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diff --git a/27610-8.txt b/27610-8.txt new file mode 100644 index 0000000..bb7d2e9 --- /dev/null +++ b/27610-8.txt @@ -0,0 +1,8384 @@ +The Project Gutenberg EBook of Expériences et observations sur +l'électricité faites à Philadelphie en Amérique, by Benjamin Franklin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Expériences et observations sur l'électricité faites à Philadelphie en Amérique + +Author: Benjamin Franklin + +Translator: Thomas-François d'Alibard + +Release Date: December 25, 2008 [EBook #27610] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS SUR L'ELECTRICITE *** + + + + +Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Rénald +Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + EXPÉRIENCES + ET + OBSERVATIONS + SUR + L'ÉLECTRICITÉ + FAITES + _À PHILADELPHIE EN AMÉRIQUE_ + PAR + M. BENJAMIN FRANKLIN; + & communiquées dans plusieurs Lettres à M. P. COLLINSON, + de la Société Royale de Londres. + + _Traduites de l'Anglois._ + + + SECONDE ÉDITION + +_Revue, corrigée & augmentée d'un supplément considérable du même +Auteur, avec des Notes & des Expériences nouvelles._ + + _Par M._ d'ALIBARD. + + + + TOME PREMIER. + + A PARIS + Chez DURAND, rue du Foin, au Griffon. + + M. DCC. LVI. + + _Avec Approbation & Privilége du Roi._ + + + + +À SON ALTESSE +SÉRÉNISSIME +MONSEIGNEUR +LE COMTE +DE LA MARCHE. + +MONSEIGNEUR, + +_La permission que VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME veut bien me donner de +faire paroître cette Traduction sous son auguste nom, est une suite des +bontés dont Elle a daigné m'honorer dès sa plus tendre jeunesse. Cet +hommage public est en même tems un tribut de ma reconnoissance & de +l'ancien & très-respectueux attachement que j'ai toujours eu pour la +personne de VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME. Son amour pour les Sciences, la +protection qu'Elle accorde ouvertement aux Lettres & à ceux qui les +cultivent, l'application qu'Elle donne Elle-même à l'Étude, son goût +pour la Physique, l'attention avec laquelle Elle se fait rendre compte +des nouvelles découvertes, sont autant d'autres motifs qui m'en imposent +la loi. Trop heureux, MONSEIGNEUR, de pouvoir aujourd'hui réunir un +devoir avec les vrais sentimens de mon coeur._ + +Je suis avec un très-profond respect, + +MONSEIGNEUR, +DE VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME, +Le très-humble & très-obéissant serviteur, D'ALIBARD. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +Monsieur Franklin, habitant de Philadelphie dans la Colonie Angloise de +Pensylvanie en Amérique, est l'Auteur des Lettres suivantes sur +l'Électricité. M. Collinson son ami & son correspondant à Londres, à qui +elles sont adressées, les a jugées dignes de l'impression. Elles étoient +sous la presse, lorsqu'il en informa M. Franklin; celui-ci, qui ne les +avoit pas écrites à cette intention, se pressa d'envoyer à son ami +quelques changemens, qui n'étant pas arrivés à tems, ne purent être mis +que comme additions & corrections à la fin de l'ouvrage. Il pria en même +tems M. Collinson d'en envoyer un des premiers exemplaires à M. de +Buffon, qui jugea de ces Lettres, comme on en avoit jugé en Angleterre +où elles ont eu un applaudissement général. Occupé d'ouvrages bien plus +importans dont il ne veut pas se distraire, M. de Buffon m'a engagé à +les faire paroître en François. Il ne s'agissoit que de rendre +exactement des choses simples, aussi ne s'est-on attaché qu'à les +traduire littéralement, à bien rendre le sens de l'Auteur & à éclaircir +les endroits qui ont paru un peu obscurs dans l'original. Pour la +commodité des lecteurs, on a rapporté en notes au bas des pages, les +changemens que Mr. Collinson avoit fait imprimer comme additions & +corrections à la suite des Lettres. + +Quoique la plupart des Physiciens se soient exercés depuis plusieurs +années sur la matière de l'électricité: quoique leur zèle ait été +récompensé par des succès assez brillans, on verra par les recherches & +par les découvertes de M. Franklin, que cette matière est encore neuve à +bien des égards. On sentira en même tems qu'il y a cependant lieu +d'espérer qu'en multipliant, à son exemple, les expériences & les +observations dans des vûes nouvelles, on parviendra un jour à pénétrer +un mystère qui n'importe peut-être pas moins à l'utilité commune qu'à la +la curiosité de l'esprit. On y arrivera même d'autant plus vite & plus +sûrement, qu'on se hâtera moins de hazarder des systèmes. On n'a pas +encore assez de faits sur ce sujet pour qu'il soit permis d'y joindre +des hypothèses. + +«C'est (dit M. de Buffon[1]) par des expériences fines raisonnées & +suivies que l'on force la nature à découvrir son secret; toutes les +autres méthodes n'ont jamais réussi, & les vrais Physiciens ne peuvent +s'empêcher de regarder les anciens systèmes comme d'anciennes rêveries, +& sont réduits à lire la plupart des nouveaux comme on lit les Romans. +Les recueils d'expériences & d'observations sont donc les seuls livres +qui puissent augmenter nos connoissances. Il ne s'agit pas, pour être +Physicien, de sçavoir ce qui arriveroit dans telle ou telle hypothèse, +en supposant, par exemple, une matière subtile, des tourbillons, une +attraction, &c. Il s'agit de bien sçavoir ce qui arrive, & de bien +connoître ce qui se présente à nos yeux; la connoissance des effets nous +conduira insensiblement à celle des causes, & l'on ne tombera plus dans +les absurdités qui semblent caractériser tous les systèmes; en effet +l'expérience ne les a-t-elle pas détruits successivement? ne nous +a-t-elle pas montré que ces élémens que l'on croyoit autrefois si +simples, sont aussi composés que les autres corps? ne nous a-t-elle pas +appris ce que l'on doit penser du chaud, du froid, du sec & de l'humide, +de la pesanteur & de la légèreté absoluë, de l'horreur du vuide, des +loix du mouvement autrefois établies, de l'unité des couleurs, du repos +& de la sphèricité de la terre, & si je l'ose dire des Tourbillons? +Amassons-donc toujours des expériences & éloignons-nous, s'il est +possible, de tout esprit de système, du moins jusqu'à ce que nous soyons +instruits, nous trouverons assûrément à placer un jour ces matériaux, & +quand même nous ne serions pas assez heureux pour en bâtir l'édifice +tout entier, ils nous serviront certainement à le fonder, & peut-être à +l'avancer au-delà même de nos espérances.» C'est cette méthode que M. +Franklin a suivie à l'imitation du grand Newton & des plus excellens +Physiciens, méthode qui doit suffire pour prévenir le public en faveur +de l'ouvrage qu'on lui présente. + +[Note 1: Fréf. de la Statiq. des Végét.] + +Mais il ne suffit pas de s'attacher uniquement à la voye de +l'expérience, à moins que d'être, comme notre auteur, fécond en moyens, +ingénieux en découvertes & heureux en applications; il ne faut pas, +comme tant d'autres Physiciens sans génie, se permettre de tirer des +inductions qui ne sont ni justes ni naturelles, déduire des conséquences +qui ne sont fondées que sur des suppositions vagues & étrangères au +sujet. Il faut au contraire dans une matière aussi nouvelle que l'est +celle-ci, se contenter de considérer les faits sous de nouveaux points +de vûe, pour tâcher de les généraliser & d'en former un ordre +systématique & suivi. C'est ce qu'a fait M. Franklin. Instruit, par +exemple, des effets surprenans de la bouteille électrique, le premier +objet qu'il s'est proposé, a été d'examiner comment elle acquiert la +vertu électrique, comment elle la conserve, quoiqu'on la touche, & +comment elle la communique. Ayant toujours l'expérience & l'observation +pour guides, il a bientôt reconnu que l'électricité est inhérente & +inséparable de la matière: que le verre en contient autant qu'il en peut +contenir, & toujours la même quantité: qu'électriser la bouteille, ce +n'est pas y faire entrer plus de matière électrique qu'elle n'en avoit +auparavant, mais accumuler sur une de ses surfaces autant de cette +matière qu'il y en a dans les deux surfaces ensemble, ce qui ne se fait +que parce que l'une en rejette précisément la même quantité que l'autre +en reçoit: que les deux surfaces de la bouteille électrisée sont +toujours prêtes l'une à rendre ce qu'elle a de plus, & l'autre à +recevoir ce qu'elle a de moins que sa quantité naturelle: qu'elles ne +peuvent le faire l'une sans l'autre: que l'équilibre ne sçauroit se +rétablir entr'elles par la communication intime de l'une à l'autre, mais +seulement par une communication extérieure non électrique: qu'ainsi la +bouteille reste chargée tant que cette communication extérieure n'est +pas établie, & qu'enfin l'électricité ne sçauroit être communiquée par +la bouteille, qu'autant que cette bouteille reçoit par une voye la même +quantité de matière électrique qu'elle donne par l'autre. + +Ces premières connoissances ont conduit notre auteur à trouver les +moyens de faire paroître l'électricité de deux manières tout-à-fait +opposées, l'une en augmentant l'électricité naturelle dans les corps que +nous nommons non-électriques, & il appelle cette augmentation +électricité _positive_; l'autre en diminuant l'électricité naturelle; il +nomme celle-ci _négative_. De là sont venus les termes nouveaux +électriser _en plus_, électriser _en moins_, dont les significations +répondent assez bien à celles qu'ils ont dans l'algèbre. + +L'analyse de la bouteille électrique à achevé de confirmer M. Franklin +dans l'opinion où il étoit dès auparavant que l'électricité dans cette +bouteille est attachée au verre précisément comme verre, & que les corps +non-électriques qu'on y ajoute ne servent que, comme l'armure d'une +pierre d'aimant, à unir les particules de la matière électrique +surabondante, & à les tenir rassemblées sur l'une des surfaces du verre, +étant toujours prêtes à s'échapper par le premier endroit où elles +trouveroient passage pour aller à l'autre. En conséquence de ces +découvertes; il a imaginé quantité d'autres expériences dont +l'enchaînement & le résultat sont la confirmation des premières & +l'apologie de son jugement. Néanmoins quelques justes que soient ses +idées, quoiqu'elles soient toutes appuyées sur des faits, l'auteur ne +les propose que comme des conjectures, & l'on verra que sa modestie est +égale à sa pénétration. Mais ce seroit s'écarter de la retenuë dont il +donne l'exemple, que de chercher à faire valoir son mérite par des +louanges dont il n'a pas besoin, & qui ne pourroient être que suspectes +de la part d'un traducteur. Il vaut mieux le laisser lire & s'en +rapporter au jugement du public. + +Le pays qu'abite M. Franklin est des plus favorables pour les +expériences électriques; autant les chaleurs y sont excessives en été, +autant le froid y est rigoureux en hyver; l'on passe subitement de l'un +à l'autre sans presque s'appercevoir ni de la douceur du printems, ni de +la température de l'automne. Le vent sud ou nord amène les deux saisons +opposées; mais dans l'une & dans l'autre on y jouit presque toujours du +plus beau ciel. Les nuages épais y dérobent rarement la vûe du soleil & +des étoiles: les pluyes n'y sont jamais de longue durée, & les +brouillards y sont presque inconnus. Ainsi la sécheresse du tems & la +froideur du vent du nord contribuent beaucoup à y rendre plus sensibles +la force & les effets de l'électricité. On en trouvera des preuves +incontestables dans plusieurs endroits cet ouvrage. Malgré la différence +de climat, je n'ai pas voulu publier cette traduction, sans avoir du +moins essayé de répéter les expériences qui y sont rapportées; après +avoir parfaitement réussi à faire celles que j'ai jugées les plus +intéressantes & les plus difficiles dans l'exécution, quelques-unes +m'ont paru mériter que j'en fisse hommage à l'Académie Royale des +Sciences. Je lui rendis compte le 22. Décembre 1751. de mon succès dans +les expériences du tableau magique & de la fusion des métaux; j'y fis +voir des lames de verre sur lesquelles on distinguoit aisément l'or, +l'argent, le cuivre & l'étain que l'électricité avoit par sa violence +incorporés dans la substance même du verre. J'avois employé pour me +procurer le puissant dégré d'électricité nécessaire, une bouteille de +verre blanc & mince tenant environ deux pintes dont j'avois fait +argenter extérieurement le fond jusqu'au milieu de sa hauteur, & j'y +avois mis à peu près quinze livres de menu plomb bien sec. Ces métaux +sont sur ces lames dans un état de vitrification, inattaquables à l'eau +forte & à l'eau régale, suivant les épreuves que j'en avois faites +auparavant d'après les assurances de M. Franklin. Enfin ces expériences +aussi bien que beaucoup d'autres, avoient si pleinement satisfait à mes +désirs, eu égard au tems, à la saison & au climat, qu'elles ne +laissoient nullement lieu de douter de la certitude de celles que je +n'avois pas encore tentées. + +Dès que la première édition de cette traduction fut achevée, j'en +envoyai un exemplaire à M. Franklin, ce qui me mit en correspondance +directe avec lui. Je lui fis part dans le tems, du succès de mon +expérience sur le tonnerre, & lui envoyai le mémoire que j'en avois +donné à l'Académie Royale des Sciences le 13. Mai 1752. tel qu'il est +dans le second volume de cet ouvrage; il en fut charmé & m'envoya avec +sa réponse, son premier supplément, dont je vérifiai pareillement les +expériences. Le second ne m'a été rendu que long-tems après. + +J'ai trouvé dans cette dernière brochure d'excellentes observations à +opposer aux critiques qui avoient paru contre mon auteur, & auxquelles +j'avois entrepris de répondre; c'est ce qui m'a engagé à resserrer ce +que j'avois écrit dans ce dessein, pour ne pas multiplier les êtres sans +nécessité. Je me suis contenté d'ajouter à la suite des principales +expériences critiquées quelques-unes des réponses dont j'avois eu +intention de faire un ouvrage séparé. Au lieu d'être mises en notes, +elles y sont distinguées par des guilmets, ce qui m'a semblé plus +commode pour les lecteurs. Les expériences contenuës dans ce second +supplément ne sont pas moins sûres que celles qui avoient été publiées +auparavant. Elles ont été répétées avec le même succès. Sans avoir égard +aux dates des lettres, je les ai arrangées tout différemment de ce +qu'elles étoient dans la première édition de cet ouvrage; j'en ai même +partagé quelques-unes en plusieurs fragmens que j'ai placés suivant +l'ordre des matières: c'est dans la même vûe que j'ai mis une suite +uniforme aux paragraphes. + +Enfin je n'ai rien négligé pour répandre dans cette seconde édition +toute la clarté qui a pû dépendre de mes soins. Ils se trouveront bien +récompensés, si les changemens que j'ai faits du consentement de Mr. +Franklin, sont approuvés du public. + +Au reste j'ai pensé que ceux qui n'ont pas fait une étude particulière +de l'électricité seroient bien-aises d'en connoître les progrès depuis +son origine jusqu'aux découvertes de M. Franklin. L'histoire qu'en a +faite M. de Secondat pour l'Académie de Bordeaux en 1748. me rendoit ce +travail facile; on verra que j'ai profité de cet excellent ouvrage; j'y +ai ajouté des choses ou qui n'étoient pas venuës alors à la connoissance +de M. de Secondat, ou qu'il avoit crû devoir négliger, & j'y ai joint +les découvertes qui ont été faites sur le même sujet depuis son histoire +jusqu'à présent. J'espère qu'en allant par cette voye à mon objet +principal, qui est de mettre les Lecteurs en état de mieux juger du +mérite de mon auteur, & de la valeur de son ouvrage, je ne leur +laisserai rien à désirer sur les faits principaux de l'électricité. + + + + +HISTOIRE ABRÉGÉE +DE +L'ÉLECTRICITÉ. + + +La première chose qui a fait reconnoître l'Électricité, est la vertu +d'attirer que l'on a remarquée en certains corps, après qu'ils ont été +frottés. Le premier de tous, dans lequel ont ait observé cette vertu, +c'est l'ambre jaune connu des anciens sous le nom d'_Electrum_; c'est de +ce nom que cette vertu a retenu celui d'Électricité, & l'on appelle +corps électriques ceux qui en sont pourvûs. Il seroit difficile & +peut-être impossible de déterminer le tems où l'on a observé pour la +première fois que l'ambre-jaune, après avoir été frotté, attire les +brins de paille dont on l'approche. Ce qu'en disent quelques-uns des +auteurs anciens qui en ont fait mention, comme Thalès de Milet, +Plutarque, Pline, &c. prouve que l'observation de ce phénomène est +très-ancienne, aussi ne se trouve-t-il guères de traités de Physique où +il n'en soit parlé; mais personne que l'on sçache ne s'étoit avisé de +faire sur ce sujet des recherches suivies avant Gilbert médecin Anglois +qui vivoit vers l'an 1600. après avoir recueilli sur l'aimant les +découvertes de ceux qui l'avoient précédé & avoir fait lui-même un grand +nombre d'observations nouvelles sur les propriétés de cette merveilleuse +pierre, il crut devoir considérer les propriétés de l'_Electrum_ qui +paroissent avoir du rapport à celles de l'aimant. Il avoit pû d'abord +regarder cette résine comme une espèce d'aimant dont la vertu a besoin +d'être excitée par le frottement. Quoi qu'il en soit, il parle de cette +vertu comme d'une chose que l'on connoissoit de tout tems. On avoit +aussi reconnu la même propriété dans le Jayet, mais cette remarque étoit +récente. Il s'agissoit de la chercher encore dans d'autres corps, c'est +à quoi il s'appliqua. L'ambre-jaune étoit mis alors au rang des choses +les plus précieuses; il servoit à l'ornement des autels & aux parures +inventées par le luxe. Le Jayet étoit aussi une matière fort estimée; +avant l'invention des glaces on l'employoit à faire des miroirs. + +Gilbert, qui avoit tant étudié toutes les propriétés de l'aimant, avoit +sans doute remarqué qu'il falloit une moindre force pour mettre en +mouvement une aiguille mince & légère posée en équilibre sur un pivot +bien poli, comme sont les aiguilles aimantées, que pour élever d'une +seule ligne un corps beaucoup plus léger. C'est pourquoi il se servit +habilement de ce moyen pour reconnoître l'électricité dans les +substances où elle est trop foible pour se manifester d'une autre +manière. «Faites, dit-il, une aiguille de quelque métal que ce soit, de +la longueur de deux ou trois pouces, légère & très-mobile sur un pivot, +à la manière des aiguilles aimantées: approchez d'une des extrémités de +cette aiguille de l'ambre jaune ou une pierre précieuse légèrement +frottée, luisante & polie, l'aiguille se tournera sur le champ.» Ce fut +vraisemblablement par ce moyen qu'il reconnut que non-seulement l'ambre +& le jayet ont cette propriété d'attirer, mais qu'elle est commune à la +plupart des pierres précieuses, comme le diamant, le saphir, le rubis, +l'opale, l'améthyste, l'aigue-marine; le cristal de roche: qu'on la +trouve aussi dans le verre, la bélemnite, le soufre, le mastic, la cire +d'Espagne, la résine, l'arsenic, le sel-gemme, le talc, l'alun de roche. +Toutes ces différentes matières, quoiqu'avec différens dégrés de force, +lui parurent attirer non-seulement les brins de paille, mais tous les +corps légers, comme le bois, les feuilles, les métaux en limaille ou en +feuille, les pierres, les terres, & même les liqueurs comme l'eau & +l'huile. + +La Physique est encore redevable à Gilbert de beaucoup d'autres +observations sur l'Électricité. C'est lui qui nous a appris qu'elle est +plus facilement excitée par un frottement léger & rapide que par un +frottement plus rude: que le tems le plus sec & le vent de nord le plus +froid sont les plus favorables pour l'Électricité: que l'humidité de +l'air & à plus forte raison le souffle des animaux l'affoiblissent & +même la détruisent en peu de tems: que l'eau produiroit le même effet, +si l'on moüilloit le corps électrique: qu'une toile mise entre ce corps +& celui qu'on veut attirer, empêche totalement l'attraction: qu'une +étoffe de soye placée de même ne l'empêche pas entièrement: que les +corps électriques n'attirent point la flamme d'une bougie, mais attirent +fortement la fumée de cette bougie éteinte. + +Pour expliquer les phénomènes de l'électricité, ceux de l'aimant, & ceux +de la pésanteur, Gilbert imagina des hypothèses ingénieuses, auxquelles +pourtant il se fioit moins qu'à ses expériences. L'attraction, suivant +son opinion, est causée par des écoulemens très-subtils; l'air est +l'écoulement électrique de la terre & l'instrument de la pésanteur. +C'est peut-être sur cette idée de Gilbert que le célèbre Otto de Guerike +s'avisa de faire des observations sur un globe de soufre qu'il excitoit +à l'électricité par un mouvement qui imitoit en quelque forte celui de +la terre. + +Otto de Guerike, dit l'ingénieux M. Dufay dans son premier mémoire sur +l'électricité, a imaginé de faire tourner sur son axe par le moyen d'une +manivelle, une boule de soufre grosse comme la tête d'un enfant. Cette +boule étant muë avec rapidité, si l'on applique la main dessus elle +devient électrique & attire les corps légers qui lui sont présentés; si +on la détache de la machine sur laquelle elle a dû être posée pour la +faire tourner & qu'on la tienne à la main par l'axe, non-seulement elle +attire une plume, mais elle la repousse ensuite, & ne l'attire plus de +nouveau que la plume n'ait touché quelqu'autre corps. Il remarque que la +plume ainsi chassée par le globe attire tout ce qu'elle rencontre, ou va +s'y appliquer, si elle ne peut pas l'attirer vers elle; mais que la +flamme d'une chandelle la chasse & la repousse vers le globe.... Si l'on +suspend un fil dessus du globe, ensorte qu'il ne le touche point, & +qu'on approche le doigt du bout inférieur de ce fil, on verra le fil +s'éloigner du doigt. Il a aussi remarqué que la vertu électrique du +globe se transmettoit par le moyen d'un fil jusqu'à la distance d'une +aune, & que lorsque le globe avoit été rendu électrique par la rotation +& par la main appliquée au-dessus, il conservoit sa vertu pendant +plusieurs heures. Tenant l'axe de ce globe dans une position verticale, +il promenoit une plume par toute la chambre; sans qu'elle s'appliquât au +globe.» Il remarqua aussi que le globe frotté dans l'obscurité répandoit +de la lumière. + +Otto de Guerike avoit pour contemporain & pour émule le fameux Boyle à +qui nous avons obligation d'un si grand nombre de belles découvertes. Ce +dernier chercha & trouva la vertu électrique dans un grand nombre de +corps où Gilbert ne l'avoit point cherchée, & dans quelques-uns de ceux +où il l'avoit cherchée inutilement. Pour éprouver si l'air avoit quelque +part à l'électricité, il suspendit dans une fiole au-dessus d'un corps +léger un morceau d'ambre-jaune excité à l'électricité; ayant ensuite +pompé l'air de la fiole, il laissa descendre l'ambre-jaune près du corps +léger, qui fut attiré. Il reconnut par-là que la vertu électrique une +fois excitée se conserve dans le vuide, & que son action ne dépend point +de l'air. + +M. Boyle avoit fait beaucoup de recherches sur les corps qui donnent de +la lumière dans l'obscurité, en particulier sur le ver luisant; y +ayant emprunté un diamant qu'on disoit avoir la propriété d'être +lumineux dans les ténèbres, il observa que ce diamant étant frotté dans +l'obscurité contre quelqu'étoffe que ce fût, devenoit en effet +non-seulement lumineux, mais encore électrique, comme l'avoit observé +Gilbert. Il reconnut bientôt les mêmes propriétés dans plusieurs autres. + +L'Électricité resta long-tems négligée après Boyle; mais les grandes +découvertes de Newton sur les propriétés de la lumière & sur le système +de l'attraction engagèrent vraisemblablement Hauksbée de la Société +Royale de Londres à faire des recherches sur les mêmes sujets & sur +l'électricité. Ayant inventé une machine pour faire tourner rapidement +un corps sous le récipient de la machine pneumatique, il s'en servit +pour faire frotter dans le vuide un morceau d'ambre jaune contre de la +laine. Ce frottement produisit une lumiére beaucoup plus vive que le +même frottement dans l'air; après l'opération l'ambre jaune, aussi bien +que la laine lui parurent un peu brûlés. + +On avoit sans doute remarqué que de tous les corps électriques, le verre +est un de ceux en qui le frottement excite une plus forte électricité. +Hauksbée s'avisa d'employer dans ses expériences un tube ou cylindre +creux de verre. En le frottant rapidement dans sa main, un papier +entre-deux, il le rendoit électrique, & faisoit par son moyen toutes les +expériences qu'Otto de Guerike avoit faites avant lui avec un globe de +soufre. Il observa de plus qu'un tube dont on a pompé l'air, ne +s'électrise que très-foiblement, & que si on y laisse rentrer l'air il +acquiert beaucoup d'électricité sans être frotté de nouveau. Quand on +frotte un tube dans l'obscurité, une lumière fuit la main qui frotte, & +si l'on approche de ce tube ainsi excité une autre main, ou quelqu'autre +corps, comme du métal, de l'yvoire, du bois, &c. il en sort une +étincelle accompagnée d'un bruit assez semblable au pétillement d'une +feüille verte jettée au feu, mais moins fort. Quand on frotte le tube +vuide d'air, la lumière est plus vive, mais toute dans son intérieur, & +l'on n'en peut tirer d'étincelle. + +Hauksbée imagina aussi de faire tourner sur son axe un globe creux de +verre par le moyen d'une rouë & d'une corde qui passe sur la +circonférence de cette rouë & sur une poulie fixée sur l'axe du globe. +Il excita l'électricité en frottant ce globe, mais il n'en tira pas de +plus grands effets que de son tube. L'électricité qui jusques-là ne +s'étoit manifestée que par le frottement, Hauksbée la découvrit dans une +substance qui n'avoit point été frottée; il remarqua que si on laisse +refroidir de la résine qui a été fondüe, & que, si, avant qu'elle soit +tout-à-fait refroidie, on en approche du cuivre en feüilles, elle +l'attire à la distance d'un pouce ou deux, sans aucun frottement +précédent. + +M. Gray continua avec succès les recherches électriques de Boyle & de +Hauksbée; ayant voulu éprouver s'il y avoit quelque différence dans +l'attraction du tube lorsqu'il étoit bouché par les deux bouts & +lorsqu'il ne l'étoit pas, il n'en apperçut aucune; mais comme il tenoit +une plume ou duvet au-dessus du bouchon de liége dont le bout supérieur +du tube étoit bouché, il remarqua que cette plume étoit attirée & +ensuite repoussée par le liége de la même manière qu'elle a coutume de +l'être par le tube. Cette observation le confirma dans une pensée qu'il +avoit euë autrefois, que, comme le tube frotté dans l'obscurité +communique de la lumière aux autres corps par l'attouchement, il pouvoit +bien aussi leur communiquer de l'électricité. Le liége effectivement +n'avoit cette vertu attractive que par communication du tube excité à +l'électricité. Il s'en assura encore d'une autre façon: ayant fixé au +bout d'un bâton de sapin d'environ quatre pouces de long une boule +d'yvoire d'un peu plus d'un pouce de diamètre, il enfonça l'autre bout +du bâton dans le bouchon de liége: ayant ensuite frotté le tube, il vit +avec plaisir que la boule attiroit & repoussoit le duvet avec plus de +force que n'avoit fait le liége. Il répéta cette expérience avec des +bâtons plus longs & enfin avec un de vingt-quatre pouces, & trouva +toujours les mêmes effets. + +Au lieu de bois M. Gray se servit dans la suite d'un fil de fer, puis +d'un fil de laiton, & eut encore le même succès; mais comme les +vibrations de ces fils de fer, & de laiton, causées par le frottement du +tube, étoient incommodes, surtout lorsque les fils étoient longs de deux +ou trois pieds, il imagina de suspendre la boule à l'extrémité d'une +ficelle nouée au tube par son autre extrémité; étant sur un balcon élevé +de trente-six pieds, il laissa pendre la boule ainsi attachée au tube +par le moyen d'une ficelle de cette longueur; le tube étant frotté, la +boule attira & repoussa du cuivre en feuilles qui étoit au-dessous +d'elle. + +M. Gray essaya ensuite de transmettre en ligne horizontale l'électricité +à de bien plus grandes distances; il y réussit d'abord en se servant +pour cela d'une ficelle soutenuë horizontalement à quelque distance de +terre sur des fils de soye, & transmit l'électricité à cent quarante +pieds; mais comme il vouloit pousser plus loin son expérience, les fils +de soye s'étant rompus, il leur substitua des fils-d'archal de la même +finesse; car il s'imaginoit que le succès de l'expérience dépendoit de +la finesse de ces fils, qu'il croyoit trop minces pour pouvoir +intercepter une partie sensible de la force électrique communiquée par +le tube à la ficelle & à la boule. Quand il vint à frotter le tube, +l'électricité ne fut point transmise à l'extrémité de la ficelle. Il +reconnut de là que le succès de la première expérience ne venoit pas de +la finesse des fils de soye, puisque les fils-d'archal de la seconde +étoient aussi minces, mais qu'il venoit de la nature même de la soye. +Instruit par ce contre-tems M. Gray vint depuis à bout de transmettre +l'électricité à une distance de sept cens pieds. + +Il découvrit encore que la communication de l'électricité pouvoit se +faire par la seule approche du tube, sans qu'il touchât le corps auquel +on vouloit la communiquer. Ayant suspendu horizontalement un enfant sur +des cordons de crin, en approchant de ses pieds le tube bien frotté, il +l'électrisa au point que son visage & ses mains attirèrent des feüilles +de cuivre. Il plaça cet enfant debout sur deux pains de résine d'environ +huit pouces de diamètre & deux pouces d'épaisseur, un sous chaque pied. +Ayant ensuite approché le tube bien frotté des cuisses de l'enfant, ses +mains attirèrent & repoussèrent alternativement des feüilles de cuivre +que l'on avoit mises au-dessous. + +Mr. Dufay de l'Académie Royale des Sciences, informé des découvertes de +M. Gray, se mit aussi à travailler sur l'électricité. Après un nombre +infini d'expériences dont on n'indiquera que les principales, il nous a +appris qu'il n'y a point de corps, à l'exception des métaux & des +animaux qui ne soit électrique. Les métaux & les animaux s'électrisent +fortement ou deviennent fortement électriques, lorsqu'étant soutenus sur +des cordons de soye ou de crin, sur des gâteaux de résine, sur du verre, +&c. on en approche le tube excité à l'électricité. On doit donc entendre +par corps électriques ceux qui le sont naturellement qui n'ont besoin +que d'être frottés pour en donner des preuves, & par corps +non-électriques ceux qui ne peuvent devenir électriques que par +communication, comme sont les métaux. + +En répétant avec un tube de verre & des feüilles d'or une expérience +d'Otto de Guerike, dans laquelle une petite plume avoit été attirée, +repoussée & soutenuë en l'air au-dessus du globe de soufre, M. Dufay +observa que la feüille d'or alla s'attacher à un morceau de gomme-copal +qu'il lui présentoit & y demeura. Cela lui fit soupçonner que +l'électricité de la gomme-copal étoit différente par sa nature de +l'électricité du verre, puisque l'une attiroit ce que l'autre +repoussoit. Cette observation le porta à faire plusieurs autres +expériences, d'où il crut pouvoir conclure qu'il y avoit en effet deux +sortes d'électricités. Il nomma l'une vitrée & l'autre résineuse; mais +les Physiciens n'ont pas admis cette distinction. On verra cependant +dans la suite de cet ouvrage qu'elle est bien fondée, & qu'un globe de +soufre détruit l'effet d'un globe de verre. + +M. Dufay répétant de même l'expérience de M. Gray, dans laquelle on +électrise un enfant suspendu sur des cordons de crin ou de soye, & +s'étant mis lui-même à la place de l'enfant; quelqu'un voulut ramasser +une feüille d'or qui s'étoit attachée à sa jambe; dans l'instant ils +sentirent l'un à la jambe & l'autre au doigt une douleur comme une +piqûre, & l'on entendit un pétillement semblable à celui du tube +lorsqu'on en approche le doigt. Cette douleur & ce pétillement sont +accompagnés d'une étincelle visible même en plein jour. + +Cette étincelle n'avoit été regardée jusques-là que comme la lumière de +certains phosphores qui ne brûlent point, tels que le bois pourri & les +vers luisans: mais la douleur fit penser à M. Dufay que l'électricité +étoit un véritable feu. On s'est appliqué depuis à en rendre les effets +plus sensibles. + +Les Physiciens d'Allemagne profitant de tout ce qui avoit été découvert +avant eux sur le sujet de l'électricité, imaginèrent de reprendre le +globe de verre, dont Hauksbée n'avoit pas tiré un meilleur parti que du +tube & qu'il avoit abandonné trop légèrement. Ce qui les y engagea fut +sans doute la réflexion que le verre étant plus électrique, un globe de +cette matière doit produire de plus grands effets que le globe de soufre +d'Otto de Guerike, & qu'étant susceptible d'une friction plus rapide & +plus long-tems continuée, l'usage de ce globe devoit être plus facile & +plus avantageux que celui du tube de Hauksbée. Ils employèrent des +globes & des rouës plus grandes & les disposèrent de la même manière que +la meule & la rouë dont se servent les Couteliers. Par ce moyen ils +réussirent d'abord à rendre beaucoup plus sensibles tous les phénomènes +de l'électricité déjà connus. Ils firent encore de très-belles +découvertes dont les Journaux d'Allemagne de 1745. ont rendu compte, & +dont on ne rapportera ici qu'une seule. + +Si, en faisant tourner & frotter le globe de verre, on en approche le +bout d'un grand tuyau de fer blanc, sans qu'il touche le globe, & qu'une +personne montée sur un gâteau de résine tienne d'une main ce tuyau par +l'autre extrémité, cette personne est électrisée, & acquiert après deux +ou trois révolutions du globe une puissance flammifique assez forte pour +allumer avec un de ses doigts, avec une canne ou avec une épée de +l'esprit de vin un peu échauffé. Le même effet s'ensuit lorsque la +personne électrisée tient dans sa main le vase qui contient la liqueur, +& la fait toucher par une autre personne est sur le plancher. Dès que le +doigt approche de la liqueur, il en sort une étincelle bruyante qui +enflamme l'esprit de vin. On peut de même enflammer de la poix, de la +résine, de la cire d'Espagne, du soufre & même de la poudre à canon, +pourvû que ces matières soient en fusion, & conséquemment échauffées. +Cette expérience réussit aussi quand on électrise avec le tube, mais les +étincelles sont foibles & l'effet n'en est pas si sûr qu'avec le globe. + +L'année 1746. est l'époque la plus marquée de l'Électricité. + +Ce fut au commencement de cette année que MM. Muschenbroek & Allaman +illustres citoyens de Leyde communiquèrent à l'Académie Royale des +Sciences de Paris l'expérience suivante que le hazard avoit fait trouver +à M. Cuneus, lorsqu'il s'amusoit à revoir chez lui les phénomènes +électriques qu'il avoit admirés chez M. Muschenbroek. Suspendez sur des +cordons de soye dans une situation horizontale une verge de fer ou un +canon de fusil dont un des bouts soit près du globe, pour en recevoir +l'électricité par communication: laissez pendre à son autre bout un +fil-d'archal ou de laiton; pendant qu'on électrise la verge de fer, +tenez d'une main un vase de verre rond & en partie plein d'eau dans +laquelle plonge le fil de métal suspendu: avec l'autre main essayez +d'exciter une étincelle à tel endroit que vous voudrez de la verge de +fer ou du fil de métal qui pend au bout & qui plonge dans l'eau du vase; +vous ressentirez une commotion très-forte & très-subite dans les deux +bras, dans la poitrine & dans tout le corps. Le coup est plus fort quand +le globe est plus gros, plus frotté, quand le vase qui contient l'eau +est plus large, quand la verge de fer qui conduit l'électricité, est +plus grande, ensorte qu'on pourroit blesser, peut-être même tuer +quelqu'un qui s'y exposeroit imprudemment. + +Le bruit de cette expérience se répandit bientôt dans tout le monde +sçavant: elle exerça l'industrie des Physiciens, & tout le monde voulut +être Physicien. Chacun la répéta, & fit tout son possible pour y +ajouter. On trouva bientôt le moyen d'en rendre l'appareil plus simple & +plus commode; au lieu de suspendre la verge de fer près du globe & à la +même hauteur, on la tient plus élevée, & on laisse pendre de son +extrémité voisine du globe une bande de métal bien mince ou un fil de +fer qui touche l'équateur du globe pendant qu'il tourne sur son axe & +qu'il est frotté. La verge s'électrise aussi promptement & aussi +fortement par cette méthode que par celle de M. Muschenbroek, & le globe +est plus en sureté. + +On se sert d'une bouteille de verre mince: on la remplit d'eau jusqu'au +collet, & on la bouche d'un bouchon de liége traversé d'un fil-d'archal, +qui y reste fixé de telle manière qu'une partie de ce fil-d'archal est +plongée dans l'eau de la bouteille, & une autre partie est au-dessus du +bouchon, courbée en crochet. Par ce moyen on peut suspendre la bouteille +à la verge de fer, en l'y accrochant, ou l'en séparer à volonté, quand +elle est chargée d'électricité.... On peut aussi l'électriser à la main, +sans la suspendre à la verge de fer, & même sans se servir de cette +verge. Il ne s'agit que d'en présenter le crochet ou auprès de la verge +ou auprès du globe dans le temps qu'il est en mouvement & qu'il est +frotté.... On peut de même décharger la bouteille électrisée sans le +secours de la verge de fer, en tenant la bouteille dans une main, & cela +de trois manières, par l'expérience de Leyde, par l'approche d'un corps +non-électrique, ou par l'opposition d'une pointe non-électrique. Dans le +premier cas il ne faut que tirer une étincelle du fil-d'archal avec +l'autre main: l'on reçoit la commotion, & la bouteille est déchargée à +l'instant; dans le second l'on approche le fil-d'archal d'un corps +non-électrique pour tirer l'étincelle; mais il faut avoir attention à ne +pas tenir ce corps de l'autre main, car on seroit frappé; dans le +troisième cas il ne s'agit que d'opposer à quelques pouces de distance +du crochet une pointe de métal, comme celle d'une aiguille, d'un +poinçon, &c. la bouteille se déchargera lentement & insensiblement sans +bruit, sans explosion & sans commotion. On voit dans les tems favorables +la pointe d'une aiguille tirer le feu électrique à plus de six pieds de +la bouteille, & cela s'apperçoit par une petite lumière qui paroît dans +l'obscurité à la pointe de l'aiguille. + +Quand la bouteille préparée, comme on vient de le dire, est bien +électrisée, on peut la transporter fort loin, ou la garder plusieurs +jours dans cet état, sans qu'elle perde beaucoup de sa force électrique; +il n'y a point d'autre précaution à prendre que de la déposer sur un +corps électrique, dans un endroit qui ne soit pas trop exposé à +l'humidité de l'air ou à la poussière. + +L'on a trouvé ensuite que dans l'expérience de Leyde, si au lieu d'une +seule personne, on forme un grand cercle ou une chaîne de plusieurs, en +quelque nombre que ce soit, qui se tiennent tous par la main: que le +premier de la chaîne soutienne par le fond la bouteille électrisée, & +que le dernier tire une étincelle du fil-d'archal, ils sentiront tous au +même instant la commotion dans les bras & dans la poitrine. Cette +expérience a été faite à Versailles devant le Roi sur deux cens quarante +personnes à la fois. Le même effet s'ensuivroit encore si les acteurs, +au lieu de se tenir par la main, étoient joints ensemble par des fils ou +des chaînes de métal, par l'eau tranquille d'un grand vase ou même d'un +bassin, dans laquelle ils auroient les mains plongées. + +L'on a de même découvert que la force de l'électricité est plus grande, +lorsque la verge de fer, que l'on nomme le _premier conducteur_, est +plus longue; que l'étenduë en superficie du premier conducteur contribuë +davantage à l'augmentation de cette force que son étenduë en solidité & +que la longueur est celle des trois dimensions qui lui est la plus +favorable. + +Il n'y a presque personne qui ne sçache que la propagation du son n'est +point aussi rapide que celle de la lumière. Si l'on voit tirer une pièce +de canon de quelques centaines de toises, on apperçoit la flamme sortir +de son embouchure long-tems avant d'en entendre le coup; en général plus +l'on est éloigné, plus on remarque de distance entre l'un & l'autre. Il +est cependant certain que dans ce cas la lumière & le son partent en +même tems; mais l'air qui nous en transmet les sensations est plus +facilement ébranlé par l'un que par l'autre; & l'on est venu à bout de +connoître cette différence. C'est dans la même vuë qu'un sçavant +Physicien[2] a voulu éprouver comment se fait la propagation de +l'électricité dans les corps à qui on la communique; si cette +propagation est instantanée du moins sensiblement, ou si elle se fait +dans un temps perceptible. + +[Note 2: M. le Monnier, médecin, à qui on est redevable de la plupart +des découvertes précédentes, _Hist. de l'Acad. R. des Scienc._ 1746.] + +»Pour s'en assurer, après quelques tentatives, dont le résultat ne lui +parut pas assez décisif, M. le Monnier disposa deux fils de fer +parallèles autour d'un grand clos; chacun d'eux avoit neuf cens +cinquante toises, & leurs quatre extrémités se trouvoient à un des +angles de ce clos, voisines les unes des autres; un homme prit un bout +de chacun de ces fils de chaque main; par ce moyen il se forma une +communication de l'un à l'autre, & ils ne firent plus qu'un seul corps +de 1900. toises de long, au milieu duquel étoit placé l'homme qui tenoit +les deux bouts des fils. + +»Par l'arrangement que nous venons de décrire, cet homme, quoique placé +au milieu de la longueur totale du corps à électriser, étoit très-voisin +des deux autres bouts, & pouvoit juger aisément s'il sentiroit la +commotion au moment qu'il verroit éclater l'étincelle: ce fut +effectivement ce qui arriva. M. le Monnier ayant pris d'une main le bout +d'un des fils de fer, approcha de celui de l'autre fil, le fil-d'archal +de la bouteille électrique qu'il tenoit de l'autre main; & dans le même +instant que parut l'étincelle, lui & l'homme placés au milieu de la +longueur des fils de fer, ressentirent la commotion, sans qu'il fût +jamais possible d'appercevoir le plus petit intervalle de tems entre +l'étincelle & le coup, quoiqu'il eût été facile de discerner jusqu'à un +quart de seconde s'il s'y étoit trouvé. + +Le même Physicien, pour acquérir une preuve encore plus complette de ce +phénomène, fit quelque tems après une autre expérience un peu +différente, dont le succès lui confirma celui de la précédente. Ayant +choisi un endroit commode dans une plaine des environs de Paris, il +l'entoura d'un fil de fer de quatre mille toises de longueur qui font +deux lieuës. Les deux extrémités de ce fil furent disposées à six ou +sept pieds de distance l'une de l'autre. Pendant que M. le Monnier +tenoit dans sa main l'un des bouts de ce fil de fer, un autre +observateur qui portoit la bouteille électrique approcha le fil-d'archal +de cette bouteille de l'autre bout du fil de fer. Dans le même instant +les deux observateurs ressentirent la commotion dans les bras dont ils +tenoient l'un le fil de fer & l'autre la bouteille. La commotion est +moins forte dans cette expérience qu'elle ne l'est dans la précédente, +parce que sa violence est partagée entre les deux observateurs; chacun +n'éprouve qu'environ la moitié de la commotion qu'il ressentiroit, si le +cercle de communication de l'un à l'autre étoit achevé; mais le résultat +n'en est pas moins sûr pour le but qu'on s'étoit proposé. L'expérience +fut répétée, & le même effet s'ensuivit toujours également, sans qu'on +pût trouver le moindre instant saisissable entre l'apparition de +l'étincelle & la sensation du choc. Ainsi l'électricité parcourut une +espace de deux lieuës dans un instant imperceptible. On ne remarqua pas +non plus la moindre différence de force entre la commotion qui se fit +sentir à l'un des observateurs & celle qui se fit sentir à l'autre, +quoiqu'ils ne se communiquassent que par le fil de fer de quatre mille +toises de longueur. + +Si ces expériences ne prouvent pas que la propagation de l'électricité +est instantanée, elles font voir du moins que les écoulemens de la +matière électrique se portent avec une rapidité inconcevable, & +apparemment égale à celle de la lumière le long des corps +non-électriques: elles servent de confirmation à la première découverte +de Boyle, que l'air n'y a point de part: & elles ajoutent beaucoup à +l'analogie que M. Hales[3] a trouvée entre les effets de l'électricité & +ceux du tonnerre. On verra bientôt ce que l'on doit penser de cette +analogie. + +[Note 3: Considérations sur la cause Physique des tremblemens de terre.] + +Il arrive souvent, lorsqu'on électrise la bouteille avec excès, ou qu'on +la soutient par le fond étant trop fortement électrisée, qu'elle se +décharge d'elle-même dans la main de celui qui la tient, sans qu'il +approche son autre main du fil de fer de cette bouteille, ni du premier +conducteur. Il sort alors une forte étincelle du fond de la bouteille, & +il se fait une puissante commotion. Il est arrivé à plusieurs de +recevoir de cette manière un choc si violent qu'ils en ont été +renversés, & qu'il leur en est resté dans toutes les parties du corps un +tremblement qui a duré trois ou quatre jours. Ils ont aussi ressenti +pendant long-tems l'impression que la violence de l'étincelle leur avoit +faite au doigt, & en ont porté long-tems temps une marque noire +semblable à celle d'une brûlure. + +Il arrive encore quelquefois qu'en chargeant la bouteille auprès du +globe, elle fait explosion & se casse; celui qui la tient reçoit dans +cet instant une violente commotion: après cette explosion la bouteille +se trouve percée au côté d'un trou exactement rond ordinairement sans +fêlure, dont on est averti par l'écoulement de l'eau qu'elle contenoit. +Il est aussi arrivé plus d'une fois que le globe lui-même a fait +explosion & s'est brisé en même tems que la bouteille; quelques-uns de +ses fragmens ont paru avoir été lancés avec autant de force que des +éclats de bombe. Il est plus sûr de ne charger la bouteille qu'auprès du +premier conducteur. + +Si un homme est si rudement frappé d'un coup d'électricité qu'il puisse +même en être renversé, & en ressentir les effets pendant plusieurs +jours, doit-on s'étonner que de petits animaux puissent en être tués? +Presque tous ceux qui ont répété l'expérience de Leyde, en ont fait +l'épreuve avec succès. + +La médecine à sçu plusieurs fois tirer parti des choses qui sembloient +les plus opposées à son but, & convertir en remèdes salutaires des +substances qui avoient de tout tems été reconnuës pour des poisons +dangereux; la philosophie à son exemple a essayé de faire servir à +l'utilité des hommes ce qui peut leur être nuisible ou qui paroît tout +au moins inutile pour la santé: elle a tenté d'appliquer à la guérison +des maladies, ce qui peut donner la mort. Quel but plus noble les +Sciences peuvent-elles se proposer? l'extrait d'une lettre de M. +Jallabert célèbre Professeur de Philosophie à Genève inséré dans le +Journal des Sçavans pour le mois de Mai 1748. fait foi du dessein, de +l'épreuve & du succès. + +»On m'amena, dit M. Jallabert, le 26. Décembre un nommé Nogués +paralytique du bras droit depuis près de quinze ans; outre la perte du +sentiment & du mouvement, le bras & l'avant-bras étoient extrêmement +maigres. Nous exposâmes d'abord, Mr. Guiot Chirurgien & moi à l'épreuve +de la commotion, la main paralytique attaché au vase; la violence du +coup porta principalement au haut de l'épaule. Je fis ensuite découvrir +le bras paralytique, & l'homme étant placé sur de la poix, & vivement +électrisé, je vis sortir des étincelles de divers endroits du bras; nous +aperçûmes d'abord que les muscles d'où elles partoient, étoient agités +de mouvemens convulsifs: bientôt après nous les vîmes mouvoir +successivement & en différens sens l'avant-bras, le carpe & les doigts, +suivant que nous tirions l'étincelle de tel ou tel muscle.» + +»Je me mis à la place du paralytique, & j'observai que les muscles & les +parties auxquelles ils aboutissent se mouvoient quand on en tiroit une +étincelle, sans qu'il fût en mon pouvoir de l'empêcher, & que suivant +que l'on tiroit une étincelle, par exemple, des muscles extenseurs ou +fléchisseurs du carpe ou des doigts, ils se baissoient ou s'élevoient en +sens opposés. Cette observation me donna quelqu'espérance pour le +paralytique, & après l'avoir souvent exposé aux étincelles électriques & +quelquefois à la commotion, je remarquai des changemens en bien, & le +10. Janvier le bras paralytique avoit beaucoup d'embonpoint, le malade +commençoit à étendre les doigts. Le 24. Janvier les mouvemens de +l'avant-bras & du bras se faisoient mieux, il approchoit la main de son +chapeau. Le 30. Janvier il avoit tiré son chapeau; l'avant-bras affecté +étoit aussi rempli de chair que l'avant bras sain, & le bras augmentoit +considérablement; le poignet pouvoit faire les différens mouvemens, lors +même que la main étoit chargée d'une bouteille tenant un pinte.» Une +lettre de Genève du 28. Février porte que le paralytique tiroit son +chapeau sans peine, qu'il manioit de gros marteaux, & qu'il comptoit +pouvoir forger en peu de jours. + +Il a été soutenu[4] en l'année 1751. dans l'Université de Prague en +Bohême, une Thèse de médecine sur l'utilité de l'électricité pour la +guérison des maladies. Quoique les expériences & les observations dont +cette thèse est remplie, n'ayent pas toutes le mérite de la nouveauté, +elles sont trop intéressantes par leur objet & par l'ordre dans lequel +elles sont rapportées, pour ne pas trouver place dans cette histoire. +Après avoir examiné les effets de l'électricité tant sur les corps +fluides, que sur les corps solides en général qui ont été exposés à son +action, & après avoir prouvé par des expériences suivies & comparées que +l'électricité augmente l'évaporation naturelle de la plupart des uns, & +la transpiration insensible des autres: après avoir expliqué comment & +pourquoi l'électricité accélère l'écoulement des liqueurs dans les +tuyaux capillaires dont elle rend les jets continus & divergens, & +qu'elle ne produit pas le même effet dans des tuyaux d'un plus grand +diamètre[5]: après avoir fait voir par une expérience déjà connuë que la +végétation des plantes est avancée par l'électricité: enfin après avoir +démontré par le résultat de quantité d'expériences combinées & répétées +de différentes manières en différens tems sur des corps animés de +différens genres, que l'électricité augmente la transpiration des +animaux en favorisant en eux le mouvement des fluides & l'action tonique +des solides, l'auteur de cette thèse pour rechercher les maladies +auxquelles l'_électrisation_ pourroit servir de remède, prend pour +exemple la paralysie dont il examine en détail les différens symptômes & +les différens effets. Après avoir cité l'opinion d'un fameux +Professeur[6] en médecine de Montpellier, qui prétend que le fluide +nerveux n'est autre chose que le fluide électrique. Il rapporte les +raisons qui appuyent cette conjecture & adopte son sentiment. Il ne +doute même pas que ce fluide qui parcourt les nerfs avec une vîtesse +incompréhensible, pour mettre les muscles en mouvement au premier ordre +de la volonté, n'ait la plus grande part à l'origine, à la vigueur & à +l'entretien de la chaleur naturelle. De là il passe aux diverses +méthodes de traiter les paralysies, & n'oublie pas celle d'y appliquer +l'électricité. Il en prouve l'efficacité par le traitement +circonstancié, par le changement en mieux & par la guérison parfaite de +quatre paralytiques, par le soulagement d'un rhumatisme très-douloureux, +par la résolution des nodus & le rétablissement des forces d'un gouteux +& d'un autre malade privés l'un & l'autre de l'usage de leurs membres. +Enfin il termine sa dissertation par les positions suivantes. + +[Note 4: Par M. J. Bohadsch.] + +[Note 5: Il est vraisemblable que cette différence ne vient que de ce +que les écoulemens de la matière électrique ne sont pas aussi abondans +que ceux des liqueurs dans de larges tuyaux. Si l'électricité étoit +assez forte & assez abondante, elle accéléreroit, diviseroit & rendroit +divergens les jets de toute sorte de tuyaux également.] + +[Note 6: M. de Sauvages.] + +I. _Electricitas in arte medicâ est adhibenda._ + +II. _Electricitas auget naturalem animalium transpirationem._ + +III. _Hæc acceleratio transpirationis in hominibus fit per vasa +capillaria exhalantia, & non per glandulas subcutaneas._ + +IV. _Fluidum nerveum fluidum electricum dici potest._ + +V. _Nervi sensorii à motoriis non sunt distincti._ + +VI. _Hemiplegiæ causa proxima est immeabilitas fluidi nervei per +nervos._ + +VII. _Hemiglegia præ reliquis_ _morbis electrisatione curanda._ + +VIII. _Etiam febris intermittens electrisatione debellari potest._ &c. +&c. + +Il a paru dans les nouvelles publiques des années 1753. & 1754. des +relations détaillées de diverses guérisons opérées par l'électricité sur +des sourds & des aveugles en différentes contrées de l'Europe. Malgré +les autorités dont elle étoient revêtuës, quoique quelques-unes de ces +guérisons m'ayent été attestées par un jeune médecin Suédois[7] qui +avoit apporté à Paris un excellent globe dans l'intention d'y faire des +miracles, elles n'ont point assez gagné ma confiance pour me paroître +mériter d'avoir place dans cette histoire. + +[Note 7: M. Lindulf.] + +La persuasion où l'on est que la matière électrique pénètre les corps +auxquels on la communique, de même que ceux qui la contiennent +naturellement, a encore donné occasion d'imaginer des moyens pour en +tirer de l'utilité. On a pensé que si elle pénètre les parties du corps +humain, auxquelles elle n'est par elle-même capable que de donner de +l'ébranlement, elle pourroit servir de véhicule à des remèdes que l'on +voudroit faire passer dans l'intérieur de ces parties. De quel avantage +ne seroit pas cette propriété, si elle se trouvoit avoir quelque +réalité? On trouvera dans la suite de cet ouvrage ce que l'on doit +attendre de cette idée. + +M. Bose célèbre Professeur de Physique à Wittemberg rapporte une +expérience qui a vainement occupé la plupart des Physiciens. Un enfant +ou un adulte placé sur un gâteau de résine touche de la main le globe ou +la poignée d'une épée actuellement électrisée par sa pointe auprès du +globe, il acquiert en peu de tems une si grande quantité de feu +électrique que d'abord ses pieds, ensuite ses jambes, ses genoux & enfin +tout son corps paroissent dans l'obscurité en être environnés de tous +côtés comme d'un nuage lumineux semblable à la gloire dont les peintres +entourent le portrait d'un saint. C'est pour cette raison que l'auteur a +nommé cette expérience la _Béatification_. Tous ceux qui l'ont tentée se +plaignent de ce que M. Bose n'en a pas donné un détail assez +circonstancié. Il avouë aussi lui-même qu'elle lui a souvent manqué. +L'on conçoit en effet qu'il faut un tems & des circonstances bien +favorables pour pouvoir accumuler sur un homme une assez grande quantité +de feu électrique pour l'environner depuis les pieds jusqu'à la tête +d'une atmosphère lumineuse & bien visible. + +Le même M. Bose avoit avancé dans son quatriéme commentaire sur +l'électricité qu'il désespéroit que l'on pût trouver une mesure exacte +des forces de l'électricité. L'on a reconnu que sa conjecture étoit +hazardée. Quand on n'auroit pas l'ingénieux instrument que MM. d'Arcy & +le Roy ont inventé & exécuté pour mesurer la force de l'électricité, +auquel ils ont pour cette raison donné le nom d'_Électromètre_,[8] on +trouveroit dans les expériences de M. Franklin de quoi y suppléer. Cet +auteur a donné (Lettre V. §. 