacle au peuple. [Marge: Plut. in Timoleone,
+p. 248-250.] On leva de nouvelles troupes, et l'on fit partir pour la
+Sicile une flotte plus nombreuse encore que la précédente. Elle était
+composée de deux cents vaisseaux, sans compter mille barques de
+transport; et l'armée, montait à plus de soixante et dix mille hommes.
+Ils abordèrent à Lilybée, sous la conduite d'Amilcar et d'Annibal, et
+résolurent d'aller d'abord attaquer les Corinthiens. Timoléon ne les
+attendit pas, et marcha à leur rencontre. Mais la consternation était si
+grande à Syracuse, que, de toutes les troupes qui y étaient, il n'y eut
+que trois mille Syracusains qui le suivirent, et quatre mille étrangers;
+encore de ces derniers il y en eut mille qui, par crainte,
+l'abandonnèrent dans le chemin. Il ne perdit point courage, et, ayant
+exhorté le reste de ses troupes à combattre vaillamment pour le salut et
+la liberté de leurs alliés, il les mena contre l'ennemi, dont il savait
+que le rendez-vous était près d'une petite rivière appelée Crimise. Il
+paraissait de la folie à aller attaquer une armée si nombreuse avec
+quatre ou cinq mille hommes d'infanterie seulement, et mille chevaux;
+mais Timoléon, qui savait que la bravoure conduite par la prudence
+l'emporte sur le nombre, comptait sur le courage de ses soldats, qui
+paraissaient déterminés à périr plutôt que de céder, et qui demandaient
+avec ardeur qu'on les menât contre l'ennemi. L'événement justifia ses
+vues et son espérance. La bataille se donna: les Carthaginois furent mis
+en déroute. Il y eut de leur côté plus de dix mille hommes de tués,
+parmi lesquels il se trouva trois mille citoyens de Carthage, ce qui
+causa dans cette ville un grand deuil et une grande consternation. Leur
+camp fut pris, et l'on y trouva des richesses immenses: on fit aussi un
+grand nombre de prisonniers.
+
+[Marge: Plut. pag. 248-250.] Timoléon, avec les nouvelles de sa
+victoire, envoya à Corinthe les plus belles armes qui se trouvèrent
+parmi le butin; car il voulait que sa ville fût louée et admirée de tous
+les hommes, lorsqu'ils verraient que c'était la seule de toutes les
+villes de Grèce où les plus beaux temples étaient ornés, non de
+dépouilles grecques, ni d'offrandes teintes encore du sang de la nation,
+et dont la vue ne pouvait que renouveler un souvenir funeste, mais de
+dépouilles barbares, qui, par de belles inscriptions, faisaient
+connaître en même temps et le courage et la reconnaissance religieuse de
+ceux qui les avaient remportées: car elles disaient _que les
+Corinthiens, et Timoléon leur général, après avoir affranchi du joug des
+Carthaginois les Grecs établis dans la Sicile, avaient appendu ces armes
+dans les temples pour en rendre aux dieux des actions de graces
+immortelles_.
+
+Après cela, Timoléon, laissant dans le pays ennemi les troupes
+étrangères pour achever de piller et de ravager toutes les terres des
+Carthaginois, s'en retourna à Syracuse. En arrivant, il bannit de la
+Sicile les mille soldats qui l'avaient abandonné en chemin, et il les
+fit sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en tirer d'autre
+vengeance.
+
+Cette victoire des Corinthiens fut suivie de la prise de plusieurs
+villes, ce qui obligea les Carthaginois à demander la paix.
+
+Autant que les apparences du succès les rendaient prompts à faire de
+grands efforts et à mettre sur pied de puissantes armées de terre et de
+mer, et que la prospérité leur faisait user de la victoire avec
+insolence et avec cruauté, autant une adversité imprévue les jetait dans
+le découragement, leur faisait perdre tout d'un coup de vue toutes leurs
+ressources, et leur inspirait la bassesse d'aller demander quartier à
+des ennemis peu considérables, et d'en accepter sans honte les
+conditions les plus dures et les plus humiliantes. Celles qu'on leur
+imposa ici, en leur accordant la paix, furent: qu'ils ne tiendraient que
+les terres qui étaient au-delà du fleuve Halycus[232]; qu'ils
+laisseraient la liberté à tous ceux du pays d'aller s'établir à Syracuse
+avec leurs familles et leurs biens; et qu'il ne conserveraient avec les
+tyrans ni alliance ni intelligence.
+
+[Note 232: Cette rivière n'est pas loin d'Agrigente; elle est nommée
+_Lycus_ dans Diodore [XVI, § 82] et dans Plutarque [in _Timol._, p. 252
+D.]; mais on croit que c'est une faute.
+
+= Cela est certain. Diodore donne ailleurs le vrai nom de cette rivière
+(XV, § 17, XXIII, eclog. 9; XXIV, § 1).--L.]
+
+[Marge: Justin. lib. 21, c. 4.] Il paraît que c'est à peu près dans le
+temps dont nous venons de parler qu'arriva à Carthage ce qu'on lit dans
+Justin. Hannon, l'un de ses citoyens les plus puissants, forma le
+dessein de se rendre maître de la république, en faisant périr tout le
+sénat. Il choisit pour cette cruelle exécution le jour même des noces de
+sa fille, où il devait donner chez lui un repas aux sénateurs, et les
+faire tous empoisonner. La chose fut découverte. On n'osa pas punir un
+crime si horrible, tant était grand le crédit du coupable; on se
+contenta de le prévenir et de le détourner par un décret qui défendait
+en général la trop grande magnificence des noces, et mettait certaines
+bornes aux dépenses qu'on y pourrait faire. Voyant que la ruse lui avait
+mal réussi, il songea à employer la force ouverte en armant tous les
+esclaves. Il fut encore decouvert; et, pour éviter la punition, il se
+retira avec vingt mille esclaves armés dans un château extrêmement
+fortifié, et de là il tâcha d'engager dans sa révolte les Africains et
+le roi des Maures, mais en vain. Il fut pris et conduit à Carthage.
+Après qu'on l'eut battu de verges, on lui arracha les yeux, on lui brisa
+les bras et les cuisses, on le fit mourir à la vue du peuple, et l'on
+attacha à la potence son corps tout déchiré de coups. Ses enfants et
+tous ses parents, quoiqu'ils n'eussent pris aucune part à sa
+conspiration, en eurent à son supplice. On les condamna tous à la mort,
+afin de ne laisser personne dans sa famille en état ou d'imiter son
+crime, ou de venger sa mort. Tel était le génie de Carthage: toujours
+sévère et excessive dans ses punitions, elle les portait aux dernières
+rigueurs, et les étendait jusque sur les innocents, sans consulter ni
+l'équité, ni la modération, ni la reconnaissance.
+
+[Marge: Diod. l. 19, p. 651-656, 710-712-737 743-760. Justin. l. 2, cap.
+116. AN. M. 3685 CARTH. 527. ROM. 429. AV. J.C. 319.] J'ai maintenant à
+parler des guerres que soutinrent les Carthaginois, tant dans la Sicile
+que dans l'Afrique même, contre Agathocle qui, pendant plusieurs années,
+leur donna beaucoup d'exercice.
+
+Cet Agathocle était Sicilien, d'une naissance obscure et d'une condition
+très-basse. Soutenu d'abord par les forces des Carthaginois, il avait
+envahi la souveraine autorité dans Syracuse, et en était devenu le
+tyran. Dans les commencements ils réprimèrent ses entreprises, et
+Amilcar leur chef le fit consentir à un traité qui mettait la paix dans
+la Sicile. Mais il n'en garda pas long-temps les conditions et il se
+déclara bientôt contre les Carthaginois mêmes, qui, sous la conduite
+d'Amilcar, remportèrent sur lui une victoire[233] considérable, après
+laquelle il fut obligé de se renfermer dans Syracuse. Les Carthaginois
+l'y poursuivirent, et formèrent le siège de cette importante place, dont
+la prise devait les rendre maîtres de toute la Sicile.
+
+[Note 233: C'était proche du fleuve et de la ville d'Hymère.]
+
+Agathocle, qui leur était beaucoup inférieur en force, et qui d'ailleurs
+se voyait abandonné par tous les alliés à cause de sa cruauté inouïe,
+conçut un dessein si hardi et si impraticable selon toutes les
+apparences, que, même après l'exécution et le succès, il paraît encore
+presque incroyable: c'était de porter la guerre en Afrique, et d'aller
+assiéger Carthage, lui qui ne pouvait ni se défendre en Sicile, ni
+soutenir le siége de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas
+moins étonnant que l'entreprise même. Il ne s'ouvrit à personne sur son
+dessein, et se contenta de déclarer au peuple qu'il avait imaginé un
+moyen sûr de le tirer du péril où il était; qu'il ne s'agissait que de
+supporter avec patience, pendant un court intervalle, les incommodités
+du siége; qu'au reste il laissait à ceux qui ne pourraient se résoudre à
+prendre ce parti la liberté de sortir de la ville. Il n'en sortit que
+seize cents personnes. Il y laissa son frère Antandre, avec assez de
+troupes et de vivres pour faire une bonne défense. Il accorda la liberté
+à tous les esclaves qui étaient en âge de porter les armes, et, après
+leur avoir fait prêter serment, il les joignit à ses troupes. Il
+n'emporta que cinquante talents[234] pour les besoins présents, bien
+assuré de trouver dans le pays ennemi tout ce qui lui serait nécessaire.
+Il partit donc avec deux de ses fils, Archagathe et Héraclide, sans
+qu'aucun sût où la flotte devait faire voile. Ils croyaient tous qu'on
+les mènerait dans l'Italie ou dans la Sardaigne pour y faire du butin,
+ou vers les côtes de la Sicile qui appartenaient à l'ennemi, pour en
+faire le dégât. Les Carthaginois, surpris d'un départ si inopiné, se
+mirent en état de l'empêcher; mais Agathocle se déroba à leur poursuite,
+et prit le large.
+
+[Note 234: Cinquante mille écus. = 257,000 francs.--L.]
+
+Il ne découvrit son dessein que lorsqu'on fut abordé en Afrique. Là,
+ayant assemblé ses troupes, il leur exposa ses raisons en peu de mots.
+Il leur représenta que l'unique moyen de délivrer leur patrie était de
+porter la guerre dans le pays ennemi; qu'il les menait, eux qui étaient
+aguerris et intrépides, contre des citoyens amollis et énervés par les
+délices d'une vie oisive et voluptueuse; que les habitants du pays,
+accablés du joug d'une servitude également dure et honteuse, au premier
+bruit de leur arrivée, viendraient en foule se joindre à eux; que la
+hardiesse seule de leur projet déconcerterait les Carthaginois, qui ne
+s'attendaient à rien moins qu'à voir l'ennemi à leurs portes; qu'enfin
+jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne ferait plus
+d'honneur que celle-ci, puisque toutes les richesses de Carthage
+seraient la récompense des vainqueurs, et que tous les siècles
+parleraient avec éloge et avec admiration de leur courage. Tous les
+soldats, se croyant déjà maîtres de Carthage, applaudirent à son
+discours. Une seule chose les inquiétait, c'était l'éclipse de soleil
+qui était arrivée précisément à leur départ. Les peuples alors, même les
+plus policés, connaissaient peu la cause de ces phénomènes
+extraordinaires de la nature, et étaient accoutumés par leurs devins à
+en tirer, des conjectures superstitieuses et arbitraires, qui servaient
+souvent à régler les plus grandes entreprises. Agathocle rassura ses
+soldats en leur faisant entendre que ces sortes de defaillances des
+astres marquaient toujours un changement dans l'état présent; qu'ainsi
+le bonheur des Carthaginois allait prendre fin, et qu'il passerait de
+leur côté.
+
+Voyant les soldats bien disposés, il exécuta presque dans le même temps
+une seconde entreprise encore plus hardie et plus hasardeuse que n'avait
+été la première, par laquelle il les avait transportés en Afrique; ce
+fut de brûler entièrement la flotte qui les y avait amenes. Plusieurs
+raisons le déterminèrent à prendre un parti si extrême. Il n'avait aucun
+bon port en Afrique où il pût mettre ses vaisseaux en sûreté. Les
+Carthaginois, étant maîtres de la mer, n'auraient pas manque de venir
+bientôt s'emparer sans résistance de sa flotte: s'il avait laissé tout
+ce qu'il fallait de troupes pour la defendre, il aurait trop affaibli
+son armée, d'ailleurs assez mediocre, et il se serait mis hors d'état de
+tirer aucun avantage de cette diversion inopinée, qui dépendait
+uniquement d'un succès prompt et éclatant; enfin, il voulait mettre ses
+soldats dans la nécessité de vaincre, en ne leur laissant d'autre
+ressource que la victoire. Il fallait bien du courage pour prendre une
+telle résolution. Il y avait préparé les officiers, qui lui étaient tous
+dévoués, et suivaient en tout ses impressions. On le vit donc paraître
+tout d'un coup dans l'assemblée avec une couronne sur la tête et un
+habit éclatant, dans l'équipage d'un homme qui se prépare à une
+cérémonie de religion. Alors prenant la parole: «Lorsque nous partîmes
+de Syracuse, dit-il, et que l'ennemi nous poursuivait vivement, dans
+cette funeste extrémité, j'eus recours à Proserpine et à Cérès,
+divinités protectrices de la Sicile, et je leur promis, si elles nous
+délivraient d'un danger si pressant, de brûler en leur honneur tous nos
+vaisseaux dès que nous serions arrivés ici. Aidez-moi, soldats, à
+m'acquitter de mon vœu: les déesses sauront bien nous dédommager de ce
+sacrifice.» En même temps, le flambeau à la main, il s'avance à grands
+pas vers le vaisseau qu'il montait, et y met lui-même le feu. Tous les
+officiers en font autant chacun de leur côté, et sont suivis du soldat.
+Les trompettes sonnaient de toutes parts, et toute l'armée retentissait
+de cris de joie et d'applaudissements. En un moment la flotte fut
+brûlée. On n'avait pas laissé aux soldats le temps de réfléchir sur la
+proposition qu'on leur faisait; une ardeur aveugle et impétueuse les
+avait tous entraînés. Mais, lorsqu'ils furent un peu revenus à
+eux-mêmes, et que, mesurant dans leur esprit cette vaste étendue de mer
+qui les séparait de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi, sans
+ressource et sans aucun moyen d'en sortir, une noire tristesse et un
+morne silence succédèrent à ces marques de joie et à ces acclamations
+qui avaient été générales dans toute l'armée.
+
+Agathocle ne laissa pas non plus ici le temps aux réflexions. Il
+conduisit sur-le-champ son armée vers une place qu'on appelait _la
+Grande-Ville_[235], qui était du domaine de Carthage. Le pays qui y
+conduisait était le lieu du monde le plus délicieux et le plus agréable
+à la vue. On voyait de tous côtés de grandes prairies entrecoupées de
+ruisseaux agréables, et couvertes de toutes sortes de troupeaux; des
+maisons de campagne bâties avec une magnificence extraordinaire; de
+belles avenues plantées d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute
+espèce; des jardins d'une vaste étendue, et entretenus avec un soin et
+une propreté qui faisait plaisir à l'œil. Cette vue ranima les soldats:
+ils arrivèrent pleins de courage à la Grande-Ville, qu'ils emportèrent
+d'emblée, et s'y enrichirent du butin qui leur fut abandonné. Tunis ne
+fit pas plus de résistance: cette place n'était pas fort éloignée de
+Carthage.
+
+[Note 235: _Mégalopolis_: Rollin aurait dû conserver ce nom, comme
+ceux de _Néapolis_, _Tripolis_, etc.--L.]
+
+L'alarme y fut grande quand on apprit que l'ennemi était dans le pays,
+et avançait à grandes journées vers la ville. L'arrivée d'Agathocle fit
+conclure que les armées des Carthaginois avaient été défaites devant
+Syracuse, et leur flotte entièrement dissipée. Le peuple court en
+desordre dans la place publique: le sénat s'assemble à la hâte et
+tumultuairement. On délibère sur les moyens de sauver la ville. Il n'y
+avait point de troupes sur pied qu'on pût opposer à l'ennemi, et le
+danger présent ne permettait pas d'attendre celles qu'on pourrait lever
+à la campagne et chez les alliés. Il fut donc résolu, après bien des
+avis, d'armer les citoyens. Le nombre de troupes monta à quarante mille
+hommes d'infanterie, mille chevaux et deux mille chariots armés en
+guerre. On en donna le commandement à Hannon et à Bomilcar, quoique, par
+des intérêts de famille, ils fussent divisés entre eux. Ils marchèrent
+aussitôt à l'ennemi, et, l'ayant atteint, rangèrent leur armée en
+bataille. Les troupes d'Agathocle ne montaient qu'à treize ou quatorze
+mille hommes. On donna le signal, le combat fut très-rude. Hannon, avec
+sa cohorte sacrée (c'était l'élite des troupes carthaginoises), soutint
+long-temps les Grecs, et les enfonça même quelquefois; mais enfui,
+accablé d'une grêle de pierres, et percé de coups, il tomba mort.
+Bomilcar aurait pu rétablir le combat; mais il avait des raisons
+secrètes et personnelles de ne pas procurer la victoire à sa patrie.
+Ainsi il jugea à propos de se retirer avec ses troupes, et il fut suivi
+du reste de l'armée, qui se vit obligée malgré elle de céder à l'ennemi.
+Agathocle, après l'avoir poursuivie pendant quelque temps, revint sur
+ses pas, et pilla le camp des Carthaginois. On y trouva vingt mille
+paires de menottes, dont ils s'étaient fournis, comptant sûrement qu'ils
+feraient beaucoup de prisonniers. Le fruit de la victoire fut la prise
+d'un grand nombre de places, et la révolte de plusieurs habitants du
+pays qui se joignirent au vainqueur.
+
+[Marge: Liv. lib. 28, n. 43.] Cette descente d'Agathocle en Afrique fit
+naître sans doute dans l'esprit de Scipion l'idée de tenter contre la
+même république, et en partant du même lieu, une semblable entreprise.
+Aussi, en répondant à Fabius, qui taxait de témérité le dessein qu'il
+avait de porter la guerre de Sicile en Afrique, il ne manqua pas de
+citer l'exemple d'Agathocle, pour montrer que souvent l'unique moyen de
+se débarrasser d'un ennemi trop pressant, c'est de passer dans son pays,
+et qu'on se sent un tout autre courage en attaquant qu'en se defendant.
+
+[Marge: Diod. l. 17, p.519 Quint. Curt. lib. 4, cap. 3.] Pendant que les
+Carthaginois étaient ainsi pressés par leurs ennemis, ils reçurent une
+ambassade de Tyr. Elle venait implorer leur secours contre
+Alexandre-le-Grand, qui était tout près d'emporter cette ville, qu'il
+assiégeait depuis long-temps[236]. L'extrémité où étaient réduits leurs
+compatriotes (car ils les appelaient ainsi) les toucha aussi vivement
+que leur propre danger. Étant hors d'état de les secourir, ils se
+crurent au moins obligés de les consoler, et députèrent vers eux trente
+de leurs principaux citoyens, pour leur témoigner la douleur où ils
+étaient de ne pouvoir leur envoyer de troupes dans un besoin si
+pressant. Les Tyriens, déchus de l'unique espérance qui leur restait, ne
+perdirent pourtant point courage. Ils remirent entre les mains de ces
+députés leurs femmes, leurs enfants et tous les vieillards de la ville;
+et, délivrés d'inquiétude pour ce qu'ils avaient de plus cher au monde,
+ils ne songèrent plus qu'à se défendre avec courage, préparés à tout
+événement. Carthage reçut cette troupe désolée avec toutes les marques
+possibles d'amitié, et rendit à des hôtes si chers et si dignes de
+compassion tous les services qu'ils auraient pu attendre des pères les
+plus affectionnés et des mères les plus tendres.
+
+[Note 236: Le fait peut être vrai; mais le synchronisme est faux. La
+prise de Tyr par Alexandre est de l'an 330 avant J.C. et le siège de
+Carthage par Agathocle est de l'an 308. Alexandre était mort depuis 16
+ans. Quinte-Curce a fait un anachronisme d'environ 22 ans.--L.]
+
+Quinte-Curce place l'ambassade de Tyr vers les Carthaginois pendant que
+les Syracusains ravageaient l'Afrique, et lorsqu'ils s'étaient avancés
+jusqu'aux portes de Carthage; mais l'expédition d'Agathocle contre
+l'Afrique ne peut pas se concilier avec le siége de Tyr, qui lui est
+antérieur de plus de vingt ans.
+
+Elle songea en même temps à chercher un remède aux maux dont elle était
+elle-même accablée. On regarda l'état présent de la république comme un
+effet de la colère des dieux; et on reconnut l'avoir justement méritée,
+sur-tout par rapport à deux divinités à l'égard desquelles on avait
+manqué aux devoirs prescrits par la religion, et observés autrefois avec
+beaucoup d'exactitude. C'était une coutume à Carthage, aussi ancienne
+que la ville même, d'envoyer tous les ans à Tyr, d'où elle tirait son
+origine, la dîme de tous les revenus de la république, et d'en faire une
+offrande à Hercule, le patron et le protecteur des deux villes. Le
+domaine, et par conséquent le revenu de Carthage, s'étant augmenté
+considérablement depuis un certain temps, on avait diminué la portion du
+dieu, et il s'en fallait bien qu'on lui envoyât la dîme en entier. Le
+scrupule les saisit: ils reconnurent et avouèrent publiquement leur
+mauvaise foi et leur sacrilége avarice; et, pour expier leur faute, ils
+envoyèrent à Tyr un grand nombre de présents et de petites chapelles des
+dieux, toutes d'or, dont le prix montait à une grande somme.
+
+Un autre violement de la religion, qui ne parut pas moins considérable à
+leur superstition inhumaine que le premier, causa aussi de grands
+scrupules. Anciennement on immolait à Saturne les enfants des meilleures
+maisons de Carthage. Ils se reprochèrent d'avoir manqué de rendre à
+cette divinité tous les honneurs qu'ils lui croyaient dus, et d'avoir
+usé de fraude et de mauvaise foi à son égard en offrant à la place des
+enfants de qualité, d'autres enfants de pauvres ou d'esclaves, qu'on
+achetait dans cette vue. Pour expier une si étrange impiété, on immola à
+ce dieu sanguinaire deux cents enfants tirés des plus nobles maisons de
+la ville; et plus de trois cents personnes, qui se sentaient coupables
+d'un crime si affreux, s'offrirent elles-mêmes en sacrifice pour
+éteindre par leur sang la colère des dieux.
+
+Après ces expiations, on dépêcha vers Amilcar en Sicile pour lui porter
+les nouvelles de ce qui était arrivé en Afrique, et le presser d'envoyer
+du secours. Il donna ordre aux députés de garder un profond silence sur
+la victoire d'Agathocle, et répandit un bruit tout contraire, assurant
+que ce général avait été entièrement défait avec toutes ses troupes, et
+que sa flotte avait été prise par les Carthaginois; et, pour confirmer
+ce bruit, il montrait les ferrements des vaisseaux, qu'on avait eu soin
+de lui envoyer. On ne douta point dans la ville que cette nouvelle ne
+fût vraie: le grand nombre songeait déjà à se rendre et à capituler,
+lorsqu'une galère à trente rames, qu'Agathocle avait fait construire à
+la hâte, arriva dans le port, et parvint, non sans peine et sans danger,
+jusqu'aux assiégés. La nouvelle de la victoire d'Agathocle se répandit
+bientôt dans toute la ville, et rendit la joie et le courage à tous les
+habitants. Amilcar fit un dernier effort pour emporter la ville [Marge:
+Diod. pag. 767-769.] d'assaut, et fut repoussé avec perte. Il leva le
+siége, et envoya cinq mille hommes de secours à sa patrie. Quelque temps
+après, ayant repris le siége, et croyant surprendre les Syracusains en
+les attaquant de nuit, son dessein fut découvert, et il tomba vif entre
+les mains des ennemis, qui lui firent souffrir les derniers supplices.
+La tête d'Amilcar fut envoyée sur-le-champ à Agathocle. Il s'approcha
+aussitôt du camp des ennemis, et y répandit une consternation générale
+en leur montrant la tête de ce commandant, qui leur marquait en quel
+état étaient leurs affaires de Sicile.
+
+[Marge: Diod. p. 779-781. Justin. lib. 22, c. 7.] Aux ennemis étrangers
+s'en joignit un domestique, plus dangereux et plus à craindre que les
+autres: c'était Bomilcar leur général, et qui actuellement exerçait la
+première magistrature. Il songeait depuis long-temps à se faire tyran
+dans Carthage, et à s'y procurer une autorité souveraine. Il crut que
+les troubles présents lui en offriraient une occasion favorable. Il
+entre donc dans la ville, et, soutenu par un petit nombre de citoyens
+complices de sa révolte, et par une troupe de soldats étrangers, il se
+fait déclarer tyran, et commence en effet à montrer qu'il l'était
+véritablement, en égorgeant sans pitié tout ce qu'il rencontre de
+citoyens dans les rues. Un grand tumulte s'étant élevé dans la ville, on
+crut d'abord que c'était l'ennemi qui y était entré par trahison: mais,
+lorsqu'on eut reconnu que c'était Bomilcar, la jeunesse s'arma pour
+repousser le tyran, et du haut des toits on accabla ses gens de traits
+et de pierres. Quand il vit une armée en forme marcher contre lui, il se
+retira avec sa troupe sur un lieu élevé, dans le dessein de s'y bien
+défendre, et de vendre chèrement sa vie. Pour épargner le sang des
+citoyens, on leur fit promettre à tous, sans exception, une amnistie
+générale, s'ils quittaient leurs armes. Il se rendirent à cette
+condition, et on leur tint parole, excepté à Bomilcar leur chef. Les
+Carthaginois, sans avoir égard à leur serment, le condamnèrent à mort,
+et l'attachèrent à une croix, où ils lui firent souffrir les plus cruels
+supplices. Du haut de sa potence, comme d'un tribunal, il harangua le
+peuple, et se crut en droit de lui reprocher avec force son injustice,
+son ingratitude et sa perfidie, en faisant le dénombrement de beaucoup
+d'illustres généraux dont il avait payé les services par une mort
+infâme. Il expira sur la croix en leur faisant ces reproches.
+
+[Marge: Diod. pag. 777-779, et 791-802. Justin. l. 22, c. 7 et 8.]
+Agathocle avait engagé dans son parti un puissant roi de Cyrène, nommé
+Ophellas, dont il avait flatté l'ambition par de magnifiques espérances,
+en lui faisant entendre que, content pour lui-même de la Sicile, il lui
+laisserait l'empire de l'Afrique. Comme les plus grands crimes ne lui
+coûtaient rien lorsqu'il espérait en pouvoir tirer quelque utilité, dès
+que ce prince lui eut amené son armée, il le fit périr par une perfidie
+sans exemple, afin de se rendre maître de ses troupes. Plusieurs peuples
+étaient entrés dans son alliance. Il avait sous son pouvoir un grand
+nombre de places fortes. Voyant les affaires d'Afrique en bon état, il
+crut devoir songer à celles de Sicile, et il y passa, ayant laissé le
+commandement des troupes à son fils Archagathe. Sa renommée et le bruit
+de ses conquêtes l'y avaient précédé. Quand on sut qu'il y était arrivé,
+plusieurs villes se rendirent à lui; mais les mauvaises nouvelles qu'il
+reçut d'Afrique l'obligèrent bientôt d'y retourner. Son absence avait
+tout changé; et, quelque effort qu'il fit, il ne put y rétablir ses
+affaires. Toutes ses places s'étaient rendues à l'ennemi; les Africains
+avaient quitté son parti; il avait perdu une partie de ses troupes; ce
+qui lui en restait n'était pas en état de tenir tête aux Carthaginois,
+et il ne pouvait les transporter en Sicile, parce qu'il manquait de
+vaisseaux, et que les ennemis étaient maîtres de la mer; il ne pouvait
+espérer ni paix, ni traité de la part des barbares, qu'il avait insultés
+d'une manière si outrageante, étant le premier qui eût osé faire une
+descente dans leur pays. Dans cette extrémité, il ne songea plus qu'à
+sauver sa vie. Après plusieurs aventures, lâche déserteur de son armée,
+et cruel traître de ses enfants, qu'il abandonnait à la boucherie, il se
+déroba par la fuite aux maux qui le menaçaient, et arriva avec un petit
+nombre de personnes à Syracuse. Ses soldats, se voyant ainsi trahis,
+égorgèrent ses enfants et se rendirent à l'ennemi. Lui-même fit bientôt
+après une fin misérable, et termina par une mort cruelle une vie remplie
+de crimes[237].
+
+[Note 237: Il mourut empoisonné par Méganon qui fit aussi massacrer
+Archagathe, fils d'Agathocle, et voulut ensuite usurper l'autorité à
+Syracuse.--L.]
+
+[Marge: Justin l. 21, cap. 6.] On peut aussi placer ici un autre fait
+rapporté par Justin. Le bruit des conquêtes d'Alexandre-le-Grand fit
+craindre aux Carthaginois qu'il ne songeât à tourner ses armes du côté
+de l'Afrique. Le malheur de Tyr, d'où ils tiraient leur origine, et
+qu'il venait de détruire; l'établissement d'Alexandrie, qu'il avait
+bâtie sur les confins de l'Afrique et de l'Égypte, comme pour opposer à
+Carthage une ville rivale; les prospérités non interrompues de ce
+prince, qui ne mettait point de bornes ni à son ambition, ni à son
+bonheur, tout cela leur donnait de justes alarmes. Pour découvrir ses
+sentiments et sonder ses pensées, Amilcar, surnommé Rhodanus, feignant
+d'avoir été chassé de sa patrie par les cabales de ses ennemis, passa
+dans le camp d'Alexandre, à qui il fut présenté, par le moyen de
+Parménion, et lui offrit ses services. Le roi le reçut fort bien, et eut
+plusieurs entretiens avec lui. Amilcar ne manqua pas de mander à ses
+compatriotes tout ce qu'il avait pu découvrir. Cependant, quand il fut
+revenu à Carthage, après la mort d'Alexandre, il fut traité comme un
+traître qui avait vendu sa patrie au roi, et mis à mort par une sentence
+qui prouvait également l'ingratitude et la cruauté des Carthaginois.
+
+[Marge: Polyb. l. 3, pag. 180. AN. M. 3727 CARTH. 569. ROM. 471. AV.
+J.C. 277.] Il me reste à parler des guerres que les Carthaginois
+soutinrent en Sicile du temps de Pyrrhus, roi d'Épire. Les Romains, à
+qui les desseins de ce prince ambitieux n'étaient pas inconnus, pour se
+fortifier contre les entreprises qu'il pourrait faire en Italie, avaient
+renouvelé leurs traités avec les Carthaginois, qui, de leur côté, ne
+craignaient pas moins qu'il ne passât en Sicile. On ajouta aux
+conditions des traités précédents qu'en cas de guerre de la part de
+Pyrrhus les deux peuples se prêteraient mutuellement du secours.
+
+[Marge: Justin. l. 18, cap. 2.] La prévoyance des Romains n'avait pas
+été vaine. Pyrrhus tourna ses armes contre l'Italie, et y remporta
+plusieurs victoires. Les Carthaginois, en conséquence du dernier traité,
+se crurent obligés de secourir les Romains, et leur envoyèrent une
+flotte de six-vingts vaisseaux, commandée par Magon. Ce général, ayant
+été admis à l'audience du sénat, lui marqua la part que ses maîtres
+prenaient à la guerre qu'ils avaient appris qu'on leur suscitait, et il
+leur offrit ses services. Le sénat témoigna sa reconnaissance pour la
+bonne volonté des Carthaginois, mais, pour le présent, n'accepta point
+leur secours.
+
+[Marge: Ibid.] Magon, quelques jours après, se transporta près de
+Pyrrhus, sous prétexte de pacifier ses différends au nom des
+Carthaginois, mais en effet pour le sonder et pour pressentir ses
+desseins au sujet de la Sicile, où le bruit commun était qu'il avait
+résolu de passer. Ils craignaient également que Pyrrhus ou les Romains
+ne prissent connaissance des affaires de cette île, et n'y fissent
+passer des troupes.
+
+En effet les Syracusains, assiégés depuis quelque temps par les
+Carthaginois, avaient envoyé députés sur députés vers Pyrrhus pour le
+presser de venir à leur secours. Ce prince avait une raison particulière
+de prendre les intérêts de Syracuse, ayant épousé Lanassa, fille
+d'Agathocle, dont il avait eu un fils nommé Alexandre. Il partit enfin
+de Tarente, passa le détroit, et entra en Sicile. Ses conquêtes d'abord
+y furent si rapides, qu'il ne resta dans toute l'île, aux Carthaginois,
+qu'une seule ville, qui était Lilybée. Il en forma le siége; mais il fut
+bientôt obligé de le lever, tant il y trouva de résistance; et
+d'ailleurs on le pressait de retourner en Italie, où sa présence était
+absolument nécessaire. Elle ne l'était pas moins en Sicile; et, dès
+qu'il en fut sorti, elle retourna à ses anciens maîtres. Ainsi il perdit
+cette île avec autant de rapidité qu'il l'avait conquise. [Marge: Plut.
+in Pyrrh. pag. 398.] Quand il se fut embarqué, tournant les yeux vers la
+Sicile:[238] _Oh! le beau champ de bataille_, dit-il à ceux qui étaient
+autour de lui, _que nous laissons là aux Carthaginois et aux Romains_!
+Et sa prédiction se vérifia bientôt.
+
+[Note 238: Ὁίαν ἀπολείπομεν, ὦ φίλοι, Καρχηδονίοις καὶ Ῥωμαίοις
+παλαίσραν. Le mot grec est beau. En effet, la Sicile fut comme _une
+palestre_ où les Carthaginois et les Romains s'exercèrent dans le métier
+de la guerre, et semblèrent, pendant plusieurs années, _lutter_ les uns
+contre les autres.]
+
+Après son départ, la première magistrature de Syracuse fut déférée à
+Hiéron; et dans la suite on lui accorda d'un commun consentement le nom
+et l'autorité de roi, tant on se trouvait bien sous son gouvernement. Il
+fut chargé de la guerre contre les Carthaginois, et remporta sur eux
+plusieurs avantages; mais des intérêts communs réunirent les
+Carthaginois et les Syracusains contre un nouvel ennemi qui commençait à
+paraître en Sicile et qui leur donnait aux uns et aux autres de vives et
+de justes alarmes: c'étaient les Romains, qui, débarrassés de tous les
+ennemis qu'ils avaient eu à combattre jusque-là dans l'Italie même, se
+virent enfin en état de porter leurs armes au-dehors, et d'y jeter les
+fondements de cette vaste domination, dont il est vraisemblable que
+dès-lors ils avaient conçu l'idée et formé le projet. La Sicile était
+trop à leur bienséance pour ne pas songer à s'y établir. Ils saisirent
+avidement une occasion favorable d'y passer, qui se présenta pour-lors à
+eux, et qui causa leur rupture avec les Carthaginois, et donna lieu à la
+première guerre punique. C'est ce que nous exposerons plus au long, en
+rapportant les causes de cette guerre.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE II.
+
+ HISTOIRE DE CARTHAGE, DEPUIS LA PREMIÈRE GUERRE
+ PUNIQUE JUSQU'À SA DESTRUCTION.
+
+Le plan que je me suis proposé ne me permet pas d'entrer dans un détail
+exact des guerres entre Rome et Carthage, ce qui appartient plutôt à
+l'histoire romaine, à laquelle je n'ai point dessein de toucher, si ce
+n'est en passant et par occasion. Je n'en rapporterai donc que ce qui me
+paraîtra le plus propre à donner une juste idée de la république dont
+j'entreprends de parler, en m'arrêtant principalement sur ce qui regarde
+les Carthaginois mêmes, et sur ce qui s'est passé de plus important en
+Sicile, en Espagne et en Afrique; ce qui ne laisse pas d'avoir une assez
+grande étendue.
+
+J'ai déjà remarqué que, depuis la première guerre punique jusqu'à la
+destruction de Carthage, il s'était écoulé cent dix-huit ans. Tout ce
+temps peut se diviser en cinq parties, ou cinq intervalles.
+
+ I. La première guerre punique dure vingt-quatre
+ ans. 24
+
+ II. L'intervalle entre la première et la seconde
+ guerre punique est aussi de vingt-quatre ans. 24
+
+ III. La seconde guerre punique dure dix-sept
+ ans. 17
+
+ IV. L'intervalle entre la seconde et la troisième
+ est de quarante-neuf ans. 49
+
+ V. La troisième guerre punique, terminée par
+ la destruction de Carthage, ne dure que quatre
+ ans et quelques mois. 4
+ ----
+ 118
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+_Première guerre punique._
+
+Voici quelle fut l'occasion de la première guerre punique. Des soldats
+campaniens, qui étaient à la solde [Marge: Polyb. lib. 1 pag. 5.]
+d'Agathocle, tyran de Sicile, étant entrés comme amis dans la ville de
+Messine, égorgèrent bientôt après une partie des citoyens, chassèrent
+les autres, épousèrent leurs femmes, envahirent tous leurs biens, et
+demeurèrent seuls maîtres de cette place, qui était fort importante. Ils
+prirent le nom de _Mamertins_[239]. [Marge: AN. M. 3724 ROM. 468. AV.
+J.C. 280.] A leur exemple, et par leur secours, une légion romaine[240]
+traita de la même sorte la ville de Rhége, située vis-à-vis de Messine,
+à l'autre côté du détroit; et ces deux villes perfides, se soutenant
+mutuellement dans la suite, se rendirent formidables à leurs voisins,
+sur-tout celle de Messine, qui devint fort puissante, et causa beaucoup
+d'inquiétude, tant aux Syracusains qu'aux Carthaginois, qui étaient
+maîtres d'une partie de la Sicile. Dès que les Romains se virent
+délivrés des ennemis qu'ils avaient eus jusque-là sur les bras, et
+surtout de Pyrrhus, ils songèrent à punir le crime de leurs citoyens,
+qui s'étaient établis à Rhége d'une manière si injuste et si cruelle
+depuis près de dix ans. Ils prirent la ville, et tuèrent pendant
+l'attaque la plus grande partie des habitants, que le désespoir avait
+fait combattre jusqu'à la mort. Il n'en resta que trois cents, qui
+furent conduits à Rome, et qui, après avoir été battus de verges dans la
+place publique, furent tous décapités. La vue des Romains, dans cette
+exécution sanglante, était de justifier auprès des alliés leur bonne foi
+et leur innocence. Rhége, sur-le-champ, fut restituée à ses véritables
+maîtres. Les Mamertins, considérablement affaiblis, tant par la chûte de
+leurs alliés que par les échecs qu'ils avaient soufferts de la part des
+Syracusains, qui venaient de choisir Hiéron pour leur roi, crurent
+devoir songer à leur sûreté; mais la division se mit parmi les
+habitants. Les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres
+appelèrent à leur secours les Romains, résolus de leur livrer la ville.
+
+[Note 239: Selon Festus, ce nom venait du mot _Mamers_ qui, dans la
+langue campanienne, signifie _Mars_.--L.]
+
+[Note 240: Cette légion était composée de _Campaniens_, commandés
+par Décius Jubellus _Campanien_. Ce fait n'est pas indifférent. Il
+explique la révolte de la légion, de concert avec les Mamertins de
+Messine.--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 9-11.] L'affaire fut mise en délibération dans
+le sénat romain, qui, en l'envisageant par ses différentes faces, y
+trouva de la difficulté. D'un côté, il paraissait honteux et indigne de
+la vertu romaine de prendre ouvertement la défense de traîtres et de
+perfides, qui étaient précisément dans le même cas que ceux de Rhége,
+qu'on venait de punir si sévèrement. D'un autre côté, il était de la
+dernière importance d'arrêter les progrès des Carthaginois, qui, non
+contents des conquêtes qu'ils avaient faites en Afrique et en Espagne,
+s'étaient encore rendus maîtres de presque toutes les îles de la mer de
+Sardaigne et d'Étrurie, et le deviendraient bientôt certainement de la
+Sicile entière, si on leur abandonnait Messine: or, de là en Italie la
+distance n'était pas grande; et c'était en quelque sorte inviter un
+ennemi si puissant à y passer, que de lui en ouvrir ainsi l'entrée. Ces
+raisons, quelque fortes qu'elles fussent, ne purent déterminer le sénat
+à se déclarer pour les Mamertins, et les motifs d'honneur et de justice
+l'emportèrent ici sur ceux de l'intérêt et de la politique. [Marge: AN.
+M. 3741 CARTH. 583. ROM. 485. AV. J.C. 263. Front. [Strateg. I. 4. 11.]]
+Mais le peuple ne fut pas si délicat; dans l'assemblée qui se tint à ce
+sujet, il fut résolu qu'on secourrait les Mamertins. Le consul Appius
+Claudius partit sur-le-champ avec son armée, et traversa hardiment le
+détroit, après avoir trompé par une ingénieuse ruse la vigilance du
+général des Carthaginois. Ceux-ci, moitié par ruse, moitié par force,
+furent chassés de la citadelle, et la ville aussitôt fut remise entre
+les mains du consul. Les Carthaginois firent pendre leur chef pour avoir
+livré si facilement la citadelle, et ils se préparèrent à assiéger la
+ville avec toutes leurs troupes. Hiéron y joignit les siennes; mais le
+consul, les ayant battus séparément, fit lever le siége et ravagea
+impunément tout le pays voisin, les ennemis n'osant plus paraître devant
+lui. Ce fut là la première expédition des Romains hors de l'Italie.
+
+On doute[241] si les motifs qui portèrent les Romains à passer en Sicile
+étaient bien purs et bien conformes à la justice. Quoi qu'il en soit,
+leur passage en Sicile, et le secours donné à ceux de Messine, est comme
+le premier pas qui devait les conduire un jour à ce haut point de gloire
+et de grandeur où ils parvinrent dans la suite.
+
+[Note 241: M. le chevalier Folard examine cette question dans ses
+Remarques sur Polybe. (Liv. I, pag. 16.)
+
+= Quel doute peut-il y avoir sur les motifs de la conduite des Romains
+en cette occasion? Évidemment c'est l'ambition qui l'a emporté sur la
+justice. Polybe convient lui-même de tous les reproches qu'on peut leur
+faire (III, c. 26, §6).--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 15-19.] Hiéron s'étant accommodé avec les
+Romains, et ayant fait alliance avec eux, les Carthaginois tournèrent
+tous leurs soins sur la Sicile, et y envoyèrent de nombreuses armées.
+Ils choisirent pour place d'armes Agrigente. [Marge: AN. M. 3743. ROM.
+487.] Les Romains les y attaquèrent, et, après un siége de sept mois et
+le gain d'une bataille, ils se rendirent maîtres de la ville.
+
+[Marge: Pag. 20.] Quelque avantageuses que fussent cette victoire et la
+conquête d'une place si importante, ils sentirent bien que, tant que les
+Carthaginois demeureraient maîtres de la mer, les villes maritimes de
+l'île se déclareraient toujours pour eux, et que jamais ils ne
+pourraient venir à bout de les en chasser. D'ailleurs, ils souffraient
+avec peine que l'Afrique demeurât paisible et tranquille pendant que
+l'Italie était infestée par les fréquentes incursions de l'ennemi. Ils
+songèrent donc pour la première fois à bâtir une flotte et à disputer
+l'empire de la mer aux Carthaginois. L'entreprise était hardie, et
+pouvait sembler téméraire; mais elle montre quel était le courage et la
+grandeur d'ame des Romains. Ils n'avaient pas alors une seule felouque
+en propre; et, pour passer d'Italie en Sicile, ils avaient été obligés
+d'emprunter des vaisseaux de leurs voisins. Ils n'avaient aucun usage de
+la marine; ils n'avaient point d'ouvriers qui sussent construire des
+bâtiments; ils ne connaissaient pas même la forme des quinquérèmes,
+c'est-à-dire des galères à cinq rangs de rames, qui faisaient alors la
+force principale des flottes. Mais heureusement, l'année précédente, ils
+en avaient pris une, qui leur servit de modèle. Ils se mirent donc, avec
+une ardeur et une industrie incroyables, à en bâtir de pareilles; et,
+pendant qu'ils étaient occupés à ce travail, d'un autre côté on amassait
+des rameurs, on les formait à une manœuvre qui jusque-là leur avait été
+absolument inconnue; et, assis sur des bancs au bord de la mer, dans le
+même ordre qu'on l'est dans les vaisseaux, on les accoutumait, comme
+s'ils eussent été actuellement à la chiourme, et qu'ils eussent eu en
+main des rames, à s'élancer en arrière en retirant leurs bras, puis à
+les repousser en avant pour recommencer le même mouvement, et cela tous
+ensemble, de concert, et dans le même instant, dès qu'on leur en donnait
+le signal. On construisit, dans l'espace de deux mois, cent galères à
+cinq rangs de rames, et vingt à trois rangs. Après qu'on eut exercé
+pendant quelque temps les rameurs dans les vaisseaux mêmes, la flotte se
+mit en mer, et alla chercher l'ennemi. Elle était commandée par le
+consul Duilius.
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 22. AN. M. 3745 ROM. 489.] Quand on fut à la
+vue des Carthaginois, près des côtes de Myle, on se prépara au combat.
+Comme les galères des Romains, construites grossièrement et à la hâte,
+n'étaient pas fort agiles, ni faciles à manier, ils suppléèrent à cet
+inconvénient par une machine[242] qui fut inventée sur-le-champ, et que
+depuis on a appelée _corbeau_, par le moyen de laquelle ils accrochaient
+les vaisseaux des ennemis, passaient dedans malgré eux, et en venaient
+aussitôt aux mains. On donna le signal du combat. La flotte des
+Carthaginois était composée de cent trente vaisseaux, et commandée par
+Annibal[243]. Il montait une galère à sept rangs de rames, qui avait
+appartenu à Pyrrhus. Les Carthaginois, pleins de mépris pour des ennemis
+à qui la marine était absolument inconnue, et qui n'oseraient pas sans
+doute les attendre, s'avancent fièrement, moins pour combattre que pour
+recueillir les dépouilles dont ils se croyaient déjà maîtres. Ils furent
+pourtant un peu étonnés de ces machines qu'ils voyaient élevées sur la
+proue de chaque vaisseau, et qui étaient nouvelles pour eux; mais ils le
+furent bien plus quand ces mêmes machines, abaissées tout d'un coup, et
+lancées avec force contre leurs vaisseaux, les accrochèrent malgré eux,
+et, changeant la forme du combat, les obligèrent à en venir aux mains,
+comme si on eût été sur terre. Ils ne purent soutenir l'attaque des
+Romains. Le carnage fut horrible. Les Carthaginois perdirent
+quatre-vingts vaisseaux, parmi lesquels était celui du général, qui se
+sauva avec peine dans une chaloupe.
+
+[Note 242: Polybe fait une description fort détaillée de cette
+machine. Il y a plusieurs sortes de corbeaux. On peut voir la
+dissertation de M. Folard (POLYB. liv. 1, pag. 83, etc.).]
+
+[Note 243: Ce n'est pas le grand Annibal.]
+
+Une victoire si considérable et si inespérée enfla extrêmement le
+courage des Romains, et semblait avoir doublé leurs forces pour
+continuer cette guerre. Ils rendirent des honneurs extraordinaires au
+consul Duilius. Il fut le premier de tous les Romains à qui le triomphe
+naval fut accordé. On lui érigea une colonne rostrale[244] avec une
+belle inscription: cette colonne subsiste encore à Rome.
+
+[Note 244: On appelait ces colonnes _rostratæ_, à cause des becs,
+des éperons des vaisseaux dont elles étaient ornées, _rostra_.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 24.] Pendant les deux années qui suivirent,
+les Romains se fortifièrent toujours de plus en plus sur mer par
+plusieurs combats qu'ils y donnèrent, et par les heureux succès qu'ils y
+eurent. Ils ne les regardaient que comme des essais et des préparatifs
+pour une entreprise qu'ils avaient dans l'esprit, qui était de porter la
+guerre en Afrique, et d'aller attaquer les Carthaginois dans leur propre
+pays. Il n'y avait rien que ceux-ci craignissent davantage; et, pour
+détourner un coup si dangereux, ils résolurent de donner bataille à
+quelque prix que ce fût.
+
+[Marge: Pag. 25. AN. M. 3749 ROM. 493.] Les Romains avaient nommé pour
+consuls M. Atilius Régulus et L. Manlius. Leur flotte était de trois
+cent trente vaisseaux, et portait cent quarante mille hommes, chaque
+vaisseau ayant trois cents rameurs, et six-vingts combattants. Celle des
+Carthaginois, commandée par Hannon et Amilcar, avait vingt vaisseaux de
+plus, et plus de monde aussi à proportion. Les deux flottes se
+trouvèrent en présence près d'Ecnome en Sicile. On ne pouvait envisager
+deux flottes et deux armées si nombreuses, ni être témoin des mouvements
+extraordinaires qui se faisaient pour se préparer au combat, sans être
+saisi de quelque frayeur, dans la vue du danger qu'allaient courir deux
+des plus puissants peuples de la terre. Comme le courage, aussi-bien que
+les forces, était égal des deux côtés, le combat fut opiniâtre, et le
+succès long-temps douteux; mais enfin les Carthaginois furent vaincus.
+Plus de soixante de leurs vaisseaux furent pris, et trente coulés à
+fond. Les Romains en perdirent vingt-quatre, dont aucun ne tomba entre
+les mains des ennemis.
+
+[Marge: Polyb. lib. 1, pag. 30.] Le fruit de cette victoire fut, comme
+l'avaient projeté les Romains, de faire voile en Afrique, après avoir
+radoubé les vaisseaux, et les avoir remplis de tous les préparatifs
+nécessaires pour soutenir une longue guerre dans un pays étranger. Ils
+abordèrent heureusement en Afrique, et commencèrent par se rendre
+maîtres d'une ville nommée _Clypea_, qui avait un bon port. De là, après
+avoir dépêché des courriers à Rome pour donner avis de leur débarquement
+et pour recevoir les ordres du sénat, ils se répandirent dans le plat
+pays, y firent un dégât épouvantable, emmenèrent un grand nombre de
+troupeaux et vingt mille captifs.
+
+[Marge: AN. M. 3750. ROM. 494.] Le courrier cependant, étant revenu de
+Rome, apporta les ordres du sénat, qui avait jugé à propos de continuer
+à Régulus, sous la qualité de _proconsul_, le commandement des armées
+d'Afrique, et de rappeler son collègue avec une grande partie de la
+flotte et des troupes, ne laissant à Régulus que quarante vaisseaux,
+quinze mille hommes de pied, et cinq cents chevaux. C'était renoncer
+visiblement au fruit que l'on pouvait attendre de la descente en
+Afrique, que de réduire les forces du consul à un si petit nombre de
+vaisseaux et de troupes.
+
+[Marge: Val. Max. lib. 4, c. 4.] On comptait beaucoup à Rome sur
+l'habileté et le courage de Régulus. La joie y fut universelle quand on
+sut que le commandement dans l'Afrique lui avait été continué. Lui seul
+en fut affligé lorsqu'il reçut cette nouvelle. Il écrivit à Rome pour
+demander avec instance qu'on lui envoyât un successeur. Sa principale
+raison était que, la mort de son fermier ayant donné lieu à un de ses
+mercenaires d'enlever tous les instruments de labour, sa présence était
+nécessaire pour faire valoir ce petit fonds de terre, qui seul faisait
+subsister sa famille. Il n'était que de sept arpens. Le sénat se chargea
+de faire cultiver ses terres aux dépens du public, de fournir à la
+subsistance de sa femme et de ses enfants, de le dedommager des pertes
+qu'il avait faites par le vol du mercenaire. Heureux siècle, où la
+pauvreté était ainsi en honneur, et se trouvait jointe au plus rare
+mérite et aux premières dignités de l'état! Régulus, déchargé des soins
+domestiques, ne songea plus qu'à bien remplir ceux d'un général.
+
+[Marge: Polyb. l. 1, p. 31-36.] Après avoir enlevé plusieurs châteaux,
+il entreprit le siége d'Adis, une des plus fortes places du pays. Les
+Carthaginois, ne pouvant plus souffrir qu'on ravageât ainsi impunément
+leurs terres, se mirent enfin en campagne, et marchèrent vers l'ennemi
+pour lui faire lever le siége. Dans ce dessein, ils se postèrent sur une
+colline qui commandait le camp des Romains, et d'où ils pouvaient fort
+les incommoder, mais dont la situation rendait inutile une partie de
+leurs troupes; car la principale force des Carthaginois consistait dans
+la cavalerie et les éléphants, qui ne sont d'usage que dans les plaines.
+Régulus ne leur laissa pas le temps d'y descendre; et, pour profiter de
+la faute essentielle qu'avaient faite les généraux carthaginois, les
+attaqua dans ce poste, et, après une faible résistance de leur part, les
+mit en déroute, pilla le camp, ravagea tous les lieux circonvoisins:
+puis, ayant pris Tunis, place importante et qui l'approchait de
+Carthage, il y fit camper son armée.
+
+L'alarme fut extrême parmi les ennemis; tout leur avait mal réussi
+jusque-là. Ils avaient été battus par terre et par mer; plus de deux
+cents places s'étaient rendues au vainqueur. Les Numides faisaient
+encore plus de ravage dans la campagne, que les Romains. Ils
+s'attendaient à chaque moment à se voir assiégés dans la capitale. Les
+paysans, s'y réfugiant de tous côtés avec leurs femmes et leurs enfants
+pour y chercher leur sûreté, augmentèrent le trouble, et firent craindre
+la famine en cas de siége. Régulus, dans la crainte qu'un successeur ne
+vînt lui enlever la gloire de ses heureux succès, fit faire quelques
+propositions de paix aux vaincus; mais elles leur parurent si dures,
+qu'ils ne purent y prêter l'oreille. Comme il ne doutait point que
+bientôt il ne fût maître de Carthage, il n'en rabattit rien; et, par un
+éblouissement que causent presque toujours les succès grands et
+inopinés, il les traita avec hauteur, prétendant qu'ils devaient
+regarder comme une grâce tout ce qu'il leur laissait, en ajoutant avec
+une sorte d'insulte:[245] _qu'il faut, ou savoir vaincre, ou savoir se
+soumettre au vainqueur_. Un traitement si dur et si fier les révolta, et
+ils prirent la résolution de périr plutôt les armes à la main que de
+rien faire qui fût indigne de la grandeur de Carthage.
+
+Réduits à cette fatale extrémité, il leur arriva fort à propos de Grèce
+un renfort de troupes auxiliaires[246], qui avaient à leur tête
+Xanthippe, Lacédémonien, élevé dans la discipline de Sparte, et qui
+avait appris l'art militaire dans cette excellente école. Quand il se
+fut fait raconter toutes les circonstances de la dernière bataille,
+qu'il eut vu clairement pourquoi on l'avait perdue, qu'il eut connu par
+lui-même en quoi consistaient les principales forces de Carthage, il dit
+hautement, et le répéta souvent dans les conversations qu'il eut avec
+les autres officiers, que, si les Carthaginois avaient été vaincus, ils
+ne devaient s'en prendre qu'à l'incapacité de leurs chefs. Ces discours
+furent rapportés au conseil public; on en fut frappé: on le pria de
+vouloir bien s'y rendre. Il appuya son sentiment de raisons si fortes et
+si convaincantes, qu'il rendit palpables à tout le monde les fautes
+qu'avaient commises les généraux; et il fit voir aussi clairement qu'en
+gardant une conduite opposée, on pouvait non-seulement mettre le pays en
+sûreté, mais en chasser l'ennemi. Un tel discours fit renaître dans les
+esprits le courage et l'espérance. On le pria, et on le força en quelque
+sorte d'accepter le commandement de l'armée. Quand on vit, dans les
+exercices qu'il fit faire aux troupes tout près de la ville, la manière
+dont il s'y prenait pour les ranger en bataille, pour les faire avancer
+ou reculer au premier signal, pour les faire défiler avec ordre et
+promptitude, en un mot, pour leur faire faire toutes les évolutions et
+tous les mouvements que demande l'art militaire, on fut tout étonné, et
+l'on avoua que tout ce que Carthage jusque-là avait eu de plus habiles
+chefs n'étaient que des ignorants en comparaison de celui-ci.
+
+[Note 245: Δεἴ τοὺς ἀγαθοὺς ἢ νικᾅν, ἢ εἴκειν τοἴς ὑπερέχουσιν.
+[DIODOR. _Eclog._ lib. 23, cap. 3.]]
+
+[Note 246: Troupes qu'ils avaient chargé un officier carthaginois de
+lever en Grèce. (POLYB. I, 32.)--L.]
+
+Officiers et soldats, tout était dans l'admiration; et, ce qui est bien
+rare, la jalousie n'en empêcha point l'effet, la crainte du danger
+présent et l'amour de la patrie étouffant sans doute dans les esprits
+tout autre sentiment. A la morne consternation qui s'était répandue dans
+les troupes, succédèrent tout d'un coup la joie et l'allégresse. Elles
+demandaient à grands cris et avec empressement qu'on les menât droit à
+l'ennemi, assurées, disaient-elles, de vaincre sous leur nouveau chef,
+et d'effacer la honte des défaites passées. Xanthippe ne laissa pas
+refroidir leur ardeur. La vue de l'ennemi ne fit que l'augmenter.
+Lorsqu'il n'en fut plus éloigné que de douze cents pas, il crut devoir
+tenir conseil de guerre, pour faire honneur aux officiers carthaginois
+en les consultant. Tous, d'un consentement unanime, s'en rapportèrent
+uniquement à son avis: la bataille fut donc résolue pour le lendemain.
+
+L'armée des Carthaginois était composée de douze mille hommes de pied,
+de quatre mille chevaux, et d'environ cent éléphants. Celle des Romains,
+autant qu'on le peut conjecturer par ce qui précède (car Polybe ne le
+marque point ici), avait quinze mille fantassins, et trois cents
+chevaux.
+
+Il est beau de voir aux prises deux armées peu nombreuses comme
+celles-ci, mais composées de braves soldats, et commandées par des
+généraux très-habiles. Dans ces actions tumultueuses où de part et
+d'autre on compte des deux, ou trois cent mille combattants, il ne se
+peut qu'il n'y ait beaucoup de confusion; et il est difficile, à travers
+mille événements, où le hasard, pour l'ordinaire, semble avoir plus de
+part que le conseil, de démêler le vrai mérite des commandants et les
+véritables causes de la victoire. Ici rien n'échappe à la curiosité du
+lecteur, qui envisage clairement l'ordonnance des deux armées; qui croit
+presque entendre les ordres que donnent les chefs; qui suit tous les
+mouvements et toutes les démarches des troupes; qui touche, pour ainsi
+dire, au doigt et à l'œil toutes les fautes qui se font de part et
+d'autre, et qui par là est en état de juger certainement à quoi l'on
+doit attribuer le gain et la perte de la bataille. Le succès de
+celle-ci, quoiqu'elle paraisse peu considérable par le petit nombre des
+combattants, devait décider du sort de Carthage.
+
+Voici quelle était la disposition des deux armées: Xanthippe mit à la
+tête ses éléphants sur une même ligne; derrière, à quelque distance, il
+rangea en phalange, qui ne faisait qu'un même corps, l'infanterie
+composée de Carthaginois: pour les troupes étrangères qui étaient à leur
+solde, une partie fut mise à la droite, entre la phalange et la
+cavalerie; et l'autre, composée de soldats armés à la légère, fut rangée
+par pelotons à la tête des deux ailes de cavalerie.
+
+Du côté des Romains, comme ce qui les épouvantait le plus était les
+éléphants, Régulus, pour remédier à cet inconvénient, distribua les
+troupes armées à la légère sur une ligne, à la tête des légions; après
+elles il plaça les cohortes les unes derrière les autres, et mit sa
+cavalerie sur les deux ailes. En donnant ainsi au corps de bataille
+moins de front et plus de profondeur, il prenait, à la vérité, de justes
+mesures contre les éléphants (dit Polybe); mais il ne remédiait point à
+l'inégalité de la cavalerie, qui, du côté des ennemis, était beaucoup
+supérieure à la sienne.
+
+Les deux armées, ainsi rangées, n'attendaient que le signal. Xanthippe
+ordonne de faire avancer les éléphants, pour enfoncer les rangs des
+ennemis, et commande aux deux ailes de la cavalerie de prendre en flanc
+les Romains. Ceux-ci, en même temps, après avoir jeté de grands cris
+selon leur coutume, et fait grand bruit avec leurs armes, marchent
+contre l'ennemi. Leur cavalerie ne tint pas long-temps, elle était trop
+inférieure à celle des Carthaginois. L'infanterie de la gauche, pour
+éviter le choc des éléphants, et faire voir combien elle craignait peu
+les soldats étrangers qui faisaient la droite dans l'infanterie ennemie,
+l'attaque, la renverse, et la poursuit jusqu'au camp. De ceux qui
+étaient opposés aux éléphants, les premiers furent foulés aux pieds et
+écrasés en se défendant vaillamment; le reste du corps de bataille fit
+ferme quelque temps à cause de sa profondeur. Mais, lorsque les derniers
+rangs, enveloppés par la cavalerie, furent contraints de tourner face
+pour faire tête aux ennemis, et que ceux qui avaient forcé le passage au
+travers des éléphants rencontrèrent la phalange des Carthaginois, qui
+n'avait point encore chargé et qui était en bon ordre, les Romains
+furent mis en déroute de tous côtés, et entièrement défaits. La plupart
+furent écrasés sous le poids énorme des éléphants; le reste, sans sortir
+de son rang, fut criblé des traits de la cavalerie. Il n'y en eut qu'un
+petit nombre qui prirent la fuite: mais, comme c'était dans un pays
+plat, les éléphants et la cavalerie en tuèrent une grande partie. Cinq
+cents ou environ, qui fuyaient avec Régulus, furent faits prisonniers.
+Les Carthaginois perdirent en cette occasion huit cents soldats
+étrangers, qui étaient opposés à l'aile gauche des Romains; et, de
+ceux-ci, il ne se sauva que les deux mille qui, en poursuivant l'aile
+droite des ennemis, s'étaient tirés de la mêlée: tout le reste demeura
+sur la place, à l'exception de Régulus et de ceux qui furent pris avec
+lui. Les deux mille qui avaient échappé au carnage se retirèrent à
+Clypea, et furent sauvés comme par miracle.
+
+Les Carthaginois, après avoir dépouillé les morts, rentrèrent
+triomphants dans Carthage, traînant après eux le général des Romains et
+cinq cents prisonniers. Leur joie fut d'autant plus grande, que quelques
+jours auparavant ils s'étaient vus à deux doigts de leur perte. Hommes
+et femmes, jeunes gens et vieillards, tous se répandirent dans les
+temples pour rendre aux dieux d'immortelles actions de graces; et ce ne
+furent, pendant plusieurs jours, que festins et réjouissances.
+
+Xanthippe, qui avait eu tant de part à cet heureux changement, prit le
+sage parti de se retirer bientôt après, et de disparaître, de peur que
+sa gloire, jusque-là pure et entière, après ce premier éclat éblouissant
+qu'elle avait jeté, ne s'amortît peu-à-peu, et ne le mît en butte aux
+traits de l'envie et de la calomnie, toujours dangereux, mais encore
+plus dans un pays étranger, où l'on se trouve seul, sans parents, sans
+amis, et destitué de tout secours.
+
+[Marge: De bel. pun. pag. 30.] Polybe dit qu'on racontait autrement le
+départ de Xanthippe, et promet de l'exposer ailleurs; mais cet endroit
+n'est pas parvenu jusqu'à nous. On lit dans Appien que les Carthaginois,
+piqués d'une basse et noire jalousie de la gloire de Xanthippe, et ne
+pouvant soutenir cette pensée, qu'ils étaient redevables à Sparte de
+leur salut, sous prétexte de le reconduire par honneur dans sa patrie
+avec une nombreuse escorte de vaisseaux, donnèrent ordre sous main à
+ceux qui les conduisaient de faire périr en chemin le général
+lacédémonien et tous ceux qui l'accompagnaient; comme s'ils avaient pu
+ensevelir avec lui dans les eaux, et le souvenir du service qu'il leur
+avait rendu, et la noirceur du crime qu'ils commettaient à son
+égard[247].
+
+[Note 247: Ni Polybe, ni Tite Live, ni Florus, ni Eutrope, ne font
+mention de ce trait d'ingratitude, rapporté seulement par Appien et par
+Zonaras qui l'a copié; certes, les historiens latins, s'ils l'avaient
+connu, n'auraient pas laissé échapper une aussi belle occasion de
+couvrir d'un opprobre éternel ces ennemis du nom romain, envers lesquels
+ils montrent d'ailleurs une haine si violente et presque toujours si
+injuste.--L.]
+
+[Marge: Lib. 1, p. 36 et 37.] Cette bataille, dit Polybe, quoique moins
+considérable que beaucoup d'autres, peut nous donner de salutaires
+instructions; et c'est là, ajoute-t-il, le solide fruit de l'histoire.
+
+Premièrement, doit-on beaucoup compter sur son bonheur après ce qui
+arrive ici à Régulus? Fier de sa victoire, et inexorable à l'égard des
+vaincus, à peine daigne-t-il les écouter; et lui-même bientôt après il
+tombe entre leurs mains. Annibal fit faire la même réflexion à Scipion,
+lorsqu'il l'exhortait à ne se pas laisser éblouir par l'heureux succès
+de ses armes[248]. Régulus, lui disait-il, aurait été un des plus rares
+modèles de courage et de bonheur qu'il y ait jamais eu, si, après la
+victoire qu'il remporta dans le même pays où nous sommes, il avait voulu
+accorder à nos pères la paix qu'ils lui demandaient; mais, pour n'avoir
+pas su mettre un frein à son ambition, et ne s'être pas contenu dans de
+justes bornes, plus son élévation était grande, plus sa chute fut
+honteuse.
+
+[Note 248: «Inter pauca felicitatis virtutisque exempla M. Atilius
+quondam in hâc eâdem terrâ fuisset, si victor pacem petentibus dedisset
+patribus nostris. Sed non statuendo tandem felicitati modum, nec
+cohibendo efferentem se fortunam, quantò altiùs datus erat, eò fœdiùs
+corruit.» (LIV. lib. 30.)]
+
+En second lieu, on reconnaît bien ici la vérité de ce que dit Euripide;
+_qu'un sage conseil vaut mieux que mille bras_[249]. Un seul homme, dans
+cette occasion, change toute la face des affaires. D'un côté, il met en
+fuite des troupes qui paraissaient invincibles; de l'autre, il rend le
+courage à une ville et à une armée qu'il avait trouvées dans la
+consternation et dans le désespoir.
+
+[Note 249: Ὡς ἕν σοφὸν βοὑλευμα τὰς πολλὰς χεἵρας νικᾅν.
+
+= C'est ainsi que Polybe a cité. Mais le passage de la tragédie
+d'Antiope (maintenant perdu), cité par Stobée (_Serm._ LII), et par
+Plutarque (_An seni gerenda sit Resp._ p. 790), est conçu de cette
+manière:
+
+ Σόφον γὰρ ἕν βοὑλευμα τὰς πολλὰς χέρας
+ Νικᾅ σὺν ὂχλῳ δ' ἀμαθία πλέσν κακόν.
+
+ --L.]
+
+Voilà, remarque Polybe, l'usage qu'il faut faire de ses lectures; car, y
+ayant deux voies de profiter et d'apprendre, l'une par sa propre
+expérience, et l'autre par celle d'autrui, il est bien plus sage et plus
+utile de s'instruire par les fautes des autres que par les siennes.
+
+[Marge: App. de bel. punic. p. 2 et 3. Cic. lib. 3, de Off. num. 99 et
+100; [Orat. in Pison. c. 19.] Aul. Gel. lib. 6, cap. 4. Senec. ep. 98.
+AN. M. 3755 ROM. 499.] Je reviens à Régulus, pour achever ce qui le
+regarde, dont il est fâcheux que nous ne trouvions plus rien dans
+Polybe[250]. Après avoir été retenu quelques années en prison, il fut
+envoyé à Rome pour y proposer l'échange des prisonniers. On lui avait
+fait prêter serment de revenir en cas qu'il ne réussît point. Il exposa
+au sénat le sujet de son voyage. Invité par la compagnie à dire son
+avis, il répondit qu'il ne pouvait le faire comme sénateur, ayant perdu
+cette qualité, aussi-bien que celle de citoyen romain, depuis qu'il
+était tombé entre les mains des ennemis: mais il ne refusa pas de dire,
+comme particulier, ce qu'il pensait. La conjoncture était délicate. Tout
+le monde était touché du malheur d'un si grand homme. Il n'avait, dit
+Cicéron, qu'à prononcer un mot pour recouvrer, avec sa liberté, ses
+biens, ses dignités, sa femme, ses enfants, sa patrie; mais ce mot lui
+paraissait contraire à l'honneur et au bien de l'état. Il déclara donc
+nettement qu'on ne devait point songer à faire l'échange des
+prisonniers: qu'un tel exemple aurait des suites funestes à la
+république: que des citoyens qui avaient eu la lâcheté de livrer leurs
+armes à l'ennemi étaient indignes de compassion, et incapables de servir
+leur patrie: que, pour lui, à l'âge où il était, on ne devait compter sa
+perte pour rien; au lieu qu'ils avaient entre leurs mains plusieurs
+généraux carthaginois dans la vigueur de l'âge, et capables de rendre
+encore à leur patrie de grands services pendant plusieurs années.
+[Marge: Horat. l. 3, od. 5. [v. 13, seq.]] Ce ne fut point sans peine
+que le sénat se rendit à un avis si généreux, et qui était sans exemple.
+Cet illustre exilé partit donc de Rome pour retourner à Carthage, sans
+être touché, ni de la vive douleur de ses amis, ni des larmes de sa
+femme et de ses enfants; et cependant il n'ignorait pas à quels
+supplices il était réservé. En effet, dès que les ennemis le virent de
+retour sans avoir obtenu l'échange, il n'y eut point de tourments que
+leur barbare cruauté ne lui fît souffrir. Ils le tenaient long-temps
+resserré dans un noir cachot, d'où, après lui avoir coupé les paupières,
+ils le faisaient sortir tout-à-coup pour l'exposer au soleil le plus vif
+et le plus ardent. Ils l'enfermèrent ensuite dans une espèce de coffre
+tout hérissé de pointes, qui ne lui laissaient aucun moment de repos ni
+jour ni nuit. Enfin, après l'avoir ainsi long-temps tourmenté par une
+cruelle insomnie, ils l'attachèrent à une croix, qui était un supplice
+ordinaire chez les Carthaginois, et l'y firent périr. Telle fut la fin
+de ce grand homme: en lui dérobant quelques jours ou quelques années de
+vie, elle couvrit ses ennemis d'une honte éternelle.
+
+[Note 250: Ce silence de Polybe est regardé de plusieurs savants
+comme un préjugé contre une grande partie de ce qu'on rapporte de
+Régulus, depuis sa prise.
+
+= Voyez à ce sujet une excellente note de Paulmier de Grentesmenil
+(_Exercit. in auct. Græc._ p. 151, sq.); il montre assez clairement que
+le supplice de Régulus est un conte.--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1 pag. 37.] L'échec reçu en Afrique ne découragea
+point les Romains. Ils firent de plus grands préparatifs que jamais pour
+réparer cette perte, et mirent en mer, la campagne suivante, trois cent
+soixante vaisseaux. Les Carthaginois allèrent à leur rencontre avec une
+flotte de deux cents vaisseaux. Ils furent battus dans le combat qui se
+donna à la vue de la Sicile, et perdirent cent quatorze vaisseaux, qui
+furent pris par les Romains. Ceux-ci passèrent en Afrique pour y
+recueillir le peu de soldats qui avaient échappé à la poursuite des
+ennemis après la défaite de Régulus, et qui s'étaient défendus avec
+beaucoup de courage dans Clypea, où on les avait assiégés inutilement.
+
+On est encore ici étonné que les Romains, après une victoire si
+considérable, et avec une flotte si nombreuse, viennent en Afrique
+uniquement pour en tirer une petite garnison, au lieu qu'ils auraient pu
+en tenter la conquête, que Régulus, avec beaucoup moins de troupes,
+avait presque entièrement achevée.
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 38-40.] Les Romains, à leur retour, furent
+accueillis d'une horrible tempête, qui fit périr presque toute leur
+flotte. Le même malheur leur arriva encore l'année suivante. Ils se
+consolèrent de cette double perte par le gain d'une bataille contre
+Asdrubal, où ils prirent près de cent[Marge: Pag. 41 et 42.] quarante
+éléphants[251]. Quand cette nouvelle fut portée à Rome, elle y répandit
+une grande joie, non-seulement parce que la perte des éléphants avait
+extrêmement diminué les forces de l'ennemi, mais sur-tout parce qu'elle
+avait rendu le courage aux troupes de terre, qui, depuis la défaite de
+Régulus, n'avaient osé tenter aucun combat, tant la crainte de ces
+redoutables animaux avait saisi généralement tous les esprits. On crut
+donc qu'il fallait faire de plus grands efforts que jamais pour mettre
+fin, s'il se pouvait, à une guerre qui durait depuis quatorze ans. Les
+deux consuls partirent avec une flotte de deux cents vaisseaux, et,
+étant arrivés en Sicile, ils formèrent le hardi dessein d'attaquer
+Lilybée. C'était la plus forte place qu'eussent les Carthaginois, dont
+la perte devait entraîner après elle celle de tout ce qui leur restait
+dans l'île, et laisser aux Romains un libre passage en Afrique.
+
+[Note 251: Polybe ne parle que de dix éléphants pris avec leurs
+conducteurs. Diodore de Sicile en porte le nombre à 60 (lib. XXIII,
+_eclog._ xiv.)--L.]
+
+[Marge: Pag. 44-50.] On conçoit aisément quelle fut l'ardeur de part et
+d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Imilcon commandait
+dans la place: il avait dix mille hommes de troupes, sans compter les
+habitants; et Annibal, fils d'Amilcar, lui en amena bientôt autant de
+Carthage, ayant passé avec un courage intrépide au travers de la flotte
+ennemie, et étant entré heureusement dans le port. Les Romains n'avaient
+point perdu de temps. Ayant fait avancer leurs machines, ils abattirent
+plusieurs tours à coups de bélier; et, gagnant tous les jours un nouveau
+terrain, ils allaient toujours en avant, en sorte que les assiégés, se
+trouvant fort serrés, commencèrent à craindre. Le commandant sentit bien
+que l'unique moyen de sauver la ville était de mettre le feu aux
+machines des assiégeants. Ayant donc disposé ses troupes pour cette
+entreprise, il les fit sortir dès la pointe du jour, portant des
+flambeaux à la main, avec des étoupes et toutes sortes de matières
+combustibles, et attaqua en même temps toutes les machines. Les Romains
+firent des efforts extraordinaires pour les repousser: le combat fut des
+plus sanglants. Chacun, de part et d'autre, tenait ferme dans son poste,
+et mourait plutôt que de le quitter. Enfin, après une longue résistance
+et un furieux carnage, les assiégés sonnèrent la retraite, et laissèrent
+les Romains maîtres de leurs ouvrages. Cette affaire finie, Annibal se
+mit en mer pendant la nuit, et, dérobant sa marche, prit la route de
+Drépane, où était Adherbal, chef des Carthaginois. Drépane est une place
+avantageusement située, avec un beau port, à six-vingts stades[252] de
+Lilybée, et que les Carthaginois eurent toujours fort à cœur de
+conserver.
+
+[Note 252: Six lieues. = Quatre lieues de 20 au degré.--L.]
+
+Les Romains, animés par cet heureux succès, recommencèrent l'attaque
+avec encore plus d'ardeur qu'auparavant, sans que les assiégés osassent
+penser à faire une seconde tentative pour brûler les machines, tant la
+première les avait rebutés par la perte qu'ils y avaient faite; mais, un
+vent très-violent s'étant levé tout-à-coup, quelques soldats mercenaires
+en donnèrent avis au commandant, lui représentant que c'était une
+occasion tout-à-fait favorable pour mettre le feu aux machines des
+assiégeants, d'autant plus que le vent donnait de leur côté, et ils
+s'offrirent pour cette expédition: leur offre fut acceptée; on leur
+fournit tout ce qui était nécessaire pour cette entreprise. En un moment
+le feu prit à toutes les machines, sans qu'il fût possible aux Romains
+d'y remédier, parce que, dans cet incendie qui était devenu presque
+général en fort peu de temps, le vent portait dans leurs yeux les
+étincelles et la fumée, et les empêchait de discerner où il fallait
+appliquer le secours; au lieu que les autres voyaient clairement où ils
+devaient porter leurs coups et jeter le feu. Cet accident fit perdre aux
+Romains l'espérance de pouvoir emporter la place de vive force. Ils
+changèrent donc le siége en blocus, entourèrent la ville par une bonne
+contrevallation, et répandirent leur armée dans tous les environs,
+résolus d'attendre du temps ce qu'ils se voyaient hors d'état d'exécuter
+par une voie plus courte.
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 50.] Quand on apprit à Rome ce qui se passait
+au siége de Lilybée, et qu'une partie des troupes y avait péri, cette
+fâcheuse nouvelle, loin d'abattre les esprits, sembla renouveler
+l'ardeur et le courage des citoyens. Chacun se hâtait de porter son nom
+pour se faire enrôler. On leva en peu de temps une armée de dix mille
+hommes, qui, ayant passé le détroit, alla par terre se joindre aux
+assiégeants.
+
+[Marge: Pag. 51. AN. M. 3756 ROM. 500.] En même temps le consul P.
+Claudius Pulcher forma le dessein d'aller attaquer Adherbal dans
+Drépane. Il se tenait comme sûr de le surprendre, parce qu'après la
+perte que les Romains venaient de faire à Lilybée, l'ennemi ne pourrait
+plus s'imaginer qu'ils songeassent à se mettre en mer. Sur cette
+espérance il fait partir de nuit la flotte pour mieux couvrir son
+dessein; mais il avait affaire à un chef actif et appliqué, dont il ne
+put tromper la vigilance, et qui ne lui laissa pas à lui-même le temps
+de ranger ses vaisseaux en bataille, mais l'attaqua vivement pendant que
+la flotte était encore en désordre et en confusion. La victoire fut
+complète du côté des Carthaginois; il ne s'échappa de la flotte romaine
+que trente vaisseaux, qui, étant auprès du consul, prirent la fuite avec
+lui, en se dégageant le mieux qu'ils purent le long du rivage: tout le
+reste, au nombre de quatre-vingt-treize, tomba avec l'équipage en la
+puissance des Carthaginois, à l'exception de quelques soldats qui
+s'étaient sauvés du débris de leurs vaisseaux. Cette victoire fit chez
+les Carthaginois autant d'honneur à la prudence et à la valeur
+d'Adherbal, qu'elle couvrit de honte et d'ignominie le consul romain.
+
+[Marge: Pag. 54-59.] Son collègue Junius ne fut ni plus prudent, ni plus
+heureux que lui, et perdit par sa faute toute sa flotte. Cherchant à
+couvrir son malheur par quelque exploit considérable, il ménagea des
+intelligences secrètes dans Éryx[253], et se fit livrer la ville. Sur le
+sommet de la montagne était le temple de Vénus Érycine, le plus beau
+sans contredit et le plus riche de tous les temples de la Sicile. La
+ville était située un peu au-dessous de ce sommet, et l'on n'y pouvait
+monter que par un chemin très-long et très-escarpé. Junius plaça une
+partie de ses troupes sur le sommet, et le reste au pied de la montagne,
+et crut, après ces précautions, n'avoir rien à craindre; mais Amilcar,
+surnommé _Barca_, père du fameux Annibal, trouva le moyen d'entrer dans
+la ville, qui était entre les deux camps des ennemis, et de s'y établir.
+De ce poste si avantageux il ne cessait de harceler les Romains, ce qui
+dura pendant deux ans. On a peine à concevoir comment les Carthaginois
+purent se défendre, attaqués comme ils étaient et d'en haut et d'en bas,
+et ne pouvant recevoir de convois que par un seul endroit de mer dont
+ils étaient maîtres. C'est par de tels coups, autant et peut-être plus
+que par le gain d'une bataille, qu'on connaît l'habileté et la sage
+hardiesse d'un commandant.
+
+[Note 253: Ville et montagne de Sicile.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 59-62.] Cinq années se passèrent sans que, de
+part et d'autre, il se fit rien de considérable. Les Romains avaient cru
+qu'avec leurs seules troupes de terre ils pourraient terminer le siège
+de Lilybée; mais, voyant qu'il traînait en longueur, ils revinrent à
+leur premier plan, et firent des efforts extraordinaires pour armer une
+nouvelle flotte. L'argent manquait au trésor public; le zèle des
+particuliers y suppléa, tant l'amour de la patrie dominait dans les
+esprits: chacun, selon ses forces, contribua à la dépense commune, et,
+sur la foi publique, n'hésita point à faire les avances pour une
+expédition d'où dépendaient la gloire et la sûreté de l'état. L'un
+équipait seul un vaisseau à ses frais; d'autres se joignaient deux ou
+trois ensemble pour en faire autant: en fort peu de temps il y en eut
+deux cents de prêts. On en donna le commandement au [Marge: AN. M. 3763
+ROM. 507.] consul Lutatius, qui, sans perdre de temps, se mit en mer. La
+flotte ennemie s'était retirée en Afrique. Il s'empara donc sans peine
+de tous les postes avantageux qui étaient aux environs de Lilybée; et,
+comme il prévoyait qu'il en faudrait bientôt venir à un combat, il
+n'oublia rien de tout ce qui pouvait en assurer le succès, et employa
+tout le temps qui lui restait à exercer sur mer les soldats et les
+matelots.
+
+En effet, il apprit bientôt que la flotte ennemie approchait. Elle était
+commandée par Hannon, qui aborda à une petite île nommée _Hiera_, qui
+était vis-à-vis de Drépane. Son dessein était d'approcher d'Éryx avant
+que d'être aperçu des Romains, pour y décharger ses vivres, y prendre un
+renfort de troupes, et faire monter Barca sur sa flotte, afin que
+celui-ci le secondât dans la bataille qui allait se donner. Mais le
+consul, qui se douta bien de ce qu'il voulait faire, le prévint, et,
+ayant ramassé tout ce qu'il avait de meilleures troupes, il s'avança
+vers une petite île, voisine de l'autre, qu'on appelait _Éguse_[254]. Il
+indiqua le combat pour le lendemain. Dès la pointe du jour il s'y
+prépara. Malheureusement le vent était favorable aux ennemis. Il hésita
+quelque temps s'il hasarderait la bataille; mais, voyant que la flotte
+carthaginoise, quand on aurait déchargé les vivres, deviendrait plus
+légère et plus propre pour l'action, et que d'ailleurs elle serait
+considérablement fortifiée par les troupes et par la présence de Barca,
+il prit son parti sur-le-champ, et, malgré le mauvais temps, il alla
+attaquer l'ennemi. Le consul avait des troupes d'élite, de bons matelots
+qui avaient été fort exercés, d'excellents vaisseaux construits sur le
+modèle d'une galère qu'on avait prise quelque temps auparavant sur les
+ennemis, et qui était la plus accomplie qu'on eût jamais vue en ce
+genre. C'était tout le contraire du côté des Carthaginois. Comme, depuis
+quelques années ils s'étaient vus seuls maîtres de la mer, et que les
+Romains n'osaient paraître devant eux, ils les comptaient pour rien, et
+se regardaient eux-mêmes comme invincibles. Au premier bruit du
+mouvement que ceux-ci se donnèrent, Carthage avait mis en mer une flotte
+équipée à la hâte, et où tout sentait la précipitation: soldats et
+matelots, tous mercenaires, de nouvelle levée, sans expérience, sans
+courage, sans zèle pour la patrie, comme sans intérêt pour la cause
+commune. Il y parut bien dans le combat: ils ne purent pas soutenir la
+première attaque. Cinquante de leurs vaisseaux furent coulés à fond, et
+soixante-dix furent pris avec tout l'équipage. Le reste, à la faveur
+d'un vent qui se leva fort à propos pour eux, se retira vers la petite
+île d'où ils étaient partis. Le nombre des prisonniers passa dix mille.
+Le consul s'avança aussitôt vers Lilybée, et joignit ses troupes à
+celles des assiégeants.
+
+[Note 254: On appelle aussi ces îles _Égates_.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 63.] Quand cette nouvelle fut portée à
+Carthage, elle y causa d'autant plus de surprise et d'effroi, qu'on s'y
+était moins attendu. Le sénat ne perdit point courage, mais il se voyait
+absolument hors d'état de continuer la guerre. Les Romains tenant la
+mer, il n'était plus possible d'envoyer ni vivres ni secours aux armées
+de Sicile. Ils dépêchèrent donc au plus tôt vers Barca, qui y
+commandait, et laissèrent à sa prudence de prendre tel parti qu'il
+jugerait à propos. Tant qu'il avait vu quelque rayon d'espérance, il
+avait fait tout ce qu'on pouvait attendre du courage le plus intrépide
+et de la sagesse la plus consommée; mais, ne lui restant plus de
+ressource, il députa vers le consul pour traiter de la paix: la
+prudence, dit Polybe, consistant à savoir et résister et céder à propos.
+Lutatius savait combien le peuple romain était las de cette guerre, qui
+avait épuisé ses forces et ses finances, et il n'avait pas oublié les
+malheureuses suites de la hauteur inexorable et imprudente de Régulus;
+il ne se rendit donc point difficile, et dicta le traité suivant: _Il y
+aura, si le peuple romain l'approuve, amitié entre Rome et Carthage, aux
+conditions qui suivent: Les Carthaginois évacueront la Sicile; ils ne
+feront point la guerre à Hiéron, et ne porteront point les armes contre
+les_ _Syracusains ni contre leurs alliés; ils rendront aux Romains, sans
+rançon, tous les prisonniers qu'ils ont faits sur eux; ils leur
+paieront, dans l'espace de vingt ans, deux mille deux cents talents
+euboïques d'argent_[255]. Il est bon de remarquer en passant la
+simplicité, la précision, la clarté de ce traité, qui dit tant de choses
+en si peu de mots, et qui règle en peu de lignes tous les intérêts de
+deux puissants peuples et de leurs alliés sur terre et sur mer.
+
+[Note 255: Cette somme monte à peu près à celle de six millions cent
+quatre-vingt mille livres.
+
+= Le talent euboïque, comme on le pense, est le même que le talent
+attique; les 2200 talents euboïques valent environ 11,000,000 fr.--L.]
+
+Quand on eut porté ces conditions à Rome, le peuple, ne les approuvant
+point, envoya dix députés sur les lieux pour terminer l'affaire en
+dernier ressort. Ils ne changèrent rien dans le fond du traité. [Marge:
+Polyb. l. 3, pag. 182.] Ils abrégèrent seulement les termes du paiement,
+en les réduisant à dix années, ajoutèrent mille talents à la somme qui
+avait été marquée, qui seraient payés sur-le-champ, et exigèrent des
+Carthaginois qu'ils sortiraient de toutes les îles qui sont entre
+l'Italie et la Sicile. La Sardaigne n'y était pas comprise; mais elle
+leur fut aussi enlevée par un autre traité qui se fit quelques années
+après.
+
+[Marge: AN. M. 3763 CARTH. 605. ROME. 507. AV. J.C. 241.] Ainsi fut
+terminée une des plus longues guerres dont il soit parlé dans
+l'histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre ans entiers, sans
+interruption. L'ardeur opiniâtre à disputer de l'empire fut égale de
+part et d'autre: même fermeté, même grandeur d'ame, et dans les projets,
+et dans l'exécution. Les Carthaginois l'emportaient par la science de la
+marine, par l'habileté dans la construction des vaisseaux, par l'adresse
+et la facilité avec laquelle ils faisaient les manœuvres, par
+l'expérience des pilotes; par la connaissance des côtes, des plages, des
+rades, des vents; par l'abondance des richesses capables de fournir à
+toutes les dépenses d'une rude et longue guerre. Les Romains n'avaient
+aucun de ces avantages; mais le courage, le zèle pour le bien public,
+l'amour de la patrie, une noble émulation pour la gloire, leur tenaient
+lieu de tout ce qui leur manquait d'ailleurs. On est étonné de les voir,
+tout neufs et inexpérimentés qu'ils sont dans la marine, non-seulement
+tenir tête à la nation du monde la plus habile et la plus puissante sur
+mer, mais gagner contre elle plusieurs batailles navales. Nulles
+difficultés, nuls malheurs, n'étaient capables de les décourager. Ils
+n'auraient pas fait certainement la paix dans les mêmes circonstances où
+nous venons de voir que les Carthaginois la demandèrent. Une seule
+campagne malheureuse les abat; plusieurs n'ébranlèrent point les
+Romains.
+
+Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de Rome et ceux de
+Carthage, les premiers l'emportant infiniment pour le courage. Parmi les
+chefs, Amilcar, surnommé Barca, fut sans contredit celui de tous qui se
+distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence.
+
+GUERRE DE LIBYE, OU CONTRE LES MERCENAIRES.
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 65-89.] A la guerre que les Carthaginois
+soutinrent contre les Romains, en succéda[256] immédiatement une autre
+bien moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se fit dans le
+cœur même de l'état, et qui fut accompagnée d'une cruauté et d'une
+barbarie dont on a vu peu d'exemples: c'est celle que les Carthaginois
+eurent à soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi sous
+eux en Sicile, et qu'on appelle ordinairement la guerre d'Afrique ou de
+Libye. Elle ne dura que trois ans et demi, mais elle fut bien sanglante.
+Voici quelle en fut l'occasion.
+
+[Note 256: La même année que finit la première guerre punique.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 66.] Aussitôt après que le traité avec les
+Romains eut été conclu, Amilcar, ayant conduit dans Lilybée les troupes
+qui étaient à Éryx, déposa le commandement, et laissa à Giscon,
+gouverneur de la place, le soin de faire passer les troupes en Afrique.
+Celui-ci, comme s'il eût prévu ce qui devait arriver, ne les fit pas
+partir toutes ensemble, mais les envoya par petits corps et par bandes,
+afin que, les premiers venus étant payés de ce qui leur était dû pour
+leur solde, on pût les renvoyer chez eux avant l'arrivée des autres.
+Cette conduite marquait beaucoup de sagesse: mais à Carthage on n'en fit
+pas tant paraître. Comme l'état était épuisé par les dépenses d'une
+longue guerre et par la somme de près de trois millions qu'il avait
+fallu payer comptant aux Romains en signant le traité de paix, on ne se
+pressa pas de payer les troupes à mesure qu'elles arrivaient; mais on
+crut devoir attendre les autres, dans l'espérance d'obtenir d'elles,
+lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise d'une partie de la
+paie qui leur était due: et ce fut là une première faute.
+
+On voit ici le génie d'un état composé de négociants, qui connaissent
+tout le prix de l'argent, mais qui connaissent peu le mérite des
+services de gens de guerre, qui marchandent le sang des troupes comme
+tout le reste, et qui vont toujours au bon marché. Dans une telle
+république, le besoin passé, nulle reconnaissance pour les secours qu'on
+a reçus.
+
+Ces soldats, qui entrèrent la plupart dans Carthage, étant accoutumés à
+une grande licence, causèrent beaucoup de désordre dans la ville: de
+sorte que, pour y remédier, on proposa à leurs chefs de les conduire
+tous dans une petite ville voisine nommée Sicca, en leur fournissant de
+quoi y subsister, jusqu'à ce que, le reste de leurs compagnons étant
+arrivé, on payât toutes les troupes, et qu'on les renvoyât: seconde
+faute.
+
+Une troisième fut de ne pas vouloir leur permettre de laisser à Carthage
+leurs bagages, leurs femmes et leurs enfants, comme ils le demandaient,
+et qui auraient été de leur part comme autant d'ôtages, mais de les
+forcer malgré eux de les emmener à Sicca.
+
+Quand ils y furent tous assemblés, comme ils avaient beaucoup de loisir,
+ils commencèrent à compter les paies qu'on leur devait, les faisant
+monter beaucoup plus haut qu'elles ne devaient aller. Ils y ajoutaient
+aussi les promesses magnifiques qu'on leur avait faites en différentes
+occasions, quand on les exhortait à faire leur devoir; et ils
+prétendaient les faire entrer en ligne de compte. Hannon, qui était
+alors gouverneur de l'Afrique, et qu'on leur avait envoyé, leur proposa,
+vu le mauvais état de la république et l'épuisement où elle se trouvait,
+de faire quelque remise sur ce qui leur était dû, et de se contenter
+qu'on leur en payât seulement une partie. Il est aisé de juger comment
+cette proposition fut reçue. Ce ne furent que plaintes, que murmures,
+que cris insolents et séditieux. Ces troupes étaient composées de
+différentes nations, qui ne s'entendaient point les unes les autres, et
+à qui il n'était pas possible de faire entendre raison quand une fois
+elles étaient mutinées. Il y avait des Espagnols, des Gaulois, des
+Liguriens, des habitants des îles Baléares, des Grecs, la plupart
+transfuges ou esclaves, et sur-tout un fort grand nombre d'Africains.
+Transportés de colère, ils partent sur-le-champ, marchent vers Carthage,
+au nombre de plus de vingt mille, et vont camper à Tunis, qui n'était
+pas fort loin de la ville.
+
+Les Carthaginois reconnurent alors, mais trop tard, la faute qu'ils
+avaient faite. Il n'y eut point de bassesse où ils ne descendissent pour
+tâcher d'adoucir ces furieux, et point de perfidie que ceux-ci
+n'employassent pour tirer d'eux de l'argent. Quand on leur avait accordé
+un point, ils faisaient une nouvelle chicane et une nouvelle demande. La
+paie était-elle réglée, quoiqu'on l'eût portée au-delà des conventions,
+il fallait encore les dédommager des pertes qu'ils disaient avoir
+faites, soit par la mort de leurs chevaux, soit par le prix excessif du
+blé, qui leur avait coûté fort cher en certains temps, et leur donner
+les récompenses qu'on leur avait promises. Comme rien ne finissait, les
+Carthaginois les engagèrent avec assez de peine à s'en rapporter à
+l'avis de quelqu'un des généraux qui avaient commandé en Sicile. Ils
+choisirent Giscon, qui leur était fort agréable, et dont ils avaient
+toujours été contents. Il leur parla d'une manière douce et insinuante,
+les fit souvenir du longtemps qu'ils avaient servi sous les
+Carthaginois, des sommes considérables qu'ils en avaient reçues, et leur
+accorda presque toutes leurs demandes.
+
+On était près de conclure le traité, lorsque deux séditieux remplirent
+de tumulte tout le camp. L'un était Spendius, de Capoue[257], qui avait
+été esclave à Rome, et était passé chez les ennemis. Il était d'une
+grande taille, et d'une hardiesse encore plus grande. La crainte qu'il
+avait de retomber entre les mains de son maître, qui n'aurait pas manqué
+de le faire pendre, comme c'était la coutume, le porta à rompre
+l'accord. Il était soutenu d'un second, nommé Mathos[258], qui avait
+beaucoup contribué d'abord à faire soulever les troupes. Ils
+représentèrent aux Africains que, dès que leurs compagnons seraient
+retournés chez eux, se trouvant seuls dans leur pays, ils deviendraient
+les victimes de la colère des Carthaginois, qui se vengeraient sur eux
+de la révolte commune. Il n'en fallut pas davantage pour les faire
+entrer en fureur: ils choisirent pour chefs Spendius et Mathos.
+Quiconque entreprenait de leur faire des remontrances était mis à mort.
+Ils courent à la tente de Giscon, pillent l'argent destiné pour le
+paiement des troupes, l'entraînent lui-même en prison avec tous ceux de
+sa suite, après les avoir traités avec la dernière indignité. Toutes les
+villes d'Afrique, à qui ils avaient envoyé des députés pour les exhorter
+à se mettre en liberté, se rangèrent de leur parti, excepté deux
+seulement, Utique et Hippacra[259], dont sur-le-champ ils formèrent le
+siége.
+
+[Note 257: Polybe dit simplement qu'il était Campanien, Καμπανός.
+Rollin a-t-il confondu ce mot avec Καπυανός, qui signifie _de
+Capoue_?--L.]
+
+[Note 258: Africain, né libre (Polyb.)--L.]
+
+[Note 259: Le nom de _Hippacra_, Ίππάκρα, est formé par élision de
+Ἲππου ἄκρα, _cap du cheval_. C'est le nom ancien de _Hippo-Diarrhytos_
+ou _Zarytos_, appelée aussi _Hippône_, ville au N.O. de Carthage, sur
+l'emplacement actuel de _Bona_ (SCHWEIGH. _ad Appian._ t. III, p.
+480).--L.]
+
+Jamais Carthage ne s'était vue dans un si grand danger. Les Carthaginois
+tiraient leur subsistance chacun en particulier du revenu de leurs
+terres, et les dépenses publiques des tributs que payait l'Afrique. Or
+tout cela leur manquait en même temps, et se tournait même contre eux.
+Ils se trouvaient sans armes, sans troupes ni de terre ni de mer, sans
+aucun des préparatifs nécessaires, soit pour soutenir un siége, soit
+pour équiper une flotte, et, ce qui mettait le comble à leur malheur,
+sans aucune espérance de secours étranger de la part de leurs amis ou de
+leurs alliés.
+
+Ils pouvaient en un certain sens s'imputer à eux-mêmes l'abandonnement
+où ils se voyaient réduits. Pendant la guerre précédente, ils avaient
+traité avec une extrême dureté les peuples d'Afrique, exigeant d'eux des
+tributs excessifs, ne faisant aucun quartier aux plus pauvres et aux
+plus misérables, témoignant beaucoup d'estime, non pour ceux des
+gouverneurs qui traitaient avec le plus de douceur les peuples, mais
+pour ceux qui en tiraient de plus grosses sommes; et tel avait été
+Hannon. Aussi ne fallut-il pas beaucoup d'efforts pour porter les
+Africains à la révolte. Au premier signal elle éclata, et en un moment
+devint générale. Les femmes, qui souvent avaient eu la douleur de voir
+emmener en prison leurs maris et leurs pères faute de paiement, étaient
+les plus animées, et elles se dépouillèrent avec joie de tous leurs
+ornements pour fournir aux frais de la guerre; de sorte que les chefs de
+la sédition, après avoir payé aux soldats tout ce qu'ils leur avaient
+promis, se trouvèrent encore dans l'abondance: grand exemple, dit
+Polybe, de la manière dont il faut traiter les peuples, en ne songeant
+pas seulement au présent, mais en prévoyant l'avenir.
+
+Dans quelque détresse que fussent alors les Carthaginois, ils ne
+perdirent pas courage, et firent des efforts extraordinaires. Le
+commandement de l'armée fut donné à Hannon.
+
+On leva des troupes de terre et de mer, de pied et de cheval; on fit
+prendre les armes à tous les citoyens capables de les porter; on fit
+venir de tous côtés des mercenaires; on équipa tout ce qui restait de
+vaisseaux à la république.
+
+Les séditieux, de leur côté, ne montraient pas moins d'ardeur. Nous
+avons déjà dit qu'ils avaient formé le siége des deux seules places qui
+avaient refusé de se joindre à eux. Leur armée s'était grossie jusqu'au
+nombre de soixante-dix mille hommes. Après en avoir fait des
+détachements pour ces deux siéges, ils établirent leur camp à Tunis, et
+jetaient la terreur, approchant fréquemment de ses murs, soit le jour,
+soit la nuit.
+
+Hannon s'était avancé au secours d'Utique, et y avait remporté un
+avantage considérable, qui aurait pu être décisif, s'il en avait su
+profiter; mais, étant entré dans la ville, et ne songeant qu'à s'y
+divertir, les mercenaires, qui s'étaient retirés sur une hauteur voisine
+couverte de bois, ayant appris ce qui se passait, survinrent tout d'un
+coup, trouvèrent les soldats débandés de côté et d'autre, prirent et
+pillèrent le camp, et profitèrent de tout ce qu'on avait apporté de
+Carthage pour le secours des assiégés. Ce ne fut pas la seule faute
+qu'il commit: et, dans de telles conjonctures, les choses sont bien plus
+funestes. On mit donc à sa place Amilcar, surnommé _Barca_. Il répondit
+à l'idée qu'on avait conçue de lui, et commença par faire lever aux
+séditieux le siége d'Utique; puis il s'avança contre l'armée qui était
+près de Carthage, en défit une partie, et s'empara de presque tous les
+postes avantageux qu'elle occupait. Ces heureux succès ranimèrent le
+courage des Carthaginois.
+
+L'arrivée d'un jeune seigneur numide, nommé Naravase, qui, par estime
+pour la personne et le mérite de Barca, vint se joindre à lui avec deux
+mille Numides, lui fut d'un grand secours. Encouragé par ce renfort, il
+attaqua les séditieux, qui le tenaient resserré dans un vallon, en tua
+dix mille, et en fit quatre mille prisonniers. Le jeune Numide se
+distingua fort dans ce combat. Barca reçut dans ses troupes ceux des
+prisonniers qui voulurent s'y enrôler, et laissa aux autres la liberté
+d'aller où ils voudraient, à condition qu'ils ne porteraient jamais les
+armes contre les Carthaginois, faute de quoi, s'ils étaient jamais pris,
+ils seraient punis du dernier supplice. Cette conduite fait voir la
+sagesse de ce général: il jugea que cet expédient était plus utile
+qu'une sévérité outrée. En effet, lorsqu'il s'agit d'une multitude
+mutinée, dont la plupart ont été entraînés par les plus échauffés, ou
+arrêtés par la crainte des plus furieux, la clémence réussit presque
+toujours.
+
+Spendius, le chef des révoltés, craignit que cette douceur affectée de
+Barca ne lui fît perdre beaucoup de ses gens; il crut donc devoir, par
+quelque coup éclatant, leur ôter toute pensée et toute espérance de
+rentrer en grâce avec l'ennemi. Dans cette vue, après leur avoir lu des
+lettres supposées, où on lui donnait avis d'une trahison secrète
+concertée entre quelques-uns de leurs camarades et Giscon, pour le
+sauver de la prison où il était retenu depuis assez de temps, il leur
+fit prendre la barbare résolution de le massacrer lui et tous les autres
+prisonniers; et quiconque osait proposer seulement un parti plus doux
+était sur-le-champ immolé à leur fureur. On tire donc de la prison ce
+chef infortuné, avec sept cents prisonniers qui y étaient enfermés avec
+lui, et on les fait venir à la tête du camp. Giscon est exécuté le
+premier, et tous les autres de suite. On leur coupe les mains, on leur
+brise les cuisses, on les enfouit tout vivants dans une fosse. Les
+Carthaginois envoyèrent demander leurs corps pour leur rendre les
+derniers devoirs: on les leur refusa, et on leur déclara que, si
+désormais, on envoyait encore quelque héraut ou quelque député, il
+souffrirait le même supplice. En effet, sur-le-champ il fut arrêté, par
+un consentement général, que tout Carthaginois qui tomberait entre leurs
+mains serait traité de la sorte; et, pour les alliés, qu'ils seraient
+renvoyés après qu'on leur aurait coupé les mains: et cela fut
+ponctuellement exécuté dans la suite.
+
+Dans le temps que les Carthaginois commençaient, ce semble, à respirer,
+plusieurs accidents fâcheux les replongèrent dans un nouveau danger. La
+division se mit parmi leurs chefs; une tempête fit périr les vivres
+qu'on leur apportait par mer, et dont ils avaient un extrême besoin.
+Mais ce qui leur fut le plus sensible, fut la défection subite des deux
+seules villes qui leur étaient demeurées fidèles, et qui, dans tous les
+temps, avaient eu un attachement inviolable à la république: c'étaient
+Utique et Hippacra. Ces villes tout d'un coup, sans aucune raison, sans
+même aucun prétexte, passèrent du côté des révoltés, et, transportées
+comme eux de fureur et de rage, commencèrent par égorger le commandant
+et la garnison qui étaient venus à leur secours, et portèrent
+l'inhumanité jusqu'à refuser leurs corps morts aux Carthaginois qui les
+redemandaient.
+
+Les séditieux, animés par ces heureux succès, allèrent mettre le siége
+devant Carthage; mais ils furent bientôt obligés de le lever: ils ne
+laissèrent pas de continuer la guerre. Ayant ramassé toutes leurs
+troupes et celles de leurs alliés, au nombre de plus de cinquante mille
+hommes, ils côtoyaient l'armée d'Amilcar, observant de se tenir toujours
+sur les hauteurs et d'éviter les plaines, où l'ennemi avait trop
+d'avantage à cause de sa cavalerie et des éléphants. Amilcar, plus
+habile qu'eux dans le métier de la guerre, ne leur donnait aucune prise
+sur lui, profitait de toutes leurs fautes, leur enlevait souvent des
+quartiers, pour peu que leurs gens s'écartassent, et les harcelait en
+mille manières; et tous ceux qui tombaient entre ses mains étaient
+exposés aux bêtes. Enfin il les surprit lorsqu'ils s'y attendaient le
+moins, et les enferma dans un poste d'où il leur fut impossible de se
+retirer. N'osant hasarder le combat, et ne pouvant pas prendre la fuite,
+ils se mirent à fortifier leur camp, et à l'environner de fossés et de
+retranchements. Mais un ennemi intérieur et bien plus formidable les
+pressait vivement: c'était la faim, qui fut telle, qu'ils en vinrent à
+se manger les uns les autres; la divine providence, dit Polybe, vengeant
+ainsi la barbare inhumanité dont ils avaient usé à l'égard des autres.
+Aucune ressource ne leur restait. Ils savaient à quels supplices ils
+étaient destinés, s'ils tombaient vifs entre les mains de l'ennemi.
+Après les cruautés qu'ils avaient commises, il ne leur venait pas même
+dans l'esprit de parler de paix et d'accommodement. Ils avaient envoyé
+vers leurs troupes qui étaient restées à Tunis, pour demander du
+secours, mais inutilement. La famine cependant augmentait tous les
+jours: ils avaient commencé par manger les prisonniers, puis les
+esclaves; enfin, il ne leur restait plus que leurs concitoyens. Alors
+les chefs, ne pouvant plus soutenir les plaintes et les cris de la
+multitude qui menaçait de les égorger, s'ils ne se rendaient, allèrent
+eux-mêmes trouver Amilcar, dont ils avaient obtenu un sauf-conduit. Les
+conditions du traité furent que les Carthaginois prendraient à leur
+choix dix personnes parmi les révoltés, pour les traiter comme il leur
+plairait, et que les autres seraient renvoyés chacun avec un seul habit.
+Quand le traité fut signé, ces chefs eux-mêmes furent arrêtés, et
+demeurèrent entre les mains des Carthaginois, qui montrèrent clairement
+dans cette occasion qu'ils ne se piquaient pas beaucoup de bonne foi.
+Les révoltés, ayant appris qu'on avait arrêté leurs chefs, ne sachant
+rien de la convention qu'on avait faite, et soupçonnant qu'on les avait
+trahis, prirent les armes: mais Amilcar les ayant enveloppés de toutes
+parts, et ayant fait avancer contre eux les éléphants, ils furent tous
+écrasés ou égorgés au nombre de plus de quarante mille.
+
+L'effet de cette victoire fut la réduction de presque toutes les villes
+d'Afrique, qui rentrèrent aussitôt dans leur devoir. Amilcar, sans
+perdre de temps, marcha contre Tunis, qui, depuis le commencement de la
+guerre, avait servi de retraite aux révoltés, et avait été leur place
+d'armes. Il l'environna d'un côté, pendant qu'Annibal, qui commandait
+avec lui, l'assiégeait de l'autre: puis, s'approchant des murs, et
+faisant élever des potences, il y attacha et fit mourir Spendius, chef
+des révoltés, et ceux qu'on avait arrêtés avec lui. Mathos, l'autre
+chef, qui commandait dans la place, vit par là ce qui lui était préparé,
+et il en devint encore plus attentif à se bien défendre. S'apercevant
+qu'Annibal, comme sûr de la victoire, agissait en tout fort
+négligemment, il fait une sortie, attaque ses retranchements, tue un
+grand nombre de Carthaginois, en fait plusieurs prisonniers, et entre
+autres Annibal leur chef, et se rend maître de tout le bagage: puis,
+détachant de la potence Spendius, il fait mettre à sa place Annibal,
+après lui avoir fait souffrir des tourments inouïs, et immole autour du
+corps de l'autre trente des plus considérables citoyens de Carthage,
+comme autant de victimes de sa vengeance. Il semble qu'entre les deux
+partis il y avait une espèce de défi à qui ferait paraître plus de
+cruauté.
+
+Barca, qui pour-lors était éloigné de son camp, n'avait appris que fort
+tard le danger de son collègue; et d'ailleurs il était hors d'état de
+courir promptement à son secours, parce que le chemin qui séparait les
+deux camps était impraticable. Ce fâcheux accident causa une grande
+consternation dans Carthage. On a pu remarquer, dans tout le cours de
+cette guerre, une alternative continuelle de prospérités et
+d'adversités, de confiance et d'alarme, de joie et de douleur: tant les
+événements, de part et d'autre, ont été variés et peu constants.
+
+On crut dans Carthage devoir faire un dernier effort; on arma tout ce
+qui restait de jeunesse capable de servir. On envoya Hannon pour
+collègue à Amilcar, et on députa en même temps trente sénateurs pour
+conjurer, au nom de la république, ces deux chefs, qui jusque-là avaient
+été brouillés ensemble, d'oublier les querelles passées, et de sacrifier
+leurs ressentiments au bien de l'état. Ils le firent sur-le-champ,
+s'embrassèrent mutuellement, et se réconcilièrent sincèrement et de
+bonne foi.
+
+Depuis ce temps-là tout réussit du côté des Carthaginois; et Mathos,
+qui, dans toutes les entreprises qu'il avait tentées, avait toujours eu
+du dessous, crut enfin devoir hasarder une bataille: c'est ce qu'on
+souhaitait le plus. De part et d'autre chacun exhorta ses troupes comme
+pour une action qui allait décider pour toujours de leur sort: on en
+vint aux mains. La victoire ne fut pas long-temps disputée; les révoltés
+cédèrent bientôt. Presque tous les Africains furent tués: le reste se
+rendit. Mathos fut pris en vie et conduit à Carthage. Toute l'Afrique
+aussitôt rentra dans l'obéissance, excepté les deux villes perfides qui
+s'étaient révoltées en dernier lieu; mais elles furent bientôt obligées
+de se rendre à discrétion.
+
+Alors l'armée victorieuse revint à Carthage, et y fut reçue avec les
+cris de joie et les applaudissements de toute la ville. Mathos et les
+siens, après avoir servi d'ornement au triomphe, furent menés au
+supplice, et terminèrent, par une mort également honteuse et
+douloureuse, une vie souillée par les trahisons les plus noires et par
+les cruautés les plus barbares. Ainsi finit la guerre contre les
+mercenaires, après avoir duré trois ans et quatre mois. Elle fournit,
+dit Polybe, une grande instruction à tous les peuples, et leur apprend à
+ne pas employer dans les armées un plus grand nombre d'étrangers que de
+citoyens, et à ne pas se reposer de la défense de l'état sur des troupes
+qui n'y sont attachées ni par l'affection ni par l'intérêt.
+
+J'ai différé exprès jusqu'ici à parler de ce qui se passa en Sardaigne
+dans le même temps, et qui fut comme une dépendance et une suite de la
+guerre que les Carthaginois soutinrent en Afrique contre les
+mercenaires. On y vit les mêmes secousses de révolte et les mêmes excès
+de cruauté, comme si un vent de discorde et de fureur eût soufflé
+d'Afrique en Sardaigne.
+
+Dès qu'on y apprit ce qu'avaient fait Spendius et Mathos, les
+mercenaires qui étaient dans cette île secouèrent, à leur exemple, le
+joug de l'obéissance. Ils commencèrent par égorger Bostar, leur
+commandant, et tout ce qu'il y avait de Carthaginois avec lui. On avait
+envoyé à sa place un autre général: toutes les troupes qu'il avait
+amenées se rangèrent du côté des séditieux, le mirent lui-même en croix;
+et dans toute l'étendue de l'île on fit main-basse sur les Carthaginois,
+en leur faisant souffrir des tourments inouïs. Ayant attaqué toutes les
+places l'une après l'autre, ils se rendirent en peu de temps maîtres de
+tout le pays: mais, la division s'étant mise entre eux et les habitants
+de l'île, les mercenaires en furent entièrement chassés, et se
+réfugièrent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois perdirent la
+Sardaigne, île d'une grande importance par son étendue, par sa
+fertilité, et par le grand nombre de ses habitants.
+
+Les Romains, depuis leur traité avec les Carthaginois, s'étaient
+toujours conduits à leur égard avec beaucoup de justice et de
+modération. Une querelle passagère au sujet de quelques marchands
+romains qu'on avait arrêtés à Carthage, parce qu'ils portaient des
+vivres aux ennemis, les avait brouillés; mais les Carthaginois, à la
+première demande, leur ayant renvoyé leurs citoyens, les Romains, qui se
+piquaient en tout de générosité et de justice, leur avaient rendu leur
+première amitié, les avaient servis en tout ce qui dépendait d'eux,
+avaient défendu à leurs marchands de porter des vivres ailleurs que chez
+les Carthaginois, et avaient même refusé pour-lors de prêter l'oreille
+aux propositions que leur faisaient les révoltés de Sardaigne, qui les
+invitaient à venir s'emparer de l'île.
+
+Mais dans la suite ils ne furent pas si délicats; et il serait difficile
+d'appliquer ici le témoignage avantageux que César rend à leur bonne foi
+dans Salluste. «[260]Quoique dans toutes les guerres d'Afrique, dit-il,
+les Carthaginois eussent fait quantité d'actions de mauvaise foi pendant
+la paix et pendant la trève, les Romains n'en usèrent jamais de la sorte
+à leur égard, plus attentifs à ce qu'exigeait d'eux leur gloire qu'à ce
+que la justice leur permettait contre leurs ennemis.»
+
+[Note 260: «Bellis punicis omnibus, quum sæpè Carthaginienses et in
+pace et per inducias multa nefanda facinora fecissent, nunquam ipsi per
+occasionem talia fecère: magis quod se dignum foret, quam quod in illos
+jure fieri posset, quærebant.» (SALLUST, _in bello Catilin_.)]
+
+[Marge: AN. M. 3767 CARTH. 609. ROM. 511. AV. J.C. 237.] Les
+mercenaires, qui s'étaient retirés, comme nous l'avons dit, en Italie,
+déterminèrent enfin les Romains à passer dans la Sardaigne pour s'en
+rendre maîtres. Les Carthaginois l'apprirent avec douleur, prétendant
+que la Sardaigne leur appartenait à bien plus juste titre qu'aux
+Romains. Ils se mirent donc en état de tirer une prompte et juste
+vengeance de ceux qui avaient fait soulever l'île contre eux: mais les
+Romains, sous prétexte que ces préparatifs se faisaient contre eux, et
+non contre les peuples de Sardaigne, leur déclarèrent la guerre. Les
+Carthaginois, épuisés en toutes manières, et qui, à peine, commençaient
+à respirer, n'étaient point en état de la soutenir. Il fallut donc
+s'accommoder au temps, et céder au plus fort. On fit un nouveau traité,
+par lequel ils abandonnaient la [Marge: Polyb. l. III, cap. 1, 27, § 7.]
+Sardaigne aux Romains, et s'obligeaient à leur payer de nouveau douze
+cents talents[261], pour se rédimer de la guerre qu'on voulait leur
+faire; et c'est cette injustice de la part des Romains qui fut la
+véritable cause de la seconde guerre punique, comme nous le dirons dans
+la suite.
+
+[Note 261: Douze cent mille écus. = 6,600,000 francs.--L.]
+
+SECONDE GUERRE PUNIQUE.
+
+La seconde guerre punique que j'entreprends de traiter est une des plus
+mémorables dont il soit parlé dans l'histoire, et des plus dignes de
+l'attention d'un lecteur curieux, soit par la hardiesse des entreprises,
+[Marge: Liv lib. 21 n. 1.] et par la sagesse des mesures dans
+l'exécution; soit par l'opiniâtreté des efforts des deux peuples rivaux,
+et par la promptitude des ressources dans leurs plus grands revers; soit
+par la variété des événements inopinés, et par l'incertitude de l'issue
+d'une longue et cruelle guerre; soit enfin par la réunion des plus beaux
+modèles en tout genre de mérite, et des leçons les plus instructives que
+puisse donner l'histoire, tant pour la guerre que pour la politique et
+l'art de gouverner. Jamais villes ou nations plus puissantes, ou du
+moins plus belliqueuses, ne combattirent ensemble; et jamais celles dont
+il s'agit ici ne s'étaient vues dans un plus haut degré de puissance et
+de gloire. Rome et Carthage étaient alors, sans contredit, les deux
+premières villes du monde. Ayant déjà mesuré leurs forces dans la
+première guerre punique, et fait essai de leur habileté dans l'art de
+combattre, elles se connaissaient parfaitement de part et d'autre. Dans
+cette seconde guerre, le sort des armes fut tellement balancé, et les
+succès si mêlés de vicissitudes et de variétés, que le parti qui
+triompha fut celui qui s'était trouvé le plus près du danger de périr.
+Quelque grandes que fussent les forces des deux peuples, on peut presque
+dire que leur haine mutuelle l'était encore plus: les Romains, d'un
+côté, ne pouvant voir sans indignation que les vaincus osassent les
+attaquer; et les Carthaginois, de l'autre, étant irrités à l'excès de la
+manière également dure et avare dont ils prétendaient que le vainqueur
+en avait usé à leur égard.
+
+Le plan que je me suis proposé ne me permet pas d'entrer dans un détail
+exact de cette guerre, qui eut pour théâtre l'Italie, la Sicile,
+l'Espagne, l'Afrique, et qui a plus de rapport encore à l'histoire
+romaine qu'à celle que je traite ici. Je m'arrêterai donc principalement
+à ce qui regarde les Carthaginois, et je m'appliquerai sur-tout à faire
+connaître, autant qu'il me sera possible, le génie et le caractère
+d'Annibal, le plus grand homme de guerre qui ait peut-être jamais été
+chez les anciens.
+
+_Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique._
+
+Avant que de parler de la déclaration de la guerre entre les Romains et
+les Carthaginois, je crois devoir en exposer les véritables causes, et
+marquer comment cette rupture entre les deux peuples se prépara de loin.
+
+[Marge: Lib. 3, p. 162-168.] Ce serait se tromper grossièrement, dit
+Polybe, que de regarder la prise de Sagonte par Annibal comme la
+véritable cause de la seconde guerre punique. Le regret qu'eurent les
+Carthaginois d'avoir cédé trop facilement la Sicile par le traité qui
+termina la première guerre punique; l'injustice et la violence des
+Romains, qui profitèrent des troubles excités dans l'Afrique pour
+enlever encore la Sardaigne aux Carthaginois, et pour leur imposer un
+nouveau tribut; les heureux succès et les conquêtes de ces derniers dans
+l'Espagne: voilà qu'elles furent les véritables causes de la rupture du
+traité[262], comme Tite-Live, suivant en cela le plan de Polybe,
+l'insinue en peu de mots dès le commencement de son histoire de la
+seconde guerre punique.
+
+[Note 262: «Angebant ingentis spiritûs virum Sicilia Sardiniaque
+amissæ: nam et Siciliam nimis celeri desperatione rerum concessam; et
+Sardiniam inter motum Africæ fraude Romanorum, stipendio etiam
+superimposito, interceptam.» (LIV. lib. 21, n. 1.)]
+
+En effet Amilcar, surnommé _Barca_, souffrait avec peine le dernier
+traité que le malheur des temps avait obligé les Carthaginois
+d'accepter; et il songea à prendre de loin de justes mesures pour se
+mettre en état de le rompre à la première occasion favorable.
+
+[Marge 1: Polyb. l. 2, pag. 90.] Dès que les troubles d'Afrique furent
+apaisés, il fut chargé d'une expédition contre les Numides; et, après y
+avoir donné de nouvelles preuves de son habileté et de son courage, il
+mérita qu'on lui confiât le commandement de l'armée qui devait agir en
+Espagne. Annibal, son fils, qui n'avait alors que neuf ans, demanda avec
+empressement de l'y suivre, et employa pour cela les caresses ordinaires
+à cet âge, langage puissant sur l'esprit d'un père qui aimait tendrement
+son fils. [Marge 2: Id. lib. 3. pag. 167. Liv. lib. 21, n. 1.] Amilcar
+ne put donc lui refuser cette grâce; et, après lui avoir fait prêter
+serment sur les autels qu'il se déclarerait l'ennemi des Romains dès
+qu'il le pourrait, il l'emmena avec lui.
+
+Amilcar avait toutes les qualités d'un grand général, joignant des
+manières douces et insinuantes à un courage invincible et à une prudence
+consommée. Il soumit en peu de temps la plupart des peuples d'Espagne,
+soit par la force des armes, soit par les charmes de sa douceur; et,
+après y avoir commandé pendant neuf ans, il fit une fin digne de lui, en
+mourant glorieusement dans une bataille[263] pour le service de sa
+patrie.
+
+[Note 263: Contre les Vectons, peuple d'Espagne (NEPOS, _in Hamilc._
+c. IV, § 2).--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 2, pag. 101. AN. M. 3776 ROM. 520.] Les Carthaginois
+nommèrent à sa place Adrusbal, son gendre. Celui-ci, pour s'assurer du
+pays, bâtit une ville, que l'avantage de sa situation, la commodité de
+ses ports, ses fortifications, l'abondance de ses richesses procurée par
+la facilité du commerce, rendirent une des plus considérables villes du
+monde: il l'appela Carthage-la-Neuve, et nous l'appelons aujourd'hui
+Carthagène.
+
+A toutes les démarches de ces deux grands généraux, il était aisé de
+voir qu'ils avaient en tête un grand dessein qu'ils ne perdaient point
+de vue, et pour l'exécution duquel ils préparaient tout de loin. Les
+Romains s'en aperçurent bien, et ils se reprochèrent à eux-mêmes la
+lenteur et l'engourdissement qui les avaient tenus comme endormis
+pendant que l'ennemi faisait en Espagne de rapides progrès, qui
+pourraient un jour tourner contre eux. L'attaquer de force, et lui
+arracher ses conquêtes, aurait bien été de leur goût; mais la crainte
+d'un autre ennemi non moins formidable, qu'ils appréhendaient de voir au
+premier jour à leurs portes (c'étaient les Gaulois), ne leur permettait
+pas d'éclater. Ils employèrent donc la voie des négociations, et
+conclurent un traité avec Asdrubal, dans lequel, sans s'expliquer sur le
+reste de l'Espagne, on se contentait de marquer que les Carthaginois ne
+pourraient point s'avancer au-delà de l'Èbre.
+
+[Marge: Polyb. l. 2, pag. 123. Liv. lib. 21, n. 2.] Asdrubal cependant
+poussait toujours ses conquêtes, mais en se tenant dans les bornes dont
+on était convenu; et, s'attachant à gagner les principaux du pays par
+ses manières honnêtes et engageantes, il avançait encore plus les
+affaires de Carthage par la voie de la persuasion que par celle de la
+force ouverte. Mais malheureusement, après avoir gouverné l'Espagne
+pendant huit ans, il fut tué en trahison par un Gaulois, qui se vengea
+ainsi de quelque mécontentement particulier qu'il en avait reçu.
+
+[Marge: Liv. lib. 21, n. 3 et 4. AN. M. 3783 ROM. 530.] Trois ans avant
+sa mort, il avait écrit à Carthage pour demander qu'on lui envoyât
+Annibal, qui était alors âgé de vingt-deux ans. La chose souffrit
+quelque difficulté. Le sénat était partagé par deux puissantes factions,
+qui, dès le temps d'Amilcar, avaient déjà commencé à suivre des vues
+opposées dans la conduite des affaires de l'état. L'une avait pour chef
+Hannon, à qui sa naissance, son mérite et son zèle pour le bien de
+l'état, donnaient une grande autorité dans les délibérations publiques;
+et elle était d'avis en toute occasion de préférer une paix sûre, et qui
+conservait toutes les conquêtes d'Espagne, aux événements incertains
+d'une guerre onéreuse, qu'elle prévoyait devoir un jour se terminer par
+la ruine de la patrie. L'autre faction, qu'on appelait la faction
+_Barcine_, parce qu'elle soutenait les intérêts de Barca et de ceux de
+sa famille, avait ajouté à l'ancien crédit qu'elle avait dans la ville
+la réputation que les exploits signalés d'Amilcar et d'Asdrubal lui
+avaient donnée, et elle était ouvertement déclarée pour la guerre. Quand
+il s'agit donc de délibérer dans le sénat sur la demande d'Asdrubal,
+Hannon représenta qu'il était dangereux d'envoyer de si bonne heure à
+l'armée un jeune homme qui avait déjà toute la fierté et le caractère
+impérieux de son père, et qui, par cette raison, avait un besoin
+particulier d'être retenu longtemps sous les yeux des magistrats et sous
+le pouvoir des lois, pour apprendre à obéir, et à ne pas se croire
+supérieur à tous les autres. Il finit en disant qu'il craignait que
+cette étincelle, qui commençait à s'allumer, n'excitât un jour un grand
+incendie. Ses remontrances furent vaines; la faction Barcine l'emporta,
+et Annibal partit pour l'Espagne.
+
+Dès qu'il y fut arrivé, il attira sur lui les regards de toute l'armée,
+et l'on crut voir revivre en lui Amilcar son père. C'était le même feu
+dans les yeux, la même vigueur martiale dans l'air du visage, les mêmes
+traits et les mêmes manières; mais ses qualités personnelles le firent
+encore plus estimer. Il ne lui manquait presque rien de ce qui forme les
+grands hommes: patience invincible dans le travail, sobriété étonnante
+dans le vivre, courage intrépide dans les plus grands dangers, présence
+d'esprit admirable dans le feu même de l'action, et, ce qui est
+surprenant, un génie souple, également propre à obéir et à commander; en
+sorte qu'on ne pouvait dire de qui il était plus aimé, des troupes ou du
+général: il servit trois campagnes sous Asdrubal.
+
+[Sidenote: Polyb. l. 3, p. 168-169.] Quand celui-ci fut mort, les
+suffrages de l'armée et [Marge: Liv. lib. 21, n. 3-5. AN. M. 3784 CARTH.
+626. ROM. 528.] ceux du peuple se réunirent pour mettre Annibal à sa
+place. Je ne sais même si pour-lors, ou environ dans ce temps, la
+république, pour lui donner plus de crédit et d'autorité, ne le nomma
+pas suffète, qui était la première dignité de l'état, et que l'on
+conférait quelquefois aux généraux. C'est Cornélius Népos qui nous
+apprend[Marge: In vita Annib. c. 7.] cette particularité, lorsque,
+parlant de la préture qui fut donnée au même Annibal après son retour à
+Carthage, et la conclusion de la paix, il dit que ce fut vingt-deux ans
+depuis qu'il avait été nommé roi: «_Hic, ut rediit, prætor factus est,
+postquàm rex fuerat anno secundo et vigesimo._»
+
+Dès le moment qu'il eut été nommé général, comme si l'Italie lui fût
+échue en partage, et qu'il fût déjà chargé de porter la guerre contre
+Rome, il tourna secrètement toutes ses vues de ce côté-là, et ne perdit
+point de temps, pour n'être point prévenu par la mort comme l'avaient
+été son père et son beau-frère. Il prit en Espagne plusieurs villes de
+force, et subjugua plusieurs peuples; et, quoique l'armée ennemie,
+composée de plus de cent mille hommes, passât de beaucoup la sienne, il
+sut choisir si bien son temps et ses postes, qu'il la défit et la mit en
+déroute. Après cette victoire, rien ne lui résista. Cependant il ne
+toucha point encore à Sagonte[264], évitant avec soin de donner aux
+Romains aucune occasion de lui déclarer la guerre avant qu'il eût pris
+toutes les mesures qu'il jugeait nécessaires pour une si grande
+entreprise: et en cela il suivait le conseil que lui avait donné son
+père. Il s'appliqua sur-tout[265] à gagner le cœur des citoyens et
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 170-173. Liv. lib. 21, n. 6-15.] des alliés, et
+à s'attirer leur confiance en leur faisant part avec largesse du butin
+qu'il prenait sur l'ennemi, en leur payant exactement tout ce qui leur
+était dû de leur solde pour le passé: précaution sage, et qui ne manque
+jamais de produire son effet dans le temps.
+
+[Note 264: Cette ville était située en-deçà de l'Èbre, par rapport
+aux Carthaginois, assez près de l'embouchure de cette rivière, dans le
+pays où il était permis aux Carthaginois de porter leurs armes; mais
+Sagonte, comme alliée des Romains, était, en vertu de ce titre, exceptée
+par le traité.
+
+= La ville de Sagonte, à 25 lieues au S. de l'embouchure de l'Èbre, est
+appelée en latin _Saguntum_, en grec Ζάκανθα, nom dans lequel se
+conserve presque intact celui de Ζάκυνθος, _Zacynthe_, dont cette ville
+était une colonie.--L.]
+
+[Note 265: «Ibi largè partiendo prædam, stipendia præterita cum fide
+exsolvendo, cunctos civium sociorumque animos in se firmavit.» (LIV.
+lib. 21, n. 5.)]
+
+Les Sagontins, de leur côté, sentant bien le danger dont ils étaient
+menacés, firent savoir aux Romains combien Annibal avançait ses
+conquêtes. Ceux-ci nommèrent des députés pour aller s'informer par
+eux-mêmes, sur les lieux, de l'état présent des affaires, avec ordre de
+porter leurs plaintes à Annibal, en cas qu'ils le jugeassent à propos,
+et, supposé qu'il ne leur donnât point satisfaction, d'aller à Carthage
+pour le même sujet.
+
+Cependant Annibal forma le siége de Sagonte, prévoyant de grands
+avantages dans la prise de cette ville. Il comptait que par là il
+ôterait toute espérance aux Romains de faire la guerre dans l'Espagne;
+que cette nouvelle conquête assurerait toutes celles qu'il y avait déjà
+faites; que, ne laissant point d'ennemis derrière lui, sa marche en
+serait plus sûre et plus tranquille; qu'il amasserait là de l'argent
+pour l'exécution de ses desseins; que le butin que les soldats en
+remporteraient les rendrait plus vifs et plus ardents à le suivre;
+qu'enfin, avec les dépouilles qu'il enverrait à Carthage, il se
+gagnerait la bienveillance des citoyens. Animé par ces grands motifs, il
+n'épargnait rien pour presser le siége; il donnait lui-même l'exemple
+aux troupes, se trouvant à tous les travaux, et s'exposant aux plus
+grands dangers.
+
+On apprit bientôt à Rome que Sagonte était assiégée. Au lieu de voler à
+son secours, on perdit encore le temps en vaines délibérations, et en
+députations qui ne le furent pas moins. Annibal fit savoir à ceux qui le
+venaient trouver de la part des Romains qu'il n'avait pas le temps de
+les entendre. Les députés se rendirent donc à Carthage, où ils ne furent
+pas mieux reçus, la faction Barcine l'ayant emporté sur les plaintes des
+Romains et sur les remontrances d'Hannon.
+
+[Marge: [Polyb. III, c. 17, § 10. Diod. sic. XXV, ecl. v. Appian bell.
+Hispan. c. 12.]] Pendant tous ces voyages et toutes ces délibérations,
+le siége continuait avec beaucoup d'ardeur. Les Sagontins étaient
+réduits à la dernière extrémité, et manquaient de tout. On parla
+d'accommodement; mais les conditions qu'on leur proposait leur parurent
+si dures, qu'ils ne purent se résoudre à les accepter. Avant que de
+rendre une dernière réponse, les principaux des sénateurs, ayant porté
+dans la place publique tout leur or et leur argent, et celui qui
+appartenait en commun à l'état, le jetèrent dans le feu qu'ils avaient
+fait allumer pour cet effet, et s'y précipitèrent eux-mêmes. Dans le
+même temps, une tour que les béliers frappaient depuis long-temps étant
+tombée tout-à-coup avec un bruit épouvantable, les Carthaginois
+entrèrent dans la ville par la brèche, s'en rendirent maîtres en peu de
+temps, et égorgèrent tous ceux qui étaient en âge de porter les armes.
+Malgré l'incendie, le butin fut fort grand. Annibal ne se réservait rien
+des richesses que lui procuraient ses victoires, mais les appliquait
+uniquement au succès de ses entreprises. Aussi Polybe remarque-t-il que
+la prise de Sagonte lui servit à réveiller l'ardeur du soldat par la vue
+du riche butin qu'il venait de faire, et par l'espérance de celui qu'il
+se promettait pour l'avenir; et à achever de gagner les principaux de
+Carthage, par les présents qu'il leur fit des dépouilles.
+
+[Marge: Polyb. p. 174-175. Liv. lib. 21, n. 16 et 17.] Il est difficile
+d'exprimer quelle fut à Rome la douleur et la consternation, quand on y
+apprit la triste nouvelle de la prise et du cruel sort de Sagonte. La
+compassion que l'on eut pour cette ville infortunée; la honte d'avoir
+manqué à secourir de si fidèles alliés; une juste indignation contre les
+Carthaginois, auteurs de tous ces maux; de vives alarmes sur les
+conquêtes d'Annibal, que les Romains croyaient déjà voir à leurs portes;
+tous ces sentiments causèrent un si grand trouble, qu'il ne fut pas
+possible, dans les premiers moments, de prendre aucune résolution, ni de
+faire autre chose que de s'affliger et de répandre des larmes sur la
+ruine d'une ville[266] qui avait été la malheureuse victime de son
+inviolable attachement pour les Romains, et de l'imprudente lenteur dont
+ceux-ci avaient usé à son égard. Quand les esprits furent un peu revenus
+à eux, on convoqua l'assemblée du peuple; et la guerre contre les
+Carthaginois y fut résolue.
+
+[Note 266: «Sanctitate disciplinæ, quâ fidem socialem usque ad
+perniciem suam coluerunt.» (LIV. lib. 21, n. 7.)]
+
+_Déclaration de la guerre._
+
+[Marge: Polyb. pag 187. Liv. lib. 21, n. 18-19.] Pour ne manquer à
+aucune formalité, on envoya des députés à Carthage pour savoir si
+c'était par ordre de la république que Sagonte avait été assiégée, et,
+en ce cas, pour lui déclarer la guerre; ou pour demander qu'on leur
+livrât Annibal, s'il avait entrepris ce siége de son autorité. Comme ils
+virent que dans le sénat on ne répondait point précisément à leur
+demande, l'un d'eux, montrant un pan de sa robe qui était plié: _Je
+porte ici_, dit-il d'un ton fier, _la paix et la guerre; c'est à vous de
+choisir l'une des deux_. Sur la réponse qu'on lui fit qu'il pouvait
+lui-même choisir: _Je vous donne donc la guerre_, dit-il, en déployant
+le pli de sa robe. _Nous l'acceptons de bon cœur, et la ferons de même_,
+répliquèrent les Carthaginois avec la même fierté: ainsi commença la
+seconde guerre punique.
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 184 et 185.] Si l'on en impute la cause à la
+prise de Sagonte, tout le tort, dit Polybe, était du côté des
+Carthaginois, qui ne pouvaient, sous aucun prétexte raisonnable,
+assiéger une ville comprise certainement, comme alliée de Rome, dans le
+traité qui défendait aux deux peuples d'attaquer réciproquement leurs
+alliés. Mais, si l'on remonte plus haut, et qu'on aille jusqu'au temps
+où la Sardaigne fut enlevée par force aux Carthaginois, et où, sans
+aucune raison, on leur imposa un nouveau tribut, il faut avouer,
+remarque le même Polybe, que sur ces deux points la conduite des Romains
+est tout-à-fait inexcusable, comme fondée uniquement sur l'injustice et
+sur la violence; et que, si les Carthaginois, sans chercher de vains
+circuits et de frivoles prétextes, avaient demandé nettement
+satisfaction sur ces deux griefs, et, en cas de refus, déclaré la guerre
+à Rome, toute la raison et toute la justice auraient été de leur côté.
+
+L'espace, entre la fin de la première guerre punique et le commencement
+de la seconde, fut de vingt-quatre ans.
+
+_Commencement de la seconde guerre punique._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, pag. 187. Liv. lib. 21, n. 20 et 22. AN. M. 3787
+CARTH. 629. ROM. 531. Av. J.C. 217.] Quand la guerre fut résolue et
+déclarée de part et d'autre, Annibal, qui pour-lors était âgé de
+vingt-six ou vingt-sept ans, avant que de faire éclater son grand
+dessein, songea à pourvoir à la sûreté de l'Espagne et de l'Afrique; et,
+dans cette vue, il fit passer les troupes de l'une dans l'autre, en
+sorte que les Africains servaient en Espagne, et les Espagnols en
+Afrique. Il en usa ainsi, persuadé que ces soldats, éloignés chacun de
+leur patrie, seraient plus propres au service, et d'ailleurs lui
+demeureraient plus fidèlement attachés, se servant comme d'otages les
+uns aux autres. Les troupes qu'il laissa en Afrique montaient environ à
+quarante mille hommes, dont il y en avait douze cents de cavalerie;
+celles d'Espagne à un peu plus de quinze mille, parmi lesquels il y
+avait deux mille cinq cent cinquante chevaux. Il laissa à son frère
+Asdrubal le commandement des troupes d'Espagne, avec une flotte de près
+de soixante vaisseaux pour garder les côtes, et lui donna de sages
+conseils sur la manière dont il devait se conduire, soit par rapport aux
+Espagnols, soit par rapport aux Romains, s'ils venaient l'attaquer.
+
+Avant qu'Annibal partît pour son expédition, Tite-Live remarque qu'il
+alla à Cadix pour s'acquitter des vœux qu'il avait faits à Hercule, et
+qu'il lui en fît de nouveaux pour obtenir un heureux succès dans la
+[Marge: Lib. 3, p. 192 et 193.] guerre où il allait s'engager. Polybe
+nous donne en peu de mots une idée fort nette de l'espace des lieux que
+devait traverser Annibal pour arriver en Italie. On compte depuis
+Carthagène, d'où il partit, jusqu'à l'Èbre, deux mille deux cents stades
+(110 lieues)[267]; depuis l'Èbre jusqu'à Emporium, petite ville maritime
+qui sépare l'Espagne des Gaules, selon Strabon, seize cents [Marge: Lib.
+3, pag 199.] stades (80 lieues); depuis Emporium jusqu'au passage du
+Rhône, pareil espace de seize cents stades (80 lieues); depuis le
+passage du Rhône jusqu'aux Alpes, quatorze cents stades (70 lieues);
+depuis les Alpes jusque dans les plaines de l'Italie, douze cents stades
+(60 lieues): ainsi, depuis Carthagène jusqu'en Italie, l'espace est de
+huit mille stades, c'est-à-dire, de quatre cents lieues.
+
+[Note 267: Polybe dit 2600 stades, ἑξακόσιοι στάδιοι προς
+διχιλίους., c'est-à-dire 260 milles géographiques, ou 86 lieues 2/3.
+
+ Ci 2600 stades, ou 86 lieues 2/3.
+ Plus 1600 53 1/3.
+ Plus 1600 53 1/3.
+ Plus 1400 46 2/3.
+ Plus 1200 40 "
+
+ Total. 8400 stades, ou 280 lieues.
+
+Polybe donne, en nombre rond, _environ 9000 stades_. Comme cet auteur a
+le soin de dire que la route était marquée de 8 en 8 stades par des
+bornes milliaires, on voit que les stades dont il est question sont des
+stades grecs, dits olympiques, dont 8 étaient compris dans un mille
+romain, et 600 dans un degré; conséquemment il en faut 10 pour un mille
+géographique, et 30 pour une lieue de 20 au degré.--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 188 et 189.] Annibal avait long-temps auparavant
+pris de sages précautions pour connaître la nature et la situation des
+lieux par où il devait passer; pour pressentir la disposition des
+Gaulois à l'égard des Romains[268]; pour gagner, par des présents, leurs
+chefs, qu'il savait être fort intéressés; et pour s'assurer de
+l'affection et de la fidélité d'une partie des peuples. Il n'ignorait
+pas que le passage des Alpes lui coûterait beaucoup de peine; mais il
+savait qu'il n'était pas impraticable, et cela lui suffisait.
+
+[Note 268: «Audierunt præoccupatos jam ab Annibale Gallorum animos
+esse: sed ne illi quidem ipsi salis mitem gentem fore, ni subindè auro,
+cujus avidissima gens est, principum animi concilieritur.» (LIV. lib.
+21, n. 20.)]
+
+[Marge: Polyb. p. 189 et 190. Liv. lib. 21, n. 22-24.] Dès que le
+printemps fut venu, Annibal se mit en marche, et partit de Carthagène,
+où il avait passé le quartier d'hiver. Son armée, pour-lors, était
+composée de plus de cent mille hommes, dont il y en avait douze mille de
+cavalerie: il menait près de quarante éléphants. Ayant passé l'Èbre, il
+subjugua en peu de temps les peuples qui se rencontrèrent sur sa marche,
+et perdit assez de monde dans cette expédition. Il laissa Hannon pour
+commander dans tout le pays entre l'Èbre et les Pyrénées, avec onze
+mille hommes, et leur confia les bagages de ceux qui devaient le suivre.
+Il en renvoya autant, chacun dans son pays, s'assurant par là de leur
+bonne volonté quand il aurait besoin de recrues, et montrant aux autres
+une espérance certaine de retour quand ils le voudraient. Il passe donc
+les Pyrénées, et s'avance jusqu'au bord du Rhône avec cinquante mille
+hommes de pied et neuf mille chevaux: armée formidable, moins par le
+nombre que par la valeur des troupes, qui avaient servi plusieurs années
+en Espagne, et qui y avaient appris le métier de la guerre sous les plus
+habiles capitaines qu'eût jamais eus Carthage.
+
+_Passage du Rhône._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 195-200. Liv. lib. 21, n. 26-28.] Annibal,
+arrivé[269] environ à quatre journées de l'embouchure du Rhône,
+entreprit de le passer, parce qu'en cet endroit le fleuve n'avait que la
+simple largeur de son lit. Il acheta des habitants du pays tous les
+canots et toutes les petites barques, qu'ils avaient en assez grand
+nombre à cause de leur commerce; il fit construire aussi à la hâte une
+quantité extraordinaire de bateaux, de nacelles, de radeaux. A son
+arrivée il avait trouvé les Gaulois postés sur l'autre bord, et bien
+disposés a lui disputer le passage. Il n'était pas possible de les
+attaquer de front. Il commanda un détachement considérable de ses
+troupes sous la conduite d'Hannon, fils de Bomilcar, pour aller passer
+le fleuve plus haut; et, afin de dérober sa marche et son dessein à la
+connaissance des ennemis, il le fit partir de nuit. La chose réussit
+comme il l'avait projetée[270]: ils passèrent le fleuve le lendemain,
+sans trouver aucune résistance.
+
+[Note 269: Un peu au-dessus d'Avignon.]
+
+[Note 270: On croit que ce fut entre Roquemaure et le
+Pont-Saint-Esprit.
+
+= Un peu au-dessus de Roquemaure, à 9 ou 10,000 toises au N. d'Avignon.
+La date de ce passage est du 28 au 30 Septembre.--L.]
+
+Us se reposèrent le reste du jour, et pendant la nuit ils s'avancèrent à
+petit bruit vers l'ennemi. Le matin, quand ils eurent donné les signaux
+dont on était convenu, Annibal se mit en état de tenter le passage. Une
+partie des chevaux, tout équipés, était dans les bateaux, afin que les
+cavaliers pussent, à la descente, attaquer sur-le-champ les ennemis: les
+autres passaient à la nage aux deux côtés des bateaux, du haut desquels
+un homme seul tenait les brides de trois ou quatre chevaux. Les
+fantassins étaient ou sur des radeaux, ou dans de petites barques, et
+dans des espèces de petites gondoles, qui n'étaient autre chose que des
+troncs d'arbres qu'ils avaient eux-mêmes creusés. On avait rangé les
+grands bateaux sur une même ligne, au haut du courant, pour rompre la
+rapidité des flots, et rendre le passage plus aisé au reste de la petite
+flotte. Quand les Gaulois la virent s'avancer sur le fleuve, ils
+poussèrent, selon leur coutume, des cris et des hurlements
+épouvantables, heurtèrent leurs boucliers les uns contre les autres, en
+les élevant au-dessus de leurs têtes, et lancèrent force traits; mais
+ils furent bien étonnés quand ils entendirent derrière eux un grand
+bruit, qu'ils aperçurent le feu qu'on avait mis à leurs tentes, et
+qu'ils se sentirent attaqués vivement en tête et en queue. Ils ne
+trouvèrent de sûreté que dans la fuite, et se retirèrent dans leurs
+villages. Le reste des troupes passa ensuite fort tranquillement.
+
+Il n'y eut que les éléphants qui causèrent beaucoup d'embarras. Voici
+comme on s'y prit pour les faire passer; ce ne fut que le jour suivant.
+On avança du bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux cents
+pieds, et large de cinquante, qui était fortement attaché au rivage par
+de gros câbles, et tout couvert de terre, en sorte que ces animaux, en y
+entrant, s'imaginaient marcher à l'ordinaire sur la terre. De ce premier
+radeau ils passaient dans un second, construit de la même sorte, mais
+qui n'avait que cent pieds de longueur, et qui tenait au premier par des
+liens faciles à délier. On faisait marcher à la tête les femelles: les
+autres éléphants les suivaient; et, quand ils étaient passés dans le
+second radeau, on le détachait du premier, et on le conduisait à l'autre
+bord en le remorquant par le secours des petites barques; puis il venait
+reprendre ceux qui étaient restés. Quelques-uns tombèrent dans l'eau,
+mais ils arrivèrent comme les autres sur le rivage, sans qu'il s'en
+noyât un seul.
+
+_Marche qui suivit le passage du Rhône._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 200-202. Liv. lib. 21, n. 31, 32.] Les deux
+consuls romains étaient partis dès le commencement du printemps, chacun
+pour sa province: P. Scipion pour l'Espagne, avec soixante vaisseaux,
+deux légions romaines, quatorze mille fantassins, et douze cents chevaux
+des alliés; Tib. Sempronius pour la Sicile, avec cent soixante
+vaisseaux, deux légions, seize mille hommes d'infanterie et dix-huit
+cents chevaux des alliés. La légion pour-lors, chez les Romains, était
+de quatre mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Sempronius
+avait fait des préparatifs extraordinaires à Lilybée, ville et port de
+Sicile, dans le dessein de passer tout d'un coup en Afrique. Scipion,
+pareillement, avait compté de trouver encore Annibal en Espagne, et d'y
+établir le théâtre de la guerre. Il fut bien étonné, quand, arrivant à
+Marseille, il apprit qu'Annibal était au bord du Rhône, et songeait à le
+passer. Il détacha trois cents cavaliers pour aller reconnaître
+l'ennemi; et Annibal, de son côté, dès qu'il eut appris que Scipion
+était à l'embouchure du Rhône, envoya, pour le même effet, cinq cents
+Numides, pendant qu'on était occupé à faire passer les éléphants.
+
+Dans le même temps, ayant fait assembler l'armée, il donna une audience
+publique, par le moyen d'un truchement, à un des princes de la Gaule
+située vers le Pô, qui venait l'assurer, au nom de la nation, qu'on
+l'attendait avec impatience; que les Gaulois étaient prêts à se joindre
+à lui pour marcher contre les Romains: et il s'offrait à conduire
+l'armée par des endroits où elle trouverait des vivres en abondance.
+Quand le prince se fut retiré, Annibal parla aux troupes, fit valoir
+extrêmement cette députation d'une nation gauloise, releva par de justes
+louanges la bravoure qu'elles avaient montrée jusque-là, et les exhorta
+à soutenir dans la suite leur réputation et leur gloire. Les soldats,
+pleins d'ardeur et de courage, levèrent tous ensemble les mains, et
+témoignèrent qu'ils étaient prêts à le suivre par-tout où il les
+mènerait. Il marqua le départ pour le lendemain; et, après avoir fait
+des vœux et des supplications aux dieux pour le salut de tous les
+soldats, il les renvoya, en leur recommandant de prendre de la
+nourriture, et du repos.
+
+Les Numides revinrent dans ce moment: ils avaient rencontré le
+détachement des Romains, et l'avaient attaqué. Le choc fut très-rude, et
+le carnage fort grand, eu égard au nombre. Il resta sur la place, du
+côté des Romains, cent soixante hommes, et de l'autre plus de deux
+cents; mais l'honneur de cette action demeura aux premiers, les Numides
+ayant cédé le champ de bataille, et s'étant retirés[271]. Cette première
+action fut prise comme un présage du sort de cette guerre, et elle
+sembla promettre aux Romains un heureux succès, mais qui leur coûterait
+bien cher, et qui leur serait bien disputé. De part et d'autre, ceux qui
+étaient restés du combat, et qui avaient été à la découverte,
+retournèrent vers leurs chefs pour leur en porter des nouvelles.
+
+[Note 271: «Hoc principium simulque omen belli, ut summâ rerum
+prosperum eventum, ita haud sanè incruentam ancipitisque certaminis
+victorium Romanis portendit.» (LIV. lib. 21, n. 29.)]
+
+Annibal partit le lendemain, comme il l'avait déclaré, et traversa la
+Gaule par le milieu des terres, en s'avançant vers le septentrion; non
+que ce chemin fût le plus court pour arriver aux Alpes, mais parce qu'en
+l'éloignant de la mer il lui faisait éviter la rencontre de Scipion, et
+favorisait le dessein qu'il avait d'entrer en Italie avec toutes ses
+forces, sans les avoir affaiblies par aucun combat.
+
+Quelque diligence que fît Scipion, il n'arriva à l'endroit où Annibal
+avait passé le Rhône que trois jours après qu'il en était parti.
+Désespérant de pouvoir l'atteindre, il retourna à sa flotte, et se
+rembarqua, résolu de l'aller attendre à la descente des Alpes; mais,
+afin de ne pas laisser l'Espagne sans défense, il y envoya son frère
+Cnéius avec la plus grande partie de ses troupes, pour faire tête à
+Asdrubal, et partit aussitôt pour Gênes, destinant l'armée qui était
+dans la Gaule vers le Pô, pour l'opposer à celle d'Annibal.
+
+Celui-ci, après une marche de quatre jours, arriva à une espèce d'île
+formée par le confluent[272] de deux rivières qui se joignent en cet
+endroit[273]. Là il fut pris pour arbitre entre deux frères qui se
+disputaient le royaume. Celui à qui il l'adjugea fournit à toute l'armée
+des vivres, des habits et des armes. C'était le pays des Allobroges: on
+appelait ainsi les peuples qui occupent maintenant les diocèses de
+Genève, de Vienne et de Grenoble. Sa marche fut assez tranquille jusqu'à
+ce qu'il fut arrivé à la Durance; et il s'avança de là au pied des Alpes
+sans trouver d'obstacle.
+
+[Note 272: Le texte de Polybe, tel que nous l'avons, et celui de
+Tite-Live, mettent cette île au confluent de la Saône et du Rhône,
+c'est-à-dire à l'endroit où Lyon a été bâti. C'est une faute visible. Il
+y avait dans le grec Σκώρας, et l'on a substitué à ce mot ό Ἅραρος.
+Jacq. Gronove dit avoir vu dans un manuscrit de Tite-Live, _Bisarar_, ce
+qui montre qu'il faut lire, _Isara Rhodanusque amnes_, au lieu de _Arar
+Rhodanusque_, et que l'île en question est formée par le confluent de
+l'Isère et du Rhône. La situation des Allobroges, dont il est parlé ici,
+en est une preuve évidente.
+
+= Les variantes de Polybe sur cet important passage donnent τᾕ δὲ ΣΚΏΡΑΣ
+ΣΚΌΡΑΣ, et dans quatre manuscrits τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑΣ. Lucas Holstenius a dit
+ingénieusement que ΣΚΆΡΑΣ ou CΚΆΡΑC est un mot mal lu, pour ΟΙCΑΡΑC, les
+copistes ayant confondu le C avec O, ce qui leur arrive souvent, et lié
+ensemble les deux IC, pour en former la lettre Κ: cette correction est
+d'autant plus certaine que l'article Ό manquait devant le mot ΣΚΆΡΑΣ;
+car on lisait: τᾕ μὲν γὰρ ό Ῥοδανὸς τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑC; il est clair qu'il
+aurait fallu au moins τᾕ δὲ ό ΣΚΆΡΑC: or, la correction donne ΟΙCΑΡΑC ou
+ό Ἰσάρας: M. Schweighæuser a inséré cette correction dans le texte de
+Polybe.
+
+Quant aux variantes de Tite-Live, elles donnent _pervernit ibi Ara_ ou
+_Ibique Arar ou ibi Arar_, ou _Pervenit Bisarar_: de la comparaison de
+ces variantes il résulte évidemment _pervenit: ibi Isarar ou Isara_, qui
+est la vraie leçon.--L.]
+
+[Note 273: Sorte de triangle, dit Polybe, borné d'un côté par le
+Rhône, de l'autre par l'Isère, assez semblable au Delta d'Égypte. Ce
+pays est maintenant occupé en très-grande partie par le département de
+l'Isère; le reste par celui de la Drôme, et une portion de la
+Savoie.--L.]
+
+_Passage des Alpes._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 203-208. Liv. lib. 21, n. 32-37.] La vue de ces
+montagnes, qui semblaient toucher au ciel, qui étaient couvertes
+par-tout de neige; où l'on ne découvrait que quelques cabanes informes,
+dispersées ça-et-là, et situées sur des pointes de rochers
+inaccessibles; que des troupeaux maigres et transis de froid; que des
+hommes chevelus, d'un aspect sauvage et féroce: cette vue, dis-je,
+renouvela la frayeur qu'on en avait déjà conçue de loin, et glaça de
+crainte tous les soldats. Quand on commença à y monter, on aperçut les
+montagnards, qui s'étaient emparés des hauteurs, et qui se préparaient à
+disputer le passage: il fallut s'arrêter. S'ils s'étaient cachés dans
+une embuscade, dit Polybe, et qu'après avoir laissé aux troupes le temps
+de s'engager dans quelque mauvais pas, ils fussent venus tout d'un coup
+fondre sur elles, l'armée était perdue sans ressource. Annibal apprit
+qu'ils ne gardaient ces hauteurs que de jour, après quoi ils se
+retiraient: il s'en empara de nuit. Quand les Gaulois revinrent de grand
+matin, ils furent fort surpris de voir leurs postes occupés par
+l'ennemi; mais ils ne perdirent pas courage. Accoutumé à grimper sur ces
+roches, ils attaquent les Carthaginois qui s'étaient mis en marche, et
+les harcèlent de tous côtés. Ceux-ci avaient en même temps à combattre
+contre l'ennemi, et à lutter contre la difficulté des lieux, où ils
+avaient peine à se soutenir; mais le grand désordre fut causé par les
+chevaux, et les bêtes de somme chargées du bagage, qui, effrayées des
+cris et des hurlements des Gaulois, que les montagnes faisaient retentir
+d'une manière horrible, et blessées quelquefois par les montagnards, se
+renversaient sur les soldats, et les entraînaient avec elles dans les
+précipices qui bordaient le chemin. Annibal, sentant bien que la perte
+seule de ses bagages pouvait faire périr son armée, vint au secours des
+troupes en cet endroit, et, ayant mis en fuite les ennemis, continua sa
+marche sans trouble et sans danger, et arriva à un château qui était la
+place la plus importante du pays. Il s'en rendit maître, aussi-bien que
+de tous les bourgs voisins, où il trouva de grands amas de blé et
+beaucoup de bestiaux, qui servirent à nourrir son armée pendant trois
+jours[274].
+
+[Note 274: Annibal côtoya la rive gauche de l'Isère, puis la rive
+gauche du Drac, jusqu'à S. Bonnet, à l'entrée du département des
+Hautes-Alpes; de là il gagna la Durance, qu'il remonta tantôt sur la
+rive droite, tantôt sur la rive gauche, jusqu'au-dessus de Briançon; et
+il atteignit le col du mont Genèvre, entre le 26 et le 30 octobre. On
+peut voir la discussion de cette route dans deux dissertations que j'ai
+insérées au journal des savants (année 1819, _Janvier_, p. 22-36; et
+_Décembre_, p. 733-762).--L.]
+
+Après une marche assez paisible, on eut un nouveau danger à essuyer. Les
+Gaulois, feignant de vouloir profiter du malheur de leurs voisins, qui
+s'étaient mal trouvés d'avoir entrepris de s'opposer au passage des
+troupes, vinrent saluer Annibal, lui apportèrent des vivres, s'offrirent
+à lui servir de guides, et lui laissèrent des ôtages pour assurance de
+leur fidélité. Annibal ne s'y fia que médiocrement. Les éléphants et les
+chevaux marchaient à la tête: il suivait avec le gros de son infanterie,
+attentif et prenant garde à tout. On arriva dans un défilé fort étroit
+et roide, commandé par une hauteur où les Gaulois avaient caché une
+embuscade. Elle en sortit tout-à-coup, attaqua les Carthaginois de tous
+côtés, roulant contre eux des pierres d'une grandeur énorme. Ils
+auraient mis l'armée entièrement en déroute, si Annibal n'eût fait des
+efforts extraordinaires pour la tirer de ce mauvais pas.
+
+Enfin, le neuvième jour, il arriva sur le sommet des Alpes. L'armée y
+passa deux jours à se reposer et à se refaire de ses fatigues, après
+quoi elle se remit en marche. Comme on était déjà en automne, il était
+tombé récemment beaucoup de neige, qui couvrait tous les chemins, ce qui
+jeta le trouble et le découragement parmi les troupes. Annibal s'en
+aperçut; et, s'étant arrêté sur une hauteur d'où l'on découvrait toute
+l'Italie, il leur montra les campagnes fertiles[275] arrosées par le Pô,
+auxquelles il touchait presque, ajoutant qu'il ne fallait plus qu'un
+léger effort pour y arriver. Il leur représenta qu'une ou deux batailles
+allaient finir glorieusement leurs travaux, et les enrichir pour
+toujours en les rendant maîtres de la capitale de l'empire romain. Ce
+discours, plein d'une si flatteuse espérance, et soutenu de la vue de
+l'Italie, rendit l'allégresse et la vigueur aux troupes abattues. On
+continua donc de marcher; mais la route n'en était pas devenue plus
+aisée: au contraire, comme c'était en descendant, la difficulté et le
+danger augmentaient; car les chemins étaient presque par-tout escarpés,
+étroits, glissants, en sorte que les soldats ne pouvaient se soutenir en
+marchant, ni s'arrêter lorsqu'ils avaient fait un mauvais pas, mais
+tombaient les uns sur les autres, et se renversaient mutuellement.
+
+[Note 275: Du Piémont.]
+
+On arriva en un endroit plus difficile que tout ce qu'on avait rencontré
+jusque-là: c'était un sentier déjà fort roide par lui-même, et qui,
+l'étant encore devenu davantage par un nouvel éboulement des terres,
+montrait un abyme qui avait plus de mille pieds de profondeur. La
+cavalerie s'y arrêta tout court. Annibal, étonné de ce retardement, y
+accourut, et vit qu'en effet il était impossible de passer outre. Il
+songea à prendre un long détour et à faire un grand circuit; mais la
+chose ne se trouva pas moins impossible. Comme, sur l'ancienne neige qui
+était durcie par le temps, il en était tombé depuis quelques jours une
+nouvelle qui n'avait pas beaucoup de profondeur, les pieds d'abord, y
+entrant facilement, s'y soutenaient; mais, quand celle-ci, par le
+passage des premières troupes et des bêtes de somme, fut fondue, on ne
+marchait que sur la glace, où tout était glissant, où les pieds ne
+trouvaient point de prise, et où, pour peu qu'on fît un faux pas et
+qu'on voulût s'aider des genoux ou des mains pour se retenir, on ne
+rencontrait plus ni branches ni racines pour s'y attacher. Outre cet
+inconvénient, les chevaux, frappant avec effort la glace pour se
+retenir, et y enfonçant leurs pieds, ne pouvaient plus les en retirer,
+et y demeuraient pris comme dans un piége. Il fallut donc chercher un
+autre expédient.
+
+Annibal prit le parti de faire camper et reposer son armée pendant
+quelque temps sur le sommet de cette colline, qui avait assez de
+largeur, après en avoir fait nettoyer le terrain, et ôter toute la neige
+qui le couvrait, tant la nouvelle que l'ancienne, ce qui coûta des
+peines infinies. On creusa ensuite, par son ordre, un chemin dans le
+rocher même, et ce travail fut poussé avec une ardeur et une constance
+étonnantes. Pour ouvrir et élargir cette route, on abattit tous les
+arbres des environs; et, à mesure qu'on les coupait, le bois était rangé
+autour du roc, après quoi on y mettait le feu. Heureusement il faisait
+un grand vent, qui alluma bientôt une flamme ardente: de sorte que la
+pierre devint aussi rouge que le brasier même qui l'environnait. Alors
+Annibal, si l'on en croit Tite-Live (car Polybe n'en dit rien), fit
+verser dessus une grande quantité de vinaigre[276], qui, s'insinuant
+dans les veines du rocher entr'ouvert par la force du feu, le calcina et
+l'amollit. De cette sorte, en prenant un long circuit, afin que la pente
+fût plus douce, on pratiqua le long du rocher un chemin qui donna un
+libre passage aux troupes, aux bagages, et même aux éléphants. On
+employa quatre jours à cette opération. Les bêtes de somme mouraient de
+faim, car on ne trouvait rien pour elles dans ces montagnes toutes
+couvertes de neige. On arriva enfin dans des endroits cultivés et
+fertiles, qui fournirent abondamment du fourrage aux chevaux, et toutes
+sortes de nourritures aux soldats.
+
+[Note 276: Plusieurs rejettent ce fait comme supposé. Pline ne
+manque pas d'observer la force du vinaigre, pour rompre des pierres et
+des rochers. _Saxa rumpit infusum, quæ non ruperit ignis antecedens_
+(lib. 23, c. 1). C'est pourquoi il appelle le vinaigre _succus rerum
+domitor_ (lib. 33, cap. 2). Dion, en parlant du siége de la ville
+d'Éleuthère, dit qu'on en fit tomber les murailles par la force du
+vinaigre (lib. 36, pag. 8). Apparemment ce qui arrête ici est la
+difficulté, où Annibal dut être, de trouver dans ces montagnes la
+quantité de vinaigre nécessaire pour cette opération.
+
+=Évidemment c'est en cela que consiste la difficulté: car on ne nie pas
+que le vinaigre ne décompose la pierre calcaire lorsqu'elle est calcinée
+par le feu: mais cette difficulté est insoluble. On a cru que cette
+fable est de l'invention de Tite-Live; je ne le pense pas. C'est
+probablement une de ces traditions populaires qui durent leur origine à
+l'étonnement dont la marche merveilleuse d'Annibal avait frappé tous les
+esprits. Polybe en effet reproche aux historiens d'Annibal, d'accueillir
+de ces traditions mensongères pour rendre leur narration plus attachante
+et plus dramatique (POLYB. III, c. 47, § 6). Appien lui-même ne dédaigne
+pas de rapporter cette fable (_Bell. Annib._ § 4). Il n'est donc pas
+surprenant que Tite-Live l'ait insérée dans son histoire.--L.]
+
+_Entrée dans l'Italie._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, pag. 209 et 212-214. Liv. lib. 21, n. 39.] L'armée
+d'Annibal, lorsqu'elle entra en Italie, était beaucoup inférieure en
+nombre à ce qu'elle était quand il partit de l'Espagne, où nous avons vu
+qu'elle montait à près de soixante mille hommes. Sur la route elle avait
+fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il fallut soutenir,
+soit au passage des rivières. En quittant le Rhône, elle était encore de
+trente-huit mille hommes de pied et de plus de huit mille chevaux: le
+passage des Alpes la diminua de près de la moitié. Il ne restait plus à
+Annibal que douze mille Africains, huit mille Espagnols d'infanterie, et
+six mille chevaux: c'est lui-même qui l'avait marqué sur une colonne
+près du promontoire Lacinien. Il y avait cinq mois et demi qu'il était
+parti de la Nouvelle-Carthage, en comptant les quinze jours que lui
+avait coûté le passage des Alpes, lorsqu'il planta ses étendards dans
+les plaines du Pô (à l'entrée du Piémont): on pouvait être alors dans le
+mois de septembre.
+
+Son premier soin fut de donner quelque repos à ses troupes, qui en
+avaient un extrême besoin. Lorsqu'il les vit en bon état, les peuples du
+territoire de Turin[277] ayant refusé de faire alliance avec lui, il
+alla camper devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois
+jours, et fit passer au fil de l'épée tous ceux qui lui avaient été
+opposés. Cette expédition jeta une si grande terreur parmi les barbares,
+qu'ils vinrent tous d'eux-mêmes se rendre à discrétion. Le reste des
+Gaulois en aurait fait autant, si la crainte de l'armée romaine qui
+approchait ne les eût retenus. Annibal alors jugea qu'il n'y avait point
+de temps à perdre, qu'il fallait avancer dans le pays, et hasarder
+quelque exploit qui pût établir la confiance parmi les peuples qui
+auraient envie de se déclarer pour lui.
+
+[Note 277: Les Taurins, qui habitaient au pied du Mont Genèvre,
+jusqu'aux bords du Pô.--L.]
+
+Cette rapidité extraordinaire d'Annibal étonna Rome, et y jeta une
+grande alarme. Sempronius reçut ordre de quitter la Sicile pour venir au
+secours de sa patrie; et P. Scipion, l'autre consul, s'avança à grandes
+journées vers l'ennemi, passa le Pô, et alla camper près du Tésin[278].
+
+[Note 278: C'est une petite rivière de l'Italie, dans la Lombardie.
+
+= C'est une grande rivière qui sort du lac Majeur, et se jette dans le
+Pô.--L.]
+
+_Combat de cavalerie près du Tésin._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 214-218. Liv. lib. 21, n. 39-47.] Les armées
+étant en présence, les chefs de part et d'autre haranguent leurs soldats
+avant que d'en venir aux mains. Scipion[279], après avoir représenté à
+ses troupes la gloire de leur patrie et les exploits de leurs ancêtres,
+les avertit que la victoire est entre leurs mains, puisqu'ils n'auront
+affaire qu'à des Carthaginois, si souvent vaincus, réduits à être leurs
+tributaires pendant vingt ans, et accoutumés depuis long-temps à être
+presque leurs esclaves; que l'avantage qu'ils ont remporté contre
+l'élite de la cavalerie carthaginoise[280] est un gage assuré du succès
+du reste de toute la guerre; qu'Annibal, au passage des Alpes, vient de
+perdre la meilleure partie de son armée; que ce qui lui en reste est
+épuisé par la faim, le froid, les fatigues et la misère; qu'il leur
+suffira de se montrer pour mettre en fuite des troupes qui ressemblent
+plus à des spectres qu'à des hommes; qu'enfin la victoire est devenue
+nécessaire, non-seulement pour couvrir l'Italie, mais pour sauver Rome
+même, du sort de laquelle le combat va décider, et qui n'a point d'autre
+armée à opposer aux ennemis.
+
+[Note 279: Il avait débarqué à Pise, en Étrurie, ramenant ses
+troupes de Marseille (v. plus haut, p. 287).]
+
+[Note 280: Scipion veut parler du succès des 300 cavaliers romains
+contre les 500 cavaliers numides, envoyés par Annibal en reconnaissance,
+lors du passage du Rhône (v. plus haut, p. 285).--L.]
+
+Annibal, pour se mieux faire entendre à des soldats d'un esprit
+grossier, parle à leurs yeux avant que de parler à leurs oreilles, et ne
+songe à les persuader par des raisons qu'après les avoir remués par le
+spectacle. Il offre des armes à plusieurs des prisonniers montagnards,
+les fait combattre deux à deux à la vue de son armée, promettant la
+liberté et des présents magnifiques à ceux qui sortiraient vainqueurs.
+La joie avec laquelle ces barbares courent au combat sur de pareils
+motifs donne occasion à Annibal de tracer plus vivement à ses gens, par
+ce qui vient de se passer à leurs yeux, une image sensible de leur
+situation présente, qui, en leur ôtant tous les moyens de reculer en
+arrière, leur impose une nécessité absolue de vaincre ou de mourir, pour
+éviter les maux infinis préparés à ceux qui seront assez lâches pour
+céder aux Romains. Il étale à leurs yeux la grandeur des récompenses, la
+conquête de toute l'Italie, le pillage de Rome, cette ville si riche et
+si opulente, une victoire illustre, une gloire immortelle. Il rabaisse
+la puissance romaine, dont le vain éclat ne doit point éblouir des
+guerriers comme eux, qui sont venus des colonnes d'Hercule jusque dans
+le cœur de l'Italie, au travers des nations les plus féroces. Pour ce
+qui le regarde personnellement, il ne daigne pas se comparer avec un
+Scipion, général de six mois, lui, presque né, du moins nourri, dans la
+tente d'Amilcar son père; vainqueur de l'Espagne, de la Gaule, des
+habitants des Alpes, et, ce qui est beaucoup plus, vainqueur des Alpes
+mêmes. Il excite leur indignation contre l'insolence des Romains, qui
+ont osé demander qu'on le leur livrât avec les soldats qui avaient pris
+Sagonte; et il pique leur jalousie contre l'orgueil insupportable de ces
+maîtres impérieux, qui croient que tout leur doit obéir, et qu'ils ont
+droit d'imposer des lois à toute la terre.
+
+Après ces discours de part et d'autre, on se prépare au combat. Scipion,
+ayant jeté un pont sur le Tésin, fit passer ses troupes. Deux mauvais
+présages avaient jeté le trouble et l'alarme dans son armée. Les
+Carthaginois étaient pleins d'ardeur: Annibal leur fait de nouvelles
+promesses; et, ayant fendu avec une pierre la tête de l'agneau qu'il
+immolait, il prie Jupiter de l'écraser de même, s'il ne donnait à ses
+soldats les récompenses qu'il venait de leur promettre.
+
+Scipion fait marcher à la première ligne les gens de trait avec la
+cavalerie gauloise, forme la seconde ligne de l'élite de la cavalerie
+des alliés, et avance au petit pas. Annibal marche au-devant de lui avec
+toute sa cavalerie, plaçant au centre la cavalerie à frein, et la
+numide[281] sur les ailes, pour envelopper l'ennemi. Les chefs et la
+cavalerie ne demandant qu'à combattre, on commence à charger. Au premier
+choc, les soldats de Scipion, armés à la légère, eurent à peine lancé
+leurs premiers traits, qu'épouvantés par la cavalerie carthaginoise, qui
+venait sur eux, et craignant d'être foulés aux pieds par les chevaux,
+ils plièrent, et s'enfuirent par les intervalles qui séparaient les
+escadrons. Le combat se soutint long-temps à forces égales: de part et
+d'autre beaucoup de cavaliers mirent pied à terre, de sorte que l'action
+devint d'infanterie comme de cavalerie. Pendant ce temps-là les Numides
+enveloppent l'ennemi, et fondent par les derrières sur ces gens de trait
+qui d'abord avaient échappé à la cavalerie, et les écrasent sous les
+pieds de leurs chevaux. Les troupes qui étaient au centre des Romains
+avaient combattu jusque-là avec beaucoup de valeur: de part et d'autre
+il était resté sur la place bien du monde, et plus même du côté des
+Carthaginois; mais les troupes romaines furent mises en désordre par
+l'attaque des Numides, qui les prirent en queue, et sur-tout par la
+blessure du consul, qui le mit hors d'état de combattre: ce général fut
+tiré des mains des ennemis par le courage de son fils, qui n'avait
+pour-lors que dix-sept ans, et qui mérita ensuite le surnom
+d'_Africain_, pour avoir terminé glorieusement cette guerre.
+
+[Note 281: Les Numides ne mettaient à leurs chevaux ni frein, ni
+bride, ni selle.
+
+= Il paraît que leurs chevaux n'avaient qu'une muserolle, à laquelle
+était attachée une bride. C'est là ce que Virgile a entendu par _Numidæ
+infreni_ (_Æneid._ IV, 41).--L.]
+
+Le consul, blessé dangereusement, se retira en bon ordre, et fut conduit
+dans son camp par un gros de cavaliers qui le couvraient de leurs armes
+et de leurs corps: le reste des troupes l'y suivit. Il se hâta d'arriver
+au Pô, le fit passer à son armée, et rompit le pont: ce qui empêcha
+Annibal de l'atteindre.
+
+On convient qu'Annibal dut cette première victoire à sa cavalerie, et on
+jugea dès-lors qu'elle faisait la principale force de son armée, et que
+pour cette raison les Romains devaient éviter les plaines larges et
+découvertes, telles que sont celles qui se trouvent entre le Pô et les
+Alpes.
+
+Aussitôt après la journée du Tésin, tous les Gaulois du voisinage
+s'empressèrent à l'envi de venir se rendre à Annibal, de le fournir de
+munitions, et de prendre parti dans ses troupes; et ce fut là, comme
+Polybe l'a déjà fait remarquer, la principale raison qui obligea ce sage
+et habile général, malgré le petit nombre et la faiblesse de ses
+troupes, de hasarder une bataille, qui était devenue pour lui d'une
+absolue nécessité, dans l'impuissance où il était de retourner en
+arrière quand il l'aurait voulu, parce qu'il n'y avait qu'une bataille
+qui pût faire déclarer en sa faveur les Gaulois, dont le secours était
+l'unique ressource qui lui restât dans la conjoncture présente.
+
+_Bataille de la Trébie._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 220-227. Liv. lib. 21, n. 51-56.] Le consul
+Sempronius, sur les ordres du sénat, était revenu de Sicile à
+Rimini[282]. De là il marcha vers la Trébie, petite rivière de la
+Lombardie, qui se jette dans le Pô un peu au-dessus de Plaisance, où il
+joignit ses troupes avec celles de Scipion. Annibal s'approcha du camp
+des Romains, dont il n'était plus séparé que par la petite rivière. La
+proximité des armées donnait lieu à de fréquentes escarmouches, dans
+l'une desquelles Sempronius, à la tête d'un corps de cavalerie, remporta
+contre un parti de Carthaginois un avantage assez peu considérable, mais
+qui augmenta beaucoup la bonne opinion que ce général avait
+naturellement de son mérite.
+
+[Note 282: Appelée alors _Ariminium_.--L.]
+
+Ce léger succès lui paraissait une victoire complète. Il se vantait
+d'avoir vaincu l'ennemi dans un genre de combat où son collègue avait
+été défait, et d'avoir par là relevé le courage abattu des Romains.
+Déterminé à en venir au plus tôt à une action décisive, il crut, pour la
+bienséance, devoir consulter Scipion, qu'il trouva d'un avis entièrement
+contraire au sien. Celui-ci représentait que, si l'on donnait aux
+nouvelles levées le temps de s'exercer pendant l'hiver, on en tirerait
+plus de service la campagne suivante; que les Gaulois, naturellement
+légers et inconstants, se détacheraient peu à peu d'Annibal; que, sa
+blessure étant guérie, sa présence pourrait être de quelque utilité dans
+une affaire générale: enfin il le priait instamment de ne point passer
+outre.
+
+Quelque solides que fussent ces raisons, Sempronius ne put les goûter:
+il voyait sous ses ordres seize mille Romains et vingt mille alliés,
+sans compter la cavalerie; c'était le nombre où montait en ce temps-là
+une armée complète, lorsque les deux consuls se trouvaient joints
+ensemble: l'armée ennemie était à peu près de pareil nombre. La
+conjoncture lui paraissait tout-à-fait favorable. Il disait hautement
+que tous demandaient la bataille, excepté son collègue, qui, devenu par
+sa blessure plus malade de l'esprit que du corps, ne pouvait souffrir
+qu'on parlât de combat. Mais enfin, était-il juste de laisser languir
+tout le monde avec lui? Qu'attendait-il davantage? Espérait-il qu'un
+troisième consul et qu'une nouvelle armée viendraient à son secours? Il
+tenait de pareils discours, et parmi les soldats, et jusque dans la
+tente de Scipion. Le temps de l'élection des nouveaux généraux, qui
+approchait, lui faisait craindre qu'on ne lui envoyât un successeur
+avant qu'il eût pu terminer la guerre, et il croyait devoir profiter de
+la maladie de son collègue pour s'assurer à lui seul tout l'honneur de
+la victoire. Comme il ne cherchait pas le temps des affaires, dit
+Polybe, mais le sien, il ne pouvait manquer de prendre de mauvaises
+mesures. Il donna donc ordre aux soldats de se tenir prêts à combattre.
+
+C'était tout ce que desirait Annibal, qui avait pour maxime qu'un
+général qui s'est avancé dans un pays ennemi ou étranger, et qui a formé
+une entreprise extraordinaire, n'a de ressource qu'en soutenant toujours
+les espérances des alliés par quelque nouvel exploit: d'ailleurs,
+sachant qu'il n'aurait affaire qu'à des troupes de nouvelle levée, qui
+étaient sans expérience, il desirait profiter de l'ardeur des Gaulois,
+qui demandaient le combat, et de l'absence de Scipion, à qui sa blessure
+ne permettait pas d'y assister. Il ordonna donc à Magon de se mettre en
+embuscade avec deux mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, sur les
+bords escarpés du petit ruisseau[283] qui séparait les deux camps, et de
+se tenir caché parmi les arbrisseaux, qui y étaient en grande quantité.
+Souvent une embuscade est plus sûre dans un terrain plat et uni, mais
+fourré comme était celui-là, que dans des bois, parce qu'on s'en défie
+moins. Il fit ensuite passer la Trébie aux cavaliers numides, avec ordre
+de s'avancer dès le point du jour jusqu'aux portes du camp des ennemis
+pour les attirer au combat, et de repasser la rivière en se retirant,
+pour engager les Romains à la passer aussi. Ce qu'il avait prévu ne
+manqua pas d'arriver. Le bouillant Sempronius envoya d'abord contre les
+Numides toute sa cavalerie, puis six mille hommes de trait, qui furent
+bientôt suivis de tout le reste de l'armée. Les Numides lâchèrent le
+pied à dessein: les Romains les poursuivirent avec chaleur, et passèrent
+la Trébie sans résistance, mais non sans beaucoup souffrir, ayant de
+l'eau jusque sous les aisselles, parce qu'ils trouvèrent le
+ruisseau[284] enflé par les torrents qui y étaient tombés des montagnes
+voisines pendant la nuit. On était pour-lors vers le solstice d'hiver,
+c'est-à-dire en décembre; il neigeait ce jour-là même, et faisait un
+froid glaçant. Les Romains étaient sortis à jeun, et sans avoir pris
+aucune précaution; au lieu que les Carthaginois, par l'ordre d'Annibal,
+avaient bu et mangé sous leurs tentes, avaient mis leurs chevaux en
+état, s'étaient frottés d'huile, et revêtus de leurs armes auprès du
+feu.
+
+[Note 283: Il paraît que par le mot Ῥεῖθρον, Polybe entend un
+_ravin_; c'est dans le lit de ce ravin, dont les bords étaient élevés,
+qu'Annibal plaça son embuscade.--L.]
+
+[Note 284: Il s'agit de la Trébie, et non du _ruisseau_. Il semble
+que Rollin n'a pas bien entendu Polybe en cet endroit.--L.]
+
+On en vint aux mains en cet état. Les Romains se défendirent assez
+long-temps et avec assez de courage; mais la faim, le froid, la fatigue,
+leur avaient ôté la moitié de leurs forces. La cavalerie carthaginoise,
+qui surpassait de beaucoup la romaine en nombre et en vigueur, l'enfonça
+et la mit en fuite. Le désordre se mit bientôt aussi dans l'infanterie.
+L'embuscade, étant sortie à propos, vint fondre tout-à-coup sur elle par
+les derrières, et acheva la déroute. Un gros de troupes, au nombre de
+plus de dix mille hommes, eut le courage de se faire jour à travers les
+Gaulois et les Africains, dont ils firent un grand carnage; et, ne
+pouvant ni secourir les leurs, ni retourner au camp, dont la cavalerie
+numide, la rivière et la pluie ne leur permettaient pas de reprendre le
+chemin, ils se retirèrent en bon ordre à Plaisance: la plupart des
+autres qui restèrent périrent sur les bords de la rivière, écrasés par
+les éléphants et par la cavalerie. Ceux qui purent échapper allèrent
+joindre le gros dont nous avons parlé. Scipion se rendit aussi à
+Plaisance la nuit suivante. La victoire fut complète du côté des
+Carthaginois, et la perte peu considérable, si ce n'est que le froid, la
+pluie, la neige, leur firent périr beaucoup de chevaux, et de tous les
+éléphants on n'en put sauver qu'un seul.
+
+[Marge: Polyb. l. 5, p. 228-229. Liv. lib. 21, n. 60-61.] Cette campagne
+et la suivante furent plus heureuses pour les Romains en Espagne. Cn.
+Scipion la subjugua jusqu'à l'Èbre, défit Hannon, et le fit prisonnier.
+
+[Marge: Polyb. pag. 229.] Annibal profita des quartiers d'hiver pour
+faire reposer ses troupes, et pour gagner les habitants du pays. Dans
+cette vue, après avoir déclaré aux prisonniers qu'il avait faits sur les
+alliés des Romains qu'il n'était pas venu pour leur faire la guerre,
+mais pour remettre les Italiens en liberté, et pour les défendre contre
+les Romains, il les renvoya tous sans rançon dans leur patrie.
+
+[Marge: Liv. lib. 21, n. 58.] A peine l'hiver était-il fini, qu'il prit
+le chemin de la Toscane, où il se hâtait de passer pour deux grandes
+raisons; la première était pour éviter les effets de la mauvaise volonté
+des Gaulois, qui se lassaient du long séjour de l'armée carthaginoise
+sur leurs terres, et qui souffraient avec impatience de porter tout le
+poids d'une guerre dans laquelle ils n'étaient entrés que pour la faire
+chez leurs ennemis communs; la seconde, pour augmenter, par une démarche
+hardie, la réputation de ses armes parmi tous les peuples d'Italie, en
+portant la guerre jusque dans le voisinage de Rome, et pour ranimer
+l'ardeur de ses troupes et des Gaulois ses alliés par le pillage des
+terres ennemies. Mais il fut attaqué au passage de l'Apennin d'une
+horrible tempête, qui lui fit perdre beaucoup de monde. Le froid, la
+pluie, les vents, la grêle, semblaient avoir conjuré sa ruine, en sorte
+que ce que les Carthaginois avaient souffert au passage des Alpes leur
+paraissait moins affreux. De là il retourna à Plaisance, où il donna
+contre Sempronius, qui était aussi revenu de Rome, un second combat: la
+perte fut à peu près égale de part et d'autre.
+
+[Marge: Polyb. _Ibid._
+Liv. lib. 22, n. 1. Appian. in bell. Annib. pag. 316.] Ce fut dans ce
+même quartier d'hiver qu'il s'avisa d'un stratagème vraiment
+carthaginois. Il était environné de peuples légers et inconstants; la
+liaison qu'il avait contractée avec eux était encore toute récente; il
+avait à craindre que, changeant à son égard de dispositions, ils ne lui
+dressassent des piéges, et n'attentassent sur sa vie. Pour la mettre en
+sûreté, il fit faire des perruques et des habits pour toutes les
+différentes sortes d'âge: il prenait tantôt l'un, tantôt l'autre, et se
+déguisait si souvent, que non-seulement ceux qui ne le voyaient qu'en
+passant, mais ses amis même, avaient peine à le reconnaître.
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 230-231. Liv. lib. 22, n. 2.] On avait nommé à
+Rome pour consuls Cn. Servilius et C. Flaminius. Annibal ayant appris
+que celui-ci était déjà arrivé à Arretium, Ville de la Toscane, crut
+devoir [Marge: AN. M. 3788 ROM. 552.] hâter sa marche pour l'atteindre
+au plus tôt. De deux chemins qu'on lui indiqua, il prit le plus court,
+quoiqu'il fût très-difficile et presque impraticable, parce qu'il
+fallait passer à travers un marais. L'armée y souffrit des fatigues
+incroyables. Pendant quatre jours et trois nuits, elle eut le pied dans
+l'eau, sans pouvoir prendre un moment de sommeil. Annibal lui-même,
+monté sur le seul éléphant qui lui restait, eut bien de la peine à en
+sortir. Les veilles continuelles, jointes aux vapeurs grossières qui
+s'exhalaient de ce lieu marécageux, et à l'intempérie de la saison, lui
+firent perdre un œil.[285]
+
+[Note 285: Cette partie de la marche d'Annibal a offert aux
+critiques de grandes difficultés: ils ont fait errer ce général dans les
+Apennins, depuis Bologne jusqu'à _Fesulæ_, de la manière la plus
+invraisemblable. Je pense qu'Annibal se rendit directement de Plaisance,
+à travers l'Apennin, par Pontremoli, Sarzani, Lucques; et que les marais
+dans lesquels il fut forcé de s'engager, sont ceux que l'Arno formait
+dans toute la partie inférieure de son cours. Ceux qui se sont autorisés
+des ossements d'éléphants fossiles qu'on a trouvés dans certains lieux
+des Apennins, pour établir qu'Annibal y avait passé, n'ont pas songé
+que, selon Polybe, un _seul_ de ses éléphants put échapper au froid,
+lors de la bataille de la Trébie.--L.]
+
+_Bataille de Trasimène._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 231-238. Liv. lib. 22. n. 3-8.] Annibal, après
+être sorti, presque contre toute espérance, de ce pas dangereux, et
+avoir fait prendre quelque repos à ses troupes, alla camper entre
+Arretium et Fésule, dans le territoire le plus riche et le plus fertile
+de la Toscane. Il s'attacha d'abord à connaître le caractère de
+Flaminius, pour tirer avantage de son faible; ce qui, selon Polybe, doit
+faire la principale étude d'un général d'armée. Il apprit que c'était un
+homme entêté de son mérite, entreprenant, hardi, impétueux, avide de
+gloire. Pour[286] le précipiter de plus en plus dans ces vices, qui lui
+étaient naturels, il commença à irriter sa témérité par le dégât et les
+incendies qu'il fit faire à sa vue dans toute la campagne.
+
+[Note 286: «Apparebat ferociter omnia ac præproperè acturum. Quòque
+pronior esset in sua vitia, agitare eum atque irritare Pœnus parat.»
+(LIV. lib. 22, n. 3.)]
+
+Flaminius n'était pas d'humeur à rester tranquille dans son camp, quand
+même Annibal serait demeuré en repos; mais, quand il vit qu'on ravageait
+à ses yeux les terres des alliés, il crut que c'était une honte pour lui
+qu'Annibal pillât impunément l'Italie, et s'avançât sans trouver de
+résistance vers les murailles mêmes de Rome. Il rejeta avec mépris les
+sages avis de ceux qui lui conseillaient d'attendre son collègue, et de
+se contenter pour le présent d'arrêter les ravages de l'ennemi.
+
+Cependant Annibal avançait toujours vers Rome, ayant Cortone à sa
+gauche, et le lac de Trasimène à sa droite. Quand il vit que le consul
+le suivait de près, dans le dessein de le combattre, pour l'arrêter dans
+sa marche, ayant reconnu que le terrain était propre à donner bataille,
+il ne songea aussi, de son côté, qu'aux moyens de la donner. Le lac de
+Trasimène et les montagnes de Cortone forment un défilé fort serré,
+au-delà duquel on entre dans un vallon assez spacieux, bordé des deux
+côtés, dans sa longueur, par des hauteurs assez grandes, et fermé dans
+le débouché, qui est à l'autre extrémité, par une colline escarpée, et
+de difficile accès. C'est sur cette colline qu'Annibal alla camper avec
+le gros de son armée, après avoir traversé tout le vallon, et avoir
+posté l'infanterie légère en embuscade sur les collines à droite, et
+fait couler une partie de sa cavalerie derrière les éminences, jusque
+vers l'entrée du défilé par où Flaminius devait nécessairement passer.
+En effet, ce général, qui suivait l'ennemi avec chaleur pour le
+combattre, étant arrivé à la vue du défilé près du lac, fut obligé de
+s'y arrêter, parce que la nuit approchait; mais il y entra le lendemain
+dès la pointe du jour.
+
+Annibal l'ayant laissé avancer avec toutes ses troupes plus de la moitié
+du vallon, et voyant l'avant-garde des Romains assez près de lui, donna
+le signal du combat, et envoya ordre à ses troupes de sortir de leur
+embuscade pour fondre en même temps sur l'ennemi de tous côtés. On peut
+juger du trouble des Romains.
+
+Ils n'étaient pas encore rangés en bataille, et n'avaient pas préparé
+leurs armes, lorsqu'ils se virent pressés par-devant, par-derrière, et
+par les flancs. Le désordre se met en un moment dans tous les rangs.
+Flaminius, seul intrépide dans une consternation si universelle, ranime
+ses soldats de la main et de la voix, et les exhorte à se faire un
+passage par le fer à travers les ennemis; mais le tumulte qui règne
+par-tout, les cris affreux des ennemis, et le brouillard qui s'était
+élevé, empêchent qu'on ne puisse ni le voir ni l'entendre. Cependant,
+lorsqu'ils aperçurent qu'ils étaient enfermés de tous côtés, ou par les
+ennemis, ou par le lac, l'impossibilité de se sauver par la fuite
+rappela leur courage, et l'on commença à combattre de tous côtés avec
+une animosité étonnante. L'acharnement fut si grand dans les deux
+armées, que personne ne sentit un tremblement de terre qui arriva dans
+cette contrée, et qui renversa des villes entières. Dans cette
+confusion, Flaminius ayant été tué par un Gaulois insubrien, les Romains
+commencèrent à plier, et prirent ensuite ouvertement la fuite. Un grand
+nombre, cherchant à se sauver, se précipita dans le lac: d'autres, ayant
+pris le chemin des montagnes, se jetèrent eux-mêmes au milieu des
+ennemis qu'ils voulaient éviter. Six mille seulement s'ouvrirent un
+passage à travers les vainqueurs, et se retirèrent en un lieu de sûreté;
+mais ils furent arrêtés et faits prisonniers le lendemain. Il y eut
+quinze mille Romains de tués dans cette bataille. Environ dix mille se
+rendirent à Rome par différents chemins. Annibal renvoya les Latins,
+alliés des Romains, sans rançon. Il fit chercher inutilement le corps de
+Flaminius pour lui donner la sépulture. Il mit ensuite ses troupes en
+quartier de rafraîchissement, et rendit les derniers devoirs aux
+principaux de son armée qui étaient restés sur le champ de bataille au
+nombre de trente. De son côté, la perte ne fut en tout que de quinze
+cents hommes, la plupart Gaulois.
+
+Annibal dépêcha alors un courrier à Carthage, pour y porter la nouvelle
+des heureux succès qu'il avait eus jusque-là en Italie. Elle y causa une
+joie infinie pour le présent, fit concevoir de merveilleuses espérances
+pour l'avenir, et ranima le courage de tous les citoyens. Ils
+s'appliquèrent avec une ardeur incroyable à prendre des mesures pour
+envoyer en Italie et en Espagne tous les secours capables d'y soutenir
+les affaires.
+
+A Rome, au contraire, la douleur et l'alarme furent universelles, quand
+le préteur, du haut de la tribune aux harangues, eut prononcé ces mots
+en présence du peuple: _Nous avons perdu une grande bataille_. Le sénat,
+uniquement occupé du bien public, crut que, dans un si grand malheur et
+dans un danger si pressant, il fallait avoir recours à des remèdes
+extraordinaires. On nomma pour dictateur Quintus Fabius, personnage
+aussi distingué par sa sagesse que par sa naissance. A Rome, dès qu'on
+avait nommé un dictateur, toute autorité cessait, excepté celle des
+tribuns du peuple. On lui donna pour général de la cavalerie Marcus
+Minucius. C'était la seconde année de la guerre.
+
+_Conduite d'Annibal par rapport à Fabius._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 239-255. Liv. lib. 22, n. 9-30.] Annibal, après
+la bataille de Trasimène, ne jugeant pas encore à propos de s'approcher
+de Rome, se contenta de battre la campagne et de ravager le pays. Il
+traversa l'Ombrie et le Picénum, et arriva dans le territoire
+d'Adria[287], après dix jours de marche. Il fit dans cette route un
+riche butin. Ennemi implacable des Romains, il avait ordonné que l'on
+fit main-basse sur tout ce qui s'en rencontrerait en âge de porter les
+armes; et, ne trouvant d'obstacle nulle part, il s'avança jusque dans la
+Pouille, en abandonnant au pillage les pays qui se trouvaient sur sa
+route, et faisant par-tout le dégât, pour forcer les peuples à quitter
+l'alliance des Romains, et pour apprendre à toute l'Italie que Rome
+découragée lui cédait la victoire.
+
+[Note 287: Petite ville qui a donné son nom à la mer Adriatique.]
+
+Fabius, suivi de Minucius et de quatre légions, était parti de Rome pour
+aller chercher l'ennemi, mais dans la ferme résolution de ne lui donner
+aucune prise sur lui, de ne pas faire un seul mouvement sans avoir bien
+reconnu les lieux, et de ne point hasarder de bataille qu'il ne fût
+assuré du succès.
+
+Dès que les deux armées furent en présence, Annibal, pour jeter
+l'épouvante dans les troupes romaines, ne manqua pas de leur présenter
+la bataille en s'avançant jusque auprès des retranchements de leur camp;
+mais, quand il vit que tout y était calme, il se retira, blâmant en
+apparence la lâcheté de ses ennemis, à qui il reprochait d'avoir enfin
+perdu cette valeur martiale si naturelle à leurs pères, mais outré au
+fond de voir qu'il avait affaire à un général si différent de Sempronius
+et de Flaminius, et que les Romains, instruits par leur défaite, avaient
+enfin trouvé un chef capable de tenir tête à Annibal.
+
+Dès ce moment il comprit qu'il n'aurait point à craindre d'attaques
+vives et hardies de la part du dictateur, mais une conduite prudente et
+mesurée, qui pourrait le jeter dans de très-grands embarras. Restait à
+savoir si le nouveau général aurait assez de fermeté pour suivre
+constamment le plan qu'il paraissait s'être tracé. Il essaya donc de
+l'ébranler par les divers mouvements qu'il faisait, par le ravage des
+terres, par le pillage des villes, par l'incendie des bourgs et des
+villages. Tantôt il décampait avec précipitation, tantôt il s'arrêtait
+tout d'un coup dans quelque vallon détourné pour voir s'il ne pourrait
+point le surprendre en rase campagne: mais Fabius conduisait ses troupes
+par des hauteurs, sans perdre de vue Annibal; ne s'approchant jamais
+assez de l'ennemi pour en venir aux mains, mais ne s'en éloignant pas
+non plus tellement, qu'il pût lui échapper. Il tenait exactement ses
+soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir que pour les
+fourrages, où il ne les envoyait qu'avec de fortes escortes. Il
+n'engageait que de légères escarmouches, et avec tant de précaution, que
+ses troupes y avaient toujours l'avantage. Par ce moyen il rendait
+insensiblement au soldat la confiance que la perte de trois batailles
+lui avait ôtée, et il le mettait en état de compter comme autrefois sur
+son courage et sur son bonheur.
+
+Annibal, après avoir fait un butin immense dans la Campanie, où il était
+demeuré assez long-temps, décampa pour ne point consumer les provisions
+qu'il avait amassées, et dont il se réservait l'usage pour la saison où
+la terre n'en fournit plus. D'ailleurs, il ne pouvait plus demeurer dans
+un pays de vignobles et de vergers, plus agréable pour le spectacle
+qu'utile pour la subsistance d'une armée, où il se serait vu réduit à
+passer ses quartiers d'hiver entre des marais, des rochers et des
+sables, pendant que les Romains auraient tiré abondamment leurs convois
+de Capoue et des plus riches contrées de l'Italie: il prit donc le parti
+d'aller s'établir ailleurs.
+
+Fabius jugea bien qu'Annibal serait obligé de prendre pour son retour le
+même chemin par lequel il était venu, et qu'il serait facile de
+l'inquiéter dans sa marche. Il commence par s'assurer de Casilin, petite
+ville située sur le Vulturne, qui séparait les terres de Falerne de
+celles de Capoue, en y jetant un corps de troupes assez considérable: il
+détache quatre milles hommes pour s'emparer du seul défilé par lequel
+Annibal pouvait sortir; puis, selon sa coutume ordinaire, il va se
+poster avec le reste de l'armée sur les hauteurs qui bordaient le
+chemin.
+
+Les Carthaginois arrivent, et campent dans la plaine au pied des
+montagnes. Pour ce coup, le rusé Carthaginois tomba dans le même piège
+qu'il avait tendu à Flaminius au défilé de Trasimène; et il semblait ne
+pouvoir jamais se tirer de ce mauvais pas, n'y ayant qu'une seule issue,
+dont les Romains étaient les maîtres. Fabius, comptant que sa proie ne
+pouvait point lui échapper, ne délibérait plus que sur la manière de
+s'en saisir. Il se flattait, avec assez d'apparence, de terminer la
+guerre par cette seule action; cependant il jugea à propos de remettre
+l'attaque au lendemain.
+
+Annibal reconnut qu'on employait contre lui ses propres artifices[288].
+C'est dans de pareilles conjonctures qu'un commandant a besoin d'une
+présence d'esprit et d'une fermeté d'ame non communes pour envisager le
+péril dans toute son étendue sans s'effrayer, et pour imaginer de sûres
+et de promptes ressources sans délibérer. Le général carthaginois
+sur-le-champ fait assembler une grande quantité de bœufs, jusqu'au
+nombre de deux mille, et commande qu'on attache à leurs cornes de petits
+faisceaux de sarment. Vers le milieu de la nuit, y ayant fait mettre le
+feu, il fait pousser ces animaux à grands coups vers le sommet des
+montagnes sur lesquelles étaient campés les Romains. Lorsque la flamme
+eut pénétré jusqu'au vif, ces animaux, que la douleur rendait furieux,
+se dispersèrent de tous côtés, communiquant le feu aux buissons et aux
+arbrisseaux qu'ils rencontraient. Cet escadron d'une nouvelle espèce
+était soutenu par un bon nombre de soldats armés à la légère, qui
+avaient ordre de s'emparer du sommet de la montagne, et de charger les
+ennemis en cas qu'ils les y rencontrassent. Tout réussit comme Annibal
+l'avait prévu. Les Romains qui gardaient le défilé, voyant que les feux
+gagnaient les collines qui les commandaient, et croyant que c'était
+Annibal qui marchait de ce côté-là à la faveur des flambeaux pour se
+sauver, quittent leur poste, et accourent vers les hauteurs pour lui en
+disputer le passage. Le gros de l'armée, qui ne savait que penser de
+tout ce tumulte, et Fabius lui-même, n'osant faire aucun mouvement dans
+les ténèbres de la nuit de peur de surprise, attendent le retour du
+jour. Annibal saisit ce moment, fait traverser à ses troupes et au butin
+le défilé qui était sans garde, et sauve son armée d'un piége où un peu
+plus de vivacité de la part de Fabius aurait pu le faire périr, ou du
+moins l'affaiblir considérablement. Il est beau de savoir tirer avantage
+de ses fautes mêmes, et de les faire servir à sa propre gloire.
+
+[Note 288: «Nec Annibalem fefellit suis se artibus peti.» (LIV.)]
+
+L'armée carthaginoise reprit le chemin de la Pouille, toujours
+poursuivie et harcelée par celle des Romains. Le dictateur, obligé de
+faire un voyage à Rome pour quelque cérémonie de religion, conjura,
+avant que de partir, le général de la cavalerie de ne faire aucune
+entreprise pendant son absence. Minucius ne fit aucun cas ni de ses avis
+ni de ses prières, et, à la première occasion qui se présenta, pendant
+qu'une partie des troupes d'Annibal était allée au fourrage, il attaqua
+le reste, et remporta quelque avantage. Il en écrivit aussitôt à Rome
+comme d'une victoire considérable. Cette nouvelle, jointe à ce qui était
+arrivé tout récemment au passage des défilés, excita des plaintes et des
+murmures contre la lente et timide circonspection de Fabius. Enfin la
+chose en vint à ce point, que le peuple lui égala en pouvoir son général
+de cavalerie; ce qui était sans exemple. Il apprit cette nouvelle en
+chemin; car il était parti de Rome, pour ne point être témoin oculaire
+de ce qui se tramait contre lui: sa constance n'en fut point
+ébranlée[289]. Il savait bien qu'en partageant l'autorité dans le
+commandement on n'avait pas partagé l'habileté dans le métier de la
+guerre: cela parut bientôt.
+
+[Note 289: «Satis fidens haudquaquàm cum imperii jure artem
+imperandi æquatam.» (LIV. lib. 22, n. 26.)]
+
+Minucius, tout fier de l'avantage qu'il venait de remporter sur son
+collègue, proposa qu'ils commandassent chacun leur jour, ou même un plus
+long espace de temps. Fabius rejeta ce parti, qui aurait exposé toute
+l'armée au danger pendant le temps qu'elle aurait été commandée par
+Minucius; il aima mieux partager les troupes, pour être en état de
+conserver au moins la partie qui lui serait échue.
+
+Annibal, parfaitement instruit de tout ce qui se passait dans le camp
+romain, eut une grande joie d'apprendre la division des deux chefs. Il
+eut soin de présenter un appât et de tendre un piége à la témérité de
+Minucius; celui-ci ne manqua pas d'y donner tête baissée, et engagea la
+bataille sur une colline où l'on avait caché une embuscade. Ses troupes
+furent mises en désordre, et allaient être taillées en pièces, lorsque
+Fabius, averti par les premiers cris des blessés: «Courons, dit-il à ses
+soldats, au secours de Minucius; allons arracher aux ennemis la
+victoire, et à nos citoyens l'aveu de leur faute.» Il arriva fort à
+propos, et obligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier, en se
+retirant, disait «que cette nuée qui depuis longtemps paraissait sur le
+haut des montagnes avait enfin crevé avec un grand fracas, et causé un
+grand orage.» Un service si important, et placé dans une telle
+conjoncture, ouvrit les yeux à Minucius; il reconnut son tort, rentra
+sur-le-champ dans le devoir et l'obéissance, et montra qu'il est
+quelquefois plus glorieux de savoir réparer ses fautes que de n'en point
+commettre.
+
+_État des affaires en Espagne._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 245-250. Liv. lib. 22, n. 19-22.] Au
+commencement de cette même campagne, Cn. Scipion, étant venu fondre tout
+d'un coup sur la flotte des Carthaginois, commandée, par Amilcar, la
+défit, prit vingt-cinq vaisseaux, et remporta un grand butin. Cette
+victoire fit comprendre aux Romains qu'ils devaient donner une attention
+particulière aux affaires d'Espagne, d'où Annibal pouvait tirer des
+secours considérables et d'argent et de troupes. Ils y envoyèrent une
+flotte, et en donnèrent le commandement à P. Scipion, qui, s'étant joint
+à son frère après son arrivée en Espagne, rendit de très-grands services
+à la république. Jusqu'alors les Romains n'avaient osé passer l'Èbre:
+ils avaient cru assez faire de gagner l'amitié des peuples d'en-deçà, et
+de la fortifier par des alliances. Mais sous Publius ils traversèrent ce
+fleuve, et portèrent leurs armes bien au-delà.
+
+Ce qui contribua le plus à avancer leurs affaires, fut la trahison d'un
+Espagnol qui était à Sagonte. Annibal y avait laissé en dépôt les otages
+des peuples de l'Espagne: c'étaient les enfants des familles les plus
+distinguées du pays. Abélox, c'était le nom de cet Espagnol, persuada à
+Bostar, qui commandait dans la place, de renvoyer ces jeunes gens dans
+leur patrie, pour attacher par là plus fortement les peuples au parti
+des Carthaginois: il fut chargé lui-même de cette commission. Il les
+conduisit aux Romains, qui les remirent ensuite entre les mains de leurs
+parents, et gagnèrent leur amitié par un présent si agréable.
+
+_Bataille de Cannes._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 255-268. Liv. lib. 22, n. 34-54. AN. M. 3789
+ROM. 533.] Au printemps suivant on élut à Rome pour consuls C. Térentius
+Varron et L. Émilius Paulus. On fit dans cette campagne (c'était la
+troisième de la seconde guerre punique) ce qui ne s'était jamais
+pratiqué jusqu'alors, qui fut de composer l'armée de huit légions,
+chacune de cinq mille hommes, sans les alliés; car, comme nous l'avons
+déjà dit, les Romains ne levaient jamais que quatre légions, dont
+chacune était environ de quatre mille hommes et de trois cents[290]
+chevaux: ce n'était que dans les conjonctures les plus importantes
+qu'ils y mettaient cinq mille des uns et quatre cents des autres. Pour
+les troupes des alliés, leur infanterie était égale à celle des légions,
+mais il y avait trois fois plus de cavalerie. On donnait ordinairement à
+chaque consul la moitié des troupes des alliés, et deux légions, pour
+agir séparément; et il était rare que l'on se servît de toutes ces
+forces en même temps pour la même expédition. Ici les Romains emploient
+non-seulement quatre, mais huit légions; tant l'affaire leur paraît
+importante. Le sénat voulut même que les deux consuls de l'année
+précédente, Servilius et Atilius, servissent dans l'armée en qualité de
+proconsuls; mais le dernier ne le put faire à cause de son grand âge.
+
+[Note 290: Polybe ne met que deux cents chevaux dans chaque légion;
+mais Juste-Lipse croit que c'est ou une erreur de l'historien, ou une
+faute du copiste.]
+
+Varron, en partant de Rome, avait déclaré hautement que, dès le premier
+jour qu'il rencontrerait l'ennemi, il donnerait le combat, et
+terminerait la guerre, ajoutant qu'elle ne finirait point tant qu'on
+mettrait des Fabius à la tête des armées. Un avantage assez considérable
+qu'il remporta sur les Carthaginois, dont près de dix-sept cents
+demeurèrent sur la place, augmenta encore sa fierté et sa hardiesse.
+Annibal regarda cette perte comme un véritable gain pour lui, persuadé
+qu'elle servirait d'appât pour amorcer la témérité du consul, et pour
+l'engager dans une action: il en avait un besoin extrême. On sut depuis
+qu'il était réduit à une telle disette de vivres, qu'il ne lui était pas
+possible de subsister encore dix jours. Les Espagnols songeaient déjà à
+l'abandonner. C'en était fait de lui et de son armée, si sa bonne
+fortune ne lui eût envoyé Varron.
+
+Les armées, après plusieurs mouvements, se trouvèrent en présence près
+de Cannes, petite ville située dans l'Apulie, sur le fleuve Aufide.
+Comme Annibal était campé dans une plaine fort unie et toute découverte,
+et que sa cavalerie était de beaucoup supérieure à celle des Romains,
+Émilius ne jugea pas à propos d'engager le combat dans cet endroit: il
+voulait qu'on attirât l'ennemi dans un terrain où l'infanterie pût avoir
+le plus de part à l'action. Son collègue, général sans expérience, fut
+d'un avis contraire; et c'est le grand inconvénient d'un commandement
+partagé par deux généraux, entre lesquels la jalousie, ou l'antipathie
+d'humeur, ou la diversité de vues, ne manquent guère de mettre la
+division.
+
+Les troupes, de part et d'autre, s'étaient contentées pendant quelque
+temps de faire de légères escarmouches. Enfin, un jour que Varron
+commandait, car le commandement roulait de jour à autre entre les deux
+consuls, tout se prépara au combat des deux côtés. Émilius n'avait point
+été consulté; mais, quoiqu'il désapprouvât extrêmement la conduite de
+son collègue, comme il ne pouvait l'empêcher, il le seconda du mieux
+qu'il lui fut possible.
+
+Annibal, après avoir fait convenir ses troupes que, quand on leur aurait
+donné le choix d'un terrain propre pour combattre, supérieures comme
+elles étaient en cavalerie, elles n'en pouvaient pas choisir de plus
+favorable: «Rendez donc grâces aux dieux, leur dit-il, d'avoir amené ici
+les ennemis pour vous en faire triompher; et sachez-moi gré aussi
+d'avoir réduit les Romains à la nécessité de combattre. Après trois
+grandes victoires consécutives, que faut-il pour vous inspirer de la
+confiance, que le souvenir de vos propres exploits? Les combats
+précédents vous ont rendus maîtres du plat pays: par celui-ci, vous le
+deviendrez de toutes les villes, et, j'ose le dire, de toutes les
+richesses et de la puissance des Romains. Il n'est plus question de
+parler, il faut agir. J'espère de la protection des dieux que vous
+verrez dans peu l'effet de mes promesses.»
+
+Les deux armées étaient bien inégales en nombre. Il y avait dans celle
+des Romains, en comptant les alliés, quatre-vingt mille hommes de pied,
+et un peu plus de six mille chevaux; et dans celle des Carthaginois
+quarante mille hommes de pied, tous fort aguerris, et dix mille chevaux.
+Émilius commandait à la droite des Romains, Varron à la gauche;
+Servilius, l'un des deux consuls de l'année précédente, était au centre.
+Annibal, qui savait profiter de tout, s'était posté de manière que le
+vent vulturne, qui se lève dans un certain temps réglé, devait souffler
+directement contre le visage des Romains pendant le combat, et les
+couvrir de poussière; et, ayant appuyé sa gauche sur la rivière d'Aufide
+et distribué sa cavalerie sur les ailes, il forma son corps de bataille,
+en plaçant l'infanterie espagnole et gauloise au centre, et l'infanterie
+africaine, pesamment armée, moitié à leur droite et moitié à leur
+gauche, sur une même ligne avec la cavalerie. Après cette disposition,
+il se mit à la tête de ce corps d'infanterie espagnole et gauloise, et,
+l'ayant tiré de la ligne, il marcha en avant pour commencer le combat,
+en arrondissant son front à mesure qu'il approchait de l'ennemi, et en
+allongeant ses flancs en espèce de demi-cercle, afin de ne point laisser
+d'intervalle entre son corps et le reste de la ligne composée de
+l'infanterie pesante, qui ne s'était point ébranlée.
+
+On en vint bientôt aux mains; et les légions romaines qui étaient aux
+deux ailes, voyant leur centre vivement attaqué, s'avancèrent pour
+prendre l'ennemi en flanc. Le corps d'Annibal, après une vigoureuse
+résistance, se voyant pressé de toutes parts, céda au nombre, et se
+retira par l'intervalle qu'il avait laissé dans le centre de la ligne.
+Les Romains l'y ayant suivi pêle-mêle avec chaleur, les deux ailes de
+l'infanterie africaine, qui était fraîche, bien armée et en bon ordre,
+s'étant tout d'un coup, par une demi-conversion, tournées vers ce vide
+dans lequel les Romains, déjà fatigués, s'étaient jetés en désordre et
+en confusion, les chargèrent des deux côtés avec vigueur, sans leur
+donner le temps de se reconnaître ni leur laisser de terrain pour se
+former. Cependant les deux ailes de la cavalerie venaient de battre
+celles des Romains, qui leur étaient fort inférieures; et, n'ayant
+laissé à la poursuite des escadrons rompus et défaits que ce qu'il
+fallait pour en empêcher le ralliement, elles vinrent fondre
+par-derrière sur l'infanterie romaine, qui, étant en même temps
+enveloppée de toutes parts par la cavalerie et l'infanterie des ennemis,
+fut toute taillée en pièces, après avoir fait des prodiges de valeur.
+Émilius, qui avait été couvert de blessures dans le combat, fut tué
+ensuite par un gros d'ennemis qui ne le reconnurent point, et avec lui
+deux questeurs, vingt-un tribuns militaires, plusieurs hommes
+consulaires ou qui avaient été préteurs, Servilius, consul de l'année
+précédente, et Minucius, qui avait été maître de la cavalerie sous
+Fabius, et quatre-vingts sénateurs. Il demeura sur la place plus de
+soixante-dix mille hommes[291]; et les Carthaginois, acharnés contre
+l'ennemi, ne cessèrent de tuer, jusqu'à ce qu'Annibal, dans la plus
+grande ardeur du carnage, se fut écrié plusieurs fois: _Arrête, soldat;
+épargne le vaincu_[292]. Dix mille hommes, qui avaient été laissés à la
+garde du camp, se rendirent prisonniers de guerre après la bataille. Le
+consul Varron se retira à Venouse, accompagné seulement de soixante-dix
+cavaliers; et quatre mille hommes[293] environ se sauvèrent dans les
+villes voisines. Du côté d'Annibal, la victoire fut complète; et il la
+dut principalement, aussi-bien que les précédentes, à la supériorité de
+sa cavalerie.
+
+[Note 291: Tite-Live diminue beaucoup le nombre des morts, qu'il ne
+fait monter qu'à quarante-trois mille environ; mais Polybe est plus
+digne de foi.]
+
+[Note 292: «Duo maximi exercitus cæsi ad hostium satietatem, donec
+Annibal diceret militi suo: Parce ferro.» (FLOR. lib. 1, cap. 6.)]
+
+[Note 293: Le texte de Polybe porte 3000.--L.]
+
+Il y perdit quatre mille Gaulois, quinze cents tant Espagnols
+qu'Africains, et deux cents chevaux.
+
+Maharbal, l'un des généraux carthaginois, voulait que, sans perdre de
+temps, l'on marchât droit à Rome, promettant à Annibal de le faire
+souper, à cinq jours de là, dans le Capitale. Et sur ce que celui-ci
+répliqua qu'il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette
+proposition[294], «Je vois bien, dit Maharbal, que les dieux n'ont pas
+donné au même homme tous les talents à-la-fois. Vous savez vaincre,
+Annibal; mais vous ne savez pas profiter de la victoire.»
+
+[Note 294: «Tum Maharbal: Non omnia nimirum eidem dii dedêre.
+Vincere scis, Annibal; victoriâ uti nescis.» (LIV. lib. 22, n. 51.)]
+
+On prétend que ce délai sauva Rome et l'empire. Plusieurs, et Tite-Live
+entre autres, le reprochent à Annibal comme une faute capitale.
+Quelques-uns sont plus réservés, et ne peuvent se résoudre à condamner,
+sans des preuves bien claires, un si grand capitaine, qui, dans tout le
+reste, n'a jamais manqué ni de prudence pour prendre le bon parti, ni de
+vivacité et de promptitude pour exécuter. Ils sont encore retenus par
+l'autorité, ou du moins par le silence de Polybe, qui, en parlant des
+grandes suites qu'eut cette mémorable journée, convient que, parmi les
+Carthaginois, on conçut de grandes espérances d'emporter Rome d'emblée;
+mais, pour lui, il ne s'explique point sur ce qu'il eût fallu faire à
+l'égard d'une ville fort peuplée, extrêmement aguerrie, bien fortifiée,
+et défendue par une garnison de deux légions; et il ne laisse nulle part
+entrevoir qu'un tel projet fût praticable, ni qu'Annibal eût tort de ne
+l'avoir point tenté.
+
+En effet, en examinant les choses de plus près, on ne voit pas que les
+règles communes de la guerre permissent de l'entreprendre. Il est
+constant que toute l'infanterie d'Annibal avant la bataille ne montait
+qu'à quarante mille hommes; qu'étant diminuée de six mille hommes qui
+avaient été tués dans l'action, et d'un plus grand nombre sans doute qui
+avait été blessé et mis hors de combat, il ne lui restait que vingt-six
+ou vingt-sept mille hommes de pied en état d'agir, et que ce nombre ne
+pouvait suffire pour faire la circonvallation d'une ville aussi étendue
+que Rome, et coupée par une rivière, ni pour l'attaquer dans les formes,
+n'ayant ni machines, ni munitions, ni aucune des choses nécessaires pour
+un siége. Par la même raison, Annibal, [Marge: Liv. lib. 22, n. 9. Liv.
+lib. 23, n. 18.] après le succès de Trasimène, tout victorieux qu'il
+était, avait attaqué inutilement Spolette: et, un peu après la bataille
+de Cannes, il avait été contraint de lever le siége d'une petite ville
+sans nom et sans force. On ne peut disconvenir que, si, dans l'occasion
+dont il s'agit, il avait échoué, comme il devait s'y attendre, il aurait
+ruiné sans ressource toutes ses affaires[295]. Mais il faudrait être du
+métier, et peut-être du temps même de l'action, pour juger sainement de
+ce fait. C'est un ancien procès sur lequel il ne sied bien qu'aux
+connaisseurs de prononcer.
+
+[Note 295: Ces réflexions, pleines de justesse, rappellent le
+jugement de Montesquieu, qui justifie également Annibal des reproches
+qu'on avait faits à sa conduite. (_Grand. et décad. des Romains_, ch.
+IV.)--L.]
+
+[Marge: Liv. 23, n. 11-14.] Annibal, aussitôt après la bataille de
+Cannes, avait dépêché son frère Magon pour porter à Carthage la nouvelle
+de sa victoire, et pour demander du secours afin de terminer la guerre.
+Lorsque Magon fut arrivé, il fit en plein sénat un discours magnifique
+sur les exploits de son frère et sur les grands avantages qu'il avait
+remportés contre les Romains; et, pour faire juger de la grandeur de la
+victoire par quelque chose de sensible, en parlant en quelque sorte aux
+yeux, il fit répandre au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or
+qu'on avait tirés des doigts des nobles romains qui avaient été tués à
+la bataille de Cannes. Il termina sa harangue par demander de l'argent,
+des vivres et de nouvelles troupes. Tous les assistants ressentirent une
+joie extraordinaire; et Imilcon, partisan d'Annibal, croyant que c'était
+là une belle occasion d'insulter Hannon, chef de la faction contraire,
+lui demanda s'il était encore mécontent de la guerre qu'on avait
+entreprise contre les Romains, et s'il croyait qu'on leur dût livrer
+Annibal. Hannon, sans s'émouvoir, lui répondit qu'il était toujours dans
+les mêmes sentiments, et que les victoires dont on parlait, supposé
+qu'elles fussent véritables, ne lui pouvaient donner de joie qu'autant
+qu'on s'en servirait pour faire une paix avantageuse: puis il entreprit
+de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner si haut
+n'étaient que chimériques et imaginaires. «J'ai taillé en pièces,
+disait-il, en reprenant le discours de Magon, les armées romaines:
+envoyez-moi des soldats. Que demanderiez-vous autre chose si vous aviez
+été vaincu? Je me suis deux fois rendu maître du camp ennemi, plein
+apparemment de toutes sortes de provisions: envoyez-moi des vivres et de
+l'argent. Tiendriez-vous un autre langage, si vous-même aviez perdu
+votre camp?» Ensuite il demanda à Magon si quelqu'un des peuples latins
+s'était venu rendre à Annibal, si les Romains lui avaient fait quelques
+propositions de paix. Magon ayant été forcé d'avouer qu'il n'en était
+rien: «Nous avons donc, reprit Hannon, la guerre dans l'Italie aussi
+forte que jamais.» Sa conclusion fut qu'il ne fallait leur envoyer ni
+hommes ni argent. Comme la faction d'Annibal était la plus puissante, on
+n'eut aucun égard aux remontrances d'Hannon, qui furent regardées comme
+l'effet de sa jalousie et de sa prévention: il fut ordonné qu'on ferait
+incessamment des levées d'hommes et d'argent pour envoyer à Annibal les
+secours qu'il demandait. Magon partit sur-le-champ pour lever en Espagne
+vingt-quatre mille hommes d'infanterie et quatre mille chevaux; mais ce
+secours fut arrêté dans la suite, et envoyé d'un autre côté: tant la
+faction contraire était appliquée à traverser les desseins d'un général
+qu'elle ne pouvait souffrir[296]. Pendant qu'à Rome on remerciait un
+consul qui avait fui de n'avoir pas désespéré de la république, à
+Carthage on savait presque mauvais gré à Annibal de la victoire qu'il
+venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner les avantages d'une
+guerre entreprise contre son avis. Plus jaloux de l'honneur de ses
+sentiments que du bien de l'état, plus ennemi du général des
+Carthaginois que des Romains, il n'oubliait rien pour empêcher les
+succès qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner ceux qu'on avait eus.
+
+[Note 296: De Saint-Évremond.]
+
+_Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal._
+
+[Marge: Liv. lib. 23, n. 4 et 18.] La journée de Cannes soumit à Annibal
+les plus puissants peuples d'Italie, attira dans son parti ceux de la
+grande Grèce avec la ville de Tarente, et détacha des Romains leurs plus
+anciens alliés, entre lesquels Capoue tenait le premier rang. C'était
+une ville que la bonté de son terroir, sa situation avantageuse et la
+longue paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort
+puissante. Le luxe et les délices, qui sont une suite ordinaire de
+l'opulence, avaient corrompu l'esprit de tous ses citoyens, déjà portés
+par leur inclination naturelle au plaisir et à la débauche.
+
+[297]Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier d'hiver. Ce
+fut là que cette armée, qui avait essuyé les plus grands travaux et
+bravé les périls les plus affreux sans y succomber, fut vaincue par
+l'abondance et les délices, dans lesquelles elle se plongea avec
+d'autant plus d'avidité, qu'elle n'y était point accoutumée. Leurs
+courages s'amollirent si fort pendant ce séjour, que, s'ils se
+soutinrent encore quelque temps, ce fut plutôt par l'éclat de leurs
+victoires passées que par leurs forces présentes. Quand Annibal tira ses
+soldats de cette ville, on eût dit que c'étaient d'autres hommes, tout
+différents de ce qu'ils avaient été jusque-là. Accoutumés à demeurer
+dans des maisons commodes, à vivre dans l'abondance et dans l'oisiveté,
+ils ne pouvaient plus souffrir la faim, la soif, les longues marches,
+les veilles, ni les autres travaux de la guerre: outre qu'ils ne
+savaient plus ce que c'était que d'obéir aux officiers, ni de garder
+aucune discipline.
+
+[Note 297: «Ibi partem majorem hiemis exercitum in tectis habuit,
+adversùs omnia humana mala, sæpè ae diù durantem, bonis inexpertum atque
+insuetum. Itaque quos nulla mali vicerat vis, perdidêre nimia bona ac
+voluptates immodicæ: et eò impensiùs, quô avidiùs ex insolentiâ in eas
+se merserant.» (LIV. lib. 23, n. 18.)]
+
+Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l'en croit, le séjour de
+Capoue est, dans la vie d'Annibal, une grande tache, et il prétend que
+ce général fit en cela une faute incomparablement plus grande que quand,
+après le gain de la bataille, il manqua d'aller à Rome[298]; car ce
+délai, dit Tite-Live, pouvait paraître avoir seulement différé sa
+victoire, au lieu que cette dernière faute le mit absolument hors d'état
+de vaincre. En un mot, comme Marcellus sut bien le dire dans la
+suite[299], ce que Cannes avait été aux Romains, Capoue le fut aux
+Carthaginois et à leur général. Là se perdit leur vertu guerrière et
+leur attachement à la discipline; là disparut et leur gloire passée, et
+l'espérance presque sûre que leur montrait l'avenir. En effet, depuis ce
+jour, les affaires d'Annibal allèrent toujours en décadence, la fortune
+se rangea du côté de la prudence, et la victoire sembla s'être
+réconciliée avec les Romains.
+
+[Note 298: «Illa enim cunctatio distulisse modò victoriam videri
+potuit, hic error vires ademisse ad vincendum.» (LIV. lib. 23, n. 18.)]
+
+[Note 299: «Capuam Annibali Cannas fuisse. Ibi virtutem bellicam,
+ibi militarem disciplinam, ibi præteriti temporis famam, ibi spem futuri
+extinctam.» (LIV. lib. 23, n. 45.)]
+
+Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites funestes
+qu'eurent les quartiers d'hiver passés par l'armée carthaginoise dans
+cette ville délicieuse est bien juste et bien fondé. Quand on examine
+avec soin toutes les circonstances de cette histoire, on a de la peine à
+se persuader qu'il faille attribuer le peu de progrès qu'eurent les
+armes d'Annibal dans la suite au séjour de Capoue: c'en est bien une
+cause, mais la moins considérable; et la bravoure avec laquelle ses
+troupes battirent depuis ce temps-là des consuls et des préteurs,
+prirent des villes à la vue des Romains, maintinrent leurs conquêtes et
+restèrent encore quatorze ans en Italie sans en pouvoir être chassées,
+tout cela porte assez à croire que Tite-Live exagère les pernicieux
+effets des délices de Capoue.
+
+[Marge: Liv. lib. 23, n. 23.] La véritable cause de la chute des
+affaires d'Annibal, c'est le défaut de recrues et de secours de la part
+de sa patrie. Après l'exposé de Magon, le sénat de Carthage avait jugé
+nécessaire, pour pousser les conquêtes d'Italie, d'y envoyer d'Afrique
+un renfort considérable de cavalerie numide, quarante éléphants, mille
+talents[300], qui font trois millions, et d'acheter en Espagne vingt
+mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour en [Marge: _Ibid._ n.
+32.] renforcer leurs armées d'Espagne et d'Italie; néanmoins Magon n'en
+put obtenir que douze mille fantassins, avec deux mille cinq cents
+chevaux; et même, quand il fut près de partir pour l'Italie avec cette
+troupe, si fort au-dessous de celle qu'on lui avait promise, il fut
+contre-mandé pour passer en Espagne. Annibal, après de si grandes
+promesses, ne reçut donc ni infanterie, ni cavalerie, ni éléphants, ni
+argent, et il fut absolument abandonné à ses ressources personnelles:
+son armée se trouvait réduite à vingt-six mille hommes de pied et à neuf
+mille chevaux. Comment, avec une armée si affaiblie, pouvoir occuper
+dans un pays étranger tous les postes nécessaires, contenir les nouveaux
+alliés, maintenir les conquêtes, en faire de nouvelles, et tenir la
+campagne avec avantage contre deux armées des Romains qui se
+renouvelaient tous les ans? Voilà la véritable cause de la décadence des
+affaires d'Annibal et de la ruine de celles de Carthage. Si nous avions
+l'endroit où Polybe avait parlé sur cette matière, nous verrions sans
+doute qu'il avait plus insisté sur cette cause que sur les délices de
+Capoue.
+
+[Note 300: 5,500,000 francs.--L.]
+
+_Affaires d'Espagne et de Sardaigne._
+
+[Marge: Liv. lib. 23, n. 26-30 et n. 32-40, 41. AN. M. 3790 ROM. 534.]
+Les deux Scipions avaient toujours le commandement de l'Espagne, et y
+faisaient d'assez grands progrès, lorsque Asdrubal, qui seul paraissait
+capable de leur résister, reçut ordre de Carthage de passer en Italie au
+secours de son frère. Avant que de quitter la province, il écrivit au
+sénat pour lui faire connaître la nécessité qu'il y avait d'envoyer en
+sa place un général qui pût tenir tête aux Romains. On y envoya Imilcon
+avec une armée, et Asdrubal se mit en chemin avec la sienne pour aller
+joindre son frère. La première nouvelle de son départ avait rangé la
+plus grande partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces deux
+généraux, animés par un si grand succès, se mirent en devoir de lui
+fermer la sortie de la province. Ils considéraient le danger auquel
+seraient exposés les Romains, si, ayant déjà bien de la peine à résister
+au seul Annibal, les deux frères venaient à leur tomber sur les bras
+avec deux puissantes armées: ils le poursuivirent donc dans sa marche,
+et l'obligèrent, malgré lui, à combattre. Asdrubal fut vaincu; et, loin
+de pouvoir passer dans l'Italie, il ne se vit pas même en état de
+demeurer en sûreté dans l'Espagne.
+
+Les Carthaginois ne réussirent pas mieux dans la Sardaigne. Prétendant
+profiter de quelques révoltes qu'ils y avaient excitées, il y perdirent
+douze mille hommes dans une bataille contre les Romains, qui firent
+encore un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels furent Asdrubal,
+surnommé _Calvus_; Hannon et Magon[301], distingués par leur naissance
+et par leurs emplois militaires.
+
+[Note 301: Ce n'était pas le frère d'Annibal.]
+
+_Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome[302]._
+
+[Note 302: Rollin passe sous silence plusieurs faits qu'il raconte
+avec détail dans une autre partie de son histoire ancienne, et dans
+l'histoire Romaine (livre quinzième).--L.]
+
+[Marge: AN. M. 3791 ROM. 535. Liv. lib. 23, n. 41-46; lib. 25, n. 22;
+lib. 26, n. 5-16.] Depuis le séjour d'Annibal à Capoue, les affaires des
+Carthaginois en Italie ne se soutinrent plus avec le même éclat. M.
+Marcellus, d'abord comme préteur, ensuite comme consul, eut beaucoup de
+part à ce changement. Il harcelait Annibal en toute occasion, il lui
+enlevait des quartiers, il lui faisait lever des siéges; il le battit
+même en plusieurs rencontres, en sorte qu'il fut appelé _l'épée de
+Rome_, comme Fabius en avait été nommé _le bouclier_.
+
+[Marge: AN. M. 3793 ROM. 537.] Ce qui fut le plus sensible au général
+carthaginois, fut de voir Capoue assiégée par les Romains. Pour ne point
+perdre son crédit parmi ses alliés, en négligeant de soutenir ceux qui y
+tenaient le premier rang, il vola au secours de cette ville, en fit
+approcher ses troupes, [Marge: AN. M. 3794 ROM. 538.] attaqua les
+Romains, leur donna plusieurs combats pour leur faire lever le siége.
+Enfin, voyant que toutes ses tentatives étaient inutiles, pour faire une
+puissante diversion il marcha brusquement vers Rome. Il ne désespérait
+pas que, s'il pouvait, dans la première surprise, s'emparer de quelque
+quartier de la ville, le danger où serait la capitale n'obligeât les
+généraux romains de lever le siège de Capoue pour accourir avec toutes
+leurs troupes au secours de leur patrie: du moins il se flattait que,
+si, pour continuer le siége, ils partageaient leurs forces, leur
+affaiblissement pourrait faire naître aux assiégés ou à lui quelque
+occasion de les battre. Rome fut étonnée, mais non déconcertée. Sur ce
+que l'un des sénateurs proposa de rappeler toutes les armées au secours
+de Rome, Fabius[303] remontra qu'il serait honteux de se laisser
+effrayer et de changer de dessein aux moindres mouvements d'Annibal. On
+se contenta de faire revenir, avec une partie de l'armée, l'un des deux
+commandants qui étaient au siége: ce fut Q. Fulvius, proconsul. Annibal,
+après avoir fait quelques ravages, rangea son armée en bataille devant
+la ville, et les consuls en firent autant. Chacun se disposait à bien
+faire son devoir dans un combat dont Rome devait être le prix,
+lorsqu'une tempête violente obligea les deux partis de se retirer. Ils
+ne furent pas plutôt rentrés dans leur camp, que le temps devint calme
+et serein. La même chose arriva plusieurs fois de suite; en sorte
+qu'Annibal, croyant qu'il y avait dans cet événement quelque chose de
+surnaturel[304], dit, au rapport de Tite-Live, que tantôt la fortune, et
+tantôt la volonté lui manquait pour se rendre maître de Rome.
+
+[Note 303: «Flagitiosum esse terreri ac circumagi ad omnes Annibalis
+comminationes.» (LIV. lib. 26, n. 8.)]
+
+[Note 304: «Audita vox Annibalis fertur, Potiundæ sibi urbis Romæ,
+modò mentem non dari, modò fortunam.» (LIV. lib. 26, n. 11.)]
+
+Mais ce qui le surprit étrangement et l'effraya le plus, c'est qu'il
+apprit que, pendant qu'il était campé à une des portes de Rome, les
+Romains avaient fait sortir par une autre des recrues pour l'armée
+d'Espagne, et que le champ dans lequel il s'était campé avait été vendu
+dans le même temps, sans que cette circonstance eût rien diminué de son
+prix. Un mépris si marqué le piqua vivement: il fit mettre aussi à
+l'encan les boutiques d'orfèvres qui étaient autour de la place publique
+à Rome. Après cette bravade, il se retira, et pilla en passant le riche
+temple de la déesse Féronie.
+
+Capoue, ainsi abandonnée à elle-même, ne tint pas long-temps. Après que
+ceux de ses sénateurs qui avaient eu le plus de part à la révolte, et
+qui, par cette raison, n'attendaient aucun quartier de la part des
+Romains, se furent donné à eux-mêmes la mort d'une manière tout-à-fait
+tragique, la ville se rendit à discrétion[305]. Le succès de ce siége,
+qui fut décisif par les suites heureuses qu'il eut, et qui rendit
+pleinement aux Romains la supériorité sur les Carthaginois, montra en
+même temps combien la puissance romaine était formidable quand elle
+entreprenait de punir des alliés infidèles, et combien peu il fallait
+compter sur Annibal pour la défense de ceux qu'il avait reçus sous sa
+protection.
+
+[Note 305: «Confessio expressa hosti, quanta vis in Romanis ad
+expetendas pœnas ab infidelibus sociis, et quàm nihil in Annibale
+auxilii ad receptos in fidem tuendos esset.» (LIV. lib. 26, n. 16.)]
+
+_Défaite et mort des deux Scipions en Espagne._
+
+[Marge: Liv. lib 23, n. 32-39. AN. M. 3793 ROM. 537.] La face des
+affaires était bien changée en Espagne. Les Carthaginois y avaient trois
+armées: l'une était commandée par Asdrubal, fils de Giscon; l'autre par
+Asdrubal, fils d'Amilcar; la troisième, sous la conduite de Magon,
+s'était jointe au premier Asdrubal. Les deux Scipions, Cnéus et Publius,
+crurent devoir diviser leurs troupes pour attaquer les ennemis
+séparément; et c'est ce qui fut la cause de leur perte. Ils convinrent
+que Cnéus, avec un petit nombre de Romains et trente mille Celtibériens,
+irait contre Asdrubal, fils d'Amilcar, pendant que Publius, avec le
+reste des troupes, composées de Romains et d'alliés d'Italie, marcherait
+contre les deux autres généraux.
+
+Publius fut accablé le premier. Aux deux chefs qu'il avait en tête
+s'était joint Masinissa, fier des victoires qu'il venait de remporter
+contre Syphax, et il devait bientôt être suivi par Indibilis, prince
+puissant en Espagne. On en vint aux mains. Les Romains, attaqués en même
+temps de tous côtés, se défendirent courageusement, tant qu'ils eurent
+leur général à leur tête: mais, lorsqu'il eut été tué, le peu qui avait
+échappé au carnage prit la fuite.
+
+Les trois armées victorieuses partirent aussitôt pour aller contre
+Cnéus, et pour terminer la guerre par sa défaite. Il était déjà plus
+qu'à demi vaincu par la désertion de ses alliés, qui avaient tous
+abandonné son parti[306], et qui laissèrent aux chefs romains cette
+importante instruction, de ne souffrir jamais que dans leur armée le
+nombre de leurs propres troupes fût inférieur à celui des troupes
+étrangères. Il eut quelque pressentiment de la mort et de la défaite de
+son frère en voyant les ennemis arriver en si grand nombre. Il ne lui
+survécut pas long-temps, et fut tué dans le combat. Ces deux grands
+hommes furent également pleurés par leurs citoyens et par leurs alliés,
+et les Espagnes les regrettèrent à cause de leur justice et de leur
+modération.
+
+[Note 306: «Id quidem cavendum semper romanis ducibus erit,
+exemplaque hæc verè pro documentis habenda: ne ità externis credant
+auxiliis, ut non plus sui roboris suarumque propriè virium in castris
+habeant.» (LIV. n. 33.)]
+
+La perte de ces vastes pays paraissait inévitable pour les Romains; mais
+la valeur d'un simple officier, nommé _L. Marcius_, chevalier romain,
+les leur conserva. Bientôt après on y envoya le jeune Scipion, qui
+vengea bien la mort de son père et de son oncle, et y rétablit
+entièrement les affaires des Romains.
+
+_Défaite et mort d'Asdrubal._
+
+[Marge: Polyb. l. 11, p. 622-625. Liv. lib. 27, n. 35-39-51. AN. M. 3798
+ROM. 542.] Un échec inopiné acheva de ruiner en Italie toutes les
+mesures et toutes les espérances d'Annibal. Les consuls de cette année,
+la onzième de la seconde guerre punique (car je passe beaucoup
+d'événements pour abréger), étaient C. Claudius Néron et M. Livius.
+Celui-ci avait pour département la Gaule cisalpine, où il devait
+s'opposer à Asdrubal, qu'on disait être près de passer les Alpes:
+l'autre commandait dans le pays des Brutiens et dans la Lucanie,
+c'est-à-dire dans l'extrémité opposée de l'Italie, et là il tenait tête
+à Annibal.
+
+Le passage des Alpes ne coûta presque point de peine à Asdrubal, parce
+qu'il trouva le chemin frayé par son frère, et tous les peuples disposés
+à le recevoir. Quelque temps après il dépêcha des courriers vers
+Annibal: ils furent arrêtés. Néron apprit par les lettres dont ils
+étaient chargés qu'Asdrubal devait se joindre à son frère dans l'Ombrie:
+il jugea que, dans une conjoncture aussi importante qu'était celle-là,
+d'où dépendait le salut de l'état, il était permis de se mettre
+au-dessus[307] des règles ordinaires pour le service et le bien même de
+la république; et il crut devoir faire un coup hardi et imprévu, capable
+de jeter la terreur dans l'esprit des ennemis, en se hâtant d'aller
+joindre son collègue pour attaquer brusquement Asdrubal avec leurs
+forces réunies. Ce dessein, à bien examiner toutes les circonstances, ne
+doit pas être facilement taxé d'imprudence: c'était sauver l'état que
+d'empêcher la jonction des deux frères. On ne hasardait pas beaucoup, en
+supposant même qu'Annibal dût être informé de l'absence du consul. Sur
+son armée de quarante-deux mille hommes, il n'en avait pris que sept
+mille pour son détachement, qui étaient à là vérité l'élite des troupes,
+mais qui n'en faisaient qu'une très-petite partie; le reste était
+demeuré dans le camp bien fortifié et bien retranché: était-il à
+craindre qu'Annibal attaquât et forçât un bon camp défendu par
+trente-cinq mille hommes?
+
+[Note 307: Il était défendu à un général de sortir de la province
+qui lui était assignée, et de passer dans celle d'un autre.]
+
+Néron partit sans avertir ses soldats de son dessein. Lorsqu'il eut fait
+assez de chemin pour le leur découvrir sans danger, il leur dit qu'il
+les menait à une victoire certaine: que dans la guerre tout dépendait de
+la renommée: que le bruit seul de leur arrivée déconcerterait les
+Carthaginois: qu'au reste ils auraient tout l'honneur de cette action.
+
+Ils marchèrent avec une diligence extraordinaire. La jonction se fit de
+nuit et sans multiplier les camps, pour mieux tromper l'ennemi. Les
+troupes nouvellement arrivées se joignirent à celles de Livius. L'armée
+du préteur Porcius était campée tout près de celle du consul. Dès le
+matin du lendemain on tint conseil. Livius était d'avis de donner
+quelques jours de repos aux troupes; Néron le pria de ne point rendre
+téméraire par le délai une entreprise que la promptitude seule pouvait
+faire réussir, et de profiter de l'erreur de leurs ennemis, tant absents
+que présents: on donna donc le signal pour la bataille. Asdrubal,
+s'étant avancé aux premiers rangs, reconnut à plusieurs marques qu'il
+était arrivé de nouvelles troupes, et il ne douta point que ce ne
+fussent celles de l'autre consul: d'où il conjectura qu'il fallait que
+son frère eût reçu quelque perte considérable, et craignit fort d'être
+venu trop tard à son secours.
+
+Après ces réflexions il fit sonner la retraite. Son armée se mit en
+marche avec assez de désordre. La nuit survint; et, ses guides l'ayant
+abandonné, il ne sut quelle route tenir. Il suivait au hasard les bords
+du fleuve Métaure, et il se mettait en devoir de le passer, lorsqu'il
+fut joint par les trois armées ennemies: il jugea, dans cette extrémité,
+qu'il lui était impossible d'éviter le combat, et il fit tout ce qu'on
+pouvait attendre de la présence d'esprit et du courage d'un grand
+capitaine. Il prit tout d'un coup un poste avantageux, et rangea ses
+troupes dans un terrain étroit, qui lui donnait lieu de placer sa
+gauche, composée des troupes les plus faibles, de manière qu'elle ne
+pouvait être ni attaquée de front, ni prise en flanc, et de donner à son
+corps de bataille et à sa droite plus de profondeur que de front. Après
+cette disposition faite à la hâte, il se mit au centre, et marcha le
+premier pour attaquer la gauche des ennemis, bien convaincu qu'il
+s'agissait de tout, et qu'il fallait ou vaincre, ou mourir. L'action
+dura long-temps, et on combattit de part et d'autre avec beaucoup
+d'opiniâtreté. Asdrubal sur-tout mit dans cette journée le comble à la
+gloire qu'il s'était déjà acquise par un grand nombre de belles actions.
+Il mena ses soldats épouvantés et tremblants au combat, contre un ennemi
+qui les surpassait en nombre et en confiance; il les anima par ses
+paroles, il les soutint par son exemple, il employa les prières et les
+menaces pour ramener les fuyards, jusqu'à ce qu'enfin, voyant que la
+victoire se déclarait pour les Romains, et ne pouvant survivre à tant de
+milliers d'hommes qui avaient quitté leur patrie pour le suivre, il se
+jeta au milieu d'une cohorte romaine, où il périt en digne fils
+d'Amilcar, et en digne frère d'Annibal.
+
+Ce combat fut pour les Carthaginois le plus sanglant de toute cette
+guerre; et, soit par la mort du chef, soit par le carnage qui fut fait
+des troupes carthaginoises, il servit comme de représailles pour la
+journée de Cannes. Il fut tué du côté des Carthaginois cinquante-cinq
+mille hommes[308], et il y en eut six mille de pris. Les Romains
+perdirent huit mille hommes. Ils étaient si las de tuer, que, quelqu'un
+étant venu avertir Livius qu'il était aisé de tailler en pièces un gros
+d'ennemis qui s'enfuyait «Il est bon, dit-il, qu'il en reste
+quelques-uns pour porter aux Carthaginois la nouvelle de leur défaite.»
+
+[Note 308: La perte, selon Polybe, fut beaucoup moindre, et ne monta
+qu'à dix mille hommes.
+
+= Il ajoute que la perte des Romains fut de 2000 hommes (XI, c. 3,
+§3).--L.]
+
+Néron se mit en marche dès la nuit même qui suivit le combat. Par-tout
+où il passait, les cris de joie et les applaudissements prirent la place
+de l'inquiétude et de la frayeur qu'il y avait laissées en venant. Il
+arriva à son camp le sixième jour. La tête d'Asdrubal jetée dans le camp
+des Carthaginois apprit à leur chef le funeste sort de son frère.
+Annibal reconnut à ce cruel coup la fortune de Carthage. «C'en est fait,
+dit-il[309], je ne lui enverrai plus de superbes courriers. En perdant
+Asdrubal, je perds toute mon espérance et tout mon bonheur.» Il se
+retira ensuite dans l'extrémité du pays des Brutiens, où il ramassa
+toutes ses troupes, qui eurent beaucoup de peine à y subsister, parce
+qu'il ne ne recevait aucun convoi de Carthage.
+
+[Note 309: Horace le fait parler ainsi dans la belle ode où il
+décrit cette défaite:
+
+ Carthagini jam non ego nuncios
+ Mittam superbos. Occidit, occidit
+ Spes omnis et fortuna nostri
+ Nominis, Asdrubale interempto.
+
+ (HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.]]
+
+_Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est nommé consul, et
+passe en Afrique. Annibal y est rappelé._
+
+[Marge: Polyb. l. 11, p. 650; et l. 14, p. 677-687; et l. 15, p.
+689-694. Liv. lib. 28, n. 1-4, 16, 38, 40-46; l. 29, n. 24-36; l. 30, n.
+20-28. AN. M. 3799 ROM. 543.] Le sort des armes ne fut pas plus heureux
+pour les Carthaginois en Espagne. La sage vivacité du jeune Scipion y
+avait rétabli entièrement les affaires des Romains, comme la courageuse
+lenteur de Fabius l'avait fait auparavant en Italie. Les trois chefs des
+Carthaginois, qui y commandaient de nombreuses armées, savoir Asdrubal,
+fils de Giscon, Hannon et Magon, ayant été défaits en plusieurs
+rencontres par les troupes romaines, Scipion enfin se rendit maître de
+l'Espagne, et la soumit tout entière aux Romains. Ce fut pour-lors que
+Masinissa, prince très-puissant en Afrique, se rangea de leur côté:
+Syphax, au contraire, embrassa le parti des Carthaginois.
+
+[Marge: AN. M. 3800 ROM. 544.] Scipion, étant retourné à Rome, y fut
+nommé consul; il avait pour-lors trente ans. On lui donna pour collègue
+P. Licinius Crassus. Le département du premier fut la Sicile, avec
+permission de passer en Afrique, s'il le jugeait à propos: il partit le
+plus promptement qu'il put pour sa province. L'autre devait commander
+dans le pays où Annibal s'était retiré.
+
+La prise de Carthagène, où Scipion avait fait paraître toute la
+prudence, tout le courage, toute l'habileté qu'on peut attendre des plus
+grands capitaines, et la conquête de l'Espagne entière, étaient plus que
+suffisantes pour immortaliser son nom: mais il ne les avait regardées
+que comme des degrés et des préparatifs qui devaient le conduire à une
+plus grande entreprise; c'était la conquête de l'Afrique. Il y passa en
+effet, et y établit le théâtre de la guerre.
+
+Le ravage des terres, le siège d'Utique, une des plus fortes places de
+l'Afrique, la défaite entière des deux armées de Syphax et d'Asdrubal,
+dont Scipion brûla le camp, et ensuite la prise de Syphax même, qui
+était la plus puissante ressource des Carthaginois, tout cela les
+obligea à songer enfin à la paix. Ils députèrent pour cet effet trente
+des principaux sénateurs, choisis dans cette compagnie qui était si
+puissante à Carthage, et qu'on nommait le _conseil des cent_. Dès qu'ils
+furent admis dans la tente du général romain, ils se prosternèrent tous
+par terre (c'était la coutume du pays), lui parlèrent avec beaucoup de
+soumission, rejetant la cause de tous leurs malheurs sur Annibal, et
+promirent de la part du sénat une aveugle obéissance à tout ce
+qu'ordonnerait le peuple romain. Scipion leur répondit que, quoiqu'il
+fût venu dans l'Afrique pour vaincre et non pour faire la paix, il la
+leur accorderait cependant, à condition qu'ils rendraient aux Romains
+leurs prisonniers et leurs transfuges; qu'ils feraient sortir leurs
+armées de l'Italie et des Gaules; qu'ils n'entreraient plus en Espagne;
+qu'ils se retireraient de toutes les îles qui sont entre l'Italie et
+l'Afrique; qu'ils livreraient aux vainqueurs tous leurs vaisseaux,
+excepté vingt; qu'ils donneraient cinq cent mille boisseaux[310] de
+froment, et trois cent mille boisseaux d'orge; et qu'ils paieraient la
+somme de cinq mille talents[311], c'est-à-dire quinze millions. Que, si
+ces conditions les accommodaient, ils pourraient envoyer des
+ambassadeurs au sénat. Ils feignirent d'y donner les mains; mais en
+effet ils ne cherchaient qu'à gagner du temps jusqu'au retour d'Annibal.
+On accorda une trêve aux Carthaginois, qui firent partir sur-le-champ
+leurs députés pour Rome, et qui envoyèrent en même temps vers Annibal
+pour lui ordonner de revenir en Afrique.
+
+[Note 310: Boisseaux romains, c. à. d. _modius_. Le modius vaut le
+quinzième de notre setier (v. mes _Considérations sur les Monnaies_, p.
+118): il s'agit donc ici de 33,333 setiers (52,000 hectolitres) de
+froment; et de 20,000 setiers (31,200 hectolitres) d'orge.--L.]
+
+[Note 311: Environ 27,500,000 francs: selon d'autres, dit Tite-Live,
+on leur imposa 5,000 livres d'argent, et non 5,000 talents. La somme est
+bien différente car la livre romaine était la 80e partie du talent: il
+ne s'agirait donc que de 331,250 francs. Cette somme paraît trop
+faible.--L.]
+
+[Marge: AN. M. 3802 ROM. 546.] Il était pour lors retiré dans les
+extrémités de l'Italie, comme nous l'avons déjà dit. C'est là que lui
+furent portés les ordres de Carthage, qu'il ne put entendre sans pousser
+des soupirs, et sans presque verser des larmes, frémissant de colère de
+se voir ainsi forcé d'abandonner sa proie. Jamais exilé ne témoigna plus
+de regret en quittant son pays natal, qu'Annibal en sortant d'une terre
+ennemie. Il tourna souvent les yeux vers les côtes de l'Italie, accusant
+les dieux et les hommes de son malheur, en prononçant contre lui-même,
+dit Tite-Live[312], mille exécrations de ce qu'au sortir de la bataille
+de Cannes, il n'avait pas conduit à Rome ses soldats encore tout fumants
+du sang des Romains.
+
+[Note 312: Tite-Live suppose toujours que ce délai était une faute
+essentielle pour Annibal, dont lui-même se repentit dans la suite.]
+
+A Rome, le sénat, fort mécontent des mauvaises excuses qu'employaient
+les députés de Carthage pour justifier leur république, et de l'offre
+absurde qu'ils faisaient en son nom de s'en tenir au traité de Lutatius,
+crut devoir renvoyer la décision du tout à Scipion, qui, étant sur les
+lieux, pouvait mieux juger de ce que demandait le bien de l'état.
+
+Vers ce même temps, le préteur Octavius, passant de Sicile en Afrique
+avec deux cents vaisseaux de charge, fut attaqué près de Carthage par
+une furieuse tempête qui dissipa toute sa flotte. Le peuple de la ville,
+ne pouvant se résoudre à laisser échapper de ses mains une si riche
+proie, demande à grands cris qu'on fasse sortir la flotte carthaginoise
+pour s'en emparer. Le sénat, après une faible résistance, y consent.
+Asdrubal, étant sorti du port, se saisit de la plupart des vaisseaux
+romains, et les amena à Carthage, malgré la trêve qui subsistait encore.
+
+Scipion envoya des députés au sénat de Carthage pour en faire ses
+plaintes: on y eut peu d'égard. L'approche d'Annibal leur avait rendu le
+courage, et leur avait fait concevoir de grandes espérances; il s'en
+fallut peu même que le peuple ne maltraitât les députés. Ils demandèrent
+une escorte pour s'en retourner en sûreté; elle leur fut accordée, et
+deux vaisseaux de la république les accompagnèrent. Mais les magistrats,
+qui ne voulaient point de paix, et qui étaient déterminés à recommencer
+la guerre, firent dire sous main à Asdrubal, qui était avec sa flotte
+près d'Utique, de faire attaquer la galère romaine lorsqu'elle serait
+arrivée au fleuve Bagrada, tout près du camp des Romains, où l'escorte
+avait ordre de les laisser. Il le fit, et détacha contre les
+ambassadeurs deux galères. Ils se sauvèrent pourtant, non sans peine ni
+sans danger.
+
+Ce fut un nouveau sujet de guerre entre les deux peuples, plus animés,
+ou plutôt plus acharnés que jamais l'un contre l'autre: les Romains, par
+le désir de venger une si noire perfidie; les Carthaginois, par la
+persuasion où ils étaient qu'il n'y avait plus de paix à attendre pour
+eux.
+
+Dans ce temps-là même, Lélius et Fulvius, chargés des pleins pouvoirs
+que le sénat et le peuple romain envoyaient à Scipion, arrivent au camp,
+et avec eux les députés carthaginois. Carthage ayant non-seulement rompu
+la trêve, mais violé le droit des gens dans la personne des ambassadeurs
+romains, il était naturel d'user de représailles contre les députés
+carthaginois. Mais Scipion[313], considérant plus ce que demandait la
+générosité romaine que ce que méritait la perfidie carthaginoise, pour
+ne point s'éloigner des principes de sa nation ni de son propre
+caractère, renvoya les députés sans leur faire aucun mal. Une modération
+si étonnante dans de telles conjonctures effraya et fit rougir Carthage
+même, et donna à Annibal une nouvelle estime pour un chef qui n'opposait
+à la mauvaise foi de ses ennemis qu'une droiture et une noblesse d'ame
+encore plus dignes d'admiration que toutes ses vertus guerrières.
+
+[Note 313: Ἐσκοπεῖτο παρ' αủτῷ συλλογιζόμενος, οὐχ οὕτω τὶ δέον
+παθεῖν Καρχηδονίους, ὡς τὶ δέον ἦν πράξαι Ῥωμαίους. (POLYB. lib. 15, p.
+693.)
+
+«Dixit Scipio se nihil nec institutis populi romani nec suis moribus
+indignum in iis facturum.» (LIV. lib. 30, n. 25.)]
+
+Cependant Annibal, pressé par ses citoyens, avançait dans le pays. Il
+arriva à Zama, qui est à cinq journées de Carthage, et il y fit camper
+ses troupes: il envoya de là des espions pour observer la contenance des
+Romains. Scipion, les ayant surpris, loin de les punir, les fit promener
+par tout son camp; et, après leur en avoir fait remarquer soigneusement
+toute la disposition, il les renvoya à Annibal. Celui-ci sentait bien
+d'où partait une si noble assurance; après tout ce qui lui était arrivé,
+il ne comptait plus sur le retour de sa fortune. Pendant que tout, le
+monde l'exhortait à donner la bataille, il était le seul qui songeât à
+la paix; il espérait la faire à des conditions plus raisonnables, se
+trouvant à la tête d'une armée, et le sort des armes pouvant encore
+paraître incertain. Il envoya donc demander une entrevue à Scipion: on
+convint du temps et du lieu.
+
+_Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique, suivie du combat._
+
+[Marge: Polyb. l. 15, p. 694-703. Liv. lib. 30, p. 29-35. AN. M. 3803
+ROM. 547.] Ces deux capitaines, non-seulement les plus illustres de leur
+temps, mais dignes d'être mis en parallèle avec ce qu'il y avait jamais
+eu de plus grands princes et de plus fameux généraux, s'étant rendus au
+lieu marqué, demeurèrent quelque temps en silence, comme étonnés à la
+vue l'un de l'autre, et comme saisis d'une mutuelle admiration. Enfin
+Annibal prit le premier la parole, et, après avoir loué Scipion d'une
+manière fine et délicate, il lui fit une vive peinture des désordres de
+la guerre, et des maux qu'elle avait causés tant aux victorieux qu'aux
+vaincus: il l'exhorta à ne pas se laisser éblouir par l'éclat de ses
+victoires. Il lui représenta que, quelque heureux qu'il eût été
+jusque-là, il devait appréhender l'inconstance de la fortune; que, sans
+en chercher bien loin des exemples, il en était lui-même, qui lui
+parlait, une preuve éclatante; que Scipion était alors ce qu'Annibal
+avait été à Trasimène et à Cannes; qu'il profitât de l'occasion mieux
+qu'il n'avait fait lui-même, en faisant la paix dans un temps où il
+était maître des conditions. Il finit en déclarant que les Carthaginois
+voulaient bien céder aux Romains la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, et
+toutes les îles qui sont entre l'Afrique et l'Italie; qu'il fallait bien
+se résoudre, puisque les dieux en ordonnaient ainsi, à se renfermer dans
+les bords de l'Afrique, tandis qu'ils verraient les Romains faire
+respecter leurs lois jusque dans les régions les plus éloignées.
+
+Scipion répondit en moins de paroles, mais avec non moins de dignité. Il
+reprocha aux Carthaginois la perfidie avec laquelle ils venaient de
+piller quelques galères romaines avant que la trêve fût expirée: il
+rejeta sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux qu'avaient
+entraînés les deux guerres. Après avoir remercié Annibal des conseils
+qu'il lui donnait sur l'incertitude des événements humains, il finit en
+l'avertissant de se préparer au combat, s'il n'aimait mieux accepter les
+conditions qu'il avait déjà proposées, auxquelles néanmoins on en
+ajouterait encore quelques-unes pour punir les Carthaginois d'avoir
+rompu la trêve.
+
+Annibal ne put se résoudre à accepter ces conditions, et on se sépara
+dans le dessein de décider du sort de Carthage par une action générale.
+Chacun des généraux exhorta donc ses troupes à combattre vaillamment.
+Annibal faisait le dénombrement des victoires qu'il avait remportées sur
+les Romains, des chefs qu'il avait tués, des armées qu'il avait taillées
+en pièces. Scipion représentait aux siens la conquête des Espagnes, les
+succès qu'il avait eus en Afrique, et l'aveu que les ennemis faisaient
+de leur faiblesse en venant demander la paix;[314] et il disait tout
+cela d'un air et d'un ton de vainqueur. Jamais motifs ne furent plus
+puissants pour porter des troupes à bien combattre. Ce jour allait
+mettre le comble à la gloire de l'un ou de l'autre des chefs, et décider
+qui de Rome ou de Carthage donnerait la loi aux nations.
+
+[Note 314: «Celsus hæc corpore, vultuque ita læto, ut vicisse jam
+crederes, dicebat.» (LIV. lib. 30, n. 32.)]
+
+Je n'entreprends point de décrire l'ordre de la bataille ni la valeur
+des deux armées. Il est aisé d'imaginer que deux capitaines si
+expérimentés n'oublièrent rien de ce qui pouvait contribuer à la
+victoire. Les Carthaginois, après un combat fort opiniâtre, furent enfin
+obligés de prendre la fuite, laissant vingt mille des leurs sur le champ
+de bataille; et les Romains firent un pareil nombre de prisonniers.
+Annibal se sauva pendant le tumulte; et, étant entré dans Carthage, il
+avoua qu'il était vaincu sans ressource, et que la ville n'avait plus
+d'autre parti à prendre que de demander la paix, à quelques conditions
+que ce fût. Scipion lui donna de grands éloges, principalement sur son
+habileté à prendre les avantages, à disposer son armée, à donner ses
+ordres dans le combat; et il assura qu'Annibal s'était surpassé lui-même
+dans cette journée, quoique le succès n'eût pas répondu à son courage ni
+à sa prudence.
+
+Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la consternation des
+ennemis. Il ordonna à un de ses lieutenants de mener son armée de terre
+à Carthage, pendant que lui-même allait y conduire la flotte.
+
+Il n'en était pas éloigné, lorsqu'il rencontra un vaisseau couvert de
+banderoles et de branches d'olivier, qui portait dix ambassadeurs,
+choisis d'entre les plus considérables de la ville, et chargés d'aller
+implorer sa clémence. Il les renvoya sans réponse, avec ordre de le
+venir trouver à Tunis, où il devait s'arrêter. Les députés de Carthage
+vinrent au nombre de trente trouver Scipion au lieu marqué, et lui
+demandèrent la paix en des termes très-soumis. Il assembla son conseil:
+la plupart étaient assez d'avis qu'il prît et rasât Carthage, et qu'il
+en traitât les habitants avec la dernière sévérité; mais la vue du temps
+que durerait le siége d'une ville si bien fortifiée, et la crainte
+qu'avait Scipion qu'on ne lui envoyât un successeur pendant qu'il serait
+occupé à ce siége, le firent pencher vers la douceur.
+
+_Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la seconde
+guerre punique._
+
+[Marge: Polyb. l. 15, p. 704-707. Liv. lib. 30, n. 36-44.] Les
+conditions de paix qu'il leur dicta furent, que les Carthaginois
+vivraient libres en conservant leurs lois, aussi-bien que les villes et
+les terres qu'ils possédaient en Afrique avant cette guerre; qu'ils
+rendraient aux Romains tous les transfuges, les esclaves et les
+prisonniers qu'ils avaient à eux; qu'ils leur livreraient tous leurs
+vaisseaux, à l'exception de dix à trois rangs de rames; qu'ils
+livreraient aussi tous les éléphants qu'ils avaient alors, et qu'ils
+n'en dresseraient plus dorénavant pour la guerre; que toute guerre hors
+de l'Afrique leur serait absolument interdite, et que, dans l'Afrique
+même, ils ne pourraient la faire sans la permission du peuple romain;
+qu'ils restitueraient à Masinissa tout ce qu'ils avaient pris sur lui ou
+sur ses ancêtres; qu'ils fourniraient des vivres et paieraient la solde
+aux troupes auxiliaires des Romains, jusqu'à ce que leurs députés
+fussent de retour de Rome; qu'ils paieraient aux Romains dix mille
+talents euboïques[315] d'argent, en cinquante paiements d'année en
+année; qu'ils donneraient cent ôtages[316] au choix de Scipion. Pour
+leur donner le temps d'envoyer à Rome, il convint de leur accorder une
+trêve, à condition qu'ils rendraient les vaisseaux qu'ils avaient pris à
+l'occasion de la première, sans quoi ils ne devaient espérer ni trêve ni
+paix.
+
+[Note 315: Dix mille talents attiques feraient trente millions. Dix
+mille talents euboïques font un peu plus de vingt-huit millions
+trente-trois mille livres; parce que, selon Budée, le talent euboïque ne
+vaut que cinquante-six mines, et quelque chose de plus; au lieu que le
+talent attique vaut soixante mines.
+
+= 10,000 talents euboïques valent 55,000,000 francs. Le cinquantième,
+que les Carthaginois s'engageaient à payer annuellement, est de
+1,100,000 francs.--L.]
+
+[Note 316: Ils ne devaient pas avoir moins de 14 ans, ni plus de 30:
+on trouve une circonstance analogue dans le traité des Romains avec les
+Étoliens. (POLYB. XXII, 15, 10.)--L.]
+
+Quand les députés furent de retour à Carthage, ils exposèrent au sénat
+les conditions que Scipion leur avait dictées. Alors Giscon, qui les
+trouvait insupportables, se leva, et fit un discours pour détourner ses
+citoyens d'une paix si honteuse. Annibal, indigné qu'on écoutât
+tranquillement un tel harangueur, prit Giscon par le bras, et le jeta en
+bas de son siége. Une démarche si violente, et bien éloignée du goût
+d'une ville libre comme était Carthage, excita un murmure universel.
+Annibal en fut troublé, et sur-le-champ s'excusa. «Sorti de cette ville
+à l'âge de neuf ans, leur dit-il, et n'y étant revenu qu'après
+trente-six ans d'absence, j'ai eu tout le temps de m'instruire dans
+l'art militaire, et je me flatte d'y avoir assez bien réussi. Pour vos
+lois et vos coutumes, on ne doit pas être surpris que je les ignore; et
+c'est de vous que je veux les apprendre.» Il s'étendit ensuite sur la
+nécessité indispensable où ils étaient de faire la paix. Il ajouta qu'on
+devait remercier les dieux de ce que les Romains voulaient bien
+l'accorder, même à ces conditions; et il leur montra de quelle
+importance il était de se réunir dans le sénat, et de ne point donner
+lieu, par le partage des sentiments, à porter devant le peuple une
+affaire de cette nature. Tout le monde revint à son avis, et la paix fut
+acceptée. Le sénat satisfit Scipion sur les vaisseaux qu'il avait
+redemandés; et, après avoir obtenu de lui une trêve de trois mois, il
+fit partir des ambassadeurs pour Rome.
+
+Quand ils y furent arrivés, le sénat leur donna audience; ils étaient
+tous recommandables par leur âge et leur dignité. Asdrubal, surnommé
+_Hœdus_, toujours ennemi d'Annibal et de sa faction, parla le premier;
+et, après avoir excusé autant qu'il put le peuple de Carthage, en
+rejetant la rupture du traité sur l'ambition de quelques particuliers,
+il ajouta, que si les Carthaginois eussent voulu suivre ses conseils et
+ceux d'Hannon, ils auraient donné aux Romains la paix qu'ils étaient
+obligés de leur demander. «Mais, ajouta-t-il, il est bien rare que la
+prospérité et la modération se rencontrent ensemble, et qu'il soit donné
+aux hommes d'être en même temps heureux et sages. Le peuple romain est
+invincible, parce qu'il ne se laisse point aveugler par la bonne
+fortune; et il faudrait s'étonner s'il agissait autrement: car la
+prospérité ne transporte de joie et n'éblouit que ceux pour qui elle est
+nouvelle; au lieu que les Romains sont si accoutumés à vaincre, qu'ils
+ne sont presque plus sensibles au plaisir que cause la victoire, et
+qu'on peut dire, à leur honneur, qu'ils ont en un sens plus augmenté
+leur empire en traitant les vaincus avec bonté qu'en remportant des
+victoires[317].» Les autres députés parlèrent d'un ton plus plaintif, en
+représentant le triste état où Carthage allait être réduite, après
+s'être vue au comble de la grandeur et de la puissance.
+
+[Note 317: «Rarò simul hominibus bonam fortunam bonamque mentem
+dari. Populum romanum eo invictum esse, quòd in secundis rebus sapere et
+consulere menunerit. Et herculè mirandum fuisse, si aliter facerent. Ex
+insolentiâ, quibus nova bona fortuna sit, impotentes lætiliæ insanire:
+populo romano usitata ac propè obsoleta ex victoria gaudia esse; ac plus
+penè parcendo victis, quàm vincendo, imperium auxisse.» (LIV. lib. 30,
+n. 42.)]
+
+Le sénat et le peuple, qui étaient également portés à la paix, donnèrent
+un plein pouvoir à Scipion pour en traiter, le laissèrent maître des
+conditions, et lui permirent de ramener son armée après la conclusion du
+traité.
+
+Les ambassadeurs demandèrent la permission d'entrer dans la ville, et de
+racheter quelques-uns de leurs prisonniers. Il s'en trouva environ deux
+cents qu'ils souhaitaient recouvrer: le sénat les envoya à Scipion pour
+les rendre sans rançon, en cas que la paix se conclût. Les Carthaginois,
+après le retour de leurs ambassadeurs, firent la paix avec Scipion aux
+conditions qu'il leur avait imposées. Ils lui remirent plus de cinq
+cents vaisseaux, qu'il fit brûler à la vue de Carthage: spectacle bien
+triste pour les habitants de cette malheureuse ville! Il fit trancher la
+tête aux alliés du nom latin, et pendre[318] les citoyens romains, qui
+lui furent rendus comme transfuges.
+
+[Note 318: _Mettre en croix._--L.]
+
+Quand on procéda au premier paiement de la taxe imposée par le traité,
+comme les fonds de l'état étaient épuisés par les dépenses d'une si
+longue guerre, la difficulté de ramasser cette somme causa une grande
+tristesse dans le sénat, et plusieurs ne purent retenir leurs larmes: on
+dit qu'Annibal alors se mit à rire. Asdrubal Hœdus lui faisant de vifs
+reproches de ce qu'il insultait ainsi à l'affliction publique, dont il
+était la cause: «Si l'on pouvait, dit-il, pénétrer dans le fond de mon
+cœur et en démêler les dispositions comme on voit ce qui se passe sur
+mon visage, on reconnaîtrait bientôt que ce ris qu'on me reproche n'est
+pas un ris de joie, mais l'effet du trouble et du transport que me
+causent les maux publics; et ce ris, après tout, est-il plus hors de
+saison que ces larmes que je vous vois répandre? C'était lorsqu'on nous
+a ôté nos armes, qu'on a brûlé nos vaisseaux, qu'on nous a interdit
+toute guerre contre les étrangers; c'était alors qu'il fallait pleurer,
+car voilà le coup et la plaie mortelle qui nous a abattus: mais nous ne
+sentons les maux publics qu'autant qu'ils nous intéressent
+personnellement; et ce qu'ils ont pour nous de plus affligeant et de
+plus douloureux, est la perte de notre argent. C'est pourquoi, lorsqu'on
+enlevait à Carthage vaincue ses dépouilles, lorsqu'on la laissait sans
+armes et sans défense au milieu de tant de peuples d'Afrique puissants
+et armés, personne de vous n'a poussé un soupir; et maintenant, parce
+qu'il faut contribuer par tête à la taxe publique, vous vous désolez
+comme si tout était perdu. Ah! que j'ai lieu de craindre que ce qui vous
+arrache aujourd'hui tant de larmes ne vous paraisse bientôt le moindre
+de vos malheurs!»
+
+Scipion, après que tout fut terminé, s'embarqua pour repasser en Italie.
+Il arriva à Rome à travers une multitude infinie de peuples que la
+curiosité attirait sur son passage. On lui décerna le triomphe le plus
+magnifique [Marge: AN. M. 3804 CARTH. 646. ROM. 548. AV. J.-C. 200.]
+qu'on eût encore vu, et on lui donna le surnom d'_Africain_, honneur
+inouï jusque-là, personne avant lui n'ayant pris le nom d'une nation
+vaincue. Ainsi fut terminée la seconde guerre punique, après avoir duré
+dix-sept ans.
+
+_Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de la seconde
+guerre punique._
+
+[Marge: Lib. 6, p. 493, 494.] Je finirai ce qui regarde la seconde
+guerre punique par une réflexion de Polybe, qui peut beaucoup servir à
+faire connaître la différence des deux républiques dont nous parlons. Au
+commencement de la seconde guerre punique, et du temps d'Annibal, on
+peut dire en quelque sorte que Carthage était sur le retour: sa
+jeunesse, sa fleur, sa vigueur, étaient déjà flétries: elle avait
+commencé à déchoir de sa première élévation; et elle penchait vers sa
+ruine; au lieu que Rome alors était, [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.]
+pour ainsi dire, dans la force et la vigueur de l'âge, et s'avançait à
+grands pas vers la conquête de l'univers. La raison que Polybe rend de
+la décadence de l'une et de l'accroissement de l'autre est tirée de la
+différente manière dont étaient gouvernées ces deux républiques dans le
+temps dont nous parlons. Chez les Carthaginois, le peuple s'était emparé
+de la principale autorité dans les affaires publiques; on n'écoutait
+plus les avis des vieillards et des magistrats; tout se conduisait par
+cabales et par intrigues. Sans parler de ce que la faction contraire à
+Annibal fit contre lui pendant tout le temps de son commandement, le
+seul fait des vaisseaux romains pillés pendant un temps de trève,
+perfidie à laquelle le peuple força le sénat de prendre part et de
+prêter son nom, est une preuve bien claire de ce que dit ici Polybe. Au
+contraire, à Rome c'était le temps où le sénat, c'est-à-dire cette
+compagnie composée d'hommes si sages, avait plus de crédit que jamais,
+et où les anciens étaient écoutés et respectés comme des oracles. On
+sait combien le peuple romain était jaloux de son autorité, sur-tout
+dans ce qui regarde l'élection [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.] des
+magistrats. Une centurie, composée des jeunes, à qui il était échu par
+le sort de donner la première son suffrage, qui entraînait ordinairement
+celui de toutes les autres, avait nommé deux consuls: sur la simple
+remontrance de Fabius[319], qui représenta au peuple que, dans un temps
+de tempête et d'orage comme était celui où l'on se trouvait pour lors,
+on ne pouvait choisir de trop habiles pilotes pour conduire le vaisseau
+de la république, la centurie retourna aux suffrages, et nomma d'autres
+consuls. De cette différence de gouvernement, Polybe conclut qu'il était
+nécessaire qu'un peuple conduit par la prudence des anciens l'emportât
+sur un état gouverné par les avis téméraires de la multitude. Rome en
+effet, guidée par les sages conseils du sénat, eut enfin le dessus dans
+le gros de la guerre, quoi qu'en détail elle eût eu du désavantage dans
+plusieurs combats; et elle établit sa puissance et sa grandeur sur les
+ruines de sa rivale.
+
+[Note 319: «Quilibet nautarum rectorumque tranquillo mari gubernare
+potest: ubi sæva orta tempestas est, ac turbato mari rapitur vento
+navis, tum viro et gubernatore opus est. Non tranquillo navigamus, sed
+jam aliquot procellis submersi penè sumus. Itaque quis ad gubernacula
+sedeat, summâ curâ providendum ac præcavendum nobis est.»]
+
+_Intervalle entre la seconde et la troisième guerre punique._
+
+Cet intervalle, quoique assez considérable pour la durée, puisqu'il est
+de plus de cinquante ans, l'est fort peu par rapport aux événements qui
+regardent Carthage. On peut les réduire à deux chefs, dont l'un concerne
+la personne d'Annibal, l'autre regarde quelques différents particuliers
+entre les Carthaginois et Masinissa, roi des Numides. Nous les
+traiterons séparément, mais sans leur donner beaucoup d'étendue.
+
+§ I. _Suite de l'histoire d'Annibal._
+
+Lorsque la seconde guerre punique fut terminée par le traité de paix
+conclu avec Scipion, Annibal avait quarante-cinq ans, comme il le dit
+lui-même en plein sénat. Ce qui nous reste à dire de ce grand homme
+comprend un espace de vingt-cinq ans.
+
+_Annibal entreprend et vient à bout de réformer à Carthage la justice et
+les finances._
+
+Depuis la conclusion de la paix, Annibal fut fort considéré à Carthage,
+du moins dans le commencement, et il y exerça les premiers emplois de la
+république avec honneur et avec éclat. Il fut chargé du commandement
+[Marge: Corn. Nep. in Annib. c. 7.] des troupes dans quelques guerres
+que les Carthaginois eurent à soutenir en Afrique; mais les Romains, à
+qui le nom seul d'Annibal faisait ombrage, ne pouvant voir
+tranquillement qu'on lui laissât encore les armes à la main, en firent
+des plaintes, et il fut rappelé à Carthage.
+
+A son retour, on le nomma préteur. Il paraît que cette charge était
+très-considérable, et donnait beaucoup d'autorité. Carthage va donc être
+pour lui un nouveau théâtre, où il fera paraître des vertus et des
+qualités d'un genre tout différent de celles qui nous l'ont fait admirer
+jusqu'ici et qui achèveront de nous donner de ce grand homme une juste
+et parfaite idée.
+
+Tout occupé du désir de rétablir les affaires de sa patrie désolée, il
+comprit que les deux plus puissants moyens pour faire fleurir un état,
+sont une grande exactitude à rendre la justice à tous les sujets, et une
+grande fidélité dans le maniement des finances: l'une, en maintenant
+l'égalité entre les citoyens, et en les faisant jouir d'une liberté
+tranquille sous la protection des lois qui mettent en sûreté leurs
+biens, leur honneur et leur vie, lie plus étroitement les particuliers
+entre eux, et les attache plus fortement à l'état, à qui ils doivent la
+conservation de ce qu'ils ont de plus cher et de plus précieux; l'autre,
+en ménageant avec fidélité les fonds publics, fournit ponctuellement à
+toutes les dépenses de l'état, tient en réserve des ressources toujours
+prêtes pour ses besoins imprévus, et épargne aux peuples l'imposition de
+nouvelles charges, que la dissipation rend nécessaires, et qui
+contribuent le plus à indisposer les esprits contre le gouvernement.
+
+Annibal vit avec douleur le désordre qui régnait également dans
+l'administration de la justice et dans le maniement des finances. Quand
+on l'eut nommé préteur, comme son amour pour l'ordre lui faisait
+regarder avec peine tout ce qui s'en écartait, et le portait à tout
+tenter pour le rétablir, il eut le courage d'entreprendre la réforme de
+ce double abus, qui en entraînait une infinité d'autres; sans craindre
+l'animosité de l'ancienne faction qui lui était opposée, ni les
+nouvelles inimitiés que son zèle pour la république ne manquerait pas de
+lui attirer.
+
+[Marge: Liv. lib. 33, n. 46] L'ordre des juges exerçait impunément les
+concussions les plus criantes. C'étaient autant de petits tyrans, qui
+disposaient à leur gré des biens et de la vie des citoyens, sans qu'il
+fût possible de se mettre à l'abri de leurs violences, parce que leurs
+charges étaient à vie, et qu'ils se soutenaient mutuellement. Annibal,
+en qualité de préteur, manda chez lui un officier de cette compagnie,
+qui abusait apparemment de son pouvoir: Tite-Live dit qu'il était
+questeur. Cet officier, qui était de la faction opposée à Annibal, et
+qui avait déjà tout l'orgueil et toute la fierté des juges, dans l'ordre
+desquels il devait passer en sortant de la questure, refusa insolemment
+d'obéir. Annibal n'était pas d'un caractère à souffrir tranquillement
+une telle injure. Il le fit saisir par un licteur, et le traduisit
+devant le peuple. Là, non content de s'en prendre à cet officier
+particulier, il accusa l'ordre entier des juges, dont l'orgueil
+insupportable et tyrannique n'était arrêté ni par la crainte des lois,
+ni par le respect des magistrats; et, comme il s'aperçut qu'on
+l'écoutait favorablement, et que les plus faibles d'entre le peuple
+témoignaient ne pouvoir plus souffrir l'insolente fierté de ces juges,
+qui semblait en vouloir à leur liberté, il proposa et fit passer une loi
+qui ordonnait qu'on choisirait tous les ans de nouveaux juges sans
+qu'aucun pût être continué au-delà de ce terme. Autant que par cette loi
+il gagna l'amitié du peuple, autant s'attira-t-il la haine du plus grand
+nombre des puissants et des nobles.
+
+[Marge: Liv. lib. 33 n. 46 et 47.] Il entreprit une autre réforme qui ne
+lui fit pas moins d'ennemis ni moins d'honneur. Les deniers publics, ou
+étaient dissipés par la négligence de ceux qui les maniaient, ou
+devenaient la proie et le butin des principaux de la ville et des
+magistrats; en sorte que, ne se trouvant plus d'argent pour fournir
+chaque année au paiement du tribut que l'on devait aux Romains, on était
+près d'imposer une taxe sur les particuliers. Annibal, entrant dans un
+fort grand détail, se fit rendre un compte exact des revenus de la
+république, de l'usage que l'on en faisait, des charges et des dépenses
+ordinaires de l'état; et, ayant reconnu par cet examen qu'une grande
+partie des fonds publics était détournée par la mauvaise foi des gens
+d'affaires, il déclara et promit en pleine assemblée du peuple que, sans
+imposer de nouvelles taxes aux particuliers, la république serait
+désormais en état de payer le tribut aux Romains: et il accomplit sa
+promesse.[320] Les fermiers-généraux, dont il avait dévoilé au peuple
+les vols et les rapines, accoutumés jusque-là à s'engraisser des deniers
+publics, jetèrent alors les hauts cris, comme si c'eût été leur ravir
+leur bien, et non arracher de leurs mains avares celui qu'ils avaient
+volé à l'état.
+
+[Note 320: «Tum verò isti, quos paverat per aliquot annos publions
+peculatus, velut bonis ereptis, non furto eorum manibus extorto, infensi
+et irati Romanos in Annibalem instigabant.» (LIV.)]
+
+_Retraite et mort d'Annibal._
+
+[Marge: Liv. lib. 33, n. 45-46.] Cette double réforme fit beaucoup crier
+contre Annibal. Ses ennemis ne cessaient d'écrire à Rome, aux premiers
+de la ville et à leurs amis, qu'il avait de secrètes intelligences avec
+Antiochus, roi de Syrie; qu'il recevait souvent des courriers, et que ce
+prince lui avait envoyé sous main des députés pour prendre avec lui de
+justes mesures sur la guerre qu'il méditait; que, comme il y a des
+animaux si féroces, qu'ils ne s'apprivoisent jamais, ainsi cet homme,
+d'un esprit inquiet et implacable, ne pouvait souffrir le repos, et que
+tôt ou tard il éclaterait. Ces discours étaient écoutés à Rome; et ce
+qui s'était passé dans la guerre précédente, dont il avait été presque
+seul l'auteur et le promoteur, y donnait une grande vraisemblance.
+Scipion s'opposa toujours fortement aux violentes résolutions qu'on
+voulait prendre sur ce sujet, en représentant qu'il n'était point de la
+dignité du peuple romain de prêter son nom à la haine et aux accusations
+des ennemis d'Annibal, d'appuyer de son autorité leurs injustes
+passions, et de s'acharner à le poursuivre jusque dans le sein de sa
+patrie, comme si c'eût été trop peu pour les Romains de l'avoir vaincu
+dans la guerre les armes à la main.
+
+Malgré de si sages remontrances, le sénat nomma trois commissaires, et
+les chargea de porter leurs plaintes à Carthage, et de demander qu'on
+leur livrât Annibal. Quand ils y furent arrivés, quoiqu'ils couvrissent
+leur voyage d'un autre prétexte, Annibal sentit bien que c'était à lui
+seul qu'on en voulait. Il se sauva vers le soir sur un vaisseau qu'il
+avait fait préparer secrètement, déplorant le sort de sa patrie encore
+plus que le sien: _sæpius patriæ quàm suorum[321] eventus miseratus_.
+C'était la huitième année depuis la conclusion de la paix. La première
+ville où il aborda fut Tyr. Il y fut reçu comme dans une seconde patrie,
+et on lui rendit tous les honneurs dus à un homme de sa réputation.
+[Marge: AN. M. 3809 ROM. 556.] Après s'y être arrêté quelques jours, il
+partit pour Antioche, d'où le roi venait de sortir: il alla le trouver à
+Éphèse. L'arrivée d'un capitaine de ce mérite lui fit grand plaisir, et
+ne contribua pas peu à le déterminer à la guerre contre les Romains; car
+jusque-là il avait toujours paru incertain et flottant sur le parti
+qu'il devait prendre. [Marge: Cic. lib. 2, de Orat. n. 75 et 76.] C'est
+dans cette ville qu'un philosophe, qui passait pour le plus beau
+discoureur de l'Asie, eut l'imprudence de parler fort long-temps en
+présence d'Annibal sur les devoirs d'un général d'armée, et sur les
+règles de l'art militaire. Tout l'auditoire fut charmé de son éloquence.
+Comme on demanda au Carthaginois ce qu'il en pensait: «J'ai bien vu des
+vieillards, dit-il, qui manquaient de sens et de jugement; mais je n'en
+ai point vu de moins sensé et de moins judicieux que celui-ci.»
+
+[Note 321: Il paraît qu'il faut lire _suos_.]
+
+Les Carthaginois, qui craignaient avec raison de s'attirer les armes
+romaines, ne manquèrent pas de faire savoir à Rome qu'Annibal s'était
+retiré près d'Antiochus. Ce fut un grand sujet d'inquiétude pour les
+Romains; et ce pouvait être une grande ressource pour ce roi, s'il en
+eût su profiter.
+
+[Marge: Liv. lib. 34, n. 60.] Le premier conseil qu'Annibal lui donna
+pour-lors, et qu'il ne cessa de lui donner dans la suite, fut de porter
+la guerre dans l'Italie, qui ne pouvait être vaincue que dans l'Italie
+même. Il demandait cent vaisseaux, avec onze ou douze mille hommes de
+débarquement, et s'offrait de commander la flotte, de passer en Afrique
+pour engager les Carthaginois à entrer dans cette guerre, et d'aller
+ensuite faire une descente en Italie pendant que le roi demeurerait en
+Grèce avec son armée, se tenant toujours prêt à passer en Italie
+lorsqu'il en serait temps. C'était l'unique parti qu'il y eût à prendre,
+et le roi d'abord goûta fort cet avis.
+
+[Marge: _Ibid._ n. 61.] Annibal crut devoir prévenir et préparer les
+amis qu'il avait à Carthage pour les mieux faire entrer dans ses
+desseins. Outre que des lettres sont peu sûres, elles ne peuvent
+s'expliquer suffisamment, ni entrer dans un assez grand détail. Il
+envoie donc un homme de confiance, et lui donne ses instructions. A
+peine est-il arrivé à Carthage, qu'on se doute du sujet qui l'y amène.
+On l'épie, on le fait suivre, et enfin on donne des ordres pour
+l'arrêter; mais il les prévient, et se sauve de nuit, après avoir fait
+afficher en plusieurs endroits des placards où il déclarait nettement le
+sujet de son voyage. Le sénat, sur-le-champ, donna avis aux Romains de
+ce qui s'était passé.
+
+[Marge: Liv. lib. 35, n. 14.] Villius, l'un des députés qui avaient été
+envoyés [Marge: Polyb. l. 3, p. 166 et 167. AN. M. 3813 ROM. 557.] en
+Asie pour s'informer sur les lieux de l'état des affaires, et pour
+découvrir, s'ils pouvaient, quels étaient les desseins d'Antiochus,
+rencontra Annibal à Ephèse. Il eut avec lui plusieurs entretiens, lui
+rendit plusieurs visites, et affecta de lui témoigner par-tout une
+considération particulière. Sa principale vue était de diminuer son
+crédit auprès du roi en le lui rendant suspect: et en effet il y
+réussit.
+
+[Marge: Liv. lib. 35, n. 14. Plut. in vit. Flamin. etc.] Il y a quelques
+auteurs qui assurent que Scipion était de cette ambassade, et qui
+rapportent même l'entretien qu'il eut avec Annibal. Ils disent que, le
+Romain lui ayant demandé qui il croyait avoir été le plus grand de tous
+les capitaines, il répondit que c'était Alexandre-le-Grand, parce
+qu'avec une poignée de Macédoniens il avait défait des armées
+innombrables, et porté ses conquêtes dans des pays si éloignés, qu'à
+peine paraissait-il possible d'y aller même en voyageant. Interrogé
+ensuite à qui il donnait le second rang, il dit que c'était à Pyrrhus;
+que ce prince avait été le premier qui avait, enseigné à camper
+avantageusement; que personne n'avait jamais mieux su choisir ses postes
+ni ranger, ses troupes; qu'il avait eu une dextérité merveilleuse pour
+se concilier l'amitié des peuples, jusque-là que ceux d'Italie auraient
+mieux aimé l'avoir pour maître, tout étranger qu'il était, que les
+Romains, établis depuis si long-temps dans le pays. Scipion continuant à
+l'interroger pour savoir qui il mettait le troisième, il ne fit point de
+difficulté de se donner cette place à lui-même. Scipion ne put
+s'empêcher de rire: «Et que feriez-vous donc, lui dit-il, si vous
+m'aviez vaincu? Je me mettrais, reprit Annibal, au-dessus d'Alexandre,
+de Pyrrhus, et de tous les généraux qui ont jamais été.»
+
+Scipion ne fut pas insensible à une flatterie si délicate et si fine, à
+laquelle il ne s'attendait pas, et qui, le mettant hors de pair,
+semblait insinuer que nul capitaine ne méritait d'entrer en parallèle
+avec lui. [Marge: Plut. in Pyrrho, pag. 687.] La réponse dans Plutarque
+est moins spirituelle et moins vraisemblable. Annibal met au premier
+rang Pyrrhus, au second Scipion, et ne se donne à lui-même que la
+troisième place.
+
+[Marge: Liv. lib. 35, n. 19.] Annibal, s'étant aperçu du refroidissement
+d'Antiochus pour lui, depuis les entretiens qu'il avait eus avec
+Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et ferma les yeux;
+mais enfin il jugea plus à propos d'avoir un éclaircissement avec le
+roi, et de s'expliquer nettement avec lui. «Ma haine contre les Romains,
+lui dit-il, est connue de tout le monde. Je m'y suis engagé par serment
+dès ma plus tendre enfance. C'est cette haine qui a armé mes mains
+contre eux pendant trente-six ans. C'est elle qui, pendant la paix, m'a
+fait chasser de ma patrie, et qui m'a obligé de venir chercher un asyle
+dans vos états. Toujours conduit et animé par cette haine, si je vois
+ici mes espérances frustrées, j'irai par toute la terre chercher et
+susciter des ennemis aux Romains. Je les hais, et je les haïrai toujours
+mortellement: ils me haïssent de même. Tant que vous serez déterminé à
+leur faire la guerre, vous pouvez mettre Annibal au nombre de vos
+meilleurs amis. Si d'autres raisons vous font penser à la paix, je vous
+le déclare une fois pour toutes, cherchez d'autres conseils que les
+miens.» Un tel discours, qui partait du cœur, et dont la sincérité se
+faisait sentir, toucha le roi, et parut dissiper tous ses soupçons. Il
+résolut de lui donner le commandement d'une partie de sa flotte.
+
+[Marge: Liv. lib. 35, n. 32 et 43.] Mais quels ravages ne fait point la
+flatterie dans la cour et dans l'esprit des princes! On représenta à
+celui-ci qu'il n'était pas de sa prudence de se fier à Annibal; que
+c'était un exilé et un Carthaginois, à qui sa fortune ou son génie
+pouvaient suggérer dans un même jour mille projets différents; que
+d'ailleurs cette réputation même qu'il avait acquise dans la guerre, et
+qui faisait comme son apanage, était trop grande pour un simple
+lieutenant; que le roi devait être seul chef, seul général; qu'il devait
+seul attirer sur lui les yeux et l'attention; au lieu que, si Annibal
+était employé, cet étranger aurait seul la gloire de tous les heureux
+succès. [322]Il n'y a point, dit Tite-Live, d'esprits plus susceptibles
+de jalousie que ceux qui n'ont point un mérite égal à leur naissance et
+à leur rang; parce qu'alors tout mérite leur devient odieux, par cette
+raison seule qu'il leur est étranger. Cela parut bien clairement dans
+cette occasion. On avait su prendre Antiochus par son faible. Un
+sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le défaut des petits
+esprits, étouffa en lui toute autre pensée et toute autre réflexion. Il
+ne fit plus aucun cas ni aucun usage d'Annibal. Le succès vengea bien
+celui-ci, et montra quel malheur c'est pour un prince d'ouvrir son cœur
+à l'envie, et ses oreilles aux discours empoisonnés des flatteurs.
+
+[Note 322: «Nulla ingenia tam prona ad invidiam sunt, quàm eorum qui
+genus ac fortunam suam animis non æquant: quia virtutem et bonum alienum
+oderunt.» Il semble qu'on pourrait lire, _ut bonum alienum_.]
+
+[Marge: Liv. lib. 36, n. 7.] Dans un conseil qui se tint quelque temps
+après, où Annibal avait été appelé pour la forme, lorsque son rang de
+parler fut venu, il s'appliqua sur-tout à prouver qu'il fallait, à
+quelque prix que ce fût, engager dans l'alliance d'Antiochus Philippe et
+la Macédoine, ce qui n'était pas si difficile qu'on se l'imaginait.
+«Pour la manière de faire la guerre, dit-il, je m'en tiens toujours à
+mon premier sentiment; et, si l'on m'avait cru d'abord, on entendrait
+dire maintenant que la Toscane et la Ligurie sont en feu, et, ce qui
+fait la terreur des Romains, qu'Annibal est en Italie. Quand je ne
+serais pas fort habile pour le reste, j'ai dû certainement apprendre par
+mes bons et mes mauvais succès comment il leur faut faire la guerre. Je
+ne puis que vous donner mes conseils et vous offrir mes services.
+Puissent les dieux faire réussir le parti que vous prendrez, quel qu'il
+soit!» On applaudit à Annibal, mais on n'exécuta rien de ce qu'il avait
+proposé.
+
+[Marge: Liv. lib. 36. n. 41.] Antiochus, trompé et endormi par ses
+flatteurs, demeurait tranquille à Éphèse après avoir été chassé de la
+Grèce par les Romains, ne pouvant s'imaginer que ceux-ci songeassent à
+le venir attaquer dans son propre pays. Annibal, qui pour-lors était
+rentré en faveur, lui répétait sans cesse qu'au premier jour il verrait
+la guerre en Asie et l'ennemi à ses portes; qu'il fallait qu'il se
+résolût ou à renoncer à son empire, ou à tenir tête à un peuple qui
+voulait se rendre maître de toute la terre. Ces discours réveillèrent un
+peu le roi de son assoupissement. Il fit quelques légers efforts; mais,
+comme dans sa conduite il n'y avait rien de suivi, après plusieurs
+pertes considérables, la guerre se termina par une paix honteuse, dont
+une des conditions fut qu'il livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne
+lui en laissa pas le temps, et se retira d'abord dans l'île de Crète
+pour y délibérer sur le parti qu'il aurait à prendre.
+
+[Marge: Corn. Nep. in Annib., c. 9 et 10. Justin. l. 32, cap. 4.] Les
+richesses qu'il avait emportées avec lui, et dont on eut quelque
+connaissance dans l'île, pensèrent l'y faire périr. Les ruses ne
+manquaient pas à Annibal. Il en fit usage ici pour sauver ses trésors et
+pour se sauver lui-même. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu,
+couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les mit en dépôt
+dans le temple de Diane en présence des Crétois, à la bonne foi desquels
+il confiait toutes ses richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-là
+autour du temple, et on laissa une entière liberté à Annibal, de qui
+l'on croyait tenir les trésors. [Marge: AN. M. 3820 ROM. 564.] Il les
+avait cachés dans des statues d'airain creuses qu'il portait toujours
+avec lui. Ayant trouvé un moment favorable, il partit, et alla chercher
+un asyle chez Prusias, roi de Bithynie.
+
+[Marge: Corn. Nep. ibid. cap. 10 et 11. Justin. l. 33, cap. 4.] Il
+paraît qu'il fit quelque séjour dans la cour de ce prince, qui entra
+bientôt en guerre contre Eumène, roi de Pergame, ami déclaré des
+Romains. Annibal fit remporter aux troupes de Prusias plusieurs
+victoires, tant sur terre que sur mer.
+
+[Marge: Justin. l. 32, cap. 4. Corn. Nep. in vit. Annib.] Il employa un
+stratagème assez extraordinaire dans un combat naval. La flotte des
+ennemis étant plus nombreuse que la sienne, il appela à son secours la
+ruse. Il fit enfermer dans des pots de terre toutes sortes de serpents,
+et donna ordre de jeter ces pots dans les vaisseaux des ennemis. Son
+principal dessein était de faire périr Eumène. Il fallait s'assurer du
+vaisseau qu'il montait. Annibal le découvrit en dépêchant une chaloupe
+sous prétexte de lui porter une lettre. Après cela il commanda aux
+officiers de ses vaisseaux de s'attacher principalement à celui
+d'Eumène. Ils le firent, et ils l'auraient pris, s'il ne s'était retiré
+à force de voiles. Les autres vaisseaux de Pergame se battirent
+vigoureusement jusqu'à ce qu'on y eut jeté les pots de terre. D'abord
+ils n'avaient fait qu'en rire, surpris qu'on employât contre eux de
+telles armes; mais, quand ils se virent environnés des serpents qui
+sortaient de ces pots cassés, la frayeur les saisit, ils se retirèrent
+en désordre, et cédèrent la victoire à l'ennemi.
+
+[Marge: Liv. lib. 39 n. 51. AN. M. 3822 ROM. 566.] Des services si
+importants semblaient assurer pour toujours à Annibal un asyle chez ce
+roi. Mais les Romains ne l'y laissèrent pas en repos, et députèrent
+Quintius Flaminius[323] vers ce roi, pour se plaindre de ce qu'il lui
+donnait une retraite. Il ne fut pas difficile à Annibal de deviner le
+sujet de cette ambassade, et il n'attendit pas qu'on le livrât à ses
+ennemis. D'abord il essaya de se sauver par la fuite; mais il s'aperçut
+que les sept issues cachées qu'il avait fait faire à son palais étaient
+occupées par les soldats de Prusias, qui voulait faire sa cour aux
+Romains, en trahissant son hôte. Il se fit donc apporter le poison qu'il
+gardait depuis longtemps pour s'en servir dans l'occasion, et le tenant
+entre ses mains: «Délivrons, dit-il, le peuple romain d'une inquiétude
+qui le tourmente depuis long-temps, puisqu'il n'a pas la patience
+d'attendre la mort d'un vieillard. La victoire que remporte Flaminius
+sur un homme désarmé et trahi ne lui fera pas beaucoup d'honneur. Ce
+jour seul fait voir combien les Romains ont dégénéré. Leurs pères
+avertirent Pyrrhus de se garder d'un traître qui voulait l'empoisonner,
+et cela dans le temps que ce prince leur faisait la guerre dans le cœur
+de l'Italie: et ceux-ci ont envoyé un homme consulaire pour engager
+Prusias à faire mourir par un crime abominable son ami et son hôte.»
+Après avoir fait des imprécations contre Prusias, et invoqué contre lui
+les dieux protecteurs et vengeurs des droits sacrés de l'hospitalité, il
+avala le poison, et mourut âgé de soixante-dix ans.
+
+[Note 323: Son vrai nom est _Flamininus_; ce point sera discuté dans
+les notes sur l'Histoire Romaine.--L.]
+
+Cette année fut célèbre par la mort de trois grands hommes, Annibal,
+Philopémen et Scipion, qui eurent cela de commun, qu'ils terminèrent
+tous trois leur vie hors de leur patrie, par un genre de mort qui
+répondait peu à la gloire de leurs actions. Les deux premiers périrent
+par le poison, Annibal ayant été trahi par son hôte, et Philopémen fait
+prisonnier dans un combat par les Messéniens, et ensuite jeté dans un
+cachot, où on le força de prendre du poison. Pour Scipion, il se
+condamna lui-même à un exil volontaire, pour éviter une accusation
+injuste qu'on lui intentait à Rome; et il y mourut dans une sorte
+d'obscurité.
+
+_Éloge et caractère d'Annibal._
+
+Ce serait ici le lieu de représenter les excellentes qualités d'Annibal,
+qui a fait tant d'honneur à Carthage; [Marge: 2e vol. de la man.
+d'étud.] mais, comme j'ai tâché ailleurs d'en marquer le caractère et
+d'en donner une juste idée en le comparant avec Scipion, je ne crois pas
+devoir beaucoup m'étendre sur son éloge.
+
+Les personnes destinées à la profession des armes ne peuvent trop
+étudier ce grand homme, que les connaisseurs regardent comme le
+capitaine le plus accompli presque en tout genre, qui ait jamais été.
+
+Dans l'espace de dix-sept ans que dura la guerre, on ne lui reproche que
+deux fautes[324]: la première, de n'avoir pas, aussitôt après la
+bataille de Cannes, mené ses troupes victorieuses vers Rome pour en
+former le siége; la seconde, d'avoir laissé amollir leur courage dans
+les quartiers d'hiver qu'il leur fit prendre à Capoue: fautes qui
+montrent seulement que, les grands hommes ne le sont pas en tout:
+[Marge: Quintil.] _summi enim sunt, homines tamen_; et qui peut-être
+même peuvent être excusées en partie.
+
+[Note 324: Ici Rollin contredit ce qu'il avait avancé plus haut (p.
+121) pour justifier Annibal de ces deux prétendues fautes.--L.]
+
+Mais, pour ce peu de fautes, que d'éminentes qualités dans Annibal!
+quelle étendue de vues et de desseins, même dès sa plus tendre jeunesse!
+quelle grandeur d'ame! quelle intrépidité! quelle présence d'esprit dans
+le feu même de l'action, pour savoir profiter de tout! quelle dextérité
+à manier les esprits, en sorte que parmi tant de nations différentes,
+qui manquaient souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune
+sédition dans son camp, ni contre lui, ni contre aucun de ses généraux!
+quelle équité, quelle modération dut-il faire paraître à l'égard des
+nouveaux alliés, pour être venu à bout de les tenir inviolablement
+attachés à son service, quoiqu'il fût obligé de leur faire porter
+presque tout le poids de la guerre par les séjours de son armée, et par
+les contributions qu'il en tirait! Enfin quelle fécondité de ressources
+pour soutenir si long-temps la guerre dans un pays éloigné, malgré une
+puissante faction domestique, qui lui refusait tout et le traversait en
+tout! On peut dire que, pendant le cours d'une si longue guerre, Annibal
+parut seul le soutien de l'état, et l'ame de tout l'empire des
+Carthaginois, qui ne purent jamais croire qu'ils étaient vaincus,
+jusqu'à ce qu'Annibal leur eût avoué lui-même qu'il l'était.
+
+Ce ne serait pas bien connaître Annibal, que de ne le considérer qu'à la
+tête des armées. Ce que l'histoire nous apprend des intelligences
+secrètes qu'il entretenait avec Philippe, roi de Macédoine; des sages
+conseils qu'il donna à Antiochus, roi de Syrie; de la double réforme
+qu'il mit à Carthage dans l'administration des finances et dans celle de
+la justice, montre qu'il était un grand homme d'état en toutes manières.
+Son génie supérieur et universel lui faisait embrasser toutes les
+parties du gouvernement, et ses talents naturels le rendaient capable
+d'en remplir avec gloire toutes les fonctions. Il était aussi grand
+politique que grand guerrier, aussi propre aux emplois civils qu'aux
+militaires; en un mot, il réunissait les différents mérites de toutes
+les professions, de l'épée, de la robe, et des finances.
+
+Il n'était pas même sans érudition[325]; et, tout occupé qu'il fut des
+travaux militaires et d'une infinité de guerres, qu'il eut à soutenir,
+il trouva des moments pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties
+spirituelles d'Annibal, que l'histoire nous a conservées, marquent qu'il
+avait un fonds d'esprit excellent; et il le perfectionna par la
+meilleure éducation qu'on pouvait recevoir dans ce temps, et dans une
+république telle qu'était celle de Carthage. Il parlait passablement le
+grec, et avait même écrit quelques livres en cette langue. Il avait eu
+pour maître un Lacédémonien nommé _Sosile_, qui l'accompagna toujours
+dans ses expéditions guerrières, aussi-bien que Philénius, autre
+Lacédémonien[326]: ils travaillaient tous deux à l'histoire de ce grand
+capitaine.
+
+[Note 325: «Atque hic tantus vir, tantisque bellis districtus,
+nonnihil temporis tribuit litteris, etc.» (CORN. NEP. _in vit. Annib._
+cap. 13.)]
+
+[Note 326: _Philænius_, dans Cornélius Népos et Cicéron (_Divin._ I,
+c. 49); _Philinus_, dans Polybe et Diodore. Il était d'Agrigente
+(DIODOR. SIC. XXIII, _eclog._ VIII) et non de Lacédémone, comme le dit
+Rollin; trompé peut-être par ces mots de Cornélius Népos,... _Philænius
+et Sosilus Lacedæmonius_, où il aura lu, par mégarde, _Lacedæmonii_ (_in
+Annib._ c. 13, § 3). Le jugement de Polybe n'est pas très-favorable à ce
+Philinus (III, c. 14).--L.]
+
+Pour ce qui regarde la religion et les mœurs, il n'était point
+tout-à-fait tel que Tite-Live nous le [Marge: Lib. 21, n. 4.]
+représente, d'une cruauté inhumaine, d'une perfidie plus que
+carthaginoise; sans respect pour la vérité, pour la probité, pour la
+sainteté du serment; sans crainte des dieux, sans religion. _Inhumana
+crudelitas, perfidia plus quàm punica: nihil veri, nihil sancti, nullus
+deûm metus, nullum jusjurandum, nulla religio[327]._ [Marge: Excerpt. è
+Polyb. p. 33.] Polybe dit qu'il rejeta avec horreur une proposition
+cruelle qu'on lui fit avant son entrée en Italie, qui était de manger de
+la chair humaine, parce que les vivres lui manquaient. [Marge: Excerpt.
+è Diod. p. 282. Liv. lib. 15, n. 17.] Quelques années après, loin de
+sévir, comme on l'y exhortait, contre le cadavre de Sempronius Gracchus,
+que Magon lui avait envoyé, il lui fit rendre les derniers honneurs à la
+vue de toute son armée. [Marge: Lib. 32. c. 4.] Nous l'avons vu en
+plusieurs occasions marquer un grand respect pour les dieux, et Justin,
+qui écrivait d'après un auteur[328] bien digne de foi, remarque qu'il
+fit toujours paraître beaucoup de sagesse et de modération parmi le
+grand nombre de femmes qu'il fit prisonnières pendant le cours d'une si
+longue guerre; en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il fût né en Afrique,
+où l'incontinence était le vice du pays et de la nation: _pudicitiamque
+eum tantam inter tot captivas habuisse, ut in Africâ natum quivis
+negaret_.
+
+[Note 327: La passion perce dans tout ce que Tite-Live a écrit
+d'Annibal et des Carthaginois.--L.]
+
+[Note 328: Trogue Pompée.]
+
+Son désintéressement, au milieu de tant d'occasions de s'enrichir par
+les dépouilles des villes qu'il prenait et des peuples qu'il domptait,
+nous marque qu'il savait le véritable usage qu'un général doit faire des
+richesses, qui est de gagner le cœur des soldats, et de s'attacher les
+alliés en faisant à propos des largesses, et n'épargnant point les
+récompenses: qualité bien importante pour un commandant, et qui n'est
+pas commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour acheter les
+succès, bien persuadé qu'un homme qui est à la tête des affaires trouve
+tout le reste dans la gloire de réussir.
+
+[329]Il mena toujours une vie dure et sobre, même en temps de paix, et
+au milieu de Carthage, lorsqu'il y occupait la première dignité, où
+l'histoire remarque qu'il ne mangeait jamais couché sur un lit, comme
+c'était la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de vin. Une vie si
+réglée et si uniforme est un grand exemple pour nos guerriers, qui
+mettent souvent parmi les privilèges de la guerre, et parmi les devoirs
+des officiers, de faire bonne chère et de vivre dans les délices.
+
+[Note 329: «Cibi potionisque desiderio naturali, non voluptate,
+modus finitus.» (LIV. lib. 21, n. 4.)
+
+«Constat Annibalem, nec tùm quum romano tonantem bello Italia
+contremuit, nec quum reversus Carthaginem summum imperium tenuit, aut
+cubantem cœnasse, aut plus quàm sextario vini induisisse.» (JUSTIN. lib.
+32, cap. 4.)]
+
+Je ne prétends pas cependant justifier pleinement Annibal de tous les
+reproches qu'on lui a faits. Au milieu de ces grandes qualités que nous
+avons rapportées, on ne peut dissimuler qu'il lui restait quelque chose
+du caractère et des vices de sa nation, et qu'il y a dans sa vie des
+actions et des circonstances qu'il serait difficile d'excuser. Polybe
+remarque qu'il était [Marge: Excerpt. è Polyb. p. 34 et 37.] accusé
+d'avarice à Carthage, et de cruauté à Rome: il ajoute en même temps que
+les sentiments étaient partagés sur son sujet; et il ne serait pas
+étonnant que les ennemis qu'il s'était faits dans l'une et dans l'autre
+de ces villes eussent répandu des bruits contraires à sa réputation. En
+supposant même que les faits qu'on lui impute fussent vrais, Polybe est
+porté à croire qu'ils venaient moins de son naturel et de son fonds que
+de la difficulté des temps et des affaires pendant une longue et pénible
+guerre, et de la complaisance qu'il était forcé d'avoir pour des
+officiers-généraux, qui étaient absolument nécessaires à l'exécution de
+ses entreprises, et qu'il ne pouvait pas toujours contenir, non plus que
+les soldats qui servaient sous eux.
+
+§ II. _Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi de Numidie._
+
+Entre les conditions de la paix accordée aux Carthaginois, il y en avait
+une qui portait qu'ils rendraient à Masinissa toutes les terres et les
+villes qui lui avaient appartenu avant la guerre; et d'ailleurs Scipion,
+pour récompenser le zèle et la fidélité qu'il avait fait paraître à
+l'égard du peuple romain, avait ajouté à son domaine tout ce qui était
+de celui de Syphax. Ce présent fut dans la suite une source de disputes
+et de divisions entre les Carthaginois et les Numides.
+
+Ces deux princes, Syphax et Masinissa, régnaient tous deux en Numidie,
+mais sur différents peuples. Ceux qui obéissaient au premier
+s'appelaient _Massæsyli_, et avaient pour capitale Cirta; les autres se
+nommaient _Massyli_; les uns et les autres sont plus connus sous le nom
+de _Numides_, qui leur est commun. [Marge: Æneid. lib. 4, v. 41. [V. pl.
+haut, p. 296.]] Leur principale force était la cavalerie. Ils se
+tenaient à cru sur les chevaux; plusieurs même les conduisaient sans
+bride, d'où vient que Virgile les appelle _Numidæ infreni_.
+
+[Marge: Liv. lib. 24, n. 48 et 49.] Au commencement de la seconde guerre
+punique, Syphax s'était rangé du côté des Romains. Gala, père de
+Masinissa, pour prévenir les progrès d'un voisin si puissant, crut
+devoir embrasser le parti des Carthaginois, et envoya contre lui une
+armée nombreuse sous la conduite de son fils, âgé seulement alors de
+dix-sept ans. Syphax, vaincu dans une bataille où l'on dit qu'il y eut
+trente mille hommes de tués, se sauva en Mauritanie; mais dans la suite
+les choses changèrent bien de face.
+
+[Marge: Liv. lib. 29, n. 29-34.] Masinissa, ayant perdu son père, se
+trouva plusieurs fois réduit à la dernière extrémité, chassé de son
+royaume par un usurpateur, poursuivi vivement par Syphax, près à chaque
+moment de tomber entre les mains de ses ennemis, sans troupes, sans
+argent, sans ressources. Il était alors allié des Romains et ami de
+Scipion, avec qui il avait eu une entrevue en Espagne. Ses malheurs ne
+lui laissèrent pas le moyen d'amener de grands secours à ce général.
+Quand Lélius arriva en Afrique, Masinissa alla le joindre avec une
+petite troupe de cavaliers, et depuis ce temps-là il demeura toujours
+inviolablement attaché au parti des Romains. Syphax, au contraire, ayant
+épousé la fameuse Sophonisbe, [Marge: Liv. lib. 29, n. 23.] fille
+d'Asdrubal, passa dans celui des Carthaginois.
+
+[Marge: Lib. 30, n. 11 et 12.] Le sort des deux princes changea encore
+une fois, mais sans retour. Syphax perd une grande bataille, et tombe
+vivant entre les mains de l'ennemi. Masinissa, vainqueur, attaque Cirta,
+capitale de son royaume, et s'en rend maître; mais il y trouve un danger
+plus grand que dans le combat, Sophonisbe, aux attraits et aux caresses
+de laquelle il ne peut résister. Pour la mettre en sûreté, il l'épouse;
+mais il est bientôt obligé, pour présent nuptial, de lui envoyer du
+poison, n'imaginant point d'autre voie de lui tenir sa parole et de la
+soustraire au pouvoir des Romains[330].
+
+[Note 330: On trouve beaucoup plus de détails sur ces événements,
+dans l'histoire romaine de Rollin.--L.]
+
+[Marge: Lib. 30, n. 44.] C'était une faute considérable en elle-même, et
+qui d'ailleurs ne pouvait pas manquer de déplaire extrêmement à une
+nation fort jalouse de son autorité. Ce jeune prince la répara
+avantageusement par les services signalés qu'il rendit depuis à Scipion.
+Nous avons dit qu'après la défaite et la prise de Syphax il fut mis en
+possession du royaume de ce prince, et que les Carthaginois furent
+obligés de lui restituer tout ce qui lui appartenait. C'est ce qui donna
+lieu aux contestations dont il nous reste à parler.
+
+[Marge: Liv. lib. 34, n. 62.] Un territoire situé vers le bord de la
+mer, près de la petite Syrte, en fut le sujet: c'était un pays
+très-fertile et très-riche; la preuve en est, que la seule ville de
+Leptis, qui y était située, payait chaque jour aux Carthaginois pour
+tribut un talent[331], c'est-à-dire mille écus. Masinissa s'était emparé
+d'une partie de ce territoire. De part et d'autre on envoya des députés
+à Rome, qui plaidèrent chacun leur cause dans le sénat. On jugea à
+propos d'envoyer sur les lieux Scipion l'Africain et deux autres
+commissaires pour examiner l'affaire; ils revinrent sans avoir prononcé
+de jugement, et laissèrent tout en suspens. Peut-être agirent-ils ainsi
+par ordre du sénat; et c'était secrètement favoriser Masinissa, qui
+était en possession du territoire.
