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+The Project Gutenberg EBook of La Russie en 1839, Volume IV. (of IV.), by
+Astolphe de Custine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Russie en 1839, Volume IV. (of IV.)
+
+Author: Astolphe de Custine
+
+Release Date: November 28, 2008 [EBook #27345]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE EN 1839, VOLUME IV ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
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+
+
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+
+
+LA RUSSIE EN 1839
+
+PAR
+
+LE MARQUIS DE CUSTINE
+
+ «Respectez surtout les étrangers, de quelque qualité, de quelque
+ rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas à même de les combler de
+ présents, prodiguez-leur au moins des marques de bienveillance,
+ puisque de la manière dont ils sont traités dans un pays dépend le
+ bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le leur.»
+
+ (Extrait des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126
+ _Histoire de l'Empire de Russie_, par Karamsin, t. II, p. 205.)
+
+TOME QUATRIÈME
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE D'AMYOT, ÉDITEUR
+
+6, RUE DE LA PAIX
+
+1843
+
+
+
+
+LETTRE VINGT-NEUVIÈME.
+
+La mosquée tatare.--Comment vivent à Moscou les descendants des
+Mongols.--Leur portrait.--Réflexions sur le sort des diverses races qui
+composent le genre humain.--Tolérance humiliante.--Points de vue
+pittoresques.--Le Kremlin.--Citation de Laveau.--Tour de
+Soukareff.--Vaste réservoir d'eau.--Architecture
+byzantine.--Établissements publics.--L'Empereur partout.--Antipathie du
+caractère des Slaves et des Allemands.--Grand manége de Moscou.--Le club
+des nobles.--Ce que les Russes entendent par la
+civilisation.--Ordonnances de Pierre Ier touchant la politesse.--Goût
+des Russes pour le clinquant.--Habitudes des grands seigneurs.--Ravages
+de l'ennui dans une société composée comme l'est celle de Moscou.--Un
+café russe.--Costume des garçons de café.--Humilité des anciens serfs
+russes.--Leur croyance religieuse.--La société de Moscou.--Maison de
+campagne dans l'enceinte de la ville.--Maisons de bois.--Dîner sous une
+tente.--Vraie politesse.--Caractère des Russes.--Leur mépris pour la
+clémence.--L'Empereur flatte ce sentiment.--Manières gracieuses des
+Russes.--Leur puissance de séduction.--Illusions qu'elle
+produit.--Affinité de caractère des Russes et des Polonais.--Vie des
+mauvais sujets du grand monde à Moscou.--Ce qui explique leurs
+écarts.--Mobilité sans égale.--Ce qui sert d'excuse au
+despotisme.--Conséquences morales de ce régime.--Mauvaise foi nuisible
+même aux mauvaises mœurs.--Note sur notre littérature moderne.--Le
+respect pour la parole.--Ivrogne du grand monde.--Russes questionneurs
+et impolis.--Portrait du prince ***.--Ses compagnons.--Assassinat dans
+un couvent de femmes.--Histoires amoureuses.--Conversation de table
+d'hôte.--Le Lovelace du Kremlin.--Une motion burlesque.--Pruderie
+moderne.--Partie de campagne.--Adieux du prince*** dans une cour
+d'auberge.--Description de cette scène.--Le cocher élégant.--Mœurs des
+bourgeoises de Moscou.--Les libertins bien vus en ce
+pays.--Pourquoi.--Fruit du despotisme.--Erreur commune sur les
+conséquences de l'autocratie.--Condition des serfs.--Ce qui fait
+réellement la force de l'autocratie.--Double écueil.--Prétentions mal
+fondées.--Fausse route.--Résultats du système de Pierre Ier.--Vraie
+puissance de la Russie.--Ce qui a fait la grandeur du Czar Pierre.--Son
+influence jusqu'à ce jour.--Comment je cache mes
+lettres.--Pétrowski.--Chant des Bohémiens russes.--Révolution musicale
+opérée par Duprez.--Physionomie des Bohémiennes.--Opéra russe.--Comédie
+en français.--Manière dont les Russes parlent et entendent le
+français.--Illusion qu'ils nous font.--Un Russe dans sa
+bibliothèque.--Puérilité.--La tarandasse, voiture du pays.--Ce qu'est
+pour un Russe un voyage de quatre cents lieues.--Aimable trait de
+caractère.
+
+
+ Moscou, ce ... août 1839.
+
+Depuis deux jours j'ai vu beaucoup de choses: d'abord la mosquée tatare.
+Le culte des vainqueurs est aujourd'hui toléré dans un coin de la
+capitale des vaincus; encore ne l'est-il qu'à condition de laisser aux
+chrétiens la libre entrée du sanctuaire mahométan.
+
+Cette mosquée est un petit édifice d'apparence mesquine, et les hommes à
+qui l'on permet d'y adorer Dieu et le prophète ont la mine chétive,
+l'air sale, pauvre, craintif. Ils viennent se prosterner dans ce temple
+tous les vendredis sur un mauvais morceau de laine que chacun apporte là
+soi-même. Leurs beaux habits asiatiques sont devenus des haillons, leur
+arrogance de la ruse inutile, leur toute-puissance de l'abjection; ils
+vivent le plus séparés qu'ils peuvent de la population qui les environne
+et les étouffe. Certes, à voir ces figures de mendiants ramper au milieu
+de la Russie actuelle, on ne se douterait guère de la tyrannie que leurs
+pères exerçaient contre les Moscovites.
+
+Renfermés autant que possible dans la pratique de leur religion, ces
+malheureux fils de conquérants trafiquent à Moscou des denrées et des
+marchandises de l'Asie, et afin d'être le plus mahométans qu'ils
+peuvent, ils évitent de faire usage de vin et de liqueurs fortes, et ils
+tiennent leurs femmes en prison ou du moins voilées, pour les soustraire
+aux regards des autres hommes qui pourtant ne pensent guère à elles, car
+la race mongole est peu attrayante. Des joues aux pommettes saillantes,
+des nez écrasés, des yeux petits, noirs, enfoncés, des cheveux crépus,
+une peau bise et huileuse, une taille au-dessous de la moyenne; misère
+et saleté; voilà ce que j'ai remarqué chez les hommes de cette race
+abâtardie, ainsi que chez le petit nombre de femmes dont j'ai pu
+apercevoir les traits.
+
+Ne dirait-on pas que la justice divine si incompréhensible quand on
+considère le sort des individus, devient éclatante lorsque l'on
+réfléchit sur la destinée des nations? La vie de chaque homme est un
+drame qui se noue sur un théâtre et se dénoue sur un autre, mais il n'en
+est pas ainsi de la vie des nations. Cette instructive tragédie commence
+et finit sur la terre; voilà pourquoi l'histoire est une lecture sainte;
+c'est la justification de la Providence.
+
+Saint Paul avait dit: «Respect aux puissances; elles sont instituées de
+Dieu.» L'Église, avec lui, a tiré l'homme de son isolement, il y a
+bientôt deux mille ans, en le baptisant citoyen d'une société éternelle,
+et dont toutes les autres sociétés n'étaient que des modèles imparfaits:
+ces vérités ne sont point démenties, au contraire, elles sont confirmées
+par l'expérience. Plus on étudie le caractère des différentes nations
+qui se partagent le gouvernement de la terre, et plus on reconnaît que
+leur sort est la conséquence de leur religion; l'élément religieux est
+nécessaire à la durée des sociétés, parce qu'il faut aux hommes une
+croyance surnaturelle, afin de faire cesser pour eux le soi-disant état
+de nature, état de violence et d'iniquité; et les malheurs des races
+opprimées ne sont que la punition de leurs infidélités ou de leurs
+erreurs volontaires en matière de foi; telle est la croyance que je me
+suis formée à la suite de mes nombreux pèlerinages. Tout voyageur est
+forcé de devenir philosophe et plus que philosophe, car il faut être
+chrétien pour pouvoir contempler sans vertige la condition des
+différentes races dispersées sur le globe, et pour méditer sans
+désespoir sur les jugements de Dieu, cause mystérieuse des vicissitudes
+humaines...
+
+Je vous dis mes réflexions dans la mosquée pendant la prière des enfants
+de Bati, devenus des parias chez leurs esclaves...
+
+Aujourd'hui, la condition d'un Tatare en Russie ne vaut pas celle d'un
+serf moscovite.
+
+Les Russes s'enorgueillissent de la tolérance qu'ils accordent au culte
+de leurs anciens tyrans; je la trouve plus fastueuse que philosophique,
+et pour le peuple qui la subit, c'est une humiliation de plus. À la
+place des descendants de ces implacables Mongols qui furent si longtemps
+les maîtres de la Russie et l'effroi du monde, j'aimerais mieux prier
+Dieu dans le secret de mon cœur que dans une ombre de mosquée due à la
+pitié de mes anciens tributaires.
+
+Quand je parcours Moscou sans but et sans guide, le hasard me sert
+toujours bien. On ne peut s'ennuyer à errer dans une ville où chaque
+rue, chaque maison a son échappée de vue sur une autre ville, qui semble
+bâtie par les génies, ville toute hérissée de murailles brodées,
+crénelées, découpées, qui supportent une multitude de vigies, de tours
+et de flèches, enfin sur le Kremlin, forteresse poétique par son aspect,
+historique par son nom... J'y reviens sans cesse par l'attrait qu'on
+éprouve pour tout ce qui frappe vivement l'imagination; mais il faut se
+garder d'examiner en détail l'amas incohérent de monuments dont est
+encombrée cette montagne murée. Le sens exquis de l'art, c'est-à-dire le
+talent de trouver la seule expression parfaitement juste d'une pensée
+originale, manque aux Russes; cependant lorsque les géants copient,
+leurs imitations ont toujours un genre de beauté; les œuvres du génie
+sont grandioses, celles de la force matérielle sont grandes: c'est
+encore quelque chose.
+
+Le Kremlin est pour moi tout Moscou. J'ai tort, mais ma raison réclame
+en vain, je ne m'intéresse ici qu'à cette vénérable citadelle, la racine
+d'un Empire et le cœur d'une ville.
+
+Voici comment l'auteur du meilleur guide de Moscou que nous ayons,
+Lecointe de Laveau, décrit cette ville: «Moscou, dit-il, doit sa beauté
+originale aux murs crénelés du Kitaigorod et du Kremlin[1], à la
+singulière architecture de ses églises, à ses coupoles dorées et à ses
+nombreux jardins; que l'on prodigue les millions pour élever le palais
+de Bajeanoff au Kremlin, qu'on dépouille de ses murs[2]; que l'on édifie
+des églises régulièrement belles, à la place de ces clochers en
+lanternes, et de ces cinq coupoles qui s'élèvent de toutes parts; que la
+manie de bâtir convertisse les jardins en maisons, et alors on aura, au
+lieu de Moscou, une des plus grandes villes européennes, mais qui
+n'attirera plus la curiosité des voyageurs.»
+
+Ces lignes expriment des idées qui s'accordent avec les miennes, et qui
+par conséquent m'ont frappé par leur justesse.
+
+Pour me distraire un instant du terrible Kremlin, j'ai été visiter la
+tour de Soukareff, bâtie sur une hauteur, près d'une des entrées de la
+ville. Le premier étage est une vaste construction où l'on a pratiqué un
+immense réservoir; on pourrait se promener en petit bateau dans ce
+bassin qui distribue aux différents quartiers de la ville presque toute
+l'eau qu'on boit à Moscou. La vue de cette espèce de mare murée et
+suspendue à une grande hauteur, produit une impression singulière.
+L'architecture de l'édifice, assez moderne d'ailleurs, est lourde et
+triste; mais des arcades byzantines, de solides rampes d'escaliers, des
+ornements dans le style du Bas-Empire, en rendent l'ensemble imposant.
+Ce style se perpétue en Moscovie; appliqué avec discernement, il eût
+donné naissance à la seule architecture nationale possible chez les
+Russes; inventé dans un climat tempéré, il s'accorde également avec les
+besoins de l'homme du Nord, et avec les habitudes de l'homme des pays
+chauds. Les intérieurs des édifices byzantins sont assez semblables à
+des caves ornées, et grâce à la solidité des murailles massives, à
+l'obscurité des voûtes, on y trouve un abri contre le froid aussi bien
+que contre le soleil.
+
+On m'a fait voir l'Université, l'École des cadets, les Instituts de
+Sainte-Catherine et de Saint-Alexandre, les veuves, enfin l'Institut
+Alexandrinien: les enfants trouvés, tout cela est vaste et pompeux; les
+Russes s'enorgueillissent d'avoir un si grand nombre de beaux
+établissements publics à montrer aux étrangers; pour ma part, je me
+contenterais d'une moindre magnificence en ce genre, car rien n'est plus
+ennuyeux à parcourir que ces blancs palais somptueusement monotones, où
+tout marche militairement et où la vie humaine semble réduite à l'action
+d'une roue de pendule. Demandez à d'autres ce que j'ai vu dans ces
+utiles et superbes pépinières d'officiers, de mères de famille et
+d'institutrices; ce n'est pas moi qui vous le dirai: sachez seulement
+que ces congrégations moitié politiques, moitié charitables, m'ont paru
+des modèles de bon ordre, de soin, de propreté; ceci fait honneur aux
+chefs de ces diverses écoles, ainsi qu'au chef suprême de l'Empire.
+
+On ne peut un seul instant oublier cet homme unique par qui la Russie
+pense, juge et vit; cet homme, la science et la conscience de son
+peuple, qui prévoit, mesure, ordonne, distribue tout ce qui est
+nécessaire et permis aux autres hommes, auxquels il tient lieu de
+raison, de volonté, d'imagination, de passion, car sous son règne
+pesant, il n'est loisible à nulle créature de respirer, de souffrir,
+d'aimer hors des cadres tracés d'avance par la sagesse suprême qui
+pourvoit ou qui est censée pourvoir à tous les besoins des individus
+comme à ceux de l'État.
+
+Chez nous on est fatigué de licence et de variété, ici on est découragé
+par l'uniformité, glacé par la pédanterie qu'on ne peut plus séparer de
+l'idée de l'ordre, d'où il arrive qu'on hait ce qu'on devrait aimer. La
+Russie, cette nation enfant, n'est qu'un immense collége: tout s'y passe
+comme à l'école militaire, excepté que les écoliers n'en sortent qu'à la
+mort.
+
+Ce qu'il y a d'allemand dans l'esprit du gouvernement russe est
+antipathique au caractère slave; ce peuple oriental, nonchalant,
+capricieux, poétique, s'il disait ce qu'il pense, se plaindrait
+amèrement de la discipline germanique qui lui est imposée depuis Alexis,
+Pierre-le-Grand et Catherine II, par une race de souverains étrangers.
+La famille Impériale a beau faire, elle sera toujours trop tudesque pour
+conduire tranquillement les Russes et pour se sentir d'aplomb chez
+eux[3]; elle les subjugue, elle ne les gouverne pas. Les paysans seuls
+s'y trompent.
+
+J'ai poussé le scrupule de voyageur jusqu'à me laisser conduire à un
+manége, le plus grand je crois qui existe: le plafond en est soutenu par
+des arceaux de fer légers et hardis: c'est un édifice étonnant dans son
+genre.
+
+Le club des nobles est fermé pendant cette saison: je m'y suis rendu
+également par acquit de conscience. On voit dans la salle principale une
+statue de Catherine II. Cette salle est ornée de colonnes et se termine
+d'un côté par une demi-rotonde. Elle peut contenir environ 3000
+personnes: il s'y donne pendant l'hiver des fêtes fort brillantes,
+dit-on; je crois sans peine à la magnificence des bals de Moscou; les
+grands seigneurs russes entendent à merveille l'art de varier autant que
+possible ces monotones divertissements obligés; leur luxe est réservé
+aux plaisirs d'apparat; leur imagination s'y complaît; ils prennent
+l'éclat pour la civilisation, le clinquant pour l'élégance, et ceci me
+prouve qu'ils sont plus incultes encore que nous ne l'imaginons. Il y a
+un peu plus de cent ans que Pierre-le-Grand leur dictait des lois de
+politesse applicables dans chaque classe de la société; il ordonnait des
+réunions à l'instar des bals et des assemblées de la vieille Europe. Il
+forçait les Russes à s'inviter les uns les autres à ces réunions imitées
+des assemblées en usage chez les nations de la vieille Europe, puis il
+les obligeait d'admettre leurs femmes dans ces cercles en les exhortant
+à ôter leur chapeau pour entrer dans la chambre. Mais tandis que ce
+grand précepteur de son peuple enseignait si bien la civilité puérile
+aux boyards et aux marchands de Moscou, il s'abaissait lui-même à la
+pratique des métiers les plus vils, à commencer par celui de bourreau;
+on lui a vu couper vingt têtes de sa main dans une soirée; et on l'a
+entendu se vanter de son adresse à ce métier qu'il exerça avec une rare
+férocité lorsqu'il eut triomphé des coupables mais encore plus
+malheureux strélitz: telle est l'éducation, tels sont les exemples qu'on
+donnait aux Russes il y a un siècle et demi, pendant qu'on représentait
+le _Misanthrope_ à Paris; et c'est de l'homme dont ils recevaient ces
+leçons, de ce digne héritier des Ivan, qu'ils ont fait leur dieu, le
+modèle du prince russe à tout jamais!
+
+Aujourd'hui ces nouveaux convertis à la civilisation n'ont pas encore
+perdu leur goût de parvenus pour ce qui a de l'éclat, pour tout ce qui
+attire les yeux.
+
+Les enfants et les sauvages aiment ce qui brille: les Russes sont des
+enfants qui ont l'habitude, non l'expérience du malheur. De là, pour le
+dire en passant, le mélange de légèreté et de causticité qui les
+caractérise. L'agrément d'une vie égale, calme, arrangée seulement pour
+satisfaire les affections intimes, pour le plaisir de la conversation,
+pour les jouissances de l'esprit, ne leur suffirait pas longtemps.
+
+Ce n'est pas cependant que les grands seigneurs se montrent tout à fait
+insensibles à ces plaisirs raffinés; mais afin de captiver l'arrogante
+frivolité de ces satrapes travestis, afin de fixer leur imagination
+divagante, il leur faut des intérêts plus vifs. L'amour du jeu,
+l'intempérance, le libertinage et les jouissances de la vanité peuvent à
+peine combler le vide de ces cœurs blasés. Pour occuper l'insouciance de
+ces esprits fatigués de stérilité, usés d'oisiveté, pour remplir la
+journée de ces malheureux riches, la création de Dieu ne suffit plus:
+dans leur orgueilleuse misère, ils appellent à leur secours l'esprit de
+destruction.
+
+Toute l'Europe moderne s'ennuie; c'est ce qu'atteste la manière de vivre
+de la jeunesse actuelle; mais la Russie souffre de ce mal plus qu'aucune
+autre société; car ici tout est excessif: vous peindre les ravages de la
+satiété dans une population comme celle de Moscou, ce serait difficile.
+Nulle part les maladies de l'âme engendrées par l'ennui, par cette
+passion des hommes qui n'ont point de passions, ne m'ont paru aussi
+graves ni aussi fréquentes qu'elles le sont en Russie parmi les grands:
+on dirait qu'ici la société a commencé par les abus. Quand le vice ne
+suffit plus pour aider le cœur de l'homme à secouer l'ennui qui le
+ronge, ce cœur va au crime.
+
+L'intérieur d'un café russe est assez singulier: figurez-vous une grande
+salle basse et mal éclairée qui se trouve ordinairement au premier étage
+d'une maison. On y est servi par des hommes vêtus d'une chemise blanche,
+laquelle est liée au-dessus des reins, et retombe en guise de tunique;
+ou pour parler moins noblement, de blouse sur de larges pantalons
+également blancs. Ces garçons de café ont les cheveux longs et lisses
+comme tous les hommes du peuple en Russie, et leur ajustement les fait
+ressembler aux théophilanthropes de la République française, ou à des
+prêtres d'opéra du temps où le paganisme était à la mode au théâtre. Ils
+vous servent en silence du thé excellent, et tel qu'on n'en trouve en
+aucun autre pays, du café, des liqueurs; mais ce service se fait avec
+une solennité et un silence bien différents de la bruyante gaîté qui
+règne dans les cafés de Paris. En Russie tout plaisir populaire est
+mélancolique, la joie y devient un privilége; aussi la trouve-je presque
+toujours outrée, affectée ou grimaçante, et pire que la tristesse.
+
+En Russie, un homme qui rit est un comédien, un flatteur ou un ivrogne.
+
+Ceci me rappelle le temps où les serfs russes croyaient, dans leur naïve
+abjection, que le ciel n'était fait que pour leurs maîtres: terrible
+humilité du malheur! Ceci vous fait voir comment l'Église grecque
+enseigne le christianisme au peuple.
+
+ (_Suite de la même lettre_.)
+
+ Moscou, ce 15 août 1839, au soir.
+
+
+La société de Moscou est agréable; le mélange des traditions
+patriarcales de l'ancien monde et des manières aisées de l'Europe
+moderne y produit quelque chose d'original. Les habitudes hospitalières
+de l'antique Asie, et le langage élégant de l'Europe civilisée se sont
+donné rendez-vous sur ce point du monde pour y rendre la vie douce et
+facile. Moscou planté sur la limite de deux continents, marque, au
+milieu de la terre, un point de repos entre Londres et Pékin. Ici
+l'esprit d'imitation n'a pas encore totalement effacé le caractère
+national; quand le modèle reste loin, la copie redevient presque
+originale.
+
+Ou la Russie n'accomplira pas ce qui nous paraît sa destinée, ou Moscou
+redeviendra quelque jour la capitale de l'Empire, car elle seule possède
+le germe de l'indépendance et de l'originalité russe. La racine de
+l'arbre est là; c'est là qu'il doit porter ses fruits; jamais greffe
+n'acquiert la force de la semence.
+
+Un petit nombre de lettres de recommandation suffit à Moscou pour mettre
+un étranger en rapport avec une foule de personnes distinguées, soit par
+leur fortune, soit par leur rang, soit par leur esprit. Le début d'un
+voyageur est donc facile dans ce séjour.
+
+On m'a invité, il y a peu de jours, à dîner dans une maison de campagne.
+C'est un pavillon situé dans l'enceinte de Moscou; mais, pour y arriver,
+vous côtoyez pendant une lieue des étangs solitaires, vous traversez des
+champs qui ressemblent à des steppes; puis, en approchant de
+l'habitation, vous apercevez au delà du jardin une forêt de sapins,
+sombre et profonde, qui n'appartient pas au parc, et qui même ne dépend
+plus de la ville, dont elle borde seulement la limite extérieure: qui
+n'eût été charmé comme je le fus, à la vue de ces ombres profondes, de
+ce site majestueux, de cette vraie solitude dans une ville? qui n'eût
+rêvé là d'un camp, d'une horde voyageuse, enfin de toute autre chose que
+d'une capitale, où se trouve tout le luxe, toutes les recherches de la
+civilisation moderne? De tels contrastes sont caractéristiques; rien de
+semblable ne peut se rencontrer ailleurs.
+
+On m'a reçu dans une maison de bois... Autre singularité. À Moscou, le
+riche est abrité comme le mugic par des planches; tous deux dorment sous
+des madriers équarris et échancrés du bout, à la manière des solives
+employées dans les chaumières primitives. Mais l'intérieur de ces
+grandes cabanes rappelle le luxe des plus beaux palais de l'Europe. Si
+je vivais à Moscou, j'y voudrais avoir une maison de bois. C'est la
+seule habitation qui soit d'un style national, et ce qui m'importe
+davantage encore, la seule qui soit convenable sous ce climat. La maison
+de bois passe parmi les vrais Moscovites pour plus saine et plus chaude
+que la maison de pierre. Celle où l'on me reçut me parut commode et
+élégante: elle n'est cependant habitée que pendant l'été par le
+propriétaire, qui retourne passer les moi d'hiver dans un quartier plus
+central.
+
+Nous avons dîné au milieu du jardin, et pour que rien ne manquât à
+l'originalité de la scène, je trouvai la table mise sous une tente. La
+conversation, quoiqu'entre hommes et fort animée, fort libre, fut
+décente; chose rare même chez les peuples qui se croient maîtres en fait
+de civilisation. Il y avait là des personnes qui ont beaucoup vu,
+beaucoup lu, leurs jugements sur toutes choses m'ont paru justes et
+fins; les Russes sont singes dans les habitudes de la vie élégante; mais
+ceux qui pensent (il est vrai qu'on les compte) redeviennent eux-mêmes
+dans les entretiens familiers, c'est-à-dire des Grecs doués d'une
+finesse et d'une sagacité héréditaires.
+
+Le dîner me parut court, pourtant il dura longtemps; notez qu'au moment
+de nous mettre à table je voyais les convives pour la première fois, et
+le maître de la maison pour la seconde.
+
+Ceci n'est pas une remarque indifférente, car une grande et vraie
+politesse peut seule mettre si vite à son aise un étranger. Entre tous
+les souvenirs de mon voyage, celui de cette journée me restera comme un
+des plus agréables.
+
+Au moment de quitter Moscou pour n'y revenir qu'en passant, je ne crois
+pas inutile de vous peindre le caractère des Russes tel que j'ai pu me
+le représenter après un séjour assez court, à la vérité, dans leur pays;
+mais employé sans relâche à observer attentivement une multitude de
+personnes et de attentivement une multitude de personnes et de choses,
+et à comparer avec un soin scrupuleux beaucoup de faits divers. La
+variété des objets qui passent sous les yeux d'un voyageur aussi
+favorisé que je l'étais par les circonstances, et aussi actif que je le
+suis quand ma curiosité est excitée, supplée jusqu'à un certain point au
+loisir et au temps qui m'ont manqué. Vous savez, je vous l'ai dit
+souvent, que je me complais dans l'admiration; cette disposition
+naturelle doit donner quelque crédit à mes jugements quand je n'admire
+pas.
+
+En général les hommes de ce pays ne me paraissent pas disposés à la
+générosité; ils n'y croient guère, ils la nieraient s'ils l'osaient, et
+s'ils ne la nient pas, ils la méprisent, parce qu'ils n'en ont pas la
+mesure en eux-mêmes. Ils ont plus de finesse que de délicatesse, de
+douceur que de sensibilité, plus de souplesse que de laisser aller, plus
+de grâce que de tendresse, de perspicacité que d'invention, plus
+d'esprit que d'imagination, plus d'observation que d'esprit, et du
+calcul plus que tout. Ils travaillent non pour arriver à un résultat
+utile aux autres, mais pour obtenir une récompense; le feu créateur leur
+est refusé, l'enthousiasme qui produit le sublime leur manque, la source
+des sentiments, qui n'ont besoin que d'eux-mêmes pour juges et pour
+rémunérateurs, leur est inconnue. Otez-leur le mobile de l'intérêt, de
+la crainte et de la vanité, vous leur ôtez l'action; s'ils entrent dans
+l'empire des arts, ce sont des esclaves qui servent dans un palais; les
+saintes solitudes du génie leur restent inaccessibles: le chaste amour
+du beau ne leur suffit pas.
+
+Il en est de leurs actions dans la vie pratique comme de leurs créations
+dans le monde de la pensée; où triomphe la ruse, la magnanimité passe
+pour duperie.
+
+La grandeur d'âme, je le sais, cherche sa récompense en elle-même; mais
+si elle ne demande rien, elle commande beaucoup, car elle veut rendre
+les hommes meilleurs: ici elle les rendrait pires, parce qu'on la
+prendrait pour un masque. La clémence s'appelle faiblesse chez un peuple
+endurci par la terreur; rien ne le désarme; la sévérité implacable lui
+fait ployer les genoux, le pardon au contraire lui ferait lever la tête;
+on ne saurait le convaincre, on ne peut que le subjuguer; incapable de
+fierté, il peut être audacieux: il se révolte contre la douceur, il
+obéit à la férocité qu'il prend pour de la force.
+
+Ceci m'explique le système de gouvernement adopté par l'Empereur, sans
+toutefois me le faire approuver: ce prince sait et fait ce qu'il faut
+pour être obéi; mais en politique, je n'admire pas le nécessaire. Ici la
+discipline est le but, ailleurs elle est le moyen; c'est l'école des
+nations que je demande aux gouvernements. Est-il pardonnable à un prince
+de ne pas suivre les bonnes inspirations de son cœur, parce qu'il
+croirait dangereux de manifester des sentiments trop supérieurs à ceux
+de son peuple? À mes yeux la pire des faiblesses, c'est celle qui rend
+impitoyable. Rougir de la magnanimité, c'est s'avouer indigne de la
+puissance suprême.
+
+Les peuples ont besoin qu'on leur rappelle incessamment ce qui vaut
+mieux que le monde; comment leur faire croire en Dieu, si ce n'est par
+le pardon? La prudence ne devient une vertu qu'autant qu'elle n'en
+exclut pas une plus haute. Si l'Empereur n'a pas dans le cœur plus de
+clémence qu'il en fait paraître dans sa politique, je plains la Russie;
+et si ses sentiments sont supérieurs à ses actes, je plains l'Empereur.
+
+Les Russes, lorsqu'ils sont aimables, ont dans les manières une
+séduction qu'on subit en dépit de toute prévention, d'abord sans la
+remarquer, plus tard sans pouvoir ni vouloir s'y soustraire; définir une
+telle influence ce serait expliquer l'imagination, régulariser le
+charme; c'est un attrait impérieux, quoique secret, une puissance
+souveraine qui tient à la grâce innée des Slaves, à ce don qui dans la
+société remplace tous les autres dons, et que rien ne remplace, car on
+peut définir la grâce en disant que c'est précisément ce qui sert à se
+passer de tout ce qu'on n'a pas.
+
+Figurez-vous feu la politesse française ressuscitée, et devenue
+réellement tout ce qu'elle paraissait; figurez-vous la plus parfaite
+aménité non étudiée, l'oubli de soi-même, involontaire, non appris,
+l'ingénuité dans le bon goût, l'irréflexion dans le choix,
+l'aristocratie élégante sans morgue, la facilité sans impertinence,
+instinct de la supériorité tempéré par la sécurité qui accompagne la
+grandeur... J'ai tort de chercher à définir des nuances trop fugitives,
+ce sont de ces délicatesses qui se sentent, il faut les deviner, et se
+garder de fixer par la parole leur rapide apparition; mais enfin sachez
+qu'on les retrouve toutes et d'autres encore dans les manières et dans
+la conversation des Russes vraiment élégants; et plus souvent plus
+complétement chez ceux qui n'ont pas voyagé, mais qui, restés en Russie,
+se sont pourtant trouvés en contact avec quelques étrangers distingués.
+
+Ces agréments, ce prestige, leur donnent un souverain pouvoir sur les
+cœurs: tant que vous demeurez en la présence de ces êtres privilégiés,
+vous êtes sous le joug; et le charme est double, car c'est leur triomphe
+que vous vous imaginez être pour eux tout ce qu'ils sont pour vous. Le
+temps, le monde, n'existent plus, les engagements, les affaires, les
+ennuis, les plaisirs, sont oubliés, les devoirs de société abolis; un
+seul intérêt subsiste, celui du moment; une seule personne survit, la
+personne présente, qui est toujours la personne aimée. Le besoin de
+plaire poussé à cet excès réussit infailliblement: c'est le sublime du
+bon goût, c'est l'élégance la plus raffinée: et tout cela naturel comme
+l'instinct: cette amabilité suprême n'est point fausseté, c'est un
+talent qui ne demande qu'à s'exercer; pour prolonger votre illusion, il
+suffirait de ne pas partir; mais vous partez, tout est évanoui, excepté
+le souvenir que vous emportez.
+
+Les Russes sont les premiers comédiens du monde; pour faire effet, ils
+n'ont pas besoin du prestige de la scène.
+
+Tous les voyageurs leur ont reproché leur versatilité; le reproche n'est
+que trop motivé: on se sent oublié en leur disant adieu; j'attribue ce
+tort à la légèreté du caractère, à l'inconstance du cœur, mais aussi au
+manque d'instruction solide. Ils aiment qu'on les quitte parce qu'ils
+craindraient de se laisser pénétrer en se laissant approcher un peu
+longtemps de suite: de là l'engouement et l'indifférence qui se
+succèdent si rapidement chez eux. Cette inconstance apparente n'est
+qu'une précaution de vanité bien entendue, et assez commune parmi les
+personnes du grand monde dans tous les pays. Ce qu'on cache avec le plus
+de soin, ce n'est pas le mal, c'est le vide; on ne rougit pas d'être
+pervers, on est humilié d'être nul; d'après ce principe, les Russes du
+grand monde montrent volontiers de leur esprit, de leur caractère, ce
+qui plaît au premier venu, ce qui nourrit la conversation pendant
+quelques heures; mais si vous essayez de passer derrière la décoration
+qui vous a ébloui d'abord, ils vous arrêtent comme un indiscret qui
+s'aviserait d'écarter le paravent de leur chambre à coucher dont
+l'élégance aussi est toute en dehors. Ils vous accueillent par
+curiosité, puis ils vous repoussent par prudence.
+
+Ceci s'applique à l'amitié comme à l'amour, à la société des hommes
+comme à celle des femmes. En faisant le portrait d'un Russe, on peint la
+nation; comme un soldat sous les armes nous donne l'idée de tout son
+régiment. Nulle part l'influence de l'unité dans le gouvernement et dans
+l'éducation n'est plus sensible qu'elle l'est ici. Tous les esprits y
+portent l'uniforme. Ah! pour peu qu'on soit jeune et facile à émouvoir,
+on doit bien souffrir quand on apporte chez ce peuple au cœur froid, à
+l'esprit aiguisé par la nature et par l'éducation sociale, la simplicité
+des autres peuples! Je me figure la sensibilité allemande, la naïveté
+confiante, l'étourderie des Français, la constance des Espagnols, la
+passion des Anglais, l'abandon, la bonhomie des vrais, des vieux
+Italiens, aux prises avec la coquetterie innée des Russes; et je plains
+les pauvres étrangers qui croiraient un moment pouvoir devenir acteurs
+dans le spectacle qui les attend ici. En affaires de cœur, les Russes
+sont les plus douces bêtes féroces qu'il y ait sur la terre, et leurs
+griffes bien cachées n'ôtent malheureusement rien à leurs agréments.
+
+Je n'ai jamais éprouvé un charme semblable, si ce n'est dans la société
+polonaise: nouveau rapport qui se découvre entre les deux familles! Les
+haines civiles ont beau séparer ces peuples, la nature les réunit en
+dépit d'eux-mêmes. Si la politique ne forçait l'un à opprimer l'autre,
+ils se reconnaîtraient et s'aimeraient.
+
+Les Polonais sont des Russes chevaleresques et catholiques, avec la
+différence qu'en Pologne ce sont les femmes qui vivent ou, pour parler
+avec plus de précision, qui commandent; et qu'en Russie, ce sont les
+hommes.
+
+Mais ces mêmes gens, si naturellement aimables, si bien doués, ces
+personnes si charmantes tombent quelquefois dans des écarts que des
+hommes du caractère le plus vulgaire éviteraient.
+
+Vous ne sauriez vous représenter la vie de plusieurs des jeunes gens les
+plus distingués de Moscou. Ces hommes, qui portent des noms et
+appartiennent à des familles connues dans l'Europe entière, se perdent
+dans des excès inqualifiables; on les voit hésiter jusqu'à la mort entre
+le sérail de Constantinople et la halle de Paris.
+
+On ne conçoit pas qu'ils résistent six mois au régime qu'ils adoptent
+pour toute la vie, et soutiennent avec une constance qui serait digne du
+ciel, si elle s'appliquait à la vertu. Ce sont des tempéraments faits
+exprès pour l'enfer anticipé; c'est ainsi que je qualifie la vie d'un
+débauché de profession à Moscou.
+
+Au physique le climat, au moral le gouvernement de ce pays dévorent en
+germe ce qui est faible, tout de qui n'est pas robuste ou stupide
+succombe en naissant; il ne reste debout que les brutes et que les
+natures fortes dans le bien comme dans le mal. La Russie est la patrie
+des passions effrénées ou des caractères débiles, des révoltés ou des
+automates, des conspirateurs ou des machines; ici point d'intermédiaire
+entre le tyran et l'esclave, entre le fou et l'animal; le juste milieu y
+est inconnu, la nature n'en veut pas; l'excès du froid comme celui du
+chaud pousse l'homme dans les extrêmes. Ce n'est pas à dire que les âmes
+fortes soient moins rares en Russie qu'ailleurs, au contraire, elles y
+sont plus rares, grâce à l'apathie du grand nombre; l'exagération est un
+symptôme de faiblesse. Les Russes n'ont pas toutes les facultés qui
+répondent à toutes leurs ambitions.
+
+Nonobstant les contrastes que je viens de vous indiquer, tous se
+ressemblent sous un rapport: tous sont légers; parmi ces hommes du
+moment, l'oubli fait chaque matin avorter au réveil quelques-uns des
+projets du soir. On dirait que chez eux le cœur est l'empire du hasard;
+rien ne tient contre leur facilité à tout adopter comme à tout
+abandonner. Ce sont des reflets; ils rêvent et font rêver: ils ne
+naissent pas, ils apparaissent; ils vivent et meurent sans avoir aperçu
+le côté sérieux de l'existence. Ni le bien ni le mal, rien chez eux n'a
+de réalité; ils peuvent pleurer, ils ne peuvent pas être malheureux.
+Palais, montagnes, géants, sylphes, passions, solitude, foule brillante,
+bonheur suprême, douleur sans bornes: un quart d'heure de conversation
+avec eux vous fait passer devant les yeux de l'esprit tout un univers.
+Leur regard prompt et dédaigneux parcourt sans y rien admirer les
+produits de l'intelligence humaine pendant des siècles; ils pensent se
+mettre au-dessus de tout, parce qu'ils méprisent tout; leurs éloges sont
+des insultes: ils louent en envieux, ils se prosternent, mais toujours à
+regret devant ce qu'ils croient les idoles de la mode. Mais au premier
+coup de vent, le nuage succède au tableau, et le nuage se dissipe à son
+tour. Poussière et fumée, chaos et néant, voilà tout ce qui peut sortir
+de ces têtes inconsistantes.
+
+Rien ne prend racine sur un sol si profondément mouvant. Là, tout
+s'efface, tout s'égalise, et le monde vaporeux où ils vivent et nous
+font vivre paraît et disparaît au gré de leur infirmité. Mais aussi dans
+cet élément fluide, rien ne finit; l'amitié, l'amour qu'on croyait
+perdus, revivent évoqués d'un regard, d'un mot, à l'instant où l'on y
+pense le moins; à la vérité, c'est pour être révoqués aussitôt que l'on
+a repris à la confiance. Sous la baguette toujours agissante de ces
+magiciens, la vie est une fantasmagorie continuelle; c'est un jeu
+fatigant, mais où les maladroits seuls se ruinent, car où tout le monde
+triche, personne n'est trompé: en un mot, ils sont faux comme l'eau,
+selon la poétique expression de Shakespeare dont les larges coups de
+pinceau sont des révélations de la nature!!
+
+Ceci m'explique pourquoi, jusqu'à présent, ils ont semblé voués par la
+Providence au gouvernement despotique: c'est par pitié autant que par
+habitude qu'on les tyrannise.
+
+Si je ne m'adressais qu'à un philosophe tel que vous, ce serait ici le
+lieu d'insérer des détails de mœurs qui ne ressemblent à rien de ce que
+vous avez jamais lu, même en France, où l'on écrit et décrit tout; mais
+derrière vous je vois le public, et cette complication m'arrête: vous
+vous figurerez donc ce que je ne vous dis pas, ou, pour parler plus
+juste, vous ne vous le figurerez jamais. Les excès du despotisme qui,
+seuls, peuvent donner lieu à l'anarchie morale que je vois régner ici ne
+vous étant connus que par ouï-dire, les conséquences vous en
+paraîtraient incroyables.
+
+Où la liberté légale manque, la liberté illégitime ne manque jamais; où
+l'usage est interdit, l'abus s'introduit; déniez le droit, vous suscitez
+la fraude; refusez la justice, vous ouvrez la porte au crime. Il en est
+de certaines constitutions politiques et de certaines sévérités sociales
+comme de la censure servie par des douaniers, lesquels ne laissent
+passer que les livres pernicieux parce qu'on ne se donne pas la peine de
+les tromper pour les écrits inoffensifs.
+
+Il suit de là que Moscou est la ville de l'Europe où le mauvais sujet du
+grand monde a le plus ses coudées franches. Le gouvernement de ce pays
+est trop éclairé pour ne pas savoir que, sous le pouvoir absolu, il faut
+que la révolte éclate quelque part; et il l'aime mieux dans les mœurs
+que dans la politique. Voilà le secret de la licence des uns et de la
+tolérance des autres. Néanmoins la corruption des mœurs a ici plusieurs
+autres causes que je n'ai ni le temps ni le moyen de discerner.
+
+En voici pourtant une à laquelle je dois vous rendre attentif. C'est le
+grand nombre de personnes bien nées, mais mal famées, qui tombées en
+disgrâce pour leurs déportements, se retirent et se fixent à Moscou.
+
+Après les orgies que notre littérature moderne s'est plu à nous
+dépeindre, vous savez avec quels détails, mais dans une intention
+morale, s'il faut en croire nos écrivains, nous devrions nous trouver
+experts en matière de mauvaise vie. Hé, mon Dieu! je passe condamnation
+sur la soi-disant utilité de leur but; je tolère leurs prédications;
+mais j'y attache peu d'importance, vu qu'en littérature il y a quelque
+chose de pis que ce qui est immoral: c'est ce qui est ignoble; si, sous
+le prétexte de provoquer des réformes salutaires aux dernières classes
+de la société, on corrompt le goût des classes supérieures, on fait du
+mal. Faire parler ou seulement faire entendre aux femmes le langage des
+tabagies, faire aimer la grossièreté aux hommes du monde, c'est causer
+aux mœurs d'une nation un tort qu'aucune réforme légale ne peut
+compenser. La littérature est perdue chez nous parce que nos auteurs les
+plus spirituels, oubliant tout sentiment poétique, tout respect du beau,
+écrivent pour les habitués des omnibus et des barrières, et qu'au lieu
+d'élever ces nouveaux juges jusqu'aux aperçus des esprits délicats et
+nobles, ils s'abaissent jusqu'aux appétits des esprits les plus incultes
+et qui grâce au régime où on les met, vont être blasés d'avance sur tous
+les plaisirs raffinés. On fait de la littérature à l'eau forte, parce
+qu'avec la sensibilité on a perdu la faculté de s'intéresser aux choses
+simples; ceci est un mal plus grave que toutes les inconséquences qu'on
+signale dans les lois et dans les mœurs des vieilles sociétés; c'est
+encore une suite du matérialisme moderne qui réduit tout à l'utile et ne
+voit l'utile que dans les résultats les plus immédiats, les plus
+positifs de la parole. Malheur au pays où les maîtres de l'art se
+réduisent au rôle de substitut du préfet de police!!! Lorsqu'un écrivain
+se voit contraint de peindre le vice, il faut au moins qu'il redouble de
+respect pour le goût, et qu'il se propose la vérité idéale pour type de
+ses figures même les plus vulgaires. Mais trop souvent, sous les
+protestations de nos romanciers moralistes, ou pour mieux dire
+moralisants, on reconnaît moins d'amour pour la vertu que de cynisme
+d'opinion et d'indifférence pour le bon goût. La poésie manque à leurs
+œuvres parce que la foi manque à leur cœur. Ennoblir la peinture du vice
+comme l'a fait Richardson dans _Lovelace_, ce n'est pas corrompre les
+âmes, c'est éviter de salir les imaginations, de dégrader les esprits.
+Il y a là une intention morale au point de vue de l'art, et ce respect
+pour la délicatesse du lecteur me paraît bien autrement essentiel aux
+sociétés civilisées que la connaissance exacte des turpitudes de leurs
+bandits et des vertus et des naïvetés de leurs prostituées! Qu'on me
+pardonne cette excursion sur le terrain de la critique contemporaine; je
+me hâte de me renfermer dans les stricts et pénibles devoirs du voyageur
+véridique, lesquels malheureusement sont trop souvent en opposition avec
+les lois des compositions littéraires que je viens de vous rappeler par
+respect pour ma langue et pour mon pays.
+
+Les écrits de nos peintres de mœurs les plus hardis ne sont que de bien
+faibles copies des originaux que j'ai journellement sous les yeux depuis
+que je suis en Russie.
+
+La mauvaise foi nuit à tout, et surtout aux affaires de commerce; ici
+elle s'étend plus loin, elle gêne même les libertins dans l'exécution de
+leurs contrats les plus secrets.
+
+Les continuelles altérations de la monnaie favorisent à Moscou tous les
+subterfuges; rien n'est précis dans la bouche d'un Russe, nulle promesse
+n'en sort bien définie ni bien garantie, et sa bourse gagne toujours
+quelque chose à l'incertitude de son langage. Cette confusion
+universelle arrête jusqu'aux transactions amoureuses parce que chacun
+des deux amants connaissant la duplicité de l'autre, veut être payé
+d'avance; de cette défiance réciproque il résulte l'impossibilité de
+conclure malgré la bonne volonté des parties contractantes.
+
+Les paysannes sont plus rusées que les femmes de la ville; quelquefois
+ces jeunes sauvages doublement corrompues, manquent même aux premières
+règles de la prostitution, et ces _gâte-métier_ se sauvent avec leur
+butin avant d'avoir acquitté la dette déshonorante contractée pour le
+recueillir.
+
+Les bandits des autres pays tiennent à leurs serments; ils ont la bonne
+foi du brigandage, les courtisanes russes ou les femmes perdues qui
+rivalisent de mauvaise conduite avec ces créatures, n'ont rien de sacré,
+pas même la religion de la débauche, garantie nécessaire à l'exercice de
+leur profession. Tant il est vrai que le commerce même le plus honteux
+ne peut se passer de probité.
+
+Un officier, homme d'un grand nom et de beaucoup d'esprit, me racontait
+ce matin que depuis les leçons qu'il avait reçues et chèrement payées,
+nulle beauté villageoise, quelque ignorante, quelque ingénue qu'elle lui
+paraisse, ne peut le décider à risquer plus qu'une promesse: «Si tu ne
+te fies pas à moi, je ne me fie pas à toi:» telle est la phrase qu'il
+oppose imperturbablement à toutes les instances qu'on lui fait.
+
+La civilisation qui ailleurs élève les âmes, les pervertit ici. Les
+Russes vaudraient mieux s'ils restaient plus sauvages; policer des
+esclaves, c'est trahir la société. Il faut dans l'homme un fond de vertu
+pour porter la culture.
+
+Grâce à son gouvernement, le peuple russe est devenu taciturne et
+trompeur; tandis qu'il était naturellement doux, gai, obéissant,
+pacifique et beau: certes voilà de grands dons: pourtant où la sincérité
+manque, tout manque. L'avidité mongolique de cette race et son incurable
+défiance se révèlent dans les moindres circonstances de la vie comme
+dans les affaires les plus graves: devez-vous six roubles à un artisan,
+il reviendra vingt fois vous les demander à moins que vous ne soyez un
+seigneur redouté. Dans les pays latins la promesse est regardée comme
+une chose sacrée, et la parole devient un gage qui se partage également
+entre celui qui le donne et celui qui le reçoit. Chez les Grecs et leurs
+disciples les Russes la parole d'un homme n'est que la fausse clef d'un
+voleur: elle sert à entrer chez les autres.
+
+Faire le signe de la croix à tout propos dans la rue devant une image,
+le faire en se mettant à table, en se levant de table (ceci a lieu même
+chez les gens du grand monde), voilà tout ce qu'on enseigne de la
+religion grecque; le reste se devine.
+
+L'intempérance (je ne parle pas seulement de l'ivrognerie des gens du
+peuple) est ici poussée à un tel degré qu'un des hommes les plus aimés à
+Moscou, un des boute-en-train de la société, disparaît chaque année
+pendant six semaines, ni plus, ni moins. On se demande alors ce qu'il
+est devenu: «Il est allé se griser!!...» et cette réponse satisfait
+tout.
+
+Les Russes sont trop légers pour être vindicatifs; ce sont des
+dissipateurs élégants. Je me plais à vous le répéter: ils sont
+souverainement aimables; mais leur politesse, tout insinuante qu'elle
+est, dégénère parfois en une exagération fatigante. Alors elle me fait
+regretter la grossièreté, qui du moins aurait le mérite du naturel. La
+première loi pour être poli c'est de ne se permettre que les éloges qui
+peuvent être acceptés, les autres sont des insultes. La vraie politesse
+n'est qu'un code de flatteries bien déguisées; rien de si flatteur que
+la cordialité, car, pour pouvoir la manifester, il faut éprouver de la
+sympathie.
+
+S'il y a des Russes très-polis, il y en a aussi de très-impolis; ceux-ci
+sont d'une indiscrétion choquante; à la manière des sauvages, ils
+s'informent de but en blanc des choses les plus graves comme des
+bagatelles les moins intéressantes; ils vous font à la fois des
+questions d'enfants et d'espions; ils vous assaillent de demander
+impertinentes ou puériles, ils s'enquièrent de tout. Naturellement
+inquisitifs, les Slaves ne répriment leur curiosité que par la bonne
+éducation et par l'habitude du grand monde; mais ceux qui ne possèdent
+pas ces avantages ne se lassent jamais de vous mettre sur la sellette;
+ils veulent savoir le but et le résultat de votre voyage; ils vous
+demanderont hardiment et répéteront ces interrogatoires jusqu'à satiété:
+«Si vous préférez la Russie aux autres pays, si vous trouvez Moscou plus
+beau que Paris, le palais d'hiver à Pétersbourg plus magnifique que le
+château des Tuileries, Krasnacselo plus grand que Versailles,» et avec
+chaque nouvelle personne à laquelle on vous présente il faut recommencer
+de réciter ces espèces de chapitres de catéchisme, où l'amour-propre
+national interroge hypocritement l'urbanité de l'étranger. Cette vanité
+mal déguisée m'impatiente d'autant plus qu'elle se revêt toujours d'un
+masque de modestie grossièrement mielleuse, destiné à me duper. Je crois
+m'entretenir avec un écolier rusé, mais mal appris, et qui met son
+indiscrétion à l'aise, vu qu'il s'appuie dans ses rapports avec les
+autres sur la politesse qu'il n'a pas lui-même.
+
+On m'a fait faire connaissance avec un personnage qui m'était annoncé
+comme un modèle assez curieux à observer: c'est un jeune homme d'un nom
+illustre, le prince ***, fils unique d'un homme fort riche; mais ce fils
+dépense le double de ce qu'il a, et il traite son esprit et sa santé
+comme sa fortune. La vie de cabaret lui prend dix-huit heures sur
+vingt-quatre, le cabaret est son empire; c'est là qu'il règne, c'est sur
+cet ignoble théâtre qu'il déploie tout naturellement et sans le vouloir
+de grandes et nobles manières; il a une figure spirituelle et charmante,
+ce qui est un avantage partout, même dans ce monde-là où cependant le
+sentiment du beau ne domine pas; il est bon et malin, on cite de lui
+plusieurs traits d'une rare serviabilité, même d'une sensibilité
+touchante.
+
+Ayant eu pour gouverneur un homme très-distingué, un vieil abbé français
+émigré, il est remarquablement instruit: son esprit vif est doué d'une
+grande sagacité, il plaisante d'une façon qui n'est qu'à lui; mais son
+langage et ses actions sont d'un cynisme qui paraîtrait intolérable
+partout ailleurs qu'à Moscou; sa physionomie agréable, mais inquiète,
+révèle la contradiction qu'il y a entre sa nature et sa conduite; usé de
+débauche avant d'avoir vécu, il est courageux dans une vie de
+dégradation, qui pourtant nuit au courage.
+
+Ses habitudes de libertinage ont imprimé sur son visage les traces d'une
+décadence prématurée, toutefois ces ravages de la folie, non du temps,
+n'ont pu altérer l'expression presqu'enfantine de ses traits nobles et
+réguliers. La grâce innée dure autant que la vie; et quelque effort que
+fasse pour la perdre l'homme qui la possède, elle lui reste fidèle
+malgré lui. Vous ne trouveriez en aucun autre pays un homme qui
+ressemble au jeune prince ***... Mais il y en a plus d'un ici.
+
+On le voit entouré d'une foule de jeunes gens, ses disciples, ses
+émules, et qui sans valoir ce qu'il vaut pour l'esprit ni pour l'âme,
+ont tous entre eux un certain air de famille: ce sont des Russes enfin,
+et l'on reconnaît du premier coup d'œil qu'ils ne peuvent être que des
+Russes. Voilà pourquoi je vais m'astreindre à vous donner quelques
+détails sur la vie qu'ils mènent... Mais déjà la plume me tombe des
+mains, car il faut vous révéler les liaisons de ces libertins, non pas
+avec des filles perdues, mais avec de jeunes religieuses très-mal
+cloîtrées comme vous l'allez voir; j'hésite à vous faire le récit de ces
+faits qui rappellent un peu trop notre littérature révolutionnaire de
+1793: vous vous croirez aux Visitandines; et à quoi bon, direz-vous,
+lever un coin du voile dont on devrait au contraire couvrir avec soin de
+tels désordres? Peut-être ma passion pour la vérité m'aveugle-t-elle,
+mais il me semble que le mal triomphe quand il reste secret, tandis que
+le mal public est à demi vaincu; d'ailleurs, n'ai-je pas résolu de vous
+faire le tableau de ce pays, tel que je le vois? Ceci n'est pas une
+composition, c'est un tableau véridique et le plus complet possible. Si
+je voyage, c'est pour peindre les sociétés comme elles sont, non pour
+les représenter comme elles devraient l'être. La seule loi que je
+m'impose par délicatesse, c'est de ne faire aucune allusion aux
+personnes qui désirent rester inconnues. Quant à l'homme que je choisis
+pour type des mauvais sujets les plus effrontés de Moscou, vous saurez
+qu'il pousse le dédain du blâme jusqu'à désirer, m'a-t-il dit, de vous
+être représenté par moi tel que je le vois. Si j'ai cité plusieurs faits
+racontés par lui, ce n'est pas sans me les faire confirmer par d'autres.
+Je ne veux pas vous laisser croire aux mensonges patriotiques des Russes
+bons sujets; vous finiriez par leur accorder que la discipline de
+l'Église grecque est plus sévère et plus efficace que ne le fut
+autrefois celle de l'Église catholique en France et ailleurs.
+
+Donc, quand le hasard me fait connaître un acte atroce comme celui dont
+vous allez lire le récit très-abrégé, je me crois obligé de ne pas vous
+cacher ce crime énorme. Apprenez qu'il ne s'agit de rien moins que de la
+mort d'un jeune homme, tué dans le couvent de *** par les religieuses
+elles-mêmes. Le récit m'en fut fait hier en pleine table d'hôte, devant
+plusieurs personnages âgés et graves, devant des employés, des hommes en
+place, qui écoutaient avec une patience extraordinaire cette histoire et
+plusieurs autres histoires du même genre, toutes fort contraires aux
+bonnes mœurs; notez qu'ils n'eussent pas souffert la plus légère
+plaisanterie offensante pour leur dignité. Je crois donc à la vérité du
+fait, attesté d'ailleurs par plusieurs des personnes qui font partie du
+cortége du prince ***.
+
+J'ai surnommé ce singulier jeune homme le don Juan de l'Ancien
+Testament, tant la mesure de sa folie et de son audace me paraît
+dépasser les bornes ordinaires du dévergondage chez les nations
+modernes; je ne saurais assez vous le répéter, rien n'est petit ni
+modéré en Russie; si ce n'est pas un pays de miracles selon l'expression
+de mon cicerone italien, c'est un pays de géants!...
+
+Voici donc comment le fait m'a été raconté: un jeune homme après avoir
+passé un mois entier caché dans l'enceinte du couvent de nonnes de ***,
+finit par s'ennuyer de l'excès de son bonheur au point d'ennuyer à son
+tour les saintes filles auxquelles il était redevable de ses joies et de
+la satiété qui leur avait succédé. Il paraissait mourant: c'est alors
+que les nonnes, voulant se défaire de lui, mais craignant le scandale si
+elles le renvoyaient se faire enterrer dans le monde, s'imaginèrent,
+puisqu'il était condamné, qu'il valait mieux l'achever tout de suite
+chez elles. Aussitôt fait que pensé... au bout de quelques jours, le
+cadavre du malheureux a été retrouvé coupé en morceaux au fond d'un
+puits. L'affaire n'a point fait d'éclat.
+
+S'il faut s'en rapporter aux mêmes autorités, la règle de la clôture
+n'est guère observée dans plusieurs des couvents de Moscou; l'un des
+amis du jeune prince *** montrait hier devant moi à toute la cohorte des
+mauvais sujets le rosaire d'une novice oublié, disait-il, le matin même,
+dans sa chambre, à lui; un autre faisait trophée d'un livre de prières
+qu'il assurait avoir appartenu à l'une des sœurs réputées les plus
+saintes de la communauté de ***... et l'auditoire applaudissait!!...
+
+Je n'en finirais pas, si je m'imposais la loi de vous redire tous les
+récits du même genre auxquels ces histoires ont donné lieu pendant le
+dîner de la table d'hôte; chacun avait son anecdote scandaleuse à
+joindre à celle des autres; et tous ces contes n'excitaient que de
+grands éclats de rire; la gaieté, toujours plus exaltée par le vin d'Aï
+qui coulait à flots dans des coupes évasées et plus capables de
+satisfaire l'intempérance moscovite que nos anciens cornets à vin de
+Champagne, est devenue de l'ivresse; au milieu du désordre général, le
+jeune prince *** et moi nous avions seuls conservé la raison: lui, parce
+qu'il peut boire plus que tout le monde; moi, parce que je ne puis pas
+boire du tout: je n'avais donc pas bu.
+
+Tout à coup, le Lovelace du Kremlin se lève d'un air solennel et, avec
+l'autorité que lui donne sa fortune, son grand nom, sa jolie figure,
+mais surtout la supériorité de son esprit et de son caractère, il
+demande à l'assemblée le silence et, à ma grande surprise, il l'obtient.
+Je croyais lire la description poétique d'une tempête calmée à la voix
+de quelque dieu païen. Le jeune dieu propose à ses amis apaisés soudain
+par la gravité de son aspect, d'apostiller une supplique adressée à
+l'autorité compétente, au nom de toutes les courtisanes de Moscou, qui
+remontreraient humblement que les anciens couvents de filles rivalisant
+de la plus damnable manière avec les _communautés profanes_, cette
+concurrence rend le métier facile au point qu'il ne peut plus être
+lucratif; les pauvres filles de joie ajouteraient respectueusement,
+disait le prince, que, leurs charges n'étant pas diminuées dans la même
+proportion que leur lucre, elles osent espérer de l'équité de messieurs
+_tels_ et _tels_ qu'ils voudront bien prélever sur les revenus desdits
+couvents une subvention devenue nécessaire, si l'on ne veut pas voir
+incessamment les religieuses soi-disant cloîtrées forcer les recluses
+civiles à leur céder la place. La motion mise aux voix est adoptée aux
+acclamations générales; on demande de l'encre et du papier, et, séance
+tenante, le jeune fou, avec une dignité magistrale, rédige en très-bon
+français un acte trop scandaleusement burlesque pour que je me permette
+de vous le transcrire ici mot à mot. J'en possède une copie; mais c'est
+bien assez, si ce n'est trop, pour vous et pour moi, du résumé que vous
+venez de lire.
+
+La communication de cette pièce d'éloquence fut ordonnée, et elle eut
+lieu, séance tenante. L'auteur en fit la lecture à trois reprises et à
+haute et intelligible voix, en présence de toute l'assemblée, non sans
+recevoir les marques d'approbation les plus flatteuses.
+
+Voilà ce qui s'est passé, ce que j'ai vu et entendu hier dans l'auberge
+de ***, l'une des plus achalandées de Moscou. C'était le lendemain de
+l'agréable dîner que j'avais fait au joli pavillon de ***. Vous le
+voyez, l'uniformité a beau être une loi de l'État, la nature vit de
+variété et défend ses droits à tout prix.
+
+Pensez, je vous prie, que je vous épargne bien des détails, et que
+j'adoucis beaucoup ceux que je ne vous épargne point. Si j'étais plus
+vrai, on ne me lirait pas; Montaigne, Rabelais, Shakespeare et tant
+d'autres grands peintres châtieraient leur style s'ils écrivaient pour
+notre siècle; à plus forte raison faut-il que ceux qui n'ont pas les
+mêmes droits à l'indépendance surveillent leurs expressions.
+
+Pour raconter les mauvaises choses l'ignorance trouve certaines paroles
+innocentes, qui échappent à des esprits avertis, comme nous le sommes;
+et la pruderie des temps actuels, si elle n'est respectable, est au
+moins redoutable. La vertu rougit, mais l'hypocrisie rugit; c'est plus
+effrayant.
+
+Le chef de la troupe des débauchés qui campent à l'auberge de ***, car
+on ne peut dire qu'ils y logent, est doué d'une si parfaite élégance,
+son air est si distingué, sa tournure est si agréable, il y a tant de
+bon goût jusque dans ses folies, tant de bonté se peint sur son visage,
+tant de noblesse perce dans son maintien, et jusque dans ses discours
+les plus audacieux, enfin il a si bien l'air d'un mauvais sujet de
+grande maison qu'on le plaint plus qu'on ne le blâme. Il domine de
+très-haut les compagnons de ses excès; il ne paraît nullement fait pour
+la mauvaise compagnie et l'on ne peut s'empêcher de le plaindre et de
+prendre intérêt à lui, quoiqu'il soit en grande partie responsable des
+écarts de ses imitateurs; la supériorité, même dans le mal, exerce
+toujours son prestige; que de talents, que de dons perdus! pensais-je en
+l'écoutant...
+
+Il m'avait engagé pour aujourd'hui à une partie de campagne qui doit
+durer deux jours. Mais je viens d'aller le trouver _à son bivouac_ pour
+me dégager.
+
+J'ai prétexté la nécessité d'avancer mon voyage à Nijni, et il m'a rendu
+ma liberté.
+
+Mais avant de l'abandonner au cours de la folie qui l'entraîne, je veux
+vous le dépeindre tel qu'il vient de m'apparaître. Voici le spectacle
+qui m'était préparé dans la cour de l'auberge où l'on me força de
+descendre pour assister au décampement de la horde des libertins. Cet
+adieu était une vraie bacchanale.
+
+Figurez-vous une douzaine de jeunes gens déjà plus qu'à moitié ivres, se
+disputant bruyamment les places de trois calèches, chacune attelée de
+quatre chevaux: leur chef les écrasait du geste, de la voix et de la
+mine. Un groupe de curieux, l'aubergiste à leur tête, suivi de tous les
+valets de la maison et de l'écurie, l'admiraient, l'enviaient et le
+bafouaient, mais s'ils se moquaient de lui, c'était tout bas et avec une
+révérence apparente. Lui cependant debout dans sa voiture découverte,
+jouait son rôle avec une gravité qui ne paraissait nullement affectée;
+il dominait de la tête tous les groupes, il avait placé entre ses pieds
+un seau, ou pour mieux dire un grand baquet plein de bouteilles de vin
+de Champagne frappé de glace. Cette espèce de cave portative était la
+provision de la route; il voulait, disait-il, se rafraîchir le gosier
+que la poussière du chemin allait dessécher. Près de partir, un de ses
+adjudants, qu'il appelait le général des bouchons, en avait déjà fait
+sauter deux ou trois et le jeune fou prodiguait par flots aux assistants
+le vin des adieux, vin précieux, car c'était du meilleur vin de
+Champagne qu'on pût trouver à Moscou. Dans ses mains deux coupes
+toujours vides étaient incessamment remplies par le général des
+bouchons, le plus zélé de ses satellites. Il buvait l'une et offrait
+l'autre au premier venu. Ses gens portaient la grande livrée, excepté
+son cocher, jeune serf qu'il avait récemment amené de ses terres. Cet
+homme était habillé avec une recherche peu ordinaire, et plus
+remarquable dans son apparente simplicité que la magnificence galonnée
+des autres valets. On lui voyait une chemise de soie écrue, précieux
+tissu qui vient de la Perse, et par-dessus cette étoffe brillait un
+cafetan du casimir le plus fin, bordé du plus beau velours de soie: le
+cafetan s'ouvrait sur la poitrine et laissait voir la soie de l'Orient,
+plissée à plis imperceptibles tant ils sont fins. Les dandys de
+Pétersbourg veulent que les plus jeunes et les plus beaux de leurs gens
+soient ainsi parés aux jours de fête. Le reste du costume répondait à
+tant de luxe; des bottes de cuir de Torjeck, brodées au passé en
+superbes fils d'or et d'argent dessinant des fleurs, étincelaient aux
+pieds du manant ébloui de sa propre parure, et tellement parfumé que
+même en plein air et à quelques pas de la voiture, j'étais offusqué des
+essences qui s'exhalaient de ses cheveux, de sa barbe et de ses habits.
+L'homme le plus élégant dans un salon ne porte pas chez nous d'aussi
+belles étoffes que celles qu'on voyait sur le dos de ce cocher modèle.
+
+Après avoir donné à boire à toute l'auberge, le jeune maître, en fait de
+folie, se penche vers cet homme ainsi paré et lui présente une coupe
+écumante prête à déborder: Bois, lui dit-il... Le pauvre mugic doré ne
+savait, dans son inexpérience, quel parti prendre... «Bois donc, lui dit
+son seigneur (on m'a traduit la phrase), bois donc, maraud: ce n'est pas
+pour toi, coquin, que je te donne ce vin de Champagne, c'est pour tes
+chevaux qui n'auront pas la force de fournir toute la course au grand
+galop si le cocher n'est pas ivre:» et toute l'assemblée d'éclater de
+rire et de répondre par des hourras et des applaudissements. Le cocher
+ne fut pas difficile à persuader; il en était à la troisième rasade,
+quand son maître, le chef de la bande des étourdis, donna le signal du
+départ, en me renouvelant, avec une politesse exquise, l'expression de
+ses regrets de n'avoir pu me décider à l'accompagner dans cette partie
+de plaisir. Il me paraissait si distingué que, tandis qu'il parlait,
+j'oubliais le lieu de la scène, et me croyais à Versailles au temps de
+Louis XIV.
+
+Il part enfin pour le château où il devait passer trois jours. Ces
+messieurs appellent cela une _chasse_ d'été.
+
+Vous devinerez comment ils se distraient à la campagne des ennuis de la
+ville; c'est en faisant toujours la même chose; ils continuent là leur
+train de vie de Moscou... _au moins_: ce sont les mêmes scènes, mais
+avec de nouvelles figurantes. Ils emportent dans ces voyages des
+cargaisons de gravures d'après les plus célèbres tableaux de la France
+et de l'Italie, qu'ils se proposent de faire représenter avec quelques
+modifications de costume, par des personnages vivants.
+
+Les villages et tout ce qu'ils contiennent sont à eux; or, vous pensez
+bien que le droit du seigneur, en Russie, va plus loin qu'à
+l'Opéra-Comique de Paris.
+
+L'auberge de ***, accessible à tout le monde, est située sur une des
+places publiques de la ville, à deux pas d'un corps de garde rempli de
+Cosaques dont la tenue roide, l'air triste et sévère, donne aux
+étrangers l'idée d'un pays où personne n'oserait rire, même le plus
+innocemment du monde.
+
+Puisque je me suis imposé le devoir de vous donner de ce pays l'idée que
+j'en ai moi-même, je suis encore forcé de joindre au tableau que je
+viens de vous esquisser quelques nouveaux échantillons de la
+conversation des hommes que je viens de faire passer un moment devant
+vos yeux.
+
+L'un se vante d'être ainsi que ses frères, fils des heiduques et des
+cochers de leur père, et il boit et fait boire les convives à la santé
+de tous ses parents... inconnus!... L'autre réclame l'honneur d'être
+frère... (de père) de toutes les filles de service de sa mère.
+
+Ces turpitudes ne sont pas toutes également vraies, il y a là beaucoup
+de fanfaronnade, sans doute; mais inventer de pareilles infamies pour
+s'en glorifier, c'est une corruption d'esprit qui dénote un mal profond,
+et pire, ce me semble, que les actions mêmes de ces libertins, tout
+insensées qu'elles sont.
+
+Si l'on en croit ces messieurs, les bourgeoises de Moscou ne se
+conduisent pas mieux que les grandes dames.
+
+Pendant les mois où les maris vont à la foire de Nijni, les officiers de
+la garnison n'ont garde de quitter la ville. C'est l'époque des
+rendez-vous faciles: elles y viennent ordinairement accompagnées de
+quelques respectables parentes à la garde desquelles les ont confiées
+les maris absents. On va jusqu'à payer les complaisances et le silence
+de ces duègnes de famille; cette espèce de galanterie ne peut s'appeler
+de l'amour; point d'amour sans pudeur, tel est l'arrêt prononcé de toute
+éternité contre les femmes qui se trompent de bonheur et qui se
+dégradent au lieu de se purifier par la tendresse. Les défenseurs des
+Russes prétendent qu'à Moscou les femmes n'ont pas d'amants: je dis
+comme eux; il faudrait se servir de quelqu'autre terme pour désigner
+_les amis_ qu'elles vont ainsi chercher en l'absence des maris.
+
+Je suis, je vous le répète, très-disposé à douter de tout ce qu'on me
+raconte en ce genre; mais je ne puis douter qu'on ne le raconte
+plaisamment et complaisamment au premier étranger venu; et l'air de
+triomphe du conteur signifie: _ed anch' io, son pittore!_... et nous
+aussi, nous sommes civilisés!...
+
+Plus je considère la manière de vivre de ces débauchés de haut parage,
+et moins je m'explique la position sociale, pour parler le langage du
+jour, qu'ils conservent ici malgré des écarts qui, dans d'autres pays,
+leur feraient fermer toutes les portes. J'ignore comment ces mauvais
+sujets affichés sont vus dans leurs familles, mais j'atteste qu'en
+public chacun leur fait fête; leur apparition est le signal de la joie
+générale, leur présence fait plaisir même aux hommes plus âgés qui ne
+les imitent pas, sans doute, mais qui les encouragent par leur
+tolérance. On court au-devant d'eux, c'est à qui leur donnera la main, à
+qui les plaisantera sur _leurs aventures_, enfin c'est à qui leur
+témoignera son admiration à défaut d'estime.
+
+En voyant l'accueil qu'ils reçoivent généralement, je me demande ce
+qu'il faudrait faire ici pour perdre la considération.
+
+Par une marche contraire à celle des peuples libres, dont les mœurs
+deviennent toujours plus puritaines, si ce n'est plus pures à mesure que
+la démocratie gagne du terrain dans les constitutions, on confond ici la
+corruption avec les institutions libérales, et les mauvais sujets
+distingués y sont admirés comme les hommes de la minorité le sont chez
+nous, quand ils ont du mérite.
+
+Le jeune prince *** n'a commencé sa carrière de libertin qu'à la suite
+d'un exil de trois ans au Caucase où le climat a ruiné sa santé. C'est
+au sortir du collége qu'il encourut cette peine pour avoir cassé des
+carreaux de vitre dans quelques boutiques de Pétersbourg; le
+gouvernement, ayant voulu voir une intention politique dans ce désordre
+innocent, a fait, par son excessive sévérité, d'un étourdi encore enfant
+un homme corrompu, perdu pour son pays, pour sa famille et pour
+lui-même[4].
+
+Telles sont les aberrations dans lesquelles le despotisme, le plus
+immoral des gouvernements, peut faire tomber les esprits.
+
+Ici toute révolte paraît légitime, même la révolte contre la raison,
+contre Dieu! Rien de ce qui sert à l'oppression n'est respectable, pas
+même ce qui s'appelle saint par toute la terre. Où l'ordre est
+oppressif, tout désordre a ses martyrs, et tout ce qui tient de
+l'insurrection est du dévouement. Un Lovelace, un don Juan et pis
+encore, s'il est possible, seront érigés en libérateurs, uniquement
+parce qu'ils auront encouru des châtiments légaux; tant la considération
+s'attache au délit quand la justice abuse!... Alors le blâme ne tombe
+que sur le juge. Les excès du commandement sont si énormes que toute
+espèce d'obéissance est en exécration, et qu'on avoue la haine des
+bonnes mœurs comme on dirait ailleurs: «Je déteste le gouvernement
+arbitraire.»
+
+J'avais apporté en Russie un préjugé que je n'ai plus: je croyais, avec
+beaucoup de bons esprits, que l'autocratie tirait sa principale force de
+l'égalité qu'elle fait régner au-dessous d'elle; mais cette égalité est
+une illusion; je me disais et l'on me disait: quand un seul homme peut
+tout, les autres hommes sont tous égaux, c'est-à-dire également nuls; ce
+n'est pas un bonheur, mais c'est une consolation. Cet argument était
+trop logique pour n'être pas réfuté par le fait. Il n'y a pas de pouvoir
+absolu en ce monde; mais il y a des pouvoirs arbitraires et capricieux,
+et, quelque abusifs que puissent devenir de tels pouvoirs, ils ne sont
+jamais assez pesants pour établir l'égalité parfaite parmi leurs sujets.
+
+L'Empereur de Russie peut tout. Mais si cette faculté du souverain
+contribue à la patience de quelques grands seigneurs dont elle apaise
+l'envie, croyez bien qu'elle n'influe guère sur l'esprit de la masse.
+L'Empereur ne fait pas tout ce qu'il peut, car s'il le faisait souvent,
+il ne le pourrait pas longtemps; or, tant qu'il ne le fait pas, la
+condition du noble qu'il laisse debout reste terriblement différente de
+celle du mugic ou du petit marchand écrasé par le seigneur. Je soutiens
+qu'il y a aujourd'hui en Russie plus d'inégalité réelle dans les
+conditions que dans tout autre pays de l'Europe. L'égalité au-dessous du
+joug est ici la règle, l'inégalité l'exception; mais, sous le régime du
+caprice, l'exception l'emporte.
+
+Les faits humains sont trop compliqués pour les soumettre à la rigueur
+d'un calcul mathématique, aussi vois-je régner sous l'Empereur, entre
+les castes qui composent l'Empire, des haines qui n'ont leur source que
+dans l'abus des pouvoirs secondaires.
+
+En général, les hommes ont ici le langage doucereux, ils vous disent
+d'un air mielleux que les serfs russes sont les paysans les plus heureux
+de la terre. Ne les écoutez pas, ils vous trompent, beaucoup de familles
+de serfs, dans les cantons reculés, souffrent même de la faim; plusieurs
+périssent par la misère et les mauvais traitements; partout l'humanité
+pâtit en Russie, et les hommes qu'on vend avec la terre pâtissent plus
+que les autres; mais ils ont droit aux choses de première nécessité,
+nous dit-on: droit illusoire pour qui n'a aucun moyen de le faire
+valoir.
+
+Il est, dit-on encore, dans l'intérêt des seigneurs de subvenir aux
+besoins de leurs paysans. Mais tout homme entend-il toujours bien ses
+intérêts? Chez nous celui qui se conduit déraisonnablement perd sa
+fortune, voilà tout; or, comme ici la fortune d'un homme c'est la vie
+d'une foule d'hommes, celui qui régit mal ses biens fait mourir de faim
+des villages entiers. Le gouvernement, quand il voit des excès trop
+criants, et Dieu sait combien de temps il lui faut pour les apercevoir,
+met, pour guérir le mal, le mauvais seigneur en tutelle; mais cette
+mesure toujours tardive ne ressuscite pas les morts. Vous figurez-vous
+la masse de souffrances et d'iniquités inconnues qui doit être produite
+par de telles mœurs, sous une telle constitution et sous un pareil
+climat? Il est difficile de respirer librement en Russie lorsqu'on songe
+à tant de souffrances.
+
+Les Russes sont égaux, non devant les lois qui sont nulles, mais devant
+la fantaisie du souverain qui ne peut pas tout, quoi qu'on en dise;
+c'est-à-dire que sur soixante millions d'hommes, il y aura un homme en
+dix ans choisi pour servir à prouver que cette égalité subsiste. Mais le
+souverain n'osant pas souvent user d'une marotte pour sceptre, succombe
+lui-même sous le faix du pouvoir absolu: homme borné, il se laisse
+dominer par des distances de lieux, par des ignorances de faits, par des
+coutumes, par des subalternes.
+
+Or, remarquez que chaque grand seigneur a dans sa sphère étroite les
+mêmes difficultés à vaincre, avec des tentations auxquelles il lui est
+plus difficile encore de résister, parce qu'étant moins en vue que
+l'Empereur, il est moins contrôlé par l'Europe et par son propre pays:
+il résulte de cet ordre, ou pour parler plus juste, de ce désordre
+social, solidement fondé, des disparates, des inégalités, des injustices
+inconnues aux sociétés où la loi seule peut changer les rapports des
+hommes entre eux.
+
+Il n'est donc pas vrai de dire que la force du despotisme réside dans
+l'égalité de ses victimes, elle n'est que dans l'ignorance de la
+liberté, et dans la peur de la tyrannie. Le pouvoir d'un maître absolu
+est un monstre toujours prêt d'en enfanter un pire: la tyrannie du
+peuple.
+
+À la vérité l'anarchie démocratique ne peut durer; tandis que la
+régularité produite par les abus de l'autocratie perpétue de génération
+en génération sous l'apparence de la bienfaisance, l'anarchie morale, le
+pire des maux, et l'obéissance matérielle, le plus dangereux des biens:
+l'ordre civil qui voile un tel désordre moral est un ordre trompeur.
+
+La discipline militaire appliquée au gouvernement d'un État est encore
+un puissant moyen d'oppression et c'est elle qui plus que la fiction de
+l'égalité fait en Russie la force abusive du souverain. Mais cette force
+redoutable ne se tourne-t-elle pas souvent contre celui qui en use? Tels
+sont les maux dont la Russie est incessamment menacée: anarchie
+populaire poussée jusqu'à ses dernières conséquences, si la nation se
+révolte; et si elle ne se révolte pas, prolongation de la tyrannie
+qu'elle subit avec plus ou moins de rigueur selon les temps et les
+localités.
+
+N'oubliez pas pour bien apprécier les difficultés de la situation
+politique de ce pays que le peuple sera d'autant plus terrible dans sa
+vengeance qu'il est plus ignorant, et que sa patience a duré plus
+longtemps. Un gouvernement qui ne rougit de rien, parce qu'il se pique
+de faire ignorer tout et qu'il s'en arroge la force, est plus effrayant
+que solide: dans la nation, malaise; dans l'armée, abrutissement; dans
+le pouvoir, terreur partagée par ceux mêmes qui se font craindre le
+plus; servilité dans l'Église, hypocrisie dans les grands, ignorance et
+misère dans le peuple, et la Sibérie pour tous: voilà le pays tel que
+l'ont fait la nécessité, l'histoire, la nature, la Providence, toujours
+impénétrable en ses desseins...
+
+Et c'est avec un corps si caduque que ce géant, à peine sorti de la
+vieille Asie, s'efforce aujourd'hui de peser de tout son poids dans la
+balance de la politique européenne!...
+
+Par quel aveuglement, avec des mœurs bonnes à civiliser les Boukarres et
+les Kirguises, ose-t-on bien s'imposer la tâche de gouverner le monde?
+Bientôt on voudra être non-seulement au niveau, mais au-dessus des
+autres nations. On voudra, on veut dominer dans les conseils de
+l'Occident, tout en comptant pour rien les progrès qu'a faits la
+diplomatie depuis trente ans en Europe. Elle est devenue sincère: on ne
+respecte la sincérité que chez les autres; et comme une chose utile à
+qui n'en use pas.
+
+À Pétersbourg, mentir c'est faire acte de bon citoyen; dire la vérité,
+même sur les choses les plus indifférentes en apparence, c'est
+conspirer. Vous perdrez la faveur de l'Empereur, si vous avouez qu'il
+est enrhumé du cerveau: la vérité, voilà l'ennemi, voilà la révolution;
+le mensonge, voilà le repos, le bon ordre, l'ami de la constitution;
+voilà le vrai patriote!... La Russie est un malade qui se traite par le
+poison[5].
+
+Vous voyez d'un coup d'œil toute la résistance que devrait opposer à
+cette invasion masquée l'Europe rajeunie par cinquante ans de
+révolutions et mûrie par trois cents ans de discussions plus ou moins
+libres. Elle remplit ce devoir, vous savez comment!
+
+Mais encore une fois qui a pu forcer ce colosse si mal armé à venir se
+battre ainsi sans cuirasse, à guerroyer ou du moins à lutter en faveur
+d'idées qui ne l'intéressent pas, d'intérêts qui n'existent pas encore
+pour lui? car l'industrie même ne fait que de naître en Russie.
+
+Ce qui l'y force, c'est uniquement le caprice de ses maîtres et la
+gloriole de quelques grands seigneurs qui ont voyagé. Ainsi ce jeune
+peuple et ce vieux gouvernement courent ensemble tête baissée au-devant
+des embarras qui font reculer les sociétés modernes et leur font
+regretter le temps des guerres politiques, les seules connues dans les
+anciennes sociétés. Malencontreuse vanité de parvenus! vous étiez à
+l'abri des coups, vous vous y exposez sans mission.
+
+Terribles conséquences de la vanité politique de quelques hommes!... Ce
+pays, martyr d'une ambition qu'à peine il comprend, tout bouillonnant,
+tout saignant, tout pleurant au dedans, veut paraître calme pour devenir
+fort; et tout blessé qu'il est il cache ses plaies!... et quelles
+plaies? un cancer dévorant! Ce gouvernement chargé d'un peuple qui
+succombe sous le joug ou qui brise tout frein, s'avance d'un front
+serein contre des ennemis qu'il va chercher, il leur oppose un air
+calme, une allure fière, un langage ferme, menaçant ou du moins un
+langage qui peut faire soupçonner une pensée menaçante,... et tout en
+jouant cette comédie politique il se sent le cœur piqué des vers.
+
+Ah! je plains la tête d'où partent et où répondent les mouvements d'un
+corps si peu sain!... Quel rôle à soutenir! Défendre par de continuelles
+supercheries une gloire fondée sur des fictions ou tout au moins sur des
+espérances!! Quand on pense qu'avec moins d'efforts on ferait un vrai
+grand peuple, de vrais grands hommes, un vrai héros, on n'a plus assez
+de pitié pour le malheureux objet des appréhensions et de l'envie de
+l'Univers, pour l'Empereur de Russie, qu'il s'appelle Paul, Pierre,
+Alexandre ou Nicolas!
+
+Ma pitié va plus loin, elle s'étend jusqu'à la nation tout entière; il
+est à craindre que cette société égarée par l'aveugle orgueil de ses
+chefs ne s'enivre du spectacle de la civilisation avant d'être
+civilisée; il en est d'un peuple comme d'un homme: pour que le génie
+moissonne, il faut qu'il laboure, il faut qu'il se soit préparé par de
+profondes et solitaires études à porter la renommée.
+
+La vraie puissance, la puissance bienfaisante n'a pas besoin de finesse.
+D'où vient donc toute celle que vous employez? elle vient du venin que
+vous renfermez en vous-même et que vous ne nous cachez qu'à peine. Que
+de ruses, que de mensonges toujours trop innocents, que de voiles
+toujours trop transparents ne faut-il pas mettre en usage pour déguiser
+une partie de votre but et pour vous faire tolérer dans un rôle usurpé!
+Vous, les régulateurs des destinées de l'Europe! y pensez-vous? Vous,
+défendre la cause de la civilisation chez des nations super-civilisées
+quand le temps n'est pas loin où vous étiez vous-mêmes une horde
+disciplinée par la terreur, et commandée par des sauvages... à peine
+musqués! Ah! c'est un problème trop dangereux à résoudre; vous vous êtes
+immiscés dans un emploi qui passe les forces humaines. En remontant à la
+source du mal, on trouve que toutes ces fautes ne sont que l'inévitable
+conséquence du système de fausse civilisation adoptée il y a cent
+cinquante ans par Pierre Ier. La Russie ressentira les suites de
+l'orgueil de cet homme plus longtemps qu'elle n'admirera sa gloire, je
+le trouve plus extraordinaire qu'héroïque: c'est ce que beaucoup de bons
+esprits reconnaissent déjà sans oser l'avouer tout haut.
+
+Si le Czar Pierre, au lieu de s'amuser à habiller des ours en singes, si
+Catherine II, au lieu de faire de la philosophie, si tous les souverains
+de la Russie enfin eussent voulu civiliser leur nation par elle-même, en
+cultivant lentement les admirables germes que Dieu avait déposés dans le
+cœur de ces peuples, les derniers venus de l'Asie, ils auraient moins
+ébloui l'Europe, mais ils eussent acquis une gloire plus durable et plus
+universelle, et nous verrions aujourd'hui cette nation continuer sa
+tâche providentielle, c'est-à-dire la guerre aux vieux gouvernements de
+l'Asie. La Turquie d'Europe elle-même subirait cette influence sans que
+les autres États pussent se plaindre de cet accroissement d'un pouvoir,
+réellement bienfaisant; au lieu de cette force irrésistible, la Russie
+n'a aujourd'hui chez nous que la puissance que nous lui accordons,
+c'est-à-dire celle d'un parvenu plus ou moins habile à faire oublier son
+origine, sa fortune, et valoir son crédit apparent. La souveraineté sur
+des peuples plus barbares et plus esclaves qu'elle-même lui est due,
+elle est dans ses destinées, elle est écrite, passez-moi l'expression,
+dans les fastes de son avenir; son influence sur des peuples plus
+avancés est précaire.
+
+Mais à présent que cette nation a _déraillé_ sur la grande voie de la
+civilisation, nul homme ne peut lui faire reprendre sa ligne. Dieu seul
+sait où il l'attend: voilà ce que je pressentais à Pétersbourg, et ce
+que je vois clairement à Moscou.
+
+Il faut le répéter, Pierre-le-Grand ou plutôt l'impatient, fut la cause
+première de cette erreur, et l'admiration aveugle dont il est encore
+aujourd'hui l'objet justifie l'émulation de ses successeurs, qui croient
+lui ressembler parce qu'ils éternisent la fausse politique de ce
+demi-génie, rival acharné des Suédois plutôt que régénérateur des
+Russes. Copier éternellement les autres nations afin de paraître
+civilisé avant de l'être, voilà la tâche imposée par lui à la Russie.
+
+Il faut l'avouer, le résultat immédiat de ses plans tient du prodige.
+Comme directeur de spectacle, le Czar Pierre est le premier des hommes;
+mais l'action positive de ce génie aussi barbare, aussi dénué de cœur,
+quoique plus instruit que les esclaves qu'il discipline, est lente et
+pernicieuse; c'est aujourd'hui seulement qu'elle s'accomplit et qu'on
+peut la juger définitivement. Le monde n'oubliera pas que les seules
+institutions d'où la liberté russe pouvait naître, les deux chambres,
+ont été abolies par ce prince.
+
+Dans tous les genres, dans les arts, dans les sciences, dans la
+politique, il n'y a de grands hommes que par comparaison. Voilà pourquoi
+il y eut tel siècle et tel pays où l'on fut grand homme à peu de frais.
+Le Czar Pierre est arrivé dans un de ces siècles et de ces pays-là, non
+qu'il n'eût un caractère élevé et d'une force extraordinaire; mais son
+esprit minutieux bornait ses volontés. Le mal qu'il a fait lui survit,
+car il a forcé ses héritiers de jouer la comédie sans cesse comme il la
+jouait lui-même. Quand il n'y a point d'humanité dans les lois, et, ce
+qui est pis, point d'inflexibilité dans l'application des lois, le
+souverain succombe à sa propre justice; ce qui n'empêche pas les Russes
+de nous répéter avec emphase, à tout propos, que la peine de mort est
+abolie chez eux; d'où ils nous obligent à conclure, selon eux, que la
+Russie est de toutes les nations de l'Europe la plus civilisée...