55. & 56.) la description de deux fortes de +rouës électriques qui, quoiqu'elles n'ayent pas été imaginées à cette +intention, peuvent être regardées comme d'excellens Électromètres. Il +fait servir dans chacune de ces machines la seule vertu attractive de +l'électricité de deux manières différentes activement & passivement. Ces +deux effets se succèdant alternativement contribuënt également au +mouvement circulaire des rouës. Il seroit inutile d'en rapporter ici la +construction & le détail que l'on trouvera tome premier, pag. 172-183. +Il suffit de dire que ces rouës sont mises en mouvement par la seule +force de l'électricité, & qu'elles font chacune sur leur axe plus ou +moins de révolutions, à proportion que ces rouës ou les bouteilles sont +plus ou moins chargées d'électricité. Ainsi sans être, comme le dit M. +Bose _audaculus_ & [Grec: achômerutos], on pourra assurer que tel ou tel +degré de force électrique est double, triple, quadruple de tel ou tel +autre. Quel privilège lui paroissoit avoir l'électricité, pour être la +seule chose physique qui ne fût pas soumise à l'empire du calcul? + +[Note 8: Voyez Mém. de l'Acad. R. des Scienc. 1749. pag. 63.] + +Ainsi depuis l'expérience de M. Cuneus vulgairement appellée expérience +de Leyde, les connoissances sur l'électricité ont plus fait de progrès +qu'elles n'en avoient fait auparavant. Les Physiciens ont travaillé & +travaillent sans relâche à ajouter aux découvertes qui ont été faites +sur ce sujet. Les uns, sans songer que la matière n'est point encore +assez préparée, & qu'il n'y a pas encore assez de faits connus, font +tous leurs efforts pour pénétrer les mystères de l'électricité & pour en +expliquer la nature; d'autres s'appliquent à lui chercher de nouvelles +propriétés, & pour cela s'en tiennent modestement aux expériences, +d'autres enfin en proposant leurs conjectures, font voir des rapports +évidens entre les phénomènes les plus communs des météores & ceux de +l'électricité. + +M. Franklin, sans prétendre à la première de ces classes, occupe une +place de distinction dans les deux dernières avec les Physiciens qui se +sont le plus avancés dans cette carrière; mais il les laisse bien loin +derrière lui. Une seule des découvertes qu'il a faites dans cette +nouvelle terre, suffira pour donner une idée de la sagesse, de la +grandeur & de la finesse de ses vûes. Étant venu à bout de fondre, & +même de vitrifier les métaux d'un coup d'électricité, il compare ce +phénomène avec un effet tout semblable du tonnerre; c'est celui de +fondre l'argent dans une bourse & une lame d'épée dans le fourreau. +Conduit par cette observation & par une infinité d'autres rapprochées +avec sagacité, il découvre une analogie surprenante entre l'électricité +& la foudre: il fait voir par des raisons solides que le feu électrique +& le feu du ciel sont le même élément bien différent du feu commun, +quoiqu'il puisse le produire. Celui-ci ennemi de l'eau ne subsiste que +dans l'air libre, & n'agit que par sa chaleur; celui-là au contraire +s'unit à l'eau, se maintient dans le vuide, & opère sans chaleur. Il y a +beaucoup d'apparence que c'est le véritable feu élémentaire, dont le feu +commun n'est que l'image imparfaite. + +Convaincu lui-même par la force de ses preuves, sans pourtant en être +ébloüi, notre auteur développe en conséquence la nature & la formation +du plus redoutable des météores. Se rappellant ensuite le pouvoir +admirable qu'ont les pointes de tirer imperceptiblement le feu +électrique des corps où il se trouve dans un mouvement actuel, & +profitant adroitement de cet avantage, il va jusqu'à indiquer des moyens +par lesquels on pourroit dissiper le tonnerre, & par-là nous garantir de +ses funestes effets. + +En suivant les principes de M. Franklin que je me suis rendus propres, +en examinant ses observations que j'ai répétées & approfondies, en +déférant à ses conjectures auxquelles j'ai ajouté les miennes, en +joignant à ses probabilités celles que j'ai recueillies d'ailleurs, en +un mot en entrant dans toutes ses vuës, je me suis persuadé que la +matière du tonnerre devoit être la même que celle de l'électricité. Le +feu S. Elme & la lumière que l'on aperçoit sur des pointes métalliques à +l'approche des orages, celle entr'autres dont il est dit dans les +Commentaires de César, _eâdem nocte quintæ legionis pilorum cacumina suâ +sponte arserunt_, m'ont semblé être la même chose que l'aigrette que +montre une pointe dans les expériences électriques. Enfin mes réflexions +m'avoient tellement affermi dans cette opinion, que quand même le succès +n'eût pas répondu à mon attente, je n'aurois pû y renoncer. Il +s'agissoit d'en avoir une confirmation tirée de l'expérience; je ne fus +pas long-tems à l'attendre. + +Après avoir fait dresser en Avril 1752. l'appareil dont on trouvera la +description dans le second tome de cet ouvrage pag. 67. & suiv. Il +arriva le 10. Mai suivant un orage qui auroit pleinement satisfait à +tous mes désirs, si j'avois pû être témoin occulaire des observations +qui s'y firent en mon absence. Ceux à qui j'avois laissé le soin de mon +expérience avec les instructions nécessaires, virent l'électricité +naturelle & furent les premiers à recueillir le feu du ciel. La nouvelle +m'en fut apportée dès le soir même, & j'en rendis compte deux jours +après à l'Académie Royale des Sciences. La plupart des Membres de cette +célèbre Compagnie eurent la politesse de me faire compliment sur mon +mémoire & de m'assurer que jamais il n'en avoit paru aucun qui eût été +écouté avec autant d'attention ni aucune expérience dont le rapport eût +donné autant de satisfaction; elle prit dès-lors le nom du lieu de sa +naissance, & un Physicien des plus renommés vaincu par des observations +générales ne put s'empêcher de publier quelque tems après que +l'expérience de Marly-la-Ville, de même que celle de Leyde, feroit +époque dans l'histoire de l'électricité. + +Le bruit de cette découverte se répandit bientôt dans toute l'Europe & +même dans toute la terre. L'expérience fut répétée avec le même succès +dans tous endroits où elle fut tentée. On imagina des moyens fort +ingénieux pour dresser en l'air des pointes métalliques, & pour les +faire communiquer dans les appartemens sans rien perdre de la matière +dont elles se chargeroient; la petite sonnerie qu'on y ajoûta, est +l'expédient le plus simple & le plus sûr pour être averti en tous tems +de la présence de cette matière & de l'approche des nuages qui en +occasionnent l'apparition. Le carillon procure encore un autre avantage +plus important dont nous allons parler. + +Les précautions que j'avois prises pour me garantir de tout accident +fâcheux dans la première tentative de cet expérience, ne touchèrent pas +sans doute également tous ceux qui entreprirent de la répéter. Le +malheur d'un célèbre Professeur de Physique à Petersbourg montra en même +tems combien il est dangereux de les négliger, & combien en général nous +devons être redevables à ceux qui ont cherché à étendre nos +connoissances par les premiers essais des choses. + +Les relations de la mort de M. Richman qui furent mises dans les +nouvelles publiques de 1753. nous ont bien appris qu'il avoit été tué +d'un coup d'électricité naturelle; mais on ignore si le tonnerre est +réellement tombé sur son appareil électrique, ou s'il n'a été frappé que +par l'explosion de la matière dont sa barre de fer trop bien isolée se +trouva surchargée. L'exemple de ce qui est arrivé à plusieurs autres en +pareilles circonstances, me fait pancher vers ce dernier sentiment. Dans +l'un & l'autre cas; sans cesser de plaindre son malheur, je ne puis en +attribuer la cause qu'à son défaut d'attention & de précaution. S'il y +eût eu une décharge métallique à un ou deux pouces de l'appareil, elle +en auroit reçu la matière électrique surabondante, & n'y en auroit +laissé qu'autant qu'il en falloit pour faire les expériences +nécessaires, & jamais assez pour frapper à une distance de quatre +pouces, qui est celle où l'on dit que M. Richman a reçu le coup fatal. +Le carillon dont nous avons parlé ci-devant, eût été une décharge plus +que suffisante pour lui sauver la vie. + +Dans le tems que la Physique récompensoit si mal les soins d'un Sçavant +empressé à pénétrer ses secrets, je continuois à faire mes observations +tant sur l'électricité naturelle que sur l'artificielle. Je n'y étois +pas plus encouragé par mes premiers succès & par le commerce de Mr. +Franklin que par le vif intérêt qu'y prenoient plusieurs amis du premier +ordre qui travailloient souvent avec moi; l'un de ceux-ci m'avoit prié +de lui aider à former un cabinet électrique complet; je n'avois rien +épargné pour lui donner satisfaction. Le premier fruit qu'il en retira, +fut le succès de mon expérience du tonnerre artificiel sur une glace de +1200. pouces quarrés, dont il fut enchanté. + +Cette glace est des plus parfaites & des plus minces, bien polie, en +quarré long, étamée des deux côtés & affermie sur un fort cadre de bois. +Sur le teint de sa surface antérieure, j'ai tracé tout autour une +bordure d'environ trois pouces de largeur, & avec un cizeau de cuivre +j'en ai enlevé l'étain, en observant d'arrondir les angles & de ne point +laisser de bavures en pointes dans tout le circuit. En voilà toute la +préparation. + +L'expérience consiste à électriser cette glace ainsi préparée, en +laissant tomber une petite chaîne du premier conducteur sur le milieu de +sa surface antérieure. Si le tems est favorable & que l'on soit dans +l'obscurité, après douze ou quinze tours de rouë on apperçoit sur les +bords de l'étain quelques étincelles, qui augmentant peu à peu en nombre +& en force, représentent assez bien un ciel tout enflammé, tel que celui +qui précède les grands orages. En continuant & même en forçant +l'électrisation, tout cela se termine par une violente explosion qui +fait avec le plus brillant éclair un bruit aussi éclatant que celui du +plus fort coup de fouet. + +Après cette explosion, l'on trouve à l'endroit où elle s'est faite sur +la glace une trace blanchâtre plus ou moins apparente assez +ordinairement en zic-zac, qui traverse la bordure découverte depuis le +bord de l'étain jusqu'au cadre sous lequel elle va se perdre. En passant +le doigt ou l'ongle dessus on sent que la glace est dépolie & raboteuse +en cet endroit, ce qui prouve évidemment que la matière électrique +pénètre le verre sans le traverser. + +Si, immédiatement après l'explosion on approchoit le nez de l'endroit où +elle s'est faite, l'on y sentiroit une odeur de soufre très-frappante. +Cette odeur est si volatile qu'elle s'exhale en peu de tems, & il ne +faut que deux ou trois explosions pour en remplir toute la chambre, +quelque grande qu'elle puisse être. Il n'y a personne qui ne reconnoisse +à tous ces traits le plus redoutable des météores; c'est la raison pour +laquelle on a donné à cette expérience le nom de tonnerre artificiel. Il +est très-possible d'en tirer des effets aussi surprenans que ceux du +tonnerre naturel. + +C'est avec cette glace que j'ai percé d'un coup d'électricité jusqu'à +cent soixante feüilles de papier fin; elle m'a aussi servi à enflammer +la poudre à canon froide; mais je trouve plus commode l'usage des grands +vases de verre bien armés. + +Dans la première idée que M. Franklin s'étoit formée de la nature du +tonnerre, il avoit supposé que les nuages orageux étoient électrisés +positivement, & c'est sur cette hypothèse qu'il avoit établi sa première +Théorie; dès qu'il a reconnu que l'électricité des nuages est négative +bien plus souvent qu'elle n'est positive, il n'a pas hésité à changer +d'opinion; loin d'être plus attaché à sa nouvelle conjecture qu'il ne +l'avoit été à la première, il la donne pour ce qu'elle est & propose +lui-même les objections qui peuvent l'embarrasser. + +C'est avec la même franchise qu'il se rend aux découvertes d'autrui. On +lui apprend que l'électricité du soufre paroît d'une nature différente +de celle du verre; il se met sur le champ à répéter les expériences qui +peuvent constater le fait, & convaincu par lui-même de la vérité, il en +laisse toute la gloire à son émule. + +Avec le secours des grands vases multipliés, M. Franklin est parvenu à +aimanter des aiguilles, à en changer les pôles à volonté, & à démontrer +par ces merveilles que la vertu magnétique n'est qu'un effet +d'électricité. Peut-être la pierre d'aimant elle-même n'est-elle devenuë +aimant que par un pareil effet de l'électricité naturelle. Quoi qu'il en +soit, le magnétisme a été communiqué par les expériences faites à Paris, +de même qu'il l'avoit été par celles de Philadelphie. + +On s'attend bien que ces dernières découvertes feront reprendre la plume +aux critiques de M. Franklin. Pourquoi auroient-elles plus de privilége +que toutes les autres du même auteur? Dès que son premier ouvrage parut, +il fut vivement attaqué; & comme l'on trouvoit peu de prise sur le fond, +on n'épargna rien pour tourner en ridicule ceux qui en étoient les +partisans. Cette guerre littéraire n'est point encore éteinte, & +vraisemblablement ne finira pas sitôt, puisque le plus ardent de nos +adversaires abandonnant sa première attaque est forcé de revenir sur ses +pas, de changer de batterie & de recommencer sur nouveaux frais. Il n'en +est encore qu'à l'examen des étincelles électriques. S'il suit l'ordre +des expériences, quand il arrivera à ces dernières, elles ne seront plus +nouvelles que pour lui. + + + + +PRÉFACE +DE +L'ÉDITEUR ANGLOIS. + + +_Il est à propos d'avertir le Lecteur que les observations & les +expériences suivantes n'ont pas été faites dans le dessein d'être +données au public. Elles avoient été communiquées en divers tems à +quelques amis particuliers, & n'étoient destinées qu'à leur servir +d'amusement, la plupart même se trouvent dans des lettres écrites sur +différens sujets._ + +_Mais ayant été luës à quelques personnes fort versées dans les +recherches électriques, toutes ont jugé qu'elles contenoient tant de +particuliarités curieuses & intéressantes, relativement à la matière en +question, que ce seroit faire une espèce d'injustice au public, de les +renfermer dans les bornes d'un petit cercle d'amis._ + +_C'est pourquoi l'Éditeur avoit pris sur lui de faire imprimer ces +extraits de lettres & autres pièces détachées dans l'état qu'elles lui +étoient tombées entre les mains, sans avoir demandé à l'ingénieux auteur +la permission d'en user de la sorte. Il avoit fait cette démarche avec +d'autant moins de scrupule, qu'il appréhendoit que les engagemens de +l'auteur dans d'autres affaires plus importantes ne lui laissassent pas +le loisir de donner au public ses réflexions, & ses expériences sur +l'électricité retouchées avec ce soin & cette précision dont il n'est +pas moins jaloux que capable, comme il est facile de s'en convaincre par +le traité que nous avons sous les yeux._ + +_On ne l'instruisit de la liberté qu'on avoit prise, que lorsque les +premières feüilles étoient sous la presse, & il n'eut que le tems +d'envoyer quelques nouvelles remarques avec un petit nombre de +corrections & d'augmentations, qui ont été placées à la fin de +l'ouvrage, & que l'on peut consulter dans l'occasion._ + +_Ces expériences sont presque toutes en propre à notre auteur; il les a +conduites avec jugement, & les conséquences qu'il en déduit sont +évidentes, & décisives, quoique proposées quelquefois sous les termes +modestes d'hypothèses, & de conjectures._ + +_En effet la scène qu'il ouvre à nos regards, nous surprend +agréablement, tandis qu'il nous mène par un enchaînement de faits, & de +réfléxions judicieuses à une cause probable des phénomènes les plus +terribles & qui ont été expliqués jusqu'ici avec le moins de +vraisemblance._ + +_Il nous découvre une matière invisible, subtile, répanduë dans toute la +nature en différentes proportions, qui avoit échappé à nos observations, +& qui est incapable de nuire lorsque tous les corps auxquels elle est +adhérente, en sont également chargés. Il prouve néanmoins que si par +quelque moyen que ce soit, il s'en fait une distribution inégale, s'il y +a accumulation sur une partie de l'espace, & qu'il y ait sur l'autre une +moindre proportion, un vuide, un épuisement, à l'approche immédiate d'un +corps capable de conduire la partie accumulée à l'espace altéré, cette +matière devient peut-être l'agent le plus formidable, & le plus +irrésistible qui soit dans l'univers. Les animaux en sont subitement +frappés à mort: les corps impénétrables à la plus grande force que nous +connoissions, en sont criblés, & les métaux fondus en un instant._ + +_Les effets analogues de la foudre & de l'électricité ont conduit notre +auteur à avancer quelques conjectures fort vraisemblables sur la cause +du tonnerre, & à proposer en même tems quelques expériences raisonnées +pour nous préserver de ses effets pernicieux & garantir les choses qui +sont le plus exposées à en ressentir les atteintes: circonstance +assurément très-importante pour le public & digne par conséquent de la +plus sérieuse attention._ + +_Il étoit passé en mode depuis quelque tems d'attribuer à l'électricité +toutes les grandes & extraordinaires opérations de la nature; telles que +la foudre & les tremblemens de terre; ce n'est pas (comme on pourroit se +l'imaginer par la manière dont on raisonne sur ces événemens) que les +auteurs de ces systèmes eussent découvert quelque connéxion entre la +cause & l'effet, ou donné la raison de leur dépendance réciproque, mais +seulement (à ce qu'il paroit) parce qu'ils ne connoissoient aucun autre +agent dont la liaison avec les effets ne pût être positivement démontrée +impossible._ + +_Mais le lecteur sera pleinement satisfait sur ces circonstances, & sur +plusieurs autres non moins intéressantes, par la lecture des lettres qui +suivent, & auxquelles l'Éditeur n'hésite point de le renvoyer avec +confiance._ + + + + +APPROBATION. + +J'ai lû par l'ordre de Monseigneur le Chancelier, un Ouvrage intitulé: +_Expériences & Observations sur l'Électricité faites à Philadelphie en +Amérique par M. Benjamin Franklin, &c. traduites de l'Anglois par M. +D'Alibard; deuxiéme édition, &c._ & je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru +devoir en empêcher l'impression. À Paris ce 30. + +Mai 1755. PICQUET. + + + + +PRIVILÉGE DU ROI. + +Louis, par la grace de Dieu, Roi de France & de Navarre: À nos amés & +féaux Conseillers les gens tenans nos Cours de Parlement, Maîtres des +Requêtes ordinaires de notre Hôtel, Grand Conseil, Prevôt de Paris, +Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenans Civils & autres nos Justiciers +qu'il appartiendra, SALUT. Notre amé _le Sieur D'Alibard_, Nous a fait +exposer qu'il desireroit faire imprimer & donner au Public un Livre qui +a pour titre _Expériences & Observations sur l'Électricité faites à +Philadelphie en Amérique par M. Benjamin Franklin de Philadelphie & +communiquées dans plusieurs Lettres à M. Collinson à Londres_, s'il nous +plaisoit lui accorder nos Lettres de Privilége pour ce nécessaires. À +CES CAUSES, voulant favorablement traiter l'Exposant; Nous lui avons +permis & permettons par ces Présentes, de faire imprimer ledit Livre en +un ou plusieurs volumes, & autant de fois que bon lui semblera, & de le +vendre, faire vendre & débiter partout notre Royaume pendant le tems _de +six années consécutives_, à compter du jour de la date des Présentes: +Faisons défenses à toutes personnes de quelque qualité & condition +qu'elles soient, d'en introduire d'impression étrangere dans aucun lieu +de notre obéissance: Comme aussi à tous Libraires & Imprimeurs +d'imprimer ou faire imprimer, vendre, faire vendre, débiter, ni +contrefaire ledit Livre, ni d'en faire aucun extrait sous quelque +prétexte que ce soit d'augmentation, correction, changement ou autres, +sans la permission expresse & par écrit dudit Exposant, ou de ceux qui +auront droit de lui, à peine de confiscation des exemplaires +contrefaits, de trois mille livres d'amende contre chacun des +contrevenans, dont un tiers à Nous, un tiers à l'Hôtel-Dieu de Paris, & +l'autre tiers audit Exposant, ou à celui qui aura droit de lui, & de +tous dépens, dommages & interêts; à la charge que ces Présentes seront +enregistrées tout au long sur le registre de la Communauté des Libraires +& Imprimeurs de Paris dans trois mois de la date d'icelles; que +l'impression dudit Livre sera faite dans notre Royaume, & non ailleurs, +en bon papier & beaux caractéres, conformément à la feüille imprimée, +attachée pour modéle sous le contre-scel des présentes; que l'impétrant +se conformera en tout aux réglemens de la Librairie, & notamment à celui +du 10. Avril 1725; qu'avant de l'exposer en vente, l'imprimé qui aura +servi de copie à l'impression dudit Livre, sera remis dans le même état +où l'approbation y aura été donnée, ès mains de notre très-cher & féal +Chevalier Chancelier de France le Sr. de Lamoignon, & qu'il en sera +ensuite remis deux exemplaires dans notre bibliothéque publique, un dans +celle de notre Château du Louvre, un dans celle de notredit très-cher & +féal Chevalier Chancelier de France le sieur de Lamoignon, & un dans +celle de notre très-cher & féal Chevalier Garde des Sceaux de France le +sieur de Machault Commandeur de nos Ordres, le tout à peine de nullité +des présentes; du contenu desquelles, vous mandons & enjoignons de faire +jouir ledit Exposant & ses ayans causes pleinement & paisiblement, sans +souffrir qu'il leur soit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons que +la copie des présentes qui sera imprimée tout au long ou au commencement +ou à la fin dudit Livre, soit tenuë pour dûement signifiée; & qu'aux +copies collationnées par l'un de nos amés & féaux Conseillers & +Secrétaires, foi soit ajoutée comme à l'original: Commandons au premier +notre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire pour l'exécution +d'icelles, tous actes requis & nécessaires, sans demander autre +permission, & nonobstant clameur de Haro, charte Normande & lettres à ce +contraires. Car tel est notre plaisir. Donné à Versailles le huitiéme +jour du mois d'Octobre, l'an de grace mil sept cens cinquante-un, & de +notre regne le trente-septiéme. Par le Roi en son Conseil. _Signé_ +SAISON. + +_Registré sur le Registre douze de la Chambre Royale des Libraires & +Imprimeurs de Paris, Nº. 688. fol. 547. conformément au Réglement de +1723. qui fait défense, art. 4. à toutes personnes de quelque qualité +qu'elles soient, autres que les Libraires & Imprimeurs, de vendre, +débiter & faire afficher aucuns Livres, pour en vendre en leurs noms, +soit qu'ils s'en disent les Auteurs ou autrement, & à la charge de +fournir à la susdite Chambre, huit exemplaires prescrits par l'article +08. du même Réglement. À Paris, ce 24. Décembre 1751._ LE GRAS, Syndic. + + + + +LETTRES +SUR L'ÉLECTRICITÉ +DE +M. BENJ. FRANKLIN +_de Philadelphie en Amérique_, + +À + +M. P. COLLINSON +_de la Société Royale de Londres_. + + + + +LETTRE I. + + +_29, Juillet 1750_. + +MONSIEUR, + +Comme vous nous avez engagés dans les Expériences électriques, en +envoyant à notre Société Littéraire un Tube avec les instructions +nécessaires pour s'en servir; & comme notre respectable Fondateur nous a +mis en état de porter ces Expériences à une plus grande perfection par +le magnifique présent qu'il nous a fait d'un Laboratoire électrique +complet, il est convenable que vous soyez l'un & l'autre informés de +tems en tems des progrès que nous faisons à cet égard. Ce fut dans cette +intention que j'écrivis, & que je vous envoyais mes premières réfléxions +sur ce sujet, desirant, puisque je n'ai point l'honneur d'être en +correspondance directe avec ce généreux Bienfaiteur de notre Société +littéraire, qu'elles pûssent lui être communiquées par votre entremise. +C'est dans cette même vûë que j'écris encore, & que je vous envoye ces +nouvelles observations. Si vous n'y trouvez rien d'intéressant (ce qui +est très-possible, attendu la multitude de sçavans en Europe qui sont +continuellement occupés aux mêmes recherches) elles vous prouveront du +moins que nous n'avons pas négligé les instrumens qui nous ont été mis +entre les mains, & que, s'ils ne nous ont pas servi à faire des +découvertes intéressantes, quelle qu'en puisse être la cause, ce n'est +pas manque de zêle ni d'application. + +Je suis, &c. B. FRANKLIN. + + +OPINIONS +ET +CONJECTURES + +_Sur les propriétés & sur les effets de la matière électrique qui +résultent des Expériences & observations faites à Philadelphie. 1749._ + +§. 1. La matière électrique est composée de particules extrèmement +subtiles, puisqu'elle peut traverser la matière commune, même les métaux +les plus denses, avec tant de facilité & de liberté qu'elle n'éprouve +aucune résistance sensible. + +2. Si quelqu'un doutoit que la matière électrique passât à travers la +substance des corps, mais seulement sur & le long de leur surface, +l'expérience de Leyde faite avec un grand vase de verre électrisé, dont +le coup seroit tiré à travers son propre corps suffiroit probablement +pour le convaincre. + +3. La matière électrique diffère de la matière commune en ce que les +parties de celle-ci s'attirent mutuellement, & que les parties de la +première se repoussent mutuellement; de-là vient la divergence apparante +dans un courant d'écoulemens électriques. + +4. Mais quoique les particules de matière électrique se repoussent l'une +l'autre, elles sont fortement attirées par toute autre matière[9]: ceci +doit s'entendre de celle qui en est susceptible. + +[Note 9: Voyez les ingénieux essais sur l'Électricité par M. Ellicot +dans les Transact. Phil.] + +5. De ces trois choses, sçavoir l'extrême subtilité de la matière +électrique, la mutuelle répulsion de ses parties, & la forte attraction +entr'elles & une autre matière, il en résulte cet effet, que quand une +quantité de matière électrique est appliquée à une masse de matière +commune d'une grosseur & d'une longueur sensibles, qui n'a pas déjà +acquis sa quantité, elle se répand aussitôt également dans la totalité. + +6. Ainsi la matière commune est une espèce d'éponge pour le fluide +électrique; une éponge ne recevroit pas l'eau, si les parties de l'eau +n'étoient plus petites que les pores de l'éponge: elle ne la recevroit +que bien lentement, s'il n'y avoit pas une attraction mutuelle entre ses +parties & celles de l'éponge: celle-ci s'en imbiberoit plus promptement, +si l'attraction réciproque entre les parties de l'eau n'y mettoit pas un +obstacle, puisqu'il doit y avoir quelque force employée pour les +séparer: enfin l'imbibition seroit très-rapide, si au lieu d'attraction +il y avoit entre les parties de l'eau une répulsion mutuelle qui +concourût avec l'attraction de l'éponge. C'est précisément là le cas où +se trouvent la matière électrique & la matière commune. + +7. Mais dans la matière commune il y a (généralement parlant) autant de +matière électrique qu'elle peut en contenir dans sa substance. Si l'on +en ajoûte davantage, le surplus reste sur la surface, & forme ce que +nous appellons une Atmosphère électrique, & l'on dit alors que le corps +est électrisé. + +8. On suppose que toute sorte de matière commune n'attire pas ni ne +retient pas la matière électrique avec une égale force & une égale +activité pour les raisons que nous donnerons dans la suite, & que les +corps appellés originairement électriques, comme le verre, &c. +l'attirent & la retiennent plus fortement, & en contiennent la plus +grande quantité. + +9. Nous sçavons que le fluide électrique est dans la matière commune, +parce que nous pouvons le pomper & l'en faire sortir par le moyen du +globe ou du tube: nous sçavons que la matière commune en a à peu près +autant qu'elle en peut contenir, parce que, quand nous en ajoûtons un +peu plus à une portion quelconque, cette quantité ajoûtée n'y entre +point, mais forme une atmosphère électrique: & nous sçavons que la +matière commune n'en a pas (généralement parlant) plus qu'elle n'en peut +contenir; autrement toutes ses parties détachées se repousseroient l'une +l'autre, comme elles font constamment, lorsqu'elles ont des atmosphères +électriques. + +10. Nous ne sommes pas encore instruits des usages avantageux attachés à +ce fluide électrique dans la création, quoique nous ne puissions douter +qu'il n'y en ait, & même de très-considérables; mais nous pouvons +apercevoir quelques pernicieuses conséquences, qui résulteroient d'une +plus grande proportion de ce fluide; car si ce globe où nous vivons, en +avoit autant à proportion que nous en pouvons donner à un globe de fer, +de bois, ou autre chose semblable, les particules de poussière, ou +d'autre matière légère, qui en sont détachées, non-seulement se +repousseroient l'une l'autre par la vertu de leurs atmosphères +électriques séparées, mais encore seroient repoussées de la terre & +seroient difficilement amenées à s'y réunir. Dès-là notre air seroit +continuellement & de plus en plus embarrassé de matières étrangéres, & +cesseroit d'être propre pour la respiration. Cette réfléxion nous +présente une nouvelle occasion d'adorer cette souveraine Sagesse qui a +fait toutes choses avec poids & mesure. + +11. Si l'on suppose une portion de matière commune entièrement dépourvûë +de matière électrique, & que l'on en approche une simple particule de +cette dernière, elle sera attirée, entrera dans le corps, & prendra +place dans le centre, ou à l'endroit dans lequel l'attraction est égale +de toutes parts; s'il y entre un plus grand nombre de particules +électriques, elles prennent leur place dans l'endroit où la balance est +égale entre l'attraction de la matière commune & leur propre répulsion +mutuelle. On suppose que ces particules forment des triangles dont les +côtés se raccourcissent à proportion que leur nombre augmente, jusqu'à +ce que la matière commune en ait tant attiré que tout son pouvoir de +comprimer les triangles par l'attraction, soit égal à tout leur pouvoir +de s'étendre elles-mêmes par la répulsion, & alors cette portion de +matière n'en recevra plus. + +12. Lorsqu'une partie de cette quantité naturelle de fluide électrique +est chassée d'une portion de matière commune, on suppose que les +triangles formés par le reste s'élargissent par la répulsion mutuelle +des parties jusqu'à ce qu'ils occupent cette portion en entier. + +13. Lorsque la quantité de fluide électrique qui a été enlevée à une +portion de matière commune, lui est renduë, elle y entre, les triangles +dilatés étant comprimés de nouveau, jusqu'à ce qu'il y ait place pour la +totalité. + +14. Pour expliquer ceci, prenez deux pommes ou deux boules de bois, ou +d'autre matière, chacune ayant sa quantité naturelle de fluide +électrique; suspendez-les au plat-fond par des fils de soye: appliquez +le fil d'archal d'une bouteille bien chargée que vous tiendrez à la +main, à l'une de ces boules A. (Fig. 1.) & elle recevra du fil d'archal +une quantité de fluide électrique, mais elle ne s'en imbibera point, en +étant déjà pleine. C'est pourquoi le fluide volera autour de sa surface, +& y formera une atmosphère électrique. Amenez A en contact avec B, & +elle lui communiquera la moitié du fluide électrique qu'elle a reçû; de +sorte que toutes deux auront une atmosphère électrique, & par conséquent +se repousseront l'une l'autre: supprimez ces atmosphères en touchant les +boules, & laissez-les dans leur état naturel, alors ayant attaché un +bâton de cire d'Espagne au milieu de la bouteille pour lui servir de +manche, appliquez-en le fil d'archal à A, & qu'en même-tems les parois +de cette bouteille touchent B; de cette sorte une quantité de fluide +électrique sera chassée de B, & poussée sur A, ainsi A aura un excès de +ce fluide électrique qui forme une atmosphère autour de lui, & B sera +privé éxactement de cette même quantité: maintenant ramenez les boules +en contact, & l'atmosphère électrique ne sera pas divisée entre A & B +dans deux plus petites atmosphères comme ci-devant, car B absorbera +toute l'atmosphère de A, & les deux boules se retrouveront dans leur +état naturel. + +15. La forme de l'atmosphère électrique est celle du corps qu'elle +environne. Cette forme peut être renduë visible dans un air calme, en +excitant une fumée de résine séche, que l'on versera dans une cuillier à +caffé sous le corps électrisé; elle sera attirée & s'étendra d'elle-même +également sur tous les côtés, couvrant & cachant le corps. Elle prend +cette forme, parce qu'elle est attirée de tous les côtés de la surface +du corps, quoiqu'elle ne puisse entrer dans sa substance qui est déjà +remplie; sans cette attraction, elle ne demeureroit pas autour du corps, +mais elle se dissiperoit en l'air. + +16. L'atmosphère des particules électriques qui environnent une sphère +électrisée, n'est pas plus disposée à l'abandonner, ni plus aisément +tirée d'un côté de la sphère que de l'autre, parce qu'elle est également +attirée de toutes parts. Mais ce cas n'est pas le même pour les corps +d'une autre figure. Dans un cube elle est plus facilement tirée des +angles que des surfaces planes, & ainsi des angles d'un corps de toute +autre figure, & toujours plus facilement de l'angle le plus aigu. Si +donc un corps figuré comme A B C D E dans la Fig. 2. est électrisé, ou à +une atmosphère qui lui soit communiquée; & si nous considérons chaque +côté comme une base sur laquelle les particules électriques reposent, & +par laquelle elles sont attirées, on peut voir en imaginant une ligne de +A en F, & une autre de F en G, que la portion d'atmosphère enfermée dans +F A E G, a la ligne A E pour base. De même la portion d'atmosphère +enfermée dans H A B I, a la ligne A B pour base, & pareillement la +portion enfermée dans K B C L, a B C pour appui, & de même sur l'autre +côté de la figure. Maintenant si vous tirez cette atmosphère avec +quelque corps poli & émoussé, & que vous l'approchiez du milieu du côté +A B, il faut venir fort près avant que la force de votre attracteur +excède la force ou le pouvoir, avec lequel ce côté maintient son +atmosphère: mais il y a une petite portion entre I B K, qui a moins de +surface pour s'y appuyer & en être attirée que les portions voisines, +tandis qu'il y a d'ailleurs une répulsion mutuelle entre ses particules +& les particules de ces portions; vous pouvez donc venir à bout de la +tirer avec plus de facilité, & à une plus grande distance. Entre F A H, +il y a une plus grande portion qui a encore une moindre surface pour s'y +appuyer & pour en être attirée; c'est pourquoi vous pouvez toujours +l'enlever plus facilement. Mais la plus grande facilité se rencontre +entre L C M, où la quantité est la plus abondante, & où la surface pour +l'attirer & la retenir est la plus petite. Lorsque vous avez enlevé une +de ces portions angulaires du fluide, une autre prend sa place, par un +effet de la fluidité naturelle & de la répulsion mutuelle dont nous +avons parlé ci devant; & ainsi l'atmosphère continuë de couler vers cet +angle comme un courant, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus. Les extrémités +de ces portions d'atmosphère sur ces parties angulaires sont +pareillement à une plus grande distance du corps électrisé, comme on le +peut voir, en jettant les yeux sur la figure. La pointe de l'atmosphère +de l'angle C étant beaucoup plus loin de C qu'aucune partie de +l'atmosphère sur les lignes C B, ou B A; & outre la distance qui résulte +de la nature de la figure, là où l'attraction est moindre, les +particules doivent naturellement s'étendre à une plus grande distance +par leur mutuelle répulsion. + +Sur ces principes fondamentaux nous supposons que les corps électrisés +déchargent leur atmosphère sur les corps non électrisés avec plus de +facilité & à une plus grande distance de leurs angles & de leurs pointes +que de leurs côtés unis. Les pointes la déchargent aussi dans l'air, +lorsque le corps a une trop grande atmosphère électrique, sans qu'il +soit besoin d'approcher quelque corps non-électrique, pour recevoir ce +qui est chassé; car l'air, quoiqu'originairement électrique, a toujours +plus ou moins d'eau, ou d'autres matières non-électriques mêlées avec +lui, lesquelles attirent & reçoivent ce qui est ainsi déchargé. + +17. Mais les pointes ont la propriété de _tirer_, aussi bien que de +_pousser_ le fluide électrique à de plus grandes distances que ne le +peuvent faire les corps émoussés; c'est-à-dire, que comme la partie +pointuë d'un corps électrisé déchargera l'atmosphère de ce corps, ou la +communiquera plus loin à un autre corps, de même la pointe d'un corps +non électrisé tirera l'atmosphère électrique d'un corps électrisé de +beaucoup-plus loin qu'une partie plus émoussée du même corps +non-électrisé ne le pourroit faire. Ainsi une épingle tenuë par la tête, +& présentée par la pointe à un corps électrisé, tirera son atmosphère à +un pied de distance; mais si la tête étoit présentée au lieu de la +pointe, le même effet n'en résulteroit pas. Pour concevoir ceci, nous +pouvons considérer que, si une personne debout sur le plancher, tiroit +l'atmosphère électrique d'un corps électrisé, une pince de fer & une +aiguille à tricoter émoussée tenuës alternativement dans la main, & +présentées à cette intention ne l'attireroient pas avec des forces +différentes, à proportion de leurs différentes masses. Car l'homme, & ce +qu'il tient dans la main, soit grand, soit petit, sont unis avec la +masse commune de la matière non-électrisée; & la force avec laquelle il +tire, est la même dans les deux cas, puisqu'elle consiste dans la +différente proportion d'électricité dans le corps électrisé & dans cette +masse commune. Mais la force avec laquelle le corps électrisé retient +son atmosphère en l'attirant, est proportionnée à la surface sur +laquelle les particules sont placées. Par éxemple, quatre pieds quarrés +de cette surface retiennent leur atmosphère avec quatre fois autant de +force qu'un pied quarré retient son atmosphère; & comme en arrachant les +crins de la queuë d'un cheval, un degré de force insuffisant pour en +arracher une poignée à la fois, suffiroit pour la dépouiller crin à +crin; de même un corps émoussé que l'on présente, ne sauroit tirer +plusieurs parties à la fois; mais un corps pointu, sans une plus grande +force, les enléve aisément partie par partie. + +18. Ces explications du pouvoir & de l'opération des pointes, +lorsqu'elles se présentèrent à moi pour la première fois, & tandis +qu'elles rouloient dans mon esprit, me parurent satisfaire à toutes les +difficultés; cependant depuis que je les ai mises par écrit & rapellées +à un examen plus sévère & plus réfléchi, j'avouë de bonne foi qu'il me +reste quelque doute à cet égard. Mais n'ayant rien de mieux pour le +présent à vous offrir à leur place, je ne les rejette pas absolument; +car une mauvaise solution que l'on lit, & dont on découvre les défauts, +donne souvent occasion à un Lecteur ingénieux d'en trouver une plus +parfaite. + +19. Le plus important pour nous n'est pas de sçavoir de quelle manière +la nature exécute ses loix; il nous suffit de connoître les loix +elles-mêmes. C'est un avantage réel de sçavoir qu'une porcelaine +abandonnée en l'air sans être soutenuë, tombera & se brisera +immanquablement; mais de sçavoir _comment_ elle tombe & _pourquoi_ elle +se brise c'est une matière de pure spéculation. Ces connoissances sont +agréables à la vérité, mais sans elles nous pouvons garantir notre +porcelaine. + +20. Ainsi dans le cas présent il pouroit être de quelque usage pour le +genre humain de connoître le pouvoir des pointes, quoique nous ne +fussions jamais en état d'en donner une explication précise. Les +expériences suivantes montrent ce pouvoir. J'ai un premier conducteur +fort large, composé de plusieurs feüilles minces de carton, ajusté en +forme de tube d'environ dix pieds de longueur & d'un pied de diamètre. +Il est couvert de papier d'Hollande relevé en bosse & presque tout doré. + +Cette large surface métallique soutient une atmosphère électrique +beaucoup plus grande que n'en soutiendroit une verge de fer cinquante +fois plus pesante. Il est suspendu par des fils de soye; & lorsqu'il est +chargé, il frappe à environ deux pouces de distance, un coup assez fort +pour causer de la douleur aux articulations du doigt. Qu'un homme sur le +plancher présente la pointe d'une aiguille à 12. pouces ou plus de +distance; tandis que l'aiguille est ainsi présentée, le conducteur ne +sauroit être chargé, la pointe tirant le feu aussi promptement qu'il est +poussé par le globe électrique: chargez-le, & présentez alors la pointe +à la même distance, & il sera déchargé en un instant. Dans l'obscurité +vous pouvez voir une lumiére sur la pointe, lorsqu'on fait l'expérience, +& si la personne qui tient la pointe est sur un gâteau de cire, elle +sera électrisée en recevant le feu à cette distance. Essayez de tirer de +l'électricité avec un corps émoussé, tel qu'un morceau de fer arondi & +poli à l'extrémité (je me sers du poinçon d'un Orfévre, de l'épaisseur +d'un pouce) il faut que vous l'approchiez à la distance de trois pouces, +avant de pouvoir faire l'opération, & elle se fait alors avec un coup & +un craquement. Comme le tube de carton pend librement sur des fils de +soye, lorsque vous en approchez le morceau de fer, il s'avance +pareillement vers ce morceau de fer, étant attiré pendant tout le tems +qu'il est chargé; mais si au même instant la pointe est présentée comme +auparavant, il se retire, parce qu'il est déchargé par la pointe. + +«On ne doit pas prendre à la rigueur tout ce que M. Franklin dit ici du +pouvoir & de l'effet des pointes, comme l'ont observé plusieurs de ses +Critiques; mais aussi il s'en faut beaucoup qu'on doive tirer de leurs +observations toutes les conséquences qu'ils prétendent en résulter. L'un +accorde un avantage considérable aux corps pointus sur ceux qui sont +arondis ou émoussés, soit pour pousser, soit pour tirer la matière +électrique; & veut que la première observation de cet effet soit +attribuée à un Européen, comme si notre auteur cherchoit à s'en emparer +lui-seul; un autre pour avoir remarqué qu'une pointe d'aiguille +présentée à un pied de distance d'un conducteur n'empêche pas qu'on n'en +tire quelques étincelles, s'imagine avoir fait une des plus importantes +découvertes: que le pouvoir des pointes est une chimère, & que toute la +Théorie du Tonnerre est détruite par cette seule observation; d'autres +enfin se laissant emporter au gré de leur imagination, vont s'égarer +dans des sistêmes dont l'obscurité fait le seul mérite. Mais il n'est +pas encore tems de parler de ces différens sentimens; le détail en +trouvera mieux sa place dans la suite de cet ouvrage.» + + + + +LETTRE II. +DE B. FRANKLIN, +Écuyer _de Philadelphie_, + +À C. C. Écuyer à la nouvelle York. 1751. +MONSIEUR, + + +Je fais aux principales questions contenuës dans votre lettre du 28. du +courant, une réponse telle que l'embarras de mes affaires présentes me +le permet, & je vous demande la permission de vous renvoyer à la +dernière piéce du recueil imprimé de mes écrits, pour vous expliquer +plus amplement la différence entre ce qui est apellé _électrique par +soi_ & _non électrique_. Quand vous aurez eu le tems de lire & +d'examiner ces écrits, je tâcherai de faire quelques-unes des nouvelles +expériences que vous proposez, & que vous croyez plus capables de nous +éclairer & de nous satisfaire l'un & l'autre sur ce sujet. Je vous serai +toujours fort obligé de me communiquer les remarques, objections, &c. +qui peuvent se présenter à vous. + +Je suis avec un sincère respect, Votre très-humble & très-obligé +serviteur, + +B. FRANKLIN. + + +QUESTIONS +ET +RÉPONSES; + +_Auxquelles on renvoye dans la Lettre précédente._ + +1e. _Question_. En quoi consiste la différence entre un corps électrique +& un corps non-électrique? + +§ 21. _Réponse_. Les termes _électrique par soi_ & _non-électrique_ +furent d'abord employés pour distinguer les corps dans la fausse +supposition que les seuls corps apellés électriques par soi, contenoient +dans leur substance la matiére électrique qui pouvoit être excitée par +le frottement, être produite & en être tirée, & communiquée à ceux que +l'on apelloit _non-électriques_, que l'on supposoit dépourvûs de cette +matière; car le verre, &c. étant frotté, donnoit des signes qu'il +contenoit de cette matière en piquant le doigt, en attirant & +repoussant, &c. & qu'il pouvoit communiquer cette vertu aux métaux & à +l'eau. + +On découvrit dans la suite que le frottement du verre ne produisoit pas +la matière électrique, à moins que l'on ne conservât une communication +entre le corps frottant & le plancher; & les expériences suivantes +prouvèrent que la matière électrique étoit réellement tirée de ces +corps, que l'on avoit cru d'abord n'en contenir aucune: alors on douta +que le verre & les autres corps apellés électriques par soi, eussent +réellement en eux-mêmes quelque matière électrique; puisque, selon les +apparences, ils n'en fournissoient aucune autre que celle qu'ils +tiroient d'abord de ces corps qui avoient été appellés non électriques; +mais quelques-unes de mes expériences prouvent que le verre en contient +une grande quantité; & je soupçonne à présent qu'elle est répanduë assez +également dans toute la matière du globe terrestre. + +Dès-lors on peut abandonner, comme impropres, les termes _électrique par +soi_, & _non-électrique_; & puisque la seule différence est que quelques +corps conduisent la matière électrique, & que les autres ne la +conduisent pas, on peut mettre en leur place les termes _conducteurs_ & +_non-conducteurs_. + +Si quelque partie de matière électrique est appliquée à un morceau de +matière conductrice, elle le pénètre, coule au travers, ou se répand +également sur sa surface; si elle est appliquée à un morceau de matière +non conductrice, elle ne fera ni l'un ni l'autre. Il n'y a de +conducteurs parfaits de la matière électrique, que les métaux & l'eau; +les autres corps ne le sont qu'à proportion qu'il entre dans leur +composition du mêlange de ceux-ci; s'il n'y en a pas plus ou moins, ils +ne seront point du tout conducteurs.[10] Ceci, soit dit en passant, +montre entre les métaux & l'eau un nouveau rapport que l'on ignoroit +jusqu'à présent. + +[Note 10: Cette proposition a été trouvée depuis trop générale: M. +Wilson ayant découvert que la cire fonduë & la résine sont aussi +conducteurs. On pourroit y ajoûter beaucoup d'autres exemples +semblables, comme celui de l'eau qui est un des plus excellens +conducteurs d'électricité tant qu'elle conserve sa fluidité, & qui cesse +de l'être, dès qu'elle la perd.] + +Je vais tâcher d'éclaircir cela par une comparaison, qui cependant n'en +peut donner qu'une foible analogie. La matière électrique passe au +travers des conducteurs, comme l'eau passe au travers d'une pierre +poreuse, ou se répand sur leur surface, comme l'eau se répand sur une +pierre moüillée; mais quand cette matière est appliquée à des corps non +conducteurs, c'est comme l'eau qui dégoutte sur une pierre grasse; elle +ne la pénétre point, ne passe point à travers, ne s'étend point sur sa +surface; mais elle reste par gouttes sur les endroits où elle tombe. +Voyez à cet égard ma dernière piéce imprimée. + +2e. _Question_. Quels sont les effets de l'air dans les expériences +électriques? + +22. _Réponse_. Voici tous ceux que j'ai remarqués jusqu'à présent; l'air +humide reçoit & conduit la matière électrique à proportion de son +humidité; l'air parfaitement sec ne le fait point du tout; l'air doit +donc être mis dans la classe des non-conducteurs. L'air sec aide à fixer +l'atmosphère électrique autour du corps qu'elle environne, & en empêche +la dissipation; car dans le vuide elle se dissipe aisément, & les +pointes agissent plus fortement; c'est-à-dire, elles poussent ou +attirent la matière électrique plus librement & à de plus grandes +distances; en sorte que l'air survenant met quelque sorte d'obstacle à +ce qu'elle passe d'un corps à un autre. Une bouteille électrique bien +propre garnie de son fil-d'archal, remplie d'air au lieu d'eau, ne se +chargera, & ne donnera pas plus de choc que si elle étoit remplie de +verre pulvérisé; mais étant vuide d'air, elle produit autant d'effet que +si elle étoit remplie d'eau. Cependant une atmosphère électrique & l'air +ne semblent pas s'exclure l'un l'autre, car nous respirons librement +dans une pareille atmosphère, & l'air sec passeroit au travers de cet +atmosphère, sans la déplacer ni la disperser. Je doute que le vent +Nord-ouest, le plus sec & le plus fort, pût la dissiper. + +23. J'électrisai une fois une grosse boule de liége suspenduë au bout +d'un fil de soye, long de trois pieds, dont je tenois l'autre bout dans +mes doigts: je la fis tourner cent fois en rond comme une fronde, le +plus rapidement qu'il me fut possible: elle n'en conserva pas moins son +atmosphère électrique, quoiqu'elle eût nécessairement traversé 800. +verges[11] d'air, en supposant que dans la rotation mon bras augmentoit +d'un pied le demi-diamètre du cercle. + +[Note 11: Environ 400. toises.] + +Par l'air parfaitement sec, j'entens le plus sec, que nous puissions +avoir; car peut-être n'en avons-nous jamais qui soit parfaitement purgé +d'humidité. Une atmosphère électrique formée autour d'un gros +fil-d'archal introduit dans une grosse bouteille pleine d'air, n'en fait +pas sortir la moindre partie de cet air; & si on détruit cette +atmosphère, aucun air ne s'y précipite, comme je l'ai découvert par une +expérience très-curieuse, faite avec soin; d'où nous avons conclu que +l'élasticité de l'air n'en est point du tout affectée. + + + + +LETTRE III. + + +18. _Juillet_ 1747. + +MONSIEUR, + +La peine indispensable de copier de longues lettres, qui peut-être, +lorsqu'elles vous sont renduës, ne contiennent rien de nouveau ou +d'intéressant pour vous (tant est rapide le progrès que l'on a fait en +Europe dans l'Électricité) me décourage presque de vous en écrire +davantage sur ce sujet. Je ne puis cependant me dispenser de vous +communiquer encore quelques observations sur la merveilleuse bouteille +de M. de Muschenbroek. + +§. 