+
+[Note 331: C'est par an 1,980,000 francs.--L.]
+
+[Marge: Liv. lib. 40, n. 17. AN. M. 3823 ROM. 567.] Dix ans après, de
+nouveaux commissaires, nommés pour examiner la même affaire, en usèrent
+comme les premiers, et ne décidèrent rien.
+
+[Marge: Liv. lib. 42, n. 23 et 24. AN. M. 3833 ROM. 577.] Après un
+pareil espace de temps, les Carthaginois portèrent encore leurs plaintes
+devant le sénat, mais avec beaucoup plus de force qu'auparavant. Ils
+représentèrent qu'outre les terres dont il s'était agi d'abord,
+Masinissa, dans les deux années précédentes, avait usurpé sur eux plus
+de soixante-dix places ou châteaux; qu'ils avaient les mains liées par
+l'article du dernier traité, qui leur défendait de faire la guerre à
+aucun des alliés du peuple romain; qu'ils ne pouvaient plus soutenir la
+fierté, l'avarice, la cruauté de ce prince; qu'ils étaient envoyés pour
+demander au peuple romain qu'il lui plût d'ordonner de trois choses
+l'une: ou que l'affaire serait examinée et jugée dans le sénat; ou qu'il
+leur serait permis de repousser la force par la force, et de se défendre
+par la voie des armes; ou que, si la faveur l'emportait sur la justice,
+il plût au peuple romain de marquer une fois pour toutes ce qu'il
+voulait qui fût donné à Masinissa des terres qui appartenaient aux
+Carthaginois; qu'au moins ils sauraient désormais à quoi s'en tenir, et
+que le peuple romain garderait quelque mesure à leur égard, au lieu que
+ce prince ne mettrait d'autres bornes à ses prétentions que son
+insatiable avidité. Les députés finirent par demander que si, depuis la
+conclusion de la paix, les Romains avaient quelque faute à leur
+reprocher, ils la punissent par eux-mêmes plutôt que de les abandonner à
+la discrétion d'un prince qui leur rendait et la liberté et la vie
+insupportables. Après ce discours, pénétrés de douleur, et versant des
+larmes en abondance, ils se prosternèrent par terre; spectacle qui
+toucha de compassion tous les assistants, et rendit Masinissa
+extrêmement odieux. On demanda à Gulussa son fils, qui était présent, ce
+qu'il avait à répliquer. Il répondit que le roi son père ne lui avait
+donné aucune instruction, ne sachant pas qu'on dût l'accuser; qu'il
+priait les Romains de faire réflexion que ce qui lui attirait la haine
+de Carthage, était l'inviolable fidélité qu'il avait toujours gardée à
+leur égard. Le sénat, après les avoir entendus, répondit qu'il était
+disposé à rendre à chacun d'eux la justice qui leur était due; que
+Gulussa eût à partir sur-le-champ pour avertir Masinissa d'envoyer au
+plus tôt des députés avec ceux de Carthage; que les Romains feraient
+pour lui tout ce qui dépendrait d'eux, mais sans faire tort aux autres;
+qu'il était juste de s'en tenir aux anciennes bornes, et que l'intention
+du peuple romain n'était pas que pendant la paix on enlevât par violence
+aux Carthaginois les terres et les villes qui leur avaient été laissées
+par le traité. On les renvoya ainsi de part et d'autre, après leur avoir
+fait les présents ordinaires.
+
+[Marge: Polyb. Pag. 951.] Tout cela n'était que des paroles. Il est
+visible qu'à Rome on ne se mettait point du tout en peine de satisfaire
+les Carthaginois ni de leur rendre justice, et qu'on y traînait exprès
+cette affaire en longueur, pour laisser à Masinissa le temps de
+s'affermir dans ses usurpations et d'affaiblir ses ennemis.
+
+[Marge: App. de bel. pun. p. 37. AN M. 3848 ROM. 592.] On ordonna une
+nouvelle députation pour aller sur les lieux faire de nouvelles
+enquêtes. Caton était du nombre des commissaires. Quand ils furent
+arrivés, ils demandèrent aux parties si elles voulaient s'en rapporter à
+leur arbitrage. Masinissa y consentit volontiers. Les Carthaginois
+répondirent qu'ils avaient une règle fixe à laquelle ils s'en tenaient,
+qui était le traité conclu par Scipion, et demandèrent à être jugés en
+rigueur: on ne put donc rien décider. Les députés visitèrent tout le
+pays, qu'ils trouvèrent en fort bon état, sur-tout la ville de Carthage;
+et ils furent étonnés de la voir, si peu de temps après le malheur qui
+lui était arrivé, rétablie au point de grandeur et de puissance où elle
+était. A leur retour, ils ne manquèrent pas d'en rendre compte au sénat,
+déclarant que Rome ne serait jamais en sûreté tant que Carthage
+subsisterait; et depuis ce temps-là, sur quelque affaire qu'on délibérât
+dans le sénat, Caton ajoutait dans son avis, _et je conclus de plus
+qu'il faut détruire Carthage_; sans que ce grave sénateur se mît en
+peine de prouver que les seuls ombrages de la puissance d'un voisin
+soient des titres suffisants pour détruire une ville contre la foi des
+traités. Scipion Nasica pensait, au contraire, que la ruine de cette
+ville entraînerait celle de la république, parce que Rome, n'ayant plus
+de rivale à craindre, quitterait ses anciennes mœurs, et s'abandonnerait
+absolument au luxe et aux délices, qui sont la peste certaine des états
+les plus florissants.
+
+[Marge: App. de bel. pun. p. 38.] Cependant la division se mit dans
+Carthage. La faction populaire, étant devenue supérieure à celle des
+grands et des sénateurs, exila quarante citoyens, et fit prêter serment
+au peuple que jamais il ne souffrirait qu'on parlât de rappeler les
+exilés. Ceux-ci se retirèrent chez Masinissa, qui envoya à Carthage deux
+de ses fils, Gulussa et Micipsa, pour solliciter leur rétablissement. On
+leur ferma les portes de la ville; et l'un d'eux même fut vivement
+poursuivi par Amilcar, l'un des généraux de la république. Nouveau sujet
+de guerre: on lève une armée de part et d'autre. La bataille se donne.
+Scipion le jeune, qui depuis ruina Carthage, en fut spectateur. Il était
+venu vers Masinissa de la part de Lucullus, qui faisait la guerre en
+Espagne, et sous qui il servait, pour lui demander des éléphants.
+Pendant tout le combat il se tint sur le haut d'une colline qui était
+tout près du lieu où il se donnait. Il fut étonné de voir Masinissa, âgé
+pour lors de plus de quatre-vingts ans, monté à cru sur un cheval, selon
+la coutume du pays, donner partout des ordres comme un jeune officier,
+et soutenir les fatigues les plus dures. Le combat fut très-opiniâtre,
+et dura depuis le matin jusqu'à la nuit: mais enfin les Carthaginois
+plièrent. Scipion disait dans la suite qu'il avait assisté à bien des
+batailles, mais que nulle ne lui avait fait tant de plaisir que
+celle-ci, où, tranquille et de sang-froid, il avait vu plus de cent
+mille hommes en venir ensemble aux mains, et se disputer long-temps la
+victoire. Et, comme il était fort versé dans la lecture d'Homère, il
+ajoutait que jusqu'à son temps il n'avait été donné qu'à Jupiter et à
+Neptune de jouir d'un pareil spectacle, lorsque l'un du haut du mont
+Ida, l'autre du haut de la Samothrace, avaient eu le plaisir de voir
+[Marge: [Hom. Iliad. XIII, V. 12.]] un combat entre les Grecs et les
+Troyens. Je ne sais si la vue de cent mille hommes qui s'entre-coupent
+la gorge cause une joie bien pure, ni si cette joie peut subsister avec
+le sentiment d'humanité qui nous est naturel.
+
+[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Les Carthaginois, après le combat,
+prièrent Scipion de vouloir bien terminer leurs disputes avec Masinissa.
+Il écouta les deux parties. Les premiers consentaient à céder le
+territoire d'Emporium[332], qui avait fait le premier sujet du procès; à
+payer actuellement à Masinissa deux cents talents d'argent, et à y en
+ajouter dans la suite huit cents[333], en différents termes dont on
+conviendrait: mais, comme Masinissa demandait le rétablissement des
+exilés, les Carthaginois n'ayant point voulu écouter cette proposition,
+on se sépara sans rien conclure. Scipion, après avoir fait ses
+compliments et ses remercîments à Masinissa, partit avec les éléphants
+qu'il y était venu chercher.
+
+[Note 332: D'après la manière dont Rollin s'exprime ici, il
+semblerait qu'_Emporium_ était une ville. On appelait _Emporium_ ou
+plutôt _Emporia_ (τὰ Ἐμπόρια) une région d'Afrique, située le long de la
+petite Syrte, et d'une extrême fertilité, dont _Leptis_ était la ville
+la plus considérable. (V. POLYB. I, c. 82, III, c. 23; LIV. XXXIV, c.
+62, XXIX, c. 25; APPIAN. _Bell. Pun._ c. 72.) V. plus haut ce qui a été
+dit de _Leptis_, p. 371, 372.--L.]
+
+[Note 333: C'est-à-dire 1,100,000 francs, et 4,400,000 francs.--L.]
+
+[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Le roi, depuis le combat, tenait le
+camp des ennemis enfermé sur une colline, où il ne pouvait leur arriver
+ni vivres ni troupes. Sur ces entrefaites arrivent des députés de Rome.
+Ils avaient ordre, en cas que Masinissa eût eu du dessous, de terminer
+l'affaire; autrement, de ne rien décider, et de donner de bonnes
+espérances au roi: et c'est ce dernier parti qu'ils suivirent. Cependant
+la famine augmentait tous les jours dans le camp des ennemis; et, pour
+surcroît de malheur, la peste s'y joignit et fit un horrible ravage.
+Réduits à la dernière extrémité, ils se rendirent, avec promesse de
+livrer à Masinissa les transfuges, de lui payer cinq mille talents
+d'argent[334] dans l'espace de cinquante années, et de rétablir les
+exilés malgré le serment qu'ils avaient fait au contraire. Les soldats
+furent tous passés sous le joug, et renvoyés chacun avec un habit
+seulement. Gulussa, pour se venger du mauvais traitement que nous avons
+dit auparavant qu'il avait reçu, envoya contre eux un corps de
+cavalerie, dont ils ne purent ni éviter l'attaque, ni soutenir le choc,
+dans l'état de faiblesse où ils étaient. Ainsi de cinquante-huit mille
+hommes il en retourna fort peu à Carthage.
+
+[Note 334: C'est-à-dire 27,500,000 francs.--L.]
+
+TROISIÈME GUERRE PUNIQUE.
+
+[Marge: AN. M. 3855 CARTH. 697. ROM. 599. AV. J.C. 149.] La troisième
+guerre punique, moins considérable que les deux premières par le nombre
+et la grandeur des combats, et par la durée, qui ne fut guère que de
+quatre ans, le fut beaucoup plus par le succès et l'événement,
+puisqu'elle se termina par la ruine et la destruction de Carthage.
+
+[Marge: App. p. 41, 42.] Cette ville sentit bien, depuis sa dernière
+défaite, ce qu'elle avait à craindre des Romains, en qui elle avait
+toujours remarqué beaucoup de mauvaise volonté toutes les fois qu'elle
+s'était adressée à eux dans ses démêlés avec Masinissa. Pour en prévenir
+l'effet, les Carthaginois déclarèrent, par un décret du sénat, Asdrubal
+et Carthalon, qui avaient été, l'un général de l'armée, l'autre[335]
+commandant des troupes auxiliaires, coupables de crime d'état, comme
+étant les auteurs de la guerre contre le roi de Numidie; puis ils
+députèrent à Rome pour savoir ce qu'on pensait et ce qu'on souhaitait
+d'eux. On leur répondit froidement que c'était au sénat et au peuple de
+Carthage à voir quelle satisfaction ils devaient aux Romains.
+
+[Note 335: Les troupes étrangères avaient chacune des chefs de leur
+nation, qui, tous ensemble, étaient commandés par un officier
+carthaginois qu'Appien appelle βοήθαρχος]
+
+N'ayant pu tirer d'autre réponse ni d'autre éclaircissement par une
+seconde députation, ils entrèrent dans une grande inquiétude; et, saisis
+d'une vive crainte par le souvenir des maux passés, ils croyaient déjà
+voir l'ennemi à leurs portes, et se représentaient toutes les suites
+funestes d'un long siége et d'une ville prise d'assaut.
+
+[Marge: Plut. in vit. Cat. p. 352.] Cependant à Rome on délibérait dans
+le sénat sur le parti que devait prendre la république; et les disputes
+entre Caton l'ancien et Scipion Nasica, qui pensaient tout différemment
+sur ce sujet, se renouvelèrent. Le premier, à son retour d'Afrique,
+avait déjà représenté vivement qu'il avait trouvé Carthage, non dans
+l'état où les Romains la croyaient, épuisée d'hommes et de biens,
+affaiblie et humiliée; mais au contraire remplie d'une florissante
+jeunesse, d'une quantité immense d'or et d'argent, d'un prodigieux amas
+de toutes sortes d'armes, et d'un riche appareil de guerre; et si fière
+et si pleine de confiance dans tous ces grands préparatifs, qu'il n'y
+avait rien de si haut à quoi elle ne portât son ambition et ses
+espérances. On dit même qu'après avoir tenu ce discours il jeta au
+milieu du sénat des figues d'Afrique qu'il avait dans le pan de sa robe;
+et que, comme les [Marge: Plin. lib. 15, cap. 18.] sénateurs en
+admiraient la beauté et la grosseur, il leur dit: _Sachez qu'il n'y a
+que trois jours que ces fruits ont été cueillis. Telle est la distance
+qui nous sépare de l'ennemi_.
+
+[Marge: Plut. in vit. Caton. p. 352] Caton et Nasica avaient tous deux
+leurs raisons pour opiner comme ils faisaient. Nasica, voyant que le
+peuple était d'une insolence qui lui faisait commettre toutes sortes
+d'excès; qu'enflé d'orgueil par ses prospérités, il ne pouvait plus être
+retenu par le sénat même, et que sa puissance était parvenue à un point,
+qu'il était en état d'entraîner par force la ville dans tous les partis
+qu'il voudrait embrasser; Nasica, dis-je, dans cette vue, voulait lui
+laisser la crainte de Carthage comme un frein, pour modérer et réprimer
+son audace; car il pensait que les Carthaginois étaient trop faibles
+pour subjuguer les Romains, et qu'ils étaient aussi trop forts pour en
+être méprisés. Caton, de son côté, trouvait que, par rapport à un peuple
+devenu fier et insolent par ses victoires, et qu'une licence sans bornes
+précipitait dans toutes sortes d'égarements, il n'y avait rien de plus
+dangereux que de lui laisser pour rivale et pour ennemie une ville
+jusque-là toujours puissante, mais devenue par ses malheurs mêmes plus
+sage et plus précautionnée que jamais, et de ne pas lui ôter entièrement
+toute crainte du dehors lorsqu'il avait au-dedans tous les moyens de se
+porter aux derniers excès.
+
+Mettant à part pour un moment les lois de l'équité, je laisse au lecteur
+à décider qui de ces deux grands hommes pensait plus juste selon les
+règles d'une politique éclairée, et par rapport aux véritables intérêts
+de l'état. Ce qui est certain, c'est que tous les[336] historiens ont
+remarqué que, depuis la destruction de Carthage, le changement de
+conduite et de gouvernement fut sensible à Rome; que ce ne fut plus
+timidement et comme à la dérobée que le vice s'y glissa, mais qu'il leva
+la tête, et saisit avec une rapidité étonnante tous les ordres de la
+république, et qu'on se livra sans réserve, et sans plus garder de
+mesures, au luxe et aux délices, qui ne manquèrent pas, comme cela est
+inévitable, d'entraîner la ruine de l'état. «[337]Le premier Scipion,
+dit Paterculus en parlant des Romains, avait jeté les fondements de leur
+grandeur future; le dernier, par ses conquêtes, ouvrit la porte à toutes
+sortes de dérèglements et de dissolutions. Depuis que Carthage, qui
+tenait Rome en haleine en lui disputant l'empire, eut été entièrement
+détruite, la décadence des mœurs n'alla plus lentement, ni par degrés,
+mais fut prompte et précipitée.»
+
+[Note 336: «Ubi Carthago, et æmula imperii romani, ab stirpe
+interiit.... fortuna sævire ac miscere omnia cœpit.» (SALLUST. _in bell.
+Catil._) [c. 10.]]
+
+[Note 337: «Potentiæ Romanorum prior Scipio viam aperuerat; luxuriæ
+posterior aperuit. Quippè remoto Carthaginis metu, sublatàque imperii
+æmulà; non gradu, sed præcipiti cursu a virtute descitum, ad vitia
+transcursum.» (VELL. PATERC. lib. 2, cap. 1.)]
+
+[Marge: App. p. 42.] Quoi qu'il en soit, il fut résolu dans le sénat
+qu'on déclarerait la guerre aux Carthaginois: et les raisons ou les
+prétextes qu'on en apporta furent que, contre la teneur du traité, ils
+avaient conservé des vaisseaux, conduit une armée hors de leurs terres
+contre un prince allié de Rome, dont ils avaient maltraité le fils dans
+le temps même qu'il avait avec lui un ambassadeur romain.
+
+«Ante Carthaginem deletam, populus et senatus romanus placide modestèque
+inter se rempublicam tractabant... metus hostilis in bonis artibus
+civitatem retinebat; sed ubi formido illa mentibus decessit, ilicet ea,
+quæ secundæ res amant, lascivia atque superbia incessère.» (Id. _in
+bell. Jugurth._) [c. 41.]
+
+[Marge: App. bell. pun. pag. 42. AN. M. 3856 ROM. 600.] Un événement,
+que le hasard fit tomber heureusement dans le temps qu'on délibérait sur
+l'affaire de Carthage, contribua sans doute beaucoup à faire prendre
+cette résolution. Ce fut l'arrivée des députés d'Utique, qui venaient se
+mettre, eux, leurs biens, leurs terres et leur ville, entre les mains
+des Romains. Rien ne pouvait arriver plus à propos. Utique était la
+seconde place d'Afrique, fort riche et fort opulente, qui avait un port
+également spacieux et commode, qui n'était éloignée de Carthage que de
+soixante stades[338], et qui pouvait servir de place d'armes pour
+l'attaquer. On n'hésita plus pour-lors, et la guerre fut déclarée dans
+les formes. On pressa les deux consuls de partir le plus promptement
+qu'il serait possible: c'étaient M. Manilius et L. Marcius Censorinus.
+Ils reçurent du sénat un ordre secret de ne terminer la guerre que par
+la destruction de Carthage. Ils partirent aussitôt, et s'arrêtèrent à
+Lilybée en Sicile. La flotte était considérable; elle portait
+quatre-vingt mille hommes d'infanterie, et environ quatre mille de
+cavalerie.
+
+[Note 338: Trois lieues. = Deux lieues.--L.]
+
+[Marge: Polyb. excerpt. légat. pag. 972.] Carthage ne savait point
+encore ce qui avait été résolu à Rome. La réponse que les députés en
+avaient rapportée n'avait servi qu'à y augmenter le trouble et
+l'inquiétude. C'était aux Carthaginois, leur avait-on dit, à voir par où
+ils pouvaient satisfaire les Romains. Il ne savaient quel parti prendre.
+Enfin ils envoient encore de nouveaux députés, mais avec plein pouvoir
+de faire tout ce qu'ils jugeront à propos, et même (à quoi ils n'avaient
+jamais pu se résoudre dans les guerres précédentes) de déclarer que les
+Carthaginois s'abandonnaient, eux et tout ce qui leur appartenait, à la
+discrétion des Romains. C'était, selon la force de cette formule, _se
+suaque eorum arbitrio permittere_, les rendre maîtres absolus de leur
+sort, et se reconnaître pour leurs vassaux. Ils n'attendaient point
+cependant un grand succès de cette démarche, quelque humiliante qu'elle
+fût pour eux, parce que ceux d'Utique, les ayant prévenus, leur avaient
+enlevé le mérite d'une prompte et volontaire soumission.
+
+En arrivant à Rome, les députés apprirent que la guerre était déclarée,
+et que l'armée était partie. Rome avait dépêché un courrier à Carthage,
+qui y porta le décret du sénat, et déclara en même temps que la flotte
+était en mer. Ils n'eurent donc pas à délibérer, et se remirent, eux et
+tout ce qui leur appartenait, entre les mains des Romains. En
+conséquence de cette démarche, il leur fut répondu que, parce qu'enfin
+ils avaient pris le bon parti, le sénat leur accordait la liberté,
+l'usage de leurs lois, toutes leurs terres, et tous les autres biens que
+possédaient, soit les particuliers, soit la république, à condition que,
+dans l'espace de trente jours, ils enverraient en ôtage à Lilybée trois
+cents des jeunes gens les plus qualifiés de la ville, et qu'ils feraient
+ce que leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta dans une
+étrange inquiétude: mais le trouble où ils étaient ne leur permit pas de
+rien répliquer, ni de demander aucune explication; et ç'aurait été bien
+inutilement. Ils partirent donc pour Carthage, et y rendirent compte de
+leur députation.
+
+[Marge: Polyb. excerp. legat. pag. 972.] Tous les articles du traité
+étaient affligeants: mais le silence gardé sur les villes, dont il
+n'était point fait mention dans le dénombrement, de ce que Rome voulait
+bien leur laisser, les inquiéta extrêmement. Cependant il ne leur
+restait autre chose à faire que d'obéir: après les pertes anciennes et
+récentes qu'ils avaient faites, ils n'étaient pas en état de tenir tête
+à un tel ennemi, eux qui n'avaient pu résister à Masinissa; troupes,
+vivres, vaisseaux, alliés, tout leur manquait, l'espérance et le courage
+encore plus que tout le reste.
+
+Ils ne crurent pas devoir attendre l'expiration du terme de trente jours
+qui leur avait été accordé: mais, pour tâcher de fléchir l'ennemi par la
+promptitude de leur obéissance, quoique pourtant ils n'osassent pas s'en
+flatter, ils firent partir sur-le-champ les ôtages; c'était l'élite et
+toute l'espérance des plus nobles familles de Carthage. Jamais spectacle
+ne fut plus touchant: on n'entendait que cris, on ne voyait que pleurs.
+Tout retentissait de gémissements et de lamentations; sur-tout les mères
+éplorées, toutes baignées de larmes, s'arrachaient les cheveux, se
+frappaient la poitrine, et, comme forcenées par la douleur et le
+désespoir, jetaient des hurlements capables de toucher les cœurs les
+plus durs. Ce fut encore tout autre chose dans le moment fatal de la
+séparation, lorsque, après les avoir conduits jusqu'au bord du vaisseau,
+elles leur faisaient les derniers adieux, ne comptant plus les revoir
+jamais, les baignaient de leurs larmes, ne se lassaient point de les
+embrasser, les tenaient étroitement serrés entre leurs bras sans pouvoir
+consentir à leur départ, en sorte qu'il fallut les leur arracher par
+force, ce qui était plus dur pour elles que si on leur eût arraché leurs
+propres entrailles. Quand ils furent arrivés en Sicile, on fit passer
+les ôtages à Rome; et les consuls dirent aux députés que, quand il
+seraient à Utique, ils leur feraient savoir les ordres de la république.
+
+[Marge: Polyb. pag. 975. App. pag. 44-46.] Dans de pareilles
+conjonctures il n'y a rien de plus cruel qu'une affreuse incertitude,
+qui, sans rien montrer en détail, laisse envisager tous les maux. Dès
+qu'on sut que la flotte était arrivée à Utique, les députés se rendirent
+au camp des Romains, marquant qu'ils venaient au nom de l'état pour
+recevoir leurs ordres, auxquels on était prêt à obéir en tout. Le
+consul, après avoir loué leur bonne disposition et leur obéissance, leur
+ordonna de lui livrer sans fraude et sans délai généralement toutes
+leurs armes. Ils y consentirent; mais ils le prièrent de faire réflexion
+à quel état il les réduisait, dans un temps où Asdrubal, qui n'était
+devenu leur ennemi qu'à cause de leur parfaite soumission aux ordres des
+Romains, était presque à leurs portes avec une armée de vingt mille
+hommes: on leur répondit que Rome y pourvoirait.
+
+[Marge: App. p. 46.] Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. On vit arriver
+dans le camp une longue file de chariots chargés de tous les préparatifs
+de guerre qui étaient dans Carthage: deux cent mille armures complètes,
+un nombre infini de traits et de javelots, deux mille machines propres à
+lancer des pierres et des dards. Suivaient les députés de Carthage,
+accompagnés de ce que le sénat avait de plus respectables vieillards, et
+la religion de prêtres plus vénérables, pour tâcher d'exciter à la
+compassion les Romains dans ce moment critique où l'on allait prononcer
+leur sentence et décider en dernier lieu de leur sort. Le consul
+Censorinus, car ce fut toujours lui qui porta la parole, se leva un
+moment à leur arrivée avec quelques témoignages de bonté et de douceur;
+puis, reprenant tout-à-coup un air grave et sévère: «Je ne puis pas,
+leur dit-il, ne point louer votre promptitude à exécuter les ordres du
+sénat. Il m'ordonne de vous déclarer que sa dernière volonté est que
+vous sortiez de Carthage, qu'il a résolu de détruire, et que vous
+transportiez votre demeure dans quel endroit il vous plaira de votre
+domaine, pourvu que ce soit à quatre-vingts stades[339] de la mer!»
+
+[Note 339: Quatre lieues. = 2 lieues 2/3.--L.]
+
+[Marge: App. pag. 46-53.] Quand le consul eut prononcé cet arrêt
+foudroyant, ce ne fut qu'un cri lamentable parmi les Carthaginois.
+Frappés comme d'un coup de tonnerre qui les étourdit sur-le-champ, ils
+ne savaient ni où ils étaient, ni ce qu'ils faisaient. Ils se roulaient
+dans la poussière, déchirant leurs habits, et ne s'expliquant que par
+des gémissements et des sanglots entrecoupés. Puis, revenus un peu à
+eux, ils tendaient leurs mains suppliantes, tantôt vers les dieux,
+tantôt vers les Romains, et imploraient leur miséricorde et leur justice
+pour un peuple qui allait être réduit au désespoir. Mais, comme tout
+était sourd à leurs prières, ils les convertirent bientôt en reproches
+et en imprécations, les faisant ressouvenir qu'il y avait des dieux
+vengeurs aussi-bien que témoins des crimes et de la perfidie. Les
+Romains ne purent refuser des larmes à un spectacle si touchant; mais
+leur parti était pris: les députés ne purent même obtenir qu'on sursît
+l'exécution de l'ordre jusqu'à ce qu'ils se fussent encore présentés au
+sénat pour tâcher d'en obtenir la révocation. Il fallut partir, et
+porter la réponse à Carthage.
+
+[Marge: App. pag. 53-54.] On les y attendait avec une impatience et un
+tremblement qui ne se peuvent exprimer. Ils eurent bien de la peine à
+percer la foule qui s'empressait autour d'eux pour savoir la réponse,
+qu'il n'était que trop aisé de lire sur leurs visages. Quand ils furent
+arrivés dans le sénat, et qu'ils eurent exposé l'ordre cruel qu'ils
+avaient reçu, un cri général apprit au peuple quel était son sort; et
+dès ce moment ce ne fut plus dans toute la ville que hurlements, que
+désespoir, que rage et que fureur.
+
+Qu'il me soit permis de m'arrêter ici un moment pour faire quelque
+attention sur la conduite des Romains. Je ne puis assez regretter que le
+fragment de Polybe où cette députation est rapportée finisse précisément
+dans l'endroit le plus intéressant de cette histoire; et j'estimerais
+beaucoup plus une courte réflexion d'un auteur si judicieux, que les
+longues harangues qu'Appien met dans la bouche des députés et dans celle
+du consul. Or, je ne puis croire que Polybe, plein de bon sens, de
+raison et d'équité comme il était, eût pu approuver, dans l'occasion
+dont il s'agit, le procédé des Romains[340]. On n'y reconnaît point, ce
+me semble, leur ancien caractère; cette grandeur d'ame, cette noblesse,
+cette droiture; cet éloignement déclaré des petites ruses, des
+déguisements, des fourberies, qui ne sont point, comme il est dit
+quelque part, du génie romain: _minime romanis artibus_. Pourquoi ne
+point attaquer les Carthaginois à force ouverte? Pourquoi leur déclarer
+nettement par un traité, qui est une chose sacrée, qu'on leur accorde la
+liberté et l'usage de leurs lois, en sous-entendant des conditions qui
+en sont la ruine entière? Pourquoi cacher, sous la honteuse réticence du
+mot de _ville_, dans ce traité, le perfide dessein de détruire Carthage;
+comme si, à l'ombre de cette équivoque, ils le pouvaient faire avec
+justice? Pourquoi enfin ne leur faire la dernière déclaration qu'après
+avoir tiré d'eux, à différentes reprises, leurs ôtages et leurs armes,
+c'est-à-dire après les avoir mis absolument hors d'état de leur rien
+refuser? N'est-il pas visible que Carthage, après tant de pertes, tant
+de défaites, tout affaiblie et épuisée qu'elle est, fait encore trembler
+les Romains, et qu'ils ne croient pas la pouvoir dompter par la voie des
+armes? Il est bien dangereux d'être assez puissant pour commettre
+impunément l'injustice, et pour en espérer même de grands avantages.
+L'expérience de tous les empires nous apprend qu'on ne manque guère de
+la commettre quand on la croit utile.
+
+[Note 340: Rollin me paraît s'exprimer ici avec trop de réserve: il
+n'a pas dépeint sous des couleurs assez noires l'infame conduite des
+Romains.--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 13, p. 671, 672.] L'éloge magnifique que Polybe fait
+des Achéens est bien éloigné de ce que nous voyons ici. Ces peuples,
+dit-il, loin d'employer des ruses et des tromperies à l'égard de leurs
+alliés pour augmenter leur puissance, ne croyaient pas même qu'il leur
+fût permis d'en user contre leurs ennemis, et ne comptaient pour solide
+et glorieuse victoire que celle qui se remporte les armes à la main par
+le courage et la bravoure. Il avoue, dans le même endroit, qu'il ne
+reste plus chez les Romains que de légères traces de l'ancienne
+générosité de leurs pères; et il se croit obligé, dit-il, de faire cette
+remarque contre un principe devenu fort commun de son temps parmi ceux
+qui étaient chargés du gouvernement, qui croyaient que la bonne foi
+n'est point compatible avec la bonne politique, et qu'il est impossible
+de réussir dans l'administration des affaires publiques, soit en guerre,
+soit en paix, sans employer quelquefois la fraude et la tromperie.
+
+[Marge: App. p. 55. Strab. l. 17, pag. 833.] Je reviens à mon sujet. Les
+consuls ne se hâtèrent pas de marcher contre Carthage, ne s'imaginant
+pas qu'ils eussent rien à craindre d'une ville désarmée. On y profita de
+ce délai pour se mettre en état de défense; car il fut résolu d'un
+commun accord de ne point abandonner la ville. On nomma pour général,
+au-dehors, Asdrubal, qui était à la tête de vingt mille hommes, vers qui
+l'on députa pour le prier d'oublier en faveur de la patrie l'injustice
+qu'on lui avait faite par la crainte des Romains: on donna le
+commandement des troupes, dans la ville, à un autre Asdrubal, petit-fils
+de Masinissa: puis on fabriqua des armes avec une promptitude
+incroyable. Les temples, les palais, les places publiques, furent
+changés en autant d'ateliers: hommes et femmes y travaillaient jour et
+nuit. On faisait chaque jour cent quarante boucliers, trois cents épées,
+cinq cents piques ou javelots, mille traits, et un grand nombre de
+machines propres à les lancer; et, parce qu'on manquait de matières pour
+faire les cordes, les femmes coupèrent leurs cheveux, et en fournirent
+abondamment.
+
+[Marge: App. p. 55.] Masinissa était mécontent de ce qu'après qu'il
+avait extrêmement affaibli les forces des Carthaginois, les Romains
+venaient profiter de sa victoire, sans même qu'ils lui eussent fait part
+en aucune sorte de leur dessein; ce qui causa entre eux quelque
+refroidissement.
+
+[Marge: Pag. 55-58.] Cependant les consuls s'avancent vers la ville pour
+en former le siége. Ils ne s'étaient attendus à rien moins qu'à y
+trouver une vigoureuse résistance; et la hardiesse incroyable des
+assiégés les jeta dans un grand étonnement. Ce n'étaient que sorties
+fréquentes et vives pour repousser les assiégeants, pour brûler les
+machines, pour harceler les fourrageurs. Censorinus attaquait la ville
+d'un côté, et Manilius de l'autre. Scipion, surnommé depuis
+l'_Africain_, servait alors en qualité de tribun, et se distinguait
+parmi tous les officiers autant par sa prudence que par sa bravoure. Le
+consul sous qui il commandait fit plusieurs fautes pour n'avoir pas
+voulu suivre ses avis. Ce jeune officier tira les troupes de plusieurs
+mauvais pas où l'imprudence des chefs les avait engagées. Un célèbre
+Phaméas, chef de la cavalerie ennemie, qui harcelait sans cesse et
+incommodait beaucoup les fourrageurs, n'osait paraître en campagne quand
+le tour de Scipion était venu pour les soutenir; tant il savait contenir
+ses troupes dans l'ordre, et se poster avantageusement. Une si grande et
+si générale réputation lui attira de l'envie; mais, comme il se
+conduisait en tout avec beaucoup de modestie et de retenue, elle se
+changea bientôt en admiration; de sorte que, quand le sénat envoya des
+députés dans le camp pour s'informer de l'état du siége, toute l'armée
+se réunit pour lui rendre un témoignage favorable, soldats, officiers,
+généraux même, et ce ne fut qu'une voix pour relever le mérite du jeune
+Scipion: tant il est important d'amortir, pour parler ainsi, l'éclat
+d'une gloire naissante par des manières douces et modestes, et de ne pas
+irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance, dont
+l'effet naturel est de réveiller dans les autres l'amour-propre, et de
+rendre la vertu même odieuse.
+
+[Marge: App. p. 63. AN. M. 3857 ROM. 601.] Dans le même temps Masinissa,
+se voyant près de mourir, pria Scipion de vouloir bien venir lui rendre
+une visite, afin qu'il pût lui mettre en main un plein pouvoir de
+disposer comme il le jugerait à propos de son royaume et de ses biens en
+faveur des enfants qu'il laissait. Il le trouva mort en arrivant. Ce
+prince leur avait commandé en mourant de s'en rapporter pour toutes
+choses à ce que réglerait Scipion, qu'il leur laissait pour père et pour
+tuteur. Je diffère à parler ailleurs avec plus d'étendue de la famille
+et de la postérité de Masinissa, pour ne point interrompre trop
+long-temps l'histoire de Carthage.
+
+[Marge: Pag. 65.] L'estime que Phaméas avait conçue pour Scipion
+l'engagea à quitter le parti des Carthaginois pour embrasser celui des
+Romains. Il vint se rendre à lui avec plus de deux mille cavaliers, et
+il fut dans la suite d'un grand secours aux assiégeants.
+
+[Marge: Pag. 66.] Calpurnius Pison, consul, et L. Mancinus son
+lieutenant, arrivèrent en Afrique au commencement du printemps. La
+campagne se passa sans qu'ils fissent rien de considérable; ils eurent
+même du dessous en plusieurs occasions, et ils ne poussèrent que
+lentement le siége de Carthage. Les assiégés, au contraire, avaient
+repris courage; leurs troupes augmentaient considérablement; ils
+faisaient tous les jours de nouveaux alliés. Ils envoyèrent jusque dans
+la Macédoine vers le faux Philippe[341], qui se faisait passer pour le
+fils de Persée, et qui faisait pour lors la guerre aux Romains,
+l'exhortant de la presser vivement, et lui promettant de lui fournir de
+l'argent et des vaisseaux.
+
+[Note 341: Andriscus.]
+
+[Marge: App. p. 68.] Ces nouvelles causèrent de l'inquiétude à Rome. On
+commença à craindre le succès d'une guerre qui devenait de jour en jour
+plus douteuse et plus importante qu'on ne se l'était d'abord imaginé.
+Autant qu'on était mécontent de la lenteur des généraux, et qu'on
+parlait mal d'eux, autant chacun s'empressait à dire du bien du jeune
+Scipion, et à vanter ses rares vertus. Il était venu à Rome pour
+demander l'édilité. Dès qu'il parut dans l'assemblée, son nom, son
+visage, sa réputation, la croyance commune que les dieux le destinaient
+pour terminer la troisième guerre punique, comme le premier Scipion, son
+grand-père adoptif, avait terminé la seconde, tout cela frappa
+extrêmement le peuple; et, quoique la chose fût contre les lois, et que
+par cette raison les anciens s'y opposassent, au lieu de l'édilité qu'il
+demandait, le peuple lui donna le consulat, laissant [Marge: AN. M. 3858
+ROM. 602.] dormir les lois pour cette année, et voulut qu'il eût
+l'Afrique pour département, sans tirer les provinces au sort comme
+c'était la coutume, et comme Drusus son collègue demandait qu'on le fît.
+
+[Marge: App. p. 69.] Dès que Scipion eut achevé ses recrues, il partit
+pour la Sicile, et arriva bientôt après à Utique. Ce fut fort à propos
+pour Mancinus, lieutenant de Pison, qui s'était engagé témérairement
+dans un poste où les ennemis le tenaient enfermé, et où ils allaient le
+tailler en pièces le matin même, si le nouveau consul, qui apprit en
+arrivant le danger où il était, n'eût fait remonter de nuit ses troupes
+dans ses vaisseaux, et n'eût volé à son secours.
+
+[Marge: Pag. 70.] Le premier soin de Scipion, à son arrivée, fut de
+rétablir parmi les troupes la discipline, qu'il y trouva entièrement
+ruinée: nul ordre, nulle subordination, nulle obéissance; on ne songeait
+qu'à piller, qu'à faire bonne chère, et qu'à se divertir. Il chassa du
+camp toutes les bouches inutiles, régla la qualité des viandes que les
+vivandiers pourraient apporter, et n'en voulut point d'autres que de
+simples et de militaires, écartant avec soin tout ce qui sentait le luxe
+et les délices.
+
+Quand il eut bien établi cette réforme, qui ne lui coûta pas beaucoup de
+temps ni de peine, parce qu'il donnait l'exemple aux autres, il compta
+pour lors avoir des soldats, et songea sérieusement à pousser le siége.
+Ayant fait prendre à ses troupes des haches, des leviers et des
+échelles, il les conduisit de nuit, en grand silence, vers une partie de
+la ville appelée _Mégare_; et, ayant fait jeter tout d'un coup de grands
+cris, il l'attaqua fort vivement. Les ennemis, qui ne s'attendaient pas
+à être attaqués de nuit, furent d'abord fort effrayés; mais ils se
+défendirent avec beaucoup de courage, et Scipion ne put point escalader
+les murs. Mais, ayant aperçu une tour qu'on avait abandonnée, qui était
+hors de la ville, fort près des murs, il y envoya un nombre de soldats
+hardis et déterminés, qui, par le moyen des pontons, passèrent de la
+tour sur les murs, entrèrent dans Mégare, et en brisèrent les portes.
+Scipion y entra dans le moment, chassa de ce poste les ennemis, qui,
+troublés par cette attaque imprévue, et croyant que toute la ville avait
+été prise, s'enfuirent dans la citadelle, et y furent suivis par ces
+troupes mêmes qui campaient hors de la ville, qui abandonnèrent leur
+camp aux Romains, et crurent devoir aussi se mettre en sûreté.
+
+Avant que de passer outre, je dois donner ici quelque idée de la
+situation et de la grandeur de Carthage, [Marge: App. p. 56 et 57.
+Strab. l. 17, pag. 832.] qui contenait, au commencement de la guerre
+contre les Romains, sept cent mille habitants. Elle était située dans le
+fond d'un golfe, environnée de mer en forme d'une presqu'île, dont le
+col, c'est-à-dire l'isthme qui la joignait au continent, était large
+d'une lieue et un quart (vingt-cinq stades)[342]. La presqu'île avait de
+circuit dix-huit lieues (trois cent soixante stades). Du côté de
+l'occident il en sortait une longue pointe de terre, large à peu près de
+douze toises (un demi stade[343]), qui, s'avançant dans la mer, la
+séparait d'avec le marais, et était fermée de tous côtés de rochers et
+d'une simple muraille[344]. Du côté du midi et du continent, où était la
+citadelle, appelée _Byrsa_, la ville était close d'une triple muraille
+haute de trente coudées[345], sans les parapets et les tours qui la
+flanquaient tout à l'entour par égales distances, éloignées l'une de
+l'autre de quatre-vingts toises. Chaque tour avait quatre étages: les
+murailles n'en avaient que deux; elles étaient voûtées, et dans le bas
+il y avait des étables pour mettre trois cents éléphants, avec les
+choses nécessaires pour leur subsistance, et des écuries au-dessus pour
+quatre mille chevaux, et les greniers pour leur nourriture. Il s'y
+trouvait aussi de quoi y loger vingt mille fantassins et quatre mille
+cavaliers. Enfin tout cet appareil de guerre était renfermé dans les
+seules murailles[346]. Il n'y avait qu'un seul endroit de la ville dont
+les murs fussent faibles et bas; c'était un angle négligé, qui
+commençait à la pointe de terre dont nous avons parlé, et continuait
+jusqu'aux ports, qui étaient du côté du couchant. Il y en avait deux qui
+se communiquaient l'un à l'autre, mais qui n'avaient qu'une seule
+entrée, large de soixante-dix pieds[347], et fermée avec des chaînes. Le
+premier était pour les marchands, où l'on trouvait plusieurs et diverses
+demeures pour les matelots; l'autre était le port intérieur pour les
+navires de guerre, au milieu duquel on voyait une île, nommée
+_Cothon_[348], bordée, aussi-bien que le port, de grands quais, mais où
+il y avait des loges séparées pour mettre à couvert deux cent vingt
+navires, et des magasins au-dessus, où l'on gardait tout ce qui est
+nécessaire à l'armement et à l'équipement des vaisseaux. L'entrée de
+chacune de ces loges, destinées à retirer les vaisseaux, était ornée de
+deux colonnes de marbre d'ouvrage ionique: de sorte que tant le port que
+l'île représentaient des deux côtés deux magnifiques galeries. Dans
+cette île était le palais de l'amiral; et, comme elle était vis-à-vis de
+l'entrée du port, il pouvait de là découvrir tout ce qui se passait dans
+la mer, sans que de la mer on pût rien voir de ce qui se faisait dans
+l'intérieur du port. Les marchands de même n'avaient aucune vue sur les
+vaisseaux de guerre, les deux ports étant séparés par une double
+muraille; et il y avait dans chacun une porte particulière pour entrer
+dans la ville, sans passer par l'autre port. On peut donc distinguer
+trois parties dans [Marge: Boch. in Phal. p. 512.] Carthage: le port,
+qui était double, appelé quelquefois _Cothon_, à cause de la petite île
+de ce nom; la citadelle, appelée _Byrsa_; la ville proprement dite, où
+demeuraient les habitants, qui environnait la citadelle, et était nommée
+_Mégara_.
+
+[Note 342: 25 stades, selon Appien (_Bell. pun._ § 95) et Polybe (I,
+c. 73, § 5); mais Strabon dit 60 stades (XVII, p. 832). Au lieu de 360
+stades, mesure que cet auteur donne à la circonférence de la presqu'île,
+Tite-Live ne lui donne que 23 milles, qui font 184 stades (TIT.-LIV.
+_Épit. lib._ LI), ou la moitié environ: comme les mesures de Strabon
+sont ici le double environ de celles des autres auteurs, il est
+vraisemblable que cette différence provient de ce qu'elles sont
+exprimées dans un stade dont le module était de moitié plus court.
+D'après cette hypothèse, prenant les mesures de Tite-Live, de Polybe et
+d'Appien pour base, on trouve que Carthage avait 6 lieues 4/10 de tour;
+et que la largeur de l'isthme était de 5/6 de lieue.--L.]
+
+[Note 343: Un demi-stade équivaut à 92 mètres ou 47 toises; et non
+pas à _douze_ toises.--L.]
+
+[Note 344: Le texte que Rollin avait sous les yeux est altéré; il y
+existe une lacune que M. Schweighæuser a très-bien remplie: ταινία στενὴ
+καὶ ἐπιμήκης, ήμισταδίου μάλιστα τὸ πλάτος, ἐπὶ δυσμὰς ἐχώρει, μέση
+λίμνης τε καὶ τῆς Θαλάσσης..... ἁπλῶ τείχει περίκρημνα ὄντα. (_Bell.
+pun._ § 95). Cet habile éditeur propose de lire: καὶ περιτετείχιστο τῆς
+πόλεως τὰ μὲν πρὸς Θαλάσσης ἁπλῶ τείχει περίκρημνα ὄντα.plô teichei
+perikrêmna onta, c. à. d. «la partie qui regarde la mer était entourée
+d'un mur simple, parce que des escarpements la bordaient de toutes
+parts.»--L.]
+
+[Note 345: C. à. d. 13 mètres 83 centim.--L.]
+
+[Note 346: Le texte dit à 2 plèthres de distance les unes des
+autres, ou un tiers de stade, c'est 61 mètr. 7, ou un peu plus de 32
+toises.--L.]
+
+[Note 347: 21 mètr. 56.--L.]
+
+[Note 348: J'ai dressé un plan de ce port _Cothon_, pour la
+traduction de Strabon (T. V, p. 473). J'y renvoie.--L.]
+
+[Marge: App. p. 72.] Asdrubal[349], au point du jour, voyant la honteuse
+déroute de ses troupes, pour se venger des Romains, et en même temps
+pour ôter aux habitants toute espérance d'accommodement et de pardon,
+fit avancer sur le mur tout ce qu'il avait de prisonniers romains, en
+sorte qu'ils fussent à portée d'être vus de toute l'armée. Là, il n'y
+eut point de supplices qu'il ne leur fît souffrir: on leur crevait les
+yeux; on leur coupait le nez, les oreilles, les doigts; on leur
+arrachait toute la peau de dessus le corps avec des peignes de fer; et,
+après les avoir ainsi tourmentés, on les précipitait du haut des murs en
+bas. Un traitement si cruel fit horreur aux Carthaginois; mais il ne les
+épargnait pas eux-mêmes, et il fit égorger plusieurs des sénateurs qui
+osèrent s'opposer à sa tyrannie.
+
+[Note 349: C'est celui qui commandait hors de la ville, et qui,
+ayant fait périr un autre Asdrubal, petit-fils de Masinissa, s'était
+fait donner le commandement dans la ville même.--L.]
+
+[Marge: Pag. 73.] Scipion, se voyant maître absolu de l'isthme, brûla le
+camp que les ennemis avaient abandonné, et en construisit un nouveau
+pour ses troupes. Il était de forme carrée, environné de grands et de
+profonds retranchements armés de bonnes palissades. Du côté des
+Carthaginois il éleva un mur haut de douze pieds, flanqué, d'espace en
+espace, de tours et de redoutes; et sur la tour qui était au milieu s'en
+élevait une autre de bois fort haute, d'où l'on découvrait tout ce qui
+se passait dans la ville. Ce mur occupait toute la largeur de l'isthme,
+c'est-à-dire vingt-cinq stades[350]. Les ennemis, qui étaient à portée
+du trait, firent tous leurs efforts pour empêcher cet ouvrage; mais,
+comme toute l'armée y travaillait sans relâche jour et nuit, il fut
+achevé en vingt-quatre jours. Scipion en tira un double avantage:
+premièrement, parce que ses troupes étaient logées plus sûrement et plus
+commodément; en second lieu, parce qu'il coupa par ce moyen les vivres
+aux assiégés, à qui l'on n'en pouvait plus porter que par mer, ce qui
+souffrait de très-grandes difficultés, tant à cause que la mer de ce
+côté-là est souvent orageuse, que par la garde exacte que faisait la
+flotte romaine. Et ce fut là une des principales causes de la famine qui
+se fit bientôt sentir dans la ville. D'ailleurs Asdrubal ne distribuait
+le blé qui lui arrivait qu'aux trente mille hommes de troupes qui
+servaient sous lui, se mettant peu en peine du reste de la multitude.
+
+[Note 350: Une lieue et un quart. = Voyez la note, p. 393.--L.]
+
+[Marge: App. p. 74.] Pour leur couper encore davantage les vivres,
+Scipion entreprit de fermer l'entrée du port par une levée qui
+commençait à cette langue de terre dont nous avons parlé, laquelle était
+assez près du port. L'entreprise d'abord parut folle aux assiégés, et
+ils insultaient aux travailleurs; mais, quand ils virent que l'ouvrage
+avançait extraordinairement chaque jour, ils commencèrent véritablement
+à craindre, et songèrent à prendre des mesures pour le rendre inutile:
+femmes et enfants, tout le monde se mit à travailler; mais avec un tel
+secret, que Scipion ne put jamais rien apprendre par les prisonniers de
+guerre, qui rapportaient seulement qu'on entendait beaucoup de bruit
+dans le port, mais sans qu'on sût pourquoi. Enfin, tout étant prêt, les
+Carthaginois ouvrirent tout d'un coup une nouvelle entrée d'un autre
+côté du port, et parurent en mer [Marge: [Strab. XVII, p. 833.]] avec
+une flotte assez nombreuse, qu'ils venaient tout récemment de construire
+des vieux matériaux qui se trouvèrent dans les magasins. On convient
+que, s'ils avaient été sur-le-champ attaquer la flotte romaine, ils s'en
+seraient infailliblement rendus maîtres, parce que, comme on ne
+s'attendait à rien de tel, et que tout le monde était occupé ailleurs,
+ils l'auraient trouvée sans rameurs, sans soldats, sans officiers; mais,
+dit l'historien, il était arrêté que Carthage serait détruite: ils se
+contentèrent donc de faire comme une insulte et une bravade aux Romains,
+et rentrèrent dans le port.
+
+[Marge: App. p. 75.] Deux jours après ils firent avancer leurs vaisseaux
+pour se battre tout de bon, et ils trouvèrent l'ennemi bien disposé.
+Cette bataille devait décider du sort des deux partis; elle fut longue
+et opiniâtre, les troupes de côté et d'autre faisant des efforts
+extraordinaires, celles-là pour sauver leur patrie réduite aux abois,
+celles-ci pour achever leur victoire. Dans le combat, les brigantins des
+Carthaginois, se coulant par-dessous le bord des grands vaisseaux des
+Romains, leur rompaient tantôt la poupe, tantôt le gouvernail, et tantôt
+les rames; et, s'ils se trouvaient pressés, ils se retiraient avec une
+promptitude merveilleuse pour revenir incontinent à la charge. Enfin,
+les deux armées ayant combattu avec égal avantage jusqu'au soleil
+couchant, les Carthaginois jugèrent à propos de se retirer, non qu'ils
+se comptassent vaincus, mais pour recommencer le lendemain. Une partie
+de leurs vaisseaux, ne pouvant entrer assez promptement dans le port,
+parce que l'entrée en était trop étroite, se retira, devant une terrasse
+fort spacieuse qu'on avait faite contre les murailles pour y descendre
+les marchandises, sur le bord de laquelle on avait élevé un petit
+rempart durant cette guerre, de peur que les ennemis ne s'en saisissent.
+Là le combat recommença encore plus vivement que jamais, et dura bien
+avant dans la nuit: les Carthaginois y souffrirent beaucoup, et ce qui
+leur resta de vaisseaux se réfugia dans la ville. Le matin étant venu,
+Scipion attaqua la terrasse; et, s'en étant rendu maître avec beaucoup
+de peine, il s'y logea, s'y fortifia, et y fit faire une muraille de
+brique du côté de la ville, fort proche des murs, et de pareille
+hauteur. Quand elle fut achevée, il y fit monter quatre mille hommes,
+avec ordre de lancer sans cesse des traits et des dards sur les ennemis,
+qui en étaient fort incommodés, à cause que, les deux murs étant d'une
+hauteur égale, ils ne jetaient presque aucun trait inutilement. Ainsi
+fut terminée cette campagne.
+
+[Marge: Pag. 78.] Pendant les quartiers d'hiver, Scipion s'appliqua à se
+débarrasser des troupes de dehors, qui incommodaient fort ses convois,
+et facilitaient ceux qu'on envoyait aux assiégés. Pour cela il attaqua
+une place voisine, nommée _Néphéris_, qui leur servait de retraite. Dans
+une dernière action, il périt du côté des ennemis plus de soixante-dix
+mille hommes, tant soldats que paysans ramassés; et la place fut
+emportée avec beaucoup de peine, après vingt-deux jours de siége. Cette
+prise fut suivie de la reddition de presque toutes les places d'Afrique,
+et contribua beaucoup à la prise même de Carthage, où depuis ce temps-là
+il n'était presque plus possible de faire entrer des vivres.
+
+[Marge: App. p. 79. AN. M. 3859. ROM. 603.] Au commencement du
+printemps, Scipion attaqua en même temps le port appelé _Cothon_ et la
+citadelle. S'étant rendu maître de la muraille qui environnait ce port,
+il se jeta dans la grande place de la ville, qui en était proche, d'où
+l'on montait à la citadelle par trois rues en pente, bordées de côté et
+d'autre d'un grand nombre de maisons, du haut desquelles on lançait une
+grêle de dards sur les Romains, qui furent contraints, avant que de
+passer outre, de forcer les premières maisons, et de s'y poster, pour
+pouvoir de là chasser ceux qui combattaient des maisons voisines. Le
+combat au haut et au bas des maisons dura pendant six jours, et le
+carnage fut horrible. Pour nettoyer les rues et en faciliter le passage
+aux troupes, on tirait avec des crocs les corps des habitants qu'on
+avait tués ou précipités du haut des maisons, et on les jetait dans des
+fosses, la plupart encore vivants et palpitants. Dans ce travail, qui
+dura six jours et six nuits, les soldats étaient relevés de temps en
+temps par d'autres tout frais, sans quoi ils auraient succombé à la
+fatigue: il n'y eut que Scipion qui pendant tout ce temps-là ne dormit
+point, donnant partout les ordres, et s'accordant à peine le temps de
+prendre quelque nourriture.
+
+[Marge: Pag. 81.] Il y avait tout lieu de croire que ce siége durerait
+encore long-temps et coûterait beaucoup de sang. Mais le septième jour
+on vit paraître des hommes en habits de suppliants, qui demandaient pour
+toute composition qu'il plût aux Romains de donner la vie à tous ceux
+qui voudraient sortir de la citadelle: ce qui leur fut accordé, à la
+réserve seulement des transfuges. Il sortit cinquante mille tant hommes
+que femmes, qu'on fit passer vers les champs avec bonne garde. Les
+transfuges, qui étaient environ neuf cents, voyant qu'il n'y avait point
+de quartier à espérer pour eux, se retranchèrent dans le temple
+d'Esculape avec Asdrubal, sa femme et ses deux enfants, où, quoiqu'ils
+fussent en petit nombre, ils pouvaient se défendre long-temps, parce que
+le lieu était fort élevé, assis sur des rochers, et qu'on y montait par
+soixante degrés: mais enfin, pressés de la faim, des veilles et de la
+crainte, et voyant leur perte prochaine, l'impatience les saisit, et,
+abandonnant le bas du temple, ils se retirèrent au dernier étage,
+résolus de ne le quitter qu'avec la vie.
+
+Cependant Asdrubal, songeant à sauver la sienne, descendit secrètement
+vers Scipion, portant en main une branche d'olivier, et se jeta à ses
+pieds. Scipion le fit voir aussitôt aux transfuges, qui, transportés de
+fureur et de rage, vomirent contre lui mille injures, et mirent le feu
+au temple. Pendant qu'on l'allumait, on dit que la femme d'Asdrubal se
+para le mieux qu'elle put, et, se mettant à la vue de Scipion avec ses
+deux enfants, lui parla à haute voix en cette sorte: «Je ne fais point
+d'imprécations contre toi, ô Romain, car tu ne fais qu'user des droits
+de la guerre; mais puissent les dieux de Carthage, et toi de concert
+avec eux, punir comme il le mérite ce perfide qui a trahi sa patrie, ses
+dieux, sa femme et ses enfants!» Puis, adressant la parole à Asdrubal:
+«Scélérat, dit-elle, perfide, le plus lâche de tous les hommes, ce feu
+va nous ensevelir moi et mes enfants; pour toi, indigne capitaine de
+Carthage, va orner le triomphe de ton vainqueur, et subir à la vue de
+Rome la peine que tu mérites.» Après ces reproches elle égorgea ses
+enfants, les jeta dans le feu, puis s'y précipita elle-même: tous les
+transfuges en firent autant.
+
+[Marge: App. p. 82.] Pour Scipion, voyant cette ville, qui avait été si
+florissante pendant sept cents ans, comparable aux plus grands empires
+par l'étendue de sa domination sur mer et sur terre, par ses armées
+nombreuses, par ses flottes, par ses éléphants, par ses richesses;
+supérieure même aux autres nations par le courage et la grandeur d'ame;
+qui, toute dépouillée qu'elle était d'armes et de vaisseaux, lui avait
+fait soutenir pendant trois années entières toutes les misères d'un long
+siége: voyant, dis-je, alors cette ville absolument ruinée, on dit qu'il
+ne put refuser des larmes à la malheureuse destinée de Carthage. Il
+considérait que les villes, les peuples, les empires, sont sujets aux
+révolutions aussi-bien que les hommes en particulier; que la même
+disgrâce était arrivée à Troie, jadis si puissante, et depuis aux
+Assyriens, aux Mèdes, aux Perses, dont la domination s'étendait si loin;
+et tout récemment encore aux Macédoniens, dont l'empire avait jeté un si
+grand éclat. Plein de ces lugubres pensées, il prononça deux vers
+d'Homère, dont le sens est:[351] _Il viendra un temps où la ville sacrée
+de Troie et le belliqueux Priam et son peuple périront_; désignant par
+ces vers le sort futur de Rome, comme il l'avoua à Polybe, qui lui en
+demanda l'explication.
+
+S'il avait été éclairé des lumières de la vérité, il [Marge: Eccl. 10,
+8.] aurait su ce que nous apprend l'écriture: «qu'un royaume est
+transféré d'un peuple à un autre à cause des injustices, des violences,
+des outrages qui s'y commettent, et de la mauvaise foi qui y règne en
+différentes manières.» Carthage est détruite parce que l'avarice, la
+perfidie, la cruauté, y étaient montées à leur comble. Rome aura le même
+sort, lorsque son luxe, son ambition, son orgueil, ses injustes
+usurpations, palliées sous le faux dehors de vertu et de justice, auront
+forcé le souverain maître et distributeur des empires à donner par sa
+chute une grande leçon à l'univers.
+
+[Note 351:
+
+ Ἔσσεται ἤμαρ ὄταν ποτ' ὀλώλῃ Ἵλιος ἱρὴ,
+ Καὶ Πρίαμος, καὶ λαὸς ἐὔμμελίω Πριάμοιο.
+
+ _Iliad_, lib. VI [v. 448].]
+
+[Marge: App. p. 83. AN. M. 3859. CARTH. 701. ROM. 603. AV. J.C. 145.]
+Carthage ayant été prise de la sorte, Scipion en abandonna le pillage
+aux soldats pendant quelques jours, à la réserve de l'or, de l'argent,
+des statues, et des autres offrandes qui se trouveraient dans les
+temples. Ensuite il leur distribua plusieurs récompenses militaires,
+aussi-bien qu'aux officiers, parmi lesquels deux s'étaient sur-tout
+distingués, Tib. Gracchus, et C. Fannius, qui les premiers avaient
+escaladé le mur. Il fit parer des dépouilles des ennemis un navire fort
+léger, et l'envoya à Rome porter la nouvelle de la victoire.
+
+[Marge: App. p. 83.] En même temps, il fit savoir aux habitants de la
+Sicile qu'ils eussent chacun à venir reconnaître et reprendre les
+tableaux et les statues que les Carthaginois leur avaient enlevés dans
+les guerres précédentes; et, en rendant à ceux d'Agrigente[352] le
+fameux taureau de Phalaris, il leur dit que ce taureau, qui était en
+même temps un monument de la cruauté de leurs anciens rois et de la
+bonté de leurs nouveaux maîtres, devait leur apprendre s'il leur serait
+plus avantageux d'être sous le joug des Siciliens que sous le
+gouvernement du peuple romain.
+
+[Note 352: «Quem taurum Scipio quum redderet Agrigentinis, dixisse
+dicitur, æquum esse illos cogitare utrùm esset Siculis utilius, suisne
+servire, an populo romano obtemperare, quum idem monumentum et domesticæ
+crudelitatis, et nostræ mansuetudinis haberent.» (CIC. VERR. 6, p. 73.)]
+
+Ayant mis en vente une partie des dépouilles qu'on avait trouvées à
+Carthage, il fit de sévères défenses à ses gens de rien prendre, ni même
+de rien acheter de ces dépouilles, tant il était attentif à écarter de
+sa personne et de sa maison jusqu'au plus léger soupçon d'intérêt.
+
+[Marge: App. p. 83.] Quand la nouvelle de la prise de Carthage fut
+arrivée à Rome, on s'y livra sans mesure au sentiment de la joie la plus
+vive, comme si ce n'eût été que de ce moment que le repos public fût
+assuré. On repassait dans son esprit tous les maux qu'on avait soufferts
+de la part des Carthaginois en Sicile, en Espagne, et même en Italie
+pendant seize ans consécutifs, durant lesquels Annibal avait saccagé
+quatre cents villes, fait périr en diverses rencontres trois cent mille
+hommes, et réduit Rome même à la dernière extrémité. Dans le souvenir de
+ces maux, on se demandait l'un à l'autre s'il était donc bien vrai que
+Carthage fût ruinée. Tous les ordres témoignèrent à l'envi leur
+reconnaissance envers les dieux, et la ville, pendant plusieurs jours,
+ne fut occupée que de sacrifices solennels, de prières publiques, de
+jeux et de spectacles.
+
+[Marge: App. p. 84.] Après qu'on eut satisfait aux devoirs de la
+religion, le sénat envoya dix commissaires en Afrique pour en régler
+l'état et le sort à l'avenir, conjointement avec Scipion. Le premier de
+leurs soins fut de faire démolir tout ce qui restait de Carthage.
+Rome[353], déjà maîtresse du monde presque entier, ne crut pas pouvoir
+être en sûreté tandis que le nom de Carthage subsisterait: tant une
+haine invétérée, et nourrie par de longues et de cruelles guerres, dure
+au-delà même du temps où l'on a à craindre, et ne cesse de subsister que
+lorsque l'objet qui l'excite a cessé d'être. Défenses furent faites au
+nom du peuple romain d'y habiter désormais, avec d'horribles
+imprécations contre ceux qui, au préjudice de cet interdit,
+entreprendraient d'y rebâtir quelque chose, et principalement le lieu
+nommé _Byrsa_, et la place appelée _Mégare_[354]. Au reste on n'en
+défendait l'entrée à personne, Scipion[355] n'étant pas fâché qu'on vît
+les tristes débris d'une ville qui avait osé disputer de l'empire avec
+Rome. Ils arrêtèrent encore que les villes qui, dans cette guerre,
+avaient tenu le parti des ennemis seraient toutes rasées, et donnèrent
+leur territoire aux alliés du peuple romain; et ils gratifièrent en
+particulier ceux d'Utique de tout le pays qui est entre Carthage et
+Hippone. Ils rendirent tout le reste tributaire, et en firent une
+province de l'empire romain où l'on enverrait tous les ans un préteur.
+
+[Note 353: «Neque se Roma, jam terrarum orbe superato, securam
+speravit fore, si nomen usquàm maneret Carthaginis, adeò odium
+certaminibus ortum ultra metum durat, et ne in victis quidem deponitur,
+neque ante invisum esse desinit, quàm esse desiit.» (VELL. PATERC. lib.
+1, c. 12.)]
+
+[Note 354: Il semble que par le mot _Megara_ on entendait la _cité_
+proprement dite, _le lieu où étaient les maisons_, selon le sens qu'a ce
+mot en phénicien. (BOCHART. _de Phœnic. colon_, cap. 24.)--L.]
+
+[Note 355: «Ut ipse locus eorum, qui cum hac urbe de imperio
+certârunt, vestigia calamitatis ostenderet.» (CIC. _Agrar._ 2, n. 50.)]
+
+[Marge: App. p. 84.] Quand tout fut réglé, Scipion retourna à Rome, où
+il entra en triomphe. On n'en avait jamais vu de si éclatant; car ce
+n'étaient que statues, que raretés, que pièces curieuses et d'un prix
+inestimable, que les Carthaginois, pendant le cours d'un grand nombre
+d'années, avaient apportées en Afrique, sans compter l'argent qui fut
+porté dans le trésor public, et qui montait à de très-grandes sommes.
+
+[Marge: App. p. 85. Plut. in vit. Gracch. p. 839.] Quelques précautions
+qu'on eût prises pour empêcher que jamais on ne pût songer à rétablir
+Carthage, moins de trente ans après, et du vivant même de Scipion, l'un
+des Gracques, pour faire sa cour au peuple, entreprit de la repeupler,
+et y conduisit une colonie composée de six mille citoyens. Le sénat,
+ayant appris que plusieurs signes funestes avaient répandu la terreur
+parmi les ouvriers lorsqu'on désignait l'enceinte et qu'on jetait les
+fondements de la nouvelle ville, voulut en surseoir l'exécution; mais le
+tribun, peu délicat sur la religion et peu scrupuleux, pressa l'ouvrage
+malgré tous ces présages sinistres, et le finit en peu de jours. Ce fut
+là la première colonie romaine envoyée hors de l'Italie.
+
+On n'y bâtit apparemment que des espèces de cabanes, puisque,
+[356]lorsque Marius dans sa fuite en Afrique s'y retira, il est dit
+qu'il menait une vie pauvre sur les ruines et les débris de Carthage, se
+consolant par la vue d'un spectacle si étonnant, et pouvant aussi, en
+quelque sorte, par son état, servir de consolation à cette ville
+infortunée.
+
+[Note 356: «Marius cursum in Africam direxit, inopemque vitam in
+tugurio ruinarum carthaginensium toleravit: quum Marius aspiciens
+Carthaginem, illa intuens Marium, alter alteri possent esse solatio.»
+(VELL. PATERC. lib. 2, cap. 19.)]
+
+[Marge: App. p. 85.]
+
+Appien rapporte que Jules César, après la mort de Pompée, étant passé en
+Afrique, vit en songe une grande armée qui l'appelait en versant des
+larmes; et que, touché de ce songe, il écrivit dans ses tablettes le
+dessein qu'il avait formé à cette occasion de rétablir Carthage et
+Corinthe: mais qu'ayant été tué bientôt après par les conjurés, César
+Auguste, son fils adoptif, qui trouva ce mémoire parmi ses papiers, fit
+rétablir la ville de Carthage près du lieu où était l'ancienne, pour ne
+pas encourir les exécrations qu'on avait fulminées, lorsqu'elle fut
+démolie, contre quiconque oserait la rebâtir.
+
+Je ne sais pas sur quoi est fondé ce que rapporte Appien; mais nous
+voyons dans Strabon que Carthage [Marge: App. l. 17, pag. 833.] fut
+rétablie en même temps que Corinthe par César[357], à qui il donne le
+nom de dieu, par où, un peu auparavant, [Marge: App. p. 83.] il avait
+clairement désigné Jules César[358]; et Plutarque, [Marge: Pag. 733.]
+dans sa vie, lui attribue en termes formels l'établissement de ces deux
+colonies, et remarque que ce qu'il y a de singulier sur ces deux villes,
+c'est que, comme il leur était arrivé auparavant d'être prises et
+détruites toutes deux en même temps, il leur arriva aussi à toutes deux
+d'être en même temps rebâties et repeuplées. Quoi qu'il en soit, Strabon
+assure que de son temps Carthage était aussi peuplée qu'aucune autre
+ville d'Afrique; et elle fut toujours, sous les empereurs suivants, la
+capitale de toute l'Afrique. Elle a encore subsisté avec éclat pendant
+environ sept cents ans; mais elle a été enfin entièrement détruite par
+les Sarrasins, au commencement du septième siècle, sans que dans le pays
+même on en connaisse le nom ni les vestiges.
+
+[Note 357: Outre l'autorité de Strabon qui est formelle, et celle de
+Plutarque qui ne l'est pas moins, on peut citer le témoignage de Dion
+Cassius (lib. XLIII, § 50) pour prouver la réalité du rétablissement de
+Carthage par Jules César. Ce qui paraît avoir trompé Appien, c'est qu'en
+effet Auguste y envoya également une colonie en 725 de Rome, au
+témoignage de Dion Cassius (lib. LII, § 43), confirmé d'ailleurs par les
+médailles de ce prince. (HARDUIN. _Num. urb. illustr._ p. 117.).--L.]
+
+[Note 358: Strabon, par les mots Θεὸς Καῖσαρ, ne peut en effet
+désigner que Jules César.--L.]
+
+_Digression sur les mœurs et le caractère du second Scipion l'Africain._
+
+Scipion, le destructeur de Carthage, était propre fils du fameux Paul
+Émile qui vainquit Persée, dernier roi de Macédoine, et par conséquent
+petit-fils de cet autre Paul Émile qui fut tué à la bataille de Cannes.
+Il fut adopté par le fils du grand Scipion l'Africain, et nommé _Scipio
+Æmilianus_; ce qui, selon la loi des adoptions, réunissait les noms des
+deux familles. Il en soutint également l'honneur par toutes les grandes
+qualités qui peuvent illustrer la robe et l'épée. Pendant tout le cours
+de sa vie, dit un historien, on ne vit rien en lui que de louable:
+actions, discours, sentiments[359]. Il se distingua particulièrement
+(éloge bien rare maintenant dans les gens de guerre!) par un goût exquis
+pour les belles-lettres et pour toutes sortes de sciences, et par
+l'estime singulière qu'il faisait des personnes lettrées et savantes.
+Tout le monde sait qu'on lui attribuait les comédies de Térence, ouvrage
+le plus achevé que Rome ait jamais produit pour l'élégance et la
+finesse[360]. On dit à sa louange que personne ne savait mieux que lui
+entremêler le repos et l'action, ni mettre à profit avec plus de
+délicatesse et de goût les vides que lui laissaient les affaires.
+Partagé entre les armes et les livres, entre les travaux militaires du
+camp et les occupations paisibles du cabinet, ou il exerçait son corps
+par les fatigues de la guerre, ou il cultivait son esprit par l'étude
+des sciences. Il montra par là que rien n'est plus capable de faire
+honneur à un homme de qualité, dans quelque profession qu'il se trouve,
+que les belles connaissances. Cicéron[361] dit de lui qu'il avait
+toujours entre les mains les ouvrages de Xénophon, si pleins
+d'instructions solides, soit pour la guerre, soit pour la politique.
+
+[Note 359: «P. Scipio Æmilianus, vir avitis P. Africani paternisque
+L. Pauli virtutibus simillimus, omnibus belli ac togæ dotibus,
+ingeniique ac studiorum eminentissimus seculi sui, qui nihil in vita
+nisi laudandum aut fecit, aut dixit, ac sensit.» (VELL. PATERC. lib. 1,
+cap. 12.)]
+
+[Note 360: «Neque enim quisquam hoc Scipione elegantiùs intervalla
+negotiorum otio dispunxit; semperque aut belli aut pacis serviit
+artibus, semper inter arma ac studia versatus, aut corpus periculis, aut
+animum disciplinis exercuit.» (Ibid. cap. 13.)]
+
+[Note 361: «Africanus semper socraticum Xenophontem in manibus
+habebat.» (TUSC. _Quæst._ lib. 2, n. 62.)]
+
+[Marge: Plut. invit. Æmil. Paul.] Ce goût exquis pour les belles-lettres
+et pour les sciences était le fruit de l'excellente éducation que Paul
+Émile avait donnée à ses enfants. Il les avait fait instruire par les
+plus habiles maîtres en tout genre, n'épargnant pour cela aucune
+dépense, quoiqu'il n'eût qu'un bien très-médiocre; et il assistait à
+tous leurs exercices autant que les affaires publiques le lui
+permettaient, voulant par là devenir lui-même leur premier maître.
+
+[Marge: Excerpt. e Polyb. p. 147-163.] L'union intime de notre Scipion
+avec Polybe acheva de perfectionner en lui les rares qualités qu'un
+heureux naturel et une excellente éducation y faisaient déjà admirer.
+Polybe, avec un grand nombre d'Achéens qui étaient devenus suspects aux
+Romains pendant la guerre de Persée, était retenu à Rome, où son mérite
+le fit bientôt connaître et rechercher par les personnes de la ville les
+plus distinguées. Scipion, âgé à peine de dix-huit ans, se livra tout
+entier à lui, et regarda comme le plus grand bonheur de sa vie de
+pouvoir être formé par un tel maître, dont il préférait l'entretien à
+tous les vains amusements qui ont ordinairement tant d'attrait pour les
+jeunes gens.
+
+Polybe commença par lui inspirer une aversion extrême pour ces plaisirs
+également dangereux et honteux auxquels s'abandonnait la jeunesse
+romaine, déjà presque généralement déréglée et corrompue par le luxe et
+la licence que les richesses et les nouvelles conquêtes avaient
+introduits à Rome. Scipion, pendant les cinq premières années qu'il fut
+à une si excellente école, sut bien profiter des leçons qu'il y
+recevait; et, se mettant au-dessus des railleries et du mauvais exemple
+des jeunes gens de son âge, il fut regardé dès-lors dans toute la ville
+comme un modèle de retenue et de sagesse.
+
+De là il fut aisé de le faire passer à la générosité, au noble
+désintéressement, au bel usage des richesses, vertus si nécessaires aux
+personnes d'une grande naissance, et que Scipion porta à un suprême
+degré, comme on le peut voir par quelques faits que Polybe en rapporte,
+qui sont bien dignes d'admiration.
+
+[Marge: Polyb. 32, c. xii, seq.] [362]Émilie, femme du premier Scipion
+l'Africain, et mère de celui qui avait adopté le Scipion dont parle ici
+Polybe, avait laissé à ce dernier, en mourant, une riche succession.
+Cette dame, outre les diamants, les pierreries, et les autres bijoux qui
+composent la parure des personnes de son rang, avait une grande quantité
+de vases d'or et d'argent destinés pour les sacrifices, un train
+magnifique, des chars, des équipages, un nombre considérable d'esclaves
+de l'un et de l'autre sexe; le tout proportionné à l'opulence de la
+maison où elle était entrée. Quand elle fut morte, Scipion abandonna
+tout ce riche appareil à sa mère Papiria, qui, ayant été répudiée, il y
+avait déjà quelque temps, par Paul Émile, et n'ayant pas de quoi
+soutenir la splendeur de sa naissance, menait une vie obscure, et ne
+paraissait plus dans les assemblées ni dans les cérémonies publiques.
+Quand on l'y vit reparaître avec cet éclat, une si magnifique libéralité
+fit beaucoup d'honneur à Scipion, surtout parmi les dames, qui ne s'en
+turent pas, et dans une ville où, dit Polybe, on ne se dépouillait pas
+volontiers de son bien.
+
+[Note 362: Elle était sœur de Paul Émile, père du second Scipion
+l'Africain.]
+
+Il ne se fit pas moins admirer dans une autre occasion. Il était obligé,
+en conséquence de la succession qui lui était échue par la mort de sa
+grand'mère, de payer, en trois termes différents, aux deux filles de
+Scipion son grand-père adoptif, la moitié de leur dot, qui montait à
+cinquante mille écus[363]. A l'échéance du premier terme, Scipion fit
+remettre entre les mains du banquier la somme entière. Tibérius Gracchus
+et Scipion Nasica, qui avaient épousé ces deux sœurs, croyant que
+Scipion s'était trompé, allèrent le trouver, et lui représentèrent que
+les lois lui laissaient l'espace de trois ans pour fournir cette somme
+en trois différents paiements. Le jeune Scipion répondit qu'il
+n'ignorait pas la disposition des lois, qu'on en pouvait suivre la
+rigueur avec des étrangers, mais qu'avec des proches et des amis il
+convenait d'en user avec plus de simplicité et de noblesse; et il les
+pria d'agréer que la somme entière leur fût payée. Ils s'en retournèrent
+pleins d'admiration pour la générosité de leur parent, et[364] se
+reprochant à eux-mêmes la bassesse de leurs sentiments par rapport à
+l'intérêt, quoiqu'ils fussent les premiers de la ville et les plus
+estimés. Cette libéralité leur paraissait d'autant plus admirable, dit
+Polybe, qu'à Rome, loin de vouloir payer cinquante mille écus avant
+l'échéance du terme, personne n'aurait voulu en payer mille avant le
+jour préfix.
+
+[Note 363: Il y a dans Polybe (XXXII, c. 13, § 10) 50 talents; ce
+qui doit s'entendre en cet endroit de 50 fois 6000 deniers romains, ou
+de 300,000 deniers, valant alors 245,500 francs.--L.]
+
+[Note 364: Κατεγνωκότες τῆς αὐτῶν [forte αὑτῶν] μικρολογίας
+mikrologias. [POLYB. XXXII, c. 13, 16.]]
+
+Ce fut par le même esprit que, deux ans après, Paul Émile son beau-père
+étant mort, il céda à son frère Fabius, qui était moins riche que lui,
+la part qu'il avait dans la succession de leur père, laquelle montait à
+plus de soixante mille écus[365], afin de corriger ainsi l'inégalité de
+biens qui se trouvait entre les deux frères.
+
+Ce même frère ayant dessein de donner un spectacle de gladiateurs après
+la mort de son père, pour honorer sa mémoire, comme c'était alors la
+coutume, et ne pouvant pas facilement soutenir cette dépense, qui allait
+fort loin, Scipion donna quinze mille écus[366] pour en supporter du
+moins la moitié.
+
+[Note 365: Dans Polybe, 60 talents ou 360,000 deniers ou 294,000
+francs.--L.]
+
+[Note 366: 15 talents ou 73,500 francs.--L.]
+
+Les présents magnifiques, que Scipion avait faits à sa mère Papiria, lui
+revenaient de plein droit après sa mort; et ses sœurs, selon l'usage de
+ce temps, n'y pouvaient rien prétendre; mais il aurait cru se déshonorer
+et rétracter ses dons, s'il les avait repris. Il laissa donc à ses sœurs
+tout ce qu'il avait donné à leur mère, ce qui montait à une somme fort
+considérable, et il s'attira de nouveaux applaudissements par cette
+nouvelle preuve qu'il donna de sa grandeur d'ame et de sa tendre amitié
+pour sa famille.
+
+Ces différentes largesses, qui, réunies ensemble, montaient à de
+très-grandes sommes, tiraient, ce semble, un nouveau prix de l'âge où il
+les faisait, car il était très-jeune, et encore plus des circonstances
+du temps où il plaçait ses dons, et des manières gracieuses et
+obligeantes dont il savait les assaisonner.
+
+Les faits que je viens de citer sont si éloignés de nos mœurs, qu'il y
+aurait lieu de craindre qu'on ne les regardât comme une exagération
+outrée d'un historien prévenu en faveur de son héros, si l'on ne savait
+que le caractère dominant de Polybe, qui les rapporte, était un grand
+amour de la vérité et un extrême éloignement de toute flatterie. Dans
+l'endroit même d'où j'ai tiré ce récit, il a cru devoir prendre quelques
+précautions par rapport à ce qu'il dit des actions vertueuses et des
+rares qualités de Scipion: il fait observer que, ses écrits devant être
+lus par les Romains, qui étaient parfaitement instruits de tout ce qui
+regarde ce grand homme, il ne manquerait pas d'être démenti par eux s'il
+osait avancer quelque chose qui fût contraire à la vérité; affront
+auquel il n'est pas vraisemblable qu'un auteur qui a quelque soin de sa
+réputation voulût s'exposer gratuitement.
+
+Nous avons déjà remarqué que Scipion n'avait pris aucune part aux
+dérèglements et aux débauches qui régnaient alors presque généralement
+parmi la jeunesse romaine. Il fut avantageusement dédommagé et
+récompensé de cette privation volontaire des plaisirs, par la santé
+ferme et vigoureuse qu'elle lui procura pour tout le reste de sa vie,
+qui le mit en état de goûter des plaisirs bien plus purs, et de faire
+ces grandes actions qui lui acquirent tant de gloire.
+
+Les exercices de la chasse, auxquels il se plaisait extrêmement,
+contribuèrent aussi beaucoup à rendre son corps robuste, et capable de
+soutenir les plus rudes fatigues. La Macédoine, où il suivit son père,
+lui fournit abondamment de quoi satisfaire son inclination, parce que la
+chasse, qui y faisait le divertissement ordinaire des rois, ayant été
+suspendue depuis quelques années à cause de la guerre, il y trouva une
+quantité incroyable de gibier de toute espèce. Paul Émile, attentif à
+procurer à son fils d'honnêtes plaisirs, pour le dégoûter et le
+détourner de ceux que la raison lui interdisait, lui laissa goûter avec
+une pleine liberté celui de la chasse pendant tout le temps que les
+troupes romaines demeurèrent dans le pays, depuis la victoire qu'il
+avait remportée sur Persée. Le jeune homme employa son loisir à cet
+exercice si convenable à son âge et à son inclination, et il n'eut pas
+moins de succès dans cette guerre innocente qu'il déclara aux bêtes de
+Macédoine, que son père en avait eu dans celle qu'il avait faite contre
+les habitants de ce pays.
+
+C'est au retour de ce voyage que Scipion trouva Polybe à Rome, et lia
+avec lui cette étroite amitié qui devint si utile à ce jeune Romain, et
+qui ne lui a guère moins fait d'honneur dans la postérité que toutes ses
+conquêtes. Il paraît que Polybe demeurait et mangeait avec les deux
+frères. Un jour que Scipion se trouva seul avec lui, il lui ouvrit son
+cœur avec une pleine effusion, et se plaignit, mais d'une manière douce
+et tendre[367], de ce que Polybe, dans les conversations qu'on avait à
+table, adressait toujours la parole à son frère Fabius et jamais à lui.
+«Je sens bien, lui dit-il, que cette indifférence vient de la pensée où
+vous êtes, comme tous nos citoyens, que je suis un jeune homme
+inappliqué, et qui n'ai rien du goût qui règne aujourd'hui dans Rome,
+parce qu'on ne voit pas que je m'attache aux exercices du barreau, et
+que je m'applique au talent de la parole. Mais comment le ferais-je? On
+me dit perpétuellement que ce n'est point un orateur que l'on attend de
+la maison des Scipions, mais un général d'armée. Je vous avoue,
+pardonnez-moi la franchise avec laquelle je vous parle, que votre
+indifférence pour moi me touche et m'afflige sensiblement.» Polybe,
+surpris de ce discours, auquel il ne s'attendait point, le consola du
+mieux qu'il put, et l'assura que, s'il adressait ordinairement la parole
+à son frère, ce n'était point du tout faute d'estime pour lui, mais
+uniquement parce que Fabius était l'aîné, et que d'ailleurs, sachant que
+les deux frères pensaient de même, il avait cru que parler à l'un,
+c'était parler à l'autre; qu'au reste, il s'offrait de tout son cœur à
+son service, et qu'il pouvait disposer absolument de sa personne: que,
+par rapport aux sciences, pour lesquelles il lui voyait beaucoup de
+goût, il trouverait des secours suffisants dans ce grand nombre de
+savants qui venaient tous les jours de Grèce à Rome; mais que, pour le
+métier de la guerre, qui était proprement sa profession aussi-bien que
+sa passion, il pourrait lui être de quelque utilité. Alors Scipion, lui
+prenant les mains et les serrant avec les siennes: «Oh, dit-il, quand
+verrai-je cet heureux jour où, libre de tout autre engagement et vivant
+avec moi, vous voudrez bien vous appliquer à me former l'esprit et le
+cœur! C'est alors que je me croirai digne de mes ancêtres.» Depuis ce
+temps-là, Polybe, charmé et attendri de voir dans un jeune homme[368] de
+si nobles sentiments, s'attacha particulièrement au jeune Scipion, qui
+le respecta toujours dans la suite comme son propre père.
+
+[Note 367: Polybe ajoute ce trait charmant, et en rougissant un peu:
+καὶ τῷ χρώματι γενόμενος ἐνερευθής (POLYB. XXXII, c. 9, § 8.)--L.]
+
+[Note 368: Il n'avait pas plus de 18 ans, dit Polybe (XXXII, c. 10,
+§ 1).--L.]
+
+La qualité d'historien n'était pas la seule que Scipion estimât dans
+Polybe; il faisait bien plus de cas et d'usage de celles de grand
+capitaine et de grand politique. Aussi il le consultait en tout, et ne
+se conduisait que par ses avis, lors même qu'il fut à la tête des
+troupes, concertant en secret avec lui toutes les opérations de la
+campagne, tous les mouvements de l'armée, toutes les entreprises contre
+l'ennemi, et toutes les [Marge: Pausan. in Arcad. l. 8 [c. 30] pag.
+505.] mesures propres à les faire réussir. En un mot, l'opinion
+constante était que ce Romain n'avait rien fait de bon dont il n'eût
+l'obligation à Polybe, et qu'il ne faisait de fautes que lorsqu'il
+agissait sans le consulter.
+
+Je prie le lecteur de me pardonner cette longue digression, qui peut
+paraître étrangère à mon sujet puisque je ne traite point de l'histoire
+romaine, mais qui m'a paru si propre au dessein que je me propose en
+général dans cet ouvrage, de former la jeunesse, que je n'ai pu
+m'empêcher de l'insérer ici, quoique je sentisse bien que ce n'était pas
+tout-à-fait sa place. En effet, on y voit de quelle importance est la
+bonne éducation, et combien il est avantageux aux jeunes gens de se lier
+de bonne heure avec des personnes de mérite; car ce furent là les
+fondements de cette gloire et de cette réputation qui ont rendu le nom
+de Scipion si illustre. Mais sur-tout quel exemple pour notre siècle, où
+souvent les plus légers intérêts divisent les frères et les sœurs, et
+troublent la paix des familles, que ce généreux désintéressement de
+Scipion, à qui les sommes les plus considérables ne coûtaient rien quand
+il s'agissait d'obliger ses proches! Ce bel endroit de Polybe m'avait
+échappé, parce qu'il ne se trouve point dans l'édition _in-folio_ que
+nous en avons. Sa place naturelle était le lieu où, traitant du goût de
+la solide gloire, j'ai parlé du mépris et du noble usage que les anciens
+faisaient de l'argent. J'ai cru ne pouvoir me dispenser de rendre ici
+aux jeunes gens ce que j'avais lieu de me reprocher de leur avoir, en
+quelque sorte, alors dérobé.
+
+_Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa._
+
+J'ai promis, après que j'aurais achevé ce qui regarde la république de
+Carthage, de revenir à la famille et à la postérité de Masinissa. Ce
+point d'histoire fait une partie considérable de celle d'Afrique, et,
+par cette raison, n'est pas tout-à-fait étranger à mon sujet.
+
+[Marge: App. [Bell. pun.] p. 63. [c. 105.] Val. Max. lib. 5, cap. 2. AN.
+M. 3857 ROM. 601.] Depuis que Masinissa, sous le premier Scipion, eut
+embrassé le parti des Romains, il était toujours demeuré dans cette
+honorable alliance avec un zèle et une fidélité qui ont peu d'exemples.
+Se voyant près de mourir, il écrivit au proconsul d'Afrique, sous qui
+servait alors le jeune Scipion, pour le prier de vouloir bien le lui
+envoyer, ajoutant qu'il mourrait content s'il pouvait expirer entre ses
+bras, après l'avoir rendu le dépositaire de ses dernières volontés.
+Mais, sentant que sa fin approchait avant qu'il pût avoir cette
+consolation, il fit venir sa femme et ses enfants, et leur dit qu'il ne
+connaissait dans toute la terre que le seul peuple romain, et parmi ce
+peuple, que la seule famille des Scipions; qu'il laissait en mourant un
+pouvoir suprême à Scipion Émilien de disposer de ses biens et de
+partager son royaume entre ses enfants; qu'il voulait que tout ce qu'il
+aurait décidé fût exécuté ponctuellement, comme si lui-même l'avait
+arrêté par son testament. Après leur avoir ainsi parlé, il mourut âgé de
+plus de quatre-vingt-dix ans.
+
+Ce prince, qui pendant sa jeunesse avait essuyé d'étranges malheurs,
+s'étant vu dépouillé de son royaume, obligé de fuir de province en
+province, et près mille fois de perdre la vie, soutenu, dit l'historien,
+par la protection divine, n'eut plus jusqu'à sa mort qu'une [Marge: App.
+p. 63.] suite continuelle de prospérités, qui ne fut interrompue par
+aucun accident fâcheux. Non-seulement il recouvra son royaume, mais il y
+ajouta celui de Syphax son ennemi; et, maître de tout le pays depuis la
+Mauritanie jusqu'à Cyrène, il devint le prince le plus puissant de toute
+l'Afrique. Il conserva jusqu'à la fin de sa vie une santé très-robuste,
+qu'il dut sans doute et à l'extrême sobriété dont il usa toujours pour
+le boire et le manger, et au soin qu'il eut de s'endurcir sans relâche
+au travail et à la fatigue. Agé de quatre-vingt-dix ans, il faisait
+encore tous les exercices d'un jeune homme, et se tenait à cheval sans
+selle; et Polybe fait remarquer [Marge: An seni gerenda sit Resp. pag.
+791.] (c'est Plutarque qui nous a conservé cette remarque) que, le
+lendemain d'une grande victoire remportée contre les Carthaginois, on
+l'avait trouvé devant sa tente faisant son repas d'un morceau de pain
+bis.
+
+Il laissa en mourant cinquante-quatre fils, dont trois seulement étaient
+d'un mariage légitime; savoir, Micipsa, [Marge: App. p. 63. Val. Max.
+lib. 5, cap. 2.] Gulussa et Mastanabal. Scipion partagea le royaume
+entre ces trois derniers, et donna aux autres des revenus considérables;
+mais bientôt après Micipsa demeura seul possesseur de ces vastes états
+par la mort de ses deux frères. Il eut deux fils, Adherbal et Hiempsal;
+et il fit élever avec eux dans son palais Jugurtha[369] son neveu, fils
+de Mastanabal, et en prit autant de soin que de ses propres enfants. Ce
+dernier avait des qualités excellentes, qui lui attirèrent une estime
+générale. Bien fait de sa personne, beau de visage, plein d'esprit et de
+sens, il ne donna point, comme c'est l'ordinaire des jeunes gens, dans
+le luxe et le plaisir. Il s'exerçait avec ceux de son âge à la course, à
+lancer le javelot, à monter à cheval; et, supérieur à tous, il savait
+pourtant s'en faire aimer. La chasse était son unique plaisir, mais la
+chasse contre les lions et d'autres bêtes féroces. Pour achever son
+éloge, il excellait en tout, et parlait peu de lui-même: _plurimùm
+facere, et minimùm ipse de se loqui_.
+
+[Note 369: Toute l'histoire de Jugurtha est tirée de Salluste.]
+
+Un mérite si éclatant et si généralement approuvé commença à donner de
+l'inquiétude à Micipsa. Il se voyait âgé, et ses enfants fort jeunes.
+[370]Il savait de quoi l'ambition est capable quand il s'agit d'un
+trône; et qu'avec beaucoup moins de talents que n'en avait Jugurtha, il
+est aisé de se laisser entraîner à une tentation si délicate, sur-tout
+quand elle est aidée de circonstances si favorables. Afin d'éloigner un
+compétiteur si dangereux pour ses enfants, il lui donna le commandement
+des troupes qu'il envoyait au secours des Romains, occupés alors au
+siège de Numance, sous la conduite de Scipion. Il se flattait que
+Jugurtha, brave comme il était, pourrait bien s'engager mal à propos
+dans quelque action périlleuse, et y laisser la vie; mais il se trompa.
+[371]Ce jeune prince à un courage intrépide joignait un grand
+sang-froid; et, ce qui est fort rare à cet âge, il était également
+éloigné et d'une prévoyance timide et d'une hardiesse téméraire. Il
+gagna dans cette campagne l'estime et l'amitié de toute l'armée. Scipion
+le renvoya avec des lettres de recommandation pour son oncle, et des
+témoignages fort avantageux, après lui avoir donné pourtant de sages
+avis sur la conduite qu'il devait tenir; car, habile comme il était à
+connaître les hommes, il avait apparemment entrevu dans ce jeune prince
+une ambition dont il craignait les suites.
+
+[Note 370: «Terrebat eum natura mortalium avida imperii, et præceps
+ad explendum animi cupidinem: prætereà opportunitas suæ liberorumque
+ætatis, quæ etiam mediocres viros spe prædæ transversos agit.» SALLUST.
+[c. 6.]]
+
+[Note 371: «Ac sanè, quod difficillimum imprimis est, et prælio
+strenuus erat, et bonus consilio: quorum alterum ex providentia timorem,
+alterum ex audacia temeritatem adferre plerumque solet.» [c. 7.]]
+
+Micipsa, touché de tout le bien qu'on lui mandait de son neveu, changea
+de disposition à son égard, et ne songea plus qu'à le gagner à force de
+bienfaits. Il l'adopta, et par son testament le fit son héritier comme
+ses deux autres enfants. Se voyant près de mourir, il les manda tous
+trois ensemble, et les fit approcher de son lit. Là, en présence de
+toute la cour, il fit souvenir Jugurtha de tout ce qu'il avait fait en
+sa faveur, le conjurant au nom des dieux de défendre et de protéger
+toujours ses enfants, qui, de proches qu'ils lui étaient par le sang,
+étaient devenus ses frères par son bienfait. [372]Il lui représenta que
+ce n'étaient point les armes ni les trésors qui faisaient la force d'un
+royaume, mais les amis, qui ne s'acquièrent ni par les armes, ni par
+l'or, mais par des services réels, et par une fidélité inviolable. Or
+peut-on trouver de meilleurs amis que des frères? et quel fond peut
+faire sur des étrangers quiconque devient ennemi de ses proches? Il
+exhorta ses enfants à ménager avec grand soin et à respecter Jugurtha,
+et à n'avoir d'autre dispute avec lui que pour tâcher de l'atteindre, et
+même, s'il se pouvait, de le surpasser en mérite. Il finit en leur
+recommandant à tous de demeurer fidèlement attachés au peuple romain, et
+de le regarder toujours comme leur bienfaiteur, leur patron, leur
+maître. Micipsa mourut peu de jours après.
+
+[Note 372: «Non exercitus, neque thesauri, præsidia regni sunt,
+verùm amici: quos neque armis cogere, neque auro parare queas; officio
+et fide pariuntur. Quis autem amicior quàm frater fratri? aut quem
+alienum fidum invenies, si tuis hostis fueris?» [c. 9.]]
+
+[Marge: AN. M. 3887 ROM. 631.] Jugurtha ne se contraignit pas
+long-temps. Il commença par se délivrer d'Hiempsal, qui lui avait parlé
+avec beaucoup de liberté, et le fit égorger. Adherbal vit par-là ce
+qu'il avait à craindre pour lui-même. [Marge: AN. M. 3888 ROM. 632.] La
+Numidie se divise et prend parti entre les deux frères. On lève de part
+et d'autre de nombreuses troupes. Adherbal, après avoir perdu la plupart
+de ses places, est vaincu dans un combat, et obligé de se réfugier à
+Rome. Jugurtha n'en est pas fort effrayé; il savait que presque tout y
+était vénal. Il y envoie donc des députés, avec ordre de corrompre à
+force de présents les principaux des sénateurs. Dans la première
+audience qu'on leur donna, Adherbal exposa le malheureux état où il se
+trouvait réduit, les injustices et les violences de Jugurtha, le meurtre
+de son frère, la perte de presque toutes ses places, et il insista
+principalement sur les derniers ordres que son père, en mourant, lui
+avait donnés, de mettre uniquement sa confiance dans le peuple romain,
+dont l'amitié serait pour lui et pour son royaume un appui plus ferme et
+plus sûr que toutes les troupes et tous les trésors du monde. Son
+discours fut long et pathétique. Les députés de Jugurtha répondirent en
+peu de mots qu'Hiempsal avait été tué par les Numides à cause de sa
+cruauté, qu'Adherbal avait été l'agresseur, et qu'après avoir été vaincu
+il venait se plaindre de n'avoir pas fait tout le mal qu'il aurait
+souhaité; que leur maître priait le sénat de juger de sa conduite en
+Afrique par celle qu'il avait gardée à Numance, et de compter plus sur
+ses actions que sur les accusations de ses ennemis. Ils avaient employé
+en secret une éloquence plus efficace que celle des paroles; et elle eut
+tout son effet. A l'exception d'un petit nombre de sénateurs qui
+conservaient encore quelques sentiments d'honneur, et n'étaient pas
+vendus à l'injustice, tout le reste pencha du côté de Jugurtha. Il fut
+résolu qu'on enverrait sur les lieux des commissaires pour partager
+également les provinces entre les deux frères. On peut bien juger que
+Jugurtha n'épargna pas l'argent. Le partage fut fait entièrement à son
+avantage, en gardant néanmoins quelque apparence d'équité.
+
+Ce premier succès enfla son courage et augmenta sa hardiesse. Il attaque
+son frère à force ouverte; et, pendant que celui-ci s'amuse à envoyer
+vers les Romains, il enlève plusieurs de ses places, pousse toujours ses
+conquêtes, et, après le gain d'une bataille, l'assiége lui-même dans
+Cirta, capitale de son royaume. Cependant surviennent des députés de
+Rome, avec ordre de déclarer aux deux princes, de la part du sénat et du
+peuple, qu'ils aient à mettre bas les armes et à faire cesser toute
+hostilité. Jugurtha, après avoir protesté de son profond respect et de
+sa parfaite soumission pour les ordres du peuple romain, ajouta qu'il ne
+croyait pas que son intention fût de l'empêcher de défendre sa propre
+vie contre les embûches de son frère: qu'au reste, il enverrait au plus
+tôt à Rome pour informer le sénat de sa conduite. Par cette réponse
+vague, il éluda les ordres du sénat, et ne laissa pas même aux députés
+la liberté d'aller trouver Adherbal.
+
+Quelque serré qu'il fût dans la place, il trouva le moyen d'écrire à
+Rome pour implorer le secours du peuple romain contre un frère qui le
+tenait assiégé depuis cinq mois, et qui en voulait à sa vie. Quelques
+sénateurs étaient d'avis que, sans perdre de temps, on déclarât la
+guerre à Jugurtha; mais son crédit l'emporta encore, et l'on se contenta
+d'ordonner une députation composée de sénateurs de grand poids, du
+nombre desquels était Émilius Scaurus, homme puissant dans la noblesse,
+factieux, et qui cachait de grands vices sous une apparence de probité.
+Jugurtha fut d'abord effrayé, mais il sut éluder aussi leur demande, et
+les renvoya sans rien conclure. Alors Adherbal, n'ayant plus aucune
+ressource, se rendit, à condition qu'il aurait la vie sauve; mais il fut
+égorgé sur-le-champ, et un grand nombre de Numides avec lui.
+
+Malgré l'horreur que cette nouvelle excita à Rome, l'argent de Jugurtha
+lui fit encore trouver des défenseurs dans le sénat. Mais C. Memmius,
+tribun du peuple, homme vif et ennemi de la noblesse, engagea le peuple
+à ne pas souffrir qu'un crime si horrible demeurât impuni. La guerre fut
+donc déclarée à Jugurtha. [Marge: AN. M. 3894 ROM. 638. AV. J. C. 110.]
+Le consul Calpurnius Bestia en fut chargé.[373] Il avait d'excellentes
+qualités; mais elles étaient gâtées et rendues inutiles par son avarice.
+Scaurus partit avec lui. Ils emportèrent d'abord plusieurs places; mais
+l'argent de Jugurtha arrêta ces conquêtes[374]; Scaurus même, qui
+jusque-là avait paru fort vif contre ce prince, ne put résister à une
+attaque si violente. On fit un traité. Jugurtha parut se rendre au
+peuple romain. Trente éléphants, quelques chevaux, et une somme d'argent
+fort médiocre, furent remis entre les mains du questeur.
+
+[Note 373: «Multæ bonæque artes animi et corporis erant, quas omnes
+avaritia præpediebat.» [c. 28.]]
+
+[Note 374: «Magnitudine pecuniæ a bono honestoque in pravum
+abstractus est.»]
+
+L'indignation publique éclata pour-lors à Rome. Le tribun Memmius
+échauffa les esprits par ses discours. Il fit nommer Cassius, qui était
+préteur, pour aller trouver Jugurtha, et l'engager à venir à Rome sous
+la garantie du peuple romain, afin qu'en sa présence on examinât qui
+étaient ceux qui avaient reçu de l'argent. Il ne put se dispenser de s'y
+rendre. Sa vue ranima la colère du peuple; mais un tribun, corrompu à
+force de présents, traîna l'assemblée en longueur, et enfin la dissipa.
+Un prince numide, petit-fils de Masinissa, qui se nommait Massiva, et
+était pour-lors à Rome, fut conseillé de demander le royaume de
+Jugurtha. Celui-ci le sut, et le fit égorger au milieu de Rome. Le
+meurtrier fut arrêté, et mis entre les mains de la justice; et Jugurtha
+eut ordre de se retirer de l'Italie. Ce fut pour-lors que, sortant de la
+ville, et tournant plusieurs fois ses regards de ce côté-là, il dit
+«[375]que Rome n'attendait pour se vendre qu'un acheteur, et qu'elle
+périrait s'il s'en trouvait un.»
+
+[Note 375: «Postquam Romà egressus est, fertur sæpè tacitus eò
+respiciens, postremò dixisse, _Urbem venalem et maturè perituram, si
+emptorem invenerit_.» [c. 35.]]
+
+La guerre recommence donc de nouveau. Elle réussit fort mal, d'abord par
+la nonchalance, et peut-être par la connivence du consul Albinus; puis,
+lorsqu'il fut retourné à Rome pour y tenir les assemblées, par
+l'ignorance de son frère Aulus, qui, ayant engagé l'armée dans un défilé
+d'où elle ne pouvait sortir, se rendit honteusement à l'ennemi, qui fit
+passer les Romains sous le joug, et leur fit promettre qu'ils
+sortiraient de Numidie dans l'espace de dix jours.
+
+Il est aisé de juger comment une paix si ignominieuse, conclue sans
+l'autorité du peuple, fut regardée à Rome. On n'y conçut de bonnes
+espérances pour le succès de cette guerre, que lorsque le soin en fut
+confié au consul L. Métellus.[376] A toutes les autres vertus d'un
+excellent général il joignait un parfait désintéressement, qualité la
+plus essentielle alors contre un ennemi tel que Jugurtha, qui jusque-là,
+pour vaincre, avait moins employé l'épée que l'argent. Il trouva
+Métellus invincible de ce côté-là comme de tout autre: il fallut donc
+payer de sa personne et de son courage, au défaut de cette ressource qui
+commença à lui manquer. Aussi fit-il des efforts extraordinaires; et
+tout ce qu'on peut attendre de la bravoure, de l'habileté, de
+l'attention d'un grand capitaine, à qui le désespoir fournit de
+nouvelles forces et de nouvelles lumières, il l'employa dans cette
+campagne, mais toujours sans succès, parce qu'il avait affaire à un
+consul à qui il n'échappait aucune faute, et qui ne manquait aucune
+occasion de prendre avantage sur son ennemi.
+
+[Note 376: «In Numidiam proficiscitur, magnâ spe civium, quum
+propter artes bonas, tùm maximè quòd adversùm divitias invictum animum
+gerebat.» [c. 43.]]
+
+La grande peine de Jugurtha fut de se mettre à couvert du côté des
+traîtres: Depuis qu'il eut su que Bomilcar, en qui il avait une entière
+confiance, avait songé à attenter sur sa vie, il n'eut plus un moment de
+repos. Il ne trouvait nulle part de sûreté; le jour, la nuit, le
+citoyen, l'étranger, tout lui était suspect, tout le faisait trembler;
+il ne prenait le sommeil qu'à la dérobée, changeant même souvent de lit
+sans garder les bienséances de son rang: quelquefois, s'éveillant en
+sursaut, il prenait des armes et jetait de grands cris, tant la crainte
+le troublait et l'agitait comme un forcené.
+
+Marius servait en qualité de lieutenant sous Métellus. Dévoré
+d'ambition, il travailla d'abord secrètement à le décrier dans l'esprit
+des soldats: et, devenu bientôt l'ennemi déclaré et le calomniateur de
+son général, il vint à bout, par ces voies indignes, de le supplanter et
+de se faire nommer en sa place pour terminer la guerre contre
+Jugurtha.[377] Quelque force d'ame qu'eût d'ailleurs Métellus, il fut
+abattu par ce coup imprévu, qui lui arracha des larmes et des discours
+peu dignes d'un grand homme comme lui. Il y avait en effet dans le
+procédé de Marius une noirceur affreuse, qui montre clairement ce que
+c'est que l'ambition, et comment elle est capable d'étouffer dans
+quiconque s'y livre tout sentiment d'honneur et de probité. Métellus,
+ayant pris soin d'éviter la rencontre d'un successeur dont la seule vue
+aurait été pour lui un cruel tourment, arriva à Rome, où il fut reçu
+avec un applaudissement général.[Marge: AN. M. 3898 ROM. 642.] L'honneur
+du triomphe lui fut accordé, et il prit le surnom de _Numidicus_.
+
+[Note 377: «Quibus rebus supra bonum atque honestum perculsus, neque
+lacrymas tenere, neque moderari linguam: vir egregius in aliis artibus,
+nimis molliter ægritudinem pati.» [c. 81.]]
+
+J'ai cru devoir réserver pour l'histoire romaine le détail des actions
+particulières qui se sont passées en Afrique sous Métellus et sous
+Marius, dont Salluste nous a laissé un récit fort circonstancié dans son
+admirable histoire de Jugurtha. Je me hâte de venir à la fin de cette
+guerre.
+
+Jugurtha, dans la déroute de ses affaires, avait eu recours à Bocchus,
+roi des Maures, dont il avait épousé la fille. La Mauritanie est un pays
+qui s'étend depuis la Numidie jusque par-delà les bords de la mer qui
+répondent à l'Espagne. A peine le nom du peuple romain y était-il connu;
+et cette nation, de son côté, était absolument inconnue aussi aux
+Romains. Jugurtha fit entendre à son beau-père que, s'il laissait
+subjuguer la Numidie, son pays aurait sans doute le même sort, d'autant
+plus que les Romains, ennemis déclarés de la royauté, semblaient avoir
+juré la ruine de tous les trônes. Il engagea donc Bocchus à entrer en
+ligue avec lui contre eux, et il en reçut à différentes reprises des
+secours fort considérables.
+
+Cette liaison qui, de part et d'autre, n'était fondée que sur l'intérêt,
+n'avait jamais été bien ferme entre eux. Une dernière défaite de
+Jugurtha acheva d'en rompre tous les nœuds. Bocchus conçut le noir
+dessein de livrer son gendre aux Romains. Dans cette vue, il avait écrit
+à Marius de lui envoyer un homme de confiance. Sylla lui parut fort
+propre pour cette négociation. C'était un jeune officier d'un rare
+mérite, qui servait sous lui en qualité de questeur. Il ne craignit
+point de se mettre à la discrétion du barbare, et il y alla. Quand il
+fut arrivé, Bocchus, qui, selon le génie de la nation, ne se piquait pas
+beaucoup de fidélité, et qui de moment à autre changeait de dessein,
+délibère s'il ne le livrerait pas lui-même à Jugurtha. Il demeura
+long-temps dans cette incertitude, combattu en lui-même par des pensées
+toutes contraires; et le changement subit qu'on voyait sur son visage,
+dans son air, dans tout son maintien, marquait assez ce qui se passait
+dans son esprit. Enfin, revenant à son premier dessein, il fit ses
+conditions avec Sylla, et lui remit entre les mains Jugurtha, qui fut
+conduit aussitôt à Marius.
+
+[Marge: Plut. in vit. Marii. [c. 10]] [378]Sylla, dit Plutarque, se
+conduisit dans cette occasion en jeune homme avide et altéré de gloire,
+dont il commençait tout récemment à goûter la douceur. Au lieu
+d'attribuer à son général l'honneur de cet événement, comme son devoir
+l'y obligeait, et comme ce doit être une règle inviolable, il s'en
+réserva la plus grande partie, et fit faire un anneau qu'il portait
+toujours, où il était représenté recevant Jugurtha des mains de Bocchus,
+et il affecta dans la suite de s'en servir toujours pour son cachet.
+Marius, piqué jusqu'au vif de cette espèce d'insulte, ne la lui pardonna
+jamais. Et ce fut là l'origine et la semence de cette haine implacable
+qui éclata depuis entre ces deux Romains, et qui coûta tant de sang à la
+république.
+
+[Note 378: Οἷα νέος φιλότιμος, ἄρτι δόξης γεγευμένος, οủκ ἤνεγκε
+μετρίως τὸ εὐτύχημα. (PLUT. Præcept. reip. ger. p. 806.)]
+
+[Marge: Plut. ibid. AN. M. 3901 ROM. 645. AV. J. C. 103.] Marius entra
+en triomphe dans Rome, faisant voir aux Romains un spectacle qu'ils
+avaient de la peine à croire, même en le voyant, Jugurtha captif: cet
+ennemi redoutable, pendant la vie duquel on n'avait osé espérer de voir
+la fin de cette guerre, tant son courage était mêlé de ruses et de
+finesses, et son génie fertile en nouvelles ressources au milieu des
+malheurs les plus désespérés. On dit que dans la marche du triomphe il
+perdit l'esprit, qu'après la cérémonie il fut mené en prison, et que les
+sergents, se hâtant d'avoir sa dépouille, lui déchirèrent toute sa robe,
+et lui arrachèrent les deux bouts des oreilles pour avoir les pendants
+qu'il y portait. En cet état, il fut jeté tout nu et plein d'effroi dans
+une fosse profonde, où il passa six jours entiers à lutter contre la
+faim et contre la crainte de la mort, ayant toujours conservé jusqu'au
+dernier soupir un désir ardent de la vie: digne fin, ajoute Plutarque,
+digne récompense de ses forfaits, s'étant toujours cru tout permis pour
+assouvir son ambition, ingratitude, perfidie, noires trahisons, cruautés
+sanglantes et barbares.
+
+Juba, roi de Mauritanie, a fait trop d'honneur aux lettres et aux
+sciences pour être entièrement omis dans l'histoire de la famille de
+Masinissa, dont son père, nommé aussi Juba, était arrière-petit-fils, et
+petit-fils de Gulussa. Juba le père se signala dans la guerre, entre
+César et Pompée par son attachement inviolable au parti du dernier. Il
+se donna la mort après la bataille [Marge: AN. M. 3959 ROM. 703.] de
+Thapse, où ses troupes et celles de Scipion furent entièrement défaites.
+Juba son fils, encore enfant, fut livré au vainqueur, qui en fit un des
+principaux ornements de son triomphe. Il paraît qu'on prit grand soin de
+son éducation à Rome, où il acquit des lumières qui dans la suite
+l'égalèrent aux plus savants hommes qu'ait jamais eus la Grèce. Il ne
+quitta le séjour de cette ville que pour aller prendre possession des
+états de son père. Auguste les lui rendit lorsque, par la mort [Marge:
+AN. M. 3974 ROM. 719. AV. J. C. 30.] d'Antoine, il se vit le maître
+absolu de disposer des provinces de l'empire. Juba, par la douceur de
+son règne, gagna le cœur de tous ses sujets. Sensibles à ses bienfaits,
+ils le mirent au nombre de leurs dieux. Pausanias [Marge: [Pausan.
+Attic. c. 17.]] parle d'une statue que les Athéniens lui avaient érigée.
+Il était bien juste qu'une ville de tout temps consacrée aux Muses
+donnât des marques publiques de son estime à un roi qui tenait un rang
+illustre parmi les savants. Suidas[379] attribue à ce prince plusieurs
+ouvrages, dont aujourd'hui il ne nous reste que des fragments. Il avait
+écrit[380] de l'histoire d'Arabie, des antiquités d'Assyrie, des
+antiquités romaines, de l'histoire des théâtres, de celle de la peinture
+et des peintres, de la nature et des propriétés de différents animaux,
+de la grammaire, et d'autres matières semblables[381], dont on peut voir
+le dénombrement dans la petite dissertation de M. l'abbé Sevin sur la
+vie et sur les ouvrages de Juba le jeune, d'où j'ai tiré le peu que j'en
+ai dit ici.
+
+[Note 379: In voce Ἰόβας.]
+
+[Note 380: Tom. IV des Mémoires de l'Académie des Belles-Lettres, p.
+457.]
+
+[Note 381: Il ne faut pas oublier ses Commentaires sur l'Afrique,
+tirés principalement des livres carthaginois. (AMM. MARCELL. XII, c.
+15.)
+
+Ajoutons, comme un fait important, que ce prince, s'occupant avec ardeur
+des progrès de la géographie, avait fait reconnaître par ses vaisseaux
+les îles _Fortunées_, actuellement les îles _Canaries_.--L.]
+
+
+ FIN DU TOME PREMIER DE L'HISTOIRE ANCIENNE.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ CONTENUES
+ DANS LE TOME PREMIER.
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+
+ Pages.
+ Avertissement de l'auteur des observations et
+ éclaircissements historiques joints à cette édition. V
+ Éloge de Rollin, par M. Saint-Albin Berville. XIII
+ Épitre dédicatoire. XXXVII
+
+ PRÉFACE.
+
+ § I. Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport à
+ la religion. XLIII
+ § II. Observations particulières sur cet ouvrage. LXVI
+ Avertissements de l'auteur répandus dans l'in-12, en
+ différents tomes, et réunis ici tous ensemble. LXXVII
+ Édition des principaux auteurs grecs cités dans l'Hist.
+ ancienne. XCVII
+
+ AVANT-PROPOS.
+
+ Origine et progrès de l'établissement des royaumes. 1
+
+ LIVRE PREMIER.
+
+ HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS.
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+ Description de l'Égypte, et de ce qui s'y trouve de plus
+ remarquable. 7
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ Thébaïde. 9
+
+ CHAPITRE II.
+
+ Égypte du milieu ou Heptanome. 11
+ § I. Obélisques. 13
+ § II. Pyramides. 15
+ § III. Labyrinthe. 20
+ § IV. Lac de Mœris. 21
+ § V. Débordement du Nil. 24
+
+ 1. Sources du Nil. 25
+ 2. Cataractes du Nil. 26
+ 3. Causes du débordement. 28
+ 4. Temps et durée du débordement. 29
+ 5. Mesure du débordement. 31
+ 6. Canaux du Nil. Pompes. P. 33
+ 7. Fécondité causée par le Nil. 35
+ 8. Double spectacle causé par le Nil. 38
+ 9. Canal de communication entre les deux mers par le Nil. 39
+
+ CHAPITRE III.
+
+ Basse Égypte. 41
+
+ SECONDE PARTIE.
+
+ Des mœurs et coutumes des Égyptiens. 49
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ De ce qui regarde les rois et le gouvernement. 50
+
+ CHAPITRE II.
+
+ Des prêtres et de la religion des Égyptiens. 57
+ § I. Culte de différentes divinités. 60
+ § II. Cérémonies des funérailles. 68
+
+ CHAPITRE III.
+
+ Des soldats et de la guerre. 72
+
+ CHAPITRE IV.
+
+ De ce qui regarde les sciences et les arts. 75
+
+ CHAPITRE V.
+
+ Des laboureurs, des pasteurs, des artisans. 79
+
+ CHAPITRE VI.
+
+ De la fécondité de l'Égypte. 84
+
+ TROISIÈME PARTIE.
+
+ Histoire des rois d'Égypte. 92
+ Rois d'Égypte. 95
+
+ LIVRE SECOND.
+
+ HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+ Caractère, mœurs, religion et gouvernement des
+ Carthaginois. 141
+
+ § I. Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était
+ une colonie. 141
+ § II. Religion des Carthaginois. 143
+ § III. Forme du gouvernement de Carthage. 150
+
+ Suffètes. 151
+ Le sénat. 152
+ Le peuple. 154
+ Le tribunal des cent. 154
+ Défauts du gouvernement de Carthage. 156
+
+ § IV. Commerce de Carthage. Première source de ses richesses
+ et de sa puissance. 159
+ § V. Mines d'Espagne. Seconde source des richesses et de la
+ puissance de Carthage. 161
+ § VI. La guerre. 163
+ § VII. Les sciences et les arts. 168
+ § VIII. Caractère, mœurs, qualités des Carthaginois. 172
+
+ SECONDE PARTIE.
+
+ Histoire des Carthaginois. 176
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ Fondation de Carthage et ses accroissements jusqu'à la
+ première guerre punique. 176
+ Conquêtes des Carthaginois en Afrique. 181
+ Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc. 182
+ Conquêtes des Carthaginois en Espagne. 183
+ Conquêtes des Carthaginois en Sicile. 187
+
+ CHAPITRE II.
+
+ Histoire de Carthage, depuis la première guerre punique
+ jusqu'à sa destruction. 226
+ Article I. Première guerre punique. 227
+ Art. II. Guerre de Libye, ou contre les mercenaires. 254
+ Art. III. Seconde guerre punique. 269
+ Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique. 270
+ Déclaration de la guerre. 278
+ Commencement de la seconde guerre punique. 280
+ Passage du Rhône. 282
+ Marche qui suivit le passage du Rhône. 284
+ Passage des Alpes. 288
+ Entrée dans l'Italie. 293
+ Combat de cavalerie près du Tésin. 294
+ Bataille de la Trébie. 298
+ Bataille de Trasimène. 304
+ Conduite d'Annibal par rapport à Fabius. 308
+ État des affaires en Espagne. 314
+ Bataille de Cannes. 315
+ Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal. 323
+ Affaires d'Espagne et de Sardaigne. 327
+ Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome. 328
+ Défaite et mort des deux Scipions en Espagne. 330
+ Défaite et mort d'Asdrubal. 332
+ Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est nommé
+ consul, et passe en Afrique. Annibal y est rappelé. 336
+ Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique suivie du combat. 341
+ Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la
+ seconde guerre punique. 344
+ Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de
+ la seconde guerre punique. 349
+ Intervalle entre la seconde et la troisième guerre punique. 351
+ § I. Suite de l'histoire d'Annibal. 351
+ Annibal entreprend et vient à bout de réformer à Carthage la
+ justice et les finances. 352
+ Retraite et mort d'Annibal. 355
+ Éloge et caractère d'Annibal. 364
+ § II. Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi
+ de Numidie. 369
+
+ Art. IV. Troisième guerre punique. 377
+ Digression sur les mœurs et le caractère du second Scipion
+ l'Africain. 407
+ Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa. 416
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by
+Charles Rollin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 ***
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+Project Gutenberg's Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by Charles Rollin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres Completes de Rollin Tome 1
+ Histoire Ancienne Tome 1
+
+Author: Charles Rollin
+
+Editor: Jean-Antoine Letronne
+
+Release Date: January 3, 2009 [EBook #27694]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rnald Lvesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+ OEUVRES
+ COMPLTES
+ DE ROLLIN.
+
+ NOUVELLE DITION,
+ ACCOMPAGNE D'OBSERVATIONS ET D'CLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES,
+ PAR M. LETRONNE,
+ MEMBRE DE L'INSTITUT
+ (ACADMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES).
+
+ ---------
+
+ HISTOIRE ANCIENNE.
+ TOME I.
+
+
+
+
+ PARIS,
+ DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
+ IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT, RUE JACOB, No 24.
+
+ M DCCC XXI.
+ ----
+
+
+
+ OEUVRES
+ COMPLTES
+ DE ROLLIN.
+ ---------
+
+ TOME PREMIER.
+
+
+ PARIS,
+
+ { FIRMIN DIDOT, PRE ET FILS, Libraires,
+ { rue Jacob, no 24;
+ CHEZ{ LOUIS JANET, Libraire, rue St-Jacques, no 59;
+ { BOSSANGE, Libraire, rue de Tournon, no 6;
+ { VERDIRE, Libraire, quai des Augustins, no 25.
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ AVERTISSEMENT
+ DE L'AUTEUR
+ DES OBSERVATIONS ET CLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES
+ JOINTS CETTE DITION.
+
+ ----------------------
+
+Depuis long-temps on sentait la ncessit d'une dition critique des
+oeuvres historiques de Rollin. Il est en effet reconnu que Rollin n'a
+point galement soign toutes les parties du grand ensemble d'histoire
+dont il a fait prsent la France. Ne pouvant examiner avec assez
+d'attention le sens de certains passages difficiles qui auraient exig
+un examen approfondi, il a d s'en rapporter quelquefois des versions
+inexactes. Le temps lui a manqu pour remonter toujours la source des
+faits: et souvent il a incorpor dans son ouvrage les rsultats des
+travaux de ses prdcesseurs, sans les soumettre l'preuve d'un nouvel
+examen: c'est ce qu'il avoue cent fois avec une franchise et une candeur
+admirables.
+
+On ne saurait donc tre surpris de ce que ses ouvrages historiques
+renferment quelques erreurs de dtail, dont une critique malveillante
+s'est servie pour tcher de dcrditer ces ouvrages. Dans le sicle
+dernier, Rollin a t violemment attaqu par des pdants jaloux du
+succs de son Histoire ancienne, ou par des hommes qui ne lui
+pardonnaient point d'avoir compos un livre d'histoire dict par l'amour
+de la religion. Les critiques pointilleuses et mesquines d'un abb
+Bellanger, qui voulait faire croire que Rollin ne savait pas un mot de
+grec; les sarcasmes de Voltaire, rpts par mille chos, ont contribu
+ rpandre l'opinion, nous dirons le prjug, que l'Histoire ancienne et
+l'Histoire romaine fourmillent de contre-sens, et sont remplies
+d'erreurs de tout genre, de rflexions niaises et puriles, de contes
+rassembls sans critique. Ils n'ont pu russir en faire abandonner la
+lecture; mais ils en ont diminu l'autorit et le poids, en exagrant le
+nombre des fautes qui peuvent s'y trouver.
+
+Il nous a paru qu'un moyen efficace de rendre ces ouvrages une grande
+partie de l'autorit qu'on a voulu leur faire perdre; de les relever
+dans l'opinion des juges clairs; de ramener les lecteurs prvenus, ou
+qui manquent du loisir ncessaire pour examiner les faits par eux-mmes;
+c'tait de rduire leur juste valeur les critiques dont les crits de
+Rollin ont t l'objet, en publiant pour la premire fois une dition
+qui offrt, sur les endroits vraiment fautifs, les rectifications et les
+claircissements ncessaires.
+
+Le traducteur[1] italien de l'Histoire ancienne avait dj essay de
+suppler quelques dfauts qu'il avait cru remarquer dans cette
+histoire; mais nous n'approuvons nullement la mthode qu'il a suivie,
+d'insrer une multitude d'additions dans le texte mme: l'inconvnient
+d'tre diffuses et fort insignifiantes, ces additions joignent celui de
+dnaturer l'ouvrage original.
+
+[Note 1: _Storia Antica_ di Carlo ROLLIN, etc. Genova, MDCCXCII.]
+
+Notre mthode est entirement diffrente. En premier lieu, nous
+conservons absolument intact le texte original, pour lequel nous avons
+suivi l'dition in-4, imprime sous les yeux de l'auteur; toutes les
+citations, les notes, ont t textuellement reproduites; nous ne nous
+sommes permis de changements que pour corriger les nombreuses
+inexactitudes qui s'taient glisses dans l'orthographe de certains noms
+propres, dans l'indication des auteurs cits; ou les fautes qui
+dfiguraient plusieurs citations de textes grecs et latins.
+
+Nos observations sont rejetes au bas des pages, et se trouvent ainsi
+entirement spares du texte. Il y avait, dans cette mthode mme, un
+cueil redouter; c'tait de multiplier ou d'tendre les notes et les
+observations, au point de faire rellement un ouvrage ct de celui de
+Rollin, et de surcharger le sien d'un appareil scientifique tout--fait
+dplac, qui et bris continuellement la narration, et en et dtruit
+l'intrt. Nous croyons avoir vit cet cueil, en nous renfermant dans
+les limites indiques par la nature mme de l'ouvrage. Nos observations,
+bornes ce qu'il y a d'essentiel, sont de deux espces: les unes ont
+pour objet de rectifier une erreur de fait, une traduction fautive; les
+autres contiennent, soit l'indication d'une particularit nglige par
+l'historien, mais ncessaire pour la connaissance parfaite du trait
+historique qu'il rapporte; soit la discussion des motifs qu'on peut
+avoir de douter des faits qu'il a prsents comme certains, ou de croire
+ quelques autres qu'il a donns comme douteux. Ces notes sont en
+gnral fort courtes et prcises: quelques-unes, en petit nombre, ont
+plus d'tendue; mais l'importance ou l'intrt du sujet rendait
+ncessaires de plus grands dveloppements.
+
+Il est presque inutile d'avertir que nos observations ne portent que sur
+des faits matriels, jamais sur des opinions: les digressions de
+l'auteur, ses rflexions, sa manire de voir et de juger les choses, de
+saisir les rapports de l'histoire profane avec l'histoire sacre,
+constituent son caractre particulier, pour ainsi dire sa physionomie;
+et nous en avons scrupuleusement respect les traits. Sans doute, il
+nous et t facile de mettre quelquefois notre opinion en regard de
+celle de l'auteur; mais quelle et t la plus vraie des deux?
+
+Nous nous sommes galement interdit des discussions gnrales sur la
+chronologie de l'ancienne gypte et de l'empire d'Assyrie. Rollin a
+sur-tout vit toute discussion approfondie sur ce sujet; il s'est
+content de suivre principalement Ussrius et Frret: il a le soin d'en
+prvenir ses lecteurs. Que les systmes de ces hommes habiles prtent
+quelques difficults, c'est ce dont nous ne faisons nul doute: il
+faudrait de longues discussions pour les faire ressortir, et sur-tout
+pour les lever; et, quand on y parviendrait, serait-on sr de ne les
+avoir point remplaces par d'autres difficults plus grandes encore? En
+de telles matires, o l'on voit autant d'opinions diffrentes qu'il y a
+de gens qui s'en occupent, le difficile n'est pas de faire un systme,
+c'est d'en faire un plus probable de tous points que celui qu'on a la
+prtention de dtruire. Nous nous sommes donc contents de donner
+quelques observations de dtail.
+
+Nous en dirons autant des notions gographiques par lesquelles Rollin a
+commenc l'histoire de chaque pays: ces notions sont toujours
+incompltes, mais videmment l'auteur n'a pas voulu en dire davantage;
+il le pouvait sans peine. Nous nous sommes donc borns quelques notes
+sur ce qui pouvait s'y trouver d'inexact, sans insister davantage;
+d'autant plus qu'il n'y a pas maintenant de petit livre de gographie
+qui ne renferme plus de dtails sur ce sujet.
+
+Un article important, et qui avait besoin de rectifications
+continuelles, est celui de l'valuation des mesures et des monnaies
+anciennes: les recherches qu'on a faites depuis Rollin ont modifi
+sensiblement celle qu'il avait adopte. Pour les mesures itinraires,
+nous nous sommes servis des travaux les plus rcents. L'valuation des
+monnaies grecques et romaines a t tablie sur les bases dont nous
+avons dmontr la certitude dans un ouvrage spcial[2]. A la fin de
+l'histoire romaine, nous placerons un expos des principes sur lesquels
+reposent ces diverses valuations, et des tableaux dresss d'aprs ces
+principes.
+
+[Note 2: _Considrations gnrales sur l'valuation des monnaies
+grecques et romaines et sur la valeur de l'or et de l'argent avant la
+dcouverte de l'Amrique_, chez F. Didot.]
+
+Toutes les notes qui nous appartiennent sont suivies de la lettre--L.
+
+Quand il nous arrive de complter une note de l'auteur, par une addition
+qui nous parat ncessaire, cette addition est prcde des deux traits
+==, et suivie de la mme lettre--L.
+
+Quelquefois, nous avons jug propos de mettre en marge une citation
+qui avait chapp l'auteur; ou l'indication du livre et de la page,
+quand il ne l'a point mise: ces additions marginales sont renfermes
+entre crochets [].
+
+Nous ferons quelques modifications et additions l'atlas de d'Anville
+qu'on joint ordinairement aux oeuvres de Rollin: elles seront spcifies
+dans un avertissement particulier qui sera mis en tte de cet atlas.
+
+ L.
+
+ Paris, 20 dcembre 1820.
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ LOGE
+ DE ROLLIN,
+ DISCOURS
+ QUI A REMPORT LE PRIX D'LOQUENCE
+ DCERN PAR L'ACADMIE FRANAISE,
+ DANS SA SANCE DU 27 AOT 1818;
+ PAR SAINT-ALBIN BERVILLE,
+ AVOCAT LA COUR ROYALE DE PARIS.
+
+ ---------
+
+ Nocturn versate manu, versate diurn.
+ HORAT.
+
+La nature commence l'homme, et l'ducation l'achve. Par elle, ses
+facults deviennent des talents; ses penchants, des vertus; par elle se
+perptuent d'ge en ge, avec les traditions de la science, les leons
+de la sagesse. Aussi, dans l'antiquit, voyons-nous l'ducation exciter
+constamment la sollicitude des philosophes et des lgislateurs. Lycurgue
+fonde sur son pouvoir les lois qu'il donne son peuple; Platon, le code
+qu'a rv son gnie; magistrat et pre -la-fois, Caton honore la
+pourpre consulaire par les fonctions d'instituteur. Et certes, s'il est
+un art digne de l'estime des sages, c'est celui qui se propose pour
+objet la perfection de l'homme: art aussi grand dans son but qu'immense
+dans ses dtails; d'autant plus noble, qu'il n'offre point, pour les
+soins qu'il commande, pour les devoirs qu'il impose, le ddommagement
+flatteur de la clbrit; d'autant plus dlicat, qu'il faut montrer la
+vrit des yeux faibles encore, clairer l'intelligence sans instruire
+les passions, et prparer les triomphes de la vertu sans altrer la
+scurit de l'innocence!
+
+Rollin servit l'enseignement par ses travaux; il honora sa carrire par
+des talents et des vertus. Pour le louer, il suffit de raconter ce qu'il
+a fait, de montrer ce qu'il a t. Je n'offenserai point, par le faste
+de mes louanges, la mmoire d'un sage: je parlerai rarement de sa
+gloire; mais je parlerai souvent de sa bont, et sans doute son ombre ne
+repoussera point cet loge.
+
+PREMIRE PARTIE.
+
+Lorsqu'aprs la chute de l'empire d'Occident cette belle partie de
+l'Europe perdit la civilisation qu'elle devait aux Romains, les crits
+des anciens y conservrent le germe d'une civilisation nouvelle. Mais ce
+germe resta long-temps strile. Des institutions barbares opposaient une
+barrire aux progrs de l'esprit humain; les peuples n'existaient que
+pour la servitude, les grands n'existaient que pour les combats;
+l'instruction tait renferme dans les clotres, et plusieurs sicles
+drent s'couler avant qu'elle pt se rpandre dans les rangs de la
+socit. Mais lorsqu'enfin le temps eut amen dans l'ordre politique une
+rvolution salutaire, les tudes commencrent refleurir: c'est alors
+qu'un tablissement dont l'origine se perd dans la nuit des ges,
+l'Universit, exera sur l'enseignement une utile influence.
+L'ducation, auparavant livre au hasard, prit dans son sein une forme
+rgulire: son indpendance jeta quelques ides de libert parmi les
+gnrations naissantes; les traditions de l'antiquit htrent, en se
+propageant, le retour des lumires; et la raison humaine s'affranchit
+par degrs des liens qui l'avaient tenue si long-temps captive.
+
+Nourri dans cette cole clbre, Rollin avait puis dans les leons des
+Gerson, des Hersan, les saines doctrines de l'enseignement, et cet amour
+de l'antiquit, qui n'est que l'amour du vrai beau en morale comme dans
+les arts. Hritier de leurs fonctions, il l'avait t de leurs succs:
+des rformes salutaires, de sages innovations, avaient marqu sa
+carrire. Une disgrce vient arrter le cours de ses travaux: l'homme de
+paix renonce sans murmure, et non sans regrets peut-tre, l'emploi de
+faire le bien; mais il sait rendre sa retraite utile encore: il lgue
+l'enseignement public les fruits de sa longue exprience; il claire
+comme crivain ceux qu'il ne lui est plus permis de guider comme
+instituteur.
+
+Rollin, dans le _Trait des tudes_, n'a point prtendu, ainsi qu'un
+philosophe clbre, refaire l'ducation sur de nouvelles bases; il n'a
+voulu que rassembler des traditions consacres par l'usage. Toutefois,
+s'il n'a point cette audacieuse indpendance de l'auteur d'_mile_, qui
+remonte par la pense la source de nos institutions pour leur
+imprimer, du haut de son gnie, une direction nouvelle, il s'loigne
+galement de cette superstition du pass, qui subroge l'usage aux droits
+de la raison, et compte les annes au lieu de peser les avantages.
+Rousseau, dans sa marche hardie, a pouss plus avant l'investigation des
+principes; mais, domin par une imagination imprieuse, il a quelquefois
+abus de la vrit. Rollin, plus circonspect, s'arrte avant le but
+plutt que de s'exposer le franchir; mais, s'il se borne cultiver
+des vrits connues, il sait les rendre fcondes. Il n'appelle point les
+rformes, mais il les accepte des mains de l'exprience. Un autre
+crivain, qui souvent a servi de guide l'auteur du Trait des tudes;
+qui, en voulant former l'orateur, s'occupe d'abord former l'homme de
+bien, et conduit son lve l'loquence par la vertu, Quintilien,
+interdit aux soins paternels l'ouvrage de l'ducation. Il veut
+dvelopper par l'mulation nos facults naissantes, et parat craindre
+qu'amollis par les douceurs de la vie domestique, l'ame ne perde son
+ressort et le corps sa vigueur. Peut-tre, en prononant cette exclusion
+rigoureuse, Quintilien n'a-t-il pas assez rendu justice cette
+ducation qui ne spare point ceux qu'unit la nature; qui permet de
+chercher la convenance la plus parfaite entre les moyens de l'lve et
+le caractre de l'institution, et rassemble sur une tte chrie une
+vigilance et des soins qui, en se dissminant, sont quelquefois en
+danger de se ralentir: peut-tre, en voulant transporter de l'ordre
+politique dans l'ordre moral le mobile puissant, mais dlicat, de
+l'mulation, n'a-t-il pas assez considr le danger d'veiller les
+passions avant d'avoir affermi la raison qui doit les rprimer. Quoi
+qu'il en soit, je sais gr Rollin de s'tre montr moins svre;
+d'avoir permis la tendresse du pre de seconder quelquefois le zle de
+l'instituteur; et sur-tout d'avoir respect ces liens d'affection
+mutuelle, qui, forms au sein de la famille par l'habitude et
+l'intimit, prparent l'ordre social la garantie des vertus
+domestiques.
+
+Mais, si l'ducation peut varier dans sa forme, son objet est
+invariable. clairer l'esprit par la science, la raison par la morale,
+l'ame par la religion, tels sont les soins que Rollin lui impose: c'est
+ la vertu de consacrer le savoir; c'est la pit de consacrer la
+vertu.
+
+Avant que les crivains du sicle de Louis XIV eussent fix la langue
+franaise, l'enseignement dut chercher dans les langues anciennes des
+formes rgulires et des modles pour l'loquence. Depuis, lorsque la
+France, grace au gnie des Pascal, des Fnlon, des Racine, fut devenue
+ son tour une terre classique; l'usage, qui devrait tre l'expression
+de la raison universelle, et qui n'est souvent que celle des erreurs
+dominantes, continua de bannir de nos coles une langue que leurs crits
+venaient d'illustrer. Rollin la rtablit dans ses droits: il en
+dveloppe les avantages; et s'il ne l'gale point celles de
+l'antiquit pour la richesse et l'harmonie, il lui accorde une
+prcision, une clart que l'antiquit n'avait point connue. Bientt il
+nous transporte par l'tude loin de la terre natale; il veut agrandir
+notre intelligence en nous faisant connatre d'autres hommes, d'autres
+moeurs, d'autres socits. C'est alors qu'il nous conduit sur les
+rivages de la Grce, et qu'il tale nos regards les beauts de cette
+langue, dpositaire des plus nobles crations de l'esprit humain, et qui
+fut la langue du gnie, parce qu'elle fut celle de la libert. De l il
+nous ramne vers l'ancienne Rome, et nous dcouvre la commune origine de
+nos modernes idiomes dans cette autre langue, autrefois la souveraine du
+monde, aujourd'hui le lien des peuples civiliss: elle ne transmet plus
+les dcrets des vainqueurs de la terre, mais elle conserve du moins les
+paisibles conqutes de la science, et cette gloire est assez belle
+encore.
+
+Le langage, qui ne fut d'abord qu'un moyen de communication entre les
+hommes, devint un art, lorsque ces communications, en se multipliant,
+eurent tendu son usage et vari ses ressources. L'loquence lui confia
+les vrits de la morale, les souvenirs de l'histoire, les dcouvertes
+de la science, les destines des hommes et des peuples: la posie
+l'arrondit en mtres harmonieux, l'orna de brillantes images. Fille de
+la religion et des passions peut-tre, la posie peut se vanter d'une
+ancienne origine et nous offre les premiers monuments que le gnie de la
+parole ait levs chez les nations. A travers l'immensit des ges, elle
+nous apparat sous la majestueuse figure d'Homre, d'Homre qui, pareil
+aux dieux qu'il a chants, semble avoir en partage une ternelle
+jeunesse. A sa suite, se prsente l'antiquit tout entire, avec ce
+cortge de beauts naves que faisait clore, sous un ciel riant,
+l'influence d'une socit vierge encore. Combien l'on aime retrouver,
+dans ces tableaux des vieux ges, l'empreinte de la nature, presque
+efface de nos socits modernes! Placs plus prs de cette nature,
+principe ternel de tous les arts, les anciens purent saisir ses
+premiers traits, la peindre dans sa puret native, et leur got, en la
+retraant, sut l'embellir encore. C'est elle que Rollin chrit dans
+leurs ouvrages; c'est elle qui en relve le prix aux yeux de l'homme
+simple et sensible: s'il ne retrouve plus le modle, il est encore
+touch de l'image. En vain, ds le sicle de Louis XIV, la mdiocrit,
+toujours impuissante et toujours tmraire, osa secouer le joug d'une
+lgitime admiration: le gnie moderne resta fidle au gnie de
+l'antiquit, et les Despraux, les Racine, ne rougirent point de
+s'avouer les disciples de ceux dont peut-tre ils avaient droit de se
+dclarer les rivaux. De nos jours encore, de hardis rformateurs ont
+voulu fonder en posie une religion nouvelle, ils ont tent de nous
+blouir par le prestige de quelques beauts originales recueillies dans
+la littrature informe d'une nation voisine; mais leurs efforts n'ont pu
+branler les autels de l'antiquit. Ils ont indiqu nos crivains une
+source o l'imagination puisera quelquefois des couleurs; mais le got
+ira toujours chercher ses modles parmi ces hommes des sicles loigns,
+qui furent nos premiers matres, et qu'il faudra toujours imiter, parce
+qu'ils n'ont imit que la nature.
+
+Admirateur sincre des anciens, Rollin n'est point l'adorateur de leurs
+dfauts: il sait voir des taches dans leurs crits: les anciens
+n'taient-ils pas des hommes? mais ses principes, ses remarques, son
+style mme, rvlent encore en lui le sentiment profond, le sr
+discernement de leurs beauts. Ce mme discernement ne brille pas moins
+dans les jugements qu'il porte sur ses contemporains; et ce n'est pas
+son moindre titre de gloire, d'avoir averti la France de la grandeur de
+Bossuet.
+
+Le nom de Bossuet rappelle celui de l'loquence. Cette fille de la
+libert fit long-temps retentir de ses mles accents la tribune de Rome
+et d'Athnes. Parmi nous, lorsque la libert, encore carte du corps
+politique, s'tait rfugie tout entire au pied des autels, la chaire
+vanglique lui ouvrit un asyle, et l'orateur chrtien retrouva, dans le
+caractre sacr que la religion imprime ses ministres, cette
+indpendance que les Cicron et les Dmosthne avaient trouve dans les
+institutions de leur patrie. Mais la tribune aux harangues resta ferme
+pour elle, et, dans les rgles que Rollin a traces de cet art, on
+cherche en vain le nom de ce genre d'loquence o l'orateur parle de la
+patrie la patrie elle-mme, et puise dans un si noble sujet des
+inspirations dignes d'un si noble thtre. Un tel oubli, qui accuse les
+institutions contemporaines, ne serait plus possible aujourd'hui.
+Franais, une gloire nouvelle vous attend! Dj vos Bossuet, vos
+Massillon ont illustr par les triomphes du gnie leur auguste
+ministre: ct de leur loquence va s'lever une loquence rivale, et
+ses accents aussi seront sacrs; car chez les peuples libres, aprs le
+culte de la Divinit, il est encore une religion, celle de la Patrie.
+
+En rvlant ses lves les beauts de la posie et de l'loquence,
+Rollin n'oublie pas des tudes plus austres, mais non moins utiles.
+Puisque l'ducation ne peut embrasser le cercle entier des connaissances
+humaines, forc de choisir entre elles, il donne la prfrence celle
+qui nous offre les leons les plus salutaires, l'histoire; l'histoire,
+cette perptuelle allgorie qui, sous les traits du pass, nous montre
+le prsent et l'avenir. Il jette en passant un regard sur la fable, dont
+les riants mensonges ont fcond les arts, sur les antiquits, dont
+l'tude claire celle de l'histoire: mais il rprouve ce luxe indigent
+de la mmoire, qui la surcharge sans l'enrichir; il ne veut point
+fatiguer l'esprit d'une instruction strile, et c'est au profit de la
+raison qu'il cultive le savoir; ou plutt, c'est l'ame qu'il veut orner
+des trsors dont il enrichit l'intelligence. L'ducation vulgaire ne se
+propose que la science pour objet: le sage voit plus loin. Le savoir
+n'est ses yeux qu'un progrs qui nous rapproche de la vertu, ou qu'un
+instrument dont elle doit diriger l'usage dans l'intrt de la patrie et
+de l'humanit. Comptables envers la socit, comme envers la nature, de
+l'emploi de nos facults, c'est l'ducation d'en rgler le cours, et
+de nous faire aimer le bien en nous facilitant les moyens de
+l'accomplir. Des tudes que Rollin nous prescrit, la premire est celle
+de nos devoirs. En formant l'homme instruit, ses leons tendent surtout
+ former l'honnte homme et le bon citoyen. Tour--tour clairant
+l'exemple par le prcepte, autorisant le prcepte par l'exemple, il
+appelle au secours de la morale l'exprience des sicles passs. Les
+fastes de l'antiquit sont pour lui un rpertoire inpuisable de
+salutaires instructions: c'est avec le nom d'Aristide, qu'il combat
+l'avarice; avec le souvenir de Camille, qu'il ennoblit l'amour de la
+patrie. Quelquefois, s'levant de plus vastes considrations, il
+examine la vertu dans son alliance avec le pouvoir, prparant le bonheur
+des hommes et la prosprit des tats. Il ne spare point la politique
+de la justice: comme l'auteur du Tlmaque, il voudrait appliquer la
+morale la science du gouvernement, et peut-tre ce voeu de la vertu
+est-il aussi un conseil de la sagesse.
+
+Si de nombreux travaux n'attendaient encore mes regards, que j'aimerais
+ rappeler ces pages loquentes de raison et de bont, o le vertueux
+recteur, en exposant les devoirs des hommes qui prsident
+l'instruction publique, fait, sans y songer, sa propre histoire, et se
+peint lui-mme en voulant nous instruire! Est-il un plus beau trait de
+morale que ces instructions o respire une si tendre sollicitude, une
+onction si pntrante, une si touchante modestie, un respect si vrai
+pour les moeurs, pour le bonheur mme de cet ge o le bonheur est
+facile encore? Si la sagesse elle-mme voulait parler aux hommes, il me
+semble que ce serait l son langage.
+
+C'est par la religion que Rollin sanctionne ses enseignements, et c'est
+par la philosophie qu'il veut nous y conduire; car la vraie religion est
+soeur de la vraie philosophie. Rollin ne veut point fonder sur les
+ruines de la raison le rgne de la foi; il hait et la superstition qui
+l'avilit, et le fanatisme qui la dshonore. Le christianisme est ses
+yeux la perfection de la morale, et, s'il voque les vertus du
+paganisme, ce n'est point pour leur insulter par un injuste ddain, mais
+pour apprendre au chrtien que son devoir est de les surpasser. Bien
+loign sur-tout de cette sombre austrit qui, d'une religion de
+douceur et de paix, fait une religion de terreur, apprend le remords
+l'innocence mme et prcipite dans l'incrdulit par le dsespoir, il
+dit ses bienfaits et non ses vengeances; il rassure l'homme et ne
+l'effraie pas. J'oserais pourtant lui reprocher de s'tre montr trop
+rigoureux envers la gloire. La gloire porte des fruits si semblables
+ceux de la vertu! Sans doute, il est plus pur, cet hrosme qui se
+montre suprieur l'loge mme et n'coute point le retentissement de
+ses actions dans l'opinion des hommes: toutefois pardonnons d'aimer la
+louange qui la sait mriter, et si la gloire est une erreur,
+respectons une erreur qui le genre humain doit les Thmistocle et les
+Dmosthne, les Dcius et les mile.
+
+Rollin, dans son premier ouvrage, avait enseign la manire d'tudier
+l'histoire: elle va maintenant devenir l'objet de ses travaux. Il
+n'interroge point les annales des temps modernes, trop peu fcondes en
+nobles souvenirs; il nous montre le genre humain sortant des mains de la
+nature, et florissant sous l'influence d'une civilisation naissante.
+Hritires d'une socit dgnre, les socits modernes n'ont pu
+rpudier entirement cette funeste succession: trop long-temps leurs
+fastes ne prsentent que la force rige en loi; l'erreur, en vrit; la
+corruption sans politesse et la barbarie sans vertu. L'histoire de
+l'antiquit, au contraire, nous offre deux grands sujets d'tude, les
+institutions et les hommes. Les anciens furent nos matres dans la
+libert, et cette ducation n'est pas leur moindre titre notre
+reconnaissance. C'est en ramenant sur nos propres origines la lumire
+qu'ils nous avaient apporte, que nous avons retrouv le germe de cette
+belle constitution, digne d'tre envie de Sparte mme, et qui,
+balanant les pouvoirs les uns par les autres, leur impose tous
+l'heureuse ncessit de la modration. C'est encore chez eux que nous
+admirons ces grandes proportions de la nature humaine, qui, en tonnant
+l'imagination, lvent l'ame et sont pour la morale ce que sont pour les
+arts les modles du beau idal. Dj Bossuet avait clair du flambeau
+de la religion cet imposant tableau: mais son ouvrage est plutt fait
+pour tre mdit par l'ge mr, que pour instruire la jeunesse. Dans son
+vol sublime, il plane sur toute l'histoire, mais il ne s'arrte que sur
+les hauteurs, pour y reconnatre l'empreinte d'une main divine. La
+rapidit de sa marche exclut les dtails, et les dtails sont
+l'instruction elle-mme, quand c'est le discernement qui les choisit.
+
+Dans un cadre plus tendu, Rollin passe en revue les peuples les plus
+clbres, parmi tant d'tats qui tour--tour ont fleuri sur la terre. Au
+fond de ce mouvant tableau, l'gypte, qui fut aprs l'Inde le premier
+berceau de la civilisation; la superstitieuse gypte se laisse entrevoir
+au loin comme une statue demi voile, et cache dans la nuit des temps
+son origine inconnue, ses obscures antiquits, ses douteuses traditions,
+sa religion mystrieuse. Non loin d'elle s'lve cette fire Carthage,
+un instant la rivale de Rome, et dont les destines vinrent chouer
+contre la puissance qui devait envahir le monde. Ni ses nombreux
+vaisseaux, ni l'or que le commerce attirait dans son sein, ni ces
+peuples qu'elle attelait son char sans les unir sa fortune, ni ces
+bandes dont elle achetait le sang mercenaire, n'ont pu balancer le
+double ascendant du patriotisme et du courage. Un jour, une grande
+infortune viendra s'asseoir sur ses ruines et sera console. Ici,
+j'entends, travers le silence des ges, le bruit lointain des empires
+qui s'croulent, et dont la chute retentit confusment sur les bords de
+l'Euphrate. Cyrus parat, et sur ces vastes dbris s'lve l'empire des
+Perses. Fond par la discipline et la valeur, bientt avili par le
+despotisme, nerv par la mollesse, peine laisserait-il dans
+l'histoire un souvenir de son existence, si la Grce ne l'y tranait
+sa suite, comme ces vaincus qui suivaient enchans le char des
+triomphateurs.
+
+Parvenue ces peuples dont l'existence sociale a prpar la ntre,
+l'histoire acquiert un nouvel intrt. Ce sont les archives de nos
+anctres, que Rollin met sous nos yeux. Originaire des contres
+orientales, mais semblable pour elles ces germes qui se dveloppent
+loin de la plante qui les a produits, la civilisation va jeter ses
+racines sur le sol fcond de la Grce. L, s'lvent sur un espace
+troit vingt nations clbres; l, fleurissent, aux rayons de la
+libert, le gnie et la vertu. Athnes nous montre cette libert, porte
+trop loin peut-tre, mais sduisante dans son excs mme, souvent
+orageuse, toujours brillante, et couvrant ses nombreuses erreurs du
+prestige des talents et de l'hrosme. Sparte, temprant la dmocratie
+par le pouvoir monarchique et la monarchie par les lois, nous offre la
+premire trace de cette constitution ingnieuse, o l'alliance de la
+royaut, de l'aristocratie et du gouvernement populaire produit
+l'galit sans confusion, l'indpendance sans anarchie, et la
+subordination sans esclavage. En vain le despotisme asiatique soulve
+contre ces petits tats l'effort gigantesque de sa puissance: ce colosse
+d'argile vient se briser contre le bouclier d'airain de la libert.
+C'est un beau spectacle que cette lutte entre la puissance et la vertu,
+o la vertu remporte la victoire!
+
+blouis de leurs prosprits, les Grecs oublient que l'ambition produit
+la servitude, et qu'aspirer la domination, c'est courir l'esclavage.
+Deux cits rivales se disputent l'empire, et dj la Grce indigne a vu
+les descendants de Miltiade et de Lonidas humilier devant un satrape
+les lauriers de Marathon et les cyprs des Thermopyles. Bientt s'lve
+dans son sein une puissance nouvelle qui menace de l'asservir. La Grce,
+abattue par Philippe, accepte la servitude en triomphant sous Alexandre,
+et ratifie aux champs d'Arbelles le trait impos par la victoire dans
+les plaines de Chrone. Le Macdonien l'a venge, mais elle a pay de
+sa libert le plaisir de la vengeance, et ce n'est qu'avec ses chanes
+qu'elle a terrass son ennemi. Aprs la mort d'Alexandre, nous la
+verrons briser ses fers, mais pour en reprendre de nouveaux. La
+politique romaine ne l'affranchit un instant que pour mieux l'asservir,
+et la Grce, son tour, va se perdre dans ce torrent dont les flots
+engloutiront l'univers. Mais un nouveau triomphe l'attend dans sa
+dfaite. Les vainqueurs vont puiser chez les vaincus une civilisation
+nouvelle, et triomphants par les armes, ils sont conquis par les moeurs.
+Rome, subjugue par les arts de Corinthe et d'Athnes, met dsormais son
+orgueil devenir l'lve des peuples qu'elle a soumis, et ses orateurs
+vont perfectionner sur les rivages de la Grce une loquence qui
+dcidera des destines du monde.
+
+Un peuple s'offrait encore aux pinceaux de Rollin: bien diffrent des
+Grecs, mais non moins admirable, profond dans sa politique, immuable
+dans ses desseins, sage dans les succs, inbranlable aux revers. La
+Grce, sensible, ingnieuse, avide de gloire et fconde en vertus
+hroques, a multipli ses titres d'illustration et peupl ses annales
+de brillants souvenirs: Rome n'eut qu'une ambition, ce fut de rgner sur
+l'univers. Dans la Grce, j'admire les hommes; chez les Romains, c'est
+le peuple que j'admire. Ce peuple, calme dans la sdition mme,
+respectant au sein des troubles civils les lois de l'tat et le sang des
+citoyens, toujours uni contre l'ennemi du dehors, suivant, travers les
+rvolutions de son gouvernement et les vicissitudes de la fortune, un
+systme invariable durant plusieurs sicles, prsente un phnomne sans
+exemple dans l'histoire. L'aristocratie a remplac chez lui le pouvoir
+monarchique; le gouvernement populaire a succd l'aristocratie; mais
+si la constitution change, l'esprit ne change pas. Au milieu de ces
+variations, le peuple romain marche son but, appuy sur la force de
+ses moeurs et sur la sagesse de sa politique. Il grandit, il s'lance,
+il renverse tout ce qui rsiste: sa force s'accrot des succs de
+Pyrrhus, des triomphes d'Annibal. En vain le hros de Carthage est ses
+portes: Rome assige est encore la cit des matres de la terre; elle
+n'acceptera point la paix de la main du vainqueur. Ses commencements ont
+t la rapine et le pillage: son terme ne sera que l'empire du monde.
+
+Quel peuple, si sa gloire tait pure et ses vertus sans mlange! si la
+politique n'avait souvent fait taire la justice, et le patriotisme
+l'humanit! Mais ces citoyens si gnreux oublirent trop qu'ils taient
+des hommes. Et qu'tait-ce, aprs tout, que ce plan d'asservir le monde,
+conu avec tant d'audace, suivi avec tant de constance? une brillante
+erreur, une faute imposante. Combien Sparte fut plus sage! ainsi que
+Rome, institue pour la guerre, elle s'interdit les conqutes, dont Rome
+fit l'objet de sa politique: l'une ne pouvait prir qu'en abandonnant
+son principe; l'autre devait prir par son principe mme. Quel fruit
+recueillit-elle de sept cents ans de victoires? l'esclavage. En dvorant
+l'univers, elle engraissait une victime pour les tyrans, et enfin une
+proie pour les barbares. Chaque conqute tait un progrs vers la
+dcadence, chaque triomphe un pas vers la servitude. Son abaissement fut
+gal sa grandeur, et ses maux ont veng les nations qu'elle avait
+opprimes. Un rival de Tacite, Montesquieu, a, d'un pinceau nergique,
+retrac cette grande expiation: Rollin a jet un voile sur cette partie
+du tableau: non que les prestiges de la prosprit, les sductions mme
+de l'hrosme aient pu imposer sa sagesse; mais il crivait pour
+l'adolescence, et, parmi les illusions de cet ge heureux, il en est une
+sur-tout que la sagesse elle-mme doit respecter, celle de la vertu.
+
+En appelant notre admiration sur ces grands tableaux, Rollin ne veut pas
+toutefois qu'un enthousiasme lgitime pour l'antiquit nous rende
+indiffrents pour nos propres annales. Peut-tre va-t-il mme trop loin,
+lorsqu'il laisse entendre que les fastes du moyen ge pourraient, sous
+la main du talent, balancer les brillants souvenirs de la Grce et de
+l'Ausonie. Mais on doit l'applaudir du moins d'avoir revendiqu pour
+l'histoire nationale le rang qui lui appartient dans le systme des
+tudes. Ces anciens, que nous admirons, doivent encore tre ici nos
+matres. Chez eux, le premier objet de l'ducation tait de graver dans
+les coeurs l'amour de la patrie: en parlant aux enfants de la gloire de
+leurs pres, elle levait leur courage, et les avertissait de ne point
+dgnrer. Aux jours de la prosprit, ce noble hritage entretenait une
+mulation salutaire: dans l'adversit, il conservait parmi les peuples
+cette force morale qui contraint la fortune respecter le malheur, et
+l'orateur d'Athnes consolait par les trophes de Salamine les dsastres
+de Chrone. Imitons cet exemple, et, dociles aux conseils de Rollin,
+ramenons quelquefois nos regards sur les monuments de notre histoire.
+Ils nous rvleront des destines assez brillantes. Il sied bien une
+nation d'tre orgueilleuse d'elle-mme, un citoyen d'tre fier de sa
+patrie; et cet orgueil est plus juste encore quand cette patrie est la
+France.
+
+DEUXIME PARTIE.
+
+C'est la jeunesse que Rollin destinait ses ouvrages: content d'tre
+utile, il n'aspirait point la renomme; et cependant la renomme a
+proclam ses travaux. Des mains de l'adolescence, ses crits ont pass
+dans celles de l'ge mr; du sein de la retraite, ils se sont rpandus
+dans le monde. Quel charme les recommandait? la bont. C'est elle qui
+fait leur loquence, et cette loquence vaut bien celle du gnie: si
+elle fait goter le livre, elle fait estimer et chrir l'auteur. Et qui,
+en lisant Rollin, pourrait ne pas l'aimer? Quelle sagesse dans ses
+paroles! quel zle pour la vertu! quel ton de candeur et de simplicit!
+Ce n'est point la navet souvent hardie de Montaigne, la bonhomie
+parfois maligne de La Fontaine; la candeur, chez Rollin, tient la
+puret de l'ame, la droiture du caractre: il a confiance en son
+lecteur. Et comment en effet tre svre avec lui? Il se livre vous
+avec tant d'abandon! Il aime le bien de si bonne foi! Dcouvrez-vous en
+lui quelques prtentions? Aspire-t-il faire secte? Non: ce n'est point
+pour lui qu'il sollicite nos hommages; c'est pour la vrit. Il n'impose
+point par un fastueux langage; il ne cherche point nous blouir par
+l'clat d'une pompeuse loquence; sa force est dans la raison: il
+n'entrane point, il persuade; il ne veut point sduire, mais clairer.
+Un tel succs n'a rien de brillant, mais du moins il est pur, et
+sur-tout il est durable. L'erreur peut obtenir un triomphe passager,
+quand elle a le talent pour auxiliaire; mais elle ne garde point ses
+conqutes. On subjugue l'imagination, on sduit mme le jugement; mais
+la conscience, plus incorruptible, se rvolte contre cette conviction
+trompeuse, et la vrit, exile de nos esprits, se rfugie souvent au
+fond de nos coeurs.
+
+Je n'oserais parler de l'originalit de Rollin: on me rpondrait sans
+doute que ce mrite suppose la hardiesse de la pense, l'nergie et la
+nouveaut de l'expression. Rarement l'homme sans passion rencontre ces
+tours vifs, ces traits frappants qui donnent au style une couleur
+prononce. Ce sont les secrets de l'imagination; elle ne les rvle que
+lorsqu'elle est mue. Vainement chercherait-on dans les crits de Rollin
+ces paroles foudroyantes de Pascal et de Bossuet, ces surprises de La
+Bruyre: galement loign de la gravit sentencieuse de Salluste, de la
+mle nergie de Rousseau, il se rapproche plutt de la douceur de
+Fnlon et du grand sens de Plutarque. Cependant, sa manire n'est point
+d'emprunt: la bont lui tient lieu d'originalit. Alors mme qu'il
+ressemble, il n'imite pas. Imite-t-on la bont? Quelquefois, en lisant
+ses ouvrages, je me figure entendre un de ces vieillards des premiers
+ges du monde, assis au milieu de sa nombreuse postrit, raconter sa
+famille attentive les faits des temps passs, lui rvler avec une
+simplicit grave et touchante les vrits de la morale, lui enseigner la
+vertu, l'hospitalit, la crainte des dieux, le respect pour la
+vieillesse. Le style de Rollin favorise cette illusion; il a, pour ainsi
+dire, un parfum d'antiquit. Sa clart, son abondance harmonieuse et
+facile, rappellent les beaux sicles de la littrature grecque et
+romaine, en mme temps qu'il retrace quelques traits de la simplicit
+nave de nos vieux crivains. Cette simplicit, chez Rollin, n'exclut
+point cependant l'lgance; car l'lgance, qui n'est qu'un choix fait
+par le got dans les formes du langage, a plus d'un caractre.
+Travaille chez Flchier, riche et noble chez Massillon, attique et
+prcise chez Voltaire, pompeuse chez Buffon, elle est doucement fleurie
+dans les ouvrages de Rollin. Il crit dans ce style tempr, qui
+peut-tre est le plus difficile, parce qu'il est le plus voisin des
+brillants dfauts qui sduisent le got et corrompent le talent. Mais ce
+n'est pas lui que les affectations du bel-esprit peuvent blouir: s'il a
+quelquefois la richesse de Cicron et de Quintilien, jamais il n'imite
+ni le faux clat de Snque, ni le luxe de Pline le Jeune. Il s'occupe
+moins de parer l'expression que d'clairer la pense: d'autres cherchent
+les ornements du style; Rollin se les permet.
+
+L'lgance n'offre point le mme caractre aux diverses poques de la
+littrature. D'abord fconde en tours oratoires, en riches
+dveloppements, elle se resserre et s'observe davantage, mesure que
+les esprits, plus exercs, deviennent plus prompts saisir et plus
+difficiles satisfaire. L'loquence oratoire fait place alors
+l'loquence philosophique; le langage prend des formes plus svres;
+l'harmonie est souvent sacrifie la concision, la clart la
+profondeur. Le got a chang sans dgnrer encore: seulement le style,
+en voulant tre plus plein et plus fort, a perdu quelque chose de ses
+graces premires: plus travaill, plus grave, il a moins de franchise et
+de navet. C'est le temps des Tacite, c'est celui des Montesquieu.
+Quelquefois cependant, le gnie ou les tudes d'un crivain lui font
+devancer son sicle, ou le retiennent dans le sicle prcdent. Ainsi
+Salluste et La Bruyre, contemporains de Cicron et de Bossuet,
+appartiennent par leur manires l'poque suivante, tandis que Rollin,
+crivant dans le XVIIIe sicle, rappelle dans toute sa puret l'cole de
+Fnlon. Ce caractre, il le doit l'imitation des crivains du sicle
+d'Auguste. Il avait mdit toute sa vie ces illustres modles, et l'on
+reconnat aisment qu'il s'est form sur eux. C'est mme un phnomne
+assez remarquable que Rollin, parvenu au dclin de son ge sans avoir
+cultiv l'art d'crire dans sa langue maternelle, se soit cependant
+lev dans la littrature franaise au rang des classiques. C'est qu'il
+avait tudi les anciens, non pour devenir leur rival, mais pour purer
+son got, et pour transporter dans une langue vivante les tours heureux,
+la richesse d'expressions, qui caractrisent les idiomes de l'antiquit.
+C'est qu' leur lecture, il avait joint celle des chefs-d'oeuvre du
+sicle de Louis XIV. Aussi, malgr la juste estime qu'ont obtenue ses
+essais dans la langue de Virgile, je les considre moins comme des
+titres littraires que comme de savantes tudes. Inventer est la
+premire condition de l'art d'crire: comment cet art pourrait-il
+exister quand la source de l'invention est tarie, quand le langage,
+frapp d'immobilit, ne peut plus seconder par les crations du style
+les crations de la pense? Le gnie des langues, qui n'est que le gnie
+des socits, permet-il de traduire dans l'idiome de l'antique Ausonie
+les ides que la socit fait clore sous le ciel de la Gaule moderne?
+Rollin imita ces anciens philosophes qui, pour instruire leur patrie,
+commenaient par visiter les contres trangres, et rapportaient chez
+eux les usages, les lois dont ils avaient reconnu l'utilit et la
+sagesse.
+
+Mais les anciens n'ont pu lui servir galement de modles pour la
+manire d'crire l'histoire. crivant dans un autre but, son talent a d
+prendre un autre caractre. L'austrit de Thucydide, l'nergique
+pntration de Tacite, n'auraient pu convenir la jeunesse: Rollin a
+tempr pour elle la gravit de l'histoire. Toutefois, en se mettant
+sa porte, il ne descend point son niveau: sous des formes agrables,
+il cache une instruction solide, et s'il tend la main ses jeunes
+lecteurs, ce n'est point pour s'abaisser jusqu' eux, mais pour les
+lever jusqu' lui. La critique lui a reproch une crdulit trop
+facile: il aurait fallu ajouter que, si Rollin est crdule, c'est
+sur-tout en faveur de la vertu. Il trouva dans son ame les raisons de
+cette confiance. Et peut-on le blmer d'avoir environn de nobles
+illusions les exemples qu'il offrait l'adolescence, et qu'il proposait
+ son admiration? Si, plus tard, sa vieillesse s'est laisse quelquefois
+surprendre de fabuleux rcits, s'il n'a pas toujours port le flambeau
+d'une critique svre sur des erreurs qui s'offraient lui entoures
+d'autorits imposantes et revtues des graces de l'loquence, fermons
+les yeux sur ce tribut pay la faiblesse humaine, et sur-tout
+n'oublions pas qu'il nous avait arms contre la sduction avant de se
+laisser sduire. Jamais du moins il ne permit la partialit d'garer
+sa plume et d'altrer les rvlations de l'histoire: il juge avec une
+constante quit les institutions et les hommes, et son exemple est une
+leon pour quiconque entreprend d'instruire les peuples en retraant
+leurs annales. Malheur l'crivain qui suborne l'histoire au gr de ses
+passions! sa gloire n'est jamais qu'une brillante ignominie, et son
+talent, en immortalisant ses ouvrages, ne fait qu'terniser sa honte.
+
+Si je louais seulement un littrateur, j'ai parl de ses crits, je
+pourrais borner l son loge. Mais Rollin fut en mme temps un sage, un
+bienfaiteur de l'humanit; je dois jeter un regard sur sa vie. Elle fut
+plus utile que brillante; elle offre moins d'vnements que de vertus.
+N dans une condition obscure, Rollin s'lve aux premires dignits de
+l'enseignement public. Long-temps il se dvoue ce noble ministre: il
+consacre ses talents former des hommes pour la socit, des citoyens
+pour la patrie. Une disgrace est le prix de ses services. Combien
+l'autorit doit craindre d'tre injuste, lorsque, crant des devoirs
+d'aprs la voix de ses prjugs ou de ses caprices, elle punit ce que la
+conscience pardonne, et n'accepte pas la vertu mme pour garant de
+l'innocence! Incapable d'orgueil ainsi que de faiblesse, Rollin se
+soumet sans se plaindre, mais sans se dmentir. La perscution a troubl
+sa destine, sans altrer son ame. Il emporte dans sa retraite l'estime
+publique, la paix du coeur et les consolations de l'tude; il y trouve
+encore des devoirs remplir et des bienfaits rpandre. Les regards
+des rois viennent l'y chercher, et, ce qu'il estimait sans doute
+davantage, l'amiti vient lui offrir ses douceurs; l'amiti, que la
+divinit a mise sur la terre pour tre la rcompense de la vertu. Rollin
+tait fait pour la connatre; elle acheva son bonheur; elle aurait
+satisfait tous ses voeux, quand la gloire n'aurait pas daign sourire
+sa vieillesse.
+
+Rollin fut heureux! Cette vrit est douce proclamer: elle rconcilie
+avec la destine. Hlas! la vie de l'homme de lettres est si souvent
+trouble par des orages! il y a si peu d'intelligence entre le talent et
+le bonheur! Rollin demanda peu de chose l'opinion, et rien la
+fortune; il trouva sa flicit dans cette vertu dont un philosophe a
+fait le devoir du lgislateur, et dont la religion fait le devoir de
+tous les hommes, la modration.
+
+Essaierai-je ici d'tablir un parallle entre deux hommes chers notre
+mmoire? Je crains qu'on ne m'accuse d'appeler mon secours les lieux
+communs d'une trop facile loquence. Cependant, en faisant l'loge de
+Rollin, pourrais-je tre blm de prononcer le nom de Fnlon? Ne
+voyons-nous pas des deux cts mme modestie, mme douceur de sentiments
+et de style, mme sagesse dans les desirs, mme charit dans le coeur?
+Si nous voulons peindre un talent form l'cole de l'antiquit, la
+morale la plus pure, allie la plus aimable indulgence, la vertu
+mconnue, mais rsigne, se consolant par son propre tmoignage des
+rigueurs du pouvoir, l'un et l'autre ne peuvent-ils pas nous servir de
+modles? Tous deux ont dfendu la religion, et tous deux, par leur vie,
+plus encore que par leurs crits, ont rendu tmoignage des vrits
+qu'ils avaient enseignes. Le monde rit de ces hommes du sicle, que
+l'amour des vanits trane au pied des autels, et qui, en prsence de la
+divinit, n'adorent que la fortune et le pouvoir. Mais l'incrdulit
+mme s'incline avec respect devant la pit se dvouant l'instruction
+de l'adolescence, ou gravant dans le coeur des rois les leons de
+l'humanit. Peut-tre, entre ces deux hommes vnrables, ne peut-on
+remarquer qu'une seule diffrence: l'ame de Fnlon fut plus tendre,
+celle de Rollin fut plus paisible; l'imagination sensible et passionne
+du premier rpandit plus d'clat sur ses ouvrages; la raison toujours
+calme du second rpandit plus de bonheur sur sa vie.
+
+Au moment o l'Europe, rgnre par les lumires, dpouille enfin les
+derniers vestiges d'une longue barbarie, o l'esprit humain achve la
+plus noble des conqutes, celle de la libert, o les rois et les
+peuples, clairs par la philosophie, conspirent fonder ces
+institutions tutlaires dont les uns attendent leur gloire, les autres
+leur bonheur, la France devait un hommage public aux sages qui, en
+l'clairant, ont prpar ses nouvelles destines, et l'homme dont les
+travaux eurent pour objet, pendant soixante ans, la science de
+l'ducation, n'tait pas le moins digne de sa reconnaissance.
+Aujourd'hui, cette science acquiert un caractre encore plus solennel:
+chez les peuples libres, le ministre de l'ducation n'est plus
+seulement une fonction honorable, il devient un auguste sacerdoce. C'est
+elle qui affermira nos institutions naissantes; c'est par elle que la
+gnration qui se prpare s'lvera pour la libert et pour la patrie.
+Libert! Patrie! noms chers et sacrs, soutiens des moeurs et principes
+des vertus, les sentiments dont vous remplirez tous les coeurs y
+resteront gravs en traits ineffaables: vous frapperez, au sortir du
+berceau, l'oreille de l'enfant; vous viendrez vous mler aux tudes, aux
+plaisirs de l'adolescence; vous ferez l'orgueil de l'ge mr, et la
+consolation de la vieillesse.
+
+ ----------------------
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ A SON ALTESSE
+ SRNISSIME
+ MONSEIGNEUR
+ LE DUC
+ DE CHARTRES.
+
+ -----------
+
+Monseigneur,
+
+Lorsque je commenai l'Histoire Ancienne, VOTRE ALTESSE SRNISSIME
+tait encore dans les premires annes de l'enfance, et ni l'ouvrage ni
+l'auteur n'avaient l'avantage d'tre connus de vous. Souffrez que je
+fasse maintenant ce que je n'ai pu faire alors, et qu'en finissant mon
+travail, il me soit permis de le dcorer du nom de VOTRE ALTESSE.
+
+Depuis que Monseigneur le duc d'Orlans a souhait que j'eusse l'honneur
+d'assister quelquefois vos tudes, j'ai t tmoin par moi-mme du
+compte exact que vous avez rendu, presque toujours en sa prsence, de
+toute la suite de cette histoire; et 'a t pour moi une grande
+satisfaction de voir que mon ouvrage, destin principalement pour
+l'instruction de la jeunesse, ft de quelque utilit un Prince dont
+l'ducation intresse si vivement le public. A-prsent que vous tes
+entr dans l'Histoire Romaine, MONSEIGNEUR, je ne vous sers plus de
+guide; et vous y marchez pas si rapides, que je ne puis pas mme vous
+suivre: mais j'ai du moins le plaisir de voir et d'admirer vos progrs.
+
+Dans l'attention continuelle qu'on a de vous inspirer des sentiments
+dignes de votre naissance, on a eu grande raison, MONSEIGNEUR, de donner
+une prfrence marque l'Histoire sur tous les autres exercices de
+littrature. C'est l proprement l'tude des princes, capable plus
+qu'aucune autre de leur former l'esprit et le coeur. Outre qu'elle leur
+prsente d'illustres modles de toutes les vertus qui leur conviennent,
+elle est en possession de leur dire la vrit dans tous les temps, et de
+leur montrer jusqu' leurs fautes mmes, sans craindre de blesser la
+dlicatesse de leur amour-propre. Comme la censure qu'elle fait des
+vices ne leur est point personnelle, elle n'a rien pour eux d'amer ni
+d'offensant. Quand elle peint dans Philippe et dans Alexandre son fils
+des dfauts bas et indignes, qui ont terni l'clat de leurs belles
+actions et dshonor leurs rgnes, ne sont-ce pas autant de leons pour
+tous les princes qui auraient le malheur de s'abandonner aux mmes
+excs?
+
+La timide vrit, rarement admise dans les palais des grands, n'oserait
+leur faire des leons visage dcouvert; elle emprunte la voix de
+l'Histoire, et, cache sous l'ombre de son nom, elle donne aux princes,
+avec assurance, des avis que peut-tre ils ne recevraient jamais
+d'aucune autre part, tant on craint de s'attirer leur disgrce par de
+salutaires, mais dangereuses, remontrances.
+
+Vous dtestez maintenant la flatterie, MONSEIGNEUR. Vous ne souffrez
+qu'avec peine les plus justes louanges. Vous aimez sincrement la
+vrit, lors mme qu'elle pourrait ne vous tre pas agrable. Je
+n'oublierai jamais la sage rponse que vous me ftes dans une occasion
+o j'usais de la libert que vous m'aviez donne de vous reprsenter
+tout ce que je croirais pouvoir vous tre utile. Bien loin de vous en
+tenir offens, vous daigntes vous rcrier qu' cette marque vous
+reconnaissiez que j'tais de vos meilleurs amis. Oui, MONSEIGNEUR (qu'il
+me soit permis de le rpter aprs vous), vos bons et solides amis
+seront ceux qui auront le courage de vous dire la vrit, au pril mme
+de vous dplaire; mais malheureusement le nombre en sera toujours fort
+petit.
+
+A leur dfaut, l'Histoire, qui aura contract de bonne heure avec vous
+une espce de familiarit, vous en fournira plusieurs, et d'un grand
+nom: un Aristide, un Phocion, un Dion, un Cyrus, un Tite, un Trajan, et
+tant d'autres qui vous sont connus. Que de belles choses, MONSEIGNEUR,
+ces grands hommes auront vous dire sur tout ce qui peut rendre un
+prince vritablement estimable et aimable? Quel facile accs ne
+trouveront-ils pas dans un coeur comme le vtre, bon, compatissant,
+docile, sans hauteur et sans fiert! Nos Grecs et nos Romains sont bien
+propres, MONSEIGNEUR, dtromper les grands des fausses ides que
+souvent ils se forment de la gloire et de la grandeur. On la fait
+consister pour l'ordinaire dans un vain clat d'actions brillantes, ou
+dans le frivole appareil du faste et du luxe: au lieu que ces hros de
+l'antiquit, tout paens qu'ils taient, n'avaient que du mpris pour
+les plaisirs, les richesses, la pompe, la magnificence, et ne se
+croyaient revtus de la puissance que pour faire du bien, et pour rendre
+les peuples heureux.
+
+Il faut pourtant l'avouer, MONSEIGNEUR, ces vertus, quelque clatantes
+qu'elles fussent, manquaient de ce qui leur est le plus essentiel; et
+quoique un gouvernement semblable celui d'un Cyrus ou d'un Trajan ft
+capable de faire en un sens le bonheur des peuples, les princes seraient
+bien malheureux eux-mmes, s'ils se contentaient de ces fantmes de
+vertus qui taient sans ame et sans vie. Or cette ame et cette vie,
+MONSEIGNEUR, c'est la pit, c'est la crainte de Dieu, sans laquelle
+tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde n'est qu'un pur nant.
+
+Ce que l'Histoire profane ne peut vous fournir, MONSEIGNEUR, vous avez
+l'avantage de le trouver sous vos yeux et chaque instant dans la
+personne d'un pre en qui la pit relve toutes ses autres excellentes
+qualits, et qui estime infiniment plus le bonheur d'tre chrtien, que
+le haut rang de premier prince du sang de France. Puissiez-vous,
+MONSEIGNEUR, imiter ses exemples, et mme (je ne crains point qu'il s'en
+trouve choqu) les surpasser! Ce sont les voeux que je ne cesserai de
+faire pour VOTRE ALTESSE SRNISSIME, et qu'elle agrera sans doute
+beaucoup plus que tous les loges dont je la pourrais combler. Je suis
+avec un profond respect et un parfait dvouement,
+
+ MONSEIGNEUR,
+
+ DE VOTRE ALTESSE SRNISSIME
+
+ Le trs-humble et trs-obissant
+ serviteur,
+ C. ROLLIN.
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ PRFACE.
+ ---------
+
+
+PARAGRAPHE PREMIER.
+
+_Utilit de l'Histoire profane, sur-tout par rapport la Religion._
+
+[Marge: Observer dans l'Histoire, outre les faits et la chronologie:]
+L'tude de l'Histoire profane ne mriterait point qu'on y donnt une
+attention srieuse et un temps considrable, si elle se bornait la
+strile connaissance des faits de l'antiquit, et la sombre recherche
+des dates et des annes o chaque vnement s'est pass. Il nous importe
+peu de savoir qu'il y a eu dans le monde un Alexandre, un Csar, un
+Aristide, un Caton, et qu'ils ont vcu en tel ou tel temps; que l'empire
+des Assyriens a fait place celui des Babyloniens, et ce dernier
+l'empire des Mdes et des Perses, qui ont t ensuite subjugus
+eux-mmes par les Macdoniens, et ceux-ci par les Romains.
+
+[Marge: 1. La cause de l'lvation et de la chute des empires.] Mais il
+est d'une grande importance de connatre comment ces empires se sont
+tablis, par quels degrs et par quels moyens ils sont arrivs ce
+point de grandeur que nous admirons, ce qui a fait leur solide gloire et
+leur vritable bonheur, et quelles ont t les causes de leur dcadence
+et de leur chute.
+
+[Marge: 2. Le gnie et le caractre des peuples et des grands hommes:]
+Il n'est pas moins important d'tudier avec soin les moeurs des peuples,
+leur gnie, leurs lois, leurs usages, leurs coutumes; et sur-tout de
+bien remarquer le caractre, les talents, les vertus, les vices mme de
+ceux qui les ont gouverns, et qui, par leurs bonnes ou mauvaises
+qualits, ont contribu l'lvation ou l'abaissement des tats qui
+les ont eus pour conducteurs et pour matres.
+
+Voil les grands objets que nous prsente l'Histoire Ancienne, en
+faisant passer comme en revue devant nous tous les royaumes et tous les
+empires de l'univers, et en mme temps tous les grands hommes qui s'y
+sont distingus de quelque manire que ce soit, et en nous instruisant,
+moins par des leons que par des exemples, sur tout ce qui regarde l'art
+de rgner, la science de la guerre, les principes du gouvernement, les
+rgles de la politique, les maximes de la socit civile et de la
+conduite de la vie pour tous les ges et pour toutes les conditions.
+
+[Marge: 3. L'origine et le progrs des arts et des sciences.]
+On y apprend aussi, et ce ne doit point tre une chose indiffrente pour
+quiconque a du got et de la disposition pour les belles connaissances;
+on y apprend comment les sciences et les arts ont t invents,
+cultivs, perfectionns; on y reconnat, et l'on y suit comme de l'oeil,
+leur origine et leurs progrs; et l'on voit avec admiration que plus on
+s'approche des lieux o les enfants de No ont vcu, plus on y trouve
+les sciences et les arts dans leur perfection: au lieu qu'ils paraissent
+oublis ou ngligs proportion que les peuples en ont t dans un plus
+grand loignement; de sorte que quand on a voulu les rtablir, il a
+fallu remonter l'origine d'o ils taient partis.
+
+Je ne fais que montrer lgrement tous ces objets, quelque importants
+qu'ils soient, parce que je les ai traits ailleurs[3] avec tendue.
+
+[Note 3: Second volume de la _Manire d'tudier_.]
+
+[Marge: 4. Observer principalement ce qui a rapport la religion.] Mais
+un autre objet, infiniment plus intressant, doit attirer notre
+attention. Car quoique l'histoire profane ne nous parle que de peuples
+abandonns toutes les folies d'un culte superstitieux, et livrs
+tous les drglements dont la nature humaine, depuis la chute du premier
+homme, est devenue capable, elle annonce par-tout la grandeur de Dieu,
+sa puissance, sa justice, et sur-tout la sagesse admirable avec laquelle
+sa providence conduit tout l'univers.
+
+Si[4] l'intime conviction de cette dernire vrit levait, selon la
+remarque de Cicron, le peuple romain au-dessus de tous les peuples de
+la terre, on peut assurer de mme que rien ne relve plus l'Histoire
+au-dessus de beaucoup d'autres connaissances, que d'y trouver empreintes
+presque chaque page des traces prcieuses et des preuves clatantes de
+cette grande vrit, que Dieu dispose de tout en matre souverain; que
+c'est lui qui fixe et le sort des princes, et la dure des empires;
+et[5] qu'il transporte les royaumes d'un peuple un autre pour punir
+les injustices et les violences qui s'y commettent.
+
+[Note 4: Pietate ac religione, atque hc uni sapienti qud Deorum
+immortalium numine omnia regi gubernarique perspeximus, omnes gentes
+nationesque superavimus. (Orat. _de Arusp. respons_. n. 19.)]
+
+[Note 5: Regnum a gente in gentem transfertur propter injustitias,
+et injurias, et contumelias, et diversos dolos. (_Eccl_. 10, 8.)]
+
+[Marge: Dieu a pris un soin plus particulier de son peuple.] Il faut
+avouer qu'en comparant la manire attentive, bienfaisante, sensible dont
+il gouvernait autrefois son peuple, et celle dont il conduisit toutes
+les autres nations de la terre, on dirait que celles-ci lui ont t
+indiffrentes et trangres. Dieu regardait la nation sainte comme son
+domaine propre, et comme son hritage. Il y demeurait comme un matre
+dans sa maison, et comme un pre dans sa famille. Isral tait son fils,
+et son fils premier-n. Il avait pris plaisir le former ds son
+enfance, et l'instruire par lui-mme. Il se communiquait lui par ses
+oracles; il le gouvernait par des hommes miraculeux; il le protgeait
+par les merveilles les plus tonnantes. A la vue de tant de glorieux
+privilges, qui ne s'crierait avec le Prophte: Ce n'est que dans
+Isral que Dieu fait clater sa grandeur et sa magnificence! [Marge:
+Isa. 33, 21.] _Solummod ibi magnificus est Dominus noster._
+
+[Marge: Mais il veille sur tous les peuples de la terre.] Cependant ce
+mme Dieu, quoique oubli par les nations, et quoiqu'il part les avoir
+oublies, exerait toujours sur elles un empire souverain, qui, pour
+tre cach sous le voile des vnements ordinaires et d'une conduite
+purement humaine, n'en tait ni moins rel, ni moins divin. [Marge: Ps.
+23, 1.] Toute la terre est au Seigneur, dit le Prophte, et tous les
+hommes qui la remplissent sont galement son ouvrage; et il n'a garde de
+le ngliger. Ce serait une erreur bien injurieuse Dieu, que de penser
+qu'il n'est le matre que d'une seule famille, et non le matre de
+toutes les nations.
+
+[Marge: Il a prsid la dispersion des hommes aprs le dluge.] On
+reconnat cette importante vrit en remontant jusqu' l'antiquit la
+plus recule, et jusqu' l'origine primitive de l'histoire profane, je
+veux dire jusqu' la dispersion des descendants de No dans les
+diffrentes contres de la terre o ils s'tablirent. La libert, le
+hasard, les vues d'intrt, le got pour certains pays, et d'autres
+motifs pareils, furent, ce semble, les seules causes des choix
+diffrents que firent les hommes. Mais l'criture nous apprend qu'au
+milieu de la confusion et du trouble qui suivirent le changement subit
+qui se fit dans le langage des descendants de No, Dieu prsida
+invisiblement tous leurs conseils et toutes leurs dlibrations, que
+rien ne se fit que par son ordre, et que ce fut lui qui conduisit[6] et
+plaa tous les hommes selon les [Marge: Genes. 11, 8 et 9.] rgles de sa
+misricorde et de sa justice: _Dispersit et divisit eos Dominus in
+universas terras._
+
+[Note 6: Les Anciens mme, au rapport de Pindare (_Olymp._ Od. 7),
+avaient retenu quelque ide que la dispersion des hommes ne s'tait
+point faite au hasard, et qu'ils avaient t placs par les ordres de la
+Providence.]
+
+Il est vrai que ds lors Dieu eut une attention particulire sur le
+peuple qu'il devait un jour s'attacher. Il marqua la place qu'il lui
+destinait. Il la fit garder par un autre peuple laborieux, qui
+s'appliqua la cultiver et l'embellir, et faire valoir l'hritage
+futur des Isralites. Il mesura le nombre des familles qu'il en mit
+alors en possession, sur le nombre des familles d'Isral quand il serait
+temps de le lui rendre; et il ne permit aucune des nations qui
+n'taient pas sujettes l'anathme prononc par No contre Chanaan,
+d'entrer dans un hritage qui devait tre restitu tout entier aux
+Isralites. [Marge: [Deuteron. xxxii. 8.]] _Quando dividebat Altissimus
+gentes, quando separabat filios Adam, constituit terminos populorum
+juxta numerum filiorum Israel._[7] Mais cette attention particulire de
+Dieu sur son peuple futur n'est point contraire celle qu'il eut sur
+tous les autres peuples, atteste clairement par les deux passages de
+l'criture que j'ai cits, qui nous apprennent que toute la suite des
+sicles lui est prsente, qu'il n'arrive rien dans le monde que par son
+ordre, et que d'ge en ge il en rgle tous les vnements. [Marge:
+[Eccles. 39, 19, 22, 25.]] _Tu es Deus conspector seculorum... A seculo
+usque in seculum respicis._
+
+[Note 7: Quand le Trs-Haut a fait la division des peuples, quand
+il a spar les enfants d'Adam, il a marqu les limites des peuples
+selon le nombre des enfants d'Isral (qu'il avait en vue). C'est un des
+sens qu'on donne ce passage, et qui parat fort naturel.]
+
+[Marge: Dieu seul a rgl le sort de tous les empires, soit par rapport
+ son peuple, soit par rapport au rgne de son Fils.] Il faut donc
+regarder comme un principe incontestable, et qui doit servir de base et
+de fondement l'tude de l'histoire profane, que c'est la Providence
+divine qui, de toute ternit, a rgl et ordonn l'tablissement, la
+dure, la destruction des royaumes et des empires, soit par rapport au
+plan gnral de tout l'univers, connu de Dieu seul, qui met un ordre et
+une harmonie merveilleuse dans toutes les parties qui le composent; soit
+en particulier par rapport au peuple d'Isral, et encore plus par
+rapport au Messie, et l'tablissement de l'glise, qui est sa grande
+oeuvre, et le but de tous ses autres ouvrages, toujours prsent sa
+vue:[Marge: Act. 15, 18.] _Notum a seculo est Domino opus suum_.
+
+Il a plu Dieu de nous dcouvrir dans ses critures une partie des
+liaisons que plusieurs peuples de la terre ont eues avec le sien; et le
+peu qu'il nous en a dcouvert rpand une grande lumire sur l'histoire
+de ces peuples, dont on ne connat que la surface et l'corce, si l'on
+ne pntre plus avant par le secours de la rvlation. C'est elle qui
+expose au grand jour les penses secrtes des princes, leurs projets
+insenss, leur fol orgueil, leur impie et cruelle ambition; qui
+manifeste les vritables causes, et les ressorts cachs des victoires et
+des dfaites des armes, de l'agrandissement et de la dcadence des
+peuples, de l'lvation et de la ruine des tats; et, ce qui est le
+principal fruit de l'Histoire, c'est elle qui nous apprend le jugement
+que Dieu porte et des Princes et des Empires, et qui fixe par consquent
+l'ide que nous devons nous en former.
+
+[Marge: Rois puissants, employs pour punir ou pour protger Isral.]
+Pour ne point parler de l'gypte, qui d'abord servit comme de berceau
+la nation sainte; qui se changea ensuite pour elle[8] en une dure prison
+et en une fournaise ardente, et qui devint enfin le thtre des plus
+tonnantes merveilles que Dieu ait opres en faveur d'Isral: les
+grands empires de Ninive et de Babylone nous fournissent mille preuves
+de la vrit que j'tablis ici.
+
+[Note 8: Educam vos de ergastulo gyptiorum (_Exod._, 6, 6). De
+fornace ferrea gypti. (_Deuteronom._ 4, 20.)]
+
+Leurs plus puissants rois, Thglathphalasar, Salmanasar, Sennachrib,
+Nabuchodonosor, et plusieurs autres, taient entre les mains de Dieu
+comme autant d'instruments dont il se servait pour punir les
+prvarications de son peuple. [Marge: Isa. 5, 25-30, 10, 28-34, 13, 4
+et 5.] Il les appelait, selon Isae, d'un coup de sifflet des extrmits
+de la terre pour venir prendre ses ordres; il leur mettait lui-mme
+l'pe en main; il rglait leur marche jour par jour; il remplissait
+leurs soldats de courage et d'ardeur, rendait leurs troupes infatigables
+et invincibles, rpandait leur approche la terreur et l'effroi.
+
+La rapidit de leurs conqutes aurait d leur faire entrevoir la main
+invisible qui les conduisait; mais,[Marge: Sennacherib] dit l'un d'entre
+eux au nom de tous les autres: C'est par la force de mon bras que j'ai
+fait ces grandes choses, et c'est ma propre sagesse qui m'a clair.
+
+J'ai enlev les anciennes bornes des peuples, j'ai pill les trsors des
+princes, et, comme un conqurant, j'ai arrach les rois de leurs trnes.
+Les peuples les plus redoutables ont t pour moi comme un nid de petits
+oiseaux qui s'est trouv sous ma main. J'ai runi sous ma puissance tous
+les peuples de la terre, comme on ramasse quelques oeufs (que la mre a
+abandonns); et il ne s'est trouv personne qui ost seulement remuer
+l'aile, ni ouvrir la bouche, ni faire le moindre son.
+
+Mais ce prince si grand et si sage ses propres yeux, qu'tait-il
+ceux de Dieu? Un ministre subalterne, un serviteur mand par son matre,
+une verge et un bton dans sa main: [Marge: Isa. 10, 5.] _Virga furoris
+mei et baculus ipse est._ Le dessein de Dieu tait de corriger ses
+enfants, et non de les exterminer. Mais Sennachrib avait rsolu de tout
+perdre et de tout dtruire: [Marge: Isa. 10, 7.] _Ipse autem non sic
+arbitrabitur, sed ad conterendum erit cor ejus._ Que deviendra donc
+cette espce de combat entre les desseins de Dieu et ceux de ce prince?
+Lorsqu'il se croyait dj matre [Marge: Isa. 10, 12.] de Jrusalem, le
+Seigneur d'un souffle seul dissipe toutes ses penses fastueuses, fait
+prir en une nuit cent quatre-vingt-cinq mille hommes de son arme, _et,
+lui[9] mettant un cercle au nez et un mors la bouche_, comme une
+bte froce, le ramne dans ses tats, couvert d'opprobre, travers ces
+mmes peuples, qui l'avaient vu, un peu auparavant, plein d'orgueil et
+de fiert.
+
+[Note 9: Insanisti in me, et superbia tua ascendit in aures meas:
+ponam itaque circulum in naribus tuis, et camum in labiis tuis, et
+reducam te in viam per quam venisti. (_4 Reg._ 19, 28.)]
+
+[Marge: Nabuchodonosor.] Nabuchodonosor, roi de Babylone, parat encore
+plus visiblement rgi par une Providence qu'il ignore, mais qui prside
+ ses dlibrations, et qui dtermine toutes ses dmarches.
+
+[Marge: Ezech. 21. 19-23.] Arriv avec son arme la tte de deux
+chemins, dont l'un conduit Jrusalem, l'autre Rabbath, capitale des
+Ammonites, ce prince, incertain et flottant, dlibre lequel il prendra,
+et jette le sort: Dieu le fait tomber sur Jrusalem, pour accomplir les
+menaces qu'il avait faites cette ville de la dtruire, de brler le
+temple, et d'emmener son peuple en captivit.
+
+[Marge: Ezech. cap. 26, 27 et 28.] Des raisons seules de politique
+semblaient dterminer ce conqurant au sige de Tyr, pour ne pas laisser
+derrire soi une ville si puissante et si bien fortifie. Mais le sige
+de cette place tait ordonn par une volont suprieure. Dieu voulait
+d'un ct humilier l'orgueil d'Ithobal son roi, qui, se croyant plus
+clair que Daniel dont la rputation tait rpandue dans tout l'Orient,
+n'attribuant qu' sa rare prudence l'tendue de son domaine et la
+grandeur de ses richesses, se considrait en lui-mme comme un dieu; de
+l'autre, il voulait aussi punir le luxe, les dlices, l'arrogance de ces
+fiers ngociants, qui se regardaient comme les princes de la mer et les
+matres des rois mmes; et sur-tout cette joie inhumaine de Tyr qui lui
+faisait trouver son agrandissement dans les ruines de Jrusalem sa
+rivale. C'est par ces motifs que Dieu lui-mme conduisit Nabuchodonosor
+ Tyr, lui faisant excuter ses ordres sans qu'il les connt: IDCIRCO
+_ecce_ EGO ADDUCAM _ad Tyrum Nabuchodonosor_.
+
+[Marge: Ezech. 29, 18-10.] Pour rcompenser ce prince, qu'il tenait sa
+solde, du service qu'il vient de lui rendre la prise de Tyr (c'est
+Dieu lui-mme qui s'exprime ainsi), et pour ddommager les troupes
+babyloniennes, puises par un sige de treize ans, il leur donne toutes
+les contres de l'gypte, comme des quartiers de rafrachissement, et
+leur en abandonne les richesses et les dpouilles[10].
+
+[Note 10: Ce fait est plus dtaill dans l'histoire des gyptiens
+sous le rgne d'Amasis. [p. 133.]]
+
+[Marge: Dan. c. 4, vers. 1-34.] Le mme Nabuchodonosor, plein du desir
+d'immortaliser son nom par toutes sortes de voies, voulut ajouter la
+gloire des conqutes celle de la magnificence, en embellissant la
+capitale de son empire par de superbes btiments, et par les ornements
+les plus somptueux; mais pendant qu'une cour flatteuse, qu'il comblait
+de richesses et d'honneurs, fait retentir par-tout ses louanges[11], il
+se forme un snat auguste des esprits surveillants, qui pse dans la
+balance de la vrit les actions des Princes, et prononce sur leur sort
+des arrts sans appel. Le roi de Babylone est cit ce tribunal, o
+prside le Juge souverain, qui runit une vigilance qui rien
+n'chappe, et une saintet qui ne peut rien souffrir contre l'ordre:
+_vigil et sanctus_. Toutes ses actions, qui faisaient l'objet de
+l'admiration publique, y sont examines la rigueur; et l'on fouille
+jusqu'au fond de son coeur pour en dcouvrir les penses les plus
+caches. O se terminera ce redoutable appareil? Dans le moment mme o
+Nabuchodonosor, se promenant dans son palais, et repassant avec une
+secrte complaisance ses exploits, sa grandeur, sa magnificence, se
+disait lui-mme: _N'est-ce pas l cette grande Babylone dont j'ai fait
+le sige de mon royaume, que j'ai btie dans la grandeur de ma puissance
+et dans l'clat de ma gloire?_ c'est dans ce moment prcis, o, se
+flattant de ne tenir que de lui seul sa puissance et son royaume, il
+usurpait la place de Dieu, qu'une voix du ciel lui signifie sa sentence,
+et lui dclare que son royaume va lui tre enlev, qu'il sera chass de
+la compagnie des hommes, et rduit la condition des btes, jusqu' ce
+qu'il reconnaisse que _le Trs-Haut a un pouvoir absolu sur les royaumes
+des hommes, et qu'il les donne qui il lui plat_.
+
+[Note 11: In sententia vigilum decretum est, et sermo sanctorum et
+petitio, etc. (DAN. 4, 14.)]
+
+Ce tribunal, toujours subsistant quoique invisible, a prononc le mme
+jugement sur ces fameux conqurants, sur ces hros du paganisme, qui se
+regardaient, aussi-bien que Nabuchodonosor, comme les seuls artisans de
+leur haute fortune, comme indpendants de toute autre autorit, et comme
+ne relevant que d'eux-mmes.
+
+[Marge: Cyrus.] Si Dieu faisait servir des Princes l'excution de ses
+vengeances, il en a rendu d'autres les ministres de sa bont. Il destine
+Cyrus tre le librateur de son peuple, et, pour le mettre en tat de
+soutenir dignement un si noble ministre, il le remplit de toutes les
+qualits qui forment les grands capitaines et les grands princes, et lui
+fait donner cette excellente ducation que les paens ont tant admire,
+mais dont ils ne connaissaient point l'auteur ni la vritable cause.
+
+On voit dans les historiens profanes l'tendue et la rapidit de ses
+conqutes, l'intrpidit de son courage, la sagesse de ses vues et de
+ses desseins, sa grandeur d'ame, sa noble gnrosit, son affection
+vritablement paternelle pour les peuples, et, du ct des peuples, un
+retour d'amour et de tendresse qui le leur faisait regarder moins comme
+leur matre que comme leur protecteur et leur pre. On voit tout cela
+dans les historiens profanes; mais on n'y voit point le principe secret
+de toutes ces grandes qualits, ni le ressort cach qui les mettait en
+mouvement.
+
+Isae nous le montre, et s'explique en des termes dignes de la grandeur
+et de la majest du Dieu qui le faisait parler[12]. Il le reprsente, ce
+Dieu des armes tout-puissant, qui prend Cyrus par la main, qui marche
+devant lui, qui le conduit de ville en ville et de province en province,
+qui lui assujettit les nations, qui humilie en sa prsence les grands de
+la terre, qui brise pour lui les portes d'airain, qui fait tomber les
+murs et les remparts des villes, et lui en abandonne toutes les
+richesses et tous les trsors.
+
+[Note 12: Hc dicit Dominus christo meo Cyro, cujus apprehendi
+dexteram, ut subjiciam ante faciem ejus gentes, et dorsa regum vertam,
+et aperiam coram eo januas, et port non claudentur. Ego ante te ibo, et
+gloriosos terr humiliabo: portas reas conteram, et vectes ferreos
+confringam. Et dabo tibi thesauros absconditos, et arcana secretorum; ut
+scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum, Deus Isral. (ISA. 45,
+1-3.)]
+
+[Marge: Isa. 45, 13 et 4.] Le Prophte ne nous laisse pas mme ignorer
+les motifs de toutes ces merveilles. C'est pour punir Babylone et pour
+affranchir Juda que Dieu conduit Cyrus pas pas, et qu'il fait russir
+toutes ses entreprises: _Ego suscitavi eum ad justitiam, et omnes vias
+ejus dirigam.......propter servum meum Jacob, et Israel electum meum_.
+Mais ce prince aveugle et ingrat ne connat point son matre, et oublie
+son bienfaiteur. [Marge: Isa. 45, 4, 5.] _Vocavi te nomine tuo, et non
+cognovisti me: accinxi te, et non cognovisti me_.
+
+[Marge: Belle image de la royaut.] Il est rare qu'on juge sainement de
+la vraie gloire et des devoirs essentiels de la royaut. Il n'appartient
+qu' l'criture de nous en donner une juste ide; et elle le fait d'une
+manire admirable dans [Marge: Dan. 4, 7-9.] un arbre grand et fort,
+dont la hauteur monte jusqu'au ciel, et qui parat s'tendre jusqu'aux
+extrmits de la terre. Couvert de feuilles et charg de fruits, il fait
+l'ornement et le bonheur de la campagne. Il fournit une ombre agrable
+et une retraite assure tous les animaux; les btes prives et les
+btes sauvages demeurent dessous, les oiseaux du ciel habitent sur ses
+branches, et tout ce qui a vie trouve de quoi s'y nourrir.
+
+Est-il une ide plus juste et plus instructive de la royaut, dont la
+vritable grandeur et la solide gloire ne consistent point dans cet
+clat, cette pompe, cette magnificence qui l'environnent, ni dans ces
+respects et ces hommages extrieurs qui lui sont rendus par les sujets,
+et qui lui sont dus, mais dans les services rels et les avantages
+effectifs qu'elle procure aux peuples, dont elle est, par sa nature et
+par son institution, le soutien, la dfense, la sret, l'asyle; en un
+mot, source fconde de toutes sortes de biens, sur-tout par rapport aux
+petits et aux faibles, qui doivent trouver sous son ombre et sous sa
+protection une paix et une tranquillit que rien ne puisse troubler,
+pendant que le prince lui-mme sacrifie son repos et essuie seul les
+orages et les temptes dont il met les autres l'abri?
+
+Il me semble voir, la religion prs, la ralit de cette noble image
+et l'excution de ce beau plan dans le gouvernement de Cyrus, dont
+Xnophon nous trace le portrait dans sa belle prface de l'histoire de
+ce prince. Il y a fait le dnombrement d'un grand nombre de peuples,
+spars les uns des autres par de vastes espaces, et encore plus par la
+diversit des moeurs, des coutumes, du langage, mais runis tous
+ensemble par les mmes sentiments d'estime, de respect et d'amour pour
+un prince[13] dont ils auraient souhait que le gouvernement et pu
+durer toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles sous son
+empire.
+
+[Note 13: [Grec: Eduvth [de] epithumian embalein tosautn tou
+pantas aut charizesthai, ste aei t autou gnm axioun kubernasthai.]
+[Cyrop. I. 5]]
+
+[Marge: Juste ide des anciens conqurants.] A ce gouvernement si
+aimable et si salutaire opposons l'ide que la mme criture nous donne
+de ces empires et de ces conqurants si vants dans l'antiquit, qui, au
+lieu de ne se proposer pour fin que le bien public, n'ont suivi que les
+vues particulires de leur intrt et de leur ambition. [Marge: Dan.
+cap. 7.] Le Saint-Esprit les reprsente sous les symboles de monstres
+ns de l'agitation de la mer, du trouble, de la confusion, du choc des
+vagues; et sous l'image de btes cruelles et froces, qui rpandent
+partout la terreur et la dsolation, et qui ne se nourrissent que de
+meurtres et de carnage; ours, lions, tigres, lopards. Quel tableau!
+Quelle peinture!
+
+C'est nanmoins de ces modles funestes que l'on emprunte souvent les
+rgles de l'ducation qu'on donne aux enfants des grands; c'est ces
+ravageurs de provinces, ces flaux du genre humain, qu'on se propose
+de les faire ressembler. En excitant en eux des sentiments d'une
+ambition dmesure et l'amour d'une fausse gloire, on en forme, selon
+l'expression de l'criture, de jeunes lionceaux, que l'on accoutume de
+bonne heure et que l'on dresse de [Marge: Ezech. 19, 2-7.] loin
+piller, dvorer les hommes, faire des veuves et des malheureux,
+dpeupler les villes. MATER LENA _in medio leunculorum ENUTRIVIT
+catulos suos....._ DIDICIT _prdam capere, et homines devorare...._
+DIDICIT _viduas facere, et civitates in desertum adducere._ Et quand
+avec l'ge ce lionceau est devenu lion, Dieu nous avertit que le bruit
+de ses exploits et la renomme de ses victoires n'est qu'un affreux
+rugissement qui porte partout l'effroi et la dsolation. _Et leo factus
+est, et desolata est terra et plenitudo ejus a voce rugits illius._
+
+Les exemples dont j'ai fait mention jusqu'ici, tirs de l'histoire des
+gyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, des Perses, prouvent
+suffisamment le souverain domaine que Dieu exerce sur tous les empires,
+et le rapport qu'il lui a plu de mettre entre les autres peuples de la
+terre et celui qu'il s'est attach en particulier. La mme vrit parat
+encore aussi clairement sous les rois de Syrie et d'gypte, successeurs
+d'Alexandre-le-Grand, avec l'histoire desquels on sait que celle du
+peuple de Dieu a une liaison particulire sous les Machabes.
+
+A tous ces faits je ne puis m'empcher d'en ajouter encore un, connu de
+tout le monde, mais qui n'en est pas moins remarquable; c'est la prise
+de Jrusalem par Tite. [Marge: Joseph. I. 3, cap. 46. [Bell. Jud. vi,
+cap. 9, 1.]] Quand il fut entr dans la ville, et qu'il en eut
+considr les fortifications, ce prince, tout paen qu'il tait,
+reconnut le bras tout-puissant du Dieu d'Isral, et plein d'admiration
+il s'cria: Il parat bien que Dieu a combattu pour nous, et a chass
+les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point de forces humaines ni
+de machines qui fussent capables de les y forcer.
+
+[Marge: Dieu a toujours rgl les vnements humains par rapport au
+rgne du Messie.] Outre ce rapport de l'Histoire profane avec l'Histoire
+sacre, qui est visible, et qui se montre sensiblement, il y en a un
+autre plus secret et plus loign, qui regarde le Messie, l'avnement
+duquel Dieu, qui a toujours eu son oeuvre devant les yeux, a prpar les
+hommes de loin par l'tat mme d'ignorance et de drglement o il a
+permis que le genre humain demeurt pendant quatre mille ans. C'est pour
+nous faire sentir la ncessit d'un Mdiateur, que Dieu a laiss si
+long-temps les nations marcher dans leurs voies, sans que les lumires
+de la raison, ni les instructions de la philosophie, aient pu ou
+dissiper leurs tnbres, ou corriger leurs inclinations.
+
+Quand on envisage la grandeur des empires, la majest des princes, les
+belles actions des grands hommes, l'ordre des socits polices et
+l'harmonie des diffrents membres qui les composent, la sagesse des
+lgislateurs, les lumires des philosophes, la terre semble n'offrir
+rien aux yeux des hommes que de grand et d'clatant; mais aux yeux de
+Dieu elle tait strile et inculte, comme au premier instant de sa
+cration, [Marge: Gen. 1, 2.] _inanis et vacua_; c'est peut dire, elle
+tait tout entire souille et impure (il faut se souvenir que je parle
+ici des paens), et n'tait devant [Marge: Gen. 6, 11.] lui qu'une
+retraite d'hommes ingrats et perfides, comme au temps du dluge:
+_Corrupta est terra coram Deo, et repleta est iniquitate_.
+
+Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui dispense, selon les rgles
+de sa sagesse, la lumire et les tnbres, et qui sait mettre des bornes
+au torrent des passions, n'a pas permis que la nature humaine, livre
+toute sa corruption, dgnrt en une barbarie absolue, et s'abrutt
+entirement par l'obscurcissement des premiers principes de la loi
+naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs nations sauvages. Cet
+obstacle aurait trop retard le cours rapide qu'il avait promis aux
+premiers prdicateurs de la doctrine de son Fils.
+
+Il a jet de loin dans l'esprit des hommes des semences de plusieurs
+grandes vrits, pour les disposer en recevoir d'autres plus
+importantes. Il les a prpars aux instructions de l'vangile par celles
+des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a permis que dans
+leurs coles ils examinassent plusieurs questions, et tablissent
+plusieurs principes, qui ont un grand rapport la religion, et qu'ils y
+rendissent les peuples attentifs par l'clat de leurs disputes. On sait
+que les philosophes enseignent partout dans leurs livres l'existence
+d'un Dieu, la ncessit d'une Providence qui prside au gouvernement du
+monde, l'immortalit de l'ame, la dernire fin de l'homme, la rcompense
+des bons et la punition des mchants, la nature des devoirs qui sont le
+lien de la socit, le caractre des vertus qui font la base de la
+morale, comme la prudence, la justice, la force, la temprance, et
+d'autres pareilles vrits, qui n'taient pas capables de conduire
+l'homme la justice, mais qui servaient carter certains nuages, et
+dissiper certaines obscurits.
+
+C'est par un effet de la mme Providence, qui de loin prparait les
+voies l'vangile, que, lorsque le Messie vint au monde, Dieu avait
+runi un grand nombre de nations par les deux langues grecque et latine,
+et qu'il avait soumis un seul matre, depuis l'Ocan jusqu'
+l'Euphrate, tous les peuples que le langage n'unissait point, pour
+donner un cours plus libre la prdication des aptres. L'tude de
+l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement et maturit, doit
+nous conduire ces rflexions, et nous montrer comment Dieu fait servir
+les empires de la terre l'tablissement du rgne de son Fils.
+
+[Marge: Talents extrieurs accords aux paens.] Elle doit aussi nous
+apprendre le cas qu'il faut faire de tout ce qu'il y a de plus brillant
+dans le monde, et de ce qui est le plus capable d'blouir. Courage,
+bravoure, habilet dans l'art de gouverner, profonde politique, mrite
+de la magistrature, pntration pour les sciences les plus abstruses,
+beaut d'esprit, dlicatesse de got en tout genre, succs parfait dans
+tous les arts: voil ce que l'Histoire profane nous montre, et ce qui
+fait l'objet de notre admiration, et souvent de notre envie. Mais en
+mme temps cette mme histoire doit nous faire souvenir que, depuis le
+commencement du monde, Dieu accorde ses ennemis toutes ces qualits
+brillantes que le sicle estime, et dont il fait beaucoup de bruit; au
+lieu qu'il les refuse souvent ses plus fidles serviteurs, qui il
+donne des choses d'une autre importance et d'un autre prix, mais que le
+monde ne connat et ne dsire point. [Marge: Ps. 143, 15.] _Beatum
+dixerunt populum cui hc sunt: beatus populus, cujus dominus Deus ejus_.
+
+[Marge: tre sobre dans les louanges qu'on leur donne.] Une dernire
+rflexion, qui suit naturellement de ce que j'ai dit jusqu'ici,
+terminera cette premire partie de ma Prface. Puisqu'il est certain que
+tous ces grands hommes, si vants dans l'Histoire profane, ont eu le
+malheur d'ignorer le vrai Dieu et de lui dplaire, il faut tre sobre et
+circonspect dans les louanges qu'on leur donne. S. Augustin[14], dans le
+livre de ses Rtractations, se repent d'avoir trop lev et d'avoir trop
+fait valoir Platon et les philosophes platoniciens, parce qu'aprs tout,
+dit-il, ce n'taient que des impies, dont la doctrine tait, en
+plusieurs points, contraire celle de Jsus-Christ.
+
+[Note 14: Laus ipsa, qu Platonem vel platonicos seu academicos
+philosophos tantm extuli, quantm impios homines non oportuit, non
+immerit mihi displicuit: prsertim quorum contra errores magnos
+defendenda est christiana doctrina. (_Retract_, lib. I, cap. 1.)]
+
+Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin ait cru qu'il ne ft
+pas permis d'admirer ou de louer ce qu'il y a de beau dans les actions
+et de vrai dans les maximes des paens. Il veut[15] qu'on y corrige ce
+qui se trouve de dfectueux, et qu'on y approuve ce qu'elles ont de
+conforme la rgle. Il loue les Romains en plusieurs occasions, et
+surtout dans ses livres de la Cit de Dieu, qui est l'un de ses derniers
+et de ses plus beaux ouvrages. [Marge: Lib. 5, c. 19 et 21, etc.] Il y
+fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs des peuples, et matres
+d'une grande partie de la terre, cause de la modration et de l'quit
+de leur gouvernement (il parle des beaux temps de la rpublique);
+accordant des vertus purement humaines des rcompenses qui l'taient
+aussi, dont cette nation, aveugle en ce point, quoique fort claire sur
+d'autres, avait le malheur de se contenter. Ce ne sont donc point les
+louanges des paens en elles-mmes, mais l'excs de ces louanges, que
+Saint Augustin condamne.
+
+[Note 15: Id in quoque corrigendum, quod pravum est; quod autem
+rectum est, approbandum. (_De Bapt. cont. Donat._ lib. 7, cap. 16.)]
+
+Nous devons craindre, nous sur-tout qui, par l'engagement mme de notre
+profession, sommes continuellement nourris de la lecture des auteurs
+paens, de trop entrer dans leur esprit, d'adopter, sans presque nous en
+apercevoir, leurs sentiments en louant leurs hros, et de donner dans
+des excs qui ne leur paraissaient pas tels, parce qu'ils ne
+connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes, dont j'estime
+l'amiti, comme je le dois, et dont je respecte les lumires, ont trouv
+ce dfaut dans quelques endroits de l'ouvrage que j'ai donn au public
+sur l'ducation de la jeunesse, et ont cru que j'avais pouss trop loin
+la louange des grands hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu'il
+m'est chapp quelquefois des termes trop forts, et qui ne sont pas
+assez mesurs. Je pensais qu'il suffisait d'avoir insr dans chacun des
+deux volumes qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs, sans qu'il
+ft besoin de les rpter, et d'avoir tabli en diffrents endroits les
+principes que les pres nous fournissent sur cette matire, en
+dclarant, avec saint Augustin, que, sans la vritable pit,
+c'est--dire, sans le culte sincre du vrai Dieu, il n'y a point de
+vritable vertu, et qu'elle ne peut tre telle quand elle a pour objet
+la gloire humaine; vrit, dit ce pre, qui est incontestablement reue
+par tous ceux qui ont une vraie et solide pit. [Marge: De Civit. Dei,
+lib. 5, cap. 19.] _Illud constat inter omnes veraciter pios, neminem
+sine vera pietate, id est, veri Dei vero cultu, veram posse habere
+virtutem; nec eam veram esse, quando glori servit human_.
+
+[Marge: Tom. 2, pag. 344.] Quand j'ai dit que Perse n'avait pas eu le
+courage de se donner la mort, je n'ai point prtendu justifier la
+pratique des paens, qui croyaient qu'il leur tait permis de se faire
+mourir eux-mmes, mais simplement rapporter un fait, et le jugement
+qu'en avait port Paul mile. Un lger correctif, ajout ce rcit,
+aurait t toute quivoque et tout lieu de plainte.
+
+L'ostracisme employ Athnes contre les plus gens de bien, le vol
+permis, ce semble, par Lycurgue Sparte, l'galit des biens tablie
+dans la mme ville par voie d'autorit, et d'autres endroits semblables,
+peuvent souffrir quelques difficults. J'y ferai une attention
+particulire dans le temps, lorsque la suite de l'Histoire me donnera
+lieu d'en parler, et je profiterai avec joie des lumires que des
+personnes claires et sans prvention voudront bien me communiquer.
+
+Dans un ouvrage comme celui que je commence donner au public, destin
+particulirement l'instruction des jeunes gens, il serait souhaiter
+qu'il ne s'y trouvt aucun sentiment, aucune expression qui pt porter
+dans leur esprit des principes faux ou dangereux. En le composant, je me
+suis propos cette maxime, dont je sens toute l'importance: mais je suis
+bien loign de croire que j'y aie toujours t fidle, quoique 'ait
+t mon intention; et j'aurai besoin en cela, comme en beaucoup d'autres
+choses, de l'indulgence des lecteurs.
+
+PARAGRAPHE II.
+
+_Observations particulires sur cet ouvrage._
+
+Le volume que je donne ici au public est le commencement d'un ouvrage o
+je me propose d'exposer l'Histoire ancienne des gyptiens, des
+Carthaginois, des Assyriens, tant de Ninive que de Babylone, des Mdes
+et des Perses, des Macdoniens et des diffrents tats de la Grce.
+
+Comme j'cris principalement pour les jeunes gens, et pour des personnes
+qui ne songent point faire une tude profonde de l'Histoire ancienne,
+je ne chargerai point cet ouvrage d'une rudition qui pourrait
+naturellement y entrer, mais qui ne convient point au but que je me
+propose. Mon dessein est, en donnant une histoire suivie de l'antiquit,
+de prendre dans les auteurs grecs et latins ce qui me paratra de plus
+intressant pour les faits, et de plus instructif pour les rflexions.
+
+Je souhaiterais pouvoir viter en mme temps et la strile scheresse
+des abrgs, qui ne donnent aucune ide distincte, et l'ennuyeuse
+exactitude des longues histoires, qui accablent un lecteur. Je sens bien
+qu'il est difficile de prendre un juste milieu, qui s'carte galement
+des deux extrmits; et quoique, dans les deux parties d'histoire qui
+font la moiti de ce premier volume, j'aie retranch une grande partie
+de ce qui se rencontre dans les Anciens, je ne sais si on ne les
+trouvera pas encore trop tendues: mais j'ai craint d'trangler les
+matires en cherchant trop les abrger. Le got du public deviendra ma
+rgle, et je tcherai dans la suite de m'y conformer.
+
+J'ai eu le bonheur de ne pas lui dplaire dans le premier ouvrage que
+j'ai compos. Je souhaiterais bien que celui-ci et un pareil succs,
+mais je n'oserais l'esprer. La matire que je traitais dans le premier,
+belles-lettres, posie, loquence, morceaux d'histoire choisis et
+dtachs, m'a laiss la libert d'y faire entrer une partie de ce qu'il
+y a dans les auteurs anciens et modernes de plus beau, de plus frappant,
+de plus dlicat, de plus solide, tant pour les expressions que pour les
+penses et les sentiments. La beaut et la solidit des choses mmes que
+j'offrais au lecteur l'ont rendu plus distrait ou plus indulgent sur la
+manire dont elles lui taient prsentes; et d'ailleurs, la varit des
+matires a tenu lieu de l'agrment que le style et la composition
+auraient d y jeter.
+
+Ici je n'ai pas le mme avantage. Je ne suis pas tout--fait le matre
+du choix. Dans une histoire suivie, on est oblig de rapporter bien des
+choses qui ne sont pas toujours fort intressantes, sur-tout pour ce qui
+regarde l'origine et le commencement des empires; et ces sortes
+d'endroits, pour l'ordinaire, sont mls de beaucoup d'pines, et
+prsentent peu de fleurs. La suite fournira des matires plus agrables,
+et des vnements qui attachent davantage; et je ne manquerai pas de
+faire usage des prcieuses richesses que les meilleurs auteurs nous
+offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se souvenir que dans
+une grande et belle contre tout n'est pas riches moissons, beaux
+vignobles, riantes prairies, fertiles vergers: il s'y rencontre
+quelquefois des terrains moins cultivs et plus sauvages. Et, pour me
+servir d'une autre comparaison tire de Pline, parmi les arbres[16], il
+y en a qui, au printemps, talent l'envi une quantit infinie de
+fleurs, et qui, par cette riche parure, dont l'clat et les vives
+couleurs flattent agrablement la vue, annoncent une heureuse abondance
+pour une saison plus recule: il y en a d'autres[17] qui sont plus
+tristes, et qui, bien que fertiles en bons fruits, n'ont pas l'agrment
+des fleurs, et semblent ne prendre point de part la joie de la nature
+renaissante. Il est ais d'appliquer cette image la composition de
+l'Histoire.
+
+[Note 16: Arborum flos est pleni veris indicium et anni
+renascentis; flos gaudium arborum. Tunc se novas, aliasque qum sunt,
+ostendunt: tunc variis colorum picturis in certamen usque luxuriant. Sed
+hoc negatum plerisque. Non enim omnes florent, et sunt tristes qudam,
+quque non sentiunt gaudia annorum; nec ullo flore exhilarantur,
+natalesve pomorum recursus annuos versicolori nuntio promittunt. (PLIN.
+_Hist. nat._ lib. XVI, cap. 25.)]
+
+[Note 17: Comme les figuiers.]
+
+Pour embellir et enrichir la mienne, je dclare que je ne me fais point
+un scrupule ni une honte de piller par-tout, souvent mme sans citer les
+auteurs que je copie, parce que quelquefois je me donne la libert d'y
+faire quelques changements. Je profite, autant que je puis, des solides
+rflexions que l'on trouve dans la seconde et la troisime partie de
+l'Histoire universelle de M. Bossuet, qui est l'un des plus beaux et des
+plus utiles ouvrages que nous ayons. Je tire aussi de grands secours de
+l'Histoire des Juifs, du savant M. Prideaux, Anglais, o il a
+merveilleusement approfondi et clairci ce qui regarde l'Histoire
+ancienne. Il en sera ainsi de tout ce qui me tombera sous la main, dont
+je ferai tout l'usage qui pourra convenir la composition de mon livre,
+et contribuer sa perfection.
+
+Je sens bien qu'il y a moins de gloire profiter ainsi du travail
+d'autrui, et que c'est en quelque sorte renoncer la qualit d'auteur;
+mais je n'en suis pas fort jaloux, et je serais trs-content, et me
+tiendrais trs-heureux, si je pouvais tre un bon compilateur, et
+fournir une histoire passable mes lecteurs, qui ne se mettront pas
+beaucoup en peine si elle vient de mon fonds ou non, pourvu qu'elle leur
+plaise.
+
+Je ne puis pas dire prcisment de combien de volumes sera compos mon
+ouvrage; mais j'entrevois qu'il n'ira pas moins de cinq ou six. Des
+coliers, pour peu qu'ils soient studieux, pourront faire aisment cette
+lecture en particulier dans le cours d'une anne, sans que leurs autres
+tudes en souffrent. Dans mon plan, je destinerais la Seconde cette
+lecture: c'est une classe o les jeunes gens sont capables d'en
+profiter, et d'y trouver quelque plaisir; et je rserverais l'Histoire
+romaine pour la Rhtorique.
+
+Il aurait t utile, et mme ncessaire, de donner mes lecteurs
+quelque ide et quelque connaissance des auteurs anciens d'o je tire
+les faits que je rapporte ici. La suite mme de l'Histoire me donnera
+lieu d'en parler, et m'en fournira une occasion naturelle.
+
+[Marge: Jugement qu'il faut porter sur les augures, les prodiges, les
+oracles des anciens.] En attendant, je crois devoir dire ici quelque
+chose par avance sur la crdulit superstitieuse qu'on reproche la
+plupart de ces auteurs dans ce qui regarde les augures, les auspices,
+les prodiges, les songes, les oracles. En effet, on est bless de voir
+des crivains, d'ailleurs fort judicieux, se faire un devoir et une loi
+de les rapporter avec une exactitude scrupuleuse, et d'insister
+srieusement sur un dtail ennuyeux de petites et ridicules crmonies,
+du vol des oiseaux droite ou gauche, des signes marqus dans les
+entrailles fumantes des animaux, de l'avidit plus ou moins grande des
+poulets en mangeant, et de mille autres absurdits pareilles.
+
+Il faut avouer qu'un lecteur sens ne peut voir sans tonnement que les
+hommes de l'antiquit les plus estims pour le savoir et pour la
+prudence, les capitaines les plus levs au-dessus des opinions
+populaires et les mieux instruits de la ncessit de profiter des
+moments favorables, les conseils les plus sages des princes consomms
+dans l'art de rgner, les plus augustes assembles de graves snateurs,
+en un mot, les nations les plus puissantes et les plus claires, aient
+pu, dans tous les sicles, faire dpendre de ces petites pratiques et de
+ces vaines observances la dcision des plus grandes affaires, comme de
+dclarer une guerre, de livrer une bataille, de poursuivre une victoire;
+dlibrations qui taient de la dernire importance, et d'o souvent
+dpendaient la destine et le salut des tats.
+
+Mais il faut en mme temps avoir l'quit de reconnatre que les moeurs,
+les coutumes, les lois, ne permettaient point alors de s'carter de ces
+usages; que l'ducation, la tradition paternelle et immmoriale, la
+persuasion et le consentement universel des nations, les prceptes et
+l'exemple mme des philosophes, leur rendaient ces pratiques
+respectables; et que ces crmonies, quelque absurdes qu'elles nous
+paraissent et qu'elles soient en effet, faisaient chez les Anciens
+partie de la religion et du culte public.
+
+Cette religion tait fausse, et ce culte mal entendu; mais le principe
+en tait louable, et fond sur la nature. C'tait un ruisseau corrompu
+qui partait d'une bonne source. L'homme, par ses propres lumires, ne
+connat rien au-del du prsent: l'avenir est pour lui un abyme ferm
+la sagacit la plus vive et la plus perante, qui ne lui montre rien de
+certain sur quoi il puisse fixer ses vues et former ses rsolutions. Du
+ct de l'excution, il n'est pas moins faible et moins impuissant. Il
+sent qu'il est dans une dpendance entire d'une main souveraine, qui
+dispose avec une autorit absolue de tous les vnements, et qui, malgr
+tous ses efforts, malgr la sagesse des mesures le mieux concertes, le
+rduit, par les moindres obstacles et par les plus lgers contre-temps,
+ l'impossibilit d'excuter ses projets.
+
+Ces tnbres, cette faiblesse, l'obligent de recourir une lumire et
+une puissance suprieure. Il est forc par son propre besoin, et par le
+vif dsir qu'il a de russir dans ce qu'il entreprend, de s'adresser
+celui qu'il sait s'tre rserv lui seul la connaissance de l'avenir
+et le pouvoir d'en disposer. Il offre des prires, il fait des voeux, il
+prsente des sacrifices, pour obtenir de la Divinit qu'il lui plaise de
+s'expliquer ou par des oracles, ou par des songes, ou par d'autres
+signes qui manifestent sa volont, bien convaincu qu'il ne peut arriver
+que ce qu'elle ordonne, et qu'il a un extrme intrt de la connatre,
+afin de pouvoir s'y conformer.
+
+Ce principe religieux de dpendance et de respect l'gard de l'tre
+suprme est naturel l'homme; il le porte grav dans son coeur; il en
+est averti par le sentiment intrieur de son indigence, et par tout ce
+qui l'environne au-dehors; et l'on peut dire que ce recours continuel
+la Divinit, est un des premiers fondements de la religion, et le plus
+ferme lien qui attache l'homme au Crateur.
+
+Ceux qui ont eu le bonheur de connatre le vrai Dieu, et d'tre choisis
+pour former son peuple, n'ont point manqu de s'adresser lui, dans
+leurs besoins et dans leurs doutes, pour obtenir son secours et pour
+connatre ses volonts. Il a bien voulu se manifester eux; et les
+conduire par des apparitions, par des songes, par des oracles, par des
+prophties, et les protger par des prodiges clatants.
+
+Ceux qui ont t assez aveugles pour substituer le mensonge la vrit
+se sont adresss, pour obtenir le mme secours, des divinits fausses
+et trompeuses, qui n'ont pu rpondre leur attente, et payer l'hommage
+qu'on leur rendait, que par l'erreur et l'illusion, et par une
+frauduleuse imitation de la conduite du vrai Dieu.
+
+De l sont nes les vaines observations des songes, qu'une superstition
+crdule leur faisait prendre pour des avertissements salutaires du ciel;
+ces rponses obscures ou quivoques des oracles, sous le voile
+desquelles les esprits de tnbres cachaient leur ignorance, et par une
+ambiguit tudie se mnageaient une issue, quel que dt tre
+l'vnement. De l sont venus ces pronostics de l'avenir, que l'on se
+flattait de trouver dans les entrailles des btes, dans le vol et le
+chant des oiseaux, dans l'aspect des astres, dans les rencontres
+fortuites, dans les caprices du sort; ces prodiges effrayants qui
+rpandaient la terreur parmi tout un peuple, et qu'on croyait ne pouvoir
+expier que par des crmonies lugubres, et quelquefois mme par
+l'effusion du sang humain; enfin, ces noires inventions de la magie, les
+prestiges, les enchantements, les sortilges, les vocations des morts,
+et beaucoup d'autres espces de divination.
+
+Tout ce que je viens de rapporter tait un usage reu et observ
+gnralement parmi tous les peuples; et cet usage tait fond sur les
+principes de religion que j'ai montrs sommairement. [Marge: Xenoph. in
+Cyrop. l. 1, p. 25 et 37.] On en voit une preuve clatante dans
+l'endroit de la Cyropdie o Cambyse, pre de Cyrus, donne ce jeune
+prince de si belles instructions, et si propres former un grand
+capitaine et un grand roi. Il lui recommande sur-tout d'avoir un
+souverain respect pour les dieux; de ne former jamais aucune entreprise,
+soit petite, soit grande, sans les avoir auparavant invoqus et
+consults; d'honorer les prtres et les augures, qui sont leurs
+ministres et les interprtes de leurs volonts; mais de ne pas s'y fier
+ni s'y livrer si aveuglment qu'il ne s'instruise par lui-mme de ce qui
+regarde la science de la divination, des augures et des auspices. Et la
+raison qu'il rapporte de la dpendance o doivent tre les princes
+l'gard des dieux, et de l'intrt qu'ils ont les consulter en tout;
+c'est que, quelque prudents et quelque clairvoyants que soient les
+hommes dans le cours ordinaire des affaires, leurs vues sont toujours
+fort courtes et fort bornes par rapport l'avenir; au lieu que la
+Divinit, d'un seul regard, embrasse tous les sicles et tous les
+vnements. Comme les dieux sont ternels, dit Cambyse son fils, ils
+savent tout, et connaissent galement le pass, le prsent et l'avenir.
+Entre ceux qui les consultent, ils donnent des avis salutaires ceux
+qu'ils veulent favoriser, pour leur faire connatre ce qu'il faut faire
+et ce qu'il ne faut pas entreprendre. Que si l'on voit qu'ils ne donnent
+pas de semblables conseils tous les hommes, il ne faut pas s'en
+tonner, puisque nulle ncessit ne les oblige de prendre soin des
+personnes sur qui il ne leur plat pas de rpandre leurs grces.
+
+Telle tait la doctrine des peuples les plus clairs, par rapport aux
+diffrentes espces de divination; et il n'est pas tonnant que des
+historiens qui crivaient l'histoire de ces peuples se soient crus
+obligs de rapporter avec soin ce qui faisait partie de leurs religion
+et de leur culte, et qui souvent tait l'ame de leurs dlibrations et
+la rgle de leur conduite. J'ai cru, par cette mme raison, ne devoir
+pas entirement supprimer dans l'Histoire que je donne au public ce qui
+regarde cette matire, quoique pourtant j'en aie retranch une grande
+partie.
+
+Je me propose de mettre la fin de cet ouvrage un abrg chronologique
+de tous les faits, et une table exacte des matires.
+
+Mon guide pour la chronologie est ordinairement Ussrius. Dans
+l'histoire des Carthaginois, je marque le plus souvent quatre poques:
+l'anne de la cration du monde, que je dsigne par ces lettres, pour
+abrger, AN. m.; celles de la fondation de Carthage et de Rome; enfin,
+l'anne qui prcde la naissance de Jsus-Christ, dont je compte les
+annes depuis l'an du monde 4004, suivant en cela Ussrius et les
+autres, qui ne laissent pas de la croire antrieure de quatre ans.
+
+ ----------------------
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ AVERTISSEMENTS
+ DE L'AUTEUR,
+ RPANDUS DANS L'IN-12, EN DIFFRENTS TOMES,
+ ET RUNIS ICI TOUS ENSEMBLE[18].
+
+ ----------------------
+
+[Note 18: Voulant donner une dition complte des oeuvres de Rollin,
+nous avons d conserver ces Avertissements, quoiqu'ils semblent
+maintenant inutiles. Comme les volumes de notre dition ne peuvent
+correspondre ceux de l'dition in-12, la tte desquels ces
+avertissements se trouvaient placs, nous aurions eu quelque peine
+leur trouver une place convenable dans le corps de l'ouvrage. Il nous a
+donc sembl prfrable de les mettre tous ensemble aprs la Prface,
+dont ils forment en quelque sorte le complment. [_Note des diteurs._]]
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+POUR LE TOME TROISIME.
+
+Je m'tais flatt de conduire ce troisime volume jusqu' la fin de la
+guerre du Ploponnse, et de le terminer par quelques rflexions sur les
+moeurs, le caractre, le gouvernement des peuples de la Grce les plus
+connus. Je me suis trouv hors d'tat de tenir ma parole. Les additions
+que j'ai faites dans le cours de l'impression, pour tcher de ne rien
+omettre d'intressant, ont fait crotre le livre plus que je ne l'avais
+prvu. J'ai donc t oblig de m'arrter la droute de l'arme des
+Athniens devant Syracuse, et la mort de Nicias, qui arrivent la
+dix-neuvime anne de la guerre du Ploponnse. J'aurais mme souhait
+pouvoir finir plus tt ce volume; mais c'est ce qu'il ne m'a pas t
+possible de faire, quelque envie que j'en eusse. L'entreprise des
+Athniens contre Syracuse tant la plus grande que cette rpublique ait
+jamais faite, et tant devenue la principale cause de sa chute, je n'ai
+pas cru devoir couper la narration d'un vnement si grand et si li; et
+il me semble que 'aurait t tromper l'attente du lecteur, si, aprs
+l'avoir introduit dans une scne pleine d'action et de mouvement, je lui
+en avais drob la catastrophe.
+
+J'ai retranch tout le reste, et l'ai renvoy au volume suivant. Malgr
+tous ces retranchements, celui-ci est demeur encore trs-incommode pour
+les lecteurs, qu'il charge d'un trop grand poids; pour les ouvriers, qui
+ne peuvent le relier qu'avec peine; et sur-tout pour le libraire, dont
+la dpense est augmente considrablement par le surcrot de cinq ou six
+feuilles de plus que dans les deux premiers volumes, c'est--dire de 150
+ou de 200 pages. Il m'a paru que le public, par rapport l'impression
+de ce livre, n'tait pas mcontent ni du papier, ni des caractres, ni
+de l'exactitude et de la correction, et j'ai veill ce qu'on y
+apportt tous les soins possibles. Sur la reprsentation que m'a faite
+la veuve du libraire (car Dieu a appel lui depuis peu son mari), que
+ce troisime volume surpassait de beaucoup les deux autres, je n'ai pu
+lui refuser la grace qu'elle m'a demande, et que je regarde comme une
+justice, qui est d'ajouter dix sols au prix ordinaire, mais pour ce
+volume seulement. Je l'ai prie de continuer d'avoir gard aux personnes
+qui s'adresseront elle avec un tmoignage de ma part. Je prendrai de
+meilleures mesures dans la suite, et ne tomberai plus dans le mme
+inconvnient.
+
+Ds que l'impression de ce troisime volume a t acheve, on a commenc
+ rimprimer les deux premiers. J'y ai fait quelques corrections et
+quelques lgers changements sur les avis que des amis m'ont donns. Je
+les aurais marqus la fin de ce volume, si je n'avais craint de le
+trop charger: je le ferai dans les volumes suivants, afin que ceux qui
+ont la premire dition puissent en faire usage. Ce petit recueil de
+corrections, c'est--dire de fautes, ramasses ensemble, et mises sous
+les yeux du lecteur, ne peut pas tre fort agrable l'amour-propre;
+mais il peut tre utile au public en rendant le livre moins dfectueux,
+et cela doit me suffire. D'ailleurs, en matire de littrature, comme
+dans la morale, les fautes reconnues et avoues sincrement sont
+oublies, ou, pour mieux dire, ne subsistent plus.
+
+Je prie les lecteurs qui auront remarqu dans ces trois volumes des
+endroits qui leur paratront demander quelque changement ncessaire,
+soit pour la justesse de l'expression, soit pour la vrit des faits,
+soit pour l'exactitude des dates, soit mme pour quelques circonstances
+essentielles que j'aurai omises, de vouloir m'en donner avis, en
+adressant leurs lettres chez le libraire. On me permettra de n'y faire
+d'autre rponse que celle que je fais ici par avance, en tmoignant ds
+-prsent une trs-sincre et trs-vive reconnaissance toutes les
+personnes qui voudront bien m'aider de leurs lumires.
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+POUR LE QUATRIME VOLUME.
+
+Il est bien difficile, dans un ouvrage d'une aussi grande tendue qu'est
+celui de l'Histoire ancienne, qu'il n'chappe bien des fautes un
+crivain, quelque attention et quelque exactitude qu'il tche d'y
+apporter. J'en avais dj reconnu plusieurs par moi-mme. Les avis qu'on
+m'a donns, soit dans des lettres particulires, soit dans des crits
+publics, m'en ont fait encore remarquer d'autres. J'espre les corriger
+toutes dans l'dition suivante de mon Histoire, que l'on doit bientt
+commencer.
+
+Quand je ne serais pas port par moi-mme profiter des avis qu'on me
+donne, il me semble que l'indulgence, je pourrais presque dire la
+complaisance, que le public tmoigne pour mon ouvrage, devrait m'engager
+ faire tous mes efforts pour le rendre le moins dfectueux qu'il me
+serait possible. Il est bien ais de prendre son parti, lorsque la
+critique tombe sur des fautes marques et sensibles: il ne s'agit alors
+que de reconnatre qu'on s'est tromp, et de corriger ses fautes. Mais
+il est une autre sorte de critique qui embarrasse et laisse dans
+l'incertitude, parce qu'elle ne porte pas avec elle une pareille
+vidence; et c'est le cas o je me trouve. J'en apporterai un exemple
+entre plusieurs autres.
+
+Quelques personnes croient que, dans mon Histoire, les rflexions sont
+trop longues et trop frquentes. Je sens bien que cette critique n'est
+point sans fondement, et qu'en cela je me suis un peu cart de la rgle
+que les historiens ont coutume de suivre, qui est de laisser pour
+l'ordinaire au lecteur le soin et, en mme temps, le plaisir de faire
+lui-mme ses rflexions sur les faits qu'on lui prsente; au lieu qu'en
+les lui suggrant, il parat qu'on se dfie de ses lumires et de sa
+pntration. Ce qui m'a dtermin en user ainsi, c'est que mon premier
+et principal dessein, quand j'ai entrepris cet ouvrage, a t de
+travailler pour les jeunes gens, et de ne rien ngliger de ce qui me
+paratrait propre leur former l'esprit et le coeur. Or c'est l'effet
+que produisent naturellement les rflexions; et l'on sait que la
+jeunesse en est moins capable par elle-mme qu'un ge plus avanc, et
+que, pour lui faire tirer de l'tude de l'Histoire tout le fruit qu'on a
+lieu d'en attendre, il n'est pas inutile, quand les faits sont
+singuliers et remarquables, de lui mettre devant les yeux le jugement
+qu'en ont port les auteurs de l'antiquit les plus senss et les plus
+sages, afin de lui apprendre faire par elle-mme dans la suite de
+pareilles rflexions, et juger sainement de tout.
+
+L'usage que j'ai vu faire de mon Histoire des enfants de neuf dix
+ans de l'un et de l'autre sexe qui la lisent avec plaisir, et le compte
+exact que je leur ai entendu rendre, non-seulement des plus beaux
+vnements, mais de ce qu'il y a de plus solide dans les rflexions,
+m'ont confirm dans l'opinion o j'tais qu'elles pouvaient leur tre de
+quelque utilit, et qu'elles n'taient point au-dessus de leur porte.
+Si effectivement elles taient propres accoutumer les jeunes gens
+saisir dans l'Histoire le vrai, le beau, le juste, l'honnte, ce qui en
+est le grand fruit, il me semble que cet avantage, ou du moins
+l'intention que j'ai eue de le leur procurer, pourrait faire excuser la
+libert que j'ai prise de m'carter peut-tre un peu trop de la rgle
+ordinaire. Cependant je ne suis point attach mon sentiment, et si je
+m'apercevais qu'il ft contraire celui du public, j'y renoncerais sans
+peine.
+
+Je reviens encore mes jeunes gens, et il faut qu'on me le pardonne;
+car[19] j'avoue que je ne puis les perdre de vue, et que tout ce qui
+peut contribuer leur instruction me touche sensiblement. Il va
+paratre un livre qui sera de ce genre; il a pour titre, _le Spectacle
+de la Nature_, ou _Entretiens sur les particularits de l'Histoire
+naturelle qui ont paru les plus propres rendre les jeunes gens
+curieux, et leur former l'esprit_. On y dveloppe d'une manire
+agrable et spirituelle ce qu'il y a de plus curieux dans la nature,
+pour ce qui regarde les animaux terrestres, les oiseaux, les insectes,
+les poissons. S'il m'tait permis de juger du succs de ce livre par le
+plaisir que la lecture m'en a caus, je pourrais assurer par avance
+qu'il sera grand. C'est ma prire, et sur mes vives sollicitations,
+que l'auteur a entrepris cet ouvrage, qui peut tre beaucoup augment,
+s'il se trouve au got du public.
+
+[Note 19: Neque enim me poenitet ad hoc quoque opus meum, et curam
+susceptorum semel adolescentium respicere. (QUINTIL. lib. XI, c. 1.)]
+
+_Lettre de monsieur Rousseau._
+
+J'espre que le public ne me saura pas mauvais gr d'avoir insr ici
+une lettre de M. Rousseau, dans laquelle, l'occasion de
+l'Avertissement qui prcde, il m'exhorte ne point suivre l'avis des
+personnes qui me conseilleraient de retrancher ou d'abrger les
+rflexions que je rpands de temps en temps dans mon Histoire.
+L'autorit d'un crivain aussi gnralement estim pour la justesse et
+la dlicatesse du got que l'est celui dont je parle a t pour moi d'un
+grand poids; et, m'imaginant que le public me parlait par sa bouche, je
+n'ai pas cru devoir appeler de sa dcision. Je n'en dirais pas
+tout--fait autant des louanges qu'il donne mon Ouvrage, parce que
+j'ai lieu de craindre que son bon coeur n'ait fait illusion son
+esprit, et ne l'ait aveugl en faveur d'un ami qu'il considre depuis
+long-temps. L'erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait que, dans
+l'amiti, elle ft plus commune qu'elle n'est.
+
+ Vellem in amicitia sic erraremus, et isti
+ Errori nomen virtus posuisset honestum.
+
+A Bruxelles, le 27 aot 1732.
+
+J'ai bien des grces vous rendre, monsieur, de l'agrable prsent que
+vous m'avez fait du quatrime volume de votre Histoire. Je l'ai lu pour
+ainsi dire tout d'une haleine, et avec une satisfaction qui n'a t
+interrompue en aucun endroit. Si le sentiment peut passer pour bon juge
+en ces matires, je puis dire qu'il n'y eut jamais difficult plus mal
+fonde que celle que vous dites vous avoir t objecte sur la prtendue
+longueur des rflexions dont votre narration est quelquefois
+accompagne, ni de plus mauvais conseil que celui qu'on vous a donn de
+les abrger. C'est vouloir retrancher de votre livre ce qui le distingue
+le plus utilement et mme le plus agrablement de tant d'autres
+histoires dont le public se trouve inond, et qui, dpouilles de
+l'instruction qui doit tre le but de l'crivain et le fruit de la
+lecture, mritent plutt le nom de Gazettes savantes que celui
+d'Histoires. Quelque ncessaires que ces rflexions soient aux jeunes
+gens, vous connaissez trop bien les hommes pour ne pas sentir combien
+elles le sont aux personnes avances en ge, et qui passent mme pour
+les plus raisonnables. La plupart lisent pour satisfaire leur curiosit,
+et pour pouvoir dire qu'ils ont lu. Trouverez-vous mme parmi les plus
+senss une demi-douzaine de lecteurs qui veuillent se donner le temps et
+la peine de mditer sur leur lecture? et quand ils se la donneraient,
+est-il sr qu'ils soient capables de mditer comme il faut et o il
+faut? Les uns s'attacheront un mot ou une expression qui ne leur
+aura pas plu. Les autres s'arrteront quelque point de chronologie ou
+ quelque fait contest par d'autres auteurs; et peine dans le grand
+nombre s'en trouvera-t-il quelqu'un qui se mette en peine d'y chercher
+le vritable et l'unique objet de toute lecture sense, qui est
+l'instruction. C'est pourtant pour le plus grand nombre que vous
+travaillez. Votre but n'est pas d'instruire ceux qui sont dj
+instruits; et quand ce le serait, quelle satisfaction n'est-ce pas pour
+eux de se retrouver, pour ainsi dire, dans les rflexions d'un homme
+comme vous, et de s'assurer par cette conformit de la vrit des leurs?
+Ne faites donc point de difficult, monsieur, de continuer comme vous
+avez commenc. La fonction du philosophe et celle de l'historien sont
+les mmes. L'un cherche instruire par les prceptes, l'autre par les
+exemples; mais si ces exemples ne sont accompagns de prceptes
+propos, ils deviennent la plupart du temps inutiles, soit par la
+paresse, soit par l'incapacit, soit par le peu de loisir des lecteurs.
+C'est vous de leur lever ces obstacles; et ils vous en seront d'autant
+plus obligs, que cette partie de votre Ouvrage, qui est la plus utile,
+est en mme temps la plus agrable, et celle qui satisfait plus
+l'esprit, les rflexions s'y trouvant mles et comme incorpores aux
+faits d'une manire si naturelle et si loigne de toute affectation,
+que, si on les en dtachait, il semble qu'elles laisseraient un vide
+dans votre narration. Ne croyez pas pourtant que mon intention, en vous
+crivant ceci, soit de m'riger avec vous en donneur de conseils. Je
+n'ai pas assez de tmrit pour m'en croire capable; mais, plein comme
+je le suis de la lecture que je viens d'achever, j'aurais cru me faire
+tort moi-mme si je vous avais cach ma pense sur ce qui m'a paru de
+plus important dans le plan que vous vous tes fait, et sur ce qui m'a
+le plus charm dans la manire dont vous l'avez excut. Je suis avec
+beaucoup de respect,
+
+MONSIEUR,
+Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,
+ROUSSEAU.
+
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+POUR LE TOME CINQUIME.
+
+Quoique le public n'attende pas de moi une apologie sur la promptitude
+avec laquelle je le sers, je me crois nanmoins oblig de lui rendre
+compte de mon travail, et de lui expliquer comment, au lieu d'un seul
+volume de mon Histoire, qui est le tribut annuel que j'avais coutume de
+lui payer, je me prpare cette anne lui en fournir deux. En voici
+dj un qui parat; et j'espre que, vers le mois d'aot, il sera suivi
+d'un autre. Il peut y avoir quelque lieu d'en tre surpris, et de douter
+si c'est assez respecter le public que de se hter ainsi de lui donner
+livre sur livre, sans paratre avoir pris tout le temps ncessaire pour
+les travailler et les polir comme il convient.
+
+Je serais fch qu'on me souponnt d'une pareille ngligence, que je
+regarde comme directement contraire au devoir d'un crivain. Je ne le
+serais gure moins qu'on attribut cette promptitude une heureuse
+fcondit de gnie, une grande facilit de composition, un fonds de
+connaissances amass de longue main. Je ne me reconnais point, ou peu,
+tous ces traits.
+
+Il est vrai, et le public ne me saura pas mauvais r de cet aveu, que,
+pour rpondre son estime et son attente, je me livre tout entier
+mon ouvrage, que j'en fais mon unique affaire, que j'y donne tout mon
+temps et tous mes soins, et que j'carte svrement toute autre
+occupation, parce que celle-ci me parat dans l'ordre de la Providence,
+et que j'ai lieu de croire, par le succs que Dieu y a donn jusqu'ici,
+que c'est quoi il m'appelle, et le travail qu'il m'impose.
+
+Mais ce qui a avanc cette anne mon ouvrage au-del de la mesure
+ordinaire, sont les secours considrables que j'ai tirs de plusieurs
+livres, sur les principales matires dont traitent les deux volumes qui
+suivent le quatrime. A ce prix, il est ais de devenir auteur, et l'on
+gagne bien du temps quand on trouve une partie de la besogne faite par
+d'excellents ouvriers, et qu'il ne reste qu' l'adopter, et en faire
+usage comme de son bien propre. C'est la possession o je me suis mis
+ds le commencement, et dont il semble que le public m'a pass titre.
+
+Outre ces secours, j'en trouve d'autres qui ne sont pas moins
+importants, dont le public souffrira que je lui rende ici compte, parce
+que ma reconnaissance ne peut pas demeurer muette plus longtemps. J'ai
+l'avantage de passer prs de quatre mois de suite au voisinage de Paris,
+dans une agrable campagne, qui me fournit tout ce que je puis dsirer
+et pour le travail, et pour le dlassement: la bonne compagnie, la
+conversation, le bon air, la promenade, des prairies enchantes, un bord
+de rivire toujours amusant, une vue douce et qui se prsente toujours
+avec un nouveau plaisir; et, ce qui fait l'assaisonnement de tout le
+reste, une pleine et entire libert.
+
+Deux frres (M. l'abb et M. le marquis d'Asfeld), qui se sont tous deux
+galement distingus, chacun dans leur profession, par un mrite rare et
+solide, me sont aussi tous deux d'un secours infini pour mon ouvrage.
+L'un, qui a fait et soutenu des siges, et qui s'est trouv plusieurs
+actions (le public sait avec quel succs), veut bien que je lui lise les
+principales batailles dont je fais mention dans mon Histoire, et par l
+m'pargne beaucoup de fautes et de bvues grossires, telles que Polybe
+en relve un [Marge: Polyb. l. 12, p. 662-666.] grand nombre dans les
+crits du philosophe Callisthne, qui avait accompagn
+Alexandre-le-Grand dans ses glorieuses campagnes, et qui s'tait mal
+propos ingr de dcrire les expditions guerrires de ce conqurant, o
+il n'entendait rien, sans avoir pris la prcaution de consulter les gens
+du mtier.
+
+L'autre frre, l'un de mes plus anciens et de mes plus intimes amis,
+qui, outre la science profonde de la thologie, et la connaissance des
+critures, o il excelle, possde nos historiens grecs et latins, aussi
+bien qu'aucune personne que je connaisse, et qui parat n'avoir rien
+oubli de tout ce qu'il a lu, a la patience de lire et de relire tous
+mes Ouvrages avant qu'ils paraissent en public, et ne refuse pas de me
+donner ses remarques, de me faire part de ses vues, de me communiquer
+ses rflexions; et il m'en fournit d'excellentes. Je sens bien que la
+tendre amiti dont il m'honore depuis long-temps entre pour beaucoup
+dans toutes les peines qu'il veut bien se donner pour perfectionner mon
+Ouvrage; mais je lui dois ce tmoignage, que l'amour du bien public, qui
+fait l'un des principaux caractres de ces deux frres, y a encore plus
+de part; et ce sentiment, loin de rien diminuer de ma reconnaissance, la
+rend encore plus vive, et j'ose dire plus religieuse.
+
+Qu'on juge, aprs cela, si Colombe ne doit pas tre pour moi un sjour
+agrable et utile en mme temps. Je voudrais que ce ft encore la
+coutume, comme autrefois, d'inscrire ses ouvrages du lieu o on les a
+composs. Je mettrais la tte des miens: DE MA MAISON DE COLOMBE[20];
+car le matre de celle-ci veut que je la regarde comme mienne. Je lui
+desire, pour rcompense, moins la graisse de la terre que la rose du
+ciel; et je souhaite de tout mon coeur, trop heureux si j'y pouvais
+contribuer en quelque chose, qu'il ait la consolation de voir ses
+aimables enfants crotre sous ses yeux de plus en plus en sagesse et en
+grce devant Dieu et devant les hommes.
+
+[Note 20: E Columbano meo.]
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+POUR LE TOME ONZIME.
+
+Ce onzime volume, qui contient huit cents pages, s'est trouv d'une
+grosseur si norme, qu'on s'est cru oblig de le diviser pour la
+commodit des lecteurs, et de le couper en deux tomes, qui ne seront
+vendus tout relis que trois livres dix sous.
+
+Le trait des arts et des sciences m'a conduit bien plus loin que je ne
+pensais, et il occupera encore le douzime volume tout entier au moins.
+Je me suis repenti plus d'une fois de m'tre engag dans une entreprise
+qui demanderait un grand nombre de connaissances, et mme portes une
+grande perfection, pour donner de chacune une ide juste, prcise,
+complte. J'ai bientt senti qu'elle tait infiniment au-dessus de mes
+forces; et j'ai tch de suppler ce qui me manquait, en profitant du
+travail des plus habiles en chaque art pour me conduire dans des routes,
+dont les unes m'taient peu familires, et les autres entirement
+inconnues.
+
+J'envisageais avec une secrte joie la fin prochaine de mon travail, non
+pour me livrer une molle et frivole oisivet, qui ne convient point
+un honnte homme, et encore moins un chrtien, mais pour jouir d'un
+tranquille repos, qui me permettrait de ne plus employer ce qu'il peut
+me rester encore de jours vivre qu' des tudes et des lectures
+propres me sanctifier moi-mme, et me prparer ce dernier moment
+qui doit dcider pour toujours de notre sort. Il me semblait qu'aprs
+avoir travaill pour les autres pendant plus de cinquante ans, il devait
+m'tre permis de ne plus travailler que pour moi, et de renoncer
+absolument l'tude des auteurs profanes, qui peuvent plaire
+l'esprit, mais qui sont incapables de nourrir le coeur. Une forte
+inclination me portait prendre ce parti, qui me paraissait tout--fait
+convenable, et presque ncessaire.
+
+Cependant les dsirs du public, qui ne sont pas obscurs sur ce sujet,
+m'ont fait natre quelque doute. Je n'ai pas voulu me dterminer
+moi-mme, ni prendre pour rgle de ma conduite mon inclination seule.
+J'ai consult sparment des amis sages et clairs, qui m'ont tous
+condamn entreprendre l'Histoire romaine, j'entends celle de la
+rpublique. Une conformit de sentiments si peu suspecte m'a frapp; et
+je n'ai plus eu de peine me rendre un avis que j'ai regard comme
+une marque certaine de la volont de Dieu sur moi.
+
+Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitt que j'aurai achev l'autre, ce
+que j'espre qui n'ira pas loin. Ag de soixante et seize ans accomplis,
+je n'ai pas de temps perdre. Ce n'est pas que je me flatte de pouvoir
+le conduire jusqu' sa fin: je l'avancerai autant que mes forces et ma
+sant me le permettront. N'ayant entrepris ma premire Histoire que pour
+remplir le ministre auquel il me semblait que Dieu m'avait appel, en
+commenant former le coeur des jeunes gens, leur donner les
+premires teintures de la vertu par l'exemple des grands hommes du
+paganisme, et en jeter les premiers fondements pour les conduire des
+vertus plus solides, je me sens plus oblig que jamais porter les
+mmes vues dans celle o je suis prs d'entrer. Je tcherai de ne point
+oublier que Dieu, me prenant sur mon Ouvrage (car c'est quoi je dois
+m'attendre), n'examinera pas s'il est bien ou mal crit, ni s'il aura
+t reu avec applaudissement ou non, mais si je l'aurai compos
+uniquement pour lui plaire, et pour rendre quelque service au public.
+Cette pense ne servira qu' augmenter de plus en plus mon ardeur et mon
+zle par la vue de celui pour qui je travaillerai, et m'engagera faire
+de nouveaux efforts pour rpondre l'attente publique, en profitant de
+tous les avis qu'on a bien voulu me donner sur ma premire Histoire.
+
+Au reste, je serais bien plaindre si je n'attendais d'autre rcompense
+d'un si long et si pnible travail que des louanges humaines. Et qui
+peut se flatter nanmoins d'tre assez attentif pour se dfendre de la
+surprise d'une si douce illusion? Les paens ne travaillaient que dans
+cette vue. Aussi est-il crit d'eux: _Receperunt mercedem suam. Vani
+vanam,_ ajoute un Pre. _Ils ont reu leur rcompense, aussi vaine
+qu'eux_. Je dois bien plutt me proposer pour modle ce serviteur qui
+emploie toute son industrie et toute son application faire valoir le
+peu de talents que son matre lui a confis, afin d'entendre comme lui,
+au dernier jour, ces consolantes paroles, bien suprieures toutes les
+louanges des hommes: [Marge: Matth. 25, 21.] _O bon et fidle serviteur,
+parce que vous avez t fidle en peu de choses, je vous tablirai sur
+beaucoup: entrez dans la joie de votre Seigneur._ FIAT, FIAT.
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+POUR LE TREIZIME VOLUME.
+
+Me voici enfin arriv au terme d'un Ouvrage qui m'a occup tout entier
+pendant plusieurs annes. Je ne puis m'empcher, en le finissant, de
+marquer au public ma reconnaissance pour l'accueil favorable qu'il lui a
+fait. J'ai prouv de sa part une bont et une indulgence qui m'ont
+tonn, et auxquelles certainement je ne m'attendais pas. J'ai trouv
+les mmes dispositions chez les trangers que dans mes compatriotes, et
+j'en ai reu des tmoignages d'approbation et de bienveillance qui me
+feraient beaucoup d'honneur, s'il m'tait permis de les rendre publics.
+
+Il faut bien, et je ne puis me le dissimuler, que l'Ouvrage ne soit pas
+mauvais, puisqu'il a eu le bonheur de plaire tant de personnes; mais
+je dois aussi reconnatre que la gloire ne m'en appartient pas tout
+entire. On sait que le fond de tout ce que j'ai crit est tir
+d'auteurs anciens tant grecs que latins, qui ont fait l'admiration de
+tous les sicles, et qui m'ont fourni les faits, les rflexions, les
+penses, les tours, et souvent mme les expressions, par la beaut et
+l'nergie de celles qu'ils me prsentaient. Les traductions qu'on a de
+plusieurs de ces historiens m'ont t d'un grand secours, et m'ont
+pargn beaucoup de peine et de temps, parce qu'en les comparant avec
+les originaux j'y trouvais pour l'ordinaire peu de choses changer. Je
+me suis donn la libert, et il me semble qu'on ne m'en a pas su mauvais
+gr, d'enrichir mon ouvrage d'une infinit de beaux morceaux que je
+trouvais dans ceux des Modernes, et qui convenaient au mien, et j'en
+userai de mme encore dans l'Histoire romaine; mais ce qui m'a le plus
+aid dans mon travail, et ce qui a le plus contribu le mettre en tat
+de ne pas dplaire au public, ce sont les remarques de quelques amis
+d'un got rare et exquis, qui ont eu la patience de lire et de
+critiquer, presque en ennemis, mes crits avant qu'ils parussent, et qui
+m'ont pargn bien des fautes. On voit donc que, tout compt et bien
+examin, il y a beaucoup rabattre pour moi des louanges que mon
+Ouvrage a pu m'attirer; aussi je ne prtends en tirer d'autre avantage
+que celui de m'animer de plus en plus dans la nouvelle carrire de
+l'Histoire romaine, o je commence entrer.
+
+Quoi qu'il en soit, l'Ouvrage est enfin achev. On trouvera la fin de
+ce dernier volume deux tables, l'une chronologique, l'autre des
+matires.
+
+[Marge: En 1738.] J'espre donner au public le premier tome de
+l'Histoire romaine avant le mois de septembre prochain. Pour en avancer
+la composition, j'ai cru devoir me reposer entirement du soin des deux
+tables qui terminent l'Histoire ancienne sur des personnes qui ont bien
+voulu s'en charger. Au dfaut d'autres qualits, je me pique d'tre
+prompt servir le public, et je lui consacre de bon coeur tout mon
+temps, sur lequel il a un droit justement acquis par toutes les bonts
+qu'il me tmoigne.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ DITIONS
+ DES PRINCIPAUX AUTEURS GRECS
+ CITS
+ DANS LE TEXTE DE L'HISTOIRE ANCIENNE[21].
+
+ ---------
+
+[Note 21: Cette table ne s'applique point aux citations qui se
+trouvent dans mes notes. Les ditions rcentes dont je me suis servi
+tant presque toutes divises par chapitres, paragraphes et numros,
+c'est de cette manire que j'en indique les citations. Quand il m'arrive
+de me servir d'une dition qui n'est pas ainsi divise, je cite la page,
+en ayant le soin de spcifier l'dition que j'ai eue sous les yeux; dans
+ce cas, c'est ordinairement la mme que celle que Rollin a
+consulte.--L.]
+
+HERODOTUS. _Francof._, an. 1608.
+
+THUCYDIDES. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1588.
+
+XENOPHON. _Luteti Parisiorum, apud Societatem grcarum Editionum_, an.
+1625.
+
+POLYBIUS. _Parisiis_, an. 1609.
+
+DIODORUS SICULUS. _Hanovi, Typis Wechelianis_, an. 1684.
+
+PLUTARCHUS. _Luteti Parisiorum, apud Societatem grcarum Editionum_,
+an. 1624.
+
+STRABO. _Luteti Parisiorum, Typis regiis_, an. 1620.
+
+ATHENUS. _Lugduni_, an. 1612.
+
+PAUSANIAS. _Hanovi, Typis Wechelianis_, an. 1613.
+
+APPIANUS ALEXANDRINUS. _Apud Henric. Stephan._, an. 1592.
+
+PLATO. _Ex nova Joannis Serrani interpretatione, apud Henricum
+Stephanum_, an. 1578.
+
+ARISTOTELES. _Luteti Parisiorum, apud Societatem grcarum Editionum_,
+an. 1619.
+
+ISOCRATES. _Apud Paulum Stephanum_, an. 1604.
+
+DIOGENES LAERTIUS. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1594.
+
+DEMOSTHENES. _Francof._, an. 1604.
+
+ARRIANUS. _Lugd. Batav._, an. 1704.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ HISTOIRE ANCIENNE
+ DES GYPTIENS,
+ DES CARTHAGINOIS, DES ASSYRIENS, DES BABYLONIENS,
+ DES MDES ET DES PERSES,
+ DES MACDONIENS ET DES GRECS.
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+AVANT-PROPOS.
+
+ORIGINE ET PROGRS DE L'TABLISSEMENT
+DES ROYAUMES.
+
+Pour connatre comment se sont forms les tats et les royaumes qui ont
+partag l'univers, par quels degrs ils sont parvenus ce point de
+grandeur que l'histoire nous montre, par quels liens les familles et les
+villes se sont runies pour composer un corps de socit, et pour vivre
+ensemble sous une mme autorit et sous des lois communes, il est
+propos de remonter, pour ainsi dire, jusqu' l'enfance du monde, et
+jusqu'au temps o les hommes, rpandus en diffrentes contres aprs la
+division des langues, commencrent peupler la terre.
+
+Dans ces premiers temps, chaque pre tait le chef souverain de sa
+famille, l'arbitre et le juge des diffrends qui y naissaient, le
+lgislateur-n de la petite socit qui lui tait soumise, le dfenseur
+et le protecteur de ceux que la naissance, l'ducation et leur faiblesse
+mettaient sous sa sauvegarde, et dont sa tendresse lui rendait les
+intrts aussi chers que les siens propres.
+
+Quelque indpendante que ft l'autorit de ces matres, ils n'en usaient
+qu'en pres, c'est--dire, avec beaucoup de modration. Peu jaloux de
+leur pouvoir, ils ne songeaient point dominer avec hauteur, ni
+dcider avec empire. Comme ils se trouvaient ncessairement obligs
+d'associer les autres leurs travaux domestiques, ils les associaient
+aussi leurs dlibrations, et s'aidaient de leurs conseils dans les
+affaires. Ainsi tout se faisait de concert, et pour le bien commun.
+
+Les lois que la vigilance paternelle tablissait dans ce petit snat
+domestique, tant dictes par le seul motif de l'utilit publique,
+concertes avec les enfants les plus gs, acceptes par les infrieurs
+avec un libre consentement, taient gardes avec religion, et se
+conservaient dans les familles comme une police hrditaire qui en
+faisait la paix et la sret.
+
+Diffrents motifs donnrent lieu diffrentes lois. L'un, sensible la
+joie de la naissance d'un fils qui, le premier, l'avait rendu pre,
+songea le distinguer parmi ses frres par une portion plus
+considrable dans ses biens et par une autorit plus grande dans sa
+famille. Un autre, plus attentif aux intrts d'une pouse qu'il
+chrissait, ou d'une fille tendrement aime qu'il voulait tablir, se
+crut oblig d'assurer leurs droits et d'augmenter leurs avantages. La
+solitude et l'abandon d'une pouse qui pouvait devenir veuve toucha
+davantage un autre, et il pourvut de loin la subsistance et au repos
+d'une personne qui faisait la douceur de sa vie. De ces diffrentes
+vues, et d'autres pareilles, sont ns les diffrents usages des peuples,
+et les droits des nations, qui varient l'infini.
+
+A mesure que chaque famille croissait par la naissance des enfants et
+par la multiplicit des alliances, leur petit domaine s'tendait, et
+elles vinrent peu--peu former des bourgs et des villes.
+
+Ces socits tant devenues fort nombreuses par la succession des temps,
+et les familles s'tant partages en diverses branches, qui avaient
+chacune leurs chefs, et dont les intrts et les caractres diffrents
+pouvaient troubler l'ordre public, il fut ncessaire de confier le
+gouvernement un seul, pour runir tous ces chefs sous une mme
+autorit, et pour maintenir le repos public par une conduite uniforme.
+L'ide qu'on conservait encore du gouvernement paternel, et l'heureuse
+exprience qu'on en avait faite, inspirrent la pense de choisir parmi
+les plus gens de bien et les plus sages celui en qui l'on reconnaissait
+davantage l'esprit et les sentiments de pre. L'ambition et la brigue
+n'avaient [Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] point de part dans ce choix:
+la probit seule et la rputation de vertu et d'quit en dcidaient, et
+donnaient la prfrence aux plus dignes[22].
+
+[Note 22: Quos ad fastigium hujus majestatis non ambitio popularis,
+sed spectata inter bonos moderatio provehebat.]
+
+Pour relever l'clat de leur nouvelle dignit, et pour les mettre plus
+en tat de faire respecter les lois, de se consacrer tout entiers au
+bien public, de dfendre l'tat contre les entreprises des voisins et
+contre la mauvaise volont des citoyens mcontents, on leur donna le nom
+de _roi_, on leur rigea un trne, on leur mit le sceptre en main, on
+leur fit rendre des hommages, on leur assigna des officiers et des
+gardes, on leur accorda des tributs, on leur confia un plein pouvoir
+pour administrer la justice; et, dans cette vue, on les arma du glaive
+pour rprimer les injustices et pour punir les crimes.
+
+[Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] Chaque ville, dans les commencements,
+avait son roi, qui, plus attentif conserver son domaine qu'
+l'tendre, renfermait son ambition dans les bornes du pays qui l'avait
+vu natre[23]. Les dmls presque invitables entre des voisins, la
+jalousie contre un prince plus puissant, un esprit remuant et inquiet,
+des inclinations martiales, le dsir de s'agrandir et de faire clater
+ses talents, donnrent occasion des guerres, qui se terminaient
+souvent par l'entier assujettissement des vaincus, dont les villes
+passaient sous le pouvoir du conqurant, et grossissaient peu--peu son
+domaine. [Marge: Justin. _ibid._] De cette sorte, une premire victoire
+servant de degr et d'instrument la seconde, et rendant le prince plus
+puissant et plus hardi pour de nouvelles entreprises, plusieurs villes
+et plusieurs provinces, runies sous un seul monarque, formrent des
+royaumes plus ou moins tendus, selon que le vainqueur avait pouss ses
+conqutes avec plus ou moins de vivacit[24].
+
+[Note 23: Fines imperii tueri magis qum proferre mos erat. Intra
+suam cuique patriam regna finiebantur.]
+
+[Note 24: Domitis proximis, quum accessione virium fortior ad alios
+transiret, et proxima quque victoria instrumentum sequentis esset,
+totius Orientis populos subegit.]
+
+Parmi ces princes, il s'en rencontra dont l'ambition, se trouvant trop
+resserre dans les limites d'un simple royaume, se rpandit par-tout
+comme un torrent et comme une mer, engloutit les royaumes et les
+nations, et fit consister la gloire dpouiller de leurs tats des
+princes qui ne leur avaient fait aucun tort, porter au loin les
+ravages et les incendies, et laisser par-tout des traces sanglantes de
+leur passage. Telle a t l'origine de ces fameux empires qui
+embrassaient une grande partie du monde.
+
+Les princes usaient diversement de la victoire, selon la diversit de
+leurs caractres ou de leurs intrts. Les uns, se regardant comme
+absolument matres des vaincus, et croyant que c'tait assez faire pour
+eux que de leur laisser la vie, les dpouillaient eux et leurs enfants
+de leurs biens, de leur patrie, de leur libert; les rduisaient un
+dur esclavage; les occupaient aux arts ncessaires pour la vie, aux plus
+vils ministres de la maison, aux pnibles travaux de la campagne; et
+souvent mme les foraient, par des traitements inhumains, creuser les
+mines, et fouiller dans les entrailles de la terre pour satisfaire
+leur avarice; et de l le genre humain se trouva partag comme en deux
+espces d'hommes, de libres et de serfs, de matres et d'esclaves.
+
+D'autres introduisirent la coutume de transporter les peuples entiers,
+avec toutes leurs familles, dans de nouvelles contres, o ils les
+tablissaient, et leur donnaient des terres cultiver.
+
+D'autres, encore plus modrs, se contentaient de faire racheter aux
+peuples vaincus leur libert, et l'usage de leurs lois et de leurs
+privilges, par des tributs annuels qu'ils leur imposaient; et
+quelquefois mme ils laissaient les rois sur leur trne, en exigeant
+d'eux seulement quelques hommages.
+
+Les plus sages et les plus habiles en matire de politique se faisaient
+un honneur de mettre une espce d'galit entre les peuples nouvellement
+conquis et les anciens sujets, accordant aux premiers le droit de
+bourgeoisie, et presque tous les mmes droits et les mmes privilges
+dont jouissaient les autres; et par-l, d'un grand nombre de nations
+rpandues dans toute la terre, ils ne faisaient plus en quelque sorte
+qu'une ville, ou du moins qu'un peuple.
+
+Voil une ide gnrale et abrge de ce que l'histoire du genre humain
+nous prsente, et que je vais tcher d'exposer plus en dtail en
+traitant de chaque empire et de chaque nation. Je ne toucherai point
+l'histoire du peuple de Dieu, ni celle des Romains. Les gyptiens, les
+Carthaginois, les Assyriens, les Babyloniens, les Mdes et les Perses,
+les Macdoniens, les Grecs feront le sujet de l'ouvrage que je donne au
+public. Je commence par les gyptiens et par les Carthaginois, parce que
+les premiers sont fort anciens, et que les uns et les autres sont plus
+dtachs du reste de l'histoire, au lieu que les autres peuples ont plus
+de liaison entre eux, et quelquefois mme se succdent.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ LIVRE PREMIER.
+
+ ----------------------
+
+ HISTOIRE ANCIENNE DES GYPTIENS.
+
+Je diviserai en trois parties ce que j'ai dire sur les gyptiens. La
+premire renfermera un plan abrg et une courte description des
+diffrentes parties de l'gypte, et de ce qu'on y trouve de plus
+remarquable. Dans la seconde, je parlerai des coutumes, des lois et de
+la religion des gyptiens. Enfin, dans la troisime, j'exposerai
+l'histoire des rois d'gypte.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ PREMIRE PARTIE.
+
+ ---------
+
+DESCRIPTION DE L'GYPTE, ET DE CE QUI S'Y TROUVE
+DE PLUS REMARQUABLE.
+
+[Marge: Herod, lib. 2 cap. 177.] L'gypte, dans une tendue assez
+borne, renfermait autrefois[25] un grand nombre de villes, et une
+multitude incroyable d'habitants[26].
+
+[Note 25: On marque que, sous Amasis, il y avait en gypte vingt
+mille villes habites.]
+
+[Note 26: La population de l'ancienne gypte n'a rien d'incroyable.
+Seulement il faut distinguer, dans les textes anciens qui en font
+mention, ceux qui donnent un renseignement positif, de ceux qui
+n'offrent que des circonstances vagues dont on croit pouvoir conclure la
+population de ce pays.
+
+Diodore de Sicile dit qu'autrefois, et de son temps, l'gypte contenait
+sept millions d'habitants (I, 31).
+
+Josphe, environ un sicle aprs, porte la population de ce pays sept
+millions cinq cent mille ames, sans compter celle d'Alexandrie (Jos.
+_Bell. Jud._ II, c. 16, 4), qui tait, selon Diodore, de trois cent
+mille ames.
+
+Il rsulte de ces deux passages clairs et positifs que, depuis les temps
+anciens jusqu'au rgne de Titus, la population de l'gypte tait
+constamment reste au-dessous de huit millions d'habitants.
+
+Comme la surface habitable de ce pays est d'environ deux mille deux
+cents lieues carres, on voit que la population tait de trois mille
+quatre cents trois mille cinq cents habitants par lieue carre de
+terre habitable; ce qui n'a rien d'extraordinaire, quand on songe la
+prosprit de l'ancienne gypte.
+
+Quant la population qu'on a voulu conclure du nombre d'un million de
+soldats qui sortaient des cent portes de Thbes, ou bien encore des
+dix-sept cents enfants mles ns, selon Diodore de Sicile, le mme jour
+que Ssostris (I, 54), elle serait en effet incroyable; car elle
+monterait quarante ou cinquante millions d'individus. Mais, de ces
+deux faits, le premier est fond sur une erreur de mots; le second, sur
+une erreur faite par Diodore de Sicile, ou peut-tre sur une des
+exagrations familires aux prtres gyptiens, qui ont dbit tant de
+contes aux voyageurs grecs. C'est ce que j'tablis dans un Mmoire dont
+je n'ai pu prsenter ici que le principal rsultat.--L.]
+
+Elle est borne au levant par la mer Rouge et l'isthme de Suez, au midi
+par l'thiopie, au couchant par la Libye, et au nord par la mer
+Mditerrane. Le Nil parcourt du midi au nord toute la longueur du pays
+dans l'espace de prs de deux cents lieues[27]. Ce pays se trouve
+resserr de ct et d'autre par deux chanes de montagnes, qui souvent
+ne laissent entre elles et le Nil qu'une plaine d'une demi-journe de
+chemin, et quelquefois moins.
+
+Du ct occidental, la plaine s'largit en quelques endroits[28] jusqu'
+une tendue de vingt-cinq ou trente lieues. La plus grande largeur de
+l'gypte se prend d'Alexandrie Damiette, dans un espace d'environ
+cinquante lieues[29].
+
+[Note 27: La longueur de la valle de l'gypte, y compris ses
+sinuosits, est de cinq cent soixante-dix milles gographiques, ou deux
+cent trente-sept lieues de vingt-cinq au degr, et cent quatre-vingt-dix
+lieues de vingt au degr.--L.]
+
+[Note 28: Par exemple, dans la partie de l'gypte moyenne, qu'on
+appelle le _Faoum_, ancien nome _Arsinotes_, dont le point le plus
+loign du Nil en est distant de quarante milles gographiques, ou
+quatorze lieues environ.--L.]
+
+[Note 29: La plus grande largeur se prend d'Alexandrie Pluse: la
+distance est de cent quarante milles, ou quarante-six lieues.--L.]
+
+L'ancienne gypte peut se diviser en trois principales parties: la haute
+gypte, appele autrement Thbade, qui tait la partie la plus
+mridionale; l'gypte du milieu, nomme Heptanome, cause des sept
+nomes ou dpartements qu'elle renfermait; la basse gypte, qui
+comprenait ce que les Grecs appellent Delta, et tout ce qu'il y a de
+pays jusqu' la mer Rouge, et le long de la [Marge: Strab. l. 17, pag.
+787.]mer Mditerrane jusqu' Rhinocolure, ou au mont Casius. Sous
+Ssostris, toute l'gypte fut runie en un [Marge: [Diod. Sic. I
+54.]]seul royaume, et divise en trente-six gouvernements ou nomes: dix
+dans la Thbade, dix dans le Delta, et seize dans le pays qui est
+entre-deux.
+
+Les villes de Syne et d'lphantine sparaient l'gypte et l'thiopie;
+et, du temps d'Auguste, elles servaient [Marge: Tacit. Ann. l. 2, c.
+61.]de bornes l'empire romain: _claustra olim romani imperii_.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ THBAIDE.
+
+Thbes, qui donna son nom la Thbade, le pouvait disputer aux plus
+belles villes de l'univers. Ses cent portes chantes par Homre sont
+connues de tout le [Marge: Hom. II. 1, vers. 381.] monde, et lui font
+donner le surnom d'Hcatompyle, pour la distinguer d'une autre Thbes
+situe en Botie. Elle n'tait pas moins peuple qu'elle tait vaste, et
+on a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble deux cents chariots et
+dix mille combattants par chacune de ses [Marge: Strab. l. 17, pag.
+816.]portes. Les Grecs et les Romains ont clbr sa magnificence
+[Marge: Tacit. Ann. l. 2, c. 60.]et sa grandeur, encore qu'ils n'en
+eussent vu que les ruines, tant les restes en taient augustes.
+
+[Marge: Voyage de Thvenot.] On a dcouvert dans la Thbade (on
+l'appelle maintenant le Sayd) des temples et des palais encore presque
+entiers, o les colonnes et les statues sont innombrables. On y admire
+sur-tout un palais dont les restes semblent n'avoir subsist que pour
+effacer la gloire des plus grands ouvrages. Quatre alles perte de
+vue, et bornes de part et d'autre par des sphinx d'une matire aussi
+rare que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues quatre
+portiques dont la hauteur tonne les yeux. Encore ceux qui nous ont
+dcrit ce prodigieux difice n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le
+tour, et ne sont pas mme assurs d'en avoir vu la moiti; mais tout ce
+qu'ils ont vu tait surprenant. Une salle, qui apparemment faisait le
+milieu de ce superbe palais, tait soutenue de six-vingts colonnes de
+six brasses de grosseur, grandes proportion, et entremles
+d'oblisques que tant de sicles n'ont pu abattre. La peinture y avait
+tal tout son art et toutes ses richesses. Les couleurs mme,
+c'est--dire, ce qui prouve le plus tt le pouvoir du temps, se
+soutiennent encore parmi les ruines de cet admirable difice, et y
+conservent leur vivacit: tant l'gypte savait imprimer un caractre
+d'immortalit tous ses ouvrages. Strabon, qui avait t sur les
+[Marge: Lib. 17, pag. 805.] lieux, fait la description d'un temple qu'il
+avait vu en gypte, presque entirement semblable ce qui vient d'tre
+rapport[30].
+
+[Marge: Pag. 816.] Le mme auteur, en crivant les rarets de la
+Thbade, parle d'une statue de Memnon, fort clbre, dont il avait vu
+les restes[31]. On dit que cette statue, lorsqu'elle tait frappe des
+premiers rayons du soleil levant, rendait un son articul. En effet
+Strabon entendit ce son; mais il doute qu'il vnt de la statue.
+
+[Note 30: Ce temple est celui d'Hliopolis. Voyez l'explication que
+j'en ai donne dans la traduction franaise, tom. V, p. 386 et
+suiv.--L.]
+
+[Note 31: Germanicus aliis quoque miraculis intendit animum, quorum
+prcipua fure Memnonis saxea effigies, ubi radiis solis icta est,
+vocalem sonum reddens, etc. TACIT. _Annal._ lib. 2, cap. 61.
+
+= Cette statue colossale est assise et haute de 19 mtres 55 centimtres
+(environ 60 pieds), y compris le pidestal, qui a 4 mtres: si la statue
+tait debout, elle aurait plus de 60 pieds. Ses jambes sont encore
+toutes couvertes d'inscriptions grecques et latines, la plupart du temps
+d'Adrien. Elles ont t graves par des personnes qui attestent avoir
+entendu Memnon saluer l'Aurore. (Voy. Jablonski, _Syntagm._ III, _de
+Memn._, pag. 57.) On a souponn que les prtres, au moyen de conduits
+souterrains, pntraient dans la statue, afin que Memnon n'oublit point
+de saluer sa mre. M. de Humboldt a cherch une explication physique du
+bruit que l'on croyait entendre. (_Voyages_, tom. IV, p. 560.)--L.]
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE II.
+
+ GYPTE DU MILIEU, OU HEPTANOME.
+
+Cette partie de l'gypte avait pour capitale Memphis. On voyait dans
+cette ville plusieurs temples magnifiques, entre autres celui du dieu
+Apis, qui y tait honor d'une manire particulire. Il en sera parl
+dans la suite, aussi-bien que des pyramides, qui taient dans le
+voisinage de Memphis, et qui ont rendu cette ville si clbre. Elle
+tait situe sur le bord occidental du Nil.
+
+[Marge: Voyage de Thvenot.] Le grand Caire, qui semble avoir succd
+Memphis, a t bti de l'autre ct du Nil. Le chteau du Caire est une
+des choses les plus curieuses qui soient en gypte. Il est situ sur une
+montagne hors de la ville. Il est bti sur le roc qui lui sert de
+fondement, et entour de murailles fort hautes et fort paisses. On
+monte ce chteau par un escalier taill dans le roc, si ais monter,
+que les chevaux et les chameaux tout chargs y vont facilement. Ce qu'il
+y a de plus beau et de plus rare voir dans ce chteau, c'est le puits
+de Joseph. On lui donne ce nom, soit parce que les gyptiens se plaisent
+ attribuer ce grand homme ce qu'ils ont chez eux de plus remarquable,
+soit parce qu'en effet cette tradition s'est conserve dans le pays[32].
+C'est une preuve au moins que l'ouvrage est fort ancien; et certainement
+il est digne de la magnificence des plus puissants rois de l'gypte. Ce
+puits est comme double tage, taill dans le roc vif, d'une profondeur
+prodigieuse. On descend jusqu'au rservoir qui est entre les deux puits
+par un escalier qui a deux cent vingt marches, large d'environ sept
+huit pieds, dont la descente, douce et presque imperceptible, laisse un
+accs trs-facile aux boeufs qui sont employs pour faire monter l'eau.
+Elle vient d'une source qui est presque la seule qui se trouve dans le
+pays. Les boeufs font tourner continuellement une roue o tient une
+corde laquelle sont attachs plusieurs seaux. L'eau tire ainsi du
+premier puits, qui est le plus profond, se rend par un petit canal dans
+un rservoir qui fait le fond du second puits, au haut duquel elle est
+porte de la mme manire; et de l elle se distribue par des canaux en
+plusieurs endroits du chteau. Comme ce puits passe dans le pays pour
+tre fort ancien, et qu'effectivement il se sent bien du got antique
+des gyptiens, j'ai cru qu'il pouvait ici trouver sa place parmi les
+rarets de l'ancienne gypte.
+
+[Note 32: Le nom de _puits de Joseph_ vient uniquement de ce que ce
+puits a t construit vers l'an 1176 de notre re, par les ordres du
+sultan Salah-Eddin ou Saladin, qui se nommait aussi _Joseph_
+(Yousouf).--L.]
+
+[Marge: Lib. 17, pag. 807.] Strabon parle d'une machine pareille, qui,
+par le moyen de roues et de poulies, faisait monter de l'eau du Nil sur
+une colline fort leve, avec cette diffrence qu'au lieu de boeufs
+c'taient des esclaves, au nombre de cent cinquante, qui taient
+employs faire tourner ces roues.
+
+La partie de l'gypte dont nous parlons ici est clbre par plusieurs
+rarets qui mritent d'tre examines chacune en particulier. Je n'en
+rapporterai que les principales: les oblisques, les pyramides, le
+labyrinthe, le lac de Moeris, et ce qui regarde le Nil.
+
+ Ier. _Oblisques._
+
+L'gypte semblait mettre toute sa gloire dresser des monuments pour la
+postrit. Ses oblisques font encore aujourd'hui, autant par leur
+beaut que par leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la
+puissance romaine, dsesprant d'galer les gyptiens, a cru faire assez
+pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs rois.
+
+Un oblisque est une aiguille ou pyramide quadrangulaire, menue, haute,
+et perpendiculairement leve en pointe, pour servir d'ornement
+quelque place, et qui est souvent charge d'inscriptions ou
+d'hiroglyphes. On appelle hiroglyphes, des figures ou des symboles
+mystrieux, dont se servaient les gyptiens pour couvrir et envelopper
+les choses sacres et les mystres de leur thologie.
+
+[Marge: Diod. lib. 1, pag. 37.] Ssostris avait fait lever dans la
+ville d'Hliopolis deux oblisques d'une pierre trs-dure, tire des
+carrires de la ville de Syenne, l'extrmit de l'gypte. Ils avaient
+chacun cent-vingt coudes de haut[33], c'est--dire, trente toises ou
+cent quatre-vingts pieds. L'empereur Auguste, aprs avoir rduit
+l'gypte en province, fit transporter Rome ces deux oblisques, dont
+l'un a t bris depuis. Il n'osa pas en faire autant l'gard d'un
+troisime, qui tait d'une grandeur norme. [Marge: Plin. lib. 36, cap.
+6 et 8.] Il avait t construit sous Ramesss: on dit qu'il y avait eu
+vingt mille hommes employs le tailler. Constance, plus hardi
+qu'Auguste, le fit transporter Rome[34]. On y voit encore deux de ces
+oblisques, aussi-bien qu'un autre de cent coudes ou vingt-cinq toises
+de haut, et de huit coudes ou deux toises de diamtre. Caus Csar
+[Marge: _Ibid._ cap. 9.] l'avait fait venir d'gypte sur un vaisseau
+d'une fabrique si extraordinaire, qu'au rapport de Pline on n'en avait
+jamais vu de pareil.
+
+[Note 33: Je prends pour la coude gyptienne celle qu'on a trouve
+grave dans le nilomtre d'lphantine: elle est de 0 mtre 527
+millimtres. Les 120 coudes font 63 mtres 24 centim., ou 194 pieds 8
+pouc.--L.]
+
+[Note 34: Les principaux oblisques gyptiens qui existent Rome
+sont ceux de
+
+ Mtr. Cen.
+ St-Jean de Latran, hauteur. 33 3
+ Saint-Pierre. 27 7
+ Du palais Pamphili. 16 53
+ De Sainte-Marie-Majeure. 14 74
+ Du Quirinal. 14 74
+ De la Porte du Peuple. 24 57
+
+ --L.]
+
+Toute l'gypte tait pleine de ces sortes d'oblisques. Ils taient pour
+la plupart taills dans les carrires de la haute gypte, o l'on en
+trouve encore qui sont demi taills. Mais ce qu'il y a de plus
+admirable, c'est que les anciens gyptiens avaient su creuser jusque
+dans la carrire un canal, o montait l'eau du Nil dans le temps de son
+inondation; d'o ensuite ils enlevaient les colonnes, les oblisques, et
+les statues sur des radeaux[35] proportionns leur poids, pour les
+conduire dans la basse gypte[36]. Et, comme le pays tait tout coup
+d'une infinit de canaux, il n'y avait gure d'endroits o ils ne
+pussent transporter facilement ces masses normes, dont le poids aurait
+fait succomber toute autre sorte de machines.
+
+[Note 35: Le radeau est un assemblage de plusieurs pices de bois
+plates, qui sert voiturer des marchandises sur une rivire.]
+
+[Note 36: Le procd employ par les gyptiens, et dont Rollin ne
+donne pas une ide assez prcise, mrite bien d'tre rapport ici.
+Lorsque Ptolme Philadelphe voulut faire transporter Alexandrie un
+oblisque de 80 coudes (42 mtres 160 millim.), que le roi Nectanebis
+avait fait tailler autrefois, Callisthne dit qu'on creusa d'abord un
+canal qui, partant du Nil, allait passer sous l'oblisque qu'on voulait
+enlever. On construisit ensuite deux barques qu'on remplit de pierres
+dont la masse tait double de celle de l'oblisque. Cette pesante charge
+les fit enfoncer dans l'eau assez profondment pour qu'elles pussent
+tre conduites sous l'oblisque, qui se trouvait couch en travers du
+canal, ayant ses extrmits appuyes sur les deux bords. Ensuite on vida
+les btiments de toutes les pierres qu'ils contenaient. Dgags de ce
+poids, ils soulevrent ncessairement l'oblisque, qu'il fut ais de
+conduire au lieu de sa destination (lib. 36, c. 9.). Ce procd
+ingnieux, analogue celui que nous employons pour remettre flot les
+vaisseaux submergs, explique comment les gyptiens ont pu transporter
+d'un bout de l'gypte l'autre d'normes fardeaux, tels que les temples
+monolithes, ou d'une seule pierre.--L.]
+
+ II. _Pyramides._
+
+Une pyramide est un corps solide ou creux, qui a une base large et
+ordinairement carre, qui se termine en pointe.
+
+[Marge: Herodot., lib. 2, c. 124, etc.] Il y avait en gypte trois
+pyramides plus clbres que toutes les autres, qui, selon Diodore de
+Sicile, ont mrit [Marge: Diod. lib. 1, p. 39-41.] [Marge: Plin. lib.
+36, cap. 12.] d'tre mises au nombre des sept merveilles du monde. Elles
+n'taient pas fort loignes de la ville de Memphis[37]. Je ne parlerai
+ici que de la plus grande des trois. Elle tait, comme les autres, btie
+sur le roc qui lui servait de fondement, de figure carre par sa base,
+construite au-dehors en forme de degrs[38], et allait toujours en
+diminuant jusqu'au sommet. Elle tait btie de pierres d'une grandeur
+extraordinaire, dont les moindres taient de trente pieds, travailles
+avec un art merveilleux, et couvertes de figures hiroglyphiques. Selon
+plusieurs des anciens auteurs, chaque ct avait huit cents pieds de
+largeur, et autant de hauteur[39]. Le haut de la pyramide, qui d'en bas
+semblait tre une pointe, une aiguille, tait une belle plate-forme de
+dix ou douze grosses pierres, et chaque ct de cette plate-forme tait
+de seize dix-sept pieds.
+
+[Note 37: Elles en taient 120 stades (DIOD. SIC. 1, 63.).--L.]
+
+[Note 38: Autrefois les degrs taient recouverts et cachs par un
+revtement qui a tout--fait disparu: aussi tait-il fort difficile
+d'arriver au sommet, comme Pline le donne entendre (lib. 36, c. 12;
+cf. Silv. de Sacy, _Trad. d'Abdallatif_, p. 216). J'ai expliqu ailleurs
+ce revtement (_Recherches critiques sur Dicuil._, pag. 101 et
+suiv.).--L.]
+
+[Note 39: Les anciens ne sont point d'accord sur les dimensions de
+la grande pyramide. On peut voir leurs textes dans M. Larcher
+(_Traduction d'Hrodote_, tom. II, pag. 440.).--L.]
+
+Voici la mesure qu'en a donne feu M. de Chazelles[40], de l'Acadmie
+des Sciences, qui avait t exprs sur les lieux en 1693:
+
+ Le ct de la base, qui est tout carr 110 toises.
+ Ainsi la superficie de la base est de 12,100 tois. carres.
+ Les faces sont des triangles quilatraux.
+ La hauteur perpendiculaire. 77 toises 3/4.
+ Et la solidit. 313,590 toises cubes.
+
+[Note 40: Les mesures trigonomtriques prises par M. Nouet diffrent
+un peu de celles de M. de Chazelles.
+
+ Mtr. Cent.
+
+ La base est de 227 25
+ La hauteur perpendiculaire
+ jusq' la plate-forme actuelle, de 136 95
+ L'inclinaison des faces sur
+ le plan, de 51 33' 44"
+
+Au tmoignage de Diodore, la pyramide n'tait pas termine tout--fait
+en pointe: la plate-forme suprieure avait six coudes, ou trois mtres
+162 mill. de ct (DIOD. SIC. I, 63); d'une autre part, on a la preuve
+que le revtement tait de 2 mtres 710 mill.: on a donc pour la base
+232 mtres 67 cent., ou 119 toises; et pour la hauteur 144 mtres, 60
+cent., ou 75 toises. Il s'ensuit que la solidit de la pyramide est
+d'environ 2,620,000 mtres cubes.
+
+Voici les dimensions des deux autres pyramides construites, l'une par
+Mycrinus, l'autre par Chphren:
+
+ Base. Haut. Solidit.
+
+ Mycr. 103 1 53 193,000 mtres cub.
+ Chph. 207 1 132 1,880,000
+
+Ainsi la solidit des trois pyramides est gale 4,690,000 mtres
+cubes. En supposant qu'avec les pierres qui entrent dans ces trois
+difices on voult construire une muraille de trois mtres (environ 9
+pieds) de haut, et de 1/3 de mtre (environ 1 pied d'paisseur), on
+pourrait lui donner 469 myriamtres ou 1054 lieues de longueur;
+c'est--dire, qu'elle serait assez longue pour traverser l'Afrique
+depuis Alexandrie jusqu' la cte de Guine. Ces calculs sont propres
+donner une ide de l'immensit du travail que ces monuments ont
+exig.--L.]
+
+Cent mille ouvriers travaillaient cet ouvrage, et de trois mois en
+trois mois un pareil nombre leur succdait. Dix annes entires furent
+employes couper les pierres, soit dans l'Arabie, soit dans
+l'thiopie, et les voiturer en gypte; et vingt autres annes
+construire ce vaste difice, qui au-dedans avait une infinit de
+chambres et de salles. On avait marqu sur la pyramide, en caractres
+gyptiens, ce qu'il avait cot simplement pour les aulx, les poireaux,
+les ognons, et autres pareils lgumes fournis aux ouvriers, et cette
+somme montait seize cents talents d'argent,[41] c'est--dire, quatre
+millions cinq cent mille livres; d'o il tait facile de conjecturer
+combien pour tout le reste la dpense tait norme.
+
+[Note 41: 8,800,000 francs, s'il s'agit de talents attiques; ce qui
+est douteux.--L.]
+
+Telles taient les fameuses pyramides d'gypte, qui, par leur figure,
+autant que par leur grandeur, ont triomph du temps et des barbares.
+Mais, quelque effort que fassent les hommes, leur nant parat partout.
+Ces pyramides taient des tombeaux, et l'on voit encore aujourd'hui, au
+milieu de celle qui tait la plus grande, un spulcre[42] vide, taill
+tout entier d'une seule pierre, qui a de largeur et de hauteur environ
+trois pieds, sur un peu plus de six pieds de longueur. Voil quoi se
+terminaient tant de mouvements, tant de dpenses, tant de travaux
+imposs des milliers d'hommes pendant plusieurs annes, procurer
+un prince, dans cette vaste tendue et cette masse norme de btiments,
+un petit caveau de six pieds. Encore les rois qui ont bti ces pyramides
+n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y tre inhums, et ils n'ont pas joui de
+leur spulcre. La haine publique qu'on leur portait, cause des durets
+inoues qu'ils avaient exerces contre leurs sujets en les accablant de
+travaux, les obligea de se faire inhumer dans des lieux inconnus, afin
+de drober leurs corps la connaissance et la vengeance des peuples.
+
+[Note 42: Strabon parle de ce spulcre, liv. 17, p. 808.
+
+= M. Belzoni, qui vient de pntrer dans la seconde pyramide, y a trouv
+galement un tombeau.--L.]
+
+[Marge: Diod. lib. 1, pag. 46.] Cette dernire circonstance, que les
+historiens ont soigneusement remarque, nous apprend quel jugement nous
+devons porter de ces ouvrages si vants dans l'antiquit. Il est
+raisonnable d'y remarquer et d'y estimer le bon got des gyptiens par
+rapport l'architecture, qui les porta ds le commencement, et sans
+qu'ils eussent encore de modles qu'ils pussent imiter, viser en tout
+au grand, et s'attacher aux vraies beauts, sans s'carter jamais
+d'une noble simplicit, en quoi consiste la souveraine perfection de
+l'art. Mais quel cas doit-on faire de ces princes qui regardaient comme
+quelque chose de grand de faire construire, force de bras et d'argent,
+de vastes btiments, dans l'unique vue d'terniser leur nom, et qui ne
+craignaient point de faire prir des milliers d'hommes pour satisfaire
+leur vanit? Ils taient bien loigns du got des Romains, qui
+cherchaient s'immortaliser par des ouvrages magnifiques, mais
+consacrs l'utilit publique.
+
+[Marge: Lib. 36, cap. 12.] Pline nous donne en peu de mots une juste
+ide de ces pyramides en les appelant une folle ostentation de la
+richesse des rois, qui ne se termine rien d'utile: _regum pecuni
+otiosa ac stulta ostentatio_; et il ajoute que c'est par une juste
+punition que leur mmoire a t ensevelie dans l'oubli, les historiens
+ne convenant point entre eux du nom de ceux qui ont t les auteurs
+d'ouvrages si vains: _inter eos non constat quibus fact sint,
+justissimo casu obliteratis tant vanitatis auctoribus_. En un mot,
+selon la remarque judicieuse de Diodore, autant l'industrie des
+architectes est louable et estimable dans ces pyramides, autant
+l'entreprise des rois est-elle digne de blme et de mpris.
+
+Mais ce que nous devons le plus admirer dans ces anciens monuments,
+c'est la preuve certaine et subsistante qu'ils nous fournissent de
+l'habilet des gyptiens dans l'astronomie, c'est--dire dans une
+science qui semble ne pouvoir se perfectionner que par une longue suite
+d'annes et par un grand nombre d'expriences. M. de Chazelles, en
+mesurant la grande pyramide dont nous parlons, trouva que les quatre
+cts de cette pyramide taient exposs prcisment aux quatre rgions
+du monde, et par consquent marquaient la vritable mridienne de ce
+lieu[43]. Or, comme cette exposition si juste doit, selon toutes les
+apparences, avoir t affecte par ceux qui levaient cette grande masse
+de pierres il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que, pendant un
+si long espace de temps, rien n'a chang dans le ciel cet gard, ou
+(ce qui revient au mme) dans les ples de la terre, ni dans les
+mridiens. C'est M. de Fontenelle qui fait cette remarque dans l'loge
+de M. de Chazelles.
+
+[Note 43: Les savants Franais ont trouv que l'orientement de la
+pyramide n'est exact qu' environ 18' prs; ce qui est dj une
+prcision tonnante: car nos astronomes reconnaissent qu'il est fort
+difficile de tracer une mridienne de plus de 700 pieds de longueur,
+18' prs, quand on ne peut se guider que sur des alignements.
+D'ailleurs, la difficult de tracer une parallle exacte la base de la
+pyramide, dans l'tat o se trouve ce monument, laisse encore beaucoup
+d'incertitude sur l'observation de M. de Chazelles et sur celle de M.
+Nouet. Toujours est-il certain que les gyptiens savaient mettre une
+grande prcision dans les travaux de ce genre.]
+
+ III. _Labyrinthe_.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 148. Diod. lib. 1, pag. 42. Plin. l. 36, cap.
+13. Strab. l. 17, pag. 811.] Ce que nous avons dit sur le jugement qu'on
+doit porter des pyramides peut tre appliqu aussi au labyrinthe,
+qu'Hrodote, qui l'avait vu, nous assure avoir t encore plus
+surprenant que les pyramides. On l'avait bti l'extrmit mridionale
+du lac de Moeris, dont nous parlerons bientt, prs de la ville des
+Crocodiles, qui est la mme qu'Arsino. Ce n'tait pas tant un seul
+palais qu'un magnifique amas de douze palais disposs rgulirement, et
+qui communiquaient ensemble. Quinze cents chambres entremles de
+terrasses s'arrangeaient autour de douze salles, et ne laissaient point
+de sortie ceux qui s'engageaient les visiter[44]. Il y avait autant
+de btiments sous terre. Ces btiments souterrains taient destins la
+spulture des rois; et encore (qui le pourrait dire sans honte, et sans
+dplorer l'aveuglement de l'esprit humain?) nourrir les crocodiles
+sacrs, dont une nation d'ailleurs si sage faisait ses dieux[45].
+
+[Note 44: Dans une dissertation spciale, j'ai essay d'expliquer la
+construction de cet difice tonnant (_trad. de Strabon_, tom. V, p.
+407; et _Nouv. Annales des Voyages_, t. VI, pag. 133 et suiv.)]
+
+[Note 45: Hrodote (II, 148) dit que les souterrains _servaient de
+tombeau_ aux crocodiles sacrs, mais non pas qu'on les y nourrissait, ce
+qui, du reste, ne se concevrait pas facilement (Voyez Larcher,
+_traduction d'Hrodote_, tom. II, pag. 494).
+
+L'erreur appartient Bossuet, que Rollin copie en cet endroit: tout le
+paragraphe est tir du Discours sur l'Histoire universelle.--L.]
+
+Pour s'engager dans la visite des chambres et des salles du labyrinthe,
+on juge aisment qu'il tait ncessaire de prendre la mme prcaution
+qu'Ariane fit prendre Thse, lorsqu'il fut oblig d'aller combattre
+le Minotaure dans le labyrinthe de Crte. Virgile en fait ainsi la
+description:
+
+[Marge: neid. l. 5, v. 588.]
+
+ Ut quondam Cret fertur labyrinthus in alt
+ Parietibus textum ccis iter ancipitemque
+ Mille viis habuisse dolum, qu signa sequendi
+ Falleret indeprensus et irremeabilis error.
+
+[Marge: Lib. 6, v. 27, etc.]
+
+ Hc labor ille doms, et inextricabilis error.
+ Ddalus ipse dolos tecti ambagesque resolvit,
+ Cca regens filo vestigia.
+
+ IV. _Lac de Moeris_.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 149. Strab. l. 17, pag. 787. Diod. lib. 1,
+pag. 47. Plin. lib. 5, cap. 9. Pomp. Mela, [1. 1.9, 64.]] Le plus grand
+et le plus admirable de tous les ouvrages des rois d'gypte tait le lac
+de Moeris: aussi Hrodote le met-il beaucoup au-dessus des pyramides et
+du labyrinthe. Comme l'gypte tait plus ou moins fertile, selon qu'elle
+tait plus ou moins inonde par le Nil, et que, dans cette inondation,
+le trop et le trop peu taient galement funestes aux terres, le roi
+Moeris, pour obvier ces deux inconvnients, et pour corriger autant
+qu'il se pourrait les irrgularits du Nil, songea faire venir l'art
+au secours de la nature. Il fit donc creuser le lac qui depuis a port
+son nom. Ce lac, selon Hrodote et Diodore de Sicile, dont Pline ne
+s'loigne pas, avait de tour trois mille six cents stades, c'est--dire
+cent quatre-vingts lieues, et de profondeur trois cents pieds. Deux
+pyramides, dont chacune portait une statue colossale place sur un
+trne, s'levaient de trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient
+sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les
+avait riges avant que le creux et t rempli, et montraient qu'un lac
+de cette tendue avait t fait de main d'homme sous un seul prince.
+
+Voil ce que plusieurs historiens ont marqu du lac de Moeris, sur la
+bonne foi des gens du pays; et M. Bossuet, dans son Discours sur
+l'histoire universelle, rapporte ce fait comme incontestable. Pour moi,
+j'avoue que je n'y trouve aucune vraisemblance[46]. Est-il possible
+qu'un lac de cent quatre-vingts lieues d'tendue ait t creus sous un
+seul prince? Comment et o transporter les terres? Pourquoi perdre la
+surface de tant de terrain? Comment remplir ce vaste espace du superflu
+des eaux du Nil? Il y aurait bien d'autres objections faire. Je crois
+donc qu'on s'en peut tenir au sentiment de Pomponius Mela, ancien
+gographe, d'autant plus qu'il est appuy par plusieurs relations
+modernes. Il ne donne de circuit ce lac que vingt mille pas, qui font
+sept ou huit de nos lieues. [Marge: Mela, lib. 1. [9-64.]] _Moeris,
+aliquand campus, nunc lacus, viginti millia passuum in circuitu
+patens[47]._
+
+[Note 46: Rollin a raison, d'aprs l'estimation donne par Bossuet.
+La difficult diminue, si l'on fait attention aux mesures dont les
+anciens se sont servis en cette occasion.
+
+Le _Birket-el-Kroun_, lac que l'on reconnat maintenant pour tre
+l'ancien _Lac de Moeris_, est un bassin naturel, encaiss par des
+montagnes qui l'environnent de toutes parts: il a exist de tout temps;
+et les travaux de Moeris n'ont pu avoir pour objet que de l'agrandir, ou
+de le rendre plus profond en certains endroits; ils n'ont donc pas tout
+le merveilleux que les anciens auteurs se sont plu leur attribuer.
+
+Par sa constitution physique, le Birket-el-Kroun n'a jamais pu prouver
+d'autre changement dans ses dimensions que celui qui provient de
+l'lvation ou de l'abaissement des eaux du Nil. Il doit tre aussi
+grand de nos jours qu'il l'tait dans l'antiquit. Dans le temps de
+l'inondation, ce lac n'a que 105 milles gographiques, ou 35 lieues, de
+circonfrence.
+
+Or, les 3,600 stades d'Hrodote, dans le module du stade gyptien,
+valent 137 lieues(et non 180, comme le dit Rollin, d'aprs Bossuet), ce
+qui est prcisment le quadruple de la grandeur vritable: et, comme
+nous voyons dans Strabon qu'en gypte il y avait des schnes de 30, 60
+et 120 stades (STRAB. XIV, pag. 804), c'est--dire, _doubles et
+quadruples_ les uns des autres, on peut supposer qu'Hrodote a fait ici
+quelque confusion de dimension, d'o il est rsult une mesure trop
+forte dans le rapport de 120 30, ou de 4 1. Ce genre de mprise,
+dont on pourrait rapporter ici d'autres preuves, explique naturellement
+une difficult qu'on aurait beaucoup de peine rsoudre d'une autre
+manire.--L.]
+
+[Note 47: Au lieu de _viginti millia_, Ciaconius et Isaac Vossius
+lisent _quingenta_, correction laquelle conduit la leon
+_quinquaginta_ que donnent des manuscrits et les anciennes ditions.
+Comme, en gypte, le mille comprenait 7 stades 1/2, on voit que les 500
+milles de Pomponius Mela reprsentent 500 x 7-1/2=3750 stades, ce qui
+revient -peu-prs aux 3600 stades d'Hrodote.--L.]
+
+Ce lac communiquait au Nil par le moyen d'un grand canal, qui avait plus
+de quatre lieues[48] de longueur, et cinquante pieds de largeur. De
+grandes cluses ouvraient le canal et le lac, ou les fermaient selon le
+besoin.
+
+[Note 48: 85 stades.=Diodore dit 80 stades (et non 85) de long (1;
+52); ce qui vaut 16,864 mtres; et 3 plthres, ou 300 pieds gyptiens
+(105 mtres) de large.--L.]
+
+Pour les ouvrir ou les fermer il en cotait cinquante talents,
+c'est--dire cinquante mille cus[49]. La pche de ce lac valait au
+prince des sommes immenses; mais sa grande utilit tait par rapport au
+dbordement du Nil. Quand il tait trop grand, et qu'il y avait
+craindre qu'il n'et des suites funestes, on ouvrait les cluses; et les
+eaux, ayant leur retraite dans ce lac, ne sjournaient sur les terres
+qu'autant qu'il fallait pour les engraisser. Au contraire, quand
+l'inondation tait trop basse et menaait de strilit, on tirait de ce
+mme lac, par des coupures et des saignes, une quantit d'eau
+suffisante pour arroser les terres. [Marge: [lib. 17, p. 788.]] Par ce
+moyen les ingalits du Nil taient corriges; et Strabon remarque que,
+de son temps, sous Ptrone, gouverneur d'gypte, lorsque le dbordement
+du Nil montait douze coudes, la fertilit tait fort grande; et, lors
+mme qu'il n'allait qu' huit coudes, la famine ne se faisait point
+sentir dans le pays: sans doute parce que les eaux du lac supplaient
+celles de l'inondation par le moyen des coupures et des canaux[50].
+
+[Note 49: S'il s'agit du talent attique, les 50 talents valent, non
+pas 150,000 fr., mais environ 300,000 fr.--L.]
+
+[Note 50: Sans doute aussi parce que ce gouverneur avait fait curer
+les canaux (GOSSELIN, _Notes sur Strabon_, t. V, p. 316): car Strabon
+dit qu'avant Ptrone la famine se faisait sentir lorsque l'lvation du
+Nil n'allait qu' 8 coudes (STRAB. XVII, pag. 788). Probablement ce
+gouverneur en agit ainsi par l'ordre d'Auguste; nous voyons en effet
+dans Aurlius Victor que ce prince fit creuser les canaux de l'gypte,
+encombrs de limon, pour assurer la fertilit de ce pays (AUREL. VICT.
+C. I).--L.]
+
+ V. _Dbordement du Nil_.
+
+Le Nil est la plus grande merveille de l'gypte. Comme il y pleut
+rarement, ce fleuve, qui l'arrose toute par ses dbordements rgls,
+supple ce qui lui manque de ce ct-l, en lui apportant, en forme de
+tribut annuel, les pluies des autres pays; ce qui fait dire
+ingnieusement un pote que l'herbe chez les gyptiens, quelque grande
+que soit la scheresse, n'implore point le secours de Jupiter pour
+obtenir de la pluie:
+
+ Te propter nullos tellus tua postulat imbres,
+ Arida nec pluvio supplicat herba Jovi[51].
+
+[Note 51: Snque (_Nat. Qust._ lib. 4, cap. 2) attribue ces vers
+Ovide; mais ils sont de Tibulle [I, 7, 23].]
+
+Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'gypte tait coupe de
+plusieurs canaux d'une longueur et d'une largeur proportionnes aux
+diffrentes situations et aux diffrents besoins des terres. Le Nil
+portait partout la fcondit avec ses eaux salutaires, unissait les
+villes entre elles, et la mer Mditerrane avec la mer Rouge,
+entretenait le commerce au-dedans et au-dehors du royaume, et le
+fortifiait contre l'ennemi: de sorte qu'il tait tout ensemble et le
+nourricier et le dfenseur de l'gypte. On lui abandonnait la campagne;
+mais les villes, rehausses avec des travaux immenses, et s'levant
+comme des les au milieu des eaux, regardaient avec joie de cette
+hauteur toute la plaine inonde et en mme temps fertilise par le Nil.
+
+Voil une ide gnrale de la nature et des effets de ce fleuve si
+renomm chez les anciens. Mais une merveille si tonnante, et qui dans
+tous les sicles a fait l'objet de la curiosit et de l'admiration des
+savants, semble demander que j'entre ici dans quelque dtail.
+J'abrgerai le plus qu'il me sera possible.
+
+_Sources du Nil._
+
+Les anciens ont mis les sources du Nil dans les montagnes appeles
+vulgairement les montagnes de la Lune, au dixime degr de latitude
+mridionale. Mais nos voyageurs modernes ont dcouvert que ces sources
+sont vers le douzime degr de latitude septentrionale[52]. Ainsi ils
+retranchent environ quatre ou cinq cents lieues du cours que les anciens
+lui donnaient. Il nat au pied d'une grande montagne du royaume de
+Goame en Abyssinie. Ce fleuve sort de deux fontaines, ou de deux yeux,
+pour parler comme ceux du pays; le mme mot en arabe signifiant _oeil_
+et _fontaine_. Ces fontaines sont loignes l'une de l'autre de trente
+pas, chacune de la grandeur d'un de nos puits ou d'une roue de carrosse.
+Le Nil est augment de plusieurs ruisseaux qui viennent s'y joindre; et,
+aprs avoir travers l'thiopie en serpentant beaucoup, il se rend enfin
+en gypte.
+
+[Note 52: Dans la ralit, nous n'en savons pas plus ce sujet que
+les anciens au temps d'ratosthnes. Il reconnaissait deux affluents du
+Nil (STRAB. XVII, pag. 786), l'_Astaboras_, ou _Astosaba_ (Tacazz), et
+l'_Astapus_ (Abawi): ces rivires entouraient l'le de Mro avant de se
+jeter dans le Nil, qui est videmment le _Bahr-el-Abyad_, ou rivire
+Blanche des modernes. Cette dernire descend des montagnes de _Dyre_ et
+_Tegla_, qui paraissent faire partie des montagnes de la Lune, appeles
+par les Arabes _Djebel-al-Qamar_. C'est en effet le _vrai Nil_, quoi
+qu'en aient dit les jsuites portugais et Bruce. On a maintenant toute
+raison de croire, d'aprs quelques rcits des Arabes, qu'il existe une
+communication entre cette rivire et le Niger ou Joliba (_Annales des
+Voyages_, tom. XVIII, p. 342).
