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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:34:38 -0700 |
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(of IV.) + +Author: Astolphe de Custine + +Release Date: November 28, 2008 [EBook #27345] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE EN 1839, VOLUME IV *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +LA RUSSIE EN 1839 + +PAR + +LE MARQUIS DE CUSTINE + + «Respectez surtout les étrangers, de quelque qualité, de quelque + rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas à même de les combler de + présents, prodiguez-leur au moins des marques de bienveillance, + puisque de la manière dont ils sont traités dans un pays dépend le + bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le leur.» + + (Extrait des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126 + _Histoire de l'Empire de Russie_, par Karamsin, t. II, p. 205.) + +TOME QUATRIÈME + +PARIS + +LIBRAIRIE D'AMYOT, ÉDITEUR + +6, RUE DE LA PAIX + +1843 + + + + +LETTRE VINGT-NEUVIÈME. + +La mosquée tatare.--Comment vivent à Moscou les descendants des +Mongols.--Leur portrait.--Réflexions sur le sort des diverses races qui +composent le genre humain.--Tolérance humiliante.--Points de vue +pittoresques.--Le Kremlin.--Citation de Laveau.--Tour de +Soukareff.--Vaste réservoir d'eau.--Architecture +byzantine.--Établissements publics.--L'Empereur partout.--Antipathie du +caractère des Slaves et des Allemands.--Grand manége de Moscou.--Le club +des nobles.--Ce que les Russes entendent par la +civilisation.--Ordonnances de Pierre Ier touchant la politesse.--Goût +des Russes pour le clinquant.--Habitudes des grands seigneurs.--Ravages +de l'ennui dans une société composée comme l'est celle de Moscou.--Un +café russe.--Costume des garçons de café.--Humilité des anciens serfs +russes.--Leur croyance religieuse.--La société de Moscou.--Maison de +campagne dans l'enceinte de la ville.--Maisons de bois.--Dîner sous une +tente.--Vraie politesse.--Caractère des Russes.--Leur mépris pour la +clémence.--L'Empereur flatte ce sentiment.--Manières gracieuses des +Russes.--Leur puissance de séduction.--Illusions qu'elle +produit.--Affinité de caractère des Russes et des Polonais.--Vie des +mauvais sujets du grand monde à Moscou.--Ce qui explique leurs +écarts.--Mobilité sans égale.--Ce qui sert d'excuse au +despotisme.--Conséquences morales de ce régime.--Mauvaise foi nuisible +même aux mauvaises mœurs.--Note sur notre littérature moderne.--Le +respect pour la parole.--Ivrogne du grand monde.--Russes questionneurs +et impolis.--Portrait du prince ***.--Ses compagnons.--Assassinat dans +un couvent de femmes.--Histoires amoureuses.--Conversation de table +d'hôte.--Le Lovelace du Kremlin.--Une motion burlesque.--Pruderie +moderne.--Partie de campagne.--Adieux du prince*** dans une cour +d'auberge.--Description de cette scène.--Le cocher élégant.--Mœurs des +bourgeoises de Moscou.--Les libertins bien vus en ce +pays.--Pourquoi.--Fruit du despotisme.--Erreur commune sur les +conséquences de l'autocratie.--Condition des serfs.--Ce qui fait +réellement la force de l'autocratie.--Double écueil.--Prétentions mal +fondées.--Fausse route.--Résultats du système de Pierre Ier.--Vraie +puissance de la Russie.--Ce qui a fait la grandeur du Czar Pierre.--Son +influence jusqu'à ce jour.--Comment je cache mes +lettres.--Pétrowski.--Chant des Bohémiens russes.--Révolution musicale +opérée par Duprez.--Physionomie des Bohémiennes.--Opéra russe.--Comédie +en français.--Manière dont les Russes parlent et entendent le +français.--Illusion qu'ils nous font.--Un Russe dans sa +bibliothèque.--Puérilité.--La tarandasse, voiture du pays.--Ce qu'est +pour un Russe un voyage de quatre cents lieues.--Aimable trait de +caractère. + + + Moscou, ce ... août 1839. + +Depuis deux jours j'ai vu beaucoup de choses: d'abord la mosquée tatare. +Le culte des vainqueurs est aujourd'hui toléré dans un coin de la +capitale des vaincus; encore ne l'est-il qu'à condition de laisser aux +chrétiens la libre entrée du sanctuaire mahométan. + +Cette mosquée est un petit édifice d'apparence mesquine, et les hommes à +qui l'on permet d'y adorer Dieu et le prophète ont la mine chétive, +l'air sale, pauvre, craintif. Ils viennent se prosterner dans ce temple +tous les vendredis sur un mauvais morceau de laine que chacun apporte là +soi-même. Leurs beaux habits asiatiques sont devenus des haillons, leur +arrogance de la ruse inutile, leur toute-puissance de l'abjection; ils +vivent le plus séparés qu'ils peuvent de la population qui les environne +et les étouffe. Certes, à voir ces figures de mendiants ramper au milieu +de la Russie actuelle, on ne se douterait guère de la tyrannie que leurs +pères exerçaient contre les Moscovites. + +Renfermés autant que possible dans la pratique de leur religion, ces +malheureux fils de conquérants trafiquent à Moscou des denrées et des +marchandises de l'Asie, et afin d'être le plus mahométans qu'ils +peuvent, ils évitent de faire usage de vin et de liqueurs fortes, et ils +tiennent leurs femmes en prison ou du moins voilées, pour les soustraire +aux regards des autres hommes qui pourtant ne pensent guère à elles, car +la race mongole est peu attrayante. Des joues aux pommettes saillantes, +des nez écrasés, des yeux petits, noirs, enfoncés, des cheveux crépus, +une peau bise et huileuse, une taille au-dessous de la moyenne; misère +et saleté; voilà ce que j'ai remarqué chez les hommes de cette race +abâtardie, ainsi que chez le petit nombre de femmes dont j'ai pu +apercevoir les traits. + +Ne dirait-on pas que la justice divine si incompréhensible quand on +considère le sort des individus, devient éclatante lorsque l'on +réfléchit sur la destinée des nations? La vie de chaque homme est un +drame qui se noue sur un théâtre et se dénoue sur un autre, mais il n'en +est pas ainsi de la vie des nations. Cette instructive tragédie commence +et finit sur la terre; voilà pourquoi l'histoire est une lecture sainte; +c'est la justification de la Providence. + +Saint Paul avait dit: «Respect aux puissances; elles sont instituées de +Dieu.» L'Église, avec lui, a tiré l'homme de son isolement, il y a +bientôt deux mille ans, en le baptisant citoyen d'une société éternelle, +et dont toutes les autres sociétés n'étaient que des modèles imparfaits: +ces vérités ne sont point démenties, au contraire, elles sont confirmées +par l'expérience. Plus on étudie le caractère des différentes nations +qui se partagent le gouvernement de la terre, et plus on reconnaît que +leur sort est la conséquence de leur religion; l'élément religieux est +nécessaire à la durée des sociétés, parce qu'il faut aux hommes une +croyance surnaturelle, afin de faire cesser pour eux le soi-disant état +de nature, état de violence et d'iniquité; et les malheurs des races +opprimées ne sont que la punition de leurs infidélités ou de leurs +erreurs volontaires en matière de foi; telle est la croyance que je me +suis formée à la suite de mes nombreux pèlerinages. Tout voyageur est +forcé de devenir philosophe et plus que philosophe, car il faut être +chrétien pour pouvoir contempler sans vertige la condition des +différentes races dispersées sur le globe, et pour méditer sans +désespoir sur les jugements de Dieu, cause mystérieuse des vicissitudes +humaines... + +Je vous dis mes réflexions dans la mosquée pendant la prière des enfants +de Bati, devenus des parias chez leurs esclaves... + +Aujourd'hui, la condition d'un Tatare en Russie ne vaut pas celle d'un +serf moscovite. + +Les Russes s'enorgueillissent de la tolérance qu'ils accordent au culte +de leurs anciens tyrans; je la trouve plus fastueuse que philosophique, +et pour le peuple qui la subit, c'est une humiliation de plus. À la +place des descendants de ces implacables Mongols qui furent si longtemps +les maîtres de la Russie et l'effroi du monde, j'aimerais mieux prier +Dieu dans le secret de mon cœur que dans une ombre de mosquée due à la +pitié de mes anciens tributaires. + +Quand je parcours Moscou sans but et sans guide, le hasard me sert +toujours bien. On ne peut s'ennuyer à errer dans une ville où chaque +rue, chaque maison a son échappée de vue sur une autre ville, qui semble +bâtie par les génies, ville toute hérissée de murailles brodées, +crénelées, découpées, qui supportent une multitude de vigies, de tours +et de flèches, enfin sur le Kremlin, forteresse poétique par son aspect, +historique par son nom... J'y reviens sans cesse par l'attrait qu'on +éprouve pour tout ce qui frappe vivement l'imagination; mais il faut se +garder d'examiner en détail l'amas incohérent de monuments dont est +encombrée cette montagne murée. Le sens exquis de l'art, c'est-à-dire le +talent de trouver la seule expression parfaitement juste d'une pensée +originale, manque aux Russes; cependant lorsque les géants copient, +leurs imitations ont toujours un genre de beauté; les œuvres du génie +sont grandioses, celles de la force matérielle sont grandes: c'est +encore quelque chose. + +Le Kremlin est pour moi tout Moscou. J'ai tort, mais ma raison réclame +en vain, je ne m'intéresse ici qu'à cette vénérable citadelle, la racine +d'un Empire et le cœur d'une ville. + +Voici comment l'auteur du meilleur guide de Moscou que nous ayons, +Lecointe de Laveau, décrit cette ville: «Moscou, dit-il, doit sa beauté +originale aux murs crénelés du Kitaigorod et du Kremlin[1], à la +singulière architecture de ses églises, à ses coupoles dorées et à ses +nombreux jardins; que l'on prodigue les millions pour élever le palais +de Bajeanoff au Kremlin, qu'on dépouille de ses murs[2]; que l'on édifie +des églises régulièrement belles, à la place de ces clochers en +lanternes, et de ces cinq coupoles qui s'élèvent de toutes parts; que la +manie de bâtir convertisse les jardins en maisons, et alors on aura, au +lieu de Moscou, une des plus grandes villes européennes, mais qui +n'attirera plus la curiosité des voyageurs.» + +Ces lignes expriment des idées qui s'accordent avec les miennes, et qui +par conséquent m'ont frappé par leur justesse. + +Pour me distraire un instant du terrible Kremlin, j'ai été visiter la +tour de Soukareff, bâtie sur une hauteur, près d'une des entrées de la +ville. Le premier étage est une vaste construction où l'on a pratiqué un +immense réservoir; on pourrait se promener en petit bateau dans ce +bassin qui distribue aux différents quartiers de la ville presque toute +l'eau qu'on boit à Moscou. La vue de cette espèce de mare murée et +suspendue à une grande hauteur, produit une impression singulière. +L'architecture de l'édifice, assez moderne d'ailleurs, est lourde et +triste; mais des arcades byzantines, de solides rampes d'escaliers, des +ornements dans le style du Bas-Empire, en rendent l'ensemble imposant. +Ce style se perpétue en Moscovie; appliqué avec discernement, il eût +donné naissance à la seule architecture nationale possible chez les +Russes; inventé dans un climat tempéré, il s'accorde également avec les +besoins de l'homme du Nord, et avec les habitudes de l'homme des pays +chauds. Les intérieurs des édifices byzantins sont assez semblables à +des caves ornées, et grâce à la solidité des murailles massives, à +l'obscurité des voûtes, on y trouve un abri contre le froid aussi bien +que contre le soleil. + +On m'a fait voir l'Université, l'École des cadets, les Instituts de +Sainte-Catherine et de Saint-Alexandre, les veuves, enfin l'Institut +Alexandrinien: les enfants trouvés, tout cela est vaste et pompeux; les +Russes s'enorgueillissent d'avoir un si grand nombre de beaux +établissements publics à montrer aux étrangers; pour ma part, je me +contenterais d'une moindre magnificence en ce genre, car rien n'est plus +ennuyeux à parcourir que ces blancs palais somptueusement monotones, où +tout marche militairement et où la vie humaine semble réduite à l'action +d'une roue de pendule. Demandez à d'autres ce que j'ai vu dans ces +utiles et superbes pépinières d'officiers, de mères de famille et +d'institutrices; ce n'est pas moi qui vous le dirai: sachez seulement +que ces congrégations moitié politiques, moitié charitables, m'ont paru +des modèles de bon ordre, de soin, de propreté; ceci fait honneur aux +chefs de ces diverses écoles, ainsi qu'au chef suprême de l'Empire. + +On ne peut un seul instant oublier cet homme unique par qui la Russie +pense, juge et vit; cet homme, la science et la conscience de son +peuple, qui prévoit, mesure, ordonne, distribue tout ce qui est +nécessaire et permis aux autres hommes, auxquels il tient lieu de +raison, de volonté, d'imagination, de passion, car sous son règne +pesant, il n'est loisible à nulle créature de respirer, de souffrir, +d'aimer hors des cadres tracés d'avance par la sagesse suprême qui +pourvoit ou qui est censée pourvoir à tous les besoins des individus +comme à ceux de l'État. + +Chez nous on est fatigué de licence et de variété, ici on est découragé +par l'uniformité, glacé par la pédanterie qu'on ne peut plus séparer de +l'idée de l'ordre, d'où il arrive qu'on hait ce qu'on devrait aimer. La +Russie, cette nation enfant, n'est qu'un immense collége: tout s'y passe +comme à l'école militaire, excepté que les écoliers n'en sortent qu'à la +mort. + +Ce qu'il y a d'allemand dans l'esprit du gouvernement russe est +antipathique au caractère slave; ce peuple oriental, nonchalant, +capricieux, poétique, s'il disait ce qu'il pense, se plaindrait +amèrement de la discipline germanique qui lui est imposée depuis Alexis, +Pierre-le-Grand et Catherine II, par une race de souverains étrangers. +La famille Impériale a beau faire, elle sera toujours trop tudesque pour +conduire tranquillement les Russes et pour se sentir d'aplomb chez +eux[3]; elle les subjugue, elle ne les gouverne pas. Les paysans seuls +s'y trompent. + +J'ai poussé le scrupule de voyageur jusqu'à me laisser conduire à un +manége, le plus grand je crois qui existe: le plafond en est soutenu par +des arceaux de fer légers et hardis: c'est un édifice étonnant dans son +genre. + +Le club des nobles est fermé pendant cette saison: je m'y suis rendu +également par acquit de conscience. On voit dans la salle principale une +statue de Catherine II. Cette salle est ornée de colonnes et se termine +d'un côté par une demi-rotonde. Elle peut contenir environ 3000 +personnes: il s'y donne pendant l'hiver des fêtes fort brillantes, +dit-on; je crois sans peine à la magnificence des bals de Moscou; les +grands seigneurs russes entendent à merveille l'art de varier autant que +possible ces monotones divertissements obligés; leur luxe est réservé +aux plaisirs d'apparat; leur imagination s'y complaît; ils prennent +l'éclat pour la civilisation, le clinquant pour l'élégance, et ceci me +prouve qu'ils sont plus incultes encore que nous ne l'imaginons. Il y a +un peu plus de cent ans que Pierre-le-Grand leur dictait des lois de +politesse applicables dans chaque classe de la société; il ordonnait des +réunions à l'instar des bals et des assemblées de la vieille Europe. Il +forçait les Russes à s'inviter les uns les autres à ces réunions imitées +des assemblées en usage chez les nations de la vieille Europe, puis il +les obligeait d'admettre leurs femmes dans ces cercles en les exhortant +à ôter leur chapeau pour entrer dans la chambre. Mais tandis que ce +grand précepteur de son peuple enseignait si bien la civilité puérile +aux boyards et aux marchands de Moscou, il s'abaissait lui-même à la +pratique des métiers les plus vils, à commencer par celui de bourreau; +on lui a vu couper vingt têtes de sa main dans une soirée; et on l'a +entendu se vanter de son adresse à ce métier qu'il exerça avec une rare +férocité lorsqu'il eut triomphé des coupables mais encore plus +malheureux strélitz: telle est l'éducation, tels sont les exemples qu'on +donnait aux Russes il y a un siècle et demi, pendant qu'on représentait +le _Misanthrope_ à Paris; et c'est de l'homme dont ils recevaient ces +leçons, de ce digne héritier des Ivan, qu'ils ont fait leur dieu, le +modèle du prince russe à tout jamais! + +Aujourd'hui ces nouveaux convertis à la civilisation n'ont pas encore +perdu leur goût de parvenus pour ce qui a de l'éclat, pour tout ce qui +attire les yeux. + +Les enfants et les sauvages aiment ce qui brille: les Russes sont des +enfants qui ont l'habitude, non l'expérience du malheur. De là, pour le +dire en passant, le mélange de légèreté et de causticité qui les +caractérise. L'agrément d'une vie égale, calme, arrangée seulement pour +satisfaire les affections intimes, pour le plaisir de la conversation, +pour les jouissances de l'esprit, ne leur suffirait pas longtemps. + +Ce n'est pas cependant que les grands seigneurs se montrent tout à fait +insensibles à ces plaisirs raffinés; mais afin de captiver l'arrogante +frivolité de ces satrapes travestis, afin de fixer leur imagination +divagante, il leur faut des intérêts plus vifs. L'amour du jeu, +l'intempérance, le libertinage et les jouissances de la vanité peuvent à +peine combler le vide de ces cœurs blasés. Pour occuper l'insouciance de +ces esprits fatigués de stérilité, usés d'oisiveté, pour remplir la +journée de ces malheureux riches, la création de Dieu ne suffit plus: +dans leur orgueilleuse misère, ils appellent à leur secours l'esprit de +destruction. + +Toute l'Europe moderne s'ennuie; c'est ce qu'atteste la manière de vivre +de la jeunesse actuelle; mais la Russie souffre de ce mal plus qu'aucune +autre société; car ici tout est excessif: vous peindre les ravages de la +satiété dans une population comme celle de Moscou, ce serait difficile. +Nulle part les maladies de l'âme engendrées par l'ennui, par cette +passion des hommes qui n'ont point de passions, ne m'ont paru aussi +graves ni aussi fréquentes qu'elles le sont en Russie parmi les grands: +on dirait qu'ici la société a commencé par les abus. Quand le vice ne +suffit plus pour aider le cœur de l'homme à secouer l'ennui qui le +ronge, ce cœur va au crime. + +L'intérieur d'un café russe est assez singulier: figurez-vous une grande +salle basse et mal éclairée qui se trouve ordinairement au premier étage +d'une maison. On y est servi par des hommes vêtus d'une chemise blanche, +laquelle est liée au-dessus des reins, et retombe en guise de tunique; +ou pour parler moins noblement, de blouse sur de larges pantalons +également blancs. Ces garçons de café ont les cheveux longs et lisses +comme tous les hommes du peuple en Russie, et leur ajustement les fait +ressembler aux théophilanthropes de la République française, ou à des +prêtres d'opéra du temps où le paganisme était à la mode au théâtre. Ils +vous servent en silence du thé excellent, et tel qu'on n'en trouve en +aucun autre pays, du café, des liqueurs; mais ce service se fait avec +une solennité et un silence bien différents de la bruyante gaîté qui +règne dans les cafés de Paris. En Russie tout plaisir populaire est +mélancolique, la joie y devient un privilége; aussi la trouve-je presque +toujours outrée, affectée ou grimaçante, et pire que la tristesse. + +En Russie, un homme qui rit est un comédien, un flatteur ou un ivrogne. + +Ceci me rappelle le temps où les serfs russes croyaient, dans leur naïve +abjection, que le ciel n'était fait que pour leurs maîtres: terrible +humilité du malheur! Ceci vous fait voir comment l'Église grecque +enseigne le christianisme au peuple. + + (_Suite de la même lettre_.) + + Moscou, ce 15 août 1839, au soir. + + +La société de Moscou est agréable; le mélange des traditions +patriarcales de l'ancien monde et des manières aisées de l'Europe +moderne y produit quelque chose d'original. Les habitudes hospitalières +de l'antique Asie, et le langage élégant de l'Europe civilisée se sont +donné rendez-vous sur ce point du monde pour y rendre la vie douce et +facile. Moscou planté sur la limite de deux continents, marque, au +milieu de la terre, un point de repos entre Londres et Pékin. Ici +l'esprit d'imitation n'a pas encore totalement effacé le caractère +national; quand le modèle reste loin, la copie redevient presque +originale. + +Ou la Russie n'accomplira pas ce qui nous paraît sa destinée, ou Moscou +redeviendra quelque jour la capitale de l'Empire, car elle seule possède +le germe de l'indépendance et de l'originalité russe. La racine de +l'arbre est là; c'est là qu'il doit porter ses fruits; jamais greffe +n'acquiert la force de la semence. + +Un petit nombre de lettres de recommandation suffit à Moscou pour mettre +un étranger en rapport avec une foule de personnes distinguées, soit par +leur fortune, soit par leur rang, soit par leur esprit. Le début d'un +voyageur est donc facile dans ce séjour. + +On m'a invité, il y a peu de jours, à dîner dans une maison de campagne. +C'est un pavillon situé dans l'enceinte de Moscou; mais, pour y arriver, +vous côtoyez pendant une lieue des étangs solitaires, vous traversez des +champs qui ressemblent à des steppes; puis, en approchant de +l'habitation, vous apercevez au delà du jardin une forêt de sapins, +sombre et profonde, qui n'appartient pas au parc, et qui même ne dépend +plus de la ville, dont elle borde seulement la limite extérieure: qui +n'eût été charmé comme je le fus, à la vue de ces ombres profondes, de +ce site majestueux, de cette vraie solitude dans une ville? qui n'eût +rêvé là d'un camp, d'une horde voyageuse, enfin de toute autre chose que +d'une capitale, où se trouve tout le luxe, toutes les recherches de la +civilisation moderne? De tels contrastes sont caractéristiques; rien de +semblable ne peut se rencontrer ailleurs. + +On m'a reçu dans une maison de bois... Autre singularité. À Moscou, le +riche est abrité comme le mugic par des planches; tous deux dorment sous +des madriers équarris et échancrés du bout, à la manière des solives +employées dans les chaumières primitives. Mais l'intérieur de ces +grandes cabanes rappelle le luxe des plus beaux palais de l'Europe. Si +je vivais à Moscou, j'y voudrais avoir une maison de bois. C'est la +seule habitation qui soit d'un style national, et ce qui m'importe +davantage encore, la seule qui soit convenable sous ce climat. La maison +de bois passe parmi les vrais Moscovites pour plus saine et plus chaude +que la maison de pierre. Celle où l'on me reçut me parut commode et +élégante: elle n'est cependant habitée que pendant l'été par le +propriétaire, qui retourne passer les moi d'hiver dans un quartier plus +central. + +Nous avons dîné au milieu du jardin, et pour que rien ne manquât à +l'originalité de la scène, je trouvai la table mise sous une tente. La +conversation, quoiqu'entre hommes et fort animée, fort libre, fut +décente; chose rare même chez les peuples qui se croient maîtres en fait +de civilisation. Il y avait là des personnes qui ont beaucoup vu, +beaucoup lu, leurs jugements sur toutes choses m'ont paru justes et +fins; les Russes sont singes dans les habitudes de la vie élégante; mais +ceux qui pensent (il est vrai qu'on les compte) redeviennent eux-mêmes +dans les entretiens familiers, c'est-à-dire des Grecs doués d'une +finesse et d'une sagacité héréditaires. + +Le dîner me parut court, pourtant il dura longtemps; notez qu'au moment +de nous mettre à table je voyais les convives pour la première fois, et +le maître de la maison pour la seconde. + +Ceci n'est pas une remarque indifférente, car une grande et vraie +politesse peut seule mettre si vite à son aise un étranger. Entre tous +les souvenirs de mon voyage, celui de cette journée me restera comme un +des plus agréables. + +Au moment de quitter Moscou pour n'y revenir qu'en passant, je ne crois +pas inutile de vous peindre le caractère des Russes tel que j'ai pu me +le représenter après un séjour assez court, à la vérité, dans leur pays; +mais employé sans relâche à observer attentivement une multitude de +personnes et de attentivement une multitude de personnes et de choses, +et à comparer avec un soin scrupuleux beaucoup de faits divers. La +variété des objets qui passent sous les yeux d'un voyageur aussi +favorisé que je l'étais par les circonstances, et aussi actif que je le +suis quand ma curiosité est excitée, supplée jusqu'à un certain point au +loisir et au temps qui m'ont manqué. Vous savez, je vous l'ai dit +souvent, que je me complais dans l'admiration; cette disposition +naturelle doit donner quelque crédit à mes jugements quand je n'admire +pas. + +En général les hommes de ce pays ne me paraissent pas disposés à la +générosité; ils n'y croient guère, ils la nieraient s'ils l'osaient, et +s'ils ne la nient pas, ils la méprisent, parce qu'ils n'en ont pas la +mesure en eux-mêmes. Ils ont plus de finesse que de délicatesse, de +douceur que de sensibilité, plus de souplesse que de laisser aller, plus +de grâce que de tendresse, de perspicacité que d'invention, plus +d'esprit que d'imagination, plus d'observation que d'esprit, et du +calcul plus que tout. Ils travaillent non pour arriver à un résultat +utile aux autres, mais pour obtenir une récompense; le feu créateur leur +est refusé, l'enthousiasme qui produit le sublime leur manque, la source +des sentiments, qui n'ont besoin que d'eux-mêmes pour juges et pour +rémunérateurs, leur est inconnue. Otez-leur le mobile de l'intérêt, de +la crainte et de la vanité, vous leur ôtez l'action; s'ils entrent dans +l'empire des arts, ce sont des esclaves qui servent dans un palais; les +saintes solitudes du génie leur restent inaccessibles: le chaste amour +du beau ne leur suffit pas. + +Il en est de leurs actions dans la vie pratique comme de leurs créations +dans le monde de la pensée; où triomphe la ruse, la magnanimité passe +pour duperie. + +La grandeur d'âme, je le sais, cherche sa récompense en elle-même; mais +si elle ne demande rien, elle commande beaucoup, car elle veut rendre +les hommes meilleurs: ici elle les rendrait pires, parce qu'on la +prendrait pour un masque. La clémence s'appelle faiblesse chez un peuple +endurci par la terreur; rien ne le désarme; la sévérité implacable lui +fait ployer les genoux, le pardon au contraire lui ferait lever la tête; +on ne saurait le convaincre, on ne peut que le subjuguer; incapable de +fierté, il peut être audacieux: il se révolte contre la douceur, il +obéit à la férocité qu'il prend pour de la force. + +Ceci m'explique le système de gouvernement adopté par l'Empereur, sans +toutefois me le faire approuver: ce prince sait et fait ce qu'il faut +pour être obéi; mais en politique, je n'admire pas le nécessaire. Ici la +discipline est le but, ailleurs elle est le moyen; c'est l'école des +nations que je demande aux gouvernements. Est-il pardonnable à un prince +de ne pas suivre les bonnes inspirations de son cœur, parce qu'il +croirait dangereux de manifester des sentiments trop supérieurs à ceux +de son peuple? À mes yeux la pire des faiblesses, c'est celle qui rend +impitoyable. Rougir de la magnanimité, c'est s'avouer indigne de la +puissance suprême. + +Les peuples ont besoin qu'on leur rappelle incessamment ce qui vaut +mieux que le monde; comment leur faire croire en Dieu, si ce n'est par +le pardon? La prudence ne devient une vertu qu'autant qu'elle n'en +exclut pas une plus haute. Si l'Empereur n'a pas dans le cœur plus de +clémence qu'il en fait paraître dans sa politique, je plains la Russie; +et si ses sentiments sont supérieurs à ses actes, je plains l'Empereur. + +Les Russes, lorsqu'ils sont aimables, ont dans les manières une +séduction qu'on subit en dépit de toute prévention, d'abord sans la +remarquer, plus tard sans pouvoir ni vouloir s'y soustraire; définir une +telle influence ce serait expliquer l'imagination, régulariser le +charme; c'est un attrait impérieux, quoique secret, une puissance +souveraine qui tient à la grâce innée des Slaves, à ce don qui dans la +société remplace tous les autres dons, et que rien ne remplace, car on +peut définir la grâce en disant que c'est précisément ce qui sert à se +passer de tout ce qu'on n'a pas. + +Figurez-vous feu la politesse française ressuscitée, et devenue +réellement tout ce qu'elle paraissait; figurez-vous la plus parfaite +aménité non étudiée, l'oubli de soi-même, involontaire, non appris, +l'ingénuité dans le bon goût, l'irréflexion dans le choix, +l'aristocratie élégante sans morgue, la facilité sans impertinence, +instinct de la supériorité tempéré par la sécurité qui accompagne la +grandeur... J'ai tort de chercher à définir des nuances trop fugitives, +ce sont de ces délicatesses qui se sentent, il faut les deviner, et se +garder de fixer par la parole leur rapide apparition; mais enfin sachez +qu'on les retrouve toutes et d'autres encore dans les manières et dans +la conversation des Russes vraiment élégants; et plus souvent plus +complétement chez ceux qui n'ont pas voyagé, mais qui, restés en Russie, +se sont pourtant trouvés en contact avec quelques étrangers distingués. + +Ces agréments, ce prestige, leur donnent un souverain pouvoir sur les +cœurs: tant que vous demeurez en la présence de ces êtres privilégiés, +vous êtes sous le joug; et le charme est double, car c'est leur triomphe +que vous vous imaginez être pour eux tout ce qu'ils sont pour vous. Le +temps, le monde, n'existent plus, les engagements, les affaires, les +ennuis, les plaisirs, sont oubliés, les devoirs de société abolis; un +seul intérêt subsiste, celui du moment; une seule personne survit, la +personne présente, qui est toujours la personne aimée. Le besoin de +plaire poussé à cet excès réussit infailliblement: c'est le sublime du +bon goût, c'est l'élégance la plus raffinée: et tout cela naturel comme +l'instinct: cette amabilité suprême n'est point fausseté, c'est un +talent qui ne demande qu'à s'exercer; pour prolonger votre illusion, il +suffirait de ne pas partir; mais vous partez, tout est évanoui, excepté +le souvenir que vous emportez. + +Les Russes sont les premiers comédiens du monde; pour faire effet, ils +n'ont pas besoin du prestige de la scène. + +Tous les voyageurs leur ont reproché leur versatilité; le reproche n'est +que trop motivé: on se sent oublié en leur disant adieu; j'attribue ce +tort à la légèreté du caractère, à l'inconstance du cœur, mais aussi au +manque d'instruction solide. Ils aiment qu'on les quitte parce qu'ils +craindraient de se laisser pénétrer en se laissant approcher un peu +longtemps de suite: de là l'engouement et l'indifférence qui se +succèdent si rapidement chez eux. Cette inconstance apparente n'est +qu'une précaution de vanité bien entendue, et assez commune parmi les +personnes du grand monde dans tous les pays. Ce qu'on cache avec le plus +de soin, ce n'est pas le mal, c'est le vide; on ne rougit pas d'être +pervers, on est humilié d'être nul; d'après ce principe, les Russes du +grand monde montrent volontiers de leur esprit, de leur caractère, ce +qui plaît au premier venu, ce qui nourrit la conversation pendant +quelques heures; mais si vous essayez de passer derrière la décoration +qui vous a ébloui d'abord, ils vous arrêtent comme un indiscret qui +s'aviserait d'écarter le paravent de leur chambre à coucher dont +l'élégance aussi est toute en dehors. Ils vous accueillent par +curiosité, puis ils vous repoussent par prudence. + +Ceci s'applique à l'amitié comme à l'amour, à la société des hommes +comme à celle des femmes. En faisant le portrait d'un Russe, on peint la +nation; comme un soldat sous les armes nous donne l'idée de tout son +régiment. Nulle part l'influence de l'unité dans le gouvernement et dans +l'éducation n'est plus sensible qu'elle l'est ici. Tous les esprits y +portent l'uniforme. Ah! pour peu qu'on soit jeune et facile à émouvoir, +on doit bien souffrir quand on apporte chez ce peuple au cœur froid, à +l'esprit aiguisé par la nature et par l'éducation sociale, la simplicité +des autres peuples! Je me figure la sensibilité allemande, la naïveté +confiante, l'étourderie des Français, la constance des Espagnols, la +passion des Anglais, l'abandon, la bonhomie des vrais, des vieux +Italiens, aux prises avec la coquetterie innée des Russes; et je plains +les pauvres étrangers qui croiraient un moment pouvoir devenir acteurs +dans le spectacle qui les attend ici. En affaires de cœur, les Russes +sont les plus douces bêtes féroces qu'il y ait sur la terre, et leurs +griffes bien cachées n'ôtent malheureusement rien à leurs agréments. + +Je n'ai jamais éprouvé un charme semblable, si ce n'est dans la société +polonaise: nouveau rapport qui se découvre entre les deux familles! Les +haines civiles ont beau séparer ces peuples, la nature les réunit en +dépit d'eux-mêmes. Si la politique ne forçait l'un à opprimer l'autre, +ils se reconnaîtraient et s'aimeraient. + +Les Polonais sont des Russes chevaleresques et catholiques, avec la +différence qu'en Pologne ce sont les femmes qui vivent ou, pour parler +avec plus de précision, qui commandent; et qu'en Russie, ce sont les +hommes. + +Mais ces mêmes gens, si naturellement aimables, si bien doués, ces +personnes si charmantes tombent quelquefois dans des écarts que des +hommes du caractère le plus vulgaire éviteraient. + +Vous ne sauriez vous représenter la vie de plusieurs des jeunes gens les +plus distingués de Moscou. Ces hommes, qui portent des noms et +appartiennent à des familles connues dans l'Europe entière, se perdent +dans des excès inqualifiables; on les voit hésiter jusqu'à la mort entre +le sérail de Constantinople et la halle de Paris. + +On ne conçoit pas qu'ils résistent six mois au régime qu'ils adoptent +pour toute la vie, et soutiennent avec une constance qui serait digne du +ciel, si elle s'appliquait à la vertu. Ce sont des tempéraments faits +exprès pour l'enfer anticipé; c'est ainsi que je qualifie la vie d'un +débauché de profession à Moscou. + +Au physique le climat, au moral le gouvernement de ce pays dévorent en +germe ce qui est faible, tout de qui n'est pas robuste ou stupide +succombe en naissant; il ne reste debout que les brutes et que les +natures fortes dans le bien comme dans le mal. La Russie est la patrie +des passions effrénées ou des caractères débiles, des révoltés ou des +automates, des conspirateurs ou des machines; ici point d'intermédiaire +entre le tyran et l'esclave, entre le fou et l'animal; le juste milieu y +est inconnu, la nature n'en veut pas; l'excès du froid comme celui du +chaud pousse l'homme dans les extrêmes. Ce n'est pas à dire que les âmes +fortes soient moins rares en Russie qu'ailleurs, au contraire, elles y +sont plus rares, grâce à l'apathie du grand nombre; l'exagération est un +symptôme de faiblesse. Les Russes n'ont pas toutes les facultés qui +répondent à toutes leurs ambitions. + +Nonobstant les contrastes que je viens de vous indiquer, tous se +ressemblent sous un rapport: tous sont légers; parmi ces hommes du +moment, l'oubli fait chaque matin avorter au réveil quelques-uns des +projets du soir. On dirait que chez eux le cœur est l'empire du hasard; +rien ne tient contre leur facilité à tout adopter comme à tout +abandonner. Ce sont des reflets; ils rêvent et font rêver: ils ne +naissent pas, ils apparaissent; ils vivent et meurent sans avoir aperçu +le côté sérieux de l'existence. Ni le bien ni le mal, rien chez eux n'a +de réalité; ils peuvent pleurer, ils ne peuvent pas être malheureux. +Palais, montagnes, géants, sylphes, passions, solitude, foule brillante, +bonheur suprême, douleur sans bornes: un quart d'heure de conversation +avec eux vous fait passer devant les yeux de l'esprit tout un univers. +Leur regard prompt et dédaigneux parcourt sans y rien admirer les +produits de l'intelligence humaine pendant des siècles; ils pensent se +mettre au-dessus de tout, parce qu'ils méprisent tout; leurs éloges sont +des insultes: ils louent en envieux, ils se prosternent, mais toujours à +regret devant ce qu'ils croient les idoles de la mode. Mais au premier +coup de vent, le nuage succède au tableau, et le nuage se dissipe à son +tour. Poussière et fumée, chaos et néant, voilà tout ce qui peut sortir +de ces têtes inconsistantes. + +Rien ne prend racine sur un sol si profondément mouvant. Là, tout +s'efface, tout s'égalise, et le monde vaporeux où ils vivent et nous +font vivre paraît et disparaît au gré de leur infirmité. Mais aussi dans +cet élément fluide, rien ne finit; l'amitié, l'amour qu'on croyait +perdus, revivent évoqués d'un regard, d'un mot, à l'instant où l'on y +pense le moins; à la vérité, c'est pour être révoqués aussitôt que l'on +a repris à la confiance. Sous la baguette toujours agissante de ces +magiciens, la vie est une fantasmagorie continuelle; c'est un jeu +fatigant, mais où les maladroits seuls se ruinent, car où tout le monde +triche, personne n'est trompé: en un mot, ils sont faux comme l'eau, +selon la poétique expression de Shakespeare dont les larges coups de +pinceau sont des révélations de la nature!! + +Ceci m'explique pourquoi, jusqu'à présent, ils ont semblé voués par la +Providence au gouvernement despotique: c'est par pitié autant que par +habitude qu'on les tyrannise. + +Si je ne m'adressais qu'à un philosophe tel que vous, ce serait ici le +lieu d'insérer des détails de mœurs qui ne ressemblent à rien de ce que +vous avez jamais lu, même en France, où l'on écrit et décrit tout; mais +derrière vous je vois le public, et cette complication m'arrête: vous +vous figurerez donc ce que je ne vous dis pas, ou, pour parler plus +juste, vous ne vous le figurerez jamais. Les excès du despotisme qui, +seuls, peuvent donner lieu à l'anarchie morale que je vois régner ici ne +vous étant connus que par ouï-dire, les conséquences vous en +paraîtraient incroyables. + +Où la liberté légale manque, la liberté illégitime ne manque jamais; où +l'usage est interdit, l'abus s'introduit; déniez le droit, vous suscitez +la fraude; refusez la justice, vous ouvrez la porte au crime. Il en est +de certaines constitutions politiques et de certaines sévérités sociales +comme de la censure servie par des douaniers, lesquels ne laissent +passer que les livres pernicieux parce qu'on ne se donne pas la peine de +les tromper pour les écrits inoffensifs. + +Il suit de là que Moscou est la ville de l'Europe où le mauvais sujet du +grand monde a le plus ses coudées franches. Le gouvernement de ce pays +est trop éclairé pour ne pas savoir que, sous le pouvoir absolu, il faut +que la révolte éclate quelque part; et il l'aime mieux dans les mœurs +que dans la politique. Voilà le secret de la licence des uns et de la +tolérance des autres. Néanmoins la corruption des mœurs a ici plusieurs +autres causes que je n'ai ni le temps ni le moyen de discerner. + +En voici pourtant une à laquelle je dois vous rendre attentif. C'est le +grand nombre de personnes bien nées, mais mal famées, qui tombées en +disgrâce pour leurs déportements, se retirent et se fixent à Moscou. + +Après les orgies que notre littérature moderne s'est plu à nous +dépeindre, vous savez avec quels détails, mais dans une intention +morale, s'il faut en croire nos écrivains, nous devrions nous trouver +experts en matière de mauvaise vie. Hé, mon Dieu! je passe condamnation +sur la soi-disant utilité de leur but; je tolère leurs prédications; +mais j'y attache peu d'importance, vu qu'en littérature il y a quelque +chose de pis que ce qui est immoral: c'est ce qui est ignoble; si, sous +le prétexte de provoquer des réformes salutaires aux dernières classes +de la société, on corrompt le goût des classes supérieures, on fait du +mal. Faire parler ou seulement faire entendre aux femmes le langage des +tabagies, faire aimer la grossièreté aux hommes du monde, c'est causer +aux mœurs d'une nation un tort qu'aucune réforme légale ne peut +compenser. La littérature est perdue chez nous parce que nos auteurs les +plus spirituels, oubliant tout sentiment poétique, tout respect du beau, +écrivent pour les habitués des omnibus et des barrières, et qu'au lieu +d'élever ces nouveaux juges jusqu'aux aperçus des esprits délicats et +nobles, ils s'abaissent jusqu'aux appétits des esprits les plus incultes +et qui grâce au régime où on les met, vont être blasés d'avance sur tous +les plaisirs raffinés. On fait de la littérature à l'eau forte, parce +qu'avec la sensibilité on a perdu la faculté de s'intéresser aux choses +simples; ceci est un mal plus grave que toutes les inconséquences qu'on +signale dans les lois et dans les mœurs des vieilles sociétés; c'est +encore une suite du matérialisme moderne qui réduit tout à l'utile et ne +voit l'utile que dans les résultats les plus immédiats, les plus +positifs de la parole. Malheur au pays où les maîtres de l'art se +réduisent au rôle de substitut du préfet de police!!! Lorsqu'un écrivain +se voit contraint de peindre le vice, il faut au moins qu'il redouble de +respect pour le goût, et qu'il se propose la vérité idéale pour type de +ses figures même les plus vulgaires. Mais trop souvent, sous les +protestations de nos romanciers moralistes, ou pour mieux dire +moralisants, on reconnaît moins d'amour pour la vertu que de cynisme +d'opinion et d'indifférence pour le bon goût. La poésie manque à leurs +œuvres parce que la foi manque à leur cœur. Ennoblir la peinture du vice +comme l'a fait Richardson dans _Lovelace_, ce n'est pas corrompre les +âmes, c'est éviter de salir les imaginations, de dégrader les esprits. +Il y a là une intention morale au point de vue de l'art, et ce respect +pour la délicatesse du lecteur me paraît bien autrement essentiel aux +sociétés civilisées que la connaissance exacte des turpitudes de leurs +bandits et des vertus et des naïvetés de leurs prostituées! Qu'on me +pardonne cette excursion sur le terrain de la critique contemporaine; je +me hâte de me renfermer dans les stricts et pénibles devoirs du voyageur +véridique, lesquels malheureusement sont trop souvent en opposition avec +les lois des compositions littéraires que je viens de vous rappeler par +respect pour ma langue et pour mon pays. + +Les écrits de nos peintres de mœurs les plus hardis ne sont que de bien +faibles copies des originaux que j'ai journellement sous les yeux depuis +que je suis en Russie. + +La mauvaise foi nuit à tout, et surtout aux affaires de commerce; ici +elle s'étend plus loin, elle gêne même les libertins dans l'exécution de +leurs contrats les plus secrets. + +Les continuelles altérations de la monnaie favorisent à Moscou tous les +subterfuges; rien n'est précis dans la bouche d'un Russe, nulle promesse +n'en sort bien définie ni bien garantie, et sa bourse gagne toujours +quelque chose à l'incertitude de son langage. Cette confusion +universelle arrête jusqu'aux transactions amoureuses parce que chacun +des deux amants connaissant la duplicité de l'autre, veut être payé +d'avance; de cette défiance réciproque il résulte l'impossibilité de +conclure malgré la bonne volonté des parties contractantes. + +Les paysannes sont plus rusées que les femmes de la ville; quelquefois +ces jeunes sauvages doublement corrompues, manquent même aux premières +règles de la prostitution, et ces _gâte-métier_ se sauvent avec leur +butin avant d'avoir acquitté la dette déshonorante contractée pour le +recueillir. + +Les bandits des autres pays tiennent à leurs serments; ils ont la bonne +foi du brigandage, les courtisanes russes ou les femmes perdues qui +rivalisent de mauvaise conduite avec ces créatures, n'ont rien de sacré, +pas même la religion de la débauche, garantie nécessaire à l'exercice de +leur profession. Tant il est vrai que le commerce même le plus honteux +ne peut se passer de probité. + +Un officier, homme d'un grand nom et de beaucoup d'esprit, me racontait +ce matin que depuis les leçons qu'il avait reçues et chèrement payées, +nulle beauté villageoise, quelque ignorante, quelque ingénue qu'elle lui +paraisse, ne peut le décider à risquer plus qu'une promesse: «Si tu ne +te fies pas à moi, je ne me fie pas à toi:» telle est la phrase qu'il +oppose imperturbablement à toutes les instances qu'on lui fait. + +La civilisation qui ailleurs élève les âmes, les pervertit ici. Les +Russes vaudraient mieux s'ils restaient plus sauvages; policer des +esclaves, c'est trahir la société. Il faut dans l'homme un fond de vertu +pour porter la culture. + +Grâce à son gouvernement, le peuple russe est devenu taciturne et +trompeur; tandis qu'il était naturellement doux, gai, obéissant, +pacifique et beau: certes voilà de grands dons: pourtant où la sincérité +manque, tout manque. L'avidité mongolique de cette race et son incurable +défiance se révèlent dans les moindres circonstances de la vie comme +dans les affaires les plus graves: devez-vous six roubles à un artisan, +il reviendra vingt fois vous les demander à moins que vous ne soyez un +seigneur redouté. Dans les pays latins la promesse est regardée comme +une chose sacrée, et la parole devient un gage qui se partage également +entre celui qui le donne et celui qui le reçoit. Chez les Grecs et leurs +disciples les Russes la parole d'un homme n'est que la fausse clef d'un +voleur: elle sert à entrer chez les autres. + +Faire le signe de la croix à tout propos dans la rue devant une image, +le faire en se mettant à table, en se levant de table (ceci a lieu même +chez les gens du grand monde), voilà tout ce qu'on enseigne de la +religion grecque; le reste se devine. + +L'intempérance (je ne parle pas seulement de l'ivrognerie des gens du +peuple) est ici poussée à un tel degré qu'un des hommes les plus aimés à +Moscou, un des boute-en-train de la société, disparaît chaque année +pendant six semaines, ni plus, ni moins. On se demande alors ce qu'il +est devenu: «Il est allé se griser!!...» et cette réponse satisfait +tout. + +Les Russes sont trop légers pour être vindicatifs; ce sont des +dissipateurs élégants. Je me plais à vous le répéter: ils sont +souverainement aimables; mais leur politesse, tout insinuante qu'elle +est, dégénère parfois en une exagération fatigante. Alors elle me fait +regretter la grossièreté, qui du moins aurait le mérite du naturel. La +première loi pour être poli c'est de ne se permettre que les éloges qui +peuvent être acceptés, les autres sont des insultes. La vraie politesse +n'est qu'un code de flatteries bien déguisées; rien de si flatteur que +la cordialité, car, pour pouvoir la manifester, il faut éprouver de la +sympathie. + +S'il y a des Russes très-polis, il y en a aussi de très-impolis; ceux-ci +sont d'une indiscrétion choquante; à la manière des sauvages, ils +s'informent de but en blanc des choses les plus graves comme des +bagatelles les moins intéressantes; ils vous font à la fois des +questions d'enfants et d'espions; ils vous assaillent de demander +impertinentes ou puériles, ils s'enquièrent de tout. Naturellement +inquisitifs, les Slaves ne répriment leur curiosité que par la bonne +éducation et par l'habitude du grand monde; mais ceux qui ne possèdent +pas ces avantages ne se lassent jamais de vous mettre sur la sellette; +ils veulent savoir le but et le résultat de votre voyage; ils vous +demanderont hardiment et répéteront ces interrogatoires jusqu'à satiété: +«Si vous préférez la Russie aux autres pays, si vous trouvez Moscou plus +beau que Paris, le palais d'hiver à Pétersbourg plus magnifique que le +château des Tuileries, Krasnacselo plus grand que Versailles,» et avec +chaque nouvelle personne à laquelle on vous présente il faut recommencer +de réciter ces espèces de chapitres de catéchisme, où l'amour-propre +national interroge hypocritement l'urbanité de l'étranger. Cette vanité +mal déguisée m'impatiente d'autant plus qu'elle se revêt toujours d'un +masque de modestie grossièrement mielleuse, destiné à me duper. Je crois +m'entretenir avec un écolier rusé, mais mal appris, et qui met son +indiscrétion à l'aise, vu qu'il s'appuie dans ses rapports avec les +autres sur la politesse qu'il n'a pas lui-même. + +On m'a fait faire connaissance avec un personnage qui m'était annoncé +comme un modèle assez curieux à observer: c'est un jeune homme d'un nom +illustre, le prince ***, fils unique d'un homme fort riche; mais ce fils +dépense le double de ce qu'il a, et il traite son esprit et sa santé +comme sa fortune. La vie de cabaret lui prend dix-huit heures sur +vingt-quatre, le cabaret est son empire; c'est là qu'il règne, c'est sur +cet ignoble théâtre qu'il déploie tout naturellement et sans le vouloir +de grandes et nobles manières; il a une figure spirituelle et charmante, +ce qui est un avantage partout, même dans ce monde-là où cependant le +sentiment du beau ne domine pas; il est bon et malin, on cite de lui +plusieurs traits d'une rare serviabilité, même d'une sensibilité +touchante. + +Ayant eu pour gouverneur un homme très-distingué, un vieil abbé français +émigré, il est remarquablement instruit: son esprit vif est doué d'une +grande sagacité, il plaisante d'une façon qui n'est qu'à lui; mais son +langage et ses actions sont d'un cynisme qui paraîtrait intolérable +partout ailleurs qu'à Moscou; sa physionomie agréable, mais inquiète, +révèle la contradiction qu'il y a entre sa nature et sa conduite; usé de +débauche avant d'avoir vécu, il est courageux dans une vie de +dégradation, qui pourtant nuit au courage. + +Ses habitudes de libertinage ont imprimé sur son visage les traces d'une +décadence prématurée, toutefois ces ravages de la folie, non du temps, +n'ont pu altérer l'expression presqu'enfantine de ses traits nobles et +réguliers. La grâce innée dure autant que la vie; et quelque effort que +fasse pour la perdre l'homme qui la possède, elle lui reste fidèle +malgré lui. Vous ne trouveriez en aucun autre pays un homme qui +ressemble au jeune prince ***... Mais il y en a plus d'un ici. + +On le voit entouré d'une foule de jeunes gens, ses disciples, ses +émules, et qui sans valoir ce qu'il vaut pour l'esprit ni pour l'âme, +ont tous entre eux un certain air de famille: ce sont des Russes enfin, +et l'on reconnaît du premier coup d'œil qu'ils ne peuvent être que des +Russes. Voilà pourquoi je vais m'astreindre à vous donner quelques +détails sur la vie qu'ils mènent... Mais déjà la plume me tombe des +mains, car il faut vous révéler les liaisons de ces libertins, non pas +avec des filles perdues, mais avec de jeunes religieuses très-mal +cloîtrées comme vous l'allez voir; j'hésite à vous faire le récit de ces +faits qui rappellent un peu trop notre littérature révolutionnaire de +1793: vous vous croirez aux Visitandines; et à quoi bon, direz-vous, +lever un coin du voile dont on devrait au contraire couvrir avec soin de +tels désordres? Peut-être ma passion pour la vérité m'aveugle-t-elle, +mais il me semble que le mal triomphe quand il reste secret, tandis que +le mal public est à demi vaincu; d'ailleurs, n'ai-je pas résolu de vous +faire le tableau de ce pays, tel que je le vois? Ceci n'est pas une +composition, c'est un tableau véridique et le plus complet possible. Si +je voyage, c'est pour peindre les sociétés comme elles sont, non pour +les représenter comme elles devraient l'être. La seule loi que je +m'impose par délicatesse, c'est de ne faire aucune allusion aux +personnes qui désirent rester inconnues. Quant à l'homme que je choisis +pour type des mauvais sujets les plus effrontés de Moscou, vous saurez +qu'il pousse le dédain du blâme jusqu'à désirer, m'a-t-il dit, de vous +être représenté par moi tel que je le vois. Si j'ai cité plusieurs faits +racontés par lui, ce n'est pas sans me les faire confirmer par d'autres. +Je ne veux pas vous laisser croire aux mensonges patriotiques des Russes +bons sujets; vous finiriez par leur accorder que la discipline de +l'Église grecque est plus sévère et plus efficace que ne le fut +autrefois celle de l'Église catholique en France et ailleurs. + +Donc, quand le hasard me fait connaître un acte atroce comme celui dont +vous allez lire le récit très-abrégé, je me crois obligé de ne pas vous +cacher ce crime énorme. Apprenez qu'il ne s'agit de rien moins que de la +mort d'un jeune homme, tué dans le couvent de *** par les religieuses +elles-mêmes. Le récit m'en fut fait hier en pleine table d'hôte, devant +plusieurs personnages âgés et graves, devant des employés, des hommes en +place, qui écoutaient avec une patience extraordinaire cette histoire et +plusieurs autres histoires du même genre, toutes fort contraires aux +bonnes mœurs; notez qu'ils n'eussent pas souffert la plus légère +plaisanterie offensante pour leur dignité. Je crois donc à la vérité du +fait, attesté d'ailleurs par plusieurs des personnes qui font partie du +cortége du prince ***. + +J'ai surnommé ce singulier jeune homme le don Juan de l'Ancien +Testament, tant la mesure de sa folie et de son audace me paraît +dépasser les bornes ordinaires du dévergondage chez les nations +modernes; je ne saurais assez vous le répéter, rien n'est petit ni +modéré en Russie; si ce n'est pas un pays de miracles selon l'expression +de mon cicerone italien, c'est un pays de géants!... + +Voici donc comment le fait m'a été raconté: un jeune homme après avoir +passé un mois entier caché dans l'enceinte du couvent de nonnes de ***, +finit par s'ennuyer de l'excès de son bonheur au point d'ennuyer à son +tour les saintes filles auxquelles il était redevable de ses joies et de +la satiété qui leur avait succédé. Il paraissait mourant: c'est alors +que les nonnes, voulant se défaire de lui, mais craignant le scandale si +elles le renvoyaient se faire enterrer dans le monde, s'imaginèrent, +puisqu'il était condamné, qu'il valait mieux l'achever tout de suite +chez elles. Aussitôt fait que pensé... au bout de quelques jours, le +cadavre du malheureux a été retrouvé coupé en morceaux au fond d'un +puits. L'affaire n'a point fait d'éclat. + +S'il faut s'en rapporter aux mêmes autorités, la règle de la clôture +n'est guère observée dans plusieurs des couvents de Moscou; l'un des +amis du jeune prince *** montrait hier devant moi à toute la cohorte des +mauvais sujets le rosaire d'une novice oublié, disait-il, le matin même, +dans sa chambre, à lui; un autre faisait trophée d'un livre de prières +qu'il assurait avoir appartenu à l'une des sœurs réputées les plus +saintes de la communauté de ***... et l'auditoire applaudissait!!... + +Je n'en finirais pas, si je m'imposais la loi de vous redire tous les +récits du même genre auxquels ces histoires ont donné lieu pendant le +dîner de la table d'hôte; chacun avait son anecdote scandaleuse à +joindre à celle des autres; et tous ces contes n'excitaient que de +grands éclats de rire; la gaieté, toujours plus exaltée par le vin d'Aï +qui coulait à flots dans des coupes évasées et plus capables de +satisfaire l'intempérance moscovite que nos anciens cornets à vin de +Champagne, est devenue de l'ivresse; au milieu du désordre général, le +jeune prince *** et moi nous avions seuls conservé la raison: lui, parce +qu'il peut boire plus que tout le monde; moi, parce que je ne puis pas +boire du tout: je n'avais donc pas bu. + +Tout à coup, le Lovelace du Kremlin se lève d'un air solennel et, avec +l'autorité que lui donne sa fortune, son grand nom, sa jolie figure, +mais surtout la supériorité de son esprit et de son caractère, il +demande à l'assemblée le silence et, à ma grande surprise, il l'obtient. +Je croyais lire la description poétique d'une tempête calmée à la voix +de quelque dieu païen. Le jeune dieu propose à ses amis apaisés soudain +par la gravité de son aspect, d'apostiller une supplique adressée à +l'autorité compétente, au nom de toutes les courtisanes de Moscou, qui +remontreraient humblement que les anciens couvents de filles rivalisant +de la plus damnable manière avec les _communautés profanes_, cette +concurrence rend le métier facile au point qu'il ne peut plus être +lucratif; les pauvres filles de joie ajouteraient respectueusement, +disait le prince, que, leurs charges n'étant pas diminuées dans la même +proportion que leur lucre, elles osent espérer de l'équité de messieurs +_tels_ et _tels_ qu'ils voudront bien prélever sur les revenus desdits +couvents une subvention devenue nécessaire, si l'on ne veut pas voir +incessamment les religieuses soi-disant cloîtrées forcer les recluses +civiles à leur céder la place. La motion mise aux voix est adoptée aux +acclamations générales; on demande de l'encre et du papier, et, séance +tenante, le jeune fou, avec une dignité magistrale, rédige en très-bon +français un acte trop scandaleusement burlesque pour que je me permette +de vous le transcrire ici mot à mot. J'en possède une copie; mais c'est +bien assez, si ce n'est trop, pour vous et pour moi, du résumé que vous +venez de lire. + +La communication de cette pièce d'éloquence fut ordonnée, et elle eut +lieu, séance tenante. L'auteur en fit la lecture à trois reprises et à +haute et intelligible voix, en présence de toute l'assemblée, non sans +recevoir les marques d'approbation les plus flatteuses. + +Voilà ce qui s'est passé, ce que j'ai vu et entendu hier dans l'auberge +de ***, l'une des plus achalandées de Moscou. C'était le lendemain de +l'agréable dîner que j'avais fait au joli pavillon de ***. Vous le +voyez, l'uniformité a beau être une loi de l'État, la nature vit de +variété et défend ses droits à tout prix. + +Pensez, je vous prie, que je vous épargne bien des détails, et que +j'adoucis beaucoup ceux que je ne vous épargne point. Si j'étais plus +vrai, on ne me lirait pas; Montaigne, Rabelais, Shakespeare et tant +d'autres grands peintres châtieraient leur style s'ils écrivaient pour +notre siècle; à plus forte raison faut-il que ceux qui n'ont pas les +mêmes droits à l'indépendance surveillent leurs expressions. + +Pour raconter les mauvaises choses l'ignorance trouve certaines paroles +innocentes, qui échappent à des esprits avertis, comme nous le sommes; +et la pruderie des temps actuels, si elle n'est respectable, est au +moins redoutable. La vertu rougit, mais l'hypocrisie rugit; c'est plus +effrayant. + +Le chef de la troupe des débauchés qui campent à l'auberge de ***, car +on ne peut dire qu'ils y logent, est doué d'une si parfaite élégance, +son air est si distingué, sa tournure est si agréable, il y a tant de +bon goût jusque dans ses folies, tant de bonté se peint sur son visage, +tant de noblesse perce dans son maintien, et jusque dans ses discours +les plus audacieux, enfin il a si bien l'air d'un mauvais sujet de +grande maison qu'on le plaint plus qu'on ne le blâme. Il domine de +très-haut les compagnons de ses excès; il ne paraît nullement fait pour +la mauvaise compagnie et l'on ne peut s'empêcher de le plaindre et de +prendre intérêt à lui, quoiqu'il soit en grande partie responsable des +écarts de ses imitateurs; la supériorité, même dans le mal, exerce +toujours son prestige; que de talents, que de dons perdus! pensais-je en +l'écoutant... + +Il m'avait engagé pour aujourd'hui à une partie de campagne qui doit +durer deux jours. Mais je viens d'aller le trouver _à son bivouac_ pour +me dégager. + +J'ai prétexté la nécessité d'avancer mon voyage à Nijni, et il m'a rendu +ma liberté. + +Mais avant de l'abandonner au cours de la folie qui l'entraîne, je veux +vous le dépeindre tel qu'il vient de m'apparaître. Voici le spectacle +qui m'était préparé dans la cour de l'auberge où l'on me força de +descendre pour assister au décampement de la horde des libertins. Cet +adieu était une vraie bacchanale. + +Figurez-vous une douzaine de jeunes gens déjà plus qu'à moitié ivres, se +disputant bruyamment les places de trois calèches, chacune attelée de +quatre chevaux: leur chef les écrasait du geste, de la voix et de la +mine. Un groupe de curieux, l'aubergiste à leur tête, suivi de tous les +valets de la maison et de l'écurie, l'admiraient, l'enviaient et le +bafouaient, mais s'ils se moquaient de lui, c'était tout bas et avec une +révérence apparente. Lui cependant debout dans sa voiture découverte, +jouait son rôle avec une gravité qui ne paraissait nullement affectée; +il dominait de la tête tous les groupes, il avait placé entre ses pieds +un seau, ou pour mieux dire un grand baquet plein de bouteilles de vin +de Champagne frappé de glace. Cette espèce de cave portative était la +provision de la route; il voulait, disait-il, se rafraîchir le gosier +que la poussière du chemin allait dessécher. Près de partir, un de ses +adjudants, qu'il appelait le général des bouchons, en avait déjà fait +sauter deux ou trois et le jeune fou prodiguait par flots aux assistants +le vin des adieux, vin précieux, car c'était du meilleur vin de +Champagne qu'on pût trouver à Moscou. Dans ses mains deux coupes +toujours vides étaient incessamment remplies par le général des +bouchons, le plus zélé de ses satellites. Il buvait l'une et offrait +l'autre au premier venu. Ses gens portaient la grande livrée, excepté +son cocher, jeune serf qu'il avait récemment amené de ses terres. Cet +homme était habillé avec une recherche peu ordinaire, et plus +remarquable dans son apparente simplicité que la magnificence galonnée +des autres valets. On lui voyait une chemise de soie écrue, précieux +tissu qui vient de la Perse, et par-dessus cette étoffe brillait un +cafetan du casimir le plus fin, bordé du plus beau velours de soie: le +cafetan s'ouvrait sur la poitrine et laissait voir la soie de l'Orient, +plissée à plis imperceptibles tant ils sont fins. Les dandys de +Pétersbourg veulent que les plus jeunes et les plus beaux de leurs gens +soient ainsi parés aux jours de fête. Le reste du costume répondait à +tant de luxe; des bottes de cuir de Torjeck, brodées au passé en +superbes fils d'or et d'argent dessinant des fleurs, étincelaient aux +pieds du manant ébloui de sa propre parure, et tellement parfumé que +même en plein air et à quelques pas de la voiture, j'étais offusqué des +essences qui s'exhalaient de ses cheveux, de sa barbe et de ses habits. +L'homme le plus élégant dans un salon ne porte pas chez nous d'aussi +belles étoffes que celles qu'on voyait sur le dos de ce cocher modèle. + +Après avoir donné à boire à toute l'auberge, le jeune maître, en fait de +folie, se penche vers cet homme ainsi paré et lui présente une coupe +écumante prête à déborder: Bois, lui dit-il... Le pauvre mugic doré ne +savait, dans son inexpérience, quel parti prendre... «Bois donc, lui dit +son seigneur (on m'a traduit la phrase), bois donc, maraud: ce n'est pas +pour toi, coquin, que je te donne ce vin de Champagne, c'est pour tes +chevaux qui n'auront pas la force de fournir toute la course au grand +galop si le cocher n'est pas ivre:» et toute l'assemblée d'éclater de +rire et de répondre par des hourras et des applaudissements. Le cocher +ne fut pas difficile à persuader; il en était à la troisième rasade, +quand son maître, le chef de la bande des étourdis, donna le signal du +départ, en me renouvelant, avec une politesse exquise, l'expression de +ses regrets de n'avoir pu me décider à l'accompagner dans cette partie +de plaisir. Il me paraissait si distingué que, tandis qu'il parlait, +j'oubliais le lieu de la scène, et me croyais à Versailles au temps de +Louis XIV. + +Il part enfin pour le château où il devait passer trois jours. Ces +messieurs appellent cela une _chasse_ d'été. + +Vous devinerez comment ils se distraient à la campagne des ennuis de la +ville; c'est en faisant toujours la même chose; ils continuent là leur +train de vie de Moscou... _au moins_: ce sont les mêmes scènes, mais +avec de nouvelles figurantes. Ils emportent dans ces voyages des +cargaisons de gravures d'après les plus célèbres tableaux de la France +et de l'Italie, qu'ils se proposent de faire représenter avec quelques +modifications de costume, par des personnages vivants. + +Les villages et tout ce qu'ils contiennent sont à eux; or, vous pensez +bien que le droit du seigneur, en Russie, va plus loin qu'à +l'Opéra-Comique de Paris. + +L'auberge de ***, accessible à tout le monde, est située sur une des +places publiques de la ville, à deux pas d'un corps de garde rempli de +Cosaques dont la tenue roide, l'air triste et sévère, donne aux +étrangers l'idée d'un pays où personne n'oserait rire, même le plus +innocemment du monde. + +Puisque je me suis imposé le devoir de vous donner de ce pays l'idée que +j'en ai moi-même, je suis encore forcé de joindre au tableau que je +viens de vous esquisser quelques nouveaux échantillons de la +conversation des hommes que je viens de faire passer un moment devant +vos yeux. + +L'un se vante d'être ainsi que ses frères, fils des heiduques et des +cochers de leur père, et il boit et fait boire les convives à la santé +de tous ses parents... inconnus!... L'autre réclame l'honneur d'être +frère... (de père) de toutes les filles de service de sa mère. + +Ces turpitudes ne sont pas toutes également vraies, il y a là beaucoup +de fanfaronnade, sans doute; mais inventer de pareilles infamies pour +s'en glorifier, c'est une corruption d'esprit qui dénote un mal profond, +et pire, ce me semble, que les actions mêmes de ces libertins, tout +insensées qu'elles sont. + +Si l'on en croit ces messieurs, les bourgeoises de Moscou ne se +conduisent pas mieux que les grandes dames. + +Pendant les mois où les maris vont à la foire de Nijni, les officiers de +la garnison n'ont garde de quitter la ville. C'est l'époque des +rendez-vous faciles: elles y viennent ordinairement accompagnées de +quelques respectables parentes à la garde desquelles les ont confiées +les maris absents. On va jusqu'à payer les complaisances et le silence +de ces duègnes de famille; cette espèce de galanterie ne peut s'appeler +de l'amour; point d'amour sans pudeur, tel est l'arrêt prononcé de toute +éternité contre les femmes qui se trompent de bonheur et qui se +dégradent au lieu de se purifier par la tendresse. Les défenseurs des +Russes prétendent qu'à Moscou les femmes n'ont pas d'amants: je dis +comme eux; il faudrait se servir de quelqu'autre terme pour désigner +_les amis_ qu'elles vont ainsi chercher en l'absence des maris. + +Je suis, je vous le répète, très-disposé à douter de tout ce qu'on me +raconte en ce genre; mais je ne puis douter qu'on ne le raconte +plaisamment et complaisamment au premier étranger venu; et l'air de +triomphe du conteur signifie: _ed anch' io, son pittore!