+juridiquement parlant.
+
+Ces hommes d'apparence comptent pour rien le knout _ad libitum_ et ses
+cent un coups! Ils en ont le droit: l'Europe ne les voit pas donner.
+Ainsi, dans ce royaume des façades, des misères ignorées, des cris sans
+échos, des réclamations sans résultat, la jurisprudence même sera
+devenue une illusion d'amour-propre, et contribuera pour sa part à
+l'heureux effet d'optique de la grande mécanique à coulisses qu'on
+montre aux étrangers sous le nom de l'Empire russe. Et voilà où peuvent
+tomber la politique, la religion, la justice, l'humanité, la sainte
+vérité, chez une nation si pressée de monter sur le vieux théâtre du
+monde, qu'elle aime mieux n'être rien pour agir tout de suite, que de se
+préparer lentement dans une féconde obscurité à devenir quelque chose
+pour agir plus tard! Les rayons du soleil mûrissent le fruit, mais ils
+brûlent la graine.
+
+Je pars demain pour Nijni. Si je prolongeais mon séjour à Moscou, je ne
+pourrais plus voir cette foire dont le terme approche. Je ne finirai ma
+lettre que ce soir, en revenant de Pétrowski, où je vais entendre les
+bohémiens russes.
+
+Je viens de choisir dans l'auberge une chambre que je garderai pendant
+mon absence, parce que je suis parvenu à m'y faire une cachette pour y
+déposer tous mes papiers, car je n'oserais m'aventurer sur le chemin de
+Kazan avec tout ce que j'ai écrit depuis mon départ de Pétersbourg; et
+je ne connais personne ici à qui je voulusse confier ces dangereuses
+lettres. L'exactitude dans le récit des faits et l'indépendance dans les
+jugements, la vérité enfin, est ce qu'il y a de plus suspect en Russie;
+c'est de cela qu'est peuplée la Sibérie... sans oublier pourtant le vol
+et l'assassinat, association qui aggrave d'une manière infâme le sort
+des condamnés politiques.
+
+ (_Suite de la même lettre_.)
+
+ Le même jour, à minuit.
+
+Je reviens de Pétrowski, où j'ai vu la salle de danse, qui est belle;
+elle s'appelle, je crois, le Waux-Hall. Avant l'ouverture d'un bal qui
+m'a paru assez triste, on m'a fait entendre les bohémiens russes. Ce
+chant sauvage et passionné a quelques rapports éloignés avec celui des
+gitanos d'Espagne. Les mélodies du Nord sont moins voluptueuses, moins
+vives que les mélodies andalouses, mais elles produisent une impression
+de mélancolie plus profonde. Il y en a qui veulent être gaies; elles ont
+plus de tristesse que les autres. Les bohémiens de Moscou chantent sans
+instruments des chœurs qui ont de l'originalité, mais quand on n'entend
+pas le sens des paroles de cette musique expressive et nationale, on
+perd beaucoup.
+
+Duprez m'a dégoûté du chant qui ne rend l'idée que par des sons; sa
+manière de phraser la musique et d'accentuer la parole pousse
+l'expression aussi loin qu'elle peut aller; la force des sentiments est
+centuplée par ce chant passionné, et la pensée portée sur les ailes de
+la mélodie, atteint aux dernières limites de la sensibilité humaine, qui
+prend sa source sur les confins de l'âme et du corps; ce qui ne parle
+qu'à l'esprit va moins loin. Voilà ce que Duprez a fait de la poésie
+chantée; il a réalisé la tragédie lyrique, si longtemps et si vainement
+cherchée en France par des talents incomplets; c'est que pour réussir à
+faire révolution dans l'art, il fallait d'abord savoir le métier mieux
+que personne. Quand on a pu admirer cette merveille, on devient
+difficile et souvent injuste pour le reste. Il y a une foule de voix qui
+me font regretter les instruments. Négliger la parole comme moyen
+d'expression musicale, c'est abdiquer, c'est méconnaître la vraie poésie
+de la musique vocale, c'est en borner la puissance qui n'a été
+complètement et systématiquement révélée au public français que par
+Duprez lorsqu'il a ressuscité Guillaume Tell. Voilà pourquoi ce grand
+artiste a sa place marquée dans l'histoire de l'art.
+
+La nouvelle école de chant en Italie, dont Ronconi est aujourd'hui le
+chef, revient aussi aux grands effets de l'ancienne musique par
+l'expression de la parole, et c'est encore Duprez qui, depuis ses
+brillants débuts sur le théâtre de Naples, a contribué à ce retour; car
+il poursuit son œuvre à travers toutes les langues et pousse ses
+conquêtes chez tous les peuples.
+
+Les femmes qui faisaient les parties de dessus dans les chœurs des
+bohémiens ont des physionomies orientales; leurs yeux sont d'un éclat et
+d'une vivacité extraordinaires. Les plus jeunes m'ont paru charmantes:
+les autres, avec leurs rides déjà profondes quoique prématurées, leur
+teint de bistre, leurs cheveux noirs, pourraient servir de modèles à des
+peintres. Elles expriment dans leurs diverses mélodies plusieurs
+sentiments; elles peignent surtout admirablement la colère. On me dit
+que la troupe de chanteurs bohémiens que je vais trouver à Nijni est la
+plus distinguée de la Russie. En attendant que je puisse rendre justice
+à ces virtuoses ambulants, je dois dire que ceux de Moscou m'ont fait
+grand plaisir, surtout lorsqu'ils chantaient en chœur des morceaux dont
+l'harmonie m'a paru savante et compliquée.
+
+J'ai trouvé l'opéra national un détestable spectacle représenté dans une
+belle salle; c'était _le Dieu et la Bayadère_, traduit en russe!... À
+quoi bon employer la langue du pays pour ne nous donner qu'un libretto
+de Paris défiguré?
+
+Il y a aussi à Moscou un spectacle français où M. Hervet, dont la mère
+avait un nom connu à Paris, joue les rôles de Bouffé fort naturellement.
+J'ai vu _Michel Perrin_ rendu par cet acteur avec une simplicité, une
+rondeur qui m'a fait grand plaisir, malgré mes souvenirs du Gymnase.
+Quand une pièce est vraiment spirituelle, il y a plusieurs manières de
+la jouer: les ouvrages qui perdent tout en pays étrangers sont ceux où
+l'auteur demande à l'acteur l'esprit du personnage, et c'est ce que
+n'ont pas fait MM. Mélesville et Duveyrier dans le _Michel Perrin_ de
+madame de Bawr.
+
+J'ignore jusqu'à quel point les Russes entendent notre théâtre: je ne me
+fie pas trop au plaisir qu'ils ont l'air de prendre à la représentation
+des comédies françaises; ils ont le tact si fin qu'ils devinent la mode
+avant qu'elle soit proclamée; ceci leur épargne l'humiliation d'avouer
+qu'ils la suivent. La délicatesse de leur oreille et les sons variés des
+voyelles, la multitude des consonnes, les divers genres de sifflements
+auxquels il faut s'exercer pour parler leur langue, les habituent dès
+l'enfance à vaincre toutes les difficultés de la prononciation. Ceux
+même qui ne savent dire que peu de mots français les prononcent comme
+nous. Par là ils nous font une illusion perfide; nous croyons qu'ils
+entendent notre langue aussi bien qu'ils la parlent, et nous sommes dans
+l'erreur. Le petit nombre de ceux qui ont voyagé ou qui sont nés dans un
+rang où l'éducation est nécessairement très-soignée, comprennent seuls
+la finesse de l'esprit parisien; nos plaisanteries et nos délicatesses
+échappent à la masse. Nous nous défions des autres étrangers, parce que
+leur accent nous est désagréable ou nous paraît ridicule, et pourtant,
+malgré la peine qu'ils ont à parler notre langue, ceux-ci nous
+comprennent au fond mieux que les Russes, dont l'imperceptible et douce
+_cantilène_ nous séduit d'abord et les aide à nous tromper, tandis
+qu'ils n'ont le plus souvent que l'apparence des idées, des sentiments
+et de la compréhension que nous leur attribuons. Dès qu'il faudrait
+causer avec un peu d'abandon, conter une histoire, dépeindre une
+impression personnelle, le prestige cesse et la fraude apparaît au grand
+jour. Mais ils sont les hommes les plus habiles du monde à cacher leurs
+bornes: dans l'intimité, ce talent diplomatique fatigue.
+
+Un Russe me montrait hier dans son cabinet une petite bibliothèque
+portative qui me paraissait un modèle de bon goût. Je m'approche de
+cette collection pour ouvrir un volume qui me paraît étrange; c'était un
+manuscrit arabe recouvert en vieux parchemin. «Vous êtes bien heureux,
+vous savez l'arabe? dis-je au maître de la maison.--Non, me répondit-il;
+mais j'ai toujours toutes sortes de livres autour de moi: cela donne bon
+air à une chambre.»
+
+À peine cette naïveté lui était-elle échappée, que l'expression de mon
+visage lui fit sentir, malgré moi, qu'il venait de s'oublier. Alors,
+bien assuré qu'il était de mon ignorance, il se mit à me traduire
+d'invention quelques passages de ce manuscrit, et il le fit avec une
+volubilité, une fluidité, une loquèle digne du latin du Médecin malgré
+lui; son adresse m'aurait trompé, si je n'eusse été sur mes gardes; mais
+averti comme je l'étais par l'embarras qu'il n'avait pu me dissimuler
+d'abord, je vis clairement qu'il voulait réparer sa franchise et me
+donner à penser, _sans le dire_, que l'aveu qu'il venait de me faire
+n'était qu'une plaisanterie. Cette finesse, toute profonde qu'elle
+était, fut perdue.
+
+Tels sont cependant les jeux d'enfants où se réduisent les peuples,
+quand leur amour-propre souffrant les met en rivalité de civilisation
+avec des nations plus anciennes!...
+
+Il n'y a ni ruse ni mensonge dont leur dévorante vanité ne devienne
+capable dans l'espoir que nous dirons en retournant chez nous: «On a
+pourtant eu tort d'appeler ces gens-là: les barbares du Nord.» Cette
+qualification ne leur sort pas de la tête: ils la rappellent à tout
+propos aux étrangers avec une humilité ironique; et ils ne s'aperçoivent
+pas que par cette susceptibilité même, ils donnent des armes contre eux
+à leurs détracteurs.
+
+J'ai loué une voiture du pays pour aller à Nijni afin de ménager la
+mienne; mais cette espèce de _tarandasse_ à ressorts[6] n'est guère plus
+solide que ma calèche, c'est la remarque que faisait tout à l'heure une
+personne du pays qui était venue assister aux apprêts de mon départ!
+«Vous m'inquiétez, lui répliquai-je, car je suis ennuyé de casser à
+chaque poste.
+
+--Pour une longue route, je vous conseillerais d'en prendre une autre,
+si toutefois vous en pouviez trouver à Moscou dans cette saison; mais le
+voyage est si court que celle-ci vous suffira.»
+
+Ce court voyage pour aller et revenir avec le détour que je compte faire
+par Troïtza et Yaroslaf est de quatre cents lieues; notez que dans ces
+quatre cents lieues, il y en a bien à ce qu'on m'assure cent cinquante
+de chemins détestables: rondins, souches d'arbres enfoncées dans la
+tourbe, sables profonds avec des pierres mouvantes, etc., etc., etc. À
+la manière dont les Russes apprécient les distances, on s'aperçoit
+qu'ils habitent un pays grand comme l'Europe, la Sibérie à part.
+
+Un des traits les plus séduisants de leur caractère, à mon avis, c'est
+leur aversion pour les objections; ils ne connaissent ni difficultés ni
+obstacles. Ils savent vouloir. En cela l'homme du peuple participe à
+l'humeur tant soit peu gasconne des grands seigneurs; avec sa hachette
+qu'il ne quitte jamais, un paysan russe triomphe d'une foule d'accidents
+et d'embarras qui arrêteraient les villageois de nos contrées, et il dit
+oui à tout ce qu'on lui demande.
+
+
+
+
+LETTRE TRENTIÈME.
+
+Routes de l'intérieur de la Russie.--Fermes, maisons de
+campagne.--Aspect des villages.--Monotonie des sites.--Vie pastorale des
+paysans.--Femmes de la campagne bien habillées et belles.--Beauté des
+vieillards russes.--Aspect qu'ils donnent aux villages.--Rencontre d'un
+voyageur.--Ruse raffinée, attribuée aux Polonais.--Nuit d'auberge à
+Troïtza.--Définition de la malpropreté.--Pestalozzi.--Intérieur du
+couvent.--Pèlerins.--Le kibitka.--Saint Serge.--Souvenirs
+patriotiques.--Image de saint Serge.--Tombeau de Boris
+Godounoff.--Bibliothèque du couvent: les moines refusent de la
+montrer.--Inconvénients d'un voyage dans l'intérieur de la
+Russie.--Mauvaise qualité de l'eau dans toute la Russie.--Pourquoi on
+voyage dans ce pays.--Ce qu'est en Russie la passion du vol.
+
+
+ Au couvent de Troïtza, à vingt lieues de Moscou, ce 17 août 1839.
+
+À en croire les Russes, tous les chemins seraient bons chez eux pendant
+l'été; même ceux qui ne sont pas des grandes routes: moi, je les trouve
+tous mauvais. Une voie inégale, quelquefois large comme un champ,
+quelquefois fort étroite, passe dans des sables où les chevaux
+s'enfonçant jusqu'au-dessus du genou, perdent haleine, rompent leurs
+traits, et refusent de tirer tous les vingt pas; si l'on sort du sable
+c'est pour tomber dans des boues où se jouent de grosses pierres et
+d'énormes souches de bois qui brisent les voitures en dansant sous les
+roues, et en éclaboussant les voyageurs; voilà les chemins de ce pays en
+toutes saisons, excepté aux époques de l'année où ils deviennent
+absolument impraticables par l'excès du froid dont la rigueur rend les
+voyages périlleux, ou par la fonte des neiges et par les inondations,
+tourbillons sans courant, qui transforment les basses plaines en lacs
+pendant deux ou trois mois de l'année, six semaines après l'hiver et
+autant après l'été... le reste du temps ce sont des marécages. Ces
+routes toutes semblables entre elles sont bordées de paysages, toujours
+les mêmes. Deux lignes de petites maisons de bois plus ou moins ornées
+de ciselures peintes et le pignon regardant inévitablement la rue,
+chaque maison flanquée d'un bâtiment à deux fins, espèce de cour
+couverte, ou de vaste hangar clos de trois côtés: voilà le village
+russe! Toujours et partout cet unique aspect vous frappe! Les paroisses
+sont plus ou moins rapprochées selon que la province est plus ou moins
+peuplée: mais rares ou nombreux tous se répètent; il en est de même du
+site: plaine ondulée, tantôt marécageuse, tantôt sablonneuse: quelques
+champs, quelques pâturages ceints de forêts de pins, tantôt éloignés,
+tantôt rapprochés du chemin: quelquefois bien venants, le plus souvent
+étiolés et grêles: voilà la nature dans ces vastes contrées!!... On
+rencontre de loin en loin quelques maisons de campagne, quelques fermes
+d'assez belle apparence: deux grandes allées de bouleaux servent
+d'avenues à ces habitations qui sont des seigneuries, et que le voyageur
+salue de la route comme des oasis.
+
+Il y a quelques provinces où la chaumière est bâtie en terre; mais alors
+son apparence plus misérable est pourtant encore assez semblable à celle
+des cabanes de bois; d'un bout de l'Empire à l'autre le plus grand
+nombre des habitations rurales est construit en longues et grosses
+solives mal équarries et soigneusement calfeutrées avec de la mousse et
+de la résine. La Crimée, pays tout à fait méridional, fait exception;
+d'ailleurs comparé à l'étendue de l'Empire, ce n'est qu'un point perdu
+dans l'immensité.
+
+La monotonie est la divinité de la Russie néanmoins, cette monotonie
+même a quelque charme pour les âmes capables de jouir de la solitude: le
+silence est profond dans ces sites invariables; il devient quelquefois
+sublime au milieu de la plaine déserte qui n'a de bornes que celles de
+notre vue.
+
+La forêt lointaine ne varie pas, elle n'est pas belle, mais qui peut la
+sonder? Quand on pense qu'elle ne finit qu'à la muraille de la Chine, on
+est saisi de respect: la nature comme la musique tire une partie de sa
+puissance des répétitions. Etrange mystère! c'est par l'uniformité
+qu'elle multiplie les impressions; en cherchant à trop renouveler les
+effets, on tombe dans le fade et dans le lourd: c'est ce qui arrive aux
+musiciens modernes quand ils sont privés de génie; mais au contraire
+lorsque l'artiste brave le danger de la simplicité l'art devient sublime
+comme la nature. Le style classique, ce mot est ici employé dans
+l'ancienne acception, n'est pas varié.
+
+La vie pastorale a toujours du charme: ses occupations calmes et
+régulières conviennent à l'homme primitif; elles maintiennent longtemps
+la jeunesse des races. Les pâtres qui ne s'éloignent jamais de leur
+terre natale sont sans contredit les moins à plaindre des Russes. Leur
+beauté même, qui devient plus frappante en approchant du gouvernement de
+Yaroslaf, prouve pour leur manière de vivre.
+
+J'ai rencontré, chose nouvelle pour moi en Russie, quelques paysannes
+fort jolies, aux cheveux d'or, au teint blanc, à la peau délicate et à
+peine colorée, aux yeux d'un bleu pâle, mais expressifs par leur coupe
+asiatique et par leurs regards languissants. Si ces jeunes vierges, avec
+leurs traits semblables à ceux des madones grecques, avaient la tournure
+et la vivacité de mouvement des femmes espagnoles elles seraient les
+créatures les plus séduisantes de la terre. Un grand nombre de femmes de
+ce gouvernement m'ont paru bien habillées. Elles portent par-dessus leur
+jupe de drap une petite redingote bordée de fourrures. Cette courte
+houppelande, finissant au-dessus du genou, prend bien la taille, et
+donne de la grâce à toute la personne.
+
+Je n'ai vu en aucun pays autant de beaux fronts chauves ou de beaux
+cheveux blancs que dans cette partie de la Russie. Les têtes de Jéhova,
+ces chefs-d'œuvre du premier élève de Léonard de Vinci, ne sont pas des
+conceptions aussi idéales que je le croyais lorsque j'admirais les
+fresques de Luini à Lainate, à Lugano, à Milan. Ces têtes se retrouvent
+ici vivantes; au seuil de chaque cabane de beaux vieillards au teint
+frais, aux joues pleines, aux yeux bleus et brillants, à la physionomie
+reposée, à la barbe d'argent qui luit au soleil autour d'une bouche dont
+elle rehausse le sourire bienveillant et calme, semblent autant de dieux
+protecteurs placés à l'entrée des villages. Le voyageur, à son passage,
+est salué par ces nobles figures majestueusement assises sur la terre
+qui les a vus naître; vraies statues antiques, emblèmes de
+l'hospitalité, un païen les adorerait: les chrétiens les admirent avec
+un respect involontaire, car dans la vieillesse, la beauté n'est plus
+physique, c'est le chant triomphal de l'âme après la victoire...
+
+Il faut venir chez les paysans russes pour retrouver la pure image de la
+société patriarcale et pour remercier Dieu de l'heureuse existence qu'il
+a départie, malgré les fautes des gouvernements, à ces créatures
+inoffensives dont la naissance et la mort ne sont séparées que par une
+longue suite d'années d'innocence.
+
+Ah!... que l'ange ou le démon de l'industrie et des lumières me
+pardonne! je ne puis m'empêcher de trouver un grand charme à l'ignorance
+lorsque j'en vois le fruit dans la physionomie céleste des vieux paysans
+russes.
+
+Ces patriarches modernes se reposent noblement au déclin de leur vie;
+travailleurs exempts de la corvée, ils se débarrassent de leur fardeau,
+vers la fin du jour, et s'asseyent avec dignité sur le seuil de la
+chaumière qu'ils ont peut-être rebâtie plusieurs fois, car sous ce rude
+climat la maison de l'homme ne dure pas autant que sa vie. Quand je ne
+rapporterais de mon voyage en Russie que le souvenir de ces vieillards
+sans remords, appuyés contre ces portes sans serrures, je ne
+regretterais pas la peine que j'ai prise pour venir voir des créatures
+si différentes de tous les autres paysans du monde. La noblesse de la
+chaumière m'inspire toujours un profond respect.
+
+Tout gouvernement fixe, quelque mauvais qu'il soit d'ailleurs, a son bon
+résultat, et tout peuple policé a de quoi se consoler des sacrifices
+qu'il fait à la vie sociale.
+
+Néanmoins, au fond de ce calme que je partage et que j'admire, quel
+désordre! que de violence! quelle sécurité trompeuse!...
+
+J'en étais là de ma lettre, quand un homme de ma connaissance, aux
+discours duquel on peut ajouter foi, parti de Moscou quelques heures
+après moi, arrive à la poste de Troïtza. Sachant que je devais passer la
+nuit dans ce lieu, il a fait demander à me voir pendant qu'il relayait;
+il vient de me confirmer ce que je savais: c'est que quatre-vingts
+villages ont été incendiés tout dernièrement dans le gouvernement de
+Sembirsk, à la suite de la révolte des paysans. Les Russes attribuent
+ces troubles aux intrigues des Polonais. «Quel intérêt les Polonais
+ont-ils à brûler la Russie? dis-je à la personne qui me racontait le
+fait.--Aucun, me répondit-elle, si ce n'est qu'ils espèrent attirer
+contre eux-mêmes la colère du gouvernement russe; tout ce qu'ils
+craignent, c'est qu'on ne les laisse en paix.--Vous me rappelez,
+m'écriai-je, les bandes d'incendiaires qui, au commencement de notre
+première révolution, accusaient les aristocrates de brûler leurs propres
+châteaux.--Vous n'en croyez pas ma parole, répliqua le Russe; cependant
+j'observe de près les choses, et je sais par expérience que chaque fois
+que les Polonais voient l'Empereur pencher vers la clémence, ils forment
+de nouveaux complots; alors ils envoient chez nous des émissaires
+déguisés, et simulent des conspirations à défaut de crimes réels; le
+tout uniquement pour attiser la haine des Russes, et pour provoquer de
+nouvelles condamnations contre eux et leurs concitoyens; en un mot, ils
+ne redoutent rien tant que le pardon, parce que la douceur du
+gouvernement russe changerait le cœur de leurs paysans, qui finiraient
+par aimer _l'ennemi_, s'ils en recevaient des bienfaits.--Ceci me paraît
+du machiavélisme héroïque, répliquai-je; mais je n'y crois pas.
+D'ailleurs, que ne leur pardonnez-vous, pour les punir? Vous seriez en
+même temps plus adroits et plus grands qu'eux. Mais vous les haïssez; et
+je crois bien plutôt que les Russes, pour justifier leur rancune,
+accusent la victime et cherchent, dans tout ce qui arrive de malheureux
+chez eux, quelque prétexte pour appesantir leur joug sur des adversaires
+dont l'ancienne gloire est un crime irrémissible; d'autant qu'il faut en
+convenir, la gloire polonaise n'était pas modeste.--Non plus que la
+gloire française, reprit malignement mon ami... (je le connaissais de
+Paris); mais vous jugez mal notre politique, parce que vous ne
+connaissez ni les Russes ni les Polonais.--Refrain ordinaire de vos
+compatriotes lorsqu'on ose leur dire des vérités déplaisantes; les
+Polonais sont faciles à connaître; ils parlent toujours, je me fie aux
+bavards plus qu'aux hommes qui ne disent que ce qu'on ne se soucie pas
+de savoir.--Il faut pourtant que vous ayez bien de la confiance en
+moi.--En vous personnellement, oui; mais quand je me souviens que vous
+êtes Russe, j'ai beau vous connaître depuis dix ans, je me reproche mon
+imprudence, c'est-à-dire ma franchise.--Je prévois que vous nous
+arrangerez mal, à votre retour chez vous.--Si j'écrivais, peut-être;
+mais, comme vous le dites, je ne connais pas les Russes, et je me
+garderai de parler au hasard de cette impénétrable nation.--C'est ce que
+vous pouvez faire de mieux.--A la bonne heure; mais n'oubliez pas qu'une
+fois connus pour être dissimulés, les hommes les plus réservés sont
+appréciés comme s'ils étaient démasqués.--Vous êtes trop satirique et
+trop pénétrant pour des barbares tels que nous.» Là-dessus mon ancien
+ami remonte en voiture et part au galop, et moi je retourne à ma chambre
+pour vous transcrire notre dialogue. Je cache mes nouvelles lettres
+parmi des papiers d'emballage; car j'ai toujours peur de quelque
+perquisition secrète ou même à force ouverte pour découvrir le fond de
+mes pensées; mais je me figure que ne trouvant rien dans mon écritoire
+ni dans mon portefeuille, on se tranquilliserait. Je vous ai dit,
+d'ailleurs, le soin que je prends pour éloigner le feldjæger lorsque je
+veux écrire; de plus, j'ai établi qu'il n'entre jamais dans ma chambre
+sans m'en faire demander la permission par Antonio. Un Italien peut
+lutter de finesse avec un Russe. Celui-ci est depuis quinze ans auprès
+de moi comme valet de chambre; il a la tête politique des Romains
+modernes, et le noble cœur des anciens. Je ne me serais pas hasardé dans
+ce pays avec un domestique ordinaire, ou je me serais abstenu d'écrire;
+mais Antonio contre-minant l'espionnage du feldjæger m'assure quelque
+liberté.
+
+ (_Suite de la même lettre_.)
+
+ Troïtza, ce 18 août 1839.
+
+S'il fallait m'excuser des redites et de la monotonie, il faudrait vous
+demander pardon de voyager en Russie. Le retour fréquent des mêmes
+impressions est inévitable dans tous les voyages consciencieux; mais
+dans celui-ci plus que dans tout autre... Voulant vous donner l'idée la
+plus exacte possible du pays que je parcours, il faut que je vous dise
+exactement, heure par heure, ce que j'éprouve: c'est le seul moyen de
+justifier ce que je penserai plus tard.
+
+Troïtza est, après Kiew, le pèlerinage le plus célèbre et le plus
+fréquenté de la Russie. Situé à vingt lieues de Moscou, ce monastère
+historique m'a paru valoir la peine de m'y arrêter un jour, et d'y
+passer la nuit afin de voir en détail les sanctuaires révérés des
+chrétiens russes.
+
+Mais pour m'acquitter de ma tâche, il m'a fallu ce matin un effort de
+raison: après une nuit pareille à celle que je viens de passer, on n'a
+plus la moindre curiosité; le dégoût physique l'emporte sur tout.
+
+Des personnes réputées à Moscou pour impartiales, m'avaient assuré que
+je trouverais à Troïtza un gîte fort supportable. En effet, le bâtiment
+où l'on reçoit les étrangers, espèce d'auberge appartenant au couvent,
+mais située hors de l'enceinte sacrée, est un corps de logis spacieux et
+qui contient des chambres assez habitables en apparence: néanmoins à
+peine couché, mes précautions ordinaires se sont trouvées en défaut;
+j'avais gardé de la lumière selon ma coutume, et ma nuit s'est passée à
+me battre contre des nuées de bêtes; elles étaient noires, brunes, il y
+en avait de toutes les formes et je crois de toutes les espèces. Elles
+m'apportaient la fièvre et la guerre: la mort de l'une d'entre elles
+semblait attirer la vengeance de son peuple, qui se ruait sur moi à la
+place où le sang avait coulé; je luttais en désespéré, m'écriant dans ma
+rage: «Il ne leur manque que des ailes pour faire de ceci l'enfer!» Ces
+insectes laissés là par les pèlerins qui affluent à Troïtza de toutes
+les parties de l'Empire, pullulent à l'abri de la châsse de saint Serge,
+le fondateur de ce fameux couvent. La bénédiction du ciel se répand sur
+leur postérité, qui multiplie en cet asile sacré plus qu'en aucun autre
+lieu du monde. Voyant les légions que j'avais à combattre se renouveler
+sans cesse, je perdais courage et le mal de la peur devint pire pour moi
+que le mal réel; car je ne pouvais me persuader que cette hideuse armée
+ne renfermât pas quelques escadrons invisibles et dont la présence me
+serait révélée au grand jour. L'idée que la couleur de leur armure
+protégeait ceux-ci contre mes recherches, me rendait fou: ma peau était
+brûlante, mon sang bouillonnait, je me sentais dévoré par
+d'imperceptibles ennemis; et dans ce moment, je crois que si l'on m'eût
+donné le choix, j'aurais mieux aimé combattre des tigres que cette
+milice des gueux, qui fait leur richesse; car, on jette l'argent aux
+mendiants de peur des présents en nature que le pauvre, s'il était
+rebuté, pourrait faire au riche dédaigneux. Cette milice fait aussi trop
+souvent la gloire des saints, car l'extrême austérité marche quelquefois
+de compagnie avec la malpropreté, alliance impie et contre laquelle les
+vrais amis de Dieu ne peuvent tonner assez haut. Et que deviendrai-je,
+moi, pécheur, stigmatisé sans profit pour le ciel par la vermine de la
+pénitence? me disais-je avec un désespoir qui m'aurait paru comique dans
+un autre; me lever, marcher au milieu de ma chambre, ouvrir les
+fenêtres, tout cela me calmait un instant; mais le fléau me poursuivait
+partout. Les chaises, les tables, les plafonds, les pavés, les murs,
+étaient vivants; je n'osais m'approcher d'un meuble, de peur de revenir
+infecter ensuite tout ce qui est à moi. Mon valet de chambre est entré
+chez moi avant l'heure convenue, il avait éprouvé les mêmes angoisses et
+de plus grandes, car le malheureux ne voulant, ne pouvant pas grossir
+nos bagages, n'a pas de lit; il pose sa paillasse à terre afin d'éviter
+les canapés et les meubles du pays avec tous leurs accessoires. Si
+j'insiste sur ces inconvénients, c'est qu'ils vous donnent la mesure des
+vanteries des Russes, et du degré de civilisation matérielle où sont
+parvenus les habitants de la plus belle partie de cet Empire. En voyant
+entrer ce pauvre Antonio les yeux rapetissés, le visage enflé, je n'eus
+pas besoin de le questionner; sans parler, il me montra un manteau
+devenu brun de bleu qu'il était la veille. Ce manteau étendu sur une
+chaise me paraissait mobile, c'était une broderie dont les fleurs
+rappelaient les dessins des tapis de Perse; à cette vue l'effroi nous
+saisit l'un et l'autre; l'eau, l'air, le feu, tous les éléments dont
+nous pouvions disposer furent mis à contribution; mais dans une pareille
+guerre la victoire elle-même est encore une douleur; enfin purifié et
+habillé du mieux que je pus, je fis semblant de déjeuner et me rendis au
+couvent, où m'attendait une autre armée d'ennemis; mais cette fois la
+cavalerie légère, cantonnée dans les plis du froc des moines grecs, ne
+me causait plus la moindre frayeur, je venais de soutenir l'assaut de
+bien d'autres soldats; après les combats de géants de la nuit, la guerre
+en plein jour et les escarmouches des éclaireurs me paraissaient un jeu:
+pour parler sans figures, la morsure des punaises et la peur des poux
+m'avait tellement aguerri contre les puces, que je ne m'inquiétais pas
+plus des légères nuées de ces bêtes soulevées sous nos pas dans les
+églises et autour des trésors du couvent, que de la poudre du chemin ou
+de la cendre de l'âtre. Mon indifférence était telle qu'elle me faisait
+honte à moi-même: il y a des maux auxquels on rougit de se résigner;
+c'est presque avouer qu'on les mérite... Cette matinée et la nuit qui
+l'a précédée ont réveillé toute ma pitié pour les pauvres Français
+restés prisonniers en Russie, après l'incendie et la retraite de Moscou.
+La vermine, cet inévitable produit de la misère, est de tous les maux
+physiques celui qui m'inspire la plus profonde compassion. Quand
+j'entends dire d'un homme: il est si malheureux qu'il en est sale, mon
+cœur se fend. La malpropreté est quelque chose de plus que ce qu'elle
+paraît; elle décèle aux yeux d'un observateur attentif, une dégradation
+morale pire que les maux du corps; cette lèpre, pour être jusqu'à un
+certain point volontaire, n'en devient que plus immonde; c'est un
+phénomène qui procède de nos deux natures: il y a en elle du moral et du
+physique; elle est le résultat d'une infirmité combinée de l'âme et du
+corps; c'est tout ensemble un vice et une maladie.
+
+J'ai eu bien souvent dans mes voyages l'occasion de me rappeler les
+observations pleines de sagacité de Pestalozzi, le grand philosophe
+pratique, le précepteur des ouvriers bien avant Fourier et les
+saint-simoniens; il résulte de ses observations sur la manière de vivre
+des gens du peuple que de deux hommes qui ont les mêmes habitudes l'un
+peut être sale et l'autre propre. La netteté du corps tient à la santé,
+au tempérament de l'homme autant qu'au soin qu'il prend de sa personne.
+Dans le monde, ne voit-on pas des individus fort recherchés, et
+cependant fort malpropres? Quoi qu'il en soit il règne parmi les Russes
+un degré de négligence sordide; toute nation policée devrait s'abstenir
+d'un tel excès de résignation: je crois qu'ils ont dressé la vermine à
+survivre au bain.
+
+Malgré ma mauvaise humeur je me suis fait montrer en détail l'intérieur
+du couvent patriotique de la Trinité. Son enceinte n'a pas l'aspect
+imposant de nos vieux monastères gothiques. On a beau dire que ce n'est
+pas l'architecture qu'on vient chercher en un lieu sacré: si ces fameux
+sanctuaires valaient la peine d'être regardés, ils ne perdraient rien de
+leur sainteté ni les pèlerins de leur mérite.
+
+Sur une éminence s'élève une ville entourée de fortes murailles
+crénelées: c'est le couvent. Comme les cloîtres de Moscou, il a des
+flèches et des coupoles dorées qui brillent au soleil, surtout vers le
+soir, et qui annoncent de loin aux pèlerins le but de leur pieux voyage.
+
+Pendant la belle saison, les chemins d'alentour sont couverts de
+voyageurs qui marchent en procession; et dans les villages, des groupes
+de fidèles, couchés sous des bouleaux, mangent ou dorment à l'ombre; à
+chaque pas, on rencontre un paysan chaussé d'une espèce de sandale en
+écorce de tilleul; ce rustre marche souvent près d'une femme qui porte
+ses souliers à la main, tandis qu'elle se garantit avec une ombrelle des
+rayons du soleil que les Moscovites redoutent en été plus que les
+habitants des pays méridionaux. Un kibitka attelé d'un cheval suit au
+pas le ménage ambulant; ils ont dans cet équipage de quoi se coucher et
+de quoi faire du thé! Le kibitka doit ressembler au chariot des anciens
+Sarmates. Cette voiture est d'une simplicité primitive, la moitié d'un
+tonneau coupé en long est posée sur deux brancards à essieux semblables
+à un affût de canon: voilà le corps du char; il est quelquefois muni
+d'une capote, c'est-à-dire d'une grande écuelle de bois renversée. Cette
+couverture d'un aspect un peu barbare est placée en long, de côté, sur
+les brancards, et elle ferme tout un pan de la voiture à la façon de la
+capote d'un char à bancs suisse.
+
+Les hommes et les femmes de la campagne qui savent se coucher partout,
+excepté dans des lits, cheminent étendus tout de leur long dans ces
+voitures légères et pittoresques; parfois l'un des pèlerins veillant sur
+ceux qui dorment, s'assied les jambes pendantes au bord du kibitka et
+berce de songes patriotiques ses compagnons endormis. Il fait alors
+entendre des chants sourds et plaintifs où le regret parle plus haut que
+l'espérance, regret mélancolique et jamais passionné: tout est réprimé,
+prudent, chez ce peuple naturellement léger et enjoué, mais rendu
+taciturne par son éducation. Si le sort des races ne me paraissait écrit
+au ciel, je dirais que les Slaves étaient nés pour peupler une terre
+plus généreuse que celle qu'ils sont venus habiter lorsqu'ils sortirent
+de l'Asie, la grande pépinière des nations.
+
+Le premier oppresseur des Russes, c'est le climat: n'en déplaise à
+Montesquieu, l'extrême froid me semble encore plus favorable que le
+chaud au despotisme: les hommes les plus libres de la terre, peut-être,
+ne sont-ce pas les Arabes?... Les rigueurs de la nature, quelles
+qu'elles soient, inspirent aux hommes la rudesse et la cruauté... Mais à
+quoi bon formuler la règle, quand presque tous les faits sont dans
+l'exception?
+
+En sortant de l'hôtellerie du couvent, on traverse une place et l'on
+entre dans l'enceinte religieuse. On trouve là d'abord une allée
+d'arbres, puis quelques petites églises surnommées cathédrales, de hauts
+clochers séparés des églises dont ils dépendent, et plusieurs chapelles,
+sans compter de nombreux corps de logis parsemés dans l'espace, sans
+ordre ni dessin: c'est dans ces bâtisses dénuées de style et de
+caractère que sont logés aujourd'hui les disciples de saint Serge.
+
+Ce fameux solitaire fonda en 1338 le couvent de Troïtza, dont l'histoire
+se confond souvent avec celle de la Russie entière: dans la guerre
+contre le khan Mamaï, ce saint homme aida de ses conseils Dmitry
+Ivanowitch, et la victoire du prince reconnaissant enrichit les moines
+politiques: plus tard, leur monastère fut détruit par de nouvelles
+hordes de Tatares, mais le corps de saint Serge, miraculeusement
+retrouvé sous les décombres, donna un nouveau renom à cet asile de la
+prière, qui fut rebâti par Nicon à l'aide des dons pieux des Czars; plus
+tard encore, en 1609, les Polonais assiégèrent pendant seize mois ce
+couvent devenu à cette époque l'asile des défenseurs de la patrie;
+l'ennemi ne put emporter d'assaut la sainte forteresse, il fut forcé
+d'en lever le siége à la plus grande gloire de saint Serge, et à la joie
+pieuse de ses successeurs qui surent bien mettre à profit l'efficacité
+de leurs prières. Les murailles sont surmontées d'une galerie couverte:
+j'en ai fait le tour; elles ont près d'une demi-lieue et sont garnies de
+tourelles. Mais de tous les souvenirs patriotiques qui rendent ce lieu
+célèbre, le plus intéressant, ce me semble, c'est celui de la fuite de
+Pierre-le-Grand, sauvé par sa mère de la fureur des strélitz, qui le
+poursuivirent dans la cathédrale de la Trinité jusqu'à l'autel de saint
+Serge, où l'attitude du jeune héros de dix ans fit rendre les armes aux
+soldats révoltés.
+
+Toutes les églises grecques se ressemblent: les peintures qu'elles
+renferment sont toujours byzantines, c'est-à-dire sans naturel, sans vie
+et dès lors sans variété; la sculpture manque partout: elle est
+remplacée par des dorures, des ciselures sans style: c'est riche, ce
+n'est pas beau; enfin je n'y vois que des cadres où les tableaux
+disparaissent: c'est insipide autant que magnifique.
+
+Tous les personnages marquants de l'histoire de Russie ont pris plaisir
+à enrichir ce couvent, dont le trésor regorge d'or, de diamants, de
+perles: l'univers a été mis à contribution pour grossir cet amas de
+richesses réputé une merveille, mais que je contemple avec un étonnement
+approchant de la stupéfaction plus que de l'admiration. Les Czars, les
+Impératrices, les grands seigneurs dévots, les libertins, les vrais
+saints eux-mêmes ont lutté de libéralité pour enrichir, chacun à leur
+manière, le trésor de Troïtza. Dans cette collection historique, les
+simples habits et les calices de bois de saint Serge brillent par leur
+rusticité au milieu des plus magnifiques présents, et contrastent
+dignement avec les pompeux ornements d'église offerts par le prince
+Potemkin, qui lui non plus n'a pas dédaigné Troïtza.
+
+Le tombeau de saint Serge, dans la cathédrale de la Trinité, est d'une
+richesse éblouissante. Ce couvent aurait fourni un riche butin aux
+Français; mais depuis le XIVe siècle, il n'a pas été pris.
+
+Il renferme neuf églises qui, avec leurs clochers et leurs coupoles,
+brillent d'un vif éclat; mais elles sont petites et se perdent dans la
+vaste enceinte où elles sont dispersées.
+
+La châsse du saint est en vermeil; des colonnes d'argent et un baldaquin
+de même métal, don de l'Impératrice Anne, la protégent. L'image de saint
+Serge passe pour miraculeuse; Pierre-le-Grand s'en fit accompagner dans
+ses campagnes contre Charles XII.
+
+Non loin de cette châsse, à l'abri des vertus du solitaire, repose le
+corps de l'usurpateur assassin, Boris Godounoff, entouré des restes de
+plusieurs personnes de sa famille. Ce couvent renferme beaucoup d'autres
+tombeaux fameux. Ils sont informes: c'est tout à la fois l'enfance et la
+décrépitude de l'art.
+
+J'ai vu la maison de l'Archimandrite et le palais des Czars. Ces
+édifices n'ont rien de curieux. Aujourd'hui le nombre des moines ne
+s'élève, m'a-t-on dit, qu'à cent; ils étaient autrefois plus de trois
+cents.
+
+Malgré mes vives et longues instances, on n'a pas voulu me montrer la
+bibliothèque; mon interprète m'a toujours rendu la même réponse: «C'est
+défendu!...»
+
+Cette pudeur des moines qui cachent les trésors de la science, tandis
+qu'ils étalent ceux de la vanité, m'a paru singulière. J'ai conclu de là
+qu'il y avait moins de poussière sur leurs joyaux que sur leurs livres.
+
+ Le même jour, au soir, Dernicki, hameau entre Périaslavle, petite
+ ville de province, et Yaroslaf, capitale du gouvernement auquel
+ elle donne son nom.
+
+Il faut convenir que c'est une singulière manière d'entendre son plaisir
+que de voyager pour s'amuser dans un pays où il n'y a pas de grandes
+routes[7], pas d'auberges, pas de lits, pas même de paille pour se
+coucher; car je suis obligé de remplir de foin mon matelas, ainsi que la
+paillasse de mon domestique; pas de pain blanc, pas de vin, pas d'eau à
+boire, pas un site à contempler dans les campagnes, pas une œuvre d'art
+à étudier dans les villes, où le froid de l'hiver, si vous n'y prenez
+garde, vous gèle les joues, le nez, les oreilles, la peau du crâne, les
+pieds; où, pendant la canicule, vous grillez le jour et vous grelottez
+la nuit; voilà pourtant les choses divertissantes que je suis venu
+chercher au cœur de la Russie!
+
+S'il fallait justifier mes plaintes, je le ferais facilement. Laissons
+là, pour cette fois, le mauvais goût qui règne dans les arts. J'ai parlé
+et je parlerai peut-être encore ailleurs du style byzantin et de
+l'espèce de joug qu'il impose à l'imagination des peintres, dont il fait
+des manœuvres; je ne veux m'occuper maintenant que du matériel de la
+vie... On ne peut appeler route un champ labouré, un gazon raboteux, un
+sillon tracé dans le sable, un abîme de fange, bordé de forêts maigres
+et mal venantes; il y a encore des encaissements de rondins, longs
+parquets rustiques où les voitures et les corps se brisent en dansant
+comme sur une bascule, tant ces grossières charpentes ont d'élasticité.
+Voilà pour les chemins. Venons aux gîtes. Pouvez-vous qualifier
+d'auberge un nid d'insectes, un tas d'ordures? Les maisons qu'on trouve
+sur cette route ne sont pas autre chose: les murs y suent les bêtes; le
+jour on y est mangé aux mouches, les jalousies et les volets étant un
+luxe méridional à peu près inconnu dans un pays où l'on n'imite que ce
+qui brille; la nuit... vous savez quels ennemis attendent le voyageur
+qui ne veut pas dormir en voiture... La paille est une rareté sous un
+climat où les champs de froment sont des merveilles, et où, par la même
+raison, le pain blanc n'est pas connu dans les villages. Le vin des
+auberges ordinairement blanc, et qu'on baptise du nom de vin de
+Sauterne, est rare, cher et mauvais; l'eau est malsaine à peu près dans
+toutes les parties de la Russie; vous perdez votre santé si vous vous
+fiez aux protestations des habitants, qui vous engagent à la boire sans
+la corriger avec des poudres effervescentes. À la vérité, dans toutes
+les grandes villes vous trouvez de l'eau de Seltz, luxe de boisson
+étrangère qui confirme ce que je vous dis de la mauvaise qualité de
+l'eau du pays. Toutefois cette eau de Seltz est une ressource précieuse;
+mais l'obligation d'en faire provision pour une route souvent assez
+longue est fort incommode. Pourquoi vous arrêtez-vous? disent les
+Russes. Faites comme nous, nous voyageons de suite... Charmant plaisir
+que de faire cent cinquante, deux cents, trois cents lieues sur les
+routes que je viens de vous décrire sans descendre de voiture!
+
+Quant aux paysages, ils ont peu de variété, les habitations sont si
+uniformes qu'on dirait qu'il n'y a qu'un village et qu'une maison de
+paysan dans toute la Russie. Les distances y sont incommensurables, mais
+les Russes les diminuent par leur manière de voyager; ne sortant de
+voiture qu'en arrivant au lieu de leur destination, ils s'imaginent être
+restés couchés chez eux pendant tout le temps du voyage, et ils
+s'étonnent de ne pas nous voir partager leur goût pour cette manière
+d'errer en dormant, qu'ils ont empruntée à leurs ancêtres les Scythes.
+Il ne faut pas croire que leur course soit toujours également rapide;
+ces gascons du Nord, au moment où ils débarquent, ne nous disent pas
+tout ce qui les a retardés sur la route. Les postillons mènent vite,
+quand ils peuvent; mais ils sont arrêtés ou du moins contrariés souvent
+par des difficultés insurmontables, ce qui n'empêche pas les Russes de
+nous vanter tous les agréments qui attendent les voyageurs dans leur
+pays. C'est une conspiration nationale: ils luttent d'éloges mensongers
+pour éblouir les étrangers, et rehausser leur patrie dans l'opinion des
+nations lointaines.
+
+Moi j'ai trouvé que même sur la chaussée de Pétersbourg à Moscou, on est
+mené inégalement; ce qui fait qu'au bout du voyage on n'a guère épargné
+plus de temps que dans les autres pays. Hors de la chaussée les
+inconvénients sont centuplés, les chevaux deviennent rares, et les
+chemins rudes à tout rompre; le soir, on demande grâce; or, quand ou n'a
+d'autre but que de voir du pays, on se croit fou de s'imposer
+gratuitement tant d'ennuis, et l'on s'interroge avec une sorte de honte
+pour savoir ce qu'on est venu chercher dans une contrée sauvage et
+pourtant dénuée des poétiques grandeurs du désert. C'est la question que
+je me suis adressée à moi-même ce soir. Je me voyais surpris par la nuit
+dans un chemin doublement incommode, parce qu'il est à moitié abandonné
+par une chaussée non encore achevée, qui le traverse tous les cinquante
+pas: à chaque instant l'on quitte et l'on retrouve cette grande route
+ébauchée; l'on en sort et l'on y rentre sur des ponts provisoires en
+rondins; ponts chancelants comme le clavier d'un vieux piano et aussi
+rudes que périlleux, car il y manque souvent les pièces de bois les plus
+essentielles; or, voici la réponse qu'une voix intérieure m'a fait
+entendre à ma question: pour venir ici comme tu y viens, sans but
+déterminé, sans y être obligé, il faut avoir un corps de fer et une
+imagination d'enfer.
+
+Cette réponse m'a décidé à m'arrêter, et au grand scandale de mon
+postillon et de mon feldjæger, j'ai choisi un gîte dans une petite
+maison de villageois d'où je vous écris. Oui, cet asile est moins
+dégoûtant qu'une véritable auberge, nul voyageur ne s'arrête dans un
+village pareil à celui-ci, et le bois des cabanes n'y sert de refuge
+qu'aux insectes apportés de la forêt; ma chambre qui est un grenier où
+l'on accède par une douzaine de degrés en bois, ressemble à une boîte,
+elle a de neuf à dix pieds en carré et de six à sept de hauteur; ce
+grossier réduit ressemble assez à l'entre-pont d'un petit navire, il
+rappelle la chaumière du fou dans l'histoire de Thelenef; toute
+l'habitation est faite de troncs de sapins, dont les interstices sont
+calfatés comme une chaloupe avec de la mousse enduite de poix; l'odeur
+qu'exhale ce goudron combinée avec la puanteur des choux aigres, et le
+parfum de l'inévitable cuir musqué qui domine dans les villages russes,
+m'incommode; mais j'aime mieux le mal de tête que le mal de cœur, et je
+préfère de beaucoup cette couchée à la grande halle replâtrée où j'ai
+logé dans l'auberge de Troïtza.
+
+Cependant il n'y a pas de lits dans cette maison-ci, pas plus
+qu'ailleurs; les paysans dorment enveloppés dans leurs peaux de mouton
+sur des bancs fixés autour de la salle du rez-de-chaussée. Je viens de
+faire dresser dans la soupente mon lit de fer, qu'on m'a rempli d'un
+foin nouveau dont le parfum augmente ma migraine.
+
+Antonio couche dans ma voiture, gardée par lui et par le feldjæger, qui
+n'a pas quitté son siége. Les hommes sont assez en sûreté sur les grands
+chemins de la Russie; mais les équipages et tous leurs accessoires
+paraissent de bonne prise aux paysans slaves; et sans une extrême
+surveillance, je pourrais bien retrouver demain matin ma calèche privée
+de capote, mise à nu, sans soupentes, sans rideaux, sans tablier, enfin
+changée en tarandasse primitive, en une vraie téléga; et pas une âme
+dans tout le village ne saurait ce que serait devenu le cuir volé; si, à
+force de perquisitions, on le découvrait au fond de quelque hangar, le
+larron en serait quitte pour dire qu'il l'a porté là après l'avoir
+trouvé! C'est l'excuse reçue en Russie; le vol y a passé dans les mœurs;
+aussi les voleurs conservent-ils une entière sûreté de conscience et une
+physionomie qui, jusqu'à la fin de la vie, exprime une sérénité à
+laquelle se tromperaient les anges. «Notre-Seigneur volerait aussi,
+disent-ils, s'il n'avait pas les mains percées.» Ce mot leur revient
+sans cesse à la bouche.
+
+Ne croyez pas que le vol soit seulement le vice des paysans: il y a
+autant d'espèces de vol qu'il y a de rangs dans la hiérarchie sociale.
+Un gouverneur de province sait qu'il est menacé, comme la plupart de ses
+confrères, d'aller finir ses jours en Sibérie: si durant le temps qu'on
+le laisse en place il a l'esprit de voler suffisamment pour pouvoir se
+défendre dans le procès qu'on lui fera avant de l'exiler, il se tirera
+d'affaire; mais si, par impossible, il était resté honnête homme et
+pauvre, il serait perdu. Cette remarque n'est pas de moi, je la tiens de
+la bouche de plusieurs Russes que je crois dignes de foi, mais que je
+m'abstiens de vous nommer. Vous jugerez comme vous pourrez du degré de
+confiance que méritent leurs récits.
+
+Les commissaires des guerres trompent les soldats et s'enrichissent en
+les affamant; enfin, la probité administrative serait ici dangereuse et
+ridicule.
+
+J'espère arriver demain à Yaroslaf; c'est une ville centrale; je m'y
+arrêterai un jour ou deux pour trouver enfin dans l'intérieur du pays
+des Russes vraiment Russes; aussi ai-je eu soin, à Moscou, de me munir
+de plusieurs lettres de recommandation pour cette capitale d'un des
+gouvernements les plus intéressants de l'Empire, par sa position et par
+l'industrie de ses habitants.
+
+
+
+
+SOMMAIRE DE LA LETTRE TRENTE ET UNIÈME.
+
+Importance de Yaroslaf pour le commerce intérieur.--Opinion d'un Russe
+sur l'architecture de son pays.--Ridicules du parvenu reproduits en
+grand.--Aspect d'Yaroslaf.--Promenade en terrasse au-dessus du
+Volga.--La campagne vue de la ville.--Toujours la passion des Russes
+pour l'imitation servile de l'architecture classique.--Ressemblance de
+Yaroslaf et de Pétersbourg.--Beauté des villages et de leurs
+habitants.--Aspect monotone des campagnes.--Chant lointain des mariniers
+du Volga.--Ton sarcastique des gens du monde.--Coup d'œil sur le
+caractère des Russes.--Drowskas primitifs.--Chaussure des
+paysans.--Sculpteurs antiques.--Insuffisance des bains russes _pour_
+entretenir la propreté.--Visite au gouverneur d'Yaroslaf.--Enfant russe,
+enfant allemand.--Salon du gouverneur.--Ma surprise.--Souvenirs de
+Versailles.--Madame de Polignac.--Rencontre invraisemblable.--Politesse
+exquise.--Influence de notre littérature.--Visite au couvent de la
+Transfiguration.--Ferveur du prince *** qui me servait de
+guide.--Traditions de l'art byzantin perpétuées chez les Russes
+modernes.--Minuties de l'Église grecque.--Distinctions
+puériles.--Dispute sur la manière de donner la bénédiction.--_Zacuska_,
+petit repas qui précède immédiatement le dîner.--Le sterléd, poisson du
+Volga.--Chère russe.--Le dîner n'est pas long.--Bon goût de la
+conversation.--Souvenir de l'ancienne France.--Soirée en
+famille.--Conversation d'une dame française.--Supériorité des femmes
+russes sur leurs maris.--Justification de la Providence.--Tirage d'une
+loterie de charité.--Ton du monde en France changé par la
+politique.--Profonde séparation du riche et du pauvre en
+Russie.--Absence d'une aristocratie bienfaisante.--Par qui en réalité la
+Russie est gouvernée.--L'Empereur lui-même gêné dans l'exercice de son
+pouvoir.--Bureaucratie russe.--Enfants des popes.--Influence de Napoléon
+sur l'administration russe.--Machiavélisme.--Plan de l'Empereur
+Nicolas.--Gouvernement des étrangers.--Problème à résoudre.--Difficulté
+particulière.
+
+
+ Yaroslaf, ce 18 août 1839.
+
+La prédiction qu'on m'a faite à Moscou s'accomplit déjà; et je suis à
+peine au quart de mon voyage. J'arrive à Yaroslaf dans une voiture dont
+pas une pièce n'est entière; on va la raccommoder, mais je doute qu'elle
+me porte au but.
+
+Il fait un temps d'automne; on prétend ici que c'est celui de la saison;
+une pluie froide nous a emporté la canicule en un jour. L'été ne
+reviendra, dit-on, que l'année prochaine; cependant, je suis tellement
+habitué aux inconvénients de la chaleur, à la poussière, aux mouches,
+aux mousquites, que je ne puis me croire délivré de ces fléaux par un
+orage... ce serait de la magie... Cette année est extraordinaire pour la
+sécheresse, et je me persuade que nous aurons encore des jours brûlants
+et étouffants, car la chaleur du Nord est plus lourde que vive.
+
+Cette ville est un entrepôt important pour le commerce intérieur de la
+Russie. C'est par elle aussi que Pétersbourg communique avec la Perse,
+la mer Caspienne et toute l'Asie. Le Volga, cette grande route naturelle
+et vivante, passe à Yaroslaf, chef-lieu de la navigation nationale,
+navigation savamment dirigée, sujet d'orgueil pour les Russes, et l'une
+des principales sources de leur prospérité. C'est au Volga que se
+rapporte le vaste système des canaux qui fait la richesse de la Russie.
+
+La ville de Yaroslaf, capitale d'un des gouvernements les plus
+intéressants de l'Empire, s'annonce de loin comme un faubourg de Moscou.
+Ainsi que toutes les villes de province, en Russie, elle est vaste et
+paraît vide. Si elle est vaste, c'est moins par le nombre des habitants
+et des maisons qu'à cause de l'énorme largeur des rues, de l'étendue des
+places et de l'éparpillement des édifices qui sont en général séparés
+les uns des autres par de grands espaces où se perd la population. Le
+même style d'architecture règne d'un bout de l'Empire à l'autre. Le
+dialogue suivant vous prouvera le prix que les Russes attachent à leurs
+édifices soi-disant classiques.
+
+Un homme d'esprit me disait, à Moscou, qu'il n'avait rien vu en Italie
+qui lui parût nouveau.
+
+«Parlez-vous sérieusement? m'écriai-je.
+
+--Très-sérieusement, répliqua-t-il.
+
+--Il me semble pourtant, repris-je, que nul homme ne peut descendre pour
+la première fois la pente méridionale des Alpes, sans que l'aspect du
+pays fasse révolution dans son esprit.
+
+--Pourquoi cela? dit le Russe avec le ton et l'air dédaigneux qu'on
+prend trop souvent ici pour une preuve de civilisation.
+
+--Quoi! répliquai-je, la nouveauté de ses paysages, qui doivent à
+l'architecture leur principal ornement; ces coteaux dont les pentes
+régulières où croissent les vignes, les mûriers et les oliviers, font
+suite aux couvents, aux palais, aux villages; ces longues rampes de
+piliers blancs qui supportent les treilles appelées _pergoles_, et
+continuent les merveilles de l'architecture jusqu'au sein des montagnes
+les plus âpres; tout ce pompeux aspect qui donne l'idée d'un parc
+dessiné par Lenôtre afin de servir de promenoir à des princes, plutôt
+que d'un pays cultivé pour fournir du pain à des laboureurs; toutes ces
+créations de la pensée de l'homme, appliquée à embellir la pensée de
+Dieu, ne vous ont pas semblé nouvelles? Les églises avec leur élégant
+dessin, avec leurs clochers où se reconnaît le goût classique, modifié
+par les habitudes féodales, tant d'édifices singuliers et grandioses
+dispersés dans ce superbe jardin naturel comme des fabriques placées à
+dessein au milieu d'un paysage, pour en faire ressortir les beautés, ne
+vous ont causé nulle surprise?
+
+«Mais ces tableaux seuls feraient deviner l'histoire! Partout d'énormes
+substractions des routes portées sur des arcades aussi solides qu'elles
+sont légères à l'œil[8]; partout des monts qui servent de bases à des
+couvents, à des villages, à des palais annoncent un pays où l'art traite
+la nature en souverain. Malheur à quiconque peut poser le pied en Italie
+sans reconnaître à la majesté des sites, comme à celle des édifices, que
+le pays est le berceau de la civilisation.
+
+--Je me félicite, continua ironiquement mon adversaire, de n'avoir rien
+vu de tout cela puisque mon aveuglement sert de prétexte à votre
+éloquence.
+
+--Peu m'importerait, repris-je plus froidement, que mon enthousiasme
+vous eût paru ridicule, si je parvenais à réveiller en vous le sentiment
+du beau... Le choix seul des sites où brillent les villages, les
+couvents et la plupart des villes de l'Italie, me révèle le génie d'un
+peuple né pour les arts: dans les contrées où le commerce accumula des
+richesses comme à Gênes, à Venise, et comme au pied de tous les grands
+passages des Alpes, quel usage les habitants ont-ils fait des trésors
+qu'ils amassaient? ils ont bordé les lacs, les fleuves, la mer, les
+précipices, de palais enchantés, espèces de quais fantastiques, remparts
+de marbre bâtis par des fées: ce n'est pas seulement sur les rives de la
+Brenta qu'on admire ces merveilles; mais on retrouve de nouveaux
+prodiges à tous les étages des montagnes. Tant d'églises élevées les
+unes sur les autres attirent les curieux par leur élégance et par le
+grand style de leurs peintures, tant de ponts étonnent les regards par
+leur hardiesse et leur solidité; le luxe de l'architecture qui brille
+dans tous les couvents, dans toutes les villes, dans tous les châteaux,
+dans les villages, dans les villas, dans les ermitages, dans les
+retraites de la pénitence comme dans les asiles du plaisir, du luxe et
+de la volupté frappe tellement l'imagination, que la pensée du voyageur
+est charmée comme ses yeux dans ce pays fameux entre tous les pays du
+monde. La grandeur des masses, l'harmonie des lignes: tout est nouveau
+pour un homme du Nord; si la connaissance de l'histoire ajoute aux
+plaisirs des étrangers en Italie, la vue seule des lieux suffit à les
+intéresser... La Grèce elle-même, malgré ses sublimes, mais trop rares
+reliques, étonne moins le grand nombre des pèlerins, parce que la Grèce
+telle que les âges de barbarie nous l'ont faite, paraît vide, et parce
+qu'elle a besoin d'être étudiée pour être appréciée; l'Italie, au
+contraire, n'a besoin que d'être regardée...
+
+--Comment voulez-vous, s'écrie le Russe impatienté, que nous autres
+habitants de Pétersbourg et de Moscou nous nous étonnions comme vous
+autres de l'architecture italienne? N'en voyez-vous point les modèles à
+chaque pas que vous faites dans les moindres de nos villes?»
+
+Après cette explosion de vanité nationale, je me tus; j'étais à Moscou,
+l'envie de rire me gagnait et il eût été dangereux de m'y livrer: il
+m'en coûta pour être prudent: encore une preuve de l'influence de ce
+gouvernement, même sur un étranger qui prétend à l'indépendance.
+
+C'est absolument, pensais-je sans le dire, comme si vous ne vouliez pas
+regarder l'Apollon du Belvédère à Rome parce que vous en avez vu des
+plâtres ailleurs, ni les Loges de Raphaël parce qu'on aurait mis le
+Vatican en décoration sur le théâtre de l'Opéra. Ah! l'influence des
+Mongols survit chez vous à leur domination!! Était-ce donc pour les
+imiter que vous les avez chassés; on ne va pas loin dans les arts ni en
+général dans la civilisation par le dénigrement. Vous observez avec
+malveillance parce que le sens de la perfection vous manque. Tant que
+vous envierez vos modèles, vous ne les égalerez jamais. Votre Empire est
+immense, d'accord; mais qu'y a-t-il là dont je doive être émerveillé? je
+n'admire point le colosse d'un singe. C'est dommage pour vos artistes
+que le bon Dieu ait mis encore autre chose que de l'obéissance et de
+l'autorité dans les fondements des sociétés destinées à éclairer le
+genre humain.
+
+Telle était la colère dont je réprimais l'explosion, mais les pensées
+vives se font jour à travers le front; mon dédaigneux voyageur les
+devina, je crois, car il ne m'adressa plus la parole, si ce n'est pour
+me dire nonchalamment qu'il avait vu des oliviers en Crimée et des
+mûriers à Kiew.
+
+Quant à moi, je me félicite de n'être venu en Russie que pour peu de
+temps; un long séjour dans ce pays m'ôterait non-seulement le courage,
+mais l'envie de dire la vérité sur ce que j'y vois et sur ce que j'y
+entends. Le despotisme inspire l'indifférence et le découragement, même
+aux esprits les plus déterminés à lutter contre ses abus criants.
+
+Le dédain de ce qu'ils ne connaissent pas me paraît le trait dominant du
+caractère des Russes. Au lieu de tâcher de comprendre, ils tâchent de se
+moquer. S'ils réussissent jamais à mettre au jour leur vrai génie, le
+monde verra, non sans quelque surprise, que c'est celui de la
+caricature. Depuis que j'étudie l'esprit des Russes et que je parcours
+la Russie, ce dernier venu des États inscrits sur le grand livre de
+l'histoire européenne, je vois que les ridicules du parvenu peuvent
+exister en masse et devenir l'apanage d'une nation tout entière.
+
+Les clochers peints et dorés, presque aussi nombreux que les maisons de
+Yaroslaf, brillent de loin comme ceux de Moscou; mais la ville est moins
+pittoresque que ne l'est la vieille capitale de l'Empire. Le Volga la
+borde, et du côté de ce fleuve elle se termine par une terrasse élevée
+et plantée d'arbres; un chemin de service passe sous ce large boulevard,
+il descend de la ville au fleuve dont il coupe à angle droit le chemin
+de halage. Cette communication nécessaire n'interrompt pas la terrasse,
+qui se continue par un beau pont, au-dessus du passage ouvert aux
+besoins du commerce. Le pont déguisé sous la promenade ne s'aperçoit que
+d'en bas; cet ensemble est d'un bon effet, il ne manque à la scène, pour
+paraître imposante, que du mouvement et de la lumière; mais malgré son
+importance commerciale, cette ville, si plate, si régulière, paraît
+morte; elle est triste, vide et silencieuse; moins triste, moins vide,
+moins silencieuse encore que la campagne qu'on aperçoit du haut de sa
+terrasse. Je me suis imposé l'obligation de vous faire voir tout ce que
+je vois: il faut donc vous décrire ce tableau, au risque de vous
+paraître insipide, et de vous ennuyer comme je m'ennuie à le contempler.
+
+C'est un immense fleuve gris, aux rives abruptes comme des falaises,
+mais sableuses, peu élevées et nivelées à leur partie supérieure par
+d'immenses plaines grises tachetées de forêts de pins et de bouleaux,
+unique végétation permise à ce sol glacé; c'est un ciel métallique et
+gris où quelques lames d'argent élargies par le vent et la pluie
+interrompent la monotonie des nuages de plomb qui se reflètent dans une
+eau gris-de-fer: tels sont les froids et durs paysages qui m'attendaient
+aux environs d'Yaroslaf!... Ce pays est au demeurant aussi bien cultivé
+qu'il puisse l'être, et il est vanté par les Russes comme le plus riche
+et le plus riant de leur Empire, excepté la Crimée, qui à ce que
+m'assurent des voyageurs dignes de foi, est elle-même bien loin de
+valoir les corniches de Gènes, et les côtes de la Calabre; d'ailleurs
+quelle est l'étendue et l'importance de la Crimée, comparée aux plaines
+de cette vaste partie du monde?
+
+Pierre-le-Grand qui admirait tant les Hollandais et qui les prenait pour
+modèles, aurait dû inspirer leur opiniâtreté aux Russes. Les édifices
+byzantins avec leur sévère solidité, le Kremlin avec ses libres
+imitations qui équivalent à des créations, seraient devenus les types
+d'une architecture nationale. Des cités remplies d'édifices conformes à
+leur destination animeraient les bords du Volga, et l'aspect général du
+pays serait aussi pittoresque, aussi original que celui de Yaroslaf
+l'est peu.
+
+L'arrangement intérieur des habitations russes est raisonnable; leur
+aspect extérieur et le plan général des villes ne l'est pas. Yaroslaf
+n'a-t-il pas sa colonne comme Pétersbourg, et en face quelques bâtiments
+percés d'un arc de triomphe en forme de porte cochère pour imiter
+l'état-major de la CAPITALE? Tout cela est du plus mauvais goût, et
+contraste d'une manière étrange avec l'architecture des églises et des
+clochers; ces édifices semblent appartenir à d'autres villes qu'à celles
+pour lesquelles on les a faits.
+
+Plus on approche d'Yaroslaf, plus on est frappé de la beauté de la
+population. Les villages sont riches et bien bâtis; j'y ai même vu
+quelques maisons de pierre, mais ces dernières sont encore en trop petit
+nombre pour varier l'aspect des campagnes, dont nul objet n'interrompt
+la monotonie.
+
+Le Volga est la Loire de la Russie, si ce n'est qu'au lieu de nos riants
+coteaux de la Touraine, glorieux de porter les plus beaux châteaux du
+moyen âge et de la renaissance, on ne trouve ici que des rives unies,
+formant des quais naturels, des terrains couverts de maisons grises,
+alignées comme des tentes, et qui par leur apparence mesquine, uniforme,
+et leurs petites dimensions, appauvrissent le paysage plus qu'elles ne
+l'égaient: voilà le pays que les Russes recommandent à notre admiration.
+
+Tantôt en me promenant le long du Volga, j'avais à lutter contre le vent
+du nord, tout-puissant sur cette terre où il règne par la destruction,
+balayant devant lui la poussière avec violence pendant trois mois, et la
+neige pendant le reste de l'année. Ce soir, dans les intervalles des
+bourrasques, durant les poses où l'ennemi semblait respirer, les
+mélodies lointaines des mariniers du fleuve arrivaient jusqu'à mon
+oreille. À cette distance, les sons nasillards qui déparent le chant
+populaire des Russes se perdaient dans l'espace, et je n'entendais
+qu'une plainte vague dont mon cœur devinait le sens. Sur un long train
+de bois qu'ils conduisaient habilement, quelques hommes descendaient le
+cours du Volga, leur fleuve natal; arrivés devant Yaroslaf, ils ont
+voulu mettre pied à terre; quand je vis ces indigènes amarrer leur
+radeau pour s'avancer au-devant de moi, je m'arrêtai: ils passèrent sans
+regarder l'étranger, sans même se parler entre eux. Les Russes sont
+taciturnes et ne sont pas curieux; je le comprends, ce qu'ils savent les
+dégoûte de ce qu'ils ignorent.
+
+J'admirais leurs physionomies fines et leurs nobles traits. Hors les
+hommes de race calmoucke, au nez cassé, aux pommettes des joues
+saillantes, je vous l'ai répété souvent, les Russes sont parfaitement
+beaux.
+
+Un autre agrément qui leur est naturel, c'est la douceur de la voix, la
+leur est toujours basse et vibrante sans effort. Ils rendent euphonique
+une langue qui, parlée par d'autres, serait dure et sifflante; c'est la
+seule des langues de l'Europe qui me paraisse perdre quelque chose dans
+la bouche des personnes bien élevées. Mon oreille préfère le russe des
+rues au russe des salons; dans les rues, le russe est la langue
+naturelle; dans les salons, à la cour, c'est une langue nouvellement
+importée, et que la politique du maître impose aux courtisans.
+
+La mélancolie déguisée sous l'ironie est en ce pays la disposition la
+plus ordinaire des esprits; dans les salons surtout, car c'est là plus
+qu'ailleurs qu'il faut dissimuler la tristesse; de là un ton
+sarcastique, persifleur, et des efforts pénibles pour ceux qui les font
+comme pour ceux qui les voient faire. Les hommes du peuple noient leur
+tristesse dans l'ivrognerie silencieuse, les grands seigneurs dans
+l'ivrognerie bruyante. Ainsi, le même vice prend des formes diverses
+chez le serf et chez le maître. Celui-ci a une ressource de plus contre
+l'ennui: c'est l'ambition, ivresse de l'esprit. Au surplus il règne chez
+ce peuple, dans toutes les classes, une élégance innée, une délicatesse
+naturelle; ni la barbarie, ni la civilisation, pas même celle qu'il
+affecte, ne peuvent lui faire perdre cet avantage primitif.
+
+Il faut avouer cependant qu'il lui manque une qualité plus essentielle:
+la faculté d'aimer. Cette faculté n'est rien moins que dominante en son
+cœur; aussi, dans les circonstances ordinaires, dans les petites choses,
+les Russes n'ont-ils nulle bonhomie; dans les grandes, nulle bonne foi;
+un égoïsme gracieux, une indifférence polie, voilà ce qu'on trouve en
+eux quand on les examine de près. Cette absence de cœur est ici
+l'apanage de toutes les classes, et se révèle sous diverses formes,
+selon le rang des hommes qu'on observe; mais le fond est le même dans
+tout. La faculté de s'attendrir et de s'attacher, si rare parmi les
+Russes, domine chez les Allemands, qui l'appellent _gemüth_. Nous la
+nommerions sensibilité expansive, cordialité, si nous avions besoin de
+définir ce qui n'est guère plus commun chez nous que chez les Russes.
+Mais la fine et naïve plaisanterie française est ici remplacée par une
+surveillance hostile, par une malignité observatrice, par une causticité
+envieuse, par une tristesse satirique enfin, qui me paraît bien
+autrement redoutable que ne l'est notre frivolité rieuse. Ici la rigueur
+du climat qui oblige l'homme à une lutte continuelle, la sévérité du
+gouvernement, l'habitude de l'espionnage rendent les caractères
+mélancoliques, les amours-propres défiants. On craint toujours quelqu'un
+et quelque chose; le pis, c'est que cette crainte est fondée; elle ne
+s'avoue pas, mais elle ne se cache pas non plus, surtout aux regards
+d'un observateur un peu attentif et habitué, comme je le suis, à
+comparer entre elles des nations diverses.
+
+Jusqu'à un certain point, la disposition d'esprit peu charitable des
+Russes envers les étrangers me paraît excusable. Avant de nous
+connaître, ils viennent au-devant de nous avec un empressement apparent,
+parce qu'ils sont hospitaliers comme des Orientaux, et qu'ils s'ennuient
+comme des Européens; mais tout en nous accueillant avec une prévenance
+où il y a plus d'ostentation que de cordialité, ils scrutent nos
+moindres paroles, ils soumettent nos actions les plus insignifiantes à
+un examen critique, et comme ce travail leur fournit nécessairement
+beaucoup à blâmer, ils triomphent intérieurement et se disent: «Voilà
+donc les hommes qui se croient en tout supérieurs à nous!»
+
+Il faut ajouter que ce genre d'étude leur plaît, car leur nature étant
+plus fine que tendre, il leur en coûte peu pour rester sur la défensive
+vis-à-vis des étrangers. Cette disposition n'exclut ni une certaine
+politesse, ni une sorte de grâce, mais elle est contraire à l'amabilité
+véritable. Peut-être qu'à force de soins et de temps, on parviendrait à
+leur inspirer quelque confiance, néanmoins, je doute que tous mes
+efforts pussent me faire atteindre à ce but, car la nation russe est une
+des plus légères et en même temps des plus impénétrables du monde.
+Qu'a-t-elle fait pour aider la marche de l'esprit humain? elle n'a pas
+encore eu de philosophes, de moralistes, de législateurs, de savants
+dont le nom marquât dans l'histoire; mais à coup sûr elle n'a jamais
+manqué ni ne manquera jamais de bons diplomates, d'habiles têtes
+politiques; et si les classes inférieures ne fournissent pas des
+ouvriers inventifs, elles abondent en manœuvres excellents; si les
+domestiques capables d'ennoblir leur profession par des sentiments
+élevés y manquent, on y trouve en abondance d'excellents espions.
+
+Je vous conduis dans le dédale des contradictions, c'est-à-dire que je
+vous montre les choses de ce monde telles qu'elles m'apparaissent au
+premier et au second coup d'œil; c'est à vous que je laisse le soin de
+résumer, de coordonner mes remarques, afin de conclure de mes opinions
+personnelles à une opinion générale. Mon ambition sera satisfaite si en
+comparant et en élaguant de ce recueil une foule d'arrêts hasardés et
+précipités vous pouvez formuler une opinion solide, impartiale et mûre.
+Je ne l'ai pas fait parce que j'aime mieux voyager que travailler: un
+écrivain n'est pas libre, un voyageur l'est: je raconte le voyage et
+vous laisse le livre à compléter.
+
+Les réflexions que vous venez de lire sur le caractère russe m'ont été
+suggérées par plusieurs visites que j'ai faites en arrivant à Yaroslaf.
+Je regardais ce point central comme l'un des plus intéressants de mon
+voyage; voilà pourquoi, avant de quitter Moscou, je m'étais muni de
+plusieurs recommandations pour cette ville.
+
+Vous saurez demain le résultat de ma visite chez le principal personnage
+du pays, car je viens d'envoyer ma lettre au gouverneur. On m'a dit, ou
+pour parler plus juste, fait penser de lui beaucoup de mal dans les
+diverses maisons où j'ai été reçu ce matin.
+
+Dans ce gouvernement, on retrouve le drowska primitif: cette voiture
+ainsi simplifiée (une planchette sur quatre roues) disparaît entièrement
+sous l'homme; ce n'est plus qu'un cheval attelé à une personne; des
+quatre roues de la voiture, deux restent cachées par les jambes du
+_voituré_ et les deux autres sont si basses qu'elles disparaissent dans
+le mouvement rapide de la machine.
+
+Les paysannes russes marchent en général nu-pieds: les hommes se servent
+le plus souvent d'une espèce de sabots de jonc grossièrement natté; de
+loin cette chaussure ressemble assez aux sandales antiques. La jambe est
+entourée d'un pantalon large, dont les plis arrêtés à la cheville par
+des bandelettes à l'antique, se perdent dans le soulier. Cet ajustement
+rappelle tout à fait les statues des Scythes par les sculpteurs romains.
+Je ne crois pas que les mêmes artistes aient jamais représenté des
+femmes barbares dans leur costume.
+
+Je vous écris d'une mauvaise auberge; il n'y en a que deux qui vaillent
+quelque chose en Russie, et elles sont tenues par deux étrangers: la
+pension anglaise à Saint-Pétersbourg et madame Howard à Moscou.
+
+Il y a même bien des maisons de particuliers où je ne m'assieds sur un
+divan qu'en tremblant.
+
+J'ai vu plusieurs bains publics à Pétersbourg et à Moscou; on s'y baigne
+de diverses manières; quelques personnes entrent dans des chambres
+chauffées à un degré de chaleur qui me paraît insupportable: une vapeur
+pénétrante vous suffoque dans ces étuves; ailleurs des hommes nus sur
+des planches brûlantes sont lavés et savonnés par d'autres hommes nus;
+les élégants ont des baignoires comme partout; mais tant de gens
+affluent dans ces établissements, l'humidité chaude qu'on y fait régner
+incessamment y nourrit tant d'insectes, les habits qu'on y dépose
+servent d'asile à tant de vermine, que rarement vous en sortez sans
+rapporter chez vous quelque preuve irrécusable de la sordide négligence
+des gens du peuple en Russie. Ce seul souvenir et la continuelle
+inquiétude qu'il me laisse me ferait haïr tout un pays.
+
+Avant de se nettoyer elles-mêmes, les personnes qui font usage des bains
+publics devraient songer à nettoyer les bains, les baigneurs, les
+planches, le linge, et tout ce qu'on touche, et tout ce qu'on voit, et
+tout ce qu'on respire dans ces antres où les vrais Moscovites vont
+entretenir leur soi-disant propreté, et hâter la vieillesse par l'abus
+de la vapeur et de la transpiration qu'elle provoque.
+
+Il est dix heures du soir: le gouverneur me fait dire que son fils et sa
+voiture vont venir me chercher: je réponds par des excuses et des
+remercîments; j'écris qu'étant couché, je ne puis profiter ce soir de la
+bonté de M. le gouverneur, mais que demain je passerai la journée tout
+entière à Yaroslaf, et que je m'empresserai d'aller le remercier. Je ne
+suis pas fâché de profiter de cette occasion de faire une étude
+approfondie de l'hospitalité russe en province.
+
+À demain donc.
+
+ (_Suite de la même lettre_.)
+
+
+ Yaroslaf, ce 19 août 1839, après minuit.
+
+Ce matin vers onze heures, le fils du gouverneur qui n'est encore qu'un
+enfant, est venu en grand uniforme me prendre dans une voiture coupée,
+attelée de quatre chevaux, et menée par un cocher et un _faleiter_,
+perché sur le cheval de droite de la volée; équipage tout pareil aux
+voitures des gens de la cour à Pétersbourg. Cette élégante apparition à
+la porte de mon auberge me déconcerta; je sentis tout d'abord que ce
+n'était pas à de vieux Russes que j'allais avoir affaire, et que mon
+attente serait encore trompée: ce n'était pas là des Moscovites purs, de
+vrais boyards. Je craignais de me retrouver une fois de plus chez des
+Européens voyageurs, chez des courtisans de l'Empereur Alexandre, parmi
+des grands seigneurs cosmopolites.
+
+«Mon père connaît Paris, me dit le jeune homme; il sera charmé de
+recevoir un Français.
+
+--À quelle époque a-t-il vu la France?»
+
+Le jeune Russe garda le silence; il me parut déconcerté de ma question,
+qui pourtant m'avait semblé bien simple; d'abord je ne pus m'expliquer
+son embarras; plus tard je le compris, et je lui en sus gré comme d'une
+preuve de délicatesse exquise, sentiment rare par tout pays et à tout
+âge.
+
+M ***, gouverneur d'Yaroslaf, avait fait en France à la suite de
+l'Empereur Alexandre les campagnes de 1813 et de 1814, et c'est ce dont
+son fils ne voulait pas me faire souvenir. Cette preuve de tact me
+rappelle un trait bien différent: un jour dans une petite ville
+d'Allemagne, je dînais chez l'envoyé d'un autre petit pays allemand; le
+maître de la maison en me présentant à sa femme, lui dit que j'étais
+Français...
+
+«C'est donc un ennemi,» interrompt leur fils qui paraissait âgé de
+treize à quatorze ans.
+
+Cet enfant n'avait pas été envoyé à l'école en Russie.
+
+En entrant dans le vaste et brillant salon où m'attendait le gouverneur,
+sa femme et leur nombreuse famille, je me crus à Londres ou plutôt à
+Pétersbourg, car la maîtresse de la maison se tenait à la russe dans le
+petit cabinet fermé d'une grille dorée, qui occupe un coin du salon, et
+qui s'appelle l'_altane_; il est élevé de quelques degrés et fait
+l'ornement des habitations russes: on dirait d'un théâtre de société
+fermé par des treillages. Je vous ai décrit ailleurs cette brillante
+claire-voie, dont l'effet est aussi original qu'élégant. Le gouverneur
+me reçut avec politesse; puis passant à travers le salon devant
+plusieurs femmes et plusieurs hommes de ses parents qui se trouvaient là
+réunis, il me conduisit dans le cabinet de verdure où j'aperçus enfin sa
+femme.
+
+À peine m'eut-elle fait asseoir au fond de ce sanctuaire, qu'elle me dit
+en souriant: «Monsieur de Custine, Elzéar fait-il toujours des fables?»
+
+Le comte Elzéar de Sabran, mon oncle, était devenu, dès son enfance,
+célèbre dans la société de Versailles par son talent poétique, et il le
+serait dans le public si ses amis et ses parents avaient pu obtenir de
+lui qu'il publiât le recueil de ses fables, espèce de code poétique,
+grossi par l'expérience et par le temps, car chaque circonstance de sa
+vie, chaque événement public et particulier, chaque rêverie lui inspire
+un de ces apologues toujours ingénieux et souvent profonds, auxquels une
+versification élégante, facile, un débit original et piquant prêtent un
+charme particulier. Au moment où j'entrais chez le gouverneur
+d'Yaroslaf, ce souvenir était loin de moi, car j'avais l'esprit tout
+occupé de l'espoir trop rarement satisfait de trouver enfin de vrais
+Russes en Russie.
+
+Je réponds à la femme du gouverneur par un sourire d'étonnement qui
+voulait dire: Ceci ressemble au conte d'Aline; expliquez-moi ce mystère.
+
+L'explication ne se fit pas attendre.
+
+«J'ai été élevée, continua la dame, par une amie de madame de Sabran,
+votre grand'mère; cette amie m'a parlé souvent des grâces naturelles et
+du charmant esprit de madame de Sabran, de l'esprit et des talents de
+votre oncle, de votre mère; elle m'a même souvent parlé de vous,
+quoiqu'elle eût quitté la France avant votre naissance; c'est madame de
+***; elle suivit en Russie la famille de Polignac, émigrée, et depuis la
+mort de la duchesse de Polignac, elle ne m'a jamais quittée.
+
+En achevant ces mots, madame *** me présenta à sa gouvernante, personne
+âgée qui parlait français mieux que moi, et dont la physionomie
+exprimait la finesse et la douceur.
+
+Je sentis qu'il fallait renoncer pour cette fois à mon rêve de boyards,
+rêve qui, malgré sa niaiserie, ne laissait pas que de m'inspirer
+quelques regrets; mais j'avais de quoi me dédommager de mon mécompte.
+Madame ***, la femme du gouverneur, est d'une des grandes familles
+originaires de la Lithuanie; elle est née princesse ***. Outre la
+politesse commune à presque toutes les personnes de ce rang dans tous
+les pays, elle a pris le goût et le ton de la société française du
+meilleur temps, et quoique jeune encore, elle me rappelle, par la noble
+simplicité de son maintien, les manières des personnes âgées que j'ai
+connues dans mon enfance. Ce sont les traditions de la vieille cour, le
+respect de toutes les convenances, le bon goût dans sa perfection, car
+il s'élève jusqu'à la bonté, jusqu'au naturel; enfin c'est le grand
+monde de Paris dans ce qu'il avait de plus séduisant au temps où notre
+supériorité sociale était incontestée; au temps où madame de Marsan, se
+réduisant à une modeste pension, s'enfermait volontairement dans un
+petit appartement, à l'Assomption, et engageait pour dix ans ses
+immenses revenus afin d'aider son frère, le prince de Guémenée, à payer
+ses dettes en atténuant autant qu'il dépendait d'elle, par ce noble
+sacrifice, le scandale d'une banqueroute de grand seigneur.
+
+Tout cela ne m'apprendra rien sur le pays que je parcours, pensais-je;
+mais j'y trouve un plaisir dont je me garde de me défendre, car il est
+devenu plus rare peut-être que la satisfaction de simple curiosité qui
+m'attirait ici.
+
+Je me crois dans la chambre de ma grand'mère[9], à la vérité les jours
+où le chevalier de Boufflers n'y était pas, ni madame de Coaslin, ni
+même la maîtresse de la maison, car ces brillants modèles de l'espèce
+d'esprit qui se dissipait autrefois en France dans la conversation ont
+disparu sans retour, même en Russie; mais je me retrouve dans le cercle
+choisi de leurs amis et de leurs disciples rassemblés chez eux pour les
+attendre les jours où ils avaient été forcés de sortir. Il me semble
+qu'ils vont reparaître.
+
+Je n'étais nullement préparé à ce genre d'émotion; certes, de toutes les
+surprises du voyage, celle-ci est pour moi la plus inattendue.
+
+La maîtresse de la maison, qui partageait mon étonnement, me raconta
+l'exclamation qu'elle avait faite la veille en apercevant mon nom au bas
+du billet par lequel j'envoyais au gouverneur les lettres de
+recommandation qu'on m'avait données pour lui à Moscou. La singularité
+de cette rencontre dans un pays où je me croyais aussi inconnu qu'un
+Chinois, donna tout de suite un tour familier, presqu'amical à la
+conversation, qui devint générale sans cesser d'être agréable et facile.
+Tout cela me parut très-original; il n'y avait rien d'apprêté, rien
+d'affecté dans le plaisir qu'on paraissait trouver à me recevoir. La
+surprise avait été réciproque, un vrai coup de théâtre. Personne ne
+m'attendait à Yaroslaf; je ne me suis décidé à prendre cette route que
+la veille du jour où je quittai Moscou, et malgré les minuties de
+l'amour-propre russe, je n'étais pas un homme assez important aux yeux
+de la personne à qui j'avais demandé au dernier moment quelques lettres
+de recommandation pour supposer qu'elle m'eût fait devancer par un
+courrier.
+
+La femme du gouverneur a pour frère un prince ***, qui écrit
+parfaitement notre langue. Il a publié des ouvrages en vers français, et
+il a bien voulu me faire présent d'un de ses recueils. En ouvrant le
+livre, j'ai trouvé ce vers plein de sentiment; il est dans une pièce
+intitulée: _Consolations à une mère_:
+
+ Les pleurs sont la fontaine où notre âme s'épure.
+
+Certes, on est heureux d'exprimer si bien sa pensée dans une langue
+étrangère.