+
+La source que dcrit ici Rollin est celle de l'Abawi, que les jsuites
+ont pris pour le Nil, de mme que Bruce, qui n'tait pas fch de passer
+pour avoir fait le premier cette prtendue dcouverte.--L.]
+
+_Cataractes du Nil._
+
+On appelle ainsi quelques endroits o le Nil fait des chutes, et tombe
+de dessus des rochers escarps. Ce fleuve[53], qui d'abord coulait
+paisiblement dans les vastes solitudes de l'thiopie, avant que d'entrer
+en gypte, passe par les cataractes. Alors devenu tout d'un coup, contre
+sa nature, furieux et cumant, dans ces lieux o il est resserr et
+arrt, aprs avoir enfin surmont les obstacles qu'il rencontre, il se
+prcipite du haut des rochers en bas, avec un tel bruit, qu'on l'entend
+ trois lieues de l.
+
+[Note 53: Excipiunt eum (Nilum) cataract, nobilis insigni
+spectaculo locus.... Illic excitatis primm aquis, quas sine tumultu
+leni alveo duxerat, violentus et torrens per malignos transitus
+prosilit, dissimilis sib.... tandemque eluctatus obstantia, in vastam
+altitudinem subit destitutus cadit, cum ingenti circumjacentium.
+regionum strepitu, quem perferre gens ibi a Persis collocata non potuit,
+obtusis assiduo fragore auribus et ob hoc sedibus ad quietiora
+translatis. Inter miracula fluminis incredibilem incolarum audaciam
+accepi. Bini parvula navigia conscendunt, quorum alter navem regit,
+alter exhaurit. Deind multm inter rapidam insaniam Nili et reciprocos
+fluctus volutati, tandem tenuissimos canales tenent, per quos angusta
+rupium effugiunt: et cum toto flumine effusi, navigium ruens manu
+temperant, magnoque spectantium metu in caput nixi, quum jam
+adploraveris, mersosque atque obrutos tant mole credideris, long ab eo
+in quem ceciderant loco navigant, torrenti modo missi. Nec mergit cadens
+unda, sed planis aquis tradit. SENEC. _Nat. Qust._ lib. IV, cap. 2
+[4].
+
+= Ce passage de Snque se sent de l'exagration que tous les anciens
+ont mise dans la description des cataractes du Nil. Celles de la Nubie
+mritent ce nom; mais les cataractes qu'on voit au-dessus d'lphantine
+ne sont que des _rapides_, dont la hauteur, dans les basses eaux,
+n'excde pas quatre ou cinq pieds. Au reste, ce que Snque raconte de
+la hardiesse des naturels prouve assez que cette prtendue cataracte
+n'est pas aussi effrayante qu'il le fait entendre. Un Anglais, qui
+voulut tenter, il y a quelques annes, une pareille entreprise la
+cataracte du Rhin, n'en est point revenu. Le dernier diteur de Snque,
+M. Ruhkopf, doute de la ralit du trait, parce que Snque ne le
+rapporte que sur ou-dire; il ne s'est pas souvenu que Strabon, tmoin
+oculaire, en parle comme d'un divertissement que les gens du pays
+donnaient aux gouverneurs, quand ils poussaient leur inspection jusqu'
+Syne (STRAB. XVII, p. 818).
+
+Du reste, les expressions de Snque, _illic excitatis primm aquis,
+quas sine tumultu leni alvea duxerat_, prouvent que cet auteur n'avait
+point entendu parler des cataractes du Nil en Nubie: cependant Diodore
+de Sicile les connaissait (DIOD. SIC. I, 32, fin.), ainsi qu'Aristide,
+qui en portait le nombre trente-six, d'aprs le tmoignage d'un
+thiopien (ARISTID. _in gyptio_, tom. III, p. 581, edit. Canter.)--L.]
+
+Des gens du pays, accoutums par un long exercice ce petit mange,
+donnent ici aux passants un spectacle plus effrayant encore que
+divertissant. Ils se mettent deux dans une petite barque, l'un pour la
+conduire, l'autre pour vider l'eau qui y entre. Aprs avoir longtemps
+essuy la violence des flots agits, en conduisant toujours avec adresse
+leur petite barque, ils se laissent entraner par l'imptuosit du
+torrent, qui les pousse comme un trait. Le spectateur tremblant croit
+qu'ils vont tre abyms dans le prcipice o ils se jettent. Mais le
+Nil, rendu son cours naturel, les remontre sur ses eaux tranquilles et
+paisibles. C'est Snque qui fait ce rcit, et les voyageurs modernes en
+parlent de mme.
+
+_Causes du dbordement._
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 19-27. Diod. lib. 1, pag. 35-39. Senec. Nat.
+Qust. l. 4, cap. 1 et 2.] Les anciens ont imagin plusieurs raisons
+subtiles du grand accroissement du Nil, que l'on peut voir dans
+Hrodote, Diodore de Sicile, et Snque. Ce n'est plus maintenant une
+matire de problme, et l'on convient presque gnralement que le
+dbordement du Nil vient des grandes pluies qui tombent dans l'thiopie,
+d'o ce fleuve tire sa source. Ces pluies le font tellement grossir, que
+l'thiopie, et ensuite l'gypte, en sont inondes, et que ce qui n'tait
+d'abord qu'une grosse rivire devient comme une petite mer, et couvre
+toutes les campagnes.
+
+[Marge: Lib. 17, pag. 789.] Strabon remarque que les anciens[54] avaient
+seulement conjectur que le dbordement du Nil tait caus par les
+pluies qui tombent abondamment dans l'thiopie; et il ajoute que
+plusieurs voyageurs s'en sont assurs depuis par leurs propres yeux,
+Ptolme Philadelphe, qui tait fort curieux pour tout ce qui regarde
+les arts et les sciences, ayant envoy exprs sur les lieux d'habiles
+gens pour examiner ce qui en tait, et pour constater la cause d'un fait
+si singulier et si considrable.
+
+[Note 54: Par ces anciens, Strabon parat entendre Eudoxe, Aristote
+(EUSTATH _ad Odyss._, p. 1505, l. 18) et Callisthne (STRAB. XVII, p.
+790).--L.]
+
+_Temps et dure du dbordement._
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 19. Diod. lib. 1 pag. 32.] Hrodote, et aprs
+lui Diodore de Sicile, et plusieurs autres, marquent que le Nil commence
+ crotre en gypte au solstice d't, c'est--dire vers la fin de juin,
+et continue d'augmenter jusqu' la fin de septembre, vers lequel temps
+environ il s'arrte, et va toujours depuis en diminuant pendant les mois
+d'octobre et de novembre, aprs quoi il rentre dans son lit, et reprend
+son cours ordinaire. Ce calcul, peu de chose prs, est conforme ce
+qu'on lit sur ce sujet dans toutes les relations des modernes, et il est
+fond en effet sur la cause naturelle du dbordement, savoir les pluies
+qui tombent dans l'thiopie. Or, selon le tmoignage constant de ceux
+qui ont t sur les lieux, ces pluies commencent y tomber au mois
+d'avril, et continuent pendant cinq mois jusqu' la fin d'aot et au
+commencement de septembre. La crue du Nil en gypte doit donc
+naturellement commencer trois semaines ou un mois aprs que les pluies
+ont commenc en Abyssinie; et aussi les relations des voyageurs
+marquent-elles que le Nil commence crotre dans le mois de mai, mais
+d'une manire peu sensible d'abord, en sorte apparemment qu'il ne sort
+point encore de son lit. L'inondation marque n'arrive que vers la fin
+de juin, et dure les trois mois suivants, comme Hrodote le dit.
+
+Je dois avertir ceux qui consultent les originaux, d'une contradiction
+qui se rencontre ici entre Hrodote et Diodore d'un ct, et de l'autre,
+Strabon, Pline et Solin. Ces derniers abrgent de beaucoup la dure de
+l'inondation, et supposent que le Nil laisse les terres libres aprs
+l'espace de trois mois ou de cent jours. Et ce qui augmente la
+difficult, c'est que Pline semble appuyer son sentiment sur l'autorit
+d'Hrodote: _in totum autem revocatur (Nilus) intra ripas in Libr, ut
+tradit Herodotus, centesimo die_. Je laisse aux savants le soin de
+concilier cette contradiction[55].
+
+[Note 55: Je ne vois nulle contradiction entre ces auteurs: il me
+parat que Rollin ne s'est point assez pntr du sens de leurs textes.
+Strabon n'a parl que du temps employ par le Nil rentrer dans son
+lit.
+
+Hrodote dit: Le Nil commence grossir partir du solstice d't, et
+continue ainsi durant cent jours. C'est -peu-prs ce qu'on lit dans
+Diodore de Sicile: Le Nil commence crotre au solstice d't, et
+s'arrte l'quinoxe d'automne (I, 36). Snque dit la mme chose,
+except que, selon lui, l'inondation se prolonge au-del de l'quinoxe:
+At Nilus ante ortum Canicul augetur mediis stibus, ultra quinoctium
+(_Qust. Natur._ IV, II, I). Cela est plus conforme ce que dit
+Hrodote, et ce que les voyageurs ont observ: car la crue s'tend
+assez ordinairement jusqu'au 30 septembre, et mme jusqu'au 3 ou 4
+octobre.
+
+Voil pour la crue du Nil. Quant sa dcroissance, Hrodote ajoute: Il
+rtrograde et rentre tout--fait dans son lit, aprs le mme nombre de
+jours. [Grec: Pelasas d' es ton arithmon touten tn hmeren, opis
+aperchetai apoleipn to rheethron.] Car c'est l le vrai sens de ce
+passage entrevu par Laurent Valla et Wesseling, et que M. Larcher n'a
+point saisi, s'tant tromp sur le sens de [Grec: pelasas] (SCHWEIGH.
+_ad h. loc. Herod._). Hrodote veut dire que le Nil _ayant mis cent
+jours crotre, met cent autres jours rentrer tout--fait dans son
+lit_. Nous lisons la mme chose dans Strabon: Le Nil (parvenu sa plus
+grande hauteur) reste stationnaire pendant plus de 40 jours de l't;
+puis il baisse peu--peu, comme il s'tait lev; et 60 jours aprs, le
+sol est entirement dcouvert, et mme sch (lib. XVII, pag. 789). Il
+s'coule donc _cent_ jours, comme dit Hrodote, entre le point de la
+plus grande hauteur et celui o le fleuve rentre dans son lit. Diodore
+de Sicile (I, 36), et Aristide (tom. II, pag. 338), mettent la mme
+galit dans la dure de la crue et de la dcroissance. Enfin Pline
+lui-mme, au milieu de quelques erreurs lgres, finit par dire, d'aprs
+Hrodote, qu'_au bout du centime jour, le Nil est rentr dans son lit_;
+c'est le sens du passage cit par Rollin: la seule difficult est dans
+les mots _in Libra_, qui ne sont point dans Hrodote, et qui d'ailleurs
+sont une grave erreur: car, le Nil croissant jusqu'aprs l'quinoxe,
+c'est--dire, jusqu'au temps o le soleil entre dans la Balance;
+lorsqu'il est rentr dans son lit, _cent jours aprs_, le soleil doit se
+trouver dans le signe du Capricorne. L'erreur de Pline consiste donc en
+ce que, citant le tmoignage d'Hrodote, il a ajout mal--propos _in
+Libr_: puisque ce signe correspond _au commencement_, et non la _fin_
+de la _dcroissance_ des eaux du Nil. Ou l'auteur lui-mme a fait la
+faute par prcipitation, ce qui lui arrive souvent; ou les mots _in
+Libr_ sont une note marginale qui a pass dans le texte. La premire
+supposition est plus probable, attendu que ces mots se trouvent dans
+tous les manuscrits de Pline, dans Solin, qui a copi cet auteur, et
+dans un passage de l'Irlandais Dicuil, qui crivait au neuvime sicle.
+
+A cette difficult prs, qui me parat nulle au fond, les textes anciens
+d'Hrodote, de Strabon, de Diodore, d'Aristide, de Pline, s'accordent,
+sans exception, sur la dure de l'inondation du Nil.
+
+Je remarquerai, dans tous les cas, que les crues prsentent de grandes
+diffrences entre elles. Ainsi, par exemple, celle de 1799 s'leva la
+plus grande hauteur le 23 septembre; et celle de 1800 n'y parvint que le
+4 oct. (GIRARD, _sur l'exhaussement de la valle du Nil_, p. 10.)--L.]
+
+_Mesure du dbordement._
+
+La juste grandeur[56] du dbordement, selon Pline, est de seize coudes.
+Quand il n'y en a que douze ou treize, on est menac de famine; et quand
+l'inondation passe les seize, elle devient dangereuse. Il faut se
+souvenir [Marge: Juli. ep. 50.] qu'une coude est un pied et demi.
+L'empereur Julien marque, dans une lettre Ecdice, prfet d'gypte, que
+la hauteur du dbordement du Nil s'tait trouve de quinze coudes le 20
+septembre (en 362). Les anciens ne conviennent point entirement sur la
+mesure du dbordement, ni entre eux, ni avec les modernes: mais la
+diffrence n'est pas fort considrable, et elle peut venir 1 de celle
+des mesures anciennes et modernes, qu'il est difficile d'valuer sur un
+pied fixe et certain; 2 du peu d'exactitude des observateurs et des
+historiens; 3 de la diffrence relle de la crue du Nil, qui tait
+moins grande lorsqu'on approchait de la mer[57].
+
+[Note 56: Justum incrementum est cubitorum XVI. Minores aqu non
+omnia rigant: ampliores detinent tardis recedendo. H serendi tempora
+absumunt solo madente: ill non dant sitiente. Utrumque reputat
+provincia. In duodecim cubitis famem sentit, in tredecim etiamnum
+esurit: quatuordecim cubita hilaritatem afferunt, quindecim securitatem,
+sexdecim delicias. (Lib. v, c. 9.)
+
+= Ce passage (de mme que celui d'Hrodote) s'applique sans doute
+l'gypte moyenne. Les 16 coudes, d'aprs le module du nilomtre
+d'lphantine,
+
+ valent 8 met. 432
+ 15 coudes 7 905
+ 14 7 378
+ 13 6 851
+ 12 6 324
+
+En 1779, la crue fut au
+
+ Caire, de 7 961
+ En 1800, seulement de 6 857
+ Donc le terme moyen est 7 419.
+
+Il est digne de remarque que cette quantit est gale celle de 14
+coudes, que Pline semble donner comme la crue moyenne. Ce fait, et
+d'autres qu'on pourrait citer, prouvent que rien n'est chang en gypte
+relativement aux inondations du Nil, depuis les plus anciens temps. Le
+sol de l'gypte s'est lev graduellement; mais, comme le lit du fleuve
+s'est lev dans la mme proportion, le rapport entre le niveau des
+basses eaux et celui des hautes est rest -peu-prs le mme.--L.]
+
+[Note 57: Nous lisons dans Plutarque (_de Isid. et Osirid._, pag.
+368, B), et dans Aristide (tom. II, pag. 361, d. Gebb.), que
+l'inondation tait de 28 coudes (grecques) lphantine, de 21
+Coptos, de 14 Memphis, de 7 Mends.--L.]
+
+[Marge: Diod. lib. 1, pag. 35.] Comme la richesse de l'gypte dpendait
+des dbordements du Nil, on en avait tudi avec soin toutes les
+circonstances et les diffrents degrs de ses accroissements; et par une
+longue suite d'observations rgulires qu'on avait faites pendant
+plusieurs annes, l'inondation mme faisait connatre quelle devait tre
+la rcolte de l'anne suivante. Les rois avaient fait placer Memphis
+une mesure o ces diffrents accroissements taient marqus; [Marge:
+Lib. 17, pag. 817.] et de l on en donnait avis tout le reste de
+l'gypte, qui par ce moyen tait avertie de ce qu'elle avait craindre
+ou esprer pour la moisson. Strabon parle d'un puits bti sur le bord
+du Nil, prs de la ville de Syne, pour le mme usage[58].
+
+[Note 58: Ce nilomtre est plac par Strabon dans l'le
+d'lphantine. Il subsiste encore. On a trouv sur les parois l'chelle
+mtrique qui indiquait en coudes la hauteur des eaux. C'est le module
+de cette coude dont je me sers pour l'valuation des mesures
+gyptiennes.--L.]
+
+Encore aujourd'hui au grand Caire la mme coutume s'observe. Il y a dans
+la cour d'une mosque une colonne o l'on marque les degrs de
+l'accroissement du Nil, et chaque jour des crieurs publics annoncent
+dans tous les quartiers de la ville de combien il est cru[59]. Le tribut
+que l'on paie au grand-seigneur pour les terres est rgl sur
+l'inondation. Le jour qu'elle est parvenue un certain degr, il se
+fait dans la ville une fte extraordinaire, accompagne de festins, de
+feux d'artifice, et de toutes les marques publiques de rjouissance; et,
+dans les temps les plus reculs, l'inondation du Nil a toujours caus
+une joie universelle dans toute l'gypte, dont elle faisait le bonheur.
+
+[Note 59: Il s'agit ici du _Mkyaz_, situ l'extrmit mridionale
+de l'le de Roudah, vis--vis le Caire. Ce nilomtre fut construit, vers
+847 de notre re, par le calife El-Mozouatel. La pice principale
+consiste en une colonne de marbre blanc, rige au milieu d'un rservoir
+quadrangulaire qui communique par un canal avec le Nil. Cette colonne
+est divise, depuis sa base jusqu' son chapiteau, en seize coudes de
+24 doigts, ayant chacune 0 mtre 541 millimt. de longueur.--L.]
+
+[Marge: Socrat. l. 1, cap. 18. Sozam. l. 5, cap. 3.] Les paens
+attribuaient leur dieu Srapis l'inondation du Nil; et la colonne qui
+servait en marquer l'accroissement tait garde religieusement dans le
+temple de cette idole. L'empereur Constantin l'ayant fait transporter
+dans l'glise d'Alexandrie, ils publirent que le Nil ne monterait plus,
+ cause de la colre de Srapis; mais il dborda et s'accrut
+l'ordinaire les annes suivantes. Julien-l'Apostat, protecteur zl de
+l'idoltrie, fit remettre cette colonne dans le mme temple, d'o elle
+fut encore retire par l'ordre de Thodose.
+
+_Canaux du Nil. Pompes._
+
+La providence divine, en donnant un fleuve si bienfaisant l'gypte,
+n'a pas prtendu que ses habitants demeurassent oisifs, ni qu'ils
+profitassent d'une si grande faveur sans se donner aucune peine. On
+comprend sans peine que, le Nil ne pouvant pas de lui-mme couvrir
+toutes les campagnes, il a fallu faire de grands travaux pour faciliter
+l'inondation des terres, et pratiquer une infinit de canaux pour porter
+les eaux de tous cts. Les villages, qui sont en fort grand nombre sur
+les bords du Nil, dans des lieux levs, ont chacun des canaux qu'on
+ouvre propos pour faire couler l'eau dans la campagne. Les villages
+plus loigns en ont mnag d'autres jusqu'aux extrmits de ce royaume.
+Ainsi les eaux sont conduites successivement dans les lieux les plus
+reculs. Il n'est pas permis de couper les tranches pour y recevoir les
+eaux, jusqu' ce que le fleuve soit une certaine hauteur, ni de les
+ouvrir toutes ensemble, parce qu'il y aurait en ce cas-l des terres qui
+seraient trop inondes, et d'autres qui ne le seraient pas assez. On
+commence par les ouvrir dans la haute gypte, ensuite dans la basse, et
+cela suivant un tarif dont on observe exactement toutes les mesures. Par
+ce moyen, on mnage l'eau avec tant de prcaution, qu'elle se rpand
+dans toutes les terres. Les pays que le Nil inonde sont si vastes et si
+profonds, et le nombre des canaux si grand, que de toutes les eaux qui
+entrent en gypte aux mois de juin, de juillet et d'aot, on croit qu'il
+n'en arrive pas la dixime partie dans la mer[60].
+
+[Note 60: Pour bien entendre le systme d'irrigation de l'gypte, il
+faut remarquer que ces canaux sont drivs de diffrents points du Nil,
+sur l'une et l'autre de ses rives, et qu'ils en portent les eaux
+jusqu'au pied des collines qui sparent la valle de l'gypte, du
+dsert: de distance en distance, partir de cette limite, chaque canal
+d'irrigation est barr par des digues transversales qui coupent
+obliquement la valle, en s'appuyant sur le fleuve. Les eaux que le
+canal conduit contre l'une de ces digues s'lvent jusqu' ce qu'elles
+aient atteint le niveau du Nil, au point d'o elles ont t tires.
+Ainsi tout l'espace compris, dans la valle, entre la prise d'eau et la
+digue transversale, forme, pendant l'inondation, un tang plus ou moins
+tendu. Lorsque cet espace est suffisamment submerg, on ouvre la digue
+contre laquelle l'inondation s'appuie: les eaux se dversent alors dans
+le prolongement du canal au-dessous de cette digue; et elles sont
+arrtes quelque distance par un second barrage, contre lequel elles
+sont obliges de s'lever de nouveau pour inonder l'espace renferm
+entre cette digue et la premire.
+
+La valle de l'gypte prsente donc, lors de l'inondation, une suite de
+petits lacs disposs par chelons les uns au-dessous des autres, de
+manire que la pente du fleuve, entre deux points donns, se trouve, sur
+les deux rives, distribue par gradins. (GIRARD, _sur l'exhaussement du
+sol de l'gypte_, pag. 10.)]
+
+[Marge: Lib. i, p. 30, et lib. 5. pag. 313. [cf. Vitruv., x. 11; Philon.
+_Jud._ p. 325; D. Strab. 17, p. 807-819.]] Mais comme, malgr tous ces
+canaux, il reste encore bien des terres dans des lieux levs, qui ne
+peuvent point avoir part l'inondation du Nil, on y a pourvu par le
+moyen des pompes en forme de vis, qu'on fait tourner par des boeufs pour
+faire entrer l'eau dans des tuyaux qui la conduisent dans ces terres.
+Diodore parle d'une pareille machine, invente par Archimde dans le
+voyage qu'il fit en gypte, et qu'on appelle _cochlia gyptia_.
+
+_Fcondit cause par le Nil._
+
+Il n'y a point de pays dans le monde o la terre soit plus fconde qu'en
+gypte; et c'est au Nil qu'elle doit sa fcondit[61]. Car, au lieu que
+les autres fleuves emportent le suc des terres et les puisent en les
+inondant, celui-ci, au contraire, par un heureux limon qu'il trane avec
+lui, les engraisse et les fertilise de telle sorte, qu'il suffit pour
+rparer les forces que la moisson prcdente leur a fait perdre. Le
+laboureur, dans ce pays-l, ne se fatigue point tracer avec le soc de
+la charrue de pnibles sillons, ni rompre les mottes de terre. Ds que
+le Nil est retir, il n'a qu' retourner la terre, en y mlant un peu de
+sable pour en diminuer la force; aprs quoi il la sme sans peine, et
+presque sans frais. Deux mois aprs, elle est couverte de toutes sortes
+de grains et de lgumes. On sme ordinairement dans les mois d'octobre
+et de novembre, mesure que les eaux se sont coules, et on fait la
+moisson dans les mois de mars et d'avril.
+
+[Note 61: Quum cteri amnes abluant terras et eviscerent, Nilus
+ade nihil exedit, nec abradit, ut contr adjiciat vires.... Ita juvat
+agros duabus ex causis, et qud inundat, et qud oblimat. SENEC. _Nat.
+Qust._, l. 4, c. 2 [ 10].]
+
+Une mme terre porte dans une mme anne trois ou quatre sortes de
+fruits diffrents. On y sme des laitues et des concombres, ensuite du
+bl; et, aprs la moisson, diffrents lgumes qui sont particuliers
+l'gypte. Comme la chaleur du soleil y est extrme, et la pluie
+trs-rare, on conoit aisment que l'humidit de la terre serait bientt
+dessche, les grains et les lgumes brls par une ardeur si vive, sans
+le secours des canaux et des rservoirs dont l'gypte est toute remplie,
+et qui, par les saignes et les coupures que l'on a eu soin d'y faire,
+fournissent abondamment de quoi humecter et rafrachir les campagnes et
+les jardins.
+
+Le Nil ne contribue pas moins la nourriture des bestiaux, qui sont une
+autre source de richesses pour l'gypte. On commence les mettre au
+vert au mois de novembre, ce qui dure jusqu' la fin de mars. On ne peut
+exprimer combien les pturages sont abondants, et combien les troupeaux,
+ qui la douceur de l'air permet d'y demeurer nuit et jour,
+s'engraissent en peu de temps. Pendant l'inondation du Nil, on leur
+donne du foin, de la paille hache, de l'orge, des fves: c'est l leur
+nourriture ordinaire.
+
+[Marge: Tome 2.] On ne peut s'empcher, dit Corneille Le Bruyn dans ses
+Voyages, de remarquer ici l'admirable conduite de Dieu, qui envoie dans
+un temps prcis des pluies dans l'thiopie, afin d'humecter l'gypte, o
+il ne pleut presque point, et qui, par ce moyen, du terrain le plus sec
+et le plus sablonneux, en fait le pays le plus gras et le plus fertile
+qu'il y ait dans l'univers.
+
+Une autre chose qu'on doit encore ici remarquer, c'est que, selon le
+tmoignage des habitants, au commencement de juin et les quatre mois
+suivants, les vents du nord-est soufflent rgulirement[62], afin de
+repousser l'eau, qui s'coulerait trop tt, et pour l'empcher de se
+dcharger dans la mer, dont ils lui ferment pour ainsi dire l'entre.
+Les anciens n'ont pas omis cette circonstance.
+
+[Note 62: C'est ce que les anciens appelaient les vents _tsiens_
+ou _annuels_. Thals croyait mme que ces vents, qui soufflaient en sens
+inverse du courant du Nil, taient la seule cause de l'inondation.
+(DIOD. SIC. I, 38; DIOGEN. LAERT. I, 37; SENEC., _Qust. Nat._ IV,
+2, 21.)--L.]
+
+[Marge: Multiformis sapientia. Eph. 3, 10.] La mme Providence, riche et
+inpuisable en ressources et en merveilles, qu'elle sait varier
+l'infini, clatait d'une manire toute diffrente dans la Palestine, en
+la rendant extrmement fertile, non par les pluies qui tombent pendant
+le cours de l'anne, comme cela est ordinaire ailleurs; non par une
+inondation particulire, comme celle du Nil en gypte; mais par des
+pluies fixes, qu'elle envoyait rgulirement aux deux saisons quand son
+peuple lui tait fidle, afin de lui faire mieux sentir la dpendance
+continuelle o il tait de son matre. C'est Dieu lui-mme qui lui
+commande[Marge: Deuter. 11, 10-13.] par la bouche de Mose de faire
+cette rflexion: La terre dont vous allez prendre possession n'est pas
+comme la terre d'gypte d'o vous tes sortis, o, aprs que l'on a jet
+la semence, on fait venir l'eau par des canaux pour l'arroser, comme on
+fait dans les jardins: mais c'est une terre de montagnes et de plaines,
+qui attend les pluies du ciel, que le Seigneur votre Dieu regarde
+toujours, et sur laquelle il tient ses yeux arrts depuis le
+commencement de l'anne jusqu' la fin. Aprs cela Dieu s'engage de
+donner ce peuple, tant qu'il lui sera fidle, la pluie des deux
+saisons, _temporaneam et serotinam_: la premire dans l'automne,
+ncessaire pour faire lever les bls; la seconde dans le printemps et
+l't, ncessaire pour les faire crotre et mrir.
+
+_Double spectacle caus par le Nil._
+
+Rien n'est si beau voir que l'gypte dans deux saisons de l'anne[63];
+car, si l'on monte sur quelque montagne, ou sur les grandes pyramides du
+Caire, vers les mois de juillet et d'aot, on voit une vaste mer, sur
+laquelle il s'lve une infinit de villes et de villages, avec
+plusieurs chausses qui conduisent d'un lieu un autre; le tout
+entre-ml de bosquets et d'arbres fruitiers dont on ne voit que les
+ttes, ce qui fait un coup-d'oeil charmant. Cette perspective est borne
+par des montagnes et des bois qui, dans l'loignement, terminent le plus
+agrable horizon qu'on puisse voir. En hiver, au contraire, c'est--dire
+vers les mois de janvier et de fvrier, toute la campagne ressemble
+une belle prairie, dont la verdure maille de fleurs charme les yeux.
+On voit de tous cts des troupeaux rpandus dans la plaine, avec une
+infinit de laboureurs et de jardiniers. L'air est alors embaum par la
+grande quantit de fleurs que fournissent les orangers, les citronniers,
+et les autres arbres; et il est si pur, qu'on n'en saurait respirer ni
+de plus sain, ni de plus agrable: en sorte que la nature, qui est alors
+comme morte dans un grand nombre de climats, semble presque n'avoir de
+vie que pour un sjour si charmant.
+
+[Note 63: Illa facis pulcherrima est, quum jam se in agros Nilus
+ingessit. Latent campi, opertque sunt valles: oppida insularum modo
+exstant. Nullum in mediterraneis, nisi per navigia, commercium est:
+majorque est ltitia in gentibus, qu minus terrarum suarum vident.
+(SENEC., _Natur. Qustion._, lit. 4, cap. 2 11).]
+
+_Canal de communication entre les deux mers par le Nil._
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 158. Strab. l. 17, pag. 804. Plin. lib. 16,
+cap. 29. Diod. lib. 1, pag. 29.] Le canal qui faisait la communication
+des deux mers, savoir de la mer Rouge et de la Mditerrane, doit
+trouver ici sa place, et n'est pas un des moindres avantages que le Nil
+procurait l'gypte. Ssostris, ou, selon d'autres, Psammitichus, fut
+le premier qui en forma le dessein, et qui commena l'ouvrage[64].
+Nchao, successeur du dernier, y employa des sommes immenses et un grand
+nombre de troupes. On dit que plus de six-vingt mille gyptiens prirent
+dans cette entreprise. Il l'abandonna, effray par un oracle qui lui
+avait rpondu que c'tait ouvrir aux trangers un chemin dans l'gypte.
+L'entreprise fut recommence par Darius, premier de ce nom; mais il la
+quitta aussi, parce qu'on lui dit que la mer Rouge, tant plus haute que
+l'gypte, inonderait tout le pays[65]. Enfin elle fut acheve sous les
+Ptolmes, qui, par le moyen des cluses, tenaient le canal ouvert ou
+ferm selon leurs besoins. Il commenait assez prs du Delta[66], vers
+la ville de Bubaste. Il avait de largeur cent coudes[67], c'est--dire
+vingt-cinq toises, de sorte que deux btiments pouvaient y passer
+l'aise; de profondeur, autant qu'il en faut pour porter les plus grands
+vaisseaux[68]; et de longueur, plus de mille stades, c'est--dire plus
+de cinquante lieues[69]. Ce canal tait d'une grande utilit pour le
+commerce. Aujourd'hui il est presque entirement combl, et peine en
+reste-t-il quelque vestige[70].
+
+[Note 64: Je ne crois pas qu'aucun auteur dise que Psammitichus ait
+commenc ce canal. Cette erreur lgre de Rollin me parat tenir une
+fausse traduction de ce passage de Strabon: [Grec: oi de hypo tou
+Psammitichou paidos] que les versions latines rendent par _a Psammiticho
+filio_, tandis que le sens est _a Psammitichi filio_ (par le fils de
+Psammitique), ce qui dsigne _Ncheo_, fils et successeur de
+_Psammitichus_.
+
+Quant Ssostris, Strabon dit en effet que ce prince eut la premire
+ide du canal; mais c'est dans un endroit diffrent de celui que Rollin
+a cit: c'est au livre premier (pag. 38), et Strabon n'a fait que copier
+Aristote (_Meteorol._ I, c. 14.)--L.]
+
+[Note 65: Les travaux des modernes prouvent que cette opinion des
+anciens tait bien fonde. Il rsulte des oprations de nivellement
+faites par les ingnieurs franais entre le fond de la mer Rouge et la
+Mditerrane, Pluse, que la diffrence de niveau des deux mers peut
+aller 30 pieds 6 pouces (9 mtres 907). Le niveau des hautes eaux du
+Nil, au Caire, surpasse celui des hautes eaux de la mer Rouge, de 9
+pieds 1 pouce; et celui des basses eaux, de 14 pieds 7 pouces: mais le
+niveau des basses eaux du Nil est surpass de 8 pieds 6 pouces par les
+basses eaux de la mer Rouge, et de 14 pieds 2 pouces par les hautes eaux
+de cette mer.
+
+C'est cette diffrence de niveau qui rendit ncessaire l'tablissement
+d'une espce de sas ferm par des cluses, l'embouchure du canal dans
+la mer Rouge.--L.]
+
+[Note 66: Il commenait au Delta mme; puisque Bubaste, dont les
+ruines subsistent encore Tell-Bastah, tait situe sur la branche
+Plusiaque, environ 50,000 mtres au-dessous du sommet du Delta.
+
+Ce canal suivait la valle de l'Ouadi, et allait aboutir un bassin,
+appel parles anciens _lacs amers_ (VI, 29; STRAB. XVII, p. 804); de ce
+bassin, il se prolongeait jusqu' _Clysma_ ou _Clisma_, lieu situ sur
+la mer Rouge, prs d'Hroopolis, et dont le nom me semble venir du mot
+[Grec: Kleisma], qui a pu dsigner le barrage fermant le canal son
+extrmit.--L.]
+
+[Note 67: 52 mtres 70 centimtres.--L.]
+
+[Note 68: L'expression est un peu forte. Il y a dans Strabon [Grec:
+muriophoros naus], ce qui signifie un _vaisseau de charge_ et rien de
+plus.--L.]
+
+[Note 69: La longueur totale du canal, depuis Bubaste jusqu' la mer
+Rouge, tait d'environ 80 milles gographiques, ou 27 lieues.
+
+La longueur de _mille stades_, donne par Rollin, est une erreur fonde
+sur ce qu'il applique au canal la mesure de l'intervalle qui spare les
+deux mers entre Pluse et Hroopolis; cet intervalle est en effet de
+1000 stades, selon Hrodote (II, 158--IV, 41), Strabon (I, p. 35,
+D), et Pline (V, c. 11.)--L.]
+
+[Note 70: L'utilit de ce canal fixa l'attention des Romains; il fut
+rpar par Adrien: j'ai prouv ailleurs (_Rech. sur Dicuil_, pag. 12),
+qu'il tait encore navigable vers l'an 500 de notre re. Les Arabes,
+sous le calife Omar, le rparrent en 640; il servit la navigation
+jusqu'en 767, poque laquelle le calife Abou-Giafar-Almanzor le fit
+dfinitivement combler, pour qu'on ne pt porter de secours aux rvolts
+de la Mecque et de Mdine.--L.]
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE III.
+
+ BASSE GYPTE.
+
+Il me reste parler de la basse gypte. Sa figure, qui ressemble un
+triangle ou un ([Grec: D]) _delta_, lui a fait donner ce dernier nom,
+qui est celui d'une lettre grecque. La basse gypte forme une espce
+d'le. Elle commence l'endroit o le Nil se divise en deux grands
+canaux, par lesquels il va se jeter dans la mer Mditerrane.
+L'embouchure qui est droite s'appelle _Plusienne_, l'autre
+_Canopique_, du nom des deux villes dont elles sont voisines, _Pelusium_
+et _Canopus_, appeles maintenant Damiette et Rosette[71]. Entre ces
+deux grandes branches il y en a cinq autres moins clbres. Cette le
+est la partie de l'gypte la plus cultive, la plus fertile et la plus
+riche. Ses principales villes furent, dans les temps les plus reculs,
+Hliopolis[72], Hraclopolis, Naucratis, Sas, Tanis, Canope, Pluse;
+et, dans les temps postrieurs, Alexandrie, Nicopolis, etc. Ce fut dans
+le pays de Tanis que les Isralites habitrent[73].
+
+[Note 71: Rosette et Damiette ne rpondent point _Canopus_ et
+_Pelusium_. _Canopus_ tait situ environ 3 lieues d'Alexandrie, et
+6 lieues de Rosette; _Pelusium_ tait plus de 16 lieues de Damiette.
+
+La branche Plusiaque est comble; la Canopique l'est aussi dans la
+partie septentrionale. La branche actuelle de Rosette rpond la
+Bolbitine; la branche de Damiette, la _Phatmitique_.
+
+Les sept branches taient, partir, de l'Ouest, la _Canopique_, la
+_Bolbitine_, la _Sbennytique_, la _Phatmitique_, la _Mendsienne_, la
+_Tanitique_, la _Plusiaque_.--L.]
+
+[Note 72: Elle tait situe la pointe, mais hors du Delta.--L.]
+
+[Note 73: Il est au contraire peu prs reconnu que les Isralites
+habitrent dans les valles de l'Ouadi et de Sabah-Byar, vers l'isthme
+de Suez.--L.]
+
+[Marge: Plut. de Isid. pag. 354. [cf. Procl. in Tim. p. 30.]] Il y avait
+dans Sas un temple ddi Minerve, qu'on croit tre la mme qu'Isis,
+avec cette inscription: Je suis tout ce qui a t, ce qui est, et ce
+qui sera; et personne n'a encore perc le voile qui me couvre.
+
+[Marge: Strab. l. 7, pag. 805.] Hliopolis, c'est--dire ville du
+soleil, fut ainsi appele cause d'un temple magnifique qui y tait
+ddi au soleil. [Marge: Herod. l. 2, cap. 73. Plin. l. 10, cap. 2.
+Tacit. Ann. lib. 6, cap. 28.] Hrodote, et aprs lui d'autres auteurs,
+racontent une chose qui se passait dans ce temple, et qui serait bien
+merveilleuse si elle tait vraie: c'est au sujet du _phnix_[74]. Cet
+oiseau, si l'on en croit les anciens, est unique dans son espce. Il
+nat dans l'Arabie, et vit cinq ou six cents ans. Il est de la grandeur
+d'un aigle. Il a la tte orne et brillante d'un plumage exquis, les
+plumes du cou dores, les autres pourpres, la queue blanche, mle de
+plumes incarnates, des yeux tincelants comme des toiles. Lorsque,
+charg d'annes, il voit sa fin approcher, il forme un nid de bois et de
+gommes aromatiques, aprs quoi il meurt. De ses os et de sa moelle il
+nat un ver, d'o il se forme un autre phnix. Son premier soin est de
+rendre son pre les honneurs de la spulture: pour cela il compose
+comme une boule ou un oeuf de quantit de parfums de myrrhe, du poids
+qu'il se sent capable de porter, et il en fait souvent l'preuve; puis
+il le vide en partie, y dpose le corps de son pre, et en ferme avec
+soin l'entre, qu'il enduit de myrrhe et d'autres parfums. Alors il
+charge ses paules de ce prcieux fardeau, et va le brler sur l'autel
+du soleil dans la ville d'Hliopolis.
+
+[Note 74: On peut voir tout ce que les anciens ont rapport sur cet
+oiseau fabuleux, dans un mmoire de M. Larcher (_Mmoires de l'Institut,
+classe d'histoire_, tom. 1, pag. 166 et suiv.).--L.]
+
+Hrodote et Tacite rvoquent en doute quelques circonstances de ce fait,
+mais semblent supposer que le fond en est vrai. Pline, au contraire, ds
+le commencement du rcit qu'il en fait, insinue assez clairement que le
+tout lui parat fabuleux; et c'est le sentiment de tous les modernes.
+
+Cette vieille tradition, fonde sur une fausset vidente, a pourtant
+tabli un usage commun dans presque toutes les langues, de donner le nom
+de phnix tout ce qui est singulier et rare dans son espce: _rara
+avis in terris_, dit Juvnal[75], en parlant de la difficult de trouver
+une femme accomplie en tout point. Et Snque en dit autant d'un homme
+de bien[76].
+
+[Note 75: Juvnal dit (Satyr. VI, 165): Rara avis in terris,
+nigroque simillima cycno! sorte de proverbe qui n'a point de rapport
+avec le Phnix.--L.]
+
+[Note 76: Vir bonus tam cit nec fieri potest, nec intelligi...
+tanquam phoenix semel anno quingentesimo nascitur. (Epist. 42.)]
+
+Ce que l'on dit des cygnes, qu'ils ne chantent que quand ils sont prs
+de mourir, et qu'alors ils chantent fort mlodieusement, n'est fond de
+mme que sur une erreur populaire[77], et cependant est employ
+non-seulement, [Marge: Od. 3, l. 4. [ibi not. Mitscherlich.]] par les
+potes, mais par les orateurs et mme par les philosophes. _O mutis
+quoque piscibus donatura cycni, si libeat, sonum_, dit Horace en
+s'adressant [Marge: Lib. 5, de Orat. n. 6.] Melpomne. Cicron compare
+l'admirable discours que fit Crassus dans le snat, peu de jours avant
+sa mort, la voix mlodieuse d'un cygne mourant: [Marge: Lib. 1, Tusc.
+Qust. n. 73.] _illa tanquam cycnea fuit divini hominis vox et oratio_.
+Et Socrate disait que les gens de bien devaient imiter les cygnes, qui,
+sentant, par un instinct secret et une sorte de divination, l'avantage
+qui se trouve dans la mort, meurent avec joie et en chantant:
+_providentes quid in morte boni sit, cum cantu et voluptate moriuntur_.
+J'ai cru que cette petite digression ne serait pas inutile pour les
+jeunes gens. Je reviens mon sujet.
+
+[Note 77: Cette opinion est cependant fonde sur quelque chose de
+rel. Les observations des modernes, et particulirement de M. Mongez,
+ont constat que les Cygnes sauvages sont dous d'une espce de chant;
+ainsi les anciens ne se sont pas tromps en leur attribuant cette
+facult; ils ont err seulement en l'attribuant tous les cygnes sans
+distinction, tandis qu'elle est particulire aux cygnes sauvages. (Voyez
+Mongez, _Dictionnaire des Antiquits_, _art._ CYGNES, tom. 11, pag.
+281.)--L.]
+
+[Marge: Strab. l. 17, pag. 805.] C'est dans Hliopolis qu'un boeuf, sous
+le nom de Mnvis, tait honor comme un dieu. Cambyse, roi des Perses,
+exera sur cette ville sa fureur sacrilge, brlant les temples,
+renversant les palais, et dtruisant les plus rares monuments de
+l'antiquit. On y voit encore quelques oblisques qui chapprent sa
+fureur; et quelques autres en ont t transports Rome, dont ils font
+encore l'ornement.
+
+Alexandrie, btie par Alexandre-le-Grand, qui lui donna son nom, gala
+presque la magnificence des anciennes villes d'gypte. Elle est quatre
+journes du Caire. [Marge: Strab. l. 16, pag. 781.] C'est l
+principalement que se faisait le commerce de l'Orient. On dchargeait
+les marchandises dans une ville sur la cte occidentale de la mer Rouge,
+nomme _Portus Muris_[78]; on les conduisait ensuite sur des chameaux
+une ville de la Thbade appele _Coptos_; et on les voiturait enfin par
+le Nil jusqu' Alexandrie, o les marchands abordaient de toutes parts.
+
+[Note 78: [Grec: Myos Ormos]. C'est le _Vieux-Cosseir_. La route de
+Myos-Hormos Coptos n'tait que de 6 7 journes de chemin. Elle fit
+ngliger une route plus ancienne, trace par Ptolme Philadelphe, entre
+Coptos et Brnice (STRAB. XVII, p. 815), et qui tait de 12 journes,
+et de 258 milles ou environ 70 lieues. (VI, 23. Itiner. Anton, p. 173,
+etc.)
+
+_Coptos_ est prsent _Keft_.--L.]
+
+On sait que le commerce de l'Orient a toujours enrichi ceux qui l'ont
+exerc. Ce fut l la principale source des trsors incroyables que
+Salomon amassa, et qui servirent construire le magnifique temple de
+Jrusalem. [Marge:2. Reg. 8, 14.] David, en subjuguant l'Idume, tait
+devenu matre d'Elath et d'Asiongaber, deux villes situes sur le bord
+oriental de la mer Rouge. [Marge: 3. Reg. 9, 26-28.] C'est de l que
+Salomon envoya ses flottes vers Ophir et Tarsis, d'o elles revenaient
+toujours charges de richesses immenses. Ce commerce, aprs avoir t
+quelque temps entre les mains des rois de Syrie, qui reconquirent
+l'Idume, passa en celles des Tyriens. [Marge: Strab. 1. 16, pag. 781.]
+Ils faisaient venir par Rhinocolure, ville maritime situe entre
+l'gypte et la Palestine, leurs marchandises Tyr, d'o ils les
+distribuaient dans tout l'Occident. Ce ngoce enrichit extrmement les
+Tyriens sous les Perses, par la faveur et la protection desquels ils en
+furent pleinement en possession. Mais, lorsque les Ptolmes se furent
+rendus matres de l'gypte, ils attirrent bientt ce trafic dans leur
+royaume, en btissant Brnice et d'autres ports sur la cte occidentale
+de la mer Rouge qui appartenait l'gypte. Ils tablirent leur
+principale foire Alexandrie, qui par l devint la ville la plus
+marchande de l'univers. C'est par cette voie, savoir par la mer Rouge et
+l'embouchure du Nil, que s'est fait pendant plusieurs sicles le
+commerce des pays occidentaux avec la Perse, les Indes, l'Arabie et les
+ctes orientales d'Afrique. Depuis environ deux cents ans qu'on a
+dcouvert une route pour aller aux Indes en doublant le cap de
+Bonne-Esprance, les Portugais sont devenus les matres de ce commerce,
+qui maintenant est tomb presque entier entre les mains des Anglais et
+des Hollandais. [Marge: I. Part. l. 1, Pag. 9.] C'est de M. Prideaux que
+j'ai tir cette histoire abrge du commerce des Indes orientales depuis
+Salomon jusqu' notre temps.
+
+[Marge: Strab. l. 17, pag. 791. Plin. l. 36, cap. 12.] Ce fut pour la
+commodit du commerce que l'on btit, tout prs d'Alexandrie, dans une
+le appele Pharos[79], une tour qui en porta aussi le nom. Au haut de
+cette tour il y avait un fanal pour clairer de nuit les vaisseaux qui
+naviguaient sur les ctes, pleines d'cueils et de bancs de sable; et
+elle a communiqu son nom toutes les autres destines au mme usage:
+Phare de Messine, etc. Le clbre architecte Sostrate l'avait btie par
+ordre de Ptolme Philadelphe[80], qui y employa huit cents talents[81].
+Elle tait compte au nombre des sept merveilles du monde. Par une[82]
+erreur de fait, on a lou ce prince d'avoir permis qu'au lieu de son nom
+l'architecte mt le sien dans l'inscription de cette tour. Elle est fort
+courte et fort simple, selon le got des anciens: _Sostratus Cnidius
+Dexiphanis F. diis servatoribus, pro navigantibus_; c'est--dire:
+_Sostrate le Cnidien, fils de Dexiphanes, aux dieux sauveurs, pour le
+bien de ceux qui vont sur mer_. Il faudrait en effet que Ptolme et
+fait bien peu de cas de cette sorte d'immortalit, dont ordinairement
+les princes sont si avides, pour consentir que son nom n'entrt pas mme
+dans l'inscription d'un ouvrage si capable de l'immortaliser[83].
+[Marge: De scrib. hist. p. 706.] Mais ce qu'on lit dans Lucien sur ce
+sujet te Ptolme le mrite d'une modestie qui paratrait assez mal
+place. Cet auteur nous apprend que Sostrate, pour avoir seul chez la
+postrit tout l'honneur de cet ouvrage, aprs avoir fait graver sur le
+marbre mme l'inscription sous son nom, la mit sous le nom du roi sur de
+la chaux dont il enduisit le marbre. La suite des annes fit bientt
+tomber la chaux, et, au lieu de procurer l'architecte la gloire qu'il
+s'tait promise, ne servit qu' manifester aux sicles futurs sa
+criminelle supercherie et sa ridicule vanit.
+
+[Note 79: Elle tait jointe la ville par une chausse de 7 stades
+de longueur, appele _Heptastade_.--L.]
+
+[Note 80: Cette tour, qu'Eusbe (_Chron. ad Olymp._ CXXIV, an. 1) et
+le Syncelle (_Chronograph._, pag. 272 fin.) attribuent Ptolme
+Philadelphe, fut btie, selon Suidas, lorsque Pyrrhus monta sur le trne
+d'Epire (Voce [Grec: pharos]), ce qui rpond la 23e anne de Ptolme
+Soter: il est vraisemblable en effet qu'elle fut construite par ce
+prince.--L.]
+
+[Note 81: Huit cent mille cus. = Si ce sont des talents attiques,
+800 talents reprsentent 4,440,000 francs.--L.
+
+J'ai montr ailleurs, par plusieurs rapprochements et plusieurs calculs,
+que cette tour devait avoir de 150 160 pieds de haut. (_Trad. de_
+STRABON, pag. 332, 334.)--L.]
+
+[Note 82: Magno animo Ptolemi regis, qud in e permiserit
+Sostrati Cnidii architecti structur nomen inscribi. [XXXVI. 12. p.
+739.]]
+
+[Note 83: La manire dont l'inscription a t explique par
+d'habiles critiques sert rendre compte du fait, sans qu'on ait besoin
+de recourir l'historiette de Lucien. L'inscription portait en grec:
+[Grec: Ssratos Knidios Dexipsanous Theois Strsin, hyper tn
+plizomenn]. D'aprs la remarque de Spanheim, appuye sur les monuments
+(_Proest. Numism._, pag. 415, tom. 1), Ptolme Soter et sa femme
+Brnice taient appels _les Dieux Sauveurs_, [Grec: Theoi Stres].
+Il est donc probable que ce sont eux que l'inscription a dsigns par
+leur titre, plutt que par leur nom. M. Visconti croit mme que le datif
+[Grec: theois strsin] ne doit pas s'entendre d'une ddicace, mais se
+rapporte l'ordre de construire le monument: dans cette ide, la
+tournure de l'inscription serait tout elliptique; et l'on devrait
+suppler -peu-prs ainsi les ellipses: [Grec: Ssratos Knidios
+Dexipsanous [touton ton pyrgon] Theois Strsin [cateskeuasen] hyper tn
+plizomenn], c'est--dire: Sostrate de Cnide, fils de Dexiphanes, a
+construit cette tour, par l'ordre des Dieux Sauveurs, pour le bien des
+navigateurs. D'aprs cette interprtation, il ne serait plus douteux
+que le phare et t construit par Ptolme Soter.--L.]
+
+Les richesses ne manqurent pas, comme c'est l'ordinaire, d'introduire
+dans cette ville le luxe et la licence; [Marge: Quint.] et les dlices
+d'Alexandrie passrent en proverbe[84]. On y cultiva aussi beaucoup les
+arts et les sciences: tmoin ce superbe btiment surnomm Muse, o les
+savants tenaient leurs assembles, et o ils taient entretenus aux
+dpens du public; et cette fameuse bibliothque que Ptolme Philadelphe
+augmenta considrablement, et que les princes ses successeurs firent
+enfin monter au nombre de sept cent mille volumes. [Marge: Plut. In Cs.
+pag. 731. Senec. de tranq. anim. cap 9. [Dion. Cassius. XLII. 38.]]
+Dans la guerre qu'eut Csar avec ceux d'Alexandrie, un incendie consuma
+une partie de cette bibliothque, qui tait place dans le[85] Bruchium,
+et qui contenait quatre cent mille volumes.
+
+[Note 84: Ne alexandrinis quidem permittenda deliciis.
+
+= Ce passage de Quintilien (_Institut. Orat._ I, 2) n'a pas tout--fait
+le sens que lui donne Rollin: le mot _delici_ ne signifie point
+_dlices_; il doit s'entendre des _pueri delicati quales domi habere
+solebant divites Romani, gyptios maxime et Alexandrinos, qui jocis suis
+heros demereri deberent_. V. la note de Burman et de Spalding sur
+Quintilien. L'expression proverbiale, laquelle Rollin fait allusion,
+se retrouve plutt dans le _Alexandrina vita atque licentia_ de Jules
+Csar (_Bell. civ._ III, 110).--L.]
+
+[Note 85: C'tait un quartier de la ville d'Alexandrie.]
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ SECONDE PARTIE.
+
+ ---------
+
+ DES MOEURS ET COUTUMES DES GYPTIENS.
+
+
+L'gypte a toujours t regarde parmi les anciens comme l'cole la plus
+renomme en matire de politique et de sagesse, et comme l'origine de la
+plupart des arts et des sciences. Ses plus nobles travaux et son plus
+bel art consistaient former les hommes. La Grce en tait si
+persuade, que ses plus grands hommes, un Homre, un Pythagore, un
+Platon, Lycurgue mme et Solon, ces deux grands lgislateurs, et
+beaucoup d'autres qu'il est inutile de nommer, allrent exprs en gypte
+pour s'y perfectionner, et pour y puiser en tout genre d'rudition
+[Marge: Act. 7, 22.] les plus rares connaissances. Dieu mme lui a rendu
+un glorieux tmoignage, en louant Mose d'avoir t instruit dans toute
+la sagesse des gyptiens.
+
+Pour donner quelque ide des moeurs et des coutumes de l'gypte, je
+m'arrterai principalement ce qui regarde les rois et le gouvernement;
+les prtres et la religion; les soldats et la guerre; les sciences, les
+arts et les mtiers.
+
+Je dois avertir le lecteur de n'tre pas surpris s'il rencontre
+quelquefois parmi les coutumes que je rapporte une espce de
+contradiction. Elle vient, ou de la diffrence des pays et des peuples,
+qui ne suivaient pas toujours les mmes usages, ou de la diversit des
+sentiments de la part des historiens qui me servent de guides.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ DE CE QUI REGARDE LES ROIS ET LE GOUVERNEMENT.
+
+Les gyptiens sont les premiers qui aient bien connu les rgles du
+gouvernement. Cette nation grave et srieuse comprit d'abord que la
+vraie fin de la politique est de rendre la vie commode et les peuples
+heureux.
+
+Le royaume tait hrditaire; mais, selon Diodore, les rois ne se
+conduisaient pas en gypte comme il est [Marge: Diod. lib. 1 p. 63,
+etc.] assez ordinaire dans les autres monarchies, o le prince ne
+reconnat d'autres rgles de ses actions que sa volont et son bon
+plaisir. Ils taient obligs plus que les autres vivre selon les lois.
+Ils en avaient de particulires qu'un roi avait digres et qui
+faisaient une partie de ce que les gyptiens appelaient les livres
+sacrs. Ainsi, une coutume ancienne ayant tout rgl, ils ne s'avisaient
+pas de vivre autrement que leurs anctres.
+
+Nul esclave[86], nul tranger n'tait admis auprs du prince pour le
+servir: cet important emploi n'tait confi qu'aux personnes les plus
+distingues par leur naissance, et qu' celles qui avaient reu la plus
+excellente ducation[87]; afin qu'ayant le privilge d'approcher jour et
+nuit de sa personne, elles ne lui apprissent jamais rien d'indigne de la
+majest royale, et ne lui inspirassent que des sentiments nobles et
+gnreux; car, ajoute Diodore, il est rare que les rois se portent des
+excs vicieux, s'ils ne trouvent dans ceux qui les approchent des
+approbateurs de leur drglement, et des ministres de leurs passions.
+
+[Note 86: Le texte dit: _nul esclave achet, ou n la
+maison_.--L.]
+
+[Note 87: Le texte dit: _aux fils des prtres les plus distingus:
+ils devaient avoir dpass 20 ans, et tre les mieux levs de tous ceux
+de leur caste._--L.]
+
+Les rois d'gypte souffraient sans peine, non-seulement que la qualit
+des viandes et la mesure du boire et du manger leur fussent marques
+(car c'tait une chose ordinaire en gypte, o tout le monde tait
+sobre, et o l'air du pays inspirait la frugalit), mais encore que
+toutes leurs heures et presque toutes leurs actions fussent rgles par
+la loi.
+
+Ds le matin et au point du jour, lorsque l'esprit est le plus net, et
+les penses le plus pures, ils lisaient leurs lettres, pour prendre une
+ide plus juste et plus vritable des affaires qu'ils avaient dcider.
+
+Sitt qu'ils taient habills, ils allaient sacrifier au temple. L,
+environns de toute leur cour, et les victimes tant l'autel, ils
+assistaient la prire que le pontife prononait haute voix, et dans
+laquelle il demandait aux dieux, pour le roi, la sant et toutes sortes
+de biens et de prosprits, parce qu'il gouvernait ses peuples avec
+bont et avec justice, et suivait exactement les lois du royaume. Le
+pontife entrait dans un grand dtail de ses vertus royales, marquant
+qu'il tait religieux envers les dieux, doux envers les hommes, modr,
+juste, magnanime, sincre et loign du mensonge, libral, matre de
+lui-mme, punissant au-dessous du mrite, et rcompensant au-dessus. Il
+parlait ensuite des fautes que les rois pouvaient commettre; mais il
+supposait toujours qu'ils n'y tombaient que par surprise et par
+ignorance, chargeant d'imprcations les ministres qui leur donnaient de
+mauvais conseils et leur dguisaient la vrit. Telle tait la manire
+d'instruire les rois. On croyait que les reproches ne faisaient
+qu'aigrir leurs esprits; et que le moyen le plus efficace de leur
+inspirer de la vertu tait de leur marquer leurs devoirs dans des
+louanges conformes aux lois, et prononces gravement devant les dieux.
+Aprs la prire et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints
+livres, les conseils et les actions des grands hommes, afin qu'il
+gouvernt son tat par leurs maximes, et maintnt les lois qui avaient
+rendu ses prdcesseurs heureux aussi-bien que leurs sujets.
+
+J'ai dj remarqu que le boire et le manger des rois taient rgls par
+les lois, tant pour la quantit que pour la qualit. On ne servait sur
+leur table que des mets fort communs, parce que le but de leurs repas
+tait, non de flatter le got, mais de satisfaire aux besoins de la
+nature. On aurait dit, remarque l'historien, que ces rgles avaient t
+dictes non pas tant par un lgislateur que par un habile mdecin,
+uniquement attentif la sant du prince. [Marge: De Isid. et Osir. p.
+354.] Le mme got de simplicit rgnait dans tout le reste; et on lit
+dans Plutarque qu'il y avait dans un temple de Thbes une colonne sur
+laquelle on avait grav des imprcations contre un roi qui, le premier,
+avait introduit la dpense et le luxe parmi les gyptiens.
+
+Le principal devoir des rois, et leur fonction la plus essentielle, est
+de rendre la justice aux peuples. Aussi c'tait quoi les rois d'gypte
+donnaient le plus d'attention, persuads que de ce soin dpendait
+non-seulement le repos des particuliers, mais le bonheur de l'tat, qui
+serait moins un royaume qu'un brigandage, si les faibles demeuraient
+sans protection, et si les puissants trouvaient dans leurs richesses et
+dans leur crdit l'impunit de leurs crimes et de leurs violences.
+
+Trente juges taient tirs des principales villes[88] pour composer la
+compagnie qui jugeait tout le royaume. Le prince, pour remplir ces
+places, choisissait les plus honntes gens du pays, et mettait leur
+tte[89] celui qui se distinguait le plus par la connaissance et l'amour
+des lois, et qui tait le plus gnralement estim. Il leur assignait
+certains revenus, afin qu'affranchis des embarras domestiques, ils
+pussent donner tout leur temps faire observer les lois. Ainsi,
+entretenus honntement par la libralit du prince, ils rendaient
+gratuitement au peuple une justice qui lui est due de droit, et qui doit
+tre galement ouverte tous les sujets, et encore plus, en un certain
+sens, aux pauvres qu'aux riches, parce que ceux-ci, par eux-mmes,
+trouvent assez d'appui, au lieu que les autres, par leur tat mme, sont
+plus exposs l'injure et ont plus besoin de la protection des lois.
+Pour viter les surprises, les affaires taient traites par crit dans
+cette assemble. On y craignait la fausse loquence, qui blouit les
+esprits et meut les passions. La vrit ne pouvait tre explique d'une
+manire trop sche, et l'on voulait qu'elle seule domint dans les
+jugements, parce qu'elle seule devait tre la ressource du riche et du
+pauvre, du puissant et du faible, du savant et de l'ignorant. Le
+prsident du snat portait un collier d'or et de pierres prcieuses,
+d'o pendait une figure sans yeux, qu'on appelait la _Vrit_. Quand il
+la prenait, c'tait le signal pour commencer la sance. Il l'appliquait
+ la partie qui devait gagner sa cause, et c'tait la forme de prononcer
+les sentences.
+
+[Note 88: Diodore dit que Thbes, Memphis et Hliopolis
+fournissaient chacune dix de ces juges.--L.]
+
+[Note 89: Le mme auteur dit au contraire que les 30 juges lisaient
+un prsident parmi eux; et que la ville laquelle appartenait l'lu,
+envoyait un autre juge sa place: de sorte qu'il y avait 30 juges, sans
+compter le prsident.--L.]
+
+[Marge: Plat. in Tim. pag. 656.] Ce qu'il y avait de meilleur parmi les
+lois des gyptiens, c'est que tout le monde tait nourri dans l'esprit
+de les observer. Une coutume nouvelle tait un prodige en gypte: tout
+s'y faisait toujours de mme; et l'exactitude qu'on y avait garder les
+petites choses maintenait les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple
+qui ait conserv plus long-temps ses usages et ses lois.
+
+[Marge: Diod. lib. I, pag. 70.] Le meurtre volontaire tait puni de
+mort, de quelque condition que ft celui qui avait t tu, libre ou
+non: en quoi les gyptiens montraient plus d'humanit et d'quit que
+les Romains, qui donnaient aux matres droit absolu de vie et de mort
+sur leurs esclaves. L'empereur Adrien le leur ta dans la suite, et crut
+devoir corriger cet abus, quelque ancien et quelque autoris qu'il ft
+par les lois romaines.
+
+[Marge: Pag. 69.] Le parjure tait aussi puni de mort: parce que ce
+crime attaque en mme temps et les dieux, dont on mprise la majest en
+attestant leur nom par un faux serment; et les hommes, en rompant le
+lien le plus ferme de la socit humaine, qui est la sincrit et la
+bonne foi.
+
+[Marge: _Ibid._] Le calomniateur tait impitoyablement condamn au mme
+supplice qu'aurait subi l'accus, si le crime s'tait trouv vritable.
+
+[Marge: _Ibid._] Celui qui, pouvant sauver un homme attaqu, ne le
+faisait pas, tait puni de mort aussi rigoureusement que l'assassin. Que
+si l'on ne pouvait secourir le malheureux, il fallait du moins dnoncer
+l'auteur de la violence; et il y avait des peines tablies contre ceux
+qui manquaient ce devoir. Ainsi les citoyens taient la garde les
+uns des autres, et tout le corps de l'tat tait uni contre les
+mchants.
+
+[Marge: Diod. lib. 1 pag. 69.] Il n'tait pas permis d'tre inutile
+l'tat[90]: chaque particulier tait tenu d'inscrire son nom et sa
+demeure sur un registre public qui demeurait entre les mains du
+magistrat, d'y marquer sa profession, et de dclarer d'o il tirait de
+quoi vivre. Si l'on nonait faux, la peine de mort s'ensuivait.
+
+[Note 90: Cette loi fut faite par Amasis, et Solon la transporta
+Athnes (Hrodote II, 177).--L.]
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] Pour empcher les emprunts, d'o
+naissent la fainantise, les fraudes, et la chicane, le roi Asychis
+avait fait une ordonnance fort sense. Les tats les plus sages et les
+mieux polics, comme Athnes et Rome, ont toujours t embarrasss pour
+trouver un juste temprament pour rprimer la duret du crancier dans
+l'exaction de son prt, et la mauvaise foi du dbiteur qui refuse ou
+nglige de payer ses dettes. L'gypte prit un sage milieu, qui, sans
+toucher la libert personnelle des citoyens, et sans ruiner les
+familles, pressait continuellement le dbiteur par la crainte de passer
+pour infame, s'il manquait d'tre fidle. Il n'tait permis d'emprunter
+qu' condition d'engager au crancier le corps de son pre, que chacun
+dans l'gypte faisait embaumer avec soin, et conservait avec honneur
+dans sa maison, comme il sera dit dans la suite, et qui pouvait, par
+cette raison, tre aisment transport. Or c'tait une impit et une
+infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement un gage si
+prcieux; et celui qui mourait sans s'tre acquitt de ce devoir tait
+priv des honneurs qu'on avait coutume de rendre aux morts.
+
+[Marge: Diod. lib. I, pag. 71.] Diodore remarque une faute qu'avaient
+commise quelques lgislateurs de la Grce. Ils dfendaient qu'on pt,
+par exemple, enlever pour dettes, des laboureurs, leurs chevaux, leurs
+charrues, et les autres instruments dont ils se servaient pour cultiver
+la terre, parce qu'ils trouvaient de l'inhumanit rduire par l ces
+pauvres gens l'impossibilit et de payer leurs dettes et de gagner
+leur vie: mais en mme temps ils permettaient d'emprisonner les
+laboureurs mmes, qui seuls peuvent faire usage de ces instruments; ce
+qui les exposait aux mmes inconvnients, et d'ailleurs enlevait
+l'tat des citoyens qui lui appartiennent, qui lui sont ncessaires, qui
+travaillent pour l'utilit publique, et sur la personne desquels le
+particulier n'a aucun droit.
+
+[Marge: Pag. 72.] La polygamie tait permise en gypte[91], except aux
+prtres, qui ne pouvaient pouser qu'une femme. De quelque condition que
+ft la femme, libre ou esclave, les enfants taient censs libres et
+lgitimes.
+
+[Note 91: Hrodote dit au contraire que les gyptiens n'avaient
+qu'une femme chacun (II, 92).--L.]
+
+[Marge: Pag. 22.] Ce qui marque le plus les profondes tnbres o
+taient plonges les nations qui passaient pour les plus claires, est
+de voir qu'en gypte le mariage des frres avec les soeurs tait
+non-seulement autoris par les lois, mais fond en quelque sorte sur
+leur religion mme, et sur l'exemple des dieux le plus anciennement et
+le plus gnralement honors dans le pays, savoir Osiris et Isis.
+
+[Marge: Herod. l, 2, cap. 80.] Les vieillards taient fort respects en
+gypte. Les jeunes gens taient obligs de se lever devant eux, et de
+leur cder partout la place d'honneur. C'est de l que cette loi a pass
+ Sparte.
+
+La principale vertu des gyptiens tait la reconnaissance. La gloire
+qu'on leur a donne d'tre les plus reconnaissants de tous les hommes
+fait voir qu'ils taient aussi les plus sociables. Les bienfaits sont le
+lien de la concorde publique et particulire. Qui reconnat les graces
+aime en faire; et, en bannissant l'ingratitude, le plaisir de faire du
+bien demeure si pur, qu'il n'y a plus moyen de n'y tre pas sensible.
+C'tait surtout l'gard de leurs rois que les gyptiens se piquaient
+de reconnaissance. Ils les honoraient pendant leur vie comme des images
+vivantes de la Divinit, et ils les pleuraient aprs leur mort comme les
+pres communs des peuples. Ce sentiment de respect et de tendresse
+venait de la forte persuasion o ils taient que c'tait la Divinit
+mme qui avait plac les rois sur le trne, en les distinguant si fort
+du reste des mortels; et qu'ils en portaient le plus noble caractre, en
+runissant en eux le pouvoir et la volont de faire du bien aux autres.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE II.
+
+ DES PRTRES ET DE LA RELIGION DES GYPTIENS.
+
+Les prtres, en gypte, tenaient le premier rang aprs les rois. Ils
+avaient de grands privilges et de grands revenus; leurs terres taient
+exemptes de toute imposition.
+
+[Marge: Genes. 47.] On voit ici des traces, de ce qui est dit dans la
+Gense, que, du temps de Joseph, les terres des prtres ne furent point
+charges d'une redevance perptuelle au prince comme celles de tous les
+autres gyptiens.
+
+Le prince, pour l'ordinaire, leur donnait beaucoup de part dans sa
+confiance et dans le gouvernement, parce que, de tous les sujets de
+l'empire, c'taient eux qui avaient t le mieux levs, qui avaient le
+plus de lumires, et qui taient le plus dvous la personne du roi et
+au bien public. Ils taient en mme temps les dpositaires de la
+religion et des sciences; et c'est ce qui leur attirait un si grand
+respect de la part des habitants du pays et des trangers, qui
+s'adressaient galement eux pour les consulter sur ce qu'il y avait de
+plus sacr dans les mystres et de plus profond dans les sciences.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 60.] Les gyptiens prtendent tre les
+premiers qui ont tabli des ftes et des processions pour honorer les
+dieux. Il s'en faisait une dans la ville de Bubaste o l'on se rendait
+de toute l'gypte, et o il se trouvait plus de soixante et dix mille
+personnes[92], sans compter les enfants. Il y avait une autre fte,
+surnomme _des lumires_[93], qui se clbrait Sas. Ceux qui ne s'y
+trouvaient pas taient obligs, dans toute l'tendue de l'gypte, de
+tenir des lampes allumes aux fentres de leurs maisons.
+
+[Note 92: Il y a dans Hrodote 700,000 personnes, [Grec:
+ebdomkonta myriadas]. Cette faute de Rollin, copie par Dupuis, a t
+releve par Larcher (tom. II, pag. 296).--L.]
+
+[Note 93: Dans le grec, [Grec: dychnokai qui signifie (fte) _des
+lampes allumes_.--L.]
+
+[Marge: Cap. 39.] On immolait diffrents animaux, selon les diffrents
+pays; mais c'tait une crmonie commune, et gnralement observe dans
+tous les sacrifices, d'imposer les mains sur la tte de la victime, de
+la charger d'imprcations, et de prier les dieux de dtourner sur elle
+tous les malheurs dont les gyptiens pouvaient tre menacs.
+
+[Marge: Diod. lib. 1, pag. 88.] C'est de l'gypte que Pythagore avait
+emprunt son dogme favori de la mtempsycose. Les gyptiens croyaient
+qu' la mort des hommes leurs ames passaient dans d'autres corps
+humains, et que, si elles avaient t vicieuses, elles taient enfermes
+dans des corps de btes immondes ou malheureuses pour y expier leurs
+crimes, et qu'aprs quelques sicles elles venaient de nouveau animer
+d'autres corps humains.
+
+Les prtres avaient entre les mains les livres sacrs, qui renfermaient
+dans un grand dtail et les principes du gouvernement et les mystres du
+culte divin. [Marge: Plut. de Is. et Osir. pag. 354.] Les uns et les
+autres taient ordinairement envelopps de symboles et d'nigmes, qui,
+en voilant la vrit, la rendaient plus respectable, et piquaient plus
+vivement la curiosit. La figure d'Harpocrate, qu'on voyait dans les
+sanctuaires gyptiens avec le doigt sur la bouche, semblait avertir
+qu'on y renfermait des mystres qu'il n'tait pas permis tout le monde
+de pntrer. Les sphinx, qui taient toujours l'entre des temples,
+donnaient le mme avertissement. Tout le monde sait que les pyramides,
+les oblisques, les colonnes, les statues, en un mot tous les monuments
+publics, taient pour l'ordinaire orns d'hiroglyphes, c'est--dire
+d'critures symboliques, soit que ce fussent des caractres inconnus au
+vulgaire, soit que ce fussent des figures d'animaux, qui avaient un sens
+cach et parabolique. [Marge: Plut. Sympos. lib. 4, p. 670.] Ainsi le
+livre signifiait une attention vive et pntrante, parce que cet animal
+a le sens de l'oue fort dlicat. Une statue de [Marge: Plut. de Isid.
+pag. 355.] juge sans mains, et les yeux baisss en terre, marquait les
+devoirs de ceux qui exeraient la judicature.
+
+Il y aurait beaucoup de choses dire si l'on voulait traiter fond ce
+qui regarde la religion des gyptiens; mais je me borne deux articles
+qui en font la principale partie: le culte de diffrentes divinits, et
+les crmonies des funrailles.
+
+ I. _Culte de diffrentes divinits._
+
+Jamais nation ne fut plus superstitieuse que celle des gyptiens. Elle
+avait un grand nombre de dieux de diffrents ordres et de diffrents
+tages, dont je ne parle point ici, parce que cette matire appartient
+plus la fable qu' l'histoire. Entre les autres, il y en avait deux
+qui taient gnralement honors dans l'gypte, Osiris et Isis, qu'on a
+prtendu tre le soleil et la lune: en effet, c'est par le culte de ces
+astres qu'a commenc l'idoltrie.
+
+Outre ces dieux, l'gypte adorait un grand nombre de btes, le boeuf, le
+chien, le loup, l'pervier, le crocodile, l'ibis, le chat, etc.
+Plusieurs de ces btes n'taient l'objet de la superstition que de
+quelques villes particulires; et, pendant qu'un peuple levait une
+espce d'animaux sur ses autels, ses voisins les avaient en abomination.
+De l les guerres continuelles d'une ville contre une autre, effet de la
+fausse politique d'un de leurs rois qui chercha les amuser par des
+guerres de religion, pour leur ter le temps et les moyens de conspirer
+contre l'tat. J'appelle cette politique fausse et mal entendue, parce
+qu'elle est directement contraire au vritable esprit du gouvernement,
+qui tend unir tous les membres de l'tat par les liens les plus
+troits, et qui fait consister sa force dans la parfaite harmonie de
+toutes ses parties.
+
+[Marge: Lib. 1, de Nat. deor. n. 82. Lib. 5, Tuscul. Qust. n. 78.
+Herod. l. 2, cap. 65. Diod. Lib. 1, p. 74 et 75.] Chaque peuple avait un
+grand zle pour ses dieux. Parmi nous, dit Cicron, il n'est pas rare de
+voir des temples dpouills et des statues enleves; mais, chez les
+gyptiens, il est inou qu'aucun ait jamais maltrait un crocodile, un
+ibis, un chat; et ils auraient souffert les derniers tourments, plutt
+que de commettre un tel sacrilge. Il y avait peine de mort contre
+quiconque aurait tu volontairement aucun de ces animaux, et mme peine
+contre celui qui aurait tu un ibis ou un chat, de quelque manire que
+ce ft, volontairement ou non. Diodore rapporte un fait dont il avait
+t tmoin pendant son sjour en gypte. Un Romain ayant tu un chat par
+mgarde et sans dessein, la populace en fureur courut sa maison; et ni
+l'autorit du roi, qui sur-le-champ envoya ses gardes, ni la crainte du
+nom romain, ne purent le sauver. Leur respect pour ces animaux les
+porta, dans le temps d'une famine extrme, aimer mieux se manger les
+uns les autres que de toucher leurs prtendues divinits.
+
+[Marge: Herod. l. 3, cap. 27, etc. Diod. lib. 1, pag. 76. Plin. lib. 8,
+cap, 46.] De tous ces animaux, le boeuf Apis, nomm par les Grecs
+_Epaphus_, tait le plus clbre. On lui avait bti des temples
+magnifiques. On lui rendait des honneurs extraordinaires pendant sa vie,
+et de plus grands encore aprs sa mort. L'gypte alors entrait dans un
+deuil gnral. On clbrait ses funrailles avec une magnificence qu'on
+a de la peine croire. Sous Ptolme Lagus, le boeuf Apis tant mort de
+vieillesse, la dpense de son convoi, outre les frais ordinaires, monta
+ plus de cinquante mille cus. Aprs qu'on avait rendu les derniers
+honneurs au mort, il s'agissait de lui trouver un successeur, et on le
+cherchait dans toute l'gypte. On le reconnaissait certains signes qui
+le distinguaient de tout autre: sur le front, une tache blanche en forme
+de croissant; sur le dos, la figure d'un aigle; sur la langue, celle
+d'un escarbot. Quand on l'avait trouv, le deuil faisait place la
+joie, et ce n'tait plus dans toute l'gypte que festins et
+rjouissances. On amenait le nouveau dieu Memphis pour y prendre
+possession de sa nouvelle qualit, et il y tait install avec beaucoup
+de crmonies. On verra dans la suite que Cambyse, au retour de sa
+malheureuse expdition contre l'thiopie, trouvant toute l'gypte en
+joie cause qu'on avait trouv le dieu Apis, et croyant qu'on insultait
+ son malheur, tua, dans les transports de sa colre, ce jeune boeuf,
+qui ne jouit pas long-temps de sa divinit.
+
+On voit aisment que le veau d'or rig prs de la montagne de Sina par
+les Isralites tait un fruit de leur sjour dans l'gypte, et une
+imitation du dieu Apis, aussi-bien que ceux qui dans la suite furent
+rigs aux deux extrmits du royaume d'Isral par le roi Jroboam, qui
+lui-mme avait fait un assez long sjour en gypte.
+
+Les gyptiens ne se contentaient pas d'offrir de l'encens aux animaux:
+ils portaient la folie jusqu' attribuer la divinit aux lgumes de
+leurs jardins[94]. C'est ce que leur reproche si ingnieusement le pote
+satirique.
+
+[Note 94: Il y a sur cette superstition, une dissertation curieuse
+de Schmidt (_de cepis et alliis apud gyptios cultis_), dans ses
+_Opuscula_, p, 71-122.--L.]
+
+[Marge: Juv. satir. 15. [init.]]
+
+ Qui nescit, Volusi Bithynice, qualia demens
+ gyptus portenta colat? Crocodilon adorat
+ Pars hc: illa pavet saturam serpentibus ibiu.
+ Effigies sacri nitet aurea cercopitheci,
+ Dimidio magic resonant ubi Memnone chord,
+ Atque vetus Thebe centum jacet obruta portis.
+ Illic cruleos, hc piscem fluminis, illic
+ Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam.
+ Porrum et cepe nefas violare ac frangere morsu.
+ O sanctas gentes quibus hc nascuntur in hortis
+ Numina!
+
+On doit tre bien tonn de voir la nation du monde qui se piquait le
+plus de sagesse et de lumires s'abandonner si follement aux
+superstitions les plus grossires et les plus ridicules. En effet,
+rendre des animaux et de vils insectes un culte religieux, les
+placer au milieu des temples, les nourrir avec soin et grands [Marge:
+Lib. 1, p. 76.] frais,[95] punir de mort ceux qui leur taient la vie,
+les embaumer et leur destiner des tombeaux publics, aller jusqu'
+reconnatre pour dieux des poireaux et des ognons, invoquer de pareilles
+divinits dans ses besoins, en attendre du secours et de la protection,
+ce sont des excs qui nous paraissent peine croyables; et qui sont
+nanmoins attests par toute l'antiquit. [Marge: Lucian. Imag. [11.]]
+On entre dans un temple magnifique, dit Lucien, o brillent de toutes
+parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un dieu, et n'y
+trouvent qu'une cicogne, un singe, un chat [et un bouc]: belle image,
+ajoute-t-il, de beaucoup de palais, dont les matres ne sont pas le plus
+bel ornement.
+
+[Note 95: Diodore assure que de son temps mme ces dpenses
+n'allaient pas moins de cent mille cus. = Dans le texte, 100 talents,
+ou 550,000 fr. Cette somme est donne par Diodore comme le montant des
+frais d'embaumement et de spulture des animaux sacrs (I. 84.)--L.]
+
+[Marge: Diod. lib. 1, p. 77, etc.] On rapporte diffrentes raisons du
+culte que les gyptiens rendaient aux animaux.
+
+La premire se tire de la fable. On prtend que les dieux, dans une
+conspiration que firent contre eux les hommes, se rfugirent en gypte,
+et s'y cachrent [Marge: Cf. Ovid. Metamorph. v. 527; Hyg. astron. II,
+28; Porphyr. abstin. III, 16.] sous diffrentes formes d'animaux; et de
+l le culte divin qui depuis leur a t rendu.
+
+La seconde est tire[96] de l'utilit que chacun de ces animaux
+procurait aux hommes: les boeufs, pour le labourage; les brebis, par
+leur laine et leur lait; les chiens, pour la chasse et pour la garde des
+maisons, d'o vient que le dieu Anubis est reprsent avec une tte de
+chien; l'ibis, qui est une espce de cicogne, parce qu'il donne la
+chasse des serpents ails, qui sans cela infesteraient l'gypte;
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 68.] le crocodile, qui est un animal amphibie,
+c'est--dire qui vit galement dans l'eau et sur la terre, d'une
+grandeur[97] et d'une force surprenantes, parce qu'il dfend le pays
+contre l'incursion des voleurs arabes[98]; et l'ichneumon, parce qu'il
+empche la race des crocodiles de se trop multiplier, ce qui deviendrait
+funeste l'gypte. Or cette petite bte rend ce service au pays en deux
+manires: premirement elle observe le temps que le crocodile est
+absent, et elle brise ses oeufs sans les manger; en second lieu, lorsque
+le crocodile dort sur le rivage du Nil, et il dort toujours la gueule
+ouverte, ce petit animal, qui s'tait tenu cach dans le limon, saute
+tout d'un coup dans sa gueule, pntre jusque dans ses entrailles, qu'il
+ronge, puis se fait une ouverture en lui perant le ventre, dont la peau
+est fort tendre, et sort impunment vainqueur, par sa finesse, de la
+force d'un si terrible animal.
+
+[Note 96: _Ipsi, qui irridentur, gyptii nullam belluam, nisi ob
+aliquam utilitatem quam ex e caperent, consecraverunt_. (Cic. lib. 1 de
+Nat. deor. n. 101).]
+
+[Note 97: Cette grandeur va jusqu' plus de 17 coudes.
+
+= 17 Coudes valent 8 mtres, 953. Selon lien (_Hist. Anim._ XVII, c.
+6), on en avait vu un de 25 coudes (13 mtres 175), au temps de
+Psammitichus; et un autre de 26 coudes, 4 palmes (14 mtres 053), sous
+Amasis. Norden en a vu de 50 pieds (16 mtres).--L.]
+
+[Note 98: Cela est fort douteux. Cicron dit: _Possem, de ichneumone
+utilitate, de crocodilorum, de felium dicere_ (_de Nat. Deor._ 1, 36);
+mais il aurait t vraisemblablement assez embarrass pour dire quelle
+pouvait tre l'utilit des crocodiles. On a prtendu que les hommages
+des gyptiens s'adressaient particulirement une espce de crocodiles
+d'un naturel fort doux: malheureusement pour cette explication, on lit
+dans lien (_Hist. Anim._ X, c. 21), et dans Maxime de Tyr (_Dissert._
+XXXVIII), que les crocodiles sacrs dvoraient les enfants de leurs
+adorateurs.--L.]
+
+Les philosophes, peu contents de raisons si faibles pour couvrir de si
+tranges absurdits qui dshonoraient le paganisme, et dont ils
+rougissaient en secret, ont imagin, surtout depuis l'tablissement du
+christianisme, une troisime raison du culte que les gyptiens rendaient
+aux animaux, et on dit que ce n'tait pas ces animaux, mais aux dieux,
+dont ils taient les symboles, que se terminait ce culte. [Marge: Pag.
+382.] Les philosophes, dit Plutarque dans le trait mme o il examine
+ce qui regarde les deux divinits les plus clbres de l'gypte, Isis et
+Osiris, les philosophes honorent l'image de Dieu, quelque part qu'elle
+se montre, mme dans les tres qui sont sans vie, bien plus encore par
+consquent dans ceux qui sont anims. On doit donc approuver, non ceux
+qui adorent ces cratures, mais ceux qui, par elles, remontent jusqu'
+la Divinit. On les doit regarder comme autant de miroirs que nous
+fournit la nature, dans lesquels la Divinit se peint d'une manire
+clatante; ou comme autant d'instruments dont elle se sert pour faire
+clore au-dehors son incomprhensible sagesse. Quand donc, pour embellir
+des statues, on entasserait dans un mme endroit tout l'or et toutes les
+pierreries du monde, ce n'est point ces statues qu'il faudrait
+rapporter son culte; car la Divinit n'existe point dans des couleurs
+artistement dispenses, ni dans une matire fragile, destitue [Marge:
+Pag. 377 et 378.] de mouvement et de sentiment. Plutarque dit, dans le
+mme trait, que comme le soleil, la lune, le ciel, la terre, la mer,
+sont communs tous les hommes, mais ont des noms diffrents, selon la
+diffrence des nations et des langages, ainsi, quoiqu'il n'y ait qu'une
+divinit unique et une providence unique qui gouverne l'univers, et qui
+a sous elle diffrents ministres subalternes, on donne cette divinit,
+qui est la mme, diffrents noms, et on lui rend diffrents honneurs,
+selon les lois et les coutumes de chaque pays.
+
+Ces rflexions, qui prsentent ce qu'on peut dire de plus raisonnable
+pour justifier le culte idoltre, taient-elles bien propres en
+couvrir le ridicule? tait-ce relever dignement les attributs divins,
+que de les vouloir faire admirer et d'en chercher l'image dans les btes
+les plus viles et les plus mprisables, dans un crocodile, dans un
+serpent, dans un chat? N'tait-ce pas plutt dgrader et avilir la
+Divinit, dont les plus stupides ont ordinairement une ide tout
+autrement grande et auguste?
+
+Encore ces philosophes n'taient-ils pas toujours si fidles remonter
+des tres sensibles leur auteur invisible. [Marge: Rom. cap. 1, v.
+21-25.] L'criture nous apprend que ces prtendus sages ont mrit, par
+leur orgueil et par leur ingratitude, d'tre livrs un sens rprouv,
+et de devenir _plus_ fous _que le peuple_, pour avoir chang la gloire
+du Dieu incorruptible en l'image de btes quatre pieds, d'oiseaux et
+de reptiles, et pour avoir ador la crature la place du Crateur.
+
+Pour faire voir ce qu'tait l'homme par lui-mme, Dieu a permis que le
+pays de toute la terre, o la sagesse humaine avait t porte au plus
+haut degr, ft aussi le thtre de l'idoltrie la plus grossire et la
+plus ridicule; et, d'un autre ct, pour faire voir ce que peut la force
+toute-puissante de sa grce, il a converti les affreux dserts d'gypte
+en un paradis terrestre, en les peuplant, dans le temps marqu par sa
+providence, d'une troupe innombrable d'illustres solitaires, qui, par la
+ferveur de leur pit et l'austrit de leur pnitence, ont fait tant
+d'honneur au christianisme. Je ne puis m'empcher d'en rapporter un
+clbre exemple, et j'espre que le lecteur me pardonnera cette espce
+de digression.
+
+[Marge: Tom. 5, p. 23 et 26.] La grande merveille de la basse Thbade,
+dit M. l'abb Fleury dans son Histoire ecclsiastique, tait la ville
+d'Oxirinque[99]. Elle tait peuple de moines dedans et dehors, en sorte
+qu'il y en avait plus que d'autres habitants. Les btiments publics et
+les temples d'idoles avaient t convertis en monastres; et on en
+voyait par toute la ville plus que de maisons particulires. Les moines
+logeaient jusque sur les portes et dans les tours. Il y avait douze
+glises pour les assembles du peuple, sans compter les oratoires des
+monastres. Cette ville avait vingt mille vierges et dix mille moines:
+on y entendait jour et nuit retentir de tous cts les louanges de Dieu.
+Il y avait, par ordre des magistrats, des sentinelles aux portes pour
+dcouvrir les trangers et les pauvres; et c'tait qui les retiendrait
+le premier pour exercer envers eux l'hospitalit.
+
+[Note 99: -prsent Behnc.--L.]
+
+ II. _Crmonies des funrailles._
+
+Il me reste rapporter en abrg les crmonies des funrailles.
+
+Le respect que tous les peuples ont eu dans tous les temps pour les
+corps morts, et les soins religieux qu'ils ont toujours pris des
+tombeaux, semblent insinuer la persuasion o l'on tait que ces corps
+n'y taient mis qu'en dpt.
+
+Nous avons dj observ, en parlant des pyramides, avec quelle
+magnificence taient construits les spulcres de l'gypte. C'est
+qu'outre qu'on les rigeait comme des monuments sacrs, pour porter aux
+sicles futurs la mmoire des grands princes, on les regardait encore
+comme des demeures o les corps devaient sjourner pendant le cours
+d'une longue suite de sicles; au lieu que les maisons taient appeles
+des [Marge: Diod. lib. 1, pag. 47.] _htelleries_, o l'on n'tait qu'en
+passant, et pendant une vie trop courte pour s'y attacher.
+
+Quand quelqu'un tait mort dans une famille, tous les parents et tous
+les amis quittaient leurs habits ordinaires pour en prendre de lugubres,
+et s'abstenaient du bain, du vin, et de tout mets exquis. Le deuil
+durait quarante ou soixante et dix jours, apparemment selon la qualit
+des personnes.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 85, etc. Diod. lib. 1, pag. 81.] Il y avait
+trois manires d'embaumer les corps. La plus magnifique tait pour les
+personnes les plus considrables; et la dpense montait un talent
+d'argent, c'est--dire trois mille cus.[A] [Marge A: 5500 f.--L.]
+
+Plusieurs ministres taient employs cette crmonie. Les uns vidaient
+la cervelle par les narines, avec un ferrement fait exprs pour cela;
+d'autres vidaient les entrailles et les intestins, en faisant au ct
+une ouverture avec une pierre d'thiopie tranchante comme un rasoir;
+puis ils remplissaient ces vides de parfums et de diverses drogues
+odorifrantes. Comme cette vacuation, accompagne ncessairement de
+quelques dissections, semblait avoir quelque chose de violent et
+d'inhumain, ceux qui y avaient travaill prenaient la fuite quand
+l'opration tait acheve, et taient poursuivis coups de pierres par
+les assistants. On traitait fort honorablement ceux qui taient chargs
+d'embaumer le corps. Ils le remplissaient de myrrhe, de cannelle, et de
+toutes sortes d'aromates. Aprs un certain temps ils l'enveloppaient de
+bandelettes de lin trs-fines[100], qu'ils collaient ensemble avec une
+espce de gomme fort dlie, et qu'ils enduisaient encore des parfums
+les plus exquis. Par ce moyen on prtend que la figure entire du corps,
+les traits mme du visage, et jusqu'aux poils des paupires et des
+sourcils, se conservaient parfaitement. Quand le corps avait t ainsi
+embaum, on le rendait aux parents, qui l'enfermaient dans une espce
+d'armoire ouverte, faite sur la mesure du mort; puis ils le plaaient
+debout et droit contre la muraille, soit dans leurs tombeaux, s'ils en
+avaient, soit dans leurs maisons. C'est ce qu'on appelle _momies_. Il en
+vient encore tous les jours d'gypte, et plusieurs curieux en conservent
+dans leurs cabinets. On voit par l quel soin les gyptiens prenaient
+des corps morts. Leur reconnaissance envers leurs parents tait
+immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs anctres, se
+souvenaient de leurs vertus, que le public avait reconnues, et
+s'excitaient aimer les lois qu'ils leur avaient laisses. On reconnat
+dans les funrailles de Joseph en gypte une partie des crmonies dont
+je viens de parler.
+
+[Note 100: Ou plutt de coton, qui est le _byssus_ dont parle
+Hrodote (LARCHER, tom. II, pag. 357).--L.]
+
+J'ai dit que le public avait reconnu les vertus des morts, parce
+qu'avant que d'tre admis dans l'asyle sacr des tombeaux, il fallait
+qu'ils subissent un jugement solennel. Et cette circonstance des
+funrailles chez les gyptiens est une des choses les plus remarquables
+qui se trouvent dans l'histoire ancienne.
+
+C'tait, chez les paens, une consolation en mourant de laisser son nom
+en estime parmi les hommes; et ils croyaient que de tous les biens
+humains c'est le seul que la mort ne peut nous ravir. Mais il n'tait
+pas permis en gypte de louer indiffremment tous les morts; il fallait
+avoir cet honneur par un jugement public. L'assemble des juges se
+tenait au-del d'un lac, qu'ils passaient dans une barque. Celui qui la
+conduisait s'appelait en langue gyptienne _Charon_; et c'est sur cela
+que les Grecs, instruits par Orphe, qui avait t en gypte, ont
+invent leur fable de la barque de Charon. Aussitt qu'un homme tait
+mort, on l'amenait en jugement. L'accusateur public tait cout[101].
+S'il prouvait que la conduite du mort et t mauvaise, on en condamnait
+la mmoire, et il tait priv de la spulture. Le peuple admirait le
+pouvoir des lois, qui s'tendait jusqu'aprs la mort; et chacun, touch
+de l'exemple, craignait de dshonorer sa mmoire et sa famille. Que si
+le mort n'tait convaincu d'aucune faute, on l'ensevelissait
+honorablement.
+
+[Note 101: Diodore de Sicile (I, 92), d'o ceci est tir, ne parle
+point d'_accusateur public_; il dit: _La loi permettait qui le voulait
+de venir l'accuser_.--L.]
+
+Ce qu'il y avait de plus tonnant dans cette enqute publique tablie
+contre les morts, c'est que le trne mme n'en mettait pas couvert.
+Les rois taient pargns pendant leur vie, le repos public le voulait
+ainsi; mais ils n'taient pas exempts du jugement qu'il fallait subir
+aprs la mort, et quelques-uns ont t privs de la spulture. Il se
+passait quelque chose de semblable chez les Isralites. Nous voyons dans
+l'criture que les mchants rois n'taient point ensevelis dans les
+tombeaux de leurs anctres. Par l ils apprenaient que, si leur majest
+les met pendant leur vie au-dessus des jugements humains, ils y
+reviennent enfin quand la mort les a gals aux autres hommes.
+
+Lors donc que le jugement qui avait t prononc se trouvait favorable
+au mort, on procdait aux crmonies de l'inhumation. On faisait son
+pangyrique, mais sans y rien mler de sa naissance; toute l'gypte
+tait cense noble. On ne comptait pour louanges solides et vritables,
+que celles qui taient rendues au mrite personnel du mort. On le louait
+de ce que, dans sa jeunesse, il avait eu une excellente ducation, et de
+ce que, dans un ge plus avanc, il avait cultiv la pit l'gard des
+dieux, la justice envers les hommes, la douceur, la modestie, la
+retenue, et toutes les autres vertus qui font l'homme de bien. Alors
+tout le peuple applaudissait, et donnait aussi des louanges magnifiques
+au mort, comme devant tre associ pour toujours la compagnie des
+hommes vertueux dans le royaume de Pluton.
+
+En finissant l'article qui regarde les crmonies des funrailles, il
+n'est pas hors de propos de faire remarquer aux jeunes gens les manires
+diffrentes dont en usaient les anciens l'gard des corps morts. Les
+uns, comme nous l'avons dj dit des gyptiens, aprs les avoir
+embaums, les exposaient en vue, et en conservaient le spectacle.
+D'autres les brlaient sur un bcher; et cette coutume tait en usage
+chez les Romains. D'autres enfin les dposaient dans la terre.
+
+Le soin de conserver les corps sans les cacher dans les tombeaux parat
+injurieux l'humanit en gnral, et aux personnes en particulier que
+l'on prtend ainsi respecter; parce qu'il rend leur humiliation et leur
+difformit visibles, et, quelque soin qu'on en puisse prendre, n'offre
+aux spectateurs que de tristes et d'affreux restes de leurs visages. La
+coutume de brler les morts a quelque chose de cruel et de barbare, en
+se htant de dtruire ce qui reste des personnes les plus chres. Celle
+d'enterrer les morts est certainement la plus ancienne et la plus
+religieuse. Elle remet la terre ce qui en a t tir, et nous prpare
+ croire que le corps, qui en a t form une premire fois, pourra bien
+en tre tir une seconde.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE III.
+
+ DES SOLDATS ET DE LA GUERRE.
+
+[Marge: [Herod. 2, c. 168.]] La profession militaire tait en grand
+honneur dans l'gypte. Aprs les familles sacerdotales, celles qu'on
+estimait les plus illustres taient, comme parmi nous, les familles
+destines aux armes. On ne se contentait pas de les honorer, on les
+rcompensait libralement. Les soldats avaient douze _aroures_, exemptes
+de tout tribut et de toute imposition[102]. L'_aroure_ tait une portion
+de terre labourable, qui rpondait peu prs la moiti d'un de nos
+arpents. Outre ce privilge, on fournissait par jour chacun d'eux[103]
+cinq livres de pain, deux livres de viande, et une pinte de vin[104].
+C'tait de quoi nourrir une partie de leur famille. Par l on les
+rendait plus affectionns et plus courageux; et l'on trouvait, remarque
+Diodore, que c'et t manquer contre les rgles, [Marge: Lib. 1, p.
+67.] non-seulement de la saine politique, mais du bon sens, que de
+confier la dfense et la sret de l'tat des gens qui n'auraient eu
+aucun intrt sa conservation.
+
+[Marge: Herod. l. 2, c. 164-168.] Quatre cent mille soldats[105] que
+l'gypte entretenait continuellement taient ceux de ses citoyens
+qu'elle exerait avec le plus de soin. On les prparait aux fatigues de
+la guerre par une ducation mle et robuste. Il y a un art de former les
+corps aussi-bien que les esprits. Cet art, que notre nonchalance nous a
+fait perdre, tait bien connu des anciens, et l'gypte l'avait trouv.
+La course pied, la course cheval, la course dans les chariots, se
+faisaient en gypte avec une adresse admirable; et il n'y avait point
+dans tout l'univers de [Marge: Cant. 1, 8, Isai. 36, 9.] meilleurs
+hommes de cheval que les gyptiens. L'criture vante en plusieurs
+endroits leur cavalerie.
+
+[Note 102: L'aroure, selon Hrodote (II, 168), et Philon (_Opp._, p.
+224, 225), tait un carr de 100 coudes (52 mtres 7) de ct,
+consquemment de 10,000 coudes de surface, c'est--dire de 27 ares 77
+centiares (ou 54 perches de l'arpent de Paris).--L.]
+
+[Note 103: Ceci n'est point exact. Ces fournitures, selon Hrodote
+(II, 168), n'avaient lieu que pour les 2,000 soldats auxquels tous les
+ans on confiait la garde du roi: elles ne leur taient faites que
+pendant leur service.--L.]
+
+[Note 104: Le texte porte: _quatre arustres de vin_. L'arustre,
+selon Hsychius, est gale au cotyle; et le cotyle, selon Paucton, vaut
+0,24 de la pinte de Paris: les 4 arustres reviennent donc 0,96 d'une
+pinte.--L.]
+
+[Note 105: Hrodote dit 410,000 (II, 165, 166).--L.]
+
+Les lois de la milice se conservaient aisment parmi eux, parce que les
+pres les apprenaient leurs enfants; car la profession de la guerre
+passait de pre en fils [Marge: [Herod. 2, 166.]] comme les autres. On
+attachait seulement une note d'infamie ceux qui prenaient la fuite
+dans le combat, [Marge: Diod. p. 70.] ou qui faisaient paratre de la
+lchet, parce qu'on aimait mieux les retenir par un motif d'honneur que
+par la crainte du chtiment.
+
+Je ne veux pas dire pourtant que l'gypte ait t guerrire. On a beau
+avoir des troupes rgles et entretenues, on a beau les exercer
+l'ombre dans les travaux militaires et parmi les images des combats, il
+n'y a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent les
+hommes guerriers. L'gypte aimait la paix parce qu'elle aimait la
+justice, et n'avait de soldats que pour sa dfense. Contente de son
+pays, o tout abondait, elle ne songeait point faire des conqutes.
+Elle s'tendait d'une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute la
+terre, et avec elles la politesse et les lois. Elle rgnait par la
+sagesse de ses conseils et par la supriorit de ses connaissances; et
+cet empire d'esprit lui parut plus noble et plus glorieux que celui
+qu'on tablit par les armes. Elle a cependant form d'illustres
+conqurants; et nous en parlerons dans la suite, quand nous traiterons
+de l'histoire de ses rois.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE IV.
+
+ DE CE QUI REGARDE LES SCIENCES ET LES ARTS.
+
+Les gyptiens avaient l'esprit inventif, mais ils le tournaient aux
+choses utiles. Leurs Mercures ont rempli l'gypte d'inventions
+merveilleuses, et ne lui avaient presque rien laiss ignorer de ce qui
+pouvait contribuer perfectionner l'esprit et rendre la vie commode
+et heureuse. Les inventeurs de choses utiles recevaient, et de leur
+vivant, et aprs leur mort, de dignes rcompenses de leurs travaux.
+C'est ce qui a consacr les livres de leurs deux Mercures, et les a fait
+regarder comme des livres divins. Le premier de tous les peuples o l'on
+voie des bibliothques est celui d'gypte. Le titre qu'on leur donnait
+inspirait l'envie d'y entrer et d'en pntrer les secrets: [Marge:
+[Grec: Psychs iatreion.]] on les appelait le _trsor des remdes de
+l'ame_. Elle s'y gurissait de l'ignorance, la plus dangereuse de ses
+maladies, et la source de toutes les autres.
+
+Comme leur pays tait uni, et leur ciel toujours pur et sans nuages, ils
+ont t des premiers observer le cours des astres. Ces observations
+les ont conduits rgler le cours[106] de l'anne sur celui du soleil;
+car chez eux, comme le remarque Diodore, dans les temps les plus
+reculs, l'anne tait compose de trois cent soixante-cinq jours et six
+heures.
+
+[Note 106: On ne sera pas surpris que les gyptiens, les plus
+anciens observateurs du monde, soient parvenus cette connaissance, si
+l'on fait rflexion que l'anne lunaire, dont se servaient les Grecs et
+les Romains, tout incommode et tout informe qu'elle parat, supposait
+nanmoins la connaissance de l'anne solaire, telle que Diodore de
+Sicile l'attribue aux gyptiens. On verra du premier coup-d'oeil, en
+calculant leurs intercalations, que ceux qui avaient t les auteurs de
+cette forme d'anne avaient su qu'aux trois cent soixante-cinq jours il
+fallait ajouter quelques heures pour se retrouver avec le soleil. Ils se
+trompaient seulement en ce qu'ils croyaient que c'tait six heures
+juste, au lieu qu'il s'en faut prs de onze minutes.
+
+= On doit observer que les gyptiens, dans l'usage ordinaire, ne se
+servaient que de l'anne _vague_ de 365 jours: elle tait trop courte de
+6 heures (d'aprs la dure qu'ils supposaient l'anne). Le
+commencement de l'anne rtrogradait donc tous les ans de 6 heures, ou
+de 1/4 de jour, et aprs une priode de 4 fois 365 ans, ou de 1461
+annes vagues, qui ne faisaient que 1460 annes juliennes de 365 jours 6
+heures, l'anne recommenait -peu-prs au mme point; c'est ce qu'on
+appelle la _priode caniculaire_. L'usage de cette anne _vague_
+subsista en gypte bien long-temps aprs l'introduction de l'anne
+julienne dans l'usage civil.
+
+Il parat certain, quoi qu'on en ait dit, que les prtres de Thbes et
+d'Hliopolis, connaissaient et pratiquaient, avant l'arrive des
+Romains, l'anne bissextile de 365 jours 6 heures, avec l'intercalation
+d'un jour tous les 4 ans; il l'est galement que Jules Csar en fit
+l'anne commune chez les Alexandrins. Cette anne commenait le 1er
+thot, qui rpond au 29 aot.--L.]
+
+Pour reconnatre leurs terres, couvertes tous les ans par le dbordement
+du Nil, les gyptiens ont t obligs de recourir l'arpentage, qui
+leur a bientt appris la gomtrie[107]. Ils taient grands observateurs
+de la nature, qui, dans un pays si serein, et sous un soleil si ardent,
+tait forte et fconde. C'est aussi ce qui leur a fait inventer ou
+perfectionner la mdecine.
+
+[Note 107: On a la preuve que les gyptiens, force de recommencer
+la mesure des terres, taient parvenus connatre les dimensions de
+leur pays avec une singulire exactitude; et mme qu'ils avaient acquis
+une connaissance assez prcise de la grandeur d'un degr terrestre. Il y
+a lieu de croire que les cartes gographiques ne leur taient point
+inconnues; on a vu plus haut (pag. 20, n. 1), qu'ils savaient tracer une
+ligne mridienne avec une exactitude surprenante.--L.]
+
+On n'abandonnait point au caprice des mdecins la manire de traiter les
+malades. Ils avaient des rgles fixes, qu'ils taient obligs de suivre;
+et ces rgles taient les observations anciennes des habiles matres,
+qui taient consignes dans les livres sacrs. En les suivant, ils ne
+rpondaient point du succs: autrement, on les en rendait responsables,
+et il y avait contre eux peine de mort. Cette loi tait utile pour
+rprimer la tmrit des charlatans, mais pouvait tre un obstacle aux
+nouvelles dcouvertes et la perfection de l'art. [Marge: Lib. 2, c.
+84.] Chaque mdecin, si l'on en croit Hrodote, se renfermait dans la
+cure d'une seule espce de maladie: les uns pour les yeux, d'autres pour
+les dents, et ainsi du reste.
+
+Ce que nous avons dit des pyramides, du labyrinthe, de ce nombre infini
+d'oblisques, de temples, de palais, dont on admire encore les prcieux
+restes dans toute l'gypte, et dans lesquels brillaient l'envi la
+magnificence des princes qui les avaient construits, l'habilet des
+ouvriers qui y avaient t employs, la richesse des ornements qui y
+taient rpandus, la justesse des proportions et des symtries qui en
+faisaient la plus grande beaut; ouvrages dans plusieurs desquels s'est
+conserve jusqu' nous la vivacit mme des couleurs malgr l'injure du
+temps, qui amortit et consume tout la longue: tout cela, dis-je,
+montre quel point de perfection [Marge: Diod. l. 1, pag. 73.] l'gypte
+avait port l'architecture, la peinture, la sculpture, et tous les
+autres arts[108].
+
+[Note 108: Voici le rsum de ce que les nouvelles dcouvertes en
+gypte ont fait connatre sur l'tat de l'industrie et des arts chez les
+anciens gyptiens.
+
+Ils fabriquaient des toiles de lin aussi belles et aussi fines que les
+ntres: on trouve, dans les enveloppes des momies, des toiles de coton
+d'une finesse gale celle de notre mousseline, et d'un tissu
+trs-fort; et l'on voit par quelques-unes de leurs peintures qu'ils
+savaient faire des tissus aussi transparents que nos gazes, nos linons,
+ou mme que nos tulles.
+
+L'art de tanner le cuir leur tait parfaitement connu; de mme que celui
+de le teindre en diverses couleurs, comme nos maroquins; et d'y imprimer
+des figures.
+
+Ils savaient fabriquer aussi une sorte de verre grossier, avec lequel
+ils faisaient des colliers et autres ornements.
+
+L'art d'mailler, et celui de la dorure, taient ports chez eux un
+haut degr de perfection: ils savaient rduire l'or en feuilles aussi
+minces que les ntres; et possdaient une composition mtallique
+semblable notre plomb, mais un peu plus molle.
+
+Ils avaient port fort loin l'art de vernir: la beaut de la couverte de
+leurs poteries, n'a point t surpasse, peut-tre mme gale par les
+modernes.
+
+La peinture n'a jamais t trs-perfectionne par eux; ils paraissent
+avoir toujours ignor l'art de donner du relief aux figures par le
+mlange des clairs et de l'ombre: mais ils disposaient les couleurs avec
+intelligence; et le trait, dans leurs beaux ouvrages, est d'une
+hardiesse et d'une puret extraordinaires. Du reste, ils n'entendaient
+rien la perspective: et presque tous leurs dessins ne prsentent les
+objets que de profil: l'uniformit des attitudes et des poses montre
+assez qu'en peinture comme en sculpture les artistes gyptiens taient
+forcs de ne point s'carter d'un certain style de convention, qui s'est
+conserv jusques sous les derniers empereurs romains.
+
+Il en tait de mme de l'architecture; trs-remarquable par la grandeur
+des masses, par la majest de l'ensemble, par le grandiose qui en
+caractrise tous les dtails, elle tait lourde, sans got dans la
+disposition des parties, dans le choix des ornements: il parat que ds
+les plus anciens temps, ils l'ont porte au plus haut degr qu'il leur
+tait donn d'atteindre; et qu'elle n'a prouv presque aucun
+perfectionnement sensible, dans les sicles postrieurs.--L.]
+
+Ils ne faisaient pas grand cas ni de cette partie de la gymnastique ou
+palestre, qui ne tendait point procurer au corps une force solide et
+une sant robuste[109]; ni de la musique, qu'ils regardaient comme une
+occupation non-seulement inutile, mais dangereuse, et propre seulement
+amollir les esprits[110].
+
+[Note 109: [Grec: Tn de mousikn nomizousin ou monon achrson
+uparchein, alla kai blaberan, s an ekthlynousan tas tn andrn
+psychas]. [Diod. 1, 81.]]
+
+[Note 110: Il faut entendre de mme ce que cet auteur (Diodore de
+Sicile), dit touchant la musique. Celle qu'il fait mpriser aux
+gyptiens, comme capable de ramollir les courages, tait sans doute
+cette musique molle et effmine qui n'inspire que les plaisirs et une
+fausse tendresse; car, pour cette musique gnreuse dont les nobles
+accords lvent l'esprit et le coeur, les gyptiens n'avaient garde de
+la mpriser, puisque, selon Diodore mme, leur Mercure l'avait invente,
+et avait aussi invent le plus grave des instruments de musique. Dans la
+procession solennelle des gyptiens, o l'on portait en crmonie le
+livre de Trismgiste, on voit marcher la tte le chantre tenant en
+main un symbole de la musique (je ne sais pas ce que c'est), et le livre
+des hymnes sacrs. Cette excellente observation de Bossuet modifie
+suffisamment ce que l'assertion de Rollin pouvait prsenter de
+fautif.--L.]
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE V
+
+ DES LABOUREURS, DES PASTEURS, DES ARTISANS.
+
+[Marge: Diod. l. 1, pag. 67, 68.] Les laboureurs, les pasteurs, les
+artisans, qui formaient les trois conditions du bas tage en gypte, ne
+laissaient pas d'y tre fort estims, surtout les laboureurs et les
+pasteurs. Il fallait qu'il y et des emplois et des personnes plus
+considrables, comme il faut qu'il y ait des yeux dans le corps; mais
+leur clat ne fait pas mpriser les bras, les mains, les jambes, ni les
+parties les plus basses. Ainsi, parmi les gyptiens, les prtres, les
+soldats, les savants, avaient des marques d'honneur particulires; mais
+tous les mtiers, jusqu'aux moindres, taient en estime, parce qu'on ne
+croyait pas pouvoir sans crime mpriser des citoyens dont les travaux,
+quels qu'ils fussent, contribuaient au bien public.
+
+Une autre raison suprieure leur avait pu d'abord inspirer ces
+sentiments d'quit et de modration, qu'ils conservrent long-temps.
+Comme ils descendaient tous d'un mme pre, qui tait Cham, le souvenir
+de cette origine commune, encore rcente, tant prsent l'esprit de
+tous dans les premiers sicles, tablit parmi eux une espce d'galit
+qui leur faisait dire que toute l'gypte tait noble. En effet la
+diffrence des conditions, et le mpris qu'on fait de celles qui
+paraissent les plus basses, ne vient que de l'loignement de la tige
+commune, qui fait oublier que le dernier des roturiers, si l'on veut
+remonter la source, descend d'une famille aussi noble que les plus
+grands seigneurs.
+
+Quoi qu'il en soit, en gypte nulle profession n'tait regarde comme
+basse et sordide. Par ce moyen tous les arts venaient leur perfection.
+L'honneur, qui les nourrit, se mlait partout. La loi assignait chacun
+son emploi, qui se perptuait de pre en fils. On ne pouvait ni en avoir
+deux, ni changer de profession. On faisait mieux ce qu'on avait toujours
+vu faire, et quoi on s'tait uniquement exerc ds son enfance; et
+chacun, ajoutant sa propre exprience celle de ses anctres, avait
+bien plus de facilit exceller dans son art. D'ailleurs cette coutume
+salutaire, tablie anciennement dans la nation et dans le pays,
+teignait toute ambition mal entendue, et faisait que chacun demeurait
+content dans son tat, sans aspirer, par des vues d'intrt, de vanit
+ou de lgret, un plus haut rang.
+
+C'tait l la source d'une infinit d'inventions singulires que chacun
+imaginait dans son art pour le conduire sa perfection, et pour
+contribuer ainsi aux commodits de la vie et la facilit du commerce.
+[Marge: Diod. l. 1, pag. 67.] J'avais d'abord regard comme une fable ce
+que Diodore rapporte de l'industrie des gyptiens, qui savaient, par une
+fcondit artificielle, faire clore des poulets sans faire couver les
+oeufs par des poules[111]; mais tous les voyageurs modernes attestent la
+vrit de ce fait, qui mrite certainement d'tre observ, et que l'on
+dit aussi n'tre pas inconnu en Europe. Selon leurs relations, les
+gyptiens mettent les oeufs dans des fours auxquels ils savent donner un
+degr de chaleur si tempr, et qui se rapporte si bien la chaleur
+naturelle des poules, que les poulets qui en viennent sont aussi forts
+que ceux qui sont couvs l'ordinaire. Le temps propre cette
+opration est depuis la fin de dcembre jusqu' la fin d'avril, la
+chaleur tant excessive en gypte tout le reste de l'anne. Pendant ces
+quatre mois ils font couver plus de trois cent mille oeufs, qui ne
+russissent pas tous, la vrit, mais qui ne laissent pas de fournir
+peu de frais une quantit prodigieuse de volailles. L'habilet consiste
+ donner aux fours un degr de chaleur convenable, et qui ne passe pas
+une certaine mesure. On emploie environ dix jours pour chauffer ces
+fours, et autant peu prs pour faire clore les oeufs. C'est une chose
+divertissante, disent les relations, que de voir clore ces poulets,
+dont les uns ne montrent que la tte, les autres sortent de la moiti du
+corps, et les autres tout--fait; et, ds qu'ils sont sortis, ils
+courent au travers de ces oeufs; [Marge: Tom. 2, pag. 64. Lib. 10, c.
+54.] ce qui fait un vrai plaisir. On peut voir, dans les Voyages de
+Corneille LeBruyn, ce que les diffrents voyageurs ont crit sur ce
+sujet. Pline en fait aussi mention; mais il parat qu'au lieu de fours
+les gyptiens anciennement [Marge: [V. pl. haut, p. 80.]] faisaient
+clore les oeufs dans du fumier.
+
+[Note 111: Le premier auteur qui en fait mention est Aristote
+(_Hist. Anim._ VI, c. 2). Antigone de Caryste (_Hist. Mirab._, c. 104),
+Pline (x, c. 54), s'accordent dire, d'aprs lui, que ces oeufs taient
+mis dans du fumier. Le procd actuellement en usage parat avoir t
+inconnu des anciens gyptiens, au moins jusqu' l'an 133 de J.C.
+(Vopisc. _in Saturn._) Pline, il est vrai, parle, comme nouvellement
+invent, d'un procd analogue celui des gyptiens modernes (X, c.
+55); mais il ne dit point que cette invention et t faite en
+gypte.--L.]
+
+J'ai dit que les laboureurs sur-tout, et ceux qui prenaient soin des
+troupeaux, taient fort considrs en gypte, l'exception de quelques
+contres, o les derniers n'taient point soufferts. En effet c'est
+ces deux professions qu'elle devait ses richesses et son opulence. C'est
+une chose tonnante de voir ce que le travail et l'adresse des gyptiens
+tiraient d'un pays dont l'tendue n'tait pas fort considrable, mais
+dont le fonds tait devenu, par le bienfait du Nil et par l'industrie
+laborieuse des habitants, d'une merveilleuse fcondit.
+
+Il en sera toujours ainsi de tout royaume o l'attention de ceux qui
+gouvernent sera tourne vers le bien public. La culture des terres et la
+nourriture des animaux seront une source inpuisable de biens et
+d'avantages par-tout o, comme en gypte, on se fera un devoir de les
+soutenir et de les protger par principe d'tat et de politique: et
+c'est un grand malheur qu'elles soient tombes maintenant dans un mpris
+gnral, quoique ce soient elles qui fournissent les besoins et mme les
+dlices de la vie toutes les conditions que nous regardons comme
+releves. Car, dit M. l'abb Fleury dans son admirable livre des
+Moeurs des Isralites, o il examine fond la matire que je traite,
+c'est le paysan qui nourrit les bourgeois, les officiers de justice et
+de finance, les gentilshommes, les ecclsiastiques; et, de quelque
+dtour que l'on se serve pour convertir l'argent en denres, ou les
+denres en argent, il faut toujours que tout revienne aux fruits de la
+terre et aux animaux qu'elle nourrit. Cependant, quand nous comparons
+ensemble tous ces diffrents degrs d conditions, nous mettons au
+dernier rang ceux qui travaillent la campagne; et plusieurs estiment
+plus de gros bourgeois inutiles, sans force de corps, sans industrie,
+sans aucun mrite, parce qu'ayant plus d'argent ils mnent une vie plus
+commode et plus dlicieuse.
+
+Mais, si nous imaginions un pays o la diffrence des conditions ne ft
+pas si grande; o vivre noblement ne ft pas vivre sans rien faire, mais
+conserver soigneusement sa libert, c'est--dire n'tre sujet qu'aux
+lois et la puissance publique, subsister de son fonds sans dpendre de
+personne, et se contenter de peu plutt que de faire quelque bassesse
+pour s'enrichir; un pays o l'on mprist l'oisivet, la mollesse et
+l'ignorance des choses ncessaires pour la vie, et o l'on ft moins de
+cas du plaisir que de la sant et de la force du corps, en ce pays-l il
+serait bien plus honnte de labourer ou de garder un troupeau que de
+jouer ou se promener toute la vie. Or il ne faut point recourir la
+rpublique de Platon pour trouver des hommes en cet tat. C'est ainsi
+qu'a vcu la plus grande partie du monde pendant prs de quatre mille
+ans, non-seulement les Isralites, mais les gyptiens, les Grecs, les
+Romains, c'est--dire les nations les plus polices, les plus sages, les
+plus guerrires, les plus claires en tout genre. Elles nous apprennent
+toutes le cas que nous devrions faire de la culture des terres et du
+soin des troupeaux: dont l'une, sans parler du chanvre et du lin d'o
+l'on tire les toiles, nous fournit, par les grains, les fruits, les
+lgumes, une nourriture non-seulement abondante, mais dlicieuse; et
+l'autre, outre les viandes exquises dont il couvre nos tables, met
+presque seul en mouvement les manufactures et le commerce par le moyen
+des cuirs et des toffes.
+
+L'intention des princes, pour l'ordinaire, et leur intrt certainement,
+est qu'on mnage et qu'on favorise les gens de la campagne, qui
+soutiennent la lettre le poids du jour et de la chaleur, et qui
+supportent une grande partie des charges du royaume; mais les bonnes
+intentions des princes sont souvent frustres par l'insatiable et
+impitoyable avidit de ceux qui sont chargs du recouvrement de leurs
+deniers. L'histoire nous a conserv une belle parole de Tibre ce
+sujet: Un gouverneur du pays mme dont nous parlons ici, c'est--dire
+[Marge: Diodor. [lis. Dio. Cassius] l. 57, p. 608.] de l'gypte, ayant
+augment l'imposition annuelle que payait la province, sans doute pour
+faire sa cour l'empereur, et lui ayant envoy une somme plus
+considrable qu' l'ordinaire, Tibre, qui, dans ses premires annes,
+pensait ou du moins parlait bien, lui rpondit que[112] _son intention
+tait qu'on tondt ses brebis, et non pas qu'on les corcht_.
+
+[Note 112: [Grec: Keiresthai mou ta probata, all' ouk apoxyresthai
+boulomai.]]
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE VI.
+
+ DE LA FCONDIT DE L'GYPTE.
+
+Je ne parlerai ici que de quelques plantes particulires l'gypte, et
+de l'abondance du bl qui y croissait.
+
+_Papyrus_[113]. C'est une plante qui pousse quantit de tiges
+triangulaires, hautes de six ou sept coudes. [Marge: Plin. l. 13, c.
+11.] Les anciens ont crit d'abord sur des feuilles de palmier, puis sur
+des corces d'arbre, d'o est venu le mot _liber_: aprs cela sur des
+tablettes enduites de cire, o l'on imprimait les caractres avec un
+poinon qui avait un bout aigu pour crire, et l'autre plat pour
+effacer: ce qui a donn lieu cette expression d'Horace, [Marge: Satir.
+10, lib. 1 [v. 72.]]
+
+ Sp stylum vertas, iterm qu digna legi sint
+ Scripturus.
+
+qui signifie que, pour faire un bon ouvrage, il faut beaucoup effacer,
+beaucoup corriger. Enfin on introduisit l'usage du papier. C'tait des
+feuilles propres crire, faites de l'corce de la plante dont nous
+parlons, _papyrus_, appele autrement _byblus_: [Marge: Lucan. [Pharsal.
+III, v. 222.]]
+
+ Nondum flumineas Memphis contexere byblos
+ Nuverat.
+
+[Note 113: Pour les diffrents usages du papyrus, voyez une
+dissertation de M. de Caylus (_Acadm. Insc._ tom. XXVI, pag. 267).--L.]
+
+Merveilleuse invention[114], dit Pline, qui est d'un si grand usage dans
+la vie, qui fixe la mmoire des faits, et qui immortalise les hommes!
+Varron l'attribue Alexandre-le-Grand, lorsqu'il btit Alexandrie: mais
+elle est bien plus ancienne que lui; il ne fit que la rendre plus
+commune. Le mme Pline ajoute qu'Eumne, roi de Pergame, substitua le
+parchemin au papier, par jalousie contre Ptolme, roi d'gypte, se
+piquant de l'emporter par ce moyen sur sa bibliothque, dont les livres
+n'taient que de papier. Le parchemin est une peau de mouton ou de
+blier prpare pour crire; on l'appelle _pergamenum_, cause qu'il a
+t invent par les rois de Pergame. Tous les anciens manuscrits sont
+sur du parchemin, ou sur du vlin, qui est une peau de veau plus
+dlicate que le parchemin ordinaire. C'est une chose curieuse de voir
+comment notre papier, qui est si blanc et si fin, se fait de vieux
+haillons et de sales chiffons qu'on ramasse dans les rues. La plante
+nomme _papyrus_ servait aussi faire des voiles de vaisseau, des
+cordages, des habits, des couvertures, etc.
+
+[Note 114: Postea promiscu patuit usus rei, qu constat
+immortalitas hominum... Chart usu maxim humanitas constat in
+memoria.]
+
+[Marge: Plin. l. 19, cap. 1.] _Linum._ Le lin est une plante dont
+l'corce est pleine de filets qui servent faire de la toile dlie. On
+avait en gypte une adresse merveilleuse pour le prparer et le
+travailler, les fils qu'on en tirait tant d'une si grande finesse,
+qu'ils chappaient presque la vue. Les prtres n'y taient vtus que
+de lin, et jamais de laine, et c'tait aussi l'habillement ordinaire des
+personnes considrables. On en faisait un grand commerce, et il s'en
+transportait beaucoup dans les pays trangers. Ce travail occupait un
+grand nombre de personnes en gypte, sur-tout parmi les femmes, comme on
+le voit dans l'endroit d'Isae o ce prophte menace l'gypte d'une
+affreuse scheresse qui en fera cesser tous les travaux: [Marge: Is. 19,
+9. Exod. 9, 31.] _Confundentur qui operabantur linum, pectentes et
+texentes subtilia_. On voit aussi dans l'criture que l'un des effets de
+la grle que Mose fit tomber en gypte fut de ruiner tout le lin qui
+commenait dj monter en graine: c'tait au mois de mars.
+
+[Marge: Plin. _Ibid._] _Byssus._ C'tait une autre espce de lin[115],
+extrmement fin et dli, qui tait souvent teint en pourpre. Il tait
+fort cher, et il n'y avait que les gens riches et aiss qui s'en
+vtissent. Pline, qui donne la premire place au lin incombustible, met
+celui-ci aprs, et[116] dit qu'il servait la parure et l'ornement
+des dames. Il parat, par l'criture sainte, que c'tait de l'gypte
+[Marge: Ezech. 27] sur-tout qu'on tirait les toiles composes de cette
+espce de lin: _byssus varia de gypto texta est tibi_.
+
+[Note 115: Forster (_de bysso_) et Larcher ont prouv que le byssus
+tait le coton. (Voyez plus haut, p. 69.)--L.]
+
+[Note 116: Pioximus byssino, mulierum maxime deliciis... genito.]
+
+Je ne parle point du _lotus_, plante fort commune et fort estime en
+gypte, dont la graine servait autrefois faire du pain[117]. Il y
+avait un autre _lotus_ en Afrique, qui a donn son nom aux _lotophages_,
+parce qu'ils [Marge: Odys. l. 9 v. 84-102.] vivaient du fruit de cet
+arbre[118], fruit d'un got si dlicieux, s'il en faut croire Homre,
+qu'il faisait oublier ceux qui en mangeaient toutes les douceurs de la
+patrie, comme Ulysse l'prouva son retour de Troie.
+
+En gnral les lgumes et les fruits taient excellents en gypte, et
+auraient pu[119], comme Pline le remarque, suffire seuls pour la
+nourriture, tant la bont et l'abondance en taient grandes; et en effet
+les ouvriers ne vivaient presque d'autre chose, comme on le voit dans
+ceux qui travaillaient aux pyramides.
+
+[Note 117: Et dont on mangeait la racine. Le _lotus_ est une plante
+aquatique, espce de _nympha_.--L.]
+
+[Note 118: Ce lotus est une espce de jujubier, selon M.
+Desfontaines.--L.]
+
+[Note 119: gyptus frugum quidem fertilissima, sed ut prop sola
+iis carere possit, tanta est ciborum ex herbis abundantia. (Plin., lib.
+21, cap. 15.)]
+
+Outre ces richesses champtres, le Nil, par la pche et par la
+nourriture des troupeaux, fournissait la table des gyptiens de poissons
+exquis de toute espce, et de viandes trs-succulentes. C'est ce qui fit
+regretter si fort l'gypte aux Isralites, quand ils se trouvrent dans
+le dsert. [Marge: Num. 11, 4, 5.] _Qui nous donnera de la chair
+manger?_ disaient-ils d'un ton plaintif et sditieux. _Nous nous
+souvenons des poissons que nous mangions en gypte_ presque _pour rien.
+Les concombres, les melons, les poireaux, les ognons et l'ail nous
+reviennent dans l'esprit.... [Marge: Exod. 16, 5.] Nous tions assis
+prs des marmites pleines de viandes, et nous mangions du pain tant que
+nous voulions_.
+
+Mais la grande et l'incomparable richesse de l'gypte tait le bl, qui
+la mettait en tat, mme dans des temps de famine presque universelle,
+de nourrir tous les peuples voisins, comme cela arriva sous Joseph. Dans
+les temps postrieurs elle fut toujours la ressource et le grenier le
+plus assur de Rome et de Constantinople. On sait que la calomnie
+invente contre saint Athanase, qui l'on imputait d'avoir menac
+d'empcher l'avenir que l'on ne transportt du bl d'Alexandrie
+Constantinople, fit entrer en fureur contre ce saint vque l'empereur
+Constantin, parce qu'il savait que cette ville ne pouvait subsister sans
+les convois d'gypte. C'est la mme raison qui porta toujours les
+empereurs romains prendre un si grand soin de l'gypte, qu'ils
+regardaient comme la mre nourricire de Rome.
+
+Cependant le mme fleuve qui a mis cette province en tat de nourrir et
+de faire subsister les deux villes du monde les plus peuples, la
+rduisait quelquefois elle-mme une affreuse famine; et il est
+tonnant que la sage prvoyance de Joseph, qui, dans des temps
+d'abondance, avait mis en rserve des bls pour des annes de strilit,
+n'ait point appris ces politiques si vants se prcautionner par une
+pareille industrie contre les varits et les incertitudes du Nil[120].
+Pline le jeune, dans le pangyrique de Trajan, nous fait une peinture
+admirable de l'extrmit o la famine rduisit cette province sous cet
+empereur, et de la gnreuse libralit qu'il fit paratre pour la
+soulager. On ne sera pas fch d'en voir ici un extrait, qui rendra
+moins les expressions que les penses.
+
+[Note 120: Snque nous apprend que, pendant deux annes
+conscutives, dans la dixime et la onzime annes du rgne de
+Clopatre, l'inondation du Nil trompa l'esprance des laboureurs; et que
+ce malheur arriva pendant neuf annes, au tmoignage de Callimaque.
+(Senec., _Qust. Natur._ IV, 2, 15.) Le passage de Callimaque, dont
+Snque rappelle le sens, a t conserv par le grand tymologiste. On
+le trouve dans l'dit. d'Ernesti (t. 1, p. 357).--L.]
+
+L'gypte, dit Pline, qui se glorifiait de n'avoir besoin, pour nourrir
+et faire crotre ses grains, ni des pluies, ni du ciel, et qui se
+croyait assure pour toujours de le disputer aux terres les plus
+fertiles, fut condamne une scheresse inopine, et une funeste
+strilit, parce que l'inondation du Nil, source et mesure certaine de
+l'abondance, beaucoup moins tendue qu' l'ordinaire, avait laiss sec
+la plupart des terres[121]. Pour-lors elle implora le secours du prince,
+comme elle avait coutume d'attendre celui du fleuve. Le dlai ne dura
+que ce qu'il fallut de temps au courrier pour porter Rome cette triste
+nouvelle; et il semblait que ce malheur n'tait arriv que pour faire
+paratre avec plus d'clat la bont de Csar[122]. C'tait une ancienne
+et commune opinion, que notre ville ne pouvait subsister que par les
+vivres qu'elle tirait d'gypte. Cette nation vaine et fastueuse se
+vantait de nourrir, toute vaincue qu'elle tait, ses vainqueurs, d'avoir
+leur sort entre ses mains, et de rgler par son fleuve leur bonne ou
+mauvaise destine. Nous avons rendu au Nil ses moissons, et lui avons
+renvoy ses convois: que l'gypte apprenne donc, par son exprience,
+qu'elle ne nous est point ncessaire, mais qu'elle est notre esclave:
+qu'elle sache que ce n'est pas tant des vivres qu'elle nous envoie qu'un
+tribut qu'elle nous paie; et qu'elle n'oublie jamais que nous pouvons
+bien nous passer de l'gypte, mais que l'gypte ne peut point se passer
+de nous. C'en tait fait de cette province si fertile, si elle et
+encore t libre. Elle a trouv un sauveur et un pre dans son matre.
+tonne de voir ses greniers remplis sans le travail de ses laboureurs,
+elle n'a su d'o lui pouvaient venir ces richesses trangres et
+gratuites. La disette de peuples si loigns de nous, et secourus si
+promptement, n'a servi qu' faire mieux sentir quel avantage c'est que
+d'tre sous notre empire[123]. Le Nil a pu, dans d'autres temps, couvrir
+d'une plus grande inondation les campagnes d'gypte, mais il n'a jamais
+coul plus abondamment pour la gloire des Romains. Puisse le ciel,
+content d'avoir mis une telle preuve et la patience des peuples, et
+la bont du prince, rendre pour toujours l'gypte son ancienne
+fcondit!
+
+[Note 121: Inundatione; id est ubertate regio fraudata, sic opem
+Csaris invocavit, ut solet amnem suum.]
+
+[Note 122: Pererebuerat antiquitas, urbem nostram nisi opibus
+gypti ali sustentarique non posse. Superbiebat ventosa et insolens
+natio, qud victorem quidcm populum pasceret tamen, qudque in suo
+flumine, in suis manibus, vel abundantia nostra vel fames esset.
+Refudimus Nilo suas copias. Recepit frumenta qu miserat, deportatasque
+messes revexit.]
+
+[Note 123: Nilus gypto quidem sp, sed glori nostr nunquam
+largior fluxit.]
+
+Le reproche que Pline fait ici aux gyptiens, d'avoir une vaine et folle
+complaisance dans les inondations de leur Nil, marque un de leurs
+caractres les plus particuliers, et me fait souvenir d'un bel endroit
+d'zchiel, o Dieu parle ainsi Pharaon, l'un de leurs rois: [Marge:
+Ezech. 29, v. 3 et 9.] Je viens toi, grand dragon, qui te couches au
+milieu de tes fleuves, et qui dis: Le fleuve est moi, c'est moi qui
+l'ai fait, c'est moi-mme qui me suis cr. _Ecce ego ad te, Pharao,
+rex gypti, draco magne, qui cubas in medio fluminum tuorum, et dicis:
+Meus est fluvius, et ego feci eum, et ego feci memetipsum._
+
+Dieu voyait dans le coeur de ce prince un orgueil insupportable, un
+sentiment de scurit, de confiance dans les inondations du Nil, d'une
+entire indpendance des influences du ciel, comme s'il n'et d les
+heureux effets de cette inondation qu' ses soins et ses travaux, ou
+ceux de ses prdcesseurs: _Meus est fluvius, et ego feci eum._
+
+Avant que de terminer cette seconde partie, qui regarde les moeurs des
+gyptiens, je crois devoir avertir les lecteurs de se rendre attentifs
+diffrents traits rpandus dans l'histoire d'Abraham, de Jacob, de
+Joseph, de Mose, qui confirment et claircissent une partie de ce que
+nous trouvons dans les auteurs profanes sur ce sujet. Ils y remarqueront
+la police parfaite qui rgnait en gypte, soit la cour, soit dans le
+reste du royaume; la vigilance du prince, qui tait averti de tout, qui
+avait un conseil rgl, des ministres choisis, des troupes toujours bien
+entretenues, et de toute sorte, infanterie, cavalerie, chariots arms en
+guerre; des intendants dans toutes les provinces; des gardes des
+greniers publics, des dispensateurs exacts du bl, qui le distribuaient
+avec grand ordre; une cour forme avec tous les officiers de la
+couronne, capitaine des gardes, grand chanson, grand panetier, en un
+mot tout ce qui compose la maison d'un prince et qui fait l'clat d'une
+cour brillante. [Marge: Gen. 12, 10-20.] Ils y admireront plus que tout
+cela encore la crainte des menaces de Dieu, inspecteur de toutes les
+actions, et juge des rois mmes; et l'horreur de l'adultre, reconnu
+comme un crime capable de faire prir un royaume.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ TROISIME PARTIE.
+
+ -----------------
+
+ HISTOIRE DES ROIS D'GYPTE.
+
+Il n'y a point dans toute l'antiquit d'histoire plus obscure ni plus
+incertaine que celle des premiers rois d'gypte. Cette nation fastueuse,
+et follement entte de son antiquit et de sa noblesse, trouvait qu'il
+tait beau de se perdre dans un abyme infini de sicles, qui [Marge:
+Diod. l. 1, p. 41.] semblait l'approcher de l'ternit. Si on l'en
+croit, les dieux d'abord, ensuite les demi-dieux ou hros, la
+gouvernrent successivement pendant l'espace de plus de vingt mille
+ans[124]. On sent assez combien cette prtention est vaine et fabuleuse.
+
+[Note 124: Diodore, cit par Rollin, dit: _un peu moins de dix-huit
+mille ans_. (1, 44.) Frret a montr que cette antiquit si recule
+provient de l'quivoque cause par le mot _anne_, qui a dsign
+originairement des saisons de trois ou de quatre mois. En rduisant les
+dates gyptiennes, d'aprs cette hypothse, on reconnat qu'elles se
+renferment dans les limites de la chronologie de l'criture Sainte.--L.]
+
+Aprs les dieux et demi-dieux rgnrent des hommes gyptiens, dont
+Manthon nous a laiss trente dynasties ou principauts. Ce Manthon
+tait gyptien, grand-prtre et garde des archives sacres de l'gypte;
+il avait t instruit dans les lettres grecques. Il a crit l'histoire
+des gyptiens, et l'a tire, ce qu'il dit, des crits de Mercure, et
+des autres anciens mmoires conservs dans les archives des temples. Il
+avait compos cet ouvrage sous le rgne et par l'ordre de Ptolme
+Philadelphe.
+
+Si l'on suppose les trente dynasties de Manthon successives, elles
+composent plus de cinq mille trois cents ans jusqu'au rgne d'Alexandre,
+ce qui est manifestement convaincu de fausset. D'ailleurs on voit dans
+ratosthne[125], appel Alexandrie par Ptolme Evergte, une liste
+de trente-huit rois thbains, tous diffrents [Marge: Eratosthen. ap.
+Syncell. p. 91. c. 147 D.] de ceux de Manthon. Le soin d'claircir ces
+difficults a beaucoup exerc les savants. La voie la plus sre de
+concilier ces contradictions est de supposer, comme le font maintenant
+presque tous ceux qui traitent cette matire, que les rois dont il est
+parl dans les diffrentes dynasties ne se sont pas tous succd les uns
+aux autres, mais que plusieurs ont rgn en mme temps dans des contres
+diffrentes. Il y a eu en gypte quatre dynasties principales: celle de
+Thbes, celle de Thin, celle de Memphis, et celle de Tanis. Je ne ferai
+point ici le dnombrement des rois qui y ont rgn: l'histoire ne nous
+en a presque conserv que les noms. Je ne rapporterai que ce qui me
+paratra propre clairer et instruire les jeunes gens, pour qui
+principalement j'cris; et je m'arrterai sur-tout ce qu'Hrodote et
+Diodore de Sicile nous apprennent des rois d'gypte, sans mme y garder
+une suite fort exacte, du moins dans les commencements de cette
+histoire, qui sont fort obscurs, et sans me mettre en devoir de
+concilier ces deux historiens. Leur dessein, surtout d'Hrodote, a t,
+non de donner une suite exacte des rois d'gypte, mais seulement
+d'indiquer ceux dont l'histoire leur a paru plus intressante et plus
+instructive. Je suivrai le mme plan; et j'espre qu'on ne me saura pas
+mauvais gr de n'tre point entr moi-mme, et de n'avoir point engag
+avec moi les jeunes gens, dans un labyrinthe de difficults qui est
+presque sans issue, et d'o les plus habiles ont bien de la peine se
+tirer quand ils veulent suivre le fil de l'histoire et fixer des dates
+assures. Les curieux pourront consulter les savants[126] ouvrages o
+cette matire est traite fond.
+
+[Note 125: Il tait de Cyrne.]
+
+[Note 126: La chronique du chevalier Marsham; les ouvrages du P.
+Pezron; les dissertations du P. Tournemine, et celles de M. l'abb
+Sevin.]
+
+Je dois avertir ds le commencement qu'Hrodote, sur la foi des prtres
+gyptiens qu'il avait consults, rapporte beaucoup d'oracles et de faits
+singuliers qu'un lecteur clair ne prendra que pour ce qu'ils sont,
+c'est--dire pour des fables.
+
+L'histoire ancienne d'gypte contient 2158 ans, et elle se divise
+naturellement en trois parties.
+
+La premire commence l'tablissement de la monarchie gyptienne,
+fonde par Mns ou Mesram, fils de Cham, l'anne du monde 1816, et
+finit la destruction de cette mme monarchie par Cambyse, roi de
+Perse, l'an 3479; et cette premire partie comprend 1663 ans.
+
+La seconde partie est mle avec l'histoire des Perses et des Grecs, et
+s'tend jusqu' la mort d'Alexandre-le-Grand, arrive en 3681, et
+renferme par consquent 202 ans.
+
+La troisime est celle o s'est leve en gypte une nouvelle monarchie
+sous les Lagides, c'est--dire sous les Ptolmes, descendants de Lagus,
+jusqu' la mort de Clopatre, dernire reine d'Egypte, en 3974; et ce
+dernier espace renferme 293 ans.
+
+Je ne traiterai ici que la premire partie, rservant les deux autres
+pour les temps qui leur sont propres.
+
+ROIS D'GYPTE.
+
+[Marge: AN. M. 1816 AV. J.C. 2188] MNS. Tous les historiens
+conviennent que Mns est le premier roi d'gypte. On prtend, et ce
+n'est point sans fondement, qu'il est le mme que Mesram, fils de Cham.
+
+Cham tait le second fils de No. Lorsque la famille de ce dernier,
+aprs la folle entreprise de la tour de Babel, se dispersa en
+diffrentes contres, Cham tourna du ct de l'Afrique: et c'est lui
+sans doute qui dans la suite y fut honor comme dieu sous le nom de
+Jupiter Ammon. Il avait quatre enfants: Chus, Mesram, Phuth [Marge:
+Gen. 10, 6.] et Canaan. Chus s'tablit en Ethiopie; Mesram dans
+l'gypte, qui, dans l'criture, est le plus souvent appele de son nom
+et de celui de Cham son pre; Phuth, dans la partie de l'Afrique qui est
+ l'occident de l'gypte; et Canaan, dans le pays qui depuis a port son
+nom. Les Cananens sont certainement le mme peuple que les Grecs
+nomment presque toujours Phniciens, sans qu'on puisse rendre raison ni
+de ce nom tranger, ni de l'oubli du vritable.
+
+[Marge: Herod. l. 1, cap. 99. Diod. lib. 1, pag. 42.] Je reviens
+Mesram. On convient que c'est le mme que Mns, que tous les
+historiens donnent pour le premier roi d'gypte. Ils disent que c'est
+lui qui y tablit le premier le culte des dieux et les crmonies des
+sacrifices.
+
+BUSIRIS, assez long-temps aprs, btit la fameuse ville de Thbes, et y
+tablit le sige de l'empire[127]. Nous avons parl ailleurs de la
+magnificence et des richesses de cette ville. Ce n'est pas le Busiris
+connu par sa cruaut[128].
+
+[Note 127: Diodore de Sicile compte deux rois de ce nom: le premier
+a rgn 1400 ans aprs Mns; et l'autre est le huitime successeur du
+premier: c'est celui-ci qu'il attribue la fondation de Thbes. (I,
+45.)--L.]
+
+[Note 128: Strabon (XVII, pag. 802), et Diodore de Sicile ( 45 et
+88), nient l'existence de ce Busiris, et traitent de fables tout ce que
+les Grecs en ont dit. Marsham et Newton sont de l'avis de ces deux
+auteurs.--L.]
+
+[Marge: Diod. lib. 2, pag. 44, 45.] OSYMANDYAS. Diodore dcrit fort au
+long plusieurs difices magnifiques que ce prince avait fait
+construire[129], dont l'un entre autres[130] tait orn de scupltures et
+de peintures d'une beaut parfaite, qui reprsentaient son expdition
+contre les Bactriens, peuple de l'Asie, qu'il avait attaqus avec une
+arme de quatre cent mille hommes de pied, et de vingt mille chevaux. On
+y voyait, dans un autre endroit, une assemble de juges, dont le
+prsident portait au cou une image de la Vrit, qui avait les yeux
+ferms, et avait autour de lui un grand nombre de livres; symbole
+nergique, qui marquait que les juges devaient tre instruits des lois,
+et juger sans acception de personnes.
+
+On y avait peint aussi le roi, qui offrait aux dieux l'or et l'argent
+qu'il tirait chaque anne des mines d'gypte, qui montaient la somme
+de seize millions[131].
+
+[Note 129: A Thbes.--L.]
+
+[Note 130: C'tait son tombeau.--L.]
+
+[Note 131: Trois mille deux cents myriades de mines. = Rollin a
+voulu dire _seize cent millions_; car les trois mille deux cents
+myriades ou 32,000,000 de mines d'argent, 533,000 talents, valent
+1,599,000,000 fr., d'aprs l'valuation du talent, suivie par Rollin, ou
+les talents dont il est question ici sont de fort peu de valeur, ou les
+prtres en ont impos Diodore de Sicile.--L.]
+
+Non loin de l paraissait une magnifique bibliothque, la plus ancienne
+dont il soit parl dans l'histoire; elle avait pour titre: _le trsor
+des remdes de l'ame_. Prs de cette bibliothque on avait plac des
+statues de tous les dieux d'gypte, chacun desquels le roi offrait des
+prsents convenables; par o il semblait vouloir annoncer la postrit
+que pendant sa vie il avait eu le bonheur de montrer toujours beaucoup
+de pit envers les dieux et de justice envers les hommes.
+
+Son tombeau tait d'une magnificence extraordinaire. Il tait environn
+d'un cercle d'or qui avait une coude de largeur, et trois cent
+soixante-cinq coudes de circuit[132], sur chacune desquelles taient
+marqus le lever et le coucher du soleil, de la lune et des autres
+constellations; car ds-lors les gyptiens divisaient l'anne en douze
+mois, chacun de trente jours, et aprs le douzime mois ils ajoutaient
+chaque anne cinq jours [Marge: [plus haut, p. 76.]] et six heures. On
+ne savait ce qu'on devait le plus admirer dans ce superbe monument, ou
+la richesse de la matire, ou l'art et l'industrie des ouvriers.
+
+[Marge: Diod. p. 46.] UCHORUS, l'un des successeurs d'Osymandyas, btit
+la ville de Memphis[133]. Elle avait cent cinquante stades de
+circuit[134], c'est--dire plus de sept lieues. Il la plaa la pointe
+du Delta, l'endroit o le Nil se partage en plusieurs branches. Du
+ct du midi, il fit une leve fort haute. A droite et gauche, il
+creusa des fosss trs-profonds[135] pour y recevoir le fleuve. Ils
+taient revtus de pierres, et, du ct de la ville, rehausss par de
+fortes chausses: le tout pour mettre la ville en sret et contre les
+inondations du Nil, et contre les attaques des ennemis. Une ville si
+avantageusement situe, et si bien fortifie, qui tait comme la clef du
+Nil, et qui par l dominait sur tout le pays, devint bientt la demeure
+ordinaire des rois. Elle demeura en possession de cet honneur jusqu'au
+temps o Alexandre-le-Grand fit btir Alexandrie.
+
+[Note 132: Il est permis de douter de l'existence de ce merveilleux
+cercle d'or, qui avait 192 mtres (590 pieds) de circonfrence; car
+Diodore n'a pu le dcrire que d'aprs le rcit des prtres, attendu
+qu'il avait t dtruit cinq sicles auparavant par Cambyse. (I,
+49.)--L.]
+
+[Note 133: Btie par Mns, selon Hrodote.--L.]
+
+[Note 134: Environ 31,620 mtres, environ 6 lieues; mais peut-tre
+s'agit-il du petit stade (V. plus bas, p. 101): dans ce cas, la mesure
+se rduit 3 lieues.--L.]
+
+[Note 135: Diodore dit un _lac_.--L.]
+
+[Marge: plus haut, p. 22, n. 1.] MOERIS. C'est lui qui construisit ce
+lac si fameux qui porta son nom. Nous en avons parl ci-devant.
+
+[Marge: AN. M. 1920 AV. J.C. 2084.] L'gypte avait t long-temps
+gouverne par des princes ns dans le pays mme, lorsque des trangers,
+qu'on nomma rois-pasteurs, en langue gyptienne _hycsos_, Arabes ou
+Phniciens, s'emparrent d'une grande partie de la basse gypte et de
+Memphis: mais ils ne furent point matres de la haute gypte, et le
+royaume de Thbes subsista toujours jusqu'au temps de Ssostris. La
+domination de ces rois trangers dura environ 260 ans.
+
+[Marge: Gen. 12, 20-20. AN. M. 2084 AV. J.C. 1920.] C'est sous l'un
+d'eux, appel dans l'criture Pharaon, nom commun tous les rois
+d'gypte, qu'Abraham passa dans ce pays avec Sara sa femme, qui y courut
+un grand risque, parce que le prince, inform de sa rare beaut, et ne
+la croyant que soeur et non pouse d'Abraham, l'avait fait enlever.
+
+[Marge: AN. M. 2179 AV. J.C. 1825 AN. M. 2276 AV. J.C. 1728.] TETHMOSIS,
+ou Amosis, ayant chass les rois-pasteurs, rgna dans la basse gypte.
+
+Long-temps aprs, Joseph fut men en gypte par des marchands
+ismalites, vendu Putiphar, et, par une suite d'vnements
+merveilleux, conduit une suprme autorit, et lev la premire
+place du royaume. Je ne dis rien ici de son histoire, qui est connue de
+tout le monde. [Marge: Justin. l. 36, cap. 2.] J'avertis seulement que
+Justin, qui n'a fait qu'abrger Trogue Pompe, historien excellent du
+temps d'Auguste, remarque que Joseph, le dernier des enfants de Jacob,
+que ses frres, par envie, avaient vendu des marchands trangers,
+ayant reu du ciel l'intelligence des songes et la connaissance de
+l'avenir, sauva, par sa rare prudence, l'gypte de la famine dont elle
+tait menace, et fut extrmement considr du roi.
+
+[Marge: AN. M. 2298 AV. J.C. 1706.] Jacob y passa aussi avec toute sa
+famille, qui fut toujours bien traite par les gyptiens pendant qu'ils
+conservrent le souvenir des services importants que Joseph leur avait
+rendus. Mais, dit l'criture, aprs la [Marge: Exod. 1-8.] mort de
+Joseph il s'leva un nouveau roi, qui Joseph tait inconnu.
+
+RAMESSS-MIAMUN tait, selon Ussrius, le nom de ce nouveau roi connu
+dans l'criture sous celui de [Marge: AN. M. 2427 AV. J.C. 1577.]
+Pharaon. Il rgna pendant soixante-six ans, et fit souffrir aux
+Isralites des maux infinis. Il tablit, _dit l'criture_, des
+intendants des ouvrages, afin qu'ils accablassent les Hbreux de
+fardeaux _insupportables_. [Marge: Exod. 1-11-13-14.] Et ils btirent
+Pharaon des villes pour servir de[136] magasins, savoir: Phithom et
+Ramesss... Les gyptiens hassaient les enfants d'Isral: ils les
+affligeaient en leur insultant; et ils leur rendaient la vie ennuyeuse
+en les employant des travaux pnibles de boue, de mortier et de
+brique, et toutes sortes d'ouvrages de terre dont ils taient
+accabls. Ce roi avait deux fils, Amnophis et Busiris.
+
+[Note 136: Heb. _urbes thesaurorum_; Sept. _urbes munitas_. Ces
+villes taient destines pour y mettre en rserve le bl, l'huile et les
+autres richesses de l'gypte. _Vatab._ = Dans la Vulgate, _urbes
+tabernaculorum_.--L.]
+
+[Marge: AN. M. 2494 AV. J.C. 1510. AN. M. 2513 AV. J.C. 1491,]
+AMNOPHIS, qui tait l'an, lui succda. C'est ce Pharaon sous qui les
+Isralites sortirent d'gypte, et qui fut submerg au passage de la mer
+Rouge.
+
+Selon le P. Tournemine, Ssostris, dont nous parlerons bientt, est
+celui des rois d'gypte qui commena la perscution contre les
+Isralites, et qui les accabla de travaux pnibles; ce qui est
+trs-conforme ce que Diodore remarque de ce prince, qu'il n'employa
+dans les ouvrages qu'il fit en gypte que des trangers. Ainsi l'on peut
+mettre le grand vnement du passage de la mer Rouge sous[137] Phron
+son fils; et le caractre d'impit que lui donne Hrodote rend cette
+conjecture trs-vraisemblable. Le plan que je me suis propos me
+dispense d'entrer dans ces discussions de chronologie.
+
+[Note 137: Ce nom ressemble fort celui de Pharaon, qui tait
+commun aux rois d'gypte.]
+
+[Marge: Lib. 3, p. 74] Diodore, en parlant de la mer Rouge, dit une
+chose bien digne de remarque. Il y avait, observe cet historien, dans
+tout le pays, une ancienne tradition, transmise des pres aux enfants
+depuis plusieurs sicles, qu'autrefois, par un reflux extraordinaire, la
+mer avait t entirement dessche, en sorte qu'on en voyait le fond,
+et que bientt aprs, les eaux, par un flux violent, avaient repris leur
+premire place. Il est vident que c'est le passage miraculeux de la mer
+Rouge sous Mose qui est ici dsign; et j'en fais la remarque exprs
+pour avertir les jeunes gens de ne pas laisser chapper, dans la lecture
+des auteurs, ces traces prcieuses d'antiquit, sur-tout quand elles
+ont, comme celle-ci, quelque rapport la religion.
+
+Ussrius dit qu'Amnophis laissa deux fils, l'un nomm Sthosis ou
+Ssostris, l'autre Armas. Les Grecs l'ont appel Blus, et ses deux
+enfants, gyptus et Danas.
+
+[Marge: Herod. l. 2, c. 102-110.] Ssostris a t non-seulement l'un des
+plus puissants [Marge: Diod. l. 1, p. 48-54.] rois qu'ait eus l'gypte,
+mais l'un des plus grands conqurants que vante l'antiquit.
+
+Son pre, ou par instinct, ou par humeur, ou, comme le disent les
+gyptiens, par l'autorit d'un oracle, conut le dessein de faire de son
+fils un conqurant. Il s'y prit la manire des gyptiens, c'est--dire
+avec grandeur et noblesse. Tous les enfants qui naquirent le mme jour
+que Ssostris furent amens la cour par ordre du roi. Il les fit
+lever comme ses enfants, et avec les mmes soins que Ssostris, prs
+duquel ils taient nourris. Il ne pouvait lui donner de plus fidles
+ministres, ni des officiers plus zls pour le succs de ses armes. On
+les accoutuma sur-tout, ds l'ge le plus tendre, une vie dure et
+laborieuse, pour les mettre en tat de soutenir un jour avec facilit
+les fatigues de la guerre. On ne leur donnait pas manger qu'auparavant
+ils n'eussent fait pied ou cheval une course considrable[138]. La
+chasse tait leur exercice le plus ordinaire.
+
+[Note 138: Diodore dit 180 stades, mesure qui a paru si longue
+Rollin, qu'il n'a pas os l'exprimer; et pour sauver l'invraisemblance,
+il laisse croire que ces jeunes gens faisaient cette route _ou pied ou
+ cheval_, quoique Diodore parle seulement d'une course pied; il faut
+voir comme Voltaire se moque de l'extravagance de Diodore (_Philosoph.
+de l'hist._), l'occasion de ces 180 stades, qu'il value 8 lieues.
+Diodore se sert ici, comme plus bas (pag. 106, note 2), du petit stade
+gyptien (= 105, 4 mtres), et les 180 stades valent 18,970 mtres, ou
+seulement 3 lieues 1/2; or, il n'y a rien d'invraisemblable ce qu'on
+exige de jeunes gens, habitus de rudes exercices, qu'ils fassent tous
+les matins 3 lieues 1/2 avant de prendre de la nourriture.--L.]
+
+[Marge: Lib. 12, c. 4.] lien[139] remarque que Ssostris fut instruit
+par Mercure, et qu'il apprit de lui la politique et l'art de rgner. Ce
+Mercure est celui que les Grecs ont appel _Trismgiste_, c'est--dire
+_trois fois grand_[140]. L'gypte, o il tait n, lui doit l'invention
+de presque tous les arts. Les deux ouvrages que nous avons sous son nom
+portent des marques si certaines de nouveaut, qu'il n'y a personne qui
+doute maintenant de leur supposition. Il y a encore eu un autre Mercure,
+fort clbre chez les gyptiens par ses rares connaissances, et beaucoup
+plus ancien que celui-ci. Jamblique, prtre de l'gypte, nous assure que
+l'usage de ce pays tait de mettre sous le nom d'Herms ou Mercure les
+ouvrages et les inventions que l'on donnait au public.
+
+[Note 139: [Grec: Ta nomata ekmousthnai]]
+
+[Note 140: _Trois fois trs-grand._--L.]
+
+Quand Ssostris fut plus g, son pre lui fit faire son apprentissage
+par une guerre contre les Arabes. Ce jeune prince y apprit supporter
+la faim et la soif, et soumit cette nation, jusqu'alors indomptable. La
+jeunesse leve avec lui le suivit toujours dans toutes ses campagnes.
+
+Accoutum aux travaux guerriers par cette conqute, son pre le fit
+tourner vers l'occident de l'gypte. Il attaqua la Libye, et la plus
+grande partie de cette vaste rgion fut subjugue.
+
+[Marge: AN. M. 2513 AV. J. C. 1491.] SSOSTRIS. En ce temps son pre
+mourut, et le laissa en tat de tout entreprendre. Il ne conut pas un
+moindre dessein que celui de la conqute du monde; mais, avant que de
+sortir de son royaume, il avait pourvu la sret du dedans, en gagnant
+le coeur de tous ses peuples par la libralit, par la justice, et par
+des manires douces et populaires. Il n'eut pas moins de soin de mnager
+les officiers et les soldats, qui devaient toujours tre prts
+rpandre leur sang pour lui, persuad qu'il ne pourrait russir dans ses
+entreprises s'ils n'taient fortement attachs sa personne par les
+liens de l'estime, de l'affection, et mme de l'intrt. Il divisa tout
+le pays en trente-six gouvernements (on les appelait des _nomes_), et il
+les donna des personnes du mrite et de la fidlit desquelles il
+tait assur.
+
+Cependant il faisait ses prparatifs. Il levait des troupes, et leur
+donnait pour capitaines les officiers les plus braves et les plus
+estims, et sur-tout les jeunes gens que son pre avait fait nourrir
+avec lui. Il y en avait dix-sept cents[141], capables d'inspirer aux
+troupes le courage, l'amour de la discipline, et le zle pour le service
+du prince. Son arme montait six cent mille hommes de pied, et
+vingt-quatre mille chevaux, sans compter vingt-sept mille chars arms en
+guerre.
+
+[Note 141: Ce nombre est beaucoup trop fort; il est impossible que
+l'on vt natre en Egypte 1700 mles en un jour. En adoptant la
+condition la plus favorable pour les naissances, il en rsulte une
+population d'environ 29,000,000 d'habitants. Or, on a tout lieu de
+croire que celle de l'gypte n'a jamais excd 7,500,000 ames. Ce
+passage de Diodore a beaucoup exerc les savants; j'ai fait voir, dans
+un Mmoire particulier, que Diodore a mal compris le renseignement que
+lui ont donn les prtres gyptiens.--L.]
+
+Il commena son expdition par l'thiopie, situe au midi de l'gypte.
+Il la rendit tributaire, et obligea les peuples de lui payer tous les
+ans une certaine quantit d'bne, d'ivoire et d'or.
+
+Il avait quip une flotte de quatre cents voiles. L'ayant fait avancer
+sur la mer Rouge, il se rendit matre des les, et de toutes les villes
+places sur le bord de la mer. Pour lui, il marcha la tte de son
+arme de terre. Il parcourut et soumit l'Asie avec une rapidit
+tonnante, et pntra dans les Indes plus loin qu'Hercule et que
+Bacchus, et plus loin que ne fit depuis Alexandre, puisqu'il soumit le
+pays au-del du Gange, et s'avana jusqu' l'Ocan[142]. On peut juger
+par l si les pays voisins lui rsistrent. Les Scythes, jusqu'au Tanas
+lui furent assujettis, aussi-bien que l'Armnie et la Cappadoce. Il
+laissa une colonie dans l'ancien royaume de Colchos, situ vers la
+partie orientale de la mer Noire, o les moeurs d'gypte sont toujours
+demeures depuis. Hrodote a vu dans l'Asie mineure, d'une mer
+l'autre, les monuments de ses victoires. On lisait en plusieurs pays
+cette inscription grave sur des colonnes: _Ssostris, le roi des rois
+et le seigneur des seigneurs, a conquis ce pays par ses armes._ Il y en
+avait jusque dans la Thrace, et il tendit son empire depuis le Gange
+jusqu'au Danube. Il y eut des peuples qui dfendirent courageusement
+leur libert: d'autres cdrent sans rsistance. Ssostris eut soin de
+marquer dans ses monuments cette diffrence en figures hiroglyphiques,
+ la manire des gyptiens.
+
+[Note 142: Les prtres gyptiens, en dcrivant les conqutes de
+Ssostris, paraissent avoir pris tche de faire croire qu'il avait t
+aussi loin que le Bacchus, l'Hercule et l'Alexandre des Grecs.--L.]
+
+La difficult des vivres l'arrta dans la Thrace, et l'empcha d'entrer
+plus avant dans l'Europe. On remarque un caractre singulier dans ce
+conqurant, qui ne songea pas, comme les autres, maintenir sa
+domination sur les nations vaincues, mais qui, se bornant la gloire de
+les avoir assujetties et dpouilles, aprs avoir couru le monde pendant
+neuf ans, se renferma presque dans les anciennes bornes de l'gypte,
+l'exception de quelques provinces voisines: car on ne voit par aucun
+vestige que ce nouvel empire ait subsist, ni sous lui, ni sous ses
+successeurs.
+
+Il revint donc charg des dpouilles de tous les peuples vaincus,
+tranant aprs lui une multitude infinie de captifs, et couvert de
+gloire plus que ne l'avait jamais t aucun de ses prdcesseurs;
+j'entends de cette gloire qui consiste faire beaucoup parler de soi,
+envahir par les armes et par la violence un grand nombre de provinces,
+et souvent faire bien des malheureux. Il rcompensa les officiers et
+les soldats avec une magnificence vraiment royale, traitant chacun selon
+sa qualit et son mrite. Il se faisait un plaisir, et regardait comme
+un devoir, de mettre les compagnons de ses victoires en tat de jouir
+paisiblement le reste de leur vie d'un doux loisir, juste fruit de leurs
+travaux.
+
+Pour lui, toujours occup du soin de sa rputation, et encore plus du
+dsir de rendre sa puissance utile et salutaire ses peuples, il
+employa le repos que la paix lui laissait, construire des ouvrages
+plus propres encore enrichir l'gypte qu' immortaliser son nom, et o
+l'art et l'industrie des ouvriers se faisaient plus admirer que
+l'immense grandeur des dpenses qu'on y avait faites.
+
+Cent temples fameux, rigs en actions de graces aux dieux tutlaires de
+toutes les villes, furent les premiers aussi-bien que les plus illustres
+tmoignages de ses victoires; et il eut soin de publier par des
+inscriptions que ces grands ouvrages avaient t achevs sans fatiguer
+aucun de ses sujets. Il mettait sa gloire les mnager, et ne faire
+travailler que les captifs aux monuments de ses victoires.
+L'criture[143] remarque quelque chose de pareil en parlant des
+btiments de Salomon.
+
+[Note 143: Porr de filiis Israel non posuit ut servirent operibus
+regis. (2 Paral. 8, 9.)]
+
+Il se piqua sur-tout d'orner et d'enrichir le temple de Vulcain
+Pluse, en reconnaissance de la protection qu'il croyait en avoir
+prouve lorsqu'au retour de ses expditions, son frre lui dressa des
+embches dans cette ville, et voulut le faire prir avec sa femme et ses
+enfants en mettant le feu l'appartement o il tait couch.
+
+Son grand travail fut de faire construire dans toute l'tendue de
+l'gypte un nombre considrable de hautes leves[144], sur lesquelles il
+btit de nouvelles villes, afin que les hommes et les bestiaux y pussent
+tre en sret pendant les dbordements du Nil.
+
+Depuis Memphis jusqu' la mer, il fit creuser des deux cts du fleuve
+un grand nombre de canaux pour faciliter le commerce et le transport des
+vivres, et pour tablir une communication aise entre les villes les
+plus loignes les unes des autres; outre que par l il rendit l'gypte
+inaccessible la cavalerie des ennemis, qui avait coutume auparavant de
+l'infester par de frquentes irruptions.
+
+Il fit plus: pour mettre le pays l'abri des incursions des Syriens et
+des Arabes, qui en sont fort voisins, il fortifia tout le ct de
+l'gypte qui est tourn vers l'orient, depuis Pluse jusqu' Hliopolis,
+c'est--dire plus de sept lieues en longueur[145].
+
+[Note 144: Les collines factices dont Rollin a parl plus haut (p.
+25.)--L.]
+
+[Note 145: 1500 stades.
+
+= Cette distance tait, selon Strabon, de 750 stades (XVII, pag. 1156
+Almel.); selon Diodore, elle tait de 1500 stades, ce qui est
+prcisment le double. Il s'ensuit que Diodore se sert ici, comme plus
+haut (p. 101, n. 1), du petit stade gyptien, qui tait la moiti du
+grand, gal 210,8 mtres. Ainsi les 750 grands stades, ou 1500 petits,
+reprsentent une distance de 158,300 mtres, ou environ 28 lieues. C'est
+prcisment la distance qui existe entre Pluse et Hliopolis, en ligne
+droite.--L.]
+
+On pourrait regarder Ssostris comme un des hros les plus illustres et
+les plus vants de l'antiquit, s'il n'avait lui-mme terni l'clat de
+ses exploits guerriers et de ses vertus pacifiques par une soif de
+gloire et par une aveugle complaisance dans sa grandeur, qui lui firent
+oublier qu'il tait homme. Les rois et les chefs des nations subjugues
+venaient, dans de certains temps marqus, rendre hommage leur
+vainqueur, et lui payer les tributs qu'on leur avait imposs. En toute
+autre occasion, il les traitait avec assez de douceur et de bont; mais,
+quand il allait au temple ou qu'il entrait dans la ville, il faisait
+atteler son char ces rois et ces princes quatre quatre, au lieu de
+chevaux, et se croyait bien grand de se faire ainsi traner par les
+matres et les seigneurs des autres nations. Ce qui m'tonne le plus,
+c'est que l'historien Diodore mette cette folle et inhumaine vanit au
+nombre de ses plus clatantes actions.
+
+Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la mort lui-mme, aprs
+avoir rgn trente-trois ans, et laissa l'gypte extrmement riche. Son
+empire pourtant ne passa point la quatrime gnration; mais il [Marge:
+Tacit. Annal. lib. 2, cap. 60.] restait encore du temps de Tibre des
+monuments magnifiques qui marquaient l'tendue qu'il avait eue du vivant
+de Ssostris, aussi-bien que la quantit des tributs qu'on lui payait.
+
+Je reprends quelques faits particuliers arrivs dans le temps dont je
+viens de parler, que j'ai omis pour ne point interrompre le fil de
+l'histoire, et que je me contenterai d'indiquer ici simplement.
+
+[Marge: AN. M. 2448.] Vers le temps dont nous parlons, les peuples
+d'gypte s'tablirent dans divers endroits de la terre. La colonie que
+Ccrops amena d'gypte fonda douze villes, ou plutt douze bourgs, dont
+il composa le royaume d'Athnes.
+
+Nous avons remarqu que le frre de Ssostris, appel par les Grecs
+Danas[146], lui avait dress des embches et avait voulu le faire prir
+lorsque aprs ses conqutes il revint en gypte. Son dessein n'ayant
+[Marge: 2530.] pas russi, il fut oblig de prendre la fuite. Il se
+retira dans le Ploponnse, o il s'empara du royaume d'Argos, fond
+prs de quatre cents ans auparavant par Inachus.
+
+[Note 146: C'est Manthon qui donne Ssostris comme frre de Danas.
+Son tmoignage cet gard est vivement attaqu par plusieurs
+chronologistes, tels que Prizonius et Larcher. (_Chronol. d'Hrodote_,
+tom. VII, pag. 323.)--L.]
+
+[Marge: 2533.] Busiris, frre d'Amnophis, si clbre chez les anciens
+pour sa cruaut, exerait alors sa tyrannie en[Marge: [V. plus haut p.
+96, n. 1.]] gypte sur les bords du Nil, et gorgeait impitoyablement
+tous les trangers qui abordaient dans le pays: ce fut apparemment
+pendant l'absence de Ssostris.
+
+[Marge: 2549.] Vers le mme temps Cadmus porta de Syrie en Grce
+l'invention des lettres. Quelques-uns prtendent que ces lettres taient
+les gyptiennes, et que Cadmus lui-mme tait d'gypte, et non de
+Phnicie; et les gyptiens, qui se disent inventeurs de tout, et qui
+vantent leur antiquit par-dessus celle de tous les autres peuples,
+n'ont pas manqu d'attribuer leur Mercure l'invention des
+lettres[147]. La plupart des savants conviennent que Cadmus porta en
+Grce les lettres syriennes ou phniciennes, et que ces lettres sont les
+mmes que les hbraques, les Hbreux, qui ne faisaient qu'un petit
+peuple, tant compris sous le nom gnral de _Syriens_. Joseph Scaliger,
+dans ses notes sur la Chronique d'Eusbe, prouve que les lettres
+grecques, et celles de l'alphabet latin qui en ont t formes, tirent
+leur origine des anciennes lettres phniciennes, qui sont les mmes que
+les samaritaines, dont les Juifs se sont servis avant la captivit de
+Babylone. Cadmus ne porta que seize lettres[148] en Grce, auxquelles on
+en ajouta huit autres dans la suite.
+
+[Note 147: On peut voir sur cette matire deux savantes
+dissertations de M. l'abb Renaudot, insres dans le second volume de
+_l'Histoire de l'Acadmie des Inscriptions_.]
+
+[Note 148: Les seize lettres que Cadmus porta en Grce sont: [Grec:
+alpha, beta, gamma, delta, epsilon, iota, kappa, lambda, mu, nu,
+omicron, pi rho, sigma, tau, upsilon]. Palamde, l'poque de la guerre
+de Troie, c'est--dire plus de 250 ans aprs Cadmus, ajouta les quatre
+suivantes: [Grec: xi, theta, chi, phi]; et Simonide, long-temps aprs,
+inventa les quatre autres, qui sont: [Grec: eta, omega, zeta, psi].
+
+VIII, cap. 57.
+
+= Quelques savants, et entre autres M. Larcher, croient que les Grecs
+avaient une criture alphabtique avant l'arrive de Cadmus, et que ce
+prince apporta seulement quelques lettres nouvelles. (LARCHER, _sur
+Hrodote_, tom. IV, pag. 258.)--L.]
+
+Je reviens l'histoire des rois d'gypte, et je les rangerai dsormais
+dans l'ordre qu'Hrodote leur a donn[149].
+
+[Note 149: Je ne crois pas devoir entrer dans la discussion d'une
+difficult qui serait fort embarrassante s'il fallait concilier ici la
+suite des rois d'Hrodote avec le sentiment d'Ussrius. Celui-ci
+suppose, avec plusieurs savants, que Ssostris est le fils du roi
+d'gypte qui fut submerg dans la mer Rouge, dont le rgne, par
+consquent, a commenc l'anne du monde 1513, et a dur jusqu' l'anne
+1547, puisque son rgne est de 33 ans. Quand on donnerait 50 ans au
+rgne de Phron, son fils, il resterait encore plus de 200 ans entre
+Phron et Prote, qu'Hrodote dit avoir succd immdiatement au
+premier, puisque Prote tait du temps du sige de Troie, dont Ussrius
+met la prise en 2820. Je ne sais pas si c'est parce qu'il a senti cette
+difficult que, depuis Ssostris, il ne parle presque plus des rois
+d'gypte. Je suppose qu'entre Phron et Prote il y a eu un grand vide
+et un long intervalle. En effet Diodore (lib. 1, pag. 54) y place
+plusieurs rois, et il en faut dire autant de quelques-uns des rois
+suivants.]
+
+[Marge: AN. M. 2547 AV. J.C. 1457] PHRON succda aux tats de
+Ssostris, mais non sa gloire. Hrodote ne rapporte de lui qu'une
+action, qui marque combien il avait dgnr des sentiments religieux de
+son pre. Dans un dbordement du Nil,[Marge: Herod. l. 2, c. III. Diod.
+lib. 1, pag. 54.] qui fut extraordinaire, et qui passa dix-huit coudes,
+indign du dgt qu'il causerait dans le pays, il lana un javelot
+contre le fleuve, comme pour le chtier; et, s'il en faut croire
+l'historien, il fut puni lui-mme sur-le-champ de son impit par la
+perte de la vue.
+
+[Marge: AN. M. 2800 AV. J.C. 1204. Herod. lib. 2, c. 112-120.] PROTE.
+Il tait de Memphis, o, du temps d'Hrodote, on voyait encore son
+temple, dans lequel il y avait une chapelle ddie Vnus l'trangre:
+on conjecture que c'tait Hlne. Du temps de ce roi, Pris le Troyen,
+retournant chez lui avec Hlne, qu'il avait ravie, fut pouss par la
+tempte une des embouchures du Nil appele Canopique. De l il fut
+conduit Memphis devant Prote, qui lui reprocha fortement le crime et
+la lche perfidie dont il s'tait rendu coupable en enlevant la femme de
+son hte et avec elle tous les biens qu'il avait trouvs dans sa maison.
+Il ajouta qu'il ne s'abstenait de le faire mourir, comme son crime le
+mritait, que parce que les gyptiens vitaient de souiller leurs mains
+dans le sang des trangers; qu'il retiendrait Hlne avec toutes ses
+richesses, pour les restituer leur lgitime possesseur; que, pour lui,
+il et sortir de ses tats dans l'espace de trois jours, faute de quoi
+il serait trait comme ennemi. La chose fut ainsi excute. Pris
+continua sa route, et arriva Troie. L'arme des Grecs l'y suivit de
+prs. Elle commena par sommer les Troyens de leur rendre Hlne et
+toutes les richesses qu'on avait emportes avec elle. Ils rpondirent
+que ni cette princesse ni ses biens n'taient point dans leur ville.
+Quelle apparence en effet, remarque Hrodote, que Priam, ce vieillard si
+sage, et mieux aim voir prir sous ses yeux ses enfants et sa patrie
+que de donner aux Grecs une satisfaction aussi juste que celle qu'ils
+lui demandaient? Mais ils eurent beau affirmer avec serment qu'Hlne
+n'tait point dans leur ville, les Grecs, persuads qu'on se moquait
+d'eux, persistrent opinitrment ne les point croire: la Divinit,
+ajoute encore le mme historien, voulant que les Troyens, par la
+destruction entire de leur ville et de leur empire, apprissent
+l'univers effray[150], _que les dieux vengent les grands crimes d'une
+manire clatante_. Mnlas, son retour, passa en gypte chez le roi
+Prote, qui lui rendit Hlne avec toutes ses richesses. Hrodote
+prouve, par quelques passages d'Homre, que le voyage de Pris en gypte
+n'tait point inconnu ce pote.
+
+[Note 150: [Grec: s tn megaln adikmatn megalai eisi kai ai
+timriai para tn then] II. 120 fin.]
+
+[Marge: Lib. 2, c. 121-123.] RHAMPSINIT. Ce qu'Hrodote raconte du
+trsor que Rhampsinit, le plus riche des rois d'gypte, fit btir, et de
+sa descente dans les enfers, sent trop la fiction et le roman pour tre
+rapport ici.
+
+Jusqu' ce dernier roi, il y avait eu dans le gouvernement de l'gypte
+quelque ombre de justice et de modration; mais, sous les deux rgnes
+suivants, la violence et la duret en prirent la place.
+
+[Marge: Herod. l. 2, c. 124-128. Diod. lib. 1, pag. 57.] CHOPS et
+CHPHREN [151]. Ces deux princes, vritablement frres par la
+ressemblance de leurs moeurs, semblaient avoir pris tche de se
+signaler l'envi l'un de l'autre par une impit ouverte l'gard des
+dieux, et par une barbare inhumanit l'gard des hommes. Le premier
+rgna cinquante ans, et l'autre aprs lui cinquante-six. Ils tinrent les
+temples ferms pendant tout le temps de leur rgne, et dfendirent aux
+gyptiens, sous de grosses peines, d'offrir des sacrifices. D'un autre
+ct, ils accablrent leurs sujets par de durs et d'inutiles travaux, et
+ils firent prir un nombre infini d'hommes pour satisfaire la folle
+ambition qu'ils avaient d'immortaliser leur nom par des btiments d'une
+grandeur norme et d'une dpense sans bornes. Il est remarquable que ces
+superbes pyramides[152], qui ont fait l'admiration de l'univers, taient
+le fruit de l'irrligion et de l'impitoyable duret de ces princes.
+
+[Note 151: Son frre.--L.]
+
+[Note 152: Ce sont les deux plus grandes (supr, pag. 17), que les
+voyageurs sont convenus d'appeler _Chops_ et _Chphren_, du nom des
+rois qui les ont fait btir.--L.]
+
+[Marge: Herod. l. 2, p. 139-140. Diod. p. 58.] MYCRINUS. Il tait le
+fils de Chops, mais d'un caractre bien diffrent. Loin de marcher sur
+les traces de son pre, il dtesta sa conduite, et suivit une route tout
+oppose. Il rouvrit les temples des dieux, rtablit les sacrifices,
+s'appliqua soulager les peuples et leur faire oublier leurs maux
+passs, et il ne se crut roi que pour rendre la justice ses sujets et
+pour leur faire goter la douceur d'un rgne quitable et paisible. Il
+coutait leurs plaintes, essuyait leurs larmes, soulageait leur misre,
+et se regardait moins comme le matre que comme le pre des peuples:
+aussi en tait-il infiniment chri. Toute l'gypte retentissait de ses
+louanges, et son nom tait par-tout en vnration.
+
+Il semble qu'une conduite si douce et si sage aurait d lui attirer la
+protection des dieux. Il en fut tout autrement. Ses malheurs
+commencrent par la mort d'une fille unique qu'il aimait tendrement, et
+qui faisait toute sa consolation. Il lui fit rendre des honneurs
+extraordinaires, qui subsistaient encore du temps d'Hrodote. Il dit que
+dans la ville de Sas on brlait pendant tout le jour des parfums exquis
+auprs du tombeau de cette princesse, et que pendant la nuit on y
+conservait toujours une lampe allume.
+
+Il apprit par un oracle qu'il ne rgnerait que sept ans; et, comme il en
+fit ses plaintes aux dieux en demandant pourquoi le rgne de son pre et
+de son oncle, tous deux galement impies et cruels, avait t si heureux
+et si long; et pourquoi le sien, qu'il avait tch de rendre le plus
+quitable et le plus doux qu'il lui avait t possible, devait tre si
+court et si malheureux, il lui fut rpondu que cela mme en tait la
+cause, parce que la volont des dieux avait t que le peuple d'gypte,
+en punition de ses crimes, ft maltrait et accabl de maux pendant
+l'espace de cent cinquante ans; et que son rgne, qui aurait d tre de
+cinquante ans comme les prcdents, avait t abrg parce qu'il avait
+t trop doux. Il btit aussi une pyramide, mais bien moindre que celle
+de son pre.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] ASYCIUS. Ce fut lui qui tablit la loi
+sur les emprunts, par laquelle il n'est permis un fils d'emprunter
+qu'en mettant en gage le corps mort de son pre. Cette loi ajoute que,
+s'il n'a soin de le retirer en rendant la somme emprunte, il sera priv
+pour toujours, lui et ses enfants, du droit de spulture.
+
+Il se piqua de surpasser tous ses prdcesseurs par la construction
+d'une pyramide de brique, plus magnifique, si l'on en croit, que toutes
+celles qu'on avait vues jusque-l. Il y fit graver cette inscription:
+DONNEZ-VOUS BIEN DE GARDE DE ME MPRISER EN ME COMPARANT AUX AUTRES
+PYRAMIDES FAIRES DE PIERRE. JE LEUR SUIS AUTANT SUPRIEURE QUE JUPITER
+L'EST AUX AUTRES DIEUX.
+
+En supposant que les six rgnes prcdents, parmi lesquels il y en a
+plusieurs dont Hrodote ne fixe point la dure, aient t de cent
+soixante et dix ans, il reste un intervalle de prs de trois cents ans
+jusqu'au rgne de Sabacus l'thiopien. Je place dans cet intervalle deux
+ou trois faits que l'criture sainte nous fournit.
+
+[Marge: 3 Reg. 3, 1. AN. M. 2991 AV. J.C. 1013.] PHARAON, roi d'gypte,
+donna sa fille en mariage Salomon, roi d'Isral, qui la fit venir dans
+cette partie de Jrusalem appele la _ville de David_, jusqu' ce qu'il
+lui et bti un palais.
+
+SSAC. Il est appel autrement _Ssonchis_.
+
+[Marge: AN. M. 3026 AV. J.C. 978. 3, Reg. c. 11, 40, etc. 12.] C'est
+vers lui que se rfugia Jroboam pour viter la colre de Salomon, qui
+voulait le faire mourir. Jroboam demeura en gypte jusqu' la mort de
+Salomon, aprs laquelle il retourna Jrusalem; et, s'tant mis la
+tte des rvolts, il enleva Roboam, fils de Salomon, dix tribus, dont
+il se fit dclarer roi.
+
+[Marge: 2 Paral. 12, 1, 9. AN. M. 3033 AV. J.C. 971.] Le mme Ssac, la
+cinquime anne du rgne de Roboam, marcha contre Jrusalem, parce que
+les Juifs avaient pch contre le Seigneur. Il avait avec lui douze
+cents chariots de guerre, et soixante mille hommes de cavalerie. Le
+peuple qui tait venu avec lui ne pouvait se compter; il taient tous
+Libyens, Troglodytes et thiopiens. Ssac se rendit matre des plus
+fortes places du royaume de Juda, et avana jusque devant Jrusalem.
+Alors le roi et les premiers de la cour ayant implor la misricorde du
+Dieu d'Isral, Dieu leur dclara par son prophte Smias que, parce
+qu'ils s'taient humilis, il ne les exterminerait point entirement
+comme ils l'avaient mrit, mais qu'ils seraient assujettis Ssac;
+afin, leur dit-il, qu'ils apprennent quelle diffrence il y a entre me
+servir et servir les rois de la terre: _ut sciant distantiam servitutis
+me et servitutis regni terrarum_. Ssac se retira donc de Jrusalem
+aprs avoir enlev les trsors de la maison du Seigneur et ceux du
+palais du roi. Il emporta tout avec lui, et mme les trois cents
+boucliers d'or que Salomon avait fait faire.
+
+[Marge: 2. Paral. 14, 9-13. AN. M. 3063 AV. J.C. 941.] ZARA, roi
+d'thiopie, et sans, doute roi d'gypte en mme temps, fit la guerre
+Asa, roi de Juda. Son arme tait compose d'un million d'hommes et de
+trois cents chariots de guerre. Asa marcha au-devant de lui, rangea son
+arme en bataille, et, plein de confiance dans le Dieu qu'il servait:
+Seigneur, lui dit-il, c'est une mme chose, votre gard, de nous
+secourir avec un petit nombre ou avec un grand. C'est par ce que nous
+nous confions en vous et en votre nom que nous sommes venus contre cette
+multitude. Seigneur, vous tes notre Dieu: ne permettez pas que l'homme
+l'emporte sur vous. Une prire si pleine de foi fut exauce. Dieu jeta
+l'pouvante parmi les thiopiens. Ils prirent la fuite, et furent
+dfaits sans qu'il en restt un seul; parce que c'tait le Seigneur, dit
+l'criture, qui les taillait en pices pendant que son arme combattait:
+_ruerunt usque ad internecionem, quia Domino cdente contriti sunt, et
+exercitu illius prliante_.
+
+[Marge: Herod. l. 2, c. 137-140. Diod. lib. 1, pag. 59.] ANYSIS. Il
+tait aveugle. Sous son rgne, SABACUS, roi d'thiopie, excit par un
+oracle, entra avec une nombreuse arme en gypte, et s'en rendit matre.
+Il rgna avec beaucoup de douceur et de justice. Au lieu de faire mourir
+les coupables condamns mort par les juges, il les faisait travailler,
+chacun dans leurs villes, aux rparations des leves sur lesquelles
+elles taient situes. Il btit plusieurs temples magnifiques; un entre
+autres dans la ville de Bubaste, dont Hrodote fait une longue et belle
+description. Aprs avoir rgn cinquante ans, qui tait le terme que lui
+avait marqu l'oracle, il se retira volontairement en thiopie, et
+laissa le trne Anysis, qui s'tait tenu [Marge: 4. Reg. 17, 4. AN. M.
+3279. AV. J.C. 723.] cach pendant tout ce temps dans les marais. On
+croit que ce Sabacus est le mme que SUA, dont Ose, roi d'Isral,
+implora le secours contre Salmanasar, roi des Assyriens.
+
+[Marge: AN. M. 3285. AV. J.C. 719.] STHON. Il rgna quatorze ans. C'est
+le mme[153] que _Svchus_, fils de _Sabacon_ ou _Sual_, thiopien, qui
+avait rgn si long-temps en gypte. Ce prince, au lieu de s'acquitter
+des fonctions d'un roi, affectait celles d'un prtre, s'tant fait
+consacrer lui-mme souverain-pontife de Vulcain. Livr entirement la
+superstition, loin de s'appliquer dfendre ses tats par les armes, il
+fit peu de cas des gens de guerre; et, persuad qu'il n'aurait jamais
+besoin de leur secours, il ne se mit point en peine de les mnager, leur
+ta leurs privilges, et alla jusqu' les dpouiller des fonds de terre
+que les rois ses prdcesseurs leur avaient assigns.
+
+Il prouva bientt leur ressentiment dans une guerre qui lui survint
+tout--coup, et dont il ne se tira que par une protection miraculeuse,
+si l'on s'en rapporte au rcit qu'en fait Hrodote, qui est ml de
+beaucoup de fables. Sannacharib[154], roi des Arabes et des Assyriens,
+tant entr avec une arme nombreuse en gypte, les officiers et les
+soldats gyptiens refusrent de marcher contre lui. Le prtre de
+Vulcain, rduit une telle extrmit, eut recours son dieu, qui lui
+dit de ne point perdre courage et de marcher hardiment contre les
+ennemis avec le peu de gens qu'il pourrait ramasser. Il le fit. Un petit
+nombre de marchands, d'ouvriers, et de gens de la lie du peuple, se
+joignit lui. Avec cette poigne de soldats, il s'avana jusqu'
+Pluse, o Sannacharib avait tabli son camp. La nuit suivante une
+multitude effroyable de rats se rpandit dans le camp des Assyriens, et,
+y ayant rong toutes les cordes de leurs arcs et toutes les courroies de
+leurs boucliers, les mit hors d'tat de se dfendre. Ainsi dsarms, ils
+furent obligs de prendre la fuite; et ils se retirrent aprs avoir
+perdu une grande partie de leurs troupes. Sthon, de retour chez lui, se
+fit riger une statue dans le temple de Vulcain, o, tenant sa main
+droite un rat, il disait, dans une inscription: QU'EN ME VOYANT, ON
+APPRENNE RESPECTER LES DIEUX [155].
+
+[Note 153: Rien n'est plus douteux.--L.]
+
+[Note 154: Hrodote appelle ainsi ce prince. [II, c. 141.]]
+
+[Note 155: [Grec: Es eme tis oren euseds est].]
+
+Il est visible que cette histoire, telle que je la viens de raconter et
+qu'on la lit dans Hrodote, est une altration de celle qui est
+rapporte dans le quatrime livre des Rois. On y voit que Sannacharib,
+roi des Assyriens, [Marge: Cap. 17, etc.] aprs avoir subjugu toutes
+les nations voisines et s'tre rendu matre de toutes les autres villes
+du royaume de Juda, prit la rsolution d'assiger zchias dans
+Jrusalem, qui en tait la capitale. Les ministres de ce saint roi,
+malgr son opposition et les remontrances du prophte Isae qui
+promettait une protection assure de la part de Dieu si l'on ne mettait
+sa confiance qu'en lui seul, mendirent secrtement le secours des
+gyptiens et des thiopiens. Leurs armes, unies ensemble, s'avancrent,
+dans le temps marqu, vers Jrusalem. L'Assyrien marcha leur
+rencontre, les dfit en bataille range, poursuivit les vaincus jusque
+dans l'gypte et la ravagea entirement. A son retour, la nuit mme qui
+prcda le jour o l'on devait donner l'assaut la ville de Jrusalem
+et o tout paraissait dsespr, l'ange exterminateur ravagea le camp
+des Assyriens, y fit prir par l'pe et par le feu cent
+quatre-vingt-cinq mille hommes, et montra qu'on avait raison de se fier,
+comme avait fait zchias, la parole et aux promesses du Dieu
+d'Isral.
+
+Voil la vrit du fait; mais, comme elle tait peu honorable pour les
+gyptiens, ils ont tch de la tourner leur avantage en la dguisant
+et la corrompant. Cependant les traces de cette histoire, quoique
+dfigures, doivent paratre prcieuses dans un historien d'une aussi
+haute antiquit et d'un aussi grand poids qu'est Hrodote.
+
+Le prophte Isae avait prdit plusieurs reprises que cette expdition
+des gyptiens, concerte, ce semble, avec tant de prudence, conduite
+avec tant d'habilet, et o les forces de deux puissants empires
+s'taient runies pour secourir les Juifs; Isae, dis-je, avait prdit
+que cette expdition, non-seulement serait inutile Jrusalem, mais
+tournerait la ruine de l'gypte mme, dont les plus fortes villes
+seraient prises, les terres ravages, les habitants de tout sexe et de
+tout ge emmens captifs. On peut consulter les chapitres 18, 19, 20,
+30, 31, etc.
+
+Ussrius et M. Prideaux croient que c'est dans ce temps qu'arriva la
+ruine de[156] _No-Amon_, cette fameuse [Marge: Nahum. 3 8-10.] ville
+dont parle le prophte Nahum, et dont il dit que les habitants avaient
+t trans en captivit, que les jeunes enfants avaient t crass
+dans les carrefours de ses rues, et que ses plus grands seigneurs,
+chargs de chanes, avaient t partags par sort entre les vainqueurs.
+Il marque que tous ces malheurs tombrent sur elle lorsque _l'gypte et
+l'thiopie taient sa force_; ce qui semble dsigner assez clairement le
+temps dont nous parlons, o Tharaca et Sthon taient unis ensemble. Ce
+sentiment n'est point sans difficult, et est contredit par d'habiles
+gens. Il me suffit d'en avertir le lecteur.
+
+[Note 156: La vulgate nomme _Alexandrie_ la ville qui est appele
+dans l'hbreu _No-Amon_, parce qu'Alexandrie fut depuis btie la place
+de cette dernire. M. Prideaux, aprs Bochard, croit que c'est _Thbes_,
+surnomme _Diospolis_. En effet, Amon chez les gyptiens est le mme que
+Jupiter; mais _Thbes_ n'est point l'endroit o fut btie depuis
+Alexandrie. Il se peut faire qu'il y et l une autre ville appele
+aussi _No-Amon_.]
+
+[Marge: Herod. l, 2, cap. 142.] Jusqu'au rgne de Sthon, les prtres
+gyptiens comptaient trois cent quarante et une gnrations d'hommes, ce
+qui fait onze mille trois cent quarante annes, en mettant trois
+gnrations d'hommes pour cent ans. Ils comptaient pareil nombre de
+prtres et de rois. Ces derniers, soit dieux, soit hommes, s'taient
+succd sans interruption sous le nom de _piromis_, mot gyptien qui
+signifie _bon et honnte_. Les prtres gyptiens montrrent Hrodote
+trois cent quarante et un colosses de bois de ces _piromis_, rangs tous
+en ordre dans une grande salle. C'tait la folie des gyptiens de se
+perdre dans une antiquit dont aucun autre peuple n'approcht.
+
+[Marge: AN. M. 3299 AV. J.C. 705. Afric. apud Syncel. p. 74.] THARACA.
+C'est celui-l mme qui tait venu avec une arme d'thiopiens au
+secours de Jrusalem avec Sthon. Quand celui-ci fut mort, aprs avoir
+occup le trne pendant quatorze ans, Tharaca y monta sa place, et le
+tint pendant dix-huit. Ce fut le dernier des rois thiopiens qui
+rgnrent dans l'gypte.
+
+Aprs sa mort, les gyptiens, ne pouvant s'accorder sur la succession,
+furent deux ans dans un tat d'anarchie accompagn de grands dsordres.
+
+DOUZE ROIS[157].
+
+[Note 157: Jusqu'ici la chronologie gyptienne, incertaine et
+interrompue par des lacunes, commence prendre de la suite et de la
+certitude. D'aprs Hrodote, le rgne des douze rois est de l'an 673:
+ils rgnrent 15 ans; ainsi Psammitique rgna seul, partir de l'an
+656, et non pas en 670: ce prince mourut, aprs un rgne de 39 ans;
+consquemment son fils Nchao lui succda vers 617, comme l'a marqu
+Rollin (616), p. 124. Les deux dates de 685 et de 670 sont donc
+fautives.--L.]
+
+[Marge: AN. M. 3319 AV. J.C. 685. Herod. l. 2, cap. 147-152. Diod. lib.
+1, pag. 59.] Enfin douze des principaux seigneurs, s'tant ligus
+ensemble, se saisirent du royaume, et le partagrent entre eux en douze
+parties. Ils convinrent de gouverner chacun leur district avec un
+pouvoir et une autorit gale, sans que jamais l'un songet rien
+entreprendre contre l'autre ni s'emparer de son gouvernement. Ils
+crurent devoir faire ensemble cet accord, et le cimenter par les plus
+terribles serments, pour viter l'effet d'un oracle qui avait prdit que
+celui d'entre eux qui aurait fait des libations Vulcain dans un vase
+d'airain deviendrait le matre de l'gypte. Ils rgnrent ensemble
+pendant quinze ans dans une grande union; et, pour en laisser la
+postrit un clbre monument, ils btirent de concert et frais
+communs le fameux labyrinthe, qui tait un amas de douze grands
+palais,[Marge: [Pag. 20.]] et qui avait autant de btiments sous terre
+qu'il en paraissait au-dehors. J'en ai fait mention prcdemment.
+
+Un jour que les douze rois assistaient ensemble dans le temple de
+Vulcain un sacrifice solennel qui s'y faisait rgulirement dans un
+certain temps marqu, les prtres ayant prsent chacun d'eux une
+coupe d'or pour faire les libations, il s'en trouva une de manque, et
+Psammitique, l'un des douze, sans aucun dessein prmdit, au lieu de
+coupe prit son casque d'airain, car ils en portaient tous, et s'en
+servit pour faire les libations. Cette circonstance frappa les autres,
+et leur rappela dans l'esprit le souvenir de l'oracle dont j'ai parl.
+Ils crurent donc se devoir mettre en sret contre ses entreprises, et
+le relgurent dans les pays marcageux de l'gypte[158].
+
+[Note 158: Dans la partie septentrionale du Delta, entre les bouches
+Phatmitique et Sbennytique--L.]
+
+Aprs que Psammitique y eut pass quelques annes, attendant une
+occasion favorable pour se venger de l'affront qu'il avait reu, un
+courrier vint lui dire qu'il tait arriv en gypte des hommes d'airain:
+c'taient des soldats de Grce, Cariens et Ioniens, que la tempte avait
+jets sur les ctes d'gypte, et qui taient tout couverts de casques,
+de cuirasses et d'autres armes d'airain. Psammitique se souvint aussitt
+d'un oracle qui lui avait rpondu que des hommes d'airain viendraient du
+ct de la mer son secours. Il ne douta point que ce n'en ft ici
+l'accomplissement. Il fit donc amiti avec ces trangers, les engagea
+par de grandes promesses demeurer avec lui, leva sous main d'autres
+troupes, mit leur tte ces Grecs, et, ayant attaqu les onze rois, il
+les dfit, et demeura seul matre de l'gypte.
+
+[Marge: AN. M. 3334 AV. J.C. 670. Herod. l. 2, c. 153, 154.]
+PSAMMITIQUE. Ce prince, qui devait son salut aux Ioniens et aux Cariens,
+les tablit dans l'gypte, ferme jusqu'alors aux trangers, et leur y
+assigna des bons fonds de terre et des revenus assurs, qui leur firent
+oublier leur patrie. Il leur donna de jeunes enfants gyptiens lever,
+ qui ils apprirent leur langue. A cette occasion et par ce moyen, les
+gyptiens entrrent en commerce avec les Grecs; et depuis ce temps aussi
+l'histoire d'gypte, jusque-l mle de fables pompeuses par l'artifice
+des prtres, commence, selon Hrodote, avoir plus de certitude.
+
+Ds que Psammitique fut affermi sur le trne, il entra en guerre avec le
+roi d'Assyrie au sujet des limites des deux empires. Cette guerre dura
+long-temps. Depuis que les Assyriens eurent conquis la Syrie, la
+Palestine, tant le seul pays qui spart les deux royaumes, devint
+entre eux un sujet continuel de discorde, comme elle le fut ensuite
+entre les Ptolmes et les Sleucides. Ce fut qui des deux l'aurait,
+et cette province devint tour tour le partage du plus fort.
+Psammitique, se voyant matre paisible de toute l'gypte et ayant remis
+toutes choses sur[159] l'ancien pied, crut qu'il tait temps de penser
+aux frontires de son royaume, et de les mettre en sret contre
+l'Assyrien son voisin, dont la puissance augmentait de jour en jour. Il
+entra pour cet effet la tte d'une arme dans la Palestine.
+
+[Note 159: Cette rvolution arriva environ sept ans aprs la
+captivit de Manass, roi de Juda.]
+
+[Marge: Lib. 1, p. 61.] Peut-tre faut-il placer au commencement de
+cette guerre ce qu'on lit dans Diodore, que les gyptiens, indigns de
+ce que le roi avait plac les Grecs l'aile droite, par prfrence
+eux, quittrent le service au nombre de plus de deux cent mille, et se
+retirrent en thiopie, o on leur donna un tablissement avantageux.
+
+[Marge: Herod. [l. 2,] cap. 157.] Quoi qu'il en soit, Psammitique entra
+en Palestine. Mais il s'y trouva d'abord arrt Azot, une des
+principales villes du pays, qui lui donna tant de peine, que ce ne fut
+qu'aprs un sige de vingt-neuf ans qu'il s'en rendit matre. C'est le
+plus long sige dont il soit parl dans l'histoire ancienne.
+
+Cette place tait anciennement une des cinq villes capitales des
+Philistins. Les gyptiens, quelque temps auparavant, s'en tant empars,
+la fortifirent si bien, qu'elle devint la plus forte barrire de leur
+pays de ce ct-l; en sorte que Sennachrib ne put entrer en gypte
+qu'il n'et premirement emport cette place. C'est ce qu'il fit par
+Tarthan, l'un de ses gnraux. Les Assyriens l'avaient conserve jusqu'
+ce temps-ci, et ce ne fut qu'aprs le long sige dont je viens de parler
+qu'elle revint aux gyptiens.
+
+[Marge: Isai. 20, 1. Herod. l. 1, cap. 105.] En ce temps-l les Scythes,
+sortis des environs des Palus-Motides, s'tant jets dans la Mdie,
+dfirent Cyaxare, qui en tait roi, et le dpouillrent de toute la
+haute Asie, dont ils demeurrent matres pendant vingt-huit ans. Ils
+poussrent leurs conqutes dans la Syrie jusqu'aux frontires d'gypte.
+Mais Psammitique alla au-devant d'eux, et fit si bien par ses prsents
+et par ses prires, qu'ils ne passrent pas plus avant, et dlivra ainsi
+son royaume de ces dangereux ennemis.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 2, 3.] Jusqu' son rgne les gyptiens
+s'taient toujours crus le plus ancien peuple de la terre. Il voulut
+s'en assurer par lui-mme, et pour cela il employa une exprience fort
+extraordinaire, si pourtant ce fait doit paratre digne de foi. Il fit
+lever la campagne, dans une cabane ferme, deux enfants ns tout
+rcemment de pauvres parents, et il chargea un berger de les faire
+nourrir par des chvres (d'autres disent que ce furent des nourrices
+qui l'on avait coup la langue), avec dfense de laisser entrer aucune
+personne dans cette cabane, ni de prononcer jamais lui-mme devant eux
+aucune parole. Quand ces enfants furent parvenus l'ge de deux ans, un
+jour que le berger entra pour leur donner ce qui leur tait ncessaire,
+ils s'crirent tous deux, en tendant les mains vers leur pre
+nourricier, _beccos, beccos_. Le berger, surpris de ce langage, nouveau
+pour lui, et qu'ils rptrent dans la suite plusieurs fois, en donna
+avis au roi, qui se les fit apporter pour tre tmoin lui-mme de la
+vrit du fait; et ils recommencrent tous deux en sa prsence bgayer
+leur petit jargon. Il ne s'agissait plus que de vrifier chez quel
+peuple ce mot tait usit; et il se trouva que c'tait chez les
+Phrygiens, qui appellent ainsi du pain. Ils eurent depuis ce temps-l
+parmi tous les peuples l'honneur de l'antiquit, ou plutt de la
+primaut, que l'gypte elle-mme, quelque jalouse qu'elle en et
+toujours t, fut oblige de leur cder, malgr sa longue possession.
+Comme on amenait ces enfants des chvres pour les nourrir, et qu'il
+n'est point marqu qu'ils fussent[Marge: [Schol. Apollon. Rhod. 4.
+262.]] sourds, quelques-uns croient qu'ils avaient pu, d'aprs le cri de
+ces animaux, former ce mot _bec_ ou _beccos_[160].
+
+[Note 160: Il est indubitable que telle est l'origine de ce mot, si
+cette histoire est vraie.--L.]
+
+Psammitique mourut l'an vingt-quatrime de Josias, roi de Juda. Il eut
+pour successeur son fils Nchao.
+
+[Marge: AN. M. 3388 AV. J.C. 616.] NCHAO. L'criture fait souvent
+mention de ce prince sous le nom de _Pharaon Nchao_.
+
+[Marge: Herod. l. 1, cap. 158.] Il entreprit de joindre le Nil la mer
+Rouge, en tirant un canal de l'un l'autre. L'espace qui les spare est
+au moins de mille stades, c'est--dire de cinquante lieues. Aprs avoir
+fait prir six vingt mille hommes[Marge: [V. plus haut p. 40, n. 5.]]
+dans ce travail, il fut oblig de l'abandonner. L'oracle, qu'il avait
+envoy consulter, lui rpondit que, par ce nouveau canal, il ouvrait une
+entre aux barbares: c'est ainsi que les gyptiens appelaient tous les
+autres peuples.
+
+Nchao russit mieux dans une autre entreprise. D'habiles mariniers de
+Phnicie, qu'il avait pris son [Marge: Herod. l. 4, cap. 42.] service,
+tant partis de la mer Rouge, avec ordre de dcouvrir les ctes
+d'Afrique, en firent heureusement le tour, et retournrent, la troisime
+anne de leur navigation, en gypte par le dtroit de Gibraltar; voyage
+fort extraordinaire pour un temps o l'on n'avait pas encore l'usage de
+la boussole[161]. Ce voyage fut fait vingt et un sicles avant que
+Vasquez de Gama, Portugais, et trouv, par la dcouverte du cap de
+Bonne-Esprance, l'an de notre Seigneur 1497, le mme chemin pour aller
+aux Indes, par lequel ces Phniciens taient venus des Indes dans la mer
+Mditerrane.
+
+[Marge: Joseph. Antiq. lib. 10, cap. 6. 4 Reg. 23, 29, 30. 2. Paral. 35,
+20-25.] Les Babyloniens et les Mdes, ayant dtruit Ninive et avec elle
+l'empire des Assyriens, devinrent si redoutables, qu'ils s'attirrent la
+jalousie de tous leurs voisins. Nchao en fut si alarm, qu'il s'avana
+vers l'Euphrate la tte d'une puissante arme pour arrter leurs
+progrs. Josias, ce roi de Juda si recommandable par sa rare pit,
+voyant qu'il prenait son chemin au travers de la Jude, rsolut de
+s'opposer son passage. Il amassa dans ce dessein toutes les forces de
+son royaume, et se posta dans la valle de Mageddo. (Cette ville tait
+dans la tribu de Manass, en-de du Jourdain; Hrodote l'appelle
+_Magdole_[162].) Nchao lui manda par un hraut que ce n'tait pas lui
+qu'il en voulait; qu'il avait d'autres ennemis en vue; qu'il
+entreprenait cette guerre de la part de Dieu, qui tait avec lui; et
+qu'il lui conseillait de n'y prendre aucune part, de peur qu'elle ne
+tournt son dsavantage. Josias ne fut point touch de ces raisons. Il
+voyait qu'une si puissante arme ne manquerait pas de ruiner entirement
+son pays par ses seules marches; et d'ailleurs il craignait qu'aprs la
+dfaite des Babyloniens le vainqueur ne retombt sur lui, et ne lui
+enlevt une partie de ses tats. Il marcha donc sa rencontre. La
+bataille se donna; et Josias, non-seulement fut vaincu, mais reut
+encore malheureusement une blessure dont il mourut Jrusalem, o il
+s'tait fait transporter.
+
+[Note 161: On a ni la possibilit et le fait de ce voyage. Le rcit
+d'Hrodote contient des circonstances qui portent le caractre de la
+vrit. Les opinions des savants sont encore partages cet gard.--L.]
+
+[Note 162: La ville appele _Magdole_ par Hrodote tait situe dans
+la Basse gypte; elle est consquemment fort diffrente de _Mageddo_,
+ville de Palestine. On croit qu'Hrodote a t tromp par la
+ressemblance des noms. (LARCHER, _Chron. d'Hrod._ t. VII, p. 114,
+115.)--L.]
+
+Nchao, encourag par cette victoire, continua sa marche et s'avana
+vers l'Euphrate. Il battit les Babyloniens; prit Charcamis, grande ville
+dans ces quartiers-l; et, s'en tant assur la possession par une bonne
+garnison qu'il y laissa, il reprit au bout de trois mois le chemin de
+son royaume.
+
+[Marge: 4. Reg. 23, 33-35. 2. Paral. 36, 1-4.] Comme il apprit en chemin
+que Joachas s'tait fait dclarer roi Jrusalem sans lui demander son
+consentement, il lui ordonna de le venir trouver Rbla en Syrie. Ce
+prince n'y fut pas plus tt arriv, que Nchao le fit mettre aux fers et
+l'envoya prisonnier en gypte, o il mourut. De l, poursuivant son
+chemin, il arriva Jrusalem, o il tablit roi Joakim, un des autres
+fils de Josias, la place de son frre, et imposa sur le pays un tribut
+annuel de cent talents d'argent et un talent d'or[163]. Aprs quoi il
+retourna triomphant dans son royaume.
+
+[Note 163: Cette somme montait 330,000 liv.
+
+= 610,000 f.--L.]
+
+[Marge: Lib. 2, cap. 159.] Hrodote, faisant mention de l'expdition de
+ce roi d'gypte et de la bataille qu'il gagna Mageddo, qui il donne
+le nom de _Magdole_, dit qu'aprs la victoire il prit la ville de
+Cadytis, qu'il reprsente comme situe dans les montagnes de la
+Palestine, et de la grandeur de Sardes, qui tait en ce temps-l, la
+capitale, non-seulement de la Lydie, mais encore de toute l'Asie
+mineure. Cette description ne peut convenir qu' Jrusalem, qui tait
+ainsi situe, et qui alors tait la seule ville de ces quartiers-l qui
+pt tre compare Sardes. Il parat d'ailleurs par l'criture que
+Nchao, aprs sa victoire, se rendit matre de cette capitale de Jude;
+car il y tait en personne lorsqu'il donna la couronne Joakim. Le nom
+mme de _Cadytis_, qui en hbreu signifie la _sainte_[164], dsigne
+clairement la ville de Jrusalem, comme le prouve le savant M. Prideaux.
+
+[Note 164: Les Arabes appellent encore aujourd'hui la ville de
+Jrusalem _el-Qods_, la Sainte.--L.]
+
+[Marge: L. 1. Part. I. 1, p. 106, etc.] [Marge: AN. M. 3397 AV. J.C.
+607.] Nabopolassar, roi de Babylone, voyant que, depuis la prise de
+Charcamis par Nchao, toute la Syrie et la Palestine s'taient dtaches
+de son obissance, son ge d'ailleurs et ses infirmits ne lui
+permettant pas d'aller en personne rduire ces rebelles, s'associa
+l'empire son fils Nabuchodonosor, et l'envoya la tte d'une arme dans
+ces quartiers-l. Ce jeune prince battit celle [Marge: Jerem. 46. 2,
+etc.] de Nchao vers l'Euphrate, reprit Charcamis, et fit rentrer dans
+son obissance les provinces souleves, comme Jrmie l'avait prdit.
+Ainsi il enleva aux gyptiens [Marge: 4. Reg. 24, 7.] tout ce qu'ils
+possdaient depuis ce qu'on appelait [Marge: A rivo gypti.] le
+_ruisseau d'gypte_[165] jusqu' l'Euphrate, ce qui comprend toute la
+Syrie et toute la Palestine.
+
+[Note 165: Ce ruisseau d'gypte, dont il est si souvent parl dans
+l'criture, comme servant de borne la terre promise du ct d'gypte,
+n'tait pas le Nil, mais une petite rivire qui, coulant au travers du
+dsert qui est entre ces deux pays, passait anciennement pour leur borne
+commune. C'est jusque-l que s'tendait le pays qui fut promis la
+postrit d'Abraham, et qui lui fut ensuite divis par sort.]
+
+Nchao, tant mort aprs avoir rgn seize ans, laissa son royaume son
+fils.
+
+[Marge: AN. M. 3404 AV. J.C. 600. Herod. l. 2, cap. 160.] PSAMMIS. Son
+rgne fut fort court, et ne dura que six ans. L'histoire ne nous en
+apprend rien de particulier, sinon que ce prince fit une expdition en
+thiopie.
+
+[Marge: _Ibid._] Ce fut vers lui que ceux d'lide, aprs avoir tabli
+les jeux olympiques[166], dont ils avaient concert toutes les rgles et
+toutes les circonstances avec tant d'attention, qu'ils ne croyaient pas
+qu'on y pt rien ajouter ni y trouver rien redire, envoyrent une
+clbre ambassade pour savoir ce que penseraient de cet tablissement
+les gyptiens, qui passaient pour les hommes les plus sages et les plus
+senss de tout l'univers. C'tait plutt une approbation qu'un conseil
+qu'ils venaient chercher. Le roi assembla les anciens du pays. Aprs
+qu'ils eurent entendu tout ce qu'on avait leur dire sur l'institution
+de ces jeux, ils demandrent aux lens s'ils y admettaient
+indiffremment citoyens et trangers: et comme on leur eut rpondu que
+l'entre en tait galement ouverte tous, ils ajoutrent que les
+rgles de la justice auraient t mieux observes si l'on n'avait admis
+ ces combats que les trangers, parce qu'il tait fort difficile que
+les juges, en adjugeant la victoire et le prix, ne fissent pencher la
+balance du ct de leurs concitoyens.
+
+[Note 166: Hrodote dit: _Les lens qui se vantaient d'avoir
+tabli, pour la clbration des jeux olympiques, les rglements les plus
+justes, etc._, et non pas _aprs avoir tabli les jeux olympiques_.--L.]
+
+[Marge: AN. M. 3410 AV. J.C. 594. Jerem. 44, 30.] APRIS. Il est appel
+dans l'criture _Pharaon phre_, ou _Ophra_. Il succda son pre
+Psammis, et rgna vingt-cinq ans.
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 161. Diod. lib. 1, pag. 62.] Pendant les
+premires annes de son rgne, il fut aussi heureux qu'aucun de ses
+prdcesseurs. Il porta ses armes contre l'le de Cypre. Il attaqua par
+terre et par mer la ville de Sidon, la prit, et se rendit matre de
+toute la Phnicie et de toute la Palestine.
+
+De si prompts succs lui enflrent extrmement le coeur. Hrodote
+rapporte de lui qu'il tait devenu si orgueilleux, et tellement infatu
+de sa grandeur, qu'il se vantait qu'il n'tait pas au pouvoir des dieux
+mmes de le dtrner, tant il s'imaginait avoir tabli solidement sa
+puissance. C'est par rapport de tels sentiments qu'zchiel lui met
+la bouche ces paroles pleines d'une vanit folle et impie: _La rivire
+est moi, c'est [Marge: Ezech. 29, 3.] moi qui l'ai faite_. Le vrai
+Dieu lui fit bien sentir dans la suite qu'il avait un matre, et qu'il
+n'tait qu'un homme; et il fit prdire par ses prophtes, long-temps
+auparavant, tous les maux dont il avait rsolu de punir son orgueil.
+
+[Marge: Ezech. 17, 15.] Peu de temps aprs qu'Ophra fut mont sur le
+trne, Sdcias, roi de Juda, lui envoya des ambassadeurs, fit alliance
+avec lui; et l'anne d'aprs, rompant le serment de fidlit qu'il avait
+fait au roi de Babylone, il se rvolta ouvertement contre lui.
+
+Quelques dfenses que Dieu et faites son peuple d'avoir recours aux
+gyptiens et de mettre en eux sa confiance, et quelque malheureux succs
+qu'eussent eu les diffrentes tentatives que les Isralites avaient
+faites de ce ct-l, l'gypte leur paraissait toujours une ressource
+assure dans leurs dangers, et ils ne pouvaient s'empcher d'y recourir.
+C'est ce qui tait dj arriv sous le saint roi zchias. Isae leur
+disait de la part de Dieu: [Marge: Is. cap. 31, v. 1 et 3.] Malheur
+ceux qui vont en gypte chercher du secours, qui mettent leur confiance
+dans sa cavalerie et dans ses chariots, et qui ne s'appuient point sur
+le Saint d'Isral, et ne cherchent point l'assistance du Seigneur!...
+L'gyptien est un homme et non pas un Dieu: ses chevaux ne sont que
+chair, et non pas esprit. Le Seigneur tendra sa main, et celui qui
+donnait secours sera renvers par terre; celui qui esprait d'tre
+secouru tombera avec lui, et une mme ruine les enveloppera tous. Ils
+n'coutrent ni le prophte ni le roi, et ne reconnurent la vrit des
+paroles de Dieu que par une funeste exprience.
+
+Il en fut de mme en cette occasion. Sdcias, malgr les remontrances
+de Jrmie, voulut faire alliance avec l'gyptien. Celui-ci, fier de
+l'heureux succs de ses armes, et ne croyant pas que rien pt rsister
+sa puissance, se dclara le protecteur d'Isral, et lui promit de le
+dlivrer des mains de Nabuchodonosor. Dieu, irrit qu'un mortel et os
+prendre sa place, s'en expliqua ainsi un autre prophte: [Marge:
+Ezech. 24, 1-12.] Fils de l'homme, tournez le visage contre Pharaon,
+roi d'gypte, et prophtisez tout ce qui lui doit arriver, lui et
+l'gypte. Parlez-lui, et dites-lui: Voici ce que dit le Seigneur notre
+Dieu: Je viens vous, Pharaon, roi d'gypte, grand dragon, qui vous
+couchez au milieu de vos fleuves, et qui dites: Le fleuve est moi, et
+c'est moi-mme qui me suis cr. Je mettrai un frein vos mchoires,
+etc. Aprs l'avoir compar un roseau qui se brise sous celui qui s'y
+appuie, et qui lui perce la main, Dieu ajoute: Je vais faire tomber la
+guerre sur vous, et je tuerai parmi vous les hommes avec les btes. Le
+pays d'gypte sera rduit en un dsert et en une solitude; et ils
+sauront que c'est moi qui suis le Seigneur, parce que vous avez dit: Le
+fleuve est moi, et c'est moi qui l'ai fait. Le mme prophte
+continue, dans plusieurs [Marge: Cap. 29, 30, 31, 32.] chapitres de
+suite, prdire les maux dont l'gypte allait tre accable.
+
+Sdcias tait bien loign d'ajouter foi ces prdictions. Quand il
+apprit que l'arme des gyptiens approchait, et qu'il vit Nabuchodonosor
+lever le sige de Jrusalem, il se crut dlivr, et triomphait dj. Sa
+joie fut courte. Les gyptiens, voyant approcher les Chaldens,
+n'osrent en venir aux mains avec une arme si nombreuse et si aguerrie.
+Ils reprirent le[Marge: AN. M. 3416 AV. J.C. 588. Jerem. 37, 6, 7.]
+chemin de leur pays, et abandonnrent Sdcias tous les prils de la
+guerre o ils l'avaient eux-mmes engag. Nabuchodonosor revint devant
+Jrusalem, y remit le sige, la prit et la brla, comme Jrmie l'avait
+prdit.
+
+[Marge: AN. M. 3430 AV. J.C. 574. Herod. l. 2, cap. 161, etc. Diod. lib.
+1, pag. 62.] Plusieurs annes aprs, les chtiments dont Dieu avait
+menac Apris, roi d'gypte, commencrent tomber sur lui; car les
+Cyrnens, colonie des Grecs qui s'tait tablie en Afrique, entre la
+Libye et l'gypte, ayant pris et partag entre eux une grande partie du
+pays des Libyens, forcrent ces peuples dpouills se jeter entre les
+bras de ce prince et implorer sa protection. Aussitt Apris envoya
+une grande arme dans la Libye pour faire la guerre aux Cyrnens; mais,
+cette arme ayant t dfaite et presque toute taille en pices, les
+gyptiens s'imaginrent qu'il ne l'avait envoye dans la Libye que pour
+l'y faire prir, afin que, quand il en serait dfait, il pt rgner plus
+despotiquement sur ses sujets. Dans cette pense, ils crurent devoir
+secouer le joug d'un prince qu'ils regardaient comme leur ennemi.
+Apris, ayant appris cette rvolte, leur envoya Amasis, un de ses
+officiers, pour les apaiser et pour les faire rentrer dans leur devoir.
+Mais, lorsque Amasis eut commenc parler, ils lui mirent sur la tte
+un casque pour marque de la royaut, et le proclamrent roi. Amasis,
+ayant accept la couronne qu'ils lui offrirent, demeura avec eux, et les
+confirma dans leur rvolte.
+
+Apris, cette nouvelle, encore plus enflamm de colre, envoya
+Patarbmis, un autre de ses officiers et l'un des principaux seigneurs
+de sa cour, pour arrter Amasis et le lui amener. Mais Patarbmis, ne
+s'tant pas trouv en tat d'enlever Amasis au milieu de cette arme de
+rvolts dont il tait entour, fut trait son retour, par Apris, de
+la manire la plus indigne et la plus cruelle; car ce prince, sans
+considrer que ce n'tait que faute de pouvoir qu'il n'avait pas excut
+sa commission, lui fit couper le nez et les oreilles. Un outrage si
+sanglant fait un homme de ce rang irrita si fort les gyptiens, que la
+plupart allrent se joindre aux mcontents et que la rvolte devint
+gnrale. Ce soulvement de ses sujets obligea Apris de se sauver dans
+la haute gypte, o il se maintint pendant quelques annes, tandis
+qu'Amasis occupa tout le reste de ses tats.
+
+Les troubles qui agitaient l'gypte furent une occasion favorable
+Nabuchodonosor pour l'attaquer, et ce fut Dieu lui-mme qui lui en
+inspira le dessein. Ce prince, qui, sans le savoir, tait l'instrument
+de la colre de Dieu contre les peuples qu'il voulait chtier, venait de
+prendre la ville de Tyr, o lui et son arme avaient essuy des fatigues
+incroyables. Pour les en rcompenser, Dieu leur abandonna l'gypte. Il
+est beau de l'entendre lui-mme s'expliquer sur ce sujet: il y a peu
+d'endroits dans l'criture plus remarquables que celui-ci, et qui
+fassent mieux comprendre la souveraine autorit de Dieu sur tous les
+princes et sur tous les royaumes de la terre. Fils de l'homme (c'est
+ainsi [Marge: Ezech. 29, 20.] qu'il parle au prophte zchiel),
+Nabuchodonosor, roi de Babylone, m'a rendu, avec son arme, un grand
+service au sige de Tyr. Toutes les ttes de ses gens en ont perdu les
+cheveux, et toutes les paules en sont corches; et nanmoins ni lui ni
+son arme[167] n'ont point reu de rcompense pour le service qu'ils
+m'ont rendu la prise de Tyr. C'est pourquoi (continue Dieu) je vais
+donner Nabuchodonosor, roi de Babylone, le pays d'gypte. Il en
+prendra tout le peuple, il en fera son butin, et il en partagera les
+dpouilles. Son arme recevra ainsi sa rcompense, et il sera pay du
+service qu'il m'a rendu dans le sige de cette ville. Je lui ai
+abandonn l'gypte, parce qu'il a travaill pour moi, dit le Seigneur
+notre Dieu. Il enlvera tout, dit-il par un autre prophte, avec la
+mme facilit qu'un berger se couvre de son manteau. Il se chargera
+ainsi de tout le butin: il mettra ainsi sur ses paules, et sur celles
+de ses soldats, toute la dpouille de l'gypte. [Marge: Jerem. 43, 12.]
+_Amicietur terra gypti, sicut amicitur pastor pallio suo; et egredietur
+ind in pace_: nobles expressions, qui montrent avec quelle facilit
+toute la puissance et toutes les richesses d'un tat sont enleves,
+quand Dieu le veut, et passent comme un manteau un nouveau matre, qui
+n'a qu' le prendre et s'en couvrir.
+
+[Note 167: Pour bien entendre ce qui est dit ici, il faut savoir que
+Nabuchodonosor essuya des fatigues incroyables dans le sige de Tyr, et
+que, lorsque les Tyriens se virent presss, les plus nobles de la ville
+montrent sur des vaisseaux avec tout ce qu'ils avaient de plus
+prcieux, et se retirrent en d'autres les. Ainsi Nabuchodonosor, ayant
+pris la ville, n'y trouva rien qui ft digne de rcompenser les grands
+travaux qu'il avait soufferts dans ce sige. (S. HIERON.)]
+
+Le roi de Babylone, profitant donc des divisions intestines o la
+rvolte d'Amasis avait jet ce royaume, marcha de ce ct-l la tte
+de son arme. Il subjugua l'gypte depuis Migdol ou Magdole, qui est
+l'entre du royaume, jusqu' Syne, qui est l'autre extrmit, vers
+les frontires d'thiopie. Il y fit par-tout d'horribles ravages, tua un
+grand nombre d'habitants, et rduisit le pays dans une si grande
+dsolation, qu'il ne put se rtablir de quarante ans. Nabuchodonosor,
+ayant charg son arme de dpouilles et soumis tout le royaume, en vint
+ un accommodement avec Amasis; et, l'ayant confirm dans la possession
+du royaume comme son vice-roi, il reprit le chemin de Babylone.
+
+[Marge: Herod. l. 2, c. 163 et 169. Diod. lib. 1, pag. 62.] Alors
+Apris, sortant du lieu de sa retraite, s'avana vers les ctes de la
+mer, apparemment du ct de la Libye; et, y ayant pris sa solde une
+arme de Cariens, d'Ioniens et d'autres trangers, il marcha contre
+Amasis, et lui livra bataille prs de la ville de Memphis[168]. Mais,
+ayant t battu et fait prisonnier, il fut men la ville de Sas, et y
+fut trangl dans son propre palais[169].
+
+[Note 168: Lisez: _prs de la ville de Momemphis_; elle tait situe
+ plus de 12 lieues au N. de Memphis, sur la branche Canopique, comme je
+l'ai fait voir ailleurs. (_Trad. de Strabon_, t. V, p. 372.)--L.]
+
+[Note 169: Amasis voulait lui conserver la vie; mais les gyptiens
+forcrent ce prince de leur livrer Apris, qu'ils tranglrent.--L.]
+
+Dieu avait annonc par ses prophtes, dans un dtail tonnant, toutes
+les circonstances de ce grand vnement. C'tait lui qui avait bris la
+puissance d'Apris, d'abord si formidable, et qui avait mis l'pe la
+main de Nabuchodonosor pour aller punir et humilier cet orgueilleux. Je
+viens Pharaon, roi d'gypte, dit-il, [Marge: Ezech. 30, 22-25.] et
+j'achverai de briser son bras, qui a t fort, mais qui est rompu, et
+je lui ferai tomber l'pe de la main.... Je fortifierai en mme temps
+le bras du roi de Babylone, et je mettrai mon pe entre ses mains....
+Et ils sauront que c'est moi qui suis le Seigneur.
+
+[Marge: Id. v. 14-17.] Il fait le dnombrement de toutes les villes qui
+doivent tre la proie du vainqueur: Taphnis, Pluse, No, appele dans la
+Vulgate Alexandrie, Memphis, Hliopolis, Bubaste, etc.
+
+[Marge: Jerem. 44, 30.] Il marque en particulier la fin malheureuse du
+roi, qui doit tre livr ses ennemis. Je vais livrer, dit-il, Pharaon
+phre, roi d'gypte, entre les mains de ses ennemis, entre les mains de
+ceux qui cherchent lui ter la vie.
+
+En fin il dclare que pendant quarante ans les gyptiens seront accabls
+de toutes sortes de maux, et rduits un tat si dplorable, qu'ils
+n'auront plus l'avenir aucun prince de leur nation: [Marge: Ezech. 30,
+13.] _et dux de terr gypti non erit amplis_. L'vnement a justifi
+cette prdiction, qui a t accomplie par degrs et en diffrents temps.
+Peu de temps aprs l'expiration de ces quarante annes, ils devinrent
+une province des Perses, auxquels leurs rois, quoique originaires du
+pays, taient soumis; et la prdiction commena ainsi s'accomplir.
+Elle eut son entire excution la mort [Marge: AN. M. 3654.] de
+Nectanbus, dernier roi de race gyptienne. Depuis ce temps-l, les
+gyptiens ont toujours t gouverns par des trangers: car, aprs
+l'extinction du royaume des Perses, ils ont t successivement
+assujettis aux Macdoniens, aux Romains, aux Sarrasins, aux Mamelucs, et
+enfin aux Turcs; qui en sont aujourd'hui les matres.
+
+[Marge: Jerem. c. 43 et 44.] Dieu ne fut pas moins fidle accomplir
+ses prdictions l'gard de ceux de son peuple qui, aprs la prise de
+Jrusalem, s'taient retirs en gypte contre sa dfense, et qui y
+avaient entran Jrmie malgr lui. Ds qu'ils y furent entrs, et
+qu'ils furent arrivs Taphnis (c'est la mme que Tanis), le prophte,
+aprs avoir cach en leur prsence, par l'ordre de Dieu, des pierres
+dans une grotte qui tait prs du palais du roi, leur dclara que
+Nabuchodonosor entrerait bientt en gypte, et que Dieu tablirait son
+trne dans cet endroit-l mme; que ce prince ravagerait tout le pays,
+et porterait par-tout le fer et le feu; qu'eux-mmes tomberaient entre
+les mains de ces cruels ennemis, qui en massacreraient une partie, et
+traneraient le reste captif Babylone; qu'un trs-petit nombre
+seulement chapperait la dsolation commune, et serait enfin rtabli
+dans sa patrie. Toutes ces prdictions eurent leur accomplissement dans
+les temps marqus.
+
+[Marge: AN M. 3435 AV. J.C. 569.] AMASIS. Aprs la mort d'Apris, Amasis
+devint possesseur paisible de toute l'gypte, dont il occupa le trne
+pendant quarante ans. Il tait, selon Platon, de[Marge: In Timo. [p.
+21, E.]] la ville de Sas[170].
+
+[Note 170: Selon Hrodote, de la ville de Siouph, qui tait
+probablement voisine de Sas.--L.]
+
+[Marge: Herod. l. 2, cap. 172.] Comme il tait de basse naissance, les
+peuples, dans le commencement de son rgne, en faisaient peu de cas, et
+n'avaient que du mpris pour lui. Il n'y fut pas insensible; mais il
+crut devoir mnager les esprits avec adresse, et les rappeler leur
+devoir par la douceur et par la raison. Il avait une cuvette d'or, o
+lui et tous ceux qui mangeaient sa table se lavaient les pieds. Il la
+fit fondre, et en fit faire une statue, qu'il exposa la vnration
+publique. Les peuples accoururent en foule, et rendirent la nouvelle
+statue toutes sortes d'hommages. Le roi, les ayant assembls, leur
+exposa quel vil usage cette statue avait d'abord servi; ce qui ne les
+empchait pas de se prosterner devant elle par un culte religieux.
+L'application de cette parabole tait aise faire: elle eut tout le
+succs qu'il en pouvait attendre; et les peuples, depuis ce jour, eurent
+pour lui tout le respect qui est d la majest royale.
+
+[Marge: _Ibid._ c. 173.] Il donnait rgulirement tout le matin aux
+affaires, pour recevoir les placets, donner ses audiences, prononcer des
+jugements, et tenir ses conseils: le reste du temps tait accord au
+plaisir; et comme, dans les repas et dans les conversations, il tait
+d'une humeur extrmement enjoue, et qu'il poussait, ce semble, la gat
+au-del des justes bornes, les courtisans ayant pris la libert de le
+lui reprsenter, il leur rpondit que l'esprit ne pouvait pas tre
+toujours srieux et appliqu aux affaires, non plus qu'un arc demeurer
+toujours tendu.
+
+Ce fut lui qui obligea les particuliers, dans chaque ville, d'inscrire
+leur nom chez le magistrat, et de marquer de quelle profession ou de
+quel mtier ils vivaient. Solon insra cette loi dans les siennes.
+
+Il btit plusieurs temples magnifiques, principalement Sas, qui tait
+le lieu de sa naissance. Hrodote y admirait sur-tout une chapelle faite
+d'une seule pierre, qui avait au dehors vingt et une coudes de longueur
+sur quatorze de largeur et huit de hauteur, et un peu moins en dedans.
+On l'avait apporte d'lphantine; et deux mille hommes avaient t
+occups pendant trois ans la voiturer sur le Nil[171].
+
+[Note 171: Ce temple _monolithe_ (HEROD. II. c. 175) avait en dehors
+21 coudes de long (11 met. 87 mill.), 14 de large (7 met. 378 mill.) et
+8 de haut (4 met. 216 mill.): ainsi sa solidit tait de 344 mtres
+cubes (9990 pieds cubes) environ, dont le poids (en supposant la
+matire la pesanteur spcifique du marbre) tait de 965,720 kilogrammes
+(1,972,000 livres): Hrodote en ayant donn les dimensions intrieures,
+savoir 18 coudes 20 doigts de long, 12 de large et 5 de haut, on voit,
+par le calcul, que la partie vide tait gale 165 mtres cubes,
+pesant 463,092 kilogrammes; ainsi le poids du temple monolithe,
+probablement travaill dans la carrire mme, tait gal 502,600
+kilogrammes ou plus d'un million de livres. Voyez ce que j'ai dit plus
+haut, p. 15, n. 2, des moyens de transport.--L.]
+
+Amasis considrait fort les Grecs. Il leur accorda de grands privilges,
+et permit ceux qui voudraient s'tablir en gypte d'habiter dans la
+ville de Naucratis, trs-renomme pour son port[172]. Lorsqu'il s'agit
+de rebtir le fameux temple de Delphes qui avait t brl, rparation
+qui devait monter trois cents talents, c'est--dire trois cent mille
+cus[173], il fournit ceux de Delphes une somme fort considrable pour
+les aider payer leur quote-part, qui tait le quart de toute la
+dpense.
+
+[Note 172: Ville sur la branche Canopique, environ 16 lieues dans
+les terres un peu au S. de Damanhour.--L.]
+
+[Note 173: 1,650,000 f.--L.]
+
+Il fit alliance avec les Cyrnens, et prit chez eux une femme.
+
+Il est le seul des rois gyptiens qui ait conquis l'le de Cypre, et qui
+l'ait rendue tributaire.
+
+Ce fut sous son rgne que Pythagore vint en gypte: il lui tait
+recommand par le clbre Polycrate, tyran de Samos, dont il sera parl
+ailleurs, et qui tait li d'amiti avec Amasis. Dans le sjour que ce
+philosophe fit en gypte, il fut initi dans tous les mystres du pays,
+et apprit des prtres tout ce qu'il y avait de plus secret et de plus
+important dans leur religion. C'est l qu'il puisa sa doctrine de la
+mtempsycose.
+
+Dans l'expdition o Cyrus s'tait rendu matre d'une grande partie de
+la terre, l'gypte sans doute avait subi le joug comme toutes les autres
+provinces, et Xnophon le dit formellement au commencement de la
+Cyropdie. Apparemment qu'aprs que les quarante annes de dsolation
+prdites par le prophte furent expires, l'gypte commenant un peu
+se rtablir, Amasis secoua le joug et se remit en libert.
+
+Aussi voyons-nous qu'un des premiers soins de Cambyse, fils de Cyrus,
+ds qu'il fut mont sur le trne, fut de porter la guerre contre
+l'gypte. Quand il y arriva, Amasis venait de mourir, et avait eu pour
+successeur son fils Psammnit.
+
+[Marge: AN. M. 3479 AV. J.C. 525.] PSAMMNIT. Cambyse, aprs le gain
+d'une bataille, poursuivit les vaincus jusque dans Memphis, assigea la
+place, et la prit en fort peu de temps. Il traita le roi avec douceur,
+lui laissa la vie, et lui assigna un entretien honorable; mais, ayant
+appris qu'il prenait des mesures secrtes pour remonter sur le trne, il
+le fit mourir. Le rgne de Psammnit ne fut que de six mois. Alors toute
+l'gypte se soumit au vainqueur. Je rapporterai plus en dtail cette
+histoire lorsque j'exposerai celle de Cambyse.
+
+Ici finit la suite des rois d'gypte. L'histoire de ce pays, comme je
+l'ai dj remarqu, sera confondue avec celle des Perses et des Grecs
+jusqu' la mort d'Alexandre. Alors s'lvera une nouvelle monarchie
+d'gypte, fonde par Ptolme, fils de Lagus, qui sera continue jusqu'
+Clopatre; et ce dernier espace sera environ de 300 ans. Je traiterai
+chacune de ces matires dans son temps.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ LIVRE SECOND.
+
+ -------------
+
+ HISTOIRE ANCIENNE DES CARTHAGINOIS.
+
+Je diviserai en deux parties ce que j'ai dire sur les Carthaginois.
+Dans la premire, je donnerai une ide gnrale des moeurs de ce peuple,
+de son caractre, de son gouvernement, de sa religion, de sa puissance
+et de ses richesses. Dans la seconde, aprs avoir indiqu en peu de mots
+la manire dont Carthage s'tablit et s'accrut, je rapporterai les
+guerres qui l'ont rendue si clbre.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ PREMIRE PARTIE.
+
+ ---------
+
+CARACTRE, MOEURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT
+DES CARTHAGINOIS.
+
+ Ier. _Carthage forme sur le modle de Tyr, dont elle tait une
+colonie._
+
+Les Carthaginois ont reu des Tyriens, non-seulement leur origine, mais
+leurs moeurs, leur langage, leurs usages, leurs lois, leur religion,
+leur got et leur industrie pour le commerce, comme toute la suite le
+fera connatre. Ils parlaient le mme langage que les [Marge: Bochard,
+Part. 2, l. 2, cap. 16.] Tyriens, et ceux-ci le mme que les Cananens
+et les Isralites, c'est--dire la langue hbraque, ou du moins une
+langue qui en tait entirement drive. Leurs noms avaient pour
+l'ordinaire une signification particulire. Hannon signifie _gracieux_,
+_bienfaisant_; Didon, _aimable_ ou _bien-aime_; Sophonisbe, _elle
+gardera bien le secret de son mari_. Ils se plaisaient aussi, par esprit
+de religion, faire entrer le nom de Dieu dans les noms qu'ils
+portaient, selon le gnie des Hbreux. Annibal, qui rpond Ananias,
+signifie: _Baal_ (ou _le Seigneur_) _m'a fait grace_; Asdrubal, qui
+rpond Azarias, signifie: _le Seigneur sera notre secours_. Il en est
+ainsi des autres noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc. Le mot
+_Poeni_, d'o vient _punique_, est le mme que _Phoeni_ ou _Phniciens_,
+parce qu'ils tiraient leur origine de la Phnicie[174]. On a dans le
+_Poenulus_ de Plaute une scne en langue punique qui a fort exerc les
+savants.
+
+[Note 174: Dans beaucoup de mots, les Latins ont chang la
+diphthongue _oe_ en _u_. Ils disaient originairement _poenire_ pour
+_punire_, ce qui s'est conserv dans _poena_; _moerus_ pour _murus_
+comme on le voit par le mot _pomoerium_; _moenire_ pour _munire_, ce qui
+s'est conserv dans _moenia_. Sur les anciennes inscriptions, on lit
+_oeti_, _loedos_, _coeira_, pour _uti_, _ludos_, _cura_, etc.: de mme,
+ils ont dit _Puni_ au lieu de _Poeni_.--L.]
+
+Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union troite qui a
+toujours subsist entr les Phniciens et [Marge: Herod. l. 3, c. 17 et
+19.] les Carthaginois[175]. Lorsque Cambyse voulut porter la guerre
+contre ces derniers, les Phniciens, qui faisaient la principale force
+de son arme navale, lui dclarrent nettement qu'ils ne pouvaient pas
+le servir contre leurs compatriotes; et ce prince fut oblig de renoncer
+ son dessein. Les Carthaginois, de leur ct, n'oublirent jamais d'o
+ils taient sortis et qui ils devaient leur origine. Ils envoyaient
+rgulirement Tyr, tous les [Marge: Polyb. pag. 944. Q. Curt. l. 4, c.
+2 et 3.] ans, un vaisseau charg de prsents, qui taient comme un cens
+et une redevance qu'ils payaient leur ancienne patrie; et ils
+faisaient offrir un sacrifice annuel aux dieux tutlaires du pays,
+qu'ils regardaient aussi comme leurs protecteurs. Ils ne manquaient
+jamais y envoyer les prmices de leurs revenus, aussi-bien que la dme
+des dpouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis, pour les
+offrir Hercule, une des principales divinits de Tyr et de Carthage.
+Lorsque Tyr fut assige par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en
+sret ce qu'ils avaient de plus cher, envoyrent Carthage leurs
+femmes et leurs enfants, qui y furent reus et entretenus, quoique dans
+le temps d'une guerre fort pressante; avec une bont et une gnrosit
+telles qu'on aurait pu les attendre des pres et des mres les plus
+tendres et les plus opulents. Ces marques constantes d'une vive et
+sincre reconnaissance font plus d'honneur une nation que les plus
+grandes conqutes et les plus glorieuses victoires.
+
+[Note 175: L'histoire offre beaucoup d'autres exemples de ce genre.
+Ils tiennent au droit des mtropoles sur les colonies. (V. Heyn. _Opusc.
+Academic._ t. I, p. 312, seq.)--L.]
+
+ II. _Religion des Carthaginois._
+
+Il parat, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage, que ses
+gnraux regardaient comme un devoir essentiel de commencer et de finir
+leurs entreprises[Marge: Liv. lib. 21, n. 1. _Ibid._ n. 21.] par le
+culte des dieux. Amilcar, pre du grand Annibal, avant que d'entrer en
+Espagne pour y faire la guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux
+dieux. Son fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de
+l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte jusqu' Cadix
+pour s'acquitter des voeux qu'il avait faits Hercule, et il lui en
+fait de nouveaux si ce dieu favorise son entreprise. Aprs la bataille
+de [Marge: Lib. 23, n. 11.] Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse
+nouvelle Carthage, il recommanda sur-tout qu'on et soin de rendre aux
+dieux immortels de solennelles actions de graces pour toutes les
+victoires qu'il avait remportes: _pro his tantis totque victoriis verum
+esse grates diis immortalibus agi haberique_.
+
+Ce n'taient pas seulement les particuliers qui se piquaient ainsi de
+faire paratre en toute occasion un soin religieux d'honorer la
+Divinit; on voit que c'tait le gnie et le got de la nation entire.
+
+[Marge: Lib. 7, pag. 502.] Polybe nous a conserv un trait de paix
+entre Philippe, fils de Dmtrius, roi de Macdoine, et les
+Carthaginois, o l'on voit d'une manire bien sensible le respect de
+ceux-ci pour la Divinit, et leur intime persuasion que les dieux
+assistaient et prsidaient aux actions humaines, et sur-tout aux traits
+solennels qui se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur
+prsence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres diffrents de
+divinits; et ce dnombrement parat bien extraordinaire dans un acte
+public comme est un trait de paix entre deux empires. J'en rapporterai
+les termes mmes, qui peuvent servir nous donner quelque ide de la
+thologie des Carthaginois: _Ce trait a t conclu en prsence de
+Jupiter, de Junon et d'Apollon; en prsence du dmon ou du gnie des
+Carthaginois ([Grec: daimonos]), d'Hercule et d'Iolas; en prsence de
+Mars, de Neptune, de Triton; en prsence des dieux qui_ _accompagnent
+l'arme des Carthaginois, et du Soleil, de la Lune et de la Terre; en
+prsence des rivires, des prairies et des eaux; en prsence de tous les
+dieux qui possdent Carthage_. Que dirions-nous maintenant d'un pareil
+acte, o l'on ferait intervenir les anges et les saints, protecteurs
+d'un royaume?
+
+Il y avait chez les Carthaginois deux divinits qui y taient
+particulirement adores, et dont il est propos de dire ici un mot.
+
+La premire tait la desse _Cleste_, appele aussi _Uranie_, qui est
+la lune, dont on implorait le secours dans les grandes calamits,
+sur-tout dans les scheresses, pour obtenir de la pluie _ista ipsa virgo
+coelestis_, dit Tertullien, [Marge: Tertul. Apolog. cap. 23.] _pluviarum
+polliciatrix_. C'est en parlant de cette desse et d'Esculape que
+Tertullien fait aux paens de son temps un dfi bien hardi, mais bien
+glorieux au christianisme, en dclarant que le premier venu des
+chrtiens obligera ces faux dieux d'avouer hautement qu'ils ne sont que
+des dmons; et en consentant qu'on fasse mourir sur-le-champ ce
+chrtien, s'il ne vient bout de tirer cet aveu de la bouche mme de
+leurs dieux: _nisi se dmones confessi fuerint christiano mentiri non
+audentes, ibidem illius christiani procacissimi sanguinem fundite_.
+Saint Augustin parle souvent aussi de cette divinit. Cleste, dit-il,
+autrefois rgnait souverainement Carthage. Qu'est devenu son rgne
+depuis Jsus-Christ? [Marge: S. August. in psalm. 98.]_Regnum Coelestis
+quale erat Carthagini! ubi nunc est regnum Coelestis?_ C'est sans doute
+la mme divinit que Jrmie appelle [Marge: Jerem. c. 7, v. 18; etc. 44
+v. 17-25.]_la reine du ciel_, laquelle les femmes juives avaient
+grande dvotion, lui adressant des voeux, lui faisant des libations, lui
+offrant des sacrifices, et lui prparant de leurs propres mains des
+gteaux, _ut faciant placentas regin coeli_, et dont elles se vantaient
+d'avoir reu toutes sortes de biens, pendant qu'elles taient exactes
+lui rendre ce culte; au lieu que, depuis qu'il avait cess, elles
+s'taient vues accables de toutes sortes de malheurs.
+
+La seconde divinit honore particulirement chez les Carthaginois, et
+qui l'on offrait des victimes humaines, c'est _Saturne_, connu sous le
+nom de _Moloch_ dans l'criture; et ce culte avait pass de Tyr
+Carthage. Philon cite un passage de Sanchoniaton, o l'on voit que
+c'tait une coutume Tyr que, dans les grandes calamits, les rois
+immolassent leurs fils pour apaiser la colre des dieux, et que l'un
+d'eux, qui l'avait fait, fut depuis honor comme un dieu sous le nom de
+la constellation appele _Saturne_: ce qui a sans doute donn occasion
+la fable qui dit que Saturne avait dvor ses enfants. Les particuliers,
+quand ils voulaient dtourner quelque grand malheur, en usaient de mme,
+et n'taient pas moins superstitieux que leurs princes; en sorte que
+ceux qui n'avaient point d'enfants en achetaient des pauvres, pour
+n'tre pas privs du mrite d'un tel sacrifice. Cette coutume se
+conserva long-temps chez les Phniciens et les Cananens, de qui les
+Isralites l'empruntrent, quoique Dieu le leur et dfendu bien
+expressment. On brlait d'abord inhumainement ces enfants, soit en les
+jetant au milieu d'un brasier ardent, tel qu'taient ceux de la valle
+d'Ennon, dont il est si souvent parl dans l'criture; soit en les
+enfermant dans une statue de Saturne, qui tait tout enflamme. [Marge:
+Plut. de superst. p. 171.] Pour touffer les cris que poussaient ces
+malheureuses victimes, on faisait retentir pendant cette barbare
+crmonie le bruit des tambours et des trompettes. Les mres se
+faisaient un honneur et un point de religion d'assister ce cruel
+spectacle, l'oeil sec et sans pousser aucun gmissement; et, s'il leur
+chappait quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en tait moins
+agrable la divinit, et elles en perdaient le fruit. [Marge: Tertul.
+in Apolog.] Elles portaient la fermet d'ame, ou plutt la duret et
+l'inhumanit, jusqu' caresser elles-mmes et baiser leurs enfants pour
+apaiser leurs cris, de peur qu'une victime offerte de mauvaise grce et
+au milieu des pleurs ne dplt Saturne: [Marge: Minuc. Fel.]
+_Blanditiis et osculis comprimebant vagitum, ne flebilis hostia
+immolaretur_. Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants
+ travers le feu, comme cela parat par plusieurs endroits de
+l'criture, et trs-souvent ils y prissaient.
+
+[Marge: Q. Curt. lib. 4, cap. 3.]
+
+Les Carthaginois retinrent jusqu' la ruine de leur ville cette coutume
+barbare d'offrir leurs dieux des victimes humaines; action qui
+mritait bien plus le nom de _sacrilge_ que de sacrifice: _sacrilegium
+veris qum sacrum_. Ils la suspendirent seulement pendant quelques
+annes, pour ne pas s'attirer la colre et les armes de Darius Ier, roi
+de Perse, qui leur fit dfendre d'immoler des victimes humaines, et de
+manger de la chair de chien. [Marge: Plut. de ser vindicatione deor.
+pag. 552. [_Id._ Apopht. p. 174-175.]] Mais ils revinrent bientt leur
+gnie, puisque, du temps de Xerxs, qui succda Darius, Glon, tyran
+de Syracuse, ayant remport en Sicile une victoire considrable sur les
+Carthaginois, parmi les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y
+insra celle-ci, qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines
+Saturne; et sans doute que ce qui l'obligea prendre[Marge: Herod. l.
+7, cap. 167.] cette prcaution fut ce qui avait t mis en pratique dans
+cette occasion-l mme par les Carthaginois; car pendant tout le combat,
+qui dura depuis le matin jusqu'au soir, Amilcar, fils d'Hannon leur
+gnral, ne cessa point de sacrifier aux dieux des hommes tout vivants,
+et en grand nombre, en les faisant jeter dans un bcher ardent[176]; et,
+voyant que ses troupes taient mises en fuite et en droute, il s'y
+prcipita lui-mme pour ne pas survivre sa honte, et, comme le dit
+saint Ambroise en rapportant cette action, pour teindre par son propre
+sang ce feu sacrilge qu'il voyait ne lui avoir servi de rien.
+
+Dans des temps de peste[177] ils sacrifiaient leurs dieux un grand
+nombre d'enfants, sans piti pour un ge qui excite la compassion des
+ennemis les plus cruels, cherchant un remde leurs maux dans le crime,
+et usant de barbarie pour attendrir les dieux.
+
+[Marge: Lib. 20, pag. 756. [Lactant. Institut. 1, 21.]] Diodore rapporte
+un exemple de cette cruaut, qui fait frmir. Dans le temps qu'Agathocle
+tait prs de mettre le sige devant Carthage, les habitants de cette
+ville, se voyant rduits la dernire extrmit, imputrent leur
+malheur la juste colre de Saturne contre eux, parce qu'au lieu des
+enfants de la premire qualit qu'on avait coutume de lui sacrifier, on
+avait mis frauduleusement leur place des enfants d'esclaves et
+d'trangers. Pour rparer cette faute, ils immolrent Saturne deux
+cents enfants des meilleures maisons de Carthage; et, outre cela, plus
+de trois cents citoyens, qui se sentaient coupables de ce prtendu
+crime, s'offrirent volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il y
+avait une statue d'airain de Saturne, dont les mains taient penches
+vers la terre, de telle sorte que l'enfant qu'on posait sur ces mains
+tombait aussitt dans une ouverture et une fournaise pleine de feu.
+
+[Note 176: In ipsos, quos adolebat, sese prcipitavit ignes, ut eos
+vel cruore suo extingueret, quos sibi nihil profuisse cognoverat. (S.
+AMBROS.)]
+
+[Note 177: Quum peste laborarent, cruent sacrorum religione et
+scelere pro remedio usi sunt. Quippe homines ut victimas immolabant, et
+impuberes (qu tas etiam hostium misericordiam provocat) aris
+admovebant, pacem deorum sanguine eorum exposcentes, pro quorum vit dii
+maxim rogari solent. (JUSTIN. lib. 18, cap. 6.)]
+
+[Marge: Plut. de superst. pag. 169-171.] Est-ce l, dit Plutarque,
+adorer les dieux? Est-ce avoir d'eux une ide qui leur fasse beaucoup
+d'honneur, que de les supposer avides de carnage, altrs du sang
+humain, et capables d'exiger et d'agrer de telles victimes?[Marge: Id.
+in Camil. pag. 132.] La religion, dit cet auteur sens, est environne
+de deux cueils galement dangereux l'homme, galement injurieux la
+Divinit: savoir, de l'impit et de la superstition. L'une, par
+affectation d'esprit fort, ne croit rien; l'autre, par une aveugle
+faiblesse, croit tout. L'impit, pour secouer un joug et une crainte
+qui la gne, nie qu'il y ait des dieux; la superstition, pour calmer
+aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon son caprice, non-seulement
+amis, mais protecteurs et modles du crime. Ne valait-il pas mieux,
+dit-il encore,[Marge: De superstit. [pag. 171.]] que Carthage, ds le
+commencement, prt pour lgislateurs un Critias, un Diagoras, athes
+reconnus et se donnant pour tels, que d'adopter une si trange et si
+perverse religion? Les Typhons, les gants, ennemis dclars des dieux,
+s'ils avaient triomph du ciel, auraient-ils pu tablir sur la terre des
+sacrifices plus abominables?
+
+Voil ce que pensait un paen, du culte carthaginois tel que nous
+l'avons rapport. En effet on ne croirait pas le genre humain
+susceptible d'un tel excs de fureur et de frnsie. Les hommes ne
+portent point communment dans leur propre fonds un renversement si
+universel de tout ce que la nature a de plus sacr. Immoler, gorger
+soi-mme ses propres enfants, et les jeter de sang-froid dans un brasier
+ardent! Des sentiments si dnaturs, si barbares, adopts cependant par
+des nations entires, et des nations trs-polices, par les Phniciens,
+les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, les Grecs mme et les
+Romains, et consacrs par une pratique constante de plusieurs sicles,
+ne peuvent avoir t inspirs que par celui qui a t homicide ds le
+commencement, et qui ne prend plaisir qu' la dgradation, la misre
+et la perte de l'homme.
+
+ III. _Forme du Gouvernement de Carthage._
+
+Le gouvernement de Carthage tait fond sur des principes d'une profonde
+sagesse; et ce n'est point sans [Marge: Arist. lib. 2, de Rep. c. 11.]
+raison qu'Aristote met cette rpublique au nombre de celles qui taient
+les plus estimes dans l'antiquit, et qui pouvaient servir de modles
+aux autres. Il appuie d'abord ce sentiment sur une rflexion qui fait
+beaucoup d'honneur Carthage, en marquant que, jusqu' son temps,
+c'est--dire depuis plus de cinq cents ans, il n'y avait eu ni aucune
+sdition considrable qui en et troubl le repos, ni aucun tyran qui en
+et opprim la libert. En effet c'est un double inconvnient des
+gouvernements mixtes, tels qu'tait celui de Carthage, o le pouvoir est
+partag entre le peuple et les grands, de dgnrer ou en abus de la
+libert par les sditions du ct du peuple, comme cela tait ordinaire
+ Athnes et dans toutes les rpubliques grecques; ou en oppression de
+la libert publique du ct des grands, par la tyrannie, comme cela
+arriva Athnes, Syracuse, Corinthe, Thbes, Rome mme du temps
+de Sylla et de Csar. C'est donc un grand loge pour Carthage d'avoir
+su, par la sagesse de ses lois, et par l'heureux concert des diffrentes
+parties qui composaient son gouvernement, viter pendant un si long
+espace d'annes deux cueils si dangereux et si communs.
+
+Il serait souhaiter que quelque auteur ancien nous et laiss une
+description exacte et suivie des coutumes et des lois de cette fameuse
+rpublique. Faute de ce secours, on n'en peut avoir qu'une ide assez
+confuse et imparfaite, en ramassant diffrents traits qu'on trouve pars
+dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu la rpublique des
+lettres Christophe Hendreich[178]. Son ouvrage m'a t d'un grand
+secours.
+
+[Marge: Polyb. lib. 6, pag. 493.] Le gouvernement de Carthage
+runissait, comme celui de Sparte et de Rome, trois autorits
+diffrentes qui se balanaient l'une l'autre et se prtaient un mutuel
+secours: celle des deux magistrats suprmes, appels _sufftes_[179];
+celle du snat, et celle du peuple. On y ajouta ensuite le tribunal des
+cent, qui eurent beaucoup de crdit dans la rpublique.
+
+[Note 178: _Carthago, sive Carthaginiensium respublica, etc._
+Francofurti ad Oderam. An 1664.]
+
+[Note 179: Ce nom est driv d'un mot qui, chez les Hbreux et les
+Phniciens, signifie juges: _shophetim_.
+
+= C'est l'opinion de Bochart (_Chanan I. 24_) et de Selden (_de Diis
+Syriis. Proleg. c. 2_); bien plus naturelle que celle de Scaliger, qui
+faisait venir ce nom de _Tzazaph_, il _regarde d'en haut_, dans le mme
+sens que [Grec: ephoros, episkopos, epopts]. (SCALIGER, _in Fest._
+voce _Suffet_.)--L.]
+
+_Sufftes._
+
+Le pouvoir des sufftes ne durait qu'un an[180], et ils taient
+Carthage ce que les consuls taient Rome[181].
+
+[Note 180: Ut Rom consules, sic Carthagine quotannis annui bini
+reges creabantur. (CORN. NEP. _in Annib._ cap. 7.)]
+
+[Note 181: Ou les deux rois Lacdmone; avec cette diffrence que
+leurs fonctions ne duraient qu'un an, et qu'ils taient pris
+indiffremment dans les plus nobles familles.--L.]
+
+Souvent mme les auteurs leur donnent les noms de _rois_, de
+_dictateurs_, de _consuls_, parce qu'ils en remplissaient l'emploi.
+L'histoire ne nous apprend point par qui ils taient choisis. Ils
+avaient droit et taient chargs du soin d'assembler le snat[182]: ils
+en taient les prsidents et les chefs: ils y proposaient les affaires
+et recueillaient les suffrages. Ils prsidaient[183] aussi aux jugements
+qui se rendaient sur les affaires importantes. Leur autorit n'tait pas
+renferme dans la ville, ni borne aux affaires civiles; on leur
+confiait quelquefois le commandement des armes. Il parat qu'au sortir
+de la dignit de _sufftes_ on les nommait _prteurs_, qui tait une
+charge considrable, puisque, outre le droit de prsidence dans certains
+jugements, elle leur donnait celui de proposer et de porter de nouvelles
+lois, et de faire rendre compte ceux qui taient chargs du
+recouvrement [Marge: Liv. lib. 33, n. 46 et 47.] des deniers publics,
+comme on le voit dans ce que Tite-Live nous raconte d'Annibal ce
+sujet, et que je rapporterai dans la suite[184].
+
+[Note 182: Senatum itaque suffetes, quod velut consulare imperium
+apud eos erat, vocaverunt. (LIV. lib. 30, n. 7.)]
+
+[Note 183: Quum suffetes ad jus dicendum consedissent. (LIV. lib.
+34, n. 62.)]
+
+[Note 184: Un autre magistrat parat avoir eu les mmes fonctions
+que le Censeur Rome. (NEPOS, _in Hamilcare_, 3.)--L.]
+
+_Le snat._
+
+Le snat, compos de personnes que leur ge, leur exprience, leur
+naissance, leurs richesses, et sur-tout leur mrite, rendaient
+respectables, formait le conseil de l'tat, et tait comme l'ame de
+toutes les dlibrations publiques. On ne sait point prcisment quel
+tait le nombre des snateurs; il devait tre fort grand, puisqu'on voit
+qu'on en tira cent pour former une compagnie particulire, dont j'aurai
+bientt lieu de parler. C'tait dans le snat que se traitaient les
+grandes affaires, qu'on lisait les lettres des gnraux, qu'on recevait
+les plaintes des provinces, qu'on donnait audience aux ambassadeurs,
+qu'on dcidait de la paix ou de la guerre, comme on le voit en plusieurs
+occasions.
+
+[Marge: Arist. loc. cit.] Quand les sentiments taient uniformes et que
+tous les suffrages se runissaient, alors le snat dcidait
+souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait partage et qu'on
+ne convenait point, les affaires taient portes devant le peuple, et
+dans ce cas le pouvoir de dcider lui tait dvolu[185]. Il est ais de
+comprendre quelle sagesse il y avait dans ce rglement, et combien il
+tait propre arrter les cabales, concilier les esprits, appuyer
+et faire dominer les bons conseils, une compagnie comme celle-l tant
+extrmement jalouse de son autorit, et ne consentant pas aisment la
+faire passer une autre. On en voit un exemple mmorable dans Polybe.
+Lorsque, aprs la perte de la [Marge: Polyb. l. 15, p. 706 et 707]
+bataille donne en Afrique la fin de la seconde guerre punique, on fit
+dans le snat la lecture des conditions de paix qu'offrait le vainqueur,
+Annibal, voyant qu'un des snateurs s'y opposait, reprsenta vivement
+que, s'agissant du salut de la rpublique, il tait de la dernire
+importance de se runir, et de ne point renvoyer une telle dlibration
+ l'assemble du peuple; et il en vint bout. Voil sans doute ce qui,
+dans les commencements de la rpublique, rendit le snat si puissant, et
+ce qui porta son autorit un si haut point; [Marge: Polyb. l. 6, pag.
+494.] et le mme auteur remarque, dans un autre endroit, que, tant que
+le snat fut le matre des affaires, l'tat fut gouvern avec beaucoup
+de sagesse, et que toutes les entreprises eurent un grand succs.
+
+[Note 185: Aristote est plus prcis: Les rois avec les snateurs
+sont matres de porter une affaire au peuple, ou de ne la point porter,
+s'ils sont _tous_ d'accord [sur cette affaire]; sinon, le peuple est
+aussi appel en dcider. [Grec: Tou men gar to men prosagein, to de
+m prosagein pros ton dmon oi basileis kyrioi META tn gerontn, an
+omognmonsi PANTES ei de m, kai toutn o Dmos.] (_Polit._ II, 8, 3,
+d. Schn.)--L.]
+
+_Le peuple._
+
+Il parat, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, que jusqu'au temps
+d'Aristote, qui fait une si belle peinture et un si magnifique loge du
+gouvernement de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le snat
+du soin des affaires publiques, et lui en laissait la principale
+administration: et c'est par l que la rpublique devint si puissante.
+Il n'en fut pas ainsi dans la suite. Le peuple, devenu insolent par ses
+richesses et par ses conqutes, et ne faisant pas rflexion qu'il en
+tait redevable la prudente conduite du snat, voulut se mler aussi
+du gouvernement, et s'arrogea presque tout le pouvoir. Tout se conduisit
+alors par cabales et par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des
+principales causes de la ruine de l'tat.
+
+_Le tribunal des cent._
+
+C'tait une compagnie compose de cent quatre personnes, quoique
+souvent, pour abrger, il ne soit fait mention que de cent. Elle tenait
+lieu Carthage, selon Aristote, de ce qu'taient les phores Sparte;
+par o il parat qu'elle fut tablie pour balancer le pouvoir des grands
+et du snat; mais avec cette diffrence, que les phores n'taient qu'au
+nombre de cinq et qu'ils ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que
+ceux-ci taient perptuels et passaient le nombre de cent. On croit que
+ces centumvirs sont les mmes que les cent juges dont parle Justin, qui
+furent tirs du snat,[Marge: Lib. 19, c. 2.] et tablis pour faire
+rendre compte aux gnraux de leur conduite. Le pouvoir exorbitant de
+ceux de la famille de Magon, [Marge: An. M. 3609. De Carthage, 487.]
+qui, occupant les premires places et se trouvant la tte des armes,
+s'taient rendus matres de toutes les affaires, donna lieu cet
+tablissement. On voulut par l mettre un frein l'autorit des
+gnraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient les troupes, tait
+presque sans bornes et souveraine; et on la rendit soumise aux lois par
+la ncessit qu'on leur imposa de rendre compte de leur administration
+ces juges, au retour de leurs campagnes: [Marge: Justin. _Ibid._] _ut
+hoc metu ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque
+respicerent_. Parmi ces cent quatre juges, il y en avait cinq qui
+avaient une juridiction particulire et suprieure celle des autres:
+on ne sait pas combien elle durait de temps. Ce conseil des cinq tait
+comme le conseil des dix dans le snat de Venise. Quand il y vaquait
+quelque place, c'taient eux seuls qui avaient le droit de la remplir.
+Ils avaient droit aussi de choisir ceux qui entraient dans le conseil
+des cent. Leur autorit tait fort grande; et c'est pour cela qu'on
+avait soin de ne mettre dans cette place que des hommes d'un rare
+mrite; et l'on ne crut point devoir attacher leur emploi aucune
+rtribution ni aucune rcompense, le motif seul du bien public devant
+tre assez fort dans l'esprit des gens de bien pour les engager
+remplir leurs devoirs avec zle et fidlit. Polybe, en rapportant
+[Marge: Lib. 10, pag. 592.] la prise de Carthagne par Scipion,
+distingue nettement deux compagnies de magistrats tablies Carthage.
+Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans Carthagne, il se
+trouva deux magistrats du corps des vieillards, [Grec: ek ts
+gerousias] (on appelait ainsi la compagnie des cent), et quinze du
+snat, [Grec: ek ts synkltou].[Marge: Lib. 26, n. 15. Lib. 30, n.
+16.] Tite-Live ne fait mention que de ces quinze derniers snateurs.
+Mais dans un autre endroit il nomme les vieillards, et marque qu'ils
+composaient le conseil le plus respectable de l'tat, et qu'ils avaient
+une grande autorit dans le snat: _Carthaginienses... oratores ad pacem
+petendam mittunt triginta seniorum principes. Id erat sanctius apud
+illos concilium, maximaque ad ipsum senatum regendum vis_.
+
+Les tablissements les plus sages et les mieux concerts dgnrent
+peu--peu, et font place enfin au dsordre et la licence, qui percent
+et pntrent partout. Ces juges, qui devaient tre la terreur du crime
+et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui tait presque
+sans bornes, devinrent autant de petits tyrans, comme nous le verrons
+dans l'histoire du grand Annibal, qui, pendant sa prture, lorsqu'il fut
+retourn[Marge: AN. M. 3802. DE CARTHAGE 682.] en Afrique, employa tout
+son crdit pour rformer un abus si criant; et de perptuelle qu'tait
+l'autorit de ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans
+depuis que la compagnie des cent avait t forme.
+
+_Dfauts du gouvernement de Carthage._
+
+Aristote, entre quelques autres observations qu'il fait sur le
+gouvernement de Carthage, y remarque deux grands dfauts, fort
+contraires, selon lui, aux vues d'un sage lgislateur et aux rgles
+d'une bonne et saine politique.
+
+Le premier de ces dfauts consiste en ce qu'on mettait sur la tte d'un
+mme homme plusieurs charges; ce qui tait considr Carthage comme la
+preuve d'un mrite non commun. Aristote regarde cette coutume comme
+trs-prjudiciable au bien public. En effet, dit-il, lorsqu'un homme
+n'est charg que d'un seul emploi, il est beaucoup plus en tat de s'en
+bien acquitter, les affaires pour-lors tant examines avec plus de soin
+et expdies avec plus de promptitude. On ne voit pas, ajoute-t-il, que,
+ni dans les troupes, ni dans la marine, on en use de la sorte: un mme
+officier ne commande pas deux corps diffrents; un mme pilote ne
+conduit pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'tat demande que,
+pour exciter de l'mulation parmi les gens de mrite, les charges et les
+faveurs soient partages; au lieu que, lorsqu'on les accumule sur un
+mme sujet, souvent elles produisent en lui une sorte d'blouissement
+par une distinction si marque, et excitent toujours dans les autres la
+jalousie, les mcontentements, les murmures.
+
+Le second dfaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement de Carthage,
+c'est que, pour parvenir aux premiers postes, il fallait, avec du mrite
+et de la naissance, avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la
+pauvret pouvait en exclure les plus gens de bien, ce qu'il regarde
+comme un grand mal dans un tat: car alors, dit-il, la vertu n'tant
+compte pour rien, et l'argent pour tout, parce qu'il conduit tout,
+l'admiration et la soif des richesses saisit toute une ville et la
+corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne le deviennent
+qu' grands frais, semblent tre en droit de s'en ddommager ensuite par
+leurs propres mains.
+
+On ne voit, je crois, dans l'antiquit aucune trace qui marque que les
+dignits, soit de l'tat, soit de la judicature, y aient jamais t
+vnales; et ce que dit ici Aristote des dpenses qui se faisaient
+Carthage pour y parvenir tombe sans doute sur les prsents par lesquels
+on achetait les suffrages de ceux qui confraient les charges[186]; ce
+qui, comme le remarque aussi Polybe, tait fort ordinaire parmi les
+Carthaginois[187], chez qui nul gain n'tait honteux. Il n'est donc pas
+tonnant qu'Aristote condamne un usage dont il est ais de voir combien
+les suites peuvent tre funestes.
+
+Mais, s'il prtendait qu'on dt mettre galement dans les premires
+dignits les riches et les pauvres, comme il semble l'insinuer[188], son
+sentiment serait rfut par la pratique gnrale des rpubliques les
+plus sages, qui, sans avilir ni dshonorer la pauvret, ont cru devoir
+sur ce point donner la prfrence aux richesses, parce qu'on a lieu de
+prsumer que ceux qui ont du bien ont reu une meilleure ducation,
+pensent plus noblement, sont moins exposs se laisser corrompre et
+faire des bassesses; et que la situation mme de leurs affaires les rend
+plus affectionns l'tat, plus disposs y maintenir la paix et le
+bon ordre, plus intresss en carter toute sdition et toute rvolte.
+
+[Note 186: Le texte d'Aristote me parat se prter difficilement
+cette ingnieuse interprtation. Cet auteur parle formellement de la
+vnalit des charges. (_Polit._ II, 8, 7, _ed. Schneid._)--L.]
+
+[Note 187: [Grec: Para Karchdoniois ouden aischron tn ankontn
+pros kerdos]. (POLYB. lib. 6, pag. 497.)]
+
+[Note 188: Aristote semble avoir prvu l'objection: S'il est
+ncessaire, dit-il, de considrer la fortune [en nommant aux places],
+cause du loisir qu'elle procure, il est mal que les plus grandes charges
+de l'tat soient vendre.--L.]
+
+Aristote, en finissant ses rflexions sur la rpublique de Carthage,
+approuve fort la coutume[189] qui y rgnait d'envoyer de temps en temps
+des colonies en diffrents endroits, et de procurer ainsi aux citoyens
+des tablissements honntes. Par l on avait soin de pourvoir aux
+ncessits des pauvres, qui sont, aussi-bien que les riches, membres de
+l'tat; on dchargeait la capitale d'une multitude de gens oisifs et
+fainants, qui la dshonorent et souvent lui deviennent dangereux; on
+prvenait les mouvements et les troubles en loignant ceux qui y donnent
+lieu pour l'ordinaire, parce que, mcontents de leur fortune prsente,
+ils sont toujours prts remuer et innover.
+
+[Note 189: Cette coutume existait galement dans la plupart des
+rpubliques grecques.--L.]
+
+ IV. _Commerce de Carthage, premire source de ses richesses et de sa
+puissance._
+
+Le commerce tait, proprement parler, l'occupation de Carthage,
+l'objet particulier de son industrie, son caractre propre et dominant;
+c'en tait la plus grande force et le principal soutien: en un mot, le
+commerce peut tre regard comme la source de la puissance, des
+conqutes, du crdit et de la gloire des Carthaginois. Situs au centre
+de la Mditerrane, et prtant une main l'orient et l'autre
+l'occident, ils embrassaient, par l'tendue de leur commerce, toutes les
+rgions connues, et le portaient sur les ctes d'Espagne, de la
+Mauritanie, des Gaules, au-del du dtroit et des colonnes d'Hercule.
+Ils allaient par-tout acheter bon march le superflu de chaque nation,
+pour le convertir l'gard des autres en un ncessaire qu'ils leur
+vendaient fort chrement. Ils tiraient de l'gypte le fin lin, le
+papier, le bl, les voiles et les cbles pour les vaisseaux; des ctes
+de la mer Rouge, les piceries, l'encens, les aromates, les parfums,
+l'or, les perles et les pierres prcieuses; de Tyr et de la Phnicie, la
+pourpre et l'carlate, les riches toffes, les meubles somptueux, les
+tapisseries, et les diffrents ouvrages curieux et d'un travail
+recherch: en un mot, ils allaient chercher en diverses contres tout ce
+qui peut fournir aux ncessits, et contribuer aux commodits, au luxe,
+aux dlices de la vie. A leur retour ils rapportaient en change le fer,
+l'tain, le plomb, et le cuivre des ctes occidentales; et par la vente
+de toutes ces marchandises ils s'enrichissaient aux dpens de toutes les
+nations, et les mettaient une espce de contribution d'autant plus
+sre, qu'elle tait plus volontaire.
+
+En se rendant ainsi les facteurs et les ngociants de tous les peuples,
+ils taient devenus les princes de la mer, le lien de l'orient, de
+l'occident et du midi, et le canal ncessaire de leur communication; et
+avaient rendu Carthage la ville commune de toutes les nations que la mer
+avait spares, et le centre de leur commerce.
+
+Les plus considrables de la ville ne ddaignaient pas de faire le
+ngoce; ils s'y appliquaient avec le mme soin que les moindres
+citoyens; et leurs grandes richesses ne les dgotaient jamais de
+l'assiduit, de la patience et du travail ncessaires pour les
+augmenter. C'est ce qui leur a donn l'empire de la mer, ce qui a fait
+fleurir leur rpublique, ce qui l'a mise en tat de le disputer Rome
+mme, et qui l'a porte un si haut degr de puissance, qu'il fallut
+aux Romains plus de quarante annes d'une guerre cruelle et douteuse
+pour dompter cette fire rivale. Enfin, Rome triomphante ne crut pouvoir
+l'assujettir et la subjuguer entirement qu'en lui tant les ressources
+qu'elle et encore pu trouver dans le ngoce, qui, pendant un si long
+temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de la rpublique.
+
+Au reste, il n'est pas tonnant que Carthage, sortie de la premire
+cole du monde pour le commerce, je veux dire de Tyr, y ait eu un succs
+si prompt et si constant. Les mmes vaisseaux qui conduisirent ses
+fondateurs en Afrique, aprs le transport, leur servirent pour le
+ngoce. Ils commencrent s'tablir sur les ctes d'Espagne, dans
+quelques ports qui leur furent ouverts pour y dbarquer leurs
+marchandises. Les commodits et les facilits qu'ils y trouvrent leur
+firent natre la pense de conqurir ces vastes rgions; et dans la
+suite Carthage la Neuve, ou Carthagne, donna aux Carthaginois en ce
+pays-l un empire presque gal celui que l'ancienne possdait en
+Afrique.
+
+ V. _Mines d'Espagne, seconde source des richesses et de la puissance
+de Carthage._
+
+[Marge: Lib. 4, pag. 312, etc.] Diodore remarque avec raison que les
+mines d'or et d'argent que les Carthaginois trouvrent en Espagne furent
+pour eux une source inpuisable de richesses qui les mirent en tat de
+soutenir de si longues guerres contre les Romains. Les naturels du pays
+avaient longtemps ignor ces trsors cachs dans le sein de la terre, ou
+du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix. Les Phniciens,
+par l'change qu'ils faisaient de marchandises de peu de valeur avec ces
+prcieux mtaux, profitrent de l'ignorance de ces peuples, et
+amassrent des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent
+rendus matres du pays, ils creusrent la terre plus avant que n'avaient
+fait les anciens Espagnols, qui d'abord apparemment s'taient contents
+de ce qu'ils trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils
+eurent enlev l'Espagne aux Carthaginois, ne manqurent pas de profiter
+de leur exemple, et tirrent de ces mines d'or et d'argent de fort
+grands revenus.
+
+[Marge: Diod. lib. 4, p. 312, etc.] Le travail pour parvenir ces mines
+et pour en tirer l'or et l'argent tait incroyable; car les veines de
+ces mtaux paraissent rarement sur la superficie: il fallait les
+chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses, o souvent l'on
+trouvait de l'eau en quantit, qui arrtait tout court les ouvriers, et
+semblait devoir les rebuter pour toujours. Mais la cupidit n'est pas
+moins patiente pour soutenir les fatigues qu'ingnieuse pour trouver des
+ressources. Dans la suite, par le moyen des [Marge: [plus haut, p. 35.]]
+pompes qu'Archimde avait inventes dans son voyage en gypte, les
+Romains venaient bout d'lever en haut toute l'eau de ces espces de
+puits, et de les mettre sec. Pour enrichir les matres de ces mines,
+il en cota la vie une infinit d'esclaves, qui taient traits avec
+la dernire duret, que l'on faisait travailler malgr eux coups de
+bton, et qui on ne donnait de repos ni [Marge: Strab. l. 3, pag.
+147.] jour ni nuit. Polybe, cit par Strabon, dit que de son temps il y
+avait quarante mille hommes occups aux mines qui taient dans le
+voisinage de Carthagne, et qu'ils fournissaient chaque jour au peuple
+romain vingt-cinq mille drachmes[190], c'est--dire douze mille cinq
+cents livres.
+
+On ne doit pas tre surpris de voir les Carthaginois, aprs les plus
+grandes dfaites, mettre en peu de temps sur pied de nombreuses armes,
+quiper de grosses flottes, et soutenir pendant plusieurs annes des
+dpenses considrables pour les guerres qu'ils faisaient au loin. Mais
+il doit paratre bien surprenant que les Romains fissent la mme chose,
+eux dont les revenus taient fort modiques avant ces grandes conqutes
+qui leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui n'avaient
+aucune ressource ni du ct du trafic, absolument inconnu Rome, ni du
+ct des mines d'or et d'argent, fort rares en Italie[191], suppos
+qu'il y en et, et dont les frais, par cette raison, auraient absorb
+tout le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale, dans
+leur zle pour le bien public, et dans l'amour du peuple pour la patrie,
+des fonds non moins prompts ni moins assurs que ceux de Carthage, mais
+plus honorables la nation.
+
+[Note 190: Les drachmes dont parle Polybe sont des deniers romains:
+c'est 20,460 francs par jour, et par an 6,138,000 f., en ne comptant que
+300 jours de travail; ce qui donne pour le produit du travail de chaque
+esclave 153 f. environ.--L.]
+
+[Note 191: Selon Pline, aucun pays ne l'emporte sur l'Italie par
+l'abondance des mines de tous mtaux (III, 20, p. 177). Mais son
+assertion parat hasarde: il faut se souvenir, comme d'un fait capital,
+que Rome n'a eu que de la monnaie de cuivre, jusqu'en l'anne 247 avant
+J.C. (Voyez mes _Considrations gnrales sur l'valuation des monnaies
+grecques et romaines_, pag. 108.)--L.]
+
+ VI. _La guerre._
+
+Carthage doit tre considre comme une rpublique marchande tout
+ensemble et guerrire. Elle tait marchande par inclination et par tat;
+elle devint guerrire, d'abord par la ncessit de se dfendre contre
+les peuples voisins, et ensuite par le dsir d'tendre son commerce et
+d'agrandir son empire. Cette double ide nous donne, ce me semble, le
+vrai plan et le vrai caractre de la rpublique carthaginoise. Nous
+avons parl du commerce.
+
+La puissance militaire de Carthage consistait en rois allis, en peuples
+tributaires dont elle tirait des milices et de l'argent, en quelques
+troupes composes de ses propres citoyens, et en soldats mercenaires
+qu'elle achetait dans les tats voisins, sans tre oblige ni de les
+lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout forms et tout
+aguerris, choisissant dans chaque pays les troupes qui avaient le plus
+de mrite et de rputation. Elle tirait de la Numidie une cavalerie
+lgre, hardie, imptueuse, infatigable, qui faisait la principale force
+de ses armes; des les Balares, les plus adroits frondeurs de
+l'univers; de l'Espagne, une infanterie ferme et invincible; des ctes
+de Gnes et des Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la
+Grce mme, des soldats galement bons pour toutes les oprations de la
+guerre, propres servir en campagne ou dans les villes, faire des
+siges ou les soutenir.
+
+Elle mettait ainsi tout d'un coup sur pied une puissante arme, compose
+de tout ce qu'il y avait de troupes d'lite dans l'univers, sans
+dpeupler ses campagnes ni ses villes par de nouvelles leves, sans
+suspendre les manufactures ni troubler les travaux paisibles des
+artisans, sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa marine. Par
+un sang vnal elle s'acqurait la possession des provinces et des
+royaumes, et convertissait les autres nations en instruments de sa
+grandeur et de sa gloire, sans y rien mettre du sien que de l'argent,
+que mme les peuples trangers lui fournissaient par son ngoce.
+
+Si dans le cours d'une guerre elle recevait quelque chec, ces pertes
+taient comme des accidents trangers qui ne faisaient qu'effleurer
+extrieurement le corps de l'tat sans porter de plaies profondes dans
+les entrailles mmes ni dans le coeur de la rpublique. Ces pertes
+taient promptement rpares par les sommes qu'un commerce florissant
+fournissait comme un nerf perptuel de la guerre, et comme un restaurant
+de l'tat toujours nouveau pour acheter des troupes toujours prtes se
+vendre; et, par l'tendue immense des ctes dont ils taient les
+matres, il leur tait ais de lever en peu de temps tous les matelots
+et les rameurs dont ils avaient besoin pour les manoeuvres et le service
+de la flotte, et de trouver d'habiles pilotes et des capitaines
+expriments pour la conduire.
+
+Mais toutes ces parties fortuitement assorties ne tenaient ensemble par
+aucun lien naturel, intime, ncessaire; aucun intrt commun et
+rciproque ne les unissait pour en former un corps solide et
+inaltrable; aucune ne s'affectionnait sincrement au succs des
+affaires et la prosprit de l'tat. On n'agissait pas avec le mme
+zle et on ne s'exposait pas aux dangers avec le mme courage pour une
+rpublique qu'on regardait comme trangre, et par l comme
+indiffrente, que l'on aurait fait pour sa propre patrie, dont le
+bonheur fait celui des citoyens qui la composent.
+
+Dans les grands revers, les rois allis[192] pouvaient tre aisment
+dtachs de Carthage, ou par la jalousie que cause naturellement la
+grandeur d'un voisin plus puissant que soi, ou par l'esprance de tirer
+des avantages plus considrables d'un nouvel ami, ou par la crainte
+d'tre envelopps dans le malheur d'un ancien alli.
+
+[Note 192: Comme Syphax et Masinissa.]
+
+Les peuples tributaires, dgots par le poids et la honte d'un joug
+qu'ils portaient impatiemment, se flattaient pour l'ordinaire d'en
+trouver un plus doux en changeant de matre: ou, si la servitude tait
+invitable, ils taient fort indiffrents pour le choix, comme on le
+verra par plusieurs exemples que cette histoire nous fournira.
+
+Les troupes mercenaires, accoutumes mesurer leur fidlit sur la
+grandeur ou sur la dure du salaire, taient toujours prtes, au moindre
+mcontentement ou sur les plus lgres promesses d'une plus grosse
+solde, passer du ct de l'ennemi qu'elles venaient de combattre, et
+tourner leurs armes contre ceux qui les avaient appeles leur secours.
+
+Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne se soutenait que par ces appuis
+extrieurs, se voyait branle jusque dans ses fondements aussitt
+qu'ils lui taient ts; et, si par-dessus cela son commerce, qui
+faisait son unique ressource, venait tre interrompu par la perte de
+quelque bataille navale, elle croyait toucher sa ruine et se livrait
+au dcouragement et au dsespoir, comme il parut clairement la fin de
+la premire guerre punique.
+
+Aristote, dans le livre o il marque les avantages et les inconvnients
+du gouvernement de Carthage, ne la reprend point de n'avoir que des
+milices trangres; et il est croire qu'elle n'est tombe que
+long-temps aprs dans ce dfaut. Les rvoltes arrives dans les derniers
+temps drent lui apprendre qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un
+tat qui ne se soutient que par les trangers, o il ne trouve ni zle,
+ni sret, ni obissance.
+
+Il n'en tait pas ainsi dans la rpublique romaine. Comme elle tait
+sans commerce et sans argent, elle ne pouvait acheter des secours
+capables de l'aider pousser ses conqutes aussi rapidement que
+Carthage; mais aussi, comme elle tirait tout d'elle-mme et que toutes
+les parties de l'tat taient intimement unies ensemble, elle avait des
+ressources plus sres dans ses grands malheurs que n'en avait Carthage
+dans les siens: et de l vient qu'elle ne songea point du tout
+demander la paix aprs la bataille de Cannes, comme celle-ci l'avait
+demande dans un danger moins pressant.
+
+Carthage avait de plus un corps de troupes compos seulement de ses
+propres citoyens, mais peu nombreux. C'tait l'cole o la principale
+noblesse et ceux qui se sentaient plus d'lvation, de talents et
+d'ambition pour aspirer aux premires dignits, faisaient
+l'apprentissage de la profession des armes. C'tait de leur sein qu'on
+tirait tous les officiers-gnraux qui commandaient les diffrents corps
+de troupes, et qui avaient la principale autorit dans les armes. Cette
+nation tait trop jalouse et trop souponneuse pour en confier le
+commandement des capitaines trangers. Mais elle ne portait pas si
+loin que Rome et Athnes sa dfiance contre ses citoyens, qui elle
+donnait un grand pouvoir, ni ses prcautions contre l'abus qu'ils en
+pouvaient faire pour opprimer leur patrie. Le commandement des armes
+n'y tait point annuel ni fix un temps limit comme dans ces deux
+autres rpubliques. Plusieurs gnraux l'ont conserv pendant un long
+cours d'annes, et jusqu' la fin de la guerre ou de leur vie,
+quoiqu'ils demeurassent toujours comptables de leurs actions la
+rpublique, et sujets tre rvoqus quand, ou une vritable faute, ou
+un malheur, ou le crdit d'une cabale oppose, y donnait occasion.
+
+ VII. _Les sciences et les arts._
+
+On ne peut pas dire que Carthage et entirement renonc la gloire de
+l'tude et du savoir. Masinissa, fils d'un roi[193] puissant, qui y fut
+envoy pour y tre instruit et lev, fait croire qu'il y avait dans
+cette ville quelque cole propre donner une bonne ducation. [Marge:
+Corn. Nep. in vit. Annib. cap. 13.] [Marge: Cic. lib. 1 de Orat. n. 249.
+Plin. lib. 18, cap. 3.] Le grand Annibal, qui en a fait l'honneur en
+tout genre, n'tait pas ignorant dans les belles-lettres, comme on le
+verra dans la suite. Magon, autre gnral fort clbre, n'a pas moins
+illustr Carthage par ses ouvrages que par ses victoires. Il avait crit
+vingt-huit volumes sur l'agriculture; et le snat romain en fit tant de
+cas, qu'aprs la prise de Carthage, lorsqu'il distribuait aux princes
+d'Afrique les bibliothques qui s'y trouvrent (nouvelle preuve que
+l'rudition n'en tait pas absolument bannie), il donna ordre qu'on
+traduist en latin ces livres sur l'agriculture, quoique l'on et dj
+ceux que Caton avait composs sur la mme matire. [Marge: Voss. de
+hist. grc. lib. 4. [p. 513.]] Nous avons encore une version grecque
+d'un trait compos en langue punique[194], par Hannon, sur le voyage
+qu'il avait fait par ordre du snat, avec une flotte considrable,
+autour de l'Afrique, pour y tablir diffrentes colonies. On croit cet
+Hannon plus ancien que celui dont il est parl du temps d'Agathocle.
+
+[Note 193: Roi des Massyliens en Afrique.]
+
+[Note 194: Ce qui nous reste d'Hannon est moins un _trait_ qu'une
+espce d'inscription (traduite du punique par un auteur inconnu),
+contenant les principaux faits du voyage, et qu'Hannon aura fait dposer
+dans un temple son retour.
+
+Les savants s'accordent assez gnralement placer l'poque du Priple
+d'Hannon, vers le temps d'Hrodote.--L.]
+
+[Marge: Plut. de fortun. Alex. pag. 328. Diog. Laert. in Clitom. [IV,
+67.]] [Marge: Tuscul. Qust. l. 3, n. 54.] Clitomaque, appel en langue
+punique _Asdrubal_, tient un rang considrable parmi les philosophes. Il
+succda au fameux Carnade, qui avait t son matre, et soutint
+Athnes l'honneur de la secte acadmique. Cicron[195] lui trouve assez
+d'esprit pour un Carthaginois, et beaucoup d'ardeur pour l'tude. Il
+composa plusieurs livres, dans l'un desquels il consolait les malheureux
+citoyens de Carthage, qui, aprs la ruine de cette ville, se trouvaient
+rduits au triste tat de captivit.
+
+[Note 195: Clitomachus, homo et acutus ut Poenus, et vald
+studiosus ac diligens. (_Academ. qust._ lib. II, n. 98.)]
+
+Je pourrais mettre au nombre, ou plutt la tte des crivains qui ont
+illustr l'Afrique, le clbre Trence, capable de lui faire seul un
+honneur infini par l'clat de sa rputation, s'il n'tait vident que,
+par rapport ses crits, Carthage, o il naquit, doit moins tre
+regarde comme sa patrie que Rome, o il fut lev, et o il puisa cette
+puret de style, cette dlicatesse, cette lgance, qui l'ont rendu
+l'admiration de tous les sicles. On conjecture qu'il fut enlev encore
+enfant, ou du moins fort jeune, par les Numides, dans [Marge: Suet. in
+vit. Terent.] les courses qu'ils faisaient sur les terres des
+Carthaginois, pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux peuples
+depuis la fin de la seconde guerre punique jusqu'au commencement de la
+troisime. On le vendit comme esclave Trentius Lucanus, snateur
+romain, qui, aprs l'avoir fait lever avec beaucoup de soin,
+l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c'tait alors la coutume.
+Il fut uni d'une amiti trs-troite avec Scipion l'Africain le second,
+et avec Llius; et c'tait un bruit public Rome, que ces deux grands
+hommes lui aidaient composer ses pices. Le pote, loin de se dfendre
+d'un bruit qui lui tait si avantageux, s'en fit honneur. Il ne nous
+reste de lui que six comdies. Quelques auteurs, au rapport de Sutone,
+qui a crit sa vie, disent qu' son retour de Grce, o il avait fait un
+voyage, il perdit cent huit pices qu'il avait traduites de Mnandre, et
+qu'il ne put survivre un accident qui devait lui causer une douleur
+trs-sensible. Mais on ne trouve pas que cette particularit de la vie
+de Trence ait un fondement fort solide. Quoi qu'il en soit, il mourut
+l'an de Rome 594, sous le consulat de Cn. Cornelius Dolabella et de M.
+Fulvius, l'ge de trente-cinq ans; et par consquent il tait n l'an
+560.
+
+Il faut pourtant avouer, malgr tout ce que je viens de dire, que la
+disette d'hommes savants a toujours t grande Carthage, puisque dans
+le cours de plus de sept sicles cette puissante rpublique fournit
+peine trois ou quatre auteurs connus. Quoiqu'elle et des liaisons avec
+la Grce et avec les nations les plus polices, elle ne s'tait pas mise
+en peine d'en emprunter les belles connaissances, dont l'acquisition
+n'entrait point dans les vues de son commerce. L'loquence, la posie,
+l'histoire, semblent y avoir t peu connues. Un philosophe
+carthaginois, parmi les savants, passe presque pour un prodige. Que
+croirait-on d'un gomtre ou d'un astronome? Je ne sais s'ils faisaient
+quelque cas de la mdecine, si utile la vie; et de la jurisprudence,
+si ncessaire la socit.
+
+Au milieu d'une indiffrence si marque pour tous les ouvrages de
+l'esprit, l'ducation de la jeunesse ne pouvait tre que fort imparfaite
+et fort grossire. A Carthage toute l'tude, toute la science des jeunes
+gens se bornait, pour le grand nombre, crire et chiffrer, dresser
+un registre, tenir un comptoir, en un mot ce qui regarde le trafic.
+Belles-lettres, histoire, philosophie, c'taient toutes choses peu
+estimes Carthage. Elles furent mme, dans la suite des temps,
+interdites par les lois[196], qui dfendaient expressment tout
+Carthaginois d'apprendre la langue grecque, de peur que par l il ne se
+mt en tat d'entretenir commerce, ou par lettres, ou de vive voix, avec
+les ennemis.
+
+[Note 196: Factum senatusconsultum ne quis postea Carthaginiensis,
+aut litteris grcis, aut sermoni studeret; ne aut loqui cum hoste, aut
+scribere sine interprete posset. (JUST. lib. 2, cap. 5.)]
+
+Que pouvait-on attendre d'une telle disposition? Aussi ne vit-on jamais
+parmi eux cette douceur dans la conduite, cette facilit de moeurs, ces
+sentiments de vertu, que l'ducation a coutume d'inspirer aux nations o
+elle est cultive. Il faut que le petit nombre des grands hommes que
+celle-ci a ports n'aient d leur mrite qu' un heureux naturel, qu'
+des talents singuliers et une longue exprience, sans que la culture
+et l'instruction y aient beaucoup contribu. De l vient que chez ce
+peuple le mrite des plus grands hommes est terni par de grands dfauts,
+par des vices bas, par des passions cruelles; et il est rare d'y voir
+briller une vertu sans tache et sans reproche, noble, gnreuse,
+aimable, et soutenue par des principes constants et clairs, telle
+qu'on en voit en foule parmi les Grecs et les Romains. On sent bien que
+je ne parle ici que des vertus paennes, et selon l'ide qu'en avaient
+les paens. Je ne trouve pas plus de monuments de leur habilet dans les
+arts moins levs et moins ncessaires, comme sont la peinture et la
+sculpture. Je lis qu'ils avaient beaucoup pill de ces sortes d'ouvrages
+sur les nations vaincues: mais je n'apprends nulle part qu'ils en
+eussent beaucoup fait eux-mmes.
+
+De tout ce que je viens de dire on ne peut s'empcher de conclure, que
+le commerce tait le got dominant et le caractre propre de la nation;
+qu'il faisait comme le fonds de l'tat; qu'il tait l'ame de la
+rpublique, et le grand mobile de toutes ses entreprises. Les
+Carthaginois taient la plupart de bons ngociants, uniquement occups
+de leur trafic, pousss par le dsir du gain, n'estimant que les
+richesses, et mettant tous leurs talents aussi-bien que leur principale
+gloire en amasser beaucoup, sans en connatre trop la vritable
+destination, et sans savoir en faire un noble et digne usage.
+
+ VIII. _Caractres, moeurs, qualits des Carthaginois._
+
+Dans le dnombrement[197] des diffrentes qualits que Cicron attribue
+aux diffrentes nations, et par lesquelles il les caractrise, il donne
+aux Carthaginois, pour caractre dominant, la finesse, l'habilet,
+l'adresse, l'industrie, la ruse, _calliditas_, qui avait lieu sans doute
+dans la guerre, mais qui paraissait encore davantage dans tout le reste
+de leur conduite, et qui tait jointe une autre qualit fort voisine,
+qui leur tait encore moins honorable. La ruse et la finesse conduisent
+naturellement au mensonge, la duplicit, la mauvaise foi; et en
+accoutumant insensiblement l'esprit devenir moins dlicat sur le choix
+des moyens pour parvenir ses fins, elles le prparent la fourberie
+et la perfidie. C'tait[198] encore un des caractres des
+Carthaginois, et il tait si marqu et si connu, qu'il avait pass en
+proverbe, et que, pour dsigner une mauvaise foi, on disait une foi
+carthaginoise, _fides punica_; et que, pour marquer un esprit fourbe, on
+n'avait point d'expression ni plus propre ni plus nergique que de
+l'appeler un esprit carthaginois, _punicum ingenium_.
+
+[Note 197: Quam volumus licet ipsi nos amemus; tamen nec numero
+Hispanos, nec robore Gallos, nec calliditate Poenos, nec artibus Grcos,
+nec denique hoc ipso hujus gentis ac terr domestico nativoque sensu
+Italos ipsos ac Latinos, sed pietate ac religione, atque hc un
+sapienti qud deorum immortalium numine omnia regi gubernarique
+perspeximus, omnes gentes nationesque superavimus. (_De Arusp. resp._
+n. 19.)]
+
+[Note 198: Carthaginienses fraudulenti et mendaces... multis et
+variis mercatorum advenarumque sermonibus ad studium fallendi qusts
+cupiditate vocabantur. (Cic. _orat. 2 in Rull._ n. 94.)]
+
+Le dsir excessif d'amasser et l'amour dsordonn du gain taient parmi
+eux une source ordinaire d'injustices et de mauvais procds. Un seul
+exemple en sera la preuve[199]. Pendant une trve que Scipion avait
+accorde leurs instantes prires, des vaisseaux romains battus par la
+tempte, tant arrivs la vue de Carthage, furent arrts et saisis
+par ordre du snat et du peuple, qui ne purent laisser chapper une si
+belle proie. Ils voulaient gagner quelque prix que ce ft[200]. Les
+habitants de Carthage reconnurent, au rapport de saint Augustin, dans
+une occasion assez particulire, qu'ils conservaient encore quelque
+chose de ce caractre.
+
+[Note 199: Magistratus senatum vocare, populus in curi vestibulo
+fremere, ne tanta ex oculis manibusque amitteretur prda. Consensum est
+ut, etc. (LIV. lib. 30, n. 24.)]
+
+[Note 200: Un charlatan avait promis aux habitants de Carthage de
+leur dcouvrir tous leurs plus secrtes penses, s'ils venaient un
+certain jour l'couter. Lorqu'ils furent tous assembls, il leur dit
+qu'ils pensaient tous, quand ils vendaient, vendre cher; et, quand ils
+achetaient, le faire bon march. Ils convinrent tous en riant que
+cela tait vrai; et par consquent ils reconnurent, dit saint Augustin,
+qu'ils taient injustes. _Vili vultis emere et car vendere. In quo
+dicto levissimi scenici omnes tamen conscientias invenerunt suas, eique
+vera et tamen improvisa dicenti admirabili favore plauserunt._ (S.
+AUGUST. lib. 13, _de Trinit._ cap. 3.)]
+
+[Marge: Plut. deger. rep. p. 799.] Ce n'taient pas l les seuls dfauts
+des Carthaginois. Ils avaient dans l'humeur et dans le gnie quelque
+chose d'austre et de sauvage, un air hautain et imprieux, une sorte de
+frocit qui, dans le premier feu de la colre, n'coutant ni raison, ni
+remontrance, se portait brutalement aux derniers excs et aux dernires
+violences. Le peuple, timide et rampant dans la crainte, fier et cruel
+dans ses emportements, en mme temps qu'il tremblait sous ses
+magistrats, faisait trembler son tour tous ceux qui taient dans sa
+dpendance. On voit ici quelle diffrence l'ducation met entre une
+nation et une nation. Le peuple d'Athnes, ville qui a toujours t
+regarde comme le centre de l'rudition, tait naturellement jaloux de
+son autorit et difficile manier, mais cependant avait un fonds de
+bont et d'humanit qui le rendait compatissant au malheur des autres,
+et lui faisait souffrir avec douceur et patience les fautes de ses
+conducteurs. Clon demanda un jour qu'on rompt l'assemble o il
+prsidait, parce qu'il avait un sacrifice offrir et des amis
+traiter. Le peuple ne fit que rire, et se leva. A Carthage, dit
+Plutarque, une telle libert aurait cot la vie.
+
+[Marge: Lib. 22, n. 61.] Tite-Live fait une pareille rflexion au sujet
+de Terentius Varro, lorsque, revenant Rome aprs la bataille de
+Cannes, qui avait t perdue par sa faute, il fut reu par tous les
+ordres de l'tat, qui allrent au-devant de lui et le remercirent de ce
+qu'il n'avait pas dsespr de la rpublique, lui, dit l'historien, qui
+aurait d s'attendre aux derniers supplices s'il avait t gnral
+Carthage, _cui, si Carthaginiensium ductor fuisset, nihil recusandum
+supplicii foret_. En effet, chez eux il y avait un tribunal tabli
+exprs pour faire rendre compte aux gnraux de leur conduite, et on les
+rendait responsables des vnements de la guerre. A Carthage, un mauvais
+succs tait puni comme un crime d'tat, et un commandant qui avait
+perdu une bataille tait presque sr son retour de perdre la vie une
+potence: tant ses habitants taient d'un caractre dur, violent, cruel,
+barbare, et toujours prts rpandre le sang des citoyens, comme celui
+des trangers. Les supplices inous qu'ils firent souffrir Rgulus en
+sont une bonne preuve, et leur histoire nous en fournira des exemples
+qui font frmir.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ SECONDE PARTIE.
+
+ ----------
+
+ HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.
+
+Tout le temps qui s'est coul depuis la fondation de Carthage jusqu'
+sa ruine est de sept cents ans, et peut se diviser en deux parties. La
+premire, beaucoup plus longue et beaucoup moins connue, comme cela est
+ordinaire pour le commencement de tous les tats, s'tend jusqu' la
+premire guerre punique, et renferme cinq cent quatre-vingt-deux ans. La
+seconde, qui se termine la destruction de Carthage, n'est que de cent
+dix-huit ans.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ FONDATION DE CARTHAGE, ET SES ACCROISSEMENTS
+ JUSQU'A LA PREMIRE GUERRE PUNIQUE.
+
+Carthage d'Afrique tait une colonie de Tyr, la ville du monde la plus
+renomme pour le commerce[201]. Long-temps auparavant, Tyr avait dj
+fait passer dans le mme pays une autre colonie, qui y btit la ville
+d'Utique, clbre par la mort du second Caton, qu'on appelle
+ordinairement, pour cette raison, _Caton d'Utique_.
+
+[Note 201: Utica et Carthago, amb inclyt, amb Phoenicibus
+condit: illa fato Catonis insignis, hc suo. (POMPON. MEL. lib. 1,
+cap. 7.)]
+
+Les auteurs varient beaucoup sur l'poque de l'tablissement de
+Carthage. Il est difficile et peu important d'entreprendre de les
+concilier: du moins, pour suivre le plan que je me suis propos dans cet
+ouvrage, il suffit de savoir, peu d'annes prs, le temps o cette
+ville a t btie.
+
+[Marge: Liv. Epitome, lib. 51.] Carthage a dur un peu plus de sept
+cents ans. Elle a t dtruite sous le consulat de Cn. Lentulus et de L.
+Mummius, l'anne 603 de Rome, 3859 du monde, 145 ans avant Jsus-Christ.
+Ainsi sa fondation peut tre place l'an du monde 3158, pendant que Joas
+rgnait sur Juda, 98 ans avant que Rome ft btie, 846 ans avant
+Jsus-Christ[202].
+
+[Note 202: Appien place cette fondation 50 ans avant la guerre de
+Troie; ce serait 1150 ans av. J.-C. selon le calcul de la chronique de
+Paros, et mme 1320, suivant le calcul d'Hrodote. Eusbe, d'aprs
+Philistus, met la fondation de Carthage l'an 804 depuis la vocation
+d'Abraham (1211 av. J. C.); le Syncelle en 1037; d'autres auteurs, selon
+Eusbe, en 1014 et 1044.
+
+D'un autre ct Time, place cet vnement en 814; Velleius Paterculus
+en 818; Justin en 825; Tite-Live en 845; Mnandre d'phse, en 867;
+Solin en 884.
+
+On peut diviser ces opinions en deux principales: celle qui reporte la
+fondation de Carthage au-dessus de l'an 1000; et celle qui la fait
+descendre au-dessous de l'an 900, Il est vraisemblable que des
+diffrences si grandes viennent de ce qu'on a confondu l'poque de
+plusieurs fondations successives.--L.]
+
+[Marge: Justin, lib. 18, c. 4, 5, 6. App. de bel. pun. pag. 1. Strab. l.
+17, pag. 832. Paterc. l. 1, cap. 6.] L'tablissement de Carthage est
+attribu lissa, princesse tyrienne, plus connue sous le nom de Didon.
+Ithobal, roi de Tyr, et pre de la fameuse Jzabel, nomm dans
+l'criture _Ethbaal_, tait son bisaeul. Elle avait pous Acerbas, son
+proche parent, appel autrement Sicharbas et Siche, prince extrmement
+riche, et avait pour frre Pygmalion, qui rgnait Tyr. Celui-ci ayant
+fait mourir Siche, dans le dessein de s'emparer de ses grands biens,
+Didon trompa la cruelle avarice de son frre, s'tant retire
+secrtement avec tous les trsors de Siche. Aprs plusieurs courses,
+elle aborda enfin sur les ctes de la mer Mditerrane, au golfe o
+tait Utique, dans le pays appel l'_Afrique_ [Marge: Strab. l. 17, pag.
+832.] proprement dite, six lieues de Tunis[203], ville aujourd'hui
+fort connue par ses corsaires, et s'y tablit[204] avec sa petite
+troupe, ayant achet un terrain des habitants du pays.
+
+Plusieurs de ceux qui demeuraient dans le voisinage, invits par
+l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour vendre ces
+nouveaux-venus les choses ncessaires la vie, et s'y tablirent
+eux-mmes peu de temps aprs. De ces habitants ramasss de diffrents
+endroits se forma une multitude fort nombreuse. Ceux d'Utique, qui les
+regardaient comme leurs compatriotes et comme des gens qui avaient avec
+eux une origine commune, leur envoyrent des dputs avec de grands
+prsents, et les exhortrent construire une ville dans l'endroit mme
+o ils s'taient d'abord tablis. Les naturels du pays, par un sentiment
+d'estime et de considration assez ordinaire pour les trangers, en
+firent autant de leur ct. Ainsi, tout concourant aux vues de Didon,
+elle btit sa ville, qui fut charge de payer aux Africains un tribut
+annuel pour le terrain qu'on avait achet d'eux, et qui fut appele
+_Carthada_[205], Carthage, nom qui, dans la langue phnicienne et dans
+la langue hbraque, qui sont fort semblables, signifie _la ville
+neuve_. On dit que, lorsqu'on en creusait les fondements, il s'y trouva
+une tte de cheval; ce qui fut pris pour un bon augure, et comme une
+marque qu'un jour cette ville serait fort belliqueuse[206].
+
+[Note 203: 120 stades.]
+
+[Note 204: Quelques-uns disent que Didon usa d'adresse avec les
+habitants du pays, et demanda qu'on voult bien lui vendre, pour
+l'tablissement qu'elle mditait, autant de terrain qu'en pourrait
+renfermer une peau de boeuf. On ne crut pas devoir lui refuser une grce
+si petite en apparence. Elle divisa cette peau en lanires fort
+troites, et entoura par ce moyen un circuit fort tendu, o elle btit
+une citadelle, qui de l fut appele _Byrsa_. Mais ce petit conte du
+cuir de boeuf divis en lanires est gnralement dcri parmi les
+savants, qui font remarquer que le mot hbreu _bosra_, qui signifie
+_fortification_, a donn lieu au mot grec _byrsa_, qui est le nom de la
+citadelle de Carthage.]
+
+[Note 205: Kartha hadath, _ou_ hadtha.]
+
+[Note 206:
+
+ Effodre loco signum, quod regia Juno
+ Monstrrat, caput acris equi: sic nam fore bello
+ Egregiam, et facilem victu per scula gentem.
+
+ VIRG. _n._ lib. I, v. 447.]
+
+Cette princesse, dans la suite, fut recherche en mariage par Iarbas,
+roi de Gtulie, qui menaait de lui faire la guerre si elle ne
+consentait sa proposition. Didon, qui s'tait engage par serment ne
+passer jamais de secondes noces, ne pouvant se rsoudre violer la
+foi qu'elle avait jure Siche, demanda du temps comme pour dlibrer
+et pour apaiser les mnes de son premier mari par des sacrifices qu'elle
+lui offrirait. Ayant donc fait prparer un bcher, elle monta dessus,
+et, tirant un poignard qu'elle avait cach sous sa robe, elle se donna
+la mort.
+
+Virgile a chang beaucoup de choses dans cette histoire, en supposant
+qu'ne, son hros, tait contemporain de Didon, quoiqu'il se soit
+coul prs de trois sicles entre l'un et l'autre, Carthage ayant t
+btie prs de trois cents ans aprs la prise de Troie. On lui pardonne
+aisment cette licence[207], excusable dans un pote, qui n'est point
+astreint l'exactitude scrupuleuse d'un historien; et l'on admire avec
+raison le dessein spirituel de Virgile, qui, voulant intresser sa
+posie les Romains, pour qui il crivait, trouve le moyen d'y faire
+entrer la haine implacable de Carthage et de Rome, et en va chercher
+ingnieusement les semences dans l'origine la plus recule de ces deux
+villes rivales.
+
+Carthage, qui avait eu de trs-faibles commencements, comme nous l'avons
+dit, s'accrut d'abord peu--peu dans le pays mme; mais sa domination ne
+demeura pas long-temps renferme dans l'Afrique. Cette ville ambitieuse
+porta ses conqutes au-dehors, envahit la Sardaigne, s'empara d'une
+grande partie de la Sicile, soumit presque toute l'Espagne; et, ayant
+envoy de tous cts de puissantes colonies, elle demeura matresse de
+la mer pendant plus de six cents ans, et se fit un tat qui le pouvait
+disputer aux plus grands empires du monde par son opulence, par son
+commerce, par ses nombreuses armes, par ses flottes redoutables, et
+surtout par le courage et le mrite de ses capitaines. La date et les
+circonstances de plusieurs de ces conqutes sont peu connues[208]. Je
+n'en dirai qu'un mot, pour mettre le lecteur au fait, et pour lui donner
+quelque ide des pays dont il sera souvent parl dans la suite.
+
+[Note 207: D'aprs la diversit des opinions sur l'poque de la
+fondation de Carthage, on voit que Virgile a pu se croire le matre de
+choisir, entre toutes les dates, celle qui s'accommodait le mieux avec
+l'conomie de son ouvrage: cette date n'est pas aussi dnue de
+fondement qu'on se l'imagine, puisque d'habiles critiques donnent la
+prfrence la date 1255 avant J.-C., qui est peu-prs celle de la
+guerre de Troie. (GOSSELLIN, _Gogr. systm._ 2, 1, p. 138.) Ainsi le
+_choix_ de Virgile n'est pas une _licence_.--L.]
+
+[Note 208: Il existe une lacune de prs de 300 ans, dans l'histoire
+de Carthage, aprs la mort de Didon.--L.]
+
+_Conqutes des Carthaginois en Afrique._
+
+[Marge: Justin. l. 29. cap. 1.] Les premires guerres de Carthage furent
+pour se dlivrer du tribut qu'elle s'tait engage payer tous les ans
+aux Africains pour le terrain qui lui avait t cd. Une telle dmarche
+ne lui fait gure d'honneur. Ce tribut tait le titre primordial de son
+tablissement. Il semble qu'elle en voulait couvrir l'obscurit en
+abolissant ce qui en tait la preuve; mais elle n'y russit pas
+pour-lors. Le bon droit tait entirement du ct des Africains: le
+succs rpondit la justice de leur cause, et la guerre se termina par
+le paiement du tribut.
+
+[Marge: Id. cap. 2.] Elle porta ensuite ses armes contre les Maures et
+les Numides, sur qui elle fit plusieurs conqutes; et, devenue plus
+hardie par ces heureux succs, elle secoua entirement le joug du tribut
+qu'elle payait avec peine, et se rendit matresse d'une grande partie de
+l'Afrique.
+
+[Marge: Sallust. de bell. Jugurt. [c. 78.] Val. Max. lib. 5, cap. 6.] Il
+y eut vers ce temps-l une grande dispute entre Carthage et Cyrne au
+sujet des limites. Cyrne tait une ville fort puissante, situe sur le
+bord de la mer Mditerrane, vers la grande Syrte, qui avait t btie
+par Battus, Lacdmonien.
+
+On convint de part et d'autre que deux jeunes gens partiraient en mme
+temps de chacune des deux villes, et que le lieu o ils se
+rencontreraient servirait de limite aux deux tats. Les Carthaginois
+(c'taient deux frres nomms Philnes) firent plus de diligence: les
+autres, prtendant qu'il y avait de la mauvaise foi, et qu'ils taient
+partis avant l'heure marque, refusrent de s'en tenir l'accord,
+moins que les deux frres, pour carter tout soupon de supercherie, ne
+consentissent tre ensevelis tout vivants dans l'endroit mme o
+s'tait faite la rencontre. Ils y consentirent. Les Carthaginois y
+levrent en leur nom deux autels, leur rendirent chez eux les honneurs
+divins; et depuis ce temps-l ce lieu a t appel les _Autels des
+Philnes_, _Ar Philnorum_, et a servi de borne l'empire des
+Carthaginois, qui s'tendait depuis cet endroit jusqu'aux colonnes
+d'Hercule.
+
+_Conqutes des Carthaginois en Sardaigne, etc._
+
+[Marge: Strab. lib. 5, pag. 224. Diod. lib. 5, pag. 296.] L'histoire ne
+nous apprend rien de prcis, ni du temps o les Carthaginois entrrent
+en Sardaigne, ni de la manire dont ils s'en rendirent les matres. Elle
+fut pour eux d'un grand secours, et, pendant toutes leurs guerres, elle
+leur fournit toujours des vivres en abondance: elle n'est spare de
+l'le de Corse que par un dtroit d'environ trois lieues. La partie
+mridionale, qui tait la plus fertile, avait pour capitale _Caralis_ ou
+_Calaris_ (maintenant _Cagliari_). A l'arrive des Carthaginois, les
+naturels du pays se retirrent sur les montagnes situes vers le nord,
+qui sont presque inaccessibles, et d'o on ne put les faire sortir.
+
+Les Carthaginois s'emparrent aussi des les Balares, appeles
+maintenant _Majorque_ et _Minorque_. Le Port-Magon (_Portus Magonis_),
+qui est dans la dernire, fut ainsi appel du nom d'un gnral
+carthaginois qui, [Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] le premier, en fit usage
+et le fortifia. On ne sait point quel tait ce Magon. Il y a assez
+d'apparence que c'tait le frre d'Annibal. Encore aujourd'hui ce port
+est un des plus considrables de la mer Mditerrane.
+
+[Marge: Diod. lib. 5, pag. 298; et lib. 19, pag. 742.] Ces les
+fournissaient aux Carthaginois les plus habiles frondeurs de l'univers,
+qui leur rendaient de grands services, et dans les batailles et dans les
+siges de villes.
+
+[Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] Ils lanaient de grosses pierres du poids
+de plus d'une livre, et quelquefois mme des balles de plomb[209], avec
+une telle force et une telle roideur, qu'ils peraient les casques, les
+boucliers, les cuirasses les plus fortes; et de plus, avec tant
+d'adresse, que presque jamais ils ne manquaient l'endroit qu'ils avaient
+dessein de frapper. On accoutumait ds l'enfance les habitants des les
+Balares manier la fronde; et pour cela les mres plaaient sur une
+branche d'arbre leve le morceau de pain destin au djeuner des
+enfants, qui demeuraient jeun jusqu' ce qu'ils l'eussent abattu.
+C'est ce qui a fait appeler ces les par les Grecs, [Marge: Strab. lib.
+3, pag. 167; [et 14. p. 654.]] _Baleares_ et _Gymnasi_, parce que leurs
+habitants s'exeraient de bonne heure lancer des pierres avec leurs
+frondes.