_... et nous +aussi, nous sommes civilisés!... + +Plus je considère la manière de vivre de ces débauchés de haut parage, +et moins je m'explique la position sociale, pour parler le langage du +jour, qu'ils conservent ici malgré des écarts qui, dans d'autres pays, +leur feraient fermer toutes les portes. J'ignore comment ces mauvais +sujets affichés sont vus dans leurs familles, mais j'atteste qu'en +public chacun leur fait fête; leur apparition est le signal de la joie +générale, leur présence fait plaisir même aux hommes plus âgés qui ne +les imitent pas, sans doute, mais qui les encouragent par leur +tolérance. On court au-devant d'eux, c'est à qui leur donnera la main, à +qui les plaisantera sur _leurs aventures_, enfin c'est à qui leur +témoignera son admiration à défaut d'estime. + +En voyant l'accueil qu'ils reçoivent généralement, je me demande ce +qu'il faudrait faire ici pour perdre la considération. + +Par une marche contraire à celle des peuples libres, dont les mœurs +deviennent toujours plus puritaines, si ce n'est plus pures à mesure que +la démocratie gagne du terrain dans les constitutions, on confond ici la +corruption avec les institutions libérales, et les mauvais sujets +distingués y sont admirés comme les hommes de la minorité le sont chez +nous, quand ils ont du mérite. + +Le jeune prince *** n'a commencé sa carrière de libertin qu'à la suite +d'un exil de trois ans au Caucase où le climat a ruiné sa santé. C'est +au sortir du collége qu'il encourut cette peine pour avoir cassé des +carreaux de vitre dans quelques boutiques de Pétersbourg; le +gouvernement, ayant voulu voir une intention politique dans ce désordre +innocent, a fait, par son excessive sévérité, d'un étourdi encore enfant +un homme corrompu, perdu pour son pays, pour sa famille et pour +lui-même[4]. + +Telles sont les aberrations dans lesquelles le despotisme, le plus +immoral des gouvernements, peut faire tomber les esprits. + +Ici toute révolte paraît légitime, même la révolte contre la raison, +contre Dieu! Rien de ce qui sert à l'oppression n'est respectable, pas +même ce qui s'appelle saint par toute la terre. Où l'ordre est +oppressif, tout désordre a ses martyrs, et tout ce qui tient de +l'insurrection est du dévouement. Un Lovelace, un don Juan et pis +encore, s'il est possible, seront érigés en libérateurs, uniquement +parce qu'ils auront encouru des châtiments légaux; tant la considération +s'attache au délit quand la justice abuse!... Alors le blâme ne tombe +que sur le juge. Les excès du commandement sont si énormes que toute +espèce d'obéissance est en exécration, et qu'on avoue la haine des +bonnes mœurs comme on dirait ailleurs: «Je déteste le gouvernement +arbitraire.» + +J'avais apporté en Russie un préjugé que je n'ai plus: je croyais, avec +beaucoup de bons esprits, que l'autocratie tirait sa principale force de +l'égalité qu'elle fait régner au-dessous d'elle; mais cette égalité est +une illusion; je me disais et l'on me disait: quand un seul homme peut +tout, les autres hommes sont tous égaux, c'est-à-dire également nuls; ce +n'est pas un bonheur, mais c'est une consolation. Cet argument était +trop logique pour n'être pas réfuté par le fait. Il n'y a pas de pouvoir +absolu en ce monde; mais il y a des pouvoirs arbitraires et capricieux, +et, quelque abusifs que puissent devenir de tels pouvoirs, ils ne sont +jamais assez pesants pour établir l'égalité parfaite parmi leurs sujets. + +L'Empereur de Russie peut tout. Mais si cette faculté du souverain +contribue à la patience de quelques grands seigneurs dont elle apaise +l'envie, croyez bien qu'elle n'influe guère sur l'esprit de la masse. +L'Empereur ne fait pas tout ce qu'il peut, car s'il le faisait souvent, +il ne le pourrait pas longtemps; or, tant qu'il ne le fait pas, la +condition du noble qu'il laisse debout reste terriblement différente de +celle du mugic ou du petit marchand écrasé par le seigneur. Je soutiens +qu'il y a aujourd'hui en Russie plus d'inégalité réelle dans les +conditions que dans tout autre pays de l'Europe. L'égalité au-dessous du +joug est ici la règle, l'inégalité l'exception; mais, sous le régime du +caprice, l'exception l'emporte. + +Les faits humains sont trop compliqués pour les soumettre à la rigueur +d'un calcul mathématique, aussi vois-je régner sous l'Empereur, entre +les castes qui composent l'Empire, des haines qui n'ont leur source que +dans l'abus des pouvoirs secondaires. + +En général, les hommes ont ici le langage doucereux, ils vous disent +d'un air mielleux que les serfs russes sont les paysans les plus heureux +de la terre. Ne les écoutez pas, ils vous trompent, beaucoup de familles +de serfs, dans les cantons reculés, souffrent même de la faim; plusieurs +périssent par la misère et les mauvais traitements; partout l'humanité +pâtit en Russie, et les hommes qu'on vend avec la terre pâtissent plus +que les autres; mais ils ont droit aux choses de première nécessité, +nous dit-on: droit illusoire pour qui n'a aucun moyen de le faire +valoir. + +Il est, dit-on encore, dans l'intérêt des seigneurs de subvenir aux +besoins de leurs paysans. Mais tout homme entend-il toujours bien ses +intérêts? Chez nous celui qui se conduit déraisonnablement perd sa +fortune, voilà tout; or, comme ici la fortune d'un homme c'est la vie +d'une foule d'hommes, celui qui régit mal ses biens fait mourir de faim +des villages entiers. Le gouvernement, quand il voit des excès trop +criants, et Dieu sait combien de temps il lui faut pour les apercevoir, +met, pour guérir le mal, le mauvais seigneur en tutelle; mais cette +mesure toujours tardive ne ressuscite pas les morts. Vous figurez-vous +la masse de souffrances et d'iniquités inconnues qui doit être produite +par de telles mœurs, sous une telle constitution et sous un pareil +climat? Il est difficile de respirer librement en Russie lorsqu'on songe +à tant de souffrances. + +Les Russes sont égaux, non devant les lois qui sont nulles, mais devant +la fantaisie du souverain qui ne peut pas tout, quoi qu'on en dise; +c'est-à-dire que sur soixante millions d'hommes, il y aura un homme en +dix ans choisi pour servir à prouver que cette égalité subsiste. Mais le +souverain n'osant pas souvent user d'une marotte pour sceptre, succombe +lui-même sous le faix du pouvoir absolu: homme borné, il se laisse +dominer par des distances de lieux, par des ignorances de faits, par des +coutumes, par des subalternes. + +Or, remarquez que chaque grand seigneur a dans sa sphère étroite les +mêmes difficultés à vaincre, avec des tentations auxquelles il lui est +plus difficile encore de résister, parce qu'étant moins en vue que +l'Empereur, il est moins contrôlé par l'Europe et par son propre pays: +il résulte de cet ordre, ou pour parler plus juste, de ce désordre +social, solidement fondé, des disparates, des inégalités, des injustices +inconnues aux sociétés où la loi seule peut changer les rapports des +hommes entre eux. + +Il n'est donc pas vrai de dire que la force du despotisme réside dans +l'égalité de ses victimes, elle n'est que dans l'ignorance de la +liberté, et dans la peur de la tyrannie. Le pouvoir d'un maître absolu +est un monstre toujours prêt d'en enfanter un pire: la tyrannie du +peuple. + +À la vérité l'anarchie démocratique ne peut durer; tandis que la +régularité produite par les abus de l'autocratie perpétue de génération +en génération sous l'apparence de la bienfaisance, l'anarchie morale, le +pire des maux, et l'obéissance matérielle, le plus dangereux des biens: +l'ordre civil qui voile un tel désordre moral est un ordre trompeur. + +La discipline militaire appliquée au gouvernement d'un État est encore +un puissant moyen d'oppression et c'est elle qui plus que la fiction de +l'égalité fait en Russie la force abusive du souverain. Mais cette force +redoutable ne se tourne-t-elle pas souvent contre celui qui en use? Tels +sont les maux dont la Russie est incessamment menacée: anarchie +populaire poussée jusqu'à ses dernières conséquences, si la nation se +révolte; et si elle ne se révolte pas, prolongation de la tyrannie +qu'elle subit avec plus ou moins de rigueur selon les temps et les +localités. + +N'oubliez pas pour bien apprécier les difficultés de la situation +politique de ce pays que le peuple sera d'autant plus terrible dans sa +vengeance qu'il est plus ignorant, et que sa patience a duré plus +longtemps. Un gouvernement qui ne rougit de rien, parce qu'il se pique +de faire ignorer tout et qu'il s'en arroge la force, est plus effrayant +que solide: dans la nation, malaise; dans l'armée, abrutissement; dans +le pouvoir, terreur partagée par ceux mêmes qui se font craindre le +plus; servilité dans l'Église, hypocrisie dans les grands, ignorance et +misère dans le peuple, et la Sibérie pour tous: voilà le pays tel que +l'ont fait la nécessité, l'histoire, la nature, la Providence, toujours +impénétrable en ses desseins... + +Et c'est avec un corps si caduque que ce géant, à peine sorti de la +vieille Asie, s'efforce aujourd'hui de peser de tout son poids dans la +balance de la politique européenne!... + +Par quel aveuglement, avec des mœurs bonnes à civiliser les Boukarres et +les Kirguises, ose-t-on bien s'imposer la tâche de gouverner le monde? +Bientôt on voudra être non-seulement au niveau, mais au-dessus des +autres nations. On voudra, on veut dominer dans les conseils de +l'Occident, tout en comptant pour rien les progrès qu'a faits la +diplomatie depuis trente ans en Europe. Elle est devenue sincère: on ne +respecte la sincérité que chez les autres; et comme une chose utile à +qui n'en use pas. + +À Pétersbourg, mentir c'est faire acte de bon citoyen; dire la vérité, +même sur les choses les plus indifférentes en apparence, c'est +conspirer. Vous perdrez la faveur de l'Empereur, si vous avouez qu'il +est enrhumé du cerveau: la vérité, voilà l'ennemi, voilà la révolution; +le mensonge, voilà le repos, le bon ordre, l'ami de la constitution; +voilà le vrai patriote!... La Russie est un malade qui se traite par le +poison[5]. + +Vous voyez d'un coup d'œil toute la résistance que devrait opposer à +cette invasion masquée l'Europe rajeunie par cinquante ans de +révolutions et mûrie par trois cents ans de discussions plus ou moins +libres. Elle remplit ce devoir, vous savez comment! + +Mais encore une fois qui a pu forcer ce colosse si mal armé à venir se +battre ainsi sans cuirasse, à guerroyer ou du moins à lutter en faveur +d'idées qui ne l'intéressent pas, d'intérêts qui n'existent pas encore +pour lui? car l'industrie même ne fait que de naître en Russie. + +Ce qui l'y force, c'est uniquement le caprice de ses maîtres et la +gloriole de quelques grands seigneurs qui ont voyagé. Ainsi ce jeune +peuple et ce vieux gouvernement courent ensemble tête baissée au-devant +des embarras qui font reculer les sociétés modernes et leur font +regretter le temps des guerres politiques, les seules connues dans les +anciennes sociétés. Malencontreuse vanité de parvenus! vous étiez à +l'abri des coups, vous vous y exposez sans mission. + +Terribles conséquences de la vanité politique de quelques hommes!... Ce +pays, martyr d'une ambition qu'à peine il comprend, tout bouillonnant, +tout saignant, tout pleurant au dedans, veut paraître calme pour devenir +fort; et tout blessé qu'il est il cache ses plaies!... et quelles +plaies? un cancer dévorant! Ce gouvernement chargé d'un peuple qui +succombe sous le joug ou qui brise tout frein, s'avance d'un front +serein contre des ennemis qu'il va chercher, il leur oppose un air +calme, une allure fière, un langage ferme, menaçant ou du moins un +langage qui peut faire soupçonner une pensée menaçante,... et tout en +jouant cette comédie politique il se sent le cœur piqué des vers. + +Ah! je plains la tête d'où partent et où répondent les mouvements d'un +corps si peu sain!... Quel rôle à soutenir! Défendre par de continuelles +supercheries une gloire fondée sur des fictions ou tout au moins sur des +espérances!! Quand on pense qu'avec moins d'efforts on ferait un vrai +grand peuple, de vrais grands hommes, un vrai héros, on n'a plus assez +de pitié pour le malheureux objet des appréhensions et de l'envie de +l'Univers, pour l'Empereur de Russie, qu'il s'appelle Paul, Pierre, +Alexandre ou Nicolas! + +Ma pitié va plus loin, elle s'étend jusqu'à la nation tout entière; il +est à craindre que cette société égarée par l'aveugle orgueil de ses +chefs ne s'enivre du spectacle de la civilisation avant d'être +civilisée; il en est d'un peuple comme d'un homme: pour que le génie +moissonne, il faut qu'il laboure, il faut qu'il se soit préparé par de +profondes et solitaires études à porter la renommée. + +La vraie puissance, la puissance bienfaisante n'a pas besoin de finesse. +D'où vient donc toute celle que vous employez? elle vient du venin que +vous renfermez en vous-même et que vous ne nous cachez qu'à peine. Que +de ruses, que de mensonges toujours trop innocents, que de voiles +toujours trop transparents ne faut-il pas mettre en usage pour déguiser +une partie de votre but et pour vous faire tolérer dans un rôle usurpé! +Vous, les régulateurs des destinées de l'Europe! y pensez-vous? Vous, +défendre la cause de la civilisation chez des nations super-civilisées +quand le temps n'est pas loin où vous étiez vous-mêmes une horde +disciplinée par la terreur, et commandée par des sauvages... à peine +musqués! Ah! c'est un problème trop dangereux à résoudre; vous vous êtes +immiscés dans un emploi qui passe les forces humaines. En remontant à la +source du mal, on trouve que toutes ces fautes ne sont que l'inévitable +conséquence du système de fausse civilisation adoptée il y a cent +cinquante ans par Pierre Ier. La Russie ressentira les suites de +l'orgueil de cet homme plus longtemps qu'elle n'admirera sa gloire, je +le trouve plus extraordinaire qu'héroïque: c'est ce que beaucoup de bons +esprits reconnaissent déjà sans oser l'avouer tout haut. + +Si le Czar Pierre, au lieu de s'amuser à habiller des ours en singes, si +Catherine II, au lieu de faire de la philosophie, si tous les souverains +de la Russie enfin eussent voulu civiliser leur nation par elle-même, en +cultivant lentement les admirables germes que Dieu avait déposés dans le +cœur de ces peuples, les derniers venus de l'Asie, ils auraient moins +ébloui l'Europe, mais ils eussent acquis une gloire plus durable et plus +universelle, et nous verrions aujourd'hui cette nation continuer sa +tâche providentielle, c'est-à-dire la guerre aux vieux gouvernements de +l'Asie. La Turquie d'Europe elle-même subirait cette influence sans que +les autres États pussent se plaindre de cet accroissement d'un pouvoir, +réellement bienfaisant; au lieu de cette force irrésistible, la Russie +n'a aujourd'hui chez nous que la puissance que nous lui accordons, +c'est-à-dire celle d'un parvenu plus ou moins habile à faire oublier son +origine, sa fortune, et valoir son crédit apparent. La souveraineté sur +des peuples plus barbares et plus esclaves qu'elle-même lui est due, +elle est dans ses destinées, elle est écrite, passez-moi l'expression, +dans les fastes de son avenir; son influence sur des peuples plus +avancés est précaire. + +Mais à présent que cette nation a _déraillé_ sur la grande voie de la +civilisation, nul homme ne peut lui faire reprendre sa ligne. Dieu seul +sait où il l'attend: voilà ce que je pressentais à Pétersbourg, et ce +que je vois clairement à Moscou. + +Il faut le répéter, Pierre-le-Grand ou plutôt l'impatient, fut la cause +première de cette erreur, et l'admiration aveugle dont il est encore +aujourd'hui l'objet justifie l'émulation de ses successeurs, qui croient +lui ressembler parce qu'ils éternisent la fausse politique de ce +demi-génie, rival acharné des Suédois plutôt que régénérateur des +Russes. Copier éternellement les autres nations afin de paraître +civilisé avant de l'être, voilà la tâche imposée par lui à la Russie. + +Il faut l'avouer, le résultat immédiat de ses plans tient du prodige. +Comme directeur de spectacle, le Czar Pierre est le premier des hommes; +mais l'action positive de ce génie aussi barbare, aussi dénué de cœur, +quoique plus instruit que les esclaves qu'il discipline, est lente et +pernicieuse; c'est aujourd'hui seulement qu'elle s'accomplit et qu'on +peut la juger définitivement. Le monde n'oubliera pas que les seules +institutions d'où la liberté russe pouvait naître, les deux chambres, +ont été abolies par ce prince. + +Dans tous les genres, dans les arts, dans les sciences, dans la +politique, il n'y a de grands hommes que par comparaison. Voilà pourquoi +il y eut tel siècle et tel pays où l'on fut grand homme à peu de frais. +Le Czar Pierre est arrivé dans un de ces siècles et de ces pays-là, non +qu'il n'eût un caractère élevé et d'une force extraordinaire; mais son +esprit minutieux bornait ses volontés. Le mal qu'il a fait lui survit, +car il a forcé ses héritiers de jouer la comédie sans cesse comme il la +jouait lui-même. Quand il n'y a point d'humanité dans les lois, et, ce +qui est pis, point d'inflexibilité dans l'application des lois, le +souverain succombe à sa propre justice; ce qui n'empêche pas les Russes +de nous répéter avec emphase, à tout propos, que la peine de mort est +abolie chez eux; d'où ils nous obligent à conclure, selon eux, que la +Russie est de toutes les nations de l'Europe la plus civilisée... +juridiquement parlant. + +Ces hommes d'apparence comptent pour rien le knout _ad libitum_ et ses +cent un coups! Ils en ont le droit: l'Europe ne les voit pas donner. +Ainsi, dans ce royaume des façades, des misères ignorées, des cris sans +échos, des réclamations sans résultat, la jurisprudence même sera +devenue une illusion d'amour-propre, et contribuera pour sa part à +l'heureux effet d'optique de la grande mécanique à coulisses qu'on +montre aux étrangers sous le nom de l'Empire russe. Et voilà où peuvent +tomber la politique, la religion, la justice, l'humanité, la sainte +vérité, chez une nation si pressée de monter sur le vieux théâtre du +monde, qu'elle aime mieux n'être rien pour agir tout de suite, que de se +préparer lentement dans une féconde obscurité à devenir quelque chose +pour agir plus tard! Les rayons du soleil mûrissent le fruit, mais ils +brûlent la graine. + +Je pars demain pour Nijni. Si je prolongeais mon séjour à Moscou, je ne +pourrais plus voir cette foire dont le terme approche. Je ne finirai ma +lettre que ce soir, en revenant de Pétrowski, où je vais entendre les +bohémiens russes. + +Je viens de choisir dans l'auberge une chambre que je garderai pendant +mon absence, parce que je suis parvenu à m'y faire une cachette pour y +déposer tous mes papiers, car je n'oserais m'aventurer sur le chemin de +Kazan avec tout ce que j'ai écrit depuis mon départ de Pétersbourg; et +je ne connais personne ici à qui je voulusse confier ces dangereuses +lettres. L'exactitude dans le récit des faits et l'indépendance dans les +jugements, la vérité enfin, est ce qu'il y a de plus suspect en Russie; +c'est de cela qu'est peuplée la Sibérie... sans oublier pourtant le vol +et l'assassinat, association qui aggrave d'une manière infâme le sort +des condamnés politiques. + + (_Suite de la même lettre_.) + + Le même jour, à minuit. + +Je reviens de Pétrowski, où j'ai vu la salle de danse, qui est belle; +elle s'appelle, je crois, le Waux-Hall. Avant l'ouverture d'un bal qui +m'a paru assez triste, on m'a fait entendre les bohémiens russes. Ce +chant sauvage et passionné a quelques rapports éloignés avec celui des +gitanos d'Espagne. Les mélodies du Nord sont moins voluptueuses, moins +vives que les mélodies andalouses, mais elles produisent une impression +de mélancolie plus profonde. Il y en a qui veulent être gaies; elles ont +plus de tristesse que les autres. Les bohémiens de Moscou chantent sans +instruments des chœurs qui ont de l'originalité, mais quand on n'entend +pas le sens des paroles de cette musique expressive et nationale, on +perd beaucoup. + +Duprez m'a dégoûté du chant qui ne rend l'idée que par des sons; sa +manière de phraser la musique et d'accentuer la parole pousse +l'expression aussi loin qu'elle peut aller; la force des sentiments est +centuplée par ce chant passionné, et la pensée portée sur les ailes de +la mélodie, atteint aux dernières limites de la sensibilité humaine, qui +prend sa source sur les confins de l'âme et du corps; ce qui ne parle +qu'à l'esprit va moins loin. Voilà ce que Duprez a fait de la poésie +chantée; il a réalisé la tragédie lyrique, si longtemps et si vainement +cherchée en France par des talents incomplets; c'est que pour réussir à +faire révolution dans l'art, il fallait d'abord savoir le métier mieux +que personne. Quand on a pu admirer cette merveille, on devient +difficile et souvent injuste pour le reste. Il y a une foule de voix qui +me font regretter les instruments. Négliger la parole comme moyen +d'expression musicale, c'est abdiquer, c'est méconnaître la vraie poésie +de la musique vocale, c'est en borner la puissance qui n'a été +complètement et systématiquement révélée au public français que par +Duprez lorsqu'il a ressuscité Guillaume Tell. Voilà pourquoi ce grand +artiste a sa place marquée dans l'histoire de l'art. + +La nouvelle école de chant en Italie, dont Ronconi est aujourd'hui le +chef, revient aussi aux grands effets de l'ancienne musique par +l'expression de la parole, et c'est encore Duprez qui, depuis ses +brillants débuts sur le théâtre de Naples, a contribué à ce retour; car +il poursuit son œuvre à travers toutes les langues et pousse ses +conquêtes chez tous les peuples. + +Les femmes qui faisaient les parties de dessus dans les chœurs des +bohémiens ont des physionomies orientales; leurs yeux sont d'un éclat et +d'une vivacité extraordinaires. Les plus jeunes m'ont paru charmantes: +les autres, avec leurs rides déjà profondes quoique prématurées, leur +teint de bistre, leurs cheveux noirs, pourraient servir de modèles à des +peintres. Elles expriment dans leurs diverses mélodies plusieurs +sentiments; elles peignent surtout admirablement la colère. On me dit +que la troupe de chanteurs bohémiens que je vais trouver à Nijni est la +plus distinguée de la Russie. En attendant que je puisse rendre justice +à ces virtuoses ambulants, je dois dire que ceux de Moscou m'ont fait +grand plaisir, surtout lorsqu'ils chantaient en chœur des morceaux dont +l'harmonie m'a paru savante et compliquée. + +J'ai trouvé l'opéra national un détestable spectacle représenté dans une +belle salle; c'était _le Dieu et la Bayadère_, traduit en russe!... À +quoi bon employer la langue du pays pour ne nous donner qu'un libretto +de Paris défiguré? + +Il y a aussi à Moscou un spectacle français où M. Hervet, dont la mère +avait un nom connu à Paris, joue les rôles de Bouffé fort naturellement. +J'ai vu _Michel Perrin_ rendu par cet acteur avec une simplicité, une +rondeur qui m'a fait grand plaisir, malgré mes souvenirs du Gymnase. +Quand une pièce est vraiment spirituelle, il y a plusieurs manières de +la jouer: les ouvrages qui perdent tout en pays étrangers sont ceux où +l'auteur demande à l'acteur l'esprit du personnage, et c'est ce que +n'ont pas fait MM. Mélesville et Duveyrier dans le _Michel Perrin_ de +madame de Bawr. + +J'ignore jusqu'à quel point les Russes entendent notre théâtre: je ne me +fie pas trop au plaisir qu'ils ont l'air de prendre à la représentation +des comédies françaises; ils ont le tact si fin qu'ils devinent la mode +avant qu'elle soit proclamée; ceci leur épargne l'humiliation d'avouer +qu'ils la suivent. La délicatesse de leur oreille et les sons variés des +voyelles, la multitude des consonnes, les divers genres de sifflements +auxquels il faut s'exercer pour parler leur langue, les habituent dès +l'enfance à vaincre toutes les difficultés de la prononciation. Ceux +même qui ne savent dire que peu de mots français les prononcent comme +nous. Par là ils nous font une illusion perfide; nous croyons qu'ils +entendent notre langue aussi bien qu'ils la parlent, et nous sommes dans +l'erreur. Le petit nombre de ceux qui ont voyagé ou qui sont nés dans un +rang où l'éducation est nécessairement très-soignée, comprennent seuls +la finesse de l'esprit parisien; nos plaisanteries et nos délicatesses +échappent à la masse. Nous nous défions des autres étrangers, parce que +leur accent nous est désagréable ou nous paraît ridicule, et pourtant, +malgré la peine qu'ils ont à parler notre langue, ceux-ci nous +comprennent au fond mieux que les Russes, dont l'imperceptible et douce +_cantilène_ nous séduit d'abord et les aide à nous tromper, tandis +qu'ils n'ont le plus souvent que l'apparence des idées, des sentiments +et de la compréhension que nous leur attribuons. Dès qu'il faudrait +causer avec un peu d'abandon, conter une histoire, dépeindre une +impression personnelle, le prestige cesse et la fraude apparaît au grand +jour. Mais ils sont les hommes les plus habiles du monde à cacher leurs +bornes: dans l'intimité, ce talent diplomatique fatigue. + +Un Russe me montrait hier dans son cabinet une petite bibliothèque +portative qui me paraissait un modèle de bon goût. Je m'approche de +cette collection pour ouvrir un volume qui me paraît étrange; c'était un +manuscrit arabe recouvert en vieux parchemin. «Vous êtes bien heureux, +vous savez l'arabe? dis-je au maître de la maison.--Non, me répondit-il; +mais j'ai toujours toutes sortes de livres autour de moi: cela donne bon +air à une chambre.» + +À peine cette naïveté lui était-elle échappée, que l'expression de mon +visage lui fit sentir, malgré moi, qu'il venait de s'oublier. Alors, +bien assuré qu'il était de mon ignorance, il se mit à me traduire +d'invention quelques passages de ce manuscrit, et il le fit avec une +volubilité, une fluidité, une loquèle digne du latin du Médecin malgré +lui; son adresse m'aurait trompé, si je n'eusse été sur mes gardes; mais +averti comme je l'étais par l'embarras qu'il n'avait pu me dissimuler +d'abord, je vis clairement qu'il voulait réparer sa franchise et me +donner à penser, _sans le dire_, que l'aveu qu'il venait de me faire +n'était qu'une plaisanterie. Cette finesse, toute profonde qu'elle +était, fut perdue. + +Tels sont cependant les jeux d'enfants où se réduisent les peuples, +quand leur amour-propre souffrant les met en rivalité de civilisation +avec des nations plus anciennes!... + +Il n'y a ni ruse ni mensonge dont leur dévorante vanité ne devienne +capable dans l'espoir que nous dirons en retournant chez nous: «On a +pourtant eu tort d'appeler ces gens-là: les barbares du Nord.» Cette +qualification ne leur sort pas de la tête: ils la rappellent à tout +propos aux étrangers avec une humilité ironique; et ils ne s'aperçoivent +pas que par cette susceptibilité même, ils donnent des armes contre eux +à leurs détracteurs. + +J'ai loué une voiture du pays pour aller à Nijni afin de ménager la +mienne; mais cette espèce de _tarandasse_ à ressorts[6] n'est guère plus +solide que ma calèche, c'est la remarque que faisait tout à l'heure une +personne du pays qui était venue assister aux apprêts de mon départ! +«Vous m'inquiétez, lui répliquai-je, car je suis ennuyé de casser à +chaque poste. + +--Pour une longue route, je vous conseillerais d'en prendre une autre, +si toutefois vous en pouviez trouver à Moscou dans cette saison; mais le +voyage est si court que celle-ci vous suffira.» + +Ce court voyage pour aller et revenir avec le détour que je compte faire +par Troïtza et Yaroslaf est de quatre cents lieues; notez que dans ces +quatre cents lieues, il y en a bien à ce qu'on m'assure cent cinquante +de chemins détestables: rondins, souches d'arbres enfoncées dans la +tourbe, sables profonds avec des pierres mouvantes, etc., etc., etc. À +la manière dont les Russes apprécient les distances, on s'aperçoit +qu'ils habitent un pays grand comme l'Europe, la Sibérie à part. + +Un des traits les plus séduisants de leur caractère, à mon avis, c'est +leur aversion pour les objections; ils ne connaissent ni difficultés ni +obstacles. Ils savent vouloir. En cela l'homme du peuple participe à +l'humeur tant soit peu gasconne des grands seigneurs; avec sa hachette +qu'il ne quitte jamais, un paysan russe triomphe d'une foule d'accidents +et d'embarras qui arrêteraient les villageois de nos contrées, et il dit +oui à tout ce qu'on lui demande. + + + + +LETTRE TRENTIÈME. + +Routes de l'intérieur de la Russie.--Fermes, maisons de +campagne.--Aspect des villages.--Monotonie des sites.--Vie pastorale des +paysans.--Femmes de la campagne bien habillées et belles.--Beauté des +vieillards russes.--Aspect qu'ils donnent aux villages.--Rencontre d'un +voyageur.--Ruse raffinée, attribuée aux Polonais.--Nuit d'auberge à +Troïtza.--Définition de la malpropreté.--Pestalozzi.--Intérieur du +couvent.--Pèlerins.--Le kibitka.--Saint Serge.--Souvenirs +patriotiques.--Image de saint Serge.--Tombeau de Boris +Godounoff.--Bibliothèque du couvent: les moines refusent de la +montrer.--Inconvénients d'un voyage dans l'intérieur de la +Russie.--Mauvaise qualité de l'eau dans toute la Russie.--Pourquoi on +voyage dans ce pays.--Ce qu'est en Russie la passion du vol. + + + Au couvent de Troïtza, à vingt lieues de Moscou, ce 17 août 1839. + +À en croire les Russes, tous les chemins seraient bons chez eux pendant +l'été; même ceux qui ne sont pas des grandes routes: moi, je les trouve +tous mauvais. Une voie inégale, quelquefois large comme un champ, +quelquefois fort étroite, passe dans des sables où les chevaux +s'enfonçant jusqu'au-dessus du genou, perdent haleine, rompent leurs +traits, et refusent de tirer tous les vingt pas; si l'on sort du sable +c'est pour tomber dans des boues où se jouent de grosses pierres et +d'énormes souches de bois qui brisent les voitures en dansant sous les +roues, et en éclaboussant les voyageurs; voilà les chemins de ce pays en +toutes saisons, excepté aux époques de l'année où ils deviennent +absolument impraticables par l'excès du froid dont la rigueur rend les +voyages périlleux, ou par la fonte des neiges et par les inondations, +tourbillons sans courant, qui transforment les basses plaines en lacs +pendant deux ou trois mois de l'année, six semaines après l'hiver et +autant après l'été... le reste du temps ce sont des marécages. Ces +routes toutes semblables entre elles sont bordées de paysages, toujours +les mêmes. Deux lignes de petites maisons de bois plus ou moins ornées +de ciselures peintes et le pignon regardant inévitablement la rue, +chaque maison flanquée d'un bâtiment à deux fins, espèce de cour +couverte, ou de vaste hangar clos de trois côtés: voilà le village +russe! Toujours et partout cet unique aspect vous frappe! Les paroisses +sont plus ou moins rapprochées selon que la province est plus ou moins +peuplée: mais rares ou nombreux tous se répètent; il en est de même du +site: plaine ondulée, tantôt marécageuse, tantôt sablonneuse: quelques +champs, quelques pâturages ceints de forêts de pins, tantôt éloignés, +tantôt rapprochés du chemin: quelquefois bien venants, le plus souvent +étiolés et grêles: voilà la nature dans ces vastes contrées!!... On +rencontre de loin en loin quelques maisons de campagne, quelques fermes +d'assez belle apparence: deux grandes allées de bouleaux servent +d'avenues à ces habitations qui sont des seigneuries, et que le voyageur +salue de la route comme des oasis. + +Il y a quelques provinces où la chaumière est bâtie en terre; mais alors +son apparence plus misérable est pourtant encore assez semblable à celle +des cabanes de bois; d'un bout de l'Empire à l'autre le plus grand +nombre des habitations rurales est construit en longues et grosses +solives mal équarries et soigneusement calfeutrées avec de la mousse et +de la résine. La Crimée, pays tout à fait méridional, fait exception; +d'ailleurs comparé à l'étendue de l'Empire, ce n'est qu'un point perdu +dans l'immensité. + +La monotonie est la divinité de la Russie néanmoins, cette monotonie +même a quelque charme pour les âmes capables de jouir de la solitude: le +silence est profond dans ces sites invariables; il devient quelquefois +sublime au milieu de la plaine déserte qui n'a de bornes que celles de +notre vue. + +La forêt lointaine ne varie pas, elle n'est pas belle, mais qui peut la +sonder? Quand on pense qu'elle ne finit qu'à la muraille de la Chine, on +est saisi de respect: la nature comme la musique tire une partie de sa +puissance des répétitions. Etrange mystère! c'est par l'uniformité +qu'elle multiplie les impressions; en cherchant à trop renouveler les +effets, on tombe dans le fade et dans le lourd: c'est ce qui arrive aux +musiciens modernes quand ils sont privés de génie; mais au contraire +lorsque l'artiste brave le danger de la simplicité l'art devient sublime +comme la nature. Le style classique, ce mot est ici employé dans +l'ancienne acception, n'est pas varié. + +La vie pastorale a toujours du charme: ses occupations calmes et +régulières conviennent à l'homme primitif; elles maintiennent longtemps +la jeunesse des races. Les pâtres qui ne s'éloignent jamais de leur +terre natale sont sans contredit les moins à plaindre des Russes. Leur +beauté même, qui devient plus frappante en approchant du gouvernement de +Yaroslaf, prouve pour leur manière de vivre. + +J'ai rencontré, chose nouvelle pour moi en Russie, quelques paysannes +fort jolies, aux cheveux d'or, au teint blanc, à la peau délicate et à +peine colorée, aux yeux d'un bleu pâle, mais expressifs par leur coupe +asiatique et par leurs regards languissants. Si ces jeunes vierges, avec +leurs traits semblables à ceux des madones grecques, avaient la tournure +et la vivacité de mouvement des femmes espagnoles elles seraient les +créatures les plus séduisantes de la terre. Un grand nombre de femmes de +ce gouvernement m'ont paru bien habillées. Elles portent par-dessus leur +jupe de drap une petite redingote bordée de fourrures. Cette courte +houppelande, finissant au-dessus du genou, prend bien la taille, et +donne de la grâce à toute la personne. + +Je n'ai vu en aucun pays autant de beaux fronts chauves ou de beaux +cheveux blancs que dans cette partie de la Russie. Les têtes de Jéhova, +ces chefs-d'œuvre du premier élève de Léonard de Vinci, ne sont pas des +conceptions aussi idéales que je le croyais lorsque j'admirais les +fresques de Luini à Lainate, à Lugano, à Milan. Ces têtes se retrouvent +ici vivantes; au seuil de chaque cabane de beaux vieillards au teint +frais, aux joues pleines, aux yeux bleus et brillants, à la physionomie +reposée, à la barbe d'argent qui luit au soleil autour d'une bouche dont +elle rehausse le sourire bienveillant et calme, semblent autant de dieux +protecteurs placés à l'entrée des villages. Le voyageur, à son passage, +est salué par ces nobles figures majestueusement assises sur la terre +qui les a vus naître; vraies statues antiques, emblèmes de +l'hospitalité, un païen les adorerait: les chrétiens les admirent avec +un respect involontaire, car dans la vieillesse, la beauté n'est plus +physique, c'est le chant triomphal de l'âme après la victoire... + +Il faut venir chez les paysans russes pour retrouver la pure image de la +société patriarcale et pour remercier Dieu de l'heureuse existence qu'il +a départie, malgré les fautes des gouvernements, à ces créatures +inoffensives dont la naissance et la mort ne sont séparées que par une +longue suite d'années d'innocence. + +Ah!... que l'ange ou le démon de l'industrie et des lumières me +pardonne! je ne puis m'empêcher de trouver un grand charme à l'ignorance +lorsque j'en vois le fruit dans la physionomie céleste des vieux paysans +russes. + +Ces patriarches modernes se reposent noblement au déclin de leur vie; +travailleurs exempts de la corvée, ils se débarrassent de leur fardeau, +vers la fin du jour, et s'asseyent avec dignité sur le seuil de la +chaumière qu'ils ont peut-être rebâtie plusieurs fois, car sous ce rude +climat la maison de l'homme ne dure pas autant que sa vie. Quand je ne +rapporterais de mon voyage en Russie que le souvenir de ces vieillards +sans remords, appuyés contre ces portes sans serrures, je ne +regretterais pas la peine que j'ai prise pour venir voir des créatures +si différentes de tous les autres paysans du monde. La noblesse de la +chaumière m'inspire toujours un profond respect. + +Tout gouvernement fixe, quelque mauvais qu'il soit d'ailleurs, a son bon +résultat, et tout peuple policé a de quoi se consoler des sacrifices +qu'il fait à la vie sociale. + +Néanmoins, au fond de ce calme que je partage et que j'admire, quel +désordre! que de violence! quelle sécurité trompeuse!... + +J'en étais là de ma lettre, quand un homme de ma connaissance, aux +discours duquel on peut ajouter foi, parti de Moscou quelques heures +après moi, arrive à la poste de Troïtza. Sachant que je devais passer la +nuit dans ce lieu, il a fait demander à me voir pendant qu'il relayait; +il vient de me confirmer ce que je savais: c'est que quatre-vingts +villages ont été incendiés tout dernièrement dans le gouvernement de +Sembirsk, à la suite de la révolte des paysans. Les Russes attribuent +ces troubles aux intrigues des Polonais. «Quel intérêt les Polonais +ont-ils à brûler la Russie? dis-je à la personne qui me racontait le +fait.--Aucun, me répondit-elle, si ce n'est qu'ils espèrent attirer +contre eux-mêmes la colère du gouvernement russe; tout ce qu'ils +craignent, c'est qu'on ne les laisse en paix.--Vous me rappelez, +m'écriai-je, les bandes d'incendiaires qui, au commencement de notre +première révolution, accusaient les aristocrates de brûler leurs propres +châteaux.--Vous n'en croyez pas ma parole, répliqua le Russe; cependant +j'observe de près les choses, et je sais par expérience que chaque fois +que les Polonais voient l'Empereur pencher vers la clémence, ils forment +de nouveaux complots; alors ils envoient chez nous des émissaires +déguisés, et simulent des conspirations à défaut de crimes réels; le +tout uniquement pour attiser la haine des Russes, et pour provoquer de +nouvelles condamnations contre eux et leurs concitoyens; en un mot, ils +ne redoutent rien tant que le pardon, parce que la douceur du +gouvernement russe changerait le cœur de leurs paysans, qui finiraient +par aimer _l'ennemi_, s'ils en recevaient des bienfaits.--Ceci me paraît +du machiavélisme héroïque, répliquai-je; mais je n'y crois pas. +D'ailleurs, que ne leur pardonnez-vous, pour les punir? Vous seriez en +même temps plus adroits et plus grands qu'eux. Mais vous les haïssez; et +je crois bien plutôt que les Russes, pour justifier leur rancune, +accusent la victime et cherchent, dans tout ce qui arrive de malheureux +chez eux, quelque prétexte pour appesantir leur joug sur des adversaires +dont l'ancienne gloire est un crime irrémissible; d'autant qu'il faut en +convenir, la gloire polonaise n'était pas modeste.--Non plus que la +gloire française, reprit malignement mon ami... (je le connaissais de +Paris); mais vous jugez mal notre politique, parce que vous ne +connaissez ni les Russes ni les Polonais.--Refrain ordinaire de vos +compatriotes lorsqu'on ose leur dire des vérités déplaisantes; les +Polonais sont faciles à connaître; ils parlent toujours, je me fie aux +bavards plus qu'aux hommes qui ne disent que ce qu'on ne se soucie pas +de savoir.--Il faut pourtant que vous ayez bien de la confiance en +moi.--En vous personnellement, oui; mais quand je me souviens que vous +êtes Russe, j'ai beau vous connaître depuis dix ans, je me reproche mon +imprudence, c'est-à-dire ma franchise.--Je prévois que vous nous +arrangerez mal, à votre retour chez vous.--Si j'écrivais, peut-être; +mais, comme vous le dites, je ne connais pas les Russes, et je me +garderai de parler au hasard de cette impénétrable nation.--C'est ce que +vous pouvez faire de mieux.--A la bonne heure; mais n'oubliez pas qu'une +fois connus pour être dissimulés, les hommes les plus réservés sont +appréciés comme s'ils étaient démasqués.--Vous êtes trop satirique et +trop pénétrant pour des barbares tels que nous.» Là-dessus mon ancien +ami remonte en voiture et part au galop, et moi je retourne à ma chambre +pour vous transcrire notre dialogue. Je cache mes nouvelles lettres +parmi des papiers d'emballage; car j'ai toujours peur de quelque +perquisition secrète ou même à force ouverte pour découvrir le fond de +mes pensées; mais je me figure que ne trouvant rien dans mon écritoire +ni dans mon portefeuille, on se tranquilliserait. Je vous ai dit, +d'ailleurs, le soin que je prends pour éloigner le feldjæger lorsque je +veux écrire; de plus, j'ai établi qu'il n'entre jamais dans ma chambre +sans m'en faire demander la permission par Antonio. Un Italien peut +lutter de finesse avec un Russe. Celui-ci est depuis quinze ans auprès +de moi comme valet de chambre; il a la tête politique des Romains +modernes, et le noble cœur des anciens. Je ne me serais pas hasardé dans +ce pays avec un domestique ordinaire, ou je me serais abstenu d'écrire; +mais Antonio contre-minant l'espionnage du feldjæger m'assure quelque +liberté. + + (_Suite de la même lettre_.) + + Troïtza, ce 18 août 1839. + +S'il fallait m'excuser des redites et de la monotonie, il faudrait vous +demander pardon de voyager en Russie. Le retour fréquent des mêmes +impressions est inévitable dans tous les voyages consciencieux; mais +dans celui-ci plus que dans tout autre... Voulant vous donner l'idée la +plus exacte possible du pays que je parcours, il faut que je vous dise +exactement, heure par heure, ce que j'éprouve: c'est le seul moyen de +justifier ce que je penserai plus tard. + +Troïtza est, après Kiew, le pèlerinage le plus célèbre et le plus +fréquenté de la Russie. Situé à vingt lieues de Moscou, ce monastère +historique m'a paru valoir la peine de m'y arrêter un jour, et d'y +passer la nuit afin de voir en détail les sanctuaires révérés des +chrétiens russes. + +Mais pour m'acquitter de ma tâche, il m'a fallu ce matin un effort de +raison: après une nuit pareille à celle que je viens de passer, on n'a +plus la moindre curiosité; le dégoût physique l'emporte sur tout. + +Des personnes réputées à Moscou pour impartiales, m'avaient assuré que +je trouverais à Troïtza un gîte fort supportable. En effet, le bâtiment +où l'on reçoit les étrangers, espèce d'auberge appartenant au couvent, +mais située hors de l'enceinte sacrée, est un corps de logis spacieux et +qui contient des chambres assez habitables en apparence: néanmoins à +peine couché, mes précautions ordinaires se sont trouvées en défaut; +j'avais gardé de la lumière selon ma coutume, et ma nuit s'est passée à +me battre contre des nuées de bêtes; elles étaient noires, brunes, il y +en avait de toutes les formes et je crois de toutes les espèces. Elles +m'apportaient la fièvre et la guerre: la mort de l'une d'entre elles +semblait attirer la vengeance de son peuple, qui se ruait sur moi à la +place où le sang avait coulé; je luttais en désespéré, m'écriant dans ma +rage: «Il ne leur manque que des ailes pour faire de ceci l'enfer!» Ces +insectes laissés là par les pèlerins qui affluent à Troïtza de toutes +les parties de l'Empire, pullulent à l'abri de la châsse de saint Serge, +le fondateur de ce fameux couvent. La bénédiction du ciel se répand sur +leur postérité, qui multiplie en cet asile sacré plus qu'en aucun autre +lieu du monde. Voyant les légions que j'avais à combattre se renouveler +sans cesse, je perdais courage et le mal de la peur devint pire pour moi +que le mal réel; car je ne pouvais me persuader que cette hideuse armée +ne renfermât pas quelques escadrons invisibles et dont la présence me +serait révélée au grand jour. L'idée que la couleur de leur armure +protégeait ceux-ci contre mes recherches, me rendait fou: ma peau était +brûlante, mon sang bouillonnait, je me sentais dévoré par +d'imperceptibles ennemis; et dans ce moment, je crois que si l'on m'eût +donné le choix, j'aurais mieux aimé combattre des tigres que cette +milice des gueux, qui fait leur richesse; car, on jette l'argent aux +mendiants de peur des présents en nature que le pauvre, s'il était +rebuté, pourrait faire au riche dédaigneux. Cette milice fait aussi trop +souvent la gloire des saints, car l'extrême austérité marche quelquefois +de compagnie avec la malpropreté, alliance impie et contre laquelle les +vrais amis de Dieu ne peuvent tonner assez haut. Et que deviendrai-je, +moi, pécheur, stigmatisé sans profit pour le ciel par la vermine de la +pénitence? me disais-je avec un désespoir qui m'aurait paru comique dans +un autre; me lever, marcher au milieu de ma chambre, ouvrir les +fenêtres, tout cela me calmait un instant; mais le fléau me poursuivait +partout. Les chaises, les tables, les plafonds, les pavés, les murs, +étaient vivants; je n'osais m'approcher d'un meuble, de peur de revenir +infecter ensuite tout ce qui est à moi. Mon valet de chambre est entré +chez moi avant l'heure convenue, il avait éprouvé les mêmes angoisses et +de plus grandes, car le malheureux ne voulant, ne pouvant pas grossir +nos bagages, n'a pas de lit; il pose sa paillasse à terre afin d'éviter +les canapés et les meubles du pays avec tous leurs accessoires. Si +j'insiste sur ces inconvénients, c'est qu'ils vous donnent la mesure des +vanteries des Russes, et du degré de civilisation matérielle où sont +parvenus les habitants de la plus belle partie de cet Empire. En voyant +entrer ce pauvre Antonio les yeux rapetissés, le visage enflé, je n'eus +pas besoin de le questionner; sans parler, il me montra un manteau +devenu brun de bleu qu'il était la veille. Ce manteau étendu sur une +chaise me paraissait mobile, c'était une broderie dont les fleurs +rappelaient les dessins des tapis de Perse; à cette vue l'effroi nous +saisit l'un et l'autre; l'eau, l'air, le feu, tous les éléments dont +nous pouvions disposer furent mis à contribution; mais dans une pareille +guerre la victoire elle-même est encore une douleur; enfin purifié et +habillé du mieux que je pus, je fis semblant de déjeuner et me rendis au +couvent, où m'attendait une autre armée d'ennemis; mais cette fois la +cavalerie légère, cantonnée dans les plis du froc des moines grecs, ne +me causait plus la moindre frayeur, je venais de soutenir l'assaut de +bien d'autres soldats; après les combats de géants de la nuit, la guerre +en plein jour et les escarmouches des éclaireurs me paraissaient un jeu: +pour parler sans figures, la morsure des punaises et la peur des poux +m'avait tellement aguerri contre les puces, que je ne m'inquiétais pas +plus des légères nuées de ces bêtes soulevées sous nos pas dans les +églises et autour des trésors du couvent, que de la poudre du chemin ou +de la cendre de l'âtre. Mon indifférence était telle qu'elle me faisait +honte à moi-même: il y a des maux auxquels on rougit de se résigner; +c'est presque avouer qu'on les mérite... Cette matinée et la nuit qui +l'a précédée ont réveillé toute ma pitié pour les pauvres Français +restés prisonniers en Russie, après l'incendie et la retraite de Moscou. +La vermine, cet inévitable produit de la misère, est de tous les maux +physiques celui qui m'inspire la plus profonde compassion. Quand +j'entends dire d'un homme: il est si malheureux qu'il en est sale, mon +cœur se fend. La malpropreté est quelque chose de plus que ce qu'elle +paraît; elle décèle aux yeux d'un observateur attentif, une dégradation +morale pire que les maux du corps; cette lèpre, pour être jusqu'à un +certain point volontaire, n'en devient que plus immonde; c'est un +phénomène qui procède de nos deux natures: il y a en elle du moral et du +physique; elle est le résultat d'une infirmité combinée de l'âme et du +corps; c'est tout ensemble un vice et une maladie. + +J'ai eu bien souvent dans mes voyages l'occasion de me rappeler les +observations pleines de sagacité de Pestalozzi, le grand philosophe +pratique, le précepteur des ouvriers bien avant Fourier et les +saint-simoniens; il résulte de ses observations sur la manière de vivre +des gens du peuple que de deux hommes qui ont les mêmes habitudes l'un +peut être sale et l'autre propre. La netteté du corps tient à la santé, +au tempérament de l'homme autant qu'au soin qu'il prend de sa personne. +Dans le monde, ne voit-on pas des individus fort recherchés, et +cependant fort malpropres? Quoi qu'il en soit il règne parmi les Russes +un degré de négligence sordide; toute nation policée devrait s'abstenir +d'un tel excès de résignation: je crois qu'ils ont dressé la vermine à +survivre au bain. + +Malgré ma mauvaise humeur je me suis fait montrer en détail l'intérieur +du couvent patriotique de la Trinité. Son enceinte n'a pas l'aspect +imposant de nos vieux monastères gothiques. On a beau dire que ce n'est +pas l'architecture qu'on vient chercher en un lieu sacré: si ces fameux +sanctuaires valaient la peine d'être regardés, ils ne perdraient rien de +leur sainteté ni les pèlerins de leur mérite. + +Sur une éminence s'élève une ville entourée de fortes murailles +crénelées: c'est le couvent. Comme les cloîtres de Moscou, il a des +flèches et des coupoles dorées qui brillent au soleil, surtout vers le +soir, et qui annoncent de loin aux pèlerins le but de leur pieux voyage. + +Pendant la belle saison, les chemins d'alentour sont couverts de +voyageurs qui marchent en procession; et dans les villages, des groupes +de fidèles, couchés sous des bouleaux, mangent ou dorment à l'ombre; à +chaque pas, on rencontre un paysan chaussé d'une espèce de sandale en +écorce de tilleul; ce rustre marche souvent près d'une femme qui porte +ses souliers à la main, tandis qu'elle se garantit avec une ombrelle des +rayons du soleil que les Moscovites redoutent en été plus que les +habitants des pays méridionaux. Un kibitka attelé d'un cheval suit au +pas le ménage ambulant; ils ont dans cet équipage de quoi se coucher et +de quoi faire du thé! Le kibitka doit ressembler au chariot des anciens +Sarmates. Cette voiture est d'une simplicité primitive, la moitié d'un +tonneau coupé en long est posée sur deux brancards à essieux semblables +à un affût de canon: voilà le corps du char; il est quelquefois muni +d'une capote, c'est-à-dire d'une grande écuelle de bois renversée. Cette +couverture d'un aspect un peu barbare est placée en long, de côté, sur +les brancards, et elle ferme tout un pan de la voiture à la façon de la +capote d'un char à bancs suisse. + +Les hommes et les femmes de la campagne qui savent se coucher partout, +excepté dans des lits, cheminent étendus tout de leur long dans ces +voitures légères et pittoresques; parfois l'un des pèlerins veillant sur +ceux qui dorment, s'assied les jambes pendantes au bord du kibitka et +berce de songes patriotiques ses compagnons endormis. Il fait alors +entendre des chants sourds et plaintifs où le regret parle plus haut que +l'espérance, regret mélancolique et jamais passionné: tout est réprimé, +prudent, chez ce peuple naturellement léger et enjoué, mais rendu +taciturne par son éducation. Si le sort des races ne me paraissait écrit +au ciel, je dirais que les Slaves étaient nés pour peupler une terre +plus généreuse que celle qu'ils sont venus habiter lorsqu'ils sortirent +de l'Asie, la grande pépinière des nations. + +Le premier oppresseur des Russes, c'est le climat: n'en déplaise à +Montesquieu, l'extrême froid me semble encore plus favorable que le +chaud au despotisme: les hommes les plus libres de la terre, peut-être, +ne sont-ce pas les Arabes?... Les rigueurs de la nature, quelles +qu'elles soient, inspirent aux hommes la rudesse et la cruauté... Mais à +quoi bon formuler la règle, quand presque tous les faits sont dans +l'exception? + +En sortant de l'hôtellerie du couvent, on traverse une place et l'on +entre dans l'enceinte religieuse. On trouve là d'abord une allée +d'arbres, puis quelques petites églises surnommées cathédrales, de hauts +clochers séparés des églises dont ils dépendent, et plusieurs chapelles, +sans compter de nombreux corps de logis parsemés dans l'espace, sans +ordre ni dessin: c'est dans ces bâtisses dénuées de style et de +caractère que sont logés aujourd'hui les disciples de saint Serge. + +Ce fameux solitaire fonda en 1338 le couvent de Troïtza, dont l'histoire +se confond souvent avec celle de la Russie entière: dans la guerre +contre le khan Mamaï, ce saint homme aida de ses conseils Dmitry +Ivanowitch, et la victoire du prince reconnaissant enrichit les moines +politiques: plus tard, leur monastère fut détruit par de nouvelles +hordes de Tatares, mais le corps de saint Serge, miraculeusement +retrouvé sous les décombres, donna un nouveau renom à cet asile de la +prière, qui fut rebâti par Nicon à l'aide des dons pieux des Czars; plus +tard encore, en 1609, les Polonais assiégèrent pendant seize mois ce +couvent devenu à cette époque l'asile des défenseurs de la patrie; +l'ennemi ne put emporter d'assaut la sainte forteresse, il fut forcé +d'en lever le siége à la plus grande gloire de saint Serge, et à la joie +pieuse de ses successeurs qui surent bien mettre à profit l'efficacité +de leurs prières. Les murailles sont surmontées d'une galerie couverte: +j'en ai fait le tour; elles ont près d'une demi-lieue et sont garnies de +tourelles. Mais de tous les souvenirs patriotiques qui rendent ce lieu +célèbre, le plus intéressant, ce me semble, c'est celui de la fuite de +Pierre-le-Grand, sauvé par sa mère de la fureur des strélitz, qui le +poursuivirent dans la cathédrale de la Trinité jusqu'à l'autel de saint +Serge, où l'attitude du jeune héros de dix ans fit rendre les armes aux +soldats révoltés. + +Toutes les églises grecques se ressemblent: les peintures qu'elles +renferment sont toujours byzantines, c'est-à-dire sans naturel, sans vie +et dès lors sans variété; la sculpture manque partout: elle est +remplacée par des dorures, des ciselures sans style: c'est riche, ce +n'est pas beau; enfin je n'y vois que des cadres où les tableaux +disparaissent: c'est insipide autant que magnifique. + +Tous les personnages marquants de l'histoire de Russie ont pris plaisir +à enrichir ce couvent, dont le trésor regorge d'or, de diamants, de +perles: l'univers a été mis à contribution pour grossir cet amas de +richesses réputé une merveille, mais que je contemple avec un étonnement +approchant de la stupéfaction plus que de l'admiration. Les Czars, les +Impératrices, les grands seigneurs dévots, les libertins, les vrais +saints eux-mêmes ont lutté de libéralité pour enrichir, chacun à leur +manière, le trésor de Troïtza. Dans cette collection historique, les +simples habits et les calices de bois de saint Serge brillent par leur +rusticité au milieu des plus magnifiques présents, et contrastent +dignement avec les pompeux ornements d'église offerts par le prince +Potemkin, qui lui non plus n'a pas dédaigné Troïtza. + +Le tombeau de saint Serge, dans la cathédrale de la Trinité, est d'une +richesse éblouissante. Ce couvent aurait fourni un riche butin aux +Français; mais depuis le XIVe siècle, il n'a pas été pris. + +Il renferme neuf églises qui, avec leurs clochers et leurs coupoles, +brillent d'un vif éclat; mais elles sont petites et se perdent dans la +vaste enceinte où elles sont dispersées. + +La châsse du saint est en vermeil; des colonnes d'argent et un baldaquin +de même métal, don de l'Impératrice Anne, la protégent. L'image de saint +Serge passe pour miraculeuse; Pierre-le-Grand s'en fit accompagner dans +ses campagnes contre Charles XII. + +Non loin de cette châsse, à l'abri des vertus du solitaire, repose le +corps de l'usurpateur assassin, Boris Godounoff, entouré des restes de +plusieurs personnes de sa famille. Ce couvent renferme beaucoup d'autres +tombeaux fameux. Ils sont informes: c'est tout à la fois l'enfance et la +décrépitude de l'art. + +J'ai vu la maison de l'Archimandrite et le palais des Czars. Ces +édifices n'ont rien de curieux. Aujourd'hui le nombre des moines ne +s'élève, m'a-t-on dit, qu'à cent; ils étaient autrefois plus de trois +cents. + +Malgré mes vives et longues instances, on n'a pas voulu me montrer la +bibliothèque; mon interprète m'a toujours rendu la même réponse: «C'est +défendu!...» + +Cette pudeur des moines qui cachent les trésors de la science, tandis +qu'ils étalent ceux de la vanité, m'a paru singulière. J'ai conclu de là +qu'il y avait moins de poussière sur leurs joyaux que sur leurs livres. + + Le même jour, au soir, Dernicki, hameau entre Périaslavle, petite + ville de province, et Yaroslaf, capitale du gouvernement auquel + elle donne son nom. + +Il faut convenir que c'est une singulière manière d'entendre son plaisir +que de voyager pour s'amuser dans un pays où il n'y a pas de grandes +routes[7], pas d'auberges, pas de lits, pas même de paille pour se +coucher; car je suis obligé de remplir de foin mon matelas, ainsi que la +paillasse de mon domestique; pas de pain blanc, pas de vin, pas d'eau à +boire, pas un site à contempler dans les campagnes, pas une œuvre d'art +à étudier dans les villes, où le froid de l'hiver, si vous n'y prenez +garde, vous gèle les joues, le nez, les oreilles, la peau du crâne, les +pieds; où, pendant la canicule, vous grillez le jour et vous grelottez +la nuit; voilà pourtant les choses divertissantes que je suis venu +chercher au cœur de la Russie! + +S'il fallait justifier mes plaintes, je le ferais facilement. Laissons +là, pour cette fois, le mauvais goût qui règne dans les arts. J'ai parlé +et je parlerai peut-être encore ailleurs du style byzantin et de +l'espèce de joug qu'il impose à l'imagination des peintres, dont il fait +des manœuvres; je ne veux m'occuper maintenant que du matériel de la +vie... On ne peut appeler route un champ labouré, un gazon raboteux, un +sillon tracé dans le sable, un abîme de fange, bordé de forêts maigres +et mal venantes; il y a encore des encaissements de rondins, longs +parquets rustiques où les voitures et les corps se brisent en dansant +comme sur une bascule, tant ces grossières charpentes ont d'élasticité. +Voilà pour les chemins. Venons aux gîtes. Pouvez-vous qualifier +d'auberge un nid d'insectes, un tas d'ordures? Les maisons qu'on trouve +sur cette route ne sont pas autre chose: les murs y suent les bêtes; le +jour on y est mangé aux mouches, les jalousies et les volets étant un +luxe méridional à peu près inconnu dans un pays où l'on n'imite que ce +qui brille; la nuit... vous savez quels ennemis attendent le voyageur +qui ne veut pas dormir en voiture... La paille est une rareté sous un +climat où les champs de froment sont des merveilles, et où, par la même +raison, le pain blanc n'est pas connu dans les villages. Le vin des +auberges ordinairement blanc, et qu'on baptise du nom de vin de +Sauterne, est rare, cher et mauvais; l'eau est malsaine à peu près dans +toutes les parties de la Russie; vous perdez votre santé si vous vous +fiez aux protestations des habitants, qui vous engagent à la boire sans +la corriger avec des poudres effervescentes. À la vérité, dans toutes +les grandes villes vous trouvez de l'eau de Seltz, luxe de boisson +étrangère qui confirme ce que je vous dis de la mauvaise qualité de +l'eau du pays. Toutefois cette eau de Seltz est une ressource précieuse; +mais l'obligation d'en faire provision pour une route souvent assez +longue est fort incommode. Pourquoi vous arrêtez-vous? disent les +Russes. Faites comme nous, nous voyageons de suite... Charmant plaisir +que de faire cent cinquante, deux cents, trois cents lieues sur les +routes que je viens de vous décrire sans descendre de voiture! + +Quant aux paysages, ils ont peu de variété, les habitations sont si +uniformes qu'on dirait qu'il n'y a qu'un village et qu'une maison de +paysan dans toute la Russie. Les distances y sont incommensurables, mais +les Russes les diminuent par leur manière de voyager; ne sortant de +voiture qu'en arrivant au lieu de leur destination, ils s'imaginent être +restés couchés chez eux pendant tout le temps du voyage, et ils +s'étonnent de ne pas nous voir partager leur goût pour cette manière +d'errer en dormant, qu'ils ont empruntée à leurs ancêtres les Scythes. +Il ne faut pas croire que leur course soit toujours également rapide; +ces gascons du Nord, au moment où ils débarquent, ne nous disent pas +tout ce qui les a retardés sur la route. Les postillons mènent vite, +quand ils peuvent; mais ils sont arrêtés ou du moins contrariés souvent +par des difficultés insurmontables, ce qui n'empêche pas les Russes de +nous vanter tous les agréments qui attendent les voyageurs dans leur +pays. C'est une conspiration nationale: ils luttent d'éloges mensongers +pour éblouir les étrangers, et rehausser leur patrie dans l'opinion des +nations lointaines. + +Moi j'ai trouvé que même sur la chaussée de Pétersbourg à Moscou, on est +mené inégalement; ce qui fait qu'au bout du voyage on n'a guère épargné +plus de temps que dans les autres pays. Hors de la chaussée les +inconvénients sont centuplés, les chevaux deviennent rares, et les +chemins rudes à tout rompre; le soir, on demande grâce; or, quand ou n'a +d'autre but que de voir du pays, on se croit fou de s'imposer +gratuitement tant d'ennuis, et l'on s'interroge avec une sorte de honte +pour savoir ce qu'on est venu chercher dans une contrée sauvage et +pourtant dénuée des poétiques grandeurs du désert. C'est la question que +je me suis adressée à moi-même ce soir. Je me voyais surpris par la nuit +dans un chemin doublement incommode, parce qu'il est à moitié abandonné +par une chaussée non encore achevée, qui le traverse tous les cinquante +pas: à chaque instant l'on quitte et l'on retrouve cette grande route +ébauchée; l'on en sort et l'on y rentre sur des ponts provisoires en +rondins; ponts chancelants comme le clavier d'un vieux piano et aussi +rudes que périlleux, car il y manque souvent les pièces de bois les plus +essentielles; or, voici la réponse qu'une voix intérieure m'a fait +entendre à ma question: pour venir ici comme tu y viens, sans but +déterminé, sans y être obligé, il faut avoir un corps de fer et une +imagination d'enfer. + +Cette réponse m'a décidé à m'arrêter, et au grand scandale de mon +postillon et de mon feldjæger, j'ai choisi un gîte dans une petite +maison de villageois d'où je vous écris. Oui, cet asile est moins +dégoûtant qu'une véritable auberge, nul voyageur ne s'arrête dans un +village pareil à celui-ci, et le bois des cabanes n'y sert de refuge +qu'aux insectes apportés de la forêt; ma chambre qui est un grenier où +l'on accède par une douzaine de degrés en bois, ressemble à une boîte, +elle a de neuf à dix pieds en carré et de six à sept de hauteur; ce +grossier réduit ressemble assez à l'entre-pont d'un petit navire, il +rappelle la chaumière du fou dans l'histoire de Thelenef; toute +l'habitation est faite de troncs de sapins, dont les interstices sont +calfatés comme une chaloupe avec de la mousse enduite de poix; l'odeur +qu'exhale ce goudron combinée avec la puanteur des choux aigres, et le +parfum de l'inévitable cuir musqué qui domine dans les villages russes, +m'incommode; mais j'aime mieux le mal de tête que le mal de cœur, et je +préfère de beaucoup cette couchée à la grande halle replâtrée où j'ai +logé dans l'auberge de Troïtza. + +Cependant il n'y a pas de lits dans cette maison-ci, pas plus +qu'ailleurs; les paysans dorment enveloppés dans leurs peaux de mouton +sur des bancs fixés autour de la salle du rez-de-chaussée. Je viens de +faire dresser dans la soupente mon lit de fer, qu'on m'a rempli d'un +foin nouveau dont le parfum augmente ma migraine. + +Antonio couche dans ma voiture, gardée par lui et par le feldjæger, qui +n'a pas quitté son siége. Les hommes sont assez en sûreté sur les grands +chemins de la Russie; mais les équipages et tous leurs accessoires +paraissent de bonne prise aux paysans slaves; et sans une extrême +surveillance, je pourrais bien retrouver demain matin ma calèche privée +de capote, mise à nu, sans soupentes, sans rideaux, sans tablier, enfin +changée en tarandasse primitive, en une vraie téléga; et pas une âme +dans tout le village ne saurait ce que serait devenu le cuir volé; si, à +force de perquisitions, on le découvrait au fond de quelque hangar, le +larron en serait quitte pour dire qu'il l'a porté là après l'avoir +trouvé! C'est l'excuse reçue en Russie; le vol y a passé dans les mœurs; +aussi les voleurs conservent-ils une entière sûreté de conscience et une +physionomie qui, jusqu'à la fin de la vie, exprime une sérénité à +laquelle se tromperaient les anges. «Notre-Seigneur volerait aussi, +disent-ils, s'il n'avait pas les mains percées.» Ce mot leur revient +sans cesse à la bouche. + +Ne croyez pas que le vol soit seulement le vice des paysans: il y a +autant d'espèces de vol qu'il y a de rangs dans la hiérarchie sociale. +Un gouverneur de province sait qu'il est menacé, comme la plupart de ses +confrères, d'aller finir ses jours en Sibérie: si durant le temps qu'on +le laisse en place il a l'esprit de voler suffisamment pour pouvoir se +défendre dans le procès qu'on lui fera avant de l'exiler, il se tirera +d'affaire; mais si, par impossible, il était resté honnête homme et +pauvre, il serait perdu. Cette remarque n'est pas de moi, je la tiens de +la bouche de plusieurs Russes que je crois dignes de foi, mais que je +m'abstiens de vous nommer. Vous jugerez comme vous pourrez du degré de +confiance que méritent leurs récits. + +Les commissaires des guerres trompent les soldats et s'enrichissent en +les affamant; enfin, la probité administrative serait ici dangereuse et +ridicule. + +J'espère arriver demain à Yaroslaf; c'est une ville centrale; je m'y +arrêterai un jour ou deux pour trouver enfin dans l'intérieur du pays +des Russes vraiment Russes; aussi ai-je eu soin, à Moscou, de me munir +de plusieurs lettres de recommandation pour cette capitale d'un des +gouvernements les plus intéressants de l'Empire, par sa position et par +l'industrie de ses habitants. + + + + +SOMMAIRE DE LA LETTRE TRENTE ET UNIÈME. + +Importance de Yaroslaf pour le commerce intérieur.