+
+À la vérité les Russes du grand monde, surtout ceux de l'âge du prince
+***, ont deux langues; mais je ne prends pas ce luxe pour de la
+richesse.
+
+Toutes les personnes de la famille *** se sont empressées à l'envi de me
+faire les honneurs de la maison et de la ville.
+
+On m'a comblé d'éloges détournés et ingénieux sur mes livres, qu'on
+citait en se rappelant une foule de détails que j'avais oubliés. La
+manière délicate et naturelle dont ces citations étaient ramenées
+m'aurait plu, quand elle m'aurait moins flatté. J'aurais voulu être
+admis dans ce cercle élégant, même pour y voir fêter un autre. Les
+livres en petit nombre que la censure laisse arriver si loin, vivent
+longtemps ici une fois qu'ils y sont parvenus. Je dois dire, non pas à
+ma gloire personnelle, mais à la louange du temps où nous vivons, qu'en
+parcourant l'Europe, je n'ai reçu d'hospitalité vraiment digne de
+gratitude que celle que j'ai due à mes ouvrages; ils m'ont fait, parmi
+les étrangers, un petit nombre d'amis inconnus dont la bienveillance
+toujours nouvelle n'a pas peu contribué à prolonger mon goût inné pour
+les voyages et pour la poésie. Si une place aussi peu importante que
+celle que j'occupe dans notre littérature m'a valu de tels avantages, il
+est facile de se figurer l'influence que doivent exercer au loin des
+talents comme ceux qui dominent chez nous la société pensante. Cet
+apostolat de nos écrivains est la vraie puissance de la France; mais
+quelle responsabilité une telle vocation n'entraîne-t-elle pas avec
+elle? À la vérité, il en est de cette charge comme de toutes les autres;
+l'espoir de l'obtenir fait oublier le danger de l'exercer. Quant à moi,
+si dans le cours de ma vie j'ai compris et senti une ambition, c'était
+celle de participer, selon mes forces, à ce gouvernement de l'esprit,
+aussi supérieur au pouvoir politique que l'électricité l'est à la poudre
+à canon.
+
+On m'a beaucoup parlé de Jean Sbogar; et lorsqu'on a su que j'avais le
+bonheur d'être personnellement connu de l'auteur, on m'a fait mille
+questions à son sujet: que n'avais-je pour y répondre le talent de
+conter qu'il possède à un si haut degré!
+
+Un des beaux-frères du gouverneur m'a mené voir en détail le couvent de
+la Transfiguration, qui sert de résidence à l'archevêque d'Yaroslaf. Ce
+monastère, comme tous les couvents grecs, est une espèce de citadelle
+basse renfermant plusieurs églises et des édifices petits, nombreux et
+de tous les styles, excepté du bon. L'effet général de ces amas de
+maisons, soi-disant pieuses, est mesquin; c'est une quantité de
+bâtiments blancs éparpillés sur un grand terrain vert: cela ne fait pas
+un ensemble. J'ai retrouvé la même chose dans tous les couvents russes.
+
+Ce qui m'a paru frappant et nouveau pendant la visite que j'ai faite à
+celui-ci, c'est la dévotion de mon guide, le prince ***. Il approchait
+avec une ferveur surprenante son front et sa bouche de tous les objets
+offerts à la vénération des fidèles; et dans ce couvent qui renferme
+différents sanctuaires, il a fait la même chose en vingt endroits.
+Cependant sa conversation de salon n'annonçait rien moins que cette
+dévotion de cloître. Il a fini par m'inviter moi-même à baiser les
+reliques d'un saint dont un moine nous ouvrait le tombeau; je lui ai vu
+faire... non pas une fois, mais cinquante le signe de la croix, il a
+baisé vingt images et reliques, enfin il n'y a pas chez nous de nonne au
+fond d'un couvent qui répéterait tant de génuflexions, de salutations,
+d'inclinations de tête en passant et repassant devant le maître autel de
+son église, qu'en a fait dans le monastère de la Transfiguration en
+présence d'un étranger, ce prince russe, ancien militaire, aide-de-camp
+de l'Empereur Alexandre.
+
+Les Grecs couvrent les murs de leurs églises de peintures à fresque dans
+le style byzantin. Un étranger respecte d'abord ces images, parce qu'il
+les croit anciennes, mais quand il vient à s'apercevoir que telle est
+encore la manière des peintres russes d'aujourd'hui, sa vénération se
+change en un profond ennui. Les églises qui nous paraissent les plus
+vieilles, sont rebâties et coloriées d'hier: leurs madones, même le plus
+nouvellement peintes, ressemblent à celles qui furent apportées en
+Italie vers la fin du moyen âge pour y réveiller le goût de la peinture.
+Mais depuis lors, les Italiens ont marché, leur génie électrisé par
+l'esprit conquérant de l'Église romaine a compris et poursuivi le grand
+et le beau; il a produit dans tous les genres ce que le monde a vu de
+plus sublime en fait d'art. Pendant ce temps-là les Grecs du Bas-Empire,
+et après eux les Russes, continuaient de calquer fidèlement leurs
+vierges du VIIIe siècle.
+
+L'Église d'Orient n'a jamais été favorable aux arts. Depuis que le
+schisme fut déclaré, elle n'a fait comme auparavant qu'engourdir les
+esprits dans les subtilités de la théologie. À l'heure qu'il est, les
+vrais croyants en Russie disputent très-sérieusement entre eux pour
+savoir s'il est permis de donner le ton naturel de la chair à la tête
+des vierges, où s'il faut continuer de les colorier comme les soi-disant
+madones de Saint-Luc, d'une teinte de bistre qui n'a rien de vrai; on
+s'inquiète aussi de la manière de représenter le reste de la personne;
+il n'est pas certain que le corps doive être peint, il vaudrait mieux
+peut-être l'imiter en métal et l'enfermer dans une cuirasse ciselée qui
+ne laisse voir que le visage, et n'est même parfois percée qu'aux yeux,
+et coupée qu'au poignet pour rendre les mains libres. Vous vous
+expliquerez comme vous pourrez pourquoi un corps de métal paraît plus
+décent aux yeux des prêtres grecs qu'une toile peinte en couleur de robe
+de femme.
+
+Vous n'êtes pas au bout: certains docteurs dont le nombre est assez
+grand pour faire secte, se séparent consciencieusement de l'Église mère,
+parce que celle-ci renferme aujourd'hui d'impies novateurs qui
+permettent aux popes de donner la bénédiction sacerdotale avec trois
+doigts de la main, tandis que la vraie tradition veut que l'index et le
+doigt du milieu soient seuls chargés du soin de répandre les grâces du
+ciel sur les fidèles.
+
+Telles sont les questions agitées aujourd'hui dans l'Église gréco-russe,
+et ne croyez pas qu'elles y passent pour puériles: elles enflamment les
+passions, provoquent l'hérésie et décident du sort des populations dans
+ce monde et dans l'autre. Si je connaissais mieux le pays, je
+recueillerais pour vous bien d'autres documents. Revenons à nos hôtes.
+
+Les grands seigneurs russes me paraissent plus aimables en province qu'à
+la cour.
+
+La femme du gouverneur d'Yaroslaf a, dans ce moment, toute sa famille
+réunie chez elle; plusieurs de ses sœurs avec leurs maris et leurs
+enfants sont logées dans sa maison: elle admet à sa table les principaux
+employés de son mari qui sont des habitants de la ville; enfin son fils
+(celui qui est venu me chercher en voiture), est encore d'âge à avoir un
+gouverneur: aussi au dîner de famille étions-nous vingt personnes à
+table.
+
+Il est d'usage dans le Nord de faire précéder le repas principal par un
+petit repas qui se sert dans le salon, un quart d'heure avant qu'on se
+mette à table; ce préliminaire, espèce de déjeuner qui touche au dîner,
+est destiné à aiguiser l'appétit et s'appelle en russe, si mon oreille
+ne m'a pas trompé: _zacusca_. Des domestiques apportent sur des plateaux
+de petites assiettes couvertes de caviar frais et tel qu'on n'en mange
+qu'en ce pays, de poisson fumé, de fromage, de viande salée, de biscuits
+de mer et d'autres pâtisseries, sucrées et non sucrées; on sert aussi
+des liqueurs amères, du vermout, de l'eau-de-vie de France, du porter de
+Londres, du vin de Hongrie et de l'or potable de Dantzick, et l'on mange
+et l'on boit tout cela debout en se promenant. Il ne tiendrait qu'à un
+étranger ignorant des usages du pays, et d'un appétit facile à
+contenter, de se rassasier ainsi tout d'abord, et de rester ensuite
+simple spectateur du véritable dîner, qui ne serait pour lui qu'un
+hors-d'œuvre. On mange beaucoup en Russie, et l'on fait bonne chère dans
+les bonnes maisons; mais on aime trop les hachis, la farce et les
+boulettes de viande ou de poisson dans des pâtés à l'allemande, à
+l'italienne, ou dans des pâtés chauds à la française.
+
+Un des poissons les plus délicats du monde (le sterléd), se pêche dans
+le Volga où il est abondant; il tient du poisson de mer et du poisson
+d'eau douce, sans toutefois ressembler à aucun de ceux que j'ai mangés
+ailleurs: il est grand, sa chair est fine, légère, sa peau d'un goût
+exquis, et sa tête pointue, toute composée de cartilages, passe pour
+délicate: on assaisonne ce monstre d'une manière recherchée, mais sans
+trop d'épices: la sauce à laquelle on le sert a tout à la fois le goût
+du vin et du bouillon et celui du jus de citron. Je préfère ce mets
+national à tous les autres ragoûts du pays, et surtout à la soupe froide
+et aigre, espèce de bouillon de poisson à la glace, détestable régal des
+Russes. Ils font aussi des soupes au vinaigre sucré, dont j'ai goûté
+pour n'y plus revenir.
+
+Le dîner du gouverneur était bon et bien servi, sans superfluité, sans
+recherche inutile. L'abondance et la bonne qualité des melons d'eau
+m'étonne; on dit qu'ils viennent des environs de Moscou, je croyais
+qu'on les allait chercher plus loin et jusqu'en Crimée, où le sol est
+plus fécond en pastèques que celui de la Russie centrale. Il est d'usage
+en ce pays de poser le dessert sur la table dès le commencement du
+dîner, et de servir plat à plat. Cette méthode a des avantages et des
+inconvénients; elle ne me paraît parfaitement convenable que pour les
+grands dîners.
+
+Les dîners russes sont d'une longueur raisonnable, et les convives se
+dispersent presque tous au sortir de table. Quelques personnes ont
+l'habitude de faire la sieste à l'orientale; d'autres vont à la
+promenade ou retournent à leurs affaires après avoir pris le café. Le
+dîner n'est pas ici le repas qui finit les travaux de la journée; aussi
+quand je pris congé de la maîtresse de la maison, eut-elle la bonté de
+m'engager à revenir passer la soirée chez elle; j'ai accepté cette
+invitation qu'il m'eût paru impoli de refuser: tout ce qui m'est offert
+ici l'est avec tant de bon goût, que ni la fatigue ni l'envie de me
+retirer afin de vous écrire ne me suffisent pour défendre ma liberté:
+une pareille hospitalité est une douce tyrannie, je sens qu'il serait
+indélicat de ne la point accepter: on met une voiture à quatre chevaux,
+une maison à ma disposition, une famille entière s'occupe à me
+distraire, à me montrer le pays: c'est à qui s'empressera de me faire
+les honneurs de quelque chose; et cela se passe sans compliments
+affectés, sans protestations superflues, sans empressement importun,
+avec une simplicité souveraine: je n'ai pas appris à résister à tant de
+bonne grâce, à dédaigner tant d'élégance; je céderais, ne fût-ce que par
+instinct patriotique, car il y a au fond de ces manières si agréables un
+souvenir d'ancienne France qui me touche et me séduit; il me semble que
+je ne suis venu jusqu'aux frontières du monde civilisé que pour y
+recueillir une part de l'héritage de l'esprit français au XVIIIe siècle,
+esprit depuis longtemps perdu chez nous. Ce charme inexprimable des
+bonnes manières et du langage simple me rappelle le paradoxe d'un des
+hommes les plus spirituels que j'aie connus: «Il n'y a pas, disait-il,
+une mauvaise action ou un mauvais sentiment, qui n'ait leur source dans
+un défaut de savoir-vivre; aussi la vraie politesse est-elle la vertu;
+c'est toutes les vertus réunies.» Il allait plus loin: il prétendait
+qu'il n'y a de vice que la grossièreté.
+
+Ce soir, à neuf heures, je suis retourné chez le gouverneur. On s'est
+mis d'abord à faire de la musique, ensuite on a tiré une loterie.
+
+Un des frères de la maîtresse de la maison joue du violoncelle de
+manière à faire grand plaisir; il était accompagné sur le piano par sa
+femme, personne pleine d'agréments. Grâce à ce duo, ainsi qu'à des airs
+nationaux chantés avec goût, la soirée m'a paru courte:
+
+La conversation de madame de ***, l'ancienne amie de ma grand'mère et de
+madame de Polignac, n'a pas peu contribué à l'abréger pour moi. Cette
+dame vit en Russie depuis quarante-sept ans; elle a vu et jugé ce pays
+avec un esprit fin et juste, et elle raconte la vérité sans hostilité,
+mais sans précautions oratoires; c'était nouveau pour moi; sa franchise
+contraste avec la dissimulation universelle pratiquée par les Russes.
+Une Française spirituelle et qui a passé sa vie chez eux, doit, je
+crois, les connaître mieux qu'ils ne se connaissent eux-mêmes; car ils
+s'aveuglent pour mieux mentir. Madame de *** m'a dit et répété qu'en ce
+pays le sentiment de l'honneur n'est puissant que dans le cœur des
+femmes: elles se sont fait un culte de la fidélité à leur parole, du
+mépris du mensonge, de la délicatesse en affaires d'argent, de
+l'indépendance en politique; enfin selon madame de ***, la plupart
+d'entre elles possèdent ce qui manque ici à la plupart des hommes: la
+probité appliquée aux circonstances de la vie, même aux moins graves. En
+général les femmes en Russie pensent plus que les hommes, parce qu'elles
+n'agissent pas. Le loisir, cet avantage inhérent à la manière de vivre
+des femmes, profite à leur caractère autant qu'à leur esprit; elles ont
+plus d'instruction, moins de servilité, plus d'énergie de sentiment que
+les hommes. Souvent l'héroïsme lui-même leur semble naturel, et leur
+devient facile. La princesse Troubetzkoï n'est pas la seule femme qui
+ait suivi son mari en Sibérie; beaucoup d'hommes exilés ont reçu de
+leurs épouses cette sublime preuve de dévouement, qui ne perd rien de
+son prix pour être moins rare que je ne la croyais; malheureusement leur
+nom m'est inconnu. Qui leur trouvera un historien et un poëte? c'est
+surtout pour les vertus ignorées qu'on a besoin de croire au jugement
+dernier. La gloire des bons manquerait à la justice de Dieu; on conçoit
+le pardon du Tout-Puissant, on ne concevrait pas son indifférence. La
+vertu n'est vertu que parce qu'elle ne peut être récompensée par les
+hommes. Elle perdrait de sa perfection et deviendrait un calcul servile
+si elle était assurée de se voir toujours appréciée et rémunérée sur la
+terre; la vertu qui n'irait pas jusqu'au surnaturel, au sublime, serait
+incomplète. Si le mal n'existait pas y aurait-il des saints? le combat
+est nécessaire à la victoire, et la victoire force Dieu même à couronner
+le vainqueur. Ce beau spectacle justifie la Providence, qui pour le
+procurer au ciel attentif, tolère les égarements du monde.
+
+Vers la fin de la soirée, avant de me permettre de me retirer, on a,
+pour me faire honneur, avancé de quelques jours une solennité attendue
+depuis six mois dans cette famille: c'était le tirage d'une loterie de
+charité; tous les lots composés d'ouvrages faits par la maîtresse de la
+maison elle-même et par ses parents ou ses amis, furent étalés avec goût
+sur des tables; celui qui m'est échu, je n'ose dire par hasard, car on
+avait choisi mes billets avec soin, est un joli petit livre de notes
+avec une couverture en laque. Je me suis hâté d'y écrire le jour du
+mois, l'année, et d'ajouter quelques mots de souvenir en forme de notes.
+Du temps de nos pères, on eût improvisé là des vers; mais aujourd'hui
+que l'improvisation publique envahit l'existence, la mode des impromptu
+de salon est passée. On ne va chercher dans le monde que du repos
+d'esprit; et il y paraît. Les discours, la littérature éphémère, la
+politique ont détrôné le quatrain et la chanson. Je n'eus pas l'esprit
+d'écrire un seul couplet; mais je me dois la justice d'ajouter que je
+n'en eus pas l'envie.
+
+Après avoir pris congé de mes aimables hôtes que je dois retrouver à la
+foire de Nijni, je suis retourné à mon auberge, fort satisfait de la
+journée que je viens de vous raconter. La maison de paysan d'avant-hier
+où j'étais hébergé, vous savez comment, et le salon d'aujourd'hui; le
+Kamtschatka et Versailles, à trois heures de distance: voilà la Russie.
+Je vous sacrifie mes nuits pour vous peindre ce pays tel que je le vois.
+Ma lettre n'est pas finie, et déjà l'aube paraît.
+
+Les contrastes sont brusques en ce pays; tellement que le paysan et le
+seigneur ne semblent pas appartenir à la même terre. Il y a une patrie
+pour le serf et une patrie pour le maître. Rappelez-vous que les paysans
+russes ont cru longtemps le ciel réservé pour leurs maîtres. Ici l'État
+est divisé en lui-même, et l'unité n'y est qu'apparente, c'est ce que je
+remarque en Russie: les grands y ont l'esprit cultivé comme s'ils
+devaient vivre dans un autre pays; et le paysan est ignorant, sauvage
+comme s'il était soumis à des seigneurs qui lui ressemblent.
+
+C'est bien moins l'abus de l'aristocratie que je reproche au
+gouvernement russe, que l'absence d'un pouvoir aristocratique autorisé
+et dont les attributions seraient nettement et constitutionnellement
+définies. Les aristocraties politiquement reconnues m'ont toujours paru
+bienfaisantes, tandis que l'aristocratie qui n'a de fondement que les
+chimères ou les injustices des privilégiés, est pernicieuse, parce que
+ses attributions restent indécises et mal réglées. Il est vrai que les
+seigneurs russes sont maîtres et maîtres trop absolus dans leurs terres:
+de là il résulte des excès que la peur et l'hypocrisie déguisent sous
+des phrases d'humanité prononcées d'un ton doucereux, qui trompe les
+voyageurs et trop souvent les chefs du gouvernement eux-mêmes. Mais à
+vrai dire, ces hommes, bien que souverains dans leurs domaines les plus
+éloignés du centre d'action politique, ne sont rien dans l'État; chez
+eux ils abusent de tout, ils se moquent de l'Empereur parce qu'ils
+corrompent ou qu'ils intimident les agents secondaires du pouvoir
+légitime: mais le pays n'en est pas plus pour cela gouverné par eux;
+tout-puissants pour le mal qui se fait en détail et à l'insu de
+l'autorité suprême, ils sont sans force comme sans considération dans la
+direction générale du pays. Un homme du plus grand nom en Russie ne
+représente réellement que lui-même, il ne jouit d'aucune considération
+étrangère à son mérite individuel dont l'Empereur est l'unique juge, et
+tout grand seigneur qu'il est, il n'a d'autorité que celle qu'il usurpe
+chez lui. Mais il a du crédit et ce crédit peut devenir immense s'il est
+habile à le faire valoir, et s'il sait s'avancer à la cour et par la
+cour dans le tchinn[10]; la flatterie est une industrie comme une autre,
+mais comme une autre et plus qu'une autre, elle ne permet qu'une
+existence précaire; cette vie de courtisan exclut l'élévation des
+sentiments, l'indépendance de l'esprit, les vues vraiment humaines et
+patriotiques, les grands desseins politiques, qui sont le propre des
+corps aristocratiques légalement constitués dans les États organisée
+pour étendre au loin leur domination et pour vivre longtemps. D'un autre
+côté elle exclut la juste fierté de l'homme qui fait sa fortune par son
+travail: elle réunit donc les désavantages de la démocratie et ceux du
+despotisme, en excluant ce qu'il y a de bon sous ces deux régimes.
+
+La Russie est gouvernée par une classe d'employés subalternes, sortie
+des écoles publiques pour entrer dans les administrations publiques;
+chacun de ces gens-là, le plus souvent fils d'un père venu des pays
+étrangers, est noble dès qu'il a une croix à sa boutonnière; et notez
+que ce n'est pas l'Empereur seul qui donne ces décorations; munis de ce
+signe magique, ils deviennent propriétaires; ils possèdent de la terre
+et des hommes: et ces nouveaux seigneurs, parvenus au pouvoir sans avoir
+reçu en héritage la magnanimité d'un chef habitué de père en fils à
+commander, usent de leur autorité en parvenus qu'ils sont; aussi
+rendent-ils odieux à la nation et au monde le régime du servage
+définitivement établi en Russie à l'époque où la vieille Europe
+commençait à ruiner chez elle l'édifice féodal. Du fond de leurs
+chancelleries ces despotes invisibles oppriment le pays impunément, ils
+gênent jusqu'à l'Empereur lui-même qui s'aperçoit bien qu'il n'est pas
+aussi puissant qu'on lui dit qu'il l'est, mais qui, dans son étonnement,
+qu'il voudrait se dissimuler à lui-même, ne sait pas toujours où est la
+borne de son pouvoir. Il la sent et il en souffre sans même oser s'en
+plaindre: cette borne, c'est la bureaucratie, force terrible partout,
+parce que l'abus qu'on en fait s'appelle l'amour de l'ordre, mais plus
+terrible en Russie que partout ailleurs. Quand on voit la tyrannie
+administrative substituée au despotisme Impérial, on frémit pour un pays
+où s'est établi sans contrepoids ce système de gouvernement propagé en
+Europe sous l'Empire français.
+
+La Russie n'avait ni les mœurs démocratiques, fruit des révolutions
+sociales et judiciaires que la France a subies, ni la presse, fruit et
+germe de la liberté politique qu'elle perpétue après avoir été enfantée
+par elle. Les Empereurs de Russie également mal inspirés dans leur
+défiance et dans leur confiance, ne voyaient que des rivaux dans les
+nobles et ne voulaient trouver que des esclaves dans les hommes qu'ils
+prenaient pour ministres; ainsi, doublement aveuglés, ils ont laissé aux
+directeurs de l'administration et à leurs employés qui ne leur faisaient
+nul ombrage, la liberté de jeter leurs réseaux sur un pays sans défense
+et sans protecteurs. Il est né de là une fourmilière d'agents obscurs
+travaillant à régir ce pays d'après des idées qui ne sont pas sorties de
+lui: d'où il arrive qu'elles ne peuvent satisfaire ses besoins réels.
+Cette classe d'employés, hostiles dans le fond du cœur à l'ordre de
+choses qu'ils administrent, se recrute en grande partie parmi les fils
+de popes[11], espèce d'ambitieux vulgaires, de parvenus sans talent
+parce qu'ils n'ont pas besoin de mérite pour obliger l'État à
+s'embarrasser d'eux, gens approchant de tous les rangs et qui n'ont pas
+de rang, esprits qui participent à la fois de toutes les préventions des
+hommes populaires et de toutes les prétentions des hommes
+aristocratiques, moins l'énergie des uns et la sagesse des autres; bref,
+pour tout dire en un mot: les fils de prêtres sont des révolutionnaires
+chargés de maintenir l'ordre établi.
+
+Vous comprenez que de tels administrateurs sont le fléau de la Russie.
+
+Éclairés à demi, libéraux comme des ambitieux, despotes comme des
+esclaves, imbus d'idées philosophiques mal coordonnées et entièrement
+inapplicables dans le pays qu'ils appellent leur patrie, quoique tous
+leurs sentiments et toutes leurs demi-lumières viennent d'ailleurs, ces
+hommes poussent la nation vers un but qu'ils ne connaissent peut-être
+pas eux-mêmes, que l'Empereur ignore, et qui n'est pas celui où doivent
+tendre les vrais Russes, les vrais amis de l'humanité.
+
+Cette conspiration permanente remonte, à ce qu'on m'assure, au temps de
+Napoléon. Le politique italien avait pressenti le danger de la puissance
+russe; et voulant affaiblir l'ennemi de l'Europe révolutionnée, il
+recourut d'abord à la puissance des idées. Il profita de ses rapports
+d'amitié avec l'Empereur Alexandre, et de la tendance innée de ce prince
+vers les institutions libérales, pour envoyer à Pétersbourg, sous
+prétexte d'aider à l'accomplissement des desseins de l'Empereur, un
+grand nombre d'ouvriers politiques, espèce d'armée masquée chargée de
+préparer en secret la voie à nos soldats. Ces intrigants habiles avaient
+mission de s'ingérer dans le gouvernement, de s'emparer surtout de
+l'éducation publique et d'infiltrer dans l'esprit de la jeunesse des
+doctrines contraires à la religion politique du pays. Ainsi le grand
+homme de guerre, l'héritier de la révolution française et l'ennemi de la
+liberté du monde, jetait au loin des semences de troubles, parce que
+l'unité despotique lui paraissait prêter un ressort dangereux au
+gouvernement militaire qui fait l'immense pouvoir de la Russie.
+
+Cet Empire recueille aujourd'hui le fruit de la lente et profonde
+politique de l'adversaire qu'il a cru vaincre, mais dont le
+machiavélisme posthume survit à des revers inouïs dans l'histoire des
+guerres humaines.
+
+J'attribue en grande partie à l'influence occulte de ces éclaireurs de
+nos armées, et à celle de leurs enfants et de leurs disciples, les idées
+révolutionnaires qui germent dans beaucoup de familles et jusque dans
+les armées russes; et dont l'explosion a produit les conspirations que
+noua avons vues jusqu'ici échouer contre la force du gouvernement
+établi. Je me trompe peut-être, mais je me persuade que l'Empereur
+actuel triomphera de ces idées en écrasant jusqu'au dernier tous les
+hommes qui les défendaient.
+
+J'étais loin de m'attendre à trouver en Russie ces vestiges de notre
+politique et à entendre sortir de la bouche des Russes des reproches
+analogues à ceux que nous font les Espagnols depuis trente-cinq ans. Si
+les malignes intentions que les Russes attribuent à Napoléon furent
+réelles, nul intérêt, nul patriotisme ne les peut justifier. On ne sauve
+pas une partie du monde en trompant l'autre. Autant notre propagande
+religieuse me paraît sublime, parce que le gouvernement de l'Église
+catholique s'accorde avec chaque forme de gouvernement et chaque degré
+de civilisation qu'il domine de toute la supériorité de l'âme sur le
+corps, autant m'est odieux le prosélytisme politique, c'est-à-dire
+l'étroit esprit de conquête, ou pour parler plus juste encore, l'esprit
+de rapine justifié par un trop habile sophiste qu'on appelle la gloire;
+loin de rallier le genre humain, cette ambition étroite le divise:
+l'unité ne peut naître que de l'élévation et de l'étendue des idées: or,
+la politique de l'étranger est toujours petite, sa libéralité hypocrite
+ou tyrannique; ses bienfaits sont toujours trompeurs: chaque nation doit
+puiser en elle-même les moyens de perfectionnement dont elle a besoin.
+La connaissance de l'histoire des autres peuples est utile comme
+science, elle est pernicieuse quand elle provoque l'adoption d'un
+symbole de foi politique: c'est substituer un culte superstitieux à un
+culte vrai.
+
+Je me résume: voici le problème proposé non par les hommes, mais par les
+événements, par l'enchaînement des circonstances, par les choses enfin à
+tout Empereur de Russie: favoriser parmi la nation les progrès de la
+science, afin de hâter l'affranchissement des serfs; et tendre à cette
+fin par l'adoucissement des mœurs, par l'amour de l'humanité, de la
+liberté légale, en un mot améliorer les cœurs pour adoucir les
+destinées: telle est la condition sans laquelle nul homme ne peut régner
+aujourd'hui, pas même à Moscou; mais ce qu'il y a de particulier dans la
+charge imposée aux Empereurs de Russie, c'est qu'il leur faut marcher
+vers ce but en échappant d'un côté à la tyrannie muette et bien
+organisée d'une administration révolutionnaire, et de l'autre à
+l'arrogance et aux conspirations d'une aristocratie vague d'autant plus
+ombrageuse et plus redoutable que sa puissance est moins définie.
+
+Il faut avouer qu'aucun souverain ne s'est encore acquitté de cette
+terrible tâche avec autant de fermeté, de talent et de bonheur que
+l'Empereur Nicolas.
+
+Il est le premier des princes de la Russie moderne qui ait enfin compris
+qu'il faut être Russe pour faire du bien aux Russes. Sans doute
+l'histoire dira: ce fut un grand souverain.
+
+Il n'est plus temps de dormir, les chevaux sont à ma voiture, je pars
+pour Nijni.
+
+
+
+
+LETTRE TRENTE-DEUXIÈME.
+
+Aspect des rives du Volga.--Manière dont les Russes mènent les voitures
+sur les routes montueuses.--Violence des cahots.--Maison de
+poste.--Serrure russe portative.--Kostroma.--Souvenir d'Alexis
+Romanow.--Bac sur le Volga à Kunitcha.--Vertu qui devient
+vice.--Accident dans une forêt.--La civilisation a nui aux
+Russes.--Rousseau justifié.--Traits distinctifs du caractère et de la
+figure des Russes.--Étymologies du mot syromède.--Mot de
+Tacite.--Élégance des paysans.--Leur industrie.--La hache du
+mugic.--Tarandasse.--Simplicité d'esprit du paysan russe.--Différence de
+manière de voir de cet homme et des paysans des autres pays.--Caractère
+des chants nationaux.--Musique accusatrice.--Imprudence du
+gouvernement.--Manière de suppléer à une roue cassée.--Route de
+Sibérie.--Paysages russes.--Bords du Volga.--Rencontre de trois
+exilés.--Espionnage de mon feldjæger.--Derniers relais pour arriver à
+Nijni.--Difficulté du chemin.
+
+
+ Yourewetch-Powolskoï, petite ville entre Yaroslaf et Nijni-Novgorod
+ ce 21 août 1839.
+
+Notre route longe le Volga. J'ai passé hier ce fleuve à Yaroslaf, et
+l'ai repassé aujourd'hui à Kunitcha. Dans beaucoup d'endroits, les deux
+rives qui le bordent sont différentes l'une de l'autre; d'un côté
+s'étend une plaine immense qui vient finir à fleur d'eau; de l'autre,
+c'est un mur coupé à pic. Cette espèce de digue naturelle a quelquefois
+de cent à cent cinquante pieds de haut; elle forme muraille du côté du
+fleuve, tandis que, du côté de la terre, c'est un plateau qui s'étend
+assez loin dans les broussailles de l'intérieur du pays où il s'abaisse
+en talus prolongé. Ce rempart, hérissé de cépées d'osiers et de
+bouleaux, est déchiré de distance en distance par les affluents du grand
+fleuve. Ces cours d'eau forment des espèces de sillons très-profonds
+dans la berge qu'ils traversent pour déboucher au Volga. Cette berge,
+comme je viens de vous le dire, est si large qu'elle ressemble à un vrai
+plateau de montagnes: c'est comme un pays élevé et boisé, et les
+déchirements qu'opèrent dans son épaisseur les eaux tributaires du
+fleuve, sont de vraies vallées adjacentes au cours principal du Volga.
+On ne peut éviter ces abîmes lorsqu'on veut voyager le long du grand
+fleuve; car pour les tourner il faudrait faire des zigzags d'une lieue
+et plus: voilà pourquoi on a trouvé plus facile de tracer la route de
+manière à descendre du haut de la berge dans le fond des ravins
+latéraux; après avoir traversé la petite rivière qui les sillonne, la
+route remonte sur la côte opposée qui fait la continuation de la jetée
+élevée par la nature le long du principal fleuve de la Russie.
+
+Les postillons, ou, pour parler plus juste, les cochers russes, si
+adroits qu'ils soient en plaine, deviennent dans les chemins montueux
+les plus dangereux conducteurs du monde. La route que nous suivons en
+côtoyant le Volga met leur prudence et mon sang-froid à l'épreuve. Ces
+continuelles montées et descentes, si elles étaient plus longues,
+deviendraient périlleuses, vu la manière de mener des hommes de ce pays.
+Le cocher commence la côte au pas; arrivé au tiers de la descente, qui
+d'ordinaire est l'endroit le plus rapide, l'homme et les chevaux, peu
+habitués à retenir, s'ennuient réciproquement de la prudence, la voiture
+part au triple galop et roule avec une vitesse toujours croissante
+jusqu'au milieu d'un pont de madriers peu solides, disjoints, inégaux et
+mouvants, car ils sont posés et non fixés sur les poutres qui les
+portent et sous les gaules qui servent à peine de garde-fou au tremblant
+édifice; là, si la caisse, les roues, les ressorts et les soupentes
+tiennent encore ensemble (on ne s'embarrasse pas des personnes), la
+voiture continue d'un train plus modéré sa marche cahotante. Un pont
+semblable se trouve au fond de chaque ravin; si les chevaux lancés au
+galop ne l'enfilaient pas droit, l'équipage serait culbuté; bêtes et
+hommes deviendraient ce qu'ils pourraient: c'est un tour d'adresse d'où
+dépend la vie des voyageurs. Qu'un cheval bronche, qu'un clou manque,
+qu'une courroie casse, tout est perdu. Votre vie repose sur les jambes
+de quatre bêtes courageuses, mais faibles et fatiguées.
+
+Au troisième coup de ce jeu de hasard, j'exigeai qu'on enrayât, mais il
+se trouve que ma voiture louée à Moscou n'a pas de sabot; on m'avait
+assuré en partant que jamais il n'était nécessaire d'enrayer en Russie.
+Pour suppléer le sabot, il a fallu dételer un des quatre chevaux et
+prendre les traits de l'animal un moment mis en liberté. J'ai fait
+recommencer la même opération, au grand étonnement des postillons,
+chaque fois que la longueur et la rapidité des côtes me paraissait
+pouvoir compromettre la sûreté de la voiture dont je n'ai déjà que trop
+éprouvé le peu de solidité. Les postillons, tout surpris qu'ils
+paraissent, ne font jamais la moindre objection à mes étranges
+fantaisies, ils n'opposent nulle résistance aux ordres que je leur fais
+donner par mon feldjæger; mais je lis leur pensée sur leur visage. La
+présence d'un employé du gouvernement me vaut en tous lieux des marques
+de déférence; on respecte en moi la volonté qui m'a donné ce protecteur.
+Une telle marque de faveur de la part de l'autorité me rend l'objet des
+égards du peuple. Je ne conseillerais à aucun étranger aussi peu
+expérimenté que je le suis de se hasarder sans un tel guide sur les
+chemins de la Russie, surtout s'il veut parcourir des gouvernements un
+peu éloignés de la capitale.
+
+Quand vous êtes parvenu au fond du ravin, il s'agit de regrimper sur la
+terrasse en gravissant la pente opposée à celle que vous venez de
+descendre; le cocher, qui ne sait franchir les côtes qu'en les
+escaladant à la volée, rajuste ses harnais et lance encore une fois ses
+quatre chevaux contre l'obstacle. Les chevaux russes ne connaissent que
+le galop; si le chemin n'est pas tirant, si le roidillon est court et la
+voiture légère, du premier bond vous arrivez au sommet; mais si la pente
+est sablonneuse, ce qui arrive souvent, ou si elle excède l'espace que
+les chevaux peuvent parcourir d'une haleine, ceux-ci s'arrêtent bientôt,
+essoufflés, haletants, au milieu de la montée; ils se butent sous les
+coups de fouet, ruent et reculent immanquablement au risque de jeter
+l'équipage dans les fossés; mais à chaque embarras de ce genre, je
+répète en me moquant de la prétention des Russes: Il n'y a pas de
+distance en Russie!!
+
+Cette manière de cheminer par à-coup est toujours conforme au caractère
+des hommes, analogue au tempérament des bêtes, et presque toujours
+d'accord avec la nature du sol. Cependant s'il arrive par hasard que le
+terrain que vous avez à parcourir soit profondément inégal, vous vous
+trouvez arrêté à chaque pas par la fougue des chevaux et par
+l'inexpérience des hommes. Ceux-ci sont lestes et adroits, mais leur
+intelligence ne peut suppléer la connaissance qui leur manque; nés pour
+la plaine, ils ignorent la vraie manière de dresser les chevaux pour
+voyager dans les montagnes. À la première marque d'hésitation tout le
+monde met pied à terre, les domestiques poussent à la roue, de trois en
+trois pas on est forcé de laisser souffler l'attelage; alors on retient
+la voiture avec une grosse bûche jetée derrière; puis pour aller plus
+loin, on excite les bêtes de la bride, de la voix, de la main, on les
+prend par la tête, on leur frotte les naseaux avec du vinaigre afin de
+les aider à respirer; enfin moyennant ces précautions, et des cris de
+sauvages, et des coups de fouet assenés ordinairement avec un à-propos
+que je ne me lasse pas d'admirer, vous atteignez à grand'peine la cime
+de ces formidables falaises, que dans d'autres pays vous graviriez sans
+seulement les remarquer.
+
+La route d'Yaroslaf à Nijni est une des plus montueuses de toutes celles
+de l'intérieur de la Russie; pourtant dans les points mêmes où le
+plateau qui borde un des côtés du Volga est le plus profondément
+entaillé par les affluents du grand fleuve, je ne crois pas que de la
+rive au sommet de la côte ce rempart naturel surpasse la hauteur d'une
+maison de cinq ou six étages à Paris. Cette espèce de quai, coupé par
+les filets d'eau qui dévalent vers le courant principal, est d'un effet
+imposant, mais triste: cette jetée pourrait servir de base à une
+magnifique route; mais ne pouvant tourner les ravins, il fallait ou les
+franchir sur des arceaux qui auraient coûté autant que des voûtes
+d'aqueducs, ou descendre jusqu'au fond de ces étroits abîmes: or, comme
+on n'a pas tracé ces descentes en pentes douces, elles sont parfois
+dangereuses à cause de la rapidité de la côte.
+
+Les Russes m'avaient vanté comme riants et variés les paysages qu'on
+découvre en suivant les bords du Volga; c'est toujours la campagne des
+environs d'Yaroslaf, et c'est toujours la même température.
+
+S'il y a quelque chose d'inattendu dans un voyage en Russie, ce n'est
+assurément pas l'aspect du pays; mais ce que ni vous ni moi nous
+n'aurions pu prévoir, c'est un danger que je vais vous signaler: le
+danger de se casser la tête contre la capote de sa calèche. Ne riez pas:
+le péril est positif et imminent; les rondins dont on fait les ponts de
+ce pays, et souvent les chemins eux-mêmes exposent les voitures à de
+tels chocs que les voyageurs non avertis seraient jetés dehors si leur
+calèche était découverte, ou se briseraient le crâne si la capote était
+levée. Il est donc prudent de se servir en Russie de voiture dont
+l'impériale est le plus élevée possible. Une cruche d'eau de Seltz (vous
+savez qu'elles sont solides), bien emballée dans du foin, vient d'être
+cassée au fond du coffre de mon siége par la violence des secousses.
+
+Hier j'ai couché dans une maison de poste où je manquais de tout: ma
+voiture est tellement dure et les chemins sont si raboteux, que je ne
+puis guère voyager plus de vingt-quatre heures de suite sans éprouver de
+violentes douleurs de tête; alors comme j'aime mieux un mauvais gîte
+qu'une fièvre cérébrale, je m'arrête quelque part que je me trouve. Ce
+qu'il y a de plus rare dans ces gîtes improvisés et dans toute la
+Russie, c'est le linge blanc. Vous savez que je voyage avec mon lit,
+mais je n'ai pu me charger d'une grande provision de linge, et les
+serviettes qu'on me donne dans les maisons de poste ont toujours servi;
+j'ignore à qui est réservé l'honneur de les salir. Hier, à onze heures
+du soir, le maître de poste a envoyé chercher pour moi du linge blanc à
+un village distant de sa maison de plus d'une lieue. J'aurais protesté
+contre cet excès de zèle du feldjæger, mais je l'ai ignoré jusqu'au
+matin. Par la fenêtre de mon chenil, à travers le demi-jour qu'on
+appelle la nuit en Russie, je pouvais admirer à loisir l'inévitable
+péristyle romain avec son fronton de bois blanchi à la chaux, et ses
+colonnes de mortier qui ornent du côté de l'étable la façade des maisons
+de poste russes. Cette architecture maladroite est un cauchemar qui me
+poursuivra d'un bout de l'Empire à l'autre. La colonne classique est
+devenue le cachet de l'édifice public en Russie; la fausse magnificence
+se rencontre ici à côté de la pénurie la plus complète; mais le comfort,
+l'élégance bien entendue et partout la même, n'existe nulle part, pas
+plus dans les palais des riches où les salons sont superbes et où la
+chambre à coucher n'est qu'un paravent, que dans les taudis des paysans.
+Vous trouveriez peut-être dans tout l'Empire trois exceptions à cette
+règle. L'Espagne m'a paru moins dénuée que ne l'est la Russie des choses
+de première nécessité.
+
+Autre précaution indispensable pour voyager en ce pays:--vous ne vous
+attendez guère à celle-ci:--c'est une serrure russe avec ses deux
+anneaux; la serrure russe est une mécanique aussi simple qu'ingénieuse.
+Vous arrivez dans une auberge remplie de gens de plusieurs sortes; vous
+savez d'ailleurs que tous les paysans slaves sont voleurs, si ce n'est
+de grands chemins, au moins de maison; vous faites déposer vos paquets
+dans votre chambre, puis vous vous apprêtez à vous aller promener.
+Toutefois avant de sortir vous voulez, non sans raison, fermer votre
+porte et tirer votre clef: point de clef... pas même de serrure! à peine
+un loquet, un clou, une ficelle; enfin rien: c'est l'âge d'or dans une
+caverne... l'un de vos gens garde votre voiture; si vous ne voulez pas
+faire de l'autre une seconde sentinelle à la porte de votre chambre, ce
+qui ne serait ni très-sûr, car une sentinelle assise s'endort, ni
+très-humain, vous avez recours à l'expédient que voici: vous fichez un
+grand anneau de fer à vis dans le chambranle de la porte, un autre
+anneau de même dimension dans la porte, piqué le plus près possible du
+premier, puis vous passez dans ces deux anneaux qui font pitons, le col
+d'un cadenas également à vis; cette vis qui ouvre et ferme le cadenas,
+lui sert de clef; vous l'emportez, et votre porte est parfaitement
+close; car les anneaux, une fois vissés, ne peuvent s'enlever qu'en les
+faisant tourner un à un sur eux-mêmes, opération qui ne saurait avoir
+lieu tant qu'ils sont liés ensemble par le cadenas. La clôture s'opère
+assez vite et fort aisément: la nuit, dans une maison suspecte, vous
+pouvez vous enfermer en un moment moyennant cette serrure, invention
+habile et digne d'un pays où fourmillent les plus habiles et les plus
+effrontés des voleurs! Les délits sont tellement fréquents que la
+justice n'ose être rigoureuse, et puis tout se fait ici par exception,
+par boutades; régime capricieux, qui malheureusement n'est que trop
+d'accord avec l'imagination fantasque de ce peuple menteur, aussi
+indifférent à l'équité qu'à la vérité.
+
+J'ai visité hier matin le couvent de Kostroma où l'on m'a fait voir les
+appartements d'Alexis Romanow et de sa mère; c'est de cette retraite
+qu'Alexis est sorti pour monter sur le trône et pour fonder la dynastie
+actuellement régnante. Ce couvent ressemble à tous les autres: un jeune
+moine, qui n'était pas à jeun et qui de très-loin sentait le vin assez
+fort, m'a montré la maison en détail; j'aime mieux les vieux moines à
+barbe blanche et les popes à têtes chauves que les jeunes solitaires
+bien nourris. Ce trésor aussi ressemble à tous ceux qui m'ont été
+montrés ailleurs. Voulez-vous savoir en deux mots ce que c'est que la
+Russie? la Russie, c'est un pays où l'on trouve et où l'on voit la même
+chose et les mêmes gens partout. Cela est si vrai, qu'en arrivant dans
+un lieu, on croit toujours y retrouver les personnes qu'on vient de
+quitter ailleurs.
+
+À Kunitcha, le bac dans lequel nous avons repassé le Volga n'est pas
+rassurant; la barque a si peu de bord que peu de chose la ferait
+chavirer. Rien ne m'a paru triste comme l'aspect de cette petite ville
+par un ciel gris, une température humide et froide et pendant une pluie
+battante qui retenait les habitants prisonniers dans leurs maisons; un
+vent violent soufflait; si la tourmente eût augmenté, nous eussions
+couru des risques. Je me suis rappelé qu'à Pétersbourg personne ne
+s'émeut pour repêcher les gens qui tombent dans la Néva, et je me
+disais: si je me noie dans le Volga à Kunitcha, nul homme ne se jettera
+à l'eau afin de me secourir... pas un cri ne sera poussé pour moi sur
+ces bords populeux, mais qui paraissent déserts tant les villes, le sol,
+le ciel et les habitants sont tristes et silencieux. La vie des hommes
+est de peu d'importance aux yeux des Russes; et ils ont l'air si
+mélancoliques, que je les crois indifférents à leur propre vie autant
+qu'à celle des autres.
+
+C'est le sentiment de sa dignité, c'est la liberté qui attache l'homme à
+lui-même, à la patrie, à tout; ici, l'existence est tellement
+accompagnée de gêne que chacun me paraît nourrir en secret le désir de
+changer de place sans le pouvoir. Les grands n'ont point de passe-ports,
+les paysans pas d'argent et l'homme reste comme il est, patient par
+désespoir, c'est-à-dire aussi indifférent à sa vie qu'à sa mort. La
+résignation, qui partout ailleurs est une vertu, devient un vice en
+Russie parce qu'elle y perpétue la violente immobilité des choses.
+
+Il n'est pas ici question de liberté politique, mais d'indépendance
+personnelle, de facilité de mouvement, et même de l'expression spontanée
+d'un sentiment naturel; voilà pourtant ce qui n'est à la portée de
+personne en Russie, excepté du maître. Les esclaves ne se disputent qu'à
+voix basse; la colère est un des privilèges du pouvoir. Plus je vois les
+gens conserver l'apparence du calme sous ce régime, plus je les plains;
+la tranquillité ou le knout!!... telle est ici la condition de
+l'existence; Le knout des grands, c'est la Sibérie!!... et la Sibérie
+n'est elle-même que l'exagération de la Russie.
+
+ (_Suite de la même lettre_.)
+
+ Au milieu d'un bois le même jour, au soir.
+
+Me voici retenu dans un chemin de sable et de rondins: le sable est si
+profond que les plus grosses pièces de bois s'y perdent. Nous nous
+trouvons arrêtés au milieu d'une forêt, à plusieurs lieues de toute
+habitation. Un accident arrivé à ma voiture, qui pourtant est du pays,
+nous retient dans ce désert, et tandis que mon valet de chambre, avec
+l'aide d'un paysan que le ciel nous envoie, raccommode le dommage, moi,
+humilié du peu de ressources que je trouve en moi-même dans cette
+occurrence, moi qui sens que je ne ferais que gêner les travailleurs si
+je m'avisais de les aider, je me mets à vous écrire pour vous prouver
+l'inutilité de la culture d'esprit, lorsque l'homme privé de tous les
+accessoires de la civilisation est obligé de lutter corps à corps, sans
+autres ressources que ses propres forces, contre une nature sauvage et
+encore tout armée de la puissance primitive qu'elle avait reçue de Dieu.
+Vous savez cela mieux que moi, mais vous ne le sentez pas comme je le
+sens en ce moment.
+
+Les jolies paysannes sont rares en Russie; c'est ce que je répète chaque
+jour; pourtant celles qui sont belles le sont parfaitement. Leurs yeux,
+taillés en amande, ont une expression particulière; la coupe de leurs
+paupières est pure et nette, mais le bleu de la prunelle est souvent
+trouble, ce qui rappelle le portrait des Sarmates, par Tacite, qui dit
+qu'ils ont les yeux _glauques_; cette teinte donne à leur regard voilé
+une douceur, une innocence dont le charme devient irrésistible. Elles
+ont à la fois la délicatesse des vaporeuses beautés du Nord, et la
+volupté des femmes de l'Orient. L'expression de bonté de ces ravissantes
+créatures inspire un sentiment singulier: c'est un mélange de respect et
+de confiance. Il faut venir dans l'intérieur de la Russie pour savoir
+tout ce que valait l'homme primitif, et tout ce que les raffinements de
+la société lui ont fait perdre. Je l'ai dit, je le répète, et je le
+répéterai peut-être encore avec plus d'un philosophe: dans ce pays
+patriarcal, c'est la civilisation qui gâte l'homme. Le Slave était
+naturellement ingénieux, musical, presque compatissant; le Russe policé
+est faux, oppresseur, singe et vaniteux. Un siècle et demi sera
+nécessaire pour mettre ici d'accord les mœurs nationales avec les
+nouvelles idées européennes, en supposant toutefois que, pendant cette
+longue succession de temps, les Russes ne seront gouvernés que par des
+princes éclairés, et amis du progrès, comme on dit aujourd'hui. En
+attendant cet heureux résultat, la complète séparation des classes fait
+de la vie sociale en Russie une chose violente et immorale; on dirait
+que c'est dans ce pays que Rousseau est venu chercher la première idée
+de son système, car il n'est pas même nécessaire d'employer les
+ressources de sa magique éloquence pour prouver que les arts et les
+sciences ont fait plus de mal que de bien aux Slaves. L'avenir apprendra
+au monde si la gloire militaire et politique doit dédommager la nation
+russe du bonheur dont la privent son organisation sociale et les
+emprunts qu'elle ne cesse de faire aux étrangers.
+
+L'élégance est innée chez les hommes de pure race slave. Ils ont dans le
+caractère un mélange de simplicité, de douceur et de sensibilité qui
+maîtrise les cœurs; il s'y joint souvent beaucoup d'ironie et un peu de
+fausseté, mais dans les bons naturels ces défauts ont tourné en grâce:
+il n'en reste qu'une physionomie dont l'expression de finesse est
+incomparable; on est dominé par un charme inconnu, c'est une mélancolie
+tendre et qui n'a rien d'amer, une douceur souffrante qui naît presque
+toujours d'un mal secret qu'on se cache à soi-même pour le mieux
+déguiser aux yeux des autres. Bref, les Russes sont une nation
+résignée... cette simple parole dit tout. L'homme qui manque de
+liberté--ici ce mot exprime des droits naturels, des besoins
+véritables,--eût-il d'ailleurs tous les autres biens, est comme une
+plante privée d'air; on a beau arroser la racine, la tige produit
+tristement quelques feuillages sans fleurs.
+
+Les vrais Russes ont quelque chose de particulier dans l'esprit, dans
+l'expression du visage et dans la tournure. Leur démarche est légère, et
+tous leurs mouvements dénotent un naturel distingué. Ils ont les yeux
+très-fendus, peu ouverts et dessinés en forme d'ovale allongé; le trait
+qu'ils ont presque tous dans le regard donne à leur physionomie une
+expression de sentiment et de malice singulièrement agréable. Les Grecs,
+dans leur langue créatrice, appelaient les habitants de ces contrées
+syromèdes, mot qui veut dire œil de lézard; le mot latin sarmates est
+venu de là. Ce trait dans l'œil a donc frappé tous les observateurs
+attentifs. Le front des Russes n'est ni très-élevé ni très-large; mais
+il est d'une forme gracieuse et pure; ils ont à la fois dans le
+caractère de la méfiance et de la crédulité, de la fourberie et de la
+tendresse; et tous ces contrastes sont pleins de charme; leur
+sensibilité voilée est plutôt communicative qu'expansive, c'est d'âme à
+âme qu'elle se révèle; car c'est sans le vouloir, sans y penser, sans
+paroles, qu'ils se font aimer. Ils ne sont ni grossiers, ni apathiques
+comme la plupart des hommes du Nord. Poétiques comme la nature, ils ont
+une imagination qui se mêle à toutes leurs affections; pour eux l'amour
+tient de la superstition: leurs attachements ont plus de délicatesse que
+de vivacité; toujours fins, même quand ils se passionnent, on peut dire
+qu'ils ont de l'esprit dans le sentiment. Ce sont toutes ces nuances
+fugitives qu'exprime leur regard, si bien caractérisé par les Grecs.
+
+C'est que les anciens Grecs étaient doués du talent exquis d'apprécier
+les hommes et les choses, et de les peindre en les nommant; faculté qui
+a rendu leur langue féconde entre toutes les langues européennes, et
+leur poésie divine entre toutes les poésies.
+
+Le goût passionné des paysans russes pour le thé me prouve l'élégance de
+leur nature et s'accorde bien avec la peinture que je viens de vous
+faire de leur caractère. Le thé est un breuvage raffiné. Cette boisson
+est devenue en Russie une chose de première nécessité. Les gens du
+peuple, quand ils veulent vous demander pour boire poliment, disent:
+pour du thé, _na tchiai_, comme on dit ailleurs pour un verre de vin.
+
+Cet instinct de bon goût est indépendant de la culture de l'esprit, il
+n'exclut pas même la barbarie, la cruauté; mais il exclut ce qui est
+vulgaire.
+
+Le spectacle que j'ai dans ce moment sous les yeux me prouve la vérité
+de ce qu'on m'a toujours dit: c'est que les Russes sont singulièrement
+adroits et industrieux.
+
+Un paysan russe a pour principe de ne reconnaître nul obstacle, non pas
+à ses désirs, pauvre aveuglé!... mais à l'ordre qu'il reçoit. Armé de la
+hache qu'il porte partout avec lui, il devient une espèce de magicien
+qui crée en un moment tout ce qui manque au désert. Il saura vous faire
+retrouver les bienfaits de la civilisation dans la solitude; il
+raccommodera votre voiture; il suppléera même à une roue cassée et qu'il
+remplacera par un arbre habilement posé sous la caisse, attaché d'un
+bout à une traverse, et de l'autre traînant à terre; si malgré cette
+industrie votre téléga est hors d'état de marcher, il en substituera un
+autre qu'il met sur pied en un moment, sachant faire servir avec
+beaucoup d'intelligence les débris de l'ancien à la construction du
+nouveau. On m'avait conseillé à Moscou de voyager en tarandasse, et
+j'aurais bien fait de suivre cet avis, car, avec cette sorte d'équipage,
+on ne risque jamais de rester en chemin!... Il peut être raccommodé,
+même reconstruit par chaque paysan russe.
+
+Si vous voulez camper, cet homme universel vous bâtira une maison pour
+la nuit: et votre cabane improvisée vaudra mieux qu'aucune auberge de
+ville. Après vous avoir établi aussi comfortablement que vous pouvez
+l'être, il s'enveloppera dans sa peau de mouton retournée et se couchera
+sur le nouveau seuil de votre porte, dont il défendra l'entrée avec la
+fidélité d'un chien; ou bien il s'assiéra au pied d'un arbre devant la
+demeure qu'il vient de créer pour vous, et, tout en regardant le ciel,
+il vous désennuiera dans la solitude de votre gîte par des chants
+nationaux dont la mélancolie répond aux plus doux instincts de votre
+cœur, car le talent inné pour la musique est encore une des prérogatives
+de cette race privilégiée;... et jamais l'idée ne lui viendra qu'il
+serait juste qu'il prît place à côté de vous dans la cabane qu'il vient
+de vous construire.
+
+Ces hommes d'élite resteront-ils longtemps cachés dans les déserts où la
+Providence les tient en réserve... à quel dessein? elle seule le
+sait!... Quand sonnera pour eux l'heure de la délivrance, et bien plus,
+du triomphe? c'est le secret de Dieu.
+
+J'admire la simplicité d'idées et de sentiments de ces hommes. Dieu, le
+roi du ciel: le Czar, le roi de la terre: voilà pour la théorie; les
+ordres, les caprices même du maître, sanctionnés par l'obéissance de
+l'esclave: voilà pour la pratique. Le paysan russe croit se devoir corps
+et âme à son seigneur.
+
+Conformément à cette dévotion sociale, il vit sans joie, mais non pas
+sans orgueil; or, la fierté suffit à l'homme pour subsister; c'est
+l'élément moral de l'intelligence. Elle prend toutes sortes de formes,
+même celle de l'humilité, de cette modestie religieuse découverte par
+les chrétiens.
+
+Un Russe ne sait ce que c'est que de dire non à ce maître qui lui
+représente deux autres maîtres bien plus grands, Dieu et l'Empereur, et
+il met toute son intelligence, toute sa gloire à vaincre les petites
+difficultés de l'existence que respectent, qu'invoquent, qu'amplifient
+les hommes du commun chez les autres nations, parce qu'ils considèrent
+ces ennuis comme des auxiliaires de leur vengeance contre les riches,
+qu'ils regardent en ennemis parce qu'ils les appellent les heureux de ce
+monde.
+
+Les Russes sont trop dénués de tous les biens de la vie pour être
+envieux; les hommes vraiment à plaindre ne se plaignent plus: les
+envieux de chez nous sont des ambitieux manqués; la France, ce pays du
+bien-être facile, des fortunes rapides, est une pépinière d'envieux; je
+ne puis m'attendrir sur les regrets haineux de ces hommes dont l'âme est
+énervée par les douceurs de la vie; tandis que la patience de ce
+peuple-ci m'inspire une compassion, j'ai presque dit une estime
+profonde. L'abnégation politique des Russes est abjecte et révoltante:
+leur résignation domestique est noble et touchante. Le vice de la nation
+devient la vertu de l'individu.
+
+La tristesse des chants russes frappe tous les étrangers: mais cette
+musique n'est pas seulement mélancolique, elle est savante et
+compliquée: elle se compose de mélodies inspirées, et en même temps de
+combinaisons d'harmonie très-recherchées et qu'on n'obtient ailleurs
+qu'à force d'étude et de calcul. Souvent en traversant les villages, je
+m'arrête pour écouter des morceaux d'ensemble exécutés à trois et à
+quatre parties avec une précision et un instinct musical que je ne me
+lasse pas d'admirer. Les chanteurs de ces rustiques quintetti devinent
+les lois du contre-point, les règles de la composition, l'harmonie, les
+effets des diverses natures de voix, et ils dédaignent les unissons. Ils
+exécutent des suites d'accords recherchés, inattendus, entrecoupés de
+roulades et d'ornements délicats. Mais malgré la finesse de leur
+organisation ils ne chantent pas toujours parfaitement juste; ce qui
+n'est pas surprenant lorsqu'on s'attaque à une musique difficile avec
+des voix rauques et fatiguées; mais lorsque les chanteurs sont jeunes,
+les effets qu'ils produisent par l'exécution de ces morceaux savamment
+travaillés, me paraissent très-supérieurs à ceux des mélodies nationales
+qu'on entend dans les autres pays.
+
+Le chant des paysans russes est une lamentation nasillarde, fort peu
+agréable à une voix; mais exécutées en chœur, ces complaintes prennent
+un caractère grave, religieux, et produisent des effets d'harmonie
+surprenants. La manière dont les différentes parties sont placées, la
+succession inattendue des accords, le dessin de la composition, les
+entrées de voix: tout cela est touchant et n'est jamais commun; ce sont
+les seuls chants populaires où j'aie entendu prodiguer les roulades. De
+tels ornements, toujours mal exécutés par des paysans, sont désagréables
+à l'oreille; néanmoins l'ensemble de ces chœurs rustiques est original
+et même beau.
+
+Je croyais la musique russe apportée de Byzance en Moscovie, on m'assure
+au contraire qu'elle est indigène; ceci expliquerait la profonde
+mélancolie de ces airs, surtout de ceux qui affectent la gaîté par la
+vivacité du mouvement. Si les Russes ne savent pas se révolter contre
+l'oppression, ils savent soupirer et gémir.
+
+À la place de l'Empereur je ne me contenterais pas d'interdire à mes
+sujets la plainte, je leur défendrais aussi le chant, qui est une
+plainte déguisée; ces accents si douloureux sont un aveu et peuvent
+devenir une accusation, tant il est vrai que, sous le despotisme, les
+arts eux-mêmes, lorsqu'ils sont nationaux, ne sauraient passer pour
+innocents; ce sont des protestations déguisées.
+
+De là sans doute le goût du gouvernement et des courtisans russes pour
+les ouvrages, les littérateurs et les artistes étrangers, la poésie
+empruntée a peu de racines. Chez les peuples esclaves, on craint les
+émotions profondes causées par les sentiments patriotiques; aussi tout
+ce qui est national y devient-il un moyen d'opposition, même la musique.
+C'est ce qu'elle est en Russie où, des coins les plus reculés du désert,
+la voix de l'homme élève au ciel ses plaintes vengeresses pour demander
+à Dieu la part de bonheur qui lui est refusée sur la terre!... Donc si
+l'on est assez puissant pour opprimer les hommes, il faut être assez
+conséquent pour leur dire: ne chantez pas. Rien ne révèle la souffrance
+habituelle d'un peuple, comme la tristesse de ses plaisirs. Les Russes
+n'ont que des consolations, ils n'ont pas de plaisirs. Je suis surpris
+que personne avant moi n'ait averti le pouvoir de l'imprudence qu'il
+commet en permettant aux Russes un délassement qui trahit leur misère et
+donne la mesure de leur résignation: une résignation si profonde, c'est
+un abîme de douleur.
+
+ (_Suite de la lettre précédente_.)
+
+ Ce 22 août 1839, de la dernière poste avant Nijni.
+
+Nous sommes arrivés ici sur trois roues et sur une gaule de sapin
+traînante pour remplacer la quatrième. Je n'ai cessé d'admirer
+l'ingénieuse simplicité de cette manière de voyager; il est facile
+d'adapter l'arbre au train de devant, en l'attachant à l'encastrure avec
+des cordes; on le laisse ainsi traîner au loin, en passant sous le
+lisoir de derrière où on le fixe pour remplacer celle des grandes roues
+qui manque: la perte d'une des petites serait plus embarrassante.
+
+Une grande partie de la route de Yaroslaf à Nijni est une vaste allée de
+jardin; ce chemin, tracé presque toujours en ligne droite, est plus
+large que notre grande allée des Champs-Élysées à Paris, et il est bordé
+de deux autres allées tapissées de gazons naturels et plantées de
+bouleaux. Cette route est douce, car on y roule presque toujours sur
+l'herbe, excepté quand on traverse des marais sur des ponts élastiques,
+espèces de parquets flottants plus singuliers que commodes. Ces
+assemblages de pièces de bois inégales sont dangereux pour les chevaux
+et pour les voitures. Une route où croît tant de gazon, doit être peu
+fréquentée; ce qui la rend d'autant plus facile à entretenir. Hier,
+avant de casser, nous avancions au grand galop sur un chemin dont je
+m'avisai de vanter la beauté à mon feldjæger. «Je crois bien qu'il est
+beau, me répondit cet homme aux membres grêles, à la taille de guêpe, à
+la tenue roide et militaire, à l'œil gris et vif, aux lèvres pincées, à
+la peau naturellement blanche, mais tannée, brûlée et rougie par
+l'habitude des voyages en voitures découvertes, homme à l'air tout à la
+fois timide et redoutable, comme la haine réprimée par la peur:--je le
+crois bien... c'est la grande route de Sibérie!»
+
+Ce mot me glaça. C'est pour mon plaisir que je fais ce chemin,
+pensai-je; mais quels étaient les sentiments et les idées de tant
+d'infortunés qui l'ont fait avant moi? et ces sentiments et ces idées
+évoqués par mon imagination revenaient m'obséder. Je vais chercher une
+distraction, un divertissement sur les traces du désespoir des autres...
+La Sibérie!... cet enfer russe est incessamment devant moi... et avec
+tous ses fantômes, il me fait l'effet du regard du basilic sur l'oiseau
+fasciné!... Quel pays!... la nature y est comptée pour rien; car il faut
+oublier la nature dans une plaine sans limites, sans couleur, sans
+plans, sans lignes, si ce n'est la ligne toujours égale, tracée par le
+cercle de plomb du ciel sur la surface de fer de la terre!!... Telle
+est, à quelques inégalités près, la plaine que j'ai traversée depuis mon
+départ de Pétersbourg: d'éternels marais entrecoupés de quelques champs
+d'avoine ou de seigle, qui sont de niveau avec les joncs; quelques
+carrés de terre cultivés en concombres, en melons et en divers légumes
+aux environs de Moscou, culture qui n'interrompt pas la monotonie du
+paysage; puis, dans les lointains, des bois de pins mal venants,
+quelques bouleaux maigres, noueux; puis enfin, le long des routes, des
+villages de planches grises, à maisons plates, dominés toutes les vingt,
+trente ou cinquante lieues par des villes un peu plus élevées, quoique
+plates aussi, villes où l'espace fait disparaître les hommes, rues qui
+ressemblent à des casernes bâties pour un jour de manœuvres: pour la
+centième fois voilà la Russie telle qu'elle est. Ajoutez-y quelques
+décorations, quelques dorures et beaucoup de gens aux discours
+flatteurs, aux pensers moqueurs, et vous l'aurez telle qu'on nous la
+veut montrer; il faut tout dire: on y assiste à de superbes revues.
+Savez-vous ce que c'est que les manœuvres russes? ces mouvements de
+troupes équivalent à des guerres, moins la gloire; mais la dépense n'en
+est que plus grande, car l'armée n'y peut pas vivre aux dépens de
+l'ennemi.
+
+Dans ce pays sans paysages coulent des fleuves immenses, mais sans
+couleur; ils coulent à travers un pays grisâtre, dans des terrains
+sablonneux, et disparaissent sous des coteaux pas plus hauts que des
+digues, et brunis par des forêts marécageuses. Les fleuves du Nord sont
+tristes comme le ciel qu'ils reflètent; le Volga est, dans certaines
+parties de son cours, bordé de villages qu'on dit assez riches; mais ces
+piles de planches grises aux faîtes mousseux n'égayent pas la contrée.
+On sent l'hiver et la mort planer sur tous ces sites: la lumière et le
+climat du Nord donnent aux objets une teinte funèbre; au bout de
+quelques semaines, le voyageur épouvanté se croit enterré vif; il
+voudrait déchirer son linceul et fuir ce cimetière sans clôture, et qui
+n'a de bornes que celles de la vue; il lutte de toutes ses forces pour
+soulever le voile de plomb qui le sépare des vivants. N'allez jamais
+dans le Nord pour vous amuser, à moins que vous ne cherchiez votre
+amusement dans l'étude: car il y a beaucoup à étudier ici.
+
+Je suivais donc, désenchanté, la grande route _de la Sibérie_, quand
+j'aperçus de loin un groupe d'hommes d'armes arrêté sous une des
+contre-allées de la route.
+
+«Que font là ces soldats? dis-je à mon courrier.
+
+--Ce sont, me répondit cet homme, des Cosaques qui conduisent des exilés
+en Sibérie!!...»
+
+Ainsi ce n'est pas un rêve, ce n'est pas de la mythologie de gazettes;
+je vois là de vrais malheureux, de véritables déportés qui vont à pied,
+chercher péniblement la terre où ils doivent mourir oubliés du monde,
+loin de tout ce qui leur fut cher, seuls avec le Dieu qui ne les avait
+pas créés pour subir un tel supplice. J'ai peut-être rencontré leurs
+mères, leurs femmes, ou je les rencontrerai; ce ne sont pas des
+criminels, au contraire; ce sont des Polonais, des héros de malheur et
+de dévouement; et les larmes me venaient aux yeux en approchant de ces
+infortunés auprès de qui je n'osais pas même m'arrêter de peur de
+devenir suspect à mon argus. Ah!... devant de tels revers, le sentiment
+de mon impuissante compassion m'humiliait, et la colère refoulait
+l'attendrissement dans mon cœur! J'aurais voulu être bien loin d'un pays
+où le misérable qui me sert de courrier pouvait devenir assez formidable
+pour me forcer par sa présence à dissimuler les sentiments les plus
+naturels de mon cœur. J'ai beau me répéter que nos forçats sont
+peut-être plus à plaindre que ne le sont les colons de la Sibérie, il y
+a dans cet exil lointain une vague poésie qui prête à la sévérité de la
+loi toute la puissance de l'imagination, et cette alliance inhumaine
+produit un résultat terrible. D'ailleurs, nos forçats sont jugés
+sérieusement; mais après quelques mois de séjour en Russie, on ne croit
+plus aux lois.
+
+Il y avait là trois exilés, et ces condamnés étaient innocents à mes
+yeux, car sous le despotisme il n'y a de criminel que l'homme qui n'est
+pas puni. Ces trois condamnés étaient conduits par six hommes à cheval,
+par six Cosaques. La capote de ma voiture était fermée, et plus nous
+approchions du groupe, plus mon courrier observait attentivement ce qui
+se passait sur ma figure; il me dévisageait. Je fus singulièrement
+frappé des efforts qu'il faisait pour me persuader que les gens devant
+lesquels nous passions étaient de simples malfaiteurs, et que pas un
+condamné politique ne se trouvait parmi eux. Je gardais un morne
+silence; le soin qu'il prenait de répondre à ma pensée me parut
+très-significatif. Il la lit donc sur mon visage, me disais-je, ou la
+sienne lui fait deviner la mienne.
+
+Affreuse sagacité des sujets du despotisme! tous sont espions, même en
+amateurs et sans rétribution.
+
+Les derniers relais de la route qui conduit à Nijni sont longs et
+difficiles, à cause des sables qui deviennent de plus en plus
+profonds[12], tellement qu'on y reste comme enterré; et dans ces sables,
+d'énormes blocs de bois et de pierres se remuent sous les roues des
+voitures et sous les pieds des chevaux; on dirait d'une plage jonchée de
+débris. Cette partie de la route est bordée de forêts, où campent, de
+demi-lieue en demi-lieue, des postes de Cosaques destinés à protéger le
+passage des marchands qui vont à la foire. Cet appareil est plus sauvage
+que rassurant. On se croit au moyen âge.
+
+Ma roue est raccommodée: on la remet en place, ce qui me fait espérer
+que nous arriverons à Nijni avant ce soir. Le dernier relais est de huit
+lieues, par un chemin dont je viens de vous décrire tous les
+inconvénients, sur lesquels j'insiste, parce que les mots qui vous les
+peignent passent trop vite, en comparaison du temps que me prennent les
+choses.
+
+
+
+
+LETTRE TRENTE-TROISIÈME.
+
+Site de Nijni-Novgorod.--Mot de l'Empereur Nicolas.--Prédilection de ce
+prince pour Nijni.--Le Kremlin de Nijni.--Peuples accourus à cette foire
+de toutes les extrémités de la terre.--Nombre des étrangers.--Le
+gouverneur de Nijni.--Pavillon du gouverneur à la foire.--Le pont de
+l'Oka.--Barques qui obstruent le fleuve.--Aspect de la foire.--Peine
+qu'on a pour se loger.--Je m'installe dans un café.--Insectes
+inconnus.--Orgueil de mon feldjæger.--Emplacement de la foire.--Aspect
+des populations.--Terrain de la foire.--Ville souterraine.--Cloaque
+magnifique: ouvrage imposant.--Aspect singulier des femmes.--Les
+alentours de la foire.--Ville du thé.--Ville des chiffons.--Ville des
+bois de charronnage.--Ville des fers de Sibérie.--Origine de la foire de
+Nijni.--Village persan.--Poissons salés de la mer
+Caspienne.--Cuirs.--Fourrures.--Lazzaronis du Nord.--Intérieur de la
+foire.--Site mal choisi.--Crédit commercial des serfs russes.--Manière
+de calculer des gens du peuple.--Bonne foi des paysans.--Comment les
+seigneurs trompent leurs serfs.--Rivalité de l'autocratie et de
+l'aristocratie.--Prix des denrées à la foire de Nijni.--Turquoises
+apportées par les Boukares.--Chevaux kirguises: leur attachement les uns
+pour les autres.--La foire après le coucher du soleil.--Convoi de
+rouliers debout sur leur essieu.--Gravité des Russes.--Encore des chants
+russes.--Ce que dit la musique en Russie.
+
+
+ Nijni-Novgorod, ce 22 août au soir 1839.
+
+Le site de Nijni est le plus beau que j'aie vu en Russie: il y a là non
+plus de petites falaises, de basses jetées qui se prolongent au bord
+d'un grand fleuve, des ondulations de terrain qualifiées de collines, au
+sein d'une vaste plaine: il y a une montagne, une vraie montagne qui
+fait promontoire au confluent du Volga et de l'Oka, deux fleuves
+également imposants, car, à son embouchure, l'Oka paraît aussi
+considérable que le Volga, et s'il perd son nom c'est parce qu'il ne
+vient pas d'aussi loin. La ville haute de Nijni bâtie sur cette
+montagne, domine une plaine immense comme la mer: un monde sans bornes
+s'ouvre au pied de cette crique devant laquelle se tient la plus grande
+foire du monde; pendant six semaines de l'année le commerce des deux
+plus riches parties du monde s'est donné rendez-vous au confluent du
+Volga et de l'Oka. C'est un lieu à peindre; jusqu'à présent je n'avais
+admiré de vues vraiment pittoresques en Russie que dans les rues de
+Moscou et le long des quais de Pétersbourg, encore ces sites étaient-ils
+de création humaine; mais ici la campagne est belle en elle-même;
+cependant l'ancienne ville de Nijni au lieu de regarder les fleuves et
+de profiter des moyens de richesse qu'ils lui offrent, reste entièrement
+cachée derrière la montagne; là, perdue dans l'intérieur du pays, elle
+semble fuir ce qui ferait sa gloire et sa prospérité: cette maladresse a
+frappé l'Empereur Nicolas qui s'écria la première fois qu'il vit ce
+lieu: «À Nijni la nature a tout fait, les hommes ont tout gâté.» Pour
+remédier à l'erreur des fondateurs de Nijni-Novgorod, un faubourg en
+forme de quai se bâtit aujourd'hui sous la côte, à l'une des deux
+pointes de terre qui séparent le Volga de l'Oka. Ce faubourg s'agrandit
+chaque année, il devient plus important et plus populeux que la cité; et
+le vieux Kremlin de Nijni (chaque ville russe a le sien), sépare
+l'ancien du nouveau Nijni, situé sur la rive droite de l'Oka.
+
+La foire se tient de l'autre côté de ce fleuve sur une terre basse qui
+fait triangle entre la rivière et le Volga. Cette terre d'alluvion
+marque le point où les deux cours d'eau se réunissent, par conséquent
+d'un côté elle sert de rive à l'Oka et de l'autre au Volga; c'est aussi
+ce que fait le promontoire de Nijni sur la rive droite de l'Oka. Les
+deux bords de cette rivière sont joints par un pont de bateaux qui
+conduit de la ville à la foire et qui m'a paru aussi long que celui du
+Rhin devant Mayence. Ces deux angles de terre, quoique séparés seulement
+par un fleuve, sont bien différents l'un de l'autre: l'un domine de
+toute la hauteur d'une montagne le sol nivelé de la plaine qu'on appelle
+Russie et il est pareil à une borne colossale, à une pyramide naturelle:
+c'est le promontoire de Nijni qui s'élève majestueusement au milieu de
+ce vaste pays; l'autre angle, celui de la foire, se cache au niveau des
+eaux qui l'inondent une partie de l'année; la beauté singulière de ce
+contraste n'a point échappé au coup d'œil de l'Empereur Nicolas; ce
+prince, avec la sagacité qui le caractérise, a senti que Nijni était un
+des points importants de son Empire. Il aime particulièrement ce lieu
+central favorisé par la nature et devenu le lieu de réunion des
+populations les plus lointaines qui s'y pressent de toutes parts,
+attirées par un puissant intérêt commercial. Dans sa minutieuse
+vigilance, l'Empereur ne néglige rien pour embellir, étendre et enrichir
+cette ville; il a ordonné des terrassements, des quais, et commandé pour
+dix-sept millions de travaux qui ne sont contrôlés que par lui. La foire
+de Makarief qui se tenait autrefois dans les terres d'un boyard à vingt
+lieues plus bas, en suivant le cours du Volga vers l'Asie, a été
+confisquée au profit de la couronne et du pays; puis l'Empereur
+Alexandre l'a transportée à Nijni. Je regrette la foire asiatique tenue
+dans les domaines d'un ancien prince moscovite: elle devait être plus
+pittoresque et plus originale, quoique moins grandiose et moins
+régulière que ce que je trouve ici.
+
+Je vous ai dit que chaque ville russe a son Kremlin; de même que chaque
+ville espagnole a son Alcazar; le Kremlin de Nijni avec ses tours
+d'aspects divers et ses murailles crénelées qui serpentent sur une
+montagne bien plus élevée que ne l'est la colline du Kremlin de Moscou,
+a près d'une demi-lieue de tour.
+
+Lorsque le voyageur aperçoit cette forteresse du fond de la plaine, il
+est frappé d'étonnement; il découvre par moments au-dessus de la cime
+des pins mal venants, les flèches brillantes et les lignes blanches de
+cette citadelle: c'est le phare vers lequel il se dirige à travers les
+déserts sablonneux qui gênent l'abord de Nijni par la route de Yaroslaf.
+L'effet de cette architecture nationale est toujours puissant; ici les
+tours bizarres, les minarets chrétiens, ornements obligés de tous les
+Kremlins, sont encore embellis par la singulière coupe du terrain, qui
+dans certains endroits oppose de véritables précipices aux créations des
+architectes. Dans l'épaisseur des murailles on a pratiqué, comme à
+Moscou, des escaliers qui servent à monter de créneaux en créneaux
+jusqu'au sommet de la côte et des hauts remparts qui la couronnent: ces
+imposants degrés avec les tours dont ils sont flanqués, avec les rampes,
+les voûtes, les arcades qui les soutiennent, font tableau de quelque
+point des environs qu'on les aperçoive.
+
+La foire de Nijni, devenue aujourd'hui la plus considérable de la terre,
+est le rendez-vous des peuples le plus étrangers les uns aux autres, et
+par conséquent les plus divers dans leur aspect, dans leur costume et
+leur langage, dans leurs religions et dans leurs mœurs. Des hommes du
+Thibet, de la Boukarie, des pays voisins de la Chine, viennent
+rencontrer là des Persans, des Finois, des Grecs, des Anglais, des
+Parisiens: c'est le jugement dernier des commerçants. Le nombre des
+étrangers constamment présents à Nijni pendant le temps que dure la
+foire est de deux cent mille; les hommes qui composent cette foule se
+renouvellent plusieurs fois, mais le chiffre reste toujours à peu près
+le même; cependant à certains jours de ce congrès du négoce, il se
+trouve dans Nijni jusqu'à trois cent mille personnes à la fois; le taux
+moyen de la consommation du pain, dans ce camp pacifique, est de quatre
+cent mille livres par jour: passé ces saturnales de l'industrie et du
+trafic, la ville est morte. Jugez de l'effet singulier que doit produire
+une transition si brusque!... Nijni contient à peine vingt mille
+habitants qui se perdent dans ses vastes rues et dans ses places nues,
+pendant que le terrain de la foire reste abandonné pour neuf mois.
+
+Cette foire occasionne peu de désordres; en Russie, le désordre est
+chose inconnue; il serait un progrès, car il est fils de la liberté;
+l'amour du gain et les besoins du luxe toujours croissants, jusque chez
+les nations barbares, font que même des populations à demi sauvages,
+telles que celles qui viennent ici de la Perse et de la Boukarie,
+trouvent du bénéfice à la tranquillité, à la bonne foi: d'ailleurs il
+faut avouer qu'en général les mahométans ont de la probité en affaires
+d'argent.
+
+Il n'y a que peu d'heures que je suis dans cette ville et j'ai déjà vu
+le gouverneur: on m'avait donné pour lui plusieurs lettres de
+recommandation très-pressantes; il m'a paru hospitalier et communicatif
+pour un Russe. La foire de Nijni montrée par lui, et vue de son point de
+vue, aura pour moi un double intérêt: celui qui s'attache aux choses
+mêmes, presque toutes nouvelles pour un Français, et celui que je mets à
+pénétrer la pensée des hommes employés par ce gouvernement.
+
+Cet administrateur porte un nom anciennement illustré dans l'histoire de
+Russie: il s'appelle Boutourline. Les Boutourline sont une famille de
+vieux boyards; illustration qui devient rare. Je vous raconterai demain
+mon arrivée à Nijni, la peine que j'ai eue à trouver un gîte et la
+manière dont j'ai fini par m'établir, si tant est que je puisse me dire
+établi.
+
+ (_Suite de la même lettre_.)
+
+ Ce 23 août 1839, au matin.
+
+Je n'ai rencontré de foule en Russie qu'à Nijni sur le pont de l'Oka; à
+la vérité ce défilé est l'unique chemin qui conduit de la ville à la
+foire; c'est aussi par là qu'on arrive à Nijni quand on vient
+d'Yaroslaf. À l'entrée de la foire on tourne à droite pour passer sur le
+pont, en laissant à gauche toutes les boutiques de la foire et le palais
+de jour du gouverneur qui descend tous les matins de sa maison de la
+ville haute dans ce pavillon, espèce d'observatoire administratif d'où
+il préside et surveille toutes les rues, toutes les files de boutiques
+et toutes les affaires de la foire. La poussière qui aveugle, le bruit
+qui assourdit, les voitures, les piétons, les soldats chargés de
+maintenir l'ordre, tout embarrasse le passage du pont, et comme l'eau du
+fleuve disparaît sous une multitude de barques, on se demande à quoi
+sert ce pont, car au premier coup d'œil on croit la rivière à sec. Les
+bateaux sont si serrés au confluent du Volga et de l'Oka, qu'on pourrait
+traverser ce dernier fleuve à pied en enjambant de jonque en jonque.
+J'emploie ce terme chinois parce qu'une grande partie des bâtiments qui
+affluent à Nijni sert à porter à la foire des marchandises de la Chine
+et surtout du thé. Tout cela captive l'imagination; mais je ne trouve
+pas que les yeux soient également satisfaits. Les tableaux pittoresques
+manquent à cette foire dont tous les bâtiments sont neufs.
+
+Hier à mon arrivée, j'ai cru que nos chevaux écraseraient vingt
+personnes avant d'atteindre le quai de l'Oka; ce quai est la nouvelle
+Nijni, faubourg qui d'ici à peu d'années deviendra considérable. C'est
+une longue rangée de maisons resserrées entre l'Oka qui s'approche de
+son embouchure dans le Volga et la côte qui l'encaisse de ce côté de son
+cours; la crête de cette côte est hérissée de murailles formant
+l'enceinte extérieure du Kremlin de Nijni; la ville haute disparaît
+derrière ces murailles et derrière la montagne. Quand j'eus touché au
+bord désiré, je trouvai bien d'autres difficultés qui m'attendaient; il
+fallait avant tout me loger, et les auberges étaient combles. Mon
+feldjæger frappait à toutes les portes et revenait toujours me dire avec
+le même sourire, féroce à force d'immobilité, qu'il n'avait pu trouver
+une seule chambre. Il me conseillait d'aller demander l'hospitalité au
+gouverneur; c'est ce que je ne voulais pas faire.
+
+Enfin, arrivés à l'extrémité de cette longue rue, au pied de la route
+qui monte à la vieille ville par une pente très-rapide et qui passe sous
+un arc obscur, pratiqué à travers un pan de l'épaisse muraille crénelée
+de la forteresse, nous aperçûmes, dans un endroit où la rue s'enfonce et
+se resserre, entre la jetée de la rivière et les substructions de la
+côte, un café, le dernier de la ville vers le Volga. Les abords de ce
+café sont obstrués par un marché public, espèce de petite halle
+couverte, d'où s'exhalent des odeurs qui ne sont rien moins que des
+parfums. Là je me fis descendre de voiture et conduire à ce café, qui ne
+consiste pas en une seule salle, mais en une espèce de marché qui occupe
+toute une suite d'appartements. Le maître m'en fit les honneurs en
+m'escortant poliment à travers la foule bruyante qui remplissait cette
+longue enfilade de chambres; parvenu avec moi à la dernière de ces
+salles, obstruée comme toutes les autres de tables où des buveurs en
+pelisses prenaient du thé et des liqueurs, il me prouva qu'il n'avait
+pas une seule chambre qui fût libre.
+
+«Cette salle fait le coin de votre maison, lui dis-je; a-t-elle une
+sortie particulière?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, condamnez la porte qui la sépare des autres salles de votre
+café, et donnez-la-moi pour chambre à coucher.»
+
+L'air que j'y respirais me suffoquait déjà; c'était un mélange infect
+d'émanations les plus diverses: la graisse des fourrures de mouton, le
+musc des peaux préparées, qu'on appelle cuir de Russie, le suif des
+bottes, le chou aigre, principale nourriture des paysans, le café, le
+thé, les liqueurs, l'eau-de-vie épaississaient l'atmosphère. On
+respirait du poison! mais que pouvais-je faire? c'était ma dernière
+ressource. J'espérais d'ailleurs qu'une fois la chambre déblayée et bien
+lavée, les mauvaises odeurs se dissiperaient comme la foule des
+convives. J'insistai donc pour que mon feldjæger expliquât nettement ma
+proposition au maître du café.
+
+«J'y perdrai, répondit l'homme.
+
+--Je vous paierai ce que vous voudrez; seulement vous me trouverez
+quelque part un asile pour mon valet de chambre et pour mon courrier.»
+
+Le marché se conclut, et me voici tout fier d'avoir pris d'assaut un
+cabaret infect, qu'on me fait payer plus cher que le plus bel
+appartement de l'hôtel des Princes à Paris. Je me consolais de la
+dépense en songeant à la victoire que je venais de remporter. Il faut
+être en Russie, dans un pays où les fantaisies des hommes qu'on croit
+puissants ne connaissent pas d'obstacles, pour changer en un moment une
+salle de café en une chambre à coucher.
+
+Mon feldjæger engage les buveurs à se retirer; ils sortent sans faire la
+moindre objection, et on les parque comme on peut dans la salle voisine
+dont on condamne la porte avec une serrure de l'espèce de celle que je
+vous ai décrite. Une vingtaine de tables étaient rangées autour de la
+chambre; un essaim de prêtres en robes, autrement dit une troupe de
+garçons de café en chemises, se précipitent dans la salle et la
+démeublent en un instant. Mais qu'est-ce que je vois? de dessous chaque
+table, de dessous chaque tabouret, sortent des nuées de bêtes telles que
+je n'en avais jamais aperçu; c'est un insecte noir, long d'un
+demi-pouce, assez gros, mou, rampant, gluant, infect et courant assez
+vite. Ce fétide animal est connu dans une partie de l'Europe orientale,
+en Volhynie, en Ukraine, en Russie, et je crois dans la grande Pologne,
+où on l'appelle, ce me semble, _persica_, parce qu'il y fut apporté
+d'Asie; je n'ai pu distinguer le nom que lui donnent les garçons du café
+de Nijni. En voyant le pavé de mon gîte tout marbré de ces bêtes
+grouillantes et qu'on y écrasait involontairement et volontairement, non
+par centaines, mais par milliers; en m'apercevant surtout du nouveau
+genre de mauvaise odeur produit par ce massacre, le désespoir me prit;
+je me sauvai de la chambre, de la rue, et je courus me présenter au
+gouverneur. Je ne rentrai dans mon détestable gîte que lorsqu'on m'eut
+dit et répété qu'il était aussi net qu'il pouvait l'être. Mon lit,
+rempli de foin frais, à ce qu'on m'assura, était dressé au milieu de la
+salle, les quatre pieds posés dans quatre terrines pleines d'eau, et je
+m'entourai de lumière pour la nuit. Malgré tant de précautions, je n'en
+ai pas moins trouvé au sortir d'un sommeil inquiet, lourd, agité, deux
+ou trois _persica_ sur mon oreiller. Ces bêtes ne sont pas malfaisantes;
+mais je ne saurais vous dire le dégoût qu'elles m'inspirent. La
+malpropreté, l'apathie que dénote la présence de pareils insectes dans
+les habitations des hommes, me fait regretter d'être venu parcourir
+cette partie de la terre. Il me semble que c'est une dégradation morale
+que de se laisser approcher par des animaux immondes, il y a telle
+répulsion physique qui triomphe de tout raisonnement.