+
+[Note 209: Liquescit excussa glans fund, et attritu aeris, velut
+igne, distillat. (SENEC. _nat. Qust._ lib. 2, c. 57.)
+
+= On trouvera plus bas (liv. IX, ch. 11, v.) une note dtaille sur
+les balles de plomb que lanaient les frondeurs des les Balares.--L.]
+
+_Conqutes des Carthaginois en Espagne._
+
+Avant que de parler de ces conqutes, je crois devoir donner une lgre
+ide de l'Espagne.
+
+[Marge: Cluver. lib. 2, cap. 2.] L'Espagne se divise en trois parties:
+la Boetique, la Lusitanie, la Tarragonaise.
+
+La BOETIQUE [210], ainsi appele du fleuve Boetis (le Guadalquivir),
+tait au midi, et contenait ce qu'on appelle maintenant le royaume de
+Grenade, l'Andalousie, une partie de la nouvelle Castille, et
+l'Estramadoure. Cadix, appele par les anciens _Gades_ et _Gadira_, est
+une ville situe dans une petite le du mme nom, sur la cte
+occidentale de l'Andalousie, neuf lieues environ de[Marge: Strab. lib.
+3, pag. 171.] Gibraltar. On sait qu'Hercule, ayant pouss jusque-l ses
+conqutes, s'y arrta, comme tant parvenu au bout du monde. Il y rigea
+deux colonnes pour servir de monuments ses victoires, selon la coutume
+de ces temps-l. Le lieu en a toujours conserv le nom, quoique les
+colonnes aient t ruines par l'injure des temps. Les sentiments des
+auteurs sont fort partags sur l'endroit o l'on doit placer ces
+colonnes. La Boetique tait [Marge: Strab. l. 3, p. 139-142.] la partie
+de l'Espagne la plus fertile, la plus riche et la plus peuple. On y
+comptait jusqu' deux cents villes. C'tait l qu'habitaient les peuples
+appels _Turdetani_, ou _Turduli_. Sur le Boetis taient situes trois
+grandes villes: vers la source, _Castulo_; plus bas, _Corduba_
+(Cordoue), la patrie de Lucain et des deux Snques; enfin _Hispalis_
+(Sville).
+
+[Note 210: Il faut lire par-tout BTIQUE et BTIS; c'est la
+vritable orthographe.--L.]
+
+La LUSITANIE est termine au couchant par l'Ocan, au nord par le fleuve
+_Durius_ (le Duero), et au midi par le fleuve _Anas_ (la Guadiana).
+Entre ces deux fleuves est le Tage. C'est aujourd'hui le Portugal, avec
+une partie de la nouvelle Castille.
+
+La TARRAGONAISE renfermait le reste de l'Espagne, c'est--dire, les
+royaumes de Murcie et de Valence, la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la
+Biscaye, les Asturies, la Galice, le royaume de Lon, et la plus grande
+partie des deux Castilles. _Tarraco_ (Tarragone), ville
+trs-considrable, a donn son nom cette partie de l'Espagne. Assez
+prs de cette ville est _Barcino_ (Barcelone). Son nom fait conjecturer
+qu'elle a t btie par Amilcar, surnomm _Barca_, pre du grand
+Annibal. Les peuples les plus clbres de la Tarragonaise taient:
+[Marge: Iberus.] _Celtiberi_, placs au-del de l'bre; _Cantabri_,
+maintenant la Biscaye; Carpetani, dont la capitale tait Tolde;
+_Oretani_, etc.
+
+L'Espagne, abondante en mines d'or et d'argent, et peuple d'habitants
+belliqueux, avait de quoi piquer en mme temps et l'avarice et
+l'ambition des Carthaginois, plus marchands encore que conqurants par
+la constitution mme de leur rpublique. Ils savaient sans doute ce que
+Diodore rapporte des Phniciens, leurs anctres, [Marge: Diod. lib. 5,
+pag. 312.] lesquels, profitant de l'heureuse ignorance o taient encore
+les Espagnols des richesses immenses caches dans les entrailles de
+leurs terres, leur enlevrent les premiers ces prcieux trsors pour des
+marchandises de nul prix, qu'ils leur donnaient en change. Ils
+prvoyaient aussi que, si ce pays pouvait passer sous leurs lois, il
+leur fournirait en abondance de bonnes troupes, qui leur serviraient
+conqurir les autres nations, comme cela arriva en effet.
+
+[Marge: Justin. lib. 44, c. 5. Diod. lib. 5, pag. 300.] Ce qui donna
+d'abord occasion aux Carthaginois de passer en Espagne, fut le secours
+qu'ils envoyrent ceux de Cadix, qui taient attaqus par les
+Espagnols. Cette ville tait une colonie de Tyr, aussi-bien qu'Utique et
+que Carthage, et mme plus ancienne que l'une et que l'autre. Les
+Tyriens, l'ayant btie, y tablirent le culte d'Hercule, et y
+construisirent en son honneur un temple magnifique, qui depuis a
+toujours t fort clbre. L'heureux succs de cette premire expdition
+des Carthaginois leur fit natre l'envie de porter leurs armes en
+Espagne.
+
+On ne sait point prcisment dans quel temps les Carthaginois entrrent
+en Espagne, ni jusqu'o d'abord ils poussrent leurs conqutes. Il y a
+de l'apparence que, dans ces premiers commencements, elles furent fort
+lentes, parce qu'ils avaient affaire des peuples trs-belliqueux et
+qui se dfendaient avec beaucoup de [Marge: Strab. lib. 3, pag. 158.]
+courage. Ils n'en seraient mme jamais venus bout, comme l'observe
+Strabon, si les Espagnols, runis tous ensemble, avaient form un corps
+d'tat, et s'taient prt un mutuel secours; mais chaque canton, chaque
+peuple tant entirement spar de ses voisins, sans avoir avec eux ni
+commerce ni liaison, il fallait les dompter les uns aprs les autres: ce
+qui, d'un ct, fut la cause de leur perte, mais, de l'autre, faisait
+traner les guerres en longueur, et rendait la conqute du pays beaucoup
+plus difficile[211]. Aussi a-t-on remarqu que, quoique l'Espagne ait
+t la premire province de celles qui sont dans le continent que les
+Romains aient attaque, elle est la dernire qu'ils aient dompte; et
+elle ne passa entirement sous leur joug qu'aprs plus de deux cents ans
+d'une vigoureuse rsistance.
+
+[Note 211: Hispania, prima Romanis inita provinciarum qu quidem
+continentis sint, postrema omnium perdomita est. (LIV. lib. 28, n.
+12.)]
+
+Il parat, par ce que Polybe et Tite-Live nous disent des guerres
+d'Amilcar, d'Asdrubal et d'Annibal en Espagne, dont nous parlerons
+bientt, qu'avant ce temps les Carthaginois n'y avaient pas fait de
+grandes conqutes, et qu'il leur restait encore beaucoup de pays
+subjuguer; mais dans l'espace de vingt ans ils achevrent de s'en rendre
+presque entirement matres.
+
+[Marge: Polyb. l. 3, pag. 192; et lib. 1, pag. 9.] Dans le temps
+qu'Annibal partit pour l'Italie, toute la cte d'Afrique, depuis les
+Autels des Philnes (_Philnorum Ar_), qui sont le long de la grande
+Syrte, jusque vis--vis des colonnes d'Hercule, tait soumise aux
+Carthaginois. En passant le dtroit, ils avaient subjugu toute la cte
+occidentale de l'Espagne, le long de l'Ocan jusqu'aux Pyrnes. La cte
+de l'Espagne qui est sur la mer Mditerrane avait t aussi presque
+entirement subjugue par les Carthaginois: c'est l qu'ils avaient bti
+Carthagne; et ils taient matres de tout ce pays jusqu' l'bre, qui
+bornait leur domaine. Voil quelle tait pour-lors l'tendue de leur
+empire. Il tait rest dans le coeur du pays quelques peuples qu'ils
+n'avaient pu soumettre.
+
+_Conqutes des Carthaginois en Sicile._
+
+Les guerres des Carthaginois en Sicile sont plus connues. Je rapporterai
+ici celles qui se sont faites depuis le rgne de Xerxs, qui engagea les
+Carthaginois porter leurs armes en Sicile, jusqu' la premire guerre
+punique. Cet espace renferme prs de deux cent vingt ans, depuis l'an du
+monde 3520 jusqu' 3738. Dans le commencement de ces guerres, Syracuse,
+qui tait la plus considrable et la plus puissante ville de Sicile,
+avait mis l'autorit souveraine entre les mains de Glon, d'Hiron, de
+Thrasybule, trois frres qui se succdrent l'un l'autre. Aprs eux,
+le gouvernement dmocratique, c'est--dire populaire, y fut tabli, et
+subsista plus de soixante ans. Depuis ce temps-l, ceux qui dominrent
+Syracuse furent les deux Denys, Timolon et Agathocle. Pyrrhus ensuite
+fut appel en Sicile, et n'en demeura matre que pendant fort peu
+d'annes. Tel fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des
+guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas peu faire
+connatre quelle tait la puissance des Carthaginois quand ils
+commencrent entrer en guerre avec les Romains.
+
+La Sicile est la plus grande et la plus considrable de toutes les les
+de la mer Mditerrane. Elle est de figure triangulaire, et c'est pour
+cela qu'elle est appele _Trinacria_ et _Triquetra_. Le ct oriental,
+qui rpond la mer Ionienne[212] ou de Grce, s'tend depuis le
+promontoire ou cap _Pachynum_ (Passaro) jusqu' _Pelorum_ (le cap de
+Pharo). Les villes les plus clbres sur cette cte sont, _Syracus_,
+_Tauromenium_, _Messana_[213]. Le ct septentrional, qui regarde
+l'Italie, s'tend depuis le cap de Plore jusqu'au cap _Lilybe_ (le cap
+Boo). Les villes les plus clbres sont, _Myl_, _Hymera_, _Panormus_,
+_Eryx_, _Motya_, _Lilybum_. Le ct mridional, qui regarde l'Afrique,
+s'tend depuis le cap Lilybe jusqu' Pachynum. Les villes les plus
+clbres sont, _Selinus_, _Agrigentum_, _Gela_, _Camarina_. Cette le
+est spare de l'Italie par un dtroit de quinze cents pas seulement,
+qu'on appelle le [Marge: Strab. lib. 6, pag. 267.] _phare de Messine_,
+parce qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybe en Afrique
+n'est que de 1500 stades, c'est--dire soixante et quinze lieues.
+Strabon le marque ainsi: mais il faut qu'il y ait erreur dans le
+chiffre; et ce qu'il ajoute immdiatement aprs en est une preuve. Il
+dit qu'un homme qui avait la vue excellente pouvait, du bord de la
+Sicile, compter les vaisseaux qui sortaient du port de Carthage. Est-il
+possible que la vue porte jusqu' 60 ou 75 lieues? Il faut donc corriger
+ainsi cet endroit: Le trajet de Lilybe en Afrique n'est que de 25
+lieues[214].
+
+[Note 212: Mer de Sicile: c'est le nom de la portion de mer qui
+spare la Sicile de la Grce. La mer _Ionienne_ tait plus haut, entre
+la Grce et l'Italie.--L.]
+
+[Note 213: Ajoutez: _Catana_, _Megara_, _Naxos_.--L.]
+
+[Note 214: Il ne faut rien changer au texte de Strabon, parce que ce
+texte est confirm par deux autres passages du mme auteur, dans
+lesquels la distance de Lilybe Carthage est galement donne comme
+tant de 1500 stades (II, p. 122; XVII, p. 834). La correction que
+propose Rollin est donc inadmissible. D'ailleurs, le trajet de Carthage
+ Lilybe, d'aprs les observations rcentes du capitaine Gauthier, que
+m'a communiques M. Buache, de l'Institut, est de 1 55' 30" de
+l'chelle des latitudes, ou de 38 lieues 1/2 de 20 au degr; et non 25
+lieues, comme le dit Rollin: cet intervalle, converti en stades, est
+gal 1602 stades de 833-1/3 au degr: ainsi la mesure de Strabon pche
+plutt en dfaut qu'en excs.
+
+Quant l'impossibilit du fait rapport par Strabon et par d'autres
+auteurs, elle est certaine, ne considrer que la distance des deux
+points. Dans un mmoire lu l'Institut, M. Mongez cherche
+l'expliquer, en supposant, ce qui est possible, que les Carthaginois, au
+moment o ils envoyaient du secours Lilybe, allumaient de grands feux
+sur les hauteurs voisines de Carthage pour avertir la garnison de
+Lilybe; or, on a des exemples que la diffusion de la lumire dans
+l'atmosphre rend visibles de tels signaux des distances
+considrables. Dans cette hypothse, on conoit qu'un homme plac sur
+une vigie leve, instruit par ces feux du dpart des vaisseaux, ait
+voulu faire croire qu'il les voyait rellement sortir du port de
+Carthage.--L.]
+
+On ne sait point non plus prcisment dans quel temps les Carthaginois
+commencrent porter leurs armes en Sicile[215]. Il est certain
+seulement qu'ils en possdaient [Marge: AN. M. 3501 CARTH. 343. ROME
+245. AV. J.C. 503.] dj quelque partie lorsqu'ils firent avec les
+Romains un trait, l'anne mme o les rois furent chasss de Rome et
+les consuls substitus en leur place, vingt-huit ans avant que Xerxs
+attaqut la Grce. Ce trait, qui est le premier dont il soit fait
+mention entre ces [Marge: Polyb. lib. 3, pag. 176.] deux peuples, parle
+de l'Afrique et de la Sardaigne comme appartenant aux Carthaginois, au
+lieu que, pour la Sicile, les conventions ne tombent que sur les parties
+de cette le qui leur obissaient. Par ce trait, il est marqu
+expressment que les Romains ni leurs allis ne pourront naviguer
+au-del du _Beau-Promontoire_, qui tait tout prs de Carthage, et que
+les marchands qui aborderont dans cette ville pour le commerce ne
+paieront que certains droits qui y sont fixs.
+
+[Note 215: Les auteurs de l'Histoire universelle (T. XII, p. 17, d.
+in 4o) trouvent ici une contradiction manifeste avec ce que Rollin a dit
+un peu plus haut: _ce fut Xerxs qui engagea les Carthaginois porter
+leurs armes en Sicile_. La contradiction existerait en effet si Rollin
+avait dit: _ porter pour la premire fois leurs armes en Sicile_.--L.]
+
+Par ce mme trait l'on voit que les Carthaginois taient attentifs ne
+donner aux Romains aucune entre dans les pays de leur obissance, ni
+aucune connaissance de ce qui s'y passait; comme si ds-lors les
+Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance naissante des Romains,
+et qu'ils eussent dj couv dans leur sein des semences secrtes de la
+jalousie et de la dfiance qui devaient un jour clater par des guerres
+aussi longues que cruelles, et par une animosit et une haine de part et
+d'autre que la ruine seule de l'un des deux empires pouvait teindre.
+
+[Sidenote: Diod. l. II, p. 1 et 16-22. AN. M. 3520 AV. J.C. 484.]
+Quelques annes aprs ce premier trait, les Carthaginois firent
+alliance avec Xerxs, roi des Perses. Ce prince, qui ne se proposait
+rien moins que d'exterminer entirement les Grecs, qu'il regardait comme
+des ennemis irrconciliables, ne crut pas pouvoir russir dans son
+dessein s'il n'engageait dans son parti les Carthaginois, dont la
+puissance ds-lors tait formidable. Ceux-ci, qui ne perdaient point de
+vue le dessein qu'ils avaient conu de s'emparer du reste de la Sicile,
+saisirent avidement l'occasion favorable qui se prsentait d'en achever
+la conqute. Le trait fut donc conclu. On convint que les Carthaginois
+attaqueraient avec toutes leurs forces les Grecs tablis dans la Sicile
+et dans l'Italie, pendant que Xerxs en personne marcherait contre la
+Grce mme.
+
+Les prparatifs de cette guerre durrent trois ans. L'arme de terre ne
+montait pas moins de trois cent mille hommes. La flotte tait compose
+de deux mille vaisseaux[216], et de plus de trois mille petits btiments
+de charge. Amilcar, qui tait le capitaine de son temps le plus estim,
+partit de Carthage avec ce formidable appareil. Il aborda
+Palerme[217], et, aprs y avoir fait prendre quelque repos ses
+troupes, il marcha contre la ville d'Hymre, qui n'en est pas fort
+loigne, et en forma le sige. Thron, gouverneur de la place[218], se
+voyant fort serr, dputa Syracuse vers Glon, qui s'en tait rendu
+matre. Il accourut aussitt son secours avec une arme de cinquante
+mille hommes de pied, et cinq mille chevaux. Son arrive rendit le
+courage et l'esprance aux assigs, qui, depuis ce temps-l, se
+dfendirent trs-vigoureusement.
+
+[Note 216: J'ai peine croire que cette arme ft aussi nombreuse
+que le disent Hrodote et Diodore de Sicile. On ne voit pas qu'en aucune
+autre circonstance les Carthaginois aient mis sur pied une arme de
+150,000 hommes, plus forte raison de 300,000: et, quant au nombre de
+2000 vaisseaux de guerre, on peut en douter, quand on songe que la
+flotte de Xerxs n'tait que de 1200 vaisseaux.
+
+Hrodote ne parat pas du reste garantir la certitude de ces
+renseignements; il les rapporte sur la foi des Siciliens eux-mmes:
+[Grec: legetai de kai tade ypo tn en Sikeli oixmenn] (HRODOTE,
+VII, 165); et l'on peut croire que les Siciliens ont grossi le nombre
+de leurs ennemis pour augmenter la gloire de leur triomphe.--L.]
+
+[Note 217: Cette ville est appele en latin _Panormus_.]
+
+[Note 218: Il tait tyran d'Agrigente.--L.]
+
+Glon tait fort habile dans le mtier de la guerre, sur-tout pour les
+ruses. On lui amena un courrier charg d'une lettre des habitants de
+Slinonte, ville de Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient
+avis que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demande arriverait un
+certain jour. Glon en choisit dans ses troupes un pareil nombre, qu'il
+fit partir vers le temps dont on tait convenu. Ayant t reus dans le
+camp des ennemis comme venant de Slinonte, ils se jetrent sur Amilcar,
+qu'ils turent, et mirent le feu aux vaisseaux. Dans le moment mme de
+leur arrive, Glon attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois,
+qui se dfendirent d'abord fort vaillamment; mais, quand ils apprirent
+la mort de leur gnral, et qu'ils virent leur flotte en feu, le courage
+et les forces leur manquant, ils prirent la fuite. Le carnage fut
+horrible, et il y en eut plus de cent cinquante mille de tus. Les
+autres, s'tant retirs dans un endroit o ils manquaient de tout, ne
+purent pas s'y dfendre long-temps, et se rendirent discrtion. Ce
+combat se donna le jour mme de la clbre action des Thermopyles, o
+trois cents Spartiates disputrent, au prix de leur sang, Xerxs le
+passage dans la Grce[219]. [Marge: Lib. 7, cap. 167.] Hrodote raconte
+autrement la mort d'Amilcar. Il dit que le bruit commun parmi les
+Carthaginois tait que ce gnral, voyant la dfaite entire de ses
+troupes, pour ne point survivre sa honte, se prcipita lui-mme dans
+le bcher o il avait immol plusieurs victimes humaines.
+
+Quand on apprit Carthage la triste nouvelle de la dfaite entire de
+l'arme, la surprise, la douleur, le dsespoir, y causrent un trouble
+et une alarme qui ne peuvent s'exprimer. Ils croyaient dj voir
+l'ennemi leurs portes. C'tait le caractre des Carthaginois, de
+perdre d'abord courage dans les grands revers. Ils dputrent aussitt
+vers Glon pour lui demander la paix, quelque condition que ce ft: il
+les couta avec bont. La victoire si complte qu'il venait de
+remporter, loin de le rendre fier et intraitable, n'avait fait
+qu'augmenter sa modestie et sa douceur, mme l'gard des ennemis. Il
+leur accorda la paix, exigeant seulement d'eux qu'ils payassent pour
+frais de la guerre deux mille talents; ce qui revient six millions de
+notre monnaie[220]. Il demanda aussi qu'ils btissent deux temples o
+l'on expost en public et o l'on gardt comme en dpt les conditions
+du trait. Les Carthaginois crurent que ce n'tait point acheter trop
+cher une paix qui leur tait si ncessaire, et qu'ils n'avaient presque
+pas os esprer. Giscon, fils d'Amilcar, selon la coutume injuste qu'ils
+avaient d'imputer aux gnraux les mauvais succs de la guerre, et de
+leur en faire porter la peine, fut puni du malheur de son pre, et
+envoy en exil. Il passa le reste de sa vie Slinonte, ville de
+Sicile.
+
+[Note 219: Hrodote (II, 166) et Aristote (_Poetic._ 23) disent
+au contraire que ce fut le jour mme de la bataille de Salamine. Leur
+tmoignage mrite sans doute la prfrence.--L.]
+
+[Note 220: 11,000,000 francs.--L.]
+
+Glon, de retour Syracuse, convoqua le peuple, et invita tous les
+citoyens venir l'assemble avec leurs armes. Pour lui, il entra sans
+armes et sans gardes, et rendit compte de toute la conduite de sa vie.
+Son discours ne fut interrompu que par des tmoignages publics de
+reconnaissance et d'admiration. Loin d'tre trait comme un tyran qui
+et opprim la libert de sa patrie, il en fut regard comme le
+bienfaiteur et le librateur. Tous, d'un consentement unanime, le
+proclamrent roi; et cette dignit, aprs lui, fut confre deux de
+ses frres.
+
+[Marge: Diod. l. 13, p. 169-171, et 179-186. AN. M. 3592 CARTH. 434.
+ROM. 336. AV. J.C. 412.] Aprs la clbre dfaite des Athniens devant
+Syracuse, o Nicias prit avec toute sa flotte, les Sgestains, qui
+s'taient dclars pour eux contre les Syracusains, craignant le
+ressentiment de leurs ennemis, et se voyant dj attaqus par ceux de
+Slinonte, implorrent le secours des Carthaginois, et se mirent, eux et
+leur ville, sous leur protection. On dlibra quelque temps Carthage
+sur le parti qu'il fallait prendre, l'affaire souffrant de grandes
+difficults. D'un ct les Carthaginois dsiraient fort se rendre
+matres d'une ville qui tait tout--fait leur biensance; de l'autre
+ils craignaient la puissance et les forces des Syracusains, qui venaient
+d'exterminer l'arme nombreuse des Athniens, et qu'une si grande
+victoire rendait plus formidables que jamais. La passion de s'agrandir
+l'emporta, et l'on promit du secours aux Sgestains.
+
+On confia le soin de cette guerre Annibal, lequel avait pour-lors la
+premire dignit de l'tat, c'est--dire celle de suffte. Il tait
+petit-fils d'Amilcar, qui avait t dfait par Glon, et tu devant
+Hymre, et fils de Giscon, qui avait t condamn l'exil. Il partit,
+anim d'un vif dsir de venger sa famille et sa patrie, et d'effacer la
+honte de la dernire dfaite. Son arme et sa flotte taient
+trs-nombreuses[221]. Il aborda un lieu appel le _Puits de
+Lilybe_[222], qui a donn son nom la ville btie depuis dans le mme
+endroit. Sa premire entreprise fut le sige de Slinonte. L'attaque fut
+trs-vive, et la dfense ne le fut pas moins, les femmes mme montrant
+un courage beaucoup au-dessus de leur sexe. Aprs une longue rsistance,
+la ville fut prise d'assaut et abandonne au pillage. Le vainqueur
+exera les dernires cruauts, sans avoir gard ni au sexe ni l'ge.
+Il permit aux habitants qui s'taient sauvs par la fuite de demeurer
+dans la ville, aprs l'avoir dmantele, et de cultiver les terres,
+condition de payer un tribut aux Carthaginois. Cette ville subsistait
+depuis 242 ans.
+
+[Note 221: Suivant phore, il avait 200,000 hommes de pied, 4000
+cavaliers (ap. Diod. XIII, 54): selon Time, seulement 100,000 en tout
+(ap. eumd. l. 1.); et ce dernier s'accorde avec Xnophon (_Hellen._ I,
+c. 1, 27).--L.]
+
+[Note 222: Il aborda au cap Lilybe, et campa prs du puits de ce
+nom.--L.]
+
+Hymre, qu'il assigea ensuite, et qu'il prit aussi d'assaut, aprs
+avoir t traite avec encore plus de cruaut, fut entirement rase 240
+ans aprs sa fondation. Il fit souffrir toutes sortes d'ignominie et de
+supplices trois mille prisonniers, et les fit gorger tous dans
+l'endroit mme o son grand-pre avait t tu par les cavaliers de
+Glon, pour apaiser et satisfaire ses mnes par le sang de ces
+malheureuses victimes.
+
+Aprs ces expditions, Annibal retourna Carthage. Toute la ville
+sortit au-devant de lui, et le reut au milieu des cris de joie et des
+applaudissements.
+
+[Marge: Diod. l. 13, p. 201-203, 206-211, 226-231.] Ces heureux succs
+renouvelrent le dsir et le dessein qu'avaient toujours eus les
+Carthaginois de se rendre matres de la Sicile entire. Trois ans aprs,
+ils nommrent encore pour gnral Annibal; et, comme il s'excusait sur
+son grand ge, et refusait de se charger de cette guerre, on lui donna
+pour lieutenant Imilcon, fils d'Hannon, qui tait de la mme famille.
+Les prparatifs de la guerre furent proportionns au grand dessein que
+les Carthaginois avaient conu. La flotte et l'arme se trouvrent
+bientt prtes, et l'on partit pour la Sicile. Le nombre des troupes
+montait, selon Time, plus de six-vingt mille hommes, et, selon
+phore, trois cent mille[223]. Les ennemis, de leur ct, s'taient
+mis en tat de les bien recevoir; et les Syracusains avaient envoy chez
+tous leurs allis pour y lever des troupes, et dans toutes les villes de
+la Sicile pour les exhorter dfendre courageusement leur libert.
+
+[Note 223: Time, presque toujours en opposition avec phore, mrite
+beaucoup plus de confiance. L'antiquit reprochait ce dernier peu de
+vracit: et ce reproche parat assez confirm par les passages que
+Diodore cite de lui.--L.]
+
+Agrigente s'attendait essuyer les premires attaques. C'tait une
+ville puissamment riche, et environne de bonnes fortifications. Elle
+tait situe, aussi-bien que Slinonte, sur la cte de Sicile qui
+regarde l'Afrique. En effet, Annibal commena la campagne par le sige
+de cette ville. Ne la jugeant prenable que par un endroit, il tourna
+tous ses efforts de ce ct-l, fit faire des leves et des terrasses
+qui allaient jusqu' la hauteur des murs, et employa ces ouvrages les
+dcombres et les dmolitions des tombeaux qui taient autour de la
+ville, et qu'il avait fait abattre pour cet effet. La peste se mit
+bientt aprs dans l'arme, et fit prir un grand nombre de soldats, et
+le gnral mme. Les Carthaginois crurent que c'tait une punition des
+dieux, qui vengeaient ainsi l'injure faite aux morts, dont plusieurs
+mme s'imaginrent avoir vu les spectres pendant la nuit. On cessa donc
+de toucher aux tombeaux, on ordonna des prires selon le rit observ
+Carthage, on immola un enfant Saturne par une superstition inhumaine,
+et l'on jeta plusieurs victimes dans la mer en l'honneur de Neptune.
+
+Les assigs, qui d'abord avaient remport plusieurs avantages, se
+trouvrent tellement presss par la famine, que, se voyant sans
+esprance et sans ressource, ils prirent le parti d'abandonner la ville:
+on marqua la nuit suivante pour le dpart. On juge aisment quelle fut
+la douleur de ces pauvres habitants, obligs d'abandonner leurs maisons,
+leurs richesses, leur patrie; mais la vie leur tait plus chre que tout
+le reste. Jamais spectacle ne fut plus triste. Sans parler des autres,
+on voyait une troupe de femmes plores traner aprs elles leurs
+enfants pour les drober la cruaut du vainqueur; mais ce qu'il y eut
+de plus douloureux fut la ncessit o l'on se trouva de laisser dans la
+ville les vieillards et les malades, qui leur tat ne permettait ni de
+fuir ni de se dfendre. Ces malheureux exils arrivrent Gela, qui
+tait la ville la plus prochaine, et ils y reurent tous les
+soulagements qu'ils pouvaient attendre dans un tat si dplorable.
+
+Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit gorger tous ceux qui y
+taient rests. Le butin fut immense, et tel qu'on peut s'imaginer dans
+une ville des plus opulentes de la Sicile, qui avait deux cent mille
+habitants, et qui n'avait jamais souffert de sige, ni par consquent de
+pillage. On y trouva un nombre infini de tableaux, de vases, de statues
+de toutes sortes (car cette ville avait un got exquis pour ces
+rarets), et entre autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoy
+ Carthage.
+
+Le sige d'Agrigente avait dur huit mois. Imilcon y fit passer le
+quartier d'hiver ses troupes, pour leur donner quelque repos, et au
+commencement du printemps il en sortit, aprs avoir ruin entirement la
+ville. Il assigea ensuite Gela, et la prit malgr le secours qu'y mena
+Denys le Tyran, qui s'tait empar de l'autorit Syracuse. Imilcon
+termina la guerre par un trait qu'il fit avec Denys, dont les
+conditions furent que les Carthaginois, outre leurs anciennes conqutes
+dans la Sicile, demeureraient matres du pays des Sicaniens[224], de
+Slinonte, d'Agrigente, d'Hymre, comme aussi de celui de Gla et de
+Camarine, dont les habitants pourraient demeurer dans leurs villes
+dmanteles, en payant tribut aux Carthaginois; que les Lontins, les
+Messniens, et tous les Siciliens vivraient selon leurs lois, et
+conserveraient leur libert et leur indpendance; qu'enfin les
+Syracusains demeureraient soumis Denys. Imilcon, aprs la conclusion
+de ce trait, retourna Carthage, o la peste fit prir un grand nombre
+de citoyens.
+
+[Note 224: Les Sicaniens et les Siciliens anciennement taient deux
+peuples distingus.]
+
+[Marge: Diod. l. 14, p. 268-278. AN. M. 3600 CARTH. 442. ROM. 344. AV.
+J.C. 404.] Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois que pour
+se donner le temps d'affermir son autorit naissante, et de travailler
+aux prparatifs de la guerre qu'il mditait contre eux. Comme il savait
+combien la puissance de ce peuple tait formidable, il n'oublia rien
+pour se mettre en tat de l'attaquer avec succs; et il fut
+merveilleusement second dans son dessein par le zle de ses peuples. La
+rputation de ce prince, le dsir de s'en faire connatre, l'attrait du
+gain, et la vue des rcompenses qu'il promettait ceux dont l'industrie
+se ferait distinguer, attirrent de toutes parts en Sicile ce qu'il y
+avait pour-lors de plus habiles ouvriers en tout genre. Syracuse entire
+tait devenue comme un grand atelier, o de tous cts on tait occup
+faire des pes, des casques, des boucliers, des machines de guerre, et
+ prparer tout ce qui est ncessaire pour la construction et pour
+l'quipement des vaisseaux. L'invention de ceux cinq rangs de rames
+tait toute rcente: jusque-l on n'avait vu que des vaisseaux trois
+rangs de rames, _triremes_. Denys animait le travail par sa prsence,
+par des libralits et des louanges qu'il savait dispenser propos, et
+sur-tout par des manires populaires et engageantes, moyens encore plus
+efficaces que tout le reste pour rveiller l'industrie et l'ardeur des
+ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui excellaient
+dans leur genre[225].
+
+[Note 225: Honos alit artes.]
+
+Quand tout fut prt, et qu'il eut lev en diffrents pays un grand
+nombre de troupes, il convoqua l'assemble des Syracusains, leur exposa
+son dessein, et leur reprsenta que les Carthaginois taient les ennemis
+dclars des Grecs; qu'ils ne se proposaient rien moins que d'envahir
+toute la Sicile; qu'ils voulaient mettre sous le joug toutes les villes
+grecques, et que, si l'on n'arrtait leurs progrs, Syracuse se verrait
+bientt elle-mme attaque; que, s'ils ne faisaient point actuellement
+d'entreprise, on devait leur inaction aux ravages que la peste avait
+causs parmi eux; que c'tait une conjoncture favorable dont il fallait
+profiter. Quoique la tyrannie et le tyran fussent trs-odieux aux
+Syracusains, la haine contre les Carthaginois l'emporta; et tout le
+monde, plus touch des motifs d'une politique intresse que de la
+justice, applaudit au discours de Denys. Sans aucun sujet de plaintes,
+sans dclaration de guerre, il abandonna au pillage et la fureur du
+peuple les biens et la personne des Carthaginois. Il y en avait un assez
+grand nombre Syracuse, qui, sur la foi des traits, y exeraient le
+commerce. On courut de tous cts dans leurs maisons; on pilla leurs
+effets; on prtendit tre suffisamment autoris pour leur faire souffrir
+ eux-mmes toutes sortes d'ignominies et de supplices, en reprsailles
+des cruauts qu'ils avaient exerces contre les habitants du pays; et ce
+pernicieux exemple de perfidie et d'inhumanit fut suivi dans toute
+l'tendue de la Sicile. Ce fut l comme le signal sanglant de la guerre
+qu'on leur dclarait. Denys, aprs avoir ainsi commenc par se faire
+justice lui-mme, envoya des dputs Carthage, pour demander qu'ils
+rendissent la libert toutes les villes de la Sicile; qu'autrement ils
+y seraient traits comme ennemis. Cette nouvelle y rpandit une grande
+alarme, sur-tout cause du pitoyable tat o ils se trouvaient.
+
+Denys ouvrit la campagne par le sige de Motya, qui tait la place
+d'armes des Carthaginois en Sicile, et il poussa vivement ce sige, sans
+qu'Imilcon, qui commandait la flotte ennemie, pt la secourir. Il fit
+avancer ses machines, battit la place coups de bliers, approcha des
+murs les tours six tages qui taient portes sur des roues, et qui
+galaient la hauteur des maisons, et de l il incommodait fort les
+assigs par ses catapultes, machines nouvellement inventes, qui
+lanaient en grand nombre et avec grande force des traits et des pierres
+contre les ennemis. La ville enfin, aprs une longue et vigoureuse
+rsistance, fut prise d'assaut, et tous les habitants passs au fil de
+l'pe, except ceux qui se rfugirent dans les temples. On abandonna
+le pillage au soldat. Denys, y ayant laiss une bonne garnison et un
+gouvernement sr, retourna Syracuse.
+
+[Marge: Diod. l. 14, p. 279-295. Justin. l. 19, c. 2 et 3.] L'anne
+suivante, Imilcon, que les Carthaginois avaient nomm suffte, revint en
+Sicile avec une arme beaucoup plus nombreuse qu'auparavant[226]. Il
+aborda Palerme, recouvra Motya par force, et prit plusieurs autres
+villes[227]. Anim par ces heureux succs, il marcha vers Syracuse pour
+en former le sige, menant ses troupes de pied par terre, pendant que sa
+flotte, sous la conduite de Magon, ctoyait les bords.
+
+[Note 226: De 300,000 hommes de pied, de 4000 chevaux, et de 400
+chariots, selon phore; et seulement de 100,000 hommes, selon Time.
+(Diod. Sic. XIV, 54).--L.]
+
+[Note 227: Entre autres, Messane qu'il rasa, et Catane.--L.]
+
+L'arrive d'Imilcon jeta un grand trouble dans la ville. Plus de deux
+cents vaisseaux, orns des dpouilles des ennemis, et s'avanant en bon
+ordre, entrrent comme en triomphe dans le grand port, suivis de cinq
+cents barques[228]. On vit en mme temps arriver d'un autre ct l'arme
+de terre, compose, selon quelques auteurs, de trois cent mille hommes
+de pied et de trois mille chevaux. Imilcon fit dresser sa tente dans le
+temple mme de Jupiter: le reste de l'arme campa douze stades,
+c'est--dire un peu plus d'une demi-lieue de la ville. S'en tant
+approch, il prsenta la bataille aux habitants, qui se donnrent bien
+de garde de l'accepter. Content d'avoir tir des Syracusains l'aveu de
+leur faiblesse et de sa supriorit, il retourna dans son camp, ne
+doutant point que bientt il ne dt se rendre matre de la ville, et la
+regardant dj comme une proie assure et qui ne pouvait lui chapper.
+Pendant trente jours il fit le dgt des terres voisines, et ruina tout
+le pays. Il se rendit matre du faubourg d'Acradine, et pilla les
+temples de Crs et de Proserpine. Pour fortifier son camp, il abattit
+tous les tombeaux qui taient autour de la ville, et entre autres celui
+de Glon et de Dmarte sa femme, qui tait d'une magnificence
+extraordinaire.
+
+[Note 228: Le texte de Diodore est ici corrompu.--L.]
+
+Ces heureux succs ne furent pas d'une longue dure. Tout l'clat de ce
+triomphe anticip s'vanouit en un moment, et montra tous les mortels,
+dit l'historien, que quiconque s'lve insolemment par l'orgueil, tt ou
+tard abattu par une force suprieure, sera forc de reconnatre sa
+faiblesse. Lorsque Imilcon, matre de presque toutes les villes de
+Sicile, s'attendait mettre le comble ses victoires par la prise de
+Syracuse, la maladie contagieuse se mit dans son arme, et y fit des
+ravages incroyables. On tait dans le fort de l't; et la chaleur,
+cette anne, tait trs-grande. La contagion commena par les Africains,
+qui mouraient tas, sans qu'on pt les secourir. D'abord on enterrait
+les morts; mais le nombre en augmentant tous les jours, et le mal se
+communiquant promptement, les cadavres demeurrent sans spulture, et
+les malades sans secours. Cette peste tait accompagne de symptmes
+extraordinaires, de cruelles dyssenteries, de fivres violentes, de
+dchirements d'entrailles, de douleurs aigus par tout le corps, de
+frnsie mme et de fureur, en sorte qu'ils se jetaient sur quiconque
+venait leur rencontre, et le mettaient en pices.
+
+Denys ne laissa pas chapper une occasion si favorable d'attaquer les
+ennemis. Plus qu' demi vaincus par la peste, ils ne firent pas grande
+rsistance. Les vaisseaux furent, pour la plupart, ou pris par l'ennemi,
+ou consums par le feu. Tous les habitants de Syracuse, vieillards,
+femmes, enfants, sortirent en foule de la ville pour tre tmoins d'un
+vnement qui leur paraissait tenir du miracle. Ils levaient les mains
+au ciel pour remercier les dieux protecteurs de leur ville, et vengeurs
+de la saintet des temples et des tombeaux viols indignement par ces
+barbares. La nuit tant survenue, chacun se retira de son ct. Imilcon
+profita de ce moment de relche, et envoya vers Denys pour lui demander
+la permission d'emmener avec lui Carthage le peu qui lui restait de
+troupes, en lui offrant trois cents talents[229], qui taient tout
+l'argent qu'il avait de reste. Il ne put obtenir cette permission que
+pour les seuls Carthaginois, avec lesquels il se sauva de nuit, laissant
+tous les autres soldats la discrtion de l'ennemi.
+
+[Note 229: Trois cent mille cus. = 1,650,000 francs.--L.]
+
+Voil l'tat dans lequel ce chef des Carthaginois, si fier quelques
+moments auparavant, se retira de Syracuse. Plaignant amrement son sort,
+et encore plus celui de la rpublique, il accusait avec insulte et
+emportement les dieux, seuls auteurs de son infortune; car l'ennemi,
+disait-il, peut bien se rjouir de nos maux, mais non s'en glorifier.
+Vainqueurs des Syracusains, la peste seule a pu nous vaincre. Sa grande
+douleur, et qui le touchait le plus vivement, tait d'avoir survcu
+tant de braves guerriers qui taient morts les armes la main; mais,
+ajoutait-il, la suite fera connatre si c'est la crainte de la mort, ou
+le dsir de ramener dans leur patrie les restes malheureux de mes
+citoyens, qui m'a fait survivre la perte de tant de gnreux soldats.
+En effet, ds qu'il fut arriv Carthage, qu'il trouva dans une
+dsolation qui ne se peut exprimer, il entra dans sa maison, en ferma
+les portes sur lui sans vouloir y admettre personne, pas mme ses
+enfants; et se donna la mort par un prtendu courage que les paens
+admiraient, mais qui n'en avait que le nom, et qui cachait dans le fond
+un vritable dsespoir.
+
+Un nouveau surcrot de malheurs accabla cette ville infortune. Les
+Africains, de tout temps pleins de haine contre Carthage, mais irrits
+alors jusqu' la fureur de ce qu'on avait laiss leurs compatriotes
+Syracuse, en les livrant la boucherie, s'assemblent comme des
+forcens, sonnent l'alarme, prennent les armes, et, aprs s'tre saisis
+de Tunis, marchent contre Carthage au nombre de plus de deux cent mille
+hommes. La ville se crut perdue. On regarda ce nouvel incident comme un
+effet et comme une suite de la colre des dieux, qui poursuivait les
+coupables jusque dans Carthage mme. Comme ses habitants portaient la
+superstition l'excs, sur-tout dans les calamits publiques, on songea
+avant tout apaiser les dieux. Crs et Proserpine taient des
+divinits inconnues jusque-l dans le pays. Pour rparer l'outrage qui
+leur avait t fait par le pillage de leurs temples, on leur rigea de
+magnifiques statues, on leur donna pour prtres les personnes les plus
+qualifies de la ville, on leur offrit des sacrifices et des victimes
+selon le rit grec, et l'on n'omit rien de ce qu'ils croyaient pouvoir
+leur rendre ces desses propices. Aprs ce premier soin, on songea la
+dfense de la ville. Heureusement pour les Carthaginois cette arme
+nombreuse tait sans chef, c'est--dire, comme un corps sans ame: nulles
+provisions, nulles machines de guerre; point de discipline ni de
+subordination: chacun voulait commander ou se conduire son gr. La
+division s'tant donc mise parmi ces troupes, et la famine augmentant
+tous les jours de plus en plus, ils se retirrent chacun dans son pays,
+et dlivrrent Carthage d'une grande alarme.
+
+Rien ne rebutait les Carthaginois, et ils faisaient toujours de
+nouvelles tentatives sur la Sicile. Magon, leur gnral, qui tait un
+des deux sufftes, perdit une grande bataille, o il fut tu[230]. Les
+chefs des Carthaginois demandrent la paix, qui leur fut accorde ces
+conditions, qu'ils sortiraient de toutes les villes de la Sicile, et
+qu'ils paieraient tous les frais de cette guerre. Ils parurent les
+accepter; mais, ayant reprsent qu'ils ne pouvaient livrer les villes
+sans l'ordre de leur ville, ils obtinrent une trve assez longue pour
+envoyer Carthage. On y profita de cet intervalle pour lever et exercer
+de nouvelles troupes, qui l'on donna pour chef Magon, fils de celui
+qui venait d'tre tu. Il tait tout jeune, mais il avait beaucoup de
+mrite et de rputation. Ds qu'il fut arriv en Sicile, et que le temps
+de la trve fut expir, il donna une bataille contre Denys, o Leptine,
+l'un de ses gnraux, fut tu, et o il demeura sur la place, du ct
+des Syracusains, plus de quatorze mille hommes. Le fruit de cette
+victoire fut une paix honorable, qui laissait les Carthaginois en
+possession de tout ce qu'ils avaient dans la Sicile, en y ajoutant mme
+quelques places, et qui leur assignait mille talents pour les frais de
+la guerre, c'est--dire trois millions de livres[231].
+
+[Note 230: Son arme tait de 80,000 hommes.--L.]
+
+[Note 231: 5,500,000 francs.--L.]
+
+[Marge: Justin. lib. 2, cap. 5.] Ce fut -peu-prs vers ce temps-l qu'
+l'occasion d'un citoyen de Carthage qui avait crit en grec Denys pour
+lui donner avis du dpart de l'arme carthaginoise, il fut dfendu, par
+arrt du snat, aux Carthaginois d'apprendre crire ou parler la
+langue grecque, pour les mettre hors d'tat d'avoir aucun commerce avec
+les ennemis, soit par lettre, soit de vive voix.
+
+[Marge: Diod. l. 15, pag. 344.] Carthage eut bientt aprs une nouvelle
+secousse essuyer. La peste se rpandit dans la ville, et y fit de
+grands ravages. Des terreurs paniques et de violents transports de
+frnsie saisissaient tout--coup les malades. Ils sortaient brusquement
+de leurs maisons les armes la main, comme si l'ennemi se ft empar de
+la ville, et tuaient ou blessaient tous ceux qu'ils trouvaient leur
+rencontre. Les Africains et ceux de Sardaigne voulurent profiter de
+l'occasion pour secouer un joug qu'ils portaient avec peine; mais les
+uns et les autres furent dompts, et rentrrent dans l'obissance. Une
+entreprise que Denys forma en Sicile, dans le mme temps et par les
+mmes vues, ne lui russit pas mieux. Il mourut quelque temps aprs, et
+eut pour successeur son fils, qui porta le mme nom.
+
+[Marge: Polyb. l. 3, pag. 178.] Nous avons dj rapport un premier
+trait conclu entre les Romains et les Carthaginois. Il y en eut un
+second, qu'Orose dit avoir t conclu la 402e anne de la fondation de
+Rome, et par consquent vers le temps dont nous parlons. Ce second
+trait contenait -peu-prs les mmes conditions que le premier, except
+que ceux de Tyr et d'Utique y taient nommment compris, et joints aux
+Carthaginois.
+
+[Marge: Diod. l. 16, p. 459-572. Plut. in Timol. AN. M. 3656 CARTH. 498.
+ROM. 400. AV. J.C. 348.] Aprs la mort du premier Denys, il y eut de
+grands troubles Syracuse. Denys le Jeune, qui en avait t chass, s'y
+rtablit main arme, et y exera de grandes cruauts. Une partie des
+citoyens implora le secours d'Icts, tyran des Lontins, qui tait
+originaire de Syracuse. La conjoncture de ces troubles parut
+trs-favorable aux Carthaginois pour s'emparer de la Sicile, et ils y
+envoyrent une grosse flotte. Dans cette extrmit, ceux d'entre les
+Syracusains qui taient les mieux intentionns eurent recours aux
+Corinthiens, qui les avaient dj souvent aids dans leurs prils, et
+qui d'ailleurs taient les peuples de la Grce les plus dclars contre
+la tyrannie, et les plus vifs dfenseurs de la libert. Les Corinthiens
+leur envoyrent Timolon. C'tait un homme d'un rare mrite, et qui
+avait signal son zle pour le bien public, en affranchissant sa patrie
+du joug de la tyrannie aux dpens de sa propre famille. Il partit avec
+dix vaisseaux seulement, et, tant arriv Rhge, il luda par un
+heureux stratagme la vigilance des Carthaginois, qui, ayant t avertis
+de son dpart et de son dessein par Icts, voulaient l'empcher de
+passer en Sicile.
+
+Timolon n'avait gure plus de mille soldats avec lui. Avec cette
+poigne de gens, il marche hardiment au secours de Syracuse. Sa petite
+troupe se grossit mesure qu'il avance. Les Syracusains se trouvaient
+dans un trange tat, et avaient perdu toute esprance. Ils voyaient les
+Carthaginois matres du port; Icts, de la ville; Denys, de la
+citadelle. Heureusement, ds que Timolon fut arriv, Denys, qui tait
+sans ressource, lui remit entre les mains la citadelle avec toutes les
+troupes, les armes et les vivres qui y taient, et il se sauva par son
+moyen Corinthe. Timolon avait fait reprsenter adroitement aux
+soldats trangers, qui, selon le dfaut que nous avons remarqu dans le
+gouvernement de Carthage, faisaient la principale force de l'arme de
+Magon, et qui mme pour la plupart taient de Grce, qu'il tait bien
+trange que des Grecs travaillassent rendre les barbares matres de la
+Sicile, d'o ils passeraient bientt dans la Grce; car enfin pouvait-on
+s'imaginer que les Carthaginois fussent venus de si loin uniquement pour
+tablir Icts tyran Syracuse? Ces discours s'tant rpandus dans le
+camp, Magon fut saisi de frayeur; et, comme il ne cherchait qu'un
+prtexte pour se retirer, supposant que les troupes taient prtes le
+trahir et l'abandonner, il fit sortir sa flotte du port, et cingla
+vers Carthage. Icts, aprs son dpart, ne put pas tenir long-temps
+contre les Corinthiens: ainsi, ils demeurrent seuls matres de toute la
+ville.
+
+Ds que Magon fut arriv Carthage, on lui fit son procs. Il prvint
+le supplice par une mort volontaire. Son corps fut attach une
+potence, et expos en spectacle au peuple. [Marge: Plut. in Timoleone,
+p. 248-250.] On leva de nouvelles troupes, et l'on fit partir pour la
+Sicile une flotte plus nombreuse encore que la prcdente. Elle tait
+compose de deux cents vaisseaux, sans compter mille barques de
+transport; et l'arme, montait plus de soixante et dix mille hommes.
+Ils abordrent Lilybe, sous la conduite d'Amilcar et d'Annibal, et
+rsolurent d'aller d'abord attaquer les Corinthiens. Timolon ne les
+attendit pas, et marcha leur rencontre. Mais la consternation tait si
+grande Syracuse, que, de toutes les troupes qui y taient, il n'y eut
+que trois mille Syracusains qui le suivirent, et quatre mille trangers;
+encore de ces derniers il y en eut mille qui, par crainte,
+l'abandonnrent dans le chemin. Il ne perdit point courage, et, ayant
+exhort le reste de ses troupes combattre vaillamment pour le salut et
+la libert de leurs allis, il les mena contre l'ennemi, dont il savait
+que le rendez-vous tait prs d'une petite rivire appele Crimise. Il
+paraissait de la folie aller attaquer une arme si nombreuse avec
+quatre ou cinq mille hommes d'infanterie seulement, et mille chevaux;
+mais Timolon, qui savait que la bravoure conduite par la prudence
+l'emporte sur le nombre, comptait sur le courage de ses soldats, qui
+paraissaient dtermins prir plutt que de cder, et qui demandaient
+avec ardeur qu'on les ment contre l'ennemi. L'vnement justifia ses
+vues et son esprance. La bataille se donna: les Carthaginois furent mis
+en droute. Il y eut de leur ct plus de dix mille hommes de tus,
+parmi lesquels il se trouva trois mille citoyens de Carthage, ce qui
+causa dans cette ville un grand deuil et une grande consternation. Leur
+camp fut pris, et l'on y trouva des richesses immenses: on fit aussi un
+grand nombre de prisonniers.
+
+[Marge: Plut. pag. 248-250.] Timolon, avec les nouvelles de sa
+victoire, envoya Corinthe les plus belles armes qui se trouvrent
+parmi le butin; car il voulait que sa ville ft loue et admire de tous
+les hommes, lorsqu'ils verraient que c'tait la seule de toutes les
+villes de Grce o les plus beaux temples taient orns, non de
+dpouilles grecques, ni d'offrandes teintes encore du sang de la nation,
+et dont la vue ne pouvait que renouveler un souvenir funeste, mais de
+dpouilles barbares, qui, par de belles inscriptions, faisaient
+connatre en mme temps et le courage et la reconnaissance religieuse de
+ceux qui les avaient remportes: car elles disaient _que les
+Corinthiens, et Timolon leur gnral, aprs avoir affranchi du joug des
+Carthaginois les Grecs tablis dans la Sicile, avaient appendu ces armes
+dans les temples pour en rendre aux dieux des actions de graces
+immortelles_.
+
+Aprs cela, Timolon, laissant dans le pays ennemi les troupes
+trangres pour achever de piller et de ravager toutes les terres des
+Carthaginois, s'en retourna Syracuse. En arrivant, il bannit de la
+Sicile les mille soldats qui l'avaient abandonn en chemin, et il les
+fit sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en tirer d'autre
+vengeance.
+
+Cette victoire des Corinthiens fut suivie de la prise de plusieurs
+villes, ce qui obligea les Carthaginois demander la paix.
+
+Autant que les apparences du succs les rendaient prompts faire de
+grands efforts et mettre sur pied de puissantes armes de terre et de
+mer, et que la prosprit leur faisait user de la victoire avec
+insolence et avec cruaut, autant une adversit imprvue les jetait dans
+le dcouragement, leur faisait perdre tout d'un coup de vue toutes leurs
+ressources, et leur inspirait la bassesse d'aller demander quartier
+des ennemis peu considrables, et d'en accepter sans honte les
+conditions les plus dures et les plus humiliantes. Celles qu'on leur
+imposa ici, en leur accordant la paix, furent: qu'ils ne tiendraient que
+les terres qui taient au-del du fleuve Halycus[232]; qu'ils
+laisseraient la libert tous ceux du pays d'aller s'tablir Syracuse
+avec leurs familles et leurs biens; et qu'il ne conserveraient avec les
+tyrans ni alliance ni intelligence.
+
+[Note 232: Cette rivire n'est pas loin d'Agrigente; elle est nomme
+_Lycus_ dans Diodore [XVI, 82] et dans Plutarque [in _Timol._, p. 252
+D.]; mais on croit que c'est une faute.
+
+= Cela est certain. Diodore donne ailleurs le vrai nom de cette rivire
+(XV, 17, XXIII, eclog. 9; XXIV, 1).--L.]
+
+[Marge: Justin. lib. 21, c. 4.] Il parat que c'est peu prs dans le
+temps dont nous venons de parler qu'arriva Carthage ce qu'on lit dans
+Justin. Hannon, l'un de ses citoyens les plus puissants, forma le
+dessein de se rendre matre de la rpublique, en faisant prir tout le
+snat. Il choisit pour cette cruelle excution le jour mme des noces de
+sa fille, o il devait donner chez lui un repas aux snateurs, et les
+faire tous empoisonner. La chose fut dcouverte. On n'osa pas punir un
+crime si horrible, tant tait grand le crdit du coupable; on se
+contenta de le prvenir et de le dtourner par un dcret qui dfendait
+en gnral la trop grande magnificence des noces, et mettait certaines
+bornes aux dpenses qu'on y pourrait faire. Voyant que la ruse lui avait
+mal russi, il songea employer la force ouverte en armant tous les
+esclaves. Il fut encore decouvert; et, pour viter la punition, il se
+retira avec vingt mille esclaves arms dans un chteau extrmement
+fortifi, et de l il tcha d'engager dans sa rvolte les Africains et
+le roi des Maures, mais en vain. Il fut pris et conduit Carthage.
+Aprs qu'on l'eut battu de verges, on lui arracha les yeux, on lui brisa
+les bras et les cuisses, on le fit mourir la vue du peuple, et l'on
+attacha la potence son corps tout dchir de coups. Ses enfants et
+tous ses parents, quoiqu'ils n'eussent pris aucune part sa
+conspiration, en eurent son supplice. On les condamna tous la mort,
+afin de ne laisser personne dans sa famille en tat ou d'imiter son
+crime, ou de venger sa mort. Tel tait le gnie de Carthage: toujours
+svre et excessive dans ses punitions, elle les portait aux dernires
+rigueurs, et les tendait jusque sur les innocents, sans consulter ni
+l'quit, ni la modration, ni la reconnaissance.
+
+[Marge: Diod. l. 19, p. 651-656, 710-712-737 743-760. Justin. l. 2, cap.
+116. AN. M. 3685 CARTH. 527. ROM. 429. AV. J.C. 319.] J'ai maintenant
+parler des guerres que soutinrent les Carthaginois, tant dans la Sicile
+que dans l'Afrique mme, contre Agathocle qui, pendant plusieurs annes,
+leur donna beaucoup d'exercice.
+
+Cet Agathocle tait Sicilien, d'une naissance obscure et d'une condition
+trs-basse. Soutenu d'abord par les forces des Carthaginois, il avait
+envahi la souveraine autorit dans Syracuse, et en tait devenu le
+tyran. Dans les commencements ils rprimrent ses entreprises, et
+Amilcar leur chef le fit consentir un trait qui mettait la paix dans
+la Sicile. Mais il n'en garda pas long-temps les conditions et il se
+dclara bientt contre les Carthaginois mmes, qui, sous la conduite
+d'Amilcar, remportrent sur lui une victoire[233] considrable, aprs
+laquelle il fut oblig de se renfermer dans Syracuse. Les Carthaginois
+l'y poursuivirent, et formrent le sige de cette importante place, dont
+la prise devait les rendre matres de toute la Sicile.
+
+[Note 233: C'tait proche du fleuve et de la ville d'Hymre.]
+
+Agathocle, qui leur tait beaucoup infrieur en force, et qui d'ailleurs
+se voyait abandonn par tous les allis cause de sa cruaut inoue,
+conut un dessein si hardi et si impraticable selon toutes les
+apparences, que, mme aprs l'excution et le succs, il parat encore
+presque incroyable: c'tait de porter la guerre en Afrique, et d'aller
+assiger Carthage, lui qui ne pouvait ni se dfendre en Sicile, ni
+soutenir le sige de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas
+moins tonnant que l'entreprise mme. Il ne s'ouvrit personne sur son
+dessein, et se contenta de dclarer au peuple qu'il avait imagin un
+moyen sr de le tirer du pril o il tait; qu'il ne s'agissait que de
+supporter avec patience, pendant un court intervalle, les incommodits
+du sige; qu'au reste il laissait ceux qui ne pourraient se rsoudre
+prendre ce parti la libert de sortir de la ville. Il n'en sortit que
+seize cents personnes. Il y laissa son frre Antandre, avec assez de
+troupes et de vivres pour faire une bonne dfense. Il accorda la libert
+ tous les esclaves qui taient en ge de porter les armes, et, aprs
+leur avoir fait prter serment, il les joignit ses troupes. Il
+n'emporta que cinquante talents[234] pour les besoins prsents, bien
+assur de trouver dans le pays ennemi tout ce qui lui serait ncessaire.
+Il partit donc avec deux de ses fils, Archagathe et Hraclide, sans
+qu'aucun st o la flotte devait faire voile. Ils croyaient tous qu'on
+les mnerait dans l'Italie ou dans la Sardaigne pour y faire du butin,
+ou vers les ctes de la Sicile qui appartenaient l'ennemi, pour en
+faire le dgt. Les Carthaginois, surpris d'un dpart si inopin, se
+mirent en tat de l'empcher; mais Agathocle se droba leur poursuite,
+et prit le large.
+
+[Note 234: Cinquante mille cus. = 257,000 francs.--L.]
+
+Il ne dcouvrit son dessein que lorsqu'on fut abord en Afrique. L,
+ayant assembl ses troupes, il leur exposa ses raisons en peu de mots.
+Il leur reprsenta que l'unique moyen de dlivrer leur patrie tait de
+porter la guerre dans le pays ennemi; qu'il les menait, eux qui taient
+aguerris et intrpides, contre des citoyens amollis et nervs par les
+dlices d'une vie oisive et voluptueuse; que les habitants du pays,
+accabls du joug d'une servitude galement dure et honteuse, au premier
+bruit de leur arrive, viendraient en foule se joindre eux; que la
+hardiesse seule de leur projet dconcerterait les Carthaginois, qui ne
+s'attendaient rien moins qu' voir l'ennemi leurs portes; qu'enfin
+jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne ferait plus
+d'honneur que celle-ci, puisque toutes les richesses de Carthage
+seraient la rcompense des vainqueurs, et que tous les sicles
+parleraient avec loge et avec admiration de leur courage. Tous les
+soldats, se croyant dj matres de Carthage, applaudirent son
+discours. Une seule chose les inquitait, c'tait l'clipse de soleil
+qui tait arrive prcisment leur dpart. Les peuples alors, mme les
+plus polics, connaissaient peu la cause de ces phnomnes
+extraordinaires de la nature, et taient accoutums par leurs devins
+en tirer, des conjectures superstitieuses et arbitraires, qui servaient
+souvent rgler les plus grandes entreprises. Agathocle rassura ses
+soldats en leur faisant entendre que ces sortes de defaillances des
+astres marquaient toujours un changement dans l'tat prsent; qu'ainsi
+le bonheur des Carthaginois allait prendre fin, et qu'il passerait de
+leur ct.
+
+Voyant les soldats bien disposs, il excuta presque dans le mme temps
+une seconde entreprise encore plus hardie et plus hasardeuse que n'avait
+t la premire, par laquelle il les avait transports en Afrique; ce
+fut de brler entirement la flotte qui les y avait amenes. Plusieurs
+raisons le dterminrent prendre un parti si extrme. Il n'avait aucun
+bon port en Afrique o il pt mettre ses vaisseaux en sret. Les
+Carthaginois, tant matres de la mer, n'auraient pas manque de venir
+bientt s'emparer sans rsistance de sa flotte: s'il avait laiss tout
+ce qu'il fallait de troupes pour la defendre, il aurait trop affaibli
+son arme, d'ailleurs assez mediocre, et il se serait mis hors d'tat de
+tirer aucun avantage de cette diversion inopine, qui dpendait
+uniquement d'un succs prompt et clatant; enfin, il voulait mettre ses
+soldats dans la ncessit de vaincre, en ne leur laissant d'autre
+ressource que la victoire. Il fallait bien du courage pour prendre une
+telle rsolution. Il y avait prpar les officiers, qui lui taient tous
+dvous, et suivaient en tout ses impressions. On le vit donc paratre
+tout d'un coup dans l'assemble avec une couronne sur la tte et un
+habit clatant, dans l'quipage d'un homme qui se prpare une
+crmonie de religion. Alors prenant la parole: Lorsque nous partmes
+de Syracuse, dit-il, et que l'ennemi nous poursuivait vivement, dans
+cette funeste extrmit, j'eus recours Proserpine et Crs,
+divinits protectrices de la Sicile, et je leur promis, si elles nous
+dlivraient d'un danger si pressant, de brler en leur honneur tous nos
+vaisseaux ds que nous serions arrivs ici. Aidez-moi, soldats,
+m'acquitter de mon voeu: les desses sauront bien nous ddommager de ce
+sacrifice. En mme temps, le flambeau la main, il s'avance grands
+pas vers le vaisseau qu'il montait, et y met lui-mme le feu. Tous les
+officiers en font autant chacun de leur ct, et sont suivis du soldat.
+Les trompettes sonnaient de toutes parts, et toute l'arme retentissait
+de cris de joie et d'applaudissements. En un moment la flotte fut
+brle. On n'avait pas laiss aux soldats le temps de rflchir sur la
+proposition qu'on leur faisait; une ardeur aveugle et imptueuse les
+avait tous entrans. Mais, lorsqu'ils furent un peu revenus
+eux-mmes, et que, mesurant dans leur esprit cette vaste tendue de mer
+qui les sparait de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi, sans
+ressource et sans aucun moyen d'en sortir, une noire tristesse et un
+morne silence succdrent ces marques de joie et ces acclamations
+qui avaient t gnrales dans toute l'arme.
+
+Agathocle ne laissa pas non plus ici le temps aux rflexions. Il
+conduisit sur-le-champ son arme vers une place qu'on appelait _la
+Grande-Ville_[235], qui tait du domaine de Carthage. Le pays qui y
+conduisait tait le lieu du monde le plus dlicieux et le plus agrable
+ la vue. On voyait de tous cts de grandes prairies entrecoupes de
+ruisseaux agrables, et couvertes de toutes sortes de troupeaux; des
+maisons de campagne bties avec une magnificence extraordinaire; de
+belles avenues plantes d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute
+espce; des jardins d'une vaste tendue, et entretenus avec un soin et
+une propret qui faisait plaisir l'oeil. Cette vue ranima les soldats:
+ils arrivrent pleins de courage la Grande-Ville, qu'ils emportrent
+d'emble, et s'y enrichirent du butin qui leur fut abandonn. Tunis ne
+fit pas plus de rsistance: cette place n'tait pas fort loigne de
+Carthage.
+
+[Note 235: _Mgalopolis_: Rollin aurait d conserver ce nom, comme
+ceux de _Napolis_, _Tripolis_, etc.--L.]
+
+L'alarme y fut grande quand on apprit que l'ennemi tait dans le pays,
+et avanait grandes journes vers la ville. L'arrive d'Agathocle fit
+conclure que les armes des Carthaginois avaient t dfaites devant
+Syracuse, et leur flotte entirement dissipe. Le peuple court en
+desordre dans la place publique: le snat s'assemble la hte et
+tumultuairement. On dlibre sur les moyens de sauver la ville. Il n'y
+avait point de troupes sur pied qu'on pt opposer l'ennemi, et le
+danger prsent ne permettait pas d'attendre celles qu'on pourrait lever
+ la campagne et chez les allis. Il fut donc rsolu, aprs bien des
+avis, d'armer les citoyens. Le nombre de troupes monta quarante mille
+hommes d'infanterie, mille chevaux et deux mille chariots arms en
+guerre. On en donna le commandement Hannon et Bomilcar, quoique, par
+des intrts de famille, ils fussent diviss entre eux. Ils marchrent
+aussitt l'ennemi, et, l'ayant atteint, rangrent leur arme en
+bataille. Les troupes d'Agathocle ne montaient qu' treize ou quatorze
+mille hommes. On donna le signal, le combat fut trs-rude. Hannon, avec
+sa cohorte sacre (c'tait l'lite des troupes carthaginoises), soutint
+long-temps les Grecs, et les enfona mme quelquefois; mais enfui,
+accabl d'une grle de pierres, et perc de coups, il tomba mort.
+Bomilcar aurait pu rtablir le combat; mais il avait des raisons
+secrtes et personnelles de ne pas procurer la victoire sa patrie.
+Ainsi il jugea propos de se retirer avec ses troupes, et il fut suivi
+du reste de l'arme, qui se vit oblige malgr elle de cder l'ennemi.
+Agathocle, aprs l'avoir poursuivie pendant quelque temps, revint sur
+ses pas, et pilla le camp des Carthaginois. On y trouva vingt mille
+paires de menottes, dont ils s'taient fournis, comptant srement qu'ils
+feraient beaucoup de prisonniers. Le fruit de la victoire fut la prise
+d'un grand nombre de places, et la rvolte de plusieurs habitants du
+pays qui se joignirent au vainqueur.
+
+[Marge: Liv. lib. 28, n. 43.] Cette descente d'Agathocle en Afrique fit
+natre sans doute dans l'esprit de Scipion l'ide de tenter contre la
+mme rpublique, et en partant du mme lieu, une semblable entreprise.
+Aussi, en rpondant Fabius, qui taxait de tmrit le dessein qu'il
+avait de porter la guerre de Sicile en Afrique, il ne manqua pas de
+citer l'exemple d'Agathocle, pour montrer que souvent l'unique moyen de
+se dbarrasser d'un ennemi trop pressant, c'est de passer dans son pays,
+et qu'on se sent un tout autre courage en attaquant qu'en se defendant.
+
+[Marge: Diod. l. 17, p.519 Quint. Curt. lib. 4, cap. 3.] Pendant que les
+Carthaginois taient ainsi presss par leurs ennemis, ils reurent une
+ambassade de Tyr. Elle venait implorer leur secours contre
+Alexandre-le-Grand, qui tait tout prs d'emporter cette ville, qu'il
+assigeait depuis long-temps[236]. L'extrmit o taient rduits leurs
+compatriotes (car ils les appelaient ainsi) les toucha aussi vivement
+que leur propre danger. tant hors d'tat de les secourir, ils se
+crurent au moins obligs de les consoler, et dputrent vers eux trente
+de leurs principaux citoyens, pour leur tmoigner la douleur o ils
+taient de ne pouvoir leur envoyer de troupes dans un besoin si
+pressant. Les Tyriens, dchus de l'unique esprance qui leur restait, ne
+perdirent pourtant point courage. Ils remirent entre les mains de ces
+dputs leurs femmes, leurs enfants et tous les vieillards de la ville;
+et, dlivrs d'inquitude pour ce qu'ils avaient de plus cher au monde,
+ils ne songrent plus qu' se dfendre avec courage, prpars tout
+vnement. Carthage reut cette troupe dsole avec toutes les marques
+possibles d'amiti, et rendit des htes si chers et si dignes de
+compassion tous les services qu'ils auraient pu attendre des pres les
+plus affectionns et des mres les plus tendres.
+
+[Note 236: Le fait peut tre vrai; mais le synchronisme est faux. La
+prise de Tyr par Alexandre est de l'an 330 avant J.C. et le sige de
+Carthage par Agathocle est de l'an 308. Alexandre tait mort depuis 16
+ans. Quinte-Curce a fait un anachronisme d'environ 22 ans.--L.]
+
+Quinte-Curce place l'ambassade de Tyr vers les Carthaginois pendant que
+les Syracusains ravageaient l'Afrique, et lorsqu'ils s'taient avancs
+jusqu'aux portes de Carthage; mais l'expdition d'Agathocle contre
+l'Afrique ne peut pas se concilier avec le sige de Tyr, qui lui est
+antrieur de plus de vingt ans.
+
+Elle songea en mme temps chercher un remde aux maux dont elle tait
+elle-mme accable. On regarda l'tat prsent de la rpublique comme un
+effet de la colre des dieux; et on reconnut l'avoir justement mrite,
+sur-tout par rapport deux divinits l'gard desquelles on avait
+manqu aux devoirs prescrits par la religion, et observs autrefois avec
+beaucoup d'exactitude. C'tait une coutume Carthage, aussi ancienne
+que la ville mme, d'envoyer tous les ans Tyr, d'o elle tirait son
+origine, la dme de tous les revenus de la rpublique, et d'en faire une
+offrande Hercule, le patron et le protecteur des deux villes. Le
+domaine, et par consquent le revenu de Carthage, s'tant augment
+considrablement depuis un certain temps, on avait diminu la portion du
+dieu, et il s'en fallait bien qu'on lui envoyt la dme en entier. Le
+scrupule les saisit: ils reconnurent et avourent publiquement leur
+mauvaise foi et leur sacrilge avarice; et, pour expier leur faute, ils
+envoyrent Tyr un grand nombre de prsents et de petites chapelles des
+dieux, toutes d'or, dont le prix montait une grande somme.
+
+Un autre violement de la religion, qui ne parut pas moins considrable
+leur superstition inhumaine que le premier, causa aussi de grands
+scrupules. Anciennement on immolait Saturne les enfants des meilleures
+maisons de Carthage. Ils se reprochrent d'avoir manqu de rendre
+cette divinit tous les honneurs qu'ils lui croyaient dus, et d'avoir
+us de fraude et de mauvaise foi son gard en offrant la place des
+enfants de qualit, d'autres enfants de pauvres ou d'esclaves, qu'on
+achetait dans cette vue. Pour expier une si trange impit, on immola
+ce dieu sanguinaire deux cents enfants tirs des plus nobles maisons de
+la ville; et plus de trois cents personnes, qui se sentaient coupables
+d'un crime si affreux, s'offrirent elles-mmes en sacrifice pour
+teindre par leur sang la colre des dieux.
+
+Aprs ces expiations, on dpcha vers Amilcar en Sicile pour lui porter
+les nouvelles de ce qui tait arriv en Afrique, et le presser d'envoyer
+du secours. Il donna ordre aux dputs de garder un profond silence sur
+la victoire d'Agathocle, et rpandit un bruit tout contraire, assurant
+que ce gnral avait t entirement dfait avec toutes ses troupes, et
+que sa flotte avait t prise par les Carthaginois; et, pour confirmer
+ce bruit, il montrait les ferrements des vaisseaux, qu'on avait eu soin
+de lui envoyer. On ne douta point dans la ville que cette nouvelle ne
+ft vraie: le grand nombre songeait dj se rendre et capituler,
+lorsqu'une galre trente rames, qu'Agathocle avait fait construire
+la hte, arriva dans le port, et parvint, non sans peine et sans danger,
+jusqu'aux assigs. La nouvelle de la victoire d'Agathocle se rpandit
+bientt dans toute la ville, et rendit la joie et le courage tous les
+habitants. Amilcar fit un dernier effort pour emporter la ville [Marge:
+Diod. pag. 767-769.] d'assaut, et fut repouss avec perte. Il leva le
+sige, et envoya cinq mille hommes de secours sa patrie. Quelque temps
+aprs, ayant repris le sige, et croyant surprendre les Syracusains en
+les attaquant de nuit, son dessein fut dcouvert, et il tomba vif entre
+les mains des ennemis, qui lui firent souffrir les derniers supplices.
+La tte d'Amilcar fut envoye sur-le-champ Agathocle. Il s'approcha
+aussitt du camp des ennemis, et y rpandit une consternation gnrale
+en leur montrant la tte de ce commandant, qui leur marquait en quel
+tat taient leurs affaires de Sicile.
+
+[Marge: Diod. p. 779-781. Justin. lib. 22, c. 7.] Aux ennemis trangers
+s'en joignit un domestique, plus dangereux et plus craindre que les
+autres: c'tait Bomilcar leur gnral, et qui actuellement exerait la
+premire magistrature. Il songeait depuis long-temps se faire tyran
+dans Carthage, et s'y procurer une autorit souveraine. Il crut que
+les troubles prsents lui en offriraient une occasion favorable. Il
+entre donc dans la ville, et, soutenu par un petit nombre de citoyens
+complices de sa rvolte, et par une troupe de soldats trangers, il se
+fait dclarer tyran, et commence en effet montrer qu'il l'tait
+vritablement, en gorgeant sans piti tout ce qu'il rencontre de
+citoyens dans les rues. Un grand tumulte s'tant lev dans la ville, on
+crut d'abord que c'tait l'ennemi qui y tait entr par trahison: mais,
+lorsqu'on eut reconnu que c'tait Bomilcar, la jeunesse s'arma pour
+repousser le tyran, et du haut des toits on accabla ses gens de traits
+et de pierres. Quand il vit une arme en forme marcher contre lui, il se
+retira avec sa troupe sur un lieu lev, dans le dessein de s'y bien
+dfendre, et de vendre chrement sa vie. Pour pargner le sang des
+citoyens, on leur fit promettre tous, sans exception, une amnistie
+gnrale, s'ils quittaient leurs armes. Il se rendirent cette
+condition, et on leur tint parole, except Bomilcar leur chef. Les
+Carthaginois, sans avoir gard leur serment, le condamnrent mort,
+et l'attachrent une croix, o ils lui firent souffrir les plus cruels
+supplices. Du haut de sa potence, comme d'un tribunal, il harangua le
+peuple, et se crut en droit de lui reprocher avec force son injustice,
+son ingratitude et sa perfidie, en faisant le dnombrement de beaucoup
+d'illustres gnraux dont il avait pay les services par une mort
+infme. Il expira sur la croix en leur faisant ces reproches.
+
+[Marge: Diod. pag. 777-779, et 791-802. Justin. l. 22, c. 7 et 8.]
+Agathocle avait engag dans son parti un puissant roi de Cyrne, nomm
+Ophellas, dont il avait flatt l'ambition par de magnifiques esprances,
+en lui faisant entendre que, content pour lui-mme de la Sicile, il lui
+laisserait l'empire de l'Afrique. Comme les plus grands crimes ne lui
+cotaient rien lorsqu'il esprait en pouvoir tirer quelque utilit, ds
+que ce prince lui eut amen son arme, il le fit prir par une perfidie
+sans exemple, afin de se rendre matre de ses troupes. Plusieurs peuples
+taient entrs dans son alliance. Il avait sous son pouvoir un grand
+nombre de places fortes. Voyant les affaires d'Afrique en bon tat, il
+crut devoir songer celles de Sicile, et il y passa, ayant laiss le
+commandement des troupes son fils Archagathe. Sa renomme et le bruit
+de ses conqutes l'y avaient prcd. Quand on sut qu'il y tait arriv,
+plusieurs villes se rendirent lui; mais les mauvaises nouvelles qu'il
+reut d'Afrique l'obligrent bientt d'y retourner. Son absence avait
+tout chang; et, quelque effort qu'il fit, il ne put y rtablir ses
+affaires. Toutes ses places s'taient rendues l'ennemi; les Africains
+avaient quitt son parti; il avait perdu une partie de ses troupes; ce
+qui lui en restait n'tait pas en tat de tenir tte aux Carthaginois,
+et il ne pouvait les transporter en Sicile, parce qu'il manquait de
+vaisseaux, et que les ennemis taient matres de la mer; il ne pouvait
+esprer ni paix, ni trait de la part des barbares, qu'il avait insults
+d'une manire si outrageante, tant le premier qui et os faire une
+descente dans leur pays. Dans cette extrmit, il ne songea plus qu'
+sauver sa vie. Aprs plusieurs aventures, lche dserteur de son arme,
+et cruel tratre de ses enfants, qu'il abandonnait la boucherie, il se
+droba par la fuite aux maux qui le menaaient, et arriva avec un petit
+nombre de personnes Syracuse. Ses soldats, se voyant ainsi trahis,
+gorgrent ses enfants et se rendirent l'ennemi. Lui-mme fit bientt
+aprs une fin misrable, et termina par une mort cruelle une vie remplie
+de crimes[237].
+
+[Note 237: Il mourut empoisonn par Mganon qui fit aussi massacrer
+Archagathe, fils d'Agathocle, et voulut ensuite usurper l'autorit
+Syracuse.--L.]
+
+[Marge: Justin l. 21, cap. 6.] On peut aussi placer ici un autre fait
+rapport par Justin. Le bruit des conqutes d'Alexandre-le-Grand fit
+craindre aux Carthaginois qu'il ne songet tourner ses armes du ct
+de l'Afrique. Le malheur de Tyr, d'o ils tiraient leur origine, et
+qu'il venait de dtruire; l'tablissement d'Alexandrie, qu'il avait
+btie sur les confins de l'Afrique et de l'gypte, comme pour opposer
+Carthage une ville rivale; les prosprits non interrompues de ce
+prince, qui ne mettait point de bornes ni son ambition, ni son
+bonheur, tout cela leur donnait de justes alarmes. Pour dcouvrir ses
+sentiments et sonder ses penses, Amilcar, surnomm Rhodanus, feignant
+d'avoir t chass de sa patrie par les cabales de ses ennemis, passa
+dans le camp d'Alexandre, qui il fut prsent, par le moyen de
+Parmnion, et lui offrit ses services. Le roi le reut fort bien, et eut
+plusieurs entretiens avec lui. Amilcar ne manqua pas de mander ses
+compatriotes tout ce qu'il avait pu dcouvrir. Cependant, quand il fut
+revenu Carthage, aprs la mort d'Alexandre, il fut trait comme un
+tratre qui avait vendu sa patrie au roi, et mis mort par une sentence
+qui prouvait galement l'ingratitude et la cruaut des Carthaginois.
+
+[Marge: Polyb. l. 3, pag. 180. AN. M. 3727 CARTH. 569. ROM. 471. AV.
+J.C. 277.] Il me reste parler des guerres que les Carthaginois
+soutinrent en Sicile du temps de Pyrrhus, roi d'pire. Les Romains,
+qui les desseins de ce prince ambitieux n'taient pas inconnus, pour se
+fortifier contre les entreprises qu'il pourrait faire en Italie, avaient
+renouvel leurs traits avec les Carthaginois, qui, de leur ct, ne
+craignaient pas moins qu'il ne passt en Sicile. On ajouta aux
+conditions des traits prcdents qu'en cas de guerre de la part de
+Pyrrhus les deux peuples se prteraient mutuellement du secours.
+
+[Marge: Justin. l. 18, cap. 2.] La prvoyance des Romains n'avait pas
+t vaine. Pyrrhus tourna ses armes contre l'Italie, et y remporta
+plusieurs victoires. Les Carthaginois, en consquence du dernier trait,
+se crurent obligs de secourir les Romains, et leur envoyrent une
+flotte de six-vingts vaisseaux, commande par Magon. Ce gnral, ayant
+t admis l'audience du snat, lui marqua la part que ses matres
+prenaient la guerre qu'ils avaient appris qu'on leur suscitait, et il
+leur offrit ses services. Le snat tmoigna sa reconnaissance pour la
+bonne volont des Carthaginois, mais, pour le prsent, n'accepta point
+leur secours.
+
+[Marge: Ibid.] Magon, quelques jours aprs, se transporta prs de
+Pyrrhus, sous prtexte de pacifier ses diffrends au nom des
+Carthaginois, mais en effet pour le sonder et pour pressentir ses
+desseins au sujet de la Sicile, o le bruit commun tait qu'il avait
+rsolu de passer. Ils craignaient galement que Pyrrhus ou les Romains
+ne prissent connaissance des affaires de cette le, et n'y fissent
+passer des troupes.
+
+En effet les Syracusains, assigs depuis quelque temps par les
+Carthaginois, avaient envoy dputs sur dputs vers Pyrrhus pour le
+presser de venir leur secours. Ce prince avait une raison particulire
+de prendre les intrts de Syracuse, ayant pous Lanassa, fille
+d'Agathocle, dont il avait eu un fils nomm Alexandre. Il partit enfin
+de Tarente, passa le dtroit, et entra en Sicile. Ses conqutes d'abord
+y furent si rapides, qu'il ne resta dans toute l'le, aux Carthaginois,
+qu'une seule ville, qui tait Lilybe. Il en forma le sige; mais il fut
+bientt oblig de le lever, tant il y trouva de rsistance; et
+d'ailleurs on le pressait de retourner en Italie, o sa prsence tait
+absolument ncessaire. Elle ne l'tait pas moins en Sicile; et, ds
+qu'il en fut sorti, elle retourna ses anciens matres. Ainsi il perdit
+cette le avec autant de rapidit qu'il l'avait conquise. [Marge: Plut.
+in Pyrrh. pag. 398.] Quand il se fut embarqu, tournant les yeux vers la
+Sicile:[238] _Oh! le beau champ de bataille_, dit-il ceux qui taient
+autour de lui, _que nous laissons l aux Carthaginois et aux Romains_!
+Et sa prdiction se vrifia bientt.
+
+[Note 238: [Grec: Oian apoleipomen, philoi, Karchdoniois kai
+Rmaiois palaisran.] Le mot grec est beau. En effet, la Sicile fut comme
+_une palestre_ o les Carthaginois et les Romains s'exercrent dans le
+mtier de la guerre, et semblrent, pendant plusieurs annes, _lutter_
+les uns contre les autres.]
+
+Aprs son dpart, la premire magistrature de Syracuse fut dfre
+Hiron; et dans la suite on lui accorda d'un commun consentement le nom
+et l'autorit de roi, tant on se trouvait bien sous son gouvernement. Il
+fut charg de la guerre contre les Carthaginois, et remporta sur eux
+plusieurs avantages; mais des intrts communs runirent les
+Carthaginois et les Syracusains contre un nouvel ennemi qui commenait
+paratre en Sicile et qui leur donnait aux uns et aux autres de vives et
+de justes alarmes: c'taient les Romains, qui, dbarrasss de tous les
+ennemis qu'ils avaient eu combattre jusque-l dans l'Italie mme, se
+virent enfin en tat de porter leurs armes au-dehors, et d'y jeter les
+fondements de cette vaste domination, dont il est vraisemblable que
+ds-lors ils avaient conu l'ide et form le projet. La Sicile tait
+trop leur biensance pour ne pas songer s'y tablir. Ils saisirent
+avidement une occasion favorable d'y passer, qui se prsenta pour-lors
+eux, et qui causa leur rupture avec les Carthaginois, et donna lieu la
+premire guerre punique. C'est ce que nous exposerons plus au long, en
+rapportant les causes de cette guerre.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ CHAPITRE II.
+
+ HISTOIRE DE CARTHAGE, DEPUIS LA PREMIRE GUERRE
+ PUNIQUE JUSQU' SA DESTRUCTION.
+
+Le plan que je me suis propos ne me permet pas d'entrer dans un dtail
+exact des guerres entre Rome et Carthage, ce qui appartient plutt
+l'histoire romaine, laquelle je n'ai point dessein de toucher, si ce
+n'est en passant et par occasion. Je n'en rapporterai donc que ce qui me
+paratra le plus propre donner une juste ide de la rpublique dont
+j'entreprends de parler, en m'arrtant principalement sur ce qui regarde
+les Carthaginois mmes, et sur ce qui s'est pass de plus important en
+Sicile, en Espagne et en Afrique; ce qui ne laisse pas d'avoir une assez
+grande tendue.
+
+J'ai dj remarqu que, depuis la premire guerre punique jusqu' la
+destruction de Carthage, il s'tait coul cent dix-huit ans. Tout ce
+temps peut se diviser en cinq parties, ou cinq intervalles.
+
+ I. La premire guerre punique dure vingt-quatre
+ ans. 24
+
+ II. L'intervalle entre la premire et la seconde
+ guerre punique est aussi de vingt-quatre ans. 24
+
+ III. La seconde guerre punique dure dix-sept
+ ans. 17
+
+ IV. L'intervalle entre la seconde et la troisime
+ est de quarante-neuf ans. 49
+
+ V. La troisime guerre punique, termine par
+ la destruction de Carthage, ne dure que quatre
+ ans et quelques mois. 4
+ ----
+ 118
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+_Premire guerre punique._
+
+Voici quelle fut l'occasion de la premire guerre punique. Des soldats
+campaniens, qui taient la solde [Marge: Polyb. lib. 1 pag. 5.]
+d'Agathocle, tyran de Sicile, tant entrs comme amis dans la ville de
+Messine, gorgrent bientt aprs une partie des citoyens, chassrent
+les autres, pousrent leurs femmes, envahirent tous leurs biens, et
+demeurrent seuls matres de cette place, qui tait fort importante. Ils
+prirent le nom de _Mamertins_[239]. [Marge: AN. M. 3724 ROM. 468. AV.
+J.C. 280.] A leur exemple, et par leur secours, une lgion romaine[240]
+traita de la mme sorte la ville de Rhge, situe vis--vis de Messine,
+ l'autre ct du dtroit; et ces deux villes perfides, se soutenant
+mutuellement dans la suite, se rendirent formidables leurs voisins,
+sur-tout celle de Messine, qui devint fort puissante, et causa beaucoup
+d'inquitude, tant aux Syracusains qu'aux Carthaginois, qui taient
+matres d'une partie de la Sicile. Ds que les Romains se virent
+dlivrs des ennemis qu'ils avaient eus jusque-l sur les bras, et
+surtout de Pyrrhus, ils songrent punir le crime de leurs citoyens,
+qui s'taient tablis Rhge d'une manire si injuste et si cruelle
+depuis prs de dix ans. Ils prirent la ville, et turent pendant
+l'attaque la plus grande partie des habitants, que le dsespoir avait
+fait combattre jusqu' la mort. Il n'en resta que trois cents, qui
+furent conduits Rome, et qui, aprs avoir t battus de verges dans la
+place publique, furent tous dcapits. La vue des Romains, dans cette
+excution sanglante, tait de justifier auprs des allis leur bonne foi
+et leur innocence. Rhge, sur-le-champ, fut restitue ses vritables
+matres. Les Mamertins, considrablement affaiblis, tant par la chte de
+leurs allis que par les checs qu'ils avaient soufferts de la part des
+Syracusains, qui venaient de choisir Hiron pour leur roi, crurent
+devoir songer leur sret; mais la division se mit parmi les
+habitants. Les uns livrrent la citadelle aux Carthaginois, les autres
+appelrent leur secours les Romains, rsolus de leur livrer la ville.
+
+[Note 239: Selon Festus, ce nom venait du mot _Mamers_ qui, dans la
+langue campanienne, signifie _Mars_.--L.]
+
+[Note 240: Cette lgion tait compose de _Campaniens_, commands
+par Dcius Jubellus _Campanien_. Ce fait n'est pas indiffrent. Il
+explique la rvolte de la lgion, de concert avec les Mamertins de
+Messine.--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 9-11.] L'affaire fut mise en dlibration dans
+le snat romain, qui, en l'envisageant par ses diffrentes faces, y
+trouva de la difficult. D'un ct, il paraissait honteux et indigne de
+la vertu romaine de prendre ouvertement la dfense de tratres et de
+perfides, qui taient prcisment dans le mme cas que ceux de Rhge,
+qu'on venait de punir si svrement. D'un autre ct, il tait de la
+dernire importance d'arrter les progrs des Carthaginois, qui, non
+contents des conqutes qu'ils avaient faites en Afrique et en Espagne,
+s'taient encore rendus matres de presque toutes les les de la mer de
+Sardaigne et d'trurie, et le deviendraient bientt certainement de la
+Sicile entire, si on leur abandonnait Messine: or, de l en Italie la
+distance n'tait pas grande; et c'tait en quelque sorte inviter un
+ennemi si puissant y passer, que de lui en ouvrir ainsi l'entre. Ces
+raisons, quelque fortes qu'elles fussent, ne purent dterminer le snat
+ se dclarer pour les Mamertins, et les motifs d'honneur et de justice
+l'emportrent ici sur ceux de l'intrt et de la politique. [Marge: AN.
+M. 3741 CARTH. 583. ROM. 485. AV. J.C. 263. Front. [Strateg. I. 4. 11.]]
+Mais le peuple ne fut pas si dlicat; dans l'assemble qui se tint ce
+sujet, il fut rsolu qu'on secourrait les Mamertins. Le consul Appius
+Claudius partit sur-le-champ avec son arme, et traversa hardiment le
+dtroit, aprs avoir tromp par une ingnieuse ruse la vigilance du
+gnral des Carthaginois. Ceux-ci, moiti par ruse, moiti par force,
+furent chasss de la citadelle, et la ville aussitt fut remise entre
+les mains du consul. Les Carthaginois firent pendre leur chef pour avoir
+livr si facilement la citadelle, et ils se prparrent assiger la
+ville avec toutes leurs troupes. Hiron y joignit les siennes; mais le
+consul, les ayant battus sparment, fit lever le sige et ravagea
+impunment tout le pays voisin, les ennemis n'osant plus paratre devant
+lui. Ce fut l la premire expdition des Romains hors de l'Italie.
+
+On doute[241] si les motifs qui portrent les Romains passer en Sicile
+taient bien purs et bien conformes la justice. Quoi qu'il en soit,
+leur passage en Sicile, et le secours donn ceux de Messine, est comme
+le premier pas qui devait les conduire un jour ce haut point de gloire
+et de grandeur o ils parvinrent dans la suite.
+
+[Note 241: M. le chevalier Folard examine cette question dans ses
+Remarques sur Polybe. (Liv. I, pag. 16.)
+
+= Quel doute peut-il y avoir sur les motifs de la conduite des Romains
+en cette occasion? videmment c'est l'ambition qui l'a emport sur la
+justice. Polybe convient lui-mme de tous les reproches qu'on peut leur
+faire (III, c. 26, 6).--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 15-19.] Hiron s'tant accommod avec les
+Romains, et ayant fait alliance avec eux, les Carthaginois tournrent
+tous leurs soins sur la Sicile, et y envoyrent de nombreuses armes.
+Ils choisirent pour place d'armes Agrigente. [Marge: AN. M. 3743. ROM.
+487.] Les Romains les y attaqurent, et, aprs un sige de sept mois et
+le gain d'une bataille, ils se rendirent matres de la ville.
+
+[Marge: Pag. 20.] Quelque avantageuses que fussent cette victoire et la
+conqute d'une place si importante, ils sentirent bien que, tant que les
+Carthaginois demeureraient matres de la mer, les villes maritimes de
+l'le se dclareraient toujours pour eux, et que jamais ils ne
+pourraient venir bout de les en chasser. D'ailleurs, ils souffraient
+avec peine que l'Afrique demeurt paisible et tranquille pendant que
+l'Italie tait infeste par les frquentes incursions de l'ennemi. Ils
+songrent donc pour la premire fois btir une flotte et disputer
+l'empire de la mer aux Carthaginois. L'entreprise tait hardie, et
+pouvait sembler tmraire; mais elle montre quel tait le courage et la
+grandeur d'ame des Romains. Ils n'avaient pas alors une seule felouque
+en propre; et, pour passer d'Italie en Sicile, ils avaient t obligs
+d'emprunter des vaisseaux de leurs voisins. Ils n'avaient aucun usage de
+la marine; ils n'avaient point d'ouvriers qui sussent construire des
+btiments; ils ne connaissaient pas mme la forme des quinqurmes,
+c'est--dire des galres cinq rangs de rames, qui faisaient alors la
+force principale des flottes. Mais heureusement, l'anne prcdente, ils
+en avaient pris une, qui leur servit de modle. Ils se mirent donc, avec
+une ardeur et une industrie incroyables, en btir de pareilles; et,
+pendant qu'ils taient occups ce travail, d'un autre ct on amassait
+des rameurs, on les formait une manoeuvre qui jusque-l leur avait t
+absolument inconnue; et, assis sur des bancs au bord de la mer, dans le
+mme ordre qu'on l'est dans les vaisseaux, on les accoutumait, comme
+s'ils eussent t actuellement la chiourme, et qu'ils eussent eu en
+main des rames, s'lancer en arrire en retirant leurs bras, puis
+les repousser en avant pour recommencer le mme mouvement, et cela tous
+ensemble, de concert, et dans le mme instant, ds qu'on leur en donnait
+le signal. On construisit, dans l'espace de deux mois, cent galres
+cinq rangs de rames, et vingt trois rangs. Aprs qu'on eut exerc
+pendant quelque temps les rameurs dans les vaisseaux mmes, la flotte se
+mit en mer, et alla chercher l'ennemi. Elle tait commande par le
+consul Duilius.
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 22. AN. M. 3745 ROM. 489.] Quand on fut la
+vue des Carthaginois, prs des ctes de Myle, on se prpara au combat.
+Comme les galres des Romains, construites grossirement et la hte,
+n'taient pas fort agiles, ni faciles manier, ils supplrent cet
+inconvnient par une machine[242] qui fut invente sur-le-champ, et que
+depuis on a appele _corbeau_, par le moyen de laquelle ils accrochaient
+les vaisseaux des ennemis, passaient dedans malgr eux, et en venaient
+aussitt aux mains. On donna le signal du combat. La flotte des
+Carthaginois tait compose de cent trente vaisseaux, et commande par
+Annibal[243]. Il montait une galre sept rangs de rames, qui avait
+appartenu Pyrrhus. Les Carthaginois, pleins de mpris pour des ennemis
+ qui la marine tait absolument inconnue, et qui n'oseraient pas sans
+doute les attendre, s'avancent firement, moins pour combattre que pour
+recueillir les dpouilles dont ils se croyaient dj matres. Ils furent
+pourtant un peu tonns de ces machines qu'ils voyaient leves sur la
+proue de chaque vaisseau, et qui taient nouvelles pour eux; mais ils le
+furent bien plus quand ces mmes machines, abaisses tout d'un coup, et
+lances avec force contre leurs vaisseaux, les accrochrent malgr eux,
+et, changeant la forme du combat, les obligrent en venir aux mains,
+comme si on et t sur terre. Ils ne purent soutenir l'attaque des
+Romains. Le carnage fut horrible. Les Carthaginois perdirent
+quatre-vingts vaisseaux, parmi lesquels tait celui du gnral, qui se
+sauva avec peine dans une chaloupe.
+
+[Note 242: Polybe fait une description fort dtaille de cette
+machine. Il y a plusieurs sortes de corbeaux. On peut voir la
+dissertation de M. Folard (POLYB. liv. 1, pag. 83, etc.).]
+
+[Note 243: Ce n'est pas le grand Annibal.]
+
+Une victoire si considrable et si inespre enfla extrmement le
+courage des Romains, et semblait avoir doubl leurs forces pour
+continuer cette guerre. Ils rendirent des honneurs extraordinaires au
+consul Duilius. Il fut le premier de tous les Romains qui le triomphe
+naval fut accord. On lui rigea une colonne rostrale[244] avec une
+belle inscription: cette colonne subsiste encore Rome.
+
+[Note 244: On appelait ces colonnes _rostrat_, cause des becs,
+des perons des vaisseaux dont elles taient ornes, _rostra_.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 24.] Pendant les deux annes qui suivirent,
+les Romains se fortifirent toujours de plus en plus sur mer par
+plusieurs combats qu'ils y donnrent, et par les heureux succs qu'ils y
+eurent. Ils ne les regardaient que comme des essais et des prparatifs
+pour une entreprise qu'ils avaient dans l'esprit, qui tait de porter la
+guerre en Afrique, et d'aller attaquer les Carthaginois dans leur propre
+pays. Il n'y avait rien que ceux-ci craignissent davantage; et, pour
+dtourner un coup si dangereux, ils rsolurent de donner bataille
+quelque prix que ce ft.
+
+[Marge: Pag. 25. AN. M. 3749 ROM. 493.] Les Romains avaient nomm pour
+consuls M. Atilius Rgulus et L. Manlius. Leur flotte tait de trois
+cent trente vaisseaux, et portait cent quarante mille hommes, chaque
+vaisseau ayant trois cents rameurs, et six-vingts combattants. Celle des
+Carthaginois, commande par Hannon et Amilcar, avait vingt vaisseaux de
+plus, et plus de monde aussi proportion. Les deux flottes se
+trouvrent en prsence prs d'Ecnome en Sicile. On ne pouvait envisager
+deux flottes et deux armes si nombreuses, ni tre tmoin des mouvements
+extraordinaires qui se faisaient pour se prparer au combat, sans tre
+saisi de quelque frayeur, dans la vue du danger qu'allaient courir deux
+des plus puissants peuples de la terre. Comme le courage, aussi-bien que
+les forces, tait gal des deux cts, le combat fut opinitre, et le
+succs long-temps douteux; mais enfin les Carthaginois furent vaincus.
+Plus de soixante de leurs vaisseaux furent pris, et trente couls
+fond. Les Romains en perdirent vingt-quatre, dont aucun ne tomba entre
+les mains des ennemis.
+
+[Marge: Polyb. lib. 1, pag. 30.] Le fruit de cette victoire fut, comme
+l'avaient projet les Romains, de faire voile en Afrique, aprs avoir
+radoub les vaisseaux, et les avoir remplis de tous les prparatifs
+ncessaires pour soutenir une longue guerre dans un pays tranger. Ils
+abordrent heureusement en Afrique, et commencrent par se rendre
+matres d'une ville nomme _Clypea_, qui avait un bon port. De l, aprs
+avoir dpch des courriers Rome pour donner avis de leur dbarquement
+et pour recevoir les ordres du snat, ils se rpandirent dans le plat
+pays, y firent un dgt pouvantable, emmenrent un grand nombre de
+troupeaux et vingt mille captifs.
+
+[Marge: AN. M. 3750. ROM. 494.] Le courrier cependant, tant revenu de
+Rome, apporta les ordres du snat, qui avait jug propos de continuer
+ Rgulus, sous la qualit de _proconsul_, le commandement des armes
+d'Afrique, et de rappeler son collgue avec une grande partie de la
+flotte et des troupes, ne laissant Rgulus que quarante vaisseaux,
+quinze mille hommes de pied, et cinq cents chevaux. C'tait renoncer
+visiblement au fruit que l'on pouvait attendre de la descente en
+Afrique, que de rduire les forces du consul un si petit nombre de
+vaisseaux et de troupes.
+
+[Marge: Val. Max. lib. 4, c. 4.] On comptait beaucoup Rome sur
+l'habilet et le courage de Rgulus. La joie y fut universelle quand on
+sut que le commandement dans l'Afrique lui avait t continu. Lui seul
+en fut afflig lorsqu'il reut cette nouvelle. Il crivit Rome pour
+demander avec instance qu'on lui envoyt un successeur. Sa principale
+raison tait que, la mort de son fermier ayant donn lieu un de ses
+mercenaires d'enlever tous les instruments de labour, sa prsence tait
+ncessaire pour faire valoir ce petit fonds de terre, qui seul faisait
+subsister sa famille. Il n'tait que de sept arpens. Le snat se chargea
+de faire cultiver ses terres aux dpens du public, de fournir la
+subsistance de sa femme et de ses enfants, de le dedommager des pertes
+qu'il avait faites par le vol du mercenaire. Heureux sicle, o la
+pauvret tait ainsi en honneur, et se trouvait jointe au plus rare
+mrite et aux premires dignits de l'tat! Rgulus, dcharg des soins
+domestiques, ne songea plus qu' bien remplir ceux d'un gnral.
+
+[Marge: Polyb. l. 1, p. 31-36.] Aprs avoir enlev plusieurs chteaux,
+il entreprit le sige d'Adis, une des plus fortes places du pays. Les
+Carthaginois, ne pouvant plus souffrir qu'on ravaget ainsi impunment
+leurs terres, se mirent enfin en campagne, et marchrent vers l'ennemi
+pour lui faire lever le sige. Dans ce dessein, ils se postrent sur une
+colline qui commandait le camp des Romains, et d'o ils pouvaient fort
+les incommoder, mais dont la situation rendait inutile une partie de
+leurs troupes; car la principale force des Carthaginois consistait dans
+la cavalerie et les lphants, qui ne sont d'usage que dans les plaines.
+Rgulus ne leur laissa pas le temps d'y descendre; et, pour profiter de
+la faute essentielle qu'avaient faite les gnraux carthaginois, les
+attaqua dans ce poste, et, aprs une faible rsistance de leur part, les
+mit en droute, pilla le camp, ravagea tous les lieux circonvoisins:
+puis, ayant pris Tunis, place importante et qui l'approchait de
+Carthage, il y fit camper son arme.
+
+L'alarme fut extrme parmi les ennemis; tout leur avait mal russi
+jusque-l. Ils avaient t battus par terre et par mer; plus de deux
+cents places s'taient rendues au vainqueur. Les Numides faisaient
+encore plus de ravage dans la campagne, que les Romains. Ils
+s'attendaient chaque moment se voir assigs dans la capitale. Les
+paysans, s'y rfugiant de tous cts avec leurs femmes et leurs enfants
+pour y chercher leur sret, augmentrent le trouble, et firent craindre
+la famine en cas de sige. Rgulus, dans la crainte qu'un successeur ne
+vnt lui enlever la gloire de ses heureux succs, fit faire quelques
+propositions de paix aux vaincus; mais elles leur parurent si dures,
+qu'ils ne purent y prter l'oreille. Comme il ne doutait point que
+bientt il ne ft matre de Carthage, il n'en rabattit rien; et, par un
+blouissement que causent presque toujours les succs grands et
+inopins, il les traita avec hauteur, prtendant qu'ils devaient
+regarder comme une grce tout ce qu'il leur laissait, en ajoutant avec
+une sorte d'insulte:[245] _qu'il faut, ou savoir vaincre, ou savoir se
+soumettre au vainqueur_. Un traitement si dur et si fier les rvolta, et
+ils prirent la rsolution de prir plutt les armes la main que de
+rien faire qui ft indigne de la grandeur de Carthage.
+
+Rduits cette fatale extrmit, il leur arriva fort propos de Grce
+un renfort de troupes auxiliaires[246], qui avaient leur tte
+Xanthippe, Lacdmonien, lev dans la discipline de Sparte, et qui
+avait appris l'art militaire dans cette excellente cole. Quand il se
+fut fait raconter toutes les circonstances de la dernire bataille,
+qu'il eut vu clairement pourquoi on l'avait perdue, qu'il eut connu par
+lui-mme en quoi consistaient les principales forces de Carthage, il dit
+hautement, et le rpta souvent dans les conversations qu'il eut avec
+les autres officiers, que, si les Carthaginois avaient t vaincus, ils
+ne devaient s'en prendre qu' l'incapacit de leurs chefs. Ces discours
+furent rapports au conseil public; on en fut frapp: on le pria de
+vouloir bien s'y rendre. Il appuya son sentiment de raisons si fortes et
+si convaincantes, qu'il rendit palpables tout le monde les fautes
+qu'avaient commises les gnraux; et il fit voir aussi clairement qu'en
+gardant une conduite oppose, on pouvait non-seulement mettre le pays en
+sret, mais en chasser l'ennemi. Un tel discours fit renatre dans les
+esprits le courage et l'esprance. On le pria, et on le fora en quelque
+sorte d'accepter le commandement de l'arme. Quand on vit, dans les
+exercices qu'il fit faire aux troupes tout prs de la ville, la manire
+dont il s'y prenait pour les ranger en bataille, pour les faire avancer
+ou reculer au premier signal, pour les faire dfiler avec ordre et
+promptitude, en un mot, pour leur faire faire toutes les volutions et
+tous les mouvements que demande l'art militaire, on fut tout tonn, et
+l'on avoua que tout ce que Carthage jusque-l avait eu de plus habiles
+chefs n'taient que des ignorants en comparaison de celui-ci.
+
+[Note 245: [Grec: Dei tous agathous nikan, eikein tois
+yperechousin]. [DIODOR. _Eclog._ lib. 23, cap. 3.]]
+
+[Note 246: Troupes qu'ils avaient charg un officier carthaginois de
+lever en Grce. (POLYB. I, 32.)--L.]
+
+Officiers et soldats, tout tait dans l'admiration; et, ce qui est bien
+rare, la jalousie n'en empcha point l'effet, la crainte du danger
+prsent et l'amour de la patrie touffant sans doute dans les esprits
+tout autre sentiment. A la morne consternation qui s'tait rpandue dans
+les troupes, succdrent tout d'un coup la joie et l'allgresse. Elles
+demandaient grands cris et avec empressement qu'on les ment droit
+l'ennemi, assures, disaient-elles, de vaincre sous leur nouveau chef,
+et d'effacer la honte des dfaites passes. Xanthippe ne laissa pas
+refroidir leur ardeur. La vue de l'ennemi ne fit que l'augmenter.
+Lorsqu'il n'en fut plus loign que de douze cents pas, il crut devoir
+tenir conseil de guerre, pour faire honneur aux officiers carthaginois
+en les consultant. Tous, d'un consentement unanime, s'en rapportrent
+uniquement son avis: la bataille fut donc rsolue pour le lendemain.
+
+L'arme des Carthaginois tait compose de douze mille hommes de pied,
+de quatre mille chevaux, et d'environ cent lphants. Celle des Romains,
+autant qu'on le peut conjecturer par ce qui prcde (car Polybe ne le
+marque point ici), avait quinze mille fantassins, et trois cents
+chevaux.
+
+Il est beau de voir aux prises deux armes peu nombreuses comme
+celles-ci, mais composes de braves soldats, et commandes par des
+gnraux trs-habiles. Dans ces actions tumultueuses o de part et
+d'autre on compte des deux, ou trois cent mille combattants, il ne se
+peut qu'il n'y ait beaucoup de confusion; et il est difficile, travers
+mille vnements, o le hasard, pour l'ordinaire, semble avoir plus de
+part que le conseil, de dmler le vrai mrite des commandants et les
+vritables causes de la victoire. Ici rien n'chappe la curiosit du
+lecteur, qui envisage clairement l'ordonnance des deux armes; qui croit
+presque entendre les ordres que donnent les chefs; qui suit tous les
+mouvements et toutes les dmarches des troupes; qui touche, pour ainsi
+dire, au doigt et l'oeil toutes les fautes qui se font de part et
+d'autre, et qui par l est en tat de juger certainement quoi l'on
+doit attribuer le gain et la perte de la bataille. Le succs de
+celle-ci, quoiqu'elle paraisse peu considrable par le petit nombre des
+combattants, devait dcider du sort de Carthage.
+
+Voici quelle tait la disposition des deux armes: Xanthippe mit la
+tte ses lphants sur une mme ligne; derrire, quelque distance, il
+rangea en phalange, qui ne faisait qu'un mme corps, l'infanterie
+compose de Carthaginois: pour les troupes trangres qui taient leur
+solde, une partie fut mise la droite, entre la phalange et la
+cavalerie; et l'autre, compose de soldats arms la lgre, fut range
+par pelotons la tte des deux ailes de cavalerie.
+
+Du ct des Romains, comme ce qui les pouvantait le plus tait les
+lphants, Rgulus, pour remdier cet inconvnient, distribua les
+troupes armes la lgre sur une ligne, la tte des lgions; aprs
+elles il plaa les cohortes les unes derrire les autres, et mit sa
+cavalerie sur les deux ailes. En donnant ainsi au corps de bataille
+moins de front et plus de profondeur, il prenait, la vrit, de justes
+mesures contre les lphants (dit Polybe); mais il ne remdiait point
+l'ingalit de la cavalerie, qui, du ct des ennemis, tait beaucoup
+suprieure la sienne.
+
+Les deux armes, ainsi ranges, n'attendaient que le signal. Xanthippe
+ordonne de faire avancer les lphants, pour enfoncer les rangs des
+ennemis, et commande aux deux ailes de la cavalerie de prendre en flanc
+les Romains. Ceux-ci, en mme temps, aprs avoir jet de grands cris
+selon leur coutume, et fait grand bruit avec leurs armes, marchent
+contre l'ennemi. Leur cavalerie ne tint pas long-temps, elle tait trop
+infrieure celle des Carthaginois. L'infanterie de la gauche, pour
+viter le choc des lphants, et faire voir combien elle craignait peu
+les soldats trangers qui faisaient la droite dans l'infanterie ennemie,
+l'attaque, la renverse, et la poursuit jusqu'au camp. De ceux qui
+taient opposs aux lphants, les premiers furent fouls aux pieds et
+crass en se dfendant vaillamment; le reste du corps de bataille fit
+ferme quelque temps cause de sa profondeur. Mais, lorsque les derniers
+rangs, envelopps par la cavalerie, furent contraints de tourner face
+pour faire tte aux ennemis, et que ceux qui avaient forc le passage au
+travers des lphants rencontrrent la phalange des Carthaginois, qui
+n'avait point encore charg et qui tait en bon ordre, les Romains
+furent mis en droute de tous cts, et entirement dfaits. La plupart
+furent crass sous le poids norme des lphants; le reste, sans sortir
+de son rang, fut cribl des traits de la cavalerie. Il n'y en eut qu'un
+petit nombre qui prirent la fuite: mais, comme c'tait dans un pays
+plat, les lphants et la cavalerie en turent une grande partie. Cinq
+cents ou environ, qui fuyaient avec Rgulus, furent faits prisonniers.
+Les Carthaginois perdirent en cette occasion huit cents soldats
+trangers, qui taient opposs l'aile gauche des Romains; et, de
+ceux-ci, il ne se sauva que les deux mille qui, en poursuivant l'aile
+droite des ennemis, s'taient tirs de la mle: tout le reste demeura
+sur la place, l'exception de Rgulus et de ceux qui furent pris avec
+lui. Les deux mille qui avaient chapp au carnage se retirrent
+Clypea, et furent sauvs comme par miracle.
+
+Les Carthaginois, aprs avoir dpouill les morts, rentrrent
+triomphants dans Carthage, tranant aprs eux le gnral des Romains et
+cinq cents prisonniers. Leur joie fut d'autant plus grande, que quelques
+jours auparavant ils s'taient vus deux doigts de leur perte. Hommes
+et femmes, jeunes gens et vieillards, tous se rpandirent dans les
+temples pour rendre aux dieux d'immortelles actions de graces; et ce ne
+furent, pendant plusieurs jours, que festins et rjouissances.
+
+Xanthippe, qui avait eu tant de part cet heureux changement, prit le
+sage parti de se retirer bientt aprs, et de disparatre, de peur que
+sa gloire, jusque-l pure et entire, aprs ce premier clat blouissant
+qu'elle avait jet, ne s'amortt peu--peu, et ne le mt en butte aux
+traits de l'envie et de la calomnie, toujours dangereux, mais encore
+plus dans un pays tranger, o l'on se trouve seul, sans parents, sans
+amis, et destitu de tout secours.
+
+[Marge: De bel. pun. pag. 30.] Polybe dit qu'on racontait autrement le
+dpart de Xanthippe, et promet de l'exposer ailleurs; mais cet endroit
+n'est pas parvenu jusqu' nous. On lit dans Appien que les Carthaginois,
+piqus d'une basse et noire jalousie de la gloire de Xanthippe, et ne
+pouvant soutenir cette pense, qu'ils taient redevables Sparte de
+leur salut, sous prtexte de le reconduire par honneur dans sa patrie
+avec une nombreuse escorte de vaisseaux, donnrent ordre sous main
+ceux qui les conduisaient de faire prir en chemin le gnral
+lacdmonien et tous ceux qui l'accompagnaient; comme s'ils avaient pu
+ensevelir avec lui dans les eaux, et le souvenir du service qu'il leur
+avait rendu, et la noirceur du crime qu'ils commettaient son
+gard[247].
+
+[Note 247: Ni Polybe, ni Tite Live, ni Florus, ni Eutrope, ne font
+mention de ce trait d'ingratitude, rapport seulement par Appien et par
+Zonaras qui l'a copi; certes, les historiens latins, s'ils l'avaient
+connu, n'auraient pas laiss chapper une aussi belle occasion de
+couvrir d'un opprobre ternel ces ennemis du nom romain, envers lesquels
+ils montrent d'ailleurs une haine si violente et presque toujours si
+injuste.--L.]
+
+[Marge: Lib. 1, p. 36 et 37.] Cette bataille, dit Polybe, quoique moins
+considrable que beaucoup d'autres, peut nous donner de salutaires
+instructions; et c'est l, ajoute-t-il, le solide fruit de l'histoire.
+
+Premirement, doit-on beaucoup compter sur son bonheur aprs ce qui
+arrive ici Rgulus? Fier de sa victoire, et inexorable l'gard des
+vaincus, peine daigne-t-il les couter; et lui-mme bientt aprs il
+tombe entre leurs mains. Annibal fit faire la mme rflexion Scipion,
+lorsqu'il l'exhortait ne se pas laisser blouir par l'heureux succs
+de ses armes[248]. Rgulus, lui disait-il, aurait t un des plus rares
+modles de courage et de bonheur qu'il y ait jamais eu, si, aprs la
+victoire qu'il remporta dans le mme pays o nous sommes, il avait voulu
+accorder nos pres la paix qu'ils lui demandaient; mais, pour n'avoir
+pas su mettre un frein son ambition, et ne s'tre pas contenu dans de
+justes bornes, plus son lvation tait grande, plus sa chute fut
+honteuse.
+
+[Note 248: Inter pauca felicitatis virtutisque exempla M. Atilius
+quondam in hc edem terr fuisset, si victor pacem petentibus dedisset
+patribus nostris. Sed non statuendo tandem felicitati modum, nec
+cohibendo efferentem se fortunam, quant altis datus erat, e foedis
+corruit. (LIV. lib. 30.)]
+
+En second lieu, on reconnat bien ici la vrit de ce que dit Euripide;
+_qu'un sage conseil vaut mieux que mille bras_[249]. Un seul homme, dans
+cette occasion, change toute la face des affaires. D'un ct, il met en
+fuite des troupes qui paraissaient invincibles; de l'autre, il rend le
+courage une ville et une arme qu'il avait trouves dans la
+consternation et dans le dsespoir.
+
+[Note 249: [Grec: s en sophon bouleuma tas pollas cheiras nikan.]
+
+= C'est ainsi que Polybe a cit. Mais le passage de la tragdie
+d'Antiope (maintenant perdu), cit par Stobe (_Serm._ LII), et par
+Plutarque (_An seni gerenda sit Resp._ p. 790), est conu de cette
+manire:
+
+ [Grec: Sophon gar en bouleuma tas pollas cheras
+ Nika sun ochl d'amathia pleon kakon.]
+
+ --L.]
+
+Voil, remarque Polybe, l'usage qu'il faut faire de ses lectures; car, y
+ayant deux voies de profiter et d'apprendre, l'une par sa propre
+exprience, et l'autre par celle d'autrui, il est bien plus sage et plus
+utile de s'instruire par les fautes des autres que par les siennes.
+
+[Marge: App. de bel. punic. p. 2 et 3. Cic. lib. 3, de Off. num. 99 et
+100; [Orat. in Pison. c. 19.] Aul. Gel. lib. 6, cap. 4. Senec. ep. 98.
+AN. M. 3755 ROM. 499.] Je reviens Rgulus, pour achever ce qui le
+regarde, dont il est fcheux que nous ne trouvions plus rien dans
+Polybe[250]. Aprs avoir t retenu quelques annes en prison, il fut
+envoy Rome pour y proposer l'change des prisonniers. On lui avait
+fait prter serment de revenir en cas qu'il ne russt point. Il exposa
+au snat le sujet de son voyage. Invit par la compagnie dire son
+avis, il rpondit qu'il ne pouvait le faire comme snateur, ayant perdu
+cette qualit, aussi-bien que celle de citoyen romain, depuis qu'il
+tait tomb entre les mains des ennemis: mais il ne refusa pas de dire,
+comme particulier, ce qu'il pensait. La conjoncture tait dlicate. Tout
+le monde tait touch du malheur d'un si grand homme. Il n'avait, dit
+Cicron, qu' prononcer un mot pour recouvrer, avec sa libert, ses
+biens, ses dignits, sa femme, ses enfants, sa patrie; mais ce mot lui
+paraissait contraire l'honneur et au bien de l'tat. Il dclara donc
+nettement qu'on ne devait point songer faire l'change des
+prisonniers: qu'un tel exemple aurait des suites funestes la
+rpublique: que des citoyens qui avaient eu la lchet de livrer leurs
+armes l'ennemi taient indignes de compassion, et incapables de servir
+leur patrie: que, pour lui, l'ge o il tait, on ne devait compter sa
+perte pour rien; au lieu qu'ils avaient entre leurs mains plusieurs
+gnraux carthaginois dans la vigueur de l'ge, et capables de rendre
+encore leur patrie de grands services pendant plusieurs annes.
+[Marge: Horat. l. 3, od. 5. [v. 13, seq.]] Ce ne fut point sans peine
+que le snat se rendit un avis si gnreux, et qui tait sans exemple.
+Cet illustre exil partit donc de Rome pour retourner Carthage, sans
+tre touch, ni de la vive douleur de ses amis, ni des larmes de sa
+femme et de ses enfants; et cependant il n'ignorait pas quels
+supplices il tait rserv. En effet, ds que les ennemis le virent de
+retour sans avoir obtenu l'change, il n'y eut point de tourments que
+leur barbare cruaut ne lui ft souffrir. Ils le tenaient long-temps
+resserr dans un noir cachot, d'o, aprs lui avoir coup les paupires,
+ils le faisaient sortir tout--coup pour l'exposer au soleil le plus vif
+et le plus ardent. Ils l'enfermrent ensuite dans une espce de coffre
+tout hriss de pointes, qui ne lui laissaient aucun moment de repos ni
+jour ni nuit. Enfin, aprs l'avoir ainsi long-temps tourment par une
+cruelle insomnie, ils l'attachrent une croix, qui tait un supplice
+ordinaire chez les Carthaginois, et l'y firent prir. Telle fut la fin
+de ce grand homme: en lui drobant quelques jours ou quelques annes de
+vie, elle couvrit ses ennemis d'une honte ternelle.
+
+[Note 250: Ce silence de Polybe est regard de plusieurs savants
+comme un prjug contre une grande partie de ce qu'on rapporte de
+Rgulus, depuis sa prise.
+
+= Voyez ce sujet une excellente note de Paulmier de Grentesmenil
+(_Exercit. in auct. Grc._ p. 151, sq.); il montre assez clairement que
+le supplice de Rgulus est un conte.--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1 pag. 37.] L'chec reu en Afrique ne dcouragea
+point les Romains. Ils firent de plus grands prparatifs que jamais pour
+rparer cette perte, et mirent en mer, la campagne suivante, trois cent
+soixante vaisseaux. Les Carthaginois allrent leur rencontre avec une
+flotte de deux cents vaisseaux. Ils furent battus dans le combat qui se
+donna la vue de la Sicile, et perdirent cent quatorze vaisseaux, qui
+furent pris par les Romains. Ceux-ci passrent en Afrique pour y
+recueillir le peu de soldats qui avaient chapp la poursuite des
+ennemis aprs la dfaite de Rgulus, et qui s'taient dfendus avec
+beaucoup de courage dans Clypea, o on les avait assigs inutilement.
+
+On est encore ici tonn que les Romains, aprs une victoire si
+considrable, et avec une flotte si nombreuse, viennent en Afrique
+uniquement pour en tirer une petite garnison, au lieu qu'ils auraient pu
+en tenter la conqute, que Rgulus, avec beaucoup moins de troupes,
+avait presque entirement acheve.
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 38-40.] Les Romains, leur retour, furent
+accueillis d'une horrible tempte, qui fit prir presque toute leur
+flotte. Le mme malheur leur arriva encore l'anne suivante. Ils se
+consolrent de cette double perte par le gain d'une bataille contre
+Asdrubal, o ils prirent prs de cent[Marge: Pag. 41 et 42.] quarante
+lphants[251]. Quand cette nouvelle fut porte Rome, elle y rpandit
+une grande joie, non-seulement parce que la perte des lphants avait
+extrmement diminu les forces de l'ennemi, mais sur-tout parce qu'elle
+avait rendu le courage aux troupes de terre, qui, depuis la dfaite de
+Rgulus, n'avaient os tenter aucun combat, tant la crainte de ces
+redoutables animaux avait saisi gnralement tous les esprits. On crut
+donc qu'il fallait faire de plus grands efforts que jamais pour mettre
+fin, s'il se pouvait, une guerre qui durait depuis quatorze ans. Les
+deux consuls partirent avec une flotte de deux cents vaisseaux, et,
+tant arrivs en Sicile, ils formrent le hardi dessein d'attaquer
+Lilybe. C'tait la plus forte place qu'eussent les Carthaginois, dont
+la perte devait entraner aprs elle celle de tout ce qui leur restait
+dans l'le, et laisser aux Romains un libre passage en Afrique.
+
+[Note 251: Polybe ne parle que de dix lphants pris avec leurs
+conducteurs. Diodore de Sicile en porte le nombre 60 (lib. XXIII,
+_eclog._ xiv.)--L.]
+
+[Marge: Pag. 44-50.] On conoit aisment quelle fut l'ardeur de part et
+d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la dfense. Imilcon commandait
+dans la place: il avait dix mille hommes de troupes, sans compter les
+habitants; et Annibal, fils d'Amilcar, lui en amena bientt autant de
+Carthage, ayant pass avec un courage intrpide au travers de la flotte
+ennemie, et tant entr heureusement dans le port. Les Romains n'avaient
+point perdu de temps. Ayant fait avancer leurs machines, ils abattirent
+plusieurs tours coups de blier; et, gagnant tous les jours un nouveau
+terrain, ils allaient toujours en avant, en sorte que les assigs, se
+trouvant fort serrs, commencrent craindre. Le commandant sentit bien
+que l'unique moyen de sauver la ville tait de mettre le feu aux
+machines des assigeants. Ayant donc dispos ses troupes pour cette
+entreprise, il les fit sortir ds la pointe du jour, portant des
+flambeaux la main, avec des toupes et toutes sortes de matires
+combustibles, et attaqua en mme temps toutes les machines. Les Romains
+firent des efforts extraordinaires pour les repousser: le combat fut des
+plus sanglants. Chacun, de part et d'autre, tenait ferme dans son poste,
+et mourait plutt que de le quitter. Enfin, aprs une longue rsistance
+et un furieux carnage, les assigs sonnrent la retraite, et laissrent
+les Romains matres de leurs ouvrages. Cette affaire finie, Annibal se
+mit en mer pendant la nuit, et, drobant sa marche, prit la route de
+Drpane, o tait Adherbal, chef des Carthaginois. Drpane est une place
+avantageusement situe, avec un beau port, six-vingts stades[252] de
+Lilybe, et que les Carthaginois eurent toujours fort coeur de
+conserver.
+
+[Note 252: Six lieues. = Quatre lieues de 20 au degr.--L.]
+
+Les Romains, anims par cet heureux succs, recommencrent l'attaque
+avec encore plus d'ardeur qu'auparavant, sans que les assigs osassent
+penser faire une seconde tentative pour brler les machines, tant la
+premire les avait rebuts par la perte qu'ils y avaient faite; mais, un
+vent trs-violent s'tant lev tout--coup, quelques soldats mercenaires
+en donnrent avis au commandant, lui reprsentant que c'tait une
+occasion tout--fait favorable pour mettre le feu aux machines des
+assigeants, d'autant plus que le vent donnait de leur ct, et ils
+s'offrirent pour cette expdition: leur offre fut accepte; on leur
+fournit tout ce qui tait ncessaire pour cette entreprise. En un moment
+le feu prit toutes les machines, sans qu'il ft possible aux Romains
+d'y remdier, parce que, dans cet incendie qui tait devenu presque
+gnral en fort peu de temps, le vent portait dans leurs yeux les
+tincelles et la fume, et les empchait de discerner o il fallait
+appliquer le secours; au lieu que les autres voyaient clairement o ils
+devaient porter leurs coups et jeter le feu. Cet accident fit perdre aux
+Romains l'esprance de pouvoir emporter la place de vive force. Ils
+changrent donc le sige en blocus, entourrent la ville par une bonne
+contrevallation, et rpandirent leur arme dans tous les environs,
+rsolus d'attendre du temps ce qu'ils se voyaient hors d'tat d'excuter
+par une voie plus courte.
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 50.] Quand on apprit Rome ce qui se passait
+au sige de Lilybe, et qu'une partie des troupes y avait pri, cette
+fcheuse nouvelle, loin d'abattre les esprits, sembla renouveler
+l'ardeur et le courage des citoyens. Chacun se htait de porter son nom
+pour se faire enrler. On leva en peu de temps une arme de dix mille
+hommes, qui, ayant pass le dtroit, alla par terre se joindre aux
+assigeants.
+
+[Marge: Pag. 51. AN. M. 3756 ROM. 500.] En mme temps le consul P.
+Claudius Pulcher forma le dessein d'aller attaquer Adherbal dans
+Drpane. Il se tenait comme sr de le surprendre, parce qu'aprs la
+perte que les Romains venaient de faire Lilybe, l'ennemi ne pourrait
+plus s'imaginer qu'ils songeassent se mettre en mer. Sur cette
+esprance il fait partir de nuit la flotte pour mieux couvrir son
+dessein; mais il avait affaire un chef actif et appliqu, dont il ne
+put tromper la vigilance, et qui ne lui laissa pas lui-mme le temps
+de ranger ses vaisseaux en bataille, mais l'attaqua vivement pendant que
+la flotte tait encore en dsordre et en confusion. La victoire fut
+complte du ct des Carthaginois; il ne s'chappa de la flotte romaine
+que trente vaisseaux, qui, tant auprs du consul, prirent la fuite avec
+lui, en se dgageant le mieux qu'ils purent le long du rivage: tout le
+reste, au nombre de quatre-vingt-treize, tomba avec l'quipage en la
+puissance des Carthaginois, l'exception de quelques soldats qui
+s'taient sauvs du dbris de leurs vaisseaux. Cette victoire fit chez
+les Carthaginois autant d'honneur la prudence et la valeur
+d'Adherbal, qu'elle couvrit de honte et d'ignominie le consul romain.
+
+[Marge: Pag. 54-59.] Son collgue Junius ne fut ni plus prudent, ni plus
+heureux que lui, et perdit par sa faute toute sa flotte. Cherchant
+couvrir son malheur par quelque exploit considrable, il mnagea des
+intelligences secrtes dans ryx[253], et se fit livrer la ville. Sur le
+sommet de la montagne tait le temple de Vnus rycine, le plus beau
+sans contredit et le plus riche de tous les temples de la Sicile. La
+ville tait situe un peu au-dessous de ce sommet, et l'on n'y pouvait
+monter que par un chemin trs-long et trs-escarp. Junius plaa une
+partie de ses troupes sur le sommet, et le reste au pied de la montagne,
+et crut, aprs ces prcautions, n'avoir rien craindre; mais Amilcar,
+surnomm _Barca_, pre du fameux Annibal, trouva le moyen d'entrer dans
+la ville, qui tait entre les deux camps des ennemis, et de s'y tablir.
+De ce poste si avantageux il ne cessait de harceler les Romains, ce qui
+dura pendant deux ans. On a peine concevoir comment les Carthaginois
+purent se dfendre, attaqus comme ils taient et d'en haut et d'en bas,
+et ne pouvant recevoir de convois que par un seul endroit de mer dont
+ils taient matres. C'est par de tels coups, autant et peut-tre plus
+que par le gain d'une bataille, qu'on connat l'habilet et la sage
+hardiesse d'un commandant.
+
+[Note 253: Ville et montagne de Sicile.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 59-62.] Cinq annes se passrent sans que, de
+part et d'autre, il se fit rien de considrable. Les Romains avaient cru
+qu'avec leurs seules troupes de terre ils pourraient terminer le sige
+de Lilybe; mais, voyant qu'il tranait en longueur, ils revinrent
+leur premier plan, et firent des efforts extraordinaires pour armer une
+nouvelle flotte. L'argent manquait au trsor public; le zle des
+particuliers y suppla, tant l'amour de la patrie dominait dans les
+esprits: chacun, selon ses forces, contribua la dpense commune, et,
+sur la foi publique, n'hsita point faire les avances pour une
+expdition d'o dpendaient la gloire et la sret de l'tat. L'un
+quipait seul un vaisseau ses frais; d'autres se joignaient deux ou
+trois ensemble pour en faire autant: en fort peu de temps il y en eut
+deux cents de prts. On en donna le commandement au [Marge: AN. M. 3763
+ROM. 507.] consul Lutatius, qui, sans perdre de temps, se mit en mer. La
+flotte ennemie s'tait retire en Afrique. Il s'empara donc sans peine
+de tous les postes avantageux qui taient aux environs de Lilybe; et,
+comme il prvoyait qu'il en faudrait bientt venir un combat, il
+n'oublia rien de tout ce qui pouvait en assurer le succs, et employa
+tout le temps qui lui restait exercer sur mer les soldats et les
+matelots.
+
+En effet, il apprit bientt que la flotte ennemie approchait. Elle tait
+commande par Hannon, qui aborda une petite le nomme _Hiera_, qui
+tait vis--vis de Drpane. Son dessein tait d'approcher d'ryx avant
+que d'tre aperu des Romains, pour y dcharger ses vivres, y prendre un
+renfort de troupes, et faire monter Barca sur sa flotte, afin que
+celui-ci le secondt dans la bataille qui allait se donner. Mais le
+consul, qui se douta bien de ce qu'il voulait faire, le prvint, et,
+ayant ramass tout ce qu'il avait de meilleures troupes, il s'avana
+vers une petite le, voisine de l'autre, qu'on appelait _guse_[254]. Il
+indiqua le combat pour le lendemain. Ds la pointe du jour il s'y
+prpara. Malheureusement le vent tait favorable aux ennemis. Il hsita
+quelque temps s'il hasarderait la bataille; mais, voyant que la flotte
+carthaginoise, quand on aurait dcharg les vivres, deviendrait plus
+lgre et plus propre pour l'action, et que d'ailleurs elle serait
+considrablement fortifie par les troupes et par la prsence de Barca,
+il prit son parti sur-le-champ, et, malgr le mauvais temps, il alla
+attaquer l'ennemi. Le consul avait des troupes d'lite, de bons matelots
+qui avaient t fort exercs, d'excellents vaisseaux construits sur le
+modle d'une galre qu'on avait prise quelque temps auparavant sur les
+ennemis, et qui tait la plus accomplie qu'on et jamais vue en ce
+genre. C'tait tout le contraire du ct des Carthaginois. Comme, depuis
+quelques annes ils s'taient vus seuls matres de la mer, et que les
+Romains n'osaient paratre devant eux, ils les comptaient pour rien, et
+se regardaient eux-mmes comme invincibles. Au premier bruit du
+mouvement que ceux-ci se donnrent, Carthage avait mis en mer une flotte
+quipe la hte, et o tout sentait la prcipitation: soldats et
+matelots, tous mercenaires, de nouvelle leve, sans exprience, sans
+courage, sans zle pour la patrie, comme sans intrt pour la cause
+commune. Il y parut bien dans le combat: ils ne purent pas soutenir la
+premire attaque. Cinquante de leurs vaisseaux furent couls fond, et
+soixante-dix furent pris avec tout l'quipage. Le reste, la faveur
+d'un vent qui se leva fort propos pour eux, se retira vers la petite
+le d'o ils taient partis. Le nombre des prisonniers passa dix mille.
+Le consul s'avana aussitt vers Lilybe, et joignit ses troupes
+celles des assigeants.
+
+[Note 254: On appelle aussi ces les _gates_.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 63.] Quand cette nouvelle fut porte
+Carthage, elle y causa d'autant plus de surprise et d'effroi, qu'on s'y
+tait moins attendu. Le snat ne perdit point courage, mais il se voyait
+absolument hors d'tat de continuer la guerre. Les Romains tenant la
+mer, il n'tait plus possible d'envoyer ni vivres ni secours aux armes
+de Sicile. Ils dpchrent donc au plus tt vers Barca, qui y
+commandait, et laissrent sa prudence de prendre tel parti qu'il
+jugerait propos. Tant qu'il avait vu quelque rayon d'esprance, il
+avait fait tout ce qu'on pouvait attendre du courage le plus intrpide
+et de la sagesse la plus consomme; mais, ne lui restant plus de
+ressource, il dputa vers le consul pour traiter de la paix: la
+prudence, dit Polybe, consistant savoir et rsister et cder propos.
+Lutatius savait combien le peuple romain tait las de cette guerre, qui
+avait puis ses forces et ses finances, et il n'avait pas oubli les
+malheureuses suites de la hauteur inexorable et imprudente de Rgulus;
+il ne se rendit donc point difficile, et dicta le trait suivant: _Il y
+aura, si le peuple romain l'approuve, amiti entre Rome et Carthage, aux
+conditions qui suivent: Les Carthaginois vacueront la Sicile; ils ne
+feront point la guerre Hiron, et ne porteront point les armes contre
+les_ _Syracusains ni contre leurs allis; ils rendront aux Romains, sans
+ranon, tous les prisonniers qu'ils ont faits sur eux; ils leur
+paieront, dans l'espace de vingt ans, deux mille deux cents talents
+euboques d'argent_[255]. Il est bon de remarquer en passant la
+simplicit, la prcision, la clart de ce trait, qui dit tant de choses
+en si peu de mots, et qui rgle en peu de lignes tous les intrts de
+deux puissants peuples et de leurs allis sur terre et sur mer.
+
+[Note 255: Cette somme monte peu prs celle de six millions cent
+quatre-vingt mille livres.
+
+= Le talent euboque, comme on le pense, est le mme que le talent
+attique; les 2200 talents euboques valent environ 11,000,000 fr.--L.]
+
+Quand on eut port ces conditions Rome, le peuple, ne les approuvant
+point, envoya dix dputs sur les lieux pour terminer l'affaire en
+dernier ressort. Ils ne changrent rien dans le fond du trait. [Marge:
+Polyb. l. 3, pag. 182.] Ils abrgrent seulement les termes du paiement,
+en les rduisant dix annes, ajoutrent mille talents la somme qui
+avait t marque, qui seraient pays sur-le-champ, et exigrent des
+Carthaginois qu'ils sortiraient de toutes les les qui sont entre
+l'Italie et la Sicile. La Sardaigne n'y tait pas comprise; mais elle
+leur fut aussi enleve par un autre trait qui se fit quelques annes
+aprs.
+
+[Marge: AN. M. 3763 CARTH. 605. ROME. 507. AV. J.C. 241.] Ainsi fut
+termine une des plus longues guerres dont il soit parl dans
+l'histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre ans entiers, sans
+interruption. L'ardeur opinitre disputer de l'empire fut gale de
+part et d'autre: mme fermet, mme grandeur d'ame, et dans les projets,
+et dans l'excution. Les Carthaginois l'emportaient par la science de la
+marine, par l'habilet dans la construction des vaisseaux, par l'adresse
+et la facilit avec laquelle ils faisaient les manoeuvres, par
+l'exprience des pilotes; par la connaissance des ctes, des plages, des
+rades, des vents; par l'abondance des richesses capables de fournir
+toutes les dpenses d'une rude et longue guerre. Les Romains n'avaient
+aucun de ces avantages; mais le courage, le zle pour le bien public,
+l'amour de la patrie, une noble mulation pour la gloire, leur tenaient
+lieu de tout ce qui leur manquait d'ailleurs. On est tonn de les voir,
+tout neufs et inexpriments qu'ils sont dans la marine, non-seulement
+tenir tte la nation du monde la plus habile et la plus puissante sur
+mer, mais gagner contre elle plusieurs batailles navales. Nulles
+difficults, nuls malheurs, n'taient capables de les dcourager. Ils
+n'auraient pas fait certainement la paix dans les mmes circonstances o
+nous venons de voir que les Carthaginois la demandrent. Une seule
+campagne malheureuse les abat; plusieurs n'branlrent point les
+Romains.
+
+Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de Rome et ceux de
+Carthage, les premiers l'emportant infiniment pour le courage. Parmi les
+chefs, Amilcar, surnomm Barca, fut sans contredit celui de tous qui se
+distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence.
+
+GUERRE DE LIBYE, OU CONTRE LES MERCENAIRES.
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 65-89.] A la guerre que les Carthaginois
+soutinrent contre les Romains, en succda[256] immdiatement une autre
+bien moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se fit dans le
+coeur mme de l'tat, et qui fut accompagne d'une cruaut et d'une
+barbarie dont on a vu peu d'exemples: c'est celle que les Carthaginois
+eurent soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi sous
+eux en Sicile, et qu'on appelle ordinairement la guerre d'Afrique ou de
+Libye. Elle ne dura que trois ans et demi, mais elle fut bien sanglante.
+Voici quelle en fut l'occasion.
+
+[Note 256: La mme anne que finit la premire guerre punique.]
+
+[Marge: Polyb. l. 1, pag. 66.] Aussitt aprs que le trait avec les
+Romains eut t conclu, Amilcar, ayant conduit dans Lilybe les troupes
+qui taient ryx, dposa le commandement, et laissa Giscon,
+gouverneur de la place, le soin de faire passer les troupes en Afrique.
+Celui-ci, comme s'il et prvu ce qui devait arriver, ne les fit pas
+partir toutes ensemble, mais les envoya par petits corps et par bandes,
+afin que, les premiers venus tant pays de ce qui leur tait d pour
+leur solde, on pt les renvoyer chez eux avant l'arrive des autres.
+Cette conduite marquait beaucoup de sagesse: mais Carthage on n'en fit
+pas tant paratre. Comme l'tat tait puis par les dpenses d'une
+longue guerre et par la somme de prs de trois millions qu'il avait
+fallu payer comptant aux Romains en signant le trait de paix, on ne se
+pressa pas de payer les troupes mesure qu'elles arrivaient; mais on
+crut devoir attendre les autres, dans l'esprance d'obtenir d'elles,
+lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise d'une partie de la
+paie qui leur tait due: et ce fut l une premire faute.
+
+On voit ici le gnie d'un tat compos de ngociants, qui connaissent
+tout le prix de l'argent, mais qui connaissent peu le mrite des
+services de gens de guerre, qui marchandent le sang des troupes comme
+tout le reste, et qui vont toujours au bon march. Dans une telle
+rpublique, le besoin pass, nulle reconnaissance pour les secours qu'on
+a reus.
+
+Ces soldats, qui entrrent la plupart dans Carthage, tant accoutums
+une grande licence, causrent beaucoup de dsordre dans la ville: de
+sorte que, pour y remdier, on proposa leurs chefs de les conduire
+tous dans une petite ville voisine nomme Sicca, en leur fournissant de
+quoi y subsister, jusqu' ce que, le reste de leurs compagnons tant
+arriv, on payt toutes les troupes, et qu'on les renvoyt: seconde
+faute.
+
+Une troisime fut de ne pas vouloir leur permettre de laisser Carthage
+leurs bagages, leurs femmes et leurs enfants, comme ils le demandaient,
+et qui auraient t de leur part comme autant d'tages, mais de les
+forcer malgr eux de les emmener Sicca.
+
+Quand ils y furent tous assembls, comme ils avaient beaucoup de loisir,
+ils commencrent compter les paies qu'on leur devait, les faisant
+monter beaucoup plus haut qu'elles ne devaient aller. Ils y ajoutaient
+aussi les promesses magnifiques qu'on leur avait faites en diffrentes
+occasions, quand on les exhortait faire leur devoir; et ils
+prtendaient les faire entrer en ligne de compte. Hannon, qui tait
+alors gouverneur de l'Afrique, et qu'on leur avait envoy, leur proposa,
+vu le mauvais tat de la rpublique et l'puisement o elle se trouvait,
+de faire quelque remise sur ce qui leur tait d, et de se contenter
+qu'on leur en payt seulement une partie. Il est ais de juger comment
+cette proposition fut reue. Ce ne furent que plaintes, que murmures,
+que cris insolents et sditieux. Ces troupes taient composes de
+diffrentes nations, qui ne s'entendaient point les unes les autres, et
+ qui il n'tait pas possible de faire entendre raison quand une fois
+elles taient mutines. Il y avait des Espagnols, des Gaulois, des
+Liguriens, des habitants des les Balares, des Grecs, la plupart
+transfuges ou esclaves, et sur-tout un fort grand nombre d'Africains.
+Transports de colre, ils partent sur-le-champ, marchent vers Carthage,
+au nombre de plus de vingt mille, et vont camper Tunis, qui n'tait
+pas fort loin de la ville.
+
+Les Carthaginois reconnurent alors, mais trop tard, la faute qu'ils
+avaient faite. Il n'y eut point de bassesse o ils ne descendissent pour
+tcher d'adoucir ces furieux, et point de perfidie que ceux-ci
+n'employassent pour tirer d'eux de l'argent. Quand on leur avait accord
+un point, ils faisaient une nouvelle chicane et une nouvelle demande. La
+paie tait-elle rgle, quoiqu'on l'et porte au-del des conventions,
+il fallait encore les ddommager des pertes qu'ils disaient avoir
+faites, soit par la mort de leurs chevaux, soit par le prix excessif du
+bl, qui leur avait cot fort cher en certains temps, et leur donner
+les rcompenses qu'on leur avait promises. Comme rien ne finissait, les
+Carthaginois les engagrent avec assez de peine s'en rapporter
+l'avis de quelqu'un des gnraux qui avaient command en Sicile. Ils
+choisirent Giscon, qui leur tait fort agrable, et dont ils avaient
+toujours t contents. Il leur parla d'une manire douce et insinuante,
+les fit souvenir du longtemps qu'ils avaient servi sous les
+Carthaginois, des sommes considrables qu'ils en avaient reues, et leur
+accorda presque toutes leurs demandes.
+
+On tait prs de conclure le trait, lorsque deux sditieux remplirent
+de tumulte tout le camp. L'un tait Spendius, de Capoue[257], qui avait
+t esclave Rome, et tait pass chez les ennemis. Il tait d'une
+grande taille, et d'une hardiesse encore plus grande. La crainte qu'il
+avait de retomber entre les mains de son matre, qui n'aurait pas manqu
+de le faire pendre, comme c'tait la coutume, le porta rompre
+l'accord. Il tait soutenu d'un second, nomm Mathos[258], qui avait
+beaucoup contribu d'abord faire soulever les troupes. Ils
+reprsentrent aux Africains que, ds que leurs compagnons seraient
+retourns chez eux, se trouvant seuls dans leur pays, ils deviendraient
+les victimes de la colre des Carthaginois, qui se vengeraient sur eux
+de la rvolte commune. Il n'en fallut pas davantage pour les faire
+entrer en fureur: ils choisirent pour chefs Spendius et Mathos.
+Quiconque entreprenait de leur faire des remontrances tait mis mort.
+Ils courent la tente de Giscon, pillent l'argent destin pour le
+paiement des troupes, l'entranent lui-mme en prison avec tous ceux de
+sa suite, aprs les avoir traits avec la dernire indignit. Toutes les
+villes d'Afrique, qui ils avaient envoy des dputs pour les exhorter
+ se mettre en libert, se rangrent de leur parti, except deux
+seulement, Utique et Hippacra[259], dont sur-le-champ ils formrent le
+sige.
+
+[Note 257: Polybe dit simplement qu'il tait Campanien, [Grec:
+Kampanos]. Rollin a-t-il confondu ce mot avec [Grec: Kapyanos], qui
+signifie _de Capoue_?--L.]
+
+[Note 258: Africain, n libre (Polyb.)--L.]
+
+[Note 259: Le nom de _Hippacra_, [Grec: Ippakra], est form par
+lision de [Grec: Ippou achra], _cap du cheval_. C'est le nom ancien de
+_Hippo-Diarrhytos_ ou _Zarytos_, appele aussi _Hippne_, ville au N.O.
+de Carthage, sur l'emplacement actuel de _Bona_ (SCHWEIGH. _ad Appian._
+t. III, p. 480).--L.]
+
+Jamais Carthage ne s'tait vue dans un si grand danger. Les Carthaginois
+tiraient leur subsistance chacun en particulier du revenu de leurs
+terres, et les dpenses publiques des tributs que payait l'Afrique. Or
+tout cela leur manquait en mme temps, et se tournait mme contre eux.
+Ils se trouvaient sans armes, sans troupes ni de terre ni de mer, sans
+aucun des prparatifs ncessaires, soit pour soutenir un sige, soit
+pour quiper une flotte, et, ce qui mettait le comble leur malheur,
+sans aucune esprance de secours tranger de la part de leurs amis ou de
+leurs allis.
+
+Ils pouvaient en un certain sens s'imputer eux-mmes l'abandonnement
+o ils se voyaient rduits. Pendant la guerre prcdente, ils avaient
+trait avec une extrme duret les peuples d'Afrique, exigeant d'eux des
+tributs excessifs, ne faisant aucun quartier aux plus pauvres et aux
+plus misrables, tmoignant beaucoup d'estime, non pour ceux des
+gouverneurs qui traitaient avec le plus de douceur les peuples, mais
+pour ceux qui en tiraient de plus grosses sommes; et tel avait t
+Hannon. Aussi ne fallut-il pas beaucoup d'efforts pour porter les
+Africains la rvolte. Au premier signal elle clata, et en un moment
+devint gnrale. Les femmes, qui souvent avaient eu la douleur de voir
+emmener en prison leurs maris et leurs pres faute de paiement, taient
+les plus animes, et elles se dpouillrent avec joie de tous leurs
+ornements pour fournir aux frais de la guerre; de sorte que les chefs de
+la sdition, aprs avoir pay aux soldats tout ce qu'ils leur avaient
+promis, se trouvrent encore dans l'abondance: grand exemple, dit
+Polybe, de la manire dont il faut traiter les peuples, en ne songeant
+pas seulement au prsent, mais en prvoyant l'avenir.
+
+Dans quelque dtresse que fussent alors les Carthaginois, ils ne
+perdirent pas courage, et firent des efforts extraordinaires. Le
+commandement de l'arme fut donn Hannon.
+
+On leva des troupes de terre et de mer, de pied et de cheval; on fit
+prendre les armes tous les citoyens capables de les porter; on fit
+venir de tous cts des mercenaires; on quipa tout ce qui restait de
+vaisseaux la rpublique.
+
+Les sditieux, de leur ct, ne montraient pas moins d'ardeur. Nous
+avons dj dit qu'ils avaient form le sige des deux seules places qui
+avaient refus de se joindre eux. Leur arme s'tait grossie jusqu'au
+nombre de soixante-dix mille hommes. Aprs en avoir fait des
+dtachements pour ces deux siges, ils tablirent leur camp Tunis, et
+jetaient la terreur, approchant frquemment de ses murs, soit le jour,
+soit la nuit.
+
+Hannon s'tait avanc au secours d'Utique, et y avait remport un
+avantage considrable, qui aurait pu tre dcisif, s'il en avait su
+profiter; mais, tant entr dans la ville, et ne songeant qu' s'y
+divertir, les mercenaires, qui s'taient retirs sur une hauteur voisine
+couverte de bois, ayant appris ce qui se passait, survinrent tout d'un
+coup, trouvrent les soldats dbands de ct et d'autre, prirent et
+pillrent le camp, et profitrent de tout ce qu'on avait apport de
+Carthage pour le secours des assigs. Ce ne fut pas la seule faute
+qu'il commit: et, dans de telles conjonctures, les choses sont bien plus
+funestes. On mit donc sa place Amilcar, surnomm _Barca_. Il rpondit
+ l'ide qu'on avait conue de lui, et commena par faire lever aux
+sditieux le sige d'Utique; puis il s'avana contre l'arme qui tait
+prs de Carthage, en dfit une partie, et s'empara de presque tous les
+postes avantageux qu'elle occupait. Ces heureux succs ranimrent le
+courage des Carthaginois.
+
+L'arrive d'un jeune seigneur numide, nomm Naravase, qui, par estime
+pour la personne et le mrite de Barca, vint se joindre lui avec deux
+mille Numides, lui fut d'un grand secours. Encourag par ce renfort, il
+attaqua les sditieux, qui le tenaient resserr dans un vallon, en tua
+dix mille, et en fit quatre mille prisonniers. Le jeune Numide se
+distingua fort dans ce combat. Barca reut dans ses troupes ceux des
+prisonniers qui voulurent s'y enrler, et laissa aux autres la libert
+d'aller o ils voudraient, condition qu'ils ne porteraient jamais les
+armes contre les Carthaginois, faute de quoi, s'ils taient jamais pris,
+ils seraient punis du dernier supplice. Cette conduite fait voir la
+sagesse de ce gnral: il jugea que cet expdient tait plus utile
+qu'une svrit outre. En effet, lorsqu'il s'agit d'une multitude
+mutine, dont la plupart ont t entrans par les plus chauffs, ou
+arrts par la crainte des plus furieux, la clmence russit presque
+toujours.
+
+Spendius, le chef des rvolts, craignit que cette douceur affecte de
+Barca ne lui ft perdre beaucoup de ses gens; il crut donc devoir, par
+quelque coup clatant, leur ter toute pense et toute esprance de
+rentrer en grce avec l'ennemi. Dans cette vue, aprs leur avoir lu des
+lettres supposes, o on lui donnait avis d'une trahison secrte
+concerte entre quelques-uns de leurs camarades et Giscon, pour le
+sauver de la prison o il tait retenu depuis assez de temps, il leur
+fit prendre la barbare rsolution de le massacrer lui et tous les autres
+prisonniers; et quiconque osait proposer seulement un parti plus doux
+tait sur-le-champ immol leur fureur. On tire donc de la prison ce
+chef infortun, avec sept cents prisonniers qui y taient enferms avec
+lui, et on les fait venir la tte du camp. Giscon est excut le
+premier, et tous les autres de suite. On leur coupe les mains, on leur
+brise les cuisses, on les enfouit tout vivants dans une fosse. Les
+Carthaginois envoyrent demander leurs corps pour leur rendre les
+derniers devoirs: on les leur refusa, et on leur dclara que, si
+dsormais, on envoyait encore quelque hraut ou quelque dput, il
+souffrirait le mme supplice. En effet, sur-le-champ il fut arrt, par
+un consentement gnral, que tout Carthaginois qui tomberait entre leurs
+mains serait trait de la sorte; et, pour les allis, qu'ils seraient
+renvoys aprs qu'on leur aurait coup les mains: et cela fut
+ponctuellement excut dans la suite.
+
+Dans le temps que les Carthaginois commenaient, ce semble, respirer,
+plusieurs accidents fcheux les replongrent dans un nouveau danger. La
+division se mit parmi leurs chefs; une tempte fit prir les vivres
+qu'on leur apportait par mer, et dont ils avaient un extrme besoin.
+Mais ce qui leur fut le plus sensible, fut la dfection subite des deux
+seules villes qui leur taient demeures fidles, et qui, dans tous les
+temps, avaient eu un attachement inviolable la rpublique: c'taient
+Utique et Hippacra. Ces villes tout d'un coup, sans aucune raison, sans
+mme aucun prtexte, passrent du ct des rvolts, et, transportes
+comme eux de fureur et de rage, commencrent par gorger le commandant
+et la garnison qui taient venus leur secours, et portrent
+l'inhumanit jusqu' refuser leurs corps morts aux Carthaginois qui les
+redemandaient.
+
+Les sditieux, anims par ces heureux succs, allrent mettre le sige
+devant Carthage; mais ils furent bientt obligs de le lever: ils ne
+laissrent pas de continuer la guerre. Ayant ramass toutes leurs
+troupes et celles de leurs allis, au nombre de plus de cinquante mille
+hommes, ils ctoyaient l'arme d'Amilcar, observant de se tenir toujours
+sur les hauteurs et d'viter les plaines, o l'ennemi avait trop
+d'avantage cause de sa cavalerie et des lphants. Amilcar, plus
+habile qu'eux dans le mtier de la guerre, ne leur donnait aucune prise
+sur lui, profitait de toutes leurs fautes, leur enlevait souvent des
+quartiers, pour peu que leurs gens s'cartassent, et les harcelait en
+mille manires; et tous ceux qui tombaient entre ses mains taient
+exposs aux btes. Enfin il les surprit lorsqu'ils s'y attendaient le
+moins, et les enferma dans un poste d'o il leur fut impossible de se
+retirer. N'osant hasarder le combat, et ne pouvant pas prendre la fuite,
+ils se mirent fortifier leur camp, et l'environner de fosss et de
+retranchements. Mais un ennemi intrieur et bien plus formidable les
+pressait vivement: c'tait la faim, qui fut telle, qu'ils en vinrent
+se manger les uns les autres; la divine providence, dit Polybe, vengeant
+ainsi la barbare inhumanit dont ils avaient us l'gard des autres.
+Aucune ressource ne leur restait. Ils savaient quels supplices ils
+taient destins, s'ils tombaient vifs entre les mains de l'ennemi.
+Aprs les cruauts qu'ils avaient commises, il ne leur venait pas mme
+dans l'esprit de parler de paix et d'accommodement. Ils avaient envoy
+vers leurs troupes qui taient restes Tunis, pour demander du
+secours, mais inutilement. La famine cependant augmentait tous les
+jours: ils avaient commenc par manger les prisonniers, puis les
+esclaves; enfin, il ne leur restait plus que leurs concitoyens. Alors
+les chefs, ne pouvant plus soutenir les plaintes et les cris de la
+multitude qui menaait de les gorger, s'ils ne se rendaient, allrent
+eux-mmes trouver Amilcar, dont ils avaient obtenu un sauf-conduit. Les
+conditions du trait furent que les Carthaginois prendraient leur
+choix dix personnes parmi les rvolts, pour les traiter comme il leur
+plairait, et que les autres seraient renvoys chacun avec un seul habit.
+Quand le trait fut sign, ces chefs eux-mmes furent arrts, et
+demeurrent entre les mains des Carthaginois, qui montrrent clairement
+dans cette occasion qu'ils ne se piquaient pas beaucoup de bonne foi.
+Les rvolts, ayant appris qu'on avait arrt leurs chefs, ne sachant
+rien de la convention qu'on avait faite, et souponnant qu'on les avait
+trahis, prirent les armes: mais Amilcar les ayant envelopps de toutes
+parts, et ayant fait avancer contre eux les lphants, ils furent tous
+crass ou gorgs au nombre de plus de quarante mille.
+
+L'effet de cette victoire fut la rduction de presque toutes les villes
+d'Afrique, qui rentrrent aussitt dans leur devoir. Amilcar, sans
+perdre de temps, marcha contre Tunis, qui, depuis le commencement de la
+guerre, avait servi de retraite aux rvolts, et avait t leur place
+d'armes. Il l'environna d'un ct, pendant qu'Annibal, qui commandait
+avec lui, l'assigeait de l'autre: puis, s'approchant des murs, et
+faisant lever des potences, il y attacha et fit mourir Spendius, chef
+des rvolts, et ceux qu'on avait arrts avec lui. Mathos, l'autre
+chef, qui commandait dans la place, vit par l ce qui lui tait prpar,
+et il en devint encore plus attentif se bien dfendre. S'apercevant
+qu'Annibal, comme sr de la victoire, agissait en tout fort
+ngligemment, il fait une sortie, attaque ses retranchements, tue un
+grand nombre de Carthaginois, en fait plusieurs prisonniers, et entre
+autres Annibal leur chef, et se rend matre de tout le bagage: puis,
+dtachant de la potence Spendius, il fait mettre sa place Annibal,
+aprs lui avoir fait souffrir des tourments inous, et immole autour du
+corps de l'autre trente des plus considrables citoyens de Carthage,
+comme autant de victimes de sa vengeance. Il semble qu'entre les deux
+partis il y avait une espce de dfi qui ferait paratre plus de
+cruaut.
+
+Barca, qui pour-lors tait loign de son camp, n'avait appris que fort
+tard le danger de son collgue; et d'ailleurs il tait hors d'tat de
+courir promptement son secours, parce que le chemin qui sparait les
+deux camps tait impraticable. Ce fcheux accident causa une grande
+consternation dans Carthage. On a pu remarquer, dans tout le cours de
+cette guerre, une alternative continuelle de prosprits et
+d'adversits, de confiance et d'alarme, de joie et de douleur: tant les
+vnements, de part et d'autre, ont t varis et peu constants.
+
+On crut dans Carthage devoir faire un dernier effort; on arma tout ce
+qui restait de jeunesse capable de servir. On envoya Hannon pour
+collgue Amilcar, et on dputa en mme temps trente snateurs pour
+conjurer, au nom de la rpublique, ces deux chefs, qui jusque-l avaient
+t brouills ensemble, d'oublier les querelles passes, et de sacrifier
+leurs ressentiments au bien de l'tat. Ils le firent sur-le-champ,
+s'embrassrent mutuellement, et se rconcilirent sincrement et de
+bonne foi.
+
+Depuis ce temps-l tout russit du ct des Carthaginois; et Mathos,
+qui, dans toutes les entreprises qu'il avait tentes, avait toujours eu
+du dessous, crut enfin devoir hasarder une bataille: c'est ce qu'on
+souhaitait le plus. De part et d'autre chacun exhorta ses troupes comme
+pour une action qui allait dcider pour toujours de leur sort: on en
+vint aux mains. La victoire ne fut pas long-temps dispute; les rvolts
+cdrent bientt. Presque tous les Africains furent tus: le reste se
+rendit. Mathos fut pris en vie et conduit Carthage. Toute l'Afrique
+aussitt rentra dans l'obissance, except les deux villes perfides qui
+s'taient rvoltes en dernier lieu; mais elles furent bientt obliges
+de se rendre discrtion.
+
+Alors l'arme victorieuse revint Carthage, et y fut reue avec les
+cris de joie et les applaudissements de toute la ville. Mathos et les
+siens, aprs avoir servi d'ornement au triomphe, furent mens au
+supplice, et terminrent, par une mort galement honteuse et
+douloureuse, une vie souille par les trahisons les plus noires et par
+les cruauts les plus barbares. Ainsi finit la guerre contre les
+mercenaires, aprs avoir dur trois ans et quatre mois. Elle fournit,
+dit Polybe, une grande instruction tous les peuples, et leur apprend
+ne pas employer dans les armes un plus grand nombre d'trangers que de
+citoyens, et ne pas se reposer de la dfense de l'tat sur des troupes
+qui n'y sont attaches ni par l'affection ni par l'intrt.
+
+J'ai diffr exprs jusqu'ici parler de ce qui se passa en Sardaigne
+dans le mme temps, et qui fut comme une dpendance et une suite de la
+guerre que les Carthaginois soutinrent en Afrique contre les
+mercenaires. On y vit les mmes secousses de rvolte et les mmes excs
+de cruaut, comme si un vent de discorde et de fureur et souffl
+d'Afrique en Sardaigne.
+
+Ds qu'on y apprit ce qu'avaient fait Spendius et Mathos, les
+mercenaires qui taient dans cette le secourent, leur exemple, le
+joug de l'obissance. Ils commencrent par gorger Bostar, leur
+commandant, et tout ce qu'il y avait de Carthaginois avec lui. On avait
+envoy sa place un autre gnral: toutes les troupes qu'il avait
+amenes se rangrent du ct des sditieux, le mirent lui-mme en croix;
+et dans toute l'tendue de l'le on fit main-basse sur les Carthaginois,
+en leur faisant souffrir des tourments inous. Ayant attaqu toutes les
+places l'une aprs l'autre, ils se rendirent en peu de temps matres de
+tout le pays: mais, la division s'tant mise entre eux et les habitants
+de l'le, les mercenaires en furent entirement chasss, et se
+rfugirent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois perdirent la
+Sardaigne, le d'une grande importance par son tendue, par sa
+fertilit, et par le grand nombre de ses habitants.
+
+Les Romains, depuis leur trait avec les Carthaginois, s'taient
+toujours conduits leur gard avec beaucoup de justice et de
+modration. Une querelle passagre au sujet de quelques marchands
+romains qu'on avait arrts Carthage, parce qu'ils portaient des
+vivres aux ennemis, les avait brouills; mais les Carthaginois, la
+premire demande, leur ayant renvoy leurs citoyens, les Romains, qui se
+piquaient en tout de gnrosit et de justice, leur avaient rendu leur
+premire amiti, les avaient servis en tout ce qui dpendait d'eux,
+avaient dfendu leurs marchands de porter des vivres ailleurs que chez
+les Carthaginois, et avaient mme refus pour-lors de prter l'oreille
+aux propositions que leur faisaient les rvolts de Sardaigne, qui les
+invitaient venir s'emparer de l'le.
+
+Mais dans la suite ils ne furent pas si dlicats; et il serait difficile
+d'appliquer ici le tmoignage avantageux que Csar rend leur bonne foi
+dans Salluste. [260]Quoique dans toutes les guerres d'Afrique, dit-il,
+les Carthaginois eussent fait quantit d'actions de mauvaise foi pendant
+la paix et pendant la trve, les Romains n'en usrent jamais de la sorte
+ leur gard, plus attentifs ce qu'exigeait d'eux leur gloire qu' ce
+que la justice leur permettait contre leurs ennemis.
+
+[Note 260: Bellis punicis omnibus, quum sp Carthaginienses et in
+pace et per inducias multa nefanda facinora fecissent, nunquam ipsi per
+occasionem talia fecre: magis quod se dignum foret, quam quod in illos
+jure fieri posset, qurebant. (SALLUST, _in bello Catilin_.)]
+
+[Marge: AN. M. 3767 CARTH. 609. ROM. 511. AV. J.C. 237.] Les
+mercenaires, qui s'taient retirs, comme nous l'avons dit, en Italie,
+dterminrent enfin les Romains passer dans la Sardaigne pour s'en
+rendre matres. Les Carthaginois l'apprirent avec douleur, prtendant
+que la Sardaigne leur appartenait bien plus juste titre qu'aux
+Romains. Ils se mirent donc en tat de tirer une prompte et juste
+vengeance de ceux qui avaient fait soulever l'le contre eux: mais les
+Romains, sous prtexte que ces prparatifs se faisaient contre eux, et
+non contre les peuples de Sardaigne, leur dclarrent la guerre. Les
+Carthaginois, puiss en toutes manires, et qui, peine, commenaient
+ respirer, n'taient point en tat de la soutenir. Il fallut donc
+s'accommoder au temps, et cder au plus fort. On fit un nouveau trait,
+par lequel ils abandonnaient la [Marge: Polyb. l. III, cap. 1, 27, 7.]
+Sardaigne aux Romains, et s'obligeaient leur payer de nouveau douze
+cents talents[261], pour se rdimer de la guerre qu'on voulait leur
+faire; et c'est cette injustice de la part des Romains qui fut la
+vritable cause de la seconde guerre punique, comme nous le dirons dans
+la suite.
+
+[Note 261: Douze cent mille cus. = 6,600,000 francs.--L.]
+
+SECONDE GUERRE PUNIQUE.
+
+La seconde guerre punique que j'entreprends de traiter est une des plus
+mmorables dont il soit parl dans l'histoire, et des plus dignes de
+l'attention d'un lecteur curieux, soit par la hardiesse des entreprises,
+[Marge: Liv lib. 21 n. 1.] et par la sagesse des mesures dans
+l'excution; soit par l'opinitret des efforts des deux peuples rivaux,
+et par la promptitude des ressources dans leurs plus grands revers; soit
+par la varit des vnements inopins, et par l'incertitude de l'issue
+d'une longue et cruelle guerre; soit enfin par la runion des plus beaux
+modles en tout genre de mrite, et des leons les plus instructives que
+puisse donner l'histoire, tant pour la guerre que pour la politique et
+l'art de gouverner. Jamais villes ou nations plus puissantes, ou du
+moins plus belliqueuses, ne combattirent ensemble; et jamais celles dont
+il s'agit ici ne s'taient vues dans un plus haut degr de puissance et
+de gloire. Rome et Carthage taient alors, sans contredit, les deux
+premires villes du monde. Ayant dj mesur leurs forces dans la
+premire guerre punique, et fait essai de leur habilet dans l'art de
+combattre, elles se connaissaient parfaitement de part et d'autre. Dans
+cette seconde guerre, le sort des armes fut tellement balanc, et les
+succs si mls de vicissitudes et de varits, que le parti qui
+triompha fut celui qui s'tait trouv le plus prs du danger de prir.
+Quelque grandes que fussent les forces des deux peuples, on peut presque
+dire que leur haine mutuelle l'tait encore plus: les Romains, d'un
+ct, ne pouvant voir sans indignation que les vaincus osassent les
+attaquer; et les Carthaginois, de l'autre, tant irrits l'excs de la
+manire galement dure et avare dont ils prtendaient que le vainqueur
+en avait us leur gard.
+
+Le plan que je me suis propos ne me permet pas d'entrer dans un dtail
+exact de cette guerre, qui eut pour thtre l'Italie, la Sicile,
+l'Espagne, l'Afrique, et qui a plus de rapport encore l'histoire
+romaine qu' celle que je traite ici. Je m'arrterai donc principalement
+ ce qui regarde les Carthaginois, et je m'appliquerai sur-tout faire
+connatre, autant qu'il me sera possible, le gnie et le caractre
+d'Annibal, le plus grand homme de guerre qui ait peut-tre jamais t
+chez les anciens.
+
+_Causes loignes et prochaines de la seconde guerre punique._
+
+Avant que de parler de la dclaration de la guerre entre les Romains et
+les Carthaginois, je crois devoir en exposer les vritables causes, et
+marquer comment cette rupture entre les deux peuples se prpara de loin.
+
+[Marge: Lib. 3, p. 162-168.] Ce serait se tromper grossirement, dit
+Polybe, que de regarder la prise de Sagonte par Annibal comme la
+vritable cause de la seconde guerre punique. Le regret qu'eurent les
+Carthaginois d'avoir cd trop facilement la Sicile par le trait qui
+termina la premire guerre punique; l'injustice et la violence des
+Romains, qui profitrent des troubles excits dans l'Afrique pour
+enlever encore la Sardaigne aux Carthaginois, et pour leur imposer un
+nouveau tribut; les heureux succs et les conqutes de ces derniers dans
+l'Espagne: voil qu'elles furent les vritables causes de la rupture du
+trait[262], comme Tite-Live, suivant en cela le plan de Polybe,
+l'insinue en peu de mots ds le commencement de son histoire de la
+seconde guerre punique.
+
+[Note 262: Angebant ingentis spirits virum Sicilia Sardiniaque
+amiss: nam et Siciliam nimis celeri desperatione rerum concessam; et
+Sardiniam inter motum Afric fraude Romanorum, stipendio etiam
+superimposito, interceptam. (LIV. lib. 21, n. 1.)]
+
+En effet Amilcar, surnomm _Barca_, souffrait avec peine le dernier
+trait que le malheur des temps avait oblig les Carthaginois
+d'accepter; et il songea prendre de loin de justes mesures pour se
+mettre en tat de le rompre la premire occasion favorable.
+
+[Marge 1: Polyb. l. 2, pag. 90.] Ds que les troubles d'Afrique furent
+apaiss, il fut charg d'une expdition contre les Numides; et, aprs y
+avoir donn de nouvelles preuves de son habilet et de son courage, il
+mrita qu'on lui confit le commandement de l'arme qui devait agir en
+Espagne. Annibal, son fils, qui n'avait alors que neuf ans, demanda avec
+empressement de l'y suivre, et employa pour cela les caresses ordinaires
+ cet ge, langage puissant sur l'esprit d'un pre qui aimait tendrement
+son fils. [Marge 2: Id. lib. 3. pag. 167. Liv. lib. 21, n. 1.] Amilcar
+ne put donc lui refuser cette grce; et, aprs lui avoir fait prter
+serment sur les autels qu'il se dclarerait l'ennemi des Romains ds
+qu'il le pourrait, il l'emmena avec lui.
+
+Amilcar avait toutes les qualits d'un grand gnral, joignant des
+manires douces et insinuantes un courage invincible et une prudence
+consomme. Il soumit en peu de temps la plupart des peuples d'Espagne,
+soit par la force des armes, soit par les charmes de sa douceur; et,
+aprs y avoir command pendant neuf ans, il fit une fin digne de lui, en
+mourant glorieusement dans une bataille[263] pour le service de sa
+patrie.
+
+[Note 263: Contre les Vectons, peuple d'Espagne (NEPOS, _in Hamilc._
+c. IV, 2).--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 2, pag. 101. AN. M. 3776 ROM. 520.] Les Carthaginois
+nommrent sa place Adrusbal, son gendre. Celui-ci, pour s'assurer du
+pays, btit une ville, que l'avantage de sa situation, la commodit de
+ses ports, ses fortifications, l'abondance de ses richesses procure par
+la facilit du commerce, rendirent une des plus considrables villes du
+monde: il l'appela Carthage-la-Neuve, et nous l'appelons aujourd'hui
+Carthagne.
+
+A toutes les dmarches de ces deux grands gnraux, il tait ais de
+voir qu'ils avaient en tte un grand dessein qu'ils ne perdaient point
+de vue, et pour l'excution duquel ils prparaient tout de loin. Les
+Romains s'en aperurent bien, et ils se reprochrent eux-mmes la
+lenteur et l'engourdissement qui les avaient tenus comme endormis
+pendant que l'ennemi faisait en Espagne de rapides progrs, qui
+pourraient un jour tourner contre eux. L'attaquer de force, et lui
+arracher ses conqutes, aurait bien t de leur got; mais la crainte
+d'un autre ennemi non moins formidable, qu'ils apprhendaient de voir au
+premier jour leurs portes (c'taient les Gaulois), ne leur permettait
+pas d'clater. Ils employrent donc la voie des ngociations, et
+conclurent un trait avec Asdrubal, dans lequel, sans s'expliquer sur le
+reste de l'Espagne, on se contentait de marquer que les Carthaginois ne
+pourraient point s'avancer au-del de l'bre.
+
+[Marge: Polyb. l. 2, pag. 123. Liv. lib. 21, n. 2.] Asdrubal cependant
+poussait toujours ses conqutes, mais en se tenant dans les bornes dont
+on tait convenu; et, s'attachant gagner les principaux du pays par
+ses manires honntes et engageantes, il avanait encore plus les
+affaires de Carthage par la voie de la persuasion que par celle de la
+force ouverte. Mais malheureusement, aprs avoir gouvern l'Espagne
+pendant huit ans, il fut tu en trahison par un Gaulois, qui se vengea
+ainsi de quelque mcontentement particulier qu'il en avait reu.
+
+[Marge: Liv. lib. 21, n. 3 et 4. AN. M. 3783 ROM. 530.] Trois ans avant
+sa mort, il avait crit Carthage pour demander qu'on lui envoyt
+Annibal, qui tait alors g de vingt-deux ans. La chose souffrit
+quelque difficult. Le snat tait partag par deux puissantes factions,
+qui, ds le temps d'Amilcar, avaient dj commenc suivre des vues
+opposes dans la conduite des affaires de l'tat. L'une avait pour chef
+Hannon, qui sa naissance, son mrite et son zle pour le bien de
+l'tat, donnaient une grande autorit dans les dlibrations publiques;
+et elle tait d'avis en toute occasion de prfrer une paix sre, et qui
+conservait toutes les conqutes d'Espagne, aux vnements incertains
+d'une guerre onreuse, qu'elle prvoyait devoir un jour se terminer par
+la ruine de la patrie. L'autre faction, qu'on appelait la faction
+_Barcine_, parce qu'elle soutenait les intrts de Barca et de ceux de
+sa famille, avait ajout l'ancien crdit qu'elle avait dans la ville
+la rputation que les exploits signals d'Amilcar et d'Asdrubal lui
+avaient donne, et elle tait ouvertement dclare pour la guerre. Quand
+il s'agit donc de dlibrer dans le snat sur la demande d'Asdrubal,
+Hannon reprsenta qu'il tait dangereux d'envoyer de si bonne heure
+l'arme un jeune homme qui avait dj toute la fiert et le caractre
+imprieux de son pre, et qui, par cette raison, avait un besoin
+particulier d'tre retenu longtemps sous les yeux des magistrats et sous
+le pouvoir des lois, pour apprendre obir, et ne pas se croire
+suprieur tous les autres. Il finit en disant qu'il craignait que
+cette tincelle, qui commenait s'allumer, n'excitt un jour un grand
+incendie. Ses remontrances furent vaines; la faction Barcine l'emporta,
+et Annibal partit pour l'Espagne.
+
+Ds qu'il y fut arriv, il attira sur lui les regards de toute l'arme,
+et l'on crut voir revivre en lui Amilcar son pre. C'tait le mme feu
+dans les yeux, la mme vigueur martiale dans l'air du visage, les mmes
+traits et les mmes manires; mais ses qualits personnelles le firent
+encore plus estimer. Il ne lui manquait presque rien de ce qui forme les
+grands hommes: patience invincible dans le travail, sobrit tonnante
+dans le vivre, courage intrpide dans les plus grands dangers, prsence
+d'esprit admirable dans le feu mme de l'action, et, ce qui est
+surprenant, un gnie souple, galement propre obir et commander; en
+sorte qu'on ne pouvait dire de qui il tait plus aim, des troupes ou du
+gnral: il servit trois campagnes sous Asdrubal.
+
+[Sidenote: Polyb. l. 3, p. 168-169.] Quand celui-ci fut mort, les
+suffrages de l'arme et [Marge: Liv. lib. 21, n. 3-5. AN. M. 3784 CARTH.
+626. ROM. 528.] ceux du peuple se runirent pour mettre Annibal sa
+place. Je ne sais mme si pour-lors, ou environ dans ce temps, la
+rpublique, pour lui donner plus de crdit et d'autorit, ne le nomma
+pas suffte, qui tait la premire dignit de l'tat, et que l'on
+confrait quelquefois aux gnraux. C'est Cornlius Npos qui nous
+apprend[Marge: In vita Annib. c. 7.] cette particularit, lorsque,
+parlant de la prture qui fut donne au mme Annibal aprs son retour
+Carthage, et la conclusion de la paix, il dit que ce fut vingt-deux ans
+depuis qu'il avait t nomm roi: _Hic, ut rediit, prtor factus est,
+postqum rex fuerat anno secundo et vigesimo._
+
+Ds le moment qu'il eut t nomm gnral, comme si l'Italie lui ft
+chue en partage, et qu'il ft dj charg de porter la guerre contre
+Rome, il tourna secrtement toutes ses vues de ce ct-l, et ne perdit
+point de temps, pour n'tre point prvenu par la mort comme l'avaient
+t son pre et son beau-frre. Il prit en Espagne plusieurs villes de
+force, et subjugua plusieurs peuples; et, quoique l'arme ennemie,
+compose de plus de cent mille hommes, passt de beaucoup la sienne, il
+sut choisir si bien son temps et ses postes, qu'il la dfit et la mit en
+droute. Aprs cette victoire, rien ne lui rsista. Cependant il ne
+toucha point encore Sagonte[264], vitant avec soin de donner aux
+Romains aucune occasion de lui dclarer la guerre avant qu'il et pris
+toutes les mesures qu'il jugeait ncessaires pour une si grande
+entreprise: et en cela il suivait le conseil que lui avait donn son
+pre. Il s'appliqua sur-tout[265] gagner le coeur des citoyens et
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 170-173. Liv. lib. 21, n. 6-15.] des allis, et
+ s'attirer leur confiance en leur faisant part avec largesse du butin
+qu'il prenait sur l'ennemi, en leur payant exactement tout ce qui leur
+tait d de leur solde pour le pass: prcaution sage, et qui ne manque
+jamais de produire son effet dans le temps.
+
+[Note 264: Cette ville tait situe en-de de l'bre, par rapport
+aux Carthaginois, assez prs de l'embouchure de cette rivire, dans le
+pays o il tait permis aux Carthaginois de porter leurs armes; mais
+Sagonte, comme allie des Romains, tait, en vertu de ce titre, excepte
+par le trait.
+
+= La ville de Sagonte, 25 lieues au S. de l'embouchure de l'bre, est
+appele en latin _Saguntum_, en grec [Grec: Zakantha], nom dans lequel
+se conserve presque intact celui de [Grec: Zakynthos], _Zacynthe_, dont
+cette ville tait une colonie.--L.]
+
+[Note 265: Ibi larg partiendo prdam, stipendia prterita cum fide
+exsolvendo, cunctos civium sociorumque animos in se firmavit. (LIV.
+lib. 21, n. 5.)]
+
+Les Sagontins, de leur ct, sentant bien le danger dont ils taient
+menacs, firent savoir aux Romains combien Annibal avanait ses
+conqutes. Ceux-ci nommrent des dputs pour aller s'informer par
+eux-mmes, sur les lieux, de l'tat prsent des affaires, avec ordre de
+porter leurs plaintes Annibal, en cas qu'ils le jugeassent propos,
+et, suppos qu'il ne leur donnt point satisfaction, d'aller Carthage
+pour le mme sujet.
+
+Cependant Annibal forma le sige de Sagonte, prvoyant de grands
+avantages dans la prise de cette ville. Il comptait que par l il
+terait toute esprance aux Romains de faire la guerre dans l'Espagne;
+que cette nouvelle conqute assurerait toutes celles qu'il y avait dj
+faites; que, ne laissant point d'ennemis derrire lui, sa marche en
+serait plus sre et plus tranquille; qu'il amasserait l de l'argent
+pour l'excution de ses desseins; que le butin que les soldats en
+remporteraient les rendrait plus vifs et plus ardents le suivre;
+qu'enfin, avec les dpouilles qu'il enverrait Carthage, il se
+gagnerait la bienveillance des citoyens. Anim par ces grands motifs, il
+n'pargnait rien pour presser le sige; il donnait lui-mme l'exemple
+aux troupes, se trouvant tous les travaux, et s'exposant aux plus
+grands dangers.
+
+On apprit bientt Rome que Sagonte tait assige. Au lieu de voler
+son secours, on perdit encore le temps en vaines dlibrations, et en
+dputations qui ne le furent pas moins. Annibal fit savoir ceux qui le
+venaient trouver de la part des Romains qu'il n'avait pas le temps de
+les entendre. Les dputs se rendirent donc Carthage, o ils ne furent
+pas mieux reus, la faction Barcine l'ayant emport sur les plaintes des
+Romains et sur les remontrances d'Hannon.
+
+[Marge: [Polyb. III, c. 17, 10. Diod. sic. XXV, ecl. v. Appian bell.
+Hispan. c. 12.]] Pendant tous ces voyages et toutes ces dlibrations,
+le sige continuait avec beaucoup d'ardeur. Les Sagontins taient
+rduits la dernire extrmit, et manquaient de tout. On parla
+d'accommodement; mais les conditions qu'on leur proposait leur parurent
+si dures, qu'ils ne purent se rsoudre les accepter. Avant que de
+rendre une dernire rponse, les principaux des snateurs, ayant port
+dans la place publique tout leur or et leur argent, et celui qui
+appartenait en commun l'tat, le jetrent dans le feu qu'ils avaient
+fait allumer pour cet effet, et s'y prcipitrent eux-mmes. Dans le
+mme temps, une tour que les bliers frappaient depuis long-temps tant
+tombe tout--coup avec un bruit pouvantable, les Carthaginois
+entrrent dans la ville par la brche, s'en rendirent matres en peu de
+temps, et gorgrent tous ceux qui taient en ge de porter les armes.
+Malgr l'incendie, le butin fut fort grand. Annibal ne se rservait rien
+des richesses que lui procuraient ses victoires, mais les appliquait
+uniquement au succs de ses entreprises. Aussi Polybe remarque-t-il que
+la prise de Sagonte lui servit rveiller l'ardeur du soldat par la vue
+du riche butin qu'il venait de faire, et par l'esprance de celui qu'il
+se promettait pour l'avenir; et achever de gagner les principaux de
+Carthage, par les prsents qu'il leur fit des dpouilles.
+
+[Marge: Polyb. p. 174-175. Liv. lib. 21, n. 16 et 17.] Il est difficile
+d'exprimer quelle fut Rome la douleur et la consternation, quand on y
+apprit la triste nouvelle de la prise et du cruel sort de Sagonte. La
+compassion que l'on eut pour cette ville infortune; la honte d'avoir
+manqu secourir de si fidles allis; une juste indignation contre les
+Carthaginois, auteurs de tous ces maux; de vives alarmes sur les
+conqutes d'Annibal, que les Romains croyaient dj voir leurs portes;
+tous ces sentiments causrent un si grand trouble, qu'il ne fut pas
+possible, dans les premiers moments, de prendre aucune rsolution, ni de
+faire autre chose que de s'affliger et de rpandre des larmes sur la
+ruine d'une ville[266] qui avait t la malheureuse victime de son
+inviolable attachement pour les Romains, et de l'imprudente lenteur dont
+ceux-ci avaient us son gard. Quand les esprits furent un peu revenus
+ eux, on convoqua l'assemble du peuple; et la guerre contre les
+Carthaginois y fut rsolue.
+
+[Note 266: Sanctitate disciplin, qu fidem socialem usque ad
+perniciem suam coluerunt. (LIV. lib. 21, n. 7.)]
+
+_Dclaration de la guerre._
+
+[Marge: Polyb. pag 187. Liv. lib. 21, n. 18-19.] Pour ne manquer
+aucune formalit, on envoya des dputs Carthage pour savoir si
+c'tait par ordre de la rpublique que Sagonte avait t assige, et,
+en ce cas, pour lui dclarer la guerre; ou pour demander qu'on leur
+livrt Annibal, s'il avait entrepris ce sige de son autorit. Comme ils
+virent que dans le snat on ne rpondait point prcisment leur
+demande, l'un d'eux, montrant un pan de sa robe qui tait pli: _Je
+porte ici_, dit-il d'un ton fier, _la paix et la guerre; c'est vous de
+choisir l'une des deux_. Sur la rponse qu'on lui fit qu'il pouvait
+lui-mme choisir: _Je vous donne donc la guerre_, dit-il, en dployant
+le pli de sa robe. _Nous l'acceptons de bon coeur, et la ferons de
+mme_, rpliqurent les Carthaginois avec la mme fiert: ainsi commena
+la seconde guerre punique.
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 184 et 185.] Si l'on en impute la cause la
+prise de Sagonte, tout le tort, dit Polybe, tait du ct des
+Carthaginois, qui ne pouvaient, sous aucun prtexte raisonnable,
+assiger une ville comprise certainement, comme allie de Rome, dans le
+trait qui dfendait aux deux peuples d'attaquer rciproquement leurs
+allis. Mais, si l'on remonte plus haut, et qu'on aille jusqu'au temps
+o la Sardaigne fut enleve par force aux Carthaginois, et o, sans
+aucune raison, on leur imposa un nouveau tribut, il faut avouer,
+remarque le mme Polybe, que sur ces deux points la conduite des Romains
+est tout--fait inexcusable, comme fonde uniquement sur l'injustice et
+sur la violence; et que, si les Carthaginois, sans chercher de vains
+circuits et de frivoles prtextes, avaient demand nettement
+satisfaction sur ces deux griefs, et, en cas de refus, dclar la guerre
+ Rome, toute la raison et toute la justice auraient t de leur ct.
+
+L'espace, entre la fin de la premire guerre punique et le commencement
+de la seconde, fut de vingt-quatre ans.
+
+_Commencement de la seconde guerre punique._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, pag. 187. Liv. lib. 21, n. 20 et 22. AN. M. 3787
+CARTH. 629. ROM. 531. Av. J.C. 217.] Quand la guerre fut rsolue et
+dclare de part et d'autre, Annibal, qui pour-lors tait g de
+vingt-six ou vingt-sept ans, avant que de faire clater son grand
+dessein, songea pourvoir la sret de l'Espagne et de l'Afrique; et,
+dans cette vue, il fit passer les troupes de l'une dans l'autre, en
+sorte que les Africains servaient en Espagne, et les Espagnols en
+Afrique. Il en usa ainsi, persuad que ces soldats, loigns chacun de
+leur patrie, seraient plus propres au service, et d'ailleurs lui
+demeureraient plus fidlement attachs, se servant comme d'otages les
+uns aux autres. Les troupes qu'il laissa en Afrique montaient environ
+quarante mille hommes, dont il y en avait douze cents de cavalerie;
+celles d'Espagne un peu plus de quinze mille, parmi lesquels il y
+avait deux mille cinq cent cinquante chevaux. Il laissa son frre
+Asdrubal le commandement des troupes d'Espagne, avec une flotte de prs
+de soixante vaisseaux pour garder les ctes, et lui donna de sages
+conseils sur la manire dont il devait se conduire, soit par rapport aux
+Espagnols, soit par rapport aux Romains, s'ils venaient l'attaquer.
+
+Avant qu'Annibal partt pour son expdition, Tite-Live remarque qu'il
+alla Cadix pour s'acquitter des voeux qu'il avait faits Hercule, et
+qu'il lui en ft de nouveaux pour obtenir un heureux succs dans la
+[Marge: Lib. 3, p. 192 et 193.] guerre o il allait s'engager. Polybe
+nous donne en peu de mots une ide fort nette de l'espace des lieux que
+devait traverser Annibal pour arriver en Italie. On compte depuis
+Carthagne, d'o il partit, jusqu' l'bre, deux mille deux cents stades
+(110 lieues)[267]; depuis l'bre jusqu' Emporium, petite ville maritime
+qui spare l'Espagne des Gaules, selon Strabon, seize cents [Marge: Lib.
+3, pag 199.] stades (80 lieues); depuis Emporium jusqu'au passage du
+Rhne, pareil espace de seize cents stades (80 lieues); depuis le
+passage du Rhne jusqu'aux Alpes, quatorze cents stades (70 lieues);
+depuis les Alpes jusque dans les plaines de l'Italie, douze cents stades
+(60 lieues): ainsi, depuis Carthagne jusqu'en Italie, l'espace est de
+huit mille stades, c'est--dire, de quatre cents lieues.
+
+[Note 267: Polybe dit 2600 stades, [Grec: exakosioi stadioi pros
+dischilious], c'est--dire 260 milles gographiques, ou 86 lieues 2/3.
+
+ Ci 2600 stades, ou 86 lieues 2/3.
+ Plus 1600 53 1/3.
+ Plus 1600 53 1/3.
+ Plus 1400 46 2/3.
+ Plus 1200 40 "
+
+ Total. 8400 stades, ou 280 lieues.
+
+Polybe donne, en nombre rond, _environ 9000 stades_. Comme cet auteur a
+le soin de dire que la route tait marque de 8 en 8 stades par des
+bornes milliaires, on voit que les stades dont il est question sont des
+stades grecs, dits olympiques, dont 8 taient compris dans un mille
+romain, et 600 dans un degr; consquemment il en faut 10 pour un mille
+gographique, et 30 pour une lieue de 20 au degr.--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 188 et 189.] Annibal avait long-temps auparavant
+pris de sages prcautions pour connatre la nature et la situation des
+lieux par o il devait passer; pour pressentir la disposition des
+Gaulois l'gard des Romains[268]; pour gagner, par des prsents, leurs
+chefs, qu'il savait tre fort intresss; et pour s'assurer de
+l'affection et de la fidlit d'une partie des peuples. Il n'ignorait
+pas que le passage des Alpes lui coterait beaucoup de peine; mais il
+savait qu'il n'tait pas impraticable, et cela lui suffisait.
+
+[Note 268: Audierunt proccupatos jam ab Annibale Gallorum animos
+esse: sed ne illi quidem ipsi salis mitem gentem fore, ni subind auro,
+cujus avidissima gens est, principum animi concilieritur. (LIV. lib.
+21, n. 20.)]
+
+[Marge: Polyb. p. 189 et 190. Liv. lib. 21, n. 22-24.] Ds que le
+printemps fut venu, Annibal se mit en marche, et partit de Carthagne,
+o il avait pass le quartier d'hiver. Son arme, pour-lors, tait
+compose de plus de cent mille hommes, dont il y en avait douze mille de
+cavalerie: il menait prs de quarante lphants. Ayant pass l'bre, il
+subjugua en peu de temps les peuples qui se rencontrrent sur sa marche,
+et perdit assez de monde dans cette expdition. Il laissa Hannon pour
+commander dans tout le pays entre l'bre et les Pyrnes, avec onze
+mille hommes, et leur confia les bagages de ceux qui devaient le suivre.
+Il en renvoya autant, chacun dans son pays, s'assurant par l de leur
+bonne volont quand il aurait besoin de recrues, et montrant aux autres
+une esprance certaine de retour quand ils le voudraient. Il passe donc
+les Pyrnes, et s'avance jusqu'au bord du Rhne avec cinquante mille
+hommes de pied et neuf mille chevaux: arme formidable, moins par le
+nombre que par la valeur des troupes, qui avaient servi plusieurs annes
+en Espagne, et qui y avaient appris le mtier de la guerre sous les plus
+habiles capitaines qu'et jamais eus Carthage.
+
+_Passage du Rhne._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 195-200. Liv. lib. 21, n. 26-28.] Annibal,
+arriv[269] environ quatre journes de l'embouchure du Rhne,
+entreprit de le passer, parce qu'en cet endroit le fleuve n'avait que la
+simple largeur de son lit. Il acheta des habitants du pays tous les
+canots et toutes les petites barques, qu'ils avaient en assez grand
+nombre cause de leur commerce; il fit construire aussi la hte une
+quantit extraordinaire de bateaux, de nacelles, de radeaux. A son
+arrive il avait trouv les Gaulois posts sur l'autre bord, et bien
+disposs a lui disputer le passage. Il n'tait pas possible de les
+attaquer de front. Il commanda un dtachement considrable de ses
+troupes sous la conduite d'Hannon, fils de Bomilcar, pour aller passer
+le fleuve plus haut; et, afin de drober sa marche et son dessein la
+connaissance des ennemis, il le fit partir de nuit. La chose russit
+comme il l'avait projete[270]: ils passrent le fleuve le lendemain,
+sans trouver aucune rsistance.
+
+[Note 269: Un peu au-dessus d'Avignon.]
+
+[Note 270: On croit que ce fut entre Roquemaure et le
+Pont-Saint-Esprit.
+
+= Un peu au-dessus de Roquemaure, 9 ou 10,000 toises au N. d'Avignon.
+La date de ce passage est du 28 au 30 Septembre.--L.]
+
+Us se reposrent le reste du jour, et pendant la nuit ils s'avancrent
+petit bruit vers l'ennemi. Le matin, quand ils eurent donn les signaux
+dont on tait convenu, Annibal se mit en tat de tenter le passage. Une
+partie des chevaux, tout quips, tait dans les bateaux, afin que les
+cavaliers pussent, la descente, attaquer sur-le-champ les ennemis: les
+autres passaient la nage aux deux cts des bateaux, du haut desquels
+un homme seul tenait les brides de trois ou quatre chevaux. Les
+fantassins taient ou sur des radeaux, ou dans de petites barques, et
+dans des espces de petites gondoles, qui n'taient autre chose que des
+troncs d'arbres qu'ils avaient eux-mmes creuss. On avait rang les
+grands bateaux sur une mme ligne, au haut du courant, pour rompre la
+rapidit des flots, et rendre le passage plus ais au reste de la petite
+flotte. Quand les Gaulois la virent s'avancer sur le fleuve, ils
+poussrent, selon leur coutume, des cris et des hurlements
+pouvantables, heurtrent leurs boucliers les uns contre les autres, en
+les levant au-dessus de leurs ttes, et lancrent force traits; mais
+ils furent bien tonns quand ils entendirent derrire eux un grand
+bruit, qu'ils aperurent le feu qu'on avait mis leurs tentes, et
+qu'ils se sentirent attaqus vivement en tte et en queue. Ils ne
+trouvrent de sret que dans la fuite, et se retirrent dans leurs
+villages. Le reste des troupes passa ensuite fort tranquillement.
+
+Il n'y eut que les lphants qui causrent beaucoup d'embarras. Voici
+comme on s'y prit pour les faire passer; ce ne fut que le jour suivant.
+On avana du bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux cents
+pieds, et large de cinquante, qui tait fortement attach au rivage par
+de gros cbles, et tout couvert de terre, en sorte que ces animaux, en y
+entrant, s'imaginaient marcher l'ordinaire sur la terre. De ce premier
+radeau ils passaient dans un second, construit de la mme sorte, mais
+qui n'avait que cent pieds de longueur, et qui tenait au premier par des
+liens faciles dlier. On faisait marcher la tte les femelles: les
+autres lphants les suivaient; et, quand ils taient passs dans le
+second radeau, on le dtachait du premier, et on le conduisait l'autre
+bord en le remorquant par le secours des petites barques; puis il venait
+reprendre ceux qui taient rests. Quelques-uns tombrent dans l'eau,
+mais ils arrivrent comme les autres sur le rivage, sans qu'il s'en
+noyt un seul.
+
+_Marche qui suivit le passage du Rhne._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 200-202. Liv. lib. 21, n. 31, 32.] Les deux
+consuls romains taient partis ds le commencement du printemps, chacun
+pour sa province: P. Scipion pour l'Espagne, avec soixante vaisseaux,
+deux lgions romaines, quatorze mille fantassins, et douze cents chevaux
+des allis; Tib. Sempronius pour la Sicile, avec cent soixante
+vaisseaux, deux lgions, seize mille hommes d'infanterie et dix-huit
+cents chevaux des allis. La lgion pour-lors, chez les Romains, tait
+de quatre mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Sempronius
+avait fait des prparatifs extraordinaires Lilybe, ville et port de
+Sicile, dans le dessein de passer tout d'un coup en Afrique. Scipion,
+pareillement, avait compt de trouver encore Annibal en Espagne, et d'y
+tablir le thtre de la guerre. Il fut bien tonn, quand, arrivant
+Marseille, il apprit qu'Annibal tait au bord du Rhne, et songeait le
+passer. Il dtacha trois cents cavaliers pour aller reconnatre
+l'ennemi; et Annibal, de son ct, ds qu'il eut appris que Scipion
+tait l'embouchure du Rhne, envoya, pour le mme effet, cinq cents
+Numides, pendant qu'on tait occup faire passer les lphants.
+
+Dans le mme temps, ayant fait assembler l'arme, il donna une audience
+publique, par le moyen d'un truchement, un des princes de la Gaule
+situe vers le P, qui venait l'assurer, au nom de la nation, qu'on
+l'attendait avec impatience; que les Gaulois taient prts se joindre
+ lui pour marcher contre les Romains: et il s'offrait conduire
+l'arme par des endroits o elle trouverait des vivres en abondance.
+Quand le prince se fut retir, Annibal parla aux troupes, fit valoir
+extrmement cette dputation d'une nation gauloise, releva par de justes
+louanges la bravoure qu'elles avaient montre jusque-l, et les exhorta
+ soutenir dans la suite leur rputation et leur gloire. Les soldats,
+pleins d'ardeur et de courage, levrent tous ensemble les mains, et
+tmoignrent qu'ils taient prts le suivre par-tout o il les
+mnerait. Il marqua le dpart pour le lendemain; et, aprs avoir fait
+des voeux et des supplications aux dieux pour le salut de tous les
+soldats, il les renvoya, en leur recommandant de prendre de la
+nourriture, et du repos.
+
+Les Numides revinrent dans ce moment: ils avaient rencontr le
+dtachement des Romains, et l'avaient attaqu. Le choc fut trs-rude, et
+le carnage fort grand, eu gard au nombre. Il resta sur la place, du
+ct des Romains, cent soixante hommes, et de l'autre plus de deux
+cents; mais l'honneur de cette action demeura aux premiers, les Numides
+ayant cd le champ de bataille, et s'tant retirs[271]. Cette premire
+action fut prise comme un prsage du sort de cette guerre, et elle
+sembla promettre aux Romains un heureux succs, mais qui leur coterait
+bien cher, et qui leur serait bien disput. De part et d'autre, ceux qui
+taient rests du combat, et qui avaient t la dcouverte,
+retournrent vers leurs chefs pour leur en porter des nouvelles.
+
+[Note 271: Hoc principium simulque omen belli, ut summ rerum
+prosperum eventum, ita haud san incruentam ancipitisque certaminis
+victorium Romanis portendit. (LIV. lib. 21, n. 29.)]
+
+Annibal partit le lendemain, comme il l'avait dclar, et traversa la
+Gaule par le milieu des terres, en s'avanant vers le septentrion; non
+que ce chemin ft le plus court pour arriver aux Alpes, mais parce qu'en
+l'loignant de la mer il lui faisait viter la rencontre de Scipion, et
+favorisait le dessein qu'il avait d'entrer en Italie avec toutes ses
+forces, sans les avoir affaiblies par aucun combat.
+
+Quelque diligence que ft Scipion, il n'arriva l'endroit o Annibal
+avait pass le Rhne que trois jours aprs qu'il en tait parti.
+Dsesprant de pouvoir l'atteindre, il retourna sa flotte, et se
+rembarqua, rsolu de l'aller attendre la descente des Alpes; mais,
+afin de ne pas laisser l'Espagne sans dfense, il y envoya son frre
+Cnius avec la plus grande partie de ses troupes, pour faire tte
+Asdrubal, et partit aussitt pour Gnes, destinant l'arme qui tait
+dans la Gaule vers le P, pour l'opposer celle d'Annibal.
+
+Celui-ci, aprs une marche de quatre jours, arriva une espce d'le
+forme par le confluent[272] de deux rivires qui se joignent en cet
+endroit[273]. L il fut pris pour arbitre entre deux frres qui se
+disputaient le royaume. Celui qui il l'adjugea fournit toute l'arme
+des vivres, des habits et des armes. C'tait le pays des Allobroges: on
+appelait ainsi les peuples qui occupent maintenant les diocses de
+Genve, de Vienne et de Grenoble. Sa marche fut assez tranquille jusqu'
+ce qu'il fut arriv la Durance; et il s'avana de l au pied des Alpes
+sans trouver d'obstacle.
+
+[Note 272: Le texte de Polybe, tel que nous l'avons, et celui de
+Tite-Live, mettent cette le au confluent de la Sane et du Rhne,
+c'est--dire l'endroit o Lyon a t bti. C'est une faute visible. Il
+y avait dans le grec [Grec: Skras], et l'on a substitu ce mot
+[Grec: o Araros]. Jacq. Gronove dit avoir vu dans un manuscrit de
+Tite-Live, _Bisarar_, ce qui montre qu'il faut lire, _Isara Rhodanusque
+amnes_, au lieu de _Arar Rhodanusque_, et que l'le en question est
+forme par le confluent de l'Isre et du Rhne. La situation des
+Allobroges, dont il est parl ici, en est une preuve vidente.
+
+= Les variantes de Polybe sur cet important passage donnent [Grec: t
+de SKRAS, SKORAS], et dans quatre manuscrits [Grec: t de SKARAS].
+Lucas Holstenius a dit ingnieusement que [Grec: SKARAS] ou [Grec:
+CKARAC] est un mot mal lu, pour [Grec: OICARAC], les copistes ayant
+confondu le [Grec: C] avec [Grec: O], ce qui leur arrive souvent, et
+li ensemble les deux [Grec: IC], pour en former la lettre [Grec: K]:
+cette correction est d'autant plus certaine que l'article [Grec: HO]
+manquait devant le mot [Grec: SKARAS]; car on lisait: [Grec: t men
+gar o Rodanos, t de SKARAC]; il est clair qu'il aurait fallu au moins
+[Grec: t de o SKARAC]: or, la correction donne [Grec: OICARAC] ou
+[Grec: Isaras]: M. Schweighuser a insr cette correction dans le
+texte de Polybe.
+
+Quant aux variantes de Tite-Live, elles donnent _pervernit ibi Ara_ ou
+_Ibique Arar ou ibi Arar_, ou _Pervenit Bisarar_: de la comparaison de
+ces variantes il rsulte videmment _pervenit: ibi Isarar ou Isara_, qui
+est la vraie leon.--L.]
+
+[Note 273: Sorte de triangle, dit Polybe, born d'un ct par le
+Rhne, de l'autre par l'Isre, assez semblable au Delta d'gypte. Ce
+pays est maintenant occup en trs-grande partie par le dpartement de
+l'Isre; le reste par celui de la Drme, et une portion de la
+Savoie.--L.]
+
+_Passage des Alpes._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 203-208. Liv. lib. 21, n. 32-37.] La vue de ces
+montagnes, qui semblaient toucher au ciel, qui taient couvertes
+par-tout de neige; o l'on ne dcouvrait que quelques cabanes informes,
+disperses a-et-l, et situes sur des pointes de rochers
+inaccessibles; que des troupeaux maigres et transis de froid; que des
+hommes chevelus, d'un aspect sauvage et froce: cette vue, dis-je,
+renouvela la frayeur qu'on en avait dj conue de loin, et glaa de
+crainte tous les soldats. Quand on commena y monter, on aperut les
+montagnards, qui s'taient empars des hauteurs, et qui se prparaient
+disputer le passage: il fallut s'arrter. S'ils s'taient cachs dans
+une embuscade, dit Polybe, et qu'aprs avoir laiss aux troupes le temps
+de s'engager dans quelque mauvais pas, ils fussent venus tout d'un coup
+fondre sur elles, l'arme tait perdue sans ressource. Annibal apprit
+qu'ils ne gardaient ces hauteurs que de jour, aprs quoi ils se
+retiraient: il s'en empara de nuit. Quand les Gaulois revinrent de grand
+matin, ils furent fort surpris de voir leurs postes occups par
+l'ennemi; mais ils ne perdirent pas courage. Accoutum grimper sur ces
+roches, ils attaquent les Carthaginois qui s'taient mis en marche, et
+les harclent de tous cts. Ceux-ci avaient en mme temps combattre
+contre l'ennemi, et lutter contre la difficult des lieux, o ils
+avaient peine se soutenir; mais le grand dsordre fut caus par les
+chevaux, et les btes de somme charges du bagage, qui, effrayes des
+cris et des hurlements des Gaulois, que les montagnes faisaient retentir
+d'une manire horrible, et blesses quelquefois par les montagnards, se
+renversaient sur les soldats, et les entranaient avec elles dans les
+prcipices qui bordaient le chemin. Annibal, sentant bien que la perte
+seule de ses bagages pouvait faire prir son arme, vint au secours des
+troupes en cet endroit, et, ayant mis en fuite les ennemis, continua sa
+marche sans trouble et sans danger, et arriva un chteau qui tait la
+place la plus importante du pays. Il s'en rendit matre, aussi-bien que
+de tous les bourgs voisins, o il trouva de grands amas de bl et
+beaucoup de bestiaux, qui servirent nourrir son arme pendant trois
+jours[274].
+
+[Note 274: Annibal ctoya la rive gauche de l'Isre, puis la rive
+gauche du Drac, jusqu' S. Bonnet, l'entre du dpartement des
+Hautes-Alpes; de l il gagna la Durance, qu'il remonta tantt sur la
+rive droite, tantt sur la rive gauche, jusqu'au-dessus de Brianon; et
+il atteignit le col du mont Genvre, entre le 26 et le 30 octobre. On
+peut voir la discussion de cette route dans deux dissertations que j'ai
+insres au journal des savants (anne 1819, _Janvier_, p. 22-36; et
+_Dcembre_, p. 733-762).--L.]
+
+Aprs une marche assez paisible, on eut un nouveau danger essuyer. Les
+Gaulois, feignant de vouloir profiter du malheur de leurs voisins, qui
+s'taient mal trouvs d'avoir entrepris de s'opposer au passage des
+troupes, vinrent saluer Annibal, lui apportrent des vivres, s'offrirent
+ lui servir de guides, et lui laissrent des tages pour assurance de
+leur fidlit. Annibal ne s'y fia que mdiocrement. Les lphants et les
+chevaux marchaient la tte: il suivait avec le gros de son infanterie,
+attentif et prenant garde tout. On arriva dans un dfil fort troit
+et roide, command par une hauteur o les Gaulois avaient cach une
+embuscade. Elle en sortit tout--coup, attaqua les Carthaginois de tous
+cts, roulant contre eux des pierres d'une grandeur norme. Ils
+auraient mis l'arme entirement en droute, si Annibal n'et fait des
+efforts extraordinaires pour la tirer de ce mauvais pas.
+
+Enfin, le neuvime jour, il arriva sur le sommet des Alpes. L'arme y
+passa deux jours se reposer et se refaire de ses fatigues, aprs
+quoi elle se remit en marche. Comme on tait dj en automne, il tait
+tomb rcemment beaucoup de neige, qui couvrait tous les chemins, ce qui
+jeta le trouble et le dcouragement parmi les troupes. Annibal s'en
+aperut; et, s'tant arrt sur une hauteur d'o l'on dcouvrait toute
+l'Italie, il leur montra les campagnes fertiles[275] arroses par le P,
+auxquelles il touchait presque, ajoutant qu'il ne fallait plus qu'un
+lger effort pour y arriver. Il leur reprsenta qu'une ou deux batailles
+allaient finir glorieusement leurs travaux, et les enrichir pour
+toujours en les rendant matres de la capitale de l'empire romain. Ce
+discours, plein d'une si flatteuse esprance, et soutenu de la vue de
+l'Italie, rendit l'allgresse et la vigueur aux troupes abattues. On
+continua donc de marcher; mais la route n'en tait pas devenue plus
+aise: au contraire, comme c'tait en descendant, la difficult et le
+danger augmentaient; car les chemins taient presque par-tout escarps,
+troits, glissants, en sorte que les soldats ne pouvaient se soutenir en
+marchant, ni s'arrter lorsqu'ils avaient fait un mauvais pas, mais
+tombaient les uns sur les autres, et se renversaient mutuellement.
+
+[Note 275: Du Pimont.]
+
+On arriva en un endroit plus difficile que tout ce qu'on avait rencontr
+jusque-l: c'tait un sentier dj fort roide par lui-mme, et qui,
+l'tant encore devenu davantage par un nouvel boulement des terres,
+montrait un abyme qui avait plus de mille pieds de profondeur. La
+cavalerie s'y arrta tout court. Annibal, tonn de ce retardement, y
+accourut, et vit qu'en effet il tait impossible de passer outre. Il
+songea prendre un long dtour et faire un grand circuit; mais la
+chose ne se trouva pas moins impossible. Comme, sur l'ancienne neige qui
+tait durcie par le temps, il en tait tomb depuis quelques jours une
+nouvelle qui n'avait pas beaucoup de profondeur, les pieds d'abord, y
+entrant facilement, s'y soutenaient; mais, quand celle-ci, par le
+passage des premires troupes et des btes de somme, fut fondue, on ne
+marchait que sur la glace, o tout tait glissant, o les pieds ne
+trouvaient point de prise, et o, pour peu qu'on ft un faux pas et
+qu'on voult s'aider des genoux ou des mains pour se retenir, on ne
+rencontrait plus ni branches ni racines pour s'y attacher. Outre cet
+inconvnient, les chevaux, frappant avec effort la glace pour se
+retenir, et y enfonant leurs pieds, ne pouvaient plus les en retirer,
+et y demeuraient pris comme dans un pige. Il fallut donc chercher un
+autre expdient.
+
+Annibal prit le parti de faire camper et reposer son arme pendant
+quelque temps sur le sommet de cette colline, qui avait assez de
+largeur, aprs en avoir fait nettoyer le terrain, et ter toute la neige
+qui le couvrait, tant la nouvelle que l'ancienne, ce qui cota des
+peines infinies. On creusa ensuite, par son ordre, un chemin dans le
+rocher mme, et ce travail fut pouss avec une ardeur et une constance
+tonnantes. Pour ouvrir et largir cette route, on abattit tous les
+arbres des environs; et, mesure qu'on les coupait, le bois tait rang
+autour du roc, aprs quoi on y mettait le feu. Heureusement il faisait
+un grand vent, qui alluma bientt une flamme ardente: de sorte que la
+pierre devint aussi rouge que le brasier mme qui l'environnait. Alors
+Annibal, si l'on en croit Tite-Live (car Polybe n'en dit rien), fit
+verser dessus une grande quantit de vinaigre[276], qui, s'insinuant
+dans les veines du rocher entr'ouvert par la force du feu, le calcina et
+l'amollit. De cette sorte, en prenant un long circuit, afin que la pente
+ft plus douce, on pratiqua le long du rocher un chemin qui donna un
+libre passage aux troupes, aux bagages, et mme aux lphants. On
+employa quatre jours cette opration. Les btes de somme mouraient de
+faim, car on ne trouvait rien pour elles dans ces montagnes toutes
+couvertes de neige. On arriva enfin dans des endroits cultivs et
+fertiles, qui fournirent abondamment du fourrage aux chevaux, et toutes
+sortes de nourritures aux soldats.
+
+[Note 276: Plusieurs rejettent ce fait comme suppos. Pline ne
+manque pas d'observer la force du vinaigre, pour rompre des pierres et
+des rochers. _Saxa rumpit infusum, qu non ruperit ignis antecedens_
+(lib. 23, c. 1). C'est pourquoi il appelle le vinaigre _succus rerum
+domitor_ (lib. 33, cap. 2). Dion, en parlant du sige de la ville
+d'leuthre, dit qu'on en fit tomber les murailles par la force du
+vinaigre (lib. 36, pag. 8). Apparemment ce qui arrte ici est la
+difficult, o Annibal dut tre, de trouver dans ces montagnes la
+quantit de vinaigre ncessaire pour cette opration.
+
+=videmment c'est en cela que consiste la difficult: car on ne nie pas
+que le vinaigre ne dcompose la pierre calcaire lorsqu'elle est calcine
+par le feu: mais cette difficult est insoluble. On a cru que cette
+fable est de l'invention de Tite-Live; je ne le pense pas. C'est
+probablement une de ces traditions populaires qui durent leur origine
+l'tonnement dont la marche merveilleuse d'Annibal avait frapp tous les
+esprits. Polybe en effet reproche aux historiens d'Annibal, d'accueillir
+de ces traditions mensongres pour rendre leur narration plus attachante
+et plus dramatique (POLYB. III, c. 47, 6). Appien lui-mme ne ddaigne
+pas de rapporter cette fable (_Bell. Annib._ 4). Il n'est donc pas
+surprenant que Tite-Live l'ait insre dans son histoire.--L.]
+
+_Entre dans l'Italie._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, pag. 209 et 212-214. Liv. lib. 21, n. 39.] L'arme
+d'Annibal, lorsqu'elle entra en Italie, tait beaucoup infrieure en
+nombre ce qu'elle tait quand il partit de l'Espagne, o nous avons vu
+qu'elle montait prs de soixante mille hommes. Sur la route elle avait
+fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il fallut soutenir,
+soit au passage des rivires. En quittant le Rhne, elle tait encore de
+trente-huit mille hommes de pied et de plus de huit mille chevaux: le
+passage des Alpes la diminua de prs de la moiti. Il ne restait plus
+Annibal que douze mille Africains, huit mille Espagnols d'infanterie, et
+six mille chevaux: c'est lui-mme qui l'avait marqu sur une colonne
+prs du promontoire Lacinien. Il y avait cinq mois et demi qu'il tait
+parti de la Nouvelle-Carthage, en comptant les quinze jours que lui
+avait cot le passage des Alpes, lorsqu'il planta ses tendards dans
+les plaines du P ( l'entre du Pimont): on pouvait tre alors dans le
+mois de septembre.
+
+Son premier soin fut de donner quelque repos ses troupes, qui en
+avaient un extrme besoin. Lorsqu'il les vit en bon tat, les peuples du
+territoire de Turin[277] ayant refus de faire alliance avec lui, il
+alla camper devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois
+jours, et fit passer au fil de l'pe tous ceux qui lui avaient t
+opposs. Cette expdition jeta une si grande terreur parmi les barbares,
+qu'ils vinrent tous d'eux-mmes se rendre discrtion. Le reste des
+Gaulois en aurait fait autant, si la crainte de l'arme romaine qui
+approchait ne les et retenus. Annibal alors jugea qu'il n'y avait point
+de temps perdre, qu'il fallait avancer dans le pays, et hasarder
+quelque exploit qui pt tablir la confiance parmi les peuples qui
+auraient envie de se dclarer pour lui.
+
+[Note 277: Les Taurins, qui habitaient au pied du Mont Genvre,
+jusqu'aux bords du P.--L.]
+
+Cette rapidit extraordinaire d'Annibal tonna Rome, et y jeta une
+grande alarme. Sempronius reut ordre de quitter la Sicile pour venir au
+secours de sa patrie; et P. Scipion, l'autre consul, s'avana grandes
+journes vers l'ennemi, passa le P, et alla camper prs du Tsin[278].
+
+[Note 278: C'est une petite rivire de l'Italie, dans la Lombardie.
+
+= C'est une grande rivire qui sort du lac Majeur, et se jette dans le
+P.--L.]
+
+_Combat de cavalerie prs du Tsin._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 214-218. Liv. lib. 21, n. 39-47.] Les armes
+tant en prsence, les chefs de part et d'autre haranguent leurs soldats
+avant que d'en venir aux mains. Scipion[279], aprs avoir reprsent
+ses troupes la gloire de leur patrie et les exploits de leurs anctres,
+les avertit que la victoire est entre leurs mains, puisqu'ils n'auront
+affaire qu' des Carthaginois, si souvent vaincus, rduits tre leurs
+tributaires pendant vingt ans, et accoutums depuis long-temps tre
+presque leurs esclaves; que l'avantage qu'ils ont remport contre
+l'lite de la cavalerie carthaginoise[280] est un gage assur du succs
+du reste de toute la guerre; qu'Annibal, au passage des Alpes, vient de
+perdre la meilleure partie de son arme; que ce qui lui en reste est
+puis par la faim, le froid, les fatigues et la misre; qu'il leur
+suffira de se montrer pour mettre en fuite des troupes qui ressemblent
+plus des spectres qu' des hommes; qu'enfin la victoire est devenue
+ncessaire, non-seulement pour couvrir l'Italie, mais pour sauver Rome
+mme, du sort de laquelle le combat va dcider, et qui n'a point d'autre
+arme opposer aux ennemis.
+
+[Note 279: Il avait dbarqu Pise, en trurie, ramenant ses
+troupes de Marseille (v. plus haut, p. 287).]
+
+[Note 280: Scipion veut parler du succs des 300 cavaliers romains
+contre les 500 cavaliers numides, envoys par Annibal en reconnaissance,
+lors du passage du Rhne (v. plus haut, p. 285).--L.]
+
+Annibal, pour se mieux faire entendre des soldats d'un esprit
+grossier, parle leurs yeux avant que de parler leurs oreilles, et ne
+songe les persuader par des raisons qu'aprs les avoir remus par le
+spectacle. Il offre des armes plusieurs des prisonniers montagnards,
+les fait combattre deux deux la vue de son arme, promettant la
+libert et des prsents magnifiques ceux qui sortiraient vainqueurs.
+La joie avec laquelle ces barbares courent au combat sur de pareils
+motifs donne occasion Annibal de tracer plus vivement ses gens, par
+ce qui vient de se passer leurs yeux, une image sensible de leur
+situation prsente, qui, en leur tant tous les moyens de reculer en
+arrire, leur impose une ncessit absolue de vaincre ou de mourir, pour
+viter les maux infinis prpars ceux qui seront assez lches pour
+cder aux Romains. Il tale leurs yeux la grandeur des rcompenses, la
+conqute de toute l'Italie, le pillage de Rome, cette ville si riche et
+si opulente, une victoire illustre, une gloire immortelle. Il rabaisse
+la puissance romaine, dont le vain clat ne doit point blouir des
+guerriers comme eux, qui sont venus des colonnes d'Hercule jusque dans
+le coeur de l'Italie, au travers des nations les plus froces. Pour ce
+qui le regarde personnellement, il ne daigne pas se comparer avec un
+Scipion, gnral de six mois, lui, presque n, du moins nourri, dans la
+tente d'Amilcar son pre; vainqueur de l'Espagne, de la Gaule, des
+habitants des Alpes, et, ce qui est beaucoup plus, vainqueur des Alpes
+mmes. Il excite leur indignation contre l'insolence des Romains, qui
+ont os demander qu'on le leur livrt avec les soldats qui avaient pris
+Sagonte; et il pique leur jalousie contre l'orgueil insupportable de ces
+matres imprieux, qui croient que tout leur doit obir, et qu'ils ont
+droit d'imposer des lois toute la terre.
+
+Aprs ces discours de part et d'autre, on se prpare au combat. Scipion,
+ayant jet un pont sur le Tsin, fit passer ses troupes. Deux mauvais
+prsages avaient jet le trouble et l'alarme dans son arme. Les
+Carthaginois taient pleins d'ardeur: Annibal leur fait de nouvelles
+promesses; et, ayant fendu avec une pierre la tte de l'agneau qu'il
+immolait, il prie Jupiter de l'craser de mme, s'il ne donnait ses
+soldats les rcompenses qu'il venait de leur promettre.
+
+Scipion fait marcher la premire ligne les gens de trait avec la
+cavalerie gauloise, forme la seconde ligne de l'lite de la cavalerie
+des allis, et avance au petit pas. Annibal marche au-devant de lui avec
+toute sa cavalerie, plaant au centre la cavalerie frein, et la
+numide[281] sur les ailes, pour envelopper l'ennemi. Les chefs et la
+cavalerie ne demandant qu' combattre, on commence charger. Au premier
+choc, les soldats de Scipion, arms la lgre, eurent peine lanc
+leurs premiers traits, qu'pouvants par la cavalerie carthaginoise, qui
+venait sur eux, et craignant d'tre fouls aux pieds par les chevaux,
+ils plirent, et s'enfuirent par les intervalles qui sparaient les
+escadrons. Le combat se soutint long-temps forces gales: de part et
+d'autre beaucoup de cavaliers mirent pied terre, de sorte que l'action
+devint d'infanterie comme de cavalerie. Pendant ce temps-l les Numides
+enveloppent l'ennemi, et fondent par les derrires sur ces gens de trait
+qui d'abord avaient chapp la cavalerie, et les crasent sous les
+pieds de leurs chevaux. Les troupes qui taient au centre des Romains
+avaient combattu jusque-l avec beaucoup de valeur: de part et d'autre
+il tait rest sur la place bien du monde, et plus mme du ct des
+Carthaginois; mais les troupes romaines furent mises en dsordre par
+l'attaque des Numides, qui les prirent en queue, et sur-tout par la
+blessure du consul, qui le mit hors d'tat de combattre: ce gnral fut
+tir des mains des ennemis par le courage de son fils, qui n'avait
+pour-lors que dix-sept ans, et qui mrita ensuite le surnom
+d'_Africain_, pour avoir termin glorieusement cette guerre.
+
+[Note 281: Les Numides ne mettaient leurs chevaux ni frein, ni
+bride, ni selle.
+
+= Il parat que leurs chevaux n'avaient qu'une muserolle, laquelle
+tait attache une bride. C'est l ce que Virgile a entendu par _Numid
+infreni_ (_neid._ IV, 41).--L.]
+
+Le consul, bless dangereusement, se retira en bon ordre, et fut conduit
+dans son camp par un gros de cavaliers qui le couvraient de leurs armes
+et de leurs corps: le reste des troupes l'y suivit. Il se hta d'arriver
+au P, le fit passer son arme, et rompit le pont: ce qui empcha
+Annibal de l'atteindre.
+
+On convient qu'Annibal dut cette premire victoire sa cavalerie, et on
+jugea ds-lors qu'elle faisait la principale force de son arme, et que
+pour cette raison les Romains devaient viter les plaines larges et
+dcouvertes, telles que sont celles qui se trouvent entre le P et les
+Alpes.
+
+Aussitt aprs la journe du Tsin, tous les Gaulois du voisinage
+s'empressrent l'envi de venir se rendre Annibal, de le fournir de
+munitions, et de prendre parti dans ses troupes; et ce fut l, comme
+Polybe l'a dj fait remarquer, la principale raison qui obligea ce sage
+et habile gnral, malgr le petit nombre et la faiblesse de ses
+troupes, de hasarder une bataille, qui tait devenue pour lui d'une
+absolue ncessit, dans l'impuissance o il tait de retourner en
+arrire quand il l'aurait voulu, parce qu'il n'y avait qu'une bataille
+qui pt faire dclarer en sa faveur les Gaulois, dont le secours tait
+l'unique ressource qui lui restt dans la conjoncture prsente.
+
+_Bataille de la Trbie._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 220-227. Liv. lib. 21, n. 51-56.] Le consul
+Sempronius, sur les ordres du snat, tait revenu de Sicile
+Rimini[282]. De l il marcha vers la Trbie, petite rivire de la
+Lombardie, qui se jette dans le P un peu au-dessus de Plaisance, o il
+joignit ses troupes avec celles de Scipion. Annibal s'approcha du camp
+des Romains, dont il n'tait plus spar que par la petite rivire. La
+proximit des armes donnait lieu de frquentes escarmouches, dans
+l'une desquelles Sempronius, la tte d'un corps de cavalerie, remporta
+contre un parti de Carthaginois un avantage assez peu considrable, mais
+qui augmenta beaucoup la bonne opinion que ce gnral avait
+naturellement de son mrite.
+
+[Note 282: Appele alors _Ariminium_.--L.]
+
+Ce lger succs lui paraissait une victoire complte. Il se vantait
+d'avoir vaincu l'ennemi dans un genre de combat o son collgue avait
+t dfait, et d'avoir par l relev le courage abattu des Romains.
+Dtermin en venir au plus tt une action dcisive, il crut, pour la
+biensance, devoir consulter Scipion, qu'il trouva d'un avis entirement
+contraire au sien. Celui-ci reprsentait que, si l'on donnait aux
+nouvelles leves le temps de s'exercer pendant l'hiver, on en tirerait
+plus de service la campagne suivante; que les Gaulois, naturellement
+lgers et inconstants, se dtacheraient peu peu d'Annibal; que, sa
+blessure tant gurie, sa prsence pourrait tre de quelque utilit dans
+une affaire gnrale: enfin il le priait instamment de ne point passer
+outre.
+
+Quelque solides que fussent ces raisons, Sempronius ne put les goter:
+il voyait sous ses ordres seize mille Romains et vingt mille allis,
+sans compter la cavalerie; c'tait le nombre o montait en ce temps-l
+une arme complte, lorsque les deux consuls se trouvaient joints
+ensemble: l'arme ennemie tait peu prs de pareil nombre. La
+conjoncture lui paraissait tout--fait favorable. Il disait hautement
+que tous demandaient la bataille, except son collgue, qui, devenu par
+sa blessure plus malade de l'esprit que du corps, ne pouvait souffrir
+qu'on parlt de combat. Mais enfin, tait-il juste de laisser languir
+tout le monde avec lui? Qu'attendait-il davantage? Esprait-il qu'un
+troisime consul et qu'une nouvelle arme viendraient son secours? Il
+tenait de pareils discours, et parmi les soldats, et jusque dans la
+tente de Scipion. Le temps de l'lection des nouveaux gnraux, qui
+approchait, lui faisait craindre qu'on ne lui envoyt un successeur
+avant qu'il et pu terminer la guerre, et il croyait devoir profiter de
+la maladie de son collgue pour s'assurer lui seul tout l'honneur de
+la victoire. Comme il ne cherchait pas le temps des affaires, dit
+Polybe, mais le sien, il ne pouvait manquer de prendre de mauvaises
+mesures. Il donna donc ordre aux soldats de se tenir prts combattre.
+
+C'tait tout ce que desirait Annibal, qui avait pour maxime qu'un
+gnral qui s'est avanc dans un pays ennemi ou tranger, et qui a form
+une entreprise extraordinaire, n'a de ressource qu'en soutenant toujours
+les esprances des allis par quelque nouvel exploit: d'ailleurs,
+sachant qu'il n'aurait affaire qu' des troupes de nouvelle leve, qui
+taient sans exprience, il desirait profiter de l'ardeur des Gaulois,
+qui demandaient le combat, et de l'absence de Scipion, qui sa blessure
+ne permettait pas d'y assister. Il ordonna donc Magon de se mettre en
+embuscade avec deux mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, sur les
+bords escarps du petit ruisseau[283] qui sparait les deux camps, et de
+se tenir cach parmi les arbrisseaux, qui y taient en grande quantit.
+Souvent une embuscade est plus sre dans un terrain plat et uni, mais
+fourr comme tait celui-l, que dans des bois, parce qu'on s'en dfie
+moins. Il fit ensuite passer la Trbie aux cavaliers numides, avec ordre
+de s'avancer ds le point du jour jusqu'aux portes du camp des ennemis
+pour les attirer au combat, et de repasser la rivire en se retirant,
+pour engager les Romains la passer aussi. Ce qu'il avait prvu ne
+manqua pas d'arriver. Le bouillant Sempronius envoya d'abord contre les
+Numides toute sa cavalerie, puis six mille hommes de trait, qui furent
+bientt suivis de tout le reste de l'arme. Les Numides lchrent le
+pied dessein: les Romains les poursuivirent avec chaleur, et passrent
+la Trbie sans rsistance, mais non sans beaucoup souffrir, ayant de
+l'eau jusque sous les aisselles, parce qu'ils trouvrent le
+ruisseau[284] enfl par les torrents qui y taient tombs des montagnes
+voisines pendant la nuit. On tait pour-lors vers le solstice d'hiver,
+c'est--dire en dcembre; il neigeait ce jour-l mme, et faisait un
+froid glaant. Les Romains taient sortis jeun, et sans avoir pris
+aucune prcaution; au lieu que les Carthaginois, par l'ordre d'Annibal,
+avaient bu et mang sous leurs tentes, avaient mis leurs chevaux en
+tat, s'taient frotts d'huile, et revtus de leurs armes auprs du
+feu.
+
+[Note 283: Il parat que par le mot [Grec: Reithron], Polybe entend
+un _ravin_; c'est dans le lit de ce ravin, dont les bords taient
+levs, qu'Annibal plaa son embuscade.--L.]
+
+[Note 284: Il s'agit de la Trbie, et non du _ruisseau_. Il semble
+que Rollin n'a pas bien entendu Polybe en cet endroit.--L.]
+
+On en vint aux mains en cet tat. Les Romains se dfendirent assez
+long-temps et avec assez de courage; mais la faim, le froid, la fatigue,
+leur avaient t la moiti de leurs forces. La cavalerie carthaginoise,
+qui surpassait de beaucoup la romaine en nombre et en vigueur, l'enfona
+et la mit en fuite. Le dsordre se mit bientt aussi dans l'infanterie.
+L'embuscade, tant sortie propos, vint fondre tout--coup sur elle par
+les derrires, et acheva la droute. Un gros de troupes, au nombre de
+plus de dix mille hommes, eut le courage de se faire jour travers les
+Gaulois et les Africains, dont ils firent un grand carnage; et, ne
+pouvant ni secourir les leurs, ni retourner au camp, dont la cavalerie
+numide, la rivire et la pluie ne leur permettaient pas de reprendre le
+chemin, ils se retirrent en bon ordre Plaisance: la plupart des
+autres qui restrent prirent sur les bords de la rivire, crass par
+les lphants et par la cavalerie. Ceux qui purent chapper allrent
+joindre le gros dont nous avons parl. Scipion se rendit aussi
+Plaisance la nuit suivante. La victoire fut complte du ct des
+Carthaginois, et la perte peu considrable, si ce n'est que le froid, la
+pluie, la neige, leur firent prir beaucoup de chevaux, et de tous les
+lphants on n'en put sauver qu'un seul.
+
+[Marge: Polyb. l. 5, p. 228-229. Liv. lib. 21, n. 60-61.] Cette campagne
+et la suivante furent plus heureuses pour les Romains en Espagne. Cn.
+Scipion la subjugua jusqu' l'bre, dfit Hannon, et le fit prisonnier.
+
+[Marge: Polyb. pag. 229.] Annibal profita des quartiers d'hiver pour
+faire reposer ses troupes, et pour gagner les habitants du pays. Dans
+cette vue, aprs avoir dclar aux prisonniers qu'il avait faits sur les
+allis des Romains qu'il n'tait pas venu pour leur faire la guerre,
+mais pour remettre les Italiens en libert, et pour les dfendre contre
+les Romains, il les renvoya tous sans ranon dans leur patrie.
+
+[Marge: Liv. lib. 21, n. 58.] A peine l'hiver tait-il fini, qu'il prit
+le chemin de la Toscane, o il se htait de passer pour deux grandes
+raisons; la premire tait pour viter les effets de la mauvaise volont
+des Gaulois, qui se lassaient du long sjour de l'arme carthaginoise
+sur leurs terres, et qui souffraient avec impatience de porter tout le
+poids d'une guerre dans laquelle ils n'taient entrs que pour la faire
+chez leurs ennemis communs; la seconde, pour augmenter, par une dmarche
+hardie, la rputation de ses armes parmi tous les peuples d'Italie, en
+portant la guerre jusque dans le voisinage de Rome, et pour ranimer
+l'ardeur de ses troupes et des Gaulois ses allis par le pillage des
+terres ennemies. Mais il fut attaqu au passage de l'Apennin d'une
+horrible tempte, qui lui fit perdre beaucoup de monde. Le froid, la
+pluie, les vents, la grle, semblaient avoir conjur sa ruine, en sorte
+que ce que les Carthaginois avaient souffert au passage des Alpes leur
+paraissait moins affreux. De l il retourna Plaisance, o il donna
+contre Sempronius, qui tait aussi revenu de Rome, un second combat: la
+perte fut peu prs gale de part et d'autre.
+
+[Marge: Polyb. _Ibid._
+
+Liv. lib. 22, n. 1. Appian. in bell. Annib. pag. 316.] Ce fut dans ce
+mme quartier d'hiver qu'il s'avisa d'un stratagme vraiment
+carthaginois. Il tait environn de peuples lgers et inconstants; la
+liaison qu'il avait contracte avec eux tait encore toute rcente; il
+avait craindre que, changeant son gard de dispositions, ils ne lui
+dressassent des piges, et n'attentassent sur sa vie. Pour la mettre en
+sret, il fit faire des perruques et des habits pour toutes les
+diffrentes sortes d'ge: il prenait tantt l'un, tantt l'autre, et se
+dguisait si souvent, que non-seulement ceux qui ne le voyaient qu'en
+passant, mais ses amis mme, avaient peine le reconnatre.
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 230-231. Liv. lib. 22, n. 2.] On avait nomm
+Rome pour consuls Cn. Servilius et C. Flaminius. Annibal ayant appris
+que celui-ci tait dj arriv Arretium, Ville de la Toscane, crut
+devoir [Marge: AN. M. 3788 ROM. 552.] hter sa marche pour l'atteindre
+au plus tt. De deux chemins qu'on lui indiqua, il prit le plus court,
+quoiqu'il ft trs-difficile et presque impraticable, parce qu'il
+fallait passer travers un marais. L'arme y souffrit des fatigues
+incroyables. Pendant quatre jours et trois nuits, elle eut le pied dans
+l'eau, sans pouvoir prendre un moment de sommeil. Annibal lui-mme,
+mont sur le seul lphant qui lui restait, eut bien de la peine en
+sortir. Les veilles continuelles, jointes aux vapeurs grossires qui
+s'exhalaient de ce lieu marcageux, et l'intemprie de la saison, lui
+firent perdre un oeil.[285]
+
+[Note 285: Cette partie de la marche d'Annibal a offert aux
+critiques de grandes difficults: ils ont fait errer ce gnral dans les
+Apennins, depuis Bologne jusqu' _Fesul_, de la manire la plus
+invraisemblable. Je pense qu'Annibal se rendit directement de Plaisance,
+ travers l'Apennin, par Pontremoli, Sarzani, Lucques; et que les marais
+dans lesquels il fut forc de s'engager, sont ceux que l'Arno formait
+dans toute la partie infrieure de son cours. Ceux qui se sont autoriss
+des ossements d'lphants fossiles qu'on a trouvs dans certains lieux
+des Apennins, pour tablir qu'Annibal y avait pass, n'ont pas song
+que, selon Polybe, un _seul_ de ses lphants put chapper au froid,
+lors de la bataille de la Trbie.--L.]
+
+_Bataille de Trasimne._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 231-238. Liv. lib. 22. n. 3-8.] Annibal, aprs
+tre sorti, presque contre toute esprance, de ce pas dangereux, et
+avoir fait prendre quelque repos ses troupes, alla camper entre
+Arretium et Fsule, dans le territoire le plus riche et le plus fertile
+de la Toscane. Il s'attacha d'abord connatre le caractre de
+Flaminius, pour tirer avantage de son faible; ce qui, selon Polybe, doit
+faire la principale tude d'un gnral d'arme. Il apprit que c'tait un
+homme entt de son mrite, entreprenant, hardi, imptueux, avide de
+gloire. Pour[286] le prcipiter de plus en plus dans ces vices, qui lui
+taient naturels, il commena irriter sa tmrit par le dgt et les
+incendies qu'il fit faire sa vue dans toute la campagne.
+
+[Note 286: Apparebat ferociter omnia ac prproper acturum. Quque
+pronior esset in sua vitia, agitare eum atque irritare Poenus parat.
+(LIV. lib. 22, n. 3.)]
+
+Flaminius n'tait pas d'humeur rester tranquille dans son camp, quand
+mme Annibal serait demeur en repos; mais, quand il vit qu'on ravageait
+ ses yeux les terres des allis, il crut que c'tait une honte pour lui
+qu'Annibal pillt impunment l'Italie, et s'avant sans trouver de
+rsistance vers les murailles mmes de Rome. Il rejeta avec mpris les
+sages avis de ceux qui lui conseillaient d'attendre son collgue, et de
+se contenter pour le prsent d'arrter les ravages de l'ennemi.
+
+Cependant Annibal avanait toujours vers Rome, ayant Cortone sa
+gauche, et le lac de Trasimne sa droite. Quand il vit que le consul
+le suivait de prs, dans le dessein de le combattre, pour l'arrter dans
+sa marche, ayant reconnu que le terrain tait propre donner bataille,
+il ne songea aussi, de son ct, qu'aux moyens de la donner. Le lac de
+Trasimne et les montagnes de Cortone forment un dfil fort serr,
+au-del duquel on entre dans un vallon assez spacieux, bord des deux
+cts, dans sa longueur, par des hauteurs assez grandes, et ferm dans
+le dbouch, qui est l'autre extrmit, par une colline escarpe, et
+de difficile accs. C'est sur cette colline qu'Annibal alla camper avec
+le gros de son arme, aprs avoir travers tout le vallon, et avoir
+post l'infanterie lgre en embuscade sur les collines droite, et
+fait couler une partie de sa cavalerie derrire les minences, jusque
+vers l'entre du dfil par o Flaminius devait ncessairement passer.
+En effet, ce gnral, qui suivait l'ennemi avec chaleur pour le
+combattre, tant arriv la vue du dfil prs du lac, fut oblig de
+s'y arrter, parce que la nuit approchait; mais il y entra le lendemain
+ds la pointe du jour.
+
+Annibal l'ayant laiss avancer avec toutes ses troupes plus de la moiti
+du vallon, et voyant l'avant-garde des Romains assez prs de lui, donna
+le signal du combat, et envoya ordre ses troupes de sortir de leur
+embuscade pour fondre en mme temps sur l'ennemi de tous cts. On peut
+juger du trouble des Romains.
+
+Ils n'taient pas encore rangs en bataille, et n'avaient pas prpar
+leurs armes, lorsqu'ils se virent presss par-devant, par-derrire, et
+par les flancs. Le dsordre se met en un moment dans tous les rangs.
+Flaminius, seul intrpide dans une consternation si universelle, ranime
+ses soldats de la main et de la voix, et les exhorte se faire un
+passage par le fer travers les ennemis; mais le tumulte qui rgne
+par-tout, les cris affreux des ennemis, et le brouillard qui s'tait
+lev, empchent qu'on ne puisse ni le voir ni l'entendre. Cependant,
+lorsqu'ils aperurent qu'ils taient enferms de tous cts, ou par les
+ennemis, ou par le lac, l'impossibilit de se sauver par la fuite
+rappela leur courage, et l'on commena combattre de tous cts avec
+une animosit tonnante. L'acharnement fut si grand dans les deux
+armes, que personne ne sentit un tremblement de terre qui arriva dans
+cette contre, et qui renversa des villes entires. Dans cette
+confusion, Flaminius ayant t tu par un Gaulois insubrien, les Romains
+commencrent plier, et prirent ensuite ouvertement la fuite. Un grand
+nombre, cherchant se sauver, se prcipita dans le lac: d'autres, ayant
+pris le chemin des montagnes, se jetrent eux-mmes au milieu des
+ennemis qu'ils voulaient viter. Six mille seulement s'ouvrirent un
+passage travers les vainqueurs, et se retirrent en un lieu de sret;
+mais ils furent arrts et faits prisonniers le lendemain. Il y eut
+quinze mille Romains de tus dans cette bataille. Environ dix mille se
+rendirent Rome par diffrents chemins. Annibal renvoya les Latins,
+allis des Romains, sans ranon. Il fit chercher inutilement le corps de
+Flaminius pour lui donner la spulture. Il mit ensuite ses troupes en
+quartier de rafrachissement, et rendit les derniers devoirs aux
+principaux de son arme qui taient rests sur le champ de bataille au
+nombre de trente. De son ct, la perte ne fut en tout que de quinze
+cents hommes, la plupart Gaulois.
+
+Annibal dpcha alors un courrier Carthage, pour y porter la nouvelle
+des heureux succs qu'il avait eus jusque-l en Italie. Elle y causa une
+joie infinie pour le prsent, fit concevoir de merveilleuses esprances
+pour l'avenir, et ranima le courage de tous les citoyens. Ils
+s'appliqurent avec une ardeur incroyable prendre des mesures pour
+envoyer en Italie et en Espagne tous les secours capables d'y soutenir
+les affaires.
+
+A Rome, au contraire, la douleur et l'alarme furent universelles, quand
+le prteur, du haut de la tribune aux harangues, eut prononc ces mots
+en prsence du peuple: _Nous avons perdu une grande bataille_. Le snat,
+uniquement occup du bien public, crut que, dans un si grand malheur et
+dans un danger si pressant, il fallait avoir recours des remdes
+extraordinaires. On nomma pour dictateur Quintus Fabius, personnage
+aussi distingu par sa sagesse que par sa naissance. A Rome, ds qu'on
+avait nomm un dictateur, toute autorit cessait, except celle des
+tribuns du peuple. On lui donna pour gnral de la cavalerie Marcus
+Minucius. C'tait la seconde anne de la guerre.
+
+_Conduite d'Annibal par rapport Fabius._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 239-255. Liv. lib. 22, n. 9-30.] Annibal, aprs
+la bataille de Trasimne, ne jugeant pas encore propos de s'approcher
+de Rome, se contenta de battre la campagne et de ravager le pays. Il
+traversa l'Ombrie et le Picnum, et arriva dans le territoire
+d'Adria[287], aprs dix jours de marche. Il fit dans cette route un
+riche butin. Ennemi implacable des Romains, il avait ordonn que l'on
+fit main-basse sur tout ce qui s'en rencontrerait en ge de porter les
+armes; et, ne trouvant d'obstacle nulle part, il s'avana jusque dans la
+Pouille, en abandonnant au pillage les pays qui se trouvaient sur sa
+route, et faisant par-tout le dgt, pour forcer les peuples quitter
+l'alliance des Romains, et pour apprendre toute l'Italie que Rome
+dcourage lui cdait la victoire.
+
+[Note 287: Petite ville qui a donn son nom la mer Adriatique.]
+
+Fabius, suivi de Minucius et de quatre lgions, tait parti de Rome pour
+aller chercher l'ennemi, mais dans la ferme rsolution de ne lui donner
+aucune prise sur lui, de ne pas faire un seul mouvement sans avoir bien
+reconnu les lieux, et de ne point hasarder de bataille qu'il ne ft
+assur du succs.
+
+Ds que les deux armes furent en prsence, Annibal, pour jeter
+l'pouvante dans les troupes romaines, ne manqua pas de leur prsenter
+la bataille en s'avanant jusque auprs des retranchements de leur camp;
+mais, quand il vit que tout y tait calme, il se retira, blmant en
+apparence la lchet de ses ennemis, qui il reprochait d'avoir enfin
+perdu cette valeur martiale si naturelle leurs pres, mais outr au
+fond de voir qu'il avait affaire un gnral si diffrent de Sempronius
+et de Flaminius, et que les Romains, instruits par leur dfaite, avaient
+enfin trouv un chef capable de tenir tte Annibal.
+
+Ds ce moment il comprit qu'il n'aurait point craindre d'attaques
+vives et hardies de la part du dictateur, mais une conduite prudente et
+mesure, qui pourrait le jeter dans de trs-grands embarras. Restait
+savoir si le nouveau gnral aurait assez de fermet pour suivre
+constamment le plan qu'il paraissait s'tre trac. Il essaya donc de
+l'branler par les divers mouvements qu'il faisait, par le ravage des
+terres, par le pillage des villes, par l'incendie des bourgs et des
+villages. Tantt il dcampait avec prcipitation, tantt il s'arrtait
+tout d'un coup dans quelque vallon dtourn pour voir s'il ne pourrait
+point le surprendre en rase campagne: mais Fabius conduisait ses troupes
+par des hauteurs, sans perdre de vue Annibal; ne s'approchant jamais
+assez de l'ennemi pour en venir aux mains, mais ne s'en loignant pas
+non plus tellement, qu'il pt lui chapper. Il tenait exactement ses
+soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir que pour les
+fourrages, o il ne les envoyait qu'avec de fortes escortes. Il
+n'engageait que de lgres escarmouches, et avec tant de prcaution, que
+ses troupes y avaient toujours l'avantage. Par ce moyen il rendait
+insensiblement au soldat la confiance que la perte de trois batailles
+lui avait te, et il le mettait en tat de compter comme autrefois sur
+son courage et sur son bonheur.
+
+Annibal, aprs avoir fait un butin immense dans la Campanie, o il tait
+demeur assez long-temps, dcampa pour ne point consumer les provisions
+qu'il avait amasses, et dont il se rservait l'usage pour la saison o
+la terre n'en fournit plus. D'ailleurs, il ne pouvait plus demeurer dans
+un pays de vignobles et de vergers, plus agrable pour le spectacle
+qu'utile pour la subsistance d'une arme, o il se serait vu rduit
+passer ses quartiers d'hiver entre des marais, des rochers et des
+sables, pendant que les Romains auraient tir abondamment leurs convois
+de Capoue et des plus riches contres de l'Italie: il prit donc le parti
+d'aller s'tablir ailleurs.
+
+Fabius jugea bien qu'Annibal serait oblig de prendre pour son retour le
+mme chemin par lequel il tait venu, et qu'il serait facile de
+l'inquiter dans sa marche. Il commence par s'assurer de Casilin, petite
+ville situe sur le Vulturne, qui sparait les terres de Falerne de
+celles de Capoue, en y jetant un corps de troupes assez considrable: il
+dtache quatre milles hommes pour s'emparer du seul dfil par lequel
+Annibal pouvait sortir; puis, selon sa coutume ordinaire, il va se
+poster avec le reste de l'arme sur les hauteurs qui bordaient le
+chemin.
+
+Les Carthaginois arrivent, et campent dans la plaine au pied des
+montagnes. Pour ce coup, le rus Carthaginois tomba dans le mme pige
+qu'il avait tendu Flaminius au dfil de Trasimne; et il semblait ne
+pouvoir jamais se tirer de ce mauvais pas, n'y ayant qu'une seule issue,
+dont les Romains taient les matres. Fabius, comptant que sa proie ne
+pouvait point lui chapper, ne dlibrait plus que sur la manire de
+s'en saisir. Il se flattait, avec assez d'apparence, de terminer la
+guerre par cette seule action; cependant il jugea propos de remettre
+l'attaque au lendemain.
+
+Annibal reconnut qu'on employait contre lui ses propres artifices[288].
+C'est dans de pareilles conjonctures qu'un commandant a besoin d'une
+prsence d'esprit et d'une fermet d'ame non communes pour envisager le
+pril dans toute son tendue sans s'effrayer, et pour imaginer de sres
+et de promptes ressources sans dlibrer. Le gnral carthaginois
+sur-le-champ fait assembler une grande quantit de boeufs, jusqu'au
+nombre de deux mille, et commande qu'on attache leurs cornes de petits
+faisceaux de sarment. Vers le milieu de la nuit, y ayant fait mettre le
+feu, il fait pousser ces animaux grands coups vers le sommet des
+montagnes sur lesquelles taient camps les Romains. Lorsque la flamme
+eut pntr jusqu'au vif, ces animaux, que la douleur rendait furieux,
+se dispersrent de tous cts, communiquant le feu aux buissons et aux
+arbrisseaux qu'ils rencontraient. Cet escadron d'une nouvelle espce
+tait soutenu par un bon nombre de soldats arms la lgre, qui
+avaient ordre de s'emparer du sommet de la montagne, et de charger les
+ennemis en cas qu'ils les y rencontrassent. Tout russit comme Annibal
+l'avait prvu. Les Romains qui gardaient le dfil, voyant que les feux
+gagnaient les collines qui les commandaient, et croyant que c'tait
+Annibal qui marchait de ce ct-l la faveur des flambeaux pour se
+sauver, quittent leur poste, et accourent vers les hauteurs pour lui en
+disputer le passage. Le gros de l'arme, qui ne savait que penser de
+tout ce tumulte, et Fabius lui-mme, n'osant faire aucun mouvement dans
+les tnbres de la nuit de peur de surprise, attendent le retour du
+jour. Annibal saisit ce moment, fait traverser ses troupes et au butin
+le dfil qui tait sans garde, et sauve son arme d'un pige o un peu
+plus de vivacit de la part de Fabius aurait pu le faire prir, ou du
+moins l'affaiblir considrablement. Il est beau de savoir tirer avantage
+de ses fautes mmes, et de les faire servir sa propre gloire.
+
+[Note 288: Nec Annibalem fefellit suis se artibus peti. (LIV.)]
+
+L'arme carthaginoise reprit le chemin de la Pouille, toujours
+poursuivie et harcele par celle des Romains. Le dictateur, oblig de
+faire un voyage Rome pour quelque crmonie de religion, conjura,
+avant que de partir, le gnral de la cavalerie de ne faire aucune
+entreprise pendant son absence. Minucius ne fit aucun cas ni de ses avis
+ni de ses prires, et, la premire occasion qui se prsenta, pendant
+qu'une partie des troupes d'Annibal tait alle au fourrage, il attaqua
+le reste, et remporta quelque avantage. Il en crivit aussitt Rome
+comme d'une victoire considrable. Cette nouvelle, jointe ce qui tait
+arriv tout rcemment au passage des dfils, excita des plaintes et des
+murmures contre la lente et timide circonspection de Fabius. Enfin la
+chose en vint ce point, que le peuple lui gala en pouvoir son gnral
+de cavalerie; ce qui tait sans exemple. Il apprit cette nouvelle en
+chemin; car il tait parti de Rome, pour ne point tre tmoin oculaire
+de ce qui se tramait contre lui: sa constance n'en fut point
+branle[289]. Il savait bien qu'en partageant l'autorit dans le
+commandement on n'avait pas partag l'habilet dans le mtier de la
+guerre: cela parut bientt.
+
+[Note 289: Satis fidens haudquaqum cum imperii jure artem
+imperandi quatam. (LIV. lib. 22, n. 26.)]
+
+Minucius, tout fier de l'avantage qu'il venait de remporter sur son
+collgue, proposa qu'ils commandassent chacun leur jour, ou mme un plus
+long espace de temps. Fabius rejeta ce parti, qui aurait expos toute
+l'arme au danger pendant le temps qu'elle aurait t commande par
+Minucius; il aima mieux partager les troupes, pour tre en tat de
+conserver au moins la partie qui lui serait chue.
+
+Annibal, parfaitement instruit de tout ce qui se passait dans le camp
+romain, eut une grande joie d'apprendre la division des deux chefs. Il
+eut soin de prsenter un appt et de tendre un pige la tmrit de
+Minucius; celui-ci ne manqua pas d'y donner tte baisse, et engagea la
+bataille sur une colline o l'on avait cach une embuscade. Ses troupes
+furent mises en dsordre, et allaient tre tailles en pices, lorsque
+Fabius, averti par les premiers cris des blesss: Courons, dit-il ses
+soldats, au secours de Minucius; allons arracher aux ennemis la
+victoire, et nos citoyens l'aveu de leur faute. Il arriva fort
+propos, et obligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier, en se
+retirant, disait que cette nue qui depuis longtemps paraissait sur le
+haut des montagnes avait enfin crev avec un grand fracas, et caus un
+grand orage. Un service si important, et plac dans une telle
+conjoncture, ouvrit les yeux Minucius; il reconnut son tort, rentra
+sur-le-champ dans le devoir et l'obissance, et montra qu'il est
+quelquefois plus glorieux de savoir rparer ses fautes que de n'en point
+commettre.
+
+_tat des affaires en Espagne._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 245-250. Liv. lib. 22, n. 19-22.] Au
+commencement de cette mme campagne, Cn. Scipion, tant venu fondre tout
+d'un coup sur la flotte des Carthaginois, commande, par Amilcar, la
+dfit, prit vingt-cinq vaisseaux, et remporta un grand butin. Cette
+victoire fit comprendre aux Romains qu'ils devaient donner une attention
+particulire aux affaires d'Espagne, d'o Annibal pouvait tirer des
+secours considrables et d'argent et de troupes. Ils y envoyrent une
+flotte, et en donnrent le commandement P. Scipion, qui, s'tant joint
+ son frre aprs son arrive en Espagne, rendit de trs-grands services
+ la rpublique. Jusqu'alors les Romains n'avaient os passer l'bre:
+ils avaient cru assez faire de gagner l'amiti des peuples d'en-de, et
+de la fortifier par des alliances. Mais sous Publius ils traversrent ce
+fleuve, et portrent leurs armes bien au-del.
+
+Ce qui contribua le plus avancer leurs affaires, fut la trahison d'un
+Espagnol qui tait Sagonte. Annibal y avait laiss en dpt les otages
+des peuples de l'Espagne: c'taient les enfants des familles les plus
+distingues du pays. Ablox, c'tait le nom de cet Espagnol, persuada
+Bostar, qui commandait dans la place, de renvoyer ces jeunes gens dans
+leur patrie, pour attacher par l plus fortement les peuples au parti
+des Carthaginois: il fut charg lui-mme de cette commission. Il les
+conduisit aux Romains, qui les remirent ensuite entre les mains de leurs
+parents, et gagnrent leur amiti par un prsent si agrable.
+
+_Bataille de Cannes._
+
+[Marge: Polyb. l. 3, p. 255-268. Liv. lib. 22, n. 34-54. AN. M. 3789
+ROM. 533.] Au printemps suivant on lut Rome pour consuls C. Trentius
+Varron et L. milius Paulus. On fit dans cette campagne (c'tait la
+troisime de la seconde guerre punique) ce qui ne s'tait jamais
+pratiqu jusqu'alors, qui fut de composer l'arme de huit lgions,
+chacune de cinq mille hommes, sans les allis; car, comme nous l'avons
+dj dit, les Romains ne levaient jamais que quatre lgions, dont
+chacune tait environ de quatre mille hommes et de trois cents[290]
+chevaux: ce n'tait que dans les conjonctures les plus importantes
+qu'ils y mettaient cinq mille des uns et quatre cents des autres. Pour
+les troupes des allis, leur infanterie tait gale celle des lgions,
+mais il y avait trois fois plus de cavalerie. On donnait ordinairement
+chaque consul la moiti des troupes des allis, et deux lgions, pour
+agir sparment; et il tait rare que l'on se servt de toutes ces
+forces en mme temps pour la mme expdition. Ici les Romains emploient
+non-seulement quatre, mais huit lgions; tant l'affaire leur parat
+importante. Le snat voulut mme que les deux consuls de l'anne
+prcdente, Servilius et Atilius, servissent dans l'arme en qualit de
+proconsuls; mais le dernier ne le put faire cause de son grand ge.
+
+[Note 290: Polybe ne met que deux cents chevaux dans chaque lgion;
+mais Juste-Lipse croit que c'est ou une erreur de l'historien, ou une
+faute du copiste.]
+
+Varron, en partant de Rome, avait dclar hautement que, ds le premier
+jour qu'il rencontrerait l'ennemi, il donnerait le combat, et
+terminerait la guerre, ajoutant qu'elle ne finirait point tant qu'on
+mettrait des Fabius la tte des armes. Un avantage assez considrable
+qu'il remporta sur les Carthaginois, dont prs de dix-sept cents
+demeurrent sur la place, augmenta encore sa fiert et sa hardiesse.
+Annibal regarda cette perte comme un vritable gain pour lui, persuad
+qu'elle servirait d'appt pour amorcer la tmrit du consul, et pour
+l'engager dans une action: il en avait un besoin extrme. On sut depuis
+qu'il tait rduit une telle disette de vivres, qu'il ne lui tait pas
+possible de subsister encore dix jours. Les Espagnols songeaient dj
+l'abandonner. C'en tait fait de lui et de son arme, si sa bonne
+fortune ne lui et envoy Varron.
+
+Les armes, aprs plusieurs mouvements, se trouvrent en prsence prs
+de Cannes, petite ville situe dans l'Apulie, sur le fleuve Aufide.
+Comme Annibal tait camp dans une plaine fort unie et toute dcouverte,
+et que sa cavalerie tait de beaucoup suprieure celle des Romains,
+milius ne jugea pas propos d'engager le combat dans cet endroit: il
+voulait qu'on attirt l'ennemi dans un terrain o l'infanterie pt avoir
+le plus de part l'action. Son collgue, gnral sans exprience, fut
+d'un avis contraire; et c'est le grand inconvnient d'un commandement
+partag par deux gnraux, entre lesquels la jalousie, ou l'antipathie
+d'humeur, ou la diversit de vues, ne manquent gure de mettre la
+division.
+
+Les troupes, de part et d'autre, s'taient contentes pendant quelque
+temps de faire de lgres escarmouches. Enfin, un jour que Varron
+commandait, car le commandement roulait de jour autre entre les deux
+consuls, tout se prpara au combat des deux cts. milius n'avait point
+t consult; mais, quoiqu'il dsapprouvt extrmement la conduite de
+son collgue, comme il ne pouvait l'empcher, il le seconda du mieux
+qu'il lui fut possible.
+
+Annibal, aprs avoir fait convenir ses troupes que, quand on leur aurait
+donn le choix d'un terrain propre pour combattre, suprieures comme
+elles taient en cavalerie, elles n'en pouvaient pas choisir de plus
+favorable: Rendez donc grces aux dieux, leur dit-il, d'avoir amen ici
+les ennemis pour vous en faire triompher; et sachez-moi gr aussi
+d'avoir rduit les Romains la ncessit de combattre. Aprs trois
+grandes victoires conscutives, que faut-il pour vous inspirer de la
+confiance, que le souvenir de vos propres exploits? Les combats
+prcdents vous ont rendus matres du plat pays: par celui-ci, vous le
+deviendrez de toutes les villes, et, j'ose le dire, de toutes les
+richesses et de la puissance des Romains. Il n'est plus question de
+parler, il faut agir. J'espre de la protection des dieux que vous
+verrez dans peu l'effet de mes promesses.
+
+Les deux armes taient bien ingales en nombre. Il y avait dans celle
+des Romains, en comptant les allis, quatre-vingt mille hommes de pied,
+et un peu plus de six mille chevaux; et dans celle des Carthaginois
+quarante mille hommes de pied, tous fort aguerris, et dix mille chevaux.
+milius commandait la droite des Romains, Varron la gauche;
+Servilius, l'un des deux consuls de l'anne prcdente, tait au centre.
+Annibal, qui savait profiter de tout, s'tait post de manire que le
+vent vulturne, qui se lve dans un certain temps rgl, devait souffler
+directement contre le visage des Romains pendant le combat, et les
+couvrir de poussire; et, ayant appuy sa gauche sur la rivire d'Aufide
+et distribu sa cavalerie sur les ailes, il forma son corps de bataille,
+en plaant l'infanterie espagnole et gauloise au centre, et l'infanterie
+africaine, pesamment arme, moiti leur droite et moiti leur
+gauche, sur une mme ligne avec la cavalerie. Aprs cette disposition,
+il se mit la tte de ce corps d'infanterie espagnole et gauloise, et,
+l'ayant tir de la ligne, il marcha en avant pour commencer le combat,
+en arrondissant son front mesure qu'il approchait de l'ennemi, et en
+allongeant ses flancs en espce de demi-cercle, afin de ne point laisser
+d'intervalle entre son corps et le reste de la ligne compose de
+l'infanterie pesante, qui ne s'tait point branle.
+
+On en vint bientt aux mains; et les lgions romaines qui taient aux
+deux ailes, voyant leur centre vivement attaqu, s'avancrent pour
+prendre l'ennemi en flanc. Le corps d'Annibal, aprs une vigoureuse
+rsistance, se voyant press de toutes parts, cda au nombre, et se
+retira par l'intervalle qu'il avait laiss dans le centre de la ligne.
+Les Romains l'y ayant suivi ple-mle avec chaleur, les deux ailes de
+l'infanterie africaine, qui tait frache, bien arme et en bon ordre,
+s'tant tout d'un coup, par une demi-conversion, tournes vers ce vide
+dans lequel les Romains, dj fatigus, s'taient jets en dsordre et
+en confusion, les chargrent des deux cts avec vigueur, sans leur
+donner le temps de se reconnatre ni leur laisser de terrain pour se
+former. Cependant les deux ailes de la cavalerie venaient de battre
+celles des Romains, qui leur taient fort infrieures; et, n'ayant
+laiss la poursuite des escadrons rompus et dfaits que ce qu'il
+fallait pour en empcher le ralliement, elles vinrent fondre
+par-derrire sur l'infanterie romaine, qui, tant en mme temps
+enveloppe de toutes parts par la cavalerie et l'infanterie des ennemis,
+fut toute taille en pices, aprs avoir fait des prodiges de valeur.
+milius, qui avait t couvert de blessures dans le combat, fut tu
+ensuite par un gros d'ennemis qui ne le reconnurent point, et avec lui
+deux questeurs, vingt-un tribuns militaires, plusieurs hommes
+consulaires ou qui avaient t prteurs, Servilius, consul de l'anne
+prcdente, et Minucius, qui avait t matre de la cavalerie sous
+Fabius, et quatre-vingts snateurs. Il demeura sur la place plus de
+soixante-dix mille hommes[291]; et les Carthaginois, acharns contre
+l'ennemi, ne cessrent de tuer, jusqu' ce qu'Annibal, dans la plus
+grande ardeur du carnage, se fut cri plusieurs fois: _Arrte, soldat;
+pargne le vaincu_[292]. Dix mille hommes, qui avaient t laisss la
+garde du camp, se rendirent prisonniers de guerre aprs la bataille. Le
+consul Varron se retira Venouse, accompagn seulement de soixante-dix
+cavaliers; et quatre mille hommes[293] environ se sauvrent dans les
+villes voisines. Du ct d'Annibal, la victoire fut complte; et il la
+dut principalement, aussi-bien que les prcdentes, la supriorit de
+sa cavalerie.
+
+[Note 291: Tite-Live diminue beaucoup le nombre des morts, qu'il ne
+fait monter qu' quarante-trois mille environ; mais Polybe est plus
+digne de foi.]
+
+[Note 292: Duo maximi exercitus csi ad hostium satietatem, donec
+Annibal diceret militi suo: Parce ferro. (FLOR. lib. 1, cap. 6.)]
+
+[Note 293: Le texte de Polybe porte 3000.--L.]
+
+Il y perdit quatre mille Gaulois, quinze cents tant Espagnols
+qu'Africains, et deux cents chevaux.
+
+Maharbal, l'un des gnraux carthaginois, voulait que, sans perdre de
+temps, l'on marcht droit Rome, promettant Annibal de le faire
+souper, cinq jours de l, dans le Capitale. Et sur ce que celui-ci
+rpliqua qu'il fallait prendre du temps pour dlibrer sur cette
+proposition[294], Je vois bien, dit Maharbal, que les dieux n'ont pas
+donn au mme homme tous les talents -la-fois. Vous savez vaincre,
+Annibal; mais vous ne savez pas profiter de la victoire.
+
+[Note 294: Tum Maharbal: Non omnia nimirum eidem dii dedre.
+Vincere scis, Annibal; victori uti nescis. (LIV. lib. 22, n. 51.)]
+
+On prtend que ce dlai sauva Rome et l'empire. Plusieurs, et Tite-Live
+entre autres, le reprochent Annibal comme une faute capitale.
+Quelques-uns sont plus rservs, et ne peuvent se rsoudre condamner,
+sans des preuves bien claires, un si grand capitaine, qui, dans tout le
+reste, n'a jamais manqu ni de prudence pour prendre le bon parti, ni de
+vivacit et de promptitude pour excuter. Ils sont encore retenus par
+l'autorit, ou du moins par le silence de Polybe, qui, en parlant des
+grandes suites qu'eut cette mmorable journe, convient que, parmi les
+Carthaginois, on conut de grandes esprances d'emporter Rome d'emble;
+mais, pour lui, il ne s'explique point sur ce qu'il et fallu faire
+l'gard d'une ville fort peuple, extrmement aguerrie, bien fortifie,
+et dfendue par une garnison de deux lgions; et il ne laisse nulle part
+entrevoir qu'un tel projet ft praticable, ni qu'Annibal et tort de ne
+l'avoir point tent.
+
+En effet, en examinant les choses de plus prs, on ne voit pas que les
+rgles communes de la guerre permissent de l'entreprendre. Il est
+constant que toute l'infanterie d'Annibal avant la bataille ne montait
+qu' quarante mille hommes; qu'tant diminue de six mille hommes qui
+avaient t tus dans l'action, et d'un plus grand nombre sans doute qui
+avait t bless et mis hors de combat, il ne lui restait que vingt-six
+ou vingt-sept mille hommes de pied en tat d'agir, et que ce nombre ne
+pouvait suffire pour faire la circonvallation d'une ville aussi tendue
+que Rome, et coupe par une rivire, ni pour l'attaquer dans les formes,
+n'ayant ni machines, ni munitions, ni aucune des choses ncessaires pour
+un sige. Par la mme raison, Annibal, [Marge: Liv. lib. 22, n. 9. Liv.
+lib. 23, n. 18.] aprs le succs de Trasimne, tout victorieux qu'il
+tait, avait attaqu inutilement Spolette: et, un peu aprs la bataille
+de Cannes, il avait t contraint de lever le sige d'une petite ville
+sans nom et sans force. On ne peut disconvenir que, si, dans l'occasion
+dont il s'agit, il avait chou, comme il devait s'y attendre, il aurait
+ruin sans ressource toutes ses affaires[295]. Mais il faudrait tre du
+mtier, et peut-tre du temps mme de l'action, pour juger sainement de
+ce fait. C'est un ancien procs sur lequel il ne sied bien qu'aux
+connaisseurs de prononcer.
+
+[Note 295: Ces rflexions, pleines de justesse, rappellent le
+jugement de Montesquieu, qui justifie galement Annibal des reproches
+qu'on avait faits sa conduite. (_Grand. et dcad. des Romains_, ch.
+IV.)--L.]
+
+[Marge: Liv. 23, n. 11-14.] Annibal, aussitt aprs la bataille de
+Cannes, avait dpch son frre Magon pour porter Carthage la nouvelle
+de sa victoire, et pour demander du secours afin de terminer la guerre.
+Lorsque Magon fut arriv, il fit en plein snat un discours magnifique
+sur les exploits de son frre et sur les grands avantages qu'il avait
+remports contre les Romains; et, pour faire juger de la grandeur de la
+victoire par quelque chose de sensible, en parlant en quelque sorte aux
+yeux, il fit rpandre au milieu du snat un boisseau d'anneaux d'or
+qu'on avait tirs des doigts des nobles romains qui avaient t tus
+la bataille de Cannes. Il termina sa harangue par demander de l'argent,
+des vivres et de nouvelles troupes. Tous les assistants ressentirent une
+joie extraordinaire; et Imilcon, partisan d'Annibal, croyant que c'tait
+l une belle occasion d'insulter Hannon, chef de la faction contraire,
+lui demanda s'il tait encore mcontent de la guerre qu'on avait
+entreprise contre les Romains, et s'il croyait qu'on leur dt livrer
+Annibal. Hannon, sans s'mouvoir, lui rpondit qu'il tait toujours dans
+les mmes sentiments, et que les victoires dont on parlait, suppos
+qu'elles fussent vritables, ne lui pouvaient donner de joie qu'autant
+qu'on s'en servirait pour faire une paix avantageuse: puis il entreprit
+de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner si haut
+n'taient que chimriques et imaginaires. J'ai taill en pices,
+disait-il, en reprenant le discours de Magon, les armes romaines:
+envoyez-moi des soldats. Que demanderiez-vous autre chose si vous aviez
+t vaincu? Je me suis deux fois rendu matre du camp ennemi, plein
+apparemment de toutes sortes de provisions: envoyez-moi des vivres et de
+l'argent. Tiendriez-vous un autre langage, si vous-mme aviez perdu
+votre camp? Ensuite il demanda Magon si quelqu'un des peuples latins
+s'tait venu rendre Annibal, si les Romains lui avaient fait quelques
+propositions de paix. Magon ayant t forc d'avouer qu'il n'en tait
+rien: Nous avons donc, reprit Hannon, la guerre dans l'Italie aussi
+forte que jamais. Sa conclusion fut qu'il ne fallait leur envoyer ni
+hommes ni argent. Comme la faction d'Annibal tait la plus puissante, on
+n'eut aucun gard aux remontrances d'Hannon, qui furent regardes comme
+l'effet de sa jalousie et de sa prvention: il fut ordonn qu'on ferait
+incessamment des leves d'hommes et d'argent pour envoyer Annibal les
+secours qu'il demandait. Magon partit sur-le-champ pour lever en Espagne
+vingt-quatre mille hommes d'infanterie et quatre mille chevaux; mais ce
+secours fut arrt dans la suite, et envoy d'un autre ct: tant la
+faction contraire tait applique traverser les desseins d'un gnral
+qu'elle ne pouvait souffrir[296]. Pendant qu' Rome on remerciait un
+consul qui avait fui de n'avoir pas dsespr de la rpublique,
+Carthage on savait presque mauvais gr Annibal de la victoire qu'il
+venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner les avantages d'une
+guerre entreprise contre son avis. Plus jaloux de l'honneur de ses
+sentiments que du bien de l'tat, plus ennemi du gnral des
+Carthaginois que des Romains, il n'oubliait rien pour empcher les
+succs qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner ceux qu'on avait eus.
+
+[Note 296: De Saint-vremond.]
+
+_Quartier d'hiver pass Capoue par Annibal._
+
+[Marge: Liv. lib. 23, n. 4 et 18.] La journe de Cannes soumit Annibal
+les plus puissants peuples d'Italie, attira dans son parti ceux de la
+grande Grce avec la ville de Tarente, et dtacha des Romains leurs plus
+anciens allis, entre lesquels Capoue tenait le premier rang. C'tait
+une ville que la bont de son terroir, sa situation avantageuse et la
+longue paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort
+puissante. Le luxe et les dlices, qui sont une suite ordinaire de
+l'opulence, avaient corrompu l'esprit de tous ses citoyens, dj ports
+par leur inclination naturelle au plaisir et la dbauche.
+
+[297]Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier d'hiver. Ce
+fut l que cette arme, qui avait essuy les plus grands travaux et
+brav les prils les plus affreux sans y succomber, fut vaincue par
+l'abondance et les dlices, dans lesquelles elle se plongea avec
+d'autant plus d'avidit, qu'elle n'y tait point accoutume. Leurs
+courages s'amollirent si fort pendant ce sjour, que, s'ils se
+soutinrent encore quelque temps, ce fut plutt par l'clat de leurs
+victoires passes que par leurs forces prsentes. Quand Annibal tira ses
+soldats de cette ville, on et dit que c'taient d'autres hommes, tout
+diffrents de ce qu'ils avaient t jusque-l. Accoutums demeurer
+dans des maisons commodes, vivre dans l'abondance et dans l'oisivet,
+ils ne pouvaient plus souffrir la faim, la soif, les longues marches,
+les veilles, ni les autres travaux de la guerre: outre qu'ils ne
+savaient plus ce que c'tait que d'obir aux officiers, ni de garder
+aucune discipline.
+
+[Note 297: Ibi partem majorem hiemis exercitum in tectis habuit,
+adverss omnia humana mala, sp ae di durantem, bonis inexpertum atque
+insuetum. Itaque quos nulla mali vicerat vis, perdidre nimia bona ac
+voluptates immodic: et e impensis, qu avidis ex insolenti in eas
+se merserant. (LIV. lib. 23, n. 18.)]
+
+Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l'en croit, le sjour de
+Capoue est, dans la vie d'Annibal, une grande tache, et il prtend que
+ce gnral fit en cela une faute incomparablement plus grande que quand,
+aprs le gain de la bataille, il manqua d'aller Rome[298]; car ce
+dlai, dit Tite-Live, pouvait paratre avoir seulement diffr sa
+victoire, au lieu que cette dernire faute le mit absolument hors d'tat
+de vaincre. En un mot, comme Marcellus sut bien le dire dans la
+suite[299], ce que Cannes avait t aux Romains, Capoue le fut aux
+Carthaginois et leur gnral. L se perdit leur vertu guerrire et
+leur attachement la discipline; l disparut et leur gloire passe, et
+l'esprance presque sre que leur montrait l'avenir. En effet, depuis ce
+jour, les affaires d'Annibal allrent toujours en dcadence, la fortune
+se rangea du ct de la prudence, et la victoire sembla s'tre
+rconcilie avec les Romains.
+
+[Note 298: Illa enim cunctatio distulisse mod victoriam videri
+potuit, hic error vires ademisse ad vincendum. (LIV. lib. 23, n. 18.)]
+
+[Note 299: Capuam Annibali Cannas fuisse. Ibi virtutem bellicam,
+ibi militarem disciplinam, ibi prteriti temporis famam, ibi spem futuri
+extinctam. (LIV. lib. 23, n. 45.)]
+
+Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites funestes
+qu'eurent les quartiers d'hiver passs par l'arme carthaginoise dans
+cette ville dlicieuse est bien juste et bien fond. Quand on examine
+avec soin toutes les circonstances de cette histoire, on a de la peine
+se persuader qu'il faille attribuer le peu de progrs qu'eurent les
+armes d'Annibal dans la suite au sjour de Capoue: c'en est bien une
+cause, mais la moins considrable; et la bravoure avec laquelle ses
+troupes battirent depuis ce temps-l des consuls et des prteurs,
+prirent des villes la vue des Romains, maintinrent leurs conqutes et
+restrent encore quatorze ans en Italie sans en pouvoir tre chasses,
+tout cela porte assez croire que Tite-Live exagre les pernicieux
+effets des dlices de Capoue.
+
+[Marge: Liv. lib. 23, n. 23.] La vritable cause de la chute des
+affaires d'Annibal, c'est le dfaut de recrues et de secours de la part
+de sa patrie. Aprs l'expos de Magon, le snat de Carthage avait jug
+ncessaire, pour pousser les conqutes d'Italie, d'y envoyer d'Afrique
+un renfort considrable de cavalerie numide, quarante lphants, mille
+talents[300], qui font trois millions, et d'acheter en Espagne vingt
+mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour en [Marge: _Ibid._ n.
+32.] renforcer leurs armes d'Espagne et d'Italie; nanmoins Magon n'en
+put obtenir que douze mille fantassins, avec deux mille cinq cents
+chevaux; et mme, quand il fut prs de partir pour l'Italie avec cette
+troupe, si fort au-dessous de celle qu'on lui avait promise, il fut
+contre-mand pour passer en Espagne. Annibal, aprs de si grandes
+promesses, ne reut donc ni infanterie, ni cavalerie, ni lphants, ni
+argent, et il fut absolument abandonn ses ressources personnelles:
+son arme se trouvait rduite vingt-six mille hommes de pied et neuf
+mille chevaux. Comment, avec une arme si affaiblie, pouvoir occuper
+dans un pays tranger tous les postes ncessaires, contenir les nouveaux
+allis, maintenir les conqutes, en faire de nouvelles, et tenir la
+campagne avec avantage contre deux armes des Romains qui se
+renouvelaient tous les ans? Voil la vritable cause de la dcadence des
+affaires d'Annibal et de la ruine de celles de Carthage. Si nous avions
+l'endroit o Polybe avait parl sur cette matire, nous verrions sans
+doute qu'il avait plus insist sur cette cause que sur les dlices de
+Capoue.
+
+[Note 300: 5,500,000 francs.--L.]
+
+_Affaires d'Espagne et de Sardaigne._
+
+[Marge: Liv. lib. 23, n. 26-30 et n. 32-40, 41. AN. M. 3790 ROM. 534.]
+Les deux Scipions avaient toujours le commandement de l'Espagne, et y
+faisaient d'assez grands progrs, lorsque Asdrubal, qui seul paraissait
+capable de leur rsister, reut ordre de Carthage de passer en Italie au
+secours de son frre. Avant que de quitter la province, il crivit au
+snat pour lui faire connatre la ncessit qu'il y avait d'envoyer en
+sa place un gnral qui pt tenir tte aux Romains. On y envoya Imilcon
+avec une arme, et Asdrubal se mit en chemin avec la sienne pour aller
+joindre son frre. La premire nouvelle de son dpart avait rang la
+plus grande partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces deux
+gnraux, anims par un si grand succs, se mirent en devoir de lui
+fermer la sortie de la province. Ils considraient le danger auquel
+seraient exposs les Romains, si, ayant dj bien de la peine rsister
+au seul Annibal, les deux frres venaient leur tomber sur les bras
+avec deux puissantes armes: ils le poursuivirent donc dans sa marche,
+et l'obligrent, malgr lui, combattre. Asdrubal fut vaincu; et, loin
+de pouvoir passer dans l'Italie, il ne se vit pas mme en tat de
+demeurer en sret dans l'Espagne.
+
+Les Carthaginois ne russirent pas mieux dans la Sardaigne. Prtendant
+profiter de quelques rvoltes qu'ils y avaient excites, il y perdirent
+douze mille hommes dans une bataille contre les Romains, qui firent
+encore un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels furent Asdrubal,
+surnomm _Calvus_; Hannon et Magon[301], distingus par leur naissance
+et par leurs emplois militaires.
+
+[Note 301: Ce n'tait pas le frre d'Annibal.]
+
+_Mauvais succs d'Annibal. Siges de Capoue et de Rome[302]._
+
+[Note 302: Rollin passe sous silence plusieurs faits qu'il raconte
+avec dtail dans une autre partie de son histoire ancienne, et dans
+l'histoire Romaine (livre quinzime).--L.]
+
+[Marge: AN. M. 3791 ROM. 535. Liv. lib. 23, n. 41-46; lib. 25, n. 22;
+lib. 26, n. 5-16.] Depuis le sjour d'Annibal Capoue, les affaires des
+Carthaginois en Italie ne se soutinrent plus avec le mme clat. M.
+Marcellus, d'abord comme prteur, ensuite comme consul, eut beaucoup de
+part ce changement. Il harcelait Annibal en toute occasion, il lui
+enlevait des quartiers, il lui faisait lever des siges; il le battit
+mme en plusieurs rencontres, en sorte qu'il fut appel _l'pe de
+Rome_, comme Fabius en avait t nomm _le bouclier_.
+
+[Marge: AN. M. 3793 ROM. 537.] Ce qui fut le plus sensible au gnral
+carthaginois, fut de voir Capoue assige par les Romains. Pour ne point
+perdre son crdit parmi ses allis, en ngligeant de soutenir ceux qui y
+tenaient le premier rang, il vola au secours de cette ville, en fit
+approcher ses troupes, [Marge: AN. M. 3794 ROM. 538.] attaqua les
+Romains, leur donna plusieurs combats pour leur faire lever le sige.
+Enfin, voyant que toutes ses tentatives taient inutiles, pour faire une
+puissante diversion il marcha brusquement vers Rome. Il ne dsesprait
+pas que, s'il pouvait, dans la premire surprise, s'emparer de quelque
+quartier de la ville, le danger o serait la capitale n'obliget les
+gnraux romains de lever le sige de Capoue pour accourir avec toutes
+leurs troupes au secours de leur patrie: du moins il se flattait que,
+si, pour continuer le sige, ils partageaient leurs forces, leur
+affaiblissement pourrait faire natre aux assigs ou lui quelque
+occasion de les battre. Rome fut tonne, mais non dconcerte. Sur ce
+que l'un des snateurs proposa de rappeler toutes les armes au secours
+de Rome, Fabius[303] remontra qu'il serait honteux de se laisser
+effrayer et de changer de dessein aux moindres mouvements d'Annibal. On
+se contenta de faire revenir, avec une partie de l'arme, l'un des deux
+commandants qui taient au sige: ce fut Q. Fulvius, proconsul. Annibal,
+aprs avoir fait quelques ravages, rangea son arme en bataille devant
+la ville, et les consuls en firent autant. Chacun se disposait bien
+faire son devoir dans un combat dont Rome devait tre le prix,
+lorsqu'une tempte violente obligea les deux partis de se retirer. Ils
+ne furent pas plutt rentrs dans leur camp, que le temps devint calme
+et serein. La mme chose arriva plusieurs fois de suite; en sorte
+qu'Annibal, croyant qu'il y avait dans cet vnement quelque chose de
+surnaturel[304], dit, au rapport de Tite-Live, que tantt la fortune, et
+tantt la volont lui manquait pour se rendre matre de Rome.
+
+[Note 303: Flagitiosum esse terreri ac circumagi ad omnes Annibalis
+comminationes. (LIV. lib. 26, n. 8.)]
+
+[Note 304: Audita vox Annibalis fertur, Potiund sibi urbis Rom,
+mod mentem non dari, mod fortunam. (LIV. lib. 26, n. 11.)]
+
+Mais ce qui le surprit trangement et l'effraya le plus, c'est qu'il
+apprit que, pendant qu'il tait camp une des portes de Rome, les
+Romains avaient fait sortir par une autre des recrues pour l'arme
+d'Espagne, et que le champ dans lequel il s'tait camp avait t vendu
+dans le mme temps, sans que cette circonstance et rien diminu de son
+prix. Un mpris si marqu le piqua vivement: il fit mettre aussi
+l'encan les boutiques d'orfvres qui taient autour de la place publique
+ Rome. Aprs cette bravade, il se retira, et pilla en passant le riche
+temple de la desse Fronie.
+
+Capoue, ainsi abandonne elle-mme, ne tint pas long-temps. Aprs que
+ceux de ses snateurs qui avaient eu le plus de part la rvolte, et
+qui, par cette raison, n'attendaient aucun quartier de la part des
+Romains, se furent donn eux-mmes la mort d'une manire tout--fait
+tragique, la ville se rendit discrtion[305]. Le succs de ce sige,
+qui fut dcisif par les suites heureuses qu'il eut, et qui rendit
+pleinement aux Romains la supriorit sur les Carthaginois, montra en
+mme temps combien la puissance romaine tait formidable quand elle
+entreprenait de punir des allis infidles, et combien peu il fallait
+compter sur Annibal pour la dfense de ceux qu'il avait reus sous sa
+protection.
+
+[Note 305: Confessio expressa hosti, quanta vis in Romanis ad
+expetendas poenas ab infidelibus sociis, et qum nihil in Annibale
+auxilii ad receptos in fidem tuendos esset. (LIV. lib. 26, n. 16.)]
+
+_Dfaite et mort des deux Scipions en Espagne._
+
+[Marge: Liv. lib 23, n. 32-39. AN. M. 3793 ROM. 537.] La face des
+affaires tait bien change en Espagne. Les Carthaginois y avaient trois
+armes: l'une tait commande par Asdrubal, fils de Giscon; l'autre par
+Asdrubal, fils d'Amilcar; la troisime, sous la conduite de Magon,
+s'tait jointe au premier Asdrubal. Les deux Scipions, Cnus et Publius,
+crurent devoir diviser leurs troupes pour attaquer les ennemis
+sparment; et c'est ce qui fut la cause de leur perte. Ils convinrent
+que Cnus, avec un petit nombre de Romains et trente mille Celtibriens,
+irait contre Asdrubal, fils d'Amilcar, pendant que Publius, avec le
+reste des troupes, composes de Romains et d'allis d'Italie, marcherait
+contre les deux autres gnraux.
+
+Publius fut accabl le premier. Aux deux chefs qu'il avait en tte
+s'tait joint Masinissa, fier des victoires qu'il venait de remporter
+contre Syphax, et il devait bientt tre suivi par Indibilis, prince
+puissant en Espagne. On en vint aux mains. Les Romains, attaqus en mme
+temps de tous cts, se dfendirent courageusement, tant qu'ils eurent
+leur gnral leur tte: mais, lorsqu'il eut t tu, le peu qui avait
+chapp au carnage prit la fuite.
+
+Les trois armes victorieuses partirent aussitt pour aller contre
+Cnus, et pour terminer la guerre par sa dfaite. Il tait dj plus
+qu' demi vaincu par la dsertion de ses allis, qui avaient tous
+abandonn son parti[306], et qui laissrent aux chefs romains cette
+importante instruction, de ne souffrir jamais que dans leur arme le
+nombre de leurs propres troupes ft infrieur celui des troupes
+trangres. Il eut quelque pressentiment de la mort et de la dfaite de
+son frre en voyant les ennemis arriver en si grand nombre. Il ne lui
+survcut pas long-temps, et fut tu dans le combat. Ces deux grands
+hommes furent galement pleurs par leurs citoyens et par leurs allis,
+et les Espagnes les regrettrent cause de leur justice et de leur
+modration.
+
+[Note 306: Id quidem cavendum semper romanis ducibus erit,
+exemplaque hc ver pro documentis habenda: ne it externis credant
+auxiliis, ut non plus sui roboris suarumque propri virium in castris
+habeant. (LIV. n. 33.)]
+
+La perte de ces vastes pays paraissait invitable pour les Romains; mais
+la valeur d'un simple officier, nomm _L. Marcius_, chevalier romain,
+les leur conserva. Bientt aprs on y envoya le jeune Scipion, qui
+vengea bien la mort de son pre et de son oncle, et y rtablit
+entirement les affaires des Romains.
+
+_Dfaite et mort d'Asdrubal._
+
+[Marge: Polyb. l. 11, p. 622-625. Liv. lib. 27, n. 35-39-51. AN. M. 3798
+ROM. 542.] Un chec inopin acheva de ruiner en Italie toutes les
+mesures et toutes les esprances d'Annibal. Les consuls de cette anne,
+la onzime de la seconde guerre punique (car je passe beaucoup
+d'vnements pour abrger), taient C. Claudius Nron et M. Livius.
+Celui-ci avait pour dpartement la Gaule cisalpine, o il devait
+s'opposer Asdrubal, qu'on disait tre prs de passer les Alpes:
+l'autre commandait dans le pays des Brutiens et dans la Lucanie,
+c'est--dire dans l'extrmit oppose de l'Italie, et l il tenait tte
+ Annibal.
+
+Le passage des Alpes ne cota presque point de peine Asdrubal, parce
+qu'il trouva le chemin fray par son frre, et tous les peuples disposs
+ le recevoir. Quelque temps aprs il dpcha des courriers vers
+Annibal: ils furent arrts. Nron apprit par les lettres dont ils
+taient chargs qu'Asdrubal devait se joindre son frre dans l'Ombrie:
+il jugea que, dans une conjoncture aussi importante qu'tait celle-l,
+d'o dpendait le salut de l'tat, il tait permis de se mettre
+au-dessus[307] des rgles ordinaires pour le service et le bien mme de
+la rpublique; et il crut devoir faire un coup hardi et imprvu, capable
+de jeter la terreur dans l'esprit des ennemis, en se htant d'aller
+joindre son collgue pour attaquer brusquement Asdrubal avec leurs
+forces runies. Ce dessein, bien examiner toutes les circonstances, ne
+doit pas tre facilement tax d'imprudence: c'tait sauver l'tat que
+d'empcher la jonction des deux frres. On ne hasardait pas beaucoup, en
+supposant mme qu'Annibal dt tre inform de l'absence du consul. Sur
+son arme de quarante-deux mille hommes, il n'en avait pris que sept
+mille pour son dtachement, qui taient l vrit l'lite des troupes,
+mais qui n'en faisaient qu'une trs-petite partie; le reste tait
+demeur dans le camp bien fortifi et bien retranch: tait-il
+craindre qu'Annibal attaqut et fort un bon camp dfendu par
+trente-cinq mille hommes?
+
+[Note 307: Il tait dfendu un gnral de sortir de la province
+qui lui tait assigne, et de passer dans celle d'un autre.]
+
+Nron partit sans avertir ses soldats de son dessein. Lorsqu'il eut fait
+assez de chemin pour le leur dcouvrir sans danger, il leur dit qu'il
+les menait une victoire certaine: que dans la guerre tout dpendait de
+la renomme: que le bruit seul de leur arrive dconcerterait les
+Carthaginois: qu'au reste ils auraient tout l'honneur de cette action.
+
+Ils marchrent avec une diligence extraordinaire. La jonction se fit de
+nuit et sans multiplier les camps, pour mieux tromper l'ennemi. Les
+troupes nouvellement arrives se joignirent celles de Livius. L'arme
+du prteur Porcius tait campe tout prs de celle du consul. Ds le
+matin du lendemain on tint conseil. Livius tait d'avis de donner
+quelques jours de repos aux troupes; Nron le pria de ne point rendre
+tmraire par le dlai une entreprise que la promptitude seule pouvait
+faire russir, et de profiter de l'erreur de leurs ennemis, tant absents
+que prsents: on donna donc le signal pour la bataille. Asdrubal,
+s'tant avanc aux premiers rangs, reconnut plusieurs marques qu'il
+tait arriv de nouvelles troupes, et il ne douta point que ce ne
+fussent celles de l'autre consul: d'o il conjectura qu'il fallait que
+son frre et reu quelque perte considrable, et craignit fort d'tre
+venu trop tard son secours.
+
+Aprs ces rflexions il fit sonner la retraite. Son arme se mit en
+marche avec assez de dsordre. La nuit survint; et, ses guides l'ayant
+abandonn, il ne sut quelle route tenir. Il suivait au hasard les bords
+du fleuve Mtaure, et il se mettait en devoir de le passer, lorsqu'il
+fut joint par les trois armes ennemies: il jugea, dans cette extrmit,
+qu'il lui tait impossible d'viter le combat, et il fit tout ce qu'on
+pouvait attendre de la prsence d'esprit et du courage d'un grand
+capitaine. Il prit tout d'un coup un poste avantageux, et rangea ses
+troupes dans un terrain troit, qui lui donnait lieu de placer sa
+gauche, compose des troupes les plus faibles, de manire qu'elle ne
+pouvait tre ni attaque de front, ni prise en flanc, et de donner son
+corps de bataille et sa droite plus de profondeur que de front. Aprs
+cette disposition faite la hte, il se mit au centre, et marcha le
+premier pour attaquer la gauche des ennemis, bien convaincu qu'il
+s'agissait de tout, et qu'il fallait ou vaincre, ou mourir. L'action
+dura long-temps, et on combattit de part et d'autre avec beaucoup
+d'opinitret. Asdrubal sur-tout mit dans cette journe le comble la
+gloire qu'il s'tait dj acquise par un grand nombre de belles actions.
+Il mena ses soldats pouvants et tremblants au combat, contre un ennemi
+qui les surpassait en nombre et en confiance; il les anima par ses
+paroles, il les soutint par son exemple, il employa les prires et les
+menaces pour ramener les fuyards, jusqu' ce qu'enfin, voyant que la
+victoire se dclarait pour les Romains, et ne pouvant survivre tant de
+milliers d'hommes qui avaient quitt leur patrie pour le suivre, il se
+jeta au milieu d'une cohorte romaine, o il prit en digne fils
+d'Amilcar, et en digne frre d'Annibal.
+
+Ce combat fut pour les Carthaginois le plus sanglant de toute cette
+guerre; et, soit par la mort du chef, soit par le carnage qui fut fait
+des troupes carthaginoises, il servit comme de reprsailles pour la
+journe de Cannes. Il fut tu du ct des Carthaginois cinquante-cinq
+mille hommes[308], et il y en eut six mille de pris. Les Romains
+perdirent huit mille hommes. Ils taient si las de tuer, que, quelqu'un
+tant venu avertir Livius qu'il tait ais de tailler en pices un gros
+d'ennemis qui s'enfuyait Il est bon, dit-il, qu'il en reste
+quelques-uns pour porter aux Carthaginois la nouvelle de leur dfaite.
+
+[Note 308: La perte, selon Polybe, fut beaucoup moindre, et ne monta
+qu' dix mille hommes.
+
+= Il ajoute que la perte des Romains fut de 2000 hommes (XI, c. 3,
+3).--L.]
+
+Nron se mit en marche ds la nuit mme qui suivit le combat. Par-tout
+o il passait, les cris de joie et les applaudissements prirent la place
+de l'inquitude et de la frayeur qu'il y avait laisses en venant. Il
+arriva son camp le sixime jour. La tte d'Asdrubal jete dans le camp
+des Carthaginois apprit leur chef le funeste sort de son frre.
+Annibal reconnut ce cruel coup la fortune de Carthage. C'en est fait,
+dit-il[309], je ne lui enverrai plus de superbes courriers. En perdant
+Asdrubal, je perds toute mon esprance et tout mon bonheur. Il se
+retira ensuite dans l'extrmit du pays des Brutiens, o il ramassa
+toutes ses troupes, qui eurent beaucoup de peine y subsister, parce
+qu'il ne ne recevait aucun convoi de Carthage.
+
+[Note 309: Horace le fait parler ainsi dans la belle ode o il
+dcrit cette dfaite:
+
+ Carthagini jam non ego nuncios
+ Mittam superbos. Occidit, occidit
+ Spes omnis et fortuna nostri
+ Nominis, Asdrubale interempto.
+
+ (HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.]]
+
+_Scipion se rend matre de toute l'Espagne. Il est nomm consul, et
+passe en Afrique. Annibal y est rappel._
+
+[Marge: Polyb. l. 11, p. 650; et l. 14, p. 677-687; et l. 15, p.
+689-694. Liv. lib. 28, n. 1-4, 16, 38, 40-46; l. 29, n. 24-36; l. 30, n.
+20-28. AN. M. 3799 ROM. 543.] Le sort des armes ne fut pas plus heureux
+pour les Carthaginois en Espagne. La sage vivacit du jeune Scipion y
+avait rtabli entirement les affaires des Romains, comme la courageuse
+lenteur de Fabius l'avait fait auparavant en Italie. Les trois chefs des
+Carthaginois, qui y commandaient de nombreuses armes, savoir Asdrubal,
+fils de Giscon, Hannon et Magon, ayant t dfaits en plusieurs
+rencontres par les troupes romaines, Scipion enfin se rendit matre de
+l'Espagne, et la soumit tout entire aux Romains. Ce fut pour-lors que
+Masinissa, prince trs-puissant en Afrique, se rangea de leur ct:
+Syphax, au contraire, embrassa le parti des Carthaginois.
+
+[Marge: AN. M. 3800 ROM. 544.] Scipion, tant retourn Rome, y fut
+nomm consul; il avait pour-lors trente ans. On lui donna pour collgue
+P. Licinius Crassus. Le dpartement du premier fut la Sicile, avec
+permission de passer en Afrique, s'il le jugeait propos: il partit le
+plus promptement qu'il put pour sa province. L'autre devait commander
+dans le pays o Annibal s'tait retir.
+
+La prise de Carthagne, o Scipion avait fait paratre toute la
+prudence, tout le courage, toute l'habilet qu'on peut attendre des plus
+grands capitaines, et la conqute de l'Espagne entire, taient plus que
+suffisantes pour immortaliser son nom: mais il ne les avait regardes
+que comme des degrs et des prparatifs qui devaient le conduire une
+plus grande entreprise; c'tait la conqute de l'Afrique. Il y passa en
+effet, et y tablit le thtre de la guerre.
+
+Le ravage des terres, le sige d'Utique, une des plus fortes places de
+l'Afrique, la dfaite entire des deux armes de Syphax et d'Asdrubal,
+dont Scipion brla le camp, et ensuite la prise de Syphax mme, qui
+tait la plus puissante ressource des Carthaginois, tout cela les
+obligea songer enfin la paix. Ils dputrent pour cet effet trente
+des principaux snateurs, choisis dans cette compagnie qui tait si
+puissante Carthage, et qu'on nommait le _conseil des cent_. Ds qu'ils
+furent admis dans la tente du gnral romain, ils se prosternrent tous
+par terre (c'tait la coutume du pays), lui parlrent avec beaucoup de
+soumission, rejetant la cause de tous leurs malheurs sur Annibal, et
+promirent de la part du snat une aveugle obissance tout ce
+qu'ordonnerait le peuple romain. Scipion leur rpondit que, quoiqu'il
+ft venu dans l'Afrique pour vaincre et non pour faire la paix, il la
+leur accorderait cependant, condition qu'ils rendraient aux Romains
+leurs prisonniers et leurs transfuges; qu'ils feraient sortir leurs
+armes de l'Italie et des Gaules; qu'ils n'entreraient plus en Espagne;
+qu'ils se retireraient de toutes les les qui sont entre l'Italie et
+l'Afrique; qu'ils livreraient aux vainqueurs tous leurs vaisseaux,
+except vingt; qu'ils donneraient cinq cent mille boisseaux[310] de
+froment, et trois cent mille boisseaux d'orge; et qu'ils paieraient la
+somme de cinq mille talents[311], c'est--dire quinze millions. Que, si
+ces conditions les accommodaient, ils pourraient envoyer des
+ambassadeurs au snat. Ils feignirent d'y donner les mains; mais en
+effet ils ne cherchaient qu' gagner du temps jusqu'au retour d'Annibal.
+On accorda une trve aux Carthaginois, qui firent partir sur-le-champ
+leurs dputs pour Rome, et qui envoyrent en mme temps vers Annibal
+pour lui ordonner de revenir en Afrique.
+
+[Note 310: Boisseaux romains, c. . d. _modius_. Le modius vaut le
+quinzime de notre setier (v. mes _Considrations sur les Monnaies_, p.
+118): il s'agit donc ici de 33,333 setiers (52,000 hectolitres) de
+froment; et de 20,000 setiers (31,200 hectolitres) d'orge.--L.]
+
+[Note 311: Environ 27,500,000 francs: selon d'autres, dit Tite-Live,
+on leur imposa 5,000 livres d'argent, et non 5,000 talents. La somme est
+bien diffrente car la livre romaine tait la 80e partie du talent: il
+ne s'agirait donc que de 331,250 francs. Cette somme parat trop
+faible.--L.]
+
+[Marge: AN. M. 3802 ROM. 546.] Il tait pour lors retir dans les
+extrmits de l'Italie, comme nous l'avons dj dit. C'est l que lui
+furent ports les ordres de Carthage, qu'il ne put entendre sans pousser
+des soupirs, et sans presque verser des larmes, frmissant de colre de
+se voir ainsi forc d'abandonner sa proie. Jamais exil ne tmoigna plus
+de regret en quittant son pays natal, qu'Annibal en sortant d'une terre
+ennemie. Il tourna souvent les yeux vers les ctes de l'Italie, accusant
+les dieux et les hommes de son malheur, en prononant contre lui-mme,
+dit Tite-Live[312], mille excrations de ce qu'au sortir de la bataille
+de Cannes, il n'avait pas conduit Rome ses soldats encore tout fumants
+du sang des Romains.
+
+[Note 312: Tite-Live suppose toujours que ce dlai tait une faute
+essentielle pour Annibal, dont lui-mme se repentit dans la suite.]
+
+A Rome, le snat, fort mcontent des mauvaises excuses qu'employaient
+les dputs de Carthage pour justifier leur rpublique, et de l'offre
+absurde qu'ils faisaient en son nom de s'en tenir au trait de Lutatius,
+crut devoir renvoyer la dcision du tout Scipion, qui, tant sur les
+lieux, pouvait mieux juger de ce que demandait le bien de l'tat.
+
+Vers ce mme temps, le prteur Octavius, passant de Sicile en Afrique
+avec deux cents vaisseaux de charge, fut attaqu prs de Carthage par
+une furieuse tempte qui dissipa toute sa flotte. Le peuple de la ville,
+ne pouvant se rsoudre laisser chapper de ses mains une si riche
+proie, demande grands cris qu'on fasse sortir la flotte carthaginoise
+pour s'en emparer. Le snat, aprs une faible rsistance, y consent.
+Asdrubal, tant sorti du port, se saisit de la plupart des vaisseaux
+romains, et les amena Carthage, malgr la trve qui subsistait encore.
+
+Scipion envoya des dputs au snat de Carthage pour en faire ses
+plaintes: on y eut peu d'gard. L'approche d'Annibal leur avait rendu le
+courage, et leur avait fait concevoir de grandes esprances; il s'en
+fallut peu mme que le peuple ne maltraitt les dputs. Ils demandrent
+une escorte pour s'en retourner en sret; elle leur fut accorde, et
+deux vaisseaux de la rpublique les accompagnrent. Mais les magistrats,
+qui ne voulaient point de paix, et qui taient dtermins recommencer
+la guerre, firent dire sous main Asdrubal, qui tait avec sa flotte
+prs d'Utique, de faire attaquer la galre romaine lorsqu'elle serait
+arrive au fleuve Bagrada, tout prs du camp des Romains, o l'escorte
+avait ordre de les laisser. Il le fit, et dtacha contre les
+ambassadeurs deux galres. Ils se sauvrent pourtant, non sans peine ni
+sans danger.
+
+Ce fut un nouveau sujet de guerre entre les deux peuples, plus anims,
+ou plutt plus acharns que jamais l'un contre l'autre: les Romains, par
+le dsir de venger une si noire perfidie; les Carthaginois, par la
+persuasion o ils taient qu'il n'y avait plus de paix attendre pour
+eux.
+
+Dans ce temps-l mme, Llius et Fulvius, chargs des pleins pouvoirs
+que le snat et le peuple romain envoyaient Scipion, arrivent au camp,
+et avec eux les dputs carthaginois. Carthage ayant non-seulement rompu
+la trve, mais viol le droit des gens dans la personne des ambassadeurs
+romains, il tait naturel d'user de reprsailles contre les dputs
+carthaginois. Mais Scipion[313], considrant plus ce que demandait la
+gnrosit romaine que ce que mritait la perfidie carthaginoise, pour
+ne point s'loigner des principes de sa nation ni de son propre
+caractre, renvoya les dputs sans leur faire aucun mal. Une modration
+si tonnante dans de telles conjonctures effraya et fit rougir Carthage
+mme, et donna Annibal une nouvelle estime pour un chef qui n'opposait
+ la mauvaise foi de ses ennemis qu'une droiture et une noblesse d'ame
+encore plus dignes d'admiration que toutes ses vertus guerrires.
+
+[Note 313: [Grec: Eskopeito par' aut syllogizomenos, ouch out ti
+deon pathein Karchdonious, s ti deon n praxai Rmaious.] (POLYB. lib.
+15, p. 693.)
+
+Dixit Scipio se nihil nec institutis populi romani nec suis moribus
+indignum in iis facturum. (LIV. lib. 30, n. 25.)]
+
+Cependant Annibal, press par ses citoyens, avanait dans le pays. Il
+arriva Zama, qui est cinq journes de Carthage, et il y fit camper
+ses troupes: il envoya de l des espions pour observer la contenance des
+Romains. Scipion, les ayant surpris, loin de les punir, les fit promener
+par tout son camp; et, aprs leur en avoir fait remarquer soigneusement
+toute la disposition, il les renvoya Annibal. Celui-ci sentait bien
+d'o partait une si noble assurance; aprs tout ce qui lui tait arriv,
+il ne comptait plus sur le retour de sa fortune. Pendant que tout, le
+monde l'exhortait donner la bataille, il tait le seul qui songet
+la paix; il esprait la faire des conditions plus raisonnables, se
+trouvant la tte d'une arme, et le sort des armes pouvant encore
+paratre incertain. Il envoya donc demander une entrevue Scipion: on
+convint du temps et du lieu.
+
+_Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique, suivie du combat._
+
+[Marge: Polyb. l. 15, p. 694-703. Liv. lib. 30, p. 29-35. AN. M. 3803
+ROM. 547.] Ces deux capitaines, non-seulement les plus illustres de leur
+temps, mais dignes d'tre mis en parallle avec ce qu'il y avait jamais
+eu de plus grands princes et de plus fameux gnraux, s'tant rendus au
+lieu marqu, demeurrent quelque temps en silence, comme tonns la
+vue l'un de l'autre, et comme saisis d'une mutuelle admiration. Enfin
+Annibal prit le premier la parole, et, aprs avoir lou Scipion d'une
+manire fine et dlicate, il lui fit une vive peinture des dsordres de
+la guerre, et des maux qu'elle avait causs tant aux victorieux qu'aux
+vaincus: il l'exhorta ne pas se laisser blouir par l'clat de ses
+victoires. Il lui reprsenta que, quelque heureux qu'il et t
+jusque-l, il devait apprhender l'inconstance de la fortune; que, sans
+en chercher bien loin des exemples, il en tait lui-mme, qui lui
+parlait, une preuve clatante; que Scipion tait alors ce qu'Annibal
+avait t Trasimne et Cannes; qu'il profitt de l'occasion mieux
+qu'il n'avait fait lui-mme, en faisant la paix dans un temps o il
+tait matre des conditions. Il finit en dclarant que les Carthaginois
+voulaient bien cder aux Romains la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, et
+toutes les les qui sont entre l'Afrique et l'Italie; qu'il fallait bien
+se rsoudre, puisque les dieux en ordonnaient ainsi, se renfermer dans
+les bords de l'Afrique, tandis qu'ils verraient les Romains faire
+respecter leurs lois jusque dans les rgions les plus loignes.
+
+Scipion rpondit en moins de paroles, mais avec non moins de dignit. Il
+reprocha aux Carthaginois la perfidie avec laquelle ils venaient de
+piller quelques galres romaines avant que la trve ft expire: il
+rejeta sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux qu'avaient
+entrans les deux guerres. Aprs avoir remerci Annibal des conseils
+qu'il lui donnait sur l'incertitude des vnements humains, il finit en
+l'avertissant de se prparer au combat, s'il n'aimait mieux accepter les
+conditions qu'il avait dj proposes, auxquelles nanmoins on en
+ajouterait encore quelques-unes pour punir les Carthaginois d'avoir
+rompu la trve.
+
+Annibal ne put se rsoudre accepter ces conditions, et on se spara
+dans le dessein de dcider du sort de Carthage par une action gnrale.
+Chacun des gnraux exhorta donc ses troupes combattre vaillamment.
+Annibal faisait le dnombrement des victoires qu'il avait remportes sur
+les Romains, des chefs qu'il avait tus, des armes qu'il avait tailles
+en pices. Scipion reprsentait aux siens la conqute des Espagnes, les
+succs qu'il avait eus en Afrique, et l'aveu que les ennemis faisaient
+de leur faiblesse en venant demander la paix;[314] et il disait tout
+cela d'un air et d'un ton de vainqueur. Jamais motifs ne furent plus
+puissants pour porter des troupes bien combattre. Ce jour allait
+mettre le comble la gloire de l'un ou de l'autre des chefs, et dcider
+qui de Rome ou de Carthage donnerait la loi aux nations.
+
+[Note 314: Celsus hc corpore, vultuque ita lto, ut vicisse jam
+crederes, dicebat. (LIV. lib. 30, n. 32.)]
+
+Je n'entreprends point de dcrire l'ordre de la bataille ni la valeur
+des deux armes. Il est ais d'imaginer que deux capitaines si
+expriments n'oublirent rien de ce qui pouvait contribuer la
+victoire. Les Carthaginois, aprs un combat fort opinitre, furent enfin
+obligs de prendre la fuite, laissant vingt mille des leurs sur le champ
+de bataille; et les Romains firent un pareil nombre de prisonniers.
+Annibal se sauva pendant le tumulte; et, tant entr dans Carthage, il
+avoua qu'il tait vaincu sans ressource, et que la ville n'avait plus
+d'autre parti prendre que de demander la paix, quelques conditions
+que ce ft. Scipion lui donna de grands loges, principalement sur son
+habilet prendre les avantages, disposer son arme, donner ses
+ordres dans le combat; et il assura qu'Annibal s'tait surpass lui-mme
+dans cette journe, quoique le succs n'et pas rpondu son courage ni
+ sa prudence.
+
+Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la consternation des
+ennemis. Il ordonna un de ses lieutenants de mener son arme de terre
+ Carthage, pendant que lui-mme allait y conduire la flotte.
+
+Il n'en tait pas loign, lorsqu'il rencontra un vaisseau couvert de
+banderoles et de branches d'olivier, qui portait dix ambassadeurs,
+choisis d'entre les plus considrables de la ville, et chargs d'aller
+implorer sa clmence. Il les renvoya sans rponse, avec ordre de le
+venir trouver Tunis, o il devait s'arrter. Les dputs de Carthage
+vinrent au nombre de trente trouver Scipion au lieu marqu, et lui
+demandrent la paix en des termes trs-soumis. Il assembla son conseil:
+la plupart taient assez d'avis qu'il prt et rast Carthage, et qu'il
+en traitt les habitants avec la dernire svrit; mais la vue du temps
+que durerait le sige d'une ville si bien fortifie, et la crainte
+qu'avait Scipion qu'on ne lui envoyt un successeur pendant qu'il serait
+occup ce sige, le firent pencher vers la douceur.
+
+_Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la seconde
+guerre punique._
+
+[Marge: Polyb. l. 15, p. 704-707. Liv. lib. 30, n. 36-44.] Les
+conditions de paix qu'il leur dicta furent, que les Carthaginois
+vivraient libres en conservant leurs lois, aussi-bien que les villes et
+les terres qu'ils possdaient en Afrique avant cette guerre; qu'ils
+rendraient aux Romains tous les transfuges, les esclaves et les
+prisonniers qu'ils avaient eux; qu'ils leur livreraient tous leurs
+vaisseaux, l'exception de dix trois rangs de rames; qu'ils
+livreraient aussi tous les lphants qu'ils avaient alors, et qu'ils
+n'en dresseraient plus dornavant pour la guerre; que toute guerre hors
+de l'Afrique leur serait absolument interdite, et que, dans l'Afrique
+mme, ils ne pourraient la faire sans la permission du peuple romain;
+qu'ils restitueraient Masinissa tout ce qu'ils avaient pris sur lui ou
+sur ses anctres; qu'ils fourniraient des vivres et paieraient la solde
+aux troupes auxiliaires des Romains, jusqu' ce que leurs dputs
+fussent de retour de Rome; qu'ils paieraient aux Romains dix mille
+talents euboques[315] d'argent, en cinquante paiements d'anne en
+anne; qu'ils donneraient cent tages[316] au choix de Scipion. Pour
+leur donner le temps d'envoyer Rome, il convint de leur accorder une
+trve, condition qu'ils rendraient les vaisseaux qu'ils avaient pris
+l'occasion de la premire, sans quoi ils ne devaient esprer ni trve ni
+paix.
+
+[Note 315: Dix mille talents attiques feraient trente millions. Dix
+mille talents euboques font un peu plus de vingt-huit millions
+trente-trois mille livres; parce que, selon Bude, le talent euboque ne
+vaut que cinquante-six mines, et quelque chose de plus; au lieu que le
+talent attique vaut soixante mines.
+
+= 10,000 talents euboques valent 55,000,000 francs. Le cinquantime,
+que les Carthaginois s'engageaient payer annuellement, est de
+1,100,000 francs.--L.]
+
+[Note 316: Ils ne devaient pas avoir moins de 14 ans, ni plus de 30:
+on trouve une circonstance analogue dans le trait des Romains avec les
+toliens. (POLYB. XXII, 15, 10.)--L.]
+
+Quand les dputs furent de retour Carthage, ils exposrent au snat
+les conditions que Scipion leur avait dictes. Alors Giscon, qui les
+trouvait insupportables, se leva, et fit un discours pour dtourner ses
+citoyens d'une paix si honteuse. Annibal, indign qu'on coutt
+tranquillement un tel harangueur, prit Giscon par le bras, et le jeta en
+bas de son sige. Une dmarche si violente, et bien loigne du got
+d'une ville libre comme tait Carthage, excita un murmure universel.
+Annibal en fut troubl, et sur-le-champ s'excusa. Sorti de cette ville
+ l'ge de neuf ans, leur dit-il, et n'y tant revenu qu'aprs
+trente-six ans d'absence, j'ai eu tout le temps de m'instruire dans
+l'art militaire, et je me flatte d'y avoir assez bien russi. Pour vos
+lois et vos coutumes, on ne doit pas tre surpris que je les ignore; et
+c'est de vous que je veux les apprendre. Il s'tendit ensuite sur la
+ncessit indispensable o ils taient de faire la paix. Il ajouta qu'on
+devait remercier les dieux de ce que les Romains voulaient bien
+l'accorder, mme ces conditions; et il leur montra de quelle
+importance il tait de se runir dans le snat, et de ne point donner
+lieu, par le partage des sentiments, porter devant le peuple une
+affaire de cette nature. Tout le monde revint son avis, et la paix fut
+accepte. Le snat satisfit Scipion sur les vaisseaux qu'il avait
+redemands; et, aprs avoir obtenu de lui une trve de trois mois, il
+fit partir des ambassadeurs pour Rome.
+
+Quand ils y furent arrivs, le snat leur donna audience; ils taient
+tous recommandables par leur ge et leur dignit. Asdrubal, surnomm
+_Hoedus_, toujours ennemi d'Annibal et de sa faction, parla le premier;
+et, aprs avoir excus autant qu'il put le peuple de Carthage, en
+rejetant la rupture du trait sur l'ambition de quelques particuliers,
+il ajouta, que si les Carthaginois eussent voulu suivre ses conseils et
+ceux d'Hannon, ils auraient donn aux Romains la paix qu'ils taient
+obligs de leur demander. Mais, ajouta-t-il, il est bien rare que la
+prosprit et la modration se rencontrent ensemble, et qu'il soit donn
+aux hommes d'tre en mme temps heureux et sages. Le peuple romain est
+invincible, parce qu'il ne se laisse point aveugler par la bonne
+fortune; et il faudrait s'tonner s'il agissait autrement: car la
+prosprit ne transporte de joie et n'blouit que ceux pour qui elle est
+nouvelle; au lieu que les Romains sont si accoutums vaincre, qu'ils
+ne sont presque plus sensibles au plaisir que cause la victoire, et
+qu'on peut dire, leur honneur, qu'ils ont en un sens plus augment
+leur empire en traitant les vaincus avec bont qu'en remportant des
+victoires[317]. Les autres dputs parlrent d'un ton plus plaintif, en
+reprsentant le triste tat o Carthage allait tre rduite, aprs
+s'tre vue au comble de la grandeur et de la puissance.
+
+[Note 317: Rar simul hominibus bonam fortunam bonamque mentem
+dari. Populum romanum eo invictum esse, qud in secundis rebus sapere et
+consulere menunerit. Et hercul mirandum fuisse, si aliter facerent. Ex
+insolenti, quibus nova bona fortuna sit, impotentes ltili insanire:
+populo romano usitata ac prop obsoleta ex victoria gaudia esse; ac plus
+pen parcendo victis, qum vincendo, imperium auxisse. (LIV. lib. 30,
+n. 42.)]
+
+Le snat et le peuple, qui taient galement ports la paix, donnrent
+un plein pouvoir Scipion pour en traiter, le laissrent matre des
+conditions, et lui permirent de ramener son arme aprs la conclusion du
+trait.