--Opinion d'un Russe +sur l'architecture de son pays.--Ridicules du parvenu reproduits en +grand.--Aspect d'Yaroslaf.--Promenade en terrasse au-dessus du +Volga.--La campagne vue de la ville.--Toujours la passion des Russes +pour l'imitation servile de l'architecture classique.--Ressemblance de +Yaroslaf et de Pétersbourg.--Beauté des villages et de leurs +habitants.--Aspect monotone des campagnes.--Chant lointain des mariniers +du Volga.--Ton sarcastique des gens du monde.--Coup d'œil sur le +caractère des Russes.--Drowskas primitifs.--Chaussure des +paysans.--Sculpteurs antiques.--Insuffisance des bains russes _pour_ +entretenir la propreté.--Visite au gouverneur d'Yaroslaf.--Enfant russe, +enfant allemand.--Salon du gouverneur.--Ma surprise.--Souvenirs de +Versailles.--Madame de Polignac.--Rencontre invraisemblable.--Politesse +exquise.--Influence de notre littérature.--Visite au couvent de la +Transfiguration.--Ferveur du prince *** qui me servait de +guide.--Traditions de l'art byzantin perpétuées chez les Russes +modernes.--Minuties de l'Église grecque.--Distinctions +puériles.--Dispute sur la manière de donner la bénédiction.--_Zacuska_, +petit repas qui précède immédiatement le dîner.--Le sterléd, poisson du +Volga.--Chère russe.--Le dîner n'est pas long.--Bon goût de la +conversation.--Souvenir de l'ancienne France.--Soirée en +famille.--Conversation d'une dame française.--Supériorité des femmes +russes sur leurs maris.--Justification de la Providence.--Tirage d'une +loterie de charité.--Ton du monde en France changé par la +politique.--Profonde séparation du riche et du pauvre en +Russie.--Absence d'une aristocratie bienfaisante.--Par qui en réalité la +Russie est gouvernée.--L'Empereur lui-même gêné dans l'exercice de son +pouvoir.--Bureaucratie russe.--Enfants des popes.--Influence de Napoléon +sur l'administration russe.--Machiavélisme.--Plan de l'Empereur +Nicolas.--Gouvernement des étrangers.--Problème à résoudre.--Difficulté +particulière. + + + Yaroslaf, ce 18 août 1839. + +La prédiction qu'on m'a faite à Moscou s'accomplit déjà; et je suis à +peine au quart de mon voyage. J'arrive à Yaroslaf dans une voiture dont +pas une pièce n'est entière; on va la raccommoder, mais je doute qu'elle +me porte au but. + +Il fait un temps d'automne; on prétend ici que c'est celui de la saison; +une pluie froide nous a emporté la canicule en un jour. L'été ne +reviendra, dit-on, que l'année prochaine; cependant, je suis tellement +habitué aux inconvénients de la chaleur, à la poussière, aux mouches, +aux mousquites, que je ne puis me croire délivré de ces fléaux par un +orage... ce serait de la magie... Cette année est extraordinaire pour la +sécheresse, et je me persuade que nous aurons encore des jours brûlants +et étouffants, car la chaleur du Nord est plus lourde que vive. + +Cette ville est un entrepôt important pour le commerce intérieur de la +Russie. C'est par elle aussi que Pétersbourg communique avec la Perse, +la mer Caspienne et toute l'Asie. Le Volga, cette grande route naturelle +et vivante, passe à Yaroslaf, chef-lieu de la navigation nationale, +navigation savamment dirigée, sujet d'orgueil pour les Russes, et l'une +des principales sources de leur prospérité. C'est au Volga que se +rapporte le vaste système des canaux qui fait la richesse de la Russie. + +La ville de Yaroslaf, capitale d'un des gouvernements les plus +intéressants de l'Empire, s'annonce de loin comme un faubourg de Moscou. +Ainsi que toutes les villes de province, en Russie, elle est vaste et +paraît vide. Si elle est vaste, c'est moins par le nombre des habitants +et des maisons qu'à cause de l'énorme largeur des rues, de l'étendue des +places et de l'éparpillement des édifices qui sont en général séparés +les uns des autres par de grands espaces où se perd la population. Le +même style d'architecture règne d'un bout de l'Empire à l'autre. Le +dialogue suivant vous prouvera le prix que les Russes attachent à leurs +édifices soi-disant classiques. + +Un homme d'esprit me disait, à Moscou, qu'il n'avait rien vu en Italie +qui lui parût nouveau. + +«Parlez-vous sérieusement? m'écriai-je. + +--Très-sérieusement, répliqua-t-il. + +--Il me semble pourtant, repris-je, que nul homme ne peut descendre pour +la première fois la pente méridionale des Alpes, sans que l'aspect du +pays fasse révolution dans son esprit. + +--Pourquoi cela? dit le Russe avec le ton et l'air dédaigneux qu'on +prend trop souvent ici pour une preuve de civilisation. + +--Quoi! répliquai-je, la nouveauté de ses paysages, qui doivent à +l'architecture leur principal ornement; ces coteaux dont les pentes +régulières où croissent les vignes, les mûriers et les oliviers, font +suite aux couvents, aux palais, aux villages; ces longues rampes de +piliers blancs qui supportent les treilles appelées _pergoles_, et +continuent les merveilles de l'architecture jusqu'au sein des montagnes +les plus âpres; tout ce pompeux aspect qui donne l'idée d'un parc +dessiné par Lenôtre afin de servir de promenoir à des princes, plutôt +que d'un pays cultivé pour fournir du pain à des laboureurs; toutes ces +créations de la pensée de l'homme, appliquée à embellir la pensée de +Dieu, ne vous ont pas semblé nouvelles? Les églises avec leur élégant +dessin, avec leurs clochers où se reconnaît le goût classique, modifié +par les habitudes féodales, tant d'édifices singuliers et grandioses +dispersés dans ce superbe jardin naturel comme des fabriques placées à +dessein au milieu d'un paysage, pour en faire ressortir les beautés, ne +vous ont causé nulle surprise? + +«Mais ces tableaux seuls feraient deviner l'histoire! Partout d'énormes +substractions des routes portées sur des arcades aussi solides qu'elles +sont légères à l'œil[8]; partout des monts qui servent de bases à des +couvents, à des villages, à des palais annoncent un pays où l'art traite +la nature en souverain. Malheur à quiconque peut poser le pied en Italie +sans reconnaître à la majesté des sites, comme à celle des édifices, que +le pays est le berceau de la civilisation. + +--Je me félicite, continua ironiquement mon adversaire, de n'avoir rien +vu de tout cela puisque mon aveuglement sert de prétexte à votre +éloquence. + +--Peu m'importerait, repris-je plus froidement, que mon enthousiasme +vous eût paru ridicule, si je parvenais à réveiller en vous le sentiment +du beau... Le choix seul des sites où brillent les villages, les +couvents et la plupart des villes de l'Italie, me révèle le génie d'un +peuple né pour les arts: dans les contrées où le commerce accumula des +richesses comme à Gênes, à Venise, et comme au pied de tous les grands +passages des Alpes, quel usage les habitants ont-ils fait des trésors +qu'ils amassaient? ils ont bordé les lacs, les fleuves, la mer, les +précipices, de palais enchantés, espèces de quais fantastiques, remparts +de marbre bâtis par des fées: ce n'est pas seulement sur les rives de la +Brenta qu'on admire ces merveilles; mais on retrouve de nouveaux +prodiges à tous les étages des montagnes. Tant d'églises élevées les +unes sur les autres attirent les curieux par leur élégance et par le +grand style de leurs peintures, tant de ponts étonnent les regards par +leur hardiesse et leur solidité; le luxe de l'architecture qui brille +dans tous les couvents, dans toutes les villes, dans tous les châteaux, +dans les villages, dans les villas, dans les ermitages, dans les +retraites de la pénitence comme dans les asiles du plaisir, du luxe et +de la volupté frappe tellement l'imagination, que la pensée du voyageur +est charmée comme ses yeux dans ce pays fameux entre tous les pays du +monde. La grandeur des masses, l'harmonie des lignes: tout est nouveau +pour un homme du Nord; si la connaissance de l'histoire ajoute aux +plaisirs des étrangers en Italie, la vue seule des lieux suffit à les +intéresser... La Grèce elle-même, malgré ses sublimes, mais trop rares +reliques, étonne moins le grand nombre des pèlerins, parce que la Grèce +telle que les âges de barbarie nous l'ont faite, paraît vide, et parce +qu'elle a besoin d'être étudiée pour être appréciée; l'Italie, au +contraire, n'a besoin que d'être regardée... + +--Comment voulez-vous, s'écrie le Russe impatienté, que nous autres +habitants de Pétersbourg et de Moscou nous nous étonnions comme vous +autres de l'architecture italienne? N'en voyez-vous point les modèles à +chaque pas que vous faites dans les moindres de nos villes?» + +Après cette explosion de vanité nationale, je me tus; j'étais à Moscou, +l'envie de rire me gagnait et il eût été dangereux de m'y livrer: il +m'en coûta pour être prudent: encore une preuve de l'influence de ce +gouvernement, même sur un étranger qui prétend à l'indépendance. + +C'est absolument, pensais-je sans le dire, comme si vous ne vouliez pas +regarder l'Apollon du Belvédère à Rome parce que vous en avez vu des +plâtres ailleurs, ni les Loges de Raphaël parce qu'on aurait mis le +Vatican en décoration sur le théâtre de l'Opéra. Ah! l'influence des +Mongols survit chez vous à leur domination!! Était-ce donc pour les +imiter que vous les avez chassés; on ne va pas loin dans les arts ni en +général dans la civilisation par le dénigrement. Vous observez avec +malveillance parce que le sens de la perfection vous manque. Tant que +vous envierez vos modèles, vous ne les égalerez jamais. Votre Empire est +immense, d'accord; mais qu'y a-t-il là dont je doive être émerveillé? je +n'admire point le colosse d'un singe. C'est dommage pour vos artistes +que le bon Dieu ait mis encore autre chose que de l'obéissance et de +l'autorité dans les fondements des sociétés destinées à éclairer le +genre humain. + +Telle était la colère dont je réprimais l'explosion, mais les pensées +vives se font jour à travers le front; mon dédaigneux voyageur les +devina, je crois, car il ne m'adressa plus la parole, si ce n'est pour +me dire nonchalamment qu'il avait vu des oliviers en Crimée et des +mûriers à Kiew. + +Quant à moi, je me félicite de n'être venu en Russie que pour peu de +temps; un long séjour dans ce pays m'ôterait non-seulement le courage, +mais l'envie de dire la vérité sur ce que j'y vois et sur ce que j'y +entends. Le despotisme inspire l'indifférence et le découragement, même +aux esprits les plus déterminés à lutter contre ses abus criants. + +Le dédain de ce qu'ils ne connaissent pas me paraît le trait dominant du +caractère des Russes. Au lieu de tâcher de comprendre, ils tâchent de se +moquer. S'ils réussissent jamais à mettre au jour leur vrai génie, le +monde verra, non sans quelque surprise, que c'est celui de la +caricature. Depuis que j'étudie l'esprit des Russes et que je parcours +la Russie, ce dernier venu des États inscrits sur le grand livre de +l'histoire européenne, je vois que les ridicules du parvenu peuvent +exister en masse et devenir l'apanage d'une nation tout entière. + +Les clochers peints et dorés, presque aussi nombreux que les maisons de +Yaroslaf, brillent de loin comme ceux de Moscou; mais la ville est moins +pittoresque que ne l'est la vieille capitale de l'Empire. Le Volga la +borde, et du côté de ce fleuve elle se termine par une terrasse élevée +et plantée d'arbres; un chemin de service passe sous ce large boulevard, +il descend de la ville au fleuve dont il coupe à angle droit le chemin +de halage. Cette communication nécessaire n'interrompt pas la terrasse, +qui se continue par un beau pont, au-dessus du passage ouvert aux +besoins du commerce. Le pont déguisé sous la promenade ne s'aperçoit que +d'en bas; cet ensemble est d'un bon effet, il ne manque à la scène, pour +paraître imposante, que du mouvement et de la lumière; mais malgré son +importance commerciale, cette ville, si plate, si régulière, paraît +morte; elle est triste, vide et silencieuse; moins triste, moins vide, +moins silencieuse encore que la campagne qu'on aperçoit du haut de sa +terrasse. Je me suis imposé l'obligation de vous faire voir tout ce que +je vois: il faut donc vous décrire ce tableau, au risque de vous +paraître insipide, et de vous ennuyer comme je m'ennuie à le contempler. + +C'est un immense fleuve gris, aux rives abruptes comme des falaises, +mais sableuses, peu élevées et nivelées à leur partie supérieure par +d'immenses plaines grises tachetées de forêts de pins et de bouleaux, +unique végétation permise à ce sol glacé; c'est un ciel métallique et +gris où quelques lames d'argent élargies par le vent et la pluie +interrompent la monotonie des nuages de plomb qui se reflètent dans une +eau gris-de-fer: tels sont les froids et durs paysages qui m'attendaient +aux environs d'Yaroslaf!... Ce pays est au demeurant aussi bien cultivé +qu'il puisse l'être, et il est vanté par les Russes comme le plus riche +et le plus riant de leur Empire, excepté la Crimée, qui à ce que +m'assurent des voyageurs dignes de foi, est elle-même bien loin de +valoir les corniches de Gènes, et les côtes de la Calabre; d'ailleurs +quelle est l'étendue et l'importance de la Crimée, comparée aux plaines +de cette vaste partie du monde? + +Pierre-le-Grand qui admirait tant les Hollandais et qui les prenait pour +modèles, aurait dû inspirer leur opiniâtreté aux Russes. Les édifices +byzantins avec leur sévère solidité, le Kremlin avec ses libres +imitations qui équivalent à des créations, seraient devenus les types +d'une architecture nationale. Des cités remplies d'édifices conformes à +leur destination animeraient les bords du Volga, et l'aspect général du +pays serait aussi pittoresque, aussi original que celui de Yaroslaf +l'est peu. + +L'arrangement intérieur des habitations russes est raisonnable; leur +aspect extérieur et le plan général des villes ne l'est pas. Yaroslaf +n'a-t-il pas sa colonne comme Pétersbourg, et en face quelques bâtiments +percés d'un arc de triomphe en forme de porte cochère pour imiter +l'état-major de la CAPITALE? Tout cela est du plus mauvais goût, et +contraste d'une manière étrange avec l'architecture des églises et des +clochers; ces édifices semblent appartenir à d'autres villes qu'à celles +pour lesquelles on les a faits. + +Plus on approche d'Yaroslaf, plus on est frappé de la beauté de la +population. Les villages sont riches et bien bâtis; j'y ai même vu +quelques maisons de pierre, mais ces dernières sont encore en trop petit +nombre pour varier l'aspect des campagnes, dont nul objet n'interrompt +la monotonie. + +Le Volga est la Loire de la Russie, si ce n'est qu'au lieu de nos riants +coteaux de la Touraine, glorieux de porter les plus beaux châteaux du +moyen âge et de la renaissance, on ne trouve ici que des rives unies, +formant des quais naturels, des terrains couverts de maisons grises, +alignées comme des tentes, et qui par leur apparence mesquine, uniforme, +et leurs petites dimensions, appauvrissent le paysage plus qu'elles ne +l'égaient: voilà le pays que les Russes recommandent à notre admiration. + +Tantôt en me promenant le long du Volga, j'avais à lutter contre le vent +du nord, tout-puissant sur cette terre où il règne par la destruction, +balayant devant lui la poussière avec violence pendant trois mois, et la +neige pendant le reste de l'année. Ce soir, dans les intervalles des +bourrasques, durant les poses où l'ennemi semblait respirer, les +mélodies lointaines des mariniers du fleuve arrivaient jusqu'à mon +oreille. À cette distance, les sons nasillards qui déparent le chant +populaire des Russes se perdaient dans l'espace, et je n'entendais +qu'une plainte vague dont mon cœur devinait le sens. Sur un long train +de bois qu'ils conduisaient habilement, quelques hommes descendaient le +cours du Volga, leur fleuve natal; arrivés devant Yaroslaf, ils ont +voulu mettre pied à terre; quand je vis ces indigènes amarrer leur +radeau pour s'avancer au-devant de moi, je m'arrêtai: ils passèrent sans +regarder l'étranger, sans même se parler entre eux. Les Russes sont +taciturnes et ne sont pas curieux; je le comprends, ce qu'ils savent les +dégoûte de ce qu'ils ignorent. + +J'admirais leurs physionomies fines et leurs nobles traits. Hors les +hommes de race calmoucke, au nez cassé, aux pommettes des joues +saillantes, je vous l'ai répété souvent, les Russes sont parfaitement +beaux. + +Un autre agrément qui leur est naturel, c'est la douceur de la voix, la +leur est toujours basse et vibrante sans effort. Ils rendent euphonique +une langue qui, parlée par d'autres, serait dure et sifflante; c'est la +seule des langues de l'Europe qui me paraisse perdre quelque chose dans +la bouche des personnes bien élevées. Mon oreille préfère le russe des +rues au russe des salons; dans les rues, le russe est la langue +naturelle; dans les salons, à la cour, c'est une langue nouvellement +importée, et que la politique du maître impose aux courtisans. + +La mélancolie déguisée sous l'ironie est en ce pays la disposition la +plus ordinaire des esprits; dans les salons surtout, car c'est là plus +qu'ailleurs qu'il faut dissimuler la tristesse; de là un ton +sarcastique, persifleur, et des efforts pénibles pour ceux qui les font +comme pour ceux qui les voient faire. Les hommes du peuple noient leur +tristesse dans l'ivrognerie silencieuse, les grands seigneurs dans +l'ivrognerie bruyante. Ainsi, le même vice prend des formes diverses +chez le serf et chez le maître. Celui-ci a une ressource de plus contre +l'ennui: c'est l'ambition, ivresse de l'esprit. Au surplus il règne chez +ce peuple, dans toutes les classes, une élégance innée, une délicatesse +naturelle; ni la barbarie, ni la civilisation, pas même celle qu'il +affecte, ne peuvent lui faire perdre cet avantage primitif. + +Il faut avouer cependant qu'il lui manque une qualité plus essentielle: +la faculté d'aimer. Cette faculté n'est rien moins que dominante en son +cœur; aussi, dans les circonstances ordinaires, dans les petites choses, +les Russes n'ont-ils nulle bonhomie; dans les grandes, nulle bonne foi; +un égoïsme gracieux, une indifférence polie, voilà ce qu'on trouve en +eux quand on les examine de près. Cette absence de cœur est ici +l'apanage de toutes les classes, et se révèle sous diverses formes, +selon le rang des hommes qu'on observe; mais le fond est le même dans +tout. La faculté de s'attendrir et de s'attacher, si rare parmi les +Russes, domine chez les Allemands, qui l'appellent _gemüth_. Nous la +nommerions sensibilité expansive, cordialité, si nous avions besoin de +définir ce qui n'est guère plus commun chez nous que chez les Russes. +Mais la fine et naïve plaisanterie française est ici remplacée par une +surveillance hostile, par une malignité observatrice, par une causticité +envieuse, par une tristesse satirique enfin, qui me paraît bien +autrement redoutable que ne l'est notre frivolité rieuse. Ici la rigueur +du climat qui oblige l'homme à une lutte continuelle, la sévérité du +gouvernement, l'habitude de l'espionnage rendent les caractères +mélancoliques, les amours-propres défiants. On craint toujours quelqu'un +et quelque chose; le pis, c'est que cette crainte est fondée; elle ne +s'avoue pas, mais elle ne se cache pas non plus, surtout aux regards +d'un observateur un peu attentif et habitué, comme je le suis, à +comparer entre elles des nations diverses. + +Jusqu'à un certain point, la disposition d'esprit peu charitable des +Russes envers les étrangers me paraît excusable. Avant de nous +connaître, ils viennent au-devant de nous avec un empressement apparent, +parce qu'ils sont hospitaliers comme des Orientaux, et qu'ils s'ennuient +comme des Européens; mais tout en nous accueillant avec une prévenance +où il y a plus d'ostentation que de cordialité, ils scrutent nos +moindres paroles, ils soumettent nos actions les plus insignifiantes à +un examen critique, et comme ce travail leur fournit nécessairement +beaucoup à blâmer, ils triomphent intérieurement et se disent: «Voilà +donc les hommes qui se croient en tout supérieurs à nous!» + +Il faut ajouter que ce genre d'étude leur plaît, car leur nature étant +plus fine que tendre, il leur en coûte peu pour rester sur la défensive +vis-à-vis des étrangers. Cette disposition n'exclut ni une certaine +politesse, ni une sorte de grâce, mais elle est contraire à l'amabilité +véritable. Peut-être qu'à force de soins et de temps, on parviendrait à +leur inspirer quelque confiance, néanmoins, je doute que tous mes +efforts pussent me faire atteindre à ce but, car la nation russe est une +des plus légères et en même temps des plus impénétrables du monde. +Qu'a-t-elle fait pour aider la marche de l'esprit humain? elle n'a pas +encore eu de philosophes, de moralistes, de législateurs, de savants +dont le nom marquât dans l'histoire; mais à coup sûr elle n'a jamais +manqué ni ne manquera jamais de bons diplomates, d'habiles têtes +politiques; et si les classes inférieures ne fournissent pas des +ouvriers inventifs, elles abondent en manœuvres excellents; si les +domestiques capables d'ennoblir leur profession par des sentiments +élevés y manquent, on y trouve en abondance d'excellents espions. + +Je vous conduis dans le dédale des contradictions, c'est-à-dire que je +vous montre les choses de ce monde telles qu'elles m'apparaissent au +premier et au second coup d'œil; c'est à vous que je laisse le soin de +résumer, de coordonner mes remarques, afin de conclure de mes opinions +personnelles à une opinion générale. Mon ambition sera satisfaite si en +comparant et en élaguant de ce recueil une foule d'arrêts hasardés et +précipités vous pouvez formuler une opinion solide, impartiale et mûre. +Je ne l'ai pas fait parce que j'aime mieux voyager que travailler: un +écrivain n'est pas libre, un voyageur l'est: je raconte le voyage et +vous laisse le livre à compléter. + +Les réflexions que vous venez de lire sur le caractère russe m'ont été +suggérées par plusieurs visites que j'ai faites en arrivant à Yaroslaf. +Je regardais ce point central comme l'un des plus intéressants de mon +voyage; voilà pourquoi, avant de quitter Moscou, je m'étais muni de +plusieurs recommandations pour cette ville. + +Vous saurez demain le résultat de ma visite chez le principal personnage +du pays, car je viens d'envoyer ma lettre au gouverneur. On m'a dit, ou +pour parler plus juste, fait penser de lui beaucoup de mal dans les +diverses maisons où j'ai été reçu ce matin. + +Dans ce gouvernement, on retrouve le drowska primitif: cette voiture +ainsi simplifiée (une planchette sur quatre roues) disparaît entièrement +sous l'homme; ce n'est plus qu'un cheval attelé à une personne; des +quatre roues de la voiture, deux restent cachées par les jambes du +_voituré_ et les deux autres sont si basses qu'elles disparaissent dans +le mouvement rapide de la machine. + +Les paysannes russes marchent en général nu-pieds: les hommes se servent +le plus souvent d'une espèce de sabots de jonc grossièrement natté; de +loin cette chaussure ressemble assez aux sandales antiques. La jambe est +entourée d'un pantalon large, dont les plis arrêtés à la cheville par +des bandelettes à l'antique, se perdent dans le soulier. Cet ajustement +rappelle tout à fait les statues des Scythes par les sculpteurs romains. +Je ne crois pas que les mêmes artistes aient jamais représenté des +femmes barbares dans leur costume. + +Je vous écris d'une mauvaise auberge; il n'y en a que deux qui vaillent +quelque chose en Russie, et elles sont tenues par deux étrangers: la +pension anglaise à Saint-Pétersbourg et madame Howard à Moscou. + +Il y a même bien des maisons de particuliers où je ne m'assieds sur un +divan qu'en tremblant. + +J'ai vu plusieurs bains publics à Pétersbourg et à Moscou; on s'y baigne +de diverses manières; quelques personnes entrent dans des chambres +chauffées à un degré de chaleur qui me paraît insupportable: une vapeur +pénétrante vous suffoque dans ces étuves; ailleurs des hommes nus sur +des planches brûlantes sont lavés et savonnés par d'autres hommes nus; +les élégants ont des baignoires comme partout; mais tant de gens +affluent dans ces établissements, l'humidité chaude qu'on y fait régner +incessamment y nourrit tant d'insectes, les habits qu'on y dépose +servent d'asile à tant de vermine, que rarement vous en sortez sans +rapporter chez vous quelque preuve irrécusable de la sordide négligence +des gens du peuple en Russie. Ce seul souvenir et la continuelle +inquiétude qu'il me laisse me ferait haïr tout un pays. + +Avant de se nettoyer elles-mêmes, les personnes qui font usage des bains +publics devraient songer à nettoyer les bains, les baigneurs, les +planches, le linge, et tout ce qu'on touche, et tout ce qu'on voit, et +tout ce qu'on respire dans ces antres où les vrais Moscovites vont +entretenir leur soi-disant propreté, et hâter la vieillesse par l'abus +de la vapeur et de la transpiration qu'elle provoque. + +Il est dix heures du soir: le gouverneur me fait dire que son fils et sa +voiture vont venir me chercher: je réponds par des excuses et des +remercîments; j'écris qu'étant couché, je ne puis profiter ce soir de la +bonté de M. le gouverneur, mais que demain je passerai la journée tout +entière à Yaroslaf, et que je m'empresserai d'aller le remercier. Je ne +suis pas fâché de profiter de cette occasion de faire une étude +approfondie de l'hospitalité russe en province. + +À demain donc. + + (_Suite de la même lettre_.) + + + Yaroslaf, ce 19 août 1839, après minuit. + +Ce matin vers onze heures, le fils du gouverneur qui n'est encore qu'un +enfant, est venu en grand uniforme me prendre dans une voiture coupée, +attelée de quatre chevaux, et menée par un cocher et un _faleiter_, +perché sur le cheval de droite de la volée; équipage tout pareil aux +voitures des gens de la cour à Pétersbourg. Cette élégante apparition à +la porte de mon auberge me déconcerta; je sentis tout d'abord que ce +n'était pas à de vieux Russes que j'allais avoir affaire, et que mon +attente serait encore trompée: ce n'était pas là des Moscovites purs, de +vrais boyards. Je craignais de me retrouver une fois de plus chez des +Européens voyageurs, chez des courtisans de l'Empereur Alexandre, parmi +des grands seigneurs cosmopolites. + +«Mon père connaît Paris, me dit le jeune homme; il sera charmé de +recevoir un Français. + +--À quelle époque a-t-il vu la France?» + +Le jeune Russe garda le silence; il me parut déconcerté de ma question, +qui pourtant m'avait semblé bien simple; d'abord je ne pus m'expliquer +son embarras; plus tard je le compris, et je lui en sus gré comme d'une +preuve de délicatesse exquise, sentiment rare par tout pays et à tout +âge. + +M ***, gouverneur d'Yaroslaf, avait fait en France à la suite de +l'Empereur Alexandre les campagnes de 1813 et de 1814, et c'est ce dont +son fils ne voulait pas me faire souvenir. Cette preuve de tact me +rappelle un trait bien différent: un jour dans une petite ville +d'Allemagne, je dînais chez l'envoyé d'un autre petit pays allemand; le +maître de la maison en me présentant à sa femme, lui dit que j'étais +Français... + +«C'est donc un ennemi,» interrompt leur fils qui paraissait âgé de +treize à quatorze ans. + +Cet enfant n'avait pas été envoyé à l'école en Russie. + +En entrant dans le vaste et brillant salon où m'attendait le gouverneur, +sa femme et leur nombreuse famille, je me crus à Londres ou plutôt à +Pétersbourg, car la maîtresse de la maison se tenait à la russe dans le +petit cabinet fermé d'une grille dorée, qui occupe un coin du salon, et +qui s'appelle l'_altane_; il est élevé de quelques degrés et fait +l'ornement des habitations russes: on dirait d'un théâtre de société +fermé par des treillages. Je vous ai décrit ailleurs cette brillante +claire-voie, dont l'effet est aussi original qu'élégant. Le gouverneur +me reçut avec politesse; puis passant à travers le salon devant +plusieurs femmes et plusieurs hommes de ses parents qui se trouvaient là +réunis, il me conduisit dans le cabinet de verdure où j'aperçus enfin sa +femme. + +À peine m'eut-elle fait asseoir au fond de ce sanctuaire, qu'elle me dit +en souriant: «Monsieur de Custine, Elzéar fait-il toujours des fables?» + +Le comte Elzéar de Sabran, mon oncle, était devenu, dès son enfance, +célèbre dans la société de Versailles par son talent poétique, et il le +serait dans le public si ses amis et ses parents avaient pu obtenir de +lui qu'il publiât le recueil de ses fables, espèce de code poétique, +grossi par l'expérience et par le temps, car chaque circonstance de sa +vie, chaque événement public et particulier, chaque rêverie lui inspire +un de ces apologues toujours ingénieux et souvent profonds, auxquels une +versification élégante, facile, un débit original et piquant prêtent un +charme particulier. Au moment où j'entrais chez le gouverneur +d'Yaroslaf, ce souvenir était loin de moi, car j'avais l'esprit tout +occupé de l'espoir trop rarement satisfait de trouver enfin de vrais +Russes en Russie. + +Je réponds à la femme du gouverneur par un sourire d'étonnement qui +voulait dire: Ceci ressemble au conte d'Aline; expliquez-moi ce mystère. + +L'explication ne se fit pas attendre. + +«J'ai été élevée, continua la dame, par une amie de madame de Sabran, +votre grand'mère; cette amie m'a parlé souvent des grâces naturelles et +du charmant esprit de madame de Sabran, de l'esprit et des talents de +votre oncle, de votre mère; elle m'a même souvent parlé de vous, +quoiqu'elle eût quitté la France avant votre naissance; c'est madame de +***; elle suivit en Russie la famille de Polignac, émigrée, et depuis la +mort de la duchesse de Polignac, elle ne m'a jamais quittée. + +En achevant ces mots, madame *** me présenta à sa gouvernante, personne +âgée qui parlait français mieux que moi, et dont la physionomie +exprimait la finesse et la douceur. + +Je sentis qu'il fallait renoncer pour cette fois à mon rêve de boyards, +rêve qui, malgré sa niaiserie, ne laissait pas que de m'inspirer +quelques regrets; mais j'avais de quoi me dédommager de mon mécompte. +Madame ***, la femme du gouverneur, est d'une des grandes familles +originaires de la Lithuanie; elle est née princesse ***. Outre la +politesse commune à presque toutes les personnes de ce rang dans tous +les pays, elle a pris le goût et le ton de la société française du +meilleur temps, et quoique jeune encore, elle me rappelle, par la noble +simplicité de son maintien, les manières des personnes âgées que j'ai +connues dans mon enfance. Ce sont les traditions de la vieille cour, le +respect de toutes les convenances, le bon goût dans sa perfection, car +il s'élève jusqu'à la bonté, jusqu'au naturel; enfin c'est le grand +monde de Paris dans ce qu'il avait de plus séduisant au temps où notre +supériorité sociale était incontestée; au temps où madame de Marsan, se +réduisant à une modeste pension, s'enfermait volontairement dans un +petit appartement, à l'Assomption, et engageait pour dix ans ses +immenses revenus afin d'aider son frère, le prince de Guémenée, à payer +ses dettes en atténuant autant qu'il dépendait d'elle, par ce noble +sacrifice, le scandale d'une banqueroute de grand seigneur. + +Tout cela ne m'apprendra rien sur le pays que je parcours, pensais-je; +mais j'y trouve un plaisir dont je me garde de me défendre, car il est +devenu plus rare peut-être que la satisfaction de simple curiosité qui +m'attirait ici. + +Je me crois dans la chambre de ma grand'mère[9], à la vérité les jours +où le chevalier de Boufflers n'y était pas, ni madame de Coaslin, ni +même la maîtresse de la maison, car ces brillants modèles de l'espèce +d'esprit qui se dissipait autrefois en France dans la conversation ont +disparu sans retour, même en Russie; mais je me retrouve dans le cercle +choisi de leurs amis et de leurs disciples rassemblés chez eux pour les +attendre les jours où ils avaient été forcés de sortir. Il me semble +qu'ils vont reparaître. + +Je n'étais nullement préparé à ce genre d'émotion; certes, de toutes les +surprises du voyage, celle-ci est pour moi la plus inattendue. + +La maîtresse de la maison, qui partageait mon étonnement, me raconta +l'exclamation qu'elle avait faite la veille en apercevant mon nom au bas +du billet par lequel j'envoyais au gouverneur les lettres de +recommandation qu'on m'avait données pour lui à Moscou. La singularité +de cette rencontre dans un pays où je me croyais aussi inconnu qu'un +Chinois, donna tout de suite un tour familier, presqu'amical à la +conversation, qui devint générale sans cesser d'être agréable et facile. +Tout cela me parut très-original; il n'y avait rien d'apprêté, rien +d'affecté dans le plaisir qu'on paraissait trouver à me recevoir. La +surprise avait été réciproque, un vrai coup de théâtre. Personne ne +m'attendait à Yaroslaf; je ne me suis décidé à prendre cette route que +la veille du jour où je quittai Moscou, et malgré les minuties de +l'amour-propre russe, je n'étais pas un homme assez important aux yeux +de la personne à qui j'avais demandé au dernier moment quelques lettres +de recommandation pour supposer qu'elle m'eût fait devancer par un +courrier. + +La femme du gouverneur a pour frère un prince ***, qui écrit +parfaitement notre langue. Il a publié des ouvrages en vers français, et +il a bien voulu me faire présent d'un de ses recueils. En ouvrant le +livre, j'ai trouvé ce vers plein de sentiment; il est dans une pièce +intitulée: _Consolations à une mère_: + + Les pleurs sont la fontaine où notre âme s'épure. + +Certes, on est heureux d'exprimer si bien sa pensée dans une langue +étrangère. + +À la vérité les Russes du grand monde, surtout ceux de l'âge du prince +***, ont deux langues; mais je ne prends pas ce luxe pour de la +richesse. + +Toutes les personnes de la famille *** se sont empressées à l'envi de me +faire les honneurs de la maison et de la ville. + +On m'a comblé d'éloges détournés et ingénieux sur mes livres, qu'on +citait en se rappelant une foule de détails que j'avais oubliés. La +manière délicate et naturelle dont ces citations étaient ramenées +m'aurait plu, quand elle m'aurait moins flatté. J'aurais voulu être +admis dans ce cercle élégant, même pour y voir fêter un autre. Les +livres en petit nombre que la censure laisse arriver si loin, vivent +longtemps ici une fois qu'ils y sont parvenus. Je dois dire, non pas à +ma gloire personnelle, mais à la louange du temps où nous vivons, qu'en +parcourant l'Europe, je n'ai reçu d'hospitalité vraiment digne de +gratitude que celle que j'ai due à mes ouvrages; ils m'ont fait, parmi +les étrangers, un petit nombre d'amis inconnus dont la bienveillance +toujours nouvelle n'a pas peu contribué à prolonger mon goût inné pour +les voyages et pour la poésie. Si une place aussi peu importante que +celle que j'occupe dans notre littérature m'a valu de tels avantages, il +est facile de se figurer l'influence que doivent exercer au loin des +talents comme ceux qui dominent chez nous la société pensante. Cet +apostolat de nos écrivains est la vraie puissance de la France; mais +quelle responsabilité une telle vocation n'entraîne-t-elle pas avec +elle? À la vérité, il en est de cette charge comme de toutes les autres; +l'espoir de l'obtenir fait oublier le danger de l'exercer. Quant à moi, +si dans le cours de ma vie j'ai compris et senti une ambition, c'était +celle de participer, selon mes forces, à ce gouvernement de l'esprit, +aussi supérieur au pouvoir politique que l'électricité l'est à la poudre +à canon. + +On m'a beaucoup parlé de Jean Sbogar; et lorsqu'on a su que j'avais le +bonheur d'être personnellement connu de l'auteur, on m'a fait mille +questions à son sujet: que n'avais-je pour y répondre le talent de +conter qu'il possède à un si haut degré! + +Un des beaux-frères du gouverneur m'a mené voir en détail le couvent de +la Transfiguration, qui sert de résidence à l'archevêque d'Yaroslaf. Ce +monastère, comme tous les couvents grecs, est une espèce de citadelle +basse renfermant plusieurs églises et des édifices petits, nombreux et +de tous les styles, excepté du bon. L'effet général de ces amas de +maisons, soi-disant pieuses, est mesquin; c'est une quantité de +bâtiments blancs éparpillés sur un grand terrain vert: cela ne fait pas +un ensemble. J'ai retrouvé la même chose dans tous les couvents russes. + +Ce qui m'a paru frappant et nouveau pendant la visite que j'ai faite à +celui-ci, c'est la dévotion de mon guide, le prince ***. Il approchait +avec une ferveur surprenante son front et sa bouche de tous les objets +offerts à la vénération des fidèles; et dans ce couvent qui renferme +différents sanctuaires, il a fait la même chose en vingt endroits. +Cependant sa conversation de salon n'annonçait rien moins que cette +dévotion de cloître. Il a fini par m'inviter moi-même à baiser les +reliques d'un saint dont un moine nous ouvrait le tombeau; je lui ai vu +faire... non pas une fois, mais cinquante le signe de la croix, il a +baisé vingt images et reliques, enfin il n'y a pas chez nous de nonne au +fond d'un couvent qui répéterait tant de génuflexions, de salutations, +d'inclinations de tête en passant et repassant devant le maître autel de +son église, qu'en a fait dans le monastère de la Transfiguration en +présence d'un étranger, ce prince russe, ancien militaire, aide-de-camp +de l'Empereur Alexandre. + +Les Grecs couvrent les murs de leurs églises de peintures à fresque dans +le style byzantin. Un étranger respecte d'abord ces images, parce qu'il +les croit anciennes, mais quand il vient à s'apercevoir que telle est +encore la manière des peintres russes d'aujourd'hui, sa vénération se +change en un profond ennui. Les églises qui nous paraissent les plus +vieilles, sont rebâties et coloriées d'hier: leurs madones, même le plus +nouvellement peintes, ressemblent à celles qui furent apportées en +Italie vers la fin du moyen âge pour y réveiller le goût de la peinture. +Mais depuis lors, les Italiens ont marché, leur génie électrisé par +l'esprit conquérant de l'Église romaine a compris et poursuivi le grand +et le beau; il a produit dans tous les genres ce que le monde a vu de +plus sublime en fait d'art. Pendant ce temps-là les Grecs du Bas-Empire, +et après eux les Russes, continuaient de calquer fidèlement leurs +vierges du VIIIe siècle. + +L'Église d'Orient n'a jamais été favorable aux arts. Depuis que le +schisme fut déclaré, elle n'a fait comme auparavant qu'engourdir les +esprits dans les subtilités de la théologie. À l'heure qu'il est, les +vrais croyants en Russie disputent très-sérieusement entre eux pour +savoir s'il est permis de donner le ton naturel de la chair à la tête +des vierges, où s'il faut continuer de les colorier comme les soi-disant +madones de Saint-Luc, d'une teinte de bistre qui n'a rien de vrai; on +s'inquiète aussi de la manière de représenter le reste de la personne; +il n'est pas certain que le corps doive être peint, il vaudrait mieux +peut-être l'imiter en métal et l'enfermer dans une cuirasse ciselée qui +ne laisse voir que le visage, et n'est même parfois percée qu'aux yeux, +et coupée qu'au poignet pour rendre les mains libres. Vous vous +expliquerez comme vous pourrez pourquoi un corps de métal paraît plus +décent aux yeux des prêtres grecs qu'une toile peinte en couleur de robe +de femme. + +Vous n'êtes pas au bout: certains docteurs dont le nombre est assez +grand pour faire secte, se séparent consciencieusement de l'Église mère, +parce que celle-ci renferme aujourd'hui d'impies novateurs qui +permettent aux popes de donner la bénédiction sacerdotale avec trois +doigts de la main, tandis que la vraie tradition veut que l'index et le +doigt du milieu soient seuls chargés du soin de répandre les grâces du +ciel sur les fidèles. + +Telles sont les questions agitées aujourd'hui dans l'Église gréco-russe, +et ne croyez pas qu'elles y passent pour puériles: elles enflamment les +passions, provoquent l'hérésie et décident du sort des populations dans +ce monde et dans l'autre. Si je connaissais mieux le pays, je +recueillerais pour vous bien d'autres documents. Revenons à nos hôtes. + +Les grands seigneurs russes me paraissent plus aimables en province qu'à +la cour. + +La femme du gouverneur d'Yaroslaf a, dans ce moment, toute sa famille +réunie chez elle; plusieurs de ses sœurs avec leurs maris et leurs +enfants sont logées dans sa maison: elle admet à sa table les principaux +employés de son mari qui sont des habitants de la ville; enfin son fils +(celui qui est venu me chercher en voiture), est encore d'âge à avoir un +gouverneur: aussi au dîner de famille étions-nous vingt personnes à +table. + +Il est d'usage dans le Nord de faire précéder le repas principal par un +petit repas qui se sert dans le salon, un quart d'heure avant qu'on se +mette à table; ce préliminaire, espèce de déjeuner qui touche au dîner, +est destiné à aiguiser l'appétit et s'appelle en russe, si mon oreille +ne m'a pas trompé: _zacusca_. Des domestiques apportent sur des plateaux +de petites assiettes couvertes de caviar frais et tel qu'on n'en mange +qu'en ce pays, de poisson fumé, de fromage, de viande salée, de biscuits +de mer et d'autres pâtisseries, sucrées et non sucrées; on sert aussi +des liqueurs amères, du vermout, de l'eau-de-vie de France, du porter de +Londres, du vin de Hongrie et de l'or potable de Dantzick, et l'on mange +et l'on boit tout cela debout en se promenant. Il ne tiendrait qu'à un +étranger ignorant des usages du pays, et d'un appétit facile à +contenter, de se rassasier ainsi tout d'abord, et de rester ensuite +simple spectateur du véritable dîner, qui ne serait pour lui qu'un +hors-d'œuvre. On mange beaucoup en Russie, et l'on fait bonne chère dans +les bonnes maisons; mais on aime trop les hachis, la farce et les +boulettes de viande ou de poisson dans des pâtés à l'allemande, à +l'italienne, ou dans des pâtés chauds à la française. + +Un des poissons les plus délicats du monde (le sterléd), se pêche dans +le Volga où il est abondant; il tient du poisson de mer et du poisson +d'eau douce, sans toutefois ressembler à aucun de ceux que j'ai mangés +ailleurs: il est grand, sa chair est fine, légère, sa peau d'un goût +exquis, et sa tête pointue, toute composée de cartilages, passe pour +délicate: on assaisonne ce monstre d'une manière recherchée, mais sans +trop d'épices: la sauce à laquelle on le sert a tout à la fois le goût +du vin et du bouillon et celui du jus de citron. Je préfère ce mets +national à tous les autres ragoûts du pays, et surtout à la soupe froide +et aigre, espèce de bouillon de poisson à la glace, détestable régal des +Russes. Ils font aussi des soupes au vinaigre sucré, dont j'ai goûté +pour n'y plus revenir. + +Le dîner du gouverneur était bon et bien servi, sans superfluité, sans +recherche inutile. L'abondance et la bonne qualité des melons d'eau +m'étonne; on dit qu'ils viennent des environs de Moscou, je croyais +qu'on les allait chercher plus loin et jusqu'en Crimée, où le sol est +plus fécond en pastèques que celui de la Russie centrale. Il est d'usage +en ce pays de poser le dessert sur la table dès le commencement du +dîner, et de servir plat à plat. Cette méthode a des avantages et des +inconvénients; elle ne me paraît parfaitement convenable que pour les +grands dîners. + +Les dîners russes sont d'une longueur raisonnable, et les convives se +dispersent presque tous au sortir de table. Quelques personnes ont +l'habitude de faire la sieste à l'orientale; d'autres vont à la +promenade ou retournent à leurs affaires après avoir pris le café. Le +dîner n'est pas ici le repas qui finit les travaux de la journée; aussi +quand je pris congé de la maîtresse de la maison, eut-elle la bonté de +m'engager à revenir passer la soirée chez elle; j'ai accepté cette +invitation qu'il m'eût paru impoli de refuser: tout ce qui m'est offert +ici l'est avec tant de bon goût, que ni la fatigue ni l'envie de me +retirer afin de vous écrire ne me suffisent pour défendre ma liberté: +une pareille hospitalité est une douce tyrannie, je sens qu'il serait +indélicat de ne la point accepter: on met une voiture à quatre chevaux, +une maison à ma disposition, une famille entière s'occupe à me +distraire, à me montrer le pays: c'est à qui s'empressera de me faire +les honneurs de quelque chose; et cela se passe sans compliments +affectés, sans protestations superflues, sans empressement importun, +avec une simplicité souveraine: je n'ai pas appris à résister à tant de +bonne grâce, à dédaigner tant d'élégance; je céderais, ne fût-ce que par +instinct patriotique, car il y a au fond de ces manières si agréables un +souvenir d'ancienne France qui me touche et me séduit; il me semble que +je ne suis venu jusqu'aux frontières du monde civilisé que pour y +recueillir une part de l'héritage de l'esprit français au XVIIIe siècle, +esprit depuis longtemps perdu chez nous. Ce charme inexprimable des +bonnes manières et du langage simple me rappelle le paradoxe d'un des +hommes les plus spirituels que j'aie connus: «Il n'y a pas, disait-il, +une mauvaise action ou un mauvais sentiment, qui n'ait leur source dans +un défaut de savoir-vivre; aussi la vraie politesse est-elle la vertu; +c'est toutes les vertus réunies.» Il allait plus loin: il prétendait +qu'il n'y a de vice que la grossièreté. + +Ce soir, à neuf heures, je suis retourné chez le gouverneur. On s'est +mis d'abord à faire de la musique, ensuite on a tiré une loterie. + +Un des frères de la maîtresse de la maison joue du violoncelle de +manière à faire grand plaisir; il était accompagné sur le piano par sa +femme, personne pleine d'agréments. Grâce à ce duo, ainsi qu'à des airs +nationaux chantés avec goût, la soirée m'a paru courte: + +La conversation de madame de ***, l'ancienne amie de ma grand'mère et de +madame de Polignac, n'a pas peu contribué à l'abréger pour moi. Cette +dame vit en Russie depuis quarante-sept ans; elle a vu et jugé ce pays +avec un esprit fin et juste, et elle raconte la vérité sans hostilité, +mais sans précautions oratoires; c'était nouveau pour moi; sa franchise +contraste avec la dissimulation universelle pratiquée par les Russes. +Une Française spirituelle et qui a passé sa vie chez eux, doit, je +crois, les connaître mieux qu'ils ne se connaissent eux-mêmes; car ils +s'aveuglent pour mieux mentir. Madame de *** m'a dit et répété qu'en ce +pays le sentiment de l'honneur n'est puissant que dans le cœur des +femmes: elles se sont fait un culte de la fidélité à leur parole, du +mépris du mensonge, de la délicatesse en affaires d'argent, de +l'indépendance en politique; enfin selon madame de ***, la plupart +d'entre elles possèdent ce qui manque ici à la plupart des hommes: la +probité appliquée aux circonstances de la vie, même aux moins graves. En +général les femmes en Russie pensent plus que les hommes, parce qu'elles +n'agissent pas. Le loisir, cet avantage inhérent à la manière de vivre +des femmes, profite à leur caractère autant qu'à leur esprit; elles ont +plus d'instruction, moins de servilité, plus d'énergie de sentiment que +les hommes. Souvent l'héroïsme lui-même leur semble naturel, et leur +devient facile. La princesse Troubetzkoï n'est pas la seule femme qui +ait suivi son mari en Sibérie; beaucoup d'hommes exilés ont reçu de +leurs épouses cette sublime preuve de dévouement, qui ne perd rien de +son prix pour être moins rare que je ne la croyais; malheureusement leur +nom m'est inconnu. Qui leur trouvera un historien et un poëte? c'est +surtout pour les vertus ignorées qu'on a besoin de croire au jugement +dernier. La gloire des bons manquerait à la justice de Dieu; on conçoit +le pardon du Tout-Puissant, on ne concevrait pas son indifférence. La +vertu n'est vertu que parce qu'elle ne peut être récompensée par les +hommes. Elle perdrait de sa perfection et deviendrait un calcul servile +si elle était assurée de se voir toujours appréciée et rémunérée sur la +terre; la vertu qui n'irait pas jusqu'au surnaturel, au sublime, serait +incomplète. Si le mal n'existait pas y aurait-il des saints? le combat +est nécessaire à la victoire, et la victoire force Dieu même à couronner +le vainqueur. Ce beau spectacle justifie la Providence, qui pour le +procurer au ciel attentif, tolère les égarements du monde. + +Vers la fin de la soirée, avant de me permettre de me retirer, on a, +pour me faire honneur, avancé de quelques jours une solennité attendue +depuis six mois dans cette famille: c'était le tirage d'une loterie de +charité; tous les lots composés d'ouvrages faits par la maîtresse de la +maison elle-même et par ses parents ou ses amis, furent étalés avec goût +sur des tables; celui qui m'est échu, je n'ose dire par hasard, car on +avait choisi mes billets avec soin, est un joli petit livre de notes +avec une couverture en laque. Je me suis hâté d'y écrire le jour du +mois, l'année, et d'ajouter quelques mots de souvenir en forme de notes. +Du temps de nos pères, on eût improvisé là des vers; mais aujourd'hui +que l'improvisation publique envahit l'existence, la mode des impromptu +de salon est passée. On ne va chercher dans le monde que du repos +d'esprit; et il y paraît. Les discours, la littérature éphémère, la +politique ont détrôné le quatrain et la chanson. Je n'eus pas l'esprit +d'écrire un seul couplet; mais je me dois la justice d'ajouter que je +n'en eus pas l'envie. + +Après avoir pris congé de mes aimables hôtes que je dois retrouver à la +foire de Nijni, je suis retourné à mon auberge, fort satisfait de la +journée que je viens de vous raconter. La maison de paysan d'avant-hier +où j'étais hébergé, vous savez comment, et le salon d'aujourd'hui; le +Kamtschatka et Versailles, à trois heures de distance: voilà la Russie. +Je vous sacrifie mes nuits pour vous peindre ce pays tel que je le vois. +Ma lettre n'est pas finie, et déjà l'aube paraît. + +Les contrastes sont brusques en ce pays; tellement que le paysan et le +seigneur ne semblent pas appartenir à la même terre. Il y a une patrie +pour le serf et une patrie pour le maître. Rappelez-vous que les paysans +russes ont cru longtemps le ciel réservé pour leurs maîtres. Ici l'État +est divisé en lui-même, et l'unité n'y est qu'apparente, c'est ce que je +remarque en Russie: les grands y ont l'esprit cultivé comme s'ils +devaient vivre dans un autre pays; et le paysan est ignorant, sauvage +comme s'il était soumis à des seigneurs qui lui ressemblent. + +C'est bien moins l'abus de l'aristocratie que je reproche au +gouvernement russe, que l'absence d'un pouvoir aristocratique autorisé +et dont les attributions seraient nettement et constitutionnellement +définies. Les aristocraties politiquement reconnues m'ont toujours paru +bienfaisantes, tandis que l'aristocratie qui n'a de fondement que les +chimères ou les injustices des privilégiés, est pernicieuse, parce que +ses attributions restent indécises et mal réglées. Il est vrai que les +seigneurs russes sont maîtres et maîtres trop absolus dans leurs terres: +de là il résulte des excès que la peur et l'hypocrisie déguisent sous +des phrases d'humanité prononcées d'un ton doucereux, qui trompe les +voyageurs et trop souvent les chefs du gouvernement eux-mêmes. Mais à +vrai dire, ces hommes, bien que souverains dans leurs domaines les plus +éloignés du centre d'action politique, ne sont rien dans l'État; chez +eux ils abusent de tout, ils se moquent de l'Empereur parce qu'ils +corrompent ou qu'ils intimident les agents secondaires du pouvoir +légitime: mais le pays n'en est pas plus pour cela gouverné par eux; +tout-puissants pour le mal qui se fait en détail et à l'insu de +l'autorité suprême, ils sont sans force comme sans considération dans la +direction générale du pays. Un homme du plus grand nom en Russie ne +représente réellement que lui-même, il ne jouit d'aucune considération +étrangère à son mérite individuel dont l'Empereur est l'unique juge, et +tout grand seigneur qu'il est, il n'a d'autorité que celle qu'il usurpe +chez lui. Mais il a du crédit et ce crédit peut devenir immense s'il est +habile à le faire valoir, et s'il sait s'avancer à la cour et par la +cour dans le tchinn[10]; la flatterie est une industrie comme une autre, +mais comme une autre et plus qu'une autre, elle ne permet qu'une +existence précaire; cette vie de courtisan exclut l'élévation des +sentiments, l'indépendance de l'esprit, les vues vraiment humaines et +patriotiques, les grands desseins politiques, qui sont le propre des +corps aristocratiques légalement constitués dans les États organisée +pour étendre au loin leur domination et pour vivre longtemps. D'un autre +côté elle exclut la juste fierté de l'homme qui fait sa fortune par son +travail: elle réunit donc les désavantages de la démocratie et ceux du +despotisme, en excluant ce qu'il y a de bon sous ces deux régimes. + +La Russie est gouvernée par une classe d'employés subalternes, sortie +des écoles publiques pour entrer dans les administrations publiques; +chacun de ces gens-là, le plus souvent fils d'un père venu des pays +étrangers, est noble dès qu'il a une croix à sa boutonnière; et notez +que ce n'est pas l'Empereur seul qui donne ces décorations; munis de ce +signe magique, ils deviennent propriétaires; ils possèdent de la terre +et des hommes: et ces nouveaux seigneurs, parvenus au pouvoir sans avoir +reçu en héritage la magnanimité d'un chef habitué de père en fils à +commander, usent de leur autorité en parvenus qu'ils sont; aussi +rendent-ils odieux à la nation et au monde le régime du servage +définitivement établi en Russie à l'époque où la vieille Europe +commençait à ruiner chez elle l'édifice féodal. Du fond de leurs +chancelleries ces despotes invisibles oppriment le pays impunément, ils +gênent jusqu'à l'Empereur lui-même qui s'aperçoit bien qu'il n'est pas +aussi puissant qu'on lui dit qu'il l'est, mais qui, dans son étonnement, +qu'il voudrait se dissimuler à lui-même, ne sait pas toujours où est la +borne de son pouvoir. Il la sent et il en souffre sans même oser s'en +plaindre: cette borne, c'est la bureaucratie, force terrible partout, +parce que l'abus qu'on en fait s'appelle l'amour de l'ordre, mais plus +terrible en Russie que partout ailleurs. Quand on voit la tyrannie +administrative substituée au despotisme Impérial, on frémit pour un pays +où s'est établi sans contrepoids ce système de gouvernement propagé en +Europe sous l'Empire français. + +La Russie n'avait ni les mœurs démocratiques, fruit des révolutions +sociales et judiciaires que la France a subies, ni la presse, fruit et +germe de la liberté politique qu'elle perpétue après avoir été enfantée +par elle. Les Empereurs de Russie également mal inspirés dans leur +défiance et dans leur confiance, ne voyaient que des rivaux dans les +nobles et ne voulaient trouver que des esclaves dans les hommes qu'ils +prenaient pour ministres; ainsi, doublement aveuglés, ils ont laissé aux +directeurs de l'administration et à leurs employés qui ne leur faisaient +nul ombrage, la liberté de jeter leurs réseaux sur un pays sans défense +et sans protecteurs. Il est né de là une fourmilière d'agents obscurs +travaillant à régir ce pays d'après des idées qui ne sont pas sorties de +lui: d'où il arrive qu'elles ne peuvent satisfaire ses besoins réels. +Cette classe d'employés, hostiles dans le fond du cœur à l'ordre de +choses qu'ils administrent, se recrute en grande partie parmi les fils +de popes[11], espèce d'ambitieux vulgaires, de parvenus sans talent +parce qu'ils n'ont pas besoin de mérite pour obliger l'État à +s'embarrasser d'eux, gens approchant de tous les rangs et qui n'ont pas +de rang, esprits qui participent à la fois de toutes les préventions des +hommes populaires et de toutes les prétentions des hommes +aristocratiques, moins l'énergie des uns et la sagesse des autres; bref, +pour tout dire en un mot: les fils de prêtres sont des révolutionnaires +chargés de maintenir l'ordre établi. + +Vous comprenez que de tels administrateurs sont le fléau de la Russie. + +Éclairés à demi, libéraux comme des ambitieux, despotes comme des +esclaves, imbus d'idées philosophiques mal coordonnées et entièrement +inapplicables dans le pays qu'ils appellent leur patrie, quoique tous +leurs sentiments et toutes leurs demi-lumières viennent d'ailleurs, ces +hommes poussent la nation vers un but qu'ils ne connaissent peut-être +pas eux-mêmes, que l'Empereur ignore, et qui n'est pas celui où doivent +tendre les vrais Russes, les vrais amis de l'humanité. + +Cette conspiration permanente remonte, à ce qu'on m'assure, au temps de +Napoléon. Le politique italien avait pressenti le danger de la puissance +russe; et voulant affaiblir l'ennemi de l'Europe révolutionnée, il +recourut d'abord à la puissance des idées. Il profita de ses rapports +d'amitié avec l'Empereur Alexandre, et de la tendance innée de ce prince +vers les institutions libérales, pour envoyer à Pétersbourg, sous +prétexte d'aider à l'accomplissement des desseins de l'Empereur, un +grand nombre d'ouvriers politiques, espèce d'armée masquée chargée de +préparer en secret la voie à nos soldats. Ces intrigants habiles avaient +mission de s'ingérer dans le gouvernement, de s'emparer surtout de +l'éducation publique et d'infiltrer dans l'esprit de la jeunesse des +doctrines contraires à la religion politique du pays. Ainsi le grand +homme de guerre, l'héritier de la révolution française et l'ennemi de la +liberté du monde, jetait au loin des semences de troubles, parce que +l'unité despotique lui paraissait prêter un ressort dangereux au +gouvernement militaire qui fait l'immense pouvoir de la Russie. + +Cet Empire recueille aujourd'hui le fruit de la lente et profonde +politique de l'adversaire qu'il a cru vaincre, mais dont le +machiavélisme posthume survit à des revers inouïs dans l'histoire des +guerres humaines. + +J'attribue en grande partie à l'influence occulte de ces éclaireurs de +nos armées, et à celle de leurs enfants et de leurs disciples, les idées +révolutionnaires qui germent dans beaucoup de familles et jusque dans +les armées russes; et dont l'explosion a produit les conspirations que +noua avons vues jusqu'ici échouer contre la force du gouvernement +établi. Je me trompe peut-être, mais je me persuade que l'Empereur +actuel triomphera de ces idées en écrasant jusqu'au dernier tous les +hommes qui les défendaient. + +J'étais loin de m'attendre à trouver en Russie ces vestiges de notre +politique et à entendre sortir de la bouche des Russes des reproches +analogues à ceux que nous font les Espagnols depuis trente-cinq ans. Si +les malignes intentions que les Russes attribuent à Napoléon furent +réelles, nul intérêt, nul patriotisme ne les peut justifier. On ne sauve +pas une partie du monde en trompant l'autre. Autant notre propagande +religieuse me paraît sublime, parce que le gouvernement de l'Église +catholique s'accorde avec chaque forme de gouvernement et chaque degré +de civilisation qu'il domine de toute la supériorité de l'âme sur le +corps, autant m'est odieux le prosélytisme politique, c'est-à-dire +l'étroit esprit de conquête, ou pour parler plus juste encore, l'esprit +de rapine justifié par un trop habile sophiste qu'on appelle la gloire; +loin de rallier le genre humain, cette ambition étroite le divise: +l'unité ne peut naître que de l'élévation et de l'étendue des idées: or, +la politique de l'étranger est toujours petite, sa libéralité hypocrite +ou tyrannique; ses bienfaits sont toujours trompeurs: chaque nation doit +puiser en elle-même les moyens de perfectionnement dont elle a besoin. +La connaissance de l'histoire des autres peuples est utile comme +science, elle est pernicieuse quand elle provoque l'adoption d'un +symbole de foi politique: c'est substituer un culte superstitieux à un +culte vrai. + +Je me résume: voici le problème proposé non par les hommes, mais par les +événements, par l'enchaînement des circonstances, par les choses enfin à +tout Empereur de Russie: favoriser parmi la nation les progrès de la +science, afin de hâter l'affranchissement des serfs; et tendre à cette +fin par l'adoucissement des mœurs, par l'amour de l'humanité, de la +liberté légale, en un mot améliorer les cœurs pour adoucir les +destinées: telle est la condition sans laquelle nul homme ne peut régner +aujourd'hui, pas même à Moscou; mais ce qu'il y a de particulier dans la +charge imposée aux Empereurs de Russie, c'est qu'il leur faut marcher +vers ce but en échappant d'un côté à la tyrannie muette et bien +organisée d'une administration révolutionnaire, et de l'autre à +l'arrogance et aux conspirations d'une aristocratie vague d'autant plus +ombrageuse et plus redoutable que sa puissance est moins définie. + +Il faut avouer qu'aucun souverain ne s'est encore acquitté de cette +terrible tâche avec autant de fermeté, de talent et de bonheur que +l'Empereur Nicolas. + +Il est le premier des princes de la Russie moderne qui ait enfin compris +qu'il faut être Russe pour faire du bien aux Russes. Sans doute +l'histoire dira: ce fut un grand souverain. + +Il n'est plus temps de dormir, les chevaux sont à ma voiture, je pars +pour Nijni. + + + + +LETTRE TRENTE-DEUXIÈME. + +Aspect des rives du Volga.