24. Le corps non-électrique contenu dans la bouteille, étant +électrisé, diffère du corps non-électrique électrisé hors de la +bouteille, en ce que le feu électrique du dernier est accumulé à _sa +surface_, & forme librement à l'entour une atmosphère électrique d'une +étenduë considérable; au lieu que le feu électrique est comprimé dans la +substance du premier que le verre borne de toutes parts. [12] + +[Note 12: Nous avons découvert depuis que le feu de la bouteille n'est +pas contenu dans le corps non-électrique, mais dans _le verre_.] + +25. En même-tems que le fil-d'archal & le dedans de la bouteille, &c. +sont électrisés _positivement_ ou _plus_, le dehors de la bouteille est +électrisé _négativement_ ou _moins_ dans une éxacte proportion; +c'est-à-dire, que telle que soit la quantité de feu électrique qui passe +dans l'intérieur, il en sort de l'extérieur une égale quantité. Pour +concevoir ceci, supposez que la quantité commune d'électricité dans +chaque surface de la bouteille, avant le commencement de l'opération +soit égale à 20; supposez encore qu'à chaque coups de tube, ou à chaque +tour du globe il y entre une quantité égale à 1; alors après le premier +coup la quantité contenuë dans le fil-d'archal & le dedans de la +bouteille sera 21, dans le dehors elle ne sera plus que 19: après le +second la partie intérieure aura 22, l'extérieure 18: & ainsi après le +le vingtième coup, la partie intérieure aura une quantité de feu +électrique égale à 40; celle de la partie extérieure sera égale à zero, +& l'opération finit là, car il n'en peut plus être poussé dans la partie +intérieure, lorsqu'il n'en peut plus être tiré de la partie extérieure. +Si vous essayez d'en introduire davantage il est rejetté par le +fil-d'archal, ou casse la bouteille avec un craquement sensible. + +26. L'équilibre ne sauroit être rétabli dans la bouteille par la +communication _intime_ ou le contact des parties, mais seulement par une +communication formée au dehors de la bouteille entre l'intérieur & +l'extérieur, par le moyen de quelque corps conducteur qui les touche +tous deux, soit en même-tems, auquel cas l'équilibre est rétabli avec +une violence & une rapidité inexprimables; soit alternativement, auquel +cas il est rétabli par dégrés. + +27. Comme il ne peut plus être poussé de feu électrique au dedans de la +bouteille, lorsque tout celui du dehors est épuisé; de même dans une +bouteille non encore électrisée, on ne sauroit en pousser dans le +dedans, lorsqu'il n'en peut sortir du dehors: ce qui arrive ou quand le +fond est trop épais, ou quand la bouteille est placée sur un corps +originairement électrique. Et réciproquement lorsque la bouteille est +électrisée, on ne peut tirer de son intérieur, qu'une assez petite +quantité de feu électrique, en touchant le fil-d'archal, à moins qu'une +quantité égale ne puisse en même-tems être renduë à l'extérieur. Ainsi +posez une bouteille électrisée sur un verre net, ou sur de la cire +séche, & vous aurez beau toucher le fil-d'archal, vous n'en pourrez +tirer d'étincelle. Posez-la sur un corps non électrique, touchez le +fil-d'archal, & le feu en sortira en très-peu de tems; mais il sortira +beaucoup-plus vîte encore, si vous formez une communication directe, +comme il a été dit ci-dessus, tant ces deux états d'électricité le +_plus_ & _le moins_ sont merveilleusement combinés, & balancés dans +cette bouteille miraculeuse; ils sont disposés & proportionnés entr'eux +d'une manière qui surpasse mon intelligence. La bouteille électrisée est +en sens contraire comme le récipient de la machine pneumatique, dont on +a vuidé l'air: si l'on ouvroit le robinet l'équilibre seroit rétabli +dans un instant au dedans & au dehors du récipient; mais ici, nous avons +une bouteille qui contient en même-tems un _plein_ de feu électrique, & +un _vuide_ de ce même feu; & quoique le passage de l'un à l'autre +paroisse libre, que le plein presse violemment pour se dilater, & que le +vuide affamé semble attirer avec une égale violence pour se remplir, +_l'équilibre_ ne peut cependant être rétabli entr'eux que par le moyen +d'une communication au dehors de la bouteille. + +L'ébranlement des nerfs, ou plutôt la convulsion est occasionnée par le +passage subit du feu à travers le corps qui le transmet du dedans au +dehors de la bouteille: le feu prend la voye la plus courte, comme M. +_Watson_ l'a judicieusement observé; mais il ne paroît par aucune +expérience, qu'afin qu'une personne reçoive le coup, la communication +avec le plancher lui soit nécessaire. Car celui qui tient la bouteille +d'une main, & qui touche de l'autre le fil-d'archal, sera également +frappé, quoique ses souliers soient secs, ou même qu'il soit sur un +gâteau de cire, comme dans toute autre circonstance. Pour ce qui est de +l'attouchement du fil-d'archal ou du canon du fusil (car cela revient au +même) le feu ne passe point du doigt qui touche au fil-d'archal, comme +on le suppose, mais du fil-d'archal au doigt; de là traversant le corps, +il passe à l'autre main, & ainsi jusqu'à l'extérieur de la bouteille. + + +EXPÉRIENCES + +_Qui confirment ce qui vient d'être avancé._ + + +EXPÉRIENCE I. + +Placez une fiole électrisée sur de la cire; tenez à la main une petite +boule de liége suspenduë par un fil de soye séche: approchez-la du +fil-d'archal, elle sera d'abord attirée & ensuite repoussée. Lorsqu'elle +est dans cet état de répulsion, baissez la main, afin que la boule se +trouve vis-à-vis le fond de la bouteille; elle sera promptement & +fortement attirée jusqu'à ce qu'elle ait communiqué son feu. + +Si la bouteille avoit repris, comme son fil-d'archal, une atmosphère +électrique, le liége électrisé seroit également repoussé par l'une comme +par l'autre. + +«Quand on tient dans sa main une bouteille bien électrisée, on aperçoit +sur tout dans l'obscurité une aigrette lumineuse au haut du crochet, & +on entend le sifflement de la matière électrique qui s'échape dans l'air +par cette voye. Si dans cet état l'on pose la bouteille sur un support +électrique de verre, de résine, &c. l'aigrette disparoît & le sifflement +cesse. Cette observation suffiroit seule pour prouver que la bouteille +doit se décharger plus lentement quand elle est sur un support +électrique, que quand elle est sur un non-électrique. Un célebre +Physicien a cependant cru remarquer le contraire; & c'est sur sa parole +que le critique de M. Fr. sans s'être assûré par lui-même de la vérité +du fait, lui adresse cette question[13]: _Pourquoi dans vos expériences +la posez-vous toujours_ (cette bouteille) _sur de la cire ou sur du +verre? Ne savez-vous pas_, continue-t-il, _qu'étant ainsi placée sur un +corps originairement électrique, elle perd promptement sa vertu?_ + +[Note 13: Lettre sur l'Electr. pag. 99.] + +»Voici les précautions que j'ai prises pour faire cette expérience. + +1º. J'ai choisi deux bouteilles les plus égales qu'il m'a été possible +de trouver en matière, en forme, en dimensions, en poids & en capacité: +2º. Les tenant toutes deux à la main, je les ai électrisées également & +en même tems au même conducteur; & pour m'assûrer qu'elles étoient +également chargées, j'ai fait toucher le crochet de l'une à celui de +l'autre: 3º. Je les ai ensuite posées en même-tems l'une sur un plateau +de verre, l'autre sur un plateau de bois à peu près égal, placés sur une +table l'un à un bout, & l'autre à l'autre, au milieu d'une chambre. 4º. +Après les avoir laissées en cet état pendant plusieurs heures, j'ai fait +l'expérience de Leyde avec chacune de ces deux bouteilles, & j'ai trouvé +que la commotion donnée par la bouteille posée sur le support +électrique, étoit la plus forte. + +»Après avoir recommencé plusieurs fois la même expérience, tantôt de la +même façon, & tantôt en changeant les bouteilles de place, j'ai toujours +eu le même succès. On doit en conclure que notre Critique n'a pas raison +d'éxiger de M. Fr. que la bouteille électrisée soit placée sur un +support non électrique pour faire la première expérience. + +»Objecter que _si l'on veut de bonne foi savoir & montrer l'état naturel +& véritable de la surface extérieure ou du bas de la bouteille, il ne +faut la poser ni sur de la cire ni sur du verre, puisque cela-seul peut +faire changer d'état à l'une des deux surfaces, & qu'il convient de la +laisser dans toutes les circonstances où elle étoit lorsqu'on la +chargeoit d'électricité, &c._ c'est faire connoître qu'on n'entend pas +ce dont il s'agit, ou tout au moins que l'on perd son point de vûe; +c'est oublier que la bouteille électrisée est dans un état tout opposé à +celui de la bouteille qu'on électrise. Celle-ci reçoit sur une de ses +surfaces, & perd d'autant sur l'autre; ce qui se passe en celle-là est +précisément le contraire, & encore quelque chose de plus, si la +bouteille est soutenuë sur un support électrique. M. Fr. a donc raison +de la mettre dans la situation la plus favorable à ses vuës, lorsqu'il +veut éprouver la force, l'effet, la différence & la manière d'être de +chacune de ses surfaces. L'on sent bien que s'il traitoit la bouteille +électrisée comme on veut le lui enseigner, il trouveroit en pure perte & +la force & l'effet d'une de ses surfaces. Ingénieux comme l'est cet +illustre Américain, consommé dans les recherches électriques, où il a +fait lui-seul plus de progrès que tous les autres physiciens ensemble, +pouvons-nous douter qu'il n'ait tenté des moyens aussi simples que ceux +qu'on veut lui apprendre?» + + +EXPÉRIENCE II. + +Fig. 3. D'un fil-d'archal courbé (_a_) & affermi sur une table, faites +pendre un fil de lin (_b_) à ls distance d'un demi-pouce du ventre de la +fiole (_c_) électrisée & posée sur de la cire: touchez avec le doigt le +fil-d'archal de la fiole à plusieurs reprises; & à chaque attouchement +vous verrez le fil aussitôt attiré par la bouteille. (Cette expérience +réussit encore mieux avec un vinaigrier, ou tel autre vase bombé qu'on +voudra.) Dès que vous tirez du feu de la partie intérieure en touchant +le fil-d'archal, la partie extérieure de la bouteille en attire une +égale quantité par le fil. + + +EXPÉRIENCE III. + +Fig. 4. Faites tenir un fil-d'archal dans le plomb dont le bas de la +bouteille est armé (_d_), de sorte qu'en faisant un coude pour se +relever perpendiculairement, l'anneau qui le termine se trouve de niveau +avec le haut ou l'anneau du fil-d'archal qui entre dans le liége (_e_) à +trois ou quatre pouces de distance. Alors électrisez la bouteille & +posez-la sur de la cire. Si un morceau de liége suspendu par un fil de +soye tombe entre les deux fils-d'archal, il jouëra continuellement de +l'un à l'autre jusqu'à ce que la bouteille ne soit plus électrisée: la +raison en est qu'il charrie & apporte le feu du dedans au dehors de la +bouteille jusqu'à ce que l'équilibre soit rétabli. + +«Les objections que l'on fait contre cette troisiéme expérience, ou +plutôt les faits que l'on oppose aux conséquences qui en résultent, +doivent être partagés en deux classes. Je vais répondre à ceux de la +premiere, & ceux de la seconde trouveront place ailleurs; notre auteur +ayant examiné à fond la différence que l'on a remarquée entre un corps +électrisé par un globe de verre, & un autre électrisé par un globe de +soufre.[14]. + +[Note 14: Voyez vers la fin les Lettres 7, 8 & 9.] + +»Comment notre critique, si clairvoyant d'ailleurs, a-t-il pû +méconnoître l'effet des pointes dans l'expérience qu'il propose pour +objection, pag. 102 & 103? Il avoit déjà déclaré dans la page précédente +qu'il préféroit une petite feuille de métal aux boulettes de liége dont +s'est servi M. Franklin: il s'en sert encore ici pour prouver que la +surface extérieure de la bouteille électrisée n'attire pas ce que sa +surface intérieure a repoussé, sans faire attention qu'en vertu du +pouvoir des pointes, cette feuille métallique est dépouillée de son +atmosphère électrique avant de pouvoir être attirée; je dis plus, c'est +qu'elle est alors dans un état d'électricité négative, aussi bien que +l'extérieur de la bouteille, & c'est pour cela qu'elle est repoussée. Il +ne lui arrive en cet endroit que ce qui lui est arrivé auprès du +fil-d'archal plongé dans la bouteille. La feuille du métal s'y est +souvent électrisée sans toucher le crochet, de même elle se +_désélectrise_ sans toucher le ventre; après quoi elle en est repoussée; +car c'est une vérité reconnue que les corps électrisés négativement se +repoussent de même que ceux qui le sont positivement. Que notre critique +substituë à sa feuille de métal ou une petite boule de liége, à +l'imitation de notre auteur, ou une balle de métal,[15] comme je l'ai +souvent éprouvé, je lui serai garant d'un succès aussi complet que celui +qu'il entreprend de contester. + +[Note 15: On peut en avoir d'aussi légéres que du liége.] + +»Quant à l'expérience que l'on nous oppose, pag. 104. & suivantes, le R. +P. Beccaria m'a dispensé de me mettre en frais pour y répondre. _Voy. +son Liv. I. de l'Électricité Artificielle, chap. II._» + + +EXPÉRIENCE IV. + +Fig. 5. Placez une fiole électrisée sur de la cire: prenez un +fil-d'archal (_g_) qui ait la forme d'un C: que ses extrémités, +lorsqu'il est bandé, soient tellement éloignées, que la supérieure +puisse toucher le fil-d'archal de la bouteille, tandis que l'inférieure +en touche le ventre. Attachez-en la partie extérieure sur un bâton de +cire d'Espagne (_h_), qui servira comme de manche: appliquez d'abord son +extrémité inférieure au fond extérieur de la bouteille, & approchez par +dégrés son extrémité supérieure du fil-d'archal qui est dans le liége, +vous y verrez les étincelles se suivre successivement jusqu'à ce que +l'équilibre soit rétabli; touchez d'abord le haut, & en approchant +l'autre extrémité du fond, vous aurez un courant de feu continuel du +dedans au dehors de la bouteille: touchez le haut & le bas en même tems, +& l'équilibre sera bientôt rétabli, le fil-d'archal courbé formant la +communication de l'intérieur à l'extérieur. + +»Il est raisonnable en général de faire des questions pour s'instruire +de ce que l'on n'entend pas; mais il ne l'est guères de les accompagner +d'objections; c'est déclarer d'avance que l'on est déterminé à +contredire. Que notre critique demande à Mr. Franklin ce qu'il prétend +prouver par sa quatriéme expérience; à la bonne heure; mais qu'il ajoute +tout de suite: _Ne sçait-on pas qu'on fait cesser l'électricité d'un +corps quand on en tire des étincelles? Ce que vous faites ici sur la +bouteille de Leyde, vous l'éprouverez de même sur une barre de fer,..... +Faudroit-il dire aussi que vous lui rendez par un côté le feu que vous +lui ôtez par l'autre?_ C'est faire connoître qu'il n'entend pas l'état +de la question; l'état d'une bouteille électrisée, & celui d'une barre +de fer aussi électrisée, ne peuvent guères se comparer tant il se trouve +de différence de l'un à l'autre: différence dans la charge, différence +dans la situation, différence dans la décharge, différence dans l'effet; +pour l'expliquer il faudroit un trop long détail, qui se trouvera +d'ailleurs dans toute la suite de ce livre. Revenons à l'expérience dont +il est question. + +»Il est certain qu'en touchant successivement avec le fil de fer préparé +comme il est expliqué, le fil-d'archal & le bas de la bouteille +électrisée, l'on transporte le feu du dedans au dehors; quoiqu'en dise +la critique, l'on rend peu à peu à la surface extérieure ce qu'on ôte à +l'intérieure, ce que celle-ci a de trop, & ce qui manque à celle-là, +jusqu'à ce qu'elles soient remises chacune dans leur état naturel. Il y +a même un moyen de rendre ces effets si sensibles qu'on ne puisse plus +les contester; il ne s'agit que de faire l'expérience suivante: tenez +près du ventre de la bouteille une balle de liége suspenduë à un fil de +soye; quand vous toucherez le fil-d'archal de la bouteille avec le fil +de fer, le liége s'approchera de la bouteille; quant après cela vous +toucherez le bas de la bouteille, si vous êtes dans l'obscurité, vous +appercevrez au haut du crochet l'aigrette qui paroîtra & disparoîtra à +chaque attouchement ainsi répété. Si on applique en même tems les deux +bouts du fil de fer, l'un au fil-d'archal de la bouteille, & l'autre au +bas de la même bouteille, l'équilibre sera dans l'instant rétabli entre +les deux surfaces, comme l'a judicieusement avancé notre Américain.» + + +EXPÉRIENCE V. + +Fig. 6. Entourez une bouteille (_i_) d'une bande de plomb laminé ou même +de papier, à quelque distance au-dessus du fond: de cette bande +circulaire faites monter un fil-d'archal jusqu'à ce qu'il touche le +fil-d'archal du bouchon de liége (_k_). Il n'est pas possible +d'électriser un bouteille disposée de la sorte: l'équilibre n'est jamais +détruit; car tandis que la communication entre les parties intérieure & +extérieure de la bouteille est continuée par le fil-d'archal du dehors, +le feu ne fait que circuler, & ce qui sort du bas est constamment +remplacé par le haut; il suit de là qu'on ne sçauroit électriser une +bouteille qui est sale ou humide en dehors, surtout si cette humidité +monte jusqu'au liége ou au fil-d'archal. + +»À prendre les choses à la rigueur, Mr. L. N. a raison de dire, contre +l'assurance de Mr. Franklin, qu'il n'est pas impossible de charger une +bouteille préparée comme on vient de l'expliquer; j'en avois fait +l'expérience de diverses manières long-tems avant d'avoir vû les lettres +de l'académicien; je l'avois même poussée plus loin, puisque j'étois +venu à bout de charger & de décharger la bouteille par parties, +c'est-à-dire à plusieurs reprises, il ne s'agit pour cela que d'avoir +une fiole fort allongée, de l'entourer de plusieurs bandes ou ceintures +de métal parallèles, & assez éloignées pour que l'étincelle électrique +ne puisse sauter de l'une à l'autre, & de ne pas forcer en +l'électrisant. L'expérience qu'on nous oppose revient au même, elle +réussit quand la main qui soutient la bouteille ne touche pas à la +ceinture métallique, & qu'on ne force pas l'électrisation au point que +le feu puisse franchir l'espace vuide qui se trouve entr'elles, elle ne +réussiroit pas autrement. + +»Quoi qu'il en soit, je ne trouve pas que le succès de cette expérience +prouve beaucoup contre la proposition de Mr. Franklin: il n'en reste pas +moins vrai que la bouteille ne se chargera point tant qu'il y aura une +communication exactement établie entre son intérieur & sa doublure +extérieure. Il faut toujours regarder la main qui lui est appliquée, +comme faisant partie de cette doublure; si elle est assez écartée de la +ceinture métallique pour que le feu ne puisse passer de l'une à l'autre, +la bouteille pourra se charger foiblement; mais ce ne sera jamais mais +que dans la partie qui est couverte par la main, & point du tout dans la +partie qui est couverte par la bande de métal.» + + +EXPÉRIENCE VI. + +Placez un homme sur un gâteau de cire, & donnez-lui à toucher le +fil-d'archal de la fiole électrisée, que vous tiendrez à la main +demeurant debout sur le plancher; à chaque fois qu'il le touchera, il +sera électrisé de _plus_ en _plus_, & quiconque sera sur le plancher +pourra tirer de lui une étincelle. Le feu dans cette expérience passe du +fil-d'archal dans son corps, & passe en même tems de votre main dans la +partie extérieure de la bouteille. + + +EXPÉRIENCE VII. + +Donnez-lui à tenir la fiole électrisée, & touchez le fil-d'archal; à +chaque fois que vous le toucherez, il sera électrisé de _moins_ en +_moins_, & pourra tirer une étincelle de chacun de ceux qui sont sur le +plancher. Ici le feu passe du fil-d'archal dans vous, & de lui dans la +partie extérieure de la bouteille. + + +EXPÉRIENCE VIII. + +Couchez deux livres sur deux verres dos à dos, à la distance de deux ou +trois pouces; mettez sur l'un la fiole électrisée, & touchez le +fil-d'archal, ce livre sera électrisé _négativement_; le feu électrique +en étant tiré par le fond de la bouteille, ôtez la bouteille, & la tenez +à la main, touchez l'autre livre avec le fil-d'archal, ce livre sera +électrisé positivement: le feu passant du fil-d'archal dans le livre, & +votre main en refournissant en même tems à la bouteille; une petite +boule de liége suspendue à un fil de soye jouëra entre ces deux livres +jusqu'à ce que l'équilibre soit rétabli. + + +EXPÉRIENCE IX. + +Lorsqu'un corps est électrisé _positivement_, il repousse une plume, ou +une petite boule de liége électrisée; lorsqu'il est électrisé +_négativement_, ou qu'il est dans l'état commun, il les attire, mais +plus fortement lorsqu'il est électrisé _négativement_ que lorsqu'il est +dans l'état commun, la différence étant plus grande. + + +EXPÉRIENCE X. + +Quoique, comme dans l'expérience VI. un homme debout sur de la cire +puisse être électrisé nombre de fois, en touchant à plusieurs reprises +le fil-d'archal de la bouteille électrisée que tient quelqu'un aussi +debout sur le plancher, parce qu'il reçoit à chaque fois le feu du +fil-d'archal; cependant en la tenant lui-même dans sa main, & touchant +le fil-d'archal, quoiqu'il tire une forte étincelle, & qu'il soit +violemment frappé, il ne reste point en lui d'électricité, le feu le +traverse seulement en passant de la partie intérieure à la partie +extérieure de la bouteille. Observez, avant le coup, de le faire toucher +par quelqu'un qui soit debout sur le plancher, afin de rétablir +l'équilibre dans son corps; car en empoignant le bas de la bouteille, il +devient quelquefois un peu électrisé _négativement_, ce qui continuë +après le coup, de même qu'il conserveroit l'électricité _positive_, qui +pourroit lui avoir été communiquée avant le coup; car le rétablissement +de l'équilibre dans la bouteille n'affecte point du tout l'électricité +dans l'homme que le feu traverse; cette électricité n'est ni augmentée +ni diminuée. + + +EXPÉRIENCE XI. + +Voici une jolie expérience qui rend extrêmement sensible le passage du +feu électrique de la partie intérieure à la partie extérieure de la +bouteille, pour rétablir l'équilibre. Prenez un livre dont la couverture +soit ornée de filets d'or: courbez un fil-d'archal de 8 ou 10 pouces de +long dans la forme (_m_), fig. 7. glissez-le & l'affermissez à +l'extrémité de la couverture du livre sur le filet d'or, de sorte que le +coude de ce fil-d'archal puisse presser sur une extrémité du filet d'or, +l'anneau étant en haut, mais directement au-dessus de l'autre extrémité +du livre: couchez ce livre sur un verre ou sur de la cire, & posez la +bouteille électrisée sur l'autre extrémité des filets d'or: alors +courbez le fil-d'archal élastique, en le pressant avec un bâton de cire; +jusqu'à ce que son anneau soit proche de l'anneau du fil-d'archal de la +bouteille; à l'instant vous appercevez une forte étincelle & un coup, & +tout le filet d'or qui complette la communication entre l'intérieur & +l'extérieur de la bouteille, paroît une flamme vive comme un éclair +très-brillant. L'expérience réussira d'autant mieux que le contact sera +plus immédiat entre le coude du fil-d'archal & l'or à une extrémité du +filet, & entre le fond extérieur de la bouteille & l'or à l'autre +extrémité. Il faut faire cette expérience dans une chambre obscure. Si +vous voulez que tout le contour des filets d'or sur la couverture +paroisse en feu tout à la fois, faites en sorte que la bouteille & le +fil-d'archal touchent l'or dans les angles diagonalement opposés. + + +_DE LA LETTRE VI._ + +_1. Septembre 1747._ + +Nous avions été quelque tems dans l'opinion que le feu électrique +n'étoit pas produit, mais rassemblé par le frottement, étant en effet un +élément répandu partout, & attiré par d'autres matières, spécialement +par l'eau & par les métaux: nous avions aussi découvert & démontré son +affluence au globe électrique, aussi bien que son effluence par le moyen +des roues d'un petit moulin à vent[16], dont les aîles sont de gros +papier placées obliquement, & tournant librement sur un axe délié de +fil-d'archal, & aussi par de petites roues de la même matière, mais qui +ont la forme des roues de moulin à eau. Je pourrois, si j'avois le tems, +vous remplir une feuille de papier de la disposition & de l'application +de ces roues, & des différens phénomènes qui en résultent. + +[Note 16: Nous avons découvert depuis que le mouvement des roues n'étoit +pas causé par l'affluence ou l'effluence du feu électrique, mais par +diverses circonstances d'attraction & de répulsion.] + +L'impossibilité de s'électriser soi-même, quoique placé sur un gâteau de +cire, en frottant le tube & en tirant le feu, & la manière d'y réussir +en approchant le tube d'une personne ou d'une chose placée sur le +plancher, &c. s'étoient également présentées à nous quelques mois avant +d'avoir lû l'ingénieux ouvrage (_Sequel_) de M. _Watson_; elles font +même partie de ces nouvelles découvertes que je me proposois de vous +communiquer..... Il ne s'agit maintenant que de rapporter certaines +particularités qui ne se trouvent point dans cet ouvrage, en y joignant +nos réfléxions, quoiqu'il fût peut-être plus à propos de vous les +épargner. + +28. Une personne sur un gâteau de cire ou de résine & frottant le tube, +une autre personne aussi sur un gâteau de cire & tirant le feu; ces deux +personnes paroîtront électrisées à une troisiéme sur le plancher, pourvû +qu'elles ne soient pas assez près pour se toucher; c'est-à-dire que +cette troisiéme personne appercevra une étincelle en approchant son +doigt de chacune des deux premières. + +29. Mais si celles qui sont sur la cire se touchent l'une l'autre +pendant que le tube est frotté, aucune des deux ne paroîtra électrisée. + +30. Si elles se touchent l'une l'autre, après que l'on aura excité le +tube, & tiré le feu, comme ci-devant, il y aura une plus forte étincelle +entr'elles, qu'elle ne l'étoit entre l'une d'elles & la personne qui est +sur le plancher. + +31. Après cette forte étincelle, on ne découvre dans l'une ni dans +l'autre aucune trace d'électricité. + +Voici de quelle manière nous tâchons de rendre raison de ces phénomènes. +Nous supposons, comme ci-dessus, que le feu électrique est un élément +commun, dont chacune des trois personnes susdites a une portion égale +avant le commencement de l'opération avec le tube: A, qui est sur un +gâteau de cire, & qui frotte le tube, rassemble de son corps dans le +verre le feu électrique; & sa communication avec le magazin commun étant +interceptée par la cire, son corps ne recouvre pas d'abord ce qui lui en +manque. B, qui est pareillement sur la cire, alongeant son doigt près du +tube, reçoit le feu que le verre avoit tiré de A; & sa communication +avec le magazin commun étant aussi interceptée, il conserve de surplus +la quantité qui lui a été communiquée. A & B paroissent électrisés à C, +qui est sur le plancher; car celui-ci ayant seulement la moyenne +quantité de feu électrique, reçoit une étincelle à l'approche de B, qui +en a _de plus_, & il en donne à A, qui en a de _moins_. Si A & B +s'approchent jusqu'à se toucher l'un l'autre, l'étincelle sera plus +forte, parce que la différence entr'eux est plus grande. Après cet +attouchement il n'y aura plus d'étincelle entre l'un des deux & C, parce +que le feu électrique est réduit dans tous les trois à l'uniformité +primitive. S'ils se touchent pendant qu'on électrise, l'égalité n'est +point détruite, le feu ne faisant que circuler. De-là quelques termes +nouveaux se sont introduits parmi nous. Nous disons que B (& les corps +dans les mêmes circonstances) est électrisé _positivement_, & A +_négativement_; ou plutôt B est électrisé _plus_, A l'est _moins_; & +tous les jours dans nos expériences nous électrisons les corps en _plus_ +& en _moins_, selon que nous le jugeons à propos..... Pour électriser en +_plus_ ou en _moins_, il faut seulement savoir que les parties du tube +ou du globe qui sont frottées, attirent dans l'instant du frottement le +feu électrique, & l'enlevent par conséquent à la chose frottante. Les +mêmes parties, aussitôt que le frottement cesse, sont disposées à donner +le feu qu'elles ont reçu, à tout corps qui en a moins. Ainsi vous pouvez +le faire circuler, comme M. _Watson_ l'a enseigné: vous pouvez aussi +l'accumuler sur un corps ou l'en soustraire, selon que vous liez ce +corps avec celui qui frotte ou avec celui qui reçoit, la communication +avec le magazin commun étant interrompuë. Nous croyons que cet ingénieux +auteur s'est trompé lorsqu'il a imaginé dans son ouvrage que le feu +électrique descend par le fil-d'archal du lambris au canon de fusil, +de-là au globe, & électrise ainsi la machine & l'homme qui tourne la +roue, &c. Nous supposons au contraire qu'il est chassé & non introduit à +travers le fil-d'archal, & que la machine & l'homme, &c. sont électrisés +en moins; c'est-à-dire, qu'ils ont en eux moins de feu électrique que +les choses dans l'état commun. + +Comme le Vaisseau est sur le point de faire voiles, je ne puis vous +rendre sur l'électricité de l'Amérique, un compte aussi étendu que je me +l'étois proposé, je me bornerai donc à quelques autres +particuliarités.... Nous trouvons le plomb granulé meilleur que l'eau +pour remplir la bouteille, parce qu'il est aisément chauffé, & qu'il +conserve la chaleur & la sécheresse dans un air humide.... nous +enflammons les liqueurs spiritueuses avec le fil-d'archal de la fiole... +nous rallumons une chandelle qui vient d'être éteinte, en tirant une +étincelle dans la fumée entre le fil-d'archal & les mouchettes.... nous +imitons les éclairs en passant le fil-d'archal dans l'obscurité sur un +plat de porcelaine qui a des fleurs d'or, ou en l'appliquant au câdre +doré d'un miroir, &c.... nous électrisons une personne plus de vingt +fois de suite par l'attouchement du doigt au fil-d'archal, de cette +manière: placez quelqu'un sur de la cire; mettez-lui à la main la +bouteille électrisée, touchez du doigt le fil-d'archal; touchez ensuite +sa main ou son visage, il y paroîtra des étincelles à chaque fois... +nous augmentons excessivement la force des baisers électriques. Ainsi +placez A & B. sur un gâteau de cire,[17] mettez à la main de l'un des +deux la fiole électrisée; faites empoigner à l'autre le fil-d'archal, il +en sortira une petite étincelle; mais s'ils approchent leurs lèvres ils +seront frappés & étourdis. La même chose arrive, si un autre homme & une +autre femme C & D se tenant aussi sur de la cire, & joignant les mains +avec A & B, viennent à se baiser ou à se prendre les mains.... nous +suspendons par un fil de soye une figure d'araignée faite d'un petit +morceau de liége brûlé avec les pates de fil de lin, & lestée d'un ou de +deux grains de plomb pour lui donner plus de poids sur la table où elle +est suspenduë; nous attachons un fil-d'archal perpendiculairement, aussi +haut que le fil-d'archal de la fiole, & éloigné de l'araignée de deux ou +trois pouces: alors nous l'animons en mettant la fiole électrisée à la +même distance, mais de l'autre côté; elle volera sur le champ au +fil-d'archal de la fiole, & bandera ses pattes, en le touchant; +s'élancera de ce fil, & volera au fil-d'archal de la table, de-là encore +au fil-d'archal de la fiole, joüant avec ses pattes contre l'un & +l'autre d'une manière tout à fait amusante, & paroîtra parfaitement +animée aux personnes qui ne seront pas instruites. Elle continuëra ce +mouvement une heure & plus dans un tems sec.... nous électrisons sur de +la cire dans l'obscurité, un livre entouré d'un double filet d'or sur la +couverture, ensuite nous appliquons le doigt à la dorure; le feu paroît +partout sur l'or comme un faisceau d'éclairs, & nullement sur le cuir, +quand même on toucheroit le cuir au lieu de l'or.... nous frottons nos +tubes avec une peau de chamois, & nous observons de présenter toujours +le même coté au tube, & de ne jamais salir le tube en le maniant. Ainsi +l'on travaille avec vitesse & facilité, sans la moindre fatigue, surtout +si l'on a soin de l'enfermer proprement dans un étui de carton doublé de +flanelle, dont la capacité réponde exactement au volume du tube...[18] +J'entre dans ce détail, parce que les écrits d'Europe sur l'électricité +parlent souvent du frottement des tubes, comme d'un éxercice pénible & +fatiguant. Nos globes tournent sur des axes de fer qui les traversent: à +une extrémité de l'axe il y a une manivelle avec laquelle nous tournons +le globe comme une meule ordinaire, ce que nous trouvons d'autant-plus +commode, que la machine ocupant peu de place, est portative, & peut être +renfermée dans une boëte propre lorsque l'on ne s'en sert plus. Il est +vrai que le globe ne tourne pas aussi vîte que lorsqu'on y employe une +grande rouë; mais cet inconvénient est de peu de conséquence, puisque +quelques tours suffisent pour charger la fiole, &c. + +[Note 17: Nous reconnumes bientôt qu'il n'étoit besoin d'y placer que +l'un ou l'autre.] + +[Note 18: Nos Tubes sont ici de verre verd, longs de 27. à 30. pouces, +et aussi gros qu'on puisse les empoigner. L'Électricité est si fort en +vogue, que depuis quatre mois il en a été vendu plus d'un cent.] + + +AUTRES EXPÉRIENCES + +_Qui prouvent que la bouteille de Leyde ne contient pas plus de feu +électrique, lorsqu'elle est chargée, ni moins, lorsqu'elle est +déchargée, qu'auparavant: que dans la décharge le feu ne sort point du +fil-d'archal & des côtés en même-tems, comme quelques-uns l'ont pensé; +mais que les côtés reçoivent toujours ce qui est déchargé par le +fil-d'archal, ou une égale quantité; la surface extérieure étant +toujours dans un état négatif d'électricité, tandis que la surface +intérieure est dans un état positif._ + +32. Placez sous le coussin, frottant une lame de verre assez épaisse +pour couper la communication du feu électrique entre le plancher & le +coussin; alors s'il n'y a pas de pointes déliées ou de fils capillaires +qui sortent du coussin ou des parties de la machine opposées au coussin +(ce à quoi vous devez bien prendre garde) vous ne pourrez tirer du +premier conducteur que peu d'étincelles, qui seront tout ce que le +coussin en pourra donner. + +33. Suspendez alors une fiole sur le premier conducteur, & elle ne se +chargera pas, quoique vous la teniez par le côté; mais formez par une +chaîne une communication des côtés de la fiole au coussin, & la fiole se +chargera, car alors le globe tire le feu électrique de la surface +extérieure de la fiole, & le pousse à travers le premier conducteur, & +le fil-d'archal de la fiole dans sa surface intérieure. + +Ainsi la bouteille est chargée avec son propre feu, nul autre ne pouvant +y entrer, tandis que la lame de verre est sous le coussin. + +«M. L. N. conteste cette expérience, en assurant qu'il l'a répétée, & +que dans le premier cas; c'est-à-dire, quand on tenoit la bouteille à la +main, elle s'est chargée de même que dans le second cas, où l'on avoit +établi une communication de l'envelope de cette bouteille au coussin. Je +ne sçai pas précisément la différence qui a pû se trouver entre sa +manière d'opérer & celle de M. Franklin; mais sur l'exposé du Physicien +François, je soupçonne ce qui a pû l'induire en erreur; il s'est +apparemment persuadé que d'épuiser le coussin de son électricité, +c'étoit une opération toute simple & de facile éxécution. Il s'en faut +beaucoup que je ne l'aye regardée du même oeil; plus j'y ai réfléchi +avant de l'entreprendre, plus elle m'a paru difficile; & depuis que j'en +suis venu à bout, j'estime qu'il n'y a point d'expérience électrique +plus délicate, & qui éxige tant de précautions. Voici quelques maximes +générales tirées de mes remarques sur les différentes expériences que +j'ai tentées pour épuiser le coussin, qui pourront le faire connoître. +Il faut: + +»1º. Que le carreau de glace ou de verre, qui porte le coussin l'excéde +au moins de 7. à 8. pouces de chaque côté. + +»2º. Que ni le carreau ni le coussin ne soient attachés par des ligamens +extérieurs, pas même avec des cordons de soye, à moins qu'ils ne soient +préparés, comme je le dirai ci-après. + +»3º. Que les mandrins mastiqués au globe soient au moins à 6. ou 7. +pouces du coussin. + +»4º. Qu'il ne se trouve à 3. ou 4. pieds tout autour aucune pointe, de +quelque nature qu'elle soit. + +»J'ai d'abord essayé d'épuiser au coussin d'environ 7. pouces de +diamètre, sous lequel j'avois mis une glace plane d'un pied quarré, le +tout attaché avec des cordons de soye; l'expérience n'a point réussi. + +»J'ai substitué à cette glace une capsule sphérique de 10. pouces de +diamètre, dans laquelle j'avois fixé le coussin avec des cordons de +soye, qui en passant par-dessus les bords de la capsule, les attachoient +ensemble sur le support destiné à porter le coussin. Cette expérience +n'eut pas plus de succès que la première; mais j'apperçus que les petits +poils qui sortoient tout autour des cordons de soye se dressoient vers +le coussin. Je jugeai de-là que c'étoient autant de pointes qui lui +fournissoient de nouveau feu à mesure que le globe en tiroit. Après +avoir remédié à ce défaut en cirant bien éxactement les cordons de soye, +je répétai l'électrisation; mais je ne fus pas plus heureux. Le feu +électrique parut sortir du conducteur presqu'aussi abondamment que si le +coussin n'eût point été isolé. J'y apperçus cependant un changement +marqué qui me donna bonne espérance; quand je présentois mon doigt à 3. +ou 4. pouces du coussin, j'y sentois une espéce de suction, & +j'entendois sur le coussin un bruit assez semblable à celui que l'on +fait en retirant son haleine, les lèvres serrées, comme pour piper un +petit animal. Cela me fit conjecturer que j'apercevrois dans l'obscurité +une aigrette lumineuse au bout de mon doigt, & peut-être l'endroit d'où +sortoit le feu qui étoit fourni au coussin. + +»Dès-que la nuit fut venuë, & que j'eus recommencé l'opération, je vis, +1º. un courant de feu qui sortant en nappe d'un des mandrins du globe, +se précipitoit jusques sur le coussin à l'endroit de sa jonction avec le +globe; 2º. de petites aigrettes lumineuses à tous les poils de mes +habits qui se dirigeoient vers le coussin; 3º. une longue aigrette mince +& peu divergente qui partoit de mon doigt, lorsque je le présentois au +coussin à 3. ou 4. pouces de distance, & qui se changeoit en un courant +continu, pour peu que je l'approchasse davantage. M'étant aperçû que le +coussin étoit plus près d'un des pôles du globe que de l'autre, & +l'ayant remis le plus éxactement qu'il me fut possible, à égale distance +des deux mandrins, je vis le courant de feu, qui auparavant sortoit de +l'un d'eux, partagé en deux nappes à peu-près égales, une de chaque +côté: Ayant fait cesser la rotation du globe, je remarquai que la vertu +attractive du coussin s'y conserva encore long-temps. Plus d'une +demi-heure après l'avoir laissé dans cet état, il suçoit & pipoit encore +à l'approche du doigt. + +»En réfléchissant sur ces observations, j'ai imaginé qu'il falloit avoir +un coussin plus étroit & un globe plus gros, ou du moins dont les +mandrins fussent plus éloignés de l'Équateur. J'essayai un globe de 14. +pouces de diamètre; mais il se trouva un peu trop dur, ayant trop +d'épaisseur de verre. D'ailleurs, quelque solide que fût la machine dont +je me servois, il y causa par sa rotation un ébranlement qui m'inquiéta. +Ces considérations me déterminérent à donner la préférence à un globe de +cristal de 13. pouces que je fis monter exprès. Les goulots en sont +minces, & les mandrins qui y sont mastiqués n'ont guère plus d'un +demi-pouce d'empattement tout autour. En faisant rouler ce globe sur un +coussin de 3. pouces de diamètre, les bords de celui-ci se trouvent +éloignés des mandrins de plus de 7. pouces. Ma grande capsule au fond de +laquelle j'ai fixé ce coussin avec du mastic, met encore un plus grand +éloignement entre lui & le plateau de bois qui porte le tout. + +»Ce n'est qu'après toutes ces précautions que je suis venu à bout +d'épuiser la matière électrique du coussin, & de faire les expériences +que M. Franklin nous a indiquées sur ce sujet. Je suis d'autant-moins +étonné du peu de succès de ceux qui disent les avoir tentées +inutilement, que je suis sûr qu'il est impossible d'y réussir sans +toutes ces précautions. Sans entrer dans une discussion qui seroit trop +longue & ennuyeuse, on trouvera dans cet exposé des réponses plus que +suffisantes aux questions & objections de nos critiques, & la raison de +la différence de leurs succès. _Lisez Lettres sur l'Électricité_, _pag._ +112-115. Pour les trois questions qui terminent la page 115, pourra-t-on +apprendre, sans étonnement, qu'elles nous viennent d'un homme instruit? +Je vais pourtant y satisfaire comme si elles le méritoient. Sur la +dernière conséquence de M. Franklin qu'il n'entre dans la bouteille que +le feu électrique qui vient de sa surface extérieure, on lui demande: +_Et quelle certitude en avez-vous? La matière électrique n'est-elle pas +répandue dans l'air de l'atmosphère? Et pourquoi ne voulez-vous pas que +la chaîne & le globe y trouvent ce feu électrique qui passe par le +conducteur dans l'intérieur de la fiole? Il faut montrer que cela est +impossible, ou que cela n'est pas, si vous voulez que votre conséquence +soit reçuë._ Soit, Monsieur, on s'en tient à votre parole. Voici la +certitude que nous en avons, indépendamment de ce que nous voulons ou ne +voulons pas. Écoutez bien. Si la chaîne & le globe trouvoient dans l'air +de l'atmosphère ce feu électrique qui passe par le conducteur dans +l'intérieur de la fiole, ils l'y trouveroient aussi bien avant qu'on eût +établi une communication de l'extérieur de la bouteille au coussin, +qu'après, & dans ce cas on l'apercevroit en touchant au conducteur. Il +est cependant très-certain que dès-que le coussin est épuisé on ne tire +pas la moindre étincelle des conducteurs: tirez, s'il vous plaît, la +conséquence vous-même, & ne refusez plus de la recevoir.» + +34. Suspendez deux balles de liége par des fils de lin attachés au +premier conducteur; touchez alors le côté de la bouteille, & elles +seront électrisées, & elles s'éloigneront l'une de l'autre. + +Car autant que vous donnez de feu aux côtés, autant précisément il s'en +décharge à travers le fil-d'archal sur le premier conducteur, d'où les +balles de liége reçoivent une atmosphére électrique. + +Mais prenez un fil-d'archal courbé en forme de C, avec un bâton de cire +d'Espagne fixé à la partie extérieure de la courbure, afin de le tenir +par-là, & appliquez une extremité de ce fil-d'archal aux côtés, & +l'autre en même temps au premier conducteur, la fiole sera déchargée; & +si les balles ne sont pas électrisées avant la décharge, elles ne +paroîtront pas l'être après; car elles ne se repousseront pas l'une +l'autre. + +Maintenant si le feu déchargé de la surface intérieure de la bouteille à +travers son fil-d'archal restoit sur le premier conducteur, les balles +seroient électrisées & s'éloigneroient l'une de l'autre. + +Si la fiole faisoit une explosion réelle aux deux extrémités & +déchargeoit le feu tant des côtés que du fil-d'archal, les balles +seroient électrisées en _plus_ & s'éloigneroient _plus loin_, car aucune +portion de feu ne peut s'échaper en étant empêchée par le manche de +cire. + +Mais si le feu, dont la surface intérieure est surchargée, est +précisément la quantité qui manque à la surface extérieure, il passera +circulairement à travers le fil-d'archal attaché au manche de cire, +rétablira l'équilibre dans le verre, & ne causera aucune altération dans +l'état du premier conducteur. + +Nous avons trouvé conformément que si le premier conducteur est +électrisé, & que les balles de liége soient dans un état de répulsion +avant que la bouteille soit chargée, elles continueront d'y être après, +sinon elles ne seront point électrisées par cette décharge. + +«Tout ce qui est dans la critique, pag. 116. 117, & 118. contre cette +expérience, me paroît tout-à-fait hors de propos; notre auteur, comme on +vient de le voir, prouve incontestablement que l'expérience de Leyde +n'électrise point les corps qui reçoivent la commotion, ou qui ont +communication avec ceux qui la reçoivent, & M. L. N. en convient; mais +après cela il se perd dans une discussion qui n'a aucun rapport au sujet +dont il s'agit.» + + + + +LETTRE IV. + +_Nouvelles expériences & observations sur l'Électricité._ + +1748. + + +MONSIEUR, + +35. Il y aura la même explosion & le même choc, si la bouteille +électrisée est tenue d'une main par le _crochet_, & touchée de l'autre +par les _côtés_[19], que si elle est tenue par les _côtés_ & touchée au +_crochet_. + +[Note 19: M. Franklin s'est servi dans la plupart de ses expériences, & +surtout dans les suivantes, de bouteilles garnies de métal en dedans & +en dehors: il faut donc entendre par le terme _côtés_, la surface +extérieure couverte d'une enveloppe métallique depuis le fond jusqu'au +collet, ou jusqu'à deux ou trois pouces près du goulot.] + +36. Pour prendre impunément par le _crochet_ la bouteille chargée, & en +même tems ne pas diminuer sa force; il faut d'abord la placer sur un +corps originairement électrique. + +37. La fiole sera électrisée aussi fortement, si elle est tenue par le +_crochet_ & les _côtés_ appliqués au globe ou au tube, que si elle est +tenue par les _côtés_, & que le _crochet_ leur soit appliqué. + +38. Mais la direction du feu électrique étant différente dans la charge, +elle sera aussi différente dans l'explosion; la bouteille chargée par le +_crochet_ sera déchargée par le _crochet_; la bouteille chargée par les +_côtés_ sera déchargée par les _côtés_, & jamais autrement; car le feu +doit sortir par la même voye qui lui a donné entrée. + +39. Pour prouver cela, prenez deux bouteilles qui soient également +chargées par les _crochets_, une dans chaque main; approchez leurs +_crochets_ l'un de l'autre, il n'en résultera ni étincelle ni choc, +parce que chaque _crochet_ est disposé à donner du feu, & ni l'un ni +l'autre ne l'est à en recevoir. Posez une des bouteilles sur le verre, +levez-la par le _crochet_, & appliquez son _côté_ au _crochet_ de +l'autre; il y aura alors une explosion & un choc, & les deux bouteilles +seront déchargées. + +»Sur l'assertion de Mr. Franklin que, si l'on approche l'un de l'autre +les crochets des deux bouteilles également chargées, il n'en résultera +ni étincelle, ni choc: _Ho! voilà_, s'écrie M. L. N.[20], _ce dont je ne +conviendrai pas; car dès la premiere fois que j'en fis l'épreuve, je vis +très-distinctement éclater le feu électrique entre les deux crochets, & +je ressentis un coup assez vif dans les deux bras_. Cela peut être, & je +crois que cela est, pour l'avoir éprouvé de même; mais la proposition de +M. Franklin n'en est pas moins vraie, & il faudra que le physicien +François en convienne malgré sa protestation, car il faut se rendre à +l'évidence; il doit sçavoir qu'après l'expérience de Leyde, la bouteille +n'est plus chargée, & qu'il n'y reste plus de feu: si les deux +bouteilles dont il s'agit restent chargées après en avoir approché les +deux crochets l'un de l'autre, c'est une preuve incontestable qu'elles +n'ont pas produit tout leur effet. Celui que M. L. N. a ressenti n'est +venu que de ce que l'une des bouteilles étoit plus chargée que l'autre, +& le feu qu'il a vû si distinctement entre les deux crochets, n'est que +ce qui en a passé de l'une à l'autre pour les remettre toutes deux en +équilibre: elles n'en restent pas moins chargées l'une & l'autre après +cette légère commotion, qui d'ailleurs n'est pas différente de celles +qu'on ressent dans la main à chaque étincelle que l'on tire d'un peu +loin du conducteur, quand on charge une bouteille. + +[Note 20: Lett. sur l'Électricité, pag. 123.] + +»Pour avoir sur ce sujet une conviction encore plus complette, il ne +s'agit que de varier l'expérience: prenez deux bouteilles dont l'une +soit bien chargée & l'autre ne le soit point du tout; en approchant +leurs crochets l'un de l'autre, vous verrez une étincelle & vous +recevrez un coup; mais après cela les bouteilles seront toutes deux à +demi chargées; preuve certaine que le feu est sorti par le crochet de +celle qui étoit électrisée, comme il y étoit entré. + +»Cette erreur de M. L. N. ne vient donc que de ce qu'il n'a pas fait +attention que pour cette expérience les deux bouteilles doivent être +_également_ chargées. Quand elles le sont, il n'y a réellement ni +étincelle, ni choc, comme l'a judicieusement avancé M. Franklin. + +40. Variez l'expérience en chargeant deux fioles également, l'une par le +_crochet_, l'autre par le _côté_; tenez par les _côtés_ celle qui a été +chargée par le _crochet_, & tenez par le _crochet_ celle qui à été +chargée par le _côté_; appliquez le _crochet_ de la première au _côté_ +de la seconde, il n'y aura ni choc, ni étincelle: posez sur le verre +celle que vous tenez par le _crochet_, levez-la par les _côtés_, & +présentez les deux _crochets_ l'un à l'autre, il y aura une étincelle & +un choc, & les deux bouteilles seront déchargées. + +»Cette expérience étant attaquée dans le même endroit & de la même +manière que la précédente, trouve aussi la même défense. + +Dans cette expérience les bouteilles sont totalement déchargées, & +l'équilibre y est rétabli: l'excès du feu dans un des crochets, (ou +plutôt dans la surface intérieure d'une bouteille,) étant exactement +égale à ce qui manque de feu dans l'autre, & par conséquent comme chaque +bouteille a en elle-même l'excès aussi bien que le défaut, le défaut & +l'excès doivent être égaux dans chaque bouteille. Voyez §. 42. 43. 44. +45. Mais si un homme tient en main les deux bouteilles, dont l'une soit +pleinement électrisée, & l'autre ne le soit point du tout; s'il +rapproche leurs crochets, il ne sentira que la moitié du coup, & les +bouteilles resteront à demi électrisées, l'une étant à demi déchargée, & +l'autre à demi chargée. + +41. Placez deux fioles également chargées sur une table à 5. ou 6. +pouces de distance; suspendez une petite boule de liége par un fil de +soye, qui tombe entre les deux bouteilles: si les fioles ont été toutes +deux chargées par leurs crochets, lorsque le liége aura été attiré & +repoussé par l'un, il ne sera pas attiré par l'autre, mais il en sera +également repoussé; mais si les fioles ont été chargées l'une par le +crochet & l'autre par le côté,[21] le liége après avoir été attiré, & +repoussé par un crochet, sera aussi fortement attiré & ensuite repoussé +par l'autre, & jouëra ainsi avec force entre les deux, jusqu'à ce que +les deux bouteilles soient à peu près déchargées. + +[Note 21: Pour charger commodément une bouteille par le côté, mettez-la +sur un verre: établissez une communication du premier conducteur à +l'enveloppe métallique de cette bouteille, & une autre de son crochet à +la muraille ou au plancher. Quand elle sera chargée, supprimez cette +derniere communication avant que d'empoigner la bouteille, autrement une +grande partie du feu s'échapperoit par cette voye.] + +42. Lorsque nous employons les termes de _charger_ & _décharger_ les +bouteilles, c'est pour nous conformer à l'usage, & par disette d'autres +termes plus convenables; puisque nous sommes persuadés qu'il n'y a +réellement pas plus de feu électrique dans la bouteille après ce qu'on +appelle sa _charge_, ni moins après sa _décharge_ qu'il n'y en avoit +auparavant, excepté seulement la petite étincelle que l'on peut donner +ou enlever à la matière non-électrique, si elle est séparée de la +bouteille: étincelle qui ne peut pas égaler la cinquantiéme partie de +celle qui fait l'explosion. + +Car si dans l'explosion le feu électrique sortoit de la bouteille par un +endroit, & qu'il ne rentrât pas par un autre, il s'ensuivroit que si un +homme placé sur de la cire & tenant la bouteille d'une main, tiroit +l'étincelle en touchant avec l'autre le crochet de fil-d'archal, la +bouteille étant par là déchargée, l'homme seroit chargé; ou que la +quantité de feu perduë par l'une se retrouveroit dans l'autre, puisqu'il +n'y a aucune issue pour la laisser échaper; mais il arrive le contraire. + +43. D'ailleurs la fiole ne souffrira pas ce que l'on appelle une charge, +à moins qu'il n'en puisse sortir autant de feu par une voye qu'il en +entre par une autre. Une fiole placée sur la cire ou sur le verre, ou +bien suspenduë sur le premier conducteur d'électricité, ne peut être +chargée à moins qu'il n'y ait une communication établie entre ses côtés +& le plancher pour servir de décharge. + +»De toutes les expériences de Philadelphie, il y en a peu qui soient +contestées avec autant de confiance que celle-ci. Dès le premier rapport +que je fis à l'Académie royale des sciences en 1751. du succès des +expériences de M. Franklin, on me soutint avec vivacité que cette +observation étoit contraire à l'expérience. N'étant allé à l'Académie +que pour y rendre compte de ce que j'avois fait & vû, & non pas pour +disputer; je me contentai de répliquer que j'étois sûr de ce que +j'avançois d'après mon auteur: je suis surpris qu'on n'en ait pas encore +reconnu la vérité. Cette communication que l'on établit des côtés de la +bouteille au plancher, est ce que nous appellons une décharge: quand on +électrise une bouteille à la main, c'est la main qui en tient lieu; mais +si la bouteille est suspenduë au conducteur sans décharge, & que l'air +soit bien sec, je suis sûr pour l'avoir éprouvé cent fois, qu'elle ne se +charge point: j'ai de même éprouvé que quand elle est appuyée sur un +support électrique, plus ce support est large & élevé & moins elle se +charge. J'ai cependant vû la bouteille de Leyde se charger quoique +suspenduë au conducteur sans décharge, mais très-lentement & +très-difficilement, dans des tems où l'air de l'atmosphère est chargé +d'humidité, (c'est apparemment celui où notre critique a étudié son +objection) mais cela ne vient que de ce que les particules d'humidité +répanduës dans l'air font l'office de décharge: l'on peut d'autant moins +se prévaloir de cette observation contre M. Franklin, qu'il est moins à +portée de la faire par lui-même. La saison où il se livre plus +particulierement à l'électricité, comme la plus favorable aux +expériences, est l'hyver, & c'est le temps où la Pensylvanie jouit du +ciel le plus beau & le plus pur; quoi qu'il en soit, des objections, la +proposition de notre auteur restera dans toute sa force pour quiconque +voudra se mettre dans sa position, & consulter l'expérience sans +prévention. + +44. Mais suspendez deux ou plusieurs fioles sur le premier conducteur +d'électricité, l'une pendante à la queuë de l'autre, & un fil-d'archal +de la derniere au plancher, un égal nombre de tours de rouë les chargera +également, & chacune le sera autant que si elle seule eût été soumise à +l'opération: ce qui est chassé de la queuë de la premiere servant à +charger la seconde, ce qui est chassé de la seconde chargeant la +troisiéme, & ainsi de suite; par ce moyen une quantité de bouteilles +peuvent être chargées par la même opération, & aussi pleinement que s'il +n'y en avoit qu'une seule; si ce n'est que chaque bouteille reçoit de +nouveau feu, & abandonne son ancien avec quelque réticence, ou plutôt +apporte à la charge quelque foible résistance, qui dans un nombre de +bouteilles devient plus égale à la puissance chargeante, & repousse +ainsi le feu sur le globe plus vite qu'une simple bouteille ne le +pourroit faire. + +45. Lorsqu'une bouteille est chargée par la voye ordinaire, ses surfaces +intérieure & extérieure sont prêtes, l'une à donner le feu par le +crochet, l'autre à le recevoir par le côté: l'une est pleine, & disposée +à pousser, l'autre est vuide, & extrêmement affamée; & cependant comme +la premiere ne chassera point, que l'autre ne puisse au même instant +recevoir, de même la dernière ne recevra point, que la première ne +puisse donner au même instant; lorsque l'un & l'autre peut se faire en +même-tems, cela se fait avec une vitesse & une violence inconcevables. + +46. Ainsi lorsqu'on bande un ressort avec violence (quoique la +comparaison ne convienne pas dans tous les points) il doit, pour se +rétablir de lui-même, resserrer le côté qui avoit été étendu en le +bandant, & étendre celui qui avoit été resserré. Si l'une de ces +opérations rencontre des obstacles, l'autre ne sauroit avoir son +éxécution; mais on ne dit point que le ressort soit chargé d'élasticité, +lorsqu'il est bandé, & déchargé, lorsqu'il est débandé; sa quantité +d'élasticité est toujours la même. + +47. Le verre a pareillement toujours dans sa substance la même quantité +de feu électrique, & une fort grande quantité, par rapport à la masse du +verre, comme il sera prouvé dans la suite. + +48. Cette quantité proportionnée au verre, il la retient avec force & +opiniatreté; il n'en aura ni plus ni moins, quelque changement qu'il +éprouve dans ses parties, & dans sa situation; c'est-à-dire, que nous en +pouvons tirer une partie de l'un de ses côtés, pourvû que nous en +rendions à l'autre une égale quantité. + +49. Néanmoins lorsque la situation du feu électrique est ainsi dérangée +dans le verre, lorsque quelque partie a été retranchée de l'un des +côtés, & que quelque partie a été ajoûtée à l'autre, il ne reste point +en repos ou dans son état naturel, jusqu'à ce qu'il ait été rétabli dans +son uniformité primitive .... & ce rétablissement ne peut être fait à +travers la substance du verre, mais il doit se faire par une +communication non électrique, établie au dehors, de surface à surface. + +50. Ainsi la force totale de la bouteille, & le pouvoir de donner un +choc est dans le verre-même; les corps non-électriques en contact avec +les deux surfaces ne servant qu'à donner & à recevoir des différentes +parties du verre; c'est-à-dire, à donner à un côté, & à recevoir de +l'autre. + +51. Nous avons fait ici cette découverte de la manière suivante. Nous +proposant d'analyser la bouteille électrifiée pour sçavoir où réside sa +force, nous la plaçâmes sur un verre, & nous ôtames le liége & le +fil-d'archal, que l'on avoit eu attention de ne pas trop enfoncer. Alors +prenant la bouteille d'une main, & approchant un doigt de l'autre main +auprès de l'orifice, une forte éteincelle s'élança de l'eau, & le choc +fut aussi violent que si le fil-d'archal n'eût point été dérangé, ce qui +nous fit connoître que la force électrique ne résidoit point dans le +fil-d'archal. Ensuite pour découvrir si elle résidoit dans l'eau, y +étant comprimée & condensée, parce que le verre la serre de toutes parts +(ce qui avoit été notre première opinion,) nous électrisâmes de nouveau +la bouteille; & l'ayant mise sur un verre, nous otâmes, comme ci-devant, +le liége & le fil-d'archal; levant alors la bouteille, nous versâmes +toute l'eau dans une autre bouteille vuide qui étoit pareillement sur un +verre; & levant cette derniere fiole, nous comptâmes, si la force +résidoit dans l'eau, d'entendre partir un coup; mais il n'y en eut +point. Nous jugeâmes donc qu'il falloit ou que la force se fût perduë en +transvasant, ou qu'elle fût restée dans la première bouteille; & nous +trouvâmes que notre derniere conjecture étoit juste. Car cette bouteille +mise à l'épreuve donna un coup, quoique remplie, sans la déplacer, avec +de l'eau fraîche, & qui n'étoit point électrifiée... Alors pour +découvrir si le verre avoit cette propriété précisément comme verre, ou +si la forme y contribuoit en quelque chose, nous prîmes un carreau de +verre; & le posant sur la main, nous mîmes une plaque de plomb sur sa +surface supérieure; ensuite nous électrisâmes cette plaque, & à +l'approche du doigt il y eut une étincelle & un choc. Nous prîmes +ensuite deux plaques de plomb de dimensions égales, mais plus petites +que le verre qui les débordoit de deux pouces de tous côtés, & nous +électrisâmes le verre entr'elles en électrisant la plaque de dessus. +Après cela nous séparâmes cette plaque du verre, & par cette opération +le peu de feu qui pouvoit être dans le plomb fut enlevé, & le verre +touché avec le doigt sur les parties électrisées, ne donna que quelques +petites étincelles piquantes; on peut cependant en tirer un grand nombre +de différent endroits. Après avoir remis adroitement le verre entre les +deux plaques, & achevé un cercle; c'est-à-dire, pratiqué une +communication entre les deux surfaces, il s'ensuivit un choc violent +.... ce qui démontre que le pouvoir réside dans le verre comme verre, & +que les corps non-électriques en contact servent uniquement, comme +l'armure de l'aimant, à unir les forces des différentes parties, & à les +rassembler dans tel point qu'on désire. Car c'est une proprieté des +corps non-électriques, que tout le corps reçoit ou donne dans un instant +tout le feu électrique qui est donné ou enlevé à quelqu'une de ses +parties. + +»L'expérience de Leyde est sans contredit une des plus belles +découvertes qui ayent été faites en Physique. C'est elle qui a donné +lieu aux profondes recherches qui occupent si généralement les +Physiciens depuis 1745. Chacun d'eux a fait ses efforts pour déveloper +la merveilleuse bouteille qui en est le fondement; mais on ne voit pas +qu'aucun y ait réussi avant M. Franklin. L'analyse de cette bouteille +étoit, ce semble, la chose la plus aisée à imaginer & la plus simple à +éxécuter, & cependant personne n'y a songé, comme si cette idée n'eût pû +venir que du nouveau monde; mais à peine a-t-elle pénetré en Europe, à +peine le succès en est-il connu qu'on entreprend de le contester; on +veut documenter l'auteur, changer le procedé, & nier le résultat. +Examinons chacune de ces choses. + +»_Si vous voulez_, dit le Physicien françois à l'Américain[22], _répéter +cette expérience_ (l'analyse de la bouteille) _de bonne foi & sans +prévention, je vous dirai en quoi vous avez manqué; & je vous promets +qu'en procédant, comme il convient, vous trouverez des signes +très-marqués de la vertu électrique dans votre eau transvasée._ Voici le +procedé. + +[Note 22: Lettre sur l'Électricité, pag. 91.] + +»_Je vous avertis donc qu'il faut faire cette expérience avec une +électricité passablement forte, éviter les longueurs... que le nouveau +vase qui reçoit l'eau, ne soit pas d'un verre fort épais, & qu'au lieu +d'être posé sur du verre, comme vous le faites, il le soit au contraire +sur la main d'un homme ou sur quelqu'autre corps non-électrique. Si vous +procedez ainsi, je vous réponds du succès._ Pour moi je pense qu'en +procedant ainsi, on ne feroit point l'analyse de la bouteille. Mais ni +le critique, ni celui qui s'est laissé surprendre par cette expérience, +ne se sont apperçus qu'ils manquoient dans le point essentiel. C'est ce +défaut de sagacité qui paroît avoir assuré la défaite de l'un & la +victoire de l'autre que l'on a fait sonner si haut. + +»D'après ce résultat vrai en lui-même, mais faux dans son principe, on +argumente contre M. Fr. on le presse: on le poursuit: on se persuade +qu'il ne lui reste pas plus de ressource qu'à celui qu'on a nommé son +plus zèlé partisan. + +»Sans entreprendre de réfuter tout ce que l'éloquence étale en 8. ou 10. +pages de la critique, & sans rétorquer tous les argumens adressé à notre +Américain, je crois que quelques réflexions fondées sur l'expérience +suffiront pour en effacer les impressions. + +»Quand une personne tient dans sa main la bouteille électrisée, & +qu'elle en verse l'eau dans une autre bouteille tenuë dans la main d'une +autre personne, il arrive la même chose que si l'on faisoit toucher le +crochet de la premiere bouteille à celui de la seconde qui seroit armée, +la charge se partage entre les deux bouteilles.