+
+Les ambassadeurs demandrent la permission d'entrer dans la ville, et de
+racheter quelques-uns de leurs prisonniers. Il s'en trouva environ deux
+cents qu'ils souhaitaient recouvrer: le snat les envoya Scipion pour
+les rendre sans ranon, en cas que la paix se conclt. Les Carthaginois,
+aprs le retour de leurs ambassadeurs, firent la paix avec Scipion aux
+conditions qu'il leur avait imposes. Ils lui remirent plus de cinq
+cents vaisseaux, qu'il fit brler la vue de Carthage: spectacle bien
+triste pour les habitants de cette malheureuse ville! Il fit trancher la
+tte aux allis du nom latin, et pendre[318] les citoyens romains, qui
+lui furent rendus comme transfuges.
+
+[Note 318: _Mettre en croix._--L.]
+
+Quand on procda au premier paiement de la taxe impose par le trait,
+comme les fonds de l'tat taient puiss par les dpenses d'une si
+longue guerre, la difficult de ramasser cette somme causa une grande
+tristesse dans le snat, et plusieurs ne purent retenir leurs larmes: on
+dit qu'Annibal alors se mit rire. Asdrubal Hoedus lui faisant de vifs
+reproches de ce qu'il insultait ainsi l'affliction publique, dont il
+tait la cause: Si l'on pouvait, dit-il, pntrer dans le fond de mon
+coeur et en dmler les dispositions comme on voit ce qui se passe sur
+mon visage, on reconnatrait bientt que ce ris qu'on me reproche n'est
+pas un ris de joie, mais l'effet du trouble et du transport que me
+causent les maux publics; et ce ris, aprs tout, est-il plus hors de
+saison que ces larmes que je vous vois rpandre? C'tait lorsqu'on nous
+a t nos armes, qu'on a brl nos vaisseaux, qu'on nous a interdit
+toute guerre contre les trangers; c'tait alors qu'il fallait pleurer,
+car voil le coup et la plaie mortelle qui nous a abattus: mais nous ne
+sentons les maux publics qu'autant qu'ils nous intressent
+personnellement; et ce qu'ils ont pour nous de plus affligeant et de
+plus douloureux, est la perte de notre argent. C'est pourquoi, lorsqu'on
+enlevait Carthage vaincue ses dpouilles, lorsqu'on la laissait sans
+armes et sans dfense au milieu de tant de peuples d'Afrique puissants
+et arms, personne de vous n'a pouss un soupir; et maintenant, parce
+qu'il faut contribuer par tte la taxe publique, vous vous dsolez
+comme si tout tait perdu. Ah! que j'ai lieu de craindre que ce qui vous
+arrache aujourd'hui tant de larmes ne vous paraisse bientt le moindre
+de vos malheurs!
+
+Scipion, aprs que tout fut termin, s'embarqua pour repasser en Italie.
+Il arriva Rome travers une multitude infinie de peuples que la
+curiosit attirait sur son passage. On lui dcerna le triomphe le plus
+magnifique [Marge: AN. M. 3804 CARTH. 646. ROM. 548. AV. J.-C. 200.]
+qu'on et encore vu, et on lui donna le surnom d'_Africain_, honneur
+inou jusque-l, personne avant lui n'ayant pris le nom d'une nation
+vaincue. Ainsi fut termine la seconde guerre punique, aprs avoir dur
+dix-sept ans.
+
+_Courte rflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de la seconde
+guerre punique._
+
+[Marge: Lib. 6, p. 493, 494.] Je finirai ce qui regarde la seconde
+guerre punique par une rflexion de Polybe, qui peut beaucoup servir
+faire connatre la diffrence des deux rpubliques dont nous parlons. Au
+commencement de la seconde guerre punique, et du temps d'Annibal, on
+peut dire en quelque sorte que Carthage tait sur le retour: sa
+jeunesse, sa fleur, sa vigueur, taient dj fltries: elle avait
+commenc dchoir de sa premire lvation; et elle penchait vers sa
+ruine; au lieu que Rome alors tait, [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.]
+pour ainsi dire, dans la force et la vigueur de l'ge, et s'avanait
+grands pas vers la conqute de l'univers. La raison que Polybe rend de
+la dcadence de l'une et de l'accroissement de l'autre est tire de la
+diffrente manire dont taient gouvernes ces deux rpubliques dans le
+temps dont nous parlons. Chez les Carthaginois, le peuple s'tait empar
+de la principale autorit dans les affaires publiques; on n'coutait
+plus les avis des vieillards et des magistrats; tout se conduisait par
+cabales et par intrigues. Sans parler de ce que la faction contraire
+Annibal fit contre lui pendant tout le temps de son commandement, le
+seul fait des vaisseaux romains pills pendant un temps de trve,
+perfidie laquelle le peuple fora le snat de prendre part et de
+prter son nom, est une preuve bien claire de ce que dit ici Polybe. Au
+contraire, Rome c'tait le temps o le snat, c'est--dire cette
+compagnie compose d'hommes si sages, avait plus de crdit que jamais,
+et o les anciens taient couts et respects comme des oracles. On
+sait combien le peuple romain tait jaloux de son autorit, sur-tout
+dans ce qui regarde l'lection [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.] des
+magistrats. Une centurie, compose des jeunes, qui il tait chu par
+le sort de donner la premire son suffrage, qui entranait ordinairement
+celui de toutes les autres, avait nomm deux consuls: sur la simple
+remontrance de Fabius[319], qui reprsenta au peuple que, dans un temps
+de tempte et d'orage comme tait celui o l'on se trouvait pour lors,
+on ne pouvait choisir de trop habiles pilotes pour conduire le vaisseau
+de la rpublique, la centurie retourna aux suffrages, et nomma d'autres
+consuls. De cette diffrence de gouvernement, Polybe conclut qu'il tait
+ncessaire qu'un peuple conduit par la prudence des anciens l'emportt
+sur un tat gouvern par les avis tmraires de la multitude. Rome en
+effet, guide par les sages conseils du snat, eut enfin le dessus dans
+le gros de la guerre, quoi qu'en dtail elle et eu du dsavantage dans
+plusieurs combats; et elle tablit sa puissance et sa grandeur sur les
+ruines de sa rivale.
+
+[Note 319: Quilibet nautarum rectorumque tranquillo mari gubernare
+potest: ubi sva orta tempestas est, ac turbato mari rapitur vento
+navis, tum viro et gubernatore opus est. Non tranquillo navigamus, sed
+jam aliquot procellis submersi pen sumus. Itaque quis ad gubernacula
+sedeat, summ cur providendum ac prcavendum nobis est.]
+
+_Intervalle entre la seconde et la troisime guerre punique._
+
+Cet intervalle, quoique assez considrable pour la dure, puisqu'il est
+de plus de cinquante ans, l'est fort peu par rapport aux vnements qui
+regardent Carthage. On peut les rduire deux chefs, dont l'un concerne
+la personne d'Annibal, l'autre regarde quelques diffrents particuliers
+entre les Carthaginois et Masinissa, roi des Numides. Nous les
+traiterons sparment, mais sans leur donner beaucoup d'tendue.
+
+ I. _Suite de l'histoire d'Annibal._
+
+Lorsque la seconde guerre punique fut termine par le trait de paix
+conclu avec Scipion, Annibal avait quarante-cinq ans, comme il le dit
+lui-mme en plein snat. Ce qui nous reste dire de ce grand homme
+comprend un espace de vingt-cinq ans.
+
+_Annibal entreprend et vient bout de rformer Carthage la justice et
+les finances._
+
+Depuis la conclusion de la paix, Annibal fut fort considr Carthage,
+du moins dans le commencement, et il y exera les premiers emplois de la
+rpublique avec honneur et avec clat. Il fut charg du commandement
+[Marge: Corn. Nep. in Annib. c. 7.] des troupes dans quelques guerres
+que les Carthaginois eurent soutenir en Afrique; mais les Romains,
+qui le nom seul d'Annibal faisait ombrage, ne pouvant voir
+tranquillement qu'on lui laisst encore les armes la main, en firent
+des plaintes, et il fut rappel Carthage.
+
+A son retour, on le nomma prteur. Il parat que cette charge tait
+trs-considrable, et donnait beaucoup d'autorit. Carthage va donc tre
+pour lui un nouveau thtre, o il fera paratre des vertus et des
+qualits d'un genre tout diffrent de celles qui nous l'ont fait admirer
+jusqu'ici et qui achveront de nous donner de ce grand homme une juste
+et parfaite ide.
+
+Tout occup du dsir de rtablir les affaires de sa patrie dsole, il
+comprit que les deux plus puissants moyens pour faire fleurir un tat,
+sont une grande exactitude rendre la justice tous les sujets, et une
+grande fidlit dans le maniement des finances: l'une, en maintenant
+l'galit entre les citoyens, et en les faisant jouir d'une libert
+tranquille sous la protection des lois qui mettent en sret leurs
+biens, leur honneur et leur vie, lie plus troitement les particuliers
+entre eux, et les attache plus fortement l'tat, qui ils doivent la
+conservation de ce qu'ils ont de plus cher et de plus prcieux; l'autre,
+en mnageant avec fidlit les fonds publics, fournit ponctuellement
+toutes les dpenses de l'tat, tient en rserve des ressources toujours
+prtes pour ses besoins imprvus, et pargne aux peuples l'imposition de
+nouvelles charges, que la dissipation rend ncessaires, et qui
+contribuent le plus indisposer les esprits contre le gouvernement.
+
+Annibal vit avec douleur le dsordre qui rgnait galement dans
+l'administration de la justice et dans le maniement des finances. Quand
+on l'eut nomm prteur, comme son amour pour l'ordre lui faisait
+regarder avec peine tout ce qui s'en cartait, et le portait tout
+tenter pour le rtablir, il eut le courage d'entreprendre la rforme de
+ce double abus, qui en entranait une infinit d'autres; sans craindre
+l'animosit de l'ancienne faction qui lui tait oppose, ni les
+nouvelles inimitis que son zle pour la rpublique ne manquerait pas de
+lui attirer.
+
+[Marge: Liv. lib. 33, n. 46] L'ordre des juges exerait impunment les
+concussions les plus criantes. C'taient autant de petits tyrans, qui
+disposaient leur gr des biens et de la vie des citoyens, sans qu'il
+ft possible de se mettre l'abri de leurs violences, parce que leurs
+charges taient vie, et qu'ils se soutenaient mutuellement. Annibal,
+en qualit de prteur, manda chez lui un officier de cette compagnie,
+qui abusait apparemment de son pouvoir: Tite-Live dit qu'il tait
+questeur. Cet officier, qui tait de la faction oppose Annibal, et
+qui avait dj tout l'orgueil et toute la fiert des juges, dans l'ordre
+desquels il devait passer en sortant de la questure, refusa insolemment
+d'obir. Annibal n'tait pas d'un caractre souffrir tranquillement
+une telle injure. Il le fit saisir par un licteur, et le traduisit
+devant le peuple. L, non content de s'en prendre cet officier
+particulier, il accusa l'ordre entier des juges, dont l'orgueil
+insupportable et tyrannique n'tait arrt ni par la crainte des lois,
+ni par le respect des magistrats; et, comme il s'aperut qu'on
+l'coutait favorablement, et que les plus faibles d'entre le peuple
+tmoignaient ne pouvoir plus souffrir l'insolente fiert de ces juges,
+qui semblait en vouloir leur libert, il proposa et fit passer une loi
+qui ordonnait qu'on choisirait tous les ans de nouveaux juges sans
+qu'aucun pt tre continu au-del de ce terme. Autant que par cette loi
+il gagna l'amiti du peuple, autant s'attira-t-il la haine du plus grand
+nombre des puissants et des nobles.
+
+[Marge: Liv. lib. 33 n. 46 et 47.] Il entreprit une autre rforme qui ne
+lui fit pas moins d'ennemis ni moins d'honneur. Les deniers publics, ou
+taient dissips par la ngligence de ceux qui les maniaient, ou
+devenaient la proie et le butin des principaux de la ville et des
+magistrats; en sorte que, ne se trouvant plus d'argent pour fournir
+chaque anne au paiement du tribut que l'on devait aux Romains, on tait
+prs d'imposer une taxe sur les particuliers. Annibal, entrant dans un
+fort grand dtail, se fit rendre un compte exact des revenus de la
+rpublique, de l'usage que l'on en faisait, des charges et des dpenses
+ordinaires de l'tat; et, ayant reconnu par cet examen qu'une grande
+partie des fonds publics tait dtourne par la mauvaise foi des gens
+d'affaires, il dclara et promit en pleine assemble du peuple que, sans
+imposer de nouvelles taxes aux particuliers, la rpublique serait
+dsormais en tat de payer le tribut aux Romains: et il accomplit sa
+promesse.[320] Les fermiers-gnraux, dont il avait dvoil au peuple
+les vols et les rapines, accoutums jusque-l s'engraisser des deniers
+publics, jetrent alors les hauts cris, comme si c'et t leur ravir
+leur bien, et non arracher de leurs mains avares celui qu'ils avaient
+vol l'tat.
+
+[Note 320: Tum ver isti, quos paverat per aliquot annos publions
+peculatus, velut bonis ereptis, non furto eorum manibus extorto, infensi
+et irati Romanos in Annibalem instigabant. (LIV.)]
+
+_Retraite et mort d'Annibal._
+
+[Marge: Liv. lib. 33, n. 45-46.] Cette double rforme fit beaucoup crier
+contre Annibal. Ses ennemis ne cessaient d'crire Rome, aux premiers
+de la ville et leurs amis, qu'il avait de secrtes intelligences avec
+Antiochus, roi de Syrie; qu'il recevait souvent des courriers, et que ce
+prince lui avait envoy sous main des dputs pour prendre avec lui de
+justes mesures sur la guerre qu'il mditait; que, comme il y a des
+animaux si froces, qu'ils ne s'apprivoisent jamais, ainsi cet homme,
+d'un esprit inquiet et implacable, ne pouvait souffrir le repos, et que
+tt ou tard il claterait. Ces discours taient couts Rome; et ce
+qui s'tait pass dans la guerre prcdente, dont il avait t presque
+seul l'auteur et le promoteur, y donnait une grande vraisemblance.
+Scipion s'opposa toujours fortement aux violentes rsolutions qu'on
+voulait prendre sur ce sujet, en reprsentant qu'il n'tait point de la
+dignit du peuple romain de prter son nom la haine et aux accusations
+des ennemis d'Annibal, d'appuyer de son autorit leurs injustes
+passions, et de s'acharner le poursuivre jusque dans le sein de sa
+patrie, comme si c'et t trop peu pour les Romains de l'avoir vaincu
+dans la guerre les armes la main.
+
+Malgr de si sages remontrances, le snat nomma trois commissaires, et
+les chargea de porter leurs plaintes Carthage, et de demander qu'on
+leur livrt Annibal. Quand ils y furent arrivs, quoiqu'ils couvrissent
+leur voyage d'un autre prtexte, Annibal sentit bien que c'tait lui
+seul qu'on en voulait. Il se sauva vers le soir sur un vaisseau qu'il
+avait fait prparer secrtement, dplorant le sort de sa patrie encore
+plus que le sien: _spius patri qum suorum[321] eventus miseratus_.
+C'tait la huitime anne depuis la conclusion de la paix. La premire
+ville o il aborda fut Tyr. Il y fut reu comme dans une seconde patrie,
+et on lui rendit tous les honneurs dus un homme de sa rputation.
+[Marge: AN. M. 3809 ROM. 556.] Aprs s'y tre arrt quelques jours, il
+partit pour Antioche, d'o le roi venait de sortir: il alla le trouver
+phse. L'arrive d'un capitaine de ce mrite lui fit grand plaisir, et
+ne contribua pas peu le dterminer la guerre contre les Romains; car
+jusque-l il avait toujours paru incertain et flottant sur le parti
+qu'il devait prendre. [Marge: Cic. lib. 2, de Orat. n. 75 et 76.] C'est
+dans cette ville qu'un philosophe, qui passait pour le plus beau
+discoureur de l'Asie, eut l'imprudence de parler fort long-temps en
+prsence d'Annibal sur les devoirs d'un gnral d'arme, et sur les
+rgles de l'art militaire. Tout l'auditoire fut charm de son loquence.
+Comme on demanda au Carthaginois ce qu'il en pensait: J'ai bien vu des
+vieillards, dit-il, qui manquaient de sens et de jugement; mais je n'en
+ai point vu de moins sens et de moins judicieux que celui-ci.
+
+[Note 321: Il parat qu'il faut lire _suos_.]
+
+Les Carthaginois, qui craignaient avec raison de s'attirer les armes
+romaines, ne manqurent pas de faire savoir Rome qu'Annibal s'tait
+retir prs d'Antiochus. Ce fut un grand sujet d'inquitude pour les
+Romains; et ce pouvait tre une grande ressource pour ce roi, s'il en
+et su profiter.
+
+[Marge: Liv. lib. 34, n. 60.] Le premier conseil qu'Annibal lui donna
+pour-lors, et qu'il ne cessa de lui donner dans la suite, fut de porter
+la guerre dans l'Italie, qui ne pouvait tre vaincue que dans l'Italie
+mme. Il demandait cent vaisseaux, avec onze ou douze mille hommes de
+dbarquement, et s'offrait de commander la flotte, de passer en Afrique
+pour engager les Carthaginois entrer dans cette guerre, et d'aller
+ensuite faire une descente en Italie pendant que le roi demeurerait en
+Grce avec son arme, se tenant toujours prt passer en Italie
+lorsqu'il en serait temps. C'tait l'unique parti qu'il y et prendre,
+et le roi d'abord gota fort cet avis.
+
+[Marge: _Ibid._ n. 61.] Annibal crut devoir prvenir et prparer les
+amis qu'il avait Carthage pour les mieux faire entrer dans ses
+desseins. Outre que des lettres sont peu sres, elles ne peuvent
+s'expliquer suffisamment, ni entrer dans un assez grand dtail. Il
+envoie donc un homme de confiance, et lui donne ses instructions. A
+peine est-il arriv Carthage, qu'on se doute du sujet qui l'y amne.
+On l'pie, on le fait suivre, et enfin on donne des ordres pour
+l'arrter; mais il les prvient, et se sauve de nuit, aprs avoir fait
+afficher en plusieurs endroits des placards o il dclarait nettement le
+sujet de son voyage. Le snat, sur-le-champ, donna avis aux Romains de
+ce qui s'tait pass.
+
+[Marge: Liv. lib. 35, n. 14.] Villius, l'un des dputs qui avaient t
+envoys [Marge: Polyb. l. 3, p. 166 et 167. AN. M. 3813 ROM. 557.] en
+Asie pour s'informer sur les lieux de l'tat des affaires, et pour
+dcouvrir, s'ils pouvaient, quels taient les desseins d'Antiochus,
+rencontra Annibal Ephse. Il eut avec lui plusieurs entretiens, lui
+rendit plusieurs visites, et affecta de lui tmoigner par-tout une
+considration particulire. Sa principale vue tait de diminuer son
+crdit auprs du roi en le lui rendant suspect: et en effet il y
+russit.
+
+[Marge: Liv. lib. 35, n. 14. Plut. in vit. Flamin. etc.] Il y a quelques
+auteurs qui assurent que Scipion tait de cette ambassade, et qui
+rapportent mme l'entretien qu'il eut avec Annibal. Ils disent que, le
+Romain lui ayant demand qui il croyait avoir t le plus grand de tous
+les capitaines, il rpondit que c'tait Alexandre-le-Grand, parce
+qu'avec une poigne de Macdoniens il avait dfait des armes
+innombrables, et port ses conqutes dans des pays si loigns, qu'
+peine paraissait-il possible d'y aller mme en voyageant. Interrog
+ensuite qui il donnait le second rang, il dit que c'tait Pyrrhus;
+que ce prince avait t le premier qui avait, enseign camper
+avantageusement; que personne n'avait jamais mieux su choisir ses postes
+ni ranger, ses troupes; qu'il avait eu une dextrit merveilleuse pour
+se concilier l'amiti des peuples, jusque-l que ceux d'Italie auraient
+mieux aim l'avoir pour matre, tout tranger qu'il tait, que les
+Romains, tablis depuis si long-temps dans le pays. Scipion continuant
+l'interroger pour savoir qui il mettait le troisime, il ne fit point de
+difficult de se donner cette place lui-mme. Scipion ne put
+s'empcher de rire: Et que feriez-vous donc, lui dit-il, si vous
+m'aviez vaincu? Je me mettrais, reprit Annibal, au-dessus d'Alexandre,
+de Pyrrhus, et de tous les gnraux qui ont jamais t.
+
+Scipion ne fut pas insensible une flatterie si dlicate et si fine,
+laquelle il ne s'attendait pas, et qui, le mettant hors de pair,
+semblait insinuer que nul capitaine ne mritait d'entrer en parallle
+avec lui. [Marge: Plut. in Pyrrho, pag. 687.] La rponse dans Plutarque
+est moins spirituelle et moins vraisemblable. Annibal met au premier
+rang Pyrrhus, au second Scipion, et ne se donne lui-mme que la
+troisime place.
+
+[Marge: Liv. lib. 35, n. 19.] Annibal, s'tant aperu du refroidissement
+d'Antiochus pour lui, depuis les entretiens qu'il avait eus avec
+Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et ferma les yeux;
+mais enfin il jugea plus propos d'avoir un claircissement avec le
+roi, et de s'expliquer nettement avec lui. Ma haine contre les Romains,
+lui dit-il, est connue de tout le monde. Je m'y suis engag par serment
+ds ma plus tendre enfance. C'est cette haine qui a arm mes mains
+contre eux pendant trente-six ans. C'est elle qui, pendant la paix, m'a
+fait chasser de ma patrie, et qui m'a oblig de venir chercher un asyle
+dans vos tats. Toujours conduit et anim par cette haine, si je vois
+ici mes esprances frustres, j'irai par toute la terre chercher et
+susciter des ennemis aux Romains. Je les hais, et je les harai toujours
+mortellement: ils me hassent de mme. Tant que vous serez dtermin
+leur faire la guerre, vous pouvez mettre Annibal au nombre de vos
+meilleurs amis. Si d'autres raisons vous font penser la paix, je vous
+le dclare une fois pour toutes, cherchez d'autres conseils que les
+miens. Un tel discours, qui partait du coeur, et dont la sincrit se
+faisait sentir, toucha le roi, et parut dissiper tous ses soupons. Il
+rsolut de lui donner le commandement d'une partie de sa flotte.
+
+[Marge: Liv. lib. 35, n. 32 et 43.] Mais quels ravages ne fait point la
+flatterie dans la cour et dans l'esprit des princes! On reprsenta
+celui-ci qu'il n'tait pas de sa prudence de se fier Annibal; que
+c'tait un exil et un Carthaginois, qui sa fortune ou son gnie
+pouvaient suggrer dans un mme jour mille projets diffrents; que
+d'ailleurs cette rputation mme qu'il avait acquise dans la guerre, et
+qui faisait comme son apanage, tait trop grande pour un simple
+lieutenant; que le roi devait tre seul chef, seul gnral; qu'il devait
+seul attirer sur lui les yeux et l'attention; au lieu que, si Annibal
+tait employ, cet tranger aurait seul la gloire de tous les heureux
+succs. [322]Il n'y a point, dit Tite-Live, d'esprits plus susceptibles
+de jalousie que ceux qui n'ont point un mrite gal leur naissance et
+ leur rang; parce qu'alors tout mrite leur devient odieux, par cette
+raison seule qu'il leur est tranger. Cela parut bien clairement dans
+cette occasion. On avait su prendre Antiochus par son faible. Un
+sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le dfaut des petits
+esprits, touffa en lui toute autre pense et toute autre rflexion. Il
+ne fit plus aucun cas ni aucun usage d'Annibal. Le succs vengea bien
+celui-ci, et montra quel malheur c'est pour un prince d'ouvrir son coeur
+ l'envie, et ses oreilles aux discours empoisonns des flatteurs.
+
+[Note 322: Nulla ingenia tam prona ad invidiam sunt, qum eorum qui
+genus ac fortunam suam animis non quant: quia virtutem et bonum alienum
+oderunt. Il semble qu'on pourrait lire, _ut bonum alienum_.]
+
+[Marge: Liv. lib. 36, n. 7.] Dans un conseil qui se tint quelque temps
+aprs, o Annibal avait t appel pour la forme, lorsque son rang de
+parler fut venu, il s'appliqua sur-tout prouver qu'il fallait,
+quelque prix que ce ft, engager dans l'alliance d'Antiochus Philippe et
+la Macdoine, ce qui n'tait pas si difficile qu'on se l'imaginait.
+Pour la manire de faire la guerre, dit-il, je m'en tiens toujours
+mon premier sentiment; et, si l'on m'avait cru d'abord, on entendrait
+dire maintenant que la Toscane et la Ligurie sont en feu, et, ce qui
+fait la terreur des Romains, qu'Annibal est en Italie. Quand je ne
+serais pas fort habile pour le reste, j'ai d certainement apprendre par
+mes bons et mes mauvais succs comment il leur faut faire la guerre. Je
+ne puis que vous donner mes conseils et vous offrir mes services.
+Puissent les dieux faire russir le parti que vous prendrez, quel qu'il
+soit! On applaudit Annibal, mais on n'excuta rien de ce qu'il avait
+propos.
+
+[Marge: Liv. lib. 36. n. 41.] Antiochus, tromp et endormi par ses
+flatteurs, demeurait tranquille phse aprs avoir t chass de la
+Grce par les Romains, ne pouvant s'imaginer que ceux-ci songeassent
+le venir attaquer dans son propre pays. Annibal, qui pour-lors tait
+rentr en faveur, lui rptait sans cesse qu'au premier jour il verrait
+la guerre en Asie et l'ennemi ses portes; qu'il fallait qu'il se
+rsolt ou renoncer son empire, ou tenir tte un peuple qui
+voulait se rendre matre de toute la terre. Ces discours rveillrent un
+peu le roi de son assoupissement. Il fit quelques lgers efforts; mais,
+comme dans sa conduite il n'y avait rien de suivi, aprs plusieurs
+pertes considrables, la guerre se termina par une paix honteuse, dont
+une des conditions fut qu'il livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne
+lui en laissa pas le temps, et se retira d'abord dans l'le de Crte
+pour y dlibrer sur le parti qu'il aurait prendre.
+
+[Marge: Corn. Nep. in Annib., c. 9 et 10. Justin. l. 32, cap. 4.] Les
+richesses qu'il avait emportes avec lui, et dont on eut quelque
+connaissance dans l'le, pensrent l'y faire prir. Les ruses ne
+manquaient pas Annibal. Il en fit usage ici pour sauver ses trsors et
+pour se sauver lui-mme. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu,
+couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les mit en dpt
+dans le temple de Diane en prsence des Crtois, la bonne foi desquels
+il confiait toutes ses richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-l
+autour du temple, et on laissa une entire libert Annibal, de qui
+l'on croyait tenir les trsors. [Marge: AN. M. 3820 ROM. 564.] Il les
+avait cachs dans des statues d'airain creuses qu'il portait toujours
+avec lui. Ayant trouv un moment favorable, il partit, et alla chercher
+un asyle chez Prusias, roi de Bithynie.
+
+[Marge: Corn. Nep. ibid. cap. 10 et 11. Justin. l. 33, cap. 4.] Il
+parat qu'il fit quelque sjour dans la cour de ce prince, qui entra
+bientt en guerre contre Eumne, roi de Pergame, ami dclar des
+Romains. Annibal fit remporter aux troupes de Prusias plusieurs
+victoires, tant sur terre que sur mer.
+
+[Marge: Justin. l. 32, cap. 4. Corn. Nep. in vit. Annib.] Il employa un
+stratagme assez extraordinaire dans un combat naval. La flotte des
+ennemis tant plus nombreuse que la sienne, il appela son secours la
+ruse. Il fit enfermer dans des pots de terre toutes sortes de serpents,
+et donna ordre de jeter ces pots dans les vaisseaux des ennemis. Son
+principal dessein tait de faire prir Eumne. Il fallait s'assurer du
+vaisseau qu'il montait. Annibal le dcouvrit en dpchant une chaloupe
+sous prtexte de lui porter une lettre. Aprs cela il commanda aux
+officiers de ses vaisseaux de s'attacher principalement celui
+d'Eumne. Ils le firent, et ils l'auraient pris, s'il ne s'tait retir
+ force de voiles. Les autres vaisseaux de Pergame se battirent
+vigoureusement jusqu' ce qu'on y eut jet les pots de terre. D'abord
+ils n'avaient fait qu'en rire, surpris qu'on employt contre eux de
+telles armes; mais, quand ils se virent environns des serpents qui
+sortaient de ces pots casss, la frayeur les saisit, ils se retirrent
+en dsordre, et cdrent la victoire l'ennemi.
+
+[Marge: Liv. lib. 39 n. 51. AN. M. 3822 ROM. 566.] Des services si
+importants semblaient assurer pour toujours Annibal un asyle chez ce
+roi. Mais les Romains ne l'y laissrent pas en repos, et dputrent
+Quintius Flaminius[323] vers ce roi, pour se plaindre de ce qu'il lui
+donnait une retraite. Il ne fut pas difficile Annibal de deviner le
+sujet de cette ambassade, et il n'attendit pas qu'on le livrt ses
+ennemis. D'abord il essaya de se sauver par la fuite; mais il s'aperut
+que les sept issues caches qu'il avait fait faire son palais taient
+occupes par les soldats de Prusias, qui voulait faire sa cour aux
+Romains, en trahissant son hte. Il se fit donc apporter le poison qu'il
+gardait depuis longtemps pour s'en servir dans l'occasion, et le tenant
+entre ses mains: Dlivrons, dit-il, le peuple romain d'une inquitude
+qui le tourmente depuis long-temps, puisqu'il n'a pas la patience
+d'attendre la mort d'un vieillard. La victoire que remporte Flaminius
+sur un homme dsarm et trahi ne lui fera pas beaucoup d'honneur. Ce
+jour seul fait voir combien les Romains ont dgnr. Leurs pres
+avertirent Pyrrhus de se garder d'un tratre qui voulait l'empoisonner,
+et cela dans le temps que ce prince leur faisait la guerre dans le coeur
+de l'Italie: et ceux-ci ont envoy un homme consulaire pour engager
+Prusias faire mourir par un crime abominable son ami et son hte.
+Aprs avoir fait des imprcations contre Prusias, et invoqu contre lui
+les dieux protecteurs et vengeurs des droits sacrs de l'hospitalit, il
+avala le poison, et mourut g de soixante-dix ans.
+
+[Note 323: Son vrai nom est _Flamininus_; ce point sera discut dans
+les notes sur l'Histoire Romaine.--L.]
+
+Cette anne fut clbre par la mort de trois grands hommes, Annibal,
+Philopmen et Scipion, qui eurent cela de commun, qu'ils terminrent
+tous trois leur vie hors de leur patrie, par un genre de mort qui
+rpondait peu la gloire de leurs actions. Les deux premiers prirent
+par le poison, Annibal ayant t trahi par son hte, et Philopmen fait
+prisonnier dans un combat par les Messniens, et ensuite jet dans un
+cachot, o on le fora de prendre du poison. Pour Scipion, il se
+condamna lui-mme un exil volontaire, pour viter une accusation
+injuste qu'on lui intentait Rome; et il y mourut dans une sorte
+d'obscurit.
+
+_loge et caractre d'Annibal._
+
+Ce serait ici le lieu de reprsenter les excellentes qualits d'Annibal,
+qui a fait tant d'honneur Carthage; [Marge: 2e vol. de la man.
+d'tud.] mais, comme j'ai tch ailleurs d'en marquer le caractre et
+d'en donner une juste ide en le comparant avec Scipion, je ne crois pas
+devoir beaucoup m'tendre sur son loge.
+
+Les personnes destines la profession des armes ne peuvent trop
+tudier ce grand homme, que les connaisseurs regardent comme le
+capitaine le plus accompli presque en tout genre, qui ait jamais t.
+
+Dans l'espace de dix-sept ans que dura la guerre, on ne lui reproche que
+deux fautes[324]: la premire, de n'avoir pas, aussitt aprs la
+bataille de Cannes, men ses troupes victorieuses vers Rome pour en
+former le sige; la seconde, d'avoir laiss amollir leur courage dans
+les quartiers d'hiver qu'il leur fit prendre Capoue: fautes qui
+montrent seulement que, les grands hommes ne le sont pas en tout:
+[Marge: Quintil.] _summi enim sunt, homines tamen_; et qui peut-tre
+mme peuvent tre excuses en partie.
+
+[Note 324: Ici Rollin contredit ce qu'il avait avanc plus haut (p.
+121) pour justifier Annibal de ces deux prtendues fautes.--L.]
+
+Mais, pour ce peu de fautes, que d'minentes qualits dans Annibal!
+quelle tendue de vues et de desseins, mme ds sa plus tendre jeunesse!
+quelle grandeur d'ame! quelle intrpidit! quelle prsence d'esprit dans
+le feu mme de l'action, pour savoir profiter de tout! quelle dextrit
+ manier les esprits, en sorte que parmi tant de nations diffrentes,
+qui manquaient souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune
+sdition dans son camp, ni contre lui, ni contre aucun de ses gnraux!
+quelle quit, quelle modration dut-il faire paratre l'gard des
+nouveaux allis, pour tre venu bout de les tenir inviolablement
+attachs son service, quoiqu'il ft oblig de leur faire porter
+presque tout le poids de la guerre par les sjours de son arme, et par
+les contributions qu'il en tirait! Enfin quelle fcondit de ressources
+pour soutenir si long-temps la guerre dans un pays loign, malgr une
+puissante faction domestique, qui lui refusait tout et le traversait en
+tout! On peut dire que, pendant le cours d'une si longue guerre, Annibal
+parut seul le soutien de l'tat, et l'ame de tout l'empire des
+Carthaginois, qui ne purent jamais croire qu'ils taient vaincus,
+jusqu' ce qu'Annibal leur et avou lui-mme qu'il l'tait.
+
+Ce ne serait pas bien connatre Annibal, que de ne le considrer qu' la
+tte des armes. Ce que l'histoire nous apprend des intelligences
+secrtes qu'il entretenait avec Philippe, roi de Macdoine; des sages
+conseils qu'il donna Antiochus, roi de Syrie; de la double rforme
+qu'il mit Carthage dans l'administration des finances et dans celle de
+la justice, montre qu'il tait un grand homme d'tat en toutes manires.
+Son gnie suprieur et universel lui faisait embrasser toutes les
+parties du gouvernement, et ses talents naturels le rendaient capable
+d'en remplir avec gloire toutes les fonctions. Il tait aussi grand
+politique que grand guerrier, aussi propre aux emplois civils qu'aux
+militaires; en un mot, il runissait les diffrents mrites de toutes
+les professions, de l'pe, de la robe, et des finances.
+
+Il n'tait pas mme sans rudition[325]; et, tout occup qu'il fut des
+travaux militaires et d'une infinit de guerres, qu'il eut soutenir,
+il trouva des moments pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties
+spirituelles d'Annibal, que l'histoire nous a conserves, marquent qu'il
+avait un fonds d'esprit excellent; et il le perfectionna par la
+meilleure ducation qu'on pouvait recevoir dans ce temps, et dans une
+rpublique telle qu'tait celle de Carthage. Il parlait passablement le
+grec, et avait mme crit quelques livres en cette langue. Il avait eu
+pour matre un Lacdmonien nomm _Sosile_, qui l'accompagna toujours
+dans ses expditions guerrires, aussi-bien que Philnius, autre
+Lacdmonien[326]: ils travaillaient tous deux l'histoire de ce grand
+capitaine.
+
+[Note 325: Atque hic tantus vir, tantisque bellis districtus,
+nonnihil temporis tribuit litteris, etc. (CORN. NEP. _in vit. Annib._
+cap. 13.)]
+
+[Note 326: _Philnius_, dans Cornlius Npos et Cicron (_Divin._ I,
+c. 49); _Philinus_, dans Polybe et Diodore. Il tait d'Agrigente
+(DIODOR. SIC. XXIII, _eclog._ VIII) et non de Lacdmone, comme le dit
+Rollin; tromp peut-tre par ces mots de Cornlius Npos,... _Philnius
+et Sosilus Lacedmonius_, o il aura lu, par mgarde, _Lacedmonii_ (_in
+Annib._ c. 13, 3). Le jugement de Polybe n'est pas trs-favorable ce
+Philinus (III, c. 14).--L.]
+
+Pour ce qui regarde la religion et les moeurs, il n'tait point
+tout--fait tel que Tite-Live nous le [Marge: Lib. 21, n. 4.]
+reprsente, d'une cruaut inhumaine, d'une perfidie plus que
+carthaginoise; sans respect pour la vrit, pour la probit, pour la
+saintet du serment; sans crainte des dieux, sans religion. _Inhumana
+crudelitas, perfidia plus qum punica: nihil veri, nihil sancti, nullus
+dem metus, nullum jusjurandum, nulla religio[327]._ [Marge: Excerpt.
+Polyb. p. 33.] Polybe dit qu'il rejeta avec horreur une proposition
+cruelle qu'on lui fit avant son entre en Italie, qui tait de manger de
+la chair humaine, parce que les vivres lui manquaient. [Marge: Excerpt.
+ Diod. p. 282. Liv. lib. 15, n. 17.] Quelques annes aprs, loin de
+svir, comme on l'y exhortait, contre le cadavre de Sempronius Gracchus,
+que Magon lui avait envoy, il lui fit rendre les derniers honneurs la
+vue de toute son arme. [Marge: Lib. 32. c. 4.] Nous l'avons vu en
+plusieurs occasions marquer un grand respect pour les dieux, et Justin,
+qui crivait d'aprs un auteur[328] bien digne de foi, remarque qu'il
+fit toujours paratre beaucoup de sagesse et de modration parmi le
+grand nombre de femmes qu'il fit prisonnires pendant le cours d'une si
+longue guerre; en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il ft n en Afrique,
+o l'incontinence tait le vice du pays et de la nation: _pudicitiamque
+eum tantam inter tot captivas habuisse, ut in Afric natum quivis
+negaret_.
+
+[Note 327: La passion perce dans tout ce que Tite-Live a crit
+d'Annibal et des Carthaginois.--L.]
+
+[Note 328: Trogue Pompe.]
+
+Son dsintressement, au milieu de tant d'occasions de s'enrichir par
+les dpouilles des villes qu'il prenait et des peuples qu'il domptait,
+nous marque qu'il savait le vritable usage qu'un gnral doit faire des
+richesses, qui est de gagner le coeur des soldats, et de s'attacher les
+allis en faisant propos des largesses, et n'pargnant point les
+rcompenses: qualit bien importante pour un commandant, et qui n'est
+pas commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour acheter les
+succs, bien persuad qu'un homme qui est la tte des affaires trouve
+tout le reste dans la gloire de russir.
+
+[329]Il mena toujours une vie dure et sobre, mme en temps de paix, et
+au milieu de Carthage, lorsqu'il y occupait la premire dignit, o
+l'histoire remarque qu'il ne mangeait jamais couch sur un lit, comme
+c'tait la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de vin. Une vie si
+rgle et si uniforme est un grand exemple pour nos guerriers, qui
+mettent souvent parmi les privilges de la guerre, et parmi les devoirs
+des officiers, de faire bonne chre et de vivre dans les dlices.
+
+[Note 329: Cibi potionisque desiderio naturali, non voluptate,
+modus finitus. (LIV. lib. 21, n. 4.)
+
+Constat Annibalem, nec tm quum romano tonantem bello Italia
+contremuit, nec quum reversus Carthaginem summum imperium tenuit, aut
+cubantem coenasse, aut plus qum sextario vini induisisse. (JUSTIN.
+lib. 32, cap. 4.)]
+
+Je ne prtends pas cependant justifier pleinement Annibal de tous les
+reproches qu'on lui a faits. Au milieu de ces grandes qualits que nous
+avons rapportes, on ne peut dissimuler qu'il lui restait quelque chose
+du caractre et des vices de sa nation, et qu'il y a dans sa vie des
+actions et des circonstances qu'il serait difficile d'excuser. Polybe
+remarque qu'il tait [Marge: Excerpt. Polyb. p. 34 et 37.] accus
+d'avarice Carthage, et de cruaut Rome: il ajoute en mme temps que
+les sentiments taient partags sur son sujet; et il ne serait pas
+tonnant que les ennemis qu'il s'tait faits dans l'une et dans l'autre
+de ces villes eussent rpandu des bruits contraires sa rputation. En
+supposant mme que les faits qu'on lui impute fussent vrais, Polybe est
+port croire qu'ils venaient moins de son naturel et de son fonds que
+de la difficult des temps et des affaires pendant une longue et pnible
+guerre, et de la complaisance qu'il tait forc d'avoir pour des
+officiers-gnraux, qui taient absolument ncessaires l'excution de
+ses entreprises, et qu'il ne pouvait pas toujours contenir, non plus que
+les soldats qui servaient sous eux.
+
+ II. _Diffrends entre les Carthaginois et Masinissa, roi de Numidie._
+
+Entre les conditions de la paix accorde aux Carthaginois, il y en avait
+une qui portait qu'ils rendraient Masinissa toutes les terres et les
+villes qui lui avaient appartenu avant la guerre; et d'ailleurs Scipion,
+pour rcompenser le zle et la fidlit qu'il avait fait paratre
+l'gard du peuple romain, avait ajout son domaine tout ce qui tait
+de celui de Syphax. Ce prsent fut dans la suite une source de disputes
+et de divisions entre les Carthaginois et les Numides.
+
+Ces deux princes, Syphax et Masinissa, rgnaient tous deux en Numidie,
+mais sur diffrents peuples. Ceux qui obissaient au premier
+s'appelaient _Masssyli_, et avaient pour capitale Cirta; les autres se
+nommaient _Massyli_; les uns et les autres sont plus connus sous le nom
+de _Numides_, qui leur est commun. [Marge: neid. lib. 4, v. 41. [V. pl.
+haut, p. 296.]] Leur principale force tait la cavalerie. Ils se
+tenaient cru sur les chevaux; plusieurs mme les conduisaient sans
+bride, d'o vient que Virgile les appelle _Numid infreni_.
+
+[Marge: Liv. lib. 24, n. 48 et 49.] Au commencement de la seconde guerre
+punique, Syphax s'tait rang du ct des Romains. Gala, pre de
+Masinissa, pour prvenir les progrs d'un voisin si puissant, crut
+devoir embrasser le parti des Carthaginois, et envoya contre lui une
+arme nombreuse sous la conduite de son fils, g seulement alors de
+dix-sept ans. Syphax, vaincu dans une bataille o l'on dit qu'il y eut
+trente mille hommes de tus, se sauva en Mauritanie; mais dans la suite
+les choses changrent bien de face.
+
+[Marge: Liv. lib. 29, n. 29-34.] Masinissa, ayant perdu son pre, se
+trouva plusieurs fois rduit la dernire extrmit, chass de son
+royaume par un usurpateur, poursuivi vivement par Syphax, prs chaque
+moment de tomber entre les mains de ses ennemis, sans troupes, sans
+argent, sans ressources. Il tait alors alli des Romains et ami de
+Scipion, avec qui il avait eu une entrevue en Espagne. Ses malheurs ne
+lui laissrent pas le moyen d'amener de grands secours ce gnral.
+Quand Llius arriva en Afrique, Masinissa alla le joindre avec une
+petite troupe de cavaliers, et depuis ce temps-l il demeura toujours
+inviolablement attach au parti des Romains. Syphax, au contraire, ayant
+pous la fameuse Sophonisbe, [Marge: Liv. lib. 29, n. 23.] fille
+d'Asdrubal, passa dans celui des Carthaginois.
+
+[Marge: Lib. 30, n. 11 et 12.] Le sort des deux princes changea encore
+une fois, mais sans retour. Syphax perd une grande bataille, et tombe
+vivant entre les mains de l'ennemi. Masinissa, vainqueur, attaque Cirta,
+capitale de son royaume, et s'en rend matre; mais il y trouve un danger
+plus grand que dans le combat, Sophonisbe, aux attraits et aux caresses
+de laquelle il ne peut rsister. Pour la mettre en sret, il l'pouse;
+mais il est bientt oblig, pour prsent nuptial, de lui envoyer du
+poison, n'imaginant point d'autre voie de lui tenir sa parole et de la
+soustraire au pouvoir des Romains[330].
+
+[Note 330: On trouve beaucoup plus de dtails sur ces vnements,
+dans l'histoire romaine de Rollin.--L.]
+
+[Marge: Lib. 30, n. 44.] C'tait une faute considrable en elle-mme, et
+qui d'ailleurs ne pouvait pas manquer de dplaire extrmement une
+nation fort jalouse de son autorit. Ce jeune prince la rpara
+avantageusement par les services signals qu'il rendit depuis Scipion.
+Nous avons dit qu'aprs la dfaite et la prise de Syphax il fut mis en
+possession du royaume de ce prince, et que les Carthaginois furent
+obligs de lui restituer tout ce qui lui appartenait. C'est ce qui donna
+lieu aux contestations dont il nous reste parler.
+
+[Marge: Liv. lib. 34, n. 62.] Un territoire situ vers le bord de la
+mer, prs de la petite Syrte, en fut le sujet: c'tait un pays
+trs-fertile et trs-riche; la preuve en est, que la seule ville de
+Leptis, qui y tait situe, payait chaque jour aux Carthaginois pour
+tribut un talent[331], c'est--dire mille cus. Masinissa s'tait empar
+d'une partie de ce territoire. De part et d'autre on envoya des dputs
+ Rome, qui plaidrent chacun leur cause dans le snat. On jugea
+propos d'envoyer sur les lieux Scipion l'Africain et deux autres
+commissaires pour examiner l'affaire; ils revinrent sans avoir prononc
+de jugement, et laissrent tout en suspens. Peut-tre agirent-ils ainsi
+par ordre du snat; et c'tait secrtement favoriser Masinissa, qui
+tait en possession du territoire.
+
+[Note 331: C'est par an 1,980,000 francs.--L.]
+
+[Marge: Liv. lib. 40, n. 17. AN. M. 3823 ROM. 567.] Dix ans aprs, de
+nouveaux commissaires, nomms pour examiner la mme affaire, en usrent
+comme les premiers, et ne dcidrent rien.
+
+[Marge: Liv. lib. 42, n. 23 et 24. AN. M. 3833 ROM. 577.] Aprs un
+pareil espace de temps, les Carthaginois portrent encore leurs plaintes
+devant le snat, mais avec beaucoup plus de force qu'auparavant. Ils
+reprsentrent qu'outre les terres dont il s'tait agi d'abord,
+Masinissa, dans les deux annes prcdentes, avait usurp sur eux plus
+de soixante-dix places ou chteaux; qu'ils avaient les mains lies par
+l'article du dernier trait, qui leur dfendait de faire la guerre
+aucun des allis du peuple romain; qu'ils ne pouvaient plus soutenir la
+fiert, l'avarice, la cruaut de ce prince; qu'ils taient envoys pour
+demander au peuple romain qu'il lui plt d'ordonner de trois choses
+l'une: ou que l'affaire serait examine et juge dans le snat; ou qu'il
+leur serait permis de repousser la force par la force, et de se dfendre
+par la voie des armes; ou que, si la faveur l'emportait sur la justice,
+il plt au peuple romain de marquer une fois pour toutes ce qu'il
+voulait qui ft donn Masinissa des terres qui appartenaient aux
+Carthaginois; qu'au moins ils sauraient dsormais quoi s'en tenir, et
+que le peuple romain garderait quelque mesure leur gard, au lieu que
+ce prince ne mettrait d'autres bornes ses prtentions que son
+insatiable avidit. Les dputs finirent par demander que si, depuis la
+conclusion de la paix, les Romains avaient quelque faute leur
+reprocher, ils la punissent par eux-mmes plutt que de les abandonner
+la discrtion d'un prince qui leur rendait et la libert et la vie
+insupportables. Aprs ce discours, pntrs de douleur, et versant des
+larmes en abondance, ils se prosternrent par terre; spectacle qui
+toucha de compassion tous les assistants, et rendit Masinissa
+extrmement odieux. On demanda Gulussa son fils, qui tait prsent, ce
+qu'il avait rpliquer. Il rpondit que le roi son pre ne lui avait
+donn aucune instruction, ne sachant pas qu'on dt l'accuser; qu'il
+priait les Romains de faire rflexion que ce qui lui attirait la haine
+de Carthage, tait l'inviolable fidlit qu'il avait toujours garde
+leur gard. Le snat, aprs les avoir entendus, rpondit qu'il tait
+dispos rendre chacun d'eux la justice qui leur tait due; que
+Gulussa et partir sur-le-champ pour avertir Masinissa d'envoyer au
+plus tt des dputs avec ceux de Carthage; que les Romains feraient
+pour lui tout ce qui dpendrait d'eux, mais sans faire tort aux autres;
+qu'il tait juste de s'en tenir aux anciennes bornes, et que l'intention
+du peuple romain n'tait pas que pendant la paix on enlevt par violence
+aux Carthaginois les terres et les villes qui leur avaient t laisses
+par le trait. On les renvoya ainsi de part et d'autre, aprs leur avoir
+fait les prsents ordinaires.
+
+[Marge: Polyb. Pag. 951.] Tout cela n'tait que des paroles. Il est
+visible qu' Rome on ne se mettait point du tout en peine de satisfaire
+les Carthaginois ni de leur rendre justice, et qu'on y tranait exprs
+cette affaire en longueur, pour laisser Masinissa le temps de
+s'affermir dans ses usurpations et d'affaiblir ses ennemis.
+
+[Marge: App. de bel. pun. p. 37. AN M. 3848 ROM. 592.] On ordonna une
+nouvelle dputation pour aller sur les lieux faire de nouvelles
+enqutes. Caton tait du nombre des commissaires. Quand ils furent
+arrivs, ils demandrent aux parties si elles voulaient s'en rapporter
+leur arbitrage. Masinissa y consentit volontiers. Les Carthaginois
+rpondirent qu'ils avaient une rgle fixe laquelle ils s'en tenaient,
+qui tait le trait conclu par Scipion, et demandrent tre jugs en
+rigueur: on ne put donc rien dcider. Les dputs visitrent tout le
+pays, qu'ils trouvrent en fort bon tat, sur-tout la ville de Carthage;
+et ils furent tonns de la voir, si peu de temps aprs le malheur qui
+lui tait arriv, rtablie au point de grandeur et de puissance o elle
+tait. A leur retour, ils ne manqurent pas d'en rendre compte au snat,
+dclarant que Rome ne serait jamais en sret tant que Carthage
+subsisterait; et depuis ce temps-l, sur quelque affaire qu'on dlibrt
+dans le snat, Caton ajoutait dans son avis, _et je conclus de plus
+qu'il faut dtruire Carthage_; sans que ce grave snateur se mt en
+peine de prouver que les seuls ombrages de la puissance d'un voisin
+soient des titres suffisants pour dtruire une ville contre la foi des
+traits. Scipion Nasica pensait, au contraire, que la ruine de cette
+ville entranerait celle de la rpublique, parce que Rome, n'ayant plus
+de rivale craindre, quitterait ses anciennes moeurs, et
+s'abandonnerait absolument au luxe et aux dlices, qui sont la peste
+certaine des tats les plus florissants.
+
+[Marge: App. de bel. pun. p. 38.] Cependant la division se mit dans
+Carthage. La faction populaire, tant devenue suprieure celle des
+grands et des snateurs, exila quarante citoyens, et fit prter serment
+au peuple que jamais il ne souffrirait qu'on parlt de rappeler les
+exils. Ceux-ci se retirrent chez Masinissa, qui envoya Carthage deux
+de ses fils, Gulussa et Micipsa, pour solliciter leur rtablissement. On
+leur ferma les portes de la ville; et l'un d'eux mme fut vivement
+poursuivi par Amilcar, l'un des gnraux de la rpublique. Nouveau sujet
+de guerre: on lve une arme de part et d'autre. La bataille se donne.
+Scipion le jeune, qui depuis ruina Carthage, en fut spectateur. Il tait
+venu vers Masinissa de la part de Lucullus, qui faisait la guerre en
+Espagne, et sous qui il servait, pour lui demander des lphants.
+Pendant tout le combat il se tint sur le haut d'une colline qui tait
+tout prs du lieu o il se donnait. Il fut tonn de voir Masinissa, g
+pour lors de plus de quatre-vingts ans, mont cru sur un cheval, selon
+la coutume du pays, donner partout des ordres comme un jeune officier,
+et soutenir les fatigues les plus dures. Le combat fut trs-opinitre,
+et dura depuis le matin jusqu' la nuit: mais enfin les Carthaginois
+plirent. Scipion disait dans la suite qu'il avait assist bien des
+batailles, mais que nulle ne lui avait fait tant de plaisir que
+celle-ci, o, tranquille et de sang-froid, il avait vu plus de cent
+mille hommes en venir ensemble aux mains, et se disputer long-temps la
+victoire. Et, comme il tait fort vers dans la lecture d'Homre, il
+ajoutait que jusqu' son temps il n'avait t donn qu' Jupiter et
+Neptune de jouir d'un pareil spectacle, lorsque l'un du haut du mont
+Ida, l'autre du haut de la Samothrace, avaient eu le plaisir de voir
+[Marge: [Hom. Iliad. XIII, V. 12.]] un combat entre les Grecs et les
+Troyens. Je ne sais si la vue de cent mille hommes qui s'entre-coupent
+la gorge cause une joie bien pure, ni si cette joie peut subsister avec
+le sentiment d'humanit qui nous est naturel.
+
+[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Les Carthaginois, aprs le combat,
+prirent Scipion de vouloir bien terminer leurs disputes avec Masinissa.
+Il couta les deux parties. Les premiers consentaient cder le
+territoire d'Emporium[332], qui avait fait le premier sujet du procs;
+payer actuellement Masinissa deux cents talents d'argent, et y en
+ajouter dans la suite huit cents[333], en diffrents termes dont on
+conviendrait: mais, comme Masinissa demandait le rtablissement des
+exils, les Carthaginois n'ayant point voulu couter cette proposition,
+on se spara sans rien conclure. Scipion, aprs avoir fait ses
+compliments et ses remercments Masinissa, partit avec les lphants
+qu'il y tait venu chercher.
+
+[Note 332: D'aprs la manire dont Rollin s'exprime ici, il
+semblerait qu'_Emporium_ tait une ville. On appelait _Emporium_ ou
+plutt _Emporia_ ([Grec: Ta Emporia]) une rgion d'Afrique, situe le
+long de la petite Syrte, et d'une extrme fertilit, dont _Leptis_ tait
+la ville la plus considrable. (V. POLYB. I, c. 82, III, c. 23; LIV.
+XXXIV, c. 62, XXIX, c. 25; APPIAN. _Bell. Pun._ c. 72.) V. plus haut ce
+qui a t dit de _Leptis_, p. 371, 372.--L.]
+
+[Note 333: C'est--dire 1,100,000 francs, et 4,400,000 francs.--L.]
+
+[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Le roi, depuis le combat, tenait le
+camp des ennemis enferm sur une colline, o il ne pouvait leur arriver
+ni vivres ni troupes. Sur ces entrefaites arrivent des dputs de Rome.
+Ils avaient ordre, en cas que Masinissa et eu du dessous, de terminer
+l'affaire; autrement, de ne rien dcider, et de donner de bonnes
+esprances au roi: et c'est ce dernier parti qu'ils suivirent. Cependant
+la famine augmentait tous les jours dans le camp des ennemis; et, pour
+surcrot de malheur, la peste s'y joignit et fit un horrible ravage.
+Rduits la dernire extrmit, ils se rendirent, avec promesse de
+livrer Masinissa les transfuges, de lui payer cinq mille talents
+d'argent[334] dans l'espace de cinquante annes, et de rtablir les
+exils malgr le serment qu'ils avaient fait au contraire. Les soldats
+furent tous passs sous le joug, et renvoys chacun avec un habit
+seulement. Gulussa, pour se venger du mauvais traitement que nous avons
+dit auparavant qu'il avait reu, envoya contre eux un corps de
+cavalerie, dont ils ne purent ni viter l'attaque, ni soutenir le choc,
+dans l'tat de faiblesse o ils taient. Ainsi de cinquante-huit mille
+hommes il en retourna fort peu Carthage.
+
+[Note 334: C'est--dire 27,500,000 francs.--L.]
+
+TROISIME GUERRE PUNIQUE.
+
+[Marge: AN. M. 3855 CARTH. 697. ROM. 599. AV. J.C. 149.] La troisime
+guerre punique, moins considrable que les deux premires par le nombre
+et la grandeur des combats, et par la dure, qui ne fut gure que de
+quatre ans, le fut beaucoup plus par le succs et l'vnement,
+puisqu'elle se termina par la ruine et la destruction de Carthage.
+
+[Marge: App. p. 41, 42.] Cette ville sentit bien, depuis sa dernire
+dfaite, ce qu'elle avait craindre des Romains, en qui elle avait
+toujours remarqu beaucoup de mauvaise volont toutes les fois qu'elle
+s'tait adresse eux dans ses dmls avec Masinissa. Pour en prvenir
+l'effet, les Carthaginois dclarrent, par un dcret du snat, Asdrubal
+et Carthalon, qui avaient t, l'un gnral de l'arme, l'autre[335]
+commandant des troupes auxiliaires, coupables de crime d'tat, comme
+tant les auteurs de la guerre contre le roi de Numidie; puis ils
+dputrent Rome pour savoir ce qu'on pensait et ce qu'on souhaitait
+d'eux. On leur rpondit froidement que c'tait au snat et au peuple de
+Carthage voir quelle satisfaction ils devaient aux Romains.
+
+[Note 335: Les troupes trangres avaient chacune des chefs de leur
+nation, qui, tous ensemble, taient commands par un officier
+carthaginois qu'Appien appelle [Grec: botharchos.]]
+
+N'ayant pu tirer d'autre rponse ni d'autre claircissement par une
+seconde dputation, ils entrrent dans une grande inquitude; et, saisis
+d'une vive crainte par le souvenir des maux passs, ils croyaient dj
+voir l'ennemi leurs portes, et se reprsentaient toutes les suites
+funestes d'un long sige et d'une ville prise d'assaut.
+
+[Marge: Plut. in vit. Cat. p. 352.] Cependant Rome on dlibrait dans
+le snat sur le parti que devait prendre la rpublique; et les disputes
+entre Caton l'ancien et Scipion Nasica, qui pensaient tout diffremment
+sur ce sujet, se renouvelrent. Le premier, son retour d'Afrique,
+avait dj reprsent vivement qu'il avait trouv Carthage, non dans
+l'tat o les Romains la croyaient, puise d'hommes et de biens,
+affaiblie et humilie; mais au contraire remplie d'une florissante
+jeunesse, d'une quantit immense d'or et d'argent, d'un prodigieux amas
+de toutes sortes d'armes, et d'un riche appareil de guerre; et si fire
+et si pleine de confiance dans tous ces grands prparatifs, qu'il n'y
+avait rien de si haut quoi elle ne portt son ambition et ses
+esprances. On dit mme qu'aprs avoir tenu ce discours il jeta au
+milieu du snat des figues d'Afrique qu'il avait dans le pan de sa robe;
+et que, comme les [Marge: Plin. lib. 15, cap. 18.] snateurs en
+admiraient la beaut et la grosseur, il leur dit: _Sachez qu'il n'y a
+que trois jours que ces fruits ont t cueillis. Telle est la distance
+qui nous spare de l'ennemi_.
+
+[Marge: Plut. in vit. Caton. p. 352] Caton et Nasica avaient tous deux
+leurs raisons pour opiner comme ils faisaient. Nasica, voyant que le
+peuple tait d'une insolence qui lui faisait commettre toutes sortes
+d'excs; qu'enfl d'orgueil par ses prosprits, il ne pouvait plus tre
+retenu par le snat mme, et que sa puissance tait parvenue un point,
+qu'il tait en tat d'entraner par force la ville dans tous les partis
+qu'il voudrait embrasser; Nasica, dis-je, dans cette vue, voulait lui
+laisser la crainte de Carthage comme un frein, pour modrer et rprimer
+son audace; car il pensait que les Carthaginois taient trop faibles
+pour subjuguer les Romains, et qu'ils taient aussi trop forts pour en
+tre mpriss. Caton, de son ct, trouvait que, par rapport un peuple
+devenu fier et insolent par ses victoires, et qu'une licence sans bornes
+prcipitait dans toutes sortes d'garements, il n'y avait rien de plus
+dangereux que de lui laisser pour rivale et pour ennemie une ville
+jusque-l toujours puissante, mais devenue par ses malheurs mmes plus
+sage et plus prcautionne que jamais, et de ne pas lui ter entirement
+toute crainte du dehors lorsqu'il avait au-dedans tous les moyens de se
+porter aux derniers excs.
+
+Mettant part pour un moment les lois de l'quit, je laisse au lecteur
+ dcider qui de ces deux grands hommes pensait plus juste selon les
+rgles d'une politique claire, et par rapport aux vritables intrts
+de l'tat. Ce qui est certain, c'est que tous les[336] historiens ont
+remarqu que, depuis la destruction de Carthage, le changement de
+conduite et de gouvernement fut sensible Rome; que ce ne fut plus
+timidement et comme la drobe que le vice s'y glissa, mais qu'il leva
+la tte, et saisit avec une rapidit tonnante tous les ordres de la
+rpublique, et qu'on se livra sans rserve, et sans plus garder de
+mesures, au luxe et aux dlices, qui ne manqurent pas, comme cela est
+invitable, d'entraner la ruine de l'tat. [337]Le premier Scipion,
+dit Paterculus en parlant des Romains, avait jet les fondements de leur
+grandeur future; le dernier, par ses conqutes, ouvrit la porte toutes
+sortes de drglements et de dissolutions. Depuis que Carthage, qui
+tenait Rome en haleine en lui disputant l'empire, eut t entirement
+dtruite, la dcadence des moeurs n'alla plus lentement, ni par degrs,
+mais fut prompte et prcipite.
+
+[Note 336: Ubi Carthago, et mula imperii romani, ab stirpe
+interiit.... fortuna svire ac miscere omnia coepit. (SALLUST. _in
+bell. Catil._) [c. 10.]]
+
+[Note 337: Potenti Romanorum prior Scipio viam aperuerat; luxuri
+posterior aperuit. Quipp remoto Carthaginis metu, sublatque imperii
+mul; non gradu, sed prcipiti cursu a virtute descitum, ad vitia
+transcursum. (VELL. PATERC. lib. 2, cap. 1.)]
+
+[Marge: App. p. 42.] Quoi qu'il en soit, il fut rsolu dans le snat
+qu'on dclarerait la guerre aux Carthaginois: et les raisons ou les
+prtextes qu'on en apporta furent que, contre la teneur du trait, ils
+avaient conserv des vaisseaux, conduit une arme hors de leurs terres
+contre un prince alli de Rome, dont ils avaient maltrait le fils dans
+le temps mme qu'il avait avec lui un ambassadeur romain.
+
+Ante Carthaginem deletam, populus et senatus romanus placide modestque
+inter se rempublicam tractabant... metus hostilis in bonis artibus
+civitatem retinebat; sed ubi formido illa mentibus decessit, ilicet ea,
+qu secund res amant, lascivia atque superbia incessre. (Id. _in
+bell. Jugurth._) [c. 41.]
+
+[Marge: App. bell. pun. pag. 42. AN. M. 3856 ROM. 600.] Un vnement,
+que le hasard fit tomber heureusement dans le temps qu'on dlibrait sur
+l'affaire de Carthage, contribua sans doute beaucoup faire prendre
+cette rsolution. Ce fut l'arrive des dputs d'Utique, qui venaient se
+mettre, eux, leurs biens, leurs terres et leur ville, entre les mains
+des Romains. Rien ne pouvait arriver plus propos. Utique tait la
+seconde place d'Afrique, fort riche et fort opulente, qui avait un port
+galement spacieux et commode, qui n'tait loigne de Carthage que de
+soixante stades[338], et qui pouvait servir de place d'armes pour
+l'attaquer. On n'hsita plus pour-lors, et la guerre fut dclare dans
+les formes. On pressa les deux consuls de partir le plus promptement
+qu'il serait possible: c'taient M. Manilius et L. Marcius Censorinus.
+Ils reurent du snat un ordre secret de ne terminer la guerre que par
+la destruction de Carthage. Ils partirent aussitt, et s'arrtrent
+Lilybe en Sicile. La flotte tait considrable; elle portait
+quatre-vingt mille hommes d'infanterie, et environ quatre mille de
+cavalerie.
+
+[Note 338: Trois lieues. = Deux lieues.--L.]
+
+[Marge: Polyb. excerpt. lgat. pag. 972.] Carthage ne savait point
+encore ce qui avait t rsolu Rome. La rponse que les dputs en
+avaient rapporte n'avait servi qu' y augmenter le trouble et
+l'inquitude. C'tait aux Carthaginois, leur avait-on dit, voir par o
+ils pouvaient satisfaire les Romains. Il ne savaient quel parti prendre.
+Enfin ils envoient encore de nouveaux dputs, mais avec plein pouvoir
+de faire tout ce qu'ils jugeront propos, et mme ( quoi ils n'avaient
+jamais pu se rsoudre dans les guerres prcdentes) de dclarer que les
+Carthaginois s'abandonnaient, eux et tout ce qui leur appartenait, la
+discrtion des Romains. C'tait, selon la force de cette formule, _se
+suaque eorum arbitrio permittere_, les rendre matres absolus de leur
+sort, et se reconnatre pour leurs vassaux. Ils n'attendaient point
+cependant un grand succs de cette dmarche, quelque humiliante qu'elle
+ft pour eux, parce que ceux d'Utique, les ayant prvenus, leur avaient
+enlev le mrite d'une prompte et volontaire soumission.
+
+En arrivant Rome, les dputs apprirent que la guerre tait dclare,
+et que l'arme tait partie. Rome avait dpch un courrier Carthage,
+qui y porta le dcret du snat, et dclara en mme temps que la flotte
+tait en mer. Ils n'eurent donc pas dlibrer, et se remirent, eux et
+tout ce qui leur appartenait, entre les mains des Romains. En
+consquence de cette dmarche, il leur fut rpondu que, parce qu'enfin
+ils avaient pris le bon parti, le snat leur accordait la libert,
+l'usage de leurs lois, toutes leurs terres, et tous les autres biens que
+possdaient, soit les particuliers, soit la rpublique, condition que,
+dans l'espace de trente jours, ils enverraient en tage Lilybe trois
+cents des jeunes gens les plus qualifis de la ville, et qu'ils feraient
+ce que leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta dans une
+trange inquitude: mais le trouble o ils taient ne leur permit pas de
+rien rpliquer, ni de demander aucune explication; et 'aurait t bien
+inutilement. Ils partirent donc pour Carthage, et y rendirent compte de
+leur dputation.
+
+[Marge: Polyb. excerp. legat. pag. 972.] Tous les articles du trait
+taient affligeants: mais le silence gard sur les villes, dont il
+n'tait point fait mention dans le dnombrement, de ce que Rome voulait
+bien leur laisser, les inquita extrmement. Cependant il ne leur
+restait autre chose faire que d'obir: aprs les pertes anciennes et
+rcentes qu'ils avaient faites, ils n'taient pas en tat de tenir tte
+ un tel ennemi, eux qui n'avaient pu rsister Masinissa; troupes,
+vivres, vaisseaux, allis, tout leur manquait, l'esprance et le courage
+encore plus que tout le reste.
+
+Ils ne crurent pas devoir attendre l'expiration du terme de trente jours
+qui leur avait t accord: mais, pour tcher de flchir l'ennemi par la
+promptitude de leur obissance, quoique pourtant ils n'osassent pas s'en
+flatter, ils firent partir sur-le-champ les tages; c'tait l'lite et
+toute l'esprance des plus nobles familles de Carthage. Jamais spectacle
+ne fut plus touchant: on n'entendait que cris, on ne voyait que pleurs.
+Tout retentissait de gmissements et de lamentations; sur-tout les mres
+plores, toutes baignes de larmes, s'arrachaient les cheveux, se
+frappaient la poitrine, et, comme forcenes par la douleur et le
+dsespoir, jetaient des hurlements capables de toucher les coeurs les
+plus durs. Ce fut encore tout autre chose dans le moment fatal de la
+sparation, lorsque, aprs les avoir conduits jusqu'au bord du vaisseau,
+elles leur faisaient les derniers adieux, ne comptant plus les revoir
+jamais, les baignaient de leurs larmes, ne se lassaient point de les
+embrasser, les tenaient troitement serrs entre leurs bras sans pouvoir
+consentir leur dpart, en sorte qu'il fallut les leur arracher par
+force, ce qui tait plus dur pour elles que si on leur et arrach leurs
+propres entrailles. Quand ils furent arrivs en Sicile, on fit passer
+les tages Rome; et les consuls dirent aux dputs que, quand il
+seraient Utique, ils leur feraient savoir les ordres de la rpublique.
+
+[Marge: Polyb. pag. 975. App. pag. 44-46.] Dans de pareilles
+conjonctures il n'y a rien de plus cruel qu'une affreuse incertitude,
+qui, sans rien montrer en dtail, laisse envisager tous les maux. Ds
+qu'on sut que la flotte tait arrive Utique, les dputs se rendirent
+au camp des Romains, marquant qu'ils venaient au nom de l'tat pour
+recevoir leurs ordres, auxquels on tait prt obir en tout. Le
+consul, aprs avoir lou leur bonne disposition et leur obissance, leur
+ordonna de lui livrer sans fraude et sans dlai gnralement toutes
+leurs armes. Ils y consentirent; mais ils le prirent de faire rflexion
+ quel tat il les rduisait, dans un temps o Asdrubal, qui n'tait
+devenu leur ennemi qu' cause de leur parfaite soumission aux ordres des
+Romains, tait presque leurs portes avec une arme de vingt mille
+hommes: on leur rpondit que Rome y pourvoirait.
+
+[Marge: App. p. 46.] Cet ordre fut excut sur-le-champ. On vit arriver
+dans le camp une longue file de chariots chargs de tous les prparatifs
+de guerre qui taient dans Carthage: deux cent mille armures compltes,
+un nombre infini de traits et de javelots, deux mille machines propres
+lancer des pierres et des dards. Suivaient les dputs de Carthage,
+accompagns de ce que le snat avait de plus respectables vieillards, et
+la religion de prtres plus vnrables, pour tcher d'exciter la
+compassion les Romains dans ce moment critique o l'on allait prononcer
+leur sentence et dcider en dernier lieu de leur sort. Le consul
+Censorinus, car ce fut toujours lui qui porta la parole, se leva un
+moment leur arrive avec quelques tmoignages de bont et de douceur;
+puis, reprenant tout--coup un air grave et svre: Je ne puis pas,
+leur dit-il, ne point louer votre promptitude excuter les ordres du
+snat. Il m'ordonne de vous dclarer que sa dernire volont est que
+vous sortiez de Carthage, qu'il a rsolu de dtruire, et que vous
+transportiez votre demeure dans quel endroit il vous plaira de votre
+domaine, pourvu que ce soit quatre-vingts stades[339] de la mer!
+
+[Note 339: Quatre lieues. = 2 lieues 2/3.--L.]
+
+[Marge: App. pag. 46-53.] Quand le consul eut prononc cet arrt
+foudroyant, ce ne fut qu'un cri lamentable parmi les Carthaginois.
+Frapps comme d'un coup de tonnerre qui les tourdit sur-le-champ, ils
+ne savaient ni o ils taient, ni ce qu'ils faisaient. Ils se roulaient
+dans la poussire, dchirant leurs habits, et ne s'expliquant que par
+des gmissements et des sanglots entrecoups. Puis, revenus un peu
+eux, ils tendaient leurs mains suppliantes, tantt vers les dieux,
+tantt vers les Romains, et imploraient leur misricorde et leur justice
+pour un peuple qui allait tre rduit au dsespoir. Mais, comme tout
+tait sourd leurs prires, ils les convertirent bientt en reproches
+et en imprcations, les faisant ressouvenir qu'il y avait des dieux
+vengeurs aussi-bien que tmoins des crimes et de la perfidie. Les
+Romains ne purent refuser des larmes un spectacle si touchant; mais
+leur parti tait pris: les dputs ne purent mme obtenir qu'on surst
+l'excution de l'ordre jusqu' ce qu'ils se fussent encore prsents au
+snat pour tcher d'en obtenir la rvocation. Il fallut partir, et
+porter la rponse Carthage.
+
+[Marge: App. pag. 53-54.] On les y attendait avec une impatience et un
+tremblement qui ne se peuvent exprimer. Ils eurent bien de la peine
+percer la foule qui s'empressait autour d'eux pour savoir la rponse,
+qu'il n'tait que trop ais de lire sur leurs visages. Quand ils furent
+arrivs dans le snat, et qu'ils eurent expos l'ordre cruel qu'ils
+avaient reu, un cri gnral apprit au peuple quel tait son sort; et
+ds ce moment ce ne fut plus dans toute la ville que hurlements, que
+dsespoir, que rage et que fureur.
+
+Qu'il me soit permis de m'arrter ici un moment pour faire quelque
+attention sur la conduite des Romains. Je ne puis assez regretter que le
+fragment de Polybe o cette dputation est rapporte finisse prcisment
+dans l'endroit le plus intressant de cette histoire; et j'estimerais
+beaucoup plus une courte rflexion d'un auteur si judicieux, que les
+longues harangues qu'Appien met dans la bouche des dputs et dans celle
+du consul. Or, je ne puis croire que Polybe, plein de bon sens, de
+raison et d'quit comme il tait, et pu approuver, dans l'occasion
+dont il s'agit, le procd des Romains[340]. On n'y reconnat point, ce
+me semble, leur ancien caractre; cette grandeur d'ame, cette noblesse,
+cette droiture; cet loignement dclar des petites ruses, des
+dguisements, des fourberies, qui ne sont point, comme il est dit
+quelque part, du gnie romain: _minime romanis artibus_. Pourquoi ne
+point attaquer les Carthaginois force ouverte? Pourquoi leur dclarer
+nettement par un trait, qui est une chose sacre, qu'on leur accorde la
+libert et l'usage de leurs lois, en sous-entendant des conditions qui
+en sont la ruine entire? Pourquoi cacher, sous la honteuse rticence du
+mot de _ville_, dans ce trait, le perfide dessein de dtruire Carthage;
+comme si, l'ombre de cette quivoque, ils le pouvaient faire avec
+justice? Pourquoi enfin ne leur faire la dernire dclaration qu'aprs
+avoir tir d'eux, diffrentes reprises, leurs tages et leurs armes,
+c'est--dire aprs les avoir mis absolument hors d'tat de leur rien
+refuser? N'est-il pas visible que Carthage, aprs tant de pertes, tant
+de dfaites, tout affaiblie et puise qu'elle est, fait encore trembler
+les Romains, et qu'ils ne croient pas la pouvoir dompter par la voie des
+armes? Il est bien dangereux d'tre assez puissant pour commettre
+impunment l'injustice, et pour en esprer mme de grands avantages.
+L'exprience de tous les empires nous apprend qu'on ne manque gure de
+la commettre quand on la croit utile.
+
+[Note 340: Rollin me parat s'exprimer ici avec trop de rserve: il
+n'a pas dpeint sous des couleurs assez noires l'infame conduite des
+Romains.--L.]
+
+[Marge: Polyb. l. 13, p. 671, 672.] L'loge magnifique que Polybe fait
+des Achens est bien loign de ce que nous voyons ici. Ces peuples,
+dit-il, loin d'employer des ruses et des tromperies l'gard de leurs
+allis pour augmenter leur puissance, ne croyaient pas mme qu'il leur
+ft permis d'en user contre leurs ennemis, et ne comptaient pour solide
+et glorieuse victoire que celle qui se remporte les armes la main par
+le courage et la bravoure. Il avoue, dans le mme endroit, qu'il ne
+reste plus chez les Romains que de lgres traces de l'ancienne
+gnrosit de leurs pres; et il se croit oblig, dit-il, de faire cette
+remarque contre un principe devenu fort commun de son temps parmi ceux
+qui taient chargs du gouvernement, qui croyaient que la bonne foi
+n'est point compatible avec la bonne politique, et qu'il est impossible
+de russir dans l'administration des affaires publiques, soit en guerre,
+soit en paix, sans employer quelquefois la fraude et la tromperie.
+
+[Marge: App. p. 55. Strab. l. 17, pag. 833.] Je reviens mon sujet. Les
+consuls ne se htrent pas de marcher contre Carthage, ne s'imaginant
+pas qu'ils eussent rien craindre d'une ville dsarme. On y profita de
+ce dlai pour se mettre en tat de dfense; car il fut rsolu d'un
+commun accord de ne point abandonner la ville. On nomma pour gnral,
+au-dehors, Asdrubal, qui tait la tte de vingt mille hommes, vers qui
+l'on dputa pour le prier d'oublier en faveur de la patrie l'injustice
+qu'on lui avait faite par la crainte des Romains: on donna le
+commandement des troupes, dans la ville, un autre Asdrubal, petit-fils
+de Masinissa: puis on fabriqua des armes avec une promptitude
+incroyable. Les temples, les palais, les places publiques, furent
+changs en autant d'ateliers: hommes et femmes y travaillaient jour et
+nuit. On faisait chaque jour cent quarante boucliers, trois cents pes,
+cinq cents piques ou javelots, mille traits, et un grand nombre de
+machines propres les lancer; et, parce qu'on manquait de matires pour
+faire les cordes, les femmes couprent leurs cheveux, et en fournirent
+abondamment.
+
+[Marge: App. p. 55.] Masinissa tait mcontent de ce qu'aprs qu'il
+avait extrmement affaibli les forces des Carthaginois, les Romains
+venaient profiter de sa victoire, sans mme qu'ils lui eussent fait part
+en aucune sorte de leur dessein; ce qui causa entre eux quelque
+refroidissement.
+
+[Marge: Pag. 55-58.] Cependant les consuls s'avancent vers la ville pour
+en former le sige. Ils ne s'taient attendus rien moins qu' y
+trouver une vigoureuse rsistance; et la hardiesse incroyable des
+assigs les jeta dans un grand tonnement. Ce n'taient que sorties
+frquentes et vives pour repousser les assigeants, pour brler les
+machines, pour harceler les fourrageurs. Censorinus attaquait la ville
+d'un ct, et Manilius de l'autre. Scipion, surnomm depuis
+l'_Africain_, servait alors en qualit de tribun, et se distinguait
+parmi tous les officiers autant par sa prudence que par sa bravoure. Le
+consul sous qui il commandait fit plusieurs fautes pour n'avoir pas
+voulu suivre ses avis. Ce jeune officier tira les troupes de plusieurs
+mauvais pas o l'imprudence des chefs les avait engages. Un clbre
+Phamas, chef de la cavalerie ennemie, qui harcelait sans cesse et
+incommodait beaucoup les fourrageurs, n'osait paratre en campagne quand
+le tour de Scipion tait venu pour les soutenir; tant il savait contenir
+ses troupes dans l'ordre, et se poster avantageusement. Une si grande et
+si gnrale rputation lui attira de l'envie; mais, comme il se
+conduisait en tout avec beaucoup de modestie et de retenue, elle se
+changea bientt en admiration; de sorte que, quand le snat envoya des
+dputs dans le camp pour s'informer de l'tat du sige, toute l'arme
+se runit pour lui rendre un tmoignage favorable, soldats, officiers,
+gnraux mme, et ce ne fut qu'une voix pour relever le mrite du jeune
+Scipion: tant il est important d'amortir, pour parler ainsi, l'clat
+d'une gloire naissante par des manires douces et modestes, et de ne pas
+irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance, dont
+l'effet naturel est de rveiller dans les autres l'amour-propre, et de
+rendre la vertu mme odieuse.
+
+[Marge: App. p. 63. AN. M. 3857 ROM. 601.] Dans le mme temps Masinissa,
+se voyant prs de mourir, pria Scipion de vouloir bien venir lui rendre
+une visite, afin qu'il pt lui mettre en main un plein pouvoir de
+disposer comme il le jugerait propos de son royaume et de ses biens en
+faveur des enfants qu'il laissait. Il le trouva mort en arrivant. Ce
+prince leur avait command en mourant de s'en rapporter pour toutes
+choses ce que rglerait Scipion, qu'il leur laissait pour pre et pour
+tuteur. Je diffre parler ailleurs avec plus d'tendue de la famille
+et de la postrit de Masinissa, pour ne point interrompre trop
+long-temps l'histoire de Carthage.
+
+[Marge: Pag. 65.] L'estime que Phamas avait conue pour Scipion
+l'engagea quitter le parti des Carthaginois pour embrasser celui des
+Romains. Il vint se rendre lui avec plus de deux mille cavaliers, et
+il fut dans la suite d'un grand secours aux assigeants.
+
+[Marge: Pag. 66.] Calpurnius Pison, consul, et L. Mancinus son
+lieutenant, arrivrent en Afrique au commencement du printemps. La
+campagne se passa sans qu'ils fissent rien de considrable; ils eurent
+mme du dessous en plusieurs occasions, et ils ne poussrent que
+lentement le sige de Carthage. Les assigs, au contraire, avaient
+repris courage; leurs troupes augmentaient considrablement; ils
+faisaient tous les jours de nouveaux allis. Ils envoyrent jusque dans
+la Macdoine vers le faux Philippe[341], qui se faisait passer pour le
+fils de Perse, et qui faisait pour lors la guerre aux Romains,
+l'exhortant de la presser vivement, et lui promettant de lui fournir de
+l'argent et des vaisseaux.
+
+[Note 341: Andriscus.]
+
+[Marge: App. p. 68.] Ces nouvelles causrent de l'inquitude Rome. On
+commena craindre le succs d'une guerre qui devenait de jour en jour
+plus douteuse et plus importante qu'on ne se l'tait d'abord imagin.
+Autant qu'on tait mcontent de la lenteur des gnraux, et qu'on
+parlait mal d'eux, autant chacun s'empressait dire du bien du jeune
+Scipion, et vanter ses rares vertus. Il tait venu Rome pour
+demander l'dilit. Ds qu'il parut dans l'assemble, son nom, son
+visage, sa rputation, la croyance commune que les dieux le destinaient
+pour terminer la troisime guerre punique, comme le premier Scipion, son
+grand-pre adoptif, avait termin la seconde, tout cela frappa
+extrmement le peuple; et, quoique la chose ft contre les lois, et que
+par cette raison les anciens s'y opposassent, au lieu de l'dilit qu'il
+demandait, le peuple lui donna le consulat, laissant [Marge: AN. M. 3858
+ROM. 602.] dormir les lois pour cette anne, et voulut qu'il et
+l'Afrique pour dpartement, sans tirer les provinces au sort comme
+c'tait la coutume, et comme Drusus son collgue demandait qu'on le ft.
+
+[Marge: App. p. 69.] Ds que Scipion eut achev ses recrues, il partit
+pour la Sicile, et arriva bientt aprs Utique. Ce fut fort propos
+pour Mancinus, lieutenant de Pison, qui s'tait engag tmrairement
+dans un poste o les ennemis le tenaient enferm, et o ils allaient le
+tailler en pices le matin mme, si le nouveau consul, qui apprit en
+arrivant le danger o il tait, n'et fait remonter de nuit ses troupes
+dans ses vaisseaux, et n'et vol son secours.
+
+[Marge: Pag. 70.] Le premier soin de Scipion, son arrive, fut de
+rtablir parmi les troupes la discipline, qu'il y trouva entirement
+ruine: nul ordre, nulle subordination, nulle obissance; on ne songeait
+qu' piller, qu' faire bonne chre, et qu' se divertir. Il chassa du
+camp toutes les bouches inutiles, rgla la qualit des viandes que les
+vivandiers pourraient apporter, et n'en voulut point d'autres que de
+simples et de militaires, cartant avec soin tout ce qui sentait le luxe
+et les dlices.
+
+Quand il eut bien tabli cette rforme, qui ne lui cota pas beaucoup de
+temps ni de peine, parce qu'il donnait l'exemple aux autres, il compta
+pour lors avoir des soldats, et songea srieusement pousser le sige.
+Ayant fait prendre ses troupes des haches, des leviers et des
+chelles, il les conduisit de nuit, en grand silence, vers une partie de
+la ville appele _Mgare_; et, ayant fait jeter tout d'un coup de grands
+cris, il l'attaqua fort vivement. Les ennemis, qui ne s'attendaient pas
+ tre attaqus de nuit, furent d'abord fort effrays; mais ils se
+dfendirent avec beaucoup de courage, et Scipion ne put point escalader
+les murs. Mais, ayant aperu une tour qu'on avait abandonne, qui tait
+hors de la ville, fort prs des murs, il y envoya un nombre de soldats
+hardis et dtermins, qui, par le moyen des pontons, passrent de la
+tour sur les murs, entrrent dans Mgare, et en brisrent les portes.
+Scipion y entra dans le moment, chassa de ce poste les ennemis, qui,
+troubls par cette attaque imprvue, et croyant que toute la ville avait
+t prise, s'enfuirent dans la citadelle, et y furent suivis par ces
+troupes mmes qui campaient hors de la ville, qui abandonnrent leur
+camp aux Romains, et crurent devoir aussi se mettre en sret.
+
+Avant que de passer outre, je dois donner ici quelque ide de la
+situation et de la grandeur de Carthage, [Marge: App. p. 56 et 57.
+Strab. l. 17, pag. 832.] qui contenait, au commencement de la guerre
+contre les Romains, sept cent mille habitants. Elle tait situe dans le
+fond d'un golfe, environne de mer en forme d'une presqu'le, dont le
+col, c'est--dire l'isthme qui la joignait au continent, tait large
+d'une lieue et un quart (vingt-cinq stades)[342]. La presqu'le avait de
+circuit dix-huit lieues (trois cent soixante stades). Du ct de
+l'occident il en sortait une longue pointe de terre, large peu prs de
+douze toises (un demi stade[343]), qui, s'avanant dans la mer, la
+sparait d'avec le marais, et tait ferme de tous cts de rochers et
+d'une simple muraille[344]. Du ct du midi et du continent, o tait la
+citadelle, appele _Byrsa_, la ville tait close d'une triple muraille
+haute de trente coudes[345], sans les parapets et les tours qui la
+flanquaient tout l'entour par gales distances, loignes l'une de
+l'autre de quatre-vingts toises. Chaque tour avait quatre tages: les
+murailles n'en avaient que deux; elles taient votes, et dans le bas
+il y avait des tables pour mettre trois cents lphants, avec les
+choses ncessaires pour leur subsistance, et des curies au-dessus pour
+quatre mille chevaux, et les greniers pour leur nourriture. Il s'y
+trouvait aussi de quoi y loger vingt mille fantassins et quatre mille
+cavaliers. Enfin tout cet appareil de guerre tait renferm dans les
+seules murailles[346]. Il n'y avait qu'un seul endroit de la ville dont
+les murs fussent faibles et bas; c'tait un angle nglig, qui
+commenait la pointe de terre dont nous avons parl, et continuait
+jusqu'aux ports, qui taient du ct du couchant. Il y en avait deux qui
+se communiquaient l'un l'autre, mais qui n'avaient qu'une seule
+entre, large de soixante-dix pieds[347], et ferme avec des chanes. Le
+premier tait pour les marchands, o l'on trouvait plusieurs et diverses
+demeures pour les matelots; l'autre tait le port intrieur pour les
+navires de guerre, au milieu duquel on voyait une le, nomme
+_Cothon_[348], borde, aussi-bien que le port, de grands quais, mais o
+il y avait des loges spares pour mettre couvert deux cent vingt
+navires, et des magasins au-dessus, o l'on gardait tout ce qui est
+ncessaire l'armement et l'quipement des vaisseaux. L'entre de
+chacune de ces loges, destines retirer les vaisseaux, tait orne de
+deux colonnes de marbre d'ouvrage ionique: de sorte que tant le port que
+l'le reprsentaient des deux cts deux magnifiques galeries. Dans
+cette le tait le palais de l'amiral; et, comme elle tait vis--vis de
+l'entre du port, il pouvait de l dcouvrir tout ce qui se passait dans
+la mer, sans que de la mer on pt rien voir de ce qui se faisait dans
+l'intrieur du port. Les marchands de mme n'avaient aucune vue sur les
+vaisseaux de guerre, les deux ports tant spars par une double
+muraille; et il y avait dans chacun une porte particulire pour entrer
+dans la ville, sans passer par l'autre port. On peut donc distinguer
+trois parties dans [Marge: Boch. in Phal. p. 512.] Carthage: le port,
+qui tait double, appel quelquefois _Cothon_, cause de la petite le
+de ce nom; la citadelle, appele _Byrsa_; la ville proprement dite, o
+demeuraient les habitants, qui environnait la citadelle, et tait nomme
+_Mgara_.
+
+[Note 342: 25 stades, selon Appien (_Bell. pun._ 95) et Polybe (I,
+c. 73, 5); mais Strabon dit 60 stades (XVII, p. 832). Au lieu de 360
+stades, mesure que cet auteur donne la circonfrence de la presqu'le,
+Tite-Live ne lui donne que 23 milles, qui font 184 stades (TIT.-LIV.
+_pit. lib._ LI), ou la moiti environ: comme les mesures de Strabon
+sont ici le double environ de celles des autres auteurs, il est
+vraisemblable que cette diffrence provient de ce qu'elles sont
+exprimes dans un stade dont le module tait de moiti plus court.
+D'aprs cette hypothse, prenant les mesures de Tite-Live, de Polybe et
+d'Appien pour base, on trouve que Carthage avait 6 lieues 4/10 de tour;
+et que la largeur de l'isthme tait de 5/6 de lieue.--L.]
+
+[Note 343: Un demi-stade quivaut 92 mtres ou 47 toises; et non
+pas _douze_ toises.--L.]
+
+[Note 344: Le texte que Rollin avait sous les yeux est altr; il y
+existe une lacune que M. Schweighuser a trs-bien remplie: [Grec:
+tainia sten kai epimks, mistadiou malista to platos, epi dusmas
+echrei, mes limns te kai ts Thalasss....... hapl teichei
+perikrmna onta] (_Bell. pun._ 95). Cet habile diteur propose de
+lire: [Grec: kai periteteichisto ts poles ta men pros Thalasss hapl
+teichei perikrmna onta], c. . d. la partie qui regarde la mer tait
+entoure d'un mur simple, parce que des escarpements la bordaient de
+toutes parts.--L.]
+
+[Note 345: C. . d. 13 mtres 83 centim.--L.]
+
+[Note 346: Le texte dit 2 plthres de distance les unes des
+autres, ou un tiers de stade, c'est 61 mtr. 7, ou un peu plus de 32
+toises.--L.]
+
+[Note 347: 21 mtr. 56.--L.]
+
+[Note 348: J'ai dress un plan de ce port _Cothon_, pour la
+traduction de Strabon (T. V, p. 473). J'y renvoie.--L.]
+
+[Marge: App. p. 72.] Asdrubal[349], au point du jour, voyant la honteuse
+droute de ses troupes, pour se venger des Romains, et en mme temps
+pour ter aux habitants toute esprance d'accommodement et de pardon,
+fit avancer sur le mur tout ce qu'il avait de prisonniers romains, en
+sorte qu'ils fussent porte d'tre vus de toute l'arme. L, il n'y
+eut point de supplices qu'il ne leur ft souffrir: on leur crevait les
+yeux; on leur coupait le nez, les oreilles, les doigts; on leur
+arrachait toute la peau de dessus le corps avec des peignes de fer; et,
+aprs les avoir ainsi tourments, on les prcipitait du haut des murs en
+bas. Un traitement si cruel fit horreur aux Carthaginois; mais il ne les
+pargnait pas eux-mmes, et il fit gorger plusieurs des snateurs qui
+osrent s'opposer sa tyrannie.
+
+[Note 349: C'est celui qui commandait hors de la ville, et qui,
+ayant fait prir un autre Asdrubal, petit-fils de Masinissa, s'tait
+fait donner le commandement dans la ville mme.--L.]
+
+[Marge: Pag. 73.] Scipion, se voyant matre absolu de l'isthme, brla le
+camp que les ennemis avaient abandonn, et en construisit un nouveau
+pour ses troupes. Il tait de forme carre, environn de grands et de
+profonds retranchements arms de bonnes palissades. Du ct des
+Carthaginois il leva un mur haut de douze pieds, flanqu, d'espace en
+espace, de tours et de redoutes; et sur la tour qui tait au milieu s'en
+levait une autre de bois fort haute, d'o l'on dcouvrait tout ce qui
+se passait dans la ville. Ce mur occupait toute la largeur de l'isthme,
+c'est--dire vingt-cinq stades[350]. Les ennemis, qui taient porte
+du trait, firent tous leurs efforts pour empcher cet ouvrage; mais,
+comme toute l'arme y travaillait sans relche jour et nuit, il fut
+achev en vingt-quatre jours. Scipion en tira un double avantage:
+premirement, parce que ses troupes taient loges plus srement et plus
+commodment; en second lieu, parce qu'il coupa par ce moyen les vivres
+aux assigs, qui l'on n'en pouvait plus porter que par mer, ce qui
+souffrait de trs-grandes difficults, tant cause que la mer de ce
+ct-l est souvent orageuse, que par la garde exacte que faisait la
+flotte romaine. Et ce fut l une des principales causes de la famine qui
+se fit bientt sentir dans la ville. D'ailleurs Asdrubal ne distribuait
+le bl qui lui arrivait qu'aux trente mille hommes de troupes qui
+servaient sous lui, se mettant peu en peine du reste de la multitude.
+
+[Note 350: Une lieue et un quart. = Voyez la note, p. 393.--L.]
+
+[Marge: App. p. 74.] Pour leur couper encore davantage les vivres,
+Scipion entreprit de fermer l'entre du port par une leve qui
+commenait cette langue de terre dont nous avons parl, laquelle tait
+assez prs du port. L'entreprise d'abord parut folle aux assigs, et
+ils insultaient aux travailleurs; mais, quand ils virent que l'ouvrage
+avanait extraordinairement chaque jour, ils commencrent vritablement
+ craindre, et songrent prendre des mesures pour le rendre inutile:
+femmes et enfants, tout le monde se mit travailler; mais avec un tel
+secret, que Scipion ne put jamais rien apprendre par les prisonniers de
+guerre, qui rapportaient seulement qu'on entendait beaucoup de bruit
+dans le port, mais sans qu'on st pourquoi. Enfin, tout tant prt, les
+Carthaginois ouvrirent tout d'un coup une nouvelle entre d'un autre
+ct du port, et parurent en mer [Marge: [Strab. XVII, p. 833.]] avec
+une flotte assez nombreuse, qu'ils venaient tout rcemment de construire
+des vieux matriaux qui se trouvrent dans les magasins. On convient
+que, s'ils avaient t sur-le-champ attaquer la flotte romaine, ils s'en
+seraient infailliblement rendus matres, parce que, comme on ne
+s'attendait rien de tel, et que tout le monde tait occup ailleurs,
+ils l'auraient trouve sans rameurs, sans soldats, sans officiers; mais,
+dit l'historien, il tait arrt que Carthage serait dtruite: ils se
+contentrent donc de faire comme une insulte et une bravade aux Romains,
+et rentrrent dans le port.
+
+[Marge: App. p. 75.] Deux jours aprs ils firent avancer leurs vaisseaux
+pour se battre tout de bon, et ils trouvrent l'ennemi bien dispos.
+Cette bataille devait dcider du sort des deux partis; elle fut longue
+et opinitre, les troupes de ct et d'autre faisant des efforts
+extraordinaires, celles-l pour sauver leur patrie rduite aux abois,
+celles-ci pour achever leur victoire. Dans le combat, les brigantins des
+Carthaginois, se coulant par-dessous le bord des grands vaisseaux des
+Romains, leur rompaient tantt la poupe, tantt le gouvernail, et tantt
+les rames; et, s'ils se trouvaient presss, ils se retiraient avec une
+promptitude merveilleuse pour revenir incontinent la charge. Enfin,
+les deux armes ayant combattu avec gal avantage jusqu'au soleil
+couchant, les Carthaginois jugrent propos de se retirer, non qu'ils
+se comptassent vaincus, mais pour recommencer le lendemain. Une partie
+de leurs vaisseaux, ne pouvant entrer assez promptement dans le port,
+parce que l'entre en tait trop troite, se retira, devant une terrasse
+fort spacieuse qu'on avait faite contre les murailles pour y descendre
+les marchandises, sur le bord de laquelle on avait lev un petit
+rempart durant cette guerre, de peur que les ennemis ne s'en saisissent.
+L le combat recommena encore plus vivement que jamais, et dura bien
+avant dans la nuit: les Carthaginois y souffrirent beaucoup, et ce qui
+leur resta de vaisseaux se rfugia dans la ville. Le matin tant venu,
+Scipion attaqua la terrasse; et, s'en tant rendu matre avec beaucoup
+de peine, il s'y logea, s'y fortifia, et y fit faire une muraille de
+brique du ct de la ville, fort proche des murs, et de pareille
+hauteur. Quand elle fut acheve, il y fit monter quatre mille hommes,
+avec ordre de lancer sans cesse des traits et des dards sur les ennemis,
+qui en taient fort incommods, cause que, les deux murs tant d'une
+hauteur gale, ils ne jetaient presque aucun trait inutilement. Ainsi
+fut termine cette campagne.
+
+[Marge: Pag. 78.] Pendant les quartiers d'hiver, Scipion s'appliqua se
+dbarrasser des troupes de dehors, qui incommodaient fort ses convois,
+et facilitaient ceux qu'on envoyait aux assigs. Pour cela il attaqua
+une place voisine, nomme _Nphris_, qui leur servait de retraite. Dans
+une dernire action, il prit du ct des ennemis plus de soixante-dix
+mille hommes, tant soldats que paysans ramasss; et la place fut
+emporte avec beaucoup de peine, aprs vingt-deux jours de sige. Cette
+prise fut suivie de la reddition de presque toutes les places d'Afrique,
+et contribua beaucoup la prise mme de Carthage, o depuis ce temps-l
+il n'tait presque plus possible de faire entrer des vivres.
+
+[Marge: App. p. 79. AN. M. 3859. ROM. 603.] Au commencement du
+printemps, Scipion attaqua en mme temps le port appel _Cothon_ et la
+citadelle. S'tant rendu matre de la muraille qui environnait ce port,
+il se jeta dans la grande place de la ville, qui en tait proche, d'o
+l'on montait la citadelle par trois rues en pente, bordes de ct et
+d'autre d'un grand nombre de maisons, du haut desquelles on lanait une
+grle de dards sur les Romains, qui furent contraints, avant que de
+passer outre, de forcer les premires maisons, et de s'y poster, pour
+pouvoir de l chasser ceux qui combattaient des maisons voisines. Le
+combat au haut et au bas des maisons dura pendant six jours, et le
+carnage fut horrible. Pour nettoyer les rues et en faciliter le passage
+aux troupes, on tirait avec des crocs les corps des habitants qu'on
+avait tus ou prcipits du haut des maisons, et on les jetait dans des
+fosses, la plupart encore vivants et palpitants. Dans ce travail, qui
+dura six jours et six nuits, les soldats taient relevs de temps en
+temps par d'autres tout frais, sans quoi ils auraient succomb la
+fatigue: il n'y eut que Scipion qui pendant tout ce temps-l ne dormit
+point, donnant partout les ordres, et s'accordant peine le temps de
+prendre quelque nourriture.
+
+[Marge: Pag. 81.] Il y avait tout lieu de croire que ce sige durerait
+encore long-temps et coterait beaucoup de sang. Mais le septime jour
+on vit paratre des hommes en habits de suppliants, qui demandaient pour
+toute composition qu'il plt aux Romains de donner la vie tous ceux
+qui voudraient sortir de la citadelle: ce qui leur fut accord, la
+rserve seulement des transfuges. Il sortit cinquante mille tant hommes
+que femmes, qu'on fit passer vers les champs avec bonne garde. Les
+transfuges, qui taient environ neuf cents, voyant qu'il n'y avait point
+de quartier esprer pour eux, se retranchrent dans le temple
+d'Esculape avec Asdrubal, sa femme et ses deux enfants, o, quoiqu'ils
+fussent en petit nombre, ils pouvaient se dfendre long-temps, parce que
+le lieu tait fort lev, assis sur des rochers, et qu'on y montait par
+soixante degrs: mais enfin, presss de la faim, des veilles et de la
+crainte, et voyant leur perte prochaine, l'impatience les saisit, et,
+abandonnant le bas du temple, ils se retirrent au dernier tage,
+rsolus de ne le quitter qu'avec la vie.
+
+Cependant Asdrubal, songeant sauver la sienne, descendit secrtement
+vers Scipion, portant en main une branche d'olivier, et se jeta ses
+pieds. Scipion le fit voir aussitt aux transfuges, qui, transports de
+fureur et de rage, vomirent contre lui mille injures, et mirent le feu
+au temple. Pendant qu'on l'allumait, on dit que la femme d'Asdrubal se
+para le mieux qu'elle put, et, se mettant la vue de Scipion avec ses
+deux enfants, lui parla haute voix en cette sorte: Je ne fais point
+d'imprcations contre toi, Romain, car tu ne fais qu'user des droits
+de la guerre; mais puissent les dieux de Carthage, et toi de concert
+avec eux, punir comme il le mrite ce perfide qui a trahi sa patrie, ses
+dieux, sa femme et ses enfants! Puis, adressant la parole Asdrubal:
+Sclrat, dit-elle, perfide, le plus lche de tous les hommes, ce feu
+va nous ensevelir moi et mes enfants; pour toi, indigne capitaine de
+Carthage, va orner le triomphe de ton vainqueur, et subir la vue de
+Rome la peine que tu mrites. Aprs ces reproches elle gorgea ses
+enfants, les jeta dans le feu, puis s'y prcipita elle-mme: tous les
+transfuges en firent autant.
+
+[Marge: App. p. 82.] Pour Scipion, voyant cette ville, qui avait t si
+florissante pendant sept cents ans, comparable aux plus grands empires
+par l'tendue de sa domination sur mer et sur terre, par ses armes
+nombreuses, par ses flottes, par ses lphants, par ses richesses;
+suprieure mme aux autres nations par le courage et la grandeur d'ame;
+qui, toute dpouille qu'elle tait d'armes et de vaisseaux, lui avait
+fait soutenir pendant trois annes entires toutes les misres d'un long
+sige: voyant, dis-je, alors cette ville absolument ruine, on dit qu'il
+ne put refuser des larmes la malheureuse destine de Carthage. Il
+considrait que les villes, les peuples, les empires, sont sujets aux
+rvolutions aussi-bien que les hommes en particulier; que la mme
+disgrce tait arrive Troie, jadis si puissante, et depuis aux
+Assyriens, aux Mdes, aux Perses, dont la domination s'tendait si loin;
+et tout rcemment encore aux Macdoniens, dont l'empire avait jet un si
+grand clat. Plein de ces lugubres penses, il pronona deux vers
+d'Homre, dont le sens est:[351] _Il viendra un temps o la ville sacre
+de Troie et le belliqueux Priam et son peuple priront_; dsignant par
+ces vers le sort futur de Rome, comme il l'avoua Polybe, qui lui en
+demanda l'explication.
+
+S'il avait t clair des lumires de la vrit, il [Marge: Eccl. 10,
+8.] aurait su ce que nous apprend l'criture: qu'un royaume est
+transfr d'un peuple un autre cause des injustices, des violences,
+des outrages qui s'y commettent, et de la mauvaise foi qui y rgne en
+diffrentes manires. Carthage est dtruite parce que l'avarice, la
+perfidie, la cruaut, y taient montes leur comble. Rome aura le mme
+sort, lorsque son luxe, son ambition, son orgueil, ses injustes
+usurpations, pallies sous le faux dehors de vertu et de justice, auront
+forc le souverain matre et distributeur des empires donner par sa
+chute une grande leon l'univers.
+
+[Note 351:
+
+ [Grec: Essetai mar otan pot' oll Ilios ir,
+ Kai Priamos, kai laos eummeli Priamoio.]
+
+ _Iliad_, lib. VI [v. 448].]
+
+[Marge: App. p. 83. AN. M. 3859. CARTH. 701. ROM. 603. AV. J.C. 145.]
+Carthage ayant t prise de la sorte, Scipion en abandonna le pillage
+aux soldats pendant quelques jours, la rserve de l'or, de l'argent,
+des statues, et des autres offrandes qui se trouveraient dans les
+temples. Ensuite il leur distribua plusieurs rcompenses militaires,
+aussi-bien qu'aux officiers, parmi lesquels deux s'taient sur-tout
+distingus, Tib. Gracchus, et C. Fannius, qui les premiers avaient
+escalad le mur. Il fit parer des dpouilles des ennemis un navire fort
+lger, et l'envoya Rome porter la nouvelle de la victoire.
+
+[Marge: App. p. 83.] En mme temps, il fit savoir aux habitants de la
+Sicile qu'ils eussent chacun venir reconnatre et reprendre les
+tableaux et les statues que les Carthaginois leur avaient enlevs dans
+les guerres prcdentes; et, en rendant ceux d'Agrigente[352] le
+fameux taureau de Phalaris, il leur dit que ce taureau, qui tait en
+mme temps un monument de la cruaut de leurs anciens rois et de la
+bont de leurs nouveaux matres, devait leur apprendre s'il leur serait
+plus avantageux d'tre sous le joug des Siciliens que sous le
+gouvernement du peuple romain.
+
+[Note 352: Quem taurum Scipio quum redderet Agrigentinis, dixisse
+dicitur, quum esse illos cogitare utrm esset Siculis utilius, suisne
+servire, an populo romano obtemperare, quum idem monumentum et domestic
+crudelitatis, et nostr mansuetudinis haberent. (CIC. VERR. 6, p. 73.)]
+
+Ayant mis en vente une partie des dpouilles qu'on avait trouves
+Carthage, il fit de svres dfenses ses gens de rien prendre, ni mme
+de rien acheter de ces dpouilles, tant il tait attentif carter de
+sa personne et de sa maison jusqu'au plus lger soupon d'intrt.
+
+[Marge: App. p. 83.] Quand la nouvelle de la prise de Carthage fut
+arrive Rome, on s'y livra sans mesure au sentiment de la joie la plus
+vive, comme si ce n'et t que de ce moment que le repos public ft
+assur. On repassait dans son esprit tous les maux qu'on avait soufferts
+de la part des Carthaginois en Sicile, en Espagne, et mme en Italie
+pendant seize ans conscutifs, durant lesquels Annibal avait saccag
+quatre cents villes, fait prir en diverses rencontres trois cent mille
+hommes, et rduit Rome mme la dernire extrmit. Dans le souvenir de
+ces maux, on se demandait l'un l'autre s'il tait donc bien vrai que
+Carthage ft ruine. Tous les ordres tmoignrent l'envi leur
+reconnaissance envers les dieux, et la ville, pendant plusieurs jours,
+ne fut occupe que de sacrifices solennels, de prires publiques, de
+jeux et de spectacles.
+
+[Marge: App. p. 84.] Aprs qu'on eut satisfait aux devoirs de la
+religion, le snat envoya dix commissaires en Afrique pour en rgler
+l'tat et le sort l'avenir, conjointement avec Scipion. Le premier de
+leurs soins fut de faire dmolir tout ce qui restait de Carthage.
+Rome[353], dj matresse du monde presque entier, ne crut pas pouvoir
+tre en sret tandis que le nom de Carthage subsisterait: tant une
+haine invtre, et nourrie par de longues et de cruelles guerres, dure
+au-del mme du temps o l'on a craindre, et ne cesse de subsister que
+lorsque l'objet qui l'excite a cess d'tre. Dfenses furent faites au
+nom du peuple romain d'y habiter dsormais, avec d'horribles
+imprcations contre ceux qui, au prjudice de cet interdit,
+entreprendraient d'y rebtir quelque chose, et principalement le lieu
+nomm _Byrsa_, et la place appele _Mgare_[354]. Au reste on n'en
+dfendait l'entre personne, Scipion[355] n'tant pas fch qu'on vt
+les tristes dbris d'une ville qui avait os disputer de l'empire avec
+Rome. Ils arrtrent encore que les villes qui, dans cette guerre,
+avaient tenu le parti des ennemis seraient toutes rases, et donnrent
+leur territoire aux allis du peuple romain; et ils gratifirent en
+particulier ceux d'Utique de tout le pays qui est entre Carthage et
+Hippone. Ils rendirent tout le reste tributaire, et en firent une
+province de l'empire romain o l'on enverrait tous les ans un prteur.
+
+[Note 353: Neque se Roma, jam terrarum orbe superato, securam
+speravit fore, si nomen usqum maneret Carthaginis, ade odium
+certaminibus ortum ultra metum durat, et ne in victis quidem deponitur,
+neque ante invisum esse desinit, qum esse desiit. (VELL. PATERC. lib.
+1, c. 12.)]
+
+[Note 354: Il semble que par le mot _Megara_ on entendait la _cit_
+proprement dite, _le lieu o taient les maisons_, selon le sens qu'a ce
+mot en phnicien. (BOCHART. _de Phoenic. colon_, cap. 24.)--L.]
+
+[Note 355: Ut ipse locus eorum, qui cum hac urbe de imperio
+certrunt, vestigia calamitatis ostenderet. (CIC. _Agrar._ 2, n. 50.)]
+
+[Marge: App. p. 84.] Quand tout fut rgl, Scipion retourna Rome, o
+il entra en triomphe. On n'en avait jamais vu de si clatant; car ce
+n'taient que statues, que rarets, que pices curieuses et d'un prix
+inestimable, que les Carthaginois, pendant le cours d'un grand nombre
+d'annes, avaient apportes en Afrique, sans compter l'argent qui fut
+port dans le trsor public, et qui montait de trs-grandes sommes.
+
+[Marge: App. p. 85. Plut. in vit. Gracch. p. 839.] Quelques prcautions
+qu'on et prises pour empcher que jamais on ne pt songer rtablir
+Carthage, moins de trente ans aprs, et du vivant mme de Scipion, l'un
+des Gracques, pour faire sa cour au peuple, entreprit de la repeupler,
+et y conduisit une colonie compose de six mille citoyens. Le snat,
+ayant appris que plusieurs signes funestes avaient rpandu la terreur
+parmi les ouvriers lorsqu'on dsignait l'enceinte et qu'on jetait les
+fondements de la nouvelle ville, voulut en surseoir l'excution; mais le
+tribun, peu dlicat sur la religion et peu scrupuleux, pressa l'ouvrage
+malgr tous ces prsages sinistres, et le finit en peu de jours. Ce fut
+l la premire colonie romaine envoye hors de l'Italie.
+
+On n'y btit apparemment que des espces de cabanes, puisque,
+[356]lorsque Marius dans sa fuite en Afrique s'y retira, il est dit
+qu'il menait une vie pauvre sur les ruines et les dbris de Carthage, se
+consolant par la vue d'un spectacle si tonnant, et pouvant aussi, en
+quelque sorte, par son tat, servir de consolation cette ville
+infortune.
+
+[Note 356: Marius cursum in Africam direxit, inopemque vitam in
+tugurio ruinarum carthaginensium toleravit: quum Marius aspiciens
+Carthaginem, illa intuens Marium, alter alteri possent esse solatio.
+(VELL. PATERC. lib. 2, cap. 19.)]
+
+[Marge: App. p. 85.]
+
+Appien rapporte que Jules Csar, aprs la mort de Pompe, tant pass en
+Afrique, vit en songe une grande arme qui l'appelait en versant des
+larmes; et que, touch de ce songe, il crivit dans ses tablettes le
+dessein qu'il avait form cette occasion de rtablir Carthage et
+Corinthe: mais qu'ayant t tu bientt aprs par les conjurs, Csar
+Auguste, son fils adoptif, qui trouva ce mmoire parmi ses papiers, fit
+rtablir la ville de Carthage prs du lieu o tait l'ancienne, pour ne
+pas encourir les excrations qu'on avait fulmines, lorsqu'elle fut
+dmolie, contre quiconque oserait la rebtir.
+
+Je ne sais pas sur quoi est fond ce que rapporte Appien; mais nous
+voyons dans Strabon que Carthage [Marge: App. l. 17, pag. 833.] fut
+rtablie en mme temps que Corinthe par Csar[357], qui il donne le
+nom de dieu, par o, un peu auparavant, [Marge: App. p. 83.] il avait
+clairement dsign Jules Csar[358]; et Plutarque, [Marge: Pag. 733.]
+dans sa vie, lui attribue en termes formels l'tablissement de ces deux
+colonies, et remarque que ce qu'il y a de singulier sur ces deux villes,
+c'est que, comme il leur tait arriv auparavant d'tre prises et
+dtruites toutes deux en mme temps, il leur arriva aussi toutes deux
+d'tre en mme temps rebties et repeuples. Quoi qu'il en soit, Strabon
+assure que de son temps Carthage tait aussi peuple qu'aucune autre
+ville d'Afrique; et elle fut toujours, sous les empereurs suivants, la
+capitale de toute l'Afrique. Elle a encore subsist avec clat pendant
+environ sept cents ans; mais elle a t enfin entirement dtruite par
+les Sarrasins, au commencement du septime sicle, sans que dans le pays
+mme on en connaisse le nom ni les vestiges.
+
+[Note 357: Outre l'autorit de Strabon qui est formelle, et celle de
+Plutarque qui ne l'est pas moins, on peut citer le tmoignage de Dion
+Cassius (lib. XLIII, 50) pour prouver la ralit du rtablissement de
+Carthage par Jules Csar. Ce qui parat avoir tromp Appien, c'est qu'en
+effet Auguste y envoya galement une colonie en 725 de Rome, au
+tmoignage de Dion Cassius (lib. LII, 43), confirm d'ailleurs par les
+mdailles de ce prince. (HARDUIN. _Num. urb. illustr._ p. 117.).--L.]
+
+[Note 358: Strabon, par les mots [Grec: Theos Kaisar], ne peut en
+effet dsigner que Jules Csar.--L.]
+
+_Digression sur les moeurs et le caractre du second Scipion
+l'Africain._
+
+Scipion, le destructeur de Carthage, tait propre fils du fameux Paul
+mile qui vainquit Perse, dernier roi de Macdoine, et par consquent
+petit-fils de cet autre Paul mile qui fut tu la bataille de Cannes.
+Il fut adopt par le fils du grand Scipion l'Africain, et nomm _Scipio
+milianus_; ce qui, selon la loi des adoptions, runissait les noms des
+deux familles. Il en soutint galement l'honneur par toutes les grandes
+qualits qui peuvent illustrer la robe et l'pe. Pendant tout le cours
+de sa vie, dit un historien, on ne vit rien en lui que de louable:
+actions, discours, sentiments[359]. Il se distingua particulirement
+(loge bien rare maintenant dans les gens de guerre!) par un got exquis
+pour les belles-lettres et pour toutes sortes de sciences, et par
+l'estime singulire qu'il faisait des personnes lettres et savantes.
+Tout le monde sait qu'on lui attribuait les comdies de Trence, ouvrage
+le plus achev que Rome ait jamais produit pour l'lgance et la
+finesse[360]. On dit sa louange que personne ne savait mieux que lui
+entremler le repos et l'action, ni mettre profit avec plus de
+dlicatesse et de got les vides que lui laissaient les affaires.
+Partag entre les armes et les livres, entre les travaux militaires du
+camp et les occupations paisibles du cabinet, ou il exerait son corps
+par les fatigues de la guerre, ou il cultivait son esprit par l'tude
+des sciences. Il montra par l que rien n'est plus capable de faire
+honneur un homme de qualit, dans quelque profession qu'il se trouve,
+que les belles connaissances. Cicron[361] dit de lui qu'il avait
+toujours entre les mains les ouvrages de Xnophon, si pleins
+d'instructions solides, soit pour la guerre, soit pour la politique.
+
+[Note 359: P. Scipio milianus, vir avitis P. Africani paternisque
+L. Pauli virtutibus simillimus, omnibus belli ac tog dotibus,
+ingeniique ac studiorum eminentissimus seculi sui, qui nihil in vita
+nisi laudandum aut fecit, aut dixit, ac sensit. (VELL. PATERC. lib. 1,
+cap. 12.)]
+
+[Note 360: Neque enim quisquam hoc Scipione elegantis intervalla
+negotiorum otio dispunxit; semperque aut belli aut pacis serviit
+artibus, semper inter arma ac studia versatus, aut corpus periculis, aut
+animum disciplinis exercuit. (Ibid. cap. 13.)]
+
+[Note 361: Africanus semper socraticum Xenophontem in manibus
+habebat. (TUSC. _Qust._ lib. 2, n. 62.)]
+
+[Marge: Plut. invit. mil. Paul.] Ce got exquis pour les belles-lettres
+et pour les sciences tait le fruit de l'excellente ducation que Paul
+mile avait donne ses enfants. Il les avait fait instruire par les
+plus habiles matres en tout genre, n'pargnant pour cela aucune
+dpense, quoiqu'il n'et qu'un bien trs-mdiocre; et il assistait
+tous leurs exercices autant que les affaires publiques le lui
+permettaient, voulant par l devenir lui-mme leur premier matre.
+
+[Marge: Excerpt. e Polyb. p. 147-163.] L'union intime de notre Scipion
+avec Polybe acheva de perfectionner en lui les rares qualits qu'un
+heureux naturel et une excellente ducation y faisaient dj admirer.
+Polybe, avec un grand nombre d'Achens qui taient devenus suspects aux
+Romains pendant la guerre de Perse, tait retenu Rome, o son mrite
+le fit bientt connatre et rechercher par les personnes de la ville les
+plus distingues. Scipion, g peine de dix-huit ans, se livra tout
+entier lui, et regarda comme le plus grand bonheur de sa vie de
+pouvoir tre form par un tel matre, dont il prfrait l'entretien
+tous les vains amusements qui ont ordinairement tant d'attrait pour les
+jeunes gens.
+
+Polybe commena par lui inspirer une aversion extrme pour ces plaisirs
+galement dangereux et honteux auxquels s'abandonnait la jeunesse
+romaine, dj presque gnralement drgle et corrompue par le luxe et
+la licence que les richesses et les nouvelles conqutes avaient
+introduits Rome. Scipion, pendant les cinq premires annes qu'il fut
+ une si excellente cole, sut bien profiter des leons qu'il y
+recevait; et, se mettant au-dessus des railleries et du mauvais exemple
+des jeunes gens de son ge, il fut regard ds-lors dans toute la ville
+comme un modle de retenue et de sagesse.
+
+De l il fut ais de le faire passer la gnrosit, au noble
+dsintressement, au bel usage des richesses, vertus si ncessaires aux
+personnes d'une grande naissance, et que Scipion porta un suprme
+degr, comme on le peut voir par quelques faits que Polybe en rapporte,
+qui sont bien dignes d'admiration.
+
+[Marge: Polyb. 32, c. xii, seq.] [362]milie, femme du premier Scipion
+l'Africain, et mre de celui qui avait adopt le Scipion dont parle ici
+Polybe, avait laiss ce dernier, en mourant, une riche succession.
+Cette dame, outre les diamants, les pierreries, et les autres bijoux qui
+composent la parure des personnes de son rang, avait une grande quantit
+de vases d'or et d'argent destins pour les sacrifices, un train
+magnifique, des chars, des quipages, un nombre considrable d'esclaves
+de l'un et de l'autre sexe; le tout proportionn l'opulence de la
+maison o elle tait entre. Quand elle fut morte, Scipion abandonna
+tout ce riche appareil sa mre Papiria, qui, ayant t rpudie, il y
+avait dj quelque temps, par Paul mile, et n'ayant pas de quoi
+soutenir la splendeur de sa naissance, menait une vie obscure, et ne
+paraissait plus dans les assembles ni dans les crmonies publiques.
+Quand on l'y vit reparatre avec cet clat, une si magnifique libralit
+fit beaucoup d'honneur Scipion, surtout parmi les dames, qui ne s'en
+turent pas, et dans une ville o, dit Polybe, on ne se dpouillait pas
+volontiers de son bien.
+
+[Note 362: Elle tait soeur de Paul mile, pre du second Scipion
+l'Africain.]
+
+Il ne se fit pas moins admirer dans une autre occasion. Il tait oblig,
+en consquence de la succession qui lui tait chue par la mort de sa
+grand'mre, de payer, en trois termes diffrents, aux deux filles de
+Scipion son grand-pre adoptif, la moiti de leur dot, qui montait
+cinquante mille cus[363]. A l'chance du premier terme, Scipion fit
+remettre entre les mains du banquier la somme entire. Tibrius Gracchus
+et Scipion Nasica, qui avaient pous ces deux soeurs, croyant que
+Scipion s'tait tromp, allrent le trouver, et lui reprsentrent que
+les lois lui laissaient l'espace de trois ans pour fournir cette somme
+en trois diffrents paiements. Le jeune Scipion rpondit qu'il
+n'ignorait pas la disposition des lois, qu'on en pouvait suivre la
+rigueur avec des trangers, mais qu'avec des proches et des amis il
+convenait d'en user avec plus de simplicit et de noblesse; et il les
+pria d'agrer que la somme entire leur ft paye. Ils s'en retournrent
+pleins d'admiration pour la gnrosit de leur parent, et[364] se
+reprochant eux-mmes la bassesse de leurs sentiments par rapport
+l'intrt, quoiqu'ils fussent les premiers de la ville et les plus
+estims. Cette libralit leur paraissait d'autant plus admirable, dit
+Polybe, qu' Rome, loin de vouloir payer cinquante mille cus avant
+l'chance du terme, personne n'aurait voulu en payer mille avant le
+jour prfix.
+
+[Note 363: Il y a dans Polybe (XXXII, c. 13, 10) 50 talents; ce
+qui doit s'entendre en cet endroit de 50 fois 6000 deniers romains, ou
+de 300,000 deniers, valant alors 245,500 francs.--L.]
+
+[Note 364: [Grec: Kategnkotes ts autv] [forte Grec: hautn]
+mikrologias]. [POLYB. XXXII, c. 13, 16.]]
+
+Ce fut par le mme esprit que, deux ans aprs, Paul mile son beau-pre
+tant mort, il cda son frre Fabius, qui tait moins riche que lui,
+la part qu'il avait dans la succession de leur pre, laquelle montait
+plus de soixante mille cus[365], afin de corriger ainsi l'ingalit de
+biens qui se trouvait entre les deux frres.
+
+Ce mme frre ayant dessein de donner un spectacle de gladiateurs aprs
+la mort de son pre, pour honorer sa mmoire, comme c'tait alors la
+coutume, et ne pouvant pas facilement soutenir cette dpense, qui allait
+fort loin, Scipion donna quinze mille cus[366] pour en supporter du
+moins la moiti.
+
+[Note 365: Dans Polybe, 60 talents ou 360,000 deniers ou 294,000
+francs.--L.]
+
+[Note 366: 15 talents ou 73,500 francs.--L.]
+
+Les prsents magnifiques, que Scipion avait faits sa mre Papiria, lui
+revenaient de plein droit aprs sa mort; et ses soeurs, selon l'usage de
+ce temps, n'y pouvaient rien prtendre; mais il aurait cru se dshonorer
+et rtracter ses dons, s'il les avait repris. Il laissa donc ses
+soeurs tout ce qu'il avait donn leur mre, ce qui montait une somme
+fort considrable, et il s'attira de nouveaux applaudissements par cette
+nouvelle preuve qu'il donna de sa grandeur d'ame et de sa tendre amiti
+pour sa famille.
+
+Ces diffrentes largesses, qui, runies ensemble, montaient de
+trs-grandes sommes, tiraient, ce semble, un nouveau prix de l'ge o il
+les faisait, car il tait trs-jeune, et encore plus des circonstances
+du temps o il plaait ses dons, et des manires gracieuses et
+obligeantes dont il savait les assaisonner.
+
+Les faits que je viens de citer sont si loigns de nos moeurs, qu'il y
+aurait lieu de craindre qu'on ne les regardt comme une exagration
+outre d'un historien prvenu en faveur de son hros, si l'on ne savait
+que le caractre dominant de Polybe, qui les rapporte, tait un grand
+amour de la vrit et un extrme loignement de toute flatterie. Dans
+l'endroit mme d'o j'ai tir ce rcit, il a cru devoir prendre quelques
+prcautions par rapport ce qu'il dit des actions vertueuses et des
+rares qualits de Scipion: il fait observer que, ses crits devant tre
+lus par les Romains, qui taient parfaitement instruits de tout ce qui
+regarde ce grand homme, il ne manquerait pas d'tre dmenti par eux s'il
+osait avancer quelque chose qui ft contraire la vrit; affront
+auquel il n'est pas vraisemblable qu'un auteur qui a quelque soin de sa
+rputation voult s'exposer gratuitement.
+
+Nous avons dj remarqu que Scipion n'avait pris aucune part aux
+drglements et aux dbauches qui rgnaient alors presque gnralement
+parmi la jeunesse romaine. Il fut avantageusement ddommag et
+rcompens de cette privation volontaire des plaisirs, par la sant
+ferme et vigoureuse qu'elle lui procura pour tout le reste de sa vie,
+qui le mit en tat de goter des plaisirs bien plus purs, et de faire
+ces grandes actions qui lui acquirent tant de gloire.
+
+Les exercices de la chasse, auxquels il se plaisait extrmement,
+contriburent aussi beaucoup rendre son corps robuste, et capable de
+soutenir les plus rudes fatigues. La Macdoine, o il suivit son pre,
+lui fournit abondamment de quoi satisfaire son inclination, parce que la
+chasse, qui y faisait le divertissement ordinaire des rois, ayant t
+suspendue depuis quelques annes cause de la guerre, il y trouva une
+quantit incroyable de gibier de toute espce. Paul mile, attentif
+procurer son fils d'honntes plaisirs, pour le dgoter et le
+dtourner de ceux que la raison lui interdisait, lui laissa goter avec
+une pleine libert celui de la chasse pendant tout le temps que les
+troupes romaines demeurrent dans le pays, depuis la victoire qu'il
+avait remporte sur Perse. Le jeune homme employa son loisir cet
+exercice si convenable son ge et son inclination, et il n'eut pas
+moins de succs dans cette guerre innocente qu'il dclara aux btes de
+Macdoine, que son pre en avait eu dans celle qu'il avait faite contre
+les habitants de ce pays.
+
+C'est au retour de ce voyage que Scipion trouva Polybe Rome, et lia
+avec lui cette troite amiti qui devint si utile ce jeune Romain, et
+qui ne lui a gure moins fait d'honneur dans la postrit que toutes ses
+conqutes. Il parat que Polybe demeurait et mangeait avec les deux
+frres. Un jour que Scipion se trouva seul avec lui, il lui ouvrit son
+coeur avec une pleine effusion, et se plaignit, mais d'une manire douce
+et tendre[367], de ce que Polybe, dans les conversations qu'on avait
+table, adressait toujours la parole son frre Fabius et jamais lui.
+Je sens bien, lui dit-il, que cette indiffrence vient de la pense o
+vous tes, comme tous nos citoyens, que je suis un jeune homme
+inappliqu, et qui n'ai rien du got qui rgne aujourd'hui dans Rome,
+parce qu'on ne voit pas que je m'attache aux exercices du barreau, et
+que je m'applique au talent de la parole. Mais comment le ferais-je? On
+me dit perptuellement que ce n'est point un orateur que l'on attend de
+la maison des Scipions, mais un gnral d'arme. Je vous avoue,
+pardonnez-moi la franchise avec laquelle je vous parle, que votre
+indiffrence pour moi me touche et m'afflige sensiblement. Polybe,
+surpris de ce discours, auquel il ne s'attendait point, le consola du
+mieux qu'il put, et l'assura que, s'il adressait ordinairement la parole
+ son frre, ce n'tait point du tout faute d'estime pour lui, mais
+uniquement parce que Fabius tait l'an, et que d'ailleurs, sachant que
+les deux frres pensaient de mme, il avait cru que parler l'un,
+c'tait parler l'autre; qu'au reste, il s'offrait de tout son coeur
+son service, et qu'il pouvait disposer absolument de sa personne: que,
+par rapport aux sciences, pour lesquelles il lui voyait beaucoup de
+got, il trouverait des secours suffisants dans ce grand nombre de
+savants qui venaient tous les jours de Grce Rome; mais que, pour le
+mtier de la guerre, qui tait proprement sa profession aussi-bien que
+sa passion, il pourrait lui tre de quelque utilit. Alors Scipion, lui
+prenant les mains et les serrant avec les siennes: Oh, dit-il, quand
+verrai-je cet heureux jour o, libre de tout autre engagement et vivant
+avec moi, vous voudrez bien vous appliquer me former l'esprit et le
+coeur! C'est alors que je me croirai digne de mes anctres. Depuis ce
+temps-l, Polybe, charm et attendri de voir dans un jeune homme[368] de
+si nobles sentiments, s'attacha particulirement au jeune Scipion, qui
+le respecta toujours dans la suite comme son propre pre.
+
+[Note 367: Polybe ajoute ce trait charmant, et en rougissant un peu:
+[Grec: kai t chrmati genomenos enereuths.] (POLYB. XXXII, c. 9,
+8.)--L.]
+
+[Note 368: Il n'avait pas plus de 18 ans, dit Polybe (XXXII, c. 10,
+ 1).--L.]
+
+La qualit d'historien n'tait pas la seule que Scipion estimt dans
+Polybe; il faisait bien plus de cas et d'usage de celles de grand
+capitaine et de grand politique. Aussi il le consultait en tout, et ne
+se conduisait que par ses avis, lors mme qu'il fut la tte des
+troupes, concertant en secret avec lui toutes les oprations de la
+campagne, tous les mouvements de l'arme, toutes les entreprises contre
+l'ennemi, et toutes les [Marge: Pausan. in Arcad. l. 8 [c. 30] pag.
+505.] mesures propres les faire russir. En un mot, l'opinion
+constante tait que ce Romain n'avait rien fait de bon dont il n'et
+l'obligation Polybe, et qu'il ne faisait de fautes que lorsqu'il
+agissait sans le consulter.
+
+Je prie le lecteur de me pardonner cette longue digression, qui peut
+paratre trangre mon sujet puisque je ne traite point de l'histoire
+romaine, mais qui m'a paru si propre au dessein que je me propose en
+gnral dans cet ouvrage, de former la jeunesse, que je n'ai pu
+m'empcher de l'insrer ici, quoique je sentisse bien que ce n'tait pas
+tout--fait sa place. En effet, on y voit de quelle importance est la
+bonne ducation, et combien il est avantageux aux jeunes gens de se lier
+de bonne heure avec des personnes de mrite; car ce furent l les
+fondements de cette gloire et de cette rputation qui ont rendu le nom
+de Scipion si illustre. Mais sur-tout quel exemple pour notre sicle, o
+souvent les plus lgers intrts divisent les frres et les soeurs, et
+troublent la paix des familles, que ce gnreux dsintressement de
+Scipion, qui les sommes les plus considrables ne cotaient rien quand
+il s'agissait d'obliger ses proches! Ce bel endroit de Polybe m'avait
+chapp, parce qu'il ne se trouve point dans l'dition _in-folio_ que
+nous en avons. Sa place naturelle tait le lieu o, traitant du got de
+la solide gloire, j'ai parl du mpris et du noble usage que les anciens
+faisaient de l'argent. J'ai cru ne pouvoir me dispenser de rendre ici
+aux jeunes gens ce que j'avais lieu de me reprocher de leur avoir, en
+quelque sorte, alors drob.
+
+_Histoire de la famille et de la postrit de Masinissa._
+
+J'ai promis, aprs que j'aurais achev ce qui regarde la rpublique de
+Carthage, de revenir la famille et la postrit de Masinissa. Ce
+point d'histoire fait une partie considrable de celle d'Afrique, et,
+par cette raison, n'est pas tout--fait tranger mon sujet.
+
+[Marge: App. [Bell. pun.] p. 63. [c. 105.] Val. Max. lib. 5, cap. 2. AN.
+M. 3857 ROM. 601.] Depuis que Masinissa, sous le premier Scipion, eut
+embrass le parti des Romains, il tait toujours demeur dans cette
+honorable alliance avec un zle et une fidlit qui ont peu d'exemples.
+Se voyant prs de mourir, il crivit au proconsul d'Afrique, sous qui
+servait alors le jeune Scipion, pour le prier de vouloir bien le lui
+envoyer, ajoutant qu'il mourrait content s'il pouvait expirer entre ses
+bras, aprs l'avoir rendu le dpositaire de ses dernires volonts.
+Mais, sentant que sa fin approchait avant qu'il pt avoir cette
+consolation, il fit venir sa femme et ses enfants, et leur dit qu'il ne
+connaissait dans toute la terre que le seul peuple romain, et parmi ce
+peuple, que la seule famille des Scipions; qu'il laissait en mourant un
+pouvoir suprme Scipion milien de disposer de ses biens et de
+partager son royaume entre ses enfants; qu'il voulait que tout ce qu'il
+aurait dcid ft excut ponctuellement, comme si lui-mme l'avait
+arrt par son testament. Aprs leur avoir ainsi parl, il mourut g de
+plus de quatre-vingt-dix ans.
+
+Ce prince, qui pendant sa jeunesse avait essuy d'tranges malheurs,
+s'tant vu dpouill de son royaume, oblig de fuir de province en
+province, et prs mille fois de perdre la vie, soutenu, dit l'historien,
+par la protection divine, n'eut plus jusqu' sa mort qu'une [Marge: App.
+p. 63.] suite continuelle de prosprits, qui ne fut interrompue par
+aucun accident fcheux. Non-seulement il recouvra son royaume, mais il y
+ajouta celui de Syphax son ennemi; et, matre de tout le pays depuis la
+Mauritanie jusqu' Cyrne, il devint le prince le plus puissant de toute
+l'Afrique. Il conserva jusqu' la fin de sa vie une sant trs-robuste,
+qu'il dut sans doute et l'extrme sobrit dont il usa toujours pour
+le boire et le manger, et au soin qu'il eut de s'endurcir sans relche
+au travail et la fatigue. Ag de quatre-vingt-dix ans, il faisait
+encore tous les exercices d'un jeune homme, et se tenait cheval sans
+selle; et Polybe fait remarquer [Marge: An seni gerenda sit Resp. pag.
+791.] (c'est Plutarque qui nous a conserv cette remarque) que, le
+lendemain d'une grande victoire remporte contre les Carthaginois, on
+l'avait trouv devant sa tente faisant son repas d'un morceau de pain
+bis.
+
+Il laissa en mourant cinquante-quatre fils, dont trois seulement taient
+d'un mariage lgitime; savoir, Micipsa, [Marge: App. p. 63. Val. Max.
+lib. 5, cap. 2.] Gulussa et Mastanabal. Scipion partagea le royaume
+entre ces trois derniers, et donna aux autres des revenus considrables;
+mais bientt aprs Micipsa demeura seul possesseur de ces vastes tats
+par la mort de ses deux frres. Il eut deux fils, Adherbal et Hiempsal;
+et il fit lever avec eux dans son palais Jugurtha[369] son neveu, fils
+de Mastanabal, et en prit autant de soin que de ses propres enfants. Ce
+dernier avait des qualits excellentes, qui lui attirrent une estime
+gnrale. Bien fait de sa personne, beau de visage, plein d'esprit et de
+sens, il ne donna point, comme c'est l'ordinaire des jeunes gens, dans
+le luxe et le plaisir. Il s'exerait avec ceux de son ge la course,
+lancer le javelot, monter cheval; et, suprieur tous, il savait
+pourtant s'en faire aimer. La chasse tait son unique plaisir, mais la
+chasse contre les lions et d'autres btes froces. Pour achever son
+loge, il excellait en tout, et parlait peu de lui-mme: _plurimm
+facere, et minimm ipse de se loqui_.
+
+[Note 369: Toute l'histoire de Jugurtha est tire de Salluste.]
+
+Un mrite si clatant et si gnralement approuv commena donner de
+l'inquitude Micipsa. Il se voyait g, et ses enfants fort jeunes.
+[370]Il savait de quoi l'ambition est capable quand il s'agit d'un
+trne; et qu'avec beaucoup moins de talents que n'en avait Jugurtha, il
+est ais de se laisser entraner une tentation si dlicate, sur-tout
+quand elle est aide de circonstances si favorables. Afin d'loigner un
+comptiteur si dangereux pour ses enfants, il lui donna le commandement
+des troupes qu'il envoyait au secours des Romains, occups alors au
+sige de Numance, sous la conduite de Scipion. Il se flattait que
+Jugurtha, brave comme il tait, pourrait bien s'engager mal propos
+dans quelque action prilleuse, et y laisser la vie; mais il se trompa.
+[371]Ce jeune prince un courage intrpide joignait un grand
+sang-froid; et, ce qui est fort rare cet ge, il tait galement
+loign et d'une prvoyance timide et d'une hardiesse tmraire. Il
+gagna dans cette campagne l'estime et l'amiti de toute l'arme. Scipion
+le renvoya avec des lettres de recommandation pour son oncle, et des
+tmoignages fort avantageux, aprs lui avoir donn pourtant de sages
+avis sur la conduite qu'il devait tenir; car, habile comme il tait
+connatre les hommes, il avait apparemment entrevu dans ce jeune prince
+une ambition dont il craignait les suites.
+
+[Note 370: Terrebat eum natura mortalium avida imperii, et prceps
+ad explendum animi cupidinem: prtere opportunitas su liberorumque
+tatis, qu etiam mediocres viros spe prd transversos agit. SALLUST.
+[c. 6.]]
+
+[Note 371: Ac san, quod difficillimum imprimis est, et prlio
+strenuus erat, et bonus consilio: quorum alterum ex providentia timorem,
+alterum ex audacia temeritatem adferre plerumque solet. [c. 7.]]
+
+Micipsa, touch de tout le bien qu'on lui mandait de son neveu, changea
+de disposition son gard, et ne songea plus qu' le gagner force de
+bienfaits. Il l'adopta, et par son testament le fit son hritier comme
+ses deux autres enfants. Se voyant prs de mourir, il les manda tous
+trois ensemble, et les fit approcher de son lit. L, en prsence de
+toute la cour, il fit souvenir Jugurtha de tout ce qu'il avait fait en
+sa faveur, le conjurant au nom des dieux de dfendre et de protger
+toujours ses enfants, qui, de proches qu'ils lui taient par le sang,
+taient devenus ses frres par son bienfait. [372]Il lui reprsenta que
+ce n'taient point les armes ni les trsors qui faisaient la force d'un
+royaume, mais les amis, qui ne s'acquirent ni par les armes, ni par
+l'or, mais par des services rels, et par une fidlit inviolable. Or
+peut-on trouver de meilleurs amis que des frres? et quel fond peut
+faire sur des trangers quiconque devient ennemi de ses proches? Il
+exhorta ses enfants mnager avec grand soin et respecter Jugurtha,
+et n'avoir d'autre dispute avec lui que pour tcher de l'atteindre, et
+mme, s'il se pouvait, de le surpasser en mrite. Il finit en leur
+recommandant tous de demeurer fidlement attachs au peuple romain, et
+de le regarder toujours comme leur bienfaiteur, leur patron, leur
+matre. Micipsa mourut peu de jours aprs.
+
+[Note 372: Non exercitus, neque thesauri, prsidia regni sunt,
+verm amici: quos neque armis cogere, neque auro parare queas; officio
+et fide pariuntur. Quis autem amicior qum frater fratri? aut quem
+alienum fidum invenies, si tuis hostis fueris? [c. 9.]]
+
+[Marge: AN. M. 3887 ROM. 631.] Jugurtha ne se contraignit pas
+long-temps. Il commena par se dlivrer d'Hiempsal, qui lui avait parl
+avec beaucoup de libert, et le fit gorger. Adherbal vit par-l ce
+qu'il avait craindre pour lui-mme. [Marge: AN. M. 3888 ROM. 632.] La
+Numidie se divise et prend parti entre les deux frres. On lve de part
+et d'autre de nombreuses troupes. Adherbal, aprs avoir perdu la plupart
+de ses places, est vaincu dans un combat, et oblig de se rfugier
+Rome. Jugurtha n'en est pas fort effray; il savait que presque tout y
+tait vnal. Il y envoie donc des dputs, avec ordre de corrompre
+force de prsents les principaux des snateurs. Dans la premire
+audience qu'on leur donna, Adherbal exposa le malheureux tat o il se
+trouvait rduit, les injustices et les violences de Jugurtha, le meurtre
+de son frre, la perte de presque toutes ses places, et il insista
+principalement sur les derniers ordres que son pre, en mourant, lui
+avait donns, de mettre uniquement sa confiance dans le peuple romain,
+dont l'amiti serait pour lui et pour son royaume un appui plus ferme et
+plus sr que toutes les troupes et tous les trsors du monde. Son
+discours fut long et pathtique. Les dputs de Jugurtha rpondirent en
+peu de mots qu'Hiempsal avait t tu par les Numides cause de sa
+cruaut, qu'Adherbal avait t l'agresseur, et qu'aprs avoir t vaincu
+il venait se plaindre de n'avoir pas fait tout le mal qu'il aurait
+souhait; que leur matre priait le snat de juger de sa conduite en
+Afrique par celle qu'il avait garde Numance, et de compter plus sur
+ses actions que sur les accusations de ses ennemis. Ils avaient employ
+en secret une loquence plus efficace que celle des paroles; et elle eut
+tout son effet. A l'exception d'un petit nombre de snateurs qui
+conservaient encore quelques sentiments d'honneur, et n'taient pas
+vendus l'injustice, tout le reste pencha du ct de Jugurtha. Il fut
+rsolu qu'on enverrait sur les lieux des commissaires pour partager
+galement les provinces entre les deux frres. On peut bien juger que
+Jugurtha n'pargna pas l'argent. Le partage fut fait entirement son
+avantage, en gardant nanmoins quelque apparence d'quit.
+
+Ce premier succs enfla son courage et augmenta sa hardiesse. Il attaque
+son frre force ouverte; et, pendant que celui-ci s'amuse envoyer
+vers les Romains, il enlve plusieurs de ses places, pousse toujours ses
+conqutes, et, aprs le gain d'une bataille, l'assige lui-mme dans
+Cirta, capitale de son royaume. Cependant surviennent des dputs de
+Rome, avec ordre de dclarer aux deux princes, de la part du snat et du
+peuple, qu'ils aient mettre bas les armes et faire cesser toute
+hostilit. Jugurtha, aprs avoir protest de son profond respect et de
+sa parfaite soumission pour les ordres du peuple romain, ajouta qu'il ne
+croyait pas que son intention ft de l'empcher de dfendre sa propre
+vie contre les embches de son frre: qu'au reste, il enverrait au plus
+tt Rome pour informer le snat de sa conduite. Par cette rponse
+vague, il luda les ordres du snat, et ne laissa pas mme aux dputs
+la libert d'aller trouver Adherbal.
+
+Quelque serr qu'il ft dans la place, il trouva le moyen d'crire
+Rome pour implorer le secours du peuple romain contre un frre qui le
+tenait assig depuis cinq mois, et qui en voulait sa vie. Quelques
+snateurs taient d'avis que, sans perdre de temps, on dclart la
+guerre Jugurtha; mais son crdit l'emporta encore, et l'on se contenta
+d'ordonner une dputation compose de snateurs de grand poids, du
+nombre desquels tait milius Scaurus, homme puissant dans la noblesse,
+factieux, et qui cachait de grands vices sous une apparence de probit.
+Jugurtha fut d'abord effray, mais il sut luder aussi leur demande, et
+les renvoya sans rien conclure. Alors Adherbal, n'ayant plus aucune
+ressource, se rendit, condition qu'il aurait la vie sauve; mais il fut
+gorg sur-le-champ, et un grand nombre de Numides avec lui.
+
+Malgr l'horreur que cette nouvelle excita Rome, l'argent de Jugurtha
+lui fit encore trouver des dfenseurs dans le snat. Mais C. Memmius,
+tribun du peuple, homme vif et ennemi de la noblesse, engagea le peuple
+ ne pas souffrir qu'un crime si horrible demeurt impuni. La guerre fut
+donc dclare Jugurtha. [Marge: AN. M. 3894 ROM. 638. AV. J. C. 110.]
+Le consul Calpurnius Bestia en fut charg.[373] Il avait d'excellentes
+qualits; mais elles taient gtes et rendues inutiles par son avarice.
+Scaurus partit avec lui. Ils emportrent d'abord plusieurs places; mais
+l'argent de Jugurtha arrta ces conqutes[374]; Scaurus mme, qui
+jusque-l avait paru fort vif contre ce prince, ne put rsister une
+attaque si violente. On fit un trait. Jugurtha parut se rendre au
+peuple romain. Trente lphants, quelques chevaux, et une somme d'argent
+fort mdiocre, furent remis entre les mains du questeur.
+
+[Note 373: Mult bonque artes animi et corporis erant, quas omnes
+avaritia prpediebat. [c. 28.]]
+
+[Note 374: Magnitudine pecuni a bono honestoque in pravum
+abstractus est.]
+
+L'indignation publique clata pour-lors Rome. Le tribun Memmius
+chauffa les esprits par ses discours. Il fit nommer Cassius, qui tait
+prteur, pour aller trouver Jugurtha, et l'engager venir Rome sous
+la garantie du peuple romain, afin qu'en sa prsence on examint qui
+taient ceux qui avaient reu de l'argent. Il ne put se dispenser de s'y
+rendre. Sa vue ranima la colre du peuple; mais un tribun, corrompu
+force de prsents, trana l'assemble en longueur, et enfin la dissipa.
+Un prince numide, petit-fils de Masinissa, qui se nommait Massiva, et
+tait pour-lors Rome, fut conseill de demander le royaume de
+Jugurtha. Celui-ci le sut, et le fit gorger au milieu de Rome. Le
+meurtrier fut arrt, et mis entre les mains de la justice; et Jugurtha
+eut ordre de se retirer de l'Italie. Ce fut pour-lors que, sortant de la
+ville, et tournant plusieurs fois ses regards de ce ct-l, il dit
+"[375]que Rome n'attendait pour se vendre qu'un acheteur, et qu'elle
+prirait s'il s'en trouvait un."
+
+[Note 375: Postquam Rom egressus est, fertur sp tacitus e
+respiciens, postrem dixisse, _Urbem venalem et matur perituram, si
+emptorem invenerit_. [c. 35.]]
+
+La guerre recommence donc de nouveau. Elle russit fort mal, d'abord par
+la nonchalance, et peut-tre par la connivence du consul Albinus; puis,
+lorsqu'il fut retourn Rome pour y tenir les assembles, par
+l'ignorance de son frre Aulus, qui, ayant engag l'arme dans un dfil
+d'o elle ne pouvait sortir, se rendit honteusement l'ennemi, qui fit
+passer les Romains sous le joug, et leur fit promettre qu'ils
+sortiraient de Numidie dans l'espace de dix jours.
+
+Il est ais de juger comment une paix si ignominieuse, conclue sans
+l'autorit du peuple, fut regarde Rome. On n'y conut de bonnes
+esprances pour le succs de cette guerre, que lorsque le soin en fut
+confi au consul L. Mtellus.[376] A toutes les autres vertus d'un
+excellent gnral il joignait un parfait dsintressement, qualit la
+plus essentielle alors contre un ennemi tel que Jugurtha, qui jusque-l,
+pour vaincre, avait moins employ l'pe que l'argent. Il trouva
+Mtellus invincible de ce ct-l comme de tout autre: il fallut donc
+payer de sa personne et de son courage, au dfaut de cette ressource qui
+commena lui manquer. Aussi fit-il des efforts extraordinaires; et
+tout ce qu'on peut attendre de la bravoure, de l'habilet, de
+l'attention d'un grand capitaine, qui le dsespoir fournit de
+nouvelles forces et de nouvelles lumires, il l'employa dans cette
+campagne, mais toujours sans succs, parce qu'il avait affaire un
+consul qui il n'chappait aucune faute, et qui ne manquait aucune
+occasion de prendre avantage sur son ennemi.
+
+[Note 376: In Numidiam proficiscitur, magn spe civium, quum
+propter artes bonas, tm maxim qud adversm divitias invictum animum
+gerebat. [c. 43.]]
+
+La grande peine de Jugurtha fut de se mettre couvert du ct des
+tratres: Depuis qu'il eut su que Bomilcar, en qui il avait une entire
+confiance, avait song attenter sur sa vie, il n'eut plus un moment de
+repos. Il ne trouvait nulle part de sret; le jour, la nuit, le
+citoyen, l'tranger, tout lui tait suspect, tout le faisait trembler;
+il ne prenait le sommeil qu' la drobe, changeant mme souvent de lit
+sans garder les biensances de son rang: quelquefois, s'veillant en
+sursaut, il prenait des armes et jetait de grands cris, tant la crainte
+le troublait et l'agitait comme un forcen.
+
+Marius servait en qualit de lieutenant sous Mtellus. Dvor
+d'ambition, il travailla d'abord secrtement le dcrier dans l'esprit
+des soldats: et, devenu bientt l'ennemi dclar et le calomniateur de
+son gnral, il vint bout, par ces voies indignes, de le supplanter et
+de se faire nommer en sa place pour terminer la guerre contre
+Jugurtha.[377] Quelque force d'ame qu'et d'ailleurs Mtellus, il fut
+abattu par ce coup imprvu, qui lui arracha des larmes et des discours
+peu dignes d'un grand homme comme lui. Il y avait en effet dans le
+procd de Marius une noirceur affreuse, qui montre clairement ce que
+c'est que l'ambition, et comment elle est capable d'touffer dans
+quiconque s'y livre tout sentiment d'honneur et de probit. Mtellus,
+ayant pris soin d'viter la rencontre d'un successeur dont la seule vue
+aurait t pour lui un cruel tourment, arriva Rome, o il fut reu
+avec un applaudissement gnral.[Marge: AN. M. 3898 ROM. 642.] L'honneur
+du triomphe lui fut accord, et il prit le surnom de _Numidicus_.
+
+[Note 377: Quibus rebus supra bonum atque honestum perculsus, neque
+lacrymas tenere, neque moderari linguam: vir egregius in aliis artibus,
+nimis molliter gritudinem pati. [c. 81.]]
+
+J'ai cru devoir rserver pour l'histoire romaine le dtail des actions
+particulires qui se sont passes en Afrique sous Mtellus et sous
+Marius, dont Salluste nous a laiss un rcit fort circonstanci dans son
+admirable histoire de Jugurtha. Je me hte de venir la fin de cette
+guerre.
+
+Jugurtha, dans la droute de ses affaires, avait eu recours Bocchus,
+roi des Maures, dont il avait pous la fille. La Mauritanie est un pays
+qui s'tend depuis la Numidie jusque par-del les bords de la mer qui
+rpondent l'Espagne. A peine le nom du peuple romain y tait-il connu;
+et cette nation, de son ct, tait absolument inconnue aussi aux
+Romains. Jugurtha fit entendre son beau-pre que, s'il laissait
+subjuguer la Numidie, son pays aurait sans doute le mme sort, d'autant
+plus que les Romains, ennemis dclars de la royaut, semblaient avoir
+jur la ruine de tous les trnes. Il engagea donc Bocchus entrer en
+ligue avec lui contre eux, et il en reut diffrentes reprises des
+secours fort considrables.
+
+Cette liaison qui, de part et d'autre, n'tait fonde que sur l'intrt,
+n'avait jamais t bien ferme entre eux. Une dernire dfaite de
+Jugurtha acheva d'en rompre tous les noeuds. Bocchus conut le noir
+dessein de livrer son gendre aux Romains. Dans cette vue, il avait crit
+ Marius de lui envoyer un homme de confiance. Sylla lui parut fort
+propre pour cette ngociation. C'tait un jeune officier d'un rare
+mrite, qui servait sous lui en qualit de questeur. Il ne craignit
+point de se mettre la discrtion du barbare, et il y alla. Quand il
+fut arriv, Bocchus, qui, selon le gnie de la nation, ne se piquait pas
+beaucoup de fidlit, et qui de moment autre changeait de dessein,
+dlibre s'il ne le livrerait pas lui-mme Jugurtha. Il demeura
+long-temps dans cette incertitude, combattu en lui-mme par des penses
+toutes contraires; et le changement subit qu'on voyait sur son visage,
+dans son air, dans tout son maintien, marquait assez ce qui se passait
+dans son esprit. Enfin, revenant son premier dessein, il fit ses
+conditions avec Sylla, et lui remit entre les mains Jugurtha, qui fut
+conduit aussitt Marius.
+
+[Marge: Plut. in vit. Marii. [c. 10]] [378]Sylla, dit Plutarque, se
+conduisit dans cette occasion en jeune homme avide et altr de gloire,
+dont il commenait tout rcemment goter la douceur. Au lieu
+d'attribuer son gnral l'honneur de cet vnement, comme son devoir
+l'y obligeait, et comme ce doit tre une rgle inviolable, il s'en
+rserva la plus grande partie, et fit faire un anneau qu'il portait
+toujours, o il tait reprsent recevant Jugurtha des mains de Bocchus,
+et il affecta dans la suite de s'en servir toujours pour son cachet.
+Marius, piqu jusqu'au vif de cette espce d'insulte, ne la lui pardonna
+jamais. Et ce fut l l'origine et la semence de cette haine implacable
+qui clata depuis entre ces deux Romains, et qui cota tant de sang la
+rpublique.
+
+[Note 378: [Grec: Oia neos philotimos, arti doxs gegeumenos, ouk
+venke metris to eutuchma.] (PLUT. Prcept. reip. ger. p. 806.)]
+
+[Marge: Plut. ibid. AN. M. 3901 ROM. 645. AV. J. C. 103.] Marius entra
+en triomphe dans Rome, faisant voir aux Romains un spectacle qu'ils
+avaient de la peine croire, mme en le voyant, Jugurtha captif: cet
+ennemi redoutable, pendant la vie duquel on n'avait os esprer de voir
+la fin de cette guerre, tant son courage tait ml de ruses et de
+finesses, et son gnie fertile en nouvelles ressources au milieu des
+malheurs les plus dsesprs. On dit que dans la marche du triomphe il
+perdit l'esprit, qu'aprs la crmonie il fut men en prison, et que les
+sergents, se htant d'avoir sa dpouille, lui dchirrent toute sa robe,
+et lui arrachrent les deux bouts des oreilles pour avoir les pendants
+qu'il y portait. En cet tat, il fut jet tout nu et plein d'effroi dans
+une fosse profonde, o il passa six jours entiers lutter contre la
+faim et contre la crainte de la mort, ayant toujours conserv jusqu'au
+dernier soupir un dsir ardent de la vie: digne fin, ajoute Plutarque,
+digne rcompense de ses forfaits, s'tant toujours cru tout permis pour
+assouvir son ambition, ingratitude, perfidie, noires trahisons, cruauts
+sanglantes et barbares.
+
+Juba, roi de Mauritanie, a fait trop d'honneur aux lettres et aux
+sciences pour tre entirement omis dans l'histoire de la famille de
+Masinissa, dont son pre, nomm aussi Juba, tait arrire-petit-fils, et
+petit-fils de Gulussa. Juba le pre se signala dans la guerre, entre
+Csar et Pompe par son attachement inviolable au parti du dernier. Il
+se donna la mort aprs la bataille [Marge: AN. M. 3959 ROM. 703.] de
+Thapse, o ses troupes et celles de Scipion furent entirement dfaites.
+Juba son fils, encore enfant, fut livr au vainqueur, qui en fit un des
+principaux ornements de son triomphe. Il parat qu'on prit grand soin de
+son ducation Rome, o il acquit des lumires qui dans la suite
+l'galrent aux plus savants hommes qu'ait jamais eus la Grce. Il ne
+quitta le sjour de cette ville que pour aller prendre possession des
+tats de son pre. Auguste les lui rendit lorsque, par la mort [Marge:
+AN. M. 3974 ROM. 719. AV. J. C. 30.] d'Antoine, il se vit le matre
+absolu de disposer des provinces de l'empire. Juba, par la douceur de
+son rgne, gagna le coeur de tous ses sujets. Sensibles ses bienfaits,
+ils le mirent au nombre de leurs dieux. Pausanias [Marge: [Pausan.
+Attic. c. 17.]] parle d'une statue que les Athniens lui avaient rige.
+Il tait bien juste qu'une ville de tout temps consacre aux Muses
+donnt des marques publiques de son estime un roi qui tenait un rang
+illustre parmi les savants. Suidas[379] attribue ce prince plusieurs
+ouvrages, dont aujourd'hui il ne nous reste que des fragments. Il avait
+crit[380] de l'histoire d'Arabie, des antiquits d'Assyrie, des
+antiquits romaines, de l'histoire des thtres, de celle de la peinture
+et des peintres, de la nature et des proprits de diffrents animaux,
+de la grammaire, et d'autres matires semblables[381], dont on peut voir
+le dnombrement dans la petite dissertation de M. l'abb Sevin sur la
+vie et sur les ouvrages de Juba le jeune, d'o j'ai tir le peu que j'en
+ai dit ici.
+
+[Note 379: In voce [Grec: Iobas].]
+
+[Note 380: Tom. IV des Mmoires de l'Acadmie des Belles-Lettres, p.
+457.]
+
+[Note 381: Il ne faut pas oublier ses Commentaires sur l'Afrique,
+tirs principalement des livres carthaginois. (AMM. MARCELL. XII, c.
+15.)
+
+Ajoutons, comme un fait important, que ce prince, s'occupant avec ardeur
+des progrs de la gographie, avait fait reconnatre par ses vaisseaux
+les les _Fortunes_, actuellement les les _Canaries_.--L.]
+
+
+ FIN DU TOME PREMIER DE L'HISTOIRE ANCIENNE.
+
+
+
+
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ TABLE DES MATIRES
+ CONTENUES
+ DANS LE TOME PREMIER.
+
+--------------------------------------------------------------------
+
+ Pages.
+ Avertissement de l'auteur des observations et
+ claircissements historiques joints cette dition. V
+ loge de Rollin, par M. Saint-Albin Berville. XIII
+ pitre ddicatoire. XXXVII
+
+ PRFACE.
+
+ I. Utilit de l'Histoire profane, sur-tout par rapport
+ la religion. XLIII
+ II. Observations particulires sur cet ouvrage. LXVI
+ Avertissements de l'auteur rpandus dans l'in-12, en
+ diffrents tomes, et runis ici tous ensemble. LXXVII
+ dition des principaux auteurs grecs cits dans l'Hist.
+ ancienne. XCVII
+
+ AVANT-PROPOS.
+
+ Origine et progrs de l'tablissement des royaumes. 1
+
+ LIVRE PREMIER.
+
+ HISTOIRE ANCIENNE DES GYPTIENS.
+
+ PREMIRE PARTIE.
+
+ Description de l'gypte, et de ce qui s'y trouve de plus
+ remarquable. 7
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ Thbade. 9
+
+ CHAPITRE II.
+
+ gypte du milieu ou Heptanome. 11
+ I. Oblisques. 13
+ II. Pyramides. 15
+ III. Labyrinthe. 20
+ IV. Lac de Moeris. 21
+ V. Dbordement du Nil. 24
+
+ 1. Sources du Nil. 25
+ 2. Cataractes du Nil. 26
+ 3. Causes du dbordement. 28
+ 4. Temps et dure du dbordement. 29
+ 5. Mesure du dbordement. 31
+ 6. Canaux du Nil. Pompes. P. 33
+ 7. Fcondit cause par le Nil. 35
+ 8. Double spectacle caus par le Nil. 38
+ 9. Canal de communication entre les deux mers par le Nil. 39
+
+ CHAPITRE III.
+
+ Basse gypte. 41
+
+ SECONDE PARTIE.
+
+ Des moeurs et coutumes des gyptiens. 49
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ De ce qui regarde les rois et le gouvernement. 50
+
+ CHAPITRE II.
+
+ Des prtres et de la religion des gyptiens. 57
+ I. Culte de diffrentes divinits. 60
+ II. Crmonies des funrailles. 68
+
+ CHAPITRE III.
+
+ Des soldats et de la guerre. 72
+
+ CHAPITRE IV.
+
+ De ce qui regarde les sciences et les arts. 75
+
+ CHAPITRE V.
+
+ Des laboureurs, des pasteurs, des artisans. 79
+
+ CHAPITRE VI.
+
+ De la fcondit de l'gypte. 84
+
+ TROISIME PARTIE.
+
+ Histoire des rois d'gypte. 92
+ Rois d'gypte. 95
+
+ LIVRE SECOND.
+
+ HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.
+
+ PREMIRE PARTIE.
+
+ Caractre, moeurs, religion et gouvernement des
+ Carthaginois. 141
+
+ I. Carthage forme sur le modle de Tyr, dont elle tait
+ une colonie. 141
+ II. Religion des Carthaginois. 143
+ III. Forme du gouvernement de Carthage. 150
+
+ Sufftes. 151
+ Le snat. 152
+ Le peuple. 154
+ Le tribunal des cent. 154
+ Dfauts du gouvernement de Carthage. 156
+
+ IV. Commerce de Carthage. Premire source de ses richesses
+ et de sa puissance. 159
+ V. Mines d'Espagne. Seconde source des richesses et de la
+ puissance de Carthage. 161
+ VI. La guerre. 163
+ VII. Les sciences et les arts. 168
+ VIII. Caractre, moeurs, qualits des Carthaginois. 172
+
+ SECONDE PARTIE.
+
+ Histoire des Carthaginois. 176
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ Fondation de Carthage et ses accroissements jusqu' la
+ premire guerre punique. 176
+ Conqutes des Carthaginois en Afrique. 181
+ Conqutes des Carthaginois en Sardaigne, etc. 182
+ Conqutes des Carthaginois en Espagne. 183
+ Conqutes des Carthaginois en Sicile. 187
+
+ CHAPITRE II.
+
+ Histoire de Carthage, depuis la premire guerre punique
+ jusqu' sa destruction. 226
+ Article I. Premire guerre punique. 227
+ Art. II. Guerre de Libye, ou contre les mercenaires. 254
+ Art. III. Seconde guerre punique. 269
+ Causes loignes et prochaines de la seconde guerre punique. 270
+ Dclaration de la guerre. 278
+ Commencement de la seconde guerre punique. 280
+ Passage du Rhne. 282
+ Marche qui suivit le passage du Rhne. 284
+ Passage des Alpes. 288
+ Entre dans l'Italie. 293
+ Combat de cavalerie prs du Tsin. 294
+ Bataille de la Trbie. 298
+ Bataille de Trasimne. 304
+ Conduite d'Annibal par rapport Fabius. 308
+ tat des affaires en Espagne. 314
+ Bataille de Cannes. 315
+ Quartier d'hiver pass Capoue par Annibal. 323
+ Affaires d'Espagne et de Sardaigne. 327
+ Mauvais succs d'Annibal. Siges de Capoue et de Rome. 328
+ Dfaite et mort des deux Scipions en Espagne. 330
+ Dfaite et mort d'Asdrubal. 332
+ Scipion se rend matre de toute l'Espagne. Il est nomm
+ consul, et passe en Afrique. Annibal y est rappel. 336
+ Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique suivie du combat. 341
+ Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la
+ seconde guerre punique. 344
+ Courte rflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de
+ la seconde guerre punique. 349
+ Intervalle entre la seconde et la troisime guerre punique. 351
+ I. Suite de l'histoire d'Annibal. 351
+ Annibal entreprend et vient bout de rformer Carthage la
+ justice et les finances. 352
+ Retraite et mort d'Annibal. 355
+ loge et caractre d'Annibal. 364
+ II. Diffrends entre les Carthaginois et Masinissa, roi
+ de Numidie. 369
+
+ Art. IV. Troisime guerre punique. 377
+ Digression sur les moeurs et le caractre du second Scipion
+ l'Africain. 407
+ Histoire de la famille et de la postrit de Masinissa. 416
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by
+Charles Rollin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Histoire ancienne Tome I, par Rollin</title>
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+Project Gutenberg's Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by Charles Rollin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Oeuvres Completes de Rollin Tome 1
+ Histoire Ancienne Tome 1
+
+Author: Charles Rollin
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+Editor: Jean-Antoine Letronne
+
+Release Date: January 3, 2009 [EBook #27694]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>ŒUVRES</h2>
+
+<h5>COMPLÈTES</h5>
+
+<h1>DE ROLLIN.</h1>
+
+<h4>NOUVELLE ÉDITION,</h4>
+
+<h5>ACCOMPAGNÉE D'OBSERVATIONS ET D'ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES,</h5>
+
+<h3>PAR M. LETRONNE,</h3>
+
+<h5>MEMBRE DE L'INSTITUT</h5>
+
+<h6>(ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES).</h6>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>HISTOIRE ANCIENNE.</h3>
+
+<h3>TOME I.</h3>
+<br><br>
+
+<p class="mid">PARIS,<br>
+
+DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,</p>
+
+<h5>IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT, RUE JACOB, No 24.</h5>
+<hr class="short">
+
+<h4>M DCCC XXI.</h4>
+
+<br><br>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="III" id="III">III</a></span></p>
+
+<h3>ŒUVRES</h3>
+
+<h6>COMPLÈTES</h6>
+
+<h2>DE ROLLIN.</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<h5>TOME PREMIER.</h5>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="IV" id="IV">IV</a></span></p>
+
+<pre>
+
+ À PARIS,
+
+ { FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, Libraires,
+ { rue Jacob, no 24;
+CHEZ{ LOUIS JANET, Libraire, rue St-Jacques, no 59;
+ { BOSSANGE, Libraire, rue de Tournon, no 6;
+ { VERDIÈRE, Libraire, quai des Augustins, no 25.
+</pre>
+
+<br><br>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="V" id="V">V</a></span></p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>AVERTISSEMENT</h2>
+
+<h4>DE L'AUTEUR</h4>
+
+<h5>DES OBSERVATIONS ET ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES</h5>
+
+<h6>JOINTS À CETTE ÉDITION.</h6>
+
+<hr>
+
+<p>Depuis long-temps on sentait la nécessité d'une
+édition critique des œuvres historiques de Rollin.
+Il est en effet reconnu que Rollin n'a point également
+soigné toutes les parties du grand ensemble
+d'histoire dont il a fait présent à la France. Ne
+pouvant examiner avec assez d'attention le sens de
+certains passages difficiles qui auraient exigé un
+examen approfondi, il a dû s'en rapporter quelquefois
+à des versions inexactes. Le temps lui a
+manqué pour remonter toujours à la source des
+faits: et souvent il a incorporé dans son ouvrage
+les résultats des travaux de ses prédécesseurs, sans
+les soumettre à l'épreuve d'un nouvel examen: c'est
+ce qu'il avoue cent fois avec une franchise et une
+candeur admirables.</p>
+
+<p>On ne saurait donc être surpris de ce que ses
+ouvrages historiques renferment quelques erreurs
+<span class="pagenum"><a name="VI" id="VI">VI</a></span>
+de détail, dont une critique malveillante s'est servie
+pour tâcher de décréditer ces ouvrages. Dans
+le siècle dernier, Rollin a été violemment attaqué
+par des pédants jaloux du succès de son Histoire
+ancienne, ou par des hommes qui ne lui pardonnaient
+point d'avoir composé un livre d'histoire
+dicté par l'amour de la religion. Les critiques
+pointilleuses et mesquines d'un abbé Bellanger,
+qui voulait faire croire que Rollin ne savait pas un
+mot de grec; les sarcasmes de Voltaire, répétés
+par mille échos, ont contribué à répandre l'opinion,
+nous dirons le préjugé, que l'Histoire ancienne
+et l'Histoire romaine fourmillent de contre-sens,
+et sont remplies d'erreurs de tout genre, de
+réflexions niaises et puériles, de contes rassemblés
+sans critique. Ils n'ont pu réussir à en faire abandonner
+la lecture; mais ils en ont diminué l'autorité
+et le poids, en exagérant le nombre des fautes qui
+peuvent s'y trouver.</p>
+
+<p>Il nous a paru qu'un moyen efficace de rendre
+à ces ouvrages une grande partie de l'autorité
+qu'on a voulu leur faire perdre; de les relever
+dans l'opinion des juges éclairés; de ramener les
+lecteurs prévenus, ou qui manquent du loisir nécessaire
+pour examiner les faits par eux-mêmes;
+c'était de réduire à leur juste valeur les critiques
+dont les écrits de Rollin ont été l'objet, en publiant
+<span class="pagenum"><a name="VII" id="VII">VII</a></span>
+pour la première fois une édition qui offrît,
+sur les endroits vraiment fautifs, les rectifications
+et les éclaircissements nécessaires.</p>
+
+<p>Le traducteur<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> italien de l'Histoire ancienne avait
+déjà essayé de suppléer à quelques défauts qu'il
+avait cru remarquer dans cette histoire; mais nous
+n'approuvons nullement la méthode qu'il a suivie,
+d'insérer une multitude d'additions dans le texte
+même: à l'inconvénient d'être diffuses et fort insignifiantes,
+ces additions joignent celui de dénaturer
+l'ouvrage original.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> <i>Storia Antica</i> di Carlo ROLLIN, etc. Genova, MDCCXCII.</blockquote>
+
+<p>Notre méthode est entièrement différente. En
+premier lieu, nous conservons absolument intact
+le texte original, pour lequel nous avons suivi
+l'édition in-4°, imprimée sous les yeux de l'auteur;
+toutes les citations, les notes, ont été textuellement
+reproduites; nous ne nous sommes permis de changements
+que pour corriger les nombreuses inexactitudes
+qui s'étaient glissées dans l'orthographe de
+certains noms propres, dans l'indication des auteurs
+cités; ou les fautes qui défiguraient plusieurs
+citations de textes grecs et latins.</p>
+
+<p>Nos observations sont rejetées au bas des pages,
+et se trouvent ainsi entièrement séparées du texte.
+Il y avait, dans cette méthode même, un écueil à
+redouter; c'était de multiplier ou d'étendre les
+<span class="pagenum"><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></span>
+notes et les observations, au point de faire réellement
+un ouvrage à côté de celui de Rollin, et de
+surcharger le sien d'un appareil scientifique tout-à-fait
+déplacé, qui eût brisé continuellement la narration,
+et en eût détruit l'intérêt. Nous croyons
+avoir évité cet écueil, en nous renfermant dans les
+limites indiquées par la nature même de l'ouvrage.
+Nos observations, bornées à ce qu'il y a d'essentiel,
+sont de deux espèces: les unes ont pour objet de
+rectifier une erreur de fait, une traduction fautive;
+les autres contiennent, soit l'indication d'une particularité
+négligée par l'historien, mais nécessaire
+pour la connaissance parfaite du trait historique qu'il
+rapporte; soit la discussion des motifs qu'on peut
+avoir de douter des faits qu'il a présentés comme
+certains, ou de croire à quelques autres qu'il a
+donnés comme douteux. Ces notes sont en général
+fort courtes et précises: quelques-unes, en petit
+nombre, ont plus d'étendue; mais l'importance ou
+l'intérêt du sujet rendait nécessaires de plus grands
+développements.</p>
+
+<p>Il est presque inutile d'avertir que nos observations
+ne portent que sur des faits matériels, jamais
+sur des opinions: les digressions de l'auteur, ses réflexions,
+sa manière de voir et de juger les choses,
+de saisir les rapports de l'histoire profane avec l'histoire
+sacrée, constituent son caractère particulier,
+<span class="pagenum"><a name="IX" id="IX">IX</a></span>
+pour ainsi dire sa physionomie; et nous en avons
+scrupuleusement respecté les traits. Sans doute, il
+nous eût été facile de mettre quelquefois notre
+opinion en regard de celle de l'auteur; mais quelle
+eût été la plus vraie des deux?</p>
+
+<p>Nous nous sommes également interdit des discussions
+générales sur la chronologie de l'ancienne
+Égypte et de l'empire d'Assyrie. Rollin a sur-tout
+évité toute discussion approfondie sur ce sujet; il
+s'est contenté de suivre principalement Ussérius et
+Fréret: il a le soin d'en prévenir ses lecteurs. Que
+les systèmes de ces hommes habiles prêtent à quelques
+difficultés, c'est ce dont nous ne faisons nul
+doute: il faudrait de longues discussions pour les faire
+ressortir, et sur-tout pour les lever; et, quand on
+y parviendrait, serait-on sûr de ne les avoir point
+remplacées par d'autres difficultés plus grandes
+encore? En de telles matières, où l'on voit autant
+d'opinions différentes qu'il y a de gens qui s'en
+occupent, le difficile n'est pas de faire un système,
+c'est d'en faire un plus probable de tous points que
+celui qu'on a la prétention de détruire. Nous nous
+sommes donc contentés de donner quelques observations
+de détail.</p>
+
+<p>Nous en dirons autant des notions géographiques
+par lesquelles Rollin a commencé l'histoire de
+chaque pays: ces notions sont toujours incomplètes,
+<span class="pagenum"><a name="X" id="X">X</a></span>
+mais évidemment l'auteur n'a pas voulu en dire davantage;
+il le pouvait sans peine. Nous nous sommes
+donc bornés à quelques notes sur ce qui pouvait
+s'y trouver d'inexact, sans insister davantage; d'autant
+plus qu'il n'y a pas maintenant de petit livre
+de géographie qui ne renferme plus de détails sur
+ce sujet.</p>
+
+<p>Un article important, et qui avait besoin de rectifications
+continuelles, est celui de l'évaluation
+des mesures et des monnaies anciennes: les recherches
+qu'on a faites depuis Rollin ont modifié
+sensiblement celle qu'il avait adoptée. Pour les
+mesures itinéraires, nous nous sommes servis des
+travaux les plus récents. L'évaluation des monnaies
+grecques et romaines a été établie sur les bases
+dont nous avons démontré la certitude dans un
+ouvrage spécial<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. A la fin de l'histoire romaine,
+nous placerons un exposé des principes sur lesquels
+reposent ces diverses évaluations, et des
+tableaux dressés d'après ces principes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> <i>Considérations générales sur
+l'évaluation des monnaies grecques
+et romaines et sur la valeur de l'or
+et de l'argent avant la découverte
+de l'Amérique</i>, chez F. Didot.</blockquote>
+
+<p>Toutes les notes qui nous appartiennent sont
+suivies de la lettre--L.</p>
+
+<p>Quand il nous arrive de compléter une note de
+l'auteur, par une addition qui nous paraît nécessaire,
+<span class="pagenum"><a name="XI" id="XI">XI</a></span>
+cette addition est précédée des deux traits ==, et
+suivie de la même lettre--L.</p>
+
+<p>Quelquefois, nous avons jugé à propos de mettre
+en marge une citation qui avait échappé à l'auteur;
+ou l'indication du livre et de la page, quand il ne
+l'a point mise: ces additions marginales sont renfermées
+entre crochets [].</p>
+
+<p>Nous ferons quelques modifications et additions
+à l'atlas de d'Anville qu'on joint ordinairement aux
+œuvres de Rollin: elles seront spécifiées dans un
+avertissement particulier qui sera mis en tête de cet
+atlas.</p>
+
+<p class="rig">L.</p><br>
+
+<p>Paris, 20 décembre 1820.</p>
+
+<hr class="short">
+<br><br><br>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></span></p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>ÉLOGE</h2>
+
+<h1>DE ROLLIN,</h1>
+
+<h4>DISCOURS</h4>
+
+<h6>QUI A REMPORTÉ LE PRIX D'ÉLOQUENCE</h6>
+
+<h5>DÉCERNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE,</h5>
+
+<h6>DANS SA SÉANCE DU 27 AOÛT 1818;</h6>
+
+<h4>PAR SAINT-ALBIN BERVILLE,</h4>
+
+<h6>AVOCAT À LA COUR ROYALE DE PARIS.</h6>
+
+<hr class="short">
+
+<p class="rig">Nocturnâ versate manu, versate diurnâ.
+HORAT.</p><br><br>
+
+<p>La nature commence l'homme, et l'éducation l'achève.
+Par elle, ses facultés deviennent des talents; ses penchants,
+des vertus; par elle se perpétuent d'âge en âge,
+avec les traditions de la science, les leçons de la sagesse.
+Aussi, dans l'antiquité, voyons-nous l'éducation exciter
+constamment la sollicitude des philosophes et des législateurs.
+Lycurgue fonde sur son pouvoir les lois qu'il
+donne à son peuple; Platon, le code qu'a rêvé son génie;
+magistrat et père à-la-fois, Caton honore la pourpre
+consulaire par les fonctions d'instituteur. Et certes, s'il
+<span class="pagenum"><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></span>
+est un art digne de l'estime des sages, c'est celui qui se
+propose pour objet la perfection de l'homme: art aussi
+grand dans son but qu'immense dans ses détails; d'autant
+plus noble, qu'il n'offre point, pour les soins qu'il
+commande, pour les devoirs qu'il impose, le dédommagement
+flatteur de la célébrité; d'autant plus délicat,
+qu'il faut montrer la vérité à des yeux faibles encore,
+éclairer l'intelligence sans instruire les passions, et préparer
+les triomphes de la vertu sans altérer la sécurité
+de l'innocence!</p>
+
+<p>Rollin servit l'enseignement par ses travaux; il honora
+sa carrière par des talents et des vertus. Pour le louer,
+il suffit de raconter ce qu'il a fait, de montrer ce qu'il
+a été. Je n'offenserai point, par le faste de mes louanges,
+la mémoire d'un sage: je parlerai rarement de sa gloire;
+mais je parlerai souvent de sa bonté, et sans doute son
+ombre ne repoussera point cet éloge.</p>
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3>
+
+<p>Lorsqu'après la chute de l'empire d'Occident cette
+belle partie de l'Europe perdit la civilisation qu'elle devait
+aux Romains, les écrits des anciens y conservèrent
+le germe d'une civilisation nouvelle. Mais ce germe resta
+long-temps stérile. Des institutions barbares opposaient
+une barrière aux progrès de l'esprit humain; les peuples
+n'existaient que pour la servitude, les grands n'existaient
+que pour les combats; l'instruction était renfermée dans
+les cloîtres, et plusieurs siècles dûrent s'écouler avant
+qu'elle pût se répandre dans les rangs de la société.
+Mais lorsqu'enfin le temps eut amené dans l'ordre politique
+une révolution salutaire, les études commencèrent
+à refleurir: c'est alors qu'un établissement dont l'origine
+se perd dans la nuit des âges, l'Université, exerça sur
+l'enseignement une utile influence. L'éducation, auparavant
+<span class="pagenum"><a name="XV" id="XV">XV</a></span>
+livrée au hasard, prit dans son sein une forme
+régulière: son indépendance jeta quelques idées de liberté
+parmi les générations naissantes; les traditions de
+l'antiquité hâtèrent, en se propageant, le retour des lumières;
+et la raison humaine s'affranchit par degrés des
+liens qui l'avaient tenue si long-temps captive.</p>
+
+<p>Nourri dans cette école célèbre, Rollin avait puisé
+dans les leçons des Gerson, des Hersan, les saines doctrines
+de l'enseignement, et cet amour de l'antiquité,
+qui n'est que l'amour du vrai beau en morale comme
+dans les arts. Héritier de leurs fonctions, il l'avait été
+de leurs succès: des réformes salutaires, de sages innovations,
+avaient marqué sa carrière. Une disgrâce vient
+arrêter le cours de ses travaux: l'homme de paix renonce
+sans murmure, et non sans regrets peut-être, à l'emploi
+de faire le bien; mais il sait rendre sa retraite utile encore:
+il lègue à l'enseignement public les fruits de sa
+longue expérience; il éclaire comme écrivain ceux qu'il
+ne lui est plus permis de guider comme instituteur.</p>
+
+<p>Rollin, dans le <i>Traité des Études</i>, n'a point prétendu,
+ainsi qu'un philosophe célèbre, refaire l'éducation sur de
+nouvelles bases; il n'a voulu que rassembler des traditions
+consacrées par l'usage. Toutefois, s'il n'a point cette
+audacieuse indépendance de l'auteur d'<i>Émile</i>, qui remonte
+par la pensée à la source de nos institutions pour
+leur imprimer, du haut de son génie, une direction
+nouvelle, il s'éloigne également de cette superstition du
+passé, qui subroge l'usage aux droits de la raison, et
+compte les années au lieu de peser les avantages. Rousseau,
+dans sa marche hardie, a poussé plus avant l'investigation
+des principes; mais, dominé par une imagination
+impérieuse, il a quelquefois abusé de la vérité.
+Rollin, plus circonspect, s'arrête avant le but plutôt que
+de s'exposer à le franchir; mais, s'il se borne à cultiver
+<span class="pagenum"><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></span>
+des vérités connues, il sait les rendre fécondes. Il n'appelle
+point les réformes, mais il les accepte des mains
+de l'expérience. Un autre écrivain, qui souvent a servi
+de guide à l'auteur du Traité des Études; qui, en voulant
+former l'orateur, s'occupe d'abord à former l'homme
+de bien, et conduit son élève à l'éloquence par la vertu,
+Quintilien, interdit aux soins paternels l'ouvrage de
+l'éducation. Il veut développer par l'émulation nos facultés
+naissantes, et paraît craindre qu'amollis par les
+douceurs de la vie domestique, l'ame ne perde son ressort
+et le corps sa vigueur. Peut-être, en prononçant
+cette exclusion rigoureuse, Quintilien n'a-t-il pas assez
+rendu justice à cette éducation qui ne sépare point ceux
+qu'unit la nature; qui permet de chercher la convenance
+la plus parfaite entre les moyens de l'élève et le caractère
+de l'institution, et rassemble sur une tête chérie une
+vigilance et des soins qui, en se disséminant, sont quelquefois
+en danger de se ralentir: peut-être, en voulant
+transporter de l'ordre politique dans l'ordre moral le
+mobile puissant, mais délicat, de l'émulation, n'a-t-il
+pas assez considéré le danger d'éveiller les passions avant
+d'avoir affermi la raison qui doit les réprimer. Quoi qu'il
+en soit, je sais gré à Rollin de s'être montré moins sévère;
+d'avoir permis à la tendresse du père de seconder quelquefois
+le zèle de l'instituteur; et sur-tout d'avoir respecté
+ces liens d'affection mutuelle, qui, formés au sein
+de la famille par l'habitude et l'intimité, préparent à
+l'ordre social la garantie des vertus domestiques.</p>
+
+<p>Mais, si l'éducation peut varier dans sa forme, son
+objet est invariable. Éclairer l'esprit par la science, la
+raison par la morale, l'ame par la religion, tels sont les
+soins que Rollin lui impose: c'est à la vertu de consacrer
+le savoir; c'est à la piété de consacrer la vertu.</p>
+
+<p>Avant que les écrivains du siècle de Louis XIV eussent
+<span class="pagenum"><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></span>
+fixé la langue française, l'enseignement dut chercher
+dans les langues anciennes des formes régulières et des
+modèles pour l'éloquence. Depuis, lorsque la France,
+grace au génie des Pascal, des Fénélon, des Racine, fut
+devenue à son tour une terre classique; l'usage, qui
+devrait être l'expression de la raison universelle, et qui
+n'est souvent que celle des erreurs dominantes, continua
+de bannir de nos écoles une langue que leurs écrits
+venaient d'illustrer. Rollin la rétablit dans ses droits: il
+en développe les avantages; et s'il ne l'égale point à celles
+de l'antiquité pour la richesse et l'harmonie, il lui accorde
+une précision, une clarté que l'antiquité n'avait point
+connue. Bientôt il nous transporte par l'étude loin de
+la terre natale; il veut agrandir notre intelligence en
+nous faisant connaître d'autres hommes, d'autres mœurs,
+d'autres sociétés. C'est alors qu'il nous conduit sur les
+rivages de la Grèce, et qu'il étale à nos regards les beautés
+de cette langue, dépositaire des plus nobles créations de
+l'esprit humain, et qui fut la langue du génie, parce
+qu'elle fut celle de la liberté. De là il nous ramène vers
+l'ancienne Rome, et nous découvre la commune origine
+de nos modernes idiomes dans cette autre langue, autrefois
+la souveraine du monde, aujourd'hui le lien des
+peuples civilisés: elle ne transmet plus les décrets des
+vainqueurs de la terre, mais elle conserve du moins les
+paisibles conquêtes de la science, et cette gloire est assez
+belle encore.</p>
+
+<p>Le langage, qui ne fut d'abord qu'un moyen de communication
+entre les hommes, devint un art, lorsque
+ces communications, en se multipliant, eurent étendu
+son usage et varié ses ressources. L'éloquence lui confia
+les vérités de la morale, les souvenirs de l'histoire, les
+découvertes de la science, les destinées des hommes et
+des peuples: la poésie l'arrondit en mètres harmonieux,
+<span class="pagenum"><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></span>
+l'orna de brillantes images. Fille de la religion et des passions
+peut-être, la poésie peut se vanter d'une ancienne
+origine et nous offre les premiers monuments que le génie
+de la parole ait élevés chez les nations. A travers l'immensité
+des âges, elle nous apparaît sous la majestueuse
+figure d'Homère, d'Homère qui, pareil aux dieux qu'il
+a chantés, semble avoir en partage une éternelle jeunesse.
+A sa suite, se présente l'antiquité tout entière,
+avec ce cortége de beautés naïves que faisait éclore, sous
+un ciel riant, l'influence d'une société vierge encore.
+Combien l'on aime à retrouver, dans ces tableaux des
+vieux âges, l'empreinte de la nature, presque effacée de
+nos sociétés modernes! Placés plus près de cette nature,
+principe éternel de tous les arts, les anciens purent saisir
+ses premiers traits, la peindre dans sa pureté native,
+et leur goût, en la retraçant, sut l'embellir encore. C'est
+elle que Rollin chérit dans leurs ouvrages; c'est elle qui
+en relève le prix aux yeux de l'homme simple et sensible:
+s'il ne retrouve plus le modèle, il est encore touché
+de l'image. En vain, dès le siècle de Louis XIV, la
+médiocrité, toujours impuissante et toujours téméraire,
+osa secouer le joug d'une légitime admiration: le génie
+moderne resta fidèle au génie de l'antiquité, et les Despréaux,
+les Racine, ne rougirent point de s'avouer les disciples
+de ceux dont peut-être ils avaient droit de se
+déclarer les rivaux. De nos jours encore, de hardis réformateurs
+ont voulu fonder en poésie une religion nouvelle,
+ils ont tenté de nous éblouir par le prestige de
+quelques beautés originales recueillies dans la littérature
+informe d'une nation voisine; mais leurs efforts n'ont pu
+ébranler les autels de l'antiquité. Ils ont indiqué à nos
+écrivains une source où l'imagination puisera quelquefois
+des couleurs; mais le goût ira toujours chercher ses modèles
+parmi ces hommes des siècles éloignés, qui furent
+<span class="pagenum"><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></span>
+nos premiers maîtres, et qu'il faudra toujours imiter,
+parce qu'ils n'ont imité que la nature.</p>
+
+<p>Admirateur sincère des anciens, Rollin n'est point
+l'adorateur de leurs défauts: il sait voir des taches dans
+leurs écrits: les anciens n'étaient-ils pas des hommes?
+mais ses principes, ses remarques, son style même, révèlent
+encore en lui le sentiment profond, le sûr discernement
+de leurs beautés. Ce même discernement ne
+brille pas moins dans les jugements qu'il porte sur ses
+contemporains; et ce n'est pas son moindre titre de
+gloire, d'avoir averti la France de la grandeur de Bossuet.</p>
+
+<p>Le nom de Bossuet rappelle celui de l'éloquence. Cette
+fille de la liberté fit long-temps retentir de ses mâles accents
+la tribune de Rome et d'Athènes. Parmi nous, lorsque
+la liberté, encore écartée du corps politique, s'était
+réfugiée tout entière au pied des autels, la chaire évangélique
+lui ouvrit un asyle, et l'orateur chrétien retrouva,
+dans le caractère sacré que la religion imprime à ses ministres,
+cette indépendance que les Cicéron et les Démosthène
+avaient trouvée dans les institutions de leur patrie.
+Mais la tribune aux harangues resta fermée pour elle, et,
+dans les règles que Rollin a tracées de cet art, on cherche
+en vain le nom de ce genre d'éloquence où l'orateur parle
+de la patrie à la patrie elle-même, et puise dans un si
+noble sujet des inspirations dignes d'un si noble théâtre.
+Un tel oubli, qui accuse les institutions contemporaines,
+ne serait plus possible aujourd'hui. Français, une gloire
+nouvelle vous attend! Déjà vos Bossuet, vos Massillon ont
+illustré par les triomphes du génie leur auguste ministère:
+à côté de leur éloquence va s'élever une éloquence rivale,
+et ses accents aussi seront sacrés; car chez les peuples
+libres, après le culte de la Divinité, il est encore une
+religion, celle de la Patrie.</p>
+
+<p>En révélant à ses élèves les beautés de la poésie et de
+<span class="pagenum"><a name="XX" id="XX">XX</a></span>
+l'éloquence, Rollin n'oublie pas des études plus austères,
+mais non moins utiles. Puisque l'éducation ne peut embrasser
+le cercle entier des connaissances humaines,
+forcé de choisir entre elles, il donne la préférence à
+celle qui nous offre les leçons les plus salutaires, à l'histoire;
+l'histoire, cette perpétuelle allégorie qui, sous les
+traits du passé, nous montre le présent et l'avenir. Il
+jette en passant un regard sur la fable, dont les riants
+mensonges ont fécondé les arts, sur les antiquités, dont
+l'étude éclaire celle de l'histoire: mais il réprouve ce
+luxe indigent de la mémoire, qui la surcharge sans l'enrichir;
+il ne veut point fatiguer l'esprit d'une instruction
+stérile, et c'est au profit de la raison qu'il cultive le
+savoir; ou plutôt, c'est l'ame qu'il veut orner des trésors
+dont il enrichit l'intelligence. L'éducation vulgaire ne se
+propose que la science pour objet: le sage voit plus loin.
+Le savoir n'est à ses yeux qu'un progrès qui nous rapproche
+de la vertu, ou qu'un instrument dont elle doit
+diriger l'usage dans l'intérêt de la patrie et de l'humanité.
+Comptables envers la société, comme envers la nature,
+de l'emploi de nos facultés, c'est à l'éducation d'en
+régler le cours, et de nous faire aimer le bien en nous
+facilitant les moyens de l'accomplir. Des études que
+Rollin nous prescrit, la première est celle de nos devoirs.
+En formant l'homme instruit, ses leçons tendent surtout
+à former l'honnête homme et le bon citoyen. Tour-à-tour
+éclairant l'exemple par le précepte, autorisant le
+précepte par l'exemple, il appelle au secours de la morale
+l'expérience des siècles passés. Les fastes de l'antiquité
+sont pour lui un répertoire inépuisable de salutaires instructions:
+c'est avec le nom d'Aristide, qu'il combat l'avarice;
+avec le souvenir de Camille, qu'il ennoblit l'amour
+de la patrie. Quelquefois, s'élevant à de plus vastes considérations,
+il examine la vertu dans son alliance avec le
+<span class="pagenum"><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></span>
+pouvoir, préparant le bonheur des hommes et la prospérité
+des états. Il ne sépare point la politique de la justice:
+comme l'auteur du Télémaque, il voudrait appliquer la
+morale à la science du gouvernement, et peut-être ce
+vœu de la vertu est-il aussi un conseil de la sagesse.</p>
+
+<p>Si de nombreux travaux n'attendaient encore mes regards,
+que j'aimerais à rappeler ces pages éloquentes de
+raison et de bonté, où le vertueux recteur, en exposant
+les devoirs des hommes qui président à l'instruction publique,
+fait, sans y songer, sa propre histoire, et se
+peint lui-même en voulant nous instruire! Est-il un plus
+beau traité de morale que ces instructions où respire une
+si tendre sollicitude, une onction si pénétrante, une si
+touchante modestie, un respect si vrai pour les mœurs,
+pour le bonheur même de cet âge où le bonheur est
+facile encore? Si la sagesse elle-même voulait parler aux
+hommes, il me semble que ce serait là son langage.</p>
+
+<p>C'est par la religion que Rollin sanctionne ses enseignements,
+et c'est par la philosophie qu'il veut nous y
+conduire; car la vraie religion est sœur de la vraie philosophie.
+Rollin ne veut point fonder sur les ruines de
+la raison le règne de la foi; il hait et la superstition qui
+l'avilit, et le fanatisme qui la déshonore. Le christianisme
+est à ses yeux la perfection de la morale, et, s'il
+évoque les vertus du paganisme, ce n'est point pour leur
+insulter par un injuste dédain, mais pour apprendre au
+chrétien que son devoir est de les surpasser. Bien éloigné
+sur-tout de cette sombre austérité qui, d'une religion
+de douceur et de paix, fait une religion de terreur,
+apprend le remords à l'innocence même et précipite
+dans l'incrédulité par le désespoir, il dit ses bienfaits et
+non ses vengeances; il rassure l'homme et ne l'effraie
+pas. J'oserais pourtant lui reprocher de s'être montré
+trop rigoureux envers la gloire. La gloire porte des fruits
+<span class="pagenum"><a name="XXII" id="XXII">XXII</a></span>
+si semblables à ceux de la vertu! Sans doute, il est plus
+pur, cet héroïsme qui se montre supérieur à l'éloge même
+et n'écoute point le retentissement de ses actions dans
+l'opinion des hommes: toutefois pardonnons d'aimer la
+louange à qui la sait mériter, et si la gloire est une erreur,
+respectons une erreur à qui le genre humain doit les Thémistocle
+et les Démosthène, les Décius et les Émile.</p>
+
+<p>Rollin, dans son premier ouvrage, avait enseigné la
+manière d'étudier l'histoire: elle va maintenant devenir
+l'objet de ses travaux. Il n'interroge point les annales
+des temps modernes, trop peu fécondes en nobles souvenirs;
+il nous montre le genre humain sortant des mains
+de la nature, et florissant sous l'influence d'une civilisation
+naissante. Héritières d'une société dégénérée, les
+sociétés modernes n'ont pu répudier entièrement cette
+funeste succession: trop long-temps leurs fastes ne présentent
+que la force érigée en loi; l'erreur, en vérité; la
+corruption sans politesse et la barbarie sans vertu. L'histoire
+de l'antiquité, au contraire, nous offre deux grands
+sujets d'étude, les institutions et les hommes. Les anciens
+furent nos maîtres dans la liberté, et cette éducation
+n'est pas leur moindre titre à notre reconnaissance.
+C'est en ramenant sur nos propres origines la lumière
+qu'ils nous avaient apportée, que nous avons retrouvé
+le germe de cette belle constitution, digne d'être enviée
+de Sparte même, et qui, balançant les pouvoirs les uns
+par les autres, leur impose à tous l'heureuse nécessité
+de la modération. C'est encore chez eux que nous admirons
+ces grandes proportions de la nature humaine,
+qui, en étonnant l'imagination, élèvent l'ame et sont
+pour la morale ce que sont pour les arts les modèles du
+beau idéal. Déjà Bossuet avait éclairé du flambeau de la
+religion cet imposant tableau: mais son ouvrage est
+plutôt fait pour être médité par l'âge mûr, que pour
+<span class="pagenum"><a name="XXIII" id="XXIII">XXIII</a></span>
+instruire la jeunesse. Dans son vol sublime, il plane sur
+toute l'histoire, mais il ne s'arrête que sur les hauteurs,
+pour y reconnaître l'empreinte d'une main divine. La
+rapidité de sa marche exclut les détails, et les détails
+sont l'instruction elle-même, quand c'est le discernement
+qui les choisit.</p>
+
+<p>Dans un cadre plus étendu, Rollin passe en revue les
+peuples les plus célèbres, parmi tant d'états qui tour-à-tour
+ont fleuri sur la terre. Au fond de ce mouvant
+tableau, l'Égypte, qui fut après l'Inde le premier berceau
+de la civilisation; la superstitieuse Égypte se laisse
+entrevoir au loin comme une statue à demi voilée, et
+cache dans la nuit des temps son origine inconnue, ses
+obscures antiquités, ses douteuses traditions, sa religion
+mystérieuse. Non loin d'elle s'élève cette fière Carthage,
+un instant la rivale de Rome, et dont les destinées
+vinrent échouer contre la puissance qui devait envahir
+le monde. Ni ses nombreux vaisseaux, ni l'or que le
+commerce attirait dans son sein, ni ces peuples qu'elle
+attelait à son char sans les unir à sa fortune, ni ces
+bandes dont elle achetait le sang mercenaire, n'ont pu
+balancer le double ascendant du patriotisme et du courage.
+Un jour, une grande infortune viendra s'asseoir
+sur ses ruines et sera consolée. Ici, j'entends, à travers
+le silence des âges, le bruit lointain des empires qui
+s'écroulent, et dont la chute retentit confusément sur
+les bords de l'Euphrate. Cyrus paraît, et sur ces vastes
+débris s'élève l'empire des Perses. Fondé par la discipline
+et la valeur, bientôt avili par le despotisme, énervé par
+la mollesse, à peine laisserait-il dans l'histoire un souvenir
+de son existence, si la Grèce ne l'y traînait à sa
+suite, comme ces vaincus qui suivaient enchaînés le
+char des triomphateurs.</p>
+
+<p>Parvenue à ces peuples dont l'existence sociale a préparé
+<span class="pagenum"><a name="XXIV" id="XXIV">XXIV</a></span>
+la nôtre, l'histoire acquiert un nouvel intérêt. Ce
+sont les archives de nos ancêtres, que Rollin met sous
+nos yeux. Originaire des contrées orientales, mais semblable
+pour elles à ces germes qui se développent loin
+de la plante qui les a produits, la civilisation va jeter
+ses racines sur le sol fécond de la Grèce. Là, s'élèvent
+sur un espace étroit vingt nations célèbres; là, fleurissent,
+aux rayons de la liberté, le génie et la vertu.
+Athènes nous montre cette liberté, portée trop loin
+peut-être, mais séduisante dans son excès même, souvent
+orageuse, toujours brillante, et couvrant ses nombreuses
+erreurs du prestige des talents et de l'héroïsme.
+Sparte, tempérant la démocratie par le pouvoir monarchique
+et la monarchie par les lois, nous offre la
+première trace de cette constitution ingénieuse, où
+l'alliance de la royauté, de l'aristocratie et du gouvernement
+populaire produit l'égalité sans confusion, l'indépendance
+sans anarchie, et la subordination sans
+esclavage. En vain le despotisme asiatique soulève contre
+ces petits états l'effort gigantesque de sa puissance: ce
+colosse d'argile vient se briser contre le bouclier d'airain
+de la liberté. C'est un beau spectacle que cette lutte
+entre la puissance et la vertu, où la vertu remporte la
+victoire!</p>
+
+<p>Éblouis de leurs prospérités, les Grecs oublient que
+l'ambition produit la servitude, et qu'aspirer à la domination,
+c'est courir à l'esclavage. Deux cités rivales se
+disputent l'empire, et déjà la Grèce indignée a vu les
+descendants de Miltiade et de Léonidas humilier devant
+un satrape les lauriers de Marathon et les cyprès des
+Thermopyles. Bientôt s'élève dans son sein une puissance
+nouvelle qui menace de l'asservir. La Grèce, abattue
+par Philippe, accepte la servitude en triomphant sous
+Alexandre, et ratifie aux champs d'Arbelles le traité
+<span class="pagenum"><a name="XXV" id="XXV">XXV</a></span>
+imposé par la victoire dans les plaines de Chéronée. Le
+Macédonien l'a vengée, mais elle a payé de sa liberté
+le plaisir de la vengeance, et ce n'est qu'avec ses chaînes
+qu'elle a terrassé son ennemi. Après la mort d'Alexandre,
+nous la verrons briser ses fers, mais pour en reprendre
+de nouveaux. La politique romaine ne l'affranchit un
+instant que pour mieux l'asservir, et la Grèce, à son
+tour, va se perdre dans ce torrent dont les flots engloutiront
+l'univers. Mais un nouveau triomphe l'attend dans
+sa défaite. Les vainqueurs vont puiser chez les vaincus
+une civilisation nouvelle, et triomphants par les armes,
+ils sont conquis par les mœurs. Rome, subjuguée par
+les arts de Corinthe et d'Athènes, met désormais son
+orgueil à devenir l'élève des peuples qu'elle a soumis, et
+ses orateurs vont perfectionner sur les rivages de la
+Grèce une éloquence qui décidera des destinées du
+monde.</p>
+
+<p>Un peuple s'offrait encore aux pinceaux de Rollin:
+bien différent des Grecs, mais non moins admirable,
+profond dans sa politique, immuable dans ses desseins,
+sage dans les succès, inébranlable aux revers. La Grèce,
+sensible, ingénieuse, avide de gloire et féconde en vertus
+héroïques, a multiplié ses titres d'illustration et peuplé
+ses annales de brillants souvenirs: Rome n'eut qu'une
+ambition, ce fut de régner sur l'univers. Dans la Grèce,
+j'admire les hommes; chez les Romains, c'est le peuple
+que j'admire. Ce peuple, calme dans la sédition même,
+respectant au sein des troubles civils les lois de l'état et
+le sang des citoyens, toujours uni contre l'ennemi du
+dehors, suivant, à travers les révolutions de son gouvernement
+et les vicissitudes de la fortune, un système
+invariable durant plusieurs siècles, présente un phénomène
+sans exemple dans l'histoire. L'aristocratie a remplacé
+chez lui le pouvoir monarchique; le gouvernement
+<span class="pagenum"><a name="XXVI" id="XXVI">XXVI</a></span>
+populaire a succédé à l'aristocratie; mais si la constitution
+change, l'esprit ne change pas. Au milieu de ces variations,
+le peuple romain marche à son but, appuyé sur
+la force de ses mœurs et sur la sagesse de sa politique.
+Il grandit, il s'élance, il renverse tout ce qui résiste: sa
+force s'accroît des succès de Pyrrhus, des triomphes
+d'Annibal. En vain le héros de Carthage est à ses portes:
+Rome assiégée est encore la cité des maîtres de la terre;
+elle n'acceptera point la paix de la main du vainqueur.
+Ses commencements ont été la rapine et le pillage: son
+terme ne sera que l'empire du monde.</p>
+
+<p>Quel peuple, si sa gloire était pure et ses vertus sans
+mélange! si la politique n'avait souvent fait taire la justice,
+et le patriotisme l'humanité! Mais ces citoyens si
+généreux oublièrent trop qu'ils étaient des hommes. Et
+qu'était-ce, après tout, que ce plan d'asservir le monde,
+conçu avec tant d'audace, suivi avec tant de constance?
+une brillante erreur, une faute imposante. Combien
+Sparte fut plus sage! ainsi que Rome, instituée pour
+la guerre, elle s'interdit les conquêtes, dont Rome fit
+l'objet de sa politique: l'une ne pouvait périr qu'en
+abandonnant son principe; l'autre devait périr par son
+principe même. Quel fruit recueillit-elle de sept cents
+ans de victoires? l'esclavage. En dévorant l'univers, elle
+engraissait une victime pour les tyrans, et enfin une
+proie pour les barbares. Chaque conquête était un progrès
+vers la décadence, chaque triomphe un pas vers la
+servitude. Son abaissement fut égal à sa grandeur, et
+ses maux ont vengé les nations qu'elle avait opprimées.
+Un rival de Tacite, Montesquieu, a, d'un pinceau
+énergique, retracé cette grande expiation: Rollin a jeté
+un voile sur cette partie du tableau: non que les prestiges
+de la prospérité, les séductions même de l'héroïsme
+aient pu imposer à sa sagesse; mais il écrivait pour
+<span class="pagenum"><a name="XXVII" id="XXVII">XXVII</a></span>
+l'adolescence, et, parmi les illusions de cet âge heureux,
+il en est une sur-tout que la sagesse elle-même doit
+respecter, celle de la vertu.</p>
+
+<p>En appelant notre admiration sur ces grands tableaux,
+Rollin ne veut pas toutefois qu'un enthousiasme légitime
+pour l'antiquité nous rende indifférents pour nos propres
+annales. Peut-être va-t-il même trop loin, lorsqu'il
+laisse entendre que les fastes du moyen âge pourraient,
+sous la main du talent, balancer les brillants souvenirs
+de la Grèce et de l'Ausonie. Mais on doit l'applaudir du
+moins d'avoir revendiqué pour l'histoire nationale le
+rang qui lui appartient dans le système des études. Ces
+anciens, que nous admirons, doivent encore être ici nos
+maîtres. Chez eux, le premier objet de l'éducation était
+de graver dans les cœurs l'amour de la patrie: en parlant
+aux enfants de la gloire de leurs pères, elle élevait leur
+courage, et les avertissait de ne point dégénérer. Aux
+jours de la prospérité, ce noble héritage entretenait une
+émulation salutaire: dans l'adversité, il conservait parmi
+les peuples cette force morale qui contraint la fortune
+à respecter le malheur, et l'orateur d'Athènes consolait
+par les trophées de Salamine les désastres de Chéronée.
+Imitons cet exemple, et, dociles aux conseils de Rollin,
+ramenons quelquefois nos regards sur les monuments
+de notre histoire. Ils nous révéleront des destinées assez
+brillantes. Il sied bien à une nation d'être orgueilleuse
+d'elle-même, à un citoyen d'être fier de sa patrie; et cet
+orgueil est plus juste encore quand cette patrie est la
+France.</p>
+
+<h3>DEUXIÈME PARTIE.</h3>
+
+<p>C'est à la jeunesse que Rollin destinait ses ouvrages:
+content d'être utile, il n'aspirait point à la renommée;
+et cependant la renommée a proclamé ses travaux. Des
+<span class="pagenum"><a name="XXVIII" id="XXVIII">XXVIII</a></span>
+mains de l'adolescence, ses écrits ont passé dans celles
+de l'âge mûr; du sein de la retraite, ils se sont répandus
+dans le monde. Quel charme les recommandait? la
+bonté. C'est elle qui fait leur éloquence, et cette éloquence
+vaut bien celle du génie: si elle fait goûter le
+livre, elle fait estimer et chérir l'auteur. Et qui, en lisant
+Rollin, pourrait ne pas l'aimer? Quelle sagesse dans ses
+paroles! quel zèle pour la vertu! quel ton de candeur
+et de simplicité! Ce n'est point la naïveté souvent hardie
+de Montaigne, la bonhomie parfois maligne de La Fontaine;
+la candeur, chez Rollin, tient à la pureté de
+l'ame, à la droiture du caractère: il a confiance en son
+lecteur. Et comment en effet être sévère avec lui? Il se
+livre à vous avec tant d'abandon! Il aime le bien de si
+bonne foi! Découvrez-vous en lui quelques prétentions?
+Aspire-t-il à faire secte? Non: ce n'est point pour lui
+qu'il sollicite nos hommages; c'est pour la vérité. Il
+n'impose point par un fastueux langage; il ne cherche
+point à nous éblouir par l'éclat d'une pompeuse éloquence;
+sa force est dans la raison: il n'entraîne point,
+il persuade; il ne veut point séduire, mais éclairer. Un
+tel succès n'a rien de brillant, mais du moins il est pur,
+et sur-tout il est durable. L'erreur peut obtenir un
+triomphe passager, quand elle a le talent pour auxiliaire;
+mais elle ne garde point ses conquêtes. On subjugue
+l'imagination, on séduit même le jugement; mais la
+conscience, plus incorruptible, se révolte contre cette
+conviction trompeuse, et la vérité, exilée de nos esprits,
+se réfugie souvent au fond de nos cœurs.</p>
+
+<p>Je n'oserais parler de l'originalité de Rollin: on me
+répondrait sans doute que ce mérite suppose la hardiesse
+de la pensée, l'énergie et la nouveauté de l'expression.
+Rarement l'homme sans passion rencontre ces tours vifs,
+ces traits frappants qui donnent au style une couleur prononcée.
+<span class="pagenum"><a name="XXIX" id="XXIX">XXIX</a></span>
+Ce sont les secrets de l'imagination; elle ne les
+révèle que lorsqu'elle est émue. Vainement chercherait-on
+dans les écrits de Rollin ces paroles foudroyantes de
+Pascal et de Bossuet, ces surprises de La Bruyère: également
+éloigné de la gravité sentencieuse de Salluste, de
+la mâle énergie de Rousseau, il se rapproche plutôt de
+la douceur de Fénélon et du grand sens de Plutarque.
+Cependant, sa manière n'est point d'emprunt: la bonté
+lui tient lieu d'originalité. Alors même qu'il ressemble,
+il n'imite pas. Imite-t-on la bonté? Quelquefois, en
+lisant ses ouvrages, je me figure entendre un de ces
+vieillards des premiers âges du monde, assis au milieu
+de sa nombreuse postérité, raconter à sa famille attentive
+les faits des temps passés, lui révéler avec une simplicité
+grave et touchante les vérités de la morale, lui enseigner
+la vertu, l'hospitalité, la crainte des dieux, le
+respect pour la vieillesse. Le style de Rollin favorise cette
+illusion; il a, pour ainsi dire, un parfum d'antiquité. Sa
+clarté, son abondance harmonieuse et facile, rappellent
+les beaux siècles de la littérature grecque et romaine, en
+même temps qu'il retrace quelques traits de la simplicité
+naïve de nos vieux écrivains. Cette simplicité, chez Rollin,
+n'exclut point cependant l'élégance; car l'élégance,
+qui n'est qu'un choix fait par le goût dans les formes
+du langage, a plus d'un caractère. Travaillée chez Fléchier,
+riche et noble chez Massillon, attique et précise
+chez Voltaire, pompeuse chez Buffon, elle est doucement
+fleurie dans les ouvrages de Rollin. Il écrit dans
+ce style tempéré, qui peut-être est le plus difficile, parce
+qu'il est le plus voisin des brillants défauts qui séduisent
+le goût et corrompent le talent. Mais ce n'est pas lui
+que les affectations du bel-esprit peuvent éblouir: s'il a
+quelquefois la richesse de Cicéron et de Quintilien, jamais
+il n'imite ni le faux éclat de Sénèque, ni le luxe
+<span class="pagenum"><a name="XXX" id="XXX">XXX</a></span>
+de Pline le Jeune. Il s'occupe moins de parer l'expression
+que d'éclairer la pensée: d'autres cherchent les
+ornements du style; Rollin se les permet.</p>
+
+<p>L'élégance n'offre point le même caractère aux diverses
+époques de la littérature. D'abord féconde en
+tours oratoires, en riches développements, elle se resserre
+et s'observe davantage, à mesure que les esprits,
+plus exercés, deviennent plus prompts à saisir et plus
+difficiles à satisfaire. L'éloquence oratoire fait place alors
+à l'éloquence philosophique; le langage prend des formes
+plus sévères; l'harmonie est souvent sacrifiée à la concision,
+la clarté à la profondeur. Le goût a changé sans
+dégénérer encore: seulement le style, en voulant être
+plus plein et plus fort, a perdu quelque chose de ses
+graces premières: plus travaillé, plus grave, il a moins
+de franchise et de naïveté. C'est le temps des Tacite,
+c'est celui des Montesquieu. Quelquefois cependant, le
+génie ou les études d'un écrivain lui font devancer son
+siècle, ou le retiennent dans le siècle précédent. Ainsi
+Salluste et La Bruyère, contemporains de Cicéron et de
+Bossuet, appartiennent par leur manières à l'époque suivante,
+tandis que Rollin, écrivant dans le XVIIIe siècle,
+rappelle dans toute sa pureté l'école de Fénélon. Ce caractère,
+il le doit à l'imitation des écrivains du siècle
+d'Auguste. Il avait médité toute sa vie ces illustres modèles,
+et l'on reconnaît aisément qu'il s'est formé sur
+eux. C'est même un phénomène assez remarquable que
+Rollin, parvenu au déclin de son âge sans avoir cultivé
+l'art d'écrire dans sa langue maternelle, se soit cependant
+élevé dans la littérature française au rang des classiques.
+C'est qu'il avait étudié les anciens, non pour
+devenir leur rival, mais pour épurer son goût, et pour
+transporter dans une langue vivante les tours heureux,
+la richesse d'expressions, qui caractérisent les idiomes
+<span class="pagenum"><a name="XXXI" id="XXXI">XXXI</a></span>
+de l'antiquité. C'est qu'à leur lecture, il avait joint celle
+des chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV. Aussi, malgré
+la juste estime qu'ont obtenue ses essais dans la langue
+de Virgile, je les considère moins comme des titres littéraires
+que comme de savantes études. Inventer est la
+première condition de l'art d'écrire: comment cet art
+pourrait-il exister quand la source de l'invention est
+tarie, quand le langage, frappé d'immobilité, ne peut
+plus seconder par les créations du style les créations de
+la pensée? Le génie des langues, qui n'est que le génie
+des sociétés, permet-il de traduire dans l'idiome de l'antique
+Ausonie les idées que la société fait éclore sous le
+ciel de la Gaule moderne? Rollin imita ces anciens philosophes
+qui, pour instruire leur patrie, commençaient
+par visiter les contrées étrangères, et rapportaient chez
+eux les usages, les lois dont ils avaient reconnu l'utilité
+et la sagesse.</p>
+
+<p>Mais les anciens n'ont pu lui servir également de modèles
+pour la manière d'écrire l'histoire. Écrivant dans
+un autre but, son talent a dû prendre un autre caractère.
+L'austérité de Thucydide, l'énergique pénétration
+de Tacite, n'auraient pu convenir à la jeunesse: Rollin
+a tempéré pour elle la gravité de l'histoire. Toutefois,
+en se mettant à sa portée, il ne descend point à son
+niveau: sous des formes agréables, il cache une instruction
+solide, et s'il tend la main à ses jeunes lecteurs, ce
+n'est point pour s'abaisser jusqu'à eux, mais pour les
+élever jusqu'à lui. La critique lui a reproché une crédulité
+trop facile: il aurait fallu ajouter que, si Rollin est
+crédule, c'est sur-tout en faveur de la vertu. Il trouva
+dans son ame les raisons de cette confiance. Et peut-on
+le blâmer d'avoir environné de nobles illusions les
+exemples qu'il offrait à l'adolescence, et qu'il proposait
+à son admiration? Si, plus tard, sa vieillesse s'est
+<span class="pagenum"><a name="XXXII" id="XXXII">XXXII</a></span>
+laissée quelquefois surprendre à de fabuleux récits, s'il
+n'a pas toujours porté le flambeau d'une critique sévère
+sur des erreurs qui s'offraient à lui entourées d'autorités
+imposantes et revêtues des graces de l'éloquence, fermons
+les yeux sur ce tribut payé à la faiblesse humaine,
+et sur-tout n'oublions pas qu'il nous avait armés contre
+la séduction avant de se laisser séduire. Jamais du moins
+il ne permit à la partialité d'égarer sa plume et d'altérer
+les révélations de l'histoire: il juge avec une constante
+équité les institutions et les hommes, et son exemple est
+une leçon pour quiconque entreprend d'instruire les peuples
+en retraçant leurs annales. Malheur à l'écrivain qui
+suborne l'histoire au gré de ses passions! sa gloire n'est
+jamais qu'une brillante ignominie, et son talent, en immortalisant
+ses ouvrages, ne fait qu'éterniser sa honte.</p>
+
+<p>Si je louais seulement un littérateur, j'ai parlé de ses
+écrits, je pourrais borner là son éloge. Mais Rollin fut
+en même temps un sage, un bienfaiteur de l'humanité;
+je dois jeter un regard sur sa vie. Elle fut plus utile que
+brillante; elle offre moins d'événements que de vertus.
+Né dans une condition obscure, Rollin s'élève aux premières
+dignités de l'enseignement public. Long-temps
+il se dévoue à ce noble ministère: il consacre ses talents
+à former des hommes pour la société, des citoyens pour
+la patrie. Une disgrace est le prix de ses services. Combien
+l'autorité doit craindre d'être injuste, lorsque, créant
+des devoirs d'après la voix de ses préjugés ou de ses caprices,
+elle punit ce que la conscience pardonne, et
+n'accepte pas la vertu même pour garant de l'innocence!
+Incapable d'orgueil ainsi que de faiblesse, Rollin se soumet
+sans se plaindre, mais sans se démentir. La persécution
+a troublé sa destinée, sans altérer son ame. Il
+emporte dans sa retraite l'estime publique, la paix du
+<span class="pagenum"><a name="XXXIII" id="XXXIII">XXXIII</a></span>
+cœur et les consolations de l'étude; il y trouve encore
+des devoirs à remplir et des bienfaits à répandre. Les
+regards des rois viennent l'y chercher, et, ce qu'il estimait
+sans doute davantage, l'amitié vient lui offrir ses douceurs;
+l'amitié, que la divinité a mise sur la terre pour
+être la récompense de la vertu. Rollin était fait pour la
+connaître; elle acheva son bonheur; elle aurait satisfait
+tous ses vœux, quand la gloire n'aurait pas daigné sourire
+à sa vieillesse.</p>
+
+<p>Rollin fut heureux! Cette vérité est douce à proclamer:
+elle réconcilie avec la destinée. Hélas! la vie de
+l'homme de lettres est si souvent troublée par des orages!
+il y a si peu d'intelligence entre le talent et le bonheur!
+Rollin demanda peu de chose à l'opinion, et rien à la
+fortune; il trouva sa félicité dans cette vertu dont un
+philosophe a fait le devoir du législateur, et dont la religion
+fait le devoir de tous les hommes, la modération.</p>
+
+<p>Essaierai-je ici d'établir un parallèle entre deux
+hommes chers à notre mémoire? Je crains qu'on ne
+m'accuse d'appeler à mon secours les lieux communs
+d'une trop facile éloquence. Cependant, en faisant l'éloge
+de Rollin, pourrais-je être blâmé de prononcer le nom
+de Fénélon? Ne voyons-nous pas des deux côtés même
+modestie, même douceur de sentiments et de style,
+même sagesse dans les desirs, même charité dans le
+cœur? Si nous voulons peindre un talent formé à l'école
+de l'antiquité, la morale la plus pure, alliée à la plus
+aimable indulgence, la vertu méconnue, mais résignée,
+se consolant par son propre témoignage des rigueurs
+du pouvoir, l'un et l'autre ne peuvent-ils pas nous servir
+de modèles? Tous deux ont défendu la religion, et tous
+deux, par leur vie, plus encore que par leurs écrits,
+ont rendu témoignage des vérités qu'ils avaient enseignées.
+<span class="pagenum"><a name="XXXIV" id="XXXIV">XXXIV</a></span>
+Le monde rit de ces hommes du siècle, que l'amour
+des vanités traîne au pied des autels, et qui, en
+présence de la divinité, n'adorent que la fortune et le
+pouvoir. Mais l'incrédulité même s'incline avec respect
+devant la piété se dévouant à l'instruction de l'adolescence,
+ou gravant dans le cœur des rois les leçons de
+l'humanité. Peut-être, entre ces deux hommes vénérables,
+ne peut-on remarquer qu'une seule différence:
+l'ame de Fénélon fut plus tendre, celle de Rollin fut
+plus paisible; l'imagination sensible et passionnée du
+premier répandit plus d'éclat sur ses ouvrages; la raison
+toujours calme du second répandit plus de bonheur sur
+sa vie.</p>
+
+<p>Au moment où l'Europe, régénérée par les lumières,
+dépouille enfin les derniers vestiges d'une longue barbarie,
+où l'esprit humain achève la plus noble des conquêtes,
+celle de la liberté, où les rois et les peuples,
+éclairés par la philosophie, conspirent à fonder ces institutions
+tutélaires dont les uns attendent leur gloire,
+les autres leur bonheur, la France devait un hommage
+public aux sages qui, en l'éclairant, ont préparé ses
+nouvelles destinées, et l'homme dont les travaux eurent
+pour objet, pendant soixante ans, la science de l'éducation,
+n'était pas le moins digne de sa reconnaissance.
+Aujourd'hui, cette science acquiert un caractère encore
+plus solennel: chez les peuples libres, le ministère de
+l'éducation n'est plus seulement une fonction honorable,
+il devient un auguste sacerdoce. C'est elle qui affermira
+nos institutions naissantes; c'est par elle que la génération
+qui se prépare s'élèvera pour la liberté et pour
+la patrie. Liberté! Patrie! noms chers et sacrés, soutiens
+des mœurs et principes des vertus, les sentiments
+<span class="pagenum"><a name="XXXV" id="XXXV">XXXV</a></span>
+dont vous remplirez tous les cœurs y resteront
+gravés en traits ineffaçables: vous frapperez, au sortir
+du berceau, l'oreille de l'enfant; vous viendrez vous
+mêler aux études, aux plaisirs de l'adolescence; vous
+ferez l'orgueil de l'âge mûr, et la consolation de la
+vieillesse.</p>
+
+<hr class="short">
+<br><br><br>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="XXXVII" id="XXXVII">XXXVII</a></span></p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>A SON ALTESSE</h2>
+
+<h5>SÉRÉNISSIME</h5>
+
+<h3>MONSEIGNEUR</h3>
+
+<h5>LE DUC</h5>
+
+<h2>DE CHARTRES.</h2>
+
+
+<hr>
+<br>
+
+<p>Monseigneur,</p>
+
+<p>Lorsque je commençai l'Histoire Ancienne,
+VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME était encore dans les
+premières années de l'enfance, et ni l'ouvrage ni
+l'auteur n'avaient l'avantage d'être connus de vous.
+Souffrez que je fasse maintenant ce que je n'ai pu
+faire alors, et qu'en finissant mon travail, il me soit
+permis de le décorer du nom de VOTRE ALTESSE.</p>
+
+<p>Depuis que Monseigneur le duc d'Orléans a souhaité
+que j'eusse l'honneur d'assister quelquefois à
+<span class="pagenum"><a name="XXXVIII" id="XXXVIII">XXXVIII</a></span>
+vos études, j'ai été témoin par moi-même du compte
+exact que vous avez rendu, presque toujours en sa
+présence, de toute la suite de cette histoire; et ç'a
+été pour moi une grande satisfaction de voir que
+mon ouvrage, destiné principalement pour l'instruction
+de la jeunesse, fût de quelque utilité à un
+Prince dont l'éducation intéresse si vivement le
+public. A-présent que vous êtes entré dans l'Histoire
+Romaine, MONSEIGNEUR, je ne vous sers plus de
+guide; et vous y marchez à pas si rapides, que je
+ne puis pas même vous suivre: mais j'ai du moins
+le plaisir de voir et d'admirer vos progrès.</p>
+
+<p>Dans l'attention continuelle qu'on a de vous inspirer
+des sentiments dignes de votre naissance, on a
+eu grande raison, MONSEIGNEUR, de donner une
+préférence marquée à l'Histoire sur tous les autres
+exercices de littérature. C'est là proprement l'étude
+des princes, capable plus qu'aucune autre de leur
+former l'esprit et le cœur. Outre qu'elle leur présente
+d'illustres modèles de toutes les vertus qui leur
+conviennent, elle est en possession de leur dire la
+vérité dans tous les temps, et de leur montrer jusqu'à
+leurs fautes mêmes, sans craindre de blesser
+la délicatesse de leur amour-propre. Comme la censure
+qu'elle fait des vices ne leur est point personnelle,
+elle n'a rien pour eux d'amer ni d'offensant.
+Quand elle peint dans Philippe et dans Alexandre
+son fils des défauts bas et indignes, qui ont terni
+l'éclat de leurs belles actions et déshonoré leurs
+<span class="pagenum"><a name="XXXIX" id="XXXIX">XXXIX</a></span>
+règnes, ne sont-ce pas autant de leçons pour tous
+les princes qui auraient le malheur de s'abandonner
+aux mêmes excès?</p>
+
+<p>La timide vérité, rarement admise dans les palais
+des grands, n'oserait leur faire des leçons à visage
+découvert; elle emprunte la voix de l'Histoire, et,
+cachée sous l'ombre de son nom, elle donne aux
+princes, avec assurance, des avis que peut-être ils
+ne recevraient jamais d'aucune autre part, tant on
+craint de s'attirer leur disgrâce par de salutaires,
+mais dangereuses, remontrances.</p>
+
+<p>Vous détestez maintenant la flatterie, MONSEIGNEUR.
+Vous ne souffrez qu'avec peine les plus
+justes louanges. Vous aimez sincèrement la vérité,
+lors même qu'elle pourrait ne vous être pas agréable.
+Je n'oublierai jamais la sage réponse que vous
+me fîtes dans une occasion où j'usais de la liberté
+que vous m'aviez donnée de vous représenter tout
+ce que je croirais pouvoir vous être utile. Bien loin
+de vous en tenir offensé, vous daignâtes vous récrier
+qu'à cette marque vous reconnaissiez que j'étais
+de vos meilleurs amis. Oui, MONSEIGNEUR (qu'il
+me soit permis de le répéter après vous), vos bons
+et solides amis seront ceux qui auront le courage de
+vous dire la vérité, au péril même de vous déplaire;
+mais malheureusement le nombre en sera toujours
+fort petit.</p>
+
+<p>A leur défaut, l'Histoire, qui aura contracté de
+bonne heure avec vous une espèce de familiarité,
+<span class="pagenum"><a name="XL" id="XL">XL</a></span>
+vous en fournira plusieurs, et d'un grand nom: un
+Aristide, un Phocion, un Dion, un Cyrus, un Tite,
+un Trajan, et tant d'autres qui vous sont connus.
+Que de belles choses, MONSEIGNEUR, ces grands
+hommes auront à vous dire sur tout ce qui peut
+rendre un prince véritablement estimable et aimable?
+Quel facile accès ne trouveront-ils pas dans un cœur
+comme le vôtre, bon, compatissant, docile, sans
+hauteur et sans fierté! Nos Grecs et nos Romains
+sont bien propres, MONSEIGNEUR, à détromper les
+grands des fausses idées que souvent ils se forment
+de la gloire et de la grandeur. On la fait consister
+pour l'ordinaire dans un vain éclat d'actions brillantes,
+ou dans le frivole appareil du faste et du
+luxe: au lieu que ces héros de l'antiquité, tout
+païens qu'ils étaient, n'avaient que du mépris pour
+les plaisirs, les richesses, la pompe, la magnificence,
+et ne se croyaient revêtus de la puissance que pour
+faire du bien, et pour rendre les peuples heureux.</p>
+
+<p>Il faut pourtant l'avouer, MONSEIGNEUR, ces vertus,
+quelque éclatantes qu'elles fussent, manquaient de
+ce qui leur est le plus essentiel; et quoique un gouvernement
+semblable à celui d'un Cyrus ou d'un
+Trajan fût capable de faire en un sens le bonheur
+des peuples, les princes seraient bien malheureux
+eux-mêmes, s'ils se contentaient de ces fantômes de
+vertus qui étaient sans ame et sans vie. Or cette ame
+et cette vie, MONSEIGNEUR, c'est la piété, c'est la
+crainte de Dieu, sans laquelle tout ce qu'il y a de
+<span class="pagenum"><a name="XLI" id="XLI">XLI</a></span>
+plus grand dans le monde n'est qu'un pur néant.</p>
+
+<p>Ce que l'Histoire profane ne peut vous fournir,
+MONSEIGNEUR, vous avez l'avantage de le trouver
+sous vos yeux et à chaque instant dans la personne
+d'un père en qui la piété relève toutes ses autres
+excellentes qualités, et qui estime infiniment plus
+le bonheur d'être chrétien, que le haut rang de
+premier prince du sang de France. Puissiez-vous,
+MONSEIGNEUR, imiter ses exemples, et même (je ne
+crains point qu'il s'en trouve choqué) les surpasser!
+Ce sont les vœux que je ne cesserai de faire pour
+VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME, et qu'elle agréera sans
+doute beaucoup plus que tous les éloges dont je la
+pourrais combler. Je suis avec un profond respect
+et un parfait dévouement,</p>
+
+<p>MONSEIGNEUR,</p>
+
+<p class="mid">DE VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME</p>
+
+<p class="rig">Le très-humble et très-obéissant<br>
+serviteur,</p><br><br><br><br>
+
+<p class="rig">C. ROLLIN.</p><br><br><br>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="XLIII" id="XLIII">XLIII</a></span></p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>PRÉFACE.</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>PARAGRAPHE PREMIER.</h4>
+
+<p class="mid"><i>Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport<br>
+à la Religion.</i></p>
+
+<p><span class="side">Observer
+dans l'Histoire,
+outre les faits et la
+chronologie:</span>
+
+L'étude de l'Histoire profane ne mériterait point
+qu'on y donnât une attention sérieuse et un temps
+considérable, si elle se bornait à la stérile connaissance
+des faits de l'antiquité, et à la sombre recherche
+des dates et des années où chaque événement s'est
+passé. Il nous importe peu de savoir qu'il y a eu dans
+le monde un Alexandre, un César, un Aristide, un
+Caton, et qu'ils ont vécu en tel ou tel temps; que
+l'empire des Assyriens a fait place à celui des Babyloniens,
+et ce dernier à l'empire des Mèdes et des
+Perses, qui ont été ensuite subjugués eux-mêmes
+par les Macédoniens, et ceux-ci par les Romains.</p>
+
+<p><span class="side"> 1. La cause
+de
+l'élévation et
+de la chute
+des empires.</span>
+Mais il est d'une grande importance de connaître
+comment ces empires se sont établis, par quels degrés
+et par quels moyens ils sont arrivés à ce point
+de grandeur que nous admirons, ce qui a fait leur
+solide gloire et leur véritable bonheur, et quelles
+<span class="pagenum"><a name="XLIV" id="XLIV">XLIV</a></span>
+ont été les causes de leur décadence et de leur
+chute.</p>
+
+<p><span class="side">Le génie
+et le
+caractère
+des peuples
+et des grands
+hommes:</span>
+Il n'est pas moins important d'étudier avec soin
+les mœurs des peuples, leur génie, leurs lois, leurs
+usages, leurs coutumes; et sur-tout de bien remarquer
+le caractère, les talents, les vertus, les vices
+même de ceux qui les ont gouvernés, et qui, par
+leurs bonnes ou mauvaises qualités, ont contribué
+à l'élévation ou à l'abaissement des États qui les ont
+eus pour conducteurs et pour maîtres.</p>
+
+<p>Voilà les grands objets que nous présente l'Histoire
+Ancienne, en faisant passer comme en revue
+devant nous tous les royaumes et tous les empires
+de l'univers, et en même temps tous les grands
+hommes qui s'y sont distingués de quelque manière
+que ce soit, et en nous instruisant, moins par des
+leçons que par des exemples, sur tout ce qui regarde
+l'art de régner, la science de la guerre, les
+principes du gouvernement, les règles de la politique,
+les maximes de la société civile et de la conduite
+de la vie pour tous les âges et pour toutes les
+conditions.</p>
+
+<p><span class="side">3. L'origine
+et le progrès
+des arts et
+des sciences.</span>
+On y apprend aussi, et ce ne doit point être une
+chose indifférente pour quiconque a du goût et de
+la disposition pour les belles connaissances; on y
+apprend comment les sciences et les arts ont été
+inventés, cultivés, perfectionnés; on y reconnaît,
+et l'on y suit comme de l'œil, leur origine et leurs
+progrès; et l'on voit avec admiration que plus on
+<span class="pagenum"><a name="XLV" id="XLV">XLV</a></span>
+s'approche des lieux où les enfants de Noé ont
+vécu, plus on y trouve les sciences et les arts dans
+leur perfection: au lieu qu'ils paraissent oubliés ou
+négligés à proportion que les peuples en ont été
+dans un plus grand éloignement; de sorte que quand
+on a voulu les rétablir, il a fallu remonter à l'origine
+d'où ils étaient partis.</p>
+
+<p>Je ne fais que montrer légèrement tous ces objets,
+quelque importants qu'ils soient, parce que je les
+ai traités ailleurs<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> avec étendue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Second volume de la <i>Manière d'étudier</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="side">4. Observer
+principalement
+ce qui
+a rapport
+à la religion.</span>
+Mais un autre objet, infiniment plus intéressant,
+doit attirer notre attention. Car quoique l'histoire
+profane ne nous parle que de peuples abandonnés
+à toutes les folies d'un culte superstitieux, et livrés
+à tous les déréglements dont la nature humaine,
+depuis la chute du premier homme, est devenue
+capable, elle annonce par-tout la grandeur de Dieu,
+sa puissance, sa justice, et sur-tout la sagesse admirable
+avec laquelle sa providence conduit tout
+l'univers.</p>
+
+<p>Si<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> l'intime conviction de cette dernière vérité
+élevait, selon la remarque de Cicéron, le peuple
+romain au-dessus de tous les peuples de la terre,
+on peut assurer de même que rien ne relève plus
+l'Histoire au-dessus de beaucoup d'autres connaissances,
+<span class="pagenum"><a name="XLVI" id="XLVI">XLVI</a></span>
+que d'y trouver empreintes presque à chaque
+page des traces précieuses et des preuves éclatantes
+de cette grande vérité, que Dieu dispose de tout en
+maître souverain; que c'est lui qui fixe et le sort
+des princes, et la durée des empires; et<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> qu'il transporte
+les royaumes d'un peuple à un autre pour
+punir les injustices et les violences qui s'y commettent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> «Pietate ac religione, atque hàc
+uni sapientiâ quòd Deorum immortalium
+numine omnia regi gubernarique
+perspeximus, omnes gentes
+nationesque superavimus.» (Orat. <i>de
+Arusp. respons</i>. n. 19.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> «Regnum a gente in gentem
+transfertur propter injustitias, et injurias,
+et contumelias, et diversos
+dolos.» (<i>Eccl</i>. 10, 8.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Dieu a pris
+un soin plus
+particulier
+de
+son peuple.</span>
+Il faut avouer qu'en comparant la manière attentive,
+bienfaisante, sensible dont il gouvernait
+autrefois son peuple, et celle dont il conduisit toutes
+les autres nations de la terre, on dirait que celles-ci
+lui ont été indifférentes et étrangères. Dieu regardait
+la nation sainte comme son domaine propre,
+et comme son héritage. Il y demeurait comme un
+maître dans sa maison, et comme un père dans sa
+famille. Israël était son fils, et son fils premier-né. Il
+avait pris plaisir à le former dès son enfance, et à
+l'instruire par lui-même. Il se communiquait à lui
+par ses oracles; il le gouvernait par des hommes
+miraculeux; il le protégeait par les merveilles les plus
+étonnantes. A la vue de tant de glorieux priviléges,
+qui ne s'écrierait avec le Prophète: <span class="side"> Isaï. 33, 21.</span> «Ce n'est que
+dans Israël que Dieu fait éclater sa grandeur et
+sa magnificence!» <i>Solummodò ibi magnificus est
+Dominus noster.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="XLVII" id="XLVII">XLVII</a></span></p>
+
+<p><span class="side"> Mais il veille
+sur tous les
+peuples
+de la terre.]</span>
+
+<p>Cependant ce même Dieu, quoique oublié par les
+nations, et quoiqu'il parût les avoir oubliées, exerçait
+toujours sur elles un empire souverain, qui,
+pour être caché sous le voile des événements ordinaires
+et d'une conduite purement humaine, n'en
+était ni moins réel, ni moins divin. <span class="side"> Ps. 23, 1.</span> Toute la terre
+est au Seigneur, dit le Prophète, et tous les hommes
+qui la remplissent sont également son ouvrage; et
+il n'a garde de le négliger. Ce serait une erreur bien
+injurieuse à Dieu, que de penser qu'il n'est le maître
+que d'une seule famille, et non le maître de toutes
+les nations.</p>
+
+<p><span class="side"> Il a présidé à
+la dispersion
+des hommes
+après
+le déluge.</span>
+On reconnaît cette importante vérité en remontant
+jusqu'à l'antiquité la plus reculée, et jusqu'à
+l'origine primitive de l'histoire profane, je veux dire
+jusqu'à la dispersion des descendants de Noé dans
+les différentes contrées de la terre où ils s'établirent.
+La liberté, le hasard, les vues d'intérêt, le goût pour
+certains pays, et d'autres motifs pareils, furent, ce
+semble, les seules causes des choix différents que
+firent les hommes. Mais l'Écriture nous apprend
+qu'au milieu de la confusion et du trouble qui suivirent
+le changement subit qui se fit dans le langage
+des descendants de Noé, Dieu présida invisiblement
+à tous leurs conseils et à toutes leurs délibérations,
+que rien ne se fit que par son ordre, et que ce fut
+lui qui conduisit<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> et plaça tous les hommes selon les
+<span class="pagenum"><a name="XLVIII" id="XLVIII">XLVIII</a></span>
+<span class="side"> Genes. 11,
+8 et 9.</span>
+règles de sa miséricorde et de sa justice: <i>Dispersit
+et divisit eos Dominus in universas terras.</i></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Les Anciens même, au rapport
+de Pindare (<i>Olymp.</i> Od. 7), avaient
+retenu quelque idée que la dispersion
+des hommes ne s'était point faite au
+hasard, et qu'ils avaient été placés
+par les ordres de la Providence.</blockquote>
+
+<p>Il est vrai que dès lors Dieu eut une attention
+particulière sur le peuple qu'il devait un jour s'attacher.
+Il marqua la place qu'il lui destinait. Il la fit
+garder par un autre peuple laborieux, qui s'appliqua
+à la cultiver et à l'embellir, et à faire valoir l'héritage
+futur des Israélites. Il mesura le nombre des familles
+qu'il en mit alors en possession, sur le nombre des
+familles d'Israël quand il serait temps de le lui
+rendre; et il ne permit à aucune des nations qui
+n'étaient pas sujettes à l'anathème prononcé par
+Noé contre Chanaan, d'entrer dans un héritage qui
+devait être restitué tout entier aux Israélites. <span class="side"> [Deuteron.
+xxxii. 8.]</span> <i>Quando
+dividebat Altissimus gentes, quando separabat
+filios Adam, constituit terminos populorum juxta
+numerum filiorum Israel.</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a> Mais cette attention particulière
+de Dieu sur son peuple futur n'est point
+contraire à celle qu'il eut sur tous les autres peuples,
+attestée clairement par les deux passages de l'Écriture
+que j'ai cités, qui nous apprennent que toute
+la suite des siècles lui est présente, qu'il n'arrive
+rien dans le monde que par son ordre, et que d'âge
+en âge il en règle tous les événements. <span class="side"> [Eccles. 39,
+19, 22, 25.]</span> <i>Tu es Deus
+conspector seculorum... A seculo usque in seculum
+respicis.</i></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> «Quand le Très-Haut a fait la
+division des peuples, quand il a
+séparé les enfants d'Adam, il a
+marqué les limites des peuples selon
+le nombre des enfants d'Israël
+(qu'il avait en vue).» C'est un des
+sens qu'on donne à ce passage, et
+qui paraît fort naturel.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="XLIX" id="XLIX">XLIX</a></span>
+
+<p><span class="side"> Dieu seul a
+réglé le sort
+de tous les
+empires, soit
+par rapport
+à son peuple,
+soit par
+rapport au
+règne
+de son Fils.</span>
+Il faut donc regarder comme un principe incontestable,
+et qui doit servir de base et de fondement
+à l'étude de l'histoire profane, que c'est la Providence
+divine qui, de toute éternité, a réglé et ordonné
+l'établissement, la durée, la destruction des
+royaumes et des empires, soit par rapport au plan
+général de tout l'univers, connu de Dieu seul, qui
+met un ordre et une harmonie merveilleuse dans
+toutes les parties qui le composent; soit en particulier
+par rapport au peuple d'Israël, et encorevue:
+plus par rapport au Messie, et à l'établissement de
+l'Église, qui est sa grande œuvre, et le but de tous<span class="side"> Act. 15, 18.</span>
+ses autres ouvrages, toujours présent à sa
+<i>Notum a seculo est Domino opus suum</i>.</p>
+
+<p>Il a plu à Dieu de nous découvrir dans ses Écritures
+une partie des liaisons que plusieurs peuples
+de la terre ont eues avec le sien; et le peu qu'il
+nous en a découvert répand une grande lumière
+sur l'histoire de ces peuples, dont on ne connaît
+que la surface et l'écorce, si l'on ne pénètre plus
+avant par le secours de la révélation. C'est elle qui
+expose au grand jour les pensées secrètes des princes,
+leurs projets insensés, leur fol orgueil, leur impie
+et cruelle ambition; qui manifeste les véritables
+causes, et les ressorts cachés des victoires et des défaites
+des armées, de l'agrandissement et de la décadence
+des peuples, de l'élévation et de la ruine
+des États; et, ce qui est le principal fruit de l'Histoire,
+c'est elle qui nous apprend le jugement que Dieu
+<span class="pagenum"><a name="L" id="L">L</a></span>
+porte et des Princes et des Empires, et qui fixe par
+conséquent l'idée que nous devons nous en former.</p>
+
+<p><span class="side"> Rois
+puissants,
+employés
+pour punir
+ou pour protéger
+Israël.</span>
+Pour ne point parler de l'Égypte, qui d'abord
+servit comme de berceau à la nation sainte; qui se
+changea ensuite pour elle<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> en une dure prison et
+en une fournaise ardente, et qui devint enfin le
+théâtre des plus étonnantes merveilles que Dieu ait
+opérées en faveur d'Israël: les grands empires de
+Ninive et de Babylone nous fournissent mille preuves
+de la vérité que j'établis ici.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a>
+ «Educam vos de ergastulo Ægyptiorum
+(<i>Exod.</i>, 6, 6). De fornace
+ferrea Ægypti.» (<i>Deuteronom.</i> 4,
+20.)</blockquote>
+
+<p>Leurs plus puissants rois, Théglathphalasar,
+Salmanasar, Sennachérib, Nabuchodonosor, et plusieurs
+autres, étaient entre les mains de Dieu comme
+autant d'instruments dont il se servait pour punir
+les prévarications de son peuple. <span class="side"> Isaï. 5, 25-30,
+10, 28-34,
+13, 4 et 5.</span> Il les appelait,
+selon Isaïe, d'un coup de sifflet des extrémités de la
+terre pour venir prendre ses ordres; il leur mettait
+lui-même l'épée en main; il réglait leur marche jour
+par jour; il remplissait leurs soldats de courage et
+d'ardeur, rendait leurs troupes infatigables et invincibles,
+répandait à leur approche la terreur et
+l'effroi.</p>
+
+<p>La rapidité de leurs conquêtes aurait dû leur faire
+entrevoir la main invisible qui les conduisait; mais,<span class="side"> Sennacherib</span>
+dit l'un d'entre eux au nom de tous les autres: «C'est
+par la force de mon bras que j'ai fait ces grandes
+choses, et c'est ma propre sagesse qui m'a éclairé.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="LI" id="LI">LI</a></span>
+
+<p>J'ai enlevé les anciennes bornes des peuples, j'ai
+pillé les trésors des princes, et, comme un conquérant,
+j'ai arraché les rois de leurs trônes. Les
+peuples les plus redoutables ont été pour moi
+comme un nid de petits oiseaux qui s'est trouvé
+sous ma main. J'ai réuni sous ma puissance tous
+les peuples de la terre, comme on ramasse quelques
+œufs (que la mère a abandonnés); et il ne s'est
+trouvé personne qui osât seulement remuer l'aile,
+ni ouvrir la bouche, ni faire le moindre son.»</p>
+
+<p>Mais ce prince si grand et si sage à ses propres
+yeux, qu'était-il à ceux de Dieu? Un ministre
+subalterne, un serviteur mandé par son maître, une
+verge et un bâton dans sa main: <span class="side"> Isaï. 10, 5.</span> <i>Virga furoris mei
+et baculus ipse est.</i> Le dessein de Dieu était de corriger
+ses enfants, et non de les exterminer. Mais
+Sennachérib avait résolu de tout perdre et de tout
+détruire: <span class="side"> Isaï. 10, 7.</span> <i>Ipse autem non sic arbitrabitur, sed ad
+conterendum erit cor ejus.</i> Que deviendra donc cette
+espèce de combat entre les desseins de Dieu et
+ceux de ce prince? Lorsqu'il se croyait déjà maître <span class="side"> Isaï. 10, 12.</span>
+de Jérusalem, le Seigneur d'un souffle seul dissipe
+toutes ses pensées fastueuses, fait périr en une nuit
+cent quatre-vingt-cinq mille hommes de son armée,
+<i>et, lui<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> mettant un cercle au nez et un mors à la
+bouche</i>, comme à une bête féroce, le ramène dans
+<span class="pagenum"><a name="LII" id="LII">LII</a></span>
+ses États, couvert d'opprobre, à travers ces mêmes
+peuples, qui l'avaient vu, un peu auparavant, plein
+d'orgueil et de fierté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> «Insanisti in me, et superbia tua
+ascendit in aures meas: ponam itaque
+circulum in naribus tuis, et camum
+in labiis tuis, et reducam te in viam
+per quam venisti.» (<i>4 Reg.</i> 19, 28.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Nabuchodonosor.</span>
+Nabuchodonosor, roi de Babylone, paraît encore
+plus visiblement régi par une Providence qu'il
+ignore, mais qui préside à ses délibérations, et qui
+détermine toutes ses démarches.</p>
+
+<p><span class="side"> Ezech. 21.
+19-23.</span>
+Arrivé avec son armée à la tête de deux chemins,
+dont l'un conduit à Jérusalem, l'autre à Rabbath,
+capitale des Ammonites, ce prince, incertain et
+flottant, délibère lequel il prendra, et jette le sort:
+Dieu le fait tomber sur Jérusalem, pour accomplir
+les menaces qu'il avait faites à cette ville de la
+détruire, de brûler le temple, et d'emmener son
+peuple en captivité.</p>
+
+<p><span class="side"> Ezech. cap.
+26, 27 et 28.</span>
+Des raisons seules de politique semblaient déterminer
+ce conquérant au siége de Tyr, pour ne pas
+laisser derrière soi une ville si puissante et si bien
+fortifiée. Mais le siége de cette place était ordonné
+par une volonté supérieure. Dieu voulait d'un côté
+humilier l'orgueil d'Ithobal son roi, qui, se croyant
+plus éclairé que Daniel dont la réputation était
+répandue dans tout l'Orient, n'attribuant qu'à sa
+rare prudence l'étendue de son domaine et la grandeur
+de ses richesses, se considérait en lui-même
+comme un dieu; de l'autre, il voulait aussi punir
+le luxe, les délices, l'arrogance de ces fiers négociants,
+qui se regardaient comme les princes de la
+mer et les maîtres des rois mêmes; et sur-tout cette
+<span class="pagenum"><a name="LIII" id="LIII">LIII</a></span>
+joie inhumaine de Tyr qui lui faisait trouver son
+agrandissement dans les ruines de Jérusalem sa
+rivale. C'est par ces motifs que Dieu lui-même conduisit
+Nabuchodonosor à Tyr, lui faisant exécuter
+ses ordres sans qu'il les connût: IDCIRCO <i>ecce</i> EGO
+ADDUCAM <i>ad Tyrum Nabuchodonosor</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Ezech. 29,
+18-10.</span>
+Pour récompenser ce prince, qu'il tenait à sa
+solde, du service qu'il vient de lui rendre à la prise
+de Tyr (c'est Dieu lui-même qui s'exprime ainsi),
+et pour dédommager les troupes babyloniennes,
+épuisées par un siége de treize ans, il leur donne
+toutes les contrées de l'Égypte, comme des quartiers
+de rafraîchissement, et leur en abandonne les
+richesses et les dépouilles<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Ce fait est plus détaillé dans
+l'histoire des Égyptiens sous le règne
+d'Amasis. [p. 133.]</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Dan. c. 4,
+vers. 1-34.</span>
+Le même Nabuchodonosor, plein du desir d'immortaliser
+son nom par toutes sortes de voies,
+voulut ajouter à la gloire des conquêtes celle de
+la magnificence, en embellissant la capitale de son
+empire par de superbes bâtiments, et par les ornements
+les plus somptueux; mais pendant qu'une
+cour flatteuse, qu'il comblait de richesses et d'honneurs,
+fait retentir par-tout ses louanges<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>, il se
+forme un sénat auguste des esprits surveillants,
+qui pèse dans la balance de la vérité les actions des
+Princes, et prononce sur leur sort des arrêts sans
+appel. Le roi de Babylone est cité à ce tribunal, où
+préside le Juge souverain, qui réunit une vigilance
+<span class="pagenum"><a name="LIV" id="LIV">LIV</a></span>
+à qui rien n'échappe, et une sainteté qui ne peut
+rien souffrir contre l'ordre: <i>vigil et sanctus</i>. Toutes
+ses actions, qui faisaient l'objet de l'admiration publique,
+y sont examinées à la rigueur; et l'on fouille
+jusqu'au fond de son cœur pour en découvrir les
+pensées les plus cachées. Où se terminera ce redoutable
+appareil? Dans le moment même où Nabuchodonosor,
+se promenant dans son palais, et
+repassant avec une secrète complaisance ses exploits,
+sa grandeur, sa magnificence, se disait à lui-même:
+<i>N'est-ce pas là cette grande Babylone dont j'ai fait
+le siége de mon royaume, que j'ai bâtie dans la
+grandeur de ma puissance et dans l'éclat de ma
+gloire?</i> c'est dans ce moment précis, où, se flattant
+de ne tenir que de lui seul sa puissance et son
+royaume, il usurpait la place de Dieu, qu'une voix
+du ciel lui signifie sa sentence, et lui déclare que
+son royaume va lui être enlevé, qu'il sera chassé
+de la compagnie des hommes, et réduit à la condition
+des bêtes, jusqu'à ce qu'il reconnaisse que <i>le Très-Haut
+a un pouvoir absolu sur les royaumes des
+hommes, et qu'il les donne à qui il lui plaît</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> «In sententia vigilum decretum
+est, et sermo sanctorum et petitio,
+etc.» (DAN. 4, 14.)</blockquote>
+
+<p>Ce tribunal, toujours subsistant quoique invisible,
+a prononcé le même jugement sur ces fameux conquérants,
+sur ces héros du paganisme, qui se regardaient,
+aussi-bien que Nabuchodonosor, comme
+les seuls artisans de leur haute fortune, comme
+indépendants de toute autre autorité, et comme ne
+relevant que d'eux-mêmes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="LV" id="LV">LV</a></span></p>
+
+<p><span class="side"> Cyrus.</span>
+Si Dieu faisait servir des Princes à l'exécution de
+ses vengeances, il en a rendu d'autres les ministres
+de sa bonté. Il destine Cyrus à être le libérateur
+de son peuple, et, pour le mettre en état de soutenir
+dignement un si noble ministère, il le remplit
+de toutes les qualités qui forment les grands capitaines
+et les grands princes, et lui fait donner cette
+excellente éducation que les païens ont tant admirée,
+mais dont ils ne connaissaient point l'auteur ni la
+véritable cause.</p>
+
+<p>On voit dans les historiens profanes l'étendue et
+la rapidité de ses conquêtes, l'intrépidité de son
+courage, la sagesse de ses vues et de ses desseins,
+sa grandeur d'ame, sa noble générosité, son affection
+véritablement paternelle pour les peuples, et,
+du côté des peuples, un retour d'amour et de tendresse
+qui le leur faisait regarder moins comme
+leur maître que comme leur protecteur et leur père.
+On voit tout cela dans les historiens profanes; mais
+on n'y voit point le principe secret de toutes ces
+grandes qualités, ni le ressort caché qui les mettait
+en mouvement.</p>
+
+<p>Isaïe nous le montre, et s'explique en des termes
+dignes de la grandeur et de la majesté du Dieu qui
+le faisait parler<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Il le représente, ce Dieu des armées
+<span class="pagenum"><a name="LVI" id="LVI">LVI</a></span>
+tout-puissant, qui prend Cyrus par la main,
+qui marche devant lui, qui le conduit de ville en
+ville et de province en province, qui lui assujettit
+les nations, qui humilie en sa présence les grands
+de la terre, qui brise pour lui les portes d'airain,
+qui fait tomber les murs et les remparts des villes,
+et lui en abandonne toutes les richesses et tous les
+trésors.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> «Hæc dicit Dominus christo
+meo Cyro, cujus apprehendi dexteram,
+ut subjiciam ante faciem ejus
+gentes, et dorsa regum vertam, et
+aperiam coram eo januas, et portæ
+non claudentur. Ego ante te ibo, et
+gloriosos terræ humiliabo: portas
+æreas conteram, et vectes ferreos
+confringam. Et dabo tibi thesauros
+absconditos, et arcana secretorum;
+ut scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum, Deus Israël.» (ISAÏ. 45, 1-3.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Isaï. 45, 13
+et 4.</span>
+Le Prophète ne nous laisse pas même ignorer les
+motifs de toutes ces merveilles. C'est pour punir
+Babylone et pour affranchir Juda que Dieu conduit
+Cyrus pas à pas, et qu'il fait réussir toutes ses entreprises:
+<i>Ego suscitavi eum ad justitiam, et omnes
+vias ejus dirigam.......propter servum meum Jacob,
+et Israel electum meum</i>. Mais ce prince aveugle et
+ingrat ne connaît point son maître, et oublie son
+bienfaiteur. <span class="side"> Isaï. 45, 4, 5.</span> <i>Vocavi te nomine tuo, et non cognovisti
+me: accinxi te, et non cognovisti me</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Belle image
+de
+la royauté.</span>
+Il est rare qu'on juge sainement de la vraie gloire
+et des devoirs essentiels de la royauté. Il n'appartient
+qu'à l'Écriture de nous en donner une juste
+idée; et elle le fait d'une manière admirable dans <span class="side"> Dan. 4, 7-9.</span>
+un arbre grand et fort, dont la hauteur monte
+jusqu'au ciel, et qui paraît s'étendre jusqu'aux extrémités
+de la terre. Couvert de feuilles et chargé
+de fruits, il fait l'ornement et le bonheur de la campagne.
+Il fournit une ombre agréable et une retraite
+<span class="pagenum"><a name="LVII" id="LVII">LVII</a></span>
+assurée à tous les animaux; les bêtes privées et les
+bêtes sauvages demeurent dessous, les oiseaux du
+ciel habitent sur ses branches, et tout ce qui a vie
+trouve de quoi s'y nourrir.</p>
+
+<p>Est-il une idée plus juste et plus instructive de la
+royauté, dont la véritable grandeur et la solide
+gloire ne consistent point dans cet éclat, cette
+pompe, cette magnificence qui l'environnent, ni
+dans ces respects et ces hommages extérieurs qui lui
+sont rendus par les sujets, et qui lui sont dus,
+mais dans les services réels et les avantages effectifs
+qu'elle procure aux peuples, dont elle est, par
+sa nature et par son institution, le soutien, la défense,
+la sûreté, l'asyle; en un mot, source féconde
+de toutes sortes de biens, sur-tout par rapport aux
+petits et aux faibles, qui doivent trouver sous son
+ombre et sous sa protection une paix et une tranquillité
+que rien ne puisse troubler, pendant que
+le prince lui-même sacrifie son repos et essuie seul
+les orages et les tempêtes dont il met les autres à
+l'abri?</p>
+
+<p>Il me semble voir, à la religion près, la réalité de
+cette noble image et l'exécution de ce beau plan
+dans le gouvernement de Cyrus, dont Xénophon
+nous trace le portrait dans sa belle préface de l'histoire
+de ce prince. Il y a fait le dénombrement d'un
+grand nombre de peuples, séparés les uns des autres
+par de vastes espaces, et encore plus par la diversité
+des mœurs, des coutumes, du langage, mais réunis
+<span class="pagenum"><a name="LVIII" id="LVIII">LVIII</a></span>
+tous ensemble par les mêmes sentiments d'estime,
+de respect et d'amour pour un prince<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a> dont ils auraient
+souhaité que le gouvernement eût pu durer
+toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles
+sous son empire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Ἐδυνήθη [δέ] έπιθυµίαν έµßαλεἴν
+τοσαύτην τοῦ πάντας αủτῳ χαρίζεσθαι ὤστε άεί τᾕ αủτοῦ γνώµῃ
+ἀξιοῦν κυßερνᾶσθαι. [Cyrop. I. 5]</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Juste idée
+des anciens conquérants.</span>
+A ce gouvernement si aimable et si salutaire opposons
+l'idée que la même Écriture nous donne de
+ces empires et de ces conquérants si vantés dans
+l'antiquité, qui, au lieu de ne se proposer pour fin
+que le bien public, n'ont suivi que les vues particulières
+de leur intérêt et de leur ambition. <span class="side"> Dan. cap. 7.</span> Le
+Saint-Esprit les représente sous les symboles de
+monstres nés de l'agitation de la mer, du trouble,
+de la confusion, du choc des vagues; et sous l'image
+de bêtes cruelles et féroces, qui répandent partout
+la terreur et la désolation, et qui ne se nourrissent
+que de meurtres et de carnage; ours, lions, tigres,
+léopards. Quel tableau! Quelle peinture!</p>
+
+<p>C'est néanmoins de ces modèles funestes que l'on
+emprunte souvent les règles de l'éducation qu'on
+donne aux enfants des grands; c'est à ces ravageurs
+de provinces, à ces fléaux du genre humain, qu'on
+se propose de les faire ressembler. En excitant en
+eux des sentiments d'une ambition démesurée et
+l'amour d'une fausse gloire, on en forme, selon
+l'expression de l'Écriture, de jeunes lionceaux, que
+l'on accoutume de bonne heure et que l'on dresse de
+<span class="pagenum"><a name="LVIX" id="LVIX">LVIX</a></span>
+<span class="side"> Ezech. 19,
+2-7.</span>
+loin à piller, à dévorer les hommes, à faire des
+veuves et des malheureux, à dépeupler les villes.
+MATER LEÆNA <i>in medio leunculorum ENUTRIVIT catulos
+suos.....</i> DIDICIT <i>prædam capere, et homines
+devorare....</i> DIDICIT <i>viduas facere, et civitates in desertum
+adducere.</i> Et quand avec l'âge ce lionceau
+est devenu lion, Dieu nous avertit que le bruit de
+ses exploits et la renommée de ses victoires n'est
+qu'un affreux rugissement qui porte partout l'effroi
+et la désolation. <i>Et leo factus est, et desolata est
+terra et plenitudo ejus a voce rugitûs illius.</i></p>
+
+<p>Les exemples dont j'ai fait mention jusqu'ici, tirés
+de l'histoire des Égyptiens, des Assyriens, des Babyloniens,
+des Perses, prouvent suffisamment le souverain
+domaine que Dieu exerce sur tous les empires,
+et le rapport qu'il lui a plu de mettre entre
+les autres peuples de la terre et celui qu'il s'est attaché
+en particulier. La même vérité paraît encore
+aussi clairement sous les rois de Syrie et d'Égypte,
+successeurs d'Alexandre-le-Grand, avec l'histoire
+desquels on sait que celle du peuple de Dieu a une
+liaison particulière sous les Machabées.</p>
+
+<p>A tous ces faits je ne puis m'empêcher d'en ajouter
+encore un, connu de tout le monde, mais qui n'en
+est pas moins remarquable; c'est la prise de Jérusalem
+par Tite. <span class="side"> Joseph. I. 3,
+cap. 46.
+[Bell. Jud. vi,
+cap. 9, § 1.]</span> Quand il fut entré dans la ville, et qu'il
+en eut considéré les fortifications, ce prince, tout
+païen qu'il était, reconnut le bras tout-puissant du
+Dieu d'Israël, et plein d'admiration il s'écria: «Il
+<span class="pagenum"><a name="LX" id="LX">LX</a></span>
+paraît bien que Dieu a combattu pour nous, et a
+chassé les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point
+de forces humaines ni de machines qui fussent
+capables de les y forcer.»</p>
+
+<p><span class="side"> Dieu a toujours
+réglé
+les
+événements
+humains par
+rapport au
+règne
+du Messie.</span> Outre ce rapport de l'Histoire profane avec
+l'Histoire sacrée, qui est visible, et qui se montre
+sensiblement, il y en a un autre plus secret et plus
+éloigné, qui regarde le Messie, à l'avénement duquel
+Dieu, qui a toujours eu son œuvre devant les yeux,
+a préparé les hommes de loin par l'état même
+d'ignorance et de déréglement où il a permis que le
+genre humain demeurât pendant quatre mille ans.
+C'est pour nous faire sentir la nécessité d'un Médiateur,
+que Dieu a laissé si long-temps les nations marcher
+dans leurs voies, sans que les lumières de la
+raison, ni les instructions de la philosophie, aient
+pu ou dissiper leurs ténèbres, ou corriger leurs
+inclinations.</p>
+
+<p>Quand on envisage la grandeur des empires, la
+majesté des princes, les belles actions des grands
+hommes, l'ordre des sociétés policées et l'harmonie
+des différents membres qui les composent, la
+sagesse des législateurs, les lumières des philosophes,
+la terre semble n'offrir rien aux yeux des hommes
+que de grand et d'éclatant; mais aux yeux de Dieu
+elle était stérile et inculte, comme au premier instant
+de sa création, <span class="side"> Gen. 1, 2.</span> <i>inanis et vacua</i>; c'est peut dire, elle
+était tout entière souillée et impure (il faut se souvenir
+que je parle ici des païens), et n'était devant
+<span class="pagenum"><a name="LXI" id="LXI">LXI</a></span>
+<span class="side"> Gen. 6, 11.</span>
+lui qu'une retraite d'hommes ingrats et perfides,
+comme au temps du déluge: <i>Corrupta est terra
+coram Deo, et repleta est iniquitate</i>.</p>
+
+<p>Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui
+dispense, selon les règles de sa sagesse, la lumière
+et les ténèbres, et qui sait mettre des bornes au
+torrent des passions, n'a pas permis que la nature
+humaine, livrée à toute sa corruption, dégénérât en
+une barbarie absolue, et s'abrutît entièrement par
+l'obscurcissement des premiers principes de la loi
+naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs
+nations sauvages. Cet obstacle aurait trop
+retardé le cours rapide qu'il avait promis aux premiers
+prédicateurs de la doctrine de son Fils.</p>
+
+<p>Il a jeté de loin dans l'esprit des hommes des semences
+de plusieurs grandes vérités, pour les disposer
+à en recevoir d'autres plus importantes. Il les
+a préparés aux instructions de l'Évangile par celles
+des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a
+permis que dans leurs écoles ils examinassent plusieurs
+questions, et établissent plusieurs principes,
+qui ont un grand rapport à la religion, et qu'ils y
+rendissent les peuples attentifs par l'éclat de leurs
+disputes. On sait que les philosophes enseignent
+partout dans leurs livres l'existence d'un Dieu, la
+nécessité d'une Providence qui préside au gouvernement
+du monde, l'immortalité de l'ame, la dernière
+fin de l'homme, la récompense des bons et la punition
+des méchants, la nature des devoirs qui sont
+<span class="pagenum"><a name="LXII" id="LXII">LXII</a></span>
+le lien de la société, le caractère des vertus qui font
+la base de la morale, comme la prudence, la justice,
+la force, la tempérance, et d'autres pareilles vérités,
+qui n'étaient pas capables de conduire l'homme à
+la justice, mais qui servaient à écarter certains
+nuages, et à dissiper certaines obscurités.</p>
+
+<p>C'est par un effet de la même Providence, qui
+de loin préparait les voies à l'Évangile, que, lorsque
+le Messie vint au monde, Dieu avait réuni un grand
+nombre de nations par les deux langues grecque et
+latine, et qu'il avait soumis à un seul maître, depuis
+l'Océan jusqu'à l'Euphrate, tous les peuples que le
+langage n'unissait point, pour donner un cours
+plus libre à la prédication des apôtres. L'étude de
+l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement
+et maturité, doit nous conduire à ces réflexions, et
+nous montrer comment Dieu fait servir les empires
+de la terre à l'établissement du règne de son Fils.</p>
+
+<p><span class="side"> Talents
+extérieurs
+accordés
+aux païens.</span>
+Elle doit aussi nous apprendre le cas qu'il faut
+faire de tout ce qu'il y a de plus brillant dans le
+monde, et de ce qui est le plus capable d'éblouir.
+Courage, bravoure, habileté dans l'art de gouverner,
+profonde politique, mérite de la magistrature,
+pénétration pour les sciences les plus abstruses,
+beauté d'esprit, délicatesse de goût en tout genre,
+succès parfait dans tous les arts: voilà ce que l'Histoire
+profane nous montre, et ce qui fait l'objet de
+notre admiration, et souvent de notre envie. Mais
+en même temps cette même histoire doit nous faire
+<span class="pagenum"><a name="LXIII" id="LXIII">LXIII</a></span>
+souvenir que, depuis le commencement du monde,
+Dieu accorde à ses ennemis toutes ces qualités brillantes
+que le siècle estime, et dont il fait beaucoup
+de bruit; au lieu qu'il les refuse souvent à ses plus
+fidèles serviteurs, à qui il donne des choses d'une
+autre importance et d'un autre prix, mais que le<span class="side"> Ps. 143, 15.</span>
+monde ne connaît et ne désire point. <i>Beatum dixerunt
+populum cui hæc sunt: beatus populus, cujus
+dominus Deus ejus</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Être sobre
+dans
+les louanges
+qu'on
+leur donne.</span>
+Une dernière réflexion, qui suit naturellement de
+ce que j'ai dit jusqu'ici, terminera cette première
+partie de ma Préface. Puisqu'il est certain que tous
+ces grands hommes, si vantés dans l'Histoire profane,
+ont eu le malheur d'ignorer le vrai Dieu et de
+lui déplaire, il faut être sobre et circonspect dans
+les louanges qu'on leur donne. S. Augustin<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>, dans
+le livre de ses Rétractations, se repent d'avoir trop
+élevé et d'avoir trop fait valoir Platon et les philosophes
+platoniciens, parce qu'après tout, dit-il,
+ce n'étaient que des impies, dont la doctrine était,
+en plusieurs points, contraire à celle de Jésus-Christ.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> «Laus ipsa, quâ Platonem vel
+platonicos seu academicos philosophos
+tantùm extuli, quantùm impios
+homines non oportuit, non immeritò
+mihi displicuit: præsertim quorum
+contra errores magnos defendenda
+est christiana doctrina.»
+(<i>Retract</i>, lib. I, cap. 1.)</blockquote>
+
+<p>Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin
+ait cru qu'il ne fût pas permis d'admirer ou de
+louer ce qu'il y a de beau dans les actions et
+de vrai dans les maximes des païens. Il veut<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a> qu'on
+<span class="pagenum"><a name="LXIV" id="LXIV">LXIV</a></span>
+y corrige ce qui se trouve de défectueux, et qu'on
+y approuve ce qu'elles ont de conforme à la règle.
+Il loue les Romains en plusieurs occasions, et surtout
+dans ses livres de la Cité de Dieu, qui est
+l'un de ses derniers et de ses plus beaux ouvrages. <span class="side"> Lib. 5, c. 19
+et 21, etc.</span>
+Il y fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs
+des peuples, et maîtres d'une grande partie
+de la terre, à cause de la modération et de l'équité
+de leur gouvernement (il parle des beaux temps
+de la république); accordant à des vertus purement
+humaines des récompenses qui l'étaient aussi,
+dont cette nation, aveugle en ce point, quoique
+fort éclairée sur d'autres, avait le malheur de se
+contenter. Ce ne sont donc point les louanges des
+païens en elles-mêmes, mais l'excès de ces louanges,
+que Saint Augustin condamne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> «Id in quoque corrigendum,
+quod pravum est; quod autem rectum
+est, approbandum.» (<i>De Bapt.
+cont. Donat.</i> lib. 7, cap. 16.)</blockquote>
+
+<p>Nous devons craindre, nous sur-tout qui, par
+l'engagement même de notre profession, sommes
+continuellement nourris de la lecture des auteurs
+païens, de trop entrer dans leur esprit, d'adopter,
+sans presque nous en apercevoir, leurs sentiments
+en louant leurs héros, et de donner dans des excès
+qui ne leur paraissaient pas tels, parce qu'ils ne
+connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes,
+dont j'estime l'amitié, comme je le dois, et
+dont je respecte les lumières, ont trouvé ce défaut
+dans quelques endroits de l'ouvrage que j'ai donné
+au public sur l'éducation de la jeunesse, et ont cru
+que j'avais poussé trop loin la louange des grands
+<span class="pagenum"><a name="LXV" id="LXV">LXV</a></span>
+hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu'il
+m'est échappé quelquefois des termes trop forts, et
+qui ne sont pas assez mesurés. Je pensais qu'il suffisait
+d'avoir inséré dans chacun des deux volumes
+qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs, sans
+qu'il fût besoin de les répéter, et d'avoir établi en
+différents endroits les principes que les pères nous
+fournissent sur cette matière, en déclarant, avec
+saint Augustin, que, sans la véritable piété, c'est-à-dire,
+sans le culte sincère du vrai Dieu, il n'y a
+point de véritable vertu, et qu'elle ne peut être
+telle quand elle a pour objet la gloire humaine;
+vérité, dit ce père, qui est incontestablement reçue
+par tous ceux qui ont une vraie et solide piété. <span class="side"> De Civit.
+Dei, lib. 5,
+cap. 19.</span>
+<i>Illud constat inter omnes veraciter pios, neminem
+sine vera pietate, id est, veri Dei vero cultu, veram
+posse habere virtutem; nec eam veram esse, quando
+gloriæ servit humanæ</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Tom. 2,
+pag. 344.</span>
+Quand j'ai dit que Persée n'avait pas eu le courage
+de se donner la mort, je n'ai point prétendu
+justifier la pratique des païens, qui croyaient qu'il
+leur était permis de se faire mourir eux-mêmes,
+mais simplement rapporter un fait, et le jugement
+qu'en avait porté Paul Émile. Un léger correctif,
+ajouté à ce récit, aurait ôté toute équivoque et tout
+lieu de plainte.</p>
+
+<p>L'ostracisme employé à Athènes contre les plus
+gens de bien, le vol permis, ce semble, par Lycurgue
+à Sparte, l'égalité des biens établie dans la
+<span class="pagenum"><a name="LXVI" id="LXVI">LXVI</a></span>
+même ville par voie d'autorité, et d'autres endroits
+semblables, peuvent souffrir quelques difficultés.
+J'y ferai une attention particulière dans le temps,
+lorsque la suite de l'Histoire me donnera lieu d'en
+parler, et je profiterai avec joie des lumières que
+des personnes éclairées et sans prévention voudront
+bien me communiquer.</p>
+
+<p>Dans un ouvrage comme celui que je commence
+à donner au public, destiné particulièrement à
+l'instruction des jeunes gens, il serait à souhaiter
+qu'il ne s'y trouvât aucun sentiment, aucune expression
+qui pût porter dans leur esprit des principes
+faux ou dangereux. En le composant, je me suis
+proposé cette maxime, dont je sens toute l'importance:
+mais je suis bien éloigné de croire que j'y
+aie toujours été fidèle, quoique ç'ait été mon intention;
+et j'aurai besoin en cela, comme en beaucoup
+d'autres choses, de l'indulgence des lecteurs.</p>
+
+<h4>PARAGRAPHE II.</h4>
+
+<p class="mid"><i>Observations particulières sur cet ouvrage.</i></p>
+
+<p>Le volume que je donne ici au public est le commencement
+d'un ouvrage où je me propose d'exposer
+l'Histoire ancienne des Égyptiens, des Carthaginois,
+des Assyriens, tant de Ninive que de Babylone, des
+Mèdes et des Perses, des Macédoniens et des différents
+états de la Grèce.</p>
+
+<p>Comme j'écris principalement pour les jeunes
+<span class="pagenum"><a name="LXVII" id="LXVII">LXVII</a></span>
+gens, et pour des personnes qui ne songent point à
+faire une étude profonde de l'Histoire ancienne, je
+ne chargerai point cet ouvrage d'une érudition qui
+pourrait naturellement y entrer, mais qui ne convient
+point au but que je me propose. Mon dessein est,
+en donnant une histoire suivie de l'antiquité, de
+prendre dans les auteurs grecs et latins ce qui me
+paraîtra de plus intéressant pour les faits, et de plus
+instructif pour les réflexions.</p>
+
+<p>Je souhaiterais pouvoir éviter en même temps et
+la stérile sécheresse des abrégés, qui ne donnent
+aucune idée distincte, et l'ennuyeuse exactitude des
+longues histoires, qui accablent un lecteur. Je sens
+bien qu'il est difficile de prendre un juste milieu,
+qui s'écarte également des deux extrémités; et quoique,
+dans les deux parties d'histoire qui font la
+moitié de ce premier volume, j'aie retranché une
+grande partie de ce qui se rencontre dans les Anciens,
+je ne sais si on ne les trouvera pas encore trop étendues:
+mais j'ai craint d'étrangler les matières en
+cherchant trop à les abréger. Le goût du public
+deviendra ma règle, et je tâcherai dans la suite de
+m'y conformer.</p>
+
+<p>J'ai eu le bonheur de ne pas lui déplaire dans le
+premier ouvrage que j'ai composé. Je souhaiterais
+bien que celui-ci eût un pareil succès, mais je n'oserais
+l'espérer. La matière que je traitais dans le
+premier, belles-lettres, poésie, éloquence, morceaux
+d'histoire choisis et détachés, m'a laissé la
+<span class="pagenum"><a name="LXVIII" id="LXVIII">LXVIII</a></span>
+liberté d'y faire entrer une partie de ce qu'il y a dans
+les auteurs anciens et modernes de plus beau, de
+plus frappant, de plus délicat, de plus solide, tant
+pour les expressions que pour les pensées et les
+sentiments. La beauté et la solidité des choses mêmes
+que j'offrais au lecteur l'ont rendu plus distrait ou
+plus indulgent sur la manière dont elles lui étaient
+présentées; et d'ailleurs, la variété des matières a
+tenu lieu de l'agrément que le style et la composition
+auraient dû y jeter.</p>
+
+<p>Ici je n'ai pas le même avantage. Je ne suis pas
+tout-à-fait le maître du choix. Dans une histoire
+suivie, on est obligé de rapporter bien des choses
+qui ne sont pas toujours fort intéressantes, sur-tout
+pour ce qui regarde l'origine et le commencement
+des empires; et ces sortes d'endroits, pour l'ordinaire,
+sont mêlés de beaucoup d'épines, et présentent
+peu de fleurs. La suite fournira des matières
+plus agréables, et des événements qui attachent
+davantage; et je ne manquerai pas de faire usage des
+précieuses richesses que les meilleurs auteurs nous
+offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se
+souvenir que dans une grande et belle contrée tout
+n'est pas riches moissons, beaux vignobles, riantes
+prairies, fertiles vergers: il s'y rencontre quelquefois
+des terrains moins cultivés et plus sauvages. Et,
+pour me servir d'une autre comparaison tirée de
+Pline, parmi les arbres<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>, il y en a qui, au printemps,
+<span class="pagenum"><a name="LXIX" id="LXIX">LXIX</a></span>
+étalent à l'envi une quantité infinie de fleurs,
+et qui, par cette riche parure, dont l'éclat et les
+vives couleurs flattent agréablement la vue, annoncent
+une heureuse abondance pour une saison
+plus reculée: il y en a d'autres<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a> qui sont plus tristes,
+et qui, bien que fertiles en bons fruits, n'ont pas
+l'agrément des fleurs, et semblent ne prendre point
+de part à la joie de la nature renaissante. Il est aisé
+d'appliquer cette image à la composition de l'Histoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> «Arborum flos est pleni veris
+indicium et anni renascentis; flos
+gaudium arborum. Tunc se novas,
+aliasque quàm sunt, ostendunt: tunc
+variis colorum picturis in certamen
+usque luxuriant. Sed hoc negatum
+plerisque. Non enim omnes florent,
+et sunt tristes quædam, quæque non
+sentiunt gaudia annorum; nec ullo
+flore exhilarantur, natalesve pomorum
+recursus annuos versicolori nuntio
+promittunt.» (PLIN. <i>Hist. nat.</i>
+lib. XVI, cap. 25.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Comme les figuiers.</blockquote>
+
+<p>Pour embellir et enrichir la mienne, je déclare
+que je ne me fais point un scrupule ni une honte de
+piller par-tout, souvent même sans citer les auteurs
+que je copie, parce que quelquefois je me donne la
+liberté d'y faire quelques changements. Je profite,
+autant que je puis, des solides réflexions que l'on
+trouve dans la seconde et la troisième partie de l'Histoire
+universelle de M. Bossuet, qui est l'un des plus
+beaux et des plus utiles ouvrages que nous ayons.
+Je tire aussi de grands secours de l'Histoire des Juifs,
+du savant M. Prideaux, Anglais, où il a merveilleusement
+approfondi et éclairci ce qui regarde l'Histoire
+ancienne. Il en sera ainsi de tout ce qui me tombera
+sous la main, dont je ferai tout l'usage qui pourra
+convenir à la composition de mon livre, et contribuer
+à sa perfection.</p>
+
+<p>Je sens bien qu'il y a moins de gloire à profiter
+<span class="pagenum"><a name="LXX" id="LXX">LXX</a></span>
+ainsi du travail d'autrui, et que c'est en quelque sorte
+renoncer à la qualité d'auteur; mais je n'en suis pas
+fort jaloux, et je serais très-content, et me tiendrais
+très-heureux, si je pouvais être un bon compilateur,
+et fournir une histoire passable à mes lecteurs,
+qui ne se mettront pas beaucoup en peine si elle
+vient de mon fonds ou non, pourvu qu'elle leur
+plaise.</p>
+
+<p>Je ne puis pas dire précisément de combien de
+volumes sera composé mon ouvrage; mais j'entrevois
+qu'il n'ira pas à moins de cinq ou six. Des
+écoliers, pour peu qu'ils soient studieux, pourront
+faire aisément cette lecture en particulier dans le
+cours d'une année, sans que leurs autres études en
+souffrent. Dans mon plan, je destinerais la Seconde
+à cette lecture: c'est une classe où les jeunes gens
+sont capables d'en profiter, et d'y trouver quelque
+plaisir; et je réserverais l'Histoire romaine pour la
+Rhétorique.</p>
+
+<p>Il aurait été utile, et même nécessaire, de donner
+à mes lecteurs quelque idée et quelque connaissance
+des auteurs anciens d'où je tire les faits que je rapporte
+ici. La suite même de l'Histoire me donnera
+lieu d'en parler, et m'en fournira une occasion
+naturelle.</p>
+
+<p><span class="side"> Jugement
+qu'il faut
+porter sur les
+augures, les
+prodiges, les
+oracles
+des anciens.</span>
+En attendant, je crois devoir dire ici quelque
+chose par avance sur la crédulité superstitieuse
+qu'on reproche à la plupart de ces auteurs dans ce
+qui regarde les augures, les auspices, les prodiges,
+<span class="pagenum"><a name="LXXI" id="LXXI">LXXI</a></span>
+les songes, les oracles. En effet, on est blessé de
+voir des écrivains, d'ailleurs fort judicieux, se faire
+un devoir et une loi de les rapporter avec une
+exactitude scrupuleuse, et d'insister sérieusement
+sur un détail ennuyeux de petites et ridicules cérémonies,
+du vol des oiseaux à droite ou à gauche, des
+signes marqués dans les entrailles fumantes des animaux,
+de l'avidité plus ou moins grande des poulets
+en mangeant, et de mille autres absurdités pareilles.</p>
+
+<p>Il faut avouer qu'un lecteur sensé ne peut voir
+sans étonnement que les hommes de l'antiquité les
+plus estimés pour le savoir et pour la prudence, les
+capitaines les plus élevés au-dessus des opinions
+populaires et les mieux instruits de la nécessité de
+profiter des moments favorables, les conseils les plus
+sages des princes consommés dans l'art de régner,
+les plus augustes assemblées de graves sénateurs, en
+un mot, les nations les plus puissantes et les plus
+éclairées, aient pu, dans tous les siècles, faire dépendre
+de ces petites pratiques et de ces vaines observances
+la décision des plus grandes affaires,
+comme de déclarer une guerre, de livrer une bataille,
+de poursuivre une victoire; délibérations qui
+étaient de la dernière importance, et d'où souvent
+dépendaient la destinée et le salut des États.</p>
+
+<p>Mais il faut en même temps avoir l'équité de
+reconnaître que les mœurs, les coutumes, les lois,
+ne permettaient point alors de s'écarter de ces usages;
+que l'éducation, la tradition paternelle et immémoriale,
+<span class="pagenum"><a name="LXXII" id="LXXII">LXXII</a></span>
+la persuasion et le consentement universel des
+nations, les préceptes et l'exemple même des philosophes,
+leur rendaient ces pratiques respectables;
+et que ces cérémonies, quelque absurdes qu'elles
+nous paraissent et qu'elles soient en effet, faisaient
+chez les Anciens partie de la religion et du culte
+public.</p>
+
+<p>Cette religion était fausse, et ce culte mal entendu;
+mais le principe en était louable, et fondé
+sur la nature. C'était un ruisseau corrompu qui partait
+d'une bonne source. L'homme, par ses propres
+lumières, ne connaît rien au-delà du présent: l'avenir
+est pour lui un abyme fermé à la sagacité la plus vive
+et la plus perçante, qui ne lui montre rien de certain
+sur quoi il puisse fixer ses vues et former ses résolutions.
+Du côté de l'exécution, il n'est pas moins
+faible et moins impuissant. Il sent qu'il est dans une
+dépendance entière d'une main souveraine, qui
+dispose avec une autorité absolue de tous les événements,
+et qui, malgré tous ses efforts, malgré la
+sagesse des mesures le mieux concertées, le réduit,
+par les moindres obstacles et par les plus légers
+contre-temps, à l'impossibilité d'exécuter ses projets.</p>
+
+<p>Ces ténèbres, cette faiblesse, l'obligent de recourir
+à une lumière et à une puissance supérieure. Il est
+forcé par son propre besoin, et par le vif désir qu'il
+a de réussir dans ce qu'il entreprend, de s'adresser
+à celui qu'il sait s'être réservé à lui seul la connaissance
+de l'avenir et le pouvoir d'en disposer. Il
+<span class="pagenum"><a name="LXXIII" id="LXXIII">LXXIII</a></span>
+offre des prières, il fait des vœux, il présente des
+sacrifices, pour obtenir de la Divinité qu'il lui plaise
+de s'expliquer ou par des oracles, ou par des
+songes, ou par d'autres signes qui manifestent sa
+volonté, bien convaincu qu'il ne peut arriver que
+ce qu'elle ordonne, et qu'il a un extrême intérêt de
+la connaître, afin de pouvoir s'y conformer.</p>
+
+<p>Ce principe religieux de dépendance et de respect
+à l'égard de l'Être suprême est naturel à l'homme;
+il le porte gravé dans son cœur; il en est averti par
+le sentiment intérieur de son indigence, et par tout
+ce qui l'environne au-dehors; et l'on peut dire que
+ce recours continuel à la Divinité, est un des premiers
+fondements de la religion, et le plus ferme
+lien qui attache l'homme au Créateur.</p>
+
+<p>Ceux qui ont eu le bonheur de connaître le vrai
+Dieu, et d'être choisis pour former son peuple, n'ont
+point manqué de s'adresser à lui, dans leurs besoins
+et dans leurs doutes, pour obtenir son secours et
+pour connaître ses volontés. Il a bien voulu se manifester
+à eux; et les conduire par des apparitions,
+par des songes, par des oracles, par des prophéties,
+et les protéger par des prodiges éclatants.</p>
+
+<p>Ceux qui ont été assez aveugles pour substituer
+le mensonge à la vérité se sont adressés, pour obtenir
+le même secours, à des divinités fausses et trompeuses,
+qui n'ont pu répondre à leur attente, et
+payer l'hommage qu'on leur rendait, que par l'erreur
+<span class="pagenum"><a name="LXXIV" id="LXXIV">LXXIV</a></span>
+et l'illusion, et par une frauduleuse imitation de la
+conduite du vrai Dieu.</p>
+
+<p>De là sont nées les vaines observations des songes,
+qu'une superstition crédule leur faisait prendre pour
+des avertissements salutaires du ciel; ces réponses
+obscures ou équivoques des oracles, sous le voile
+desquelles les esprits de ténèbres cachaient leur
+ignorance, et par une ambiguité étudiée se ménageaient
+une issue, quel que dût être l'événement.
+De là sont venus ces pronostics de l'avenir, que l'on
+se flattait de trouver dans les entrailles des bêtes,
+dans le vol et le chant des oiseaux, dans l'aspect des
+astres, dans les rencontres fortuites, dans les caprices
+du sort; ces prodiges effrayants qui répandaient
+la terreur parmi tout un peuple, et qu'on croyait ne
+pouvoir expier que par des cérémonies lugubres, et
+quelquefois même par l'effusion du sang humain;
+enfin, ces noires inventions de la magie, les prestiges,
+les enchantements, les sortilèges, les évocations des
+morts, et beaucoup d'autres espèces de divination.</p>
+
+<p>Tout ce que je viens de rapporter était un usage
+reçu et observé généralement parmi tous les peuples;
+et cet usage était fondé sur les principes de religion
+que j'ai montrés sommairement. <span class="side"> Xenoph. in
+Cyrop. l. 1,
+p. 25 et 37.</span> On en voit une
+preuve éclatante dans l'endroit de la Cyropédie où
+Cambyse, père de Cyrus, donne à ce jeune prince
+de si belles instructions, et si propres à former un
+grand capitaine et un grand roi. Il lui recommande
+<span class="pagenum"><a name="LXXV" id="LXXV">LXXV</a></span>
+sur-tout d'avoir un souverain respect pour les dieux;
+de ne former jamais aucune entreprise, soit petite,
+soit grande, sans les avoir auparavant invoqués et
+consultés; d'honorer les prêtres et les augures, qui
+sont leurs ministres et les interprètes de leurs volontés;
+mais de ne pas s'y fier ni s'y livrer si aveuglément
+qu'il ne s'instruise par lui-même de ce qui
+regarde la science de la divination, des augures et
+des auspices. Et la raison qu'il rapporte de la dépendance
+où doivent être les princes à l'égard des dieux,
+et de l'intérêt qu'ils ont à les consulter en tout; c'est
+que, quelque prudents et quelque clairvoyants que
+soient les hommes dans le cours ordinaire des affaires,
+leurs vues sont toujours fort courtes et fort
+bornées par rapport à l'avenir; au lieu que la Divinité,
+d'un seul regard, embrasse tous les siècles et
+tous les événements. «Comme les dieux sont éternels,
+dit Cambyse à son fils, ils savent tout, et connaissent
+également le passé, le présent et l'avenir.
+Entre ceux qui les consultent, ils donnent des
+avis salutaires à ceux qu'ils veulent favoriser, pour
+leur faire connaître ce qu'il faut faire et ce qu'il
+ne faut pas entreprendre. Que si l'on voit qu'ils
+ne donnent pas de semblables conseils à tous les
+hommes, il ne faut pas s'en étonner, puisque nulle
+nécessité ne les oblige de prendre soin des personnes
+sur qui il ne leur plaît pas de répandre
+leurs grâces.»</p>
+
+<p>Telle était la doctrine des peuples les plus éclairés,
+<span class="pagenum"><a name="LXXVI" id="LXXVI">LXXVI</a></span>
+par rapport aux différentes espèces de divination;
+et il n'est pas étonnant que des historiens qui écrivaient
+l'histoire de ces peuples se soient crus obligés
+de rapporter avec soin ce qui faisait partie de leurs
+religion et de leur culte, et qui souvent était l'ame
+de leurs délibérations et la règle de leur conduite.
+J'ai cru, par cette même raison, ne devoir pas entièrement
+supprimer dans l'Histoire que je donne au
+public ce qui regarde cette matière, quoique pourtant
+j'en aie retranché une grande partie.</p>
+
+<p>Je me propose de mettre à la fin de cet ouvrage
+un abrégé chronologique de tous les faits, et une
+table exacte des matières.</p>
+
+<p>Mon guide pour la chronologie est ordinairement
+Ussérius. Dans l'histoire des Carthaginois, je marque
+le plus souvent quatre époques: l'année de la création
+du monde, que je désigne par ces lettres, pour
+abréger, AN. m.; celles de la fondation de Carthage
+et de Rome; enfin, l'année qui précède la naissance
+de Jésus-Christ, dont je compte les années depuis
+l'an du monde 4004, suivant en cela Ussérius et les
+autres, qui ne laissent pas de la croire antérieure de
+quatre ans.</p>
+
+<hr>
+<br><br><br>
+<p><span class="pagenum"><a name="LXXVII" id="LXXVII">LXXVII</a></span></p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>AVERTISSEMENTS</h2>
+
+<h3>DE L'AUTEUR,</h3>
+
+<h5>RÉPANDUS DANS L'IN-12, EN DIFFÉRENTS TOMES,<br>
+
+ET RÉUNIS ICI TOUS ENSEMBLE<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</h5>
+
+<hr>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a>
+ Voulant donner une édition
+complète des œuvres de Rollin, nous
+avons dû conserver ces Avertissements,
+quoiqu'ils semblent maintenant
+inutiles. Comme les volumes de
+notre Édition ne peuvent correspondre
+à ceux de l'édition in-12,
+à la tête desquels ces avertissements
+se trouvaient placés, nous aurions
+eu quelque peine à leur trouver
+une place convenable dans le
+corps de l'ouvrage. Il nous a donc
+semblé préférable de les mettre tous
+ensemble après la Préface, dont ils
+forment en quelque sorte le complément.
+[<i>Note des Éditeurs.</i>]</blockquote>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>POUR LE TOME TROISIÈME.</h5>
+
+<p>Je m'étais flatté de conduire ce troisième volume
+jusqu'à la fin de la guerre du Péloponnèse, et de le
+terminer par quelques réflexions sur les mœurs, le
+caractère, le gouvernement des peuples de la Grèce
+les plus connus. Je me suis trouvé hors d'état de
+tenir ma parole. Les additions que j'ai faites dans le
+cours de l'impression, pour tâcher de ne rien omettre
+d'intéressant, ont fait croître le livre plus que je ne
+l'avais prévu. J'ai donc été obligé de m'arrêter à la
+<span class="pagenum"><a name="LXXVIII" id="LXXVIII">LXXVIII</a></span>
+déroute de l'armée des Athéniens devant Syracuse,
+et à la mort de Nicias, qui arrivent la dix-neuvième
+année de la guerre du Péloponnèse. J'aurais même
+souhaité pouvoir finir plus tôt ce volume; mais c'est
+ce qu'il ne m'a pas été possible de faire, quelque
+envie que j'en eusse. L'entreprise des Athéniens
+contre Syracuse étant la plus grande que cette république
+ait jamais faite, et étant devenue la principale
+cause de sa chute, je n'ai pas cru devoir
+couper la narration d'un événement si grand et si lié;
+et il me semble que ç'aurait été tromper l'attente
+du lecteur, si, après l'avoir introduit dans une scène
+pleine d'action et de mouvement, je lui en avais
+dérobé la catastrophe.</p>
+
+<p>J'ai retranché tout le reste, et l'ai renvoyé au volume
+suivant. Malgré tous ces retranchements, celui-ci
+est demeuré encore très-incommode pour les
+lecteurs, qu'il charge d'un trop grand poids; pour les
+ouvriers, qui ne peuvent le relier qu'avec peine; et
+sur-tout pour le libraire, dont la dépense est augmentée
+considérablement par le surcroît de cinq ou
+six feuilles de plus que dans les deux premiers volumes,
+c'est-à-dire de 150 ou de 200 pages. Il m'a
+paru que le public, par rapport à l'impression de ce
+livre, n'était pas mécontent ni du papier, ni des
+caractères, ni de l'exactitude et de la correction, et
+j'ai veillé à ce qu'on y apportât tous les soins possibles.
+Sur la représentation que m'a faite la veuve
+du libraire (car Dieu a appelé à lui depuis peu son
+<span class="pagenum"><a name="LXXIX" id="LXXIX">LXXIX</a></span>
+mari), que ce troisième volume surpassait de beaucoup
+les deux autres, je n'ai pu lui refuser la grace
+qu'elle m'a demandée, et que je regarde comme une
+justice, qui est d'ajouter dix sols au prix ordinaire,
+mais pour ce volume seulement. Je l'ai priée de continuer
+d'avoir égard aux personnes qui s'adresseront
+à elle avec un témoignage de ma part. Je prendrai
+de meilleures mesures dans la suite, et ne tomberai
+plus dans le même inconvénient.</p>
+
+<p>Dès que l'impression de ce troisième volume a été
+achevée, on a commencé à réimprimer les deux
+premiers. J'y ai fait quelques corrections et quelques
+légers changements sur les avis que des amis m'ont
+donnés. Je les aurais marqués à la fin de ce volume,
+si je n'avais craint de le trop charger: je le ferai dans
+les volumes suivants, afin que ceux qui ont la
+première édition puissent en faire usage. Ce petit
+recueil de corrections, c'est-à-dire de fautes, ramassées
+ensemble, et mises sous les yeux du lecteur,
+ne peut pas être fort agréable à l'amour-propre; mais
+il peut être utile au public en rendant le livre moins
+défectueux, et cela doit me suffire. D'ailleurs, en
+matière de littérature, comme dans la morale, les
+fautes reconnues et avouées sincèrement sont oubliées,
+ou, pour mieux dire, ne subsistent plus.</p>
+
+<p>Je prie les lecteurs qui auront remarqué dans ces
+trois volumes des endroits qui leur paraîtront demander
+quelque changement nécessaire, soit pour
+la justesse de l'expression, soit pour la vérité des
+<span class="pagenum"><a name="LXXX" id="LXXX">LXXX</a></span>
+faits, soit pour l'exactitude des dates, soit même
+pour quelques circonstances essentielles que j'aurai
+omises, de vouloir m'en donner avis, en adressant
+leurs lettres chez le libraire. On me permettra de
+n'y faire d'autre réponse que celle que je fais ici par
+avance, en témoignant dès à-présent une très-sincère
+et très-vive reconnaissance à toutes les personnes
+qui voudront bien m'aider de leurs lumières.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>POUR LE QUATRIÈME VOLUME.</h5>
+
+<p>Il est bien difficile, dans un ouvrage d'une aussi
+grande étendue qu'est celui de l'Histoire ancienne,
+qu'il n'échappe bien des fautes à un écrivain, quelque
+attention et quelque exactitude qu'il tâche d'y
+apporter. J'en avais déjà reconnu plusieurs par moi-même.
+Les avis qu'on m'a donnés, soit dans des
+lettres particulières, soit dans des écrits publics,
+m'en ont fait encore remarquer d'autres. J'espère les
+corriger toutes dans l'édition suivante de mon Histoire,
+que l'on doit bientôt commencer.</p>
+
+<p>Quand je ne serais pas porté par moi-même à
+profiter des avis qu'on me donne, il me semble que
+l'indulgence, je pourrais presque dire la complaisance,
+que le public témoigne pour mon ouvrage,
+devrait m'engager à faire tous mes efforts pour le
+<span class="pagenum"><a name="LXXXI" id="LXXXI">LXXXI</a></span>
+rendre le moins défectueux qu'il me serait possible.
+Il est bien aisé de prendre son parti, lorsque la critique
+tombe sur des fautes marquées et sensibles: il ne
+s'agit alors que de reconnaître qu'on s'est trompé,
+et de corriger ses fautes. Mais il est une autre sorte
+de critique qui embarrasse et laisse dans l'incertitude,
+parce qu'elle ne porte pas avec elle une pareille
+évidence; et c'est le cas où je me trouve. J'en apporterai
+un exemple entre plusieurs autres.</p>
+
+<p>Quelques personnes croient que, dans mon Histoire,
+les réflexions sont trop longues et trop
+fréquentes. Je sens bien que cette critique n'est point
+sans fondement, et qu'en cela je me suis un peu
+écarté de la règle que les historiens ont coutume de
+suivre, qui est de laisser pour l'ordinaire au lecteur
+le soin et, en même temps, le plaisir de faire lui-même
+ses réflexions sur les faits qu'on lui présente;
+au lieu qu'en les lui suggérant, il paraît qu'on se
+défie de ses lumières et de sa pénétration. Ce qui
+m'a déterminé à en user ainsi, c'est que mon premier
+et principal dessein, quand j'ai entrepris cet ouvrage,
+a été de travailler pour les jeunes gens, et
+de ne rien négliger de ce qui me paraîtrait propre
+à leur former l'esprit et le cœur. Or c'est l'effet que
+produisent naturellement les réflexions; et l'on sait
+que la jeunesse en est moins capable par elle-même
+qu'un âge plus avancé, et que, pour lui faire tirer
+de l'étude de l'Histoire tout le fruit qu'on a lieu d'en
+attendre, il n'est pas inutile, quand les faits sont
+<span class="pagenum"><a name="LXXXII" id="LXXXII">LXXXII</a></span>
+singuliers et remarquables, de lui mettre devant les
+yeux le jugement qu'en ont porté les auteurs de
+l'antiquité les plus sensés et les plus sages, afin de
+lui apprendre à faire par elle-même dans la suite
+de pareilles réflexions, et à juger sainement de tout.</p>
+
+<p>L'usage que j'ai vu faire de mon Histoire à des
+enfants de neuf à dix ans de l'un et de l'autre sexe qui
+la lisent avec plaisir, et le compte exact que je leur
+ai entendu rendre, non-seulement des plus beaux
+événements, mais de ce qu'il y a de plus solide
+dans les réflexions, m'ont confirmé dans l'opinion
+où j'étais qu'elles pouvaient leur être de quelque
+utilité, et qu'elles n'étaient point au-dessus de leur
+portée. Si effectivement elles étaient propres à accoutumer
+les jeunes gens à saisir dans l'Histoire le
+vrai, le beau, le juste, l'honnête, ce qui en est le
+grand fruit, il me semble que cet avantage, ou du
+moins l'intention que j'ai eue de le leur procurer,
+pourrait faire excuser la liberté que j'ai prise de
+m'écarter peut-être un peu trop de la règle ordinaire.
+Cependant je ne suis point attaché à mon
+sentiment, et si je m'apercevais qu'il fût contraire
+à celui du public, j'y renoncerais sans peine.</p>
+
+<p>Je reviens encore à mes jeunes gens, et il faut
+qu'on me le pardonne; car<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> j'avoue que je ne puis
+les perdre de vue, et que tout ce qui peut contribuer
+à leur instruction me touche sensiblement. Il
+<span class="pagenum"><a name="LXXXIII" id="LXXXIII">LXXXIII</a></span>
+va paraître un livre qui sera de ce genre; il a pour
+titre, <i>le Spectacle de la Nature</i>, ou <i>Entretiens sur
+les particularités de l'Histoire naturelle qui ont paru
+les plus propres à rendre les jeunes gens curieux,
+et à leur former l'esprit</i>. On y développe d'une
+manière agréable et spirituelle ce qu'il y a de plus
+curieux dans la nature, pour ce qui regarde les
+animaux terrestres, les oiseaux, les insectes, les
+poissons. S'il m'était permis de juger du succès de
+ce livre par le plaisir que la lecture m'en a causé,
+je pourrais assurer par avance qu'il sera grand. C'est
+à ma prière, et sur mes vives sollicitations, que
+l'auteur a entrepris cet ouvrage, qui peut être beaucoup
+augmenté, s'il se trouve au goût du public.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a>
+ «Neque enim me pœnitet ad hoc
+quoque opus meum, et curam susceptorum
+semel adolescentium respicere.»
+(QUINTIL. lib. XI, c. 1.)</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Lettre de monsieur Rousseau.</i></p>
+
+<p>J'espère que le public ne me saura pas mauvais
+gré d'avoir inséré ici une lettre de M. Rousseau,
+dans laquelle, à l'occasion de l'Avertissement qui
+précède, il m'exhorte à ne point suivre l'avis des
+personnes qui me conseilleraient de retrancher ou
+d'abréger les réflexions que je répands de temps en
+temps dans mon Histoire. L'autorité d'un écrivain
+aussi généralement estimé pour la justesse et la délicatesse
+du goût que l'est celui dont je parle a été
+pour moi d'un grand poids; et, m'imaginant que
+le public me parlait par sa bouche, je n'ai pas cru
+devoir appeler de sa décision. Je n'en dirais pas
+tout-à-fait autant des louanges qu'il donne à mon
+<span class="pagenum"><a name="LXXXIV" id="LXXXIV">LXXXIV</a></span>
+Ouvrage, parce que j'ai lieu de craindre que son bon
+cœur n'ait fait illusion à son esprit, et ne l'ait aveuglé
+en faveur d'un ami qu'il considère depuis long-temps.
+L'erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait
+que, dans l'amitié, elle fût plus commune qu'elle
+n'est.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">Vellem in amicitia sic erraremus, et isti</p>
+<p class="i16">Errori nomen virtus posuisset honestum.</p>
+</div></div>
+
+<p class="rig">A Bruxelles, le 27 août 1732.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai bien des grâces à vous rendre, monsieur,
+de l'agréable présent que vous m'avez fait du
+quatrième volume de votre Histoire. Je l'ai lu pour
+ainsi dire tout d'une haleine, et avec une satisfaction
+qui n'a été interrompue en aucun endroit. Si
+le sentiment peut passer pour bon juge en ces
+matières, je puis dire qu'il n'y eut jamais difficulté
+plus mal fondée que celle que vous dites vous avoir
+été objectée sur la prétendue longueur des réflexions
+dont votre narration est quelquefois
+accompagnée, ni de plus mauvais conseil que
+celui qu'on vous a donné de les abréger. C'est
+vouloir retrancher de votre livre ce qui le distingue
+le plus utilement et même le plus agréablement
+de tant d'autres histoires dont le public se trouve
+inondé, et qui, dépouillées de l'instruction qui
+doit être le but de l'écrivain et le fruit de la lecture,
+méritent plutôt le nom de Gazettes savantes
+que celui d'Histoires. Quelque nécessaires que ces
+réflexions soient aux jeunes gens, vous connaissez
+<span class="pagenum"><a name="LXXXV" id="LXXXV">LXXXV</a></span>
+trop bien les hommes pour ne pas sentir combien
+elles le sont aux personnes avancées en âge, et
+qui passent même pour les plus raisonnables. La
+plupart lisent pour satisfaire leur curiosité, et
+pour pouvoir dire qu'ils ont lu. Trouverez-vous
+même parmi les plus sensés une demi-douzaine
+de lecteurs qui veuillent se donner le temps et la
+peine de méditer sur leur lecture? et quand ils se
+la donneraient, est-il sûr qu'ils soient capables de
+méditer comme il faut et où il faut? Les uns s'attacheront
+à un mot ou à une expression qui ne
+leur aura pas plu. Les autres s'arrêteront à quelque
+point de chronologie ou à quelque fait contesté
+par d'autres auteurs; et à peine dans le
+grand nombre s'en trouvera-t-il quelqu'un qui se
+mette en peine d'y chercher le véritable et l'unique
+objet de toute lecture sensée, qui est l'instruction.
+C'est pourtant pour le plus grand nombre que
+vous travaillez. Votre but n'est pas d'instruire
+ceux qui sont déjà instruits; et quand ce le serait,
+quelle satisfaction n'est-ce pas pour eux de se
+retrouver, pour ainsi dire, dans les réflexions d'un
+homme comme vous, et de s'assurer par cette
+conformité de la vérité des leurs? Ne faites donc
+point de difficulté, monsieur, de continuer comme
+vous avez commencé. La fonction du philosophe
+et celle de l'historien sont les mêmes. L'un cherche
+à instruire par les préceptes, l'autre par les
+exemples; mais si ces exemples ne sont accompagnés
+<span class="pagenum"><a name="LXXXVI" id="LXXXVI">LXXXVI</a></span>
+de préceptes à propos, ils deviennent la
+plupart du temps inutiles, soit par la paresse,
+soit par l'incapacité, soit par le peu de loisir des
+lecteurs. C'est à vous de leur lever ces obstacles;
+et ils vous en seront d'autant plus obligés, que
+cette partie de votre Ouvrage, qui est la plus utile,
+est en même temps la plus agréable, et celle qui
+satisfait plus l'esprit, les réflexions s'y trouvant
+mêlées et comme incorporées aux faits d'une
+manière si naturelle et si éloignée de toute affectation,
+que, si on les en détachait, il semble
+qu'elles laisseraient un vide dans votre narration.
+Ne croyez pas pourtant que mon intention, en
+vous écrivant ceci, soit de m'ériger avec vous en
+donneur de conseils. Je n'ai pas assez de témérité
+pour m'en croire capable; mais, plein comme je
+le suis de la lecture que je viens d'achever, j'aurais
+cru me faire tort à moi-même si je vous avais
+caché ma pensée sur ce qui m'a paru de plus important
+dans le plan que vous vous êtes fait, et
+sur ce qui m'a le plus charmé dans la manière
+dont vous l'avez exécuté. Je suis avec beaucoup
+de respect,»</p>
+
+<p>MONSIEUR,</p>
+
+<p class="mid">Votre très-humble et très-obéissant
+serviteur,</p>
+
+<p class="rig">ROUSSEAU.</p><br><br><br><br>
+
+<span class="pagenum"><a name="LXXXVII" id="LXXXVII">LXXXVII</a></span>
+
+<hr class="full">
+
+<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>POUR LE TOME CINQUIÈME.</h5>
+
+<p>Quoique le public n'attende pas de moi une apologie
+sur la promptitude avec laquelle je le sers, je
+me crois néanmoins obligé de lui rendre compte
+de mon travail, et de lui expliquer comment, au
+lieu d'un seul volume de mon Histoire, qui est le
+tribut annuel que j'avais coutume de lui payer, je
+me prépare cette année à lui en fournir deux. En
+voici déjà un qui paraît; et j'espère que, vers le
+mois d'août, il sera suivi d'un autre. Il peut y avoir
+quelque lieu d'en être surpris, et de douter si c'est
+assez respecter le public que de se hâter ainsi de
+lui donner livre sur livre, sans paraître avoir pris
+tout le temps nécessaire pour les travailler et les
+polir comme il convient.</p>
+
+<p>Je serais fâché qu'on me soupçonnât d'une pareille
+négligence, que je regarde comme directement
+contraire au devoir d'un écrivain. Je ne le serais
+guère moins qu'on attribuât cette promptitude à
+une heureuse fécondité de génie, à une grande facilité
+de composition, à un fonds de connaissances
+amassé de longue main. Je ne me reconnais point,
+ou peu, à tous ces traits.</p>
+
+<p>Il est vrai, et le public ne me saura pas mauvais
+<span class="pagenum"><a name="LXXXVIII" id="LXXXVIII">LXXXVIII</a></span>
+gré de cet aveu, que, pour répondre à son estime
+et à son attente, je me livre tout entier à mon
+ouvrage, que j'en fais mon unique affaire, que j'y
+donne tout mon temps et tous mes soins, et que
+j'écarte sévèrement toute autre occupation, parce
+que celle-ci me paraît dans l'ordre de la Providence,
+et que j'ai lieu de croire, par le succès que Dieu
+y a donné jusqu'ici, que c'est à quoi il m'appelle,
+et le travail qu'il m'impose.</p>
+
+<p>Mais ce qui a avancé cette année mon ouvrage
+au-delà de la mesure ordinaire, sont les secours
+considérables que j'ai tirés de plusieurs livres, sur
+les principales matières dont traitent les deux volumes
+qui suivent le quatrième. A ce prix, il est
+aisé de devenir auteur, et l'on gagne bien du temps
+quand on trouve une partie de la besogne faite par
+d'excellents ouvriers, et qu'il ne reste qu'à l'adopter,
+et à en faire usage comme de son bien
+propre. C'est la possession où je me suis mis dès le
+commencement, et dont il semble que le public
+m'a passé titre.</p>
+
+<p>Outre ces secours, j'en trouve d'autres qui ne
+sont pas moins importants, dont le public souffrira
+que je lui rende ici compte, parce que ma reconnaissance
+ne peut pas demeurer muette plus longtemps.
+J'ai l'avantage de passer près de quatre mois
+de suite au voisinage de Paris, dans une agréable
+campagne, qui me fournit tout ce que je puis désirer
+et pour le travail, et pour le délassement: la bonne
+<span class="pagenum"><a name="LXXXIX" id="LXXXIX">LXXXIX</a></span>
+compagnie, la conversation, le bon air, la promenade,
+des prairies enchantées, un bord de rivière
+toujours amusant, une vue douce et qui se présente
+toujours avec un nouveau plaisir; et, ce qui fait
+l'assaisonnement de tout le reste, une pleine et
+entière liberté.</p>
+
+<p>Deux frères (M. l'abbé et M. le marquis d'Asfeld),
+qui se sont tous deux également distingués, chacun
+dans leur profession, par un mérite rare et solide,
+me sont aussi tous deux d'un secours infini pour
+mon ouvrage. L'un, qui a fait et soutenu des siéges,
+et qui s'est trouvé à plusieurs actions (le public sait
+avec quel succès), veut bien que je lui lise les
+principales batailles dont je fais mention dans mon
+Histoire, et par là m'épargne beaucoup de fautes et
+de bévues grossières, telles que Polybe en relève un <span class="side"> Polyb. l. 12,
+p. 662-666.</span>
+grand nombre dans les écrits du philosophe Callisthène,
+qui avait accompagné Alexandre-le-Grand
+dans ses glorieuses campagnes, et qui s'était mal à
+propos ingéré de décrire les expéditions guerrières
+de ce conquérant, où il n'entendait rien, sans avoir
+pris la précaution de consulter les gens du métier.</p>
+
+<p>L'autre frère, l'un de mes plus anciens et de mes
+plus intimes amis, qui, outre la science profonde
+de la théologie, et la connaissance des Écritures,
+où il excelle, possède nos historiens grecs et latins,
+aussi bien qu'aucune personne que je connaisse, et
+qui paraît n'avoir rien oublié de tout ce qu'il a lu,
+a la patience de lire et de relire tous mes Ouvrages
+<span class="pagenum"><a name="XC" id="XC">XC</a></span>
+avant qu'ils paraissent en public, et ne refuse pas
+de me donner ses remarques, de me faire part de
+ses vues, de me communiquer ses réflexions; et il
+m'en fournit d'excellentes. Je sens bien que la
+tendre amitié dont il m'honore depuis long-temps
+entre pour beaucoup dans toutes les peines qu'il
+veut bien se donner pour perfectionner mon Ouvrage;
+mais je lui dois ce témoignage, que l'amour
+du bien public, qui fait l'un des principaux caractères
+de ces deux frères, y a encore plus de part;
+et ce sentiment, loin de rien diminuer de ma reconnaissance,
+la rend encore plus vive, et j'ose dire
+plus religieuse.</p>
+
+<p>Qu'on juge, après cela, si Colombe ne doit pas
+être pour moi un séjour agréable et utile en même
+temps. Je voudrais que ce fût encore la coutume,
+comme autrefois, d'inscrire ses ouvrages du lieu où
+on les a composés. Je mettrais à la tête des miens:
+DE MA MAISON DE COLOMBE<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>; car le maître de celle-ci
+veut que je la regarde comme mienne. Je lui
+desire, pour récompense, moins la graisse de la
+terre que la rosée du ciel; et je souhaite de tout
+mon cœur, trop heureux si j'y pouvais contribuer
+en quelque chose, qu'il ait la consolation de voir
+ses aimables enfants croître sous ses yeux de plus
+en plus en sagesse et en grâce devant Dieu et devant
+les hommes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> E Columbano meo.</blockquote>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="XCI" id="XCI">XCI</a></span></p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>POUR LE TOME ONZIÈME.</h5>
+
+<p>Ce onzième volume, qui contient huit cents pages,
+s'est trouvé d'une grosseur si énorme, qu'on s'est
+cru obligé de le diviser pour la commodité des lecteurs,
+et de le couper en deux tomes, qui ne seront
+vendus tout reliés que trois livres dix sous.</p>
+
+<p>Le traité des arts et des sciences m'a conduit bien
+plus loin que je ne pensais, et il occupera encore
+le douzième volume tout entier au moins. Je me
+suis repenti plus d'une fois de m'être engagé dans
+une entreprise qui demanderait un grand nombre
+de connaissances, et même portées à une grande
+perfection, pour donner de chacune une idée juste,
+précise, complète. J'ai bientôt senti qu'elle était infiniment
+au-dessus de mes forces; et j'ai tâché de
+suppléer à ce qui me manquait, en profitant du
+travail des plus habiles en chaque art pour me conduire
+dans des routes, dont les unes m'étaient peu
+familières, et les autres entièrement inconnues.</p>
+
+<p>J'envisageais avec une secrète joie la fin prochaine
+de mon travail, non pour me livrer à une molle et
+frivole oisiveté, qui ne convient point à un honnête
+homme, et encore moins à un chrétien, mais pour
+jouir d'un tranquille repos, qui me permettrait de
+<span class="pagenum"><a name="XCII" id="XCII">XCII</a></span>
+ne plus employer ce qu'il peut me rester encore de
+jours à vivre qu'à des études et à des lectures
+propres à me sanctifier moi-même, et à me préparer
+à ce dernier moment qui doit décider pour
+toujours de notre sort. Il me semblait qu'après avoir
+travaillé pour les autres pendant plus de cinquante
+ans, il devait m'être permis de ne plus travailler
+que pour moi, et de renoncer absolument à l'étude
+des auteurs profanes, qui peuvent plaire à l'esprit,
+mais qui sont incapables de nourrir le cœur. Une
+forte inclination me portait à prendre ce parti, qui
+me paraissait tout-à-fait convenable, et presque
+nécessaire.</p>
+
+<p>Cependant les désirs du public, qui ne sont pas
+obscurs sur ce sujet, m'ont fait naître quelque doute.