--Manière dont les Russes mènent les voitures +sur les routes montueuses.--Violence des cahots.--Maison de +poste.--Serrure russe portative.--Kostroma.--Souvenir d'Alexis +Romanow.--Bac sur le Volga à Kunitcha.--Vertu qui devient +vice.--Accident dans une forêt.--La civilisation a nui aux +Russes.--Rousseau justifié.--Traits distinctifs du caractère et de la +figure des Russes.--Étymologies du mot syromède.--Mot de +Tacite.--Élégance des paysans.--Leur industrie.--La hache du +mugic.--Tarandasse.--Simplicité d'esprit du paysan russe.--Différence de +manière de voir de cet homme et des paysans des autres pays.--Caractère +des chants nationaux.--Musique accusatrice.--Imprudence du +gouvernement.--Manière de suppléer à une roue cassée.--Route de +Sibérie.--Paysages russes.--Bords du Volga.--Rencontre de trois +exilés.--Espionnage de mon feldjæger.--Derniers relais pour arriver à +Nijni.--Difficulté du chemin. + + + Yourewetch-Powolskoï, petite ville entre Yaroslaf et Nijni-Novgorod + ce 21 août 1839. + +Notre route longe le Volga. J'ai passé hier ce fleuve à Yaroslaf, et +l'ai repassé aujourd'hui à Kunitcha. Dans beaucoup d'endroits, les deux +rives qui le bordent sont différentes l'une de l'autre; d'un côté +s'étend une plaine immense qui vient finir à fleur d'eau; de l'autre, +c'est un mur coupé à pic. Cette espèce de digue naturelle a quelquefois +de cent à cent cinquante pieds de haut; elle forme muraille du côté du +fleuve, tandis que, du côté de la terre, c'est un plateau qui s'étend +assez loin dans les broussailles de l'intérieur du pays où il s'abaisse +en talus prolongé. Ce rempart, hérissé de cépées d'osiers et de +bouleaux, est déchiré de distance en distance par les affluents du grand +fleuve. Ces cours d'eau forment des espèces de sillons très-profonds +dans la berge qu'ils traversent pour déboucher au Volga. Cette berge, +comme je viens de vous le dire, est si large qu'elle ressemble à un vrai +plateau de montagnes: c'est comme un pays élevé et boisé, et les +déchirements qu'opèrent dans son épaisseur les eaux tributaires du +fleuve, sont de vraies vallées adjacentes au cours principal du Volga. +On ne peut éviter ces abîmes lorsqu'on veut voyager le long du grand +fleuve; car pour les tourner il faudrait faire des zigzags d'une lieue +et plus: voilà pourquoi on a trouvé plus facile de tracer la route de +manière à descendre du haut de la berge dans le fond des ravins +latéraux; après avoir traversé la petite rivière qui les sillonne, la +route remonte sur la côte opposée qui fait la continuation de la jetée +élevée par la nature le long du principal fleuve de la Russie. + +Les postillons, ou, pour parler plus juste, les cochers russes, si +adroits qu'ils soient en plaine, deviennent dans les chemins montueux +les plus dangereux conducteurs du monde. La route que nous suivons en +côtoyant le Volga met leur prudence et mon sang-froid à l'épreuve. Ces +continuelles montées et descentes, si elles étaient plus longues, +deviendraient périlleuses, vu la manière de mener des hommes de ce pays. +Le cocher commence la côte au pas; arrivé au tiers de la descente, qui +d'ordinaire est l'endroit le plus rapide, l'homme et les chevaux, peu +habitués à retenir, s'ennuient réciproquement de la prudence, la voiture +part au triple galop et roule avec une vitesse toujours croissante +jusqu'au milieu d'un pont de madriers peu solides, disjoints, inégaux et +mouvants, car ils sont posés et non fixés sur les poutres qui les +portent et sous les gaules qui servent à peine de garde-fou au tremblant +édifice; là, si la caisse, les roues, les ressorts et les soupentes +tiennent encore ensemble (on ne s'embarrasse pas des personnes), la +voiture continue d'un train plus modéré sa marche cahotante. Un pont +semblable se trouve au fond de chaque ravin; si les chevaux lancés au +galop ne l'enfilaient pas droit, l'équipage serait culbuté; bêtes et +hommes deviendraient ce qu'ils pourraient: c'est un tour d'adresse d'où +dépend la vie des voyageurs. Qu'un cheval bronche, qu'un clou manque, +qu'une courroie casse, tout est perdu. Votre vie repose sur les jambes +de quatre bêtes courageuses, mais faibles et fatiguées. + +Au troisième coup de ce jeu de hasard, j'exigeai qu'on enrayât, mais il +se trouve que ma voiture louée à Moscou n'a pas de sabot; on m'avait +assuré en partant que jamais il n'était nécessaire d'enrayer en Russie. +Pour suppléer le sabot, il a fallu dételer un des quatre chevaux et +prendre les traits de l'animal un moment mis en liberté. J'ai fait +recommencer la même opération, au grand étonnement des postillons, +chaque fois que la longueur et la rapidité des côtes me paraissait +pouvoir compromettre la sûreté de la voiture dont je n'ai déjà que trop +éprouvé le peu de solidité. Les postillons, tout surpris qu'ils +paraissent, ne font jamais la moindre objection à mes étranges +fantaisies, ils n'opposent nulle résistance aux ordres que je leur fais +donner par mon feldjæger; mais je lis leur pensée sur leur visage. La +présence d'un employé du gouvernement me vaut en tous lieux des marques +de déférence; on respecte en moi la volonté qui m'a donné ce protecteur. +Une telle marque de faveur de la part de l'autorité me rend l'objet des +égards du peuple. Je ne conseillerais à aucun étranger aussi peu +expérimenté que je le suis de se hasarder sans un tel guide sur les +chemins de la Russie, surtout s'il veut parcourir des gouvernements un +peu éloignés de la capitale. + +Quand vous êtes parvenu au fond du ravin, il s'agit de regrimper sur la +terrasse en gravissant la pente opposée à celle que vous venez de +descendre; le cocher, qui ne sait franchir les côtes qu'en les +escaladant à la volée, rajuste ses harnais et lance encore une fois ses +quatre chevaux contre l'obstacle. Les chevaux russes ne connaissent que +le galop; si le chemin n'est pas tirant, si le roidillon est court et la +voiture légère, du premier bond vous arrivez au sommet; mais si la pente +est sablonneuse, ce qui arrive souvent, ou si elle excède l'espace que +les chevaux peuvent parcourir d'une haleine, ceux-ci s'arrêtent bientôt, +essoufflés, haletants, au milieu de la montée; ils se butent sous les +coups de fouet, ruent et reculent immanquablement au risque de jeter +l'équipage dans les fossés; mais à chaque embarras de ce genre, je +répète en me moquant de la prétention des Russes: Il n'y a pas de +distance en Russie!! + +Cette manière de cheminer par à-coup est toujours conforme au caractère +des hommes, analogue au tempérament des bêtes, et presque toujours +d'accord avec la nature du sol. Cependant s'il arrive par hasard que le +terrain que vous avez à parcourir soit profondément inégal, vous vous +trouvez arrêté à chaque pas par la fougue des chevaux et par +l'inexpérience des hommes. Ceux-ci sont lestes et adroits, mais leur +intelligence ne peut suppléer la connaissance qui leur manque; nés pour +la plaine, ils ignorent la vraie manière de dresser les chevaux pour +voyager dans les montagnes. À la première marque d'hésitation tout le +monde met pied à terre, les domestiques poussent à la roue, de trois en +trois pas on est forcé de laisser souffler l'attelage; alors on retient +la voiture avec une grosse bûche jetée derrière; puis pour aller plus +loin, on excite les bêtes de la bride, de la voix, de la main, on les +prend par la tête, on leur frotte les naseaux avec du vinaigre afin de +les aider à respirer; enfin moyennant ces précautions, et des cris de +sauvages, et des coups de fouet assenés ordinairement avec un à-propos +que je ne me lasse pas d'admirer, vous atteignez à grand'peine la cime +de ces formidables falaises, que dans d'autres pays vous graviriez sans +seulement les remarquer. + +La route d'Yaroslaf à Nijni est une des plus montueuses de toutes celles +de l'intérieur de la Russie; pourtant dans les points mêmes où le +plateau qui borde un des côtés du Volga est le plus profondément +entaillé par les affluents du grand fleuve, je ne crois pas que de la +rive au sommet de la côte ce rempart naturel surpasse la hauteur d'une +maison de cinq ou six étages à Paris. Cette espèce de quai, coupé par +les filets d'eau qui dévalent vers le courant principal, est d'un effet +imposant, mais triste: cette jetée pourrait servir de base à une +magnifique route; mais ne pouvant tourner les ravins, il fallait ou les +franchir sur des arceaux qui auraient coûté autant que des voûtes +d'aqueducs, ou descendre jusqu'au fond de ces étroits abîmes: or, comme +on n'a pas tracé ces descentes en pentes douces, elles sont parfois +dangereuses à cause de la rapidité de la côte. + +Les Russes m'avaient vanté comme riants et variés les paysages qu'on +découvre en suivant les bords du Volga; c'est toujours la campagne des +environs d'Yaroslaf, et c'est toujours la même température. + +S'il y a quelque chose d'inattendu dans un voyage en Russie, ce n'est +assurément pas l'aspect du pays; mais ce que ni vous ni moi nous +n'aurions pu prévoir, c'est un danger que je vais vous signaler: le +danger de se casser la tête contre la capote de sa calèche. Ne riez pas: +le péril est positif et imminent; les rondins dont on fait les ponts de +ce pays, et souvent les chemins eux-mêmes exposent les voitures à de +tels chocs que les voyageurs non avertis seraient jetés dehors si leur +calèche était découverte, ou se briseraient le crâne si la capote était +levée. Il est donc prudent de se servir en Russie de voiture dont +l'impériale est le plus élevée possible. Une cruche d'eau de Seltz (vous +savez qu'elles sont solides), bien emballée dans du foin, vient d'être +cassée au fond du coffre de mon siége par la violence des secousses. + +Hier j'ai couché dans une maison de poste où je manquais de tout: ma +voiture est tellement dure et les chemins sont si raboteux, que je ne +puis guère voyager plus de vingt-quatre heures de suite sans éprouver de +violentes douleurs de tête; alors comme j'aime mieux un mauvais gîte +qu'une fièvre cérébrale, je m'arrête quelque part que je me trouve. Ce +qu'il y a de plus rare dans ces gîtes improvisés et dans toute la +Russie, c'est le linge blanc. Vous savez que je voyage avec mon lit, +mais je n'ai pu me charger d'une grande provision de linge, et les +serviettes qu'on me donne dans les maisons de poste ont toujours servi; +j'ignore à qui est réservé l'honneur de les salir. Hier, à onze heures +du soir, le maître de poste a envoyé chercher pour moi du linge blanc à +un village distant de sa maison de plus d'une lieue. J'aurais protesté +contre cet excès de zèle du feldjæger, mais je l'ai ignoré jusqu'au +matin. Par la fenêtre de mon chenil, à travers le demi-jour qu'on +appelle la nuit en Russie, je pouvais admirer à loisir l'inévitable +péristyle romain avec son fronton de bois blanchi à la chaux, et ses +colonnes de mortier qui ornent du côté de l'étable la façade des maisons +de poste russes. Cette architecture maladroite est un cauchemar qui me +poursuivra d'un bout de l'Empire à l'autre. La colonne classique est +devenue le cachet de l'édifice public en Russie; la fausse magnificence +se rencontre ici à côté de la pénurie la plus complète; mais le comfort, +l'élégance bien entendue et partout la même, n'existe nulle part, pas +plus dans les palais des riches où les salons sont superbes et où la +chambre à coucher n'est qu'un paravent, que dans les taudis des paysans. +Vous trouveriez peut-être dans tout l'Empire trois exceptions à cette +règle. L'Espagne m'a paru moins dénuée que ne l'est la Russie des choses +de première nécessité. + +Autre précaution indispensable pour voyager en ce pays:--vous ne vous +attendez guère à celle-ci:--c'est une serrure russe avec ses deux +anneaux; la serrure russe est une mécanique aussi simple qu'ingénieuse. +Vous arrivez dans une auberge remplie de gens de plusieurs sortes; vous +savez d'ailleurs que tous les paysans slaves sont voleurs, si ce n'est +de grands chemins, au moins de maison; vous faites déposer vos paquets +dans votre chambre, puis vous vous apprêtez à vous aller promener. +Toutefois avant de sortir vous voulez, non sans raison, fermer votre +porte et tirer votre clef: point de clef... pas même de serrure! à peine +un loquet, un clou, une ficelle; enfin rien: c'est l'âge d'or dans une +caverne... l'un de vos gens garde votre voiture; si vous ne voulez pas +faire de l'autre une seconde sentinelle à la porte de votre chambre, ce +qui ne serait ni très-sûr, car une sentinelle assise s'endort, ni +très-humain, vous avez recours à l'expédient que voici: vous fichez un +grand anneau de fer à vis dans le chambranle de la porte, un autre +anneau de même dimension dans la porte, piqué le plus près possible du +premier, puis vous passez dans ces deux anneaux qui font pitons, le col +d'un cadenas également à vis; cette vis qui ouvre et ferme le cadenas, +lui sert de clef; vous l'emportez, et votre porte est parfaitement +close; car les anneaux, une fois vissés, ne peuvent s'enlever qu'en les +faisant tourner un à un sur eux-mêmes, opération qui ne saurait avoir +lieu tant qu'ils sont liés ensemble par le cadenas. La clôture s'opère +assez vite et fort aisément: la nuit, dans une maison suspecte, vous +pouvez vous enfermer en un moment moyennant cette serrure, invention +habile et digne d'un pays où fourmillent les plus habiles et les plus +effrontés des voleurs! Les délits sont tellement fréquents que la +justice n'ose être rigoureuse, et puis tout se fait ici par exception, +par boutades; régime capricieux, qui malheureusement n'est que trop +d'accord avec l'imagination fantasque de ce peuple menteur, aussi +indifférent à l'équité qu'à la vérité. + +J'ai visité hier matin le couvent de Kostroma où l'on m'a fait voir les +appartements d'Alexis Romanow et de sa mère; c'est de cette retraite +qu'Alexis est sorti pour monter sur le trône et pour fonder la dynastie +actuellement régnante. Ce couvent ressemble à tous les autres: un jeune +moine, qui n'était pas à jeun et qui de très-loin sentait le vin assez +fort, m'a montré la maison en détail; j'aime mieux les vieux moines à +barbe blanche et les popes à têtes chauves que les jeunes solitaires +bien nourris. Ce trésor aussi ressemble à tous ceux qui m'ont été +montrés ailleurs. Voulez-vous savoir en deux mots ce que c'est que la +Russie? la Russie, c'est un pays où l'on trouve et où l'on voit la même +chose et les mêmes gens partout. Cela est si vrai, qu'en arrivant dans +un lieu, on croit toujours y retrouver les personnes qu'on vient de +quitter ailleurs. + +À Kunitcha, le bac dans lequel nous avons repassé le Volga n'est pas +rassurant; la barque a si peu de bord que peu de chose la ferait +chavirer. Rien ne m'a paru triste comme l'aspect de cette petite ville +par un ciel gris, une température humide et froide et pendant une pluie +battante qui retenait les habitants prisonniers dans leurs maisons; un +vent violent soufflait; si la tourmente eût augmenté, nous eussions +couru des risques. Je me suis rappelé qu'à Pétersbourg personne ne +s'émeut pour repêcher les gens qui tombent dans la Néva, et je me +disais: si je me noie dans le Volga à Kunitcha, nul homme ne se jettera +à l'eau afin de me secourir... pas un cri ne sera poussé pour moi sur +ces bords populeux, mais qui paraissent déserts tant les villes, le sol, +le ciel et les habitants sont tristes et silencieux. La vie des hommes +est de peu d'importance aux yeux des Russes; et ils ont l'air si +mélancoliques, que je les crois indifférents à leur propre vie autant +qu'à celle des autres. + +C'est le sentiment de sa dignité, c'est la liberté qui attache l'homme à +lui-même, à la patrie, à tout; ici, l'existence est tellement +accompagnée de gêne que chacun me paraît nourrir en secret le désir de +changer de place sans le pouvoir. Les grands n'ont point de passe-ports, +les paysans pas d'argent et l'homme reste comme il est, patient par +désespoir, c'est-à-dire aussi indifférent à sa vie qu'à sa mort. La +résignation, qui partout ailleurs est une vertu, devient un vice en +Russie parce qu'elle y perpétue la violente immobilité des choses. + +Il n'est pas ici question de liberté politique, mais d'indépendance +personnelle, de facilité de mouvement, et même de l'expression spontanée +d'un sentiment naturel; voilà pourtant ce qui n'est à la portée de +personne en Russie, excepté du maître. Les esclaves ne se disputent qu'à +voix basse; la colère est un des privilèges du pouvoir. Plus je vois les +gens conserver l'apparence du calme sous ce régime, plus je les plains; +la tranquillité ou le knout!!... telle est ici la condition de +l'existence; Le knout des grands, c'est la Sibérie!!... et la Sibérie +n'est elle-même que l'exagération de la Russie. + + (_Suite de la même lettre_.) + + Au milieu d'un bois le même jour, au soir. + +Me voici retenu dans un chemin de sable et de rondins: le sable est si +profond que les plus grosses pièces de bois s'y perdent. Nous nous +trouvons arrêtés au milieu d'une forêt, à plusieurs lieues de toute +habitation. Un accident arrivé à ma voiture, qui pourtant est du pays, +nous retient dans ce désert, et tandis que mon valet de chambre, avec +l'aide d'un paysan que le ciel nous envoie, raccommode le dommage, moi, +humilié du peu de ressources que je trouve en moi-même dans cette +occurrence, moi qui sens que je ne ferais que gêner les travailleurs si +je m'avisais de les aider, je me mets à vous écrire pour vous prouver +l'inutilité de la culture d'esprit, lorsque l'homme privé de tous les +accessoires de la civilisation est obligé de lutter corps à corps, sans +autres ressources que ses propres forces, contre une nature sauvage et +encore tout armée de la puissance primitive qu'elle avait reçue de Dieu. +Vous savez cela mieux que moi, mais vous ne le sentez pas comme je le +sens en ce moment. + +Les jolies paysannes sont rares en Russie; c'est ce que je répète chaque +jour; pourtant celles qui sont belles le sont parfaitement. Leurs yeux, +taillés en amande, ont une expression particulière; la coupe de leurs +paupières est pure et nette, mais le bleu de la prunelle est souvent +trouble, ce qui rappelle le portrait des Sarmates, par Tacite, qui dit +qu'ils ont les yeux _glauques_; cette teinte donne à leur regard voilé +une douceur, une innocence dont le charme devient irrésistible. Elles +ont à la fois la délicatesse des vaporeuses beautés du Nord, et la +volupté des femmes de l'Orient. L'expression de bonté de ces ravissantes +créatures inspire un sentiment singulier: c'est un mélange de respect et +de confiance. Il faut venir dans l'intérieur de la Russie pour savoir +tout ce que valait l'homme primitif, et tout ce que les raffinements de +la société lui ont fait perdre. Je l'ai dit, je le répète, et je le +répéterai peut-être encore avec plus d'un philosophe: dans ce pays +patriarcal, c'est la civilisation qui gâte l'homme. Le Slave était +naturellement ingénieux, musical, presque compatissant; le Russe policé +est faux, oppresseur, singe et vaniteux. Un siècle et demi sera +nécessaire pour mettre ici d'accord les mœurs nationales avec les +nouvelles idées européennes, en supposant toutefois que, pendant cette +longue succession de temps, les Russes ne seront gouvernés que par des +princes éclairés, et amis du progrès, comme on dit aujourd'hui. En +attendant cet heureux résultat, la complète séparation des classes fait +de la vie sociale en Russie une chose violente et immorale; on dirait +que c'est dans ce pays que Rousseau est venu chercher la première idée +de son système, car il n'est pas même nécessaire d'employer les +ressources de sa magique éloquence pour prouver que les arts et les +sciences ont fait plus de mal que de bien aux Slaves. L'avenir apprendra +au monde si la gloire militaire et politique doit dédommager la nation +russe du bonheur dont la privent son organisation sociale et les +emprunts qu'elle ne cesse de faire aux étrangers. + +L'élégance est innée chez les hommes de pure race slave. Ils ont dans le +caractère un mélange de simplicité, de douceur et de sensibilité qui +maîtrise les cœurs; il s'y joint souvent beaucoup d'ironie et un peu de +fausseté, mais dans les bons naturels ces défauts ont tourné en grâce: +il n'en reste qu'une physionomie dont l'expression de finesse est +incomparable; on est dominé par un charme inconnu, c'est une mélancolie +tendre et qui n'a rien d'amer, une douceur souffrante qui naît presque +toujours d'un mal secret qu'on se cache à soi-même pour le mieux +déguiser aux yeux des autres. Bref, les Russes sont une nation +résignée... cette simple parole dit tout. L'homme qui manque de +liberté--ici ce mot exprime des droits naturels, des besoins +véritables,--eût-il d'ailleurs tous les autres biens, est comme une +plante privée d'air; on a beau arroser la racine, la tige produit +tristement quelques feuillages sans fleurs. + +Les vrais Russes ont quelque chose de particulier dans l'esprit, dans +l'expression du visage et dans la tournure. Leur démarche est légère, et +tous leurs mouvements dénotent un naturel distingué. Ils ont les yeux +très-fendus, peu ouverts et dessinés en forme d'ovale allongé; le trait +qu'ils ont presque tous dans le regard donne à leur physionomie une +expression de sentiment et de malice singulièrement agréable. Les Grecs, +dans leur langue créatrice, appelaient les habitants de ces contrées +syromèdes, mot qui veut dire œil de lézard; le mot latin sarmates est +venu de là. Ce trait dans l'œil a donc frappé tous les observateurs +attentifs. Le front des Russes n'est ni très-élevé ni très-large; mais +il est d'une forme gracieuse et pure; ils ont à la fois dans le +caractère de la méfiance et de la crédulité, de la fourberie et de la +tendresse; et tous ces contrastes sont pleins de charme; leur +sensibilité voilée est plutôt communicative qu'expansive, c'est d'âme à +âme qu'elle se révèle; car c'est sans le vouloir, sans y penser, sans +paroles, qu'ils se font aimer. Ils ne sont ni grossiers, ni apathiques +comme la plupart des hommes du Nord. Poétiques comme la nature, ils ont +une imagination qui se mêle à toutes leurs affections; pour eux l'amour +tient de la superstition: leurs attachements ont plus de délicatesse que +de vivacité; toujours fins, même quand ils se passionnent, on peut dire +qu'ils ont de l'esprit dans le sentiment. Ce sont toutes ces nuances +fugitives qu'exprime leur regard, si bien caractérisé par les Grecs. + +C'est que les anciens Grecs étaient doués du talent exquis d'apprécier +les hommes et les choses, et de les peindre en les nommant; faculté qui +a rendu leur langue féconde entre toutes les langues européennes, et +leur poésie divine entre toutes les poésies. + +Le goût passionné des paysans russes pour le thé me prouve l'élégance de +leur nature et s'accorde bien avec la peinture que je viens de vous +faire de leur caractère. Le thé est un breuvage raffiné. Cette boisson +est devenue en Russie une chose de première nécessité. Les gens du +peuple, quand ils veulent vous demander pour boire poliment, disent: +pour du thé, _na tchiai_, comme on dit ailleurs pour un verre de vin. + +Cet instinct de bon goût est indépendant de la culture de l'esprit, il +n'exclut pas même la barbarie, la cruauté; mais il exclut ce qui est +vulgaire. + +Le spectacle que j'ai dans ce moment sous les yeux me prouve la vérité +de ce qu'on m'a toujours dit: c'est que les Russes sont singulièrement +adroits et industrieux. + +Un paysan russe a pour principe de ne reconnaître nul obstacle, non pas +à ses désirs, pauvre aveuglé!... mais à l'ordre qu'il reçoit. Armé de la +hache qu'il porte partout avec lui, il devient une espèce de magicien +qui crée en un moment tout ce qui manque au désert. Il saura vous faire +retrouver les bienfaits de la civilisation dans la solitude; il +raccommodera votre voiture; il suppléera même à une roue cassée et qu'il +remplacera par un arbre habilement posé sous la caisse, attaché d'un +bout à une traverse, et de l'autre traînant à terre; si malgré cette +industrie votre téléga est hors d'état de marcher, il en substituera un +autre qu'il met sur pied en un moment, sachant faire servir avec +beaucoup d'intelligence les débris de l'ancien à la construction du +nouveau. On m'avait conseillé à Moscou de voyager en tarandasse, et +j'aurais bien fait de suivre cet avis, car, avec cette sorte d'équipage, +on ne risque jamais de rester en chemin!... Il peut être raccommodé, +même reconstruit par chaque paysan russe. + +Si vous voulez camper, cet homme universel vous bâtira une maison pour +la nuit: et votre cabane improvisée vaudra mieux qu'aucune auberge de +ville. Après vous avoir établi aussi comfortablement que vous pouvez +l'être, il s'enveloppera dans sa peau de mouton retournée et se couchera +sur le nouveau seuil de votre porte, dont il défendra l'entrée avec la +fidélité d'un chien; ou bien il s'assiéra au pied d'un arbre devant la +demeure qu'il vient de créer pour vous, et, tout en regardant le ciel, +il vous désennuiera dans la solitude de votre gîte par des chants +nationaux dont la mélancolie répond aux plus doux instincts de votre +cœur, car le talent inné pour la musique est encore une des prérogatives +de cette race privilégiée;... et jamais l'idée ne lui viendra qu'il +serait juste qu'il prît place à côté de vous dans la cabane qu'il vient +de vous construire. + +Ces hommes d'élite resteront-ils longtemps cachés dans les déserts où la +Providence les tient en réserve... à quel dessein? elle seule le +sait!... Quand sonnera pour eux l'heure de la délivrance, et bien plus, +du triomphe? c'est le secret de Dieu. + +J'admire la simplicité d'idées et de sentiments de ces hommes. Dieu, le +roi du ciel: le Czar, le roi de la terre: voilà pour la théorie; les +ordres, les caprices même du maître, sanctionnés par l'obéissance de +l'esclave: voilà pour la pratique. Le paysan russe croit se devoir corps +et âme à son seigneur. + +Conformément à cette dévotion sociale, il vit sans joie, mais non pas +sans orgueil; or, la fierté suffit à l'homme pour subsister; c'est +l'élément moral de l'intelligence. Elle prend toutes sortes de formes, +même celle de l'humilité, de cette modestie religieuse découverte par +les chrétiens. + +Un Russe ne sait ce que c'est que de dire non à ce maître qui lui +représente deux autres maîtres bien plus grands, Dieu et l'Empereur, et +il met toute son intelligence, toute sa gloire à vaincre les petites +difficultés de l'existence que respectent, qu'invoquent, qu'amplifient +les hommes du commun chez les autres nations, parce qu'ils considèrent +ces ennuis comme des auxiliaires de leur vengeance contre les riches, +qu'ils regardent en ennemis parce qu'ils les appellent les heureux de ce +monde. + +Les Russes sont trop dénués de tous les biens de la vie pour être +envieux; les hommes vraiment à plaindre ne se plaignent plus: les +envieux de chez nous sont des ambitieux manqués; la France, ce pays du +bien-être facile, des fortunes rapides, est une pépinière d'envieux; je +ne puis m'attendrir sur les regrets haineux de ces hommes dont l'âme est +énervée par les douceurs de la vie; tandis que la patience de ce +peuple-ci m'inspire une compassion, j'ai presque dit une estime +profonde. L'abnégation politique des Russes est abjecte et révoltante: +leur résignation domestique est noble et touchante. Le vice de la nation +devient la vertu de l'individu. + +La tristesse des chants russes frappe tous les étrangers: mais cette +musique n'est pas seulement mélancolique, elle est savante et +compliquée: elle se compose de mélodies inspirées, et en même temps de +combinaisons d'harmonie très-recherchées et qu'on n'obtient ailleurs +qu'à force d'étude et de calcul. Souvent en traversant les villages, je +m'arrête pour écouter des morceaux d'ensemble exécutés à trois et à +quatre parties avec une précision et un instinct musical que je ne me +lasse pas d'admirer. Les chanteurs de ces rustiques quintetti devinent +les lois du contre-point, les règles de la composition, l'harmonie, les +effets des diverses natures de voix, et ils dédaignent les unissons. Ils +exécutent des suites d'accords recherchés, inattendus, entrecoupés de +roulades et d'ornements délicats. Mais malgré la finesse de leur +organisation ils ne chantent pas toujours parfaitement juste; ce qui +n'est pas surprenant lorsqu'on s'attaque à une musique difficile avec +des voix rauques et fatiguées; mais lorsque les chanteurs sont jeunes, +les effets qu'ils produisent par l'exécution de ces morceaux savamment +travaillés, me paraissent très-supérieurs à ceux des mélodies nationales +qu'on entend dans les autres pays. + +Le chant des paysans russes est une lamentation nasillarde, fort peu +agréable à une voix; mais exécutées en chœur, ces complaintes prennent +un caractère grave, religieux, et produisent des effets d'harmonie +surprenants. La manière dont les différentes parties sont placées, la +succession inattendue des accords, le dessin de la composition, les +entrées de voix: tout cela est touchant et n'est jamais commun; ce sont +les seuls chants populaires où j'aie entendu prodiguer les roulades. De +tels ornements, toujours mal exécutés par des paysans, sont désagréables +à l'oreille; néanmoins l'ensemble de ces chœurs rustiques est original +et même beau. + +Je croyais la musique russe apportée de Byzance en Moscovie, on m'assure +au contraire qu'elle est indigène; ceci expliquerait la profonde +mélancolie de ces airs, surtout de ceux qui affectent la gaîté par la +vivacité du mouvement. Si les Russes ne savent pas se révolter contre +l'oppression, ils savent soupirer et gémir. + +À la place de l'Empereur je ne me contenterais pas d'interdire à mes +sujets la plainte, je leur défendrais aussi le chant, qui est une +plainte déguisée; ces accents si douloureux sont un aveu et peuvent +devenir une accusation, tant il est vrai que, sous le despotisme, les +arts eux-mêmes, lorsqu'ils sont nationaux, ne sauraient passer pour +innocents; ce sont des protestations déguisées. + +De là sans doute le goût du gouvernement et des courtisans russes pour +les ouvrages, les littérateurs et les artistes étrangers, la poésie +empruntée a peu de racines. Chez les peuples esclaves, on craint les +émotions profondes causées par les sentiments patriotiques; aussi tout +ce qui est national y devient-il un moyen d'opposition, même la musique. +C'est ce qu'elle est en Russie où, des coins les plus reculés du désert, +la voix de l'homme élève au ciel ses plaintes vengeresses pour demander +à Dieu la part de bonheur qui lui est refusée sur la terre!... Donc si +l'on est assez puissant pour opprimer les hommes, il faut être assez +conséquent pour leur dire: ne chantez pas. Rien ne révèle la souffrance +habituelle d'un peuple, comme la tristesse de ses plaisirs. Les Russes +n'ont que des consolations, ils n'ont pas de plaisirs. Je suis surpris +que personne avant moi n'ait averti le pouvoir de l'imprudence qu'il +commet en permettant aux Russes un délassement qui trahit leur misère et +donne la mesure de leur résignation: une résignation si profonde, c'est +un abîme de douleur. + + (_Suite de la lettre précédente_.) + + Ce 22 août 1839, de la dernière poste avant Nijni. + +Nous sommes arrivés ici sur trois roues et sur une gaule de sapin +traînante pour remplacer la quatrième. Je n'ai cessé d'admirer +l'ingénieuse simplicité de cette manière de voyager; il est facile +d'adapter l'arbre au train de devant, en l'attachant à l'encastrure avec +des cordes; on le laisse ainsi traîner au loin, en passant sous le +lisoir de derrière où on le fixe pour remplacer celle des grandes roues +qui manque: la perte d'une des petites serait plus embarrassante. + +Une grande partie de la route de Yaroslaf à Nijni est une vaste allée de +jardin; ce chemin, tracé presque toujours en ligne droite, est plus +large que notre grande allée des Champs-Élysées à Paris, et il est bordé +de deux autres allées tapissées de gazons naturels et plantées de +bouleaux. Cette route est douce, car on y roule presque toujours sur +l'herbe, excepté quand on traverse des marais sur des ponts élastiques, +espèces de parquets flottants plus singuliers que commodes. Ces +assemblages de pièces de bois inégales sont dangereux pour les chevaux +et pour les voitures. Une route où croît tant de gazon, doit être peu +fréquentée; ce qui la rend d'autant plus facile à entretenir. Hier, +avant de casser, nous avancions au grand galop sur un chemin dont je +m'avisai de vanter la beauté à mon feldjæger. «Je crois bien qu'il est +beau, me répondit cet homme aux membres grêles, à la taille de guêpe, à +la tenue roide et militaire, à l'œil gris et vif, aux lèvres pincées, à +la peau naturellement blanche, mais tannée, brûlée et rougie par +l'habitude des voyages en voitures découvertes, homme à l'air tout à la +fois timide et redoutable, comme la haine réprimée par la peur:--je le +crois bien... c'est la grande route de Sibérie!» + +Ce mot me glaça. C'est pour mon plaisir que je fais ce chemin, +pensai-je; mais quels étaient les sentiments et les idées de tant +d'infortunés qui l'ont fait avant moi? et ces sentiments et ces idées +évoqués par mon imagination revenaient m'obséder. Je vais chercher une +distraction, un divertissement sur les traces du désespoir des autres... +La Sibérie!... cet enfer russe est incessamment devant moi... et avec +tous ses fantômes, il me fait l'effet du regard du basilic sur l'oiseau +fasciné!... Quel pays!... la nature y est comptée pour rien; car il faut +oublier la nature dans une plaine sans limites, sans couleur, sans +plans, sans lignes, si ce n'est la ligne toujours égale, tracée par le +cercle de plomb du ciel sur la surface de fer de la terre!!... Telle +est, à quelques inégalités près, la plaine que j'ai traversée depuis mon +départ de Pétersbourg: d'éternels marais entrecoupés de quelques champs +d'avoine ou de seigle, qui sont de niveau avec les joncs; quelques +carrés de terre cultivés en concombres, en melons et en divers légumes +aux environs de Moscou, culture qui n'interrompt pas la monotonie du +paysage; puis, dans les lointains, des bois de pins mal venants, +quelques bouleaux maigres, noueux; puis enfin, le long des routes, des +villages de planches grises, à maisons plates, dominés toutes les vingt, +trente ou cinquante lieues par des villes un peu plus élevées, quoique +plates aussi, villes où l'espace fait disparaître les hommes, rues qui +ressemblent à des casernes bâties pour un jour de manœuvres: pour la +centième fois voilà la Russie telle qu'elle est. Ajoutez-y quelques +décorations, quelques dorures et beaucoup de gens aux discours +flatteurs, aux pensers moqueurs, et vous l'aurez telle qu'on nous la +veut montrer; il faut tout dire: on y assiste à de superbes revues. +Savez-vous ce que c'est que les manœuvres russes? ces mouvements de +troupes équivalent à des guerres, moins la gloire; mais la dépense n'en +est que plus grande, car l'armée n'y peut pas vivre aux dépens de +l'ennemi. + +Dans ce pays sans paysages coulent des fleuves immenses, mais sans +couleur; ils coulent à travers un pays grisâtre, dans des terrains +sablonneux, et disparaissent sous des coteaux pas plus hauts que des +digues, et brunis par des forêts marécageuses. Les fleuves du Nord sont +tristes comme le ciel qu'ils reflètent; le Volga est, dans certaines +parties de son cours, bordé de villages qu'on dit assez riches; mais ces +piles de planches grises aux faîtes mousseux n'égayent pas la contrée. +On sent l'hiver et la mort planer sur tous ces sites: la lumière et le +climat du Nord donnent aux objets une teinte funèbre; au bout de +quelques semaines, le voyageur épouvanté se croit enterré vif; il +voudrait déchirer son linceul et fuir ce cimetière sans clôture, et qui +n'a de bornes que celles de la vue; il lutte de toutes ses forces pour +soulever le voile de plomb qui le sépare des vivants. N'allez jamais +dans le Nord pour vous amuser, à moins que vous ne cherchiez votre +amusement dans l'étude: car il y a beaucoup à étudier ici. + +Je suivais donc, désenchanté, la grande route _de la Sibérie_, quand +j'aperçus de loin un groupe d'hommes d'armes arrêté sous une des +contre-allées de la route. + +«Que font là ces soldats? dis-je à mon courrier. + +--Ce sont, me répondit cet homme, des Cosaques qui conduisent des exilés +en Sibérie!!...» + +Ainsi ce n'est pas un rêve, ce n'est pas de la mythologie de gazettes; +je vois là de vrais malheureux, de véritables déportés qui vont à pied, +chercher péniblement la terre où ils doivent mourir oubliés du monde, +loin de tout ce qui leur fut cher, seuls avec le Dieu qui ne les avait +pas créés pour subir un tel supplice. J'ai peut-être rencontré leurs +mères, leurs femmes, ou je les rencontrerai; ce ne sont pas des +criminels, au contraire; ce sont des Polonais, des héros de malheur et +de dévouement; et les larmes me venaient aux yeux en approchant de ces +infortunés auprès de qui je n'osais pas même m'arrêter de peur de +devenir suspect à mon argus. Ah!... devant de tels revers, le sentiment +de mon impuissante compassion m'humiliait, et la colère refoulait +l'attendrissement dans mon cœur! J'aurais voulu être bien loin d'un pays +où le misérable qui me sert de courrier pouvait devenir assez formidable +pour me forcer par sa présence à dissimuler les sentiments les plus +naturels de mon cœur. J'ai beau me répéter que nos forçats sont +peut-être plus à plaindre que ne le sont les colons de la Sibérie, il y +a dans cet exil lointain une vague poésie qui prête à la sévérité de la +loi toute la puissance de l'imagination, et cette alliance inhumaine +produit un résultat terrible. D'ailleurs, nos forçats sont jugés +sérieusement; mais après quelques mois de séjour en Russie, on ne croit +plus aux lois. + +Il y avait là trois exilés, et ces condamnés étaient innocents à mes +yeux, car sous le despotisme il n'y a de criminel que l'homme qui n'est +pas puni. Ces trois condamnés étaient conduits par six hommes à cheval, +par six Cosaques. La capote de ma voiture était fermée, et plus nous +approchions du groupe, plus mon courrier observait attentivement ce qui +se passait sur ma figure; il me dévisageait. Je fus singulièrement +frappé des efforts qu'il faisait pour me persuader que les gens devant +lesquels nous passions étaient de simples malfaiteurs, et que pas un +condamné politique ne se trouvait parmi eux. Je gardais un morne +silence; le soin qu'il prenait de répondre à ma pensée me parut +très-significatif. Il la lit donc sur mon visage, me disais-je, ou la +sienne lui fait deviner la mienne. + +Affreuse sagacité des sujets du despotisme! tous sont espions, même en +amateurs et sans rétribution. + +Les derniers relais de la route qui conduit à Nijni sont longs et +difficiles, à cause des sables qui deviennent de plus en plus +profonds[12], tellement qu'on y reste comme enterré; et dans ces sables, +d'énormes blocs de bois et de pierres se remuent sous les roues des +voitures et sous les pieds des chevaux; on dirait d'une plage jonchée de +débris. Cette partie de la route est bordée de forêts, où campent, de +demi-lieue en demi-lieue, des postes de Cosaques destinés à protéger le +passage des marchands qui vont à la foire. Cet appareil est plus sauvage +que rassurant. On se croit au moyen âge. + +Ma roue est raccommodée: on la remet en place, ce qui me fait espérer +que nous arriverons à Nijni avant ce soir. Le dernier relais est de huit +lieues, par un chemin dont je viens de vous décrire tous les +inconvénients, sur lesquels j'insiste, parce que les mots qui vous les +peignent passent trop vite, en comparaison du temps que me prennent les +choses. + + + + +LETTRE TRENTE-TROISIÈME. + +Site de Nijni-Novgorod.--Mot de l'Empereur Nicolas.--Prédilection de ce +prince pour Nijni.--Le Kremlin de Nijni.--Peuples accourus à cette foire +de toutes les extrémités de la terre.--Nombre des étrangers.--Le +gouverneur de Nijni.--Pavillon du gouverneur à la foire.--Le pont de +l'Oka.--Barques qui obstruent le fleuve.--Aspect de la foire.--Peine +qu'on a pour se loger.--Je m'installe dans un café.--Insectes +inconnus.--Orgueil de mon feldjæger.--Emplacement de la foire.--Aspect +des populations.--Terrain de la foire.--Ville souterraine.--Cloaque +magnifique: ouvrage imposant.--Aspect singulier des femmes.--Les +alentours de la foire.--Ville du thé.--Ville des chiffons.--Ville des +bois de charronnage.--Ville des fers de Sibérie.--Origine de la foire de +Nijni.--Village persan.--Poissons salés de la mer +Caspienne.--Cuirs.--Fourrures.--Lazzaronis du Nord.--Intérieur de la +foire.--Site mal choisi.--Crédit commercial des serfs russes.--Manière +de calculer des gens du peuple.--Bonne foi des paysans.--Comment les +seigneurs trompent leurs serfs.--Rivalité de l'autocratie et de +l'aristocratie.--Prix des denrées à la foire de Nijni.--Turquoises +apportées par les Boukares.--Chevaux kirguises: leur attachement les uns +pour les autres.--La foire après le coucher du soleil.--Convoi de +rouliers debout sur leur essieu.--Gravité des Russes.--Encore des chants +russes.--Ce que dit la musique en Russie. + + + Nijni-Novgorod, ce 22 août au soir 1839. + +Le site de Nijni est le plus beau que j'aie vu en Russie: il y a là non +plus de petites falaises, de basses jetées qui se prolongent au bord +d'un grand fleuve, des ondulations de terrain qualifiées de collines, au +sein d'une vaste plaine: il y a une montagne, une vraie montagne qui +fait promontoire au confluent du Volga et de l'Oka, deux fleuves +également imposants, car, à son embouchure, l'Oka paraît aussi +considérable que le Volga, et s'il perd son nom c'est parce qu'il ne +vient pas d'aussi loin. La ville haute de Nijni bâtie sur cette +montagne, domine une plaine immense comme la mer: un monde sans bornes +s'ouvre au pied de cette crique devant laquelle se tient la plus grande +foire du monde; pendant six semaines de l'année le commerce des deux +plus riches parties du monde s'est donné rendez-vous au confluent du +Volga et de l'Oka. C'est un lieu à peindre; jusqu'à présent je n'avais +admiré de vues vraiment pittoresques en Russie que dans les rues de +Moscou et le long des quais de Pétersbourg, encore ces sites étaient-ils +de création humaine; mais ici la campagne est belle en elle-même; +cependant l'ancienne ville de Nijni au lieu de regarder les fleuves et +de profiter des moyens de richesse qu'ils lui offrent, reste entièrement +cachée derrière la montagne; là, perdue dans l'intérieur du pays, elle +semble fuir ce qui ferait sa gloire et sa prospérité: cette maladresse a +frappé l'Empereur Nicolas qui s'écria la première fois qu'il vit ce +lieu: «À Nijni la nature a tout fait, les hommes ont tout gâté.» Pour +remédier à l'erreur des fondateurs de Nijni-Novgorod, un faubourg en +forme de quai se bâtit aujourd'hui sous la côte, à l'une des deux +pointes de terre qui séparent le Volga de l'Oka. Ce faubourg s'agrandit +chaque année, il devient plus important et plus populeux que la cité; et +le vieux Kremlin de Nijni (chaque ville russe a le sien), sépare +l'ancien du nouveau Nijni, situé sur la rive droite de l'Oka. + +La foire se tient de l'autre côté de ce fleuve sur une terre basse qui +fait triangle entre la rivière et le Volga. Cette terre d'alluvion +marque le point où les deux cours d'eau se réunissent, par conséquent +d'un côté elle sert de rive à l'Oka et de l'autre au Volga; c'est aussi +ce que fait le promontoire de Nijni sur la rive droite de l'Oka. Les +deux bords de cette rivière sont joints par un pont de bateaux qui +conduit de la ville à la foire et qui m'a paru aussi long que celui du +Rhin devant Mayence. Ces deux angles de terre, quoique séparés seulement +par un fleuve, sont bien différents l'un de l'autre: l'un domine de +toute la hauteur d'une montagne le sol nivelé de la plaine qu'on appelle +Russie et il est pareil à une borne colossale, à une pyramide naturelle: +c'est le promontoire de Nijni qui s'élève majestueusement au milieu de +ce vaste pays; l'autre angle, celui de la foire, se cache au niveau des +eaux qui l'inondent une partie de l'année; la beauté singulière de ce +contraste n'a point échappé au coup d'œil de l'Empereur Nicolas; ce +prince, avec la sagacité qui le caractérise, a senti que Nijni était un +des points importants de son Empire. Il aime particulièrement ce lieu +central favorisé par la nature et devenu le lieu de réunion des +populations les plus lointaines qui s'y pressent de toutes parts, +attirées par un puissant intérêt commercial. Dans sa minutieuse +vigilance, l'Empereur ne néglige rien pour embellir, étendre et enrichir +cette ville; il a ordonné des terrassements, des quais, et commandé pour +dix-sept millions de travaux qui ne sont contrôlés que par lui. La foire +de Makarief qui se tenait autrefois dans les terres d'un boyard à vingt +lieues plus bas, en suivant le cours du Volga vers l'Asie, a été +confisquée au profit de la couronne et du pays; puis l'Empereur +Alexandre l'a transportée à Nijni. Je regrette la foire asiatique tenue +dans les domaines d'un ancien prince moscovite: elle devait être plus +pittoresque et plus originale, quoique moins grandiose et moins +régulière que ce que je trouve ici. + +Je vous ai dit que chaque ville russe a son Kremlin; de même que chaque +ville espagnole a son Alcazar; le Kremlin de Nijni avec ses tours +d'aspects divers et ses murailles crénelées qui serpentent sur une +montagne bien plus élevée que ne l'est la colline du Kremlin de Moscou, +a près d'une demi-lieue de tour. + +Lorsque le voyageur aperçoit cette forteresse du fond de la plaine, il +est frappé d'étonnement; il découvre par moments au-dessus de la cime +des pins mal venants, les flèches brillantes et les lignes blanches de +cette citadelle: c'est le phare vers lequel il se dirige à travers les +déserts sablonneux qui gênent l'abord de Nijni par la route de Yaroslaf. +L'effet de cette architecture nationale est toujours puissant; ici les +tours bizarres, les minarets chrétiens, ornements obligés de tous les +Kremlins, sont encore embellis par la singulière coupe du terrain, qui +dans certains endroits oppose de véritables précipices aux créations des +architectes. Dans l'épaisseur des murailles on a pratiqué, comme à +Moscou, des escaliers qui servent à monter de créneaux en créneaux +jusqu'au sommet de la côte et des hauts remparts qui la couronnent: ces +imposants degrés avec les tours dont ils sont flanqués, avec les rampes, +les voûtes, les arcades qui les soutiennent, font tableau de quelque +point des environs qu'on les aperçoive. + +La foire de Nijni, devenue aujourd'hui la plus considérable de la terre, +est le rendez-vous des peuples le plus étrangers les uns aux autres, et +par conséquent les plus divers dans leur aspect, dans leur costume et +leur langage, dans leurs religions et dans leurs mœurs. Des hommes du +Thibet, de la Boukarie, des pays voisins de la Chine, viennent +rencontrer là des Persans, des Finois, des Grecs, des Anglais, des +Parisiens: c'est le jugement dernier des commerçants. Le nombre des +étrangers constamment présents à Nijni pendant le temps que dure la +foire est de deux cent mille; les hommes qui composent cette foule se +renouvellent plusieurs fois, mais le chiffre reste toujours à peu près +le même; cependant à certains jours de ce congrès du négoce, il se +trouve dans Nijni jusqu'à trois cent mille personnes à la fois; le taux +moyen de la consommation du pain, dans ce camp pacifique, est de quatre +cent mille livres par jour: passé ces saturnales de l'industrie et du +trafic, la ville est morte. Jugez de l'effet singulier que doit produire +une transition si brusque!... Nijni contient à peine vingt mille +habitants qui se perdent dans ses vastes rues et dans ses places nues, +pendant que le terrain de la foire reste abandonné pour neuf mois. + +Cette foire occasionne peu de désordres; en Russie, le désordre est +chose inconnue; il serait un progrès, car il est fils de la liberté; +l'amour du gain et les besoins du luxe toujours croissants, jusque chez +les nations barbares, font que même des populations à demi sauvages, +telles que celles qui viennent ici de la Perse et de la Boukarie, +trouvent du bénéfice à la tranquillité, à la bonne foi: d'ailleurs il +faut avouer qu'en général les mahométans ont de la probité en affaires +d'argent. + +Il n'y a que peu d'heures que je suis dans cette ville et j'ai déjà vu +le gouverneur: on m'avait donné pour lui plusieurs lettres de +recommandation très-pressantes; il m'a paru hospitalier et communicatif +pour un Russe. La foire de Nijni montrée par lui, et vue de son point de +vue, aura pour moi un double intérêt: celui qui s'attache aux choses +mêmes, presque toutes nouvelles pour un Français, et celui que je mets à +pénétrer la pensée des hommes employés par ce gouvernement. + +Cet administrateur porte un nom anciennement illustré dans l'histoire de +Russie: il s'appelle Boutourline. Les Boutourline sont une famille de +vieux boyards; illustration qui devient rare. Je vous raconterai demain +mon arrivée à Nijni, la peine que j'ai eue à trouver un gîte et la +manière dont j'ai fini par m'établir, si tant est que je puisse me dire +établi. + + (_Suite de la même lettre_.) + + Ce 23 août 1839, au matin. + +Je n'ai rencontré de foule en Russie qu'à Nijni sur le pont de l'Oka; à +la vérité ce défilé est l'unique chemin qui conduit de la ville à la +foire; c'est aussi par là qu'on arrive à Nijni quand on vient +d'Yaroslaf. À l'entrée de la foire on tourne à droite pour passer sur le +pont, en laissant à gauche toutes les boutiques de la foire et le palais +de jour du gouverneur qui descend tous les matins de sa maison de la +ville haute dans ce pavillon, espèce d'observatoire administratif d'où +il préside et surveille toutes les rues, toutes les files de boutiques +et toutes les affaires de la foire. La poussière qui aveugle, le bruit +qui assourdit, les voitures, les piétons, les soldats chargés de +maintenir l'ordre, tout embarrasse le passage du pont, et comme l'eau du +fleuve disparaît sous une multitude de barques, on se demande à quoi +sert ce pont, car au premier coup d'œil on croit la rivière à sec. Les +bateaux sont si serrés au confluent du Volga et de l'Oka, qu'on pourrait +traverser ce dernier fleuve à pied en enjambant de jonque en jonque. +J'emploie ce terme chinois parce qu'une grande partie des bâtiments qui +affluent à Nijni sert à porter à la foire des marchandises de la Chine +et surtout du thé. Tout cela captive l'imagination; mais je ne trouve +pas que les yeux soient également satisfaits. Les tableaux pittoresques +manquent à cette foire dont tous les bâtiments sont neufs. + +Hier à mon arrivée, j'ai cru que nos chevaux écraseraient vingt +personnes avant d'atteindre le quai de l'Oka; ce quai est la nouvelle +Nijni, faubourg qui d'ici à peu d'années deviendra considérable. C'est +une longue rangée de maisons resserrées entre l'Oka qui s'approche de +son embouchure dans le Volga et la côte qui l'encaisse de ce côté de son +cours; la crête de cette côte est hérissée de murailles formant +l'enceinte extérieure du Kremlin de Nijni; la ville haute disparaît +derrière ces murailles et derrière la montagne. Quand j'eus touché au +bord désiré, je trouvai bien d'autres difficultés qui m'attendaient; il +fallait avant tout me loger, et les auberges étaient combles. Mon +feldjæger frappait à toutes les portes et revenait toujours me dire avec +le même sourire, féroce à force d'immobilité, qu'il n'avait pu trouver +une seule chambre. Il me conseillait d'aller demander l'hospitalité au +gouverneur; c'est ce que je ne voulais pas faire. + +Enfin, arrivés à l'extrémité de cette longue rue, au pied de la route +qui monte à la vieille ville par une pente très-rapide et qui passe sous +un arc obscur, pratiqué à travers un pan de l'épaisse muraille crénelée +de la forteresse, nous aperçûmes, dans un endroit où la rue s'enfonce et +se resserre, entre la jetée de la rivière et les substructions de la +côte, un café, le dernier de la ville vers le Volga. Les abords de ce +café sont obstrués par un marché public, espèce de petite halle +couverte, d'où s'exhalent des odeurs qui ne sont rien moins que des +parfums. Là je me fis descendre de voiture et conduire à ce café, qui ne +consiste pas en une seule salle, mais en une espèce de marché qui occupe +toute une suite d'appartements. Le maître m'en fit les honneurs en +m'escortant poliment à travers la foule bruyante qui remplissait cette +longue enfilade de chambres; parvenu avec moi à la dernière de ces +salles, obstruée comme toutes les autres de tables où des buveurs en +pelisses prenaient du thé et des liqueurs, il me prouva qu'il n'avait +pas une seule chambre qui fût libre. + +«Cette salle fait le coin de votre maison, lui dis-je; a-t-elle une +sortie particulière? + +--Oui. + +--Eh bien, condamnez la porte qui la sépare des autres salles de votre +café, et donnez-la-moi pour chambre à coucher.» + +L'air que j'y respirais me suffoquait déjà; c'était un mélange infect +d'émanations les plus diverses: la graisse des fourrures de mouton, le +musc des peaux préparées, qu'on appelle cuir de Russie, le suif des +bottes, le chou aigre, principale nourriture des paysans, le café, le +thé, les liqueurs, l'eau-de-vie épaississaient l'atmosphère. On +respirait du poison! mais que pouvais-je faire? c'était ma dernière +ressource. J'espérais d'ailleurs qu'une fois la chambre déblayée et bien +lavée, les mauvaises odeurs se dissiperaient comme la foule des +convives. J'insistai donc pour que mon feldjæger expliquât nettement ma +proposition au maître du café. + +«J'y perdrai, répondit l'homme. + +--Je vous paierai ce que vous voudrez; seulement vous me trouverez +quelque part un asile pour mon valet de chambre et pour mon courrier.» + +Le marché se conclut, et me voici tout fier d'avoir pris d'assaut un +cabaret infect, qu'on me fait payer plus cher que le plus bel +appartement de l'hôtel des Princes à Paris. Je me consolais de la +dépense en songeant à la victoire que je venais de remporter. Il faut +être en Russie, dans un pays où les fantaisies des hommes qu'on croit +puissants ne connaissent pas d'obstacles, pour changer en un moment une +salle de café en une chambre à coucher. + +Mon feldjæger engage les buveurs à se retirer; ils sortent sans faire la +moindre objection, et on les parque comme on peut dans la salle voisine +dont on condamne la porte avec une serrure de l'espèce de celle que je +vous ai décrite. Une vingtaine de tables étaient rangées autour de la +chambre; un essaim de prêtres en robes, autrement dit une troupe de +garçons de café en chemises, se précipitent dans la salle et la +démeublent en un instant. Mais qu'est-ce que je vois? de dessous chaque +table, de dessous chaque tabouret, sortent des nuées de bêtes telles que +je n'en avais jamais aperçu; c'est un insecte noir, long d'un +demi-pouce, assez gros, mou, rampant, gluant, infect et courant assez +vite. Ce fétide animal est connu dans une partie de l'Europe orientale, +en Volhynie, en Ukraine, en Russie, et je crois dans la grande Pologne, +où on l'appelle, ce me semble, _persica_, parce qu'il y fut apporté +d'Asie; je n'ai pu distinguer le nom que lui donnent les garçons du café +de Nijni. En voyant le pavé de mon gîte tout marbré de ces bêtes +grouillantes et qu'on y écrasait involontairement et volontairement, non +par centaines, mais par milliers; en m'apercevant surtout du nouveau +genre de mauvaise odeur produit par ce massacre, le désespoir me prit; +je me sauvai de la chambre, de la rue, et je courus me présenter au +gouverneur. Je ne rentrai dans mon détestable gîte que lorsqu'on m'eut +dit et répété qu'il était aussi net qu'il pouvait l'être. Mon lit, +rempli de foin frais, à ce qu'on m'assura, était dressé au milieu de la +salle, les quatre pieds posés dans quatre terrines pleines d'eau, et je +m'entourai de lumière pour la nuit. Malgré tant de précautions, je n'en +ai pas moins trouvé au sortir d'un sommeil inquiet, lourd, agité, deux +ou trois _persica_ sur mon oreiller. Ces bêtes ne sont pas malfaisantes; +mais je ne saurais vous dire le dégoût qu'elles m'inspirent. La +malpropreté, l'apathie que dénote la présence de pareils insectes dans +les habitations des hommes, me fait regretter d'être venu parcourir +cette partie de la terre. Il me semble que c'est une dégradation morale +que de se laisser approcher par des animaux immondes, il y a telle +répulsion physique qui triomphe de tout raisonnement. + +Maintenant que je vous ai avoué ma misère et décrit mes infortunes, je +ne vous en parlerai plus. Pour compléter le tableau de cette chambre +usurpée sur le café, vous saurez qu'on m'a fait des rideaux avec des +nappes dont les coins sont cloués aux fenêtres par des fourchettes de +fer; des ficelles servent d'embrasses à ces draperies; deux malles sous +un tapis de Perse me tiennent lieu de canapé; le reste à l'avenant. + +Un négociant de Moscou qui tient un magasin de soieries des plus +magnifiques et des plus considérables de la foire, doit venir me +chercher ce matin pour me montrer toutes choses avec ordre et détail; je +vous dirai le résultat de cette revue. + + (_Suite de la même lettre_.) + + Ce 24 août 1839, au soir. + +Je retrouve ici une poussière méridionale et une chaleur suffocante; +aussi m'avait-on bien conseillé de ne me rendre à la foire qu'en +voiture; mais l'affluence des étrangers est telle en ce moment à Nijni, +que je n'ai pu trouver une voiture à louer; j'ai été réduit à me servir +de celle dans laquelle j'ai voyagé depuis Moscou, et à l'atteler de deux +chevaux seulement, ce qui m'a contrarié comme un Russe: ce n'est pas par +vanité qu'on va ici à quatre chevaux; la race a du nerf, mais elle n'est +pas robuste: les chevaux russes courent longtemps lorsqu'ils n'ont rien +à traîner, mais ils se fatiguent bientôt de tirer. Quoi qu'il en soit, +mes deux chevaux et ma calèche composaient un équipage plus commode +qu'élégant; ils m'ont promené tout le jour dans la foire et dans la +ville. + +En montant dans cette voiture avec le négociant qui voulait bien me +servir de _cicerone_ et avec son frère, je dis à mon feldjæger de nous +suivre. Celui-ci sans hésiter, sans m'en demander la permission, +s'élance dans la calèche d'un air délibéré, puis, avec un aplomb qui me +surprend, il s'établit à côté du frère de M ***, lequel, malgré mes +instances, avait absolument voulu s'asseoir sur le devant de ma voiture. + +En ce pays, il n'est pas rare de voir le maître d'une voiture établi +dans le fond, même lorsqu'il n'est pas à côté d'une femme, tandis que +ses amis se placent sur le devant. Cette impolitesse qu'on ne se permet +chez nous que dans la plus étroite intimité, n'étonne ici personne. + +Craignant que la familiarité du courrier ne parût choquante à mes +obligeants conducteurs, je crus devoir faire descendre cet homme, en lui +disant fort doucement de monter sur le siége de devant, à côté du +cocher. + +«Je n'en ferai rien, me répond le feldjæger avec un sang-froid +imperturbable. + +--Pourquoi ne m'obéissez-vous pas?» répliquai-je d'un ton encore plus +calme; car je sais que chez cette nation à demi orientale, il faut faire +assaut d'impassibilité pour conserver son autorité. + +Nous parlions allemand. «Ce serait déroger,» me répondit le Russe +toujours du même ton. + +Ceci me rappelait les disputes de préséance entre boyards, disputes dont +les conséquences ont souvent été si graves sous le règne des Ivan, +qu'elles remplissent bien des pages de l'histoire de Russie de cette +époque. + +«Qu'entendez-vous par déroger, repris-je? Cette place n'est-elle pas +celle que vous avez occupée depuis notre départ de Moscou? + +--Il est vrai, monsieur, que c'est ma place en voyage; mais à la +promenade, je dois monter dans la voiture. Je porte l'uniforme.» + +Cet uniforme que j'ai décrit ailleurs, est l'habit d'un facteur de la +poste. + +«Je porte l'uniforme; monsieur, j'ai mon rang dans le tchinn; je ne suis +pas un domestique; je suis serviteur de l'Empereur. + +--Je m'occupe fort peu de ce que vous êtes; au surplus, je ne vous ai +pas dit que vous êtes un domestique. + +--J'en aurais l'air, si je m'asseyais à cette place quand monsieur se +promène dans la ville. J'ai plusieurs années de service, et pour +récompense de ma bonne conduite, on m'a fait espérer la noblesse: +j'aspire à l'obtenir, car je suis ambitieux.» + +Cette confusion de nos vieilles idées aristocratiques et de la nouvelle +vanité insufflée par des despotes ombrageux à des peuples malades +d'envie, m'épouvantait. J'avais sous les yeux un échantillon de la pire +espèce d'émulation, de celle du parvenant qui veut se donner des airs de +parvenu! + +Après un instant de silence, je repris: «J'approuve votre fierté, si +elle est fondée; mais étant peu au fait des usages de votre pays, je +veux avant de vous permettre d'entrer dans ma voiture, soumettre votre +réclamation à M. le gouverneur. Mon intention est de n'exiger de vous +rien de plus que ce que vous me devez, d'après les ordres qu'on vous a +donnés en vous envoyant auprès de moi; dans le doute, je vous dispense +de votre service pour aujourd'hui: je sortirai sans vous.» + +J'avais envie de rire du ton d'importance dont je parlais; mais je +croyais cette dignité de comédie nécessaire à ma sûreté pendant le reste +de mon voyage. Il n'y a pas de ridicule qui ne soit excusé par les +conditions et les conséquences inévitables du despotisme. + +Cet aspirant à la noblesse, si scrupuleux observateur de l'étiquette du +grand chemin, me coûte, en dépit de son orgueil, trois cents francs de +gages par mois; je le vis rougir en écoutant mes dernières paroles, et +sans répliquer un mot, il descendit enfin de ma voiture où il était +resté jusque-là fort insolemment cramponné; il rentra dans la maison en +silence. Je ne manquerai pas de raconter au gouverneur le résumé du +colloque que vous venez de lire. + +L'emplacement de la foire est très-vaste, et j'habite fort loin du pont +qui conduit à cette ville d'un mois. J'eus donc lieu de m'applaudir +d'avoir pris des chevaux, car, par la chaleur qu'il fait, je me serais +senti sans force avant même d'être arrivé à la foire, s'il avait fallu +faire à pied ce trajet dans des rues poudreuses, le long d'un quai +découvert et sur un pont où le soleil darde des rayons ardents pendant +des jours qui sont encore environ de quinze heures, malgré la +promptitude avec laquelle ils vont commencer à décroître dans la saison +avancée où nous entrons. + +Des hommes de tous les pays du monde, mais surtout des dernières +extrémités de l'Orient, se donnent rendez-vous à cette foire; mais ces +hommes sont plus singuliers de nom que d'aspect. Tous les Asiatiques se +ressemblent, ou du moins on peut les partager en deux classes: les +hommes à figure de singes: Calmoucks, Mongols, Baskirs, Chinois; les +hommes à profil grec: Circassiens, Persans, Géorgiens, Indiens, etc., +etc., etc. + +La foire de Nijni se tient, comme je l'ai déjà dit, sur un immense +triangle de terre sablonneuse et parfaitement plane qui forme pointe +entre l'Oka, près d'arriver à son embouchure dans le Volga, et le large +cours de ce fleuve. Cet espace est donc borné de chaque côté par l'une +des deux rivières. Le sol où se déposent tant de richesses ne s'élève +presque pas au-dessus de l'eau; aussi ne voit-on sur les rives de l'Oka +et sur celles du Volga que des hangars, des baraques et des dépôts de +marchandises, tandis que la ville foraine proprement dite est située +assez avant dans les terres à la base du triangle formé par les deux +fleuves; elle n'a de bornes que celles qu'on a voulu lui assigner du +côté de la plaine aride qui s'étend à l'ouest et au nord-ouest vers +Yaroslaf et Moscou. Cette ville marchande est un vaste assemblage de +longues et larges rues tirées au cordeau; disposition qui nuit à l'effet +pittoresque de l'ensemble: une douzaine de pavillons censés chinois, +dominent les boutiques, mais leur style fantastique ne suffit pas pour +corriger la tristesse et la monotonie de l'aspect général de la foire. +C'est un bazar en carré long qui paraît solitaire, tant il est grand: on +ne voit plus de foule dès qu'on a pénétré dans l'intérieur des lignes où +sont rangées les boutiques, tandis que les abords de ces rues sont +obstrués par des populations entières. La ville foraine est comme toutes +les autres villes russes modernes, trop vaste pour sa population, et +pourtant vous avez déjà vu que le taux moyen de cette population +quotidienne était de deux cent mille âmes: il est vrai que, dans ce +nombre immense d'étrangers, il faut comprendre tous ceux qui sont +dispersés sur les fleuves dans les barques qui servent d'asile à toute +une population amphibie; et dans les camps volants qui environnent la +foire proprement dite. Les maisons des marchands reposent sur une ville +souterraine, superbe cloaque voûté, immense labyrinthe où l'on se +perdrait, si l'on y pénétrait sans un guide expérimenté. Chaque rue de +la foire est doublée par une galerie supérieure qui la suit sous terre +dans toute sa longueur et sert d'issue aux immondices. Ces égouts +construits en pierre de taille sont nettoyés plusieurs fois par jour au +moyen d'une multitude de pompes qui servent à tirer l'eau des rivières +voisines. On pénètre dans ces galeries par de larges escaliers en belles +pierres. Toute personne qui se disposerait à salir les rues du bazar est +invitée poliment par les Cosaques chargés de la police de la foire, à +descendre dans ces catacombes d'immondices. C'est un des ouvrages les +plus imposants que j'aie vus en Russie. Il y a là des modèles à proposer +aux faiseurs d'égouts de Paris. Tant de grandeur et de solidité rappelle +Rome. Ces souterrains sont l'œuvre de l'Empereur Alexandre qui, à +l'instar de ses prédécesseurs, prétendit vaincre la nature en +établissant la foire sur un sol inondé pendant la moitié de l'année. Il +a prodigué des millions pour remédier aux inconvénients du choix peu +judicieux qu'il fit le jour où il ordonna que la foire de Makarief fût +transportée à Nijni. + +L'Oka, près de son embouchure dans le Volga, est bien quatre fois large +comme la Seine; ce fleuve sépare la ville permanente de la ville +foraine, il est tellement couvert de bateaux que, pendant l'espace de +plus d'une demi-lieue, l'eau disparaît sous les barques. Quarante mille +hommes bivouaquent toutes les nuits et se nichent comme ils peuvent sur +ces embarcations devenues les baraques d'un camp, mais d'un camp mobile. +Ce peuple aquatique fait lit de toutes choses; un sac, une tonne, un +banc, une planche, un fond de bateau, une caisse, une bûche, une pierre, +un tas de voiles, tout est bon à des hommes qui ne se déshabillent point +pour dormir; ils étendent leur pelisse de peau de mouton sur la couche +qu'ils choisissent et ils s'y couchent comme sur un matelas. Cet amas de +bateaux est un parquet volant. Du fond de la ville humide, le soir, on +entend sortir des voix sourdes, des murmures humains qu'on prend pour le +bouillonnement des flots; quelquefois des chants s'élèvent du milieu +d'une île de barques qui paraissait inhabitée; car ce qu'il y a de plus +singulier, c'est que les navires où se produisent ces bruits, semblent +vides au moins pendant le jour; leurs habitants n'y demeurent que pour +dormir, et même alors ils s'enfuient dans les cales des bateaux et +disparaissent sous l'eau comme les fourmis sous la terre. Des +agglomérations de canots toutes semblables se forment sur le Volga aux +approches de l'embouchure de l'Oka, et en remontant le cours de ce +dernier fleuve au-dessus du pont de bateaux de Nijni on en voit d'autres +encore qui s'étendent à des distances considérables. Enfin quelque part +que l'œil se repose, il s'arrête sur des séries de barques dont +plusieurs ont des formes et des couleurs singulières; toutes ont des +mâts, c'est un marécage américain, et cette forêt submergée est peuplée +d'hommes accourus là de tous les coins de la terre, vêtus d'habits aussi +bizarres que leurs figures et leurs physionomies sont étranges. Voilà ce +qui m'a le plus frappé dans cette foire immense; ces fleuves habités +nous retracent les descriptions des villes de la Chine où les rivières +sont changées en rues par les hommes qui vivent sur l'eau faute de +terrain. + +Certains paysans de cette partie de la Russie portent des +chemises-blouses toutes blanches et ornées de broderies rouges: c'est un +costume emprunté aux Tatares. On le voit briller de loin sous les rayons +du soleil, et la nuit, le blanc du linge fait apparition dans les +ténèbres; l'ensemble de toutes ces choses produit des tableaux fort +extraordinaires, mais si vastes et si plats qu'au premier coup d'œil ils +dépassent la force d'attention de mon esprit et trompent ma curiosité. +Malgré tout ce qu'elle a de singulier et d'intéressant, la foire de +Nijni n'est point pittoresque: c'est la différence d'un plan à un +dessin; l'homme qui s'occupe d'économie politique, d'industrie, +d'arithmétique, a plus affaire ici que le poëte ou que le peintre; il +s'agit de la balance et des progrès commerciaux des deux principales +parties du monde: rien de plus, rien de moins. D'un bout de la Russie à +l'autre, je vois un gouvernement minutieux, hollandais, faisant +hypocritement la guerre aux facultés primitives d'un peuple ingénieux, +gai, poétique, oriental, et né pour les arts. + +On trouve toutes les marchandises de la terre rassemblées dans les +immenses rues de la foire, mais elles s'y perdent: la denrée la plus +rare, ce sont les acheteurs; je n'ai encore rien vu dans ce pays sans +m'écrier: «Il y a trop peu de monde ici pour un si vaste espace.» C'est +le contraire des vieilles sociétés où le terrain manque à la +civilisation. Les boutiques françaises et anglaises sont les plus +élégantes de la foire et les plus recherchées; on se croit à Paris, à +Londres: mais ce Bond-Street du Levant, ce palais royal des steppes +n'est pas ce qui fait la richesse véritable du marché de Nijni; pour +avoir une juste idée de l'importance de cette foire, il faut se souvenir +de son origine, et du lieu où elle se tint d'abord. Avant Makarief +c'était Kazan; on venait à Kazan des deux extrémités de l'ancien monde: +l'Europe occidentale et la Chine se donnaient rendez-vous dans +l'ancienne capitale de la Tartarie russe pour échanger leur produit. +C'est encore ce qui arrive à Nijni; mais on n'aurait qu'une idée bien +incomplète de ce marché où deux continents envoient leurs produits, si +l'on ne s'éloignait des boutiques tirées au cordeau et des élégants +pavillons soi-disant chinois qui ornent le moderne bazar d'Alexandre; il +faut avant tout parcourir quelques-uns des divers camps dont la foire +élégante est flanquée. L'équerre et le cordeau ne poursuivent pas le +négoce jusque dans les faubourgs de la foire: ces faubourgs sont comme +la basse-cour ou la ferme d'un château; quelque pompeuse, quelque +magnifique que soit l'habitation principale, le désordre de la nature +règne dans les dépendances. + +Ce n'est pas un petit travail que de parcourir même rapidement ces +dépôts extérieurs, car ils sont eux-mêmes grands comme des villes. Là +règne un mouvement continuel et vraiment imposant: véritable chaos +mercantile où l'on aperçoit des choses qu'il faut avoir vues de ses +yeux, et entendu chiffrer par des hommes graves et dignes de foi pour y +croire. + +Commençons par la ville du thé; c'est un camp asiatique qui s'étend sur +les rives des deux fleuves à la pointe de terre où s'opère leur réunion. +Le thé vient de la Chine en Russie par Kiatka, qui est au fond de +l'Asie; dans ce premier dépôt, on l'échange contre des marchandises: il +est transporté de là en ballots qui ressemblent à de petites caisses en +forme de dés d'environ deux pieds en tous sens: ces ballots carrés sont +des châssis couverts de peaux dans lesquelles les acheteurs enfoncent +des espèces d'éprouvettes pour connaître, en retirant leur sonde, la +qualité de la marchandise. De Kiatka, le thé chemine par terre jusqu'à +Tomsk; il est chargé là dans des barques et voyage sur plusieurs +rivières dont l'Irtitch et le Tobol sont les principales; il arrive +ainsi à Tourmine, de là on le transporte de nouveau par terre jusqu'à +Perm en Sibérie, où il est embarqué sur la Kama qui le fait descendre +jusqu'au Volga, d'où il remonte en bateaux vers Nijni: la Russie reçoit +chaque année 75 à 80 mille caisses de thé, dont la moitié reste en +Sibérie pour être transportée à Moscou pendant l'hiver par le traînage +et dont l'autre moitié arrive à cette foire. + +C'est le principal négociant de thé de la Russie qui m'a écrit +l'itinéraire que vous venez de lire. Je ne réponds pas de l'orthographe +ni de la géographie de ce richard; mais un millionnaire a toujours +beaucoup de chances pour avoir raison, car il achète la science des +autres. + +Vous voyez que ce fameux thé de caravanes, si délicat parce qu'il vient +par terre, dit-on, voyage presque toujours par eau; il est vrai que +c'est de l'eau douce, et que les brouillards des rivières sont loin de +produire les effets de la brume de mer... d'ailleurs quand je ne puis +expliquer les faits, je me contente de les noter. + +Quarante mille caisses de thé!... c'est bientôt dit; mais vous ne pouvez +vous figurer comme c'est long à voir, même ne fît-on que passer devant +les monceaux de ballots sans les compter. Cette année on en a vendu +trente-cinq mille en trois jours. Je viens de contempler les hangars +sous lesquels on les a déposées; un seul homme, mon négociant géographe, +en a pris quatorze mille, moyennant dix millions de roubles d'argent (il +n'y a plus de roubles de papier), payables une partie comptant, une +partie dans un an. + +C'est le taux du thé qui fixe le prix de toutes les marchandises de la +foire; tant que ce taux n'est pas publié, les autres marchés ne se font +qu'à condition. + +Il y a une ville aussi vaste, mais moins élégante et moins parfumée que +la ville du thé: c'est celle des chiffons. Heureusement qu'avant de +porter les loques de toute la Russie à la foire, on les fait blanchir. +Cette marchandise, nécessaire à la fabrication du papier, est devenue si +précieuse que les douanes russes en défendent l'exportation avec une +extrême sévérité. + +Une autre ville m'a paru remarquable entre tous les bourgs annexés à +cette foire: c'est celle des bois écorcés. À l'instar des faubourgs de +Vienne ces villes secondaires sont plus considérables que la ville +principale. Celle dont je vous parle sert d'abri aux bois apportés de la +Sibérie, et destinés à faire des roues aux charrettes russes, et des +colliers aux chevaux. C'est ce demi-cercle qu'on voit fixé d'une manière +si originale et si pittoresque aux extrémités du brancard, et qui domine +la tête de tous les limoniers russes; il est d'un seul morceau de bois +ployé à la vapeur, les jantes de roue apprêtées par le même procédé sont +aussi d'une seule pièce; les approvisionnements nécessaires pour fournir +ces jantes et ces colliers à toute la Russie occidentale font ici des +montagnes de bois pelé dont nos chantiers de Paris ne donnent pas même +une idée. + +Une autre ville, et c'est, je crois, la plus étendue et la plus curieuse +de toutes, sert de dépôt aux fers de Sibérie. On marche pendant un quart +de lieue sous des galeries où sont artistement rangées toutes les +espèces de barres de fer connues, puis viennent des grilles, puis vient +du fer travaillé; on voit des pyramides toutes bâties en instruments +aratoires et en ustensiles de ménage. On voit des maisons pleines de +vases de fonte; c'est une cité de métal; on peut évaluer là une des +principales sources de la richesse de l'Empire. Cette richesse fait +peur. Que de coupables ne faut-il pas pour exploiter de tels trésors! Si +les criminels manquent, on en fait; on fait au moins des malheureux; +dans ce monde souterrain d'où sort le fer, la politique du progrès +succombe, le despotisme triomphe et l'État prospère!!... Une étude +curieuse à faire, si on la permettait aux étrangers, ce serait celle du +régime imposé aux mineurs de l'Oural; mais il faudrait voir par ses yeux +et ne pas s'en rapporter à ce qui est écrit. Cette tâche serait aussi +difficile à accomplir pour un Européen de l'Occident que l'est le voyage +de la Mecque à un chrétien. + +Toutes ces villes foraines, succursales de la ville principale, ne sont +que l'extérieur de la foire; elles s'étendent sans plan autour du centre +commun; en les comprenant toutes dans la même enceinte, leur +circonférence serait celle d'une des grandes capitales de l'Europe. Une +journée ne suffirait pas pour parcourir tous ces faubourgs provisoires +qui sont autant de satellites de la foire proprement dite. Dans cet +abîme de richesses, on ne peut tout voir; il faut donc choisir; +d'ailleurs la chaleur étouffante des derniers jours caniculaires, la +poussière, la foule, les mauvaises odeurs ôtent les forces au corps et +l'activité à la pensée. Cependant j'ai vu comme on verrait à vingt ans, +sous le rapport de l'exactitude, mais avec moins d'intérêt. + +J'abrégerai mes descriptions: en Russie on se résigne à la monotonie: +c'est une condition de la vie; mais c'est en France que vous me lirez, +et je n'ai pas le droit d'espérer que vous preniez votre parti d'aussi +bonne grâce que je prends ici le mien. Vous n'êtes pas obligé à la +patience, comme si vous aviez fait mille lieues pour apprendre à +pratiquer cette vertu des vaincus. + +J'oubliais de noter une ville de laine de cachemire. En voyant ce vilain +poil poudreux, ficelé par énormes ballots, je songeais aux belles +épaules qu'il recouvrira un jour, aux magnifiques parures qu'il +complétera, quand il sera changé en châles de Ternaux et autres. + +J'ai vu aussi une ville de fourrure et une ville de potasse: c'est à +dessein que je me sers de ce mot ville: lui seul peut vous dépeindre +l'étendue des divers dépôts qui entourent cette foire et qui lui donnent +un caractère de grandeur que n'aura jamais aucune autre foire. + +Ce phénomène commercial ne pouvait se produire qu'en Russie: il fallait, +pour créer une foire de Nijni, un extrême besoin de luxe chez des +populations encore à demi barbares, vivant dans des contrées séparées +les unes des autres par des distances incommensurables, sans moyens +faciles ni prompts de communications; il fallait un pays où il résulte +de l'intempérie des saisons que chaque localité se trouve isolée pendant +une partie de l'année; la réunion de ces circonstances et de bien +d'autres, sans doute, que je n'ai pu discerner, était nécessaire pour +empêcher dans un empire déjà opulent le débit journalier dont le détail +dispense les négociants des frais et des fatigues occasionnés par +l'entassement annuel de toutes les richesses du sol et de l'industrie +sur un seul point du pays à une époque fixe. On peut prédire le temps +qui, je crois, n'est pas très-éloigné, où les progrès de la civilisation +matérielle, en Russie, diminueront infiniment l'importance de la foire +de Nijni. Aujourd'hui, je le répète, elle est la plus grande foire du +monde. + +Dans un faubourg séparé par un bras de l'Oka, se trouve un village +persan dont les boutiques sont uniquement remplies de marchandises +venant de Perse: parmi les plus remarquables de ces objets lointains +j'ai surtout admiré des tapis qui m'ont paru magnifiques; des pièces de +soie écrue et des termolama, espèce de cachemire de soie qui ne se +fabrique, dit-on, qu'en Perse. Je ne serais pas surpris cependant si les +Russes en faisaient chez eux pour vendre cette étoffe comme un produit +étranger. Ceci est une pure supposition, et je ne pourrais la justifier +par aucun fait. + +Les figures persanes font peu d'effet en ce pays où la population +indigène est elle-même asiatique et conserve les traces de son origine. + +On m'a fait traverser une ville uniquement destinée à loger les poissons +séchés et salés qui sont envoyés de la mer Caspienne pour les carêmes +russes. Les Grecs dévots font une grande consommation de ces momies +aquatiques. Quatre mois d'abstinence chez les Moscovites enrichissent +les mahométans de la Perse et de la Tartarie. Cette ville des poissons +est située au bord de l'eau; on voit les peaux de ces monstres divisées +par moitié, les unes sont rangées à terre, les autres restent entassées +dans la cale des vaisseaux qui les apportent: si l'on ne comptait pas +ces corps morts par millions, on se croirait dans un cabinet d'histoire +naturelle. On les appelle, je crois, _sordacs_. Ils exhalent même en +plein air une odeur désagréable. Une autre ville est la ville des cuirs, +objets de la plus haute importance à Nijni, parce qu'on en apporte là +suffisamment pour fournir à la consommation de toute la Russie +occidentale. + +Une autre, c'est la ville des fourrures; on y voit des peaux de toutes +sortes de bêtes, depuis la zibeline, le renard bleu et certaines +fourrures d'ours qu'il faut payer douze mille francs pour s'en faire une +pelisse, jusqu'aux renards communs et aux loups qui ne coûtent rien; les +gardiens de ces trésors se font pour la nuit des tentes de leurs +marchandises, sauvages abris dont l'aspect est pittoresque. Ces hommes, +quoiqu'ils habitent des pays froids, vivent de peu: ils se vêtent mal et +dorment en plein air quand il fait beau; quand il pleut, ils sont nichés +sous des piles de marchandises, dans des trous: véritables lazzaronis du +Nord, ils sont moins gais, moins brillants, moins mimes et plus +malpropres que ceux de Naples, parce qu'à la saleté de leurs personnes +se joint celle de leurs vêtements qu'ils ne peuvent quitter. + +Ce que vous venez de lire suffit pour vous donner une idée de +l'extérieur de la foire: l'aspect de l'intérieur, je vous le répète, est +beaucoup moins intéressant; il fait un contraste singulier et peu +agréable avec celui du dehors, là, au dehors, roulent les chars, les +brouettes; là règnent le désordre, le bruit, la foule, les cris, les +chants, la liberté enfin! Ici, au dedans, on retrouve la régularité, le +silence, la solitude, l'ordre, la police, en un mot la Russie! + +D'immenses files de maisons, ou plutôt de boutiques, séparent de longues +et larges rues, au nombre de douze ou treize, je crois, qui se terminent +à une église russe et à douze pavillons chinois. Pour suivre chaque rue +et parcourir la foire entière en circulant de boutique en boutique, il +faut faire dix lieues. Voilà ce que je sais, mais quand je vois les +lieux je ne le crois pas. Notez que je ne vous parle ici que de la ville +foraine proprement dite, et non plus des faubourgs dont nous avons fui +le tumulte pour nous réfugier dans la paix du bazar gardé par les +Cosaques qui, pour le sérieux, la roideur et l'exacte obéissance, +équivalent, du moins pendant les heures du service, aux muets du sérail. + +L'Empereur Alexandre, après avoir choisi le nouvel emplacement de cette +foire, ordonna les travaux nécessaires à son établissement; il ne l'a +jamais vue; il a donc ignoré les sommes immenses qu'on fut obligé +d'ajouter à son budget, et qui ont été enfouies depuis sa mort dans ce +terrain trop bas pour l'usage auquel on l'avait destiné. Grâce à des +efforts inouïs et à des dépenses énormes la foire est maintenant +habitable pendant l'été; c'est tout ce qu'il faut au commerce. Mais il +n'en est pas moins vrai qu'elle est mal située, poudreuse ou fangeuse au +premier rayon de soleil, à la moindre pluie; et malsaine quelque temps +qu'il fasse; ce qui n'est pas un mince inconvénient pour les marchands, +obligés de coucher au-dessus de leurs magasins pendant six semaines. + +Malgré le goût des Russes pour la ligne droite, bien des gens pensent +ici comme moi, qu'il aurait mieux valu mettre la foire à côté de la +vieille ville, sur la crête de la montagne, dont on aurait rendu le +sommet abordable par de belles rampes d'une pente insensible et d'un +effet grandiose dans le paysage, quitte à déposer au pied du coteau, sur +les bords de l'Oka, les objets trop pesants et trop volumineux pour être +hissés sur la colline. Ainsi les fers, les bois, les laines, les +chiffons, les thés seraient restés près des bateaux qui les apportent, +et la foire marchande et brillante se serait tenue sur un plateau +spacieux à la porte de la ville haute; disposition plus convenable sous +tous les rapports que ne l'est l'arrangement actuel! Vous figurez-vous +une côte habitée par les représentants de toutes les nations de l'Asie +et de l'Europe? cette montagne peuplée ferait un prodigieux effet; le +marais où grouillent ces populations voyageuses en produit peu. + +Les ingénieurs modernes, si habiles dans tous les pays, auraient trouvé +là de quoi exercer leur talent; les admirateurs de la mécanique +n'eussent pas manqué d'objets dignes de piquer leur curiosité, car on +eût inventé des machines pour aider les marchandises à grimper la +montagne; les poëtes, les peintres, les amateurs des beaux sites et des +effets pittoresques, les curieux qui sont devenus un peuple dans ce +siècle où l'abus de l'activité produit des fanatiques de fainéantise, +tous ces hommes, utiles par l'argent qu'ils dépensent, auraient joui +d'une promenade magnifique, et bien autrement intéressante que celle +qu'on leur a ménagée dans un bazar uni d'où l'on n'a point de vue et où +l'on respire un air méphitique; enfin ceci mérite considération: ce +résultat aurait coûté à l'Empereur beaucoup moins d'argent qu'il n'en a +dépensé pour sa foire aquatique, ville d'un mois, plate comme une table, +chaude l'été comme une savane, humide l'hiver comme un bas-fond. + +Les paysans russes sont les principaux agents du commerce de cette foire +prodigieuse. La loi défend pourtant à un serf de demander, et aux hommes +libres de lui accorder du crédit pour plus de _cinq roubles_. Eh bien, +on traite sur parole avec plusieurs de ces hommes pour deux cent mille, +pour cinq cent mille francs, et les termes de paiement sont fort +reculés. Ces esclaves millionnaires, ces Aguado attachés à la glèbe ne +savent pas lire. Aussi arrive-t-il en Russie que l'homme dépense +prodigieusement d'intelligence pour suppléer à son ignorance. Dans les +pays éclairés, les bêtes savent à dix ans ce que, dans les sociétés +arriérées, les hommes d'esprit parviennent seuls à apprendre, et encore +ne l'apprennent-ils qu'à trente ans. + +En Russie le peuple ignore l'arithmétique; depuis des siècles il fait +ses comptes avec des cadres qui contiennent des séries de boules +mobiles. Chaque ligne a sa couleur, laquelle désigne les unités, les +dizaines, les centaines, etc., etc. Cette manière de calculer est sûre +et prompte. + +N'oubliez pas que le seigneur des serfs millionnaires peut les +dépouiller demain de tout ce qu'ils possèdent, pourvu qu'il ait soin de +leurs personnes; à la vérité ces actes de violences sont rares, mais ils +sont possibles. + +On ne se souvient pas qu'il y ait eu un seul négociant trompé dans sa +confiance en la bonne foi des paysans avec lesquels il a traité +d'affaires; tant il est vrai que dans toute société, pourvu qu'elle soit +stable, le progrès des mœurs corrige les défauts des institutions. + +On m'a pourtant conté que le père d'un comte Tcheremitcheff, aujourd'hui +vivant, j'ai presque dit régnant, avait un jour promis la liberté à une +famille de paysans, moyennant l'exorbitante somme de cinquante mille +roubles. Il reçoit l'argent, puis il maintient parmi ses serfs la +famille dépouillée. + +Telle est l'école de bonne foi et de probité où s'instruisent les +paysans russes, sous le despotisme aristocratique qui les écrase, malgré +le despotisme autocratique qui les gouverne; mais celui-ci se trouve +bien souvent sans force contre son rival. L'orgueil impérial se contente +des mots, des formes, des chiffres; l'ambition aristocratique vise aux +choses, et fait bon marché des paroles. Nulle part maître plus adulé ne +fut moins obéi et plus trompé que ne l'est le souverain soi-disant +absolu de l'Empire de Russie; pourtant la désobéissance est périlleuse, +mais le pays est vaste et la solitude muette. + +Le gouverneur de Nijni, M. Boutourline, m'a invité avec beaucoup de +politesse à dîner avec lui tous les jours pendant le temps que je compte +passer à Nijni; demain il m'expliquera comment des traits pareils à la +fausse promesse du comte Tcheremitcheff, rares partout et en tout temps, +ne peuvent aujourd'hui se renouveler en Russie. Je vous ferai le résumé +de sa conversation si toutefois j'en puis tirer quelque chose; jusqu'à +présent je n'ai recueilli de la bouche des Russes que des discours +confus. Est-ce défaut de logique, est-ce volonté arrêtée d'embrouiller +les idées des étrangers? c'est, je crois, l'un et l'autre. À force de +vouloir déguiser la vérité aux yeux des autres, on finit par ne plus +l'apercevoir soi-même qu'à travers un voile qui, chaque jour, s'épaissit +davantage. Les vieux Russes vous trompent innocemment sans s'en douter; +le mensonge sort de leur bouche naïf comme un aveu. Je serais curieux de +savoir à quel âge la fraude cesse d'être un péché à leurs yeux. La +fausse conscience commence de bonne heure chez des hommes qui vivent de +peur. + +Rien n'est à bon marché à la foire de Nijni, si ce n'est ce que personne +ne se soucie d'acheter. L'époque des grandes différences de prix, selon +les diverses localités, est passée; on sait partout la valeur de toutes +choses; les Tatares eux-mêmes qui viennent du centre de l'Asie à Nijni +pour payer très-cher, parce qu'ils ne peuvent faire autrement, les +objets de luxe envoyés de Paris et de Londres, y portent en échange des +denrées dont ils connaissent parfaitement la valeur. Les marchands +peuvent encore abuser de la situation où se trouvent les acheteurs, mais +ils ne peuvent plus les tromper. Ils ne surfont pas, comme on dit en +langage de boutique; ils rabattent encore moins; ils demandent +imperturbablement trop cher; et leur probité consiste à ne se départir +jamais de leurs prétentions les plus exagérées. + +Je n'ai trouvé à Nijni aucune étoffe de soie de l'Asie, si n'est +quelques rouleaux de vilain satin de la Chine, d'une couleur fausse, +d'un tissu peu épais, et fripé comme une vieille soierie. J'en avais vu +de plus beau en Hollande; et ces rouleaux se vendent ici plus cher que +les plus belles étoffes de Lyon. + +Sous le rapport financier, l'importance de cette foire croît tous les +ans; mais l'intérêt qui s'attachait à la singularité des marchandises, à +la figure étrange des hommes, diminue. En général la foire de Nijni +trompe l'attente des curieux sous le rapport pittoresque et amusant; +tout est morne et roide en Russie; les esprits mêmes y sont tirés au +cordeau, excepté le jour où ils envoient tout promener. Dans ces +moments, l'instinct de la liberté, si longtemps comprimé, fait +explosion; alors les paysans mettent leur seigneur à la broche et le +font rôtir à petit feu, ou le seigneur épouse une esclave; c'est la fin +du monde; mais ces rares bouleversements produisent peu d'effet au loin, +personne n'en parle; les distances et l'action de la police permettent +que les faits isolés restent ignorés des masses; l'ordre ordinaire n'est +pas troublé par des révoltes impuissantes; il repose sur une prudence, +sur un silence universels, qui sont synonymes d'ennui et d'oppression. + +Dans ma promenade aux boutiques de la foire proprement dite, j'ai vu des +Boukares. Ce peuple habite un coin du Thibet, voisin de la Chine. Les +marchands boukares viennent à Nijni vendre des pierres précieuses. Les +turquoises que je leur ai achetées sont chères comme celles qu'on vend à +Paris, encore n'est-on pas sûr qu'elles soient véritables; toutes les +pierres de quelque valeur montent ici à des prix très-élevés. Ces hommes +passent leur année dans le voyage, car il leur faut, disent-ils, plus de +huit mois, rien que pour aller et venir. Ni leurs figures, ni leurs +costumes ne m'ont paru très-remarquables. Je ne crois guère à +l'authenticité des Chinois de Nijni; mais les Tatares, les Persans, les +Kirguises et les Calmoucks suffisent à la curiosité. + +À propos de Kirguises et de Calmoucks, ces barbares amènent ici, du fond +de leurs steppes, des troupeaux de petits chevaux sauvages pour les +vendre à la foire de Nijni. Ces animaux ont beaucoup de qualités +physiques et morales, mais ils n'ont pas de figure; ils sont précieux +pour la selle, et leur caractère les fait estimer. Pauvres bêtes! ils +ont plus de cœur que bien des hommes; ils s'aiment les uns les autres +avec une tendresse et une passion telles qu'ils sont inséparables. Tant +qu'ils restent ensemble, ils oublient l'exil, l'esclavage; ils se +croient toujours dans leur pays; pour en vendre un, il faut l'abattre et +le traîner de force avec des cordes hors de l'enceinte où sont enfermés +ses frères, qui, pendant cette exécution, ne cessent de tenter la fuite +ou la révolte, de gémir et de hennir douloureusement en s'agitant dans +leur parc. Jamais, que je sache, les chevaux de nos contrées n'ont donné +de telles preuves de sensibilité. J'ai rarement été touché comme je le +fus hier par le désespoir de ces malheureuses bêtes arrachées à la +liberté du désert, et violemment séparées de ce qu'elles aiment; +répondez-moi si vous le voulez par le joli vers de Gilbert: + + Un papillon souffrant lui fait verser des larmes, + +peu m'importent vos moqueries, je suis sûr que si vous étiez témoin de +ces cruels marchés qui en rappellent de plus impies, vous partageriez +mon attendrissement. Le crime, reconnu crime par les lois, a des juges +en ce monde; mais la cruauté permise n'est punie que par la pitié des +honnêtes gens pour les victimes et, je l'espère, par l'équité divine. +C'est cette barbarie tolérée qui me fait regretter les bornes de mon +éloquence; un Rousseau, même un Sterne, saurait bien vous faire pleurer +sur le sort de mes pauvres chevaux kirguises, destinés à venir en Europe +porter des hommes esclaves comme eux, mais de qui la condition ne mérite +pas toujours autant de pitié que celle des bêtes quand elles sont +privées de la liberté. + +Vers le soir, l'aspect de la plaine devient imposant. L'horizon se voile +légèrement sous la brume, qui plus tard retombe en rosée, et sous la +poussière du sol de Nijni, espèce de petit sable brun, qui voilent le +ciel d'une teinte rougeâtre: ces accidents de lumière ajoutent à l'effet +du site dont la grandeur est imposante. Du sein des ombres sortent des +lueurs fantastiques, une multitude de lampes s'allument dans les +bivouacs dont la foire est environnée; tout parle, tout murmure; la +forêt lointaine prend une voix, et du milieu même des fleuves habités, +les bruits de la vie viennent encore frapper l'oreille attentive. Quelle +imposante réunion d'hommes! Quelle confusion de langues, quels +contrastes d'habitudes!... mais quelle uniformité de sentiments et +d'idées!... Le but de ce rassemblement immense n'est pour chaque +individu que de gagner un peu d'argent. Ailleurs, la gaîté des +populations voile leur cupidité; ici, le commerce est à nu, et la +stérile rapacité du marchand domine la frivolité du promeneur, +l'abrutissement de l'esclave: rien n'est poétique: tout est lucratif. Je +me trompe, la poésie de la crainte et de la douleur est au fond de tout +en ce pays; mais quelle est la voix qui l'ose exprimer?... + +Pourtant quelques tableaux pittoresques consolent l'imagination et +récréent les regards. + +Sur les chemins qui servent de communications aux divers campements des +marchands dont la foire est entourée, sur les ponts, le long des grèves, +aux abords des rivières, vous rencontrez d'immenses files d'équipages +singuliers; ce sont des trains qui marchent à vide. Ces roues, réunies +par un essieu, reviennent des dépôts où elles ont servi à transporter de +longues pièces de bois de construction. Les troncs d'arbres en allant +étaient portés sur quatre et quelque fois six roues, mais quand le train +retourne au magasin, chaque essieu avec ses deux roues est séparé du +reste et chemine ainsi, traîné par un cheval guidé par un homme. Ce +cocher, en équilibre, debout sur l'essieu, se tient et mène son coursier +à peine dressé avec une grâce sauvage, avec une dextérité que je n'ai +vues qu'aux Russes. Ces Franconi bruts me retracent les cochers du +cirque à Byzance; ils sont vêtus de la chemise grecque, espèce de +tunique que je vous ai décrite ailleurs et qui ressemble en beau à nos +blouses; c'est vraiment antique. En Russie on se reporte au Bas-Empire +comme en Espagne on se rappelle l'Afrique, et en Italie, Rome ancienne +et Athènes!... Les paysans russes sont, je crois, les seuls hommes que +j'aie vus laisser tomber leur chemise par-dessus leur pantalon, de même +que les paysannes russes sont les seules femmes de la terre qui serrent +leur ceinture au-dessus de la gorge. Ceci est, il faut le répéter, +l'usage le plus disgracieux du monde. + +En errant la nuit autour de la foire, on est frappé de loin de l'éclat +des boutiques de comestibles, de celui des petits théâtres, des auberges +et des cafés!... Mais au milieu de tant de clarté, on n'entend que des +bruits sourds, et le contraste de l'illumination des lieux et de la +taciturnité des hommes tient de la magie; on se croit chez un peuple +touché de la baguette d'un enchanteur. + +Les hommes de l'Asie graves et taciturnes restent sérieux jusque dans +leurs divertissements; les Russes sont des Asiatiques policés, si ce +n'est civilisés. + +Je ne me lasse pas d'écouter leurs chants populaires, remarquables par +la tristesse des accords, par la recherche de la composition et par la +verve et l'ensemble de l'exécution. La musique double de prix dans un +lieu où cent peuples divers sont réunis par un intérêt commun et divisés +par leurs langues et leurs religions. Où la parole ne servirait qu'à +séparer les hommes, ils chantent pour s'entendre. La musique est +l'antidote des sophismes. De là la vogue toujours croissante de cet art +en Europe. Il y a dans les chœurs exécutés par les mugics du Volga une +facture extraordinaire; ce sont des effets d'harmonie que malgré, ou +peut-être à cause de leur rudesse, nous appellerions savants sur un +théâtre ou dans une église; ce ne sont pas des mélodies suaves et +inspirées, mais, de loin, ces masses de voix qui se contrarient en chœur +produisent des impressions profondes et neuves pour nous autres +Occidentaux. La tristesse des sons n'est pas mitigée par la décoration +de la scène. Une forêt profonde, formée par les mâts des vaisseaux, +borne la vue des deux côtés, et voile en certains endroits une partie du +ciel; le reste du tableau n'est qu'une plaine solitaire toujours +enfermée dans une forêt de sapins sans bornes: peu à peu on voit les +lumières diminuer, elles s'éteignent enfin, et l'obscurité accroissant +le silence éternel de ces pâles contrées, répand dans l'âme une nouvelle +surprise: la nuit est mère de l'étonnement. Toutes les scènes qui, peu +d'instants auparavant, animaient encore le désert, s'effacent et +s'oublient dès que le jour disparaît; les souvenirs indécis succèdent au +mouvement de la vie; et le voyageur reste seul avec la police russe qui +rend l'obscurité doublement effrayante; on croit avoir rêvé, et l'on +regagne son gîte, l'esprit rempli de poésie, c'est-à-dire de crainte +vague et de pressentiments douloureux. On ne peut oublier un instant, en +parcourant la Russie, que les Russes sont des hommes de l'Orient jadis +égarés par des chefs qui, dans leur migration, se sont trompés de route +en poussant vers le Nord un peuple né pour vivre au soleil. + + + + +SOMMAIRE DE LA LETTRE TRENTE-QUATRIÈME. + +Singularité financière.--Ici l'argent représente le papier.--Réforme +ordonnée par l'Empereur.--Comment le gouverneur de Nijni décide les +marchands à obéir.--Habileté des sujets pour désobéir sans en avoir +l'air.--Analyse de leurs motifs.--Probité: l'ukase sur les +monnaies.--Générosité apparente.--Où est l'esprit de justice et de +conservation sous les gouvernements despotiques.--Beaux travaux ordonnés +par l'Empereur pour embellir Nijni.--Minutie.--Singuliers rapports du +serf avec son seigneur.--Opinion du gouverneur de Nijni sur le régime +despotique.--Douceur de l'administration russe.--Comment on punit les +seigneurs qui abusent de leur autorité.--Difficulté qu'éprouve le +voyageur pour arriver à la vérité.--Promenade en voiture avec le +gouverneur.--Vue de la foire prise du haut d'un pavillon +chinois.--Valeur des marchandises.--Préjugés inspirés au peuple par son +gouvernement.--Portraits de certains Français; leurs ridicules en pays +étranger.--Rencontre d'un Français aimable.--Société réunie pour dîner +chez le gouverneur.--Les femmes russes; la femme du +gouverneur.--Bizarrerie anglaise.--Anecdote racontée par une +Polonaise.--À quoi servent les manières faciles.--Promenade avec le +gouverneur.--Sa conversation.--Employés subalternes: ce qu'ils sont dans +l'Empire.--Deux aristocraties: la moderne et l'ancienne.--Quelle est la +plus odieuse au peuple.--Mon feldjæger.--Drapeau de Minine.--Manque de +foi du gouvernement.--Église déplacée, malgré le tombeau de Minine +qu'elle renferme.--Pierre-le-Grand.--Erreur des peuples.--Caractère +français.--La vraie gloire des nations.--Réflexions sur la +politique.--Le Kremlin de Nijni.--Vente des meubles du palais des +Empereurs au Kremlin de Moscou.--Couvent de femmes.--Camp du gouverneur +de Nijni.--Manie des manœuvres.--Chant des soldats.--Église des +Strogonoff à Nijni.--Vaudeville en russe. + + + Nijni, ce 25 août 1839. + +Cette année, au moment de l'ouverture de la foire, le gouverneur fit +venir chez lui les plus fortes têtes commerciales de la Russie, réunies +alors à Nijni, et il leur exposa en détail les inconvénients depuis +longtemps reconnus et déplorés du système monétaire établi dans cet +empire. + +Vous savez qu'il y a en Russie deux signes représentatifs des denrées: +le papier et l'argent monnayé; mais vous ne savez peut-être pas que +celui-ci, par une singularité unique, je crois, dans l'histoire +financière des sociétés, varie sans cesse de valeur, tandis que les +assignats restent fixes; il résulte de cette bizarrerie qu'une élude +approfondie de l'histoire et de l'économie politique du pays pourrait +seule expliquer un fait très-extraordinaire: c'est qu'en Russie l'argent +représente le papier, quoique celui-ci n'ait été institué, et ne +subsiste légalement que pour représenter l'argent. + +Ayant expliqué cette aberration à ses auditeurs, et déduit toutes les +fâcheuses conséquences qui en dérivent, le gouverneur ajouta que, dans +sa sollicitude constante pour le bonheur de ses peuples et le bon ordre +de son Empire, l'Empereur venait enfin de mettre un terme à un désordre +dont les progrès menacent d'entraver le commerce intérieur d'une manière +effrayante. Le seul remède reconnu pour efficace est la fixation +définitive et irrévocable de la valeur du rouble monnayé. L'édit que +vous lirez plus loin, car j'ai conservé le numéro du journal de +Pétersbourg dans lequel il fut inséré, accomplit cette révolution en un +jour, du moins en paroles; mais afin de réaliser la réforme, le +gouverneur conclut sa harangue en disant que la volonté de l'Empereur +étant que l'ukase fût immédiatement mis à exécution, les agents +supérieurs de l'administration, et lui en particulier, gouverneur de +Nijni, espéraient que nulle considération d'intérêt personnel ne +prévaudrait contre le devoir d'obéir sans retard à la volonté suprême du +chef de l'Empire. + +Les prud'hommes, consultés dans cette grave question, répliquèrent que +la mesure, bonne en elle-même, allait bouleverser les fortunes +commerciales les plus assurées, si on l'appliquait aux marchés +précédemment conclus, et qui ne devaient avoir leur accomplissement qu'à +la foire actuelle. Tout en _bénissant_ et _admirant_ la profonde sagesse +de l'Empereur, ils représentèrent humblement au gouverneur que ceux des +négociants qui avaient effectué des ventes de denrées pour un prix fixé +selon l'ancien taux de l'argent, et stipulé leurs transactions de bonne +foi, d'après les rapports existants lors de la foire précédente entre le +rouble de papier et le rouble monnayé, allaient se voir exposés à des +remboursements frauduleux, bien qu'autorisés par la loi, et que ces +tromperies les frustrant de leur profit, ou tout au moins diminuant +notablement les bénéfices sur lesquels ils ont droit de compter, +pourraient les ruiner si l'on accordait au présent édit un effet +rétroactif, lequel motiverait une foule de petites banqueroutes +partielles qui ne manqueraient pas d'en entraîner de totales. + +Le gouverneur reprit, avec le calme et la douceur qui président en +Russie à toutes les discussions administratives, financières et +politiques, qu'il entrait _parfaitement_ dans les vues de MM. les +principaux négociants intéressés aux affaires de la foire; mais qu'après +tout, le fâcheux résultat redouté par ces messieurs ne menaçait que +quelques particuliers _qui d'ailleurs conservaient pour garantie la +sévérité des lois existantes_ contre les banqueroutiers, tandis qu'un +retard ressemblerait toujours un peu à de la résistance, et que cet +exemple donné par la place de commerce la plus importante de l'Empire, +entraînerait des inconvénients bien autrement redoutables pour le pays +que quelques faillites qui, en fin de compte, ne font de mal qu'à un +petit nombre d'individus, tandis que la désobéissance approuvée, +justifiée, il faut bien le dire, par des hommes qui jusque-là +jouissaient de la confiance du gouvernement, serait une atteinte portée +au respect du souverain, _à l'unité_ administrative et financière de la +Russie, c'est-à-dire aux principes vitaux de cet empire; il ajouta que, +d'après ces considérations péremptoires, il ne doutait pas que ces +messieurs ne s'empressassent, par leur condescendance, d'éviter le +reproche _monstrueux_ de sacrifier l'intérêt de l'État à leur avantage +particulier, redoutant l'ombre d'un crime de lèse-civisme plus que tous +les sacrifices pécuniaires auxquels ils allaient s'exposer glorieusement +par leur soumission volontaire et leur zèle patriotique. + +Le résultat de cette _pacifique_ conférence fut que le lendemain la +foire s'ouvrit sous le régime _rétroactif_ du nouvel ukase, dont la +publication solennelle se fit d'après l'assentiment et les promesses des +premiers négociants de l'Empire. + +Ceci m'a été conté, je vous le répète, par le gouverneur lui-même, dans +l'intention de me prouver la douceur avec laquelle fonctionne la machine +du gouvernement despotique, si calomnié chez les peuples régis par des +institutions libérales. + +Je me permis de demander à mon obligeant et intéressant précepteur de +politique orientale quel avait été le résultat de la mesure du +gouvernement, et de la manière cavalière dont on avait jugé à propos de +la mettre à exécution. + +«Le résultat a passé mes espérances, repartit le gouverneur d'un air +satisfait. Pas une banqueroute!... Tous les nouveaux marchés ont été +conclus d'après le nouveau régime monétaire; mais ce qui vous étonnera +c'est que nul débiteur n'a profité, pour solder d'anciennes dettes, de +la faculté accordée par la loi de frauder ses créanciers.» + +J'avoue qu'au premier abord ce résultat me parut étourdissant, puis, en +réfléchissant, je reconnus l'astuce des Russes; la loi publiée, on lui +obéit... sur le papier: c'est assez pour le gouvernement. Il est facile +à satisfaire, j'en conviens, car ce qu'il demande avant tout, au prix de +tout, c'est le silence. On peut définir d'un mot l'état politique de la +Russie: c'est un pays où le gouvernement parle comme il veut, parce que +lui seul a le droit de parler. Ainsi, dans la circonstance qui nous +occupe, le gouvernement dit: Force est restée à la loi; tandis que, de +fait, l'accord des parties intéressées annule l'action de cette loi dans +ce qu'elle aurait d'inique si on l'eût appliquée aux créances anciennes. +Dans un pays où le pouvoir serait patient, le gouvernement n'eût pas +exposé l'honnête homme à se voir frustré par des fripons d'une partie de +ce qui lui est dû; en bonne justice la loi n'eût réglé que l'avenir. Eh +bien, principe à part, ce même résultat a été obtenu de fait ici, par +des moyens différents. Il a fallu pour atteindre à ce but, que +l'habileté des sujets suppléât à l'aveugle brusquerie de l'autorité, +afin d'éviter les maux qui pouvaient résulter pour le pays des boutades +du pouvoir suprême. + +Il existe dans tout gouvernement à théories exagérées, une action +cachée, un fait qui s'oppose presque toujours à ce que la doctrine a +d'insensé. Les Russes possèdent à un haut degré l'esprit du commerce; +tout ceci vous explique comment les marchands de la foire ont senti que +les vrais négociants ne vivant que de confiance, tout sacrifice fait à +leur crédit leur rapporte cent pour cent. Ce n'est pas tout: une autre +influence encore aura refoulé la mauvaise foi et fait taire la cupidité +aveugle. Les velléités de banqueroute auront été réprimées tout +simplement par la peur, la véritable souveraine de la Russie. Cette fois +les malintentionnés auront pensé que s'ils s'exposaient à quelques +procès, ou seulement à des plaintes trop scandaleuses, les juges ou la +police se tourneraient contre eux, et qu'en ce cas, ce qu'on appelle ici +la loi serait appliqué à la rigueur. Ils ont redouté l'incarcération, +les coups de roseau dans la prison; que sais-je? pis encore! D'après +tous ces motifs, qui fonctionnent doublement dans le silence universel, +état normal de la Russie, ils ont donné ce bel exemple de probité +commerciale dont le gouverneur de Nijni se plaisait à m'éblouir. À la +vérité, je ne fus ébloui qu'un instant, car je ne tardai pas à +reconnaître que si les marchands russes ne se ruinent pas les uns les +autres, leurs égards réciproques ont précisément la même source que la +mansuétude des mariniers du lac Ladoga, des crocheteurs et des cochers +de fiacre de Pétersbourg, et de tant d'autres gens du peuple qui font +taire leur colère non par des motifs d'humanité, mais par la crainte de +voir l'autorité supérieure intervenir dans leurs affaires. Comme je +gardais le silence, je vis que M. Boutourline jouissait de ma surprise. +«On ne connaît pas toute la supériorité de l'Empereur, continua-t-il, +quand on n'a pas vu ce prince à l'œuvre, particulièrement à Nijni, où il +fait des prodiges. + +--J'admire beaucoup, repartis-je, la sagacité de l'Empereur. + +--Quand nous visiterons ensemble les travaux ordonnés par Sa Majesté, +répliqua le gouverneur, vous l'admirerez bien davantage. Vous le voyez, +grâce à l'énergie de son caractère, à la justesse de ses vues, la +régularisation des monnaies, qui ailleurs aurait exigé des précautions +infinies, vient de s'opérer chez nous comme par enchantement.» + +L'administrateur courtisan eut la modestie de ne pas mettre en ligne de +compte sa propre finesse: il se garda également de me laisser le temps +de lui dire ce que les mauvaises langues ne cessent de me répéter à +voix, très-basse, c'est que toute mesure financière du genre de celle +que vient de prendre le gouvernement russe, donne à l'autorité +supérieure des moyens de profit à elle connu, mais dont on n'ose se +plaindre tout haut sous un régime autocratique; j'ignore quelles ont été +les secrètes manœuvres auxquelles on eut recours cette fois; mais pour +m'en faire une idée, je me figure la situation d'un dépositaire +vis-à-vis de l'homme qui lui confie une somme considérable. Si celui qui +l'a reçue a le pouvoir de tripler à volonté la valeur de chacune des +pièces de monnaie dont la somme se compose, il est évident qu'il peut +rembourser le dépôt tout en conservant dans ses mains les deux tiers de +ce qu'on lui a remis. Je ne dis pas que tel ait été le résultat de la +mesure ordonnée par l'Empereur, mais je fais cette supposition entre +tant d'autres pour m'aider à comprendre les médisances, ou si l'on veut +les calomnies des mécontents. Ils ajoutent que le profit de cette +opération si brusquement exécutée, et qui consiste à enlever par un +décret au papier une partie de son ancienne valeur pour accroître, dans +la même proportion, celle du rouble d'argent, est destiné à dédommager +le trésor particulier du souverain des sommes qu'il en a fallu tirer +pour rebâtir _à ses frais_, son palais d'hiver, et pour refuser, avec la +magnanimité que l'Europe et la Russie ont admirée, les offres des +villes, de plusieurs particuliers et des principaux négociants jaloux de +contribuer à la reconstruction d'un édifice national, puisqu'il sert +d'habitation au chef de l'Empire. + +Vous pouvez juger par l'analyse détaillée que j'ai cru devoir vous faire +de cette tyrannique charlatanerie, du prix qu'on attache ici à la +vérité, du peu de valeur des plus nobles sentiments et des plus belles +phrases, enfin de la confusion d'idées qui doit résulter de cette +éternelle comédie. Pour vivre en Russie, la dissimulation ne suffit pas, +la feinte est indispensable. Cacher est utile, simuler est nécessaire; +enfin, je vous laisse à présumer et à apprécier les efforts que +s'imposent les âmes généreuses et les esprits indépendants pour se +résigner à subir un régime où la paix et le bon ordre sont payés par le +décri de la parole humaine, le plus sacré de tous les dons du ciel pour +l'homme qui a quelque chose de sacré... Dans les sociétés ordinaires, +c'est la nation qui est pressée, le peuple fouette et le gouvernement +enraye; ici c'est le gouvernement qui fouette et le peuple qui retient, +car, pour que la machine politique subsiste, il faut bien que l'esprit +de conservation soit quelque part. Le déplacement d'idées que je note à +ce propos est un phénomène politique dont jusqu'à ce jour la Russie +seule m'a fourni l'exemple. Sous le despotisme absolu c'est le +gouvernement qui est révolutionnaire, parce que révolution veut dire +régime arbitraire et pouvoir violent[13]. + +Le gouverneur a tenu sa promesse; il m'a mené voir dans le plus grand +détail les travaux ordonnés par l'Empereur pour faire de Nijni tout ce +qu'on peut faire de cette ville et pour réparer les erreurs des hommes +qui l'ont fondée. Une route magnifique montera des bords de l'Oka dans +la ville haute, séparée de la basse, comme je vous l'ai déjà dit, par +une crique très-élevée; des précipices seront comblés, des rampes +tracées; on fera de magnifiques percées dans la terre même de la +montagne; des substructions immenses soutiendront des places, des rues +et des édifices; ces travaux sont dignes d'une grande cité commerciale. +Les entailles qui se pratiquent dans la falaise, les ponts, les +esplanades, les terrasses, changeront un jour Nijni en une des plus +belles villes de l'Empire; tout cela est grand! mais voici qui vous +paraîtra petit. Comme Sa Majesté a pris la ville de Nijni sous sa +protection spéciale, chaque fois qu'une légère difficulté s'élève sur la +manière de continuer les constructions commencées, ou bien dès que l'on +répare la façade d'une ancienne maison ou lorsqu'on en veut bâtir une +nouvelle dans quelque rue ou sur l'un des quais de Nijni, le gouverneur +a l'ordre de faire lever un plan spécial et de soumettre la question à +l'Empereur. Quel homme! s'écrient les Russes... Quel pays! +m'écrierais-je, si j'osais parler!! + +Chemin faisant, M. Boutourline, dont je ne saurais assez louer +l'obligeance et reconnaître l'hospitalité, m'a donné d'intéressantes +notions sur l'administration russe et sur l'amélioration que le progrès +des mœurs apporte chaque jour dans la condition des paysans. + +Aujourd'hui un serf peut posséder même des terres sous le nom de son +seigneur, sans que celui-ci ose s'affranchir de la garantie _morale_ +qu'il doit à son opulent esclave. Dépouiller cet homme du fruit de son +labeur et de son industrie, ce serait un abus de pouvoir que le boyard +le plus tyrannique n'oserait se permettre sous le règne de l'Empereur +Nicolas; mais qui m'assure qu'il ne l'osera pas sous un autre souverain? +Qui m'assure même que malgré le retour à l'équité, glorieux caractère du +règne actuel, il ne se trouve pas des seigneurs avares et pauvres qui, +sans spolier ouvertement leurs vassaux, savent employer avec habileté +tour à tour la menace et la douceur pour tirer peu à peu des mains de +l'esclave une partie des richesses qu'il n'ose lui enlever d'un seul +coup? + +Il faut venir en Russie pour apprendre le prix des institutions qui +garantissent la liberté des peuples, sans égard au caractère des +princes. Un boyard ruiné peut, il est vrai, prêter l'abri de son nom aux +possessions de son vassal enrichi... à qui l'État n'accorde pas le droit +de posséder un pouce de terre, ni même l'argent qu'il gagne!!... Mais +cette protection équivoque et qui n'est pas autorisée par la loi dépend +uniquement des caprices du protecteur. + +Singuliers rapports du maître et du serf! Il y a là quelque chose +d'inquiétant. On a peine à compter sur la durée des institutions qui ont +pu produire une telle bizarrerie sociale: pourtant elles sont solides. + +En Russie, rien n'est défini par le mot propre, la rédaction n'est +qu'une tromperie continuelle dont il faut se garder avec soin. En +principe, tout est tellement absolu qu'on se dit: Sous un tel régime la +vie est impossible; en pratique, il y a tant d'exceptions qu'on se dit: +Dans la confusion causée par des coutumes et des usages si +contradictoires tout gouvernement est impossible. + +Il faut avoir découvert la solution de ce double problème: c'est-à-dire, +le point où le principe et l'application, la théorie et la pratique +s'accordent, pour se faire une idée juste de l'état de la société en +Russie. + +À en croire l'excellent gouverneur de Nijni, rien de plus simple: +l'habitude d'exercer le pouvoir rend les formes du commandement douces +et faciles. La colère, les mauvais traitements, les abus d'autorité, +sont devenus extrêmement rares, précisément parce que l'ordre social +repose sur des lois excessivement sévères: chacun sent que pour +conserver à de telles lois le respect sans lequel l'État serait +bouleversé, on ne doit les appliquer que rarement et avec prudence. Il +faut voir de près l'action du gouvernement despotique pour comprendre +toute sa douceur (vous concevez que c'est le gouverneur de Nijni qui +parle de la sorte); si l'autorité conserve quelque force en Russie, +c'est grâce à la modération des hommes qui l'exercent. Constamment +placés entre une aristocratie qui abuse d'autant plus aisément de son +pouvoir que ses prérogatives sont moins définies, et un peuple qui +méconnaît d'autant plus volontiers son devoir que l'obéissance qu'on lui +demande est moins ennoblie par le sentiment moral, les hommes qui +commandent ne peuvent conserver à la souveraineté son prestige qu'en +usant le plus rarement possible de moyens violents; ces moyens +donneraient la mesure de la force du gouvernement, et il juge plus à +propos de cacher que de dévoiler ses ressources. Si un seigneur commet +quelqu'acte répréhensible, il sera plusieurs fois averti en secret par +le gouverneur de la province avant d'être admonesté officiellement; si +les avis et les réprimandes ne suffisent pas, le tribunal des nobles le +menacera de le mettre en tutelle, et plus tard on exécutera la menace, +si elle est restée sans bon résultat. + +Tout ce luxe de précautions ne me paraît pas très-rassurant pour le serf +qui a le temps de mourir cent fois sous le knout de son maître avant que +celui-ci, prudemment averti et dûment admonesté, soit obligé à rendre +compte de ses injustices et de ses atrocités. Il est vrai que du jour au +lendemain, seigneur, gouverneur, juges peuvent être culbutés et envoyés +en Sibérie, mais je vois là plutôt un motif de consolation pour +l'imagination du pauvre peuple, qu'un moyen efficace et réel de +protection contre les actes arbitraires des autorités subalternes, +toujours disposées à faire abus du pouvoir qui leur est délégué. + +Les gens du peuple ont fort rarement recours aux tribunaux dans leurs +disputes particulières. Cet instinct éclairé me paraît un sûr indice du +peu d'équité des juges. La rareté des procès peut avoir deux causes: +l'esprit d'équité des sujets, l'esprit d'iniquité des juges. En Russie +presque tous les procès sont étouffés par une décision administrative +qui, le plus souvent, _conseille_ une transaction onéreuse aux deux +parties; mais celles-ci préfèrent le sacrifice réciproque d'une partie +de leurs prétentions et même de leurs droits les mieux fondés au danger +de plaider contre l'avis d'un homme investi de l'autorité par +l'Empereur. Vous voyez pourquoi les Russes ont lieu de se vanter de ce +qu'on plaide fort peu dans leur pays. La peur produit partout le même +bien: la paix sans tranquillité. + +Mais n'aurez-vous pas quelque compassion du voyageur perdu au milieu +d'une société où les faits ne sont pas plus concluants que les paroles? +La forfanterie des Russes produit sur moi un effet absolument contraire +à celui qu'ils s'en promettent; je vois tout d'abord l'intention de +m'éblouir, aussitôt je me tiens sur mes gardes; il suit de là que, de +spectateur impartial que j'eusse été sans leurs fanfaronnades, je +deviens malgré moi observateur hostile. + +Le gouverneur m'a voulu montrer toute la foire; mais cette fois nous en +avons fait le tour rapidement en voiture; j'ai admiré un point de vue +digne d'un panorama: c'est un magnifique tableau; pour en jouir, il faut +monter au sommet d'un des pavillons chinois qui dominent dans son +ensemble cette ville d'un mois. J'ai surtout été frappé de l'immensité +des richesses accumulées annuellement sur ce point de la terre, foyer +d'industrie d'autant plus remarquable qu'il est, pour ainsi dire, perdu +au milieu des déserts qui l'entourent à perte de vue et d'imagination. + +Au dire du gouverneur, la valeur des marchandises apportées cette année +à la foire de Nijni est de plus de cent cinquante millions, d'après la +déclaration des marchands eux-mêmes, qui, selon la méfiance naturelle +aux Orientaux, cachent toujours une partie du prix de ce qu'ils +apportent. Quoique tous les pays du monde envoient le tribut de leur sol +ou de leur industrie à la foire de Nijni, l'importance de ce marché +annuel est due surtout aux denrées, aux pierres précieuses, aux étoffes, +aux fourrures apportées de l'Asie. L'affluence des Tatares, des Persans, +des Boukares, est donc ce qui frappe le plus l'imagination des étrangers +attirés par la réputation de cette foire; néanmoins, malgré son résultat +commercial, moi, simple curieux, je vous le répète, je la trouve +au-dessous de sa réputation. On me répond à cela que l'Empereur +Alexandre l'a gâtée sous le rapport pittoresque et amusant; à la vérité, +il a rendu les rues qui séparent les boutiques plus spacieuses et plus +régulières, mais cette roideur est triste. D'ailleurs, tout est morne et +silencieux en Russie; partout la défiance réciproque du gouvernement et +des sujets fait fuir la joie. Ici les esprits eux-mêmes sont tirés au +cordeau, les sentiments pesés, compassés, coordonnés, comme si chaque +passion, chaque plaisir avait à répondre de ses conséquences à quelque +rigide confesseur déguisé en agent de police. Tout Russe est un écolier +sujet à la férule. Dans ce vaste collége qui s'appelle la Russie, tout +marche avec poids et mesure jusqu'au jour où la gêne et l'ennui devenant +par trop insupportables, tout tombe sens dessus dessous. Ce jour-là on +assiste à des saturnales politiques. Mais encore une fois, ces +monstruosités isolées ne troublent pas l'ordre général. Cet ordre est +d'autant plus stable, et paraît d'autant plus fermement établi qu'il +ressemble à la mort; on n'extermine que ce qui vit. En Russie le respect +pour le despotisme se confond avec la pensée de l'éternité. + +Je trouve en ce moment plusieurs Français réunis à Nijni. Malgré mon +amour passionné pour la France, pour cette terre que, dans mon dépit +contre les extravagances des hommes qui l'habitent, j'ai tant de fois +quittée avec serment de n'y plus revenir, mais où je reviens toujours, +où j'espère mourir; malgré cet aveugle patriotisme, en dépit de cet +instinct de la plante qui domine ma raison, je n'ai pas laissé, depuis +que je voyage et que je rencontre au loin une foule de compatriotes, de +reconnaître les ridicules des jeunes Français et de m'étonner du relief +que prennent nos défauts chez les étrangers. Si je parle exclusivement +de la jeunesse, c'est parce qu'à cet âge l'empreinte de l'âme étant +moins usée par le frottement des circonstances, le jeu des caractères +est plus frappant. Il faut donc en convenir, nos jeunes compatriotes +prêtent à rire à leurs dépens par la bonne foi avec laquelle ils croient +éblouir les hommes simples des autres nations. La supériorité française, +supériorité si bien établie à leurs yeux qu'elle n'a même plus besoin +d'être discutée, leur paraît un axiome sur lequel on peut désormais +s'appuyer sans qu'il soit nécessaire de le prouver. Cette foi +inébranlable en son mérite personnel, cet amour-propre si complètement +satisfait qu'il en deviendrait naïf à force de confiance, si tant de +crédulité ne se joignait le plus souvent à une sorte d'esprit, mélange +affreux qui produit la suffisance, le persiflage et la causticité; cette +instruction, la plupart du temps dépourvue d'imagination et qui fait de +l'intelligence un grenier à dates, à faits plus ou moins bien classés, +mais toujours cités avec une sécheresse qui ôte tout son prix à la +vérité, car sans âme on ne peut être vrai, on n'est qu'exact; cette +surveillance continuelle de la vanité, sentinelle avancée de la +conversation, épiant chaque pensée exprimée ou non exprimée par les +autres pour en tirer avantage, espèce de chasse aux louanges toute au +profit de celui qui ose se vanter le plus effrontément sans jamais rien +dire ni laisser dire, rien faire ni laisser faire qui ne tourne à +l'avantage de sa république; cet oubli des autres poussé au point de les +humilier innocemment sans s'apercevoir que l'opinion qu'on entretient de +soi-même et qu'on qualifie tout bas ou tout haut de justice rendue à qui +de droit, est insultante pour autrui; cet appel constant à la politesse +du prochain, qui n'est, après tout, que le mépris des égards qu'on lui +devrait; l'absence totale de sensibilité qui ne sert que d'aiguillon à +la susceptibilité, l'hostilité acerbe érigée en devoir patriotique, +l'impossibilité de n'être pas choqué à tout propos de quelque préférence +qu'on soit l'objet, celle d'être corrigé, quelque leçon qu'on reçoive; +enfin tant d'infatuation servant de bouclier à la sottise contre la +vérité: tous ces traits et bien d'autres que vous suppléerez mieux que +je ne pourrais le faire, me semblent caractériser les jeunes Français +d'il y a dix ans, lesquels sont des hommes faits aujourd'hui. Ces +caractères nuisent à notre considération parmi les étrangers; ils font +peu d'effet à Paris, où le nombre des modèles de ce genre de ridicule +est si grand qu'on ne prend plus garde à eux; ils s'effacent dans la +foule de leurs semblables, comme des instruments se fondent dans un +orchestre; mais lorsqu'ils sont isolés et que les individus se détachent +sur un fond de société où règnent d'au très passions et d'autres +habitudes d'esprit que celles qui s'agitent dans le monde français, ils +ressortent d'une manière désespérante pour tout voyageur attaché à son +pays comme je le suis au mien. Jugez donc de ma joie en retrouvant ici, +à dîner chez le gouverneur, M***, l'un des hommes du moment les plus +capables de donner bonne idée de la jeune France aux étrangers. À la +vérité, il est de la vieille par sa famille; et c'est au mélange des +idées nouvelles avec les anciennes traditions qu'il doit l'élégance de +manières et la justesse d'esprit qui le distinguent. Il a bien vu et dit +bien ce qu'il a vu, enfin il ne pense pas plus de bien de lui-même que +les autres n'en pensent, peut-être même un peu moins; aussi m'a-t-il +édifié et amusé, en sortant de table, par le récit de tout ce qu'il +apprend journellement depuis son séjour en Russie. Dupe d'une coquette à +Pétersbourg, il se console de ses mécomptes de sentiment en étudiant le +pays avec un redoublement d'attention. Esprit clair, il observe bien, il +raconte avec exactitude, ce qui ne l'empêche pas d'écouter les autres, +et même--ceci rappelle les beaux jours de la société française--de leur +inspirer l'envie de parler. En causant avec lui on se fait illusion; on +croit que la conversation est toujours un échange d'idées, que la +société élégante est encore fondée chez nous sur des rapports de +plaisirs réciproques; enfin on oublie l'invasion de l'égoïsme brutal et +démasqué dans nos salons modernes, et l'on se figure que la vie sociale +est comme autrefois un commerce avantageux pour tous: erreur surannée +qui se dissipe à la première réflexion, et vous laisse en proie à la +plus triste réalité, c'est-à-dire au pillage des idées, des bons mots, à +la trahison littéraire, aux lois de la guerre enfin, devenues, depuis la +paix, le seul code reconnu dans le monde élégant. Tel est le désolant +parallèle dont je ne peux me distraire en écoutant l'agréable +conversation de M***, et en la comparant à celle de ses contemporains. +C'est de la conversation qu'on peut dire, à bien plus juste titre que du +style des livres, que c'est l'homme même. On arrange ses écrits, on +n'arrange pas ses reparties, ou si on les arrange, on y perd plus qu'on +n'y gagne; car dans la causerie l'affectation n'est plus un voile, elle +devient une enseigne. + +La société réunie hier à dîner chez le gouverneur était un singulier +composé d'éléments contraires: outre le jeune M***, dont je viens de +vous faire le portrait, il y avait là un autre Français, un docteur R*** +parti, m'a-t-on dit, sur un vaisseau de l'État pour l'expédition au +pôle, débarqué, je ne sais pourquoi, en Laponie, et arrivé tout droit +d'Archangel à Nijni, sans même avoir passé par Pétersbourg, voyage +fatigant, inutile, et qu'un homme de fer seul pouvait supporter; aussi +ce voyageur a-t-il une figure de bronze; on m'assure qu'il est un savant +naturaliste; sa physionomie est remarquable, elle a quelque chose +d'immobile et tout à la fois de mystérieux qui occupe l'imagination. +Quant à sa conversation, je l'attends en France; en Russie il ne dit +rien du tout. Les Russes sont plus habiles; ils disent toujours quelque +chose, à la vérité le contraire de ce qu'on attend d'eux; mais c'est +assez pour qu'on ne puisse remarquer leur silence; enfin il y avait +encore à ce dîner une famille de jeunes élégants anglais du plus haut +rang, et que je poursuis comme à la piste depuis mon arrivée en Russie, +les rencontrant partout, ne pouvant les éviter, et cependant n'ayant +jamais trouvé l'occasion de faire directement connaissance avec eux. +Tout ce monde trouvait place à la table du gouverneur, sans compter +quelques employés et diverses personnes du pays qui n'ouvraient la +bouche que pour manger. Je n'ai pas besoin d'ajouter que la conversation +générale était impossible dans un pareil cercle. Il fallait, pour tout +divertissement, se contenter d'observer la bigarrure des noms, des +physionomies et des nations. Dans la société russe, les femmes +n'arrivent au naturel qu'à force de culture; leur langage est appris, +c'est celui des livres; et pour perdre la pédanterie qu'ils inspirent, +il faut une mûre expérience des hommes et des choses. La femme du +gouverneur est restée trop provinciale, trop elle-même, trop russe, trop +vraie enfin pour paraître simple comme les femmes de la cour; d'ailleurs +elle a peu de facilité à parler français. Hier, dans son salon, son +influence se bornait à recevoir ses hôtes avec des intentions de +politesse les plus louables du monde; mais elle ne faisait rien pour les +mettre à leur aise, ni pour établir entre eux des rapports faciles. +Aussi fus-je très-content, au sortir de table, de pouvoir causer tête à +tête dans un coin avec M***. Notre entretien tirait à sa fin, car tous +les hôtes du gouverneur se disposaient à se retirer quand le jeune lord +***, qui connaissait mon compatriote, s'approche de lui d'un air +cérémonieux, et lui demande de nous présenter l'un à l'autre. Cette +avance flatteuse fut faite par lui avec la politesse de son pays, qui, +sans être gracieuse, ou même parce qu'elle n'est pas gracieuse, n'est +point dépourvue d'une sorte de noblesse qui tient à la réserve des +sentiments, à la froideur des manières. + +«Il y a longtemps, milord, lui dis-je, que je désirais trouver une +occasion de faire connaissance avec vous, et je vous rends grâce de me +l'avoir offerte. Nous sommes destinés, ce me semble, à nous rencontrer +souvent cette année; j'espère à l'avenir profiter de la chance mieux que +je n'ai pu le faire jusqu'à présent. + +--J'ai bien du regret de vous quitter, répliqua l'Anglais; mais je pars +à l'instant.