[23] Cela est si vrai que +si la même personne fait seule cette expérience en tenant les deux +bouteilles, une en chaque main, elle ressentira une commotion, qui ne +sera pourtant que la moitié de celle qu'elle recevroit, si elle faisoit +tout simplement l'expérience de Leyde. Donc en versant l'eau de cette +façon on fait passer avec elle dans la seconde bouteille la moitié de la +matière électrique contenuë dans la première. La preuve s'en tire encore +d'une autre observation que voici. Si la matière électrique qui passe +ainsi avec l'eau d'une bouteille dans l'autre, étoit précisément +attachée à la liqueur, la quantité en seroit proportionelle à la +quantité de l'eau transvasée: or cela n'est point; car que l'on vuide +toute la liqueur, ou que l'on n'en vuide que la moitié, la seconde +bouteille qui l'aura reçuë se trouvera également chargée, c'est-à-dire +électrisée au même degré; & si toutes choses étoient égales des deux +cotés: si les bouteilles étoient égales en capacité, en matiére, en +forme, & leur intérieur également moüillé, ce degré seroit éxactement le +même dans chacune. Donc notre critique n'a pas raison de dire que l'on +ne sauroit lui objecter que les circonstances dont il fait dépendre le +succès de l'expérience, changent l'espèce. Et pourquoi ne sauroit-on lui +faire cette objection, dès qu'on voit évidemment que son procédé est +erronné: que n'en apperçevant pas le défaut, il en tire avantage, pour +combattre la doctrine d'un Physicien consommé dans cette partie, où il +donne des leçons à tout le monde sçavant? + +[Note 23: V. pag. 125. §. 40.] + +»S'il restoit encore quelques doutes sur l'analyse de la bouteille +électrisée, qui est regardée avec raison comme une des plus belles +expériences de M. Franklin, quoiqu'elle ne soit pas une des plus +brillantes, & sur laquelle j'ai entendu un des Physiciens les plus +experimentés en cette partie, se reprocher de ne l'avoir pas imaginée; +si, dis-je, il restoit encore quelques doutes sur ce sujet, on pourroit +les lever, en s'y prenant d'une autre façon que j'ai imaginée, & que je +rapporte ici, pour répondre à ceux qui prétendent que la matière +électrique ne paroît attachée au verre de la bouteille qu'en vertu de +l'adhérence de l'eau à ses parois intérieures. Au lieu d'eau, je mets +dans la bouteille du menu plomb, comme du plomb à perdreaux, ou de la +cendrée: après l'avoir armée de son crochet, & l'avoir électrisée, j'en +fais l'analyse, suivant la méthode de M. Franklin, & je trouve toujours +que le plomb en étant vuidé, n'a point emporté l'électricité, mais que +cette matière est restée presque toute entière en la bouteille où je +l'avois fait entrer d'abord, puisque de nouveau plomb, ou à sa place de +l'eau, ou toute autre substance non-électrique, ou même rien autre chose +qu'un fil-d'archal, pourvû qu'il touche au fond intérieur, lui rend le +pouvoir de donner la commotion à quiconque veut la tenter. J'ai même +éprouvé qu'elle étoit, toutes choses égales d'ailleurs, toujours plus +forte avec le plomb qu'avec l'eau, C'est en conséquence de cette +observation, que depuis long-tems je ne me sers presque plus d'eau dans +mes expériences électriques. J'ai trouvé que le métal, & sur tout le +plomb granulé est bien préférable à la liqueur pour analyser la +bouteille: il n'est pas sujet à l'évaporation: on peut le sécher +aisément; il n'éclabousse point en le traversant: il ne s'attache ni aux +parois ni au goulot de la bouteille, toutes choses qui font souvent +manquer l'expérience, quand on opére avec de l'eau. L'usage de la +limaille pour remplir la bouteille est aussi très-bon; mais si l'on veut +en faire l'analyse, il faut avoir attention que la limaille soit bien +séche, & qu'elle ne fasse point de poussière quand on la verse. + +Il résulte de toutes ces observations que j'ai faites & répétées avec +tout le soin & l'éxactitude possibles, qu'en s'y prenant comme +l'enseigne M. L. N. on ne fait point l'analyse de la bouteille +électrisée. Car, qu'est-ce que faire cette analyse? N'est-ce pas tout +simplement séparer chacune des parties dont elle est composée, pour voir +à laquelle de ses parties la matière électrique restera attachée? Or en +suivant la route indiquée par M. Fr. on arrive sûrement à ce but; si +l'on entreprend de m'en montrer une autre, il faudra me prouver qu'elle +y conduit aussi sûrement, ou tout au moins me mettre dans +l'impossibilité d'en découvrir l'erreur. Notre critique ne fait ni l'un +ni l'autre, & malgré ses argumens spécieux, je n'y aurai pas plus de +confiance que si, pour me prouver que l'électricité n'est pas attachée +au verre, il commençoit par décharger la bouteille avant d'en faire +l'analyse; il n'y a pas plus de raison à vouloir que la seconde +bouteille dans laquelle on verse l'eau électrisée, soit dans la main +d'un autre homme, qu'il y en auroit à éxiger que la premiere y fût +aussi, quand on en ôte le fil-d'archal avec les doigts. Il y a donc, +quoiqu'en dise la critique, des circonstances d'où on fait dépendre le +succès de l'expérience, qui en changent l'espéce; & celles-ci sont du +nombre. C'est pour cela que je prétens qu'en s'y prenant de cette façon, +l'on ne fait point du tout l'analyse de la bouteille. + +»Que notre adversaire au reste ne s'imagine pas que je n'aye en vûe que +de le contredire. La recherche de la verité est mon seul objet. Aucune +considération ne sauroit m'en détourner. Quand nous avons dit que l'eau +ou le métal que l'on met dans la bouteille de Leyde n'emportent point +avec eux d'électricité, dans le temps qu'on les verse dans un autre vase +soutenu sur un support électrique; il ne faut pas prendre cette +proposition à la rigueur. Je sçais par expérience que ces corps +non-électriques ne se dépoüillent pas absolument, en sortant de la +bouteille, de toute l'électricité dont ils étoient chargés. Cela se voit +évidemment quand on se sert de limaille pour faire l'analyse de la +bouteille. Notre auteur estime que la quantité qu'ils retiennent de +cette matière n'équivaut peut-être pas la cinq-centiéme partie de ce qui +fait la charge de la bouteille; mais cette petite quantité n'est pas ce +dont il s'agit ici; quand elle seroit beaucoup plus considérable dans +les circonstances établies, elle ne mettroit jamais la seconde bouteille +en état de donner la commotion.» + +52. Sur quoi nous avons fait ce que nous appellons une _batterie +électrique_, consistant en onze grands carreaux de vitre garnis de lames +de plomb appliquées sur chaque côté, placés verticalement, & soutenus à +deux pouces de distance sur des cordons de soye, avec des crochets épais +de fil de plomb, un de chaque côté, dressés en ligne droite, éloignés +l'un de l'autre, & des communications convenables de fil, & une chaîne +depuis le côté _donnant_ d'un carreau jusqu'au côté _recevant_ de +l'autre, de sorte que le tout puisse être chargé ensemble, & par la même +opération, comme s'il n'y avoit qu'un seul carreau. Nous avons fait +encore une autre machine pour amener les côtés _donnans_ après la +charge, en contact avec un long fil-d'archal, & les côtés _recevans_ +avec un autre. Ces deux longs fils-d'archal donneroient la force de tous +les carreaux de verre à la fois à travers le corps de quelque animal qui +formeroit le cercle avec eux. Les carreaux peuvent aussi être déchargés +séparément, ou tel nombre ensemble que l'on voudra; mais cette machine +n'a pas été mise beaucoup en usage, comme ne répondant pas parfaitement +à notre intention, relativement à la facilité de la charge par la raison +donnée §. 44. Nous avons fait aussi avec de grands carreaux de vitre des +tableaux magiques & des roues animées qui se meuvent d'elles-mêmes, & +dont nous allons bientôt faire la description. + +53. Je m'apperçois par le dernier livre de l'ingénieux Mr. Watson que +j'ai reçu dernièrement, que le docteur _Bevis_ s'est servi avant nous de +carreaux de verre pour faire l'expérience de Leyde, & jusqu'au moment +que ce livre m'est parvenu, je me proposois de vous communiquer cela +comme une nouveauté. Si j'en fais mention ici, je vous dirai pour excuse +que nous avons tenté l'expérience différemment, que nous en avons tiré +des conséquences différentes, (car M. Watson paroît toujours persuadé +que le feu est accumulé sur le corps non électrique, qui est en contact +avec le verre, pag. 72.) & nous l'avons même poussé plus loin, autant +que j'en puis juger jusqu'à présent. + + + + +_LETTRE V._ + +PREMIÈRE PARTIE. + + +27. Juillet 1751. + +MONSIEUR, + +Je crois que M. Watson a fait à la hâte ses observations sur mon dernier +écrit, avant d'avoir bien considéré les expériences rapportées dans le +§. 51. qui me paroissent toujours décisives dans cette question: _Si +l'accumulation du feu électrique est sur le verre électrisé, ou sur la +matière non-électrique jointe au verre_; je crois qu'elles démontrent +que l'accumulation est réellement sur le verre. + +Quant à l'expérience dont parle cet ingénieux physicien, & qu'il regarde +comme concluante pour le parti opposé; je me flatte qu'il changera de +façon de penser à cet égard, lorsqu'il considérera que, comme une +personne qui applique le fil-d'archal de la bouteille chargée à une +liqueur spiritueuse échauffée dans une cuillier que tient une autre +personne, toutes deux étant sur le plancher, en enflammera les esprits, +& que cependant une pareille inflammation ne peut pas décider si +l'accumulation étoit sur le verre ou dans le corps non-électrique; de +même si l'on place une troisiéme personne sur un gâteau de cire entre +les deux premières, qu'elle tienne d'une main un bassin dans lequel on +verse l'eau de la bouteille, & qu'à l'instant de l'effusion elle +présente un doigt de l'autre main à la liqueur spiritueuse; cette +circonstance ne change rien du tout à l'état des choses, le filet d'eau +tombant de la fiole, le côté du bassin, les bras & le corps de la +personne placée sur le gâteau n'étant tous ensemble que comme un long +fil-d'archal qui s'étend de la surface intérieure de la fiole à la +liqueur spiritueuse. + +54. Voici de quelle manière se fait le tableau magique. Ayant un grand +portrait avec un cadre & une glace, (supposez que ce soit celui du Roi) +ôtez-en l'estampe, & coupez-en une bande à la distance d'environ deux +pouces du cadre tout autour; quand la coupure prendroit sur le portrait +il n'y auroit pas d'inconvénient. Avec de la colle légere ou de l'eau +gommée, fixez sur le revers de la glace la bande du portrait séparée du +reste, en la serrant & l'unissant bien: alors remplissez l'espace vuide +en dorant la glace avec de l'or ou du cuivre en feuille: dorez +pareillement le bord intérieur du derrière du cadre tout autour, excepté +le haut, & établissez une communication entre cette dorure & la dorure +du derrière de la glace: remettez la planche ou le carton sur la glace, +& ce côté est fini. Retournez la glace, & dorez exactement le côté +antérieur sur la dorure de derrière, & lorsqu'elle sera séche +couvrez-la, en collant dessus le milieu de l'estampe qui avoit été +séparé de la bande; observant de rapprocher les parties correspondantes +de cette bande & du portrait; par ce moyen le portrait paroîtra tout +d'une piéce comme auparavant; seulement une partie est derrière la glace +& l'autre devant....... tenez le portrait horizontalement par le haut, & +posez sur la tête du Roi une petite couronne dorée & mobile. Maintenant +si le portrait est électrisé modérément, & qu'une autre personne +empoigne le cadre d'une main, de sorte que ses doigts touchent la dorure +postérieure, & que de l'autre main elle tâche d'enlever la couronne, +elle recevra une commotion épouventable, & manquera son coup. Si le +portrait étoit puissamment chargé, la conséquence pourroit bien en être +aussi fatale[24] que celle du crime de haute trahison: car lorsque +l'étincelle est tirée à travers une main de papier couchée sur le +portrait par le moyen d'un fil-d'archal de communication; elle fait un +trou à travers chaque feuillet, c'est-à-dire à travers 48. feuilles, +(quoique l'on regarde une main de papier comme un bon plastron contre la +pointe d'une épée; ou même contre une balle de pistolet,) & le +craquement est excessivement fort. L'opérateur qui tient ce portrait par +l'extrémité supérieure, où l'intérieur du cadre n'est pas doré, à +dessein d'empêcher la chute du portrait, ne sent rien du coup, & peut +toucher le visage du portrait sans aucun danger, ce qu'il donne comme un +témoignage de sa fidélité..... Si plusieurs personnes en cercle +reçoivent le choc, on appelle l'expérience _les conjurés_. + +[Note 24: Nous avons trouvé depuis qu'elle est fatale à de petits +animaux, mais que l'action n'est pas assez violente pour en tuer de +grands; le plus gros que nous ayons tué est une poule.] + +«Avec une glace de 1200. pouces quarrés étamée sur ses deux faces, j'ai +plusieurs fois percé jusqu'à 160. feuilles de papier commun.» + +55. Sur le principe établi dans le §. 41. que les crochets des +bouteilles différemment chargées attireront & repousseront différemment, +on a fait une rouë électrique, qui tourne avec une force extraordinaire. +Une petite fléche de bois élevée perpendiculairement passe à angles +droits à travers une planche mince, & de figure ronde d'environ 12. +pouces de diamétre, & tourne sur une pointe de fer fixée dans +l'extrémité inférieure, tandis qu'un gros fil-d'archal dans la partie +supérieure traversant un petit trou dans une feuille de cuivre, +maintient la fléche dans sa situation perpendiculaire. Environ trente +rayons d'égale longueur faits d'un carreau de vitre coupé en bandes +étroites sortent horizontalement de la circonférence de la planche, les +extrémités les plus éloignées du centre excédant les bords de la planche +d'environ 4. pouces; sur l'extrémité de chacun est fixé un dé de cuivre. +Maintenant si le fil-d'archal de la bouteille électrisée par la voye +ordinaire est approché de la circonférence de cette rouë, il attirera le +dé le plus proche, & mettra ainsi la rouë en mouvement. Ce dé dans le +passage reçoit une étincelle, & dès-lors étant électrisé, il est +repoussé & chassé en avant, tandis qu'un second étant attiré, approche +du fil-d'archal, reçoit une étincelle, & est chassé après le premier, & +ainsi de suite jusqu'à ce que la rouë ait achevé un tour: alors les dez +déjà électrisés approchant du fil-d'archal, au lieu d'être attirés comme +auparavant, sont au contraire repoussés, & le mouvement cesse à +l'instant... mais si une autre bouteille qui a été chargée par les côtés +est placée auprès de la même rouë, son fil-d'archal attirera le dé +repoussé par le premier, & par là doublera la force qui fait tourner la +rouë, en enlevant non-seulement le feu qui a été communiqué aux dez par +la première bouteille; mais leur en dérobant même de leur quantité +naturelle, au lieu d'être repoussés lorsqu'ils reviennent vers la +première bouteille, ils sont plus fortement attirés; de sorte que la +rouë accélère sa marche jusqu'à fournir avec une grande rapidité 12. ou +15. tours dans une minute, & avec une telle force que le poids de cent +rixdales dont nous la chargeâmes une fois, ne parut en aucune manière +ralentir son mouvement..... C'est ce que l'on nomme une broche +électrique; & si un gros oiseau étoit embroché à la fléche +perpendiculaire, il tourneroit devant le feu avec un mouvement capable +de le rôtir. + +«Au lieu de faire cette roue de bois, & d'y rapporter des rayons de +verre, comme l'enseigne M. Franklin, j'ai imaginé qu'il étoit plus +simple & plus commode de la faire d'une seule piéce de verre; j'ai +choisi pour cela un carreau de verre de Bohême, le plus uni & le plus +plane que j'ai pû trouver: je l'ai fait couper en plateau rond de 18. +pouces de diamètre: j'ai collé sur chacune de ses surfaces une feuille +de papier marbré en couleur de bois, qui n'approche pas de la +circonférence du plateau plus près que de deux pouces: j'ai ensuite +mastiqué sur son centre de chaque côté deux gros-fils-d'archal qui +servent d'axe, dont l'un est terminé en pointe pour servir de pivot & +pour tourner sur une petite crapaudine de cuivre, & l'autre plus long +pour passer dans un trou rond pratiqué dans une traverse de bois. On +pourroit faire l'axe tout d'une piéce en perçant la rouë au centre pour +les recevoir. Cette roue étant ainsi mise à peu près en équilibre sur +son axe, j'ai mastiqué sur ses bords 30. balles de cuivre creuses, à +égales distance les unes des autres, & également éloignées du centre. +L'on conçoit que cette roue est bien plus légère, & par conséquent plus +mobile que celle de M. Franklin; aussi a-t-elle mieux réussi que celles +qui ont été exécutées suivant sa méthode.» + +56. Mais cette roue, ainsi que celles qui sont poussées par le vent, +l'eau ou les poids, reçoit son mouvement d'une force étrangère, à +sçavoir celle des bouteilles. La roue qui tourne d'elle-même, quoique +construite sur les mêmes principes, paroîtra encore plus surprenante; +elle est faite d'un carreau de verre mince & rond de 17. pouces de +diamètre, dorée en entier sur les deux côtés, excepté 2. pouces vers le +bord. On arrête alors deux petites hémisphères de bois avec du mastic au +milieu des côtés supérieur & inférieur opposés à leur centre, & sur +chacune une forte verge de fil-d'archal longue de 8. ou 10. pouces qui +font ensemble l'axe de la roue. Elle tourne horizontalement sur une +pointe à l'extrémité inférieure de son axe, qui pose sur un morceau de +cuivre cimenté dans une salière de verre. La partie supérieure de son +axe traverse un trou fait dans une lame de cuivre cimentée à un fort & +long morceau de verre qui le tient éloigné de 5. ou 6. pouces de tout +corps non-électrique; & l'on place à son sommet une petite boule de cire +ou de métal pour conserver le feu. Dans un cercle sur la table qui +soutient la roue sont fixés douze petits pilliers de verre à la distance +d'environ 4. pouces, avec un dé sur le sommet de chaque pillier. Sur le +bord de la roue est une balle de plomb communiquant par un fil-d'archal +avec la dorure de la surface supérieure de la roue; & à 6. pouces +environ est une autre balle communiquant de la même manière avec la +surface inférieure. Lorsque l'on veut charger la roue par sa surface +supérieure, il faut établir une communication de la surface inférieure à +la table. Lorsqu'elle est bien chargée, elle commence à s'ébranler; la +balle la plus proche d'un pillier s'avance vers le dé qui est sur ce +pillier, l'électrise en passant, & dès-lors est forcée de s'en éloigner; +la balle suivante qui communique avec l'autre surface du verre, attire +plus fortement ce dé, par la raison que le dé a été électrisé auparavant +par l'autre balle, & ainsi la roue augmente son mouvement jusqu'à ce +qu'il vienne au point d'être réglé par la résistance de l'air. Elle +tournera une demi-heure, & fera l'un portant l'autre vingt tours dans +une minute, ce qui fait 600. tours dans une demi-heure. La balle de la +surface supérieure donnant à chaque tour 12. étincelles aux dez, ce qui +fait 7200. étincelles, & la balle de la surface inférieure en recevant +autant des mêmes dez; ces balles parcourent dans ce tems près de 2500. +pieds.... les dez sont bien attachés, & dans un cercle si exact, que les +balles peuvent passer à une très-petite distance de chacun d'eux.... Si +au lieu de deux balles vous en mettez huit, quatre communiquant avec la +surface supérieure & quatre avec la surface inférieure, placées +alternativement; lesquelles huit étant environ à six pouces de distance, +complettent la circonférence, la force & la vitesse seront de beaucoup +augmentées, la roue faisant cinquante tours dans une minute, mais elle +ne continuera pas à tourner si long-tems...... On pourroit peut-être +appliquer ces roues à la sonnerie d'un petit carillon[25], & faire par +leur moyen mouvoir de petits planétaires fort légers. + +[Note 25: On l'a exécuté depuis.] + +57. Courbez un fil-d'archal circulairement avec un tenon à chaque +extrémité; appuyez-en une extrémité contre la surface inférieure de la +roue, & amenez l'autre extremité à la surface supérieure, il en +résultera un craquement terrible, & la force sera déchargée. + +58. Chaque étincelle ainsi tirée de la surface de la roue fait un trou +rond dans la dorure, perçant, lorsqu'elle sort, une partie de cette +dorure, ce qui montre que le feu n'est pas accumulé sur la dorure, mais +qu'il est contenu dans le verre même. + +59. La dorure étant vernissée avec un vernis à la térébentine, le +vernis, quoique dur & sec, est brûlé par l'étincelle que l'on tire au +travers, & répand une odeur forte, & une fumée visible. Lorsque +l'étincelle est tirée à travers le papier, tout autour du trou qu'elle a +fait, le papier se trouve noirci par la fumée, qui quelquefois même +pénètre plusieurs feuilles. On trouve aussi une partie de la dorure +emportée, après avoir été poussée avec force dans le trou fait au papier +par le coup. + +60. On remarque avec étonnement la quantité de feu électrique qui peut +résider dans la plus petite portion de verre. Une bouteille de verre des +plus minces d'environ un pouce de diamètre, pésant seulement six grains, +à demi-pleine d'eau, en partie dorée sur le dehors, & garnie d'un +crochet de fil-d'archal, donne, lorsqu'elle est électrisée, un aussi +grand coup qu'un homme puisse le supporter. Comme le verre a le plus +d'épaisseur vers l'orifice, je présume que la moitié inférieure, qui +étant dorée, a été électrisée, & a donné le coup, n'excède pas 2. +grains; car il paroît, lorsqu'elle est rompue, qu'elle est beaucoup plus +mince que la moitié supérieure. Si une de ces bouteilles minces est +électrisée par le côté, & que l'étincelle soit tirée à travers la +dorure, le verre sera brisé au dedans en même temps que la dorure le +sera au dehors. + +61. En supposant (pour les raisons ci-dessus alléguées §. 42. 43. 44.) +qu'il n'y a pas plus de feu électrique dans la bouteille après sa charge +qu'auparavant, combien grande ne doit pas être la quantité de feu dans +cette petite portion de verre? On seroit tenté de croire qu'il fait +partie de sa nature & de son essence; peut-être que si la quantité +requise de feu électrique retenue par le verre avec tant d'opiniâtreté, +en étoit séparée, il cesseroit d'être verre. Il pourroit bien perdre sa +transparence, ou son éclat, ou son élasticité.... Il n'est pas +incroyable que l'on puisse trouver dans la suite des expériences qui +conduiront à cette découverte. + +«Pour peu que l'on force l'électricité en chargeant une bouteille de +verre mince, il s'y fait à l'endroit le plus foible un petit trou +ordinairement de figure ronde & sans félure; après cette explosion la +bouteille est déchargée, & le petit trou paroît assez souvent bordé d'un +petit cercle blanchâtre, plus ou moins large, dont le verre a perdu sa +transparence, & semble brûlé par l'étincelle qui l'a pénétré. Si cette +explosion se faisoit dans la main, le trou se trouveroit vis-à-vis d'un +des doigts, & l'on y sentiroit une piqûre très douloureuse, sans pour +cela recevoir la commotion proprement dite.» + +62. Nous sommes surpris de lire dans le livre de M. _Watson_ qu'un choc +ait été communiqué à travers un grand espace de terre séche, & nous +soupçonnons qu'il devoit y avoir quelque qualité métallique dans le +gravier de cette terre, ayant trouvé que la simple terre séche pressée +dans un tube de verre ouvert par les deux bouts, & un crochet de +fil-d'archal inséré dans la terre à chaque extrémité, la terre & les +fils-d'archal faisant partie d'un cercle, ne conduisoient pas le moindre +choc sensible; & qu'en effet, lorsqu'un des fils-d'archal avoit été +électrisé, l'autre donnoit à peine quelques signes de sa connéxion avec +le premier..... & même une ficelle bien humide manque quelquefois de +conduire un choc, quoique d'ailleurs elle conduise parfaitement bien +l'électricité. Un morceau de glace sec, ou une chandelle de glace[26], +que l'on tient entre deux bouteilles dans un cercle, empêche +semblablement le choc, ce que l'on ne devroit pas attendre, puisque +l'eau le conduit avec tant de perfection.... La dorure sur un livre +neuf, qui d'abord conduit le choc avec beaucoup de régularité, le manque +après 10. ou 12. expériences[27], quoiqu'elle paroisse toujours la même +à tous égards; c'est de quoi nous ne sçaurions rendre raison.[28] + +[Note 26: C'est le nom que l'on donne aux glaçons qui pendent aux +goutières en forme de stalactites pendant l'hyver, lorsque l'eau s'y +gèle en coulant goute à goute.] + +[Note 27: C'étoit avec une petite bouteille; nous avons trouvé depuis +qu'elle manque également avec un grand verre.] + +[Note 28: On verra dans la suite que l'Auteur, après de nouvelles +observations, en donne une raison très satisfaisante.] + +63. Il y a encore une expérience qui nous a étonnés, & que jusqu'ici on +n'a pas expliquée d'une maniere satisfaisante; la voici. Placez un +boulet de fer sur un verre, & qu'une balle de liége humide, suspendue +par un fil de soye, vienne toucher le boulet: prenez une bouteille dans +chaque main, l'une électrisée par le _crochet_ & l'autre par le _côté_: +appliquez le fil-d'archal _donnant_ au boulet qu'il électrisera +positivement, & le liége sera répoussé. Ensuite appliquez le +fil-d'archal _recevant_, qui tirera l'étincelle donnée par l'autre; +alors le liége retournera au boulet: appliquez-le même une seconde fois +& tirez une autre étincelle; alors le boulet sera électrisé +négativement, & le liége dans ce cas sera repoussé comme auparavant; +appliquez encore le fil-d'archal _donnant_ au boulet, pour lui rendre +l'étincelle dont il a été privé, & la balle de liége retournera; +donnez-lui en une autre, qui sera une addition à sa quantité naturelle, +& le liége sera repoussé une seconde fois. + +L'expérience peut être répétée de la sorte aussi long-tems qu'il y a +quelque charge dans les bouteilles. D'où il résulte que les corps qui +ont moins que la quantité commune d'électricité, se repoussent l'un +l'autre, aussi bien que ceux qui en ont plus. + +Étant un peu mortifiés de n'avoir pû jusqu'ici rien produire par nos +expériences pour l'utilité du genre humain, & entrant dans la saison des +grandes chaleurs, pendant lesquelles les expériences électriques sont +moins agréables, nous avons pris la résolution de les terminer pour +cette saison un peu gayement par une partie de plaisir sur les bords de +la Skuylkill[29]. Nous nous proposons d'allumer les esprits des deux +côtés en même-tems, en envoyant une étincelle de l'un à l'autre rivage à +travers la rivière sans autre conducteur que l'eau, expérience que nous +avons exécutée depuis peu au grand étonnement de plusieurs spectateurs. +Nous tuerons un dindon pour notre dîner par le choc électrique, il sera +rôti à la broche électrique devant un feu allumé avec la bouteille +électrisée, & nous boirons les santés de tous les fameux Électriciens +d'Angleterre, de Hollande, de France & d'Allemagne dans des tasses +électrisées[30], au bruit de l'artillerie d'une batterie électrique. + +_29. Avril 1749._ + +[Note 29: Rivière qui baigne un côté de Philadelphie, comme le Delaware +baigne l'autre côté. Les bords de ces deux rivières sont ornés des +maisons de campagne des bourgeois, & des charmantes demeures des +principaux habitans de cette colonie.] + +[Note 30: Une tasse électrisée est un petit vase de verre fin, presque +rempli de vin, & électrisé comme la bouteille. Cette tasse étant portée +adroitement aux lèvres, donne un coup, si le bord de la lèvre est rasé +de près, & si l'on ne respire pas sur la liqueur.] + + +SUITE + +_Des opinions & des conjectures sur les propriétés & sur les effets de +la matière électrique._ + +64. Il est dit dans le §. 8. que toutes les espèces de matière commune +sont supposées ne pas attirer le fluide électrique avec une égale +activité, & que les corps appellés originairement électriques comme le +verre, &c. l'attirent & le retiennent avec plus de force, & en +contiennent la plus grande quantité. + +Cette dernière thèse pourroit avoir l'air d'un paradoxe pour quelques +personnes étant contraire à l'opinion dominante; c'est pourquoi je vais +faire ensorte de l'expliquer. + +65. Pour le faire avec ordre, il faut d'abord considérer que nous ne +pouvons par aucun moyen connu jusqu'à présent faire passer le fluide +électrique au travers du verre. Je n'ignore pas que le sentiment commun +est qu'il traverse aisément le verre, & qu'on allégue en preuve +l'expérience d'une plume suspenduë par un fil dans une bouteille scellée +hermétiquement, & qu'on la met en mouvement en approchant un tube frotté +de la surface extérieure de la bouteille; mais si le fluide électrique +traverse si aisément le verre, comment la fiole devient-elle chargée +(pour me servir de l'expression usitée,) lorsque nous la tenons dans nos +mains? Le feu poussé dans la bouteille par le fil-d'archal ne la +traverseroit-il pas pour venir jusqu'à nos mains, & pour s'échapper +ainsi sur le plancher? En ce cas la bouteille ne demeureroit-elle pas +toujours dans le même état, c'est-à-dire sans être chargée, comme nous +sçavons que demeureroit une bouteille de métal qu'on essayeroit de +charger de la sorte? Assurément s'il y a la moindre fêlure, la plus +petite solution de continuité dans le verre, quoiqu'il reste si serré +que rien autre chose que nous sçachions n'y puisse passer; cependant le +fluide électrique, à cause de son extrême subtilité, volera à travers +cette fêlure avec la plus grande liberté; & nous sommes sûrs qu'une +telle bouteille ne peut jamais être chargée. Quelle est donc la +différence entre cette bouteille & une autre bien saine, si ce n'est que +le fluide peut traverser l'une, & ne sçauroit traverser l'autre?[31] + +[Note 31: Voyez les §. 35-50.] + +66. Il est vrai qu'il y a une expérience, qui à la première vûe, seroit +capable de persuader à un observateur superficiel que le feu poussé dans +la bouteille par le fil-d'archal, passe réellement à travers la +substance du verre. La voici: placez la bouteille sur un verre sous le +premier conducteur: suspendez un boulet par une chaîne depuis le premier +conducteur jusqu'à ce qu'il soit à un quart ou à un demi-pouce au-dessus +du fil-d'archal de la bouteille: mettez le revers du doigt précisément à +la même distance du côté de la bouteille que celle du boulet à son +fil-d'archal: maintenant faites tourner le globe, & vous verrez une +étincelle frapper du boulet au fil-d'archal de la bouteille, & au même +instant vous verrez & sentirez une étincelle exactement égale frapper du +côté de la bouteille sur votre doigt, & ainsi de suite étincelle pour +étincelle. Il sembleroit que la totalité reçûe par la bouteille en a été +déchargée une seconde fois, & cependant par ce moyen la bouteille est +chargée,[32] & par conséquent le feu qui abandonne ainsi la bouteille, +quoique dans la même quantité, ne sçauroit être le même feu qui est +entré par le fil-d'archal, car si c'étoit le même, la bouteille +resteroit sans être chargée. + +[Note 32: Voyez le §. 54.] + +67. Si le feu qui abandonne ainsi la bouteille n'est pas le même que +celui qui est poussé à travers le fil-d'archal, ce doit être le feu qui +résidoit dans la bouteille (c'est-à-dire dans le verre de la bouteille) +avant le commencement de l'opération. + +68. Si cela est ainsi, il doit y en avoir une grande quantité dans le +verre, parce qu'une grande quantité est déchargée de la sorte même d'un +verre très mince. + +69. Que ce fluide ou feu électrique soit fortement attiré par le verre, +nous le reconnoissons à la rapidité & à la violence avec lesquelles il +est repris par la partie qui en a été privée, dès qu'elle en trouve la +facilité, & il suit de là que d'une masse de verre nous ne pouvons tirer +une quantité de feu électrique, ou électriser _moins_ la masse totale, +comme nous pouvons le faire à l'égard d'une masse de métal; nous ne +pouvons diminuer ni augmenter sa quantité totale, car il tient bien la +quantité qu'il a, & il en a autant qu'il en peut tenir; ses pores en +sont gorgés aussi pleinement que la répulsion mutuelle des particules le +peut comporter; & ce qui est déjà dedans, refuse ou repousse fortement +toute quantité surnuméraire. Nous n'avons qu'un seul moyen de mettre en +mouvement le fluide électrique dans le verre, qui est de couvrir une des +deux surfaces d'un verre mince avec des corps non-électriques, & de +pousser sur une surface une quantité surnuméraire de ce fluide, qui se +répandant sur le corps non-électrique, & étant limitée par lui à cette +surface, agit par sa force répulsive sur les particules du fluide +électrique contenu dans l'autre surface, & les chasse du verre dans le +corps non électrique sur ce côté, d'où elles sont déchargées, & alors +ces parties ajoutées sur le côté chargé peuvent y entrer; mais après +cette opération il n'y en a dans le verre ni plus ni moins +qu'auparavant, en ayant laissé échapper précisément autant de dessus un +côté qu'il en a reçu sur l'autre. + +70. Ici les expressions me manquent, & je doute beaucoup si je pourrai +rendre cette partie de mon ouvrage intelligible. Par ce mot _surface_ +dans le cas présent, je n'entens pas simplement longueur & largeur sans +épaisseur; mais lorsque je parle de la surface supérieure ou inférieure +d'un morceau de verre, de la surface extérieure ou intérieure de la +bouteille, j'entens longueur, largeur, & moitié de l'épaisseur; & je +demande la grace d'être entendu en ce sens. Maintenant je suppose que le +verre dans ses premiers principes & dans la fournaise n'a pas plus de ce +fluide électrique que toute autre matière commune; que lorsqu'il est +soufflé, qu'il se refroidit, & que les particules de feu commun +l'abandonnent, ses pores deviennent un vuide. Que les parties +composantes du verre soient extrêmement petites & déliées, je le +conjecture de ce que ses parties brisées ne sont jamais raboteuses, mais +toujours lisses & polies; & de la ténuité de ses particules, j'infére +que les pores entr'elles sont excessivement petits; de là vient que +l'eau forte, ni aucun autre menstruë connu n'y peut entrer pour les +séparer, & en dissoudre la substance; nous ne connoissons même aucun +fluide assez délié pour les pénétrer, excepté le feu commun & le fluide +électrique. Maintenant le feu par sa retraite laissant un vuide, comme +il a été dit ci dessus, entre ces pores que l'air ou l'eau ne sont pas +assez fins pour pénétrer, ni remplir, le fluide électrique y est attiré, +car il est toujours prêt dans ce que nous appellons les corps +non-électriques & dans les mixtions non-électriques qui sont dans l'air; +cependant il ne se fixe point avec la substance du verre, mais il y +séjourne comme l'eau dans une pierre poreuse, retenu seulement par +l'attraction des parties fixées, restant toujours fluide & sans +adhérence; mais je suppose de plus que dans le refroidissement du verre, +son tissu devient plus serré au milieu, & forme une espèce de séparation +dans laquelle les pores sont si étroits que les particules du fluide +électrique qui entrent dans les deux surfaces en même tems, ne peuvent +les traverser, ou passer & repasser d'une surface à l'autre, & ainsi se +mêler ensemble. Néanmoins quoique les particules du fluide électrique, +imbibé par chaque surface, ne puissent d'elles-mêmes passer à travers +pour se joindre à celles de l'autre, leur répulsion le peut faire, & par +ce moyen elles agissent l'une sur l'autre. Les particules du fluide +électrique ont une mutuelle répulsion, mais par le pouvoir d'attraction +dans le verre, elles sont condensées, ou plus rapprochées l'une de +l'autre. Lorsque le verre a reçu, & que par son attraction il a condensé +autant de ce fluide électrique, que la force d'attraction & de +condensation dans l'une est égale à la force d'expension dans l'autre, +il ne peut plus s'en imbiber, & cela reste constamment sa quantité +totale. Mais chaque surface en recevroit plus, si la répulsion de ce qui +est dans la surface opposée ne résistoit à son entrée. Les quantités de +ce fluide dans chaque surface étant égales, leur action répulsive l'une +sur l'autre est égale, & par conséquent celles d'une surface ne +sçauroient chasser celles de l'autre. + +Mais si l'on en pousse dans une surface une quantité plus grande que le +verre n'en tireroit naturellement, elle augmente le pouvoir répulsif de +ce côté, & surmontant l'attraction de l'autre, elle chasse la partie du +fluide qui a été imbibée par cette surface, s'il se trouve un corps +non-électrique prêt à la recevoir, ce qui arrive dans tous les cas où le +verre est électrisé pour donner un choc. La surface qui a été ainsi +vuidée, pour avoir chassé son fluide électrique, en reprend avec +violence une quantité égale aussitôt que le verre trouve l'occasion de +décharger cette quantité excédente au-delà de ce qu'il peut retenir par +l'attraction dans son autre surface, dont la répulsion additionnelle a +occasionné le vuide; car les expériences favorisant, je dirois presque +confirmant cette hipothèse, je dois, pour éviter les répétitions, vous +prier de revoir ce qui a déjà été dit de la fiole électrique dans mes +précédentes lettres. + +71. Voyons maintenant l'usage que nous en pouvons faire pour expliquer +plusieurs autres phénomènes..... Le verre qui est un corps extrêmement +élastique, (& peut-être qu'il doit son élasticité jusqu'à un certain +point à la grande quantité de ce fluide répulsif qu'il renferme dans ses +pores,) le verre doit, lorsqu'il est frotté, avoir sa surface frottée un +peu élargie, ou ses parties solides un peu écartées, de sorte que les +interstices dans lesquels réside le fluide électrique, deviennent plus +larges, laissant de la place pour une plus grande quantité de ce fluide, +lequel y est immédiatement attiré du coussin, ou de la main frottante +qui se refournissent toujours au magazin commun; mais aussitôt que les +parties du verre ainsi ouvert & rempli ont essuyé le frottement, elles +se referment, & obligent la quantité surnuméraire de sortir sur la +surface où elle doit rester jusqu'à ce que ces parties retournent au +coussin, à moins que quelques corps non-électriques, comme le premier +conducteur, ne se présente d'abord pour les recevoir.[33] + +[Note 33: Dans l'obscurité on peut voir le fluide électrique sur le +coussin en deux demi cercles ou croissans, l'un sur le devant, l'autre +sur le derrière, précisément dans l'endroit où le globe & le coussin se +séparent. Dans le croissant antérieur le feu passe du coussin dans le +verre: dans l'autre il quitte le verre & retourne dans la partie +postérieure du coussin. Quand on applique le premier conducteur pour +tirer le feu du verre, le croissant de derrière disparoît.] + +Mais si la partie intérieure du globe est doublée d'un corps +non-électrique, la répulsion additionnelle du fluide électrique ainsi +rassemblé par le frottement sur la partie frottée de la surface +extérieure du globe, chasse une égale quantité de la surface intérieure +dans cette doublure non-électrique, qui la reçoit, & l'entraîne de la +partie frottée dans la masse commune à travers l'axe du globe & le cadre +de la machine; le fluide électrique nouvellement ramassé peut entrer & +demeurer dans la surface extérieure, & le premier conducteur n'en +recevra rien ou en recevra fort peu. Lorsque cette partie chargée du +globe en tournant revient au coussin, la surface extérieure dépose son +feu excédant dans le coussin, la surface intérieure opposée en recevant +en même tems une quantité égale du plancher. Il n'y a point +d'Électricien qui ne sçache qu'un globe mouillé intérieurement ne rend +que peu ou point de feu, mais jusqu'ici on n'a pas essayé d'en donner la +raison, ou du moins je l'ignore. + +72. Si donc un tube doublé d'un corps non-électrique[34] est frotté, il +ne rend que peu ou point de feu, ce qui est rassemblé de la main dans le +coup qui se donne en frottant de haut en bas, entrant dans les pores du +verre, & en chassant une égale quantité de la surface intérieure dans la +doublure non-électrique; la main en repassant du bas en haut pour donner +un second coup, rechasse ce qui a été poussé dans la surface extérieure, +& alors la surface intérieure reçoit une seconde fois ce qu'elle a donné +à la doublure non-électrique. Ainsi les parties de fluide électrique +appartenant à la surface intérieure, pénètrent & ressortent de leurs +pores à chaque coup donné au tube. Mettez un fil-d'archal dans le tube, +l'extrémité intérieure en contact avec la doublure non-électrique, il +représentera la bouteille de _Leyde_. Qu'une seconde personne touche le +fil-d'archal tandis que vous frottez, & le feu chassé de la surface +intérieure, lorsque vous donnez le coup, passera à travers la personne +dans la masse commune; ensuite il reviendra au travers de la personne +lorsque la surface intérieure reprendra sa quantité. Par conséquent +cette nouvelle espèce de bouteille ne sçauroit être chargée de la sorte; +mais elle peut l'être ainsi: après chaque coup, avant que vous passiez +la main pour en donner un autre, faites appliquer le doigt de la seconde +personne au fil-d'archal, & prendre l'étincelle, ensuite retirer son +doigt, & ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle ait tiré un nombre +d'étincelles; de cette façon la surface intérieure sera épuisée & la +surface extérieure sera chargée; alors enveloppez ferme une feuille de +papier doré autour de la surface extérieure, & l'empoignant avec la +main, vous pourrez recevoir un coup par l'application du doigt de +l'autre main au fil-d'archal; car alors les pores vuides dans la surface +intérieure reprennent leur quantité, & les pores surchargés dans la +surface extérieure déchargent leur surplus, l'équilibre étant rétabli à +travers votre corps, lequel ne le seroit pas à travers la substance du +verre.[35] + +[Note 34: Le papier doré, dont on présente la dorure au verre, fait fort +bien.] + +[Note 35: Voyez les nouvelles expériences §. 49.] + +Si le tube est épuisé d'air, une doublure non-électrique en contact avec +le fil d'archal n'est pas nécessaire, car dans le _vuide_ le feu +électrique volera librement de la surface intérieure sans avoir besoin +d'un conducteur non électrique. Mais l'air résiste à son mouvement, car +étant lui-même un corps originairement électrique, il ne l'attire point, +ayant déjà sa quantité suffisante. Ainsi l'air ne tire jamais une +atmosphère électrique d'aucun corps qu'à proportion des particules +non-électriques qui se trouvent mêlées avec lui; il conserve plutôt & +resserre une atmosphère qui par la répulsion mutuelle de ses parties +tend à se dissiper, & se dissiperoit immédiatement dans le _vuide_..... +Ainsi voilà l'explication de la plume enfermée dans un vaisseau de verre +scellé hermétiquement, & qui se meut à l'approche du tube frotté. +Lorsqu'une quantité surnuméraire du fluide électrique est appliquée au +côté du vase par l'atmosphère du tube, une quantité est repoussée & +chassée de la surface intérieure de ce côté dans le vase, & y affecte la +plume, retournant ensuite dans ses pores, lorsque le tube avec son +atmosphère est retiré; mais les particules de cette atmosphère ne +passent point elles-mêmes au travers du verre à la plume..... tous les +autres phénomènes qui se sont présentés à nous, & qui concernent le +verre & l'électricité sont, si je ne me trompe, expliqués avec une égale +facilité par la même hypothèse; elle peut bien néanmoins n'être pas +vraye, & je serai fort obligé à quiconque m'en fournira une meilleure. + +73. Ainsi je prétens que la différence entre les corps non-électriques & +le verre, qui est un corps originairement électrique, consiste en ces +deux particularités; la première que le corps non-électrique souffre +sans peine un changement dans la quantité du fluide électrique qu'il +contient. Vous pouvez diminuer sa quantité totale, en en chassant une +partie que le corps entier reprendra; mais quant au verre, tout ce que +vous pouvez faire, c'est de diminuer la quantité contenuë dans une de +ses surfaces, encore n'en viendrez-vous à bout qu'en fournissant en même +tems une quantité égale, à l'autre surface, de sorte que le verre entier +puisse avoir la même quantité dans les deux surfaces, leurs deux +quantités différentes étant ajoutées ensemble, ce qui ne peut même +s'exécuter que dans un verre fort mince; nous ne connoissons jusqu'ici +aucun moyen d'opérer ce changement au-delà d'une certaine épaisseur. + +La seconde que le feu électrique se transporte aisément d'un endroit à +un autre, dans & à travers la substance d'un corps non-électrique, mais +non à travers la substance du verre. Si vous en présentez une quantité à +l'extrémité d'une longue baguette de métal, elle la reçoit, & +lorsqu'elle y entre, chaque particule qui étoit auparavant dans la +baguette pousse vivement sa voisine à l'extrémité la plus éloignée où le +surplus est déchargé, & cela dans un instant lorsque la baguette fait +partie du cercle dans l'expérience du choc; mais le verre à cause de la +petitesse de ses pores ou de l'attraction plus forte de ce qu'il +contient ne se prête pas à un mouvement si libre. Une baguette de verre +ne conduira pas un choc, & le verre le plus mince ne laissera entrer +aucune particule dans aucune de ses surfaces pour traverser de l'une à +l'autre. + +74. De là nous voyons l'impossibilité du succès dans les expériences +proposées, de tirer les _effluves_ salutaires d'un corps non-électrique, +de la canelle par exemple, & de les mêler avec le fluide électrique pour +les faire passer avec lui dans le corps, en l'enfermant dans le tube, & +le soumettant au frottement, &c. Car quoique les effluves de la canelle +& le fluide électrique fussent mêlés dans le globe, ils ne sortiroient +jamais ensemble à travers les pores du verre, & ainsi n'iroient point au +premier conducteur; car le fluide électrique lui-même ne sçauroit passer +au travers, & le premier conducteur est toujours fourni par le coussin, +& celui-ci par le plancher; & d'ailleurs lorsque le globe est rempli de +canelle ou d'un autre corps non-électrique, le fluide électrique ne peut +être tiré de la surface extérieure par la raison ci-dessus énoncée. J'ai +essayé un autre moyen que je croyois plus efficace pour obtenir un +mêlange de fluide électrique & d'autres effluves, si un tel mélange eût +été possible. + +Je plaçai une lame de verre sous mon coussin pour couper la +communication entre le coussin & le plancher; alors je conduisis une +petite chaîne du coussin dans un vase d'huile de térébentine, & j'amenai +une autre chaîne de l'huile de térébentine au plancher, prenant garde +que la chaîne du coussin au verre ne touchât aucune partie du cadre de +la machine; une autre chaîne fut attachée au premier conducteur, & tenue +dans la main d'une personne qui devoit être électrisée. Les extrémités +des deux chaînes dans le verre étoient environ à un pouce de distance +l'une de l'autre, l'huile de térébentine entre deux. Les choses ainsi +disposées, je ne pus tirer le feu du plancher à travers la machine, la +communication étant interceptée par l'épaisseur de la lame de verre sous +le coussin; il fallut donc le tirer à travers les chaînes, dont les +extrémités étoient enfoncées dans l'huile de térébentine; & comme cette +huile étant un corps originairement électrique, ne pouvoit conduire ce +qui sortoit du plancher, il étoit donc obligé de sauter de l'extrémité +d'une chaîne à l'extrémité de l'autre à travers la substance de cette +huile, ce que nous voyions dans de grandes étincelles; ainsi le feu +électrique eut une belle occasion de saisir quelques-unes des particules +les plus déliées de l'huile dans son passage, & de les entraîner avec +lui; mais cet effet ne s'ensuivit pas, & je n'apperçus pas la moindre +différence entre l'odeur de ces écoulemens électriques ainsi rassemblés, +& celle qu'ils ont lorsqu'ils sont rassemblés d'une autre manière, & ils +n'affectent pas autrement le corps d'une personne électrisée. + +Je mis pareillement dans une fiole au lieu d'eau une liqueur fortement +purgative, & alors je chargeai la fiole, & j'en tirai des coups à +plusieurs reprises. Dans ce cas il falloit que chaque particule de +fluide électrique, avant que de traverser mon corps, eût premièrement +traversé la liqueur, lorsque la fiole se chargeoit, & qu'elle la +traversât de nouveau lorsque la fiole se déchargeoit, & cependant il ne +s'ensuivit pas d'autre effet que si la fiole eût été chargée avec de +l'eau. J'ai aussi senti le feu électrique lorsqu'il avoit traversé l'or, +l'argent, le cuivre, le plomb, le fer, le bois & le corps humain, sans y +appercevoir aucune différence: l'odeur est toujours la même lorsque +l'étincelle ne brûle pas ce qu'elle frappe, c'est pourquoi j'imagine +qu'elle ne prend son odeur d'aucune qualité des corps qu'elle traverse, +& en effet comme cette odeur abandonne si rapidement la matière +électrique & s'attache au revers du doigt qui reçoit les étincelles, +ainsi qu'aux autres choses, je soupçonne qu'elle n'a aucune connexion +avec elle, mais qu'elle se forme sur le champ de quelque chose dans +l'air, que l'air même pousse sur elle; car si elle étoit assez déliée +pour passer avec le fluide électrique à travers le corps d'une personne, +pourquoi s'arrêteroit-elle sur la peau d'une autre? + +Mais je n'aurois jamais fait, si je vous entretenois de toutes mes +conjectures, pensées & imaginations sur la nature & sur les opérations +de ce fluide électrique, & si je vous rapportois les diverses petites +expériences que nous avons essayées. Cet écrit n'est déjà que trop long; +je vous en demande pardon; je n'ai pas eu le tems de le faire plus +court. J'ajouterai seulement que, comme il a été observé ici que l'on +peut enflammer en été les esprits par le moyen d'une étincelle +électrique sans les avoir chauffés, lorsque le thermomètre de +_Farhenheit_ est au-dessus de 70. Ainsi lorsqu'il fait plus froid, si +l'opérateur met une petite bouteille platte dans son sein ou dans son +gousset avec la cuillier quelque tems avant d'en faire usage, la chaleur +de son corps leur en communiquera une plus que suffisante pour le +dessein qu'il se propose. + +«L'imperméabilité du verre étant contestée par M. L. N. Lettre IV. il +seroit dans l'ordre de rapporter ici les réponses que lui a faites Mr. +David Colden. Mais comme les remarques de ce dernier embrassent +plusieurs objets qu'il eût été embarrassant de séparer, pour les mettre +chacun à sa place, il a paru plus convenable de les laisser comme il les +a écrites sous le titre de Lettre XIV.» + + + + +_LETTRE VI._ + + +_1er. Septembre 1747._ + +MONSIEUR, + +Je vous ai appris dans ma derniere lettre qu'en continuant nos +recherches électriques, nous avions observé quelques Phénomènes +singuliers que nous avons regardé comme nouveaux; je me suis engagé à +vous en rendre compte, quoique j'appréhende qu'ils n'ayent pas pour vous +le mérite de la nouveauté. Tant de personnes ont travaillé en Europe sur +les expériences électriques, que quelqu'un se sera probablement +rencontré avec nous sur les mêmes observations. + +Le premier Phénomène est l'étonnant effet des corps pointus tant pour +tirer que pour pousser le feu électrique. Par exemple. + +75. Placez un boulet de fer de trois ou quatre pouces de diamètre sur +l'orifice d'une bouteille de verre bien nette & bien séche: par un fil +de soye attaché au plat-fond précisément au-dessus de l'orifice de la +bouteille, suspendez une petite boule de liége environ de la grosseur +d'une balle de mousquet: que le fil soit de longueur convenable pour que +la boule de liége vienne s'arrêter à côté du boulet; électrisez le +boulet, & le liége sera repoussé à la distance de 4. ou 5. pouces plus +ou moins, suivant la quantité d'électricité...... Dans cet état si vous +présentez au boulet la pointe d'un poinçon long & délié à 6. ou 8. +pouces de distance, la répulsion sera détruite sur le champ, & le liége +volera vers le boulet. Pour qu'un corps émoussé produise le même effet, +il faut qu'il soit approché à un pouce de distance, & qu'il tire une +étincelle. Afin de prouver que le feu électrique est _tiré_ par la +pointe, si vous ôtez de son manche le côté applati du poinçon, & que +vous le fixiez sur un bâton de cire à cacheter, vous présenterez en vain +le poinçon à la même distance, ou l'approcherez encore de plus près, le +même effet n'en résultera point; mais glissez le doigt le long de la +cire, jusqu'à ce que vous touchiez le côté applati, le liége alors +volera sur le champ vers le boulet..... Si vous présentez cette pointe +dans l'obscurité, vous y verrez quelquefois à un pied de distance & +plus, une lumière brillante, semblable à un feu follet, ou à un ver +luisant.