+
+Maintenant que je vous ai avoué ma misère et décrit mes infortunes, je
+ne vous en parlerai plus. Pour compléter le tableau de cette chambre
+usurpée sur le café, vous saurez qu'on m'a fait des rideaux avec des
+nappes dont les coins sont cloués aux fenêtres par des fourchettes de
+fer; des ficelles servent d'embrasses à ces draperies; deux malles sous
+un tapis de Perse me tiennent lieu de canapé; le reste à l'avenant.
+
+Un négociant de Moscou qui tient un magasin de soieries des plus
+magnifiques et des plus considérables de la foire, doit venir me
+chercher ce matin pour me montrer toutes choses avec ordre et détail; je
+vous dirai le résultat de cette revue.
+
+ (_Suite de la même lettre_.)
+
+ Ce 24 août 1839, au soir.
+
+Je retrouve ici une poussière méridionale et une chaleur suffocante;
+aussi m'avait-on bien conseillé de ne me rendre à la foire qu'en
+voiture; mais l'affluence des étrangers est telle en ce moment à Nijni,
+que je n'ai pu trouver une voiture à louer; j'ai été réduit à me servir
+de celle dans laquelle j'ai voyagé depuis Moscou, et à l'atteler de deux
+chevaux seulement, ce qui m'a contrarié comme un Russe: ce n'est pas par
+vanité qu'on va ici à quatre chevaux; la race a du nerf, mais elle n'est
+pas robuste: les chevaux russes courent longtemps lorsqu'ils n'ont rien
+à traîner, mais ils se fatiguent bientôt de tirer. Quoi qu'il en soit,
+mes deux chevaux et ma calèche composaient un équipage plus commode
+qu'élégant; ils m'ont promené tout le jour dans la foire et dans la
+ville.
+
+En montant dans cette voiture avec le négociant qui voulait bien me
+servir de _cicerone_ et avec son frère, je dis à mon feldjæger de nous
+suivre. Celui-ci sans hésiter, sans m'en demander la permission,
+s'élance dans la calèche d'un air délibéré, puis, avec un aplomb qui me
+surprend, il s'établit à côté du frère de M ***, lequel, malgré mes
+instances, avait absolument voulu s'asseoir sur le devant de ma voiture.
+
+En ce pays, il n'est pas rare de voir le maître d'une voiture établi
+dans le fond, même lorsqu'il n'est pas à côté d'une femme, tandis que
+ses amis se placent sur le devant. Cette impolitesse qu'on ne se permet
+chez nous que dans la plus étroite intimité, n'étonne ici personne.
+
+Craignant que la familiarité du courrier ne parût choquante à mes
+obligeants conducteurs, je crus devoir faire descendre cet homme, en lui
+disant fort doucement de monter sur le siége de devant, à côté du
+cocher.
+
+«Je n'en ferai rien, me répond le feldjæger avec un sang-froid
+imperturbable.
+
+--Pourquoi ne m'obéissez-vous pas?» répliquai-je d'un ton encore plus
+calme; car je sais que chez cette nation à demi orientale, il faut faire
+assaut d'impassibilité pour conserver son autorité.
+
+Nous parlions allemand. «Ce serait déroger,» me répondit le Russe
+toujours du même ton.
+
+Ceci me rappelait les disputes de préséance entre boyards, disputes dont
+les conséquences ont souvent été si graves sous le règne des Ivan,
+qu'elles remplissent bien des pages de l'histoire de Russie de cette
+époque.
+
+«Qu'entendez-vous par déroger, repris-je? Cette place n'est-elle pas
+celle que vous avez occupée depuis notre départ de Moscou?
+
+--Il est vrai, monsieur, que c'est ma place en voyage; mais à la
+promenade, je dois monter dans la voiture. Je porte l'uniforme.»
+
+Cet uniforme que j'ai décrit ailleurs, est l'habit d'un facteur de la
+poste.
+
+«Je porte l'uniforme; monsieur, j'ai mon rang dans le tchinn; je ne suis
+pas un domestique; je suis serviteur de l'Empereur.
+
+--Je m'occupe fort peu de ce que vous êtes; au surplus, je ne vous ai
+pas dit que vous êtes un domestique.
+
+--J'en aurais l'air, si je m'asseyais à cette place quand monsieur se
+promène dans la ville. J'ai plusieurs années de service, et pour
+récompense de ma bonne conduite, on m'a fait espérer la noblesse:
+j'aspire à l'obtenir, car je suis ambitieux.»
+
+Cette confusion de nos vieilles idées aristocratiques et de la nouvelle
+vanité insufflée par des despotes ombrageux à des peuples malades
+d'envie, m'épouvantait. J'avais sous les yeux un échantillon de la pire
+espèce d'émulation, de celle du parvenant qui veut se donner des airs de
+parvenu!
+
+Après un instant de silence, je repris: «J'approuve votre fierté, si
+elle est fondée; mais étant peu au fait des usages de votre pays, je
+veux avant de vous permettre d'entrer dans ma voiture, soumettre votre
+réclamation à M. le gouverneur. Mon intention est de n'exiger de vous
+rien de plus que ce que vous me devez, d'après les ordres qu'on vous a
+donnés en vous envoyant auprès de moi; dans le doute, je vous dispense
+de votre service pour aujourd'hui: je sortirai sans vous.»
+
+J'avais envie de rire du ton d'importance dont je parlais; mais je
+croyais cette dignité de comédie nécessaire à ma sûreté pendant le reste
+de mon voyage. Il n'y a pas de ridicule qui ne soit excusé par les
+conditions et les conséquences inévitables du despotisme.
+
+Cet aspirant à la noblesse, si scrupuleux observateur de l'étiquette du
+grand chemin, me coûte, en dépit de son orgueil, trois cents francs de
+gages par mois; je le vis rougir en écoutant mes dernières paroles, et
+sans répliquer un mot, il descendit enfin de ma voiture où il était
+resté jusque-là fort insolemment cramponné; il rentra dans la maison en
+silence. Je ne manquerai pas de raconter au gouverneur le résumé du
+colloque que vous venez de lire.
+
+L'emplacement de la foire est très-vaste, et j'habite fort loin du pont
+qui conduit à cette ville d'un mois. J'eus donc lieu de m'applaudir
+d'avoir pris des chevaux, car, par la chaleur qu'il fait, je me serais
+senti sans force avant même d'être arrivé à la foire, s'il avait fallu
+faire à pied ce trajet dans des rues poudreuses, le long d'un quai
+découvert et sur un pont où le soleil darde des rayons ardents pendant
+des jours qui sont encore environ de quinze heures, malgré la
+promptitude avec laquelle ils vont commencer à décroître dans la saison
+avancée où nous entrons.
+
+Des hommes de tous les pays du monde, mais surtout des dernières
+extrémités de l'Orient, se donnent rendez-vous à cette foire; mais ces
+hommes sont plus singuliers de nom que d'aspect. Tous les Asiatiques se
+ressemblent, ou du moins on peut les partager en deux classes: les
+hommes à figure de singes: Calmoucks, Mongols, Baskirs, Chinois; les
+hommes à profil grec: Circassiens, Persans, Géorgiens, Indiens, etc.,
+etc., etc.
+
+La foire de Nijni se tient, comme je l'ai déjà dit, sur un immense
+triangle de terre sablonneuse et parfaitement plane qui forme pointe
+entre l'Oka, près d'arriver à son embouchure dans le Volga, et le large
+cours de ce fleuve. Cet espace est donc borné de chaque côté par l'une
+des deux rivières. Le sol où se déposent tant de richesses ne s'élève
+presque pas au-dessus de l'eau; aussi ne voit-on sur les rives de l'Oka
+et sur celles du Volga que des hangars, des baraques et des dépôts de
+marchandises, tandis que la ville foraine proprement dite est située
+assez avant dans les terres à la base du triangle formé par les deux
+fleuves; elle n'a de bornes que celles qu'on a voulu lui assigner du
+côté de la plaine aride qui s'étend à l'ouest et au nord-ouest vers
+Yaroslaf et Moscou. Cette ville marchande est un vaste assemblage de
+longues et larges rues tirées au cordeau; disposition qui nuit à l'effet
+pittoresque de l'ensemble: une douzaine de pavillons censés chinois,
+dominent les boutiques, mais leur style fantastique ne suffit pas pour
+corriger la tristesse et la monotonie de l'aspect général de la foire.
+C'est un bazar en carré long qui paraît solitaire, tant il est grand: on
+ne voit plus de foule dès qu'on a pénétré dans l'intérieur des lignes où
+sont rangées les boutiques, tandis que les abords de ces rues sont
+obstrués par des populations entières. La ville foraine est comme toutes
+les autres villes russes modernes, trop vaste pour sa population, et
+pourtant vous avez déjà vu que le taux moyen de cette population
+quotidienne était de deux cent mille âmes: il est vrai que, dans ce
+nombre immense d'étrangers, il faut comprendre tous ceux qui sont
+dispersés sur les fleuves dans les barques qui servent d'asile à toute
+une population amphibie; et dans les camps volants qui environnent la
+foire proprement dite. Les maisons des marchands reposent sur une ville
+souterraine, superbe cloaque voûté, immense labyrinthe où l'on se
+perdrait, si l'on y pénétrait sans un guide expérimenté. Chaque rue de
+la foire est doublée par une galerie supérieure qui la suit sous terre
+dans toute sa longueur et sert d'issue aux immondices. Ces égouts
+construits en pierre de taille sont nettoyés plusieurs fois par jour au
+moyen d'une multitude de pompes qui servent à tirer l'eau des rivières
+voisines. On pénètre dans ces galeries par de larges escaliers en belles
+pierres. Toute personne qui se disposerait à salir les rues du bazar est
+invitée poliment par les Cosaques chargés de la police de la foire, à
+descendre dans ces catacombes d'immondices. C'est un des ouvrages les
+plus imposants que j'aie vus en Russie. Il y a là des modèles à proposer
+aux faiseurs d'égouts de Paris. Tant de grandeur et de solidité rappelle
+Rome. Ces souterrains sont l'œuvre de l'Empereur Alexandre qui, à
+l'instar de ses prédécesseurs, prétendit vaincre la nature en
+établissant la foire sur un sol inondé pendant la moitié de l'année. Il
+a prodigué des millions pour remédier aux inconvénients du choix peu
+judicieux qu'il fit le jour où il ordonna que la foire de Makarief fût
+transportée à Nijni.
+
+L'Oka, près de son embouchure dans le Volga, est bien quatre fois large
+comme la Seine; ce fleuve sépare la ville permanente de la ville
+foraine, il est tellement couvert de bateaux que, pendant l'espace de
+plus d'une demi-lieue, l'eau disparaît sous les barques. Quarante mille
+hommes bivouaquent toutes les nuits et se nichent comme ils peuvent sur
+ces embarcations devenues les baraques d'un camp, mais d'un camp mobile.
+Ce peuple aquatique fait lit de toutes choses; un sac, une tonne, un
+banc, une planche, un fond de bateau, une caisse, une bûche, une pierre,
+un tas de voiles, tout est bon à des hommes qui ne se déshabillent point
+pour dormir; ils étendent leur pelisse de peau de mouton sur la couche
+qu'ils choisissent et ils s'y couchent comme sur un matelas. Cet amas de
+bateaux est un parquet volant. Du fond de la ville humide, le soir, on
+entend sortir des voix sourdes, des murmures humains qu'on prend pour le
+bouillonnement des flots; quelquefois des chants s'élèvent du milieu
+d'une île de barques qui paraissait inhabitée; car ce qu'il y a de plus
+singulier, c'est que les navires où se produisent ces bruits, semblent
+vides au moins pendant le jour; leurs habitants n'y demeurent que pour
+dormir, et même alors ils s'enfuient dans les cales des bateaux et
+disparaissent sous l'eau comme les fourmis sous la terre. Des
+agglomérations de canots toutes semblables se forment sur le Volga aux
+approches de l'embouchure de l'Oka, et en remontant le cours de ce
+dernier fleuve au-dessus du pont de bateaux de Nijni on en voit d'autres
+encore qui s'étendent à des distances considérables. Enfin quelque part
+que l'œil se repose, il s'arrête sur des séries de barques dont
+plusieurs ont des formes et des couleurs singulières; toutes ont des
+mâts, c'est un marécage américain, et cette forêt submergée est peuplée
+d'hommes accourus là de tous les coins de la terre, vêtus d'habits aussi
+bizarres que leurs figures et leurs physionomies sont étranges. Voilà ce
+qui m'a le plus frappé dans cette foire immense; ces fleuves habités
+nous retracent les descriptions des villes de la Chine où les rivières
+sont changées en rues par les hommes qui vivent sur l'eau faute de
+terrain.
+
+Certains paysans de cette partie de la Russie portent des
+chemises-blouses toutes blanches et ornées de broderies rouges: c'est un
+costume emprunté aux Tatares. On le voit briller de loin sous les rayons
+du soleil, et la nuit, le blanc du linge fait apparition dans les
+ténèbres; l'ensemble de toutes ces choses produit des tableaux fort
+extraordinaires, mais si vastes et si plats qu'au premier coup d'œil ils
+dépassent la force d'attention de mon esprit et trompent ma curiosité.
+Malgré tout ce qu'elle a de singulier et d'intéressant, la foire de
+Nijni n'est point pittoresque: c'est la différence d'un plan à un
+dessin; l'homme qui s'occupe d'économie politique, d'industrie,
+d'arithmétique, a plus affaire ici que le poëte ou que le peintre; il
+s'agit de la balance et des progrès commerciaux des deux principales
+parties du monde: rien de plus, rien de moins. D'un bout de la Russie à
+l'autre, je vois un gouvernement minutieux, hollandais, faisant
+hypocritement la guerre aux facultés primitives d'un peuple ingénieux,
+gai, poétique, oriental, et né pour les arts.
+
+On trouve toutes les marchandises de la terre rassemblées dans les
+immenses rues de la foire, mais elles s'y perdent: la denrée la plus
+rare, ce sont les acheteurs; je n'ai encore rien vu dans ce pays sans
+m'écrier: «Il y a trop peu de monde ici pour un si vaste espace.» C'est
+le contraire des vieilles sociétés où le terrain manque à la
+civilisation. Les boutiques françaises et anglaises sont les plus
+élégantes de la foire et les plus recherchées; on se croit à Paris, à
+Londres: mais ce Bond-Street du Levant, ce palais royal des steppes
+n'est pas ce qui fait la richesse véritable du marché de Nijni; pour
+avoir une juste idée de l'importance de cette foire, il faut se souvenir
+de son origine, et du lieu où elle se tint d'abord. Avant Makarief
+c'était Kazan; on venait à Kazan des deux extrémités de l'ancien monde:
+l'Europe occidentale et la Chine se donnaient rendez-vous dans
+l'ancienne capitale de la Tartarie russe pour échanger leur produit.
+C'est encore ce qui arrive à Nijni; mais on n'aurait qu'une idée bien
+incomplète de ce marché où deux continents envoient leurs produits, si
+l'on ne s'éloignait des boutiques tirées au cordeau et des élégants
+pavillons soi-disant chinois qui ornent le moderne bazar d'Alexandre; il
+faut avant tout parcourir quelques-uns des divers camps dont la foire
+élégante est flanquée. L'équerre et le cordeau ne poursuivent pas le
+négoce jusque dans les faubourgs de la foire: ces faubourgs sont comme
+la basse-cour ou la ferme d'un château; quelque pompeuse, quelque
+magnifique que soit l'habitation principale, le désordre de la nature
+règne dans les dépendances.
+
+Ce n'est pas un petit travail que de parcourir même rapidement ces
+dépôts extérieurs, car ils sont eux-mêmes grands comme des villes. Là
+règne un mouvement continuel et vraiment imposant: véritable chaos
+mercantile où l'on aperçoit des choses qu'il faut avoir vues de ses
+yeux, et entendu chiffrer par des hommes graves et dignes de foi pour y
+croire.
+
+Commençons par la ville du thé; c'est un camp asiatique qui s'étend sur
+les rives des deux fleuves à la pointe de terre où s'opère leur réunion.
+Le thé vient de la Chine en Russie par Kiatka, qui est au fond de
+l'Asie; dans ce premier dépôt, on l'échange contre des marchandises: il
+est transporté de là en ballots qui ressemblent à de petites caisses en
+forme de dés d'environ deux pieds en tous sens: ces ballots carrés sont
+des châssis couverts de peaux dans lesquelles les acheteurs enfoncent
+des espèces d'éprouvettes pour connaître, en retirant leur sonde, la
+qualité de la marchandise. De Kiatka, le thé chemine par terre jusqu'à
+Tomsk; il est chargé là dans des barques et voyage sur plusieurs
+rivières dont l'Irtitch et le Tobol sont les principales; il arrive
+ainsi à Tourmine, de là on le transporte de nouveau par terre jusqu'à
+Perm en Sibérie, où il est embarqué sur la Kama qui le fait descendre
+jusqu'au Volga, d'où il remonte en bateaux vers Nijni: la Russie reçoit
+chaque année 75 à 80 mille caisses de thé, dont la moitié reste en
+Sibérie pour être transportée à Moscou pendant l'hiver par le traînage
+et dont l'autre moitié arrive à cette foire.
+
+C'est le principal négociant de thé de la Russie qui m'a écrit
+l'itinéraire que vous venez de lire. Je ne réponds pas de l'orthographe
+ni de la géographie de ce richard; mais un millionnaire a toujours
+beaucoup de chances pour avoir raison, car il achète la science des
+autres.
+
+Vous voyez que ce fameux thé de caravanes, si délicat parce qu'il vient
+par terre, dit-on, voyage presque toujours par eau; il est vrai que
+c'est de l'eau douce, et que les brouillards des rivières sont loin de
+produire les effets de la brume de mer... d'ailleurs quand je ne puis
+expliquer les faits, je me contente de les noter.
+
+Quarante mille caisses de thé!... c'est bientôt dit; mais vous ne pouvez
+vous figurer comme c'est long à voir, même ne fît-on que passer devant
+les monceaux de ballots sans les compter. Cette année on en a vendu
+trente-cinq mille en trois jours. Je viens de contempler les hangars
+sous lesquels on les a déposées; un seul homme, mon négociant géographe,
+en a pris quatorze mille, moyennant dix millions de roubles d'argent (il
+n'y a plus de roubles de papier), payables une partie comptant, une
+partie dans un an.
+
+C'est le taux du thé qui fixe le prix de toutes les marchandises de la
+foire; tant que ce taux n'est pas publié, les autres marchés ne se font
+qu'à condition.
+
+Il y a une ville aussi vaste, mais moins élégante et moins parfumée que
+la ville du thé: c'est celle des chiffons. Heureusement qu'avant de
+porter les loques de toute la Russie à la foire, on les fait blanchir.
+Cette marchandise, nécessaire à la fabrication du papier, est devenue si
+précieuse que les douanes russes en défendent l'exportation avec une
+extrême sévérité.
+
+Une autre ville m'a paru remarquable entre tous les bourgs annexés à
+cette foire: c'est celle des bois écorcés. À l'instar des faubourgs de
+Vienne ces villes secondaires sont plus considérables que la ville
+principale. Celle dont je vous parle sert d'abri aux bois apportés de la
+Sibérie, et destinés à faire des roues aux charrettes russes, et des
+colliers aux chevaux. C'est ce demi-cercle qu'on voit fixé d'une manière
+si originale et si pittoresque aux extrémités du brancard, et qui domine
+la tête de tous les limoniers russes; il est d'un seul morceau de bois
+ployé à la vapeur, les jantes de roue apprêtées par le même procédé sont
+aussi d'une seule pièce; les approvisionnements nécessaires pour fournir
+ces jantes et ces colliers à toute la Russie occidentale font ici des
+montagnes de bois pelé dont nos chantiers de Paris ne donnent pas même
+une idée.
+
+Une autre ville, et c'est, je crois, la plus étendue et la plus curieuse
+de toutes, sert de dépôt aux fers de Sibérie. On marche pendant un quart
+de lieue sous des galeries où sont artistement rangées toutes les
+espèces de barres de fer connues, puis viennent des grilles, puis vient
+du fer travaillé; on voit des pyramides toutes bâties en instruments
+aratoires et en ustensiles de ménage. On voit des maisons pleines de
+vases de fonte; c'est une cité de métal; on peut évaluer là une des
+principales sources de la richesse de l'Empire. Cette richesse fait
+peur. Que de coupables ne faut-il pas pour exploiter de tels trésors! Si
+les criminels manquent, on en fait; on fait au moins des malheureux;
+dans ce monde souterrain d'où sort le fer, la politique du progrès
+succombe, le despotisme triomphe et l'État prospère!!... Une étude
+curieuse à faire, si on la permettait aux étrangers, ce serait celle du
+régime imposé aux mineurs de l'Oural; mais il faudrait voir par ses yeux
+et ne pas s'en rapporter à ce qui est écrit. Cette tâche serait aussi
+difficile à accomplir pour un Européen de l'Occident que l'est le voyage
+de la Mecque à un chrétien.
+
+Toutes ces villes foraines, succursales de la ville principale, ne sont
+que l'extérieur de la foire; elles s'étendent sans plan autour du centre
+commun; en les comprenant toutes dans la même enceinte, leur
+circonférence serait celle d'une des grandes capitales de l'Europe. Une
+journée ne suffirait pas pour parcourir tous ces faubourgs provisoires
+qui sont autant de satellites de la foire proprement dite. Dans cet
+abîme de richesses, on ne peut tout voir; il faut donc choisir;
+d'ailleurs la chaleur étouffante des derniers jours caniculaires, la
+poussière, la foule, les mauvaises odeurs ôtent les forces au corps et
+l'activité à la pensée. Cependant j'ai vu comme on verrait à vingt ans,
+sous le rapport de l'exactitude, mais avec moins d'intérêt.
+
+J'abrégerai mes descriptions: en Russie on se résigne à la monotonie:
+c'est une condition de la vie; mais c'est en France que vous me lirez,
+et je n'ai pas le droit d'espérer que vous preniez votre parti d'aussi
+bonne grâce que je prends ici le mien. Vous n'êtes pas obligé à la
+patience, comme si vous aviez fait mille lieues pour apprendre à
+pratiquer cette vertu des vaincus.
+
+J'oubliais de noter une ville de laine de cachemire. En voyant ce vilain
+poil poudreux, ficelé par énormes ballots, je songeais aux belles
+épaules qu'il recouvrira un jour, aux magnifiques parures qu'il
+complétera, quand il sera changé en châles de Ternaux et autres.
+
+J'ai vu aussi une ville de fourrure et une ville de potasse: c'est à
+dessein que je me sers de ce mot ville: lui seul peut vous dépeindre
+l'étendue des divers dépôts qui entourent cette foire et qui lui donnent
+un caractère de grandeur que n'aura jamais aucune autre foire.
+
+Ce phénomène commercial ne pouvait se produire qu'en Russie: il fallait,
+pour créer une foire de Nijni, un extrême besoin de luxe chez des
+populations encore à demi barbares, vivant dans des contrées séparées
+les unes des autres par des distances incommensurables, sans moyens
+faciles ni prompts de communications; il fallait un pays où il résulte
+de l'intempérie des saisons que chaque localité se trouve isolée pendant
+une partie de l'année; la réunion de ces circonstances et de bien
+d'autres, sans doute, que je n'ai pu discerner, était nécessaire pour
+empêcher dans un empire déjà opulent le débit journalier dont le détail
+dispense les négociants des frais et des fatigues occasionnés par
+l'entassement annuel de toutes les richesses du sol et de l'industrie
+sur un seul point du pays à une époque fixe. On peut prédire le temps
+qui, je crois, n'est pas très-éloigné, où les progrès de la civilisation
+matérielle, en Russie, diminueront infiniment l'importance de la foire
+de Nijni. Aujourd'hui, je le répète, elle est la plus grande foire du
+monde.
+
+Dans un faubourg séparé par un bras de l'Oka, se trouve un village
+persan dont les boutiques sont uniquement remplies de marchandises
+venant de Perse: parmi les plus remarquables de ces objets lointains
+j'ai surtout admiré des tapis qui m'ont paru magnifiques; des pièces de
+soie écrue et des termolama, espèce de cachemire de soie qui ne se
+fabrique, dit-on, qu'en Perse. Je ne serais pas surpris cependant si les
+Russes en faisaient chez eux pour vendre cette étoffe comme un produit
+étranger. Ceci est une pure supposition, et je ne pourrais la justifier
+par aucun fait.
+
+Les figures persanes font peu d'effet en ce pays où la population
+indigène est elle-même asiatique et conserve les traces de son origine.
+
+On m'a fait traverser une ville uniquement destinée à loger les poissons
+séchés et salés qui sont envoyés de la mer Caspienne pour les carêmes
+russes. Les Grecs dévots font une grande consommation de ces momies
+aquatiques. Quatre mois d'abstinence chez les Moscovites enrichissent
+les mahométans de la Perse et de la Tartarie. Cette ville des poissons
+est située au bord de l'eau; on voit les peaux de ces monstres divisées
+par moitié, les unes sont rangées à terre, les autres restent entassées
+dans la cale des vaisseaux qui les apportent: si l'on ne comptait pas
+ces corps morts par millions, on se croirait dans un cabinet d'histoire
+naturelle. On les appelle, je crois, _sordacs_. Ils exhalent même en
+plein air une odeur désagréable. Une autre ville est la ville des cuirs,
+objets de la plus haute importance à Nijni, parce qu'on en apporte là
+suffisamment pour fournir à la consommation de toute la Russie
+occidentale.
+
+Une autre, c'est la ville des fourrures; on y voit des peaux de toutes
+sortes de bêtes, depuis la zibeline, le renard bleu et certaines
+fourrures d'ours qu'il faut payer douze mille francs pour s'en faire une
+pelisse, jusqu'aux renards communs et aux loups qui ne coûtent rien; les
+gardiens de ces trésors se font pour la nuit des tentes de leurs
+marchandises, sauvages abris dont l'aspect est pittoresque. Ces hommes,
+quoiqu'ils habitent des pays froids, vivent de peu: ils se vêtent mal et
+dorment en plein air quand il fait beau; quand il pleut, ils sont nichés
+sous des piles de marchandises, dans des trous: véritables lazzaronis du
+Nord, ils sont moins gais, moins brillants, moins mimes et plus
+malpropres que ceux de Naples, parce qu'à la saleté de leurs personnes
+se joint celle de leurs vêtements qu'ils ne peuvent quitter.
+
+Ce que vous venez de lire suffit pour vous donner une idée de
+l'extérieur de la foire: l'aspect de l'intérieur, je vous le répète, est
+beaucoup moins intéressant; il fait un contraste singulier et peu
+agréable avec celui du dehors, là, au dehors, roulent les chars, les
+brouettes; là règnent le désordre, le bruit, la foule, les cris, les
+chants, la liberté enfin! Ici, au dedans, on retrouve la régularité, le
+silence, la solitude, l'ordre, la police, en un mot la Russie!
+
+D'immenses files de maisons, ou plutôt de boutiques, séparent de longues
+et larges rues, au nombre de douze ou treize, je crois, qui se terminent
+à une église russe et à douze pavillons chinois. Pour suivre chaque rue
+et parcourir la foire entière en circulant de boutique en boutique, il
+faut faire dix lieues. Voilà ce que je sais, mais quand je vois les
+lieux je ne le crois pas. Notez que je ne vous parle ici que de la ville
+foraine proprement dite, et non plus des faubourgs dont nous avons fui
+le tumulte pour nous réfugier dans la paix du bazar gardé par les
+Cosaques qui, pour le sérieux, la roideur et l'exacte obéissance,
+équivalent, du moins pendant les heures du service, aux muets du sérail.
+
+L'Empereur Alexandre, après avoir choisi le nouvel emplacement de cette
+foire, ordonna les travaux nécessaires à son établissement; il ne l'a
+jamais vue; il a donc ignoré les sommes immenses qu'on fut obligé
+d'ajouter à son budget, et qui ont été enfouies depuis sa mort dans ce
+terrain trop bas pour l'usage auquel on l'avait destiné. Grâce à des
+efforts inouïs et à des dépenses énormes la foire est maintenant
+habitable pendant l'été; c'est tout ce qu'il faut au commerce. Mais il
+n'en est pas moins vrai qu'elle est mal située, poudreuse ou fangeuse au
+premier rayon de soleil, à la moindre pluie; et malsaine quelque temps
+qu'il fasse; ce qui n'est pas un mince inconvénient pour les marchands,
+obligés de coucher au-dessus de leurs magasins pendant six semaines.
+
+Malgré le goût des Russes pour la ligne droite, bien des gens pensent
+ici comme moi, qu'il aurait mieux valu mettre la foire à côté de la
+vieille ville, sur la crête de la montagne, dont on aurait rendu le
+sommet abordable par de belles rampes d'une pente insensible et d'un
+effet grandiose dans le paysage, quitte à déposer au pied du coteau, sur
+les bords de l'Oka, les objets trop pesants et trop volumineux pour être
+hissés sur la colline. Ainsi les fers, les bois, les laines, les
+chiffons, les thés seraient restés près des bateaux qui les apportent,
+et la foire marchande et brillante se serait tenue sur un plateau
+spacieux à la porte de la ville haute; disposition plus convenable sous
+tous les rapports que ne l'est l'arrangement actuel! Vous figurez-vous
+une côte habitée par les représentants de toutes les nations de l'Asie
+et de l'Europe? cette montagne peuplée ferait un prodigieux effet; le
+marais où grouillent ces populations voyageuses en produit peu.
+
+Les ingénieurs modernes, si habiles dans tous les pays, auraient trouvé
+là de quoi exercer leur talent; les admirateurs de la mécanique
+n'eussent pas manqué d'objets dignes de piquer leur curiosité, car on
+eût inventé des machines pour aider les marchandises à grimper la
+montagne; les poëtes, les peintres, les amateurs des beaux sites et des
+effets pittoresques, les curieux qui sont devenus un peuple dans ce
+siècle où l'abus de l'activité produit des fanatiques de fainéantise,
+tous ces hommes, utiles par l'argent qu'ils dépensent, auraient joui
+d'une promenade magnifique, et bien autrement intéressante que celle
+qu'on leur a ménagée dans un bazar uni d'où l'on n'a point de vue et où
+l'on respire un air méphitique; enfin ceci mérite considération: ce
+résultat aurait coûté à l'Empereur beaucoup moins d'argent qu'il n'en a
+dépensé pour sa foire aquatique, ville d'un mois, plate comme une table,
+chaude l'été comme une savane, humide l'hiver comme un bas-fond.
+
+Les paysans russes sont les principaux agents du commerce de cette foire
+prodigieuse. La loi défend pourtant à un serf de demander, et aux hommes
+libres de lui accorder du crédit pour plus de _cinq roubles_. Eh bien,
+on traite sur parole avec plusieurs de ces hommes pour deux cent mille,
+pour cinq cent mille francs, et les termes de paiement sont fort
+reculés. Ces esclaves millionnaires, ces Aguado attachés à la glèbe ne
+savent pas lire. Aussi arrive-t-il en Russie que l'homme dépense
+prodigieusement d'intelligence pour suppléer à son ignorance. Dans les
+pays éclairés, les bêtes savent à dix ans ce que, dans les sociétés
+arriérées, les hommes d'esprit parviennent seuls à apprendre, et encore
+ne l'apprennent-ils qu'à trente ans.
+
+En Russie le peuple ignore l'arithmétique; depuis des siècles il fait
+ses comptes avec des cadres qui contiennent des séries de boules
+mobiles. Chaque ligne a sa couleur, laquelle désigne les unités, les
+dizaines, les centaines, etc., etc. Cette manière de calculer est sûre
+et prompte.
+
+N'oubliez pas que le seigneur des serfs millionnaires peut les
+dépouiller demain de tout ce qu'ils possèdent, pourvu qu'il ait soin de
+leurs personnes; à la vérité ces actes de violences sont rares, mais ils
+sont possibles.
+
+On ne se souvient pas qu'il y ait eu un seul négociant trompé dans sa
+confiance en la bonne foi des paysans avec lesquels il a traité
+d'affaires; tant il est vrai que dans toute société, pourvu qu'elle soit
+stable, le progrès des mœurs corrige les défauts des institutions.
+
+On m'a pourtant conté que le père d'un comte Tcheremitcheff, aujourd'hui
+vivant, j'ai presque dit régnant, avait un jour promis la liberté à une
+famille de paysans, moyennant l'exorbitante somme de cinquante mille
+roubles. Il reçoit l'argent, puis il maintient parmi ses serfs la
+famille dépouillée.
+
+Telle est l'école de bonne foi et de probité où s'instruisent les
+paysans russes, sous le despotisme aristocratique qui les écrase, malgré
+le despotisme autocratique qui les gouverne; mais celui-ci se trouve
+bien souvent sans force contre son rival. L'orgueil impérial se contente
+des mots, des formes, des chiffres; l'ambition aristocratique vise aux
+choses, et fait bon marché des paroles. Nulle part maître plus adulé ne
+fut moins obéi et plus trompé que ne l'est le souverain soi-disant
+absolu de l'Empire de Russie; pourtant la désobéissance est périlleuse,
+mais le pays est vaste et la solitude muette.
+
+Le gouverneur de Nijni, M. Boutourline, m'a invité avec beaucoup de
+politesse à dîner avec lui tous les jours pendant le temps que je compte
+passer à Nijni; demain il m'expliquera comment des traits pareils à la
+fausse promesse du comte Tcheremitcheff, rares partout et en tout temps,
+ne peuvent aujourd'hui se renouveler en Russie. Je vous ferai le résumé
+de sa conversation si toutefois j'en puis tirer quelque chose; jusqu'à
+présent je n'ai recueilli de la bouche des Russes que des discours
+confus. Est-ce défaut de logique, est-ce volonté arrêtée d'embrouiller
+les idées des étrangers? c'est, je crois, l'un et l'autre. À force de
+vouloir déguiser la vérité aux yeux des autres, on finit par ne plus
+l'apercevoir soi-même qu'à travers un voile qui, chaque jour, s'épaissit
+davantage. Les vieux Russes vous trompent innocemment sans s'en douter;
+le mensonge sort de leur bouche naïf comme un aveu. Je serais curieux de
+savoir à quel âge la fraude cesse d'être un péché à leurs yeux. La
+fausse conscience commence de bonne heure chez des hommes qui vivent de
+peur.
+
+Rien n'est à bon marché à la foire de Nijni, si ce n'est ce que personne
+ne se soucie d'acheter. L'époque des grandes différences de prix, selon
+les diverses localités, est passée; on sait partout la valeur de toutes
+choses; les Tatares eux-mêmes qui viennent du centre de l'Asie à Nijni
+pour payer très-cher, parce qu'ils ne peuvent faire autrement, les
+objets de luxe envoyés de Paris et de Londres, y portent en échange des
+denrées dont ils connaissent parfaitement la valeur. Les marchands
+peuvent encore abuser de la situation où se trouvent les acheteurs, mais
+ils ne peuvent plus les tromper. Ils ne surfont pas, comme on dit en
+langage de boutique; ils rabattent encore moins; ils demandent
+imperturbablement trop cher; et leur probité consiste à ne se départir
+jamais de leurs prétentions les plus exagérées.
+
+Je n'ai trouvé à Nijni aucune étoffe de soie de l'Asie, si n'est
+quelques rouleaux de vilain satin de la Chine, d'une couleur fausse,
+d'un tissu peu épais, et fripé comme une vieille soierie. J'en avais vu
+de plus beau en Hollande; et ces rouleaux se vendent ici plus cher que
+les plus belles étoffes de Lyon.
+
+Sous le rapport financier, l'importance de cette foire croît tous les
+ans; mais l'intérêt qui s'attachait à la singularité des marchandises, à
+la figure étrange des hommes, diminue. En général la foire de Nijni
+trompe l'attente des curieux sous le rapport pittoresque et amusant;
+tout est morne et roide en Russie; les esprits mêmes y sont tirés au
+cordeau, excepté le jour où ils envoient tout promener. Dans ces
+moments, l'instinct de la liberté, si longtemps comprimé, fait
+explosion; alors les paysans mettent leur seigneur à la broche et le
+font rôtir à petit feu, ou le seigneur épouse une esclave; c'est la fin
+du monde; mais ces rares bouleversements produisent peu d'effet au loin,
+personne n'en parle; les distances et l'action de la police permettent
+que les faits isolés restent ignorés des masses; l'ordre ordinaire n'est
+pas troublé par des révoltes impuissantes; il repose sur une prudence,
+sur un silence universels, qui sont synonymes d'ennui et d'oppression.
+
+Dans ma promenade aux boutiques de la foire proprement dite, j'ai vu des
+Boukares. Ce peuple habite un coin du Thibet, voisin de la Chine. Les
+marchands boukares viennent à Nijni vendre des pierres précieuses. Les
+turquoises que je leur ai achetées sont chères comme celles qu'on vend à
+Paris, encore n'est-on pas sûr qu'elles soient véritables; toutes les
+pierres de quelque valeur montent ici à des prix très-élevés. Ces hommes
+passent leur année dans le voyage, car il leur faut, disent-ils, plus de
+huit mois, rien que pour aller et venir. Ni leurs figures, ni leurs
+costumes ne m'ont paru très-remarquables. Je ne crois guère à
+l'authenticité des Chinois de Nijni; mais les Tatares, les Persans, les
+Kirguises et les Calmoucks suffisent à la curiosité.
+
+À propos de Kirguises et de Calmoucks, ces barbares amènent ici, du fond
+de leurs steppes, des troupeaux de petits chevaux sauvages pour les
+vendre à la foire de Nijni. Ces animaux ont beaucoup de qualités
+physiques et morales, mais ils n'ont pas de figure; ils sont précieux
+pour la selle, et leur caractère les fait estimer. Pauvres bêtes! ils
+ont plus de cœur que bien des hommes; ils s'aiment les uns les autres
+avec une tendresse et une passion telles qu'ils sont inséparables. Tant
+qu'ils restent ensemble, ils oublient l'exil, l'esclavage; ils se
+croient toujours dans leur pays; pour en vendre un, il faut l'abattre et
+le traîner de force avec des cordes hors de l'enceinte où sont enfermés
+ses frères, qui, pendant cette exécution, ne cessent de tenter la fuite
+ou la révolte, de gémir et de hennir douloureusement en s'agitant dans
+leur parc. Jamais, que je sache, les chevaux de nos contrées n'ont donné
+de telles preuves de sensibilité. J'ai rarement été touché comme je le
+fus hier par le désespoir de ces malheureuses bêtes arrachées à la
+liberté du désert, et violemment séparées de ce qu'elles aiment;
+répondez-moi si vous le voulez par le joli vers de Gilbert:
+
+ Un papillon souffrant lui fait verser des larmes,
+
+peu m'importent vos moqueries, je suis sûr que si vous étiez témoin de
+ces cruels marchés qui en rappellent de plus impies, vous partageriez
+mon attendrissement. Le crime, reconnu crime par les lois, a des juges
+en ce monde; mais la cruauté permise n'est punie que par la pitié des
+honnêtes gens pour les victimes et, je l'espère, par l'équité divine.
+C'est cette barbarie tolérée qui me fait regretter les bornes de mon
+éloquence; un Rousseau, même un Sterne, saurait bien vous faire pleurer
+sur le sort de mes pauvres chevaux kirguises, destinés à venir en Europe
+porter des hommes esclaves comme eux, mais de qui la condition ne mérite
+pas toujours autant de pitié que celle des bêtes quand elles sont
+privées de la liberté.
+
+Vers le soir, l'aspect de la plaine devient imposant. L'horizon se voile
+légèrement sous la brume, qui plus tard retombe en rosée, et sous la
+poussière du sol de Nijni, espèce de petit sable brun, qui voilent le
+ciel d'une teinte rougeâtre: ces accidents de lumière ajoutent à l'effet
+du site dont la grandeur est imposante. Du sein des ombres sortent des
+lueurs fantastiques, une multitude de lampes s'allument dans les
+bivouacs dont la foire est environnée; tout parle, tout murmure; la
+forêt lointaine prend une voix, et du milieu même des fleuves habités,
+les bruits de la vie viennent encore frapper l'oreille attentive. Quelle
+imposante réunion d'hommes! Quelle confusion de langues, quels
+contrastes d'habitudes!... mais quelle uniformité de sentiments et
+d'idées!... Le but de ce rassemblement immense n'est pour chaque
+individu que de gagner un peu d'argent. Ailleurs, la gaîté des
+populations voile leur cupidité; ici, le commerce est à nu, et la
+stérile rapacité du marchand domine la frivolité du promeneur,
+l'abrutissement de l'esclave: rien n'est poétique: tout est lucratif. Je
+me trompe, la poésie de la crainte et de la douleur est au fond de tout
+en ce pays; mais quelle est la voix qui l'ose exprimer?...
+
+Pourtant quelques tableaux pittoresques consolent l'imagination et
+récréent les regards.
+
+Sur les chemins qui servent de communications aux divers campements des
+marchands dont la foire est entourée, sur les ponts, le long des grèves,
+aux abords des rivières, vous rencontrez d'immenses files d'équipages
+singuliers; ce sont des trains qui marchent à vide. Ces roues, réunies
+par un essieu, reviennent des dépôts où elles ont servi à transporter de
+longues pièces de bois de construction. Les troncs d'arbres en allant
+étaient portés sur quatre et quelque fois six roues, mais quand le train
+retourne au magasin, chaque essieu avec ses deux roues est séparé du
+reste et chemine ainsi, traîné par un cheval guidé par un homme. Ce
+cocher, en équilibre, debout sur l'essieu, se tient et mène son coursier
+à peine dressé avec une grâce sauvage, avec une dextérité que je n'ai
+vues qu'aux Russes. Ces Franconi bruts me retracent les cochers du
+cirque à Byzance; ils sont vêtus de la chemise grecque, espèce de
+tunique que je vous ai décrite ailleurs et qui ressemble en beau à nos
+blouses; c'est vraiment antique. En Russie on se reporte au Bas-Empire
+comme en Espagne on se rappelle l'Afrique, et en Italie, Rome ancienne
+et Athènes!... Les paysans russes sont, je crois, les seuls hommes que
+j'aie vus laisser tomber leur chemise par-dessus leur pantalon, de même
+que les paysannes russes sont les seules femmes de la terre qui serrent
+leur ceinture au-dessus de la gorge. Ceci est, il faut le répéter,
+l'usage le plus disgracieux du monde.
+
+En errant la nuit autour de la foire, on est frappé de loin de l'éclat
+des boutiques de comestibles, de celui des petits théâtres, des auberges
+et des cafés!... Mais au milieu de tant de clarté, on n'entend que des
+bruits sourds, et le contraste de l'illumination des lieux et de la
+taciturnité des hommes tient de la magie; on se croit chez un peuple
+touché de la baguette d'un enchanteur.
+
+Les hommes de l'Asie graves et taciturnes restent sérieux jusque dans
+leurs divertissements; les Russes sont des Asiatiques policés, si ce
+n'est civilisés.
+
+Je ne me lasse pas d'écouter leurs chants populaires, remarquables par
+la tristesse des accords, par la recherche de la composition et par la
+verve et l'ensemble de l'exécution. La musique double de prix dans un
+lieu où cent peuples divers sont réunis par un intérêt commun et divisés
+par leurs langues et leurs religions. Où la parole ne servirait qu'à
+séparer les hommes, ils chantent pour s'entendre. La musique est
+l'antidote des sophismes. De là la vogue toujours croissante de cet art
+en Europe. Il y a dans les chœurs exécutés par les mugics du Volga une
+facture extraordinaire; ce sont des effets d'harmonie que malgré, ou
+peut-être à cause de leur rudesse, nous appellerions savants sur un
+théâtre ou dans une église; ce ne sont pas des mélodies suaves et
+inspirées, mais, de loin, ces masses de voix qui se contrarient en chœur
+produisent des impressions profondes et neuves pour nous autres
+Occidentaux. La tristesse des sons n'est pas mitigée par la décoration
+de la scène. Une forêt profonde, formée par les mâts des vaisseaux,
+borne la vue des deux côtés, et voile en certains endroits une partie du
+ciel; le reste du tableau n'est qu'une plaine solitaire toujours
+enfermée dans une forêt de sapins sans bornes: peu à peu on voit les
+lumières diminuer, elles s'éteignent enfin, et l'obscurité accroissant
+le silence éternel de ces pâles contrées, répand dans l'âme une nouvelle
+surprise: la nuit est mère de l'étonnement. Toutes les scènes qui, peu
+d'instants auparavant, animaient encore le désert, s'effacent et
+s'oublient dès que le jour disparaît; les souvenirs indécis succèdent au
+mouvement de la vie; et le voyageur reste seul avec la police russe qui
+rend l'obscurité doublement effrayante; on croit avoir rêvé, et l'on
+regagne son gîte, l'esprit rempli de poésie, c'est-à-dire de crainte
+vague et de pressentiments douloureux. On ne peut oublier un instant, en
+parcourant la Russie, que les Russes sont des hommes de l'Orient jadis
+égarés par des chefs qui, dans leur migration, se sont trompés de route
+en poussant vers le Nord un peuple né pour vivre au soleil.
+
+
+
+
+SOMMAIRE DE LA LETTRE TRENTE-QUATRIÈME.
+
+Singularité financière.--Ici l'argent représente le papier.--Réforme
+ordonnée par l'Empereur.--Comment le gouverneur de Nijni décide les
+marchands à obéir.--Habileté des sujets pour désobéir sans en avoir
+l'air.--Analyse de leurs motifs.--Probité: l'ukase sur les
+monnaies.--Générosité apparente.--Où est l'esprit de justice et de
+conservation sous les gouvernements despotiques.--Beaux travaux ordonnés
+par l'Empereur pour embellir Nijni.--Minutie.--Singuliers rapports du
+serf avec son seigneur.--Opinion du gouverneur de Nijni sur le régime
+despotique.--Douceur de l'administration russe.--Comment on punit les
+seigneurs qui abusent de leur autorité.--Difficulté qu'éprouve le
+voyageur pour arriver à la vérité.--Promenade en voiture avec le
+gouverneur.--Vue de la foire prise du haut d'un pavillon
+chinois.--Valeur des marchandises.--Préjugés inspirés au peuple par son
+gouvernement.--Portraits de certains Français; leurs ridicules en pays
+étranger.--Rencontre d'un Français aimable.--Société réunie pour dîner
+chez le gouverneur.--Les femmes russes; la femme du
+gouverneur.--Bizarrerie anglaise.--Anecdote racontée par une
+Polonaise.--À quoi servent les manières faciles.--Promenade avec le
+gouverneur.--Sa conversation.--Employés subalternes: ce qu'ils sont dans
+l'Empire.--Deux aristocraties: la moderne et l'ancienne.--Quelle est la
+plus odieuse au peuple.--Mon feldjæger.--Drapeau de Minine.--Manque de
+foi du gouvernement.--Église déplacée, malgré le tombeau de Minine
+qu'elle renferme.--Pierre-le-Grand.--Erreur des peuples.--Caractère
+français.--La vraie gloire des nations.--Réflexions sur la
+politique.--Le Kremlin de Nijni.--Vente des meubles du palais des
+Empereurs au Kremlin de Moscou.--Couvent de femmes.--Camp du gouverneur
+de Nijni.--Manie des manœuvres.--Chant des soldats.--Église des
+Strogonoff à Nijni.--Vaudeville en russe.
+
+
+ Nijni, ce 25 août 1839.
+
+Cette année, au moment de l'ouverture de la foire, le gouverneur fit
+venir chez lui les plus fortes têtes commerciales de la Russie, réunies
+alors à Nijni, et il leur exposa en détail les inconvénients depuis
+longtemps reconnus et déplorés du système monétaire établi dans cet
+empire.
+
+Vous savez qu'il y a en Russie deux signes représentatifs des denrées:
+le papier et l'argent monnayé; mais vous ne savez peut-être pas que
+celui-ci, par une singularité unique, je crois, dans l'histoire
+financière des sociétés, varie sans cesse de valeur, tandis que les
+assignats restent fixes; il résulte de cette bizarrerie qu'une élude
+approfondie de l'histoire et de l'économie politique du pays pourrait
+seule expliquer un fait très-extraordinaire: c'est qu'en Russie l'argent
+représente le papier, quoique celui-ci n'ait été institué, et ne
+subsiste légalement que pour représenter l'argent.
+
+Ayant expliqué cette aberration à ses auditeurs, et déduit toutes les
+fâcheuses conséquences qui en dérivent, le gouverneur ajouta que, dans
+sa sollicitude constante pour le bonheur de ses peuples et le bon ordre
+de son Empire, l'Empereur venait enfin de mettre un terme à un désordre
+dont les progrès menacent d'entraver le commerce intérieur d'une manière
+effrayante. Le seul remède reconnu pour efficace est la fixation
+définitive et irrévocable de la valeur du rouble monnayé. L'édit que
+vous lirez plus loin, car j'ai conservé le numéro du journal de
+Pétersbourg dans lequel il fut inséré, accomplit cette révolution en un
+jour, du moins en paroles; mais afin de réaliser la réforme, le
+gouverneur conclut sa harangue en disant que la volonté de l'Empereur
+étant que l'ukase fût immédiatement mis à exécution, les agents
+supérieurs de l'administration, et lui en particulier, gouverneur de
+Nijni, espéraient que nulle considération d'intérêt personnel ne
+prévaudrait contre le devoir d'obéir sans retard à la volonté suprême du
+chef de l'Empire.
+
+Les prud'hommes, consultés dans cette grave question, répliquèrent que
+la mesure, bonne en elle-même, allait bouleverser les fortunes
+commerciales les plus assurées, si on l'appliquait aux marchés
+précédemment conclus, et qui ne devaient avoir leur accomplissement qu'à
+la foire actuelle. Tout en _bénissant_ et _admirant_ la profonde sagesse
+de l'Empereur, ils représentèrent humblement au gouverneur que ceux des
+négociants qui avaient effectué des ventes de denrées pour un prix fixé
+selon l'ancien taux de l'argent, et stipulé leurs transactions de bonne
+foi, d'après les rapports existants lors de la foire précédente entre le
+rouble de papier et le rouble monnayé, allaient se voir exposés à des
+remboursements frauduleux, bien qu'autorisés par la loi, et que ces
+tromperies les frustrant de leur profit, ou tout au moins diminuant
+notablement les bénéfices sur lesquels ils ont droit de compter,
+pourraient les ruiner si l'on accordait au présent édit un effet
+rétroactif, lequel motiverait une foule de petites banqueroutes
+partielles qui ne manqueraient pas d'en entraîner de totales.
+
+Le gouverneur reprit, avec le calme et la douceur qui président en
+Russie à toutes les discussions administratives, financières et
+politiques, qu'il entrait _parfaitement_ dans les vues de MM. les
+principaux négociants intéressés aux affaires de la foire; mais qu'après
+tout, le fâcheux résultat redouté par ces messieurs ne menaçait que
+quelques particuliers _qui d'ailleurs conservaient pour garantie la
+sévérité des lois existantes_ contre les banqueroutiers, tandis qu'un
+retard ressemblerait toujours un peu à de la résistance, et que cet
+exemple donné par la place de commerce la plus importante de l'Empire,
+entraînerait des inconvénients bien autrement redoutables pour le pays
+que quelques faillites qui, en fin de compte, ne font de mal qu'à un
+petit nombre d'individus, tandis que la désobéissance approuvée,
+justifiée, il faut bien le dire, par des hommes qui jusque-là
+jouissaient de la confiance du gouvernement, serait une atteinte portée
+au respect du souverain, _à l'unité_ administrative et financière de la
+Russie, c'est-à-dire aux principes vitaux de cet empire; il ajouta que,
+d'après ces considérations péremptoires, il ne doutait pas que ces
+messieurs ne s'empressassent, par leur condescendance, d'éviter le
+reproche _monstrueux_ de sacrifier l'intérêt de l'État à leur avantage
+particulier, redoutant l'ombre d'un crime de lèse-civisme plus que tous
+les sacrifices pécuniaires auxquels ils allaient s'exposer glorieusement
+par leur soumission volontaire et leur zèle patriotique.
+
+Le résultat de cette _pacifique_ conférence fut que le lendemain la
+foire s'ouvrit sous le régime _rétroactif_ du nouvel ukase, dont la
+publication solennelle se fit d'après l'assentiment et les promesses des
+premiers négociants de l'Empire.
+
+Ceci m'a été conté, je vous le répète, par le gouverneur lui-même, dans
+l'intention de me prouver la douceur avec laquelle fonctionne la machine
+du gouvernement despotique, si calomnié chez les peuples régis par des
+institutions libérales.
+
+Je me permis de demander à mon obligeant et intéressant précepteur de
+politique orientale quel avait été le résultat de la mesure du
+gouvernement, et de la manière cavalière dont on avait jugé à propos de
+la mettre à exécution.
+
+«Le résultat a passé mes espérances, repartit le gouverneur d'un air
+satisfait. Pas une banqueroute!... Tous les nouveaux marchés ont été
+conclus d'après le nouveau régime monétaire; mais ce qui vous étonnera
+c'est que nul débiteur n'a profité, pour solder d'anciennes dettes, de
+la faculté accordée par la loi de frauder ses créanciers.»
+
+J'avoue qu'au premier abord ce résultat me parut étourdissant, puis, en
+réfléchissant, je reconnus l'astuce des Russes; la loi publiée, on lui
+obéit... sur le papier: c'est assez pour le gouvernement. Il est facile
+à satisfaire, j'en conviens, car ce qu'il demande avant tout, au prix de
+tout, c'est le silence. On peut définir d'un mot l'état politique de la
+Russie: c'est un pays où le gouvernement parle comme il veut, parce que
+lui seul a le droit de parler. Ainsi, dans la circonstance qui nous
+occupe, le gouvernement dit: Force est restée à la loi; tandis que, de
+fait, l'accord des parties intéressées annule l'action de cette loi dans
+ce qu'elle aurait d'inique si on l'eût appliquée aux créances anciennes.
+Dans un pays où le pouvoir serait patient, le gouvernement n'eût pas
+exposé l'honnête homme à se voir frustré par des fripons d'une partie de
+ce qui lui est dû; en bonne justice la loi n'eût réglé que l'avenir. Eh
+bien, principe à part, ce même résultat a été obtenu de fait ici, par
+des moyens différents. Il a fallu pour atteindre à ce but, que
+l'habileté des sujets suppléât à l'aveugle brusquerie de l'autorité,
+afin d'éviter les maux qui pouvaient résulter pour le pays des boutades
+du pouvoir suprême.
+
+Il existe dans tout gouvernement à théories exagérées, une action
+cachée, un fait qui s'oppose presque toujours à ce que la doctrine a
+d'insensé. Les Russes possèdent à un haut degré l'esprit du commerce;
+tout ceci vous explique comment les marchands de la foire ont senti que
+les vrais négociants ne vivant que de confiance, tout sacrifice fait à
+leur crédit leur rapporte cent pour cent. Ce n'est pas tout: une autre
+influence encore aura refoulé la mauvaise foi et fait taire la cupidité
+aveugle. Les velléités de banqueroute auront été réprimées tout
+simplement par la peur, la véritable souveraine de la Russie. Cette fois
+les malintentionnés auront pensé que s'ils s'exposaient à quelques
+procès, ou seulement à des plaintes trop scandaleuses, les juges ou la
+police se tourneraient contre eux, et qu'en ce cas, ce qu'on appelle ici
+la loi serait appliqué à la rigueur. Ils ont redouté l'incarcération,
+les coups de roseau dans la prison; que sais-je? pis encore! D'après
+tous ces motifs, qui fonctionnent doublement dans le silence universel,
+état normal de la Russie, ils ont donné ce bel exemple de probité
+commerciale dont le gouverneur de Nijni se plaisait à m'éblouir. À la
+vérité, je ne fus ébloui qu'un instant, car je ne tardai pas à
+reconnaître que si les marchands russes ne se ruinent pas les uns les
+autres, leurs égards réciproques ont précisément la même source que la
+mansuétude des mariniers du lac Ladoga, des crocheteurs et des cochers
+de fiacre de Pétersbourg, et de tant d'autres gens du peuple qui font
+taire leur colère non par des motifs d'humanité, mais par la crainte de
+voir l'autorité supérieure intervenir dans leurs affaires. Comme je
+gardais le silence, je vis que M. Boutourline jouissait de ma surprise.
+«On ne connaît pas toute la supériorité de l'Empereur, continua-t-il,
+quand on n'a pas vu ce prince à l'œuvre, particulièrement à Nijni, où il
+fait des prodiges.
+
+--J'admire beaucoup, repartis-je, la sagacité de l'Empereur.
+
+--Quand nous visiterons ensemble les travaux ordonnés par Sa Majesté,
+répliqua le gouverneur, vous l'admirerez bien davantage. Vous le voyez,
+grâce à l'énergie de son caractère, à la justesse de ses vues, la
+régularisation des monnaies, qui ailleurs aurait exigé des précautions
+infinies, vient de s'opérer chez nous comme par enchantement.»
+
+L'administrateur courtisan eut la modestie de ne pas mettre en ligne de
+compte sa propre finesse: il se garda également de me laisser le temps
+de lui dire ce que les mauvaises langues ne cessent de me répéter à
+voix, très-basse, c'est que toute mesure financière du genre de celle
+que vient de prendre le gouvernement russe, donne à l'autorité
+supérieure des moyens de profit à elle connu, mais dont on n'ose se
+plaindre tout haut sous un régime autocratique; j'ignore quelles ont été
+les secrètes manœuvres auxquelles on eut recours cette fois; mais pour
+m'en faire une idée, je me figure la situation d'un dépositaire
+vis-à-vis de l'homme qui lui confie une somme considérable. Si celui qui
+l'a reçue a le pouvoir de tripler à volonté la valeur de chacune des
+pièces de monnaie dont la somme se compose, il est évident qu'il peut
+rembourser le dépôt tout en conservant dans ses mains les deux tiers de
+ce qu'on lui a remis. Je ne dis pas que tel ait été le résultat de la
+mesure ordonnée par l'Empereur, mais je fais cette supposition entre
+tant d'autres pour m'aider à comprendre les médisances, ou si l'on veut
+les calomnies des mécontents. Ils ajoutent que le profit de cette
+opération si brusquement exécutée, et qui consiste à enlever par un
+décret au papier une partie de son ancienne valeur pour accroître, dans
+la même proportion, celle du rouble d'argent, est destiné à dédommager
+le trésor particulier du souverain des sommes qu'il en a fallu tirer
+pour rebâtir _à ses frais_, son palais d'hiver, et pour refuser, avec la
+magnanimité que l'Europe et la Russie ont admirée, les offres des
+villes, de plusieurs particuliers et des principaux négociants jaloux de
+contribuer à la reconstruction d'un édifice national, puisqu'il sert
+d'habitation au chef de l'Empire.
+
+Vous pouvez juger par l'analyse détaillée que j'ai cru devoir vous faire
+de cette tyrannique charlatanerie, du prix qu'on attache ici à la
+vérité, du peu de valeur des plus nobles sentiments et des plus belles
+phrases, enfin de la confusion d'idées qui doit résulter de cette
+éternelle comédie. Pour vivre en Russie, la dissimulation ne suffit pas,
+la feinte est indispensable. Cacher est utile, simuler est nécessaire;
+enfin, je vous laisse à présumer et à apprécier les efforts que
+s'imposent les âmes généreuses et les esprits indépendants pour se
+résigner à subir un régime où la paix et le bon ordre sont payés par le
+décri de la parole humaine, le plus sacré de tous les dons du ciel pour
+l'homme qui a quelque chose de sacré... Dans les sociétés ordinaires,
+c'est la nation qui est pressée, le peuple fouette et le gouvernement
+enraye; ici c'est le gouvernement qui fouette et le peuple qui retient,
+car, pour que la machine politique subsiste, il faut bien que l'esprit
+de conservation soit quelque part. Le déplacement d'idées que je note à
+ce propos est un phénomène politique dont jusqu'à ce jour la Russie
+seule m'a fourni l'exemple. Sous le despotisme absolu c'est le
+gouvernement qui est révolutionnaire, parce que révolution veut dire
+régime arbitraire et pouvoir violent[13].
+
+Le gouverneur a tenu sa promesse; il m'a mené voir dans le plus grand
+détail les travaux ordonnés par l'Empereur pour faire de Nijni tout ce
+qu'on peut faire de cette ville et pour réparer les erreurs des hommes
+qui l'ont fondée. Une route magnifique montera des bords de l'Oka dans
+la ville haute, séparée de la basse, comme je vous l'ai déjà dit, par
+une crique très-élevée; des précipices seront comblés, des rampes
+tracées; on fera de magnifiques percées dans la terre même de la
+montagne; des substructions immenses soutiendront des places, des rues
+et des édifices; ces travaux sont dignes d'une grande cité commerciale.
+Les entailles qui se pratiquent dans la falaise, les ponts, les
+esplanades, les terrasses, changeront un jour Nijni en une des plus
+belles villes de l'Empire; tout cela est grand! mais voici qui vous
+paraîtra petit. Comme Sa Majesté a pris la ville de Nijni sous sa
+protection spéciale, chaque fois qu'une légère difficulté s'élève sur la
+manière de continuer les constructions commencées, ou bien dès que l'on
+répare la façade d'une ancienne maison ou lorsqu'on en veut bâtir une
+nouvelle dans quelque rue ou sur l'un des quais de Nijni, le gouverneur
+a l'ordre de faire lever un plan spécial et de soumettre la question à
+l'Empereur. Quel homme! s'écrient les Russes... Quel pays!
+m'écrierais-je, si j'osais parler!!
+
+Chemin faisant, M. Boutourline, dont je ne saurais assez louer
+l'obligeance et reconnaître l'hospitalité, m'a donné d'intéressantes
+notions sur l'administration russe et sur l'amélioration que le progrès
+des mœurs apporte chaque jour dans la condition des paysans.
+
+Aujourd'hui un serf peut posséder même des terres sous le nom de son
+seigneur, sans que celui-ci ose s'affranchir de la garantie _morale_
+qu'il doit à son opulent esclave. Dépouiller cet homme du fruit de son
+labeur et de son industrie, ce serait un abus de pouvoir que le boyard
+le plus tyrannique n'oserait se permettre sous le règne de l'Empereur
+Nicolas; mais qui m'assure qu'il ne l'osera pas sous un autre souverain?
+Qui m'assure même que malgré le retour à l'équité, glorieux caractère du
+règne actuel, il ne se trouve pas des seigneurs avares et pauvres qui,
+sans spolier ouvertement leurs vassaux, savent employer avec habileté
+tour à tour la menace et la douceur pour tirer peu à peu des mains de
+l'esclave une partie des richesses qu'il n'ose lui enlever d'un seul
+coup?
+
+Il faut venir en Russie pour apprendre le prix des institutions qui
+garantissent la liberté des peuples, sans égard au caractère des
+princes. Un boyard ruiné peut, il est vrai, prêter l'abri de son nom aux
+possessions de son vassal enrichi... à qui l'État n'accorde pas le droit
+de posséder un pouce de terre, ni même l'argent qu'il gagne!!... Mais
+cette protection équivoque et qui n'est pas autorisée par la loi dépend
+uniquement des caprices du protecteur.
+
+Singuliers rapports du maître et du serf! Il y a là quelque chose
+d'inquiétant. On a peine à compter sur la durée des institutions qui ont
+pu produire une telle bizarrerie sociale: pourtant elles sont solides.
+
+En Russie, rien n'est défini par le mot propre, la rédaction n'est
+qu'une tromperie continuelle dont il faut se garder avec soin. En
+principe, tout est tellement absolu qu'on se dit: Sous un tel régime la
+vie est impossible; en pratique, il y a tant d'exceptions qu'on se dit:
+Dans la confusion causée par des coutumes et des usages si
+contradictoires tout gouvernement est impossible.
+
+Il faut avoir découvert la solution de ce double problème: c'est-à-dire,
+le point où le principe et l'application, la théorie et la pratique
+s'accordent, pour se faire une idée juste de l'état de la société en
+Russie.
+
+À en croire l'excellent gouverneur de Nijni, rien de plus simple:
+l'habitude d'exercer le pouvoir rend les formes du commandement douces
+et faciles. La colère, les mauvais traitements, les abus d'autorité,
+sont devenus extrêmement rares, précisément parce que l'ordre social
+repose sur des lois excessivement sévères: chacun sent que pour
+conserver à de telles lois le respect sans lequel l'État serait
+bouleversé, on ne doit les appliquer que rarement et avec prudence. Il
+faut voir de près l'action du gouvernement despotique pour comprendre
+toute sa douceur (vous concevez que c'est le gouverneur de Nijni qui
+parle de la sorte); si l'autorité conserve quelque force en Russie,
+c'est grâce à la modération des hommes qui l'exercent. Constamment
+placés entre une aristocratie qui abuse d'autant plus aisément de son
+pouvoir que ses prérogatives sont moins définies, et un peuple qui
+méconnaît d'autant plus volontiers son devoir que l'obéissance qu'on lui
+demande est moins ennoblie par le sentiment moral, les hommes qui
+commandent ne peuvent conserver à la souveraineté son prestige qu'en
+usant le plus rarement possible de moyens violents; ces moyens
+donneraient la mesure de la force du gouvernement, et il juge plus à
+propos de cacher que de dévoiler ses ressources. Si un seigneur commet
+quelqu'acte répréhensible, il sera plusieurs fois averti en secret par
+le gouverneur de la province avant d'être admonesté officiellement; si
+les avis et les réprimandes ne suffisent pas, le tribunal des nobles le
+menacera de le mettre en tutelle, et plus tard on exécutera la menace,
+si elle est restée sans bon résultat.
+
+Tout ce luxe de précautions ne me paraît pas très-rassurant pour le serf
+qui a le temps de mourir cent fois sous le knout de son maître avant que
+celui-ci, prudemment averti et dûment admonesté, soit obligé à rendre
+compte de ses injustices et de ses atrocités. Il est vrai que du jour au
+lendemain, seigneur, gouverneur, juges peuvent être culbutés et envoyés
+en Sibérie, mais je vois là plutôt un motif de consolation pour
+l'imagination du pauvre peuple, qu'un moyen efficace et réel de
+protection contre les actes arbitraires des autorités subalternes,
+toujours disposées à faire abus du pouvoir qui leur est délégué.
+
+Les gens du peuple ont fort rarement recours aux tribunaux dans leurs
+disputes particulières. Cet instinct éclairé me paraît un sûr indice du
+peu d'équité des juges. La rareté des procès peut avoir deux causes:
+l'esprit d'équité des sujets, l'esprit d'iniquité des juges. En Russie
+presque tous les procès sont étouffés par une décision administrative
+qui, le plus souvent, _conseille_ une transaction onéreuse aux deux
+parties; mais celles-ci préfèrent le sacrifice réciproque d'une partie
+de leurs prétentions et même de leurs droits les mieux fondés au danger
+de plaider contre l'avis d'un homme investi de l'autorité par
+l'Empereur. Vous voyez pourquoi les Russes ont lieu de se vanter de ce
+qu'on plaide fort peu dans leur pays. La peur produit partout le même
+bien: la paix sans tranquillité.
+
+Mais n'aurez-vous pas quelque compassion du voyageur perdu au milieu
+d'une société où les faits ne sont pas plus concluants que les paroles?
+La forfanterie des Russes produit sur moi un effet absolument contraire
+à celui qu'ils s'en promettent; je vois tout d'abord l'intention de
+m'éblouir, aussitôt je me tiens sur mes gardes; il suit de là que, de
+spectateur impartial que j'eusse été sans leurs fanfaronnades, je
+deviens malgré moi observateur hostile.
+
+Le gouverneur m'a voulu montrer toute la foire; mais cette fois nous en
+avons fait le tour rapidement en voiture; j'ai admiré un point de vue
+digne d'un panorama: c'est un magnifique tableau; pour en jouir, il faut
+monter au sommet d'un des pavillons chinois qui dominent dans son
+ensemble cette ville d'un mois. J'ai surtout été frappé de l'immensité
+des richesses accumulées annuellement sur ce point de la terre, foyer
+d'industrie d'autant plus remarquable qu'il est, pour ainsi dire, perdu
+au milieu des déserts qui l'entourent à perte de vue et d'imagination.
+
+Au dire du gouverneur, la valeur des marchandises apportées cette année
+à la foire de Nijni est de plus de cent cinquante millions, d'après la
+déclaration des marchands eux-mêmes, qui, selon la méfiance naturelle
+aux Orientaux, cachent toujours une partie du prix de ce qu'ils
+apportent. Quoique tous les pays du monde envoient le tribut de leur sol
+ou de leur industrie à la foire de Nijni, l'importance de ce marché
+annuel est due surtout aux denrées, aux pierres précieuses, aux étoffes,
+aux fourrures apportées de l'Asie. L'affluence des Tatares, des Persans,
+des Boukares, est donc ce qui frappe le plus l'imagination des étrangers
+attirés par la réputation de cette foire; néanmoins, malgré son résultat
+commercial, moi, simple curieux, je vous le répète, je la trouve
+au-dessous de sa réputation. On me répond à cela que l'Empereur
+Alexandre l'a gâtée sous le rapport pittoresque et amusant; à la vérité,
+il a rendu les rues qui séparent les boutiques plus spacieuses et plus
+régulières, mais cette roideur est triste. D'ailleurs, tout est morne et
+silencieux en Russie; partout la défiance réciproque du gouvernement et
+des sujets fait fuir la joie. Ici les esprits eux-mêmes sont tirés au
+cordeau, les sentiments pesés, compassés, coordonnés, comme si chaque
+passion, chaque plaisir avait à répondre de ses conséquences à quelque
+rigide confesseur déguisé en agent de police. Tout Russe est un écolier
+sujet à la férule. Dans ce vaste collége qui s'appelle la Russie, tout
+marche avec poids et mesure jusqu'au jour où la gêne et l'ennui devenant
+par trop insupportables, tout tombe sens dessus dessous. Ce jour-là on
+assiste à des saturnales politiques. Mais encore une fois, ces
+monstruosités isolées ne troublent pas l'ordre général. Cet ordre est
+d'autant plus stable, et paraît d'autant plus fermement établi qu'il
+ressemble à la mort; on n'extermine que ce qui vit. En Russie le respect
+pour le despotisme se confond avec la pensée de l'éternité.
+
+Je trouve en ce moment plusieurs Français réunis à Nijni. Malgré mon
+amour passionné pour la France, pour cette terre que, dans mon dépit
+contre les extravagances des hommes qui l'habitent, j'ai tant de fois
+quittée avec serment de n'y plus revenir, mais où je reviens toujours,
+où j'espère mourir; malgré cet aveugle patriotisme, en dépit de cet
+instinct de la plante qui domine ma raison, je n'ai pas laissé, depuis
+que je voyage et que je rencontre au loin une foule de compatriotes, de
+reconnaître les ridicules des jeunes Français et de m'étonner du relief
+que prennent nos défauts chez les étrangers. Si je parle exclusivement
+de la jeunesse, c'est parce qu'à cet âge l'empreinte de l'âme étant
+moins usée par le frottement des circonstances, le jeu des caractères
+est plus frappant. Il faut donc en convenir, nos jeunes compatriotes
+prêtent à rire à leurs dépens par la bonne foi avec laquelle ils croient
+éblouir les hommes simples des autres nations. La supériorité française,
+supériorité si bien établie à leurs yeux qu'elle n'a même plus besoin
+d'être discutée, leur paraît un axiome sur lequel on peut désormais
+s'appuyer sans qu'il soit nécessaire de le prouver. Cette foi
+inébranlable en son mérite personnel, cet amour-propre si complètement
+satisfait qu'il en deviendrait naïf à force de confiance, si tant de
+crédulité ne se joignait le plus souvent à une sorte d'esprit, mélange
+affreux qui produit la suffisance, le persiflage et la causticité; cette
+instruction, la plupart du temps dépourvue d'imagination et qui fait de
+l'intelligence un grenier à dates, à faits plus ou moins bien classés,
+mais toujours cités avec une sécheresse qui ôte tout son prix à la
+vérité, car sans âme on ne peut être vrai, on n'est qu'exact; cette
+surveillance continuelle de la vanité, sentinelle avancée de la
+conversation, épiant chaque pensée exprimée ou non exprimée par les
+autres pour en tirer avantage, espèce de chasse aux louanges toute au
+profit de celui qui ose se vanter le plus effrontément sans jamais rien
+dire ni laisser dire, rien faire ni laisser faire qui ne tourne à
+l'avantage de sa république; cet oubli des autres poussé au point de les
+humilier innocemment sans s'apercevoir que l'opinion qu'on entretient de
+soi-même et qu'on qualifie tout bas ou tout haut de justice rendue à qui
+de droit, est insultante pour autrui; cet appel constant à la politesse
+du prochain, qui n'est, après tout, que le mépris des égards qu'on lui
+devrait; l'absence totale de sensibilité qui ne sert que d'aiguillon à
+la susceptibilité, l'hostilité acerbe érigée en devoir patriotique,
+l'impossibilité de n'être pas choqué à tout propos de quelque préférence
+qu'on soit l'objet, celle d'être corrigé, quelque leçon qu'on reçoive;
+enfin tant d'infatuation servant de bouclier à la sottise contre la
+vérité: tous ces traits et bien d'autres que vous suppléerez mieux que
+je ne pourrais le faire, me semblent caractériser les jeunes Français
+d'il y a dix ans, lesquels sont des hommes faits aujourd'hui. Ces
+caractères nuisent à notre considération parmi les étrangers; ils font
+peu d'effet à Paris, où le nombre des modèles de ce genre de ridicule
+est si grand qu'on ne prend plus garde à eux; ils s'effacent dans la
+foule de leurs semblables, comme des instruments se fondent dans un
+orchestre; mais lorsqu'ils sont isolés et que les individus se détachent
+sur un fond de société où règnent d'au très passions et d'autres
+habitudes d'esprit que celles qui s'agitent dans le monde français, ils
+ressortent d'une manière désespérante pour tout voyageur attaché à son
+pays comme je le suis au mien. Jugez donc de ma joie en retrouvant ici,
+à dîner chez le gouverneur, M***, l'un des hommes du moment les plus
+capables de donner bonne idée de la jeune France aux étrangers. À la
+vérité, il est de la vieille par sa famille; et c'est au mélange des
+idées nouvelles avec les anciennes traditions qu'il doit l'élégance de
+manières et la justesse d'esprit qui le distinguent. Il a bien vu et dit
+bien ce qu'il a vu, enfin il ne pense pas plus de bien de lui-même que
+les autres n'en pensent, peut-être même un peu moins; aussi m'a-t-il
+édifié et amusé, en sortant de table, par le récit de tout ce qu'il
+apprend journellement depuis son séjour en Russie. Dupe d'une coquette à
+Pétersbourg, il se console de ses mécomptes de sentiment en étudiant le
+pays avec un redoublement d'attention. Esprit clair, il observe bien, il
+raconte avec exactitude, ce qui ne l'empêche pas d'écouter les autres,
+et même--ceci rappelle les beaux jours de la société française--de leur
+inspirer l'envie de parler. En causant avec lui on se fait illusion; on
+croit que la conversation est toujours un échange d'idées, que la
+société élégante est encore fondée chez nous sur des rapports de
+plaisirs réciproques; enfin on oublie l'invasion de l'égoïsme brutal et
+démasqué dans nos salons modernes, et l'on se figure que la vie sociale
+est comme autrefois un commerce avantageux pour tous: erreur surannée
+qui se dissipe à la première réflexion, et vous laisse en proie à la
+plus triste réalité, c'est-à-dire au pillage des idées, des bons mots, à
+la trahison littéraire, aux lois de la guerre enfin, devenues, depuis la
+paix, le seul code reconnu dans le monde élégant. Tel est le désolant
+parallèle dont je ne peux me distraire en écoutant l'agréable
+conversation de M***, et en la comparant à celle de ses contemporains.
+C'est de la conversation qu'on peut dire, à bien plus juste titre que du
+style des livres, que c'est l'homme même. On arrange ses écrits, on
+n'arrange pas ses reparties, ou si on les arrange, on y perd plus qu'on
+n'y gagne; car dans la causerie l'affectation n'est plus un voile, elle
+devient une enseigne.
+
+La société réunie hier à dîner chez le gouverneur était un singulier
+composé d'éléments contraires: outre le jeune M***, dont je viens de
+vous faire le portrait, il y avait là un autre Français, un docteur R***
+parti, m'a-t-on dit, sur un vaisseau de l'État pour l'expédition au
+pôle, débarqué, je ne sais pourquoi, en Laponie, et arrivé tout droit
+d'Archangel à Nijni, sans même avoir passé par Pétersbourg, voyage
+fatigant, inutile, et qu'un homme de fer seul pouvait supporter; aussi
+ce voyageur a-t-il une figure de bronze; on m'assure qu'il est un savant
+naturaliste; sa physionomie est remarquable, elle a quelque chose
+d'immobile et tout à la fois de mystérieux qui occupe l'imagination.
+Quant à sa conversation, je l'attends en France; en Russie il ne dit
+rien du tout. Les Russes sont plus habiles; ils disent toujours quelque
+chose, à la vérité le contraire de ce qu'on attend d'eux; mais c'est
+assez pour qu'on ne puisse remarquer leur silence; enfin il y avait
+encore à ce dîner une famille de jeunes élégants anglais du plus haut
+rang, et que je poursuis comme à la piste depuis mon arrivée en Russie,
+les rencontrant partout, ne pouvant les éviter, et cependant n'ayant
+jamais trouvé l'occasion de faire directement connaissance avec eux.
+Tout ce monde trouvait place à la table du gouverneur, sans compter
+quelques employés et diverses personnes du pays qui n'ouvraient la
+bouche que pour manger. Je n'ai pas besoin d'ajouter que la conversation
+générale était impossible dans un pareil cercle. Il fallait, pour tout
+divertissement, se contenter d'observer la bigarrure des noms, des
+physionomies et des nations. Dans la société russe, les femmes
+n'arrivent au naturel qu'à force de culture; leur langage est appris,
+c'est celui des livres; et pour perdre la pédanterie qu'ils inspirent,
+il faut une mûre expérience des hommes et des choses. La femme du
+gouverneur est restée trop provinciale, trop elle-même, trop russe, trop
+vraie enfin pour paraître simple comme les femmes de la cour; d'ailleurs
+elle a peu de facilité à parler français. Hier, dans son salon, son
+influence se bornait à recevoir ses hôtes avec des intentions de
+politesse les plus louables du monde; mais elle ne faisait rien pour les
+mettre à leur aise, ni pour établir entre eux des rapports faciles.
+Aussi fus-je très-content, au sortir de table, de pouvoir causer tête à
+tête dans un coin avec M***. Notre entretien tirait à sa fin, car tous
+les hôtes du gouverneur se disposaient à se retirer quand le jeune lord
+***, qui connaissait mon compatriote, s'approche de lui d'un air
+cérémonieux, et lui demande de nous présenter l'un à l'autre. Cette
+avance flatteuse fut faite par lui avec la politesse de son pays, qui,
+sans être gracieuse, ou même parce qu'elle n'est pas gracieuse, n'est
+point dépourvue d'une sorte de noblesse qui tient à la réserve des
+sentiments, à la froideur des manières.
+
+«Il y a longtemps, milord, lui dis-je, que je désirais trouver une
+occasion de faire connaissance avec vous, et je vous rends grâce de me
+l'avoir offerte. Nous sommes destinés, ce me semble, à nous rencontrer
+souvent cette année; j'espère à l'avenir profiter de la chance mieux que
+je n'ai pu le faire jusqu'à présent.
+
+--J'ai bien du regret de vous quitter, répliqua l'Anglais; mais je pars
+à l'instant.--Nous nous reverrons à Moscou.--Non, je vais en Pologne; ma
+voiture est à la porte et je n'en descendrai qu'à Wilna.»
+
+L'envie de rire me prit en voyant sur le visage de M*** qu'il pensait
+comme moi, qu'après avoir patienté trois mois, à la cour, à Péterhoff, à
+Moscou, partout enfin où nous nous voyions sans nous parler, le jeune
+lord aurait pu se dispenser d'imposer inutilement à trois personnes
+l'ennui d'une présentation d'étiquette sans profit pour lui ni pour
+nous. Il nous semblait que venant de dîner ensemble, s'il n'eût voulu
+que causer un quart d'heure, rien ne l'empêchait de se mêler à notre
+conversation. Cet Anglais scrupuleux et formaliste nous laissa
+stupéfaits de sa politesse tardive, gênante, superflue; en s'éloignant,
+il avait l'air également satisfait d'avoir fait connaissance avec moi,
+et de ne tirer aucun parti de cet AVANTAGE, si avantage il y avait.
+
+Ce trait de gaucherie m'en rappelle un autre arrivé à une femme.
+
+C'était à Londres. Une dame polonaise d'un esprit charmant a joué le
+premier rôle dans cette histoire qu'elle m'a contée elle-même. La grâce
+de sa conversation et la solide culture de son esprit la feraient
+rechercher dans le grand monde, quand elle ne serait pas appelée à y
+primer, malgré les malheurs de son pays et de sa famille. C'est bien à
+dessein que je dis malgré; car, quoi qu'en pensent ou qu'en disent les
+faiseurs de phrases, le malheur ne sert à rien dans la société, même
+dans la meilleure; au contraire, il y empêche beaucoup de choses. Il
+n'empêche pourtant pas la personne dont je parle de passer pour une des
+femmes les plus distinguées et les plus aimables de notre temps, à
+Londres comme à Paris. Invitée à un grand dîner de cérémonie, et placée
+entre le maître de la maison et un inconnu, elle s'ennuyait; elle
+s'ennuya longtemps; car, bien que la mode des dîners éternels commence à
+passer en Angleterre, ils y sont encore plus longs qu'ailleurs; la dame,
+prenant son mal en patience, cherchait à varier la conversation, et
+sitôt que le maître de la maison lui laissait un instant de répit, elle
+tournait la tête vers son voisin de droite; mais elle trouvait toujours
+visage de pierre; et, malgré sa facilité de grande dame et sa vivacité
+de femme d'esprit, tant d'immobilité la déconcertait. Le dîner se passa
+dans ce découragement; un morne sérieux s'ensuivit; la tristesse est
+pour les visages anglais ce que l'uniforme est pour les soldats. Le
+soir, quand tous les hommes furent de nouveau réunis aux femmes dans le
+salon, celle de qui je tiens cette histoire n'eut pas plutôt aperçu son
+voisin de gauche, l'homme de pierre du dîner, que celui-ci, avant de la
+regarder en face, s'en alla chercher à l'autre bout de la chambre le
+maître de la maison, pour le prier, d'un air solennel, de l'_introduire_
+auprès de l'aimable étrangère. Toutes les cérémonies requises, dûment
+accomplies, le voisin gauche prit enfin la parole, et tirant sa
+respiration du plus profond de sa poitrine, tout en s'inclinant
+respectueusement: «J'étais bien _empressé_, madame, lui dit-il, de faire
+_votre_ connaissance.»
+
+Cet _empressement_ pensa causer à la dame un fou rire, dont elle
+triompha pourtant à force d'habitude du monde, et elle finit par trouver
+dans ce personnage cérémonieux un homme instruit, intéressant même, tant
+la forme est peu significative dans un pays où l'orgueil rend la plupart
+des hommes timides et réservés.
+
+Ceci prouve à quel point la facilité des manières, la légèreté de la
+conversation, la véritable élégance, en un mot, qui consiste à mettre
+toute personne qu'on rencontre dans un salon aussi à son aise qu'on
+l'est soi-même, loin d'être une chose indifférente et frivole, comme le
+croient certaines gens qui ne jugent le monde que par ouï-dire, est
+utile et même nécessaire dans les rangs élevés de la société, où des
+rapports d'affaires ou de pur plaisir rapprochent à chaque instant des
+gens qui ne se sont jamais vus. S'il fallait toujours, pour faire
+connaissance avec les nouveaux visages, dépenser autant de patience
+qu'il nous en a fallu, à la dame polonaise et à moi, pour avoir le droit
+d'échanger une parole avec un Anglais, on y renoncerait... et souvent on
+perdrait de précieuses occasions de s'instruire ou de s'amuser.
+
+Ce matin de bonne heure, le gouverneur, dont je n'ai pu lasser
+l'obligeance, est venu me prendre pour me mener voir les curiosités de
+la vieille ville. Il avait ses gens, ce qui m'a dispensé de mettre à une
+seconde épreuve la docilité de mon feldjæger, dont ce même gouverneur
+respecte les prétentions.
+
+Il y a en Russie une classe de personnes qui répond à la bourgeoisie
+chez nous, moins la fermeté de caractère que donne une situation
+indépendante et moins l'expérience que donne la liberté de la pensée et
+la culture d'esprit: c'est la classe des employés subalternes ou de la
+seconde noblesse. Les idées de ces hommes sont en général tournées vers
+les innovations, tandis que leurs actes sont ce qu'il y a de plus
+despotique sous le despotisme; c'est cette classe qui gouverne l'Empire
+en dépit de l'Empereur; elle a la prétention d'illuminer le peuple; en
+attendant, elle divertit à ses dépens les grands et les petits. Ses
+ridicules sont devenus proverbiaux; quiconque a besoin de ces
+demi-seigneurs nouvellement élevés par leur charge et par leur rang dans
+le tchinn, aux honneurs de la propriété territoriale, se dédommage de
+leur morgue par des moqueries sanglantes. Ces hommes montés de classe en
+classe, et parvenus enfin, moyennant quelque croix ou quelque emploi, à
+celle où l'on peut posséder des terres et des hommes, exercent leurs
+droits de suzeraineté avec une rigueur qui les rend l'objet de
+l'exécration de leurs malheureux paysans. Singulier phénomène social!
+c'est l'élément libéral ou mobile introduit dans le système du
+gouvernement despotique qui rend ici ce gouvernement intolérable! «S'il
+n'y avait que d'anciens seigneurs, disent les paysans, nous ne nous
+plaindrions pas de notre condition...» Ces hommes nouveaux si haïs du
+petit nombre de leurs serfs, sont aussi les maîtres du maître suprême,
+car ils forcent la main à l'Empereur dans une foule d'occasions; ce sont
+eux qui préparent une révolution à la Russie par deux voies, la voie
+directe à cause de leurs idées, la voie indirecte à cause de la haine et
+du mépris qu'ils excitent dans le peuple pour une aristocratie au niveau
+de laquelle de tels hommes peuvent parvenir. Une domination de
+subalternes, une tyrannie républicaine sous la tyrannie autocratique:
+quelle combinaison de maux!!...