--Nous nous reverrons à Moscou.--Non, je vais en Pologne; ma +voiture est à la porte et je n'en descendrai qu'à Wilna.» + +L'envie de rire me prit en voyant sur le visage de M*** qu'il pensait +comme moi, qu'après avoir patienté trois mois, à la cour, à Péterhoff, à +Moscou, partout enfin où nous nous voyions sans nous parler, le jeune +lord aurait pu se dispenser d'imposer inutilement à trois personnes +l'ennui d'une présentation d'étiquette sans profit pour lui ni pour +nous. Il nous semblait que venant de dîner ensemble, s'il n'eût voulu +que causer un quart d'heure, rien ne l'empêchait de se mêler à notre +conversation. Cet Anglais scrupuleux et formaliste nous laissa +stupéfaits de sa politesse tardive, gênante, superflue; en s'éloignant, +il avait l'air également satisfait d'avoir fait connaissance avec moi, +et de ne tirer aucun parti de cet AVANTAGE, si avantage il y avait. + +Ce trait de gaucherie m'en rappelle un autre arrivé à une femme. + +C'était à Londres. Une dame polonaise d'un esprit charmant a joué le +premier rôle dans cette histoire qu'elle m'a contée elle-même. La grâce +de sa conversation et la solide culture de son esprit la feraient +rechercher dans le grand monde, quand elle ne serait pas appelée à y +primer, malgré les malheurs de son pays et de sa famille. C'est bien à +dessein que je dis malgré; car, quoi qu'en pensent ou qu'en disent les +faiseurs de phrases, le malheur ne sert à rien dans la société, même +dans la meilleure; au contraire, il y empêche beaucoup de choses. Il +n'empêche pourtant pas la personne dont je parle de passer pour une des +femmes les plus distinguées et les plus aimables de notre temps, à +Londres comme à Paris. Invitée à un grand dîner de cérémonie, et placée +entre le maître de la maison et un inconnu, elle s'ennuyait; elle +s'ennuya longtemps; car, bien que la mode des dîners éternels commence à +passer en Angleterre, ils y sont encore plus longs qu'ailleurs; la dame, +prenant son mal en patience, cherchait à varier la conversation, et +sitôt que le maître de la maison lui laissait un instant de répit, elle +tournait la tête vers son voisin de droite; mais elle trouvait toujours +visage de pierre; et, malgré sa facilité de grande dame et sa vivacité +de femme d'esprit, tant d'immobilité la déconcertait. Le dîner se passa +dans ce découragement; un morne sérieux s'ensuivit; la tristesse est +pour les visages anglais ce que l'uniforme est pour les soldats. Le +soir, quand tous les hommes furent de nouveau réunis aux femmes dans le +salon, celle de qui je tiens cette histoire n'eut pas plutôt aperçu son +voisin de gauche, l'homme de pierre du dîner, que celui-ci, avant de la +regarder en face, s'en alla chercher à l'autre bout de la chambre le +maître de la maison, pour le prier, d'un air solennel, de l'_introduire_ +auprès de l'aimable étrangère. Toutes les cérémonies requises, dûment +accomplies, le voisin gauche prit enfin la parole, et tirant sa +respiration du plus profond de sa poitrine, tout en s'inclinant +respectueusement: «J'étais bien _empressé_, madame, lui dit-il, de faire +_votre_ connaissance.» + +Cet _empressement_ pensa causer à la dame un fou rire, dont elle +triompha pourtant à force d'habitude du monde, et elle finit par trouver +dans ce personnage cérémonieux un homme instruit, intéressant même, tant +la forme est peu significative dans un pays où l'orgueil rend la plupart +des hommes timides et réservés. + +Ceci prouve à quel point la facilité des manières, la légèreté de la +conversation, la véritable élégance, en un mot, qui consiste à mettre +toute personne qu'on rencontre dans un salon aussi à son aise qu'on +l'est soi-même, loin d'être une chose indifférente et frivole, comme le +croient certaines gens qui ne jugent le monde que par ouï-dire, est +utile et même nécessaire dans les rangs élevés de la société, où des +rapports d'affaires ou de pur plaisir rapprochent à chaque instant des +gens qui ne se sont jamais vus. S'il fallait toujours, pour faire +connaissance avec les nouveaux visages, dépenser autant de patience +qu'il nous en a fallu, à la dame polonaise et à moi, pour avoir le droit +d'échanger une parole avec un Anglais, on y renoncerait... et souvent on +perdrait de précieuses occasions de s'instruire ou de s'amuser. + +Ce matin de bonne heure, le gouverneur, dont je n'ai pu lasser +l'obligeance, est venu me prendre pour me mener voir les curiosités de +la vieille ville. Il avait ses gens, ce qui m'a dispensé de mettre à une +seconde épreuve la docilité de mon feldjæger, dont ce même gouverneur +respecte les prétentions. + +Il y a en Russie une classe de personnes qui répond à la bourgeoisie +chez nous, moins la fermeté de caractère que donne une situation +indépendante et moins l'expérience que donne la liberté de la pensée et +la culture d'esprit: c'est la classe des employés subalternes ou de la +seconde noblesse. Les idées de ces hommes sont en général tournées vers +les innovations, tandis que leurs actes sont ce qu'il y a de plus +despotique sous le despotisme; c'est cette classe qui gouverne l'Empire +en dépit de l'Empereur; elle a la prétention d'illuminer le peuple; en +attendant, elle divertit à ses dépens les grands et les petits. Ses +ridicules sont devenus proverbiaux; quiconque a besoin de ces +demi-seigneurs nouvellement élevés par leur charge et par leur rang dans +le tchinn, aux honneurs de la propriété territoriale, se dédommage de +leur morgue par des moqueries sanglantes. Ces hommes montés de classe en +classe, et parvenus enfin, moyennant quelque croix ou quelque emploi, à +celle où l'on peut posséder des terres et des hommes, exercent leurs +droits de suzeraineté avec une rigueur qui les rend l'objet de +l'exécration de leurs malheureux paysans. Singulier phénomène social! +c'est l'élément libéral ou mobile introduit dans le système du +gouvernement despotique qui rend ici ce gouvernement intolérable! «S'il +n'y avait que d'anciens seigneurs, disent les paysans, nous ne nous +plaindrions pas de notre condition...» Ces hommes nouveaux si haïs du +petit nombre de leurs serfs, sont aussi les maîtres du maître suprême, +car ils forcent la main à l'Empereur dans une foule d'occasions; ce sont +eux qui préparent une révolution à la Russie par deux voies, la voie +directe à cause de leurs idées, la voie indirecte à cause de la haine et +du mépris qu'ils excitent dans le peuple pour une aristocratie au niveau +de laquelle de tels hommes peuvent parvenir. Une domination de +subalternes, une tyrannie républicaine sous la tyrannie autocratique: +quelle combinaison de maux!!... + +Voilà les ennemis que se sont créés bénévolement les Empereurs de Russie +par leur défiance envers leur ancienne noblesse; une aristocratie +avouée, enracinée depuis longtemps dans le pays, mais mitigée par le +progrès des mœurs et l'adoucissement des coutumes, n'eût-elle pas été un +moyen de civilisation préférable à l'hypocrite obéissance, à l'influence +dissolvante d'une armée de commis, la plupart d'origine étrangère et +tous plus ou moins imbus dans le fond du cœur d'idées révolutionnaires, +tous aussi insolents dans le secret de leur pensée qu'obséquieux dans +leurs attitudes et dans leurs paroles? + +Mon courrier ne voulant plus faire son métier, parce qu'il pressent les +prérogatives de la noblesse à laquelle il aspire, est le type +profondément comique de cette espèce d'hommes. + +Je voudrais vous peindre cette taille fluette, ces habits soignés, non +comme moyen d'avoir la meilleure mine possible, mais comme signe +dénotant l'homme parvenu à un rang respectable; cette physionomie fine, +impitoyable, sèche, et basse, en attendant qu'elle puisse devenir +arrogante; enfin, ce type d'un sot, dans un pays où la sottise n'est +point innocente comme elle l'est chez nous, car en Russie la sottise est +assurée de faire son chemin pour peu qu'elle appelle à son aide la +servilité; mais ce personnage échappe aux paroles comme la couleuvre à +la vue... Cet homme me fait peur à l'égal d'un monstre; c'est le produit +des deux forces politiques les plus opposées en apparence, quoiqu'elles +aient beaucoup d'affinité, et les plus détestables quand elles sont +combinées: le despotisme et la révolution!!... Je ne puis le regarder et +contempler son œil d'un bleu trouble, bordé de cils blonds, presque +blancs, son teint qui serait délicat s'il n'était bronzé par les rayons +du soleil et bruni par les bouillonnements intérieurs d'une colère +toujours refoulée; je ne puis voir ces lèvres pâles et minces, écouter +cette parole doucereuse, mais saccadée, et dont l'intonation dit +précisément le contraire de la phrase, sans penser que c'est un espion +protecteur qu'on m'a donné là, et que cet espion est respecté du +gouverneur de Nijni lui-même; à cette idée je suis tenté de prendre des +chevaux de poste et de fuir la Russie pour ne m'arrêter qu'au delà de la +frontière. + +Le puissant gouverneur de Nijni n'ose forcer cet ambitieux courrier à +monter sur le siége de ma voiture, et sur la plainte que j'ai portée à +ce personnage qui représente l'autorité suprême, il m'a engagé à +patienter!!... Où est donc la force dans un pays ainsi fait? + +Minine, le libérateur de la Russie, ce paysan héroïque dont la mémoire +est devenue célèbre surtout depuis l'invasion des Français, est enterré +à Nijni. On voit son tombeau dans la cathédrale parmi ceux des +grands-ducs de Nijni. + +C'est de Nijni que partit le cri de la délivrance au temps de +l'occupation de l'Empire par les Polonais. + +Minine, simple serf, alla trouver Pojarski, noble Russe; les discours du +paysan respiraient l'enthousiasme et l'espérance. Pojarski, électrisé +par l'éloquence saintement rude de Minine, réunit quelques hommes; le +courage de ces grands cœurs en gagna d'autres, on marcha sur Moscou, et +la Russie fut délivrée. + +Depuis la retraite des Polonais, le drapeau de Pojarski et de Minine fut +toujours un objet de grande vénération chez les Russes; des paysans +habitants d'un village entre Yaroslaf et Nijni le conservaient comme une +relique nationale. Mais lors de la guerre de 1812, on sentit le besoin +d'enthousiasmer les soldats; il fallut ranimer les souvenirs +historiques, surtout celui de Minine, et l'on pria le gardien de son +drapeau de prêter ce palladium aux nouveaux libérateurs de la patrie, et +de le faire porter à la tête de l'armée. Les anciens dépositaires de ce +trésor national ne consentirent à s'en séparer que par dévouement à leur +pays, et sur la parole solennellement jurée de leur rendre la bannière +après la victoire, alors qu'elle serait encore illustrée par de nouveaux +triomphes. Ainsi le drapeau de Minine poursuivit notre armée dans sa +retraite; mais plus tard, reporté à Moscou, il ne fut pas rendu à ses +légitimes possesseurs; on le déposa dans le trésor du Kremlin au mépris +des promesses les plus solennelles; toutefois, pour satisfaire aux +justes réclamations des paysans spoliés, on leur envoya _une copie_ de +leur miraculeuse enseigne; copie, ajouta-t-on par une condescendance +dérisoire, exactement semblable à l'original. + +Telles sont les leçons de morale et de bonne foi données au peuple russe +par son gouvernement. À la vérité, le même gouvernement ne se conduirait +pas de la même façon ailleurs; en fait de fourberie, on sait à qui l'on +s'adresse; il y a ici parfaite analogie entre le trompeur et le trompé: +la force seule établit entre eux une différence. + +C'est peu! vous allez voir qu'en ce pays la vérité historique n'est pas +plus respectée que ne l'est la religion du serment; l'authenticité des +pierres est aussi impossible à établir ici que l'autorité des paroles ou +des écrits. À chaque nouveau règne, les édifices sont repétris comme de +la pâte au gré du souverain; et grâce à l'absurde manie qu'on décore du +beau titre de mouvement progressif de la civilisation, nul édifice ne +demeure à la place où l'a mis le fondateur; les tombeaux eux-mêmes ne +sont pas à l'abri de la tempête du caprice Impérial. Les morts en Russie +sont assujettis eux-mêmes aux fantaisies de l'homme qui régit les +vivants, et secoue jusqu'à la cendre des tombeaux, comme l'orage balaye +un flot de poussière. L'Empereur Nicolas, qui aujourd'hui tranche de +l'architecte à Moscou pour y refaire le Kremlin, n'en est pas à son coup +d'essai en ce genre; Nijni l'a déjà vu à l'œuvre. + +Ce matin, en entrant dans la cathédrale, je me sentis ému en voyant +l'air de vétusté de cet édifice; puisqu'il contient le tombeau de +Minine, il a du moins été respecté depuis plus de deux cents ans, +pensais-je; et cette assurance m'en faisait trouver l'aspect plus +auguste. + +Le gouverneur me fit approcher de la sépulture du héros; sa tombe est +confondue avec les monuments des anciens souverains de Nijni, et, +lorsque l'Empereur Nicolas est venu la visiter, il a voulu descendre +patriotiquement dans le caveau même où le corps est déposé. + +«Voilà une des plus belles et des plus intéressantes églises que j'aie +visitées dans votre pays, dis-je au gouverneur. + +--C'est moi qui l'ai bâtie, me répondit M. Boutourline. + +--Comment? que voulez-vous dire? vous l'avez restaurée, sans doute? + +--Non pas; l'ancienne église tombait en ruines: l'Empereur a mieux aimé +la faire reconstruire en entier que de la réparer; il n'y a pas deux ans +qu'elle était à _cinquante pas plus loin_ et formait une saillie qui +nuisait à la régularité de l'intérieur de notre Kremlin. + +--Mais le corps et les os de Minine? m'écriai-je. + +--On les déterra, avec ceux des grands-ducs qu'ils ont suivis; tous sont +maintenant dans le nouveau sépulcre dont vous voyez la pierre.» + +Je n'aurais pu répliquer sans faire révolution dans l'esprit d'un +gouverneur de province aussi scrupuleusement attaché aux devoirs de sa +charge que l'est celui de Nijni; je l'ai suivi en silence vers le petit +obélisque de la place et vers les immenses remparts du Kremlin de Nijni. + +Vous venez de voir comment on entend ici la vénération pour les morts, +le respect pour les monuments historiques et le culte des beaux-arts. +Cependant l'Empereur, qui sait que les choses antiques sont vénérables, +veut qu'une église faite d'hier reste honorée comme vieille; or comment +s'y prend-il? il dit qu'elle est vieille, et elle le devient; ce pouvoir +tranche du divin. La nouvelle église de Minine à Nijni est l'ancienne, +et si vous doutez de cette vérité, vous êtes un séditieux. + +Le seul art où les Russes excellent est l'art d'imiter l'architecture et +la peinture de Byzance; ils font du vieux mieux qu'aucun peuple moderne, +voilà pourquoi ils n'en ont pas. + +C'est toujours, c'est partout le même système, celui de Pierre-le-Grand, +perpétué par ses successeurs, qui ne sont que ses disciples. Cet homme +de fer a cru et prouvé qu'on pouvait substituer la volonté d'un Czar de +Moscovie aux lois de la nature, aux règles de l'art, à la vérité, à +l'histoire, à l'humanité, aux liens du sang, à la religion, à tout. Si +les Russes vénèrent encore aujourd'hui un homme si peu humain, c'est +qu'ils ont plus de vanité que de jugement. «Voyez, disent-ils, ce +qu'était la Russie en Europe avant l'avènement de ce grand prince, et ce +qu'elle est devenue depuis son règne: voilà ce qu'un souverain de génie +peut faire»... Fausse manière d'apprécier la gloire d'une nation. Cette +influence orgueilleuse exercée chez les étrangers, c'est du matérialisme +politique. Je vois, parmi les pays les plus civilisés du monde, des +États qui n'ont de pouvoir que sur leurs propres sujets, lesquels sont +même en petit nombre; ces États-là comptent pour rien dans la politique +universelle; ce n'est ni par l'orgueil de la conquête, ni par la +tyrannie politique exercée chez les étrangers que leurs gouvernements +acquièrent des droits à la reconnaissance universelle; c'est par de bons +exemples, par des lois sages, par une administration éclairée, +bienfaisante. Avec de tels avantages, un petit peuple peut devenir, non +le conquérant, non l'oppresseur, mais le flambeau du monde, ce qui est +cent fois préférable. + +Je ne puis assez m'affliger de voir combien ces idées si simples, mais +si sages, sont encore loin des meilleurs et des plus beaux esprits, +non-seulement de la Russie, mais de tous les pays, et surtout du pays de +France. Chez nous la fascination de la guerre et de la conquête dure +toujours, en dépit des leçons du Dieu du ciel, et de celles de +l'intérêt, le dieu de la terre. Cependant j'espère, parce que, malgré +les écarts de nos philosophes, malgré l'égoïsme de notre langage, et +malgré notre habitude de nous calomnier nous-mêmes, nous sommes une +nation essentiellement religieuse... Certes, ceci n'est pas un paradoxe; +nous nous dévouons aux idées avec plus de générosité qu'aucun peuple du +monde; et les idées ne sont-elles pas les idoles des populations +chrétiennes? + +Malheureusement nous manquons de discernement et d'indépendance dans nos +choix; nous ne distinguons pas entre l'idole de la veille, devenue +méprisable aujourd'hui, et celle qui mérite tous nos sacrifices. +J'espère vivre assez longtemps pour voir briser chez nous cette +sanglante idole de la guerre, la force brutale. On est toujours une +nation assez puissante, on a toujours un assez grand territoire, +lorsqu'on a le courage de vivre et de mourir pour la vérité, lorsqu'on +poursuit l'erreur à outrance, lorsqu'on verse son sang pour détruire le +mensonge et l'injustice, et qu'on jouit à juste titre du renom de tant +et de si hautes vertus! Athènes était un point sur la terre: ce point +est devenu le soleil de la civilisation antique; et tandis qu'il +brillait de tout son éclat, combien de nations, puissantes par leur +nombre et par l'étendue de leur territoire, vivaient, guerroyaient +conquéraient et mouraient, épuisées, inutiles et obscures!! le fumier +des générations humaines n'est bon que lorsqu'il engraisse un terrain +cultivé par la civilisation. Où en serait l'Allemagne dans le système +arriéré de la politique conquérante? Pourtant, malgré ses divisions, +malgré la faiblesse matérielle des petits États qui la composent, +l'Allemagne avec ses poëtes, ses penseurs, ses érudits, ses +souverainetés diverses, ses républiques et ses princes, non rivaux en +puissance, mais émules en culture d'esprit, en élévation de sentiments, +en sagacité de pensée, est au moins au niveau de la civilisation des +pays les plus avancés du monde. + +Ce n'est pas à regarder au dehors avec convoitise que les peuples +acquièrent des droits à la reconnaissance du genre humain, c'est en +tournant leurs forces sur eux-mêmes et en devenant tout ce qu'ils +peuvent devenir sous le double rapport de la civilisation spirituelle et +de la civilisation matérielle. Ce genre de mérite est aussi supérieur à +la propagande de l'épée que la vertu est préférable à la gloire... + +Cette expression surannée: _puissance du premier ordre_, appliquée à la +politique, fera longtemps encore le malheur du monde. L'amour-propre est +ce qu'il y a de plus routinier dans l'homme; aussi le Dieu qui a fondé +sa doctrine sur l'humilité est-il le seul Dieu véritable, considéré même +du point de vue d'une saine politique, car seul il a connu la route du +progrès indéfini, progrès tout spirituel, c'est-à-dire tout intérieur; +pourtant, voilà dix-huit cents ans que le monde doute de sa parole; mais +toute contestée, toute discutée qu'est cette parole, elle le fait vivre; +que ferait-elle donc pour ce monde ingrat si elle était universellement +reçue avec foi? La morale de l'Évangile appliquée à la politique des +nations, tel est le problème de l'avenir! L'Europe, avec ses vieilles +nations profondément civilisées, est le sanctuaire d'où la lumière +religieuse se répandra sur l'univers. + +Les murs épais du Kremlin de Nijni serpentent sur une côte bien +autrement élevée et bien plus âpre que la colline de Moscou. Les +remparts en gradins, les créneaux, les rampes, les voûtes de cette +forteresse produisent des points de vue pittoresques; mais, malgré la +beauté du site, on serait trompé si l'on s'attendait ici à éprouver le +saisissement que produit le Kremlin de Moscou, religieuse forteresse, +dont l'aspect seul vaut une histoire; là l'histoire est écrite en +morceaux de rochers. Le Kremlin de Moscou est une chose unique en Russie +et dans le monde. + +À ce propos je veux insérer ici un détail que j'ai négligé de vous +marquer dans mes lettres précédentes. + +Vous vous rappelez l'ancien palais des Czars au Kremlin, vous savez +qu'avec ses étages en retraite, ses ornements en relief, ses peintures +asiatiques, il fait l'effet d'une pyramide de l'Inde. Les meubles de ce +palais étaient sales et usés: on a envoyé à Moscou des ébénistes et des +tapissiers habiles qui ont fait de ces vieux meubles _des copies +exactement pareilles_. Ainsi le mobilier, _toujours le même_, quoique +renouvelé de fond en comble, est devenu l'ornement du palais restauré, +recrépi, repeint, quoique toujours antique; c'est un miracle. Mais +depuis que les nouveaux vieux meubles parent le palais rebâti, replâtré, +les débris authentiques des anciens ont été vendus à l'encan dans Moscou +même, sous les yeux de tout le monde. En ce pays, où le respect pour la +souveraineté est une religion, il ne s'est trouvé personne qui voulût +sauver les dépouilles royales du sort des meubles les plus vulgaires, ni +protester contre une impiété révoltante. Ce qu'on appelle ici entretenir +les vieilles choses, c'est baptiser des nouveautés sous des noms +anciens; soigner, c'est refaire des œuvres modernes avec des débris, +espèce de soin qui équivaut, ce me semble, à de la barbarie. + +Nous avons visité un joli couvent de femmes; elles sont pauvres, mais +leur maison est d'une propreté tout à fait édifiante. En sortant de +cette pieuse retraite le gouverneur m'a mené voir son camp; la manie des +manœuvres, des revues, des bivouacs est ici générale. Les gouverneurs de +provinces passent leur vie comme l'Empereur, à jouer au soldat; à +commander l'exercice à des régiments; et plus ces rassemblements sont +nombreux, plus les gouverneurs sont fiers de se sentir semblables au +maître. Les régiments qui forment le camp de Nijni sont composés +d'enfants de soldats; c'est le soir que nous sommes arrivés près de +leurs tentes dressées dans une plaine qui est la continuation du plateau +de la côte où s'élève le vieux Nijni. + +Six cents hommes chantaient la prière, et de loin, en plein air, ce +chœur religieux et militaire produisait un effet étonnant; c'était comme +un nuage de parfum montant majestueusement sous un ciel pur et profond; +la prière sortie du cœur de l'homme, de cet abîme de passions et de +douleurs, peut être comparée à la colonne de feu et de fumée qui s'élève +entre le cratère déchiré du volcan et la voûte du firmament qu'elle +atteint. Et qui sait si ce n'est pas là ce que signifiait la colonne des +Israélites si longtemps égarés dans le désert? Les voix des pauvres +soldats slaves, adoucies par la distance, semblaient venir d'en haut; +lorsque les premiers accords frappèrent nos oreilles, un pli de la +plaine nous cachait encore la vue des tentes. Les échos affaiblis de la +terre répondaient à ces voix célestes; et la musique était interrompue +par de lointaines décharges de mousqueterie, orchestre belliqueux, qui +ne me semblait guère plus bruyant que les grosses caisses de l'Opéra et +qui me paraissait mieux à sa place. Quand les tentes d'où sortaient tant +de sons harmonieux se découvrirent à nos regards, le coucher du soleil, +reluisant sur la toile des tentes déployées, vint joindre la magie des +couleurs à celle des sons pour nous enchanter. + +Le gouverneur qui voyait le plaisir que j'éprouvais en écoutant cette +musique en plein air, m'en laissa jouir, et il en jouit lui-même assez +longtemps, car rien ne cause plus de joie à cet homme vraiment +hospitalier que les divertissements qu'il procure à ses hôtes. Le +meilleur moyen de lui témoigner votre reconnaissance c'est de lui +laisser voir que vous êtes satisfait. + +Nous avons achevé notre tournée au crépuscule, et revenus à la ville +basse nous nous sommes arrêtés devant une église qui n'a cessé d'attirer +mes yeux depuis que je suis à Nijni. C'est un vrai modèle d'architecture +russe; ce n'est ni grec antique, ni grec du Bas-Empire, mais c'est un +joujou de faïence dans le style du Kremlin ou de l'église de Vassili +Blagennoï avec moins de variété dans les couleurs et dans les formes. La +plus belle rue de Nijni, la rue d'en bas est embellie par cet édifice +moitié de briques, moitié de plâtre; il faut dire que ce plâtre est +moulé d'après des dessins si bizarres et qu'il forme tant de +colonnettes, de fleurons, de rosaces, qu'on ne peut s'empêcher devant +une église aussi chargée de ciselures, de penser à un surtout de dessert +en porcelaine de Saxe. Ce petit chef-d'œuvre du genre capricieux n'est +pas ancien, il est dû à la magnificence de la famille des Strogonoff, +grands seigneurs descendants des premiers négociants au profit desquels +se fit la conquête de la Sibérie sous Ivan IV. Les frères Strogonoff de +ce temps-là levèrent eux-mêmes l'aventureuse armée qui conquit un +royaume pour la Russie. Leurs soldats étaient des flibustiers de terre +ferme. + +L'intérieur de l'église des Strogonoff ne répond pas à l'extérieur, mais +tel qu'il est je préfère de beaucoup dans son ensemble ce bizarre +monument aux maladroites copies des temples romains dont Pétersbourg et +Moscou sont encombrés. + +Pour compléter la journée, nous avons été entendre un vaudeville en +russe à l'Opéra de la foire. Ces vaudevilles sont encore des traductions +du français. Les gens du pays me paraissent très-fiers de ce nouveau +moyen de civilisation importé chez eux. Je n'ai pu juger de l'efficacité +de ce spectacle sur l'esprit de l'assemblée, attendu que la salle était +vide à la lettre. Outre l'ennui et la pitié qu'on éprouve en présence de +pauvres comédiens sans public, j'ai retrouvé à ce spectacle l'impression +désagréable que m'a toujours causée sur nos théâtres le mélange des +scènes parlées et des scènes chantées; figurez-vous cette barbarie, +moins le sel et le piquant de l'esprit français; sans la présence du +gouverneur, j'aurais fui dès le premier acte; il m'a fallu tenir bon +jusqu'à la fin du spectacle. + +Je viens de passer la nuit à vous écrire pour dissiper mon ennui; mais +cet effort m'a rendu malade. J'ai la fièvre, et je vais me coucher. + + * * * * * + +MANIFESTE DE S. M. L'EMPEREUR. + + PAR LA GRÂCE DE DIEU, NOUS, NICOLAS PREMIER, EMPEREUR ET AUTOCRATE + DE TOUTES LES RUSSIES, etc. + + «Les diverses modifications que le temps et la force des + circonstances ont apportées à notre système monétaire, ont eu pour + conséquence, non-seulement de faire accorder aux assignations de + banque, contrairement à leur destination primitive, la préférence + sur la monnaie d'argent qui forme la base du système monétaire de + notre Empire, mais encore de donner naissance à un agio + très-variable, et dont le taux diffère presque dans chaque + localité. + + «Convaincu de l'indispensable nécessité de mettre sans retard un + terme à ces fluctuations qui détruisent l'unité comme l'harmonie de + notre système monétaire, et qui occasionnent à toutes les classes + de la population de notre Empire des pertes et des embarras divers, + nous avons jugé convenable, dans notre constante sollicitude pour + le bien-être de nos fidèles sujets, de prendre des mesures + décisives pour faire cesser les inconvénients provenant de cet état + de choses, et en prévenir le retour à l'avenir. + + «En conséquence, après l'examen approfondi dans le conseil de + l'Empire des différentes questions qui se rattachent à cet objet, + nous ordonnons ce qui suit: + + «1°. Remettant en vigueur les dispositions du manifeste de feu + l'Empereur ALEXANDRE Ier, de glorieuse mémoire, du 20 juin 1810, la + monnaie d'argent de Russie sera dorénavant considérée comme + principale monnaie courante de l'Empire, et le rouble d'argent au + titre actuellement existant, ainsi que ses divisions actuelles, + comme l'unité légale et invariable du numéraire ayant cours dans + l'Empire; en conséquence, tous les impôts, redevances et droits + quelconques dus à l'État, ainsi que les dépenses et paiements du + trésor, devront à l'avenir être évalués en argent. + + «2°. Le rouble d'argent devenant ainsi la principale monnaie + courante, les assignations de banque resteront, conformément à leur + destination primitive, comme signe représentatif auxiliaire; à + partir de ce jour il leur est assigné une fois pour toutes un cours + constant et invariable, fixé à trois roubles et cinquante copecs en + assignations pour un rouble d'argent, tant en pièces d'un rouble et + au-dessus qu'en petite monnaie. + + «3°. Il sera loisible à chacun d'acquitter, d'après ce cours + constant et invariable, soit en monnaie d'argent, soit en + assignations (_a_): tous les impôts et redevances dus à l'État, les + prestations locales, et en général tous les prélèvements imposés + par la Couronne, et dont la perception lui appartient (_b_); tous + les droits réglés par des taxes spéciales, tels que le port des + lettres et paquets par la poste, la taxe des chevaux de poste, + l'accise sur le sel, les fermes des boissons, le papier timbré, les + passe-ports, les banderoles (pour le tabac), etc. (_c_); tous les + paiements dus aux établissements de crédit, aux directions des + établissements publics de charité, et aux banques particulières + sanctionnées par le gouvernement. + + «4°. De même aussi, toutes les dépenses de l'État, et en général, + tous les paiements des établissements de crédit, ainsi que des + intérêts des billets du trésor et des fonds publics, calculés en + assignations, seront effectués au même cours invariable, soit en + argent, soit en assignations, suivant la nature de l'effectif qui + se trouvera dans les caisses. + + «5°. Tous les paiements énoncés ci-dessus doivent être effectués, + d'après le cours fixé plus haut, à partir du jour de la + promulgation du présent manifeste. Mais le cours fixé pour la + perception des impôts, qui, dans l'attente de mesures définitives + sur cette matière, avait été laissé pour cette année à 360 copecs, + étant déjà confirmé, conservera ce taux jusqu'à l'année 1840 pour + la perception des impôts, redevances et droits mentionnés en + l'article 3, sub litt. _a_ et _b_, de même que pour le paiement de + toutes les dépenses réglées de l'État et autres paiements + analogues. Le cours fixé pour la perception des droits de douane + reste également le même jusqu'à l'année 1840, en considération des + embarras qu'un changement introduit au milieu de l'année + occasionnerait au commerce. + + «6°. Tous les comptes, contrats et en général les transactions + pécuniaires de tout genre qui peuvent intervenir entre la Couronne + et les particuliers, et généralement toutes les affaires des + particuliers entre eux, devront avoir lieu uniquement en monnaie + d'argent. Considérant toutefois qu'en raison de l'étendue de + l'Empire, cette mesure ne peut y être mise simultanément en vigueur + dans tout le territoire, l'époque où elle sera obligatoire est + fixée au 1er janvier 1840; et à partir de cette date, aucun + tribunal ou administration publique, nul courtier, agent de change + ou notaire ne pourra passer, ni légaliser aucune transaction + quelconque en assignations, sous peine d'encourir la responsabilité + de cette infraction. Mais les paiements convenus par toutes les + obligations, conventions et transactions, soit antérieures, + conclues en assignations, soit nouvelles et conclues seulement en + argent, pourront être indifféremment effectués en argent ou en + assignations au cours fixé par l'article 2 ci-dessus, et personne + ne pourra refuser de recevoir d'après ce cours l'une ou l'autre + espèce de valeur sans distinction. + + «7°. La quotité des emprunts (sur hypothèque de terres + seigneuriales) aux établissements de crédit est également fixée en + argent, à raison de soixante et dix, soixante et quarante-cinq + roubles d'argent pour chaque individu mâle porté au recensement + général. + + «8°. Afin de faciliter de toute manière le libre échange des + monnaies, les caisses de district seront tenues, autant que leur + effectif le leur permettra, de changer à bureau ouvert au même + cours de 3 roubles 50 copecs les assignations contre de l'argent, + et _vice versa_ l'argent contre les assignations, jusqu'à + concurrence de cent roubles d'argent ou d'une somme proportionnelle + en assignations, pour chaque personne qui présentera l'une ou + l'autre monnaie à l'échange. + + «9°. En conséquence de ce qui précède, il est très-sévèrement + défendu de donner aux assignations un cours autre que celui fixé + ci-dessus, de même que d'ajouter un agio quelconque à l'argent ou + aux assignations, comme aussi d'employer dans les nouvelles + transactions ce que l'on appelle communément le compte en monnaie. + À partir de ce jour, le cours du change et toute autre cote portée + dans les bordereaux, prix courants, etc., des bourses de commerce, + seront énoncés en argent, et le cours des assignations cessera + entièrement d'être coté aux bourses. + + «10°. La monnaie d'or sera reçue et payée par les caisses de la + Couronne et les établissements de crédit à 3 p. 100 au-dessus de sa + valeur nominale, et nommément, l'impériale pour 10 roubles 30 + copecs d'argent, et la demi-impériale pour 5 roubles 15 copecs. + + «11°. Afin d'écarter tout prétexte de vexations, il est + positivement défendu aux caisses publiques, ainsi qu'aux + établissements de crédit, de refuser les monnaies russes tant + anciennes que nouvelles qui leur seront présentées, par le seul + motif qu'elles ne seraient pas suffisamment marquées ou que leur + poids serait trop léger, pourvu toutefois qu'il soit possible d'en + reconnaître l'empreinte, et il ne sera permis de refuser que les + monnaies rognées ou percées. + + «12°. En attendant que la monnaie de cuivre actuellement en + circulation soit refondue dans une proportion directe avec celle + d'argent, le cours en est fixé ainsi qu'il suit: (_a_) relativement + à l'argent, on comptera trois copecs et demi de cuivre (au titre de + 36 comme de 24 roubles au poud), pour un copec d'argent; (_b_) + cette monnaie sera reçue par la Couronne en toute quantité, pour + les impôts, redevances et autres perceptions, sauf les cas où la + quotité des paiements à effectuer en monnaie de cuivre aurait été + fixée par les contrats; pour les établissements de crédit cette + quotité ne devra point dépasser dix copecs d'argent, et quant aux + paiements de particuliers à particuliers, elle dépendra des + conventions réciproquement conclues entre eux à ce sujet. + + «Donné à Saint-Pétersbourg, le premier jour du mois de juillet de + l'an de grâce mil huit cent trente-neuf et de notre règne le + quatorzième. + + «_Signé_, NICOLAS.» + +Le même jour, S. M. l'Empereur a daigné adresser l'ukase suivant au +Sénat dirigeant: + + «Sur la proposition du ministre des finances, examinée dans le + conseil de l'Empire, nous ordonnons ce qui suit: Afin d'accroître + le nombre des signes représentatifs de l'argent, faciles à + transporter, il sera établi, à dater du 1er janvier 1840, près la + banque Impériale de commerce, une caisse particulière de dépôt des + monnaies d'argent, conformément aux dispositions ci-après: + + «1°. Cette caisse recevra en dépôt les sommes en monnaie d'argent + de Russie qui lui seront présentées. + + «2°. Le numéraire qui entrera dans la caisse de dépôt sera conservé + intact, et à part des fonds de la banque de commerce, sous la + responsabilité de ladite banque, et sous la surveillance de + directeurs spéciaux, choisis parmi les membres du conseil des + établissements de crédit; ce numéraire ne sera employé à aucun + usage autre que le remboursement des dépôts. + + «3°. En échange des sommes déposées, la caisse de dépôt délivrera + des billets qui porteront le nom de_ Billets de la caisse de + dépôt_, et qui seront, jusqu'à nouvel ordre, de la valeur de trois, + cinq, dix et vingt-cinq roubles d'argent; si le besoin s'en fait + sentir, il pourra ultérieurement, après mûr examen, être émis des + billets d'un, de cinquante et de cent roubles d'argent. + + «4°. Ces billets seront préparés d'après un modèle spécial, revêtus + des signatures de l'adjoint du gouverneur de la banque de commerce, + d'un directeur et du caissier, et porteront sur le revers un + extrait des règles concernant les dépôts de numéraire métallique. + Le ministre des finances fera préparer des modèles de ces billets, + et les transmettra ensuite au Sénat dirigeant, ainsi qu'à tous les + ministères, les directions générales et les chambres des finances. + Ces modèles devront être affichés dans toutes les bourses de + commerce. + + «5°. Les billets de la caisse de dépôt auront cours dans tout + l'Empire, à l'égal de la monnaie d'argent et sans aucun agio, dans + tous les paiements et transactions, tant des particuliers avec la + Couronne et les établissements de crédit, que réciproquement de la + Couronne et des établissements de crédit avec les particuliers, et + de ces derniers entre eux. + + «6°. À la présentation des billets à la caisse de dépôt, la quotité + correspondante de monnaie d'argent sera remise au porteur sans + délai, comme sans retenue aucune pour change et conservation. + + «7°. Les billets remboursés seront conservés à part, et dans le cas + où ils seraient encore propres au service, seront émis de nouveau + contre dépôt de numéraire, ou en échange de vieux billets hors de + service présentés à la caisse. + + «8°. L'envoi des billets de la caisse de dépôt par la poste + s'effectuera contre acquittement du droit d'assurance sur le + montant de la somme transmise et du droit de port du paquet qui la + contient. + + «9°. En cas de contrefaçon desdits billets, on se conformera aux + lois en vigueur sur la contrefaçon des papiers de l'État. + + _Observation_. Il n'est fait aucun changement aux règles concernant + l'acceptation des métaux précieux en lingots ou vaisselle, + présentés à la banque de commerce pour y être gardés en dépôt. + + «10°. Pour la gestion des affaires de la caisse de dépôt, comme de + celles concernant le dépôt des métaux précieux en lingots ou en + vaisselle (art. 9), il est créé près la banque de commerce une + expédition de la caisse de dépôt, dont l'état du personnel et des + dépenses est annexé au présent; cette expédition spéciale, placée + sous la surveillance du gouverneur de la banque, et sous la + direction plus immédiate de son adjoint, se composera d'un premier + et d'un second directeur, de deux directeurs élus par le commerce, + avec le nombre fixé d'employés; les dépenses de cette expédition + seront imputées sur les bénéfices de la banque. + + «11°. Le ministre des finances est chargé de dresser des règlements + détaillés pour l'ordre intérieur des écritures et de la + comptabilité, comme pour la conservation des fonds, et en général + pour toutes les opérations de la cuisse de dépôt et de son + expédition; le ministre prendra pour modèle de ces règlements ceux + en vigueur dans les établissements de crédit, en se concertant au + préalable avec le contrôleur de l'Empire, et communiquera + ultérieurement au conseil des établissements de crédit les + dispositions arrêtées à ce sujet. + + «12°. Pour la vérification des opérations de la caisse de dépôt, il + est établi, en sus de son contrôle intérieur, un contrôle supérieur + de la part du conseil des établissements de crédit, et pour la + surveillance de la conservation intacte des dépôts, ce conseil + choisira chaque année dans son sein un député de la noblesse et un + député du commerce, qui devront prendre part aux révisions + mensuelles des fonds et revirements, _et procéder à des révisions + inopinées_. Les opérations de la caisse de dépôt feront partie du + compte rendu de la banque du commerce. + + «Le Sénat dirigeant fera les dispositions nécessaires pour la mise + à exécution du présent. + + «Saint-Pétersbourg, le 1er juillet 1839. + + «_Signé_, NICOLAS. + + «(Suit l'état du personnel et des dépenses de la caisse de dépôt).» + + + + +LETTRE TRENTE-CINQUIÈME. + +Assassinat d'un seigneur allemand.--Jusqu'où les Russes portent +l'aversion des nouveautés.--Désordres partiels: leurs +conséquences.--Influence du gouvernement: cercle vicieux.--Servilité +gratuite des paysans.--Inconvénient de l'instabilité des conditions dans +les États despotiques.--Illusion des serfs russes.--Exil de M. Guibal en +Sibérie.--Histoire d'une sorcière.--Mot d'un grand seigneur, petit-fils +d'un paysan.--Manière dont un jeune étranger malade est traité par ses +amis russes.--Accident arrivé à une dame française tombée dans une +trappe.--Charité russe.--Passion d'une dame russe pour les tombeaux de +ses maris.--Trait de vanité d'un officier enrichi.--Derniers jours +passés à Nijni.--Chant des bohémiennes de la foire.--Réhabilitation des +classes méprisées et des nations méconnues.--Idée dominante du théâtre +de Victor Hugo.--Orage du soir à Nijni.--Malaise causé par l'air de +Nijni.--Projet d'aller à Kazan abandonné.--Conseil d'un médecin.--Le +feldjæger et le domestique.--Opinion des Russes sur l'état de la +France.--Vladimir.--Aspect du pays.--Appauvrissement des +forêts.--Difficultés du voyage pour qui n'a pas un feldjæger.--Fausse +délicatesse que les Russes voudraient imposer aux +étrangers.--Centralisation nuisible.--Rencontre du grand éléphant noir +envoyé à l'Empereur par le schah de Perse.--Danger que je +cours.--Présence d'esprit de mon valet de chambre italien.--Description +de l'éléphant.--Retour à Moscou.--Adieux au Kremlin.--Effet produit par +le voisinage de l'Empereur.--Contagion de l'exemple.--Fêtes militaires à +Borodino.--Villes improvisées.--Comment l'Empereur fait représenter la +bataille de la Moskowa, dite _de Borodino_.--Pourquoi je n'obéis pas à +l'Empereur.--Monument élevé en l'honneur du prince Bagration; le prince +Witgenstein oublié.--Mensonge en action.--Ordre du jour de +l'Empereur.--Travestissement de l'histoire. + + + Vladimir, entre Nijni et Moscou, ce 2 septembre 1839. + +Un M. Jament m'a conté à Nijni qu'un Allemand, nouveau seigneur de +village, grand agriculteur et propagateur de méthodes d'assolement +encore inusitées en ce pays, vient d'être assassiné dans ses domaines, +voisins de la terre d'un M. Merline, autre étranger par qui le fait est +parvenu à notre connaissance. + +Deux hommes se sont présentés chez ce seigneur allemand sous prétexte de +lui acheter des chevaux, et le soir ils sont entrés dans sa chambre et +l'ont tué. C'était, à ce qu'on assure, un coup monté par les paysans de +la victime pour se venger des innovations que l'étranger avait voulu +introduire dans la culture de leur terre. Le peuple de ce pays a en +aversion tout ce qui n'est pas russe. J'entends souvent répéter qu'un +beau jour on le verra éventrer d'un bout de l'Empire à l'autre les +hommes sans barbe; c'est à la barbe que les Russes se reconnaissent. + +Aux yeux des paysans, un Russe au menton rasé est un traître vendu aux +étrangers dont il mérite de partager le sort. Mais quel sera le +châtiment infligé par les survivants aux auteurs de ces Vêpres +moscovites? la Russie entière ne pourra pourtant pas être envoyée en +Sibérie. On déporte des villages, on n'exile pas des provinces. Il est à +remarquer que ce genre de punition frappe ici les paysans sans les +atteindre. Un Russe retrouve sa patrie partout où règnent les longs +hivers: la neige a toujours le même aspect; le linceul de la terre est +également blanc, qu'il ait six pouces ou six pieds d'épaisseur; aussi +pourvu qu'on lui laisse refaire son traîneau et sa cabane, le Russe se +retrouve chez lui en quelque lieu qu'il soit exilé. Dans les déserts du +Nord on peut se créer une patrie à peu de frais. Pour l'homme qui n'a +jamais vu que des plaines glacées et parsemées d'arbres verts plus ou +moins mal venants, tout pays froid et désert représente son pays. +D'ailleurs, les habitants de ces latitudes sont toujours disposés à +quitter leur terre natale. + +Les scènes de désordre se multiplient dans les campagnes: chaque jour on +entend parler de quelque forfait nouveau; mais quand on apprend le +crime, il est déjà ancien, ce qui en atténue l'impression; et de tant de +forfaits isolés, il ne résulte pas que le repos du pays soit +profondément troublé. Je vous ai dit ailleurs que la tranquillité se +maintient chez ce peuple par la lenteur et la difficulté des +communications, et par l'action secrète et avouée du gouvernement, +lequel perpétue le mal par amour de l'ordre établi. J'ajoute à ces +motifs de sécurité l'aveugle obéissance des troupes; cette soumission +tient surtout à l'ignorance complète des gens de la campagne. Mais, +singulière conjoncture!... ce remède est en même temps la première cause +du mal: on ne voit donc pas comment la nation sortira du cercle vicieux +où l'ont engagée les circonstances. Jusqu'à présent le mal et le bien, +la perte et le salut lui viennent de la même source: de l'isolement et +de l'ignorance qui se favorisent, se reproduisent et se perpétuent +réciproquement. + +Vous ne sauriez vous figurer la manière dont un seigneur prenant +possession du domaine qu'il vient d'acquérir, est reçu par ses nouveaux +paysans: c'est une servilité qui doit paraître incroyable aux habitants +de nos contrées: hommes, femmes, enfants, tous tombent à genoux devant +leur nouveau maître, tous baisent les mains, quelquefois les pieds du +propriétaire; ô misère!... ô profanation de la foi!... ceux qui sont en +âge de faillir confessent volontairement leurs péchés à ce maître, qui, +pour eux est l'image, est l'envoyé de Dieu sur la terre et qui +représente à lui seul, et le roi du ciel et l'Empereur! Un tel fanatisme +dans le servage doit finir par faire illusion, même à celui qui en est +l'objet, surtout s'il est parvenu depuis peu au rang qu'il occupe: ce +changement de fortune l'éblouit au point de lui persuader qu'il n'est +pas de la même espèce que ces hommes abattus devant lui, que ces hommes +auxquels il se trouve soudain avoir droit de commander. Ce n'est point +un paradoxe que je mets en avant quand je soutiens que l'aristocratie de +la naissance pourrait seule adoucir la condition des serfs en Russie, et +les disposer à profiter de l'affranchissement, par des transitions +douces et insensibles. Leur asservissement actuel leur devient +insupportable à l'égard des nouveaux riches. Les anciens naissent +au-dessus d'eux, c'est dur: mais ils naissent chez eux, avec eux, c'est +une consolation; et puis, l'habitude de l'autorité est naturelle aux uns +comme celle de l'esclavage l'est aux autres, et l'habitude atténue tout: +elle adoucit l'injustice chez les forts, elle allége le joug chez les +faibles: voilà pourquoi la mobilité des fortunes et des conditions +produit des résultats monstrueux dans un pays soumis au régime du +servage; toutefois c'est cette mobilité qui fait la durée de l'ordre de +choses actuel en Russie parce qu'elle lui concilie une foule d'hommes +qui savent en tirer parti: second exemple du remède puisé à la source du +mal. Terrible cercle dans lequel tournent toutes les populations de ce +vaste Empire!!... Un tel état social est un inextricable filet dont +chaque maille devient un nœud qui se resserre par les efforts tentés +pour le délier. Ce seigneur, ce Dieu nouveau, à quel titre l'adore-t-on? +on l'adore parce qu'il a eu assez d'argent, qu'il a su intriguer assez +habilement pour pouvoir acheter la glèbe où sont attachés tous ces +hommes prosternés à ses pieds. Le parvenu me paraît un monstre dans un +pays où la vie du pauvre dépend du riche, et où l'homme est la fortune +de l'homme; le mouvement industriel et l'immobilité du servage combinés +dans la même société, y produisent des résultats révoltants; mais le +despote aime le parvenu: c'est sa créature!... Vous figurez-vous ici la +condition d'un nouveau seigneur? hier son esclave était son pareil; son +industrie plus ou moins honnête, ses flatteries plus ou moins basses, +plus ou moins habiles, l'ont mis en état d'acheter un certain nombre de +ses camarades qui sont aujourd'hui ses serfs. Devenir la bête de somme +de son égal, c'est un mal intolérable. Voilà pourtant le résultat que +peut amener chez un peuple l'alliance impie de coutumes arbitraires et +d'institutions libérales, ou pour parler plus juste instables; ailleurs, +l'homme qui fait fortune ne se fait pas baiser les pieds par les rivaux +qu'il a vaincus. L'incohérence la plus choquante est devenue la base de +la constitution russe. + +Remarquez en passant une confusion singulière produite dans l'esprit du +peuple russe, par le régime auquel il est soumis. Sous ce régime, +l'homme se trouve lié à la terre d'une manière intime puisqu'on le vend +avec elle; or, au lieu de reconnaître que c'est lui qui est fixe et la +terre qui est mobile; en un mot, au lieu de savoir et d'avouer qu'il +appartient à cette terre au moyen de laquelle d'autres hommes disposent +de lui despotiquement, il s'imagine que c'est la terre qui lui +appartient. À la vérité, l'erreur de son jugement se réduit à une +véritable illusion d'optique; car tout possesseur qu'il croit être du +sol, il ne comprend pas qu'on puisse vendre la terre sans vendre les +hommes qui l'habitent. Ainsi quand il change de maître, il ne se dit pas +qu'on a vendu le sol au nouveau propriétaire; il se figure que c'est sa +personne qui a été vendue d'abord, et puis il pense qu'on a livré +par-dessus le marché sa terre, la terre qui l'a vu naître, qu'il cultive +pour se nourrir. Donnez donc la liberté à des hommes qui par leur +intelligence des lois sociales sont à peu près au niveau des arbres et +des plantes!... + +M. Guibal (toutes les fois que je suis autorisé à citer un nom, j'use de +la permission), M. Guibal, fils d'un maître d'école, fut exilé sans +motif, du moins sans explication, et sans qu'il pût deviner ce dont on +l'accusait, dans un village de Sibérie, aux environs d'Orenbourg. Une +chanson qu'il compose pour tromper son ennui, est recueillie d'abord par +un inspecteur; mise sous les yeux du gouverneur, elle attire l'attention +de ce personnage auguste; celui-ci envoie son aide-de-camp près de +l'exilé, afin de s'informer de son affaire, de sa position, de sa +conduite, et de juger s'il peut être employé à quelque chose. Le +malheureux parvient à inspirer de l'intérêt à l'aide-de-camp, qui, à son +retour dans la ville, fait un rapport très-favorable sur le compte de +Guibal. Aussitôt celui-ci est rappelé; il n'a jamais pu savoir la vraie +cause de son malheur; peut-être était-ce une première chanson. + +Telles sont les circonstances d'où peut dépendre le sort d'un homme en +Russie!!... + +Voici une histoire d'un genre différent. + +Dans les terres du prince ***, au delà de Nijni, une paysanne se fait +passer pour sorcière: bientôt sa réputation s'étend au loin. On raconte +des prodiges opérés par cette femme, mais son mari se plaint; le ménage +est négligé, le travail abandonné. L'intendant confirme dans son rapport +l'accusation intentée contre la paysanne sorcière. + +Le prince fait un voyage dans ses domaines: à peine arrivé chez lui, ce +qui le préoccupe avant tout, c'est la fameuse démoniaque. Le pope lui +dit que l'état de cette femme empire tous les jours, qu'elle ne parle +plus et qu'il a résolu de l'exorciser. La cérémonie a lieu, mais sans +résultat, en présence du seigneur; celui-ci, décidé à savoir le fond de +cette singulière affaire, a recours au remède russe par excellence: il +condamne la folle aux verges. Ce traitement ne manque pas son effet. + +Au vingt-cinquième coup elle demande grâce et jure de dire la vérité. + +Elle est mariée à un homme qu'elle n'aime pas, et c'est pour ne pas +travailler au profit de son mari, dit-elle, qu'elle a feint d'être +possédée. + +Cette comédie servait sa paresse en même temps qu'elle avait rendu la +santé à une foule de malades, qui sont venus à elle pleins d'espoir et +de confiance, et s'en sont retournés guéris. + +Les sorciers ne sont pas rares parmi les paysans russes, auxquels ils +tiennent lieu de médecins; ces fourbes font des cures nombreuses et fort +belles, au dire même des gens de l'art!! + +Quel triomphe pour Molière! et quel abîme de doutes pour tout le +monde!... L'imagination!... qui sait si l'imagination n'est pas un +levier dans la main de Dieu pour élever au-dessus d'elle-même une +créature bornée? Quant à moi, je pousse le doute au point d'en revenir à +la foi, car je crois, malgré ma raison, que le sorcier peut guérir même +des incrédules, par un pouvoir dont je ne saurais nier l'existence, +quoique je ne puisse le définir. Avec le mot imagination, nos savants se +dispensent d'expliquer les phénomènes qu'ils ne peuvent nier ni +comprendre. L'imagination devient pour certains métaphysiciens ce que +sont les nerfs pour certains médecins. + +L'esprit est continuellement forcé à réfléchir devant un spectacle aussi +extraordinaire que celui qui lui est offert par la société constituée +comme elle l'est ici. À chaque pas qu'on fait dans ce pays, on admire ce +que les États gagnent à rendre l'obéissance forte; mais on regrette tout +aussi souvent de n'y pas voir ce que le pouvoir gagnerait à rendre cette +obéissance noble et morale. + +À ce propos, je me rappelle un mot qui vous prouvera si je suis fondé à +penser qu'il y a et même en assez grand nombre, des hommes dupes du +culte que le serf rend ici au seigneur. La flatterie a tant de puissance +sur le cœur humain, qu'à la longue les plus maladroits de tous les +flatteurs, la peur et l'intérêt, trouvent le moyen d'arriver à leur but +et de se faire écouter comme les plus malins: voilà pourquoi beaucoup de +Russes se croient d'une autre nature que les hommes du commun. + +Un Russe immensément riche, mais qui déjà devrait être éclairé sur les +misères de l'opulence et du pouvoir, car la fortune de sa famille date +de deux générations, passait d'Italie en Allemagne. Il tombe assez +gravement malade dans une petite ville; et il fait appeler le meilleur +médecin de l'endroit; d'abord il se soumet à ce qu'on lui ordonne, mais +au bout de quelques jours de traitement le mal empirant, le patient +s'ennuie de son obéissance, se lève avec colère, et déchirant le voile +de civilisation dont il croit nécessaire de s'affubler dans l'habitude +de la vie, il redevient lui-même, appelle l'aubergiste, et s'écrie tout +en arpentant sa chambre à grands pas: «Je ne conçois pas la manière dont +on me traite: voilà trois jours qu'on me drogue sans me faire le moindre +bien; quel médecin m'avez-vous été chercher là? il ne sait donc pas qui +je suis!» + +Puisque j'ai commencé ma lettre par des anecdotes, en voici une moins +piquante, mais qui peut vous servir à vous former une juste idée du +caractère et des habitudes des personnes du grand monde en Russie. On +n'aime ici que les gens heureux, et cet amour exclusif produit +quelquefois des scènes comiques. + +Un jeune Français avait parfaitement réussi dans une société de +personnes réunies à la campagne. C'était à qui lui ferait fête: des +dîners, des promenades, des chasses, des spectacles de société, rien n'y +manquait; l'étranger était enchanté. Il vantait à tout venant +l'hospitalité russe et l'élégance des manières de ces _barbares du Nord_ +tant calomniés! À quelque temps de là le jeune enthousiaste tombe malade +dans la ville voisine; tant que le mal se prolonge et s'aggrave, ses +amis les plus intimes ne lui donnent pas signe de vie. Plusieurs +semaines, deux mois se passent ainsi, à peine envoie-t-on de loin en +loin savoir de ses nouvelles; enfin la jeunesse triomphe, et malgré le +médecin du lieu, le voyageur guérit; sitôt qu'il est rétabli, on afflue +chez lui pour fêter sa convalescence, comme si l'on n'eût pensé qu'à lui +durant tout le temps de sa maladie; il faut voir la joie de ses anciens +hôtes; vous diriez que ce sont eux qui viennent de ressusciter!... on le +comble de protestations d'intérêt, on l'accable de nouveaux projets de +divertissements, on le caresse à la manière des chats; la légèreté, +l'égoïsme, l'oubli, font patte de velours; on vient jouer aux cartes +près de son fauteuil, on lui propose doucereusement de lui envoyer un +canapé, des confitures, du vin... depuis qu'il n'a plus besoin de rien, +tout est à lui... Cependant sans se laisser prendre à cet appât usé +désormais, il met à profit la leçon, et fort de son expérience, il monte +en voiture à la hâte, pressé qu'il est, dit-il, de fuir une terre qui +n'est hospitalière que pour les gens heureux, amusants ou utiles!... + +Une dame française émigrée, âgée et spirituelle, était établie dans une +ville de province. Un jour elle alla faire une visite à une personne du +pays. Il y a dans plusieurs maisons russes des escaliers couverts de +trappes et qui sont dangereux. La dame française qui n'avait pas +remarqué une de ces soupapes trompeuses, tombe d'une quinzaine de pieds +de haut sur des marches de bois. Que fait la maîtresse de la maison? +vous auriez peine à le deviner. Sans même vouloir s'assurer si la +malheureuse est morte ou vivante, sans courir à elle pour s'informer de +son état, sans appeler du secours, sans envoyer au moins chercher un +chirurgien, elle plante là l'accident, et court dévotement s'enfermer à +son oratoire pour y prier la sainte Vierge de venir en aide à la pauvre +morte... morte ou blessée, selon ce qu'il aura plu au bon Dieu d'en +ordonner. Cependant la blessée, non morte, et qui n'avait rien de cassé, +eut le temps de se relever, de remonter dans l'antichambre et de se +faire ramener chez elle, avant que sa pieuse amie eût quitté son +prie-Dieu. On ne put même arracher celle-ci de cet asile qu'en lui +criant à travers la porte que l'accident n'avait eu aucune suite grave, +et que la malade était retournée chez elle, où elle venait de se +coucher, mais par pure précaution. Aussitôt la charité active se +réveille dans le cœur désolé de la bonne dévote russe, qui, +reconnaissante de l'efficacité de ses prières, court officieusement chez +son amie, insiste pour entrer, arrive auprès du lit de la patiente et +l'accable de protestations d'intérêt qui la privent pendant une heure au +moins du repos dont elle a besoin. + +Ce trait d'enfantillage m'a été conté par la personne même à qui +l'accident est arrivé. Si elle se fût cassé la jambe ou évanouie, elle +aurait pu mourir sans secours à la place où l'avait laissée sa pieuse +amie. + +Après cela on s'étonne de voir des hommes tomber dans la Néva, et s'y +noyer sans que personne pense à leur porter secours, sans même qu'on ose +parler de leur mort!!! + +Les bizarreries de sentiment abondent en Russie dans tous les genres +chez les personnes du grand monde, parce que les cœurs et les esprits y +sont blasés sur toutes choses. Une grande dame de Pétersbourg a été +mariée plusieurs fois; elle passe les étés dans une maison de campagne +magnifique à quelques lieues de la ville, et son jardin est rempli des +tombeaux de tous ses maris, qu'elle commence à aimer avec passion, sitôt +qu'ils sont morts; elle leur élève des mausolées, des chapelles, pleure +sur leurs cendres, elle charge leurs tombes d'épitaphes sentimentales... +en un mot, elle rend aux morts un culte offensant pour les vivants. +C'est ainsi que le parc de la dame devient un vrai Père Lachaise, et ce +lieu paraît tant soit peu triste à quiconque n'a pas, comme la noble +veuve, l'amour des maris défunts et des tombeaux. + +On ne doit être surpris de rien en fait d'insensibilité, ou ce qui est +synonyme, de _sensiblerie_ de la part d'un peuple qui étudie l'élégance +aussi minutieusement qu'on s'instruit dans l'art de la guerre ou du +gouvernement. Voici un exemple de ce grave intérêt que les Russes +mettent aux choses les plus puériles, dès qu'elles les touchent +personnellement. + +Un descendant des anciens boyards, riche et âgé, habitait la campagne +aux environs de Moscou. Un détachement de hussards avec ses officiers +était logé dans sa maison. C'était le temps de Pâques. Les Russes +célèbrent cette fête avec une solennité particulière. Toutes les +personnes d'une même famille, et leurs amis et leurs voisins, se +réunissent pour assister à la messe, que ce jour-là ou dit à minuit +précis. + +Le châtelain dont je vous parle étant la personne la plus considérable +du pays, attendait une grande affluence de monde pour la nuit de Pâques, +d'autant plus qu'il avait fait restaurer cette année-là son église +paroissiale avec beaucoup de luxe. + +Deux ou trois jours avant la fête, il est réveillé par un train de +chevaux et de voitures passant sur une jetée voisine de son habitation. +Ce château, selon l'usage le plus ordinaire, est situé tout au bord d'un +petit étang; l'église du village s'élève du côté opposé, tout au bout de +la jetée qui sert de route pour aller du château à la paroisse. + +Étonné d'entendre un bruit inusité au milieu de la nuit, le maître de la +maison se lève, court à sa fenêtre, et là, quel est son étonnement +lorsqu'il aperçoit, à la lueur d'une quantité de torches, une belle +calèche attelée de quatre chevaux et suivie de deux piqueurs. + +Il reconnaît cet équipage tout neuf, ainsi que l'homme auquel il +appartient: c'était un des officiers de hussards logés dans sa maison, +grave étourdi, tout nouvellement enrichi par un héritage; cet écervelé +venait d'acheter des chevaux et une voiture qu'il avait fait amener au +château. Le vieux seigneur le voyant se pavaner dans sa calèche ouverte, +tout seul, la nuit, au milieu d'une campagne déserte et silencieuse, le +croit devenu fou; il suit des yeux l'élégant équipage et le groupe de +gens qui l'entourent; il les voit se diriger en bon ordre vers l'église +et s'arrêter devant le porche; là le maître descend gravement de voiture +aidé de ses valets qui se précipitent à la portière pour donner le bras +au jeune officier, quoique celui-ci plus leste que ses gens et aussi +jeune, parût bien capable de se passer de leur assistance. + +À peine eut-il touché terre qu'il remonta lentement, et majestueusement +en voiture, fit encore un tour sur la jetée, revint à l'église et +recommença, lui et son monde, la même cérémonie que la première fois. Ce +jeu se renouvela jusqu'à l'aube du jour. À la dernière répétition, +l'officier donne l'ordre de rentrer au château sans bruit et au pas. +Quelques instants plus tard, tout le monde était recouché. + +Le lendemain, le maître de la maison n'a rien de plus pressé que de +questionner son hôte le capitaine de hussards, pour savoir ce que +signifiaient sa promenade nocturne et les évolutions de ses gens autour +de sa voiture et de sa personne. «Rien du tout, reprit l'officier sans +trahir le plus léger embarras; mes valets sont novices, vous aurez +beaucoup de monde le jour de Pâques, on afflue ici de tous les environs +et même de très-loin; j'ai voulu seulement faire la répétition de _mon +entrée_ à l'église.» + +Il me reste, à moi, à vous faire le récit de ma sortie de Nijni; vous +verrez qu'elle fut moins brillante que la promenade nocturne du +capitaine de hussards. + +Le soir du jour où j'avais assisté avec le gouverneur au spectacle +russe, dans un théâtre entièrement vide, je rencontrai, en sortant du +théâtre, un homme de ma connaissance, qui me mena au café des +bohémiennes, situé dans la partie la plus animée de la ville foraine; il +était près de minuit, cette maison était encore pleine de monde, de +bruit et de lumières. Les femmes me semblèrent charmantes; leur costume, +quoiqu'en apparence le même que celui des autres femmes russes, prend un +caractère étrange porté par elles; elles ont de la magie dans le regard, +dans les traits, et leurs attitudes sont gracieuses quoique souvent +imposantes. En un mot, elles ont du style comme les sibylles de +Michel-Ange. + +Leur chant est à peu près le même que celui des bohémiens de Moscou, +mais il m'a paru plus expressif encore, plus fort et plus varié. On +m'assure qu'elles ont de la fierté dans l'âme; elles sont passionnées, +mais elles ne sont ni légères ni vénales, et elles repoussent souvent +avec dédain, dit-on, des offres avantageuses. + +Plus je vis, plus je m'étonne de ce qui reste de vertu aux gens qui n'en +ont pas. Les personnes le plus décriées à cause de leur état, sont +souvent comme les nations qu'on dit dégradées par leurs gouvernements, +pleines de grandes qualités méconnues, tandis qu'au contraire on est +désagréablement surpris en découvrant les faiblesses des gens fameux et +le puéril caractère des peuples soi-disant bien gouvernés. Les +conditions des vertus humaines sont presque toujours des mystères +impénétrables à la pensée des hommes. + +L'idée de réhabilitation que je ne fais ici qu'indiquer, a été mise dans +tout son jour et défendue avec l'éclat d'un talent puissant par l'un des +esprits les plus hardis de notre époque et de toutes les époques. Il +semble que Victor Hugo ait voulu consacrer son théâtre à révéler au +monda ce qui reste d'humain, c'est-à-dire de divin, dans l'âme des +créatures de Dieu le plus réprouvées par la société; ce but est plus que +moral, il est religieux. Étendre la sphère de la pitié, c'est faire une +œuvre pie; la foule est souvent cruelle par légèreté, par habitude, par +principe; plus souvent elle l'est par mégarde; guérir ces plaies des +cœurs méconnus, si cela est possible, sans en faire de plus profondes à +d'autres cœurs dignes aussi de compassion: c'est s'associer aux desseins +de la Providence, c'est agrandir le royaume de Dieu. + +La nuit était avancée quand nous sortîmes du café des bohémiens; un +nuage orageux qui venait de crever sur la plaine avait subitement changé +la température. De grandes flaques d'eau inondaient les larges et +longues rues de la foire déserte, et nos chevaux traversant, sans +ralentir leur train, ces espèces de mares creusées dans la terre +détrempée, nous éclaboussaient au fond de ma calèche ouverte; des nuées +noires annonçaient de nouvelles averses pour le reste de la nuit, tandis +que des rafales intermittentes nous envoyaient par bouffées au visage +l'eau qui débordait des gouttières. «Voilà l'été passé, me dit mon +cicerone.