[36] Moins la pointe est aiguë, plus il faut l'approcher pour +appercevoir la lumière, & à quelque distance que vous voyiez la lumière, +vous pouvez _tirer_ le feu électrique, & détruire la répulsion.... Si +une boule de liége ainsi suspenduë est repoussée par le tube, & que la +pointe lui soit brusquement présentée, même à une distance considérable, +vous serez étonné de voir avec quelle rapidité le liége revole vers le +tube. Des pointes de bois feroient le même effet que celles de fer, +pourvû que le bois ne fût pas sec; car un bois parfaitement sec n'est +pas meilleur conducteur d'électricité que la cire d'Espagne. + +[Note 36: Quand l'Électricité est forte & la pointe bien fine, la +lumière paroît jusqu'à la distance d'une toise.] + +76. Pour montrer que les pointes _poussent_ aussi bien qu'elles _tirent_ +le feu électrique, couchez une longue aiguille pointuë sur le boulet, & +vous ne pourrez assez électriser le boulet pour lui faire repousser la +boule de liége... ou bien faites tenir à l'extrèmité d'un canon de fusil +suspendu, ou d'une verge de fer, une aiguille qui pointe en avant comme +une espèce de petite bayonnette, dans cet état le canon de fusil ou la +verge ne sauroit par l'application du tube à l'autre extrèmité, être +électrisé au point de donner une étincelle; le feu s'échape ou s'écoule +continuellement en silence par la pointe. Dans l'obscurité vous pouvez +lui voir produire le même effet que dans le cas dont nous venons de +parler. + +La répulsion entre la balle de liége & le boulet est pareillement +détruite, 1°. en sassant dessus du sable fin, ce qui la détruit par +dégrés; 2°. en soufflant dessus, 3°. en faisant autour, de la fumée de +bois brulé;[37] 4°. par la lumière d'une chandelle[38] quand même la +chandelle seroit à un pied de distance. Par ces moyens la répulsion est +détruite subitement.... La lumière d'un charbon de bois allumé & la +lueur d'un fer rouge produisent le même effet; mais non pas à une si +grande distance. La fumée de résine séche, fonduë sur un fer rouge, ne +détruit pas la répulsion; mais elle est attirée & par la balle de liége +& par le boulet, formant autour d'eaux des atmosphères proportionnées, & +les rendant agréables à la vûë, & presque semblables à quelques-unes des +figures qui sont dans la Théorie de la terre de _Burnet_ ou de +_Whiston_. + +[Note 37: Nous supposons que chaque particule de sable, d'humidité ou de +fumée étant d'abord attirée, & ensuite repoussée, emporte avec elle une +portion de feu électrique, mais que cette portion subsiste toujours dans +ces particules, jusqu'à ce qu'elles la communiquent à quelqu'autre +corps, & qu'elle n'est jamais réellement détruite; ainsi quand on jette +de l'eau sur du feu commun, nous n'imaginons point que ce dernier +élément soit par-là détruit & anéanti, mais seulement dispersé, chaque +particule d'eau emportant en vapeurs la portion de feu qu'elle a attirée +& qu'elle s'est attachée.] + +[Note 38: Quelques observations que j'ai faites depuis me portent à +penser que ce n'est pas la lumière, mais la fumée, ou les écoulemens +non-électriques de la chandelle, du charbon ou du fer rouge, qui +emportent le feu électrique, parce qu'ils sont d'abord attirés & ensuite +repoussés.] + +N. B. Cette expérience doit être faite dans un cabinet où l'air soit +fort tranquille. + +77. La lumière du Soleil poussée avec force & long-tems de suite par le +moyen d'un miroir ardent sur la boule de liége, que sur le boulet, ne +diminuë aucunement la répulsion. Cette différence entre la lumière du +feu & la lumière du Soleil est une autre découverte qui nous semble +nouvelle & extraordinaire. + + +EXPÉRIENCES, + +78. Prenez de grandes balances de cuivre dont le fleau soit au moins +long de deux pieds, & dont les cordons soient de soye; suspendez-les par +une ficelle attachée au plat-fond, de sorte que le fond des bassins +puisse être environ à un pied du plancher; les bassins tourneront +circulairement par le détortillement de la ficelle; plantez le poinçon +sur le plancher, de manière que les bassins puissent passer au-dessus de +sa tête en décrivant leur cercle; électrisez alors un bassin en lui +communiquant une étincelle du fil-d'archal de la fiole chargée; comme +les balances tournent toujours, vous verrez ce bassin s'avancer plus +près du plancher, & s'abaisser davantage, lorsqu'il vient sur le +poinçon; & s'il est placé à une distance convenable, le bassin +étincellera, & déchargera son feu sur cet instrument. Mais si on attache +une aiguille sur l'extremité du poinçon, la pointe en haut, le bassin au +lieu de s'approcher de l'instrument & d'étinceller en le frappant, +déchargera son feu en silence à travers la pointe, & s'élevera plus haut +que le poinçon; & même si l'aiguille est placée sur le plancher auprès +du poinçon, la pointe en haut, l'extremité de l'instrument, quoique +beaucoup plus élevée que l'aiguille, n'attirera point le bassin, & ne +recevra point son feu, car l'aiguille le prendra & le dissipera avant +qu'il vienne assez près pour agir sur le poinçon. C'est une observation +constante dans ces expériences, que plus la quantité d'électricité sur +le conducteur de carton est grande, plus il frappe de loin, & décharge +son feu aisément; & la pointe pareillement le tirera toujours à une plus +grande distance. + +_Fin du premier Volume._ + + + + + + EXPÉRIENCES + ET + OBSERVATIONS + SUR + L'ÉLECTRICITÉ + FAITES + A PHILADELPHIE EN AMÉRIQUE + PAR + M. BENJAMIN FRANKLIN; + & communiquées dans plusieurs Lettres à M. P. COLLINSON, + de la Société Royale de Londres. + + _Traduites de l'Anglois._ + + + SECONDE EDITION. + +_Revue, corrigée & augmentée d'un supplément considérable du même +auteur, avec des Notes & des Expériences nouvelles._ + + _Par_ M. D'ALIBARD. + + + + TOME SECOND. + + + _A PARIS_ + Chez DURAND, ruë du Foin, au Griffon. + + M. DCC. LV. + + _Avec Approbation & Privilège du Roi._ + + + + + +LETTRES +SUR L'ÉLECTRICITÉ +DE +M. BENJ. FRANKLIN +_de Philadelphie en Amérique_, + +A + +M. P. COLLINSON +_de la Société Royale de Londres_. + + + + +_LETTRE VII._ + +_Contenant des observations & des suppositions tendantes à former une +nouvelle hypothèse pour expliquer les différens phénomènes des éclats de +tonnerre._[39] + +[Note 39: Les éclats de tonnerre sont des coups soudains de tonnerre & +d'éclairs qui sont ordinairement de peu de durée, mais qui produisent +quelquefois de funestes effets.] + + +MONSIEUR, + +§. 79. Les corps non-électriques, lorsqu'ils ont été chargés de feu +électrique, le retiennent jusqu'à ce qu'on en approche d'autres corps +non-électriques qui en ayent moins, & alors il est communiqué avec +craquement, & se trouve également distribué. + +80. Le feu électrique aime l'eau, il en est fortement attiré, & ces deux +élemens peuvent subsister ensemble. + +81. L'air est un corps originairement électrique, & lorsqu'il est sec, +il n'est point conducteur du feu électrique, il ne le reçoit point des +autres corps, & ne leur donne point; autrement aucun corps environné +d'air ne pourroit être électrisé positivement & négativement; car si on +essayoit de l'électriser positivement, l'air emporteroit aussitôt le +surplus, ou si c'étoit négativement, l'air suppléeroit à ce qui +manqueroit. + +82. L'eau étant électrisée, les vapeurs qui s'en exhalent seront +également électrisées, & flottant dans l'air sous la forme de nuages ou +autrement, elles retiendront cette quantité de feu électrique jusqu'à ce +qu'elles rencontrent d'autres nuages ou d'autres corps qui ne soient pas +électrisés au même point, & alors elles le communiqueront, comme il a +été dit ci-devant. + +83. Chaque particule de matière électrisée est repoussée par chaque +autre particule également électrisée; ainsi le courant d'une fontaine +également serré & continu, dès qu'il sera électrisé, se séparera & +s'étendra sous la forme d'une vergette, chaque goute faisant effort pour +s'éloigner de chaque autre goute; mais lorsque le feu électrique leur +est enlevé, elles se raprochent & se rejoignent. + +84. L'eau qui est fortement électrisée (aussi bien que celle qui est +échauffée par le feu commun,) s'éleve en vapeurs plus abondamment, +l'attraction de cohésion entre ses particules étant considérablement +affoiblie par la puissance opposée de répulsion introduite avec le feu +électrique; & lorsque quelque particule est dégagée par quelque moyen +que ce soit, elle est immédiatement repoussée, & s'envole ainsi dans +l'air. + +85. S'il arrive que les particules soient situées comme A & B, elle sont +plus aisément dégagées que C & D, parce que chacune est en contact avec +trois seulement, au lieu que C & D sont chacune en contact avec neuf. +Lorsque la surface de l'eau éprouve la moindre agitation, les particules +sont continuellement poussées dans l'état représenté par la figure VIII. + +86. Le frottement entre un corps non-électrique & un corps +originairement électrique produit le feu électrique, non en le _créant_, +mais en le _rassemblant_: car il est également répandu dans nos murs, +dans nos chambres, dans la terre & dans toute la masse de la matière +commune; ainsi le globe de verre tournant, tandis qu'il frotte contre le +coussin, tire le feu du coussin, lequel en est dédommagé par le cadre de +la machine, & ce cadre par le plancher sur lequel il est posé. Coupez la +communication par le moyen d'un verre épais ou d'un gâteau de cire placé +sous le coussin, le feu ne peut plus être produit, parce qu'il ne peut +plus être rassemblé. + +87. L'Océan est un composé d'eau, corps non-électrique, & de sel, corps +originairement électrique. + +88. Lorsqu'il y a du frottement entre les parties voisines de sa +surface, le feu électrique est rassemblé des parties inférieures; il est +alors manifestement visible dans la nuit, il paroît à la pouppe & dans +le sillage de chaque vaisseau qui fait route; on l'apperçoit à chaque +coup de rame, dans l'écume des vagues & dans les parties d'eau élevées +par le vent.... Dans une tempête toute la mer paroît en feu.... Les +particules d'eau étant alors repoussées de la surface électrisée +entrainent continuellement le feu tel qu'il a été rassemblé, elles +s'élèvent & forment des nuages, & ces nuages fortement électrisés +retiennent le feu jusqu'à ce qu'ils aient occasion de le communiquer. + +89. Les particules d'eau s'élevant en vapeurs s'attachent elles-mêmes +aux particules d'air. + +90. On dit que les particules d'air sont dures, rondes, désunies & +éloignées l'une de l'autre, chaque particule repoussant fortement chaque +autre particule; par ce moyen elles s'éloignent autant que leur gravité +commune le permet. + +91. L'espace entre trois particules qui se repoussent également l'une +l'autre, sera un triangle équilatéral. + +92. Dans l'air comprimé ces triangles sont plus resserrés, dans l'air +raréfié ils sont plus étendus. + +93. Le feu commun associé à l'air augmente la répulsion, élargit les +triangles, & par là rend l'air spécifiquement plus léger; cet air +s'élevera au-dessus d'un air plus dense. + +94. Le feu commun aussi bien que le feu électrique donne de la répulsion +aux particules d'eau, & détruit leur attraction de cohésion; de-là le +feu commun, aussi bien que le feu électrique, facilite l'élévation des +vapeurs. + +95. Les particules d'eau qui ne renferment point de feu s'attirent +mutuellement. Trois particules d'eau étant donc attachées aux trois +particules d'un triangle d'air, & s'opposant par leur attraction +réciproque à la répulsion de l'air, racourciroient les côtés, & +diminueroient le triangle; delà cette portion d'air étant rendue plus +dense tomberoit à terre avec son eau, & ne s'éleveroit point pour +contribuer à la formation d'un nuage. + +96. Mais si chaque particule d'eau, s'attachant elle-même à l'air, amène +avec elle une particule de feu commun, la répulsion de l'air étant +plutôt favorisée & fortifiée par le feu, qu'embarrassée & rallentie par +l'attraction réciproque des particules d'eau, le triangle s'étend, & +cette portion d'air devenue plus rare, & spécifiquement plus légère +s'éleve. + +97. Si les particules d'eau amènent du feu électrique, lorsqu'elles +s'attachent elles-mêmes à l'air, la répulsion entre les particules d'eau +électrisées se joint à la répulsion naturelle de l'air, afin de pousser +avec force ses particules à une plus grande distance; par là les +triangles sont dilatés, & l'air s'élève emportant l'eau avec lui. + +98. Si les particules d'eau amènent avec elles des portions du feu +commun & du feu électrique, la répulsion des particules d'air se +fortifie & s'accroît de plus en plus, & les triangles sont de beaucoup +élargis. + +99. Une particule d'air peut être environnée par douze particules d'eau +d'un volume égal au sien, toutes en contact avec elle, & de plusieurs +autres ajoutées à celles-là. + +100. Les particules d'air ainsi chargées seroient plus rapprochées +ensemble par l'attraction mutuelle des particules d'eau, si le feu, soit +commun, soit électrique, ne favorisoit pas leur répulsion. + +101. Si l'air ainsi chargé est comprimé par des vents contraires, s'il +est poussé contre des montagnes, &c. ou condensé par la perte du feu qui +favorisoit son expansion, les triangles se resserrent: l'air avec son +eau descend comme une rosée; ou si l'eau environnant une particule +d'air, vient en contact avec l'eau qui en environne une autre, elles se +réunissent & forment une goute, ce qui nous donne la pluye. + +102. Le soleil fournit, ou semble fournir le feu commun à toutes les +vapeurs qui s'élèvent tant de la terre que de la mer. + +103. Ces vapeurs qui ont en elles du feu électrique & du feu commun, +sont mieux soutenuës que celles qui n'ont que du feu commun. Car lorsque +les vapeurs s'élèvent dans la région la plus froide au-dessus de la +terre, le froid, s'il diminue le feu commun, ne diminuera point le feu +électrique. + +104. Delà les nuages formés par des vapeurs élevées des eaux fraîches de +la terre, des végétaux, de la terre humide, &c. déposent leur eau & plus +vîte & plus aisément, n'ayant que peu de feu électrique pour repousser +les molécules, & les tenir séparées, de sorte que la plus grande partie +de l'eau élevée de la terre est abandonnée & retombe sur la terre. Les +vents qui soufflent sur la mer sont secs. La mer ayant peu besoin de +pluye, paroîtroit-il raisonnable de priver la terre de son humidité, +pour la donner à la mer en pure perte? + +105. Mais les nuages formés par les vapeurs élevées de la mer, ayant les +deux feux, & surtout une grande quantité de feu électrique soutiennent +fortement leur eau, l'élèvent à une grande hauteur, & étant agités par +les vents peuvent l'amener du milieu de l'Océan au milieu du plus vaste +continent. + +»Quoique cette hypothèse du tonnerre soit contestée par M. L. N. je +n'entreprendrai point de la défendre. On ne doit la regarder que comme +les premières idées que M. Franklin a euës sur la nature de ce météore; +il ne les donne lui-même que pour des conjectures qu'il abandonnera dès +que d'autres observations lui feront connoître qu'elles sont mal +fondées. C'est cependant à ces conjectures que la physique est redevable +des importantes découvertes qui font autant d'honneur à leur premier +auteur qu'elles en font peu à quiconque cherche à tourner en ridicule +ceux qui sont entrés dans ses vûes. + +106. Nous allons examiner présentement ce qui oblige les nuages de +l'Océan qui soutiennent leur eau avec tant de force à la déposer sur les +terres qui en manquent. + +107. Si ces nuages sont poussés par des vents contre des montagnes, ces +montagnes étant moins électrisées les attirent, & dans le contact +emportent leur feu électrique; & comme elles sont froides, elles +emportent aussi leur feu commun; delà les molécules pressent vers les +montagnes, & se pressent l'une l'autre. Si l'air est peu chargé, le +nuage tombe seulement en rosée sur le sommet & sur les côtés des +montagnes; il forme des fontaines & descend dans les vallées en petits +ruisseaux, qui par leur réunion font les grands courans & les rivières. +S'il est fort chargé, le feu électrique sort tout à la fois d'un nuage +entier, & en l'abandonnant il brille comme un éclair & craque avec +violence: les particules se réunissent d'abord faute de ce feu, & +tombent en grosses ondées. + +108. Lorsque le sommet des montagnes attire ainsi les nuages & tire le +feu électrique du premier nuage qui l'aborde, celui qui suit, lorsqu'il +approche du premier nuage actuellement dépouillé de son feu, lui lance +le sien, & commence à déposer son eau propre. Le premier nuage lançant +de nouveau ce feu dans les montagnes, le troisiéme nuage approchant, & +tous les autres arrivant successivement agissent de la même manière +d'aussi loin qu'ils s'étendent en arrière, ce qui peut être sur une +étendue de pays de quelques centaines de lieuës. + +109. Delà les déluges de pluyes, les tonnerres, les éclairs perpétuels +sur la côte orientale des _Andes_, qui courant nord-sud & étant +prodigieusement hautes, interceptent tous les nuages amenés contre elles +de l'Océan atlantique par les vents de mer, & les obligent à déposer +leurs eaux, qui forment les rivières immenses des Amazones, de la Plata, +& d'Oroonoke, lesquelles renvoyent ces eaux dans la même mer, après +avoir fertilisé un pays d'une étenduë fort considérable. + +110. Quoiqu'un pays soit uni & sans montagnes qui interceptent les +nuages électrisés, il y a cependant encore des moyens pour les obliger à +déposer leurs eaux; car si un nuage électrisé, venant de la mer, +rencontre dans l'air un nuage élevé de la terre, & par conséquent +non-électrisé, le premier lancera son feu dans le dernier, & par ce +moyen les deux nuages seront contraints de déposer subitement leurs +eaux. + +111. Les particules électrisées du premier nuage se resserrent +lorsqu'elles perdent leur feu, les particules de l'autre nuage se +resserrent aussi en le recevant. Dans l'un & l'autre elles ont ainsi la +facilité de se réunir en goutes..... La commotion ou la secousse donnée +à l'air contribuë aussi à précipiter l'eau, non-seulement de ces deux +nuages, mais des autres qui les avoisinent, delà les chutes de pluyes +soudaines immédiatement après la lumière des éclairs. + +112. Pour le montrer par une expérience facile, prenez deux cercles de +carton de deux pouces de diamètres; du centre & de la circonférence de +chaque cercle, suspendez par des fils de soye longs de dix-huit pouces, +sept petites boules de bois ou sept poids de grosseur égale. Les boules +ainsi suspenduës à chaque carton formeront trois à trois des triangles +équilatéraux, une boule étant dans le centre & six à égale distance de +celle-là & les unes des autres; dans cette situation elles +représenteront les particules d'air; enfoncez les deux bandes dans +l'eau, alors cette liqueur s'attachant & tenant un peu à chaque boule, +elles représenteront l'air chargé. Electrisez adroitement une bande, & +ses boules se repousseront l'une l'autre à une plus grande distance en +élargissant les triangles. Si l'eau soutenuë par les sept boules venoit +en contact, elle formeroit une ou plusieurs goutes assez pésantes pour +rompre la cohésion qu'elle avoit avec les boules, & ainsi elle se +précipiteroit... Que les deux bandes représentent donc deux nuages; +l'une un nuage de mer électrisé, & l'autre un nuage de terre. Amenez-les +dans la sphère d'attraction, elles s'attireront l'une l'autre, & vous +verrez ainsi les boules désunies se resserrer. La première boule +électrisée qui approche d'une boule non-électrisée, la joint par +attraction, & lui donne de son feu: aussitôt elles se séparent & +revolent chacune à une autre boule de sa bande, l'une pour donner, +l'autre pour recevoir du feu. Cela se continuë ainsi à travers les deux +bandes, mais avec une telle vîtesse quelle est presque instantanée. Dans +la collision elles secouent & font tomber leur eau en goutes, ce qui +représente la pluye. + +113. Ainsi lorsque les nuages de mer & de terre passent à une trop +grande distance pour étinceller, ils sont attirés l'un vers l'autre +jusques dans cette distance, car la sphère d'attraction électrique +s'étend beaucoup au-delà de la distance ou les corps étincellent. + +114. Lorsqu'un grand nombre de nuages de mer rencontre une quantité de +nuages de terre, les étincelles électriques paroissent s'élancer de +différens côtés; & comme les nuages sont agités & mêlés par les vents, +ou rapprochés par la force de l'attraction électrique, ils continuent à +donner & à recevoir étincelles sur étincelles, jusqu'à ce que le feu +électrique soit également répandu dans tous. + +115. Lorsque le canon de fusil (dans les expériences électriques) ne +contient que peu de feu électrique, il faut en approcher fort près le +doigt avant de pouvoir en tirer une étincelle. Donnez lui plus de feu, & +il donnera une étincelle à une plus grande distance. Deux canons de +fusil unis, & aussi fortement électrisés, donneront une étincelle à une +plus grande distance. Mais si deux canons de fusil électrisés frappent à +deux pouces de distance, & font un éclat sensible, à quelle distance +énorme ne doivent pas être portés le coup & le feu d'un nuage de 10000. +acres électrisé, & combien son craquement ne doit-il pas être +épouvantable? + +116. C'est une chose ordinaire de voir des nuages à différentes hauteurs +tenir différens chemins, ce qui prouve différens courants d'air l'un +au-dessus de l'autre. Comme l'air entre les tropiques est raréfié par le +soleil, il s'élève; l'air du nord & du sud plus dense presse à sa place; +l'air ainsi raréfié & contraint de monter passe du coté du nord & du +côté du midi, & est forcé de descendre dans les régions polaires, s'il +n'a point d'autre issuë avant que la circulation puisse être continuée. + +117. Comme les courants d'air avec les nuages suivent des routes +différentes, il est aisé de concevoir comment les nuages passans l'un +sur l'autre peuvent s'attirer réciproquement, & ainsi s'approcher +suffisamment pour le choc électrique & de même comment les nuages +électriques peuvent être emportés sur les terres fort loin de la mer, +avant d'avoir aucune occasion de frapper. + +118. Lorsque l'air avec ses vapeurs élevées de l'Océan entre les +tropiques, vient à descendre dans les régions polaires, & à être en +contact avec les vapeurs qui y sont élevées, le feu électrique qu'elles +amènent commence à être communiqué, & se fait appercevoir dans de belles +nuits, étant d'abord visible où il commence à être en mouvement, +c'est-à-dire où le contact commence, ou dans les régions les plus +septentrionales: delà les courans de la lumière semblent s'élancer au +sud, même jusqu'au zénith des contrées septentrionales. Mais quoique la +lumière paroisse s'élancer du nord au midi, le progrès du feu est +réellement du midi au nord. Son mouvement commence dans le nord, & voilà +pourquoi il y est d'abord apperçu. + +Car le feu électrique n'est jamais visible que quand il est en mouvement +& qu'il saute de corps en corps, ou de parcelle en parcelle au travers +de l'air; lorsqu'il traverse des corps denses il est invisible. Lorsque +le fil-d'archal fait partie du cercle dans l'explosion de la fiole +électrique le feu, quoiqu'en grande quantité, passe dans le fil-d'archal +invisiblement, mais en passant le long d'une chaîne il devient visible, +parce qu'il saute de chaînon en chaînon. En passant le long d'une +feuille d'or il est visible, parce que la feuille d'or est pleine de +pores; tenez-en une feuille à la lumière elle vous paroîtra comme un +réseau, & le feu est vû tandis qu'il saute sur les interstices..... +Comme lorsqu'on ouvre à l'une de ses extrémités un long canal rempli +d'eau pour le vuider, le mouvement de l'eau commence d'abord auprès de +l'extrémité ouverte, & continue vers l'extrémité fermée, quoique l'eau +elle-même avance de l'extrémité fermée vers l'extrémité ouverte; ainsi +le feu électrique déchargé dans les régions polaires, peut-être sur une +longueur de mille lieuës d'air évaporé, paroît d'abord où il est d'abord +en mouvement, c'est-à-dire dans les parties les plus septentrionales, & +l'apparition s'avance du côté du midi, quoique le feu avance réellement +du côté du septentrion. Cela pourroit passer pour une explication de +_l'aurore boréale_. + +119. Lorsqu'il y a une chaleur excessive sur la terre dans une région +particuliere, (le soleil ayant brillé dessus peut-être pendant plusieurs +jours, tandis que les contrées circonvoisines ont été couvertes par les +nuages,) l'air inférieur est raréfié, & s'élève: l'air supérieur plus +frais & plus dense descend. Les nuages dans cet air se rencontrent de +tous côtés, & se réunissent aux endroits échauffés, & si les uns sont +électrisés, & que les autres ne le soient pas, les éclairs & le tonnere +succèdent, & la pluye tombe; delà les éclats de tonnerre après les +chaleurs, & l'air frais après les orages. L'eau & les nuages qui +l'amènent venant d'une région plus élevée, & par conséquent plus +fraîche. + +120. Une étincelle électrique tirée d'un corps irrégulier à quelque +distance, n'est presque jamais droite, mais elle paroît courbée & +ondoyante dans l'air; ainsi paroissent les faisceaux d'éclairs, les +nuages étant des corps fort irréguliers. + +121. Quand les nuages électrisés passent sur un pays, les sommets des +montagnes & des, arbres, les tours élevées, les pyramides, les mâts des +vaisseaux, les cheminées, &c. comme autant d'éminences & de pointes +attirent le feu électrique, & le nuage entier s'y décharge. + +122. Ainsi il est dangereux de se mettre à l'abri sous un arbre pendant +le tonnerre. Cette retraite a été funeste à plusieurs tant hommes que +bêtes. + +123. Il est plus sûr d'être en pleine campagne par une autre raison. +Lorsque les habits sont moüillés, si un tourbillon dans son chemin vers +la terre vient à toucher votre tête, il courra dans l'eau sur la surface +de votre corps, au lieu que si vos habits sont secs, votre corps en sera +traversé. + +C'est pour cette raison qu'un rat mouillé ne peut être tué par +l'explosion de la bouteille électrique, ce qui peut arriver à un rat +dont la peau est séche. + +124. Le feu commun est dans tous les corps, plus ou moins, aussi bien +que le feu électrique. Peut-être ne sont-ils l'un & l'autre que les +modifications du même élément: peut-être aussi que ce sont des élémens +distingués. Quelques auteurs ne s'éloignent pas de ce dernier sentiment. + +125. Si ce sont des matières différentes, ils peuvent subsister & +subsistent ensemble dans le même corps. + +126. Lorsque le feu électrique traverse un corps, il agit sur le feu +commun contenu dans ce corps, & met ce feu en mouvement; & s'il y a une +quantité suffisante de chaque espèce de feu, le corps sera enflammé. + +127. Lorsque la quantité du feu commun dans le corps est petite, il faut +que la quantité du feu électrique (ou le choc électrique) soit plus +grande; si la quantité du feu commun est plus grande, une moindre +quantité du feu électrique suffit pour produire l'effet de +l'inflammation. + +128. Ainsi les esprits doivent être êchauffés[40] avant que l'on puisse +les enflammer par l'étincelle électrique; s'ils sont fort échauffés, il +ne faudra qu'une petite étincelle, s'ils le sont peu, il faudra une plus +forte étincelle. + +[Note 40: Nous avons depuis enflammé des esprits sans les chauffer, +lorsqu'il faisoit un temps chaud.] + +129. Jusqu'ici nous n'avions pû enflammer que des vapeurs chaudes, mais +à présent nous pouvons brûler de la colophone séche. Lorsque nous +pourrons nous procurer de plus grandes étincelles électriques, nous +seront en état d'enflammer non-seulement les esprits froids, comme fait +la foudre, mais même le bois, en donnant une agitation suffisante au feu +commun qu'il contient, ce que nous sçavons que le frottement peut faire. + +130. Les vapeurs sulphureuses & inflammables qui s'élèvent de la terre +sont aisément allumées par la foudre. Outre ce qui s'exhale de la terre, +de pareilles vapeurs sont envoyées par des tas de foin humide, de bled +ou autres végétaux qui s'échauffent & qui fument. Le bois pourri des +vieux arbres & des vieux bâtimens fait le même effet, c'est pourquoi ces +matières sont souvent & aisément enflammées. + +131. Les métaux sont souvent fondus par la foudre, quoiqu'ils ne le +soient peut-être ni par la chaleur de la foudre, ni même par l'agitation +du feu dans les mêmes métaux..... Car tout corps qui peut s'insinuer +lui-même entre les particules du métal, & surmonter l'attraction par +laquelle leur cohésion subsiste, (ce que peuvent faire les menstruës) +changera le solide en fluide aussi bien que le feu, même sans +l'échauffer. Ainsi le feu électrique ou la foudre causant une répulsion +violente entre les particules du métal à travers duquel il passe, le +métal est mis en fusion. + +132. Si vous vouliez fondre à un feu violent l'extrémité d'un clou à +demi-enfoncé dans une porte, la chaleur communiquée au clou entier, +avant d'en fondre une partie, brûleroit la planche où il est enfoncé, & +la partie fonduë brûleroit le plancher où elle tomberoit. Mais si la +foudre peut fondre une épée dans le fourreau & l'argent dans la bourse, +sans brûler ni le fourreau ni la bourse, il faut que la fusion soit +froide. + +133. La foudre déchire quelques corps: l'étincelle électrique perce +aussi un trou à travers une main de gros papier. (§. 54.) + +134. Si l'origine de la foudre assignée dans cette feüille est la +véritable, on entendroit fort peu de tonnerre en mer, lorsque l'on +seroit fort éloigné de la terre, & en effet quelques vieux Capitaines de +vaisseaux que l'on a consultés sur cet article, assurent que le fait +s'accorde parfaitement avec l'hypothèse. Parce qu'en traversant le vaste +Océan on n'entend guères le tonnerre qu'on ne soit arrivé près des côtes +dans des endroits où l'on peut se servir de la sonde, & que les isles +éloignées du continent y sont fort peu sujettes. Un observateur curieux +qui a vécu treize ans aux Bermudes, remarque qu'il y a eu moins de +tonnerre pendant tout le tems qu'il y a séjourné, qu'il n'en a +quelquefois entendu dans un mois à la Caroline. + +Maintenant si le feu de l'électricité & celui de la foudre sont le même, +comme j'ai tâché de le prouver, notre conducteur de carton & les bassins +de l'expérience de la balance (78.) peuvent représenter les nuages +électrisés. Si un tube long seulement de dix pieds frappe & décharge son +feu sur le poinçon à deux ou trois pouces de distance, un nuage +électrisé qui est peut-être de dix mille acres, peut frapper & décharger +son feu sur la terre à une distance proportionnellement plus grande. Le +mouvement horizontal des bassins sur le plancher, peut représenter le +mouvement des nuages sur la terre, & le poinçon élevé, les montagnes & +les plus hauts édifices, & alors nous voyons comment les nuages +électrisés passant sur les montagnes & sur les bâtimens à une trop +grande hauteur pour les frapper, peuvent être attirés en bas jusques +dans la distance qui leur est nécessaire pour cet effet; & enfin si une +aiguille est fixée sur un poinçon, la pointe en haut, ou même sur le +plancher au-dessous du poinçon, elle tirera le feu du bassin en silence +à une distance beaucoup plus grande que la distance requise pour +frapper, & préviendra ainsi sa descente vers le poinçon; ou si dans sa +course le bassin étoit venu assez près pour frapper, il ne le pourroit, +parce qu'il auroit été d'abord privé de son feu, & par-là le poinçon est +garanti du choc. + +Je demande, cette supposition admise, si la connoissance du pouvoir des +pointes ne pourroit pas être de quelque avantage aux hommes pour +préserver les maisons, les églises, les vaisseaux, &c. des coups de la +foudre, en nous engageant à fixer perpendiculairement sur les parties +les plus élevées de ces édifices des verges de fer faites en forme +d'aiguilles & dorées pour prévenir la rouille, & du pied de ces verges +un fil-d'archal abaissé vers l'extérieur du bâtiment dans la terre, ou +autour d'un des aubans d'un vaisseau, ou sur le bord jusqu'à ce qu'il +touche l'eau? Ces verges de fer ne tireroient-elles pas probablement le +feu électrique en silence hors du nuage, avant qu'il vint assez près +pour frapper? & par ce moyen ne pourrions-nous pas être préservés de +tant de désastres soudains & effroyables? + +135. Pour décider cette question, sçavoir si les nuages qui contiennent +la foudre sont électrisés ou non. J'ai imaginé de proposer une +expérience à tenter en un lieu convenable à cet effet. Sur le sommet +d'une haute tour ou d'un clocher, placez une espèce de guérite (comme +dans la fig. IX.) assez grande pour contenir un homme & un tabouret +électrique: du milieu du tabouret élevez une verge de fer, qui passe en +se courbant hors de la porte, & delà se relève perpendiculairement à la +hauteur de vingt ou trente pieds, & se termine en une pointe fort aiguë. +Si le tabouret électrique est propre & sec, un homme qui y sera placé, +lorsque des nuages électrisés y passeront un peu bas, peut être +électrisé & donner des étincelles, la verge de fer lui attirant le feu +du nuage. S'il y avoit quelque danger à craindre pour l'homme (quoique +je sois persuadé qu'il n'y en a aucun) qu'il se place sur le plancher de +la guérite, & que de tems en tems il approche de la verge le tenon d'un +fil-d'archal, qui a une extrémité attachée aux plombs de la couverture, +le tenant par un manche de cire; de cette force les étincelles, si la +verge est électrisée, frapperont de la verge au fil-d'archal, & ne +toucheront point l'homme. + +136. Avant d'abandonner le sujet de la foudre, je puis citer quelques +autres rapports entre les effets de ce météore & ceux de l'électricité. +On sçait que la foudre a souvent rendu des personnes aveugles. Un pigeon +que nous croyions avoir frappé à mort par le choc électrique, recouvrant +la vie, languit quelques jours dans la basse cour, ne mangea rien, +quoiqu'on lui eût jetté des miettes de pain, s'affoiblit, & mourut. Nous +ne fîmes point attention qu'il avoit été privé de la vûe; mais ensuite +un poulet tué de la même manière étant ressuscité en soufflant à +plusieurs reprises dans ses poumons; lorsqu'il fut posé sur le plancher, +il alla donner de la tête contre la muraille, & après l'avoir examiné +nous reconnûmes qu'il étoit parfaitement aveugle; delà nous conclûmes +que le pigeon avoit aussi été entiérement aveuglé par le choc. Le plus +grand animal que nous ayons tué ou essayé de tuer par le choc électrique +est un fort gros poulet. + +137. En lisant dans la relation que l'ingénieux Docteur _Hales_ a donnée +d'un orage arrivé à _Stretham_, l'effet de la foudre qui avoit dépouillé +toute la peinture qui couvroit la moulure dorée d'un panneau de +boiserie, sans avoir endommagé le reste de la peinture, il me vint dans +l'idée de mettre une couche de peinture sur les filets d'or de la +couverture d'un livre, & d'essayer l'effet d'un grand coup électrique +porté à travers cet or par un carreau de verre chargé; mais n'ayant +point de peinture sous la main, je collai dessus une bande étroite de +papier, & lorsqu'elle fut séche, je portai le coup au travers la dorure; +alors le papier fut renversé d'un bout à l'autre avec une telle force +qu'il fut déchiré en plusieurs endroits, & qu'en d'autres il emporta une +partie des grains du maroquin sur lequel il étoit collé. Je suis +persuadé que s'il eût été peint, la peinture auroit été enlevée, de la +même manière que celle de la boiserie de _Stretham_. + +138. La foudre fond les métaux, & j'ai avancé dans ma lettre sur ce +sujet que je soupçonnois que c'était une fusion froide; je n'entens pas +dire une fusion produite par la force du froid, mais une fusion sans +chaleur. Nous avons aussi fondu l'or, l'argent & le cuivre en petites +quantités par le coup électrique. Voici de quelles manière. Prenez une +feuille d'or, d'argent ou de cuivre doré, communément appellé feüille de +cuivre ou or d'Hollande: coupez de cette feuille des bandes longues & +étroites de la largeur d'une paille: placez une de ces bandes entre deux +lames de verre poli, qui soient environ de la largeur de votre doigt; si +une bande d'or de la longueur de la feuille n'est pas assez longue pour +le verre, ajoutez-en une autre à son extrémité; de sorte que vous +puissiez avoir une petite partie qui déborde à chaque extrémité du +verre: attachez ensemble les deux piéces de verre d'un bout à l'autre +avec un bon fil de soye: alors placez-les de manière qu'elles fassent +partie d'un cercle électrique, les extrémités de l'or qui pendent au +dehors servant à faire l'union avec les autres parties du cercle: portez +le coup au travers par le moyen d'un grand vase ou d'un carreau de verre +électrisé. Si vos lames de verre demeurent entières, vous verrez que +l'or manque en plusieurs endroits, & vous trouverez à la place des +taches métalliques sur les deux verres. Ces taches sur le verre +supérieur & sur le verre inférieur sont éxactement semblables jusques +dans le moindre trait, comme on le peut distinguer en les tenant à la +lumière. Le métal nous a paru avoir été non-seulement fondu, mais même +vitrifié ou autrement, si enfoncé dans les pores du verre qu'ils +paroissent le défendre contre l'action de la plus puissante eau forte & +eau régale. Je vous envoye dans une boëte deux petites piéces de verre +couvertes de ces taches métalliques, lesquelles ne peuvent être effacées +sans enlever une partie du verre. Quelquefois la tache s'étend un peu +plus que la largeur de la feuille, & paroît plus brillante sur le bord, +comme vous pouvez l'observer sur celles-ci en les examinant de près. +Quelquefois le verre se brise en morceaux; une fois le verre de dessus +se cassa en mille piéces qui paroissoient comme des grains de gros sel. +Ces morceaux que je vous envoye, ont été tachetés avec l'or d'Hollande; +le vrai or fait une tache plus obscure & un peu rougeâtre, l'argent fait +la tache verdâtre. Nous prîmes une fois deux morceaux de verre de miroir +fort épais, larges d'environ un pouce & demi & longs de six pouces, & +plaçant la feuille d'or entr'eux, nous les mîmes entre deux piéces de +bois bien uni, nous les serrâmes dans une petite presse de relieur de +livres, & quoiqu'ainsi serrées l'une contre l'autre, la force du choc +électrique brisa le verre en plusieurs morceaux.... l'or fut fondu & fit +des taches dans le verre à l'ordinaire. Les circonstances de ce +brisement de verre varient beaucoup en faisant l'expérience, & +quelquefois même le verre n'est point du tout brisé; mais il est +constant que les taches des morceaux de dessus & de dessous sont +exactement des contre parties les unes des autres. Et quoique j'aie pris +les morceaux de verre entre mes doigts immédiatement après la fusion, je +n'y ai jamais senti la moindre chaleur. + +139. J'ai dit dans une de mes précédentes lettres que la dorure sur un +livre, quoique d'abord elle communiquât parfaitement bien le choc, le +manquoit néanmoins après un petit nombre d'expériences, sans que nous +pussions en donner la raison. Nous avons trouvé depuis qu'un choc +violent rompt la continuité de l'or dans le filet, & le fait paroître +comme de la poussière d'or, quantité de ses parties étant rompuës & +écartées; il ne sçauroit guères conduire plus d'un choc dans toute sa +force. En voici vraisemblablement la raison, lorsqu'il n'y a pas une +parfaite continuité dans le cercle, il faut que le feu saute pardessus +les intervalles; il y a une certaine distance qu'il est capable de +franchir proportionnellement à sa force; si un nombre de petits +intervalles, quoique chacun soit excessivement petit, pris ensemble +excèdent cette distance, il ne peut sauter pardessus, & ainsi le choc +est empêché ou du moins fort affoibli. + +140. En conséquence de la loi de l'Électricité dont nous avons parlé +ci-devant, que les pointes; selon qu'elles sont plus ou moins aiguës, +tirent & poussent le fluide électrique avec plus ou moins de force, à de +plus grandes ou à de moindres distances, & dans de plus grandes ou de +plus petites quantités en tems égal, nous pouvons trouver la manière +d'expliquer la situation de la feuille d'or suspenduë entre deux lames +métalliques, celle d'en haut étant continuellement électrisée, & celle +d'en bas dans la mains d'une personne qui est debout sur le plancher. +Lorsque la lame supérieure est électrisée, la feuille est attirée & +élevée vers elle, & voleroit à cette lame, si elle n'étoit arrêtée par +ses propres pointes; l'angle qui se trouve le plus haut, lorsque la +feuille s'élève, ayant la pointe fort aigue à cause de l'extrême ténuité +de l'or, tire & reçoit à une certaine distance une quantité suffisante +de fluide électrique, pour se donner à lui-même une atmosphère +électrique par laquelle son progrès à la lame supérieure est arrêté, & +il commence à être repoussé de cette lame, & seroit renvoyé jusqu'à la +lame inférieure sans que son angle le plus bas est pareillement une +pointe, & pousse ou décharge le surplus de l'atmosphère de la feuille +aussi promptement que l'angle supérieur l'attire; si la finesse de ces +deux pointes étoit parfaitement égale, la feuille se placeroit +exactement dans le milieu de l'espace, car la pésanteur n'est rien +comparée au pouvoir qui agit sur elle; mais elle est généralement plus +près de la lame non-électrisée, parce que quand la feuille est présentée +à la lame électrisée à une certaine distance, la pointe la plus aiguë +est communément affectée la première & élevée vers elle; ainsi cette +pointe par sa plus grande finesse recevant le fluide trop tôt pour que +son opposée puisse le décharger à distances égales, elle se retire de la +lame électrisée, & s'avance plus près de la lame non-électrisée, jusqu'à +ce qu'elle vienne à une distance où la décharge puisse être exactement +égale à la charge. Cette dernière étant diminuée, & la première +augmentée; & elle y demeure aussi long-tems que le globe continuë à +fournir de nouvelle matière électrique. Ceci paroîtra évident, lorsque +la différence de la finesse dans les angles sera devenuë fort grande. +Coupez un morceau d'or d'Hollande (qui est le meilleur pour ces +expériences, parce qu'il est plus fort) dans la forme de la figure X. +que l'angle d'en haut soit un angle droit, les deux suivans des angles +obtus, & le plus bas un angle fort aigu, & amenez cet or sur votre lame, +qui est sous la lame électrisée, de manière que la partie coupée à angle +droit puisse être d'abord élevée, ce qui se fait en couvrant la partie +aiguë avec le creux de la main, & vous verrez la feüille prendre place +beaucoup plus près de la lame supérieure que de la lame inférieure, +parce que sans être plus près, elle ne peut recevoir aussi promptement à +la pointe de son angle droit, qu'elle peut décharger à la pointe de son +angle aigu. Tournez cette feüille de façon que la partie aiguë soit la +plus élevée, & alors elle se placera tout auprès de la lame +non-électrisée, parce qu'elle reçoit plus promptement à la pointe de +l'angle aigu qu'elle ne peut décharger à la pointe de l'angle droit; +ainsi la différence de distance est toujours proportionnelle à la +différence d'accélération. Prenez garde en coupant votre feuille de ne +pas laisser de petits lambeaux sur les extrémités, qui forment +quelquefois des pointes où vous ne voudriez pas les avoir; vous pouvez +faire cette figure si aiguë dans sa partie inférieure, & si obtuse dans +sa partie supérieure, qu'il ne soit pas besoin de lame inférieure, se +déchargeant d'elle-même assez promptement dans l'air. Si elle est plus +étroite, comme on le voit dans la figure comprise entre les lignes +ponctuées, nous l'appellons le _poisson d'or_, à cause de sa manière +d'agir. Car si vous le prenez par la queuë, & que vous le teniez à un +pied, ou à une plus grande distance horizontale du premier conducteur, +lorsque vous le laisserez aller, il volera à lui avec un mouvement vif, +mais ondoyant, semblable à celui d'une aiguille dans l'eau; il prendra +place alors sous le premier conducteur, peu-être à un quart ou à un demi +pouce de distance, & remuëra continuellement sa queuë comme un poisson, +de sorte qu'il paroît animé. Tournez sa queuë, vers le premier +conducteur, & alors il vole à votre doigt & semble le grignoter. Si vous +tenez sous lui une lame à six ou huit pouces de distance, & si vous +cessez de tourner le globe, lorsque l'atmosphère électrique du +conducteur diminuë, il descendra sur la lame, & nagera encore en arrière +à plusieurs reprises avec le même mouvement de poisson, ce qui fait un +jeu amusant pour les spectateurs. Par une legère pratique d'émousser ou +d'aiguiser les têtes, ou les queuës de ces figures, vous pouvez leur +faire prendre la place que vous desirez, plus près ou plus loin de la +lame électrisée. + + +MÉMOIRE +_Lû à l'Académie Royale des Sciences, le 13. Mai 1752. par M. +D'ALIBARD._ + + +EXPÉRIENCES ET OBSERVATIONS +SUR LE TONNERRE, +_Relatives à celles de Philadelphie._ + +Le tonnerre est un de ces phénomènes dont tous les physiciens ont éssaye +de découvrir la nature, mais dont aucun n'a encore donné d'explication +satisfaisante. Rien de plus commun que les effets de ce redoutable +météore, rien de plus ignoré que leur cause; il semble même que plus on +a fait d'efforts pour en approfondir le principe, plus on s'est écarté +de la voye qui pouvoit y conduire. Les connoissances physiques n'étoient +point encore assez avancées pour que l'on pût pénétrer un mistère dont +l'intelligence étoit réservée à un siécle plus éclairé. Ce qui a causé +la difficulté, ce qui a retardé jusqu'à présent l'explication de ce +phénomène, c'est qu'on ne lui voyoit point de rapport à aucune chose +connuë, & ce n'est que par l'enchaînement des rapports que l'on peut +arriver d'une connoissance à une autre; il étoit impossible de rapporter +le tonnerre à son vrai principe, puisque le principe même étoit inconnu. +Les plus sages physiciens en sont restés à admirer les effets, sans +pouvoir presque rien dire des causes; ou s'ils en ont hazardé +quelqu'explication on reconnoît aisément dans leurs écrits que ce n'est +que par des conjectures relatives ou à leurs préjugés, ou à leurs +affections, ou aux systèmes qu'ils avoient embrassés, ou aux différentes +sciences qu'ils avoient le plus cultivées. Les premiers philosophes +regardoient le tonnerre comme un attribut des Dieux, ou comme un esprit, +& ne poussoient pas plus loin leurs recherches à ce sujet; d'autres +philosophes imaginèrent que les corps célestes se renvoyoient +mutuellement des influences dont la rencontre produisoit ce météore: la +plupart des physiciens en ont cherché la cause dans les exhalaisons des +matières inflammables de la terre. Les chimistes ont prétendu en avoir +découvert le principe dans le mêlange du nitre, du souffre & du fer, des +esprits acides & des huiles essentielles; enfin chaque physicien a saisi +le moindre rapport qu'il a pû appercevoir entre ce phénomène & ce qu'il +connoissoit d'ailleurs pour en développer la nature, & chacun l'a +expliquée à sa façon, mais cette matière est toujours demeurée en +problême. + +Ce n'est que depuis peu d'années que l'on a commencé à avoir sur ce +sujet des soupçons mieux fondés. + +M. Gray[41] est le premier à qui le tonnerre & les éclairs aient paru +tenir beaucoup de la nature du feu & de la lumière électrique. Cette +première opinion a été plus approfondie par MM. l'Abbé Nolet,[42] +Hales,[43] & Barberet[44]; ils ont trouvé une analogie surprenante entre +les effets du tonnerre & ceux de l'électricité; mais tout ce qu'ils en +ont dit les uns & les autres n'étoit encore qu'une conjecture, il +falloit des observations suivies, des expériences certaines, des faits +bien constatés; tout cela se trouve dans les lettres de M. Franklin. Il +ne manquoit à cet ingénieux physicien qu'une dernière preuve pour +achever de le convaincre que la matière du tonnerre est absolument la +même que celle de l'électricité; n'étant pas apparemment trop à portée +d'acquérir cette preuve par lui-même, il nous a enseigné le moyen d'y +parvenir. + +[Note 41: Lettre à M. Mortimer du mois de Mars 1735.] + +[Note 42: Leçons de physique, tom, 4. p. 314.] + +[Note 43: Considérations sur la cause physique des tremblemens de +terre.] + +[Note 44: Dissertation sur le rapport qui se trouve entre les phénomènes +du tonnerre & ceux de l'électricité, par M. Barb. Méd. à Dijon. Bordeaux +1750.] + +Après avoir répété avec un succés plus que complet toutes les +expériences de Philadelphie, après m'être confirmé dans la confiance +entière que j'ai aux sçavantes propositions qui y sont établies & +démontrées, j'ai entrepris de vérifier jusqu'aux conjectures de mon +auteur; & j'en suis venu à obtenir cette dernière preuve qui manquoit à +sa conviction. L'importance du sujet m'a paru mériter l'attention de +l'Académie. Le résultat de l'expérience dont je vais rendre compte, ne +va pas moins qu'à faire connoître la nature du tonnerre, à le soumettre, +pour ainsi dire, au pouvoir des hommes, à dissiper ce redoutable +météore, & à prévenir ses funestes effets. + +Mais pour me faire mieux entendre, sur tout de ceux qui ne sont point +assez au fait des expériences de Philadelphie, j'en vais rapporter un +extrait de ce qui est relatif à mon objet, & j'y ajouterai quelques +autres observations dont je ne suis pas moins sûr. + +1. La matière électrique est un fluide, une espèce de feu répandu dans +toute la nature en différentes proportions. + +2. Quoique les corps contiennent chacun une certaine quantité de ce feu, +on les a distingués en corps électriques & corps non-électriques. Ces +distinctions sont assez connuës. + +3. Les premiers sont propres à communiquer ce feu, & non à le conduire: +les derniers le reçoivent & le transmettent, sans pouvoir le communiquer +par eux-mêmes. + +4. En ce sens l'air est naturellement électrique, & l'eau ne l'est pas. + +5. Les corps non-électriques retiennent le feu dont ils ont été une fois +chargés, jusqu'à ce qu'il en approche d'autres corps qui en ayent moins; +alors le feu se communique avec bruit, & se distribue également +entr'eux. + +6. L'eau étant électrisée, les vapeurs qui s'en exhalent le sont aussi. + +7. Les particules de matière électrisée se repoussent mutuellement; delà +vient apparemment que l'électricité, aussi bien que la chaleur, augmente +l'évaporation des liqueurs. + +8. Le frottement entre un corps non-électrique & un corps originairement +électrique produit le feu électrique, non en le créant, mais en le +rassemblant. + +9. La mer est un composé d'eau corps non-électrique, & de sel corps +originairement électrique. + +10. Lorsqu'il y a du frottement entre les parties voisines de sa +surface, la matière électrique y est rassemblée des