+
+Voilà les ennemis que se sont créés bénévolement les Empereurs de Russie
+par leur défiance envers leur ancienne noblesse; une aristocratie
+avouée, enracinée depuis longtemps dans le pays, mais mitigée par le
+progrès des mœurs et l'adoucissement des coutumes, n'eût-elle pas été un
+moyen de civilisation préférable à l'hypocrite obéissance, à l'influence
+dissolvante d'une armée de commis, la plupart d'origine étrangère et
+tous plus ou moins imbus dans le fond du cœur d'idées révolutionnaires,
+tous aussi insolents dans le secret de leur pensée qu'obséquieux dans
+leurs attitudes et dans leurs paroles?
+
+Mon courrier ne voulant plus faire son métier, parce qu'il pressent les
+prérogatives de la noblesse à laquelle il aspire, est le type
+profondément comique de cette espèce d'hommes.
+
+Je voudrais vous peindre cette taille fluette, ces habits soignés, non
+comme moyen d'avoir la meilleure mine possible, mais comme signe
+dénotant l'homme parvenu à un rang respectable; cette physionomie fine,
+impitoyable, sèche, et basse, en attendant qu'elle puisse devenir
+arrogante; enfin, ce type d'un sot, dans un pays où la sottise n'est
+point innocente comme elle l'est chez nous, car en Russie la sottise est
+assurée de faire son chemin pour peu qu'elle appelle à son aide la
+servilité; mais ce personnage échappe aux paroles comme la couleuvre à
+la vue... Cet homme me fait peur à l'égal d'un monstre; c'est le produit
+des deux forces politiques les plus opposées en apparence, quoiqu'elles
+aient beaucoup d'affinité, et les plus détestables quand elles sont
+combinées: le despotisme et la révolution!!... Je ne puis le regarder et
+contempler son œil d'un bleu trouble, bordé de cils blonds, presque
+blancs, son teint qui serait délicat s'il n'était bronzé par les rayons
+du soleil et bruni par les bouillonnements intérieurs d'une colère
+toujours refoulée; je ne puis voir ces lèvres pâles et minces, écouter
+cette parole doucereuse, mais saccadée, et dont l'intonation dit
+précisément le contraire de la phrase, sans penser que c'est un espion
+protecteur qu'on m'a donné là, et que cet espion est respecté du
+gouverneur de Nijni lui-même; à cette idée je suis tenté de prendre des
+chevaux de poste et de fuir la Russie pour ne m'arrêter qu'au delà de la
+frontière.
+
+Le puissant gouverneur de Nijni n'ose forcer cet ambitieux courrier à
+monter sur le siége de ma voiture, et sur la plainte que j'ai portée à
+ce personnage qui représente l'autorité suprême, il m'a engagé à
+patienter!!... Où est donc la force dans un pays ainsi fait?
+
+Minine, le libérateur de la Russie, ce paysan héroïque dont la mémoire
+est devenue célèbre surtout depuis l'invasion des Français, est enterré
+à Nijni. On voit son tombeau dans la cathédrale parmi ceux des
+grands-ducs de Nijni.
+
+C'est de Nijni que partit le cri de la délivrance au temps de
+l'occupation de l'Empire par les Polonais.
+
+Minine, simple serf, alla trouver Pojarski, noble Russe; les discours du
+paysan respiraient l'enthousiasme et l'espérance. Pojarski, électrisé
+par l'éloquence saintement rude de Minine, réunit quelques hommes; le
+courage de ces grands cœurs en gagna d'autres, on marcha sur Moscou, et
+la Russie fut délivrée.
+
+Depuis la retraite des Polonais, le drapeau de Pojarski et de Minine fut
+toujours un objet de grande vénération chez les Russes; des paysans
+habitants d'un village entre Yaroslaf et Nijni le conservaient comme une
+relique nationale. Mais lors de la guerre de 1812, on sentit le besoin
+d'enthousiasmer les soldats; il fallut ranimer les souvenirs
+historiques, surtout celui de Minine, et l'on pria le gardien de son
+drapeau de prêter ce palladium aux nouveaux libérateurs de la patrie, et
+de le faire porter à la tête de l'armée. Les anciens dépositaires de ce
+trésor national ne consentirent à s'en séparer que par dévouement à leur
+pays, et sur la parole solennellement jurée de leur rendre la bannière
+après la victoire, alors qu'elle serait encore illustrée par de nouveaux
+triomphes. Ainsi le drapeau de Minine poursuivit notre armée dans sa
+retraite; mais plus tard, reporté à Moscou, il ne fut pas rendu à ses
+légitimes possesseurs; on le déposa dans le trésor du Kremlin au mépris
+des promesses les plus solennelles; toutefois, pour satisfaire aux
+justes réclamations des paysans spoliés, on leur envoya _une copie_ de
+leur miraculeuse enseigne; copie, ajouta-t-on par une condescendance
+dérisoire, exactement semblable à l'original.
+
+Telles sont les leçons de morale et de bonne foi données au peuple russe
+par son gouvernement. À la vérité, le même gouvernement ne se conduirait
+pas de la même façon ailleurs; en fait de fourberie, on sait à qui l'on
+s'adresse; il y a ici parfaite analogie entre le trompeur et le trompé:
+la force seule établit entre eux une différence.
+
+C'est peu! vous allez voir qu'en ce pays la vérité historique n'est pas
+plus respectée que ne l'est la religion du serment; l'authenticité des
+pierres est aussi impossible à établir ici que l'autorité des paroles ou
+des écrits. À chaque nouveau règne, les édifices sont repétris comme de
+la pâte au gré du souverain; et grâce à l'absurde manie qu'on décore du
+beau titre de mouvement progressif de la civilisation, nul édifice ne
+demeure à la place où l'a mis le fondateur; les tombeaux eux-mêmes ne
+sont pas à l'abri de la tempête du caprice Impérial. Les morts en Russie
+sont assujettis eux-mêmes aux fantaisies de l'homme qui régit les
+vivants, et secoue jusqu'à la cendre des tombeaux, comme l'orage balaye
+un flot de poussière. L'Empereur Nicolas, qui aujourd'hui tranche de
+l'architecte à Moscou pour y refaire le Kremlin, n'en est pas à son coup
+d'essai en ce genre; Nijni l'a déjà vu à l'œuvre.
+
+Ce matin, en entrant dans la cathédrale, je me sentis ému en voyant
+l'air de vétusté de cet édifice; puisqu'il contient le tombeau de
+Minine, il a du moins été respecté depuis plus de deux cents ans,
+pensais-je; et cette assurance m'en faisait trouver l'aspect plus
+auguste.
+
+Le gouverneur me fit approcher de la sépulture du héros; sa tombe est
+confondue avec les monuments des anciens souverains de Nijni, et,
+lorsque l'Empereur Nicolas est venu la visiter, il a voulu descendre
+patriotiquement dans le caveau même où le corps est déposé.
+
+«Voilà une des plus belles et des plus intéressantes églises que j'aie
+visitées dans votre pays, dis-je au gouverneur.
+
+--C'est moi qui l'ai bâtie, me répondit M. Boutourline.
+
+--Comment? que voulez-vous dire? vous l'avez restaurée, sans doute?
+
+--Non pas; l'ancienne église tombait en ruines: l'Empereur a mieux aimé
+la faire reconstruire en entier que de la réparer; il n'y a pas deux ans
+qu'elle était à _cinquante pas plus loin_ et formait une saillie qui
+nuisait à la régularité de l'intérieur de notre Kremlin.
+
+--Mais le corps et les os de Minine? m'écriai-je.
+
+--On les déterra, avec ceux des grands-ducs qu'ils ont suivis; tous sont
+maintenant dans le nouveau sépulcre dont vous voyez la pierre.»
+
+Je n'aurais pu répliquer sans faire révolution dans l'esprit d'un
+gouverneur de province aussi scrupuleusement attaché aux devoirs de sa
+charge que l'est celui de Nijni; je l'ai suivi en silence vers le petit
+obélisque de la place et vers les immenses remparts du Kremlin de Nijni.
+
+Vous venez de voir comment on entend ici la vénération pour les morts,
+le respect pour les monuments historiques et le culte des beaux-arts.
+Cependant l'Empereur, qui sait que les choses antiques sont vénérables,
+veut qu'une église faite d'hier reste honorée comme vieille; or comment
+s'y prend-il? il dit qu'elle est vieille, et elle le devient; ce pouvoir
+tranche du divin. La nouvelle église de Minine à Nijni est l'ancienne,
+et si vous doutez de cette vérité, vous êtes un séditieux.
+
+Le seul art où les Russes excellent est l'art d'imiter l'architecture et
+la peinture de Byzance; ils font du vieux mieux qu'aucun peuple moderne,
+voilà pourquoi ils n'en ont pas.
+
+C'est toujours, c'est partout le même système, celui de Pierre-le-Grand,
+perpétué par ses successeurs, qui ne sont que ses disciples. Cet homme
+de fer a cru et prouvé qu'on pouvait substituer la volonté d'un Czar de
+Moscovie aux lois de la nature, aux règles de l'art, à la vérité, à
+l'histoire, à l'humanité, aux liens du sang, à la religion, à tout. Si
+les Russes vénèrent encore aujourd'hui un homme si peu humain, c'est
+qu'ils ont plus de vanité que de jugement. «Voyez, disent-ils, ce
+qu'était la Russie en Europe avant l'avènement de ce grand prince, et ce
+qu'elle est devenue depuis son règne: voilà ce qu'un souverain de génie
+peut faire»... Fausse manière d'apprécier la gloire d'une nation. Cette
+influence orgueilleuse exercée chez les étrangers, c'est du matérialisme
+politique. Je vois, parmi les pays les plus civilisés du monde, des
+États qui n'ont de pouvoir que sur leurs propres sujets, lesquels sont
+même en petit nombre; ces États-là comptent pour rien dans la politique
+universelle; ce n'est ni par l'orgueil de la conquête, ni par la
+tyrannie politique exercée chez les étrangers que leurs gouvernements
+acquièrent des droits à la reconnaissance universelle; c'est par de bons
+exemples, par des lois sages, par une administration éclairée,
+bienfaisante. Avec de tels avantages, un petit peuple peut devenir, non
+le conquérant, non l'oppresseur, mais le flambeau du monde, ce qui est
+cent fois préférable.
+
+Je ne puis assez m'affliger de voir combien ces idées si simples, mais
+si sages, sont encore loin des meilleurs et des plus beaux esprits,
+non-seulement de la Russie, mais de tous les pays, et surtout du pays de
+France. Chez nous la fascination de la guerre et de la conquête dure
+toujours, en dépit des leçons du Dieu du ciel, et de celles de
+l'intérêt, le dieu de la terre. Cependant j'espère, parce que, malgré
+les écarts de nos philosophes, malgré l'égoïsme de notre langage, et
+malgré notre habitude de nous calomnier nous-mêmes, nous sommes une
+nation essentiellement religieuse... Certes, ceci n'est pas un paradoxe;
+nous nous dévouons aux idées avec plus de générosité qu'aucun peuple du
+monde; et les idées ne sont-elles pas les idoles des populations
+chrétiennes?
+
+Malheureusement nous manquons de discernement et d'indépendance dans nos
+choix; nous ne distinguons pas entre l'idole de la veille, devenue
+méprisable aujourd'hui, et celle qui mérite tous nos sacrifices.
+J'espère vivre assez longtemps pour voir briser chez nous cette
+sanglante idole de la guerre, la force brutale. On est toujours une
+nation assez puissante, on a toujours un assez grand territoire,
+lorsqu'on a le courage de vivre et de mourir pour la vérité, lorsqu'on
+poursuit l'erreur à outrance, lorsqu'on verse son sang pour détruire le
+mensonge et l'injustice, et qu'on jouit à juste titre du renom de tant
+et de si hautes vertus! Athènes était un point sur la terre: ce point
+est devenu le soleil de la civilisation antique; et tandis qu'il
+brillait de tout son éclat, combien de nations, puissantes par leur
+nombre et par l'étendue de leur territoire, vivaient, guerroyaient
+conquéraient et mouraient, épuisées, inutiles et obscures!! le fumier
+des générations humaines n'est bon que lorsqu'il engraisse un terrain
+cultivé par la civilisation. Où en serait l'Allemagne dans le système
+arriéré de la politique conquérante? Pourtant, malgré ses divisions,
+malgré la faiblesse matérielle des petits États qui la composent,
+l'Allemagne avec ses poëtes, ses penseurs, ses érudits, ses
+souverainetés diverses, ses républiques et ses princes, non rivaux en
+puissance, mais émules en culture d'esprit, en élévation de sentiments,
+en sagacité de pensée, est au moins au niveau de la civilisation des
+pays les plus avancés du monde.
+
+Ce n'est pas à regarder au dehors avec convoitise que les peuples
+acquièrent des droits à la reconnaissance du genre humain, c'est en
+tournant leurs forces sur eux-mêmes et en devenant tout ce qu'ils
+peuvent devenir sous le double rapport de la civilisation spirituelle et
+de la civilisation matérielle. Ce genre de mérite est aussi supérieur à
+la propagande de l'épée que la vertu est préférable à la gloire...
+
+Cette expression surannée: _puissance du premier ordre_, appliquée à la
+politique, fera longtemps encore le malheur du monde. L'amour-propre est
+ce qu'il y a de plus routinier dans l'homme; aussi le Dieu qui a fondé
+sa doctrine sur l'humilité est-il le seul Dieu véritable, considéré même
+du point de vue d'une saine politique, car seul il a connu la route du
+progrès indéfini, progrès tout spirituel, c'est-à-dire tout intérieur;
+pourtant, voilà dix-huit cents ans que le monde doute de sa parole; mais
+toute contestée, toute discutée qu'est cette parole, elle le fait vivre;
+que ferait-elle donc pour ce monde ingrat si elle était universellement
+reçue avec foi? La morale de l'Évangile appliquée à la politique des
+nations, tel est le problème de l'avenir! L'Europe, avec ses vieilles
+nations profondément civilisées, est le sanctuaire d'où la lumière
+religieuse se répandra sur l'univers.
+
+Les murs épais du Kremlin de Nijni serpentent sur une côte bien
+autrement élevée et bien plus âpre que la colline de Moscou. Les
+remparts en gradins, les créneaux, les rampes, les voûtes de cette
+forteresse produisent des points de vue pittoresques; mais, malgré la
+beauté du site, on serait trompé si l'on s'attendait ici à éprouver le
+saisissement que produit le Kremlin de Moscou, religieuse forteresse,
+dont l'aspect seul vaut une histoire; là l'histoire est écrite en
+morceaux de rochers. Le Kremlin de Moscou est une chose unique en Russie
+et dans le monde.
+
+À ce propos je veux insérer ici un détail que j'ai négligé de vous
+marquer dans mes lettres précédentes.
+
+Vous vous rappelez l'ancien palais des Czars au Kremlin, vous savez
+qu'avec ses étages en retraite, ses ornements en relief, ses peintures
+asiatiques, il fait l'effet d'une pyramide de l'Inde. Les meubles de ce
+palais étaient sales et usés: on a envoyé à Moscou des ébénistes et des
+tapissiers habiles qui ont fait de ces vieux meubles _des copies
+exactement pareilles_. Ainsi le mobilier, _toujours le même_, quoique
+renouvelé de fond en comble, est devenu l'ornement du palais restauré,
+recrépi, repeint, quoique toujours antique; c'est un miracle. Mais
+depuis que les nouveaux vieux meubles parent le palais rebâti, replâtré,
+les débris authentiques des anciens ont été vendus à l'encan dans Moscou
+même, sous les yeux de tout le monde. En ce pays, où le respect pour la
+souveraineté est une religion, il ne s'est trouvé personne qui voulût
+sauver les dépouilles royales du sort des meubles les plus vulgaires, ni
+protester contre une impiété révoltante. Ce qu'on appelle ici entretenir
+les vieilles choses, c'est baptiser des nouveautés sous des noms
+anciens; soigner, c'est refaire des œuvres modernes avec des débris,
+espèce de soin qui équivaut, ce me semble, à de la barbarie.
+
+Nous avons visité un joli couvent de femmes; elles sont pauvres, mais
+leur maison est d'une propreté tout à fait édifiante. En sortant de
+cette pieuse retraite le gouverneur m'a mené voir son camp; la manie des
+manœuvres, des revues, des bivouacs est ici générale. Les gouverneurs de
+provinces passent leur vie comme l'Empereur, à jouer au soldat; à
+commander l'exercice à des régiments; et plus ces rassemblements sont
+nombreux, plus les gouverneurs sont fiers de se sentir semblables au
+maître. Les régiments qui forment le camp de Nijni sont composés
+d'enfants de soldats; c'est le soir que nous sommes arrivés près de
+leurs tentes dressées dans une plaine qui est la continuation du plateau
+de la côte où s'élève le vieux Nijni.
+
+Six cents hommes chantaient la prière, et de loin, en plein air, ce
+chœur religieux et militaire produisait un effet étonnant; c'était comme
+un nuage de parfum montant majestueusement sous un ciel pur et profond;
+la prière sortie du cœur de l'homme, de cet abîme de passions et de
+douleurs, peut être comparée à la colonne de feu et de fumée qui s'élève
+entre le cratère déchiré du volcan et la voûte du firmament qu'elle
+atteint. Et qui sait si ce n'est pas là ce que signifiait la colonne des
+Israélites si longtemps égarés dans le désert? Les voix des pauvres
+soldats slaves, adoucies par la distance, semblaient venir d'en haut;
+lorsque les premiers accords frappèrent nos oreilles, un pli de la
+plaine nous cachait encore la vue des tentes. Les échos affaiblis de la
+terre répondaient à ces voix célestes; et la musique était interrompue
+par de lointaines décharges de mousqueterie, orchestre belliqueux, qui
+ne me semblait guère plus bruyant que les grosses caisses de l'Opéra et
+qui me paraissait mieux à sa place. Quand les tentes d'où sortaient tant
+de sons harmonieux se découvrirent à nos regards, le coucher du soleil,
+reluisant sur la toile des tentes déployées, vint joindre la magie des
+couleurs à celle des sons pour nous enchanter.
+
+Le gouverneur qui voyait le plaisir que j'éprouvais en écoutant cette
+musique en plein air, m'en laissa jouir, et il en jouit lui-même assez
+longtemps, car rien ne cause plus de joie à cet homme vraiment
+hospitalier que les divertissements qu'il procure à ses hôtes. Le
+meilleur moyen de lui témoigner votre reconnaissance c'est de lui
+laisser voir que vous êtes satisfait.
+
+Nous avons achevé notre tournée au crépuscule, et revenus à la ville
+basse nous nous sommes arrêtés devant une église qui n'a cessé d'attirer
+mes yeux depuis que je suis à Nijni. C'est un vrai modèle d'architecture
+russe; ce n'est ni grec antique, ni grec du Bas-Empire, mais c'est un
+joujou de faïence dans le style du Kremlin ou de l'église de Vassili
+Blagennoï avec moins de variété dans les couleurs et dans les formes. La
+plus belle rue de Nijni, la rue d'en bas est embellie par cet édifice
+moitié de briques, moitié de plâtre; il faut dire que ce plâtre est
+moulé d'après des dessins si bizarres et qu'il forme tant de
+colonnettes, de fleurons, de rosaces, qu'on ne peut s'empêcher devant
+une église aussi chargée de ciselures, de penser à un surtout de dessert
+en porcelaine de Saxe. Ce petit chef-d'œuvre du genre capricieux n'est
+pas ancien, il est dû à la magnificence de la famille des Strogonoff,
+grands seigneurs descendants des premiers négociants au profit desquels
+se fit la conquête de la Sibérie sous Ivan IV. Les frères Strogonoff de
+ce temps-là levèrent eux-mêmes l'aventureuse armée qui conquit un
+royaume pour la Russie. Leurs soldats étaient des flibustiers de terre
+ferme.
+
+L'intérieur de l'église des Strogonoff ne répond pas à l'extérieur, mais
+tel qu'il est je préfère de beaucoup dans son ensemble ce bizarre
+monument aux maladroites copies des temples romains dont Pétersbourg et
+Moscou sont encombrés.
+
+Pour compléter la journée, nous avons été entendre un vaudeville en
+russe à l'Opéra de la foire. Ces vaudevilles sont encore des traductions
+du français. Les gens du pays me paraissent très-fiers de ce nouveau
+moyen de civilisation importé chez eux. Je n'ai pu juger de l'efficacité
+de ce spectacle sur l'esprit de l'assemblée, attendu que la salle était
+vide à la lettre. Outre l'ennui et la pitié qu'on éprouve en présence de
+pauvres comédiens sans public, j'ai retrouvé à ce spectacle l'impression
+désagréable que m'a toujours causée sur nos théâtres le mélange des
+scènes parlées et des scènes chantées; figurez-vous cette barbarie,
+moins le sel et le piquant de l'esprit français; sans la présence du
+gouverneur, j'aurais fui dès le premier acte; il m'a fallu tenir bon
+jusqu'à la fin du spectacle.
+
+Je viens de passer la nuit à vous écrire pour dissiper mon ennui; mais
+cet effort m'a rendu malade. J'ai la fièvre, et je vais me coucher.
+
+ * * * * *
+
+MANIFESTE DE S. M. L'EMPEREUR.
+
+ PAR LA GRÂCE DE DIEU, NOUS, NICOLAS PREMIER, EMPEREUR ET AUTOCRATE
+ DE TOUTES LES RUSSIES, etc.
+
+ «Les diverses modifications que le temps et la force des
+ circonstances ont apportées à notre système monétaire, ont eu pour
+ conséquence, non-seulement de faire accorder aux assignations de
+ banque, contrairement à leur destination primitive, la préférence
+ sur la monnaie d'argent qui forme la base du système monétaire de
+ notre Empire, mais encore de donner naissance à un agio
+ très-variable, et dont le taux diffère presque dans chaque
+ localité.
+
+ «Convaincu de l'indispensable nécessité de mettre sans retard un
+ terme à ces fluctuations qui détruisent l'unité comme l'harmonie de
+ notre système monétaire, et qui occasionnent à toutes les classes
+ de la population de notre Empire des pertes et des embarras divers,
+ nous avons jugé convenable, dans notre constante sollicitude pour
+ le bien-être de nos fidèles sujets, de prendre des mesures
+ décisives pour faire cesser les inconvénients provenant de cet état
+ de choses, et en prévenir le retour à l'avenir.
+
+ «En conséquence, après l'examen approfondi dans le conseil de
+ l'Empire des différentes questions qui se rattachent à cet objet,
+ nous ordonnons ce qui suit:
+
+ «1°. Remettant en vigueur les dispositions du manifeste de feu
+ l'Empereur ALEXANDRE Ier, de glorieuse mémoire, du 20 juin 1810, la
+ monnaie d'argent de Russie sera dorénavant considérée comme
+ principale monnaie courante de l'Empire, et le rouble d'argent au
+ titre actuellement existant, ainsi que ses divisions actuelles,
+ comme l'unité légale et invariable du numéraire ayant cours dans
+ l'Empire; en conséquence, tous les impôts, redevances et droits
+ quelconques dus à l'État, ainsi que les dépenses et paiements du
+ trésor, devront à l'avenir être évalués en argent.
+
+ «2°. Le rouble d'argent devenant ainsi la principale monnaie
+ courante, les assignations de banque resteront, conformément à leur
+ destination primitive, comme signe représentatif auxiliaire; à
+ partir de ce jour il leur est assigné une fois pour toutes un cours
+ constant et invariable, fixé à trois roubles et cinquante copecs en
+ assignations pour un rouble d'argent, tant en pièces d'un rouble et
+ au-dessus qu'en petite monnaie.
+
+ «3°. Il sera loisible à chacun d'acquitter, d'après ce cours
+ constant et invariable, soit en monnaie d'argent, soit en
+ assignations (_a_): tous les impôts et redevances dus à l'État, les
+ prestations locales, et en général tous les prélèvements imposés
+ par la Couronne, et dont la perception lui appartient (_b_); tous
+ les droits réglés par des taxes spéciales, tels que le port des
+ lettres et paquets par la poste, la taxe des chevaux de poste,
+ l'accise sur le sel, les fermes des boissons, le papier timbré, les
+ passe-ports, les banderoles (pour le tabac), etc. (_c_); tous les
+ paiements dus aux établissements de crédit, aux directions des
+ établissements publics de charité, et aux banques particulières
+ sanctionnées par le gouvernement.
+
+ «4°. De même aussi, toutes les dépenses de l'État, et en général,
+ tous les paiements des établissements de crédit, ainsi que des
+ intérêts des billets du trésor et des fonds publics, calculés en
+ assignations, seront effectués au même cours invariable, soit en
+ argent, soit en assignations, suivant la nature de l'effectif qui
+ se trouvera dans les caisses.
+
+ «5°. Tous les paiements énoncés ci-dessus doivent être effectués,
+ d'après le cours fixé plus haut, à partir du jour de la
+ promulgation du présent manifeste. Mais le cours fixé pour la
+ perception des impôts, qui, dans l'attente de mesures définitives
+ sur cette matière, avait été laissé pour cette année à 360 copecs,
+ étant déjà confirmé, conservera ce taux jusqu'à l'année 1840 pour
+ la perception des impôts, redevances et droits mentionnés en
+ l'article 3, sub litt. _a_ et _b_, de même que pour le paiement de
+ toutes les dépenses réglées de l'État et autres paiements
+ analogues. Le cours fixé pour la perception des droits de douane
+ reste également le même jusqu'à l'année 1840, en considération des
+ embarras qu'un changement introduit au milieu de l'année
+ occasionnerait au commerce.
+
+ «6°. Tous les comptes, contrats et en général les transactions
+ pécuniaires de tout genre qui peuvent intervenir entre la Couronne
+ et les particuliers, et généralement toutes les affaires des
+ particuliers entre eux, devront avoir lieu uniquement en monnaie
+ d'argent. Considérant toutefois qu'en raison de l'étendue de
+ l'Empire, cette mesure ne peut y être mise simultanément en vigueur
+ dans tout le territoire, l'époque où elle sera obligatoire est
+ fixée au 1er janvier 1840; et à partir de cette date, aucun
+ tribunal ou administration publique, nul courtier, agent de change
+ ou notaire ne pourra passer, ni légaliser aucune transaction
+ quelconque en assignations, sous peine d'encourir la responsabilité
+ de cette infraction. Mais les paiements convenus par toutes les
+ obligations, conventions et transactions, soit antérieures,
+ conclues en assignations, soit nouvelles et conclues seulement en
+ argent, pourront être indifféremment effectués en argent ou en
+ assignations au cours fixé par l'article 2 ci-dessus, et personne
+ ne pourra refuser de recevoir d'après ce cours l'une ou l'autre
+ espèce de valeur sans distinction.
+
+ «7°. La quotité des emprunts (sur hypothèque de terres
+ seigneuriales) aux établissements de crédit est également fixée en
+ argent, à raison de soixante et dix, soixante et quarante-cinq
+ roubles d'argent pour chaque individu mâle porté au recensement
+ général.
+
+ «8°. Afin de faciliter de toute manière le libre échange des
+ monnaies, les caisses de district seront tenues, autant que leur
+ effectif le leur permettra, de changer à bureau ouvert au même
+ cours de 3 roubles 50 copecs les assignations contre de l'argent,
+ et _vice versa_ l'argent contre les assignations, jusqu'à
+ concurrence de cent roubles d'argent ou d'une somme proportionnelle
+ en assignations, pour chaque personne qui présentera l'une ou
+ l'autre monnaie à l'échange.
+
+ «9°. En conséquence de ce qui précède, il est très-sévèrement
+ défendu de donner aux assignations un cours autre que celui fixé
+ ci-dessus, de même que d'ajouter un agio quelconque à l'argent ou
+ aux assignations, comme aussi d'employer dans les nouvelles
+ transactions ce que l'on appelle communément le compte en monnaie.
+ À partir de ce jour, le cours du change et toute autre cote portée
+ dans les bordereaux, prix courants, etc., des bourses de commerce,
+ seront énoncés en argent, et le cours des assignations cessera
+ entièrement d'être coté aux bourses.
+
+ «10°. La monnaie d'or sera reçue et payée par les caisses de la
+ Couronne et les établissements de crédit à 3 p. 100 au-dessus de sa
+ valeur nominale, et nommément, l'impériale pour 10 roubles 30
+ copecs d'argent, et la demi-impériale pour 5 roubles 15 copecs.
+
+ «11°. Afin d'écarter tout prétexte de vexations, il est
+ positivement défendu aux caisses publiques, ainsi qu'aux
+ établissements de crédit, de refuser les monnaies russes tant
+ anciennes que nouvelles qui leur seront présentées, par le seul
+ motif qu'elles ne seraient pas suffisamment marquées ou que leur
+ poids serait trop léger, pourvu toutefois qu'il soit possible d'en
+ reconnaître l'empreinte, et il ne sera permis de refuser que les
+ monnaies rognées ou percées.
+
+ «12°. En attendant que la monnaie de cuivre actuellement en
+ circulation soit refondue dans une proportion directe avec celle
+ d'argent, le cours en est fixé ainsi qu'il suit: (_a_) relativement
+ à l'argent, on comptera trois copecs et demi de cuivre (au titre de
+ 36 comme de 24 roubles au poud), pour un copec d'argent; (_b_)
+ cette monnaie sera reçue par la Couronne en toute quantité, pour
+ les impôts, redevances et autres perceptions, sauf les cas où la
+ quotité des paiements à effectuer en monnaie de cuivre aurait été
+ fixée par les contrats; pour les établissements de crédit cette
+ quotité ne devra point dépasser dix copecs d'argent, et quant aux
+ paiements de particuliers à particuliers, elle dépendra des
+ conventions réciproquement conclues entre eux à ce sujet.
+
+ «Donné à Saint-Pétersbourg, le premier jour du mois de juillet de
+ l'an de grâce mil huit cent trente-neuf et de notre règne le
+ quatorzième.
+
+ «_Signé_, NICOLAS.»
+
+Le même jour, S. M. l'Empereur a daigné adresser l'ukase suivant au
+Sénat dirigeant:
+
+ «Sur la proposition du ministre des finances, examinée dans le
+ conseil de l'Empire, nous ordonnons ce qui suit: Afin d'accroître
+ le nombre des signes représentatifs de l'argent, faciles à
+ transporter, il sera établi, à dater du 1er janvier 1840, près la
+ banque Impériale de commerce, une caisse particulière de dépôt des
+ monnaies d'argent, conformément aux dispositions ci-après:
+
+ «1°. Cette caisse recevra en dépôt les sommes en monnaie d'argent
+ de Russie qui lui seront présentées.
+
+ «2°. Le numéraire qui entrera dans la caisse de dépôt sera conservé
+ intact, et à part des fonds de la banque de commerce, sous la
+ responsabilité de ladite banque, et sous la surveillance de
+ directeurs spéciaux, choisis parmi les membres du conseil des
+ établissements de crédit; ce numéraire ne sera employé à aucun
+ usage autre que le remboursement des dépôts.
+
+ «3°. En échange des sommes déposées, la caisse de dépôt délivrera
+ des billets qui porteront le nom de_ Billets de la caisse de
+ dépôt_, et qui seront, jusqu'à nouvel ordre, de la valeur de trois,
+ cinq, dix et vingt-cinq roubles d'argent; si le besoin s'en fait
+ sentir, il pourra ultérieurement, après mûr examen, être émis des
+ billets d'un, de cinquante et de cent roubles d'argent.
+
+ «4°. Ces billets seront préparés d'après un modèle spécial, revêtus
+ des signatures de l'adjoint du gouverneur de la banque de commerce,
+ d'un directeur et du caissier, et porteront sur le revers un
+ extrait des règles concernant les dépôts de numéraire métallique.
+ Le ministre des finances fera préparer des modèles de ces billets,
+ et les transmettra ensuite au Sénat dirigeant, ainsi qu'à tous les
+ ministères, les directions générales et les chambres des finances.
+ Ces modèles devront être affichés dans toutes les bourses de
+ commerce.
+
+ «5°. Les billets de la caisse de dépôt auront cours dans tout
+ l'Empire, à l'égal de la monnaie d'argent et sans aucun agio, dans
+ tous les paiements et transactions, tant des particuliers avec la
+ Couronne et les établissements de crédit, que réciproquement de la
+ Couronne et des établissements de crédit avec les particuliers, et
+ de ces derniers entre eux.
+
+ «6°. À la présentation des billets à la caisse de dépôt, la quotité
+ correspondante de monnaie d'argent sera remise au porteur sans
+ délai, comme sans retenue aucune pour change et conservation.
+
+ «7°. Les billets remboursés seront conservés à part, et dans le cas
+ où ils seraient encore propres au service, seront émis de nouveau
+ contre dépôt de numéraire, ou en échange de vieux billets hors de
+ service présentés à la caisse.
+
+ «8°. L'envoi des billets de la caisse de dépôt par la poste
+ s'effectuera contre acquittement du droit d'assurance sur le
+ montant de la somme transmise et du droit de port du paquet qui la
+ contient.
+
+ «9°. En cas de contrefaçon desdits billets, on se conformera aux
+ lois en vigueur sur la contrefaçon des papiers de l'État.
+
+ _Observation_. Il n'est fait aucun changement aux règles concernant
+ l'acceptation des métaux précieux en lingots ou vaisselle,
+ présentés à la banque de commerce pour y être gardés en dépôt.
+
+ «10°. Pour la gestion des affaires de la caisse de dépôt, comme de
+ celles concernant le dépôt des métaux précieux en lingots ou en
+ vaisselle (art. 9), il est créé près la banque de commerce une
+ expédition de la caisse de dépôt, dont l'état du personnel et des
+ dépenses est annexé au présent; cette expédition spéciale, placée
+ sous la surveillance du gouverneur de la banque, et sous la
+ direction plus immédiate de son adjoint, se composera d'un premier
+ et d'un second directeur, de deux directeurs élus par le commerce,
+ avec le nombre fixé d'employés; les dépenses de cette expédition
+ seront imputées sur les bénéfices de la banque.
+
+ «11°. Le ministre des finances est chargé de dresser des règlements
+ détaillés pour l'ordre intérieur des écritures et de la
+ comptabilité, comme pour la conservation des fonds, et en général
+ pour toutes les opérations de la cuisse de dépôt et de son
+ expédition; le ministre prendra pour modèle de ces règlements ceux
+ en vigueur dans les établissements de crédit, en se concertant au
+ préalable avec le contrôleur de l'Empire, et communiquera
+ ultérieurement au conseil des établissements de crédit les
+ dispositions arrêtées à ce sujet.
+
+ «12°. Pour la vérification des opérations de la caisse de dépôt, il
+ est établi, en sus de son contrôle intérieur, un contrôle supérieur
+ de la part du conseil des établissements de crédit, et pour la
+ surveillance de la conservation intacte des dépôts, ce conseil
+ choisira chaque année dans son sein un député de la noblesse et un
+ député du commerce, qui devront prendre part aux révisions
+ mensuelles des fonds et revirements, _et procéder à des révisions
+ inopinées_. Les opérations de la caisse de dépôt feront partie du
+ compte rendu de la banque du commerce.
+
+ «Le Sénat dirigeant fera les dispositions nécessaires pour la mise
+ à exécution du présent.
+
+ «Saint-Pétersbourg, le 1er juillet 1839.
+
+ «_Signé_, NICOLAS.
+
+ «(Suit l'état du personnel et des dépenses de la caisse de dépôt).»
+
+
+
+
+LETTRE TRENTE-CINQUIÈME.
+
+Assassinat d'un seigneur allemand.--Jusqu'où les Russes portent
+l'aversion des nouveautés.--Désordres partiels: leurs
+conséquences.--Influence du gouvernement: cercle vicieux.--Servilité
+gratuite des paysans.--Inconvénient de l'instabilité des conditions dans
+les États despotiques.--Illusion des serfs russes.--Exil de M. Guibal en
+Sibérie.--Histoire d'une sorcière.--Mot d'un grand seigneur, petit-fils
+d'un paysan.--Manière dont un jeune étranger malade est traité par ses
+amis russes.--Accident arrivé à une dame française tombée dans une
+trappe.--Charité russe.--Passion d'une dame russe pour les tombeaux de
+ses maris.--Trait de vanité d'un officier enrichi.--Derniers jours
+passés à Nijni.--Chant des bohémiennes de la foire.--Réhabilitation des
+classes méprisées et des nations méconnues.--Idée dominante du théâtre
+de Victor Hugo.--Orage du soir à Nijni.--Malaise causé par l'air de
+Nijni.--Projet d'aller à Kazan abandonné.--Conseil d'un médecin.--Le
+feldjæger et le domestique.--Opinion des Russes sur l'état de la
+France.--Vladimir.--Aspect du pays.--Appauvrissement des
+forêts.--Difficultés du voyage pour qui n'a pas un feldjæger.--Fausse
+délicatesse que les Russes voudraient imposer aux
+étrangers.--Centralisation nuisible.--Rencontre du grand éléphant noir
+envoyé à l'Empereur par le schah de Perse.--Danger que je
+cours.--Présence d'esprit de mon valet de chambre italien.--Description
+de l'éléphant.--Retour à Moscou.--Adieux au Kremlin.--Effet produit par
+le voisinage de l'Empereur.--Contagion de l'exemple.--Fêtes militaires à
+Borodino.--Villes improvisées.--Comment l'Empereur fait représenter la
+bataille de la Moskowa, dite _de Borodino_.--Pourquoi je n'obéis pas à
+l'Empereur.--Monument élevé en l'honneur du prince Bagration; le prince
+Witgenstein oublié.--Mensonge en action.--Ordre du jour de
+l'Empereur.--Travestissement de l'histoire.
+
+
+ Vladimir, entre Nijni et Moscou, ce 2 septembre 1839.
+
+Un M. Jament m'a conté à Nijni qu'un Allemand, nouveau seigneur de
+village, grand agriculteur et propagateur de méthodes d'assolement
+encore inusitées en ce pays, vient d'être assassiné dans ses domaines,
+voisins de la terre d'un M. Merline, autre étranger par qui le fait est
+parvenu à notre connaissance.
+
+Deux hommes se sont présentés chez ce seigneur allemand sous prétexte de
+lui acheter des chevaux, et le soir ils sont entrés dans sa chambre et
+l'ont tué. C'était, à ce qu'on assure, un coup monté par les paysans de
+la victime pour se venger des innovations que l'étranger avait voulu
+introduire dans la culture de leur terre. Le peuple de ce pays a en
+aversion tout ce qui n'est pas russe. J'entends souvent répéter qu'un
+beau jour on le verra éventrer d'un bout de l'Empire à l'autre les
+hommes sans barbe; c'est à la barbe que les Russes se reconnaissent.
+
+Aux yeux des paysans, un Russe au menton rasé est un traître vendu aux
+étrangers dont il mérite de partager le sort. Mais quel sera le
+châtiment infligé par les survivants aux auteurs de ces Vêpres
+moscovites? la Russie entière ne pourra pourtant pas être envoyée en
+Sibérie. On déporte des villages, on n'exile pas des provinces. Il est à
+remarquer que ce genre de punition frappe ici les paysans sans les
+atteindre. Un Russe retrouve sa patrie partout où règnent les longs
+hivers: la neige a toujours le même aspect; le linceul de la terre est
+également blanc, qu'il ait six pouces ou six pieds d'épaisseur; aussi
+pourvu qu'on lui laisse refaire son traîneau et sa cabane, le Russe se
+retrouve chez lui en quelque lieu qu'il soit exilé. Dans les déserts du
+Nord on peut se créer une patrie à peu de frais. Pour l'homme qui n'a
+jamais vu que des plaines glacées et parsemées d'arbres verts plus ou
+moins mal venants, tout pays froid et désert représente son pays.
+D'ailleurs, les habitants de ces latitudes sont toujours disposés à
+quitter leur terre natale.
+
+Les scènes de désordre se multiplient dans les campagnes: chaque jour on
+entend parler de quelque forfait nouveau; mais quand on apprend le
+crime, il est déjà ancien, ce qui en atténue l'impression; et de tant de
+forfaits isolés, il ne résulte pas que le repos du pays soit
+profondément troublé. Je vous ai dit ailleurs que la tranquillité se
+maintient chez ce peuple par la lenteur et la difficulté des
+communications, et par l'action secrète et avouée du gouvernement,
+lequel perpétue le mal par amour de l'ordre établi. J'ajoute à ces
+motifs de sécurité l'aveugle obéissance des troupes; cette soumission
+tient surtout à l'ignorance complète des gens de la campagne. Mais,
+singulière conjoncture!... ce remède est en même temps la première cause
+du mal: on ne voit donc pas comment la nation sortira du cercle vicieux
+où l'ont engagée les circonstances. Jusqu'à présent le mal et le bien,
+la perte et le salut lui viennent de la même source: de l'isolement et
+de l'ignorance qui se favorisent, se reproduisent et se perpétuent
+réciproquement.
+
+Vous ne sauriez vous figurer la manière dont un seigneur prenant
+possession du domaine qu'il vient d'acquérir, est reçu par ses nouveaux
+paysans: c'est une servilité qui doit paraître incroyable aux habitants
+de nos contrées: hommes, femmes, enfants, tous tombent à genoux devant
+leur nouveau maître, tous baisent les mains, quelquefois les pieds du
+propriétaire; ô misère!... ô profanation de la foi!... ceux qui sont en
+âge de faillir confessent volontairement leurs péchés à ce maître, qui,
+pour eux est l'image, est l'envoyé de Dieu sur la terre et qui
+représente à lui seul, et le roi du ciel et l'Empereur! Un tel fanatisme
+dans le servage doit finir par faire illusion, même à celui qui en est
+l'objet, surtout s'il est parvenu depuis peu au rang qu'il occupe: ce
+changement de fortune l'éblouit au point de lui persuader qu'il n'est
+pas de la même espèce que ces hommes abattus devant lui, que ces hommes
+auxquels il se trouve soudain avoir droit de commander. Ce n'est point
+un paradoxe que je mets en avant quand je soutiens que l'aristocratie de
+la naissance pourrait seule adoucir la condition des serfs en Russie, et
+les disposer à profiter de l'affranchissement, par des transitions
+douces et insensibles. Leur asservissement actuel leur devient
+insupportable à l'égard des nouveaux riches. Les anciens naissent
+au-dessus d'eux, c'est dur: mais ils naissent chez eux, avec eux, c'est
+une consolation; et puis, l'habitude de l'autorité est naturelle aux uns
+comme celle de l'esclavage l'est aux autres, et l'habitude atténue tout:
+elle adoucit l'injustice chez les forts, elle allége le joug chez les
+faibles: voilà pourquoi la mobilité des fortunes et des conditions
+produit des résultats monstrueux dans un pays soumis au régime du
+servage; toutefois c'est cette mobilité qui fait la durée de l'ordre de
+choses actuel en Russie parce qu'elle lui concilie une foule d'hommes
+qui savent en tirer parti: second exemple du remède puisé à la source du
+mal. Terrible cercle dans lequel tournent toutes les populations de ce
+vaste Empire!!... Un tel état social est un inextricable filet dont
+chaque maille devient un nœud qui se resserre par les efforts tentés
+pour le délier. Ce seigneur, ce Dieu nouveau, à quel titre l'adore-t-on?
+on l'adore parce qu'il a eu assez d'argent, qu'il a su intriguer assez
+habilement pour pouvoir acheter la glèbe où sont attachés tous ces
+hommes prosternés à ses pieds. Le parvenu me paraît un monstre dans un
+pays où la vie du pauvre dépend du riche, et où l'homme est la fortune
+de l'homme; le mouvement industriel et l'immobilité du servage combinés
+dans la même société, y produisent des résultats révoltants; mais le
+despote aime le parvenu: c'est sa créature!... Vous figurez-vous ici la
+condition d'un nouveau seigneur? hier son esclave était son pareil; son
+industrie plus ou moins honnête, ses flatteries plus ou moins basses,
+plus ou moins habiles, l'ont mis en état d'acheter un certain nombre de
+ses camarades qui sont aujourd'hui ses serfs. Devenir la bête de somme
+de son égal, c'est un mal intolérable. Voilà pourtant le résultat que
+peut amener chez un peuple l'alliance impie de coutumes arbitraires et
+d'institutions libérales, ou pour parler plus juste instables; ailleurs,
+l'homme qui fait fortune ne se fait pas baiser les pieds par les rivaux
+qu'il a vaincus. L'incohérence la plus choquante est devenue la base de
+la constitution russe.
+
+Remarquez en passant une confusion singulière produite dans l'esprit du
+peuple russe, par le régime auquel il est soumis. Sous ce régime,
+l'homme se trouve lié à la terre d'une manière intime puisqu'on le vend
+avec elle; or, au lieu de reconnaître que c'est lui qui est fixe et la
+terre qui est mobile; en un mot, au lieu de savoir et d'avouer qu'il
+appartient à cette terre au moyen de laquelle d'autres hommes disposent
+de lui despotiquement, il s'imagine que c'est la terre qui lui
+appartient. À la vérité, l'erreur de son jugement se réduit à une
+véritable illusion d'optique; car tout possesseur qu'il croit être du
+sol, il ne comprend pas qu'on puisse vendre la terre sans vendre les
+hommes qui l'habitent. Ainsi quand il change de maître, il ne se dit pas
+qu'on a vendu le sol au nouveau propriétaire; il se figure que c'est sa
+personne qui a été vendue d'abord, et puis il pense qu'on a livré
+par-dessus le marché sa terre, la terre qui l'a vu naître, qu'il cultive
+pour se nourrir. Donnez donc la liberté à des hommes qui par leur
+intelligence des lois sociales sont à peu près au niveau des arbres et
+des plantes!...
+
+M. Guibal (toutes les fois que je suis autorisé à citer un nom, j'use de
+la permission), M. Guibal, fils d'un maître d'école, fut exilé sans
+motif, du moins sans explication, et sans qu'il pût deviner ce dont on
+l'accusait, dans un village de Sibérie, aux environs d'Orenbourg. Une
+chanson qu'il compose pour tromper son ennui, est recueillie d'abord par
+un inspecteur; mise sous les yeux du gouverneur, elle attire l'attention
+de ce personnage auguste; celui-ci envoie son aide-de-camp près de
+l'exilé, afin de s'informer de son affaire, de sa position, de sa
+conduite, et de juger s'il peut être employé à quelque chose. Le
+malheureux parvient à inspirer de l'intérêt à l'aide-de-camp, qui, à son
+retour dans la ville, fait un rapport très-favorable sur le compte de
+Guibal. Aussitôt celui-ci est rappelé; il n'a jamais pu savoir la vraie
+cause de son malheur; peut-être était-ce une première chanson.
+
+Telles sont les circonstances d'où peut dépendre le sort d'un homme en
+Russie!!...
+
+Voici une histoire d'un genre différent.
+
+Dans les terres du prince ***, au delà de Nijni, une paysanne se fait
+passer pour sorcière: bientôt sa réputation s'étend au loin. On raconte
+des prodiges opérés par cette femme, mais son mari se plaint; le ménage
+est négligé, le travail abandonné. L'intendant confirme dans son rapport
+l'accusation intentée contre la paysanne sorcière.
+
+Le prince fait un voyage dans ses domaines: à peine arrivé chez lui, ce
+qui le préoccupe avant tout, c'est la fameuse démoniaque. Le pope lui
+dit que l'état de cette femme empire tous les jours, qu'elle ne parle
+plus et qu'il a résolu de l'exorciser. La cérémonie a lieu, mais sans
+résultat, en présence du seigneur; celui-ci, décidé à savoir le fond de
+cette singulière affaire, a recours au remède russe par excellence: il
+condamne la folle aux verges. Ce traitement ne manque pas son effet.
+
+Au vingt-cinquième coup elle demande grâce et jure de dire la vérité.
+
+Elle est mariée à un homme qu'elle n'aime pas, et c'est pour ne pas
+travailler au profit de son mari, dit-elle, qu'elle a feint d'être
+possédée.
+
+Cette comédie servait sa paresse en même temps qu'elle avait rendu la
+santé à une foule de malades, qui sont venus à elle pleins d'espoir et
+de confiance, et s'en sont retournés guéris.
+
+Les sorciers ne sont pas rares parmi les paysans russes, auxquels ils
+tiennent lieu de médecins; ces fourbes font des cures nombreuses et fort
+belles, au dire même des gens de l'art!!
+
+Quel triomphe pour Molière! et quel abîme de doutes pour tout le
+monde!... L'imagination!... qui sait si l'imagination n'est pas un
+levier dans la main de Dieu pour élever au-dessus d'elle-même une
+créature bornée? Quant à moi, je pousse le doute au point d'en revenir à
+la foi, car je crois, malgré ma raison, que le sorcier peut guérir même
+des incrédules, par un pouvoir dont je ne saurais nier l'existence,
+quoique je ne puisse le définir. Avec le mot imagination, nos savants se
+dispensent d'expliquer les phénomènes qu'ils ne peuvent nier ni
+comprendre. L'imagination devient pour certains métaphysiciens ce que
+sont les nerfs pour certains médecins.
+
+L'esprit est continuellement forcé à réfléchir devant un spectacle aussi
+extraordinaire que celui qui lui est offert par la société constituée
+comme elle l'est ici. À chaque pas qu'on fait dans ce pays, on admire ce
+que les États gagnent à rendre l'obéissance forte; mais on regrette tout
+aussi souvent de n'y pas voir ce que le pouvoir gagnerait à rendre cette
+obéissance noble et morale.
+
+À ce propos, je me rappelle un mot qui vous prouvera si je suis fondé à
+penser qu'il y a et même en assez grand nombre, des hommes dupes du
+culte que le serf rend ici au seigneur. La flatterie a tant de puissance
+sur le cœur humain, qu'à la longue les plus maladroits de tous les
+flatteurs, la peur et l'intérêt, trouvent le moyen d'arriver à leur but
+et de se faire écouter comme les plus malins: voilà pourquoi beaucoup de
+Russes se croient d'une autre nature que les hommes du commun.
+
+Un Russe immensément riche, mais qui déjà devrait être éclairé sur les
+misères de l'opulence et du pouvoir, car la fortune de sa famille date
+de deux générations, passait d'Italie en Allemagne. Il tombe assez
+gravement malade dans une petite ville; et il fait appeler le meilleur
+médecin de l'endroit; d'abord il se soumet à ce qu'on lui ordonne, mais
+au bout de quelques jours de traitement le mal empirant, le patient
+s'ennuie de son obéissance, se lève avec colère, et déchirant le voile
+de civilisation dont il croit nécessaire de s'affubler dans l'habitude
+de la vie, il redevient lui-même, appelle l'aubergiste, et s'écrie tout
+en arpentant sa chambre à grands pas: «Je ne conçois pas la manière dont
+on me traite: voilà trois jours qu'on me drogue sans me faire le moindre
+bien; quel médecin m'avez-vous été chercher là? il ne sait donc pas qui
+je suis!»
+
+Puisque j'ai commencé ma lettre par des anecdotes, en voici une moins
+piquante, mais qui peut vous servir à vous former une juste idée du
+caractère et des habitudes des personnes du grand monde en Russie. On
+n'aime ici que les gens heureux, et cet amour exclusif produit
+quelquefois des scènes comiques.
+
+Un jeune Français avait parfaitement réussi dans une société de
+personnes réunies à la campagne. C'était à qui lui ferait fête: des
+dîners, des promenades, des chasses, des spectacles de société, rien n'y
+manquait; l'étranger était enchanté. Il vantait à tout venant
+l'hospitalité russe et l'élégance des manières de ces _barbares du Nord_
+tant calomniés! À quelque temps de là le jeune enthousiaste tombe malade
+dans la ville voisine; tant que le mal se prolonge et s'aggrave, ses
+amis les plus intimes ne lui donnent pas signe de vie. Plusieurs
+semaines, deux mois se passent ainsi, à peine envoie-t-on de loin en
+loin savoir de ses nouvelles; enfin la jeunesse triomphe, et malgré le
+médecin du lieu, le voyageur guérit; sitôt qu'il est rétabli, on afflue
+chez lui pour fêter sa convalescence, comme si l'on n'eût pensé qu'à lui
+durant tout le temps de sa maladie; il faut voir la joie de ses anciens
+hôtes; vous diriez que ce sont eux qui viennent de ressusciter!... on le
+comble de protestations d'intérêt, on l'accable de nouveaux projets de
+divertissements, on le caresse à la manière des chats; la légèreté,
+l'égoïsme, l'oubli, font patte de velours; on vient jouer aux cartes
+près de son fauteuil, on lui propose doucereusement de lui envoyer un
+canapé, des confitures, du vin... depuis qu'il n'a plus besoin de rien,
+tout est à lui... Cependant sans se laisser prendre à cet appât usé
+désormais, il met à profit la leçon, et fort de son expérience, il monte
+en voiture à la hâte, pressé qu'il est, dit-il, de fuir une terre qui
+n'est hospitalière que pour les gens heureux, amusants ou utiles!...
+
+Une dame française émigrée, âgée et spirituelle, était établie dans une
+ville de province. Un jour elle alla faire une visite à une personne du
+pays. Il y a dans plusieurs maisons russes des escaliers couverts de
+trappes et qui sont dangereux. La dame française qui n'avait pas
+remarqué une de ces soupapes trompeuses, tombe d'une quinzaine de pieds
+de haut sur des marches de bois. Que fait la maîtresse de la maison?
+vous auriez peine à le deviner. Sans même vouloir s'assurer si la
+malheureuse est morte ou vivante, sans courir à elle pour s'informer de
+son état, sans appeler du secours, sans envoyer au moins chercher un
+chirurgien, elle plante là l'accident, et court dévotement s'enfermer à
+son oratoire pour y prier la sainte Vierge de venir en aide à la pauvre
+morte... morte ou blessée, selon ce qu'il aura plu au bon Dieu d'en
+ordonner. Cependant la blessée, non morte, et qui n'avait rien de cassé,
+eut le temps de se relever, de remonter dans l'antichambre et de se
+faire ramener chez elle, avant que sa pieuse amie eût quitté son
+prie-Dieu. On ne put même arracher celle-ci de cet asile qu'en lui
+criant à travers la porte que l'accident n'avait eu aucune suite grave,
+et que la malade était retournée chez elle, où elle venait de se
+coucher, mais par pure précaution. Aussitôt la charité active se
+réveille dans le cœur désolé de la bonne dévote russe, qui,
+reconnaissante de l'efficacité de ses prières, court officieusement chez
+son amie, insiste pour entrer, arrive auprès du lit de la patiente et
+l'accable de protestations d'intérêt qui la privent pendant une heure au
+moins du repos dont elle a besoin.
+
+Ce trait d'enfantillage m'a été conté par la personne même à qui
+l'accident est arrivé. Si elle se fût cassé la jambe ou évanouie, elle
+aurait pu mourir sans secours à la place où l'avait laissée sa pieuse
+amie.
+
+Après cela on s'étonne de voir des hommes tomber dans la Néva, et s'y
+noyer sans que personne pense à leur porter secours, sans même qu'on ose
+parler de leur mort!!!
+
+Les bizarreries de sentiment abondent en Russie dans tous les genres
+chez les personnes du grand monde, parce que les cœurs et les esprits y
+sont blasés sur toutes choses. Une grande dame de Pétersbourg a été
+mariée plusieurs fois; elle passe les étés dans une maison de campagne
+magnifique à quelques lieues de la ville, et son jardin est rempli des
+tombeaux de tous ses maris, qu'elle commence à aimer avec passion, sitôt
+qu'ils sont morts; elle leur élève des mausolées, des chapelles, pleure
+sur leurs cendres, elle charge leurs tombes d'épitaphes sentimentales...
+en un mot, elle rend aux morts un culte offensant pour les vivants.
+C'est ainsi que le parc de la dame devient un vrai Père Lachaise, et ce
+lieu paraît tant soit peu triste à quiconque n'a pas, comme la noble
+veuve, l'amour des maris défunts et des tombeaux.
+
+On ne doit être surpris de rien en fait d'insensibilité, ou ce qui est
+synonyme, de _sensiblerie_ de la part d'un peuple qui étudie l'élégance
+aussi minutieusement qu'on s'instruit dans l'art de la guerre ou du
+gouvernement. Voici un exemple de ce grave intérêt que les Russes
+mettent aux choses les plus puériles, dès qu'elles les touchent
+personnellement.
+
+Un descendant des anciens boyards, riche et âgé, habitait la campagne
+aux environs de Moscou. Un détachement de hussards avec ses officiers
+était logé dans sa maison. C'était le temps de Pâques. Les Russes
+célèbrent cette fête avec une solennité particulière. Toutes les
+personnes d'une même famille, et leurs amis et leurs voisins, se
+réunissent pour assister à la messe, que ce jour-là ou dit à minuit
+précis.
+
+Le châtelain dont je vous parle étant la personne la plus considérable
+du pays, attendait une grande affluence de monde pour la nuit de Pâques,
+d'autant plus qu'il avait fait restaurer cette année-là son église
+paroissiale avec beaucoup de luxe.
+
+Deux ou trois jours avant la fête, il est réveillé par un train de
+chevaux et de voitures passant sur une jetée voisine de son habitation.
+Ce château, selon l'usage le plus ordinaire, est situé tout au bord d'un
+petit étang; l'église du village s'élève du côté opposé, tout au bout de
+la jetée qui sert de route pour aller du château à la paroisse.
+
+Étonné d'entendre un bruit inusité au milieu de la nuit, le maître de la
+maison se lève, court à sa fenêtre, et là, quel est son étonnement
+lorsqu'il aperçoit, à la lueur d'une quantité de torches, une belle
+calèche attelée de quatre chevaux et suivie de deux piqueurs.
+
+Il reconnaît cet équipage tout neuf, ainsi que l'homme auquel il
+appartient: c'était un des officiers de hussards logés dans sa maison,
+grave étourdi, tout nouvellement enrichi par un héritage; cet écervelé
+venait d'acheter des chevaux et une voiture qu'il avait fait amener au
+château. Le vieux seigneur le voyant se pavaner dans sa calèche ouverte,
+tout seul, la nuit, au milieu d'une campagne déserte et silencieuse, le
+croit devenu fou; il suit des yeux l'élégant équipage et le groupe de
+gens qui l'entourent; il les voit se diriger en bon ordre vers l'église
+et s'arrêter devant le porche; là le maître descend gravement de voiture
+aidé de ses valets qui se précipitent à la portière pour donner le bras
+au jeune officier, quoique celui-ci plus leste que ses gens et aussi
+jeune, parût bien capable de se passer de leur assistance.
+
+À peine eut-il touché terre qu'il remonta lentement, et majestueusement
+en voiture, fit encore un tour sur la jetée, revint à l'église et
+recommença, lui et son monde, la même cérémonie que la première fois. Ce
+jeu se renouvela jusqu'à l'aube du jour. À la dernière répétition,
+l'officier donne l'ordre de rentrer au château sans bruit et au pas.
+Quelques instants plus tard, tout le monde était recouché.
+
+Le lendemain, le maître de la maison n'a rien de plus pressé que de
+questionner son hôte le capitaine de hussards, pour savoir ce que
+signifiaient sa promenade nocturne et les évolutions de ses gens autour
+de sa voiture et de sa personne. «Rien du tout, reprit l'officier sans
+trahir le plus léger embarras; mes valets sont novices, vous aurez
+beaucoup de monde le jour de Pâques, on afflue ici de tous les environs
+et même de très-loin; j'ai voulu seulement faire la répétition de _mon
+entrée_ à l'église.»
+
+Il me reste, à moi, à vous faire le récit de ma sortie de Nijni; vous
+verrez qu'elle fut moins brillante que la promenade nocturne du
+capitaine de hussards.
+
+Le soir du jour où j'avais assisté avec le gouverneur au spectacle
+russe, dans un théâtre entièrement vide, je rencontrai, en sortant du
+théâtre, un homme de ma connaissance, qui me mena au café des
+bohémiennes, situé dans la partie la plus animée de la ville foraine; il
+était près de minuit, cette maison était encore pleine de monde, de
+bruit et de lumières. Les femmes me semblèrent charmantes; leur costume,
+quoiqu'en apparence le même que celui des autres femmes russes, prend un
+caractère étrange porté par elles; elles ont de la magie dans le regard,
+dans les traits, et leurs attitudes sont gracieuses quoique souvent
+imposantes. En un mot, elles ont du style comme les sibylles de
+Michel-Ange.
+
+Leur chant est à peu près le même que celui des bohémiens de Moscou,
+mais il m'a paru plus expressif encore, plus fort et plus varié. On
+m'assure qu'elles ont de la fierté dans l'âme; elles sont passionnées,
+mais elles ne sont ni légères ni vénales, et elles repoussent souvent
+avec dédain, dit-on, des offres avantageuses.
+
+Plus je vis, plus je m'étonne de ce qui reste de vertu aux gens qui n'en
+ont pas. Les personnes le plus décriées à cause de leur état, sont
+souvent comme les nations qu'on dit dégradées par leurs gouvernements,
+pleines de grandes qualités méconnues, tandis qu'au contraire on est
+désagréablement surpris en découvrant les faiblesses des gens fameux et
+le puéril caractère des peuples soi-disant bien gouvernés. Les
+conditions des vertus humaines sont presque toujours des mystères
+impénétrables à la pensée des hommes.
+
+L'idée de réhabilitation que je ne fais ici qu'indiquer, a été mise dans
+tout son jour et défendue avec l'éclat d'un talent puissant par l'un des
+esprits les plus hardis de notre époque et de toutes les époques. Il
+semble que Victor Hugo ait voulu consacrer son théâtre à révéler au
+monda ce qui reste d'humain, c'est-à-dire de divin, dans l'âme des
+créatures de Dieu le plus réprouvées par la société; ce but est plus que
+moral, il est religieux. Étendre la sphère de la pitié, c'est faire une
+œuvre pie; la foule est souvent cruelle par légèreté, par habitude, par
+principe; plus souvent elle l'est par mégarde; guérir ces plaies des
+cœurs méconnus, si cela est possible, sans en faire de plus profondes à
+d'autres cœurs dignes aussi de compassion: c'est s'associer aux desseins
+de la Providence, c'est agrandir le royaume de Dieu.
+
+La nuit était avancée quand nous sortîmes du café des bohémiens; un
+nuage orageux qui venait de crever sur la plaine avait subitement changé
+la température. De grandes flaques d'eau inondaient les larges et
+longues rues de la foire déserte, et nos chevaux traversant, sans
+ralentir leur train, ces espèces de mares creusées dans la terre
+détrempée, nous éclaboussaient au fond de ma calèche ouverte; des nuées
+noires annonçaient de nouvelles averses pour le reste de la nuit, tandis
+que des rafales intermittentes nous envoyaient par bouffées au visage
+l'eau qui débordait des gouttières. «Voilà l'été passé, me dit mon
+cicerone.--Je ne le sens que trop,» lui répondis-je. J'avais froid comme
+en hiver. J'étais sans manteau; le matin on étouffait, on gelait quand
+je rentrai; je vous écrivis pendant deux heures, puis je me couchai
+glacé. Le lendemain, quand je voulus me lever, j'avais des vertiges; je
+retombai sur mon lit sans pouvoir m'habiller ni sortir.
+
+Ce contre-temps me fut d'autant plus désagréable que je devais partir ce
+jour-là même pour Kazan; j'aurais voulu mettre au moins le pied en Asie,
+et je venais d'arrêter un bateau pour descendre le Volga, tandis que mon
+feldjæger eût été chargé de mener ma voiture vide à Kazan, pour me
+reconduire à Nijni en remontant le cours du fleuve par terre. Toutefois
+mon zèle s'était un peu ralenti depuis que le gouverneur de Nijni
+m'avait orgueilleusement montré des dessins de Kazan. C'est toujours la
+même ville d'un bout de la Russie à l'autre: la grande place, les
+grandes rues bordées de petites maisons très-basses; sur cette place la
+maison du gouverneur, bel édifice à colonnes et à fronton romain,
+ornements encore plus déplacés dans une ville tatare que dans les villes
+russes; la caserne, les cathédrales en manière de temples, rien n'y
+manquait; je sentais que tout ce rabâchage d'architecture ne valait
+guère la peine d'allonger mon voyage de deux cents lieues. Mais la
+frontière de Sibérie et les souvenirs du siége me tentaient encore. Il
+fallut renoncer à cette course et me tenir coi pendant quatre jours.
+
+Le gouverneur m'est venu voir sur mon grabat avec beaucoup de politesse;
+enfin le quatrième jour, sentant mon malaise augmenter, je me décidai à
+faire appeler un médecin. Ce docteur me dit:
+
+«Vous n'avez pas de fièvre, vous n'êtes pas encore malade, mais vous
+allez le devenir gravement si vous restez trois jours de plus à Nijni.
+Je connais l'influence de cet air sur certains tempéraments, partez;
+vous n'aurez pas fait dix lieues que vous vous sentirez soulagé, puis,
+le lendemain, vous serez guéri.
+
+--Mais je ne puis ni manger, ni dormir, ni me tenir debout, ni remuer
+sans vives douleurs à la tête, répliquai-je; et que deviendrai-je si je
+suis forcé de m'arrêter en chemin?
+
+--Faites-vous porter dans votre voiture; les pluies d'automne
+commencent; je ne réponds pas de vous, vous dis-je, si vous restez à
+Nijni.»
+
+Ce docteur a de la science et de l'expérience; il a passé plusieurs
+années à Paris, après avoir fait de bonnes études en Allemagne. Je me
+fiai à son coup d'œil, et le lendemain du jour où il me donna ce
+conseil, je montai en voiture par une pluie battante et par un vent
+glacial. Il y aurait eu de quoi décourager le voyageur le plus dispos.
+Cependant dès la seconde poste la prédiction du docteur s'accomplit; je
+commençai à respirer plus librement, mais la fatigue m'accablait. Il
+fallut m'arrêter pour la nuit dans un mauvais gîte;... le lendemain
+j'étais guéri.
+
+Durant le temps que j'ai passé dans mon lit à Nijni, mon espion
+protecteur s'ennuyait de la prolongation de notre séjour à la foire et
+de son inaction forcée. Un matin il vint trouver mon valet de chambre et
+lui dit en allemand:
+
+«Quand partons-nous?
+
+--Je ne sais; monsieur est malade.
+
+--Est-il malade?
+
+--Pensez-vous que ce soit pour son plaisir qu'il reste dans son lit sans
+sortir d'un appartement comme celui que vous lui avez trouvé ici?
+
+--Qu'est-ce qu'il a?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Pourquoi est-il malade?
+
+--Ma foi! allez le lui demander.»
+
+Ce _pourquoi_ m'a paru digne d'être noté.
+
+Cet homme ne m'a pas pardonné la scène de la voiture. Depuis ce jour,
+ses manières et sa physionomie sont changées; ce qui me prouve qu'il
+reste toujours un coin de naturel et de sincérité dans les caractères le
+plus profondément dissimulés. Aussi je lui sais quelque gré de sa
+rancune. Je le croyais incapable d'un sentiment primitif.
+
+Les Russes, comme tous les nouveaux venus dans le monde civilisé, sont
+d'une susceptibilité excessive; ils n'admettent pas même les
+généralités, ils prennent tout pour des personnalités; nulle part la
+France n'est plus mal appréciée: la liberté de penser et de parler est
+ce que l'on comprend le moins en Russie; ceux qui font semblant de juger
+notre pays me disent qu'ils ne croient pas que le roi s'abstienne de
+châtier les écrivains qui l'injurient journellement à Paris.
+
+«Cependant, leur dis-je, le fait est là pour vous convaincre.
+
+--Oui, on parle de tolérance, répliquent-ils d'un air malin; c'est bon
+pour la foule et pour les étrangers; mais on punit en secret les
+journalistes trop audacieux.»
+
+Quand je répète que tout est publie en France, on rit finement, on se
+tait poliment, et l'on ne me croit pas.
+
+La ville de Vladimir est souvent nommée dans l'histoire; son aspect est
+celui de l'éternelle ville russe, dont le type ne vous est que trop
+connu. Le pays que j'ai traversé depuis Nijni est semblable aussi à ce
+que vous connaissez de la Russie: c'est une forêt sans arbres,
+interrompue par une ville sans mouvement. Figurez-vous des casernes dans
+des marais ou dans des bruyères, selon la nature du sol; et l'esprit du
+régiment pour animer tout cela!!... Quand je dis aux Russes que leurs
+bois sont mal aménagés, et que leur pays finira par manquer de
+combustible, ils me rient au nez. On a calculé combien de milliers de
+milliers d'années il faudrait pour abattre les bois qui couvrent le sol
+d'une immense partie de l'Empire, et ce calcul répond à tout. C'est
+qu'on se paie de mots en ceci comme en tout le reste. Il est _écrit_
+dans les états envoyés par chaque gouverneur de province, que tel
+gouvernement contient tant d'arpents de forêts! Là-dessus la statistique
+exécute son travail d'arithmétique; mais le calculateur, avant
+d'additionner ses sommes pour en faire un total, ne va pas sur les lieux
+voir de quoi se composent les forêts enregistrées sur le papier. Il y
+trouverait le plus souvent un amas de broussailles bonnes à faire des
+bourrées ou bien il s'y perdrait dans des landes entrecoupées de champs
+de joncs et de fougères! Cependant l'appauvrissement des fleuves se fait
+déjà sentir, et ce symptôme, inquiétant pour la navigation, ne peut être
+attribué qu'à la quantité d'arbres abattus dans le voisinage des sources
+et le long des cours d'eau qui facilitent le flottage. Mais avec leurs
+cartons pleins de rapports satisfaisants, les Russes s'inquiètent peu de
+la dilapidation des seules richesses naturelles de leur sol. Leurs bois
+sont immenses dans les bureaux du ministère; et ceci leur suffit. Grâce
+à cette quiétude administrative, on peut prévoir le moment où ils se
+chaufferont au feu des paperasses entassées dans leurs chancelleries;
+cette richesse-là s'accroît tous les jours.
+
+Ce que je vous dis est hardi, révoltant même, sans qu'il y paraisse;
+l'amour-propre chatouilleux des Russes impose aux étrangers des devoirs
+de convenances auxquels je ne me soumets pas et dont vous ne vous doutez
+guère. Ma sincérité me rend coupable dans la pensée des hommes de ce
+pays. Voyez l'ingratitude!!! le ministre me donne un feldjæger; la
+présence de cet uniforme suffit pour m'épargner les ennuis du voyage; me
+voilà engagé dans l'esprit des Russes à tout approuver chez eux. Cet
+étranger-là, pensent-ils, manquerait à toutes les lois de l'hospitalité
+s'il se permettait de critiquer un pays où l'on a tant d'égards pour
+lui... quelle énormité!... Néanmoins je me crois libre encore de vous
+peindre ce que je vois et de le juger. Ils crieront à l'indignité...
+Mais moi, quoique mon argent ou mes lettres de recommandation m'aient
+procuré un courrier pour parcourir le pays, je veux que vous sachiez que
+si je m'étais mis en chemin pour Nijni avec un simple domestique, sût-il
+le russe comme je sais le français, nous aurions été arrêtés par les
+ruses et les friponneries des maîtres de poste à tous les relais un peu
+écartés. On nous aurait d'abord refusé des chevaux, puis, sur nos
+instances, nous aurions été conduits de hangar en hangar dans toutes les
+écuries de la poste; l'on nous eût prouvé qu'elles sont vides, ce qui
+nous eût plus contrariés que surpris, puisque nous aurions su d'avance,
+mais sans pouvoir porter plainte, que le maître de poste aurait eu soin,
+dès notre arrivée au relais, de faire retirer tous ses chevaux dans des
+cachettes inaccessibles aux étrangers. Au bout d'une heure de
+pourparlers, on nous eût amené un attelage soi-disant libre, et que le
+paysan auquel il serait censé appartenir, aurait eu la condescendance de
+nous céder à un prix deux ou trois fois plus élevé que le tarif des
+postes impériales. Nous l'aurions refusé et renvoyé d'abord; puis, de
+guerre lasse, nous aurions fini par implorer le retour de ces précieuses
+bêtes, et par payer aux hommes tout ce qu'ils auraient voulu. La même
+scène se serait renouvelée à chaque poste. Voilà comment voyagent en ce
+pays les étrangers inexpérimentés et dénués de protection. Il n'en est
+pas moins établi et reconnu que la poste en Russie coûte fort peu de
+chose et qu'on y voyage très-vite.
+
+Mais ne vous semble-t-il pas comme à moi, qu'après avoir apprécié comme
+je le dois la faveur qui m'a été accordée par le directeur général des
+postes, je conserve le droit de vous dire quels sont les ennuis que son
+obligeance m'épargne?
+
+Les Russes sont toujours en garde contre la vérité qu'ils redoutent;
+mais moi qui appartiens à une société où la vie se passe au grand jour,
+où tout se publie et se discute, je ne m'embarrasse nullement des
+scrupules de ces hommes chez lesquels rien ne se dit. Parler est en
+Russie une action de mauvaise compagnie; murmurer quelques sons vides de
+sens à l'oreille les uns des autres et finir chaque phrase insignifiante
+par demander le secret de ce qu'on vient de ne pas dire: c'est faire
+preuve de tact et de bon ton... Toute parole nette et précise fait
+événement dans un pays où non-seulement l'expression des opinions est
+interdite, mais où l'on défend même le récit des faits les plus avérés;
+un Français doit noter ce ridicule, et ne peut l'imiter.
+
+La Russie est policée; Dieu sait quand elle sera civilisée.
+
+Comptant pour rien la persuasion, le prince attire tout à lui; sous
+prétexte qu'une centralisation rigoureuse est indispensable au
+gouvernement d'un empire prodigieusement étendu comme la Russie: ce
+système est peut-être le complément nécessaire du principe de
+l'obéissance aveugle: mais l'obéissance éclairée combattrait la fausse
+idée de simplification qui depuis plus d'un siècle domine l'esprit des
+successeurs du Czar Pierre, et même l'esprit de leurs sujets. La
+simplification poussée à cet excès, ce n'est pas la puissance, c'est la
+mort. L'autorité absolue cesse d'être réelle et devient elle-même un
+fantôme quand elle ne s'exerce que sur des simulacres d'hommes.
+
+La Russie ne deviendra véritablement une nation que le jour où son
+prince réparera volontairement le mal fait par Pierre Ier. Mais se
+trouvera-t-il en un tel pays un souverain assez courageux pour avouer
+qu'il n'est qu'un homme?
+
+Il faut venir en Russie pour croire à toute la difficulté de cette
+réformation politique, et à la force de caractère nécessaire pour
+l'opérer.
+
+ (_Suite de la lettre précédente_.)
+
+ D'une maison de poste entre Vladimir et Moscou, ce 3 septembre
+ 1839.
+
+Je vous défie de deviner l'espèce de danger que j'ai couru ce matin.
+Cherchez entre tous les incidents qui peuvent exposer un voyageur à
+périr sur une grande route en Russie, votre science ni votre imagination
+ne suffiront pas à deviner ce qui vient de menacer ma vie. Le danger
+était si grand, que, sans l'adresse, la force et la présence d'esprit de
+mon domestique italien, ce n'est pas moi qui vous écrirais le récit que
+vous allez lire.
+
+Il faut que le schah de Perse ait intérêt à se concilier l'amitié de
+l'Empereur de Russie, et que dans ce but, comptant sur les plus grands
+présents, il envoie au Czar l'un des plus énormes éléphants noirs de
+l'Asie; il faut que cette tour ambulante soit revêtue de superbes tapis
+qui servent de caparaçons au colosse, et qui de loin représentent des
+tentures de cathédrales agitées par le vent, il faut que la bête
+monstrueuse soit escortée d'un cortége d'hommes à cheval qui ressemblent
+à une nuée de sauterelles, le tout suivi d'une file de chameaux qui
+paraissent des ânes à côté de cet éléphant, le plus démesurément grand
+que j'aie vu et l'un des plus grands qui existent; il faut de plus qu'au
+sommet du monument vivant, on aperçoive un homme de couleur olivâtre, en
+costume oriental, portant un parasol ouvert, et que cet homme soit
+bizarrement juché les jambes croisées sur des carreaux posés au milieu
+du dos du monstre; il faut enfin que tandis qu'on force ce potentat du
+désert de s'acheminer à pied vers Moscou et Pétersbourg, où le climat va
+bientôt le ranger dans la collection des mastodontes et des mammouths,
+je m'achemine, moi, en poste de Nijni à Moscou par la route de Vladimir,
+et que mon départ coïncide exactement avec celui des Persans, de façon
+qu'à certain point de la route déserte, qu'ils suivent au pas majestueux
+de leur royal animal, j'arrive derrière eux au galop de mes chevaux
+russes, forcés de passer à côté du géant; il ne faut rien moins, vous
+dis-je, que toutes ces circonstances réunies pour vous expliquer la peur
+homérique de mes coursiers en voyant devant eux la pyramide animée se
+mouvoir comme par magie au milieu d'une troupe d'étranges figures
+d'hommes et de bêtes.
+
+La frayeur de mes quatre chevaux en approchant de ce colosse aux pieds
+couleur de fer, aux flancs revêtus de pourpre, se manifesta d'abord par
+un tressaillement universel, par des hennissements, des reniflements
+extraordinaires et par le refus de passer outre. Mais bientôt la parole,
+le fouet, la main du postillon-cocher les maîtrisèrent au point de les
+obliger à devancer le fantastique objet de leur terreur: ils se
+soumirent en frissonnant, leurs crins se hérissaient; mais à peine
+ont-ils subi cette lutte de deux effrois contraires et fait l'effort
+d'affronter le monstre, en passant d'un train modéré le long de ses
+flancs superbes, que, se reprochant, pour ainsi dire, leur courage qui
+n'était que de la peur comprimée, ils laissent cette terreur faire
+explosion, et la voix et les rênes de leur conducteur demeurent sans
+force. L'homme est vaincu au moment qu'il se croit vainqueur; à peine
+les chevaux ont-ils senti le monstre derrière eux, qu'ils prennent le
+mors aux dents, et partent au triple galop sans savoir où se dirigera
+leur aveugle emportement. Cette furie de la frayeur allait nous coûter
+la vie; le cocher, surpris et impuissant, restait immobile sur son siége
+et lâchait les rênes; le feldjæger, assis sur le même siége, partageait
+sa stupeur et imitait son inaction. Antonio et moi, dans le fond de la
+calèche fermée à cause de l'incertitude du temps et de mon
+indisposition, nous étions pâles et muets: notre espèce de tarandasse
+n'a pas de portières, c'est un bateau, il faut enjamber par-dessus le
+bord pour entrer et pour sortir, ce qui devient assez difficile quand la
+capote relevée est appuyée sur le siége de devant: tout à coup les
+chevaux, dans leur vertige, quittent la route et commencent à monter sur
+une berge de huit pieds de hauteur presque à pic; une des petites roues
+s'engage dans le gravier de cette berge; déjà deux des chevaux ont gravi
+sur la crête sans rompre leurs traits: je vois leurs pieds au niveau de
+nos têtes; encore un coup de collier, la voiture suivra; mais comme elle
+ne peut arriver, elle versera, elle sera brisée, et ses morceaux
+dispersés seront traînés avec nous en divers sens, jusqu'à la mort de
+tous, bêtes et hommes: je crus que c'en était fait de nous. Les Cosaques
+qui escortaient le puissant personnage, cause du péril, voyant la
+situation critique où nous étions, avaient eu la prudence d'éviter de
+nous suivre de crainte d'animer notre attelage: prudence bien
+insuffisante! moi, sans même songer à sauter hors de la voiture, je
+recommandais mon âme à Dieu lorsque Antonio disparut... je le crus tué;
+la capote et les rideaux de cuir de la calèche me cachaient la scène;
+mais au même instant je sens les chevaux s'arrêter. «Nous sommes
+sauvés,» me crie Antonio; ce _nous_ me toucha, car lui-même était hors
+de danger depuis qu'il avait pu sortir de la voiture sans accident. Sa
+rare présence d'esprit lui avait fait discerner le seul moment favorable
+pour sauter au moindre risque possible; puis avec cette agilité que les
+vives émotions peuvent donner et ne peuvent expliquer, il s'était
+trouvé, sans savoir lui-même par quel moyen, sur la berge, à la tête des
+deux chevaux qui venaient de l'escalader, mais dont les efforts
+désespérés menaçaient de tout exterminer. La voiture allait verser quand
+les bêtes furent arrêtées; mais le postillon et le courrier, ranimés par
+l'exemple d'Antonio, avaient eu le temps à leur tour de sauter à terre;
+le postillon en un clin d'œil fut à la tête des deux chevaux restés sur
+la route et séparés de leurs compagnons par la rupture d'une des
+chaînettes du timon, tandis que le courrier soutenait la voiture.
+Presque au même moment, les Cosaques de l'éléphant ayant lancé leurs
+chevaux au grand galop, arrivèrent à notre secours; ils me firent
+descendre de voiture, et aidèrent mes gens à contenir l'attelage
+toujours frémissant. Jamais on ne fut plus près du dernier malheur, mais
+jamais accident ne fut évité à moins de frais: pas un clou de la
+voiture, et ce qu'il y a de plus étonnant, pas un trait des harnais n'a
+manqué; l'une des chaînettes rompue, quelques morceaux de cuir déchirés,
+des guides cassées, un mors brisé: voilà tout ce que nous eûmes à
+réparer.
+
+Au bout d'un quart d'heure, Antonio était replacé tranquillement près de
+moi dans le fond de la calèche, et un autre quart d'heure plus tard, il
+dormait comme s'il ne nous eût pas sauvé la vie à tous.
+
+Pendant qu'on rajustait nos harnais, je voulus m'approcher de la cause
+de tout ce dégât. Le cornac avait prudemment fait retirer l'éléphant
+dans le bois voisin d'une des contre-allées de la route. Cette terrible
+bête me parut encore grandie depuis le péril auquel elle m'avait exposé;
+sa trompe, engagée dans la cime des bouleaux, me faisait l'effet d'un
+boa noué dans les branches d'un palmier. Je commençai à donner raison à
+mes chevaux, car il y avait là de quoi ressentir une grande épouvante.
+En même temps, le dédain que nos petits corps devaient inspirer à cette
+masse prodigieuse, me paraissait comique: du haut de sa tête puissante,
+l'éléphant avec son œil fin et vif jetait sur les hommes un regard
+inattentif; je me sentais fourmi; effrayé de la métamorphose je me hâtai
+de fuir ce curieux spectacle, en rendant grâce à Dieu de m'avoir fait
+échapper à une mort affreuse, et qui pendant un moment m'avait paru
+inévitable.
+
+ (_Suite de la même lettre_.)
+
+ Moscou, ce 5 septembre 1839 au soir.
+
+Une excessive chaleur n'a pas discontinué de régner à Moscou depuis
+plusieurs mois: j'y retrouve la température que j'y ai laissée; c'est un
+été tout à fait extraordinaire. Cette sécheresse fait monter dans l'air,
+au-dessus des quartiers les plus populeux de la ville, une poussière
+rougeâtre, qui, vers le soir, produit des effets aussi fantastiques que
+la lumière des feux de Bengale: ce sont de vrais nuages d'Opéra.
+Aujourd'hui, vers le coucher du soleil, j'ai voulu contempler ce
+spectacle au Kremlin, dont j'ai fait le tour extérieurement avec autant
+d'admiration et presque autant de surprise que la première fois.
+
+La ville des hommes était séparée du palais des géants par une gloire du
+Corrége: c'était une sublime réunion des merveilles de la peinture et de
+la poésie.
+
+Le Kremlin, comme le point le plus élevé du tableau, recevait les
+dernières lueurs du jour, tandis que les vapeurs de la nuit
+enveloppaient déjà le reste de la ville. L'imagination ne sentait plus
+ses bornes; l'univers, l'infini, Dieu même, appartenaient au poëte,
+témoin d'un si majestueux spectacle... c'était Martin, coloriste, ou
+plutôt c'était le vivant modèle de ses tableaux les plus
+extraordinaires. Le cœur me battait de crainte et d'admiration; je
+voyais se relever toute la cohorte des hôtes surnaturels du Kremlin;
+leurs figures brillaient pareilles à des démons peints sur un fond d'or,
+ils s'avançaient flamboyants vers les régions de la nuit, dont ils
+s'apprêtaient à déchirer le voile; je n'attendais plus que la foudre:
+c'était terriblement beau.
+
+Les masses blanches et irrégulières du palais reflétaient inégalement
+l'oblique lumière d'un crépuscule agité; ces variétés de teintes étaient
+le résultat des divers degrés d'inclinaison de certains pans de
+murailles, et des pleins et des vides qui font la beauté de cette
+architecture barbare, mais dont les hardis caprices, s'ils ne charment
+les sens, parlent bien haut à la pensée. C'était si étonnant, si beau,
+que je n'ai pu résister à vous nommer encore une fois le Kremlin.
+
+Mais rassurez-vous, ceci est un adieu.
+
+Quelques plaintifs chants d'ouvriers, répétés par les échos des
+meurtrières, tombaient du haut des terrasses à demi cachées sous des
+échafaudages, et retentissaient de voûte en voûte, de créneaux en
+créneaux, de précipices en précipices, précipices bâtis de main d'homme,
+d'où les sons rebondissaient en frappant jusqu'à mon cœur pénétré d'une
+inexprimable mélancolie. Des lumières errantes apparaissaient dans les
+profondeurs de l'édifice royal; ces galeries désertes, ces longues
+percées avec leurs barbacanes vides et leurs mâchicoulis abandonnés, se
+renvoyaient la voix de l'homme, qu'on était étonné d'entendre retentir à
+cette heure, au milieu des palais solitaires, et l'oiseau de nuit,
+troublé dans ses mystérieuses amours, fuyait la lueur des torches en
+s'envolant au plus haut des clochers et des tours, pour y porter la
+nouvelle de quelque désordre inouï.
+
+Ce bouleversement était l'effet des travaux commandés par l'_Empereur_
+pour fêter la prochaine arrivée de l'_Empereur_: il se fête lui-même et
+fait illuminer son Kremlin quand il vient à Moscou; tandis qu'une
+madone, avec une lampe qui ne s'éteint jamais, l'attend dans une niche
+au-dessus d'une des principales portes du sacré palais; cependant, à
+mesure que l'ombre croissait, la ville s'illuminait; ses boutiques, ses
+cafés, ses rues, ses théâtres sortaient des ténèbres comme par magie. Ce
+jour était aussi l'anniversaire du couronnement de l'Empereur; encore un
+motif de fête et d'illumination: les Russes ont tant de jours de joie à
+célébrer par an qu'à leur place, je n'éteindrais pas mes lampions.
+
+On commence à se ressentir ici de l'approche du magicien: Moscou il y a
+trois semaines n'était habité que par des marchands qui vaquaient à
+leurs affaires en drowska; maintenant les beaux coursiers, les voitures
+à longs attelages de quatre chevaux, les uniformes dorée pullulent dans
+les rues devenues brillantes; les grands seigneurs, les valets obstruent
+les théâtres et leurs portiques. «L'Empereur est à trente lieues d'ici;
+qui sait si l'Empereur ne va pas arriver; l'Empereur pourrait venir
+cette nuit; peut-être l'Empereur sera-t-il à Moscou demain; on assure
+que l'Empereur y était hier incognito; qui nous prouve qu'il n'y est pas
+maintenant?» Et ce doute, et cet espoir, et ce souvenir, agitent les
+cœurs, animent les lieux, changent l'aspect de toutes les choses, le
+langage de toutes les personnes, et la physionomie de tous les visages.