+Je n'ai pas voulu me déterminer moi-même, ni
+prendre pour règle de ma conduite mon inclination
+seule. J'ai consulté séparément des amis sages et
+éclairés, qui m'ont tous condamné à entreprendre
+l'Histoire romaine, j'entends celle de la république.
+Une conformité de sentiments si peu suspecte m'a
+frappé; et je n'ai plus eu de peine à me rendre à
+un avis que j'ai regardé comme une marque certaine
+de la volonté de Dieu sur moi.</p>
+
+<p>Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitôt que
+j'aurai achevé l'autre, ce que j'espère qui n'ira pas
+loin. Agé de soixante et seize ans accomplis, je n'ai
+pas de temps à perdre. Ce n'est pas que je me flatte
+de pouvoir le conduire jusqu'à sa fin: je l'avancerai
+<span class="pagenum"><a name="XCIII" id="XCIII">XCIII</a></span>
+autant que mes forces et ma santé me le permettront.
+N'ayant entrepris ma première Histoire que
+pour remplir le ministère auquel il me semblait que
+Dieu m'avait appelé, en commençant à former le
+cœur des jeunes gens, à leur donner les premières
+teintures de la vertu par l'exemple des grands
+hommes du paganisme, et à en jeter les premiers
+fondements pour les conduire à des vertus plus solides,
+je me sens plus obligé que jamais à porter les
+mêmes vues dans celle où je suis près d'entrer. Je
+tâcherai de ne point oublier que Dieu, me prenant
+sur mon Ouvrage (car c'est à quoi je dois m'attendre),
+n'examinera pas s'il est bien ou mal écrit,
+ni s'il aura été reçu avec applaudissement ou non,
+mais si je l'aurai composé uniquement pour lui
+plaire, et pour rendre quelque service au public.
+Cette pensée ne servira qu'à augmenter de plus en
+plus mon ardeur et mon zèle par la vue de celui
+pour qui je travaillerai, et m'engagera à faire de
+nouveaux efforts pour répondre à l'attente publique,
+en profitant de tous les avis qu'on a bien voulu me
+donner sur ma première Histoire.</p>
+
+<p>Au reste, je serais bien à plaindre si je n'attendais
+d'autre récompense d'un si long et si pénible travail
+que des louanges humaines. Et qui peut se flatter
+néanmoins d'être assez attentif pour se défendre de
+la surprise d'une si douce illusion? Les païens ne
+travaillaient que dans cette vue. Aussi est-il écrit
+d'eux: <i>Receperunt mercedem suam. Vani vanam,</i>
+<span class="pagenum"><a name="XCIV" id="XCIV">XCIV</a></span>
+ajoute un Père. <i>Ils ont reçu leur récompense, aussi
+vaine qu'eux</i>. Je dois bien plutôt me proposer pour
+modèle ce serviteur qui emploie toute son industrie
+et toute son application à faire valoir le peu de talents
+que son maître lui a confiés, afin d'entendre
+comme lui, au dernier jour, ces consolantes paroles, <span class="side"> Matth. 25,
+21.</span>
+bien supérieures à toutes les louanges des hommes:
+<i>O bon et fidèle serviteur, parce que vous avez été
+fidèle en peu de choses, je vous établirai sur beaucoup:
+entrez dans la joie de votre Seigneur.</i> FIAT,
+FIAT.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>POUR LE TREIZIÈME VOLUME.</h5>
+
+<p>Me voici enfin arrivé au terme d'un Ouvrage qui
+m'a occupé tout entier pendant plusieurs années. Je
+ne puis m'empêcher, en le finissant, de marquer au
+public ma reconnaissance pour l'accueil favorable
+qu'il lui a fait. J'ai éprouvé de sa part une bonté
+et une indulgence qui m'ont étonné, et auxquelles
+certainement je ne m'attendais pas. J'ai trouvé les
+mêmes dispositions chez les étrangers que dans mes
+compatriotes, et j'en ai reçu des témoignages d'approbation
+et de bienveillance qui me feraient beaucoup
+d'honneur, s'il m'était permis de les rendre
+publics.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="XCV" id="XCV">XCV</a></span></p>
+
+<p>Il faut bien, et je ne puis me le dissimuler, que
+l'Ouvrage ne soit pas mauvais, puisqu'il a eu le bonheur
+de plaire à tant de personnes; mais je dois
+aussi reconnaître que la gloire ne m'en appartient
+pas tout entière. On sait que le fond de tout ce que
+j'ai écrit est tiré d'auteurs anciens tant grecs que
+latins, qui ont fait l'admiration de tous les siècles,
+et qui m'ont fourni les faits, les réflexions, les
+pensées, les tours, et souvent même les expressions,
+par la beauté et l'énergie de celles qu'ils me présentaient.
+Les traductions qu'on a de plusieurs de
+ces historiens m'ont été d'un grand secours, et m'ont
+épargné beaucoup de peine et de temps, parce
+qu'en les comparant avec les originaux j'y trouvais
+pour l'ordinaire peu de choses à changer. Je me
+suis donné la liberté, et il me semble qu'on ne
+m'en a pas su mauvais gré, d'enrichir mon ouvrage
+d'une infinité de beaux morceaux que je trouvais
+dans ceux des Modernes, et qui convenaient au
+mien, et j'en userai de même encore dans l'Histoire
+romaine; mais ce qui m'a le plus aidé dans mon
+travail, et ce qui a le plus contribué à le mettre en
+état de ne pas déplaire au public, ce sont les remarques
+de quelques amis d'un goût rare et exquis,
+qui ont eu la patience de lire et de critiquer, presque
+en ennemis, mes écrits avant qu'ils parussent,
+et qui m'ont épargné bien des fautes. On voit donc
+que, tout compté et bien examiné, il y a beaucoup
+à rabattre pour moi des louanges que mon Ouvrage
+<span class="pagenum"><a name="XCVI" id="XCVI">XCVI</a></span>
+a pu m'attirer; aussi je ne prétends en tirer d'autre
+avantage que celui de m'animer de plus en plus
+dans la nouvelle carrière de l'Histoire romaine, où
+je commence à entrer.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, l'Ouvrage est enfin achevé. On
+trouvera à la fin de ce dernier volume deux tables,
+l'une chronologique, l'autre des matières.</p>
+
+<p><span class="side"> En 1738.</span>
+J'espère donner au public le premier tome de l'Histoire
+romaine avant le mois de septembre prochain.
+Pour en avancer la composition, j'ai cru devoir me
+reposer entièrement du soin des deux tables qui
+terminent l'Histoire ancienne sur des personnes qui
+ont bien voulu s'en charger. Au défaut d'autres
+qualités, je me pique d'être prompt à servir le
+public, et je lui consacre de bon cœur tout mon
+temps, sur lequel il a un droit justement acquis par
+toutes les bontés qu'il me témoigne.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="XCVII" id="XCVII">XCVII</a></span>
+
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h2>ÉDITIONS</h2>
+
+<h4>DES PRINCIPAUX AUTEURS GRECS</h4>
+
+<h6>CITÉS</h6>
+
+<h5>DANS LE TEXTE DE L'HISTOIRE ANCIENNE<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</h5>
+
+<hr class="short">
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Cette table ne s'applique point
+aux citations qui se trouvent dans
+mes notes. Les éditions récentes dont
+je me suis servi étant presque toutes
+divisées par chapitres, paragraphes
+et numéros, c'est de cette manière
+que j'en indique les citations. Quand
+il m'arrive de me servir d'une édition
+qui n'est pas ainsi divisée, je cite
+la page, en ayant le soin de spécifier
+l'édition que j'ai eue sous les
+yeux; dans ce cas, c'est ordinairement
+la même que celle que Rollin
+a consultée.--L.</blockquote>
+
+<p>HERODOTUS. <i>Francof.</i>, an. 1608.</p>
+
+<p>THUCYDIDES. <i>Apud Henricum Stephanum</i>, an.
+1588.</p>
+
+<p>XENOPHON. <i>Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem
+græcarum Editionum</i>, an. 1625.</p>
+
+<p>POLYBIUS. <i>Parisiis</i>, an. 1609.</p>
+
+<p>DIODORUS SICULUS. <i>Hanoviæ, Typis Wechelianis</i>,
+an. 1684.</p>
+
+<p>PLUTARCHUS. <i>Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem
+græcarum Editionum</i>, an. 1624.</p>
+
+<p>STRABO. <i>Lutetiæ Parisiorum, Typis regiis</i>, an.
+1620.</p>
+
+<p>ATHENÆUS. <i>Lugduni</i>, an. 1612.</p>
+
+<p>PAUSANIAS. <i>Hanoviæ, Typis Wechelianis</i>, an.
+1613.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="XCVIII" id="XCVIII">XCVIII</a></span>
+
+<p>APPIANUS ALEXANDRINUS. <i>Apud Henric. Stephan.</i>,
+an. 1592.</p>
+
+<p>PLATO. <i>Ex nova Joannis Serrani interpretatione,
+apud Henricum Stephanum</i>, an. 1578.</p>
+
+<p>ARISTOTELES. <i>Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem
+græcarum Editionum</i>, an. 1619.</p>
+
+<p>ISOCRATES. <i>Apud Paulum Stephanum</i>, an. 1604.</p>
+
+<p>DIOGENES LAERTIUS. <i>Apud Henricum Stephanum</i>,
+an. 1594.</p>
+
+<p>DEMOSTHENES. <i>Francof.</i>, an. 1604.</p>
+
+<p>ARRIANUS. <i>Lugd. Batav.</i>, an. 1704.</p>
+
+<hr class="short">
+<br><br><br>
+<span class="pagenum"><a name="p1" id="p1">1</a></span>
+
+<h1>HISTOIRE ANCIENNE</h1>
+
+<h2>DES ÉGYPTIENS,</h2>
+
+<h5>DES CARTHAGINOIS, DES ASSYRIENS, DES BABYLONIENS,<br>
+
+DES MÈDES ET DES PERSES,</h5>
+
+<h3>DES MACÉDONIENS ET DES GRECS.</h3>
+<br>
+<hr class="full">
+<br><br>
+
+<h3>AVANT-PROPOS.</h3>
+
+<h6>ORIGINE ET PROGRÈS DE L'ÉTABLISSEMENT<br>
+
+DES ROYAUMES.</h6>
+
+<p>Pour connaître comment se sont formés les états et
+les royaumes qui ont partagé l'univers, par quels degrés
+ils sont parvenus à ce point de grandeur que
+l'histoire nous montre, par quels liens les familles et
+les villes se sont réunies pour composer un corps de
+société, et pour vivre ensemble sous une même autorité
+et sous des lois communes, il est à propos de remonter,
+pour ainsi dire, jusqu'à l'enfance du monde,
+et jusqu'au temps où les hommes, répandus en différentes
+contrées après la division des langues, commencèrent
+à peupler la terre.</p>
+
+<p>Dans ces premiers temps, chaque père était le chef
+souverain de sa famille, l'arbitre et le juge des différends
+qui y naissaient, le législateur-né de la petite société
+<span class="pagenum"><a name="p2" id="p2">2</a></span>
+qui lui était soumise, le défenseur et le protecteur
+de ceux que la naissance, l'éducation et leur faiblesse
+mettaient sous sa sauvegarde, et dont sa tendresse lui
+rendait les intérêts aussi chers que les siens propres.</p>
+
+<p>Quelque indépendante que fût l'autorité de ces maîtres,
+ils n'en usaient qu'en pères, c'est-à-dire, avec
+beaucoup de modération. Peu jaloux de leur pouvoir,
+ils ne songeaient point à dominer avec hauteur, ni à
+décider avec empire. Comme ils se trouvaient nécessairement
+obligés d'associer les autres à leurs travaux domestiques,
+ils les associaient aussi à leurs délibérations,
+et s'aidaient de leurs conseils dans les affaires. Ainsi
+tout se faisait de concert, et pour le bien commun.</p>
+
+<p>Les lois que la vigilance paternelle établissait dans
+ce petit sénat domestique, étant dictées par le seul
+motif de l'utilité publique, concertées avec les enfants
+les plus âgés, acceptées par les inférieurs avec un libre
+consentement, étaient gardées avec religion, et se conservaient
+dans les familles comme une police héréditaire
+qui en faisait la paix et la sûreté.</p>
+
+<p>Différents motifs donnèrent lieu à différentes lois.
+L'un, sensible à la joie de la naissance d'un fils qui, le
+premier, l'avait rendu père, songea à le distinguer
+parmi ses frères par une portion plus considérable dans
+ses biens et par une autorité plus grande dans sa famille.
+Un autre, plus attentif aux intérêts d'une épouse
+qu'il chérissait, ou d'une fille tendrement aimée qu'il
+voulait établir, se crut obligé d'assurer leurs droits et
+d'augmenter leurs avantages. La solitude et l'abandon
+d'une épouse qui pouvait devenir veuve toucha davantage
+un autre, et il pourvut de loin à la subsistance et
+au repos d'une personne qui faisait la douceur de sa vie.
+<span class="pagenum"><a name="p3" id="p3">3</a></span>
+De ces différentes vues, et d'autres pareilles, sont nés
+les différents usages des peuples, et les droits des nations,
+qui varient à l'infini.</p>
+
+<p>A mesure que chaque famille croissait par la naissance
+des enfants et par la multiplicité des alliances,
+leur petit domaine s'étendait, et elles vinrent peu-à-peu
+à former des bourgs et des villes.</p>
+
+<p>Ces sociétés étant devenues fort nombreuses par la
+succession des temps, et les familles s'étant partagées
+en diverses branches, qui avaient chacune leurs chefs,
+et dont les intérêts et les caractères différents pouvaient
+troubler l'ordre public, il fut nécessaire de confier le
+gouvernement à un seul, pour réunir tous ces chefs
+sous une même autorité, et pour maintenir le repos
+public par une conduite uniforme. L'idée qu'on conservait
+encore du gouvernement paternel, et l'heureuse
+expérience qu'on en avait faite, inspirèrent la pensée
+de choisir parmi les plus gens de bien et les plus sages
+celui en qui l'on reconnaissait davantage l'esprit et les
+sentiments de père. L'ambition et la brigue n'avaient <span class="side"> Justin. lib. 1,
+cap. 1.</span>
+point de part dans ce choix: la probité seule et la réputation
+de vertu et d'équité en décidaient, et donnaient
+la préférence aux plus dignes<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> «Quos ad fastigium hujus majestatis
+non ambitio popularis, sed
+spectata inter bonos moderatio provehebat.»</blockquote>
+
+<p>Pour relever l'éclat de leur nouvelle dignité, et pour
+les mettre plus en état de faire respecter les lois, de se
+consacrer tout entiers au bien public, de défendre l'État
+contre les entreprises des voisins et contre la mauvaise
+volonté des citoyens mécontents, on leur donna le nom
+de <i>roi</i>, on leur érigea un trône, on leur mit le sceptre
+<span class="pagenum"><a name="p4" id="p4">4</a></span>
+en main, on leur fit rendre des hommages, on leur assigna
+des officiers et des gardes, on leur accorda des
+tributs, on leur confia un plein pouvoir pour administrer
+la justice; et, dans cette vue, on les arma du
+glaive pour réprimer les injustices et pour punir les
+crimes.</p>
+
+<p><span class="side"> Justin. lib. 1,
+cap. 1.</span>
+Chaque ville, dans les commencements, avait son
+roi, qui, plus attentif à conserver son domaine qu'à
+l'étendre, renfermait son ambition dans les bornes du
+pays qui l'avait vu naître<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>. Les démêlés presque inévitables
+entre des voisins, la jalousie contre un prince
+plus puissant, un esprit remuant et inquiet, des inclinations
+martiales, le désir de s'agrandir et de faire
+éclater ses talents, donnèrent occasion à des guerres,
+qui se terminaient souvent par l'entier assujettissement
+des vaincus, dont les villes passaient sous le pouvoir
+du conquérant, et grossissaient peu-à-peu son domaine. <span class="side"> Justin. <i>ibid.</i></span>
+De cette sorte, une première victoire servant de degré
+et d'instrument à la seconde, et rendant le prince plus
+puissant et plus hardi pour de nouvelles entreprises,
+plusieurs villes et plusieurs provinces, réunies sous un
+seul monarque, formèrent des royaumes plus ou moins
+étendus, selon que le vainqueur avait poussé ses conquêtes
+avec plus ou moins de vivacité<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> «Fines imperii tueri magis quàm
+proferre mos erat. Intra suam cuique
+patriam regna finiebantur.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> «Domitis proximis, quum accessione
+virium fortior ad alios transiret,
+et proxima quæque victoria
+instrumentum sequentis esset, totius
+Orientis populos subegit.»</blockquote>
+
+<p>Parmi ces princes, il s'en rencontra dont l'ambition,
+se trouvant trop resserrée dans les limites d'un simple
+royaume, se répandit par-tout comme un torrent et
+comme une mer, engloutit les royaumes et les nations,
+<span class="pagenum"><a name="p5" id="p5">5</a></span>
+et fit consister la gloire à dépouiller de leurs états des
+princes qui ne leur avaient fait aucun tort, à porter
+au loin les ravages et les incendies, et à laisser par-tout
+des traces sanglantes de leur passage. Telle a été l'origine
+de ces fameux empires qui embrassaient une grande
+partie du monde.</p>
+
+<p>Les princes usaient diversement de la victoire, selon
+la diversité de leurs caractères ou de leurs intérêts.
+Les uns, se regardant comme absolument maîtres des
+vaincus, et croyant que c'était assez faire pour eux que
+de leur laisser la vie, les dépouillaient eux et leurs
+enfants de leurs biens, de leur patrie, de leur liberté;
+les réduisaient à un dur esclavage; les occupaient aux
+arts nécessaires pour la vie, aux plus vils ministères
+de la maison, aux pénibles travaux de la campagne; et
+souvent même les forçaient, par des traitements inhumains,
+à creuser les mines, et à fouiller dans les entrailles
+de la terre pour satisfaire leur avarice; et de là
+le genre humain se trouva partagé comme en deux
+espèces d'hommes, de libres et de serfs, de maîtres et
+d'esclaves.</p>
+
+<p>D'autres introduisirent la coutume de transporter les
+peuples entiers, avec toutes leurs familles, dans de
+nouvelles contrées, où ils les établissaient, et leur donnaient
+des terres à cultiver.</p>
+
+<p>D'autres, encore plus modérés, se contentaient de
+faire racheter aux peuples vaincus leur liberté, et l'usage
+de leurs lois et de leurs privilèges, par des tributs annuels
+qu'ils leur imposaient; et quelquefois même ils
+laissaient les rois sur leur trône, en exigeant d'eux seulement
+quelques hommages.</p>
+
+<p>Les plus sages et les plus habiles en matière de politique
+<span class="pagenum"><a name="p6" id="p6">6</a></span>
+se faisaient un honneur de mettre une espèce
+d'égalité entre les peuples nouvellement conquis et les
+anciens sujets, accordant aux premiers le droit de bourgeoisie,
+et presque tous les mêmes droits et les mêmes
+priviléges dont jouissaient les autres; et par-là, d'un
+grand nombre de nations répandues dans toute la terre,
+ils ne faisaient plus en quelque sorte qu'une ville, ou
+du moins qu'un peuple.</p>
+
+<p>Voilà une idée générale et abrégée de ce que l'histoire
+du genre humain nous présente, et que je vais
+tâcher d'exposer plus en détail en traitant de chaque
+empire et de chaque nation. Je ne toucherai point à
+l'histoire du peuple de Dieu, ni à celle des Romains.
+Les Égyptiens, les Carthaginois, les Assyriens, les Babyloniens,
+les Mèdes et les Perses, les Macédoniens,
+les Grecs feront le sujet de l'ouvrage que je donne au
+public. Je commence par les Égyptiens et par les Carthaginois,
+parce que les premiers sont fort anciens,
+et que les uns et les autres sont plus détachés du reste
+de l'histoire, au lieu que les autres peuples ont plus de
+liaison entre eux, et quelquefois même se succèdent.</p>
+<br><br><br>
+<span class="pagenum"><a name="p7" id="p7">7</a></span>
+
+<hr class="full">
+
+<h1>LIVRE PREMIER.</h1>
+
+<hr>
+
+<h3>HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS.</h3>
+
+<p>Je diviserai en trois parties ce que j'ai à dire sur les
+Égyptiens. La première renfermera un plan abrégé et
+une courte description des différentes parties de l'Égypte,
+et de ce qu'on y trouve de plus remarquable.
+Dans la seconde, je parlerai des coutumes, des lois et
+de la religion des Égyptiens. Enfin, dans la troisième,
+j'exposerai l'histoire des rois d'Égypte.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>DESCRIPTION DE L'ÉGYPTE, ET DE CE QUI S'Y TROUVE<br>
+
+DE PLUS REMARQUABLE.</h4>
+
+<p><span class="side"> Herod, lib. 2
+cap. 177.</span>
+L'Égypte, dans une étendue assez bornée, renfermait
+autrefois<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> un grand nombre de villes, et une
+multitude incroyable d'habitants<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> On marque que, sous Amasis,
+il y avait en Égypte vingt mille
+villes habitées.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> La population de l'ancienne
+Égypte n'a rien d'incroyable. Seulement
+il faut distinguer, dans les
+textes anciens qui en font mention,
+ceux qui donnent un renseignement
+positif, de ceux qui n'offrent que des
+circonstances vagues dont on croit
+pouvoir conclure la population de
+ce pays.
+
+<p>Diodore de Sicile dit qu'autrefois,
+et de son temps, l'Égypte contenait
+sept millions d'habitants (I, § 31).</p>
+
+<p>Josèphe, environ un siècle après,
+porte la population de ce pays à sept
+millions cinq cent mille ames, sans
+compter celle d'Alexandrie (Jos. <i>Bell.
+Jud.</i> II, c. 16, §4), qui était, selon
+Diodore, de trois cent mille ames.</p>
+
+<p>Il résulte de ces deux passages
+clairs et positifs que, depuis les temps
+anciens jusqu'au règne de Titus, la
+population de l'Égypte était constamment
+restée au-dessous de huit
+millions d'habitants.</p>
+
+<p>Comme la surface habitable de
+ce pays est d'environ deux mille
+deux cents lieues carrées, on voit
+que la population était de trois mille
+quatre cents à trois mille cinq cents
+habitants par lieue carrée de terre
+habitable; ce qui n'a rien d'extraordinaire,
+quand on songe à la
+prospérité de l'ancienne Égypte.</p>
+
+<p>Quant à la population qu'on a voulu
+conclure du nombre d'un million
+de soldats qui sortaient des cent portes
+de Thèbes, ou bien encore des
+dix-sept cents enfants mâles nés, selon
+Diodore de Sicile, le même jour que
+Sésostris (I, § 54), elle serait en
+effet incroyable; car elle monterait
+à quarante ou cinquante millions
+d'individus. Mais, de ces deux faits,
+le premier est fondé sur une erreur
+de mots; le second, sur une erreur
+faite par Diodore de Sicile, ou peut-être
+sur une des exagérations familières
+aux prêtres égyptiens, qui ont
+débité tant de contes aux voyageurs
+grecs. C'est ce que j'établis dans un
+Mémoire dont je n'ai pu présenter ici
+que le principal résultat.--L.</p></blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p8" id="p8">8</a></span>
+
+<p>Elle est bornée au levant par la mer Rouge et l'isthme
+de Suez, au midi par l'Éthiopie, au couchant par la Libye,
+et au nord par la mer Méditerranée. Le Nil parcourt
+du midi au nord toute la longueur du pays dans
+l'espace de près de deux cents lieues<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Ce pays se trouve
+resserré de côté et d'autre par deux chaînes de montagnes,
+qui souvent ne laissent entre elles et le Nil
+qu'une plaine d'une demi-journée de chemin, et quelquefois
+moins.</p>
+
+<p>Du côté occidental, la plaine s'élargit en quelques
+endroits<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a> jusqu'à une étendue de vingt-cinq ou trente
+<span class="pagenum"><a name="p9" id="p9">9</a></span>
+lieues. La plus grande largeur de l'Égypte se prend
+d'Alexandrie à Damiette, dans un espace d'environ cinquante
+lieues<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> La longueur de la vallée de
+l'Égypte, y compris ses sinuosités,
+est de cinq cent soixante-dix milles
+géographiques, ou deux cent trente-sept
+lieues de vingt-cinq au degré,
+et cent quatre-vingt-dix lieues de
+vingt au degré.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> Par exemple, dans la partie de
+l'Égypte moyenne, qu'on appelle le
+<i>Faïoum</i>, ancien nome <i>Arsinoïtes</i>,
+dont le point le plus éloigné du Nil
+en est distant de quarante milles géographiques,
+ou quatorze lieues environ.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> La plus grande largeur se prend
+d'Alexandrie à Péluse: la distance
+est de cent quarante milles, ou quarante-six
+lieues.--L.</blockquote>
+
+<p>L'ancienne Égypte peut se diviser en trois principales
+parties: la haute Égypte, appelée autrement Thébaïde,
+qui était la partie la plus méridionale; l'Égypte du milieu,
+nommée Heptanome, à cause des sept nomes ou
+départements qu'elle renfermait; la basse Égypte, qui
+comprenait ce que les Grecs appellent Delta, et tout ce
+qu'il y a de pays jusqu'à la mer Rouge, et le long de la
+<span class="side"> Strab. l. 17,
+pag. 787.</span> mer Méditerranée jusqu'à Rhinocolure, ou au mont
+Casius. Sous Sésostris, toute l'Égypte fut réunie en un
+<span class="side"> [Diod. Sic. I
+§ 54.]</span> seul royaume, et divisée en trente-six gouvernements ou
+nomes: dix dans la Thébaïde, dix dans le Delta, et seize
+dans le pays qui est entre-deux.</p>
+
+<p>Les villes de Syène et d'Éléphantine séparaient l'Égypte<span class="side"> Tacit. Ann.
+l. 2, c. 61.</span>
+et l'Éthiopie; et, du temps d'Auguste, elles servaient
+ de bornes à l'empire romain: <i>claustra olim romani
+imperii</i>.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h5>THÉBAIDE.</h5>
+
+<p>Thèbes, qui donna son nom à la Thébaïde, le pouvait
+disputer aux plus belles villes de l'univers. Ses cent
+portes chantées par Homère sont connues de tout le
+<span class="pagenum"><a name="p10" id="p10">10</a></span>
+<span class="side"> Hom. II. 1,
+vers. 381.</span>
+monde, et lui font donner le surnom d'Hécatompyle,
+pour la distinguer d'une autre Thèbes située en Béotie.
+Elle n'était pas moins peuplée qu'elle était vaste, et on
+a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble deux cents<span class="side"> Strab. l. 17,
+pag. 816.</span>
+chariots et dix mille combattants par chacune de ses
+ portes. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence
+<span class="side"> Tacit. Ann.
+l. 2, c. 60.</span> et sa grandeur, encore qu'ils n'en eussent vu que
+les ruines, tant les restes en étaient augustes.</p>
+
+<p><span class="side"> Voyage de
+Thévenot.</span>
+On a découvert dans la Thébaïde (on l'appelle maintenant
+le Sayd) des temples et des palais encore presque
+entiers, où les colonnes et les statues sont innombrables.
+On y admire sur-tout un palais dont les restes semblent
+n'avoir subsisté que pour effacer la gloire des plus grands
+ouvrages. Quatre allées à perte de vue, et bornées de
+part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi rare
+que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues
+à quatre portiques dont la hauteur étonne les yeux. Encore
+ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice
+n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le tour, et ne sont
+pas même assurés d'en avoir vu la moitié; mais tout ce
+qu'ils ont vu était surprenant. Une salle, qui apparemment
+faisait le milieu de ce superbe palais, était soutenue
+de six-vingts colonnes de six brassées de grosseur,
+grandes à proportion, et entremêlées d'obélisques que
+tant de siècles n'ont pu abattre. La peinture y avait
+étalé tout son art et toutes ses richesses. Les couleurs
+même, c'est-à-dire, ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir
+du temps, se soutiennent encore parmi les ruines
+de cet admirable édifice, et y conservent leur vivacité:
+tant l'Égypte savait imprimer un caractère d'immortalité
+à tous ses ouvrages. Strabon, qui avait été sur les
+<span class="pagenum"><a name="p11" id="p11">11</a></span>
+<span class="side"> Lib. 17, pag.
+805.</span>
+lieux, fait la description d'un temple qu'il avait vu en
+Égypte, presque entièrement semblable à ce qui vient
+d'être rapporté<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 816.</span>
+Le même auteur, en écrivant les raretés de la Thébaïde,
+parle d'une statue de Memnon, fort célèbre, dont
+il avait vu les restes<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>. On dit que cette statue, lorsqu'elle
+était frappée des premiers rayons du soleil levant,
+rendait un son articulé. En effet Strabon entendit ce
+son; mais il doute qu'il vînt de la statue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> Ce temple est celui d'Héliopolis.
+Voyez l'explication que j'en ai donnée
+dans la traduction française,
+tom. V, p. 386 et suiv.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> «Germanicus aliis quoque miraculis
+intendit animum, quorum
+præcipua fuêre Memnonis saxea effigies,
+ubi radiis solis icta est, vocalem
+sonum reddens, etc.» TACIT.
+<i>Annal.</i> lib. 2, cap. 61.
+
+<p>== Cette statue colossale est assise
+et haute de 19 mètres 55 centimètres
+(environ 60 pieds), y compris le piédestal,
+qui a 4 mètres: si la statue était
+debout, elle aurait plus de 60 pieds.
+Ses jambes sont encore toutes couvertes
+d'inscriptions grecques et latines,
+la plupart du temps d'Adrien.
+Elles ont été gravées par des personnes
+qui attestent avoir entendu
+Memnon saluer l'Aurore. (Voy. Jablonski,
+<i>Syntagm.</i> III, <i>de Memn.</i>,
+pag. 57.) On a soupçonné que les
+prêtres, au moyen de conduits souterrains,
+pénétraient dans la statue,
+afin que Memnon n'oubliât point
+de saluer sa mère. M. de Humboldt
+a cherché une explication physique
+du bruit que l'on croyait entendre.
+(<i>Voyages</i>, tom. IV, p. 560.)--L.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h5>ÉGYPTE DU MILIEU, OU HEPTANOME.</h5>
+
+<p>Cette partie de l'Égypte avait pour capitale Memphis.
+On voyait dans cette ville plusieurs temples magnifiques,
+entre autres celui du dieu Apis, qui y était honoré
+d'une manière particulière. Il en sera parlé dans la
+suite, aussi-bien que des pyramides, qui étaient dans le
+<span class="pagenum"><a name="p12" id="p12">12</a></span>
+voisinage de Memphis, et qui ont rendu cette ville si
+célèbre. Elle était située sur le bord occidental du Nil.</p>
+
+<p><span class="side"> Voyage de
+Thévenot.</span>
+Le grand Caire, qui semble avoir succédé à Memphis,
+a été bâti de l'autre côté du Nil. Le château du
+Caire est une des choses les plus curieuses qui soient en
+Égypte. Il est situé sur une montagne hors de la ville.
+Il est bâti sur le roc qui lui sert de fondement, et entouré
+de murailles fort hautes et fort épaisses. On
+monte à ce château par un escalier taillé dans le roc, si
+aisé à monter, que les chevaux et les chameaux tout
+chargés y vont facilement. Ce qu'il y a de plus beau et de
+plus rare à voir dans ce château, c'est le puits de Joseph.
+On lui donne ce nom, soit parce que les Égyptiens se
+plaisent à attribuer à ce grand homme ce qu'ils ont
+chez eux de plus remarquable, soit parce qu'en effet
+cette tradition s'est conservée dans le pays<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>. C'est une
+preuve au moins que l'ouvrage est fort ancien; et certainement
+il est digne de la magnificence des plus
+puissants rois de l'Égypte. Ce puits est comme à double
+étage, taillé dans le roc vif, d'une profondeur prodigieuse.
+On descend jusqu'au réservoir qui est entre les
+deux puits par un escalier qui a deux cent vingt marches,
+large d'environ sept à huit pieds, dont la descente, douce
+et presque imperceptible, laisse un accès très-facile aux
+bœufs qui sont employés pour faire monter l'eau. Elle
+vient d'une source qui est presque la seule qui se trouve
+dans le pays. Les bœufs font tourner continuellement
+une roue où tient une corde à laquelle sont attachés
+plusieurs seaux. L'eau tirée ainsi du premier puits, qui
+<span class="pagenum"><a name="p13" id="p13">13</a></span>
+est le plus profond, se rend par un petit canal dans
+un réservoir qui fait le fond du second puits, au haut
+duquel elle est portée de la même manière; et de là elle
+se distribue par des canaux en plusieurs endroits du
+château. Comme ce puits passe dans le pays pour être
+fort ancien, et qu'effectivement il se sent bien du goût
+antique des Égyptiens, j'ai cru qu'il pouvait ici trouver
+sa place parmi les raretés de l'ancienne Égypte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> Le nom de <i>puits de Joseph</i> vient
+uniquement de ce que ce puits a été
+construit vers l'an 1176 de notre
+ère, par les ordres du sultan Salah-Eddin
+ou Saladin, qui se nommait
+aussi <i>Joseph</i> (Yousouf).--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 17, pag.
+807.</span>
+Strabon parle d'une machine pareille, qui, par le
+moyen de roues et de poulies, faisait monter de l'eau
+du Nil sur une colline fort élevée, avec cette différence
+qu'au lieu de bœufs c'étaient des esclaves, au nombre de
+cent cinquante, qui étaient employés à faire tourner
+ces roues.</p>
+
+<p>La partie de l'Égypte dont nous parlons ici est célèbre
+par plusieurs raretés qui méritent d'être examinées
+chacune en particulier. Je n'en rapporterai que les
+principales: les obélisques, les pyramides, le labyrinthe,
+le lac de Mœris, et ce qui regarde le Nil.</p>
+
+<p class="mid">§ Ier. <i>Obélisques.</i></p>
+
+<p>L'Égypte semblait mettre toute sa gloire à dresser
+des monuments pour la postérité. Ses obélisques font
+encore aujourd'hui, autant par leur beauté que par
+leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la
+puissance romaine, désespérant d'égaler les Égyptiens,
+a cru faire assez pour sa grandeur d'emprunter les monuments
+de leurs rois.</p>
+
+<p>Un obélisque est une aiguille ou pyramide quadrangulaire,
+menue, haute, et perpendiculairement élevée
+en pointe, pour servir d'ornement à quelque place, et
+qui est souvent chargée d'inscriptions ou d'hiéroglyphes.
+<span class="pagenum"><a name="p14" id="p14">14</a></span>
+On appelle hiéroglyphes, des figures ou des symboles
+mystérieux, dont se servaient les Égyptiens pour couvrir
+et envelopper les choses sacrées et les mystères de
+leur théologie.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 1,
+pag. 37.</span>
+Sésostris avait fait élever dans la ville d'Héliopolis
+deux obélisques d'une pierre très-dure, tirée des carrières
+de la ville de Syenne, à l'extrémité de l'Égypte.
+Ils avaient chacun cent-vingt coudées de haut<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, c'est-à-dire,
+trente toises ou cent quatre-vingts pieds. L'empereur
+Auguste, après avoir réduit l'Égypte en province,
+fit transporter à Rome ces deux obélisques, dont
+l'un a été brisé depuis. Il n'osa pas en faire autant à
+l'égard d'un troisième, qui était d'une grandeur énorme. <span class="side"> Plin. lib. 36,
+cap. 6 et 8.</span>
+Il avait été construit sous Ramessès: on dit qu'il y avait
+eu vingt mille hommes employés à le tailler. Constance,
+plus hardi qu'Auguste, le fit transporter à Rome<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. On y
+voit encore deux de ces obélisques, aussi-bien qu'un
+autre de cent coudées ou vingt-cinq toises de haut, et
+de huit coudées ou deux toises de diamètre. Caïus César <span class="side"> <i>Ibid.</i> cap. 9.</span>
+l'avait fait venir d'Égypte sur un vaisseau d'une fabrique
+si extraordinaire, qu'au rapport de Pline on n'en avait
+jamais vu de pareil.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> Je prends pour la coudée égyptienne
+celle qu'on a trouvée gravée
+dans le nilomètre d'Éléphantine:
+elle est de 0 mètre 527 millimètres.
+Les 120 coudées font 63 mètres
+24 centim., ou 194 pieds 8 pouc.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> Les principaux obélisques égyptiens
+qui existent à Rome sont ceux de
+
+<pre>
+ Mètr. Cen.
+St-Jean de Latran, hauteur. 33 3
+Saint-Pierre. 27 7
+Du palais Pamphili. 16 53
+De Sainte-Marie-Majeure. 14 74
+Du Quirinal. 14 74
+De la Porte du Peuple. 24 57
+
+ --L.
+</pre>
+</blockquote>
+
+<p>Toute l'Égypte était pleine de ces sortes d'obélisques.
+Ils étaient pour la plupart taillés dans les carrières de
+la haute Égypte, où l'on en trouve encore qui sont à
+demi taillés. Mais ce qu'il y a de plus admirable, c'est
+<span class="pagenum"><a name="p15" id="p15">15</a></span>
+que les anciens Égyptiens avaient su creuser jusque
+dans la carrière un canal, où montait l'eau du Nil dans
+le temps de son inondation; d'où ensuite ils enlevaient
+les colonnes, les obélisques, et les statues sur des radeaux<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>
+proportionnés à leur poids, pour les conduire
+dans la basse Égypte<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>. Et, comme le pays était tout
+coupé d'une infinité de canaux, il n'y avait guère d'endroits
+où ils ne pussent transporter facilement ces masses
+énormes, dont le poids aurait fait succomber toute
+autre sorte de machines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> Le radeau est un assemblage de
+plusieurs pièces de bois plates, qui
+sert à voiturer des marchandises sur
+une rivière.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> Le procédé employé par les
+Égyptiens, et dont Rollin ne donne
+pas une idée assez précise, mérite
+bien d'être rapporté ici. Lorsque
+Ptolémée Philadelphe voulut faire
+transporter à Alexandrie un obélisque
+de 80 coudées (42 mètres 160
+millim.), que le roi Nectanebis avait
+fait tailler autrefois, Callisthène dit
+qu'on creusa d'abord un canal qui,
+partant du Nil, allait passer sous
+l'obélisque qu'on voulait enlever.
+On construisit ensuite deux barques
+qu'on remplit de pierres dont la
+masse était double de celle de l'obélisque.
+Cette pesante charge les fit
+enfoncer dans l'eau assez profondément
+pour qu'elles pussent être
+conduites sous l'obélisque, qui se
+trouvait couché en travers du canal,
+ayant ses extrémités appuyées sur
+les deux bords. Ensuite on vida les
+bâtiments de toutes les pierres qu'ils
+contenaient. Dégagés de ce poids, ils
+soulevèrent nécessairement l'obélisque,
+qu'il fut aisé de conduire au
+lieu de sa destination (lib. 36,
+c. 9.). Ce procédé ingénieux, analogue
+à celui que nous employons
+pour remettre à flot les vaisseaux
+submergés, explique comment les
+Égyptiens ont pu transporter d'un
+bout de l'Égypte à l'autre d'énormes
+fardeaux, tels que les temples
+monolithes, ou d'une seule pierre.--L.</blockquote>
+
+<p class="mid">§ II. <i>Pyramides.</i></p>
+
+<p>Une pyramide est un corps solide ou creux, qui a
+une base large et ordinairement carrée, qui se termine
+en pointe.</p>
+
+<p><span class="side"> Herodot.,
+lib. 2, c. 124,
+etc.</span>
+Il y avait en Égypte trois pyramides plus célèbres que
+toutes les autres, qui, selon Diodore de Sicile, ont mérité
+<span class="pagenum"><a name="p16" id="p16">16</a></span>
+<span class="side"> Diod. lib. 1,
+p. 39-41.<br>
+Plin. lib. 36,
+cap. 12.</span>
+d'être mises au nombre des sept merveilles du
+monde. Elles n'étaient pas fort éloignées de la ville de
+Memphis<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. Je ne parlerai ici que de la plus grande des
+trois. Elle était, comme les autres, bâtie sur le roc qui
+lui servait de fondement, de figure carrée par sa base,
+construite au-dehors en forme de degrés<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>, et allait
+toujours en diminuant jusqu'au sommet. Elle était bâtie
+de pierres d'une grandeur extraordinaire, dont les moindres
+étaient de trente pieds, travaillées avec un art
+merveilleux, et couvertes de figures hiéroglyphiques.
+Selon plusieurs des anciens auteurs, chaque côté avait
+huit cents pieds de largeur, et autant de hauteur<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>. Le
+haut de la pyramide, qui d'en bas semblait être une
+pointe, une aiguille, était une belle plate-forme de dix
+ou douze grosses pierres, et chaque côté de cette plate-forme
+était de seize à dix-sept pieds.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> Elles en étaient à 120 stades
+(DIOD. SIC. 1, § 63.).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> Autrefois les degrés étaient recouverts
+et cachés par un revêtement
+qui a tout-à-fait disparu: aussi était-il
+fort difficile d'arriver au sommet,
+comme Pline le donne à entendre
+(lib. 36, c. 12; cf. Silv. de Sacy,
+<i>Trad. d'Abdallatif</i>, p. 216). J'ai
+expliqué ailleurs ce revêtement (<i>Recherches
+critiques sur Dicuil.</i>, pag.
+101 et suiv.).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> Les anciens ne sont point d'accord
+sur les dimensions de la grande
+pyramide. On peut voir leurs textes
+dans M. Larcher (<i>Traduction d'Hérodote</i>,
+tom. II, pag. 440.).--L.</blockquote>
+
+<p>Voici la mesure qu'en a donnée feu M. de Chazelles<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>,
+de l'Académie des Sciences, qui avait été exprès sur les
+lieux en 1693:</p>
+
+<pre>
+Le côté de la base, qui est tout carré 110 toises.
+Ainsi la superficie de la base est de 12,100 tois. carrées.
+Les faces sont des triangles équilatéraux.
+La hauteur perpendiculaire. 77 toises 3/4.
+Et la solidité. 313,590 toises cubes.
+</pre>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Les mesures trigonométriques
+prises par M. Nouet diffèrent un
+peu de celles de M. de Chazelles.
+
+<pre>
+ Mètr. Cent.
+
+La base est de 227 25
+La hauteur perpendiculaire
+ jusq'à la plate-forme actuelle, de 136 95
+L'inclinaison des faces sur
+ le plan, de 51° 33' 44"
+</pre>
+
+<p>Au témoignage de Diodore, la
+pyramide n'était pas terminée tout-à-fait
+en pointe: la plate-forme supérieure
+avait six coudées, ou trois
+mètres 162 mill. de côté (DIOD. SIC.
+I, § 63); d'une autre part, on a
+la preuve que le revêtement était de
+2 mètres 710 mill.: on a donc pour
+la base 232 mètres 67 cent., ou
+119 toises; et pour la hauteur 144
+mètres, 60 cent., ou 75 toises. Il
+s'ensuit que la solidité de la pyramide
+est d'environ 2,620,000 mètres
+cubes.</p>
+
+<p>Voici les dimensions des deux
+autres pyramides construites, l'une
+par Mycérinus, l'autre par Chéphren:</p>
+
+<pre>
+ Base. Haut. Solidité.
+
+Mycér. 103 1 53 193,000 mètres cub.
+Chéph. 207 1 132 1,880,000
+</pre>
+
+<p>Ainsi la solidité des trois pyramides
+est égale à 4,690,000 mètres
+cubes. En supposant qu'avec les
+pierres qui entrent dans ces trois
+édifices on voulût construire une
+muraille de trois mètres (environ
+9 pieds) de haut, et de 1/3 de mètre
+(environ 1 pied d'épaisseur), on
+pourrait lui donner 469 myriamètres
+ou 1054 lieues de longueur; c'est-à-dire,
+qu'elle serait assez longue pour
+traverser l'Afrique depuis Alexandrie
+jusqu'à la côte de Guinée. Ces calculs
+sont propres à donner une idée
+de l'immensité du travail que ces
+monuments ont exigé.--L.</p></blockquote>
+
+<p>Cent mille ouvriers travaillaient à cet ouvrage, et de
+<span class="pagenum"><a name="p17" id="p17">17</a></span>
+trois mois en trois mois un pareil nombre leur succédait.
+Dix années entières furent employées à couper
+les pierres, soit dans l'Arabie, soit dans l'Éthiopie, et
+à les voiturer en Égypte; et vingt autres années à construire
+ce vaste édifice, qui au-dedans avait une infinité
+de chambres et de salles. On avait marqué sur la pyramide,
+en caractères égyptiens, ce qu'il avait coûté
+simplement pour les aulx, les poireaux, les ognons, et
+autres pareils légumes fournis aux ouvriers, et cette
+somme montait à seize cents talents d'argent,<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a> c'est-à-dire,
+quatre millions cinq cent mille livres; d'où il était
+facile de conjecturer combien pour tout le reste la dépense
+était énorme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> 8,800,000 francs, s'il s'agit de
+talents attiques; ce qui est douteux.--L.</blockquote>
+
+<p>Telles étaient les fameuses pyramides d'Égypte, qui,
+<span class="pagenum"><a name="p18" id="p18">18</a></span>
+par leur figure, autant que par leur grandeur, ont
+triomphé du temps et des barbares. Mais, quelque effort
+que fassent les hommes, leur néant paraît partout. Ces
+pyramides étaient des tombeaux, et l'on voit encore
+aujourd'hui, au milieu de celle qui était la plus grande,
+un sépulcre<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a> vide, taillé tout entier d'une seule pierre,
+qui a de largeur et de hauteur environ trois pieds, sur
+un peu plus de six pieds de longueur. Voilà à quoi se
+terminaient tant de mouvements, tant de dépenses, tant
+de travaux imposés à des milliers d'hommes pendant
+plusieurs années, à procurer à un prince, dans cette
+vaste étendue et cette masse énorme de bâtiments, un
+petit caveau de six pieds. Encore les rois qui ont bâti
+ces pyramides n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés,
+et ils n'ont pas joui de leur sépulcre. La haine
+publique qu'on leur portait, à cause des duretés inouïes
+qu'ils avaient exercées contre leurs sujets en les accablant
+de travaux, les obligea de se faire inhumer dans des
+lieux inconnus, afin de dérober leurs corps à la connaissance
+et à la vengeance des peuples.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> Strabon parle de ce sépulcre,
+liv. 17, p. 808.
+
+<p>== M. Belzoni, qui vient de pénétrer
+dans la seconde pyramide, y a
+trouvé également un tombeau.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 1,
+pag. 46.</span>
+Cette dernière circonstance, que les historiens ont
+soigneusement remarquée, nous apprend quel jugement
+nous devons porter de ces ouvrages si vantés dans l'antiquité.
+Il est raisonnable d'y remarquer et d'y estimer
+le bon goût des Égyptiens par rapport à l'architecture,
+qui les porta dès le commencement, et sans qu'ils eussent
+encore de modèles qu'ils pussent imiter, à viser en tout
+au grand, et à s'attacher aux vraies beautés, sans s'écarter
+jamais d'une noble simplicité, en quoi consiste la
+<span class="pagenum"><a name="p19" id="p19">19</a></span>
+souveraine perfection de l'art. Mais quel cas doit-on
+faire de ces princes qui regardaient comme quelque
+chose de grand de faire construire, à force de bras et
+d'argent, de vastes bâtiments, dans l'unique vue d'éterniser
+leur nom, et qui ne craignaient point de faire
+périr des milliers d'hommes pour satisfaire leur vanité?
+Ils étaient bien éloignés du goût des Romains, qui cherchaient
+à s'immortaliser par des ouvrages magnifiques,
+mais consacrés à l'utilité publique.</p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 36,
+cap. 12.</span>
+Pline nous donne en peu de mots une juste idée de
+ces pyramides en les appelant une folle ostentation de
+la richesse des rois, qui ne se termine à rien d'utile:
+<i>regum pecuniæ otiosa ac stulta ostentatio</i>; et il ajoute
+que c'est par une juste punition que leur mémoire a été
+ensevelie dans l'oubli, les historiens ne convenant point
+entre eux du nom de ceux qui ont été les auteurs d'ouvrages
+si vains: <i>inter eos non constat à quibus factæ
+sint, justissimo casu obliteratis tantæ vanitatis auctoribus</i>.
+En un mot, selon la remarque judicieuse de
+Diodore, autant l'industrie des architectes est louable et
+estimable dans ces pyramides, autant l'entreprise des
+rois est-elle digne de blâme et de mépris.</p>
+
+<p>Mais ce que nous devons le plus admirer dans ces
+anciens monuments, c'est la preuve certaine et subsistante
+qu'ils nous fournissent de l'habileté des Égyptiens
+dans l'astronomie, c'est-à-dire dans une science qui
+semble ne pouvoir se perfectionner que par une longue
+suite d'années et par un grand nombre d'expériences.
+M. de Chazelles, en mesurant la grande pyramide
+dont nous parlons, trouva que les quatre côtés de
+cette pyramide étaient exposés précisément aux quatre
+régions du monde, et par conséquent marquaient la
+<span class="pagenum"><a name="p20" id="p20">20</a></span>
+véritable méridienne de ce lieu<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>. Or, comme cette exposition
+si juste doit, selon toutes les apparences, avoir
+été affectée par ceux qui élevaient cette grande masse
+de pierres il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que,
+pendant un si long espace de temps, rien n'a changé
+dans le ciel à cet égard, ou (ce qui revient au même)
+dans les pôles de la terre, ni dans les méridiens. C'est
+M. de Fontenelle qui fait cette remarque dans l'éloge
+de M. de Chazelles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a>
+ Les savants Français ont trouvé
+que l'orientement de la pyramide
+n'est exact qu'à environ 18' près;
+ce qui est déjà une précision étonnante:
+car nos astronomes reconnaissent
+qu'il est fort difficile de tracer
+une méridienne de plus de 700
+pieds de longueur, à 18' près, quand
+on ne peut se guider que sur des
+alignements. D'ailleurs, la difficulté de
+tracer une parallèle exacte à la base
+de la pyramide, dans l'état où se
+trouve ce monument, laisse encore
+beaucoup d'incertitude sur l'observation
+de M. de Chazelles et sur
+celle de M. Nouet. Toujours est-il
+certain que les Égyptiens savaient
+mettre une grande précision dans
+les travaux de ce genre.</blockquote>
+
+<p class="mid">§ III. <i>Labyrinthe</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 148.
+Diod. lib. 1,
+pag. 42.
+Plin. l. 36,
+cap. 13.
+Strab. l. 17,
+pag. 811.</span>
+Ce que nous avons dit sur le jugement qu'on doit
+porter des pyramides peut être appliqué aussi au labyrinthe,
+qu'Hérodote, qui l'avait vu, nous assure avoir
+été encore plus surprenant que les pyramides. On l'avait
+bâti à l'extrémité méridionale du lac de Mœris,
+dont nous parlerons bientôt, près de la ville des Crocodiles,
+qui est la même qu'Arsinoé. Ce n'était pas tant
+un seul palais qu'un magnifique amas de douze palais
+disposés régulièrement, et qui communiquaient ensemble.
+Quinze cents chambres entremêlées de terrasses
+s'arrangeaient autour de douze salles, et ne laissaient
+point de sortie à ceux qui s'engageaient à les
+visiter<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Il y avait autant de bâtiments sous terre. Ces
+<span class="pagenum"><a name="p21" id="p21">21</a></span>
+bâtiments souterrains étaient destinés à la sépulture
+des rois; et encore (qui le pourrait dire sans honte, et
+sans déplorer l'aveuglement de l'esprit humain?) à
+nourrir les crocodiles sacrés, dont une nation d'ailleurs
+si sage faisait ses dieux<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> Dans une dissertation spéciale,
+j'ai essayé d'expliquer la construction
+de cet édifice étonnant (<i>trad.
+de Strabon</i>, tom. V, p. 407; et
+<i>Nouv. Annales des Voyages</i>, t. VI,
+pag. 133 et suiv.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> Hérodote (II, § 148) dit que
+les souterrains <i>servaient de tombeau</i>
+aux crocodiles sacrés, mais non pas
+qu'on les y nourrissait, ce qui, du
+reste, ne se concevrait pas facilement
+(Voyez Larcher, <i>traduction
+d'Hérodote</i>, tom. II, pag. 494).
+
+<p>L'erreur appartient à Bossuet, que
+Rollin copie en cet endroit: tout le
+paragraphe est tiré du Discours sur
+l'Histoire universelle.--L.</blockquote>
+
+<p>Pour s'engager dans la visite des chambres et des
+salles du labyrinthe, on juge aisément qu'il était nécessaire
+de prendre la même précaution qu'Ariane fit
+prendre à Thésée, lorsqu'il fut obligé d'aller combattre
+le Minotaure dans le labyrinthe de Crète. Virgile
+en fait ainsi la description:</p>
+
+<span class="side"> Æneid. l. 5,
+v. 588.</span>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i10">Ut quondam Cretâ fertur labyrinthus in altâ</p>
+<p class="i10">Parietibus textum cæcis iter ancipitemque</p>
+<p class="i10">Mille viis habuisse dolum, quà signa sequendi</p>
+<p class="i10">Falleret indeprensus et irremeabilis error.</p>
+</div></div>
+
+<span class="side"> Lib. 6, v. 27,
+etc.</span>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i10">Hîc labor ille domûs, et inextricabilis error.</p>
+<p class="i10">Dædalus ipse dolos tecti ambagesque resolvit,</p>
+<p class="i10">Cæca regens filo vestigia.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid">§ IV. <i>Lac de Mœris</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 149.
+Strab. l. 17,
+pag. 787.
+Diod. lib. 1,
+pag. 47.
+Plin. lib. 5,
+cap. 9.
+Pomp. Mela,
+[1. 1.9, 64.]</span>
+Le plus grand et le plus admirable de tous les ouvrages
+des rois d'Égypte était le lac de Mœris: aussi
+Hérodote le met-il beaucoup au-dessus des pyramides
+et du labyrinthe. Comme l'Égypte était plus ou moins
+fertile, selon qu'elle était plus ou moins inondée par
+<span class="pagenum"><a name="p22" id="p22">22</a></span>
+le Nil, et que, dans cette inondation, le trop et le trop
+peu étaient également funestes aux terres, le roi Mœris,
+pour obvier à ces deux inconvénients, et pour corriger
+autant qu'il se pourrait les irrégularités du Nil, songea
+à faire venir l'art au secours de la nature. Il fit donc
+creuser le lac qui depuis a porté son nom. Ce lac, selon
+Hérodote et Diodore de Sicile, dont Pline ne s'éloigne
+pas, avait de tour trois mille six cents stades, c'est-à-dire
+cent quatre-vingts lieues, et de profondeur trois
+cents pieds. Deux pyramides, dont chacune portait
+une statue colossale placée sur un trône, s'élevaient de
+trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient sous
+les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on
+les avait érigées avant que le creux eût été rempli, et
+montraient qu'un lac de cette étendue avait été fait de
+main d'homme sous un seul prince.</p>
+
+<p>Voilà ce que plusieurs historiens ont marqué du lac de
+Mœris, sur la bonne foi des gens du pays; et M. Bossuet,
+dans son Discours sur l'histoire universelle, rapporte ce
+fait comme incontestable. Pour moi, j'avoue que je n'y
+trouve aucune vraisemblance<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. Est-il possible qu'un lac
+<span class="pagenum"><a name="p23" id="p23">23</a></span>
+de cent quatre-vingts lieues d'étendue ait été creusé
+sous un seul prince? Comment et où transporter les
+terres? Pourquoi perdre la surface de tant de terrain?
+Comment remplir ce vaste espace du superflu des eaux
+du Nil? Il y aurait bien d'autres objections à faire. Je
+crois donc qu'on s'en peut tenir au sentiment de Pomponius
+Mela, ancien géographe, d'autant plus qu'il est
+appuyé par plusieurs relations modernes. Il ne donne
+de circuit à ce lac que vingt mille pas, qui font sept
+ou huit de nos lieues. <span class="side"> Mela, lib. 1.
+[9-64.]</span> <i>Mœris, aliquandò campus,
+nunc lacus, viginti millia passuum in circuitu
+patens<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>.</i></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> Rollin a raison, d'après l'estimation
+donnée par Bossuet. La difficulté
+diminue, si l'on fait attention
+aux mesures dont les anciens se sont
+servis en cette occasion.
+
+<p>Le <i>Birket-el-Kéroun</i>, lac que
+l'on reconnaît maintenant pour être
+l'ancien <i>Lac de Mœris</i>, est un bassin
+naturel, encaissé par des montagnes
+qui l'environnent de toutes parts:
+il a existé de tout temps; et les travaux
+de Mœris n'ont pu avoir pour
+objet que de l'agrandir, ou de le
+rendre plus profond en certains endroits;
+ils n'ont donc pas tout le
+merveilleux que les anciens auteurs
+se sont plu à leur attribuer.</p>
+
+<p>Par sa constitution physique, le
+Birket-el-Kéroun n'a jamais pu
+éprouver d'autre changement dans
+ses dimensions que celui qui provient
+de l'élévation ou de l'abaissement
+des eaux du Nil. Il doit être
+aussi grand de nos jours qu'il l'était
+dans l'antiquité. Dans le temps de
+l'inondation, ce lac n'a que 105
+milles géographiques, ou 35 lieues,
+de circonférence.</p>
+
+<p>Or, les 3,600 stades d'Hérodote,
+dans le module du stade égyptien,
+valent 137 lieues(et non 180, comme
+le dit Rollin, d'après Bossuet), ce
+qui est précisément le quadruple de
+la grandeur véritable: et, comme
+nous voyons dans Strabon qu'en
+Égypte il y avait des schènes de 30,
+60 et 120 stades (STRAB. XIV, pag.
+804), c'est-à-dire, <i>doubles et quadruples</i>
+les uns des autres, on peut supposer
+qu'Hérodote a fait ici quelque
+confusion de dimension, d'où il
+est résulté une mesure trop forte
+dans le rapport de 120 à 30, ou de
+4 à 1. Ce genre de méprise, dont
+on pourrait rapporter ici d'autres
+preuves, explique naturellement une
+difficulté qu'on aurait beaucoup de
+peine à résoudre d'une autre manière.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> Au lieu de <i>viginti millia</i>, Ciaconius
+et Isaac Vossius lisent <i>quingenta</i>,
+correction à laquelle conduit
+la leçon <i>quinquaginta</i> que donnent
+des manuscrits et les anciennes éditions.
+Comme, en Égypte, le mille
+comprenait 7 stades 1/2, on voit que
+les 500 milles de Pomponius Mela
+représentent 500 x 7-1/2=3750 stades,
+ce qui revient à-peu-près aux
+3600 stades d'Hérodote.--L.</blockquote>
+
+<p>Ce lac communiquait au Nil par le moyen d'un grand
+canal, qui avait plus de quatre lieues<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a> de longueur, et
+cinquante pieds de largeur. De grandes écluses ouvraient
+le canal et le lac, ou les fermaient selon le
+besoin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> 85 stades.=Diodore dit 80 stades
+(et non 85) de long (1; § 52);
+ce qui vaut 16,864 mètres; et 3
+plèthres, ou 300 pieds égyptiens
+(105 mètres) de large.--L.</blockquote>
+
+<p>Pour les ouvrir ou les fermer il en coûtait cinquante
+talents, c'est-à-dire cinquante mille écus<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>. La pêche
+<span class="pagenum"><a name="p24" id="p24">24</a></span>
+de ce lac valait au prince des sommes immenses; mais
+sa grande utilité était par rapport au débordement du
+Nil. Quand il était trop grand, et qu'il y avait à craindre
+qu'il n'eût des suites funestes, on ouvrait les écluses;
+et les eaux, ayant leur retraite dans ce lac, ne séjournaient
+sur les terres qu'autant qu'il fallait pour les engraisser.
+Au contraire, quand l'inondation était trop
+basse et menaçait de stérilité, on tirait de ce même
+lac, par des coupures et des saignées, une quantité
+d'eau suffisante pour arroser les terres. <span class="side"> [lib. 17,
+p. 788.]</span> Par ce moyen
+les inégalités du Nil étaient corrigées; et Strabon remarque
+que, de son temps, sous Pétrone, gouverneur
+d'Égypte, lorsque le débordement du Nil montait à
+douze coudées, la fertilité était fort grande; et, lors
+même qu'il n'allait qu'à huit coudées, la famine ne se
+faisait point sentir dans le pays: sans doute parce que
+les eaux du lac suppléaient à celles de l'inondation par
+le moyen des coupures et des canaux<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> S'il s'agit du talent attique, les
+50 talents valent, non pas 150,000
+fr., mais environ 300,000 fr.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> Sans doute aussi parce que ce
+gouverneur avait fait curer les canaux
+(GOSSELIN, <i>Notes sur Strabon</i>, t. V,
+p. 316): car Strabon dit qu'avant
+Pétrone la famine se faisait sentir
+lorsque l'élévation du Nil n'allait qu'à
+8 coudées (STRAB. XVII, pag. 788).
+Probablement ce gouverneur en agit
+ainsi par l'ordre d'Auguste; nous
+voyons en effet dans Aurélius Victor
+que ce prince fit creuser les canaux
+de l'Égypte, encombrés de limon,
+pour assurer la fertilité de ce pays
+(AUREL. VICT. C. I).--L.</blockquote>
+
+<p class="mid">§ V. <i>Débordement du Nil</i>.</p>
+
+<p>Le Nil est la plus grande merveille de l'Égypte.
+Comme il y pleut rarement, ce fleuve, qui l'arrose toute
+par ses débordements réglés, supplée à ce qui lui manque
+de ce côté-là, en lui apportant, en forme de tribut
+annuel, les pluies des autres pays; ce qui fait dire ingénieusement
+à un poëte que l'herbe chez les Égyptiens,
+<span class="pagenum"><a name="p25" id="p25">25</a></span>
+quelque grande que soit la sécheresse, n'implore point
+le secours de Jupiter pour obtenir de la pluie:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">Te propter nullos tellus tua postulat imbres,</p>
+<p class="i18"> Arida nec pluvio supplicat herba Jovi<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> Sénèque (<i>Nat. Quæst.</i> lib. 4, cap. 2) attribue ces vers à Ovide;
+mais ils sont de Tibulle [I, 7, 23].</blockquote>
+
+<p>Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'Égypte
+était coupée de plusieurs canaux d'une longueur et d'une
+largeur proportionnées aux différentes situations et aux
+différents besoins des terres. Le Nil portait partout la
+fécondité avec ses eaux salutaires, unissait les villes
+entre elles, et la mer Méditerranée avec la mer Rouge,
+entretenait le commerce au-dedans et au-dehors du
+royaume, et le fortifiait contre l'ennemi: de sorte qu'il
+était tout ensemble et le nourricier et le défenseur de
+l'Égypte. On lui abandonnait la campagne; mais les
+villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s'élevant
+comme des îles au milieu des eaux, regardaient
+avec joie de cette hauteur toute la plaine inondée et en
+même temps fertilisée par le Nil.</p>
+
+<p>Voilà une idée générale de la nature et des effets de
+ce fleuve si renommé chez les anciens. Mais une merveille
+si étonnante, et qui dans tous les siècles a fait
+l'objet de la curiosité et de l'admiration des savants,
+semble demander que j'entre ici dans quelque détail.
+J'abrégerai le plus qu'il me sera possible.</p>
+
+<p class="mid"><i>Sources du Nil.</i></p>
+
+<p>Les anciens ont mis les sources du Nil dans les montagnes
+appelées vulgairement les montagnes de la Lune,
+au dixième degré de latitude méridionale. Mais nos
+<span class="pagenum"><a name="p26" id="p26">26</a></span>
+voyageurs modernes ont découvert que ces sources sont
+vers le douzième degré de latitude septentrionale<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>. Ainsi
+ils retranchent environ quatre ou cinq cents lieues du
+cours que les anciens lui donnaient. Il naît au pied
+d'une grande montagne du royaume de Goïame en
+Abyssinie. Ce fleuve sort de deux fontaines, ou de deux
+yeux, pour parler comme ceux du pays; le même mot
+en arabe signifiant <i>œil</i> et <i>fontaine</i>. Ces fontaines sont
+éloignées l'une de l'autre de trente pas, chacune de la
+grandeur d'un de nos puits ou d'une roue de carrosse.
+Le Nil est augmenté de plusieurs ruisseaux qui viennent
+s'y joindre; et, après avoir traversé l'Éthiopie en serpentant
+beaucoup, il se rend enfin en Égypte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> Dans la réalité, nous n'en savons
+pas plus à ce sujet que les anciens
+au temps d'Ératosthènes. Il reconnaissait
+deux affluents du Nil (STRAB.
+XVII, pag. 786), l'<i>Astaboras</i>, ou
+<i>Astosaba</i> (Tacazzé), et l'<i>Astapus</i>
+(Abawi): ces rivières entouraient
+l'île de Méroé avant de se jeter dans
+le Nil, qui est évidemment le <i>Bahr-el-Abyad</i>,
+ou rivière Blanche des
+modernes. Cette dernière descend
+des montagnes de <i>Dyre</i> et <i>Tegla</i>,
+qui paraissent faire partie des montagnes
+de la Lune, appelées par les
+Arabes <i>Djebel-al-Qamar</i>. C'est en
+effet le <i>vrai Nil</i>, quoi qu'en aient
+dit les jésuites portugais et Bruce.
+On a maintenant toute raison de
+croire, d'après quelques récits des
+Arabes, qu'il existe une communication
+entre cette rivière et le Niger
+ou Joliba (<i>Annales des Voyages</i>,
+tom. XVIII, p. 342).
+
+<p>La source que décrit ici Rollin
+est celle de l'Abawi, que les jésuites
+ont pris pour le Nil, de même que
+Bruce, qui n'était pas fâché de passer
+pour avoir fait le premier cette
+prétendue découverte.--L.</p></blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Cataractes du Nil.</i></p>
+
+<p>On appelle ainsi quelques endroits où le Nil fait des
+chutes, et tombe de dessus des rochers escarpés. Ce
+fleuve<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>, qui d'abord coulait paisiblement dans les vastes
+<span class="pagenum"><a name="p27" id="p27">27</a></span>
+solitudes de l'Éthiopie, avant que d'entrer en Égypte,
+passe par les cataractes. Alors devenu tout d'un coup,
+contre sa nature, furieux et écumant, dans ces lieux
+où il est resserré et arrêté, après avoir enfin surmonté
+les obstacles qu'il rencontre, il se précipite du haut des
+rochers en bas, avec un tel bruit, qu'on l'entend à trois
+lieues de là.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> «Excipiunt eum (Nilum) cataractæ,
+nobilis insigni spectaculo locus....
+Illic excitatis primùm aquis,
+quas sine tumultu leni alveo duxerat,
+violentus et torrens per malignos
+transitus prosilit, dissimilis sibî....
+tandemque eluctatus obstantia, in
+vastam altitudinem subitò destitutus
+cadit, cum ingenti circumjacentium.
+regionum strepitu, quem perferre
+gens ibi a Persis collocata non potuit,
+obtusis assiduo fragore auribus
+et ob hoc sedibus ad quietiora translatis.
+Inter miracula fluminis incredibilem
+incolarum audaciam accepi.
+Bini parvula navigia conscendunt,
+quorum alter navem regit, alter exhaurit.
+Deindè multùm inter rapidam
+insaniam Nili et reciprocos fluctus
+volutati, tandem tenuissimos canales
+tenent, per quos angusta rupium effugiunt:
+et cum toto flumine effusi,
+navigium ruens manu temperant,
+magnoque spectantium metu in caput
+nixi, quum jam adploraveris,
+mersosque atque obrutos tantâ mole
+credideris, longè ab eo in quem ceciderant
+loco navigant, torrenti
+modo missi. Nec mergit cadens unda,
+sed planis aquis tradit.» SENEC.
+<i>Nat. Quæst.</i> lib. IV, cap. 2 [4].
+
+<p>= Ce passage de Sénèque se sent
+de l'exagération que tous les anciens
+ont mise dans la description des
+cataractes du Nil. Celles de la Nubie
+méritent ce nom; mais les cataractes
+qu'on voit au-dessus d'Éléphantine
+ne sont que des <i>rapides</i>, dont la
+hauteur, dans les basses eaux, n'excède
+pas quatre ou cinq pieds. Au
+reste, ce que Sénèque raconte de la
+hardiesse des naturels prouve assez
+que cette prétendue cataracte n'est
+pas aussi effrayante qu'il le fait entendre.
+Un Anglais, qui voulut tenter,
+il y a quelques années, une pareille
+entreprise à la cataracte du Rhin, n'en
+est point revenu. Le dernier éditeur
+de Sénèque, M. Ruhkopf, doute de
+la réalité du trait, parce que Sénèque
+ne le rapporte que sur ouï-dire;
+il ne s'est pas souvenu que Strabon,
+témoin oculaire, en parle comme
+d'un divertissement que les gens du
+pays donnaient aux gouverneurs,
+quand ils poussaient leur inspection
+jusqu'à Syène (STRAB. XVII, p. 818).</p>
+
+<p>Du reste, les expressions de Sénèque,
+<i>illic excitatis primùm aquis,
+quas sine tumultu leni alvea duxerat</i>,
+prouvent que cet auteur n'avait
+point entendu parler des cataractes
+du Nil en Nubie: cependant
+Diodore de Sicile les connaissait
+(DIOD. SIC. I, § 32, fin.), ainsi
+qu'Aristide, qui en portait le nombre
+à trente-six, d'après le témoignage
+d'un Éthiopien (ARISTID. <i>in
+Ægyptio</i>, tom. III, p. 581, edit.
+Canter.)--L.</p></blockquote>
+
+<p>Des gens du pays, accoutumés par un long exercice
+à ce petit manége, donnent ici aux passants un spectacle
+plus effrayant encore que divertissant. Ils se mettent
+<span class="pagenum"><a name="p28" id="p28">28</a></span>
+deux dans une petite barque, l'un pour la conduire,
+l'autre pour vider l'eau qui y entre. Après avoir longtemps
+essuyé la violence des flots agités, en conduisant
+toujours avec adresse leur petite barque, ils se laissent
+entraîner par l'impétuosité du torrent, qui les pousse
+comme un trait. Le spectateur tremblant croit qu'ils
+vont être abymés dans le précipice où ils se jettent.
+Mais le Nil, rendu à son cours naturel, les remontre
+sur ses eaux tranquilles et paisibles. C'est Sénèque qui
+fait ce récit, et les voyageurs modernes en parlent de
+même.</p>
+
+<p class="mid"><i>Causes du débordement.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 19-27.<br>
+Diod. lib. 1,
+pag. 35-39.<br>
+Senec. Nat.
+Quæst. l. 4,
+cap. 1 et 2.</span>
+Les anciens ont imaginé plusieurs raisons subtiles du
+grand accroissement du Nil, que l'on peut voir dans
+Hérodote, Diodore de Sicile, et Sénèque. Ce n'est plus
+maintenant une matière de problème, et l'on convient
+presque généralement que le débordement du Nil vient
+des grandes pluies qui tombent dans l'Éthiopie, d'où
+ce fleuve tire sa source. Ces pluies le font tellement
+grossir, que l'Éthiopie, et ensuite l'Égypte, en sont
+inondées, et que ce qui n'était d'abord qu'une grosse
+rivière devient comme une petite mer, et couvre toutes
+les campagnes.</p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 17,
+pag. 789.</span>
+Strabon remarque que les anciens<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a> avaient seulement
+conjecturé que le débordement du Nil était causé par
+les pluies qui tombent abondamment dans l'Éthiopie;
+et il ajoute que plusieurs voyageurs s'en sont assurés
+depuis par leurs propres yeux, Ptolémée Philadelphe,
+<span class="pagenum"><a name="p29" id="p29">29</a></span>
+qui était fort curieux pour tout ce qui regarde les arts
+et les sciences, ayant envoyé exprès sur les lieux d'habiles
+gens pour examiner ce qui en était, et pour constater
+la cause d'un fait si singulier et si considérable.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> Par ces anciens, Strabon paraît
+entendre Eudoxe, Aristote (EUSTATH
+<i>ad Odyss.</i>, p. 1505, l. 18) et Callisthène
+(STRAB. XVII, p. 790).--L.</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Temps et durée du débordement.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 19.<br>
+Diod. lib. 1
+pag. 32.</span>
+Hérodote, et après lui Diodore de Sicile, et plusieurs
+autres, marquent que le Nil commence à croître en
+Égypte au solstice d'été, c'est-à-dire vers la fin de juin,
+et continue d'augmenter jusqu'à la fin de septembre,
+vers lequel temps environ il s'arrête, et va toujours depuis
+en diminuant pendant les mois d'octobre et de
+novembre, après quoi il rentre dans son lit, et reprend
+son cours ordinaire. Ce calcul, à peu de chose près,
+est conforme à ce qu'on lit sur ce sujet dans toutes les
+relations des modernes, et il est fondé en effet sur la
+cause naturelle du débordement, savoir les pluies qui
+tombent dans l'Éthiopie. Or, selon le témoignage constant
+de ceux qui ont été sur les lieux, ces pluies commencent
+à y tomber au mois d'avril, et continuent
+pendant cinq mois jusqu'à la fin d'août et au commencement
+de septembre. La crue du Nil en Égypte doit
+donc naturellement commencer trois semaines ou un
+mois après que les pluies ont commencé en Abyssinie;
+et aussi les relations des voyageurs marquent-elles que
+le Nil commence à croître dans le mois de mai, mais
+d'une manière peu sensible d'abord, en sorte apparemment
+qu'il ne sort point encore de son lit. L'inondation
+marquée n'arrive que vers la fin de juin, et dure les
+trois mois suivants, comme Hérodote le dit.</p>
+
+<p>Je dois avertir ceux qui consultent les originaux,
+d'une contradiction qui se rencontre ici entre Hérodote
+<span class="pagenum"><a name="p30" id="p30">30</a></span>
+et Diodore d'un côté, et de l'autre, Strabon, Pline et
+Solin. Ces derniers abrégent de beaucoup la durée de
+l'inondation, et supposent que le Nil laisse les terres
+libres après l'espace de trois mois ou de cent jours. Et
+ce qui augmente la difficulté, c'est que Pline semble
+appuyer son sentiment sur l'autorité d'Hérodote: <i>in
+totum autem revocatur (Nilus) intra ripas in Librâ,
+ut tradit Herodotus, centesimo die</i>. Je laisse aux savants
+le soin de concilier cette contradiction<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> Je ne vois nulle contradiction
+entre ces auteurs: il me paraît que
+Rollin ne s'est point assez pénétré
+du sens de leurs textes. Strabon n'a
+parlé que du temps employé par le
+Nil à rentrer dans son lit.
+
+<p>Hérodote dit: «Le Nil commence
+à grossir à partir du solstice d'été,
+et continue ainsi durant cent
+jours.» C'est à-peu-près ce qu'on
+lit dans Diodore de Sicile: «Le Nil
+commence à croître au solstice
+d'été, et s'arrête à l'équinoxe d'automne
+(I, § 36).» Sénèque dit la
+même chose, excepté que, selon lui,
+l'inondation se prolonge au-delà de
+l'équinoxe: «At Nilus ante ortum
+Caniculæ augetur mediis æstibus,
+ultra æquinoctium» (<i>Quæst. Natur.</i>
+IV, II, I). Cela est plus conforme
+à ce que dit Hérodote, et à ce que
+les voyageurs ont observé: car la
+crue s'étend assez ordinairement jusqu'au
+30 septembre, et même jusqu'au
+3 ou 4 octobre.</p>
+
+<p>Voilà pour la crue du Nil. Quant
+à sa décroissance, Hérodote ajoute:
+«Il rétrograde et rentre tout-à-fait
+dans son lit, après le même nombre
+de jours.» Πελάσας δ' ἐς τὸν ἀριθµὸν
+τουτέων τὥν ἡµερέων, ὀπίσω
+ἀπέρχεται ἀπολείπων τὸ ῥέεθρον.
+Car c'est là le vrai sens de ce passage
+entrevu par Laurent Valla et
+Wesseling, et que M. Larcher n'a
+point saisi, s'étant trompé sur le
+sens de πελάσας (SCHWEIGH. <i>ad h.
+loc. Herod.</i>). Hérodote veut dire que
+le Nil <i>ayant mis cent jours à croître,
+met cent autres jours à rentrer tout-à-fait
+dans son lit</i>. Nous lisons la
+même chose dans Strabon: «Le Nil
+(parvenu à sa plus grande hauteur)
+reste stationnaire pendant plus de
+40 jours de l'été; puis il baisse
+peu-à-peu, comme il s'était élevé;
+et 60 jours après, le sol est entièrement
+découvert, et même séché
+(lib. XVII, pag. 789).» Il s'écoule
+donc <i>cent</i> jours, comme dit Hérodote,
+entre le point de la plus
+grande hauteur et celui où le fleuve
+rentre dans son lit. Diodore de Sicile
+(I, § 36), et Aristide (tom. II,
+pag. 338), mettent la même égalité
+dans la durée de la crue et de la décroissance.
+Enfin Pline lui-même,
+au milieu de quelques erreurs légères,
+finit par dire, d'après Hérodote,
+qu'<i>au bout du centième jour,
+le Nil est rentré dans son lit</i>; c'est
+le sens du passage cité par Rollin:
+la seule difficulté est dans les mots
+<i>in Libra</i>, qui ne sont point dans Hérodote,
+et qui d'ailleurs sont une
+grave erreur: car, le Nil croissant
+jusqu'après l'équinoxe, c'est-à-dire,
+jusqu'au temps où le soleil entre
+dans la Balance; lorsqu'il est rentré
+dans son lit, <i>cent jours après</i>, le
+soleil doit se trouver dans le signe
+du Capricorne. L'erreur de Pline consiste
+donc en ce que, citant le témoignage
+d'Hérodote, il a ajouté
+mal-à-propos <i>in Librâ</i>: puisque ce
+signe correspond <i>au commencement</i>,
+et non à la <i>fin</i> de la <i>décroissance</i> des
+eaux du Nil. Ou l'auteur lui-même a
+fait la faute par précipitation, ce
+qui lui arrive souvent; ou les mots
+<i>in Librâ</i> sont une note marginale
+qui a passé dans le texte. La première
+supposition est plus probable,
+attendu que ces mots se trouvent
+dans tous les manuscrits de Pline,
+dans Solin, qui a copié cet auteur,
+et dans un passage de l'Irlandais Dicuil,
+qui écrivait au neuvième siècle.</p>
+
+<p>A cette difficulté près, qui me
+paraît nulle au fond, les textes anciens
+d'Hérodote, de Strabon, de
+Diodore, d'Aristide, de Pline, s'accordent,
+sans exception, sur la durée
+de l'inondation du Nil.</p>
+
+<p>Je remarquerai, dans tous les cas,
+que les crues présentent de grandes
+différences entre elles. Ainsi, par
+exemple, celle de 1799 s'éleva à la
+plus grande hauteur le 23 septembre;
+et celle de 1800 n'y parvint que le
+4 oct. (GIRARD, <i>sur l'exhaussement
+de la vallée du Nil</i>, p. 10.)--L.</p></blockquote>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="p31" id="p31">31</a></span></p>
+
+<p class="mid"><i>Mesure du débordement.</i></p>
+
+<p>La juste grandeur<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a> du débordement, selon Pline, est
+de seize coudées. Quand il n'y en a que douze ou treize,
+on est menacé de famine; et quand l'inondation passe
+<span class="pagenum"><a name="p32" id="p32">32</a></span>
+les seize, elle devient dangereuse. Il faut se souvenir <span class="side"> Juli. ep. 50.</span>
+qu'une coudée est un pied et demi. L'empereur Julien
+marque, dans une lettre à Ecdice, préfet d'Égypte,
+que la hauteur du débordement du Nil s'était trouvée
+de quinze coudées le 20 septembre (en 362). Les anciens
+ne conviennent point entièrement sur la mesure
+du débordement, ni entre eux, ni avec les modernes:
+mais la différence n'est pas fort considérable, et elle peut
+venir 1º de celle des mesures anciennes et modernes,
+qu'il est difficile d'évaluer sur un pied fixe et certain;
+2º du peu d'exactitude des observateurs et des historiens;
+3º de la différence réelle de la crue du Nil, qui
+était moins grande lorsqu'on approchait de la mer<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> «Justum incrementum est cubitorum
+XVI. Minores aquæ non omnia
+rigant: ampliores detinent tardiùs
+recedendo. Hæ serendi tempora
+absumunt solo madente: illæ non
+dant sitiente. Utrumque reputat provincia.
+In duodecim cubitis famem
+sentit, in tredecim etiamnum esurit:
+quatuordecim cubita hilaritatem afferunt,
+quindecim securitatem, sexdecim
+delicias.» (Lib. v, c. 9.)
+
+<p>= Ce passage (de même que celui
+d'Hérodote) s'applique sans doute
+à l'Égypte moyenne. Les 16 coudées,
+d'après le module du nilomètre d'Éléphantine,</p>
+
+<pre>
+valent 8 met. 432
+15 coudées 7 905
+14 7 378
+13 6 851
+12 6 324
+
+En 1779, la crue fut au
+
+Caire, de 7 961
+En 1800, seulement de 6 857
+Donc le terme moyen est 7 419.
+</pre>
+
+<p>Il est digne de remarque que cette
+quantité est égale à celle de 14 coudées,
+que Pline semble donner comme
+la crue moyenne. Ce fait, et d'autres
+qu'on pourrait citer, prouvent que
+rien n'est changé en Égypte relativement
+aux inondations du Nil, depuis
+les plus anciens temps. Le sol
+de l'Égypte s'est élevé graduellement;
+mais, comme le lit du fleuve s'est
+élevé dans la même proportion, le
+rapport entre le niveau des basses
+eaux et celui des hautes est resté
+à-peu-près le même.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> Nous lisons dans Plutarque (<i>de
+Isid. et Osirid.</i>, pag. 368, B), et
+dans Aristide (tom. II, pag. 361,
+éd. Gebb.), que l'inondation était
+de 28 coudées (grecques) à Éléphantine,
+de 21 à Coptos, de 14 à
+Memphis, de 7 à Mendès.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 1,
+pag. 35.</span>
+Comme la richesse de l'Égypte dépendait des débordements
+du Nil, on en avait étudié avec soin toutes les
+circonstances et les différents degrés de ses accroissements;
+et par une longue suite d'observations régulières
+qu'on avait faites pendant plusieurs années, l'inondation
+même faisait connaître quelle devait être la récolte
+de l'année suivante. Les rois avaient fait placer à Memphis
+une mesure où ces différents accroissements étaient
+marqués; <span class="side"> Lib. 17,
+pag. 817.</span> et de là on en donnait avis à tout le reste
+de l'Égypte, qui par ce moyen était avertie de ce qu'elle
+avait à craindre ou à espérer pour la moisson. Strabon
+parle d'un puits bâti sur le bord du Nil, près de la ville
+de Syène, pour le même usage<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> Ce nilomètre est placé par Strabon
+dans l'île d'Éléphantine. Il subsiste
+encore. On a trouvé sur les parois
+l'échelle métrique qui indiquait
+en coudées la hauteur des eaux.
+C'est le module de cette coudée dont
+je me sers pour l'évaluation des mesures
+égyptiennes.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p33" id="p33">33</a></span>
+
+<p>Encore aujourd'hui au grand Caire la même coutume
+s'observe. Il y a dans la cour d'une mosquée une colonne
+où l'on marque les degrés de l'accroissement du
+Nil, et chaque jour des crieurs publics annoncent dans
+tous les quartiers de la ville de combien il est cru<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>.
+Le tribut que l'on paie au grand-seigneur pour les
+terres est réglé sur l'inondation. Le jour qu'elle est
+parvenue à un certain degré, il se fait dans la ville une
+fête extraordinaire, accompagnée de festins, de feux
+d'artifice, et de toutes les marques publiques de réjouissance;
+et, dans les temps les plus reculés, l'inondation
+du Nil a toujours causé une joie universelle dans
+toute l'Égypte, dont elle faisait le bonheur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> Il s'agit ici du <i>Mékyaz</i>, situé à
+l'extrémité méridionale de l'île de
+Roudah, vis-à-vis le Caire. Ce nilomètre
+fut construit, vers 847 de
+notre ère, par le calife El-Mozouatel.
+La pièce principale consiste en une
+colonne de marbre blanc, érigée au
+milieu d'un réservoir quadrangulaire
+qui communique par un canal
+avec le Nil. Cette colonne est divisée,
+depuis sa base jusqu'à son
+chapiteau, en seize coudées de 24
+doigts, ayant chacune 0 mètre 541
+millimèt. de longueur.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Socrat. l. 1,
+cap. 18.<br>
+Sozam. l. 5,
+cap. 3.</span>
+Les païens attribuaient à leur dieu Sérapis l'inondation
+du Nil; et la colonne qui servait à en marquer
+l'accroissement était gardée religieusement dans le temple
+de cette idole. L'empereur Constantin l'ayant fait transporter
+dans l'église d'Alexandrie, ils publièrent que le
+Nil ne monterait plus, à cause de la colère de Sérapis;
+mais il déborda et s'accrut à l'ordinaire les années
+suivantes. Julien-l'Apostat, protecteur zélé de l'idolâtrie,
+fit remettre cette colonne dans le même temple, d'où
+elle fut encore retirée par l'ordre de Théodose.</p>
+
+<p class="mid"><i>Canaux du Nil. Pompes.</i></p>
+
+<p>La providence divine, en donnant un fleuve si bienfaisant
+à l'Égypte, n'a pas prétendu que ses habitants
+<span class="pagenum"><a name="p34" id="p34">34</a></span>
+demeurassent oisifs, ni qu'ils profitassent d'une si
+grande faveur sans se donner aucune peine. On comprend
+sans peine que, le Nil ne pouvant pas de lui-même
+couvrir toutes les campagnes, il a fallu faire de grands
+travaux pour faciliter l'inondation des terres, et pratiquer
+une infinité de canaux pour porter les eaux de
+tous côtés. Les villages, qui sont en fort grand nombre
+sur les bords du Nil, dans des lieux élevés, ont chacun
+des canaux qu'on ouvre à propos pour faire couler l'eau
+dans la campagne. Les villages plus éloignés en ont
+ménagé d'autres jusqu'aux extrémités de ce royaume.
+Ainsi les eaux sont conduites successivement dans les
+lieux les plus reculés. Il n'est pas permis de couper les
+tranchées pour y recevoir les eaux, jusqu'à ce que le
+fleuve soit à une certaine hauteur, ni de les ouvrir
+toutes ensemble, parce qu'il y aurait en ce cas-là des
+terres qui seraient trop inondées, et d'autres qui ne le
+seraient pas assez. On commence par les ouvrir dans
+la haute Égypte, ensuite dans la basse, et cela suivant
+un tarif dont on observe exactement toutes les mesures.
+Par ce moyen, on ménage l'eau avec tant de précaution,
+qu'elle se répand dans toutes les terres. Les pays que
+le Nil inonde sont si vastes et si profonds, et le nombre
+des canaux si grand, que de toutes les eaux qui entrent
+en Égypte aux mois de juin, de juillet et d'août, on
+croit qu'il n'en arrive pas la dixième partie dans la mer<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> Pour bien entendre le système
+d'irrigation de l'Égypte, il faut remarquer
+que ces canaux sont dérivés
+de différents points du Nil, sur
+l'une et l'autre de ses rives, et qu'ils
+en portent les eaux jusqu'au pied
+des collines qui séparent la vallée
+de l'Égypte, du désert: de distance
+en distance, à partir de cette limite,
+chaque canal d'irrigation est
+barré par des digues transversales
+qui coupent obliquement la vallée,
+en s'appuyant sur le fleuve. Les eaux
+que le canal conduit contre l'une de
+ces digues s'élèvent jusqu'à ce qu'elles
+aient atteint le niveau du Nil, au
+point d'où elles ont été tirées. Ainsi
+tout l'espace compris, dans la vallée,
+entre la prise d'eau et la digue transversale,
+forme, pendant l'inondation,
+un étang plus ou moins étendu. Lorsque
+cet espace est suffisamment submergé,
+on ouvre la digue contre
+laquelle l'inondation s'appuie: les
+eaux se déversent alors dans le
+prolongement du canal au-dessous
+de cette digue; et elles sont arrêtées
+à quelque distance par un second
+barrage, contre lequel elles
+sont obligées de s'élever de nouveau
+pour inonder l'espace renfermé
+entre cette digue et la première.
+
+<p>La vallée de l'Égypte présente
+donc, lors de l'inondation, une
+suite de petits lacs disposés par échelons
+les uns au-dessous des autres,
+de manière que la pente du fleuve,
+entre deux points donnés, se trouve,
+sur les deux rives, distribuée par
+gradins. (GIRARD, <i>sur l'exhaussement
+du sol de l'Égypte</i>, pag. 10.)</p></blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p35" id="p35">35</a></span>
+
+<p><span class="side"> Lib. i, p. 30,
+et lib. 5.
+pag. 313.
+[cf. Vitruv.,
+x. 11; Philon.
+<i>Jud.</i> p. 325;<br>
+D. Strab. 17,
+p. 807-819.]</span>
+Mais comme, malgré tous ces canaux, il reste encore
+bien des terres dans des lieux élevés, qui ne peuvent
+point avoir part à l'inondation du Nil, on y a pourvu
+par le moyen des pompes en forme de vis, qu'on fait
+tourner par des bœufs pour faire entrer l'eau dans des
+tuyaux qui la conduisent dans ces terres. Diodore parle
+d'une pareille machine, inventée par Archimède dans
+le voyage qu'il fit en Égypte, et qu'on appelle <i>cochlia
+ægyptia</i>.</p>
+
+<p class="mid"><i>Fécondité causée par le Nil.</i></p>
+
+<p>Il n'y a point de pays dans le monde où la terre soit
+plus féconde qu'en Égypte; et c'est au Nil qu'elle doit
+sa fécondité<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Car, au lieu que les autres fleuves emportent
+le suc des terres et les épuisent en les inondant,
+celui-ci, au contraire, par un heureux limon
+qu'il traîne avec lui, les engraisse et les fertilise de telle
+sorte, qu'il suffit pour réparer les forces que la moisson
+précédente leur a fait perdre. Le laboureur, dans ce
+<span class="pagenum"><a name="p36" id="p36">36</a></span>
+pays-là, ne se fatigue point à tracer avec le soc de la
+charrue de pénibles sillons, ni à rompre les mottes de
+terre. Dès que le Nil est retiré, il n'a qu'à retourner
+la terre, en y mêlant un peu de sable pour en diminuer
+la force; après quoi il la sème sans peine, et
+presque sans frais. Deux mois après, elle est couverte
+de toutes sortes de grains et de légumes. On sème ordinairement
+dans les mois d'octobre et de novembre,
+à mesure que les eaux se sont écoulées, et on fait la
+moisson dans les mois de mars et d'avril.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61"
+name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> «Quum cæteri amnes abluant
+terras et eviscerent, Nilus adeò nihil
+exedit, nec abradit, ut contrà adjiciat
+vires.... Ita juvat agros duabus
+ex causis, et quòd inundat, et quòd
+oblimat.» SENEC. <i>Nat. Quæst.</i>, l. 4,
+c. 2 [§ 10].
+</blockquote>
+
+<p>Une même terre porte dans une même année trois
+ou quatre sortes de fruits différents. On y sème des
+laitues et des concombres, ensuite du blé; et, après la
+moisson, différents légumes qui sont particuliers à
+l'Égypte. Comme la chaleur du soleil y est extrême,
+et la pluie très-rare, on conçoit aisément que l'humidité
+de la terre serait bientôt desséchée, les grains et les légumes
+brûlés par une ardeur si vive, sans le secours
+des canaux et des réservoirs dont l'Égypte est toute
+remplie, et qui, par les saignées et les coupures que
+l'on a eu soin d'y faire, fournissent abondamment de
+quoi humecter et rafraîchir les campagnes et les jardins.</p>
+
+<p>Le Nil ne contribue pas moins à la nourriture des
+bestiaux, qui sont une autre source de richesses pour
+l'Égypte. On commence à les mettre au vert au mois
+de novembre, ce qui dure jusqu'à la fin de mars. On
+ne peut exprimer combien les pâturages sont abondants,
+et combien les troupeaux, à qui la douceur de l'air
+permet d'y demeurer nuit et jour, s'engraissent en peu
+de temps. Pendant l'inondation du Nil, on leur donne
+du foin, de la paille hachée, de l'orge, des fèves: c'est
+là leur nourriture ordinaire.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p37" id="p37">37</a></span>
+
+<p><span class="side"> Tome 2.</span>
+On ne peut s'empêcher, dit Corneille Le Bruyn dans
+ses Voyages, de remarquer ici l'admirable conduite de
+Dieu, qui envoie dans un temps précis des pluies dans
+l'Éthiopie, afin d'humecter l'Égypte, où il ne pleut
+presque point, et qui, par ce moyen, du terrain le
+plus sec et le plus sablonneux, en fait le pays le plus
+gras et le plus fertile qu'il y ait dans l'univers.</p>
+
+<p>Une autre chose qu'on doit encore ici remarquer,
+c'est que, selon le témoignage des habitants, au commencement
+de juin et les quatre mois suivants, les vents
+du nord-est soufflent régulièrement<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>, afin de repousser
+l'eau, qui s'écoulerait trop tôt, et pour l'empêcher de
+se décharger dans la mer, dont ils lui ferment pour ainsi
+dire l'entrée. Les anciens n'ont pas omis cette circonstance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62"
+name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> C'est ce que les anciens appelaient
+les vents <i>étésiens</i> ou <i>annuels</i>.
+Thalès croyait même que ces vents,
+qui soufflaient en sens inverse du
+courant du Nil, étaient la seule
+cause de l'inondation. (DIOD. SIC. I,
+§ 38; DIOGEN. LAERT. I, § 37; SENEC.,
+<i>Quæst. Nat.</i> IV, 2, § 21.)--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Multiformis
+sapientia.<br>
+Eph. 3, 10.</span>
+La même Providence, riche et inépuisable en ressources
+et en merveilles, qu'elle sait varier à l'infini,
+éclatait d'une manière toute différente dans la Palestine,
+en la rendant extrêmement fertile, non par les pluies
+qui tombent pendant le cours de l'année, comme cela
+est ordinaire ailleurs; non par une inondation particulière,
+comme celle du Nil en Égypte; mais par des
+pluies fixes, qu'elle envoyait régulièrement aux deux
+saisons quand son peuple lui était fidèle, afin de lui
+faire mieux sentir la dépendance continuelle où il était
+de son maître. C'est Dieu lui-même qui lui commande<span class="side"> Deuter. 11,
+10-13.</span>
+par la bouche de Moïse de faire cette réflexion: «La
+terre dont vous allez prendre possession n'est pas comme
+<span class="pagenum"><a name="p38" id="p38">38</a></span>
+la terre d'Égypte d'où vous êtes sortis, où, après que
+l'on a jeté la semence, on fait venir l'eau par des canaux
+pour l'arroser, comme on fait dans les jardins:
+mais c'est une terre de montagnes et de plaines, qui
+attend les pluies du ciel, que le Seigneur votre Dieu
+regarde toujours, et sur laquelle il tient ses yeux arrêtés
+depuis le commencement de l'année jusqu'à la fin.»
+Après cela Dieu s'engage de donner à ce peuple, tant
+qu'il lui sera fidèle, la pluie des deux saisons, <i>temporaneam
+et serotinam</i>: la première dans l'automne,
+nécessaire pour faire lever les blés; la seconde dans le
+printemps et l'été, nécessaire pour les faire croître et
+mûrir.</p>
+
+<p class="mid"><i>Double spectacle causé par le Nil.</i></p>
+
+<p>Rien n'est si beau à voir que l'Égypte dans deux
+saisons de l'année<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>; car, si l'on monte sur quelque
+montagne, ou sur les grandes pyramides du Caire, vers
+les mois de juillet et d'août, on voit une vaste mer, sur
+laquelle il s'élève une infinité de villes et de villages,
+avec plusieurs chaussées qui conduisent d'un lieu à un
+autre; le tout entre-mêlé de bosquets et d'arbres fruitiers
+dont on ne voit que les têtes, ce qui fait un coup-d'œil
+charmant. Cette perspective est bornée par des
+montagnes et des bois qui, dans l'éloignement, terminent
+le plus agréable horizon qu'on puisse voir. En
+hiver, au contraire, c'est-à-dire vers les mois de janvier
+<span class="pagenum"><a name="p39" id="p39">39</a></span>
+et de février, toute la campagne ressemble à une belle
+prairie, dont la verdure émaillée de fleurs charme les
+yeux. On voit de tous côtés des troupeaux répandus
+dans la plaine, avec une infinité de laboureurs et de
+jardiniers. L'air est alors embaumé par la grande quantité
+de fleurs que fournissent les orangers, les citronniers,
+et les autres arbres; et il est si pur, qu'on n'en
+saurait respirer ni de plus sain, ni de plus agréable:
+en sorte que la nature, qui est alors comme morte dans
+un grand nombre de climats, semble presque n'avoir
+de vie que pour un séjour si charmant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63"
+name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> «Illa faciès pulcherrima est,
+quum jam se in agros Nilus ingessit.
+Latent campi, opertæque sunt valles:
+oppida insularum modo exstant.
+Nullum in mediterraneis, nisi per
+navigia, commercium est: majorque
+est lætitia in gentibus, quò minus
+terrarum suarum vident.» (SENEC.,
+<i>Natur. Quæstion.</i>, lit. 4, cap. 2
+§ 11).</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Canal de communication entre les deux mers par
+le Nil.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 158.
+Strab. l. 17,
+pag. 804.
+Plin. lib. 16,
+cap. 29.
+Diod. lib. 1,
+pag. 29.</span>
+Le canal qui faisait la communication des deux mers,
+savoir de la mer Rouge et de la Méditerranée, doit trouver
+ici sa place, et n'est pas un des moindres avantages
+que le Nil procurait à l'Égypte. Sésostris, ou, selon
+d'autres, Psammitichus, fut le premier qui en forma
+le dessein, et qui commença l'ouvrage<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>. Néchao, successeur
+du dernier, y employa des sommes immenses
+et un grand nombre de troupes. On dit que plus de
+six-vingt mille Égyptiens périrent dans cette entreprise.
+Il l'abandonna, effrayé par un oracle qui lui avait répondu
+<span class="pagenum"><a name="p40" id="p40">40</a></span>
+que c'était ouvrir aux étrangers un chemin dans
+l'Égypte. L'entreprise fut recommencée par Darius,
+premier de ce nom; mais il la quitta aussi, parce qu'on
+lui dit que la mer Rouge, étant plus haute que l'Égypte,
+inonderait tout le pays<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>. Enfin elle fut achevée sous
+les Ptolémées, qui, par le moyen des écluses, tenaient
+le canal ouvert ou fermé selon leurs besoins. Il commençait
+assez près du Delta<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>, vers la ville de Bubaste.
+Il avait de largeur cent coudées<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>, c'est-à-dire vingt-cinq
+toises, de sorte que deux bâtiments pouvaient y passer
+à l'aise; de profondeur, autant qu'il en faut pour porter
+les plus grands vaisseaux<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">68</sup></a>; et de longueur, plus de
+mille stades, c'est-à-dire plus de cinquante lieues<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a>
+<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>. Ce
+<span class="pagenum"><a name="p41" id="p41">41</a></span>
+canal était d'une grande utilité pour le commerce. Aujourd'hui
+il est presque entièrement comblé, et à peine
+en reste-t-il quelque vestige<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a>
+<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64"
+name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> Je ne crois pas qu'aucun auteur
+dise que Psammitichus ait commencé
+ce canal. Cette erreur légère de
+Rollin me paraît tenir à une fausse
+traduction de ce passage de Strabon:
+οἱ δὲ ὑπὸ τοῦ Ψαµµιτίχου παιδός
+que les versions latines rendent par
+<i>a Psammiticho filio</i>, tandis que le
+sens est <i>a Psammitichi filio</i> (par
+le fils de Psammitique), ce qui désigne
+<i>Nécheo</i>, fils et successeur de
+<i>Psammitichus</i>.
+
+<p>Quant à Sésostris, Strabon dit
+en effet que ce prince eut la première
+idée du canal; mais c'est dans
+un endroit différent de celui que
+Rollin a cité: c'est au livre premier
+(pag. 38), et Strabon n'a fait que
+copier Aristote (<i>Meteorol.</i> I, c. 14.)--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65"
+name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> Les travaux des modernes prouvent
+que cette opinion des anciens
+était bien fondée. Il résulte des opérations
+de nivellement faites par les
+ingénieurs français entre le fond de
+la mer Rouge et la Méditerranée, à
+Péluse, que la différence de niveau
+des deux mers peut aller à 30 pieds
+6 pouces (9 mètres 907). Le niveau
+des hautes eaux du Nil, au Caire, surpasse
+celui des hautes eaux de la mer
+Rouge, de 9 pieds 1 pouce; et celui
+des basses eaux, de 14 pieds 7 pouces:
+mais le niveau des basses eaux du
+Nil est surpassé de 8 pieds 6 pouces
+par les basses eaux de la mer
+Rouge, et de 14 pieds 2 pouces
+par les hautes eaux de cette mer.
+
+<p>C'est cette différence de niveau
+qui rendit nécessaire l'établissement
+d'une espèce de sas fermé par des
+écluses, à l'embouchure du canal
+dans la mer Rouge.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66"
+name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> Il commençait au Delta même;
+puisque Bubaste, dont les ruines
+subsistent encore à Tell-Bastah,
+était située sur la branche Pélusiaque,
+à environ 50,000 mètres au-dessous
+du sommet du Delta.
+
+<p>Ce canal suivait la vallée de l'Ouadi,
+et allait aboutir à un bassin, appelé
+parles anciens <i>lacs amers</i> (VI,
+29; STRAB. XVII, p. 804); de ce
+bassin, il se prolongeait jusqu'à
+<i>Clysma</i> ou <i>Clisma</i>, lieu situé sur
+la mer Rouge, près d'Héroopolis,
+et dont le nom me semble venir du
+mot Κλεῖσµα, qui a pu désigner
+le barrage fermant le canal à son
+extrémité.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67"
+name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> 52 mètres 70 centimètres.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68"
+name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> L'expression est un peu forte.
+Il y a dans Strabon µυριοφόρος ναῦς,
+ce qui signifie un <i>vaisseau de charge</i>
+et rien de plus.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69"
+name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">
+(retour) </a> La longueur totale du canal,
+depuis Bubaste jusqu'à la mer Rouge,
+était d'environ 80 milles géographiques,
+ou 27 lieues.
+
+<p>La longueur de <i>mille stades</i>, donnée
+par Rollin, est une erreur fondée
+sur ce qu'il applique au canal la
+mesure de l'intervalle qui sépare les
+deux mers entre Péluse et Héroopolis;
+cet intervalle est en effet de
+1000 stades, selon Hérodote (II,
+§ 158--IV, § 41), Strabon (I,
+p. 35, D), et Pline (V, c. 11.)--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70"
+name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">
+(retour) </a> L'utilité de ce canal fixa l'attention
+des Romains; il fut réparé par
+Adrien: j'ai prouvé ailleurs (<i>Rech.
+sur Dicuil</i>, pag. 12), qu'il était
+encore navigable vers l'an 500 de
+notre ère. Les Arabes, sous le calife
+Omar, le réparèrent en 640; il servit
+à la navigation jusqu'en 767,
+époque à laquelle le calife Abou-Giafar-Almanzor
+le fit définitivement
+combler, pour qu'on ne pût
+porter de secours aux révoltés de
+la Mecque et de Médine.--L.</blockquote>
+
+<br><br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h5>BASSE ÉGYPTE.</h5>
+
+<p>Il me reste à parler de la basse Égypte. Sa figure,
+qui ressemble à un triangle ou à un (Δ) <i>delta</i>, lui a fait
+donner ce dernier nom, qui est celui d'une lettre grecque.
+La basse Égypte forme une espèce d'île. Elle
+commence à l'endroit où le Nil se divise en deux grands
+canaux, par lesquels il va se jeter dans la mer Méditerranée.
+L'embouchure qui est à droite s'appelle <i>Pélusienne</i>,
+l'autre <i>Canopique</i>, du nom des deux villes dont
+elles sont voisines, <i>Pelusium</i> et <i>Canopus</i>, appelées
+maintenant Damiette et Rosette<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a>
+<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>. Entre ces deux grandes
+<span class="pagenum"><a name="p42" id="p42">42</a></span>
+branches il y en a cinq autres moins célèbres. Cette
+île est la partie de l'Égypte la plus cultivée, la plus fertile
+et la plus riche. Ses principales villes furent, dans
+les temps les plus reculés, Héliopolis<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a>
+<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>, Héracléopolis,
+Naucratis, Saïs, Tanis, Canope, Péluse; et, dans les
+temps postérieurs, Alexandrie, Nicopolis, etc. Ce fut
+dans le pays de Tanis que les Israëlites habitèrent<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a>
+<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71"
+name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">
+(retour) </a> Rosette et Damiette ne répondent
+point à <i>Canopus</i> et à <i>Pelusium</i>.
+<i>Canopus</i> était situé à environ 3
+lieues d'Alexandrie, et à 6 lieues de
+Rosette; <i>Pelusium</i> était à plus de
+16 lieues de Damiette.
+
+<p>La branche Pélusiaque est comblée;
+la Canopique l'est aussi dans la partie
+septentrionale. La branche actuelle
+de Rosette répond à la Bolbitine;
+la branche de Damiette, à la <i>Phatmitique</i>.</p>
+
+<p>Les sept branches étaient, à partir,
+de l'Ouest, la <i>Canopique</i>, la <i>Bolbitine</i>,
+la <i>Sébennytique</i>, la <i>Phatmitique</i>,
+la <i>Mendésienne</i>, la <i>Tanitique</i>,
+la <i>Pélusiaque</i>.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72"
+name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">
+(retour) </a> Elle était située à la pointe,
+mais hors du Delta.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73"
+name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">
+(retour) </a> Il est au contraire à peu près reconnu
+que les Israëlites habitèrent
+dans les vallées de l'Ouadi et de Sabah-Byar,
+vers l'isthme de Suez.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Plut. de Isid.
+pag. 354.
+[cf. Procl. in
+Tim. p. 30.]</span>
+Il y avait dans Saïs un temple dédié à Minerve, qu'on
+croit être la même qu'Isis, avec cette inscription: «Je
+suis tout ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera; et
+personne n'a encore percé le voile qui me couvre.»</p>
+
+<p><span class="side"> Strab. l. 7,
+pag. 805.</span>
+Héliopolis, c'est-à-dire ville du soleil, fut ainsi appelée
+à cause d'un temple magnifique qui y était dédié
+au soleil. <span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 73.
+Plin. l. 10,
+cap. 2.
+Tacit. Ann.
+lib. 6, cap.
+28.</span> Hérodote, et après lui d'autres auteurs, racontent
+une chose qui se passait dans ce temple, et qui
+serait bien merveilleuse si elle était vraie: c'est au
+sujet du <i>phénix</i><a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a>
+<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>. Cet oiseau, si l'on en croit les anciens,
+est unique dans son espèce. Il naît dans l'Arabie, et
+vit cinq ou six cents ans. Il est de la grandeur d'un
+aigle. Il a la tête ornée et brillante d'un plumage exquis,
+les plumes du cou dorées, les autres pourprées,
+la queue blanche, mêlée de plumes incarnates, des
+yeux étincelants comme des étoiles. Lorsque, chargé
+d'années, il voit sa fin approcher, il forme un nid de
+bois et de gommes aromatiques, après quoi il meurt.
+De ses os et de sa moelle il naît un ver, d'où il se forme
+un autre phénix. Son premier soin est de rendre à son
+<span class="pagenum"><a name="p43" id="p43">43</a></span>
+père les honneurs de la sépulture: pour cela il compose
+comme une boule ou un œuf de quantité de parfums
+de myrrhe, du poids qu'il se sent capable de porter,
+et il en fait souvent l'épreuve; puis il le vide en partie,
+y dépose le corps de son père, et en ferme avec soin
+l'entrée, qu'il enduit de myrrhe et d'autres parfums.
+Alors il charge ses épaules de ce précieux fardeau, et
+va le brûler sur l'autel du soleil dans la ville d'Héliopolis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74"
+name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> On peut voir tout ce que les
+anciens ont rapporté sur cet oiseau
+fabuleux, dans un mémoire de
+M. Larcher (<i>Mémoires de l'Institut,
+classe d'histoire</i>, tom. 1, pag. 166
+et suiv.).--L.</blockquote>
+
+<p>Hérodote et Tacite révoquent en doute quelques circonstances
+de ce fait, mais semblent supposer que le
+fond en est vrai. Pline, au contraire, dès le commencement
+du récit qu'il en fait, insinue assez clairement
+que le tout lui paraît fabuleux; et c'est le sentiment de
+tous les modernes.</p>
+
+<p>Cette vieille tradition, fondée sur une fausseté évidente,
+a pourtant établi un usage commun dans presque
+toutes les langues, de donner le nom de phénix à
+tout ce qui est singulier et rare dans son espèce: <i>rara
+avis in terris</i>, dit Juvénal<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a>
+<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>, en parlant de la difficulté
+de trouver une femme accomplie en tout point. Et
+Sénèque en dit autant d'un homme de bien<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a>
+<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75"
+name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">
+(retour) </a> Juvénal dit (Satyr. VI, 165):
+Rara avis in terris, nigroque simillima cycno!
+sorte de proverbe qui n'a point de
+rapport avec le Phénix.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76"
+name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">
+(retour) </a> «Vir bonus tam citò nec fieri
+potest, nec intelligi... tanquam phœnix
+semel anno quingentesimo nascitur.»
+(Epist. 42.)</blockquote>
+
+<p>Ce que l'on dit des cygnes, qu'ils ne chantent que
+quand ils sont près de mourir, et qu'alors ils chantent
+fort mélodieusement, n'est fondé de même que sur une
+erreur populaire<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
+<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>, et cependant est employé non-seulement,
+<span class="pagenum"><a name="p44" id="p44">44</a></span>
+<span class="side"> Od. 3, l. 4.
+[ibi not. Mitscherlich.]</span>
+par les poëtes, mais par les orateurs et même
+par les philosophes. <i>O mutis quoque piscibus donatura
+cycni, si libeat, sonum</i>, dit Horace en s'adressant à
+Melpomène. Cicéron compare l'admirable discours que<span class="side"> Lib. 5, de
+Orat. n. 6.</span>
+fit Crassus dans le sénat, peu de jours avant sa mort,
+à la voix mélodieuse d'un cygne mourant: <span class="side"> Lib. 1, Tusc.
+Quæst. n. 73.</span> <i>illa tanquam
+cycnea fuit divini hominis vox et oratio</i>. Et Socrate
+disait que les gens de bien devaient imiter les cygnes,
+qui, sentant, par un instinct secret et une sorte de divination,
+l'avantage qui se trouve dans la mort, meurent
+avec joie et en chantant: <i>providentes quid in morte
+boni sit, cum cantu et voluptate moriuntur</i>. J'ai cru
+que cette petite digression ne serait pas inutile pour
+les jeunes gens. Je reviens à mon sujet.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77"
+name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> Cette opinion est cependant
+fondée sur quelque chose de réel.
+Les observations des modernes, et
+particulièrement de M. Mongez, ont
+constaté que les Cygnes sauvages
+sont doués d'une espèce de chant;
+ainsi les anciens ne se sont pas trompés
+en leur attribuant cette faculté;
+ils ont erré seulement en l'attribuant
+à tous les cygnes sans distinction,
+tandis qu'elle est particulière aux
+cygnes sauvages. (Voyez Mongez,
+<i>Dictionnaire des Antiquités</i>, <i>art.</i>
+CYGNES, tom. 11, pag. 281.)--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Strab. l. 17,
+pag. 805.</span>
+C'est dans Héliopolis qu'un bœuf, sous le nom de
+Mnévis, était honoré comme un dieu. Cambyse, roi des
+Perses, exerça sur cette ville sa fureur sacrilège, brûlant
+les temples, renversant les palais, et détruisant
+les plus rares monuments de l'antiquité. On y voit encore
+quelques obélisques qui échappèrent à sa fureur;
+et quelques autres en ont été transportés à Rome, dont
+ils font encore l'ornement.</p>
+
+<p>Alexandrie, bâtie par Alexandre-le-Grand, qui lui
+donna son nom, égala presque la magnificence des anciennes
+villes d'Égypte. Elle est à quatre journées du
+Caire. <span class="side"> Strab. l. 16,
+pag. 781.</span> C'est là principalement que se faisait le commerce
+de l'Orient. On déchargeait les marchandises
+dans une ville sur la côte occidentale de la mer Rouge,
+<span class="pagenum"><a name="p45" id="p45">45</a></span>
+nommée <i>Portus Muris</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a>
+<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>; on les conduisait ensuite sur
+des chameaux à une ville de la Thébaïde appelée
+<i>Coptos</i>; et on les voiturait enfin par le Nil jusqu'à
+Alexandrie, où les marchands abordaient de toutes
+parts.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78"
+name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">
+(retour) </a> Μυὸς Ỏρµος. C'est le <i>Vieux-Cosseir</i>.
+La route de Myos-Hormos à
+Coptos n'était que de 6 à 7 journées
+de chemin. Elle fit négliger
+une route plus ancienne, tracée par
+Ptolémée Philadelphe, entre Coptos
+et Bérénice (STRAB. XVII, p. 815),
+et qui était de 12 journées, et de 258
+milles ou environ 70 lieues. (VI, 23. Itiner. Anton, p. 173, etc.)
+
+<p><i>Coptos</i> est à présent <i>Keft</i>.--L.</p></blockquote>
+
+<p>On sait que le commerce de l'Orient a toujours enrichi
+ceux qui l'ont exercé. Ce fut là la principale
+source des trésors incroyables que Salomon amassa, et
+qui servirent à construire le magnifique temple de Jérusalem. <span class="side">2. Reg. 8, 14.</span>
+David, en subjuguant l'Idumée, était devenu
+maître d'Elath et d'Asiongaber, deux villes situées sur
+le bord oriental de la mer Rouge. <span class="side"> 3. Reg. 9,
+26-28.</span> C'est de là que Salomon
+envoya ses flottes vers Ophir et Tarsis, d'où
+elles revenaient toujours chargées de richesses immenses.
+Ce commerce, après avoir été quelque temps
+entre les mains des rois de Syrie, qui reconquirent l'Idumée,
+passa en celles des Tyriens. <span class="side"> Strab. 1. 16,
+pag. 781.</span> Ils faisaient venir
+par Rhinocolure, ville maritime située entre l'Égypte
+et la Palestine, leurs marchandises à Tyr, d'où ils les
+distribuaient dans tout l'Occident. Ce négoce enrichit
+extrêmement les Tyriens sous les Perses, par la faveur
+et la protection desquels ils en furent pleinement en
+possession. Mais, lorsque les Ptolémées se furent rendus
+maîtres de l'Égypte, ils attirèrent bientôt ce trafic dans
+leur royaume, en bâtissant Bérénice et d'autres ports
+sur la côte occidentale de la mer Rouge qui appartenait
+à l'Égypte. Ils établirent leur principale foire à Alexandrie,
+<span class="pagenum"><a name="p46" id="p46">46</a></span>
+qui par là devint la ville la plus marchande de
+l'univers. C'est par cette voie, savoir par la mer Rouge
+et l'embouchure du Nil, que s'est fait pendant plusieurs
+siècles le commerce des pays occidentaux avec la Perse,
+les Indes, l'Arabie et les côtes orientales d'Afrique. Depuis
+environ deux cents ans qu'on a découvert une
+route pour aller aux Indes en doublant le cap de Bonne-Espérance,
+les Portugais sont devenus les maîtres de ce
+commerce, qui maintenant est tombé presque entier
+entre les mains des Anglais et des Hollandais. <span class="side"> I. Part. l. 1,
+Pag. 9.</span> C'est de
+M. Prideaux que j'ai tiré cette histoire abrégée du
+commerce des Indes orientales depuis Salomon jusqu'à
+notre temps.</p>
+
+<p><span class="side"> Strab. l. 17,
+pag. 791.
+Plin. l. 36,
+cap. 12.</span>
+Ce fut pour la commodité du commerce que l'on bâtit,
+tout près d'Alexandrie, dans une île appelée Pharos<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a>
+<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>,
+une tour qui en porta aussi le nom. Au haut de
+cette tour il y avait un fanal pour éclairer de nuit les
+vaisseaux qui naviguaient sur les côtes, pleines d'écueils
+et de bancs de sable; et elle a communiqué son nom à
+toutes les autres destinées au même usage: Phare de
+Messine, etc. Le célèbre architecte Sostrate l'avait bâtie
+par ordre de Ptolémée Philadelphe<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a>
+<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>, qui y employa
+huit cents talents<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a>
+<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>. Elle était comptée au nombre des
+<span class="pagenum"><a name="p47" id="p47">47</a></span>
+sept merveilles du monde. Par une<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a>
+<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a> erreur de fait, on
+a loué ce prince d'avoir permis qu'au lieu de son nom
+l'architecte mît le sien dans l'inscription de cette tour.
+Elle est fort courte et fort simple, selon le goût des anciens:
+<i>Sostratus Cnidius Dexiphanis F. diis servatoribus,
+pro navigantibus</i>; c'est-à-dire: <i>Sostrate le
+Cnidien, fils de Dexiphanes, aux dieux sauveurs,
+pour le bien de ceux qui vont sur mer</i>. Il faudrait en
+effet que Ptolémée eût fait bien peu de cas de cette
+sorte d'immortalité, dont ordinairement les princes sont
+si avides, pour consentir que son nom n'entrât pas
+même dans l'inscription d'un ouvrage si capable de l'immortaliser<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a>
+<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>. <span class="side"> De scrib.
+hist. p. 706.</span>
+Mais ce qu'on lit dans Lucien sur ce sujet
+ôte à Ptolémée le mérite d'une modestie qui paraîtrait
+assez mal placée. Cet auteur nous apprend que Sostrate,
+pour avoir seul chez la postérité tout l'honneur de cet
+ouvrage, après avoir fait graver sur le marbre même
+l'inscription sous son nom, la mit sous le nom du roi
+<span class="pagenum"><a name="p48" id="p48">48</a></span>
+sur de la chaux dont il enduisit le marbre. La suite des
+années fit bientôt tomber la chaux, et, au lieu de procurer
+à l'architecte la gloire qu'il s'était promise, ne
+servit qu'à manifester aux siècles futurs sa criminelle
+supercherie et sa ridicule vanité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79"
+name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">
+(retour) </a> Elle était jointe à la ville par
+une chaussée de 7 stades de longueur,
+appelée <i>Heptastade</i>.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80"
+name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">
+(retour) </a> Cette tour, qu'Eusèbe (<i>Chron.
+ad Olymp.</i> CXXIV, an. 1) et le
+Syncelle (<i>Chronograph.</i>, pag. 272
+fin.) attribuent à Ptolémée Philadelphe,
+fut bâtie, selon Suidas, lorsque
+Pyrrhus monta sur le trône d'Epire
+(Voce φάρος), ce qui répond à la
+23e année de Ptolémée Soter: il
+est vraisemblable en effet qu'elle fut
+construite par ce prince.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81"
+name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">
+(retour) </a> Huit cent mille écus. = Si ce
+sont des talents attiques, 800 talents
+représentent 4,440,000 francs.--L.
+
+<p>J'ai montré ailleurs, par plusieurs
+rapprochements et plusieurs calculs,
+que cette tour devait avoir de 150
+à 160 pieds de haut. (<i>Trad. de</i>
+STRABON, pag. 332, 334.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82"
+name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">
+(retour) </a> «Magno animo Ptolemæi regis,
+quòd in eâ permiserit Sostrati Cnidii
+architecti structuræ nomen inscribi.»
+[XXXVI. 12. p. 739.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83"
+name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">
+(retour) </a> La manière dont l'inscription
+a été expliquée par d'habiles critiques
+sert à rendre compte du
+fait, sans qu'on ait besoin de recourir
+à l'historiette de Lucien. L'inscription
+portait en grec: Σώσρατος Κνίδιος Δεξιψανοῦς Θεοῖς Σωτῆρσιν
+ὑπὲρ τῶν πλωἳζοµένων. D'après la remarque
+de Spanheim, appuyée sur
+les monuments (<i>Prœst. Numism.</i>,
+pag. 415, tom. 1), Ptolémée Soter
+et sa femme Bérénice étaient appelés
+<i>les Dieux Sauveurs</i>, Θεοί Σωτῆρες.
+Il est donc probable que ce sont
+eux que l'inscription a désignés par
+leur titre, plutôt que par leur nom.
+M. Visconti croit même que le datif
+θεοῖς Σωτῆρσιν ne doit pas s'entendre
+d'une dédicace, mais se rapporte
+à l'ordre de construire le
+monument: dans cette idée, la tournure
+de l'inscription serait tout elliptique;
+et l'on devrait suppléer à-peu-près
+ainsi les ellipses: Σώσρατος
+Κνίδιος Δεξιψανοῦς [τοῦτον τὸν πύργον]
+θεοῖς Σωτῆρσιν [κατεσκέυασεν]
+ὑπὲρ τῶν πλωἳζοµένων,
+c'est-à-dire: «Sostrate de Cnide,
+fils de Dexiphanes, a construit
+cette tour, par l'ordre des Dieux
+Sauveurs, pour le bien des navigateurs.»
+D'après cette interprétation,
+il ne serait plus douteux que
+le phare eût été construit par Ptolémée
+Soter.--L.</blockquote>
+
+<p>Les richesses ne manquèrent pas, comme c'est l'ordinaire,
+d'introduire dans cette ville le luxe et la licence; <span class="side"> Quint.</span>
+et les délices d'Alexandrie passèrent en proverbe<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a>
+<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>. On
+y cultiva aussi beaucoup les arts et les sciences: témoin
+ce superbe bâtiment surnommé Musée, où les savants
+tenaient leurs assemblées, et où ils étaient entretenus
+aux dépens du public; et cette fameuse bibliothèque
+que Ptolémée Philadelphe augmenta considérablement,<span class="side"> Plut. In Cæs.
+pag. 731.
+Senec. de
+tranq. anim.
+cap 9.
+[Dion. Cassius.
+XLII.
+§ 38.]</span>
+et que les princes ses successeurs firent enfin
+monter au nombre de sept cent mille volumes. Dans
+la guerre qu'eut César avec ceux d'Alexandrie, un incendie
+consuma une partie de cette bibliothèque, qui
+était placée dans le<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a>
+<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a> Bruchium, et qui contenait quatre
+cent mille volumes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84"
+name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">
+(retour) </a> «Ne alexandrinis quidem permittenda
+deliciis.»
+
+<p>= Ce passage de Quintilien (<i>Institut.
+Orat.</i> I, 2) n'a pas tout-à-fait
+le sens que lui donne Rollin: le mot
+<i>deliciæ</i> ne signifie point <i>délices</i>; il
+doit s'entendre des <i>pueri delicati quales
+domi habere solebant divites Romani,
+Ægyptios maxime et Alexandrinos,
+qui jocis suis heros demereri
+deberent</i>. V. la note de Burman
+et de Spalding sur Quintilien. L'expression
+proverbiale, à laquelle
+Rollin fait allusion, se retrouve plutôt
+dans le <i>Alexandrina vita atque
+licentia</i> de Jules César (<i>Bell. civ.</i> III,
+§ 110).--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85"
+name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">
+(retour) </a> C'était un quartier de la ville
+d'Alexandrie.</blockquote>
+<br><br><br>
+<span class="pagenum"><a name="p49" id="p49">49</a></span>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>SECONDE PARTIE.</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>DES MOEURS ET COUTUMES DES ÉGYPTIENS.</h4>
+
+<p>
+L'Égypte a toujours été regardée parmi les anciens
+comme l'école la plus renommée en matière de politique
+et de sagesse, et comme l'origine de la plupart des arts
+et des sciences. Ses plus nobles travaux et son plus bel
+art consistaient à former les hommes. La Grèce en était
+si persuadée, que ses plus grands hommes, un Homère,
+un Pythagore, un Platon, Lycurgue même et Solon,
+ces deux grands législateurs, et beaucoup d'autres qu'il
+est inutile de nommer, allèrent exprès en Égypte pour
+s'y perfectionner, et pour y puiser en tout genre d'érudition <span class="side"> Act. 7, 22.</span>
+les plus rares connaissances. Dieu même lui a
+rendu un glorieux témoignage, en louant Moïse «d'avoir
+été instruit dans toute la sagesse des Égyptiens.»</p>
+
+<p>Pour donner quelque idée des mœurs et des coutumes
+de l'Égypte, je m'arrêterai principalement à ce
+qui regarde les rois et le gouvernement; les prêtres et
+la religion; les soldats et la guerre; les sciences, les
+arts et les métiers.</p>
+
+<p>Je dois avertir le lecteur de n'être pas surpris s'il
+rencontre quelquefois parmi les coutumes que je rapporte
+une espèce de contradiction. Elle vient, ou de la
+différence des pays et des peuples, qui ne suivaient pas
+<span class="pagenum"><a name="p50" id="p50">50</a></span>
+toujours les mêmes usages, ou de la diversité des sentiments
+de la part des historiens qui me servent de
+guides.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h5>DE CE QUI REGARDE LES ROIS ET LE GOUVERNEMENT.</h5>
+
+<p>Les Égyptiens sont les premiers qui aient bien connu
+les règles du gouvernement. Cette nation grave et sérieuse
+comprit d'abord que la vraie fin de la politique
+est de rendre la vie commode et les peuples heureux.</p>
+
+<p>Le royaume était héréditaire; mais, selon Diodore,
+les rois ne se conduisaient pas en Égypte comme il est <span class="side"> Diod. lib. 1
+p. 63, etc.</span>
+assez ordinaire dans les autres monarchies, où le prince
+ne reconnaît d'autres règles de ses actions que sa volonté
+et son bon plaisir. Ils étaient obligés plus que les
+autres à vivre selon les lois. Ils en avaient de particulières
+qu'un roi avait digérées et qui faisaient une partie
+de ce que les Égyptiens appelaient les livres sacrés.
+Ainsi, une coutume ancienne ayant tout réglé, ils ne
+s'avisaient pas de vivre autrement que leurs ancêtres.</p>
+
+<p>Nul esclave<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a>
+<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>, nul étranger n'était admis auprès du
+prince pour le servir: cet important emploi n'était confié
+qu'aux personnes les plus distinguées par leur naissance,
+et qu'à celles qui avaient reçu la plus excellente éducation<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a>
+<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>;
+afin qu'ayant le privilège d'approcher jour et
+<span class="pagenum"><a name="p51" id="p51">51</a></span>
+nuit de sa personne, elles ne lui apprissent jamais rien
+d'indigne de la majesté royale, et ne lui inspirassent
+que des sentiments nobles et généreux; car, ajoute Diodore,
+il est rare que les rois se portent à des excès vicieux,
+s'ils ne trouvent dans ceux qui les approchent des
+approbateurs de leur dérèglement, et des ministres de
+leurs passions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86"
+name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">
+(retour) </a> Le texte dit: <i>nul esclave acheté,
+ou né à la maison</i>.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87"
+name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">
+(retour) </a> Le texte dit: <i>aux fils des prêtres
+les plus distingués: ils devaient
+avoir dépassé 20 ans, et être les
+mieux élevés de tous ceux de leur
+caste.</i>--L.</blockquote>
+
+<p>Les rois d'Égypte souffraient sans peine, non-seulement
+que la qualité des viandes et la mesure du boire
+et du manger leur fussent marquées (car c'était une
+chose ordinaire en Égypte, où tout le monde était sobre,
+et où l'air du pays inspirait la frugalité), mais encore
+que toutes leurs heures et presque toutes leurs actions
+fussent réglées par la loi.</p>
+
+<p>Dès le matin et au point du jour, lorsque l'esprit est
+le plus net, et les pensées le plus pures, ils lisaient
+leurs lettres, pour prendre une idée plus juste et plus
+véritable des affaires qu'ils avaient à décider.</p>
+
+<p>Sitôt qu'ils étaient habillés, ils allaient sacrifier au
+temple. Là, environnés de toute leur cour, et les victimes
+étant à l'autel, ils assistaient à la prière que le
+pontife prononçait à haute voix, et dans laquelle il demandait
+aux dieux, pour le roi, la santé et toutes sortes
+de biens et de prospérités, parce qu'il gouvernait ses
+peuples avec bonté et avec justice, et suivait exactement
+les lois du royaume. Le pontife entrait dans un
+grand détail de ses vertus royales, marquant qu'il était
+religieux envers les dieux, doux envers les hommes,
+modéré, juste, magnanime, sincère et éloigné du mensonge,
+libéral, maître de lui-même, punissant au-dessous
+du mérite, et récompensant au-dessus. Il parlait
+ensuite des fautes que les rois pouvaient commettre;
+<span class="pagenum"><a name="p52" id="p52">52</a></span>
+mais il supposait toujours qu'ils n'y tombaient que par
+surprise et par ignorance, chargeant d'imprécations les
+ministres qui leur donnaient de mauvais conseils et leur
+déguisaient la vérité. Telle était la manière d'instruire
+les rois. On croyait que les reproches ne faisaient qu'aigrir
+leurs esprits; et que le moyen le plus efficace de
+leur inspirer de la vertu était de leur marquer leurs
+devoirs dans des louanges conformes aux lois, et prononcées
+gravement devant les dieux. Après la prière
+et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints livres,
+les conseils et les actions des grands hommes, afin qu'il
+gouvernât son état par leurs maximes, et maintînt les
+lois qui avaient rendu ses prédécesseurs heureux aussi-bien
+que leurs sujets.</p>
+
+<p>J'ai déjà remarqué que le boire et le manger des rois
+étaient réglés par les lois, tant pour la quantité que pour
+la qualité. On ne servait sur leur table que des mets fort
+communs, parce que le but de leurs repas était, non
+de flatter le goût, mais de satisfaire aux besoins de la
+nature. On aurait dit, remarque l'historien, que ces
+règles avaient été dictées non pas tant par un législateur
+que par un habile médecin, uniquement attentif
+à la santé du prince. <span class="side"> De Isid. et
+Osir. p. 354.</span> Le même goût de simplicité régnait
+dans tout le reste; et on lit dans Plutarque qu'il y avait
+dans un temple de Thèbes une colonne sur laquelle on
+avait gravé des imprécations contre un roi qui, le premier,
+avait introduit la dépense et le luxe parmi les
+Égyptiens.</p>
+
+<p>Le principal devoir des rois, et leur fonction la plus
+essentielle, est de rendre la justice aux peuples. Aussi
+c'était à quoi les rois d'Égypte donnaient le plus d'attention,
+persuadés que de ce soin dépendait non-seulement
+<span class="pagenum"><a name="p53" id="p53">53</a></span>
+le repos des particuliers, mais le bonheur de l'état,
+qui serait moins un royaume qu'un brigandage, si les
+faibles demeuraient sans protection, et si les puissants
+trouvaient dans leurs richesses et dans leur crédit l'impunité
+de leurs crimes et de leurs violences.</p>
+
+<p>Trente juges étaient tirés des principales villes<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a>
+<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a> pour
+composer la compagnie qui jugeait tout le royaume. Le
+prince, pour remplir ces places, choisissait les plus honnêtes
+gens du pays, et mettait à leur tête<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a>
+<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a> celui qui se
+distinguait le plus par la connaissance et l'amour des
+lois, et qui était le plus généralement estimé. Il leur
+assignait certains revenus, afin qu'affranchis des embarras
+domestiques, ils pussent donner tout leur temps
+à faire observer les lois. Ainsi, entretenus honnêtement
+par la libéralité du prince, ils rendaient gratuitement
+au peuple une justice qui lui est due de droit, et qui
+doit être également ouverte à tous les sujets, et encore
+plus, en un certain sens, aux pauvres qu'aux riches,
+parce que ceux-ci, par eux-mêmes, trouvent assez d'appui,
+au lieu que les autres, par leur état même, sont
+plus exposés à l'injure et ont plus besoin de la protection
+des lois. Pour éviter les surprises, les affaires
+étaient traitées par écrit dans cette assemblée. On y
+craignait la fausse éloquence, qui éblouit les esprits et
+émeut les passions. La vérité ne pouvait être expliquée
+d'une manière trop sèche, et l'on voulait qu'elle seule
+dominât dans les jugements, parce qu'elle seule devait
+<span class="pagenum"><a name="p54" id="p54">54</a></span>
+être la ressource du riche et du pauvre, du puissant et
+du faible, du savant et de l'ignorant. Le président du
+sénat portait un collier d'or et de pierres précieuses,
+d'où pendait une figure sans yeux, qu'on appelait la
+<i>Vérité</i>. Quand il la prenait, c'était le signal pour commencer
+la séance. Il l'appliquait à la partie qui devait
+gagner sa cause, et c'était la forme de prononcer les
+sentences.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88"
+name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">
+(retour) </a> Diodore dit que Thèbes, Memphis
+et Héliopolis fournissaient chacune
+dix de ces juges.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89"
+name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">
+(retour) </a> Le même auteur dit au contraire
+que les 30 juges élisaient un
+président parmi eux; et que la ville
+à laquelle appartenait l'élu, envoyait
+un autre juge à sa place: de sorte
+qu'il y avait 30 juges, sans compter
+le président.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Plat. in Tim.
+pag. 656.</span>
+Ce qu'il y avait de meilleur parmi les lois des Égyptiens,
+c'est que tout le monde était nourri dans l'esprit
+de les observer. Une coutume nouvelle était un prodige
+en Égypte: tout s'y faisait toujours de même; et l'exactitude
+qu'on y avait à garder les petites choses maintenait
+les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple
+qui ait conservé plus long-temps ses usages et ses lois.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. I,
+pag. 70.</span>
+Le meurtre volontaire était puni de mort, de quelque
+condition que fût celui qui avait été tué, libre ou non:
+en quoi les Égyptiens montraient plus d'humanité et
+d'équité que les Romains, qui donnaient aux maîtres
+droit absolu de vie et de mort sur leurs esclaves. L'empereur
+Adrien le leur ôta dans la suite, et crut devoir
+corriger cet abus, quelque ancien et quelque autorisé
+qu'il fût par les lois romaines.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 69.</span>
+Le parjure était aussi puni de mort: parce que ce
+crime attaque en même temps et les dieux, dont on
+méprise la majesté en attestant leur nom par un faux
+serment; et les hommes, en rompant le lien le plus ferme
+de la société humaine, qui est la sincérité et la bonne foi.</p>
+
+<p><span class="side"> <i>Ibid.</i></span>
+Le calomniateur était impitoyablement condamné au
+même supplice qu'aurait subi l'accusé, si le crime s'était
+trouvé véritable.</p>
+
+<p><span class="side"> <i>Ibid.</i></span>
+Celui qui, pouvant sauver un homme attaqué, ne le
+<span class="pagenum"><a name="p55" id="p55">55</a></span>
+faisait pas, était puni de mort aussi rigoureusement que
+l'assassin. Que si l'on ne pouvait secourir le malheureux,
+il fallait du moins dénoncer l'auteur de la violence; et il
+y avait des peines établies contre ceux qui manquaient
+à ce devoir. Ainsi les citoyens étaient à la garde les uns
+des autres, et tout le corps de l'état était uni contre
+les méchants.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 1
+pag. 69.</span>
+Il n'était pas permis d'être inutile à l'état<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a>
+<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>: chaque
+particulier était tenu d'inscrire son nom et sa demeure
+sur un registre public qui demeurait entre les mains du
+magistrat, d'y marquer sa profession, et de déclarer
+d'où il tirait de quoi vivre. Si l'on énonçait faux, la peine
+de mort s'ensuivait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90"
+name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">
+(retour) </a> Cette loi fut faite par Amasis, et Solon la transporta à Athènes
+(Hérodote II, § 177).--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 136.</span>
+Pour empêcher les emprunts, d'où naissent la fainéantise,
+les fraudes, et la chicane, le roi Asychis avait fait
+une ordonnance fort sensée. Les états les plus sages et
+les mieux policés, comme Athènes et Rome, ont toujours
+été embarrassés pour trouver un juste tempérament pour
+réprimer la dureté du créancier dans l'exaction de son
+prêt, et la mauvaise foi du débiteur qui refuse ou néglige
+de payer ses dettes. L'Égypte prit un sage milieu,
+qui, sans toucher à la liberté personnelle des citoyens,
+et sans ruiner les familles, pressait continuellement le
+débiteur par la crainte de passer pour infame, s'il manquait
+d'être fidèle. Il n'était permis d'emprunter qu'à
+condition d'engager au créancier le corps de son père,
+que chacun dans l'Égypte faisait embaumer avec soin,
+et conservait avec honneur dans sa maison, comme il
+sera dit dans la suite, et qui pouvait, par cette raison,
+<span class="pagenum"><a name="p56" id="p56">56</a></span>
+être aisément transporté. Or c'était une impiété et une
+infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement
+un gage si précieux; et celui qui mourait sans
+s'être acquitté de ce devoir était privé des honneurs
+qu'on avait coutume de rendre aux morts.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. I,
+pag. 71.</span>
+Diodore remarque une faute qu'avaient commise
+quelques législateurs de la Grèce. Ils défendaient qu'on
+pût, par exemple, enlever pour dettes, à des laboureurs,
+leurs chevaux, leurs charrues, et les autres instruments
+dont ils se servaient pour cultiver la terre, parce qu'ils
+trouvaient de l'inhumanité à réduire par là ces pauvres
+gens à l'impossibilité et de payer leurs dettes et de
+gagner leur vie: mais en même temps ils permettaient
+d'emprisonner les laboureurs mêmes, qui seuls peuvent
+faire usage de ces instruments; ce qui les exposait aux
+mêmes inconvénients, et d'ailleurs enlevait à l'état des
+citoyens qui lui appartiennent, qui lui sont nécessaires,
+qui travaillent pour l'utilité publique, et sur la personne
+desquels le particulier n'a aucun droit.</p>
+
+
+<p>La polygamie était permise en Égypte<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a>
+<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>, excepté aux<span class="side"> Pag. 72.</span>
+prêtres, qui ne pouvaient épouser qu'une femme. De
+quelque condition que fût la femme, libre ou esclave,
+les enfants étaient censés libres et légitimes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91"
+name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">
+(retour) </a> Hérodote dit au contraire que les Égyptiens n'avaient qu'une femme.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Pag. 22.</span>
+Ce qui marque le plus les profondes ténèbres où étaient
+plongées les nations qui passaient pour les plus éclairées,
+est de voir qu'en Égypte le mariage des frères avec
+les sœurs était non-seulement autorisé par les lois, mais
+fondé en quelque sorte sur leur religion même, et sur
+l'exemple des dieux le plus anciennement et le plus généralement
+<span class="pagenum"><a name="p57" id="p57">57</a></span>
+honorés dans le pays, savoir Osiris et Isis.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l, 2,
+cap. 80.</span>
+Les vieillards étaient fort respectés en Égypte. Les
+jeunes gens étaient obligés de se lever devant eux, et
+de leur céder partout la place d'honneur. C'est de là
+que cette loi a passé à Sparte.</p>
+
+<p>La principale vertu des Égyptiens était la reconnaissance.
+La gloire qu'on leur a donnée d'être les plus
+reconnaissants de tous les hommes fait voir qu'ils étaient
+aussi les plus sociables. Les bienfaits sont le lien de la
+concorde publique et particulière. Qui reconnaît les
+graces aime à en faire; et, en bannissant l'ingratitude,
+le plaisir de faire du bien demeure si pur, qu'il n'y a plus
+moyen de n'y être pas sensible. C'était surtout à l'égard
+de leurs rois que les Égyptiens se piquaient de reconnaissance.
+Ils les honoraient pendant leur vie comme des
+images vivantes de la Divinité, et ils les pleuraient après
+leur mort comme les pères communs des peuples. Ce
+sentiment de respect et de tendresse venait de la forte
+persuasion où ils étaient que c'était la Divinité même
+qui avait placé les rois sur le trône, en les distinguant
+si fort du reste des mortels; et qu'ils en portaient le plus
+noble caractère, en réunissant en eux le pouvoir et la
+volonté de faire du bien aux autres.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h5>DES PRÊTRES ET DE LA RELIGION DES ÉGYPTIENS.</h5>
+
+<p>Les prêtres, en Égypte, tenaient le premier rang
+après les rois. Ils avaient de grands priviléges et de grands
+revenus; leurs terres étaient exemptes de toute imposition.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p58" id="p58">58</a></span>
+
+<p><span class="side"> Genes. 47.</span>
+On voit ici des traces, de ce qui est dit dans la
+Genèse, que, du temps de Joseph, les terres des prêtres
+ne furent point chargées d'une redevance perpétuelle au
+prince comme celles de tous les autres Égyptiens.</p>
+
+<p>Le prince, pour l'ordinaire, leur donnait beaucoup
+de part dans sa confiance et dans le gouvernement, parce
+que, de tous les sujets de l'empire, c'étaient eux qui
+avaient été le mieux élevés, qui avaient le plus de lumières,
+et qui étaient le plus dévoués à la personne du
+roi et au bien public. Ils étaient en même temps les
+dépositaires de la religion et des sciences; et c'est ce qui
+leur attirait un si grand respect de la part des habitants
+du pays et des étrangers, qui s'adressaient également
+à eux pour les consulter sur ce qu'il y avait de
+plus sacré dans les mystères et de plus profond dans
+les sciences.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 60.</span>
+Les Égyptiens prétendent être les premiers qui ont
+établi des fêtes et des processions pour honorer les dieux.
+Il s'en faisait une dans la ville de Bubaste où l'on se rendait
+de toute l'Égypte, et où il se trouvait plus de
+soixante et dix mille personnes<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a>
+<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>, sans compter les enfants.
+Il y avait une autre fête, surnommée <i>des lumières</i><a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a>
+<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>,
+qui se célébrait à Saïs. Ceux qui ne s'y trouvaient
+pas étaient obligés, dans toute l'étendue de l'Égypte,
+de tenir des lampes allumées aux fenêtres de leurs
+maisons.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92"
+name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">
+(retour) </a> Il y a dans Hérodote 700,000
+personnes, ἑßδοµήκοντα µυριάδας.
+Cette faute de Rollin, copiée par
+Dupuis, a été relevée par Larcher
+(tom. II, pag. 296).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93"
+name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">
+(retour) </a> Dans le grec, Λυχνοκαΐη qui
+signifie (fête) <i>des lampes allumées</i>.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Cap. 39.</span>
+On immolait différents animaux, selon les différents
+pays; mais c'était une cérémonie commune, et généralement
+<span class="pagenum"><a name="p59" id="p59">59</a></span>
+observée dans tous les sacrifices, d'imposer les
+mains sur la tête de la victime, de la charger d'imprécations,
+et de prier les dieux de détourner sur elle tous
+les malheurs dont les Égyptiens pouvaient être menacés.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 1,
+pag. 88.</span>
+C'est de l'Égypte que Pythagore avait emprunté son
+dogme favori de la métempsycose. Les Égyptiens
+croyaient qu'à la mort des hommes leurs ames passaient
+dans d'autres corps humains, et que, si elles avaient été
+vicieuses, elles étaient enfermées dans des corps de
+bêtes immondes ou malheureuses pour y expier leurs
+crimes, et qu'après quelques siècles elles venaient de
+nouveau animer d'autres corps humains.</p>
+
+<p>Les prêtres avaient entre les mains les livres sacrés,
+qui renfermaient dans un grand détail et les principes
+du gouvernement et les mystères du culte divin. <span class="side"> Plut. de Is.
+et Osir. pag.
+354.</span> Les
+uns et les autres étaient ordinairement enveloppés de
+symboles et d'énigmes, qui, en voilant la vérité, la
+rendaient plus respectable, et piquaient plus vivement la
+curiosité. La figure d'Harpocrate, qu'on voyait dans les
+sanctuaires égyptiens avec le doigt sur la bouche, semblait
+avertir qu'on y renfermait des mystères qu'il n'était
+pas permis à tout le monde de pénétrer. Les sphinx,
+qui étaient toujours à l'entrée des temples, donnaient le
+même avertissement. Tout le monde sait que les pyramides,
+les obélisques, les colonnes, les statues, en un
+mot tous les monuments publics, étaient pour l'ordinaire
+ornés d'hiéroglyphes, c'est-à-dire d'écritures symboliques,
+soit que ce fussent des caractères inconnus
+au vulgaire, soit que ce fussent des figures d'animaux,
+qui avaient un sens caché et parabolique. <span class="side"> Plut. Sympos.
+lib. 4, p.
+670.</span> Ainsi le lièvre
+signifiait une attention vive et pénétrante, parce que
+cet animal a <span class="side"> Plut. de Isid.
+pag. 355.</span>le sens de l'ouïe fort délicat. Une statue de
+<span class="pagenum"><a name="p60" id="p60">60</a></span>
+
+juge sans mains, et les yeux baissés en terre, marquait
+les devoirs de ceux qui exerçaient la judicature.</p>
+
+<p>Il y aurait beaucoup de choses à dire si l'on voulait
+traiter à fond ce qui regarde la religion des Égyptiens;
+mais je me borne à deux articles qui en font la principale
+partie: le culte de différentes divinités, et les cérémonies
+des funérailles.</p>
+
+<p class="mid">§ I. <i>Culte de différentes divinités.</i></p>
+
+<p>Jamais nation ne fut plus superstitieuse que celle
+des Égyptiens. Elle avait un grand nombre de dieux de
+différents ordres et de différents étages, dont je ne parle
+point ici, parce que cette matière appartient plus à la
+fable qu'à l'histoire. Entre les autres, il y en avait deux
+qui étaient généralement honorés dans l'Égypte, Osiris
+et Isis, qu'on a prétendu être le soleil et la lune: en
+effet, c'est par le culte de ces astres qu'a commencé
+l'idolâtrie.</p>
+
+<p>Outre ces dieux, l'Égypte adorait un grand nombre
+de bêtes, le bœuf, le chien, le loup, l'épervier, le crocodile,
+l'ibis, le chat, etc. Plusieurs de ces bêtes n'étaient
+l'objet de la superstition que de quelques villes
+particulières; et, pendant qu'un peuple élevait une espèce
+d'animaux sur ses autels, ses voisins les avaient en
+abomination. De là les guerres continuelles d'une ville
+contre une autre, effet de la fausse politique d'un de
+leurs rois qui chercha à les amuser par des guerres de
+religion, pour leur ôter le temps et les moyens de
+conspirer contre l'état. J'appelle cette politique fausse
+et mal entendue, parce qu'elle est directement contraire
+au véritable esprit du gouvernement, qui tend à unir
+tous les membres de l'état par les liens les plus étroits,
+<span class="pagenum"><a name="p61" id="p61">61</a></span>
+et qui fait consister sa force dans la parfaite harmonie
+de toutes ses parties.</p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 1, de
+Nat. deor.
+n. 82.
+Lib. 5, Tuscul.
+Quæst.
+n. 78.
+Herod. l. 2,
+cap. 65.
+Diod. Lib. 1,
+p. 74 et 75.</span>
+Chaque peuple avait un grand zèle pour ses dieux.
+Parmi nous, dit Cicéron, il n'est pas rare de voir des
+temples dépouillés et des statues enlevées; mais, chez
+les Égyptiens, il est inouï qu'aucun ait jamais maltraité
+un crocodile, un ibis, un chat; et ils auraient souffert
+les derniers tourments, plutôt que de commettre un tel
+sacrilége. Il y avait peine de mort contre quiconque aurait
+tué volontairement aucun de ces animaux, et même
+peine contre celui qui aurait tué un ibis ou un chat, de
+quelque manière que ce fût, volontairement ou non.
+Diodore rapporte un fait dont il avait été témoin pendant
+son séjour en Égypte. Un Romain ayant tué un
+chat par mégarde et sans dessein, la populace en fureur
+courut à sa maison; et ni l'autorité du roi, qui sur-le-champ
+envoya ses gardes, ni la crainte du nom romain,
+ne purent le sauver. Leur respect pour ces animaux les
+porta, dans le temps d'une famine extrême, à aimer
+mieux se manger les uns les autres que de toucher à leurs
+prétendues divinités.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 3,
+cap. 27, etc.
+Diod. lib. 1,
+pag. 76.
+Plin. lib. 8,
+cap, 46.</span>
+De tous ces animaux, le bœuf Apis, nommé par les
+Grecs <i>Epaphus</i>, était le plus célèbre. On lui avait bâti
+des temples magnifiques. On lui rendait des honneurs
+extraordinaires pendant sa vie, et de plus grands encore
+après sa mort. L'Égypte alors entrait dans un deuil
+général. On célébrait ses funérailles avec une magnificence
+qu'on a de la peine à croire. Sous Ptolémée
+Lagus, le bœuf Apis étant mort de vieillesse, la dépense
+de son convoi, outre les frais ordinaires, monta à plus
+de cinquante mille écus. Après qu'on avait rendu les
+derniers honneurs au mort, il s'agissait de lui trouver
+<span class="pagenum"><a name="p62" id="p62">62</a></span>
+un successeur, et on le cherchait dans toute l'Égypte.
+On le reconnaissait à certains signes qui le distinguaient
+de tout autre: sur le front, une tache blanche en forme
+de croissant; sur le dos, la figure d'un aigle; sur la
+langue, celle d'un escarbot. Quand on l'avait trouvé,
+le deuil faisait place à la joie, et ce n'était plus dans
+toute l'Égypte que festins et réjouissances. On amenait
+le nouveau dieu à Memphis pour y prendre possession
+de sa nouvelle qualité, et il y était installé avec beaucoup
+de cérémonies. On verra dans la suite que Cambyse,
+au retour de sa malheureuse expédition contre
+l'Éthiopie, trouvant toute l'Égypte en joie à cause qu'on
+avait trouvé le dieu Apis, et croyant qu'on insultait à
+son malheur, tua, dans les transports de sa colère, ce
+jeune bœuf, qui ne jouit pas long-temps de sa divinité.</p>
+
+<p>On voit aisément que le veau d'or érigé près de la
+montagne de Sinaï par les Israélites était un fruit de
+leur séjour dans l'Égypte, et une imitation du dieu Apis,
+aussi-bien que ceux qui dans la suite furent érigés aux
+deux extrémités du royaume d'Israël par le roi Jéroboam,
+qui lui-même avait fait un assez long séjour en Égypte.</p>
+
+<p>Les Égyptiens ne se contentaient pas d'offrir de
+l'encens aux animaux: ils portaient la folie jusqu'à attribuer
+la divinité aux légumes de leurs jardins<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a>
+<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>. C'est
+ce que leur reproche si ingénieusement le poète satirique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94"
+name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">
+(retour) </a> Il y a sur cette superstition, une
+dissertation curieuse de Schmidt (<i>de
+cepis et alliis apud Ægyptios cultis</i>),
+dans ses <i>Opuscula</i>, p, 71-122.--L.</blockquote>
+
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="side"> Juv. satir.
+15. [init.]</span>
+<p class="i10">Qui nescit, Volusi Bithynice, qualia demens</p>
+<p class="i10">Ægyptus portenta colat? Crocodilon adorat</p>
+<p class="i10">Pars hæc: illa pavet saturam serpentibus ibiu.</p>
+<p class="i10">Effigies sacri nitet aurea cercopitheci,</p>
+<p class="i10">Dimidio magicæ resonant ubi Memnone chordæ,</p>
+<span class="pagenum"><a name="p63" id="p63">63</a></span>
+
+<p class="i10">Atque vetus Thebe centum jacet obruta portis.</p>
+<p class="i10">Illic cæruleos, hîc piscem fluminis, illic</p>
+<p class="i10">Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam.</p>
+<p class="i10">Porrum et cepe nefas violare ac frangere morsu.</p>
+<p class="i10">O sanctas gentes quibus hæc nascuntur in hortis</p>
+<p class="i10">Numina!</p>
+</div></div>
+
+<p>On doit être bien étonné de voir la nation du monde
+qui se piquait le plus de sagesse et de lumières s'abandonner
+si follement aux superstitions les plus grossières
+et les plus ridicules. En effet, rendre à des animaux
+et à de vils insectes un culte religieux, les placer au
+milieu des temples, les nourrir avec soin et à grands <span class="side"> Lib. 1, p. 76.</span>
+frais,<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a>
+<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a> punir de mort ceux qui leur ôtaient la vie, les
+embaumer et leur destiner des tombeaux publics, aller
+jusqu'à reconnaître pour dieux des poireaux et des
+ognons, invoquer de pareilles divinités dans ses besoins,
+en attendre du secours et de la protection, ce sont des
+excès qui nous paraissent à peine croyables; et qui sont
+néanmoins attestés par toute l'antiquité. <span class="side"> Lucian.
+Imag. [§11.]</span> On entre dans
+un temple magnifique, dit Lucien, où brillent de toutes
+parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un
+dieu, et n'y trouvent qu'une cicogne, un singe, un chat
+[et un bouc]: belle image, ajoute-t-il, de beaucoup de
+palais, dont les maîtres ne sont pas le plus bel ornement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95"
+name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">
+(retour) </a> Diodore assure que de son temps
+même ces dépenses n'allaient pas à
+moins de cent mille écus. = Dans le
+texte, 100 talents, ou 550,000 fr.
+Cette somme est donnée par Diodore
+comme le montant des frais d'embaumement
+et de sépulture des animaux
+sacrés (I. § 84.)--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 1,
+p. 77, etc.</span>
+On rapporte différentes raisons du culte que les
+Égyptiens rendaient aux animaux.</p>
+
+<p><span class="side"> Cf. Ovid.
+Metamorph.
+v. 527; Hyg.
+astron. II, 28;
+Porphyr.
+abstin. III,
+16.</span>La première se tire de la fable. On prétend que les
+dieux, dans une conspiration que firent contre eux les
+hommes, se réfugièrent en Égypte, et s'y cachèrent
+<span class="pagenum"><a name="p64" id="p64">64</a></span>
+sous différentes formes d'animaux; et de là le culte divin
+qui depuis leur a été rendu.</p>
+
+<p>La seconde est tirée<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a>
+<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a> de l'utilité que chacun de ces
+animaux procurait aux hommes: les bœufs, pour le
+labourage; les brebis, par leur laine et leur lait; les
+chiens, pour la chasse et pour la garde des maisons,
+d'où vient que le dieu Anubis est représenté avec une
+tête de chien; l'ibis, qui est une espèce de cicogne,
+parce qu'il donne la chasse à des serpents ailés, qui sans
+cela infesteraient l'Égypte; <span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 68.</span> le crocodile, qui est un animal
+amphibie, c'est-à-dire qui vit également dans l'eau
+et sur la terre, d'une grandeur<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a>
+<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a> et d'une force surprenantes,
+parce qu'il défend le pays contre l'incursion
+des voleurs arabes<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a>
+<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>; et l'ichneumon, parce qu'il empêche
+la race des crocodiles de se trop multiplier, ce
+qui deviendrait funeste à l'Égypte. Or cette petite bête
+rend ce service au pays en deux manières: premièrement
+elle observe le temps que le crocodile est absent,
+et elle brise ses œufs sans les manger; en second lieu,
+lorsque le crocodile dort sur le rivage du Nil, et il dort
+<span class="pagenum"><a name="p65" id="p65">65</a></span>
+toujours la gueule ouverte, ce petit animal, qui s'était
+tenu caché dans le limon, saute tout d'un coup dans
+sa gueule, pénètre jusque dans ses entrailles, qu'il ronge,
+puis se fait une ouverture en lui perçant le ventre,
+dont la peau est fort tendre, et sort impunément vainqueur,
+par sa finesse, de la force d'un si terrible animal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96"
+name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">
+(retour) </a> <i>Ipsi, qui irridentur, Ægyptii
+nullam belluam, nisi ob aliquam
+utilitatem quam ex eâ caperent,
+consecraverunt</i>. (Cic. lib. 1 de Nat.
+deor. n. 101).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97"
+name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">
+(retour) </a> Cette grandeur va jusqu'à plus
+de 17 coudées.
+
+<p>= 17 Coudées valent 8 mètres,
+953. Selon Élien (<i>Hist. Anim.</i> XVII,
+c. 6), on en avait vu un de 25 coudées
+(13 mètres 175), au temps de Psammitichus;
+et un autre de 26 coudées,
+4 palmes (14 mètres 053), sous
+Amasis. Norden en a vu de 50 pieds
+(16 mètres).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98"
+name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">
+(retour) </a> Cela est fort douteux. Cicéron
+dit: <i>Possem, de ichneumone utilitate,
+de crocodilorum, de felium dicere</i>
+(<i>de Nat. Deor.</i> 1, § 36); mais
+il aurait été vraisemblablement assez
+embarrassé pour dire quelle pouvait
+être l'utilité des crocodiles. On a
+prétendu que les hommages des
+Égyptiens s'adressaient particulièrement
+à une espèce de crocodiles
+d'un naturel fort doux: malheureusement
+pour cette explication, on
+lit dans Élien (<i>Hist. Anim.</i> X, c. 21),
+et dans Maxime de Tyr (<i>Dissert.</i>
+XXXVIII), que les crocodiles sacrés
+dévoraient les enfants de leurs
+adorateurs.--L.</blockquote>
+
+<p>Les philosophes, peu contents de raisons si faibles
+pour couvrir de si étranges absurdités qui déshonoraient
+le paganisme, et dont ils rougissaient en secret, ont
+imaginé, surtout depuis l'établissement du christianisme,
+une troisième raison du culte que les Égyptiens rendaient
+aux animaux, et on dit que ce n'était pas à ces
+animaux, mais aux dieux, dont ils étaient les symboles,
+que se terminait ce culte. <span class="side"> Pag. 382.</span> «Les philosophes,» dit Plutarque
+dans le traité même où il examine ce qui regarde
+les deux divinités les plus célèbres de l'Égypte,
+Isis et Osiris, «les philosophes honorent l'image de
+Dieu, quelque part qu'elle se montre, même dans les
+êtres qui sont sans vie, bien plus encore par conséquent
+dans ceux qui sont animés. On doit donc approuver,
+non ceux qui adorent ces créatures, mais
+ceux qui, par elles, remontent jusqu'à la Divinité.
+On les doit regarder comme autant de miroirs que
+nous fournit la nature, dans lesquels la Divinité se
+peint d'une manière éclatante; ou comme autant d'instruments
+dont elle se sert pour faire éclore au-dehors
+son incompréhensible sagesse. Quand donc, pour embellir
+des statues, on entasserait dans un même endroit
+tout l'or et toutes les pierreries du monde, ce n'est
+point à ces statues qu'il faudrait rapporter son culte;
+car la Divinité n'existe point dans des couleurs artistement
+dispensées, ni dans une matière fragile, destituée
+<span class="pagenum"><a name="p66" id="p66">66</a></span>
+<span class="side"> Pag. 377 et
+378.</span>
+de mouvement et de sentiment.» Plutarque dit,
+dans le même traité, que «comme le soleil, la lune,
+le ciel, la terre, la mer, sont communs à tous les
+hommes, mais ont des noms différents, selon la différence
+des nations et des langages, ainsi, quoiqu'il n'y
+ait qu'une divinité unique et une providence unique
+qui gouverne l'univers, et qui a sous elle différents
+ministres subalternes, on donne à cette divinité, qui
+est la même, différents noms, et on lui rend différents
+honneurs, selon les lois et les coutumes de
+chaque pays.»</p>
+
+<p>Ces réflexions, qui présentent ce qu'on peut dire de
+plus raisonnable pour justifier le culte idolâtre, étaient-elles
+bien propres à en couvrir le ridicule? Était-ce relever
+dignement les attributs divins, que de les vouloir
+faire admirer et d'en chercher l'image dans les bêtes
+les plus viles et les plus méprisables, dans un crocodile,
+dans un serpent, dans un chat? N'était-ce pas plutôt
+dégrader et avilir la Divinité, dont les plus stupides
+ont ordinairement une idée tout autrement grande et
+auguste?</p>
+
+<p>Encore ces philosophes n'étaient-ils pas toujours si
+fidèles à remonter des êtres sensibles à leur auteur invisible. <span class="side"> Rom. cap. 1,
+v. 21-25.</span>
+L'Écriture nous apprend que ces prétendus
+sages ont mérité, par leur orgueil et par leur ingratitude,
+«d'être livrés à un sens réprouvé, et de devenir
+<i>plus</i> fous <i>que le peuple</i>, pour avoir changé la gloire
+du Dieu incorruptible en l'image de bêtes à quatre
+pieds, d'oiseaux et de reptiles, et pour avoir adoré la
+créature à la place du Créateur.»</p>
+
+<p>Pour faire voir ce qu'était l'homme par lui-même,
+Dieu a permis que le pays de toute la terre, où la sagesse
+<span class="pagenum"><a name="p67" id="p67">67</a></span>
+humaine avait été portée au plus haut degré, fût
+aussi le théâtre de l'idolâtrie la plus grossière et la plus
+ridicule; et, d'un autre côté, pour faire voir ce que
+peut la force toute-puissante de sa grâce, il a converti
+les affreux déserts d'Égypte en un paradis terrestre,
+en les peuplant, dans le temps marqué par sa providence,
+d'une troupe innombrable d'illustres solitaires,
+qui, par la ferveur de leur piété et l'austérité de leur
+pénitence, ont fait tant d'honneur au christianisme. Je
+ne puis m'empêcher d'en rapporter un célèbre exemple,
+et j'espère que le lecteur me pardonnera cette espèce
+de digression.</p>
+
+<p><span class="side"> Tom. 5, p.
+23 et 26.</span>
+La grande merveille de la basse Thébaïde, dit M. l'abbé
+Fleury dans son Histoire ecclésiastique, était la ville
+d'Oxirinque<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a>
+<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Elle était peuplée de moines dedans et
+dehors, en sorte qu'il y en avait plus que d'autres habitants.
+Les bâtiments publics et les temples d'idoles
+avaient été convertis en monastères; et on en voyait par
+toute la ville plus que de maisons particulières. Les
+moines logeaient jusque sur les portes et dans les tours.
+Il y avait douze églises pour les assemblées du peuple,
+sans compter les oratoires des monastères. Cette ville
+avait vingt mille vierges et dix mille moines: on y entendait
+jour et nuit retentir de tous côtés les louanges
+de Dieu. Il y avait, par ordre des magistrats, des sentinelles
+aux portes pour découvrir les étrangers et les
+pauvres; et c'était à qui les retiendrait le premier pour
+exercer envers eux l'hospitalité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99"
+name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">
+(retour) </a> À-présent Behnécé.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p68" id="p68">68</a></span>
+
+<p class="mid">§ II. <i>Cérémonies des funérailles.</i></p>
+
+<p>Il me reste à rapporter en abrégé les cérémonies
+des funérailles.</p>
+
+<p>Le respect que tous les peuples ont eu dans tous les
+temps pour les corps morts, et les soins religieux
+qu'ils ont toujours pris des tombeaux, semblent insinuer
+la persuasion où l'on était que ces corps n'y
+étaient mis qu'en dépôt.</p>
+
+<p>Nous avons déjà observé, en parlant des pyramides,
+avec quelle magnificence étaient construits les
+sépulcres de l'Égypte. C'est qu'outre qu'on les érigeait
+comme des monuments sacrés, pour porter aux siècles
+futurs la mémoire des grands princes, on les regardait
+encore comme des demeures où les corps devaient<span class="side"> Diod. lib. 1,
+pag. 47.</span>
+séjourner pendant le cours d'une longue suite de siècles;
+au lieu que les maisons étaient appelées des <i>hôtelleries</i>,
+où l'on n'était qu'en passant, et pendant une
+vie trop courte pour s'y attacher.</p>
+
+<p>Quand quelqu'un était mort dans une famille, tous
+les parents et tous les amis quittaient leurs habits
+ordinaires pour en prendre de lugubres, et s'abstenaient
+du bain, du vin, et de tout mets exquis. Le
+deuil durait quarante ou soixante et dix jours, apparemment
+selon la qualité des personnes.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 85, etc.
+Diod. lib. 1,
+pag. 81.</span>
+Il y avait trois manières d'embaumer les corps. La
+plus magnifique était pour les personnes les plus considérables;
+et la dépense<span class="side">[A]: 5500 f.--L.</span> montait à un talent d'argent,
+c'est-à-dire à trois mille écus.[A] </p>
+
+<p>Plusieurs ministres étaient employés à cette cérémonie.
+Les uns vidaient la cervelle par les narines,
+avec un ferrement fait exprès pour cela; d'autres
+<span class="pagenum"><a name="p69" id="p69">69</a></span>
+vidaient les entrailles et les intestins, en faisant au
+côté une ouverture avec une pierre d'Éthiopie tranchante
+comme un rasoir; puis ils remplissaient ces
+vides de parfums et de diverses drogues odoriférantes.
+Comme cette évacuation, accompagnée nécessairement
+de quelques dissections, semblait avoir quelque chose
+de violent et d'inhumain, ceux qui y avaient travaillé
+prenaient la fuite quand l'opération était achevée,
+et étaient poursuivis à coups de pierres par les assistants.
+On traitait fort honorablement ceux qui étaient
+chargés d'embaumer le corps. Ils le remplissaient de
+myrrhe, de cannelle, et de toutes sortes d'aromates.
+Après un certain temps ils l'enveloppaient de bandelettes
+de lin très-fines<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a>
+<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>, qu'ils collaient ensemble avec
+une espèce de gomme fort déliée, et qu'ils enduisaient
+encore des parfums les plus exquis. Par ce moyen on
+prétend que la figure entière du corps, les traits même
+du visage, et jusqu'aux poils des paupières et des sourcils,
+se conservaient parfaitement. Quand le corps avait
+été ainsi embaumé, on le rendait aux parents, qui l'enfermaient
+dans une espèce d'armoire ouverte, faite sur
+la mesure du mort; puis ils le plaçaient debout et droit
+contre la muraille, soit dans leurs tombeaux, s'ils en
+avaient, soit dans leurs maisons. C'est ce qu'on appelle
+<i>momies</i>. Il en vient encore tous les jours d'Égypte, et
+plusieurs curieux en conservent dans leurs cabinets. On
+voit par là quel soin les Égyptiens prenaient des corps
+morts. Leur reconnaissance envers leurs parents était
+immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs
+<span class="pagenum"><a name="p70" id="p70">70</a></span>
+ancêtres, se souvenaient de leurs vertus, que le public
+avait reconnues, et s'excitaient à aimer les lois qu'ils
+leur avaient laissées. On reconnaît dans les funérailles
+de Joseph en Égypte une partie des cérémonies dont
+je viens de parler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100"
+name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">
+(retour) </a> Ou plutôt de coton, qui est le <i>byssus</i> dont parle Hérodote (LARCHER,
+tom. II, pag. 357).--L.</blockquote>
+
+<p>J'ai dit que le public avait reconnu les vertus des
+morts, parce qu'avant que d'être admis dans l'asyle
+sacré des tombeaux, il fallait qu'ils subissent un jugement
+solennel. Et cette circonstance des funérailles
+chez les Égyptiens est une des choses les plus remarquables
+qui se trouvent dans l'histoire ancienne.</p>
+
+<p>C'était, chez les païens, une consolation en mourant
+de laisser son nom en estime parmi les hommes;
+et ils croyaient que de tous les biens humains c'est
+le seul que la mort ne peut nous ravir. Mais il n'était
+pas permis en Égypte de louer indifféremment tous
+les morts; il fallait avoir cet honneur par un jugement
+public. L'assemblée des juges se tenait au-delà d'un
+lac, qu'ils passaient dans une barque. Celui qui la
+conduisait s'appelait en langue égyptienne <i>Charon</i>; et
+c'est sur cela que les Grecs, instruits par Orphée,
+qui avait été en Égypte, ont inventé leur fable de la
+barque de Charon. Aussitôt qu'un homme était mort,
+on l'amenait en jugement. L'accusateur public était
+écouté<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a>
+<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>. S'il prouvait que la conduite du mort eût été
+mauvaise, on en condamnait la mémoire, et il était
+privé de la sépulture. Le peuple admirait le pouvoir
+des lois, qui s'étendait jusqu'après la mort; et chacun,
+<span class="pagenum"><a name="p71" id="p71">71</a></span>
+touché de l'exemple, craignait de déshonorer sa mémoire
+et sa famille. Que si le mort n'était convaincu
+d'aucune faute, on l'ensevelissait honorablement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101"
+name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">
+(retour) </a> Diodore de Sicile (I, § 92),
+d'où ceci est tiré, ne parle point
+d'<i>accusateur public</i>; il dit: <i>La loi
+permettait à qui le voulait de venir
+l'accuser</i>.--L.</blockquote>
+
+<p>Ce qu'il y avait de plus étonnant dans cette enquête
+publique établie contre les morts, c'est que le trône
+même n'en mettait pas à couvert. Les rois étaient
+épargnés pendant leur vie, le repos public le voulait
+ainsi; mais ils n'étaient pas exempts du jugement
+qu'il fallait subir après la mort, et quelques-uns ont
+été privés de la sépulture. Il se passait quelque chose
+de semblable chez les Israélites. Nous voyons dans
+l'Écriture que les méchants rois n'étaient point ensevelis
+dans les tombeaux de leurs ancêtres. Par là ils
+apprenaient que, si leur majesté les met pendant leur
+vie au-dessus des jugements humains, ils y reviennent
+enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes.</p>
+
+<p>Lors donc que le jugement qui avait été prononcé
+se trouvait favorable au mort, on procédait aux cérémonies
+de l'inhumation. On faisait son panégyrique,
+mais sans y rien mêler de sa naissance; toute l'Égypte
+était censée noble. On ne comptait pour louanges
+solides et véritables, que celles qui étaient rendues au
+mérite personnel du mort. On le louait de ce que,
+dans sa jeunesse, il avait eu une excellente éducation,
+et de ce que, dans un âge plus avancé, il avait
+cultivé la piété à l'égard des dieux, la justice envers
+les hommes, la douceur, la modestie, la retenue, et
+toutes les autres vertus qui font l'homme de bien.
+Alors tout le peuple applaudissait, et donnait aussi des
+louanges magnifiques au mort, comme devant être
+associé pour toujours à la compagnie des hommes vertueux
+dans le royaume de Pluton.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p72" id="p72">72</a></span>
+
+<p>En finissant l'article qui regarde les cérémonies des
+funérailles, il n'est pas hors de propos de faire remarquer
+aux jeunes gens les manières différentes dont en
+usaient les anciens à l'égard des corps morts. Les uns,
+comme nous l'avons déjà dit des Égyptiens, après les
+avoir embaumés, les exposaient en vue, et en conservaient
+le spectacle. D'autres les brûlaient sur un
+bûcher; et cette coutume était en usage chez les
+Romains. D'autres enfin les déposaient dans la terre.</p>
+
+<p>Le soin de conserver les corps sans les cacher dans
+les tombeaux paraît injurieux à l'humanité en général,
+et aux personnes en particulier que l'on prétend ainsi
+respecter; parce qu'il rend leur humiliation et leur
+difformité visibles, et, quelque soin qu'on en puisse
+prendre, n'offre aux spectateurs que de tristes et
+d'affreux restes de leurs visages. La coutume de brûler
+les morts a quelque chose de cruel et de barbare,
+en se hâtant de détruire ce qui reste des personnes
+les plus chères. Celle d'enterrer les morts est certainement
+la plus ancienne et la plus religieuse. Elle remet
+à la terre ce qui en a été tiré, et nous prépare à
+croire que le corps, qui en a été formé une première
+fois, pourra bien en être tiré une seconde.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h5>DES SOLDATS ET DE LA GUERRE.</h5>
+
+<p><span class="side"> [Herod. 2,
+c. 168.]</span>
+La profession militaire était en grand honneur dans
+l'Égypte. Après les familles sacerdotales, celles qu'on
+<span class="pagenum"><a name="p73" id="p73">73</a></span>
+estimait les plus illustres étaient, comme parmi nous,
+les familles destinées aux armes. On ne se contentait pas
+de les honorer, on les récompensait libéralement. Les
+soldats avaient douze <i>aroures</i>, exemptes de tout tribut et
+de toute imposition<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>. L'<i>aroure</i> était une portion de terre
+labourable, qui répondait à peu près à la moitié d'un
+de nos arpents. Outre ce privilége, on fournissait par
+jour à chacun d'eux<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a>
+<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a> cinq livres de pain, deux livres
+de viande, et une pinte de vin<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a>
+<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>. C'était de quoi nourrir
+une partie de leur famille. Par là on les rendait plus
+affectionnés et plus courageux; et l'on trouvait, remarque
+Diodore, que c'eût été manquer contre les règles, <span class="side"> Lib. 1, p. 67.</span>
+non-seulement de la saine politique, mais du bon sens,
+que de confier la défense et la sûreté de l'état à des
+gens qui n'auraient eu aucun intérêt à sa conservation.</p>
+
+<p>
+Quatre cent mille soldats<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a> que l'Égypte entretenait<span class="side"> Herod. l. 2,
+c. 164-168.</span>
+continuellement étaient ceux de ses citoyens qu'elle
+exerçait avec le plus de soin. On les préparait aux fatigues
+de la guerre par une éducation mâle et robuste. Il
+y a un art de former les corps aussi-bien que les esprits.
+Cet art, que notre nonchalance nous a fait perdre, était
+bien connu des anciens, et l'Égypte l'avait trouvé. La
+course à pied, la course à cheval, la course dans les
+<span class="pagenum"><a name="p74" id="p74">74</a></span>
+chariots, se faisaient en Égypte avec une adresse admirable;
+et il n'y avait point dans tout l'univers de <span class="side"> Cant. 1, 8, Isai. 36, 9.</span>
+meilleurs hommes de cheval que les Égyptiens. L'Écriture
+vante en plusieurs endroits leur cavalerie.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102"
+name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">
+(retour) </a> L'aroure, selon Hérodote (II,
+168), et Philon (<i>Opp.</i>, p. 224, 225),
+était un carré de 100 coudées (52
+mètres 7) de côté, conséquemment
+de 10,000 coudées de surface, c'est-à-dire
+de 27 ares 77 centiares (ou 54
+perches de l'arpent de Paris).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103"
+name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">
+(retour) </a> Ceci n'est point exact. Ces fournitures,
+selon Hérodote (II, § 168),
+n'avaient lieu que pour les 2,000 soldats
+auxquels tous les ans on confiait
+la garde du roi: elles ne leur
+étaient faites que pendant leur service.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104"
+name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">
+(retour) </a> Le texte porte: <i>quatre arustères
+de vin</i>. L'arustère, selon Hésychius,
+est égale au cotyle; et le cotyle,
+selon Paucton, vaut 0,24 de la
+pinte de Paris: les 4 arustères reviennent
+donc à 0,96 d'une pinte.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105"
+name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">
+(retour) </a> Hérodote dit 410,000 (II, 165,
+166).--L.</blockquote>
+
+<p>Les lois de la milice se conservaient aisément parmi
+eux, parce que les pères les apprenaient à leurs enfants;
+car la profession de la guerre passait de père en fils
+comme les autres. <span class="side"> [Herod. 2,
+§ 166.]</span>On attachait seulement une note
+d'infamie à ceux qui prenaient la fuite dans le combat, <span class="side"> Diod. p. 70.</span>
+ou qui faisaient paraître de la lâcheté, parce qu'on aimait
+mieux les retenir par un motif d'honneur que
+par la crainte du châtiment.</p>
+
+<p>Je ne veux pas dire pourtant que l'Égypte ait été
+guerrière. On a beau avoir des troupes réglées et entretenues,
+on a beau les exercer à l'ombre dans les travaux
+militaires et parmi les images des combats, il n'y
+a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent
+les hommes guerriers. L'Égypte aimait la paix parce
+qu'elle aimait la justice, et n'avait de soldats que pour
+sa défense. Contente de son pays, où tout abondait, elle
+ne songeait point à faire des conquêtes. Elle s'étendait
+d'une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute
+la terre, et avec elles la politesse et les lois. Elle régnait
+par la sagesse de ses conseils et par la supériorité de
+ses connaissances; et cet empire d'esprit lui parut plus
+noble et plus glorieux que celui qu'on établit par les
+armes. Elle a cependant formé d'illustres conquérants;
+et nous en parlerons dans la suite, quand nous traiterons
+de l'histoire de ses rois.</p>
+<br><br><br>
+<span class="pagenum"><a name="p75" id="p75">75</a></span>
+
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h5>DE CE QUI REGARDE LES SCIENCES ET LES ARTS.</h5>
+
+<p>Les Égyptiens avaient l'esprit inventif, mais ils le
+tournaient aux choses utiles. Leurs Mercures ont rempli
+l'Égypte d'inventions merveilleuses, et ne lui avaient
+presque rien laissé ignorer de ce qui pouvait contribuer
+à perfectionner l'esprit et à rendre la vie commode et
+heureuse. Les inventeurs de choses utiles recevaient,
+et de leur vivant, et après leur mort, de dignes récompenses
+de leurs travaux. C'est ce qui a consacré les
+livres de leurs deux Mercures, et les a fait regarder
+comme des livres divins. Le premier de tous les peuples
+où l'on voie des bibliothèques est celui d'Égypte. Le
+titre qu'on leur donnait inspirait l'envie d'y entrer et
+d'en pénétrer les secrets: <span class="side"> Ψυχῆς ἰατρεῖον.</span> on les appelait le <i>trésor des
+remèdes de l'ame</i>. Elle s'y guérissait de l'ignorance, la
+plus dangereuse de ses maladies, et la source de toutes
+les autres.</p>
+
+<p>Comme leur pays était uni, et leur ciel toujours pur
+et sans nuages, ils ont été des premiers à observer le
+cours des astres. Ces observations les ont conduits à
+régler le cours<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a> de l'année sur celui du soleil; car chez
+<span class="pagenum"><a name="p76" id="p76">76</a></span>
+eux, comme le remarque Diodore, dans les temps
+les plus reculés, l'année était composée de trois cent
+soixante-cinq jours et six heures.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106"
+name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">
+(retour) </a> On ne sera pas surpris que les
+Égyptiens, les plus anciens observateurs
+du monde, soient parvenus à
+cette connaissance, si l'on fait réflexion
+que l'année lunaire, dont se
+servaient les Grecs et les Romains,
+tout incommode et tout informe
+qu'elle paraît, supposait néanmoins
+la connaissance de l'année solaire,
+telle que Diodore de Sicile l'attribue
+aux Égyptiens. On verra du premier
+coup-d'œil, en calculant leurs intercalations,
+que ceux qui avaient été
+les auteurs de cette forme d'année
+avaient su qu'aux trois cent soixante-cinq
+jours il fallait ajouter quelques
+heures pour se retrouver avec le
+soleil. Ils se trompaient seulement
+en ce qu'ils croyaient que c'était six
+heures juste, au lieu qu'il s'en faut
+près de onze minutes.
+
+<p>= On doit observer que les Égyptiens,
+dans l'usage ordinaire, ne se
+servaient que de l'année <i>vague</i> de
+365 jours: elle était trop courte de 6
+heures (d'après la durée qu'ils supposaient
+à l'année). Le commencement
+de l'année rétrogradait donc tous les
+ans de 6 heures, ou de 1/4 de jour,
+et après une période de 4 fois 365
+ans, ou de 1461 années vagues, qui
+ne faisaient que 1460 années juliennes
+de 365 jours 6 heures, l'année
+recommençait à-peu-près au même
+point; c'est ce qu'on appelle la <i>période
+caniculaire</i>. L'usage de cette
+année <i>vague</i> subsista en Égypte
+bien long-temps après l'introduction
+de l'année julienne dans l'usage
+civil.</p>
+
+<p>Il paraît certain, quoi qu'on en
+ait dit, que les prêtres de Thèbes
+et d'Héliopolis, connaissaient et
+pratiquaient, avant l'arrivée des
+Romains, l'année bissextile de 365
+jours 6 heures, avec l'intercalation
+d'un jour tous les 4 ans; il l'est également
+que Jules César en fit l'année
+commune chez les Alexandrins.
+Cette année commençait le 1er thot,
+qui répond au 29 août.--L.</p></blockquote>
+
+<p>Pour reconnaître leurs terres, couvertes tous les
+ans par le débordement du Nil, les Égyptiens ont été
+obligés de recourir à l'arpentage, qui leur a bientôt
+appris la géométrie<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a>
+<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>. Ils étaient grands observateurs
+de la nature, qui, dans un pays si serein, et sous un
+soleil si ardent, était forte et féconde. C'est aussi ce
+qui leur a fait inventer ou perfectionner la médecine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107"
+name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">
+(retour) </a> On a la preuve que les Égyptiens,
+à force de recommencer la
+mesure des terres, étaient parvenus
+à connaître les dimensions de leur
+pays avec une singulière exactitude;
+et même qu'ils avaient acquis une connaissance
+assez précise de la grandeur
+d'un degré terrestre. Il y a lieu de
+croire que les cartes géographiques
+ne leur étaient point inconnues; on
+a vu plus haut (pag. 20, n. 1),
+qu'ils savaient tracer une ligne méridienne
+avec une exactitude surprenante.--L.</blockquote>
+
+<p>On n'abandonnait point au caprice des médecins la
+<span class="pagenum"><a name="p77" id="p77">77</a></span>
+manière de traiter les malades. Ils avaient des règles fixes,
+qu'ils étaient obligés de suivre; et ces règles étaient
+les observations anciennes des habiles maîtres, qui étaient
+consignées dans les livres sacrés. En les suivant,
+ils ne répondaient point du succès: autrement, on les
+en rendait responsables, et il y avait contre eux peine
+de mort. Cette loi était utile pour réprimer la témérité
+des charlatans, mais pouvait être un obstacle aux nouvelles
+découvertes et à la perfection de l'art. <span class="side"> Lib. 2, c. 84.</span> Chaque
+médecin, si l'on en croit Hérodote, se renfermait dans
+la cure d'une seule espèce de maladie: les uns pour les
+yeux, d'autres pour les dents, et ainsi du reste.</p>
+
+<p>
+Ce que nous avons dit des pyramides, du labyrinthe,
+de ce nombre infini d'obélisques, de temples, de palais,
+dont on admire encore les précieux restes dans toute
+l'Égypte, et dans lesquels brillaient à l'envi la magnificence
+des princes qui les avaient construits, l'habileté
+des ouvriers qui y avaient été employés, la richesse des
+ornements qui y étaient répandus, la justesse des proportions
+et des symétries qui en faisaient la plus grande
+beauté; ouvrages dans plusieurs desquels s'est conservée
+jusqu'à nous la vivacité même des couleurs malgré l'injure
+du temps, qui amortit et consume tout à la longue:
+tout cela, dis-je, montre à quel point de perfection <span class="side"> Diod. l. 1,
+pag. 73.</span>
+l'Égypte avait porté l'architecture, la peinture, la sculpture,
+et tous les autres arts<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108"
+name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">
+(retour) </a> Voici le résumé de ce que les nouvelles
+découvertes en Égypte ont fait
+connaître sur l'état de l'industrie et
+des arts chez les anciens Égyptiens.
+
+<p>Ils fabriquaient des toiles de lin
+aussi belles et aussi fines que les nôtres:
+on trouve, dans les enveloppes
+des momies, des toiles de coton d'une
+finesse égale à celle de notre mousseline,
+et d'un tissu très-fort; et l'on
+voit par quelques-unes de leurs peintures
+qu'ils savaient faire des tissus
+aussi transparents que nos gazes, nos
+linons, ou même que nos tulles.</p>
+
+<p>L'art de tanner le cuir leur était
+parfaitement connu; de même que
+celui de le teindre en diverses couleurs,
+comme nos maroquins; et d'y
+imprimer des figures.</p>
+
+<p>Ils savaient fabriquer aussi une
+sorte de verre grossier, avec lequel
+ils faisaient des colliers et autres ornements.</p>
+
+<p>L'art d'émailler, et celui de la dorure,
+étaient portés chez eux à un
+haut degré de perfection: ils savaient
+réduire l'or en feuilles aussi minces
+que les nôtres; et possédaient une
+composition métallique semblable à
+notre plomb, mais un peu plus molle.</p>
+
+<p>Ils avaient porté fort loin l'art de
+vernir: la beauté de la couverte de
+leurs poteries, n'a point été surpassée,
+peut-être même égalée par les
+modernes.</p>
+
+<p>La peinture n'a jamais été très-perfectionnée
+par eux; ils paraissent
+avoir toujours ignoré l'art de donner
+du relief aux figures par le mélange
+des clairs et de l'ombre: mais ils
+disposaient les couleurs avec intelligence;
+et le trait, dans leurs beaux
+ouvrages, est d'une hardiesse et d'une
+pureté extraordinaires. Du reste, ils
+n'entendaient rien à la perspective:
+et presque tous leurs dessins ne
+présentent les objets que de profil:
+l'uniformité des attitudes et des poses
+montre assez qu'en peinture comme
+en sculpture les artistes égyptiens
+étaient forcés de ne point s'écarter
+d'un certain style de convention,
+qui s'est conservé jusques sous les
+derniers empereurs romains.</p>
+
+<p>Il en était de même de l'architecture;
+très-remarquable par la grandeur
+des masses, par la majesté de
+l'ensemble, par le grandiose qui en
+caractérise tous les détails, elle était
+lourde, sans goût dans la disposition
+des parties, dans le choix des
+ornements: il paraît que dès les plus
+anciens temps, ils l'ont portée au plus
+haut degré qu'il leur était donné d'atteindre;
+et qu'elle n'a éprouvé presque
+aucun perfectionnement sensible,
+dans les siècles postérieurs.--L.</p></blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p78" id="p78">78</a></span>
+
+<p>Ils ne faisaient pas grand cas ni de cette partie de la
+gymnastique ou palestre, qui ne tendait point à procurer
+au corps une force solide et une santé robuste<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>; ni de
+la musique, qu'ils regardaient comme une occupation
+non-seulement inutile, mais dangereuse, et propre
+seulement à amollir les esprits<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109"
+name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">
+(retour) </a> Τἠν δὲ µουσικὴν νοµίζουσιν οὐ µόνον
+ἄχρησον ὑπαρχειν, ἀλλὰ καὶ ßλαßερὰν,
+ὡς ἂν ἐκθηλύνουσαν τἀς τῶν ἀνδρῶν ψυχάς.. [Diod. 1, § 81.]</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110"
+name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">
+(retour) </a> «Il faut entendre de même ce
+que cet auteur (Diodore de Sicile),
+dit touchant la musique. Celle
+qu'il fait mépriser aux Égyptiens,
+comme capable de ramollir les courages,
+était sans doute cette musique
+molle et efféminée qui n'inspire
+que les plaisirs et une fausse
+tendresse; car, pour cette musique
+généreuse dont les nobles accords
+élèvent l'esprit et le cœur, les
+Égyptiens n'avaient garde de la
+mépriser, puisque, selon Diodore
+même, leur Mercure l'avait inventée,
+et avait aussi inventé le plus
+grave des instruments de musique.
+Dans la procession solennelle des
+Égyptiens, où l'on portait en cérémonie
+le livre de Trismégiste, on
+voit marcher à la tête le chantre tenant
+en main un symbole de la musique
+(je ne sais pas ce que c'est),
+et le livre des hymnes sacrés.»
+Cette excellente observation de Bossuet
+modifie suffisamment ce que
+l'assertion de Rollin pouvait présenter
+de fautif.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p79" id="p79">79</a></span>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h5>DES LABOUREURS, DES PASTEURS, DES ARTISANS.</h5>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 1,
+pag. 67, 68.</span>
+Les laboureurs, les pasteurs, les artisans, qui formaient
+les trois conditions du bas étage en Égypte,
+ne laissaient pas d'y être fort estimés, surtout les laboureurs
+et les pasteurs. Il fallait qu'il y eût des emplois
+et des personnes plus considérables, comme il faut qu'il
+y ait des yeux dans le corps; mais leur éclat ne fait pas
+mépriser les bras, les mains, les jambes, ni les parties
+les plus basses. Ainsi, parmi les Égyptiens, les prêtres,
+les soldats, les savants, avaient des marques d'honneur
+particulières; mais tous les métiers, jusqu'aux moindres,
+étaient en estime, parce qu'on ne croyait pas pouvoir
+sans crime mépriser des citoyens dont les travaux, quels
+qu'ils fussent, contribuaient au bien public.</p>
+
+<p>Une autre raison supérieure leur avait pu d'abord
+inspirer ces sentiments d'équité et de modération, qu'ils
+conservèrent long-temps. Comme ils descendaient tous
+d'un même père, qui était Cham, le souvenir de cette
+origine commune, encore récente, étant présent à l'esprit
+de tous dans les premiers siècles, établit parmi eux
+une espèce d'égalité qui leur faisait dire que toute l'Égypte
+était noble. En effet la différence des conditions,
+et le mépris qu'on fait de celles qui paraissent les plus
+<span class="pagenum"><a name="p80" id="p80">80</a></span>
+basses, ne vient que de l'éloignement de la tige commune,
+qui fait oublier que le dernier des roturiers, si
+l'on veut remonter à la source, descend d'une famille
+aussi noble que les plus grands seigneurs.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, en Égypte nulle profession n'était
+regardée comme basse et sordide. Par ce moyen tous
+les arts venaient à leur perfection. L'honneur, qui les
+nourrit, se mêlait partout. La loi assignait à chacun
+son emploi, qui se perpétuait de père en fils. On ne
+pouvait ni en avoir deux, ni changer de profession.
+On faisait mieux ce qu'on avait toujours vu faire, et
+à quoi on s'était uniquement exercé dès son enfance;
+et chacun, ajoutant sa propre expérience à celle de ses
+ancêtres, avait bien plus de facilité à exceller dans son
+art. D'ailleurs cette coutume salutaire, établie anciennement
+dans la nation et dans le pays, éteignait toute
+ambition mal entendue, et faisait que chacun demeurait
+content dans son état, sans aspirer, par des vues
+d'intérêt, de vanité ou de légèreté, à un plus haut
+rang.</p>
+
+<p>C'était là la source d'une infinité d'inventions singulières
+que chacun imaginait dans son art pour le conduire
+à sa perfection, et pour contribuer ainsi aux
+commodités de la vie et à la facilité du commerce. <span class="side"> Diod. l. 1,
+pag. 67.</span>
+J'avais d'abord regardé comme une fable ce que Diodore
+rapporte de l'industrie des Égyptiens, qui savaient,
+par une fécondité artificielle, faire éclore des poulets
+sans faire couver les œufs par des poules<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a>
+<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>; mais tous
+<span class="pagenum"><a name="p81" id="p81">81</a></span>
+les voyageurs modernes attestent la vérité de ce fait,
+qui mérite certainement d'être observé, et que l'on dit
+aussi n'être pas inconnu en Europe. Selon leurs relations,
+les Égyptiens mettent les œufs dans des fours
+auxquels ils savent donner un degré de chaleur si tempéré,
+et qui se rapporte si bien à la chaleur naturelle
+des poules, que les poulets qui en viennent sont aussi
+forts que ceux qui sont couvés à l'ordinaire. Le temps
+propre à cette opération est depuis la fin de décembre
+jusqu'à la fin d'avril, la chaleur étant excessive en
+Égypte tout le reste de l'année. Pendant ces quatre
+mois ils font couver plus de trois cent mille œufs, qui
+ne réussissent pas tous, à la vérité, mais qui ne laissent
+pas de fournir à peu de frais une quantité prodigieuse
+de volailles. L'habileté consiste à donner aux fours un
+degré de chaleur convenable, et qui ne passe pas une
+certaine mesure. On emploie environ dix jours pour
+échauffer ces fours, et autant à peu près pour faire
+éclore les œufs. C'est une chose divertissante, disent
+les relations, que de voir éclore ces poulets, dont les
+uns ne montrent que la tête, les autres sortent de la
+moitié du corps, et les autres tout-à-fait; et, dès qu'ils
+sont sortis, ils courent au travers de ces œufs; <span class="side"> Tom. 2,
+pag. 64.
+Lib. 10,
+c. 54.</span> ce qui
+fait un vrai plaisir. On peut voir, dans les Voyages de
+Corneille LeBruyn, ce que les différents voyageurs ont
+écrit sur ce sujet. Pline en fait aussi mention; mais il
+paraît qu'au lieu de fours les Égyptiens anciennement <span class="side"> [V. pl. haut,
+p. 80.]</span>
+faisaient éclore les œufs dans du fumier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111"
+name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">
+(retour) </a> Le premier auteur qui en fait mention
+est Aristote (<i>Hist. Anim.</i> VI, c. 2).
+Antigone de Caryste (<i>Hist. Mirab.</i>,
+c. 104), Pline (x, c. 54), s'accordent
+à dire, d'après lui, que ces œufs
+étaient mis dans du fumier. Le procédé
+actuellement en usage paraît
+avoir été inconnu des anciens Égyptiens,
+au moins jusqu'à l'an 133 de
+J.C. (Vopisc. <i>in Saturn.</i>) Pline, il
+est vrai, parle, comme nouvellement
+inventé, d'un procédé analogue à
+celui des Égyptiens modernes (X,
+c. 55); mais il ne dit point que cette
+invention eût été faite en Égypte.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p82" id="p82">82</a></span>
+
+<p>J'ai dit que les laboureurs sur-tout, et ceux qui prenaient
+soin des troupeaux, étaient fort considérés en
+Égypte, à l'exception de quelques contrées, où les
+derniers n'étaient point soufferts. En effet c'est à ces
+deux professions qu'elle devait ses richesses et son opulence.
+C'est une chose étonnante de voir ce que le travail
+et l'adresse des Égyptiens tiraient d'un pays dont
+l'étendue n'était pas fort considérable, mais dont le fonds
+était devenu, par le bienfait du Nil et par l'industrie
+laborieuse des habitants, d'une merveilleuse fécondité.</p>
+
+<p>Il en sera toujours ainsi de tout royaume où l'attention
+de ceux qui gouvernent sera tournée vers le bien
+public. La culture des terres et la nourriture des animaux
+seront une source inépuisable de biens et d'avantages
+par-tout où, comme en Égypte, on se fera un
+devoir de les soutenir et de les protéger par principe
+d'état et de politique: et c'est un grand malheur qu'elles
+soient tombées maintenant dans un mépris général,
+quoique ce soient elles qui fournissent les besoins et
+même les délices de la vie à toutes les conditions que
+nous regardons comme relevées. «Car,» dit M. l'abbé
+Fleury dans son admirable livre des Mœurs des Israélites,
+où il examine à fond la matière que je traite,
+«c'est le paysan qui nourrit les bourgeois, les officiers
+de justice et de finance, les gentilshommes, les ecclésiastiques;
+et, de quelque détour que l'on se serve
+pour convertir l'argent en denrées, ou les denrées
+en argent, il faut toujours que tout revienne aux
+fruits de la terre et aux animaux qu'elle nourrit.
+Cependant, quand nous comparons ensemble tous
+ces différents degrés dé conditions, nous mettons au
+dernier rang ceux qui travaillent à la campagne; et
+<span class="pagenum"><a name="p83" id="p83">83</a></span>
+plusieurs estiment plus de gros bourgeois inutiles,
+sans force de corps, sans industrie, sans aucun mérite,
+parce qu'ayant plus d'argent ils mènent une
+vie plus commode et plus délicieuse.»</p>
+
+<p>«Mais, si nous imaginions un pays où la différence
+des conditions ne fût pas si grande; où vivre
+noblement ne fût pas vivre sans rien faire, mais conserver
+soigneusement sa liberté, c'est-à-dire n'être
+sujet qu'aux lois et à la puissance publique, subsister
+de son fonds sans dépendre de personne, et se contenter
+de peu plutôt que de faire quelque bassesse pour
+s'enrichir; un pays où l'on méprisât l'oisiveté, la mollesse
+et l'ignorance des choses nécessaires pour la vie,
+et où l'on fît moins de cas du plaisir que de la santé
+et de la force du corps, en ce pays-là il serait bien plus
+honnête de labourer ou de garder un troupeau que
+de jouer ou se promener toute la vie.» Or il ne faut
+point recourir à la république de Platon pour trouver
+des hommes en cet état. C'est ainsi qu'a vécu la plus
+grande partie du monde pendant près de quatre mille
+ans, non-seulement les Israélites, mais les Égyptiens,
+les Grecs, les Romains, c'est-à-dire les nations les plus
+policées, les plus sages, les plus guerrières, les plus
+éclairées en tout genre. Elles nous apprennent toutes
+le cas que nous devrions faire de la culture des terres
+et du soin des troupeaux: dont l'une, sans parler du
+chanvre et du lin d'où l'on tire les toiles, nous fournit,
+par les grains, les fruits, les légumes, une nourriture
+non-seulement abondante, mais délicieuse; et l'autre,
+outre les viandes exquises dont il couvre nos tables,
+met presque seul en mouvement les manufactures et le
+commerce par le moyen des cuirs et des étoffes.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p84" id="p84">84</a></span>
+
+<p>L'intention des princes, pour l'ordinaire, et leur
+intérêt certainement, est qu'on ménage et qu'on favorise
+les gens de la campagne, qui soutiennent à la lettre le
+poids du jour et de la chaleur, et qui supportent une
+grande partie des charges du royaume; mais les bonnes
+intentions des princes sont souvent frustrées par l'insatiable
+et impitoyable avidité de ceux qui sont chargés
+du recouvrement de leurs deniers. L'histoire nous a
+conservé une belle parole de Tibère à ce sujet: Un
+gouverneur du pays même dont nous parlons ici, c'est-à-dire <span class="side"> Diodor. [lis.
+Dio. Cassius]
+l. 57, p. 608.</span>
+de l'Égypte, ayant augmenté l'imposition annuelle
+que payait la province, sans doute pour faire
+sa cour à l'empereur, et lui ayant envoyé une somme
+plus considérable qu'à l'ordinaire, Tibère, qui, dans ses
+premières années, pensait ou du moins parlait bien,
+lui répondit que<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a> <i>son intention était qu'on tondît ses
+brebis, et non pas qu'on les écorchât</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112"
+name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">
+(retour) </a> Κέιρεσθαι µοῦ τὰ πρόßατα, ἀλλ'
+ουκ ἀποξύρεσθαι ßοὺλοµαι.</blockquote>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h5>DE LA FÉCONDITÉ DE L'ÉGYPTE.</h5>
+
+<p>Je ne parlerai ici que de quelques plantes particulières
+à l'Égypte, et de l'abondance du blé qui y
+croissait.</p>
+
+<p><i>Papyrus</i><a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a>
+<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>. C'est une plante qui pousse quantité de
+tiges triangulaires, hautes de six ou sept coudées. <span class="side"> Plin. l. 13,
+c. 11.</span> Les
+anciens ont écrit d'abord sur des feuilles de palmier,
+puis sur des écorces d'arbre, d'où est venu le mot
+<span class="pagenum"><a name="p85" id="p85">85</a></span>
+<i>liber</i>: après cela sur des tablettes enduites de cire, où
+l'on imprimait les caractères avec un poinçon qui avait
+un bout aigu pour écrire, et l'autre plat pour effacer:<span class="side"> Satir. 10,
+lib. 1 [v. 72.]</span>
+ce qui a donné lieu à cette expression d'Horace,
+</p>
+
+<p class="mid">
+Sæpè stylum vertas, iterùm quæ digna legi sint
+Scripturus.
+</p>
+
+<p>qui signifie que, pour faire un bon ouvrage, il faut
+beaucoup effacer, beaucoup corriger. Enfin on introduisit
+l'usage du papier. C'était des feuilles propres à
+écrire,<span class="side"> Lucan.
+[Pharsal. III,
+v. 222.]</span> faites de l'écorce de la plante dont nous parlons,
+<i>papyrus</i>, appelée autrement <i>byblus</i>:
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i10">Nondum flumineas Memphis contexere byblos</p>
+<p class="i10">Nuverat.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113"
+name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">
+(retour) </a> Pour les différents usages du
+papyrus, voyez une dissertation
+de M. de Caylus (<i>Académ. Insc.</i>
+tom. XXVI, pag. 267).--L.</blockquote>
+
+<p>Merveilleuse invention<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>, dit Pline, qui est d'un si
+grand usage dans la vie, qui fixe la mémoire des faits,
+et qui immortalise les hommes! Varron l'attribue à
+Alexandre-le-Grand, lorsqu'il bâtit Alexandrie: mais
+elle est bien plus ancienne que lui; il ne fit que la rendre
+plus commune. Le même Pline ajoute qu'Eumène,
+roi de Pergame, substitua le parchemin au papier,
+par jalousie contre Ptolémée, roi d'Égypte, se piquant
+de l'emporter par ce moyen sur sa bibliothèque, dont
+les livres n'étaient que de papier. Le parchemin est
+une peau de mouton ou de bélier préparée pour écrire;
+on l'appelle <i>pergamenum</i>, à cause qu'il a été inventé
+par les rois de Pergame. Tous les anciens manuscrits
+sont sur du parchemin, ou sur du vélin, qui est une
+peau de veau plus délicate que le parchemin ordinaire.
+C'est une chose curieuse de voir comment notre papier,
+qui est si blanc et si fin, se fait de vieux haillons
+<span class="pagenum"><a name="p86" id="p86">86</a></span>
+et de sales chiffons qu'on ramasse dans les rues. La
+plante nommée <i>papyrus</i> servait aussi à faire des voiles
+de vaisseau, des cordages, des habits, des couvertures,
+etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114"
+name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">
+(retour) </a> «Postea promiscuè patuit usus
+rei, quà constat immortalitas hominum...
+Chartæ usu maximè humanitas
+constat in memoria.»</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Plin. l. 19,
+cap. 1.</span>
+<i>Linum.</i> Le lin est une plante dont l'écorce est pleine
+de filets qui servent à faire de la toile déliée. On avait
+en Égypte une adresse merveilleuse pour le préparer
+et le travailler, les fils qu'on en tirait étant d'une si
+grande finesse, qu'ils échappaient presque à la vue.
+Les prêtres n'y étaient vêtus que de lin, et jamais de
+laine, et c'était aussi l'habillement ordinaire des personnes
+considérables. On en faisait un grand commerce,
+et il s'en transportait beaucoup dans les pays étrangers.
+Ce travail occupait un grand nombre de personnes en
+Égypte, sur-tout parmi les femmes, comme on le voit
+dans l'endroit d'Isaïe où ce prophète menace l'Égypte
+d'une affreuse sécheresse qui en fera cesser tous les
+travaux: <span class="side"> Is. 19, 9.
+Exod. 9, 31.</span> <i>Confundentur qui operabantur linum, pectentes
+et texentes subtilia</i>. On voit aussi dans l'Écriture
+que l'un des effets de la grêle que Moïse fit tomber en
+Égypte fut de ruiner tout le lin qui commençait déjà
+à monter en graine: c'était au mois de mars.</p>
+
+<p><span class="side"> Plin. <i>Ibid.</i></span>
+<i>Byssus.</i> C'était une autre espèce de lin<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>, extrêmement
+fin et délié, qui était souvent teint en pourpre.
+Il était fort cher, et il n'y avait que les gens riches et
+aisés qui s'en vêtissent. Pline, qui donne la première
+place au lin incombustible, met celui-ci après, et<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a> dit
+qu'il servait à la parure et à l'ornement des dames. Il
+paraît, par l'Écriture sainte, que c'était de l'Égypte
+<span class="pagenum"><a name="p87" id="p87">87</a></span>
+<span class="side"> Ezech. 27.</span>
+sur-tout qu'on tirait les toiles composées de cette
+espèce de lin: <i>byssus varia de Ægypto texta est tibi</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115"
+name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">
+(retour) </a> Forster (<i>de bysso</i>) et Larcher
+ont prouvé que le byssus était le coton.
+(Voyez plus haut, p. 69.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116"
+name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">
+(retour) </a> «Pioximus byssino, mulierum
+maxime deliciis... genito.»</blockquote>
+
+<p>Je ne parle point du <i>lotus</i>, plante fort commune et
+fort estimée en Égypte, dont la graine servait autrefois
+à faire du pain<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>. Il y avait un autre <i>lotus</i> en Afrique,
+qui a donné son nom aux <i>lotophages</i>, parce qu'ils <span class="side"> Odys. l. 9.
+v. 84-102.</span>
+vivaient du fruit de cet arbre<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a>
+<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>, fruit d'un goût si délicieux,
+s'il en faut croire Homère, qu'il faisait oublier
+à ceux qui en mangeaient toutes les douceurs de la
+patrie, comme Ulysse l'éprouva à son retour de Troie.</p>
+
+<p>En général les légumes et les fruits étaient excellents
+en Égypte, et auraient pu<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>, comme Pline le remarque,
+suffire seuls pour la nourriture, tant la bonté et
+l'abondance en étaient grandes; et en effet les ouvriers
+ne vivaient presque d'autre chose, comme on le voit
+dans ceux qui travaillaient aux pyramides.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117"
+name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">
+(retour) </a> Et dont on mangeait la racine.
+Le <i>lotus</i> est une plante aquatique,
+espèce de <i>nymphæa</i>.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118"
+name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">
+(retour) </a> Ce lotus est une espèce de jujubier,
+selon M. Desfontaines.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119"
+name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">
+(retour) </a> «Ægyptus frugum quidem fertilissima,
+sed ut propè sola iis carere
+possit, tanta est ciborum ex
+herbis abundantia.» (Plin., lib. 21,
+cap. 15.)</blockquote>
+
+<p>Outre ces richesses champêtres, le Nil, par la pêche
+et par la nourriture des troupeaux, fournissait la table
+des Égyptiens de poissons exquis de toute espèce, et
+de viandes très-succulentes. C'est ce qui fit regretter
+si fort l'Égypte aux Israélites, quand ils se trouvèrent
+dans le désert. <span class="side"> Num. 11,
+4, 5.</span> <i>Qui nous donnera de la chair à manger?</i>
+disaient-ils d'un ton plaintif et séditieux. <i>Nous
+nous souvenons des poissons que nous mangions en
+Égypte</i> presque <i>pour rien. Les concombres, les melons,
+les poireaux, les ognons et l'ail nous reviennent dans
+l'esprit.... <span class="side"> Exod. 16, 5.</span> Nous étions assis près des marmites pleines
+de viandes, et nous mangions du pain tant que nous
+voulions</i>.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p88" id="p88">88</a></span>
+
+<p>Mais la grande et l'incomparable richesse de l'Égypte
+était le blé, qui la mettait en état, même dans des
+temps de famine presque universelle, de nourrir tous
+les peuples voisins, comme cela arriva sous Joseph.
+Dans les temps postérieurs elle fut toujours la ressource
+et le grenier le plus assuré de Rome et de
+Constantinople. On sait que la calomnie inventée contre
+saint Athanase, à qui l'on imputait d'avoir menacé
+d'empêcher à l'avenir que l'on ne transportât du blé
+d'Alexandrie à Constantinople, fit entrer en fureur
+contre ce saint évêque l'empereur Constantin, parce
+qu'il savait que cette ville ne pouvait subsister sans
+les convois d'Égypte. C'est la même raison qui porta
+toujours les empereurs romains à prendre un si grand
+soin de l'Égypte, qu'ils regardaient comme la mère
+nourricière de Rome.</p>
+
+<p>Cependant le même fleuve qui a mis cette province
+en état de nourrir et de faire subsister les deux villes
+du monde les plus peuplées, la réduisait quelquefois
+elle-même à une affreuse famine; et il est étonnant
+que la sage prévoyance de Joseph, qui, dans des temps
+d'abondance, avait mis en réserve des blés pour des
+années de stérilité, n'ait point appris à ces politiques
+si vantés à se précautionner par une pareille industrie
+contre les variétés et les incertitudes du Nil<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>. Pline le
+jeune, dans le panégyrique de Trajan, nous fait une
+peinture admirable de l'extrémité où la famine réduisit
+<span class="pagenum"><a name="p89" id="p89">89</a></span>
+cette province sous cet empereur, et de la généreuse
+libéralité qu'il fit paraître pour la soulager. On ne sera
+pas fâché d'en voir ici un extrait, qui rendra moins
+les expressions que les pensées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120"
+name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">
+(retour) </a> Sénèque nous apprend que, pendant
+deux années consécutives, dans
+la dixième et la onzième années du
+règne de Cléopatre, l'inondation du
+Nil trompa l'espérance des laboureurs;
+et que ce malheur arriva pendant
+neuf années, au témoignage de
+Callimaque. (Senec., <i>Quæst. Natur.</i>
+IV, 2, § 15.) Le passage de Callimaque,
+dont Sénèque rappelle le
+sens, a été conservé par le grand
+étymologiste. On le trouve dans
+l'édit. d'Ernesti (t. 1, p. 357).--L.</blockquote>
+
+<p>L'Égypte, dit Pline, qui se glorifiait de n'avoir
+besoin, pour nourrir et faire croître ses grains, ni des
+pluies, ni du ciel, et qui se croyait assurée pour toujours
+de le disputer aux terres les plus fertiles, fut
+condamnée à une sécheresse inopinée, et à une funeste
+stérilité, parce que l'inondation du Nil, source et
+mesure certaine de l'abondance, beaucoup moins
+étendue qu'à l'ordinaire, avait laissé à sec la plupart
+des terres<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a>
+<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>. Pour-lors elle implora le secours du prince,
+comme elle avait coutume d'attendre celui du fleuve.
+Le délai ne dura que ce qu'il fallut de temps au courrier
+pour porter à Rome cette triste nouvelle; et il
+semblait que ce malheur n'était arrivé que pour faire
+paraître avec plus d'éclat la bonté de César<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a>
+<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>. C'était
+une ancienne et commune opinion, que notre ville ne
+pouvait subsister que par les vivres qu'elle tirait d'Égypte.
+Cette nation vaine et fastueuse se vantait de
+nourrir, toute vaincue qu'elle était, ses vainqueurs,
+d'avoir leur sort entre ses mains, et de régler par son
+fleuve leur bonne ou mauvaise destinée. Nous avons
+rendu au Nil ses moissons, et lui avons renvoyé ses
+convois: que l'Égypte apprenne donc, par son expérience,
+qu'elle ne nous est point nécessaire, mais
+<span class="pagenum"><a name="p90" id="p90">90</a></span>
+qu'elle est notre esclave: qu'elle sache que ce n'est pas
+tant des vivres qu'elle nous envoie qu'un tribut qu'elle
+nous paie; et qu'elle n'oublie jamais que nous pouvons
+bien nous passer de l'Égypte, mais que l'Égypte ne
+peut point se passer de nous. C'en était fait de cette
+province si fertile, si elle eût encore été libre. Elle a
+trouvé un sauveur et un père dans son maître. Étonnée
+de voir ses greniers remplis sans le travail de ses
+laboureurs, elle n'a su d'où lui pouvaient venir ces
+richesses étrangères et gratuites. La disette de peuples
+si éloignés de nous, et secourus si promptement, n'a
+servi qu'à faire mieux sentir quel avantage c'est que
+d'être sous notre empire<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a>
+<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>. Le Nil a pu, dans d'autres
+temps, couvrir d'une plus grande inondation les campagnes
+d'Égypte, mais il n'a jamais coulé plus abondamment
+pour la gloire des Romains. Puisse le ciel,
+content d'avoir mis à une telle épreuve et la patience
+des peuples, et la bonté du prince, rendre pour
+toujours à l'Égypte son ancienne fécondité!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121"
+name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">
+(retour) </a> «Inundatione; id est ubertate
+regio fraudata, sic opem Cæsaris
+invocavit, ut solet amnem suum.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122"
+name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">
+(retour) </a> «Pererebuerat antiquitas, urbem
+nostram nisi opibus Ægypti ali
+sustentarique non posse. Superbiebat
+ventosa et insolens natio, quôd
+victorem quidcm populum pasceret
+tamen, quòdque in suo flumine, in
+suis manibus, vel abundantia nostra
+vel fames esset. Refudimus Nilo suas
+copias. Recepit frumenta quæ miserat,
+deportatasque messes revexit.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123"
+name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">
+(retour) </a> «Nilus Ægypto quidem sæpè, sed gloriæ nostræ nunquam largior
+fluxit.»</blockquote>
+
+<p>Le reproche que Pline fait ici aux Égyptiens, d'avoir
+une vaine et folle complaisance dans les inondations de
+leur Nil, marque un de leurs caractères les plus particuliers,
+et me fait souvenir d'un bel endroit d'Ézéchiel,
+où Dieu parle ainsi à Pharaon, l'un de leurs rois: <span class="side"> Ezech. 29,
+v. 3 et 9.</span> «Je
+viens à toi, grand dragon, qui te couches au milieu
+de tes fleuves, et qui dis: Le fleuve est à moi, c'est
+moi qui l'ai fait, c'est moi-même qui me suis créé.»
+<i>Ecce ego ad te, Pharao, rex Ægypti, draco magne,
+qui cubas in medio fluminum tuorum, et dicis: Meus
+est fluvius, et ego feci eum, et ego feci memetipsum.</i></p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p91" id="p91">91</a></span>
+
+<p>Dieu voyait dans le cœur de ce prince un orgueil insupportable,
+un sentiment de sécurité, de confiance
+dans les inondations du Nil, d'une entière indépendance
+des influences du ciel, comme s'il n'eût dû les
+heureux effets de cette inondation qu'à ses soins et à
+ses travaux, ou à ceux de ses prédécesseurs: <i>Meus est
+fluvius, et ego feci eum.</i></p>
+
+<p>Avant que de terminer cette seconde partie, qui
+regarde les mœurs des Égyptiens, je crois devoir avertir
+les lecteurs de se rendre attentifs à différents traits
+répandus dans l'histoire d'Abraham, de Jacob, de
+Joseph, de Moïse, qui confirment et éclaircissent une
+partie de ce que nous trouvons dans les auteurs profanes
+sur ce sujet. Ils y remarqueront la police parfaite
+qui régnait en Égypte, soit à la cour, soit dans le
+reste du royaume; la vigilance du prince, qui était
+averti de tout, qui avait un conseil réglé, des ministres
+choisis, des troupes toujours bien entretenues, et de
+toute sorte, infanterie, cavalerie, chariots armés en
+guerre; des intendants dans toutes les provinces; des
+gardes des greniers publics, des dispensateurs exacts
+du blé, qui le distribuaient avec grand ordre; une cour
+formée avec tous les officiers de la couronne, capitaine
+des gardes, grand échanson, grand panetier, en un
+mot tout ce qui compose la maison d'un prince et qui
+fait l'éclat d'une cour brillante. <span class="side"> Gen. 12,
+10-20.</span> Ils y admireront plus
+que tout cela encore la crainte des menaces de Dieu,
+inspecteur de toutes les actions, et juge des rois
+mêmes; et l'horreur de l'adultère, reconnu comme un
+crime capable de faire périr un royaume.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p92" id="p92">92</a></span>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2>
+<hr class="short">
+
+<h4>HISTOIRE DES ROIS D'ÉGYPTE.</h4>
+
+<p>Il n'y a point dans toute l'antiquité d'histoire plus obscure
+ni plus incertaine que celle des premiers rois
+d'Égypte. Cette nation fastueuse, et follement entêtée
+de son antiquité et de sa noblesse, trouvait qu'il était
+beau de se perdre dans un abyme infini de siècles, qui <span class="side"> Diod. l. 1,
+p. 41.</span>
+semblait l'approcher de l'éternité. Si on l'en croit, les
+dieux d'abord, ensuite les demi-dieux ou héros, la gouvernèrent
+successivement pendant l'espace de plus de
+vingt mille ans<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a>
+<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>. On sent assez combien cette prétention
+est vaine et fabuleuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124"
+name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">
+(retour) </a> Diodore, cité par Rollin, dit:
+<i>un peu moins de dix-huit mille ans</i>.
+(1, § 44.) Fréret a montré que cette
+antiquité si reculée provient de l'équivoque
+causée par le mot <i>année</i>,
+qui a désigné originairement des saisons
+de trois ou de quatre mois. En
+réduisant les dates égyptiennes, d'après
+cette hypothèse, on reconnaît
+qu'elles se renferment dans les limites
+de la chronologie de l'Écriture
+Sainte.--L.</blockquote>
+
+<p>Après les dieux et demi-dieux régnèrent des hommes
+égyptiens, dont Manéthon nous a laissé trente dynasties
+ou principautés. Ce Manéthon était Égyptien, grand-prêtre
+et garde des archives sacrées de l'Égypte; il avait
+été instruit dans les lettres grecques. Il a écrit l'histoire
+des Égyptiens, et l'a tirée, à ce qu'il dit, des écrits de
+Mercure, et des autres anciens mémoires conservés dans
+les archives des temples. Il avait composé cet ouvrage
+sous le règne et par l'ordre de Ptolémée Philadelphe.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p93" id="p93">93</a></span>
+
+<p>Si l'on suppose les trente dynasties de Manéthon successives,
+elles composent plus de cinq mille trois cents ans
+jusqu'au règne d'Alexandre, ce qui est manifestement
+convaincu de fausseté. D'ailleurs on voit dans Ératosthène<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
+<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>,
+appelé à Alexandrie par Ptolémée Evergète,
+une liste de trente-huit rois thébains, tous différents <span class="side"> Eratosthen.
+ap. Syncell.
+p. 91. c. 147
+D.</span>
+de ceux de Manéthon. Le soin d'éclaircir ces difficultés
+a beaucoup exercé les savants. La voie la plus sûre de
+concilier ces contradictions est de supposer, comme
+le font maintenant presque tous ceux qui traitent cette
+matière, que les rois dont il est parlé dans les différentes
+dynasties ne se sont pas tous succédé les uns aux autres,
+mais que plusieurs ont régné en même temps dans des
+contrées différentes. Il y a eu en Égypte quatre dynasties
+principales: celle de Thèbes, celle de Thin, celle
+de Memphis, et celle de Tanis. Je ne ferai point ici le
+dénombrement des rois qui y ont régné: l'histoire ne
+nous en a presque conservé que les noms. Je ne rapporterai
+que ce qui me paraîtra propre à éclairer et à
+instruire les jeunes gens, pour qui principalement j'écris;
+et je m'arrêterai sur-tout à ce qu'Hérodote et Diodore
+de Sicile nous apprennent des rois d'Égypte, sans même
+y garder une suite fort exacte, du moins dans les commencements
+de cette histoire, qui sont fort obscurs, et
+sans me mettre en devoir de concilier ces deux historiens.
+Leur dessein, surtout d'Hérodote, a été, non de
+donner une suite exacte des rois d'Égypte, mais seulement
+d'indiquer ceux dont l'histoire leur a paru plus
+intéressante et plus instructive. Je suivrai le même plan;
+et j'espère qu'on ne me saura pas mauvais gré de n'être
+<span class="pagenum"><a name="p94" id="p94">94</a></span>
+point entré moi-même, et de n'avoir point engagé avec
+moi les jeunes gens, dans un labyrinthe de difficultés
+qui est presque sans issue, et d'où les plus habiles ont
+bien de la peine à se tirer quand ils veulent suivre le
+fil de l'histoire et fixer des dates assurées. Les curieux
+pourront consulter les savants<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a>
+<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a> ouvrages où cette matière
+est traitée à fond.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125"
+name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">
+(retour) </a> Il était de Cyrène.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126"
+name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">
+(retour) </a> La chronique du chevalier Marsham;
+les ouvrages du P. Pezron;
+les dissertations du P. Tournemine,
+et celles de M. l'abbé Sevin.</blockquote>
+
+<p>Je dois avertir dès le commencement qu'Hérodote,
+sur la foi des prêtres Égyptiens qu'il avait consultés,
+rapporte beaucoup d'oracles et de faits singuliers qu'un
+lecteur éclairé ne prendra que pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire
+pour des fables.</p>
+
+<p>L'histoire ancienne d'Égypte contient 2158 ans, et
+elle se divise naturellement en trois parties.</p>
+
+<p>La première commence à l'établissement de la monarchie
+égyptienne, fondée par Ménès ou Mesraïm, fils
+de Cham, l'année du monde 1816, et finit à la destruction
+de cette même monarchie par Cambyse, roi de
+Perse, l'an 3479; et cette première partie comprend
+1663 ans.</p>
+
+<p>La seconde partie est mêlée avec l'histoire des Perses
+et des Grecs, et s'étend jusqu'à la mort d'Alexandre-le-Grand,
+arrivée en 3681, et renferme par conséquent
+202 ans.</p>
+
+<p>La troisième est celle où s'est élevée en Égypte une
+nouvelle monarchie sous les Lagides, c'est-à-dire sous
+les Ptolémées, descendants de Lagus, jusqu'à la mort
+de Cléopatre, dernière reine d'Egypte, en 3974; et
+ce dernier espace renferme 293 ans.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p95" id="p95">95</a></span>
+
+<p>Je ne traiterai ici que la première partie, réservant
+les deux autres pour les temps qui leur sont propres.</p>
+
+<h3>ROIS D'ÉGYPTE.</h3>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 1816
+AV. J.C. 2188</span>
+MÉNÈS. Tous les historiens conviennent que Ménès
+est le premier roi d'Égypte. On prétend, et ce n'est
+point sans fondement, qu'il est le même que Mesraïm,
+fils de Cham.</p>
+
+<p>Cham était le second fils de Noé. Lorsque la famille
+de ce dernier, après la folle entreprise de la tour de
+Babel, se dispersa en différentes contrées, Cham tourna
+du côté de l'Afrique: et c'est lui sans doute qui dans la
+suite y fut honoré comme dieu sous le nom de Jupiter
+Ammon. Il avait quatre enfants: Chus, Mesraïm, Phuth
+<span class="side"> Gen. 10, 6.</span>
+et Canaan. Chus s'établit en Ethiopie; Mesraïm dans
+l'Égypte, qui, dans l'Écriture, est le plus souvent appelée
+de son nom et de celui de Cham son père; Phuth,
+dans la partie de l'Afrique qui est à l'occident de l'Égypte;
+et Canaan, dans le pays qui depuis a porté son
+nom. Les Cananéens sont certainement le même peuple
+que les Grecs nomment presque toujours Phéniciens,
+sans qu'on puisse rendre raison ni de ce nom étranger,
+ni de l'oubli du véritable.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 1,
+cap. 99.
+Diod. lib. 1,
+pag. 42.</span>
+Je reviens à Mesraïm. On convient que c'est le même
+que Ménès, que tous les historiens donnent pour le
+premier roi d'Égypte. Ils disent que c'est lui qui y établit
+le premier le culte des dieux et les cérémonies des
+sacrifices.</p>
+
+<p>BUSIRIS, assez long-temps après, bâtit la fameuse ville
+de Thèbes, et y établit le siège de l'empire<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a>
+<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>. Nous avons
+<span class="pagenum"><a name="p96" id="p96">96</a></span>
+parlé ailleurs de la magnificence et des richesses de cette
+ville. Ce n'est pas le Busiris connu par sa cruauté<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127"
+name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">
+(retour) </a> Diodore de Sicile compte deux
+rois de ce nom: le premier a régné
+1400 ans après Ménès; et l'autre est
+le huitième successeur du premier:
+c'est à celui-ci qu'il attribue la fondation
+de Thèbes. (I, § 45.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128"
+name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">
+(retour) </a> Strabon (XVII, pag. 802), et Diodore
+de Sicile (§ 45 et 88), nient
+l'existence de ce Busiris, et traitent
+de fables tout ce que les Grecs en
+ont dit. Marsham et Newton sont
+de l'avis de ces deux auteurs.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 2,
+pag. 44, 45.</span>
+OSYMANDYAS. Diodore décrit fort au long plusieurs
+édifices magnifiques que ce prince avait fait construire<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a>
+<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>,
+dont l'un entre autres<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a>
+<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a> était orné de scupltures et de
+peintures d'une beauté parfaite, qui représentaient son
+expédition contre les Bactriens, peuple de l'Asie, qu'il
+avait attaqués avec une armée de quatre cent mille
+hommes de pied, et de vingt mille chevaux. On y voyait,
+dans un autre endroit, une assemblée de juges, dont le
+président portait au cou une image de la Vérité, qui
+avait les yeux fermés, et avait autour de lui un grand
+nombre de livres; symbole énergique, qui marquait que
+les juges devaient être instruits des lois, et juger sans
+acception de personnes.</p>
+
+<p>On y avait peint aussi le roi, qui offrait aux dieux
+l'or et l'argent qu'il tirait chaque année des mines d'Égypte,
+qui montaient à la somme de seize millions<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a>
+<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129"
+name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">
+(retour) </a> A Thèbes.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130"
+name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">
+(retour) </a> C'était son tombeau.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131"
+name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">
+(retour) </a> Trois mille deux cents myriades
+de mines. = Rollin a voulu dire <i>seize
+cent millions</i>; car les trois mille
+deux cents myriades ou 32,000,000
+de mines d'argent, 533,000 talents,
+valent 1,599,000,000 fr., d'après
+l'évaluation du talent, suivie par
+Rollin, ou les talents dont il est
+question ici sont de fort peu de valeur,
+ou les prêtres en ont imposé
+à Diodore de Sicile.--L.</blockquote>
+
+<p>Non loin de là paraissait une magnifique bibliothèque,
+la plus ancienne dont il soit parlé dans l'histoire;
+elle avait pour titre: <i>le trésor des remèdes de
+l'ame</i>. Près de cette bibliothèque on avait placé des
+statues de tous les dieux d'Égypte, à chacun desquels
+<span class="pagenum"><a name="p97" id="p97">97</a></span>
+le roi offrait des présents convenables; par où il semblait
+vouloir annoncer à la postérité que pendant sa
+vie il avait eu le bonheur de montrer toujours beaucoup
+de piété envers les dieux et de justice envers les
+hommes.</p>
+
+<p>Son tombeau était d'une magnificence extraordinaire.
+Il était environné d'un cercle d'or qui avait une coudée
+de largeur, et trois cent soixante-cinq coudées de
+circuit<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a>
+<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>, sur chacune desquelles étaient marqués le lever
+et le coucher du soleil, de la lune et des autres
+constellations; car dès-lors les Égyptiens divisaient l'année
+en douze mois, chacun de trente jours, et après
+le douzième mois ils ajoutaient chaque année cinq jours <span class="side"> [plus haut,
+p. 76.]</span>
+et six heures. On ne savait ce qu'on devait le plus admirer
+dans ce superbe monument, ou la richesse de la
+matière, ou l'art et l'industrie des ouvriers.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. p. 46.</span>
+UCHORÉUS, l'un des successeurs d'Osymandyas, bâtit
+la ville de Memphis<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a>
+<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>. Elle avait cent cinquante stades
+de circuit<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a>
+<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>, c'est-à-dire plus de sept lieues. Il la plaça
+à la pointe du Delta, à l'endroit où le Nil se partage
+en plusieurs branches. Du côté du midi, il fit une levée
+fort haute. A droite et à gauche, il creusa des fossés
+très-profonds<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a>
+<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a> pour y recevoir le fleuve. Ils étaient revêtus
+de pierres, et, du côté de la ville, rehaussés par de
+fortes chaussées: le tout pour mettre la ville en sûreté
+et contre les inondations du Nil, et contre les attaques
+<span class="pagenum"><a name="p98" id="p98">98</a></span>
+des ennemis. Une ville si avantageusement située, et
+si bien fortifiée, qui était comme la clef du Nil, et qui
+par là dominait sur tout le pays, devint bientôt la demeure
+ordinaire des rois. Elle demeura en possession
+de cet honneur jusqu'au temps où Alexandre-le-Grand
+fit bâtir Alexandrie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132"
+name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">
+(retour) </a> Il est permis de douter de l'existence
+de ce merveilleux cercle d'or,
+qui avait 192 mètres (590 pieds)
+de circonférence; car Diodore n'a
+pu le décrire que d'après le récit
+des prêtres, attendu qu'il avait été
+détruit cinq siècles auparavant par
+Cambyse. (I, § 49.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133"
+name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">
+(retour) </a> Bâtie par Ménès, selon Hérodote.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134"
+name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">
+(retour) </a> Environ 31,620 mètres, environ
+6 lieues; mais peut-être s'agit-il du
+petit stade (V. plus bas, p. 101):
+dans ce cas, la mesure se réduit à 3
+lieues.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135"
+name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">
+(retour) </a> Diodore dit un <i>lac</i>.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> plus haut,
+p. 22, n. 1.</span>
+MOERIS. C'est lui qui construisit ce lac si fameux qui
+porta son nom. Nous en avons parlé ci-devant.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 1920
+AV. J.C. 2084.</span>
+L'Égypte avait été long-temps gouvernée par des
+princes nés dans le pays même, lorsque des étrangers,
+qu'on nomma rois-pasteurs, en langue égyptienne <i>hycsos</i>,
+Arabes ou Phéniciens, s'emparèrent d'une grande partie
+de la basse Égypte et de Memphis: mais ils ne furent
+point maîtres de la haute Égypte, et le royaume de
+Thèbes subsista toujours jusqu'au temps de Sésostris. La
+domination de ces rois étrangers dura environ 260 ans.</p>
+
+<p><span class="side"> Gen. 12,
+20-20.
+AN. M. 2084
+AV. J.C. 1920.</span>
+C'est sous l'un d'eux, appelé dans l'Écriture Pharaon,
+nom commun à tous les rois d'Égypte, qu'Abraham
+passa dans ce pays avec Sara sa femme, qui y
+courut un grand risque, parce que le prince, informé
+de sa rare beauté, et ne la croyant que sœur et non
+épouse d'Abraham, l'avait fait enlever.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 2179
+AV. J.C. 1825
+AN. M. 2276
+AV. J.C. 1728.</span>
+TETHMOSIS, ou Amosis, ayant chassé les rois-pasteurs,
+régna dans la basse Égypte.</p>
+
+<p>Long-temps après, Joseph fut mené en Égypte par
+des marchands ismaélites, vendu à Putiphar, et, par une
+suite d'événements merveilleux, conduit à une suprême
+autorité, et élevé à la première place du royaume.
+Je ne dis rien ici de son histoire, qui est connue de
+tout le monde. <span class="side"> Justin. l. 36,
+cap. 2.</span> J'avertis seulement que Justin, qui n'a
+fait qu'abréger Trogue Pompée, historien excellent
+du temps d'Auguste, remarque que Joseph, le dernier
+<span class="pagenum"><a name="p99" id="p99">99</a></span>
+des enfants de Jacob, que ses frères, par envie, avaient
+vendu à des marchands étrangers, ayant reçu du ciel
+l'intelligence des songes et la connaissance de l'avenir,
+sauva, par sa rare prudence, l'Égypte de la famine dont
+elle était menacée, et fut extrêmement considéré du roi.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 2298
+AV. J.C. 1706.</span>
+Jacob y passa aussi avec toute sa famille, qui fut
+toujours bien traitée par les Égyptiens pendant qu'ils
+conservèrent le souvenir des services importants que<span class="side"> Exod. 1-8.</span>
+Joseph leur avait rendus. Mais, dit l'Écriture, après la
+mort de Joseph il s'éleva un nouveau roi, à qui Joseph
+était inconnu.</p>
+
+<p></p>
+
+<p>RAMESSÈS-MIAMUN était, selon Ussérius, le nom de
+ce nouveau roi connu dans l'Écriture sous celui de <span class="side"> AN. M. 2427
+AV. J.C. 1577.</span>
+Pharaon. Il régna pendant soixante-six ans, et fit souffrir
+aux Israélites des maux infinis. «Il établit, <i>dit
+l'Écriture</i>, des intendants des ouvrages, afin qu'ils accablassent
+les Hébreux de fardeaux <i>insupportables</i>. <span class="side"> Exod.
+1-11-13-14.</span> Et
+ils bâtirent à Pharaon des villes pour servir de<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a>
+<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a> magasins,
+savoir: Phithom et Ramessès... Les Égyptiens
+haïssaient les enfants d'Israël: ils les affligeaient en leur
+insultant; et ils leur rendaient la vie ennuyeuse en les
+employant à des travaux pénibles de boue, de mortier
+et de brique, et à toutes sortes d'ouvrages de terre dont
+ils étaient accablés.» Ce roi avait deux fils, Aménophis
+et Busiris.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136"
+name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">
+(retour) </a> Heb. <i>urbes thesaurorum</i>; Sept.
+<i>urbes munitas</i>. Ces villes étaient
+destinées pour y mettre en réserve
+le blé, l'huile et les autres richesses
+de l'Égypte. <i>Vatab.</i> = Dans la Vulgate,
+<i>urbes tabernaculorum</i>.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 2494
+AV. J.C. 1510.
+AN. M. 2513
+AV. J.C. 1491,</span>
+AMÉNOPHIS, qui était l'aîné, lui succéda. C'est ce
+Pharaon sous qui les Israélites sortirent d'Égypte, et
+qui fut submergé au passage de la mer Rouge.</p>
+
+<p>Selon le P. Tournemine, Sésostris, dont nous parlerons
+<span class="pagenum"><a name="p100" id="p100">100</a></span>
+bientôt, est celui des rois d'Égypte qui commença
+la persécution contre les Israélites, et qui les accabla
+de travaux pénibles; ce qui est très-conforme à ce que
+Diodore remarque de ce prince, qu'il n'employa dans
+les ouvrages qu'il fit en Égypte que des étrangers. Ainsi
+l'on peut mettre le grand événement du passage de la
+mer Rouge sous<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a>
+<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a> Phéron son fils; et le caractère d'impiété
+que lui donne Hérodote rend cette conjecture
+très-vraisemblable. Le plan que je me suis proposé me
+dispense d'entrer dans ces discussions de chronologie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137"
+name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">
+(retour) </a> Ce nom ressemble fort à celui de Pharaon, qui était commun aux
+rois d'Égypte.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 3, p. 74.</span>
+Diodore, en parlant de la mer Rouge, dit une
+chose bien digne de remarque. Il y avait, observe cet
+historien, dans tout le pays, une ancienne tradition,
+transmise des pères aux enfants depuis plusieurs
+siècles, qu'autrefois, par un reflux extraordinaire, la
+mer avait été entièrement desséchée, en sorte qu'on
+en voyait le fond, et que bientôt après, les eaux, par
+un flux violent, avaient repris leur première place.
+Il est évident que c'est le passage miraculeux de la
+mer Rouge sous Moïse qui est ici désigné; et j'en fais
+la remarque exprès pour avertir les jeunes gens de ne
+pas laisser échapper, dans la lecture des auteurs, ces
+traces précieuses d'antiquité, sur-tout quand elles ont,
+comme celle-ci, quelque rapport à la religion.</p>
+
+<p>Ussérius dit qu'Aménophis laissa deux fils, l'un
+nommé Séthosis ou Sésostris, l'autre Armaïs. Les Grecs
+l'ont appelé Bélus, et ses deux enfants, Ægyptus et
+Danaüs.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+c. 102-110.</span>
+Sésostris a été non-seulement l'un des plus puissants
+<span class="pagenum"><a name="p101" id="p101">101</a></span>
+<span class="side"> Diod. l. 1,
+p. 48-54.</span>
+rois qu'ait eus l'Égypte, mais l'un des plus grands
+conquérants que vante l'antiquité.</p>
+
+<p>Son père, ou par instinct, ou par humeur, ou, comme
+le disent les Égyptiens, par l'autorité d'un oracle,
+conçut le dessein de faire de son fils un conquérant. Il
+s'y prit à la manière des Égyptiens, c'est-à-dire avec
+grandeur et noblesse. Tous les enfants qui naquirent
+le même jour que Sésostris furent amenés à la cour
+par ordre du roi. Il les fit élever comme ses enfants,
+et avec les mêmes soins que Sésostris, près duquel ils
+étaient nourris. Il ne pouvait lui donner de plus fidèles
+ministres, ni des officiers plus zélés pour le succès de
+ses armes. On les accoutuma sur-tout, dès l'âge le
+plus tendre, à une vie dure et laborieuse, pour les
+mettre en état de soutenir un jour avec facilité les fatigues
+de la guerre. On ne leur donnait pas à manger
+qu'auparavant ils n'eussent fait à pied ou à cheval une
+course considérable<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a>
+<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>. La chasse était leur exercice le
+plus ordinaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138"
+name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">
+(retour) </a> Diodore dit 180 stades, mesure
+qui a paru si longue à Rollin, qu'il
+n'a pas osé l'exprimer; et pour sauver
+l'invraisemblance, il laisse croire que
+ces jeunes gens faisaient cette route
+<i>ou à pied ou à cheval</i>, quoique
+Diodore parle seulement d'une course
+à pied; il faut voir comme Voltaire
+se moque de l'extravagance de Diodore
+(<i>Philosoph. de l'hist.</i>), à l'occasion
+de ces 180 stades, qu'il évalue
+à 8 lieues. Diodore se sert ici, comme
+plus bas (pag. 106, note 2), du petit
+stade Égyptien (= 105, 4 mètres),
+et les 180 stades valent 18,970 mètres,
+ou seulement 3 lieues 1/2; or,
+il n'y a rien d'invraisemblable à ce
+qu'on exige de jeunes gens, habitués
+à de rudes exercices, qu'ils fassent
+tous les matins 3 lieues 1/2 avant de
+prendre de la nourriture.--L.</blockquote>
+
+<p>
+Élien<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a>
+<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a> remarque que Sésostris fut instruit par Mercure,<span class="side"> Lib. 12, c. 4.</span>
+et qu'il apprit de lui la politique et l'art de
+régner. Ce Mercure est celui que les Grecs ont appelé
+<i>Trismégiste</i>, c'est-à-dire <i>trois fois grand</i><a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a>
+<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>. L'Égypte,
+<span class="pagenum"><a name="p102" id="p102">102</a></span>
+où il était né, lui doit l'invention de presque tous les
+arts. Les deux ouvrages que nous avons sous son nom
+portent des marques si certaines de nouveauté, qu'il
+n'y a personne qui doute maintenant de leur supposition.
+Il y a encore eu un autre Mercure, fort célèbre chez
+les Égyptiens par ses rares connaissances, et beaucoup
+plus ancien que celui-ci. Jamblique, prêtre de l'Égypte,
+nous assure que l'usage de ce pays était de mettre sous
+le nom d'Hermès ou Mercure les ouvrages et les inventions
+que l'on donnait au public.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139"
+name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">
+(retour) </a> Τὰ νοήµατα έκµουσωθῆναι.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140"
+name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">
+(retour) </a> <i>Trois fois très-grand.</i>--L.</blockquote>
+
+<p>Quand Sésostris fut plus âgé, son père lui fit faire
+son apprentissage par une guerre contre les Arabes.
+Ce jeune prince y apprit à supporter la faim et la soif,
+et soumit cette nation, jusqu'alors indomptable. La
+jeunesse élevée avec lui le suivit toujours dans toutes
+ses campagnes.</p>
+
+<p>Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête,
+son père le fit tourner vers l'occident de l'Égypte. Il
+attaqua la Libye, et la plus grande partie de cette
+vaste région fut subjuguée.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 2513
+AV. J. C. 1491.</span>
+SÉSOSTRIS. En ce temps son père mourut, et le
+laissa en état de tout entreprendre. Il ne conçut pas
+un moindre dessein que celui de la conquête du monde;
+mais, avant que de sortir de son royaume, il avait
+pourvu à la sûreté du dedans, en gagnant le cœur de
+tous ses peuples par la libéralité, par la justice, et
+par des manières douces et populaires. Il n'eut pas
+moins de soin de ménager les officiers et les soldats,
+qui devaient toujours être prêts à répandre leur sang
+pour lui, persuadé qu'il ne pourrait réussir dans ses
+entreprises s'ils n'étaient fortement attachés à sa personne
+par les liens de l'estime, de l'affection, et même
+<span class="pagenum"><a name="p103" id="p103">103</a></span>
+de l'intérêt. Il divisa tout le pays en trente-six gouvernements
+(on les appelait des <i>nomes</i>), et il les donna
+à des personnes du mérite et de la fidélité desquelles
+il était assuré.</p>
+
+<p>Cependant il faisait ses préparatifs. Il levait des
+troupes, et leur donnait pour capitaines les officiers
+les plus braves et les plus estimés, et sur-tout les
+jeunes gens que son père avait fait nourrir avec
+lui. Il y en avait dix-sept cents<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a>
+<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>, capables d'inspirer
+aux troupes le courage, l'amour de la discipline, et le
+zèle pour le service du prince. Son armée montait à
+six cent mille hommes de pied, et vingt-quatre mille
+chevaux, sans compter vingt-sept mille chars armés
+en guerre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141"
+name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">
+(retour) </a> Ce nombre est beaucoup trop
+fort; il est impossible que l'on vît
+naître en Egypte 1700 mâles en un
+jour. En adoptant la condition la
+plus favorable pour les naissances,
+il en résulte une population d'environ
+29,000,000 d'habitants. Or, on a
+tout lieu de croire que celle de l'Égypte
+n'a jamais excédé 7,500,000
+ames. Ce passage de Diodore a beaucoup
+exercé les savants; j'ai fait voir,
+dans un Mémoire particulier, que
+Diodore a mal compris le renseignement
+que lui ont donné les prêtres
+égyptiens.--L.</blockquote>
+
+<p>Il commença son expédition par l'Éthiopie, située
+au midi de l'Égypte. Il la rendit tributaire, et obligea
+les peuples de lui payer tous les ans une certaine
+quantité d'ébène, d'ivoire et d'or.</p>
+
+<p>Il avait équipé une flotte de quatre cents voiles.
+L'ayant fait avancer sur la mer Rouge, il se rendit
+maître des îles, et de toutes les villes placées sur le
+bord de la mer. Pour lui, il marcha à la tête de son
+armée de terre. Il parcourut et soumit l'Asie avec une
+rapidité étonnante, et pénétra dans les Indes plus loin
+qu'Hercule et que Bacchus, et plus loin que ne fit
+depuis Alexandre, puisqu'il soumit le pays au-delà du
+<span class="pagenum"><a name="p104" id="p104">104</a></span>
+Gange, et s'avança jusqu'à l'Océan<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a>
+<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>. On peut juger
+par là si les pays voisins lui résistèrent. Les Scythes,
+jusqu'au Tanaïs lui furent assujettis, aussi-bien que
+l'Arménie et la Cappadoce. Il laissa une colonie dans
+l'ancien royaume de Colchos, situé vers la partie orientale
+de la mer Noire, où les mœurs d'Égypte sont
+toujours demeurées depuis. Hérodote a vu dans l'Asie
+mineure, d'une mer à l'autre, les monuments de ses
+victoires. On lisait en plusieurs pays cette inscription
+gravée sur des colonnes: <i>Sésostris, le roi des rois et
+le seigneur des seigneurs, a conquis ce pays par ses
+armes.</i> Il y en avait jusque dans la Thrace, et il étendit
+son empire depuis le Gange jusqu'au Danube. Il y
+eut des peuples qui défendirent courageusement leur
+liberté: d'autres cédèrent sans résistance. Sésostris
+eut soin de marquer dans ses monuments cette différence
+en figures hiéroglyphiques, à la manière des
+Égyptiens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142"
+name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">
+(retour) </a> Les prêtres Égyptiens, en décrivant
+les conquêtes de Sésostris,
+paraissent avoir pris à tâche de
+faire croire qu'il avait été aussi loin
+que le Bacchus, l'Hercule et l'Alexandre
+des Grecs.--L.</blockquote>
+
+<p>La difficulté des vivres l'arrêta dans la Thrace, et
+l'empêcha d'entrer plus avant dans l'Europe. On remarque
+un caractère singulier dans ce conquérant,
+qui ne songea pas, comme les autres, à maintenir sa
+domination sur les nations vaincues, mais qui, se bornant
+à la gloire de les avoir assujetties et dépouillées,
+après avoir couru le monde pendant neuf ans, se renferma
+presque dans les anciennes bornes de l'Égypte,
+à l'exception de quelques provinces voisines: car on ne
+voit par aucun vestige que ce nouvel empire ait subsisté,
+ni sous lui, ni sous ses successeurs.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p105" id="p105">105</a></span>
+
+<p>Il revint donc chargé des dépouilles de tous les
+peuples vaincus, traînant après lui une multitude infinie
+de captifs, et couvert de gloire plus que ne l'avait
+jamais été aucun de ses prédécesseurs; j'entends de
+cette gloire qui consiste à faire beaucoup parler de soi,
+à envahir par les armes et par la violence un grand
+nombre de provinces, et souvent à faire bien des malheureux.
+Il récompensa les officiers et les soldats avec
+une magnificence vraiment royale, traitant chacun
+selon sa qualité et son mérite. Il se faisait un plaisir,
+et regardait comme un devoir, de mettre les compagnons
+de ses victoires en état de jouir paisiblement le reste
+de leur vie d'un doux loisir, juste fruit de leurs travaux.</p>
+
+<p>Pour lui, toujours occupé du soin de sa réputation,
+et encore plus du désir de rendre sa puissance utile et
+salutaire à ses peuples, il employa le repos que la paix
+lui laissait, à construire des ouvrages plus propres encore
+à enrichir l'Égypte qu'à immortaliser son nom,
+et où l'art et l'industrie des ouvriers se faisaient plus
+admirer que l'immense grandeur des dépenses qu'on y
+avait faites.</p>
+
+<p>Cent temples fameux, érigés en actions de graces
+aux dieux tutélaires de toutes les villes, furent les
+premiers aussi-bien que les plus illustres témoignages
+de ses victoires; et il eut soin de publier par des inscriptions
+que ces grands ouvrages avaient été achevés
+sans fatiguer aucun de ses sujets. Il mettait sa gloire
+à les ménager, et à ne faire travailler que les captifs
+aux monuments de ses victoires. L'Écriture<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a>
+<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a> remarque
+<span class="pagenum"><a name="p106" id="p106">106</a></span>
+quelque chose de pareil en parlant des bâtiments de
+Salomon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143"
+name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">
+(retour) </a> «Porrò de filiis Israel non posuit ut servirent operibus regis». (2 Paral.
+8, 9.)</blockquote>
+
+<p>Il se piqua sur-tout d'orner et d'enrichir le temple
+de Vulcain à Péluse, en reconnaissance de la protection
+qu'il croyait en avoir éprouvée lorsqu'au retour
+de ses expéditions, son frère lui dressa des embûches
+dans cette ville, et voulut le faire périr avec sa femme
+et ses enfants en mettant le feu à l'appartement où il
+était couché.</p>
+
+<p>Son grand travail fut de faire construire dans toute
+l'étendue de l'Égypte un nombre considérable de hautes
+levées<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a>
+<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>, sur lesquelles il bâtit de nouvelles villes,
+afin que les hommes et les bestiaux y pussent être en
+sûreté pendant les débordements du Nil.</p>
+
+<p>Depuis Memphis jusqu'à la mer, il fit creuser des
+deux côtés du fleuve un grand nombre de canaux pour
+faciliter le commerce et le transport des vivres, et
+pour établir une communication aisée entre les villes
+les plus éloignées les unes des autres; outre que par
+là il rendit l'Égypte inaccessible à la cavalerie des
+ennemis, qui avait coutume auparavant de l'infester
+par de fréquentes irruptions.</p>
+
+<p>Il fit plus: pour mettre le pays à l'abri des incursions
+des Syriens et des Arabes, qui en sont fort voisins,
+il fortifia tout le côté de l'Égypte qui est tourné
+vers l'orient, depuis Péluse jusqu'à Héliopolis, c'est-à-dire
+plus de sept lieues en longueur<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a>
+<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144"
+name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">
+(retour) </a> Les collines factices dont Rollin
+a parlé plus haut (p. 25.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145"
+name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">
+(retour) </a> 1500 stades.
+
+<p>= Cette distance était, selon Strabon,
+de 750 stades (XVII, pag. 1156
+Almel.); selon Diodore, elle était de
+1500 stades, ce qui est précisément
+le double. Il s'ensuit que Diodore
+se sert ici, comme plus haut (p. 101,
+n. 1), du petit stade égyptien, qui
+était la moitié du grand, égal à
+210,8 mètres. Ainsi les 750 grands
+stades, ou 1500 petits, représentent
+une distance de 158,300 mètres, ou
+environ 28 lieues. C'est précisément
+la distance qui existe entre Péluse
+et Héliopolis, en ligne droite.--L.</p></blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p107" id="p107">107</a></span>
+
+<p>On pourrait regarder Sésostris comme un des héros
+les plus illustres et les plus vantés de l'antiquité, s'il
+n'avait lui-même terni l'éclat de ses exploits guerriers
+et de ses vertus pacifiques par une soif de gloire et par
+une aveugle complaisance dans sa grandeur, qui lui
+firent oublier qu'il était homme. Les rois et les chefs
+des nations subjuguées venaient, dans de certains temps
+marqués, rendre hommage à leur vainqueur, et lui
+payer les tributs qu'on leur avait imposés. En toute
+autre occasion, il les traitait avec assez de douceur et de
+bonté; mais, quand il allait au temple ou qu'il entrait
+dans la ville, il faisait atteler à son char ces rois et ces
+princes quatre à quatre, au lieu de chevaux, et se
+croyait bien grand de se faire ainsi traîner par les
+maîtres et les seigneurs des autres nations. Ce qui m'étonne
+le plus, c'est que l'historien Diodore mette cette
+folle et inhumaine vanité au nombre de ses plus éclatantes
+actions.</p>
+
+<p>
+Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la
+mort à lui-même, après avoir régné trente-trois ans,
+et laissa l'Égypte extrêmement riche. Son empire pourtant
+ne passa point la quatrième génération; mais il <span class="side"> Tacit. Annal.
+lib. 2,
+cap. 60.</span>
+restait encore du temps de Tibère des monuments
+magnifiques qui marquaient l'étendue qu'il avait eue du
+vivant de Sésostris, aussi-bien que la quantité des tributs
+qu'on lui payait.</p>
+
+<p>Je reprends quelques faits particuliers arrivés dans
+le temps dont je viens de parler, que j'ai omis pour ne
+<span class="pagenum"><a name="p108" id="p108">108</a></span>
+point interrompre le fil de l'histoire, et que je me
+contenterai d'indiquer ici simplement.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 2448.</span>
+Vers le temps dont nous parlons, les peuples d'Égypte
+s'établirent dans divers endroits de la terre. La
+colonie que Cécrops amena d'Égypte fonda douze villes,
+ou plutôt douze bourgs, dont il composa le royaume
+d'Athènes.</p>
+
+<p>Nous avons remarqué que le frère de Sésostris,
+appelé par les Grecs Danaüs<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a>
+<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>, lui avait dressé des
+embûches et avait voulu le faire périr lorsque après
+ses conquêtes il revint en Égypte. Son dessein n'ayant <span class="side"> 2530.</span>
+pas réussi, il fut obligé de prendre la fuite. Il se retira
+dans le Péloponnèse, où il s'empara du royaume d'Argos,
+fondé près de quatre cents ans auparavant par Inachus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146"
+name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">
+(retour) </a> C'est Manéthon qui donne Sésostris
+comme frère de Danaüs. Son
+témoignage à cet égard est vivement
+attaqué par plusieurs chronologistes,
+tels que Périzonius et Larcher.
+(<i>Chronol. d'Hérodote</i>, tom. VII,
+pag. 323.)--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> 2533.</span>
+Busiris, frère d'Aménophis, si célèbre chez les
+anciens pour sa cruauté, exerçait alors sa tyrannie en<span class="side"> [V. plus haut
+p. 96, n. 1.]</span>
+Égypte sur les bords du Nil, et égorgeait impitoyablement
+tous les étrangers qui abordaient dans le pays:
+ce fut apparemment pendant l'absence de Sésostris.</p>
+
+<p><span class="side"> 2549.</span>
+Vers le même temps Cadmus porta de Syrie en
+Grèce l'invention des lettres. Quelques-uns prétendent
+que ces lettres étaient les égyptiennes, et que Cadmus
+lui-même était d'Égypte, et non de Phénicie; et les
+Égyptiens, qui se disent inventeurs de tout, et qui
+vantent leur antiquité par-dessus celle de tous les
+autres peuples, n'ont pas manqué d'attribuer à leur
+Mercure l'invention des lettres<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a>
+<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>. La plupart des savants
+<span class="pagenum"><a name="p109" id="p109">109</a></span>
+conviennent que Cadmus porta en Grèce les lettres
+syriennes ou phéniciennes, et que ces lettres sont les
+mêmes que les hébraïques, les Hébreux, qui ne faisaient
+qu'un petit peuple, étant compris sous le nom
+général de <i>Syriens</i>. Joseph Scaliger, dans ses notes sur
+la Chronique d'Eusèbe, prouve que les lettres grecques,
+et celles de l'alphabet latin qui en ont été formées,
+tirent leur origine des anciennes lettres phéniciennes,
+qui sont les mêmes que les samaritaines, dont les Juifs
+se sont servis avant la captivité de Babylone. Cadmus
+ne porta que seize lettres<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a>
+<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a> en Grèce, auxquelles on en
+ajouta huit autres dans la suite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147"
+name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">
+(retour) </a> On peut voir sur cette matière
+deux savantes dissertations de M.
+l'abbé Renaudot, insérées dans le
+second volume de <i>l'Histoire de l'Académie
+des Inscriptions</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148"
+name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">
+(retour) </a> Les seize lettres que Cadmus
+porta en Grèce sont: α, ß, γ, δ, ε, ι, κ, λ, µ, ν, ο, π, ρ, σ, τ, υ.
+Palamède, à l'époque de la guerre
+de Troie, c'est-à-dire plus de 250
+ans après Cadmus, ajouta les quatre
+suivantes: ξ, θ, χ, φ; et Simonide,
+long-temps après, inventa les quatre
+autres, qui sont: η, ω, ζ, ψ.
+
+<p>VIII, cap. 57.</p>
+
+<p>= Quelques savants, et entre autres
+M. Larcher, croient que les Grecs
+avaient une écriture alphabétique
+avant l'arrivée de Cadmus, et que ce
+prince apporta seulement quelques
+lettres nouvelles. (LARCHER, <i>sur Hérodote</i>,
+tom. IV, pag. 258.)--L.</p></blockquote>
+
+<p>Je reviens à l'histoire des rois d'Égypte, et je les rangerai
+désormais dans l'ordre qu'Hérodote leur a donné<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a>
+<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149"
+name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">
+(retour) </a> Je ne crois pas devoir entrer
+dans la discussion d'une difficulté
+qui serait fort embarrassante s'il
+fallait concilier ici la suite des rois
+d'Hérodote avec le sentiment d'Ussérius.
+Celui-ci suppose, avec plusieurs
+savants, que Sésostris est le
+fils du roi d'Égypte qui fut submergé
+dans la mer Rouge, dont le règne,
+par conséquent, a commencé l'année
+du monde 1513, et a duré jusqu'à
+l'année 1547, puisque son règne
+est de 33 ans. Quand on donnerait
+50 ans au règne de Phéron, son
+fils, il resterait encore plus de 200
+ans entre Phéron et Protée, qu'Hérodote
+dit avoir succédé immédiatement
+au premier, puisque Protée
+était du temps du siége de Troie,
+dont Ussérius met la prise en 2820.
+Je ne sais pas si c'est parce qu'il a
+senti cette difficulté que, depuis
+Sésostris, il ne parle presque plus
+des rois d'Égypte. Je suppose qu'entre
+Phéron et Protée il y a eu un
+grand vide et un long intervalle.
+En effet Diodore (lib. 1, pag. 54)
+y place plusieurs rois, et il en faut
+dire autant de quelques-uns des rois
+suivants.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p110" id="p110">110</a></span>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 2547
+AV. J.C. 1457</span>
+PHÉRON succéda aux états de Sésostris, mais non à
+sa gloire. Hérodote ne rapporte de lui qu'une action,
+qui marque combien il avait dégénéré des sentiments
+religieux de son père. Dans un débordement du Nil,<span class="side"> Herod. l. 2,
+c. III.
+Diod. lib. 1,
+pag. 54.</span>
+qui fut extraordinaire, et qui passa dix-huit coudées,
+indigné du dégât qu'il causerait dans le pays, il lança un
+javelot contre le fleuve, comme pour le châtier; et, s'il
+en faut croire l'historien, il fut puni lui-même sur-le-champ
+de son impiété par la perte de la vue.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 2800
+AV. J.C. 1204.
+Herod. lib. 2,
+c. 112-120.</span>
+PROTÉE. Il était de Memphis, où, du temps d'Hérodote,
+on voyait encore son temple, dans lequel il y
+avait une chapelle dédiée à Vénus l'étrangère: on
+conjecture que c'était Hélène. Du temps de ce roi,
+Pâris le Troyen, retournant chez lui avec Hélène,
+qu'il avait ravie, fut poussé par la tempête à une des
+embouchures du Nil appelée Canopique. De là il fut
+conduit à Memphis devant Protée, qui lui reprocha
+fortement le crime et la lâche perfidie dont il s'était
+rendu coupable en enlevant la femme de son hôte et
+avec elle tous les biens qu'il avait trouvés dans sa
+maison. Il ajouta qu'il ne s'abstenait de le faire mourir,
+comme son crime le méritait, que parce que les Égyptiens
+évitaient de souiller leurs mains dans le sang des
+étrangers; qu'il retiendrait Hélène avec toutes ses richesses,
+pour les restituer à leur légitime possesseur;
+que, pour lui, il eût à sortir de ses états dans l'espace
+de trois jours, faute de quoi il serait traité comme ennemi.
+La chose fut ainsi exécutée. Pâris continua sa route,
+et arriva à Troie. L'armée des Grecs l'y suivit de près.
+Elle commença par sommer les Troyens de leur rendre
+Hélène et toutes les richesses qu'on avait emportées
+avec elle. Ils répondirent que ni cette princesse ni ses
+<span class="pagenum"><a name="p111" id="p111">111</a></span>
+biens n'étaient point dans leur ville. Quelle apparence
+en effet, remarque Hérodote, que Priam, ce vieillard
+si sage, eût mieux aimé voir périr sous ses yeux ses
+enfants et sa patrie que de donner aux Grecs une satisfaction
+aussi juste que celle qu'ils lui demandaient?
+Mais ils eurent beau affirmer avec serment qu'Hélène
+n'était point dans leur ville, les Grecs, persuadés qu'on
+se moquait d'eux, persistèrent opiniâtrément à ne les
+point croire: la Divinité, ajoute encore le même historien,
+voulant que les Troyens, par la destruction
+entière de leur ville et de leur empire, apprissent à
+l'univers effrayé<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a>
+<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>, <i>que les dieux vengent les grands
+crimes d'une manière éclatante</i>. Ménélas, à son retour,
+passa en Égypte chez le roi Protée, qui lui rendit
+Hélène avec toutes ses richesses. Hérodote prouve,
+par quelques passages d'Homère, que le voyage de
+Pâris en Égypte n'était point inconnu à ce poëte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150"
+name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">
+(retour) </a> «ᾨς τῶν µεγάλων ἀδικηµάτων µεγάλαι εἰσὶ
+καὶ αἱ τιµορίαι παρὰ τῶν θεῶν. II. § 120 fin.»</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 2,
+c. 121-123.</span>
+RHAMPSINIT. Ce qu'Hérodote raconte du trésor que
+Rhampsinit, le plus riche des rois d'Égypte, fit bâtir,
+et de sa descente dans les enfers, sent trop la fiction
+et le roman pour être rapporté ici.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce dernier roi, il y avait eu dans le gouvernement
+de l'Égypte quelque ombre de justice et de
+modération; mais, sous les deux règnes suivants, la
+violence et la dureté en prirent la place.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+c. 124-128.
+Diod. lib. 1,
+pag. 57.</span>
+CHÉOPS et CHÉPHREN<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a>
+<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>. Ces deux princes, véritablement
+frères par la ressemblance de leurs mœurs, semblaient
+avoir pris à tâche de se signaler à l'envi l'un de
+l'autre par une impiété ouverte à l'égard des dieux, et
+<span class="pagenum"><a name="p112" id="p112">112</a></span>
+par une barbare inhumanité à l'égard des hommes. Le
+premier régna cinquante ans, et l'autre après lui cinquante-six.
+Ils tinrent les temples fermés pendant tout
+le temps de leur règne, et défendirent aux Égyptiens,
+sous de grosses peines, d'offrir des sacrifices. D'un autre
+côté, ils accablèrent leurs sujets par de durs et d'inutiles
+travaux, et ils firent périr un nombre infini
+d'hommes pour satisfaire la folle ambition qu'ils avaient
+d'immortaliser leur nom par des bâtiments d'une grandeur
+énorme et d'une dépense sans bornes. Il est remarquable
+que ces superbes pyramides<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a>
+<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>, qui ont fait
+l'admiration de l'univers, étaient le fruit de l'irréligion
+et de l'impitoyable dureté de ces princes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151"
+name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">
+(retour) </a> Son frère.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152"
+name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">
+(retour) </a> Ce sont les deux plus grandes
+(suprà, pag. 17), que les voyageurs
+sont convenus d'appeler <i>Chéops</i> et
+<i>Chéphren</i>, du nom des rois qui les
+ont fait bâtir.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+p. 139-140.
+Diod. p. 58.</span>
+MYCÉRINUS. Il était le fils de Chéops, mais d'un caractère
+bien différent. Loin de marcher sur les traces de
+son père, il détesta sa conduite, et suivit une route tout
+opposée. Il rouvrit les temples des dieux, rétablit les
+sacrifices, s'appliqua à soulager les peuples et à leur
+faire oublier leurs maux passés, et il ne se crut roi que
+pour rendre la justice à ses sujets et pour leur faire
+goûter la douceur d'un règne équitable et paisible. Il
+écoutait leurs plaintes, essuyait leurs larmes, soulageait
+leur misère, et se regardait moins comme le maître
+que comme le père des peuples: aussi en était-il
+infiniment chéri. Toute l'Égypte retentissait de ses
+louanges, et son nom était par-tout en vénération.</p>
+
+<p>Il semble qu'une conduite si douce et si sage aurait
+dû lui attirer la protection des dieux. Il en fut tout
+autrement. Ses malheurs commencèrent par la mort
+<span class="pagenum"><a name="p113" id="p113">113</a></span>
+d'une fille unique qu'il aimait tendrement, et qui faisait
+toute sa consolation. Il lui fit rendre des honneurs
+extraordinaires, qui subsistaient encore du temps d'Hérodote.
+Il dit que dans la ville de Saïs on brûlait pendant
+tout le jour des parfums exquis auprès du tombeau
+de cette princesse, et que pendant la nuit on y conservait
+toujours une lampe allumée.</p>
+
+<p>Il apprit par un oracle qu'il ne régnerait que sept
+ans; et, comme il en fit ses plaintes aux dieux en demandant
+pourquoi le règne de son père et de son oncle,
+tous deux également impies et cruels, avait été si heureux
+et si long; et pourquoi le sien, qu'il avait tâché
+de rendre le plus équitable et le plus doux qu'il lui
+avait été possible, devait être si court et si malheureux,
+il lui fut répondu que cela même en était la cause, parce
+que la volonté des dieux avait été que le peuple d'Égypte,
+en punition de ses crimes, fût maltraité et accablé de
+maux pendant l'espace de cent cinquante ans; et que
+son règne, qui aurait dû être de cinquante ans comme
+les précédents, avait été abrégé parce qu'il avait été
+trop doux. Il bâtit aussi une pyramide, mais bien
+moindre que celle de son père.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 136.</span>
+ASYCIUS. Ce fut lui qui établit la loi sur les emprunts,
+par laquelle il n'est permis à un fils d'emprunter qu'en
+mettant en gage le corps mort de son père. Cette loi
+ajoute que, s'il n'a soin de le retirer en rendant la somme
+empruntée, il sera privé pour toujours, lui et ses enfants,
+du droit de sépulture.</p>
+
+<p>Il se piqua de surpasser tous ses prédécesseurs par
+la construction d'une pyramide de brique, plus magnifique,
+si l'on en croit, que toutes celles qu'on avait vues
+jusque-là. Il y fit graver cette inscription: DONNEZ-VOUS
+<span class="pagenum"><a name="p114" id="p114">114</a></span>
+BIEN DE GARDE DE ME MÉPRISER EN ME COMPARANT AUX
+AUTRES PYRAMIDES FAIRES DE PIERRE. JE LEUR SUIS AUTANT
+SUPÉRIEURE QUE JUPITER L'EST AUX AUTRES DIEUX.</p>
+
+<p>En supposant que les six règnes précédents, parmi
+lesquels il y en a plusieurs dont Hérodote ne fixe point
+la durée, aient été de cent soixante et dix ans, il reste
+un intervalle de près de trois cents ans jusqu'au règne
+de Sabacus l'Éthiopien. Je place dans cet intervalle deux
+ou trois faits que l'Écriture sainte nous fournit.</p>
+
+<p><span class="side"> 3 Reg. 3, 1.
+AN. M. 2991
+AV. J.C. 1013.</span>
+PHARAON, roi d'Égypte, donna sa fille en mariage à
+Salomon, roi d'Israël, qui la fit venir dans cette partie
+de Jérusalem appelée la <i>ville de David</i>, jusqu'à ce qu'il
+lui eût bâti un palais.</p>
+
+<p>SÉSAC. Il est appelé autrement <i>Sésonchis</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3026
+AV. J.C. 978.
+3, Reg. c. 11,
+40, etc. 12.</span>
+C'est vers lui que se réfugia Jéroboam pour éviter la
+colère de Salomon, qui voulait le faire mourir. Jéroboam
+demeura en Égypte jusqu'à la mort de Salomon, après
+laquelle il retourna à Jérusalem; et, s'étant mis à la
+tête des révoltés, il enleva à Roboam, fils de Salomon,
+dix tribus, dont il se fit déclarer roi.</p>
+
+<p><span class="side"> 2 Paral. 12,
+1, 9.
+AN. M. 3033
+AV. J.C. 971.</span>
+Le même Sésac, la cinquième année du règne de
+Roboam, marcha contre Jérusalem, parce que les Juifs
+avaient péché contre le Seigneur. Il avait avec lui douze
+cents chariots de guerre, et soixante mille hommes de
+cavalerie. Le peuple qui était venu avec lui ne pouvait
+se compter; il étaient tous Libyens, Troglodytes et
+Éthiopiens. Sésac se rendit maître des plus fortes places
+du royaume de Juda, et avança jusque devant Jérusalem.
+Alors le roi et les premiers de la cour ayant imploré
+la miséricorde du Dieu d'Israël, Dieu leur déclara
+par son prophète Séméias que, parce qu'ils s'étaient
+humiliés, il ne les exterminerait point entièrement
+<span class="pagenum"><a name="p115" id="p115">115</a></span>
+comme ils l'avaient mérité, mais qu'ils seraient assujettis
+à Sésac; afin, leur dit-il, qu'ils apprennent quelle différence
+il y a entre me servir et servir les rois de la
+terre: <i>ut sciant distantiam servitutis meæ et servitutis
+regni terrarum</i>. Sésac se retira donc de Jérusalem après
+avoir enlevé les trésors de la maison du Seigneur et
+ceux du palais du roi. Il emporta tout avec lui, et même
+les trois cents boucliers d'or que Salomon avait fait faire.</p>
+
+<p><span class="side"> 2. Paral. 14,
+9-13.
+AN. M. 3063
+AV. J.C. 941.</span>
+ZARA, roi d'Éthiopie, et sans, doute roi d'Égypte en
+même temps, fit la guerre à Asa, roi de Juda. Son
+armée était composée d'un million d'hommes et de trois
+cents chariots de guerre. Asa marcha au-devant de lui,
+rangea son armée en bataille, et, plein de confiance
+dans le Dieu qu'il servait: «Seigneur, lui dit-il, c'est
+une même chose, à votre égard, de nous secourir avec
+un petit nombre ou avec un grand. C'est par ce que nous
+nous confions en vous et en votre nom que nous sommes
+venus contre cette multitude. Seigneur, vous êtes
+notre Dieu: ne permettez pas que l'homme l'emporte
+sur vous.» Une prière si pleine de foi fut exaucée.
+Dieu jeta l'épouvante parmi les Éthiopiens. Ils prirent
+la fuite, et furent défaits sans qu'il en restât un seul;
+parce que c'était le Seigneur, dit l'Écriture, qui les
+taillait en pièces pendant que son armée combattait:
+<i>ruerunt usque ad internecionem, quia Domino cædente
+contriti sunt, et exercitu illius præliante</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+c. 137-140.
+Diod. lib. 1,
+pag. 59.</span>
+ANYSIS. Il était aveugle. Sous son règne,
+SABACUS, roi d'Éthiopie, excité par un oracle, entra
+avec une nombreuse armée en Égypte, et s'en rendit
+maître. Il régna avec beaucoup de douceur et de justice.
+Au lieu de faire mourir les coupables condamnés à
+mort par les juges, il les faisait travailler, chacun dans
+<span class="pagenum"><a name="p116" id="p116">116</a></span>
+leurs villes, aux réparations des levées sur lesquelles
+elles étaient situées. Il bâtit plusieurs temples magnifiques;
+un entre autres dans la ville de Bubaste, dont
+Hérodote fait une longue et belle description. Après
+avoir régné cinquante ans, qui était le terme que lui
+avait marqué l'oracle, il se retira volontairement en
+Éthiopie, et laissa le trône à Anysis, qui s'était tenu <span class="side"> 4. Reg. 17, 4.
+AN. M. 3279.
+AV. J.C. 723.</span>
+caché pendant tout ce temps dans les marais. On croit
+que ce Sabacus est le même que SUA, dont Osée, roi
+d'Israël, implora le secours contre Salmanasar, roi des
+Assyriens.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3285.
+AV. J.C. 719.</span>
+SÉTHON. Il régna quatorze ans. C'est le même<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a>
+<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a> que
+<i>Sévéchus</i>, fils de <i>Sabacon</i> ou <i>Sual</i>, Éthiopien, qui
+avait régné si long-temps en Égypte. Ce prince, au lieu
+de s'acquitter des fonctions d'un roi, affectait celles
+d'un prêtre, s'étant fait consacrer lui-même souverain-pontife
+de Vulcain. Livré entièrement à la superstition,
+loin de s'appliquer à défendre ses états par les armes, il
+fit peu de cas des gens de guerre; et, persuadé qu'il
+n'aurait jamais besoin de leur secours, il ne se mit point
+en peine de les ménager, leur ôta leurs privilèges, et
+alla jusqu'à les dépouiller des fonds de terre que les rois
+ses prédécesseurs leur avaient assignés.</p>
+
+<p>Il éprouva bientôt leur ressentiment dans une guerre
+qui lui survint tout-à-coup, et dont il ne se tira que par
+une protection miraculeuse, si l'on s'en rapporte au
+récit qu'en fait Hérodote, qui est mêlé de beaucoup de
+fables. Sannacharib<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a>
+<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>, roi des Arabes et des Assyriens,
+étant entré avec une armée nombreuse en Égypte, les
+officiers et les soldats égyptiens refusèrent de marcher
+<span class="pagenum"><a name="p117" id="p117">117</a></span>
+contre lui. Le prêtre de Vulcain, réduit à une telle extrémité,
+eut recours à son dieu, qui lui dit de ne point
+perdre courage et de marcher hardiment contre les ennemis
+avec le peu de gens qu'il pourrait ramasser. Il le
+fit. Un petit nombre de marchands, d'ouvriers, et de
+gens de la lie du peuple, se joignit à lui. Avec cette
+poignée de soldats, il s'avança jusqu'à Péluse, où Sannacharib
+avait établi son camp. La nuit suivante une
+multitude effroyable de rats se répandit dans le camp
+des Assyriens, et, y ayant rongé toutes les cordes de
+leurs arcs et toutes les courroies de leurs boucliers, les
+mit hors d'état de se défendre. Ainsi désarmés, ils furent
+obligés de prendre la fuite; et ils se retirèrent après
+avoir perdu une grande partie de leurs troupes. Séthon,
+de retour chez lui, se fit ériger une statue dans le
+temple de Vulcain, où, tenant à sa main droite un rat,
+il disait, dans une inscription: QU'EN ME VOYANT, ON
+APPRENNE À RESPECTER LES DIEUX <a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
+<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153"
+name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">
+(retour) </a> Rien n'est plus douteux.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154"
+name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">
+(retour) </a> Hérodote appelle ainsi ce prince. [II, c. 141.]</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155"
+name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">
+(retour) </a> Ἐς ἐµέ τις ὀρέων εὺσεßὴς ἕστω.</blockquote>
+
+<p>Il est visible que cette histoire, telle que je la viens
+de raconter et qu'on la lit dans Hérodote, est une altération
+de celle qui est rapportée dans le quatrième livre
+des Rois. On y voit que Sannacharib, roi des Assyriens, <span class="side"> Cap. 17,
+etc.</span>
+après avoir subjugué toutes les nations voisines et s'être
+rendu maître de toutes les autres villes du royaume de
+Juda, prit la résolution d'assiéger Ézéchias dans Jérusalem,
+qui en était la capitale. Les ministres de ce saint
+roi, malgré son opposition et les remontrances du prophète
+Isaïe qui promettait une protection assurée de la
+part de Dieu si l'on ne mettait sa confiance qu'en lui
+seul, mendièrent secrètement le secours des Égyptiens
+et des Éthiopiens. Leurs armées, unies ensemble,
+<span class="pagenum"><a name="p118" id="p118">118</a></span>
+s'avancèrent, dans le temps marqué, vers Jérusalem.
+L'Assyrien marcha à leur rencontre, les défit en bataille
+rangée, poursuivit les vaincus jusque dans l'Égypte et
+la ravagea entièrement. A son retour, la nuit même qui
+précéda le jour où l'on devait donner l'assaut à la ville
+de Jérusalem et où tout paraissait désespéré, l'ange
+exterminateur ravagea le camp des Assyriens, y fit périr
+par l'épée et par le feu cent quatre-vingt-cinq mille
+hommes, et montra qu'on avait raison de se fier, comme
+avait fait Ézéchias, à la parole et aux promesses du
+Dieu d'Israël.</p>
+
+<p>Voilà la vérité du fait; mais, comme elle était peu
+honorable pour les Égyptiens, ils ont tâché de la tourner
+à leur avantage en la déguisant et la corrompant.
+Cependant les traces de cette histoire, quoique défigurées,
+doivent paraître précieuses dans un historien
+d'une aussi haute antiquité et d'un aussi grand poids
+qu'est Hérodote.</p>
+
+<p>Le prophète Isaïe avait prédit à plusieurs reprises
+que cette expédition des Égyptiens, concertée, ce semble,
+avec tant de prudence, conduite avec tant d'habileté,
+et où les forces de deux puissants empires s'étaient réunies
+pour secourir les Juifs; Isaïe, dis-je, avait prédit
+que cette expédition, non-seulement serait inutile à Jérusalem,
+mais tournerait à la ruine de l'Égypte même,
+dont les plus fortes villes seraient prises, les terres ravagées,
+les habitants de tout sexe et de tout âge emmenés
+captifs. On peut consulter les chapitres 18, 19,
+20, 30, 31, etc.</p>
+
+<p>Ussérius et M. Prideaux croient que c'est dans ce
+temps qu'arriva la ruine de<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a>
+<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a> <i>No-Amon</i>, cette fameuse
+<span class="pagenum"><a name="p119" id="p119">119</a></span>
+<span class="side"> Nahum. 3
+8-10.</span>
+ville dont parle le prophète Nahum, et dont il dit que
+les habitants avaient été traînés en captivité, que les
+jeunes enfants avaient été écrasés dans les carrefours
+de ses rues, et que ses plus grands seigneurs, chargés
+de chaînes, avaient été partagés par sort entre les vainqueurs.
+Il marque que tous ces malheurs tombèrent sur
+elle lorsque <i>l'Égypte et l'Éthiopie étaient sa force</i>; ce
+qui semble désigner assez clairement le temps dont
+nous parlons, où Tharaca et Séthon étaient unis ensemble.
+Ce sentiment n'est point sans difficulté, et est
+contredit par d'habiles gens. Il me suffit d'en avertir
+le lecteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156"
+name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">
+(retour) </a> La vulgate nomme <i>Alexandrie</i> la ville qui est appelée dans l'hébreu <i>No-Amon</i>, parce qu'Alexandrie fut
+depuis bâtie à la place de cette dernière.
+M. Prideaux, après Bochard,
+croit que c'est <i>Thèbes</i>, surnommée
+<i>Diospolis</i>. En effet, Amon chez les
+Égyptiens est le même que Jupiter;
+mais <i>Thèbes</i> n'est point l'endroit où
+fut bâtie depuis Alexandrie. Il se
+peut faire qu'il y eût là une autre
+ville appelée aussi <i>No-Amon</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Herod. l, 2,
+cap. 142.</span>
+Jusqu'au règne de Séthon, les prêtres égyptiens
+comptaient trois cent quarante et une générations
+d'hommes, ce qui fait onze mille trois cent quarante
+années, en mettant trois générations d'hommes pour
+cent ans. Ils comptaient pareil nombre de prêtres et de
+rois. Ces derniers, soit dieux, soit hommes, s'étaient
+succédé sans interruption sous le nom de <i>piromis</i>, mot
+égyptien qui signifie <i>bon et honnête</i>. Les prêtres égyptiens
+montrèrent à Hérodote trois cent quarante et un
+colosses de bois de ces <i>piromis</i>, rangés tous en ordre
+dans une grande salle. C'était la folie des Égyptiens de se
+perdre dans une antiquité dont aucun autre peuple
+n'approchât.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3299
+AV. J.C. 705.
+Afric. apud
+Syncel. p. 74.</span>
+THARACA. C'est celui-là même qui était venu avec
+une armée d'Éthiopiens au secours de Jérusalem avec
+Séthon. Quand celui-ci fut mort, après avoir occupé
+<span class="pagenum"><a name="p120" id="p120">120</a></span>
+le trône pendant quatorze ans, Tharaca y monta à sa
+place, et le tint pendant dix-huit. Ce fut le dernier des
+rois éthiopiens qui régnèrent dans l'Égypte.</p>
+
+<p>Après sa mort, les Égyptiens, ne pouvant s'accorder
+sur la succession, furent deux ans dans un état
+d'anarchie accompagné de grands désordres.</p>
+
+<h4>DOUZE ROIS<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a>
+<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>.</h4>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157"
+name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">
+(retour) </a> Jusqu'ici la chronologie égyptienne,
+incertaine et interrompue par
+des lacunes, commence à prendre
+de la suite et de la certitude. D'après
+Hérodote, le règne des douze rois
+est de l'an 673: ils régnèrent 15 ans;
+ainsi Psammitique régna seul, à partir
+de l'an 656, et non pas en 670: ce
+prince mourut, après un règne de 39
+ans; conséquemment son fils Néchao
+lui succéda vers 617, comme l'a marqué
+Rollin (616), p. 124. Les deux
+dates de 685 et de 670 sont donc
+fautives.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3319
+AV. J.C. 685.
+Herod. l. 2,
+cap. 147-152.
+Diod. lib. 1,
+pag. 59.</span>
+Enfin douze des principaux seigneurs, s'étant ligués
+ensemble, se saisirent du royaume, et le partagèrent
+entre eux en douze parties. Ils convinrent de gouverner
+chacun leur district avec un pouvoir et une autorité
+égale, sans que jamais l'un songeât à rien entreprendre
+contre l'autre ni à s'emparer de son gouvernement.
+Ils crurent devoir faire ensemble cet accord, et le
+cimenter par les plus terribles serments, pour éviter
+l'effet d'un oracle qui avait prédit que celui d'entre eux
+qui aurait fait des libations à Vulcain dans un vase
+d'airain deviendrait le maître de l'Égypte. Ils régnèrent
+ensemble pendant quinze ans dans une grande union;
+et, pour en laisser à la postérité un célèbre monument,
+ils bâtirent de concert et à frais communs le fameux
+labyrinthe, qui était un amas de douze grands palais,<span class="side"> [Pag. 20.]</span>
+et qui avait autant de bâtiments sous terre qu'il en
+paraissait au-dehors. J'en ai fait mention précédemment.</p>
+
+<p>Un jour que les douze rois assistaient ensemble dans
+le temple de Vulcain à un sacrifice solennel qui s'y
+<span class="pagenum"><a name="p121" id="p121">121</a></span>
+faisait régulièrement dans un certain temps marqué,
+les prêtres ayant présenté à chacun d'eux une coupe
+d'or pour faire les libations, il s'en trouva une de
+manque, et Psammitique, l'un des douze, sans aucun
+dessein prémédité, au lieu de coupe prit son casque
+d'airain, car ils en portaient tous, et s'en servit pour
+faire les libations. Cette circonstance frappa les autres,
+et leur rappela dans l'esprit le souvenir de l'oracle dont
+j'ai parlé. Ils crurent donc se devoir mettre en sûreté
+contre ses entreprises, et le reléguèrent dans les pays
+marécageux de l'Égypte<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
+<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158"
+name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">
+(retour) </a> Dans la partie septentrionale du Delta, entre les bouches Phatmitique
+et Sébennytique--L.</blockquote>
+
+<p>Après que Psammitique y eut passé quelques années,
+attendant une occasion favorable pour se venger de
+l'affront qu'il avait reçu, un courrier vint lui dire qu'il
+était arrivé en Égypte des hommes d'airain: c'étaient
+des soldats de Grèce, Cariens et Ioniens, que la tempête
+avait jetés sur les côtes d'Égypte, et qui étaient tout
+couverts de casques, de cuirasses et d'autres armes d'airain.
+Psammitique se souvint aussitôt d'un oracle qui
+lui avait répondu que des hommes d'airain viendraient
+du côté de la mer à son secours. Il ne douta point que
+ce n'en fût ici l'accomplissement. Il fit donc amitié avec
+ces étrangers, les engagea par de grandes promesses à
+demeurer avec lui, leva sous main d'autres troupes,
+mit à leur tête ces Grecs, et, ayant attaqué les onze
+rois, il les défit, et demeura seul maître de l'Égypte.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3334
+AV. J.C. 670.
+Herod. l. 2,
+c. 153, 154.</span>
+PSAMMITIQUE. Ce prince, qui devait son salut aux
+Ioniens et aux Cariens, les établit dans l'Égypte, fermée
+jusqu'alors aux étrangers, et leur y assigna des
+bons fonds de terre et des revenus assurés, qui leur
+firent oublier leur patrie. Il leur donna de jeunes enfants
+<span class="pagenum"><a name="p122" id="p122">122</a></span>
+égyptiens à élever, à qui ils apprirent leur langue. A
+cette occasion et par ce moyen, les Égyptiens entrèrent
+en commerce avec les Grecs; et depuis ce temps aussi
+l'histoire d'Égypte, jusque-là mêlée de fables pompeuses
+par l'artifice des prêtres, commence, selon Hérodote,
+à avoir plus de certitude.</p>
+
+<p>Dès que Psammitique fut affermi sur le trône, il
+entra en guerre avec le roi d'Assyrie au sujet des limites
+des deux empires. Cette guerre dura long-temps.
+Depuis que les Assyriens eurent conquis la Syrie, la
+Palestine, étant le seul pays qui séparât les deux royaumes,
+devint entre eux un sujet continuel de discorde,
+comme elle le fut ensuite entre les Ptolémées et les Séleucides.
+Ce fut à qui des deux l'aurait, et cette province
+devint tour à tour le partage du plus fort. Psammitique,
+se voyant maître paisible de toute l'Égypte et ayant
+remis toutes choses sur<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a>
+<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a> l'ancien pied, crut qu'il était
+temps de penser aux frontières de son royaume, et de
+les mettre en sûreté contre l'Assyrien son voisin, dont
+la puissance augmentait de jour en jour. Il entra pour
+cet effet à la tête d'une armée dans la Palestine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159"
+name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">
+(retour) </a> Cette révolution arriva environ sept ans après la captivité de Manassé,
+roi de Juda.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 1, p. 61.</span>
+Peut-être faut-il placer au commencement de cette
+guerre ce qu'on lit dans Diodore, que les Égyptiens,
+indignés de ce que le roi avait placé les Grecs à l'aile
+droite, par préférence à eux, quittèrent le service au
+nombre de plus de deux cent mille, et se retirèrent en
+Éthiopie, où on leur donna un établissement avantageux.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. [l. 2,]
+cap. 157.</span>
+Quoi qu'il en soit, Psammitique entra en Palestine.
+Mais il s'y trouva d'abord arrêté à Azot, une des principales
+villes du pays, qui lui donna tant de peine, que
+<span class="pagenum"><a name="p123" id="p123">123</a></span>
+ce ne fut qu'après un siége de vingt-neuf ans qu'il s'en
+rendit maître. C'est le plus long siége dont il soit parlé
+dans l'histoire ancienne.</p>
+
+<p>Cette place était anciennement une des cinq villes
+capitales des Philistins. Les Égyptiens, quelque temps
+auparavant, s'en étant emparés, la fortifièrent si bien,
+qu'elle devint la plus forte barrière de leur pays de ce
+côté-là; en sorte que Sennachérib ne put entrer en
+Égypte qu'il n'eût premièrement emporté cette place.
+C'est ce qu'il fit par Tarthan, l'un de ses généraux. Les
+Assyriens l'avaient conservée jusqu'à ce temps-ci, et ce
+ne fut qu'après le long siége dont je viens de parler
+qu'elle revint aux Égyptiens.</p>
+
+<p><span class="side"> Isai. 20, 1.
+Herod. l. 1,
+cap. 105.</span>
+En ce temps-là les Scythes, sortis des environs des
+Palus-Méotides, s'étant jetés dans la Médie, défirent
+Cyaxare, qui en était roi, et le dépouillèrent de toute
+la haute Asie, dont ils demeurèrent maîtres pendant
+vingt-huit ans. Ils poussèrent leurs conquêtes dans la
+Syrie jusqu'aux frontières d'Égypte. Mais Psammitique
+alla au-devant d'eux, et fit si bien par ses présents et
+par ses prières, qu'ils ne passèrent pas plus avant, et
+délivra ainsi son royaume de ces dangereux ennemis.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 2, 3.</span>
+Jusqu'à son règne les Égyptiens s'étaient toujours
+crus le plus ancien peuple de la terre. Il voulut s'en assurer
+par lui-même, et pour cela il employa une expérience
+fort extraordinaire, si pourtant ce fait doit paraître
+digne de foi. Il fit élever à la campagne, dans une
+cabane fermée, deux enfants nés tout récemment de
+pauvres parents, et il chargea un berger de les faire
+nourrir par des chèvres (d'autres disent que ce furent
+des nourrices à qui l'on avait coupé la langue), avec
+défense de laisser entrer aucune personne dans cette
+<span class="pagenum"><a name="p124" id="p124">124</a></span>
+cabane, ni de prononcer jamais lui-même devant eux
+aucune parole. Quand ces enfants furent parvenus à
+l'âge de deux ans, un jour que le berger entra pour leur
+donner ce qui leur était nécessaire, ils s'écrièrent tous
+deux, en étendant les mains vers leur père nourricier,
+<i>beccos, beccos</i>. Le berger, surpris de ce langage, nouveau
+pour lui, et qu'ils répétèrent dans la suite plusieurs
+fois, en donna avis au roi, qui se les fit apporter pour
+être témoin lui-même de la vérité du fait; et ils recommencèrent
+tous deux en sa présence à bégayer leur
+petit jargon. Il ne s'agissait plus que de vérifier chez
+quel peuple ce mot était usité; et il se trouva que c'était
+chez les Phrygiens, qui appellent ainsi du pain. Ils
+eurent depuis ce temps-là parmi tous les peuples l'honneur
+de l'antiquité, ou plutôt de la primauté, que l'Égypte
+elle-même, quelque jalouse qu'elle en eût toujours
+été, fut obligée de leur céder, malgré sa longue possession.
+Comme on amenait à ces enfants des chèvres
+pour les nourrir, et qu'il n'est point marqué qu'ils fussent<span class="side"> [Schol. Apollon.
+Rhod.
+4. 262.]</span>
+sourds, quelques-uns croient qu'ils avaient pu, d'après
+le cri de ces animaux, former ce mot <i>bec</i> ou <i>beccos</i><a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a>
+<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160"
+name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">
+(retour) </a> Il est indubitable que telle est l'origine de ce mot, si cette histoire est
+vraie.--L.</blockquote>
+
+<p>Psammitique mourut l'an vingt-quatrième de Josias,
+roi de Juda. Il eut pour successeur son fils Néchao.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3388
+AV. J.C. 616.</span>
+NÉCHAO. L'Écriture fait souvent mention de ce prince
+sous le nom de <i>Pharaon Néchao</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 1,
+cap. 158.</span>
+Il entreprit de joindre le Nil à la mer Rouge, en
+tirant un canal de l'un à l'autre. L'espace qui les sépare
+est au moins de mille stades, c'est-à-dire de cinquante
+lieues. Après avoir fait périr six vingt mille hommes<span class="side"> [V. plus haut
+p. 40, n. 5.]</span>
+dans ce travail, il fut obligé de l'abandonner. L'oracle,
+<span class="pagenum"><a name="p125" id="p125">125</a></span>
+qu'il avait envoyé consulter, lui répondit que, par
+ce nouveau canal, il ouvrait une entrée aux barbares:
+c'est ainsi que les Égyptiens appelaient tous les autres
+peuples.</p>
+
+<p>Néchao réussit mieux dans une autre entreprise.
+D'habiles mariniers de Phénicie, qu'il avait pris à son <span class="side"> Herod. l. 4,
+cap. 42.</span>
+service, étant partis de la mer Rouge, avec ordre de
+découvrir les côtes d'Afrique, en firent heureusement
+le tour, et retournèrent, la troisième année de leur navigation,
+en Égypte par le détroit de Gibraltar; voyage
+fort extraordinaire pour un temps où l'on n'avait pas encore
+l'usage de la boussole<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a>
+<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>. Ce voyage fut fait vingt et
+un siècles avant que Vasquez de Gama, Portugais, eût
+trouvé, par la découverte du cap de Bonne-Espérance,
+l'an de notre Seigneur 1497, le même chemin pour
+aller aux Indes, par lequel ces Phéniciens étaient venus
+des Indes dans la mer Méditerranée.</p>
+
+<p><span class="side"> Joseph. Antiq. lib. 10,
+cap. 6.
+4 Reg. 23,
+29, 30.
+2. Paral. 35,
+20-25.</span>
+Les Babyloniens et les Mèdes, ayant détruit Ninive
+et avec elle l'empire des Assyriens, devinrent si redoutables,
+qu'ils s'attirèrent la jalousie de tous leurs voisins.
+Néchao en fut si alarmé, qu'il s'avança vers l'Euphrate
+à la tête d'une puissante armée pour arrêter leurs progrès.
+Josias, ce roi de Juda si recommandable par sa
+rare piété, voyant qu'il prenait son chemin au travers
+de la Judée, résolut de s'opposer à son passage. Il amassa
+dans ce dessein toutes les forces de son royaume, et se
+posta dans la vallée de Mageddo. (Cette ville était dans
+la tribu de Manassé, en-deçà du Jourdain; Hérodote
+l'appelle <i>Magdole</i><a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a>
+<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>.) Néchao lui manda par un héraut
+<span class="pagenum"><a name="p126" id="p126">126</a></span>
+que ce n'était pas à lui qu'il en voulait; qu'il avait d'autres
+ennemis en vue; qu'il entreprenait cette guerre de
+la part de Dieu, qui était avec lui; et qu'il lui conseillait
+de n'y prendre aucune part, de peur qu'elle ne
+tournât à son désavantage. Josias ne fut point touché
+de ces raisons. Il voyait qu'une si puissante armée ne
+manquerait pas de ruiner entièrement son pays par ses
+seules marches; et d'ailleurs il craignait qu'après la défaite
+des Babyloniens le vainqueur ne retombât sur lui,
+et ne lui enlevât une partie de ses états. Il marcha donc
+à sa rencontre. La bataille se donna; et Josias, non-seulement
+fut vaincu, mais reçut encore malheureusement
+une blessure dont il mourut à Jérusalem, où il s'était
+fait transporter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161"
+name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">
+(retour) </a> On a nié la possibilité et le fait
+de ce voyage. Le récit d'Hérodote
+contient des circonstances qui portent
+le caractère de la vérité. Les
+opinions des savants sont encore
+partagées à cet égard.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162"
+name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">
+(retour) </a> La ville appelée <i>Magdole</i> par
+Hérodote était située dans la Basse Égypte;
+elle est conséquemment fort
+différente de <i>Mageddo</i>, ville de Palestine.
+On croit qu'Hérodote a été
+trompé par la ressemblance des noms.
+(LARCHER, <i>Chron. d'Hérod.</i> t. VII,
+p. 114, 115.)--L.</blockquote>
+
+<p>Néchao, encouragé par cette victoire, continua sa
+marche et s'avança vers l'Euphrate. Il battit les Babyloniens;
+prit Charcamis, grande ville dans ces quartiers-là;
+et, s'en étant assuré la possession par une bonne
+garnison qu'il y laissa, il reprit au bout de trois mois le
+chemin de son royaume.</p>
+
+<p><span class="side"> 4. Reg. 23,
+33-35.
+2. Paral. 36,
+1-4.</span>
+Comme il apprit en chemin que Joachas s'était fait
+déclarer roi à Jérusalem sans lui demander son consentement,
+il lui ordonna de le venir trouver à Rébla
+en Syrie. Ce prince n'y fut pas plus tôt arrivé, que
+Néchao le fit mettre aux fers et l'envoya prisonnier en
+Égypte, où il mourut. De là, poursuivant son chemin,
+il arriva à Jérusalem, où il établit roi Joakim, un des
+autres fils de Josias, à la place de son frère, et imposa sur
+le pays un tribut annuel de cent talents d'argent et un
+<span class="pagenum"><a name="p127" id="p127">127</a></span>
+talent d'or<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a>
+<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>. Après quoi il retourna triomphant dans
+son royaume.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163"
+name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">
+(retour) </a> Cette somme montait à 330,000
+liv.
+
+<p>= 610,000 f.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 2, cap.
+159.</span>
+Hérodote, faisant mention de l'expédition de ce roi
+d'Égypte et de la bataille qu'il gagna à Mageddo, à
+qui il donne le nom de <i>Magdole</i>, dit qu'après la victoire
+il prit la ville de Cadytis, qu'il représente comme
+située dans les montagnes de la Palestine, et de la
+grandeur de Sardes, qui était en ce temps-là, la capitale,
+non-seulement de la Lydie, mais encore de toute
+l'Asie mineure. Cette description ne peut convenir qu'à
+Jérusalem, qui était ainsi située, et qui alors était la
+seule ville de ces quartiers-là qui pût être comparée à
+Sardes. Il paraît d'ailleurs par l'Écriture que Néchao,
+après sa victoire, se rendit maître de cette capitale de
+Judée; car il y était en personne lorsqu'il donna la
+couronne à Joakim. Le nom même de <i>Cadytis</i>, qui en
+hébreu signifie la <i>sainte</i><a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a>
+<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>, désigne clairement la ville
+de Jérusalem, comme le prouve le savant M. Prideaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164"
+name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">
+(retour) </a> Les Arabes appellent encore
+aujourd'hui la ville de Jérusalem <i>el-Qods</i>,
+la Sainte.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> L. 1. Part. I. 1,
+p. 106, etc.<br>
+AN. M. 3397
+AV. J.C. 607.</span>
+Nabopolassar, roi de Babylone, voyant que, depuis
+la prise de Charcamis par Néchao, toute la Syrie et la
+Palestine s'étaient détachées de son obéissance, son
+âge d'ailleurs et ses infirmités ne lui permettant pas
+d'aller en personne réduire ces rebelles, s'associa à l'empire
+son fils Nabuchodonosor, et l'envoya à la tête d'une
+armée dans ces quartiers-là. Ce jeune prince battit celle <span class="side"> Jerem. 46.
+2, etc.</span>
+de Néchao vers l'Euphrate, reprit Charcamis, et fit
+rentrer dans son obéissance les provinces soulevées,<span class="side"> 4. Reg. 24, 7.<br> A rivo Ægypti.</span>
+comme Jérémie l'avait prédit. Ainsi il enleva aux Égyptiens
+tout ce qu'ils possédaient depuis ce qu'on appelait
+<span class="pagenum"><a name="p128" id="p128">128</a></span>
+le <i>ruisseau d'Égypte</i><a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a>
+<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a> jusqu'à l'Euphrate, ce qui comprend
+toute la Syrie et toute la Palestine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165"
+name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">
+(retour) </a> Ce ruisseau d'Égypte, dont il est
+si souvent parlé dans l'Écriture,
+comme servant de borne à la terre
+promise du côté d'Égypte, n'était
+pas le Nil, mais une petite rivière
+qui, coulant au travers du désert
+qui est entre ces deux pays, passait
+anciennement pour leur borne commune.
+C'est jusque-là que s'étendait
+le pays qui fut promis à la postérité
+d'Abraham, et qui lui fut ensuite
+divisé par sort.</blockquote>
+
+<p>Néchao, étant mort après avoir régné seize ans,
+laissa son royaume à son fils.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3404
+AV. J.C. 600.
+Herod. l. 2,
+cap. 160.</span>
+PSAMMIS. Son règne fut fort court, et ne dura que
+six ans. L'histoire ne nous en apprend rien de particulier,
+sinon que ce prince fit une expédition en Éthiopie.</p>
+
+<p><span class="side"> <i>Ibid.</i></span>
+Ce fut vers lui que ceux d'Élide, après avoir établi
+les jeux olympiques<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a>
+<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>, dont ils avaient concerté toutes les
+règles et toutes les circonstances avec tant d'attention,
+qu'ils ne croyaient pas qu'on y pût rien ajouter ni y
+trouver rien à redire, envoyèrent une célèbre ambassade
+pour savoir ce que penseraient de cet établissement
+les Égyptiens, qui passaient pour les hommes les plus
+sages et les plus sensés de tout l'univers. C'était plutôt une
+approbation qu'un conseil qu'ils venaient chercher. Le
+roi assembla les anciens du pays. Après qu'ils eurent
+entendu tout ce qu'on avait à leur dire sur l'institution
+de ces jeux, ils demandèrent aux Éléens s'ils y admettaient
+indifféremment citoyens et étrangers: et comme
+on leur eut répondu que l'entrée en était également ouverte
+à tous, ils ajoutèrent que les règles de la justice
+auraient été mieux observées si l'on n'avait admis à ces
+combats que les étrangers, parce qu'il était fort difficile
+que les juges, en adjugeant la victoire et le prix, ne
+fissent pencher la balance du côté de leurs concitoyens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166"
+name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">
+(retour) </a> Hérodote dit: <i>Les Éléens qui se
+vantaient d'avoir établi, pour la
+célébration des jeux olympiques,
+les règlements les plus justes, etc.</i>,
+et non pas <i>après avoir établi les jeux
+olympiques</i>.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p129" id="p129">129</a></span>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3410
+AV. J.C. 594.
+Jerem. 44,
+30.</span>
+APRIÈS. Il est appelé dans l'Écriture <i>Pharaon Éphrée</i>,
+ou <i>Ophra</i>. Il succéda à son père Psammis, et régna
+vingt-cinq ans.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 161.
+Diod. lib. 1,
+pag. 62.</span>
+Pendant les premières années de son règne, il fut
+aussi heureux qu'aucun de ses prédécesseurs. Il porta
+ses armes contre l'île de Cypre. Il attaqua par terre et
+par mer la ville de Sidon, la prit, et se rendit maître
+de toute la Phénicie et de toute la Palestine.</p>
+
+<p>De si prompts succès lui enflèrent extrêmement le
+cœur. Hérodote rapporte de lui qu'il était devenu si
+orgueilleux, et tellement infatué de sa grandeur, qu'il
+se vantait qu'il n'était pas au pouvoir des dieux mêmes
+de le détrôner, tant il s'imaginait avoir établi solidement
+sa puissance. C'est par rapport à de tels sentiments
+qu'Ézéchiel lui met à la bouche ces paroles pleines
+d'une vanité folle et impie: <i>La rivière est à moi, c'est <span class="side"> Ezech. 29, 3.</span>
+moi qui l'ai faite</i>. Le vrai Dieu lui fit bien sentir dans
+la suite qu'il avait un maître, et qu'il n'était qu'un
+homme; et il fit prédire par ses prophètes, long-temps
+auparavant, tous les maux dont il avait résolu de
+punir son orgueil.</p>
+
+<p><span class="side"> Ezech. 17, 15.</span>
+Peu de temps après qu'Ophra fut monté sur le trône,
+Sédécias, roi de Juda, lui envoya des ambassadeurs, fit
+alliance avec lui; et l'année d'après, rompant le serment
+de fidélité qu'il avait fait au roi de Babylone, il se
+révolta ouvertement contre lui.</p>
+
+<p>Quelques défenses que Dieu eût faites à son peuple
+d'avoir recours aux Égyptiens et de mettre en eux sa
+confiance, et quelque malheureux succès qu'eussent eu
+les différentes tentatives que les Israélites avaient faites
+de ce côté-là, l'Égypte leur paraissait toujours une ressource
+assurée dans leurs dangers, et ils ne pouvaient
+<span class="pagenum"><a name="p130" id="p130">130</a></span>
+s'empêcher d'y recourir. C'est ce qui était déjà arrivé
+sous le saint roi Ézéchias. Isaïe leur disait de la part de
+Dieu: <span class="side"> Is. cap. 31,
+v. 1 et 3.</span> «Malheur à ceux qui vont en Égypte chercher
+du secours, qui mettent leur confiance dans sa cavalerie
+et dans ses chariots, et qui ne s'appuient point
+sur le Saint d'Israël, et ne cherchent point l'assistance
+du Seigneur!... L'Égyptien est un homme et non pas
+un Dieu: ses chevaux ne sont que chair, et non pas
+esprit. Le Seigneur étendra sa main, et celui qui donnait
+secours sera renversé par terre; celui qui espérait
+d'être secouru tombera avec lui, et une même ruine
+les enveloppera tous.» Ils n'écoutèrent ni le prophète
+ni le roi, et ne reconnurent la vérité des paroles de
+Dieu que par une funeste expérience.</p>
+
+<p>Il en fut de même en cette occasion. Sédécias,
+malgré les remontrances de Jérémie, voulut faire alliance
+avec l'Égyptien. Celui-ci, fier de l'heureux succès
+de ses armes, et ne croyant pas que rien pût résister
+à sa puissance, se déclara le protecteur d'Israël, et lui
+promit de le délivrer des mains de Nabuchodonosor.
+Dieu, irrité qu'un mortel eût osé prendre sa place,
+s'en expliqua ainsi à un autre prophète: <span class="side"> Ezech. 24,
+1-12.</span> «Fils de
+l'homme, tournez le visage contre Pharaon, roi
+d'Égypte, et prophétisez tout ce qui lui doit arriver,
+à lui et à l'Égypte. Parlez-lui, et dites-lui: Voici ce
+que dit le Seigneur notre Dieu: Je viens à vous,
+Pharaon, roi d'Égypte, grand dragon, qui vous
+couchez au milieu de vos fleuves, et qui dites: Le
+fleuve est à moi, et c'est moi-même qui me suis créé.
+Je mettrai un frein à vos mâchoires, etc.» Après
+l'avoir comparé à un roseau qui se brise sous celui qui
+s'y appuie, et qui lui perce la main, Dieu ajoute: «Je
+<span class="pagenum"><a name="p131" id="p131">131</a></span>
+vais faire tomber la guerre sur vous, et je tuerai
+parmi vous les hommes avec les bêtes. Le pays d'Égypte
+sera réduit en un désert et en une solitude; et
+ils sauront que c'est moi qui suis le Seigneur, parce
+que vous avez dit: Le fleuve est à moi, et c'est moi <span class="side"> Cap. 29, 30,
+31, 32.</span>
+qui l'ai fait.» Le même prophète continue, dans plusieurs
+chapitres de suite, à prédire les maux dont
+l'Égypte allait être accablée.</p>
+
+<p>Sédécias était bien éloigné d'ajouter foi à ces prédictions.
+Quand il apprit que l'armée des Égyptiens approchait,
+et qu'il vit Nabuchodonosor lever le siège de
+Jérusalem, il se crut délivré, et triomphait déjà. Sa
+joie fut courte. Les Égyptiens, voyant approcher les
+Chaldéens, n'osèrent en venir aux mains avec une
+armée si nombreuse et si aguerrie. Ils reprirent le<span class="side"> AN. M. 3416
+AV. J.C. 588.
+Jerem. 37,
+6, 7.</span>
+chemin de leur pays, et abandonnèrent Sédécias à tous
+les périls de la guerre où ils l'avaient eux-mêmes engagé.
+Nabuchodonosor revint devant Jérusalem, y remit
+le siège, la prit et la brûla, comme Jérémie l'avait
+prédit.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3430
+AV. J.C. 574.
+Herod. l. 2,
+cap. 161, etc.
+Diod. lib. 1,
+pag. 62.</span>
+Plusieurs années après, les châtiments dont Dieu
+avait menacé Apriès, roi d'Égypte, commencèrent à
+tomber sur lui; car les Cyrénéens, colonie des Grecs
+qui s'était établie en Afrique, entre la Libye et l'Égypte,
+ayant pris et partagé entre eux une grande
+partie du pays des Libyens, forcèrent ces peuples dépouillés
+à se jeter entre les bras de ce prince et à
+implorer sa protection. Aussitôt Apriès envoya une
+grande armée dans la Libye pour faire la guerre aux
+Cyrénéens; mais, cette armée ayant été défaite et
+presque toute taillée en pièces, les Égyptiens s'imaginèrent
+qu'il ne l'avait envoyée dans la Libye que pour
+<span class="pagenum"><a name="p132" id="p132">132</a></span>
+l'y faire périr, afin que, quand il en serait défait, il pût
+régner plus despotiquement sur ses sujets. Dans cette
+pensée, ils crurent devoir secouer le joug d'un prince
+qu'ils regardaient comme leur ennemi. Apriès, ayant
+appris cette révolte, leur envoya Amasis, un de ses
+officiers, pour les apaiser et pour les faire rentrer dans
+leur devoir. Mais, lorsque Amasis eut commencé à parler,
+ils lui mirent sur la tête un casque pour marque
+de la royauté, et le proclamèrent roi. Amasis, ayant
+accepté la couronne qu'ils lui offrirent, demeura avec
+eux, et les confirma dans leur révolte.</p>
+
+<p>Apriès, à cette nouvelle, encore plus enflammé de
+colère, envoya Patarbémis, un autre de ses officiers
+et l'un des principaux seigneurs de sa cour, pour arrêter
+Amasis et le lui amener. Mais Patarbémis, ne
+s'étant pas trouvé en état d'enlever Amasis au milieu
+de cette armée de révoltés dont il était entouré, fut
+traité à son retour, par Apriès, de la manière la plus
+indigne et la plus cruelle; car ce prince, sans considérer
+que ce n'était que faute de pouvoir qu'il n'avait
+pas exécuté sa commission, lui fit couper le nez et les
+oreilles. Un outrage si sanglant fait à un homme de ce
+rang irrita si fort les Égyptiens, que la plupart allèrent
+se joindre aux mécontents et que la révolte devint
+générale. Ce soulèvement de ses sujets obligea
+Apriès de se sauver dans la haute Égypte, où il se
+maintint pendant quelques années, tandis qu'Amasis
+occupa tout le reste de ses états.</p>
+
+<p>Les troubles qui agitaient l'Égypte furent une occasion
+favorable à Nabuchodonosor pour l'attaquer, et
+ce fut Dieu lui-même qui lui en inspira le dessein. Ce
+prince, qui, sans le savoir, était l'instrument de la colère
+<span class="pagenum"><a name="p133" id="p133">133</a></span>
+de Dieu contre les peuples qu'il voulait châtier,
+venait de prendre la ville de Tyr, où lui et son armée
+avaient essuyé des fatigues incroyables. Pour les en récompenser,
+Dieu leur abandonna l'Égypte. Il est beau
+de l'entendre lui-même s'expliquer sur ce sujet: il y a
+peu d'endroits dans l'Écriture plus remarquables que
+celui-ci, et qui fassent mieux comprendre la souveraine
+autorité de Dieu sur tous les princes et sur tous les
+royaumes de la terre. «Fils de l'homme (c'est ainsi <span class="side"> Ezech. 29,
+20.</span>
+qu'il parle au prophète Ézéchiel), Nabuchodonosor,
+roi de Babylone, m'a rendu, avec son armée, un
+grand service au siége de Tyr. Toutes les têtes de ses
+gens en ont perdu les cheveux, et toutes les épaules
+en sont écorchées; et néanmoins ni lui ni son armée<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a>
+<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>
+n'ont point reçu de récompense pour le service qu'ils
+m'ont rendu à la prise de Tyr. C'est pourquoi (continue
+Dieu) je vais donner à Nabuchodonosor, roi
+de Babylone, le pays d'Égypte. Il en prendra tout
+le peuple, il en fera son butin, et il en partagera les
+dépouilles. Son armée recevra ainsi sa récompense,
+et il sera payé du service qu'il m'a rendu dans le siége
+de cette ville. Je lui ai abandonné l'Égypte, parce
+qu'il a travaillé pour moi, dit le Seigneur notre Dieu.»
+Il enlèvera tout, dit-il par un autre prophète, avec la
+même facilité qu'un berger se couvre de son manteau.
+Il se chargera ainsi de tout le butin: il mettra ainsi
+<span class="pagenum"><a name="p134" id="p134">134</a></span>
+sur ses épaules, et sur celles de ses soldats, toute la
+dépouille de l'Égypte. <span class="side"> Jerem. 43,
+12.</span> <i>Amicietur terra Ægypti, sicut
+amicitur pastor pallio suo; et egredietur indè in pace</i>:
+nobles expressions, qui montrent avec quelle facilité
+toute la puissance et toutes les richesses d'un état sont
+enlevées, quand Dieu le veut, et passent comme un
+manteau à un nouveau maître, qui n'a qu'à le prendre
+et à s'en couvrir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167"
+name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">
+(retour) </a> Pour bien entendre ce qui est
+dit ici, il faut savoir que Nabuchodonosor
+essuya des fatigues incroyables
+dans le siége de Tyr, et
+que, lorsque les Tyriens se virent
+pressés, les plus nobles de la ville
+montèrent sur des vaisseaux avec
+tout ce qu'ils avaient de plus précieux,
+et se retirèrent en d'autres
+îles. Ainsi Nabuchodonosor, ayant
+pris la ville, n'y trouva rien qui fût
+digne de récompenser les grands
+travaux qu'il avait soufferts dans
+ce siége. (S. HIERON.)</blockquote>
+
+<p>Le roi de Babylone, profitant donc des divisions intestines
+où la révolte d'Amasis avait jeté ce royaume,
+marcha de ce côté-là à la tête de son armée. Il subjugua
+l'Égypte depuis Migdol ou Magdole, qui est à
+l'entrée du royaume, jusqu'à Syène, qui est à l'autre
+extrémité, vers les frontières d'Éthiopie. Il y fit par-tout
+d'horribles ravages, tua un grand nombre d'habitants,
+et réduisit le pays dans une si grande désolation, qu'il
+ne put se rétablir de quarante ans. Nabuchodonosor,
+ayant chargé son armée de dépouilles et soumis tout
+le royaume, en vint à un accommodement avec Amasis;
+et, l'ayant confirmé dans la possession du royaume
+comme son vice-roi, il reprit le chemin de Babylone.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+c. 163 et 169.