parties inférieures +& y devient apparente. C'est ce qu'on remarque dans le sillage d'un +vaisseau, sous les coups de rames, dans l'écume & dans les parties d'eau +agitées par le vent. Enfin dans une tempête toute la mer paroît en feu. + +11. Les particules d'eau détachées étant alors repoussées de sa surface +électrisée, emportent avec elles le feu électrique qui a été rassemblé, +& en s'élèvant elles s'attachent elles-mêmes aux particules d'air +qu'elles rencontrent. + +12. Les particules d'air ainsi chargées & appésanties par les particules +d'eau qui y sont adhérentes, retomberoient bientôt sur la terre, si le +feu électrique attaché à ces dernieres ne les rendoit spécifiquement +plus légères. La chaleur du soleil contribuë encore à les alléger. + +13. Aidées de ces deux puissances le feu électrique & le feu commun, les +vapeurs de la mer s'élèvent fort haut dans l'air, & y forment des nuages +chargés comme elles de l'un & l'autre feu. + +14. Quand même ces nuages fortement électrisés viendroient à s'élever +dans la région la plus froide au-dessus de la terre, le froid qu'ils y +rencontreroient pourroit diminuer leur feu commun; mais loin de diminuer +leur feu électrique, il ne feroit qu'en augmenter la force. + +15. Les nuages formés des exhalaisons de la terre, ayant peu de feu +électrique, ne s'élèvent pas beaucoup, & déposent leur eau promptement & +aisément; c'est de là que les vents de terre qui soufflent sur mer se +font facilement reconnoître par leur sécheresse. + +16. Il en est tout autrement des nuages formés des exhalaisons de la +mer; ayant beaucoup de feu électrique, ils soutiennent fortement leur +eau, s'élèvent à une grande hauteur, & poussés par les vents peuvent la +conduire du milieu de l'Océan au milieu du plus vaste continent. + +17. Ces nuages électrisés étant poussés par les vents, sont attirés par +les montagnes auxquelles ils communiquent leur feu électrique: alors les +particules d'eau se rapprochent & tombent en rosée, si l'air est peu +chargé; mais s'il est fort chargé, le feu électrique sort tout à la fois +d'un nuage entier, & en l'abandonnant il brille comme un éclair & fait +un bruit violent; dans ce cas les particules d'eau se réunissent faute +de ce feu, & tombent en grosses ondées. + +18. Lorsqu'une montagne attire ainsi les nuées, & tire le feu électrique +du premier nuage qui l'aborde, celui qui suit, lorsqu'il approche du +premier actuellement dépouillé de son feu, lui lance le sien, & commence +à déposer son eau propre. Le premier nuage communiquant ce nouveau feu à +la montagne, un troisiéme nuage survient, & tous les autres arrivant +successivement agissent de la même manière sur ceux qui les précèdent & +sur la montagne, d'aussi loin qu'ils s'étendent en arrière, ce qui peut +être sur une étendue de pays de quelques centaines de lieuës. + +19. Delà viennent les déluges de pluyes, les tonnerres, les éclairs +presque perpétuels sur les montagnes les plus élevées, du pied +desquelles les plus grands rivières tirent leurs sources. + +20. Quoique les endroits voisins des hautes montagnes soient ceux où le +tonnerre est le plus fréquent, ce ne sont pas les seuls qui y soient +sujets; il se fait aussi entendre dans les pays plats & unis, & les +nuages de mer y déposent leurs eaux sans y être arrêtés par les +montagnes. Mais dans ce cas ce sont les nuages de terre qui font +l'office des montagnes. Ceux-ci non-électrisés & beaucoup moins élevés +venant à passer sous ceux-là qui sont électrisés & fort élevés, les +attirent, en reçoivent le feu électrique, & par ce moyen sont contraints +les uns & les autres de laisser tomber subitement les eaux dont ils +étoient chargés. + +21. Personne ne doute que les corps électrisés ne soient entourés d'une +atmosphère électrique d'une étenduë considérable & précisément de la +même figure que ces corps. On peut même rendre cette atmosphère visible +en excitant au-dessous du corps électrisé une fumée de résine bien +séche. L'attraction & la répulsion se font dans toute l'étenduë de cette +atmosphère, quoique le feu électrique ne puisse se communiquer de si +loin, du moins avec bruit; c'est pour cette raison qu'un nuage de terre +non-électrisé venant à passer au-dessous d'un nuage de mer fort +électrisé, l'attire à une très-grande distance. + +22. Quand plusieurs nuages de mer rencontrent plusieurs nuages de terre, +le feu électrique s'élance de différens côtés, & les élancemens +continuënt jusqu'à ce que le feu électrique soit également répandu dans +tous ces nuages. + +23. La distance où se font les élancemens du feu électrique étant +relative à l'étenduë des corps électrisés, si dans les expériences +électriques deux canons de fusil électrisés frappent à deux pouces de +distance & font un éclat & un bruit sensible, à quelle distance énorme +ne doivent pas être portés le coup, le bruit & le feu d'un nuage de dix +mille arpens électrisé? + +24. Comme les courans d'air avec les nuages suivant des routes +différentes, il est aisé de concevoir comment les nuages passant les uns +sous les autres peuvent s'attirer réciproquement & s'approcher +suffisamment pour le choc électrique. On conçoit de même comment les +nuages électrisés peuvent être emportés sur les terres fort loin de la +mer sans aucun obstacle. + +25. Le feu électrique n'est visible & ne se fait entendre que quand il +traverse l'air pour sauter d'un corps à un autre; on ne l'apperçoit +point le long d'un fil de fer dans les expériences électriques; & on le +voit le long d'une chaîne, parce qu'il saute de chaînon en chaînon. De +même le feu du tonnerre ne brille que quand il saute d'un nuage à un +autre. Quoique l'éclair & le coup partent en même tems, l'on ne voit le +premier avant d'entendre le second, que parce que la lumière vole plus +rapidement que le son; d'où il suit naturellement que l'on peut juger de +l'éloignement du tonnerre par la distance de l'éclair au bruit, & qu'il +n'y a jamais rien à craindre d'un éclat de tonnerre dont on a vû +l'éclair. + +26. Une étincelle électrique tirée à quelque distance d'un corps +irrégulier par un autre corps pareil, paroît courbée & ondoyante dans +l'air; delà vient l'apparition de l'éclair en zic-zac. + +27. Les éminences, les grands arbres & les édifices élevés sont les plus +exposés à être frappés du tonnerre; ainsi il est dangereux d'y chercher +un abri pendant l'orage. + +28. Une autre raison pourquoi il vaudroit mieux être en rase campagne, +c'est que le feu électrique, s'il y atteignoit quelqu'un, pourroit +glisser sur ses habits mouillés, sans lui faire de mal. Un rat mouillé +ne peut être tué par l'explosion de la bouteille électrique. + +29. Le feu électrique & le feu commun peuvent subsister, & subsistent +ensemble dans le même corps. Le premier agit sur le second; & une +quantité suffisante de l'un & de l'autre en différentes proportions +produit l'inflammation. + +30. Les métaux sont souvent fondus par la foudre, & ces sortes de +fusions sont froides ou chaudes. La fusion froide ou sans chaleur n'est +qu'une désunion des particules métalliques qui détruit l'attraction par +laquelle leur cohésion subsistoit. C'est la même manière dont les +menstruës agissent sur le métal. Quand une épée est fonduë dans son +fourreau, & l'argent dans une bourse, sans que le fourreau & la bourse +soient brûlés, il faut nécessairement que ce soit par une espèce de +fusion froide. Je pourrois citer plusieurs autres exemples de faits tout +semblables; mais pour abréger je dirai seulement que l'on imite cet +effet dans une des expériences électriques de Philadelphie. + +Il y a aussi des exemples que la foudre opère quelquefois des fusions de +métaux par chaleur, ce sont alors de véritables fusions, des fusions +brûlantes. Quoiqu'on n'ait pas encore poussé les expériences électriques +jusqu'à des opérations pareilles, je ne doute point qu'on n'y parvienne +dans la suite. + +31. Comme il y a des corps qui ont été déchirés par la foudre, il y en a +de même qui sont déchirés par l'étincelle électrique. En répétant +l'expérience où l'on perce une main de papier, & où j'en ai souvent +percé jusqu'à 96. feüilles, j'ai remarqué que les dernières feüilles ont +quelquefois souffert une déchirure telle qu'on pouvoit y passer le +doigt. + +32. Il s'ensuit des observations précédentes qu'on devroit entendre +très-rarement le tonnerre en pleine mer, lorsque l'on est fort éloigné +de la terre. Quelques anciens officiers de marine qui ont été consultés +sur ce sujet, assurent que le fait s'accorde parfaitement avec la +conjecture, & que les isles éloignés du continent sont fort peu sujettes +à l'orage. Un observateur judicieux a remarqué qu'il avoit moins entendu +de tonnerre pendant treize ans qu'il a demeuré aux Bermudes, qu'il n'en +a quelquefois entendu dans un mois à la Caroline. + +33. M. Franklin ajoute à toutes ces observations celles de quelques +effets singuliers du tonnerre, & rapporte à ce sujet des effets tout à +fait semblables de l'électricité: par exemple des aveuglemens causés par +l'un aussi bien que par l'autre: des filets dorés sur lesquels on avoit +mis de la peinture, qui ont été découverts par l'électricité, de même +que par le tonnerre; il y a une infinité d'autres effets de ce météore +que l'on pourroit rappeller ici, & dont le rapport avec ceux de +l'électricité peut se démontrer aussi facilement. Mais pour ne point +quitter M. Franklin, je passe à une de ses expériences, qui paroît bien +décisive pour le sujet dont il est question. + +Si l'on suspend au plat-fond d'une chambre par une ficelle de grandes +balances de cuivre, dont le fléau ait au moins 2. pieds de longueur, de +manière que les bassins attachés à des cordons de soye soient environ à +un pied de terre, ces bassins tourneront circulairement par le +détortillement de la ficelle. Si l'on plante sur le plancher un poinçon +de métal, dont la tête soit arrondie & polie, de façon que les bassins +puissent passer pardessus en décrivant leur cercle; si dans cet état on +électrise un des bassins en lui appliquant le fil-d'archal de la +bouteille électrique, on verra ce bassin s'abaisser en passant sur le +poinçon, & même décharger son feu sur cet instrument, s'il est à une +distance convenable. + +Si après cela on attache une aiguille la pointe en haut sur le plancher +auprès du poinçon, la tête de cet instrument, loin d'attirer comme +auparavant le bassin électrisé, semblera le repousser, parce que la +pointe de l'aiguille, quoique beaucoup plus basse, aura tiré le feu +électrique dont le bassin étoit chargé, avant qu'il soit venu à portée +d'être attiré par la tête du poinçon. + +Ces deux bassins peuvent nous représenter deux nuages, l'un un nuage de +mer, & l'autre un nuage de terre; leur mouvement horizontal sur le +plancher sera dans la même hypothèse, celui des nuages au-dessus de la +terre, & le poinçon élevé représentera une montagne, une éminence ou un +grand édifice; on comprendra alors comment les nuages électrisés, en +passant au-dessus des montagnes ou des bâtimens à une trop grande +hauteur pour les frapper, en peuvent être attirés jusqu'à la distance +qui leur est nécessaire pour cet effet. + +Comme d'ailleurs l'aiguille fixée la pointe en haut sur le plancher au +dessous du poinçon tire en silence le feu électrique du bassin à une +distance beaucoup plus grande que la distance requise pour frapper, & +prévient ainsi la descente vers le poinçon: comme le bassin électrisé, +quand même il viendroit par son propre mouvement assez près pour +frapper, ne pourroit le faire, parce qu'il auroit alors été dépoüillé de +la plus grande partie de son feu: comme enfin dans ces deux cas le +poinçon seroit toujours garanti du choc, il est plus que probable que la +connoissance du pouvoir des pointes peut être d'un très-grand avantage à +l'humanité pour préserver des atteintes de la foudre des maisons, les +églises, les vaisseaux, &c. + +Il ne s'agiroit, pour y parvenir, que de fixer perpendiculairement sur +les parties les plus élevées de ces édifices des verges de fer faites en +forme d'aiguilles, & dorées pour prévenir la rouille, & d'abaisser du +pied de ces verges, un fil-d'archal au dehors des bâtimens, jusqu'à ce +qu'il touchât la terre ou l'eau de la mer. Ces verges de fer bien +pointuës tireroient probablement & tireroit sans bruit le feu électrique +hors du nuage, avant qu'il vint assez près pour frapper & pour causer +aucun désastre. + +Mais avant que d'en venir à cet expédient il restoit un problême à +résoudre. Toutes les observations pouvoient paroître bien faites, toutes +les réflexions naturelles, tous les raisonnemens suivis, toutes les +inductions justes, sans que pour cela le succès répondît à la +vraisemblance. Il étoit question de décider avant tout si les nuées qui +contiennent la foudre sont électrisées ou non; c'est ce doute qui a +empêché M. Franklin de prononcer hardiment sur toute cette matière. Ce +que sa pénétration & la justesse de son raisonnement lui ont fait +reconnoître, sa droiture & sa sincérité n'ont osé l'assurer. Tout ce +qu'il a pû faire dans cette circonstance embarrassante, ç'a été de +proposer sa conjecture, & de nous enseigner les moyens de décider la +question. En suivant la route qu'il nous a tracée, j'ai obtenu une +satisfaction complette. Voici les préparatifs, le procèdé & le succès. + +1º. J'ai fait faire à Marly-la-Ville, situé à six lieuës de Paris, au +milieu d'un belle plaine, dont le sol est fort élevé, une verge de fer +d'environ un pouce diamètre, longue de quarante pieds & fort pointuë par +son extrémité supérieure; pour lui ménager une pointe plus fine, je l'ai +fait armer d'acier trempé & ensuite brunir, au défaut de dorure, pour la +préserver de la rouille; outre cela cette verge de fer est courbée vers +son extrémité inférieure en deux coudes à angles aigus quoiqu'arondis; +le premier coude est éloigné de deux pieds du bout inférieur, & le +second est en sens contraire à trois pieds du premier. + +2º. J'ai fait planter dans un jardin trois grosses perches de vingt-huit +à vingt-neuf pieds disposées en triangle, & éloignées les unes des +autres d'environ huit pieds; deux de ces perches sont contre un mur, & +la troisiéme est au-dedans du jardin. Pour les affermir toutes ensemble +l'on a cloué sur chacune des entre-toises à vingt pieds de hauteur, & +comme le grand vent agitoit encore cette espèce d'édifice, l'on a +attaché au haut de chaque perche de longs cordages, qui tenant lieu +d'aubans, répondent par le bas à de bons piquets fortement enfoncés en +terre à plus de vingt pieds des perches. + +3º. J'ai fait construire entre les deux perches voisines du mur, & +adosser contre ce mur une petite guérite de bois capable de contenir un +homme & une table. + +4º. J'ai fait placer au milieu de la guérite une petite table d'environ +un demi pied de hauteur, & sur cette table j'ai fait dresser & affermir +un tabouret électrique. Ce tabouret n'est autre chose qu'une petite +planche quarrée portée sur trois bouteilles à vin; il n'est fait de +cette manière que pour suppléer au défaut d'un gâteau de résine qui me +manquoit. + +5º. Tout étant ainsi préparé, j'ai fait élever perpendiculairement la +verge de fer au milieu des trois perches, & je l'ai affermie en +l'attachant à chacune de ces perches avec de forts cordons de soye par +deux endroits seulement. Les premiers liens sont au haut des perches +environ trois pouces au-dessous de leurs extrémités supérieures: les +seconds sont vers la moitié de leur hauteur. Le bout inférieur de la +verge de fer est solidement appuyé sur le milieu du tabouret électrique, +où j'ai fait creuser un trou propre à le recevoir. + +6º. Comme il étoit important de garantir de la pluye le tabouret & les +cordons de soye, parce qu'ils laisseroient passer la matière électrique +s'ils étoient mouillés, j'ai pris les précautions nécessaires pour en +empêcher: c'est dans cette vûe que j'ai mis mon tabouret sous la +guérite, & que j'avois fait courber ma verge de fer à angles aigus, afin +que l'eau qui pourroit couler le long de cette verge ne pût arriver +jusques sur le tabouret. C'est aussi dans le même dessein que j'ai fait +clouer sur le haut & au milieu de mes perches à trois pouces au-dessus +des cordons de soye, des espèces de boëtes formées de trois petites +planches d'environ 15. pouces de long, qui couvrent pardessus & par les +côtés une pareille longueur des cordons de soye sans leur toucher. + +Il s'agissoit de faire dans le tems de l'orage deux observations sur +cette verge de fer ainsi disposée; l'une étoit de remarquer à sa pointe +une aigrette lumineuse semblable à celle qu'on apperçoit à la pointe +d'une aiguille, quand on l'oppose assez près d'un corps actuellement +électrisé: l'autre étoit de tirer de la verge de fer des étincelles, +comme on en tire du canon de fusil dans les expériences électriques. +J'étois bien assuré du succès de la première de ces observations, +m'étant rappellé que cette aigrette est connuë il y a deux ou trois +mille ans. Les plus anciens auteurs, Homère, Aristote, Plutarque, +Horace, &c. en ont parlé sous le nom d'astre d'Hélène, quand il n'en +paroissoit qu'une, & sous les noms de Castor & Pollux, quand on en +voyoit deux. + +Il n'est point rare aux navigateurs d'appercevoir ces aigrettes +lumineuses au haut des mâts, au bout des vergues, en un mot dans les +endroits élevés, où il y a des pointes dressées en l'air, surtout +pendant la nuit, à l'approche & dans le tems des orages; c'est ce qu'ils +appellent le feu S. Elme. Outre cela un de mes amis de province m'a +mandé avoir remarqué plusieurs fois dans des orages de nuit un feu +follet à la pointe de la verge de fer d'une girouette qui se trouvoit +devant la fenêtre de son appartement. + +La certitude de cette première observation me donnoit aussi beaucoup de +confiance pour la seconde; j'ose même dire que je n'étois pas moins +assuré de son succès. Il me paroissoit impossible que la verge de fer +étant bien isolée de tous corps non-électriques, ne donnât pas des +étincelles, dès qu'elle tiroit & recevoit la matière électrique par sa +pointe, mais il falloit voir ces étincelles. + +Après avoir ainsi dressé toute la machine, ne pouvant pas toujours +rester à la campagne pour attendre l'orage, j'ai chargé de faire les +observations en mon absence un habitant du lieu, nommé Coiffier, qui a +servi quatorze ans dans les dragons, & sur qui je pouvois également +compter pour l'intelligence & pour l'intrépidité. Je lui avois donné +toutes les instructions nécessaires, soit pour observer l'aigrette +lumineuse qui devoit paroître à la pointe de la verge de fer, soit pour +tirer les étincelles de cette verge avec le tenon d'un fil-d'archal que +j'avois attaché au collet d'une longue fiole pour lui servir de manche, +& par ce moyen le garantir des piqûres de ces étincelles qui pouroient +être trop fortes. + +Je lui avois encore recommandé de faire venir auprès de la machine +quelques-uns de ses voisins, & même de faire avertir M. le Prieur Curé +de Marly, qui m'avoit promis de s'y trouver sitôt que le tems paroîtroit +disposé à l'orage. + +Le Mercredi 10. Mai 1752. entre deux & trois heures après midi, mon ami +Coiffier entendit un coup de tonnerre assez fort: il vole à la machine, +prend la fiole avec le fil-d'archal, présente le tenon du fil à la +verge, en voit sortir une petite étincelle brillante, & en entend le +pétillement; il tire une seconde étincelle plus forte que la première & +avec plus de bruit: il appelle ses voisins, & envoye chercher M. le +Prieur: celui-ci accourt de toutes ses forces; les Paroissiens voyant la +précipitation de leur Curé, s'imaginent que le pauvre Coiffier a été tué +du tonnerre; l'allarme se répand dans le village: la grêle qui survient +n'empêche point le troupeau de suivre son Pasteur. Cet honnête +Ecclésiastique arrive près de la machine, & voyant qu'il n'y avoit point +de danger, met lui-même la main à l'oeuvre, & tire de fortes étincelles. +La nuée d'orage & de grêle ne fut pas plus d'un quart-d'heure à passer +au zénith de notre machine, & l'on n'entendit que ce seul coup de +tonnerre. Sitôt que le nuage fut passé, & qu'on ne tira plus +d'étincelles de la verge de fer, M. le Prieur de Marly fit partir le +sieur Coiffier lui-même pour m'apporter la lettre suivant qu'il +m'écrivit à la hâte. + +«Je vous annonce, Monsieur, ce que vous attendez; l'expérience est +complette. Aujourd'hui à deux heures vingt minutes après midi le +tonnerre a grondé directement sur Marly; le coup a été assez fort. +L'envie de vous obliger & la curiosité m'ont tiré de mon fauteüil, où +j'étois occupé à lire: je suis allé chez Coiffier, qui déjà m'avoit +dépêché un enfant que j'ai rencontré en chemin pour me prier de venir, +j'ai doublé le pas à travers un torrent de grêle. Arrivé à l'endroit où +est placé la tringle coudée j'ai présenté le fil-d'archal, en avançant +successivement vers la tringle à un pouce & demi ou environ; il est +sorti de la tringle une petite colonne de feu bleuâtre sentant le +souffre, qui venoit frapper avec une extrême vivacité le tenon du +fil-d'archal, & occasionnoit un bruit semblable à celui qu'on feroit en +frappant sur la tringle avec une clef. J'ai répèté l'expérience au moins +six fois dans l'espace d'environ quatre minutes en présence de plusieurs +personnes, & chaque expérience que j'ai faite a duré l'espace d'un +_pater_ & d'un _ave_. J'ai voulu continuer; l'action du feu s'est +rallentie peu à peu; j'ai approché plus près, & n'ai plus tiré que +quelques étincelles, & enfin rien n'a paru.» + +«Le coup de tonnerre qui a occasionné cet événement n'a été suivi +d'aucun autre; tout s'est terminé par une abondance de grêle. J'étois si +occupé dans le moment de l'expérience de ce que je voyois, qu'ayant été +frappé au bras un peu au-dessus du coude, je ne puis dire si c'est en +touchant au fil-d'archal ou à la tringle: je ne me suis pas plaint du +mal que m'avoit fait le coup dans le moment que je l'ai reçu; mais comme +la douleur continuoit, de retour chez moi j'ai découvert mon bras en +présence de Coiffier, & nous avons apperçu une meurtrissure tournante +autour du bras, semblable à celle que feroit un cou de fil-d'archal si +j'en avois été frappé à nud. En revenant de chez Coiffier j'ai rencontré +M. le Vicaire, M. de Milly & le maître d'école à qui j'ai rapporté ce +qui venoit d'arriver; ils se sont plaint tous les trois qu'ils sentoient +une odeur de soufre qui les frappoit davantage à mesure qu'ils +approchoient de moi: j'ai porté chez moi la même odeur, & mes +domestiques s'en sont apperçus sans que je leur aie rien dit.» + +«Voilà, Monsieur, un récit fait à la hâte, mais naïf & vrai que +j'atteste, & vous pouvez assurer que je suis prêt à rendre témoignage de +cet événement dans toutes occasions. Coiffier a été le premier qui a +fait l'expérience, & l'a répétée plusieurs fois; ce n'est qu'à +l'occasion de ce qu'il a vû qu'il m'a envoyé prier de venir. S'il étoit +besoin d'autres témoins que de lui & moi, vous les trouveriez. Coiffier +presse pour partir.» + +«Je suis avec une respectueuse considération, Monsieur, votre, &c. signé +Raulet, Prieur de Marly. 10. _Mai_ 1752.» + +On voit par le détail de cette lettre que le fait est assez bien +constaté pour ne laisser aucun doute à ce sujet. Le porteur m'a assuré +de vive voix qu'il avoit tiré pendant près d'un quart-d'heure avant que +M. le Prieur arrivât, en présence de cinq ou six personnes, des +étincelles beaucoup plus fortes & plus bruyantes que celles dont il est +parlé dans la lettre. Ces premières personnes arrivant successivement +n'osoient approcher qu'à dix ou douze pas de la machine, & à cette +distance, malgré le plein soleil, ils voyoient les étincelles & en +entendoient le bruit. + +Il ne parut point d'aigrette lumineuse à la pointe de la verge de fer; +il y en avoit cependant une, & Coiffier m'a dit y avoir apperçu une +très-foible lueur; mais d'abord la lumière du soleil, & ensuite +l'opacité de la grêle la dérobèrent bientôt à la vûe; d'ailleurs il y a +toute apparence que l'aigrette seroit plus visible à la pointe d'une +verge de fer qui ne seroit point isolée. + +La comparaison des odeurs du tonnerre & de l'électricité n'a point +échapé à mes recherches pour en tirer une preuve de leur identité; mais +comme je ne connois point assez l'odeur du météore, je n'ai pas voulu +m'y arrêter. Pour l'odeur de soufre dont il est parlé dans la lettre, +elle pourroit bien être la même que celle de phosphore que l'on sent +après de violentes explosions dans certaines expériences électriques. +Quand on ne connoît pas bien distinctement l'une & l'autre, il est fort +aisé de s'y méprendre. + +Enfin il me paroît évidemment prouvé par l'expérience de Marly que le +tonnerre est pour le moins aussi propre que le globe de verre à +communiquer l'électricité aux corps non-électriques, & que les corps +originairement électriques, comme le verre & la soye, retiennent aussi +bien cette électricité naturelle que celle qu'on excite +artificiellement. Je ne doute même point, & je crois que personne n'en +doutera, que si l'orage duroit quelque tems, on ne pût faire avec cette +électricité naturelle toutes les mêmes expériences que l'on fait avec +l'artificielle. + +Il résulte de toutes les expériences & observations que j'ai rapportées +dans ce mémoire, & surtout de la dernière expérience faite à +Marly-la-Ville, que la matière du tonnerre est incontestablement la même +que celle de l'électricité. L'idée qu'en a euë M. Franklin cesse d'être +une conjecture; la voilà devenuë une réalité, & j'ose croire que plus on +approfondira tout ce qu'il a publié sur l'électricité, plus on +reconnoîtra combien la Physique lui est redevable pour cette partie. + +Il ne me reste plus qu'à dire quelque chose des avantages qu'on peut +retirer de cette importante découverte. Puisqu'il est bien reconnu +qu'une pointe métallique présentée à quelque distance vis-à-vis d'un +corps actuellement électrisé en tire le feu, & le décharge entiérement +sans bruit, sans explosion & sans commotion: puisqu'il est également +vérifié qu'une verge de fer présentant sa pointe bien acérée vers un +nuage chargé de tonnerre, tire en silence la matière électrique de ce +nuage, dès qu'il est assez proche pour que la verge se trouve dans on +atmosphère électrique, cette verge suffira pour le décharger entiérement +de tout le feu qui y est retenu, & elle opérera ce bon effet d'autant +plus surement & plus facilement que la nuée orageuse sera plus près & +plus long-tems à passer à portée de la pointe. + +Delà résultent les avantages infinis de dissiper presque à volonté la +matière du tonnerre, & de préserver de ses atteintes les édifices tant +publics que particuliers. Je suis persuadé que, si au lieu de terminer, +comme on le fait ordinairement, les toits des pavillons, des tours, des +clochers & les mâts des vaisseaux &c. par des giroüettes, par des coqs, +par des croix, par des perroquets, &c. On y dressoit des pointes +métalliques de la manière dont il a été expliqué ci-devant, on +garantiroit ces édifices de la foudre. Dans la supposition même où ces +pointes ainsi élevées, en tirant le feu des nuages orageux, en seroient +assaillies par une quantité excessive, ou, pour me servir des +expressions usitées, quand ces pointes fendroient la nuë, & attireroient +sur elles un orage tout entier, le fil de fer attaché à leur extrémité +inférieure suffiroit pour conduire ce feu jusqu'à la terre ou à l'eau au +dehors des édifices, sans que la foudre pût leur toucher; la raison m'en +paroît évidente. Comme le métal est moins électrique, & par-là plus +perméable à l'électricité que les pierres, les bois & les autres +matériaux qui entrent dans la construction d'un bâtiment; le feu +électrique ne quittera point cette route que quand elle lui manquera. + +Pour calmer les craintes de ceux qui, malgré ces raisons, pourroient +appréhender que les pointes élevées sur leurs maisons n'y attirassent le +feu du ciel, j'ajouterai ici un autre moyen de les mettre tout-à-fait en +sureté. Il consiste à élever dans le voisinage autour de leurs châteaux +ou maisons plusieurs de ces mêmes verges métalliques sur de grands +arbres, sur des tours, sur des éminences, &c. ou simplement à les +planter en terre, pourvû qu'elles ayent assez de longueur pour +surpasser, ou tout au moins pour égaler la hauteur des édifices que l'on +voudra préserver. S'il pouvoit arriver que le tonnerre tombât sur ces +verges, il ne pourroit y faire aucun désordre. Il ne faudroit peut-être +pas une centaine de verges de fer ainsi dressées & disposées dans les +différens quartiers & dans les endroits les plus élevés, pour préserver +de la foudre toute la Ville de Paris. + +«Dès que ce mémoire eut été lû à l'Académie Royale des Sciences, où il +avoit été écouté avec la plus grande attention, & reçu avec l'accueil le +plus obligeant, le bruit s'en répandit; cette découverte fut mise dans +toutes les nouvelles publiques, & l'expérience fut repétée avec le même +succès dans toutes les parties de l'Europe. On imagina différens moyens +pour élever des verges de fer pointuës suivant la situation des lieux, & +il s'en trouva de très-ingénieux. Celui par exemple de dresser une +pointe métallique au-dessus d'un cerf-volant que l'on élève en l'air à +l'approche d'un orage, a fait voir des phénomènes très-singuliers. La +matière électrique y étoit si abondante qu'elle faisoit à chaque instant +des explosions assez bruyantes pour être entenduës à des distances +considérables. Ces explosions doivent être regardées, & sont réellement +autant de petits coups de tonnerre dont les effets pourroient être aussi +funestes pour ceux qui se trouveroient à portée d'en être frappés. +L'exemple de M. Richman, professeur de physique à Petersbourg & martyr +de l'électricité, suffiroit seul pour avertir qu'il est quelquefois +dangereux de s'approcher sans beaucoup de précaution de la verge de fer +électrisée par le tonnerre. Il paroît par la relation de sa mort, +arrivée le 6. Août 1753. & insérée dans les gazettes d'Hollande & de +France du mois de Septembre suivant, qu'il n'a pas été tué par le +tonnerre tombé directement du ciel, mais par l'explosion de la matière +électrique dont la barre de fer trop bien isolée se trouva surchargée au +moment que sa tête en approcha pendant qu'il faisoit ses observations.» + +«Il est encore arrivé deux accidens du même genre, quoique moins +tragiques, à deux célèbres physiciens, dont l'un[45] est associé & +l'autre[46] correspondant de l'Académie Royale des Sciences. Tous les +deux furent renversés par le coup dont ils furent frappés en voulant +tirer des étincelles de leur appareil électrique. Un degré de plus dans +la charge de cet appareil leur eût vraisemblablement fait éprouver un +sort aussi funeste qu'au physicien Moscovite. Mais je suis sûr que les +précautions dont je me suis presque toujours servi en pareil cas, +auroient pû les en garantir, & j'exhorte tous ceux qui voudront faire de +pareilles observations sur le tonnerre, à mettre en usage ces mêmes +précautions.» + +[Note 45: M. le Monnier, Médecin de S. Germain en Laye.] + +[Note 46: Le R. P. Bertier de l'Oratoire, à Montmorency.] + +«Peu de jours après la publication du mémoire ci-dessus, j'imaginai +adapter un petit carillon à une pointe métallique que j'avois fait +élever au jardin du Roi pour M. de Buffon; ce carillon est composé de +deux petits timbres, dont l'un est attaché au fil de fer correspondant à +la pointe, & l'autre à la muraille, avec une petite boule de métal +suspenduë entre deux par un fil de soye pour servir de battant. Dès le +premier orage qui arriva le jour même, le carillon sonna plus d'une +demi-heure avant que le tonnerre grondât & avant que les éclairs +parussent. Par ce moyen nous avons toujours été avertis depuis de +l'approche des nuages orageux; il nous est même arrivé plusieurs fois, à +M. de Buffon & à moi, d'entendre sonner le carillon sans aucune +apparence de tonnerre. Quand un nuage chargé d'électricité vient à +passer au-dessus de la pointe métallique à une grande distance, il met +le carillon en mouvement, & soit qu'il n'y ait point assez de matière +pour causer un véritable orage, soit que la pointe en dissipe assez pour +en empêcher, tout se passe sans fracas.» + +«Ce carillon ainsi adapté à la machine du tonnerre sert à plusieurs +usages importans; 1°. il avertit de l'approche ou de la présence d'un +nuage orageux tant la nuit que le jour; 2°. il fait connoître +l'abondance de la matière électrique dont un nuage est chargé, par la +fréquence plus ou moins grande de ses battemens, & même par son silence, +comme on le verra dans la suite; 3°. étant une décharge continuelle de +la matière électrique, qui s'accumule sur la machine du tonnerre, il est +suffisant pour en prévenir les funestes accidens. Je suis très-persuadé +que ni M. Richman ni les autres n'auroient point été frappés si +rudement, s'il y avoit eu de pareilles décharges aux machines dont ils +se sont servis.» + + +DE LA LETTRE II. + +_29. Juin 1751._ + +Dans la relation que le capitaine Waddel a donnée des effets de la +foudre sur son vaisseau, je ne puis m'empêcher de remarquer les grosses +lampes _comazants_, (comme il les appelle) qui parurent sur les pointes +du haut des perroquets toutes en feu comme de grosses torches (avant le +coup de tonnerre); suivant mon sentiment le feu électrique étoit alors +tiré de la nuée comme par des pointes, la grosseur de la flamme marquant +la grande quantité d'électricité dans la nuée; & s'il y avoit eu un bon +fil-d'archal de communication des pointes du sommet des perroquets à la +mer, qui eût conduit plus librement que des cordes goudronnées ou des +mâts de bois résineux, j'imagine qu'il n'y auroit point eu de coup de +foudre, ou que s'il y en eût eu, le fil-d'archal l'auroit conduit tout +entier dans la mer sans endommager le vaisseau. + +Ses boussoles perdirent la vertu de l'aiman, ou les pôles en furent +changés; la pointe du nord se tourna vers le sud. Par le moyen de +l'électricité nous avons souvent ici (à Philadelphie) donné aux +aiguilles la direction au pôle, & nous en avons changé les pôles à notre +gré. + +À Londres M. Wilson a essayé cette opération sur de trop grosses masses +& avec une force trop foible. + +«MM. Wilson & Franklin ne sont pas les seuls qui ayent conjecturé que le +magnétisme devoit être un effet de l'électricité; M. de Buffon doit +partager avec eux la gloire, non-seulement d'avoir eu la même opinion, +mais d'en avoir porté un jugement décisif long-tems avant d'apprendre +les conjectures de ces deux sçavans. Dès le commencement de l'année +1752. il me pria de lui faire faire six aiguilles d'acier pour essayer +de les aimanter d'un coup d'électricité. Ses affaires ne lui permirent +pas d'en faire l'épreuve; & comme par déférence je ne voulus pas la +faire sans lui, l'expérience fut retardée jusqu'en 1753. tems auquel je +reçus le supplément ou deuxiéme partie des écrits de M. Franklin, où +j'en trouvai la réussite avant de l'avoir tentée moi-même.» + +«Ayant aussitôt fait armer, suivant la méthode de Mr. Franklin, une +grande cucurbite de verre, je la joignis à un gros matras aussi préparé +pour l'expérience de Leyde; je mis ensuite une de mes aiguilles, dont +j'avois ôté la chape, entre deux lames de verre, l'une plus longue & +l'autre plus courte, afin que les deux bouts de l'aiguille débordassent +cette dernière: pour affermir ces trois piéces, je les mis dans une +petite presse faite exprès & disposée de façon que l'aiguille touchât +par l'un de ses bouts une feüille de métal sur laquelle étoient posés +les deux vases: ayant ensuite chargé ces deux vases ensemble, & achevé +le cercle par le moyen d'un fil de fer, dont j'appuyai l'une des +extrémités sur le bout de l'aiguille, je tirai le coup fulminant au +travers de cette aiguille. Ayant après cela démonté l'appareil, rajusté +la chape & suspendu l'aiguille sur son pivot, elle prit la direction +nord & sud, & fut vivement attirée par le fer que je lui présentai; en +un mot elle se trouva très-bien aimantée. J'essayai sur le champ de +changer ses pôles en lui donnant le coup en sens contraire; cette +seconde expérience ne me réussit pas moins bien que la première, & je la +répétai plusieurs fois. Cette aiguille a conservé sa vertu magnétique +pendant plusieurs mois. Mais je n'ai pas été long-tems à m'appercevoir +que sa force diminuoit imperceptiblement, présentement il faut en +approcher une clef à trois ou quatre lignes, pour qu'elle puisse en être +attirée.» + +«J'ai aimanté par le même moyen deux autres aiguilles qui me paroissent +conserver toute leur force depuis plusieurs mois. Elles ont été frappées +d'un coup donné en même tems par deux grandes cucurbites de verre +revêtuës en dedans & en dehors de fëuilles d'étain & bien armées pour +l'expérience de Leyde, & par deux gros matras dorés.» + +«Les expériences électriques développent tous les jours des mystères, +qui sans elles seroient peut-être toujours demeurés impénétrables dans +la physique; le succès de celle-ci nous apprend pourquoi les vieux fers +qui ont été long-tems exposés aux injures de l'air sur le haut des +édifices fort élevés, non-seulement se trouvent aimantés, mais même +semblent convertis en véritable aiman. (_Voyez Mém. de l'Acad. R. des +Sc., tom. X. pag._ 734.) Cette observation qui parut si surprenante en +1691. cesse de l'être dès que l'on sçait que la matière du tonnerre & +celle de l'électricité sont la même, & que le magnétisme n'est qu'un +effet de la matière électrique. Personne n'aura de peine à se persuader +que les clochers de Chartres à cause de leur grande élévation au milieu +d'une vaste plaine ont été & sont souvent frappés du tonnerre. _Feriunt +altos fulmina montes._ Les fers qui ont été employés dans ces édifices +étant moins électriques que les pierres & les autres matériaux qui sont +entrés dans leur construction, sont par-là plus susceptibles des +impressions de ce météore. C'est de là qu'ils ont acquis la vertu +magnétique; & peut-être l'aiman lui-même n'est-il aiman que parce que +c'est une pierre qui contient beaucoup de fer, & qui a été frappée de la +foudre.» + +«Cette propriété qu'a la matière électrique de s'attacher de préférence +aux corps les moins électriques, & surtout aux métaux, nous apprend +l'utilité d'un ancien usage presque général, dont on n'a peut-être +jamais connu ni le fondement ni le principe, c'est celui de mettre dans +les tems d'orage une piéce de fer sur les tonneaux de vin & dans le nid +des poules & autres volatils que l'on fait couver. On dit que c'est pour +empêcher le tonnerre de faire tourner le vin & les oeufs, ou de faire +mourir les jeunes poulets dans leurs coquilles. S'il est vrai que le +tonnerre puisse produire ces mauvais effets; il est assez vraisemblable +qu'un morceau de fer ou d'autre métal peut les prévenir. Le matière +électrique qui se répand de tous côtés pendant l'orage, sera attirée par +la substance métallique, & y fera son impression bien plutôt que sur les +autres substances qui en sont moins susceptibles.» + +Un choc donné par quatre grands vases de verre en forme de jarres à une +fine aiguille à coudre flottante sur l'eau, lui donne la direction +magnétique, & la traverse aisément. Si l'aiguille est posée Est & Ouest +dans le tems qu'elle est frappée, le bout par lequel le feu électrique +est entré se tourne au nord. + +Si l'aiguille est posée nord & sud, le bout qui est vers le nord +continuëra de marquer le nord quand elle sera mise sur l'eau, soit que +le feu soit entré par ce bout ou par le bout opposé. + +«Dans quelque direction que mes aiguilles fussent posées, lorsqu'elles +ont reçu le coup fulminant, j'ai toujours remarqué que le bout de +l'aiguille par lequel le feu y est entré, est constamment celui qui se +tourne au nord, & conséquemment celui par lequel le feu est sorti, se +tourne au sud. Pour changer les pôles d'une aiguille aimantée de cette +manière, il ne s'agit que de donner le coup en sens contraire. M. +Franklin à qui j'ai communiqué cette observation, m'a répondu que +n'ayant pas eu le tems de répéter plusieurs fois cette expérience, il +n'avoit pû l'approfondir, & que delà il pouvoit être arrivé que ses +observations à cet égard ne fussent pas tout-à-fait justes.» + +Le magnétisme qu'elle acquiert est plus fort quand l'aiguille est +frappée étant tournée au nord & au sud; il est plus foible quand +l'aiguille est Est & Ouest; si la force du coup étoit beaucoup plus +grande, peut-être que, l'aiguille étant nord & sud, si le feu entroit +par le bout sud il deviendroit nord, autrement nous serions embarrassés +de rendre raison du renversement des pôles des boussoles par le coup de +foudre, puisqu'il n'a jamais pû trouver leurs aiguilles que dans cette +position, & que selon nos petites expériences, soit que le feu +électrique entre par le bout du nord & sorte par celui du sud de +l'aiguille, ou au contraire, le bout tourné vers le nord continuëroit +toujours à le marquer. + +Dans ces expériences les bouts des aiguilles reçoivent quelquefois de la +flamme électrique, une légère teinte de bleu comme celle que l'on voit à +un ressort de montre. Cette couleur donnée par le coup de deux vases +seulement se dissipera, mais quatre vases la fixent, & fondent souvent +les aiguilles; je vous en envoye quelques-unes qui ont eu leurs têtes & +leurs pointes fonduës par notre tonnerre artificiel, & une épingle dont +le feu électrique a fondu la pointe & fait couler quelques parties de sa +tête & de son collet. Il arrive quelquefois que la surface du corps de +l'aiguille coule aussi un peu & paroît soulevée en forme de vésicules +quand elle est examinée avec une loupe. Les vases dont je me sers +contiennent sept ou huit gallons,[47] & sont doublés de feüilles d'étain +au dedans & au dehors, il faut à chacun d'eux mille tours d'un globe de +neuf pouces de diamètre pour être chargé. + +[Note 47: Gallon, mesure d'Angleterre qui contient quatre quartes; la +quarte équivaut environ pinte de Paris.] + +Je vous envoye deux échantillons de feüilles d'étain fonduës entre des +verres par la force de deux vases seulement. + +Je n'ai point appris qu'aucun de vos Électriciens d'Europe ait pû +jusqu'ici enflammer la poudre à tirer par le feu électrique. Nous le +faisons ici de cette manière. On remplit de poudre séche une petite +cartouche; on la bourre assez fort pour en écraser quelques grains; on y +enfonce ensuite deux fils-d'archal pointus un à chaque bout, ensorte que +leurs pointes ne soient éloignées que d'un demi pouce au milieu de la +cartouche que l'on place dans cercle; quand les quatre vases se +déchargent, la flamme sautant de la pointe d'un fil-d'archal à celle de +l'autre dans la cartouche au travers de la poudre, l'enflamme, & +l'explosion de la poudre se fait au même instant que le craquement de la +décharge. + +«Cette expérience m'a réussi d'une façon admirable. En voici le procédé. +Après avoir roulé une carte à jouer, & l'avoir bien liée avec du fil, +j'ai rempli à peu près au quart ce petit tuyau de poudre à tirer, que +j'ai bien bourée pour en écraser les grains; après cela j'y ai mis +encore autant de poudre que j'ai bourée de la même manière; & ainsi de +suite jusqu'à ce que le tuyau fût rempli: j'y ai ensuite enfoncé deux +fils de fer, un à chaque bout comme le dit notre auteur; en suivant le +reste de son procédé, l'expérience a manqué plusieurs fois. Imaginant +que le défaut ne pouvoit venir que de ce que les pointes des fils de fer +étoient trop éloignées l'une de l'autre, je les ai enfoncées davantage, +& l'expérience a réussi. Quelque préparé que l'on soit au bruit que doit +produire cette inflammation, on en est toujours surpris, mais ce n'est +pas ce qu'il y a à craindre dans cette expérience.» + +«L'on doit y prendre des précautions contre deux accidens qui peuvent en +résulter, l'un de tourner le petard du côté opposé aux spectateurs, afin +qu'en sautant il ne puisse blesser personne; l'autre de ne pas tenir à +la main les fils de fer dont les pointes sont enfoncées dans le petard, +parce que si la poudre ne s'enflammoit pas, celui qui les tiendroit +recevroit une commotion peut-être trop forte.» + +Je ne me souviens pas si je vous ai écrit que j'ai fondu des épingles de +cuivre & des aiguilles d'acier, changé les pôles d'une aiguille +aimantée, donné le magnétisme & la pôlarité à des aiguilles qui n'en +avoient point, & que j'ai enflammé de la poudre à tirer séche avec +l'étincelle électrique. J'ai cinq bouteilles qui contiennent chacune 8. +ou 9. _galons_; deux de ces bouteilles chargées suffisent pour ces +opérations; mais je puis les charger & les décharger toutes ensemble, il +n'y a point d'autres bornes dans la force que l'homme peut donner & +employer dans la matière électrique, que celles qui viennent de la +dépense & du travail; car on peut augmenter le nombre des bouteilles à +l'infini, les unir & les décharger toutes ensemble, comme s'il n'y en +avoit qu'une. La force & l'effet sera proportionnée à leur nombre & à +leur situation. Les plus grands effets connus des coups de foudre +ordinaires peuvent, je pense, sans beaucoup de difficulté, être +surpassés par cette voye, ce que l'on n'auroit jamais cru il y a +quelques années. Bien des gens même aujourd'hui pourroient regarder +cette supposition comme un peu extravagante. Ainsi nous sommes plus +avancés en science que les diables de Rabelais à l'âge de deux ans; il +dit d'eux plaisamment qu'ils ne sçavoient qu'un peut tonner & foudroyer +autour de la tête d'un choux. + +Je suis avec un sincère respect, votre très-humble & très-obligé +serviteur, B. Franklin. + + + + +_LETTRE +De M. E. KINNERSLEY, +à Boston, + +à B. Franklin, Écuyer à Philadelphie, le 3. Février 1752._ + + +MONSIEUR, + +J'ai à vous communiquer les expériences suivantes. Je tenois dans une +main un fil-d'archal qui étoit attaché par l'autre bout à la manivelle +d'une Pompe, pour essayer si le coup du premier conducteur au travers de +mes bras, seroit un peu plus fort que lorsqu'il passoit seulement sur la +surface de la terre; mais je n'y découvris aucune différence. + +Je plaçai l'aiguille d'une boussole sur la pointe d'une longue épingle; +& la tenant dans l'atmosphère du premier conducteur à la distance +d'environ trois pouces, je trouvai qu'elle pirouettoit avec une grande +rapidité, comme les aîles d'un tourne-broche. + +Je suspendis avec une soye une balle de liége environ de la grosseur +d'un pois; je lui présentai de l'ambre frotté, de la cire à cacheter, du +soufre, elle fut fortement repoussée par chacun de ces corps; ensuite +j'essayai du verre & de la porcelaine frottée, & je trouvai que chacun +l'attiroit jusqu'à ce qu'elle s'électrisât une seconde fois, & qu'alors +elle fut repoussée comme la première fois; & tandis que cette balle +étoit ainsi repoussée par le verre ou la porcelaine frottée, elle étoit +attirée par l'un des trois, autres corps aussi frottés. Alors +j'électrisai la balle avec le fil-d'archal d'une bouteille chargée, & je +lui présentai du verre frotté (le bouchon d'un flacon) & une tasse de +porcelaine; elle en fut repoussée aussi fortement que par le +fil-d'archal. Mais quand je lui présentai un des autres corps +électriques frottés, elle fut fortement attirée; & quand je l'électrisai +par l'un d'eux jusqu'à ce qu'elle fût repoussée, elle fut attirée par le +fil de la bouteille, mais repoussée par sa doublûre extérieure. + +Ces expériences me surprirent, & me portèrent à en inférer les paradoxes +suivants. + +1°. Si un globe de verre est placé à l'un des bouts du premier +conducteur, & un globe de soufre à l'autre; les deux globes étant +également en bon état & dans un mouvement égal, on ne pourra tirer +aucune étincelle du conducteur; mais un des globes tirera du conducteur +aussi vîte que l'autre y fournira. + +2°. Si une bouteille est suspenduë au conducteur avec une chaîne de son +envelope à la table, & que l'on ne se serve que d'un des globes à la +fois, vingt tours de rouë, par exemple, la chargeront, après quoi autant +de tours de l'autre rouë la déchargeront, & autant la rechargeront +encore. + +3°. Les deux globes étant en mouvement, chacun ayant un conducteur +particulier avec une fiole suspenduë à l'un d'eux, & la chaîne de +celle-ci attachée à l'autre, la fiole se chargera, l'un des globes +chargeant positivement, & l'autre négativement. + +4°. La bouteille étant chargée de cette sorte, suspendez-la de la même +manière à l'autre conducteur; faites tourner les deux rouës, & le même +nombre de tours qui avoit chargé la bouteille la déchargera, & le même +nombre encore la rechargera. + +5°. Quand chaque globe communique avec le même premier conducteur, +duquel il pend une chaîne jusques sur la table, l'un de ces globes (mais +je ne puis pas dire lequel) quand ils sont en mouvement, tirera le feu +au travers de son coussin, & le déchargera par la chaîne; l'autre le +tirera au travers de la chaîne, & le déchargera au travers de son +coussin. + +Je serois fort aise que vous envoyassiez chez moi chercher mon globe de +soufre avec son coussin, & que vous en fissiez l'épreuve; mais je dois +vous avertir de ne pas frotter le coussin avec de la craye, un peu de +soufre réduit en poudre fine sera beaucoup mieux. Si, comme je m'y +attens, vous trouvez que les globes chargent le premier conducteur d'une +manière différente, je sçai que vous êtes en état de découvrir quelque +méthode pour déterminer quel est celui qui charge positivement. + +Je suis, &c. E. Kinnersley. + + + + +_LETTRE VIII._ +_De B. FRANKLIN, Écuyer de Philadelphie._ + +_À M. E. Kinnersley, à Boston, le 2. Mars 1752._ + + +MONSIEUR, + +Je vous remercie des expériences que vous m'avez communiquées. J'envoyai +sur le champ chercher votre globe de soufre dans le dessein de faire les +épreuves que vous m'indiquiez; mais je trouvai qu'il n'étoit pas bien +centré, & je n'avois pas le tems pour lors d'y remédier; mais au premier +moment de loisir je le remettrai en état de servir; je tenterai les +expériences, & je vous en rendrai compte. + +En attendant je soupçonne que les différentes attractions & répulsions +que vous avez observées, venoient plutôt de la plus grande ou plus +petite quantité du feu que vous tiriez des différens corps que de ce que +ce feu seroit d'une espéce différente, & auroit une différente +direction. + +Je suis avec précipitation, &c. B. Franklin. + + + + +_LETTRE IX._ +_De B. FRANKLIN Écuyer de Philadelphie._ + +_À M. E. Kinnersley, à Boston le 16. Mars 1752._ + + +MONSIEUR, + +Ayant mis votre globe de soufre en état de servir, j'essayai une des +expériences que vous proposiez, & je fus agréablement surpris de voir +que le globe de verre étant à une extrémité du conducteur & celui de +soufre à l'autre, les deux globes en mouvement, on ne pouvoit pas tirer +une seule étincelle du conducteur, à moins que l'un des globes ne +tournât plus lentement, ou ne fût pas en aussi bon état que l'autre, +alors même l'étincelle n'étoit que proportionnée à cette différence, +ensorte que si on recommence à faire tourner les globes également ou à +faire tourner plus lentement celui qui opéroit le mieux, l'on mettra +encore le conducteur hors d'état de fournir une étincelle. + +Je remarquai aussi que le fil-d'archal d'une bouteille chargée par le +globe de verre attiroit une balle de liége qui avoit touché au +fil-d'archal d'une bouteille chargée par celui de soufre, & cela +réciproquement, en sorte que le liége continuoit à jouer entre les deux +bouteilles, de la même manière que si une bouteille avoit été chargée +par le crochet & l'autre par le côté par le seul globe de verre; & les +deux bouteilles chargées l'une par le globe de soufre, l'autre par celui +de verre, seront toutes deux déchargées en approchant leurs +fil-d'archal, & donneront le coup à la personne qui les tient. + +D'après ces expériences on peut être certain que les deuxiéme, troisiéme +& quatriéme que vous proposez réussiront exactement, comme vous le +supposez, quoique je ne les aye point tentées, n'en ayant pas le tems. +J'imagine que c'est le globe de verre qui charge positivement, & celui +de soufre négativement: en voici les raisons. 1°. Quoique le globe de +soufre semble opérer aussi bien que le globe de verre, cependant il ne +pourra jamais y avoir une étincelle aussi forte & à une distance aussi +grande entre mon doigt & le conducteur, quand on se sert du globe de +soufre que quand on employe celui de verre. Je suppose que la raison en +est que les corps d'une certaine grosseur ne peuvent pas se séparer de +la quantité du fluide électrique qu'ils ont & qu'ils conservent dans +leur substance après l'avoir attirée, aussi aisément qu'ils peuvent en +recevoir une quantité additionnelle sur leurs surfaces en forme +d'atmosphère. Par conséquent on ne peut pas en tirer autant du +conducteur qu'on peut y en faire entrer. 2°. J'observe que le ruisseau +ou l'aigrette de feu qui paroît à l'extrémité du fil-d'archal attaché au +conducteur est longue, large & fort divergente quand on se sert du globe +de verre, & qu'elle fait un bruit avec éclat ou craquement; mais quand +on employe le globe de soufre, cette aigrette est courte, petite, & ne +fait qu'un sifflement. Et tout le contraire des deux arrive quand vous +tenez le même fil-d'archal dans votre main, & que les globes travaillent +tour-à-tour, l'aigrette est longue, large, divergente & craquante, quand +on fait tourner le globe de soufre; elle est courte, petite & sifflante +quand c'est celui de verre. Quand l'aigrette est longue, large, & fort +divergente, le corps duquel elle part me semble jetter le feu: quand le +contraire paroît, on diroit que ce corps le pompe. 3°. J'observe que +quand j'ai présenté mon doigt devant le globe de soufre, lorsqu'il est +en mouvement, le ruisseau de feu entre mon doigt & le globe semble se +répandre sur sa surface comme s'il sortoit du doigt; il en est tout +autrement du globe de verre. 