--Je ne le sens que trop,» lui répondis-je. J'avais froid comme +en hiver. J'étais sans manteau; le matin on étouffait, on gelait quand +je rentrai; je vous écrivis pendant deux heures, puis je me couchai +glacé. Le lendemain, quand je voulus me lever, j'avais des vertiges; je +retombai sur mon lit sans pouvoir m'habiller ni sortir. + +Ce contre-temps me fut d'autant plus désagréable que je devais partir ce +jour-là même pour Kazan; j'aurais voulu mettre au moins le pied en Asie, +et je venais d'arrêter un bateau pour descendre le Volga, tandis que mon +feldjæger eût été chargé de mener ma voiture vide à Kazan, pour me +reconduire à Nijni en remontant le cours du fleuve par terre. Toutefois +mon zèle s'était un peu ralenti depuis que le gouverneur de Nijni +m'avait orgueilleusement montré des dessins de Kazan. C'est toujours la +même ville d'un bout de la Russie à l'autre: la grande place, les +grandes rues bordées de petites maisons très-basses; sur cette place la +maison du gouverneur, bel édifice à colonnes et à fronton romain, +ornements encore plus déplacés dans une ville tatare que dans les villes +russes; la caserne, les cathédrales en manière de temples, rien n'y +manquait; je sentais que tout ce rabâchage d'architecture ne valait +guère la peine d'allonger mon voyage de deux cents lieues. Mais la +frontière de Sibérie et les souvenirs du siége me tentaient encore. Il +fallut renoncer à cette course et me tenir coi pendant quatre jours. + +Le gouverneur m'est venu voir sur mon grabat avec beaucoup de politesse; +enfin le quatrième jour, sentant mon malaise augmenter, je me décidai à +faire appeler un médecin. Ce docteur me dit: + +«Vous n'avez pas de fièvre, vous n'êtes pas encore malade, mais vous +allez le devenir gravement si vous restez trois jours de plus à Nijni. +Je connais l'influence de cet air sur certains tempéraments, partez; +vous n'aurez pas fait dix lieues que vous vous sentirez soulagé, puis, +le lendemain, vous serez guéri. + +--Mais je ne puis ni manger, ni dormir, ni me tenir debout, ni remuer +sans vives douleurs à la tête, répliquai-je; et que deviendrai-je si je +suis forcé de m'arrêter en chemin? + +--Faites-vous porter dans votre voiture; les pluies d'automne +commencent; je ne réponds pas de vous, vous dis-je, si vous restez à +Nijni.» + +Ce docteur a de la science et de l'expérience; il a passé plusieurs +années à Paris, après avoir fait de bonnes études en Allemagne. Je me +fiai à son coup d'œil, et le lendemain du jour où il me donna ce +conseil, je montai en voiture par une pluie battante et par un vent +glacial. Il y aurait eu de quoi décourager le voyageur le plus dispos. +Cependant dès la seconde poste la prédiction du docteur s'accomplit; je +commençai à respirer plus librement, mais la fatigue m'accablait. Il +fallut m'arrêter pour la nuit dans un mauvais gîte;... le lendemain +j'étais guéri. + +Durant le temps que j'ai passé dans mon lit à Nijni, mon espion +protecteur s'ennuyait de la prolongation de notre séjour à la foire et +de son inaction forcée. Un matin il vint trouver mon valet de chambre et +lui dit en allemand: + +«Quand partons-nous? + +--Je ne sais; monsieur est malade. + +--Est-il malade? + +--Pensez-vous que ce soit pour son plaisir qu'il reste dans son lit sans +sortir d'un appartement comme celui que vous lui avez trouvé ici? + +--Qu'est-ce qu'il a? + +--Je n'en sais rien. + +--Pourquoi est-il malade? + +--Ma foi! allez le lui demander.» + +Ce _pourquoi_ m'a paru digne d'être noté. + +Cet homme ne m'a pas pardonné la scène de la voiture. Depuis ce jour, +ses manières et sa physionomie sont changées; ce qui me prouve qu'il +reste toujours un coin de naturel et de sincérité dans les caractères le +plus profondément dissimulés. Aussi je lui sais quelque gré de sa +rancune. Je le croyais incapable d'un sentiment primitif. + +Les Russes, comme tous les nouveaux venus dans le monde civilisé, sont +d'une susceptibilité excessive; ils n'admettent pas même les +généralités, ils prennent tout pour des personnalités; nulle part la +France n'est plus mal appréciée: la liberté de penser et de parler est +ce que l'on comprend le moins en Russie; ceux qui font semblant de juger +notre pays me disent qu'ils ne croient pas que le roi s'abstienne de +châtier les écrivains qui l'injurient journellement à Paris. + +«Cependant, leur dis-je, le fait est là pour vous convaincre. + +--Oui, on parle de tolérance, répliquent-ils d'un air malin; c'est bon +pour la foule et pour les étrangers; mais on punit en secret les +journalistes trop audacieux.» + +Quand je répète que tout est publie en France, on rit finement, on se +tait poliment, et l'on ne me croit pas. + +La ville de Vladimir est souvent nommée dans l'histoire; son aspect est +celui de l'éternelle ville russe, dont le type ne vous est que trop +connu. Le pays que j'ai traversé depuis Nijni est semblable aussi à ce +que vous connaissez de la Russie: c'est une forêt sans arbres, +interrompue par une ville sans mouvement. Figurez-vous des casernes dans +des marais ou dans des bruyères, selon la nature du sol; et l'esprit du +régiment pour animer tout cela!!... Quand je dis aux Russes que leurs +bois sont mal aménagés, et que leur pays finira par manquer de +combustible, ils me rient au nez. On a calculé combien de milliers de +milliers d'années il faudrait pour abattre les bois qui couvrent le sol +d'une immense partie de l'Empire, et ce calcul répond à tout. C'est +qu'on se paie de mots en ceci comme en tout le reste. Il est _écrit_ +dans les états envoyés par chaque gouverneur de province, que tel +gouvernement contient tant d'arpents de forêts! Là-dessus la statistique +exécute son travail d'arithmétique; mais le calculateur, avant +d'additionner ses sommes pour en faire un total, ne va pas sur les lieux +voir de quoi se composent les forêts enregistrées sur le papier. Il y +trouverait le plus souvent un amas de broussailles bonnes à faire des +bourrées ou bien il s'y perdrait dans des landes entrecoupées de champs +de joncs et de fougères! Cependant l'appauvrissement des fleuves se fait +déjà sentir, et ce symptôme, inquiétant pour la navigation, ne peut être +attribué qu'à la quantité d'arbres abattus dans le voisinage des sources +et le long des cours d'eau qui facilitent le flottage. Mais avec leurs +cartons pleins de rapports satisfaisants, les Russes s'inquiètent peu de +la dilapidation des seules richesses naturelles de leur sol. Leurs bois +sont immenses dans les bureaux du ministère; et ceci leur suffit. Grâce +à cette quiétude administrative, on peut prévoir le moment où ils se +chaufferont au feu des paperasses entassées dans leurs chancelleries; +cette richesse-là s'accroît tous les jours. + +Ce que je vous dis est hardi, révoltant même, sans qu'il y paraisse; +l'amour-propre chatouilleux des Russes impose aux étrangers des devoirs +de convenances auxquels je ne me soumets pas et dont vous ne vous doutez +guère. Ma sincérité me rend coupable dans la pensée des hommes de ce +pays. Voyez l'ingratitude!!! le ministre me donne un feldjæger; la +présence de cet uniforme suffit pour m'épargner les ennuis du voyage; me +voilà engagé dans l'esprit des Russes à tout approuver chez eux. Cet +étranger-là, pensent-ils, manquerait à toutes les lois de l'hospitalité +s'il se permettait de critiquer un pays où l'on a tant d'égards pour +lui... quelle énormité!... Néanmoins je me crois libre encore de vous +peindre ce que je vois et de le juger. Ils crieront à l'indignité... +Mais moi, quoique mon argent ou mes lettres de recommandation m'aient +procuré un courrier pour parcourir le pays, je veux que vous sachiez que +si je m'étais mis en chemin pour Nijni avec un simple domestique, sût-il +le russe comme je sais le français, nous aurions été arrêtés par les +ruses et les friponneries des maîtres de poste à tous les relais un peu +écartés. On nous aurait d'abord refusé des chevaux, puis, sur nos +instances, nous aurions été conduits de hangar en hangar dans toutes les +écuries de la poste; l'on nous eût prouvé qu'elles sont vides, ce qui +nous eût plus contrariés que surpris, puisque nous aurions su d'avance, +mais sans pouvoir porter plainte, que le maître de poste aurait eu soin, +dès notre arrivée au relais, de faire retirer tous ses chevaux dans des +cachettes inaccessibles aux étrangers. Au bout d'une heure de +pourparlers, on nous eût amené un attelage soi-disant libre, et que le +paysan auquel il serait censé appartenir, aurait eu la condescendance de +nous céder à un prix deux ou trois fois plus élevé que le tarif des +postes impériales. Nous l'aurions refusé et renvoyé d'abord; puis, de +guerre lasse, nous aurions fini par implorer le retour de ces précieuses +bêtes, et par payer aux hommes tout ce qu'ils auraient voulu. La même +scène se serait renouvelée à chaque poste. Voilà comment voyagent en ce +pays les étrangers inexpérimentés et dénués de protection. Il n'en est +pas moins établi et reconnu que la poste en Russie coûte fort peu de +chose et qu'on y voyage très-vite. + +Mais ne vous semble-t-il pas comme à moi, qu'après avoir apprécié comme +je le dois la faveur qui m'a été accordée par le directeur général des +postes, je conserve le droit de vous dire quels sont les ennuis que son +obligeance m'épargne? + +Les Russes sont toujours en garde contre la vérité qu'ils redoutent; +mais moi qui appartiens à une société où la vie se passe au grand jour, +où tout se publie et se discute, je ne m'embarrasse nullement des +scrupules de ces hommes chez lesquels rien ne se dit. Parler est en +Russie une action de mauvaise compagnie; murmurer quelques sons vides de +sens à l'oreille les uns des autres et finir chaque phrase insignifiante +par demander le secret de ce qu'on vient de ne pas dire: c'est faire +preuve de tact et de bon ton... Toute parole nette et précise fait +événement dans un pays où non-seulement l'expression des opinions est +interdite, mais où l'on défend même le récit des faits les plus avérés; +un Français doit noter ce ridicule, et ne peut l'imiter. + +La Russie est policée; Dieu sait quand elle sera civilisée. + +Comptant pour rien la persuasion, le prince attire tout à lui; sous +prétexte qu'une centralisation rigoureuse est indispensable au +gouvernement d'un empire prodigieusement étendu comme la Russie: ce +système est peut-être le complément nécessaire du principe de +l'obéissance aveugle: mais l'obéissance éclairée combattrait la fausse +idée de simplification qui depuis plus d'un siècle domine l'esprit des +successeurs du Czar Pierre, et même l'esprit de leurs sujets. La +simplification poussée à cet excès, ce n'est pas la puissance, c'est la +mort. L'autorité absolue cesse d'être réelle et devient elle-même un +fantôme quand elle ne s'exerce que sur des simulacres d'hommes. + +La Russie ne deviendra véritablement une nation que le jour où son +prince réparera volontairement le mal fait par Pierre Ier. Mais se +trouvera-t-il en un tel pays un souverain assez courageux pour avouer +qu'il n'est qu'un homme? + +Il faut venir en Russie pour croire à toute la difficulté de cette +réformation politique, et à la force de caractère nécessaire pour +l'opérer. + + (_Suite de la lettre précédente_.) + + D'une maison de poste entre Vladimir et Moscou, ce 3 septembre + 1839. + +Je vous défie de deviner l'espèce de danger que j'ai couru ce matin. +Cherchez entre tous les incidents qui peuvent exposer un voyageur à +périr sur une grande route en Russie, votre science ni votre imagination +ne suffiront pas à deviner ce qui vient de menacer ma vie. Le danger +était si grand, que, sans l'adresse, la force et la présence d'esprit de +mon domestique italien, ce n'est pas moi qui vous écrirais le récit que +vous allez lire. + +Il faut que le schah de Perse ait intérêt à se concilier l'amitié de +l'Empereur de Russie, et que dans ce but, comptant sur les plus grands +présents, il envoie au Czar l'un des plus énormes éléphants noirs de +l'Asie; il faut que cette tour ambulante soit revêtue de superbes tapis +qui servent de caparaçons au colosse, et qui de loin représentent des +tentures de cathédrales agitées par le vent, il faut que la bête +monstrueuse soit escortée d'un cortége d'hommes à cheval qui ressemblent +à une nuée de sauterelles, le tout suivi d'une file de chameaux qui +paraissent des ânes à côté de cet éléphant, le plus démesurément grand +que j'aie vu et l'un des plus grands qui existent; il faut de plus qu'au +sommet du monument vivant, on aperçoive un homme de couleur olivâtre, en +costume oriental, portant un parasol ouvert, et que cet homme soit +bizarrement juché les jambes croisées sur des carreaux posés au milieu +du dos du monstre; il faut enfin que tandis qu'on force ce potentat du +désert de s'acheminer à pied vers Moscou et Pétersbourg, où le climat va +bientôt le ranger dans la collection des mastodontes et des mammouths, +je m'achemine, moi, en poste de Nijni à Moscou par la route de Vladimir, +et que mon départ coïncide exactement avec celui des Persans, de façon +qu'à certain point de la route déserte, qu'ils suivent au pas majestueux +de leur royal animal, j'arrive derrière eux au galop de mes chevaux +russes, forcés de passer à côté du géant; il ne faut rien moins, vous +dis-je, que toutes ces circonstances réunies pour vous expliquer la peur +homérique de mes coursiers en voyant devant eux la pyramide animée se +mouvoir comme par magie au milieu d'une troupe d'étranges figures +d'hommes et de bêtes. + +La frayeur de mes quatre chevaux en approchant de ce colosse aux pieds +couleur de fer, aux flancs revêtus de pourpre, se manifesta d'abord par +un tressaillement universel, par des hennissements, des reniflements +extraordinaires et par le refus de passer outre. Mais bientôt la parole, +le fouet, la main du postillon-cocher les maîtrisèrent au point de les +obliger à devancer le fantastique objet de leur terreur: ils se +soumirent en frissonnant, leurs crins se hérissaient; mais à peine +ont-ils subi cette lutte de deux effrois contraires et fait l'effort +d'affronter le monstre, en passant d'un train modéré le long de ses +flancs superbes, que, se reprochant, pour ainsi dire, leur courage qui +n'était que de la peur comprimée, ils laissent cette terreur faire +explosion, et la voix et les rênes de leur conducteur demeurent sans +force. L'homme est vaincu au moment qu'il se croit vainqueur; à peine +les chevaux ont-ils senti le monstre derrière eux, qu'ils prennent le +mors aux dents, et partent au triple galop sans savoir où se dirigera +leur aveugle emportement. Cette furie de la frayeur allait nous coûter +la vie; le cocher, surpris et impuissant, restait immobile sur son siége +et lâchait les rênes; le feldjæger, assis sur le même siége, partageait +sa stupeur et imitait son inaction. Antonio et moi, dans le fond de la +calèche fermée à cause de l'incertitude du temps et de mon +indisposition, nous étions pâles et muets: notre espèce de tarandasse +n'a pas de portières, c'est un bateau, il faut enjamber par-dessus le +bord pour entrer et pour sortir, ce qui devient assez difficile quand la +capote relevée est appuyée sur le siége de devant: tout à coup les +chevaux, dans leur vertige, quittent la route et commencent à monter sur +une berge de huit pieds de hauteur presque à pic; une des petites roues +s'engage dans le gravier de cette berge; déjà deux des chevaux ont gravi +sur la crête sans rompre leurs traits: je vois leurs pieds au niveau de +nos têtes; encore un coup de collier, la voiture suivra; mais comme elle +ne peut arriver, elle versera, elle sera brisée, et ses morceaux +dispersés seront traînés avec nous en divers sens, jusqu'à la mort de +tous, bêtes et hommes: je crus que c'en était fait de nous. Les Cosaques +qui escortaient le puissant personnage, cause du péril, voyant la +situation critique où nous étions, avaient eu la prudence d'éviter de +nous suivre de crainte d'animer notre attelage: prudence bien +insuffisante! moi, sans même songer à sauter hors de la voiture, je +recommandais mon âme à Dieu lorsque Antonio disparut... je le crus tué; +la capote et les rideaux de cuir de la calèche me cachaient la scène; +mais au même instant je sens les chevaux s'arrêter. «Nous sommes +sauvés,» me crie Antonio; ce _nous_ me toucha, car lui-même était hors +de danger depuis qu'il avait pu sortir de la voiture sans accident. Sa +rare présence d'esprit lui avait fait discerner le seul moment favorable +pour sauter au moindre risque possible; puis avec cette agilité que les +vives émotions peuvent donner et ne peuvent expliquer, il s'était +trouvé, sans savoir lui-même par quel moyen, sur la berge, à la tête des +deux chevaux qui venaient de l'escalader, mais dont les efforts +désespérés menaçaient de tout exterminer. La voiture allait verser quand +les bêtes furent arrêtées; mais le postillon et le courrier, ranimés par +l'exemple d'Antonio, avaient eu le temps à leur tour de sauter à terre; +le postillon en un clin d'œil fut à la tête des deux chevaux restés sur +la route et séparés de leurs compagnons par la rupture d'une des +chaînettes du timon, tandis que le courrier soutenait la voiture. +Presque au même moment, les Cosaques de l'éléphant ayant lancé leurs +chevaux au grand galop, arrivèrent à notre secours; ils me firent +descendre de voiture, et aidèrent mes gens à contenir l'attelage +toujours frémissant. Jamais on ne fut plus près du dernier malheur, mais +jamais accident ne fut évité à moins de frais: pas un clou de la +voiture, et ce qu'il y a de plus étonnant, pas un trait des harnais n'a +manqué; l'une des chaînettes rompue, quelques morceaux de cuir déchirés, +des guides cassées, un mors brisé: voilà tout ce que nous eûmes à +réparer. + +Au bout d'un quart d'heure, Antonio était replacé tranquillement près de +moi dans le fond de la calèche, et un autre quart d'heure plus tard, il +dormait comme s'il ne nous eût pas sauvé la vie à tous. + +Pendant qu'on rajustait nos harnais, je voulus m'approcher de la cause +de tout ce dégât. Le cornac avait prudemment fait retirer l'éléphant +dans le bois voisin d'une des contre-allées de la route. Cette terrible +bête me parut encore grandie depuis le péril auquel elle m'avait exposé; +sa trompe, engagée dans la cime des bouleaux, me faisait l'effet d'un +boa noué dans les branches d'un palmier. Je commençai à donner raison à +mes chevaux, car il y avait là de quoi ressentir une grande épouvante. +En même temps, le dédain que nos petits corps devaient inspirer à cette +masse prodigieuse, me paraissait comique: du haut de sa tête puissante, +l'éléphant avec son œil fin et vif jetait sur les hommes un regard +inattentif; je me sentais fourmi; effrayé de la métamorphose je me hâtai +de fuir ce curieux spectacle, en rendant grâce à Dieu de m'avoir fait +échapper à une mort affreuse, et qui pendant un moment m'avait paru +inévitable. + + (_Suite de la même lettre_.) + + Moscou, ce 5 septembre 1839 au soir. + +Une excessive chaleur n'a pas discontinué de régner à Moscou depuis +plusieurs mois: j'y retrouve la température que j'y ai laissée; c'est un +été tout à fait extraordinaire. Cette sécheresse fait monter dans l'air, +au-dessus des quartiers les plus populeux de la ville, une poussière +rougeâtre, qui, vers le soir, produit des effets aussi fantastiques que +la lumière des feux de Bengale: ce sont de vrais nuages d'Opéra. +Aujourd'hui, vers le coucher du soleil, j'ai voulu contempler ce +spectacle au Kremlin, dont j'ai fait le tour extérieurement avec autant +d'admiration et presque autant de surprise que la première fois. + +La ville des hommes était séparée du palais des géants par une gloire du +Corrége: c'était une sublime réunion des merveilles de la peinture et de +la poésie. + +Le Kremlin, comme le point le plus élevé du tableau, recevait les +dernières lueurs du jour, tandis que les vapeurs de la nuit +enveloppaient déjà le reste de la ville. L'imagination ne sentait plus +ses bornes; l'univers, l'infini, Dieu même, appartenaient au poëte, +témoin d'un si majestueux spectacle... c'était Martin, coloriste, ou +plutôt c'était le vivant modèle de ses tableaux les plus +extraordinaires. Le cœur me battait de crainte et d'admiration; je +voyais se relever toute la cohorte des hôtes surnaturels du Kremlin; +leurs figures brillaient pareilles à des démons peints sur un fond d'or, +ils s'avançaient flamboyants vers les régions de la nuit, dont ils +s'apprêtaient à déchirer le voile; je n'attendais plus que la foudre: +c'était terriblement beau. + +Les masses blanches et irrégulières du palais reflétaient inégalement +l'oblique lumière d'un crépuscule agité; ces variétés de teintes étaient +le résultat des divers degrés d'inclinaison de certains pans de +murailles, et des pleins et des vides qui font la beauté de cette +architecture barbare, mais dont les hardis caprices, s'ils ne charment +les sens, parlent bien haut à la pensée. C'était si étonnant, si beau, +que je n'ai pu résister à vous nommer encore une fois le Kremlin. + +Mais rassurez-vous, ceci est un adieu. + +Quelques plaintifs chants d'ouvriers, répétés par les échos des +meurtrières, tombaient du haut des terrasses à demi cachées sous des +échafaudages, et retentissaient de voûte en voûte, de créneaux en +créneaux, de précipices en précipices, précipices bâtis de main d'homme, +d'où les sons rebondissaient en frappant jusqu'à mon cœur pénétré d'une +inexprimable mélancolie. Des lumières errantes apparaissaient dans les +profondeurs de l'édifice royal; ces galeries désertes, ces longues +percées avec leurs barbacanes vides et leurs mâchicoulis abandonnés, se +renvoyaient la voix de l'homme, qu'on était étonné d'entendre retentir à +cette heure, au milieu des palais solitaires, et l'oiseau de nuit, +troublé dans ses mystérieuses amours, fuyait la lueur des torches en +s'envolant au plus haut des clochers et des tours, pour y porter la +nouvelle de quelque désordre inouï. + +Ce bouleversement était l'effet des travaux commandés par l'_Empereur_ +pour fêter la prochaine arrivée de l'_Empereur_: il se fête lui-même et +fait illuminer son Kremlin quand il vient à Moscou; tandis qu'une +madone, avec une lampe qui ne s'éteint jamais, l'attend dans une niche +au-dessus d'une des principales portes du sacré palais; cependant, à +mesure que l'ombre croissait, la ville s'illuminait; ses boutiques, ses +cafés, ses rues, ses théâtres sortaient des ténèbres comme par magie. Ce +jour était aussi l'anniversaire du couronnement de l'Empereur; encore un +motif de fête et d'illumination: les Russes ont tant de jours de joie à +célébrer par an qu'à leur place, je n'éteindrais pas mes lampions. + +On commence à se ressentir ici de l'approche du magicien: Moscou il y a +trois semaines n'était habité que par des marchands qui vaquaient à +leurs affaires en drowska; maintenant les beaux coursiers, les voitures +à longs attelages de quatre chevaux, les uniformes dorée pullulent dans +les rues devenues brillantes; les grands seigneurs, les valets obstruent +les théâtres et leurs portiques. «L'Empereur est à trente lieues d'ici; +qui sait si l'Empereur ne va pas arriver; l'Empereur pourrait venir +cette nuit; peut-être l'Empereur sera-t-il à Moscou demain; on assure +que l'Empereur y était hier incognito; qui nous prouve qu'il n'y est pas +maintenant?» Et ce doute, et cet espoir, et ce souvenir, agitent les +cœurs, animent les lieux, changent l'aspect de toutes les choses, le +langage de toutes les personnes, et la physionomie de tous les visages. +Moscou, ville marchande, ville occupée d'affaires, hier, est aujourd'hui +agitée et troublée comme une bourgeoise attendant la visite d'un grand +seigneur. Des palais presque toujours déserts s'ouvrent et s'illuminent: +des jardins s'embellissent partout; des fleurs et des flambeaux luttent +à l'envi d'éclat et de gaîté forcés; des murmures flatteurs parcourent +tout bas la foule, des pensers plus flatteurs et plus secrets encore +s'éveillent dans les esprits; tous les cœurs battent d'une joie sincère, +car les ambitieux se séduisent eux-mêmes, et les plaisirs qu'ils +affectent beaucoup, ils les ressentent un peu. + +Cette magie du pouvoir m'épouvante, j'ai peur d'éprouver moi-même les +effets du prestige et de devenir courtisan, si ce n'est par calcul, au +moins par amour du merveilleux. + +Un Empereur de Russie à Moscou, c'est un roi d'Assyrie à Babylone. + +La présence de celui-ci opère en ce moment, dit-on, bien d'autres +miracles à Borodino. Une ville entière vient de naître, et cette ville à +peine sortie du désert, est destinée à durer une semaine: on a planté +jusqu'à des jardins autour du palais; ces arbres, qui vont mourir, ont +été transportés là de bien loin et à grands frais pour représenter des +ombrages antiques; ce qu'on s'applique surtout à imiter en Russie, c'est +l'œuvre du temps: les hommes de ce pays où le passé manque, ressentent +toutes les transes d'amour-propre des parvenus éclairés, et qui savent +fort bien ce qu'on pense de leur fortune subite. Dans ce monde des fées, +ce qui dure est imité par ce qu'il y a de plus éphémère: un vieux arbre +par un arbre déraciné!... des palais par des baraques tapissées +d'étoffes; des jardins par des toiles peintes. Plusieurs théâtres se +sont élevés dans la plaine de Borodino, et la comédie y sert d'intermède +aux pantomimes guerrières: ce n'est pas tout encore, une ville +bourgeoise est sortie de la poussière dans le voisinage de la ville +Impériale et militaire. Mais les entrepreneurs qui ont improvisé ces +auberges sont ruinés par la police, laquelle n'accorde que +très-difficilement aux curieux la permission d'approcher de Borodino. + +Le programme de la fête est la répétition exacte de la bataille que nous +avons appelée de la Moskowa et que les Russes ont nommée bataille de +Borodino; voulant approcher autant que possible de la réalité, on a +convoqué, des parties les plus reculées de l'Empire, tout ce qui reste +parmi les vétérans de 1812 d'hommes ayant pris part à l'action. Vous +figurez-vous l'étonnement et les angoisses de ces pauvres vieux braves, +arrachés tout d'un coup à la douceur de leurs souvenirs, à la tristesse +de leur repos et forcés d'accourir du bout de la Sibérie, du +Kamtschatka, du Caucase, d'Archangel, des frontières de la Laponie, des +vallées du Caucase, des côtes de la mer Caspienne, sur un théâtre qu'on +leur dit être le théâtre de leur gloire? Ils vont recommencer là la +terrible comédie d'un combat auquel ils ont dû, non leur fortune, mais +leur renommée, mesquine rétribution d'un dévouement surhumain: une +obscurité fatiguée; voilà le fruit qu'ils ont recueilli de leur +obéissance qu'on qualifie de gloire pour la récompenser aux moindres +frais possibles. Pourquoi remuer ces questions et ces souvenirs? +pourquoi cette téméraire évocation de tant de spectres oubliés et muets? +c'est le jugement dernier des conscrits de l'an 1812. On voudrait faire +une satire de la vie militaire qu'on ne s'y prendrait pas autrement; +c'est ainsi qu'Holbein dans sa danse des morts a fait la caricature de +la vie humaine. Plusieurs de ces hommes, réveillés en sursaut au bord de +leur tombe, n'avaient pas monté à cheval depuis nombre d'années, et les +voilà forcés, pour plaire à un maître qu'ils n'ont jamais vu, de rejouer +leur rôle, bien qu'ils aient désappris leur métier; les malheureux ont +tant de peur de ne pas répondre à l'attente du capricieux souverain qui +trouble leur vieillesse, que la représentation de la bataille leur +paraît, disent-ils, plus effrayante que ne le fut la réalité. Cette +solennité inutile, cette guerre de fantaisie achèvera de tuer les +soldats que l'événement et les années avaient épargnés, plaisirs cruels +et dignes d'un des successeurs de ce Czar qui fit introduire des ours +vivants dans la mascarade ordonnée par lui pour les noces de son +bouffon: ce Czar était Pierre-le-Grand. Tous ces divertissements +prennent leur source dans la même pensée: le mépris de la vie humaine. + +Voilà jusqu'où peut aller la puissance d'un homme sur les hommes; +croyez-vous que celle des lois sur un citoyen puisse jamais l'égaler? il +y aura toujours entre les deux espèces de pouvoirs une énorme distance. + +Je suis émerveillé de ce qu'il faut dépenser de fiction pour faire aller +ensemble un peuple et un gouvernement tels que le gouvernement et le +peuple russes. C'est le triomphe de la fantaisie. De semblables tours de +force, des victoires si singulières remportées sur la raison devraient +hâter la ruine des nations qui s'exposent à de semblables luttes: +cependant qui peut calculer la portée d'un miracle? + +L'Empereur m'avait permis, ce qui veut dire ordonné, de venir à +Borodino. C'est une faveur dont je me sens devenu indigne; je n'avais +pas réfléchi d'abord à l'extrême difficulté du rôle d'un Français dans +cette comédie historique; et puis, je n'avais pas vu les monstrueux +travaux du Kremlin qu'il me faudrait vanter; j'ignorais enfin l'histoire +de la princesse Troubetzkoï, dont je pourrais d'autant moins me +distraire que je n'en pourrais parler: toutes ces raisons réunies me +décident à rester oublié. C'est facile, car le contraire me donnerait de +la peine, si j'en juge par les inutiles agitations d'une foule de +Français et d'étrangers de tous pays qui sollicitent en vain la +permission d'aller à Borodino. + +Tout d'un coup, la police du camp est devenue d'une extrême sévérité; on +attribue ce redoublement de précautions à des révélations inquiétantes. +Partout le feu de la révolte couve sous les cendres de la liberté. +J'ignore même si, dans les circonstances actuelles, il me serait encore +possible de faire valoir la parole que l'Empereur m'a dite à +Pétersbourg, et répétée à Péterhoff, quand je pris congé de lui: «Je +serai bien aise que vous assistiez à la cérémonie de Borodino, où nous +posons la première pierre d'un monument en l'honneur du général +Bagration.» Ce fut son dernier mot[14]. + +Je vois ici des personnes invitées et qui n'ont pu approcher du camp; on +refuse des permissions à tout le monde, excepté à quelques Anglais +privilégiés et à quelques membres du corps diplomatique, spectateurs +désignés de cette grande pantomime. Tous les autres, vieux, jeunes, +militaires, diplomates, étrangers et russes, sont revenus à Moscou, +harassés de leurs inutiles efforts. J'ai écrit à une personne de la +maison de l'Empereur que je regrettais de ne pouvoir profiter de la +grâce que m'avait accordée Sa Majesté, en me permettant d'assister aux +manœuvres, et j'ai donné pour raison mon mal d'yeux qui n'est pas guéri. + +La poussière du camp est, dit-on, insupportable, même aux personnes bien +portantes; elle me ferait perdre l'œil. Il faut que le duc de +Leuchtenberg soit doué d'une forte dose d'indifférence pour pouvoir +assister de sang-froid à la représentation qu'on va lui donner. On +assure que, dans ce simulacre de bataille, l'Empereur commande le corps +du prince Eugène, le père du jeune duc. + +Je regretterais un spectacle si curieux sous le rapport moral et +anecdotique, si je pouvais y assister en spectateur désintéressé; mais, +sans avoir ici la renommée d'un père à soutenir, je suis enfant de la +France, et je sens que ce n'est pas à moi de prendre plaisir à voir +cette répétition d'une guerre représentée à grands frais, uniquement +dans l'intention d'exalter l'orgueil national des Russes à l'occasion de +nos désastres. Quant au coup d'œil, je me le figure de reste; j'ai vu +assez de lignes droites en Russie. D'ailleurs, aux revues et aux petites +guerres, l'œil ne va jamais au delà d'un grand nuage de poussière. + +Encore si les acteurs chargés de jouer l'histoire étaient véridiques +cette fois!... Mais comment espérer que la vérité va être respectée +soudain par des hommes qui ont passé leur vie à la compter pour rien? + +Les Russes s'enorgueillissent avec raison de l'issue de la campagne de +1812; mais le général qui en a tracé le plan, celui qui le premier avait +conseillé de faire retirer graduellement l'armée russe vers le centre de +l'Empire pour y attirer les Français exténués; l'homme enfin au génie +duquel la Russie dut sa délivrance, le prince Witgenstein n'est pas +représenté dans cette répétition générale; c'est que, malheureusement +pour lui, il est vivant... À demi disgracié, il vit dans ses terres; son +nom ne sera donc pas prononcé à Borodino, et l'on va élever sous ses +yeux un monument éternel à la gloire du général Bagration, tombé sur le +champ de bataille. + +Sous les gouvernements despotiques, les guerriers morts ont beau jeu; +voilà celui-ci décrété le héros d'une campagne où il a péri en brave, +mais qu'il n'avait pas dirigée. + +Cette absence de probité historique, cet abus de la volonté d'un seul +homme qui impose ses vues à tous, qui dicte aux populations jusqu'à +leurs jugements sur des faits d'un intérêt national, me paraît la plus +révoltante de toutes les impiétés du gouvernement arbitraire!!... +Frappez, torturez les corps, mais ne faussez pas les esprits; laissez +l'homme juger de toutes choses selon les vues de la Providence, d'après +sa conscience et sa raison. On doit qualifier d'impies les peuples qui +souffrent dévotement cette continuelle violation du respect dû à ce +qu'il y a de plus saint aux yeux de Dieu et des hommes: à la vérité. + + (_Suite de la même lettre_.) + + Moscou, ce 8 septembre 1839. + +On m'envoie une relation des manœuvres de Borodino qui n'est pas faite +pour calmer ma colère. + +Tout le monde a lu le récit de la bataille de la Moskowa, et l'histoire +l'a comptée parmi celles que nous avons gagnées, puisqu'elle fut +hasardée par l'Empereur Alexandre contre l'avis de ses généraux, comme +un dernier effort pour sauver sa capitale, laquelle fut prise quatre +jours plus tard; mais un incendie héroïque, combiné avec un froid mortel +pour des hommes nés sous un climat plus doux; enfin l'imprévoyance de +notre chef, aveuglé cette fois par un excès de confiance en son heureuse +étoile, ont décidé de nos désastres, et, grâce à l'issue de cette +campagne, voilà qu'aujourd'hui l'Empereur de Russie se plaît à compter +pour une victoire la bataille perdue par son armée à quatre journées de +sa capitale! C'est abuser de la liberté de travestir les faits accordée +au despotisme parce qu'il se l'arroge; et, pour confirmer cette fiction, +l'Empereur vient de défigurer la scène militaire qu'il prétendait +reproduire avec une scrupuleuse exactitude. Lisez le démenti qu'il a +donné à l'histoire aux yeux de l'Europe entière. + +Au moment où les Français, foudroyés par l'artillerie russe, s'élancent +sur les batteries qui les déciment pour emporter les canons ennemis avec +le courage et le succès que vous savez, l'Empereur Nicolas, au lieu de +laisser exécuter une manœuvre célèbre, et qu'il était de sa justice de +permettre et de sa dignité d'ordonner: l'Empereur Nicolas, devenu le +flatteur des derniers de son peuple, fait reculer de trois lieues le +corps qui représente celui de notre armée auquel nous avons dû la +défaite des Russes, notre marche en avant et la prise de Moscou. Jugez +si je rends grâce à Dieu d'avoir eu le bon esprit de refuser d'assister +à cette pantomime menteuse!... + +Cette comédie militaire vient de donner lieu à un ordre du jour Impérial +dont on sera scandalisé en Europe, si la pièce y est publiée telle que +nous l'avons eue ici sous les yeux. On ne saurait mieux démentir les +faits les plus avérés, ni se jouer plus audacieusement des consciences, +à commencer par la sienne. D'après ce curieux exposé des idées d'un +homme, non des événements d'une campagne, «c'est volontairement que les +Russes ont reculé jusqu'au delà de Moscou, ce qui prouve qu'ils n'ont +pas perdu la bataille de Borodino (mais alors pourquoi l'ont-ils +livrée?) et _les ossements_ de leurs _présomptueux ennemis_, dit l'ordre +du jour, semés depuis la ville sainte jusqu'au Niémen, attestent le +triomphe des défenseurs de la patrie.» + +Sans attendre l'entrée solennelle de l'Empereur à Moscou, je pars dans +deux jours pour Pétersbourg. + +Ici finit la correspondance du Voyageur; le récit qu'on va lire complète +ses souvenirs: il fut écrit en divers lieux, d'abord à Pétersbourg en +1839, puis en Allemagne et plus tard à Paris. + + + + +SOMMAIRE DU RÉCIT. + +Retour de Moscou à Berlin par Saint-Pétersbourg.--Histoire d'un +Français, M. Louis Pernet.--Il est arrêté dans une auberge au milieu de +la nuit.--Rencontre singulière.--Prudence extrême d'un autre Français, +compagnon de voyage du prisonnier.--Le consul de France à Moscou.--Son +indifférence au sort du prisonnier.--Mes instances inutiles.--Effet de +l'imagination.--Conversation avec un Russe.--Ce qu'il me conseille au +sujet du prisonnier.--Départ pour Pétersbourg.--Lenteur du +voyage.--Novgorod-la-Grande.--Ce qui reste de la ville +antique.--Souvenirs d'Ivan IV.--Dernier résultat de la gloire de cette +république.--Arrivée à Pétersbourg.--Mon récit à M. de +Barante.--Note.--Conclusion de l'histoire de M. Pernet.--Intérieur des +prisons de Moscou.--Promesse d'un général russe au prisonnier.--Derniers +moments passés à Pétersbourg.--Course à Colpina.--Magnificence de cet +arsenal.--Mensonge gratuit.--Anecdote racontée en voiture.--Origine de +la famille de Laval en Russie.--Trait de sensibilité de l'Empereur +Paul.--L'écusson effacé.--Académie de peinture.--Élèves +enrégimentés.--Paysagistes: Vorobieff.--Peintre d'histoire: Brulow, son +tableau du Dernier jour de Pompéii.--Superbes copies de Raphaël par +Brulow.--Influence du Nord sur l'esprit des artistes.--La poésie perd +moins que la peinture sous le ciel du septentrion.--Mademoiselle +Taglioni à Pétersbourg.--Influence de ce séjour sur les +artistes.--Abolition des uniates.--Persécutions souffertes par l'Église +catholique.--Avantages incontestables du gouvernement +représentatif.--Sortie de la Russie; passage du Niémen; Tilsit.--Lettre +sincère.--Trait d'un Allemand et d'un Anglais.--Pourquoi je ne suis pas +revenu en Allemagne par la Pologne. + + + Berlin, dans les premiers jours d'octobre 1839. + +Au moment où j'allais quitter Moscou, un fait singulier attira toute mon +attention et me força de retarder mon départ. + +J'avais fait demander des chevaux de poste pour sept heures du matin; à +mon grand étonnement mon valet de chambre me réveille avant quatre +heures; je m'informe de la cause de cet empressement, il me répond qu'il +n'a pas voulu tarder à m'instruire d'un fait qu'il vient d'apprendre, et +qui lui paraît assez grave pour l'obliger à venir me le raconter en +toute hâte. Voici le résumé de son récit: + +Un Français, nommé M. Louis Pernet, arrivé depuis peu de jours à Moscou +et logé à l'auberge de Kopp, vient d'être arrêté au milieu de la nuit +(de cette nuit même); on s'est saisi de sa personne, après avoir enlevé +ses papiers, et on l'a conduit à la prison de la ville, où on l'a mis au +cachot selon le dire de personnes dignes de foi; tel est le récit que le +garçon de notre auberge venait de faire à mon domestique. Celui-ci, +après diverses questions, avait encore appris que ce M. Pernet est un +jeune homme d'environ vingt-six ans, qu'il est d'une faible santé, ce +qui redouble les craintes qu'on a pour lui; qu'il avait déjà passé par +Moscou l'année dernière, et que même il y avait séjourné avec un Russe +de ses amis, lequel plus tard l'avait mené chez lui à la campagne: ce +Russe est absent en ce moment, et le malheureux prisonnier n'a plus ici +d'autre appui qu'un Français, nommé M. R***, dans la compagnie duquel il +vient, dit-on, de faire un voyage à travers le nord de la Russie. Ce M. +R*** loge dans la même auberge que le prisonnier. Son nom me frappa tout +d'abord, parce que c'est celui de l'homme de bronze avec lequel j'avais +dîné peu de jours auparavant chez le gouverneur de Nijni. Vous vous +rappelez que sa physionomie m'avait donné beaucoup à penser. Retrouver +ce personnage mêlé à l'événement de cette nuit me parut une circonstance +romanesque; à peine pouvais-je croire à tout ce qu'on me racontait. Je +pensai que le récit d'Antonio était une invention faite à plaisir pour +nous éprouver; néanmoins je me hâtai de me lever, et d'aller m'informer +moi-même auprès du garçon d'auberge de la vérité des faits, ainsi que de +l'exactitude du nom de M. R***, dont je tenais avant tout à constater +l'identité. Le garçon me répondit qu'ayant été chargé d'une commission +pour un étranger qui devait quitter Moscou la nuit précédente, il +s'était rendu dans l'auberge de Kopp au moment même où venait d'avoir +lieu la descente de la police, et il ajouta que M. Kopp lui avait conté +la chose dans des termes qui se rapportaient exactement au premier récit +d'Antonio. + +Dès que je fus habillé, je me rendis chez M. R***. Je trouvai +effectivement que c'était bien mon homme de bronze de Nijni. Seulement, +à Moscou l'homme de bronze n'était plus impassible; il paraissait agité. +Je le trouvai levé; nous nous reconnûmes au premier abord, puis, lorsque +je lui dis le motif de ma très-matinale visite, il me parut embarrassé. + +«Il est vrai que j'ai voyagé, me dit-il, avec M. Pernet, mais c'était +par hasard; nous nous sommes rencontrés à Archangel, de là nous avons +fait route ensemble; il est d'une chétive complexion, et sa faible santé +m'a donné des inquiétudes pendant le voyage; je lui ai rendu les +services que l'humanité m'imposait, voilà tout; je ne suis nullement de +ses amis, je ne le connais pas. + +--Je le connais encore moins, répliquai-je, mais nous sommes Français +tous les trois, et nous nous devons réciproquement assistance dans un +pays où notre liberté, notre vie peuvent être à chaque instant menacées +par un pouvoir qu'on ne reconnaît qu'aux coups qu'il frappe. + +--Peut-être M. Pernet, reprit M. R***, se sera-t-il attiré cette +mauvaise affaire par quelque imprudence. Étranger ici comme lui, sans +crédit, qu'ai-je à faire? S'il est innocent, l'arrestation n'aura pas de +suite; s'il est coupable, il subira sa peine. Je ne puis rien pour lui, +je ne lui dois rien, et je vous engage, monsieur, à mettre vous-même +beaucoup de réserve dans les démarches que vous tenterez en sa faveur, +ainsi que dans vos paroles. + +--Mais qui décidera de sa culpabilité? m'écriai-je. Avant tout, il +faudrait le voir pour savoir à quoi il attribue cette arrestation, et +pour lui demander ce qu'on peut faire et dire pour lui. + +--Vous oubliez le pays où nous sommes, reprit M. R***; il est au cachot, +comment arriver jusqu'à lui? c'est impossible. + +--Ce qui est impossible aussi, repris-je en me levant, c'est que des +Français, que des hommes laissent un de leurs compatriotes dans une +situation critique, sans seulement s'enquérir de la cause de son +malheur.» + +En sortant de chez ce très-prudent compagnon de voyage, je commençai à +croire le cas plus grave que je ne l'avais jugé d'abord, et je pensai +que pour m'éclaircir de la vraie position du prisonnier, il fallait +m'adresser au consul de France. Forcé d'attendre l'heure convenable pour +me rendre chez ce personnage, je fis demander mes chevaux de remise, au +vif déplaisir et à la grande surprise de mon feldjæger; car ceux de la +poste étaient déjà dans la cour de l'auberge quand je donnai ce +contre-ordre. + +Vers dix heures, j'allai faire à M. le consul de France le récit de ce +que vous venez de lire. Je trouvai ce protecteur officiel des Français +tout aussi prudent et encore plus froid que ne m'avait paru le docteur +R***. Depuis le temps qu'il vit à Moscou, le consul de France est devenu +presque Russe. Je ne pus démêler si ses réponses étaient dictées par une +crainte fondée sur la connaissance qu'il a des usages du pays, ou par un +sentiment d'amour-propre blessé, de dignité personnelle mal appliquée. + +«M. Pernet, me dit-il, a passé six mois à Moscou et aux environs, sans +que, pendant tout ce temps, il ait jugé à propos de faire la moindre +démarche auprès du consul de France. M. Pernet ne peut donc compter +aujourd'hui que sur lui-même pour se tirer de la situation où le place +son insouciance. Ce mot, ajouta M. le consul, est peut-être trop +faible;» puis il finit en me répétant qu'il ne pouvait, ne devait ni ne +voulait se mêler de cette affaire. + +J'eus beau lui faire observer qu'en sa qualité de consul de France, il +devait protection à tous les Français sans acception de personnes, et +même à ceux qui manqueraient aux lois de l'étiquette; qu'il ne +s'agissait pas ici d'une question de bon goût, d'une affaire de +cérémonie, mais de la liberté, peut-être de la vie d'un de nos +compatriotes; qu'en présence d'un pareil malheur tout ressentiment +devait se taire au moins pendant le temps du danger, je n'en tirai pas +une parole, pas un geste d'intérêt pour le prisonnier; j'ajoutai que je +le priais de considérer que la partie n'était rien moins qu'égale, +puisqu'assurément le tort que M. Pernet avait fait à M. le consul de +France en négligeant la visite qu'il lui devait, n'approchait pas de la +punition que lui infligeait celui-ci en le laissant mettre au cachot +sans s'informer des causes de cet emprisonnement arbitraire, et sans +parer aux suites bien plus graves que pourrait avoir cet acte de +sévérité; je conclus en disant que, dans cette circonstance, nous +n'avions pas à nous occuper du degré de compassion que M. Pernet +méritait d'inspirer, mais de la dignité de la France et de la sûreté de +tous les Français qui voyageaient et voyageraient en Russie. + +Mes raisons ne firent nul effet, et cette seconde visite m'avança autant +que m'avait avancé la première. + +Néanmoins quoique je ne connusse pas même de nom M. Pernet, et que je +n'eusse aucun motif personnel pour prendre intérêt à lui, il me sembla +que, puisque le hasard m'avait fait connaître son malheur, mon devoir +était de lui porter tous les secours qu'il dépendait de moi de lui +offrir. + +À ce moment, je fus fortement frappé d'une vérité qui, sans doute, s'est +souvent présentée à la pensée de tout le monde, mais qui ne m'était +jusqu'alors apparue que vaguement et passagèrement; c'est que +l'imagination sert à étendre la pitié et à la rendre plus vive. J'allai +même jusqu'à penser qu'un homme entièrement dénué d'imagination serait +impitoyable. Tout ce que j'ai de puissance de création dans la pensée +s'employait malgré moi à me montrer ce pauvre inconnu, aux prises avec +les fantômes de la solitude et de la prison; je souffrais avec lui, +comme lui, j'éprouvais ce qu'il éprouvait, je craignais ce qu'il +craignait; je le voyais abandonné de tout le monde, déplorant son +isolement et reconnaissant qu'il était sans remède, car qui +s'intéresserait jamais à un prisonnier dans un pays si éloigné, si +différent du nôtre, dans une société où les amis s'unissent pour le +bonheur et se séparent dans l'adversité. Que de stimulants à ma +commisération! «Tu te crois seul au monde, tu es injuste envers la +Providence qui t'envoie un ami, un frère;» voilà ce que je répétais tout +bas, et bien d'autres choses encore, en croyant m'adresser à la victime. + +Cependant le malheureux n'espérait nul secours, et chaque heure écoulée +dans une monotonie cruelle, en silence, sans incident, le plongeait plus +avant dans son désespoir; la nuit viendrait avec son cortége de +spectres; alors que de terreurs, que de regrets ne le +martyriseraient-ils pas! Combien je désirais lui faire savoir que le +zèle d'un inconnu lui tenait lieu des infidèles protecteurs sur lesquels +il ne devait plus compter! Mais tout moyen de communication m'était +refusé; aussi me sentais-je doublement obligé de le servir par +l'impossibilité même où j'étais de le consoler; les lugubres +hallucinations du cachot me poursuivaient au soleil et mon imagination +renfermée sous une voûte obscure, me voilait le ciel qui brillait sur ma +tête et m'ôtait ma liberté pour me représenter incessamment les +apparitions de la nuit dans des souterrains ou des donjons ténébreux; +enfin, dans mon trouble, oubliant que les Russes appliquent +l'architecture classique même à la construction des prisons, je me +voyais confiné sous terre; je rêvais non de colonnades romaines, mais de +trappes gothiques; enfin je devenais conspirateur, j'étais coupable, +exilé, frappé, j'étais fou avec le prisonnier... inconnu!... Eh bien, si +mon imagination m'eût retracé moins vivement toutes ces choses, j'aurais +mis moins d'activité, moins de persévérance dans mes démarches en faveur +d'un malheureux qui n'avait que moi pour appui, et qui ne pouvait +m'intéresser qu'à ce titre. J'étais poursuivi par un spectre, et pour +m'en délivrer j'aurais percé des murs; le désespoir de mon impuissance +me jetait dans une rage égale, peut-être, aux tourments de l'infortuné +dont je partageais le supplice en voulant m'efforcer de le faire cesser. + +Insister pour pénétrer dans la prison, c'eût été une démarche dangereuse +autant qu'inutile. Après de longues et douloureuses incertitudes, je +m'arrêtai à une autre pensée; j'avais fait connaissance avec quelques +personnes prépondérantes à Moscou; et bien que, dès l'avant-veille, +j'eusse pris congé de tout le monde, je résolus de tenter une confidence +auprès d'un des hommes qui m'avait inspiré le plus de confiance. + +Non-seulement je dois éviter ici de le nommer, mais je ne puis parler de +lui que de manière à ne le point désigner. + +Quand il me vit entrer dans sa chambre, il savait déjà ce qui m'amenait; +et sans me laisser le temps de m'expliquer, il me dit que par un hasard +singulier il connaissait personnellement M. Pernet, qu'il le croyait +innocent, d'où il suit que son affaire lui paraissait inexplicable. Mais +qu'il était sûr que des considérations politiques pouvaient seules +motiver un tel emprisonnement, parce que la police russe ne se démasque +jamais à moins d'y être forcée; que sans doute, on avait cru l'existence +de cet étranger tout à fait ignorée à Moscou; mais qu'à présent que le +coup était porté, les amis ne pourraient que nuire en se montrant; car +si l'on venait à penser qu'il eût des protecteurs, on se hâterait +d'aggraver sa position en l'éloignant pour éviter tout éclaircissement +et pour étouffer les plaintes: il ajouta qu'on devait donc dans +l'intérêt même du patient ne le défendre qu'avec une extrême +circonspection. «Si une fois il part pour la Sibérie, Dieu sait quand il +en reviendra,» s'écria mon conseiller; puis ce personnage s'efforça de +me faire comprendre qu'il ne pouvait avouer l'intérêt qu'il prenait à un +Français suspect, parce que soupçonné lui-même d'attachement aux idées +libérales, il lui suffirait de solliciter en faveur d'un prisonnier, ou +seulement de dire qu'il l'eût connu, pour faire exiler le malheureux au +bout du monde. Il conclut en ces mots: «Vous n'êtes ni son parent ni son +ami; vous ne prenez à lui que l'intérêt que vous croyez devoir prendre à +un compatriote, à un homme que vous savez dans la peine: vous vous êtes +acquitté déjà du devoir que vous imposait ce louable sentiment; vous +avez parlé au compagnon de voyage du prisonnier, à votre consul, à moi; +maintenant si vous m'en croyez, vous vous abstiendrez de toute démarche +ultérieure, ce que vous feriez n'irait pas au but, vous vous +compromettriez sans fruit pour l'homme dont vous prenez gratuitement la +défense. Il ne vous connaît pas, il n'attend rien de vous, partez donc; +vous ne pouvez craindre de tromper un espoir qu'il n'a pas: moi j'aurai +l'œil sur lui; je ne dois point paraître dans l'affaire, mais j'ai des +moyens détournés d'en connaître et jusqu'à un certain point d'en diriger +la marche; je vous promets de les employer le mieux que je pourrai; +encore une fois, suivez mon conseil et partez. + +--Si je partais, m'écriai-je, je n'aurais plus un instant de repos: je +serais poursuivi comme d'un remords par l'idée que ce malheureux n'avait +que moi pour le servir, et que je l'ai abandonné sans avoir rien fait +pour lui. + +--Votre présence ici, me répondit-on, ne sert même pas à le consoler, +puisqu'il l'ignore ainsi que l'intérêt que vous prenez à lui, et que +cette ignorance durera autant que sa détention. + +--Il n'y a donc aucun moyen d'arriver jusqu'à son cachot? repartis-je. + +--Aucun,» répliqua, non sans quelque marque d'impatience, la personne +auprès de laquelle je croyais devoir insister avec tant de vivacité. +«Vous seriez son frère, ajouta-t-elle, que vous ne pourriez faire plus +ici que ce que vous avez fait. Votre présence à Pétersbourg, au +contraire, peut devenir utile à M. Pernet. Vous instruirez M. +l'ambassadeur de France de ce que vous savez sur cet emprisonnement, car +je doute qu'il apprenne l'événement par la correspondance de votre +consul. Une démarche auprès du ministre de la part d'un personnage placé +comme l'est votre ambassadeur et d'un homme du caractère de M. de +Barante, fera plus pour hâter la délivrance de votre compatriote que +tout ce que vous et moi, et vingt autres personnes, nous pourrions +tenter à Moscou. + +--Mais l'Empereur et ses ministres sont à Borodino ou à Moscou, +repris-je encore sans vouloir me laisser éconduire. + +--Tous les ministres n'ont pas suivi Sa Majesté dans ce voyage,» me +répliqua-t-on, toujours sur le ton de la politesse, mais avec une +mauvaise humeur croissante et dissimulée, mais non sans peine. +«D'ailleurs, au pis aller, il faudrait attendre leur retour. Vous +n'avez, je vous le répète, aucune autre marche à suivre, si vous ne +voulez pas nuire à l'homme que vous voulez sauver, en vous exposant +vous-même à beaucoup de tracasseries; peut-être à quelque chose de pis,» +ajouta-t-on d'un air significatif. + +Si la personne à laquelle je m'adressais eût été un homme en place, +j'aurais déjà cru voir les Cosaques s'avancer pour s'emparer de moi et +pour me conduire dans un cachot tout pareil à celui de M. Pernet. + +Je sentis que la patience de mon interlocuteur était à bout; j'étais +resté moi-même interdit et je ne pouvais trouver une parole contre ses +arguments; je me retirai donc en promettant de partir, et en remerciant +avec reconnaissance mon conseiller de l'avis qu'il venait de me donner. + +Puisqu'il est avéré que je ne puis rien faire ici, pensai-je, je +partirai sans retard. Les lenteurs de mon feldjæger, qui, sans doute, +avait un dernier rapport à faire sur mon compte, me prirent le reste de +la matinée; je ne pus obtenir le retour des chevaux de poste que vers +quatre heures du soir; à quatre heures et un quart, j'étais sur la route +de Pétersbourg. + +La mauvaise volonté de mon courrier, divers accidents, fruits du hasard +ou de la malveillance, les chevaux qui manquaient partout à cause des +relais retenus pour la maison de l'Empereur et pour les officiers de +l'armée, ainsi que pour les courriers allant et venant continuellement +de Borodino à Pétersbourg, rendirent mon voyage lent et pénible; dans +mon impatience, je ne voulais pas m'arrêter la nuit, mais je ne gagnai +rien à me presser, car je fus contraint par le manque de chevaux, réel +ou supposé, de passer six heures entières à Novgorod-la-Grande, à +cinquante lieues de Pétersbourg. + +Je n'étais guère en train de visiter ce qui reste du berceau de l'Empire +des Slaves devenu le tombeau de leur liberté. La fameuse église de +Sainte-Sophie renferme les tombes de Vladimir Iaroslawitch, mort en +1051, d'Anne sa mère, d'un empereur de Constantinople et quelques autres +sépultures. Elle ressemble à toutes les églises russes: peut-être +n'est-elle pas plus authentique que la cathédrale soi-disant ancienne, +où reposent les os de Minine à Nijni-Novgorod; je ne crois plus à la +date d'aucun des vieux monuments qu'on me fait voir en Russie. Je crois +encore au nom de ses fleuves; le Volkoff m'a représenté les affreuses +scènes du siége de cette ville républicaine, prise, reprise et décimée +par Ivan-le-Terrible. L'hyène Impériale présidant au carnage, à la +peste, à la vengeance, m'apparaissait là, couchée sur des ruines; et les +cadavres sanglants de ses sujets ressortaient du fleuve comblé de morts +pour attester à mes yeux les horreurs des guerres intestines, et les +fureurs qui s'allument dans les sociétés qu'on appelle civilisées