+Moscou, ville marchande, ville occupée d'affaires, hier, est aujourd'hui
+agitée et troublée comme une bourgeoise attendant la visite d'un grand
+seigneur. Des palais presque toujours déserts s'ouvrent et s'illuminent:
+des jardins s'embellissent partout; des fleurs et des flambeaux luttent
+à l'envi d'éclat et de gaîté forcés; des murmures flatteurs parcourent
+tout bas la foule, des pensers plus flatteurs et plus secrets encore
+s'éveillent dans les esprits; tous les cœurs battent d'une joie sincère,
+car les ambitieux se séduisent eux-mêmes, et les plaisirs qu'ils
+affectent beaucoup, ils les ressentent un peu.
+
+Cette magie du pouvoir m'épouvante, j'ai peur d'éprouver moi-même les
+effets du prestige et de devenir courtisan, si ce n'est par calcul, au
+moins par amour du merveilleux.
+
+Un Empereur de Russie à Moscou, c'est un roi d'Assyrie à Babylone.
+
+La présence de celui-ci opère en ce moment, dit-on, bien d'autres
+miracles à Borodino. Une ville entière vient de naître, et cette ville à
+peine sortie du désert, est destinée à durer une semaine: on a planté
+jusqu'à des jardins autour du palais; ces arbres, qui vont mourir, ont
+été transportés là de bien loin et à grands frais pour représenter des
+ombrages antiques; ce qu'on s'applique surtout à imiter en Russie, c'est
+l'œuvre du temps: les hommes de ce pays où le passé manque, ressentent
+toutes les transes d'amour-propre des parvenus éclairés, et qui savent
+fort bien ce qu'on pense de leur fortune subite. Dans ce monde des fées,
+ce qui dure est imité par ce qu'il y a de plus éphémère: un vieux arbre
+par un arbre déraciné!... des palais par des baraques tapissées
+d'étoffes; des jardins par des toiles peintes. Plusieurs théâtres se
+sont élevés dans la plaine de Borodino, et la comédie y sert d'intermède
+aux pantomimes guerrières: ce n'est pas tout encore, une ville
+bourgeoise est sortie de la poussière dans le voisinage de la ville
+Impériale et militaire. Mais les entrepreneurs qui ont improvisé ces
+auberges sont ruinés par la police, laquelle n'accorde que
+très-difficilement aux curieux la permission d'approcher de Borodino.
+
+Le programme de la fête est la répétition exacte de la bataille que nous
+avons appelée de la Moskowa et que les Russes ont nommée bataille de
+Borodino; voulant approcher autant que possible de la réalité, on a
+convoqué, des parties les plus reculées de l'Empire, tout ce qui reste
+parmi les vétérans de 1812 d'hommes ayant pris part à l'action. Vous
+figurez-vous l'étonnement et les angoisses de ces pauvres vieux braves,
+arrachés tout d'un coup à la douceur de leurs souvenirs, à la tristesse
+de leur repos et forcés d'accourir du bout de la Sibérie, du
+Kamtschatka, du Caucase, d'Archangel, des frontières de la Laponie, des
+vallées du Caucase, des côtes de la mer Caspienne, sur un théâtre qu'on
+leur dit être le théâtre de leur gloire? Ils vont recommencer là la
+terrible comédie d'un combat auquel ils ont dû, non leur fortune, mais
+leur renommée, mesquine rétribution d'un dévouement surhumain: une
+obscurité fatiguée; voilà le fruit qu'ils ont recueilli de leur
+obéissance qu'on qualifie de gloire pour la récompenser aux moindres
+frais possibles. Pourquoi remuer ces questions et ces souvenirs?
+pourquoi cette téméraire évocation de tant de spectres oubliés et muets?
+c'est le jugement dernier des conscrits de l'an 1812. On voudrait faire
+une satire de la vie militaire qu'on ne s'y prendrait pas autrement;
+c'est ainsi qu'Holbein dans sa danse des morts a fait la caricature de
+la vie humaine. Plusieurs de ces hommes, réveillés en sursaut au bord de
+leur tombe, n'avaient pas monté à cheval depuis nombre d'années, et les
+voilà forcés, pour plaire à un maître qu'ils n'ont jamais vu, de rejouer
+leur rôle, bien qu'ils aient désappris leur métier; les malheureux ont
+tant de peur de ne pas répondre à l'attente du capricieux souverain qui
+trouble leur vieillesse, que la représentation de la bataille leur
+paraît, disent-ils, plus effrayante que ne le fut la réalité. Cette
+solennité inutile, cette guerre de fantaisie achèvera de tuer les
+soldats que l'événement et les années avaient épargnés, plaisirs cruels
+et dignes d'un des successeurs de ce Czar qui fit introduire des ours
+vivants dans la mascarade ordonnée par lui pour les noces de son
+bouffon: ce Czar était Pierre-le-Grand. Tous ces divertissements
+prennent leur source dans la même pensée: le mépris de la vie humaine.
+
+Voilà jusqu'où peut aller la puissance d'un homme sur les hommes;
+croyez-vous que celle des lois sur un citoyen puisse jamais l'égaler? il
+y aura toujours entre les deux espèces de pouvoirs une énorme distance.
+
+Je suis émerveillé de ce qu'il faut dépenser de fiction pour faire aller
+ensemble un peuple et un gouvernement tels que le gouvernement et le
+peuple russes. C'est le triomphe de la fantaisie. De semblables tours de
+force, des victoires si singulières remportées sur la raison devraient
+hâter la ruine des nations qui s'exposent à de semblables luttes:
+cependant qui peut calculer la portée d'un miracle?
+
+L'Empereur m'avait permis, ce qui veut dire ordonné, de venir à
+Borodino. C'est une faveur dont je me sens devenu indigne; je n'avais
+pas réfléchi d'abord à l'extrême difficulté du rôle d'un Français dans
+cette comédie historique; et puis, je n'avais pas vu les monstrueux
+travaux du Kremlin qu'il me faudrait vanter; j'ignorais enfin l'histoire
+de la princesse Troubetzkoï, dont je pourrais d'autant moins me
+distraire que je n'en pourrais parler: toutes ces raisons réunies me
+décident à rester oublié. C'est facile, car le contraire me donnerait de
+la peine, si j'en juge par les inutiles agitations d'une foule de
+Français et d'étrangers de tous pays qui sollicitent en vain la
+permission d'aller à Borodino.
+
+Tout d'un coup, la police du camp est devenue d'une extrême sévérité; on
+attribue ce redoublement de précautions à des révélations inquiétantes.
+Partout le feu de la révolte couve sous les cendres de la liberté.
+J'ignore même si, dans les circonstances actuelles, il me serait encore
+possible de faire valoir la parole que l'Empereur m'a dite à
+Pétersbourg, et répétée à Péterhoff, quand je pris congé de lui: «Je
+serai bien aise que vous assistiez à la cérémonie de Borodino, où nous
+posons la première pierre d'un monument en l'honneur du général
+Bagration.» Ce fut son dernier mot[14].
+
+Je vois ici des personnes invitées et qui n'ont pu approcher du camp; on
+refuse des permissions à tout le monde, excepté à quelques Anglais
+privilégiés et à quelques membres du corps diplomatique, spectateurs
+désignés de cette grande pantomime. Tous les autres, vieux, jeunes,
+militaires, diplomates, étrangers et russes, sont revenus à Moscou,
+harassés de leurs inutiles efforts. J'ai écrit à une personne de la
+maison de l'Empereur que je regrettais de ne pouvoir profiter de la
+grâce que m'avait accordée Sa Majesté, en me permettant d'assister aux
+manœuvres, et j'ai donné pour raison mon mal d'yeux qui n'est pas guéri.
+
+La poussière du camp est, dit-on, insupportable, même aux personnes bien
+portantes; elle me ferait perdre l'œil. Il faut que le duc de
+Leuchtenberg soit doué d'une forte dose d'indifférence pour pouvoir
+assister de sang-froid à la représentation qu'on va lui donner. On
+assure que, dans ce simulacre de bataille, l'Empereur commande le corps
+du prince Eugène, le père du jeune duc.
+
+Je regretterais un spectacle si curieux sous le rapport moral et
+anecdotique, si je pouvais y assister en spectateur désintéressé; mais,
+sans avoir ici la renommée d'un père à soutenir, je suis enfant de la
+France, et je sens que ce n'est pas à moi de prendre plaisir à voir
+cette répétition d'une guerre représentée à grands frais, uniquement
+dans l'intention d'exalter l'orgueil national des Russes à l'occasion de
+nos désastres. Quant au coup d'œil, je me le figure de reste; j'ai vu
+assez de lignes droites en Russie. D'ailleurs, aux revues et aux petites
+guerres, l'œil ne va jamais au delà d'un grand nuage de poussière.
+
+Encore si les acteurs chargés de jouer l'histoire étaient véridiques
+cette fois!... Mais comment espérer que la vérité va être respectée
+soudain par des hommes qui ont passé leur vie à la compter pour rien?
+
+Les Russes s'enorgueillissent avec raison de l'issue de la campagne de
+1812; mais le général qui en a tracé le plan, celui qui le premier avait
+conseillé de faire retirer graduellement l'armée russe vers le centre de
+l'Empire pour y attirer les Français exténués; l'homme enfin au génie
+duquel la Russie dut sa délivrance, le prince Witgenstein n'est pas
+représenté dans cette répétition générale; c'est que, malheureusement
+pour lui, il est vivant... À demi disgracié, il vit dans ses terres; son
+nom ne sera donc pas prononcé à Borodino, et l'on va élever sous ses
+yeux un monument éternel à la gloire du général Bagration, tombé sur le
+champ de bataille.
+
+Sous les gouvernements despotiques, les guerriers morts ont beau jeu;
+voilà celui-ci décrété le héros d'une campagne où il a péri en brave,
+mais qu'il n'avait pas dirigée.
+
+Cette absence de probité historique, cet abus de la volonté d'un seul
+homme qui impose ses vues à tous, qui dicte aux populations jusqu'à
+leurs jugements sur des faits d'un intérêt national, me paraît la plus
+révoltante de toutes les impiétés du gouvernement arbitraire!!...
+Frappez, torturez les corps, mais ne faussez pas les esprits; laissez
+l'homme juger de toutes choses selon les vues de la Providence, d'après
+sa conscience et sa raison. On doit qualifier d'impies les peuples qui
+souffrent dévotement cette continuelle violation du respect dû à ce
+qu'il y a de plus saint aux yeux de Dieu et des hommes: à la vérité.
+
+ (_Suite de la même lettre_.)
+
+ Moscou, ce 8 septembre 1839.
+
+On m'envoie une relation des manœuvres de Borodino qui n'est pas faite
+pour calmer ma colère.
+
+Tout le monde a lu le récit de la bataille de la Moskowa, et l'histoire
+l'a comptée parmi celles que nous avons gagnées, puisqu'elle fut
+hasardée par l'Empereur Alexandre contre l'avis de ses généraux, comme
+un dernier effort pour sauver sa capitale, laquelle fut prise quatre
+jours plus tard; mais un incendie héroïque, combiné avec un froid mortel
+pour des hommes nés sous un climat plus doux; enfin l'imprévoyance de
+notre chef, aveuglé cette fois par un excès de confiance en son heureuse
+étoile, ont décidé de nos désastres, et, grâce à l'issue de cette
+campagne, voilà qu'aujourd'hui l'Empereur de Russie se plaît à compter
+pour une victoire la bataille perdue par son armée à quatre journées de
+sa capitale! C'est abuser de la liberté de travestir les faits accordée
+au despotisme parce qu'il se l'arroge; et, pour confirmer cette fiction,
+l'Empereur vient de défigurer la scène militaire qu'il prétendait
+reproduire avec une scrupuleuse exactitude. Lisez le démenti qu'il a
+donné à l'histoire aux yeux de l'Europe entière.
+
+Au moment où les Français, foudroyés par l'artillerie russe, s'élancent
+sur les batteries qui les déciment pour emporter les canons ennemis avec
+le courage et le succès que vous savez, l'Empereur Nicolas, au lieu de
+laisser exécuter une manœuvre célèbre, et qu'il était de sa justice de
+permettre et de sa dignité d'ordonner: l'Empereur Nicolas, devenu le
+flatteur des derniers de son peuple, fait reculer de trois lieues le
+corps qui représente celui de notre armée auquel nous avons dû la
+défaite des Russes, notre marche en avant et la prise de Moscou. Jugez
+si je rends grâce à Dieu d'avoir eu le bon esprit de refuser d'assister
+à cette pantomime menteuse!...
+
+Cette comédie militaire vient de donner lieu à un ordre du jour Impérial
+dont on sera scandalisé en Europe, si la pièce y est publiée telle que
+nous l'avons eue ici sous les yeux. On ne saurait mieux démentir les
+faits les plus avérés, ni se jouer plus audacieusement des consciences,
+à commencer par la sienne. D'après ce curieux exposé des idées d'un
+homme, non des événements d'une campagne, «c'est volontairement que les
+Russes ont reculé jusqu'au delà de Moscou, ce qui prouve qu'ils n'ont
+pas perdu la bataille de Borodino (mais alors pourquoi l'ont-ils
+livrée?) et _les ossements_ de leurs _présomptueux ennemis_, dit l'ordre
+du jour, semés depuis la ville sainte jusqu'au Niémen, attestent le
+triomphe des défenseurs de la patrie.»
+
+Sans attendre l'entrée solennelle de l'Empereur à Moscou, je pars dans
+deux jours pour Pétersbourg.
+
+Ici finit la correspondance du Voyageur; le récit qu'on va lire complète
+ses souvenirs: il fut écrit en divers lieux, d'abord à Pétersbourg en
+1839, puis en Allemagne et plus tard à Paris.
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU RÉCIT.
+
+Retour de Moscou à Berlin par Saint-Pétersbourg.--Histoire d'un
+Français, M. Louis Pernet.--Il est arrêté dans une auberge au milieu de
+la nuit.--Rencontre singulière.--Prudence extrême d'un autre Français,
+compagnon de voyage du prisonnier.--Le consul de France à Moscou.--Son
+indifférence au sort du prisonnier.--Mes instances inutiles.--Effet de
+l'imagination.--Conversation avec un Russe.--Ce qu'il me conseille au
+sujet du prisonnier.--Départ pour Pétersbourg.--Lenteur du
+voyage.--Novgorod-la-Grande.--Ce qui reste de la ville
+antique.--Souvenirs d'Ivan IV.--Dernier résultat de la gloire de cette
+république.--Arrivée à Pétersbourg.--Mon récit à M. de
+Barante.--Note.--Conclusion de l'histoire de M. Pernet.--Intérieur des
+prisons de Moscou.--Promesse d'un général russe au prisonnier.--Derniers
+moments passés à Pétersbourg.--Course à Colpina.--Magnificence de cet
+arsenal.--Mensonge gratuit.--Anecdote racontée en voiture.--Origine de
+la famille de Laval en Russie.--Trait de sensibilité de l'Empereur
+Paul.--L'écusson effacé.--Académie de peinture.--Élèves
+enrégimentés.--Paysagistes: Vorobieff.--Peintre d'histoire: Brulow, son
+tableau du Dernier jour de Pompéii.--Superbes copies de Raphaël par
+Brulow.--Influence du Nord sur l'esprit des artistes.--La poésie perd
+moins que la peinture sous le ciel du septentrion.--Mademoiselle
+Taglioni à Pétersbourg.--Influence de ce séjour sur les
+artistes.--Abolition des uniates.--Persécutions souffertes par l'Église
+catholique.--Avantages incontestables du gouvernement
+représentatif.--Sortie de la Russie; passage du Niémen; Tilsit.--Lettre
+sincère.--Trait d'un Allemand et d'un Anglais.--Pourquoi je ne suis pas
+revenu en Allemagne par la Pologne.
+
+
+ Berlin, dans les premiers jours d'octobre 1839.
+
+Au moment où j'allais quitter Moscou, un fait singulier attira toute mon
+attention et me força de retarder mon départ.
+
+J'avais fait demander des chevaux de poste pour sept heures du matin; à
+mon grand étonnement mon valet de chambre me réveille avant quatre
+heures; je m'informe de la cause de cet empressement, il me répond qu'il
+n'a pas voulu tarder à m'instruire d'un fait qu'il vient d'apprendre, et
+qui lui paraît assez grave pour l'obliger à venir me le raconter en
+toute hâte. Voici le résumé de son récit:
+
+Un Français, nommé M. Louis Pernet, arrivé depuis peu de jours à Moscou
+et logé à l'auberge de Kopp, vient d'être arrêté au milieu de la nuit
+(de cette nuit même); on s'est saisi de sa personne, après avoir enlevé
+ses papiers, et on l'a conduit à la prison de la ville, où on l'a mis au
+cachot selon le dire de personnes dignes de foi; tel est le récit que le
+garçon de notre auberge venait de faire à mon domestique. Celui-ci,
+après diverses questions, avait encore appris que ce M. Pernet est un
+jeune homme d'environ vingt-six ans, qu'il est d'une faible santé, ce
+qui redouble les craintes qu'on a pour lui; qu'il avait déjà passé par
+Moscou l'année dernière, et que même il y avait séjourné avec un Russe
+de ses amis, lequel plus tard l'avait mené chez lui à la campagne: ce
+Russe est absent en ce moment, et le malheureux prisonnier n'a plus ici
+d'autre appui qu'un Français, nommé M. R***, dans la compagnie duquel il
+vient, dit-on, de faire un voyage à travers le nord de la Russie. Ce M.
+R*** loge dans la même auberge que le prisonnier. Son nom me frappa tout
+d'abord, parce que c'est celui de l'homme de bronze avec lequel j'avais
+dîné peu de jours auparavant chez le gouverneur de Nijni. Vous vous
+rappelez que sa physionomie m'avait donné beaucoup à penser. Retrouver
+ce personnage mêlé à l'événement de cette nuit me parut une circonstance
+romanesque; à peine pouvais-je croire à tout ce qu'on me racontait. Je
+pensai que le récit d'Antonio était une invention faite à plaisir pour
+nous éprouver; néanmoins je me hâtai de me lever, et d'aller m'informer
+moi-même auprès du garçon d'auberge de la vérité des faits, ainsi que de
+l'exactitude du nom de M. R***, dont je tenais avant tout à constater
+l'identité. Le garçon me répondit qu'ayant été chargé d'une commission
+pour un étranger qui devait quitter Moscou la nuit précédente, il
+s'était rendu dans l'auberge de Kopp au moment même où venait d'avoir
+lieu la descente de la police, et il ajouta que M. Kopp lui avait conté
+la chose dans des termes qui se rapportaient exactement au premier récit
+d'Antonio.
+
+Dès que je fus habillé, je me rendis chez M. R***. Je trouvai
+effectivement que c'était bien mon homme de bronze de Nijni. Seulement,
+à Moscou l'homme de bronze n'était plus impassible; il paraissait agité.
+Je le trouvai levé; nous nous reconnûmes au premier abord, puis, lorsque
+je lui dis le motif de ma très-matinale visite, il me parut embarrassé.
+
+«Il est vrai que j'ai voyagé, me dit-il, avec M. Pernet, mais c'était
+par hasard; nous nous sommes rencontrés à Archangel, de là nous avons
+fait route ensemble; il est d'une chétive complexion, et sa faible santé
+m'a donné des inquiétudes pendant le voyage; je lui ai rendu les
+services que l'humanité m'imposait, voilà tout; je ne suis nullement de
+ses amis, je ne le connais pas.
+
+--Je le connais encore moins, répliquai-je, mais nous sommes Français
+tous les trois, et nous nous devons réciproquement assistance dans un
+pays où notre liberté, notre vie peuvent être à chaque instant menacées
+par un pouvoir qu'on ne reconnaît qu'aux coups qu'il frappe.
+
+--Peut-être M. Pernet, reprit M. R***, se sera-t-il attiré cette
+mauvaise affaire par quelque imprudence. Étranger ici comme lui, sans
+crédit, qu'ai-je à faire? S'il est innocent, l'arrestation n'aura pas de
+suite; s'il est coupable, il subira sa peine. Je ne puis rien pour lui,
+je ne lui dois rien, et je vous engage, monsieur, à mettre vous-même
+beaucoup de réserve dans les démarches que vous tenterez en sa faveur,
+ainsi que dans vos paroles.
+
+--Mais qui décidera de sa culpabilité? m'écriai-je. Avant tout, il
+faudrait le voir pour savoir à quoi il attribue cette arrestation, et
+pour lui demander ce qu'on peut faire et dire pour lui.
+
+--Vous oubliez le pays où nous sommes, reprit M. R***; il est au cachot,
+comment arriver jusqu'à lui? c'est impossible.
+
+--Ce qui est impossible aussi, repris-je en me levant, c'est que des
+Français, que des hommes laissent un de leurs compatriotes dans une
+situation critique, sans seulement s'enquérir de la cause de son
+malheur.»
+
+En sortant de chez ce très-prudent compagnon de voyage, je commençai à
+croire le cas plus grave que je ne l'avais jugé d'abord, et je pensai
+que pour m'éclaircir de la vraie position du prisonnier, il fallait
+m'adresser au consul de France. Forcé d'attendre l'heure convenable pour
+me rendre chez ce personnage, je fis demander mes chevaux de remise, au
+vif déplaisir et à la grande surprise de mon feldjæger; car ceux de la
+poste étaient déjà dans la cour de l'auberge quand je donnai ce
+contre-ordre.
+
+Vers dix heures, j'allai faire à M. le consul de France le récit de ce
+que vous venez de lire. Je trouvai ce protecteur officiel des Français
+tout aussi prudent et encore plus froid que ne m'avait paru le docteur
+R***. Depuis le temps qu'il vit à Moscou, le consul de France est devenu
+presque Russe. Je ne pus démêler si ses réponses étaient dictées par une
+crainte fondée sur la connaissance qu'il a des usages du pays, ou par un
+sentiment d'amour-propre blessé, de dignité personnelle mal appliquée.
+
+«M. Pernet, me dit-il, a passé six mois à Moscou et aux environs, sans
+que, pendant tout ce temps, il ait jugé à propos de faire la moindre
+démarche auprès du consul de France. M. Pernet ne peut donc compter
+aujourd'hui que sur lui-même pour se tirer de la situation où le place
+son insouciance. Ce mot, ajouta M. le consul, est peut-être trop
+faible;» puis il finit en me répétant qu'il ne pouvait, ne devait ni ne
+voulait se mêler de cette affaire.
+
+J'eus beau lui faire observer qu'en sa qualité de consul de France, il
+devait protection à tous les Français sans acception de personnes, et
+même à ceux qui manqueraient aux lois de l'étiquette; qu'il ne
+s'agissait pas ici d'une question de bon goût, d'une affaire de
+cérémonie, mais de la liberté, peut-être de la vie d'un de nos
+compatriotes; qu'en présence d'un pareil malheur tout ressentiment
+devait se taire au moins pendant le temps du danger, je n'en tirai pas
+une parole, pas un geste d'intérêt pour le prisonnier; j'ajoutai que je
+le priais de considérer que la partie n'était rien moins qu'égale,
+puisqu'assurément le tort que M. Pernet avait fait à M. le consul de
+France en négligeant la visite qu'il lui devait, n'approchait pas de la
+punition que lui infligeait celui-ci en le laissant mettre au cachot
+sans s'informer des causes de cet emprisonnement arbitraire, et sans
+parer aux suites bien plus graves que pourrait avoir cet acte de
+sévérité; je conclus en disant que, dans cette circonstance, nous
+n'avions pas à nous occuper du degré de compassion que M. Pernet
+méritait d'inspirer, mais de la dignité de la France et de la sûreté de
+tous les Français qui voyageaient et voyageraient en Russie.
+
+Mes raisons ne firent nul effet, et cette seconde visite m'avança autant
+que m'avait avancé la première.
+
+Néanmoins quoique je ne connusse pas même de nom M. Pernet, et que je
+n'eusse aucun motif personnel pour prendre intérêt à lui, il me sembla
+que, puisque le hasard m'avait fait connaître son malheur, mon devoir
+était de lui porter tous les secours qu'il dépendait de moi de lui
+offrir.
+
+À ce moment, je fus fortement frappé d'une vérité qui, sans doute, s'est
+souvent présentée à la pensée de tout le monde, mais qui ne m'était
+jusqu'alors apparue que vaguement et passagèrement; c'est que
+l'imagination sert à étendre la pitié et à la rendre plus vive. J'allai
+même jusqu'à penser qu'un homme entièrement dénué d'imagination serait
+impitoyable. Tout ce que j'ai de puissance de création dans la pensée
+s'employait malgré moi à me montrer ce pauvre inconnu, aux prises avec
+les fantômes de la solitude et de la prison; je souffrais avec lui,
+comme lui, j'éprouvais ce qu'il éprouvait, je craignais ce qu'il
+craignait; je le voyais abandonné de tout le monde, déplorant son
+isolement et reconnaissant qu'il était sans remède, car qui
+s'intéresserait jamais à un prisonnier dans un pays si éloigné, si
+différent du nôtre, dans une société où les amis s'unissent pour le
+bonheur et se séparent dans l'adversité. Que de stimulants à ma
+commisération! «Tu te crois seul au monde, tu es injuste envers la
+Providence qui t'envoie un ami, un frère;» voilà ce que je répétais tout
+bas, et bien d'autres choses encore, en croyant m'adresser à la victime.
+
+Cependant le malheureux n'espérait nul secours, et chaque heure écoulée
+dans une monotonie cruelle, en silence, sans incident, le plongeait plus
+avant dans son désespoir; la nuit viendrait avec son cortége de
+spectres; alors que de terreurs, que de regrets ne le
+martyriseraient-ils pas! Combien je désirais lui faire savoir que le
+zèle d'un inconnu lui tenait lieu des infidèles protecteurs sur lesquels
+il ne devait plus compter! Mais tout moyen de communication m'était
+refusé; aussi me sentais-je doublement obligé de le servir par
+l'impossibilité même où j'étais de le consoler; les lugubres
+hallucinations du cachot me poursuivaient au soleil et mon imagination
+renfermée sous une voûte obscure, me voilait le ciel qui brillait sur ma
+tête et m'ôtait ma liberté pour me représenter incessamment les
+apparitions de la nuit dans des souterrains ou des donjons ténébreux;
+enfin, dans mon trouble, oubliant que les Russes appliquent
+l'architecture classique même à la construction des prisons, je me
+voyais confiné sous terre; je rêvais non de colonnades romaines, mais de
+trappes gothiques; enfin je devenais conspirateur, j'étais coupable,
+exilé, frappé, j'étais fou avec le prisonnier... inconnu!... Eh bien, si
+mon imagination m'eût retracé moins vivement toutes ces choses, j'aurais
+mis moins d'activité, moins de persévérance dans mes démarches en faveur
+d'un malheureux qui n'avait que moi pour appui, et qui ne pouvait
+m'intéresser qu'à ce titre. J'étais poursuivi par un spectre, et pour
+m'en délivrer j'aurais percé des murs; le désespoir de mon impuissance
+me jetait dans une rage égale, peut-être, aux tourments de l'infortuné
+dont je partageais le supplice en voulant m'efforcer de le faire cesser.
+
+Insister pour pénétrer dans la prison, c'eût été une démarche dangereuse
+autant qu'inutile. Après de longues et douloureuses incertitudes, je
+m'arrêtai à une autre pensée; j'avais fait connaissance avec quelques
+personnes prépondérantes à Moscou; et bien que, dès l'avant-veille,
+j'eusse pris congé de tout le monde, je résolus de tenter une confidence
+auprès d'un des hommes qui m'avait inspiré le plus de confiance.
+
+Non-seulement je dois éviter ici de le nommer, mais je ne puis parler de
+lui que de manière à ne le point désigner.
+
+Quand il me vit entrer dans sa chambre, il savait déjà ce qui m'amenait;
+et sans me laisser le temps de m'expliquer, il me dit que par un hasard
+singulier il connaissait personnellement M. Pernet, qu'il le croyait
+innocent, d'où il suit que son affaire lui paraissait inexplicable. Mais
+qu'il était sûr que des considérations politiques pouvaient seules
+motiver un tel emprisonnement, parce que la police russe ne se démasque
+jamais à moins d'y être forcée; que sans doute, on avait cru l'existence
+de cet étranger tout à fait ignorée à Moscou; mais qu'à présent que le
+coup était porté, les amis ne pourraient que nuire en se montrant; car
+si l'on venait à penser qu'il eût des protecteurs, on se hâterait
+d'aggraver sa position en l'éloignant pour éviter tout éclaircissement
+et pour étouffer les plaintes: il ajouta qu'on devait donc dans
+l'intérêt même du patient ne le défendre qu'avec une extrême
+circonspection. «Si une fois il part pour la Sibérie, Dieu sait quand il
+en reviendra,» s'écria mon conseiller; puis ce personnage s'efforça de
+me faire comprendre qu'il ne pouvait avouer l'intérêt qu'il prenait à un
+Français suspect, parce que soupçonné lui-même d'attachement aux idées
+libérales, il lui suffirait de solliciter en faveur d'un prisonnier, ou
+seulement de dire qu'il l'eût connu, pour faire exiler le malheureux au
+bout du monde. Il conclut en ces mots: «Vous n'êtes ni son parent ni son
+ami; vous ne prenez à lui que l'intérêt que vous croyez devoir prendre à
+un compatriote, à un homme que vous savez dans la peine: vous vous êtes
+acquitté déjà du devoir que vous imposait ce louable sentiment; vous
+avez parlé au compagnon de voyage du prisonnier, à votre consul, à moi;
+maintenant si vous m'en croyez, vous vous abstiendrez de toute démarche
+ultérieure, ce que vous feriez n'irait pas au but, vous vous
+compromettriez sans fruit pour l'homme dont vous prenez gratuitement la
+défense. Il ne vous connaît pas, il n'attend rien de vous, partez donc;
+vous ne pouvez craindre de tromper un espoir qu'il n'a pas: moi j'aurai
+l'œil sur lui; je ne dois point paraître dans l'affaire, mais j'ai des
+moyens détournés d'en connaître et jusqu'à un certain point d'en diriger
+la marche; je vous promets de les employer le mieux que je pourrai;
+encore une fois, suivez mon conseil et partez.
+
+--Si je partais, m'écriai-je, je n'aurais plus un instant de repos: je
+serais poursuivi comme d'un remords par l'idée que ce malheureux n'avait
+que moi pour le servir, et que je l'ai abandonné sans avoir rien fait
+pour lui.
+
+--Votre présence ici, me répondit-on, ne sert même pas à le consoler,
+puisqu'il l'ignore ainsi que l'intérêt que vous prenez à lui, et que
+cette ignorance durera autant que sa détention.
+
+--Il n'y a donc aucun moyen d'arriver jusqu'à son cachot? repartis-je.
+
+--Aucun,» répliqua, non sans quelque marque d'impatience, la personne
+auprès de laquelle je croyais devoir insister avec tant de vivacité.
+«Vous seriez son frère, ajouta-t-elle, que vous ne pourriez faire plus
+ici que ce que vous avez fait. Votre présence à Pétersbourg, au
+contraire, peut devenir utile à M. Pernet. Vous instruirez M.
+l'ambassadeur de France de ce que vous savez sur cet emprisonnement, car
+je doute qu'il apprenne l'événement par la correspondance de votre
+consul. Une démarche auprès du ministre de la part d'un personnage placé
+comme l'est votre ambassadeur et d'un homme du caractère de M. de
+Barante, fera plus pour hâter la délivrance de votre compatriote que
+tout ce que vous et moi, et vingt autres personnes, nous pourrions
+tenter à Moscou.
+
+--Mais l'Empereur et ses ministres sont à Borodino ou à Moscou,
+repris-je encore sans vouloir me laisser éconduire.
+
+--Tous les ministres n'ont pas suivi Sa Majesté dans ce voyage,» me
+répliqua-t-on, toujours sur le ton de la politesse, mais avec une
+mauvaise humeur croissante et dissimulée, mais non sans peine.
+«D'ailleurs, au pis aller, il faudrait attendre leur retour. Vous
+n'avez, je vous le répète, aucune autre marche à suivre, si vous ne
+voulez pas nuire à l'homme que vous voulez sauver, en vous exposant
+vous-même à beaucoup de tracasseries; peut-être à quelque chose de pis,»
+ajouta-t-on d'un air significatif.
+
+Si la personne à laquelle je m'adressais eût été un homme en place,
+j'aurais déjà cru voir les Cosaques s'avancer pour s'emparer de moi et
+pour me conduire dans un cachot tout pareil à celui de M. Pernet.
+
+Je sentis que la patience de mon interlocuteur était à bout; j'étais
+resté moi-même interdit et je ne pouvais trouver une parole contre ses
+arguments; je me retirai donc en promettant de partir, et en remerciant
+avec reconnaissance mon conseiller de l'avis qu'il venait de me donner.
+
+Puisqu'il est avéré que je ne puis rien faire ici, pensai-je, je
+partirai sans retard. Les lenteurs de mon feldjæger, qui, sans doute,
+avait un dernier rapport à faire sur mon compte, me prirent le reste de
+la matinée; je ne pus obtenir le retour des chevaux de poste que vers
+quatre heures du soir; à quatre heures et un quart, j'étais sur la route
+de Pétersbourg.
+
+La mauvaise volonté de mon courrier, divers accidents, fruits du hasard
+ou de la malveillance, les chevaux qui manquaient partout à cause des
+relais retenus pour la maison de l'Empereur et pour les officiers de
+l'armée, ainsi que pour les courriers allant et venant continuellement
+de Borodino à Pétersbourg, rendirent mon voyage lent et pénible; dans
+mon impatience, je ne voulais pas m'arrêter la nuit, mais je ne gagnai
+rien à me presser, car je fus contraint par le manque de chevaux, réel
+ou supposé, de passer six heures entières à Novgorod-la-Grande, à
+cinquante lieues de Pétersbourg.
+
+Je n'étais guère en train de visiter ce qui reste du berceau de l'Empire
+des Slaves devenu le tombeau de leur liberté. La fameuse église de
+Sainte-Sophie renferme les tombes de Vladimir Iaroslawitch, mort en
+1051, d'Anne sa mère, d'un empereur de Constantinople et quelques autres
+sépultures. Elle ressemble à toutes les églises russes: peut-être
+n'est-elle pas plus authentique que la cathédrale soi-disant ancienne,
+où reposent les os de Minine à Nijni-Novgorod; je ne crois plus à la
+date d'aucun des vieux monuments qu'on me fait voir en Russie. Je crois
+encore au nom de ses fleuves; le Volkoff m'a représenté les affreuses
+scènes du siége de cette ville républicaine, prise, reprise et décimée
+par Ivan-le-Terrible. L'hyène Impériale présidant au carnage, à la
+peste, à la vengeance, m'apparaissait là, couchée sur des ruines; et les
+cadavres sanglants de ses sujets ressortaient du fleuve comblé de morts
+pour attester à mes yeux les horreurs des guerres intestines, et les
+fureurs qui s'allument dans les sociétés qu'on appelle civilisées parce
+que des forfaits qualifiés d'actes de vertus s'y commettent en sûreté de
+conscience. Chez les sauvages, les passions déchaînées sont les mêmes,
+et plus brutales, et plus féroces encore; mais elles ont moins de
+portée: là, l'homme, réduit à peu près à ses forces individuelles, y
+fait le mal sur une plus petite échelle; d'ailleurs, l'atrocité des
+vaincus explique, si elle n'excuse la cruauté des vainqueurs; mais dans
+les États policés, le contraste des horreurs qui se commettent et des
+belles paroles qui se débitent, rend le crime plus révoltant et montre
+l'humanité sous un point de vue plus décourageant. Là, trop souvent
+certains esprits tournés à l'optimisme et d'autres qui, par intérêt, par
+politique ou par duperie, se font les flatteurs des masses, prennent le
+mouvement pour le progrès. Ce qui me paraît digne de remarque, c'est que
+les correspondances de Pinen l'archevêque, et de plusieurs des
+principaux citoyens de Novgorod avec les Polonais, attirèrent la foudre
+sur la ville où trente mille innocents périrent dans les combats ainsi
+que dans les supplices et les massacres inventés et présidés par le
+Czar. Il y eut des jours où six cents victimes furent exécutées sous ses
+yeux; et toutes ces horreurs avaient lieu pour punir un crime,
+irrémissible dès cette époque: le crime de communication clandestine
+avec les Polonais. Ceci se passait il y a près de trois cents ans, en
+1570.
+
+Novgorod-la-Grande ne s'est jamais relevée de cette dernière crise; elle
+aurait remplacé ses morts, elle n'a pu survivre à l'abolition de ses
+institutions démocratiques; ses murailles, badigeonnées avec le soin
+qu'emploient partout les Russes pour effacer, sous le fard d'une
+régénération menteuse, les trop véridiques vestiges de l'histoire, ne
+sont plus tachées de sang; elles paraissent bâties d'hier; mais ses rues
+sont désertes, et les trois quarts de ses ruines, dispersées hors de son
+étroite enceinte, se perdent dans les plaines d'alentour, où elles
+achèvent de crouler loin de la ville actuelle, qui n'est elle-même
+qu'une ombre et un nom. Voilà tout ce qui reste de la fameuse république
+du moyen âge. Quelques souvenirs effacés: gloire, puissance, fantômes
+rentrés dans le néant pour toujours. Où est le fruit des révolutions qui
+n'ont cessé d'arroser de sang cette terre maintenant presque déserte?
+quel succès peut valoir les larmes que les passions politiques ont fait
+couler dans ce coin du monde? Ici tout est silencieux aujourd'hui comme
+avant l'histoire. Dieu nous apprend trop souvent que ce que les hommes
+déçus par l'orgueil regardaient comme un digne but à leurs efforts,
+n'était réellement qu'un moyen d'occuper le superflu de leurs forces
+dans l'effervescence de la jeunesse. Voilà le principe de plus d'une
+action héroïque!
+
+Novgorod-la-Grande est aujourd'hui un tas de pierres qui conserve
+quelque renom au milieu d'une plaine stérile à l'œil, au bord d'un
+fleuve triste, étroit et troublé comme une saignée dans un marécage. Il
+y eut là pourtant des hommes célèbres par leur amour pour la liberté
+turbulente; il s'y passa des scènes tragiques; des catastrophes
+imprévues terminèrent des existences brillantes. De tout ce bruit, de
+tout ce sang, de toutes ces rivalités, il ne reste aujourd'hui que la
+somnolence d'un peuple de soldats languissant dans une ville qui ne
+s'intéresse plus à rien de ce qui se passe dans le monde: ni à la paix,
+ni à la guerre. En Russie, le passé est séparé du présent par un abîme!
+
+Depuis trois cents ans la cloche du _vetché_[15] n'appelle plus ce
+peuple jadis le plus glorieux, le plus ombrageux des peuples russes, à
+délibérer sur ses affaires; la volonté du Czar étouffe dans tous les
+cœurs jusqu'au regret, jusqu'au souvenir de la gloire effacée. Il y a
+quelques années que des scènes atroces se sont passées entre les
+Cosaques et les habitants du pays dans les colonies militaires établies
+aux environs de ce reste de ville. Mais l'émeute étouffée, tout est
+rentré dans l'ordre accoutumé, c'est-à-dire dans le silence et dans la
+paix du tombeau. La Turquie n'a rien à envier à Novgorod[16].
+
+Je fus doublement heureux, pour le prisonnier de Moscou et pour
+moi-même, de quitter ce séjour jadis fameux par les désordres de la
+liberté, aujourd'hui désolé par ce qu'on appelle _le bon ordre_, mot qui
+équivaut ici à celui de mort.
+
+J'eus beau faire diligence, je n'arrivai à Pétersbourg que le quatrième
+jour; à peine descendu de voiture, je courus chez M. de Barante.
+
+Il ignorait encore l'arrestation de M. Pernet, et il me parut surpris de
+l'apprendre par moi, surtout quand il sut que j'avais mis près de quatre
+jours à faire la route. Son étonnement redoubla lorsque je lui contai
+mes inutiles instances auprès de notre consul pour déterminer ce
+défenseur officiel des Français à tenter une démarche en faveur du
+prisonnier.
+
+L'attention avec laquelle m'écoutait M. de Barante, l'assurance qu'il me
+donna de ne rien négliger pour éclaircir cette affaire, de ne la point
+perdre de vue un moment, tant qu'il n'aurait pas démêlé le nœud de
+l'intrigue, l'importance qu'il me parut attribuer aux moindres faits qui
+pouvaient intéresser la dignité de la France et la sûreté de nos
+concitoyens, mirent ma conscience en paix et dissipèrent les fantômes de
+mon imagination. Le sort de M. Pernet était dans les mains de son
+protecteur naturel de qui l'esprit et le caractère devenaient pour ce
+malheureux des garants plus sûrs que mon zèle et mes impuissantes
+sollicitations.
+
+Je sentis que j'avais fait tout ce que je pouvais et devais faire pour
+venir en aide au malheur, et pour défendre l'honneur de mon pays selon
+la mesure de mes forces, et sans sortir des bornes que m'imposait ma
+position de simple voyageur. _La folle de la maison_ avait servi à
+quelque chose. Durant les douze ou quinze jours que je demeurai encore à
+Pétersbourg, je crus donc devoir m'abstenir de prononcer le nom de M.
+Pernet devant M. l'ambassadeur de France, et je quittai la Russie sans
+savoir la suite d'une histoire dont le commencement m'avait préoccupé et
+intéressé comme vous venez de le voir.
+
+Mais tout en m'acheminant rapidement et _librement_ vers la France, ma
+pensée se reportait souvent dans les cachots de Moscou. Si j'avais su ce
+qui s'y passait, j'aurais été encore plus agité[17].
+
+Les derniers moments de mon séjour à Pétersbourg furent employés à
+visiter divers établissements que je n'avais pu voir à mon premier
+passage par cette ville.
+
+Le prince *** me fit montrer entre autres curiosités les immenses usines
+de Colpina, l'arsenal des arsenaux russes, situé à quelques lieues de la
+capitale. C'est dans cette fabrique que se confectionnent tous les
+objets nécessaires à la marine Impériale. On arrive à Colpina par une
+route de sept lieues dont la dernière moitié est détestable.
+L'établissement est dirigé par un Anglais, M. Wilson, honoré du grade de
+général (toute la Russie est enrégimentée)[19]; il nous fit les honneurs
+de ses machines en véritable ingénieur russe, c'est-à-dire qu'il ne nous
+permit pas de négliger un clou ni un écrou; escortés par lui, nous avons
+passé en revue près de vingt ateliers d'une grandeur immense. Cette
+extrême complaisance du directeur méritait sans doute beaucoup de
+reconnaissance; j'en exprimai peu, c'était encore plus que je n'en
+ressentais; la fatigue rend ingrat presque autant que l'ennui.
+
+Ce que nous trouvâmes de plus admirable dans la longue revue qu'on nous
+obligea de faire des mécaniques de Colpina, c'est une machine de Bramah
+destinée à éprouver la force des chaînes qui servent à porter les ancres
+des plus gros navires; les énormes anneaux qui ont pu résister aux
+efforts de cette machine, peuvent ensuite maintenir les bâtiments contre
+les coups de vent et de mer les plus violents. Dans la machine de Bramah
+on fait un ingénieux usage de la pression de l'eau pour mesurer la force
+du fer; cette invention me parut merveilleuse.
+
+Nous examinâmes aussi des écluses destinées à servir de trop plein dans
+les crues d'eau extraordinaires. C'est au printemps surtout que ces
+singulières écluses fonctionnent; sans elles le ruisseau qui sert de
+moteur aux machines, au lieu de porter la vie partout, ferait des
+ravages incalculables. Le fond des canaux et les piles de ces écluses
+sont revêtus d'épaisses feuilles de cuivre, parce que ce métal, dit-on,
+résiste aux hivers mieux que le granit. On nous assure que nous ne
+verrons rien de semblable ailleurs.
+
+J'ai retrouvé à Colpina l'espèce de grandeur et en même temps de luxe
+qui m'a frappé dans toutes les constructions utiles ordonnées par le
+gouvernement russe. Ce gouvernement ne manque presque jamais de joindre
+au nécessaire beaucoup de superflu. Il a tant de puissance réelle qu'il
+ne faut pas se laisser aller au dédain qu'inspirent les ruses auxquelles
+il est habitué de descendre pour éblouir les étrangers; cette finesse
+est de pur choix, on doit l'attribuer à un penchant inhérent au
+caractère national: ce n'est pas toujours par faiblesse qu'on ment, on
+ment quelquefois parce qu'on a reçu de la nature le don de bien mentir:
+c'est un talent, et tout talent veut s'exercer.
+
+Quand nous montâmes en voiture pour retourner à Saint-Pétersbourg, il
+faisait nuit et froid. La longueur de la route fut diminuée par une
+conversation charmante dont j'ai retenu l'anecdote que voici. Elle sert
+à prouver jusqu'où s'étend la puissance de création d'un souverain
+absolu. Jusque-là, j'avais vu le despotisme russe exercer son action sur
+les morts, sur les églises, sur les faits de l'histoire, sur les
+condamnés, sur les prisonniers, enfin, sur tout ce qui ne peut prendre
+la parole pour protester contre un abus de pouvoir: cette fois nous
+verrons un Empereur de Russie imposer à l'une des plus illustres
+familles de France une parenté dont elle ne se doutait ni ne se
+souciait.
+
+Sous le règne de Paul Ier, un Français du nom de Lovel, se trouvait à
+Pétersbourg; il était agréable de sa personne, il était jeune; il plut à
+une demoiselle fort riche dont il était amoureux: elle s'appelait
+Kaminski ou Kaminska, j'ignore si cette famille est d'origine polonaise.
+Elle était alors assez puissante et assez distinguée; aussi
+s'opposa-t-elle au mariage par la raison que le jeune étranger n'avait
+ni nom ni fortune. Les deux amants réduits au désespoir, eurent recours
+à un moyen de roman. Ils attendirent l'Empereur à son passage dans une
+rue, se jetèrent à ses pieds, et lui demandèrent protection. Paul Ier
+qui était bon quand il n'était pas fou, promit le consentement de la
+famille, qu'il décida par plus d'un moyen sans doute, mais surtout par
+celui-ci: «Mademoiselle Kaminska épouse, dit l'Empereur, _M. le comte de
+Laval_, jeune émigré français d'une famille illustre et possesseur d'une
+fortune considérable.»
+
+Doté de la sorte, mais bien entendu en paroles seulement, le jeune
+Français épousa mademoiselle Kaminska dont la famille se serait bien
+gardée de donner un démenti à l'Empereur.
+
+Pour prouver le dire du souverain, le nouveau _M. de Laval_ fit sculpter
+fièrement son écusson sur la porte de l'_hôtel_ où il s'établit avec sa
+nouvelle épouse.
+
+Malheureusement quinze ans plus tard, sous la restauration, je ne sais
+quel M. de Montmorency Laval voyageait en Russie; voyant par hasard ses
+armes sur une porte, il s'informe; on lui conte l'histoire de M. Lovel.
+
+À sa demande, l'Empereur Alexandre fit aussitôt enlever l'écusson des
+Laval et la porte de M. Lovel resta découronnée, ce qui n'a pas empêché
+le comte de Laval de continuer jusqu'à ce jour de faire à tout
+Pétersbourg les honneurs d'une excellente maison qui s'appellera
+toujours l'hôtel de Laval, par respect pour la mémoire de S. M.
+l'Empereur Paul, mémoire à qui l'on doit bien un culte expiatoire...
+
+Le lendemain de ma course à Colpina, je visitai en détail l'Académie de
+peinture: superbe et pompeux édifice qui, jusqu'à présent renferme peu
+de bons ouvrages; mais que peut on espérer de l'art dans un pays où les
+jeunes artistes portent l'uniforme? j'aimerais mieux renoncer de bonne
+foi à tout travail d'imagination. J'ai trouvé tous les élèves de
+l'Académie enrégimentés, costumés, commandés comme des cadets de marine.
+Ce fait seul dénote un profond mépris pour ce qu'on prétend protéger ou
+plutôt une grande ignorance des lois de la nature et des mystères de
+l'art: l'indifférence affichée serait moins barbare; il n'y a de libre
+en Russie que ce dont le gouvernement ne se soucie pas; il ne se soucie
+que trop des arts, mais il ignore que l'art a besoin de liberté et que
+cette accointance entre les œuvres du génie et l'indépendance de l'homme
+attesterait à elle seule la noblesse de la profession d'artiste.
+
+Je parcourus beaucoup d'ateliers et j'y trouvai des paysagistes
+distingués; ils ont de l'imagination dans leurs compositions et même de
+la couleur. J'ai admiré surtout un tableau représentant
+Saint-Pétersbourg pendant une nuit d'été, par M. Vorobieff: c'est beau
+comme la nature, poétique comme la vérité. En voyant ce tableau, j'ai
+cru arriver en Russie: je me suis reporté à l'époque où les nuits d'été
+n'étaient qu'un composé de deux crépuscules: on ne peut mieux rendre
+l'effet de ce jour persistant et qui triomphe de l'obscurité comme une
+lampe éclaire à travers une gaze légère.
+
+Je me suis éloigné à regret de cette toile où la nature est prise sur le
+fait par un homme dont l'imagination s'applique à l'imitation de ce
+qu'il a sous les yeux. Ses ouvrages m'ont rendu les premières
+impressions que j'éprouvai à la vue de la mer Baltique. C'était la
+clarté polaire que je revoyais, ce n'était pas la lumière des tableaux
+ordinaires. Il y a un grand mérite à caractériser, d'une manière aussi
+précise, des phénomènes particuliers de la nature.
+
+On fait beaucoup de bruit en Russie du talent de Brulow. Son _Dernier
+jour de Pompéii_ a produit, dit-on, quelque effet en Italie. Cette
+énorme toile fait maintenant la gloire de l'école russe à
+Saint-Pétersbourg; ne riez pas de cette qualification; j'ai vu une salle
+sur la porte de laquelle on avait inscrit ces mots: _École russe_!!!...
+Le tableau de Brulow me paraît d'une couleur fausse; à la vérité le
+sujet choisi par l'artiste était propre à voiler ce défaut, car qui peut
+savoir la couleur qu'avaient les édifices de Pompéii à leur dernier
+jour? Ce peintre a le pinceau sec, la touche dure, mais il a de la
+force; ses conceptions ne manquent ni d'imagination ni d'originalité.
+Ses têtes ont de la variété et de la vérité; s'il entendait l'usage du
+clair-obscur, il mériterait peut-être un jour la réputation qu'on lui
+fait ici; en attendant il manque de naturel, de coloris, de légèreté, de
+grâce, et le sentiment du beau lui est étranger; il ne manque pas d'une
+sorte de poésie sauvage; toutefois, l'effet général de ses tableaux est
+désagréable à l'œil, et son style roide, mais qui n'est pas dépourvu de
+noblesse, rappelle les imitateurs de l'école de David; c'est dessiné
+comme d'après la bosse avec assez de soin et colorié au hasard.
+
+Dans un tableau de l'Assomption, qu'on est convenu à Pétersbourg
+d'admirer parce qu'il est du _fameux_ Brulow, j'ai remarqué des nuages
+si lourds qu'on pourrait les envoyer à l'Opéra pour représenter des
+rochers.
+
+Il y a pourtant dans Pompéii des expressions de têtes qui promettent un
+vrai talent. Ce tableau, malgré les défauts de composition qu'on y
+découvre, gagnerait à être gravé; car c'est surtout par la couleur qu'il
+pèche.
+
+On dit que depuis son retour en Russie, l'auteur a déjà beaucoup perdu
+de son enthousiasme pour l'art. Que je le plains d'avoir vu l'Italie,
+puisqu'il devait retourner dans le Nord! Il travaille peu, et
+malheureusement sa facilité, dont on lui fait un mérite, paraît trop
+dans ses ouvrages. C'est par un travail assidu et forcé qu'il
+parviendrait à vaincre la roideur de son dessin, et la crudité de ses
+couleurs. Les grands peintres savent la peine qu'il se faut donner pour
+ne plus dessiner avec le pinceau, pour peindre par la dégradation des
+tons, pour effacer de dessus la toile les lignes qui n'existent nulle
+part dans la nature, pour montrer l'air qui est partout, pour cacher
+l'art, enfin pour apprendre à reproduire la réalité sans cesser de
+l'ennoblir. Il semble que le Raphaël russe ne se doute pas de la rude
+tâche de l'artiste.
+
+On m'assure qu'il passe sa vie à s'enivrer plus qu'à travailler; je le
+blâme moins que je ne le plains. Ici tous les moyens sont bons pour se
+réchauffer: le vin est le soleil de la Russie. Si l'on joint au malheur
+d'être Russe celui de se sentir peintre en Russie, il faut s'expatrier.
+N'est-ce pas un lieu d'exil pour les peintres qu'une ville où il fait
+nuit trois mois, et où la neige a plus d'éclat que le soleil?
+
+En s'appliquant à reproduire les singularités de la nature sous cette
+latitude, quelques peintres de genre pourraient se faire honneur et
+obtenir sur les marches du temple des arts une petite place où ils
+feraient bande à part; mais un peintre d'histoire, s'il veut développer
+les dispositions qu'il a reçues du ciel, doit fui un tel climat.
+Pierre-le-Grand avait beau dire et beau faire, la nature mettra toujours
+des bornes aux fantaisies de l'homme, fussent-elles justifiées par les
+ukases de vingt Czars.
+
+J'ai vu de M. Brulow un ouvrage vraiment admirable: c'est sans contredit
+ce qu'il y a de mieux à Saint-Pétersbourg parmi les tableaux modernes; à
+la vérité c'est la copie d'un ancien chef-d'œuvre de l'école d'Athènes.
+Elle est grande comme l'original au moins. Quand on sait reproduire
+ainsi ce que Raphaël a fait peut-être de plus inimitable après ses
+madones, on est obligé de retourner à Rome pour y apprendre à faire
+mieux que _le Dernier jour de Pompéii_ et que _l'Assomption de la
+Vierge_[20].
+
+Le voisinage du pôle est contraire aux arts, excepté à la poésie, à qui
+parfois l'âme humaine suffit; alors c'est le volcan sous la glace. Mais
+pour les habitants de ces âpres climats, la musique, la peinture, la
+danse, tous les plaisirs de sensation qui, jusqu'à un certain degré,
+sont indépendants de la pensée, perdent de leurs charmes en perdant
+leurs organes. Que me feraient Rembrant la nuit, et le Corrége, et
+Michel-Ange, et Raphaël dans une chambre sans lumière? Le Nord a des
+beautés sans doute, mais c'est un palais qui manque de jour. L'amour
+plus dégagé des sens y naît des désirs physiques moins que des besoins
+du cœur; mais, n'en déplaise au vain luxe du pouvoir et de l'opulence,
+tout le séduisant cortége de la jeunesse avec ses jeux, ses grâces, ses
+ris, ses danses, s'arrête aux régions bénies où les rayons du soleil,
+sans se contenter de glisser sur la terre qu'à peine ils effleurent, la
+réchauffent et la fécondent en l'éclairant du haut du ciel.
+
+En Russie tout se ressent d'une double tristesse: la peur du pouvoir,
+l'absence du soleil!!... Les danses nationales y ressemblent tantôt à
+une ronde menée par des ombres, défilant tristement à la lueur d'un
+crépuscule qui ne finit jamais; tantôt, et c'est lorsqu'elles sont
+vives, à un exercice qu'on s'impose de peur de s'endormir et de geler en
+dormant. Mademoiselle Taglioni elle-même... hélas!... mademoiselle
+Taglioni n'est-elle pas devenue à Saint-Pétersbourg une danseuse
+parfaite? Quelle chute pour la Sylphide!!!... c'est l'histoire d'Ondine
+devenue simple femme... Mais quand elle marche dans les rues... car elle
+marche à présent... elle est suivie par des laquais en grande livrée
+avec de belles cocardes à leurs chapeaux et des galons d'or, et on
+l'accable tous les matins dans les journaux d'articles pleins de
+louanges les plus ridicules que j'aie lues. Voilà ce que les Russes,
+avec tout leur esprit, savent faire pour les arts et pour les artistes.
+Ce qu'il faut aux artistes, c'est un ciel qui les fasse naître, un
+public qui les comprenne, une société qui les inspire... Voilà le
+nécessaire: les récompenses sont de surérogation; on les leur donne par
+surcroît, comme dit l'Évangile. Ce n'est pas dans un Empire dont le
+peuple, refoulé de force non loin de la terre des Lapons, et policé de
+force par Pierre Ier, qu'il faut aller chercher ces choses. J'attends
+les Russes à Constantinople pour savoir ce dont ils sont capables en
+fait de beaux-arts et de civilisation.
+
+La meilleure manière de protéger les arts, c'est d'avoir sincèrement
+besoin des plaisirs qu'ils procurent; une nation parvenue à ce point de
+civilisation ne sera pas longtemps contrainte à demander des artistes
+aux étrangers.
+
+Au moment où j'allais quitter Saint-Pétersbourg, quelques personnes
+déploraient tout bas l'abolition des uniates[21], et racontaient les
+mesures arbitraires qui avaient amené de longue main cet acte
+irréligieux célébré comme un triomphe par l'Église russe. Les
+persécutions cachées qu'on a fait endurer à plusieurs prêtres des
+uniates révoltent les cœurs les plus indifférents; mais dans un paya où
+les distances et le secret favorisent l'arbitraire et prêtent leur
+secours constant aux actes les plus tyranniques, toutes les violences
+restent couvertes. Ceci me rappelle le mot significatif trop souvent
+répété par les Russes privés de protecteurs: «Dieu est si haut!
+l'Empereur est si loin![22]»
+
+Voici donc les Grecs qui se mettent à faire des martyrs. Qu'est devenue
+la tolérance dont ils se vantaient devant les hommes qui ne connaissent
+pas l'Orient? Aujourd'hui les glorieux confesseurs de la foi catholique
+languissent dans des couvents-prisons, et leur lutte, admirée dans le
+ciel, reste ignorée même de l'Église pour laquelle ils militent
+généreusement sur la terre, de cette Église, mère de toutes les Églises,
+et la seule universelle, car elle est la seule qui ne soit pas entachée
+de localité, qui soit restée libre et qui n'appartienne à aucun
+pays[23]!!...
+
+Quand le soleil de la publicité se lèvera sur la Russie, ce qu'il
+éclairera d'injustices non-seulement anciennes, mais de chaque jour,
+fera frémir le reste du monde. On ne frémira pas assez, car tel est le
+sort de la vérité sur la terre: tant que les peuples ont le plus grand
+intérêt à la connaître, ils l'ignorent, et lorsqu'ils l'apprennent elle
+ne leur importe déjà plus guère. Les abus d'un pouvoir renversé
+n'excitent que de froides exclamations; ceux qui les relatent passent
+pour des acharnés qui battent l'ennemi à terre, tandis que d'un autre
+côté les excès de ce pouvoir inique demeurent soigneusement cachés tant
+qu'il est debout, car avant tout il emploie sa force à étouffer les
+plaintes de ses victimes; il extermine, il anéantit, il se garde
+d'irriter, et il s'applaudit encore de sa mansuétude parce qu'il ne se
+permet que les cruautés indispensables. Néanmoins, c'est à tort qu'il se
+vante de sa douceur: lorsque la prison est muette et fermée comme la
+tombe, on se passe aisément de l'échafaud!!...
+
+L'idée que je respirais le même air que tant d'hommes injustement
+opprimés, séparés du monde, me privait du repos le jour et la nuit.
+J'étais parti de France effrayé des abus d'une liberté menteuse, je
+retourne dans mon pays persuadé que si le gouvernement représentatif
+n'est pas le plus moral, logiquement parlant, il est sage et modéré dans
+la pratique; quand on voit que d'un côté il préserve les peuples de la
+licence démocratique, et de l'autre des abus les plus criants du
+despotisme, abus d'autant plus hideux que les sociétés qui les tolèrent
+sont plus avancées dans la civilisation matérielle, on se demande s'il
+ne faut pas imposer silence à ses antipathies et subir sans se plaindre
+une nécessité politique qui, après tout, apporte aux nations préparées
+pour elle plus de bien que de mal. À la vérité, jusqu'à présent cette
+nouvelle et savante forme de gouvernement n'a pu se consolider que par
+l'usurpation. Peut-être ces usurpations définitives avaient-elles été
+rendues inévitables par toutes les fautes précédentes; c'est une
+question de politique religieuse que le temps, le plus sage des
+ministres de Dieu sur la terre, résoudra pour nos neveux. Ceci me
+rappelle une pensée profonde exprimée par un des esprits les plus
+éclairés et les plus cultivés de l'Allemagne, M. de Varnhagen d'Ense:
+«J'ai bien cherché, m'écrivait-il un jour, par qui se font en dernière
+analyse les révolutions, et, après trente ans de méditations, j'ai
+trouvé ce que j'avais pensé dès ma jeunesse, qu'elles se font par les
+hommes contre qui on les dirige.»
+
+Jamais je n'oublierai ce que j'ai senti en passant le Niémen pour entrer
+à Tilsit; c'est surtout dans ce moment-là que j'ai donné raison à
+l'aubergiste de Lubeck. Un oiseau échappé de sa cage, ou sortant de
+dessous la cloche d'une machine pneumatique, serait moins joyeux. Je
+puis dire, je puis écrire ce que je pense, je suis libre!...
+m'écriai-je. La première lettre vraie que j'aie adressée à Paris est
+partie de cette frontière: elle aura fait événement dans le petit cercle
+de mes amis, qui, jusque-là sans doute, avaient été les dupes de ma
+correspondance officielle. Voici la copie de cette lettre:
+
+ Tilsit, ce jeudi 26 septembre 1839.
+
+«Cette date vous fera, j'espère, autant de plaisir à lire qu'elle m'en
+fait à écrire; me voici hors de l'Empire de l'uniformité, des minuties
+et des difficultés. On parle librement et l'on se croit dans un
+tourbillon de plaisir et dans un monde emporté par les idées nouvelles
+vers une liberté désordonnée. C'est pourtant en Prusse qu'on est; mais
+sortir de la Russie c'est retrouver des maisons dont le plan n'a pas été
+commandé à un esclave par un maître inflexible, maisons pauvres encore,
+mais librement bâties; c'est voir une campagne gaie et librement
+cultivée (n'oubliez pas que c'est de la Prusse que je parle), et ce
+changement épanouit le cœur. En Russie l'absence de la liberté se
+ressent dans les pierres toutes taillées à angles droits, dans les
+poutres toutes équarries régulièrement, comme elle se ressent dans les
+hommes... Enfin je respire!... je puis vous écrire sans les précautions
+oratoires commandées par la police: précautions presque toujours
+insuffisantes, car il y a autant de susceptibilité d'amour-propre que de
+prudence politique dans l'espionnage des Russes. La Russie est le pays
+le plus triste de la terre habité par les plus beaux hommes que j'aie
+vus; un pays où l'on aperçoit à peine les femmes ne peut être gai...
+Enfin m'en voici dehors, et sans le moindre accident! Je viens de faire
+deux cent cinquante lieues en quatre jours, par des chemins souvent
+détestables, souvent magnifiques, car l'esprit russe, tout ami qu'il est
+de l'uniformité, ne peut atteindre à l'ordre véritable; le caractère de
+cette administration, c'est le tatillonnage, la négligence et la
+corruption. On est révolté à l'idée de s'habituer à tout cela, et
+pourtant on s'y habitue. Un homme sincère dans ce pays-là passerait pour
+fou.
+
+«À présent je vais me reposer en voyageant à loisir. J'ai deux cents
+lieues à faire d'ici à Berlin; mais des lits où l'on peut coucher et de
+bonnes auberges partout, une grande route douce et régulière rendent ce
+voyage une vraie promenade.»
+
+La propreté des lits, des chambres, l'ordre des ménages dirigés par des
+femmes: tout me semblait charmant et nouveau... J'étais surtout frappé
+du dessin varié des maisons, de l'air de liberté des paysans et de la
+gaîté des paysannes: leur bonne humeur me causait presque de l'effroi:
+c'était une indépendance dont je craignais pour eux les conséquences;
+j'en avais perdu le souvenir. On voit là des villes qui sont nées
+spontanément et l'on reconnaît qu'elles étaient bâties avant qu'aucun
+gouvernement en eût fait le plan. Assurément, la Prusse ducale ne passe
+pas pour le pays de la licence, eh bien, en traversant les rues de
+Tilsit et plus tard celles de Kœnigsberg, je croyais assister au
+carnaval de Venise. Je me suis souvenu alors qu'un Allemand de ma
+connaissance, après avoir passé pour ses affaires plusieurs années en
+Russie, parvint enfin à quitter ce pays pour toujours; il était dans la
+compagnie d'un de ses amis; à peine eurent-ils mis le pied sur le
+bâtiment anglais qui venait de lever l'ancre, qu'on les vit tomber dans
+les bras l'un de l'autre en disant: «Dieu soit loué, nous pouvons
+respirer librement et penser tout haut!...»
+
+Beaucoup de gens, sans doute, ont éprouvé la même sensation: pourquoi
+nul voyageur ne l'a-t-il exprimée? C'est ici que j'admire sans le
+comprendre le prestige que le gouvernement russe exerce sur les esprits.
+Il obtient le silence, non-seulement de ses sujets, c'est peu, mais il
+se fait respecter même de loin par les étrangers échappés à sa
+discipline de fer. On le loue, ou au moins l'on se tait: voilà un
+mystère que je ne puis m'expliquer. Si un jour la publication de ce
+voyage m'aide à le comprendre, j'aurai une raison de plus pour
+m'applaudir de ma sincérité.
+
+Je devais retourner de Pétersbourg en Allemagne par Wilna et Varsovie.
+J'ai changé de projet.
+
+Des malheurs tels que ceux de la Pologne ne sauraient être attribués
+uniquement à la fatalité: dans les infortunes prolongées, il faut
+toujours faire la part des fautes aussi bien que celle des
+circonstances. Jusqu'à un certain point les nations comme les individus
+deviennent complices du sort qui les poursuit; elles paraissent
+comptables des revers qui les atteignent coup sur coup, car à des yeux
+attentifs les destinées ne sont que le développement des caractères. En
+apercevant le résultat des erreurs d'un peuple puni avec tant de
+sévérité, je ne pourrais m'abstenir de quelques réflexions dont je me
+repentirais; dire leur fait aux oppresseurs, c'est une charge qu'on
+s'impose avec une sorte de joie, soutenu qu'on se sent par l'apparence
+de courage et de générosité qui s'attache à l'accomplissement d'un
+devoir périlleux, ou tout au moins pénible; mais contrister la victime,
+accabler l'opprimé, fût-ce à coups de vérités, c'est une exécution à
+laquelle ne s'abaissera jamais l'écrivain qui ne veut pas mépriser sa
+plume.
+
+Voilà pourquoi j'ai renoncé à voir la Pologne.
+
+
+
+
+LETTRE TRENTE-SIXIÈME.
+
+Retour à Ems.--Ce qui caractérise les envieux.--L'automne aux environs
+du Rhin.--Comparaison des paysages russes et allemands.--Souvenir de
+René.--Jeunesse de l'âme.--Madame Sand.--Définition de la
+misanthropie.--Secret de la vie des saints.--Mécompte éprouvé par le
+voyageur en Russie.--Résumé du voyage.--Dernier portrait des
+Russes.--But définitif de tous leurs efforts.--Secret de leur
+politique.--Coup d'œil sur toutes les Églises chrétiennes.--Danger qu'on
+court en Russie à dire la vérité sur la religion grecque.--Parallèle de
+l'Espagne et de la Russie.
+
+
+ Des eaux d'Ema, ce 22 octobre 1839.
+
+J'ai pris l'habitude de ne laisser jamais passer beaucoup de temps sans
+vous obliger à vous souvenir de moi; un homme tel que vous devient
+nécessaire à ceux qui ont pu l'apprécier une fois et qui savent profiter
+de ses lumières sans les craindre. Il y a plus de peur encore que
+d'envie dans la haine qu'inspire le talent aux petits esprits: qu'en
+feraient-ils s'ils l'avaient? Mais ils sont toujours à portée de
+redouter son influence et sa pénétration. Ils ne voient pas que la
+supériorité de l'intelligence qui sert à connaître l'essence des choses
+et à reconnaître leur nécessité, promet l'indulgence: l'indulgence
+éclairée, c'est adorable comme la Providence; mais les petits esprits
+n'adorent pas.
+
+Parti d'Ems pour la Russie, il y a cinq mois, je reviens dans cet
+élégant village, après une tournée de quelque mille lieues. Le séjour
+des eaux m'était désagréable au printemps, à cause de la foule
+inévitable des baigneurs et des buveurs; je le trouve délicieux à
+présent que j'y suis _seul à la lettre_, occupé à jouir du progrès d'un
+bel automne, au milieu des montagnes, dont j'admire la solitude, tout en
+recueillant mes souvenirs et en cherchant le repos dont j'ai besoin
+après le rapide voyage que je viens de faire.
+
+Quel contraste! en Russie, j'étais privé du spectacle de la nature: il
+n'y a point là de nature, car je ne veux pas donner ce nom à des
+solitudes sans accidents pittoresques, à des mers aux rivages plats, à
+des lacs, à des fleuves dont l'eau s'arrête presqu'au niveau de la
+terre, à des marécages sans bornes, à des steppes sans végétation sous
+un ciel sans lumière.
+
+Ces vues de plaines, dénuées de paysages pittoresques, ont bien aussi
+leur genre de beautés: mais une grandeur sans charme fatigue vite: quel
+plaisir y a-t-il à voyager au travers d'immenses espaces nus, à perte de
+vue, où l'on ne découvre qu'une vaste étendue toute vide? cette
+monotonie aggrave la fatigue du déplacement, parce qu'elle la rend
+infructueuse. La surprise entre pour quelque chose dans tous les
+plaisirs du voyage et dans le zèle du voyageur.
+
+C'est avec bonheur que je me retrouve à la fin de la saison, dans un
+pays varié et dont les beautés frappent d'abord les regards. Je ne
+saurais vous dire quel charme j'éprouvais il n'y a qu'un instant à
+m'égarer sous de grands bois dont une neige de feuilles mortes avait
+jonché le sol et couvert les sentiers effacés. Je me reportais aux
+descriptions de René; le cœur me battait comme il avait battu jadis en
+lisant ce douloureux et sublime entretien d'une âme avec la nature.
+
+Cette prose religieuse et lyrique n'avait rien perdu de son pouvoir sur
+moi, et je me disais, étonné de mon attendrissement: la jeunesse ne
+finit donc jamais!
+
+J'apercevais quelquefois à travers le feuillage éclairci par les
+premières gelées blanches, les lointains vaporeux du vallon de la Lahn,
+voisin du plus beau fleuve de l'Europe, et j'admirais le calme et la
+grâce du paysage.
+
+Les points de vue formés par les ravins qui servent d'écoulement aux
+affluents du Rhin, sont variés; ceux des environs du Volga se
+ressemblent tous: mais l'aspect des plaines élevées qu'on appelle ici
+montagnes, parce qu'elles font plateaux et qu'elles séparent de
+profondes vallées, est en général froid et monotone. Cependant, ce froid
+et cette monotonie sont du feu, de la vie, du mouvement auprès des
+marais de la Moscovie; ce matin, la lumière scintillante du soleil des
+derniers beaux jours, se répandait sur toute la nature et prêtait un
+éclat méridional à ces paysages du Nord qui, grâce aux vapeurs de
+l'automne, avaient perdu leur sécheresse de contours et la roideur de
+leurs lignes brisées.
+
+Le repos des bois dans cette saison est frappant; il contraste avec
+l'activité des champs où l'homme, averti par le calme précurseur de
+l'hiver, presse la fin des travaux.
+
+Ce spectacle instructif et solennel, car il doit durer autant que le
+monde, m'intéresse comme si je ne faisais que de naître, ou comme si
+j'allais mourir; c'est que la vie intellectuelle n'est qu'une succession
+de découvertes. L'âme, lorsqu'elle n'a point dissipé ses forces dans les
+affectations, trop habituelles aux gens du monde, conserve une
+inépuisable faculté de surprise et de curiosité; des puissances toujours
+nouvelles l'excitent à de nouveaux efforts; cet univers ne lui suffit
+plus: elle appelle, elle comprend l'infini; sa pensée mûrit, elle ne
+vieillit pas, et voilà ce qui nous promet quelque chose au delà de ce
+que nous voyons.
+
+C'est l'intensité de notre vie qui fait la variété; ce qu'on sent
+profondément paraît toujours neuf, le langage se ressent de cette
+éternelle fraîcheur d'impressions; chaque affection nouvelle prête son
+harmonie particulière aux paroles destinées à l'exprimer: voilà pourquoi
+le coloris du style est la mesure la plus certaine de la nouveauté, je
+veux dire de la sincérité des sentiments. Les idées s'empruntent, on
+cache leur source, l'esprit ment à l'esprit, mais l'harmonie du discours
+ne trompe jamais; preuve assurée de la sensibilité de l'âme, c'est une
+révélation involontaire; elle sort immédiatement du cœur et va droit au
+cœur, l'art ne la supplée qu'imparfaitement, elle naît de l'émotion;
+enfin cette musique de la parole porte plus loin que l'idée; c'est ce
+qu'il y a de plus involontaire, de plus vrai, de plus fécond dans
+l'expression de la pensée: voilà pourquoi madame Sand a si vite obtenu
+chez nous la réputation qu'elle mérite.
+
+Saint amour de la solitude, tu n'es qu'un vif besoin de réalité!... le
+monde est si menteur qu'un caractère passionné pour le vrai doit être
+disposé à fuir les sociétés. La misanthropie est un sentiment calomnié:
+c'est la haine du mensonge. Il n'y a pas de misanthropes, il y a des
+âmes qui aiment mieux fuir que feindre.
+
+Seul avec Dieu, l'homme dans sa retraite devient humble à force de
+sincérité; là il expie, par le silence et la méditation, toutes les
+heureuses fraudes des esprits mondains; leurs duplicités triomphantes,
+leurs vanités, leurs trahisons ignorées et trop souvent récompensées; ne
+pouvant être dupe, ne voulant point être trompeur, il se fait victime
+volontaire et cache son existence avec autant de soin que les courtisans
+de la mode en prennent pour se mettre en lumière; tel est, sans nul
+doute, le secret de la vie des saints, secret facile à pénétrer, vie
+difficile à imiter. Si j'étais un saint, je n'aurais plus la curiosité
+de voyager, j'aurais encore moins l'envie de raconter mes voyages; les
+saints ont trouvé: je cherche.
+
+Tout en cherchant, j'ai parcouru la Russie; je voulais voir un pays où
+règne le calme d'un pouvoir assuré de sa force; mais arrivé là, j'ai
+reconnu qu'il n'y règne que le silence de la peur, et j'ai tiré de ce
+spectacle un enseignement tout différent de celui que j'étais venu
+demander. C'est un monde à peu près ignoré des étrangers: les Russes qui
+voyagent pour le fuir paient de loin, en éloges astucieux, leur tribut à
+la patrie, et la plupart des voyageurs qui nous l'ont décrit n'ont voulu
+y découvrir que ce qu'ils allaient y chercher. Si l'on défend ses
+préventions contre l'évidence, à quoi bon voyager? Lorsqu'on est décidé
+à voir les nations comme on les veut, on n'a plus besoin de sortir de
+chez soi.
+
+Je vous envoie le résumé de mon voyage, écrit depuis mon retour à Ems;
+vous étiez présent à ma pensée pendant que je faisais ce travail; il
+m'est donc bien permis de vous l'adresser.
+
+
+
+
+RÉSUMÉ DU VOYAGE.
+
+
+En Russie, tout ce qui frappe vos regards, tout ce qui se passe autour
+de vous est d'une régularité effrayante, et la première pensée qui vient
+à l'esprit du voyageur lorsqu'il contemple cette symétrie, c'est qu'une
+si complète uniformité, une régularité si contraire aux penchante
+naturels de l'homme, n'a pu s'obtenir et ne peut subsister sans
+violence. L'imagination implore un peu de variété inutilement, comme un
+oiseau déploie ses ailes dans une cage. Sous un tel régime, l'homme peut
+savoir et sait, le premier jour de sa vie, ce qu'il verra, ce qu'il fera
+jusqu'au dernier. Une si rude tyrannie s'appelle, en langage officiel,
+respect pour l'unité, amour de l'ordre; et ce fruit acerbe du despotisme
+paraît si précieux aux esprits méthodiques, qu'on ne saurait l'acheter
+trop cher.
+
+En France je me croyais d'accord avec ces esprits rigoureux; depuis que
+j'ai vécu sous la discipline terrible qui soumet la population de tout
+un empire à la règle militaire, je vous l'avoue, j'aime encore mieux un
+peu de désordre qui annonce la force, qu'un ordre parfait qui coûte la
+vie.
+
+En Russie, le gouvernement domine tout et ne vivifie rien. Dans cet
+immense Empire, le peuple, s'il n'est tranquille, est muet; la mort y
+plane sur toutes les têtes et les frappe capricieusement; c'est à faire
+douter de la suprême justice; là l'homme a deux cercueils: le berceau et
+la tombe. Les mères y doivent pleurer la naissance plus que la mort de
+leurs enfants.
+
+Je ne crois pas que le suicide y soit commun; on y souffre trop pour se
+tuer. Singulière disposition de l'homme!!! quand la terreur préside à sa
+vie, il ne cherche pas la mort; il sait déjà ce que c'est[24].
+
+D'ailleurs le nombre des hommes qui se tuent serait grand en Russie, que
+personne ne le saurait; la connaissance des chiffres est un privilége de
+la police russe; j'ignore s'ils arrivent exacts à l'Empereur lui-même;
+ce que je sais, c'est que nul malheur ne se publie sous son règne sans
+qu'il ait consenti à cet humiliant aveu de la supériorité de la
+Providence. L'orgueil du despotisme est si grand qu'il rivalise avec la
+puissance de Dieu. Monstrueuse jalousie!!!... dans quelles aberrations
+as-tu fait tomber les rois et les sujets? Pour que le prince soit plus
+qu'un homme, que faut-il que soit le peuple?
+
+Aimez donc la vérité, défendez-la dans un pays où l'idolâtrie est le
+principe de la constitution! Un homme qui peut tout, c'est le mensonge
+couronné.
+
+Vous comprenez que ce n'est pas de l'Empereur Nicolas que je m'occupe en
+ce moment, mais de l'Empereur de Russie. On vous parle beaucoup des
+coutumes qui bornent son pouvoir; j'ai été frappé de l'abus et n'ai
+point vu le remède.
+
+Aux yeux du véritable homme d'État et de tous les esprits pratiques, les
+lois, j'en conviens, sont moins importantes que ne le croient nos
+logiciens rigoureux, nos philosophes politiques, car, en dernière
+analyse, c'est la manière dont elles sont appliquées qui décide de la
+vie des peuples. Oui, mais la vie des Russes est plus triste que celle
+d'aucun des autres peuples de l'Europe; et quand je dis le peuple, ce
+n'est pas seulement des paysans attachés à la glèbe que je veux parler,
+c'est de tout l'Empire.
+
+Un gouvernement soi-disant vigoureux et qui se fait impitoyablement
+respecter en toute occasion, doit nécessairement rendre les hommes
+misérables. Dans les sociétés, tout peut servir au despotisme, quelle
+que soit d'ailleurs la fiction, monarchique ou démocratique, qu'on y
+fait dominer. Partout où le jeu de la machine publique est
+rigoureusement exact, il y a despotisme. Le meilleur des gouvernements
+est celui qui se fait le moins sentir; mais on n'arrive à cet oubli du
+joug que par un génie et une sagesse supérieurs, ou par un certain
+relâchement de la discipline sociale. Les gouvernements qui furent
+bienfaisants dans la jeunesse des peuples, lorsque les hommes à demi
+sauvages honoraient tout ce qui les arrachait au désordre, le
+redeviennent dans la vieillesse des nations. À cette époque, on voit
+naître les constitutions mixtes. Mais ces gouvernements, fondés sur un
+pacte entre l'expérience et la passion, ne peuvent convenir qu'à des
+populations déjà fatiguées, à des sociétés dont les ressorts sont usés
+par les révolutions. On doit conclure de là que s'ils ne sont pas les
+plus solides, ils sont les plus doux; donc, les peuples qui les ont une
+fois obtenus ne sauraient trop en prolonger la durée: c'est celle d'une
+verte vieillesse. La vieillesse des États, comme celle des hommes, est
+l'âge le plus paisible quand elle couronne une vie glorieuse; mais l'âge
+moyen d'une nation est toujours rude à passer: la Russie l'éprouve.
+
+Dans ce pays, différent de tous les autres, la nature elle-même est
+devenue complice des caprices de l'homme qui a tué la liberté pour
+diviniser l'unité; elle aussi, elle est partout la même: deux arbres mal
+venants et clair-semés à perte de vue dans des plaines marécageuses ou
+sablonneuses, le bouleau et le pin, voilà toute la végétation naturelle
+de la Russie septentrionale, c'est-à-dire des environs de Pétersbourg et
+des provinces circonvoisines, ce qui comprend une immense étendue de
+pays.
+
+Où trouver un refuge contre les inconvénients de la société sous un
+climat où l'on ne peut jouir de la campagne que trois mois par an? et
+quelle campagne! Ajoutez que pendant les six mois les plus rigoureux de
+l'hiver, on n'ose respirer l'air libre que deux heures par jour, à moins
+d'être un paysan russe. Voilà ce que Dieu avait fait pour l'homme dans
+ces contrées.
+
+Voyons ce que l'homme a fait pour lui-même: une des merveilles du monde,
+sans contredit, c'est Saint-Pétersbourg; Moscou est aussi une ville
+très-pittoresque, mais que dire de l'aspect des provinces?
+
+Vous verrez dans mes lettres l'excès de l'uniformité engendré par l'abus
+de l'unité. Un seul homme dans tout l'Empire a le droit de vouloir; il
+résulte de là que lui seul a la vie propre. L'absence d'âme se trahit
+dans toutes choses: à chaque pas que vous faites, vous sentez que vous
+êtes chez un peuple privé d'indépendance. De vingt en trente lieues sur
+toutes les routes, une seule ville vous attend; c'est toujours la même.
+La tyrannie n'invente que les moyens de s'affermir; elle se soucie peu
+du bon goût dans les arts.
+
+La passion des princes russes et des hommes du métier en Russie pour
+l'architecture païenne, pour la ligne droite, pour les bâtisses peu
+élevées et pour les rues espacées, est en contradiction avec les lois de
+la nature et avec les besoins de la vie dans un pays froid, brumeux et
+sans cesse exposé à de grands coups de vent qui vous glacent le visage.
+Pendant tout le temps de mon voyage, je me suis efforcé vainement de
+concevoir comment cette manie a pu s'emparer des habitants d'une contrée
+si différente des pays où naquit l'architecture qu'on transplante en
+Russie: les Russes ne le conçoivent probablement pas plus que moi, car
+ils ne sont pas plus maîtres de leurs goûts que de leurs actions. On
+leur a imposé ce qu'on appelle les beaux-arts comme on leur commande
+l'exercice. Le régiment et son minutieux esprit, tel est le moule de
+cette société.
+
+Les remparts élevés, les hauts édifices très-rapprochés les uns des
+autres, les rues tortueuses des villes du moyen âge conviendraient mieux
+que des caricatures de l'antique au climat et aux habitudes de la
+Russie; mais le pays auquel les Russes influents pensent le moins, celui
+dont ils consultent le moins le génie et les besoins, c'est le pays
+qu'ils gouvernent.
+
+Quand Pierre-le-Grand publiait, depuis la Tartarie jusqu'en Laponie, ses
+édits de civilisation, les créations du moyen âge étaient depuis
+longtemps passées de mode en Europe; or, les Russes, même ceux qu'on a
+qualifiés du surnom de _grands_, n'ont jamais su que suivre la mode.
+
+Cette disposition à l'imitation ne s'accorde guère avec l'ambition que
+nous leur attribuons, car on ne domine pas ce que l'on copie; mais tout
+est contradictoire dans le caractère de ce peuple superficiel:
+d'ailleurs ce qui le distingue particulièrement, c'est le manque
+d'invention. Pour inventer il faudrait de l'indépendance; il y a de la
+singerie jusque dans ses passions: s'il veut avoir son tour sur la scène
+du monde, ce n'est pas pour employer des facultés qu'il a et qui le
+tourmentent dans son inaction, c'est uniquement pour recommencer
+l'histoire des sociétés illustres; son ambition n'est pas une puissance,
+elle est une prétention: il n'a nulle force créatrice; la comparaison,
+voilà son talent; contrefaire, voilà son génie; si néanmoins il paraît
+doué d'une sorte d'originalité, c'est parce que nul peuple sur la terre
+n'a jamais eu un tel besoin de modèles; naturellement porté à observer,
+il ne redevient lui-même que lorsqu'il singe les créations des autres.
+Ce qu'il a d'originalité tient au don de contrefaire qu'il possède plus
+que tout autre peuple. Sa seule faculté primitive est l'aptitude à
+reproduire les inventions des étrangers. Il sera dans l'histoire ce
+qu'est, dans la littérature, un traducteur habile. Les Russes sont
+chargés de traduire la civilisation européenne aux Asiatiques.
+
+Le talent d'imiter peut devenir utile et même admirable dans les
+nations, pourvu qu'il s'y développe tard; mais il tue tous les autres
+talents lorsqu'il les précède. La Russie est une société d'imitateurs:
+or, tout homme qui ne sait que copier tombe nécessairement dans la
+caricature.
+
+Hésitant depuis quatre siècles entre l'Europe et l'Asie, la Russie n'a
+pu parvenir encore à marquer par ses œuvres dans l'histoire de l'esprit
+humain, parce que son caractère national s'est effacé sous les emprunts.
+
+Séparée de l'Occident par son adhésion au schisme grec, elle est revenue
+après bien des siècles, avec l'inconséquence de l'amour-propre déçu,
+demander à des nations formées par le catholicisme, la civilisation dont
+l'avait privée une religion toute politique. Cette religion byzantine,
+sortie d'un palais pour aller maintenir l'ordre dans un camp, ne répond
+pas aux besoins les plus sublimes de l'âme humaine; elle aide la police
+à tromper la nation: voilà tout.
+
+Elle a rendu d'avance ce peuple indigne du degré de culture auquel il
+aspire.
+
+L'indépendance de l'Église est nécessaire au mouvement de la sève
+religieuse; car le développement de la plus noble faculté des peuples,
+de la faculté de croire, dépend de la dignité du sacerdoce. L'homme
+chargé de communiquer à l'homme les révélations divines, doit jouir
+d'une liberté inconnue à tout prêtre révolté contre son chef spirituel.
+Aussi l'humiliation des ministres du culte est-elle la première punition
+de l'hérésie; voilà pourquoi dans tous les pays schismatiques, on voit
+les prêtres méprisés du peuple, malgré ou pour mieux dire à cause de la
+protection des Rois; et cela précisément parce qu'ils se sont placés
+dans la dépendance du prince, même en ce qui concerne leur mission
+divine.
+
+Les peuples qui se connaissent en liberté n'obéiront jamais du fond du
+cœur à un clergé dépendant.
+
+Le temps n'est pas loin où l'on reconnaîtra qu'en matière de religion,
+ce qu'il y a d'essentiel, ce n'est pas d'obtenir la liberté du troupeau,
+c'est d'assurer celle du pasteur.
+
+Quand le monde en sera là, il aura fait un grand pas.
+
+La foule obéira toujours à des hommes qu'elle prendra pour guides:
+appelez-les prêtres, docteurs, poëtes, savants, tyrans, l'esprit du
+peuple est dans leur main; la liberté religieuse pour les masses est
+donc une chimère, mais ce qui est important au sort des âmes, c'est la
+liberté de l'homme chargé de faire auprès d'elles l'office de prêtres:
+or, il n'y a au monde de prêtre libre que le prêtre catholique.