4°. Le vent frais (ou ce qu'on appelle de +ce nom) que nous avons coutume de sentir comme sortant d'une pointe +électrisée, est beaucoup plus sensible quand on employe le globe de +verre que quand c'est celui de soufre; mais ce ne sont ici que des +pensées hazardées. + +«Les effets opposés du verre & du soufre ont été reconnus à Paris comme +ils l'avoient été à Boston & à Philadelphie. M. le Roy de l'Académie +Royale des Sciences, lût le 9. Avril 1755. à la rentrée publique de +cette Académie, un mémoire bien détaillé des nouvelles expériences & +observations qu'il avoit faites sur ce sujet. Après y avoir établi +toutes les différences qu'il avoit remarquées entre l'électricité +positive & l'électricité négative, (différences essentielles qui avoient +déjà été publiées par le R. P. Beccaria dans son _Libro primo del +Electricismo_, sous des dominations différents,) il démontre par des +preuves convaincantes que le verre & la résine frottés produisent des +effets électriques tout contraires: que le verre communique +l'électricité positive, & que le soufre & la résine communiquent +l'électricité négative. L'auteur du mémoire conclut de ses observations +avec juste raison qu'il faut en revenir à la distinction des +électricités vitrée & résineuse établie par feu M. Dufay; (Mém. de +l'Acad. ann. 1733. pag. 469.) ces deux sortes d'électricités, quoique +différentes par leur nature, semblent agir à peu près également & de la +même manière sur les corps conducteurs qui y sont présentés; elles +paroissent aussi à la première inspection produire les mêmes phénomènes +d'attraction, de répulsion, d'étincellement, de pétillement, de +percussion, de commotion, &c. Cependant quand on en vient à un examen +plus approfondi, l'on n'est pas long-tems à reconnoître que les +phénomènes sont en sens contraire. Ces deux sortes d'électricités se +détruisent: l'une attire ce que l'autre repousse: celle-ci se communique +en donnant, & celle-là en recevant: enfin la première est par excès, & +la seconde par défaut. La bouteille de Leyde dont on présente le crochet +au conducteur électrisé par le verre ou par le soufre, ne s'en charge +pas moins bien, mais avec cette différence que si le conducteur est +électrisé par le soufre, la bouteille se chargera extérieurement de même +que cela arriveroit, si en la tenant par le crochet, on en présentoit le +côté au conducteur électrisé par le verre, & de même encore qu'elle se +chargeroit si, après avoir épuisé le coussin, on lui présentoit (à ce +coussin) le crochet de cette bouteille, en la tenant par les côtés. + +«Outre les moyens indiqués par M. Franklin pour reconnoître si +l'électricité est positive ou négative, voici celui qui me paroît le +plus simple. + +«On sçait que si l'on présente une pointe métallique à un corps +actuellement électrisé, il paroît dans l'obscurité une petite lumière au +bout de cette pointe. Mais cette lumière n'est pas la même, quand le +corps est électrisé positivement, & quand il l'est négativement. Dans le +premier cas ce n'est qu'un petit floccon de lumière que M. le Roi nomme +point lumineux plus ou moins apparent, fort semblable à un ver luisant. +Dans le second cas cette lumière est en forme d'aigrette plus ou moins +longue, plus ou moins divergente, suivant la force de l'électricité. +C'est ce qu'on peut aisément... + +[Manque la page 176] + +...me je viens de le dire, étoit attachée tantôt au crochet & tantôt au +ventre de la bouteille. En un mot l'endroit où paroît l'aigrette est +celui d'où sort le feu, & conséquemment celui où est l'électricité +positive; & l'endroit où paroît le point lumineux est celui où elle est +négative. + +«Les termes d'électricité positive & électricité négative ne doivent +jamais s'entendre dans un sens absolu. Le point lumineux que j'apperçois +quand je présente une pointe au conducteur électrisé par le globe de +verre ne prouve pas que je sois électrisé négativement, puisque j'ai +toujours ma quantité naturelle d'électricité, mais seulement que j'en +suis moins chargé que le conducteur, que j'en reçois de lui, que je suis +dans un état négatif par rapport au sien, et par conséquent que le sien +est positif relativement au mien. + +À l'égard de votre cinquiéme paradoxe, il peut pareillement être vrai, +si les globes travaillent alternativement, mais s'il le font en même +tems, le feu ne montera ni ne descendra par la chaîne, parce qu'un globe +pompera le feu aussi vîte que l'autre le produira. Je ne serois pas +fâché de sçavoir si les effets seroient contraires dans le cas où le +globe de verre seroit solide & celui de soufre creux, mais je n'ai +présentement aucun moyen de l'essayer. + +Dans vos voyages vos globes de verre sont sujets à des accidens, ceux de +soufre sont lourds & incommodes.» + +_Quest._ Une plaque mince de soufre mise sur une table ne serviroit-elle +pas de coussin dans l'occasion, pendant qu'un globe de cuir rembourré +exactement, proprement monté, recevroit le feu du soufre & chargeroit le +conducteur positivement, un pareil globe ne courroit aucun danger d'être +cassé. Je crois concevoir comment cela pourroit s'exécuter. Mais je n'ai +pas le tems d'ajouter autre chose si ce n'est que je suis, Monsieur, &c. + + + + +_LETTRE X._ + +_De B. FRANKLIN Écuyer de Philadelphie._ + +_19. Octobre 1752._ + +Comme l'on parle souvent dans les nouvelles d'Europe du succès de +l'expérience de Philadelphie, pour tirer le feu électrique des nuées par +le moyen des verges de fer pointuës élevées sur le haut des bâtimens, +&c. Les curieux ne seront peut-être pas fâchés d'apprendre que la même +expérience a réussi à Philadelphie, quoique faite d'une manière +différente & plus facile; en voici le détail. + +Faites une croix de deux petites lates, les bras assez longs pour +atteindre aux quatre coins d'un grand mouchoir fin de soye: quand il est +étendu, liez les coins de ce mouchoir aux extrémités de la croix: par ce +moyen vous avez le corps d'un cerf-volant; en y ajoutant adroitement une +queuë, une gance & une ficelle, il s'élèvera en l'air comme ceux qui +sont faits de papier; mais celui-ci qui est de soye est plus propre à +résister au vent & à la pluye d'un orage sans se déchirer. Au sommet du +montant de la croix il faut fixer un fil-d'archal très-pointu qui +s'élève d'un pied ou plus au-dessus du bois. Au bout de la ficelle près +de la main, il faut noüer un cordon ou ruban de soye, & attacher une +clef dans l'endroit où la soye & la ficelle se joignent. On élève ce +cerf-volant lorsqu'on est sur le point d'avoir du tonnerre, & la +personne qui tient la corde doit être en dedans dune porte ou d'une +fenêtre, ou sous quelqu'abri, ensorte que le ruban de soye ne soit pas +mouillé, & l'on prendra garde que la ficelle ne touche pas le cadre de +la porte ou de la fenêtre. Aussitôt que quelques parties de la nuée de +tonnerre viendront sur le cerf-volant, le fil-d'archal pointu en tirera +le feu électrique, & le cerf-volant, avec toute la ficelle, sera +électrisé, les filamens de la ficelle qui ne sont pas serrés se +dresseront en dehors de tous côtés, & seront attirés par l'approche du +doigt, & quand la pluye a mouillé le cerf-volant & la ficelle, de façon +qu'ils puissent conduire librement le feu électrique, vous trouverez +qu'il découle en abondance de la clef à l'approche de votre doigt: on +peut charger la bouteille à cette clef, enflammer les liqueurs +spiritueuses avec le feu ainsi ramassé, & faire toutes les autres +expériences électriques qu'on fait ordinairement avec le secours d'un +globe ou d'un tube de verre frotté, & par ce moyen on démontre +parfaitement l'identité de la matière électrique avec celle de la +foudre. + + + + +_LETTRE XI._ + +_De B. FRANKLIN Ecuyer de Philadelphie._ + +Puisque vous me dites que notre ami Cave est prêt à ajouter quelques +dernières expériences à ma feüille volante avec l'_errata_, j'envoye une +copie d'une lettre du Docteur Colden, qui peut aider à remplir quelques +pages, & encore mon expérience du cerf-volant dans la gazette de +Pensylvanie: je n'ai rien à y ajouter de nouveau, si ce n'est +l'expérience suivante, pour découvrir un plus grand nombre des +propriétés du fluide électrique. + + +EXPÉRIENCE + +_Pour découvrir un plus grand nombre des propriétés du fluide +électrique._ + +Suspendez par un crochet de fil-d'archal un boulet au premier +conducteur; placez sous le boulet à six lignes de distance une plaque +d'argent poli pour recevoir les étincelles; faites alors tourner la +rouë, & si les étincelles répétées frappent continuellement sur le même +endroit, il s'y fera dans peu de minutes une tache bleuë approchant de +la couleur d'un ressort de montre. + +Une plaque de fer poli exposée à la même épreuve, sera aussi tachée, +mais non pas de la même couleur; elle semble plutôt corrodée. + +Je ne me suis pas apperçu que cette opération fît aucune impression sur +l'or, le cuivre ou l'étain, mais les taches sur l'argent ou le fer +seront les mêmes, soit que le boulet soit de plomb, de cuivre, d'or ou +d'argent. + +Il paroîtroit aussi une petite tache sur le boulet d'argent, de même que +sur la plaque qui seroit au-dessous. + + +NOUVELLES +EXPÉRIENCES ET OBSERVATIONS +SUR L'ÉLECTRICITÉ. + +_Faites à Philadelphie en Amérique par B. Franklin, Écuyer, & +communiquées à P. Collinson, Écuyer, de la Société Royale de Londres, & +lûes à la même Société le 27. Juin & le 4. Juillet 1754. On y a ajouté +un écrit sur le même sujet par J. Canton M. A. membre de la Société +Royale, lû à la même Société le 6. Décembre 1753. & un autre pour la +défense de Mr. Franklin contre l'Abbé Nollet, par M. D. Colden de la +nouvelle York._ + + + + +TROISIÉME PARTIE. + +À Londres 1754. + + + + +_LETTRE XII. + +De B. FRANKLIN Écuyer de Philadelphie. + +À P. Collinson Écuyer de la Société Royale de Londres._ + + +_Septembre 1753._ + +MONSIEUR, + +Dans mon premier écrit sur cette matière fait d'abord en 1747. augmenté +& envoyé en Angleterre en 1749. je regardai la mer comme la grande +source des éclairs; j'imaginois que la lumière qu'on y apperçoit venoit +du feu électrique produit par le frottement des particules d'eau avec +celles de sel. Éloigné des côtes je n'avois pas alors la commodité de +faire des expériences sur de l'eau de mer, de sorte que j'embrassai +cette opinion trop à la hâte. + +Car en 1750. & 51. étant par occasion sur les côtes, je trouvai par des +expériences que l'eau de la mer dans une bouteille, quoiqu'elle parût +d'abord lumineuse en l'agitant, perdit cependant cette vertu dans peu +d'heures. De cette observation & de ce qu'en agitant du sel fondu dans +de l'eau je ne pouvois produire aucune lumière, je commençai d'abord à +douter de ma première supposition, & à soupçonner que cette lumière dans +l'eau de la mer devoit être attribuée à quelques autres principes. + +J'examinai alors s'il n'étoit pas possible que les particules de l'air, +étant électriques par elles-mêmes, tirassent leur feu électrique de la +terre dans les grands coups de vent par leur frottement contre les +arbres, les montagnes, les bâtimens, &tc. comme autant de petits globes +électriques frottans contre des coussins non-électriques, & que les +vapeurs qui s'élèvent reçussent de l'air ce feu, & que par ces moyens +les nuages devinssent électrisés. + +J'imaginai que si la chose étoit ainsi, poussant violemment avec des +soufflets un courant d'air contre mon premier conducteur, je pourrois +l'électriser négativement, le frottement des particules de l'air le +dépoüillant d'une partie de sa quantité naturelle du fluide électrique; +mais l'expérience que je tentai dans cette vûe ne me réussit pas. + +En Septembre 1752. j'élevai une verge de fer pour tirer l'éclair dans ma +maison, afin de faire quelques expériences dessus, ayant disposé deux +timbres pour m'avertir quand la verge seroit électrisée; cette pratique +est familière à tout Électricien. + +Je trouvai que les timbres sonnèrent quelquefois quoiqu'il n'y eût ni +éclair ni tonnerre, mais seulement un nuage obscur au-dessus de la +verge, que quelquefois après un coup d'éclair ils s'arrêtoient tout d'un +coup, que d'autres fois, sans avoir sonné auparavant, ils commençoient à +le faire soudain après l'éclair, que l'électricité étoit quelquefois, +très-foible, ensorte qu'après en avoir tiré une petite étincelle, on +étoit quelque tems sans pouvoir en tirer d'autre; que d'autrefois les +étincelles se suivoient avec une extrême rapidité, en ayant eu un jour +un courant continuel d'un timbre à l'autre de la largeur d'une plume de +corbeau; il y eut même des variations considérables pendant le même +orage. + +L'hyver suivant j'imaginai une expérience pour découvrir si les nuages +étoient électrisés positivement ou négativement; mais ma verge pointuë +avec tout son appareil s'étant dérangée, je ne la rétablis que vers le +printems, lorsque j'espérai que la chaleur occasionneroit plus de nuages +orageux. + +Cette expérience consistoit à prendre deux bouteilles, à en charger une +du feu de la verge de fer & à donner à l'autre une charge égale avec le +globe de verre électrique par le moyen du premier conducteur, & après +les avoir chargées, à les placer sur une table à trois ou quatre pouces +l'une de l'autre, ayant suspendu au plat-fons avec un fil de soye fin, +une boulette de liége qui pût joüer entre les crochets. Si les deux +bouteilles étoient électrisées positivement, la boulette attirée & +repoussée par l'une, devroit aussi être repoussée par l'autre: si l'une +étoit positivement & l'autre négativement, la boulette seroit attirée & +repoussée tour à tour par chacune, & continueroit de joüer entr'elles +aussi long-tems qu'elles conserveroient quelque charge considérable. + +Ayant fort à coeur de faire cette expérience, le hazard voulut que je +fusse absent pendant les deux plus gros orages que nous eûmes de bonne +heure dans le printems, ce qui ne fut pas une petite mortification pour +moi. J'avois bien ordonné dans ma maison que si les timbres sonnoient, +pendant mon absence, on enfermât quelqu'éclair pour moi dans des +bouteilles électriques, & on le fit aussi; mais tout étoit presque +dissipé avant mon retour; & dans quelques autres orages la quantité +d'éclairs que je pus renfermer étoit si petite, & la charge si foible, +que je ne pus me satisfaire; cependant je vis quelquefois de quoi +augmenter mes soupçons & enflammer ma curiosité. + +Enfin le 12. Avril 1753. étant arrivé un orage qui fut assez vif pendant +quelque tems, je chargeai une des bouteilles passablement bien avec +l'éclair, & l'autre avec l'électricité de mon globe de verre, également +autant que j'en pus juger; & les ayant disposées convenablement, je vis +avec autant de surprise que de plaisir la boulette de liége joüer avec +vîtesse de l'une à l'autre, & je fus convaincu que l'une des deux étoit +électrisée négativement. + +Je répétai plusieurs fois cette expérience pendant cet orage & pendant +huit autres orages de suite, toujours avec le même succès, & étant +persuadé (par les raisons détaillées d'abord dans ma lettre à M. +Kinnersley, imprimée depuis à Londres,) que le globe de verre électrise +positivement, je conclus que les nuages sont toujours électrisés +négativement, ou contiennent toujours moins que leur quantité naturelle +de fluide électrique. + +Malgré tant d'expériences il semble cependant que ma conclusion étoit +tirée trop précipitamment, car enfin le 6. de Juin dans un orage qui +dura depuis cinq heures après midi jusqu'à sept, je trouvai un nuage qui +étoit électrisé positivement, quoique plusieurs qui étoient passés +auparavant au-dessus de ma verge pendant le même orage, fussent dans +l'état négatif. Voici comme je le découvris. + +Je faisois en même tems une autre expérience que je répétai plusieurs +fois pour m'assurer de l'état négatif des nuages; la voici. Pendant que +les timbres sonnoient, je pris la bouteille chargée au globe, +j'appliquai son crochet à la verge, dans l'idée que si les nuages +étoient électrisés positivement, la verge qui en recevoit son +électricité le seroit aussi de la même façon, & alors l'électricité +positive ajoutée avec la bouteille feroit sonner les timbres plus vîte; +mais si les nuages étoient dans un état négatif, ils devoient épuiser le +fluide électrique de la verge & la réduire au même état négatif où ils +étoient; alors le crochet de la bouteille chargée positivement +fournissant à là verge ce qui lui manquoit, (autrement elle auroit été +obligée de le tirer de la terre par le moyen de la boulette de cuivre +suspendue entre les deux timbres,) le carillon cesseroit jusqu'à ce que +la bouteille fût déchargée. + +Je déchargeai promptement dans la verge de cette manière plusieurs +bouteilles qui étoient chargées au globe; le fluide électrique passant +du crochet dans la verge jusqu'à ce que le crochet ne tirât plus +d'étincelles du doigt; & pendant que la verge recevoit de la bouteille, +les timbres cesserent de sonner: mais en continuant d'appliquer le +crochet de la bouteille à la verge, j'épuisai la quantité naturelle de +la surface intérieure de ces bouteilles, ou pour m'exprimer à +l'ordinaire je les chargeai négativement. + +Enfin pendant que je chargeois une bouteille à mon globe pour répèter +cette expérience, mes timbres s'arrêtèrent d'eux-mêmes, & après une +pause recommencèrent à sonner; mais quand j'approchai de la verge le +crochet de la bouteille chargée, au lieu du courant ordinaire que +j'attendois du crochet à la verge, il n'y eut pas d'étincelles, pas même +lorsque je les fis toucher. Cependant les timbres continuèrent à sonner +fortement, ce qui me fit connoître que la verge étoit alors électrisée +positivement, aussi bien que le crochet de la bouteille & au même dégré, +& par conséquent que le nuage particulier qui étoit alors au-dessus de +la verge étoit dans le même état positif; c'étoit vers la fin de +l'orage. + +Mais c'est une expérience unique qui, néanmoins fait une exception à ma +première conclusion qui étoit trop générale, & me réduit à celle-ci, que +les nuages d'un orage accompagné de tonnerre sont le plus ordinairement +dans un état négatif d'électricité, mais quelquefois dans un état +positif. + +Je crois que le dernier cas est rare, car quoique bientôt après la +dernière expérience je fis un voyage à Boston, & fus hors de chez moi la +plus grande partie de l'été, ce qui m'empêcha de poursuivre mes +observations & mes essais; cependant M. Kinnersley revenu des isles +précisément au tems de mon départ, continua les expériences pendant mon +absence, & il m'assure qu'il trouva toujours les nuages dans l'état +négatif; ensorte que le plus souvent dans les coups de foudre c'est la +terre qui frappe les nuages, & non les nuages qui frappent la terre. + +Ceux qui sont versés dans les expériences électriques concevront +aisément que les effets & les apparences doivent être à peu de chose +près les mêmes dans les deux cas; même explosion, même éclair entre deux +nuages, entre les nuages & les montagnes, &c. même rupture des arbres, +des murailles, &c. que le fluide électrique rencontre sur son partage, +même coup fatal pour les corps animaux, & que les verges pointuës +plantées sur les bâtimens où les mâts des vaisseaux, & communiquant avec +la terre ou la mer, doivent être également propres à rétablir doucement +& en silence l'équilibre entre la terre & les nuages, ou à conduire un +éclair ou un coup de foudre, s'il y en avoit, de manière à préserver la +maison ou le vaisseau; car les pointes ont autant de vertu pour pousser +le feu électrique que pour l'attirer, & les verges l'élèveront aussi +bien qu'elles le feront descendre. + +«M. le Roy de l'Académie des Sciences, dont nous avons déjà parlé, avoit +aussi conjecturé long-tems avant d'avoir été informé des nouvelles +découvertes faites en Amérique, que l'électricité des nuages devoit être +négative: voici comme il s'en explique à la fin d'un mémoire qu'il lût à +l'Académie le 9. Avril 1755. + +«À ces conséquences j'en pourrois ajouter plusieurs autres assez +importantes: mais je me contenterai de faire remarquer, 1º. que cette +électricité nous montre qu'il pourroit bien y avoir dans la nature tel +agent lequel électriseroit les corps en y raréfiant le fluide +électrique, ce qu'on n'avoit pû soupçonner jusqu'ici, opération qui est +même plus simple que celle par laquelle on conçoit ordinairement que cet +effet a lieu. 2º. Qu'il y a une grande analogie entre un aimant & un +systême de corps électrisés par _condensation_ & par _raréfaction_, les +corps aimantés par un pôle se repoussant & attirant ceux qui sont +aimantés par l'autre, comme ceux qui sont électriques d'une même façon +se repoussent tandis qu'ils attirent ceux qui le sont d'une façon +contraire; enfin que le choc de l'expérience de Leyde n'est qu'une suite +pour ainsi dire des deux électricités par _condensation_ & par +_raréfaction_, une bouteille de Leyde se chargeant dans un instant, +quand on fait communiquer le côté avec le bâtis & le crochet avec le +conducteur, ou _vice versâ_, & ne pouvant absolument se charger lorsque +l'on la fait communiquer de même avec deux corps électrisés au même +degré; c'est ce que je me propose de montrer dans un mémoire où je +compte donner l'analyse de cette expérience. + +«Le R. P. Beccaria après avoir observé des différences marquées entre +l'électricité positive & l'électricité négative, comme il a été +ci-devant rapporté, ne fut pas long-tems à reconnoître les mêmes +différences dans l'électricité naturelle. Il remarqua que son appareil +électrisé par le tonnerre, ou seulement par les nuages sans apparence de +tonnerre, étoit tantôt dans un état positif & tantôt dans un état +négatif; il a donné un détail bien circonstancié de toutes ses +observations à ce sujet dans son _Libro secondo del Electricismo +naturale_, imprimé _in_-4º. à Turin en 1753.» + +Mais quoique les éclaircissemens tirés de ces expériences ne changent +rien dans la pratique, il, en est tout autrement pour la théorie, nous +sommes maintenant aussi embarrassés à trouver une hypothèse pour +expliquer par quels moyens les nuages deviennent électrisés +négativement, que nous l'étions précédemment à montrer comment ils le +devenoient positivement. + +Je ne sçaurois m'empêcher de hazarder quelques conjectures sur ce sujet; +voici celles qui s'offrent à présent à mon esprit; & quand même de +nouvelles découvertes montreroient qu'elles ne sont pas tout-à-fait +justes, elles pourroient, en attendant, être de quelque utilité, en +excitant les curieux à faire davantage d'expériences, & en donnant +occasion à des recherches plus exactes. + +Je conçois donc que ce globe de terre & d'eau avec ses plantes, ses +animaux & ses bâtimens contient une quantité de fluide électrique +répanduë dans sa substance, précisément aussi grande qu'il en peut +contenir; c'est ce que j'appelle la quantité naturelle. + +Que cette quantité naturelle n'est pas la même dans toutes les espèces +de matière commune sous des dimensions égales, ni dans la même espèce de +matière commune dans toutes les circonstances. Mais un pied cube v. g. +d'une sorte de matière commune, peut contenir plus de fluide électrique +qu'un pied cube de quelqu'autre matière commune & une livre de la même +espèce de matière commune, quand elle est raréfiée, peut en contenir +plus que quand elle est condensée. + +Car le fluide électrique étant attiré par quelque portion de matière +commune, les parties de ce fluide (qui ont entr'elles une mutuelle +répulsion,) s'approchent tellement l'une de l'autre par l'attraction de +la matière commune qui les absorbe, que leur répulsion est égale à la +force condensante de l'attraction dans la matière commune: ainsi cette +portion de matière commune n'en absorbera pas davantage. + +Les corps de différentes espèces ayant ainsi attiré & absorbé ce que +j'appelle leur quantité naturelle, c'est-à-dire précisément autant de +fluide électrique qu'il convient à leur état de densité, de raréfaction +& au pouvoir d'attirer, ne donnent plus entre eux aucun signe +d'électricité. + +Et si l'on charge un de ces corps d'une plus grande quantité de fluide +électrique, elle n'y entre pas, mais elle se répand sur la surface & y +forme une atmosphère, & alors ce corps donne des signes d'électricité. + +J'ai comparé dans un de mes écrits précédens la matière commune à une +éponge & le fluide électrique à l'eau; on voudra bien me permettre de me +servir encore une fois de la même comparaison pour éclaircir davantage +ma pensée sur ce sujet. + +Quand on condense un peu une éponge, en la pressant entre les doigts, +elle ne prend & ne garde pas autant d'eau que dans son état le plus +naturel de relâchement & de raréfaction. + +Étant encore pressée & condensée davantage, il sortira quelque peu d'eau +de ses parties intérieures qui s'écoulera par la surface. + +Si l'on cesse entiérement de la presser avec les doigts, l'éponge +reprendra non-seulement ce qui avoit été exprimé d'eau en dernier lieu, +mais elle en attirera une quantité surabondante. + +Comme l'éponge dans son état de raréfaction attirera & absorbera +naturellement plus d'eau, & que dans son état de condensation elle +attirera & absorbera naturellement moins d'eau, nous pouvons appeller la +quantité qu'elle absorbe dans l'un ou l'autre de ces états, sa quantité +naturelle relativement à cet état. + +Or l'eau est au fluide électrique ce que l'éponge est à l'eau. Quand une +portion d'eau est dans son état commun de densité, elle ne peut contenir +plus de fluide électrique qu'elle n'en a; si on y en ajoûte, il se +répand sur la surface. + +Quand la même portion d'eau se raréfie en vapeurs & forme un nuage, elle +est capable d'en recevoir & d'en absorber une beaucoup plus grande +quantité; chaque particule a de la place pour avoir son atmosphère +électrique. + +Ainsi l'eau en son état de raréfaction ou dans la forme d'un nuage sera +dans un état négatif d'électricité; elle aura moins que sa quantité +naturelle, c'est-à-dire moins qu'elle n'est naturellement capable d'en +attirer & d'en absorber dans cet état. + +Ce nuage s'approchant assez de la terre pour être à portée d'être +frappé, recevra de la terre un coup de fluide électrique, qui pour +fournir à une grande étenduë de nuages, doit quelquefois contenir une +très-grande quantité de ce fluide. Mais ce nuage passant sur des bois de +haute futaye peut recevoir sans bruit quelque charge des pointes, & des +bords aigus des feüilles de leurs cimes mouillées. + +Un nuage étant chargé par quelque moyen que ce soit de la part de la +terre peut frapper sur d'autres qui n'ont pas été chargés ou qui ne +l'ont pas été autant, ceux-ci sur d'autres encore jusqu'à ce que +l'équilibre soit établi entre tous les nuages qui sont à portée de se +frapper l'un l'autre. + +Le nuage ainsi chargé s'étant déchargé d'une bonne partie de ce qu'il a +reçu d'abord, peut recevoir une nouvelle charge de la terre ou de +quelqu'autre nuage qui aura été poussé par le vent à portée de la +recevoir plus promptement de la terre. + +Delà ces coups & ces éclairs redoublés & continuels jusqu'à ce que les +nuages ayent reçu à peu près leur quantité naturelle en tant que nuages, +ou jusqu'à ce qu'ils soient tombés en ondées & réunis à ce globe +terraquée d'où ils tirent leur origine. + +Ainsi les nuages orageux sont généralement parlant dans un état négatif +d'électricité par rapport à la terre selon la plûpart de nos +expériences; cependant comme dans l'une nous avons trouvé un nuage +électrisé positivement, je conjecture que dans ce cas un pareil nuage, +après avoir reçu ce qui, dans son état de raréfaction, étoit seulement +sa quantité naturelle se trouva comprimé par l'action des vents ou de +quelqu'autre manière, ensorte qu'une partie de ce qu'il avoit absorbé, +fut chassée, & forma une atmosphère électrique autour de lui dans son +état de condensation. C'est ce qui le rendit capable de communiquer une +électricité positive à la verge. + +Pour prouver qu'un corps dans différentes circonstances de dilatation & +de contraction est capable de recevoir & de retenir plus ou moins de +fluide électrique sur sa surface, je rapporterai l'expérience suivante: +Je plaçai sur le plancher un verre à boire propre, & dessus un petit pot +d'argent, dans lequel je mis environ trois brasses de chaîne de cuivre, +à un bout de laquelle j'attachai un fil de soye qui s'élevoit +directement au plat-fond où il passoit sur une poulie & delà +redescendoit dans ma main, de sorte que je pouvois à mon gré enlever la +chaîne du pot, l'élever à un pied de distance du plat-fond & la laisser +par gradation retomber dans le pot. + +Du plat-fond avec un autre fil de fine soye écruë, je suspendis un petit +floccon de coton, de manière que quand il pendoit perpendiculairement il +touchoit le côté du pot: ensuite approchant du pot le crochet d'une +bouteille chargée, je lui donnai une étincelle qui se répandit autour en +atmosphère électrique, & le floccon de coton fut repoussé du côté du pot +à la distance de neuf ou dix pouces: le pot ne recevoit plus alors +d'autre étincelle du crochet de la bouteille; mais à mesure que +j'élevois la chaîne, l'atmosphère du pot diminua en se coulant sur la +chaîne qui s'élevoit, & en conséquence le floccon de coton s'approcha de +plus en plus du pot; & alors si je rapprochois de ce pot le crochet de +la bouteille, il recevoit une autre étincelle & le coton retournoit à la +même distance qu'auparavant, & de cette sorte à proportion que la chaîne +étoit élevée plus haut, le pot recevoit plus d'étincelles, parce que le +pot avec la chaîne déployée étoit capable de supporter une plus grande +atmosphère que le pot avec la chaîne ramassée dans son intérieur. Que +l'atmosphère autour du pot fût diminuée en enlevant la chaîne, & +augmentée en la baissant, c'est une chose non-seulement conforme à la +raison, puisque l'atmosphère de la chaîne doit être tirée de celle du +pot quand elle s'enlève, & y retourner quand elle retombe; mais la chose +est encore évidente aux yeux, le floccon de coton s'approchant toujours +du pot quand on tiroit la chaîne en haut, & se retirant quand on la +laissoit tomber. + +«Cette expérience répètée de la manière dont l'enseigne M. Franklin, a +tout aussi bien réussi à Paris qu'à Philadelphie. Le floccon de coton ou +une balle de liége suspenduë à un fil de soye s'écarte plus ou moins des +bords du vase, suivant que la chaîne y est plus ou moins renfermée. J'ai +vû le floccon qui se tenoit à un pouce de distance du vase, tandis +qu'une chaîne de douze pieds étoit tout à fait déployée, s'en écarter +jusqu'à un pied, quand elle étoit entiérement retombée.» + +Ainsi nous voyons que l'augmentation de surface rend un corps capable de +recevoir une plus grande atmosphère électrique; mais cette expérience, +je l'avouë, ne démontre pas parfaitement ma nouvelle hypothèse; car le +cuivre & l'argent continuënt toujours à être solides, & ne se dilatent +pas en vapeurs comme l'eau en nuages. Peut-être que dans la suite, des +expériences sur l'eau élevée en vapeurs mettront cette matière dans un +plus grand jour. + +Il s'élève contre cette nouvelle hypothèse une objection qui paroît +importante; la voici: si l'eau, dans son état de raréfaction, comme +nuage, attire & absorbe plus de fluide électrique que dans son état de +densité comme eau, pourquoi ne tire-t-elle pas de la terre tout ce dont +elle manque, à l'instant qu'elle en quitte la surface, qu'elle en est +encore proche, & qu'elle ne fait que s'élever en vapeur? J'avouë que je +ne sçaurois, quant à présent, répondre à cette difficulté d'une manière +qui me satisfasse; j'ai cru cependant que je devois l'établir dans toute +sa force, comme je l'ai fait, & soumettre le tout à l'examen. + +Qu'il me soit permis de recommander au curieux dans cette branche de la +philosophie naturelle, de répèter avec soin & en observateurs exacts, +les expériences que j'ai rapportées dans cet écrit & les précédens sur +l'électricité positive & négative avec les autres de même genre qu'ils +imagineront, afin de s'assurer si l'électricité communiquée par un globe +de verre est réellement positive. Je prie aussi ceux qui auront occasion +d'observer les effets récents du tonnerre sur les bâtimens, les arbres, +&c. de les considérer en particulier dans la vûe d'en découvrir la +direction. Mais dans cet examen il faut toujours faire attention à une +chose, c'est qu'un courant de fluide électrique passant au travers du +bois, de la brique, du métal, &c. quand il passe en petite quantité, la +force avec laquelle ses parties se repoussent est limitée & surmontée +par la cohésion des parties du corps qu'il traverse au point d'empêcher +l'explosion; mais quand le fluide vient en trop grande quantité pour +être retenu par cette cohésion, il fait explosion, & déchire ou fond le +corps qui s'efforçoit de lui résister. Si c'est du bois, de la brique, +de la pierre ou quelque chose de semblable, les éclats sortiront du côté +où il y a moins de résistance, & de même lorsqu'il se fait un trou à +travers du carton par le moyen d'un vase électrisé, si les surfaces du +carton ne sont pas enfermées ou pressées, il y aura une bavûre élevée +tout autour du trou des deux côtés du carton; mais si l'un des côtés est +resserré, ensorte que la bavûre ne puisse pas s'élèver de ce côté, elle +s'élevera entiérement de l'autre, de quelque côté que le fluide ait été +dirigé, car la bavûre autour du trou est l'effet de l'explosion en tous +sens autour du centre du courant plutôt que l'effet de la direction. + +Dans chaque coup de tonnerre je pense que le courant de fluide +électrique qui est en mouvement pour rétablir l'équilibre entre la nuée +& la terre, doit toujours préalablement trouver son passage & tracer, +pour ainsi dire, sa course, le long de tous les conducteurs qu'il peut +trouver dans son chemin, tels que les métaux, les murailles moites, les +bois humides, &c., qu'il s'écartera considérablement de la ligne droite +pour s'attacher aux bons conducteurs, & qu'enfin dans cette course il +est actuellement en mouvement, quoique sans bruit & imperceptiblement +avant l'explosion dans & parmi les conducteurs. Cette explosion n'arrive +que quand les conducteurs ne peuvent pas s'en décharger aussi vîte +qu'ils le reçoivent, parce qu'ils sont imparfaits, désunis, trop petits, +ou qu'ils ne sont pas de la matière la plus propre à conduire. Ainsi les +verges de métal, d'une grosseur suffisante, & qui s'étendent de la +partie la plus haute d'un édifice jusqu'à terre, étant de la meilleure +matière, & des conducteurs parfaits, préserveront, je pense, le bâtiment +de dommage, ou en rétablissant l'équilibre assez vîte pour prévenir le +coup, ou en le conduisant dans la substance de la verge aussi loin +qu'elle s'étend, ensorte qu'il n'y ait d'explosion qu'au dessus de sa +pointe, entre elle & les nuages. + +Si l'on demandoit quelle épaisseur on doit présumer suffisante dans la +verge métalliques? Pour répondre, je remarquerois que cinq gros vases de +verre, tels que je les ai indiqués dans mes premiers écrits, déchargent +une très grande quantité d'électricité, qui cependant sera toute entière +conduite autour d'un livre par le filet mince d'or de la couverture; +elle suit l'or par le plus long chemin autour de la couverture plûtôt +que de prendre le plus court au travers de cette couverture, qui n'est +pas un si bon conducteur. Mais dans cette ligne d'or le métal est d'une +finesse si grande, que ce n'est presque que la couleur de l'or; sur la +couverture d'un livre _in-8º_. il n'y a pas un pouce quarré, & par +conséquent pas la trente-sixiéme partie d'un grain suivant Mr. de +Reaumur. Cependant elle est suffisante pour conduire la charge de cinq +gros vases, & je ne sçais de combien davantage. Présentement je suppose +qu'un fil-d'archal du quart d'un pouce de diamètre contient environ +5000. fois autant de métal qu'il y en a dans cette ligne d'or, & si cela +est, il conduira la charge de 25000. vases de verre pareils, quantité +que j'imagine bien supérieure à ce qu'il y en a jamais eu dans aucun +coup de tonnerre naturel. Mais une verge du diamètre d'un demi-pouce en +conduiroit quatre fois autant que celle d'un quart. + +Et à l'égard du conducteur, quoiqu'il faille une certaine épaisseur de +métal pour conduire un grande quantité d'électricité & en même tems +conserver sa propre substance ferme & réunie, & qu'une moindre +épaisseur, comme par exemple un très-petit fil-d'archal, soit détruite +par l'explosion; cependant un pareil petit fil auroit suffi pour +conduire ce coup, quoiqu'il devienne incapable d'en conduire un autre. +Et considérant l'extrème rapidité avec laquelle le fluide électrique +court sans explosion quand il a un passage libre ou une communication de +métal parfait; je penserois qu'une grande quantité seroit conduite en +peu de tems à un nuage ou tirée d'un nuage pour rétablir son équilibre +avec la terre par le moyen d'un très-petit fil de fer, & par conséquent +des verges épaisses ne paroissent pas si nécessaires. Quoiqu'il en soit, +comme la quantité de tonnerre déchargée dans un coup ne peut pas se bien +mesurer, & qu'elle est certainement très-différente en différens coups, +plus grande dans quelques-uns que dans d'autres, & comme le fer (le +meilleur métal pour cet usage, étant le moins propre à se fondre,) est à +bon marché, il n'y a point d'inconvénient d'avoir un plus gros canal +pour conduire ce coup impétueux que nous ne le jugeons nécessaire; car +quoiqu'un fil-d'archal moyen puisse suffire, deux ou trois ne peuvent +pas nuire. Le tems & des observations exactes bien comparées indiqueront +à la fin la grosseur convenable avec une plus grande certitude. + +Les verges pointuës élevées sur les édifices peuvent de même prévenir +souvent un coup de la manière suivante. Un oeil placé de façon qu'il +voye horizontalement le dessous d'un nuage de tonnerre, verra qu'il est +très-désuni, ayant nombre de fragmens séparés ou de petits nuages l'un +sous l'autre, le plus bas étant souvent fort peu éloigné de la terre. +Ceux-ci, comme autant de pierres marchantes, servent à conduire un coup +entre le nuage & un bâtiment. Pour les représenter par une expérience, +prenez deux ou trois floccons de coton non serré; attachez-en un au +premier conducteur par un fil fin de deux pouces, (qui peut être filé +sur le champ du même floccon avec les doigts,) liez-en un autre à +celui-ci, un troisiéme au second par de semblables fils. Faites tourner +le globe, & vous verrez ces floccons s'étendre vers la table (comme les +petits nuages les plus bas font vers la terre,) qui les attire: mais en +présentant une fine pointe dressée sous le plus bas, il se resserrera +vers le second, le second vers le premier, & tous ensemble vers le +premier conducteur, où ils resteront autant de tems que la pointe +restera sous eux. Les petits nuages électrisés dont l'équilibre avec la +terre est bien vîte rétabli par la pointe, ne peuvent-ils pas de la même +manière s'élever vers le principal, & par ce moyen occasionner un si +grand vuide que le grand nuage ne puisse frapper dans cet endroit? + +Ces pensées, mon cher ami, ne sont que hazardées & ébauchées; si j'étois +simplement ambitieux de me faire quelque réputation dans la philosophie, +je les garderois par devers moi jusqu'à ce qu'elles fussent +perfectionnées & rectifiées par le tems & par de nouvelles expériences. +Mais puisque la communication des moindres vûes & des expériences +imparfaites dans une nouvelle branche de science a souvent produit de +bons effets en attirant sur cet objet l'attention des personnes de +génie, & a donné par là occasion à des recherches plus exactes & à des +découvertes plus complettes. Vous êtes le maître de communiquer cet +écrit à qui bon vous semblera; il est plus important que les +connoissances s'augmentent qu'il ne l'est que votre ami soit regardé +comme un philosophe exact. + + + + +_LETTRE XIII. + +De B. FRANKLIN, Écuyer de Philadelphie. + +À P. Collinson, Écuyer, membre de la Société Royale à Londres._ + + +_18. Avril 1774._ + +MONSIEUR, + +Depuis le mois de Septembre dernier ayant fait deux longs voyages, & +ayant eu d'ailleurs beaucoup d'occupations, je n'ai guères fait +d'observations sur l'état positif & négatif de l'électricité des nuages; +mais Mr. Kinnersley a tenu en bon état sa verge & ses timbres & en a +fait beaucoup. + +Un jour pendant cet hyver, les timbres sonnèrent long-tems pendant une +chûte de neiges, quoique l'on n'entendît point de tonnerre & qu'on ne +vît point d'éclairs; quelquefois les coups & le pétillement de la +matière électrique entre les timbres furent si forts qu'on les entendit +dans toute la maison; mais selon toutes ses observations les nuages +furent constamment dans un état négatif jusques il y a environ six +semaines; il trouva un jour qu'ils passèrent dans quelques minutes du +négatif au positif. Environ huit jours après il fit une autre +observation de la même sorte, & le soir de lundi dernier le vent sud-est +soufflant fortement en tournant au nord-est & chassant beaucoup de +nuages épais, il y eut cinq ou six passages successifs du négatif au +positif, & du positif au négatif, les timbres s'arrêtant une minute ou +deux entre chaque changement. Outre les méthodes rapportées dans mon +écrit de Septembre dernier pour découvrir l'état électrique des nuages, +on peut se servir de la suivante. Quand vos timbres sonnent, passez un +tube frotté près du bord du timbre attaché à votre verge pointuë, si le +nuage est alors dans un état négatif, la sonnerie s'arrêtera; s'il est +dans un positif elle continuëra & sera peut-être plus vive. Ou bien +suspendez une très-petite boule de liége à un fil de soye fine, ensorte +qu'elle pende tout près du bord du timbre de la verge. Alors dès que le +timbre est électrisé positivement ou négativement, la petite boule est +repoussée & reste à quelque distance du timbre. Ayez tout prêt un +bouchon de flacon en verre & à tête ronde, frottez-le sur votre côté +jusqu'à ce qu'il soit électrisé, ensuite présentez-le à la boule de +liége; si l'électricité dans la boule est positive elle sera repoussée +du bouchon de verre aussi bien que du timbre. Si elle est négative elle +sera attirée vers le bouchon. + + + + +_LETTRE XIV._ + +_Remarques sur les Lettres de l'Abbé Nollet sur l'Électricité, à B. +Franklin Écuyer à Philadelphie, par M. David Colden de la nouvelle York, +à Coldenham dans la nouvelle York, le 4. Décembre 1753._ + + +MONSIEUR, + +En examinant les lettres de l'Abbé Nollet à M. Franklin, je suis obligé +de lui passer toutes les expériences qui se font avec ou dans des +bouteilles scellées hermétiquement ou vuidées d'air, parce que n'étant +pas en état de répéter les expériences, je ne pourrois pas appuyer par +des preuves tirées de l'expérience certaines idées qui se sont +présentées à moi là-dessus; c'est pourquoi le premier point sur lequel +j'ose ouvrir mon sentiment est dans la quatriéme lettre de l'Abbé, _pag. +66._ où il essaye de prouver que la matière électrique passe d'une +surface à l'autre à travers l'épaisseur entière du verre; il prend +l'expérience du tableau magique de M. Franklin, & parle ainsi: Lorsque +vous électrisez ainsi un carreau de verre enduit de métal dessus & +dessous, il est évident que ce que l'on pose sur la surface opposée à +celle qui reçoit l'électricité du conducteur, prend aussi une vertu +électrique très-marquée, qui, dit M. Franklin, est cette égale quantité +de matière électrique chassée de ce côté par celle que le côté opposé +reçoit du conducteur, & qui continuëra à donner une vertu électrique à +chaque chose qui sera en contact avec elle jusqu'à ce qu'elle soit +entièrement déchargée de son feu électrique; à quoi l'Abbé fait cette +objection. «Dites-moi, je vous prie, dit-il, combien de tems faut il +pour ce prétendu dépouillement, je puis vous assurer qu'après avoir +soutenu l'électrisation pendant des heures entières, cette surface qui +auroit dû, ce me semble, être bien dépourvûe de sa matière électrique, +attendu le grand nombre d'étincelles qu'on en avoit tirées, ou le tems +que cette matière avoit été exposée à l'action de la cause expulsive, +cette surface, dis-je, ne m'en paroissoit que mieux électrisée & plus +propre à produire tous les effets d'un corps actuellement électrique.» +_Pag. 68._ + +L'Abbé ne nous dit point quels sont ces effets: je n'ai jamais pû les +observer tous, & on peut aisément rendre raison de ceux que l'on +observe, en supposant que ce côté est entiérement destitué de matière +électrique. L'effet le plus sensible d'un corps chargé d'électricité, +est que quand on lui présente le doigt, ce doigt en tire une étincelle: +or quand une bouteille préparée pour l'expérience de Leyde est penduë au +canon d'un fusil ou au premier conducteur, & que vous faites tourner le +globe pour la charger, aussitôt que la matière électrique est en +mouvement, vous pouvez voir une étincelle aller de la surface extérieure +de la bouteille à votre doigt, ce qui, dit M. Franklin, est la matière +électrique naturelle du verre poussée dehors par celle qui est reçue du +conducteur sur la surface intérieure, si elle en sort seulement par +étincelles, on en peut tirer un grand nombre; mais si vous serrez la +surface extérieure avec votre main, la bouteille recevra bientôt toute +la matière électrique qu'elle est capable de recevoir, & l'extérieure +sera alors entiérement privée de sa matière électrique, & on ne pourra +en tirer d'étincelles avec le doigt; il y manque donc alors cet effet +qu'ont tous les corps chargés d'électricité: quelques effets d'un corps +électrique que l'Abbé, je suppose, a observés sur la surface extérieure +d'une bouteille chargée, sont que tous les corps légers en sont attirés; +c'en est un que j'ai constamment observé, mais je ne pense pas qu'il +vienne d'une qualité attractive dans la surface extérieure de la +bouteille; mais dans ces corps légers mêmes qui semblent être attirés +par la bouteille, c'est une remarque constante que quand un corps a une +plus grande charge de matière électrique qu'un autre, (c'est-à dire en +proportion de la quantité qu'ils contiendront,) ce corps attirera celui +qui en a moins; à présent je suppose, & c'est une partie du systême de +M. Franklin, que tous ces corps légers qui semblent être attirés, ont +plus de matière électrique en eux que la surface extérieure des +bouteilles n'en a, c'est pourquoi ils tâchent d'attirer à eux la +bouteille qui est trop pésante pour être ébranlée par le petit dégré de +force qu'ils employent, & qui cependant étant plus grande que leur +propre poids les pousse vers la bouteille, l'expérience suivante aidera +l'imagination à concevoir cela. Suspendez une boule de liége ou une +plume avec un fil de soye & électrisez-la; ensuite approchez cette boule +de quelque corps fixe, & elle semblera attirée par ce corps, car elle +volera vers lui. Mais de l'aveu des Électriciens, la cause attractive +est dans la boule même, & non dans le corps fixe auquel elle court. Ce +cas est semblable à l'attraction apparente des corps légers vers la +surface extérieure d'une bouteille chargée. + +L'Abbé dit, _pag. 69._ qu'il peut électriser cent hommes debout sur des +gâteaux de cire, pourvû qu'ils se tiennent par les mains, & qu'un d'eux +touche l'une de ces surfaces (l'extérieure) du bout de son doigt. Je +sçais qu'il le peut, pendant que la bouteille se charge, mais je suis +aussi certain qu'il ne le peut pas après qu'elle est chargée; car une +bouteille étant préparée pour l'expérience de Leyde, suspendez-la au +conducteur, & qu'un homme debout sur le plancher touche de son doigt la +doublure, pendant que le globe tourne, jusqu'à ce que la matière +électrique sorte du crochet de la bouteille ou de quelque partie du +conducteur, je crois que c'est le signe le plus certain que la bouteille +a reçu toute la matière électrique qu'elle peut recevoir: après ce +signe, que l'homme, qui auparavant étoit sur le plancher, monte sur un +gâteau de cire, il peut y rester des heures entières le globe tournant +pendant tout ce tems-là, & cependant ne donner aucun signe +d'électricité. + +Après que la matière électrique fut poussée dehors du crochet de la +bouteille préparée pour l'expérience de Leyde comme ci-dessus, je pendis +une autre bouteille préparée de la même manière à un crochet attaché à +la doublure de la première, & je tins cette autre bouteille dans ma +main; mais si quelque matière électrique passoit au travers du verre de +la première bouteille, la seconde la recevroit & la rassembleroit +assurément; mais ayant tenu les bouteilles dans cette situation pendant +un tems considérable, pendant lequel le globe ne cessa de tourner, je ne +m'apperçus point que la seconde bouteille fut chargée le moins du monde, +car quand je portai le doigt au crochet, comme dans l'expérience de +Leyde, je n'éprouvai pas la moindre commotion, & je ne vis pas une +étincelle partir du crochet. + +Je fis aussi l'expérience suivante, ayant chargé deux bouteilles +(préparées pour l'expérience de Leyde) par leurs crochets, deux +personnes en prirent chacun une dans leurs mains, l'un par le côté, +l'autre par le crochet, ce qu'il fit en ôtant la communication avec le +fond, avant de prendre le crochet, ces personnes se placèrent chacune à +un de mes côtés, pendant que j'étois debout sur un gâteau de cire, & que +je tenois le crochet de la bouteille qui étoit tenuë par la doublure +(sur quoi il partit une étincelle; mais la bouteille ne fut pas +déchargée pendant que je fus sur la cire) tenant le crochet, je touchai +la doublure de la bouteille qui étoit tenuë par son crochet de mon autre +main, sur quoi on apperçut une étincelle considérable entre mon doigt & +la doublure, & les deux bouteilles furent sur le champ déchargées. Si +l'opinion de l'Abbé est fondée, que la surface extérieure communiquant +avec la doublure est chargée aussi bien que l'intérieure communiquant +avec le crochet, comment puis-je, moi qui suis sur la cire, décharger +ces deux bouteilles, quand il est bien connu que je n'en pourrois pas +décharger une séparément? Bien plus, supposé que j'aye tiré la matière +électrique des deux, qu'est-elle devenuë? car il ne paroît pas que j'en +aye une quantité plus grande quand l'expérience est finie, & que je n'ai +pas bougé de dessus la cire. + +Cette expérience me démontre donc pleinement que la surface extérieure +n'est pas chargée, & non-seulement cela, mais qu'il lui manque autant de +matière électrique que l'intérieure en a par excès; car par cette +supposition, qui est une partie du systême de Mr. Franklin, on rend +aisément raison de l'expérience précédente de cette sorte: quand je suis +sur la cire mon corps n'est pas capable de recevoir du crochet d'une +bouteille toute la matière électrique qu'elle est prête à donner, elle +ne peut pas non plus en donner autant à la doublure de l'autre bouteille +qu'elle est prête à en prendre, quand il n'y en a qu'une d'appliquée +contre moi; mais quand elles le sont toutes deux, la doublure reçoit de +l'une ce que le crochet donne: ainsi je reçois le feu de la première +bouteille en B, dont la surface extérieure est fournie par la main en A: +je donne le feu à la seconde bouteille en C, dont la surface intérieure +est déchargée par la main en D. Cette décharge en D peut être renduë +sensible en recevant ce feu dans le crochet d'une troisiéme bouteille, +ce qui s'exécute ainsi: au lieu de prendre le crochet de la seconde +bouteille dans votre main, faites passer au travers le fil-d'archal +d'une troisiéme bouteille préparée comme pour l'expérience de Leyde, & +tenez cette troisiéme bouteille dans votre main, la seconde y étant +penduë par les bouts des crochets, passés l'un dans l'autre: quand +l'expérience est achevée, cette troisiéme bouteille reçoit le feu en D, +& elle sera chargée. Si l'on considère cette expérience, elle doit, je +pense, prouver parfaitement que la surface extérieure d'une bouteille +chargée manque de matière électrique, pendant que l'intérieure en a un +excès. Quelque chose de plus, qui est digne de remarque dans cette +expérience, c'est que je ne sens ni commotion ni choc dans mes bras, +quoiqu'ils soient dans un instant traversés d'une si grande quantité de +matière électrique; je ne sens qu'une piqûre aux bouts de mes doigts. +Cela me fait penser que l'Abbé se trompe quand il dit qu'il n'y a point +de différence entre le choc senti en faisant l'expérience de Leyde & la +piqûre sentie en tirant de simples étincelles, si ce n'est du plus au +moins. Dans la dernière expérience il passe à travers mes bras autant de +matière électrique que m'en auroit donné un coup très-considérable, s'il +y avoit eu une communication immédiate, par mes bras, du crochet à la +doublure de la même bouteille; parce que quand elle fut prise dans une +troisiéme bouteille, & que cette bouteille fut déchargée en particulier +à travers mes bras, elle me donna un coup sensible. Si ces expériences +prouvent que la matière électrique ne passe pas à travers l'entière +épaisseur du verre, il est d'une conséquence nécessaire qu'elle doit +toujours sortir par où elle est entrée. + +Ce qui s'est ensuite présenté, c'est dans la cinquiéme lettre _pag. 88._ +où il différe de M. Franklin, qui pense que tout le pouvoir de donner le +coup réside dans le verre même & non dans les corps non-électriques qui +le touchent. Les expériences que Mr. Franklin a données pour prouver +cette opinion dans ses expériences & observations sur l'électricité, +lettre 4. §. 