+Diod. lib. 1,
+pag. 62.</span>
+Alors Apriès, sortant du lieu de sa retraite, s'avança
+vers les côtes de la mer, apparemment du côté de la
+Libye; et, y ayant pris à sa solde une armée de Cariens,
+d'Ioniens et d'autres étrangers, il marcha contre
+Amasis, et lui livra bataille près de la ville de Memphis<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a>
+<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>.
+Mais, ayant été battu et fait prisonnier, il fut
+mené à la ville de Saïs, et y fut étranglé dans son
+propre palais<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a>
+<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168"
+name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">
+(retour) </a> Lisez: <i>près de la ville de Momemphis</i>;
+elle était située à plus de
+12 lieues au N. de Memphis, sur la
+branche Canopique, comme je l'ai
+fait voir ailleurs. (<i>Trad. de Strabon</i>,
+t. V, p. 372.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169"
+name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">
+(retour) </a> Amasis voulait lui conserver la
+vie; mais les Égyptiens forcèrent
+ce prince de leur livrer Apriès, qu'ils étranglèrent.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p135" id="p135">135</a></span>
+
+<p>Dieu avait annoncé par ses prophètes, dans un détail
+étonnant, toutes les circonstances de ce grand événement.
+C'était lui qui avait brisé la puissance d'Apriès,
+d'abord si formidable, et qui avait mis l'épée à la main
+de Nabuchodonosor pour aller punir et humilier cet
+orgueilleux. «Je viens à Pharaon, roi d'Égypte, dit-il, <span class="side"> Ezech. 30,
+ 22-25.</span>
+et j'achèverai de briser son bras, qui a été fort, mais
+qui est rompu, et je lui ferai tomber l'épée de la
+main.... Je fortifierai en même temps le bras
+du roi de Babylone, et je mettrai mon épée entre
+ses mains.... Et ils sauront que c'est moi qui suis le
+Seigneur.»</p>
+
+<p><span class="side"> Id. v. 14-17.</span>
+Il fait le dénombrement de toutes les villes qui doivent
+être la proie du vainqueur: Taphnis, Péluse,
+No, appelée dans la Vulgate Alexandrie, Memphis,
+Héliopolis, Bubaste, etc.</p>
+
+<p><span class="side"> Jerem. 44, 30.</span>
+Il marque en particulier la fin malheureuse du roi,
+qui doit être livré à ses ennemis. «Je vais livrer, dit-il,
+Pharaon Éphrée, roi d'Égypte, entre les mains
+de ses ennemis, entre les mains de ceux qui cherchent
+à lui ôter la vie.»</p>
+
+<p>En fin il déclare que pendant quarante ans les Égyptiens
+seront accablés de toutes sortes de maux, et
+réduits à un état si déplorable, qu'ils n'auront plus à
+l'avenir aucun prince de leur nation: <span class="side"> Ezech. 30, 13.</span> <i>et dux de terrâ
+Ægypti non erit ampliùs</i>. L'événement a justifié cette
+prédiction, qui a été accomplie par degrés et en différents
+temps. Peu de temps après l'expiration de ces
+quarante années, ils devinrent une province des Perses,
+auxquels leurs rois, quoique originaires du pays,
+<span class="pagenum"><a name="p136" id="p136">136</a></span>
+étaient soumis; et la prédiction commença ainsi à
+s'accomplir. Elle eut son entière exécution à la mort <span class="side"> AN. M. 3654.</span>
+de Nectanébus, dernier roi de race égyptienne. Depuis
+ce temps-là, les Égyptiens ont toujours été gouvernés
+par des étrangers: car, après l'extinction du royaume des
+Perses, ils ont été successivement assujettis aux Macédoniens,
+aux Romains, aux Sarrasins, aux Mamelucs, et
+enfin aux Turcs; qui en sont aujourd'hui les maîtres.</p>
+
+<p><span class="side"> Jerem.
+c. 43 et 44.</span>
+Dieu ne fut pas moins fidèle à accomplir ses prédictions
+à l'égard de ceux de son peuple qui, après
+la prise de Jérusalem, s'étaient retirés en Égypte contre
+sa défense, et qui y avaient entraîné Jérémie malgré
+lui. Dès qu'ils y furent entrés, et qu'ils furent arrivés
+à Taphnis (c'est la même que Tanis), le prophète,
+après avoir caché en leur présence, par l'ordre de Dieu,
+des pierres dans une grotte qui était près du palais du
+roi, leur déclara que Nabuchodonosor entrerait bientôt
+en Égypte, et que Dieu établirait son trône dans cet
+endroit-là même; que ce prince ravagerait tout le pays,
+et porterait par-tout le fer et le feu; qu'eux-mêmes tomberaient
+entre les mains de ces cruels ennemis, qui en
+massacreraient une partie, et traîneraient le reste captif
+à Babylone; qu'un très-petit nombre seulement
+échapperait à la désolation commune, et serait enfin
+rétabli dans sa patrie. Toutes ces prédictions eurent
+leur accomplissement dans les temps marqués.</p>
+
+<p><span class="side"> AN M. 3435
+AV. J.C. 569.<br> In Timæo.
+[p. 21, E.]</span>
+AMASIS. Après la mort d'Apriès, Amasis devint possesseur
+paisible de toute l'Égypte, dont il occupa le
+trône pendant quarante ans. Il était, selon Platon, de
+la ville de Saïs<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a>
+<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170"
+name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">
+(retour) </a> Selon Hérodote, de la ville de Siouph, qui était probablement voisine
+de Saïs.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p137" id="p137">137</a></span>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 172.</span>
+Comme il était de basse naissance, les peuples, dans
+le commencement de son règne, en faisaient peu de
+cas, et n'avaient que du mépris pour lui. Il n'y fut pas
+insensible; mais il crut devoir ménager les esprits avec
+adresse, et les rappeler à leur devoir par la douceur
+et par la raison. Il avait une cuvette d'or, où lui et
+tous ceux qui mangeaient à sa table se lavaient les pieds.
+Il la fit fondre, et en fit faire une statue, qu'il exposa
+à la vénération publique. Les peuples accoururent en
+foule, et rendirent à la nouvelle statue toutes sortes
+d'hommages. Le roi, les ayant assemblés, leur exposa
+à quel vil usage cette statue avait d'abord servi; ce qui
+ne les empêchait pas de se prosterner devant elle par
+un culte religieux. L'application de cette parabole était
+aisée à faire: elle eut tout le succès qu'il en pouvait
+attendre; et les peuples, depuis ce jour, eurent pour
+lui tout le respect qui est dû à la majesté royale.</p>
+
+<p><span class="side"> <i>Ibid.</i> c. 173.</span>
+Il donnait régulièrement tout le matin aux affaires,
+pour recevoir les placets, donner ses audiences, prononcer
+des jugements, et tenir ses conseils: le reste du
+temps était accordé au plaisir; et comme, dans les repas
+et dans les conversations, il était d'une humeur
+extrêmement enjouée, et qu'il poussait, ce semble, la
+gaîté au-delà des justes bornes, les courtisans ayant
+pris la liberté de le lui représenter, il leur répondit
+que l'esprit ne pouvait pas être toujours sérieux et appliqué
+aux affaires, non plus qu'un arc demeurer toujours
+tendu.</p>
+
+<p>Ce fut lui qui obligea les particuliers, dans chaque
+ville, d'inscrire leur nom chez le magistrat, et de marquer
+de quelle profession ou de quel métier ils vivaient.
+Solon inséra cette loi dans les siennes.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p138" id="p138">138</a></span>
+
+<p>Il bâtit plusieurs temples magnifiques, principalement
+à Saïs, qui était le lieu de sa naissance. Hérodote
+y admirait sur-tout une chapelle faite d'une seule pierre,
+qui avait au dehors vingt et une coudées de longueur
+sur quatorze de largeur et huit de hauteur, et un peu
+moins en dedans. On l'avait apportée d'Éléphantine;
+et deux mille hommes avaient été occupés pendant
+trois ans à la voiturer sur le Nil<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a>
+<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.</p>
+
+<p>Amasis considérait fort les Grecs. Il leur accorda
+de grands priviléges, et permit à ceux qui voudraient
+s'établir en Égypte d'habiter dans la ville de Naucratis,
+très-renommée pour son port<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a>
+<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>. Lorsqu'il s'agit de rebâtir
+le fameux temple de Delphes qui avait été brûlé,
+réparation qui devait monter à trois cents talents, c'est-à-dire
+à trois cent mille écus<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a>
+<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>, il fournit à ceux de
+Delphes une somme fort considérable pour les aider à
+payer leur quote-part, qui était le quart de toute la
+dépense.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171"
+name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">
+(retour) </a> Ce temple <i>monolithe</i> (HEROD.
+II. c. 175) avait en dehors 21 coudées
+de long (11 met. 87 mill.),
+14 de large (7 met. 378 mill.) et
+8 de haut (4 met. 216 mill.): ainsi
+sa solidité était de 344 mètres cubes
+(9990 pieds cubes) environ, dont
+le poids (en supposant à la matière la
+pesanteur spécifique du marbre) était
+de 965,720 kilogrammes (1,972,000
+livres): Hérodote en ayant donné
+les dimensions intérieures, savoir
+18 coudées 20 doigts de long, 12
+de large et 5 de haut, on voit, par
+le calcul, que la partie évidée était
+égale à 165 mètres cubes, pesant
+463,092 kilogrammes; ainsi le poids
+du temple monolithe, probablement
+travaillé dans la carrière même, était
+égal à 502,600 kilogrammes ou plus
+d'un million de livres. Voyez ce que
+j'ai dit plus haut, p. 15, n. 2, des
+moyens de transport.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172"
+name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">
+(retour) </a> Ville sur la branche Canopique,
+à environ 16 lieues dans les terres
+un peu au S. de Damanhour.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173"
+name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">
+(retour) </a> 1,650,000 f.--L.</blockquote>
+
+<p>Il fit alliance avec les Cyrénéens, et prit chez eux
+une femme.</p>
+
+<p>Il est le seul des rois égyptiens qui ait conquis l'île
+de Cypre, et qui l'ait rendue tributaire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="p139" id="p139">139</a></span></p>
+
+<p>Ce fut sous son règne que Pythagore vint en Égypte:
+il lui était recommandé par le célèbre Polycrate, tyran
+de Samos, dont il sera parlé ailleurs, et qui était lié
+d'amitié avec Amasis. Dans le séjour que ce philosophe
+fit en Égypte, il fut initié dans tous les mystères du
+pays, et apprit des prêtres tout ce qu'il y avait de
+plus secret et de plus important dans leur religion.
+C'est là qu'il puisa sa doctrine de la métempsycose.</p>
+
+<p>Dans l'expédition où Cyrus s'était rendu maître d'une
+grande partie de la terre, l'Égypte sans doute avait
+subi le joug comme toutes les autres provinces, et Xénophon
+le dit formellement au commencement de la
+Cyropédie. Apparemment qu'après que les quarante
+années de désolation prédites par le prophète furent
+expirées, l'Égypte commençant un peu à se rétablir,
+Amasis secoua le joug et se remit en liberté.</p>
+
+<p>Aussi voyons-nous qu'un des premiers soins de Cambyse,
+fils de Cyrus, dès qu'il fut monté sur le trône,
+fut de porter la guerre contre l'Égypte. Quand il y
+arriva, Amasis venait de mourir, et avait eu pour
+successeur son fils Psamménit.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3479
+AV. J.C. 525.</span>
+PSAMMÉNIT. Cambyse, après le gain d'une bataille,
+poursuivit les vaincus jusque dans Memphis, assiégea
+la place, et la prit en fort peu de temps. Il traita le
+roi avec douceur, lui laissa la vie, et lui assigna un
+entretien honorable; mais, ayant appris qu'il prenait
+des mesures secrètes pour remonter sur le trône, il le
+fit mourir. Le règne de Psamménit ne fut que de six
+mois. Alors toute l'Égypte se soumit au vainqueur. Je
+rapporterai plus en détail cette histoire lorsque j'exposerai
+celle de Cambyse.</p>
+
+<p>Ici finit la suite des rois d'Égypte. L'histoire de ce
+<span class="pagenum"><a name="p140" id="p140">140</a></span>
+pays, comme je l'ai déjà remarqué, sera confondue
+avec celle des Perses et des Grecs jusqu'à la mort
+d'Alexandre. Alors s'élèvera une nouvelle monarchie
+d'Égypte, fondée par Ptolémée, fils de Lagus, qui sera
+continuée jusqu'à Cléopatre; et ce dernier espace sera
+environ de 300 ans. Je traiterai chacune de ces matières
+dans son temps.</p>
+<br><br><br>
+<span class="pagenum"><a name="p141" id="p141">141</a></span>
+
+<hr class="full">
+
+<h1>LIVRE SECOND.</h1>
+
+<hr>
+
+<h3>HISTOIRE ANCIENNE DES CARTHAGINOIS.</h3>
+
+<p>Je diviserai en deux parties ce que j'ai à dire sur les
+Carthaginois. Dans la première, je donnerai une idée
+générale des mœurs de ce peuple, de son caractère, de
+son gouvernement, de sa religion, de sa puissance et de
+ses richesses. Dans la seconde, après avoir indiqué en
+peu de mots la manière dont Carthage s'établit et s'accrut,
+je rapporterai les guerres qui l'ont rendue si
+célèbre.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>CARACTÈRE, MŒURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT<br>
+
+DES CARTHAGINOIS.</h4>
+
+<p class="mid">§ Ier. <i>Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont<br>
+elle était une colonie.</i></p>
+
+<p>Les Carthaginois ont reçu des Tyriens, non-seulement
+leur origine, mais leurs mœurs, leur langage,
+<span class="pagenum"><a name="p142" id="p142">142</a></span>
+leurs usages, leurs lois, leur religion, leur goût et leur
+industrie pour le commerce, comme toute la suite le
+fera connaître. Ils parlaient le même langage que les <span class="side"> Bochard,
+Part. 2, l. 2,
+cap. 16.</span>
+Tyriens, et ceux-ci le même que les Cananéens et les
+Israélites, c'est-à-dire la langue hébraïque, ou du moins
+une langue qui en était entièrement dérivée. Leurs
+noms avaient pour l'ordinaire une signification particulière.
+Hannon signifie <i>gracieux</i>, <i>bienfaisant</i>; Didon,
+<i>aimable</i> ou <i>bien-aimée</i>; Sophonisbe, <i>elle gardera bien
+le secret de son mari</i>. Ils se plaisaient aussi, par esprit
+de religion, à faire entrer le nom de Dieu dans les noms
+qu'ils portaient, selon le génie des Hébreux. Annibal,
+qui répond à Ananias, signifie: <i>Baal</i> (ou <i>le Seigneur</i>)
+<i>m'a fait grace</i>; Asdrubal, qui répond à Azarias, signifie:
+<i>le Seigneur sera notre secours</i>. Il en est ainsi des
+autres noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc.
+Le mot <i>Pœni</i>, d'où vient <i>punique</i>, est le même que <i>Phœni</i>
+ou <i>Phéniciens</i>, parce qu'ils tiraient leur origine de la
+Phénicie<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a>
+<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>. On a dans le <i>Pœnulus</i> de Plaute une scène
+en langue punique qui a fort exercé les savants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174"
+name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">
+(retour) </a> Dans beaucoup de mots, les
+Latins ont changé la diphthongue
+<i>œ</i> en <i>u</i>. Ils disaient originairement
+<i>pœnire</i> pour <i>punire</i>, ce qui s'est conservé
+dans <i>pœna</i>; <i>mœrus</i> pour <i>murus</i>
+comme on le voit par le mot <i>pomœrium</i>;
+<i>mœnire</i> pour <i>munire</i>, ce
+qui s'est conservé dans <i>mœnia</i>. Sur
+les anciennes inscriptions, on lit
+<i>œti</i>, <i>lœdos</i>, <i>cœira</i>, pour <i>uti</i>, <i>ludos</i>,
+<i>cura</i>, etc.: de même, ils ont dit
+<i>Puni</i> au lieu de <i>Pœni</i>.--L.</blockquote>
+
+<p>Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union
+étroite qui a toujours subsisté entré les Phéniciens et <span class="side"> Herod. l. 3,
+c. 17 et 19.</span>
+les Carthaginois<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a>
+<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>. Lorsque Cambyse voulut porter la
+guerre contre ces derniers, les Phéniciens, qui faisaient
+la principale force de son armée navale, lui déclarèrent
+<span class="pagenum"><a name="p143" id="p143">143</a></span>
+nettement qu'ils ne pouvaient pas le servir contre leurs
+compatriotes; et ce prince fut obligé de renoncer à son
+dessein. Les Carthaginois, de leur côté, n'oublièrent
+jamais d'où ils étaient sortis et à qui ils devaient leur
+origine. Ils envoyaient régulièrement à Tyr, tous les <span class="side"> Polyb. pag.
+944.
+Q. Curt. l. 4,
+c. 2 et 3.</span>
+ans, un vaisseau chargé de présents, qui étaient comme
+un cens et une redevance qu'ils payaient à leur ancienne
+patrie; et ils faisaient offrir un sacrifice annuel aux
+dieux tutélaires du pays, qu'ils regardaient aussi comme
+leurs protecteurs. Ils ne manquaient jamais à y envoyer
+les prémices de leurs revenus, aussi-bien que la dîme
+des dépouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis,
+pour les offrir à Hercule, une des principales
+divinités de Tyr et de Carthage. Lorsque Tyr fut assiégée
+par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en
+sûreté ce qu'ils avaient de plus cher, envoyèrent à
+Carthage leurs femmes et leurs enfants, qui y furent
+reçus et entretenus, quoique dans le temps d'une
+guerre fort pressante; avec une bonté et une générosité
+telles qu'on aurait pu les attendre des pères et des
+mères les plus tendres et les plus opulents. Ces marques
+constantes d'une vive et sincère reconnaissance font
+plus d'honneur à une nation que les plus grandes conquêtes
+et les plus glorieuses victoires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175"
+name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">
+(retour) </a> L'histoire offre beaucoup d'autres
+exemples de ce genre. Ils tiennent
+au droit des métropoles sur les
+colonies. (V. Heyn. <i>Opusc. Academic.</i>
+t. I, p. 312, seq.)--L.</blockquote>
+
+<p class="mid">§ II. <i>Religion des Carthaginois.</i></p>
+
+<p>
+Il paraît, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage,
+que ses généraux regardaient comme un devoir
+essentiel de commencer et de finir leurs entreprises<span class="side"> Liv. lib. 21,
+n. 1.
+<i>Ibid.</i> n. 21.</span>
+par le culte des dieux. Amilcar, père du grand Annibal,
+avant que d'entrer en Espagne pour y faire la
+guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux dieux. Son
+<span class="pagenum"><a name="p144" id="p144">144</a></span>
+fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de
+l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte
+jusqu'à Cadix pour s'acquitter des vœux qu'il
+avait faits à Hercule, et il lui en fait de nouveaux si
+ce dieu favorise son entreprise. Après la bataille de <span class="side"> Lib. 23,
+n. 11.</span>
+Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse nouvelle à
+Carthage, il recommanda sur-tout qu'on eût soin de
+rendre aux dieux immortels de solennelles actions de
+graces pour toutes les victoires qu'il avait remportées:
+<i>pro his tantis totque victoriis verum esse grates
+diis immortalibus agi haberique</i>.</p>
+
+<p>Ce n'étaient pas seulement les particuliers qui se
+piquaient ainsi de faire paraître en toute occasion un
+soin religieux d'honorer la Divinité; on voit que c'était
+le génie et le goût de la nation entière.</p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 7, pag.
+502.</span>
+Polybe nous a conservé un traité de paix entre Philippe,
+fils de Démétrius, roi de Macédoine, et les Carthaginois,
+où l'on voit d'une manière bien sensible le
+respect de ceux-ci pour la Divinité, et leur intime persuasion
+que les dieux assistaient et présidaient aux actions
+humaines, et sur-tout aux traités solennels qui
+se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur
+présence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres
+différents de divinités; et ce dénombrement paraît bien
+extraordinaire dans un acte public comme est un traité
+de paix entre deux empires. J'en rapporterai les termes
+mêmes, qui peuvent servir à nous donner quelque idée
+de la théologie des Carthaginois: <i>Ce traité a été conclu
+en présence de Jupiter, de Junon et d'Apollon;
+en présence du démon ou du génie des Carthaginois
+(δαίµονοσ), d'Hercule et d'Iolaüs; en présence de Mars,
+de Neptune, de Triton; en présence des dieux qui</i>
+<span class="pagenum"><a name="p145" id="p145">145</a></span>
+<i>accompagnent l'armée des Carthaginois, et du Soleil,
+de la Lune et de la Terre; en présence des rivières,
+des prairies et des eaux; en présence de tous les dieux
+qui possèdent Carthage</i>. Que dirions-nous maintenant
+d'un pareil acte, où l'on ferait intervenir les anges et
+les saints, protecteurs d'un royaume?</p>
+
+<p>Il y avait chez les Carthaginois deux divinités qui y
+étaient particulièrement adorées, et dont il est à propos
+de dire ici un mot.</p>
+
+<p>La première était la déesse <i>Céleste</i>, appelée aussi <i>Uranie</i>,
+qui est la lune, dont on implorait le secours dans
+les grandes calamités, sur-tout dans les sécheresses, pour
+obtenir de la pluie <i>ista ipsa virgo cœlestis</i>, dit Tertullien, <span class="side"> Tertul.
+Apolog. cap.
+23.</span>
+<i>pluviarum polliciatrix</i>. C'est en parlant de cette
+déesse et d'Esculape que Tertullien fait aux païens de
+son temps un défi bien hardi, mais bien glorieux au
+christianisme, en déclarant que le premier venu des
+chrétiens obligera ces faux dieux d'avouer hautement
+qu'ils ne sont que des démons; et en consentant qu'on
+fasse mourir sur-le-champ ce chrétien, s'il ne vient à
+bout de tirer cet aveu de la bouche même de leurs
+dieux: <i>nisi se dæmones confessi fuerint christiano
+mentiri non audentes, ibidem illius christiani procacissimi
+sanguinem fundite</i>. Saint Augustin parle souvent
+aussi de cette divinité. «Céleste, dit-il, autrefois
+régnait souverainement à Carthage. Qu'est devenu
+son règne depuis Jésus-Christ?» <span class="side"> S. August.
+in psalm. 98.</span> <i>Regnum Cœlestis
+quale erat Carthagini! ubi nunc est regnum Cœlestis?</i>
+C'est sans doute la même divinité que Jérémie appelle
+<span class="side"> Jerem. c. 7,
+v. 18; etc. 44
+v. 17-25.</span> <i>la reine du ciel</i>, à laquelle les femmes juives avaient
+grande dévotion, lui adressant des vœux, lui faisant
+des libations, lui offrant des sacrifices, et lui préparant
+<span class="pagenum"><a name="p146" id="p146">146</a></span>
+de leurs propres mains des gâteaux, <i>ut faciant
+placentas reginæ cœli</i>, et dont elles se vantaient d'avoir
+reçu toutes sortes de biens, pendant qu'elles étaient
+exactes à lui rendre ce culte; au lieu que, depuis qu'il
+avait cessé, elles s'étaient vues accablées de toutes
+sortes de malheurs.</p>
+
+<p>La seconde divinité honorée particulièrement chez
+les Carthaginois, et à qui l'on offrait des victimes humaines,
+c'est <i>Saturne</i>, connu sous le nom de <i>Moloch</i>
+dans l'Écriture; et ce culte avait passé de Tyr à Carthage.
+Philon cite un passage de Sanchoniaton, où l'on
+voit que c'était une coutume à Tyr que, dans les grandes
+calamités, les rois immolassent leurs fils pour apaiser la
+colère des dieux, et que l'un d'eux, qui l'avait fait, fut
+depuis honoré comme un dieu sous le nom de la constellation
+appelée <i>Saturne</i>: ce qui a sans doute donné
+occasion à la fable qui dit que Saturne avait dévoré ses
+enfants. Les particuliers, quand ils voulaient détourner
+quelque grand malheur, en usaient de même, et n'étaient
+pas moins superstitieux que leurs princes; en sorte
+que ceux qui n'avaient point d'enfants en achetaient
+des pauvres, pour n'être pas privés du mérite d'un tel
+sacrifice. Cette coutume se conserva long-temps chez
+les Phéniciens et les Cananéens, de qui les Israélites
+l'empruntèrent, quoique Dieu le leur eût défendu bien
+expressément. On brûlait d'abord inhumainement ces
+enfants, soit en les jetant au milieu d'un brasier ardent,
+tel qu'étaient ceux de la vallée d'Ennon, dont il
+est si souvent parlé dans l'Écriture; soit en les enfermant
+dans une statue de Saturne, qui était tout enflammée. <span class="side">
+Plut. de superst.
+p. 171.</span>
+Pour étouffer les cris que poussaient ces malheureuses
+victimes, on faisait retentir pendant cette
+<span class="pagenum"><a name="p147" id="p147">147</a></span>
+barbare cérémonie le bruit des tambours et des trompettes.
+Les mères se faisaient un honneur et un point
+de religion d'assister à ce cruel spectacle, l'œil sec et
+sans pousser aucun gémissement; et, s'il leur échappait
+quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en était
+moins agréable à la divinité, et elles en perdaient le
+fruit. <span class="side"> Tertul.
+in Apolog.</span>
+Elles portaient la fermeté d'ame, ou plutôt la
+dureté et l'inhumanité, jusqu'à caresser elles-mêmes et
+baiser leurs enfants pour apaiser leurs cris, de peur
+qu'une victime offerte de mauvaise grâce et au milieu
+des pleurs ne déplût à Saturne: <span class="side"> Minuc. Fel.</span> <i>Blanditiis et osculis
+comprimebant vagitum, ne flebilis hostia immolaretur</i>.
+Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants
+à travers le feu, comme cela paraît par plusieurs
+endroits de l'Écriture, et très-souvent ils y périssaient.</p>
+
+<p><span class="side"> Q. Curt.
+lib. 4, cap. 3.</span>
+Les Carthaginois retinrent jusqu'à la ruine de leur
+ville cette coutume barbare d'offrir à leurs dieux des
+victimes humaines; action qui méritait bien plus le
+nom de <i>sacrilége</i> que de sacrifice: <i>sacrilegium veriùs
+quàm sacrum</i>. Ils la suspendirent seulement pendant
+quelques années, pour ne pas s'attirer la colère et les
+armes de Darius Ier, roi de Perse, qui leur fit défendre
+d'immoler des victimes humaines, et de manger de la
+chair de chien. <span class="side"> Plut. de serâ
+vindicatione
+deor.
+pag. 552.
+[<i>Id.</i> Apopht.
+p. 174-175.]</span> Mais ils revinrent bientôt à leur génie,
+puisque, du temps de Xerxès, qui succéda à Darius,
+Gélon, tyran de Syracuse, ayant remporté en Sicile
+une victoire considérable sur les Carthaginois, parmi
+les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y inséra
+celle-ci, qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines
+à Saturne; et sans doute que ce qui l'obligea à prendre<span class="side"> Herod. l. 7,
+cap. 167.</span>
+cette précaution fut ce qui avait été mis en pratique
+dans cette occasion-là même par les Carthaginois;
+<span class="pagenum"><a name="p148" id="p148">148</a></span>
+car pendant tout le combat, qui dura depuis le matin
+jusqu'au soir, Amilcar, fils d'Hannon leur général,
+ne cessa point de sacrifier aux dieux des hommes tout
+vivants, et en grand nombre, en les faisant jeter dans
+un bûcher ardent<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a>
+<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>; et, voyant que ses troupes étaient
+mises en fuite et en déroute, il s'y précipita lui-même
+pour ne pas survivre à sa honte, et, comme le dit
+saint Ambroise en rapportant cette action, pour éteindre
+par son propre sang ce feu sacrilège qu'il voyait
+ne lui avoir servi de rien.</p>
+
+<p>Dans des temps de peste<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a>
+<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a> ils sacrifiaient à leurs
+dieux un grand nombre d'enfants, sans pitié pour un
+âge qui excite la compassion des ennemis les plus
+cruels, cherchant un remède à leurs maux dans le
+crime, et usant de barbarie pour attendrir les dieux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176"
+name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">
+(retour) </a> «In ipsos, quos adolebat, sese
+præcipitavit ignes, ut eos vel
+cruore suo extingueret, quos sibi
+nihil profuisse cognoverat.» (S.
+AMBROS.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177"
+name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">
+(retour) </a> «Quum peste laborarent, cruentâ
+sacrorum religione et scelere pro
+remedio usi sunt. Quippe homines
+ut victimas immolabant, et impuberes
+(quæ ætas etiam hostium
+misericordiam provocat) aris admovebant,
+pacem deorum sanguine
+eorum exposcentes, pro quorum
+vità dii maximè rogari solent.»
+(JUSTIN. lib. 18, cap. 6.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 20,
+pag. 756.
+[Lactant.
+Institut.
+1, 21.]</span>
+Diodore rapporte un exemple de cette cruauté, qui
+fait frémir. Dans le temps qu'Agathocle était près de
+mettre le siége devant Carthage, les habitants de cette
+ville, se voyant réduits à la dernière extrémité, imputèrent
+leur malheur à la juste colère de Saturne contre
+eux, parce qu'au lieu des enfants de la première qualité
+qu'on avait coutume de lui sacrifier, on avait mis
+frauduleusement à leur place des enfants d'esclaves et
+d'étrangers. Pour réparer cette faute, ils immolèrent à
+Saturne deux cents enfants des meilleures maisons de
+Carthage; et, outre cela, plus de trois cents citoyens,
+<span class="pagenum"><a name="p149" id="p149">149</a></span>
+qui se sentaient coupables de ce prétendu crime, s'offrirent
+volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il
+y avait une statue d'airain de Saturne, dont les mains
+étaient penchées vers la terre, de telle sorte que l'enfant
+qu'on posait sur ces mains tombait aussitôt dans
+une ouverture et une fournaise pleine de feu.</p>
+
+<p><span class="side"> Plut. de superst.
+pag.
+169-171.</span>
+Est-ce là, dit Plutarque, adorer les dieux? Est-ce
+avoir d'eux une idée qui leur fasse beaucoup d'honneur,
+que de les supposer avides de carnage, altérés du sang
+humain, et capables d'exiger et d'agréer de telles victimes?<span class="side"> Id. in Camil.
+pag. 132.</span>
+La religion, dit cet auteur sensé, est environnée
+de deux écueils également dangereux à l'homme,
+également injurieux à la Divinité: savoir, de l'impiété
+et de la superstition. L'une, par affectation d'esprit fort,
+ne croit rien; l'autre, par une aveugle faiblesse, croit
+tout. L'impiété, pour secouer un joug et une crainte
+qui la gêne, nie qu'il y ait des dieux; la superstition,
+pour calmer aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon
+son caprice, non-seulement amis, mais protecteurs et
+modèles du crime. Ne valait-il pas mieux, dit-il encore,<span class="side"> De superstit.
+[pag. 171.]</span>
+que Carthage, dès le commencement, prît pour législateurs
+un Critias, un Diagoras, athées reconnus et se
+donnant pour tels, que d'adopter une si étrange et si
+perverse religion? Les Typhons, les géants, ennemis
+déclarés des dieux, s'ils avaient triomphé du ciel, auraient-ils
+pu établir sur la terre des sacrifices plus abominables?</p>
+
+<p>Voilà ce que pensait un païen, du culte carthaginois
+tel que nous l'avons rapporté. En effet on ne croirait
+pas le genre humain susceptible d'un tel excès de fureur
+et de frénésie. Les hommes ne portent point communément
+dans leur propre fonds un renversement si
+<span class="pagenum"><a name="p150" id="p150">150</a></span>
+universel de tout ce que la nature a de plus sacré.
+Immoler, égorger soi-même ses propres enfants, et les
+jeter de sang-froid dans un brasier ardent! Des sentiments
+si dénaturés, si barbares, adoptés cependant par
+des nations entières, et des nations très-policées, par les
+Phéniciens, les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes,
+les Grecs même et les Romains, et consacrés par une
+pratique constante de plusieurs siècles, ne peuvent
+avoir été inspirés que par celui qui a été homicide dès
+le commencement, et qui ne prend plaisir qu'à la dégradation,
+à la misère et à la perte de l'homme.</p>
+
+<p class="mid">§ III. <i>Forme du Gouvernement de Carthage.</i></p>
+
+<p>Le gouvernement de Carthage était fondé sur des
+principes d'une profonde sagesse; et ce n'est point sans <span class="side"> Arist. lib. 2,
+de Rep. c. 11.</span>
+raison qu'Aristote met cette république au nombre de
+celles qui étaient les plus estimées dans l'antiquité, et
+qui pouvaient servir de modèles aux autres. Il appuie
+d'abord ce sentiment sur une réflexion qui fait beaucoup
+d'honneur à Carthage, en marquant que, jusqu'à
+son temps, c'est-à-dire depuis plus de cinq cents ans,
+il n'y avait eu ni aucune sédition considérable qui en
+eût troublé le repos, ni aucun tyran qui en eût opprimé
+la liberté. En effet c'est un double inconvénient
+des gouvernements mixtes, tels qu'était celui de Carthage,
+où le pouvoir est partagé entre le peuple et les
+grands, de dégénérer ou en abus de la liberté par les
+séditions du côté du peuple, comme cela était ordinaire
+à Athènes et dans toutes les républiques grecques; ou
+en oppression de la liberté publique du côté des grands,
+par la tyrannie, comme cela arriva à Athènes, à Syracuse,
+<span class="pagenum"><a name="p151" id="p151">151</a></span>
+à Corinthe, à Thèbes, à Rome même du temps
+de Sylla et de César. C'est donc un grand éloge pour
+Carthage d'avoir su, par la sagesse de ses lois, et par
+l'heureux concert des différentes parties qui composaient
+son gouvernement, éviter pendant un si long espace
+d'années deux écueils si dangereux et si communs.</p>
+
+<p>Il serait à souhaiter que quelque auteur ancien nous
+eût laissé une description exacte et suivie des coutumes
+et des lois de cette fameuse république. Faute de ce secours,
+on n'en peut avoir qu'une idée assez confuse et
+imparfaite, en ramassant différents traits qu'on trouve
+épars dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu à la
+république des lettres Christophe Hendreich<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a>
+<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>. Son ouvrage
+m'a été d'un grand secours.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. lib.
+6, pag. 493.</span>
+Le gouvernement de Carthage réunissait, comme
+celui de Sparte et de Rome, trois autorités différentes
+qui se balançaient l'une l'autre et se prêtaient un mutuel
+secours: celle des deux magistrats suprêmes, appelés
+<i>suffètes</i><a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a>
+<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>; celle du sénat, et celle du peuple. On
+y ajouta ensuite le tribunal des cent, qui eurent beaucoup
+de crédit dans la république.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178"
+name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">
+(retour) </a> «<i>Carthago, sive Carthaginiensium
+respublica, etc.</i>» Francofurti
+ad Oderam. An 1664.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179"
+name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">
+(retour) </a> Ce nom est dérivé d'un mot qui,
+chez les Hébreux et les Phéniciens,
+signifie juges: <i>shophetim</i>.
+
+<p>= C'est l'opinion de Bochart (<i>Chanan
+I. 24</i>) et de Selden (<i>de Diis Syriis.
+Proleg. c. 2</i>); bien plus naturelle
+que celle de Scaliger, qui faisait venir
+ce nom de <i>Tzazaph</i>, il <i>regarde
+d'en haut</i>, dans le même sens que
+ἔφορος έπίσκοπος ἐποπτής. (SCALIGER,
+<i>in Fest.</i> voce <i>Suffet</i>.)--L.</p></blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Suffètes.</i></p>
+
+<p>Le pouvoir des suffètes ne durait qu'un an<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a>
+<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>, et ils
+étaient à Carthage ce que les consuls étaient à Rome<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a>
+<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180"
+name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">
+(retour) </a> «Ut Romæ consules, sic Carthagine
+quotannis annui bini reges
+creabantur.» (CORN. NEP. <i>in Annib.</i>
+cap. 7.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181"
+name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">
+(retour) </a> Ou les deux rois à Lacédémone;
+avec cette différence que leurs fonctions
+ne duraient qu'un an, et qu'ils
+étaient pris indifféremment dans les
+plus nobles familles.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p152" id="p152">152</a></span>
+
+<p>Souvent même les auteurs leur donnent les noms
+de <i>rois</i>, de <i>dictateurs</i>, de <i>consuls</i>, parce qu'ils en
+remplissaient l'emploi. L'histoire ne nous apprend point
+par qui ils étaient choisis. Ils avaient droit et étaient
+chargés du soin d'assembler le sénat<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a>
+<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>: ils en étaient les
+présidents et les chefs: ils y proposaient les affaires et
+recueillaient les suffrages. Ils présidaient<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a>
+<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a> aussi aux jugements
+qui se rendaient sur les affaires importantes.
+Leur autorité n'était pas renfermée dans la ville, ni
+bornée aux affaires civiles; on leur confiait quelquefois
+le commandement des armées. Il paraît qu'au sortir de
+la dignité de <i>suffètes</i> on les nommait <i>préteurs</i>, qui était
+une charge considérable, puisque, outre le droit de
+présidence dans certains jugements, elle leur donnait
+celui de proposer et de porter de nouvelles lois, et de
+faire rendre compte à ceux qui étaient chargés du recouvrement <span class="side"> Liv. lib. 33,
+n. 46 et 47.</span>
+des deniers publics, comme on le voit dans
+ce que Tite-Live nous raconte d'Annibal à ce sujet, et
+que je rapporterai dans la suite<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a>
+<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182"
+name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182">
+(retour) </a>
+ «Senatum itaque suffetes, quod
+velut consulare imperium apud eos
+erat, vocaverunt.» (LIV. lib. 30,
+n. 7.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183"
+name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183">
+(retour) </a>
+ «Quum suffetes ad jus dicendum
+consedissent.» (LIV. lib. 34, n. 62.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184"
+name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184">
+(retour) </a>
+ Un autre magistrat paraît avoir
+eu les mêmes fonctions que le Censeur
+à Rome. (NEPOS, <i>in Hamilcare</i>,
+§ 3.)--L.</blockquote>
+
+<p class="mid">
+<i>Le sénat.</i></p>
+
+<p>Le sénat, composé de personnes que leur âge, leur
+expérience, leur naissance, leurs richesses, et sur-tout
+leur mérite, rendaient respectables, formait le conseil
+de l'état, et était comme l'ame de toutes les délibérations
+publiques. On ne sait point précisément quel était
+<span class="pagenum"><a name="p153" id="p153">153</a></span>
+le nombre des sénateurs; il devait être fort grand, puisqu'on
+voit qu'on en tira cent pour former une compagnie
+particulière, dont j'aurai bientôt lieu de parler.
+C'était dans le sénat que se traitaient les grandes affaires,
+qu'on lisait les lettres des généraux, qu'on recevait
+les plaintes des provinces, qu'on donnait audience
+aux ambassadeurs, qu'on décidait de la paix ou de la
+guerre, comme on le voit en plusieurs occasions.</p>
+
+<p><span class="side"> Arist. loc.
+cit.</span>
+Quand les sentiments étaient uniformes et que tous
+les suffrages se réunissaient, alors le sénat décidait
+souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait
+partage et qu'on ne convenait point, les affaires étaient
+portées devant le peuple, et dans ce cas le pouvoir de
+décider lui était dévolu<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a>
+<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>. Il est aisé de comprendre
+quelle sagesse il y avait dans ce règlement, et combien
+il était propre à arrêter les cabales, à concilier
+les esprits, à appuyer et à faire dominer les bons conseils,
+une compagnie comme celle-là étant extrêmement
+jalouse de son autorité, et ne consentant pas aisément
+à la faire passer à une autre. On en voit un exemple
+mémorable dans Polybe. Lorsque, après la perte de la <span class="side"> Polyb. l. 15,
+p. 706 et 707</span>
+bataille donnée en Afrique à la fin de la seconde guerre
+punique, on fit dans le sénat la lecture des conditions
+de paix qu'offrait le vainqueur, Annibal, voyant qu'un
+des sénateurs s'y opposait, représenta vivement que,
+s'agissant du salut de la république, il était de la dernière
+importance de se réunir, et de ne point renvoyer
+<span class="pagenum"><a name="p154" id="p154">154</a></span>
+une telle délibération à l'assemblée du peuple; et il
+en vint à bout. Voilà sans doute ce qui, dans les commencements
+de la république, rendit le sénat si puissant,
+et ce qui porta son autorité à un si haut point; <span class="side"> Polyb. l. 6,
+pag. 494.</span>
+et le même auteur remarque, dans un autre endroit,
+que, tant que le sénat fut le maître des affaires, l'état
+fut gouverné avec beaucoup de sagesse, et que toutes
+les entreprises eurent un grand succès.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185"
+name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185">
+(retour) </a> Aristote est plus précis: «Les
+rois avec les sénateurs sont maîtres
+de porter une affaire au peuple,
+ou de ne la point porter, s'ils sont
+<i>tous</i> d'accord [sur cette affaire];
+sinon, le peuple est aussi appelé
+à en décider.» Τοῦ µὲν γὰρ τὸ µὲν προςάγειν, τὸ δὲ µὴ
+προςάγειν πρὸς τὸν δῆµον οἱ ßασιλεἴς κύριοι ΜΕΤẢ
+τῶν γερόντων ἄν ὁµογνοµονῶσι ΠẢΝΤΕΣ
+εἰ δὲ µὴ καὶ τούτων ὀ δῆµος.
+(<i>Polit.</i> II, 8, § 3, éd. Schn.)--L.</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Le peuple.</i></p>
+
+<p>Il paraît, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici,
+que jusqu'au temps d'Aristote, qui fait une si belle
+peinture et un si magnifique éloge du gouvernement
+de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le
+sénat du soin des affaires publiques, et lui en laissait la
+principale administration: et c'est par là que la république
+devint si puissante. Il n'en fut pas ainsi dans la
+suite. Le peuple, devenu insolent par ses richesses et
+par ses conquêtes, et ne faisant pas réflexion qu'il en
+était redevable à la prudente conduite du sénat, voulut
+se mêler aussi du gouvernement, et s'arrogea presque
+tout le pouvoir. Tout se conduisit alors par cabales et
+par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des principales
+causes de la ruine de l'état.</p>
+
+<p class="mid"><i>Le tribunal des cent.</i></p>
+
+<p>C'était une compagnie composée de cent quatre personnes,
+quoique souvent, pour abréger, il ne soit fait
+mention que de cent. Elle tenait lieu à Carthage, selon
+Aristote, de ce qu'étaient les éphores à Sparte; par où
+il paraît qu'elle fut établie pour balancer le pouvoir
+des grands et du sénat; mais avec cette différence, que
+<span class="pagenum"><a name="p155" id="p155">155</a></span>
+les éphores n'étaient qu'au nombre de cinq et qu'ils
+ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que ceux-ci
+étaient perpétuels et passaient le nombre de cent.
+On croit que ces centumvirs sont les mêmes que les
+cent juges dont parle Justin, qui furent tirés du sénat,<span class="side"> Lib. 19, c. 2.</span>
+et établis pour faire rendre compte aux généraux de
+leur conduite. Le pouvoir exorbitant de ceux de la
+famille de Magon, <span class="side"> An. M. 3609.
+De Carthage,
+487.</span> qui, occupant les premières places
+et se trouvant à la tête des armées, s'étaient rendus
+maîtres de toutes les affaires, donna lieu à cet établissement.
+On voulut par là mettre un frein à l'autorité
+des généraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient
+les troupes, était presque sans bornes et souveraine;
+et on la rendit soumise aux lois par la nécessité qu'on
+leur imposa de rendre compte de leur administration
+à ces juges, au retour de leurs campagnes: <span class="side"> Justin. <i>Ibid.</i></span> <i>ut hoc metu
+ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque
+respicerent</i>. Parmi ces cent quatre juges, il y en
+avait cinq qui avaient une juridiction particulière et
+supérieure à celle des autres: on ne sait pas combien
+elle durait de temps. Ce conseil des cinq était comme
+le conseil des dix dans le sénat de Venise. Quand il y
+vaquait quelque place, c'étaient eux seuls qui avaient
+le droit de la remplir. Ils avaient droit aussi de choisir
+ceux qui entraient dans le conseil des cent. Leur autorité
+était fort grande; et c'est pour cela qu'on avait
+soin de ne mettre dans cette place que des hommes
+d'un rare mérite; et l'on ne crut point devoir attacher
+à leur emploi aucune rétribution ni aucune récompense,
+le motif seul du bien public devant être assez fort dans
+l'esprit des gens de bien pour les engager à remplir
+leurs devoirs avec zèle et fidélité. Polybe, en rapportant
+<span class="pagenum"><a name="p156" id="p156">156</a></span>
+<span class="side"> Lib. 10,
+pag. 592.</span>
+la prise de Carthagène par Scipion, distingue nettement
+deux compagnies de magistrats établies à Carthage.
+Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans
+Carthagène, il se trouva deux magistrats du corps des
+vieillards, ἐκ τῆς γερουσίας (on appelait ainsi la compagnie
+des cent), et quinze du sénat, ἐκ τῆς συγκλήτου. <span class="side"> Lib. 26,
+n. 15.
+Lib. 30,
+n. 16.</span>
+Tite-Live ne fait mention que de ces quinze derniers
+sénateurs. Mais dans un autre endroit il nomme les
+vieillards, et marque qu'ils composaient le conseil le
+plus respectable de l'état, et qu'ils avaient une grande
+autorité dans le sénat: <i>Carthaginienses... oratores ad
+pacem petendam mittunt triginta seniorum principes.
+Id erat sanctius apud illos concilium, maximaque ad
+ipsum senatum regendum vis</i>.</p>
+
+<p>Les établissements les plus sages et les mieux concertés
+dégénèrent peu-à-peu, et font place enfin au
+désordre et à la licence, qui percent et pénètrent partout.
+Ces juges, qui devaient être la terreur du crime
+et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui
+était presque sans bornes, devinrent autant de petits
+tyrans, comme nous le verrons dans l'histoire du grand
+Annibal, qui, pendant sa préture, lorsqu'il fut retourné<span class="side"> AN. M. 3802.
+DE CARTHAGE
+682.</span>
+en Afrique, employa tout son crédit pour réformer un
+abus si criant; et de perpétuelle qu'était l'autorité de
+ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans
+depuis que la compagnie des cent avait été formée.</p>
+
+<p class="mid"><i>Défauts du gouvernement de Carthage.</i></p>
+
+<p>Aristote, entre quelques autres observations qu'il
+fait sur le gouvernement de Carthage, y remarque
+deux grands défauts, fort contraires, selon lui, aux
+<span class="pagenum"><a name="p157" id="p157">157</a></span>
+vues d'un sage législateur et aux règles d'une bonne et
+saine politique.</p>
+
+<p>Le premier de ces défauts consiste en ce qu'on mettait
+sur la tête d'un même homme plusieurs charges; ce
+qui était considéré à Carthage comme la preuve d'un
+mérite non commun. Aristote regarde cette coutume
+comme très-préjudiciable au bien public. En effet, dit-il,
+lorsqu'un homme n'est chargé que d'un seul emploi,
+il est beaucoup plus en état de s'en bien acquitter, les
+affaires pour-lors étant examinées avec plus de soin et
+expédiées avec plus de promptitude. On ne voit pas,
+ajoute-t-il, que, ni dans les troupes, ni dans la marine,
+on en use de la sorte: un même officier ne commande
+pas deux corps différents; un même pilote ne conduit
+pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'état demande
+que, pour exciter de l'émulation parmi les gens de
+mérite, les charges et les faveurs soient partagées; au
+lieu que, lorsqu'on les accumule sur un même sujet,
+souvent elles produisent en lui une sorte d'éblouissement
+par une distinction si marquée, et excitent toujours
+dans les autres la jalousie, les mécontentements, les
+murmures.</p>
+
+<p>Le second défaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement
+de Carthage, c'est que, pour parvenir aux
+premiers postes, il fallait, avec du mérite et de la naissance,
+avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la
+pauvreté pouvait en exclure les plus gens de bien, ce
+qu'il regarde comme un grand mal dans un état: car
+alors, dit-il, la vertu n'étant comptée pour rien, et
+l'argent pour tout, parce qu'il conduit à tout, l'admiration
+et la soif des richesses saisit toute une ville et la
+corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne
+<span class="pagenum"><a name="p158" id="p158">158</a></span>
+le deviennent qu'à grands frais, semblent être en droit
+de s'en dédommager ensuite par leurs propres mains.</p>
+
+<p>On ne voit, je crois, dans l'antiquité aucune trace
+qui marque que les dignités, soit de l'état, soit de la judicature,
+y aient jamais été vénales; et ce que dit ici
+Aristote des dépenses qui se faisaient à Carthage pour
+y parvenir tombe sans doute sur les présents par lesquels
+on achetait les suffrages de ceux qui conféraient les
+charges<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a>
+<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>; ce qui, comme le remarque aussi Polybe,
+était fort ordinaire parmi les Carthaginois<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a>
+<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>, chez qui
+nul gain n'était honteux. Il n'est donc pas étonnant
+qu'Aristote condamne un usage dont il est aisé de voir
+combien les suites peuvent être funestes.</p>
+
+<p>Mais, s'il prétendait qu'on dût mettre également dans
+les premières dignités les riches et les pauvres, comme
+il semble l'insinuer<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a>
+<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>, son sentiment serait réfuté par
+la pratique générale des républiques les plus sages, qui,
+sans avilir ni déshonorer la pauvreté, ont cru devoir
+sur ce point donner la préférence aux richesses, parce
+qu'on a lieu de présumer que ceux qui ont du bien ont
+reçu une meilleure éducation, pensent plus noblement,
+sont moins exposés à se laisser corrompre et à faire des
+bassesses; et que la situation même de leurs affaires les
+rend plus affectionnés à l'état, plus disposés à y maintenir
+la paix et le bon ordre, plus intéressés à en
+écarter toute sédition et toute révolte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186"
+name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186">
+(retour) </a> Le texte d'Aristote me paraît se
+prêter difficilement à cette ingénieuse
+interprétation. Cet auteur parle formellement
+de la vénalité des charges.
+(<i>Polit.</i> II, 8, §7, <i>ed.</i> <i>Schneid.</i>)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187"
+name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187">
+(retour) </a> Παρὰ Καρχηδονίοις οὐδὲν αἰσχρὸν τῶν
+ἀνηκόντων πρὸς κέρδος. (POLYB.
+lib. 6, pag. 497.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188"
+name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188">
+(retour) </a> Aristote semble avoir prévu
+l'objection: «S'il est nécessaire,
+dit-il, de considérer la fortune [en
+nommant aux places], à cause du
+loisir qu'elle procure, il est mal que
+les plus grandes charges de l'état
+soient à vendre.»--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p159" id="p159">159</a></span>
+
+<p>Aristote, en finissant ses réflexions sur la république
+de Carthage, approuve fort la coutume<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a>
+<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a> qui y régnait
+d'envoyer de temps en temps des colonies en différents
+endroits, et de procurer ainsi aux citoyens des établissements
+honnêtes. Par là on avait soin de pourvoir aux
+nécessités des pauvres, qui sont, aussi-bien que les
+riches, membres de l'état; on déchargeait la capitale
+d'une multitude de gens oisifs et fainéants, qui la déshonorent
+et souvent lui deviennent dangereux; on
+prévenait les mouvements et les troubles en éloignant
+ceux qui y donnent lieu pour l'ordinaire, parce que,
+mécontents de leur fortune présente, ils sont toujours
+prêts à remuer et à innover.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189"
+name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189">
+(retour) </a> Cette coutume existait également dans la plupart des républiques
+grecques.--L.</blockquote>
+
+<p class="mid">§ IV. <i>Commerce de Carthage, première source de<br>
+ses richesses et de sa puissance.</i></p>
+
+<p>Le commerce était, à proprement parler, l'occupation
+de Carthage, l'objet particulier de son industrie,
+son caractère propre et dominant; c'en était la plus
+grande force et le principal soutien: en un mot, le
+commerce peut être regardé comme la source de la
+puissance, des conquêtes, du crédit et de la gloire des
+Carthaginois. Situés au centre de la Méditerranée, et
+prêtant une main à l'orient et l'autre à l'occident, ils
+embrassaient, par l'étendue de leur commerce, toutes
+les régions connues, et le portaient sur les côtes d'Espagne,
+de la Mauritanie, des Gaules, au-delà du détroit
+et des colonnes d'Hercule. Ils allaient par-tout acheter
+à bon marché le superflu de chaque nation, pour le
+<span class="pagenum"><a name="p160" id="p160">160</a></span>
+convertir à l'égard des autres en un nécessaire qu'ils
+leur vendaient fort chèrement. Ils tiraient de l'Égypte
+le fin lin, le papier, le blé, les voiles et les câbles pour
+les vaisseaux; des côtes de la mer Rouge, les épiceries,
+l'encens, les aromates, les parfums, l'or, les perles
+et les pierres précieuses; de Tyr et de la Phénicie, la
+pourpre et l'écarlate, les riches étoffes, les meubles
+somptueux, les tapisseries, et les différents ouvrages
+curieux et d'un travail recherché: en un mot, ils allaient
+chercher en diverses contrées tout ce qui peut fournir
+aux nécessités, et contribuer aux commodités, au luxe,
+aux délices de la vie. A leur retour ils rapportaient en
+échange le fer, l'étain, le plomb, et le cuivre des côtes
+occidentales; et par la vente de toutes ces marchandises
+ils s'enrichissaient aux dépens de toutes les nations,
+et les mettaient à une espèce de contribution
+d'autant plus sûre, qu'elle était plus volontaire.</p>
+
+<p>En se rendant ainsi les facteurs et les négociants de
+tous les peuples, ils étaient devenus les princes de la
+mer, le lien de l'orient, de l'occident et du midi, et le
+canal nécessaire de leur communication; et avaient
+rendu Carthage la ville commune de toutes les nations
+que la mer avait séparées, et le centre de leur commerce.</p>
+
+<p>Les plus considérables de la ville ne dédaignaient pas
+de faire le négoce; ils s'y appliquaient avec le même
+soin que les moindres citoyens; et leurs grandes richesses
+ne les dégoûtaient jamais de l'assiduité, de la
+patience et du travail nécessaires pour les augmenter.
+C'est ce qui leur a donné l'empire de la mer, ce qui a
+fait fleurir leur république, ce qui l'a mise en état de
+le disputer à Rome même, et qui l'a portée à un si
+haut degré de puissance, qu'il fallut aux Romains plus
+<span class="pagenum"><a name="p161" id="p161">161</a></span>
+de quarante années d'une guerre cruelle et douteuse
+pour dompter cette fière rivale. Enfin, Rome triomphante
+ne crut pouvoir l'assujettir et la subjuguer entièrement
+qu'en lui ôtant les ressources qu'elle eût encore
+pu trouver dans le négoce, qui, pendant un si
+long temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de
+la république.</p>
+
+<p>Au reste, il n'est pas étonnant que Carthage, sortie
+de la première école du monde pour le commerce, je
+veux dire de Tyr, y ait eu un succès si prompt et si
+constant. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent ses fondateurs
+en Afrique, après le transport, leur servirent
+pour le négoce. Ils commencèrent à s'établir sur les
+côtes d'Espagne, dans quelques ports qui leur furent
+ouverts pour y débarquer leurs marchandises. Les
+commodités et les facilités qu'ils y trouvèrent leur firent
+naître la pensée de conquérir ces vastes régions; et
+dans la suite Carthage la Neuve, ou Carthagène, donna
+aux Carthaginois en ce pays-là un empire presque égal
+à celui que l'ancienne possédait en Afrique.</p>
+
+<p class="mid">§ V. <i>Mines d'Espagne, seconde source des richesses<br>
+et de la puissance de Carthage.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 4,
+pag. 312, etc.</span>
+Diodore remarque avec raison que les mines d'or et
+d'argent que les Carthaginois trouvèrent en Espagne
+furent pour eux une source inépuisable de richesses qui
+les mirent en état de soutenir de si longues guerres
+contre les Romains. Les naturels du pays avaient longtemps
+ignoré ces trésors cachés dans le sein de la terre,
+ou du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix.
+<span class="pagenum"><a name="p162" id="p162">162</a></span>
+Les Phéniciens, par l'échange qu'ils faisaient de marchandises
+de peu de valeur avec ces précieux métaux,
+profitèrent de l'ignorance de ces peuples, et amassèrent
+des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent
+rendus maîtres du pays, ils creusèrent la terre
+plus avant que n'avaient fait les anciens Espagnols, qui
+d'abord apparemment s'étaient contentés de ce qu'ils
+trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils
+eurent enlevé l'Espagne aux Carthaginois, ne manquèrent
+pas de profiter de leur exemple, et tirèrent de ces
+mines d'or et d'argent de fort grands revenus.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 4,
+p. 312, etc.</span>
+Le travail pour parvenir à ces mines et pour en tirer
+l'or et l'argent était incroyable; car les veines de ces métaux
+paraissent rarement sur la superficie: il fallait les
+chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses,
+où souvent l'on trouvait de l'eau en quantité, qui arrêtait
+tout court les ouvriers, et semblait devoir les rebuter
+pour toujours. Mais la cupidité n'est pas moins
+patiente pour soutenir les fatigues qu'ingénieuse pour
+trouver des ressources. Dans la suite, par le moyen des <span class="side"> [plus haut,
+p. 35.]</span>
+pompes qu'Archimède avait inventées dans son voyage en
+Égypte, les Romains venaient à bout d'élever en haut
+toute l'eau de ces espèces de puits, et de les mettre à
+sec. Pour enrichir les maîtres de ces mines, il en coûta
+la vie à une infinité d'esclaves, qui étaient traités avec
+la dernière dureté, que l'on faisait travailler malgré eux
+à coups de bâton, et à qui on ne donnait de repos ni <span class="side"> Strab. l. 3,
+pag. 147.</span>
+jour ni nuit. Polybe, cité par Strabon, dit que de son
+temps il y avait quarante mille hommes occupés aux
+mines qui étaient dans le voisinage de Carthagène, et
+qu'ils fournissaient chaque jour au peuple romain vingt-cinq
+<span class="pagenum"><a name="p163" id="p163">163</a></span>
+mille drachmes<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a>
+<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>, c'est-à-dire douze mille cinq
+cents livres.</p>
+
+<p>On ne doit pas être surpris de voir les Carthaginois,
+après les plus grandes défaites, mettre en peu de temps
+sur pied de nombreuses armées, équiper de grosses
+flottes, et soutenir pendant plusieurs années des dépenses
+considérables pour les guerres qu'ils faisaient au
+loin. Mais il doit paraître bien surprenant que les Romains
+fissent la même chose, eux dont les revenus
+étaient fort modiques avant ces grandes conquêtes qui
+leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui
+n'avaient aucune ressource ni du côté du trafic, absolument
+inconnu à Rome, ni du côté des mines d'or et
+d'argent, fort rares en Italie<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a>
+<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>, supposé qu'il y en eût,
+et dont les frais, par cette raison, auraient absorbé tout
+le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale,
+dans leur zèle pour le bien public, et dans l'amour du
+peuple pour la patrie, des fonds non moins prompts ni
+moins assurés que ceux de Carthage, mais plus honorables
+à la nation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190"
+name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190">
+(retour) </a> Les drachmes dont parle Polybe
+sont des deniers romains: c'est
+20,460 francs par jour, et par an
+6,138,000 f., en ne comptant que
+300 jours de travail; ce qui donne
+pour le produit du travail de chaque
+esclave 153 f. environ.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191"
+name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191">
+(retour) </a> Selon Pline, aucun pays ne
+l'emporte sur l'Italie par l'abondance
+des mines de tous métaux (III, 20,
+p. 177). Mais son assertion paraît
+hasardée: il faut se souvenir, comme
+d'un fait capital, que Rome n'a eu
+que de la monnaie de cuivre, jusqu'en
+l'année 247 avant J.C. (Voyez mes
+<i>Considérations générales sur l'évaluation
+des monnaies grecques et
+romaines</i>, pag. 108.)--L.</blockquote>
+
+<p class="mid">§ VI. <i>La guerre.</i></p>
+
+<p>Carthage doit être considérée comme une république
+marchande tout ensemble et guerrière. Elle était marchande
+par inclination et par état; elle devint guerrière,
+<span class="pagenum"><a name="p164" id="p164">164</a></span>
+d'abord par la nécessité de se défendre contre les peuples
+voisins, et ensuite par le désir d'étendre son commerce
+et d'agrandir son empire. Cette double idée nous
+donne, ce me semble, le vrai plan et le vrai caractère
+de la république carthaginoise. Nous avons parlé du
+commerce.</p>
+
+<p>La puissance militaire de Carthage consistait en rois
+alliés, en peuples tributaires dont elle tirait des milices
+et de l'argent, en quelques troupes composées de
+ses propres citoyens, et en soldats mercenaires qu'elle
+achetait dans les états voisins, sans être obligée ni de les
+lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout
+formés et tout aguerris, choisissant dans chaque pays
+les troupes qui avaient le plus de mérite et de réputation.
+Elle tirait de la Numidie une cavalerie légère,
+hardie, impétueuse, infatigable, qui faisait la principale
+force de ses armées; des îles Baléares, les plus
+adroits frondeurs de l'univers; de l'Espagne, une infanterie
+ferme et invincible; des côtes de Gênes et des
+Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la
+Grèce même, des soldats également bons pour toutes les
+opérations de la guerre, propres à servir en campagne
+ou dans les villes, à faire des sièges ou à les soutenir.</p>
+
+<p>Elle mettait ainsi tout d'un coup sur pied une puissante
+armée, composée de tout ce qu'il y avait de troupes
+d'élite dans l'univers, sans dépeupler ses campagnes ni
+ses villes par de nouvelles levées, sans suspendre les
+manufactures ni troubler les travaux paisibles des artisans,
+sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa
+marine. Par un sang vénal elle s'acquérait la possession
+des provinces et des royaumes, et convertissait les autres
+nations en instruments de sa grandeur et de sa gloire,
+<span class="pagenum"><a name="p165" id="p165">165</a></span>
+sans y rien mettre du sien que de l'argent, que même
+les peuples étrangers lui fournissaient par son négoce.</p>
+
+<p>Si dans le cours d'une guerre elle recevait quelque
+échec, ces pertes étaient comme des accidents étrangers
+qui ne faisaient qu'effleurer extérieurement le corps de
+l'état sans porter de plaies profondes dans les entrailles
+mêmes ni dans le cœur de la république. Ces pertes
+étaient promptement réparées par les sommes qu'un
+commerce florissant fournissait comme un nerf perpétuel
+de la guerre, et comme un restaurant de l'état toujours
+nouveau pour acheter des troupes toujours prêtes
+à se vendre; et, par l'étendue immense des côtes dont
+ils étaient les maîtres, il leur était aisé de lever en peu
+de temps tous les matelots et les rameurs dont ils avaient
+besoin pour les manœuvres et le service de la flotte, et
+de trouver d'habiles pilotes et des capitaines expérimentés
+pour la conduire.</p>
+
+<p>Mais toutes ces parties fortuitement assorties ne tenaient
+ensemble par aucun lien naturel, intime, nécessaire;
+aucun intérêt commun et réciproque ne les unissait
+pour en former un corps solide et inaltérable;
+aucune ne s'affectionnait sincèrement au succès des
+affaires et à la prospérité de l'état. On n'agissait pas avec
+le même zèle et on ne s'exposait pas aux dangers avec
+le même courage pour une république qu'on regardait
+comme étrangère, et par là comme indifférente, que
+l'on aurait fait pour sa propre patrie, dont le bonheur
+fait celui des citoyens qui la composent.</p>
+
+<p>Dans les grands revers, les rois alliés<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a>
+<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a> pouvaient être
+aisément détachés de Carthage, ou par la jalousie que
+<span class="pagenum"><a name="p166" id="p166">166</a></span>
+cause naturellement la grandeur d'un voisin plus puissant
+que soi, ou par l'espérance de tirer des avantages
+plus considérables d'un nouvel ami, ou par la crainte
+d'être enveloppés dans le malheur d'un ancien allié.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192"
+name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192">
+(retour) </a> Comme Syphax et Masinissa.</blockquote>
+
+<p>Les peuples tributaires, dégoûtés par le poids et la
+honte d'un joug qu'ils portaient impatiemment, se flattaient
+pour l'ordinaire d'en trouver un plus doux en
+changeant de maître: ou, si la servitude était inévitable,
+ils étaient fort indifférents pour le choix, comme on le
+verra par plusieurs exemples que cette histoire nous
+fournira.</p>
+
+<p>Les troupes mercenaires, accoutumées à mesurer
+leur fidélité sur la grandeur ou sur la durée du salaire,
+étaient toujours prêtes, au moindre mécontentement ou
+sur les plus légères promesses d'une plus grosse solde,
+à passer du côté de l'ennemi qu'elles venaient de combattre,
+et à tourner leurs armes contre ceux qui les
+avaient appelées à leur secours.</p>
+
+<p>Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne se soutenait
+que par ces appuis extérieurs, se voyait ébranlée jusque
+dans ses fondements aussitôt qu'ils lui étaient ôtés; et,
+si par-dessus cela son commerce, qui faisait son unique
+ressource, venait à être interrompu par la perte de
+quelque bataille navale, elle croyait toucher à sa ruine
+et se livrait au découragement et au désespoir, comme il
+parut clairement à la fin de la première guerre punique.</p>
+
+<p>Aristote, dans le livre où il marque les avantages et
+les inconvénients du gouvernement de Carthage, ne la
+reprend point de n'avoir que des milices étrangères; et
+il est à croire qu'elle n'est tombée que long-temps après
+dans ce défaut. Les révoltes arrivées dans les derniers
+temps dûrent lui apprendre qu'il n'y a rien de plus
+<span class="pagenum"><a name="p167" id="p167">167</a></span>
+malheureux qu'un état qui ne se soutient que par les
+étrangers, où il ne trouve ni zèle, ni sûreté, ni
+obéissance.</p>
+
+<p>Il n'en était pas ainsi dans la république romaine.
+Comme elle était sans commerce et sans argent, elle
+ne pouvait acheter des secours capables de l'aider à
+pousser ses conquêtes aussi rapidement que Carthage;
+mais aussi, comme elle tirait tout d'elle-même et que
+toutes les parties de l'état étaient intimement unies ensemble,
+elle avait des ressources plus sûres dans ses
+grands malheurs que n'en avait Carthage dans les
+siens: et de là vient qu'elle ne songea point du tout à
+demander la paix après la bataille de Cannes, comme
+celle-ci l'avait demandée dans un danger moins pressant.</p>
+
+<p>Carthage avait de plus un corps de troupes composé
+seulement de ses propres citoyens, mais peu nombreux.
+C'était l'école où la principale noblesse et ceux qui se
+sentaient plus d'élévation, de talents et d'ambition pour
+aspirer aux premières dignités, faisaient l'apprentissage
+de la profession des armes. C'était de leur sein qu'on
+tirait tous les officiers-généraux qui commandaient les
+différents corps de troupes, et qui avaient la principale
+autorité dans les armées. Cette nation était trop jalouse
+et trop soupçonneuse pour en confier le commandement
+à des capitaines étrangers. Mais elle ne portait pas si
+loin que Rome et Athènes sa défiance contre ses citoyens,
+à qui elle donnait un grand pouvoir, ni ses précautions
+contre l'abus qu'ils en pouvaient faire pour opprimer
+leur patrie. Le commandement des armées n'y était
+point annuel ni fixé à un temps limité comme dans ces
+deux autres républiques. Plusieurs généraux l'ont conservé
+pendant un long cours d'années, et jusqu'à la fin
+<span class="pagenum"><a name="p168" id="p168">168</a></span>
+de la guerre ou de leur vie, quoiqu'ils demeurassent
+toujours comptables de leurs actions à la république,
+et sujets à être révoqués quand, ou une véritable faute,
+ou un malheur, ou le crédit d'une cabale opposée, y
+donnait occasion.</p>
+
+<p class="mid">§ VII. <i>Les sciences et les arts.</i></p>
+
+<p>On ne peut pas dire que Carthage eût entièrement
+renoncé à la gloire de l'étude et du savoir. Masinissa,
+fils d'un roi<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a>
+<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a> puissant, qui y fut envoyé pour y être
+instruit et élevé, fait croire qu'il y avait dans cette ville
+quelque école propre à donner une bonne éducation. <span class="side"> Corn. Nep.
+in vit. Annib.
+cap. 13.<br>
+Cic. lib. 1
+de Orat. n.
+249.
+Plin. lib. 18,
+cap. 3.</span>
+Le grand Annibal, qui en a fait l'honneur en tout genre,
+n'était pas ignorant dans les belles-lettres, comme on
+le verra dans la suite. Magon, autre général fort célèbre,
+n'a pas moins illustré Carthage par ses ouvrages que
+par ses victoires. Il avait écrit vingt-huit volumes sur
+l'agriculture; et le sénat romain en fit tant de cas,
+qu'après la prise de Carthage, lorsqu'il distribuait aux
+princes d'Afrique les bibliothèques qui s'y trouvèrent
+(nouvelle preuve que l'érudition n'en était pas absolument
+bannie), il donna ordre qu'on traduisît en latin
+ces livres sur l'agriculture, quoique l'on eût déjà ceux
+que Caton avait composés sur la même matière. <span class="side">
+Voss. de
+hist. græc.
+lib. 4.
+[p. 513.]</span> Nous
+avons encore une version grecque d'un traité composé
+en langue punique<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a>
+<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>, par Hannon, sur le voyage qu'il
+avait fait par ordre du sénat, avec une flotte considérable,
+<span class="pagenum"><a name="p169" id="p169">169</a></span>
+autour de l'Afrique, pour y établir différentes
+colonies. On croit cet Hannon plus ancien que celui
+dont il est parlé du temps d'Agathocle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193"
+name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193">
+(retour) </a> Roi des Massyliens en Afrique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194"
+name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194">
+(retour) </a> Ce qui nous reste d'Hannon est
+moins un <i>traité</i> qu'une espèce d'inscription
+(traduite du punique par
+un auteur inconnu), contenant les
+principaux faits du voyage, et
+qu'Hannon aura fait déposer dans
+un temple à son retour.
+
+<p>Les savants s'accordent assez généralement
+à placer l'époque du Périple
+d'Hannon, vers le temps d'Hérodote.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Plut. de
+fortun. Alex.
+pag. 328.
+Diog. Laert.
+in Clitom.
+[IV, §67.]</span>
+<span class="side"> Tuscul.
+Quæst. l. 3,
+n. 54.</span>
+Clitomaque, appelé en langue punique <i>Asdrubal</i>,
+tient un rang considérable parmi les philosophes. Il
+succéda au fameux Carnéade, qui avait été son maître,
+et soutint à Athènes l'honneur de la secte académique.
+Cicéron<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a>
+<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a> lui trouve assez d'esprit pour un Carthaginois,
+et beaucoup d'ardeur pour l'étude. Il composa plusieurs
+livres, dans l'un desquels il consolait les malheureux
+citoyens de Carthage, qui, après la ruine de cette ville,
+se trouvaient réduits au triste état de captivité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195"
+name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195">
+(retour) </a> «Clitomachus, homo et acutus
+ut Pœnus, et valdè studiosus ac diligens.»
+(<i>Academ. quæst.</i> lib. II,
+n. 98.)</blockquote>
+
+<p>Je pourrais mettre au nombre, ou plutôt à la tête
+des écrivains qui ont illustré l'Afrique, le célèbre Térence,
+capable de lui faire seul un honneur infini par
+l'éclat de sa réputation, s'il n'était évident que, par
+rapport à ses écrits, Carthage, où il naquit, doit moins
+être regardée comme sa patrie que Rome, où il fut
+élevé, et où il puisa cette pureté de style, cette délicatesse,
+cette élégance, qui l'ont rendu l'admiration de
+tous les siècles. On conjecture qu'il fut enlevé encore
+enfant, ou du moins fort jeune, par les Numides, dans <span class="side">
+Suet. in vit.
+Terent.</span>
+les courses qu'ils faisaient sur les terres des Carthaginois,
+pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux
+peuples depuis la fin de la seconde guerre punique
+jusqu'au commencement de la troisième. On le vendit
+comme esclave à Térentius Lucanus, sénateur romain,
+qui, après l'avoir fait élever avec beaucoup de soin,
+l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c'était
+alors la coutume. Il fut uni d'une amitié très-étroite
+<span class="pagenum"><a name="p170" id="p170">170</a></span>
+avec Scipion l'Africain le second, et avec Lélius; et
+c'était un bruit public à Rome, que ces deux grands
+hommes lui aidaient à composer ses pièces. Le poëte,
+loin de se défendre d'un bruit qui lui était si avantageux,
+s'en fit honneur. Il ne nous reste de lui que
+six comédies. Quelques auteurs, au rapport de Suétone,
+qui a écrit sa vie, disent qu'à son retour de Grèce, où
+il avait fait un voyage, il perdit cent huit pièces qu'il
+avait traduites de Ménandre, et qu'il ne put survivre
+à un accident qui devait lui causer une douleur très-sensible.
+Mais on ne trouve pas que cette particularité
+de la vie de Térence ait un fondement fort solide. Quoi
+qu'il en soit, il mourut l'an de Rome 594, sous le
+consulat de Cn. Cornelius Dolabella et de M. Fulvius,
+à l'âge de trente-cinq ans; et par conséquent il était
+né l'an 560.</p>
+
+<p>Il faut pourtant avouer, malgré tout ce que je viens
+de dire, que la disette d'hommes savants a toujours été
+grande à Carthage, puisque dans le cours de plus de
+sept siècles cette puissante république fournit à peine
+trois ou quatre auteurs connus. Quoiqu'elle eût des
+liaisons avec la Grèce et avec les nations les plus policées,
+elle ne s'était pas mise en peine d'en emprunter les
+belles connaissances, dont l'acquisition n'entrait point
+dans les vues de son commerce. L'éloquence, la poésie,
+l'histoire, semblent y avoir été peu connues. Un philosophe
+carthaginois, parmi les savants, passe presque
+pour un prodige. Que croirait-on d'un géomètre ou
+d'un astronome? Je ne sais s'ils faisaient quelque cas
+de la médecine, si utile à la vie; et de la jurisprudence,
+si nécessaire à la société.</p>
+
+<p>Au milieu d'une indifférence si marquée pour tous les
+<span class="pagenum"><a name="p171" id="p171">171</a></span>
+ouvrages de l'esprit, l'éducation de la jeunesse ne pouvait
+être que fort imparfaite et fort grossière. A Carthage
+toute l'étude, toute la science des jeunes gens se
+bornait, pour le grand nombre, à écrire et chiffrer, à
+dresser un registre, à tenir un comptoir, en un mot
+à ce qui regarde le trafic. Belles-lettres, histoire, philosophie,
+c'étaient toutes choses peu estimées à Carthage.
+Elles furent même, dans la suite des temps, interdites
+par les lois<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a>
+<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>, qui défendaient expressément à tout
+Carthaginois d'apprendre la langue grecque, de peur
+que par là il ne se mît en état d'entretenir commerce,
+ou par lettres, ou de vive voix, avec les ennemis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196"
+name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196">
+(retour) </a> «Factum senatusconsultum ne
+quis postea Carthaginiensis, aut litteris
+græcis, aut sermoni studeret;
+ne aut loqui cum hoste, aut scribere
+sine interprete posset.» (JUST. lib.
+2, cap. 5.)</blockquote>
+
+<p>Que pouvait-on attendre d'une telle disposition?
+Aussi ne vit-on jamais parmi eux cette douceur dans la
+conduite, cette facilité de mœurs, ces sentiments de
+vertu, que l'éducation a coutume d'inspirer aux nations
+où elle est cultivée. Il faut que le petit nombre des
+grands hommes que celle-ci a portés n'aient dû leur
+mérite qu'à un heureux naturel, qu'à des talents singuliers
+et à une longue expérience, sans que la culture
+et l'instruction y aient beaucoup contribué. De là vient
+que chez ce peuple le mérite des plus grands hommes est
+terni par de grands défauts, par des vices bas, par des
+passions cruelles; et il est rare d'y voir briller une vertu
+sans tache et sans reproche, noble, généreuse, aimable,
+et soutenue par des principes constants et éclairés,
+telle qu'on en voit en foule parmi les Grecs et les Romains.
+On sent bien que je ne parle ici que des vertus
+païennes, et selon l'idée qu'en avaient les païens.
+<span class="pagenum"><a name="p172" id="p172">172</a></span>
+Je ne trouve pas plus de monuments de leur habileté
+dans les arts moins élevés et moins nécessaires, comme
+sont la peinture et la sculpture. Je lis qu'ils avaient
+beaucoup pillé de ces sortes d'ouvrages sur les nations
+vaincues: mais je n'apprends nulle part qu'ils en eussent
+beaucoup fait eux-mêmes.</p>
+
+<p>De tout ce que je viens de dire on ne peut s'empêcher
+de conclure, que le commerce était le goût
+dominant et le caractère propre de la nation; qu'il
+faisait comme le fonds de l'état; qu'il était l'ame de la
+république, et le grand mobile de toutes ses entreprises.
+Les Carthaginois étaient la plupart de bons négociants,
+uniquement occupés de leur trafic, poussés par le désir
+du gain, n'estimant que les richesses, et mettant tous
+leurs talents aussi-bien que leur principale gloire à en
+amasser beaucoup, sans en connaître trop la véritable
+destination, et sans savoir en faire un noble et digne
+usage.</p>
+
+<p class="mid">§ VIII. <i>Caractères, mœurs, qualités des Carthaginois.</i></p>
+
+<p>Dans le dénombrement<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a>
+<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a> des différentes qualités que
+Cicéron attribue aux différentes nations, et par lesquelles
+il les caractérise, il donne aux Carthaginois,
+pour caractère dominant, la finesse, l'habileté, l'adresse,
+l'industrie, la ruse, <i>calliditas</i>, qui avait lieu
+sans doute dans la guerre, mais qui paraissait encore
+<span class="pagenum"><a name="p173" id="p173">173</a></span>
+davantage dans tout le reste de leur conduite, et
+qui était jointe à une autre qualité fort voisine,
+qui leur était encore moins honorable. La ruse et
+la finesse conduisent naturellement au mensonge, à
+la duplicité, à la mauvaise foi; et en accoutumant insensiblement
+l'esprit à devenir moins délicat sur le
+choix des moyens pour parvenir à ses fins, elles le préparent
+à la fourberie et à la perfidie. C'était<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a>
+<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a> encore
+un des caractères des Carthaginois, et il était si marqué
+et si connu, qu'il avait passé en proverbe, et que,
+pour désigner une mauvaise foi, on disait une foi carthaginoise,
+<i>fides punica</i>; et que, pour marquer un
+esprit fourbe, on n'avait point d'expression ni plus
+propre ni plus énergique que de l'appeler un esprit
+carthaginois, <i>punicum ingenium</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197"
+name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197">
+(retour) </a> «Quam volumus licet ipsi nos
+amemus; tamen nec numero Hispanos,
+nec robore Gallos, nec calliditate
+Pœnos, nec artibus Græcos, nec
+denique hoc ipso hujus gentis ac
+terræ domestico nativoque sensu
+Italos ipsos ac Latinos, sed pietate ac
+religione, atque hâc unâ sapientiâ
+quòd deorum immortalium numine
+omnia regi gubernarique perspeximus,
+omnes gentes nationesque superavimus.»
+(<i>De Arusp. resp.</i> n. 19.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198"
+name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198">
+(retour) </a> «Carthaginienses fraudulenti et
+mendaces... multis et variis mercatorum
+advenarumque sermonibus ad
+studium fallendi quæstûs cupiditate
+vocabantur.» (Cic. <i>orat. 2 in Rull.</i>
+n. 94.)</blockquote>
+
+<p>Le désir excessif d'amasser et l'amour désordonné
+du gain étaient parmi eux une source ordinaire d'injustices
+et de mauvais procédés. Un seul exemple en
+sera la preuve<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a>
+<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>. Pendant une trève que Scipion avait
+accordée à leurs instantes prières, des vaisseaux romains
+battus par la tempête, étant arrivés à la vue de
+Carthage, furent arrêtés et saisis par ordre du sénat
+et du peuple, qui ne purent laisser échapper une si
+belle proie. Ils voulaient gagner à quelque prix que ce
+fût<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a>
+<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>. Les habitants de Carthage reconnurent, au rapport
+<span class="pagenum"><a name="p174" id="p174">174</a></span>
+de saint Augustin, dans une occasion assez particulière,
+qu'ils conservaient encore quelque chose de
+ce caractère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199"
+name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199">
+(retour) </a> «Magistratus senatum vocare,
+populus in curiæ vestibulo fremere,
+ne tanta ex oculis manibusque amitteretur
+præda. Consensum est ut,
+etc.» (LIV. lib. 30, n. 24.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200"
+name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200">
+(retour) </a> Un charlatan avait promis aux
+habitants de Carthage de leur découvrir
+à tous leurs plus secrètes pensées,
+s'ils venaient un certain jour
+l'écouter. Lorqu'ils furent tous assemblés,
+il leur dit qu'ils pensaient
+tous, quand ils vendaient, à vendre
+cher; et, quand ils achetaient, à le
+faire à bon marché. Ils convinrent
+tous en riant que cela était vrai; et
+par conséquent ils reconnurent,
+dit saint Augustin, qu'ils étaient
+injustes. <i>Vili vultis emere et carè
+vendere. In quo dicto levissimi scenici
+omnes tamen conscientias invenerunt
+suas, eique vera et tamen
+improvisa dicenti admirabili favore
+plauserunt.</i> (S. AUGUST. lib. 13, <i>de
+Trinit.</i> cap. 3.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Plut. deger.
+rep. p. 799.</span>
+Ce n'étaient pas là les seuls défauts des Carthaginois.
+Ils avaient dans l'humeur et dans le génie quelque
+chose d'austère et de sauvage, un air hautain et impérieux,
+une sorte de férocité qui, dans le premier feu
+de la colère, n'écoutant ni raison, ni remontrance, se
+portait brutalement aux derniers excès et aux dernières
+violences. Le peuple, timide et rampant dans la
+crainte, fier et cruel dans ses emportements, en même
+temps qu'il tremblait sous ses magistrats, faisait trembler
+à son tour tous ceux qui étaient dans sa dépendance.
+On voit ici quelle différence l'éducation met
+entre une nation et une nation. Le peuple d'Athènes,
+ville qui a toujours été regardée comme le centre de
+l'érudition, était naturellement jaloux de son autorité
+et difficile à manier, mais cependant avait un fonds de
+bonté et d'humanité qui le rendait compatissant au malheur
+des autres, et lui faisait souffrir avec douceur et
+patience les fautes de ses conducteurs. Cléon demanda
+un jour qu'on rompît l'assemblée où il présidait, parce
+qu'il avait un sacrifice à offrir et des amis à traiter.
+Le peuple ne fit que rire, et se leva. A Carthage, dit
+Plutarque, une telle liberté aurait coûté la vie.</p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 22,
+n. 61.</span>
+Tite-Live fait une pareille réflexion au sujet de Terentius
+Varro, lorsque, revenant à Rome après la bataille
+<span class="pagenum"><a name="p175" id="p175">175</a></span>
+de Cannes, qui avait été perdue par sa faute, il
+fut reçu par tous les ordres de l'état, qui allèrent au-devant
+de lui et le remercièrent de ce qu'il n'avait pas
+désespéré de la république, lui, dit l'historien, qui aurait
+dû s'attendre aux derniers supplices s'il avait été
+général à Carthage, <i>cui, si Carthaginiensium ductor
+fuisset, nihil recusandum supplicii foret</i>. En effet, chez
+eux il y avait un tribunal établi exprès pour faire rendre
+compte aux généraux de leur conduite, et on les
+rendait responsables des événements de la guerre. A
+Carthage, un mauvais succès était puni comme un
+crime d'état, et un commandant qui avait perdu une
+bataille était presque sûr à son retour de perdre la vie
+à une potence: tant ses habitants étaient d'un caractère
+dur, violent, cruel, barbare, et toujours prêts à
+répandre le sang des citoyens, comme celui des étrangers.
+Les supplices inouïs qu'ils firent souffrir à Régulus
+en sont une bonne preuve, et leur histoire nous en
+fournira des exemples qui font frémir.</p>
+<br><br><br>
+<span class="pagenum"><a name="p176" id="p176">176</a></span>
+
+<hr class="full">
+<h2>SECONDE PARTIE.</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.</h4>
+
+<p>Tout le temps qui s'est écoulé depuis la fondation de
+Carthage jusqu'à sa ruine est de sept cents ans, et peut
+se diviser en deux parties. La première, beaucoup plus
+longue et beaucoup moins connue, comme cela est ordinaire
+pour le commencement de tous les états, s'étend
+jusqu'à la première guerre punique, et renferme cinq
+cent quatre-vingt-deux ans. La seconde, qui se termine
+à la destruction de Carthage, n'est que de cent dix-huit
+ans.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h4>CHAPITRE PREMIER.</h4>
+
+<h5>FONDATION DE CARTHAGE, ET SES ACCROISSEMENTS<br>
+
+JUSQU'A LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.</h5>
+
+<p>Carthage d'Afrique était une colonie de Tyr, la
+ville du monde la plus renommée pour le commerce<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a>
+<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>.
+Long-temps auparavant, Tyr avait déjà fait passer dans
+<span class="pagenum"><a name="p177" id="p177">177</a></span>
+le même pays une autre colonie, qui y bâtit la ville
+d'Utique, célèbre par la mort du second Caton, qu'on
+appelle ordinairement, pour cette raison, <i>Caton
+d'Utique</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote201"
+name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201">
+(retour) </a> «Utica et Carthago, ambæ inclytæ,
+ambæ à Phœnicibus conditæ:
+illa fato Catonis insignis, hæc suo.»
+(POMPON. MEL. lib. 1, cap. 7.)</blockquote>
+
+<p>Les auteurs varient beaucoup sur l'époque de l'établissement
+de Carthage. Il est difficile et peu important
+d'entreprendre de les concilier: du moins, pour suivre
+le plan que je me suis proposé dans cet ouvrage, il
+suffit de savoir, à peu d'années près, le temps où cette
+ville a été bâtie.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. Epitome,
+lib. 51.</span>
+Carthage a duré un peu plus de sept cents ans. Elle
+a été détruite sous le consulat de Cn. Lentulus et de
+L. Mummius, l'année 603 de Rome, 3859 du monde,
+145 ans avant Jésus-Christ. Ainsi sa fondation peut
+être placée l'an du monde 3158, pendant que Joas
+régnait sur Juda, 98 ans avant que Rome fût bâtie,
+846 ans avant Jésus-Christ<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a>
+<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote202"
+name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202">
+(retour) </a> Appien place cette fondation 50
+ans avant la guerre de Troie; ce serait
+1150 ans av. J.-C. selon le calcul
+de la chronique de Paros, et même
+1320, suivant le calcul d'Hérodote.
+Eusèbe, d'après Philistus, met la
+fondation de Carthage à l'an 804 depuis
+la vocation d'Abraham (1211
+av. J. C.); le Syncelle en 1037;
+d'autres auteurs, selon Eusèbe, en
+1014 et 1044.
+
+<p>D'un autre côté Timée, place cet
+événement en 814; Velleius Paterculus
+en 818; Justin en 825; Tite-Live
+en 845; Ménandre d'Éphèse,
+en 867; Solin en 884.</p>
+
+<p>On peut diviser ces opinions en
+deux principales: celle qui reporte
+la fondation de Carthage au-dessus
+de l'an 1000; et celle qui la fait
+descendre au-dessous de l'an 900,
+Il est vraisemblable que des différences
+si grandes viennent de ce
+qu'on a confondu l'époque de plusieurs
+fondations successives.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Justin, lib.
+18, c. 4, 5, 6.
+App. de bel.
+pun. pag. 1.
+Strab. l. 17,
+pag. 832.
+Paterc. l. 1,
+cap. 6.</span>
+L'établissement de Carthage est attribué à Élissa,
+princesse tyrienne, plus connue sous le nom de Didon.
+Ithobal, roi de Tyr, et père de la fameuse Jézabel,
+nommé dans l'Écriture <i>Ethbaal</i>, était son bisaïeul.
+Elle avait épousé Acerbas, son proche parent, appelé
+<span class="pagenum"><a name="p178" id="p178">178</a></span>
+autrement Sicharbas et Sichée, prince extrêmement
+riche, et avait pour frère Pygmalion, qui régnait à Tyr.
+Celui-ci ayant fait mourir Sichée, dans le dessein de
+s'emparer de ses grands biens, Didon trompa la cruelle
+avarice de son frère, s'étant retirée secrètement avec
+tous les trésors de Sichée. Après plusieurs courses, elle
+aborda enfin sur les côtes de la mer Méditerranée,
+au golfe où était Utique, dans le pays appelé l'<i>Afrique</i> <span class="side"> Strab. l. 17,
+pag. 832.</span>
+proprement dite, à six lieues de Tunis<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a>
+<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>, ville aujourd'hui
+fort connue par ses corsaires, et s'y établit<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a>
+<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a> avec
+sa petite troupe, ayant acheté un terrain des habitants
+du pays.</p>
+
+<p>Plusieurs de ceux qui demeuraient dans le voisinage,
+invités par l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour
+vendre à ces nouveaux-venus les choses nécessaires
+à la vie, et s'y établirent eux-mêmes peu de temps
+après. De ces habitants ramassés de différents endroits
+se forma une multitude fort nombreuse. Ceux d'Utique,
+qui les regardaient comme leurs compatriotes et
+comme des gens qui avaient avec eux une origine commune,
+leur envoyèrent des députés avec de grands
+présents, et les exhortèrent à construire une ville dans
+l'endroit même où ils s'étaient d'abord établis. Les naturels
+<span class="pagenum"><a name="p179" id="p179">179</a></span>
+du pays, par un sentiment d'estime et de considération
+assez ordinaire pour les étrangers, en firent
+autant de leur côté. Ainsi, tout concourant aux vues
+de Didon, elle bâtit sa ville, qui fut chargée de payer
+aux Africains un tribut annuel pour le terrain qu'on
+avait acheté d'eux, et qui fut appelée <i>Carthada</i><a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a>
+<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>,
+Carthage, nom qui, dans la langue phénicienne et
+dans la langue hébraïque, qui sont fort semblables,
+signifie <i>la ville neuve</i>. On dit que, lorsqu'on en creusait
+les fondements, il s'y trouva une tête de cheval;
+ce qui fut pris pour un bon augure, et comme une
+marque qu'un jour cette ville serait fort belliqueuse<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a>
+<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote203"
+name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203">
+(retour) </a> 120 stades.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote204"
+name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204">
+(retour) </a> Quelques-uns disent que Didon
+usa d'adresse avec les habitants du
+pays, et demanda qu'on voulût bien
+lui vendre, pour l'établissement
+qu'elle méditait, autant de terrain
+qu'en pourrait renfermer une peau
+de bœuf. On ne crut pas devoir lui
+refuser une grâce si petite en apparence.
+Elle divisa cette peau en lanières
+fort étroites, et entoura par
+ce moyen un circuit fort étendu,
+où elle bâtit une citadelle, qui de
+là fut appelée <i>Byrsa</i>. Mais ce petit
+conte du cuir de bœuf divisé en lanières
+est généralement décrié parmi
+les savants, qui font remarquer que
+le mot hébreu <i>bosra</i>, qui signifie
+<i>fortification</i>, a donné lieu au mot
+grec <i>byrsa</i>, qui est le nom de la
+citadelle de Carthage.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote205"
+name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205">
+(retour) </a> Kartha hadath, <i>ou</i> hadtha.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote206"
+name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Effodêre loco signum, quod regia Juno</p>
+<p>Monstrârat, caput acris equi: sic nam fore bello</p>
+<p>Egregiam, et facilem victu per sæcula gentem.</p>
+
+<p class="i16">VIRG. <i>Æn.</i> lib. I, v. 447.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Cette princesse, dans la suite, fut recherchée en
+mariage par Iarbas, roi de Gétulie, qui menaçait de
+lui faire la guerre si elle ne consentait à sa proposition.
+Didon, qui s'était engagée par serment à ne passer
+jamais à de secondes noces, ne pouvant se résoudre à
+violer la foi qu'elle avait jurée à Sichée, demanda du
+temps comme pour délibérer et pour apaiser les
+mânes de son premier mari par des sacrifices qu'elle
+lui offrirait. Ayant donc fait préparer un bûcher, elle
+monta dessus, et, tirant un poignard qu'elle avait caché
+sous sa robe, elle se donna la mort.</p>
+
+<p>Virgile a changé beaucoup de choses dans cette histoire,
+en supposant qu'Énée, son héros, était contemporain
+de Didon, quoiqu'il se soit écoulé près de trois
+siècles entre l'un et l'autre, Carthage ayant été bâtie
+près de trois cents ans après la prise de Troie. On lui
+<span class="pagenum"><a name="p180" id="p180">180</a></span>
+pardonne aisément cette licence<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a>
+<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>, excusable dans un
+poëte, qui n'est point astreint à l'exactitude scrupuleuse
+d'un historien; et l'on admire avec raison le dessein
+spirituel de Virgile, qui, voulant intéresser à sa
+poésie les Romains, pour qui il écrivait, trouve le moyen
+d'y faire entrer la haine implacable de Carthage et de
+Rome, et en va chercher ingénieusement les semences
+dans l'origine la plus reculée de ces deux villes rivales.</p>
+
+<p>Carthage, qui avait eu de très-faibles commencements,
+comme nous l'avons dit, s'accrut d'abord peu-à-peu
+dans le pays même; mais sa domination ne demeura
+pas long-temps renfermée dans l'Afrique. Cette ville
+ambitieuse porta ses conquêtes au-dehors, envahit la
+Sardaigne, s'empara d'une grande partie de la Sicile,
+soumit presque toute l'Espagne; et, ayant envoyé de tous
+côtés de puissantes colonies, elle demeura maîtresse de
+la mer pendant plus de six cents ans, et se fit un état
+qui le pouvait disputer aux plus grands empires du
+monde par son opulence, par son commerce, par ses
+nombreuses armées, par ses flottes redoutables, et surtout
+par le courage et le mérite de ses capitaines. La
+date et les circonstances de plusieurs de ces conquêtes
+sont peu connues<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a>
+<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>. Je n'en dirai qu'un mot, pour
+mettre le lecteur au fait, et pour lui donner quelque
+idée des pays dont il sera souvent parlé dans la suite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote207"
+name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207">
+(retour) </a> D'après la diversité des opinions
+sur l'époque de la fondation de Carthage,
+on voit que Virgile a pu se
+croire le maître de choisir, entre
+toutes les dates, celle qui s'accommodait
+le mieux avec l'économie de
+son ouvrage: cette date n'est pas
+aussi dénuée de fondement qu'on se
+l'imagine, puisque d'habiles critiques
+donnent la préférence à la date 1255
+avant J.-C., qui est à peu-près celle
+de la guerre de Troie. (GOSSELLIN,
+<i>Géogr. systém.</i> 2, 1, p. 138.) Ainsi
+le <i>choix</i> de Virgile n'est pas une
+<i>licence</i>.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote208"
+name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208">
+(retour) </a> Il existe une lacune de près de
+300 ans, dans l'histoire de Carthage,
+après la mort de Didon.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p181" id="p181">181</a></span>
+
+<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Afrique.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Justin. l. 29.
+cap. 1.</span>
+Les premières guerres de Carthage furent pour se
+délivrer du tribut qu'elle s'était engagée à payer tous les
+ans aux Africains pour le terrain qui lui avait été cédé.
+Une telle démarche ne lui fait guère d'honneur. Ce
+tribut était le titre primordial de son établissement. Il
+semble qu'elle en voulait couvrir l'obscurité en abolissant
+ce qui en était la preuve; mais elle n'y réussit pas
+pour-lors. Le bon droit était entièrement du côté des
+Africains: le succès répondit à la justice de leur cause,
+et la guerre se termina par le paiement du tribut.</p>
+
+<p><span class="side"> Id. cap. 2.</span>
+Elle porta ensuite ses armes contre les Maures et les
+Numides, sur qui elle fit plusieurs conquêtes; et, devenue
+plus hardie par ces heureux succès, elle secoua
+entièrement le joug du tribut qu'elle payait avec peine,
+et se rendit maîtresse d'une grande partie de l'Afrique.</p>
+
+<p><span class="side"> Sallust. de
+bell. Jugurt.
+[c. 78.]
+Val. Max.
+lib. 5, cap. 6.</span>
+Il y eut vers ce temps-là une grande dispute entre
+Carthage et Cyrène au sujet des limites. Cyrène était
+une ville fort puissante, située sur le bord de la mer
+Méditerranée, vers la grande Syrte, qui avait été bâtie
+par Battus, Lacédémonien.</p>
+
+<p>On convint de part et d'autre que deux jeunes gens
+partiraient en même temps de chacune des deux villes,
+et que le lieu où ils se rencontreraient servirait de
+limite aux deux états. Les Carthaginois (c'étaient deux
+frères nommés Philènes) firent plus de diligence: les
+autres, prétendant qu'il y avait de la mauvaise foi, et
+qu'ils étaient partis avant l'heure marquée, refusèrent
+de s'en tenir à l'accord, à moins que les deux frères, pour
+écarter tout soupçon de supercherie, ne consentissent
+à être ensevelis tout vivants dans l'endroit même où
+<span class="pagenum"><a name="p182" id="p182">182</a></span>
+s'était faite la rencontre. Ils y consentirent. Les Carthaginois
+y élevèrent en leur nom deux autels, leur rendirent
+chez eux les honneurs divins; et depuis ce temps-là
+ce lieu a été appelé les <i>Autels des Philènes</i>, <i>Aræ
+Philænorum</i>, et a servi de borne à l'empire des Carthaginois,
+qui s'étendait depuis cet endroit jusqu'aux
+colonnes d'Hercule.</p>
+
+<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Strab. lib. 5,
+pag. 224.
+Diod. lib. 5,
+pag. 296.</span>
+L'histoire ne nous apprend rien de précis, ni du
+temps où les Carthaginois entrèrent en Sardaigne, ni
+de la manière dont ils s'en rendirent les maîtres. Elle fut
+pour eux d'un grand secours, et, pendant toutes leurs
+guerres, elle leur fournit toujours des vivres en abondance:
+elle n'est séparée de l'île de Corse que par un
+détroit d'environ trois lieues. La partie méridionale, qui
+était la plus fertile, avait pour capitale <i>Caralis</i> ou <i>Calaris</i>
+(maintenant <i>Cagliari</i>). A l'arrivée des Carthaginois,
+les naturels du pays se retirèrent sur les montagnes
+situées vers le nord, qui sont presque inaccessibles,
+et d'où on ne put les faire sortir.</p>
+
+<p>
+Les Carthaginois s'emparèrent aussi des îles Baléares,
+appelées maintenant <i>Majorque</i> et <i>Minorque</i>. Le Port-Magon
+(<i>Portus Magonis</i>), qui est dans la dernière,
+fut ainsi appelé du nom d'un général carthaginois qui, <span class="side"> Liv. lib. 28,
+n. 37.</span>
+le premier, en fit usage et le fortifia. On ne sait point
+quel était ce Magon. Il y a assez d'apparence que c'était
+le frère d'Annibal. Encore aujourd'hui ce port est un
+des plus considérables de la mer Méditerranée.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 5,
+pag. 298; et
+lib. 19, pag.
+742.</span>
+Ces îles fournissaient aux Carthaginois les plus habiles
+frondeurs de l'univers, qui leur rendaient de grands services,
+et dans les batailles et dans les siéges de villes.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p183" id="p183">183</a></span>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 28,
+n. 37.</span>
+Ils lançaient de grosses pierres du poids de plus d'une
+livre, et quelquefois même des balles de plomb<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a>
+<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>, avec
+une telle force et une telle roideur, qu'ils perçaient les
+casques, les boucliers, les cuirasses les plus fortes; et
+de plus, avec tant d'adresse, que presque jamais ils ne
+manquaient l'endroit qu'ils avaient dessein de frapper.
+On accoutumait dès l'enfance les habitants des îles Baléares
+à manier la fronde; et pour cela les mères plaçaient
+sur une branche d'arbre élevée le morceau de
+pain destiné au déjeuner des enfants, qui demeuraient à<span class="side"> Strab. lib. 3,
+pag. 167; [et
+14. p. 654.]</span>
+jeun jusqu'à ce qu'ils l'eussent abattu. C'est ce qui a fait
+appeler ces îles par les Grecs, <i>Baleares</i> et <i>Gymnasiæ</i>,
+parce que leurs habitants s'exerçaient de bonne heure
+à lancer des pierres avec leurs frondes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote209"
+name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209">
+(retour) </a> «Liquescit excussa glans fundà,
+et attritu aeris, velut igne, distillat.»
+(SENEC. <i>nat. Quæst.</i> lib. 2, c. 57.)
+
+<p>= On trouvera plus bas (liv. IX,
+ch. 11, § v.) une note détaillée sur
+les balles de plomb que lançaient les
+frondeurs des îles Baléares.--L.</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Espagne.</i></p>
+
+<p>Avant que de parler de ces conquêtes, je crois devoir
+donner une légère idée de l'Espagne.</p>
+
+<p><span class="side"> Cluver.
+lib. 2, cap. 2.</span>
+L'Espagne se divise en trois parties: la Bœtique, la
+Lusitanie, la Tarragonaise.</p>
+
+<p>La BŒTIQUE <a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a>
+<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>, ainsi appelée du fleuve Bœtis (le Guadalquivir),
+était au midi, et contenait ce qu'on appelle
+maintenant le royaume de Grenade, l'Andalousie, une
+partie de la nouvelle Castille, et l'Estramadoure. Cadix,
+appelée par les anciens <i>Gades</i> et <i>Gadira</i>, est une ville
+située dans une petite île du même nom, sur la côte
+occidentale de l'Andalousie, à neuf lieues environ de<span class="side"> Strab. lib. 3,
+pag. 171.</span>
+Gibraltar. On sait qu'Hercule, ayant poussé jusque-là
+ses conquêtes, s'y arrêta, comme étant parvenu au bout
+<span class="pagenum"><a name="p184" id="p184">184</a></span>
+du monde. Il y érigea deux colonnes pour servir de
+monuments à ses victoires, selon la coutume de ces
+temps-là. Le lieu en a toujours conservé le nom, quoique
+les colonnes aient été ruinées par l'injure des temps.
+Les sentiments des auteurs sont fort partagés sur l'endroit
+où l'on doit placer ces colonnes. La Bœtique était <span class="side"> Strab. l. 3,
+p. 139-142.</span>
+la partie de l'Espagne la plus fertile, la plus riche et la
+plus peuplée. On y comptait jusqu'à deux cents villes.
+C'était là qu'habitaient les peuples appelés <i>Turdetani</i>,
+ou <i>Turduli</i>. Sur le Bœtis étaient situées trois grandes
+villes: vers la source, <i>Castulo</i>; plus bas, <i>Corduba</i>
+(Cordoue), la patrie de Lucain et des deux Sénèques;
+enfin <i>Hispalis</i> (Séville).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote210"
+name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210">
+(retour) </a> Il faut lire par-tout BÆTIQUE et
+BÆTIS; c'est la véritable orthographe.--L.</blockquote>
+
+<p>La LUSITANIE est terminée au couchant par l'Océan,
+au nord par le fleuve <i>Durius</i> (le Duero), et au midi
+par le fleuve <i>Anas</i> (la Guadiana). Entre ces deux
+fleuves est le Tage. C'est aujourd'hui le Portugal, avec
+une partie de la nouvelle Castille.</p>
+
+<p>La TARRAGONAISE renfermait le reste de l'Espagne,
+c'est-à-dire, les royaumes de Murcie et de Valence, la
+Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la Biscaye, les Asturies,
+la Galice, le royaume de Léon, et la plus grande
+partie des deux Castilles. <i>Tarraco</i> (Tarragone), ville
+très-considérable, a donné son nom à cette partie de
+l'Espagne. Assez près de cette ville est <i>Barcino</i> (Barcelone).
+Son nom fait conjecturer qu'elle a été bâtie par
+Amilcar, surnommé <i>Barca</i>, père du grand Annibal.
+Les peuples les plus célèbres de la Tarragonaise étaient: <span class="side"> Iberus.</span>
+<i>Celtiberi</i>, placés au-delà de l'Èbre; <i>Cantabri</i>, maintenant
+la Biscaye; Carpetani, dont la capitale était Tolède;
+<i>Oretani</i>, etc.</p>
+
+<p>L'Espagne, abondante en mines d'or et d'argent, et
+<span class="pagenum"><a name="p185" id="p185">185</a></span>
+peuplée d'habitants belliqueux, avait de quoi piquer en
+même temps et l'avarice et l'ambition des Carthaginois,
+plus marchands encore que conquérants par la constitution
+même de leur république. Ils savaient sans doute
+ce que Diodore rapporte des Phéniciens, leurs ancêtres, <span class="side"> Diod. lib. 5,
+pag. 312.</span>
+lesquels, profitant de l'heureuse ignorance où
+étaient encore les Espagnols des richesses immenses cachées
+dans les entrailles de leurs terres, leur enlevèrent
+les premiers ces précieux trésors pour des marchandises
+de nul prix, qu'ils leur donnaient en échange. Ils prévoyaient
+aussi que, si ce pays pouvait passer sous leurs
+lois, il leur fournirait en abondance de bonnes troupes,
+qui leur serviraient à conquérir les autres nations,
+comme cela arriva en effet.</p>
+
+<p><span class="side"> Justin.
+lib. 44, c. 5.
+Diod. lib. 5,
+pag. 300.</span>
+Ce qui donna d'abord occasion aux Carthaginois de
+passer en Espagne, fut le secours qu'ils envoyèrent à
+ceux de Cadix, qui étaient attaqués par les Espagnols.
+Cette ville était une colonie de Tyr, aussi-bien qu'Utique
+et que Carthage, et même plus ancienne que l'une et
+que l'autre. Les Tyriens, l'ayant bâtie, y établirent le
+culte d'Hercule, et y construisirent en son honneur un
+temple magnifique, qui depuis a toujours été fort célèbre.
+L'heureux succès de cette première expédition
+des Carthaginois leur fit naître l'envie de porter leurs
+armes en Espagne.</p>
+
+<p>
+On ne sait point précisément dans quel temps les
+Carthaginois entrèrent en Espagne, ni jusqu'où d'abord
+ils poussèrent leurs conquêtes. Il y a de l'apparence
+que, dans ces premiers commencements, elles furent
+fort lentes, parce qu'ils avaient affaire à des peuples
+très-belliqueux et qui se défendaient avec beaucoup de <span class="side"> Strab. lib. 3,
+pag. 158.</span>
+courage. Ils n'en seraient même jamais venus à bout,
+<span class="pagenum"><a name="p186" id="p186">186</a></span>
+comme l'observe Strabon, si les Espagnols, réunis tous
+ensemble, avaient formé un corps d'état, et s'étaient
+prêté un mutuel secours; mais chaque canton, chaque
+peuple étant entièrement séparé de ses voisins, sans
+avoir avec eux ni commerce ni liaison, il fallait les
+dompter les uns après les autres: ce qui, d'un côté, fut
+la cause de leur perte, mais, de l'autre, faisait traîner
+les guerres en longueur, et rendait la conquête du pays
+beaucoup plus difficile<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a>
+<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>. Aussi a-t-on remarqué que,
+quoique l'Espagne ait été la première province de celles
+qui sont dans le continent que les Romains aient attaquée,
+elle est la dernière qu'ils aient domptée; et elle
+ne passa entièrement sous leur joug qu'après plus de
+deux cents ans d'une vigoureuse résistance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote211"
+name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211">
+(retour) </a> «Hispania, prima Romanis inita
+provinciarum quæ quidem continentis
+sint, postrema omnium perdomita
+est.» (LIV. lib. 28, n. 12.)</blockquote>
+
+<p>Il paraît, par ce que Polybe et Tite-Live nous disent
+des guerres d'Amilcar, d'Asdrubal et d'Annibal en Espagne,
+dont nous parlerons bientôt, qu'avant ce temps
+les Carthaginois n'y avaient pas fait de grandes conquêtes,
+et qu'il leur restait encore beaucoup de pays
+à subjuguer; mais dans l'espace de vingt ans ils achevèrent
+de s'en rendre presque entièrement maîtres.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+pag. 192; et
+lib. 1, pag. 9.</span>
+Dans le temps qu'Annibal partit pour l'Italie, toute
+la côte d'Afrique, depuis les Autels des Philènes (<i>Philænorum
+Aræ</i>), qui sont le long de la grande Syrte,
+jusque vis-à-vis des colonnes d'Hercule, était soumise
+aux Carthaginois. En passant le détroit, ils avaient subjugué
+toute la côte occidentale de l'Espagne, le long de
+l'Océan jusqu'aux Pyrénées. La côte de l'Espagne qui
+est sur la mer Méditerranée avait été aussi presque entièrement
+subjuguée par les Carthaginois: c'est là qu'ils
+<span class="pagenum"><a name="p187" id="p187">187</a></span>
+avaient bâti Carthagène; et ils étaient maîtres de tout
+ce pays jusqu'à l'Èbre, qui bornait leur domaine. Voilà
+quelle était pour-lors l'étendue de leur empire. Il était
+resté dans le cœur du pays quelques peuples qu'ils n'avaient
+pu soumettre.</p>
+
+<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Sicile.</i></p>
+
+<p>Les guerres des Carthaginois en Sicile sont plus connues.
+Je rapporterai ici celles qui se sont faites depuis
+le règne de Xerxès, qui engagea les Carthaginois à
+porter leurs armes en Sicile, jusqu'à la première guerre
+punique. Cet espace renferme près de deux cent vingt
+ans, depuis l'an du monde 3520 jusqu'à 3738. Dans le
+commencement de ces guerres, Syracuse, qui était la
+plus considérable et la plus puissante ville de Sicile,
+avait mis l'autorité souveraine entre les mains de Gélon,
+d'Hiéron, de Thrasybule, trois frères qui se succédèrent
+l'un à l'autre. Après eux, le gouvernement démocratique,
+c'est-à-dire populaire, y fut établi, et subsista
+plus de soixante ans. Depuis ce temps-là, ceux qui dominèrent
+à Syracuse furent les deux Denys, Timoléon
+et Agathocle. Pyrrhus ensuite fut appelé en Sicile, et
+n'en demeura maître que pendant fort peu d'années. Tel
+fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des
+guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas
+peu à faire connaître quelle était la puissance des Carthaginois
+quand ils commencèrent à entrer en guerre
+avec les Romains.</p>
+
+<p>La Sicile est la plus grande et la plus considérable
+de toutes les îles de la mer Méditerranée. Elle est de
+figure triangulaire, et c'est pour cela qu'elle est appelée
+<i>Trinacria</i> et <i>Triquetra</i>. Le côté oriental, qui répond
+<span class="pagenum"><a name="p188" id="p188">188</a></span>
+à la mer Ionienne<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a>
+<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a> ou de Grèce, s'étend depuis le promontoire
+ou cap <i>Pachynum</i> (Passaro) jusqu'à <i>Pelorum</i>
+(le cap de Pharo). Les villes les plus célèbres sur cette
+côte sont, <i>Syracusæ</i>, <i>Tauromenium</i>, <i>Messana</i><a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a>
+<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>. Le
+côté septentrional, qui regarde l'Italie, s'étend depuis
+le cap de Pélore jusqu'au cap <i>Lilybée</i> (le cap Boéo).
+Les villes les plus célèbres sont, <i>Mylæ</i>, <i>Hymera</i>, <i>Panormus</i>,
+<i>Eryx</i>, <i>Motya</i>, <i>Lilybæum</i>. Le côté méridional,
+qui regarde l'Afrique, s'étend depuis le cap Lilybée
+jusqu'à Pachynum. Les villes les plus célèbres sont,
+<i>Selinus</i>, <i>Agrigentum</i>, <i>Gela</i>, <i>Camarina</i>. Cette île est
+séparée de l'Italie par un détroit de quinze cents pas
+seulement, qu'on appelle le <span class="side"> Strab. lib. 6,
+pag. 267.</span> <i>phare de Messine</i>, parce
+qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybée en
+Afrique n'est que de 1500 stades, c'est-à-dire soixante
+et quinze lieues. Strabon le marque ainsi: mais il faut
+qu'il y ait erreur dans le chiffre; et ce qu'il ajoute
+immédiatement après en est une preuve. Il dit qu'un
+homme qui avait la vue excellente pouvait, du bord de
+la Sicile, compter les vaisseaux qui sortaient du port
+de Carthage. Est-il possible que la vue porte jusqu'à 60
+ou 75 lieues? Il faut donc corriger ainsi cet endroit:
+Le trajet de Lilybée en Afrique n'est que de 25 lieues<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a>
+<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote212"
+name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212">
+(retour) </a> Mer de Sicile: c'est le nom de
+la portion de mer qui sépare la Sicile
+de la Grèce. La mer <i>Ionienne</i>
+était plus haut, entre la Grèce et
+l'Italie.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote213"
+name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213">
+(retour) </a> Ajoutez: <i>Catana</i>, <i>Megara</i>,
+<i>Naxos</i>.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote214"
+name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214">
+(retour) </a> Il ne faut rien changer au texte
+de Strabon, parce que ce texte est
+confirmé par deux autres passages
+du même auteur, dans lesquels la
+distance de Lilybée à Carthage est
+également donnée comme étant de
+1500 stades (II, p. 122; XVII,
+p. 834). La correction que propose
+Rollin est donc inadmissible. D'ailleurs,
+le trajet de Carthage à Lilybée,
+d'après les observations récentes
+du capitaine Gauthier, que m'a
+communiquées M. Buache, de l'Institut,
+est de 1° 55' 30" de l'échelle
+des latitudes, ou de 38 lieues 1/2 de
+20 au degré; et non 25 lieues,
+comme le dit Rollin: cet intervalle, converti
+en stades, est égal à 1602
+stades de 833-1/3 au degré: ainsi la
+mesure de Strabon pèche plutôt en
+défaut qu'en excès.
+
+<p>Quant à l'impossibilité du fait
+rapporté par Strabon et par d'autres
+auteurs, elle est certaine, à ne considérer
+que la distance des deux
+points. Dans un mémoire lu à l'Institut,
+M. Mongez cherche à l'expliquer,
+en supposant, ce qui est possible, que
+les Carthaginois, au moment où ils
+envoyaient du secours à Lilybée, allumaient
+de grands feux sur les hauteurs
+voisines de Carthage pour avertir
+la garnison de Lilybée; or, on a
+des exemples que la diffusion de la
+lumière dans l'atmosphère rend visibles
+de tels signaux à des distances
+considérables. Dans cette hypothèse,
+on conçoit qu'un homme placé sur
+une vigie élevée, instruit par ces feux
+du départ des vaisseaux, ait voulu
+faire croire qu'il les voyait réellement
+sortir du port de Carthage.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p189" id="p189">189</a></span>
+
+
+
+<p>On ne sait point non plus précisément dans quel
+temps les Carthaginois commencèrent à porter leurs
+armes en Sicile<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a>
+<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>. Il est certain seulement qu'ils en possédaient <span class="side"> AN. M. 3501
+CARTH. 343.
+ROME 245.
+AV. J.C. 503.</span>
+déjà quelque partie lorsqu'ils firent avec les Romains
+un traité, l'année même où les rois furent chassés
+de Rome et les consuls substitués en leur place, vingt-huit
+ans avant que Xerxès attaquât la Grèce. Ce traité,
+qui est le premier dont il soit fait mention entre ces <span class="side"> Polyb. lib. 3,
+pag. 176.</span>
+deux peuples, parle de l'Afrique et de la Sardaigne
+comme appartenant aux Carthaginois, au lieu que,
+pour la Sicile, les conventions ne tombent que sur les
+parties de cette île qui leur obéissaient. Par ce traité,
+il est marqué expressément que les Romains ni leurs
+alliés ne pourront naviguer au-delà du <i>Beau-Promontoire</i>,
+qui était tout près de Carthage, et que les marchands
+qui aborderont dans cette ville pour le commerce
+ne paieront que certains droits qui y sont fixés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote215"
+name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215">
+(retour) </a> Les auteurs de l'Histoire universelle
+(T. XII, p. 17, éd. in 4o)
+trouvent ici une contradiction manifeste
+avec ce que Rollin a dit un
+peu plus haut: <i>ce fut Xerxès qui
+engagea les Carthaginois à porter
+leurs armes en Sicile</i>. La contradiction
+existerait en effet si Rollin avait
+dit: <i>à porter pour la première fois
+leurs armes en Sicile</i>.--L.</blockquote>
+
+<p>Par ce même traité l'on voit que les Carthaginois
+étaient attentifs à ne donner aux Romains aucune
+<span class="pagenum"><a name="p190" id="p190">190</a></span>
+entrée dans les pays de leur obéissance, ni aucune
+connaissance de ce qui s'y passait; comme si dès-lors
+les Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance
+naissante des Romains, et qu'ils eussent déjà couvé dans
+leur sein des semences secrètes de la jalousie et de la
+défiance qui devaient un jour éclater par des guerres
+aussi longues que cruelles, et par une animosité et une
+haine de part et d'autre que la ruine seule de l'un des
+deux empires pouvait éteindre.</p>
+
+<p>[Sidenote: Diod. l. II,
+p. 1 et 16-22.
+AN. M. 3520
+AV. J.C. 484.]
+Quelques années après ce premier traité, les Carthaginois
+firent alliance avec Xerxès, roi des Perses. Ce
+prince, qui ne se proposait rien moins que d'exterminer
+entièrement les Grecs, qu'il regardait comme des
+ennemis irréconciliables, ne crut pas pouvoir réussir
+dans son dessein s'il n'engageait dans son parti les Carthaginois,
+dont la puissance dès-lors était formidable.
+Ceux-ci, qui ne perdaient point de vue le dessein qu'ils
+avaient conçu de s'emparer du reste de la Sicile, saisirent
+avidement l'occasion favorable qui se présentait
+d'en achever la conquête. Le traité fut donc conclu. On
+convint que les Carthaginois attaqueraient avec toutes
+leurs forces les Grecs établis dans la Sicile et dans
+l'Italie, pendant que Xerxès en personne marcherait
+contre la Grèce même.</p>
+
+<p>Les préparatifs de cette guerre durèrent trois ans.
+L'armée de terre ne montait pas à moins de trois cent
+mille hommes. La flotte était composée de deux mille
+vaisseaux<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a>
+<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>, et de plus de trois mille petits bâtiments de
+<span class="pagenum"><a name="p191" id="p191">191</a></span>
+charge. Amilcar, qui était le capitaine de son temps le
+plus estimé, partit de Carthage avec ce formidable
+appareil. Il aborda à Palerme<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a>
+<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>, et, après y avoir fait
+prendre quelque repos à ses troupes, il marcha contre
+la ville d'Hymère, qui n'en est pas fort éloignée, et en
+forma le siège. Théron, gouverneur de la place<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a>
+<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>, se
+voyant fort serré, députa à Syracuse vers Gélon, qui
+s'en était rendu maître. Il accourut aussitôt à son secours
+avec une armée de cinquante mille hommes de pied,
+et cinq mille chevaux. Son arrivée rendit le courage et
+l'espérance aux assiégés, qui, depuis ce temps-là, se
+défendirent très-vigoureusement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote216"
+name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216">
+(retour) </a> J'ai peine à croire que cette armée
+fût aussi nombreuse que le disent
+Hérodote et Diodore de Sicile. On
+ne voit pas qu'en aucune autre circonstance
+les Carthaginois aient mis
+sur pied une armée de 150,000
+hommes, à plus forte raison de
+300,000: et, quant au nombre de
+2000 vaisseaux de guerre, on peut
+en douter, quand on songe que la
+flotte de Xerxès n'était que de
+1200 vaisseaux.
+
+<p>Hérodote ne paraît pas du reste
+garantir la certitude de ces renseignements;
+il les rapporte sur la foi
+des Siciliens eux-mêmes: λεγέται δὲ καὶ τάδε ὑπὸ τῶν ἐν
+Σικελίῃ οἰκηµένων (HÉRODOTE, VII, § 165);
+et l'on peut croire que les Siciliens
+ont grossi le nombre de leurs ennemis
+pour augmenter la gloire de leur
+triomphe.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote217"
+name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217">
+(retour) </a> Cette ville est appelée en latin
+<i>Panormus</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote218"
+name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218">
+(retour) </a> Il était tyran d'Agrigente.--L.</blockquote>
+
+<p>Gélon était fort habile dans le métier de la guerre,
+sur-tout pour les ruses. On lui amena un courrier
+chargé d'une lettre des habitants de Sélinonte, ville de
+Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient avis
+que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demandée
+arriverait un certain jour. Gélon en choisit dans ses
+troupes un pareil nombre, qu'il fit partir vers le temps
+dont on était convenu. Ayant été reçus dans le camp
+des ennemis comme venant de Sélinonte, ils se jetèrent
+sur Amilcar, qu'ils tuèrent, et mirent le feu aux vaisseaux.
+Dans le moment même de leur arrivée, Gélon
+attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois, qui se
+défendirent d'abord fort vaillamment; mais, quand ils
+apprirent la mort de leur général, et qu'ils virent leur
+<span class="pagenum"><a name="p192" id="p192">192</a></span>
+flotte en feu, le courage et les forces leur manquant,
+ils prirent la fuite. Le carnage fut horrible, et il y en
+eut plus de cent cinquante mille de tués. Les autres,
+s'étant retirés dans un endroit où ils manquaient de
+tout, ne purent pas s'y défendre long-temps, et se rendirent
+à discrétion. Ce combat se donna le jour même
+de la célèbre action des Thermopyles, où trois cents
+Spartiates disputèrent, au prix de leur sang, à Xerxès
+le passage dans la Grèce<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a>
+<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>. <span class="side"> Lib. 7, cap.
+167.</span> Hérodote raconte autrement
+la mort d'Amilcar. Il dit que le bruit commun parmi
+les Carthaginois était que ce général, voyant la défaite
+entière de ses troupes, pour ne point survivre à sa
+honte, se précipita lui-même dans le bûcher où il avait
+immolé plusieurs victimes humaines.</p>
+
+<p>Quand on apprit à Carthage la triste nouvelle de la
+défaite entière de l'armée, la surprise, la douleur, le
+désespoir, y causèrent un trouble et une alarme qui ne
+peuvent s'exprimer. Ils croyaient déjà voir l'ennemi à
+leurs portes. C'était le caractère des Carthaginois, de
+perdre d'abord courage dans les grands revers. Ils députèrent
+aussitôt vers Gélon pour lui demander la paix,
+à quelque condition que ce fût: il les écouta avec bonté.
+La victoire si complète qu'il venait de remporter, loin
+de le rendre fier et intraitable, n'avait fait qu'augmenter
+sa modestie et sa douceur, même à l'égard des ennemis.
+Il leur accorda la paix, exigeant seulement d'eux qu'ils
+payassent pour frais de la guerre deux mille talents; ce
+qui revient à six millions de notre monnaie<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a>
+<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>. Il demanda
+<span class="pagenum"><a name="p193" id="p193">193</a></span>
+aussi qu'ils bâtissent deux temples où l'on exposât
+en public et où l'on gardât comme en dépôt les conditions
+du traité. Les Carthaginois crurent que ce n'était
+point acheter trop cher une paix qui leur était si nécessaire,
+et qu'ils n'avaient presque pas osé espérer. Giscon,
+fils d'Amilcar, selon la coutume injuste qu'ils avaient
+d'imputer aux généraux les mauvais succès de la guerre,
+et de leur en faire porter la peine, fut puni du malheur
+de son père, et envoyé en exil. Il passa le reste de sa
+vie à Sélinonte, ville de Sicile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote219"
+name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219">
+(retour) </a> Hérodote (II, § 166) et Aristote
+(<i>Poetic.</i> § 23) disent au contraire
+que ce fut le jour même de la
+bataille de Salamine. Leur témoignage
+mérite sans doute la préférence.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote220"
+name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220">
+(retour) </a> 11,000,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<p>Gélon, de retour à Syracuse, convoqua le peuple,
+et invita tous les citoyens à venir à l'assemblée avec
+leurs armes. Pour lui, il entra sans armes et sans gardes,
+et rendit compte de toute la conduite de sa vie. Son
+discours ne fut interrompu que par des témoignages
+publics de reconnaissance et d'admiration. Loin d'être
+traité comme un tyran qui eût opprimé la liberté de sa
+patrie, il en fut regardé comme le bienfaiteur et le libérateur.
+Tous, d'un consentement unanime, le proclamèrent
+roi; et cette dignité, après lui, fut conférée à
+deux de ses frères.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 13,
+p. 169-171,
+et 179-186.
+AN. M. 3592
+CARTH. 434.
+ROM. 336.
+AV. J.C. 412.</span>
+Après la célèbre défaite des Athéniens devant Syracuse,
+où Nicias périt avec toute sa flotte, les Ségestains,
+qui s'étaient déclarés pour eux contre les Syracusains,
+craignant le ressentiment de leurs ennemis, et se voyant
+déjà attaqués par ceux de Sélinonte, implorèrent le
+secours des Carthaginois, et se mirent, eux et leur ville,
+sous leur protection. On délibéra quelque temps à
+Carthage sur le parti qu'il fallait prendre, l'affaire souffrant
+de grandes difficultés. D'un côté les Carthaginois
+désiraient fort se rendre maîtres d'une ville qui était
+tout-à-fait à leur bienséance; de l'autre ils craignaient la
+<span class="pagenum"><a name="p194" id="p194">194</a></span>
+puissance et les forces des Syracusains, qui venaient
+d'exterminer l'armée nombreuse des Athéniens, et
+qu'une si grande victoire rendait plus formidables que
+jamais. La passion de s'agrandir l'emporta, et l'on promit
+du secours aux Ségestains.</p>
+
+<p>On confia le soin de cette guerre à Annibal, lequel
+avait pour-lors la première dignité de l'état, c'est-à-dire
+celle de suffète. Il était petit-fils d'Amilcar, qui avait
+été défait par Gélon, et tué devant Hymère, et fils de
+Giscon, qui avait été condamné à l'exil. Il partit, animé
+d'un vif désir de venger sa famille et sa patrie, et d'effacer
+la honte de la dernière défaite. Son armée et sa
+flotte étaient très-nombreuses<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a>
+<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>. Il aborda à un lieu
+appelé le <i>Puits de Lilybée</i><a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a>
+<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>, qui a donné son nom à
+la ville bâtie depuis dans le même endroit. Sa première
+entreprise fut le siège de Sélinonte. L'attaque fut très-vive,
+et la défense ne le fut pas moins, les femmes
+même montrant un courage beaucoup au-dessus de
+leur sexe. Après une longue résistance, la ville fut prise
+d'assaut et abandonnée au pillage. Le vainqueur exerça
+les dernières cruautés, sans avoir égard ni au sexe ni
+à l'âge. Il permit aux habitants qui s'étaient sauvés par
+la fuite de demeurer dans la ville, après l'avoir démantelée,
+et de cultiver les terres, à condition de payer
+un tribut aux Carthaginois. Cette ville subsistait depuis
+242 ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote221"
+name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221">
+(retour) </a> Suivant Éphore, il avait 200,000
+hommes de pied, 4000 cavaliers
+(ap. Diod. XIII, § 54): selon Timée,
+seulement 100,000 en tout
+(ap. eumd. l. 1.); et ce dernier
+s'accorde avec Xénophon (<i>Hellen.</i>
+I, c. 1, § 27).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote222"
+name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222">
+(retour) </a> Il aborda au cap Lilybée, et
+campa près du puits de ce nom.--L.</blockquote>
+
+<p>Hymère, qu'il assiégea ensuite, et qu'il prit aussi
+d'assaut, après avoir été traitée avec encore plus de
+<span class="pagenum"><a name="p195" id="p195">195</a></span>
+cruauté, fut entièrement rasée 240 ans après sa fondation.
+Il fit souffrir toutes sortes d'ignominie et de supplices
+à trois mille prisonniers, et les fit égorger tous
+dans l'endroit même où son grand-père avait été tué par
+les cavaliers de Gélon, pour apaiser et satisfaire ses
+mânes par le sang de ces malheureuses victimes.</p>
+
+<p>Après ces expéditions, Annibal retourna à Carthage.
+Toute la ville sortit au-devant de lui, et le reçut au
+milieu des cris de joie et des applaudissements.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 13,
+p. 201-203,
+206-211, 226-231.</span>
+Ces heureux succès renouvelèrent le désir et le dessein
+qu'avaient toujours eus les Carthaginois de se
+rendre maîtres de la Sicile entière. Trois ans après, ils
+nommèrent encore pour général Annibal; et, comme il
+s'excusait sur son grand âge, et refusait de se charger
+de cette guerre, on lui donna pour lieutenant Imilcon,
+fils d'Hannon, qui était de la même famille. Les préparatifs
+de la guerre furent proportionnés au grand
+dessein que les Carthaginois avaient conçu. La flotte
+et l'armée se trouvèrent bientôt prêtes, et l'on partit
+pour la Sicile. Le nombre des troupes montait, selon
+Timée, à plus de six-vingt mille hommes, et, selon
+Éphore, à trois cent mille<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a>
+<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>. Les ennemis, de leur côté,
+s'étaient mis en état de les bien recevoir; et les Syracusains
+avaient envoyé chez tous leurs alliés pour y lever
+des troupes, et dans toutes les villes de la Sicile pour
+les exhorter à défendre courageusement leur liberté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote223"
+name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223">
+(retour) </a> Timée, presque toujours en opposition
+avec Éphore, mérite beaucoup
+plus de confiance. L'antiquité
+reprochait à ce dernier peu de véracité:
+et ce reproche paraît assez
+confirmé par les passages que Diodore
+cite de lui.--L.</blockquote>
+
+<p>Agrigente s'attendait à essuyer les premières attaques.
+C'était une ville puissamment riche, et environnée de
+<span class="pagenum"><a name="p196" id="p196">196</a></span>
+bonnes fortifications. Elle était située, aussi-bien que
+Sélinonte, sur la côte de Sicile qui regarde l'Afrique.
+En effet, Annibal commença la campagne par le siége
+de cette ville. Ne la jugeant prenable que par un endroit,
+il tourna tous ses efforts de ce côté-là, fit faire
+des levées et des terrasses qui allaient jusqu'à la hauteur
+des murs, et employa à ces ouvrages les décombres et
+les démolitions des tombeaux qui étaient autour de la
+ville, et qu'il avait fait abattre pour cet effet. La peste
+se mit bientôt après dans l'armée, et fit périr un grand
+nombre de soldats, et le général même. Les Carthaginois
+crurent que c'était une punition des dieux, qui
+vengeaient ainsi l'injure faite aux morts, dont plusieurs
+même s'imaginèrent avoir vu les spectres pendant la
+nuit. On cessa donc de toucher aux tombeaux, on ordonna
+des prières selon le rit observé à Carthage, on
+immola un enfant à Saturne par une superstition inhumaine,
+et l'on jeta plusieurs victimes dans la mer en
+l'honneur de Neptune.</p>
+
+<p>Les assiégés, qui d'abord avaient remporté plusieurs
+avantages, se trouvèrent tellement pressés par la famine,
+que, se voyant sans espérance et sans ressource,
+ils prirent le parti d'abandonner la ville: on marqua la
+nuit suivante pour le départ. On juge aisément quelle
+fut la douleur de ces pauvres habitants, obligés d'abandonner
+leurs maisons, leurs richesses, leur patrie; mais
+la vie leur était plus chère que tout le reste. Jamais
+spectacle ne fut plus triste. Sans parler des autres, on
+voyait une troupe de femmes éplorées traîner après elles
+leurs enfants pour les dérober à la cruauté du vainqueur;
+mais ce qu'il y eut de plus douloureux fut la nécessité
+où l'on se trouva de laisser dans la ville les vieillards et
+<span class="pagenum"><a name="p197" id="p197">197</a></span>
+les malades, à qui leur état ne permettait ni de fuir ni
+de se défendre. Ces malheureux exilés arrivèrent à Gela,
+qui était la ville la plus prochaine, et ils y reçurent tous
+les soulagements qu'ils pouvaient attendre dans un état
+si déplorable.</p>
+
+<p>Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit égorger
+tous ceux qui y étaient restés. Le butin fut immense,
+et tel qu'on peut s'imaginer dans une ville des plus
+opulentes de la Sicile, qui avait deux cent mille habitants,
+et qui n'avait jamais souffert de siége, ni par
+conséquent de pillage. On y trouva un nombre infini de
+tableaux, de vases, de statues de toutes sortes (car cette
+ville avait un goût exquis pour ces raretés), et entre
+autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoyé à
+Carthage.</p>
+
+<p>Le siége d'Agrigente avait duré huit mois. Imilcon y
+fit passer le quartier d'hiver à ses troupes, pour leur
+donner quelque repos, et au commencement du printemps
+il en sortit, après avoir ruiné entièrement la ville.
+Il assiégea ensuite Gela, et la prit malgré le secours
+qu'y mena Denys le Tyran, qui s'était emparé de l'autorité
+à Syracuse. Imilcon termina la guerre par un traité
+qu'il fit avec Denys, dont les conditions furent que les
+Carthaginois, outre leurs anciennes conquêtes dans la
+Sicile, demeureraient maîtres du pays des Sicaniens<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a>
+<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>, de
+Sélinonte, d'Agrigente, d'Hymère, comme aussi de celui
+de Géla et de Camarine, dont les habitants pourraient
+demeurer dans leurs villes démantelées, en payant tribut
+aux Carthaginois; que les Léontins, les Messéniens, et
+tous les Siciliens vivraient selon leurs lois, et conserveraient
+<span class="pagenum"><a name="p198" id="p198">198</a></span>
+leur liberté et leur indépendance; qu'enfin les
+Syracusains demeureraient soumis à Denys. Imilcon,
+après la conclusion de ce traité, retourna à Carthage,
+où la peste fit périr un grand nombre de citoyens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote224"
+name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224">
+(retour) </a> Les Sicaniens et les Siciliens anciennement étaient deux peuples
+distingués.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 14,
+p. 268-278.
+AN. M. 3600
+CARTH. 442.
+ROM. 344.
+AV. J.C. 404.</span>
+Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois
+que pour se donner le temps d'affermir son autorité
+naissante, et de travailler aux préparatifs de la guerre
+qu'il méditait contre eux. Comme il savait combien la
+puissance de ce peuple était formidable, il n'oublia rien
+pour se mettre en état de l'attaquer avec succès; et il fut
+merveilleusement secondé dans son dessein par le zèle
+de ses peuples. La réputation de ce prince, le désir de
+s'en faire connaître, l'attrait du gain, et la vue des récompenses
+qu'il promettait à ceux dont l'industrie se
+ferait distinguer, attirèrent de toutes parts en Sicile ce
+qu'il y avait pour-lors de plus habiles ouvriers en tout
+genre. Syracuse entière était devenue comme un grand
+atelier, où de tous côtés on était occupé à faire des
+épées, des casques, des boucliers, des machines de
+guerre, et à préparer tout ce qui est nécessaire pour la
+construction et pour l'équipement des vaisseaux. L'invention
+de ceux à cinq rangs de rames était toute récente:
+jusque-là on n'avait vu que des vaisseaux à trois
+rangs de rames, <i>triremes</i>. Denys animait le travail par
+sa présence, par des libéralités et des louanges qu'il
+savait dispenser à propos, et sur-tout par des manières
+populaires et engageantes, moyens encore plus efficaces
+que tout le reste pour réveiller l'industrie et l'ardeur des
+ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui
+excellaient dans leur genre<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a>
+<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote225"
+name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225">
+(retour) </a> «Honos alit artes.»</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p199" id="p199">199</a></span>
+
+<p>Quand tout fut prêt, et qu'il eut levé en différents
+pays un grand nombre de troupes, il convoqua l'assemblée
+des Syracusains, leur exposa son dessein, et leur
+représenta que les Carthaginois étaient les ennemis déclarés
+des Grecs; qu'ils ne se proposaient rien moins que
+d'envahir toute la Sicile; qu'ils voulaient mettre sous le
+joug toutes les villes grecques, et que, si l'on n'arrêtait
+leurs progrès, Syracuse se verrait bientôt elle-même attaquée;
+que, s'ils ne faisaient point actuellement d'entreprise,
+on devait leur inaction aux ravages que la peste
+avait causés parmi eux; que c'était une conjoncture favorable
+dont il fallait profiter. Quoique la tyrannie et
+le tyran fussent très-odieux aux Syracusains, la haine
+contre les Carthaginois l'emporta; et tout le monde,
+plus touché des motifs d'une politique intéressée que de
+la justice, applaudit au discours de Denys. Sans aucun
+sujet de plaintes, sans déclaration de guerre, il abandonna
+au pillage et à la fureur du peuple les biens et
+la personne des Carthaginois. Il y en avait un assez grand
+nombre à Syracuse, qui, sur la foi des traités, y exerçaient
+le commerce. On courut de tous côtés dans leurs
+maisons; on pilla leurs effets; on prétendit être suffisamment
+autorisé pour leur faire souffrir à eux-mêmes
+toutes sortes d'ignominies et de supplices, en représailles
+des cruautés qu'ils avaient exercées contre les habitants
+du pays; et ce pernicieux exemple de perfidie et d'inhumanité
+fut suivi dans toute l'étendue de la Sicile. Ce fut
+là comme le signal sanglant de la guerre qu'on leur déclarait.
+Denys, après avoir ainsi commencé par se faire
+justice à lui-même, envoya des députés à Carthage, pour
+demander qu'ils rendissent la liberté à toutes les villes
+de la Sicile; qu'autrement ils y seraient traités comme
+<span class="pagenum"><a name="p200" id="p200">200</a></span>
+ennemis. Cette nouvelle y répandit une grande alarme,
+sur-tout à cause du pitoyable état où ils se trouvaient.</p>
+
+<p>Denys ouvrit la campagne par le siège de Motya, qui
+était la place d'armes des Carthaginois en Sicile, et il
+poussa vivement ce siége, sans qu'Imilcon, qui commandait
+la flotte ennemie, pût la secourir. Il fit avancer
+ses machines, battit la place à coups de béliers, approcha
+des murs les tours à six étages qui étaient portées sur
+des roues, et qui égalaient la hauteur des maisons, et de
+là il incommodait fort les assiégés par ses catapultes,
+machines nouvellement inventées, qui lançaient en
+grand nombre et avec grande force des traits et des
+pierres contre les ennemis. La ville enfin, après une
+longue et vigoureuse résistance, fut prise d'assaut, et
+tous les habitants passés au fil de l'épée, excepté ceux
+qui se réfugièrent dans les temples. On abandonna le
+pillage au soldat. Denys, y ayant laissé une bonne garnison
+et un gouvernement sûr, retourna à Syracuse.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 14,
+p. 279-295.
+Justin. l. 19,
+c. 2 et 3.</span>
+L'année suivante, Imilcon, que les Carthaginois
+avaient nommé suffète, revint en Sicile avec une armée
+beaucoup plus nombreuse qu'auparavant<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a>
+<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>. Il aborda à
+Palerme, recouvra Motya par force, et prit plusieurs
+autres villes<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a>
+<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>. Animé par ces heureux succès, il marcha
+vers Syracuse pour en former le siége, menant ses troupes
+de pied par terre, pendant que sa flotte, sous la conduite
+de Magon, côtoyait les bords.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote226"
+name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226">
+(retour) </a> De 300,000 hommes de pied,
+de 4000 chevaux, et de 400 chariots,
+selon Éphore; et seulement
+de 100,000 hommes, selon Timée.
+(Diod. Sic. XIV, § 54).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote227"
+name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227">
+(retour) </a> Entre autres, Messane qu'il rasa,
+et Catane.--L.</blockquote>
+
+<p>L'arrivée d'Imilcon jeta un grand trouble dans la ville.
+Plus de deux cents vaisseaux, ornés des dépouilles des
+<span class="pagenum"><a name="p201" id="p201">201</a></span>
+ennemis, et s'avançant en bon ordre, entrèrent comme
+en triomphe dans le grand port, suivis de cinq cents
+barques<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a>
+<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>. On vit en même temps arriver d'un autre côté
+l'armée de terre, composée, selon quelques auteurs, de
+trois cent mille hommes de pied et de trois mille chevaux.
+Imilcon fit dresser sa tente dans le temple même de
+Jupiter: le reste de l'armée campa à douze stades, c'est-à-dire
+à un peu plus d'une demi-lieue de la ville. S'en
+étant approché, il présenta la bataille aux habitants,
+qui se donnèrent bien de garde de l'accepter. Content
+d'avoir tiré des Syracusains l'aveu de leur faiblesse et
+de sa supériorité, il retourna dans son camp, ne doutant
+point que bientôt il ne dût se rendre maître de la
+ville, et la regardant déjà comme une proie assurée et
+qui ne pouvait lui échapper. Pendant trente jours il fit
+le dégât des terres voisines, et ruina tout le pays. Il se
+rendit maître du faubourg d'Acradine, et pilla les temples
+de Cérès et de Proserpine. Pour fortifier son camp,
+il abattit tous les tombeaux qui étaient autour de la
+ville, et entre autres celui de Gélon et de Démarète sa
+femme, qui était d'une magnificence extraordinaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote228"
+name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228">
+(retour) </a> Le texte de Diodore est ici corrompu.--L.</blockquote>
+
+<p>Ces heureux succès ne furent pas d'une longue durée.
+Tout l'éclat de ce triomphe anticipé s'évanouit en un
+moment, et montra à tous les mortels, dit l'historien,
+que quiconque s'élève insolemment par l'orgueil, tôt ou
+tard abattu par une force supérieure, sera forcé de reconnaître
+sa faiblesse. Lorsque Imilcon, maître de
+presque toutes les villes de Sicile, s'attendait à mettre
+le comble à ses victoires par la prise de Syracuse, la
+maladie contagieuse se mit dans son armée, et y fit des
+<span class="pagenum"><a name="p202" id="p202">202</a></span>
+ravages incroyables. On était dans le fort de l'été; et
+la chaleur, cette année, était très-grande. La contagion
+commença par les Africains, qui mouraient à tas, sans
+qu'on pût les secourir. D'abord on enterrait les morts;
+mais le nombre en augmentant tous les jours, et le mal
+se communiquant promptement, les cadavres demeurèrent
+sans sépulture, et les malades sans secours. Cette
+peste était accompagnée de symptômes extraordinaires,
+de cruelles dyssenteries, de fièvres violentes, de déchirements
+d'entrailles, de douleurs aiguës par tout le corps,
+de frénésie même et de fureur, en sorte qu'ils se jetaient
+sur quiconque venait à leur rencontre, et le mettaient
+en pièces.</p>
+
+<p>Denys ne laissa pas échapper une occasion si favorable
+d'attaquer les ennemis. Plus qu'à demi vaincus par
+la peste, ils ne firent pas grande résistance. Les vaisseaux
+furent, pour la plupart, ou pris par l'ennemi,
+ou consumés par le feu. Tous les habitants de Syracuse,
+vieillards, femmes, enfants, sortirent en foule de la ville
+pour être témoins d'un événement qui leur paraissait
+tenir du miracle. Ils levaient les mains au ciel pour remercier
+les dieux protecteurs de leur ville, et vengeurs
+de la sainteté des temples et des tombeaux violés indignement
+par ces barbares. La nuit étant survenue, chacun
+se retira de son côté. Imilcon profita de ce moment de
+relâche, et envoya vers Denys pour lui demander la
+permission d'emmener avec lui à Carthage le peu qui
+lui restait de troupes, en lui offrant trois cents talents<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a>
+<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>,
+qui étaient tout l'argent qu'il avait de reste. Il ne put obtenir
+cette permission que pour les seuls Carthaginois,
+<span class="pagenum"><a name="p203" id="p203">203</a></span>
+avec lesquels il se sauva de nuit, laissant tous les autres
+soldats à la discrétion de l'ennemi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote229"
+name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229">
+(retour) </a> Trois cent mille écus. = 1,650,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<p>Voilà l'état dans lequel ce chef des Carthaginois, si
+fier quelques moments auparavant, se retira de Syracuse.
+Plaignant amèrement son sort, et encore plus
+celui de la république, il accusait avec insulte et emportement
+les dieux, seuls auteurs de son infortune; «car
+l'ennemi, disait-il, peut bien se réjouir de nos maux,
+mais non s'en glorifier. Vainqueurs des Syracusains, la
+peste seule a pu nous vaincre.» Sa grande douleur, et
+qui le touchait le plus vivement, était d'avoir survécu
+à tant de braves guerriers qui étaient morts les armes
+à la main; «mais, ajoutait-il, la suite fera connaître si
+c'est la crainte de la mort, ou le désir de ramener dans
+leur patrie les restes malheureux de mes citoyens, qui
+m'a fait survivre à la perte de tant de généreux soldats.»
+En effet, dès qu'il fut arrivé à Carthage, qu'il trouva
+dans une désolation qui ne se peut exprimer, il entra
+dans sa maison, en ferma les portes sur lui sans vouloir
+y admettre personne, pas même ses enfants; et se donna
+la mort par un prétendu courage que les païens admiraient,
+mais qui n'en avait que le nom, et qui cachait
+dans le fond un véritable désespoir.</p>
+
+<p>Un nouveau surcroît de malheurs accabla cette ville
+infortunée. Les Africains, de tout temps pleins de haine
+contre Carthage, mais irrités alors jusqu'à la fureur de
+ce qu'on avait laissé leurs compatriotes à Syracuse, en
+les livrant à la boucherie, s'assemblent comme des forcenés,
+sonnent l'alarme, prennent les armes, et, après
+s'être saisis de Tunis, marchent contre Carthage au
+nombre de plus de deux cent mille hommes. La ville se
+crut perdue. On regarda ce nouvel incident comme un
+<span class="pagenum"><a name="p204" id="p204">204</a></span>
+effet et comme une suite de la colère des dieux, qui
+poursuivait les coupables jusque dans Carthage même.
+Comme ses habitants portaient la superstition à l'excès,
+sur-tout dans les calamités publiques, on songea avant
+tout à apaiser les dieux. Cérès et Proserpine étaient des
+divinités inconnues jusque-là dans le pays. Pour réparer
+l'outrage qui leur avait été fait par le pillage de leurs
+temples, on leur érigea de magnifiques statues, on leur
+donna pour prêtres les personnes les plus qualifiées de
+la ville, on leur offrit des sacrifices et des victimes selon
+le rit grec, et l'on n'omit rien de ce qu'ils croyaient pouvoir
+leur rendre ces déesses propices. Après ce premier
+soin, on songea à la défense de la ville. Heureusement
+pour les Carthaginois cette armée nombreuse était sans
+chef, c'est-à-dire, comme un corps sans ame: nulles
+provisions, nulles machines de guerre; point de discipline
+ni de subordination: chacun voulait commander
+ou se conduire à son gré. La division s'étant donc mise
+parmi ces troupes, et la famine augmentant tous les
+jours de plus en plus, ils se retirèrent chacun dans son
+pays, et délivrèrent Carthage d'une grande alarme.</p>
+
+<p>Rien ne rebutait les Carthaginois, et ils faisaient
+toujours de nouvelles tentatives sur la Sicile. Magon,
+leur général, qui était un des deux suffètes, perdit
+une grande bataille, où il fut tué<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a>
+<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>. Les chefs des Carthaginois
+demandèrent la paix, qui leur fut accordée
+à ces conditions, qu'ils sortiraient de toutes les villes
+de la Sicile, et qu'ils paieraient tous les frais de cette
+guerre. Ils parurent les accepter; mais, ayant représenté
+qu'ils ne pouvaient livrer les villes sans l'ordre
+<span class="pagenum"><a name="p205" id="p205">205</a></span>
+de leur ville, ils obtinrent une trève assez longue pour
+envoyer à Carthage. On y profita de cet intervalle pour
+lever et exercer de nouvelles troupes, à qui l'on donna
+pour chef Magon, fils de celui qui venait d'être tué.
+Il était tout jeune, mais il avait beaucoup de mérite
+et de réputation. Dès qu'il fut arrivé en Sicile, et que
+le temps de la trève fut expiré, il donna une bataille
+contre Denys, où Leptine, l'un de ses généraux, fut
+tué, et où il demeura sur la place, du côté des Syracusains,
+plus de quatorze mille hommes. Le fruit de
+cette victoire fut une paix honorable, qui laissait les
+Carthaginois en possession de tout ce qu'ils avaient
+dans la Sicile, en y ajoutant même quelques places,
+et qui leur assignait mille talents pour les frais de la
+guerre, c'est-à-dire trois millions de livres<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a>
+<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote230"
+name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230">
+(retour) </a> Son armée était de 80,000 hommes.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote231"
+name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231">
+(retour) </a> 5,500,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Justin.
+lib. 2, cap. 5.</span>
+Ce fut à-peu-près vers ce temps-là qu'à l'occasion
+d'un citoyen de Carthage qui avait écrit en grec à
+Denys pour lui donner avis du départ de l'armée carthaginoise,
+il fut défendu, par arrêt du sénat, aux
+Carthaginois d'apprendre à écrire ou à parler la langue
+grecque, pour les mettre hors d'état d'avoir aucun
+commerce avec les ennemis, soit par lettre, soit de
+vive voix.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 15,
+pag. 344.</span>
+Carthage eut bientôt après une nouvelle secousse à
+essuyer. La peste se répandit dans la ville, et y fit de
+grands ravages. Des terreurs paniques et de violents
+transports de frénésie saisissaient tout-à-coup les malades.
+Ils sortaient brusquement de leurs maisons les
+armes à la main, comme si l'ennemi se fût emparé de
+la ville, et tuaient ou blessaient tous ceux qu'ils trouvaient
+<span class="pagenum"><a name="p206" id="p206">206</a></span>
+à leur rencontre. Les Africains et ceux de Sardaigne
+voulurent profiter de l'occasion pour secouer
+un joug qu'ils portaient avec peine; mais les uns et les
+autres furent domptés, et rentrèrent dans l'obéissance.
+Une entreprise que Denys forma en Sicile, dans le
+même temps et par les mêmes vues, ne lui réussit pas
+mieux. Il mourut quelque temps après, et eut pour
+successeur son fils, qui porta le même nom.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+pag. 178.</span>
+Nous avons déjà rapporté un premier traité conclu
+entre les Romains et les Carthaginois. Il y en eut un
+second, qu'Orose dit avoir été conclu la 402e année
+de la fondation de Rome, et par conséquent vers le
+temps dont nous parlons. Ce second traité contenait
+à-peu-près les mêmes conditions que le premier, excepté
+que ceux de Tyr et d'Utique y étaient nommément
+compris, et joints aux Carthaginois.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 16,
+p. 459-572.
+Plut.
+in Timol.
+AN. M. 3656
+CARTH. 498.
+ROM. 400.
+AV. J.C. 348.</span>
+Après la mort du premier Denys, il y eut de grands
+troubles à Syracuse. Denys le Jeune, qui en avait été
+chassé, s'y rétablit à main armée, et y exerça de grandes
+cruautés. Une partie des citoyens implora le secours
+d'Icétès, tyran des Léontins, qui était originaire de
+Syracuse. La conjoncture de ces troubles parut très-favorable
+aux Carthaginois pour s'emparer de la Sicile,
+et ils y envoyèrent une grosse flotte. Dans cette extrémité,
+ceux d'entre les Syracusains qui étaient les
+mieux intentionnés eurent recours aux Corinthiens,
+qui les avaient déjà souvent aidés dans leurs périls, et
+qui d'ailleurs étaient les peuples de la Grèce les plus
+déclarés contre la tyrannie, et les plus vifs défenseurs
+de la liberté. Les Corinthiens leur envoyèrent Timoléon.
+C'était un homme d'un rare mérite, et qui avait
+signalé son zèle pour le bien public, en affranchissant
+<span class="pagenum"><a name="p207" id="p207">207</a></span>
+sa patrie du joug de la tyrannie aux dépens de sa propre
+famille. Il partit avec dix vaisseaux seulement, et,
+étant arrivé à Rhége, il éluda par un heureux stratagème
+la vigilance des Carthaginois, qui, ayant été
+avertis de son départ et de son dessein par Icétès,
+voulaient l'empêcher de passer en Sicile.</p>
+
+<p>Timoléon n'avait guère plus de mille soldats avec lui.
+Avec cette poignée de gens, il marche hardiment au
+secours de Syracuse. Sa petite troupe se grossit à mesure
+qu'il avance. Les Syracusains se trouvaient dans un
+étrange état, et avaient perdu toute espérance. Ils
+voyaient les Carthaginois maîtres du port; Icétès, de la
+ville; Denys, de la citadelle. Heureusement, dès que
+Timoléon fut arrivé, Denys, qui était sans ressource,
+lui remit entre les mains la citadelle avec toutes les
+troupes, les armes et les vivres qui y étaient, et il se sauva
+par son moyen à Corinthe. Timoléon avait fait représenter
+adroitement aux soldats étrangers, qui, selon le
+défaut que nous avons remarqué dans le gouvernement
+de Carthage, faisaient la principale force de l'armée de
+Magon, et qui même pour la plupart étaient de Grèce,
+qu'il était bien étrange que des Grecs travaillassent à
+rendre les barbares maîtres de la Sicile, d'où ils passeraient
+bientôt dans la Grèce; car enfin pouvait-on
+s'imaginer que les Carthaginois fussent venus de si loin
+uniquement pour établir Icétès tyran à Syracuse? Ces
+discours s'étant répandus dans le camp, Magon fut saisi
+de frayeur; et, comme il ne cherchait qu'un prétexte
+pour se retirer, supposant que les troupes étaient prêtes
+à le trahir et à l'abandonner, il fit sortir sa flotte du
+port, et cingla vers Carthage. Icétès, après son départ,
+ne put pas tenir long-temps contre les Corinthiens:
+<span class="pagenum"><a name="p208" id="p208">208</a></span>
+ainsi, ils demeurèrent seuls maîtres de toute la ville.</p>
+
+<p>Dès que Magon fut arrivé à Carthage, on lui fit son
+procès. Il prévint le supplice par une mort volontaire.
+Son corps fut attaché à une potence, et exposé en
+spectacle au peuple. <span class="side"> Plut. in
+Timoleone,
+p. 248-250.</span> On leva de nouvelles troupes, et
+l'on fit partir pour la Sicile une flotte plus nombreuse
+encore que la précédente. Elle était composée de deux
+cents vaisseaux, sans compter mille barques de transport;
+et l'armée, montait à plus de soixante et dix mille
+hommes. Ils abordèrent à Lilybée, sous la conduite
+d'Amilcar et d'Annibal, et résolurent d'aller d'abord
+attaquer les Corinthiens. Timoléon ne les attendit pas,
+et marcha à leur rencontre. Mais la consternation était
+si grande à Syracuse, que, de toutes les troupes qui y
+étaient, il n'y eut que trois mille Syracusains qui le
+suivirent, et quatre mille étrangers; encore de ces derniers
+il y en eut mille qui, par crainte, l'abandonnèrent
+dans le chemin. Il ne perdit point courage, et, ayant
+exhorté le reste de ses troupes à combattre vaillamment
+pour le salut et la liberté de leurs alliés, il les mena
+contre l'ennemi, dont il savait que le rendez-vous était
+près d'une petite rivière appelée Crimise. Il paraissait
+de la folie à aller attaquer une armée si nombreuse avec
+quatre ou cinq mille hommes d'infanterie seulement,
+et mille chevaux; mais Timoléon, qui savait que la
+bravoure conduite par la prudence l'emporte sur le
+nombre, comptait sur le courage de ses soldats, qui
+paraissaient déterminés à périr plutôt que de céder, et
+qui demandaient avec ardeur qu'on les menât contre
+l'ennemi. L'événement justifia ses vues et son espérance.
+La bataille se donna: les Carthaginois furent mis en
+déroute. Il y eut de leur côté plus de dix mille hommes
+<span class="pagenum"><a name="p209" id="p209">209</a></span>
+de tués, parmi lesquels il se trouva trois mille citoyens
+de Carthage, ce qui causa dans cette ville un grand
+deuil et une grande consternation. Leur camp fut pris,
+et l'on y trouva des richesses immenses: on fit aussi un
+grand nombre de prisonniers.</p>
+
+<p><span class="side"> Plut. pag.
+248-250.</span>
+Timoléon, avec les nouvelles de sa victoire, envoya
+à Corinthe les plus belles armes qui se trouvèrent parmi
+le butin; car il voulait que sa ville fût louée et admirée
+de tous les hommes, lorsqu'ils verraient que c'était la
+seule de toutes les villes de Grèce où les plus beaux
+temples étaient ornés, non de dépouilles grecques, ni
+d'offrandes teintes encore du sang de la nation, et dont
+la vue ne pouvait que renouveler un souvenir funeste,
+mais de dépouilles barbares, qui, par de belles inscriptions,
+faisaient connaître en même temps et le courage
+et la reconnaissance religieuse de ceux qui les avaient
+remportées: car elles disaient <i>que les Corinthiens, et
+Timoléon leur général, après avoir affranchi du joug
+des Carthaginois les Grecs établis dans la Sicile,
+avaient appendu ces armes dans les temples pour en
+rendre aux dieux des actions de graces immortelles</i>.</p>
+
+<p>Après cela, Timoléon, laissant dans le pays ennemi
+les troupes étrangères pour achever de piller et de ravager
+toutes les terres des Carthaginois, s'en retourna à
+Syracuse. En arrivant, il bannit de la Sicile les mille
+soldats qui l'avaient abandonné en chemin, et il les fit
+sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en
+tirer d'autre vengeance.</p>
+
+<p>Cette victoire des Corinthiens fut suivie de la prise
+de plusieurs villes, ce qui obligea les Carthaginois à
+demander la paix.</p>
+
+<p>Autant que les apparences du succès les rendaient
+<span class="pagenum"><a name="p210" id="p210">210</a></span>
+prompts à faire de grands efforts et à mettre sur pied
+de puissantes armées de terre et de mer, et que la prospérité
+leur faisait user de la victoire avec insolence et
+avec cruauté, autant une adversité imprévue les jetait
+dans le découragement, leur faisait perdre tout d'un
+coup de vue toutes leurs ressources, et leur inspirait la
+bassesse d'aller demander quartier à des ennemis peu
+considérables, et d'en accepter sans honte les conditions
+les plus dures et les plus humiliantes. Celles qu'on leur
+imposa ici, en leur accordant la paix, furent: qu'ils ne
+tiendraient que les terres qui étaient au-delà du fleuve
+Halycus<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a>
+<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>; qu'ils laisseraient la liberté à tous ceux du
+pays d'aller s'établir à Syracuse avec leurs familles et
+leurs biens; et qu'il ne conserveraient avec les tyrans
+ni alliance ni intelligence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote232"
+name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232">
+(retour) </a> Cette rivière n'est pas loin
+d'Agrigente; elle est nommée <i>Lycus</i>
+dans Diodore [XVI, § 82] et dans
+Plutarque [in <i>Timol.</i>, p. 252 D.];
+mais on croit que c'est une faute.
+
+<p>= Cela est certain. Diodore donne
+ailleurs le vrai nom de cette rivière
+(XV, § 17, XXIII, eclog. 9; XXIV,
+§ 1).--L.</p></blockquote>
+
+<p><span class="side"> Justin.
+lib. 21, c. 4.</span>
+Il paraît que c'est à peu près dans le temps dont nous
+venons de parler qu'arriva à Carthage ce qu'on lit dans
+Justin. Hannon, l'un de ses citoyens les plus puissants,
+forma le dessein de se rendre maître de la république,
+en faisant périr tout le sénat. Il choisit pour cette
+cruelle exécution le jour même des noces de sa fille, où
+il devait donner chez lui un repas aux sénateurs, et les
+faire tous empoisonner. La chose fut découverte. On
+n'osa pas punir un crime si horrible, tant était grand le
+crédit du coupable; on se contenta de le prévenir et de
+le détourner par un décret qui défendait en général la
+trop grande magnificence des noces, et mettait certaines
+bornes aux dépenses qu'on y pourrait faire. Voyant que
+<span class="pagenum"><a name="p211" id="p211">211</a></span>
+la ruse lui avait mal réussi, il songea à employer la force
+ouverte en armant tous les esclaves. Il fut encore decouvert;
+et, pour éviter la punition, il se retira avec
+vingt mille esclaves armés dans un château extrêmement
+fortifié, et de là il tâcha d'engager dans sa révolte
+les Africains et le roi des Maures, mais en vain. Il fut
+pris et conduit à Carthage. Après qu'on l'eut battu de
+verges, on lui arracha les yeux, on lui brisa les bras et
+les cuisses, on le fit mourir à la vue du peuple, et l'on
+attacha à la potence son corps tout déchiré de coups.
+Ses enfants et tous ses parents, quoiqu'ils n'eussent pris
+aucune part à sa conspiration, en eurent à son supplice.
+On les condamna tous à la mort, afin de ne laisser personne
+dans sa famille en état ou d'imiter son crime, ou
+de venger sa mort. Tel était le génie de Carthage:
+toujours sévère et excessive dans ses punitions, elle les
+portait aux dernières rigueurs, et les étendait jusque
+sur les innocents, sans consulter ni l'équité, ni la modération,
+ni la reconnaissance.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 19,
+p. 651-656,
+710-712-737
+743-760.
+Justin. l. 2,
+cap. 116.
+AN. M. 3685
+CARTH. 527.
+ROM. 429.
+AV. J.C. 319.</span>
+J'ai maintenant à parler des guerres que soutinrent
+les Carthaginois, tant dans la Sicile que dans l'Afrique
+même, contre Agathocle qui, pendant plusieurs années,
+leur donna beaucoup d'exercice.</p>
+
+<p>Cet Agathocle était Sicilien, d'une naissance obscure
+et d'une condition très-basse. Soutenu d'abord par les
+forces des Carthaginois, il avait envahi la souveraine
+autorité dans Syracuse, et en était devenu le tyran.
+Dans les commencements ils réprimèrent ses entreprises,
+et Amilcar leur chef le fit consentir à un traité qui
+mettait la paix dans la Sicile. Mais il n'en garda pas
+long-temps les conditions et il se déclara bientôt contre
+les Carthaginois mêmes, qui, sous la conduite d'Amilcar,
+<span class="pagenum"><a name="p212" id="p212">212</a></span>
+remportèrent sur lui une victoire<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a>
+<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a> considérable,
+après laquelle il fut obligé de se renfermer dans Syracuse.
+Les Carthaginois l'y poursuivirent, et formèrent
+le siège de cette importante place, dont la prise devait
+les rendre maîtres de toute la Sicile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote233"
+name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233">
+(retour) </a> C'était proche du fleuve et de la
+ville d'Hymère.</blockquote>
+
+<p>Agathocle, qui leur était beaucoup inférieur en force,
+et qui d'ailleurs se voyait abandonné par tous les alliés
+à cause de sa cruauté inouïe, conçut un dessein si
+hardi et si impraticable selon toutes les apparences,
+que, même après l'exécution et le succès, il paraît
+encore presque incroyable: c'était de porter la guerre
+en Afrique, et d'aller assiéger Carthage, lui qui ne
+pouvait ni se défendre en Sicile, ni soutenir le siége
+de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas
+moins étonnant que l'entreprise même. Il ne s'ouvrit à
+personne sur son dessein, et se contenta de déclarer au
+peuple qu'il avait imaginé un moyen sûr de le tirer du
+péril où il était; qu'il ne s'agissait que de supporter
+avec patience, pendant un court intervalle, les incommodités
+du siége; qu'au reste il laissait à ceux qui ne
+pourraient se résoudre à prendre ce parti la liberté de
+sortir de la ville. Il n'en sortit que seize cents personnes.
+Il y laissa son frère Antandre, avec assez de troupes
+et de vivres pour faire une bonne défense. Il accorda
+la liberté à tous les esclaves qui étaient en âge de porter
+les armes, et, après leur avoir fait prêter serment,
+il les joignit à ses troupes. Il n'emporta que cinquante
+talents<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a>
+<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a> pour les besoins présents, bien assuré de trouver
+dans le pays ennemi tout ce qui lui serait nécessaire.
+Il partit donc avec deux de ses fils, Archagathe
+<span class="pagenum"><a name="p213" id="p213">213</a></span>
+et Héraclide, sans qu'aucun sût où la flotte devait faire
+voile. Ils croyaient tous qu'on les mènerait dans l'Italie
+ou dans la Sardaigne pour y faire du butin, ou
+vers les côtes de la Sicile qui appartenaient à l'ennemi,
+pour en faire le dégât. Les Carthaginois, surpris
+d'un départ si inopiné, se mirent en état de l'empêcher;
+mais Agathocle se déroba à leur poursuite, et prit le
+large.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote234"
+name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234">
+(retour) </a> Cinquante mille écus.
+= 257,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<p>Il ne découvrit son dessein que lorsqu'on fut abordé
+en Afrique. Là, ayant assemblé ses troupes, il leur exposa
+ses raisons en peu de mots. Il leur représenta que
+l'unique moyen de délivrer leur patrie était de porter la
+guerre dans le pays ennemi; qu'il les menait, eux qui
+étaient aguerris et intrépides, contre des citoyens amollis
+et énervés par les délices d'une vie oisive et voluptueuse;
+que les habitants du pays, accablés du joug
+d'une servitude également dure et honteuse, au premier
+bruit de leur arrivée, viendraient en foule se
+joindre à eux; que la hardiesse seule de leur projet
+déconcerterait les Carthaginois, qui ne s'attendaient à
+rien moins qu'à voir l'ennemi à leurs portes; qu'enfin
+jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne
+ferait plus d'honneur que celle-ci, puisque toutes les
+richesses de Carthage seraient la récompense des vainqueurs,
+et que tous les siècles parleraient avec éloge
+et avec admiration de leur courage. Tous les soldats,
+se croyant déjà maîtres de Carthage, applaudirent à
+son discours. Une seule chose les inquiétait, c'était
+l'éclipse de soleil qui était arrivée précisément à leur
+départ. Les peuples alors, même les plus policés, connaissaient
+peu la cause de ces phénomènes extraordinaires
+de la nature, et étaient accoutumés par leurs
+<span class="pagenum"><a name="p214" id="p214">214</a></span>
+devins à en tirer, des conjectures superstitieuses et arbitraires,
+qui servaient souvent à régler les plus grandes
+entreprises. Agathocle rassura ses soldats en leur faisant
+entendre que ces sortes de defaillances des astres
+marquaient toujours un changement dans l'état présent;
+qu'ainsi le bonheur des Carthaginois allait prendre
+fin, et qu'il passerait de leur côté.</p>
+
+<p>Voyant les soldats bien disposés, il exécuta presque
+dans le même temps une seconde entreprise encore
+plus hardie et plus hasardeuse que n'avait été la première,
+par laquelle il les avait transportés en Afrique;
+ce fut de brûler entièrement la flotte qui les y avait
+amenes. Plusieurs raisons le déterminèrent à prendre
+un parti si extrême. Il n'avait aucun bon port en
+Afrique où il pût mettre ses vaisseaux en sûreté. Les
+Carthaginois, étant maîtres de la mer, n'auraient pas
+manque de venir bientôt s'emparer sans résistance de
+sa flotte: s'il avait laissé tout ce qu'il fallait de troupes
+pour la defendre, il aurait trop affaibli son armée,
+d'ailleurs assez mediocre, et il se serait mis hors d'état
+de tirer aucun avantage de cette diversion inopinée,
+qui dépendait uniquement d'un succès prompt et
+éclatant; enfin, il voulait mettre ses soldats dans la
+nécessité de vaincre, en ne leur laissant d'autre ressource
+que la victoire. Il fallait bien du courage pour
+prendre une telle résolution. Il y avait préparé les officiers,
+qui lui étaient tous dévoués, et suivaient en
+tout ses impressions. On le vit donc paraître tout d'un
+coup dans l'assemblée avec une couronne sur la tête et
+un habit éclatant, dans l'équipage d'un homme qui se
+prépare à une cérémonie de religion. Alors prenant la
+parole: «Lorsque nous partîmes de Syracuse, dit-il, et
+<span class="pagenum"><a name="p215" id="p215">215</a></span>
+que l'ennemi nous poursuivait vivement, dans cette
+funeste extrémité, j'eus recours à Proserpine et à
+Cérès, divinités protectrices de la Sicile, et je leur
+promis, si elles nous délivraient d'un danger si pressant,
+de brûler en leur honneur tous nos vaisseaux
+dès que nous serions arrivés ici. Aidez-moi, soldats,
+à m'acquitter de mon vœu: les déesses sauront bien
+nous dédommager de ce sacrifice.» En même temps,
+le flambeau à la main, il s'avance à grands pas vers le
+vaisseau qu'il montait, et y met lui-même le feu. Tous
+les officiers en font autant chacun de leur côté, et sont
+suivis du soldat. Les trompettes sonnaient de toutes
+parts, et toute l'armée retentissait de cris de joie et
+d'applaudissements. En un moment la flotte fut brûlée.
+On n'avait pas laissé aux soldats le temps de réfléchir
+sur la proposition qu'on leur faisait; une ardeur aveugle
+et impétueuse les avait tous entraînés. Mais, lorsqu'ils
+furent un peu revenus à eux-mêmes, et que, mesurant
+dans leur esprit cette vaste étendue de mer qui les séparait
+de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi,
+sans ressource et sans aucun moyen d'en sortir,
+une noire tristesse et un morne silence succédèrent à
+ces marques de joie et à ces acclamations qui avaient
+été générales dans toute l'armée.</p>
+
+<p>Agathocle ne laissa pas non plus ici le temps aux réflexions.
+Il conduisit sur-le-champ son armée vers une
+place qu'on appelait <i>la Grande-Ville</i><a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a>
+<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>, qui était du domaine
+de Carthage. Le pays qui y conduisait était le lieu
+du monde le plus délicieux et le plus agréable à la vue.
+On voyait de tous côtés de grandes prairies entrecoupées
+<span class="pagenum"><a name="p216" id="p216">216</a></span>
+de ruisseaux agréables, et couvertes de toutes sortes
+de troupeaux; des maisons de campagne bâties avec une
+magnificence extraordinaire; de belles avenues plantées
+d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute espèce;
+des jardins d'une vaste étendue, et entretenus avec un
+soin et une propreté qui faisait plaisir à l'œil. Cette vue
+ranima les soldats: ils arrivèrent pleins de courage à la
+Grande-Ville, qu'ils emportèrent d'emblée, et s'y enrichirent
+du butin qui leur fut abandonné. Tunis ne fit
+pas plus de résistance: cette place n'était pas fort
+éloignée de Carthage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote235"
+name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235">
+(retour) </a> <i>Mégalopolis</i>: Rollin aurait dû conserver ce nom, comme ceux de
+<i>Néapolis</i>, <i>Tripolis</i>, etc.--L.</blockquote>
+
+<p>L'alarme y fut grande quand on apprit que l'ennemi
+était dans le pays, et avançait à grandes journées vers
+la ville. L'arrivée d'Agathocle fit conclure que les armées
+des Carthaginois avaient été défaites devant Syracuse,
+et leur flotte entièrement dissipée. Le peuple court
+en desordre dans la place publique: le sénat s'assemble
+à la hâte et tumultuairement. On délibère sur les moyens
+de sauver la ville. Il n'y avait point de troupes sur pied
+qu'on pût opposer à l'ennemi, et le danger présent ne
+permettait pas d'attendre celles qu'on pourrait lever à
+la campagne et chez les alliés. Il fut donc résolu, après
+bien des avis, d'armer les citoyens. Le nombre de troupes
+monta à quarante mille hommes d'infanterie, mille chevaux
+et deux mille chariots armés en guerre. On en
+donna le commandement à Hannon et à Bomilcar,
+quoique, par des intérêts de famille, ils fussent divisés
+entre eux. Ils marchèrent aussitôt à l'ennemi, et, l'ayant
+atteint, rangèrent leur armée en bataille. Les troupes
+d'Agathocle ne montaient qu'à treize ou quatorze mille
+hommes. On donna le signal, le combat fut très-rude.
+Hannon, avec sa cohorte sacrée (c'était l'élite des troupes
+<span class="pagenum"><a name="p217" id="p217">217</a></span>
+carthaginoises), soutint long-temps les Grecs, et les
+enfonça même quelquefois; mais enfui, accablé d'une
+grêle de pierres, et percé de coups, il tomba mort.
+Bomilcar aurait pu rétablir le combat; mais il avait des
+raisons secrètes et personnelles de ne pas procurer la
+victoire à sa patrie. Ainsi il jugea à propos de se retirer
+avec ses troupes, et il fut suivi du reste de l'armée, qui
+se vit obligée malgré elle de céder à l'ennemi. Agathocle,
+après l'avoir poursuivie pendant quelque temps, revint
+sur ses pas, et pilla le camp des Carthaginois. On y
+trouva vingt mille paires de menottes, dont ils s'étaient
+fournis, comptant sûrement qu'ils feraient beaucoup de
+prisonniers. Le fruit de la victoire fut la prise d'un grand
+nombre de places, et la révolte de plusieurs habitants
+du pays qui se joignirent au vainqueur.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 28,
+n. 43.</span>
+Cette descente d'Agathocle en Afrique fit naître sans
+doute dans l'esprit de Scipion l'idée de tenter contre la
+même république, et en partant du même lieu, une
+semblable entreprise. Aussi, en répondant à Fabius,
+qui taxait de témérité le dessein qu'il avait de porter
+la guerre de Sicile en Afrique, il ne manqua pas de
+citer l'exemple d'Agathocle, pour montrer que souvent
+l'unique moyen de se débarrasser d'un ennemi trop
+pressant, c'est de passer dans son pays, et qu'on se sent
+un tout autre courage en attaquant qu'en se defendant.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 17,
+p.519 Quint.
+Curt. lib. 4,
+cap. 3.</span>
+Pendant que les Carthaginois étaient ainsi pressés
+par leurs ennemis, ils reçurent une ambassade de Tyr.
+Elle venait implorer leur secours contre Alexandre-le-Grand,
+qui était tout près d'emporter cette ville, qu'il
+assiégeait depuis long-temps<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a>
+<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>. L'extrémité où étaient
+<span class="pagenum"><a name="p218" id="p218">218</a></span>
+réduits leurs compatriotes (car ils les appelaient ainsi)
+les toucha aussi vivement que leur propre danger. Étant
+hors d'état de les secourir, ils se crurent au moins obligés
+de les consoler, et députèrent vers eux trente de
+leurs principaux citoyens, pour leur témoigner la douleur
+où ils étaient de ne pouvoir leur envoyer de troupes
+dans un besoin si pressant. Les Tyriens, déchus de
+l'unique espérance qui leur restait, ne perdirent pourtant
+point courage. Ils remirent entre les mains de
+ces députés leurs femmes, leurs enfants et tous les
+vieillards de la ville; et, délivrés d'inquiétude pour ce
+qu'ils avaient de plus cher au monde, ils ne songèrent
+plus qu'à se défendre avec courage, préparés à tout
+événement. Carthage reçut cette troupe désolée avec
+toutes les marques possibles d'amitié, et rendit à des
+hôtes si chers et si dignes de compassion tous les services
+qu'ils auraient pu attendre des pères les plus
+affectionnés et des mères les plus tendres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote236"
+name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236">
+(retour) </a> Le fait peut être vrai; mais le
+synchronisme est faux. La prise de Tyr
+par Alexandre est de l'an 330 avant
+J.C. et le siège de Carthage par Agathocle
+est de l'an 308. Alexandre était mort depuis 16 ans.
+Quinte-Curce a
+fait un anachronisme d'environ 22 ans.--L.</blockquote>
+
+<p>Quinte-Curce place l'ambassade de Tyr vers les
+Carthaginois pendant que les Syracusains ravageaient
+l'Afrique, et lorsqu'ils s'étaient avancés jusqu'aux portes
+de Carthage; mais l'expédition d'Agathocle contre
+l'Afrique ne peut pas se concilier avec le siége de Tyr,
+qui lui est antérieur de plus de vingt ans.</p>
+
+<p>Elle songea en même temps à chercher un remède
+aux maux dont elle était elle-même accablée. On regarda
+l'état présent de la république comme un effet de
+la colère des dieux; et on reconnut l'avoir justement
+méritée, sur-tout par rapport à deux divinités à l'égard
+desquelles on avait manqué aux devoirs prescrits par la
+<span class="pagenum"><a name="p219" id="p219">219</a></span>
+religion, et observés autrefois avec beaucoup d'exactitude.
+C'était une coutume à Carthage, aussi ancienne
+que la ville même, d'envoyer tous les ans à Tyr, d'où
+elle tirait son origine, la dîme de tous les revenus de
+la république, et d'en faire une offrande à Hercule, le
+patron et le protecteur des deux villes. Le domaine, et
+par conséquent le revenu de Carthage, s'étant augmenté
+considérablement depuis un certain temps, on avait diminué
+la portion du dieu, et il s'en fallait bien qu'on
+lui envoyât la dîme en entier. Le scrupule les saisit: ils
+reconnurent et avouèrent publiquement leur mauvaise
+foi et leur sacrilége avarice; et, pour expier leur faute,
+ils envoyèrent à Tyr un grand nombre de présents et de
+petites chapelles des dieux, toutes d'or, dont le prix
+montait à une grande somme.</p>
+
+<p>Un autre violement de la religion, qui ne parut pas
+moins considérable à leur superstition inhumaine que
+le premier, causa aussi de grands scrupules. Anciennement
+on immolait à Saturne les enfants des meilleures
+maisons de Carthage. Ils se reprochèrent d'avoir manqué
+de rendre à cette divinité tous les honneurs qu'ils
+lui croyaient dus, et d'avoir usé de fraude et de mauvaise
+foi à son égard en offrant à la place des enfants
+de qualité, d'autres enfants de pauvres ou d'esclaves,
+qu'on achetait dans cette vue. Pour expier une si étrange
+impiété, on immola à ce dieu sanguinaire deux cents
+enfants tirés des plus nobles maisons de la ville; et plus
+de trois cents personnes, qui se sentaient coupables d'un
+crime si affreux, s'offrirent elles-mêmes en sacrifice pour
+éteindre par leur sang la colère des dieux.</p>
+
+<p>Après ces expiations, on dépêcha vers Amilcar en
+Sicile pour lui porter les nouvelles de ce qui était arrivé
+<span class="pagenum"><a name="p220" id="p220">220</a></span>
+en Afrique, et le presser d'envoyer du secours. Il donna
+ordre aux députés de garder un profond silence sur la
+victoire d'Agathocle, et répandit un bruit tout contraire,
+assurant que ce général avait été entièrement
+défait avec toutes ses troupes, et que sa flotte avait été
+prise par les Carthaginois; et, pour confirmer ce bruit,
+il montrait les ferrements des vaisseaux, qu'on avait eu
+soin de lui envoyer. On ne douta point dans la ville
+que cette nouvelle ne fût vraie: le grand nombre songeait
+déjà à se rendre et à capituler, lorsqu'une galère
+à trente rames, qu'Agathocle avait fait construire à la
+hâte, arriva dans le port, et parvint, non sans peine
+et sans danger, jusqu'aux assiégés. La nouvelle de la
+victoire d'Agathocle se répandit bientôt dans toute la
+ville, et rendit la joie et le courage à tous les habitants.
+Amilcar fit un dernier effort pour emporter la ville <span class="side"> Diod. pag.
+767-769.</span>
+d'assaut, et fut repoussé avec perte. Il leva le siége, et
+envoya cinq mille hommes de secours à sa patrie. Quelque
+temps après, ayant repris le siége, et croyant surprendre
+les Syracusains en les attaquant de nuit, son
+dessein fut découvert, et il tomba vif entre les mains
+des ennemis, qui lui firent souffrir les derniers supplices.
+La tête d'Amilcar fut envoyée sur-le-champ à Agathocle.
+Il s'approcha aussitôt du camp des ennemis, et y répandit
+une consternation générale en leur montrant la tête
+de ce commandant, qui leur marquait en quel état
+étaient leurs affaires de Sicile.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod.
+p. 779-781.
+Justin.
+lib. 22, c. 7.</span>
+Aux ennemis étrangers s'en joignit un domestique,
+plus dangereux et plus à craindre que les autres: c'était
+Bomilcar leur général, et qui actuellement exerçait la
+première magistrature. Il songeait depuis long-temps
+à se faire tyran dans Carthage, et à s'y procurer une
+<span class="pagenum"><a name="p221" id="p221">221</a></span>
+autorité souveraine. Il crut que les troubles présents lui
+en offriraient une occasion favorable. Il entre donc dans
+la ville, et, soutenu par un petit nombre de citoyens
+complices de sa révolte, et par une troupe de soldats
+étrangers, il se fait déclarer tyran, et commence en effet
+à montrer qu'il l'était véritablement, en égorgeant sans
+pitié tout ce qu'il rencontre de citoyens dans les rues.
+Un grand tumulte s'étant élevé dans la ville, on crut
+d'abord que c'était l'ennemi qui y était entré par trahison:
+mais, lorsqu'on eut reconnu que c'était Bomilcar,
+la jeunesse s'arma pour repousser le tyran, et du haut
+des toits on accabla ses gens de traits et de pierres.
+Quand il vit une armée en forme marcher contre lui,
+il se retira avec sa troupe sur un lieu élevé, dans le
+dessein de s'y bien défendre, et de vendre chèrement
+sa vie. Pour épargner le sang des citoyens, on leur fit
+promettre à tous, sans exception, une amnistie générale,
+s'ils quittaient leurs armes. Il se rendirent à cette
+condition, et on leur tint parole, excepté à Bomilcar
+leur chef. Les Carthaginois, sans avoir égard à leur
+serment, le condamnèrent à mort, et l'attachèrent à
+une croix, où ils lui firent souffrir les plus cruels supplices.
+Du haut de sa potence, comme d'un tribunal, il
+harangua le peuple, et se crut en droit de lui reprocher
+avec force son injustice, son ingratitude et sa perfidie,
+en faisant le dénombrement de beaucoup d'illustres
+généraux dont il avait payé les services par une mort infâme.
+Il expira sur la croix en leur faisant ces reproches.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. pag.
+777-779,
+et 791-802.
+Justin. l. 22,
+c. 7 et 8.</span>
+Agathocle avait engagé dans son parti un puissant
+roi de Cyrène, nommé Ophellas, dont il avait flatté
+l'ambition par de magnifiques espérances, en lui faisant
+entendre que, content pour lui-même de la Sicile, il lui
+<span class="pagenum"><a name="p222" id="p222">222</a></span>
+laisserait l'empire de l'Afrique. Comme les plus grands
+crimes ne lui coûtaient rien lorsqu'il espérait en pouvoir
+tirer quelque utilité, dès que ce prince lui eut
+amené son armée, il le fit périr par une perfidie sans
+exemple, afin de se rendre maître de ses troupes.
+Plusieurs peuples étaient entrés dans son alliance. Il
+avait sous son pouvoir un grand nombre de places
+fortes. Voyant les affaires d'Afrique en bon état, il crut
+devoir songer à celles de Sicile, et il y passa, ayant
+laissé le commandement des troupes à son fils Archagathe.
+Sa renommée et le bruit de ses conquêtes l'y
+avaient précédé. Quand on sut qu'il y était arrivé,
+plusieurs villes se rendirent à lui; mais les mauvaises
+nouvelles qu'il reçut d'Afrique l'obligèrent bientôt d'y
+retourner. Son absence avait tout changé; et, quelque
+effort qu'il fit, il ne put y rétablir ses affaires. Toutes
+ses places s'étaient rendues à l'ennemi; les Africains
+avaient quitté son parti; il avait perdu une partie de
+ses troupes; ce qui lui en restait n'était pas en état de
+tenir tête aux Carthaginois, et il ne pouvait les transporter
+en Sicile, parce qu'il manquait de vaisseaux, et
+que les ennemis étaient maîtres de la mer; il ne pouvait
+espérer ni paix, ni traité de la part des barbares, qu'il
+avait insultés d'une manière si outrageante, étant le
+premier qui eût osé faire une descente dans leur pays.
+Dans cette extrémité, il ne songea plus qu'à sauver sa
+vie. Après plusieurs aventures, lâche déserteur de son
+armée, et cruel traître de ses enfants, qu'il abandonnait
+à la boucherie, il se déroba par la fuite aux maux qui
+le menaçaient, et arriva avec un petit nombre de personnes
+à Syracuse. Ses soldats, se voyant ainsi trahis,
+égorgèrent ses enfants et se rendirent à l'ennemi. Lui-même
+<span class="pagenum"><a name="p223" id="p223">223</a></span>
+fit bientôt après une fin misérable, et termina
+par une mort cruelle une vie remplie de crimes<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a>
+<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote237"
+name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237">
+(retour) </a> Il mourut empoisonné par Méganon
+qui fit aussi massacrer Archagathe,
+fils d'Agathocle, et voulut
+ensuite usurper l'autorité à Syracuse.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Justin l. 21,
+cap. 6.</span>
+On peut aussi placer ici un autre fait rapporté par
+Justin. Le bruit des conquêtes d'Alexandre-le-Grand
+fit craindre aux Carthaginois qu'il ne songeât à tourner
+ses armes du côté de l'Afrique. Le malheur de Tyr,
+d'où ils tiraient leur origine, et qu'il venait de détruire;
+l'établissement d'Alexandrie, qu'il avait bâtie sur les
+confins de l'Afrique et de l'Égypte, comme pour opposer
+à Carthage une ville rivale; les prospérités non interrompues
+de ce prince, qui ne mettait point de bornes
+ni à son ambition, ni à son bonheur, tout cela leur
+donnait de justes alarmes. Pour découvrir ses sentiments
+et sonder ses pensées, Amilcar, surnommé Rhodanus,
+feignant d'avoir été chassé de sa patrie par les cabales
+de ses ennemis, passa dans le camp d'Alexandre, à
+qui il fut présenté, par le moyen de Parménion, et lui
+offrit ses services. Le roi le reçut fort bien, et eut
+plusieurs entretiens avec lui. Amilcar ne manqua pas
+de mander à ses compatriotes tout ce qu'il avait pu découvrir.
+Cependant, quand il fut revenu à Carthage,
+après la mort d'Alexandre, il fut traité comme un traître
+qui avait vendu sa patrie au roi, et mis à mort par une
+sentence qui prouvait également l'ingratitude et la
+cruauté des Carthaginois.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+pag. 180.
+AN. M. 3727
+CARTH. 569.
+ROM. 471.
+AV. J.C. 277.</span>
+Il me reste à parler des guerres que les Carthaginois
+soutinrent en Sicile du temps de Pyrrhus, roi d'Épire.
+Les Romains, à qui les desseins de ce prince ambitieux
+n'étaient pas inconnus, pour se fortifier contre les entreprises
+qu'il pourrait faire en Italie, avaient renouvelé
+<span class="pagenum"><a name="p224" id="p224">224</a></span>
+leurs traités avec les Carthaginois, qui, de leur côté,
+ne craignaient pas moins qu'il ne passât en Sicile. On
+ajouta aux conditions des traités précédents qu'en cas
+de guerre de la part de Pyrrhus les deux peuples se
+prêteraient mutuellement du secours.</p>
+
+<p><span class="side"> Justin. l. 18,
+cap. 2.</span>
+La prévoyance des Romains n'avait pas été vaine.
+Pyrrhus tourna ses armes contre l'Italie, et y remporta
+plusieurs victoires. Les Carthaginois, en conséquence
+du dernier traité, se crurent obligés de secourir les
+Romains, et leur envoyèrent une flotte de six-vingts
+vaisseaux, commandée par Magon. Ce général, ayant
+été admis à l'audience du sénat, lui marqua la part que
+ses maîtres prenaient à la guerre qu'ils avaient appris
+qu'on leur suscitait, et il leur offrit ses services. Le sénat
+témoigna sa reconnaissance pour la bonne volonté des
+Carthaginois, mais, pour le présent, n'accepta point
+leur secours.</p>
+
+<p><span class="side"> Ibid.</span>
+Magon, quelques jours après, se transporta près de
+Pyrrhus, sous prétexte de pacifier ses différends au
+nom des Carthaginois, mais en effet pour le sonder et
+pour pressentir ses desseins au sujet de la Sicile, où
+le bruit commun était qu'il avait résolu de passer. Ils
+craignaient également que Pyrrhus ou les Romains ne
+prissent connaissance des affaires de cette île, et n'y
+fissent passer des troupes.</p>
+
+<p>En effet les Syracusains, assiégés depuis quelque
+temps par les Carthaginois, avaient envoyé députés sur
+députés vers Pyrrhus pour le presser de venir à leur
+secours. Ce prince avait une raison particulière de
+prendre les intérêts de Syracuse, ayant épousé Lanassa,
+fille d'Agathocle, dont il avait eu un fils nommé Alexandre.
+Il partit enfin de Tarente, passa le détroit, et
+<span class="pagenum"><a name="p225" id="p225">225</a></span>
+entra en Sicile. Ses conquêtes d'abord y furent si rapides,
+qu'il ne resta dans toute l'île, aux Carthaginois, qu'une
+seule ville, qui était Lilybée. Il en forma le siége; mais
+il fut bientôt obligé de le lever, tant il y trouva de
+résistance; et d'ailleurs on le pressait de retourner en
+Italie, où sa présence était absolument nécessaire. Elle
+ne l'était pas moins en Sicile; et, dès qu'il en fut sorti,
+elle retourna à ses anciens maîtres. Ainsi il perdit cette
+île avec autant de rapidité qu'il l'avait conquise. <span class="side"> Plut.
+in Pyrrh.
+pag. 398.</span> Quand
+il se fut embarqué, tournant les yeux vers la Sicile:<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a>
+<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>
+<i>Oh! le beau champ de bataille</i>, dit-il à ceux qui
+étaient autour de lui, <i>que nous laissons là aux Carthaginois
+et aux Romains</i>! Et sa prédiction se vérifia
+bientôt.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote238"
+name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238">
+(retour) </a> Ὁίαν ἀπολείποµεν, ὦ φίλοι, Καρχηδονίοις
+καὶ Ῥωµαίοις παλαίσραν.
+Le mot grec est beau. En effet,
+la Sicile fut comme <i>une palestre</i> où
+les Carthaginois et les Romains
+s'exercèrent dans le métier de la
+guerre, et semblèrent, pendant plusieurs
+années, <i>lutter</i> les uns contre
+les autres.</blockquote>
+
+<p>Après son départ, la première magistrature de Syracuse
+fut déférée à Hiéron; et dans la suite on lui
+accorda d'un commun consentement le nom et l'autorité
+de roi, tant on se trouvait bien sous son gouvernement.
+Il fut chargé de la guerre contre les Carthaginois,
+et remporta sur eux plusieurs avantages; mais
+des intérêts communs réunirent les Carthaginois et les
+Syracusains contre un nouvel ennemi qui commençait
+à paraître en Sicile et qui leur donnait aux uns et aux
+autres de vives et de justes alarmes: c'étaient les Romains,
+qui, débarrassés de tous les ennemis qu'ils
+avaient eu à combattre jusque-là dans l'Italie même,
+se virent enfin en état de porter leurs armes au-dehors,
+<span class="pagenum"><a name="p226" id="p226">226</a></span>
+et d'y jeter les fondements de cette vaste domination,
+dont il est vraisemblable que dès-lors ils avaient conçu
+l'idée et formé le projet. La Sicile était trop à leur bienséance
+pour ne pas songer à s'y établir. Ils saisirent
+avidement une occasion favorable d'y passer, qui se
+présenta pour-lors à eux, et qui causa leur rupture
+avec les Carthaginois, et donna lieu à la première
+guerre punique. C'est ce que nous exposerons plus au
+long, en rapportant les causes de cette guerre.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h5>HISTOIRE DE CARTHAGE, DEPUIS LA PREMIÈRE GUERRE<br>
+
+PUNIQUE JUSQU'À SA DESTRUCTION.</h5>
+
+<p>Le plan que je me suis proposé ne me permet pas
+d'entrer dans un détail exact des guerres entre Rome
+et Carthage, ce qui appartient plutôt à l'histoire romaine,
+à laquelle je n'ai point dessein de toucher, si
+ce n'est en passant et par occasion. Je n'en rapporterai
+donc que ce qui me paraîtra le plus propre à donner
+une juste idée de la république dont j'entreprends
+de parler, en m'arrêtant principalement sur ce qui regarde
+les Carthaginois mêmes, et sur ce qui s'est passé
+de plus important en Sicile, en Espagne et en Afrique;
+ce qui ne laisse pas d'avoir une assez grande étendue.</p>
+
+<p>J'ai déjà remarqué que, depuis la première guerre
+punique jusqu'à la destruction de Carthage, il s'était
+écoulé cent dix-huit ans. Tout ce temps peut se diviser
+en cinq parties, ou cinq intervalles.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p227" id="p227">227</a></span>
+
+<pre>
+I. La première guerre punique dure vingt-quatre ans. 24
+II. L'intervalle entre la première et la seconde guerre
+ punique est aussi de vingt-quatre ans. 24
+III. La seconde guerre punique dure dix-sept ans. 17
+IV. L'intervalle entre la seconde et la troisième est de
+ quarante-neuf ans. 49
+V. La troisième guerre punique, terminée par la destruction
+ de Carthage, ne dure que quatre ans et quelques mois. 4
+ ----
+ 118
+</pre>
+
+<h4>ARTICLE PREMIER.</h4>
+
+<p class="mid"><i>Première guerre punique.</i></p>
+
+<p>Voici quelle fut l'occasion de la première guerre punique.
+Des soldats campaniens, qui étaient à la solde <span class="side"> Polyb. lib. 1
+pag. 5.</span>
+d'Agathocle, tyran de Sicile, étant entrés comme amis
+dans la ville de Messine, égorgèrent bientôt après une
+partie des citoyens, chassèrent les autres, épousèrent
+leurs femmes, envahirent tous leurs biens, et demeurèrent
+seuls maîtres de cette place, qui était fort importante.
+Ils prirent le nom de <i>Mamertins</i><a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a>
+<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>. <span class="side"> AN. M. 3724
+ROM. 468.
+AV. J.C. 280.</span> A leur
+exemple, et par leur secours, une légion romaine<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a>
+<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>
+traita de la même sorte la ville de Rhége, située vis-à-vis
+de Messine, à l'autre côté du détroit; et ces deux
+<span class="pagenum"><a name="p228" id="p228">228</a></span>
+villes perfides, se soutenant mutuellement dans la suite,
+se rendirent formidables à leurs voisins, sur-tout celle
+de Messine, qui devint fort puissante, et causa beaucoup
+d'inquiétude, tant aux Syracusains qu'aux Carthaginois,
+qui étaient maîtres d'une partie de la Sicile. Dès
+que les Romains se virent délivrés des ennemis qu'ils
+avaient eus jusque-là sur les bras, et surtout de Pyrrhus,
+ils songèrent à punir le crime de leurs citoyens, qui
+s'étaient établis à Rhége d'une manière si injuste et si
+cruelle depuis près de dix ans. Ils prirent la ville, et
+tuèrent pendant l'attaque la plus grande partie des habitants,
+que le désespoir avait fait combattre jusqu'à la
+mort. Il n'en resta que trois cents, qui furent conduits
+à Rome, et qui, après avoir été battus de verges dans
+la place publique, furent tous décapités. La vue des Romains,
+dans cette exécution sanglante, était de justifier
+auprès des alliés leur bonne foi et leur innocence. Rhége,
+sur-le-champ, fut restituée à ses véritables maîtres.
+Les Mamertins, considérablement affaiblis, tant par la
+chûte de leurs alliés que par les échecs qu'ils avaient
+soufferts de la part des Syracusains, qui venaient de
+choisir Hiéron pour leur roi, crurent devoir songer à
+leur sûreté; mais la division se mit parmi les habitants.
+Les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les
+autres appelèrent à leur secours les Romains, résolus
+de leur livrer la ville.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote239"
+name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239">
+(retour) </a> Selon Festus, ce nom venait du
+mot <i>Mamers</i> qui, dans la langue
+campanienne, signifie <i>Mars</i>.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote240"
+name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240">
+(retour) </a> Cette légion était composée de
+<i>Campaniens</i>, commandés par Décius
+Jubellus <i>Campanien</i>. Ce fait
+n'est pas indifférent. Il explique la
+révolte de la légion, de concert avec
+les Mamertins de Messine.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 9-11.</span>
+L'affaire fut mise en délibération dans le sénat romain,
+qui, en l'envisageant par ses différentes faces, y
+trouva de la difficulté. D'un côté, il paraissait honteux
+et indigne de la vertu romaine de prendre ouvertement
+la défense de traîtres et de perfides, qui étaient précisément
+dans le même cas que ceux de Rhége, qu'on
+<span class="pagenum"><a name="p229" id="p229">229</a></span>
+venait de punir si sévèrement. D'un autre côté, il était
+de la dernière importance d'arrêter les progrès des Carthaginois,
+qui, non contents des conquêtes qu'ils avaient
+faites en Afrique et en Espagne, s'étaient encore rendus
+maîtres de presque toutes les îles de la mer de Sardaigne
+et d'Étrurie, et le deviendraient bientôt certainement
+de la Sicile entière, si on leur abandonnait Messine:
+or, de là en Italie la distance n'était pas grande; et
+c'était en quelque sorte inviter un ennemi si puissant à
+y passer, que de lui en ouvrir ainsi l'entrée. Ces raisons,
+quelque fortes qu'elles fussent, ne purent déterminer
+le sénat à se déclarer pour les Mamertins, et les motifs
+d'honneur et de justice l'emportèrent ici sur ceux de
+l'intérêt et de la politique. <span class="side"> AN. M. 3741
+CARTH. 583.
+ROM. 485.
+AV. J.C. 263.
+Front. [Strateg.
+I. 4. 11.]</span> Mais le peuple ne fut pas si
+délicat; dans l'assemblée qui se tint à ce sujet, il fut
+résolu qu'on secourrait les Mamertins. Le consul Appius
+Claudius partit sur-le-champ avec son armée, et traversa
+hardiment le détroit, après avoir trompé par une
+ingénieuse ruse la vigilance du général des Carthaginois.
+Ceux-ci, moitié par ruse, moitié par force, furent
+chassés de la citadelle, et la ville aussitôt fut remise
+entre les mains du consul. Les Carthaginois firent
+pendre leur chef pour avoir livré si facilement la citadelle,
+et ils se préparèrent à assiéger la ville avec toutes
+leurs troupes. Hiéron y joignit les siennes; mais le consul,
+les ayant battus séparément, fit lever le siége et
+ravagea impunément tout le pays voisin, les ennemis
+n'osant plus paraître devant lui. Ce fut là la première
+expédition des Romains hors de l'Italie.</p>
+
+<p>On doute<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a>
+<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a> si les motifs qui portèrent les Romains à
+<span class="pagenum"><a name="p230" id="p230">230</a></span>
+passer en Sicile étaient bien purs et bien conformes à la
+justice. Quoi qu'il en soit, leur passage en Sicile, et le
+secours donné à ceux de Messine, est comme le premier
+pas qui devait les conduire un jour à ce haut point de
+gloire et de grandeur où ils parvinrent dans la suite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote241"
+name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241">
+(retour) </a> M. le chevalier Folard examine
+cette question dans ses Remarques
+sur Polybe. (Liv. I, pag. 16.)
+
+<p>= Quel doute peut-il y avoir sur les
+motifs de la conduite des Romains
+en cette occasion? Évidemment c'est
+l'ambition qui l'a emporté sur la justice.
+Polybe convient lui-même de
+tous les reproches qu'on peut leur
+faire (III, c. 26, §6).--L.</p></blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 15-19.</span>
+Hiéron s'étant accommodé avec les Romains, et ayant
+fait alliance avec eux, les Carthaginois tournèrent tous
+leurs soins sur la Sicile, et y envoyèrent de nombreuses
+armées. Ils choisirent pour place d'armes Agrigente. <span class="side"> AN. M. 3743.
+ROM. 487.</span>
+Les Romains les y attaquèrent, et, après un siége de
+sept mois et le gain d'une bataille, ils se rendirent
+maîtres de la ville.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 20.</span>
+Quelque avantageuses que fussent cette victoire et la
+conquête d'une place si importante, ils sentirent bien
+que, tant que les Carthaginois demeureraient maîtres
+de la mer, les villes maritimes de l'île se déclareraient
+toujours pour eux, et que jamais ils ne pourraient venir
+à bout de les en chasser. D'ailleurs, ils souffraient avec
+peine que l'Afrique demeurât paisible et tranquille pendant
+que l'Italie était infestée par les fréquentes incursions
+de l'ennemi. Ils songèrent donc pour la première
+fois à bâtir une flotte et à disputer l'empire de la mer
+aux Carthaginois. L'entreprise était hardie, et pouvait
+sembler téméraire; mais elle montre quel était le courage
+et la grandeur d'ame des Romains. Ils n'avaient
+pas alors une seule felouque en propre; et, pour passer
+d'Italie en Sicile, ils avaient été obligés d'emprunter
+des vaisseaux de leurs voisins. Ils n'avaient aucun usage
+de la marine; ils n'avaient point d'ouvriers qui sussent
+<span class="pagenum"><a name="p231" id="p231">231</a></span>
+construire des bâtiments; ils ne connaissaient pas même
+la forme des quinquérèmes, c'est-à-dire des galères à
+cinq rangs de rames, qui faisaient alors la force principale
+des flottes. Mais heureusement, l'année précédente,
+ils en avaient pris une, qui leur servit de modèle.
+Ils se mirent donc, avec une ardeur et une industrie
+incroyables, à en bâtir de pareilles; et, pendant qu'ils
+étaient occupés à ce travail, d'un autre côté on amassait
+des rameurs, on les formait à une manœuvre qui
+jusque-là leur avait été absolument inconnue; et, assis
+sur des bancs au bord de la mer, dans le même ordre
+qu'on l'est dans les vaisseaux, on les accoutumait,
+comme s'ils eussent été actuellement à la chiourme, et
+qu'ils eussent eu en main des rames, à s'élancer en arrière
+en retirant leurs bras, puis à les repousser en
+avant pour recommencer le même mouvement, et cela
+tous ensemble, de concert, et dans le même instant,
+dès qu'on leur en donnait le signal. On construisit, dans
+l'espace de deux mois, cent galères à cinq rangs de
+rames, et vingt à trois rangs. Après qu'on eut exercé
+pendant quelque temps les rameurs dans les vaisseaux
+mêmes, la flotte se mit en mer, et alla chercher l'ennemi.
+Elle était commandée par le consul Duilius.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 22.
+AN. M. 3745
+ROM. 489.</span>
+Quand on fut à la vue des Carthaginois, près des
+côtes de Myle, on se prépara au combat. Comme les
+galères des Romains, construites grossièrement et à la
+hâte, n'étaient pas fort agiles, ni faciles à manier, ils
+suppléèrent à cet inconvénient par une machine<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a>
+<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a> qui
+fut inventée sur-le-champ, et que depuis on a appelée
+<span class="pagenum"><a name="p232" id="p232">232</a></span>
+<i>corbeau</i>, par le moyen de laquelle ils accrochaient les
+vaisseaux des ennemis, passaient dedans malgré eux, et
+en venaient aussitôt aux mains. On donna le signal du
+combat. La flotte des Carthaginois était composée de
+cent trente vaisseaux, et commandée par Annibal<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a>
+<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a>.
+Il montait une galère à sept rangs de rames, qui avait
+appartenu à Pyrrhus. Les Carthaginois, pleins de mépris
+pour des ennemis à qui la marine était absolument
+inconnue, et qui n'oseraient pas sans doute les attendre,
+s'avancent fièrement, moins pour combattre que pour
+recueillir les dépouilles dont ils se croyaient déjà maîtres.
+Ils furent pourtant un peu étonnés de ces machines
+qu'ils voyaient élevées sur la proue de chaque vaisseau,
+et qui étaient nouvelles pour eux; mais ils le furent
+bien plus quand ces mêmes machines, abaissées tout
+d'un coup, et lancées avec force contre leurs vaisseaux,
+les accrochèrent malgré eux, et, changeant la forme
+du combat, les obligèrent à en venir aux mains, comme
+si on eût été sur terre. Ils ne purent soutenir l'attaque
+des Romains. Le carnage fut horrible. Les Carthaginois
+perdirent quatre-vingts vaisseaux, parmi lesquels était
+celui du général, qui se sauva avec peine dans une
+chaloupe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote242"
+name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242">
+(retour) </a> Polybe fait une description fort
+détaillée de cette machine. Il y a
+plusieurs sortes de corbeaux. On
+peut voir la dissertation de M. Folard
+(POLYB. liv. 1, pag. 83, etc.).
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote243"
+name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243">
+(retour) </a> Ce n'est pas le grand Annibal.
+</blockquote>
+
+<p>Une victoire si considérable et si inespérée enfla
+extrêmement le courage des Romains, et semblait avoir
+doublé leurs forces pour continuer cette guerre. Ils
+rendirent des honneurs extraordinaires au consul
+Duilius. Il fut le premier de tous les Romains à qui le
+triomphe naval fut accordé. On lui érigea une colonne
+rostrale<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a>
+<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a> avec une belle inscription: cette colonne subsiste
+encore à Rome.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote244"
+name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244">
+(retour) </a> On appelait ces colonnes <i>rostratæ</i>,
+à cause des becs, des éperons des vaisseaux dont elles étaient ornées,
+<i>rostra</i>.
+</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p233" id="p233">233</a></span>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 24.</span>
+Pendant les deux années qui suivirent, les Romains
+se fortifièrent toujours de plus en plus sur mer par
+plusieurs combats qu'ils y donnèrent, et par les heureux
+succès qu'ils y eurent. Ils ne les regardaient que
+comme des essais et des préparatifs pour une entreprise
+qu'ils avaient dans l'esprit, qui était de porter la guerre
+en Afrique, et d'aller attaquer les Carthaginois dans
+leur propre pays. Il n'y avait rien que ceux-ci craignissent
+davantage; et, pour détourner un coup si dangereux,
+ils résolurent de donner bataille à quelque prix que
+ce fût.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 25.
+AN. M. 3749
+ROM. 493.</span>
+Les Romains avaient nommé pour consuls M. Atilius
+Régulus et L. Manlius. Leur flotte était de trois cent
+trente vaisseaux, et portait cent quarante mille hommes,
+chaque vaisseau ayant trois cents rameurs, et six-vingts
+combattants. Celle des Carthaginois, commandée par
+Hannon et Amilcar, avait vingt vaisseaux de plus, et
+plus de monde aussi à proportion. Les deux flottes se
+trouvèrent en présence près d'Ecnome en Sicile. On ne
+pouvait envisager deux flottes et deux armées si nombreuses,
+ni être témoin des mouvements extraordinaires
+qui se faisaient pour se préparer au combat, sans être
+saisi de quelque frayeur, dans la vue du danger qu'allaient
+courir deux des plus puissants peuples de la
+terre. Comme le courage, aussi-bien que les forces,
+était égal des deux côtés, le combat fut opiniâtre, et
+le succès long-temps douteux; mais enfin les Carthaginois
+furent vaincus. Plus de soixante de leurs vaisseaux
+furent pris, et trente coulés à fond. Les Romains
+<span class="pagenum"><a name="p234" id="p234">234</a></span>
+en perdirent vingt-quatre, dont aucun ne tomba entre
+les mains des ennemis.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. lib. 1,
+pag. 30.</span>
+Le fruit de cette victoire fut, comme l'avaient projeté
+les Romains, de faire voile en Afrique, après avoir
+radoubé les vaisseaux, et les avoir remplis de tous les
+préparatifs nécessaires pour soutenir une longue guerre
+dans un pays étranger. Ils abordèrent heureusement en
+Afrique, et commencèrent par se rendre maîtres d'une
+ville nommée <i>Clypea</i>, qui avait un bon port. De là,
+après avoir dépêché des courriers à Rome pour donner
+avis de leur débarquement et pour recevoir les ordres
+du sénat, ils se répandirent dans le plat pays, y firent
+un dégât épouvantable, emmenèrent un grand nombre
+de troupeaux et vingt mille captifs.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3750.
+ROM. 494.</span>
+Le courrier cependant, étant revenu de Rome, apporta
+les ordres du sénat, qui avait jugé à propos de
+continuer à Régulus, sous la qualité de <i>proconsul</i>, le
+commandement des armées d'Afrique, et de rappeler
+son collègue avec une grande partie de la flotte et des
+troupes, ne laissant à Régulus que quarante vaisseaux,
+quinze mille hommes de pied, et cinq cents chevaux.
+C'était renoncer visiblement au fruit que l'on pouvait
+attendre de la descente en Afrique, que de réduire les
+forces du consul à un si petit nombre de vaisseaux et
+de troupes.</p>
+
+<p><span class="side"> Val. Max.
+lib. 4, c. 4.</span>
+On comptait beaucoup à Rome sur l'habileté et le
+courage de Régulus. La joie y fut universelle quand on
+sut que le commandement dans l'Afrique lui avait été
+continué. Lui seul en fut affligé lorsqu'il reçut cette
+nouvelle. Il écrivit à Rome pour demander avec instance
+qu'on lui envoyât un successeur. Sa principale raison
+<span class="pagenum"><a name="p235" id="p235">235</a></span>
+était que, la mort de son fermier ayant donné lieu à un
+de ses mercenaires d'enlever tous les instruments de
+labour, sa présence était nécessaire pour faire valoir ce
+petit fonds de terre, qui seul faisait subsister sa famille.
+Il n'était que de sept arpens. Le sénat se chargea de
+faire cultiver ses terres aux dépens du public, de fournir
+à la subsistance de sa femme et de ses enfants, de le
+dedommager des pertes qu'il avait faites par le vol du
+mercenaire. Heureux siècle, où la pauvreté était ainsi
+en honneur, et se trouvait jointe au plus rare mérite
+et aux premières dignités de l'état! Régulus, déchargé
+des soins domestiques, ne songea plus qu'à bien remplir
+ceux d'un général.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+p. 31-36.</span>
+Après avoir enlevé plusieurs châteaux, il entreprit
+le siége d'Adis, une des plus fortes places du pays. Les
+Carthaginois, ne pouvant plus souffrir qu'on ravageât
+ainsi impunément leurs terres, se mirent enfin en campagne,
+et marchèrent vers l'ennemi pour lui faire lever
+le siége. Dans ce dessein, ils se postèrent sur une
+colline qui commandait le camp des Romains, et d'où
+ils pouvaient fort les incommoder, mais dont la situation
+rendait inutile une partie de leurs troupes; car la
+principale force des Carthaginois consistait dans la
+cavalerie et les éléphants, qui ne sont d'usage que dans
+les plaines. Régulus ne leur laissa pas le temps d'y
+descendre; et, pour profiter de la faute essentielle
+qu'avaient faite les généraux carthaginois, les attaqua
+dans ce poste, et, après une faible résistance de leur
+part, les mit en déroute, pilla le camp, ravagea tous
+les lieux circonvoisins: puis, ayant pris Tunis, place
+importante et qui l'approchait de Carthage, il y fit
+camper son armée.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p236" id="p236">236</a></span>
+
+<p>L'alarme fut extrême parmi les ennemis; tout leur
+avait mal réussi jusque-là. Ils avaient été battus par
+terre et par mer; plus de deux cents places s'étaient
+rendues au vainqueur. Les Numides faisaient encore
+plus de ravage dans la campagne, que les Romains. Ils
+s'attendaient à chaque moment à se voir assiégés dans
+la capitale. Les paysans, s'y réfugiant de tous côtés
+avec leurs femmes et leurs enfants pour y chercher leur
+sûreté, augmentèrent le trouble, et firent craindre la
+famine en cas de siége. Régulus, dans la crainte qu'un
+successeur ne vînt lui enlever la gloire de ses heureux
+succès, fit faire quelques propositions de paix aux
+vaincus; mais elles leur parurent si dures, qu'ils ne
+purent y prêter l'oreille. Comme il ne doutait point que
+bientôt il ne fût maître de Carthage, il n'en rabattit
+rien; et, par un éblouissement que causent presque
+toujours les succès grands et inopinés, il les traita avec
+hauteur, prétendant qu'ils devaient regarder comme
+une grâce tout ce qu'il leur laissait, en ajoutant avec
+une sorte d'insulte:<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a>
+<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a> <i>qu'il faut, ou savoir vaincre, ou
+savoir se soumettre au vainqueur</i>. Un traitement si dur
+et si fier les révolta, et ils prirent la résolution de périr
+plutôt les armes à la main que de rien faire qui fût
+indigne de la grandeur de Carthage.</p>
+
+<p>Réduits à cette fatale extrémité, il leur arriva fort
+à propos de Grèce un renfort de troupes auxiliaires<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a>
+<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>,
+qui avaient à leur tête Xanthippe, Lacédémonien,
+élevé dans la discipline de Sparte, et qui avait appris
+l'art militaire dans cette excellente école. Quand il se
+<span class="pagenum"><a name="p237" id="p237">237</a></span>
+fut fait raconter toutes les circonstances de la dernière
+bataille, qu'il eut vu clairement pourquoi on l'avait
+perdue, qu'il eut connu par lui-même en quoi consistaient
+les principales forces de Carthage, il dit hautement,
+et le répéta souvent dans les conversations qu'il
+eut avec les autres officiers, que, si les Carthaginois
+avaient été vaincus, ils ne devaient s'en prendre qu'à
+l'incapacité de leurs chefs. Ces discours furent rapportés
+au conseil public; on en fut frappé: on le pria de
+vouloir bien s'y rendre. Il appuya son sentiment de
+raisons si fortes et si convaincantes, qu'il rendit palpables
+à tout le monde les fautes qu'avaient commises
+les généraux; et il fit voir aussi clairement qu'en gardant
+une conduite opposée, on pouvait non-seulement
+mettre le pays en sûreté, mais en chasser l'ennemi. Un
+tel discours fit renaître dans les esprits le courage et
+l'espérance. On le pria, et on le força en quelque sorte
+d'accepter le commandement de l'armée. Quand on vit,
+dans les exercices qu'il fit faire aux troupes tout près
+de la ville, la manière dont il s'y prenait pour les ranger
+en bataille, pour les faire avancer ou reculer au
+premier signal, pour les faire défiler avec ordre et
+promptitude, en un mot, pour leur faire faire toutes
+les évolutions et tous les mouvements que demande
+l'art militaire, on fut tout étonné, et l'on avoua que
+tout ce que Carthage jusque-là avait eu de plus habiles
+chefs n'étaient que des ignorants en comparaison de
+celui-ci.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote245"
+name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245">
+(retour) </a> Δεἴ τοὺς ἀγαθοὺς ἢ νικᾅν, ἢ
+εἴκειν τοἴς ὑπερέχουσιν. [DIODOR.
+<i>Eclog.</i> lib. 23, cap. 3.]</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote246"
+name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246">
+(retour) </a> Troupes qu'ils avaient chargé
+un officier carthaginois de lever en
+Grèce. (POLYB. I, 32.)--L.</blockquote>
+
+<p>Officiers et soldats, tout était dans l'admiration; et,
+ce qui est bien rare, la jalousie n'en empêcha point
+l'effet, la crainte du danger présent et l'amour de la
+patrie étouffant sans doute dans les esprits tout autre
+<span class="pagenum"><a name="p238" id="p238">238</a></span>
+sentiment. A la morne consternation qui s'était répandue
+dans les troupes, succédèrent tout d'un coup la joie
+et l'allégresse. Elles demandaient à grands cris et avec
+empressement qu'on les menât droit à l'ennemi, assurées,
+disaient-elles, de vaincre sous leur nouveau chef,
+et d'effacer la honte des défaites passées. Xanthippe ne
+laissa pas refroidir leur ardeur. La vue de l'ennemi ne
+fit que l'augmenter. Lorsqu'il n'en fut plus éloigné que
+de douze cents pas, il crut devoir tenir conseil de
+guerre, pour faire honneur aux officiers carthaginois
+en les consultant. Tous, d'un consentement unanime,
+s'en rapportèrent uniquement à son avis: la bataille
+fut donc résolue pour le lendemain.</p>
+
+<p>L'armée des Carthaginois était composée de douze
+mille hommes de pied, de quatre mille chevaux, et
+d'environ cent éléphants. Celle des Romains, autant
+qu'on le peut conjecturer par ce qui précède (car Polybe
+ne le marque point ici), avait quinze mille fantassins,
+et trois cents chevaux.</p>
+
+<p>Il est beau de voir aux prises deux armées peu nombreuses
+comme celles-ci, mais composées de braves
+soldats, et commandées par des généraux très-habiles.
+Dans ces actions tumultueuses où de part et d'autre on
+compte des deux, ou trois cent mille combattants, il ne
+se peut qu'il n'y ait beaucoup de confusion; et il est
+difficile, à travers mille événements, où le hasard,
+pour l'ordinaire, semble avoir plus de part que le conseil,
+de démêler le vrai mérite des commandants et
+les véritables causes de la victoire. Ici rien n'échappe
+à la curiosité du lecteur, qui envisage clairement l'ordonnance
+des deux armées; qui croit presque entendre
+les ordres que donnent les chefs; qui suit tous les mouvements
+<span class="pagenum"><a name="p239" id="p239">239</a></span>
+et toutes les démarches des troupes; qui
+touche, pour ainsi dire, au doigt et à l'œil toutes les
+fautes qui se font de part et d'autre, et qui par là est
+en état de juger certainement à quoi l'on doit attribuer
+le gain et la perte de la bataille. Le succès de celle-ci,
+quoiqu'elle paraisse peu considérable par le petit
+nombre des combattants, devait décider du sort de
+Carthage.</p>
+
+<p>Voici quelle était la disposition des deux armées:
+Xanthippe mit à la tête ses éléphants sur une même ligne;
+derrière, à quelque distance, il rangea en phalange,
+qui ne faisait qu'un même corps, l'infanterie composée
+de Carthaginois: pour les troupes étrangères qui étaient
+à leur solde, une partie fut mise à la droite, entre la
+phalange et la cavalerie; et l'autre, composée de soldats
+armés à la légère, fut rangée par pelotons à la
+tête des deux ailes de cavalerie.</p>
+
+<p>Du côté des Romains, comme ce qui les épouvantait
+le plus était les éléphants, Régulus, pour remédier à
+cet inconvénient, distribua les troupes armées à la légère
+sur une ligne, à la tête des légions; après elles il
+plaça les cohortes les unes derrière les autres, et mit
+sa cavalerie sur les deux ailes. En donnant ainsi au
+corps de bataille moins de front et plus de profondeur,
+il prenait, à la vérité, de justes mesures contre les éléphants
+(dit Polybe); mais il ne remédiait point à l'inégalité
+de la cavalerie, qui, du côté des ennemis, était
+beaucoup supérieure à la sienne.</p>
+
+<p>Les deux armées, ainsi rangées, n'attendaient que
+le signal. Xanthippe ordonne de faire avancer les éléphants,
+pour enfoncer les rangs des ennemis, et commande
+aux deux ailes de la cavalerie de prendre en
+<span class="pagenum"><a name="p240" id="p240">240</a></span>
+flanc les Romains. Ceux-ci, en même temps, après
+avoir jeté de grands cris selon leur coutume, et fait
+grand bruit avec leurs armes, marchent contre l'ennemi.
+Leur cavalerie ne tint pas long-temps, elle était
+trop inférieure à celle des Carthaginois. L'infanterie
+de la gauche, pour éviter le choc des éléphants, et
+faire voir combien elle craignait peu les soldats étrangers
+qui faisaient la droite dans l'infanterie ennemie,
+l'attaque, la renverse, et la poursuit jusqu'au camp. De
+ceux qui étaient opposés aux éléphants, les premiers
+furent foulés aux pieds et écrasés en se défendant
+vaillamment; le reste du corps de bataille fit ferme
+quelque temps à cause de sa profondeur. Mais, lorsque
+les derniers rangs, enveloppés par la cavalerie, furent
+contraints de tourner face pour faire tête aux ennemis,
+et que ceux qui avaient forcé le passage au travers des
+éléphants rencontrèrent la phalange des Carthaginois,
+qui n'avait point encore chargé et qui était en bon
+ordre, les Romains furent mis en déroute de tous côtés,
+et entièrement défaits. La plupart furent écrasés sous
+le poids énorme des éléphants; le reste, sans sortir de
+son rang, fut criblé des traits de la cavalerie. Il n'y en
+eut qu'un petit nombre qui prirent la fuite: mais, comme
+c'était dans un pays plat, les éléphants et la cavalerie
+en tuèrent une grande partie. Cinq cents ou environ,
+qui fuyaient avec Régulus, furent faits prisonniers. Les
+Carthaginois perdirent en cette occasion huit cents
+soldats étrangers, qui étaient opposés à l'aile gauche des
+Romains; et, de ceux-ci, il ne se sauva que les deux
+mille qui, en poursuivant l'aile droite des ennemis,
+s'étaient tirés de la mêlée: tout le reste demeura sur la
+place, à l'exception de Régulus et de ceux qui furent
+<span class="pagenum"><a name="p241" id="p241">241</a></span>
+pris avec lui. Les deux mille qui avaient échappé au
+carnage se retirèrent à Clypea, et furent sauvés comme
+par miracle.</p>
+
+<p>Les Carthaginois, après avoir dépouillé les morts,
+rentrèrent triomphants dans Carthage, traînant après
+eux le général des Romains et cinq cents prisonniers.
+Leur joie fut d'autant plus grande, que quelques jours
+auparavant ils s'étaient vus à deux doigts de leur perte.
+Hommes et femmes, jeunes gens et vieillards, tous se
+répandirent dans les temples pour rendre aux dieux
+d'immortelles actions de graces; et ce ne furent, pendant
+plusieurs jours, que festins et réjouissances.</p>
+
+<p>Xanthippe, qui avait eu tant de part à cet heureux
+changement, prit le sage parti de se retirer bientôt
+après, et de disparaître, de peur que sa gloire, jusque-là
+pure et entière, après ce premier éclat éblouissant
+qu'elle avait jeté, ne s'amortît peu-à-peu, et ne le mît
+en butte aux traits de l'envie et de la calomnie, toujours
+dangereux, mais encore plus dans un pays
+étranger, où l'on se trouve seul, sans parents, sans
+amis, et destitué de tout secours.</p>
+
+<p><span class="side"> De bel. pun.
+pag. 30.</span>
+Polybe dit qu'on racontait autrement le départ de
+Xanthippe, et promet de l'exposer ailleurs; mais cet
+endroit n'est pas parvenu jusqu'à nous. On lit dans
+Appien que les Carthaginois, piqués d'une basse et noire
+jalousie de la gloire de Xanthippe, et ne pouvant soutenir
+cette pensée, qu'ils étaient redevables à Sparte de
+leur salut, sous prétexte de le reconduire par honneur
+dans sa patrie avec une nombreuse escorte de vaisseaux,
+donnèrent ordre sous main à ceux qui les conduisaient
+de faire périr en chemin le général lacédémonien et
+tous ceux qui l'accompagnaient; comme s'ils avaient
+<span class="pagenum"><a name="p242" id="p242">242</a></span>
+pu ensevelir avec lui dans les eaux, et le souvenir du
+service qu'il leur avait rendu, et la noirceur du crime
+qu'ils commettaient à son égard<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a>
+<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote247"
+name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247">
+(retour) </a> Ni Polybe, ni Tite Live, ni
+Florus, ni Eutrope, ne font mention
+de ce trait d'ingratitude, rapporté
+seulement par Appien et par Zonaras
+qui l'a copié; certes, les historiens
+latins, s'ils l'avaient connu, n'auraient
+pas laissé échapper une aussi belle
+occasion de couvrir d'un opprobre
+éternel ces ennemis du nom romain,
+envers lesquels ils montrent
+d'ailleurs une haine si violente et
+presque toujours si injuste.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 1,
+p. 36 et 37.</span>
+Cette bataille, dit Polybe, quoique moins considérable
+que beaucoup d'autres, peut nous donner de salutaires
+instructions; et c'est là, ajoute-t-il, le solide fruit
+de l'histoire.</p>
+
+<p>Premièrement, doit-on beaucoup compter sur son
+bonheur après ce qui arrive ici à Régulus? Fier de sa
+victoire, et inexorable à l'égard des vaincus, à peine
+daigne-t-il les écouter; et lui-même bientôt après il
+tombe entre leurs mains. Annibal fit faire la même
+réflexion à Scipion, lorsqu'il l'exhortait à ne se pas
+laisser éblouir par l'heureux succès de ses armes<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a>
+<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>. Régulus,
+lui disait-il, aurait été un des plus rares modèles
+de courage et de bonheur qu'il y ait jamais eu, si, après
+la victoire qu'il remporta dans le même pays où nous
+sommes, il avait voulu accorder à nos pères la paix
+qu'ils lui demandaient; mais, pour n'avoir pas su mettre
+un frein à son ambition, et ne s'être pas contenu dans
+de justes bornes, plus son élévation était grande, plus
+sa chute fut honteuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote248"
+name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248">
+(retour) </a> «Inter pauca felicitatis virtutisque
+exempla M. Atilius quondam
+in hâc eâdem terrâ fuisset, si victor
+pacem petentibus dedisset patribus
+nostris. Sed non statuendo tandem
+felicitati modum, nec cohibendo
+efferentem se fortunam, quantò altiùs
+datus erat, eò fœdiùs corruit.»
+(LIV. lib. 30.)</blockquote>
+
+<p>En second lieu, on reconnaît bien ici la vérité de ce
+que dit Euripide; <i>qu'un sage conseil vaut mieux que</i>
+<span class="pagenum"><a name="p243" id="p243">243</a></span>
+<i>mille bras</i><a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a>
+<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>. Un seul homme, dans cette occasion,
+change toute la face des affaires. D'un côté, il met en
+fuite des troupes qui paraissaient invincibles; de l'autre,
+il rend le courage à une ville et à une armée qu'il avait
+trouvées dans la consternation et dans le désespoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote249"
+name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249">
+(retour) </a> Ὡς ἕν σοφὸν ßοὑλευµα
+τὰς πολλὰς χεἵρας νικᾅν.
+
+<p>= C'est ainsi que Polybe a cité.
+Mais le passage de la tragédie d'Antiope
+(maintenant perdu), cité par
+Stobée (<i>Serm.</i> LII), et par Plutarque
+(<i>An seni gerenda sit Resp.</i> p.
+790), est conçu de cette manière:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i10">Σόφον γὰρ ἕν ßοὑλευµα τὰς πολλὰς χέρας</p>
+<p class="i10">Νικᾅ σὺν ὂχλῳ δ' ἀµαθία πλέσν κακόν.</p>
+<p class="i30">--L.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Voilà, remarque Polybe, l'usage qu'il faut faire de
+ses lectures; car, y ayant deux voies de profiter et d'apprendre,
+l'une par sa propre expérience, et l'autre par
+celle d'autrui, il est bien plus sage et plus utile de s'instruire
+par les fautes des autres que par les siennes.</p>
+
+<p><span class="side"> App. de bel.
+punic. p. 2
+et 3.
+Cic. lib. 3,
+de Off. num.
+99 et 100;
+[Orat. in
+Pison. c. 19.]
+Aul. Gel.
+lib. 6, cap. 4.
+Senec.
+ep. 98.
+AN. M. 3755
+ROM. 499.</span>
+Je reviens à Régulus, pour achever ce qui le regarde,
+dont il est fâcheux que nous ne trouvions plus rien dans
+Polybe<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a>
+<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>. Après avoir été retenu quelques années en
+prison, il fut envoyé à Rome pour y proposer l'échange
+des prisonniers. On lui avait fait prêter serment de revenir
+en cas qu'il ne réussît point. Il exposa au sénat le
+sujet de son voyage. Invité par la compagnie à dire son
+avis, il répondit qu'il ne pouvait le faire comme sénateur,
+ayant perdu cette qualité, aussi-bien que celle
+de citoyen romain, depuis qu'il était tombé entre les
+mains des ennemis: mais il ne refusa pas de dire,
+comme particulier, ce qu'il pensait. La conjoncture
+<span class="pagenum"><a name="p244" id="p244">244</a></span>
+était délicate. Tout le monde était touché du malheur
+d'un si grand homme. Il n'avait, dit Cicéron, qu'à prononcer
+un mot pour recouvrer, avec sa liberté, ses biens,
+ses dignités, sa femme, ses enfants, sa patrie; mais ce
+mot lui paraissait contraire à l'honneur et au bien de
+l'état. Il déclara donc nettement qu'on ne devait point
+songer à faire l'échange des prisonniers: qu'un tel
+exemple aurait des suites funestes à la république: que
+des citoyens qui avaient eu la lâcheté de livrer leurs
+armes à l'ennemi étaient indignes de compassion, et
+incapables de servir leur patrie: que, pour lui, à l'âge
+où il était, on ne devait compter sa perte pour rien;
+au lieu qu'ils avaient entre leurs mains plusieurs généraux
+carthaginois dans la vigueur de l'âge, et capables
+de rendre encore à leur patrie de grands services pendant
+plusieurs années. <span class="side"> Horat. l. 3,
+od. 5. [v. 13,
+seq.]</span> Ce ne fut point sans peine que
+le sénat se rendit à un avis si généreux, et qui était sans
+exemple. Cet illustre exilé partit donc de Rome pour
+retourner à Carthage, sans être touché, ni de la vive
+douleur de ses amis, ni des larmes de sa femme et de ses
+enfants; et cependant il n'ignorait pas à quels supplices
+il était réservé. En effet, dès que les ennemis le virent
+de retour sans avoir obtenu l'échange, il n'y eut point
+de tourments que leur barbare cruauté ne lui fît souffrir.
+Ils le tenaient long-temps resserré dans un noir
+cachot, d'où, après lui avoir coupé les paupières, ils
+le faisaient sortir tout-à-coup pour l'exposer au soleil
+le plus vif et le plus ardent. Ils l'enfermèrent ensuite
+dans une espèce de coffre tout hérissé de pointes, qui
+ne lui laissaient aucun moment de repos ni jour ni nuit.
+Enfin, après l'avoir ainsi long-temps tourmenté par une
+cruelle insomnie, ils l'attachèrent à une croix, qui était
+<span class="pagenum"><a name="p245" id="p245">245</a></span>
+un supplice ordinaire chez les Carthaginois, et l'y firent
+périr. Telle fut la fin de ce grand homme: en lui dérobant
+quelques jours ou quelques années de vie, elle
+couvrit ses ennemis d'une honte éternelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote250"
+name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250">
+(retour) </a> Ce silence de Polybe est regardé
+de plusieurs savants comme un préjugé
+contre une grande partie de ce
+qu'on rapporte de Régulus, depuis
+sa prise.
+
+<p>= Voyez à ce sujet une excellente
+note de Paulmier de Grentesmenil
+(<i>Exercit. in auct. Græc.</i> p. 151,
+sq.); il montre assez clairement
+que le supplice de Régulus est un
+conte.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1
+pag. 37.</span>
+L'échec reçu en Afrique ne découragea point les Romains.
+Ils firent de plus grands préparatifs que jamais
+pour réparer cette perte, et mirent en mer, la campagne
+suivante, trois cent soixante vaisseaux. Les Carthaginois
+allèrent à leur rencontre avec une flotte de
+deux cents vaisseaux. Ils furent battus dans le combat
+qui se donna à la vue de la Sicile, et perdirent cent
+quatorze vaisseaux, qui furent pris par les Romains.
+Ceux-ci passèrent en Afrique pour y recueillir le peu
+de soldats qui avaient échappé à la poursuite des ennemis
+après la défaite de Régulus, et qui s'étaient défendus
+avec beaucoup de courage dans Clypea, où on
+les avait assiégés inutilement.</p>
+
+<p>On est encore ici étonné que les Romains, après une
+victoire si considérable, et avec une flotte si nombreuse,
+viennent en Afrique uniquement pour en tirer une petite
+garnison, au lieu qu'ils auraient pu en tenter la conquête,
+que Régulus, avec beaucoup moins de troupes,
+avait presque entièrement achevée.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 38-40.</span>
+Les Romains, à leur retour, furent accueillis d'une
+horrible tempête, qui fit périr presque toute leur flotte.
+Le même malheur leur arriva encore l'année suivante.
+Ils se consolèrent de cette double perte par le gain d'une
+bataille contre Asdrubal, où ils prirent près de cent<span class="side"> Pag. 41 et 42.</span>
+quarante éléphants<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a>
+<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>. Quand cette nouvelle fut portée
+<span class="pagenum"><a name="p246" id="p246">246</a></span>
+à Rome, elle y répandit une grande joie, non-seulement
+parce que la perte des éléphants avait extrêmement
+diminué les forces de l'ennemi, mais sur-tout parce
+qu'elle avait rendu le courage aux troupes de terre,
+qui, depuis la défaite de Régulus, n'avaient osé tenter
+aucun combat, tant la crainte de ces redoutables animaux
+avait saisi généralement tous les esprits. On crut
+donc qu'il fallait faire de plus grands efforts que jamais
+pour mettre fin, s'il se pouvait, à une guerre qui durait
+depuis quatorze ans. Les deux consuls partirent avec
+une flotte de deux cents vaisseaux, et, étant arrivés en
+Sicile, ils formèrent le hardi dessein d'attaquer Lilybée.
+C'était la plus forte place qu'eussent les Carthaginois,
+dont la perte devait entraîner après elle celle de tout
+ce qui leur restait dans l'île, et laisser aux Romains
+un libre passage en Afrique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote251"
+name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251">
+(retour) </a> Polybe ne parle que de dix éléphants
+pris avec leurs conducteurs.
+Diodore de Sicile en porte le nombre
+à 60 (lib. XXIII, <i>eclog.</i> xiv.)--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Pag. 44-50.</span>
+On conçoit aisément quelle fut l'ardeur de part et
+d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Imilcon
+commandait dans la place: il avait dix mille hommes
+de troupes, sans compter les habitants; et Annibal, fils
+d'Amilcar, lui en amena bientôt autant de Carthage,
+ayant passé avec un courage intrépide au travers de la
+flotte ennemie, et étant entré heureusement dans le
+port. Les Romains n'avaient point perdu de temps.
+Ayant fait avancer leurs machines, ils abattirent plusieurs
+tours à coups de bélier; et, gagnant tous les jours
+un nouveau terrain, ils allaient toujours en avant, en
+sorte que les assiégés, se trouvant fort serrés, commencèrent
+à craindre. Le commandant sentit bien que
+l'unique moyen de sauver la ville était de mettre le feu
+aux machines des assiégeants. Ayant donc disposé ses
+troupes pour cette entreprise, il les fit sortir dès la
+<span class="pagenum"><a name="p247" id="p247">247</a></span>
+pointe du jour, portant des flambeaux à la main, avec des
+étoupes et toutes sortes de matières combustibles, et attaqua
+en même temps toutes les machines. Les Romains
+firent des efforts extraordinaires pour les repousser:
+le combat fut des plus sanglants. Chacun, de part et
+d'autre, tenait ferme dans son poste, et mourait plutôt
+que de le quitter. Enfin, après une longue résistance
+et un furieux carnage, les assiégés sonnèrent la retraite,
+et laissèrent les Romains maîtres de leurs ouvrages. Cette
+affaire finie, Annibal se mit en mer pendant la nuit, et,
+dérobant sa marche, prit la route de Drépane, où était
+Adherbal, chef des Carthaginois. Drépane est une place
+avantageusement située, avec un beau port, à six-vingts
+stades<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a>
+<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a> de Lilybée, et que les Carthaginois eurent toujours
+fort à cœur de conserver.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote252"
+name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252">
+(retour) </a> Six lieues. = Quatre lieues de 20 au degré.--L.</blockquote>
+
+<p>Les Romains, animés par cet heureux succès, recommencèrent
+l'attaque avec encore plus d'ardeur
+qu'auparavant, sans que les assiégés osassent penser à
+faire une seconde tentative pour brûler les machines,
+tant la première les avait rebutés par la perte qu'ils y
+avaient faite; mais, un vent très-violent s'étant levé
+tout-à-coup, quelques soldats mercenaires en donnèrent
+avis au commandant, lui représentant que c'était une
+occasion tout-à-fait favorable pour mettre le feu aux
+machines des assiégeants, d'autant plus que le vent donnait
+de leur côté, et ils s'offrirent pour cette expédition:
+leur offre fut acceptée; on leur fournit tout ce qui était
+nécessaire pour cette entreprise. En un moment le feu
+prit à toutes les machines, sans qu'il fût possible aux
+Romains d'y remédier, parce que, dans cet incendie
+qui était devenu presque général en fort peu de temps,
+<span class="pagenum"><a name="p248" id="p248">248</a></span>
+le vent portait dans leurs yeux les étincelles et la fumée,
+et les empêchait de discerner où il fallait appliquer le
+secours; au lieu que les autres voyaient clairement où
+ils devaient porter leurs coups et jeter le feu. Cet accident
+fit perdre aux Romains l'espérance de pouvoir
+emporter la place de vive force. Ils changèrent donc le
+siége en blocus, entourèrent la ville par une bonne
+contrevallation, et répandirent leur armée dans tous
+les environs, résolus d'attendre du temps ce qu'ils se
+voyaient hors d'état d'exécuter par une voie plus courte.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 50.</span>
+Quand on apprit à Rome ce qui se passait au siége
+de Lilybée, et qu'une partie des troupes y avait péri,
+cette fâcheuse nouvelle, loin d'abattre les esprits, sembla
+renouveler l'ardeur et le courage des citoyens. Chacun
+se hâtait de porter son nom pour se faire enrôler.
+On leva en peu de temps une armée de dix mille
+hommes, qui, ayant passé le détroit, alla par terre se
+joindre aux assiégeants.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 51.
+AN. M. 3756
+ROM. 500.</span>
+En même temps le consul P. Claudius Pulcher forma
+le dessein d'aller attaquer Adherbal dans Drépane.
+Il se tenait comme sûr de le surprendre, parce qu'après
+la perte que les Romains venaient de faire à
+Lilybée, l'ennemi ne pourrait plus s'imaginer qu'ils
+songeassent à se mettre en mer. Sur cette espérance
+il fait partir de nuit la flotte pour mieux couvrir son
+dessein; mais il avait affaire à un chef actif et appliqué,
+dont il ne put tromper la vigilance, et qui ne lui
+laissa pas à lui-même le temps de ranger ses vaisseaux
+en bataille, mais l'attaqua vivement pendant que la
+flotte était encore en désordre et en confusion. La victoire
+fut complète du côté des Carthaginois; il ne s'échappa
+de la flotte romaine que trente vaisseaux, qui,
+<span class="pagenum"><a name="p249" id="p249">249</a></span>
+étant auprès du consul, prirent la fuite avec lui, en se
+dégageant le mieux qu'ils purent le long du rivage:
+tout le reste, au nombre de quatre-vingt-treize, tomba
+avec l'équipage en la puissance des Carthaginois, à
+l'exception de quelques soldats qui s'étaient sauvés du
+débris de leurs vaisseaux. Cette victoire fit chez les
+Carthaginois autant d'honneur à la prudence et à la
+valeur d'Adherbal, qu'elle couvrit de honte et d'ignominie
+le consul romain.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 54-59.</span>
+Son collègue Junius ne fut ni plus prudent, ni plus
+heureux que lui, et perdit par sa faute toute sa flotte.
+Cherchant à couvrir son malheur par quelque exploit
+considérable, il ménagea des intelligences secrètes
+dans Éryx<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a>
+<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>, et se fit livrer la ville. Sur le sommet de
+la montagne était le temple de Vénus Érycine, le plus
+beau sans contredit et le plus riche de tous les temples
+de la Sicile. La ville était située un peu au-dessous de ce
+sommet, et l'on n'y pouvait monter que par un chemin
+très-long et très-escarpé. Junius plaça une partie de
+ses troupes sur le sommet, et le reste au pied de la
+montagne, et crut, après ces précautions, n'avoir rien
+à craindre; mais Amilcar, surnommé <i>Barca</i>, père du
+fameux Annibal, trouva le moyen d'entrer dans la ville,
+qui était entre les deux camps des ennemis, et de s'y
+établir. De ce poste si avantageux il ne cessait de harceler
+les Romains, ce qui dura pendant deux ans. On
+a peine à concevoir comment les Carthaginois purent
+se défendre, attaqués comme ils étaient et d'en haut et
+d'en bas, et ne pouvant recevoir de convois que par
+un seul endroit de mer dont ils étaient maîtres. C'est
+par de tels coups, autant et peut-être plus que par le
+<span class="pagenum"><a name="p250" id="p250">250</a></span>
+gain d'une bataille, qu'on connaît l'habileté et la sage
+hardiesse d'un commandant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote253"
+name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253">
+(retour) </a> Ville et montagne de Sicile.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 59-62.</span>
+Cinq années se passèrent sans que, de part et d'autre,
+il se fit rien de considérable. Les Romains avaient cru
+qu'avec leurs seules troupes de terre ils pourraient
+terminer le siège de Lilybée; mais, voyant qu'il traînait
+en longueur, ils revinrent à leur premier plan,
+et firent des efforts extraordinaires pour armer une
+nouvelle flotte. L'argent manquait au trésor public;
+le zèle des particuliers y suppléa, tant l'amour de la
+patrie dominait dans les esprits: chacun, selon ses
+forces, contribua à la dépense commune, et, sur la foi
+publique, n'hésita point à faire les avances pour une
+expédition d'où dépendaient la gloire et la sûreté de
+l'état. L'un équipait seul un vaisseau à ses frais;
+d'autres se joignaient deux ou trois ensemble pour en
+faire autant: en fort peu de temps il y en eut deux
+cents de prêts. On en donna le commandement au <span class="side"> AN. M. 3763
+ROM. 507.</span>
+consul Lutatius, qui, sans perdre de temps, se mit en
+mer. La flotte ennemie s'était retirée en Afrique. Il
+s'empara donc sans peine de tous les postes avantageux
+qui étaient aux environs de Lilybée; et, comme il prévoyait
+qu'il en faudrait bientôt venir à un combat, il
+n'oublia rien de tout ce qui pouvait en assurer le succès,
+et employa tout le temps qui lui restait à exercer
+sur mer les soldats et les matelots.</p>
+
+<p>En effet, il apprit bientôt que la flotte ennemie approchait.
+Elle était commandée par Hannon, qui aborda
+à une petite île nommée <i>Hiera</i>, qui était vis-à-vis de
+Drépane. Son dessein était d'approcher d'Éryx avant
+que d'être aperçu des Romains, pour y décharger ses
+vivres, y prendre un renfort de troupes, et faire monter
+<span class="pagenum"><a name="p251" id="p251">251</a></span>
+Barca sur sa flotte, afin que celui-ci le secondât
+dans la bataille qui allait se donner. Mais le consul,
+qui se douta bien de ce qu'il voulait faire, le prévint,
+et, ayant ramassé tout ce qu'il avait de meilleures
+troupes, il s'avança vers une petite île, voisine de
+l'autre, qu'on appelait <i>Éguse</i><a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a>
+<a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>. Il indiqua le combat
+pour le lendemain. Dès la pointe du jour il s'y prépara.
+Malheureusement le vent était favorable aux ennemis.
+Il hésita quelque temps s'il hasarderait la bataille;
+mais, voyant que la flotte carthaginoise, quand on aurait
+déchargé les vivres, deviendrait plus légère et
+plus propre pour l'action, et que d'ailleurs elle serait
+considérablement fortifiée par les troupes et par la présence
+de Barca, il prit son parti sur-le-champ, et, malgré
+le mauvais temps, il alla attaquer l'ennemi. Le
+consul avait des troupes d'élite, de bons matelots qui
+avaient été fort exercés, d'excellents vaisseaux construits
+sur le modèle d'une galère qu'on avait prise quelque
+temps auparavant sur les ennemis, et qui était la plus
+accomplie qu'on eût jamais vue en ce genre. C'était
+tout le contraire du côté des Carthaginois. Comme,
+depuis quelques années ils s'étaient vus seuls maîtres de
+la mer, et que les Romains n'osaient paraître devant
+eux, ils les comptaient pour rien, et se regardaient eux-mêmes
+comme invincibles. Au premier bruit du mouvement
+que ceux-ci se donnèrent, Carthage avait mis
+en mer une flotte équipée à la hâte, et où tout sentait
+la précipitation: soldats et matelots, tous mercenaires,
+de nouvelle levée, sans expérience, sans courage, sans
+zèle pour la patrie, comme sans intérêt pour la cause
+commune. Il y parut bien dans le combat: ils ne purent
+<span class="pagenum"><a name="p252" id="p252">252</a></span>
+pas soutenir la première attaque. Cinquante de leurs
+vaisseaux furent coulés à fond, et soixante-dix furent
+pris avec tout l'équipage. Le reste, à la faveur d'un
+vent qui se leva fort à propos pour eux, se retira vers
+la petite île d'où ils étaient partis. Le nombre des prisonniers
+passa dix mille. Le consul s'avança aussitôt
+vers Lilybée, et joignit ses troupes à celles des assiégeants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote254"
+name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254">
+(retour) </a> On appelle aussi ces îles <i>Égates</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 63.</span>
+Quand cette nouvelle fut portée à Carthage, elle y
+causa d'autant plus de surprise et d'effroi, qu'on s'y
+était moins attendu. Le sénat ne perdit point courage,
+mais il se voyait absolument hors d'état de continuer
+la guerre. Les Romains tenant la mer, il n'était plus
+possible d'envoyer ni vivres ni secours aux armées de
+Sicile. Ils dépêchèrent donc au plus tôt vers Barca,
+qui y commandait, et laissèrent à sa prudence de
+prendre tel parti qu'il jugerait à propos. Tant qu'il
+avait vu quelque rayon d'espérance, il avait fait tout ce
+qu'on pouvait attendre du courage le plus intrépide
+et de la sagesse la plus consommée; mais, ne lui restant
+plus de ressource, il députa vers le consul pour
+traiter de la paix: la prudence, dit Polybe, consistant
+à savoir et résister et céder à propos. Lutatius savait
+combien le peuple romain était las de cette guerre,
+qui avait épuisé ses forces et ses finances, et il n'avait
+pas oublié les malheureuses suites de la hauteur inexorable
+et imprudente de Régulus; il ne se rendit donc
+point difficile, et dicta le traité suivant: <i>Il y aura, si
+le peuple romain l'approuve, amitié entre Rome et Carthage,
+aux conditions qui suivent: Les Carthaginois
+évacueront la Sicile; ils ne feront point la guerre à
+Hiéron, et ne porteront point les armes contre les</i>
+<span class="pagenum"><a name="p253" id="p253">253</a></span>
+<i>Syracusains ni contre leurs alliés; ils rendront aux
+Romains, sans rançon, tous les prisonniers qu'ils ont
+faits sur eux; ils leur paieront, dans l'espace de vingt
+ans, deux mille deux cents talents euboïques d'argent</i><a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a>
+<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>.
+Il est bon de remarquer en passant la simplicité, la
+précision, la clarté de ce traité, qui dit tant de choses
+en si peu de mots, et qui règle en peu de lignes tous
+les intérêts de deux puissants peuples et de leurs alliés
+sur terre et sur mer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote255"
+name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255">
+(retour) </a> Cette somme monte à peu près
+à celle de six millions cent quatre-vingt
+mille livres.
+
+<p>= Le talent euboïque, comme on
+le pense, est le même que le talent
+attique; les 2200 talents euboïques
+valent environ 11,000,000 fr.--L.</p></blockquote>
+
+<p>Quand on eut porté ces conditions à Rome, le
+peuple, ne les approuvant point, envoya dix députés
+sur les lieux pour terminer l'affaire en dernier ressort.
+Ils ne changèrent rien dans le fond du traité. <span class="side"> Polyb. l. 3,
+pag. 182.</span> Ils abrégèrent
+seulement les termes du paiement, en les réduisant
+à dix années, ajoutèrent mille talents à la
+somme qui avait été marquée, qui seraient payés sur-le-champ,
+et exigèrent des Carthaginois qu'ils sortiraient
+de toutes les îles qui sont entre l'Italie et la
+Sicile. La Sardaigne n'y était pas comprise; mais elle
+leur fut aussi enlevée par un autre traité qui se fit
+quelques années après.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3763
+CARTH. 605.
+ROME. 507.
+AV. J.C. 241.</span>
+Ainsi fut terminée une des plus longues guerres dont
+il soit parlé dans l'histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre
+ans entiers, sans interruption. L'ardeur opiniâtre à
+disputer de l'empire fut égale de part et d'autre: même
+fermeté, même grandeur d'ame, et dans les projets, et
+dans l'exécution. Les Carthaginois l'emportaient par la
+science de la marine, par l'habileté dans la construction
+<span class="pagenum"><a name="p254" id="p254">254</a></span>
+des vaisseaux, par l'adresse et la facilité avec laquelle
+ils faisaient les manœuvres, par l'expérience des pilotes;
+par la connaissance des côtes, des plages, des rades, des
+vents; par l'abondance des richesses capables de fournir
+à toutes les dépenses d'une rude et longue guerre. Les
+Romains n'avaient aucun de ces avantages; mais le courage,
+le zèle pour le bien public, l'amour de la patrie,
+une noble émulation pour la gloire, leur tenaient lieu
+de tout ce qui leur manquait d'ailleurs. On est étonné
+de les voir, tout neufs et inexpérimentés qu'ils sont
+dans la marine, non-seulement tenir tête à la nation
+du monde la plus habile et la plus puissante sur mer,
+mais gagner contre elle plusieurs batailles navales.
+Nulles difficultés, nuls malheurs, n'étaient capables de
+les décourager. Ils n'auraient pas fait certainement la
+paix dans les mêmes circonstances où nous venons de
+voir que les Carthaginois la demandèrent. Une seule
+campagne malheureuse les abat; plusieurs n'ébranlèrent
+point les Romains.</p>
+
+<p>Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de
+Rome et ceux de Carthage, les premiers l'emportant
+infiniment pour le courage. Parmi les chefs, Amilcar,
+surnommé Barca, fut sans contredit celui de tous qui se
+distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence.</p>
+
+<h3>GUERRE DE LIBYE, OU CONTRE<br>
+LES MERCENAIRES.</h3>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 65-89.</span>
+A la guerre que les Carthaginois soutinrent contre les
+Romains, en succéda<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a>
+<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a> immédiatement une autre bien
+<span class="pagenum"><a name="p255" id="p255">255</a></span>
+moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se
+fit dans le cœur même de l'état, et qui fut accompagnée
+d'une cruauté et d'une barbarie dont on a vu peu
+d'exemples: c'est celle que les Carthaginois eurent à
+soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi
+sous eux en Sicile, et qu'on appelle ordinairement la
+guerre d'Afrique ou de Libye. Elle ne dura que trois
+ans et demi, mais elle fut bien sanglante. Voici quelle
+en fut l'occasion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote256"
+name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256">
+(retour) </a> La même année que finit la première guerre punique.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 66.</span>
+Aussitôt après que le traité avec les Romains eut été
+conclu, Amilcar, ayant conduit dans Lilybée les troupes
+qui étaient à Éryx, déposa le commandement, et laissa
+à Giscon, gouverneur de la place, le soin de faire passer
+les troupes en Afrique. Celui-ci, comme s'il eût prévu
+ce qui devait arriver, ne les fit pas partir toutes ensemble,
+mais les envoya par petits corps et par bandes,
+afin que, les premiers venus étant payés de ce qui leur
+était dû pour leur solde, on pût les renvoyer chez eux
+avant l'arrivée des autres. Cette conduite marquait
+beaucoup de sagesse: mais à Carthage on n'en fit pas
+tant paraître. Comme l'état était épuisé par les dépenses
+d'une longue guerre et par la somme de près de trois
+millions qu'il avait fallu payer comptant aux Romains
+en signant le traité de paix, on ne se pressa pas de payer
+les troupes à mesure qu'elles arrivaient; mais on crut
+devoir attendre les autres, dans l'espérance d'obtenir
+d'elles, lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise
+d'une partie de la paie qui leur était due: et ce fut là
+une première faute.</p>
+
+<p>On voit ici le génie d'un état composé de négociants,
+qui connaissent tout le prix de l'argent, mais qui
+connaissent peu le mérite des services de gens de guerre,
+<span class="pagenum"><a name="p256" id="p256">256</a></span>
+qui marchandent le sang des troupes comme tout le
+reste, et qui vont toujours au bon marché. Dans une
+telle république, le besoin passé, nulle reconnaissance
+pour les secours qu'on a reçus.</p>
+
+<p>Ces soldats, qui entrèrent la plupart dans Carthage,
+étant accoutumés à une grande licence, causèrent beaucoup
+de désordre dans la ville: de sorte que, pour y
+remédier, on proposa à leurs chefs de les conduire tous
+dans une petite ville voisine nommée Sicca, en leur
+fournissant de quoi y subsister, jusqu'à ce que, le reste
+de leurs compagnons étant arrivé, on payât toutes les
+troupes, et qu'on les renvoyât: seconde faute.</p>
+
+<p>Une troisième fut de ne pas vouloir leur permettre
+de laisser à Carthage leurs bagages, leurs femmes et
+leurs enfants, comme ils le demandaient, et qui auraient
+été de leur part comme autant d'ôtages, mais de les
+forcer malgré eux de les emmener à Sicca.</p>
+
+<p>Quand ils y furent tous assemblés, comme ils avaient
+beaucoup de loisir, ils commencèrent à compter les
+paies qu'on leur devait, les faisant monter beaucoup
+plus haut qu'elles ne devaient aller. Ils y ajoutaient aussi
+les promesses magnifiques qu'on leur avait faites en
+différentes occasions, quand on les exhortait à faire leur
+devoir; et ils prétendaient les faire entrer en ligne de
+compte. Hannon, qui était alors gouverneur de l'Afrique,
+et qu'on leur avait envoyé, leur proposa, vu le
+mauvais état de la république et l'épuisement où elle se
+trouvait, de faire quelque remise sur ce qui leur était
+dû, et de se contenter qu'on leur en payât seulement
+une partie. Il est aisé de juger comment cette proposition
+fut reçue. Ce ne furent que plaintes, que murmures,
+que cris insolents et séditieux. Ces troupes étaient
+<span class="pagenum"><a name="p257" id="p257">257</a></span>
+composées de différentes nations, qui ne s'entendaient
+point les unes les autres, et à qui il n'était pas possible
+de faire entendre raison quand une fois elles étaient
+mutinées. Il y avait des Espagnols, des Gaulois, des
+Liguriens, des habitants des îles Baléares, des Grecs,
+la plupart transfuges ou esclaves, et sur-tout un fort
+grand nombre d'Africains. Transportés de colère, ils
+partent sur-le-champ, marchent vers Carthage, au
+nombre de plus de vingt mille, et vont camper à Tunis,
+qui n'était pas fort loin de la ville.</p>
+
+<p>Les Carthaginois reconnurent alors, mais trop tard,
+la faute qu'ils avaient faite. Il n'y eut point de bassesse
+où ils ne descendissent pour tâcher d'adoucir ces furieux,
+et point de perfidie que ceux-ci n'employassent pour
+tirer d'eux de l'argent. Quand on leur avait accordé un
+point, ils faisaient une nouvelle chicane et une nouvelle
+demande. La paie était-elle réglée, quoiqu'on l'eût
+portée au-delà des conventions, il fallait encore les dédommager
+des pertes qu'ils disaient avoir faites, soit
+par la mort de leurs chevaux, soit par le prix excessif
+du blé, qui leur avait coûté fort cher en certains temps,
+et leur donner les récompenses qu'on leur avait promises.
+Comme rien ne finissait, les Carthaginois les
+engagèrent avec assez de peine à s'en rapporter à l'avis
+de quelqu'un des généraux qui avaient commandé en
+Sicile. Ils choisirent Giscon, qui leur était fort agréable,
+et dont ils avaient toujours été contents. Il leur parla
+d'une manière douce et insinuante, les fit souvenir du
+longtemps qu'ils avaient servi sous les Carthaginois,
+des sommes considérables qu'ils en avaient reçues, et
+leur accorda presque toutes leurs demandes.</p>
+
+<p>On était près de conclure le traité, lorsque deux
+<span class="pagenum"><a name="p258" id="p258">258</a></span>
+séditieux remplirent de tumulte tout le camp. L'un
+était Spendius, de Capoue<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a>
+<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>, qui avait été esclave à
+Rome, et était passé chez les ennemis. Il était d'une
+grande taille, et d'une hardiesse encore plus grande. La
+crainte qu'il avait de retomber entre les mains de son
+maître, qui n'aurait pas manqué de le faire pendre,
+comme c'était la coutume, le porta à rompre l'accord.
+Il était soutenu d'un second, nommé Mathos<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a>
+<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>, qui
+avait beaucoup contribué d'abord à faire soulever les
+troupes. Ils représentèrent aux Africains que, dès que
+leurs compagnons seraient retournés chez eux, se
+trouvant seuls dans leur pays, ils deviendraient les
+victimes de la colère des Carthaginois, qui se vengeraient
+sur eux de la révolte commune. Il n'en fallut pas
+davantage pour les faire entrer en fureur: ils choisirent
+pour chefs Spendius et Mathos. Quiconque entreprenait
+de leur faire des remontrances était mis à mort.
+Ils courent à la tente de Giscon, pillent l'argent destiné
+pour le paiement des troupes, l'entraînent lui-même en
+prison avec tous ceux de sa suite, après les avoir
+traités avec la dernière indignité. Toutes les villes
+d'Afrique, à qui ils avaient envoyé des députés pour les
+exhorter à se mettre en liberté, se rangèrent de leur
+parti, excepté deux seulement, Utique et Hippacra<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a>
+<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>,
+dont sur-le-champ ils formèrent le siége.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote257"
+name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257">
+(retour) </a> Polybe dit simplement qu'il était
+Campanien, Καµπανός. Rollin a-t-il
+confondu ce mot avec Καπυανός,
+qui signifie <i>de Capoue</i>?--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote258"
+name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258">
+(retour) </a> Africain, né libre (Polyb.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote259"
+name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259">
+(retour) </a> Le nom de <i>Hippacra</i>, Ίππάκρα,
+est formé par élision de Ἲππου ἄκρα,
+<i>cap du cheval</i>. C'est le nom ancien
+de <i>Hippo-Diarrhytos</i> ou <i>Zarytos</i>,
+appelée aussi <i>Hippône</i>, ville au N.O.
+de Carthage, sur l'emplacement actuel
+de <i>Bona</i> (SCHWEIGH. <i>ad Appian.</i>
+t. III, p. 480).--L.</blockquote>
+
+<p>Jamais Carthage ne s'était vue dans un si grand
+danger. Les Carthaginois tiraient leur subsistance
+<span class="pagenum"><a name="p259" id="p259">259</a></span>
+chacun en particulier du revenu de leurs terres, et les
+dépenses publiques des tributs que payait l'Afrique. Or
+tout cela leur manquait en même temps, et se tournait
+même contre eux. Ils se trouvaient sans armes, sans
+troupes ni de terre ni de mer, sans aucun des préparatifs
+nécessaires, soit pour soutenir un siége, soit pour
+équiper une flotte, et, ce qui mettait le comble à leur
+malheur, sans aucune espérance de secours étranger de
+la part de leurs amis ou de leurs alliés.</p>
+
+<p>Ils pouvaient en un certain sens s'imputer à eux-mêmes
+l'abandonnement où ils se voyaient réduits. Pendant la
+guerre précédente, ils avaient traité avec une extrême
+dureté les peuples d'Afrique, exigeant d'eux des tributs
+excessifs, ne faisant aucun quartier aux plus pauvres
+et aux plus misérables, témoignant beaucoup d'estime,
+non pour ceux des gouverneurs qui traitaient avec le
+plus de douceur les peuples, mais pour ceux qui en
+tiraient de plus grosses sommes; et tel avait été Hannon.
+Aussi ne fallut-il pas beaucoup d'efforts pour porter les
+Africains à la révolte. Au premier signal elle éclata, et
+en un moment devint générale. Les femmes, qui souvent
+avaient eu la douleur de voir emmener en prison
+leurs maris et leurs pères faute de paiement, étaient
+les plus animées, et elles se dépouillèrent avec joie de
+tous leurs ornements pour fournir aux frais de la guerre;
+de sorte que les chefs de la sédition, après avoir payé
+aux soldats tout ce qu'ils leur avaient promis, se trouvèrent
+encore dans l'abondance: grand exemple, dit
+Polybe, de la manière dont il faut traiter les peuples,
+en ne songeant pas seulement au présent, mais en prévoyant
+l'avenir.</p>
+
+<p>Dans quelque détresse que fussent alors les Carthaginois,
+<span class="pagenum"><a name="p260" id="p260">260</a></span>
+ils ne perdirent pas courage, et firent des efforts
+extraordinaires. Le commandement de l'armée fut donné
+à Hannon.</p>
+
+<p>On leva des troupes de terre et de mer, de pied et
+de cheval; on fit prendre les armes à tous les citoyens
+capables de les porter; on fit venir de tous côtés des
+mercenaires; on équipa tout ce qui restait de vaisseaux
+à la république.</p>
+
+<p>Les séditieux, de leur côté, ne montraient pas moins
+d'ardeur. Nous avons déjà dit qu'ils avaient formé le siége
+des deux seules places qui avaient refusé de se joindre
+à eux. Leur armée s'était grossie jusqu'au nombre de
+soixante-dix mille hommes. Après en avoir fait des détachements
+pour ces deux siéges, ils établirent leur
+camp à Tunis, et jetaient la terreur, approchant fréquemment
+de ses murs, soit le jour, soit la nuit.</p>
+
+<p>Hannon s'était avancé au secours d'Utique, et y avait
+remporté un avantage considérable, qui aurait pu être
+décisif, s'il en avait su profiter; mais, étant entré dans
+la ville, et ne songeant qu'à s'y divertir, les mercenaires,
+qui s'étaient retirés sur une hauteur voisine couverte de
+bois, ayant appris ce qui se passait, survinrent tout d'un
+coup, trouvèrent les soldats débandés de côté et d'autre,
+prirent et pillèrent le camp, et profitèrent de tout ce
+qu'on avait apporté de Carthage pour le secours des
+assiégés. Ce ne fut pas la seule faute qu'il commit: et,
+dans de telles conjonctures, les choses sont bien plus
+funestes. On mit donc à sa place Amilcar, surnommé
+<i>Barca</i>. Il répondit à l'idée qu'on avait conçue de lui,
+et commença par faire lever aux séditieux le siége
+d'Utique; puis il s'avança contre l'armée qui était près
+de Carthage, en défit une partie, et s'empara de presque
+<span class="pagenum"><a name="p261" id="p261">261</a></span>
+tous les postes avantageux qu'elle occupait. Ces heureux
+succès ranimèrent le courage des Carthaginois.</p>
+
+<p>L'arrivée d'un jeune seigneur numide, nommé Naravase,
+qui, par estime pour la personne et le mérite
+de Barca, vint se joindre à lui avec deux mille Numides,
+lui fut d'un grand secours. Encouragé par ce renfort,
+il attaqua les séditieux, qui le tenaient resserré dans un
+vallon, en tua dix mille, et en fit quatre mille prisonniers.
+Le jeune Numide se distingua fort dans ce combat.
+Barca reçut dans ses troupes ceux des prisonniers qui
+voulurent s'y enrôler, et laissa aux autres la liberté
+d'aller où ils voudraient, à condition qu'ils ne porteraient
+jamais les armes contre les Carthaginois, faute
+de quoi, s'ils étaient jamais pris, ils seraient punis du
+dernier supplice. Cette conduite fait voir la sagesse de
+ce général: il jugea que cet expédient était plus utile
+qu'une sévérité outrée. En effet, lorsqu'il s'agit d'une
+multitude mutinée, dont la plupart ont été entraînés
+par les plus échauffés, ou arrêtés par la crainte des plus
+furieux, la clémence réussit presque toujours.</p>
+
+<p>Spendius, le chef des révoltés, craignit que cette
+douceur affectée de Barca ne lui fît perdre beaucoup
+de ses gens; il crut donc devoir, par quelque coup éclatant,
+leur ôter toute pensée et toute espérance de rentrer
+en grâce avec l'ennemi. Dans cette vue, après leur
+avoir lu des lettres supposées, où on lui donnait avis
+d'une trahison secrète concertée entre quelques-uns
+de leurs camarades et Giscon, pour le sauver de la
+prison où il était retenu depuis assez de temps, il leur
+fit prendre la barbare résolution de le massacrer lui et
+tous les autres prisonniers; et quiconque osait proposer
+seulement un parti plus doux était sur-le-champ immolé
+<span class="pagenum"><a name="p262" id="p262">262</a></span>
+à leur fureur. On tire donc de la prison ce chef infortuné,
+avec sept cents prisonniers qui y étaient enfermés
+avec lui, et on les fait venir à la tête du camp. Giscon
+est exécuté le premier, et tous les autres de suite. On
+leur coupe les mains, on leur brise les cuisses, on les
+enfouit tout vivants dans une fosse. Les Carthaginois
+envoyèrent demander leurs corps pour leur rendre les
+derniers devoirs: on les leur refusa, et on leur déclara
+que, si désormais, on envoyait encore quelque héraut
+ou quelque député, il souffrirait le même supplice. En
+effet, sur-le-champ il fut arrêté, par un consentement
+général, que tout Carthaginois qui tomberait entre
+leurs mains serait traité de la sorte; et, pour les alliés,
+qu'ils seraient renvoyés après qu'on leur aurait coupé les
+mains: et cela fut ponctuellement exécuté dans la suite.</p>
+
+<p>Dans le temps que les Carthaginois commençaient,
+ce semble, à respirer, plusieurs accidents fâcheux les
+replongèrent dans un nouveau danger. La division se
+mit parmi leurs chefs; une tempête fit périr les vivres
+qu'on leur apportait par mer, et dont ils avaient un
+extrême besoin. Mais ce qui leur fut le plus sensible,
+fut la défection subite des deux seules villes qui leur
+étaient demeurées fidèles, et qui, dans tous les temps,
+avaient eu un attachement inviolable à la république:
+c'étaient Utique et Hippacra. Ces villes tout d'un coup,
+sans aucune raison, sans même aucun prétexte, passèrent
+du côté des révoltés, et, transportées comme
+eux de fureur et de rage, commencèrent par égorger
+le commandant et la garnison qui étaient venus à leur
+secours, et portèrent l'inhumanité jusqu'à refuser leurs
+corps morts aux Carthaginois qui les redemandaient.</p>
+
+<p>Les séditieux, animés par ces heureux succès, allèrent
+<span class="pagenum"><a name="p263" id="p263">263</a></span>
+mettre le siége devant Carthage; mais ils furent
+bientôt obligés de le lever: ils ne laissèrent pas de continuer
+la guerre. Ayant ramassé toutes leurs troupes et
+celles de leurs alliés, au nombre de plus de cinquante
+mille hommes, ils côtoyaient l'armée d'Amilcar, observant
+de se tenir toujours sur les hauteurs et d'éviter les
+plaines, où l'ennemi avait trop d'avantage à cause de
+sa cavalerie et des éléphants. Amilcar, plus habile
+qu'eux dans le métier de la guerre, ne leur donnait
+aucune prise sur lui, profitait de toutes leurs fautes,
+leur enlevait souvent des quartiers, pour peu que leurs
+gens s'écartassent, et les harcelait en mille manières;
+et tous ceux qui tombaient entre ses mains étaient exposés
+aux bêtes. Enfin il les surprit lorsqu'ils s'y attendaient
+le moins, et les enferma dans un poste d'où il
+leur fut impossible de se retirer. N'osant hasarder le
+combat, et ne pouvant pas prendre la fuite, ils se mirent
+à fortifier leur camp, et à l'environner de fossés et de
+retranchements. Mais un ennemi intérieur et bien plus
+formidable les pressait vivement: c'était la faim, qui
+fut telle, qu'ils en vinrent à se manger les uns les autres;
+la divine providence, dit Polybe, vengeant ainsi la barbare
+inhumanité dont ils avaient usé à l'égard des autres.
+Aucune ressource ne leur restait. Ils savaient à quels
+supplices ils étaient destinés, s'ils tombaient vifs entre
+les mains de l'ennemi. Après les cruautés qu'ils avaient
+commises, il ne leur venait pas même dans l'esprit de
+parler de paix et d'accommodement. Ils avaient envoyé
+vers leurs troupes qui étaient restées à Tunis, pour demander
+du secours, mais inutilement. La famine cependant
+augmentait tous les jours: ils avaient commencé
+par manger les prisonniers, puis les esclaves; enfin, il
+<span class="pagenum"><a name="p264" id="p264">264</a></span>
+ne leur restait plus que leurs concitoyens. Alors les
+chefs, ne pouvant plus soutenir les plaintes et les cris
+de la multitude qui menaçait de les égorger, s'ils ne se
+rendaient, allèrent eux-mêmes trouver Amilcar, dont
+ils avaient obtenu un sauf-conduit. Les conditions du
+traité furent que les Carthaginois prendraient à leur
+choix dix personnes parmi les révoltés, pour les traiter
+comme il leur plairait, et que les autres seraient renvoyés
+chacun avec un seul habit. Quand le traité fut
+signé, ces chefs eux-mêmes furent arrêtés, et demeurèrent
+entre les mains des Carthaginois, qui montrèrent
+clairement dans cette occasion qu'ils ne se piquaient pas
+beaucoup de bonne foi. Les révoltés, ayant appris qu'on
+avait arrêté leurs chefs, ne sachant rien de la convention
+qu'on avait faite, et soupçonnant qu'on les avait
+trahis, prirent les armes: mais Amilcar les ayant enveloppés
+de toutes parts, et ayant fait avancer contre
+eux les éléphants, ils furent tous écrasés ou égorgés au
+nombre de plus de quarante mille.</p>
+
+<p>L'effet de cette victoire fut la réduction de presque
+toutes les villes d'Afrique, qui rentrèrent aussitôt dans
+leur devoir. Amilcar, sans perdre de temps, marcha
+contre Tunis, qui, depuis le commencement de la
+guerre, avait servi de retraite aux révoltés, et avait été
+leur place d'armes. Il l'environna d'un côté, pendant
+qu'Annibal, qui commandait avec lui, l'assiégeait de
+l'autre: puis, s'approchant des murs, et faisant élever
+des potences, il y attacha et fit mourir Spendius, chef
+des révoltés, et ceux qu'on avait arrêtés avec lui.
+Mathos, l'autre chef, qui commandait dans la place,
+vit par là ce qui lui était préparé, et il en devint encore
+plus attentif à se bien défendre. S'apercevant
+<span class="pagenum"><a name="p265" id="p265">265</a></span>
+qu'Annibal, comme sûr de la victoire, agissait en tout
+fort négligemment, il fait une sortie, attaque ses retranchements,
+tue un grand nombre de Carthaginois,
+en fait plusieurs prisonniers, et entre autres Annibal
+leur chef, et se rend maître de tout le bagage: puis,
+détachant de la potence Spendius, il fait mettre à sa
+place Annibal, après lui avoir fait souffrir des tourments
+inouïs, et immole autour du corps de l'autre
+trente des plus considérables citoyens de Carthage,
+comme autant de victimes de sa vengeance. Il semble
+qu'entre les deux partis il y avait une espèce de défi à
+qui ferait paraître plus de cruauté.</p>
+
+<p>Barca, qui pour-lors était éloigné de son camp,
+n'avait appris que fort tard le danger de son collègue;
+et d'ailleurs il était hors d'état de courir promptement
+à son secours, parce que le chemin qui séparait les
+deux camps était impraticable. Ce fâcheux accident
+causa une grande consternation dans Carthage. On a
+pu remarquer, dans tout le cours de cette guerre, une
+alternative continuelle de prospérités et d'adversités,
+de confiance et d'alarme, de joie et de douleur: tant
+les événements, de part et d'autre, ont été variés et
+peu constants.</p>
+
+<p>On crut dans Carthage devoir faire un dernier effort;
+on arma tout ce qui restait de jeunesse capable
+de servir. On envoya Hannon pour collègue à Amilcar,
+et on députa en même temps trente sénateurs pour
+conjurer, au nom de la république, ces deux chefs,
+qui jusque-là avaient été brouillés ensemble, d'oublier
+les querelles passées, et de sacrifier leurs ressentiments
+au bien de l'état. Ils le firent sur-le-champ, s'embrassèrent
+<span class="pagenum"><a name="p266" id="p266">266</a></span>
+mutuellement, et se réconcilièrent sincèrement
+et de bonne foi.</p>
+
+<p>Depuis ce temps-là tout réussit du côté des Carthaginois;
+et Mathos, qui, dans toutes les entreprises
+qu'il avait tentées, avait toujours eu du dessous, crut
+enfin devoir hasarder une bataille: c'est ce qu'on souhaitait
+le plus. De part et d'autre chacun exhorta ses
+troupes comme pour une action qui allait décider pour
+toujours de leur sort: on en vint aux mains. La victoire
+ne fut pas long-temps disputée; les révoltés cédèrent
+bientôt. Presque tous les Africains furent tués:
+le reste se rendit. Mathos fut pris en vie et conduit à
+Carthage. Toute l'Afrique aussitôt rentra dans l'obéissance,
+excepté les deux villes perfides qui s'étaient
+révoltées en dernier lieu; mais elles furent bientôt
+obligées de se rendre à discrétion.</p>
+
+<p>Alors l'armée victorieuse revint à Carthage, et y fut
+reçue avec les cris de joie et les applaudissements de
+toute la ville. Mathos et les siens, après avoir servi
+d'ornement au triomphe, furent menés au supplice, et
+terminèrent, par une mort également honteuse et douloureuse,
+une vie souillée par les trahisons les plus
+noires et par les cruautés les plus barbares. Ainsi finit
+la guerre contre les mercenaires, après avoir duré trois
+ans et quatre mois. Elle fournit, dit Polybe, une
+grande instruction à tous les peuples, et leur apprend
+à ne pas employer dans les armées un plus grand
+nombre d'étrangers que de citoyens, et à ne pas se
+reposer de la défense de l'état sur des troupes qui n'y
+sont attachées ni par l'affection ni par l'intérêt.</p>
+
+<p>J'ai différé exprès jusqu'ici à parler de ce qui se
+<span class="pagenum"><a name="p267" id="p267">267</a></span>
+passa en Sardaigne dans le même temps, et qui fut
+comme une dépendance et une suite de la guerre que
+les Carthaginois soutinrent en Afrique contre les mercenaires.
+On y vit les mêmes secousses de révolte et
+les mêmes excès de cruauté, comme si un vent de discorde
+et de fureur eût soufflé d'Afrique en Sardaigne.</p>
+
+<p>Dès qu'on y apprit ce qu'avaient fait Spendius et
+Mathos, les mercenaires qui étaient dans cette île secouèrent,
+à leur exemple, le joug de l'obéissance. Ils
+commencèrent par égorger Bostar, leur commandant,
+et tout ce qu'il y avait de Carthaginois avec lui. On
+avait envoyé à sa place un autre général: toutes les
+troupes qu'il avait amenées se rangèrent du côté des
+séditieux, le mirent lui-même en croix; et dans toute
+l'étendue de l'île on fit main-basse sur les Carthaginois,
+en leur faisant souffrir des tourments inouïs. Ayant attaqué
+toutes les places l'une après l'autre, ils se rendirent
+en peu de temps maîtres de tout le pays: mais, la division
+s'étant mise entre eux et les habitants de l'île,
+les mercenaires en furent entièrement chassés, et se
+réfugièrent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois
+perdirent la Sardaigne, île d'une grande importance
+par son étendue, par sa fertilité, et par le grand
+nombre de ses habitants.</p>
+
+<p>Les Romains, depuis leur traité avec les Carthaginois,
+s'étaient toujours conduits à leur égard avec
+beaucoup de justice et de modération. Une querelle
+passagère au sujet de quelques marchands romains
+qu'on avait arrêtés à Carthage, parce qu'ils portaient
+des vivres aux ennemis, les avait brouillés; mais les
+Carthaginois, à la première demande, leur ayant renvoyé
+leurs citoyens, les Romains, qui se piquaient en
+<span class="pagenum"><a name="p268" id="p268">268</a></span>
+tout de générosité et de justice, leur avaient rendu
+leur première amitié, les avaient servis en tout ce qui
+dépendait d'eux, avaient défendu à leurs marchands
+de porter des vivres ailleurs que chez les Carthaginois,
+et avaient même refusé pour-lors de prêter l'oreille
+aux propositions que leur faisaient les révoltés de Sardaigne,
+qui les invitaient à venir s'emparer de l'île.</p>
+
+<p>Mais dans la suite ils ne furent pas si délicats; et il
+serait difficile d'appliquer ici le témoignage avantageux
+que César rend à leur bonne foi dans Salluste. «<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a>
+<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>Quoique
+dans toutes les guerres d'Afrique, dit-il, les Carthaginois
+eussent fait quantité d'actions de mauvaise
+foi pendant la paix et pendant la trève, les Romains
+n'en usèrent jamais de la sorte à leur égard, plus
+attentifs à ce qu'exigeait d'eux leur gloire qu'à ce que
+la justice leur permettait contre leurs ennemis.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote260"
+name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260">
+(retour) </a> «Bellis punicis omnibus, quum
+sæpè Carthaginienses et in pace et
+per inducias multa nefanda facinora
+fecissent, nunquam ipsi per occasionem
+talia fecère: magis quod se
+dignum foret, quam quod in illos
+jure fieri posset, quærebant.» (SALLUST,
+<i>in bello Catilin</i>.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3767
+CARTH. 609.
+ROM. 511.
+AV. J.C. 237.</span>
+Les mercenaires, qui s'étaient retirés, comme nous
+l'avons dit, en Italie, déterminèrent enfin les Romains
+à passer dans la Sardaigne pour s'en rendre maîtres.
+Les Carthaginois l'apprirent avec douleur, prétendant
+que la Sardaigne leur appartenait à bien plus juste
+titre qu'aux Romains. Ils se mirent donc en état de
+tirer une prompte et juste vengeance de ceux qui
+avaient fait soulever l'île contre eux: mais les Romains,
+sous prétexte que ces préparatifs se faisaient contre
+eux, et non contre les peuples de Sardaigne, leur déclarèrent
+la guerre. Les Carthaginois, épuisés en
+toutes manières, et qui, à peine, commençaient à respirer,
+<span class="pagenum"><a name="p269" id="p269">269</a></span>
+n'étaient point en état de la soutenir. Il fallut
+donc s'accommoder au temps, et céder au plus fort. On
+fit un nouveau traité, par lequel ils abandonnaient la <span class="side"> Polyb. l. III,
+cap. 1, 27,
+§ 7.</span>
+Sardaigne aux Romains, et s'obligeaient à leur payer
+de nouveau douze cents talents<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a>
+<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>, pour se rédimer de
+la guerre qu'on voulait leur faire; et c'est cette injustice
+de la part des Romains qui fut la véritable cause
+de la seconde guerre punique, comme nous le dirons
+dans la suite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote261"
+name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261">
+(retour) </a> Douze cent mille écus. = 6,600,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<h3>SECONDE GUERRE PUNIQUE.</h3>
+
+<p>La seconde guerre punique que j'entreprends de
+traiter est une des plus mémorables dont il soit parlé
+dans l'histoire, et des plus dignes de l'attention d'un
+lecteur curieux, soit par la hardiesse des entreprises, <span class="side"> Liv lib. 21
+n. 1.</span>
+et par la sagesse des mesures dans l'exécution; soit par
+l'opiniâtreté des efforts des deux peuples rivaux, et par
+la promptitude des ressources dans leurs plus grands
+revers; soit par la variété des événements inopinés, et
+par l'incertitude de l'issue d'une longue et cruelle guerre;
+soit enfin par la réunion des plus beaux modèles en
+tout genre de mérite, et des leçons les plus instructives
+que puisse donner l'histoire, tant pour la guerre que
+pour la politique et l'art de gouverner. Jamais villes ou
+nations plus puissantes, ou du moins plus belliqueuses,
+ne combattirent ensemble; et jamais celles dont il s'agit
+ici ne s'étaient vues dans un plus haut degré de puissance
+et de gloire. Rome et Carthage étaient alors,
+sans contredit, les deux premières villes du monde.
+Ayant déjà mesuré leurs forces dans la première guerre
+<span class="pagenum"><a name="p270" id="p270">270</a></span>
+punique, et fait essai de leur habileté dans l'art de
+combattre, elles se connaissaient parfaitement de part
+et d'autre. Dans cette seconde guerre, le sort des armes
+fut tellement balancé, et les succès si mêlés de vicissitudes
+et de variétés, que le parti qui triompha fut
+celui qui s'était trouvé le plus près du danger de périr.
+Quelque grandes que fussent les forces des deux
+peuples, on peut presque dire que leur haine mutuelle
+l'était encore plus: les Romains, d'un côté, ne pouvant
+voir sans indignation que les vaincus osassent les attaquer;
+et les Carthaginois, de l'autre, étant irrités à
+l'excès de la manière également dure et avare dont ils
+prétendaient que le vainqueur en avait usé à leur égard.</p>
+
+<p>Le plan que je me suis proposé ne me permet pas
+d'entrer dans un détail exact de cette guerre, qui eut
+pour théâtre l'Italie, la Sicile, l'Espagne, l'Afrique,
+et qui a plus de rapport encore à l'histoire romaine
+qu'à celle que je traite ici. Je m'arrêterai donc principalement
+à ce qui regarde les Carthaginois, et je m'appliquerai
+sur-tout à faire connaître, autant qu'il me
+sera possible, le génie et le caractère d'Annibal, le
+plus grand homme de guerre qui ait peut-être jamais
+été chez les anciens.</p>
+
+<p class="mid"><i>Causes éloignées et prochaines de la seconde<br>
+guerre punique.</i></p>
+
+<p>Avant que de parler de la déclaration de la guerre
+entre les Romains et les Carthaginois, je crois devoir
+en exposer les véritables causes, et marquer comment
+cette rupture entre les deux peuples se prépara de loin.</p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 3,
+p. 162-168.</span>
+Ce serait se tromper grossièrement, dit Polybe, que
+<span class="pagenum"><a name="p271" id="p271">271</a></span>
+de regarder la prise de Sagonte par Annibal comme la
+véritable cause de la seconde guerre punique. Le regret
+qu'eurent les Carthaginois d'avoir cédé trop facilement
+la Sicile par le traité qui termina la première guerre
+punique; l'injustice et la violence des Romains, qui profitèrent
+des troubles excités dans l'Afrique pour enlever
+encore la Sardaigne aux Carthaginois, et pour leur
+imposer un nouveau tribut; les heureux succès et les
+conquêtes de ces derniers dans l'Espagne: voilà qu'elles
+furent les véritables causes de la rupture du traité<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a>
+<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>,
+comme Tite-Live, suivant en cela le plan de Polybe,
+l'insinue en peu de mots dès le commencement de son
+histoire de la seconde guerre punique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote262"
+name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262">
+(retour) </a> «Angebant ingentis spiritûs
+virum Sicilia Sardiniaque amissæ:
+nam et Siciliam nimis celeri desperatione
+rerum concessam; et Sardiniam
+inter motum Africæ fraude
+Romanorum, stipendio etiam superimposito,
+interceptam.» (LIV. lib.
+21, n. 1.)</blockquote>
+
+<p>En effet Amilcar, surnommé <i>Barca</i>, souffrait avec
+peine le dernier traité que le malheur des temps avait
+obligé les Carthaginois d'accepter; et il songea à prendre
+de loin de justes mesures pour se mettre en état de le
+rompre à la première occasion favorable.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 2,
+pag. 90.</span>
+Dès que les troubles d'Afrique furent apaisés, il fut
+chargé d'une expédition contre les Numides; et, après
+y avoir donné de nouvelles preuves de son habileté et
+de son courage, il mérita qu'on lui confiât le commandement
+de l'armée qui devait agir en Espagne. Annibal,
+son fils, qui n'avait alors que neuf ans, demanda avec
+empressement de l'y suivre, et employa pour cela les
+caresses ordinaires à cet âge, langage puissant sur l'esprit
+d'un père qui aimait tendrement son fils. <span class="side"> Id. lib. 3.
+pag. 167.
+Liv. lib. 21,
+n. 1.</span> Amilcar
+ne put donc lui refuser cette grâce; et, après lui avoir
+<span class="pagenum"><a name="p272" id="p272">272</a></span>
+fait prêter serment sur les autels qu'il se déclarerait
+l'ennemi des Romains dès qu'il le pourrait, il l'emmena
+avec lui.</p>
+
+<p>Amilcar avait toutes les qualités d'un grand général,
+joignant des manières douces et insinuantes à un courage
+invincible et à une prudence consommée. Il soumit
+en peu de temps la plupart des peuples d'Espagne,
+soit par la force des armes, soit par les charmes de sa
+douceur; et, après y avoir commandé pendant neuf
+ans, il fit une fin digne de lui, en mourant glorieusement
+dans une bataille<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a>
+<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a> pour le service de sa patrie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote263"
+name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263">
+(retour) </a> Contre les Vectons, peuple d'Espagne (NEPOS, <i>in Hamilc.</i> c. IV,
+§ 2).--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 2,
+pag. 101.
+AN. M. 3776
+ROM. 520.</span>
+Les Carthaginois nommèrent à sa place Adrusbal,
+son gendre. Celui-ci, pour s'assurer du pays, bâtit une
+ville, que l'avantage de sa situation, la commodité de
+ses ports, ses fortifications, l'abondance de ses richesses
+procurée par la facilité du commerce, rendirent une
+des plus considérables villes du monde: il l'appela
+Carthage-la-Neuve, et nous l'appelons aujourd'hui
+Carthagène.</p>
+
+<p>A toutes les démarches de ces deux grands généraux,
+il était aisé de voir qu'ils avaient en tête un grand dessein
+qu'ils ne perdaient point de vue, et pour l'exécution
+duquel ils préparaient tout de loin. Les Romains
+s'en aperçurent bien, et ils se reprochèrent à eux-mêmes
+la lenteur et l'engourdissement qui les avaient tenus
+comme endormis pendant que l'ennemi faisait en Espagne
+de rapides progrès, qui pourraient un jour
+tourner contre eux. L'attaquer de force, et lui arracher
+ses conquêtes, aurait bien été de leur goût; mais la
+crainte d'un autre ennemi non moins formidable, qu'ils
+<span class="pagenum"><a name="p273" id="p273">273</a></span>
+appréhendaient de voir au premier jour à leurs portes
+(c'étaient les Gaulois), ne leur permettait pas d'éclater.
+Ils employèrent donc la voie des négociations, et conclurent
+un traité avec Asdrubal, dans lequel, sans
+s'expliquer sur le reste de l'Espagne, on se contentait
+de marquer que les Carthaginois ne pourraient point
+s'avancer au-delà de l'Èbre.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 2,
+pag. 123.
+Liv. lib. 21,
+n. 2.</span>
+Asdrubal cependant poussait toujours ses conquêtes,
+mais en se tenant dans les bornes dont on était convenu;
+et, s'attachant à gagner les principaux du pays
+par ses manières honnêtes et engageantes, il avançait
+encore plus les affaires de Carthage par la voie de la
+persuasion que par celle de la force ouverte. Mais malheureusement,
+après avoir gouverné l'Espagne pendant
+huit ans, il fut tué en trahison par un Gaulois, qui se
+vengea ainsi de quelque mécontentement particulier
+qu'il en avait reçu.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 21,
+n. 3 et 4.
+AN. M. 3783
+ROM. 530.</span>
+Trois ans avant sa mort, il avait écrit à Carthage
+pour demander qu'on lui envoyât Annibal, qui était
+alors âgé de vingt-deux ans. La chose souffrit quelque
+difficulté. Le sénat était partagé par deux puissantes
+factions, qui, dès le temps d'Amilcar, avaient déjà
+commencé à suivre des vues opposées dans la conduite
+des affaires de l'état. L'une avait pour chef Hannon, à
+qui sa naissance, son mérite et son zèle pour le bien de
+l'état, donnaient une grande autorité dans les délibérations
+publiques; et elle était d'avis en toute occasion de
+préférer une paix sûre, et qui conservait toutes les conquêtes
+d'Espagne, aux événements incertains d'une
+guerre onéreuse, qu'elle prévoyait devoir un jour se
+terminer par la ruine de la patrie. L'autre faction, qu'on
+appelait la faction <i>Barcine</i>, parce qu'elle soutenait les
+<span class="pagenum"><a name="p274" id="p274">274</a></span>
+intérêts de Barca et de ceux de sa famille, avait ajouté
+à l'ancien crédit qu'elle avait dans la ville la réputation
+que les exploits signalés d'Amilcar et d'Asdrubal lui
+avaient donnée, et elle était ouvertement déclarée pour
+la guerre. Quand il s'agit donc de délibérer dans le
+sénat sur la demande d'Asdrubal, Hannon représenta
+qu'il était dangereux d'envoyer de si bonne heure à
+l'armée un jeune homme qui avait déjà toute la fierté
+et le caractère impérieux de son père, et qui, par cette
+raison, avait un besoin particulier d'être retenu longtemps
+sous les yeux des magistrats et sous le pouvoir
+des lois, pour apprendre à obéir, et à ne pas se croire
+supérieur à tous les autres. Il finit en disant qu'il
+craignait que cette étincelle, qui commençait à s'allumer,
+n'excitât un jour un grand incendie. Ses remontrances
+furent vaines; la faction Barcine l'emporta, et
+Annibal partit pour l'Espagne.</p>
+
+<p>Dès qu'il y fut arrivé, il attira sur lui les regards de
+toute l'armée, et l'on crut voir revivre en lui Amilcar
+son père. C'était le même feu dans les yeux, la même
+vigueur martiale dans l'air du visage, les mêmes traits
+et les mêmes manières; mais ses qualités personnelles le
+firent encore plus estimer. Il ne lui manquait presque
+rien de ce qui forme les grands hommes: patience invincible
+dans le travail, sobriété étonnante dans le vivre,
+courage intrépide dans les plus grands dangers, présence
+d'esprit admirable dans le feu même de l'action, et, ce
+qui est surprenant, un génie souple, également propre
+à obéir et à commander; en sorte qu'on ne pouvait dire
+de qui il était plus aimé, des troupes ou du général:
+il servit trois campagnes sous Asdrubal.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 168-169.</span>
+Quand celui-ci fut mort, les suffrages de l'armée et
+<span class="pagenum"><a name="p275" id="p275">275</a></span>
+<span class="side"> Liv. lib. 21,
+n. 3-5.
+AN. M. 3784
+CARTH. 626.
+ROM. 528.</span>
+ceux du peuple se réunirent pour mettre Annibal à sa
+place. Je ne sais même si pour-lors, ou environ dans ce
+temps, la république, pour lui donner plus de crédit
+et d'autorité, ne le nomma pas suffète, qui était la première
+dignité de l'état, et que l'on conférait quelquefois
+aux généraux. C'est Cornélius Népos qui nous apprend<span class="side"> In vita
+Annib. c. 7.</span>
+cette particularité, lorsque, parlant de la préture qui
+fut donnée au même Annibal après son retour à Carthage,
+et la conclusion de la paix, il dit que ce fut vingt-deux
+ans depuis qu'il avait été nommé roi: «<i>Hic, ut
+rediit, prætor factus est, postquàm rex fuerat anno
+secundo et vigesimo.</i>»</p>
+
+<p>Dès le moment qu'il eut été nommé général, comme
+si l'Italie lui fût échue en partage, et qu'il fût déjà chargé
+de porter la guerre contre Rome, il tourna secrètement
+toutes ses vues de ce côté-là, et ne perdit point de temps,
+pour n'être point prévenu par la mort comme l'avaient
+été son père et son beau-frère. Il prit en Espagne plusieurs
+villes de force, et subjugua plusieurs peuples; et, quoique
+l'armée ennemie, composée de plus de cent mille hommes,
+passât de beaucoup la sienne, il sut choisir si bien son
+temps et ses postes, qu'il la défit et la mit en déroute.
+Après cette victoire, rien ne lui résista. Cependant il
+ne toucha point encore à Sagonte<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a>
+<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>, évitant avec soin
+de donner aux Romains aucune occasion de lui déclarer
+la guerre avant qu'il eût pris toutes les mesures qu'il
+<span class="pagenum"><a name="p276" id="p276">276</a></span>
+jugeait nécessaires pour une si grande entreprise: et
+en cela il suivait le conseil que lui avait donné son père.
+Il s'appliqua sur-tout<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a>
+<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a> à gagner le cœur des citoyens et <span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 170-173.
+Liv. lib. 21,
+n. 6-15.</span>
+des alliés, et à s'attirer leur confiance en leur faisant
+part avec largesse du butin qu'il prenait sur l'ennemi,
+en leur payant exactement tout ce qui leur était dû de
+leur solde pour le passé: précaution sage, et qui ne
+manque jamais de produire son effet dans le temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote264"
+name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264">
+(retour) </a> Cette ville était située en-deçà
+de l'Èbre, par rapport aux Carthaginois,
+assez près de l'embouchure
+de cette rivière, dans le pays où il
+était permis aux Carthaginois de
+porter leurs armes; mais Sagonte,
+comme alliée des Romains, était, en
+vertu de ce titre, exceptée par le traité.
+
+<p>= La ville de Sagonte, à 25 lieues
+au S. de l'embouchure de l'Èbre, est
+appelée en latin <i>Saguntum</i>, en grec
+Ζάκανθα, nom dans lequel se conserve
+presque intact celui de Ζάκυνθος,
+<i>Zacynthe</i>, dont cette ville était
+une colonie.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote265"
+name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265">
+(retour) </a> «Ibi largè partiendo prædam,
+stipendia præterita cum fide exsolvendo,
+cunctos civium sociorumque
+animos in se firmavit.» (LIV. lib.
+21, n. 5.)</blockquote>
+
+<p>Les Sagontins, de leur côté, sentant bien le danger
+dont ils étaient menacés, firent savoir aux Romains
+combien Annibal avançait ses conquêtes. Ceux-ci nommèrent
+des députés pour aller s'informer par eux-mêmes,
+sur les lieux, de l'état présent des affaires, avec ordre
+de porter leurs plaintes à Annibal, en cas qu'ils le jugeassent
+à propos, et, supposé qu'il ne leur donnât
+point satisfaction, d'aller à Carthage pour le même sujet.</p>
+
+<p>Cependant Annibal forma le siége de Sagonte, prévoyant
+de grands avantages dans la prise de cette ville.
+Il comptait que par là il ôterait toute espérance aux
+Romains de faire la guerre dans l'Espagne; que cette
+nouvelle conquête assurerait toutes celles qu'il y avait
+déjà faites; que, ne laissant point d'ennemis derrière
+lui, sa marche en serait plus sûre et plus tranquille;
+qu'il amasserait là de l'argent pour l'exécution de ses
+desseins; que le butin que les soldats en remporteraient
+les rendrait plus vifs et plus ardents à le suivre; qu'enfin,
+avec les dépouilles qu'il enverrait à Carthage, il se
+gagnerait la bienveillance des citoyens. Animé par ces
+grands motifs, il n'épargnait rien pour presser le siége;
+<span class="pagenum"><a name="p277" id="p277">277</a></span>
+il donnait lui-même l'exemple aux troupes, se trouvant
+à tous les travaux, et s'exposant aux plus grands dangers.</p>
+
+<p>On apprit bientôt à Rome que Sagonte était assiégée.
+Au lieu de voler à son secours, on perdit encore le
+temps en vaines délibérations, et en députations qui
+ne le furent pas moins. Annibal fit savoir à ceux qui
+le venaient trouver de la part des Romains qu'il n'avait
+pas le temps de les entendre. Les députés se rendirent
+donc à Carthage, où ils ne furent pas mieux reçus, la
+faction Barcine l'ayant emporté sur les plaintes des Romains
+et sur les remontrances d'Hannon.</p>
+
+<p><span class="side"> [Polyb. III,
+c. 17, § 10.
+Diod. sic.
+XXV, ecl. v.
+Appian bell.
+Hispan.
+c. 12.]</span>
+Pendant tous ces voyages et toutes ces délibérations,
+le siége continuait avec beaucoup d'ardeur. Les Sagontins
+étaient réduits à la dernière extrémité, et manquaient
+de tout. On parla d'accommodement; mais les
+conditions qu'on leur proposait leur parurent si dures,
+qu'ils ne purent se résoudre à les accepter. Avant que
+de rendre une dernière réponse, les principaux des sénateurs,
+ayant porté dans la place publique tout leur
+or et leur argent, et celui qui appartenait en commun
+à l'état, le jetèrent dans le feu qu'ils avaient fait allumer
+pour cet effet, et s'y précipitèrent eux-mêmes. Dans le
+même temps, une tour que les béliers frappaient depuis
+long-temps étant tombée tout-à-coup avec un bruit
+épouvantable, les Carthaginois entrèrent dans la ville
+par la brèche, s'en rendirent maîtres en peu de temps,
+et égorgèrent tous ceux qui étaient en âge de porter
+les armes. Malgré l'incendie, le butin fut fort grand.
+Annibal ne se réservait rien des richesses que lui procuraient
+ses victoires, mais les appliquait uniquement
+au succès de ses entreprises. Aussi Polybe remarque-t-il
+que la prise de Sagonte lui servit à réveiller l'ardeur du
+<span class="pagenum"><a name="p278" id="p278">278</a></span>
+soldat par la vue du riche butin qu'il venait de faire, et
+par l'espérance de celui qu'il se promettait pour l'avenir;
+et à achever de gagner les principaux de Carthage, par
+les présents qu'il leur fit des dépouilles.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb.
+p. 174-175.
+Liv. lib. 21,
+n. 16 et 17.</span>
+Il est difficile d'exprimer quelle fut à Rome la douleur
+et la consternation, quand on y apprit la triste
+nouvelle de la prise et du cruel sort de Sagonte. La
+compassion que l'on eut pour cette ville infortunée; la
+honte d'avoir manqué à secourir de si fidèles alliés; une
+juste indignation contre les Carthaginois, auteurs de
+tous ces maux; de vives alarmes sur les conquêtes
+d'Annibal, que les Romains croyaient déjà voir à leurs
+portes; tous ces sentiments causèrent un si grand
+trouble, qu'il ne fut pas possible, dans les premiers
+moments, de prendre aucune résolution, ni de faire
+autre chose que de s'affliger et de répandre des larmes
+sur la ruine d'une ville<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a>
+<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a> qui avait été la malheureuse
+victime de son inviolable attachement pour les Romains,
+et de l'imprudente lenteur dont ceux-ci avaient usé à
+son égard. Quand les esprits furent un peu revenus à
+eux, on convoqua l'assemblée du peuple; et la guerre
+contre les Carthaginois y fut résolue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote266"
+name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266">
+(retour) </a> «Sanctitate disciplinæ, quâ fidem socialem usque ad perniciem
+suam coluerunt.» (LIV. lib. 21, n. 7.)</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Déclaration de la guerre.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb.
+pag 187.
+Liv. lib. 21,
+n. 18-19.</span>
+Pour ne manquer à aucune formalité, on envoya des
+députés à Carthage pour savoir si c'était par ordre de
+la république que Sagonte avait été assiégée, et, en ce
+cas, pour lui déclarer la guerre; ou pour demander
+qu'on leur livrât Annibal, s'il avait entrepris ce siége
+<span class="pagenum"><a name="p279" id="p279">279</a></span>
+de son autorité. Comme ils virent que dans le sénat on
+ne répondait point précisément à leur demande, l'un
+d'eux, montrant un pan de sa robe qui était plié: <i>Je
+porte ici</i>, dit-il d'un ton fier, <i>la paix et la guerre; c'est
+à vous de choisir l'une des deux</i>. Sur la réponse qu'on
+lui fit qu'il pouvait lui-même choisir: <i>Je vous donne
+donc la guerre</i>, dit-il, en déployant le pli de sa robe.
+<i>Nous l'acceptons de bon cœur, et la ferons de même</i>,
+répliquèrent les Carthaginois avec la même fierté: ainsi
+commença la seconde guerre punique.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 184 et 185.</span>
+Si l'on en impute la cause à la prise de Sagonte,
+tout le tort, dit Polybe, était du côté des Carthaginois,
+qui ne pouvaient, sous aucun prétexte raisonnable,
+assiéger une ville comprise certainement, comme
+alliée de Rome, dans le traité qui défendait aux deux
+peuples d'attaquer réciproquement leurs alliés. Mais, si
+l'on remonte plus haut, et qu'on aille jusqu'au temps
+où la Sardaigne fut enlevée par force aux Carthaginois,
+et où, sans aucune raison, on leur imposa un nouveau
+tribut, il faut avouer, remarque le même Polybe, que
+sur ces deux points la conduite des Romains est tout-à-fait
+inexcusable, comme fondée uniquement sur l'injustice
+et sur la violence; et que, si les Carthaginois,
+sans chercher de vains circuits et de frivoles prétextes,
+avaient demandé nettement satisfaction sur ces deux
+griefs, et, en cas de refus, déclaré la guerre à Rome,
+toute la raison et toute la justice auraient été de leur
+côté.</p>
+
+<p>L'espace, entre la fin de la première guerre punique
+et le commencement de la seconde, fut de vingt-quatre
+ans.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p280" id="p280">280</a></span>
+
+<p class="mid"><i>Commencement de la seconde guerre punique.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+pag. 187.
+Liv. lib. 21,
+n. 20 et 22.
+AN. M. 3787
+CARTH. 629.
+ROM. 531.
+Av. J.C. 217.</span>
+Quand la guerre fut résolue et déclarée de part et
+d'autre, Annibal, qui pour-lors était âgé de vingt-six
+ou vingt-sept ans, avant que de faire éclater son grand
+dessein, songea à pourvoir à la sûreté de l'Espagne et
+de l'Afrique; et, dans cette vue, il fit passer les troupes
+de l'une dans l'autre, en sorte que les Africains servaient
+en Espagne, et les Espagnols en Afrique. Il en
+usa ainsi, persuadé que ces soldats, éloignés chacun de
+leur patrie, seraient plus propres au service, et d'ailleurs
+lui demeureraient plus fidèlement attachés, se
+servant comme d'otages les uns aux autres. Les troupes
+qu'il laissa en Afrique montaient environ à quarante
+mille hommes, dont il y en avait douze cents de cavalerie;
+celles d'Espagne à un peu plus de quinze mille,
+parmi lesquels il y avait deux mille cinq cent cinquante
+chevaux. Il laissa à son frère Asdrubal le commandement
+des troupes d'Espagne, avec une flotte de près de
+soixante vaisseaux pour garder les côtes, et lui donna
+de sages conseils sur la manière dont il devait se conduire,
+soit par rapport aux Espagnols, soit par rapport
+aux Romains, s'ils venaient l'attaquer.</p>
+
+<p>Avant qu'Annibal partît pour son expédition, Tite-Live
+remarque qu'il alla à Cadix pour s'acquitter des
+vœux qu'il avait faits à Hercule, et qu'il lui en fît de
+nouveaux pour obtenir un heureux succès dans la <span class="side"> Lib. 3,
+p. 192 et 193.</span>
+guerre où il allait s'engager. Polybe nous donne en peu
+de mots une idée fort nette de l'espace des lieux que
+devait traverser Annibal pour arriver en Italie. On
+compte depuis Carthagène, d'où il partit, jusqu'à l'Èbre,
+<span class="pagenum"><a name="p281" id="p281">281</a></span>
+deux mille deux cents stades (110 lieues)<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a>
+<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>; depuis
+l'Èbre jusqu'à Emporium, petite ville maritime qui sépare
+l'Espagne des Gaules, selon Strabon, seize cents <span class="side"> Lib. 3,
+pag 199.</span>
+stades (80 lieues); depuis Emporium jusqu'au passage
+du Rhône, pareil espace de seize cents stades (80
+lieues); depuis le passage du Rhône jusqu'aux Alpes,
+quatorze cents stades (70 lieues); depuis les Alpes
+jusque dans les plaines de l'Italie, douze cents stades
+(60 lieues): ainsi, depuis Carthagène jusqu'en Italie,
+l'espace est de huit mille stades, c'est-à-dire, de quatre
+cents lieues.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote267"
+name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267">
+(retour) </a> Polybe dit 2600 stades, ἑξακόσιοι στάδιοι
+προς διχιλίους,
+c'est-à-dire 260 milles géographiques,
+ou 86 lieues 2/3.
+
+<pre>
+ Ci 2600 stades, ou 86 lieues 2/3.
+ Plus 1600 53 1/3.
+ Plus 1600 53 1/3.
+ Plus 1400 46 2/3.
+ Plus 1200 40 "
+
+Total. 8400 stades, ou 280 lieues.
+</pre>
+
+<p>Polybe donne, en nombre rond,
+<i>environ 9000 stades</i>. Comme cet
+auteur a le soin de dire que la route
+était marquée de 8 en 8 stades par
+des bornes milliaires, on voit que les
+stades dont il est question sont des
+stades grecs, dits olympiques, dont 8
+étaient compris dans un mille romain,
+et 600 dans un degré; conséquemment
+il en faut 10 pour un mille
+géographique, et 30 pour une lieue
+de 20 au degré.--L.</p></blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 188 et 189.</span>
+Annibal avait long-temps auparavant pris de sages
+précautions pour connaître la nature et la situation
+des lieux par où il devait passer; pour pressentir la
+disposition des Gaulois à l'égard des Romains<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a>
+<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>; pour
+gagner, par des présents, leurs chefs, qu'il savait être
+fort intéressés; et pour s'assurer de l'affection et de la
+fidélité d'une partie des peuples. Il n'ignorait pas que
+le passage des Alpes lui coûterait beaucoup de peine;
+mais il savait qu'il n'était pas impraticable, et cela lui
+suffisait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote268"
+name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268">
+(retour) </a> «Audierunt præoccupatos jam
+ab Annibale Gallorum animos esse:
+sed ne illi quidem ipsi salis mitem
+gentem fore, ni subindè auro, cujus
+avidissima gens est, principum animi
+concilieritur.» (LIV. lib. 21, n. 20.)</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p282" id="p282">282</a></span>
+
+<p><span class="side"> Polyb.
+p. 189 et 190.
+Liv. lib. 21,
+n. 22-24.</span>
+Dès que le printemps fut venu, Annibal se mit en
+marche, et partit de Carthagène, où il avait passé le
+quartier d'hiver. Son armée, pour-lors, était composée
+de plus de cent mille hommes, dont il y en avait douze
+mille de cavalerie: il menait près de quarante éléphants.
+Ayant passé l'Èbre, il subjugua en peu de
+temps les peuples qui se rencontrèrent sur sa marche,
+et perdit assez de monde dans cette expédition. Il
+laissa Hannon pour commander dans tout le pays entre
+l'Èbre et les Pyrénées, avec onze mille hommes, et leur
+confia les bagages de ceux qui devaient le suivre. Il en
+renvoya autant, chacun dans son pays, s'assurant par
+là de leur bonne volonté quand il aurait besoin de recrues,
+et montrant aux autres une espérance certaine
+de retour quand ils le voudraient. Il passe donc les Pyrénées,
+et s'avance jusqu'au bord du Rhône avec cinquante
+mille hommes de pied et neuf mille chevaux:
+armée formidable, moins par le nombre que par la valeur
+des troupes, qui avaient servi plusieurs années en
+Espagne, et qui y avaient appris le métier de la guerre
+sous les plus habiles capitaines qu'eût jamais eus Carthage.</p>
+
+<p class="mid"><i>Passage du Rhône.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 195-200.
+Liv. lib. 21,
+n. 26-28.</span>
+Annibal, arrivé<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a>
+<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a> environ à quatre journées de l'embouchure
+du Rhône, entreprit de le passer, parce qu'en
+cet endroit le fleuve n'avait que la simple largeur de
+son lit. Il acheta des habitants du pays tous les canots
+et toutes les petites barques, qu'ils avaient en assez
+grand nombre à cause de leur commerce; il fit construire
+aussi à la hâte une quantité extraordinaire de bateaux,
+<span class="pagenum"><a name="p283" id="p283">283</a></span>
+de nacelles, de radeaux. A son arrivée il avait trouvé
+les Gaulois postés sur l'autre bord, et bien disposés a
+lui disputer le passage. Il n'était pas possible de les attaquer
+de front. Il commanda un détachement considérable
+de ses troupes sous la conduite d'Hannon, fils de
+Bomilcar, pour aller passer le fleuve plus haut; et, afin
+de dérober sa marche et son dessein à la connaissance
+des ennemis, il le fit partir de nuit. La chose réussit
+comme il l'avait projetée<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a>
+<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>: ils passèrent le fleuve le
+lendemain, sans trouver aucune résistance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote269"
+name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269">
+(retour) </a> Un peu au-dessus d'Avignon.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote270"
+name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270">
+(retour) </a> On croit que ce fut entre Roquemaure
+et le Pont-Saint-Esprit.
+
+<p>= Un peu au-dessus de Roquemaure,
+à 9 ou 10,000 toises au N.
+d'Avignon. La date de ce passage
+est du 28 au 30 Septembre.--L.</p></blockquote>
+
+<p>Us se reposèrent le reste du jour, et pendant la nuit
+ils s'avancèrent à petit bruit vers l'ennemi. Le matin,
+quand ils eurent donné les signaux dont on était convenu,
+Annibal se mit en état de tenter le passage. Une
+partie des chevaux, tout équipés, était dans les bateaux,
+afin que les cavaliers pussent, à la descente, attaquer
+sur-le-champ les ennemis: les autres passaient à la nage
+aux deux côtés des bateaux, du haut desquels un
+homme seul tenait les brides de trois ou quatre
+chevaux. Les fantassins étaient ou sur des radeaux, ou
+dans de petites barques, et dans des espèces de petites
+gondoles, qui n'étaient autre chose que des troncs d'arbres
+qu'ils avaient eux-mêmes creusés. On avait rangé
+les grands bateaux sur une même ligne, au haut du
+courant, pour rompre la rapidité des flots, et rendre le
+passage plus aisé au reste de la petite flotte. Quand les
+Gaulois la virent s'avancer sur le fleuve, ils poussèrent,
+selon leur coutume, des cris et des hurlements épouvantables,
+heurtèrent leurs boucliers les uns contre les
+<span class="pagenum"><a name="p284" id="p284">284</a></span>
+autres, en les élevant au-dessus de leurs têtes, et lancèrent
+force traits; mais ils furent bien étonnés quand
+ils entendirent derrière eux un grand bruit, qu'ils
+aperçurent le feu qu'on avait mis à leurs tentes, et qu'ils
+se sentirent attaqués vivement en tête et en queue. Ils
+ne trouvèrent de sûreté que dans la fuite, et se retirèrent
+dans leurs villages. Le reste des troupes passa
+ensuite fort tranquillement.</p>
+
+<p>Il n'y eut que les éléphants qui causèrent beaucoup
+d'embarras. Voici comme on s'y prit pour les faire
+passer; ce ne fut que le jour suivant. On avança du
+bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux
+cents pieds, et large de cinquante, qui était fortement
+attaché au rivage par de gros câbles, et tout couvert de
+terre, en sorte que ces animaux, en y entrant, s'imaginaient
+marcher à l'ordinaire sur la terre. De ce premier
+radeau ils passaient dans un second, construit de la
+même sorte, mais qui n'avait que cent pieds de longueur,
+et qui tenait au premier par des liens faciles à
+délier. On faisait marcher à la tête les femelles: les
+autres éléphants les suivaient; et, quand ils étaient
+passés dans le second radeau, on le détachait du premier,
+et on le conduisait à l'autre bord en le remorquant par
+le secours des petites barques; puis il venait reprendre
+ceux qui étaient restés. Quelques-uns tombèrent dans
+l'eau, mais ils arrivèrent comme les autres sur le rivage,
+sans qu'il s'en noyât un seul.</p>
+
+<p class="mid"><i>Marche qui suivit le passage du Rhône.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 200-202.