+
+Des pasteurs esclaves ne peuvent guider que des esprits stériles: un
+pope n'instruira jamais les nations qu'à se prosterner devant la
+force!!... Ne me demandez donc plus d'où vient que les Russes
+n'imaginent rien; et pourquoi les Russes ne savent que copier sans
+perfectionner...
+
+Lorsque en Occident les descendants des barbares étudiaient les anciens
+avec une vénération qui tenait de l'idolâtrie, ils les modifiaient pour
+se les approprier; qui peut reconnaître Virgile dans le Dante? Homère
+dans le Tasse? Justinien même et les lois romaines dans les codes de la
+féodalité? L'imitation de maîtres, entièrement étrangers aux mœurs
+modernes, pouvait polir les esprits en formant la langue; elle ne
+pouvait les réduire à une reproduction servile. Le respect passionné
+qu'ils professaient pour le passé, loin d'étouffer leur génie,
+l'éveillait; mais ce n'est pas ainsi que les Russes se sont servis de
+nous.
+
+Quand on contrefait la forme d'une société sans se pénétrer de l'esprit
+qui l'anime, quand on va demander des leçons de civilisation, non pas
+aux antiques instituteurs du genre humain, mais à des étrangers dont on
+envie les richesses sans respecter leur caractère, quand l'imitation est
+hostile et qu'elle tombe en même temps dans la puérilité, lorsqu'on va
+prendre chez un voisin, qu'on affecte de dédaigner, jusqu'à la manière
+d'habiter sa maison, de s'habiller, de parler, on devient un calque, un
+écho, un reflet; on n'existe plus par soi-même.
+
+Les sociétés du moyen âge, vivantes de leurs croyances renouvelées,
+fortes de leurs besoins à elles, pouvaient adorer l'antiquité sans
+risquer de la parodier; parce que la force de création, quand elle
+existe, ne se perd jamais à quelque usage que l'homme l'applique... que
+d'imagination dans l'érudition du XVe siècle!!...
+
+Le respect pour les modèles est le cachet d'un esprit créateur.
+
+C'est pourquoi l'étude des classiques dans l'Occident à l'époque de la
+renaissance, n'a guère influé que sur les belles-lettres et sur les
+beaux-arts: le développement de l'industrie, du commerce, des sciences
+naturelles et des sciences exactes, est uniquement l'œuvre de l'Europe
+moderne, qui pour ces choses a tiré presque tout d'elle-même.
+L'admiration superstitieuse qu'elle professa longtemps pour la
+littérature païenne n'a pas empêché que sa politique, sa religion, sa
+philosophie, la forme de ses gouvernements, sa manière de faire la
+guerre, son point d'honneur, ses mœurs, son esprit, ses habitudes
+sociales ne soient à elle.
+
+La Russie elle seule, civilisée tard, s'est vue, par l'impatience de ses
+chefs, privée d'une fermentation profonde et du bénéfice d'une culture
+lente et naturelle. Le travail intérieur qui forme les grands peuples,
+et prépare une nation à dominer, c'est-à-dire à éclairer les autres, a
+manqué à la Russie; je l'ai souvent remarqué, dans ce pays, la société,
+telle que ses souverains l'ont faite, n'est qu'une immense serre chaude
+remplie de jolies plantes exotiques. Là, chaque fleur rappelle son sol
+natal, mais on se demande où est la vie, où est la nature, où sont les
+productions indigènes dans cette collection de souvenirs qui dénote le
+choix plus ou moins heureux de quelques voyageurs curieux, mais qui
+n'est pas l'œuvre sérieuse d'une nation libre.
+
+La nation russe se ressentira éternellement de cette absence de vie
+propre à l'époque de son réveil politique. L'adolescence, cet âge
+laborieux où l'esprit de l'homme assume toute la responsabilité de son
+indépendance, a été perdue pour elle. Comptant pour rien le temps, ses
+princes et surtout Pierre-le-Grand, l'ont fait passer violemment de
+l'enfance à la virilité. À peine échappée au joug étranger, tout ce qui
+n'était pas la domination mongole, lui semblait la liberté; c'est ainsi
+que dans la joie de son inexpérience elle accepta comme une délivrance
+le servage lui-même, parce qu'il lui était imposé par ses souverains
+légitimes. Ce peuple avili sous la conquête, se trouvait assez heureux,
+assez indépendant pourvu que son tyran s'appelât d'un nom russe au lieu
+d'un nom tatare.
+
+L'effet d'une telle illusion dure encore; l'originalité de l'esprit a
+fui de ce sol dont les enfants, rompus à l'esclavage n'ont pris au
+sérieux, jusqu'à ce jour, que la terreur et l'ambition. Qu'est-ce que la
+mode pour eux, si ce n'est une chaîne élégante et qu'on ne porte qu'en
+public?... La politesse russe, quelque bien jouée qu'elle nous paraisse,
+est plus cérémonieuse que naturelle, tant il est vrai que l'urbanité est
+une fleur qui ne s'épanouit qu'au sommet de l'arbre social; cette plante
+ne se greffe pas, elle s'enracine, et la tige qui doit la supporter,
+comme celle de l'aloès, met des siècles à pousser; il faut que bien des
+générations à demi barbares soient mortes dans un pays avant que les
+couches supérieures de la terre sociale y fassent naître des hommes
+réellement polis: plusieurs âges de souvenirs sont nécessaires à
+l'éducation d'un peuple civilisé; l'esprit d'un enfant né de parents
+polis, peut seul mûrir assez vite pour comprendre ce qu'il y a de réel
+au fond de la politesse. C'est un échange secret de sacrifices
+volontaires. Rien de plus délicat, on peut dire de plus véritablement
+moral, que les principes qui constituent l'élégance parfaite des
+manières. Une telle politesse, pour résister à l'épreuve des passions,
+ne peut être entièrement distincte de la noblesse des sentiments, que
+nul homme n'acquiert à lui seul, car c'est surtout sur l'âme qu'influe
+la première éducation: en un mot, la véritable urbanité est un héritage;
+notre siècle a beau compter le temps pour rien, la nature, dans ses
+œuvres, le compte pour beaucoup. Jadis un certain raffinement de goût
+caractérisait les Russes du Midi: et, grâce aux rapports entretenus de
+toute antiquité, pendant les siècles les plus barbares, avec
+Constantinople par les souverains de Kiew, l'amour des arts régnait dans
+cette partie de l'Empire slave; en même temps que les traditions de
+l'Orient y avaient maintenu le sentiment du grand et perpétué une
+certaine dextérité parmi les artistes et les ouvriers: mais ces
+avantages, fruits d'anciennes relations avec des peuples avancés dans
+une civilisation héritée de l'antique, ont été perdus lors de l'invasion
+des Mongols.
+
+Cette crise a forcé, pour ainsi dire, la Russie primitive d'oublier son
+histoire: l'esclavage produit la bassesse qui exclut la vraie politesse;
+celle-ci n'a rien de servile puisqu'elle est l'expression des sentiments
+les plus élevés et les plus délicats. Or, ce n'est que lorsque la
+politesse devient en quelque sorte une monnaie courante chez un peuple
+entier qu'on peut dire que ce peuple est civilisé; alors la rudesse
+primitive, la personnalité brutale de la nature humaine se trouvent
+effacées dès le berceau par les leçons que chaque individu reçoit dans
+sa famille; quelque part qu'il naisse, l'homme enfant n'est point
+pitoyable, et si, dès le début de la vie, il n'est détourné de ses
+penchants cruels, jamais il ne sera réellement poli. La politesse n'est
+que le code de la pitié appliqué aux relations journalières de la
+société; ce code enseigne surtout la pitié pour les souffrances de
+l'amour-propre: c'est aussi le remède le plus universel, le plus
+applicable, le plus pratique qu'on ait trouvé jusqu'ici contre
+l'égoïsme.
+
+On dira ce qu'on voudra, tous ces raffinements, résultat naturel de
+l'œuvre du temps, sont inconnus aux Russes actuels qui se souviennent
+bien plus de Saraï que de Byzance, et qui, à peu d'exceptions près, ne
+sont encore que des barbares bien habillés. Ils me paraissent des
+portraits mal peints, mais très-bien vernis. Pour que votre politesse
+fût vraie, il faudrait avoir été longtemps humains avant d'être polis.
+
+C'est Pierre-le-Grand qui, avec toute l'imprudence d'un génie inculte,
+toute la témérité d'un homme d'autant plus impatient qu'il est censé
+tout-puissant, avec la persévérance d'un caractère de fer, est allé
+dérober bien vite à l'Europe les fruits de la civilisation tout venus,
+au lieu de se résigner à en jeter lentement les semences dans son propre
+terrain: cet homme trop vanté n'a produit qu'une œuvre factice: c'est
+étonnant; mais le bien qu'a fait ce génie barbare fut passager, le mal
+est irréparable.
+
+Qu'importe à la Russie de se sentir peser sur l'Europe? d'influer sur la
+politique de l'Europe? Intérêts factices! passions vaniteuses. Ce qui
+lui importait, c'était d'avoir en elle-même le principe de la vie et de
+le développer: une nation qui n'a rien à elle que son obéissance, n'est
+pas vivante. On a mis celle-ci à la fenêtre: elle regarde, elle écoute,
+elle agit comme un homme assis au spectacle agit; quand fera-t-on cesser
+ce jeu?
+
+Il faudrait s'arrêter et recommencer: un tel effort est-il possible?
+peut-on reprendre en sous-œuvre un si vaste édifice? La trop récente
+civilisation de l'Empire russe, toute factice qu'elle est, a déjà
+produit des résultats réels, et que nul pouvoir humain ne saurait
+annuler: il me paraît impossible de diriger l'avenir d'un peuple en
+comptant pour rien le présent. Mais le présent, quand il a été
+violemment séparé du passé, ne promet que du malheur: éviter ces
+malheurs à la Russie, en la forçant de tenir compte de son ancienne
+histoire qui n'était que le résultat de son caractère primitif: telle
+sera désormais la tâche ingrate, et plus utile que brillante, des hommes
+appelés à gouverner ce pays.
+
+Le génie souverainement pratique et tout national de l'Empereur Nicolas
+a compris ce problème: pourra-t-il le résoudre? je ne le crois pas; il
+ne laisse pas assez faire, il se fie trop à lui-même et trop peu aux
+autres pour réussir. D'ailleurs, en Russie, la volonté la plus absolue
+ne suffit pas pour faire le bien.
+
+Ce n'est pas contre un tyran, c'est contre la tyrannie que les amis des
+hommes ont à lutter ici. Il serait injuste d'accuser l'Empereur des
+malheurs de l'Empire et des vices du gouvernement: la force d'un homme
+n'est pas égale à la tache imposée au souverain qui tout à coup voudrait
+régner par l'humanité sur un peuple inhumain.
+
+Il faut aller en Russie, il faut voir de près ce qui s'y passe pour
+apprendre tout ce que ne peut pas faire l'homme qui peut tout, surtout
+quand c'est le bien qu'il veut faire.
+
+Les fâcheuses conséquences de l'œuvre de Pierre Ier ont encore été
+aggravées sous le grand ou pour mieux dire, sous le long règne d'une
+femme qui n'a gouverné son peuple que pour s'amuser à étonner
+l'Europe... L'Europe, toujours l'Europe!!... jamais la Russie!
+
+Pierre Ier et Catherine II ont donné au monde une grande et utile leçon
+que la Russie a payée; ils nous ont montré que le despotisme n'est
+jamais si redoutable que lorsqu'il prétend faire du bien, car alors il
+croit excuser ses actes les plus révoltants par ses intentions: et le
+mal qui se donne pour remède n'a plus de bornes. Le crime à découvert ne
+triomphe qu'un jour; mais les fausses vertus, voilà ce qui égare à
+jamais l'esprit des nations. Les peuples éblouis par les brillants
+accessoires du crime, par la grandeur de certains forfaits que
+l'événement a justifiés, croient à la fin qu'il y a deux scélératesses,
+deux morales, et que la nécessité, la raison d'État, comme on disait
+jadis, disculpe les criminels de haut parage, pourvu qu'ils aient su
+mettre leurs excès d'accord avec les passions du pays.
+
+La tyrannie avouée m'effraierait peu auprès d'une oppression déguisée en
+amour de l'ordre. La force du despotisme est uniquement dans le masque
+du despote. Que le souverain soit contraint de ne plus mentir, le peuple
+est libre; aussi n'ai-je reconnu en ce monde d'autre mal que le
+mensonge. Si vous ne craignez que l'arbitraire violent et avoué, allez
+en Russie, vous apprendrez à redouter surtout la tyrannie hypocrite.
+
+Je ne puis le nier, je rapporte de mon voyage des idées qui n'étaient
+pas les miennes lorsque je l'ai entrepris. Aussi ne donnerais-je pour
+rien au monde la peine qu'il m'a coûtée; si j'en imprime la relation, ce
+sera précisément parce qu'il a modifié mes opinions sur plusieurs
+points. Elles étaient connues de tout ce qui me lira; mon
+désappointement ne l'est pas: c'est un devoir que de le publier.
+
+En partant, je comptais me dispenser d'écrire ce dernier voyage; ma
+méthode est fatigante, parce qu'elle consiste à retracer pour mes amis,
+pendant la nuit, mes souvenirs de la journée. Durant ce travail, qui
+ressemble à une confidence, le public apparaît à ma pensée, mais dans un
+lointain vaporeux... si vaporeux que je m'obstine à douter de sa
+présence; et voilà pourquoi le ton de familiarité qu'on prend malgré soi
+dans une correspondance intime se conserve dans mes lettres imprimées.
+
+Quelque légère que puisse vous paraître cette tâche, je ne suis plus
+assez jeune pour me l'imposer impunément; une fois l'entreprise
+commencée, je tiens à la compléter, je ne me permets ni paresse ni
+négligence: c'est une rude fatigue. Aussi me plaisais-je à penser que je
+pourrais cette fois voyager pour moi tout seul; c'était le moyen de voir
+avec tranquillité. Mais la préoccupation où j'ai trouvé les Russes à mon
+égard, depuis les plus grands personnages jusqu'aux plus petits
+particuliers, m'a donné la mesure de mon importance, du moins de celle
+que j'ai pu acquérir à Pétersbourg. «Que pensez-vous, ou plutôt que
+direz-vous de nous?» voilà le fond de tous les discours qu'on
+m'adressait: ils m'ont tiré de mon inaction; je faisais le modeste par
+apathie, peut-être par lâcheté; d'ailleurs, Paris rend humble ceux qu'il
+ne rend pas excessivement présomptueux; j'avais donc lieu de me défier
+de moi-même; mais l'amour-propre inquiet des Russes a rassuré le mien.
+
+J'ai été soutenu dans ma nouvelle résolution par un désenchantement
+toujours croissant. Certes, il faut que la cause du mécompte soit
+profonde et active pour que le dégoût m'ait atteint au milieu des fêtes
+les plus brillantes que j'aie vues de ma vie, et malgré l'éblouissante
+hospitalité des Russes. Mais j'ai reconnu du premier coup d'œil qu'il y
+a dans les démonstrations d'intérêt qu'ils vous prodiguent, plus d'envie
+de passer pour prévenants, qu'il n'y a de vraie cordialité. La
+cordialité est inconnue aux Russes; ce n'est pas là ce qu'ils ont
+emprunté des Allemands. Ils occupent tous vos instants, ils vous
+distraient, ils vous absorbent, ils vous tyrannisent à force
+d'empressement, ils a'enquièrent de l'emploi de vos journées, ils vous
+questionnent avec des instances qui n'appartiennent qu'à eux, et de
+fêtes en fêtes, ils vous empêchent de voir leur pays. Ils ont fait un
+mot français pour exprimer le résultat de cette tactique soi-disant
+obligeante: c'est ce qu'ils appellent enguirlander[26] les étrangers.
+Par malheur, ces soins empressés sont tombés sur un homme que les fêtes
+ont toujours moins distrait que fatigué. Mais viennent-ils à
+s'apercevoir que leur effet direct est manqué sur l'esprit de
+l'étranger, ils ont recours à des moyens détournés pour discréditer ses
+récits auprès des lecteurs éclairés: ils l'abusent avec une dextérité
+merveilleuse. Ainsi, afin de lui montrer les choses sous un faux jour,
+ils mentent en mal comme ils mentaient en bien, tant qu'ils croyaient
+pouvoir compter sur une crédulité bienveillante. Souvent dans la même
+conversation, j'ai surpris la même personne, changeant deux ou trois
+fois de tactique à mon égard. Je ne me flatte pas d'avoir toujours pu
+discerner le vrai, malgré les efforts combinés avec tant d'art par des
+gens dont c'est le métier de le déguiser; mais c'est déjà beaucoup que
+de savoir qu'on est trompé; si je ne vois pas la vérité, je vois qu'on
+me la cache[27]; et si je ne suis éclairé, je suis armé.
+
+La gaîté manque à toutes les cours; mais à celle de Pétersbourg on n'a
+même pas la permission de s'ennuyer. L'Empereur qui voit tout, prend
+l'affectation du plaisir pour un hommage, ce qui rappelle le mot de M.
+de Talleyrand sur Napoléon: «L'Empereur ne plaisante pas; il veut qu'on
+s'amuse.»
+
+Je blesserai des amours-propres, mon incorruptible bonne foi m'attirera
+des reproches: mais est-ce ma faute, à moi, si en allant demander à un
+gouvernement absolu des arguments nouveaux contre le despote de chez
+nous, contre le désordre baptisé du nom de liberté, je n'ai été frappé
+que des abus de l'autocratie, c'est-à-dire de la tyrannie qualifiée de
+bon ordre? Le despotisme russe est un faux ordre comme notre
+républicanisme est une fausse liberté. Je fais la guerre au mensonge
+partout où je le reconnais; mais il y a plus d'un genre de mensonges:
+j'avais oublié ceux du pouvoir absolu; je les raconte en détail
+aujourd'hui, parce qu'en décrivant mes voyages, je dis toujours
+ingénument ce que je vois.
+
+Je hais les prétextes: j'ai vu qu'en Russie l'ordre sert de prétexte à
+l'oppression, comme en France la liberté à l'envie. En un mot, j'aime la
+vraie liberté, la liberté possible dans une société d'où toute élégance
+n'est pas exclue; je ne suis donc ni démagogue ni despote; je suis
+aristocrate dans l'acception la plus large du mot. L'élégance que je
+désire conserver aux sociétés n'est point frivole; elle n'est point
+cruelle, elle est réglée par le goût; le goût exclut les abus; il en est
+le plus sûr préservatif, car il craint toute exagération. Une certaine
+élégance est nécessaire aux arts, et les arts sauvent le monde, puisque
+c'est par eux surtout que les peuples s'attachent à la civilisation dont
+ils sont la dernière et la plus précieuse récompense. Par un privilége
+unique entre tout ce qui peut répandre de l'éclat sur une nation, leur
+gloire plaît et profite à la fois à toutes les classes de la société.
+
+L'aristocratie telle que je l'entends, loin de s'allier avec la tyrannie
+en faveur de l'ordre, ainsi que le lui reprochent les démagogues qui la
+méconnaissent, ne peut subsister avec l'arbitraire. Elle a pour mission
+de défendre, d'un côté, le peuple contre le despote, et de l'autre, la
+civilisation contre la révolution, le plus redoutable des tyrans. La
+barbarie prend plus d'une forme: vous la frappez dans le despotisme,
+elle renaît dans l'anarchie; mais la vraie liberté, sous la garde de la
+vraie aristocratie, n'est ni violente ni désordonnée.
+
+Malheureusement aujourd'hui les partisans de l'aristocratie modératrice
+en Europe s'aveuglent et prêtent des armes à leurs adversaires; dans
+leur fausse prudence, ils s'en vont chercher du secours chez les ennemis
+de toute liberté politique et religieuse, comme si le danger ne pouvait
+venir que du côté des nouveaux révolutionnaires; pourtant les souverains
+arbitraires étaient d'anciens usurpateurs tout aussi redoutables que le
+sont les Jacobins modernes.
+
+L'aristocratie féodale est finie, moins l'éclat indélébile dont
+brilleront toujours les grands noms historiques; mais dans les sociétés
+qui veulent vivre, la noblesse du moyen âge sera remplacée comme elle
+l'est depuis longtemps chez les Anglais par une magistrature
+héréditaire; et cette nouvelle aristocratie, héritière de toutes les
+anciennes aristocraties, combinée de plusieurs éléments divers, puisque
+la charge, la naissance et la richesse en sont les bases, ne retrouvera
+son crédit que lorsqu'elle s'appuiera sur une religion libre; or, je
+l'ai dit et je le répète aussi souvent que je le crois nécessaire, la
+seule religion libre est celle qui est enseignée par l'Église
+catholique, la plus libre de toutes les Églises, puisqu'elle est la
+seule qui ne dépende d'aucune souveraineté temporelle; celle du pape
+n'étant plus aujourd'hui destinée qu'à défendre l'indépendance
+sacerdotale. L'aristocratie est le gouvernement des esprits
+indépendants, et l'on ne peut trop le redire: le catholicisme est la
+religion des prêtres libres.
+
+Vous le savez: dès qu'une vérité m'apparaît, je la dis sans en calculer
+les conséquences, persuadé que le mal ne vient pas des vérités qu'on
+publie, mais des vérités qu'on déguise; aussi ai-je toujours regardé
+comme pernicieux le proverbe de nos pères: Toutes vérités ne sont pas
+bonnes à dire.
+
+C'est parce que chacun trie dans la vérité ce qui sert à ses passions, à
+sa peur, à sa servilité, à son intérêt, qu'on la rend plus nuisible que
+l'erreur; aussi, quand je voyage, je ne choisis pas dans les faits que
+je recueille, je ne repousse pas ceux qui combattent mes croyances les
+plus chères. Tant que je raconte, je n'ai d'autre religion que le culte
+du vrai; je m'efforce de n'être pas juge, je ne suis pas même peintre,
+car les peintres composent; je tâche de devenir miroir; enfin je veux
+être impartial avant tout, et en ceci l'intention suffit, du moins aux
+yeux des lecteurs spirituels; je ne puis ni ne veux m'avouer qu'il en
+existe d'autres, cette découverte rendrait la tâche de l'écrivain trop
+fastidieuse.
+
+Toutes les fois que j'ai eu l'occasion de communiquer avec les hommes;
+la première pensée que m'aient inspirée leurs procédés envers moi, c'est
+qu'ils avaient plus d'esprit que moi, qu'ils savaient mieux se défendre,
+mieux dire et mieux faire. Tel a été jusqu'à ce jour le résultat de mes
+expériences; je ne méprise donc personne, à plus forte raison suis-je
+loin de mépriser mes lecteurs. Voilà pourquoi je ne les flatte jamais.
+
+S'il est des hommes pour lesquels il m'est difficile d'être équitable,
+c'est pour ceux qui m'ennuient; mais je n'en connais guère, car je fuis
+les oisifs.
+
+Je vous ai dit qu'il n'y avait qu'une ville en Russie, à Pétersbourg il
+n'y a qu'un salon; c'est toujours et partout la cour ou des fractions de
+la cour. Vous changez de maison, vous ne changez pas de cercle, et dans
+ce cercle unique on s'interdit tout sujet de conversation intéressante;
+mais ici je trouve qu'il y a compensation, grâce à l'esprit aiguisé des
+femmes qui s'entendent merveilleusement à nous faire penser ce qu'elles
+ne disent pas.
+
+Les femmes sont en tous lieux les moins serviles des esclaves, parce
+que, usant habilement de leur faiblesse, dont elles se font une
+puissance, elles savent mieux que nous échapper aux mauvaises lois;
+aussi sont-elles destinées à sauver la liberté individuelle partout où
+manque la liberté publique.
+
+Qu'est-ce que la liberté, si ce n'est la garantie du droit du plus
+faible, que les femmes sont chargées par la nature de représenter dans
+la société? En France, aujourd'hui, on s'enorgueillit de tout décider à
+la majorité;... belle merveille!!!... quand je verrai qu'on a quelque
+égard aux réclamations de la minorité, je crierai à mon tour: Vive la
+liberté!
+
+Il faut tout dire, les plus faibles de maintenant étaient les plus forts
+d'autrefois, et alors ils n'ont que trop donné l'exemple de l'abus de la
+force dont je me plains aujourd'hui! Mais une erreur n'en excuse pas une
+autre.
+
+Malgré la secrète influence des femmes, la Russie est encore plus loin
+de la liberté que ne le sont la plupart des pays de la terre; non du
+mot, mais de la chose. Demain dans une émeute, dans un massacre, à la
+lueur d'un incendie, on peut crier vive la liberté jusque sur les
+frontières de la Sibérie; un peuple aveugle et cruel peut éventrer ses
+maîtres, il peut se révolter contre des tyrans obscurs, et faire rougir
+de sang les eaux du Volga, il n'en sera pas plus libre: la barbarie est
+un joug.
+
+Aussi, le meilleur moyen d'émanciper les hommes n'est-il pas de
+proclamer leur affranchissement avec pompe, c'est de rendre la servitude
+impossible en développant dans le cœur des nations le sentiment de
+l'humanité; il manque en Russie. Parler libéralité aujourd'hui à des
+Russes, de quelque condition qu'ils soient, ce serait un crime; leur
+prêcher l'humanité à tous, sans exception, c'est un devoir.
+
+La nation russe, il faut bien le dire, n'a pas encore de justice[28];
+aussi m'a-t-on cité un jour, à la louange de l'Empereur Nicolas, le gain
+d'un procès, par un particulier obscur, contre des grands seigneurs.
+Dans ce cas, l'admiration pour le caractère du souverain me paraissait
+une satire contre la société. Ce fait trop vanté m'a prouvé positivement
+que l'équité n'est qu'une exception en Russie.
+
+Tout bien considéré, je ne conseillerais pas à tous les hommes de peu,
+comme on disait jadis en France, de se fier au succès de ce personnage
+favorisé peut-être par exception pour assurer l'impunité aux injustices
+courantes: espèce de moulin de Sans-Souci, échantillon d'équité dont les
+régulateurs de la loi se plaisent à faire montre pour répondre aux
+reproches de corruption et de servilité.
+
+Un autre fait dont nous devons tirer une induction peu favorable à la
+magistrature russe, c'est qu'on ne plaide guère en Russie: chacun sait
+où cela mène; on recourrait plus souvent à la justice, si les juges
+étaient plus équitables. C'est ainsi qu'on ne se querelle pas, qu'on ne
+se bat pas dans les rues, de peur du cachot et des fers, indistinctement
+réservés, la plupart du temps, aux deux parties.
+
+Malgré les tristes tableaux que je vous trace, deux choses et une
+personne valent la peine du voyage. La Néva de Pétersbourg, pendant les
+jours sans nuits, le Kremlin de Moscou, au clair de lune, et l'Empereur
+de Russie: c'est la Russie pittoresque, historique et politique; hors de
+là tout n'est que fatigue et qu'ennui sans dédommagement: vous en
+jugerez en lisant mes lettres.
+
+Plusieurs de mes amis m'ont écrit déjà qu'ils sont d'avis de ne pas les
+faire paraître.
+
+Lorsque je m'apprêtais à quitter Pétersbourg, un Russe me demanda, comme
+tous les Russes, ce que je dirais de son pays. «J'y ai été trop bien
+reçu pour en parler,» lui ai-je répondu.
+
+On se fait contre moi des armes de cet aveu où j'avais cru cacher à
+peine poliment une épigramme. «Traité comme vous l'avez été, m'écrit-on,
+il est certain que vous ne pouvez dire la vérité; or, comme vous ne
+savez écrire que pour elle, vous ferez mieux de vous taire.» Telle est
+l'opinion d'une partie des personnes que j'ai l'habitude d'écouter. En
+tout cas, elle n'est pas flatteuse pour les Russes.
+
+La mienne est que sans blesser la délicatesse, sans manquer à la
+reconnaissance qu'on doit aux personnes, quand on leur en doit, ni au
+respect qu'on se doit toujours à soi-même, il y a une manière convenable
+de parler sincèrement des choses et des hommes publics; j'espère avoir
+trouvé cette manière-là. Il n'y a que la vérité qui choque, à ce qu'on
+prétend; c'est possible, mais en France du moins, nul n'a le droit ni la
+force de fermer la bouche à qui la dit. Mes cris d'indignation ne
+pourront passer pour l'expression déguisée de la vanité blessée. Si je
+n'avais écouté que mon amour-propre, il m'aurait dit d'être enchanté de
+tout: mon cœur n'a été satisfait de rien.
+
+Tant pis pour les Russes si tout ce qu'on raconte de leur pays et de ses
+habitants tourne en personnalités: c'est un malheur inévitable; car à
+vrai dire, les choses n'existent pas en Russie, puisque c'est le bon
+plaisir d'un homme qui les fait et qui les défait; mais ceci n'est pas
+la faute des voyageurs.
+
+L'Empereur me paraît peu disposé à se démettre d'une partie de son
+autorité: qu'il subisse donc la responsabilité de l'omnipotence; c'est
+une première expiation du mensonge politique par lequel un seul homme
+est déclaré maître absolu d'un pays, souverain tout-puissant de la
+pensée d'un peuple.
+
+Les adoucissements dans la pratique n'excusent pas l'impiété d'une telle
+doctrine. J'ai trouvé chez les Russes que le principe de la monarchie
+absolue, appliqué avec une conséquence inflexible, mène à des résultats
+monstrueux. Et cette fois, mon quiétisme politique ne m'empêche pas de
+reconnaître et de proclamer qu'il est des gouvernements que les peuples
+ne devraient jamais subir.
+
+L'Empereur Alexandre causant confidentiellement avec madame de Staël sur
+les améliorations qu'il projetait, lui dit: «Vous louez mes intentions
+philanthropiques, je vous remercie; néanmoins dans l'histoire de Russie,
+je ne suis qu'un accident heureux.» Ce prince disait vrai; les Russes
+vantent en vain la prudence et les ménagements des hommes qui dirigent
+leurs affaires, le pouvoir arbitraire n'en est pas moins chez eux la
+base fondamentale de l'État, et ce principe fonctionne de telle sorte
+que l'Empereur fait ou fait faire, ou laisse faire, ou laisse subsister
+des lois--pardonnez-moi si je donne ce nom sacré à des arrêts impies,
+mais je me sers du mot usité en Russie--l'Empereur laisse subsister des
+lois qui, par exemple, permettent à l'Empereur de déclarer que les
+enfants légitimes d'un homme légitimement marié n'ont point de père,
+point de nom, enfin, qu'ils sont des chiffres, et ne sont point des
+hommes[29]. Et vous voulez m'empêcher de traduire à la barre du tribunal
+de l'Europe un prince qui, tout distingué, tout supérieur qu'il est,
+consent à régner sans abolir une telle loi!!
+
+Son ressentiment est implacable: avec des haines si vives, on peut
+encore être un grand souverain, on ne saurait plus être un grand homme:
+le grand homme est clément, l'homme politique est vindicatif; on règne
+par la vengeance, on convertit par le pardon.
+
+Je viens de vous dire mon dernier mot sur un prince qu'on hésite à juger
+lorsqu'on connaît le pays où il est condamné à régner: car les hommes y
+sont tellement dépendants des choses, qu'on ne sait à qui remonter, ni
+jusqu'où descendre pour demander compte des faits. Et ce sont les grands
+seigneurs d'un tel pays qui prétendent ressembler aux Français!!...
+
+Les rois de France, dans les temps de barbarie, ont fait souvent couper
+la tête à leurs grands vassaux; l'un d'eux, de tyrannique mémoire, a
+voulu, par un raffinement de cruauté, que le sang du père fût versé sur
+les enfants placés au-dessous de l'échafaud: néanmoins, quelle que fût
+la rigueur de ces princes absolus, lorsqu'ils tuaient leur ennemi,
+lorsqu'ils le dépouillaient de ses biens, lorsqu'ils le massacraient,
+ils se gardaient d'avilir en lui, par un arrêt dérisoire, sa caste, sa
+famille, son pays: un tel oubli de toute dignité aurait révolté les
+peuples de France, même ceux du moyen âge. Mais le peuple russe souffre
+bien autre chose. Disons mieux, il n'y a pas encore de peuple russe...
+il y a des Empereurs qui ont des serfs et des courtisans qui ont aussi
+des serfs: tout cela ne fait pas un peuple.
+
+La classe moyenne, jusqu'à ce jour peu nombreuse en proportion des
+autres, se compose presque uniquement des étrangers; quelques paysans
+affranchis par leur richesse, et les plus petits employés, montés de
+quelques degrés, commencent à la grossir: l'avenir de la Russie dépend
+de ces nouveaux bourgeois, d'origines tellement diverses qu'ils ne
+peuvent guère s'accorder dans leurs vues.
+
+On s'efforce aujourd'hui de créer une nation russe; mais la tâche est
+rude pour un homme. Le mal se fait vite, il se répare lentement; les
+dégoûts du despotisme doivent souvent éclairer le despote sur les abus
+du pouvoir absolu: je le crois. Mais les embarras de l'oppresseur
+n'excusent pas l'oppression; et si ses crimes m'inspirent quelque pitié,
+le mal est toujours à plaindre, ils m'en inspirent beaucoup moins que
+les souffrances de l'opprimé. En Russie, quelle que soit l'apparence des
+choses, il y a au fond de tout la violence et l'arbitraire. On y a rendu
+la tyrannie calme à force de terreur: voilà, jusqu'à ce jour, la seule
+espèce de bonheur que ce gouvernement ait su procurer à ses peuples.
+
+Et lorsque le hasard me rend témoin des maux inouïs qu'on souffre sous
+une constitution à principe exagéré, la crainte de blesser je ne sais
+quelle délicatesse, m'empêcherait de dire ce que j'ai vu? Mais je serais
+indigne d'avoir eu des yeux si je cédais à cette partialité pusillanime,
+qu'on me déguise cette fois sous le nom de respect pour les convenances
+sociales; comme si ma conscience n'avait pas le premier droit à mon
+respect... Quoi! on m'aura laissé pénétrer dans une prison; j'aurai
+compris le silence des victimes terrifiées, et je n'oserai raconter leur
+martyre, de peur d'être accusé d'ingratitude, à cause de la complaisance
+des geôliers à me faire les honneurs du cachot? Une telle prudence
+serait loin d'être une vertu; je vous déclare donc, qu'après avoir bien
+regardé autour de moi pour voir ce qu'on me cachait, bien écouté pour
+entendre ce qu'on ne voulait pas me dire, bien tâché d'apprécier le faux
+dans ce qu'on me disait, je ne crois pas exagérer en vous assurant que
+l'Empire de Russie est le pays de la terre où les hommes sont le plus
+malheureux, parce qu'ils y souffrent à la fois des inconvénients de la
+barbarie et de ceux de la civilisation. Quant à moi, je me croirais un
+traître et un lâche, si après avoir tracé déjà en toute liberté d'esprit
+le tableau d'une grande partie de l'Europe, je me refusais à le
+compléter de peur de modifier certaines opinions qui étaient les
+miennes, et de choquer certaines personnes par le tableau véridique d'un
+pays qui n'a jamais été peint tel qu'il est. Sur quoi se fonderait, je
+vous prie, mon respect pour de mauvaises choses? Suis-je lié par quelque
+autre chaîne que par l'amour de la vérité?
+
+En général, les Russes m'ont paru des hommes doués de beaucoup de tact;
+des hommes très-fins, mais peu sensibles: je l'ai dit, une extrême
+susceptibilité unie à beaucoup de dureté, voilà, je crois, le fond de
+leur caractère: Je l'ai dit; une vanité clairvoyante, une perspicacité
+d'esclave, une finesse sarcastique: tels sont les traits dominants de
+leur esprit; je l'ai dit et répété, car ce serait pure duperie que
+d'épargner l'amour-propre des gens quand ils sont eux-mêmes si peu
+miséricordieux; la susceptibilité n'est pas de la délicatesse. Il est
+temps que ces hommes qui démêlent avec tant de sagacité les vices et les
+ridicules de nos sociétés, s'habituent à supporter la sincérité des
+autres: le silence officiel qu'on fait régner autour d'eux les abuse, il
+énerve leur intelligence; s'ils veulent se faire reconnaître des nations
+de l'Europe et traiter avec nous d'égaux à égaux, il faut qu'ils
+commencent par se résigner à s'entendre juger. Cette sorte de procès,
+toutes les nations le soutiennent sans en faire beaucoup d'état. Depuis
+quand les Allemands ne reçoivent-ils les Anglais qu'à condition que
+ceux-ci diront du bien de l'Allemagne? Les nations ont toujours de
+bonnes raisons pour être comme elles sont: et la meilleure de toutes,
+c'est qu'elles ne peuvent pas être autrement.
+
+À la vérité cette excuse ne va pas aux Russes, du moins pas à ceux qui
+lisent. Comme ils singent tout, ils pourraient être autrement, et c'est
+justement cette possibilité qui rend leur gouvernement ombrageux jusqu'à
+la férocité!... ce gouvernement sait trop qu'on n'est sûr de rien avec
+des caractères tout en reflets.
+
+Un motif plus puissant aurait pu m'arrêter; c'est la peur d'être accusé
+d'apostasie. «Il a longtemps protesté, dira-t-on, contre les
+déclamations libérales; maintenant le voilà qui cède au torrent et qui
+cherche la fausse popularité après l'avoir dédaignée.»
+
+Je ne sais si je m'abuse, mais plus je réfléchis et moins je crois que
+ce reproche puisse m'atteindre, ni même que personne pense à me
+l'adresser.
+
+Ce n'est pas d'aujourd'hui que la crainte d'être blâmé par les étrangers
+préoccupe l'esprit des Russes. Ce peuple bizarre unit une extrême
+jactance à une excessive défiance de lui-même; en dehors suffisance, au
+fond humilité inquiète: voilà ce que j'ai vu dans la plupart des Russes.
+Leur vanité, qui ne se repose jamais, est toujours en souffrance comme
+l'est l'orgueil anglais; aussi les Russes manquent-t-ils de simplicité.
+La naïveté, ce mot français dont aucune autre langue que la nôtre ne
+peut rendre le sens exact parce que la chose nous est propre, la
+naïveté, cette simplicité qui pourrait devenir malicieuse, ce don de
+l'esprit qui fait rire sans jamais blesser le cœur, cet oubli des
+précautions oratoires qui va jusqu'à prêter des armes contre soi à ceux
+auxquels on parle, cette équité de jugement, cette vérité d'expression
+tout involontaire, cet abandon de la personnalité dans l'intérêt de la
+vérité; la simplesse gauloise, en un mot, ils ne la connaissent pas. Un
+peuple d'imitateurs ne sera jamais naïf; le calcul chez lui tuera
+toujours la sincérité.
+
+J'ai trouvé dans le testament de Monomaque des conseils sages et curieux
+adressés à ses enfants: voici un passage qui m'a particulièrement
+frappé; aussi l'ai-je mis pour épigraphe à la tête de mon livre, car
+c'est un aveu précieux à recueillir: «Respectez surtout les étrangers,
+de quelque qualité, de quelque rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas
+à même de les combler de présents, prodiguez-leur au moins des marques
+de bienveillance, _puisque de la manière dont ils sont traités dans un
+pays dépend le bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le
+leur_.» (Tiré des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126.)
+Ce prince avait été baptisé sous le nom de Basile. (Histoire de l'Empire
+de Russie par Karamsin, traduite par MM. Saint-Thomas et Jauffret; tome
+II, page 205. Paris, 1820.)
+
+Un tel raffinement d'amour-propre, vous en conviendrez, ôte beaucoup de
+son prix à l'hospitalité. Aussi cette charité calculée m'est-elle
+revenue malgré moi plus d'une fois à la mémoire pendant mon voyage. Ce
+n'est pas qu'on doive priver les hommes de la récompense de leurs bonnes
+actions; mais il est immoral de donner cette récompense pour premier
+mobile à la vertu.
+
+Voici quelques autres passages extraits du même auteur, et qui serviront
+d'appui à mes propres observations.
+
+Karamsin lui-même raconte les fâcheux résultats de l'invasion des
+Mongols sur le caractère du peuple russe: si l'on me trouve sévère dans
+mes jugements, on verra qu'ils sont autorisés par un auteur grave et
+plutôt disposé à l'indulgence.
+
+«L'orgueil national, dit-il, s'anéantit parmi les Russes; ils eurent
+recours aux artifices qui suppléent à la force chez des hommes condamnés
+à une obéissance servile: _habiles à tromper les Tatars, ils devinrent
+aussi plus savants dans l'art de se tromper mutuellement; achetant des
+barbares leur sécurité personnelle, ils furent plus avides d'argent et
+moins sensibles aux injures, à la honte, exposés sans cesse à
+l'insolence de tyrans étrangers_!» (Extrait du même ouvrage, tome V,
+chapitre 4, page 447 et suivante.)
+
+Plus loin:
+
+«_Il se pourrait que le caractère actuel des Russes conservât
+quelques-unes des taches dont l'a souillé la barbarie des Mongols_
+[...]»
+
+«Nous remarquons qu'avec plusieurs sentiments élevés _on vit s'affaiblir
+en nous le courage_, alimenté surtout par l'orgueil national [...]»
+
+«L'autorité du peuple favorisait aussi celle des boyards, qui à leur
+tour pouvaient, à l'aide des citoyens, avoir influence sur le prince, ou
+réciproquement par le prince sur les citoyens. Ce soutien ayant disparu,
+il fallut obéir au souverain, sous peine d'être regardé comme traître ou
+comme rebelle; _et il n'existe plus aucune voie légitime de s'opposer à
+ses volontés; en un mot, on vit naître l'autocratie_.»
+
+Je terminerai ces extraits en copiant deux passages du règne d'Ivan III;
+ils se trouvent également dans Karamsin, tome VI, page 351.
+
+Après avoir raconté comment le Czar Ivan III hésite entre son fils et
+son petit-fils pour désigner l'héritier du trône, l'historien continue
+en ces termes:
+
+«Il est à regretter qu'au lieu de nous développer toutes les
+circonstances de ce curieux événement (il parle ici du repentir du
+souverain qui rend sa tendresse à sa femme et à son fils, et qui
+abandonne son petit-fils après l'avoir couronné,) les annalistes se
+contentent de dire qu'après un plus mûr examen des accusations intentées
+contre son épouse, Jean lui rendit toute sa tendresse ainsi qu'à son
+fils: ils ajoutent qu'instruit enfin des trames ourdies par leurs
+ennemis et persuadé qu'il avait été trompé, il résolut de sévir et de
+faire un exemple sur les seigneurs les plus distingués. Le prince Ivan
+Patrikeieff, ses deux fils et son gendre le prince Siméon Riapolwski,
+furent condamnés à mort COMME INTRIGANTS!!..»
+
+Cet Ivan III qui faisait supplicier les intrigants, est compté chez les
+Russes parmi les plus grands hommes.
+
+Des choses semblables ou analogues se passent encore aujourd'hui en
+Russie. Grâce à l'omnipotence autocratique, le respect pour la chose
+jugée n'y existe pas; et l'Empereur, bien informé, peut toujours défaire
+ce qu'a fait l'Empereur mal informé[30].
+
+Enfin, page 433, Karamsin fait en ces termes le résumé du glorieux règne
+de ce grand et bon prince (Ivan III). Je ne suis responsable du style du
+traducteur ni dans ce passage ni dans les précédents.
+
+«Tout devint, dès lors, rang ou faveur du prince: parmi les enfants
+boyards de la cour, espèce de pages, on voyait des fils de princes et de
+grands seigneurs. En présidant les conciles ecclésiastiques, Jean
+paraissait solennellement comme chef du clergé. Fier de ses relations
+avec les autres souverains, il aimait à déployer une grande pompe devant
+leurs ambassadeurs; il introduisit l'usage de baiser la main du monarque
+en signe de faveur distinguée: il voulut, par tous les moyens extérieurs
+possibles, s'élever au-dessus des hommes pour frapper fortement
+l'imagination; _ayant enfin pénétré le secret de l'autocratie, il devint
+comme un Dieu terrestre aux yeux des Russes, qui commencèrent_ DÈS LORS
+_à étonner tous les autres peuples par une aveugle soumission à la
+volonté de leur souverain_!»
+
+Ces aveux m'ont paru doublement significatifs dans la bouche d'un
+historien aussi courtisan, aussi timide que l'était Karamsin. Je
+pourrais multiplier les citations, mais je crois en avoir fait assez
+pour établir le droit que je crois avoir de dire ingénument ma façon de
+pensée qui se trouve justifiée par l'opinion d'un écrivain accusé de
+partialité.
+
+Dans un pays où dès le berceau les esprits sont façonnés à la
+dissimulation et aux finesses de la politique orientale, le naturel doit
+être plus rare qu'ailleurs: aussi quand on l'y rencontre a-t-il un
+charme particulier. J'ai vu en Russie quelques hommes qui rougissent de
+se sentir opprimés par le dur régime sous lequel ils sont forcés de
+vivre sans oser s'en plaindre; ces hommes ne sont libres qu'en face de
+l'ennemi; ils vont faire la guerre au fond du Caucase pour se reposer du
+joug qu'on leur impose chez eux; la tristesse de cette vie imprime
+prématurément sur leur front un cachet de mélancolie qui contraste avec
+leurs habitudes militaires et avec l'insouciance de leur âge; les rides
+de la jeunesse révèlent de profonds chagrins et elles inspirent une
+grande pitié; ces jeunes hommes ont emprunté à l'Orient sa gravité, aux
+imaginations du Nord le vague et la rêverie: ils sont très-malheureux et
+très-aimables; nul habitant des autres pays ne leur ressemble.
+
+Puisque les Russes ont de la grâce, il faut bien qu'ils aient un genre
+de naturel que je n'ai pu discerner; le naturel de ce peuple est
+peut-être insaisissable pour un étranger qui passe par le pays aussi
+rapidement que j'ai passé en Russie. Nul caractère n'est aussi difficile
+à définir que celui de ce peuple.
+
+Sans moyen âge, sans souvenirs anciens, sans catholicisme, sans
+chevalerie derrière soi, sans respect pour sa parole[31], toujours Grecs
+du Bas-Empire, polis par formule comme des Chinois, grossiers ou du
+moins indélicats comme des Calmoucks, sales comme des Lapons, beaux
+comme des anges, ignorants comme des sauvages (j'excepte les femmes et
+quelques diplomates), fins comme des juifs, intrigants comme des
+affranchis, doux et graves dans leurs manières comme des Orientaux,
+cruels dans leurs sentiments comme des barbares, sarcastiques et
+dédaigneux par désespoir, doublement moqueurs par nature et par
+sentiment de leur infériorité, légers, mais en apparence seulement: les
+Russes sont essentiellement propres aux affaires sérieuses; tous ont
+l'esprit nécessaire pour acquérir un tact extraordinairement aiguisé,
+mais nul n'est assez magnanime pour s'élever au-dessus de la finesse;
+aussi m'ont-ils dégoûté de cette faculté indispensable pour vivre chez
+eux. Avec leur continuelle surveillance d'eux-mêmes, ils me paraissent
+les hommes les plus à plaindre de la terre. Le tact des convenances,
+cette police de l'imagination, est une qualité triste, au moyen de
+laquelle on sacrifie sans cesse son sentiment à celui des autres, une
+qualité négative qui en exclut de positives bien supérieures, c'est le
+gagne-pain des courtisans ambitieux qui sont là pour obéir à la volonté
+d'un autre, pour suivre, pour deviner l'impulsion, mais qui se feraient
+chasser le jour où ils prétendraient à la donner. C'est que, pour donner
+l'impulsion, il faut du génie; le génie est le tact de la force, le tact
+n'est que le génie de la faiblesse. Les Russes sont tout tact. Le génie
+agit, le tact observe, et l'abus de l'observation mène à la défiance,
+c'est-à-dire à l'inaction; le génie peut s'allier avec beaucoup d'art,
+jamais avec un tact très-raffiné, parce que le tact, cette flatterie à
+feu couvert, cette suprême vertu des subalternes qui respectent
+l'ennemi, c'est-à-dire le maître, tant qu'ils n'osent pas le frapper,
+est toujours uni à un peu d'artifice. Grâce à cette supériorité de
+sérail, les Russes sont impénétrables; il est vrai qu'on voit toujours
+qu'ils cachent quelque chose, mais on ne sait ce qu'ils cachent, et cela
+leur suffit. Ils seront des hommes bien redoutables et bien fins
+lorsqu'ils parviendront à masquer même leur finesse.
+
+Déjà quelques-uns d'entre eux sont arrivés jusque-là; ce sont les plus
+avancés du pays, tant par le poste qu'ils occupent que par la
+supériorité d'esprit avec laquelle ils remplissent leur charge. Ceux-là,
+je n'ai pu les juger que de souvenir; leur présence a un prestige qui me
+fascinait.
+
+Mais, bon Dieu! à quoi peut servir tout ce manége? Quel motif suffisant
+assignerons-nous à tant de feinte? Quel devoir, quelle récompense peut
+faire si longtemps supporter à des visages d'hommes la fatigue du
+masque?
+
+Le jeu de tant de batteries ne serait-il destiné qu'à défendre un
+pouvoir réel et légitime?... Un tel pouvoir n'en a pas besoin, la vérité
+se défend d'elle-même. Veut-on protéger de misérables intérêts de
+vanité? peut-être. Cependant, prendre de tels soucis pour arriver à un
+résultat si misérable, ce serait un travail indigne des hommes graves
+qui se l'imposent; je leur attribue une pensée plus profonde; un but
+plus grand m'apparaît et m'explique leurs prodiges de dissimulation et
+de longanimité.
+
+Une ambition désordonnée, immense, une de ces ambitions qui ne peuvent
+germer que dans l'âme des opprimés, et se nourrir que du malheur d'une
+nation entière, fermente au cœur du peuple russe. Cette nation,
+essentiellement conquérante, avide à force de privations, expie d'avance
+chez elle, par une soumission avilissante, l'espoir d'exercer la
+tyrannie chez les autres; la gloire, la richesse qu'elle attend la
+distraient de la honte qu'elle subit, et, pour se laver du sacrifice
+impie de toute liberté publique et personnelle, l'esclave, à genoux,
+rêve la domination du monde.
+
+Ce n'est pas l'homme qu'on adore dans l'Empereur Nicolas, c'est le
+maître ambitieux d'une nation plus ambitieuse que lui. Les passions des
+Russes sont taillées sur le patron de celles des peuples antiques; chez
+eux tout rappelle l'Ancien Testament; leurs espérances, leurs tortures
+sont grandes comme leur Empire.
+
+Là, rien n'a de bornes, ni douleurs, ni récompenses; ni sacrifices, ni
+espérances: leur pouvoir peut devenir énorme, mais ils l'auront acheté
+au prix que les nations de l'Asie paient la fixité de leurs
+gouvernements: au prix du bonheur.
+
+La Russie voit dans l'Europe une proie qui lui sera livrée tôt ou tard
+par nos dissensions; elle fomente chez nous l'anarchie dans l'espoir de
+profiter d'une corruption favorisée par elle parce qu'elle est favorable
+à ses vues: c'est l'histoire de la Pologne recommencée en grand. Depuis
+longues années Paris lit des journaux révolutionnaires payés par la
+Russie. «L'Europe, dit-on à Pétersbourg, prend le chemin qu'a suivi la
+Pologne; elle s'énerve par un libéralisme vain, tandis que nous restons
+puissants, précisément parce que nous ne sommes pas libres: patientons
+sous le joug, nous ferons payer aux autres notre honte.»
+
+Le plan que je vous révèle ici peut paraître chimérique à des yeux
+distraits; il sera reconnu pour vrai par tout homme initié à la marche
+des affaires de l'Europe et aux secrets des cabinets pendant les vingt
+dernières années. Il donne la clef de bien des mystères, il explique en
+un mot l'extrême importance que des personnes sérieuses par caractère et
+par position attachent à n'être vues des étrangers que du beau côté. Si
+les Russes étaient, comme ils le disent, les appuis de l'ordre et de la
+légitimité, se serviraient-ils d'hommes et, qui pis est, de moyens
+révolutionnaires?
+
+Le monstrueux crédit de la Russie à Rome, est un des effets du prestige
+contre lequel je voudrais nous prémunir[32]. Rome et toute la
+catholicité n'a pas de plus grand, de plus dangereux ennemi que
+l'Empereur de Russie. Tôt ou tard, sous les auspices de l'autocratie
+grecque, le schisme régnera seul à Constantinople; alors le monde
+chrétien, partagé en deux camps, reconnaîtra le tort fait à l'Église
+romaine par l'aveuglement politique de son chef.
+
+Ce prince, effrayé du désordre où tombaient les sociétés lors de son
+avènement au trône pontifical, épouvanté du mal moral causé à l'Europe
+par nos révolutions, sans soutien, éperdu au milieu d'un monde
+indifférent ou railleur, ne craignait rien tant que les soulèvements
+populaires dont il avait souffert et vu souffrir ses contemporains;
+alors, cédant à la funeste influence de certains esprits étroits, il a
+pris conseil de la prudence humaine, il s'est montré sage, selon le
+monde, habile à la manière des hommes: c'est-à-dire aveugle et faible
+selon Dieu; et voilà comment la cause du catholicisme, en Pologne, fut
+désertée par son avocat naturel, par le chef visible de l'Église
+orthodoxe. Est-il aujourd'hui beaucoup de nations qui sacrifieraient
+leurs soldats pour Rome? Et lorsque dans son dénûment le pape trouve
+encore un peuple prêt à se faire égorger pour lui... il
+l'excommunie!!... lui, le seul prince de la terre qui devait l'assister
+jusqu'à la mort, il l'excommunie pour complaire au souverain d'une
+nation schismatique! Les fidèles se demandent avec effroi ce qu'est
+devenue l'infatigable prévoyance du saint-siége; les martyrs, frappés
+d'interdiction, voient la foi catholique sacrifiée par Rome à la
+politique grecque: et la Pologne découragée dans sa sainte résistance,
+subit son sort sans le comprendre[33].
+
+Comment le représentant de Dieu sur la terre n'a-t-il pas encore reconnu
+que depuis le traité de Westphalie, toutes les guerres de l'Europe sont
+des guerres de religion? Quelle prudence charnelle a pu troubler son
+regard au point de lui faire appliquer à la direction des choses du ciel
+des moyens, assez bons pour les rois, mais indignes du Roi des rois?
+Leur trône n'a qu'une durée passagère, le sien est éternel; oui,
+éternel, parce que le prêtre assis sur ce trône serait plus grand et
+plus clairvoyant dans les catacombes qu'il ne l'est au Vatican. Trompé
+par la subtilité des enfants du siècle, il n'a point aperçu le fond des
+choses, et dans les aberrations où l'a jeté sa politique de peur, il a
+oublié de puiser sa force où elle est: dans la politique de foi[34].
+
+Mais patience, les temps mûrissent, bientôt toute question sera posée
+nettement, et la vérité défendue par ses champions légitimes, reprendra
+son empire sur l'esprit des nations. Peut-être la lutte qui se prépare
+servira-t-elle à faire comprendre aux protestants une vérité
+essentielle, que j'ai déjà exprimée plus d'une fois, mais sur laquelle
+j'insiste parce qu'elle me paraît l'unique vérité nécessaire pour hâter
+la réunion de toutes les communions chrétiennes: c'est que le seul
+prêtre réellement libre qui existe au monde, c'est le prêtre catholique.
+Partout ailleurs que dans l'Église catholique, le prêtre est assujetti à
+d'autres lois, à d'autres lumières qu'à celles de sa conscience et de sa
+doctrine. On frémit en voyant les inconséquences de l'Église anglicane,
+et l'on tremble en voyant l'avilissement de l'Église grecque à
+Pétersbourg; que l'hypocrisie cesse de triompher en Angleterre, la plus
+grande partie du royaume redevient catholique. L'Église romaine seule a
+sauvé la pureté de la foi, en défendant par toute la terre avec une
+générosité sublime, avec une patience héroïque, avec une inflexible
+conviction, l'indépendance du sacerdoce contre l'usurpation des
+souverainetés temporelles quelles qu'elles fussent. Où est l'Église qui
+ne se soit pas laissé rabaisser par les divers gouvernements de la terre
+au rang d'une police pieuse? il n'y en a qu'une, une seule, c'est
+l'Église catholique; et cette liberté qu'elle a conservée au prix du
+sang de ses martyrs, est un principe éternel de vie et de puissance.
+L'avenir du monde est à elle, parce qu'elle a su rester pure d'alliage.
+Que le protestantisme s'agite, c'est dans sa nature; que les sectes
+s'inquiètent et discutent, c'est leur jeu: l'Église catholique
+attend!!...
+
+Le clergé grec russe n'a jamais été, il ne sera jamais qu'une milice
+revêtue d'un uniforme un peu différent de l'habit des troupes séculières
+de l'Empire. Sous la direction de l'Empereur, les popes et leurs évêques
+sont un régiment de clercs: voilà tout.
+
+La distance qui sépare la Russie de l'Occident a merveilleusement servi
+jusqu'à ce jour à nous voiler toutes ces choses. Si l'astucieuse
+politique grecque craint tant la vérité, c'est parce qu'elle sait
+merveilleusement profiter du mensonge; mais ce qui me surprend, c'est
+qu'elle parvienne à en perpétuer le règne.
+
+Comprenez-vous maintenant l'importance d'une opinion, d'un mot
+sarcastique, d'une lettre, d'une moquerie, d'un sourire, à plus forte
+raison d'un livre aux yeux de ce gouvernement favorisé par la crédulité
+de ses peuples, et par la complaisance de tous les étrangers?... Un mot
+de vérité lancé en Russie, c'est l'étincelle qui tombe sur un baril de
+poudre.
+
+Qu'importe aux hommes qui mènent la Russie le dénûment, la pâleur des
+soldats de l'Empereur? Ces spectres vivants ont les plus beaux uniformes
+de l'Europe: qu'importent les sarraux de bure sous lesquels se cachent
+dans l'intérieur de leurs cantonnements ces fantômes dorés?... Pourvu
+qu'ils ne soient pauvres et sales qu'en secret, et qu'ils brillent
+lorsqu'ils se montrent, on ne leur demande ni ne leur donne rien. Une
+misère drapée: telle est la richesse des Russes: pour eux l'apparence
+est tout, et l'apparence chez eux ment plus que chez d'autres. Aussi
+quiconque lève un coin du voile est-il pour jamais perdu de réputation à
+Pétersbourg.
+
+La vie sociale en ce pays est une conspiration permanente contre la
+vérité.
+
+Là, quiconque n'est pas dupe passe pour traître: là, rire d'une
+gasconnade, réfuter un mensonge, contredire une vanterie politique,
+_motiver l'obéissance_ est un attentat contre la sûreté de l'État et du
+prince; c'est encourir le sort d'un révolutionnaire, d'un conspirateur,
+d'un ennemi de l'ordre, d'un criminel de lèse-majesté... d'un Polonais,
+et vous savez si ce sort est cruel! Il faut avouer qu'une SUSCEPTIBILITÉ
+qui se manifeste de la sorte est plus redoutable que moquable: la
+surveillance minutieuse d'un tel gouvernement d'accord avec la vanité
+éclairée d'un tel peuple, devient épouvantable; elle n'est plus
+ridicule.
+
+On peut et l'on doit s'astreindre à tous les genres de précautions sous
+un maître qui ne fait grâce à aucun ennemi, et qui ne méprise aucune
+résistance, et qui dès lors s'impose la vengeance comme un devoir. Cet
+homme ou plutôt ce gouvernement personnifié prendrait le pardon pour une
+apostasie, la clémence pour l'oubli de lui-même, l'humanité pour un
+manque de respect envers sa propre majesté... que dis-je? envers sa
+divinité!... Il n'est pas le maître de renoncer à se faire adorer.
+
+La civilisation russe est encore si près de sa source qu'elle ressemble
+à de la barbarie. La Russie n'est qu'une société conquérante, sa force
+n'est pas dans la pensée, elle est dans la guerre, c'est-à-dire dans la
+ruse et la férocité.
+
+La Pologne, par sa dernière insurrection, a retardé l'explosion de la
+mine: elle a forcé les batteries de rester masquées; on ne pardonnera
+jamais à la Pologne la dissimulation dont on est forcé d'user, non pas
+avec elle, puisqu'on l'immole impunément, mais avec des amis dont il
+faut continuer de faire des dupes, en ménageant leur ombrageuse
+philanthropie. On intéresse à ce ressentiment magnanime et passionné,
+notez ces deux points-ci, la sentinelle avancée du nouvel Empire romain
+qui s'appellera l'Empire grec, et le plus circonspect, mais le plus
+aveugle des rois de l'Europe[35], pour plaire à son voisin, qui est son
+maître, commence une guerre de religion... il n'est pas près de
+s'arrêter dans la route où on le pousse; si l'on a pu égarer celui-là,
+on en séduira bien d'autres...
+
+Considérez, je vous prie, que si jamais les Russes parvenaient à dominer
+l'Occident, ils ne le gouverneraient pas de chez eux, à la manière des
+anciens Mongols; tout au contraire, ils n'auraient rien de si pressé que
+de sortir de leurs plaines glacées, et sans imiter leurs anciens
+maîtres, les Tatares, qui pressuraient de loin les Slaves, leurs
+tributaires,--car le climat de la Moscovie effrayait même les
+Mongols,--les Moscovites sortiraient de leur pays dès que les chemins
+des autres contrées leur seraient ouverts.
+
+En ce moment, ils parlent modération, ils protestent contre la conquête
+de Constantinople, ils craignent, disent-ils, tout ce qui peut agrandir
+un Empire où les distances sont déjà une calamité; ils redoutent même...
+jugez jusqu'où va leur prudence!... ils redoutent les climats chauds!...
+Attendez un peu, vous verrez à quoi aboutiront toutes ces craintes.
+
+Et je ne signalerais pas tant de mensonges, tant de périls, tant de
+fléaux?... Non, non; j'aime mieux me tromper et parler que d'avoir vu
+juste et de me taire. S'il y a témérité à dire ce que j'ai observé, il y
+aurait crime à le cacher.
+
+Les Russes ne me répondront pas; ils diront: «Quatre mois de voyage, il
+a mal vu.»
+
+Il est vrai, j'ai mal vu, mais j'ai bien deviné.
+
+Ou s'ils me font l'honneur de me réfuter, ils nieront les faits; les
+faits, matière brute de tout récit et qu'on est accoutumé de compter
+pour rien à Pétersbourg, où le passé comme l'avenir, comme le présent,
+est à la disposition du maître; car, encore une fois, les Russes n'ont
+rien à eux que l'obéissance et l'imitation; la direction de leur esprit,
+leur jugement, leur libre arbitre appartiennent au souverain. En Russie,
+l'histoire fait partie du domaine de la couronne; c'est la propriété
+morale du prince comme les hommes et la terre y sont sa propriété
+matérielle; on la range dans les garde-meubles avec les trésors
+impériaux, et l'on n'en montre que ce qu'on en veut bien faire
+connaître. Le souvenir de ce qui s'est fait la veille est le bien de
+l'Empereur; il modifie selon son bon plaisir les annales du pays, et
+dispense chaque jour à son peuple les vérités historiques qui
+s'accordent avec la fiction du moment. Voilà comment Minine et Pojarski,
+héros oubliés depuis deux siècles, furent exhumés tout d'un coup et
+devinrent à la mode au moment de l'invasion de Napoléon. Dans ce
+moment-là le gouvernement permettait l'enthousiasme patriotique.
+
+Toutefois ce pouvoir exorbitant se nuit à lui-même; la Russie ne le
+subira pas éternellement: un esprit de révolte couve dans l'armée. Je
+dis comme l'Empereur, les Russes ont trop voyagé; la nation est devenue
+avide d'enseignements: la douane n'a pas de prise sur la pensée, les
+armées ne l'exterminent pas, les remparts ne l'arrêtent pas, elle passe
+sous terre: les idées sont dans l'air, elles sont partout, et les idées
+changent le monde[36].
+
+De tout ce qui précède, il résulte que l'avenir, cet avenir si brillant,
+rêvé par les Russes, ne dépend pas d'eux; qu'ils n'ont point d'idées à
+eux; et que le sort de ce peuple d'imitateurs se décidera chez les
+peuples à idées qui leur sont propres: si les passions se calment dans
+l'Occident, si l'union s'établit entre les gouvernements et les sujets,
+l'avide espoir des Slaves conquérants devient une chimère.
+
+Est-il à propos de vous répéter que je parle sans animosité, que j'ai
+décrit les choses sans accuser les personnes, et que dans les déductions
+que j'ai tirées de certains faits qui m'épouvantent, j'ai tâché de faire
+la part de la nécessité? j'accuse moins que je ne raconte.
+
+J'étais parti de Paris avec l'opinion que l'alliance intime de la France
+et de la Russie pouvait seule accommoder les affaires de l'Europe; mais
+depuis que j'ai vu de près la nation russe et que j'ai reconnu le
+véritable esprit de son gouvernement, j'ai senti qu'elle est isolée du
+reste du monde civilisé par un puissant intérêt politique, appuyé sur le
+fanatisme religieux, et je suis de l'avis que la France doit chercher
+ses appuis parmi les nations dont les intérêts s'accordent avec les
+siens. On ne fonde pas des alliances sur des opinions contre des
+besoins. Où sont en Europe les besoins qui s'accordent? ils sont chez
+les Français et les Allemands et chez les peuples naturellement destinés
+à servir de satellites à ces deux grandes nations. Les destinées d'une
+civilisation progressive, sincère et raisonnable, se décideront au cœur
+de l'Europe: tout ce qui concourt à hâter le parfait accord de la
+politique allemande avec la politique française est bienfaisant; tout ce
+qui retarde cette union, quelque spécieux que soit le motif du délai,
+est pernicieux.
+
+La guerre éclatera entre la philosophie et la foi, la politique et la
+religion: entre le protestantisme et l'Église catholique: et de la
+bannière qu'arborera la France dans cette lutte colossale, dépendra le
+sort du monde, de l'Église, et avant tout de la France.
+
+La preuve que le système d'alliance auquel j'aspire est bon, c'est qu'un
+temps viendra où nous n'aurons pas la liberté d'en choisir un autre.
+
+Comme étranger, surtout comme étranger qui écrit, j'ai été accablé de
+protestations de politesse par les Russes; mais leur obligeance s'est
+bornée à des promesses; personne ne m'a donné la facilité de regarder au
+fond des choses. Une foule de mystères sont restés impénétrables à mon
+intelligence. Un an passé dans le pays m'aurait peu avancé; les
+inconvénients de l'hiver m'ont semblé d'autant plus à craindre, que les
+habitants m'assuraient qu'on en souffre moins. Ils comptent pour rien
+les membres paralysés, les traits du visage gelés; je pourrais pourtant
+vous citer plus d'un exemple de ce genre d'accidents arrivés même à des
+femmes de la société, soit étrangères, soit russes; et une fois atteint,
+on se ressent toute sa vie du coup qu'on a reçu; quand on ne risquerait
+que d'incurables névralgies, le danger serait grand: je n'ai pas voulu
+braver inutilement ces maux et l'ennui des précautions qu'il faut
+s'imposer pour les éviter. D'ailleurs dans cet Empire du profond
+silence, des grands espaces vides, des campagnes nues, des villes
+solitaires, des physionomies prudentes et dont l'expression peu franche
+fait trouver vide la société elle-même, la tristesse me gagnait: j'ai
+fui devant le spleen aussi bien que devant le froid. On a beau dire,
+quiconque veut passer l'hiver à Pétersbourg, doit se résigner pendant
+six mois à oublier la nature pour vivre emprisonné parmi des hommes qui
+n'ont point de naturel[37].
+
+Je l'avoue ingénument, j'ai passé en Russie un été terrible parce que je
+n'ai pu parvenir à bien comprendre qu'une très-petite partie de ce que
+j'y ai vu. J'espérais arriver à des solutions, je vous rapporte des
+problèmes.
+
+Il est un mystère surtout que je regrette de n'avoir pu pénétrer, c'est
+le peu d'influence de la religion. Malgré l'asservissement politique de
+l'Église grecque, ne pourrait-elle pas conserver du moins quelque
+autorité morale sur les peuples? elle n'en a aucune. À quoi tient la
+nullité d'une Église que tout semble favoriser dans son œuvre? Voilà le
+problème. Est-ce le propre de la religion grecque de rester ainsi
+stationnaire en se contentant des marques extérieures du respect? Un tel
+résultat est-il inévitable partout où le pouvoir spirituel tombe dans la
+dépendance absolue du temporel? je le crois, mais c'est ce que j'aurais
+voulu pouvoir vous prouver à force de documents et de faits. Pourtant,
+je dirai en peu de mots le résultat des observations que j'ai faites sur
+les rapports du clergé russe avec les fidèles.
+
+J'ai vu en Russie une Église chrétienne, que personne n'attaque, que
+tout le monde respecte, du moins en apparence: une Église que tout
+favorise dans l'exercice de son autorité morale, et pourtant cette
+Église n'a nul pouvoir sur les cœurs; elle ne sait faire que des
+hypocrites ou des superstitieux.
+
+Dans les pays où la religion n'est point respectée, elle n'est point
+responsable; mais ici, où tout le prestige d'un pouvoir absolu aide le
+prêtre dans l'accomplissement de son œuvre, où la doctrine n'est
+attaquée ni par des écrits, ni par des discours; où les pratiques
+religieuses sont, pour ainsi dire, passées en lois de l'État; où les
+coutumes servent la foi, comme elles la contrarient chez nous; on a le
+droit de reprocher à l'Église sa stérilité. Cette Église est morte, et
+pourtant, à en juger d'après ce qui se passe en Pologne, elle peut
+devenir persécutrice; tandis qu'elle n'a ni d'assez hautes vertus, ni
+d'assez grands talents pour être conquérante par la pensée; en un mot,
+il manque à l'Église russe ce qui manque à tout dans ce pays: la
+liberté, sans laquelle l'esprit de vie se retire et la lumière s'éteint.
+
+L'Europe occidentale ignore tout ce qu'il entre d'intolérance religieuse
+dans la politique russe. Le culte des Grecs réunis vient d'être aboli à
+la suite de longues et sourdes persécutions: l'Europe catholique
+sait-elle qu'il n'y a plus d'uniates chez les Russes; sait-elle
+seulement, éblouie qu'elle est des lumières de sa philosophie, ce que
+c'est que les uniates[38]?
+
+Voici un fait qui vous prouvera le danger qu'on court en Russie à dire
+ce qu'on pense de la religion grecque et de son peu d'influence morale.
+
+Il y a quelques années qu'un homme d'esprit, bien vu de tout le monde à
+Moscou, noble de naissance et de caractère, mais malheureusement pour
+lui, dévoré de l'amour de la vérité; passion dangereuse partout, et
+mortelle dans ce pays-là, s'avisa d'imprimer que la religion catholique
+est plus favorable au développement des esprits, au progrès des arts,
+que ne l'est la religion byzantine russe; il pensait là-dessus ce que je
+pense, et il a osé le dire, crime irrémissible pour un Russe. La vie du
+prêtre catholique, est-il dit dans son livre, vie toute surnaturelle ou
+qui du moins doit l'être, est un sacrifice volontaire et journalier des
+penchants grossiers de la nature; sacrifice incessamment renouvelé sur
+l'autel de la foi, pour prouver aux plus incrédules que l'homme n'est
+pas soumis en tout à la force matérielle, et qu'il peut recevoir d'une
+puissance supérieure le moyen d'échapper aux lois du monde physique;
+puis il ajoute: «Grâce aux réformes opérées par le temps, la religion
+catholique ne peut plus employer sa virtualité qu'à faire le bien;» en
+un mot, il prétendait que le catholicisme avait manqué aux grandes
+destinées de la race slave, parce que là seulement se trouve à la fois,
+enthousiasme soutenu, charité parfaite et discernement pur; il appuyait
+son opinion d'un grand nombre de preuves, et s'efforçait de montrer les
+avantages d'une religion indépendante, c'est-à-dire universelle, sur les
+religions locales, c'est-à-dire bornées par la politique; bref, il
+professait une opinion que je n'ai cessé de défendre de toutes mes
+forces.
+
+Il n'est pas jusqu'aux défauts du caractère des femmes russes dont cet
+écrivain n'accuse la religion grecque. Il prétend que si elles sont
+légères, si elles n'ont pas su conserver sur leur famille l'autorité
+qu'il est du devoir d'une épouse chrétienne et d'une mère d'exercer chez
+elle, c'est qu'elles n'ont jamais reçu un véritable enseignement
+religieux.
+
+Ce livre échappé, je ne sais par quel miracle ou par quel subterfuge, à
+la surveillance de la censure, mit la Russie en feu: Pétersbourg, et
+Moscou la sainte jetèrent des cris de rage et d'alarmes, enfin la
+conscience des fidèles se troubla tellement, que d'un bout de l'Empire à
+l'autre on demandait la punition de cet imprudent avocat de la mère des
+Églises chrétiennes, ce qui n'empêchait pas l'écrivain téméraire d'être
+conspué comme novateur; car... et ceci n'est pas une des moindres
+inconséquences de l'esprit humain presque toujours en contradiction avec
+lui-même dans les comédies qui se jouent en ce monde, le mot d'ordre de
+tous les sectaires et schismatiques, c'est qu'il faut respecter la
+religion sous laquelle on est né, vérité trop oubliée de Luther et de
+Calvin qui ont fait en religion ce que bien des héros républicains
+voudraient faire en politique: ils ont fait de l'autorité à leur profit;
+enfin, il n'y avait pas assez de knout, pas assez de Sibérie, de
+galères, de mines, de forteresses, de solitudes dans toutes les Russies
+pour rassurer Moscou et son orthodoxie byzantine contre l'ambition de
+Rome, servie par la doctrine impie d'un homme traître à Dieu et à son
+pays!
+
+On attend avec anxiété l'arrêt qui va décider du sort d'un si grand
+criminel; cette sentence, tardant à paraître, on désespérait déjà de la
+justice suprême, lorsque l'Empereur, dans son impassibilité
+miséricordieuse, déclare qu'il n'y a point lieu à punir, qu'il n'y a
+point de criminel à frapper; mais qu'il y a un fou à enfermer: il ajoute
+que _le malade sera livré aux soins des médecins_.
+
+Ce jugement fut mis à exécution sans délai, mais d'une façon si sévère
+que le fou supposé pensa justifier l'arrêt dérisoire du chef absolu de
+l'Église et de l'État. Le martyr de la vérité fut près de perdre la
+raison à lui déniée par une décision d'en haut. Aujourd'hui, _au bout de
+trois années_ d'un traitement rigoureusement observé, traitement aussi
+avilissant qu'il était cruel, le malheureux théologien commence
+seulement à jouir d'un peu de liberté; mais n'est-ce pas un miracle!...
+maintenant il doute de sa propre raison, et sur la foi de la parole
+Impériale il s'avoue insensé!... Ô profondeurs des misères humaines!...
+En Russie la parole souveraine, lorsqu'elle réprouve un homme, équivaut
+à l'excommunication papale du moyen âge!!...
+
+Le fou supposé peut, dit-on, maintenant communiquer avec quelques amis:
+on m'a proposé pendant mon séjour à Moscou de me mener le voir dans sa
+retraite; la peur m'a retenu et même la pitié, car ma curiosité lui
+aurait paru insultante. On ne m'a pas dit quelle peine ont subie les
+censeurs du livre qu'il a publié.
+
+C'est un exemple tout récent de la manière dont les affaires de
+conscience se traitent aujourd'hui en Russie. Je vous le demande une
+dernière fois, le voyageur assez malheureux ou assez heureux pour avoir
+recueilli de tels faits, a-t-il le droit de les laisser ignorer? En ce
+genre, ce que vous savez positivement vous éclaire sur ce que vous
+supposez, et de toutes ces choses, il résulte une conviction que vous
+avez l'obligation de faire partager au monde si vous le pouvez.
+
+Je parle sans haine personnelle, mais aussi sans crainte ni restriction;
+car je brave même le danger d'ennuyer.
+
+Le pays que je viens de parcourir est sombre et monotone, autant que
+celui que j'ai peint autrefois était brillant et varié. En faire le
+tableau exact c'est renoncer à plaire. En Russie, la vie est aussi terne
+qu'elle est gaie en Andalousie; le peuple russe est morne, le peuple
+espagnol plein de verve. En Espagne l'absence de la liberté politique
+était compensée par une indépendance personnelle, qui n'existe peut-être
+nulle part au même degré et dont les effets sont surprenants, tandis
+qu'en Russie l'une est aussi inconnue que l'autre. Un Espagnol vit
+d'amour, un Russe vit de calcul; un Espagnol raconte tout, et s'il n'a
+rien à raconter, il invente; un Russe cache tout, et s'il n'a rien à
+cacher, il se tait pour avoir l'air discret, même il se tait sans
+calcul, par habitude; l'Espagne est infestée de brigands, mais on n'y
+vole que sur les grands chemins; les routes de la Russie sont sûres,
+mais on est volé immanquablement dans les maisons; l'Espagne est remplie
+de souvenirs et de ruines qui datent de tous les siècles; la Russie date
+d'hier, son histoire n'est riche qu'en promesses; l'Espagne est hérissée
+de montagnes qui varient les sites à chaque pas du voyageur, la Russie
+n'a qu'un paysage d'un bout de la plaine à l'autre; le soleil illumine
+Séville, il vivifie tout dans la Péninsule; la brume voile les lointains
+des paysages de Pétersbourg qui restent ternes, même pendant les plus
+belles soirées de l'été: enfin les deux pays sont en tous points
+l'opposé l'un de l'autre, c'est la différence du jour à la nuit, du feu
+à la glace, du midi au nord.
+
+Il faut avoir vécu dans cette solitude sans repos, dans cette prison
+sans loisir, qu'on appelle la Russie, pour sentir toute la liberté dont
+on jouit dans les autres pays de l'Europe, quelque forme de gouvernement
+qu'ils aient adoptée. On ne saurait trop le répéter; en Russie la
+liberté manque à tout, si ce n'est, m'a-t-on dit, au commerce d'Odessa.
+Aussi l'Empereur, grâce au tact prophétique dont il est doué,
+n'aime-t-il guère l'esprit d'indépendance qui règne dans cette ville
+dont la prospérité est due à l'intelligence et à l'intégrité d'un
+Français[39]; c'est pourtant la seule de tout son vaste Empire où l'on
+puisse de bonne foi bénir son règne.
+
+Quand votre fils sera mécontent en France, usez de ma recette,
+dites-lui: «Allez en Russie.» C'est un voyage utile à tout étranger;
+quiconque a bien vu ce pays, se trouvera content de vivre partout
+ailleurs. Il est toujours bon de savoir qu'il existe une société où nul
+bonheur n'est possible parce que par une loi de sa nature, l'homme ne
+peut être heureux sans liberté.
+
+Un tel souvenir rend indulgent, et le voyageur rentré dans ses foyers
+peut dire de son pays ce qu'un homme d'esprit disait de lui-même: «Quand
+je m'apprécie je suis modeste; mais je suis fier quand je me compare.»
+
+
+
+
+APPENDICE.
+
+Histoire de la captivité de MM. Girard et Grassini, prisonniers en
+Russie.--Récit de M. Girard.--Conversation du Voyageur avec M.
+Grassini.--Récit officiel de la captivité en Russie et du renvoi en
+Danemark des princes et princesses de Brunswick sous l'Impératrice
+Catherine II (extrait de la première partie des actes de l'Académie
+Impériale russe.)--Extrait de la Description de Moscou, par Le Cointe de
+Laveau. Prisons de Moscou.
+
+
+ Novembre 1842.
+
+Pendant le cours de cette année, le hasard m'a fait rencontrer deux
+hommes qui servaient dans notre armée à l'époque de la campagne de 1812,
+et qui vécurent l'un et l'autre pendant plusieurs années en Russie,
+après y avoir été faits prisonniers. L'un est un Français actuellement
+professeur de langue russe à Paris; il se nomme M. Girard; l'autre est
+un Italien, M. Grassini, le frère de la célèbre cantatrice, laquelle fit
+sensation en Europe par sa beauté. Elle a contribué par son talent
+dramatique à la gloire de l'école moderne en Italie[40].
+
+Ces deux personnes m'ont raconté des faits qui se confirment les uns par
+les autres, et qui me paraissent assez intéressants pour mériter d'être
+publiés.
+
+Ayant noté, sans y retrancher un seul mot, ma conversation avec M.
+Grassini, je la rapporterai textuellement; mais comme je n'avais pas eu
+le même soin relativement aux détails qui m'avaient été communiqués par
+M. Girard, je ne puis donner de ceux-ci qu'un résumé. Les deux récits se
+ressemblent tellement qu'on les dirait calqués l'un sur l'autre; et
+cette similitude n'a pas laissé que d'ajouter à la confiance que
+m'inspiraient les deux personnes de qui je tiens les faits qu'on va
+lire. Remarquez que ces deux hommes sont complètement étrangers l'un à
+l'autre, qu'ils ne se sont jamais vus, et qu'ils ne se connaissent pas
+même de nom.
+
+Voici d'abord ce que m'a conté M. Girard:
+
+Il fut fait prisonnier pendant la retraite, et envoyé immédiatement dans
+l'intérieur de la Russie, sous la conduite d'un corps de Cosaques. Le
+malheureux faisait partie d'un convoi de trois mille Français. Le froid
+devenait de jour en jour plus intense, et les prisonniers furent dirigés
+au delà de Moscou, pour être dispersés ensuite dans divers gouvernements
+de l'intérieur.
+
+Mourant de faim, exténués, la fatigue les forçait souvent de s'arrêter
+en chemin; aussitôt de nombreux et violents coups de bâton leur tenaient
+lieu de nourriture, et leur donnaient la force de marcher jusqu'à la
+mort. À chaque étape, quelques-uns de ces infortunés, peu vêtus, mal
+nourris, dénués de tout secours et cruellement traités, restaient sur la
+neige; une fois tombés, la gelée les collait à terre, et ils ne se
+relevaient plus. Leurs bourreaux eux-mêmes étaient épouvantés de l'excès
+de leur misère...
+
+Dévorés de vermine, consumés par la fièvre, par la misère, portant
+partout avec eux la contagion, ils étaient des objets d'horreur pour les
+villageois chez lesquels on les faisait séjourner. Ils avançaient à
+coups de bâton vers les lieux qui leur étaient assignés comme points de
+repos, et c'était encore à coups de bâton qu'on les y recevait, sans
+leur permettre d'approcher des personnes, ni même d'entrer dans les
+maisons. On en a vu qui furent réduits à un tel dénûment, que dans leur
+désespoir furieux ils tombaient à coups de poing, de bûches, de pierres,
+les uns sur les autres pour s'entre-tuer comme dernière ressource, parce
+que ceux qui sortaient vivants de la mêlée mangeaient les jambes des
+morts!!!... C'est à ces horribles excès que l'inhumanité des Russes
+poussait nos compatriotes.
+
+On n'a pas oublié que, dans le même temps, l'Allemagne donnait d'autres
+exemples au monde chrétien. Les protestants de Francfort se souviennent
+encore du dévouement de l'évêque de Mayence, et les catholiques italiens
+se rappellent avec gratitude les secours qu'ils ont reçus chez les
+protestants de la Saxe.
+
+La nuit, dans les bivouacs, les hommes qui se sentaient près de mourir
+se relevaient avec horreur pour lutter debout contre l'agonie; surpris
+par le froid dans les contorsions de la mort, ils restaient appuyés
+contre des murs, roides et gelés. Leur dernière sueur se glaçait sur
+leurs membres décharnés; on les voyait les yeux ouverts pour toujours,
+le corps fixé dans l'attitude convulsive où la mort les avait surpris et
+congelés. Les cadavres restaient là jusqu'à ce qu'on les arrachât de
+leur place pour les brûler: et la cheville se détachait du pied plus
+aisément que la semelle ne se séparait du sol. Quand le jour paraissait,
+leurs camarades, en levant la tête, se voyaient sous la garde d'un
+cercle de statues à peine refroidies, et qui paraissaient postées autour
+du camp comme les sentinelles avancées de l'autre monde. L'horreur de
+ces réveils ne peut s'exprimer.
+
+Tous les matins, avant le départ de la colonne, les Russes brûlaient les
+morts, et, le dirai-je, quelquefois ils brûlaient les mourants!...
+
+Voilà ce que M. Girard a vu, voilà les souffrances qu'il a partagées, et
+auxquelles il a survécu grâce à sa jeunesse et à son étoile.
+
+Ces faits, tout affreux qu'ils sont, ne me paraissent pas plus
+extraordinaires qu'une foule de récits constatés par les historiens;
+mais ce qu'il m'est impossible d'expliquer ni presque de croire, c'est
+le silence d'un Français sorti de ce pays inhumain, et rentré pour
+toujours dans sa patrie.
+
+M. Girard n'a jamais voulu publier la relation de ce qu'il a souffert,
+par respect, disait-il, pour la mémoire de l'Empereur Alexandre, qui l'a
+retenu près de dix années en Russie, où, après avoir appris la langue du
+pays, il fut employé comme maître de français dans les écoles
+Impériales. De combien d'actes arbitraires, de combien de fraudes
+n'a-t-il pas été témoin dans ces vastes établissements? Rien n'a pu
+l'engager à rompre le silence et à faire connaître à l'Europe tant
+d'abus criants!
+
+Avant de lui permettre de retourner en France, l'Empereur Alexandre le
+rencontra un jour pendant une visite que faisait ce prince dans je ne
+sais quel collége de province. Alors, lui adressant quelques paroles
+gracieuses sur son désir de quitter la Russie, désir depuis longtemps
+manifesté par lui à ses supérieurs, il lui accorda enfin la permission
+tant de fois demandée de revenir en France: il lui fit même donner
+quelque argent pour son voyage. M. Girard a une physionomie douce qui
+sans doute aura plu à l'Empereur.
+
+Voilà comment, après dix ans, le malheureux prisonnier échappé à la mort
+par miracle vit finir sa captivité. Il quitta le pays de ses bourreaux
+et de ses geôliers en chantant hautement les louanges des Russes, et en
+protestant de sa reconnaissance pour l'_hospitalité_ qu'il avait reçue
+chez eux.
+
+«Vous n'avez rien écrit? lui dis-je après avoir écouté attentivement sa
+narration.
+
+--J'avais l'intention de dire tout ce que je sais, me répondit-il; mais,
+n'étant pas connu, je n'aurais pu trouver ni libraire, ni lecteur.
+
+--La vérité finit par se faire jour toute seule, repris-je.
+
+--Je n'aime pas à la dire contre ce pays-là, me répliqua M. Girard;
+l'Empereur a été si bon pour moi!
+
+--Oui, repartis-je... mais considérez qu'il est bien aisé de paraître
+bon en Russie.
+
+--En me donnant mon passe-port, on m'a recommandé la discrétion.»
+
+Voilà ce que dix ans de séjour dans ce pays-là peuvent produire sur
+l'esprit d'un homme né en France, d'un homme brave et loyal. Calculez,
+d'après cela, quel doit être le sentiment moral qui se transmet de
+génération en génération parmi les Russes...
+
+Au mois de février 1842, j'étais à Milan, où je rencontrai M. Grassini,
+qui me raconta qu'en 1812, servant dans l'armée du vice-roi d'Italie, il
+avait été fait prisonnier aux environs de Smolensk pendant la retraite.