50. & 51. m'ont convaincu qu'il avoit raison; & ce que +l'Abbé a assuré de contraire ne m'a pas fait penser autrement. L'Abbé +s'appercevant, comme je le suppose, que les expériences, comme M. +Franklin les avoit faites, devoient prouver sa proposition, les altère +sans en donner aucune raison, & les fait d'une manière qui ne prouve +rien. Pourquoi veut-il qu'un homme tienne dans sa main la bouteille dans +laquelle l'eau de la bouteille chargée doit être versée? Si le pouvoir +de donner un coup est dans l'eau contenuë dans la bouteille, elle doit +s'y conserver, quoiqu'elle soit versée dans une autre, puisqu'elle n'a +été touchée par aucun corps non-électrique pour enlever ce pouvoir. Que +la bouteille soit placée sur la cire, ce n'est pas une objection, car +elle ne peut pas ôter le pouvoir à l'eau si elle en avoit, mais c'est un +moyen nécessaire pour éprouver le fait; au lieu que cette bouteille +étant chargée quand elle est dans la main d'un homme, prouve seulement +que l'eau conduit la matière électrique. L'Abbé avouë, _pag. 94._ qu'il +a entendu faire cette remarque; mais, dit-il, pourquoi un conducteur +d'électricité n'est-il pas un sujet électrique? Ce n'est pas là la +question. Mr. Franklin n'a jamais dit que l'eau ne fût pas un sujet +électrique, il a dit que le pouvoir de donner le coup étoit dans le +verra & non dans l'eau, & ses expériences le prouvent parfaitement, & si +parfaitement qu'il seroit ridicule d'y rien ajouter: cependant comme je +ne sçache pas que l'expérience suivante ait encore été connue de +personne, on m'excusera de l'insérer ici: la voici. + +Pendez une bouteille préparée pour l'expérience de Leyde au conducteur +par son crochet, & chargez-la; après cela écartez la communication du +fond de la bouteille, alors le conducteur donne des signes évidens de +son électrisation, car si on attache autour de lui un fil & qu'on laisse +des bouts longs d'environ deux pouces, ils s'étendront comme une paire +de cornes; mais si vous touchez le conducteur il en sortira une +étincelle & les fils tomberont, & le conducteur ne donne plus le moindre +signe d'électrisation après cela. Je pense qu'en le touchant j'ai enlevé +toute la charge de matière électrique qui étoit dans le conducteur, le +crochet de la bouteille & l'eau ou les fils de fer qui y sont contenus: +nous voyons que tous les corps non-électriques peuvent en recevoir +autant, cependant le verre de la bouteille conserve sa capacité de +donner un coup, comme l'éprouveront tous ceux qui voudront l'essayer. +Cette expérience fait voir évidemment que l'eau dans la bouteille ne +contient pas plus de matière électrique qu'elle le feroit dans un bassin +découvert, & qu'elle n'a pas la moindre chose de cette grande quantité +qui produit le choc & qui est seulement retenuë par le verre. Après que +l'étincelle est tirée du conducteur, si vous touchez la doublure de la +bouteille (qui pendant tout ce tems est supposée pendre dans l'air +dégagée de tout corps non-électrique) les fils sur le conducteur +s'éleveront sur le champ & feront voir que le conducteur est électrisé: +il reçoit cette électrisation de la surface intérieure de la bouteille, +laquelle, quand la surface extérieure peut recevoir de la main qui lui +est appliquée ce qui lui manque, en donnera autant que les corps en +contact avec elle pourront en recevoir, ou tout ce qu'elle en a d'excès, +s'ils sont assez gros. Il est amusant de voir la manière dont les fils +hausseront & baisseront en touchant la doublure de la bouteille & le +conducteur tour à tour. Ne seroit-ce point que la différence entre le +côté chargé du verre & le côté extérieur ou vuidé étant diminuée en +touchant le crochet ou le conducteur, le côté extérieur peut le recevoir +de la main qui le touchoit, & par ce moyen le côté intérieur ne peut pas +en conserver tant, & par cette raison ce qu'il n'en peut pas conserver +électrise l'eau ou les fils & le conducteur; car il paroît être de règle +qu'un des côtés doit se vuider dans la même proportion que l'autre est +rempli; quoique la chose paroisse évidente par l'expérience, cependant +c'est toujours un mystère dont on ne peut pas rendre raison. + +Je suis surpris de trouver dans plusieurs endroits du livre de l'Abbé +que les expériences ont réussi si différemment à Paris de ce qu'elles +ont fait dans les mains de M. Franklin & constamment dans les miennes. +L'Abbé en faisant les expériences pour trouver la différence entre les +deux surfaces d'un verre chargé, se garde bien de placer la bouteille +sur la cire, car, dit-il, ne sçavez vous pas qu'étant mise suc un corps +originairement électrique, elle perd promptement sa vertu? Je ne puis +imaginer ce qui a engagé l'Abbé à penser de la sorte. Rien de plus +opposé aux notions les plus communes des corps électriques par +eux-mêmes, & l'expérience m'est un garant du contraire, car ayant laissé +plusieurs fois à dessein une bouteille chargée sur la cire pendant des +heures, je trouvai qu'elle conservoit autant de sa charge qu'une autre +qui étoit restée pendant le même tems sur une table. J'en laissai une +sur la cire depuis dix heures du soir jusqu'à huit du lendemain matin, +je trouvai qu'elle conservoit une quantité de sa charge suffisante pour +me donner une commotion sensible aux bras, quoique la chambre où étoit +cette bouteille eût été balayée pendant ce tems, ce qui devoit avoir +élevé beaucoup de poussière pour faciliter la décharge de la bouteille. + +Je trouve qu'une boule de liége suspenduë entre deux bouteilles, l'une +chargée en plein & l'autre médiocrement, ne jouë pas entre elles, mais +qu'elle s'arrête dans une situation qui fait un triangle avec les +crochets des bouteilles, quoique l'Abbé ait assuré le contraire, _pag. +101._ pour rendre raison du jeu d'une boule de liége entre le +fil-d'archal enfoncé dans la bouteille & un autre qui s'élève de sa +doublure. La bouteille qui est moins chargée doit avoir reçu plus de +matière électrique, eu égard à sa grosseur, que la boule de liége n'en +reçoit du crochet de la bouteille pleine. + +L'Abbé dit, _pag. 103._ qu'un morceau de feüille de métal pendu à un fil +de soye & électrisé sera repoussé par le fond d'une bouteille chargée & +tenuë en l'air par son crochet. Je le trouve constamment tout autrement; +dans mes mains il est toujours attiré d'abord & ensuite repoussé: en +chargeant la feüille il faut avoir soin d'empêcher qu'elle ne se porte +vers quelque corps non-électrique, & que par ce moyen elle ne se +décharge, tandis que vous la croyez chargée. Il est difficile de +l'empêcher de se porter vers votre poignet ou vers quelque partie de +votre corps. + +_Pag. 108._ l'Abbé dit qu'il n'est pas impossible, comme M. Franklin le +prétend, de charger une bouteille pendant qu'il y a une communication +établie entre sa doublure & son crochet. J'ai toujours trouvé impossible +de charger une pareille bouteille au point de donner un coup; à la +vérité, si elle est suspenduë au conducteur sans communication avec lui, +vous pouvez en tirer une étincelle comme de tout autre corps qui y +seroit suspendu; mais cela est bien différent d'être chargée au point de +donner une commotion. Pour rendre raison du peu de matière électrique +qui se trouve dans la bouteille, l'Abbé dit qu'elle suit plutôt le métal +que le verre & qu'elle est chassée de la doublure de la bouteille dans +l'air. J'admire que la même chose n'arrive pas aussi quand elle passe au +travers du verre & qu'elle en charge la surface extérieure suivant le +systême de l'Abbé. + +Je regarde les objections de l'Abbé contre les deux dernières +expériences de Mr. Franklin, comme peu solides: il paroît assurément +très-embarrassé sur ce qu'il doit dire, c'est pourquoi il accuse M. +Franklin d'avoir tenue secrette la partie importante de l'expérience. +C'est une petitesse dont on ne doit pas charger un galant homme qui n'a +pas marqué tant de partialité que l'Abbé dans la relation de ses +expériences. + + + + +_LETTRE XV._ + +_Expériences électriques avec un essai pour rendre raison de leurs +différens phénomènes, & quelques observations sur les nuages de +tonnerre, pour confirmer encore les remarques de Mr. Franklin sur l'état +électrique positif & négatif des nuages par Jean Canton M. A. & de la +Société Royale._ + + +_6. Décembre 1753._ + +_Première Expérience._ + +Du plat-fond ou de quelqu'endroit convenable d'une chambre suspendez +avec des fils de lin de huit ou neuf pouces de long deux boulettes de +liége chacune de la grosseur d'un petit pois, de manière qu'elles se +touchent, si l'on porte le tube de verre frotté sous les boulettes, il +les fera séparer quand on le tiendra à la distance de trois ou quatre +pieds; si on l'en approche davantage, elles se sépareront encore +davantage; si on le retire tout-à-fait, elles se réuniront +immédiatement. Cette expérience peut se faire avec des boulettes de +cuivre suspenduës par le moyen d'un fil d'argent; elle réussira aussi +bien avec de la cire d'Espagne renduë électrique qu'avec du verre. + +_Deuxiéme Exp._ Si deux boules de liége sont suspenduës avec des fils de +soye secs, il faudra en approcher le tube frotté à la distance de +dix-huit pouces avant qu'elles se repoussent l'une l'autre: elles +continuëront de le faire quelque tems après que le tube aura été ôté. + +Comme les boules dans la première expérience n'ont pas été isolées, on +ne peut pas dire à la rigueur qu'elles ayent été électrisées; mais quand +elles sont suspenduës dans l'atmosphère du tube frotté elles peuvent +attirer & condenser le fluide électrique autour d'elles & être séparées +par la répulsion de ses particules; on conjecture aussi que les boules +alors contiennent moins que leur part commune du fluide électrique par +rapport à la force de répulsion de celui qui les environne, quoiqu'il en +entre & en passe peut-être un peu continuellement au travers des fils; & +si cela est ainsi, on voit clairement la raison pour laquelle les boules +suspenduës avec de la soye dans la seconde expérience doivent être dans +une partie beaucoup plus dense de l'atmosphère du tube avant de se +repousser l'une l'autre. Lorsqu'on approche des boules un bâton de cire +frottée dans la première expérience, le feu électrique est supposé venir +au travers des fils dans les boules, & s'y condenser dans son passage +vers la cire; car suivant M. Franklin le verre frotté laisse aller le +fluide électrique, mais la cire frottée le reçoit. + +_Troisiéme Exp._ Qu'on isole avec de la soye un tube mince de quatre ou +cinq pieds de long & d'environ deux pouces de diamètre, & qu'on suspende +à un de ses bouts des boules de liége avec des fils de lin; +électrisez-le en portant le tube de verre frotté près de l'autre bout, +ensorte que les boules restent séparées d'un pouce & demi ou de deux +pouces, alors à l'approche du tube frotté elles perdront par dégré leur +vertu répulsive & viendront en contact: & à mesure qu'on approche +toujours le tube davantage, elles se sépareront encore à une aussi +grande distance qu'auparavant: au retour du tube elles s'approcheront +jusqu'à se toucher, & se repousseront ensuite comme en premier lieu. Si +le tube mince est électrisé par la cire ou par le crochet d'une +bouteille chargée, les boules seront affectées de la même manière à +l'approche de la cire frottée ou du crochet de la bouteille. + +_Quatriéme Exp._ Électrisez les boules de liége comme dans la dernière +expérience par le verre, & leur répulsion augmentera à l'approche d'un +bâton de cire frotté. Ce sera le même effet si le verre frotté en est +approché lorsqu'elles ont été électrisées avec de la cire. + +On suppose qu'en portant le verre frotté au bout ou au bord du tube +mince dans la troisiéme expérience, il l'électrise positivement, ou +ajoute au feu électrique qu'il contenoit auparavant, & par conséquent il +en passe au travers des boules qui se repoussent mutuellement; mais à +l'approche d'un verre frotté qui laisse sortir pareillement un fluide +électrique, les boules en déchargeront moins, ou une partie sera poussée +en arrière par une force qui agira dans une direction contraire, & elles +s'approcheront plus près. Si le tube est tenu à une telle distance des +boules que l'excès de la densité du fluide autour d'elles au dessus de +la quantité ordinaire dans l'air, soit égal à l'excès de la densité de +celui qui est en elles, au-dessus de la quantité ordinaire contenuë dans +le liége, leur répulsion sera bientôt détruite; mais si le tube est +approché davantage, le fluide du dehors étant plus dense que celui du +dedans des boules, il sera attiré par elles, & elles se sépareront +encore l'une de l'autre. + +Quand l'appareil a perdu une partie de sa portion naturelle de ce fluide +par l'approche de la cire frottée d'une de ses extrémités, ou qu'il est +électrisé négativement, le feu électrique est attiré & pris par les +boules pour suppléer au défaut, & cela plus abondamment à l'approche +d'un verre frotté ou d'un corps électrisé positivement qu'auparavant. +C'est pourquoi l'éloignement entre les boules augmentera à mesure que le +fluide qui les entoure, augmente, & en général soit par l'approche, soit +par l'éloignement de quelque corps, si la différence entre la densité du +fluide intérieur & extérieur est augmentée ou diminuée, la répulsion des +boules sera augmentée ou diminuée à proportion. + +_Cinquiéme Expér._ Si le tube mince isolé n'est pas électrisé; approchez +de son milieu le tube de verre frotté, ensorte qu'il fasse à peu près +angle droit avec lui, les boules du bout se repousseront l'une l'autre; +elles le feront d'autant plus que le tube frotté sera plus près. Quand +il a été tenu quelques secondes à la distance d'environ six pouces, +retirez-le, & les boules s'approcheront l'une de l'autre jusqu'à ce +qu'elles se touchent, puis se séparant encore à mesure que le tube +s'éloigne davantage, elles continuëront à se repousser quand on l'ôtera +tout-à-fait, & cette répulsion entre les boules augmentera à l'approche +du verre frotté, mais elle sera diminuée par la cire frottée, comme si +l'appareil avoit été électrisé par la cire de la manière expliquée dans +la troisiéme expérience. + +_Sixiéme Exp._ Isolez deux tubes minces désignés par A & B, ensorte +qu'ils soient en ligne droite & séparés d'environ six lignes; suspendez +au bout éloigné de chacun une paire de boules de liége. Approchez du +milieu d'A le tube de verre frotté, & le tenant peu de tems à la +distance de quelques pouces, vous verrez chaque paire de boule se +séparer: écartez le tube, & les boules de A s'uniront & se repousseront +encore l'une l'autre; mais celles de B seront à peine affectées. Par +l'approche du tube de verre frotté tenu sous les boules de A, leur +répulsion sera augmentée; mais si le tube est porté de la même manière +vers les boules de B, leur répulsion diminuëra. + +Dans la cinquiéme expérience la provision commune de matière électrique +dans le tube mince est supposée être raréfiée vers le milieu & condensée +aux extrémités par la vertu répulsive de l'atmosphère du tube de verre +frotté, quand il est tenu près du premier; & peut-être le tube mince +perd-il quelque chose de sa quantité naturelle de fluide électrique +avant qu'il en reçoive du verre: comme ce fluide doit être plus prêt à +sortir par ses bouts & par ses bords qu'à entrer au milieu: & par +conséquent lorsque le tube de verre est écarté & que le fluide est +dérechef également répandu à travers l'appareil, on trouve qu'il est +électrisé négativement, car le tube frotté porté sous les boules +augmentera leur répulsion. + +Dans la sixiéme expérience une partie du fluide tiré d'un tube mince +entre dans l'autre. On connoît qu'il est électrisé positivement par la +diminution de la répulsion de ses boules à l'approche du verre frotté. + +_Septiéme Exp._ Placez le tube mince avec la paire de boules à son bout, +à trois pieds au moins de toutes les parties de la chambre; rendez l'air +très-sec par le moyen du feu; électrisez l'appareil à un degré +considérable; ensuite touchez du doigt ou de quelqu'autre conducteur le +tube mince, les boules continuëront cependant de se repousser l'une +l'autre; mais non pas à une si grande distance qu'auparavant. + +L'air qui environne l'appareil à la distance de deux ou trois pieds est +supposé contenir plus ou moins de feu électrique que sa part commune, +selon que le tube mince est électrisé positivement ou négativement; & +quand il est très-sec il ne quitte pas son surplus, ou ne répare pas son +défaut aussi promptement que le tube mince, mais il peut continuer +d'être électrisé, après qu'il a été touché pendant un temps +considérable. + +_Huitiéme Exp._ Ayant fait un vuide de Torricelli, long d'environ 5. +pieds, de la manière expliquée dans les Transactions Philosophiques, +vol. 47. pag. 370. Si on en approche assez le tube frotté, on verra une +lumière dans plus de la moitié de sa longueur; elle s'évanouit bientôt +si on ne met pas le tube plus près, mais elle reparoîtra à mesure qu'on +l'avancera davantage; on peut le répéter plusieurs fois sans frotter le +tube de nouveau. + +Cette expérience peut être regardée comme une espèce de démonstration +oculaire de la vérité de l'hypothèse de M. Franklin, que quand le fluide +électrique est condensé d'un côté d'un verre mince, il sera repoussé de +l'autre s'il ne trouve point de résistance, en conséquence à l'approche +du tube frotté le feu est supposé être repoussé de la surface intérieure +du verre qui entoure le vuide & être emporté au travers des colonnes de +mercure, mais on suppose qu'il revient à mesure qu'on écarte le tube. + +_Neuviéme Exp._ Qu'on tienne à peu près par le milieu un bâton de cire +de deux pieds & demi de long, & d'environ un pouce de diamètre, frottez +le tube de verre & traînez-le sur une de ses moitiés, ensuite le +tournant un peu autour de son axe frottez encore le tube, & traînez-le +sur la même moitié; répétez cette opération plusieurs fois: cette moitié +détruira la force répulsive des boules électrisées par le verre, & +l'autre moitié l'augmentera. + +Il paroît par cette expérience que la cire peut aussi être électrisée +positivement & négativement, & il est probable que dans les corps quels +qu'ils soient, la quantité de fluide électrique qu'ils contiennent peut +être augmentée ou diminuée. J'ai observé par un grand nombre +d'expériences que certains nuages sont dans un état positif +d'électricité, d'autres dans un état négatif, car les boules de liége +qui en sont électrisées se serrent souvent à l'approche d'un tube +frotté, & d'autres fois s'écartent à une plus grande distance. J'ai vû +arriver cette variation cinq ou six fois en moins d'une demi-heure, les +boules se réunissant chaque fois & restant en contact quelques secondes +avant qu'elles se repoussent de nouveau l'une l'autre. On peut de même +découvrir aisément avec une bouteille chargée si le feu électrique est +tiré de l'appareil par un nuage négatif ou s'il y est poussé par un +positif, & quelque soit celui par lequel il sera électrisé, soit que ce +nuage se sépare de son surplus, soit que son défaut soit remplacé sur le +champ, l'appareil perdra son électricité. On remarque que c'est souvent +le cas après un éclair: cependant quand l'air est bien sec, l'appareil +continuëra d'être électrisé pendant dix minutes ou un quart-d'heure +après que les nuages ont passé le zénith, & quelquefois jusqu'à ce +qu'ils paroissent à plus de moitié chemin vers l'horizon: la pluye +surtout, quand les goutes sont grosses, fait communément descendre le +feu électrique; & la grêle en été n'y manque jamais à mon avis. Quand +l'appareil fut électrisé la dernière fois, ce fut par la chûte d'une +neige fonduë, ce qui arriva dernièrement environ le 12. de Novembre; +c'étoit le vingt-sixiéme jour & la soixante-uniéme fois qu'il avoit été +électrisé depuis qu'il avoit été élevé, c'est-à-dire vers le milieu de +Mai, & comme le thermomètre de Fahrenheit n'étoit que de sept degrés +au-dessus de la congélation, on présume que l'hyver n'interrompra pas +entièrement les opérations de cette sorte. À Londres il n'arriva que +deux orages de tonnerre pendant tout l'été, & l'appareil fut quelquefois +si fortement électrisé pendant l'un, que les timbres qui ont souvent été +sonnés par les nuages assez fort pour être entendus dans toutes les +chambres de la maison (les portes étant ouvertes) furent tenus en +silence par le cours presque continuel d'un feu électrique dense entre +chaque timbre & la boule de cuivre, qui ne la laissoit pas frapper. + +Je terminerai cet écrit déjà trop long par les deux questions suivantes. + +1º. L'air raréfié tout-à-coup ne peut-il pas donner le feu électrique +aux nuages & aux vapeurs qui le traversent, & lorsqu'il est condensé +soudain, ne peut-il pas le recevoir d'eux? + +2º. L'aurore boréale n'est-elle point l'élancement du feu électrique des +nuages positifs aux négatifs à une grande distance dans la partie +supérieure de l'atmosphère où la résistance est moindre? + + + + + +APPENDIX. + + _Comme M. Franklin dans une première Lettre à M. Collinson a + parlé de son dessein d'essayer le pouvoir d'un coup + électrique très-fort sur un poulet-d'inde, ce Monsieur en + conséquence a eu la bonté d'en envoyer une relation qui se + rêduit à ceci._ + +Il fit d'abord plusieurs expériences sur des oiseaux, & trouva que deux +gros pots de verre mince dorés contenant chacun environ six gallons & +tels que j'ai dit que je les avois employés dans le dernier écrit que je +vous ai présenté sur ce sujet, étoient suffisante quand ils étoient bien +chargés pour tuer des poules ordinaires sur le champ; mais les +poulets-d'inde, quoiqu'ils éprouvent de violentes convulsions, & qu'ils +restent étendus comme morts pendant quelques minutes, se rétablissoient +en moins d'un quart-d'heure. Quoiqu'il en soit, ayant ajouté trois pots +pareils aux deux premiers sans être pleinement chargés; il tua un +poulet-d'inde d'environ dix livres, & il croit qu'ils en auroient tué un +beaucoup plus gros. Il imagina que les oiseaux tués de cette sorte +étoient extrémement tendres à manger. + +En faisant ces expériences il trouva qu'un homme pouvoit, sans risquer +beaucoup, supporter un choc beaucoup plus fort qu'il n'imaginoit; car +sans y prendre garde il reçut un coup de deux de ces pots au travers des +bras & du corps, lorsqu'ils étoient presqu'entiérement chargés; il lui +sembla recevoir un coup universel depuis la tête jusqu'aux pieds dans +tout le corps; il fut suivi d'un tremblement vif & violent dans le tronc +qui se dissipa petit à petit dans quelques secondes; il fut quelques +minutes avant de reprendre ses esprits au point de connoître ce dont il +s'agissoit, car il ne vit point l'étincelle, quoique son oeil fût tout +près du premier conducteur, d'où elle frappa le revers de sa main; il +n'entendit pas plus le bruit du coup, quoique les assistans disent qu'il +avoit été considérable; il ne sentit pas davantage en particulier le +coup sur sa main, quoiqu'il vit ensuite qu'il y avoit causé une enflure +de la grosseur d'une chevrotine ou d'une balle de pistolet. Ses bras & +le derrière de son col restèrent un peu engourdis le reste de la soirée, +& sa poitrine fut affectée pendant une semaine comme si elle eût été +brisée. Par cette expérience on peut connoître le danger qu'il y a, même +avec les plus grandes précautions, pour l'opérateur quand il fait ces +expériences avec de gros pots; car on ne peut pas douter que plusieurs +étant chargés en plein ne soient capables de tuer un homme, comme ils +ont auparavant tué un poulet d'inde, en les augmentant à proportion de +la taille. + + + + +_LETTRE XVI._ + +_De M. B. FRANKLIN Écuyer_ +_de Philadelphie_ + +_à M. D'ALIBARD, à Paris._ + + +_29 Juin 1755._ + +MONSIEUR, + +Il y a long-tems que je dois une réponse à votre dernière lettre, dattée +du 20. Juin 1754. Je l'ai reçuë en Janvier dernier pendant que j'étois à +Boston dans la nouvelle Angleterre, & depuis ce tems-là j'ai été si +occupé de mes voyages en différens endroits & des affaires publiques, +que je suis extrêmement en arrière avec mes correspondans. + +Je vous envoyai l'année dernière un manuscrit qui contient quelques +nouvelles expériences & des observations sur la foudre; je ne sçai si +vous l'avez reçu, mais il a été imprimé depuis à Londres, & j'imagine +que notre bon ami M. Collinson vous en aura envoyé une copie. + +Je vous remercie de la bonté que vous avez euë de m'envoyer les quatre +volumes de l'histoire naturelle de M. de Buffon, les cartes, &c. + +Vous me demandez mon sentiment sur le livre Italien du P. Beccaria. Je +l'ai lû avec beaucoup de plaisir, & je le regarde comme un des meilleurs +ouvrages que j'aie vûs dans aucune langue sur cette matière; cependant +je ne suis pas pour le présent de son sentiment sur l'article des +jets-d'eau; néanmoins je conviendrai avec vous qu'il l'a traité avec +beaucoup de finesse. Il y a quelque tems que j'ai écrit fort au long à +M. Collinson ce que je pensois des tourbillons & des jets-d'eau; je ne +sçai si on le publiera; en cas qu'on ne le fasse pas, je le ferai +transcrire pour vous. + +Je ne vois pas que le P. Beccaria doute de l'imperméabilité absoluë du +verre, dans le sens que je l'entens; car les exemples qu'il rapporte de +trous faits au verre par le coup électrique, sont les mêmes que nous +connoissons tous; il prouve seulement que le fluide électrique n'y +passeroit pas sans le trou qu'il y fait. Nous disons de même que l'eau +ne peut pas passer au travers du verre, & cependant le jet-d'eau d'une +pompe percera les carreaux de vitre les plus épais. + +Pour ce qui regarde l'effet des pointes, de tirer la matière électrique +des nuages & de préserver de cette forte les bâtimens, &c. effet dont +vous me dites qu'il semble douter, je vous avouërai que je crois que +c'est modestie & prudence de sa part. Je trouve qu'on ne m'a pas entendu +tout à fait sur ce sujet. J'en ai parlé dans plusieurs de mes lettres & +toujours, excepté une seule fois, _avec une alternative_, c'est-à-dire +que les verges pointuës élevées sur les bâtimens, & qui communiquent +avec la terre humide empêcheroient le coup de foudre, ou que si elles ne +le faisoient pas, elles le conduiroient de manière que le bâtiment n'en +seroit pas endommagé. Malgré cela quand on éxamine mon opinion en +Europe, on ne fait attention qu'à la probabilité que ces verges +préviennent un coup ou une explosion; ce n'est qu'une partie de l'usage +que je proposois de faire de ces verges; quoique l'autre partie soit +d'une importance & d'une utilité égales, puisqu'elle consiste à conduire +un coup qu'elles n'auroient pas réussi à prévenir, il semble qu'on l'ait +totalement oubliée. + +Je serai fort aise de connoître les expériences de M. le Roy sur +l'électricité positive & négative, quand vous pourrez me les +communiquer. + +Je vous remercie de m'avoir fait part de la relation que M. de Buffon +vous a donnée d'un effet de la foudre tombée à Dijon le 7. de Juin +dernier; en revanche permettez-moi de vous parler d'un événement de la +même sorte que j'ai vû dernièrement. Étant dans la Ville de Newbury dans +la nouvelle Angleterre en Novembre dernier, on me montra l'effet de la +foudre sur l'Église qui en avoit été frappée peu de mois auparavant. + +Le clocher étoit une tour quarrée de bois élevée de 70. pieds depuis le +sol jusqu'à l'endroit où la cloche étoit suspenduë; au-dessus s'élevoit +une pyramide aussi de bois, haute de plus de 70. pieds jusqu'à la +girouette ou au coq. Près de la cloche étoit attaché un marteau de fer +pour frapper les heures; du bout du manche descendoit un fil-d'archal +par un petit trou de foret dans le plancher au-dessus duquel étoit la +cloche, & de même au travers d'un second plancher; sous le plat-fond en +plâtre de ce second plancher, & très-près couloit horizontalement le +fil-d'archal jusqu'auprès d'une muraille de plâtre, le long de laquelle +il descendoit à l'horloge, qui étoit 20. pieds au-dessous de la cloche. +Ce fil-d'archal n'étoit pas plus gros qu'un lacet ordinaire. + +La pyramide fut toute mise en piéces par la foudre, & les éclats en +furent poussés de tous les côtés sur la place où l'Église étoit bâtie, +ensorte qu'il ne resta rien au-dessus de la cloche. La foudre passa +entre le marteau & l'horloge dans ce fil-d'archal sans offenser les +planchers, sans y produire aucun effet, si ce n'est d'agrandir un peu +les trous de foret, sans endommager la muraille de plâtre ni aucune +partie du bâtiment jusqu'à l'extrémité de ce fil-d'archal & de celui du +pendule de l'horloge, ce dernier étoit de la grosseur d'une plume d'oye. +Depuis l'extrémité du pendule jusqu'à la terre le bâtiment étoit fendu & +excessivement endommagé; des pierres avoient été arrachées des fondemens +& jettées es à la distance de 20. ou 30. pieds. L'on ne pût retrouver +aucune partie du petit fil-d'archal en question entre l'horloge & le +marteau, si ce n'est environ deux pouces qui pendoient au manche du +marteau, & environ autant qui étoit attaché à l'horloge, le reste étant +sauté, & ses particules dissipées en fumée & en parties insensibles, +comme il arrive à la poudre à canon à l'approche du feu ordinaire. On +voyoit seulement une trace noire & sale large de trois ou quatre pouces, +plus obscure dans le milieu, plus foible vers le bord sur le plâtre le +long du plat-fond sous lequel il passoit, & de haut en bas du mur. Voilà +les effets & les apparences sur lesquels je ferai le peu de remarques +qui suivent, sçavoir. + +1º. Que la foudre dans son passage au travers d'un bâtiment, quittera le +bois pour passer dans le métal autant qu'elle le pourra, & ne rentrera +point dans le bois que le conducteur de métal ne finisse. J'ai fait la +même observation dans d'autres occasions par rapport aux murailles de +briques ou de pierres. + +2º. La quantité de matière fulminante qui passa au travers de ce clocher +doit avoir été bien grande à en juger par ses effets sur cette haute +pyramide au-dessus de la cloche & sur toute la tour quarrée au-dessous +de l'extrémité du pendule de l'horloge. + +3º. Quelque grande qu'ait été cette quantité, elle a été conduite par un +petit fil-d'archal & un pendule d'horloge, sans que le bâtiment ait été +endommagé le long de ces fils. + +4º. La verge du pendule étant d'une grosseur suffisante, conduisit la +foudre, sans en être offensée; mais le petit fil fut entièrement +détruit. + +5º. Quoique le petit fil air été détruit, il avoit conduit la foudre & +préservé le bâtiment. + +6º. Et de toutes ces circonstances il paroît plus que probable que si un +petit fil semblable avoit été étendu depuis la verge de la girouette +jusqu'à la terre avant l'orage, ce coup de foudre n'auroit causé aucun +dommage au clocher, quoique le fil même eût été détruit. + +Je sens que l'histoire naturelle de M. de Buffon me fera beaucoup de +plaisir & m'instruira infiniment. Assurez-le, je vous prie, de mes +respects aussi bien que M. de Fontferriere, qui m'ont donné l'un & +l'autre des marques de leur souvenir dans votre dernière Lettre. Je +suis, &c. + +B. Franklin. + +_FIN._ + + + + +TABLE +DES MATIERES. + +_Agitation_ de l'eau favorable à l'évaporation, _tom._ II. _pag._ 6. + +_Aigrette_ (l') montre d'où vient le feu, II. 168. + +_Aiguille_ couchée sur un boulet de fer, ou au bout du canon empêche de +les électriser, I. 239. + +_Aiguille_ de boussole pirouette près du premier conducteur, II. 156. + +_Aiguille_ décharge le conducteur en un instant, I. 239. + +_Air_: sa circulation, II. 32. + +_Air_ sec, ce que c'est, I. 44. + +_Air_ (l') n'est point affecté par l'électricité, I. 45. + +_Air_ comprimé par les vents, &c., condensé par la perte du feu, tombe +en rosée, II. 13. + +_Air_: ses courans différens, II. 27. + +_Air_ (l') est électrique & n'est point conducteur de l'électricité, I. +42 II. 2. + +_Air_ frais après l'orage, II. 32. + +_Air_ raréfié par le feu commun, II. 9. + +_Air_ (l') s'abaisse dans les zones froides, II. 27. + +_Air_ (l') s'élève dans la zone torride, II. 27. + +_Allumer_ par l'électricité une chandelle qui vient d'être éteinte, I. +94. + +_Amazones:_ rivière des... II. 19. + +_Analyse_ de la bouteille électrisée, II. 140-160. + +_Andes:_ montagne des... II. 18. + +_Angles_ aigus d'un corps surchargé d'électricité se déchargent en +l'air, I. 22. + +_Araignée_ factice & animée, I. 96. + +_Argent_ fondu à froid dans la bourse, II. 40. + +_Atmosphère_ électrique, I. 8. + +_Atmosphère_ électrique par sa fluidité & sa répulsion coule pour +remplir l'endroit d'où l'on tire, I. 20. 21. + +_Attraction_ des particules d'eau, II. 10. + +_Aveuglement_ causé par la foudre, II. 48. + +_Aveuglement_ causé par l'électricité, II. 48. + +_Aurore_ Boréale: son explication, II. 32. + +B + +_Baguette_ de métal reçoit l'électricité & la transmet dans l'instant, +I. 223. + +_Baguette_ de verre ne conduit point un choc, I. 224. + +_Baisers_ électriques, I. 95. + +_Balances_ suspenduës au plancher, I. 242. + +_Balances_ déchargées en silence par une aiguille, I. 243. + +_Balles_ (deux) de liége suspenduës au conducteur, I. 114. + +_Batterie_ électrique, I. 160. + +_Bermudes:_ Isle peu sujette au tonnerre, II. 41. + +_Bois_ sec est électrique, I. 138. + +_Boule_ de liége électrisée tournée en l'air, I. 44. + +_Boule_ de liége suspenduë entre le fil-d'archal de la bouteille & un +fil de fer attaché au bas de la bouteille, jouera entre ces fils, I. 64. + +_Boule_ de liége charrie le feu électrique du haut au bas de la +bouteille, I. 64. + +_Boule_ de liége suspenduë encre deux livres couchés sur des verres, I. +79. + +_Boule_ de liége suspenduë entre deux bouteilles chargées semblablement +& différemment, I. 128. + +_Boules_ de liége suspenduës à des fils de lin, II. 281. + +_Boules_ électrisées différemment, remises dans leur état naturel, I. +15. & 16. + +_Boulet_ de fer électrisé, I. 192. 235. + +_Boussoles_ dérangées par le tonnerre, II. 134. + +_Bouteille_ électrique ne reçoit plus de feu intérieurement quand elle +est épuisée extérieurement, I. 49. + +_Bouteille_ chargée par le globe de verre & déchargée par le globe de +soufre, II. 159. + +_Bouteille_ électrisée mise sur un corps électrique conserve son feu, I. +59. + +_Bouteille_ chargée entre le verre & le soufre, II. 159. + +_Bouteille_ électrisée attire & ensuite repousse par son fil-d'archal +une boule de liége, & attire la même boule présentée à son côté, I. 55. + +_Bouteille_ (la) n'a pas la même atmosphère électrique en dedans & en +dehors, I. 56. + +_Bouteille_ (la) sur de la cire peut être déchargée par un fer courbé, +ou par partie, ou tout d'un coup, I. 68. + +_Bouteille_ (une) sur laquelle on auroit établi une communication de son +fil-d'archal à son côté, ne sçauroit être électrisée, & pourquoi, I. 73. + +_Bouteille_ sale & humide en dehors ne sçauroit être électrisée & +pourquoi, I. 74. + +_Bouteille_ (la) s'électrise par le côté aussi bien que par le crochet, +I. 120. + +_Bouteilles_ chargées de la même & de différentes manières, I. 120-131. + +_Bouteille_ (la) électrisée ne se décharge point sans communication +non-électrique, I. 131. + +_Bouteilles_ suspenduës l'une à la queuë de l'autre se chargent toutes +en même tems, I. 135. + +_Bouteille_ mince d'un pouce de diamètre donne un coup prodigieux, I. +186. + +_Bouteille_ électrique chargée de son propre feu, I. 102. + +_Broche_ électrique. I. 176. + +C + +_Canal_ ouvert à l'une de ses extrémités, II. 31. + +_Canons_ (deux) unis lancent leurs étincelles à deux pouces de distance, +II. 26. + +_Canton:_ (Jean) ses expériences, II. 280. + +_Capitaines_ de vaisseaux: leur témoignage, II. 41. + +_Carreau_ de verre électrisé entre deux plaques de plomb, I. 142. + +_Carillon_ électrique, I. 183. II. 130. + +_Cercles_ de carton représentant les nuages de mer & de terre, II. 22. + +_Cerf volant_ de M. Franklin, II. 182. + +_Chaîne_ déployée susceptible de plus d'électricité, II. 221. + +_Chaleur_ du soleil ne détruit point l'électricité, I. 242. + +_Chaleurs_ suivies d'orages, II. 33. + +_Chandelle_ rallumée, I. 94. + +_Charge_ & décharge: leur signification, I. 129. + +_Charge_ & décharge de la rouë électrique, I. 181. 182. + +_Chute_ soudaine de pluyes après les éclairs, II. 21. + +_Circulation_ de l'air, II. 32. + +_Cire_ (la) peut être électrisée positivement & négativement, II. 296. + +_Colophone_ séche enflammée, II. 37. + +_Communication_ avec le plancher n'est point nécessaire pour qu'on +reçoive la commotion, I. 53. + +_Communication_ directe entre les surfaces rétablit dans l'instant +l'équilibre dans la bouteille, I. 69. + +_Communication_ du feu électrique se fait avec craquement, I. 30. + +_Communication_ extérieure non-électrique nécessaire pour rétablir +l'équilibre, I. 139. + +_Conducteurs_ & non conducteurs, I. 39. + +_Conducteur_ d'électricité, sa construction, I. 28. + +_Conducteur_ (le) entre deux globes de différente nature, II. 164. + +_Conducteur_ qui frappe à deux pouces, I. 29. + +_Conducteur_ s'avance vers le corps émoussé, I. 31. + +_Conducteur_ arrêté ou repoussé par une pointe, I. 31. + +_Conducteur_ (le) ne donne point d'étincelles, quand la communication du +coussin au plancher est interrompuë, I. 101. + +_Conjectures_ nouvelles sur la théorie du tonnerre, II. 211. + +_Conjurés_ (les), I. 172. + +_Conséquences_ pernicieuses d'une plus grande proportion d'électricité, +I. 10. + +_Conviction_ que la matière électrique pénètre les corps, I. 5. + +_Convulsion_ causée par le passage subit du feu électrique dans les +membres, I. 53. + +_Corps_ électrisé positivement repousse une plume électrisée; quand il +l'est négativement ou dans l'état commun, il l'attire, I. 80. + +_Corps_ électrisés négativement se repoussent comme s'ils l'étoient +positivement, I. 67. 193. + +_Corps_ (les) électriques contiennent plus d'électricité, I. 9. + +_Corps_ (les) électriques, comme le verre, ne souffrent de changement +que d'une surface à l'autre, I. 222. + +_Corps_ émoussé ne tire l'électricité qu'à trois pouces, I. 30. + +_Corps_ (les) ne tirent pas l'électricité proportionnellement à leurs +masses, I. 24. + +_Corps_ non-électriques servent au verre, comme l'armure à la pierre +d'aimant, I. 144. + +_Corps_ non électriques susceptibles de plus & de moins d'électricité, +I. 222. + +_Corps_ non-électrique souffre du changement dans sa quantité +d'électricité, I. 223. + +_Couleur_ bleuë donnée à l'acier, II. 147. + +_Courans_ d'air différens, II. 27. + +_Courans_ d'air différens occasionnent l'attraction des nuages & leurs +mouvemens, II. 27. + +_Courant_ d'air n'électrise point, II. 192. + +_Courant_ de fontaine électrisé, II. 4. + +_Coussin_ (le) sur une lame de verre, I. 101. + +D + +_Décharge_ nécessaire pour les observations du tonnerre, II. 129. + +_Delaware_ rivière, I. 194. + +_Déluges_ de pluyes, II. 19. + +_Deux_ personnes sur de la cire, l'une frotte le tube, l'autre le +touche, I. 88. + +_Deux_ sortes d'électricité, II. 156. + +_Différence_ de la matière commune & de la matière électrique, I. 5. + +_Différence_ entre un corps non-électrique & le verre, I. 222. + +_Différence_ des corps électrisés au dedans & au dehors de la bouteille, +I. 47. + +_Différence_ entre un corps électrique & un corps non-électrique, I. 36. + +_Dindon_ tué d'un coup d'électricité, I. 195. II. 303. + +_Direction_ (la) du feu électrique étant différente dans la charge, +l'est aussi dans la décharge, I. 120. + +_Direction_ du fluide électrique le long des conducteurs, II. 230. + +_Dorure_ percée par le feu électrique, I. 184. + +_Dorure_ (la) sur un livre ne conduit plus le choc après dix ou douze +coups, I. 191. + +_Dorure_ sur un livre découverte, par un coup d'électricité, II. 49. + +E + +_Eau_, corps non-électrique, II. 7. + +_Eau_ raréfiée susceptible de plus d'électricité, II. 217. + +_Eau_ (l') transmet fort bien l'électricité, I. 190. + +_Eclairs_, II. 18. + +_Eclairs_ sur un livre entouré d'un double filet d'or, I. 98. + +_Eclairs:_ imitation des... I. 94. + +_Eclats_ de tonnerre, II. 32. + +_Effet_ de deux bouteilles, l'une pleinement chargée, & l'autre +nullement, I. 127. + +_Effet_ étonnant des pointes, I. 235. + +_Effets_ opposés du soufre & du verre, II. 158-161. + +_Effet_ du tonnerre à Newbury, II. 313. + +_Effet_ d'un corps émoussé, I. 236. + +_Effet_ de l'air sur la matière électrique, I. 42. + +_Effluves_ salutaires des corps non-électriques, impossibles à tirer par +l'électricité, I. 225. + +_Elancemens_ de lumière du nord au sud, II. 31. + +_Elasticité_ comparée à l'électricité, I. 137. + +_Electricité_ de deux sortes, II. 156. + +_Electricité_ détruite par du sable, le souffle, la fumée de bois, de +chandelle, de charbon, de fer, &c., I. 240. + +_Electricité_ (l') réside dans le verre, I. 144. + +_Electricité_ (l') se tire plus facilement des angles que des surfaces, +I. 22. + +_Electricité_ (l') ne paroît plus après l'attouchement, I. 91. + +_Electricité_ vitrée & résineuse, II. 156-172. + +_Electriser_ positivement ou en plus, I. 77-80. 89-95. + +_Electriser_ négativement ou en moins, I. 78-80. 89-93. + +_Elévation_ des vapeurs favorisée par le feu commun & par le feu +électrique, II. 4. 9. + +_Eminences_ (les) attirent les nuages, II. 33. + +_Epée_ fonduë dans le fourreau, II. 40. + +_Epuisement_ du coussin, I. 102-114. + +_Equilibre_ du feu électrique dans les surfaces de la bouteille, I. 48. + +_Equilibre_ (l') de l'électricité ne se rétablit point à travers le +verre, I. 49. + +_Equilibre_ (l') ne se rétablit dans les surfaces que par une +communication non-électrique, I. 50. + +_Equilibre_: moyen de le rétablir, I, 53. 68. + +_Erreur_ de M. Watson, I. 93. + +_Esprits_ allumés par & au travers de la rivière, I. 194. + +_Esprits_ enflammés sans avoir été chauffés, I. 232. + +_Essence_ (l') du verre semble consister dans son électricité, I. 187. + +_Etincelles_ frappent plus loin, à proportion que le feu électrique est +plus fort, I. 245. II. 26. + +_Etincelle_ grande ou petite pour l'inflammation des esprits, II. 36. + +_Etincelle_ électrique déchire en perçant le papier, II. 40. + +_Etincelle_ tirée de deux personnes électrisées différemment, I. 88. + +_Etincelle_ plus forte entr'elles, I. 89. + +_Expansion_ égale de la matière électrique dans la totalité d'une masse, +I. 6. + +_Expérience_ de Leyde avec un carreau de verre, I. 143. + +_Expérience_ de Marly-la-Ville, II. 99-125. + +_Expérience_ qui prouve que la matière raréfiée est susceptible de plus +d'électricité, II. 221. + +_Expériences_ de M. Jean Canton, II. 280. + +_Explication_ de plusieurs phénomènes, I. 89. 90. + +_Explication_ de ce qui se passe dans le globe lorsqu'on le frotte, I. +212. + +_Explosion_ (l') est la même si tenant la bouteille par le crochet on la +touche au côté, ou au contraire, I. 119. + +_Explosion_ (l') n'électrise point celui qui tient la bouteille & la +touche, I. 81. + +_Explosion_ (l') n'électrise point, I. 115-118. + +F + +_Feu_ commun répandu dans tous les corps, II. 35. + +_Feu_ électrique ne peut être tiré d'un côté s'il n'en entre d'un autre, +I. 51. + +_Feu_ (le) électrique passe du fil-d'archal au doigt qui touche, & non +au contraire, I. 54. + +_Feu_ électrique: moyen de le faire circuler, I. 74. + +_Feu_ (le) électrique doit sortir par où il est entré, I. 120. + +_Feu_ électrique attiré par l'eau, II. 2. + +_Feu_ électrique (le) qui sort de l'extérieur de la bouteille, n'est pas +le même que celui qui entre dans l'intérieur, I. 200. + +_Feu_ électrique répandu dans toute la matière, I. 207. + +_Feu_ électrique rassemblé & non créé par le globe frotté, II. 6. + +_Feu_ électrique rassemblé par l'agitation sur la mer, II. 7. + +_Feu_ électrique d'un nuage de 10000. âcres, II. 26. + +_Feu_ électrique visible en sautant des intervalles & invisible le long +des corps denses & unis, II. 29. + +_Feu_ électrique visible sur un feüille d'or, & pourquoi, II. 30. + +_Feu_ électrique & feu commun ne sont point incompatibles, II. 35. + +_Feu_ électrique agit sur le feu commun, & produit l'inflammation, II. +36. + +_Feu_ électrique paroît sur le coussin qui frotte, I. 213. + +_Feu_ électrique se transporte dans & à travers les corps +non-électriques, & non pas à travers le verre, I. 198. 223. + +_Feüille_ d'or entre deux lames de métal, dont l'une électrisée, & +l'autre non, II. 58. + +_Feüille_ d'or plus près de la lame non-électrisée, II. 60. + +_Feüille_ d'or bien aiguë se soutient près du conducteur sans lame +inférieure, II. 63. + +_Fil_-d'archal détruit par la foudre, II. 319. + +_Fil_ de lin suspendu près du ventre de la bouteille est attiré à chaque +fois que l'on touche le fil-d'archal, I. 62. + +_Filet_ d'or sur un livre ne peut conduire parfaitement qu'un seul choc, +& pourquoi, II. 57. + +_Fluide_ électrique ne traverse point le verre, I. 197. + +_Fluide_ électrique passe par une fêlure, I. 199. + +_Fluide_ électrique toujours prêt, I. 207. + +_Fluide_ électrique ne se fixe point dans le verre, mais y séjourne sans +adhérence, I. 207. + +_Force_ attractive proportionnée aux surfaces, & non pas aux masses, I. +25. + +_Force_ (la) de l'électricité est sans bornes, II. 153. + +_Forme_ de l'atmosphère électrique, I. 16. + +_Foudre_ (la) déchire, II. 40. + +_Franklin_ (M.) rudement frappé, II. 304. + +_Froid_ (le) diminue le feu commun, & non le feu électrique, II. 14. + +_Frottement_ (le) enflamme le bois sec, II. 37. + +_Frottement_ (le) d'un corps non-électrique contre un corps électrique +produit le feu électrique, II. 6. + +_Fumée_ de résine séche ne détruit pas l'électricité & forme une +atmosphère, I. 241. + +_Fusion_ à froid, II. 51. + +_Fusion_ des métaux sans chaleur, II. 56. + +G + +_Glace_ (la) ne conduit pas l'électricité, I. 190. + +_Glace_ de 1200. pouces quarrés, ses effets, I. lxxxij. 172. + +_Globe_ frotté: comment il rassemble le fluide électrique, I. 214. II. 6. + +_Globe_ doublé donne peu ou point de feu électrique, I. 214. + +_Globe_ moüillé intérieurement ne rend point de feu, I. 215. + +_Globe_ de cuir, II. 179. + +H + +_Habits_ mouillés sont un préservatif contre les coups de foudre, II. 34. + +_Homme_ (un) sur de la cire à qui l'on donne à toucher le fil-d'archal +de la bouteille électrisée, est électrisé de plus en plus, I. 77. + +_Homme_ (un) sur de la cire tient la bouteille électrisée, & vous en +fait toucher le fil-d'archal, il est électrisé de moins en moins, I. 78. + +_Homme_ (un) sur de la cire peut être électrisé plusieurs fois par un +autre qui lui présente le fil-d'archal de la bouteille, mais il ne peut +s'électriser lui-même en la tenant. Moyen de le reconnoître, I. 81. + +_Huile_ de térébentine mise en expérience, I. 226. + +I + +_Idendité_ de la matière du tonnerre & de l'Electricité, II. 120. 185. + +_Idée_ d'un nouveau globe, II. 179. + +_Imitation_ des éclairs, I. 94. + +_Importance_ de connoître les loix de la nature, indépendamment du +comment & du pourquoi, I. 27. + +_Imperméabilité_ du verre, I. 208. + +_Impossibilité_ de s'électriser soi-même, I. 87. + +_Inflammation_ des esprits, I. 94. + +_Inflammation_ de la poudre, II. 149. + +_Irrégularité_ des éclairs, II. 33. + +L + +_Liqueur_ purgative mise dans la fiole électrique, I. 229. + +_Lumière_ brillante à la pointe d'un poinçon, I. 237. + +_Lumière_ paroît au bout d'une pointe, I. 30. + +M + +_Magnétisme_ communiqué par l'électricité, II. 135-142. + +_Magnétisme_ effet de l'électricité, II. 141. + +_Main_ de papier percée par l'étincelle, I. 171. + +_Matière_ commune éponge de la matière électrique, I. 6. + +_Matière_ électrique, sa subtilité, I. 4. + +_Matière_ électrique pénètre les métaux sans résistance, I. 4. + +_Matière_ (toute) ne contient & ne retient pas également l'électricité, +I. 8. + +_Matière_ (la) contient autant d'électricité qu'elle en peut contenir, +I. 8. + +_Matière_ (la) du tonnerre & la matière électrique sont la même, II. +120. 185. + +_Matière_ supposée dépourvuë de fluide électrique, I. 12. + +_Matières_ non-électriques mêlées dans l'air, I. 22. + +_Métaux_ fondus par la foudre, II. 38. + +_Métaux_ fondus d'un coup d'électricité, II. 39. + +_Métaux_ (les) & l'eau conducteurs parfaits, I. 29. & 40. + +_Montagnes_ attirent les nuages de mer, II. 17. + +_Mort_ de M. Richman, II. 127. + +_Moyen_ de toucher le fil-d'archal de la bouteille électrisée, sans +tirer d'étincelle, I. 120. + +_Moyen_ de connoître si les nuées, orageuses sont électrisées +positivement ou négativement, II. 195. + +_Moyen_ de rendre bien sensible le feu électrique en passant du +fil-d'archal au côté de la bouteille, I. 82. 85. + +_Moyen_ de prendre la bouteille par le crochet, I. 120. + +_Moyen_ de dissiper le tonnerre, II. 44. + +_Moyen_ de reconnoître si les nuages orageux sont électrisés ou non, II. +45. + +_Moyen_ de prévenir le danger de l'épreuve, II. 47. + +_Moyen_ (seul) de mettre en mouvement le fluide électrique du verre, I. +204. + +_Moyen_ simple de reconnoître si l'électricité est positive ou négative, +II. 174. + +N + +_Neige_ électrique, II. 243. + +_Nuages_ de mer sont électriques, II. 8. + +_Nuages_ de terre peu électrisés retombent sur la terre, II. 15. + +_Nuages_, de mer électrisés s'élevent fort haut & son poussés très-loin, +II. 15. + +_Nuages_ attirés par l'électricité, II. 24. + +_Nuages_ à différentes hauteurs tiennent des routes différentes, II. 27. + +_Nuages_ électrisés négativement, II. 198. + +_Nuage_ électrisé positivement, II. 200. + +O + +_Objection_ contre la nouvelle hypothèse du tonnerre, II. 226. + +_Océan_ (l') composé d'eau & de sel, II. 7. + +_Odeur_ du fluide électrique toujours la même, I. 230. + +_Ondées_, II. 18. + +_Orages_ après les grandes chaleurs, II. 33. + +P + +_Papier_ (main de) percée par l'étincelle, I. 171. + +_Papier_ percé & noirci par l'étincelle, I. 185. + +_Particules_ de matière électrisée se repoussent mutuellement, I. 209. +II. 4. + +_Particules_ d'air, dures, rondes, désunies, II. 8. + +_Particules_ d'air allégées par le feu commun & par l'eau électrisée +s'élevent, II. 11. + +_Particule_ d'air environnée de douze particules d'eau, II. 12. + +_Particules_ d'eau s'attachent aux particules d'air, II. 8. + +_Particules_ d'eau rassemblées forment la pluye, II. 13. + +_Particules_ électriques attirées par la matière, I. 5. + +_Particules_ électriques ne traversent point le verre, mais leur +répulsion le traverse, I. 209. + +_Particules_ électriques, quoique mutuellement répulsives, sont +rapprochées par l'attraction du verre, I. 209. + +_Partie_ de plaisir, I. 194. + +_Parties_ composantes du verre extrèmement déliées, I. 206. + +_Passages_ de l'état électrique négatif au positif, II. 243. + +_Pays_ sans montagnes peut-être arrosé, II. 20. + +_Peinture_ sur la dorure emportée par le tonnerre, II. 49. + +_Philadelphie_, I. 194. + +_Plein_ (le) & le vuide de feu électrique se trouvent dans la bouteille, +I. 52. + +_Plein_ (le) & le vuide électrique pressent violemment, l'un pour se +dilater, & l'autre pour se remplir, I. 53. + +_Plomb_ granulé meilleur que l'eau, I. 94. + +_Plume_ attirée dans un vase scellé hermétiquement, I. 197. + +_Plus_ & moins merveilleusement combinés, I. 52. + +_Plus_ la pointe est aiguë, plus elle tire de loin, I. 23. + +_Pointes_ (les) poussent aussi bien qu'elles tirent, I. 22. 23. 238. + +_Pointes_ (les) tirent aussi bien qu'elles poussent, I. 23. 239. + +_Pointe_ (la) d'une aiguille présentée à douze pouces; empêche de +charger le conducteur, I. 29. + +_Pointe_ (la) électrise un homme sur de la cire, I. 30. + +_Poisson_ d'or, II. 64. + +_Pôles_ d'une aiguille aimantée changés par le coup fulminant, II. 135. + +_Pores_ du verre extrèmement petits, I. 206. + +_Pores_ du verre impénétrables à toute autre matière que celle du feu & +de l'électricité, I. 207. + +_Poudre_ à tirer enflammée, II. 149. + +_Poulet_-d'inde de dix livres tué, II. 303. + +_Preuve_ que le feu électrique poussé dans une bouteille à travers le +fil-d'archal ne la traverse pas, I. 200. + +_Preuves_ que l'explosion n'électrise point, I. 115-118. + +_Proportion_ des deux feu pour l'inflammation, II. 36. + +_Proportions_ des conducteurs pour le tonnerre, II. 233. + +Q + +_Quantité_ étonnante d'électricité contenuë dans la plus petite portion +de verre, I. 186. + +_Quantité_ égale d'électricité dans les deux surfaces du verre, I. 210. + +_Questions_ sur la formation du tonnerre & de l'aurore boréale, II. 301. + +R + +_Rat_ moüillé ne peut être tué par l'électricité, II. 35. + +_Remarques_ de M. Colden sur les lettres de M. l'Abbé Nollet, II. 247. + +_Rencontre_ de plusieurs nuages de mer & de terre, II. 24. + +_Répulsion_ des particules de matière électrique, I. 5. + +_Répulsion_ d'une boule de liége suspenduë, I. 192. + +_Répulsion_ de la boule de liége détruite, I. 192. + +_Répulsion_ des particules d'air favorisée par le feu commun & par le +feu électrique, II. 9. + +_Répulsion_ mutuelle des particules électriques, I. 209. + +_Retraite_ sous un arbre pendant l'orage, dangereuse, II. 34. + +_Richman_ (M.) tué par l'électricité naturelle, II. 127. + +_Rouës_ de moulin à vent & à eau, I. 85. 86. + +_Roué_ électrique, première construction, I. 172. + +_Rouë_ électrique, deuxiéme construction, I. 179. + +S + +_Sel_, corps électrique, II. 7. + +_Skuilkil_, rivière, I. 194. + +_Silence_ du carillon électrique, II. 300. + +_Soleil_, sa chaleur ne détruit point l'électricité, I. 242. + +_Soleil_ semble fournir le feu commun, II. 13. + +_Soufre_ (le) électrise négativement, II. 167. + +_Sphères_ électriques tournées par une manivelle, I. 99. + +_Sphère_ d'attraction électrique, II. 25. + +_Subtilité_ des particules électriques, I. 4. + +_Surfaces_ d'une bouteille électrisée sont l'une pleine & l'autre vuide, +I. 210. + +_Surfaces_ ne peuvent agir l'une sans l'autre, I. 136. + +_Surfaces_ du verre, longueur, largeur & moitié d'épaisseur, I. 205. + +T + +_Tableau_ magique, sa description, son effet, I. 167. + +_Tabouret_ électrique, II. 46. + +_Tache_ bleuë sur une plaque d'argent, II. 187. + +_Taches_ métalliques sur le verre, II. 53. + +_Tasses_ électrisées, I. 195. + +_Thérébentine_ (huile de) ne change point l'odeur de la matière +électrique, I. 228. + +_Terre_ séche empêche le choc, I. 189. + +_Terre_ (la) frape les nuages, II. 205. + +_Tonnerre_ artificiel, _hist. a._ I. lxxxii. + +_Tonnerre_ s'entend rarement en pleine mer, II. 40. + +_Triangle_ équilatéral formé par trois particules d'air, I. 12. II. 9. + +_Triangles_ resserrés ou étendus, I. 13. II. 9-12. + +_Tube_ frottée d'une peau de chamois, I. 98. + +_Tube_ doublé d'un corps non-électrique, I. 215. + +_Tube_ peut servir de bouteille pour l'expérience de Leyde, moyen, I. +217. + +_Tube_ épuisé d'air, I. 219. + +V + +_Vapeurs_ de l'eau électrisée le sont aussi, II. 3. + +_Vapeurs_ plus abondantes de l'eau électrisée, II. 11. + +_Vapeurs_ de la mer électrisées, II. 15. + +_Vapeurs_ élevées dans la zone torride s'abaissent dans les zones +froides & lancent des éclairs, II. 28. + +_Vapeurs_ sulphureuses de la terre aisément enflammées par la foudre, +II. 38. + +_Vents_ de terre sont secs, II. 15. + +_Verge_ de fer de vingt ou trente pieds, II. 46. + +_Verges_ de fer pointuës, leur effet, II. 237. + +_Vernis_ dur & sec brûlé par l'étincelle, I. 185. + +_Verre_ (le) contient beaucoup d'électricité, I. 38. 138. 202. + +_Verre_ (le) a toujours la même quantité d'électricité, I. 138. + +_Verre_ brisé par l'électricité, I. 186. + +_Verre_ contient plus d'électricité, & la retient plus fortement, I. 9. +183. + +_Verre_ n'est par lui-même susceptible ni de plus ni de moins +d'électricité, I. 131-136. + +_Verre_ imperméable à l'électricité, I. 197-212. + +_Verre_ (le) électrise positivement, II. 167. + +_Usages_ de l'électricité avantageux, mais inconnus, I. 10. + +_Usages_ du carillon, II. 132. + + +Fin de la Table des matières. + + + +De l'Imprimerie de la Veuve DELATOUR. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Expériences et observations sur +l'électricité faites à Philadelphie en Amérique, by Benjamin Franklin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS SUR L'ELECTRICITE *** + +***** This file should be named 27610-8.txt or 27610-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/7/6/1/27610/ + +Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Rénald +Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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