+Liv. lib. 21,
+n. 31, 32.</span>
+Les deux consuls romains étaient partis dès le commencement
+du printemps, chacun pour sa province:
+P. Scipion pour l'Espagne, avec soixante vaisseaux,
+<span class="pagenum"><a name="p285" id="p285">285</a></span>
+deux légions romaines, quatorze mille fantassins, et douze
+cents chevaux des alliés; Tib. Sempronius pour la Sicile,
+avec cent soixante vaisseaux, deux légions, seize mille
+hommes d'infanterie et dix-huit cents chevaux des alliés.
+La légion pour-lors, chez les Romains, était de quatre
+mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Sempronius
+avait fait des préparatifs extraordinaires à
+Lilybée, ville et port de Sicile, dans le dessein de passer
+tout d'un coup en Afrique. Scipion, pareillement, avait
+compté de trouver encore Annibal en Espagne, et d'y
+établir le théâtre de la guerre. Il fut bien étonné, quand,
+arrivant à Marseille, il apprit qu'Annibal était au bord
+du Rhône, et songeait à le passer. Il détacha trois
+cents cavaliers pour aller reconnaître l'ennemi; et
+Annibal, de son côté, dès qu'il eut appris que Scipion
+était à l'embouchure du Rhône, envoya, pour le même
+effet, cinq cents Numides, pendant qu'on était occupé
+à faire passer les éléphants.</p>
+
+<p>Dans le même temps, ayant fait assembler l'armée,
+il donna une audience publique, par le moyen d'un
+truchement, à un des princes de la Gaule située vers
+le Pô, qui venait l'assurer, au nom de la nation, qu'on
+l'attendait avec impatience; que les Gaulois étaient
+prêts à se joindre à lui pour marcher contre les Romains:
+et il s'offrait à conduire l'armée par des endroits
+où elle trouverait des vivres en abondance. Quand le
+prince se fut retiré, Annibal parla aux troupes, fit
+valoir extrêmement cette députation d'une nation gauloise,
+releva par de justes louanges la bravoure qu'elles
+avaient montrée jusque-là, et les exhorta à soutenir
+dans la suite leur réputation et leur gloire. Les soldats,
+pleins d'ardeur et de courage, levèrent tous
+<span class="pagenum"><a name="p286" id="p286">286</a></span>
+ensemble les mains, et témoignèrent qu'ils étaient
+prêts à le suivre par-tout où il les mènerait. Il marqua
+le départ pour le lendemain; et, après avoir fait
+des vœux et des supplications aux dieux pour le salut
+de tous les soldats, il les renvoya, en leur recommandant
+de prendre de la nourriture, et du repos.</p>
+
+<p>Les Numides revinrent dans ce moment: ils avaient
+rencontré le détachement des Romains, et l'avaient
+attaqué. Le choc fut très-rude, et le carnage fort grand,
+eu égard au nombre. Il resta sur la place, du côté des
+Romains, cent soixante hommes, et de l'autre plus de
+deux cents; mais l'honneur de cette action demeura
+aux premiers, les Numides ayant cédé le champ de
+bataille, et s'étant retirés<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a>
+<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>. Cette première action fut
+prise comme un présage du sort de cette guerre, et
+elle sembla promettre aux Romains un heureux succès,
+mais qui leur coûterait bien cher, et qui leur
+serait bien disputé. De part et d'autre, ceux qui étaient
+restés du combat, et qui avaient été à la découverte,
+retournèrent vers leurs chefs pour leur en porter des
+nouvelles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote271"
+name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271">
+(retour) </a> «Hoc principium simulque omen
+belli, ut summâ rerum prosperum
+eventum, ita haud sanè incruentam
+ancipitisque certaminis victorium
+Romanis portendit.» (LIV. lib. 21,
+n. 29.)</blockquote>
+
+<p>Annibal partit le lendemain, comme il l'avait déclaré,
+et traversa la Gaule par le milieu des terres,
+en s'avançant vers le septentrion; non que ce chemin
+fût le plus court pour arriver aux Alpes, mais parce
+qu'en l'éloignant de la mer il lui faisait éviter la rencontre
+de Scipion, et favorisait le dessein qu'il avait
+d'entrer en Italie avec toutes ses forces, sans les avoir
+affaiblies par aucun combat.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p287" id="p287">287</a></span>
+
+<p>Quelque diligence que fît Scipion, il n'arriva à l'endroit
+où Annibal avait passé le Rhône que trois jours
+après qu'il en était parti. Désespérant de pouvoir l'atteindre,
+il retourna à sa flotte, et se rembarqua, résolu
+de l'aller attendre à la descente des Alpes; mais,
+afin de ne pas laisser l'Espagne sans défense, il y envoya
+son frère Cnéius avec la plus grande partie de ses
+troupes, pour faire tête à Asdrubal, et partit aussitôt
+pour Gênes, destinant l'armée qui était dans la Gaule
+vers le Pô, pour l'opposer à celle d'Annibal.</p>
+
+<p>Celui-ci, après une marche de quatre jours, arriva
+à une espèce d'île formée par le confluent<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a>
+<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a> de deux
+rivières qui se joignent en cet endroit<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a>
+<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>. Là il fut pris
+<span class="pagenum"><a name="p288" id="p288">288</a></span>
+pour arbitre entre deux frères qui se disputaient le
+royaume. Celui à qui il l'adjugea fournit à toute l'armée
+des vivres, des habits et des armes. C'était le pays
+des Allobroges: on appelait ainsi les peuples qui occupent
+maintenant les diocèses de Genève, de Vienne
+et de Grenoble. Sa marche fut assez tranquille jusqu'à
+ce qu'il fut arrivé à la Durance; et il s'avança de là au
+pied des Alpes sans trouver d'obstacle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote272"
+name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272">
+(retour) </a> Le texte de Polybe, tel que nous
+l'avons, et celui de Tite-Live, mettent
+cette île au confluent de la
+Saône et du Rhône, c'est-à-dire à
+l'endroit où Lyon a été bâti. C'est
+une faute visible. Il y avait dans le
+grec Σκώρας, et l'on a substitué à ce
+mot ό Ἅραρος. Jacq. Gronove dit avoir
+vu dans un manuscrit de Tite-Live,
+<i>Bisarar</i>, ce qui montre qu'il faut lire,
+<i>Isara Rhodanusque amnes</i>, au lieu
+de <i>Arar Rhodanusque</i>, et que l'île
+en question est formée par le confluent
+de l'Isère et du Rhône. La situation
+des Allobroges, dont il est
+parlé ici, en est une preuve évidente.
+
+<p>= Les variantes de Polybe sur cet
+important passage donnent τᾕ δὲ
+ΣΚΏΡΑΣ ΣΚΌΡΑΣ, et dans
+quatre manuscrits τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑΣ.
+Lucas Holstenius a dit ingénieusement
+que ΣΚΆΡΑΣ ou CΚΆΡΑC
+est un mot mal lu, pour ΟΙCΑΡΑC,
+les copistes ayant confondu le C
+avec O, ce qui leur arrive souvent,
+et lié ensemble les deux IC, pour
+en former la lettre Κ: cette correction
+est d'autant plus certaine
+que l'article Ό manquait devant le
+mot ΣΚΆΡΑΣ; car on lisait: τᾕ µὲν γὰρ ό Ῥοδανὸς τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑC;
+il est clair qu'il aurait fallu au moins
+τᾕ δὲ ό ΣΚΆΡΑC: or, la correction
+donne ΟΙCΑΡΑC ou ό Ἰσάρας:
+M. Schweighæuser a inséré cette
+correction dans le texte de Polybe.</p>
+
+<p>Quant aux variantes de Tite-Live,
+elles donnent <i>pervernit ibi Ara</i> ou
+<i>Ibique Arar ou ibi Arar</i>, ou <i>Pervenit
+Bisarar</i>: de la comparaison
+de ces variantes il résulte évidemment
+<i>pervenit: ibi Isarar ou Isara</i>,
+qui est la vraie leçon.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote273"
+name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273">
+(retour) </a> Sorte de triangle, dit Polybe,
+borné d'un côté par le Rhône, de
+l'autre par l'Isère, assez semblable au
+Delta d'Égypte. Ce pays est maintenant
+occupé en très-grande partie
+par le département de l'Isère; le reste
+par celui de la Drôme, et une portion
+de la Savoie.--L.</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Passage des Alpes.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 203-208.
+Liv. lib. 21,
+n. 32-37.</span>
+La vue de ces montagnes, qui semblaient toucher au
+ciel, qui étaient couvertes par-tout de neige; où l'on ne
+découvrait que quelques cabanes informes, dispersées
+ça-et-là, et situées sur des pointes de rochers inaccessibles;
+que des troupeaux maigres et transis de froid;
+que des hommes chevelus, d'un aspect sauvage et féroce:
+cette vue, dis-je, renouvela la frayeur qu'on en
+avait déjà conçue de loin, et glaça de crainte tous les
+soldats. Quand on commença à y monter, on aperçut
+les montagnards, qui s'étaient emparés des hauteurs, et
+qui se préparaient à disputer le passage: il fallut s'arrêter.
+S'ils s'étaient cachés dans une embuscade, dit
+Polybe, et qu'après avoir laissé aux troupes le temps
+de s'engager dans quelque mauvais pas, ils fussent venus
+tout d'un coup fondre sur elles, l'armée était perdue sans
+ressource. Annibal apprit qu'ils ne gardaient ces hauteurs
+que de jour, après quoi ils se retiraient: il s'en
+empara de nuit. Quand les Gaulois revinrent de grand
+matin, ils furent fort surpris de voir leurs postes occupés
+par l'ennemi; mais ils ne perdirent pas courage.
+Accoutumé à grimper sur ces roches, ils attaquent les
+Carthaginois qui s'étaient mis en marche, et les harcèlent
+<span class="pagenum"><a name="p289" id="p289">289</a></span>
+de tous côtés. Ceux-ci avaient en même temps
+à combattre contre l'ennemi, et à lutter contre la difficulté
+des lieux, où ils avaient peine à se soutenir; mais
+le grand désordre fut causé par les chevaux, et les bêtes
+de somme chargées du bagage, qui, effrayées des cris
+et des hurlements des Gaulois, que les montagnes faisaient
+retentir d'une manière horrible, et blessées quelquefois
+par les montagnards, se renversaient sur les
+soldats, et les entraînaient avec elles dans les précipices
+qui bordaient le chemin. Annibal, sentant bien que la
+perte seule de ses bagages pouvait faire périr son armée,
+vint au secours des troupes en cet endroit, et, ayant
+mis en fuite les ennemis, continua sa marche sans
+trouble et sans danger, et arriva à un château qui était
+la place la plus importante du pays. Il s'en rendit maître,
+aussi-bien que de tous les bourgs voisins, où il trouva
+de grands amas de blé et beaucoup de bestiaux, qui
+servirent à nourrir son armée pendant trois jours<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a>
+<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote274"
+name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274">
+(retour) </a> Annibal côtoya la rive gauche
+de l'Isère, puis la rive gauche du
+Drac, jusqu'à S. Bonnet, à l'entrée
+du département des Hautes-Alpes;
+de là il gagna la Durance,
+qu'il remonta tantôt sur la rive
+droite, tantôt sur la rive gauche,
+jusqu'au-dessus de Briançon; et il
+atteignit le col du mont Genèvre,
+entre le 26 et le 30 octobre. On peut
+voir la discussion de cette route
+dans deux dissertations que j'ai insérées
+au journal des savants (année
+1819, <i>Janvier</i>, p. 22-36; et <i>Décembre</i>,
+p. 733-762).--L.</blockquote>
+
+<p>Après une marche assez paisible, on eut un nouveau
+danger à essuyer. Les Gaulois, feignant de vouloir profiter
+du malheur de leurs voisins, qui s'étaient mal
+trouvés d'avoir entrepris de s'opposer au passage des
+troupes, vinrent saluer Annibal, lui apportèrent des
+vivres, s'offrirent à lui servir de guides, et lui laissèrent
+des ôtages pour assurance de leur fidélité. Annibal ne
+s'y fia que médiocrement. Les éléphants et les chevaux
+<span class="pagenum"><a name="p290" id="p290">290</a></span>
+marchaient à la tête: il suivait avec le gros de son infanterie,
+attentif et prenant garde à tout. On arriva
+dans un défilé fort étroit et roide, commandé par une
+hauteur où les Gaulois avaient caché une embuscade.
+Elle en sortit tout-à-coup, attaqua les Carthaginois de
+tous côtés, roulant contre eux des pierres d'une grandeur
+énorme. Ils auraient mis l'armée entièrement en
+déroute, si Annibal n'eût fait des efforts extraordinaires
+pour la tirer de ce mauvais pas.</p>
+
+<p>Enfin, le neuvième jour, il arriva sur le sommet des
+Alpes. L'armée y passa deux jours à se reposer et à
+se refaire de ses fatigues, après quoi elle se remit en
+marche. Comme on était déjà en automne, il était
+tombé récemment beaucoup de neige, qui couvrait tous
+les chemins, ce qui jeta le trouble et le découragement
+parmi les troupes. Annibal s'en aperçut; et, s'étant arrêté
+sur une hauteur d'où l'on découvrait toute l'Italie, il
+leur montra les campagnes fertiles<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a>
+<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a> arrosées par le Pô,
+auxquelles il touchait presque, ajoutant qu'il ne fallait
+plus qu'un léger effort pour y arriver. Il leur représenta
+qu'une ou deux batailles allaient finir glorieusement
+leurs travaux, et les enrichir pour toujours en les rendant
+maîtres de la capitale de l'empire romain. Ce discours,
+plein d'une si flatteuse espérance, et soutenu de
+la vue de l'Italie, rendit l'allégresse et la vigueur aux
+troupes abattues. On continua donc de marcher; mais
+la route n'en était pas devenue plus aisée: au contraire,
+comme c'était en descendant, la difficulté et le danger
+augmentaient; car les chemins étaient presque par-tout
+escarpés, étroits, glissants, en sorte que les soldats ne
+pouvaient se soutenir en marchant, ni s'arrêter lorsqu'ils
+<span class="pagenum"><a name="p291" id="p291">291</a></span>
+avaient fait un mauvais pas, mais tombaient les uns sur
+les autres, et se renversaient mutuellement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote275"
+name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275">
+(retour) </a> Du Piémont.</blockquote>
+
+<p>On arriva en un endroit plus difficile que tout ce
+qu'on avait rencontré jusque-là: c'était un sentier déjà
+fort roide par lui-même, et qui, l'étant encore devenu
+davantage par un nouvel éboulement des terres, montrait
+un abyme qui avait plus de mille pieds de profondeur.
+La cavalerie s'y arrêta tout court. Annibal, étonné de
+ce retardement, y accourut, et vit qu'en effet il était
+impossible de passer outre. Il songea à prendre un long
+détour et à faire un grand circuit; mais la chose ne se
+trouva pas moins impossible. Comme, sur l'ancienne
+neige qui était durcie par le temps, il en était tombé
+depuis quelques jours une nouvelle qui n'avait pas beaucoup
+de profondeur, les pieds d'abord, y entrant facilement,
+s'y soutenaient; mais, quand celle-ci, par le
+passage des premières troupes et des bêtes de somme,
+fut fondue, on ne marchait que sur la glace, où tout
+était glissant, où les pieds ne trouvaient point de prise,
+et où, pour peu qu'on fît un faux pas et qu'on voulût
+s'aider des genoux ou des mains pour se retenir, on ne
+rencontrait plus ni branches ni racines pour s'y attacher.
+Outre cet inconvénient, les chevaux, frappant avec
+effort la glace pour se retenir, et y enfonçant leurs
+pieds, ne pouvaient plus les en retirer, et y demeuraient
+pris comme dans un piége. Il fallut donc chercher
+un autre expédient.</p>
+
+<p>Annibal prit le parti de faire camper et reposer son
+armée pendant quelque temps sur le sommet de cette
+colline, qui avait assez de largeur, après en avoir fait
+nettoyer le terrain, et ôter toute la neige qui le couvrait,
+tant la nouvelle que l'ancienne, ce qui coûta des peines
+<span class="pagenum"><a name="p292" id="p292">292</a></span>
+infinies. On creusa ensuite, par son ordre, un chemin
+dans le rocher même, et ce travail fut poussé avec une
+ardeur et une constance étonnantes. Pour ouvrir et
+élargir cette route, on abattit tous les arbres des environs;
+et, à mesure qu'on les coupait, le bois était rangé
+autour du roc, après quoi on y mettait le feu. Heureusement
+il faisait un grand vent, qui alluma bientôt une
+flamme ardente: de sorte que la pierre devint aussi
+rouge que le brasier même qui l'environnait. Alors
+Annibal, si l'on en croit Tite-Live (car Polybe n'en
+dit rien), fit verser dessus une grande quantité de
+vinaigre<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a>
+<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>, qui, s'insinuant dans les veines du rocher
+entr'ouvert par la force du feu, le calcina et l'amollit.
+De cette sorte, en prenant un long circuit, afin que la
+pente fût plus douce, on pratiqua le long du rocher un
+chemin qui donna un libre passage aux troupes, aux
+bagages, et même aux éléphants. On employa quatre
+jours à cette opération. Les bêtes de somme mouraient
+<span class="pagenum"><a name="p293" id="p293">293</a></span>
+de faim, car on ne trouvait rien pour elles dans ces
+montagnes toutes couvertes de neige. On arriva enfin
+dans des endroits cultivés et fertiles, qui fournirent
+abondamment du fourrage aux chevaux, et toutes sortes
+de nourritures aux soldats.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote276"
+name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276">
+(retour) </a> Plusieurs rejettent ce fait comme
+supposé. Pline ne manque pas d'observer
+la force du vinaigre, pour
+rompre des pierres et des rochers.
+<i>Saxa rumpit infusum, quæ non ruperit
+ignis antecedens</i> (lib. 23, c. 1).
+C'est pourquoi il appelle le vinaigre
+<i>succus rerum domitor</i> (lib. 33,
+cap. 2). Dion, en parlant du siége
+de la ville d'Éleuthère, dit qu'on
+en fit tomber les murailles par la
+force du vinaigre (lib. 36, pag. 8).
+Apparemment ce qui arrête ici est la
+difficulté, où Annibal dut être, de
+trouver dans ces montagnes la quantité
+de vinaigre nécessaire pour cette
+opération.
+
+<p>=Évidemment c'est en cela que
+consiste la difficulté: car on ne nie
+pas que le vinaigre ne décompose
+la pierre calcaire lorsqu'elle est calcinée
+par le feu: mais cette difficulté
+est insoluble. On a cru que
+cette fable est de l'invention de Tite-Live;
+je ne le pense pas. C'est probablement
+une de ces traditions populaires
+qui durent leur origine à
+l'étonnement dont la marche merveilleuse
+d'Annibal avait frappé tous
+les esprits. Polybe en effet reproche
+aux historiens d'Annibal, d'accueillir
+de ces traditions mensongères pour
+rendre leur narration plus attachante
+et plus dramatique (POLYB. III, c.
+47, § 6). Appien lui-même ne dédaigne
+pas de rapporter cette fable
+(<i>Bell. Annib.</i> § 4). Il n'est donc
+pas surprenant que Tite-Live l'ait
+insérée dans son histoire.--L.</p></blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Entrée dans l'Italie.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+pag. 209 et
+212-214.
+Liv. lib. 21,
+n. 39.</span>
+L'armée d'Annibal, lorsqu'elle entra en Italie, était
+beaucoup inférieure en nombre à ce qu'elle était quand
+il partit de l'Espagne, où nous avons vu qu'elle montait
+à près de soixante mille hommes. Sur la route elle
+avait fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il
+fallut soutenir, soit au passage des rivières. En quittant
+le Rhône, elle était encore de trente-huit mille hommes
+de pied et de plus de huit mille chevaux: le passage
+des Alpes la diminua de près de la moitié. Il ne restait
+plus à Annibal que douze mille Africains, huit mille
+Espagnols d'infanterie, et six mille chevaux: c'est lui-même
+qui l'avait marqué sur une colonne près du promontoire
+Lacinien. Il y avait cinq mois et demi qu'il
+était parti de la Nouvelle-Carthage, en comptant les
+quinze jours que lui avait coûté le passage des Alpes,
+lorsqu'il planta ses étendards dans les plaines du Pô
+(à l'entrée du Piémont): on pouvait être alors dans
+le mois de septembre.</p>
+
+<p>Son premier soin fut de donner quelque repos à ses
+troupes, qui en avaient un extrême besoin. Lorsqu'il
+les vit en bon état, les peuples du territoire de Turin<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a>
+<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>
+ayant refusé de faire alliance avec lui, il alla camper
+devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois
+<span class="pagenum"><a name="p294" id="p294">294</a></span>
+jours, et fit passer au fil de l'épée tous ceux qui lui
+avaient été opposés. Cette expédition jeta une si grande
+terreur parmi les barbares, qu'ils vinrent tous d'eux-mêmes
+se rendre à discrétion. Le reste des Gaulois en
+aurait fait autant, si la crainte de l'armée romaine qui
+approchait ne les eût retenus. Annibal alors jugea qu'il
+n'y avait point de temps à perdre, qu'il fallait avancer
+dans le pays, et hasarder quelque exploit qui pût
+établir la confiance parmi les peuples qui auraient envie
+de se déclarer pour lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote277"
+name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277">
+(retour) </a> Les Taurins, qui habitaient au pied du Mont Genèvre, jusqu'aux
+bords du Pô.--L.</blockquote>
+
+<p>Cette rapidité extraordinaire d'Annibal étonna Rome,
+et y jeta une grande alarme. Sempronius reçut ordre
+de quitter la Sicile pour venir au secours de sa patrie;
+et P. Scipion, l'autre consul, s'avança à grandes journées
+vers l'ennemi, passa le Pô, et alla camper près du
+Tésin<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a>
+<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote278"
+name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278">
+(retour) </a> C'est une petite rivière de l'Italie,
+dans la Lombardie.
+
+<p>= C'est une grande rivière qui sort
+du lac Majeur, et se jette dans le Pô.--L.</p></blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Combat de cavalerie près du Tésin.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 214-218.
+Liv. lib. 21,
+n. 39-47.</span>
+Les armées étant en présence, les chefs de part et
+d'autre haranguent leurs soldats avant que d'en venir
+aux mains. Scipion<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a>
+<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>, après avoir représenté à ses
+troupes la gloire de leur patrie et les exploits de leurs
+ancêtres, les avertit que la victoire est entre leurs mains,
+puisqu'ils n'auront affaire qu'à des Carthaginois, si
+souvent vaincus, réduits à être leurs tributaires pendant
+vingt ans, et accoutumés depuis long-temps à être
+presque leurs esclaves; que l'avantage qu'ils ont remporté
+contre l'élite de la cavalerie carthaginoise<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a>
+<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a> est un
+<span class="pagenum"><a name="p295" id="p295">295</a></span>
+gage assuré du succès du reste de toute la guerre;
+qu'Annibal, au passage des Alpes, vient de perdre la
+meilleure partie de son armée; que ce qui lui en reste
+est épuisé par la faim, le froid, les fatigues et la misère;
+qu'il leur suffira de se montrer pour mettre en fuite
+des troupes qui ressemblent plus à des spectres qu'à des
+hommes; qu'enfin la victoire est devenue nécessaire,
+non-seulement pour couvrir l'Italie, mais pour sauver
+Rome même, du sort de laquelle le combat va décider,
+et qui n'a point d'autre armée à opposer aux ennemis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote279"
+name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279">
+(retour) </a> Il avait débarqué à Pise, en
+Étrurie, ramenant ses troupes de
+Marseille (v. plus haut, p. 287).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote280"
+name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280">
+(retour) </a> Scipion veut parler du succès
+des 300 cavaliers romains contre
+les 500 cavaliers numides, envoyés
+par Annibal en reconnaissance, lors
+du passage du Rhône (v. plus haut,
+p. 285).--L.</blockquote>
+
+<p>Annibal, pour se mieux faire entendre à des soldats
+d'un esprit grossier, parle à leurs yeux avant que de
+parler à leurs oreilles, et ne songe à les persuader par
+des raisons qu'après les avoir remués par le spectacle.
+Il offre des armes à plusieurs des prisonniers montagnards,
+les fait combattre deux à deux à la vue de son
+armée, promettant la liberté et des présents magnifiques
+à ceux qui sortiraient vainqueurs. La joie avec laquelle
+ces barbares courent au combat sur de pareils motifs
+donne occasion à Annibal de tracer plus vivement à ses
+gens, par ce qui vient de se passer à leurs yeux, une
+image sensible de leur situation présente, qui, en leur
+ôtant tous les moyens de reculer en arrière, leur impose
+une nécessité absolue de vaincre ou de mourir, pour
+éviter les maux infinis préparés à ceux qui seront assez
+lâches pour céder aux Romains. Il étale à leurs yeux la
+grandeur des récompenses, la conquête de toute l'Italie,
+le pillage de Rome, cette ville si riche et si opulente,
+une victoire illustre, une gloire immortelle. Il rabaisse
+<span class="pagenum"><a name="p296" id="p296">296</a></span>
+la puissance romaine, dont le vain éclat ne doit point
+éblouir des guerriers comme eux, qui sont venus des
+colonnes d'Hercule jusque dans le cœur de l'Italie, au
+travers des nations les plus féroces. Pour ce qui le regarde
+personnellement, il ne daigne pas se comparer
+avec un Scipion, général de six mois, lui, presque né,
+du moins nourri, dans la tente d'Amilcar son père;
+vainqueur de l'Espagne, de la Gaule, des habitants des
+Alpes, et, ce qui est beaucoup plus, vainqueur des
+Alpes mêmes. Il excite leur indignation contre l'insolence
+des Romains, qui ont osé demander qu'on le leur
+livrât avec les soldats qui avaient pris Sagonte; et il
+pique leur jalousie contre l'orgueil insupportable de ces
+maîtres impérieux, qui croient que tout leur doit obéir,
+et qu'ils ont droit d'imposer des lois à toute la terre.</p>
+
+<p>Après ces discours de part et d'autre, on se prépare
+au combat. Scipion, ayant jeté un pont sur le Tésin,
+fit passer ses troupes. Deux mauvais présages avaient
+jeté le trouble et l'alarme dans son armée. Les Carthaginois
+étaient pleins d'ardeur: Annibal leur fait de
+nouvelles promesses; et, ayant fendu avec une pierre
+la tête de l'agneau qu'il immolait, il prie Jupiter de
+l'écraser de même, s'il ne donnait à ses soldats les récompenses
+qu'il venait de leur promettre.</p>
+
+<p>Scipion fait marcher à la première ligne les gens
+de trait avec la cavalerie gauloise, forme la seconde
+ligne de l'élite de la cavalerie des alliés, et avance au
+petit pas. Annibal marche au-devant de lui avec toute
+sa cavalerie, plaçant au centre la cavalerie à frein, et
+la numide<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a>
+<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a> sur les ailes, pour envelopper l'ennemi.
+<span class="pagenum"><a name="p297" id="p297">297</a></span>
+Les chefs et la cavalerie ne demandant qu'à combattre,
+on commence à charger. Au premier choc, les soldats
+de Scipion, armés à la légère, eurent à peine lancé
+leurs premiers traits, qu'épouvantés par la cavalerie
+carthaginoise, qui venait sur eux, et craignant d'être
+foulés aux pieds par les chevaux, ils plièrent, et s'enfuirent
+par les intervalles qui séparaient les escadrons.
+Le combat se soutint long-temps à forces égales: de
+part et d'autre beaucoup de cavaliers mirent pied à
+terre, de sorte que l'action devint d'infanterie comme
+de cavalerie. Pendant ce temps-là les Numides enveloppent
+l'ennemi, et fondent par les derrières sur ces
+gens de trait qui d'abord avaient échappé à la cavalerie,
+et les écrasent sous les pieds de leurs chevaux. Les
+troupes qui étaient au centre des Romains avaient combattu
+jusque-là avec beaucoup de valeur: de part et
+d'autre il était resté sur la place bien du monde, et
+plus même du côté des Carthaginois; mais les troupes
+romaines furent mises en désordre par l'attaque des
+Numides, qui les prirent en queue, et sur-tout par la
+blessure du consul, qui le mit hors d'état de combattre:
+ce général fut tiré des mains des ennemis par le courage
+de son fils, qui n'avait pour-lors que dix-sept
+ans, et qui mérita ensuite le surnom d'<i>Africain</i>, pour
+avoir terminé glorieusement cette guerre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote281"
+name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281">
+(retour) </a> Les Numides ne mettaient à leurs
+chevaux ni frein, ni bride, ni selle.
+
+<p>= Il paraît que leurs chevaux
+n'avaient qu'une muserolle, à laquelle
+était attachée une bride. C'est là ce que Virgile a entendu par <i>Numidæ
+infreni</i> (<i>Æneid.</i> IV, 41).--L.</p></blockquote>
+
+<p>Le consul, blessé dangereusement, se retira en bon
+ordre, et fut conduit dans son camp par un gros de
+cavaliers qui le couvraient de leurs armes et de leurs
+corps: le reste des troupes l'y suivit. Il se hâta d'arriver
+<span class="pagenum"><a name="p298" id="p298">298</a></span>
+au Pô, le fit passer à son armée, et rompit le pont:
+ce qui empêcha Annibal de l'atteindre.</p>
+
+<p>On convient qu'Annibal dut cette première victoire
+à sa cavalerie, et on jugea dès-lors qu'elle faisait la
+principale force de son armée, et que pour cette raison
+les Romains devaient éviter les plaines larges et découvertes,
+telles que sont celles qui se trouvent entre le
+Pô et les Alpes.</p>
+
+<p>Aussitôt après la journée du Tésin, tous les Gaulois
+du voisinage s'empressèrent à l'envi de venir se rendre
+à Annibal, de le fournir de munitions, et de prendre
+parti dans ses troupes; et ce fut là, comme Polybe l'a
+déjà fait remarquer, la principale raison qui obligea ce
+sage et habile général, malgré le petit nombre et la
+faiblesse de ses troupes, de hasarder une bataille, qui
+était devenue pour lui d'une absolue nécessité, dans
+l'impuissance où il était de retourner en arrière quand
+il l'aurait voulu, parce qu'il n'y avait qu'une bataille
+qui pût faire déclarer en sa faveur les Gaulois, dont le
+secours était l'unique ressource qui lui restât dans la
+conjoncture présente.</p>
+
+<p class="mid"><i>Bataille de la Trébie.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 220-227.
+Liv. lib. 21,
+n. 51-56.</span>
+Le consul Sempronius, sur les ordres du sénat, était
+revenu de Sicile à Rimini<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a>
+<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>. De là il marcha vers la
+Trébie, petite rivière de la Lombardie, qui se jette
+dans le Pô un peu au-dessus de Plaisance, où il joignit
+ses troupes avec celles de Scipion. Annibal s'approcha
+du camp des Romains, dont il n'était plus séparé que
+par la petite rivière. La proximité des armées donnait
+<span class="pagenum"><a name="p299" id="p299">299</a></span>
+lieu à de fréquentes escarmouches, dans l'une desquelles
+Sempronius, à la tête d'un corps de cavalerie, remporta
+contre un parti de Carthaginois un avantage assez peu
+considérable, mais qui augmenta beaucoup la bonne
+opinion que ce général avait naturellement de son mérite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote282"
+name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282">
+(retour) </a> Appelée alors <i>Ariminium</i>.--L.</blockquote>
+
+<p>Ce léger succès lui paraissait une victoire complète.
+Il se vantait d'avoir vaincu l'ennemi dans un genre de
+combat où son collègue avait été défait, et d'avoir par
+là relevé le courage abattu des Romains. Déterminé à
+en venir au plus tôt à une action décisive, il crut, pour
+la bienséance, devoir consulter Scipion, qu'il trouva
+d'un avis entièrement contraire au sien. Celui-ci représentait
+que, si l'on donnait aux nouvelles levées le
+temps de s'exercer pendant l'hiver, on en tirerait plus
+de service la campagne suivante; que les Gaulois, naturellement
+légers et inconstants, se détacheraient peu
+à peu d'Annibal; que, sa blessure étant guérie, sa présence
+pourrait être de quelque utilité dans une affaire
+générale: enfin il le priait instamment de ne point
+passer outre.</p>
+
+<p>Quelque solides que fussent ces raisons, Sempronius
+ne put les goûter: il voyait sous ses ordres seize mille
+Romains et vingt mille alliés, sans compter la cavalerie;
+c'était le nombre où montait en ce temps-là une armée
+complète, lorsque les deux consuls se trouvaient joints
+ensemble: l'armée ennemie était à peu près de pareil
+nombre. La conjoncture lui paraissait tout-à-fait favorable.
+Il disait hautement que tous demandaient la bataille,
+excepté son collègue, qui, devenu par sa blessure
+plus malade de l'esprit que du corps, ne pouvait souffrir
+qu'on parlât de combat. Mais enfin, était-il juste de
+laisser languir tout le monde avec lui? Qu'attendait-il
+<span class="pagenum"><a name="p300" id="p300">300</a></span>
+davantage? Espérait-il qu'un troisième consul et qu'une
+nouvelle armée viendraient à son secours? Il tenait de
+pareils discours, et parmi les soldats, et jusque dans
+la tente de Scipion. Le temps de l'élection des nouveaux
+généraux, qui approchait, lui faisait craindre qu'on ne
+lui envoyât un successeur avant qu'il eût pu terminer
+la guerre, et il croyait devoir profiter de la maladie de
+son collègue pour s'assurer à lui seul tout l'honneur
+de la victoire. Comme il ne cherchait pas le temps des
+affaires, dit Polybe, mais le sien, il ne pouvait manquer
+de prendre de mauvaises mesures. Il donna donc ordre
+aux soldats de se tenir prêts à combattre.</p>
+
+<p>C'était tout ce que desirait Annibal, qui avait pour
+maxime qu'un général qui s'est avancé dans un pays
+ennemi ou étranger, et qui a formé une entreprise
+extraordinaire, n'a de ressource qu'en soutenant toujours
+les espérances des alliés par quelque nouvel
+exploit: d'ailleurs, sachant qu'il n'aurait affaire qu'à
+des troupes de nouvelle levée, qui étaient sans expérience,
+il desirait profiter de l'ardeur des Gaulois, qui
+demandaient le combat, et de l'absence de Scipion, à
+qui sa blessure ne permettait pas d'y assister. Il ordonna
+donc à Magon de se mettre en embuscade avec deux
+mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, sur les bords
+escarpés du petit ruisseau<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a>
+<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a> qui séparait les deux camps,
+et de se tenir caché parmi les arbrisseaux, qui y étaient
+en grande quantité. Souvent une embuscade est plus
+sûre dans un terrain plat et uni, mais fourré comme
+était celui-là, que dans des bois, parce qu'on s'en défie
+<span class="pagenum"><a name="p301" id="p301">301</a></span>
+moins. Il fit ensuite passer la Trébie aux cavaliers numides,
+avec ordre de s'avancer dès le point du jour
+jusqu'aux portes du camp des ennemis pour les attirer
+au combat, et de repasser la rivière en se retirant, pour
+engager les Romains à la passer aussi. Ce qu'il avait
+prévu ne manqua pas d'arriver. Le bouillant Sempronius
+envoya d'abord contre les Numides toute sa cavalerie,
+puis six mille hommes de trait, qui furent bientôt
+suivis de tout le reste de l'armée. Les Numides lâchèrent
+le pied à dessein: les Romains les poursuivirent avec
+chaleur, et passèrent la Trébie sans résistance, mais
+non sans beaucoup souffrir, ayant de l'eau jusque sous
+les aisselles, parce qu'ils trouvèrent le ruisseau<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a>
+<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a> enflé
+par les torrents qui y étaient tombés des montagnes
+voisines pendant la nuit. On était pour-lors vers le solstice
+d'hiver, c'est-à-dire en décembre; il neigeait ce
+jour-là même, et faisait un froid glaçant. Les Romains
+étaient sortis à jeun, et sans avoir pris aucune précaution;
+au lieu que les Carthaginois, par l'ordre d'Annibal,
+avaient bu et mangé sous leurs tentes, avaient
+mis leurs chevaux en état, s'étaient frottés d'huile, et
+revêtus de leurs armes auprès du feu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote283"
+name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283">
+(retour) </a> Il paraît que par le mot Ῥεῖθρον,
+Polybe entend un <i>ravin</i>; c'est
+dans le lit de ce ravin, dont les
+bords étaient élevés, qu'Annibal plaça
+son embuscade.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote284"
+name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284">
+(retour) </a> Il s'agit de la Trébie, et non du
+<i>ruisseau</i>. Il semble que Rollin n'a
+pas bien entendu Polybe en cet endroit.--L.</blockquote>
+
+<p>On en vint aux mains en cet état. Les Romains se
+défendirent assez long-temps et avec assez de courage;
+mais la faim, le froid, la fatigue, leur avaient ôté la
+moitié de leurs forces. La cavalerie carthaginoise, qui
+surpassait de beaucoup la romaine en nombre et en
+vigueur, l'enfonça et la mit en fuite. Le désordre se
+mit bientôt aussi dans l'infanterie. L'embuscade, étant
+sortie à propos, vint fondre tout-à-coup sur elle par
+<span class="pagenum"><a name="p302" id="p302">302</a></span>
+les derrières, et acheva la déroute. Un gros de troupes,
+au nombre de plus de dix mille hommes, eut le courage
+de se faire jour à travers les Gaulois et les Africains,
+dont ils firent un grand carnage; et, ne pouvant
+ni secourir les leurs, ni retourner au camp, dont la
+cavalerie numide, la rivière et la pluie ne leur permettaient
+pas de reprendre le chemin, ils se retirèrent
+en bon ordre à Plaisance: la plupart des autres qui
+restèrent périrent sur les bords de la rivière, écrasés
+par les éléphants et par la cavalerie. Ceux qui purent
+échapper allèrent joindre le gros dont nous avons parlé.
+Scipion se rendit aussi à Plaisance la nuit suivante. La
+victoire fut complète du côté des Carthaginois, et la
+perte peu considérable, si ce n'est que le froid, la pluie,
+la neige, leur firent périr beaucoup de chevaux, et de
+tous les éléphants on n'en put sauver qu'un seul.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 5,
+p. 228-229.
+Liv. lib. 21,
+n. 60-61.</span>
+Cette campagne et la suivante furent plus heureuses
+pour les Romains en Espagne. Cn. Scipion la subjugua
+jusqu'à l'Èbre, défit Hannon, et le fit prisonnier.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb.
+pag. 229.</span>
+Annibal profita des quartiers d'hiver pour faire reposer
+ses troupes, et pour gagner les habitants du pays.
+Dans cette vue, après avoir déclaré aux prisonniers
+qu'il avait faits sur les alliés des Romains qu'il n'était
+pas venu pour leur faire la guerre, mais pour remettre
+les Italiens en liberté, et pour les défendre contre les
+Romains, il les renvoya tous sans rançon dans leur
+patrie.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 21,
+n. 58.</span>
+A peine l'hiver était-il fini, qu'il prit le chemin de
+la Toscane, où il se hâtait de passer pour deux grandes
+raisons; la première était pour éviter les effets de la
+mauvaise volonté des Gaulois, qui se lassaient du long
+séjour de l'armée carthaginoise sur leurs terres, et
+<span class="pagenum"><a name="p303" id="p303">303</a></span>
+qui souffraient avec impatience de porter tout le poids
+d'une guerre dans laquelle ils n'étaient entrés que pour
+la faire chez leurs ennemis communs; la seconde, pour
+augmenter, par une démarche hardie, la réputation
+de ses armes parmi tous les peuples d'Italie, en portant
+la guerre jusque dans le voisinage de Rome, et
+pour ranimer l'ardeur de ses troupes et des Gaulois
+ses alliés par le pillage des terres ennemies. Mais il fut
+attaqué au passage de l'Apennin d'une horrible tempête,
+qui lui fit perdre beaucoup de monde. Le froid,
+la pluie, les vents, la grêle, semblaient avoir conjuré
+sa ruine, en sorte que ce que les Carthaginois avaient
+souffert au passage des Alpes leur paraissait moins
+affreux. De là il retourna à Plaisance, où il donna
+contre Sempronius, qui était aussi revenu de Rome,
+un second combat: la perte fut à peu près égale de
+part et d'autre.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. <i>Ibid.</i>
+Liv. lib. 22,
+n. 1.
+Appian. in
+bell. Annib.
+pag. 316.</span>
+Ce fut dans ce même quartier d'hiver qu'il s'avisa
+d'un stratagème vraiment carthaginois. Il était environné
+de peuples légers et inconstants; la liaison qu'il
+avait contractée avec eux était encore toute récente;
+il avait à craindre que, changeant à son égard de dispositions,
+ils ne lui dressassent des piéges, et n'attentassent
+sur sa vie. Pour la mettre en sûreté, il fit faire
+des perruques et des habits pour toutes les différentes
+sortes d'âge: il prenait tantôt l'un, tantôt l'autre, et
+se déguisait si souvent, que non-seulement ceux qui
+ne le voyaient qu'en passant, mais ses amis même,
+avaient peine à le reconnaître.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 230-231.
+Liv. lib. 22,
+n. 2.</span>
+On avait nommé à Rome pour consuls Cn. Servilius
+et C. Flaminius. Annibal ayant appris que celui-ci était
+déjà arrivé à Arretium, Ville de la Toscane, crut devoir
+<span class="pagenum"><a name="p304" id="p304">304</a></span>
+<span class="side"> AN. M. 3788
+ROM. 552.</span>
+hâter sa marche pour l'atteindre au plus tôt. De deux
+chemins qu'on lui indiqua, il prit le plus court, quoiqu'il
+fût très-difficile et presque impraticable, parce
+qu'il fallait passer à travers un marais. L'armée y souffrit
+des fatigues incroyables. Pendant quatre jours et trois
+nuits, elle eut le pied dans l'eau, sans pouvoir prendre
+un moment de sommeil. Annibal lui-même, monté sur
+le seul éléphant qui lui restait, eut bien de la peine à
+en sortir. Les veilles continuelles, jointes aux vapeurs
+grossières qui s'exhalaient de ce lieu marécageux, et à
+l'intempérie de la saison, lui firent perdre un œil.<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a>
+<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote285"
+name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285">
+(retour) </a> Cette partie de la marche d'Annibal
+a offert aux critiques de grandes
+difficultés: ils ont fait errer ce général
+dans les Apennins, depuis Bologne
+jusqu'à <i>Fesulæ</i>, de la manière la plus
+invraisemblable. Je pense qu'Annibal
+se rendit directement de Plaisance,
+à travers l'Apennin, par
+Pontremoli, Sarzani, Lucques; et
+que les marais dans lesquels il fut
+forcé de s'engager, sont ceux que
+l'Arno formait dans toute la partie
+inférieure de son cours. Ceux qui se
+sont autorisés des ossements d'éléphants
+fossiles qu'on a trouvés dans
+certains lieux des Apennins, pour
+établir qu'Annibal y avait passé,
+n'ont pas songé que, selon Polybe,
+un <i>seul</i> de ses éléphants put échapper
+au froid, lors de la bataille de la
+Trébie.--L.</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Bataille de Trasimène.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 231-238.
+Liv. lib. 22.
+n. 3-8.</span>
+Annibal, après être sorti, presque contre toute espérance,
+de ce pas dangereux, et avoir fait prendre
+quelque repos à ses troupes, alla camper entre Arretium
+et Fésule, dans le territoire le plus riche et le plus fertile
+de la Toscane. Il s'attacha d'abord à connaître le
+caractère de Flaminius, pour tirer avantage de son
+faible; ce qui, selon Polybe, doit faire la principale
+étude d'un général d'armée. Il apprit que c'était un
+homme entêté de son mérite, entreprenant, hardi, impétueux,
+avide de gloire. Pour<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a>
+<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a> le précipiter de plus en
+<span class="pagenum"><a name="p305" id="p305">305</a></span>
+plus dans ces vices, qui lui étaient naturels, il commença
+à irriter sa témérité par le dégât et les incendies
+qu'il fit faire à sa vue dans toute la campagne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote286"
+name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286">
+(retour) </a> «Apparebat ferociter omnia ac
+præproperè acturum. Quòque pronior
+esset in sua vitia, agitare eum
+atque irritare Pœnus parat.» (LIV.
+lib. 22, n. 3.)</blockquote>
+
+<p>Flaminius n'était pas d'humeur à rester tranquille
+dans son camp, quand même Annibal serait demeuré
+en repos; mais, quand il vit qu'on ravageait à ses yeux
+les terres des alliés, il crut que c'était une honte pour
+lui qu'Annibal pillât impunément l'Italie, et s'avançât
+sans trouver de résistance vers les murailles mêmes
+de Rome. Il rejeta avec mépris les sages avis de ceux
+qui lui conseillaient d'attendre son collègue, et de se
+contenter pour le présent d'arrêter les ravages de
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Cependant Annibal avançait toujours vers Rome,
+ayant Cortone à sa gauche, et le lac de Trasimène à
+sa droite. Quand il vit que le consul le suivait de près,
+dans le dessein de le combattre, pour l'arrêter dans sa
+marche, ayant reconnu que le terrain était propre à
+donner bataille, il ne songea aussi, de son côté, qu'aux
+moyens de la donner. Le lac de Trasimène et les montagnes
+de Cortone forment un défilé fort serré, au-delà
+duquel on entre dans un vallon assez spacieux, bordé
+des deux côtés, dans sa longueur, par des hauteurs
+assez grandes, et fermé dans le débouché, qui est à
+l'autre extrémité, par une colline escarpée, et de difficile
+accès. C'est sur cette colline qu'Annibal alla
+camper avec le gros de son armée, après avoir traversé
+tout le vallon, et avoir posté l'infanterie légère en embuscade
+<span class="pagenum"><a name="p306" id="p306">306</a></span>
+sur les collines à droite, et fait couler une
+partie de sa cavalerie derrière les éminences, jusque
+vers l'entrée du défilé par où Flaminius devait nécessairement
+passer. En effet, ce général, qui suivait l'ennemi
+avec chaleur pour le combattre, étant arrivé à la
+vue du défilé près du lac, fut obligé de s'y arrêter,
+parce que la nuit approchait; mais il y entra le lendemain
+dès la pointe du jour.</p>
+
+<p>Annibal l'ayant laissé avancer avec toutes ses troupes
+plus de la moitié du vallon, et voyant l'avant-garde
+des Romains assez près de lui, donna le signal du
+combat, et envoya ordre à ses troupes de sortir de leur
+embuscade pour fondre en même temps sur l'ennemi
+de tous côtés. On peut juger du trouble des Romains.</p>
+
+<p>Ils n'étaient pas encore rangés en bataille, et n'avaient
+pas préparé leurs armes, lorsqu'ils se virent pressés
+par-devant, par-derrière, et par les flancs. Le désordre
+se met en un moment dans tous les rangs. Flaminius,
+seul intrépide dans une consternation si universelle,
+ranime ses soldats de la main et de la voix, et les
+exhorte à se faire un passage par le fer à travers les
+ennemis; mais le tumulte qui règne par-tout, les cris
+affreux des ennemis, et le brouillard qui s'était élevé,
+empêchent qu'on ne puisse ni le voir ni l'entendre. Cependant,
+lorsqu'ils aperçurent qu'ils étaient enfermés
+de tous côtés, ou par les ennemis, ou par le lac, l'impossibilité
+de se sauver par la fuite rappela leur courage,
+et l'on commença à combattre de tous côtés avec
+une animosité étonnante. L'acharnement fut si grand
+dans les deux armées, que personne ne sentit un tremblement
+de terre qui arriva dans cette contrée, et qui
+<span class="pagenum"><a name="p307" id="p307">307</a></span>
+renversa des villes entières. Dans cette confusion, Flaminius
+ayant été tué par un Gaulois insubrien, les
+Romains commencèrent à plier, et prirent ensuite ouvertement
+la fuite. Un grand nombre, cherchant à se
+sauver, se précipita dans le lac: d'autres, ayant pris le
+chemin des montagnes, se jetèrent eux-mêmes au milieu
+des ennemis qu'ils voulaient éviter. Six mille seulement
+s'ouvrirent un passage à travers les vainqueurs, et se
+retirèrent en un lieu de sûreté; mais ils furent arrêtés
+et faits prisonniers le lendemain. Il y eut quinze mille
+Romains de tués dans cette bataille. Environ dix mille
+se rendirent à Rome par différents chemins. Annibal
+renvoya les Latins, alliés des Romains, sans rançon.
+Il fit chercher inutilement le corps de Flaminius pour
+lui donner la sépulture. Il mit ensuite ses troupes en
+quartier de rafraîchissement, et rendit les derniers devoirs
+aux principaux de son armée qui étaient restés
+sur le champ de bataille au nombre de trente. De son
+côté, la perte ne fut en tout que de quinze cents
+hommes, la plupart Gaulois.</p>
+
+<p>Annibal dépêcha alors un courrier à Carthage, pour
+y porter la nouvelle des heureux succès qu'il avait eus
+jusque-là en Italie. Elle y causa une joie infinie pour
+le présent, fit concevoir de merveilleuses espérances
+pour l'avenir, et ranima le courage de tous les citoyens.
+Ils s'appliquèrent avec une ardeur incroyable à prendre
+des mesures pour envoyer en Italie et en Espagne tous
+les secours capables d'y soutenir les affaires.</p>
+
+<p>A Rome, au contraire, la douleur et l'alarme furent
+universelles, quand le préteur, du haut de la tribune
+aux harangues, eut prononcé ces mots en présence du
+peuple: <i>Nous avons perdu une grande bataille</i>. Le
+<span class="pagenum"><a name="p308" id="p308">308</a></span>
+sénat, uniquement occupé du bien public, crut que,
+dans un si grand malheur et dans un danger si pressant,
+il fallait avoir recours à des remèdes extraordinaires.
+On nomma pour dictateur Quintus Fabius,
+personnage aussi distingué par sa sagesse que par sa
+naissance. A Rome, dès qu'on avait nommé un dictateur,
+toute autorité cessait, excepté celle des tribuns du
+peuple. On lui donna pour général de la cavalerie Marcus
+Minucius. C'était la seconde année de la guerre.</p>
+
+<p class="mid"><i>Conduite d'Annibal par rapport à Fabius.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 239-255.
+Liv. lib. 22,
+n. 9-30.</span>
+Annibal, après la bataille de Trasimène, ne jugeant
+pas encore à propos de s'approcher de Rome, se contenta
+de battre la campagne et de ravager le pays. Il
+traversa l'Ombrie et le Picénum, et arriva dans le territoire
+d'Adria<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a>
+<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>, après dix jours de marche. Il fit dans
+cette route un riche butin. Ennemi implacable des
+Romains, il avait ordonné que l'on fit main-basse sur
+tout ce qui s'en rencontrerait en âge de porter les armes;
+et, ne trouvant d'obstacle nulle part, il s'avança jusque
+dans la Pouille, en abandonnant au pillage les pays
+qui se trouvaient sur sa route, et faisant par-tout le
+dégât, pour forcer les peuples à quitter l'alliance des
+Romains, et pour apprendre à toute l'Italie que Rome
+découragée lui cédait la victoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote287"
+name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287">
+(retour) </a> Petite ville qui a donné son nom à la mer Adriatique.</blockquote>
+
+<p>Fabius, suivi de Minucius et de quatre légions, était
+parti de Rome pour aller chercher l'ennemi, mais dans
+la ferme résolution de ne lui donner aucune prise sur
+lui, de ne pas faire un seul mouvement sans avoir bien
+reconnu les lieux, et de ne point hasarder de bataille
+qu'il ne fût assuré du succès.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p309" id="p309">309</a></span>
+
+<p>Dès que les deux armées furent en présence, Annibal,
+pour jeter l'épouvante dans les troupes romaines, ne
+manqua pas de leur présenter la bataille en s'avançant
+jusque auprès des retranchements de leur camp; mais,
+quand il vit que tout y était calme, il se retira, blâmant
+en apparence la lâcheté de ses ennemis, à qui il reprochait
+d'avoir enfin perdu cette valeur martiale si naturelle
+à leurs pères, mais outré au fond de voir qu'il avait
+affaire à un général si différent de Sempronius et de
+Flaminius, et que les Romains, instruits par leur défaite,
+avaient enfin trouvé un chef capable de tenir tête
+à Annibal.</p>
+
+<p>Dès ce moment il comprit qu'il n'aurait point à
+craindre d'attaques vives et hardies de la part du dictateur,
+mais une conduite prudente et mesurée, qui
+pourrait le jeter dans de très-grands embarras. Restait
+à savoir si le nouveau général aurait assez de fermeté
+pour suivre constamment le plan qu'il paraissait s'être
+tracé. Il essaya donc de l'ébranler par les divers mouvements
+qu'il faisait, par le ravage des terres, par le
+pillage des villes, par l'incendie des bourgs et des villages.
+Tantôt il décampait avec précipitation, tantôt
+il s'arrêtait tout d'un coup dans quelque vallon détourné
+pour voir s'il ne pourrait point le surprendre
+en rase campagne: mais Fabius conduisait ses troupes
+par des hauteurs, sans perdre de vue Annibal; ne
+s'approchant jamais assez de l'ennemi pour en venir
+aux mains, mais ne s'en éloignant pas non plus tellement,
+qu'il pût lui échapper. Il tenait exactement ses
+soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir
+que pour les fourrages, où il ne les envoyait qu'avec
+de fortes escortes. Il n'engageait que de légères escarmouches,
+<span class="pagenum"><a name="p310" id="p310">310</a></span>
+et avec tant de précaution, que ses troupes
+y avaient toujours l'avantage. Par ce moyen il rendait
+insensiblement au soldat la confiance que la perte de
+trois batailles lui avait ôtée, et il le mettait en état de
+compter comme autrefois sur son courage et sur son
+bonheur.</p>
+
+<p>Annibal, après avoir fait un butin immense dans la
+Campanie, où il était demeuré assez long-temps, décampa
+pour ne point consumer les provisions qu'il
+avait amassées, et dont il se réservait l'usage pour la
+saison où la terre n'en fournit plus. D'ailleurs, il ne
+pouvait plus demeurer dans un pays de vignobles et
+de vergers, plus agréable pour le spectacle qu'utile
+pour la subsistance d'une armée, où il se serait vu
+réduit à passer ses quartiers d'hiver entre des marais,
+des rochers et des sables, pendant que les Romains
+auraient tiré abondamment leurs convois de Capoue
+et des plus riches contrées de l'Italie: il prit donc le
+parti d'aller s'établir ailleurs.</p>
+
+<p>Fabius jugea bien qu'Annibal serait obligé de prendre
+pour son retour le même chemin par lequel il était
+venu, et qu'il serait facile de l'inquiéter dans sa marche.
+Il commence par s'assurer de Casilin, petite ville située
+sur le Vulturne, qui séparait les terres de Falerne de
+celles de Capoue, en y jetant un corps de troupes assez
+considérable: il détache quatre milles hommes pour
+s'emparer du seul défilé par lequel Annibal pouvait
+sortir; puis, selon sa coutume ordinaire, il va se poster
+avec le reste de l'armée sur les hauteurs qui bordaient
+le chemin.</p>
+
+<p>Les Carthaginois arrivent, et campent dans la plaine
+au pied des montagnes. Pour ce coup, le rusé Carthaginois
+<span class="pagenum"><a name="p311" id="p311">311</a></span>
+tomba dans le même piège qu'il avait tendu à
+Flaminius au défilé de Trasimène; et il semblait ne
+pouvoir jamais se tirer de ce mauvais pas, n'y ayant
+qu'une seule issue, dont les Romains étaient les maîtres.
+Fabius, comptant que sa proie ne pouvait point lui
+échapper, ne délibérait plus que sur la manière de
+s'en saisir. Il se flattait, avec assez d'apparence, de
+terminer la guerre par cette seule action; cependant
+il jugea à propos de remettre l'attaque au lendemain.</p>
+
+<p>Annibal reconnut qu'on employait contre lui ses
+propres artifices<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a>
+<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>. C'est dans de pareilles conjonctures
+qu'un commandant a besoin d'une présence d'esprit et
+d'une fermeté d'ame non communes pour envisager le
+péril dans toute son étendue sans s'effrayer, et pour
+imaginer de sûres et de promptes ressources sans délibérer.
+Le général carthaginois sur-le-champ fait assembler
+une grande quantité de bœufs, jusqu'au nombre
+de deux mille, et commande qu'on attache à leurs
+cornes de petits faisceaux de sarment. Vers le milieu de
+la nuit, y ayant fait mettre le feu, il fait pousser ces
+animaux à grands coups vers le sommet des montagnes
+sur lesquelles étaient campés les Romains. Lorsque la
+flamme eut pénétré jusqu'au vif, ces animaux, que la
+douleur rendait furieux, se dispersèrent de tous côtés,
+communiquant le feu aux buissons et aux arbrisseaux
+qu'ils rencontraient. Cet escadron d'une nouvelle espèce
+était soutenu par un bon nombre de soldats armés à
+la légère, qui avaient ordre de s'emparer du sommet
+de la montagne, et de charger les ennemis en cas
+qu'ils les y rencontrassent. Tout réussit comme Annibal
+l'avait prévu. Les Romains qui gardaient le défilé,
+<span class="pagenum"><a name="p312" id="p312">312</a></span>
+voyant que les feux gagnaient les collines qui les commandaient,
+et croyant que c'était Annibal qui marchait
+de ce côté-là à la faveur des flambeaux pour se sauver,
+quittent leur poste, et accourent vers les hauteurs pour
+lui en disputer le passage. Le gros de l'armée, qui ne
+savait que penser de tout ce tumulte, et Fabius lui-même,
+n'osant faire aucun mouvement dans les ténèbres
+de la nuit de peur de surprise, attendent le retour du
+jour. Annibal saisit ce moment, fait traverser à ses
+troupes et au butin le défilé qui était sans garde, et
+sauve son armée d'un piége où un peu plus de vivacité
+de la part de Fabius aurait pu le faire périr, ou du
+moins l'affaiblir considérablement. Il est beau de savoir
+tirer avantage de ses fautes mêmes, et de les faire servir
+à sa propre gloire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote288"
+name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288">
+(retour) </a> «Nec Annibalem fefellit suis se artibus peti.» (LIV.)</blockquote>
+
+<p>L'armée carthaginoise reprit le chemin de la Pouille,
+toujours poursuivie et harcelée par celle des Romains.
+Le dictateur, obligé de faire un voyage à Rome pour
+quelque cérémonie de religion, conjura, avant que de
+partir, le général de la cavalerie de ne faire aucune
+entreprise pendant son absence. Minucius ne fit aucun
+cas ni de ses avis ni de ses prières, et, à la première
+occasion qui se présenta, pendant qu'une partie des
+troupes d'Annibal était allée au fourrage, il attaqua le
+reste, et remporta quelque avantage. Il en écrivit aussitôt
+à Rome comme d'une victoire considérable. Cette
+nouvelle, jointe à ce qui était arrivé tout récemment au
+passage des défilés, excita des plaintes et des murmures
+contre la lente et timide circonspection de Fabius. Enfin
+la chose en vint à ce point, que le peuple lui égala
+en pouvoir son général de cavalerie; ce qui était sans
+exemple. Il apprit cette nouvelle en chemin; car il était
+<span class="pagenum"><a name="p313" id="p313">313</a></span>
+parti de Rome, pour ne point être témoin oculaire de
+ce qui se tramait contre lui: sa constance n'en fut point
+ébranlée<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a>
+<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>. Il savait bien qu'en partageant l'autorité
+dans le commandement on n'avait pas partagé l'habileté
+dans le métier de la guerre: cela parut bientôt.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote289"
+name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289">
+(retour) </a> «Satis fidens haudquaquàm cum imperii jure artem imperandi æquatam.»
+(LIV. lib. 22, n. 26.)</blockquote>
+
+<p>Minucius, tout fier de l'avantage qu'il venait de
+remporter sur son collègue, proposa qu'ils commandassent
+chacun leur jour, ou même un plus long espace
+de temps. Fabius rejeta ce parti, qui aurait exposé
+toute l'armée au danger pendant le temps qu'elle aurait
+été commandée par Minucius; il aima mieux
+partager les troupes, pour être en état de conserver
+au moins la partie qui lui serait échue.</p>
+
+<p>Annibal, parfaitement instruit de tout ce qui se
+passait dans le camp romain, eut une grande joie d'apprendre
+la division des deux chefs. Il eut soin de présenter
+un appât et de tendre un piége à la témérité de
+Minucius; celui-ci ne manqua pas d'y donner tête
+baissée, et engagea la bataille sur une colline où l'on
+avait caché une embuscade. Ses troupes furent mises
+en désordre, et allaient être taillées en pièces, lorsque
+Fabius, averti par les premiers cris des blessés:
+«Courons, dit-il à ses soldats, au secours de Minucius;
+allons arracher aux ennemis la victoire, et à nos
+citoyens l'aveu de leur faute.» Il arriva fort à propos,
+et obligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier,
+en se retirant, disait «que cette nuée qui depuis longtemps
+paraissait sur le haut des montagnes avait enfin
+crevé avec un grand fracas, et causé un grand
+orage.» Un service si important, et placé dans une
+<span class="pagenum"><a name="p314" id="p314">314</a></span>
+telle conjoncture, ouvrit les yeux à Minucius; il reconnut
+son tort, rentra sur-le-champ dans le devoir
+et l'obéissance, et montra qu'il est quelquefois plus
+glorieux de savoir réparer ses fautes que de n'en point
+commettre.</p>
+
+<p class="mid"><i>État des affaires en Espagne.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 245-250.
+Liv. lib. 22,
+n. 19-22.</span>
+Au commencement de cette même campagne, Cn.
+Scipion, étant venu fondre tout d'un coup sur la flotte
+des Carthaginois, commandée, par Amilcar, la défit,
+prit vingt-cinq vaisseaux, et remporta un grand butin.
+Cette victoire fit comprendre aux Romains qu'ils devaient
+donner une attention particulière aux affaires
+d'Espagne, d'où Annibal pouvait tirer des secours considérables
+et d'argent et de troupes. Ils y envoyèrent
+une flotte, et en donnèrent le commandement à P. Scipion,
+qui, s'étant joint à son frère après son arrivée en
+Espagne, rendit de très-grands services à la république.
+Jusqu'alors les Romains n'avaient osé passer l'Èbre: ils
+avaient cru assez faire de gagner l'amitié des peuples
+d'en-deçà, et de la fortifier par des alliances. Mais sous
+Publius ils traversèrent ce fleuve, et portèrent leurs
+armes bien au-delà.</p>
+
+<p>Ce qui contribua le plus à avancer leurs affaires, fut
+la trahison d'un Espagnol qui était à Sagonte. Annibal y
+avait laissé en dépôt les otages des peuples de l'Espagne:
+c'étaient les enfants des familles les plus distinguées du
+pays. Abélox, c'était le nom de cet Espagnol, persuada
+à Bostar, qui commandait dans la place, de renvoyer
+ces jeunes gens dans leur patrie, pour attacher par là
+plus fortement les peuples au parti des Carthaginois:
+il fut chargé lui-même de cette commission. Il les conduisit
+<span class="pagenum"><a name="p315" id="p315">315</a></span>
+aux Romains, qui les remirent ensuite entre les
+mains de leurs parents, et gagnèrent leur amitié par
+un présent si agréable.</p>
+
+<p class="mid"><i>Bataille de Cannes.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 255-268.
+Liv. lib. 22,
+n. 34-54.
+AN. M. 3789
+ROM. 533.</span>
+Au printemps suivant on élut à Rome pour consuls
+C. Térentius Varron et L. Émilius Paulus. On fit dans
+cette campagne (c'était la troisième de la seconde guerre
+punique) ce qui ne s'était jamais pratiqué jusqu'alors,
+qui fut de composer l'armée de huit légions, chacune
+de cinq mille hommes, sans les alliés; car, comme nous
+l'avons déjà dit, les Romains ne levaient jamais que
+quatre légions, dont chacune était environ de quatre
+mille hommes et de trois cents<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a>
+<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a> chevaux: ce n'était
+que dans les conjonctures les plus importantes qu'ils y
+mettaient cinq mille des uns et quatre cents des autres.
+Pour les troupes des alliés, leur infanterie était égale
+à celle des légions, mais il y avait trois fois plus de
+cavalerie. On donnait ordinairement à chaque consul
+la moitié des troupes des alliés, et deux légions, pour
+agir séparément; et il était rare que l'on se servît de
+toutes ces forces en même temps pour la même expédition.
+Ici les Romains emploient non-seulement quatre,
+mais huit légions; tant l'affaire leur paraît importante.
+Le sénat voulut même que les deux consuls de l'année
+précédente, Servilius et Atilius, servissent dans l'armée
+en qualité de proconsuls; mais le dernier ne le put faire
+à cause de son grand âge.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote290"
+name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290">
+(retour) </a> Polybe ne met que deux cents
+chevaux dans chaque légion; mais
+Juste-Lipse croit que c'est ou une
+erreur de l'historien, ou une faute
+du copiste.</blockquote>
+
+<p>Varron, en partant de Rome, avait déclaré hautement
+<span class="pagenum"><a name="p316" id="p316">316</a></span>
+que, dès le premier jour qu'il rencontrerait l'ennemi,
+il donnerait le combat, et terminerait la guerre,
+ajoutant qu'elle ne finirait point tant qu'on mettrait des
+Fabius à la tête des armées. Un avantage assez considérable
+qu'il remporta sur les Carthaginois, dont près
+de dix-sept cents demeurèrent sur la place, augmenta
+encore sa fierté et sa hardiesse. Annibal regarda cette
+perte comme un véritable gain pour lui, persuadé
+qu'elle servirait d'appât pour amorcer la témérité du
+consul, et pour l'engager dans une action: il en avait
+un besoin extrême. On sut depuis qu'il était réduit à
+une telle disette de vivres, qu'il ne lui était pas possible
+de subsister encore dix jours. Les Espagnols songeaient
+déjà à l'abandonner. C'en était fait de lui et de son
+armée, si sa bonne fortune ne lui eût envoyé Varron.</p>
+
+<p>Les armées, après plusieurs mouvements, se trouvèrent
+en présence près de Cannes, petite ville située
+dans l'Apulie, sur le fleuve Aufide. Comme Annibal
+était campé dans une plaine fort unie et toute découverte,
+et que sa cavalerie était de beaucoup supérieure
+à celle des Romains, Émilius ne jugea pas à propos
+d'engager le combat dans cet endroit: il voulait qu'on
+attirât l'ennemi dans un terrain où l'infanterie pût avoir
+le plus de part à l'action. Son collègue, général sans
+expérience, fut d'un avis contraire; et c'est le grand
+inconvénient d'un commandement partagé par deux
+généraux, entre lesquels la jalousie, ou l'antipathie
+d'humeur, ou la diversité de vues, ne manquent guère
+de mettre la division.</p>
+
+<p>Les troupes, de part et d'autre, s'étaient contentées
+pendant quelque temps de faire de légères escarmouches.
+Enfin, un jour que Varron commandait, car le commandement
+<span class="pagenum"><a name="p317" id="p317">317</a></span>
+roulait de jour à autre entre les deux consuls,
+tout se prépara au combat des deux côtés. Émilius
+n'avait point été consulté; mais, quoiqu'il désapprouvât
+extrêmement la conduite de son collègue, comme il ne
+pouvait l'empêcher, il le seconda du mieux qu'il lui
+fut possible.</p>
+
+<p>Annibal, après avoir fait convenir ses troupes que,
+quand on leur aurait donné le choix d'un terrain propre
+pour combattre, supérieures comme elles étaient en
+cavalerie, elles n'en pouvaient pas choisir de plus favorable:
+«Rendez donc grâces aux dieux, leur dit-il,
+d'avoir amené ici les ennemis pour vous en faire
+triompher; et sachez-moi gré aussi d'avoir réduit les
+Romains à la nécessité de combattre. Après trois
+grandes victoires consécutives, que faut-il pour vous
+inspirer de la confiance, que le souvenir de vos propres
+exploits? Les combats précédents vous ont rendus
+maîtres du plat pays: par celui-ci, vous le deviendrez
+de toutes les villes, et, j'ose le dire, de toutes les richesses
+et de la puissance des Romains. Il n'est plus
+question de parler, il faut agir. J'espère de la protection
+des dieux que vous verrez dans peu l'effet de
+mes promesses.»</p>
+
+<p>Les deux armées étaient bien inégales en nombre. Il
+y avait dans celle des Romains, en comptant les alliés,
+quatre-vingt mille hommes de pied, et un peu plus de
+six mille chevaux; et dans celle des Carthaginois quarante
+mille hommes de pied, tous fort aguerris, et dix
+mille chevaux. Émilius commandait à la droite des Romains,
+Varron à la gauche; Servilius, l'un des deux
+consuls de l'année précédente, était au centre. Annibal,
+qui savait profiter de tout, s'était posté de manière que
+<span class="pagenum"><a name="p318" id="p318">318</a></span>
+le vent vulturne, qui se lève dans un certain temps
+réglé, devait souffler directement contre le visage des
+Romains pendant le combat, et les couvrir de poussière;
+et, ayant appuyé sa gauche sur la rivière d'Aufide
+et distribué sa cavalerie sur les ailes, il forma son corps
+de bataille, en plaçant l'infanterie espagnole et gauloise
+au centre, et l'infanterie africaine, pesamment armée,
+moitié à leur droite et moitié à leur gauche, sur une
+même ligne avec la cavalerie. Après cette disposition,
+il se mit à la tête de ce corps d'infanterie espagnole et
+gauloise, et, l'ayant tiré de la ligne, il marcha en avant
+pour commencer le combat, en arrondissant son front
+à mesure qu'il approchait de l'ennemi, et en allongeant
+ses flancs en espèce de demi-cercle, afin de ne point
+laisser d'intervalle entre son corps et le reste de la ligne
+composée de l'infanterie pesante, qui ne s'était point
+ébranlée.</p>
+
+<p>On en vint bientôt aux mains; et les légions romaines
+qui étaient aux deux ailes, voyant leur centre vivement
+attaqué, s'avancèrent pour prendre l'ennemi en
+flanc. Le corps d'Annibal, après une vigoureuse résistance,
+se voyant pressé de toutes parts, céda au
+nombre, et se retira par l'intervalle qu'il avait laissé
+dans le centre de la ligne. Les Romains l'y ayant suivi
+pêle-mêle avec chaleur, les deux ailes de l'infanterie
+africaine, qui était fraîche, bien armée et en bon ordre,
+s'étant tout d'un coup, par une demi-conversion, tournées
+vers ce vide dans lequel les Romains, déjà fatigués,
+s'étaient jetés en désordre et en confusion, les chargèrent
+des deux côtés avec vigueur, sans leur donner
+le temps de se reconnaître ni leur laisser de terrain
+pour se former. Cependant les deux ailes de la cavalerie
+<span class="pagenum"><a name="p319" id="p319">319</a></span>
+venaient de battre celles des Romains, qui leur étaient
+fort inférieures; et, n'ayant laissé à la poursuite des
+escadrons rompus et défaits que ce qu'il fallait pour en
+empêcher le ralliement, elles vinrent fondre par-derrière
+sur l'infanterie romaine, qui, étant en même temps
+enveloppée de toutes parts par la cavalerie et l'infanterie
+des ennemis, fut toute taillée en pièces, après avoir fait
+des prodiges de valeur. Émilius, qui avait été couvert
+de blessures dans le combat, fut tué ensuite par un
+gros d'ennemis qui ne le reconnurent point, et avec lui
+deux questeurs, vingt-un tribuns militaires, plusieurs
+hommes consulaires ou qui avaient été préteurs, Servilius,
+consul de l'année précédente, et Minucius, qui
+avait été maître de la cavalerie sous Fabius, et quatre-vingts
+sénateurs. Il demeura sur la place plus de
+soixante-dix mille hommes<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a>
+<a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>; et les Carthaginois,
+acharnés contre l'ennemi, ne cessèrent de tuer, jusqu'à
+ce qu'Annibal, dans la plus grande ardeur du
+carnage, se fut écrié plusieurs fois: <i>Arrête, soldat;
+épargne le vaincu</i><a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a>
+<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>. Dix mille hommes, qui avaient été
+laissés à la garde du camp, se rendirent prisonniers de
+guerre après la bataille. Le consul Varron se retira à
+Venouse, accompagné seulement de soixante-dix cavaliers;
+et quatre mille hommes<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a>
+<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a> environ se sauvèrent
+dans les villes voisines. Du côté d'Annibal, la victoire
+fut complète; et il la dut principalement, aussi-bien
+que les précédentes, à la supériorité de sa cavalerie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote291"
+name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291">
+(retour) </a> Tite-Live diminue beaucoup le
+nombre des morts, qu'il ne fait
+monter qu'à quarante-trois mille environ;
+mais Polybe est plus digne de foi.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote292"
+name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292">
+(retour) </a> «Duo maximi exercitus cæsi ad
+hostium satietatem, donec Annibal
+diceret militi suo: Parce ferro.»
+(FLOR. lib. 1, cap. 6.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote293"
+name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293">
+(retour) </a> Le texte de Polybe porte 3000.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p320" id="p320">320</a></span>
+
+<p>Il y perdit quatre mille Gaulois, quinze cents tant Espagnols
+qu'Africains, et deux cents chevaux.</p>
+
+<p>Maharbal, l'un des généraux carthaginois, voulait
+que, sans perdre de temps, l'on marchât droit à Rome,
+promettant à Annibal de le faire souper, à cinq jours
+de là, dans le Capitale. Et sur ce que celui-ci répliqua
+qu'il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette
+proposition<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a>
+<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>, «Je vois bien, dit Maharbal, que les
+dieux n'ont pas donné au même homme tous les talents
+à-la-fois. Vous savez vaincre, Annibal; mais vous
+ne savez pas profiter de la victoire.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote294"
+name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294">
+(retour) </a> «Tum Maharbal: Non omnia
+nimirum eidem dii dedêre. Vincere
+scis, Annibal; victoriâ uti nescis.»
+(LIV. lib. 22, n. 51.)</blockquote>
+
+<p>On prétend que ce délai sauva Rome et l'empire.
+Plusieurs, et Tite-Live entre autres, le reprochent à
+Annibal comme une faute capitale. Quelques-uns sont
+plus réservés, et ne peuvent se résoudre à condamner,
+sans des preuves bien claires, un si grand capitaine,
+qui, dans tout le reste, n'a jamais manqué ni de prudence
+pour prendre le bon parti, ni de vivacité et de
+promptitude pour exécuter. Ils sont encore retenus par
+l'autorité, ou du moins par le silence de Polybe, qui,
+en parlant des grandes suites qu'eut cette mémorable
+journée, convient que, parmi les Carthaginois, on conçut
+de grandes espérances d'emporter Rome d'emblée;
+mais, pour lui, il ne s'explique point sur ce qu'il eût fallu
+faire à l'égard d'une ville fort peuplée, extrêmement
+aguerrie, bien fortifiée, et défendue par une garnison
+de deux légions; et il ne laisse nulle part entrevoir
+qu'un tel projet fût praticable, ni qu'Annibal eût tort
+de ne l'avoir point tenté.</p>
+
+<p>En effet, en examinant les choses de plus près, on
+<span class="pagenum"><a name="p321" id="p321">321</a></span>
+ne voit pas que les règles communes de la guerre permissent
+de l'entreprendre. Il est constant que toute
+l'infanterie d'Annibal avant la bataille ne montait qu'à
+quarante mille hommes; qu'étant diminuée de six mille
+hommes qui avaient été tués dans l'action, et d'un plus
+grand nombre sans doute qui avait été blessé et mis
+hors de combat, il ne lui restait que vingt-six ou vingt-sept
+mille hommes de pied en état d'agir, et que ce
+nombre ne pouvait suffire pour faire la circonvallation
+d'une ville aussi étendue que Rome, et coupée par une
+rivière, ni pour l'attaquer dans les formes, n'ayant ni
+machines, ni munitions, ni aucune des choses nécessaires
+pour un siége. Par la même raison, Annibal, <span class="side"> Liv. lib. 22,
+n. 9.
+Liv. lib. 23,
+n. 18.</span>
+après le succès de Trasimène, tout victorieux qu'il était,
+avait attaqué inutilement Spolette: et, un peu après la
+bataille de Cannes, il avait été contraint de lever le
+siége d'une petite ville sans nom et sans force. On ne
+peut disconvenir que, si, dans l'occasion dont il s'agit,
+il avait échoué, comme il devait s'y attendre, il aurait
+ruiné sans ressource toutes ses affaires<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a>
+<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>. Mais il faudrait
+être du métier, et peut-être du temps même de l'action,
+pour juger sainement de ce fait. C'est un ancien
+procès sur lequel il ne sied bien qu'aux connaisseurs
+de prononcer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote295"
+name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295">
+(retour) </a> Ces réflexions, pleines de justesse,
+rappellent le jugement de Montesquieu,
+qui justifie également Annibal
+des reproches qu'on avait faits
+à sa conduite. (<i>Grand. et décad.
+des Romains</i>, ch. IV.)--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Liv. 23,
+n. 11-14.</span>
+Annibal, aussitôt après la bataille de Cannes, avait
+dépêché son frère Magon pour porter à Carthage la
+nouvelle de sa victoire, et pour demander du secours
+afin de terminer la guerre. Lorsque Magon fut arrivé,
+il fit en plein sénat un discours magnifique sur les
+<span class="pagenum"><a name="p322" id="p322">322</a></span>
+exploits de son frère et sur les grands avantages qu'il
+avait remportés contre les Romains; et, pour faire juger
+de la grandeur de la victoire par quelque chose de sensible,
+en parlant en quelque sorte aux yeux, il fit répandre
+au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or
+qu'on avait tirés des doigts des nobles romains qui avaient
+été tués à la bataille de Cannes. Il termina sa harangue
+par demander de l'argent, des vivres et de nouvelles
+troupes. Tous les assistants ressentirent une joie extraordinaire;
+et Imilcon, partisan d'Annibal, croyant que
+c'était là une belle occasion d'insulter Hannon, chef de
+la faction contraire, lui demanda s'il était encore mécontent
+de la guerre qu'on avait entreprise contre les
+Romains, et s'il croyait qu'on leur dût livrer Annibal.
+Hannon, sans s'émouvoir, lui répondit qu'il était toujours
+dans les mêmes sentiments, et que les victoires
+dont on parlait, supposé qu'elles fussent véritables, ne
+lui pouvaient donner de joie qu'autant qu'on s'en servirait
+pour faire une paix avantageuse: puis il entreprit
+de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner
+si haut n'étaient que chimériques et imaginaires. «J'ai
+taillé en pièces, disait-il, en reprenant le discours de
+Magon, les armées romaines: envoyez-moi des soldats.
+Que demanderiez-vous autre chose si vous aviez été
+vaincu? Je me suis deux fois rendu maître du camp
+ennemi, plein apparemment de toutes sortes de provisions:
+envoyez-moi des vivres et de l'argent. Tiendriez-vous
+un autre langage, si vous-même aviez
+perdu votre camp?» Ensuite il demanda à Magon si
+quelqu'un des peuples latins s'était venu rendre à Annibal,
+si les Romains lui avaient fait quelques propositions
+de paix. Magon ayant été forcé d'avouer qu'il
+<span class="pagenum"><a name="p323" id="p323">323</a></span>
+n'en était rien: «Nous avons donc, reprit Hannon, la
+guerre dans l'Italie aussi forte que jamais.» Sa conclusion
+fut qu'il ne fallait leur envoyer ni hommes ni
+argent. Comme la faction d'Annibal était la plus puissante,
+on n'eut aucun égard aux remontrances d'Hannon,
+qui furent regardées comme l'effet de sa jalousie
+et de sa prévention: il fut ordonné qu'on ferait incessamment
+des levées d'hommes et d'argent pour envoyer
+à Annibal les secours qu'il demandait. Magon partit sur-le-champ
+pour lever en Espagne vingt-quatre mille
+hommes d'infanterie et quatre mille chevaux; mais ce
+secours fut arrêté dans la suite, et envoyé d'un autre
+côté: tant la faction contraire était appliquée à traverser
+les desseins d'un général qu'elle ne pouvait souffrir<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a>
+<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>.
+Pendant qu'à Rome on remerciait un consul qui avait fui
+de n'avoir pas désespéré de la république, à Carthage
+on savait presque mauvais gré à Annibal de la victoire
+qu'il venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner
+les avantages d'une guerre entreprise contre
+son avis. Plus jaloux de l'honneur de ses sentiments
+que du bien de l'état, plus ennemi du général des Carthaginois
+que des Romains, il n'oubliait rien pour empêcher
+les succès qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner
+ceux qu'on avait eus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote296"
+name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296">
+(retour) </a> De Saint-Évremond.</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 23,
+n. 4 et 18.</span>
+La journée de Cannes soumit à Annibal les plus
+puissants peuples d'Italie, attira dans son parti ceux de
+la grande Grèce avec la ville de Tarente, et détacha
+des Romains leurs plus anciens alliés, entre lesquels
+<span class="pagenum"><a name="p324" id="p324">324</a></span>
+Capoue tenait le premier rang. C'était une ville que la
+bonté de son terroir, sa situation avantageuse et la longue
+paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort
+puissante. Le luxe et les délices, qui sont une suite
+ordinaire de l'opulence, avaient corrompu l'esprit de
+tous ses citoyens, déjà portés par leur inclination naturelle
+au plaisir et à la débauche.</p>
+
+<p><a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a>
+<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier
+d'hiver. Ce fut là que cette armée, qui avait essuyé les
+plus grands travaux et bravé les périls les plus affreux
+sans y succomber, fut vaincue par l'abondance et les
+délices, dans lesquelles elle se plongea avec d'autant
+plus d'avidité, qu'elle n'y était point accoutumée. Leurs
+courages s'amollirent si fort pendant ce séjour, que,
+s'ils se soutinrent encore quelque temps, ce fut plutôt
+par l'éclat de leurs victoires passées que par leurs forces
+présentes. Quand Annibal tira ses soldats de cette ville,
+on eût dit que c'étaient d'autres hommes, tout différents
+de ce qu'ils avaient été jusque-là. Accoutumés à demeurer
+dans des maisons commodes, à vivre dans l'abondance
+et dans l'oisiveté, ils ne pouvaient plus souffrir
+la faim, la soif, les longues marches, les veilles, ni
+les autres travaux de la guerre: outre qu'ils ne savaient
+plus ce que c'était que d'obéir aux officiers, ni de garder
+aucune discipline.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote297"
+name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297">
+(retour) </a> «Ibi partem majorem hiemis
+exercitum in tectis habuit, adversùs
+omnia humana mala, sæpè ae diù
+durantem, bonis inexpertum atque
+insuetum. Itaque quos nulla mali vicerat
+vis, perdidêre nimia bona ac
+voluptates immodicæ: et eò impensiùs,
+quô avidiùs ex insolentiâ in
+eas se merserant.» (LIV. lib. 23,
+n. 18.)</blockquote>
+
+<p>Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l'en croit,
+le séjour de Capoue est, dans la vie d'Annibal, une
+grande tache, et il prétend que ce général fit en cela
+<span class="pagenum"><a name="p325" id="p325">325</a></span>
+une faute incomparablement plus grande que quand,
+après le gain de la bataille, il manqua d'aller à Rome<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a>
+<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>;
+car ce délai, dit Tite-Live, pouvait paraître avoir seulement
+différé sa victoire, au lieu que cette dernière
+faute le mit absolument hors d'état de vaincre. En un
+mot, comme Marcellus sut bien le dire dans la suite<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a>
+<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>,
+ce que Cannes avait été aux Romains, Capoue le fut
+aux Carthaginois et à leur général. Là se perdit leur
+vertu guerrière et leur attachement à la discipline; là
+disparut et leur gloire passée, et l'espérance presque
+sûre que leur montrait l'avenir. En effet, depuis ce jour,
+les affaires d'Annibal allèrent toujours en décadence,
+la fortune se rangea du côté de la prudence, et la victoire
+sembla s'être réconciliée avec les Romains.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote298"
+name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298">
+(retour) </a> «Illa enim cunctatio distulisse
+modò victoriam videri potuit, hic
+error vires ademisse ad vincendum.»
+(LIV. lib. 23, n. 18.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote299"
+name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299">
+(retour) </a> «Capuam Annibali Cannas fuisse.
+Ibi virtutem bellicam, ibi militarem
+disciplinam, ibi præteriti temporis
+famam, ibi spem futuri extinctam.»
+(LIV. lib. 23, n. 45.)</blockquote>
+
+<p>Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites
+funestes qu'eurent les quartiers d'hiver passés par
+l'armée carthaginoise dans cette ville délicieuse est bien
+juste et bien fondé. Quand on examine avec soin toutes
+les circonstances de cette histoire, on a de la peine à
+se persuader qu'il faille attribuer le peu de progrès
+qu'eurent les armes d'Annibal dans la suite au séjour de
+Capoue: c'en est bien une cause, mais la moins considérable;
+et la bravoure avec laquelle ses troupes battirent
+depuis ce temps-là des consuls et des préteurs,
+prirent des villes à la vue des Romains, maintinrent
+leurs conquêtes et restèrent encore quatorze ans en
+Italie sans en pouvoir être chassées, tout cela porte
+<span class="pagenum"><a name="p326" id="p326">326</a></span>
+assez à croire que Tite-Live exagère les pernicieux effets
+des délices de Capoue.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 23,
+n. 23.</span>
+La véritable cause de la chute des affaires d'Annibal,
+c'est le défaut de recrues et de secours de la part de
+sa patrie. Après l'exposé de Magon, le sénat de Carthage
+avait jugé nécessaire, pour pousser les conquêtes
+d'Italie, d'y envoyer d'Afrique un renfort considérable
+de cavalerie numide, quarante éléphants, mille talents<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a>
+<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>,
+qui font trois millions, et d'acheter en Espagne vingt
+mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour en <span class="side"> <i>Ibid.</i> n. 32.</span>
+renforcer leurs armées d'Espagne et d'Italie; néanmoins
+Magon n'en put obtenir que douze mille fantassins,
+avec deux mille cinq cents chevaux; et même, quand
+il fut près de partir pour l'Italie avec cette troupe, si
+fort au-dessous de celle qu'on lui avait promise, il fut
+contre-mandé pour passer en Espagne. Annibal, après
+de si grandes promesses, ne reçut donc ni infanterie,
+ni cavalerie, ni éléphants, ni argent, et il fut absolument
+abandonné à ses ressources personnelles: son armée se
+trouvait réduite à vingt-six mille hommes de pied et à
+neuf mille chevaux. Comment, avec une armée si affaiblie,
+pouvoir occuper dans un pays étranger tous les
+postes nécessaires, contenir les nouveaux alliés, maintenir
+les conquêtes, en faire de nouvelles, et tenir la
+campagne avec avantage contre deux armées des Romains
+qui se renouvelaient tous les ans? Voilà la véritable
+cause de la décadence des affaires d'Annibal et de
+la ruine de celles de Carthage. Si nous avions l'endroit
+où Polybe avait parlé sur cette matière, nous verrions
+sans doute qu'il avait plus insisté sur cette cause que sur
+les délices de Capoue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote300"
+name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300">
+(retour) </a> 5,500,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p327" id="p327">327</a></span>
+
+<p class="mid"><i>Affaires d'Espagne et de Sardaigne.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 23,
+n. 26-30 et n.
+32-40, 41.
+AN. M. 3790
+ROM. 534.</span>
+Les deux Scipions avaient toujours le commandement
+de l'Espagne, et y faisaient d'assez grands progrès,
+lorsque Asdrubal, qui seul paraissait capable de
+leur résister, reçut ordre de Carthage de passer en
+Italie au secours de son frère. Avant que de quitter la
+province, il écrivit au sénat pour lui faire connaître
+la nécessité qu'il y avait d'envoyer en sa place un
+général qui pût tenir tête aux Romains. On y envoya
+Imilcon avec une armée, et Asdrubal se mit en chemin
+avec la sienne pour aller joindre son frère. La première
+nouvelle de son départ avait rangé la plus grande
+partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces
+deux généraux, animés par un si grand succès, se
+mirent en devoir de lui fermer la sortie de la province.
+Ils considéraient le danger auquel seraient exposés
+les Romains, si, ayant déjà bien de la peine à résister
+au seul Annibal, les deux frères venaient à leur tomber
+sur les bras avec deux puissantes armées: ils le
+poursuivirent donc dans sa marche, et l'obligèrent,
+malgré lui, à combattre. Asdrubal fut vaincu; et, loin
+de pouvoir passer dans l'Italie, il ne se vit pas même
+en état de demeurer en sûreté dans l'Espagne.</p>
+
+<p>Les Carthaginois ne réussirent pas mieux dans la
+Sardaigne. Prétendant profiter de quelques révoltes
+qu'ils y avaient excitées, il y perdirent douze mille
+hommes dans une bataille contre les Romains, qui
+firent encore un grand nombre de prisonniers, parmi
+lesquels furent Asdrubal, surnommé <i>Calvus</i>; Hannon
+et Magon<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a>
+<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>, distingués par leur naissance et par leurs
+emplois militaires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote301"
+name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301">
+(retour) </a> Ce n'était pas le frère d'Annibal.</blockquote>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="p328" id="p328">328</a></span></p>
+
+<p class="mid"><i>Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue<br>
+et de Rome</i><a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a>
+<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote302"
+name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302">
+(retour) </a> Rollin passe sous silence plusieurs
+faits qu'il raconte avec détail
+dans une autre partie de son histoire
+ancienne, et dans l'histoire Romaine
+(livre quinzième).--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3791
+ROM. 535.
+Liv. lib. 23,
+n. 41-46; lib.
+25, n. 22; lib.
+26, n. 5-16.</span>
+Depuis le séjour d'Annibal à Capoue, les affaires des
+Carthaginois en Italie ne se soutinrent plus avec le
+même éclat. M. Marcellus, d'abord comme préteur,
+ensuite comme consul, eut beaucoup de part à ce
+changement. Il harcelait Annibal en toute occasion,
+il lui enlevait des quartiers, il lui faisait lever des
+siéges; il le battit même en plusieurs rencontres, en
+sorte qu'il fut appelé <i>l'épée de Rome</i>, comme Fabius
+en avait été nommé <i>le bouclier</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3793
+ROM. 537.</span>
+Ce qui fut le plus sensible au général carthaginois,
+fut de voir Capoue assiégée par les Romains. Pour ne
+point perdre son crédit parmi ses alliés, en négligeant
+de soutenir ceux qui y tenaient le premier rang, il vola
+au secours de cette ville, en fit approcher ses troupes, <span class="side"> AN. M. 3794
+ROM. 538.</span>
+attaqua les Romains, leur donna plusieurs combats
+pour leur faire lever le siége. Enfin, voyant que toutes
+ses tentatives étaient inutiles, pour faire une puissante
+diversion il marcha brusquement vers Rome. Il ne
+désespérait pas que, s'il pouvait, dans la première surprise,
+s'emparer de quelque quartier de la ville, le
+danger où serait la capitale n'obligeât les généraux romains
+de lever le siège de Capoue pour accourir avec
+toutes leurs troupes au secours de leur patrie: du
+moins il se flattait que, si, pour continuer le siége,
+ils partageaient leurs forces, leur affaiblissement pourrait
+<span class="pagenum"><a name="p329" id="p329">329</a></span>
+faire naître aux assiégés ou à lui quelque occasion
+de les battre. Rome fut étonnée, mais non déconcertée.
+Sur ce que l'un des sénateurs proposa de rappeler
+toutes les armées au secours de Rome, Fabius<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a>
+<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a> remontra
+qu'il serait honteux de se laisser effrayer et de
+changer de dessein aux moindres mouvements d'Annibal.
+On se contenta de faire revenir, avec une partie
+de l'armée, l'un des deux commandants qui étaient au
+siége: ce fut Q. Fulvius, proconsul. Annibal, après
+avoir fait quelques ravages, rangea son armée en bataille
+devant la ville, et les consuls en firent autant.
+Chacun se disposait à bien faire son devoir dans un
+combat dont Rome devait être le prix, lorsqu'une
+tempête violente obligea les deux partis de se retirer.
+Ils ne furent pas plutôt rentrés dans leur camp, que
+le temps devint calme et serein. La même chose arriva
+plusieurs fois de suite; en sorte qu'Annibal, croyant
+qu'il y avait dans cet événement quelque chose de surnaturel<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a>
+<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a>,
+dit, au rapport de Tite-Live, que tantôt la
+fortune, et tantôt la volonté lui manquait pour se
+rendre maître de Rome.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote303"
+name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303">
+(retour) </a> «Flagitiosum esse terreri ac circumagi
+ad omnes Annibalis comminationes.»
+(LIV. lib. 26, n. 8.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote304"
+name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304">
+(retour) </a> «Audita vox Annibalis fertur,
+Potiundæ sibi urbis Romæ, modò
+mentem non dari, modò fortunam.»
+(LIV. lib. 26, n. 11.)</blockquote>
+
+<p>Mais ce qui le surprit étrangement et l'effraya le
+plus, c'est qu'il apprit que, pendant qu'il était campé
+à une des portes de Rome, les Romains avaient fait
+sortir par une autre des recrues pour l'armée d'Espagne,
+et que le champ dans lequel il s'était campé
+avait été vendu dans le même temps, sans que cette
+circonstance eût rien diminué de son prix. Un mépris
+<span class="pagenum"><a name="p330" id="p330">330</a></span>
+si marqué le piqua vivement: il fit mettre aussi à
+l'encan les boutiques d'orfèvres qui étaient autour de
+la place publique à Rome. Après cette bravade, il se
+retira, et pilla en passant le riche temple de la déesse
+Féronie.</p>
+
+<p>Capoue, ainsi abandonnée à elle-même, ne tint pas
+long-temps. Après que ceux de ses sénateurs qui
+avaient eu le plus de part à la révolte, et qui, par
+cette raison, n'attendaient aucun quartier de la part
+des Romains, se furent donné à eux-mêmes la mort
+d'une manière tout-à-fait tragique, la ville se rendit
+à discrétion<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a>
+<a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Le succès de ce siége, qui fut décisif
+par les suites heureuses qu'il eut, et qui rendit pleinement
+aux Romains la supériorité sur les Carthaginois,
+montra en même temps combien la puissance
+romaine était formidable quand elle entreprenait de
+punir des alliés infidèles, et combien peu il fallait
+compter sur Annibal pour la défense de ceux qu'il
+avait reçus sous sa protection.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote305"
+name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a href="#footnotetag305">
+(retour) </a> «Confessio expressa hosti,
+quanta vis in Romanis ad expetendas
+pœnas ab infidelibus sociis, et quàm
+nihil in Annibale auxilii ad receptos
+in fidem tuendos esset.» (LIV. lib.
+26, n. 16.)</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Défaite et mort des deux Scipions en Espagne.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib 23,
+n. 32-39.
+AN. M. 3793
+ROM. 537.</span>
+La face des affaires était bien changée en Espagne.
+Les Carthaginois y avaient trois armées: l'une était
+commandée par Asdrubal, fils de Giscon; l'autre par
+Asdrubal, fils d'Amilcar; la troisième, sous la conduite
+de Magon, s'était jointe au premier Asdrubal.
+Les deux Scipions, Cnéus et Publius, crurent devoir
+diviser leurs troupes pour attaquer les ennemis séparément;
+et c'est ce qui fut la cause de leur perte. Ils
+<span class="pagenum"><a name="p331" id="p331">331</a></span>
+convinrent que Cnéus, avec un petit nombre de Romains
+et trente mille Celtibériens, irait contre Asdrubal,
+fils d'Amilcar, pendant que Publius, avec le reste
+des troupes, composées de Romains et d'alliés d'Italie,
+marcherait contre les deux autres généraux.</p>
+
+<p>Publius fut accablé le premier. Aux deux chefs qu'il
+avait en tête s'était joint Masinissa, fier des victoires
+qu'il venait de remporter contre Syphax, et il devait
+bientôt être suivi par Indibilis, prince puissant en Espagne.
+On en vint aux mains. Les Romains, attaqués
+en même temps de tous côtés, se défendirent courageusement,
+tant qu'ils eurent leur général à leur tête:
+mais, lorsqu'il eut été tué, le peu qui avait échappé
+au carnage prit la fuite.</p>
+
+<p>Les trois armées victorieuses partirent aussitôt pour
+aller contre Cnéus, et pour terminer la guerre par sa
+défaite. Il était déjà plus qu'à demi vaincu par la désertion
+de ses alliés, qui avaient tous abandonné son
+parti<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a>
+<a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a>, et qui laissèrent aux chefs romains cette importante
+instruction, de ne souffrir jamais que dans
+leur armée le nombre de leurs propres troupes fût inférieur
+à celui des troupes étrangères. Il eut quelque
+pressentiment de la mort et de la défaite de son frère
+en voyant les ennemis arriver en si grand nombre. Il
+ne lui survécut pas long-temps, et fut tué dans le
+combat. Ces deux grands hommes furent également
+pleurés par leurs citoyens et par leurs alliés, et les
+Espagnes les regrettèrent à cause de leur justice et de
+leur modération.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote306"
+name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306">
+(retour) </a> «Id quidem cavendum semper
+romanis ducibus erit, exemplaque
+hæc verè pro documentis habenda:
+ne ità externis credant auxiliis, ut
+non plus sui roboris suarumque propriè
+virium in castris habeant.» (LIV.
+n. 33.)</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p332" id="p332">332</a></span>
+
+<p>La perte de ces vastes pays paraissait inévitable pour
+les Romains; mais la valeur d'un simple officier,
+nommé <i>L. Marcius</i>, chevalier romain, les leur conserva.
+Bientôt après on y envoya le jeune Scipion, qui
+vengea bien la mort de son père et de son oncle, et y
+rétablit entièrement les affaires des Romains.</p>
+
+<p class="mid"><i>Défaite et mort d'Asdrubal.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 11,
+p. 622-625.
+Liv. lib. 27,
+n. 35-39-51.
+AN. M. 3798
+ROM. 542.</span>
+Un échec inopiné acheva de ruiner en Italie toutes
+les mesures et toutes les espérances d'Annibal. Les
+consuls de cette année, la onzième de la seconde guerre
+punique (car je passe beaucoup d'événements pour
+abréger), étaient C. Claudius Néron et M. Livius. Celui-ci
+avait pour département la Gaule cisalpine, où il
+devait s'opposer à Asdrubal, qu'on disait être près de
+passer les Alpes: l'autre commandait dans le pays des
+Brutiens et dans la Lucanie, c'est-à-dire dans l'extrémité
+opposée de l'Italie, et là il tenait tête à Annibal.</p>
+
+<p>Le passage des Alpes ne coûta presque point de peine
+à Asdrubal, parce qu'il trouva le chemin frayé par son
+frère, et tous les peuples disposés à le recevoir. Quelque
+temps après il dépêcha des courriers vers Annibal: ils
+furent arrêtés. Néron apprit par les lettres dont ils
+étaient chargés qu'Asdrubal devait se joindre à son frère
+dans l'Ombrie: il jugea que, dans une conjoncture
+aussi importante qu'était celle-là, d'où dépendait le salut
+de l'état, il était permis de se mettre au-dessus<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a>
+<a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a> des
+règles ordinaires pour le service et le bien même de la
+république; et il crut devoir faire un coup hardi et
+imprévu, capable de jeter la terreur dans l'esprit des
+<span class="pagenum"><a name="p333" id="p333">333</a></span>
+ennemis, en se hâtant d'aller joindre son collègue pour
+attaquer brusquement Asdrubal avec leurs forces réunies.
+Ce dessein, à bien examiner toutes les circonstances,
+ne doit pas être facilement taxé d'imprudence:
+c'était sauver l'état que d'empêcher la jonction des deux
+frères. On ne hasardait pas beaucoup, en supposant
+même qu'Annibal dût être informé de l'absence du
+consul. Sur son armée de quarante-deux mille hommes,
+il n'en avait pris que sept mille pour son détachement,
+qui étaient à là vérité l'élite des troupes, mais qui n'en
+faisaient qu'une très-petite partie; le reste était demeuré
+dans le camp bien fortifié et bien retranché: était-il à
+craindre qu'Annibal attaquât et forçât un bon camp défendu
+par trente-cinq mille hommes?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote307"
+name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307">
+(retour) </a> Il était défendu à un général de
+sortir de la province qui lui était
+assignée, et de passer dans celle d'un
+autre.</blockquote>
+
+<p>Néron partit sans avertir ses soldats de son dessein.
+Lorsqu'il eut fait assez de chemin pour le leur découvrir
+sans danger, il leur dit qu'il les menait à une victoire
+certaine: que dans la guerre tout dépendait de la renommée:
+que le bruit seul de leur arrivée déconcerterait
+les Carthaginois: qu'au reste ils auraient tout
+l'honneur de cette action.</p>
+
+<p>Ils marchèrent avec une diligence extraordinaire. La
+jonction se fit de nuit et sans multiplier les camps,
+pour mieux tromper l'ennemi. Les troupes nouvellement
+arrivées se joignirent à celles de Livius. L'armée du
+préteur Porcius était campée tout près de celle du consul.
+Dès le matin du lendemain on tint conseil. Livius
+était d'avis de donner quelques jours de repos aux
+troupes; Néron le pria de ne point rendre téméraire
+par le délai une entreprise que la promptitude seule
+pouvait faire réussir, et de profiter de l'erreur de leurs
+ennemis, tant absents que présents: on donna donc le
+<span class="pagenum"><a name="p334" id="p334">334</a></span>
+signal pour la bataille. Asdrubal, s'étant avancé aux
+premiers rangs, reconnut à plusieurs marques qu'il
+était arrivé de nouvelles troupes, et il ne douta point
+que ce ne fussent celles de l'autre consul: d'où il conjectura
+qu'il fallait que son frère eût reçu quelque perte
+considérable, et craignit fort d'être venu trop tard à
+son secours.</p>
+
+<p>Après ces réflexions il fit sonner la retraite. Son
+armée se mit en marche avec assez de désordre. La nuit
+survint; et, ses guides l'ayant abandonné, il ne sut
+quelle route tenir. Il suivait au hasard les bords du
+fleuve Métaure, et il se mettait en devoir de le passer,
+lorsqu'il fut joint par les trois armées ennemies: il jugea,
+dans cette extrémité, qu'il lui était impossible
+d'éviter le combat, et il fit tout ce qu'on pouvait attendre
+de la présence d'esprit et du courage d'un grand
+capitaine. Il prit tout d'un coup un poste avantageux,
+et rangea ses troupes dans un terrain étroit, qui lui
+donnait lieu de placer sa gauche, composée des troupes
+les plus faibles, de manière qu'elle ne pouvait être ni
+attaquée de front, ni prise en flanc, et de donner à son
+corps de bataille et à sa droite plus de profondeur que
+de front. Après cette disposition faite à la hâte, il se
+mit au centre, et marcha le premier pour attaquer la
+gauche des ennemis, bien convaincu qu'il s'agissait de
+tout, et qu'il fallait ou vaincre, ou mourir. L'action
+dura long-temps, et on combattit de part et d'autre
+avec beaucoup d'opiniâtreté. Asdrubal sur-tout mit dans
+cette journée le comble à la gloire qu'il s'était déjà acquise
+par un grand nombre de belles actions. Il mena
+<span class="pagenum"><a name="p335" id="p335">335</a></span>
+ses soldats épouvantés et tremblants au combat, contre
+un ennemi qui les surpassait en nombre et en confiance;
+il les anima par ses paroles, il les soutint par son
+exemple, il employa les prières et les menaces pour
+ramener les fuyards, jusqu'à ce qu'enfin, voyant que la
+victoire se déclarait pour les Romains, et ne pouvant
+survivre à tant de milliers d'hommes qui avaient quitté
+leur patrie pour le suivre, il se jeta au milieu d'une
+cohorte romaine, où il périt en digne fils d'Amilcar, et
+en digne frère d'Annibal.</p>
+
+<p>Ce combat fut pour les Carthaginois le plus sanglant
+de toute cette guerre; et, soit par la mort du chef, soit
+par le carnage qui fut fait des troupes carthaginoises,
+il servit comme de représailles pour la journée de
+Cannes. Il fut tué du côté des Carthaginois cinquante-cinq
+mille hommes<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a>
+<a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a>, et il y en eut six mille de pris. Les
+Romains perdirent huit mille hommes. Ils étaient si las
+de tuer, que, quelqu'un étant venu avertir Livius qu'il
+était aisé de tailler en pièces un gros d'ennemis qui s'enfuyait
+«Il est bon, dit-il, qu'il en reste quelques-uns
+pour porter aux Carthaginois la nouvelle de leur défaite.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote308"
+name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308">
+(retour) </a> La perte, selon Polybe, fut
+beaucoup moindre, et ne monta qu'à
+dix mille hommes.
+
+<p>= Il ajoute que la perte des Romains
+fut de 2000 hommes (XI, c.
+3, §3).--L.</p></blockquote>
+
+<p>Néron se mit en marche dès la nuit même qui suivit
+le combat. Par-tout où il passait, les cris de joie et les
+applaudissements prirent la place de l'inquiétude et de
+la frayeur qu'il y avait laissées en venant. Il arriva à son
+camp le sixième jour. La tête d'Asdrubal jetée dans le
+camp des Carthaginois apprit à leur chef le funeste sort
+de son frère. Annibal reconnut à ce cruel coup la fortune
+<span class="pagenum"><a name="p336" id="p336">336</a></span>
+de Carthage. «C'en est fait, dit-il<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a>
+<a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>, je ne lui enverrai
+plus de superbes courriers. En perdant Asdrubal,
+je perds toute mon espérance et tout mon
+bonheur.» Il se retira ensuite dans l'extrémité du
+pays des Brutiens, où il ramassa toutes ses troupes, qui
+eurent beaucoup de peine à y subsister, parce qu'il ne
+ne recevait aucun convoi de Carthage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote309"
+name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309">
+(retour) </a> Horace le fait parler ainsi dans la belle ode où il décrit cette défaite:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i10">Carthagini jam non ego nuncios</p>
+<p class="i10">Mittam superbos. Occidit, occidit</p>
+<p class="i10">Spes omnis et fortuna nostri</p>
+<p class="i10">Nominis, Asdrubale interempto.</p>
+
+<p class="i30">(HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est<br>
+nommé consul, et passe en Afrique. Annibal y<br>
+est rappelé.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 11,
+p. 650; et
+l. 14, p. 677-687;
+et l. 15,
+p. 689-694.
+Liv. lib. 28,
+n. 1-4, 16,
+38, 40-46; l.
+29, n. 24-36;
+l. 30, n. 20-28.
+AN. M. 3799
+ROM. 543.</span>
+Le sort des armes ne fut pas plus heureux pour les
+Carthaginois en Espagne. La sage vivacité du jeune
+Scipion y avait rétabli entièrement les affaires des Romains,
+comme la courageuse lenteur de Fabius l'avait
+fait auparavant en Italie. Les trois chefs des Carthaginois,
+qui y commandaient de nombreuses armées,
+savoir Asdrubal, fils de Giscon, Hannon et Magon,
+ayant été défaits en plusieurs rencontres par les troupes
+romaines, Scipion enfin se rendit maître de l'Espagne,
+et la soumit tout entière aux Romains. Ce fut pour-lors
+que Masinissa, prince très-puissant en Afrique, se
+rangea de leur côté: Syphax, au contraire, embrassa
+le parti des Carthaginois.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3800
+ROM. 544.</span>
+Scipion, étant retourné à Rome, y fut nommé consul;
+il avait pour-lors trente ans. On lui donna pour
+<span class="pagenum"><a name="p337" id="p337">337</a></span>
+collègue P. Licinius Crassus. Le département du premier
+fut la Sicile, avec permission de passer en Afrique,
+s'il le jugeait à propos: il partit le plus promptement
+qu'il put pour sa province. L'autre devait commander
+dans le pays où Annibal s'était retiré.</p>
+
+<p>La prise de Carthagène, où Scipion avait fait paraître
+toute la prudence, tout le courage, toute l'habileté
+qu'on peut attendre des plus grands capitaines, et la
+conquête de l'Espagne entière, étaient plus que suffisantes
+pour immortaliser son nom: mais il ne les avait
+regardées que comme des degrés et des préparatifs qui
+devaient le conduire à une plus grande entreprise; c'était
+la conquête de l'Afrique. Il y passa en effet, et y établit
+le théâtre de la guerre.</p>
+
+<p>Le ravage des terres, le siège d'Utique, une des plus
+fortes places de l'Afrique, la défaite entière des deux
+armées de Syphax et d'Asdrubal, dont Scipion brûla
+le camp, et ensuite la prise de Syphax même, qui était
+la plus puissante ressource des Carthaginois, tout cela
+les obligea à songer enfin à la paix. Ils députèrent pour
+cet effet trente des principaux sénateurs, choisis dans
+cette compagnie qui était si puissante à Carthage, et
+qu'on nommait le <i>conseil des cent</i>. Dès qu'ils furent
+admis dans la tente du général romain, ils se prosternèrent
+tous par terre (c'était la coutume du pays), lui
+parlèrent avec beaucoup de soumission, rejetant la
+cause de tous leurs malheurs sur Annibal, et promirent
+de la part du sénat une aveugle obéissance à tout ce
+qu'ordonnerait le peuple romain. Scipion leur répondit
+que, quoiqu'il fût venu dans l'Afrique pour vaincre et
+non pour faire la paix, il la leur accorderait cependant,
+à condition qu'ils rendraient aux Romains leurs prisonniers
+<span class="pagenum"><a name="p338" id="p338">338</a></span>
+et leurs transfuges; qu'ils feraient sortir leurs armées
+de l'Italie et des Gaules; qu'ils n'entreraient plus
+en Espagne; qu'ils se retireraient de toutes les îles qui
+sont entre l'Italie et l'Afrique; qu'ils livreraient aux
+vainqueurs tous leurs vaisseaux, excepté vingt; qu'ils
+donneraient cinq cent mille boisseaux<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a>
+<a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a> de froment, et
+trois cent mille boisseaux d'orge; et qu'ils paieraient
+la somme de cinq mille talents<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a>
+<a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>, c'est-à-dire quinze
+millions. Que, si ces conditions les accommodaient, ils
+pourraient envoyer des ambassadeurs au sénat. Ils
+feignirent d'y donner les mains; mais en effet ils ne
+cherchaient qu'à gagner du temps jusqu'au retour d'Annibal.
+On accorda une trêve aux Carthaginois, qui firent
+partir sur-le-champ leurs députés pour Rome, et qui
+envoyèrent en même temps vers Annibal pour lui ordonner
+de revenir en Afrique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote310"
+name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310">
+(retour) </a> Boisseaux romains, c. à. d. <i>modius</i>.
+Le modius vaut le quinzième
+de notre setier (v. mes <i>Considérations
+sur les Monnaies</i>, p. 118): il
+s'agit donc ici de 33,333 setiers
+(52,000 hectolitres) de froment; et
+de 20,000 setiers (31,200 hectolitres)
+d'orge.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote311"
+name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311">
+(retour) </a> Environ 27,500,000 francs: selon
+d'autres, dit Tite-Live, on leur
+imposa 5,000 livres d'argent, et non
+5,000 talents. La somme est bien différente
+car la livre romaine était la
+80e partie du talent: il ne s'agirait
+donc que de 331,250 francs. Cette
+somme paraît trop faible.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3802
+ROM. 546.</span>
+Il était pour lors retiré dans les extrémités de l'Italie,
+comme nous l'avons déjà dit. C'est là que lui furent
+portés les ordres de Carthage, qu'il ne put entendre
+sans pousser des soupirs, et sans presque verser des
+larmes, frémissant de colère de se voir ainsi forcé
+d'abandonner sa proie. Jamais exilé ne témoigna plus
+de regret en quittant son pays natal, qu'Annibal en sortant
+d'une terre ennemie. Il tourna souvent les yeux vers
+les côtes de l'Italie, accusant les dieux et les hommes
+de son malheur, en prononçant contre lui-même, dit
+<span class="pagenum"><a name="p339" id="p339">339</a></span>
+Tite-Live<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a>
+<a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>, mille exécrations de ce qu'au sortir de la
+bataille de Cannes, il n'avait pas conduit à Rome ses
+soldats encore tout fumants du sang des Romains.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote312"
+name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312">
+(retour) </a> Tite-Live suppose toujours que
+ce délai était une faute essentielle
+pour Annibal, dont lui-même se repentit
+dans la suite.</blockquote>
+
+<p>A Rome, le sénat, fort mécontent des mauvaises
+excuses qu'employaient les députés de Carthage pour
+justifier leur république, et de l'offre absurde qu'ils
+faisaient en son nom de s'en tenir au traité de Lutatius,
+crut devoir renvoyer la décision du tout à Scipion, qui,
+étant sur les lieux, pouvait mieux juger de ce que demandait
+le bien de l'état.</p>
+
+<p>Vers ce même temps, le préteur Octavius, passant
+de Sicile en Afrique avec deux cents vaisseaux de charge,
+fut attaqué près de Carthage par une furieuse tempête
+qui dissipa toute sa flotte. Le peuple de la ville, ne
+pouvant se résoudre à laisser échapper de ses mains
+une si riche proie, demande à grands cris qu'on fasse
+sortir la flotte carthaginoise pour s'en emparer. Le
+sénat, après une faible résistance, y consent. Asdrubal,
+étant sorti du port, se saisit de la plupart des vaisseaux
+romains, et les amena à Carthage, malgré la trêve qui
+subsistait encore.</p>
+
+<p>Scipion envoya des députés au sénat de Carthage
+pour en faire ses plaintes: on y eut peu d'égard. L'approche
+d'Annibal leur avait rendu le courage, et leur
+avait fait concevoir de grandes espérances; il s'en fallut
+peu même que le peuple ne maltraitât les députés. Ils
+demandèrent une escorte pour s'en retourner en sûreté;
+elle leur fut accordée, et deux vaisseaux de la république
+les accompagnèrent. Mais les magistrats, qui ne voulaient
+point de paix, et qui étaient déterminés à recommencer
+<span class="pagenum"><a name="p340" id="p340">340</a></span>
+la guerre, firent dire sous main à Asdrubal,
+qui était avec sa flotte près d'Utique, de faire attaquer
+la galère romaine lorsqu'elle serait arrivée au fleuve
+Bagrada, tout près du camp des Romains, où l'escorte
+avait ordre de les laisser. Il le fit, et détacha contre les
+ambassadeurs deux galères. Ils se sauvèrent pourtant,
+non sans peine ni sans danger.</p>
+
+<p>Ce fut un nouveau sujet de guerre entre les deux
+peuples, plus animés, ou plutôt plus acharnés que jamais
+l'un contre l'autre: les Romains, par le désir de
+venger une si noire perfidie; les Carthaginois, par la
+persuasion où ils étaient qu'il n'y avait plus de paix à
+attendre pour eux.</p>
+
+<p>Dans ce temps-là même, Lélius et Fulvius, chargés
+des pleins pouvoirs que le sénat et le peuple romain
+envoyaient à Scipion, arrivent au camp, et avec eux
+les députés carthaginois. Carthage ayant non-seulement
+rompu la trêve, mais violé le droit des gens dans
+la personne des ambassadeurs romains, il était naturel
+d'user de représailles contre les députés carthaginois.
+Mais Scipion<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a>
+<a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>, considérant plus ce que demandait la
+générosité romaine que ce que méritait la perfidie carthaginoise,
+pour ne point s'éloigner des principes de
+sa nation ni de son propre caractère, renvoya les députés
+sans leur faire aucun mal. Une modération si
+étonnante dans de telles conjonctures effraya et fit
+rougir Carthage même, et donna à Annibal une nouvelle
+estime pour un chef qui n'opposait à la mauvaise
+<span class="pagenum"><a name="p341" id="p341">341</a></span>
+foi de ses ennemis qu'une droiture et une noblesse
+d'ame encore plus dignes d'admiration que toutes ses
+vertus guerrières.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote313"
+name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313">
+(retour) </a> Ἐσκοπεῖτο παρ' αủτῷ συλλογιζόµενος,
+οὐχ οὕτω τὶ δέον παθεῖν
+Καρχηδονίους, ὡς τὶ δέον ἦν πράξαι
+Ῥωµαίους. (POLYB. lib. 15, p. 693.)
+
+<p>«Dixit Scipio se nihil nec institutis
+populi romani nec suis moribus
+indignum in iis facturum.» (LIV.
+lib. 30, n. 25.)</p></blockquote>
+
+<p>Cependant Annibal, pressé par ses citoyens, avançait
+dans le pays. Il arriva à Zama, qui est à cinq
+journées de Carthage, et il y fit camper ses troupes:
+il envoya de là des espions pour observer la contenance
+des Romains. Scipion, les ayant surpris, loin
+de les punir, les fit promener par tout son camp; et,
+après leur en avoir fait remarquer soigneusement toute
+la disposition, il les renvoya à Annibal. Celui-ci sentait
+bien d'où partait une si noble assurance; après tout ce
+qui lui était arrivé, il ne comptait plus sur le retour
+de sa fortune. Pendant que tout, le monde l'exhortait
+à donner la bataille, il était le seul qui songeât à la
+paix; il espérait la faire à des conditions plus raisonnables,
+se trouvant à la tête d'une armée, et le sort
+des armes pouvant encore paraître incertain. Il envoya
+donc demander une entrevue à Scipion: on convint
+du temps et du lieu.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique,<br>
+suivie du combat.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 15,
+p. 694-703.
+Liv. lib. 30,
+p. 29-35.
+AN. M. 3803
+ROM. 547.</span>
+Ces deux capitaines, non-seulement les plus illustres
+de leur temps, mais dignes d'être mis en parallèle avec
+ce qu'il y avait jamais eu de plus grands princes et de
+plus fameux généraux, s'étant rendus au lieu marqué,
+demeurèrent quelque temps en silence, comme étonnés
+à la vue l'un de l'autre, et comme saisis d'une
+mutuelle admiration. Enfin Annibal prit le premier la
+parole, et, après avoir loué Scipion d'une manière
+<span class="pagenum"><a name="p342" id="p342">342</a></span>
+fine et délicate, il lui fit une vive peinture des désordres
+de la guerre, et des maux qu'elle avait causés
+tant aux victorieux qu'aux vaincus: il l'exhorta à ne
+pas se laisser éblouir par l'éclat de ses victoires. Il lui
+représenta que, quelque heureux qu'il eût été jusque-là,
+il devait appréhender l'inconstance de la fortune;
+que, sans en chercher bien loin des exemples, il en
+était lui-même, qui lui parlait, une preuve éclatante;
+que Scipion était alors ce qu'Annibal avait été à Trasimène
+et à Cannes; qu'il profitât de l'occasion mieux
+qu'il n'avait fait lui-même, en faisant la paix dans un
+temps où il était maître des conditions. Il finit en déclarant
+que les Carthaginois voulaient bien céder aux
+Romains la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, et toutes
+les îles qui sont entre l'Afrique et l'Italie; qu'il fallait
+bien se résoudre, puisque les dieux en ordonnaient
+ainsi, à se renfermer dans les bords de l'Afrique, tandis
+qu'ils verraient les Romains faire respecter leurs
+lois jusque dans les régions les plus éloignées.</p>
+
+<p>Scipion répondit en moins de paroles, mais avec
+non moins de dignité. Il reprocha aux Carthaginois la
+perfidie avec laquelle ils venaient de piller quelques
+galères romaines avant que la trêve fût expirée: il rejeta
+sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux
+qu'avaient entraînés les deux guerres. Après avoir
+remercié Annibal des conseils qu'il lui donnait sur l'incertitude
+des événements humains, il finit en l'avertissant
+de se préparer au combat, s'il n'aimait mieux
+accepter les conditions qu'il avait déjà proposées, auxquelles
+néanmoins on en ajouterait encore quelques-unes
+pour punir les Carthaginois d'avoir rompu la trêve.</p>
+
+<p>Annibal ne put se résoudre à accepter ces conditions,
+<span class="pagenum"><a name="p343" id="p343">343</a></span>
+et on se sépara dans le dessein de décider du sort de
+Carthage par une action générale. Chacun des généraux
+exhorta donc ses troupes à combattre vaillamment.
+Annibal faisait le dénombrement des victoires
+qu'il avait remportées sur les Romains, des chefs qu'il
+avait tués, des armées qu'il avait taillées en pièces.
+Scipion représentait aux siens la conquête des Espagnes,
+les succès qu'il avait eus en Afrique, et l'aveu
+que les ennemis faisaient de leur faiblesse en venant
+demander la paix;<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a>
+<a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a> et il disait tout cela d'un air et
+d'un ton de vainqueur. Jamais motifs ne furent plus
+puissants pour porter des troupes à bien combattre.
+Ce jour allait mettre le comble à la gloire de l'un ou
+de l'autre des chefs, et décider qui de Rome ou de
+Carthage donnerait la loi aux nations.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote314"
+name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314">
+(retour) </a> «Celsus hæc corpore, vultuque ita læto, ut vicisse jam crederes,
+dicebat.» (LIV. lib. 30, n. 32.)</blockquote>
+
+<p>Je n'entreprends point de décrire l'ordre de la bataille
+ni la valeur des deux armées. Il est aisé d'imaginer
+que deux capitaines si expérimentés n'oublièrent rien
+de ce qui pouvait contribuer à la victoire. Les Carthaginois,
+après un combat fort opiniâtre, furent enfin
+obligés de prendre la fuite, laissant vingt mille des
+leurs sur le champ de bataille; et les Romains firent
+un pareil nombre de prisonniers. Annibal se sauva
+pendant le tumulte; et, étant entré dans Carthage,
+il avoua qu'il était vaincu sans ressource, et que la
+ville n'avait plus d'autre parti à prendre que de demander
+la paix, à quelques conditions que ce fût. Scipion
+lui donna de grands éloges, principalement sur
+son habileté à prendre les avantages, à disposer son
+armée, à donner ses ordres dans le combat; et il assura
+<span class="pagenum"><a name="p344" id="p344">344</a></span>
+qu'Annibal s'était surpassé lui-même dans cette
+journée, quoique le succès n'eût pas répondu à son
+courage ni à sa prudence.</p>
+
+<p>Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la
+consternation des ennemis. Il ordonna à un de ses lieutenants
+de mener son armée de terre à Carthage, pendant
+que lui-même allait y conduire la flotte.</p>
+
+<p>Il n'en était pas éloigné, lorsqu'il rencontra un vaisseau
+couvert de banderoles et de branches d'olivier,
+qui portait dix ambassadeurs, choisis d'entre les plus
+considérables de la ville, et chargés d'aller implorer sa
+clémence. Il les renvoya sans réponse, avec ordre de le
+venir trouver à Tunis, où il devait s'arrêter. Les députés
+de Carthage vinrent au nombre de trente trouver
+Scipion au lieu marqué, et lui demandèrent la paix
+en des termes très-soumis. Il assembla son conseil: la
+plupart étaient assez d'avis qu'il prît et rasât Carthage,
+et qu'il en traitât les habitants avec la dernière sévérité;
+mais la vue du temps que durerait le siége d'une
+ville si bien fortifiée, et la crainte qu'avait Scipion
+qu'on ne lui envoyât un successeur pendant qu'il serait
+occupé à ce siége, le firent pencher vers la douceur.</p>
+
+<p class="mid"><i>Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains.<br>
+Fin de la seconde guerre punique.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 15,
+p.
+704-707.
+Liv. lib. 30,
+n. 36-44.</span>
+Les conditions de paix qu'il leur dicta furent, que
+les Carthaginois vivraient libres en conservant leurs
+lois, aussi-bien que les villes et les terres qu'ils possédaient
+en Afrique avant cette guerre; qu'ils rendraient
+aux Romains tous les transfuges, les esclaves et les
+prisonniers qu'ils avaient à eux; qu'ils leur livreraient
+<span class="pagenum"><a name="p345" id="p345">345</a></span>
+tous leurs vaisseaux, à l'exception de dix à trois rangs
+de rames; qu'ils livreraient aussi tous les éléphants
+qu'ils avaient alors, et qu'ils n'en dresseraient plus dorénavant
+pour la guerre; que toute guerre hors de
+l'Afrique leur serait absolument interdite, et que, dans
+l'Afrique même, ils ne pourraient la faire sans la permission
+du peuple romain; qu'ils restitueraient à Masinissa
+tout ce qu'ils avaient pris sur lui ou sur ses
+ancêtres; qu'ils fourniraient des vivres et paieraient la
+solde aux troupes auxiliaires des Romains, jusqu'à ce
+que leurs députés fussent de retour de Rome; qu'ils
+paieraient aux Romains dix mille talents euboïques<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a>
+<a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>
+d'argent, en cinquante paiements d'année en année;
+qu'ils donneraient cent ôtages<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a>
+<a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a> au choix de Scipion.
+Pour leur donner le temps d'envoyer à Rome, il convint
+de leur accorder une trêve, à condition qu'ils
+rendraient les vaisseaux qu'ils avaient pris à l'occasion
+de la première, sans quoi ils ne devaient espérer ni
+trêve ni paix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote315"
+name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315">
+(retour) </a> Dix mille talents attiques feraient
+trente millions. Dix mille talents
+euboïques font un peu plus de
+vingt-huit millions trente-trois mille
+livres; parce que, selon Budée, le
+talent euboïque ne vaut que cinquante-six
+mines, et quelque chose
+de plus; au lieu que le talent attique
+vaut soixante mines.
+
+<p>= 10,000 talents euboïques valent
+55,000,000 francs. Le cinquantième,
+que les Carthaginois s'engageaient
+à payer annuellement, est
+de 1,100,000 francs.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote316"
+name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316">
+(retour) </a> Ils ne devaient pas avoir moins
+de 14 ans, ni plus de 30: on trouve
+une circonstance analogue dans le
+traité des Romains avec les Étoliens.
+(POLYB. XXII, 15, 10.)--L.</blockquote>
+
+<p>Quand les députés furent de retour à Carthage, ils
+exposèrent au sénat les conditions que Scipion leur
+avait dictées. Alors Giscon, qui les trouvait insupportables,
+se leva, et fit un discours pour détourner ses
+citoyens d'une paix si honteuse. Annibal, indigné qu'on
+<span class="pagenum"><a name="p346" id="p346">346</a></span>
+écoutât tranquillement un tel harangueur, prit Giscon
+par le bras, et le jeta en bas de son siége. Une démarche
+si violente, et bien éloignée du goût d'une ville libre
+comme était Carthage, excita un murmure universel.
+Annibal en fut troublé, et sur-le-champ s'excusa. «Sorti
+de cette ville à l'âge de neuf ans, leur dit-il, et n'y
+étant revenu qu'après trente-six ans d'absence, j'ai eu
+tout le temps de m'instruire dans l'art militaire, et je
+me flatte d'y avoir assez bien réussi. Pour vos lois et
+vos coutumes, on ne doit pas être surpris que je les
+ignore; et c'est de vous que je veux les apprendre.»
+Il s'étendit ensuite sur la nécessité indispensable où ils
+étaient de faire la paix. Il ajouta qu'on devait remercier
+les dieux de ce que les Romains voulaient bien l'accorder,
+même à ces conditions; et il leur montra de quelle
+importance il était de se réunir dans le sénat, et de ne
+point donner lieu, par le partage des sentiments, à
+porter devant le peuple une affaire de cette nature. Tout
+le monde revint à son avis, et la paix fut acceptée. Le
+sénat satisfit Scipion sur les vaisseaux qu'il avait redemandés;
+et, après avoir obtenu de lui une trêve de trois
+mois, il fit partir des ambassadeurs pour Rome.</p>
+
+<p>Quand ils y furent arrivés, le sénat leur donna audience;
+ils étaient tous recommandables par leur âge et
+leur dignité. Asdrubal, surnommé <i>Hœdus</i>, toujours
+ennemi d'Annibal et de sa faction, parla le premier; et,
+après avoir excusé autant qu'il put le peuple de Carthage,
+en rejetant la rupture du traité sur l'ambition
+de quelques particuliers, il ajouta, que si les Carthaginois
+eussent voulu suivre ses conseils et ceux d'Hannon, ils
+auraient donné aux Romains la paix qu'ils étaient obligés
+de leur demander. «Mais, ajouta-t-il, il est bien rare
+<span class="pagenum"><a name="p347" id="p347">347</a></span>
+que la prospérité et la modération se rencontrent
+ensemble, et qu'il soit donné aux hommes d'être en
+même temps heureux et sages. Le peuple romain est
+invincible, parce qu'il ne se laisse point aveugler par
+la bonne fortune; et il faudrait s'étonner s'il agissait
+autrement: car la prospérité ne transporte de joie et
+n'éblouit que ceux pour qui elle est nouvelle; au lieu
+que les Romains sont si accoutumés à vaincre, qu'ils
+ne sont presque plus sensibles au plaisir que cause
+la victoire, et qu'on peut dire, à leur honneur, qu'ils
+ont en un sens plus augmenté leur empire en traitant
+les vaincus avec bonté qu'en remportant des victoires<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a>
+<a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>.»
+Les autres députés parlèrent d'un ton plus plaintif, en
+représentant le triste état où Carthage allait être réduite,
+après s'être vue au comble de la grandeur et de
+la puissance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote317"
+name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317">
+(retour) </a> «Rarò simul hominibus bonam
+fortunam bonamque mentem dari.
+Populum romanum eo invictum esse,
+quòd in secundis rebus sapere et
+consulere menunerit. Et herculè mirandum
+fuisse, si aliter facerent. Ex
+insolentiâ, quibus nova bona fortuna
+sit, impotentes lætiliæ insanire:
+populo romano usitata ac
+propè obsoleta ex victoria gaudia
+esse; ac plus penè parcendo victis,
+quàm vincendo, imperium auxisse.»
+(LIV. lib. 30, n. 42.)
+</blockquote>
+
+<p>Le sénat et le peuple, qui étaient également portés
+à la paix, donnèrent un plein pouvoir à Scipion pour
+en traiter, le laissèrent maître des conditions, et lui
+permirent de ramener son armée après la conclusion
+du traité.</p>
+
+<p>Les ambassadeurs demandèrent la permission d'entrer
+dans la ville, et de racheter quelques-uns de leurs prisonniers.
+Il s'en trouva environ deux cents qu'ils souhaitaient
+recouvrer: le sénat les envoya à Scipion pour
+les rendre sans rançon, en cas que la paix se conclût.
+<span class="pagenum"><a name="p348" id="p348">348</a></span>
+Les Carthaginois, après le retour de leurs ambassadeurs,
+firent la paix avec Scipion aux conditions
+qu'il leur avait imposées. Ils lui remirent plus de cinq
+cents vaisseaux, qu'il fit brûler à la vue de Carthage:
+spectacle bien triste pour les habitants de cette malheureuse
+ville! Il fit trancher la tête aux alliés du nom
+latin, et pendre<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a>
+<a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a> les citoyens romains, qui lui furent
+rendus comme transfuges.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote318"
+name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318">
+(retour) </a> <i>Mettre en croix.</i>--L.</blockquote>
+
+<p>Quand on procéda au premier paiement de la taxe
+imposée par le traité, comme les fonds de l'état étaient
+épuisés par les dépenses d'une si longue guerre, la difficulté
+de ramasser cette somme causa une grande
+tristesse dans le sénat, et plusieurs ne purent retenir
+leurs larmes: on dit qu'Annibal alors se mit à rire.
+Asdrubal Hœdus lui faisant de vifs reproches de ce qu'il
+insultait ainsi à l'affliction publique, dont il était la
+cause: «Si l'on pouvait, dit-il, pénétrer dans le fond
+de mon cœur et en démêler les dispositions comme
+on voit ce qui se passe sur mon visage, on reconnaîtrait
+bientôt que ce ris qu'on me reproche n'est
+pas un ris de joie, mais l'effet du trouble et du transport
+que me causent les maux publics; et ce ris,
+après tout, est-il plus hors de saison que ces larmes
+que je vous vois répandre? C'était lorsqu'on nous a
+ôté nos armes, qu'on a brûlé nos vaisseaux, qu'on
+nous a interdit toute guerre contre les étrangers;
+c'était alors qu'il fallait pleurer, car voilà le coup et
+la plaie mortelle qui nous a abattus: mais nous ne
+sentons les maux publics qu'autant qu'ils nous intéressent
+personnellement; et ce qu'ils ont pour nous
+de plus affligeant et de plus douloureux, est la perte
+<span class="pagenum"><a name="p349" id="p349">349</a></span>
+de notre argent. C'est pourquoi, lorsqu'on enlevait à
+Carthage vaincue ses dépouilles, lorsqu'on la laissait
+sans armes et sans défense au milieu de tant de peuples
+d'Afrique puissants et armés, personne de vous n'a
+poussé un soupir; et maintenant, parce qu'il faut
+contribuer par tête à la taxe publique, vous vous désolez
+comme si tout était perdu. Ah! que j'ai lieu de
+craindre que ce qui vous arrache aujourd'hui tant de
+larmes ne vous paraisse bientôt le moindre de vos
+malheurs!»</p>
+
+<p>Scipion, après que tout fut terminé, s'embarqua pour
+repasser en Italie. Il arriva à Rome à travers une multitude
+infinie de peuples que la curiosité attirait sur son
+passage. On lui décerna le triomphe le plus magnifique <span class="side"> AN. M. 3804
+CARTH. 646.
+ROM. 548.
+AV. J.-C. 200.</span>
+qu'on eût encore vu, et on lui donna le surnom
+d'<i>Africain</i>, honneur inouï jusque-là, personne avant
+lui n'ayant pris le nom d'une nation vaincue. Ainsi fut
+terminée la seconde guerre punique, après avoir duré
+dix-sept ans.</p>
+
+<p class="mid"><i>Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage<br>
+au temps de la seconde guerre punique.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 6,
+p. 493, 494.</span>
+Je finirai ce qui regarde la seconde guerre punique
+par une réflexion de Polybe, qui peut beaucoup servir
+à faire connaître la différence des deux républiques dont
+nous parlons. Au commencement de la seconde guerre
+punique, et du temps d'Annibal, on peut dire en quelque
+sorte que Carthage était sur le retour: sa jeunesse,
+sa fleur, sa vigueur, étaient déjà flétries: elle avait
+commencé à déchoir de sa première élévation; et elle
+penchait vers sa ruine; au lieu que Rome alors était,
+<span class="pagenum"><a name="p350" id="p350">350</a></span>
+<span class="side"> Liv. lib. 24,
+n. 8 et 9.</span>
+pour ainsi dire, dans la force et la vigueur de l'âge, et
+s'avançait à grands pas vers la conquête de l'univers.
+La raison que Polybe rend de la décadence de l'une et
+de l'accroissement de l'autre est tirée de la différente
+manière dont étaient gouvernées ces deux républiques
+dans le temps dont nous parlons. Chez les Carthaginois,
+le peuple s'était emparé de la principale autorité dans
+les affaires publiques; on n'écoutait plus les avis des
+vieillards et des magistrats; tout se conduisait par cabales
+et par intrigues. Sans parler de ce que la faction
+contraire à Annibal fit contre lui pendant tout le temps
+de son commandement, le seul fait des vaisseaux romains
+pillés pendant un temps de trève, perfidie à laquelle
+le peuple força le sénat de prendre part et de
+prêter son nom, est une preuve bien claire de ce que
+dit ici Polybe. Au contraire, à Rome c'était le temps
+où le sénat, c'est-à-dire cette compagnie composée
+d'hommes si sages, avait plus de crédit que jamais, et
+où les anciens étaient écoutés et respectés comme des
+oracles. On sait combien le peuple romain était jaloux
+de son autorité, sur-tout dans ce qui regarde l'élection <span class="side"> Liv. lib. 24,
+n. 8 et 9.</span>
+des magistrats. Une centurie, composée des jeunes, à
+qui il était échu par le sort de donner la première son
+suffrage, qui entraînait ordinairement celui de toutes
+les autres, avait nommé deux consuls: sur la simple
+remontrance de Fabius<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a>
+<a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>, qui représenta au peuple que,
+dans un temps de tempête et d'orage comme était celui
+<span class="pagenum"><a name="p351" id="p351">351</a></span>
+où l'on se trouvait pour lors, on ne pouvait choisir de
+trop habiles pilotes pour conduire le vaisseau de la république,
+la centurie retourna aux suffrages, et nomma
+d'autres consuls. De cette différence de gouvernement,
+Polybe conclut qu'il était nécessaire qu'un peuple conduit
+par la prudence des anciens l'emportât sur un état
+gouverné par les avis téméraires de la multitude. Rome
+en effet, guidée par les sages conseils du sénat, eut
+enfin le dessus dans le gros de la guerre, quoi qu'en
+détail elle eût eu du désavantage dans plusieurs combats;
+et elle établit sa puissance et sa grandeur sur les ruines
+de sa rivale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote319"
+name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319">
+(retour) </a> «Quilibet nautarum rectorumque
+tranquillo mari gubernare potest:
+ubi sæva orta tempestas est, ac turbato
+mari rapitur vento navis, tum
+viro et gubernatore opus est. Non
+tranquillo navigamus, sed jam aliquot
+procellis submersi penè sumus.
+Itaque quis ad gubernacula sedeat,
+summâ curâ providendum ac præcavendum
+nobis est.»</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Intervalle entre la seconde et la troisième<br> guerre
+punique.</i></p>
+
+<p>Cet intervalle, quoique assez considérable pour la
+durée, puisqu'il est de plus de cinquante ans, l'est fort
+peu par rapport aux événements qui regardent Carthage.
+On peut les réduire à deux chefs, dont l'un concerne
+la personne d'Annibal, l'autre regarde quelques
+différents particuliers entre les Carthaginois et Masinissa,
+roi des Numides. Nous les traiterons séparément,
+mais sans leur donner beaucoup d'étendue.</p>
+
+<p class="mid">§ I. <i>Suite de l'histoire d'Annibal.</i></p>
+
+<p>Lorsque la seconde guerre punique fut terminée par
+le traité de paix conclu avec Scipion, Annibal avait
+quarante-cinq ans, comme il le dit lui-même en plein
+sénat. Ce qui nous reste à dire de ce grand homme
+comprend un espace de vingt-cinq ans.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p352" id="p352">352</a></span>
+
+<p class="mid"><i>Annibal entreprend et vient à bout de réformer à<br>
+Carthage la justice et les finances.</i></p>
+
+<p>
+Depuis la conclusion de la paix, Annibal fut fort
+considéré à Carthage, du moins dans le commencement,
+et il y exerça les premiers emplois de la république avec
+honneur et avec éclat. Il fut chargé du commandement <span class="side"> Corn. Nep.
+in Annib.
+c. 7.</span>
+des troupes dans quelques guerres que les Carthaginois
+eurent à soutenir en Afrique; mais les Romains, à qui
+le nom seul d'Annibal faisait ombrage, ne pouvant voir
+tranquillement qu'on lui laissât encore les armes à la
+main, en firent des plaintes, et il fut rappelé à Carthage.</p>
+
+<p>A son retour, on le nomma préteur. Il paraît que
+cette charge était très-considérable, et donnait beaucoup
+d'autorité. Carthage va donc être pour lui un
+nouveau théâtre, où il fera paraître des vertus et des
+qualités d'un genre tout différent de celles qui nous
+l'ont fait admirer jusqu'ici et qui achèveront de nous
+donner de ce grand homme une juste et parfaite idée.</p>
+
+<p>Tout occupé du désir de rétablir les affaires de sa
+patrie désolée, il comprit que les deux plus puissants
+moyens pour faire fleurir un état, sont une grande
+exactitude à rendre la justice à tous les sujets, et une
+grande fidélité dans le maniement des finances: l'une,
+en maintenant l'égalité entre les citoyens, et en les faisant
+jouir d'une liberté tranquille sous la protection des
+lois qui mettent en sûreté leurs biens, leur honneur et
+leur vie, lie plus étroitement les particuliers entre eux,
+et les attache plus fortement à l'état, à qui ils doivent
+la conservation de ce qu'ils ont de plus cher et de plus
+précieux; l'autre, en ménageant avec fidélité les fonds
+<span class="pagenum"><a name="p353" id="p353">353</a></span>
+publics, fournit ponctuellement à toutes les dépenses
+de l'état, tient en réserve des ressources toujours prêtes
+pour ses besoins imprévus, et épargne aux peuples
+l'imposition de nouvelles charges, que la dissipation
+rend nécessaires, et qui contribuent le plus à indisposer
+les esprits contre le gouvernement.</p>
+
+<p>Annibal vit avec douleur le désordre qui régnait
+également dans l'administration de la justice et dans le
+maniement des finances. Quand on l'eut nommé préteur,
+comme son amour pour l'ordre lui faisait regarder avec
+peine tout ce qui s'en écartait, et le portait à tout
+tenter pour le rétablir, il eut le courage d'entreprendre
+la réforme de ce double abus, qui en entraînait une
+infinité d'autres; sans craindre l'animosité de l'ancienne
+faction qui lui était opposée, ni les nouvelles inimitiés
+que son zèle pour la république ne manquerait pas de
+lui attirer.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 33,
+n. 46</span>
+L'ordre des juges exerçait impunément les concussions
+les plus criantes. C'étaient autant de petits tyrans,
+qui disposaient à leur gré des biens et de la vie des
+citoyens, sans qu'il fût possible de se mettre à l'abri
+de leurs violences, parce que leurs charges étaient à
+vie, et qu'ils se soutenaient mutuellement. Annibal, en
+qualité de préteur, manda chez lui un officier de cette
+compagnie, qui abusait apparemment de son pouvoir:
+Tite-Live dit qu'il était questeur. Cet officier, qui était
+de la faction opposée à Annibal, et qui avait déjà tout
+l'orgueil et toute la fierté des juges, dans l'ordre desquels
+il devait passer en sortant de la questure, refusa
+insolemment d'obéir. Annibal n'était pas d'un caractère
+à souffrir tranquillement une telle injure. Il le fit saisir
+<span class="pagenum"><a name="p354" id="p354">354</a></span>
+par un licteur, et le traduisit devant le peuple. Là,
+non content de s'en prendre à cet officier particulier,
+il accusa l'ordre entier des juges, dont l'orgueil insupportable
+et tyrannique n'était arrêté ni par la crainte
+des lois, ni par le respect des magistrats; et, comme
+il s'aperçut qu'on l'écoutait favorablement, et que les
+plus faibles d'entre le peuple témoignaient ne pouvoir
+plus souffrir l'insolente fierté de ces juges, qui semblait
+en vouloir à leur liberté, il proposa et fit passer
+une loi qui ordonnait qu'on choisirait tous les ans de
+nouveaux juges sans qu'aucun pût être continué au-delà
+de ce terme. Autant que par cette loi il gagna
+l'amitié du peuple, autant s'attira-t-il la haine du plus
+grand nombre des puissants et des nobles.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 33
+n. 46 et 47.</span>
+Il entreprit une autre réforme qui ne lui fit pas
+moins d'ennemis ni moins d'honneur. Les deniers
+publics, ou étaient dissipés par la négligence de ceux
+qui les maniaient, ou devenaient la proie et le butin
+des principaux de la ville et des magistrats; en sorte
+que, ne se trouvant plus d'argent pour fournir chaque
+année au paiement du tribut que l'on devait aux Romains,
+on était près d'imposer une taxe sur les particuliers.
+Annibal, entrant dans un fort grand détail, se
+fit rendre un compte exact des revenus de la république,
+de l'usage que l'on en faisait, des charges et des dépenses
+ordinaires de l'état; et, ayant reconnu par cet
+examen qu'une grande partie des fonds publics était
+détournée par la mauvaise foi des gens d'affaires, il
+déclara et promit en pleine assemblée du peuple que,
+sans imposer de nouvelles taxes aux particuliers, la
+république serait désormais en état de payer le tribut
+<span class="pagenum"><a name="p355" id="p355">355</a></span>
+aux Romains: et il accomplit sa promesse.<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a>
+<a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a> Les fermiers-généraux,
+dont il avait dévoilé au peuple les vols
+et les rapines, accoutumés jusque-là à s'engraisser des
+deniers publics, jetèrent alors les hauts cris, comme
+si c'eût été leur ravir leur bien, et non arracher de
+leurs mains avares celui qu'ils avaient volé à l'état.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote320"
+name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320">
+(retour) </a> «Tum verò isti, quos paverat
+per aliquot annos publions peculatus,
+velut bonis ereptis, non furto
+eorum manibus extorto, infensi et
+irati Romanos in Annibalem instigabant.» (LIV.)</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Retraite et mort d'Annibal.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 33,
+n. 45-46.</span>
+Cette double réforme fit beaucoup crier contre Annibal.
+Ses ennemis ne cessaient d'écrire à Rome, aux
+premiers de la ville et à leurs amis, qu'il avait de secrètes
+intelligences avec Antiochus, roi de Syrie; qu'il
+recevait souvent des courriers, et que ce prince lui
+avait envoyé sous main des députés pour prendre avec
+lui de justes mesures sur la guerre qu'il méditait; que,
+comme il y a des animaux si féroces, qu'ils ne s'apprivoisent
+jamais, ainsi cet homme, d'un esprit inquiet
+et implacable, ne pouvait souffrir le repos, et que tôt
+ou tard il éclaterait. Ces discours étaient écoutés à
+Rome; et ce qui s'était passé dans la guerre précédente,
+dont il avait été presque seul l'auteur et le
+promoteur, y donnait une grande vraisemblance. Scipion
+s'opposa toujours fortement aux violentes résolutions
+qu'on voulait prendre sur ce sujet, en représentant
+qu'il n'était point de la dignité du peuple romain de
+prêter son nom à la haine et aux accusations des ennemis
+d'Annibal, d'appuyer de son autorité leurs injustes
+passions, et de s'acharner à le poursuivre jusque dans
+le sein de sa patrie, comme si c'eût été trop peu pour
+<span class="pagenum"><a name="p356" id="p356">356</a></span>
+les Romains de l'avoir vaincu dans la guerre les armes
+à la main.</p>
+
+<p>Malgré de si sages remontrances, le sénat nomma
+trois commissaires, et les chargea de porter leurs
+plaintes à Carthage, et de demander qu'on leur livrât
+Annibal. Quand ils y furent arrivés, quoiqu'ils couvrissent
+leur voyage d'un autre prétexte, Annibal sentit
+bien que c'était à lui seul qu'on en voulait. Il se sauva
+vers le soir sur un vaisseau qu'il avait fait préparer secrètement,
+déplorant le sort de sa patrie encore plus
+que le sien: <i>sæpius patriæ quàm suorum</i><a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a>
+<a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a> <i>eventus
+miseratus.</i> C'était la huitième année depuis la conclusion
+de la paix. La première ville où il aborda fut Tyr.
+Il y fut reçu comme dans une seconde patrie, et on lui
+rendit tous les honneurs dus à un homme de sa réputation. <span class="side"> AN. M. 3809
+ROM. 556.</span>
+Après s'y être arrêté quelques jours, il partit
+pour Antioche, d'où le roi venait de sortir: il alla le
+trouver à Éphèse. L'arrivée d'un capitaine de ce mérite
+lui fit grand plaisir, et ne contribua pas peu à le déterminer
+à la guerre contre les Romains; car jusque-là
+il avait toujours paru incertain et flottant sur le parti
+qu'il devait prendre. <span class="side"> Cic. lib. 2,
+de Orat. n.
+75 et 76.</span> C'est dans cette ville qu'un philosophe,
+qui passait pour le plus beau discoureur de
+l'Asie, eut l'imprudence de parler fort long-temps en
+présence d'Annibal sur les devoirs d'un général d'armée,
+et sur les règles de l'art militaire. Tout l'auditoire fut
+charmé de son éloquence. Comme on demanda au Carthaginois
+ce qu'il en pensait: «J'ai bien vu des vieillards,
+dit-il, qui manquaient de sens et de jugement;
+mais je n'en ai point vu de moins sensé et de moins
+judicieux que celui-ci.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote321"
+name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321">
+(retour) </a> Il paraît qu'il faut lire <i>suos</i>.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p357" id="p357">357</a></span>
+
+<p>Les Carthaginois, qui craignaient avec raison de
+s'attirer les armes romaines, ne manquèrent pas de
+faire savoir à Rome qu'Annibal s'était retiré près d'Antiochus.
+Ce fut un grand sujet d'inquiétude pour les
+Romains; et ce pouvait être une grande ressource
+pour ce roi, s'il en eût su profiter.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 34,
+n. 60.</span>
+Le premier conseil qu'Annibal lui donna pour-lors,
+et qu'il ne cessa de lui donner dans la suite, fut de
+porter la guerre dans l'Italie, qui ne pouvait être vaincue
+que dans l'Italie même. Il demandait cent vaisseaux,
+avec onze ou douze mille hommes de débarquement,
+et s'offrait de commander la flotte, de passer
+en Afrique pour engager les Carthaginois à entrer dans
+cette guerre, et d'aller ensuite faire une descente en
+Italie pendant que le roi demeurerait en Grèce avec
+son armée, se tenant toujours prêt à passer en Italie
+lorsqu'il en serait temps. C'était l'unique parti qu'il y
+eût à prendre, et le roi d'abord goûta fort cet avis.</p>
+
+<p><span class="side"> <i>Ibid.</i> n. 61.</span>
+Annibal crut devoir prévenir et préparer les amis
+qu'il avait à Carthage pour les mieux faire entrer dans
+ses desseins. Outre que des lettres sont peu sûres,
+elles ne peuvent s'expliquer suffisamment, ni entrer
+dans un assez grand détail. Il envoie donc un homme
+de confiance, et lui donne ses instructions. A peine
+est-il arrivé à Carthage, qu'on se doute du sujet qui
+l'y amène. On l'épie, on le fait suivre, et enfin on
+donne des ordres pour l'arrêter; mais il les prévient,
+et se sauve de nuit, après avoir fait afficher en plusieurs
+endroits des placards où il déclarait nettement
+le sujet de son voyage. Le sénat, sur-le-champ, donna
+avis aux Romains de ce qui s'était passé.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 35,
+n. 14.</span>
+Villius, l'un des députés qui avaient été envoyés
+<span class="pagenum"><a name="p358" id="p358">358</a></span>
+<span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 166 et 167.
+AN. M. 3813
+ROM. 557.</span>
+en Asie pour s'informer sur les lieux de l'état des affaires,
+et pour découvrir, s'ils pouvaient, quels étaient
+les desseins d'Antiochus, rencontra Annibal à Ephèse.
+Il eut avec lui plusieurs entretiens, lui rendit plusieurs
+visites, et affecta de lui témoigner par-tout une considération
+particulière. Sa principale vue était de diminuer
+son crédit auprès du roi en le lui rendant suspect:
+et en effet il y réussit.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 35,
+n. 14.
+Plut. in vit.
+Flamin. etc.</span>
+Il y a quelques auteurs qui assurent que Scipion était
+de cette ambassade, et qui rapportent même l'entretien
+qu'il eut avec Annibal. Ils disent que, le Romain lui
+ayant demandé qui il croyait avoir été le plus grand de
+tous les capitaines, il répondit que c'était Alexandre-le-Grand,
+parce qu'avec une poignée de Macédoniens il
+avait défait des armées innombrables, et porté ses conquêtes
+dans des pays si éloignés, qu'à peine paraissait-il
+possible d'y aller même en voyageant. Interrogé ensuite
+à qui il donnait le second rang, il dit que c'était à
+Pyrrhus; que ce prince avait été le premier qui avait,
+enseigné à camper avantageusement; que personne
+n'avait jamais mieux su choisir ses postes ni ranger, ses
+troupes; qu'il avait eu une dextérité merveilleuse pour
+se concilier l'amitié des peuples, jusque-là que ceux
+d'Italie auraient mieux aimé l'avoir pour maître, tout
+étranger qu'il était, que les Romains, établis depuis si
+long-temps dans le pays. Scipion continuant à l'interroger
+pour savoir qui il mettait le troisième, il ne fit
+point de difficulté de se donner cette place à lui-même.
+Scipion ne put s'empêcher de rire: «Et que feriez-vous
+donc, lui dit-il, si vous m'aviez vaincu? Je me mettrais,
+reprit Annibal, au-dessus d'Alexandre, de
+Pyrrhus, et de tous les généraux qui ont jamais été.»</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p359" id="p359">359</a></span>
+
+<p>Scipion ne fut pas insensible à une flatterie si délicate
+et si fine, à laquelle il ne s'attendait pas, et qui, le
+mettant hors de pair, semblait insinuer que nul capitaine
+ne méritait d'entrer en parallèle avec lui. <span class="side"> Plut.
+in Pyrrho,
+pag. 687.</span> La réponse
+dans Plutarque est moins spirituelle et moins
+vraisemblable. Annibal met au premier rang Pyrrhus,
+au second Scipion, et ne se donne à lui-même que la
+troisième place.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 35,
+n. 19.</span>
+Annibal, s'étant aperçu du refroidissement d'Antiochus
+pour lui, depuis les entretiens qu'il avait eus avec
+Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et
+ferma les yeux; mais enfin il jugea plus à propos d'avoir
+un éclaircissement avec le roi, et de s'expliquer nettement
+avec lui. «Ma haine contre les Romains, lui dit-il,
+est connue de tout le monde. Je m'y suis engagé
+par serment dès ma plus tendre enfance. C'est cette
+haine qui a armé mes mains contre eux pendant
+trente-six ans. C'est elle qui, pendant la paix, m'a
+fait chasser de ma patrie, et qui m'a obligé de venir
+chercher un asyle dans vos états. Toujours conduit et
+animé par cette haine, si je vois ici mes espérances
+frustrées, j'irai par toute la terre chercher et susciter
+des ennemis aux Romains. Je les hais, et je les haïrai
+toujours mortellement: ils me haïssent de même.
+Tant que vous serez déterminé à leur faire la guerre,
+vous pouvez mettre Annibal au nombre de vos
+meilleurs amis. Si d'autres raisons vous font penser à
+la paix, je vous le déclare une fois pour toutes,
+cherchez d'autres conseils que les miens.» Un tel discours,
+qui partait du cœur, et dont la sincérité se
+faisait sentir, toucha le roi, et parut dissiper tous ses
+<span class="pagenum"><a name="p360" id="p360">360</a></span>
+soupçons. Il résolut de lui donner le commandement
+d'une partie de sa flotte.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 35,
+n. 32 et 43.</span>
+Mais quels ravages ne fait point la flatterie dans la
+cour et dans l'esprit des princes! On représenta à celui-ci
+qu'il n'était pas de sa prudence de se fier à Annibal;
+que c'était un exilé et un Carthaginois, à qui sa fortune
+ou son génie pouvaient suggérer dans un même
+jour mille projets différents; que d'ailleurs cette réputation
+même qu'il avait acquise dans la guerre, et qui
+faisait comme son apanage, était trop grande pour un
+simple lieutenant; que le roi devait être seul chef, seul
+général; qu'il devait seul attirer sur lui les yeux et l'attention;
+au lieu que, si Annibal était employé, cet
+étranger aurait seul la gloire de tous les heureux succès.
+<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a>
+<a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>Il n'y a point, dit Tite-Live, d'esprits plus susceptibles
+de jalousie que ceux qui n'ont point un mérite égal à
+leur naissance et à leur rang; parce qu'alors tout mérite
+leur devient odieux, par cette raison seule qu'il leur est
+étranger. Cela parut bien clairement dans cette occasion.
+On avait su prendre Antiochus par son faible. Un
+sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le défaut
+des petits esprits, étouffa en lui toute autre pensée
+et toute autre réflexion. Il ne fit plus aucun cas ni
+aucun usage d'Annibal. Le succès vengea bien celui-ci,
+et montra quel malheur c'est pour un prince d'ouvrir
+son cœur à l'envie, et ses oreilles aux discours empoisonnés
+des flatteurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote322"
+name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322">
+(retour) </a> «Nulla ingenia tam prona ad invidiam
+sunt, quàm eorum qui genus
+ac fortunam suam animis non æquant:
+quia virtutem et bonum alienum oderunt.»
+Il semble qu'on pourrait lire,
+<i>ut bonum alienum</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 36,
+n. 7.</span>
+Dans un conseil qui se tint quelque temps après, où
+Annibal avait été appelé pour la forme, lorsque son
+<span class="pagenum"><a name="p361" id="p361">361</a></span>
+rang de parler fut venu, il s'appliqua sur-tout à prouver
+qu'il fallait, à quelque prix que ce fût, engager dans
+l'alliance d'Antiochus Philippe et la Macédoine, ce qui
+n'était pas si difficile qu'on se l'imaginait. «Pour la
+manière de faire la guerre, dit-il, je m'en tiens toujours
+à mon premier sentiment; et, si l'on m'avait cru
+d'abord, on entendrait dire maintenant que la Toscane
+et la Ligurie sont en feu, et, ce qui fait la
+terreur des Romains, qu'Annibal est en Italie. Quand
+je ne serais pas fort habile pour le reste, j'ai dû certainement
+apprendre par mes bons et mes mauvais
+succès comment il leur faut faire la guerre. Je ne puis
+que vous donner mes conseils et vous offrir mes services.
+Puissent les dieux faire réussir le parti que vous
+prendrez, quel qu'il soit!» On applaudit à Annibal,
+mais on n'exécuta rien de ce qu'il avait proposé.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 36.
+n. 41.</span>
+Antiochus, trompé et endormi par ses flatteurs, demeurait
+tranquille à Éphèse après avoir été chassé de la
+Grèce par les Romains, ne pouvant s'imaginer que
+ceux-ci songeassent à le venir attaquer dans son propre
+pays. Annibal, qui pour-lors était rentré en faveur, lui
+répétait sans cesse qu'au premier jour il verrait la
+guerre en Asie et l'ennemi à ses portes; qu'il fallait
+qu'il se résolût ou à renoncer à son empire, ou à tenir
+tête à un peuple qui voulait se rendre maître de toute
+la terre. Ces discours réveillèrent un peu le roi de son
+assoupissement. Il fit quelques légers efforts; mais,
+comme dans sa conduite il n'y avait rien de suivi, après
+plusieurs pertes considérables, la guerre se termina
+par une paix honteuse, dont une des conditions fut qu'il
+livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne lui en laissa
+<span class="pagenum"><a name="p362" id="p362">362</a></span>
+pas le temps, et se retira d'abord dans l'île de Crète
+pour y délibérer sur le parti qu'il aurait à prendre.</p>
+
+<p><span class="side"> Corn. Nep.
+in Annib.,
+c. 9 et 10.
+Justin. l. 32,
+cap. 4.</span>
+Les richesses qu'il avait emportées avec lui, et dont
+on eut quelque connaissance dans l'île, pensèrent l'y
+faire périr. Les ruses ne manquaient pas à Annibal. Il
+en fit usage ici pour sauver ses trésors et pour se sauver
+lui-même. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu,
+couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les
+mit en dépôt dans le temple de Diane en présence des
+Crétois, à la bonne foi desquels il confiait toutes ses
+richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-là autour
+du temple, et on laissa une entière liberté à Annibal,
+de qui l'on croyait tenir les trésors. <span class="side"> AN. M. 3820
+ROM. 564.</span> Il les avait cachés
+dans des statues d'airain creuses qu'il portait toujours
+avec lui. Ayant trouvé un moment favorable, il partit,
+et alla chercher un asyle chez Prusias, roi de Bithynie.</p>
+
+<p><span class="side"> Corn. Nep.
+ibid. cap. 10
+et 11.
+Justin. l. 33,
+cap. 4.</span>
+Il paraît qu'il fit quelque séjour dans la cour de ce
+prince, qui entra bientôt en guerre contre Eumène,
+roi de Pergame, ami déclaré des Romains. Annibal fit
+remporter aux troupes de Prusias plusieurs victoires,
+tant sur terre que sur mer.</p>
+
+<p><span class="side"> Justin. l. 32,
+cap. 4.
+Corn. Nep.
+in vit. Annib.</span>
+Il employa un stratagème assez extraordinaire dans
+un combat naval. La flotte des ennemis étant plus nombreuse
+que la sienne, il appela à son secours la ruse. Il
+fit enfermer dans des pots de terre toutes sortes de
+serpents, et donna ordre de jeter ces pots dans les
+vaisseaux des ennemis. Son principal dessein était de
+faire périr Eumène. Il fallait s'assurer du vaisseau qu'il
+montait. Annibal le découvrit en dépêchant une chaloupe
+sous prétexte de lui porter une lettre. Après cela
+il commanda aux officiers de ses vaisseaux de s'attacher
+<span class="pagenum"><a name="p363" id="p363">363</a></span>
+principalement à celui d'Eumène. Ils le firent, et ils
+l'auraient pris, s'il ne s'était retiré à force de voiles.
+Les autres vaisseaux de Pergame se battirent vigoureusement
+jusqu'à ce qu'on y eut jeté les pots de terre.
+D'abord ils n'avaient fait qu'en rire, surpris qu'on employât
+contre eux de telles armes; mais, quand ils se
+virent environnés des serpents qui sortaient de ces pots
+cassés, la frayeur les saisit, ils se retirèrent en désordre,
+et cédèrent la victoire à l'ennemi.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 39
+n. 51.
+AN. M. 3822
+ROM. 566.</span>
+Des services si importants semblaient assurer pour
+toujours à Annibal un asyle chez ce roi. Mais les Romains
+ne l'y laissèrent pas en repos, et députèrent
+Quintius Flaminius<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a>
+<a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a> vers ce roi, pour se plaindre de
+ce qu'il lui donnait une retraite. Il ne fut pas difficile
+à Annibal de deviner le sujet de cette ambassade, et il
+n'attendit pas qu'on le livrât à ses ennemis. D'abord il
+essaya de se sauver par la fuite; mais il s'aperçut que
+les sept issues cachées qu'il avait fait faire à son palais
+étaient occupées par les soldats de Prusias, qui voulait
+faire sa cour aux Romains, en trahissant son hôte. Il
+se fit donc apporter le poison qu'il gardait depuis longtemps
+pour s'en servir dans l'occasion, et le tenant
+entre ses mains: «Délivrons, dit-il, le peuple romain
+d'une inquiétude qui le tourmente depuis long-temps,
+puisqu'il n'a pas la patience d'attendre la mort d'un
+vieillard. La victoire que remporte Flaminius sur un
+homme désarmé et trahi ne lui fera pas beaucoup
+d'honneur. Ce jour seul fait voir combien les Romains
+ont dégénéré. Leurs pères avertirent Pyrrhus de se
+garder d'un traître qui voulait l'empoisonner, et cela
+<span class="pagenum"><a name="p364" id="p364">364</a></span>
+dans le temps que ce prince leur faisait la guerre
+dans le cœur de l'Italie: et ceux-ci ont envoyé un
+homme consulaire pour engager Prusias à faire mourir
+par un crime abominable son ami et son hôte.»
+Après avoir fait des imprécations contre Prusias, et
+invoqué contre lui les dieux protecteurs et vengeurs
+des droits sacrés de l'hospitalité, il avala le poison, et
+mourut âgé de soixante-dix ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote323"
+name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323">
+(retour) </a> Son vrai nom est <i>Flamininus</i>; ce point sera discuté dans les notes
+sur l'Histoire Romaine.--L.</blockquote>
+
+<p>Cette année fut célèbre par la mort de trois grands
+hommes, Annibal, Philopémen et Scipion, qui eurent
+cela de commun, qu'ils terminèrent tous trois leur vie
+hors de leur patrie, par un genre de mort qui répondait
+peu à la gloire de leurs actions. Les deux premiers
+périrent par le poison, Annibal ayant été trahi par
+son hôte, et Philopémen fait prisonnier dans un combat
+par les Messéniens, et ensuite jeté dans un cachot,
+où on le força de prendre du poison. Pour Scipion, il
+se condamna lui-même à un exil volontaire, pour éviter
+une accusation injuste qu'on lui intentait à Rome; et
+il y mourut dans une sorte d'obscurité.</p>
+
+<p class="mid"><i>Éloge et caractère d'Annibal.</i></p>
+
+<p>Ce serait ici le lieu de représenter les excellentes
+qualités d'Annibal, qui a fait tant d'honneur à Carthage; <span class="side"> 2e vol. de la
+man. d'étud.</span>
+mais, comme j'ai tâché ailleurs d'en marquer le
+caractère et d'en donner une juste idée en le comparant
+avec Scipion, je ne crois pas devoir beaucoup
+m'étendre sur son éloge.</p>
+
+<p>Les personnes destinées à la profession des armes
+ne peuvent trop étudier ce grand homme, que les
+connaisseurs regardent comme le capitaine le plus accompli
+presque en tout genre, qui ait jamais été.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="p365" id="p365">365</a></span></p>
+
+<p>Dans l'espace de dix-sept ans que dura la guerre,
+on ne lui reproche que deux fautes<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a>
+<a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>: la première, de
+n'avoir pas, aussitôt après la bataille de Cannes, mené
+ses troupes victorieuses vers Rome pour en former le
+siége; la seconde, d'avoir laissé amollir leur courage
+dans les quartiers d'hiver qu'il leur fit prendre à Capoue:
+fautes qui montrent seulement que, les grands
+hommes ne le sont pas en tout: <span class="side"> Quintil.</span> <i>summi enim sunt,
+homines tamen</i>; et qui peut-être même peuvent être
+excusées en partie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote324"
+name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324">
+(retour) </a> Ici Rollin contredit ce qu'il avait
+avancé plus haut (p. 121) pour justifier
+Annibal de ces deux prétendues
+fautes.--L.</blockquote>
+
+<p>Mais, pour ce peu de fautes, que d'éminentes qualités
+dans Annibal! quelle étendue de vues et de desseins,
+même dès sa plus tendre jeunesse! quelle grandeur
+d'ame! quelle intrépidité! quelle présence d'esprit
+dans le feu même de l'action, pour savoir profiter de
+tout! quelle dextérité à manier les esprits, en sorte
+que parmi tant de nations différentes, qui manquaient
+souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune
+sédition dans son camp, ni contre lui, ni contre aucun
+de ses généraux! quelle équité, quelle modération
+dut-il faire paraître à l'égard des nouveaux alliés, pour
+être venu à bout de les tenir inviolablement attachés
+à son service, quoiqu'il fût obligé de leur faire porter
+presque tout le poids de la guerre par les séjours de
+son armée, et par les contributions qu'il en tirait!
+Enfin quelle fécondité de ressources pour soutenir si
+long-temps la guerre dans un pays éloigné, malgré
+une puissante faction domestique, qui lui refusait tout
+et le traversait en tout! On peut dire que, pendant le
+cours d'une si longue guerre, Annibal parut seul le
+<span class="pagenum"><a name="p366" id="p366">366</a></span>
+soutien de l'état, et l'ame de tout l'empire des Carthaginois, qui
+ne purent jamais croire qu'ils étaient vaincus,
+jusqu'à ce qu'Annibal leur eût avoué lui-même
+qu'il l'était.</p>
+
+<p>Ce ne serait pas bien connaître Annibal, que de ne
+le considérer qu'à la tête des armées. Ce que l'histoire
+nous apprend des intelligences secrètes qu'il entretenait
+avec Philippe, roi de Macédoine; des sages conseils
+qu'il donna à Antiochus, roi de Syrie; de la double
+réforme qu'il mit à Carthage dans l'administration des
+finances et dans celle de la justice, montre qu'il était
+un grand homme d'état en toutes manières. Son génie
+supérieur et universel lui faisait embrasser toutes les
+parties du gouvernement, et ses talents naturels le
+rendaient capable d'en remplir avec gloire toutes les
+fonctions. Il était aussi grand politique que grand
+guerrier, aussi propre aux emplois civils qu'aux militaires;
+en un mot, il réunissait les différents mérites
+de toutes les professions, de l'épée, de la robe, et des
+finances.</p>
+
+<p>Il n'était pas même sans érudition<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a>
+<a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>; et, tout occupé
+qu'il fut des travaux militaires et d'une infinité de
+guerres, qu'il eut à soutenir, il trouva des moments
+pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties spirituelles
+d'Annibal, que l'histoire nous a conservées, marquent
+qu'il avait un fonds d'esprit excellent; et il le perfectionna
+par la meilleure éducation qu'on pouvait recevoir
+dans ce temps, et dans une république telle
+qu'était celle de Carthage. Il parlait passablement le
+grec, et avait même écrit quelques livres en cette
+<span class="pagenum"><a name="p367" id="p367">367</a></span>
+langue. Il avait eu pour maître un Lacédémonien
+nommé <i>Sosile</i>, qui l'accompagna toujours dans ses
+expéditions guerrières, aussi-bien que Philénius, autre
+Lacédémonien<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a>
+<a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>: ils travaillaient tous deux à l'histoire
+de ce grand capitaine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote325"
+name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325">
+(retour) </a> «Atque hic tantus vir, tantisque
+bellis districtus, nonnihil temporis
+tribuit litteris, etc.» (CORN. NEP.
+<i>in vit. Annib.</i> cap. 13.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote326"
+name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326">
+(retour) </a> <i>Philænius</i>, dans Cornélius Népos
+et Cicéron (<i>Divin.</i> I, c. 49);
+<i>Philinus</i>, dans Polybe et Diodore.
+Il était d'Agrigente (DIODOR. SIC.
+XXIII, <i>eclog.</i> VIII) et non de Lacédémone,
+comme le dit Rollin;
+trompé peut-être par ces mots de
+Cornélius Népos,... <i>Philænius et
+Sosilus Lacedæmonius</i>, où il aura
+lu, par mégarde, <i>Lacedæmonii</i> (<i>in
+Annib.</i> c. 13, § 3). Le jugement
+de Polybe n'est pas très-favorable à
+ce Philinus (III, c. 14).--L.</blockquote>
+
+<p>Pour ce qui regarde la religion et les mœurs, il
+n'était point tout-à-fait tel que Tite-Live nous le <span class="side"> Lib. 21, n. 4.</span> représente,
+d'une cruauté inhumaine, d'une perfidie
+plus que carthaginoise; sans respect pour la vérité,
+pour la probité, pour la sainteté du serment; sans
+crainte des dieux, sans religion. <i>Inhumana crudelitas,
+perfidia plus quàm punica: nihil veri, nihil sancti,
+nullus deûm metus, nullum jusjurandum, nulla religio</i><a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a>
+<a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>.<span class="side"> Excerpt. è
+Polyb. p. 33.</span>
+Polybe dit qu'il rejeta avec horreur une proposition
+cruelle qu'on lui fit avant son entrée en Italie,
+qui était de manger de la chair humaine, parce que
+les vivres lui manquaient. <span class="side"> Excerpt. è
+Diod. p. 282.
+Liv. lib. 15,
+n. 17.</span> Quelques années après, loin
+de sévir, comme on l'y exhortait, contre le cadavre
+de Sempronius Gracchus, que Magon lui avait envoyé,
+il lui fit rendre les derniers honneurs à la vue de toute
+son armée. <span class="side"> Lib. 32. c. 4.</span> Nous l'avons vu en plusieurs occasions
+marquer un grand respect pour les dieux, et Justin,
+qui écrivait d'après un auteur<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a>
+<a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a> bien digne de foi, remarque
+qu'il fit toujours paraître beaucoup de sagesse
+et de modération parmi le grand nombre de femmes
+<span class="pagenum"><a name="p368" id="p368">368</a></span>
+qu'il fit prisonnières pendant le cours d'une si longue
+guerre; en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il fût né en
+Afrique, où l'incontinence était le vice du pays et de
+la nation: <i>pudicitiamque eum tantam inter tot captivas
+habuisse, ut in Africâ natum quivis negaret</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote327"
+name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327">
+(retour) </a> La passion perce dans tout ce
+que Tite-Live a écrit d'Annibal et
+des Carthaginois.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote328"
+name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328">
+(retour) </a> Trogue Pompée.</blockquote>
+
+<p>Son désintéressement, au milieu de tant d'occasions
+de s'enrichir par les dépouilles des villes qu'il prenait
+et des peuples qu'il domptait, nous marque qu'il savait
+le véritable usage qu'un général doit faire des
+richesses, qui est de gagner le cœur des soldats, et de
+s'attacher les alliés en faisant à propos des largesses,
+et n'épargnant point les récompenses: qualité bien
+importante pour un commandant, et qui n'est pas
+commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour
+acheter les succès, bien persuadé qu'un homme qui
+est à la tête des affaires trouve tout le reste dans la
+gloire de réussir.</p>
+
+<p><a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a>
+<a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>Il mena toujours une vie dure et sobre, même en
+temps de paix, et au milieu de Carthage, lorsqu'il y
+occupait la première dignité, où l'histoire remarque
+qu'il ne mangeait jamais couché sur un lit, comme
+c'était la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de
+vin. Une vie si réglée et si uniforme est un grand
+exemple pour nos guerriers, qui mettent souvent parmi
+les privilèges de la guerre, et parmi les devoirs des
+officiers, de faire bonne chère et de vivre dans les
+délices.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote329"
+name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329">
+(retour) </a> «Cibi potionisque desiderio naturali,
+non voluptate, modus finitus.»
+(LIV. lib. 21, n. 4.)
+
+<p>«Constat Annibalem, nec tùm
+quum romano tonantem bello Italia
+contremuit, nec quum reversus Carthaginem
+summum imperium tenuit,
+aut cubantem cœnasse, aut plus
+quàm sextario vini induisisse.»
+(JUSTIN. lib. 32, cap. 4.)</blockquote>
+
+<p>Je ne prétends pas cependant justifier pleinement
+<span class="pagenum"><a name="p369" id="p369">369</a></span>
+Annibal de tous les reproches qu'on lui a faits. Au
+milieu de ces grandes qualités que nous avons rapportées,
+on ne peut dissimuler qu'il lui restait quelque
+chose du caractère et des vices de sa nation, et qu'il
+y a dans sa vie des actions et des circonstances qu'il
+serait difficile d'excuser. Polybe remarque qu'il était <span class="side"> Excerpt. è
+Polyb. p. 34
+et 37.</span>
+accusé d'avarice à Carthage, et de cruauté à Rome:
+il ajoute en même temps que les sentiments étaient partagés
+sur son sujet; et il ne serait pas étonnant que les
+ennemis qu'il s'était faits dans l'une et dans l'autre de
+ces villes eussent répandu des bruits contraires à sa
+réputation. En supposant même que les faits qu'on lui
+impute fussent vrais, Polybe est porté à croire qu'ils
+venaient moins de son naturel et de son fonds que de
+la difficulté des temps et des affaires pendant une longue
+et pénible guerre, et de la complaisance qu'il était
+forcé d'avoir pour des officiers-généraux, qui étaient
+absolument nécessaires à l'exécution de ses entreprises,
+et qu'il ne pouvait pas toujours contenir, non plus que
+les soldats qui servaient sous eux.</p>
+
+<p class="mid">§ II. <i>Différends entre les Carthaginois et Masinissa,<br>
+roi de Numidie.</i></p>
+
+<p>Entre les conditions de la paix accordée aux Carthaginois,
+il y en avait une qui portait qu'ils rendraient à
+Masinissa toutes les terres et les villes qui lui avaient
+appartenu avant la guerre; et d'ailleurs Scipion, pour
+récompenser le zèle et la fidélité qu'il avait fait paraître
+à l'égard du peuple romain, avait ajouté à son domaine
+tout ce qui était de celui de Syphax. Ce présent fut
+<span class="pagenum"><a name="p370" id="p370">370</a></span>
+dans la suite une source de disputes et de divisions
+entre les Carthaginois et les Numides.</p>
+
+<p>Ces deux princes, Syphax et Masinissa, régnaient
+tous deux en Numidie, mais sur différents peuples.
+Ceux qui obéissaient au premier s'appelaient <i>Massæsyli</i>,
+et avaient pour capitale Cirta; les autres se nommaient
+<i>Massyli</i>; les uns et les autres sont plus connus
+sous le nom de <i>Numides</i>, qui leur est commun. <span class="side"> Æneid.
+lib. 4, v. 41.
+[V. pl. haut,
+p. 296.]</span> Leur
+principale force était la cavalerie. Ils se tenaient à
+cru sur les chevaux; plusieurs même les conduisaient
+sans bride, d'où vient que Virgile les appelle <i>Numidæ
+infreni</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 24,
+n. 48 et 49.</span>
+Au commencement de la seconde guerre punique,
+Syphax s'était rangé du côté des Romains. Gala, père
+de Masinissa, pour prévenir les progrès d'un voisin si
+puissant, crut devoir embrasser le parti des Carthaginois,
+et envoya contre lui une armée nombreuse
+sous la conduite de son fils, âgé seulement alors de
+dix-sept ans. Syphax, vaincu dans une bataille où l'on
+dit qu'il y eut trente mille hommes de tués, se sauva
+en Mauritanie; mais dans la suite les choses changèrent
+bien de face.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 29,
+n. 29-34.</span>
+Masinissa, ayant perdu son père, se trouva plusieurs
+fois réduit à la dernière extrémité, chassé de son
+royaume par un usurpateur, poursuivi vivement par
+Syphax, près à chaque moment de tomber entre les
+mains de ses ennemis, sans troupes, sans argent, sans
+ressources. Il était alors allié des Romains et ami de
+Scipion, avec qui il avait eu une entrevue en Espagne.
+Ses malheurs ne lui laissèrent pas le moyen d'amener
+de grands secours à ce général. Quand Lélius arriva
+en Afrique, Masinissa alla le joindre avec une petite
+<span class="pagenum"><a name="p371" id="p371">371</a></span>
+troupe de cavaliers, et depuis ce temps-là il demeura
+toujours inviolablement attaché au parti des Romains.
+Syphax, au contraire, ayant épousé la fameuse Sophonisbe, <span class="side"> Liv. lib. 29,
+n. 23.</span>
+fille d'Asdrubal, passa dans celui des Carthaginois.</p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 30,
+n. 11 et 12.</span>
+Le sort des deux princes changea encore une fois,
+mais sans retour. Syphax perd une grande bataille, et
+tombe vivant entre les mains de l'ennemi. Masinissa,
+vainqueur, attaque Cirta, capitale de son royaume, et
+s'en rend maître; mais il y trouve un danger plus
+grand que dans le combat, Sophonisbe, aux attraits et
+aux caresses de laquelle il ne peut résister. Pour la
+mettre en sûreté, il l'épouse; mais il est bientôt obligé,
+pour présent nuptial, de lui envoyer du poison, n'imaginant
+point d'autre voie de lui tenir sa parole et de
+la soustraire au pouvoir des Romains<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a>
+<a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote330"
+name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330">
+(retour) </a> On trouve beaucoup plus de détails sur ces événements, dans l'histoire
+romaine de Rollin.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 30,
+n. 44.</span>
+C'était une faute considérable en elle-même, et qui
+d'ailleurs ne pouvait pas manquer de déplaire extrêmement
+à une nation fort jalouse de son autorité. Ce
+jeune prince la répara avantageusement par les services
+signalés qu'il rendit depuis à Scipion. Nous avons dit
+qu'après la défaite et la prise de Syphax il fut mis en
+possession du royaume de ce prince, et que les Carthaginois
+furent obligés de lui restituer tout ce qui lui
+appartenait. C'est ce qui donna lieu aux contestations
+dont il nous reste à parler.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 34,
+n. 62.</span>
+Un territoire situé vers le bord de la mer, près de
+la petite Syrte, en fut le sujet: c'était un pays très-fertile
+et très-riche; la preuve en est, que la seule
+ville de Leptis, qui y était située, payait chaque jour
+<span class="pagenum"><a name="p372" id="p372">372</a></span>
+aux Carthaginois pour tribut un talent<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a>
+<a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>, c'est-à-dire
+mille écus. Masinissa s'était emparé d'une partie de ce
+territoire. De part et d'autre on envoya des députés à
+Rome, qui plaidèrent chacun leur cause dans le sénat.
+On jugea à propos d'envoyer sur les lieux Scipion
+l'Africain et deux autres commissaires pour examiner
+l'affaire; ils revinrent sans avoir prononcé de jugement,
+et laissèrent tout en suspens. Peut-être agirent-ils
+ainsi par ordre du sénat; et c'était secrètement favoriser
+Masinissa, qui était en possession du territoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote331"
+name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331">
+(retour) </a> C'est par an 1,980,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 40,
+n. 17.
+AN. M. 3823
+ROM. 567.</span>
+Dix ans après, de nouveaux commissaires, nommés
+pour examiner la même affaire, en usèrent comme les
+premiers, et ne décidèrent rien.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 42,
+n. 23 et 24.
+AN. M. 3833
+ROM. 577.</span>
+Après un pareil espace de temps, les Carthaginois
+portèrent encore leurs plaintes devant le sénat, mais
+avec beaucoup plus de force qu'auparavant. Ils représentèrent
+qu'outre les terres dont il s'était agi d'abord,
+Masinissa, dans les deux années précédentes, avait
+usurpé sur eux plus de soixante-dix places ou châteaux;
+qu'ils avaient les mains liées par l'article du
+dernier traité, qui leur défendait de faire la guerre à
+aucun des alliés du peuple romain; qu'ils ne pouvaient
+plus soutenir la fierté, l'avarice, la cruauté de ce
+prince; qu'ils étaient envoyés pour demander au peuple
+romain qu'il lui plût d'ordonner de trois choses l'une:
+ou que l'affaire serait examinée et jugée dans le sénat;
+ou qu'il leur serait permis de repousser la force par la
+force, et de se défendre par la voie des armes; ou que,
+si la faveur l'emportait sur la justice, il plût au peuple
+romain de marquer une fois pour toutes ce qu'il voulait
+qui fût donné à Masinissa des terres qui appartenaient
+<span class="pagenum"><a name="p373" id="p373">373</a></span>
+aux Carthaginois; qu'au moins ils sauraient
+désormais à quoi s'en tenir, et que le peuple romain
+garderait quelque mesure à leur égard, au lieu que ce
+prince ne mettrait d'autres bornes à ses prétentions
+que son insatiable avidité. Les députés finirent par demander
+que si, depuis la conclusion de la paix, les
+Romains avaient quelque faute à leur reprocher, ils la
+punissent par eux-mêmes plutôt que de les abandonner
+à la discrétion d'un prince qui leur rendait et la liberté
+et la vie insupportables. Après ce discours, pénétrés
+de douleur, et versant des larmes en abondance, ils
+se prosternèrent par terre; spectacle qui toucha de
+compassion tous les assistants, et rendit Masinissa extrêmement
+odieux. On demanda à Gulussa son fils,
+qui était présent, ce qu'il avait à répliquer. Il répondit
+que le roi son père ne lui avait donné aucune
+instruction, ne sachant pas qu'on dût l'accuser; qu'il
+priait les Romains de faire réflexion que ce qui lui attirait
+la haine de Carthage, était l'inviolable fidélité
+qu'il avait toujours gardée à leur égard. Le sénat,
+après les avoir entendus, répondit qu'il était disposé à
+rendre à chacun d'eux la justice qui leur était due;
+que Gulussa eût à partir sur-le-champ pour avertir
+Masinissa d'envoyer au plus tôt des députés avec ceux
+de Carthage; que les Romains feraient pour lui tout
+ce qui dépendrait d'eux, mais sans faire tort aux autres;
+qu'il était juste de s'en tenir aux anciennes bornes, et
+que l'intention du peuple romain n'était pas que pendant
+la paix on enlevât par violence aux Carthaginois
+les terres et les villes qui leur avaient été laissées par
+le traité. On les renvoya ainsi de part et d'autre,
+après leur avoir fait les présents ordinaires.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="p374" id="p374">374</a></span></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb.
+Pag. 951.</span>
+Tout cela n'était que des paroles. Il est visible qu'à
+Rome on ne se mettait point du tout en peine de satisfaire
+les Carthaginois ni de leur rendre justice, et qu'on
+y traînait exprès cette affaire en longueur, pour laisser
+à Masinissa le temps de s'affermir dans ses usurpations
+et d'affaiblir ses ennemis.</p>
+
+<p><span class="side"> App. de bel.
+pun. p. 37.
+AN M. 3848
+ROM. 592.</span>
+On ordonna une nouvelle députation pour aller sur
+les lieux faire de nouvelles enquêtes. Caton était du
+nombre des commissaires. Quand ils furent arrivés, ils
+demandèrent aux parties si elles voulaient s'en rapporter
+à leur arbitrage. Masinissa y consentit volontiers. Les
+Carthaginois répondirent qu'ils avaient une règle fixe à
+laquelle ils s'en tenaient, qui était le traité conclu par
+Scipion, et demandèrent à être jugés en rigueur: on
+ne put donc rien décider. Les députés visitèrent tout
+le pays, qu'ils trouvèrent en fort bon état, sur-tout la
+ville de Carthage; et ils furent étonnés de la voir, si
+peu de temps après le malheur qui lui était arrivé, rétablie
+au point de grandeur et de puissance où elle était.
+A leur retour, ils ne manquèrent pas d'en rendre
+compte au sénat, déclarant que Rome ne serait jamais
+en sûreté tant que Carthage subsisterait; et depuis ce
+temps-là, sur quelque affaire qu'on délibérât dans le
+sénat, Caton ajoutait dans son avis, <i>et je conclus de
+plus qu'il faut détruire Carthage</i>; sans que ce grave
+sénateur se mît en peine de prouver que les seuls ombrages
+de la puissance d'un voisin soient des titres suffisants
+pour détruire une ville contre la foi des traités.
+Scipion Nasica pensait, au contraire, que la ruine de
+cette ville entraînerait celle de la république, parce
+que Rome, n'ayant plus de rivale à craindre, quitterait
+ses anciennes mœurs, et s'abandonnerait absolument au
+<span class="pagenum"><a name="p375" id="p375">375</a></span>
+luxe et aux délices, qui sont la peste certaine des états
+les plus florissants.</p>
+
+<p><span class="side"> App. de bel.
+pun. p. 38.</span>
+Cependant la division se mit dans Carthage. La
+faction populaire, étant devenue supérieure à celle des
+grands et des sénateurs, exila quarante citoyens, et fit
+prêter serment au peuple que jamais il ne souffrirait
+qu'on parlât de rappeler les exilés. Ceux-ci se retirèrent
+chez Masinissa, qui envoya à Carthage deux de ses fils,
+Gulussa et Micipsa, pour solliciter leur rétablissement.
+On leur ferma les portes de la ville; et l'un d'eux même
+fut vivement poursuivi par Amilcar, l'un des généraux
+de la république. Nouveau sujet de guerre: on lève une
+armée de part et d'autre. La bataille se donne. Scipion
+le jeune, qui depuis ruina Carthage, en fut spectateur.
+Il était venu vers Masinissa de la part de Lucullus, qui
+faisait la guerre en Espagne, et sous qui il servait, pour
+lui demander des éléphants. Pendant tout le combat il
+se tint sur le haut d'une colline qui était tout près du
+lieu où il se donnait. Il fut étonné de voir Masinissa,
+âgé pour lors de plus de quatre-vingts ans, monté à cru
+sur un cheval, selon la coutume du pays, donner partout
+des ordres comme un jeune officier, et soutenir les
+fatigues les plus dures. Le combat fut très-opiniâtre,
+et dura depuis le matin jusqu'à la nuit: mais enfin les
+Carthaginois plièrent. Scipion disait dans la suite qu'il
+avait assisté à bien des batailles, mais que nulle ne lui
+avait fait tant de plaisir que celle-ci, où, tranquille et
+de sang-froid, il avait vu plus de cent mille hommes en
+venir ensemble aux mains, et se disputer long-temps la
+victoire. Et, comme il était fort versé dans la lecture
+d'Homère, il ajoutait que jusqu'à son temps il n'avait
+été donné qu'à Jupiter et à Neptune de jouir d'un pareil
+<span class="pagenum"><a name="p376" id="p376">376</a></span>
+spectacle, lorsque l'un du haut du mont Ida, l'autre
+du haut de la Samothrace, avaient eu le plaisir de voir <span class="side"> [Hom. Iliad.
+XIII, V. 12.]</span>
+un combat entre les Grecs et les Troyens. Je ne sais
+si la vue de cent mille hommes qui s'entre-coupent la
+gorge cause une joie bien pure, ni si cette joie peut
+subsister avec le sentiment d'humanité qui nous est
+naturel.</p>
+
+<p><span class="side"> App. de bell.
+pun. p. 40.</span>
+Les Carthaginois, après le combat, prièrent Scipion
+de vouloir bien terminer leurs disputes avec Masinissa.
+Il écouta les deux parties. Les premiers consentaient à
+céder le territoire d'Emporium<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a>
+<a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>, qui avait fait le premier
+sujet du procès; à payer actuellement à Masinissa
+deux cents talents d'argent, et à y en ajouter dans la
+suite huit cents<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a>
+<a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>, en différents termes dont on conviendrait:
+mais, comme Masinissa demandait le rétablissement
+des exilés, les Carthaginois n'ayant point
+voulu écouter cette proposition, on se sépara sans rien
+conclure. Scipion, après avoir fait ses compliments et
+ses remercîments à Masinissa, partit avec les éléphants
+qu'il y était venu chercher.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote332"
+name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332">
+(retour) </a> D'après la manière dont Rollin
+s'exprime ici, il semblerait qu'<i>Emporium</i>
+était une ville. On appelait <i>Emporium</i>
+ou plutôt <i>Emporia</i> (τὰ Ἐµπόρια)
+une région d'Afrique, située
+le long de la petite Syrte, et d'une
+extrême fertilité, dont <i>Leptis</i> était
+la ville la plus considérable. (V.
+POLYB. I, c. 82, III, c. 23; LIV.
+XXXIV, c. 62, XXIX, c. 25; APPIAN.
+<i>Bell. Pun.</i> c. 72.) V. plus
+haut ce qui a été dit de <i>Leptis</i>, p.
+371, 372.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote333"
+name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333">
+(retour) </a> C'est-à-dire 1,100,000 francs,
+et 4,400,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App. de bell.
+pun. p. 40.</span>
+Le roi, depuis le combat, tenait le camp des ennemis
+enfermé sur une colline, où il ne pouvait leur arriver
+ni vivres ni troupes. Sur ces entrefaites arrivent des
+députés de Rome. Ils avaient ordre, en cas que Masinissa
+eût eu du dessous, de terminer l'affaire; autrement, de
+ne rien décider, et de donner de bonnes espérances au
+<span class="pagenum"><a name="p377" id="p377">377</a></span>
+roi: et c'est ce dernier parti qu'ils suivirent. Cependant
+la famine augmentait tous les jours dans le camp des
+ennemis; et, pour surcroît de malheur, la peste s'y
+joignit et fit un horrible ravage. Réduits à la dernière
+extrémité, ils se rendirent, avec promesse de livrer à
+Masinissa les transfuges, de lui payer cinq mille talents
+d'argent<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a>
+<a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a> dans l'espace de cinquante années, et de rétablir
+les exilés malgré le serment qu'ils avaient fait
+au contraire. Les soldats furent tous passés sous le joug,
+et renvoyés chacun avec un habit seulement. Gulussa,
+pour se venger du mauvais traitement que nous avons
+dit auparavant qu'il avait reçu, envoya contre eux un
+corps de cavalerie, dont ils ne purent ni éviter l'attaque,
+ni soutenir le choc, dans l'état de faiblesse où
+ils étaient. Ainsi de cinquante-huit mille hommes il en
+retourna fort peu à Carthage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote334"
+name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334">
+(retour) </a> C'est-à-dire 27,500,000 francs.--L.</blockquote>
+<br>
+
+<h3>TROISIÈME GUERRE PUNIQUE.</h3>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3855
+CARTH. 697.
+ROM. 599.
+AV. J.C. 149.</span>
+La troisième guerre punique, moins considérable que
+les deux premières par le nombre et la grandeur des
+combats, et par la durée, qui ne fut guère que de quatre
+ans, le fut beaucoup plus par le succès et l'événement,
+puisqu'elle se termina par la ruine et la destruction de
+Carthage.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 41,
+42.</span>
+Cette ville sentit bien, depuis sa dernière défaite, ce
+qu'elle avait à craindre des Romains, en qui elle avait
+toujours remarqué beaucoup de mauvaise volonté toutes
+les fois qu'elle s'était adressée à eux dans ses démêlés
+avec Masinissa. Pour en prévenir l'effet, les Carthaginois
+déclarèrent, par un décret du sénat, Asdrubal et Carthalon,
+<span class="pagenum"><a name="p378" id="p378">378</a></span>
+qui avaient été, l'un général de l'armée, l'autre<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a>
+<a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a>
+commandant des troupes auxiliaires, coupables de
+crime d'état, comme étant les auteurs de la guerre
+contre le roi de Numidie; puis ils députèrent à Rome
+pour savoir ce qu'on pensait et ce qu'on souhaitait d'eux.
+On leur répondit froidement que c'était au sénat et au
+peuple de Carthage à voir quelle satisfaction ils devaient
+aux Romains.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote335"
+name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335">
+(retour) </a> Les troupes étrangères avaient
+chacune des chefs de leur nation,
+qui, tous ensemble, étaient commandés
+par un officier carthaginois
+qu'Appien appelle ßοήθαρχος.</blockquote>
+
+<p>N'ayant pu tirer d'autre réponse ni d'autre éclaircissement
+par une seconde députation, ils entrèrent dans
+une grande inquiétude; et, saisis d'une vive crainte par
+le souvenir des maux passés, ils croyaient déjà voir
+l'ennemi à leurs portes, et se représentaient toutes les
+suites funestes d'un long siége et d'une ville prise d'assaut.</p>
+
+<p><span class="side"> Plut. in vit.
+Cat. p. 352.</span>
+Cependant à Rome on délibérait dans le sénat sur le
+parti que devait prendre la république; et les disputes
+entre Caton l'ancien et Scipion Nasica, qui pensaient
+tout différemment sur ce sujet, se renouvelèrent. Le
+premier, à son retour d'Afrique, avait déjà représenté
+vivement qu'il avait trouvé Carthage, non dans l'état où
+les Romains la croyaient, épuisée d'hommes et de biens,
+affaiblie et humiliée; mais au contraire remplie d'une
+florissante jeunesse, d'une quantité immense d'or et
+d'argent, d'un prodigieux amas de toutes sortes d'armes,
+et d'un riche appareil de guerre; et si fière et si pleine
+de confiance dans tous ces grands préparatifs, qu'il n'y
+avait rien de si haut à quoi elle ne portât son ambition
+et ses espérances. On dit même qu'après avoir tenu ce
+discours il jeta au milieu du sénat des figues d'Afrique
+qu'il avait dans le pan de sa robe; et que, comme les
+<span class="pagenum"><a name="p379" id="p379">379</a></span>
+<span class="side"> Plin. lib. 15,
+cap. 18.</span>
+sénateurs en admiraient la beauté et la grosseur, il leur
+dit: <i>Sachez qu'il n'y a que trois jours que ces fruits
+ont été cueillis. Telle est la distance qui nous sépare
+de l'ennemi</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Plut. in vit.
+Caton. p. 352</span>
+Caton et Nasica avaient tous deux leurs raisons pour
+opiner comme ils faisaient. Nasica, voyant que le peuple
+était d'une insolence qui lui faisait commettre toutes
+sortes d'excès; qu'enflé d'orgueil par ses prospérités,
+il ne pouvait plus être retenu par le sénat même, et
+que sa puissance était parvenue à un point, qu'il était
+en état d'entraîner par force la ville dans tous les partis
+qu'il voudrait embrasser; Nasica, dis-je, dans cette
+vue, voulait lui laisser la crainte de Carthage comme
+un frein, pour modérer et réprimer son audace; car il
+pensait que les Carthaginois étaient trop faibles pour
+subjuguer les Romains, et qu'ils étaient aussi trop forts
+pour en être méprisés. Caton, de son côté, trouvait que,
+par rapport à un peuple devenu fier et insolent par
+ses victoires, et qu'une licence sans bornes précipitait
+dans toutes sortes d'égarements, il n'y avait rien de
+plus dangereux que de lui laisser pour rivale et pour
+ennemie une ville jusque-là toujours puissante, mais
+devenue par ses malheurs mêmes plus sage et plus
+précautionnée que jamais, et de ne pas lui ôter entièrement
+toute crainte du dehors lorsqu'il avait au-dedans
+tous les moyens de se porter aux derniers excès.</p>
+
+<p>Mettant à part pour un moment les lois de l'équité,
+je laisse au lecteur à décider qui de ces deux grands
+hommes pensait plus juste selon les règles d'une politique
+éclairée, et par rapport aux véritables intérêts
+de l'état. Ce qui est certain, c'est que tous les<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a>
+<a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a> historiens
+<span class="pagenum"><a name="p380" id="p380">380</a></span>
+ont remarqué que, depuis la destruction de Carthage,
+le changement de conduite et de gouvernement
+fut sensible à Rome; que ce ne fut plus timidement
+et comme à la dérobée que le vice s'y glissa, mais
+qu'il leva la tête, et saisit avec une rapidité étonnante
+tous les ordres de la république, et qu'on se livra sans
+réserve, et sans plus garder de mesures, au luxe et
+aux délices, qui ne manquèrent pas, comme cela est
+inévitable, d'entraîner la ruine de l'état. «<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a>
+<a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>Le premier
+Scipion, dit Paterculus en parlant des Romains,
+avait jeté les fondements de leur grandeur future;
+le dernier, par ses conquêtes, ouvrit la porte à toutes
+sortes de dérèglements et de dissolutions. Depuis que
+Carthage, qui tenait Rome en haleine en lui disputant
+l'empire, eut été entièrement détruite, la décadence
+des mœurs n'alla plus lentement, ni par degrés,
+mais fut prompte et précipitée.»</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 42.</span>
+Quoi qu'il en soit, il fut résolu dans le sénat qu'on
+déclarerait la guerre aux Carthaginois: et les raisons
+ou les prétextes qu'on en apporta furent que, contre
+la teneur du traité, ils avaient conservé des vaisseaux,
+conduit une armée hors de leurs terres contre un prince
+allié de Rome, dont ils avaient maltraité le fils dans
+le temps même qu'il avait avec lui un ambassadeur
+romain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote336"
+name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336">
+(retour) </a> «Ubi Carthago, et æmula imperii romani, ab stirpe interiit.... fortuna sævire ac miscere omnia
+cœpit.» (SALLUST. <i>in bell. Catil.</i>)
+[c. 10.
+
+<p>«Ante Carthaginem deletam, populus
+et senatus romanus placide
+modestèque inter se rempublicam
+tractabant... metus hostilis in bonis
+artibus civitatem retinebat; sed ubi
+formido illa mentibus decessit, ilicet
+ea, quæ secundæ res amant, lascivia
+atque superbia incessère.» (Id. <i>in
+bell. Jugurth.</i>) [c. 41.]</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote337"
+name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337">
+(retour) </a> «Potentiæ Romanorum prior
+Scipio viam aperuerat; luxuriæ posterior
+aperuit. Quippè remoto Carthaginis
+metu, sublatàque imperii
+æmulà; non gradu, sed præcipiti
+cursu a virtute descitum, ad vitia
+transcursum.» (VELL. PATERC. lib.
+2, cap. 1.)</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p381" id="p381">381</a></span>
+
+<p><span class="side"> App. bell.
+pun. pag. 42.
+AN. M. 3856
+ROM. 600.</span>
+Un événement, que le hasard fit tomber heureusement
+dans le temps qu'on délibérait sur l'affaire de
+Carthage, contribua sans doute beaucoup à faire
+prendre cette résolution. Ce fut l'arrivée des députés
+d'Utique, qui venaient se mettre, eux, leurs biens,
+leurs terres et leur ville, entre les mains des Romains.
+Rien ne pouvait arriver plus à propos. Utique était la
+seconde place d'Afrique, fort riche et fort opulente,
+qui avait un port également spacieux et commode, qui
+n'était éloignée de Carthage que de soixante stades<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a>
+<a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>, et
+qui pouvait servir de place d'armes pour l'attaquer. On
+n'hésita plus pour-lors, et la guerre fut déclarée dans
+les formes. On pressa les deux consuls de partir le plus
+promptement qu'il serait possible: c'étaient M. Manilius
+et L. Marcius Censorinus. Ils reçurent du sénat un
+ordre secret de ne terminer la guerre que par la destruction
+de Carthage. Ils partirent aussitôt, et s'arrêtèrent
+à Lilybée en Sicile. La flotte était considérable;
+elle portait quatre-vingt mille hommes d'infanterie, et
+environ quatre mille de cavalerie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote338"
+name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338">
+(retour) </a>Trois lieues. = Deux lieues.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. excerpt.
+légat.
+pag. 972.</span>
+Carthage ne savait point encore ce qui avait été
+résolu à Rome. La réponse que les députés en avaient
+rapportée n'avait servi qu'à y augmenter le trouble et
+l'inquiétude. C'était aux Carthaginois, leur avait-on
+dit, à voir par où ils pouvaient satisfaire les Romains.
+Il ne savaient quel parti prendre. Enfin ils envoient
+encore de nouveaux députés, mais avec plein pouvoir
+de faire tout ce qu'ils jugeront à propos, et même (à
+quoi ils n'avaient jamais pu se résoudre dans les guerres
+précédentes) de déclarer que les Carthaginois s'abandonnaient,
+eux et tout ce qui leur appartenait, à la
+<span class="pagenum"><a name="p382" id="p382">382</a></span>
+discrétion des Romains. C'était, selon la force de cette
+formule, <i>se suaque eorum arbitrio permittere</i>, les
+rendre maîtres absolus de leur sort, et se reconnaître
+pour leurs vassaux. Ils n'attendaient point cependant
+un grand succès de cette démarche, quelque humiliante
+qu'elle fût pour eux, parce que ceux d'Utique,
+les ayant prévenus, leur avaient enlevé le mérite d'une
+prompte et volontaire soumission.</p>
+
+<p>En arrivant à Rome, les députés apprirent que la
+guerre était déclarée, et que l'armée était partie. Rome
+avait dépêché un courrier à Carthage, qui y porta le
+décret du sénat, et déclara en même temps que la flotte
+était en mer. Ils n'eurent donc pas à délibérer, et se
+remirent, eux et tout ce qui leur appartenait, entre les
+mains des Romains. En conséquence de cette démarche,
+il leur fut répondu que, parce qu'enfin ils avaient pris
+le bon parti, le sénat leur accordait la liberté, l'usage
+de leurs lois, toutes leurs terres, et tous les autres biens
+que possédaient, soit les particuliers, soit la république,
+à condition que, dans l'espace de trente jours, ils enverraient
+en ôtage à Lilybée trois cents des jeunes gens
+les plus qualifiés de la ville, et qu'ils feraient ce que
+leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta
+dans une étrange inquiétude: mais le trouble où ils
+étaient ne leur permit pas de rien répliquer, ni de demander
+aucune explication; et ç'aurait été bien inutilement.
+Ils partirent donc pour Carthage, et y rendirent
+compte de leur députation.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb.
+excerp. legat.
+pag. 972.</span>
+Tous les articles du traité étaient affligeants: mais
+le silence gardé sur les villes, dont il n'était point fait
+mention dans le dénombrement, de ce que Rome voulait
+bien leur laisser, les inquiéta extrêmement. Cependant
+<span class="pagenum"><a name="p383" id="p383">383</a></span>
+il ne leur restait autre chose à faire que d'obéir:
+après les pertes anciennes et récentes qu'ils avaient
+faites, ils n'étaient pas en état de tenir tête à un tel
+ennemi, eux qui n'avaient pu résister à Masinissa;
+troupes, vivres, vaisseaux, alliés, tout leur manquait,
+l'espérance et le courage encore plus que tout le reste.</p>
+
+<p>Ils ne crurent pas devoir attendre l'expiration du
+terme de trente jours qui leur avait été accordé: mais,
+pour tâcher de fléchir l'ennemi par la promptitude de
+leur obéissance, quoique pourtant ils n'osassent pas
+s'en flatter, ils firent partir sur-le-champ les ôtages;
+c'était l'élite et toute l'espérance des plus nobles familles
+de Carthage. Jamais spectacle ne fut plus touchant:
+on n'entendait que cris, on ne voyait que pleurs. Tout
+retentissait de gémissements et de lamentations; sur-tout
+les mères éplorées, toutes baignées de larmes, s'arrachaient
+les cheveux, se frappaient la poitrine, et,
+comme forcenées par la douleur et le désespoir, jetaient
+des hurlements capables de toucher les cœurs les plus
+durs. Ce fut encore tout autre chose dans le moment
+fatal de la séparation, lorsque, après les avoir conduits
+jusqu'au bord du vaisseau, elles leur faisaient les derniers
+adieux, ne comptant plus les revoir jamais, les
+baignaient de leurs larmes, ne se lassaient point de les
+embrasser, les tenaient étroitement serrés entre leurs
+bras sans pouvoir consentir à leur départ, en sorte qu'il
+fallut les leur arracher par force, ce qui était plus dur
+pour elles que si on leur eût arraché leurs propres entrailles.
+Quand ils furent arrivés en Sicile, on fit passer
+les ôtages à Rome; et les consuls dirent aux députés
+que, quand il seraient à Utique, ils leur feraient savoir
+les ordres de la république.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p384" id="p384">384</a></span>
+
+<p><span class="side"> Polyb.
+pag. 975.
+App.
+pag. 44-46.</span>
+Dans de pareilles conjonctures il n'y a rien de plus
+cruel qu'une affreuse incertitude, qui, sans rien montrer
+en détail, laisse envisager tous les maux. Dès qu'on sut
+que la flotte était arrivée à Utique, les députés se
+rendirent au camp des Romains, marquant qu'ils venaient
+au nom de l'état pour recevoir leurs ordres,
+auxquels on était prêt à obéir en tout. Le consul,
+après avoir loué leur bonne disposition et leur obéissance,
+leur ordonna de lui livrer sans fraude et sans
+délai généralement toutes leurs armes. Ils y consentirent;
+mais ils le prièrent de faire réflexion à quel
+état il les réduisait, dans un temps où Asdrubal, qui
+n'était devenu leur ennemi qu'à cause de leur parfaite
+soumission aux ordres des Romains, était presque à
+leurs portes avec une armée de vingt mille hommes:
+on leur répondit que Rome y pourvoirait.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 46.</span>
+Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. On vit arriver
+dans le camp une longue file de chariots chargés de
+tous les préparatifs de guerre qui étaient dans Carthage:
+deux cent mille armures complètes, un nombre
+infini de traits et de javelots, deux mille machines
+propres à lancer des pierres et des dards. Suivaient les
+députés de Carthage, accompagnés de ce que le sénat
+avait de plus respectables vieillards, et la religion de
+prêtres plus vénérables, pour tâcher d'exciter à la
+compassion les Romains dans ce moment critique où
+l'on allait prononcer leur sentence et décider en dernier
+lieu de leur sort. Le consul Censorinus, car ce fut
+toujours lui qui porta la parole, se leva un moment à
+leur arrivée avec quelques témoignages de bonté et de
+douceur; puis, reprenant tout-à-coup un air grave et
+sévère: «Je ne puis pas, leur dit-il, ne point louer
+<span class="pagenum"><a name="p385" id="p385">385</a></span>
+votre promptitude à exécuter les ordres du sénat. Il
+m'ordonne de vous déclarer que sa dernière volonté
+est que vous sortiez de Carthage, qu'il a résolu de
+détruire, et que vous transportiez votre demeure dans
+quel endroit il vous plaira de votre domaine, pourvu
+que ce soit à quatre-vingts stades<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a>
+<a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a> de la mer!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote339"
+name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339">
+(retour) </a> Quatre lieues. = 2 lieues 2/3.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App.
+pag. 46-53.</span>
+Quand le consul eut prononcé cet arrêt foudroyant,
+ce ne fut qu'un cri lamentable parmi les Carthaginois.
+Frappés comme d'un coup de tonnerre qui les étourdit
+sur-le-champ, ils ne savaient ni où ils étaient, ni ce
+qu'ils faisaient. Ils se roulaient dans la poussière, déchirant
+leurs habits, et ne s'expliquant que par des
+gémissements et des sanglots entrecoupés. Puis, revenus
+un peu à eux, ils tendaient leurs mains suppliantes,
+tantôt vers les dieux, tantôt vers les Romains, et imploraient
+leur miséricorde et leur justice pour un
+peuple qui allait être réduit au désespoir. Mais, comme
+tout était sourd à leurs prières, ils les convertirent
+bientôt en reproches et en imprécations, les faisant
+ressouvenir qu'il y avait des dieux vengeurs aussi-bien
+que témoins des crimes et de la perfidie. Les Romains
+ne purent refuser des larmes à un spectacle si touchant;
+mais leur parti était pris: les députés ne purent même
+obtenir qu'on sursît l'exécution de l'ordre jusqu'à ce
+qu'ils se fussent encore présentés au sénat pour tâcher
+d'en obtenir la révocation. Il fallut partir, et porter la
+réponse à Carthage.</p>
+
+<p><span class="side"> App.
+pag. 53-54.</span>
+On les y attendait avec une impatience et un tremblement
+qui ne se peuvent exprimer. Ils eurent bien
+de la peine à percer la foule qui s'empressait autour
+d'eux pour savoir la réponse, qu'il n'était que trop aisé
+<span class="pagenum"><a name="p386" id="p386">386</a></span>
+de lire sur leurs visages. Quand ils furent arrivés dans
+le sénat, et qu'ils eurent exposé l'ordre cruel qu'ils
+avaient reçu, un cri général apprit au peuple quel
+était son sort; et dès ce moment ce ne fut plus dans
+toute la ville que hurlements, que désespoir, que rage
+et que fureur.</p>
+
+<p>Qu'il me soit permis de m'arrêter ici un moment pour
+faire quelque attention sur la conduite des Romains.
+Je ne puis assez regretter que le fragment de Polybe
+où cette députation est rapportée finisse précisément
+dans l'endroit le plus intéressant de cette histoire; et
+j'estimerais beaucoup plus une courte réflexion d'un
+auteur si judicieux, que les longues harangues qu'Appien
+met dans la bouche des députés et dans celle du consul.
+Or, je ne puis croire que Polybe, plein de bon sens,
+de raison et d'équité comme il était, eût pu approuver,
+dans l'occasion dont il s'agit, le procédé des Romains<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a>
+<a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>.
+On n'y reconnaît point, ce me semble, leur ancien
+caractère; cette grandeur d'ame, cette noblesse, cette
+droiture; cet éloignement déclaré des petites ruses, des
+déguisements, des fourberies, qui ne sont point, comme
+il est dit quelque part, du génie romain: <i>minime
+romanis artibus</i>. Pourquoi ne point attaquer les Carthaginois
+à force ouverte? Pourquoi leur déclarer
+nettement par un traité, qui est une chose sacrée,
+qu'on leur accorde la liberté et l'usage de leurs lois,
+en sous-entendant des conditions qui en sont la ruine
+entière? Pourquoi cacher, sous la honteuse réticence du
+mot de <i>ville</i>, dans ce traité, le perfide dessein de
+détruire Carthage; comme si, à l'ombre de cette équivoque,
+<span class="pagenum"><a name="p387" id="p387">387</a></span>
+ils le pouvaient faire avec justice? Pourquoi
+enfin ne leur faire la dernière déclaration qu'après avoir
+tiré d'eux, à différentes reprises, leurs ôtages et leurs
+armes, c'est-à-dire après les avoir mis absolument
+hors d'état de leur rien refuser? N'est-il pas visible que
+Carthage, après tant de pertes, tant de défaites, tout
+affaiblie et épuisée qu'elle est, fait encore trembler les
+Romains, et qu'ils ne croient pas la pouvoir dompter
+par la voie des armes? Il est bien dangereux d'être
+assez puissant pour commettre impunément l'injustice,
+et pour en espérer même de grands avantages. L'expérience
+de tous les empires nous apprend qu'on ne
+manque guère de la commettre quand on la croit
+utile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote340"
+name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340">
+(retour) </a> Rollin me paraît s'exprimer ici
+avec trop de réserve: il n'a pas dépeint
+sous des couleurs assez noires
+l'infame conduite des Romains.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 13,
+p. 671, 672.</span>
+L'éloge magnifique que Polybe fait des Achéens est
+bien éloigné de ce que nous voyons ici. Ces peuples,
+dit-il, loin d'employer des ruses et des tromperies à
+l'égard de leurs alliés pour augmenter leur puissance,
+ne croyaient pas même qu'il leur fût permis d'en user
+contre leurs ennemis, et ne comptaient pour solide et
+glorieuse victoire que celle qui se remporte les armes à
+la main par le courage et la bravoure. Il avoue, dans
+le même endroit, qu'il ne reste plus chez les Romains
+que de légères traces de l'ancienne générosité de leurs
+pères; et il se croit obligé, dit-il, de faire cette remarque
+contre un principe devenu fort commun de son temps
+parmi ceux qui étaient chargés du gouvernement, qui
+croyaient que la bonne foi n'est point compatible avec
+la bonne politique, et qu'il est impossible de réussir
+dans l'administration des affaires publiques, soit en
+guerre, soit en paix, sans employer quelquefois la
+fraude et la tromperie.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p388" id="p388">388</a></span>
+
+<p><span class="side"> App. p. 55.
+Strab. l. 17,
+pag. 833.</span>
+Je reviens à mon sujet. Les consuls ne se hâtèrent
+pas de marcher contre Carthage, ne s'imaginant pas
+qu'ils eussent rien à craindre d'une ville désarmée. On
+y profita de ce délai pour se mettre en état de défense;
+car il fut résolu d'un commun accord de ne point
+abandonner la ville. On nomma pour général, au-dehors,
+Asdrubal, qui était à la tête de vingt mille hommes,
+vers qui l'on députa pour le prier d'oublier en faveur
+de la patrie l'injustice qu'on lui avait faite par la crainte
+des Romains: on donna le commandement des troupes,
+dans la ville, à un autre Asdrubal, petit-fils de Masinissa:
+puis on fabriqua des armes avec une promptitude
+incroyable. Les temples, les palais, les places publiques,
+furent changés en autant d'ateliers: hommes
+et femmes y travaillaient jour et nuit. On faisait chaque
+jour cent quarante boucliers, trois cents épées, cinq
+cents piques ou javelots, mille traits, et un grand
+nombre de machines propres à les lancer; et, parce
+qu'on manquait de matières pour faire les cordes, les
+femmes coupèrent leurs cheveux, et en fournirent
+abondamment.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 55.</span>
+Masinissa était mécontent de ce qu'après qu'il avait
+extrêmement affaibli les forces des Carthaginois, les
+Romains venaient profiter de sa victoire, sans même
+qu'ils lui eussent fait part en aucune sorte de leur dessein;
+ce qui causa entre eux quelque refroidissement.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 55-58.</span>
+Cependant les consuls s'avancent vers la ville pour
+en former le siége. Ils ne s'étaient attendus à rien
+moins qu'à y trouver une vigoureuse résistance; et la
+hardiesse incroyable des assiégés les jeta dans un grand
+étonnement. Ce n'étaient que sorties fréquentes et vives
+pour repousser les assiégeants, pour brûler les machines,
+<span class="pagenum"><a name="p389" id="p389">389</a></span>
+pour harceler les fourrageurs. Censorinus attaquait
+la ville d'un côté, et Manilius de l'autre. Scipion,
+surnommé depuis l'<i>Africain</i>, servait alors en qualité
+de tribun, et se distinguait parmi tous les officiers
+autant par sa prudence que par sa bravoure. Le consul
+sous qui il commandait fit plusieurs fautes pour n'avoir
+pas voulu suivre ses avis. Ce jeune officier tira les
+troupes de plusieurs mauvais pas où l'imprudence des
+chefs les avait engagées. Un célèbre Phaméas, chef de
+la cavalerie ennemie, qui harcelait sans cesse et incommodait
+beaucoup les fourrageurs, n'osait paraître en
+campagne quand le tour de Scipion était venu pour
+les soutenir; tant il savait contenir ses troupes dans
+l'ordre, et se poster avantageusement. Une si grande et
+si générale réputation lui attira de l'envie; mais,
+comme il se conduisait en tout avec beaucoup de modestie
+et de retenue, elle se changea bientôt en admiration;
+de sorte que, quand le sénat envoya des députés
+dans le camp pour s'informer de l'état du siége,
+toute l'armée se réunit pour lui rendre un témoignage
+favorable, soldats, officiers, généraux même, et ce ne
+fut qu'une voix pour relever le mérite du jeune Scipion:
+tant il est important d'amortir, pour parler
+ainsi, l'éclat d'une gloire naissante par des manières
+douces et modestes, et de ne pas irriter la jalousie
+par des airs de hauteur et de suffisance, dont l'effet
+naturel est de réveiller dans les autres l'amour-propre,
+et de rendre la vertu même odieuse.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 63.
+AN. M. 3857
+ROM. 601.</span>
+Dans le même temps Masinissa, se voyant près de
+mourir, pria Scipion de vouloir bien venir lui rendre
+une visite, afin qu'il pût lui mettre en main un plein
+pouvoir de disposer comme il le jugerait à propos de
+<span class="pagenum"><a name="p390" id="p390">390</a></span>
+son royaume et de ses biens en faveur des enfants qu'il
+laissait. Il le trouva mort en arrivant. Ce prince leur avait
+commandé en mourant de s'en rapporter pour toutes
+choses à ce que réglerait Scipion, qu'il leur laissait pour
+père et pour tuteur. Je diffère à parler ailleurs avec plus
+d'étendue de la famille et de la postérité de Masinissa,
+pour ne point interrompre trop long-temps l'histoire de
+Carthage.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 65.</span>
+L'estime que Phaméas avait conçue pour Scipion
+l'engagea à quitter le parti des Carthaginois pour embrasser
+celui des Romains. Il vint se rendre à lui avec
+plus de deux mille cavaliers, et il fut dans la suite d'un
+grand secours aux assiégeants.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 66.</span>
+Calpurnius Pison, consul, et L. Mancinus son lieutenant,
+arrivèrent en Afrique au commencement du
+printemps. La campagne se passa sans qu'ils fissent
+rien de considérable; ils eurent même du dessous en
+plusieurs occasions, et ils ne poussèrent que lentement
+le siége de Carthage. Les assiégés, au contraire, avaient
+repris courage; leurs troupes augmentaient considérablement;
+ils faisaient tous les jours de nouveaux alliés.
+Ils envoyèrent jusque dans la Macédoine vers le faux
+Philippe<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a>
+<a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>, qui se faisait passer pour le fils de Persée,
+et qui faisait pour lors la guerre aux Romains, l'exhortant
+de la presser vivement, et lui promettant de lui
+fournir de l'argent et des vaisseaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote341"
+name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341">
+(retour) </a> Andriscus.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App. p. 68.</span>
+Ces nouvelles causèrent de l'inquiétude à Rome. On
+commença à craindre le succès d'une guerre qui devenait
+de jour en jour plus douteuse et plus importante
+qu'on ne se l'était d'abord imaginé. Autant qu'on était
+<span class="pagenum"><a name="p391" id="p391">391</a></span>
+mécontent de la lenteur des généraux, et qu'on parlait
+mal d'eux, autant chacun s'empressait à dire du bien du
+jeune Scipion, et à vanter ses rares vertus. Il était venu
+à Rome pour demander l'édilité. Dès qu'il parut dans
+l'assemblée, son nom, son visage, sa réputation, la
+croyance commune que les dieux le destinaient pour
+terminer la troisième guerre punique, comme le premier
+Scipion, son grand-père adoptif, avait terminé la seconde,
+tout cela frappa extrêmement le peuple; et,
+quoique la chose fût contre les lois, et que par cette
+raison les anciens s'y opposassent, au lieu de l'édilité
+qu'il demandait, le peuple lui donna le consulat, laissant <span class="side"> AN. M. 3858
+ROM. 602.</span>
+dormir les lois pour cette année, et voulut qu'il eût
+l'Afrique pour département, sans tirer les provinces au
+sort comme c'était la coutume, et comme Drusus son
+collègue demandait qu'on le fît.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 69.</span>
+Dès que Scipion eut achevé ses recrues, il partit pour
+la Sicile, et arriva bientôt après à Utique. Ce fut fort à
+propos pour Mancinus, lieutenant de Pison, qui s'était
+engagé témérairement dans un poste où les ennemis
+le tenaient enfermé, et où ils allaient le tailler en pièces
+le matin même, si le nouveau consul, qui apprit en arrivant
+le danger où il était, n'eût fait remonter de nuit
+ses troupes dans ses vaisseaux, et n'eût volé à son
+secours.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 70.</span>
+Le premier soin de Scipion, à son arrivée, fut de
+rétablir parmi les troupes la discipline, qu'il y trouva
+entièrement ruinée: nul ordre, nulle subordination,
+nulle obéissance; on ne songeait qu'à piller, qu'à faire
+bonne chère, et qu'à se divertir. Il chassa du camp
+toutes les bouches inutiles, régla la qualité des viandes
+que les vivandiers pourraient apporter, et n'en voulut
+<span class="pagenum"><a name="p392" id="p392">392</a></span>
+point d'autres que de simples et de militaires, écartant
+avec soin tout ce qui sentait le luxe et les délices.</p>
+
+<p>Quand il eut bien établi cette réforme, qui ne lui
+coûta pas beaucoup de temps ni de peine, parce qu'il
+donnait l'exemple aux autres, il compta pour lors avoir
+des soldats, et songea sérieusement à pousser le siége.
+Ayant fait prendre à ses troupes des haches, des leviers
+et des échelles, il les conduisit de nuit, en grand
+silence, vers une partie de la ville appelée <i>Mégare</i>; et,
+ayant fait jeter tout d'un coup de grands cris, il l'attaqua
+fort vivement. Les ennemis, qui ne s'attendaient
+pas à être attaqués de nuit, furent d'abord fort effrayés;
+mais ils se défendirent avec beaucoup de courage, et
+Scipion ne put point escalader les murs. Mais, ayant
+aperçu une tour qu'on avait abandonnée, qui était hors
+de la ville, fort près des murs, il y envoya un nombre
+de soldats hardis et déterminés, qui, par le moyen des
+pontons, passèrent de la tour sur les murs, entrèrent
+dans Mégare, et en brisèrent les portes. Scipion y
+entra dans le moment, chassa de ce poste les ennemis,
+qui, troublés par cette attaque imprévue, et croyant
+que toute la ville avait été prise, s'enfuirent dans la
+citadelle, et y furent suivis par ces troupes mêmes qui
+campaient hors de la ville, qui abandonnèrent leur
+camp aux Romains, et crurent devoir aussi se mettre
+en sûreté.</p>
+
+<p>
+Avant que de passer outre, je dois donner ici quelque
+idée de la situation et de la grandeur de Carthage, <span class="side"> App. p. 56
+et 57.
+Strab. l. 17,
+pag. 832.</span>
+qui contenait, au commencement de la guerre contre
+les Romains, sept cent mille habitants. Elle était située
+dans le fond d'un golfe, environnée de mer en forme
+d'une presqu'île, dont le col, c'est-à-dire l'isthme qui
+<span class="pagenum"><a name="p393" id="p393">393</a></span>
+la joignait au continent, était large d'une lieue et un
+quart (vingt-cinq stades)<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a>
+<a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>. La presqu'île avait de circuit
+dix-huit lieues (trois cent soixante stades). Du côté
+de l'occident il en sortait une longue pointe de terre,
+large à peu près de douze toises (un demi stade<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a>
+<a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>),
+qui, s'avançant dans la mer, la séparait d'avec le marais,
+et était fermée de tous côtés de rochers et d'une simple
+muraille<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a>
+<a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>. Du côté du midi et du continent, où était
+la citadelle, appelée <i>Byrsa</i>, la ville était close d'une
+triple muraille haute de trente coudées<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a>
+<a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>, sans les parapets
+et les tours qui la flanquaient tout à l'entour par
+égales distances, éloignées l'une de l'autre de quatre-vingts
+toises. Chaque tour avait quatre étages: les
+murailles n'en avaient que deux; elles étaient voûtées,
+et dans le bas il y avait des étables pour mettre trois
+cents éléphants, avec les choses nécessaires pour leur
+<span class="pagenum"><a name="p394" id="p394">394</a></span>
+subsistance, et des écuries au-dessus pour quatre mille
+chevaux, et les greniers pour leur nourriture. Il s'y
+trouvait aussi de quoi y loger vingt mille fantassins et
+quatre mille cavaliers. Enfin tout cet appareil de guerre
+était renfermé dans les seules murailles<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a>
+<a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>. Il n'y avait
+qu'un seul endroit de la ville dont les murs fussent
+faibles et bas; c'était un angle négligé, qui commençait
+à la pointe de terre dont nous avons parlé, et continuait
+jusqu'aux ports, qui étaient du côté du couchant. Il y
+en avait deux qui se communiquaient l'un à l'autre,
+mais qui n'avaient qu'une seule entrée, large de
+soixante-dix pieds<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a>
+<a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>, et fermée avec des chaînes. Le
+premier était pour les marchands, où l'on trouvait plusieurs
+et diverses demeures pour les matelots; l'autre
+était le port intérieur pour les navires de guerre, au
+milieu duquel on voyait une île, nommée <i>Cothon</i><a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a>
+<a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>,
+bordée, aussi-bien que le port, de grands quais, mais
+où il y avait des loges séparées pour mettre à couvert
+deux cent vingt navires, et des magasins au-dessus, où
+l'on gardait tout ce qui est nécessaire à l'armement et
+à l'équipement des vaisseaux. L'entrée de chacune de
+ces loges, destinées à retirer les vaisseaux, était ornée
+de deux colonnes de marbre d'ouvrage ionique: de
+sorte que tant le port que l'île représentaient des deux
+côtés deux magnifiques galeries. Dans cette île était le
+palais de l'amiral; et, comme elle était vis-à-vis de
+l'entrée du port, il pouvait de là découvrir tout ce qui
+se passait dans la mer, sans que de la mer on pût rien
+<span class="pagenum"><a name="p395" id="p395">395</a></span>
+voir de ce qui se faisait dans l'intérieur du port. Les
+marchands de même n'avaient aucune vue sur les vaisseaux
+de guerre, les deux ports étant séparés par une
+double muraille; et il y avait dans chacun une porte
+particulière pour entrer dans la ville, sans passer par
+l'autre port. On peut donc distinguer trois parties dans <span class="side"> Boch. in
+Phal. p. 512.</span>
+Carthage: le port, qui était double, appelé quelquefois
+<i>Cothon</i>, à cause de la petite île de ce nom; la citadelle,
+appelée <i>Byrsa</i>; la ville proprement dite, où
+demeuraient les habitants, qui environnait la citadelle,
+et était nommée <i>Mégara</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote342"
+name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342">
+(retour) </a> 25 stades, selon Appien (<i>Bell.
+pun.</i> § 95) et Polybe (I, c. 73,
+§ 5); mais Strabon dit 60 stades
+(XVII, p. 832). Au lieu de 360
+stades, mesure que cet auteur
+donne à la circonférence de la presqu'île,
+Tite-Live ne lui donne que
+23 milles, qui font 184 stades (TIT.-LIV.
+<i>Épit. lib.</i> LI), ou la moitié
+environ: comme les mesures de
+Strabon sont ici le double environ
+de celles des autres auteurs, il est
+vraisemblable que cette différence
+provient de ce qu'elles sont exprimées
+dans un stade dont le module
+était de moitié plus court. D'après
+cette hypothèse, prenant les mesures
+de Tite-Live, de Polybe et d'Appien
+pour base, on trouve que Carthage
+avait 6 lieues 4/10 de tour; et
+que la largeur de l'isthme était de 5/6
+de lieue.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote343"
+name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343">
+(retour) </a> Un demi-stade équivaut à 92 mètres
+ou 47 toises; et non pas à <i>douze</i>
+toises.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote344"
+name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344">
+(retour) </a> Le texte que Rollin avait sous
+les yeux est altéré; il y existe une
+lacune que M. Schweighæuser a très-bien
+remplie: ταινία στενὴ καὶ ἐπιµήκης,
+ήµισταδίου µάλιστα τὸ πλάτος,
+ἐπὶ δυσµὰς ἐχώρει, µέση λίµνης
+τε καὶ τῆς Θαλάσσης..... ἁπλῶ
+τείχει περίκρηµνα ὄντα. (<i>Bell. pun.</i>
+§ 95). Cet habile éditeur propose
+de lire: καὶ περιτετείχιστο τῆς πόλεως
+τὰ µὲν πρὸς Θαλάσσης ἁπλῶ
+τείχει περίκρηµνα ὄντα., c. à. d. «la
+partie qui regarde la mer était
+entourée d'un mur simple, parce
+que des escarpements la bordaient
+de toutes parts.»--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote345"
+name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345">
+(retour) </a> C. à. d. 13 mètres 83 centim.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote346"
+name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346">
+(retour) </a> Le texte dit à 2 plèthres de
+distance les unes des autres, ou un
+tiers de stade, c'est 61 mètr. 7,
+ou un peu plus de 32 toises.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote347"
+name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347">
+(retour) </a> 21 mètr. 56.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote348"
+name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348">
+(retour) </a> J'ai dressé un plan de ce port
+<i>Cothon</i>, pour la traduction de Strabon
+(T. V, p. 473). J'y renvoie.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App. p. 72.</span>
+Asdrubal<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a>
+<a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>, au point du jour, voyant la honteuse
+déroute de ses troupes, pour se venger des Romains,
+et en même temps pour ôter aux habitants toute espérance
+d'accommodement et de pardon, fit avancer sur le
+mur tout ce qu'il avait de prisonniers romains, en
+sorte qu'ils fussent à portée d'être vus de toute l'armée.
+Là, il n'y eut point de supplices qu'il ne leur fît souffrir:
+on leur crevait les yeux; on leur coupait le nez,
+les oreilles, les doigts; on leur arrachait toute la peau
+de dessus le corps avec des peignes de fer; et, après
+les avoir ainsi tourmentés, on les précipitait du haut
+des murs en bas. Un traitement si cruel fit horreur
+aux Carthaginois; mais il ne les épargnait pas eux-mêmes,
+et il fit égorger plusieurs des sénateurs qui
+osèrent s'opposer à sa tyrannie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote349"
+name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349">
+(retour) </a> C'est celui qui commandait
+hors de la ville, et qui, ayant fait
+périr un autre Asdrubal, petit-fils
+de Masinissa, s'était fait donner le
+commandement dans la ville même.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Pag. 73.</span>
+Scipion, se voyant maître absolu de l'isthme, brûla
+le camp que les ennemis avaient abandonné, et en
+construisit un nouveau pour ses troupes. Il était de
+<span class="pagenum"><a name="p396" id="p396">396</a></span>
+forme carrée, environné de grands et de profonds retranchements
+armés de bonnes palissades. Du côté des
+Carthaginois il éleva un mur haut de douze pieds,
+flanqué, d'espace en espace, de tours et de redoutes;
+et sur la tour qui était au milieu s'en élevait une autre
+de bois fort haute, d'où l'on découvrait tout ce qui se
+passait dans la ville. Ce mur occupait toute la largeur
+de l'isthme, c'est-à-dire vingt-cinq stades<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a>
+<a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>. Les ennemis,
+qui étaient à portée du trait, firent tous leurs
+efforts pour empêcher cet ouvrage; mais, comme toute
+l'armée y travaillait sans relâche jour et nuit, il fut
+achevé en vingt-quatre jours. Scipion en tira un double
+avantage: premièrement, parce que ses troupes étaient
+logées plus sûrement et plus commodément; en
+second lieu, parce qu'il coupa par ce moyen les vivres
+aux assiégés, à qui l'on n'en pouvait plus porter que
+par mer, ce qui souffrait de très-grandes difficultés,
+tant à cause que la mer de ce côté-là est souvent orageuse,
+que par la garde exacte que faisait la flotte romaine.
+Et ce fut là une des principales causes de la
+famine qui se fit bientôt sentir dans la ville. D'ailleurs
+Asdrubal ne distribuait le blé qui lui arrivait qu'aux
+trente mille hommes de troupes qui servaient sous lui,
+se mettant peu en peine du reste de la multitude.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote350"
+name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350">
+(retour) </a> Une lieue et un quart. = Voyez la note, p. 393.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App. p. 74.</span>
+Pour leur couper encore davantage les vivres, Scipion
+entreprit de fermer l'entrée du port par une
+levée qui commençait à cette langue de terre dont
+nous avons parlé, laquelle était assez près du port.
+L'entreprise d'abord parut folle aux assiégés, et ils insultaient
+aux travailleurs; mais, quand ils virent que
+l'ouvrage avançait extraordinairement chaque jour, ils
+<span class="pagenum"><a name="p397" id="p397">397</a></span>
+commencèrent véritablement à craindre, et songèrent
+à prendre des mesures pour le rendre inutile: femmes
+et enfants, tout le monde se mit à travailler; mais avec
+un tel secret, que Scipion ne put jamais rien apprendre
+par les prisonniers de guerre, qui rapportaient seulement
+qu'on entendait beaucoup de bruit dans le port,
+mais sans qu'on sût pourquoi. Enfin, tout étant prêt,
+les Carthaginois ouvrirent tout d'un coup une nouvelle
+entrée d'un autre côté du port, et parurent en mer <span class="side"> [Strab. XVII,
+p. 833.]</span>
+avec une flotte assez nombreuse, qu'ils venaient tout
+récemment de construire des vieux matériaux qui se
+trouvèrent dans les magasins. On convient que, s'ils
+avaient été sur-le-champ attaquer la flotte romaine, ils
+s'en seraient infailliblement rendus maîtres, parce que,
+comme on ne s'attendait à rien de tel, et que tout le
+monde était occupé ailleurs, ils l'auraient trouvée sans
+rameurs, sans soldats, sans officiers; mais, dit l'historien,
+il était arrêté que Carthage serait détruite: ils
+se contentèrent donc de faire comme une insulte et
+une bravade aux Romains, et rentrèrent dans le port.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 75.</span>
+Deux jours après ils firent avancer leurs vaisseaux
+pour se battre tout de bon, et ils trouvèrent l'ennemi
+bien disposé. Cette bataille devait décider du sort des
+deux partis; elle fut longue et opiniâtre, les troupes de
+côté et d'autre faisant des efforts extraordinaires, celles-là
+pour sauver leur patrie réduite aux abois, celles-ci
+pour achever leur victoire. Dans le combat, les brigantins
+des Carthaginois, se coulant par-dessous le bord
+des grands vaisseaux des Romains, leur rompaient
+tantôt la poupe, tantôt le gouvernail, et tantôt les
+rames; et, s'ils se trouvaient pressés, ils se retiraient
+avec une promptitude merveilleuse pour revenir incontinent
+<span class="pagenum"><a name="p398" id="p398">398</a></span>
+à la charge. Enfin, les deux armées ayant combattu
+avec égal avantage jusqu'au soleil couchant, les
+Carthaginois jugèrent à propos de se retirer, non qu'ils
+se comptassent vaincus, mais pour recommencer le
+lendemain. Une partie de leurs vaisseaux, ne pouvant
+entrer assez promptement dans le port, parce que l'entrée
+en était trop étroite, se retira, devant une terrasse
+fort spacieuse qu'on avait faite contre les murailles
+pour y descendre les marchandises, sur le bord de laquelle
+on avait élevé un petit rempart durant cette
+guerre, de peur que les ennemis ne s'en saisissent. Là
+le combat recommença encore plus vivement que jamais,
+et dura bien avant dans la nuit: les Carthaginois
+y souffrirent beaucoup, et ce qui leur resta de
+vaisseaux se réfugia dans la ville. Le matin étant venu,
+Scipion attaqua la terrasse; et, s'en étant rendu maître
+avec beaucoup de peine, il s'y logea, s'y fortifia, et y
+fit faire une muraille de brique du côté de la ville, fort
+proche des murs, et de pareille hauteur. Quand elle
+fut achevée, il y fit monter quatre mille hommes, avec
+ordre de lancer sans cesse des traits et des dards sur les
+ennemis, qui en étaient fort incommodés, à cause que,
+les deux murs étant d'une hauteur égale, ils ne jetaient
+presque aucun trait inutilement. Ainsi fut terminée
+cette campagne.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 78.</span>
+Pendant les quartiers d'hiver, Scipion s'appliqua à
+se débarrasser des troupes de dehors, qui incommodaient
+fort ses convois, et facilitaient ceux qu'on envoyait
+aux assiégés. Pour cela il attaqua une place
+voisine, nommée <i>Néphéris</i>, qui leur servait de retraite.
+Dans une dernière action, il périt du côté des ennemis
+plus de soixante-dix mille hommes, tant soldats que
+<span class="pagenum"><a name="p399" id="p399">399</a></span>
+paysans ramassés; et la place fut emportée avec beaucoup
+de peine, après vingt-deux jours de siége. Cette
+prise fut suivie de la reddition de presque toutes les
+places d'Afrique, et contribua beaucoup à la prise
+même de Carthage, où depuis ce temps-là il n'était
+presque plus possible de faire entrer des vivres.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 79.
+AN. M. 3859.
+ROM. 603.</span>
+Au commencement du printemps, Scipion attaqua
+en même temps le port appelé <i>Cothon</i> et la citadelle.
+S'étant rendu maître de la muraille qui environnait ce
+port, il se jeta dans la grande place de la ville, qui en
+était proche, d'où l'on montait à la citadelle par trois
+rues en pente, bordées de côté et d'autre d'un grand
+nombre de maisons, du haut desquelles on lançait une
+grêle de dards sur les Romains, qui furent contraints,
+avant que de passer outre, de forcer les premières maisons,
+et de s'y poster, pour pouvoir de là chasser ceux
+qui combattaient des maisons voisines. Le combat au
+haut et au bas des maisons dura pendant six jours, et
+le carnage fut horrible. Pour nettoyer les rues et en
+faciliter le passage aux troupes, on tirait avec des
+crocs les corps des habitants qu'on avait tués ou précipités
+du haut des maisons, et on les jetait dans des
+fosses, la plupart encore vivants et palpitants. Dans ce
+travail, qui dura six jours et six nuits, les soldats
+étaient relevés de temps en temps par d'autres tout
+frais, sans quoi ils auraient succombé à la fatigue:
+il n'y eut que Scipion qui pendant tout ce temps-là
+ne dormit point, donnant partout les ordres, et s'accordant
+à peine le temps de prendre quelque nourriture.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 81.</span>
+Il y avait tout lieu de croire que ce siége durerait
+encore long-temps et coûterait beaucoup de sang. Mais
+le septième jour on vit paraître des hommes en habits de
+<span class="pagenum"><a name="p400" id="p400">400</a></span>
+suppliants, qui demandaient pour toute composition
+qu'il plût aux Romains de donner la vie à tous ceux
+qui voudraient sortir de la citadelle: ce qui leur fut
+accordé, à la réserve seulement des transfuges. Il sortit
+cinquante mille tant hommes que femmes, qu'on fit
+passer vers les champs avec bonne garde. Les transfuges,
+qui étaient environ neuf cents, voyant qu'il n'y avait
+point de quartier à espérer pour eux, se retranchèrent
+dans le temple d'Esculape avec Asdrubal, sa femme et
+ses deux enfants, où, quoiqu'ils fussent en petit nombre,
+ils pouvaient se défendre long-temps, parce que
+le lieu était fort élevé, assis sur des rochers, et qu'on
+y montait par soixante degrés: mais enfin, pressés de
+la faim, des veilles et de la crainte, et voyant leur perte
+prochaine, l'impatience les saisit, et, abandonnant le bas
+du temple, ils se retirèrent au dernier étage, résolus
+de ne le quitter qu'avec la vie.</p>
+
+<p>Cependant Asdrubal, songeant à sauver la sienne,
+descendit secrètement vers Scipion, portant en main
+une branche d'olivier, et se jeta à ses pieds. Scipion
+le fit voir aussitôt aux transfuges, qui, transportés
+de fureur et de rage, vomirent contre lui mille injures,
+et mirent le feu au temple. Pendant qu'on l'allumait,
+on dit que la femme d'Asdrubal se para le mieux qu'elle
+put, et, se mettant à la vue de Scipion avec ses deux
+enfants, lui parla à haute voix en cette sorte: «Je ne
+fais point d'imprécations contre toi, ô Romain, car
+tu ne fais qu'user des droits de la guerre; mais
+puissent les dieux de Carthage, et toi de concert avec
+eux, punir comme il le mérite ce perfide qui a trahi
+sa patrie, ses dieux, sa femme et ses enfants!» Puis,
+adressant la parole à Asdrubal: «Scélérat, dit-elle,
+<span class="pagenum"><a name="p401" id="p401">401</a></span>
+perfide, le plus lâche de tous les hommes, ce feu va
+nous ensevelir moi et mes enfants; pour toi, indigne
+capitaine de Carthage, va orner le triomphe de ton
+vainqueur, et subir à la vue de Rome la peine que tu
+mérites.» Après ces reproches elle égorgea ses enfants,
+les jeta dans le feu, puis s'y précipita elle-même: tous
+les transfuges en firent autant.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 82.</span>
+Pour Scipion, voyant cette ville, qui avait été si
+florissante pendant sept cents ans, comparable aux plus
+grands empires par l'étendue de sa domination sur mer
+et sur terre, par ses armées nombreuses, par ses flottes,
+par ses éléphants, par ses richesses; supérieure même
+aux autres nations par le courage et la grandeur d'ame;
+qui, toute dépouillée qu'elle était d'armes et de vaisseaux,
+lui avait fait soutenir pendant trois années
+entières toutes les misères d'un long siége: voyant,
+dis-je, alors cette ville absolument ruinée, on dit qu'il
+ne put refuser des larmes à la malheureuse destinée de
+Carthage. Il considérait que les villes, les peuples, les
+empires, sont sujets aux révolutions aussi-bien que les
+hommes en particulier; que la même disgrâce était
+arrivée à Troie, jadis si puissante, et depuis aux Assyriens,
+aux Mèdes, aux Perses, dont la domination
+s'étendait si loin; et tout récemment encore aux
+Macédoniens, dont l'empire avait jeté un si grand éclat.
+Plein de ces lugubres pensées, il prononça deux vers
+d'Homère, dont le sens est:<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a>
+<a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a> <i>Il viendra un temps
+où la ville sacrée de Troie et le belliqueux Priam et
+son peuple périront</i>; désignant par ces vers le sort futur
+<span class="pagenum"><a name="p402" id="p402">402</a></span>
+de Rome, comme il l'avoua à Polybe, qui lui en
+demanda l'explication.</p>
+
+<p>S'il avait été éclairé des lumières de la vérité, il <span class="side"> Eccl. 10, 8.</span>
+aurait su ce que nous apprend l'écriture: «qu'un
+royaume est transféré d'un peuple à un autre à cause
+des injustices, des violences, des outrages qui s'y
+commettent, et de la mauvaise foi qui y règne en
+différentes manières.» Carthage est détruite parce
+que l'avarice, la perfidie, la cruauté, y étaient montées
+à leur comble. Rome aura le même sort, lorsque son
+luxe, son ambition, son orgueil, ses injustes usurpations,
+palliées sous le faux dehors de vertu et de justice,
+auront forcé le souverain maître et distributeur des
+empires à donner par sa chute une grande leçon à
+l'univers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote351"
+name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i10">Ἔσσεται ἤµαρ ὄταν ποτ' ὀλώλῃ Ἵλιος ἱρὴ,</p>
+<p class="i10">Καὶ Πρίαµος, καὶ λαὸς ἐὔµµελίω Πριάµοιο.</p>
+
+<p class="i30"><i>Iliad</i>, lib. VI [v. 448].</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App. p. 83.
+AN. M. 3859.
+CARTH. 701.
+ROM. 603.
+AV. J.C. 145.</span>
+Carthage ayant été prise de la sorte, Scipion en
+abandonna le pillage aux soldats pendant quelques
+jours, à la réserve de l'or, de l'argent, des statues, et
+des autres offrandes qui se trouveraient dans les temples.
+Ensuite il leur distribua plusieurs récompenses militaires,
+aussi-bien qu'aux officiers, parmi lesquels deux s'étaient
+sur-tout distingués, Tib. Gracchus, et C. Fannius, qui
+les premiers avaient escaladé le mur. Il fit parer des
+dépouilles des ennemis un navire fort léger, et l'envoya
+à Rome porter la nouvelle de la victoire.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 83.</span>
+En même temps, il fit savoir aux habitants de la
+Sicile qu'ils eussent chacun à venir reconnaître et reprendre
+les tableaux et les statues que les Carthaginois
+leur avaient enlevés dans les guerres précédentes; et,
+en rendant à ceux d'Agrigente<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a>
+<a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a> le fameux taureau de
+<span class="pagenum"><a name="p403" id="p403">403</a></span>
+Phalaris, il leur dit que ce taureau, qui était en même
+temps un monument de la cruauté de leurs anciens
+rois et de la bonté de leurs nouveaux maîtres, devait
+leur apprendre s'il leur serait plus avantageux d'être
+sous le joug des Siciliens que sous le gouvernement du
+peuple romain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote352"
+name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352">
+(retour) </a> «Quem taurum Scipio quum redderet
+Agrigentinis, dixisse dicitur,
+æquum esse illos cogitare utrùm
+esset Siculis utilius, suisne servire, an
+populo romano obtemperare, quum
+idem monumentum et domesticæ crudelitatis,
+et nostræ mansuetudinis
+haberent.» (CIC. VERR. 6, p. 73.)
+</blockquote>
+
+<p>Ayant mis en vente une partie des dépouilles qu'on
+avait trouvées à Carthage, il fit de sévères défenses à ses
+gens de rien prendre, ni même de rien acheter de ces
+dépouilles, tant il était attentif à écarter de sa personne
+et de sa maison jusqu'au plus léger soupçon d'intérêt.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 83.</span>
+Quand la nouvelle de la prise de Carthage fut arrivée
+à Rome, on s'y livra sans mesure au sentiment de la
+joie la plus vive, comme si ce n'eût été que de ce moment
+que le repos public fût assuré. On repassait dans son
+esprit tous les maux qu'on avait soufferts de la part
+des Carthaginois en Sicile, en Espagne, et même en
+Italie pendant seize ans consécutifs, durant lesquels
+Annibal avait saccagé quatre cents villes, fait périr en
+diverses rencontres trois cent mille hommes, et réduit
+Rome même à la dernière extrémité. Dans le souvenir
+de ces maux, on se demandait l'un à l'autre s'il était
+donc bien vrai que Carthage fût ruinée. Tous les ordres
+témoignèrent à l'envi leur reconnaissance envers les
+dieux, et la ville, pendant plusieurs jours, ne fut occupée
+que de sacrifices solennels, de prières publiques,
+de jeux et de spectacles.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 84.</span>
+Après qu'on eut satisfait aux devoirs de la religion,
+le sénat envoya dix commissaires en Afrique pour en
+régler l'état et le sort à l'avenir, conjointement avec
+<span class="pagenum"><a name="p404" id="p404">404</a></span>
+Scipion. Le premier de leurs soins fut de faire démolir
+tout ce qui restait de Carthage. Rome<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a>
+<a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>, déjà maîtresse
+du monde presque entier, ne crut pas pouvoir être en
+sûreté tandis que le nom de Carthage subsisterait: tant
+une haine invétérée, et nourrie par de longues et de
+cruelles guerres, dure au-delà même du temps où l'on
+a à craindre, et ne cesse de subsister que lorsque l'objet
+qui l'excite a cessé d'être. Défenses furent faites au
+nom du peuple romain d'y habiter désormais, avec
+d'horribles imprécations contre ceux qui, au préjudice
+de cet interdit, entreprendraient d'y rebâtir quelque
+chose, et principalement le lieu nommé <i>Byrsa</i>, et la place
+appelée <i>Mégare</i><a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a>
+<a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>. Au reste on n'en défendait l'entrée à
+personne, Scipion<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a>
+<a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a> n'étant pas fâché qu'on vît les
+tristes débris d'une ville qui avait osé disputer de l'empire
+avec Rome. Ils arrêtèrent encore que les villes
+qui, dans cette guerre, avaient tenu le parti des ennemis
+seraient toutes rasées, et donnèrent leur territoire
+aux alliés du peuple romain; et ils gratifièrent
+en particulier ceux d'Utique de tout le pays qui est
+entre Carthage et Hippone. Ils rendirent tout le reste
+tributaire, et en firent une province de l'empire romain
+où l'on enverrait tous les ans un préteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote353"
+name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353">
+(retour) </a> «Neque se Roma, jam terrarum
+orbe superato, securam speravit
+fore, si nomen usquàm maneret Carthaginis,
+adeò odium certaminibus
+ortum ultra metum durat, et ne in
+victis quidem deponitur, neque ante
+invisum esse desinit, quàm esse desiit.»
+(VELL. PATERC. lib. 1, c. 12.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote354"
+name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354">
+(retour) </a> Il semble que par le mot <i>Megara</i>
+on entendait la <i>cité</i> proprement
+dite, <i>le lieu où étaient les maisons</i>,
+selon le sens qu'a ce mot en
+phénicien. (BOCHART. <i>de Phœnic.
+colon</i>, cap. 24.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote355"
+name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355">
+(retour) </a> «Ut ipse locus eorum, qui cum
+hac urbe de imperio certârunt, vestigia
+calamitatis ostenderet.» (CIC.
+<i>Agrar.</i> 2, n. 50.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App. p. 84.</span>
+Quand tout fut réglé, Scipion retourna à Rome, où
+il entra en triomphe. On n'en avait jamais vu de si
+<span class="pagenum"><a name="p405" id="p405">405</a></span>
+éclatant; car ce n'étaient que statues, que raretés, que
+pièces curieuses et d'un prix inestimable, que les Carthaginois,
+pendant le cours d'un grand nombre d'années,
+avaient apportées en Afrique, sans compter
+l'argent qui fut porté dans le trésor public, et qui
+montait à de très-grandes sommes.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 85.
+Plut. in vit.
+Gracch.
+p. 839.</span>
+Quelques précautions qu'on eût prises pour empêcher
+que jamais on ne pût songer à rétablir Carthage, moins
+de trente ans après, et du vivant même de Scipion, l'un
+des Gracques, pour faire sa cour au peuple, entreprit
+de la repeupler, et y conduisit une colonie composée
+de six mille citoyens. Le sénat, ayant appris que plusieurs
+signes funestes avaient répandu la terreur parmi
+les ouvriers lorsqu'on désignait l'enceinte et qu'on jetait
+les fondements de la nouvelle ville, voulut en surseoir
+l'exécution; mais le tribun, peu délicat sur la religion
+et peu scrupuleux, pressa l'ouvrage malgré tous ces
+présages sinistres, et le finit en peu de jours. Ce fut
+là la première colonie romaine envoyée hors de l'Italie.</p>
+
+<p>On n'y bâtit apparemment que des espèces de cabanes,
+puisque, <a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a>
+<a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>lorsque Marius dans sa fuite en
+Afrique s'y retira, il est dit qu'il menait une vie pauvre
+sur les ruines et les débris de Carthage, se consolant
+par la vue d'un spectacle si étonnant, et pouvant aussi,
+en quelque sorte, par son état, servir de consolation à
+cette ville infortunée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote356"
+name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356">
+(retour) </a> «Marius cursum in Africam direxit,
+inopemque vitam in tugurio
+ruinarum carthaginensium toleravit:
+quum Marius aspiciens Carthaginem,
+illa intuens Marium, alter alteri possent
+esse solatio.» (VELL. PATERC.
+lib. 2, cap. 19.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App. p. 85.</span>
+Appien rapporte que Jules César, après la mort de
+Pompée, étant passé en Afrique, vit en songe une
+<span class="pagenum"><a name="p406" id="p406">406</a></span>
+grande armée qui l'appelait en versant des larmes; et
+que, touché de ce songe, il écrivit dans ses tablettes le
+dessein qu'il avait formé à cette occasion de rétablir
+Carthage et Corinthe: mais qu'ayant été tué bientôt
+après par les conjurés, César Auguste, son fils adoptif,
+qui trouva ce mémoire parmi ses papiers, fit rétablir
+la ville de Carthage près du lieu où était l'ancienne,
+pour ne pas encourir les exécrations qu'on avait fulminées,
+lorsqu'elle fut démolie, contre quiconque
+oserait la rebâtir.</p>
+
+<p>Je ne sais pas sur quoi est fondé ce que rapporte
+Appien; mais nous voyons dans Strabon que Carthage <span class="side"> App. l. 17,
+pag. 833.</span>
+fut rétablie en même temps que Corinthe par César<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a>
+<a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>,
+à qui il donne le nom de dieu, par où, un peu auparavant, <span class="side"> App. p. 83.<br> Pag. 733.</span>
+il avait clairement désigné Jules Césa<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a>
+<a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>; et
+Plutarque, dans sa vie, lui attribue en termes formels
+l'établissement de ces deux colonies, et remarque que
+ce qu'il y a de singulier sur ces deux villes, c'est que,
+comme il leur était arrivé auparavant d'être prises et
+détruites toutes deux en même temps, il leur arriva
+aussi à toutes deux d'être en même temps rebâties et
+repeuplées. Quoi qu'il en soit, Strabon assure que de
+son temps Carthage était aussi peuplée qu'aucune autre
+ville d'Afrique; et elle fut toujours, sous les empereurs
+suivants, la capitale de toute l'Afrique. Elle a encore
+<span class="pagenum"><a name="p407" id="p407">407</a></span>
+subsisté avec éclat pendant environ sept cents ans; mais
+elle a été enfin entièrement détruite par les Sarrasins,
+au commencement du septième siècle, sans que dans
+le pays même on en connaisse le nom ni les vestiges.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote357"
+name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a href="#footnotetag357">
+(retour) </a> Outre l'autorité de Strabon qui
+est formelle, et celle de Plutarque
+qui ne l'est pas moins, on peut citer
+le témoignage de Dion Cassius (lib.
+XLIII, § 50) pour prouver la réalité
+du rétablissement de Carthage
+par Jules César. Ce qui paraît avoir
+trompé Appien, c'est qu'en effet
+Auguste y envoya également une colonie
+en 725 de Rome, au témoignage
+de Dion Cassius (lib. LII,
+§ 43), confirmé d'ailleurs par les
+médailles de ce prince. (HARDUIN.
+<i>Num. urb. illustr.</i> p. 117.).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote358"
+name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358">
+(retour) </a> Strabon, par les mots Θεὸς Καῖσαρ,
+ne peut en effet désigner
+que Jules César.--L.</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Digression sur les mœurs et le caractère du second<br>
+Scipion l'Africain.</i></p>
+
+<p>Scipion, le destructeur de Carthage, était propre fils
+du fameux Paul Émile qui vainquit Persée, dernier
+roi de Macédoine, et par conséquent petit-fils de cet
+autre Paul Émile qui fut tué à la bataille de Cannes.
+Il fut adopté par le fils du grand Scipion l'Africain, et
+nommé <i>Scipio Æmilianus</i>; ce qui, selon la loi des
+adoptions, réunissait les noms des deux familles. Il en
+soutint également l'honneur par toutes les grandes
+qualités qui peuvent illustrer la robe et l'épée. Pendant
+tout le cours de sa vie, dit un historien, on ne vit rien
+en lui que de louable: actions, discours, sentiments<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a>
+<a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>.
+Il se distingua particulièrement (éloge bien rare maintenant
+dans les gens de guerre!) par un goût exquis
+pour les belles-lettres et pour toutes sortes de sciences,
+et par l'estime singulière qu'il faisait des personnes
+lettrées et savantes. Tout le monde sait qu'on lui attribuait
+les comédies de Térence, ouvrage le plus achevé
+que Rome ait jamais produit pour l'élégance et la
+finesse<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a>
+<a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>. On dit à sa louange que personne ne savait
+<span class="pagenum"><a name="p408" id="p408">408</a></span>
+mieux que lui entremêler le repos et l'action, ni mettre
+à profit avec plus de délicatesse et de goût les vides que
+lui laissaient les affaires. Partagé entre les armes et les
+livres, entre les travaux militaires du camp et les occupations
+paisibles du cabinet, ou il exerçait son corps
+par les fatigues de la guerre, ou il cultivait son esprit
+par l'étude des sciences. Il montra par là que rien n'est
+plus capable de faire honneur à un homme de qualité,
+dans quelque profession qu'il se trouve, que les belles
+connaissances. Cicéron<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a>
+<a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a> dit de lui qu'il avait toujours
+entre les mains les ouvrages de Xénophon, si pleins
+d'instructions solides, soit pour la guerre, soit pour la
+politique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote359"
+name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359">
+(retour) </a> «P. Scipio Æmilianus, vir avitis
+P. Africani paternisque L. Pauli virtutibus
+simillimus, omnibus belli ac
+togæ dotibus, ingeniique ac studiorum
+eminentissimus seculi sui, qui
+nihil in vita nisi laudandum aut fecit,
+aut dixit, ac sensit.» (VELL.
+PATERC. lib. 1, cap. 12.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote360"
+name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360">
+(retour) </a> «Neque enim quisquam hoc Scipione
+elegantiùs intervalla negotiorum
+otio dispunxit; semperque aut
+belli aut pacis serviit artibus, semper
+inter arma ac studia versatus, aut
+corpus periculis, aut animum disciplinis
+exercuit.» (Ibid. cap. 13.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote361"
+name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361">
+(retour) </a> «Africanus semper socraticum
+Xenophontem in manibus habebat.»
+(TUSC. <i>Quæst.</i> lib. 2, n. 62.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Plut. invit.
+Æmil. Paul.</span>
+Ce goût exquis pour les belles-lettres et pour les
+sciences était le fruit de l'excellente éducation que Paul
+Émile avait donnée à ses enfants. Il les avait fait instruire
+par les plus habiles maîtres en tout genre, n'épargnant
+pour cela aucune dépense, quoiqu'il n'eût
+qu'un bien très-médiocre; et il assistait à tous leurs
+exercices autant que les affaires publiques le lui permettaient,
+voulant par là devenir lui-même leur premier
+maître.</p>
+
+<p><span class="side"> Excerpt.
+e Polyb.
+p. 147-163.</span>
+L'union intime de notre Scipion avec Polybe acheva
+de perfectionner en lui les rares qualités qu'un heureux
+naturel et une excellente éducation y faisaient déjà
+admirer. Polybe, avec un grand nombre d'Achéens qui
+étaient devenus suspects aux Romains pendant la guerre
+de Persée, était retenu à Rome, où son mérite le fit
+bientôt connaître et rechercher par les personnes de
+<span class="pagenum"><a name="p409" id="p409">409</a></span>
+la ville les plus distinguées. Scipion, âgé à peine de
+dix-huit ans, se livra tout entier à lui, et regarda comme
+le plus grand bonheur de sa vie de pouvoir être formé
+par un tel maître, dont il préférait l'entretien à tous
+les vains amusements qui ont ordinairement tant d'attrait
+pour les jeunes gens.</p>
+
+<p>Polybe commença par lui inspirer une aversion extrême
+pour ces plaisirs également dangereux et honteux
+auxquels s'abandonnait la jeunesse romaine, déjà presque
+généralement déréglée et corrompue par le luxe et
+la licence que les richesses et les nouvelles conquêtes
+avaient introduits à Rome. Scipion, pendant les cinq
+premières années qu'il fut à une si excellente école, sut
+bien profiter des leçons qu'il y recevait; et, se mettant
+au-dessus des railleries et du mauvais exemple des
+jeunes gens de son âge, il fut regardé dès-lors dans
+toute la ville comme un modèle de retenue et de sagesse.</p>
+
+<p>De là il fut aisé de le faire passer à la générosité,
+au noble désintéressement, au bel usage des richesses,
+vertus si nécessaires aux personnes d'une grande naissance,
+et que Scipion porta à un suprême degré, comme
+on le peut voir par quelques faits que Polybe en rapporte,
+qui sont bien dignes d'admiration.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. 32,
+c. xii, seq.</span>
+<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a>
+<a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a>Émilie, femme du premier Scipion l'Africain, et
+mère de celui qui avait adopté le Scipion dont parle
+ici Polybe, avait laissé à ce dernier, en mourant, une
+riche succession. Cette dame, outre les diamants, les
+pierreries, et les autres bijoux qui composent la parure
+des personnes de son rang, avait une grande quantité
+de vases d'or et d'argent destinés pour les sacrifices, un
+train magnifique, des chars, des équipages, un nombre
+<span class="pagenum"><a name="p410" id="p410">410</a></span>
+considérable d'esclaves de l'un et de l'autre sexe; le tout
+proportionné à l'opulence de la maison où elle était
+entrée. Quand elle fut morte, Scipion abandonna tout
+ce riche appareil à sa mère Papiria, qui, ayant été répudiée,
+il y avait déjà quelque temps, par Paul Émile,
+et n'ayant pas de quoi soutenir la splendeur de sa naissance,
+menait une vie obscure, et ne paraissait plus
+dans les assemblées ni dans les cérémonies publiques.
+Quand on l'y vit reparaître avec cet éclat, une si magnifique
+libéralité fit beaucoup d'honneur à Scipion, surtout
+parmi les dames, qui ne s'en turent pas, et dans
+une ville où, dit Polybe, on ne se dépouillait pas volontiers
+de son bien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote362"
+name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362">
+(retour) </a> Elle était sœur de Paul Émile, père du second Scipion l'Africain.</blockquote>
+
+<p>Il ne se fit pas moins admirer dans une autre occasion.
+Il était obligé, en conséquence de la succession
+qui lui était échue par la mort de sa grand'mère, de
+payer, en trois termes différents, aux deux filles de
+Scipion son grand-père adoptif, la moitié de leur dot,
+qui montait à cinquante mille écus<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a>
+<a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>. A l'échéance du
+premier terme, Scipion fit remettre entre les mains du
+banquier la somme entière. Tibérius Gracchus et Scipion
+Nasica, qui avaient épousé ces deux sœurs, croyant
+que Scipion s'était trompé, allèrent le trouver, et lui
+représentèrent que les lois lui laissaient l'espace de trois
+ans pour fournir cette somme en trois différents paiements.
+Le jeune Scipion répondit qu'il n'ignorait pas la
+disposition des lois, qu'on en pouvait suivre la rigueur
+avec des étrangers, mais qu'avec des proches et des
+amis il convenait d'en user avec plus de simplicité et
+<span class="pagenum"><a name="p411" id="p411">411</a></span>
+de noblesse; et il les pria d'agréer que la somme entière
+leur fût payée. Ils s'en retournèrent pleins d'admiration
+pour la générosité de leur parent, et<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a>
+<a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a> se reprochant à
+eux-mêmes la bassesse de leurs sentiments par rapport
+à l'intérêt, quoiqu'ils fussent les premiers de la ville et
+les plus estimés. Cette libéralité leur paraissait d'autant
+plus admirable, dit Polybe, qu'à Rome, loin de vouloir
+payer cinquante mille écus avant l'échéance du terme,
+personne n'aurait voulu en payer mille avant le jour
+préfix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote363"
+name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363">
+(retour) </a> Il y a dans Polybe (XXXII,
+c. 13, § 10) 50 talents; ce qui doit
+s'entendre en cet endroit de 50 fois
+6000 deniers romains, ou de 300,000
+deniers, valant alors 245,500 francs.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote364"
+name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364">
+(retour) </a> Κατεγνωκότες τῆς αὐτῶν [forte αὑτῶν]
+µικρολογίας. [POLYB. XXXII,
+c. 13, 16.</blockquote>
+
+<p>Ce fut par le même esprit que, deux ans après, Paul
+Émile son beau-père étant mort, il céda à son frère
+Fabius, qui était moins riche que lui, la part qu'il
+avait dans la succession de leur père, laquelle montait
+à plus de soixante mille écus<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a>
+<a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>, afin de corriger
+ainsi l'inégalité de biens qui se trouvait entre les deux
+frères.</p>
+
+<p>Ce même frère ayant dessein de donner un spectacle
+de gladiateurs après la mort de son père, pour honorer
+sa mémoire, comme c'était alors la coutume, et ne
+pouvant pas facilement soutenir cette dépense, qui
+allait fort loin, Scipion donna quinze mille écus<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a>
+<a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a> pour
+en supporter du moins la moitié.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote365"
+name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365">
+(retour) </a> Dans Polybe, 60 talents ou
+360,000 deniers ou 294,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote366"
+name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366">
+(retour) </a> 15 talents ou 73,500 francs.--L.</blockquote>
+
+<p>Les présents magnifiques, que Scipion avait faits à
+sa mère Papiria, lui revenaient de plein droit après sa
+mort; et ses sœurs, selon l'usage de ce temps, n'y pouvaient
+rien prétendre; mais il aurait cru se déshonorer
+et rétracter ses dons, s'il les avait repris. Il laissa donc
+à ses sœurs tout ce qu'il avait donné à leur mère, ce
+<span class="pagenum"><a name="p412" id="p412">412</a></span>
+qui montait à une somme fort considérable, et il s'attira
+de nouveaux applaudissements par cette nouvelle
+preuve qu'il donna de sa grandeur d'ame et de sa tendre
+amitié pour sa famille.</p>
+
+<p>Ces différentes largesses, qui, réunies ensemble,
+montaient à de très-grandes sommes, tiraient, ce
+semble, un nouveau prix de l'âge où il les faisait, car
+il était très-jeune, et encore plus des circonstances du
+temps où il plaçait ses dons, et des manières gracieuses
+et obligeantes dont il savait les assaisonner.</p>
+
+<p>Les faits que je viens de citer sont si éloignés de nos
+mœurs, qu'il y aurait lieu de craindre qu'on ne les
+regardât comme une exagération outrée d'un historien
+prévenu en faveur de son héros, si l'on ne savait que
+le caractère dominant de Polybe, qui les rapporte, était
+un grand amour de la vérité et un extrême éloignement
+de toute flatterie. Dans l'endroit même d'où j'ai
+tiré ce récit, il a cru devoir prendre quelques précautions
+par rapport à ce qu'il dit des actions vertueuses
+et des rares qualités de Scipion: il fait observer que, ses
+écrits devant être lus par les Romains, qui étaient
+parfaitement instruits de tout ce qui regarde ce grand
+homme, il ne manquerait pas d'être démenti par eux
+s'il osait avancer quelque chose qui fût contraire à la
+vérité; affront auquel il n'est pas vraisemblable qu'un
+auteur qui a quelque soin de sa réputation voulût
+s'exposer gratuitement.</p>
+
+<p>Nous avons déjà remarqué que Scipion n'avait pris
+aucune part aux dérèglements et aux débauches qui
+régnaient alors presque généralement parmi la jeunesse
+romaine. Il fut avantageusement dédommagé et récompensé
+de cette privation volontaire des plaisirs, par
+<span class="pagenum"><a name="p413" id="p413">413</a></span>
+la santé ferme et vigoureuse qu'elle lui procura pour
+tout le reste de sa vie, qui le mit en état de goûter
+des plaisirs bien plus purs, et de faire ces grandes actions
+qui lui acquirent tant de gloire.</p>
+
+<p>Les exercices de la chasse, auxquels il se plaisait
+extrêmement, contribuèrent aussi beaucoup à rendre
+son corps robuste, et capable de soutenir les plus rudes
+fatigues. La Macédoine, où il suivit son père, lui
+fournit abondamment de quoi satisfaire son inclination,
+parce que la chasse, qui y faisait le divertissement ordinaire
+des rois, ayant été suspendue depuis quelques années
+à cause de la guerre, il y trouva une quantité
+incroyable de gibier de toute espèce. Paul Émile, attentif
+à procurer à son fils d'honnêtes plaisirs, pour le
+dégoûter et le détourner de ceux que la raison lui interdisait,
+lui laissa goûter avec une pleine liberté celui
+de la chasse pendant tout le temps que les troupes romaines
+demeurèrent dans le pays, depuis la victoire
+qu'il avait remportée sur Persée. Le jeune homme
+employa son loisir à cet exercice si convenable à son
+âge et à son inclination, et il n'eut pas moins de succès
+dans cette guerre innocente qu'il déclara aux bêtes de
+Macédoine, que son père en avait eu dans celle qu'il
+avait faite contre les habitants de ce pays.</p>
+
+<p>C'est au retour de ce voyage que Scipion trouva
+Polybe à Rome, et lia avec lui cette étroite amitié qui
+devint si utile à ce jeune Romain, et qui ne lui a guère
+moins fait d'honneur dans la postérité que toutes ses
+conquêtes. Il paraît que Polybe demeurait et mangeait
+avec les deux frères. Un jour que Scipion se trouva
+seul avec lui, il lui ouvrit son cœur avec une pleine
+effusion, et se plaignit, mais d'une manière douce et
+<span class="pagenum"><a name="p414" id="p414">414</a></span>
+tendre<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a>
+<a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a>, de ce que Polybe, dans les conversations
+qu'on avait à table, adressait toujours la parole à son
+frère Fabius et jamais à lui. «Je sens bien, lui dit-il,
+que cette indifférence vient de la pensée où vous
+êtes, comme tous nos citoyens, que je suis un jeune
+homme inappliqué, et qui n'ai rien du goût qui règne
+aujourd'hui dans Rome, parce qu'on ne voit pas que
+je m'attache aux exercices du barreau, et que je
+m'applique au talent de la parole. Mais comment le
+ferais-je? On me dit perpétuellement que ce n'est
+point un orateur que l'on attend de la maison des
+Scipions, mais un général d'armée. Je vous avoue,
+pardonnez-moi la franchise avec laquelle je vous
+parle, que votre indifférence pour moi me touche et
+m'afflige sensiblement.» Polybe, surpris de ce discours,
+auquel il ne s'attendait point, le consola du
+mieux qu'il put, et l'assura que, s'il adressait ordinairement
+la parole à son frère, ce n'était point du tout
+faute d'estime pour lui, mais uniquement parce que
+Fabius était l'aîné, et que d'ailleurs, sachant que les
+deux frères pensaient de même, il avait cru que parler
+à l'un, c'était parler à l'autre; qu'au reste, il s'offrait
+de tout son cœur à son service, et qu'il pouvait disposer
+absolument de sa personne: que, par rapport aux
+sciences, pour lesquelles il lui voyait beaucoup de goût,
+il trouverait des secours suffisants dans ce grand nombre
+de savants qui venaient tous les jours de Grèce à Rome;
+mais que, pour le métier de la guerre, qui était proprement
+sa profession aussi-bien que sa passion, il
+pourrait lui être de quelque utilité. Alors Scipion, lui
+<span class="pagenum"><a name="p415" id="p415">415</a></span>
+prenant les mains et les serrant avec les siennes:
+«Oh, dit-il, quand verrai-je cet heureux jour où,
+libre de tout autre engagement et vivant avec moi,
+vous voudrez bien vous appliquer à me former l'esprit
+et le cœur! C'est alors que je me croirai digne de
+mes ancêtres.» Depuis ce temps-là, Polybe, charmé
+et attendri de voir dans un jeune homme<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a>
+<a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a> de si nobles
+sentiments, s'attacha particulièrement au jeune Scipion,
+qui le respecta toujours dans la suite comme son
+propre père.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote367"
+name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367">
+(retour) </a> Polybe ajoute ce trait charmant,
+et en rougissant un peu: καὶ τῷ
+χρώµατι γενόµενος ἐνερευθής (POLYB.
+XXXII, c. 9, § 8.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote368"
+name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368">
+(retour) </a> Il n'avait pas plus de 18 ans, dit Polybe (XXXII, c. 10, § 1).--L.</blockquote>
+
+<p>La qualité d'historien n'était pas la seule que Scipion
+estimât dans Polybe; il faisait bien plus de cas et
+d'usage de celles de grand capitaine et de grand politique.
+Aussi il le consultait en tout, et ne se conduisait
+que par ses avis, lors même qu'il fut à la tête des
+troupes, concertant en secret avec lui toutes les opérations
+de la campagne, tous les mouvements de l'armée,
+toutes les entreprises contre l'ennemi, et toutes les <span class="side">
+Pausan. in
+Arcad. l. 8
+[c. 30]
+pag. 505.</span>
+mesures propres à les faire réussir. En un mot, l'opinion
+constante était que ce Romain n'avait rien fait de
+bon dont il n'eût l'obligation à Polybe, et qu'il ne faisait
+de fautes que lorsqu'il agissait sans le consulter.</p>
+
+<p>Je prie le lecteur de me pardonner cette longue digression,
+qui peut paraître étrangère à mon sujet
+puisque je ne traite point de l'histoire romaine, mais
+qui m'a paru si propre au dessein que je me propose
+en général dans cet ouvrage, de former la jeunesse,
+que je n'ai pu m'empêcher de l'insérer ici, quoique je
+sentisse bien que ce n'était pas tout-à-fait sa place. En
+effet, on y voit de quelle importance est la bonne éducation,
+et combien il est avantageux aux jeunes gens de se
+<span class="pagenum"><a name="p416" id="p416">416</a></span>
+lier de bonne heure avec des personnes de mérite;
+car ce furent là les fondements de cette gloire et de
+cette réputation qui ont rendu le nom de Scipion si
+illustre. Mais sur-tout quel exemple pour notre siècle,
+où souvent les plus légers intérêts divisent les frères
+et les sœurs, et troublent la paix des familles, que ce
+généreux désintéressement de Scipion, à qui les sommes
+les plus considérables ne coûtaient rien quand il s'agissait
+d'obliger ses proches! Ce bel endroit de Polybe
+m'avait échappé, parce qu'il ne se trouve point dans
+l'édition <i>in-folio</i> que nous en avons. Sa place naturelle
+était le lieu où, traitant du goût de la solide gloire,
+j'ai parlé du mépris et du noble usage que les anciens
+faisaient de l'argent. J'ai cru ne pouvoir me dispenser
+de rendre ici aux jeunes gens ce que j'avais lieu de me
+reprocher de leur avoir, en quelque sorte, alors dérobé.</p>
+
+<p class="mid"><i>Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa.</i></p>
+
+<p>J'ai promis, après que j'aurais achevé ce qui regarde
+la république de Carthage, de revenir à la famille et
+à la postérité de Masinissa. Ce point d'histoire fait une
+partie considérable de celle d'Afrique, et, par cette
+raison, n'est pas tout-à-fait étranger à mon sujet.</p>
+
+<p><span class="side"> App. [Bell.
+pun.] p. 63.
+[c. 105.]
+Val. Max.
+lib. 5, cap. 2.
+AN. M. 3857
+ROM. 601.</span>
+Depuis que Masinissa, sous le premier Scipion, eut
+embrassé le parti des Romains, il était toujours demeuré
+dans cette honorable alliance avec un zèle et
+une fidélité qui ont peu d'exemples. Se voyant près de
+mourir, il écrivit au proconsul d'Afrique, sous qui servait
+alors le jeune Scipion, pour le prier de vouloir
+bien le lui envoyer, ajoutant qu'il mourrait content
+s'il pouvait expirer entre ses bras, après l'avoir rendu
+le dépositaire de ses dernières volontés. Mais, sentant
+<span class="pagenum"><a name="p417" id="p417">417</a></span>
+que sa fin approchait avant qu'il pût avoir cette consolation,
+il fit venir sa femme et ses enfants, et leur dit
+qu'il ne connaissait dans toute la terre que le seul peuple
+romain, et parmi ce peuple, que la seule famille des
+Scipions; qu'il laissait en mourant un pouvoir suprême
+à Scipion Émilien de disposer de ses biens et de partager
+son royaume entre ses enfants; qu'il voulait que
+tout ce qu'il aurait décidé fût exécuté ponctuellement,
+comme si lui-même l'avait arrêté par son testament.
+Après leur avoir ainsi parlé, il mourut âgé de plus de
+quatre-vingt-dix ans.</p>
+
+<p>Ce prince, qui pendant sa jeunesse avait essuyé
+d'étranges malheurs, s'étant vu dépouillé de son royaume,
+obligé de fuir de province en province, et près mille
+fois de perdre la vie, soutenu, dit l'historien, par la
+protection divine, n'eut plus jusqu'à sa mort qu'une <span class="side"> App. p. 63.</span>
+suite continuelle de prospérités, qui ne fut interrompue
+par aucun accident fâcheux. Non-seulement il recouvra
+son royaume, mais il y ajouta celui de Syphax son ennemi;
+et, maître de tout le pays depuis la Mauritanie
+jusqu'à Cyrène, il devint le prince le plus puissant de
+toute l'Afrique. Il conserva jusqu'à la fin de sa vie une
+santé très-robuste, qu'il dut sans doute et à l'extrême
+sobriété dont il usa toujours pour le boire et le manger,
+et au soin qu'il eut de s'endurcir sans relâche au
+travail et à la fatigue. Agé de quatre-vingt-dix ans, il
+faisait encore tous les exercices d'un jeune homme, et
+se tenait à cheval sans selle; et Polybe fait remarquer <span class="side">
+An seni
+gerenda sit
+Resp.
+pag. 791.</span>
+(c'est Plutarque qui nous a conservé cette remarque)
+que, le lendemain d'une grande victoire remportée
+contre les Carthaginois, on l'avait trouvé devant sa tente
+faisant son repas d'un morceau de pain bis.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p418" id="p418">418</a></span>
+
+<p>Il laissa en mourant cinquante-quatre fils, dont trois
+seulement étaient d'un mariage légitime; savoir, Micipsa, <span class="side"> App. p. 63.
+Val. Max.
+lib. 5, cap. 2.</span>
+Gulussa et Mastanabal. Scipion partagea le
+royaume entre ces trois derniers, et donna aux autres
+des revenus considérables; mais bientôt après Micipsa
+demeura seul possesseur de ces vastes états par la
+mort de ses deux frères. Il eut deux fils, Adherbal et
+Hiempsal; et il fit élever avec eux dans son palais Jugurtha<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a>
+<a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>
+son neveu, fils de Mastanabal, et en prit autant
+de soin que de ses propres enfants. Ce dernier
+avait des qualités excellentes, qui lui attirèrent une
+estime générale. Bien fait de sa personne, beau de
+visage, plein d'esprit et de sens, il ne donna point,
+comme c'est l'ordinaire des jeunes gens, dans le luxe
+et le plaisir. Il s'exerçait avec ceux de son âge à la
+course, à lancer le javelot, à monter à cheval; et,
+supérieur à tous, il savait pourtant s'en faire aimer. La
+chasse était son unique plaisir, mais la chasse contre
+les lions et d'autres bêtes féroces. Pour achever son
+éloge, il excellait en tout, et parlait peu de lui-même:
+<i>plurimùm facere, et minimùm ipse de se loqui</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote369"
+name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369">
+(retour) </a> Toute l'histoire de Jugurtha est
+tirée de Salluste.</blockquote>
+
+<p>Un mérite si éclatant et si généralement approuvé
+commença à donner de l'inquiétude à Micipsa. Il se
+voyait âgé, et ses enfants fort jeunes. <a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a>
+<a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>Il savait de
+quoi l'ambition est capable quand il s'agit d'un trône;
+et qu'avec beaucoup moins de talents que n'en avait
+Jugurtha, il est aisé de se laisser entraîner à une tentation
+si délicate, sur-tout quand elle est aidée de circonstances
+<span class="pagenum"><a name="p419" id="p419">419</a></span>
+si favorables. Afin d'éloigner un compétiteur
+si dangereux pour ses enfants, il lui donna le
+commandement des troupes qu'il envoyait au secours
+des Romains, occupés alors au siège de Numance, sous
+la conduite de Scipion. Il se flattait que Jugurtha,
+brave comme il était, pourrait bien s'engager mal à
+propos dans quelque action périlleuse, et y laisser la
+vie; mais il se trompa. <a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a>
+<a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>Ce jeune prince à un courage
+intrépide joignait un grand sang-froid; et, ce qui est
+fort rare à cet âge, il était également éloigné et d'une
+prévoyance timide et d'une hardiesse téméraire. Il gagna
+dans cette campagne l'estime et l'amitié de toute l'armée.
+Scipion le renvoya avec des lettres de recommandation
+pour son oncle, et des témoignages fort avantageux,
+après lui avoir donné pourtant de sages avis sur
+la conduite qu'il devait tenir; car, habile comme il
+était à connaître les hommes, il avait apparemment
+entrevu dans ce jeune prince une ambition dont il
+craignait les suites.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote370"
+name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370">
+(retour) </a> «Terrebat eum natura mortalium
+avida imperii, et præceps ad
+explendum animi cupidinem: prætereà
+opportunitas suæ liberorumque
+ætatis, quæ etiam mediocres
+viros spe prædæ transversos agit.»
+SALLUST. [c. 6.]</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote371"
+name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371">
+(retour) </a> «Ac sanè, quod difficillimum
+imprimis est, et prælio strenuus
+erat, et bonus consilio: quorum alterum
+ex providentia timorem, alterum
+ex audacia temeritatem adferre
+plerumque solet.» [c. 7.]</blockquote>
+
+<p>Micipsa, touché de tout le bien qu'on lui mandait
+de son neveu, changea de disposition à son égard, et
+ne songea plus qu'à le gagner à force de bienfaits. Il
+l'adopta, et par son testament le fit son héritier
+comme ses deux autres enfants. Se voyant près de
+mourir, il les manda tous trois ensemble, et les fit approcher
+de son lit. Là, en présence de toute la cour,
+il fit souvenir Jugurtha de tout ce qu'il avait fait
+en sa faveur, le conjurant au nom des dieux de défendre
+<span class="pagenum"><a name="p420" id="p420">420</a></span>
+et de protéger toujours ses enfants, qui, de
+proches qu'ils lui étaient par le sang, étaient devenus
+ses frères par son bienfait. <a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a>
+<a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>Il lui représenta que ce
+n'étaient point les armes ni les trésors qui faisaient la
+force d'un royaume, mais les amis, qui ne s'acquièrent
+ni par les armes, ni par l'or, mais par des services
+réels, et par une fidélité inviolable. Or peut-on trouver
+de meilleurs amis que des frères? et quel fond peut
+faire sur des étrangers quiconque devient ennemi de
+ses proches? Il exhorta ses enfants à ménager avec
+grand soin et à respecter Jugurtha, et à n'avoir d'autre
+dispute avec lui que pour tâcher de l'atteindre, et
+même, s'il se pouvait, de le surpasser en mérite. Il
+finit en leur recommandant à tous de demeurer fidèlement
+attachés au peuple romain, et de le regarder
+toujours comme leur bienfaiteur, leur patron, leur
+maître. Micipsa mourut peu de jours après.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote372"
+name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372">
+(retour) </a> «Non exercitus, neque thesauri,
+præsidia regni sunt, verùm
+amici: quos neque armis cogere,
+neque auro parare queas; officio et
+fide pariuntur. Quis autem amicior
+quàm frater fratri? aut quem alienum
+fidum invenies, si tuis hostis
+fueris?» [c. 9.]</blockquote>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3887
+ROM. 631.</span>
+Jugurtha ne se contraignit pas long-temps. Il commença
+par se délivrer d'Hiempsal, qui lui avait parlé
+avec beaucoup de liberté, et le fit égorger. Adherbal
+vit par-là ce qu'il avait à craindre pour lui-même. <span class="side"> AN. M. 3888
+ROM. 632.</span> La
+Numidie se divise et prend parti entre les deux frères.
+On lève de part et d'autre de nombreuses troupes. Adherbal,
+après avoir perdu la plupart de ses places, est
+vaincu dans un combat, et obligé de se réfugier à Rome.
+Jugurtha n'en est pas fort effrayé; il savait que presque
+tout y était vénal. Il y envoie donc des députés, avec
+<span class="pagenum"><a name="p421" id="p421">421</a></span>
+ordre de corrompre à force de présents les principaux
+des sénateurs. Dans la première audience qu'on leur
+donna, Adherbal exposa le malheureux état où il se
+trouvait réduit, les injustices et les violences de Jugurtha,
+le meurtre de son frère, la perte de presque toutes
+ses places, et il insista principalement sur les derniers
+ordres que son père, en mourant, lui avait donnés, de
+mettre uniquement sa confiance dans le peuple romain,
+dont l'amitié serait pour lui et pour son royaume un
+appui plus ferme et plus sûr que toutes les troupes et
+tous les trésors du monde. Son discours fut long et
+pathétique. Les députés de Jugurtha répondirent en
+peu de mots qu'Hiempsal avait été tué par les Numides
+à cause de sa cruauté, qu'Adherbal avait été l'agresseur,
+et qu'après avoir été vaincu il venait se plaindre de
+n'avoir pas fait tout le mal qu'il aurait souhaité; que
+leur maître priait le sénat de juger de sa conduite en
+Afrique par celle qu'il avait gardée à Numance, et de
+compter plus sur ses actions que sur les accusations de
+ses ennemis. Ils avaient employé en secret une éloquence
+plus efficace que celle des paroles; et elle eut tout son
+effet. A l'exception d'un petit nombre de sénateurs qui
+conservaient encore quelques sentiments d'honneur, et
+n'étaient pas vendus à l'injustice, tout le reste pencha
+du côté de Jugurtha. Il fut résolu qu'on enverrait sur
+les lieux des commissaires pour partager également les
+provinces entre les deux frères. On peut bien juger que
+Jugurtha n'épargna pas l'argent. Le partage fut fait
+entièrement à son avantage, en gardant néanmoins
+quelque apparence d'équité.</p>
+
+<p>Ce premier succès enfla son courage et augmenta sa
+hardiesse. Il attaque son frère à force ouverte; et, pendant
+<span class="pagenum"><a name="p422" id="p422">422</a></span>
+que celui-ci s'amuse à envoyer vers les Romains,
+il enlève plusieurs de ses places, pousse toujours ses
+conquêtes, et, après le gain d'une bataille, l'assiége
+lui-même dans Cirta, capitale de son royaume. Cependant
+surviennent des députés de Rome, avec ordre de
+déclarer aux deux princes, de la part du sénat et du
+peuple, qu'ils aient à mettre bas les armes et à faire
+cesser toute hostilité. Jugurtha, après avoir protesté de
+son profond respect et de sa parfaite soumission pour
+les ordres du peuple romain, ajouta qu'il ne croyait pas
+que son intention fût de l'empêcher de défendre sa
+propre vie contre les embûches de son frère: qu'au
+reste, il enverrait au plus tôt à Rome pour informer le
+sénat de sa conduite. Par cette réponse vague, il éluda
+les ordres du sénat, et ne laissa pas même aux députés
+la liberté d'aller trouver Adherbal.</p>
+
+<p>Quelque serré qu'il fût dans la place, il trouva le
+moyen d'écrire à Rome pour implorer le secours du
+peuple romain contre un frère qui le tenait assiégé depuis
+cinq mois, et qui en voulait à sa vie. Quelques
+sénateurs étaient d'avis que, sans perdre de temps, on
+déclarât la guerre à Jugurtha; mais son crédit l'emporta
+encore, et l'on se contenta d'ordonner une députation
+composée de sénateurs de grand poids, du nombre desquels
+était Émilius Scaurus, homme puissant dans la
+noblesse, factieux, et qui cachait de grands vices sous
+une apparence de probité. Jugurtha fut d'abord effrayé,
+mais il sut éluder aussi leur demande, et les renvoya
+sans rien conclure. Alors Adherbal, n'ayant plus aucune
+ressource, se rendit, à condition qu'il aurait la vie sauve;
+mais il fut égorgé sur-le-champ, et un grand nombre
+de Numides avec lui.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p423" id="p423">423</a></span>
+
+<p>Malgré l'horreur que cette nouvelle excita à Rome,
+l'argent de Jugurtha lui fit encore trouver des défenseurs
+dans le sénat. Mais C. Memmius, tribun du
+peuple, homme vif et ennemi de la noblesse, engagea
+le peuple à ne pas souffrir qu'un crime si horrible demeurât
+impuni. La guerre fut donc déclarée à Jugurtha. <span class="side"> AN. M. 3894
+ROM. 638.
+AV. J. C. 110.</span>
+Le consul Calpurnius Bestia en fut chargé.<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a>
+<a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a> Il avait
+d'excellentes qualités; mais elles étaient gâtées et
+rendues inutiles par son avarice. Scaurus partit avec
+lui. Ils emportèrent d'abord plusieurs places; mais
+l'argent de Jugurtha arrêta ces conquêtes<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a>
+<a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>; Scaurus
+même, qui jusque-là avait paru fort vif contre ce
+prince, ne put résister à une attaque si violente. On fit
+un traité. Jugurtha parut se rendre au peuple romain.
+Trente éléphants, quelques chevaux, et une somme
+d'argent fort médiocre, furent remis entre les mains du
+questeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote373"
+name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373">
+(retour) </a> «Multæ bonæque artes animi et
+corporis erant, quas omnes avaritia
+præpediebat.» [c. 28.]</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote374"
+name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374">
+(retour) </a> «Magnitudine pecuniæ a bono
+honestoque in pravum abstractus
+est.»</blockquote>
+
+<p>L'indignation publique éclata pour-lors à Rome. Le
+tribun Memmius échauffa les esprits par ses discours.
+Il fit nommer Cassius, qui était préteur, pour aller
+trouver Jugurtha, et l'engager à venir à Rome sous
+la garantie du peuple romain, afin qu'en sa présence on
+examinât qui étaient ceux qui avaient reçu de l'argent.
+Il ne put se dispenser de s'y rendre. Sa vue ranima la
+colère du peuple; mais un tribun, corrompu à force de
+présents, traîna l'assemblée en longueur, et enfin la
+dissipa. Un prince numide, petit-fils de Masinissa, qui
+se nommait Massiva, et était pour-lors à Rome, fut
+conseillé de demander le royaume de Jugurtha. Celui-ci
+<span class="pagenum"><a name="p424" id="p424">424</a></span>
+le sut, et le fit égorger au milieu de Rome. Le
+meurtrier fut arrêté, et mis entre les mains de la justice;
+et Jugurtha eut ordre de se retirer de l'Italie. Ce
+fut pour-lors que, sortant de la ville, et tournant plusieurs
+fois ses regards de ce côté-là, il dit "<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a>
+<a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>que Rome
+n'attendait pour se vendre qu'un acheteur, et qu'elle
+périrait s'il s'en trouvait un."</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote375"
+name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375">
+(retour) </a> «Postquam Romà egressus est,
+fertur sæpè tacitus eò respiciens,
+postremò dixisse, <i>Urbem venalem
+et maturè perituram, si emptorem
+invenerit</i>.» [c. 35.]</blockquote>
+
+<p>La guerre recommence donc de nouveau. Elle réussit
+fort mal, d'abord par la nonchalance, et peut-être par
+la connivence du consul Albinus; puis, lorsqu'il fut
+retourné à Rome pour y tenir les assemblées, par
+l'ignorance de son frère Aulus, qui, ayant engagé l'armée
+dans un défilé d'où elle ne pouvait sortir, se rendit
+honteusement à l'ennemi, qui fit passer les Romains
+sous le joug, et leur fit promettre qu'ils sortiraient de
+Numidie dans l'espace de dix jours.</p>
+
+<p>Il est aisé de juger comment une paix si ignominieuse,
+conclue sans l'autorité du peuple, fut regardée
+à Rome. On n'y conçut de bonnes espérances pour le
+succès de cette guerre, que lorsque le soin en fut confié
+au consul L. Métellus.<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a>
+<a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a> A toutes les autres vertus d'un
+excellent général il joignait un parfait désintéressement,
+qualité la plus essentielle alors contre un ennemi tel
+que Jugurtha, qui jusque-là, pour vaincre, avait moins
+employé l'épée que l'argent. Il trouva Métellus invincible
+de ce côté-là comme de tout autre: il fallut donc
+payer de sa personne et de son courage, au défaut de
+<span class="pagenum"><a name="p425" id="p425">425</a></span>
+cette ressource qui commença à lui manquer. Aussi
+fit-il des efforts extraordinaires; et tout ce qu'on peut
+attendre de la bravoure, de l'habileté, de l'attention
+d'un grand capitaine, à qui le désespoir fournit de nouvelles
+forces et de nouvelles lumières, il l'employa dans
+cette campagne, mais toujours sans succès, parce qu'il
+avait affaire à un consul à qui il n'échappait aucune
+faute, et qui ne manquait aucune occasion de prendre
+avantage sur son ennemi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote376"
+name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376">
+(retour) </a> «In Numidiam proficiscitur,
+magnâ spe civium, quum propter
+artes bonas, tùm maximè quòd adversùm
+divitias invictum animum
+gerebat.» [c. 43.</blockquote>
+
+<p>La grande peine de Jugurtha fut de se mettre à
+couvert du côté des traîtres: Depuis qu'il eut su que
+Bomilcar, en qui il avait une entière confiance, avait
+songé à attenter sur sa vie, il n'eut plus un moment de
+repos. Il ne trouvait nulle part de sûreté; le jour, la
+nuit, le citoyen, l'étranger, tout lui était suspect, tout
+le faisait trembler; il ne prenait le sommeil qu'à la dérobée,
+changeant même souvent de lit sans garder les
+bienséances de son rang: quelquefois, s'éveillant en
+sursaut, il prenait des armes et jetait de grands cris,
+tant la crainte le troublait et l'agitait comme un forcené.</p>
+
+<p>Marius servait en qualité de lieutenant sous Métellus.
+Dévoré d'ambition, il travailla d'abord secrètement à le
+décrier dans l'esprit des soldats: et, devenu bientôt
+l'ennemi déclaré et le calomniateur de son général, il
+vint à bout, par ces voies indignes, de le supplanter et
+de se faire nommer en sa place pour terminer la guerre
+contre Jugurtha.<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a>
+<a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a> Quelque force d'ame qu'eût d'ailleurs
+Métellus, il fut abattu par ce coup imprévu, qui lui
+<span class="pagenum"><a name="p426" id="p426">426</a></span>
+arracha des larmes et des discours peu dignes d'un
+grand homme comme lui. Il y avait en effet dans le
+procédé de Marius une noirceur affreuse, qui montre
+clairement ce que c'est que l'ambition, et comment elle
+est capable d'étouffer dans quiconque s'y livre tout sentiment
+d'honneur et de probité. Métellus, ayant pris
+soin d'éviter la rencontre d'un successeur dont la seule
+vue aurait été pour lui un cruel tourment, arriva à
+Rome, où il fut reçu avec un applaudissement général.<span class="side"> AN. M. 3898
+ROM. 642.</span>
+L'honneur du triomphe lui fut accordé, et il prit le surnom
+de <i>Numidicus</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote377"
+name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377">
+(retour) </a> «Quibus rebus supra bonum
+atque honestum perculsus, neque
+lacrymas tenere, neque moderari
+linguam: vir egregius in aliis artibus,
+nimis molliter ægritudinem
+pati.» [c. 81.]</blockquote>
+
+<p>J'ai cru devoir réserver pour l'histoire romaine le
+détail des actions particulières qui se sont passées en
+Afrique sous Métellus et sous Marius, dont Salluste
+nous a laissé un récit fort circonstancié dans son admirable
+histoire de Jugurtha. Je me hâte de venir à la fin
+de cette guerre.</p>
+
+<p>Jugurtha, dans la déroute de ses affaires, avait eu
+recours à Bocchus, roi des Maures, dont il avait épousé
+la fille. La Mauritanie est un pays qui s'étend depuis
+la Numidie jusque par-delà les bords de la mer qui
+répondent à l'Espagne. A peine le nom du peuple
+romain y était-il connu; et cette nation, de son côté,
+était absolument inconnue aussi aux Romains. Jugurtha
+fit entendre à son beau-père que, s'il laissait subjuguer
+la Numidie, son pays aurait sans doute le même sort,
+d'autant plus que les Romains, ennemis déclarés de la
+royauté, semblaient avoir juré la ruine de tous les
+trônes. Il engagea donc Bocchus à entrer en ligue avec
+lui contre eux, et il en reçut à différentes reprises des
+secours fort considérables.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p427" id="p427">427</a></span>
+
+<p>Cette liaison qui, de part et d'autre, n'était fondée
+que sur l'intérêt, n'avait jamais été bien ferme entre
+eux. Une dernière défaite de Jugurtha acheva d'en
+rompre tous les nœuds. Bocchus conçut le noir dessein
+de livrer son gendre aux Romains. Dans cette vue, il
+avait écrit à Marius de lui envoyer un homme de confiance.
+Sylla lui parut fort propre pour cette négociation.
+C'était un jeune officier d'un rare mérite, qui servait
+sous lui en qualité de questeur. Il ne craignit point de
+se mettre à la discrétion du barbare, et il y alla. Quand
+il fut arrivé, Bocchus, qui, selon le génie de la nation,
+ne se piquait pas beaucoup de fidélité, et qui de moment
+à autre changeait de dessein, délibère s'il ne le livrerait
+pas lui-même à Jugurtha. Il demeura long-temps dans
+cette incertitude, combattu en lui-même par des pensées
+toutes contraires; et le changement subit qu'on voyait
+sur son visage, dans son air, dans tout son maintien,
+marquait assez ce qui se passait dans son esprit. Enfin,
+revenant à son premier dessein, il fit ses conditions
+avec Sylla, et lui remit entre les mains Jugurtha, qui
+fut conduit aussitôt à Marius.</p>
+
+<p><span class="side"> Plut. in vit.
+Marii. [c. 10]</span>
+<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a>
+<a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>Sylla, dit Plutarque, se conduisit dans cette occasion
+en jeune homme avide et altéré de gloire, dont il
+commençait tout récemment à goûter la douceur. Au
+lieu d'attribuer à son général l'honneur de cet événement,
+comme son devoir l'y obligeait, et comme ce
+doit être une règle inviolable, il s'en réserva la plus
+grande partie, et fit faire un anneau qu'il portait
+toujours, où il était représenté recevant Jugurtha
+<span class="pagenum"><a name="p428" id="p428">428</a></span>
+des mains de Bocchus, et il affecta dans la suite de s'en
+servir toujours pour son cachet. Marius, piqué jusqu'au
+vif de cette espèce d'insulte, ne la lui pardonna jamais.
+Et ce fut là l'origine et la semence de cette haine implacable
+qui éclata depuis entre ces deux Romains, et
+qui coûta tant de sang à la république.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote378"
+name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378">
+(retour) </a> Οἷα νέος φιλότιµος, ἄρτι δόξης
+γεγευµένος, οủκ ἤνεγκε µετρίως τὸ
+εὐτύχηµα (PLUT. Præcept. reip.
+ger. p. 806.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Plut. ibid.
+AN. M. 3901
+ROM. 645.
+AV. J. C. 103.</span>
+Marius entra en triomphe dans Rome, faisant voir
+aux Romains un spectacle qu'ils avaient de la peine à
+croire, même en le voyant, Jugurtha captif: cet
+ennemi redoutable, pendant la vie duquel on n'avait
+osé espérer de voir la fin de cette guerre, tant son
+courage était mêlé de ruses et de finesses, et son génie
+fertile en nouvelles ressources au milieu des malheurs
+les plus désespérés. On dit que dans la marche du
+triomphe il perdit l'esprit, qu'après la cérémonie il fut
+mené en prison, et que les sergents, se hâtant d'avoir
+sa dépouille, lui déchirèrent toute sa robe, et lui
+arrachèrent les deux bouts des oreilles pour avoir les
+pendants qu'il y portait. En cet état, il fut jeté tout nu
+et plein d'effroi dans une fosse profonde, où il passa
+six jours entiers à lutter contre la faim et contre la
+crainte de la mort, ayant toujours conservé jusqu'au
+dernier soupir un désir ardent de la vie: digne fin,
+ajoute Plutarque, digne récompense de ses forfaits,
+s'étant toujours cru tout permis pour assouvir son
+ambition, ingratitude, perfidie, noires trahisons,
+cruautés sanglantes et barbares.</p>
+
+<p>Juba, roi de Mauritanie, a fait trop d'honneur aux
+lettres et aux sciences pour être entièrement omis dans
+l'histoire de la famille de Masinissa, dont son père,
+nommé aussi Juba, était arrière-petit-fils, et petit-fils
+<span class="pagenum"><a name="p429" id="p429">429</a></span>
+de Gulussa. Juba le père se signala dans la guerre, entre
+César et Pompée par son attachement inviolable au
+parti du dernier. Il se donna la mort après la bataille <span class="side"> AN. M. 3959
+ROM. 703.</span>
+de Thapse, où ses troupes et celles de Scipion furent
+entièrement défaites. Juba son fils, encore enfant, fut
+livré au vainqueur, qui en fit un des principaux ornements
+de son triomphe. Il paraît qu'on prit grand soin
+de son éducation à Rome, où il acquit des lumières
+qui dans la suite l'égalèrent aux plus savants hommes
+qu'ait jamais eus la Grèce. Il ne quitta le séjour de cette
+ville que pour aller prendre possession des états de son
+père. Auguste les lui rendit lorsque, par la mort <span class="side"> AN. M. 3974
+ROM. 719.
+AV. J. C. 30.</span>
+d'Antoine, il se vit le maître absolu de disposer des
+provinces de l'empire. Juba, par la douceur de son règne,
+gagna le cœur de tous ses sujets. Sensibles à ses bienfaits,
+ils le mirent au nombre de leurs dieux. Pausanias <span class="side"> [Pausan.
+Attic. c. 17.]</span>
+parle d'une statue que les Athéniens lui avaient érigée.
+Il était bien juste qu'une ville de tout temps consacrée
+aux Muses donnât des marques publiques de son estime
+à un roi qui tenait un rang illustre parmi les savants.
+Suidas<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a>
+<a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a> attribue à ce prince plusieurs ouvrages, dont
+aujourd'hui il ne nous reste que des fragments. Il avait
+écrit<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a>
+<a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a> de l'histoire d'Arabie, des antiquités d'Assyrie,
+des antiquités romaines, de l'histoire des théâtres, de
+celle de la peinture et des peintres, de la nature et des
+propriétés de différents animaux, de la grammaire,
+et d'autres matières semblables<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a>
+<a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>, dont on peut
+<span class="pagenum"><a name="p430" id="p430">430</a></span>
+voir le dénombrement dans la petite dissertation de
+M. l'abbé Sevin sur la vie et sur les ouvrages de Juba
+le jeune, d'où j'ai tiré le peu que j'en ai dit ici.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote379"
+name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379">
+(retour) </a> In voce Ἰόßας.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote380"
+name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380">
+(retour) </a> Tom. IV des Mémoires de l'Académie
+des Belles-Lettres, p. 457.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote381"
+name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a href="#footnotetag381">
+(retour) </a> Il ne faut pas oublier ses Commentaires
+sur l'Afrique, tirés principalement
+des livres carthaginois.
+(AMM. MARCELL. XII, c. 15.)
+
+<p>Ajoutons, comme un fait important,
+que ce prince, s'occupant avec
+ardeur des progrès de la géographie,
+avait fait reconnaître par ses
+vaisseaux les îles <i>Fortunées</i>, actuellement
+les îles <i>Canaries</i>.--L.</p></blockquote>
+
+<p>FIN DU TOME PREMIER DE L'HISTOIRE ANCIENNE.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p431" id="p431">431</a></span>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h1>TABLE DES MATIÈRES</h1>
+
+<h6>CONTENUES</h6>
+
+<h4>DANS LE TOME PREMIER.</h4>
+
+<hr class="full">
+
+
+<pre>
+
+
+Avertissement de l'auteur des observations et
+éclaircissements historiques joints à cette édition. <a href="#V">V</a>
+Éloge de Rollin, par M. Saint-Albin Berville. <a href="#XIII">XIII</a>
+Épitre dédicatoire. <a href="#XXXVII">XXXVII</a>
+
+PRÉFACE.
+
+§ I. Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport à
+la religion. <a href="#XLIII">XLIII</a>
+§ II. Observations particulières sur cet ouvrage. <a href="#LXVI">LXVI</a>
+Avertissements de l'auteur répandus dans l'in-12, en
+différents tomes, et réunis ici tous ensemble. <a href="#LXXVII">LXXVII</a>
+Édition des principaux auteurs grecs cités dans l'Hist.
+ancienne. <a href="#XCVII">XCVII</a>
+
+AVANT-PROPOS.
+
+Origine et progrès de l'établissement des royaumes. <a href="#p1">1</a>
+
+LIVRE PREMIER.
+
+HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS.
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+Description de l'Égypte, et de ce qui s'y trouve de plus
+remarquable. <a href="#p7">7</a>
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Thébaïde. <a href="#p9">9</a>
+
+CHAPITRE II.
+
+Égypte du milieu ou Heptanome. <a href="#p11">11</a>
+ § I. Obélisques. <a href="#p13">13</a>
+ § II. Pyramides. <a href="#p15">15</a>
+ § III. Labyrinthe. <a href="#p20">20</a>
+ § IV. Lac de Mœris. <a href="#p21">21</a>
+ § V. Débordement du Nil. <a href="#p24">24</a>
+
+1. Sources du Nil. <a href="#p25">25</a>
+2. Cataractes du Nil. <a href="#p26">26</a>
+3. Causes du débordement. <a href="#p28">28</a>
+4. Temps et durée du débordement. <a href="#p29">29</a>
+5. Mesure du débordement. <a href="#p31">31</a>
+<span class="pagenum"><a name="p432" id="p432">432</a></span>
+6. Canaux du Nil. Pompes. P. <a href="#p33">33</a>
+7. Fécondité causée par le Nil. <a href="#p35">35</a>
+8. Double spectacle causé par le Nil. <a href="#p38">38</a>
+9. Canal de communication entre les deux mers par le Nil. <a href="#p39">39</a>
+
+CHAPITRE III.
+
+Basse Égypte. <a href="#p41">41</a>
+
+SECONDE PARTIE.
+
+Des mœurs et coutumes des Égyptiens. <a href="#p49">49</a>
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+De ce qui regarde les rois et le gouvernement. <a href="#p50">50</a>
+
+CHAPITRE II.
+
+Des prêtres et de la religion des Égyptiens. <a href="#p57">57</a>
+§ I. Culte de différentes divinités. <a href="#p60">60</a>
+§ II. Cérémonies des funérailles. <a href="#p68">68</a>
+
+CHAPITRE III.
+
+Des soldats et de la guerre. <a href="#p72">72</a>
+
+CHAPITRE IV.
+
+De ce qui regarde les sciences et les arts. <a href="#p75">75</a>
+
+CHAPITRE V.
+
+Des laboureurs, des pasteurs, des artisans. <a href="#p79">79</a>
+
+CHAPITRE VI.
+
+De la fécondité de l'Égypte. <a href="#p84">84</a>
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+Histoire des rois d'Égypte. <a href="#p92">92</a>
+Rois d'Égypte. <a href="#p95">95</a>
+
+LIVRE SECOND.
+
+HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+Caractère, mœurs, religion et gouvernement des
+Carthaginois. <a href="#p141">141</a>
+
+§ I. Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était
+une colonie. <a href="#p141">141</a>
+§ II. Religion des Carthaginois. <a href="#p143">143</a>
+§ III. Forme du gouvernement de Carthage. <a href="#p150">150</a>
+
+Suffètes. <a href="#p151">151</a>
+Le sénat. <a href="#p152">152</a>
+Le peuple. <a href="#p154">154</a>
+Le tribunal des cent. <a href="#p154">154</a>
+Défauts du gouvernement de Carthage. <a href="#p156">156</a>
+
+§ IV. Commerce de Carthage. Première source de ses richesses
+et de sa puissance. <a href="#p159">159</a>
+§ V. Mines d'Espagne. Seconde source des richesses et de la
+puissance de Carthage. <a href="#p161">161</a>
+§ VI. La guerre. <a href="#p163">163</a>
+§ VII. Les sciences et les arts. <a href="#p168">168</a>
+§ VIII. Caractère, mœurs, qualités des Carthaginois. <a href="#p172">172</a>
+
+SECONDE PARTIE.
+
+Histoire des Carthaginois. <a href="#p176">176</a>
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Fondation de Carthage et ses accroissements jusqu'à la
+première guerre punique. <a href="#p176">176</a>
+Conquêtes des Carthaginois en Afrique. <a href="#p181">181</a>
+<span class="pagenum"><a name="p433" id="p433">433</a></span>
+Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc. <a href="#p182">182</a>
+Conquêtes des Carthaginois en Espagne. <a href="#p183">183</a>
+Conquêtes des Carthaginois en Sicile. <a href="#p187">187</a>
+
+CHAPITRE II.
+
+Histoire de Carthage, depuis la première guerre punique
+jusqu'à sa destruction. <a href="#p226">226</a>
+Article I. Première guerre punique. <a href="#p227">227</a>
+Art. II. Guerre de Libye, ou contre les mercenaires. <a href="#p254">254</a>
+Art. III. Seconde guerre punique. <a href="#p269">269</a>
+Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique. <a href="#p270">270</a>
+Déclaration de la guerre. <a href="#p278">278</a>
+Commencement de la seconde guerre punique. <a href="#p280">280</a>
+Passage du Rhône. <a href="#p282">282</a>
+Marche qui suivit le passage du Rhône. <a href="#p284">284</a>
+Passage des Alpes. <a href="#p288">288</a>
+Entrée dans l'Italie. <a href="#p293">293</a>
+Combat de cavalerie près du Tésin. <a href="#p294">294</a>
+Bataille de la Trébie. <a href="#p298">298</a>
+Bataille de Trasimène. <a href="#p304">304</a>
+Conduite d'Annibal par rapport à Fabius. <a href="#p308">308</a>
+État des affaires en Espagne. <a href="#p314">314</a>
+Bataille de Cannes. <a href="#p315">315</a>
+Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal. <a href="#p323">323</a>
+Affaires d'Espagne et de Sardaigne. <a href="#p327">327</a>
+Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome. <a href="#p328">328</a>
+Défaite et mort des deux Scipions en Espagne. <a href="#p330">330</a>
+Défaite et mort d'Asdrubal. <a href="#p332">332</a>
+Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est nommé
+consul, et passe en Afrique. Annibal y est rappelé. <a href="#p336">336</a>
+Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique suivie du combat. <a href="#p341">341</a>
+Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la
+seconde guerre punique. <a href="#p344">344</a>
+Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de
+la seconde guerre punique. <a href="#p349">349</a>
+Intervalle entre la seconde et la troisième guerre punique. <a href="#p351">351</a>
+§ I. Suite de l'histoire d'Annibal. <a href="#p351">351</a>
+Annibal entreprend et vient à bout de réformer à Carthage la
+justice et les finances. <a href="#p352">352</a>
+Retraite et mort d'Annibal. <a href="#p355">355</a>
+Éloge et caractère d'Annibal. <a href="#p364">364</a>
+§ II. Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi
+de Numidie. <a href="#p369">369</a>
+
+Art. IV. Troisième guerre punique. <a href="#p377">377</a>
+Digression sur les mœurs et le caractère du second Scipion
+l'Africain. <a href="#p407">407</a>
+Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa. <a href="#p416">416</a>
+</pre>
+
+<p>FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.</p>
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by
+Charles Rollin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 ***
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+Gutenberg-tm License.
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #27694 (https://www.gutenberg.org/ebooks/27694)