+Depuis lors il a passé deux années dans l'intérieur de la Russie. Voici
+notre dialogue: je le copie avec une exactitude scrupuleuse, car je
+l'avais noté le jour même.
+
+«Vous avez dû bien souffrir dans ce pays-là, lui dis-je, de l'inhumanité
+des habitants et des rigueurs du climat?
+
+--Du froid, oui, me répondit-il; mais il ne faut pas dire que les Russes
+manquent d'humanité.
+
+--Si cela était vrai, pourtant, quel mal y aurait-il à le dire? Pourquoi
+faudrait-il laisser les Russes se vanter partout des vertus qu'ils
+n'auraient pas?
+
+--Nous avons reçu, dans l'intérieur du pays, des secours inespérés. Des
+paysannes, des grandes dames nous envoyaient des vêtements pour nous
+garantir du froid, des remèdes pour nous guérir, des aliments et jusqu'à
+du linge; plusieurs d'entre elles bravaient, pour venir nous soigner
+jusque dans nos bivouacs, la contagion que nous portions avec nous, car
+la misère nous avait donné d'affreuses maladies qui se répandaient à
+notre suite dans les pays qu'on nous faisait traverser. Il fallait, pour
+arriver jusqu'à nos haltes, non pas une compassion légère, mais un grand
+courage, une véritable vertu; j'appelle cela de l'humanité.
+
+--Je ne prétends pas dire qu'il n'y ait nulle exception à la dureté de
+cœur qu'en général j'ai reconnue chez les Russes. Partout où il y a des
+femmes, il y a de la pitié; les femmes de tous les pays sont quelquefois
+héroïques dans la compassion; mais il n'en est pas moins vrai qu'en
+Russie les lois, les habitudes, les mœurs, les caractères sont empreints
+d'une cruauté dont nos malheureux prisonniers ont eu trop à souffrir
+pour que nous puissions beaucoup célébrer l'humanité des habitants de ce
+pays.
+
+--J'ai souffert chez eux comme les autres et plus que bien d'autres,
+car, revenu dans ma patrie, je suis resté presque aveugle; depuis trente
+ans j'ai eu recours, sans succès, à tous les moyens de l'art pour guérir
+mes yeux; ma vue est à moitié perdue; l'influence des rosées de la nuit
+en Russie, même dans la belle saison, est pernicieuse pour quiconque
+dort en plein air.
+
+--On vous faisait camper?
+
+--Il le fallait bien pendant les marches militaires qu'on nous imposait.
+
+--Ainsi, par des froids de vingt à trente degrés, vous manquiez d'abris?
+
+--Oui, mais c'est l'inhumanité du climat, ce n'est pas celle des hommes
+qu'il faut accuser de nos souffrances dans ces haltes obligées.
+
+--Les hommes n'ajoutaient-ils pas quelquefois leurs inutiles rigueurs à
+celles de la nature?
+
+--Il est vrai que j'ai été témoin de traits d'une férocité digne des
+peuples sauvages. Mais je me distrayais de ces horreurs par mon grand
+amour de la vie; je me disais; Si je me laisse emporter à l'indignation,
+je serai doublement exposé; ou la colère m'étouffera, ou nos gardiens
+m'assommeront pour venger l'honneur de leur pays. L'amour-propre humain
+est si bizarre que des hommes sont capables d'assassiner un homme pour
+prouver à d'autres qu'ils ne sont pas inhumains.
+
+--Vous avez bien raison... Mais tout ce que vous me dites là ne me fait
+pas changer d'avis sur le caractère des Russes.
+
+--On nous faisait voyager par bandes: nous couchions hors des villages
+dont l'entrée nous était interdite à cause de la fièvre d'hôpital que
+nous traînions après nous. Le soir nous nous étendions à terre,
+enveloppés dans nos manteaux, entre deux grands feux. Le matin, avant de
+recommencer la marche, nos gardiens comptaient les morts, et, au lieu de
+les enterrer, ce qui eût exigé trop de temps et de peine à cause de
+l'épaisseur et de la dureté de la neige et de la glace, ils les
+brûlaient; par ce moyen on pensait arrêter les progrès de la contagion;
+on brûlait vêtements et corps tout ensemble; mais, le croirez-vous? il
+est arrivé plus d'une fois que des hommes encore en vie ont été jetés au
+milieu des flammes! Un instant ranimés par la douleur, ces malheureux
+achevaient leur agonie dans les cris et dans les tourments du bûcher!
+
+--Quelle horreur!
+
+--Il s'est commis bien d'autres atrocités. Chaque nuit la rigueur du
+froid nous décimait. Quand on trouvait quelque édifice abandonné à
+l'entrée des villes, on s'emparait de ces mauvais bâtiments pour y
+établir notre gîte. On nous entassait à tous les étages de ces maisons
+vides. Mais les nuits que nous passions ainsi abrités n'étaient guère
+moins rudes que les nuits du bivouac, parce que, dans l'intérieur du
+bâtiment, on ne pouvait faire du feu qu'à certaines places, tandis qu'en
+plein air au moins nous en allumions tout autour de notre campement
+Ainsi, beaucoup de nos gens mouraient de froid dans leurs chambres faute
+de moyens de se réchauffer.
+
+--Mais pourquoi vous faire voyager pendant l'hiver?
+
+--Nous aurions donné la peste aux environs de Moscou; souvent j'ai vu
+emporter des morts que les soldats russes avaient été prendre au second
+étage des édifices où nous étions parqués; ils traînaient ces corps par
+les pieds avec des cordes liées autour des chevilles; et la tête
+suivait, frappant et rebondissant de marche en marche tout le long de
+l'escalier depuis le haut de la maison jusqu'au rez-de-chaussée. Ils ne
+souffrent plus, disait-on, ils sont morts!
+
+--Et vous trouvez cela très-humain?
+
+--Je vous raconte ce que j'ai vu, monsieur; il est même arrivé quelque
+chose de pis, car j'ai vu des vivants achevés de cette sorte, et
+laissant sur les degrés ensanglantés par leur tête brisée, les preuves
+hideuses de la férocité des soldats russes; je dois le dire, quelquefois
+un officier assistait à ces brutales exécutions: si l'on permettait ces
+horreurs, c'était dans l'espoir d'arrêter la contagion en hâtant la mort
+des hommes atteints du mal. Voilà ce que j'ai vu, ce que mes compagnons
+voyaient journellement sans réclamer; tant la misère abrutit les
+hommes!... La même chose m'arrivera demain, pensais-je; cette communauté
+de péril mettait ma conscience en repos, et favorisait mon inertie.
+
+--Elle dure encore, à ce qu'il me semble, puisque vous avez pu être
+témoin de faits pareils et vous taire pendant vingt-huit ans.
+
+--J'employai les deux années de ma captivité à écrire soigneusement mes
+Mémoires: j'avais ainsi complété deux volumes de faits plus curieux et
+plus extraordinaires que tout ce qu'on a imprimé sur le même sujet;
+j'avais décrit le régime arbitraire dont nous étions les victimes; la
+cruauté des mauvais seigneurs aggravant notre sort et renchérissant sur
+la brutalité des hommes du peuple; les consolations et les secours que
+nous recevions des bons seigneurs; j'avais montré le hasard et le
+caprice disposant de la vie des prisonniers comme de celle des
+indigènes; enfin, j'avais tout dit!
+
+--Eh bien!
+
+--Eh bien! j'ai brûlé ma relation avant de repasser la frontière russe
+lorsqu'un me permit de retourner en Italie.
+
+--C'est un crime!
+
+--On m'a fouillé; si l'on eût saisi et lu ces papiers, on m'aurait donné
+le knout et envoyé finir mes jours en Sibérie, où mon malheur n'aurait
+pas mieux servi la cause de l'humanité que mon silence ne la sert ici.
+
+--Je ne puis vous pardonner cette résignation.
+
+--Vous oubliez qu'elle m'a sauvé la vie et qu'en mourant je n'eusse fait
+de bien à personne.
+
+--Mais au moins depuis votre retour vous auriez dû récrire votre récit.
+
+--Je n'aurais pu le faire avec la même exactitude: je ne crois plus à
+mes propres souvenirs.
+
+--Où avez-vous passé vos deux années de captivité?
+
+--Aussitôt que j'arrivai dans une ville où je pus trouver un officier
+supérieur, je demandai à prendre service dans l'armée russe, c'était le
+moyen d'éviter le voyage de la Sibérie; on accueillit ma requête, et au
+bout de quelques semaines je fus envoyé à Toula, où j'obtins la place
+d'instituteur chez le gouverneur civil de la ville; j'ai passé deux ans
+chez cet homme.
+
+--Comment avez-vous vécu dans son intérieur?
+
+--Mon élève était un enfant de douze ans, que j'aimais et qui s'était
+aussi fort attaché à moi, tout enfant qu'il était. Il me raconta que son
+père était veuf, qu'il avait acheté à Moscou une paysanne dont il avait
+fait sa concubine[41] et que cette femme rendait leur intérieur
+désagréable.
+
+--Quel homme était ce gouverneur?
+
+--Un tyran de mélodrame. Il faisait consister la dignité dans le
+silence: pendant deux ans que j'ai dîné à sa table, nous n'avons jamais
+causé ensemble. Il avait pour bouffon un aveugle qu'il faisait chanter
+tout le temps des repas, et qu'il excitait à parler devant moi contre
+les Français, contre l'armée, contre les prisonniers; je savais assez de
+russe pour deviner une partie de ces indécentes et brutales
+plaisanteries, dont mon élève achevait de m'expliquer le sens quand nous
+étions retournés dans notre chambre.
+
+--Quel manque de délicatesse! et l'on vante l'hospitalité russe! Vous
+parliez tout à l'heure de mauvais seigneurs qui aggravaient la position
+des prisonniers, en avez-vous rencontré?
+
+--Avant d'arriver à Toula, je faisais partie d'un peloton de prisonniers
+confiés à un sergent, vieux soldat dont nous eûmes à nous louer. Un soir
+nous fîmes halte dans les domaines d'un baron, redouté au loin pour ses
+cruautés. Ce forcené voulait nous tuer de sa propre main, et le sergent
+chargé de nous escorter pendant notre marche, eut de la peine à défendre
+notre vie contre la rage patriotique du vieux boyard.
+
+--Quels hommes! ce sont vraiment les fils des serviteurs d'Ivan IV.
+Ai-je tort de me récrier contre leur inhumanité? Le père de votre élève
+vous donnait-il beaucoup d'argent?
+
+--Quand j'arrivai sous son toit, j'étais dépouillé de tout; pour me
+vêtir, il ordonna généreusement à son tailleur de retourner un de ses
+vieux habits; il n'eut pas honte de faire endosser au gouverneur de son
+propre fils un vêtement dont un laquais italien n'eût pas voulu
+s'affubler.
+
+--Cependant les Russes veulent passer pour magnifiques.
+
+--Oui, mais ils sont vilains dans leur intérieur: un Anglais venait-il à
+traverser Toula, tout était bouleversé dans les maisons où l'étranger
+devait être reçu. On substituait des bougies aux chandelles sur les
+cheminées, on nettoyait les chambres, on habillait les gens: enfin les
+habitudes de la vie étaient changées.
+
+--Tout ce que vous dites là ne justifie que trop mes jugements; au fond,
+monsieur, je vois que vous pensez comme moi, nous ne différons que de
+langage.
+
+--Il faut avouer qu'on devient d'une grande insouciance quand on a passé
+deux années de sa vie en Russie.
+
+--Oui, vous m'en donnez la preuve: cette disposition est-elle générale?
+
+--À peu près; on sent que la tyrannie est plus forte que les paroles, et
+que la publicité ne peut rien contre de pareils faits.
+
+--Il faut cependant qu'elle ait quelque efficacité, puisque les Russes
+la redoutent. C'est votre coupable inertie, permettez-moi de vous le
+dire, et celle des personnes qui pensent comme vous, qui perpétue
+l'aveuglement de l'Europe et du monde, et qui donne le champ libre à
+l'oppression.
+
+--Elle l'aurait, malgré tous nos livres et tous nos cris. Pour vous
+prouver que je ne suis pas le seul de mon avis, je veux vous raconter
+encore l'histoire d'un de mes compagnons d'infortune; c'était un
+Français[42]. Un soir, ce jeune homme arriva malade au bivouac: tombé en
+léthargie pendant la nuit, il fut traîné le matin au bûcher avec les
+autres morts; mais avant de le jeter dans le feu, on voulait réunir tous
+les cadavres. Les soldats le laissèrent à terre un instant pour aller
+chercher les corps oubliés ailleurs. On l'avait couché tout habillé sur
+le dos, le visage tourné vers le ciel; il respirait encore, même il
+entendait tout ce qu'on faisait et disait autour de lui; la connaissance
+lui était revenue, mais il ne pouvait donner aucun signe de vie. Une
+jeune femme, frappée de la beauté des traits et de l'expression
+touchante de la figure de ce mort, s'approche de notre malheureux
+camarade; elle reconnaît qu'il vit encore, appelle du secours, et fait
+emporter, soigner, guérir l'étranger qu'elle a ressuscité. Celui-ci,
+revenu en France après plusieurs années de captivité, n'a pas non plus
+écrit son histoire.
+
+--Mais vous, monsieur, vous, homme instruit, homme indépendant, pourquoi
+n'avez-vous pas publié le récit de votre captivité? Des faits de cette
+nature, bien avérés, auraient intéressé le monde entier.
+
+--J'en doute; le monde est composé de gens si occupés d'eux-mêmes que
+les souffrances des inconnus les touchent peu. D'ailleurs j'ai une
+famille, un état, je dépends de mon gouvernement, qui est en bons
+rapports avec le gouvernement russe, et qui ne verrait pas avec plaisir
+un de ses sujets publier des faits qu'on s'efforce de cacher dans le
+pays où ils se passent[43].
+
+--Je suis persuadé, monsieur, que vous calomniez votre gouvernement;
+vous seul, permettez-moi de vous le dire, vous me paraissez à blâmer en
+tout ceci par votre excès de prudence.
+
+--Peut-être; mais je n'imprimerai jamais que les Russes manquent
+d'humanité.
+
+--Je me trouve bien heureux de n'avoir séjourné en Russie que pendant
+quelques mois, car je remarque que les hommes les plus francs, les
+esprits les plus indépendants, lorsqu'ils ont passé plusieurs années
+dans ce singulier pays, croient tout le reste de leur vie qu'ils y sont
+encore ou qu'ils sont exposés à y retourner. Et voilà ce qui nous
+explique l'ignorance où nous sommes de tout ce qui s'y passe. Le vrai
+caractère des hommes qui habitent l'intérieur de cet immense et
+redoutable Empire est une énigme pour la plupart des Européens. Si tous
+les voyageurs, par des motifs divers, se donnent le mot pour taire,
+ainsi que vous le faites, les vérités désagréables qu'on peut dire à ce
+peuple et aux hommes qui le gouvernent, il n'y a pas de raison pour que
+l'Europe sache jamais à quoi s'en tenir sur cette prison modèle. Vanter
+les douceurs du despotisme, même lorsqu'on est hors de ses atteintes,
+c'est un degré de prudence qui me paraît criminel. Certes, il y a là un
+mystère inexplicable; si je ne l'ai pas pénétré, j'ai du moins échappé à
+la fascination de la peur, et c'est ce que je prouverai par la sincérité
+de mes narrations.»
+
+ * * * * *
+
+En terminant ces longs récits, je crois devoir communiquer aux lecteurs
+une pièce que je regarde comme authentique. Il ne m'est pas permis de
+dire par quel moyen j'ai pu me la procurer; car bien que les faits qu'on
+y raconte soient maintenant du domaine de l'histoire, il serait
+dangereux à Pétersbourg d'avouer qu'on s'en occupe; ce serait au moins
+se rendre coupable d'_inconvenance_: c'est le mot d'ordre pour désigner
+prudemment les conspirations. Tout le monde sait cela, dit-on aux
+Russes; oui, répondent-ils, mais personne n'en a jamais entendu parler.
+Sous le bon et grand prince Ivan III, on montait sur l'échafaud comme
+intrigant; aujourd'hui un homme pourrait bien expier en Sibérie le crime
+d'_inconvenance_.
+
+Cette pièce, traduite du russe par la personne qui me l'a procurée, est
+la relation de la captivité et du renvoi en Danemark.
+
+
+
+
+GÉNÉALOGIE DES PRINCES ET PRINCESSES DE BRUNSWICK.
+
+
+I. MICHEL ROMANOFF. Mort en 1645.
+ |
+ | II. ALEXIS. Mort en 1676. marié à NATALIE NARISCHKIN.
+ | |
+ | | III. THÉODORE ou FÉDOR III. Mort sans postérité en 1682.
+ | |
+ | | IV. JEAN ou IVAN V. Mort en 1696.
+ | | |
+ | | | CATHERINE, mariée au prince de Mecklembourg.
+ | | | |
+ | | | | ÉLISABETH, mariée à Antoine Ulrich de Brunswick, et morte
+ | | | | ainsi que lui dans l'exil.
+ | | | | |
+ | | | | | IX. JEAN VI, détrôné, enfermé à Schlusselbourg.
+ | | | | | Mort en 1764, à 22 ans.
+ | | | | |
+ | | | | | CATHERINE. Morte en 1807, à 65 ans.
+ | | | | |
+ | | | | | ÉLISABETH. Morte en 1782, à 39 ans.
+ | | | | |
+ | | | | | PIERRE. Mort en 1798, à 53 ans.
+ | | | | |
+ | | | | | ALEXIS. Mort en 1787, à 41 ans.
+ | | | | |
+ | | | | | _N. B._ À la mort de ces cinq princes et princesses
+ | | | | | s'éteignit la branche de JEAN V.
+ | | |
+ | | | ANNE, duchesse de Courlande. Morte sans enfants en 1740.
+ | |
+ | | SOPHIE. Morte dans un monastère en 1704.
+ | |
+ | | V. PIERRE-LE-GRAND. marié à EUDOXIE LAPUCHIN. Morte en 1731.
+ | | |
+ | | | ALEXIS[44], marié à une princesse de
+ | | | Brunswick.
+ | | | |
+ | | | | VII. PIERRE II. Mort sans postérité.
+ | | |
+ | | marié à CATHERINE Ire. Morte en 1727.
+ | | |
+ | | | ANNE, mariée à Frédéric de
+ | | | Holstein-Gottorp. Morte en 1726.
+ | | | |
+ | | | | XI. PIERRE III. Mort en 1762.
+ | | | |
+ | | | | marié à XII. CATHERINE-LA-GRANDE. Morte
+ | | | | en 1798.
+ | | | | |
+ | | | | | XIII. PAUL. Mort en 1762.
+ | | | | |
+ | | | | | marié à MARIE DE WURTEMBERG.
+ | | | | | |
+ | | | | | | XIV. ALEXANDRE. Mort en 1825.
+ | | | | | |
+ | | | | | | CONSTANTIN.
+ | | | | | |
+ | | | | | | XV. NICOLAS Ier.
+ | | | | | |
+ | | | | | | MICHEL.
+ | | |
+ | | | X. ÉLISABETH. Morte sans postérité en 1764.
+
+
+
+
+LISTE DES CZARS DEPUIS JEAN IV.
+
+
+JEAN IV.
+THÉODORE Ier.
+BORIS GODOUNOF.
+THÉODORE II.
+DÉMÉTRIUS V.
+BASILE V.
+MICHEL ROMANOFF.
+ALEXIS.
+THÉODORE III.
+JEAN V.
+PIERRE Ier.
+CATHERINE Ire.
+PIERRE II.
+ANNE.
+JEAN VI.
+ÉLISABETH.
+PIERRE III.
+CATHERINE II.
+PAUL.
+ALEXANDRE.
+NICOLAS Ier.
+
+Sous le règne de Catherine II, des princes et des princesses de
+Brunswick, frères et sœurs d'Ivan VI, le prisonnier de Schlusselbourg.
+On frémit en lisant les preuves de l'abrutissement de ces malheureuses
+créatures chez lesquelles toutes les idées de la vie se confondent avec
+les habitudes de la prison, et qui pourtant sentaient leur position. Le
+trône auquel elles avaient droit était occupé par l'épouse de Pierre III
+succédant à sa victime, qui elle-même n'avait régné que par
+l'usurpation.
+
+Je fais précéder ce récit véridique d'une généalogie de la maison de
+Romanoff[45], qui prouve que les prisonniers descendaient en droite
+ligne du Czar Ivan V. La famille du prince de Brunswick fut la victime
+des souverains par lesquels elle fut dépossédée; car, dans l'histoire de
+Russie, le droit s'expie et le crime se récompense.
+
+Pour bien apprécier l'hypocrisie de la Czarine dans sa conduite envers
+ses prisonniers, il ne faut pas oublier que le présent récit est écrit
+pour l'Impératrice elle-même, et que par conséquent chaque fait y est
+présenté sous le point de vue le plus _convenable_, et en même temps le
+plus satisfaisant pour la _grande âme_ de Catherine II. Ce morceau doit
+être lu comme une œuvre de chancellerie, comme une pièce officielle, et
+non comme un récit impartial et naïf.
+
+C'est un épisode de l'histoire du règne de Catherine II, rédigé par
+ordre supérieur, et destiné à prouver l'_humanité_ de la Sémiramis du
+Nord.
+
+
+
+
+_Renvoi en Danemark de la famille de Brunswick qui résidait à
+Cholmogory. Tiré de la première partie des Actes de l'Académie Impériale
+russe_.
+
+
+I.
+
+La famille de Brunswick languit longtemps dans l'exil. Le dernier lieu
+de sa résidence en Russie fut Cholmogory, ancienne ville du gouvernement
+d'Archangel, construite dans une île de la Dwina, à 72 verstes
+d'Archangel. Elle vivait éloignée de toute autre habitation dans une
+maison expressément destinée à elle et aux employés, aux gens attachés à
+son service. La promenade ne lui était permise que dans le jardin
+attenant à la maison.
+
+Le malheureux père, Antoine Ulric de Brunswick, ayant perdu sa femme,
+l'ex-régente de l'Empire de Russie, et étant devenu aveugle à la suite
+de ses malheurs, mourut le 4-16 mai 1774, n'ayant pas vécu assez pour
+recevoir la liberté qu'il avait demandée avec larmes. La politique du
+temps n'avait pas permis qu'on lui accordât sa demande. Il laissa après
+lui deux fils et deux filles.
+
+L'aînée des deux filles, la princesse Catherine, était née à
+Saint-Pétersbourg avant les malheurs de sa famille. La princesse
+Élisabeth, à Dunamunde; les princes Pierre et Alexis, à Cholmogory. La
+naissance de ce dernier avait coûté la vie à sa mère. Pour les
+surveiller, on avait nommé un officier d'état-major, et pour leur
+service, on avait désigné quelques personnes de condition inférieure.
+Toute communication avec les voisins leur était interdite. Le gouverneur
+d'Archangel seul avait la permission de les visiter de temps à autre
+pour s'informer de leur situation. Ayant reçu l'éducation des gens du
+peuple, ils ne connaissaient d'autre langue que la langue russe.
+
+Pour l'entretien de la famille de Brunswick et pour celui des personnes
+qui la composaient, comme pour l'établissement de la maison qu'elle
+occupait, on n'avait alloué aucune somme; mais on recevait pour cela du
+magistrat d'Archangel de dix à quinze mille roubles. On envoyait de la
+garde-robe impériale les choses nécessaires pour la famille, et pour les
+militaires, les objets d'uniforme étaient fournis par le commissariat
+des guerres.
+
+
+II.
+
+Dès que l'Impératrice Catherine II fut montée sur le trône, elle jeta un
+regard de pitié sur ses prisonniers, et adoucit la sévérité de leur
+régime; s'étant assurée enfin que l'élargissement des enfants d'Antoine
+Ulric ne pouvait avoir aucune suite sérieuse, elle résolut de les
+renvoyer dans les États danois et de les remettre sous la garde de la
+sœur de leur père, la Reine douairière de Danemark, Julienne Marie.
+Désirant exécuter son projet sans participation d'autrui, l'Impératrice
+entama avec la Reine une correspondance directe. La première lettre
+autographe de l'Impératrice sur ce sujet fut envoyée le 18-30 mars 1780.
+Catherine proposait à la Reine d'envoyer la famille de Brunswick en
+Norwège.
+
+La Reine reçut l'offre de l'Impératrice avec un sentiment de
+reconnaissance et les marques d'une satisfaction particulière; elle lui
+répondit que le Roi son beau-fils consentait aux propositions de Sa
+Majesté, concernant la famille de Brunswick.
+
+Le Roi lui-même écrivit à l'Impératrice, l'assurant qu'il était prêt à
+faire tout ce qu'elle désirait. Mais ensuite la Reine informa
+l'Impératrice qu'il n'y avait pas en Norwège une seule ville qui n'eût
+un port, et ne fût située au bord de la mer. On reconnut qu'il serait
+mieux de transporter la famille de Brunswick dans l'intérieur du
+Jutland, dans un district également éloigné de la mer et des grandes
+routes. La petite ville de Gorsens fut choisie pour sa résidence, et le
+Roi y acheta pour elle deux maisons.
+
+
+III.
+
+Pendant que cette correspondance avait lieu avec la Reine, on faisait
+les arrangements nécessaires pour le renvoi de la famille de Brunswick.
+L'Impératrice désirait accomplir son projet autant que possible en
+secret, pour ne pas exciter de rumeur dans le peuple, _et donner lieu à
+de longs et inutiles commentaires_. Pour cela on ne mit dans le secret
+que très-peu de personnes. Le principal exécuteur de cette affaire fut
+le brigadier Besborodko, qui était alors attaché à la personne de
+l'Impératrice et qui fut dans la suite conseiller privé de première
+classe et chancelier.
+
+Dans le même temps le conseiller privé Melgunof fut nommé gouverneur
+général de Yaroslaf et Vologda, et d'Archangel. On lui enjoignit de se
+rendre de Saint-Pétersbourg droit à Archangel, sous prétexte d'examiner
+de près le pays dont l'administration lui était confiée. En même temps
+on lui ordonna de faire personnellement connaissance avec les princes et
+princesses, de tâcher d'acheter ou de construire un bon bâtiment sous
+prétexte qu'il en avait besoin pour naviguer sur les rivières du
+gouvernement d'Archangel; ensuite d'acheter un bon bâtiment marchand; il
+lui fut ordonné, dans le cas où il n'en trouverait pas un qui fût propre
+à tenir la mer, de faire construire en hâte sur le lac Onéga un vaisseau
+marchand à trois mâts, sous prétexte de faire des découvertes dans les
+mers septentrionales, et de choisir pour le faire manœuvrer d'anciens
+matelots accoutumés au service, avec d'habiles officiers de marine.
+
+
+IV.
+
+Melgunof, arrivé à Archangel, reçut de l'ancien gouverneur Golowtzin des
+renseignements sur la famille de Brunswick, et de là il se transporta à
+Cholmogory.
+
+À l'entrée de Melgunof dans la maison où demeuraient les princes et les
+princesses, ils vinrent tous à sa rencontre dans l'antichambre, et tout
+effrayés ils se jetèrent à ses pieds en le conjurant de leur accorder sa
+protection. Melgunof tâcha de les rassurer; il leur dit qu'il avait été
+nommé chef du gouvernement d'Archangel, par la volonté suprême de
+l'Impératrice, et que comme il était obligé de connaître tout ce qui
+existait dans la province qu'il devait administrer, il était venu leur
+faire une visite, sachant l'intérêt que l'Impératrice prenait à leur
+situation. À ces mots, tous tombèrent de nouveau à ses pieds, et les
+deux sœurs fondirent en larmes. La plus jeune dit que depuis le
+commencement du règne de l'Impératrice, ils renaissaient par la grâce de
+Sa Majesté; mais qu'avant son règne, ils étaient dans le besoin. Elle
+pria humblement Melgunof de témoigner à Sa Majesté leur reconnaissance
+sans bornes.
+
+Melgunof resta à Cholmogory six jours et il vit habituellement les
+princes et les princesses; il dînait tous les jours chez eux avec le
+gouverneur, et quelquefois il y soupait. Après le dîner il passait avec
+eux une bonne partie de la journée, employant le temps à jouer aux
+cartes, au jeu appelé _tressette_[46] fort ennuyeux pour lui à ce qu'il
+dit, mais pour eux très-amusant.
+
+Pendant cet espace de temps, il tâcha, d'après les ordres qu'on lui
+avait donnés, de s'assurer de l'état de la santé des prisonniers, de
+leurs caractères et de leurs facultés intellectuelles.
+
+Voici comment Melgunof dépeint les membres de la famille de Brunswick:
+
+«La sœur aînée, Catherine, a trente-six ans; elle est d'une taille mince
+et petite, elle a le teint blanc et ressemble à son père. Dans son
+enfance, elle a perdu l'ouïe et elle a la parole tellement embarrassée,
+qu'il n'est pas possible de comprendre ce qu'elle dit. Ses frères et sa
+sœur correspondent avec elle par signes. Malgré cela, elle a tant
+d'intelligence que lorsque ses frères et sa sœur, sans faire aucun
+geste, lui disent quelque chose, elle les comprend par le seul mouvement
+de leurs lèvres. Elle leur répond quelquefois tout bas, quelquefois tout
+haut, tellement que celui qui n'est pas accoutumé à un tel langage, n'y
+peut rien comprendre. On voit, par sa conduite, qu'elle est timide,
+polie et modeste, d'un caractère doux et gai: voyant que les autres
+rient en parlant, quoiqu'elle ne comprenne pas le sujet de leur
+conversation, elle rit avec eux. Au reste, elle est d'une forte
+constitution: seulement le scorbut a fait noircir ses dents, dont
+quelques-unes même sont gâtées.
+
+«La sœur cadette, Élisabeth, a trente ans. En tombant du haut en bas
+d'un escalier de pierre, à l'âge de neuf ans, elle s'est blessée à la
+tête, et depuis ce temps-là, elle a souvent des maux de tête,
+particulièrement à l'époque des changements de température. Pour
+combattre ce mal, on lui a fait un cautère au bras droit. Elle est
+sujette aussi à de fréquentes attaques de maux d'estomac. Pour sa taille
+et ses traits, elle ressemble à sa mère. Elle surpasse de beaucoup ses
+frères et sa sœur en facilité d'élocution et en intelligence. Ils lui
+obéissent en tout; le plus souvent, c'est elle qui parle et répond au
+nom de tous, et elle relève quelquefois leurs fautes de langage. En
+1777, à la suite d'une fièvre et d'une maladie de femme, elle fut
+quelques mois aliénée; mais elle s'est rétablie, et à présent elle est
+en bonne santé. On ne peut s'apercevoir qu'il y ait en elle quelque
+chose d'extraordinaire; sa prononciation et celle de ses frères fait
+reconnaître le lieu où ils sont nés et où ils ont été élevés.
+
+«L'aîné des frères, Pierre, a trente-cinq ans. Dès son enfance, et par
+suite de négligence, il est devenu bossu par devant et par derrière;
+mais cette difformité est presque imperceptible. Il a le côté droit un
+peu de travers, et une de ses jambes est torse. Il est très-simple
+d'esprit, timide et silencieux. Toutes ses idées, ainsi que celles de
+son frère, ne sont que des idées d'enfants; son caractère est assez gai:
+il rit et même aux éclats lorsqu'il n'y a rien de risible. De temps en
+temps, il a des attaques hémorroïdales; du reste, il est d'une bonne
+constitution; cependant il est épouvanté, et même il s'évanouit
+lorsqu'on parle de sang. Il attribue cette crainte excessive à ce que sa
+mère, lorsqu'elle le portait dans son sein, s'effraya extraordinairement
+de ce qu'elle s'était coupée au doigt et voyait couler son sang.
+
+«Le plus jeune des frères, Alexis, a trente-quatre ans. Avec la même
+simplicité d'esprit que son frère aîné, il semble cependant qu'il est un
+peu plus adroit, plus hardi et plus sérieux. Sa constitution est saine
+et son naturel assez gai. Les deux frères sont de petite taille, ils ont
+le teint clair et ressemblent à leur père.
+
+«Les frères et les sœurs vivent entre eux en bonne intelligence; aussi
+sont-ils doux et humains. Pendant les étés ils travaillent dans leur
+jardin, gardent les poules et les canards et leur donnent la nourriture;
+en hiver ils glissent à qui mieux mieux sur l'étang qui se trouve dans
+le jardin. Ils lisent dans leurs livres de prières d'église, et jouent
+aux cartes et aux échecs. Outre cela, les deux filles s'occupent
+quelquefois à coudre; c'est en cela que consistent toutes leurs
+occupations.»
+
+
+V.
+
+La supériorité qu'Élisabeth avait sur ses frères fit que Melgunof
+observa cette princesse avec plus d'attention, et qu'il entra plus
+souvent en conversation avec elle. Entre autres choses, elle dit à
+Melgunof qu'avant que son père fût devenu aveugle, il s'était souvent
+adressé ainsi qu'eux à l'Impératrice, mais que leurs requêtes avaient
+été renvoyées; qu'ils n'osaient plus en adresser d'autres et craignaient
+d'avoir irrité Sa Majesté. Sur la demande de Melgunof en quoi
+consistaient ces pétitions, Élisabeth répondit: «Notre père et nous,
+quand nous étions encore jeunes, nous avons demandé qu'on nous élargit;
+quand notre père est devenu aveugle, et que nous sommes devenus grands,
+nous avons demandé la permission de nous promener, mais nous n'avons
+reçu aucune réponse là-dessus.»
+
+Melgunof ayant assuré Élisabeth qu'elle avait tort de croire que
+l'Impératrice fût irritée contre eux, lui demanda: «Où donc votre père
+avait-il dessein d'aller avec vous?» Elle lui dit: «Notre père voulait
+s'en aller dans son pays; alors nous aurions bien désiré vivre dans le
+grand monde. Dans notre jeunesse, nous désirions encore acquérir l'usage
+du monde; mais dans notre situation actuelle, il ne nous reste plus rien
+à désirer, sinon de vivre et de mourir ici dans la solitude. Ici, par la
+grâce de l'Impératrice, notre bienfaitrice, nous sommes tout à fait
+contents. Jugez vous-même: pouvons-nous désirer quelque chose de plus?
+Nous sommes nés ici, nous sommes accoutumés à ces lieux, nous y avons
+vieilli. À présent nous n'avons pas besoin du monde, il nous serait même
+insupportable, car nous ne savons pas comment nous conduire avec les
+gens, et il est trop tard pour l'apprendre. Ainsi nous vous prions,
+ajouta-t-elle avec des larmes et des génuflexions, de nous recommander à
+la merci de Sa Majesté, afin qu'il nous soit permis seulement de sortir
+de la maison pour aller nous promener dans la prairie; nous avons
+entendu dire qu'il y a là des fleurs qu'on ne trouve pas dans notre
+jardin. Le lieutenant-colonel et les officiers qui sont dans ce moment
+auprès de nous sont mariés; nous demandons qu'on permette à leurs femmes
+de venir chez nous, et à nous d'aller chez elles pour passer le temps,
+car nous nous ennuyons quelquefois. Nous prions aussi qu'on nous donne
+un tailleur qui puisse coudre pour nous des habits. Par la grâce de
+l'Impératrice, on nous envoie de Pétersbourg des cornettes, des coiffes
+et des toques, mais nous ne nous en servons pas, parce que ni nous ni
+nos servantes nous ne savons comment les ajuster et les porter.
+Faites-nous la grâce de nous envoyer un homme qui sache nous conseiller
+en cela. Le bain dans le jardin est trop près de nos appartements de
+bois; nous craignons que le feu qu'on y allume ne nous incendie,
+ordonnez qu'on le transporte plus loin.» À la fin elle supplia _avec
+larmes_ d'augmenter les appointements des domestiques et des servantes,
+et de leur permettre la libre sortie de la maison comme on l'avait
+permis aux autres employés. Elle ajouta: «Si vous nous accordez cela,
+nous serons satisfaits, et nous n'élèverons plus aucune difficulté, nous
+ne désirerons rien de plus, et nous serons contents de rester dans la
+même situation toute notre vie.»
+
+Melgunof conseilla à Élisabeth d'écrire une pétition à l'Impératrice et
+d'y expliquer tout ce qu'elle désirait; mais elle n'y consentit pas.
+Elle écrivit seulement dans sa requête «qu'elle portait à l'Impératrice
+une reconnaissance d'_esclave_ pour sa grâce suprême, et surtout parce
+qu'elle les avait _confiés au grand homme lieutenant de Sa Majesté
+Alexis Petrowitsch Melgunof_, qu'elle osait déposer sa demande aux pieds
+de l'Impératrice, et qu'_Alexis Petrowitsch l'informerait de ce que
+contenait la pétition_.»
+
+Le dernier jour du séjour de Melgunof chez les princes et princesses,
+comme il prenait congé d'eux, ils se mirent à pleurer; en le
+reconduisant ils tombèrent à ses pieds, et la jeune sœur, au nom des
+autres, le conjura de ne pas oublier sa requête.
+
+VI.
+
+Pendant ce temps, Melgunof avait fait tous les préparatifs pour exécuter
+les ordres qu'on lui avait donnés. Voyant l'impossibilité de construire
+un bâtiment sur l'Onéga, Melgunof résolut de confier l'équipement des
+barques au commandant général du port d'Archangel, le major général
+Wrangel, sans cependant lui découvrir à quoi elles étaient destinées. On
+eut bientôt fait une barque de rivière, et au lieu d'un vaisseau neuf,
+l'Impératrice permit de se servir, pour le transport de la famille de
+Brunswick, d'une de ses frégates arrivant à Archangel, appelée _l'Étoile
+polaire_. Le capitaine Stépanof fut choisi pour la commander; mais comme
+il était dangereusement malade, Melgunof prit à sa place un officier non
+moins fidèle et habile, l'ex-capitaine Michel Assenief, président du
+tribunal civil d'Yaroslaf; il était d'autant plus propre à remplir cette
+charge qu'il avait fait sur mer plusieurs campagnes, qu'il avait passé
+quatre fois le cercle polaire et connaissait le lieu où l'on devait
+envoyer la famille de Brunswick.
+
+Les princes et les princesses avaient été élevés dans la religion
+gréco-russe, et à cause de cela on leur donna toutes les choses
+nécessaires pour établir une église à Gorsens; il y avait un curé et
+deux chantres dont les appointements équivalaient à ceux des chapelains
+des missions de Stockholm et de Copenhague. En même temps on adjoignit à
+la famille de Brunswick un médecin avec un élève.
+
+Pour l'entretien des princes et des princesses à Gorsens, l'Impératrice
+leur assigna une pension à vie, savoir: à chaque frère et à chaque sœur,
+3,000 roubles, et à tous ensemble 32,000 roubles par an, en comptant
+d'après le cours d'alors, le rouble à 50 stivers d'Hollande. Outre cela
+elle ordonna d'ajouter à cette somme tout ce qui serait nécessaire pour
+les faire voyager d'une manière convenable.
+
+Pour qu'ils fussent particulièrement surveillés pendant la traversée,
+l'Impératrice ordonna au commandant de Schlusselbourg, le colonel
+Ziegler, et à la veuve du bailli de Livonie, Lilienfeld, avec ses deux
+filles, d'accompagner la famille de Brunswick jusqu'au lieu de sa
+destination en Norwège, et de la remettre à celui qui serait muni d'un
+plein pouvoir de la cour de Danemark.
+
+Après cela il leur était permis de rentrer en Russie. On leur assigna
+une somme suffisante pour aller et revenir.
+
+Melgunof choisit parmi les gens de la famille de Brunswick trois
+domestiques et quatre servantes; cinq de ces personnages étaient nés à
+Cholmogory et avaient grandi avec les princes et les princesses. Les
+deux autres furent choisis parmi les paysans. Ils étaient tous de bonne
+conduite. De cette manière tout était arrangé et approuvé par
+l'Impératrice; il ne restait plus qu'à trouver le moyen de ne pas
+effaroucher les prisonniers en leur donnant l'ordre de partir.
+
+
+VII.
+
+Le colonel Ziegler alla à Cholmogory avec le gouverneur Golowtzin.
+S'étant rendu chez les princes et princesses, il leur dit, de la part de
+Melgunof, qu'Alexis Petrowitsch, pendant son séjour à la cour, n'avait
+pas manqué d'entretenir l'Impératrice de leur requête, et que Sa Majesté
+augmentait les appointements de leurs serviteurs, et permettait
+gracieusement à la femme du lieutenant-colonel Polasof de venir chez
+eux, qu'elle ordonnait qu'on leur fournît tout ce qui leur serait
+nécessaire. Entre autres choses il leur dit que bientôt ils verraient
+jusqu'où allait la bonté de Sa Majesté. Quelques moments après, on
+envoya aux princes et princesses la veuve Lilienfeld, avec quelques
+habits pour leur toilette. Lorsque le colonel Ziegler et la femme du
+lieutenant-colonel Polasof vinrent chez eux, leur joie fut extrême,
+surtout lorsqu'ils apprirent la bonté de l'Impératrice pour eux.
+
+Bientôt Melgunof lui-même arriva à Cholmogory. Ayant d'abord confirmé
+aux princes et princesses les paroles de Ziegler, il les instruisit
+enfin de leur situation, de la résolution de l'Impératrice de les mettre
+en liberté et de les envoyer en Danemark, sous la protection de leur
+tante, et de toutes les grâces que l'Impératrice avait dessein de leur
+faire. La nouvelle inattendue du changement de leur existence fut pour
+eux une joie céleste. Ils apprirent que Catherine, qui les avait déjà
+fait renaître, leur assurait encore une heureuse situation. Ne
+s'attendant pas à une aussi grande faveur, ils ne pouvaient prononcer un
+seul mot; leurs cœurs seuls parlèrent en tressaillant de bonheur. Cette
+voix du cœur ne fut pas entendue; mais leurs traits et leurs yeux levés
+au ciel, des torrents de larmes coulant de leurs yeux, et de fréquentes
+génuflexions en disaient plus que toutes les paroles, et témoignaient de
+leur reconnaissance pour leur auguste souveraine. Alors Melgunof leur
+fit comprendre combien ils devaient être reconnaissants à la maison
+Impériale qui leur donnait la liberté et une telle existence de luxe,
+rare même parmi les personnes de leur naissance. Il ajouta à cela que
+s'ils oubliaient les bienfaits de l'Impératrice, s'ils ajoutaient foi à
+des propos malveillants et suivaient des conseils perfides? en ne
+voulant plus résider en Danemark, ils perdraient non-seulement leur
+pension, mais encore tout droit à l'assistance de Sa Majesté.
+
+Élisabeth lui répondit avec larmes: «Dieu nous préserve, nous qui venons
+de recevoir une si grande grâce, d'être ingrats. Croyez-moi, dit-elle
+avec fermeté, nous ne nous opposerons jamais à la volonté de Sa Majesté;
+elle est notre mère et notre protectrice. Nous n'espérons qu'en elle,
+nous serait-il possible d'oser fâcher Sa Majesté en quelque chose, et de
+nous exposer à perdre pour toujours ses bonnes grâces?» Ensuite elle
+demande à Melgunof: «Notre tante nous prend-elle chez elle, ou nous
+laissera-t-elle dans quelque ville? Nous désirerions plutôt vivre dans
+une petite ville quelconque, car jugez vous-mêmes comment nous serions à
+la cour. Nous ne savons pas du tout comment nous conduire avec les gens
+et de plus nous ne comprenons pas leur langue.» Melgunof lui répondit
+qu'ils pourraient à leur arrivée en Danemark demander cela à leur tante,
+et il promit de tâcher de son côté que leurs désirs pussent s'accomplir.
+
+Ayant ainsi tranquillisé la princesse, Melgunof fut extrêmement
+satisfait de les trouver tous, contre son attente, consentant à ce qu'il
+avait proposé et regardant d'un air joyeux les préparatifs de départ. Le
+trajet par eau les effraya pourtant, surtout les princesses qui depuis
+leur naissance n'avaient jamais été sur mer et qui n'avaient même jamais
+vu comment se mouvait un bateau. Quoique Melgunof les assurât qu'il n'y
+avait aucun danger et que lui-même les accompagnerait à la distance de
+cent verstes, cependant elles montrèrent de la crainte à ce sujet et
+dirent: «Vous êtes des hommes et n'avez peur de rien, mais si votre
+femme venait avec nous, nous irions volontiers dans le bateau.»
+
+Melgunof fut obligé de leur donner sa parole qu'il amènerait sa femme.
+Elles reçurent cette promesse avec une satisfaction d'autant plus grande
+que la veuve Lilienfeld et ses fils n'avaient non plus jamais voyagé par
+eau et n'éprouvaient pas moins de crainte que les princesses.
+
+
+VIII.
+
+Au jour fixé pour le départ, Melgunof, accompagné de sa femme, fit
+monter les princes et les princesses dans une barque de rivière avec
+toutes les personnes destinées à les accompagner et les domestiques
+attachés à leur service, et fit voile pour la forteresse de Nowodwinskoï
+dans la nuit du 26 au 27 juin (nouv. st. 8 ou 9 juillet 1780), à une
+heure. Avec un vent favorable ils arrivèrent à la forteresse de
+Nowodwinskoï le 28 juin (10 juillet) à 3 heures du matin, ayant fait 90
+verstes en 24 heures.
+
+Dans le même temps les princes et les princesses s'éveillèrent et furent
+saisis d'une grande frayeur en voyant la forteresse. Ils s'imaginèrent
+que ce devait être là leur demeure et que toutes les assurances de
+Melgunof n'étaient que des mensonges. L'arrivée d'un courrier de
+cabinet[47] qui eut lieu dans le même moment, les confirma encore
+davantage dans cette pensée. Ils crurent que le courrier apportait
+l'ordre de les laisser dans la forteresse de Nowodwinskoï, tandis qu'au
+contraire il était envoyé à Melgunof avec la confirmation des ordres
+précédents à leur égard. Pour les rassurer, Melgunof les ayant logés
+dans la maison du commandant, leur donna la permission de se promener
+sur les remparts et de venir chez lui en bateau.
+
+Le jour de leur arrivée à Nowodwinskoï était le jour anniversaire du
+commencement du règne de l'Impératrice. Sur leur demande, le prêtre qui
+les accompagnait dit la messe dans l'église de la forteresse; il lut
+ensuite la liturgie et des prières en actions de grâces.
+
+La frégate _l'Étoile polaire_ était déjà prête à mettre à la voile: les
+princes et les princesses montèrent à bord avec leur suite. En prenant
+congé d'eux, Melgunof leur fit de nouvelles recommandations, et leur dit
+à la fin _qu'ils seraient toujours malheureux, s'ils se montraient
+ingrats_. En entendant ces mots ils fondirent en larmes, et tombèrent à
+genoux. La princesse Élisabeth, au nom de tous, dit: «Que Dieu nous
+punisse si nous oublions la grâce que nous fait notre mère. Nous serons
+toujours les esclaves de Sa Majesté et jamais nous ne désobéirons à sa
+volonté. Elle est notre mère et notre protectrice. Nous n'espérons qu'en
+elle et en personne autre.» Ensuite elle pria Melgunof de porter aux
+pieds de Sa Majesté leurs remerciements. En se séparant d'eux, Melgunof
+ordonna de lever l'ancre, de hisser le pavillon et de partir.
+
+La frégate partit à deux heures après minuit, le 30 juin, sous pavillon
+marchand. Melgunof les suivit des yeux jusqu'à ce que la frégate fût
+hors de vue.
+
+
+IX.
+
+Après le renvoi des princes et des princesses l'Impératrice les soutint
+encore de sa main Impériale. (Suit l'inventaire des habits, fourrures,
+services à thé, montres, bagues, etc., donnés à chacun des princes); à
+Bergen, le colonel Ziegler leur remit pour argent de poche 2,000 ducats
+de Hollande. L'article finit par la phrase suivante: En Danemark on fut
+étonné de la générosité et de la magnificence avec lesquelles avait été
+traitée la famille de Brunswick. La Reine elle-même en parla avec
+reconnaissance.
+
+L'article X n'a rien d'intéressant si ce n'est la phrase suivante:
+l'Impératrice fut extrêmement satisfaite de la manière dont Melgunof
+avait exécuté ses ordres. Cependant elle lui fit observer qu'il avait eu
+tort d'outre-passer ses instructions en amenant sa femme sur le vaisseau
+où était la famille de Brunswick.
+
+
+XI.
+
+La navigation de la frégate _l'Étoile polaire_ fut retardée par des
+vents contraires et de fortes tempêtes. L'Impératrice ne recevant depuis
+longtemps aucune nouvelle sur le sort des voyageurs, commença à craindre
+pour eux. À la fin, on reçut la nouvelle de l'arrivée de la frégate à
+Bergen, le 10 septembre (nouveau style). Un vaisseau de guerre danois,
+_le Mars_, commandé par le capitaine Lutchen, depuis longtemps
+l'attendait à Bergen. Le lendemain la famille de Brunswick fut remise au
+grand bailli de Bergen, M. Schulen, et là, elle fut embarquée à bord du
+vaisseau de guerre. Les vents contraires arrêtèrent le vaisseau à 4
+milles de Bergen jusqu'au 23 septembre. Après quoi il eut encore à
+lutter contre une violente tempête qui dura sans interruption du 30
+septembre au 1er octobre à; ce ne fut que le 5 octobre qu'on put arriver
+à Hunstrand. Les princes et princesses de Brunswick fatigués de cette
+navigation difficile, furent mis à terre à Aalbourg où ils restèrent
+trois jours pour se reposer; et ils arrivèrent à Gorsens le 13 octobre
+en santé et fort gais, bénissant l'Impératrice qui leur donnait une
+nouvelle existence. Pendant ce temps-là, la frégate _l'Étoile polaire_
+resta à Bergen pour y passer l'hiver. En arrivant à ce port, la
+princesse Élisabeth avait distribué 3,000 roubles pris sur les 500
+ducats à elle alloués. Des 3,000 roubles, le capitaine Assenief en reçut
+1,000.
+
+Le choix des personnes qui accompagnèrent la famille de Brunswick fut
+heureux. Le colonel Ziegler et la veuve Lilienfeld, quoiqu'ils n'eussent
+demeuré que fort peu de temps avec les princes et princesses, surent
+cependant se concilier leur amitié et leur respect. La plus jeune des
+princesses fut particulièrement contente des attentions de Ziegler,
+etc...
+
+XII.
+
+L'Impératrice et la Reine continuèrent longtemps leur correspondance
+touchant la famille de Brunswick. La Reine parlait toujours avec
+satisfaction de la conduite des princes et des princesses, et faisait
+l'éloge de leur bon cœur et de leur politesse.
+
+La Reine voulut voir les princes et les princesses; _elle en écrivit à
+Catherine. L'Impératrice laissa cela à son choix_; mais dans la suite la
+Reine changea d'avis, quoique les princes eux-mêmes désirassent lui être
+présentés.
+
+Entre autres choses la Reine demanda à l'Impératrice comment il fallait
+se conduire avec les princes et les princesses, et quel titre on pouvait
+leur donner. L'Impératrice répondit que depuis le moment où ils étaient
+sous la protection de la cour de Danemark, elle les regardait comme des
+personnes indépendantes, d'une naissance illustre; que pour la conduite
+à tenir avec eux, il fallait penser à leur tranquillité et à leur
+bonheur; que leur simplicité d'esprit, leur manque d'éducation et
+d'autres circonstances leur interdisaient de vivre dans le grand monde;
+qu'elle pensait qu'une vie éloignée de tous les tracas de la cour était
+ce qui leur convenait le mieux. Quant aux titres, l'Impératrice pensait
+que rien ne pouvait les priver d'un titre que Dieu leur avait donné et
+qui leur appartenait par droit de naissance; c'est-à-dire le titre de
+princes et de princesses de la maison de Brunswick.
+
+La Reine trouva qu'il serait mieux d'éloigner des princes et des
+princesses leurs domestiques russes pour qu'ils s'accoutumassent plus
+vite à leur nouveau genre de vie. L'Impératrice y consentit; tous les
+Russes, excepté le confesseur et les chantres, retournèrent en Russie,
+et auprès de la famille de Brunswick il y eut alors une petite cour
+composée de Danois seulement. Ce changement fut amer et pénible pour les
+princes et les princesses, et ce n'est pas étonnant: ils avaient grandi
+et avaient été élevés dans le même lieu que leurs serviteurs; en eux ils
+étaient accoutumés à voir leurs seuls compagnons et confidents. Les
+princes et les princesses en se séparant d'eux versèrent quelques larmes
+de regret, même sur Cholmogory.
+
+Pour l'établissement de la famille de Brunswick à Gorsens, pour
+l'acquisition des maisons et autres frais, il fallait 60,000 thalers. La
+cour de Danemark proposa de prendre cette somme sur la pension accordée
+à la famille de Brunswick, et par ce moyen, elle en paya 20,000 thalers.
+Mais l'Impératrice, ayant appris cela, ne voulut pas que les princes et
+les princesses jouissent imparfaitement de sa générosité; elle ne voulut
+pas davantage être à charge à la cour de Danemark, et elle fit payer les
+40,000 thalers restants sur sa propre cassette.
+
+XIII.
+
+Les princes et les princesses vécurent à Gorsens dans la paix et en
+bonne amitié les uns avec les autres. Ils ne donnèrent jamais aucun
+sujet de plainte aux personnes que la cour de Danemark avait mises
+auprès d'eux; mais ils ne furent pas toujours contents de ces dernières.
+
+Comme à Cholmogory Élisabeth était la conductrice de ses frères et de sa
+sœur; elle ne faisait cependant rien sans leur consentement. Au reste,
+dans toutes les circonstances, tant qu'elle vécut, ils se soumirent à
+ses pensées et à ses conseils.
+
+Le prince Ferdinand de Danemark vint voir la famille de Brunswick à
+Gorsens. Cette visite fut triste pour eux. Dès que les princes et les
+princesses surent qu'il venait, ils se hâtèrent d'aller dans la maison
+qui leur était destinée pour le rencontrer. Le prince embrassa d'abord
+l'aînée des princesses, et au même instant les trois autres
+l'entourèrent, lui baisèrent les mains et pleurèrent de joie en le
+serrant dans leurs bras.
+
+Il resta là deux jours, déjeuna et dîna avec eux. Le troisième jour il
+leur promit de venir prendre congé d'eux; mais pour épargner à lui et à
+eux de nouvelles larmes, il partit à sept heures du matin, après leur
+avoir envoyé pour souvenir deux tabatières et deux bagues.
+
+XIV.
+
+Élisabeth ne jouit pas longtemps de sa nouvelle situation. Une maladie
+cruelle qui dura deux semaines abrégea ses jours, le 20 octobre 1782, à
+l'âge de 39 ans.
+
+Cinq ans après elle, mourut le plus jeune des princes, Alexis, le 22
+octobre 1787. Peu de temps avant sa fin, il se sentit affaibli, mais il
+se remit promptement. Après cela il s'imagina qu'il ne survivrait pas à
+l'anniversaire du jour où sa sœur était morte. Cette pensée s'enracina
+si fort dans son imagination qu'elle lui devint fatale. Quelques jours
+avant le temps fixé par lui, il se plaignit de n'être pas bien. Il lui
+survint un évanouissement; il se fit mettre au lit et ne se releva plus.
+
+Le prince Pierre mourut le 30 janvier de l'an 1798.
+
+On peut facilement se figurer la triste position de Catherine. Privée de
+tous ses proches, entourée de gens pour lesquels elle était un objet
+d'ennui, elle n'avait pas même la consolation d'avoir auprès d'elle
+aucune âme sensible. Sa tante ne vivait plus. Ceux qui l'entouraient, à
+ce qu'il semblait, pensaient plus à leurs aises qu'à lui procurer les
+soins auxquels elle avait droit par la grâce de la cour de Russie qui
+lui avait donné pour cela tous les moyens nécessaires. Jusqu'à sa mort
+la pension accordée aux princes et aux princesses fut continuée sans
+qu'on se prévalût de la diminution de la famille de Brunswick.
+
+Le séjour de Gorsens ennuya tellement Catherine qu'elle désira retourner
+en Russie et se faire religieuse. Elle ne trouvait de consolation que
+dans le service divin et dans les prières. Avant sa mort elle oublia les
+chagrins qu'on lui avait faits, et écrivit à l'Empereur Alexandre pour
+le prier d'accorder des pensions aux gens qui l'entouraient. Sa requête
+fut écoutée. On donna à tous les employés et domestiques qui avaient été
+longtemps à la cour de Gorsens des pensions sur le trésor russe, et
+après leur mort à leurs femmes; et à ceux qui n'avaient été que peu de
+temps auprès de Catherine, on donna des marques de satisfaction.
+
+Elle laissa après elle un testament par lequel elle léguait au prince
+héréditaire de Danemark Frédéric et à sa postérité tous ses biens
+meubles et immeubles.
+
+La princesse Catherine mourut le 9 avril 1807, et fut enterrée à Gorsens
+dans le même endroit que ses frères et sa sœur. Avec elle s'éteignit la
+postérité du Tsar Jean Alexiewitsch, qui mérite une mention particulière
+par les revers de fortune qu'elle a subis.
+
+ _Signé_, B. POLENOF.
+
+
+
+
+EXTRAIT DE LA DESCRIPTION DE MOSCOU,
+
+PAR G. LE COINTE DE LAVEAU.
+
+
+ Prisons de Moscou, en 1836.
+
+«Parmi les gens arrêtés par la police, 1,110 l'ont été pour n'avoir pas
+de passe-port, 78 pour avoir déserté; puis 8,354 escrocs, 586 voleurs,
+2,328 pour invectives, 866 pour querelle, 117 comme recéleurs de gens
+enfuis et 2,475 pour différentes légères infractions. Sur ce nombre on a
+emprisonné à l'Ostrog 122 hommes pour sacrilége et 45 femmes pour le
+même crime; 2 individus pour des propos injurieux contre le
+gouvernement; 24 meurtriers, 31 filous, 34 faux monnayeurs et 4 fausses
+monnayeuses; 10 incendiaires et voleurs pendant l'incendie, et 2 femmes
+accusées du même crime; 12 hommes pour avoir fait des blessures
+mortelles, 25 _pour tentatives de suicide_!!!! 7 pour cause de mort
+donnée sans préméditation, 33 pour avoir occasionné des blessures
+devenues graves; 177 hommes et 83 femmes pour dévergondage; 112 hommes
+et 23 femmes pour ivrognerie et vie déréglée, 95 faussaires; 376 hommes
+et 364 femmes pour vagabondage; 46 hommes et 27 femmes pour avoir donné
+refuge à des gens suspects; 824 voleurs et recéleurs, et 310 recéleuses
+et voleuses; 46 hommes poux avoir dénoncé injustement; 75 hommes et 12
+femmes portant du faux noms; 2 usuriers; 5 hommes pour avoir détourné
+l'argent de la couronne; 143 hommes et 8 femmes pour avoir quitté leur
+service et s'être sauvés de chez leur seigneur; 558 hommes et 105 femmes
+pour avoir mendié; 199 hommes et 31 femmes qui se servaient de faux
+passe-ports.» (Pages 335 et 336, vol. I; _Description de Moscou_ par G.
+Le Cointe de Laveau, 2me édition. Moscou, de l'imprimerie d'Auguste
+Semen, 1836.)
+
++----------------------------------+--------+--------+-----------------+
+| DÉTENUS DE LA PRISON | | |SE SONT JUSTIFIES|
+| TEMPORAIRE EN 1834, ACCUSÉS: | HOMMES | FEMMES | HOMMES | FEMMES |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|De sacrilége | 3 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir pris part à une émeute | 1 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'assassinat | 5 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir pris part à un assassinat | 2 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir causé volontairement un | | | | |
+|incendie | 10 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|De concussion | 8 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|De viol de mineures | 1 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir dérobé un enfant | 1 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|De rixe | 1 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|De s'être estropiés | 4 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+| de vivres | 2 | | | |
+| de chevaux | 56 | | | |
+|De vol d'habillements | 2 | | | |
+| de différents objets | 561 | 22 | 42 | 5 |
+| d'effets et d'argent | 13 | 1 | 3 | |
+| d'argent | 10 | 2 | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|De s'être emparé d'une propriété | | | | |
+|étrangère | 4 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir reçu des objets volés | 23 | | 4 | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|De recélage | 4 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir donné un asile à des gens | | | | |
+|suspects | 11 | | 6 | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir fait un faux | 16 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir fait usage de faux | | | | |
+|passe-ports | 14 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|De s'être livré à l'ivrognerie, | | | | |
+|et d'avoir mené une vie dissolue | 126 | 4 | 27 | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir commis un adultère | | 1 | | 1 |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir fait un faux rapport | 6 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir détourné l'argent de la | | | | |
+|couronne | 4 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir pris un autre nom que le | | | | |
+|sien | 6 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir aidé des détenus à se | | | | |
+|sauver | 3 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir laissé échapper des | | | | |
+|détenus | 1 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|De s'être absenté de son service | 2 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|De s'être échappé | | | | |
+| de chez leur seigneur | 327 | 28 | 77 | 2 |
+| de la Sibérie | 15 | | | |
+| de leur régiment | 43 | | | |
+| d'une arrestation | 5 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|De vagabondage | 15 | | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|De n'avoir pas de passe-port | 441 | 4 | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir perdu leur passe-port | 12 | 1 | | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|D'avoir laissé passer le terme de | | | | |
+|changer leur passe-port | 52 | | 13 | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|De filouterie | 13 | | 2 | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|De mendicité illégale | 112 | 2 | 18 | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+|De fautes non prouvées | 674 | 22 | 65 | |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+| | 2617 | 87 | 286 | 8 |
++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+
+
+_Détenus entrés en 1834 dans la prison du gouvernement de Moscou,
+vulgairement nommée l'Ostrog[48]._
+
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+| MOTIFS | | EN | |
+| DE L'ACCUSATION. | CONDAMNÉS | SURVEILLANCE| ACQUITTÉS |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+| | HOM. | FEM. | HOM. | FEM. | HOM. | FEM. |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir mis le feu | 14 | 2 | | | 2 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Sacrilége | 6 | 2 | | | 3 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir renoncé à sa croyance | | 1 | | | | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Désobéissance au | | | | | | |
+|gouvernement | 19 | 7 | 1 | | | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Participation à une émeute | 42 | | | | | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Assassinat | 6 | | | | | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Participation à un | | | | | | |
+|assassinat | 3 | | 1 | | 1 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|N'avoir pas déclaré un | | | | | | |
+|assassinat | 2 | | | | | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Meurtre non prémédité | 1 | | | | | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir fait des blessures | | | | | | |
+|mortelles | 5 | | | | 1 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Empoisonnement | 3 | 1 | 1 | 1 | 1 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Tentative de suicide | 2 | | | | 2 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|S'être approprié des effets | 7 | | | | | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir fait de la fausse | | | | | | |
+|monnaie | 11 | 3 | | | | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Être en possession de la | | | | | | |
+|propriété d'autrui | 4 | | | | | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Viol de mineures | 2 | | | | | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir caché un enfant | 4 | 4 | | | | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Calomnie | 1 | | | | | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|S'être estropié | | | | | | |
+|volontairement | 14 | | | | 3 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Vol de chevaux et d'effets | 156 | 57 | 56 | 13 | 52 | 18 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Vol pendant l'incendie | 4 | | | | 2 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Vol d'argent | 16 | 2 | | | 25 | 3 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir déclaré être maître | | | | | | |
+|d'une propriété étrangère | 14 | 3 | 2 | 1 | 4 | 2 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir reçu ce qui est vol | 17 | 4 | 5 | 2 | 12 | 3 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Recélage d'objets volés | 5 | 3 | 1 | 1 | 3 | 5 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir donné asile à des | | | | | | |
+|voleurs | 16 | 4 | 4 | 1 | 7 | 3 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir fait des faux en | | | | | | |
+|signature privée | 24 | | 2 | | 3 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir possédé un faux | | | | | | |
+|passe-port | 22 | 18 | 3 | 1 | 8 | 7 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Violence, ivrognerie et vie | | | | | | |
+|déréglée | 14 | 9 | 2 | 1 | 17 | 5 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Inconduite | 4 | 16 | | | 2 | 15 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Adultère | 3 | 12 | | | 2 | 4 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Rapports mensongers | 6 | 1 | | | 2 | 1 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir fait l'usure | 2 | | 1 | | 1 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Tromperies d'avocat | 3 | | | | 1 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir détourné l'argent de | | | | | | |
+|la couronne | 2 | | | | 1 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir pris un nom étranger | 23 | 9 | 2 | 1 | 12 | 4 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir aidé un détenu à se | | | | | | |
+|sauver | 1 | | | | 1 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir laissé échapper un | | | | | | |
+|détenu | 1 | | | | | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Absence du service | 8 | | | | 4 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|S'être échappé | | | | | | |
+| de chez son seigneur | | | | | 60 | 42 |
+| de la Sibérie | 32 | 2 | | | | |
+| de la détention | 3 | 1 | | | | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Vagabondage | 18 | 45 | | | 9 | 7 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Gens sans passe-ports | 13 | 2 | | | 28 | 75 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Gens ayant perdu leurs | | | | | | |
+|passe-ports | 12 | 8 | | | 23 | 17 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir dépassé le terme du | | | | | | |
+|passe-port sans le | | | | | | |
+|renouveler | 7 | 9 | | | 38 | 26 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Filouterie | 11 | | 4 | | 2 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Mendicité illégale | 18 | 13 | | | 23 | 102 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Fautes non déterminées | 3 | 5 | | | 5 | 4 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir fait des menaces | 7 | 1 | | | 2 | |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|Avoir le cerveau dérangé | 2 | | | | 3 | 1 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+|N'avoir pas voulu choisir | | | | | | |
+|un genre de vie | 3 | 4 | | | 1 | 2 |
++----------------------------+-------------+-------------+-------------+
+
++------------------------------------------------------------------+
+| Âge des détenus à la prison du gouvernement de Moscou, en 1835. |
++------------------------|------|------|------|------|------|------|
+|N'ayant pas atteint | | | | | | |
+|l'âge de 16 ans. | 38 | 12 | | | 67 | 23 |
++------------------------|------|------|------|------|------|------|
+|De l'âge de 16 à 20 ans.| 92 | 28 | 8 | 3 | 53 | 21 |
++------------------------|------|------|------|------|------|------|
+|De 20 à 30 ans. | 102 | 55 | 28 | 6 | 46 | 52 |
++------------------------|------|------|------|------|------|------|
+|De 30 à 40 ans. | 126 | 68 | 25 | 7 | 59 | 45 |
++------------------------|------|------|------|------|------|------|
+|De 40 à 50 ans. | 87 | 59 | 12 | 4 | 52 | 48 |
++------------------------|------|------|------|------|------|------|
+|De 50 à 60 ans. | 56 | 33 | 8 | 1 | 64 | 42 |
++------------------------|------|------|------|------|------|------|
+|De 60 à 70 ans. | 22 | 18 | 1 | | 59 | 61 |
++------------------------|------|------|------|------|------|------|
+|De 70 à 80 ans et plus. | 5 | 2 | | | 38 | 32 |
++------------------------|------|------|------|------|------|------|
+|Âge non déterminé. | 48 | 14 | 3 | 1 | 15 | 27 |
+|------------------------------------------------------------------|
+
+FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER VOLUME.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Le Kitaigorod est la ville des marchands, espèce de bazar à rues
+couvertes, joint au Kremlin par une muraille semblable à celle dont la
+forteresse est entourée. (Voir plus haut la description qui en a été
+faite. _Note du Voyageur_.)]
+
+[2: Plan qui fut projeté sous Catherine II, et qu'on exécute en partie
+aujourd'hui. (_Ibid._)]
+
+[3: Les Romanow étaient Prussiens d'origine, et depuis que l'élection
+les a mis sur le trône, ils se sont le plus souvent mariés à des
+princesses allemandes contre l'usage des anciens Souverains moscovites.]
+
+[4: On m'assure que depuis mon retour en France il s'est marié et qu'il
+vit très-raisonnablement. (_Note de l'Auteur_.)]
+
+[5: Pendant que j'imprime ceci, le _Journal des Débats_ proteste en
+faveur d'un Russe qui vient d'oser imprimer dans une brochure ce que
+tout le monde sait: c'est que les Romanow, moins nobles que lui, sont
+montés sur le trône au commencement du XVIIe siècle, par l'effet d'une
+élection contestée contre les Troubetzkoï, élus d'abord, et contre les
+prétentions de plusieurs autres grandes familles. Cet avènement fut
+agréé moyennant quelques formes libérales introduites dans la
+constitution. Le monde a vu où ces garanties ont mené la Russie.]
+
+[6: La vraie tarandasse est, comme je vous l'ai dit, une caisse de
+calèche posée sans ressorts sur deux brancards qui unissent le train de
+devant à celui de derrière.]
+
+[7: Ce qu'on appelle de ce nom dans le reste de l'Europe n'existe encore
+en Russie qu'entre Pétersbourg et Moscou, et en partie entre Pétersbourg
+et Riga.]
+
+[8: Témoin la ville de Bergame, les lacs Majeur et de Côme, etc., et
+toutes les vallées méridionales des Alpes.]
+
+[9: La comtesse de Sabran, depuis marquise de Boufflers; morte à Paris
+en 1827 à soixante-dix-huit ans.]
+
+[10: _Voir_ lettre dix-neuvième, vol. III.]
+
+[11: Prêtres grecs.]
+
+[12: On fait une chaussée de Moscou à Nijni: elle sera terminée
+bientôt.]
+
+[13: Lire l'ukase sur les monnaies, extrait du _Journal de Pétersbourg_
+du 23 juillet 1839, à la fin de cette lettre.]
+
+[14: J'ai appris plus tard à Pétersbourg que des ordres avaient été
+donnés pour qu'on me laissât arriver jusqu'à Borodino où j'étais
+attendu.]
+
+[15: Assemblée populaire.]
+
+[16: _Voyez_ la lettre dix-huitième, histoire de Thelenef.]
+
+[17: Pour ne pas laisser le lecteur dans l'ignorance où je suis resté
+près de six mois sur le sort du prisonnier de Moscou, j'insère ici ce
+que je n'ai appris que depuis mon retour en France, touchant
+l'emprisonnement de M. Pernet et sa délivrance.
+
+Un jour, vers la fin de l'hiver de 1840, en m'annonce qu'un inconnu est
+à ma porte et désire me parler; je fais demander son nom; il répond
+qu'il ne le dira qu'à moi-même. Je refuse de le recevoir; il insiste; je
+refuse de nouveau. Enfin renouvelant ses instances, il m'écrit deux mots
+non signés, pour me dire que je ne puis me dispenser d'écouter un homme
+qui me doit la vie et qui ne désire que me remercier.
+
+Ce langage me paraît nouveau; je donne l'ordre de faire monter
+l'inconnu. En entrant dans ma chambre il me dit: «Monsieur, je n'ai
+appris votre adresse qu'hier, et aujourd'hui j'accours chez vous: je
+m'appelle Pernet, et je viens vous exprimer ma reconnaissance, car on
+m'a dit à Pétersbourg que c'est à vous que j'ai dû la liberté, et par
+conséquent la vie.»
+
+Après la première émotion que devait me causer un tel début, je me mis à
+observer M. Pernet; c'est un des types de cette classe nombreuse de
+jeunes Français qui ont l'aspect et l'esprit des hommes du Midi; il a
+les yeux et les cheveux noirs, les joues creuses, le teint d'une pâleur
+unie; il est petit, maigre, grêle, et il paraît souffrant, mais plutôt
+moralement que physiquement. Il se trouve que je connais des personnes
+de sa famille établies en Savoie, personnes qui sont des plus
+recommandables de ce pays d'honnêtes gens. Il me dit qu'il était avocat,
+et il me raconta qu'on l'avait retenu dans la prison de Moscou pendant
+trois semaines, dont quatre jours au cachot. Vous allez voir, d'après
+son récit, de quelle manière un prisonnier est traité dans ce séjour.
+Mon imagination n'avait pas approché de la réalité.
+
+Les deux premiers jours on l'a laissé _sans nourriture_; jugez de ses
+angoisses! Personne ne l'interrogeait, on le laissait seul; il crut
+pendant quarante-huit heures qu'il était destiné à mourir de faim,
+ignoré dans sa prison. L'unique bruit qu'il entendit, c'était le
+retentissement des coups de verges dont on frappait, depuis cinq heures
+du matin jusqu'au soir, les malheureux esclaves envoyés par leurs
+maîtres dans cette maison pour y recevoir correction. Ajoutez à ce bruit
+affreux les sanglots, les pleurs, les hurlements des victimes, les
+menaces, les imprécations des bourreaux, et vous aurez une légère idée
+du traitement moral auquel notre malheureux compatriote fut soumis
+pendant quatre mortelles journées; et toujours sans savoir par quel
+motif.
+
+Après avoir ainsi pénétré bien malgré lui dans le profond mystère des
+prisons russes, il se crut à trop juste titre condamné à y finir ses
+jours, se disant non sans fondement: «Si l'on avait l'intention de me
+relâcher, ce n'est pas ici que m'auraient enfermé d'abord des hommes qui
+ne craignent rien tant que de voir divulguer le secret de leur
+barbarie.»
+
+Une mince et légère cloison séparait seule son étroit cachot de la cour
+intérieure où se faisaient les exécutions.
+
+Ces verges qui depuis l'adoucissement des mœurs remplacent le plus
+ordinairement le knout, de mongolique mémoire, sont un roseau fendu en
+trois; instrument qui enlève la peau à chaque coup; au quinzième, le
+patient perd presque toujours la force de crier: alors sa voix affaiblie
+ne peut plus faire entendre qu'un gémissement sourd et prolongé: cet
+horrible râle des suppliciés perçait le cœur du prisonnier et lui
+présageait un sort qu'il n'osait envisager.
+
+M. Pernet entend le russe; d'abord il assista sans les voir à bien des
+tortures ignorées; c'étaient deux jeunes filles, ouvrières chez une
+modiste en vogue, à Moscou: on fustigeait ces malheureuses sous les yeux
+mêmes de leur maîtresse; celle-ci leur reprochait d'avoir des amants et
+de s'être oubliées jusqu'à les amener dans sa maison... la maison d'une
+marchande de modes!!!... quelle énormité! Cependant cette mégère
+exhortait les bourreaux à frapper plus fort; une des jeunes filles
+demandait grâce; on vit qu'elle allait mourir, qu'elle était en sang;
+n'importe!... elle avait poussé l'audace jusqu'à dire qu'elle était
+moins coupable que sa maîtresse; alors celle-ci redoublait de sévérité.
+M. Pernet m'assura, en ajoutant toutefois qu'il pensait bien que je
+douterais de son assertion, que chacune de ces malheureuses reçut, à
+plusieurs reprises, cent quatre-vingts coups de verges. «J'ai trop
+souffert à les compter, me dit le prisonnier, pour m'être trompé sur le
+chiffre!!»
+
+On sent la démence s'approcher quand on assiste à de telles horreurs et
+qu'on ne peut rien faire pour secourir les victimes.
+
+Ensuite c'était des paysans envoyés là par l'intendant de quelque
+seigneur; c'était un serf, domestique dans la ville, puni à la
+sollicitation de son maître; rien que vengeances atroces, qu'iniquités,
+que désespoirs ignorés[18]. Le malheureux prisonnier aspirait à
+l'obscurité de la nuit parce que l'heure des ténèbres amenait aussi le
+silence: mais alors sa pensée devenait un fer rouge: pourtant il
+préférait encore les atroces douleurs de l'imagination aux souffrances
+que lui causaient les trop réels tourments des malfaiteurs ou des
+victimes amenées près de lui durant le jour. Les vrais malheureux ne
+redoutent pas la pensée autant que le fait. Les rêveurs bien couchés et
+bien nourris prétendent seuls que les peines qu'on se figure passent
+celles qu'on éprouve.
+
+Enfin après quatre fois vingt-quatre heures d'un supplice dont l'horreur
+passe, je crois, tous les efforts que nous faisons pour nous le figurer,
+M. Pernet fut tiré de son cachot, toujours sans explication, et
+transféré dans une autre partie de la maison.
+
+De là il écrivit à M. de Barante par le général *** sur l'amitié duquel
+il croyait pouvoir compter.
+
+La lettre n'est point parvenue à son adresse, et quand plus tard celui
+qui l'avait écrite demanda l'explication de cette infidélité, le général
+s'excusa par des subterfuges, et finit en jurant à M. Pernet sur
+l'Évangile que sa lettre n'avait pas été remise au ministre de la
+police, et qu'elle ne le serait jamais! Tel fut le plus grand effort de
+dévouement que le prisonnier put obtenir _de son ami_. Voilà ce que
+deviennent les affections humaines en passant sous le joug du
+despotisme.
+
+Trois semaines s'écoulèrent dans une inquiétude toujours croissante, car
+il semblait que tout était à redouter, et que rien n'était à espérer.
+
+Au bout de ce temps, qui avait paru une éternité à M. Pernet, il fut
+relâché sans autre forme de procès et sans jamais avoir pu savoir la
+cause de son emprisonnement.
+
+Les questions réitérées adressées par lui au directeur de la police, à
+Moscou, n'ont rien éclairci; on lui dit que son ambassadeur l'avait
+réclamé et on lui intima simplement l'ordre de quitter la Russie: il
+demanda et obtint la permission de prendre la route de Pétersbourg.
+
+Il désirait remercier l'ambassadeur de France de la liberté qu'il lui
+devait. Il désirait aussi obtenir quelques éclaircissements sur la cause
+du traitement qu'il venait de subir. M. de Barante tâcha, mais en vain,
+de le détourner du projet d'aller s'expliquer chez M. de Benkendorf, le
+ministre de la police Impériale. Le prisonnier délivré demanda une
+audience; elle lui fut accordée. Il dit au ministre qu'ignorant la cause
+de la peine qu'il avait subie, il désirait savoir son crime avant de
+quitter la Russie.
+
+Le ministre lui répondit brièvement qu'il ferait bien de ne pas pousser
+plus loin ses investigations à ce sujet, et il le congédia en lui
+réitérant l'ordre de sortir de l'Empire sans retard.
+
+Tels sont les seuls renseignements que j'ai pu obtenir moi-même de M.
+Pernet. Ce jeune homme, ainsi que toutes les personnes qui ont vécu
+pendant un peu de temps en Russie, a pris le ton mystérieux, réservé,
+auquel les étrangers qui séjournent dans cette contrée n'échappent pas
+plus que les habitants du pays eux-mêmes. On dirait qu'en Russie un
+secret pèse sur toutes les consciences.
+
+Sur mes instances, M. Pernet finit par me dire qu'à son premier voyage
+on lui avait donné, dans son passe-port, le titre de négociant, et celui
+d'avocat au second voyage; il ajouta quelque chose de plus grave: c'est
+qu'avant d'arriver à Pétersbourg, voguant sur un des bateaux à vapeur de
+la mer Baltique, il avait exprimé librement son opinion contre le
+despotisme russe devant plusieurs individus qu'il ne connaissait pas.
+
+Il m'assura, en me quittant, que ses souvenirs ne lui retraçaient nulle
+autre circonstance qui pût motiver le traitement qu'il avait éprouvé à
+Moscou.
+
+Je ne l'ai jamais revu; mais, par un hasard aussi singulier que les
+circonstances qui m'ont fait jouer un rôle dans cette histoire, c'est
+deux ans plus tard que j'ai rencontré une personne de sa famille, qui me
+dit qu'elle savait le service que j'avais rendu à son jeune parent, et
+qui m'en remercia. Je dois ajouter que cette personne a des opinions
+conservatrices, religieuses, et je répète qu'elle et sa famille sont
+estimées et respectées de tout ce qui les connaît dans le royaume de
+Sardaigne.]
+
+[18: _Voir_ à la fin du volume dans l'extrait de Laveau la liste des
+personnes incarcérées dans la prison de Moscou pendant l'année 1836.
+_Voir_ aussi à la suite du voyage en Amérique de Dickens, les extraits
+des journaux américains concernant le traitement des esclaves aux
+États-Unis; rapprochement remarquable entre les excès du despotisme et
+les abus de la démocratie.]
+
+[19: On se rappelle ce que j'ai dit du tchinn, lettre dix-neuvième, vol.
+III.]
+
+[20: M. Brulow a copié plusieurs ouvrages de Raphaël; mais j'ai surtout
+été frappé de la beauté de celui-ci.]
+
+[21: Les uniates sont des Grecs réunis à l'Église catholique, et dès
+lors regardés comme des schismatiques par l'Église grecque.]
+
+[22: _Voir_ le Livre de la persécution et souffrance de l'Église
+catholique en Russie, et les beaux articles du _Journal des Débats_ au
+mois d'octobre 1842.]
+
+[23: N'a-t-il pas fallu trois ans pour faire arriver jusqu'à Rome le cri
+de quelques-uns de ces infortunés?]
+
+[24: Dickens l'a dit: «Le suicide est rare parmi les prisonniers, même
+il est presque inconnu; mais nul argument en faveur du système[25] ne
+peut être raisonnablement déduit de cette circonstance, quoiqu'on s'en
+prévale souvent. Tous les hommes qui ont fait leur étude des maladies de
+l'esprit savent parfaitement bien qu'un abattement, qu'un désespoir
+assez profonds pour changer entièrement le caractère et pour anéantir
+toute force d'élasticité, toute résistance propre, peuvent travailler
+l'intérieur d'un homme, et s'arrêtent pourtant devant l'idée de la
+destruction volontaire; c'est un cas fréquent.»
+
+(_Philadelphie et sa prison solitaire. Voyage en Amérique_, par Charles
+Dickens.)
+
+«Suicides are rare among the prisonners: are almost indeed unknown. But
+no argument in favour of the system, can reasonably be deduced from this
+circumstance, although it is very often urged. All men who have made
+diseases of the mind, their study, know perfectly well that such extreme
+depression and despair as to change the whole caracter and beat down all
+its powers of elasticity and self resistance, may be at work within a
+man, and yet stop short of self destruction. This is a common case.»
+
+(_Philadelphia and its solitary prison. American Notes for general
+circulation_, by Charles Dickens. Paris, Baudry's edition, p. 435,
+1842.)
+
+Le grand écrivain, le profond moraliste, le philosophe chrétien auquel
+j'emprunte ces lignes, a non-seulement l'autorité du talent et d'un
+style qui grave ses pensées sur l'airain, mais son opinion fait loi dans
+cette matière.
+
+(_Note du Voyageur_.)]
+
+[25: La prison solitaire.]
+
+[26: _Voyez_ lettre quinzième, vol. II.]
+
+[27: _Voyez_ la relation de la course à Schlusselbourg. Vol. II.]
+
+[28: _Voir_ la brochure de M. Tolstoï, citée dans le cours du voyage.]
+
+[29: _Voyez_ l'histoire de la princesse Troubetzkoï, vol. III.]
+
+[30: _Voyez_ plus haut l'histoire de Paulow et bien d'autres faits
+semblables.]
+
+[31: Malgré tout ce qui précède, il peut être utile de dire que ceci ne
+s'adresse qu'aux masses, qui en Russie ne sont conduites que par la peur
+et la force.]
+
+[32: Écrit en 1839.]
+
+[33: Ces remontrances, qui n'outre-passaient pas, ce semble, les bornes
+du respect, ont été justifiées par les derniers édits de la cour de
+Rome.]
+
+[34: L'ignorance des choses religieuses est telle aujourd'hui qu'un
+catholique, homme de beaucoup d'esprit, à qui je lisais ce passage,
+m'interrompit: «Vous n'êtes plus catholique, me dit-il, vous blâmez le
+pape!!!» Comme si le pape était impeccable aussi bien qu'il est
+infaillible en matière de foi. Encore cette infaillibilité même est-elle
+soumise à certaines restrictions par les gallicans, qui pourtant croient
+être catholiques. Le Dante a-t-il jamais été accusé d'hérésie? cependant
+quel langage ne parle-t-il pas à ceux des papes qu'il place dans son
+enfer? Les meilleurs esprits de notre temps tombent dans une confusion
+d'idées qui eût fait rire les écoliers des siècles passés. Je répondis à
+mon critique en le renvoyant à Bossuet. Son exposition de la doctrine
+catholique, confirmée, approuvée, vantée en tout temps, et adoptée par
+la cour de Rome, justifie suffisamment mes principes.]
+
+[35: Écrit du vivant du feu roi de Prusse en 1839.]
+
+[36: Depuis que ceci a été écrit, l'Empereur permet le séjour de Paris à
+une foule de Russes. Il croit peut-être guérir les novateurs de leurs
+rêves en leur montrant de près la France qui lui est représentée comme
+un volcan de révolutions, comme un pays dont le séjour doit dégoûter à
+jamais les Russes des réformes politiques: il se trompe.]
+
+[37: Je trouve dans les lettres de lady Montagu, nouvellement publiées,
+une maxime des courtisans turcs, applicable à tous les courtisans, mais
+surtout aux courtisans russes, ce qui veut dire à tous les Russes; elle
+peut servir à marquer les rapports de plus d'une sorte qui existent
+entre la Turquie et la Moscovie: «Caressez les favoris, évitez les
+malheureux et ne vous fiez à personne.» Lady Mary, Wortley Montagu's
+Letters, p. 159, t. II.]
+
+[38: Depuis que ceci est écrit, plusieurs journaux ont publié
+l'allocution du pape aux cardinaux au sujet du fait que je viens de
+citer. Ce discours, inspiré par la plus haute sagesse, montre que le
+saint-père est enfin éclairé sur les périls que je signale, et que les
+vrais intérêts de la foi l'emportent aujourd'hui à Rome sur les
+considérations d'une politique mondaine. Il faut lire, sur cet
+intéressant sujet, l'ouvrage intitulé: _Persécutions et souffrances de
+l'Église catholique en Russie_.]
+
+[39: M. le duc de Richelieu, ministre sous Louis XVIII.]
+
+[40: Tous les anciens amateurs de musique se rappellent l'effet
+incomparable qu'elle produisait dans les beaux chants de Mayer, de
+Zingarelli, de Paesiello et surtout dans les récitatifs obligés. Après
+avoir fait époque dans l'histoire de l'art, elle a servi de modèle aux
+plus grands talents modernes par son expression tragique, par son accent
+vraiment noble, vraiment italien, par son large style de chant et
+surtout par l'énergie de sa déclamation.]
+
+[41: On dit en Russie que les nouvelles lois ne permettent plus de
+vendre les hommes sans la terre; mais on dit en même temps qu'il y a
+toujours des moyens d'échapper à la sévérité de ces lois.
+
+(_Note de l'Auteur_.)]
+
+[42: M. Grassini n'a jamais voulu me dire le nom de ce prisonnier.]
+
+[43: Par quel art le cabinet russe, ce gouvernement révolutionnaire par
+essence, est-il parvenu à persuader à tous les cabinets de l'Europe
+qu'il représentait le principe anti-révolutionnaire dans le monde
+entier?]
+
+[44: Condamné à mort par son père.]
+
+[45: _Voir_ le tableau généalogique ci-joint.]
+
+[46: C'est une espèce de Pharaon actuellement oublié.]
+
+[47: Feldjæger.]
+
+[48: Отчетъ Московскаго Попечительнаго Комитетя о тюрмахъ. за 1834
+года.]
+
+
+
+
+
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+
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+
+
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+Astolphe de Custine
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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+Literary Archive Foundation
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+spread public support and donations to carry out its mission of
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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+ways including including checks, online payments and credit card
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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