parce +que des forfaits qualifiés d'actes de vertus s'y commettent en sûreté de +conscience. Chez les sauvages, les passions déchaînées sont les mêmes, +et plus brutales, et plus féroces encore; mais elles ont moins de +portée: là, l'homme, réduit à peu près à ses forces individuelles, y +fait le mal sur une plus petite échelle; d'ailleurs, l'atrocité des +vaincus explique, si elle n'excuse la cruauté des vainqueurs; mais dans +les États policés, le contraste des horreurs qui se commettent et des +belles paroles qui se débitent, rend le crime plus révoltant et montre +l'humanité sous un point de vue plus décourageant. Là, trop souvent +certains esprits tournés à l'optimisme et d'autres qui, par intérêt, par +politique ou par duperie, se font les flatteurs des masses, prennent le +mouvement pour le progrès. Ce qui me paraît digne de remarque, c'est que +les correspondances de Pinen l'archevêque, et de plusieurs des +principaux citoyens de Novgorod avec les Polonais, attirèrent la foudre +sur la ville où trente mille innocents périrent dans les combats ainsi +que dans les supplices et les massacres inventés et présidés par le +Czar. Il y eut des jours où six cents victimes furent exécutées sous ses +yeux; et toutes ces horreurs avaient lieu pour punir un crime, +irrémissible dès cette époque: le crime de communication clandestine +avec les Polonais. Ceci se passait il y a près de trois cents ans, en +1570. + +Novgorod-la-Grande ne s'est jamais relevée de cette dernière crise; elle +aurait remplacé ses morts, elle n'a pu survivre à l'abolition de ses +institutions démocratiques; ses murailles, badigeonnées avec le soin +qu'emploient partout les Russes pour effacer, sous le fard d'une +régénération menteuse, les trop véridiques vestiges de l'histoire, ne +sont plus tachées de sang; elles paraissent bâties d'hier; mais ses rues +sont désertes, et les trois quarts de ses ruines, dispersées hors de son +étroite enceinte, se perdent dans les plaines d'alentour, où elles +achèvent de crouler loin de la ville actuelle, qui n'est elle-même +qu'une ombre et un nom. Voilà tout ce qui reste de la fameuse république +du moyen âge. Quelques souvenirs effacés: gloire, puissance, fantômes +rentrés dans le néant pour toujours. Où est le fruit des révolutions qui +n'ont cessé d'arroser de sang cette terre maintenant presque déserte? +quel succès peut valoir les larmes que les passions politiques ont fait +couler dans ce coin du monde? Ici tout est silencieux aujourd'hui comme +avant l'histoire. Dieu nous apprend trop souvent que ce que les hommes +déçus par l'orgueil regardaient comme un digne but à leurs efforts, +n'était réellement qu'un moyen d'occuper le superflu de leurs forces +dans l'effervescence de la jeunesse. Voilà le principe de plus d'une +action héroïque! + +Novgorod-la-Grande est aujourd'hui un tas de pierres qui conserve +quelque renom au milieu d'une plaine stérile à l'œil, au bord d'un +fleuve triste, étroit et troublé comme une saignée dans un marécage. Il +y eut là pourtant des hommes célèbres par leur amour pour la liberté +turbulente; il s'y passa des scènes tragiques; des catastrophes +imprévues terminèrent des existences brillantes. De tout ce bruit, de +tout ce sang, de toutes ces rivalités, il ne reste aujourd'hui que la +somnolence d'un peuple de soldats languissant dans une ville qui ne +s'intéresse plus à rien de ce qui se passe dans le monde: ni à la paix, +ni à la guerre. En Russie, le passé est séparé du présent par un abîme! + +Depuis trois cents ans la cloche du _vetché_[15] n'appelle plus ce +peuple jadis le plus glorieux, le plus ombrageux des peuples russes, à +délibérer sur ses affaires; la volonté du Czar étouffe dans tous les +cœurs jusqu'au regret, jusqu'au souvenir de la gloire effacée. Il y a +quelques années que des scènes atroces se sont passées entre les +Cosaques et les habitants du pays dans les colonies militaires établies +aux environs de ce reste de ville. Mais l'émeute étouffée, tout est +rentré dans l'ordre accoutumé, c'est-à-dire dans le silence et dans la +paix du tombeau. La Turquie n'a rien à envier à Novgorod[16]. + +Je fus doublement heureux, pour le prisonnier de Moscou et pour +moi-même, de quitter ce séjour jadis fameux par les désordres de la +liberté, aujourd'hui désolé par ce qu'on appelle _le bon ordre_, mot qui +équivaut ici à celui de mort. + +J'eus beau faire diligence, je n'arrivai à Pétersbourg que le quatrième +jour; à peine descendu de voiture, je courus chez M. de Barante. + +Il ignorait encore l'arrestation de M. Pernet, et il me parut surpris de +l'apprendre par moi, surtout quand il sut que j'avais mis près de quatre +jours à faire la route. Son étonnement redoubla lorsque je lui contai +mes inutiles instances auprès de notre consul pour déterminer ce +défenseur officiel des Français à tenter une démarche en faveur du +prisonnier. + +L'attention avec laquelle m'écoutait M. de Barante, l'assurance qu'il me +donna de ne rien négliger pour éclaircir cette affaire, de ne la point +perdre de vue un moment, tant qu'il n'aurait pas démêlé le nœud de +l'intrigue, l'importance qu'il me parut attribuer aux moindres faits qui +pouvaient intéresser la dignité de la France et la sûreté de nos +concitoyens, mirent ma conscience en paix et dissipèrent les fantômes de +mon imagination. Le sort de M. Pernet était dans les mains de son +protecteur naturel de qui l'esprit et le caractère devenaient pour ce +malheureux des garants plus sûrs que mon zèle et mes impuissantes +sollicitations. + +Je sentis que j'avais fait tout ce que je pouvais et devais faire pour +venir en aide au malheur, et pour défendre l'honneur de mon pays selon +la mesure de mes forces, et sans sortir des bornes que m'imposait ma +position de simple voyageur. _La folle de la maison_ avait servi à +quelque chose. Durant les douze ou quinze jours que je demeurai encore à +Pétersbourg, je crus donc devoir m'abstenir de prononcer le nom de M. +Pernet devant M. l'ambassadeur de France, et je quittai la Russie sans +savoir la suite d'une histoire dont le commencement m'avait préoccupé et +intéressé comme vous venez de le voir. + +Mais tout en m'acheminant rapidement et _librement_ vers la France, ma +pensée se reportait souvent dans les cachots de Moscou. Si j'avais su ce +qui s'y passait, j'aurais été encore plus agité[17]. + +Les derniers moments de mon séjour à Pétersbourg furent employés à +visiter divers établissements que je n'avais pu voir à mon premier +passage par cette ville. + +Le prince *** me fit montrer entre autres curiosités les immenses usines +de Colpina, l'arsenal des arsenaux russes, situé à quelques lieues de la +capitale. C'est dans cette fabrique que se confectionnent tous les +objets nécessaires à la marine Impériale. On arrive à Colpina par une +route de sept lieues dont la dernière moitié est détestable. +L'établissement est dirigé par un Anglais, M. Wilson, honoré du grade de +général (toute la Russie est enrégimentée)[19]; il nous fit les honneurs +de ses machines en véritable ingénieur russe, c'est-à-dire qu'il ne nous +permit pas de négliger un clou ni un écrou; escortés par lui, nous avons +passé en revue près de vingt ateliers d'une grandeur immense. Cette +extrême complaisance du directeur méritait sans doute beaucoup de +reconnaissance; j'en exprimai peu, c'était encore plus que je n'en +ressentais; la fatigue rend ingrat presque autant que l'ennui. + +Ce que nous trouvâmes de plus admirable dans la longue revue qu'on nous +obligea de faire des mécaniques de Colpina, c'est une machine de Bramah +destinée à éprouver la force des chaînes qui servent à porter les ancres +des plus gros navires; les énormes anneaux qui ont pu résister aux +efforts de cette machine, peuvent ensuite maintenir les bâtiments contre +les coups de vent et de mer les plus violents. Dans la machine de Bramah +on fait un ingénieux usage de la pression de l'eau pour mesurer la force +du fer; cette invention me parut merveilleuse. + +Nous examinâmes aussi des écluses destinées à servir de trop plein dans +les crues d'eau extraordinaires. C'est au printemps surtout que ces +singulières écluses fonctionnent; sans elles le ruisseau qui sert de +moteur aux machines, au lieu de porter la vie partout, ferait des +ravages incalculables. Le fond des canaux et les piles de ces écluses +sont revêtus d'épaisses feuilles de cuivre, parce que ce métal, dit-on, +résiste aux hivers mieux que le granit. On nous assure que nous ne +verrons rien de semblable ailleurs. + +J'ai retrouvé à Colpina l'espèce de grandeur et en même temps de luxe +qui m'a frappé dans toutes les constructions utiles ordonnées par le +gouvernement russe. Ce gouvernement ne manque presque jamais de joindre +au nécessaire beaucoup de superflu. Il a tant de puissance réelle qu'il +ne faut pas se laisser aller au dédain qu'inspirent les ruses auxquelles +il est habitué de descendre pour éblouir les étrangers; cette finesse +est de pur choix, on doit l'attribuer à un penchant inhérent au +caractère national: ce n'est pas toujours par faiblesse qu'on ment, on +ment quelquefois parce qu'on a reçu de la nature le don de bien mentir: +c'est un talent, et tout talent veut s'exercer. + +Quand nous montâmes en voiture pour retourner à Saint-Pétersbourg, il +faisait nuit et froid. La longueur de la route fut diminuée par une +conversation charmante dont j'ai retenu l'anecdote que voici. Elle sert +à prouver jusqu'où s'étend la puissance de création d'un souverain +absolu. Jusque-là, j'avais vu le despotisme russe exercer son action sur +les morts, sur les églises, sur les faits de l'histoire, sur les +condamnés, sur les prisonniers, enfin, sur tout ce qui ne peut prendre +la parole pour protester contre un abus de pouvoir: cette fois nous +verrons un Empereur de Russie imposer à l'une des plus illustres +familles de France une parenté dont elle ne se doutait ni ne se +souciait. + +Sous le règne de Paul Ier, un Français du nom de Lovel, se trouvait à +Pétersbourg; il était agréable de sa personne, il était jeune; il plut à +une demoiselle fort riche dont il était amoureux: elle s'appelait +Kaminski ou Kaminska, j'ignore si cette famille est d'origine polonaise. +Elle était alors assez puissante et assez distinguée; aussi +s'opposa-t-elle au mariage par la raison que le jeune étranger n'avait +ni nom ni fortune. Les deux amants réduits au désespoir, eurent recours +à un moyen de roman. Ils attendirent l'Empereur à son passage dans une +rue, se jetèrent à ses pieds, et lui demandèrent protection. Paul Ier +qui était bon quand il n'était pas fou, promit le consentement de la +famille, qu'il décida par plus d'un moyen sans doute, mais surtout par +celui-ci: «Mademoiselle Kaminska épouse, dit l'Empereur, _M. le comte de +Laval_, jeune émigré français d'une famille illustre et possesseur d'une +fortune considérable.» + +Doté de la sorte, mais bien entendu en paroles seulement, le jeune +Français épousa mademoiselle Kaminska dont la famille se serait bien +gardée de donner un démenti à l'Empereur. + +Pour prouver le dire du souverain, le nouveau _M. de Laval_ fit sculpter +fièrement son écusson sur la porte de l'_hôtel_ où il s'établit avec sa +nouvelle épouse. + +Malheureusement quinze ans plus tard, sous la restauration, je ne sais +quel M. de Montmorency Laval voyageait en Russie; voyant par hasard ses +armes sur une porte, il s'informe; on lui conte l'histoire de M. Lovel. + +À sa demande, l'Empereur Alexandre fit aussitôt enlever l'écusson des +Laval et la porte de M. Lovel resta découronnée, ce qui n'a pas empêché +le comte de Laval de continuer jusqu'à ce jour de faire à tout +Pétersbourg les honneurs d'une excellente maison qui s'appellera +toujours l'hôtel de Laval, par respect pour la mémoire de S. M. +l'Empereur Paul, mémoire à qui l'on doit bien un culte expiatoire... + +Le lendemain de ma course à Colpina, je visitai en détail l'Académie de +peinture: superbe et pompeux édifice qui, jusqu'à présent renferme peu +de bons ouvrages; mais que peut on espérer de l'art dans un pays où les +jeunes artistes portent l'uniforme? j'aimerais mieux renoncer de bonne +foi à tout travail d'imagination. J'ai trouvé tous les élèves de +l'Académie enrégimentés, costumés, commandés comme des cadets de marine. +Ce fait seul dénote un profond mépris pour ce qu'on prétend protéger ou +plutôt une grande ignorance des lois de la nature et des mystères de +l'art: l'indifférence affichée serait moins barbare; il n'y a de libre +en Russie que ce dont le gouvernement ne se soucie pas; il ne se soucie +que trop des arts, mais il ignore que l'art a besoin de liberté et que +cette accointance entre les œuvres du génie et l'indépendance de l'homme +attesterait à elle seule la noblesse de la profession d'artiste. + +Je parcourus beaucoup d'ateliers et j'y trouvai des paysagistes +distingués; ils ont de l'imagination dans leurs compositions et même de +la couleur. J'ai admiré surtout un tableau représentant +Saint-Pétersbourg pendant une nuit d'été, par M. Vorobieff: c'est beau +comme la nature, poétique comme la vérité. En voyant ce tableau, j'ai +cru arriver en Russie: je me suis reporté à l'époque où les nuits d'été +n'étaient qu'un composé de deux crépuscules: on ne peut mieux rendre +l'effet de ce jour persistant et qui triomphe de l'obscurité comme une +lampe éclaire à travers une gaze légère. + +Je me suis éloigné à regret de cette toile où la nature est prise sur le +fait par un homme dont l'imagination s'applique à l'imitation de ce +qu'il a sous les yeux. Ses ouvrages m'ont rendu les premières +impressions que j'éprouvai à la vue de la mer Baltique. C'était la +clarté polaire que je revoyais, ce n'était pas la lumière des tableaux +ordinaires. Il y a un grand mérite à caractériser, d'une manière aussi +précise, des phénomènes particuliers de la nature. + +On fait beaucoup de bruit en Russie du talent de Brulow. Son _Dernier +jour de Pompéii_ a produit, dit-on, quelque effet en Italie. Cette +énorme toile fait maintenant la gloire de l'école russe à +Saint-Pétersbourg; ne riez pas de cette qualification; j'ai vu une salle +sur la porte de laquelle on avait inscrit ces mots: _École russe_!!!... +Le tableau de Brulow me paraît d'une couleur fausse; à la vérité le +sujet choisi par l'artiste était propre à voiler ce défaut, car qui peut +savoir la couleur qu'avaient les édifices de Pompéii à leur dernier +jour? Ce peintre a le pinceau sec, la touche dure, mais il a de la +force; ses conceptions ne manquent ni d'imagination ni d'originalité. +Ses têtes ont de la variété et de la vérité; s'il entendait l'usage du +clair-obscur, il mériterait peut-être un jour la réputation qu'on lui +fait ici; en attendant il manque de naturel, de coloris, de légèreté, de +grâce, et le sentiment du beau lui est étranger; il ne manque pas d'une +sorte de poésie sauvage; toutefois, l'effet général de ses tableaux est +désagréable à l'œil, et son style roide, mais qui n'est pas dépourvu de +noblesse, rappelle les imitateurs de l'école de David; c'est dessiné +comme d'après la bosse avec assez de soin et colorié au hasard. + +Dans un tableau de l'Assomption, qu'on est convenu à Pétersbourg +d'admirer parce qu'il est du _fameux_ Brulow, j'ai remarqué des nuages +si lourds qu'on pourrait les envoyer à l'Opéra pour représenter des +rochers. + +Il y a pourtant dans Pompéii des expressions de têtes qui promettent un +vrai talent. Ce tableau, malgré les défauts de composition qu'on y +découvre, gagnerait à être gravé; car c'est surtout par la couleur qu'il +pèche. + +On dit que depuis son retour en Russie, l'auteur a déjà beaucoup perdu +de son enthousiasme pour l'art. Que je le plains d'avoir vu l'Italie, +puisqu'il devait retourner dans le Nord! Il travaille peu, et +malheureusement sa facilité, dont on lui fait un mérite, paraît trop +dans ses ouvrages. C'est par un travail assidu et forcé qu'il +parviendrait à vaincre la roideur de son dessin, et la crudité de ses +couleurs. Les grands peintres savent la peine qu'il se faut donner pour +ne plus dessiner avec le pinceau, pour peindre par la dégradation des +tons, pour effacer de dessus la toile les lignes qui n'existent nulle +part dans la nature, pour montrer l'air qui est partout, pour cacher +l'art, enfin pour apprendre à reproduire la réalité sans cesser de +l'ennoblir. Il semble que le Raphaël russe ne se doute pas de la rude +tâche de l'artiste. + +On m'assure qu'il passe sa vie à s'enivrer plus qu'à travailler; je le +blâme moins que je ne le plains. Ici tous les moyens sont bons pour se +réchauffer: le vin est le soleil de la Russie. Si l'on joint au malheur +d'être Russe celui de se sentir peintre en Russie, il faut s'expatrier. +N'est-ce pas un lieu d'exil pour les peintres qu'une ville où il fait +nuit trois mois, et où la neige a plus d'éclat que le soleil? + +En s'appliquant à reproduire les singularités de la nature sous cette +latitude, quelques peintres de genre pourraient se faire honneur et +obtenir sur les marches du temple des arts une petite place où ils +feraient bande à part; mais un peintre d'histoire, s'il veut développer +les dispositions qu'il a reçues du ciel, doit fui un tel climat. +Pierre-le-Grand avait beau dire et beau faire, la nature mettra toujours +des bornes aux fantaisies de l'homme, fussent-elles justifiées par les +ukases de vingt Czars. + +J'ai vu de M. Brulow un ouvrage vraiment admirable: c'est sans contredit +ce qu'il y a de mieux à Saint-Pétersbourg parmi les tableaux modernes; à +la vérité c'est la copie d'un ancien chef-d'œuvre de l'école d'Athènes. +Elle est grande comme l'original au moins. Quand on sait reproduire +ainsi ce que Raphaël a fait peut-être de plus inimitable après ses +madones, on est obligé de retourner à Rome pour y apprendre à faire +mieux que _le Dernier jour de Pompéii_ et que _l'Assomption de la +Vierge_[20]. + +Le voisinage du pôle est contraire aux arts, excepté à la poésie, à qui +parfois l'âme humaine suffit; alors c'est le volcan sous la glace. Mais +pour les habitants de ces âpres climats, la musique, la peinture, la +danse, tous les plaisirs de sensation qui, jusqu'à un certain degré, +sont indépendants de la pensée, perdent de leurs charmes en perdant +leurs organes. Que me feraient Rembrant la nuit, et le Corrége, et +Michel-Ange, et Raphaël dans une chambre sans lumière? Le Nord a des +beautés sans doute, mais c'est un palais qui manque de jour. L'amour +plus dégagé des sens y naît des désirs physiques moins que des besoins +du cœur; mais, n'en déplaise au vain luxe du pouvoir et de l'opulence, +tout le séduisant cortége de la jeunesse avec ses jeux, ses grâces, ses +ris, ses danses, s'arrête aux régions bénies où les rayons du soleil, +sans se contenter de glisser sur la terre qu'à peine ils effleurent, la +réchauffent et la fécondent en l'éclairant du haut du ciel. + +En Russie tout se ressent d'une double tristesse: la peur du pouvoir, +l'absence du soleil!!... Les danses nationales y ressemblent tantôt à +une ronde menée par des ombres, défilant tristement à la lueur d'un +crépuscule qui ne finit jamais; tantôt, et c'est lorsqu'elles sont +vives, à un exercice qu'on s'impose de peur de s'endormir et de geler en +dormant. Mademoiselle Taglioni elle-même... hélas!... mademoiselle +Taglioni n'est-elle pas devenue à Saint-Pétersbourg une danseuse +parfaite? Quelle chute pour la Sylphide!!!... c'est l'histoire d'Ondine +devenue simple femme... Mais quand elle marche dans les rues... car elle +marche à présent... elle est suivie par des laquais en grande livrée +avec de belles cocardes à leurs chapeaux et des galons d'or, et on +l'accable tous les matins dans les journaux d'articles pleins de +louanges les plus ridicules que j'aie lues. Voilà ce que les Russes, +avec tout leur esprit, savent faire pour les arts et pour les artistes. +Ce qu'il faut aux artistes, c'est un ciel qui les fasse naître, un +public qui les comprenne, une société qui les inspire... Voilà le +nécessaire: les récompenses sont de surérogation; on les leur donne par +surcroît, comme dit l'Évangile. Ce n'est pas dans un Empire dont le +peuple, refoulé de force non loin de la terre des Lapons, et policé de +force par Pierre Ier, qu'il faut aller chercher ces choses. J'attends +les Russes à Constantinople pour savoir ce dont ils sont capables en +fait de beaux-arts et de civilisation. + +La meilleure manière de protéger les arts, c'est d'avoir sincèrement +besoin des plaisirs qu'ils procurent; une nation parvenue à ce point de +civilisation ne sera pas longtemps contrainte à demander des artistes +aux étrangers. + +Au moment où j'allais quitter Saint-Pétersbourg, quelques personnes +déploraient tout bas l'abolition des uniates[21], et racontaient les +mesures arbitraires qui avaient amené de longue main cet acte +irréligieux célébré comme un triomphe par l'Église russe. Les +persécutions cachées qu'on a fait endurer à plusieurs prêtres des +uniates révoltent les cœurs les plus indifférents; mais dans un paya où +les distances et le secret favorisent l'arbitraire et prêtent leur +secours constant aux actes les plus tyranniques, toutes les violences +restent couvertes. Ceci me rappelle le mot significatif trop souvent +répété par les Russes privés de protecteurs: «Dieu est si haut! +l'Empereur est si loin![22]» + +Voici donc les Grecs qui se mettent à faire des martyrs. Qu'est devenue +la tolérance dont ils se vantaient devant les hommes qui ne connaissent +pas l'Orient? Aujourd'hui les glorieux confesseurs de la foi catholique +languissent dans des couvents-prisons, et leur lutte, admirée dans le +ciel, reste ignorée même de l'Église pour laquelle ils militent +généreusement sur la terre, de cette Église, mère de toutes les Églises, +et la seule universelle, car elle est la seule qui ne soit pas entachée +de localité, qui soit restée libre et qui n'appartienne à aucun +pays[23]!!... + +Quand le soleil de la publicité se lèvera sur la Russie, ce qu'il +éclairera d'injustices non-seulement anciennes, mais de chaque jour, +fera frémir le reste du monde. On ne frémira pas assez, car tel est le +sort de la vérité sur la terre: tant que les peuples ont le plus grand +intérêt à la connaître, ils l'ignorent, et lorsqu'ils l'apprennent elle +ne leur importe déjà plus guère. Les abus d'un pouvoir renversé +n'excitent que de froides exclamations; ceux qui les relatent passent +pour des acharnés qui battent l'ennemi à terre, tandis que d'un autre +côté les excès de ce pouvoir inique demeurent soigneusement cachés tant +qu'il est debout, car avant tout il emploie sa force à étouffer les +plaintes de ses victimes; il extermine, il anéantit, il se garde +d'irriter, et il s'applaudit encore de sa mansuétude parce qu'il ne se +permet que les cruautés indispensables. Néanmoins, c'est à tort qu'il se +vante de sa douceur: lorsque la prison est muette et fermée comme la +tombe, on se passe aisément de l'échafaud!!... + +L'idée que je respirais le même air que tant d'hommes injustement +opprimés, séparés du monde, me privait du repos le jour et la nuit. +J'étais parti de France effrayé des abus d'une liberté menteuse, je +retourne dans mon pays persuadé que si le gouvernement représentatif +n'est pas le plus moral, logiquement parlant, il est sage et modéré dans +la pratique; quand on voit que d'un côté il préserve les peuples de la +licence démocratique, et de l'autre des abus les plus criants du +despotisme, abus d'autant plus hideux que les sociétés qui les tolèrent +sont plus avancées dans la civilisation matérielle, on se demande s'il +ne faut pas imposer silence à ses antipathies et subir sans se plaindre +une nécessité politique qui, après tout, apporte aux nations préparées +pour elle plus de bien que de mal. À la vérité, jusqu'à présent cette +nouvelle et savante forme de gouvernement n'a pu se consolider que par +l'usurpation. Peut-être ces usurpations définitives avaient-elles été +rendues inévitables par toutes les fautes précédentes; c'est une +question de politique religieuse que le temps, le plus sage des +ministres de Dieu sur la terre, résoudra pour nos neveux. Ceci me +rappelle une pensée profonde exprimée par un des esprits les plus +éclairés et les plus cultivés de l'Allemagne, M. de Varnhagen d'Ense: +«J'ai bien cherché, m'écrivait-il un jour, par qui se font en dernière +analyse les révolutions, et, après trente ans de méditations, j'ai +trouvé ce que j'avais pensé dès ma jeunesse, qu'elles se font par les +hommes contre qui on les dirige.» + +Jamais je n'oublierai ce que j'ai senti en passant le Niémen pour entrer +à Tilsit; c'est surtout dans ce moment-là que j'ai donné raison à +l'aubergiste de Lubeck. Un oiseau échappé de sa cage, ou sortant de +dessous la cloche d'une machine pneumatique, serait moins joyeux. Je +puis dire, je puis écrire ce que je pense, je suis libre!... +m'écriai-je. La première lettre vraie que j'aie adressée à Paris est +partie de cette frontière: elle aura fait événement dans le petit cercle +de mes amis, qui, jusque-là sans doute, avaient été les dupes de ma +correspondance officielle. Voici la copie de cette lettre: + + Tilsit, ce jeudi 26 septembre 1839. + +«Cette date vous fera, j'espère, autant de plaisir à lire qu'elle m'en +fait à écrire; me voici hors de l'Empire de l'uniformité, des minuties +et des difficultés. On parle librement et l'on se croit dans un +tourbillon de plaisir et dans un monde emporté par les idées nouvelles +vers une liberté désordonnée. C'est pourtant en Prusse qu'on est; mais +sortir de la Russie c'est retrouver des maisons dont le plan n'a pas été +commandé à un esclave par un maître inflexible, maisons pauvres encore, +mais librement bâties; c'est voir une campagne gaie et librement +cultivée (n'oubliez pas que c'est de la Prusse que je parle), et ce +changement épanouit le cœur. En Russie l'absence de la liberté se +ressent dans les pierres toutes taillées à angles droits, dans les +poutres toutes équarries régulièrement, comme elle se ressent dans les +hommes... Enfin je respire!... je puis vous écrire sans les précautions +oratoires commandées par la police: précautions presque toujours +insuffisantes, car il y a autant de susceptibilité d'amour-propre que de +prudence politique dans l'espionnage des Russes. La Russie est le pays +le plus triste de la terre habité par les plus beaux hommes que j'aie +vus; un pays où l'on aperçoit à peine les femmes ne peut être gai... +Enfin m'en voici dehors, et sans le moindre accident! Je viens de faire +deux cent cinquante lieues en quatre jours, par des chemins souvent +détestables, souvent magnifiques, car l'esprit russe, tout ami qu'il est +de l'uniformité, ne peut atteindre à l'ordre véritable; le caractère de +cette administration, c'est le tatillonnage, la négligence et la +corruption. On est révolté à l'idée de s'habituer à tout cela, et +pourtant on s'y habitue. Un homme sincère dans ce pays-là passerait pour +fou. + +«À présent je vais me reposer en voyageant à loisir. J'ai deux cents +lieues à faire d'ici à Berlin; mais des lits où l'on peut coucher et de +bonnes auberges partout, une grande route douce et régulière rendent ce +voyage une vraie promenade.» + +La propreté des lits, des chambres, l'ordre des ménages dirigés par des +femmes: tout me semblait charmant et nouveau... J'étais surtout frappé +du dessin varié des maisons, de l'air de liberté des paysans et de la +gaîté des paysannes: leur bonne humeur me causait presque de l'effroi: +c'était une indépendance dont je craignais pour eux les conséquences; +j'en avais perdu le souvenir. On voit là des villes qui sont nées +spontanément et l'on reconnaît qu'elles étaient bâties avant qu'aucun +gouvernement en eût fait le plan. Assurément, la Prusse ducale ne passe +pas pour le pays de la licence, eh bien, en traversant les rues de +Tilsit et plus tard celles de Kœnigsberg, je croyais assister au +carnaval de Venise. Je me suis souvenu alors qu'un Allemand de ma +connaissance, après avoir passé pour ses affaires plusieurs années en +Russie, parvint enfin à quitter ce pays pour toujours; il était dans la +compagnie d'un de ses amis; à peine eurent-ils mis le pied sur le +bâtiment anglais qui venait de lever l'ancre, qu'on les vit tomber dans +les bras l'un de l'autre en disant: «Dieu soit loué, nous pouvons +respirer librement et penser tout haut!...» + +Beaucoup de gens, sans doute, ont éprouvé la même sensation: pourquoi +nul voyageur ne l'a-t-il exprimée? C'est ici que j'admire sans le +comprendre le prestige que le gouvernement russe exerce sur les esprits. +Il obtient le silence, non-seulement de ses sujets, c'est peu, mais il +se fait respecter même de loin par les étrangers échappés à sa +discipline de fer. On le loue, ou au moins l'on se tait: voilà un +mystère que je ne puis m'expliquer. Si un jour la publication de ce +voyage m'aide à le comprendre, j'aurai une raison de plus pour +m'applaudir de ma sincérité. + +Je devais retourner de Pétersbourg en Allemagne par Wilna et Varsovie. +J'ai changé de projet. + +Des malheurs tels que ceux de la Pologne ne sauraient être attribués +uniquement à la fatalité: dans les infortunes prolongées, il faut +toujours faire la part des fautes aussi bien que celle des +circonstances. Jusqu'à un certain point les nations comme les individus +deviennent complices du sort qui les poursuit; elles paraissent +comptables des revers qui les atteignent coup sur coup, car à des yeux +attentifs les destinées ne sont que le développement des caractères. En +apercevant le résultat des erreurs d'un peuple puni avec tant de +sévérité, je ne pourrais m'abstenir de quelques réflexions dont je me +repentirais; dire leur fait aux oppresseurs, c'est une charge qu'on +s'impose avec une sorte de joie, soutenu qu'on se sent par l'apparence +de courage et de générosité qui s'attache à l'accomplissement d'un +devoir périlleux, ou tout au moins pénible; mais contrister la victime, +accabler l'opprimé, fût-ce à coups de vérités, c'est une exécution à +laquelle ne s'abaissera jamais l'écrivain qui ne veut pas mépriser sa +plume. + +Voilà pourquoi j'ai renoncé à voir la Pologne. + + + + +LETTRE TRENTE-SIXIÈME. + +Retour à Ems.--Ce qui caractérise les envieux.--L'automne aux environs +du Rhin.--Comparaison des paysages russes et allemands.--Souvenir de +René.--Jeunesse de l'âme.--Madame Sand.--Définition de la +misanthropie.--Secret de la vie des saints.--Mécompte éprouvé par le +voyageur en Russie.--Résumé du voyage.--Dernier portrait des +Russes.--But définitif de tous leurs efforts.--Secret de leur +politique.--Coup d'œil sur toutes les Églises chrétiennes.--Danger qu'on +court en Russie à dire la vérité sur la religion grecque.--Parallèle de +l'Espagne et de la Russie. + + + Des eaux d'Ema, ce 22 octobre 1839. + +J'ai pris l'habitude de ne laisser jamais passer beaucoup de temps sans +vous obliger à vous souvenir de moi; un homme tel que vous devient +nécessaire à ceux qui ont pu l'apprécier une fois et qui savent profiter +de ses lumières sans les craindre. Il y a plus de peur encore que +d'envie dans la haine qu'inspire le talent aux petits esprits: qu'en +feraient-ils s'ils l'avaient? Mais ils sont toujours à portée de +redouter son influence et sa pénétration. Ils ne voient pas que la +supériorité de l'intelligence qui sert à connaître l'essence des choses +et à reconnaître leur nécessité, promet l'indulgence: l'indulgence +éclairée, c'est adorable comme la Providence; mais les petits esprits +n'adorent pas. + +Parti d'Ems pour la Russie, il y a cinq mois, je reviens dans cet +élégant village, après une tournée de quelque mille lieues. Le séjour +des eaux m'était désagréable au printemps, à cause de la foule +inévitable des baigneurs et des buveurs; je le trouve délicieux à +présent que j'y suis _seul à la lettre_, occupé à jouir du progrès d'un +bel automne, au milieu des montagnes, dont j'admire la solitude, tout en +recueillant mes souvenirs et en cherchant le repos dont j'ai besoin +après le rapide voyage que je viens de faire. + +Quel contraste! en Russie, j'étais privé du spectacle de la nature: il +n'y a point là de nature, car je ne veux pas donner ce nom à des +solitudes sans accidents pittoresques, à des mers aux rivages plats, à +des lacs, à des fleuves dont l'eau s'arrête presqu'au niveau de la +terre, à des marécages sans bornes, à des steppes sans végétation sous +un ciel sans lumière. + +Ces vues de plaines, dénuées de paysages pittoresques, ont bien aussi +leur genre de beautés: mais une grandeur sans charme fatigue vite: quel +plaisir y a-t-il à voyager au travers d'immenses espaces nus, à perte de +vue, où l'on ne découvre qu'une vaste étendue toute vide? cette +monotonie aggrave la fatigue du déplacement, parce qu'elle la rend +infructueuse. La surprise entre pour quelque chose dans tous les +plaisirs du voyage et dans le zèle du voyageur. + +C'est avec bonheur que je me retrouve à la fin de la saison, dans un +pays varié et dont les beautés frappent d'abord les regards. Je ne +saurais vous dire quel charme j'éprouvais il n'y a qu'un instant à +m'égarer sous de grands bois dont une neige de feuilles mortes avait +jonché le sol et couvert les sentiers effacés. Je me reportais aux +descriptions de René; le cœur me battait comme il avait battu jadis en +lisant ce douloureux et sublime entretien d'une âme avec la nature. + +Cette prose religieuse et lyrique n'avait rien perdu de son pouvoir sur +moi, et je me disais, étonné de mon attendrissement: la jeunesse ne +finit donc jamais! + +J'apercevais quelquefois à travers le feuillage éclairci par les +premières gelées blanches, les lointains vaporeux du vallon de la Lahn, +voisin du plus beau fleuve de l'Europe, et j'admirais le calme et la +grâce du paysage. + +Les points de vue formés par les ravins qui servent d'écoulement aux +affluents du Rhin, sont variés; ceux des environs du Volga se +ressemblent tous: mais l'aspect des plaines élevées qu'on appelle ici +montagnes, parce qu'elles font plateaux et qu'elles séparent de +profondes vallées, est en général froid et monotone. Cependant, ce froid +et cette monotonie sont du feu, de la vie, du mouvement auprès des +marais de la Moscovie; ce matin, la lumière scintillante du soleil des +derniers beaux jours, se répandait sur toute la nature et prêtait un +éclat méridional à ces paysages du Nord qui, grâce aux vapeurs de +l'automne, avaient perdu leur sécheresse de contours et la roideur de +leurs lignes brisées. + +Le repos des bois dans cette saison est frappant; il contraste avec +l'activité des champs où l'homme, averti par le calme précurseur de +l'hiver, presse la fin des travaux. + +Ce spectacle instructif et solennel, car il doit durer autant que le +monde, m'intéresse comme si je ne faisais que de naître, ou comme si +j'allais mourir; c'est que la vie intellectuelle n'est qu'une succession +de découvertes. L'âme, lorsqu'elle n'a point dissipé ses forces dans les +affectations, trop habituelles aux gens du monde, conserve une +inépuisable faculté de surprise et de curiosité; des puissances toujours +nouvelles l'excitent à de nouveaux efforts; cet univers ne lui suffit +plus: elle appelle, elle comprend l'infini; sa pensée mûrit, elle ne +vieillit pas, et voilà ce qui nous promet quelque chose au delà de ce +que nous voyons. + +C'est l'intensité de notre vie qui fait la variété; ce qu'on sent +profondément paraît toujours neuf, le langage se ressent de cette +éternelle fraîcheur d'impressions; chaque affection nouvelle prête son +harmonie particulière aux paroles destinées à l'exprimer: voilà pourquoi +le coloris du style est la mesure la plus certaine de la nouveauté, je +veux dire de la sincérité des sentiments. Les idées s'empruntent, on +cache leur source, l'esprit ment à l'esprit, mais l'harmonie du discours +ne trompe jamais; preuve assurée de la sensibilité de l'âme, c'est une +révélation involontaire; elle sort immédiatement du cœur et va droit au +cœur, l'art ne la supplée qu'imparfaitement, elle naît de l'émotion; +enfin cette musique de la parole porte plus loin que l'idée; c'est ce +qu'il y a de plus involontaire, de plus vrai, de plus fécond dans +l'expression de la pensée: voilà pourquoi madame Sand a si vite obtenu +chez nous la réputation qu'elle mérite. + +Saint amour de la solitude, tu n'es qu'un vif besoin de réalité!... le +monde est si menteur qu'un caractère passionné pour le vrai doit être +disposé à fuir les sociétés. La misanthropie est un sentiment calomnié: +c'est la haine du mensonge. Il n'y a pas de misanthropes, il y a des +âmes qui aiment mieux fuir que feindre. + +Seul avec Dieu, l'homme dans sa retraite devient humble à force de +sincérité; là il expie, par le silence et la méditation, toutes les +heureuses fraudes des esprits mondains; leurs duplicités triomphantes, +leurs vanités, leurs trahisons ignorées et trop souvent récompensées; ne +pouvant être dupe, ne voulant point être trompeur, il se fait victime +volontaire et cache son existence avec autant de soin que les courtisans +de la mode en prennent pour se mettre en lumière; tel est, sans nul +doute, le secret de la vie des saints, secret facile à pénétrer, vie +difficile à imiter. Si j'étais un saint, je n'aurais plus la curiosité +de voyager, j'aurais encore moins l'envie de raconter mes voyages; les +saints ont trouvé: je cherche. + +Tout en cherchant, j'ai parcouru la Russie; je voulais voir un pays où +règne le calme d'un pouvoir assuré de sa force; mais arrivé là, j'ai +reconnu qu'il n'y règne que le silence de la peur, et j'ai tiré de ce +spectacle un enseignement tout différent de celui que j'étais venu +demander. C'est un monde à peu près ignoré des étrangers: les Russes qui +voyagent pour le fuir paient de loin, en éloges astucieux, leur tribut à +la patrie, et la plupart des voyageurs qui nous l'ont décrit n'ont voulu +y découvrir que ce qu'ils allaient y chercher. Si l'on défend ses +préventions contre l'évidence, à quoi bon voyager? Lorsqu'on est décidé +à voir les nations comme on les veut, on n'a plus besoin de sortir de +chez soi. + +Je vous envoie le résumé de mon voyage, écrit depuis mon retour à Ems; +vous étiez présent à ma pensée pendant que je faisais ce travail; il +m'est donc bien permis de vous l'adresser. + + + + +RÉSUMÉ DU VOYAGE. + + +En Russie, tout ce qui frappe vos regards, tout ce qui se passe autour +de vous est d'une régularité effrayante, et la première pensée qui vient +à l'esprit du voyageur lorsqu'il contemple cette symétrie, c'est qu'une +si complète uniformité, une régularité si contraire aux penchante +naturels de l'homme, n'a pu s'obtenir et ne peut subsister sans +violence. L'imagination implore un peu de variété inutilement, comme un +oiseau déploie ses ailes dans une cage. Sous un tel régime, l'homme peut +savoir et sait, le premier jour de sa vie, ce qu'il verra, ce qu'il fera +jusqu'au dernier. Une si rude tyrannie s'appelle, en langage officiel, +respect pour l'unité, amour de l'ordre; et ce fruit acerbe du despotisme +paraît si précieux aux esprits méthodiques, qu'on ne saurait l'acheter +trop cher. + +En France je me croyais d'accord avec ces esprits rigoureux; depuis que +j'ai vécu sous la discipline terrible qui soumet la population de tout +un empire à la règle militaire, je vous l'avoue, j'aime encore mieux un +peu de désordre qui annonce la force, qu'un ordre parfait qui coûte la +vie. + +En Russie, le gouvernement domine tout et ne vivifie rien. Dans cet +immense Empire, le peuple, s'il n'est tranquille, est muet; la mort y +plane sur toutes les têtes et les frappe capricieusement; c'est à faire +douter de la suprême justice; là l'homme a deux cercueils: le berceau et +la tombe. Les mères y doivent pleurer la naissance plus que la mort de +leurs enfants. + +Je ne crois pas que le suicide y soit commun; on y souffre trop pour se +tuer. Singulière disposition de l'homme!!! quand la terreur préside à sa +vie, il ne cherche pas la mort; il sait déjà ce que c'est[24]. + +D'ailleurs le nombre des hommes qui se tuent serait grand en Russie, que +personne ne le saurait; la connaissance des chiffres est un privilége de +la police russe; j'ignore s'ils arrivent exacts à l'Empereur lui-même; +ce que je sais, c'est que nul malheur ne se publie sous son règne sans +qu'il ait consenti à cet humiliant aveu de la supériorité de la +Providence. L'orgueil du despotisme est si grand qu'il rivalise avec la +puissance de Dieu. Monstrueuse jalousie!!!... dans quelles aberrations +as-tu fait tomber les rois et les sujets? Pour que le prince soit plus +qu'un homme, que faut-il que soit le peuple? + +Aimez donc la vérité, défendez-la dans un pays où l'idolâtrie est le +principe de la constitution! Un homme qui peut tout, c'est le mensonge +couronné. + +Vous comprenez que ce n'est pas de l'Empereur Nicolas que je m'occupe en +ce moment, mais de l'Empereur de Russie. On vous parle beaucoup des +coutumes qui bornent son pouvoir; j'ai été frappé de l'abus et n'ai +point vu le remède. + +Aux yeux du véritable homme d'État et de tous les esprits pratiques, les +lois, j'en conviens, sont moins importantes que ne le croient nos +logiciens rigoureux, nos philosophes politiques, car, en dernière +analyse, c'est la manière dont elles sont appliquées qui décide de la +vie des peuples. Oui, mais la vie des Russes est plus triste que celle +d'aucun des autres peuples de l'Europe; et quand je dis le peuple, ce +n'est pas seulement des paysans attachés à la glèbe que je veux parler, +c'est de tout l'Empire. + +Un gouvernement soi-disant vigoureux et qui se fait impitoyablement +respecter en toute occasion, doit nécessairement rendre les hommes +misérables. Dans les sociétés, tout peut servir au despotisme, quelle +que soit d'ailleurs la fiction, monarchique ou démocratique, qu'on y +fait dominer. Partout où le jeu de la machine publique est +rigoureusement exact, il y a despotisme. Le meilleur des gouvernements +est celui qui se fait le moins sentir; mais on n'arrive à cet oubli du +joug que par un génie et une sagesse supérieurs, ou par un certain +relâchement de la discipline sociale. Les gouvernements qui furent +bienfaisants dans la jeunesse des peuples, lorsque les hommes à demi +sauvages honoraient tout ce qui les arrachait au désordre, le +redeviennent dans la vieillesse des nations. À cette époque, on voit +naître les constitutions mixtes. Mais ces gouvernements, fondés sur un +pacte entre l'expérience et la passion, ne peuvent convenir qu'à des +populations déjà fatiguées, à des sociétés dont les ressorts sont usés +par les révolutions. On doit conclure de là que s'ils ne sont pas les +plus solides, ils sont les plus doux; donc, les peuples qui les ont une +fois obtenus ne sauraient trop en prolonger la durée: c'est celle d'une +verte vieillesse. La vieillesse des États, comme celle des hommes, est +l'âge le plus paisible quand elle couronne une vie glorieuse; mais l'âge +moyen d'une nation est toujours rude à passer: la Russie l'éprouve. + +Dans ce pays, différent de tous les autres, la nature elle-même est +devenue complice des caprices de l'homme qui a tué la liberté pour +diviniser l'unité; elle aussi, elle est partout la même: deux arbres mal +venants et clair-semés à perte de vue dans des plaines marécageuses ou +sablonneuses, le bouleau et le pin, voilà toute la végétation naturelle +de la Russie septentrionale, c'est-à-dire des environs de Pétersbourg et +des provinces circonvoisines, ce qui comprend une immense étendue de +pays. + +Où trouver un refuge contre les inconvénients de la société sous un +climat où l'on ne peut jouir de la campagne que trois mois par an? et +quelle campagne! Ajoutez que pendant les six mois les plus rigoureux de +l'hiver, on n'ose respirer l'air libre que deux heures par jour, à moins +d'être un paysan russe. Voilà ce que Dieu avait fait pour l'homme dans +ces contrées. + +Voyons ce que l'homme a fait pour lui-même: une des merveilles du monde, +sans contredit, c'est Saint-Pétersbourg; Moscou est aussi une ville +très-pittoresque, mais que dire de l'aspect des provinces? + +Vous verrez dans mes lettres l'excès de l'uniformité engendré par l'abus +de l'unité. Un seul homme dans tout l'Empire a le droit de vouloir; il +résulte de là que lui seul a la vie propre. L'absence d'âme se trahit +dans toutes choses: à chaque pas que vous faites, vous sentez que vous +êtes chez un peuple privé d'indépendance. De vingt en trente lieues sur +toutes les routes, une seule ville vous attend; c'est toujours la même. +La tyrannie n'invente que les moyens de s'affermir; elle se soucie peu +du bon goût dans les arts. + +La passion des princes russes et des hommes du métier en Russie pour +l'architecture païenne, pour la ligne droite, pour les bâtisses peu +élevées et pour les rues espacées, est en contradiction avec les lois de +la nature et avec les besoins de la vie dans un pays froid, brumeux et +sans cesse exposé à de grands coups de vent qui vous glacent le visage. +Pendant tout le temps de mon voyage, je me suis efforcé vainement de +concevoir comment cette manie a pu s'emparer des habitants d'une contrée +si différente des pays où naquit l'architecture qu'on transplante en +Russie: les Russes ne le conçoivent probablement pas plus que moi, car +ils ne sont pas plus maîtres de leurs goûts que de leurs actions. On +leur a imposé ce qu'on appelle les beaux-arts comme on leur commande +l'exercice. Le régiment et son minutieux esprit, tel est le moule de +cette société. + +Les remparts élevés, les hauts édifices très-rapprochés les uns des +autres, les rues tortueuses des villes du moyen âge conviendraient mieux +que des caricatures de l'antique au climat et aux habitudes de la +Russie; mais le pays auquel les Russes influents pensent le moins, celui +dont ils consultent le moins le génie et les besoins, c'est le pays +qu'ils gouvernent. + +Quand Pierre-le-Grand publiait, depuis la Tartarie jusqu'en Laponie, ses +édits de civilisation, les créations du moyen âge étaient depuis +longtemps passées de mode en Europe; or, les Russes, même ceux qu'on a +qualifiés du surnom de _grands_, n'ont jamais su que suivre la mode. + +Cette disposition à l'imitation ne s'accorde guère avec l'ambition que +nous leur attribuons, car on ne domine pas ce que l'on copie; mais tout +est contradictoire dans le caractère de ce peuple superficiel: +d'ailleurs ce qui le distingue particulièrement, c'est le manque +d'invention. Pour inventer il faudrait de l'indépendance; il y a de la +singerie jusque dans ses passions: s'il veut avoir son tour sur la scène +du monde, ce n'est pas pour employer des facultés qu'il a et qui le +tourmentent dans son inaction, c'est uniquement pour recommencer +l'histoire des sociétés illustres; son ambition n'est pas une puissance, +elle est une prétention: il n'a nulle force créatrice; la comparaison, +voilà son talent; contrefaire, voilà son génie; si néanmoins il paraît +doué d'une sorte d'originalité, c'est parce que nul peuple sur la terre +n'a jamais eu un tel besoin de modèles; naturellement porté à observer, +il ne redevient lui-même que lorsqu'il singe les créations des autres. +Ce qu'il a d'originalité tient au don de contrefaire qu'il possède plus +que tout autre peuple. Sa seule faculté primitive est l'aptitude à +reproduire les inventions des étrangers. Il sera dans l'histoire ce +qu'est, dans la littérature, un traducteur habile. Les Russes sont +chargés de traduire la civilisation européenne aux Asiatiques. + +Le talent d'imiter peut devenir utile et même admirable dans les +nations, pourvu qu'il s'y développe tard; mais il tue tous les autres +talents lorsqu'il les précède. La Russie est une société d'imitateurs: +or, tout homme qui ne sait que copier tombe nécessairement dans la +caricature. + +Hésitant depuis quatre siècles entre l'Europe et l'Asie, la Russie n'a +pu parvenir encore à marquer par ses œuvres dans l'histoire de l'esprit +humain, parce que son caractère national s'est effacé sous les emprunts. + +Séparée de l'Occident par son adhésion au schisme grec, elle est revenue +après bien des siècles, avec l'inconséquence de l'amour-propre déçu, +demander à des nations formées par le catholicisme, la civilisation dont +l'avait privée une religion toute politique. Cette religion byzantine, +sortie d'un palais pour aller maintenir l'ordre dans un camp, ne répond +pas aux besoins les plus sublimes de l'âme humaine; elle aide la police +à tromper la nation: voilà tout. + +Elle a rendu d'avance ce peuple indigne du degré de culture auquel il +aspire. + +L'indépendance de l'Église est nécessaire au mouvement de la sève +religieuse; car le développement de la plus noble faculté des peuples, +de la faculté de croire, dépend de la dignité du sacerdoce. L'homme +chargé de communiquer à l'homme les révélations divines, doit jouir +d'une liberté inconnue à tout prêtre révolté contre son chef spirituel. +Aussi l'humiliation des ministres du culte est-elle la première punition +de l'hérésie; voilà pourquoi dans tous les pays schismatiques, on voit +les prêtres méprisés du peuple, malgré ou pour mieux dire à cause de la +protection des Rois; et cela précisément parce qu'ils se sont placés +dans la dépendance du prince, même en ce qui concerne leur mission +divine. + +Les peuples qui se connaissent en liberté n'obéiront jamais du fond du +cœur à un clergé dépendant. + +Le temps n'est pas loin où l'on reconnaîtra qu'en matière de religion, +ce qu'il y a d'essentiel, ce n'est pas d'obtenir la liberté du troupeau, +c'est d'assurer celle du pasteur. + +Quand le monde en sera là, il aura fait un grand pas. + +La foule obéira toujours à des hommes qu'elle prendra pour guides: +appelez-les prêtres, docteurs, poëtes, savants, tyrans, l'esprit du +peuple est dans leur main; la liberté religieuse pour les masses est +donc une chimère, mais ce qui est important au sort des âmes, c'est la +liberté de l'homme chargé de faire auprès d'elles l'office de prêtres: +or, il n'y a au monde de prêtre libre que le prêtre catholique. + +Des pasteurs esclaves ne peuvent guider que des esprits stériles: un +pope n'instruira jamais les nations qu'à se prosterner devant la +force!!... Ne me demandez donc plus d'où vient que les Russes +n'imaginent rien; et pourquoi les Russes ne savent que copier sans +perfectionner... + +Lorsque en Occident les descendants des barbares étudiaient les anciens +avec une vénération qui tenait de l'idolâtrie, ils les modifiaient pour +se les approprier; qui peut reconnaître Virgile dans le Dante? Homère +dans le Tasse? Justinien même et les lois romaines dans les codes de la +féodalité? L'imitation de maîtres, entièrement étrangers aux mœurs +modernes, pouvait polir les esprits en formant la langue; elle ne +pouvait les réduire à une reproduction servile. Le respect passionné +qu'ils professaient pour le passé, loin d'étouffer leur génie, +l'éveillait; mais ce n'est pas ainsi que les Russes se sont servis de +nous. + +Quand on contrefait la forme d'une société sans se pénétrer de l'esprit +qui l'anime, quand on va demander des leçons de civilisation, non pas +aux antiques instituteurs du genre humain, mais à des étrangers dont on +envie les richesses sans respecter leur caractère, quand l'imitation est +hostile et qu'elle tombe en même temps dans la puérilité, lorsqu'on va +prendre chez un voisin, qu'on affecte de dédaigner, jusqu'à la manière +d'habiter sa maison, de s'habiller, de parler, on devient un calque, un +écho, un reflet; on n'existe plus par soi-même. + +Les sociétés du moyen âge, vivantes de leurs croyances renouvelées, +fortes de leurs besoins à elles, pouvaient adorer l'antiquité sans +risquer de la parodier; parce que la force de création, quand elle +existe, ne se perd jamais à quelque usage que l'homme l'applique... que +d'imagination dans l'érudition du XVe siècle!!... + +Le respect pour les modèles est le cachet d'un esprit créateur. + +C'est pourquoi l'étude des classiques dans l'Occident à l'époque de la +renaissance, n'a guère influé que sur les belles-lettres et sur les +beaux-arts: le développement de l'industrie, du commerce, des sciences +naturelles et des sciences exactes, est uniquement l'œuvre de l'Europe +moderne, qui pour ces choses a tiré presque tout d'elle-même. +L'admiration superstitieuse qu'elle professa longtemps pour la +littérature païenne n'a pas empêché que sa politique, sa religion, sa +philosophie, la forme de ses gouvernements, sa manière de faire la +guerre, son point d'honneur, ses mœurs, son esprit, ses habitudes +sociales ne soient à elle. + +La Russie elle seule, civilisée tard, s'est vue, par l'impatience de ses +chefs, privée d'une fermentation profonde et du bénéfice d'une culture +lente et naturelle. Le travail intérieur qui forme les grands peuples, +et prépare une nation à dominer, c'est-à-dire à éclairer les autres, a +manqué à la Russie; je l'ai souvent remarqué, dans ce pays, la société, +telle que ses souverains l'ont faite, n'est qu'une immense serre chaude +remplie de jolies plantes exotiques. Là, chaque fleur rappelle son sol +natal, mais on se demande où est la vie, où est la nature, où sont les +productions indigènes dans cette collection de souvenirs qui dénote le +choix plus ou moins heureux de quelques voyageurs curieux, mais qui +n'est pas l'œuvre sérieuse d'une nation libre. + +La nation russe se ressentira éternellement de cette absence de vie +propre à l'époque de son réveil politique. L'adolescence, cet âge +laborieux où l'esprit de l'homme assume toute la responsabilité de son +indépendance, a été perdue pour elle. Comptant pour rien le temps, ses +princes et surtout Pierre-le-Grand, l'ont fait passer violemment de +l'enfance à la virilité. À peine échappée au joug étranger, tout ce qui +n'était pas la domination mongole, lui semblait la liberté; c'est ainsi +que dans la joie de son inexpérience elle accepta comme une délivrance +le servage lui-même, parce qu'il lui était imposé par ses souverains +légitimes. Ce peuple avili sous la conquête, se trouvait assez heureux, +assez indépendant pourvu que son tyran s'appelât d'un nom russe au lieu +d'un nom tatare. + +L'effet d'une telle illusion dure encore; l'originalité de l'esprit a +fui de ce sol dont les enfants, rompus à l'esclavage n'ont pris au +sérieux, jusqu'à ce jour, que la terreur et l'ambition. Qu'est-ce que la +mode pour eux, si ce n'est une chaîne élégante et qu'on ne porte qu'en +public?... La politesse russe, quelque bien jouée qu'elle nous paraisse, +est plus cérémonieuse que naturelle, tant il est vrai que l'urbanité est +une fleur qui ne s'épanouit qu'au sommet de l'arbre social; cette plante +ne se greffe pas, elle s'enracine, et la tige qui doit la supporter, +comme celle de l'aloès, met des siècles à pousser; il faut que bien des +générations à demi barbares soient mortes dans un pays avant que les +couches supérieures de la terre sociale y fassent naître des hommes +réellement polis: plusieurs âges de souvenirs sont nécessaires à +l'éducation d'un peuple civilisé; l'esprit d'un enfant né de parents +polis, peut seul mûrir assez vite pour comprendre ce qu'il y a de réel +au fond de la politesse. C'est un échange secret de sacrifices +volontaires. Rien de plus délicat, on peut dire de plus véritablement +moral, que les principes qui constituent l'élégance parfaite des +manières. Une telle politesse, pour résister à l'épreuve des passions, +ne peut être entièrement distincte de la noblesse des sentiments, que +nul homme n'acquiert à lui seul, car c'est surtout sur l'âme qu'influe +la première éducation: en un mot, la véritable urbanité est un héritage; +notre siècle a beau compter le temps pour rien, la nature, dans ses +œuvres, le compte pour beaucoup. Jadis un certain raffinement de goût +caractérisait les Russes du Midi: et, grâce aux rapports entretenus de +toute antiquité, pendant les siècles les plus barbares, avec +Constantinople par les souverains de Kiew, l'amour des arts régnait dans +cette partie de l'Empire slave; en même temps que les traditions de +l'Orient y avaient maintenu le sentiment du grand et perpétué une +certaine dextérité parmi les artistes et les ouvriers: mais ces +avantages, fruits d'anciennes relations avec des peuples avancés dans +une civilisation héritée de l'antique, ont été perdus lors de l'invasion +des Mongols. + +Cette crise a forcé, pour ainsi dire, la Russie primitive d'oublier son +histoire: l'esclavage produit la bassesse qui exclut la vraie politesse; +celle-ci n'a rien de servile puisqu'elle est l'expression des sentiments +les plus élevés et les plus délicats. Or, ce n'est que lorsque la +politesse devient en quelque sorte une monnaie courante chez un peuple +entier qu'on peut dire que ce peuple est civilisé; alors la rudesse +primitive, la personnalité brutale de la nature humaine se trouvent +effacées dès le berceau par les leçons que chaque individu reçoit dans +sa famille; quelque part qu'il naisse, l'homme enfant n'est point +pitoyable, et si, dès le début de la vie, il n'est détourné de ses +penchants cruels, jamais il ne sera réellement poli. La politesse n'est +que le code de la pitié appliqué aux relations journalières de la +société; ce code enseigne surtout la pitié pour les souffrances de +l'amour-propre: c'est aussi le remède le plus universel, le plus +applicable, le plus pratique qu'on ait trouvé jusqu'ici contre +l'égoïsme. + +On dira ce qu'on voudra, tous ces raffinements, résultat naturel de +l'œuvre du temps, sont inconnus aux Russes actuels qui se souviennent +bien plus de Saraï que de Byzance, et qui, à peu d'exceptions près, ne +sont encore que des barbares bien habillés. Ils me paraissent des +portraits mal peints, mais très-bien vernis. Pour que votre politesse +fût vraie, il faudrait avoir été longtemps humains avant d'être polis. + +C'est Pierre-le-Grand qui, avec toute l'imprudence d'un génie inculte, +toute la témérité d'un homme d'autant plus impatient qu'il est censé +tout-puissant, avec la persévérance d'un caractère de fer, est allé +dérober bien vite à l'Europe les fruits de la civilisation tout venus, +au lieu de se résigner à en jeter lentement les semences dans son propre +terrain: cet homme trop vanté n'a produit qu'une œuvre factice: c'est +étonnant; mais le bien qu'a fait ce génie barbare fut passager, le mal +est irréparable. + +Qu'importe à la Russie de se sentir peser sur l'Europe? d'influer sur la +politique de l'Europe? Intérêts factices! passions vaniteuses. Ce qui +lui importait, c'était d'avoir en elle-même le principe de la vie et de +le développer: une nation qui n'a rien à elle que son obéissance, n'est +pas vivante. On a mis celle-ci à la fenêtre: elle regarde, elle écoute, +elle agit comme un homme assis au spectacle agit; quand fera-t-on cesser +ce jeu? + +Il faudrait s'arrêter et recommencer: un tel effort est-il possible? +peut-on reprendre en sous-œuvre un si vaste édifice? La trop récente +civilisation de l'Empire russe, toute factice qu'elle est, a déjà +produit des résultats réels, et que nul pouvoir humain ne saurait +annuler: il me paraît impossible de diriger l'avenir d'un peuple en +comptant pour rien le présent. Mais le présent, quand il a été +violemment séparé du passé, ne promet que du malheur: éviter ces +malheurs à la Russie, en la forçant de tenir compte de son ancienne +histoire qui n'était que le résultat de son caractère primitif: telle +sera désormais la tâche ingrate, et plus utile que brillante, des hommes +appelés à gouverner ce pays. + +Le génie souverainement pratique et tout national de l'Empereur Nicolas +a compris ce problème: pourra-t-il le résoudre? je ne le crois pas; il +ne laisse pas assez faire, il se fie trop à lui-même et trop peu aux +autres pour réussir. D'ailleurs, en Russie, la volonté la plus absolue +ne suffit pas pour faire le bien. + +Ce n'est pas contre un tyran, c'est contre la tyrannie que les amis des +hommes ont à lutter ici. Il serait injuste d'accuser l'Empereur des +malheurs de l'Empire et des vices du gouvernement: la force d'un homme +n'est pas égale à la tache imposée au souverain qui tout à coup voudrait +régner par l'humanité sur un peuple inhumain. + +Il faut aller en Russie, il faut voir de près ce qui s'y passe pour +apprendre tout ce que ne peut pas faire l'homme qui peut tout, surtout +quand c'est le bien qu'il veut faire. + +Les fâcheuses conséquences de l'œuvre de Pierre Ier ont encore été +aggravées sous le grand ou pour mieux dire, sous le long règne d'une +femme qui n'a gouverné son peuple que pour s'amuser à étonner +l'Europe... L'Europe, toujours l'Europe!!... jamais la Russie! + +Pierre Ier et Catherine II ont donné au monde une grande et utile leçon +que la Russie a payée; ils nous ont montré que le despotisme n'est +jamais si redoutable que lorsqu'il prétend faire du bien, car alors il +croit excuser ses actes les plus révoltants par ses intentions: et le +mal qui se donne pour remède n'a plus de bornes. Le crime à découvert ne +triomphe qu'un jour; mais les fausses vertus, voilà ce qui égare à +jamais l'esprit des nations. Les peuples éblouis par les brillants +accessoires du crime, par la grandeur de certains forfaits que +l'événement a justifiés, croient à la fin qu'il y a deux scélératesses, +deux morales, et que la nécessité, la raison d'État, comme on disait +jadis, disculpe les criminels de haut parage, pourvu qu'ils aient su +mettre leurs excès d'accord avec les passions du pays. + +La tyrannie avouée m'effraierait peu auprès d'une oppression déguisée en +amour de l'ordre. La force du despotisme est uniquement dans le masque +du despote. Que le souverain soit contraint de ne plus mentir, le peuple +est libre; aussi n'ai-je reconnu en ce monde d'autre mal que le +mensonge. Si vous ne craignez que l'arbitraire violent et avoué, allez +en Russie, vous apprendrez à redouter surtout la tyrannie hypocrite. + +Je ne puis le nier, je rapporte de mon voyage des idées qui n'étaient +pas les miennes lorsque je l'ai entrepris. Aussi ne donnerais-je pour +rien au monde la peine qu'il m'a coûtée; si j'en imprime la relation, ce +sera précisément parce qu'il a modifié mes opinions sur plusieurs +points. Elles étaient connues de tout ce qui me lira; mon +désappointement ne l'est pas: c'est un devoir que de le publier. + +En partant, je comptais me dispenser d'écrire ce dernier voyage; ma +méthode est fatigante, parce qu'elle consiste à retracer pour mes amis, +pendant la nuit, mes souvenirs de la journée. Durant ce travail, qui +ressemble à une confidence, le public apparaît à ma pensée, mais dans un +lointain vaporeux... si vaporeux que je m'obstine à douter de sa +présence; et voilà pourquoi le ton de familiarité qu'on prend malgré soi +dans une correspondance intime se conserve dans mes lettres imprimées. + +Quelque légère que puisse vous paraître cette tâche, je ne suis plus +assez jeune pour me l'imposer impunément; une fois l'entreprise +commencée, je tiens à la compléter, je ne me permets ni paresse ni +négligence: c'est une rude fatigue. Aussi me plaisais-je à penser que je +pourrais cette fois voyager pour moi tout seul; c'était le moyen de voir +avec tranquillité. Mais la préoccupation où j'ai trouvé les Russes à mon +égard, depuis les plus grands personnages jusqu'aux plus petits +particuliers, m'a donné la mesure de mon importance, du moins de celle +que j'ai pu acquérir à Pétersbourg. «Que pensez-vous, ou plutôt que +direz-vous de nous?» voilà le fond de tous les discours qu'on +m'adressait: ils m'ont tiré de mon inaction; je faisais le modeste par +apathie, peut-être par lâcheté; d'ailleurs, Paris rend humble ceux qu'il +ne rend pas excessivement présomptueux; j'avais donc lieu de me défier +de moi-même; mais l'amour-propre inquiet des Russes a rassuré le mien. + +J'ai été soutenu dans ma nouvelle résolution par un désenchantement +toujours croissant. Certes, il faut que la cause du mécompte soit +profonde et active pour que le dégoût m'ait atteint au milieu des fêtes +les plus brillantes que j'aie vues de ma vie, et malgré l'éblouissante +hospitalité des Russes. Mais j'ai reconnu du premier coup d'œil qu'il y +a dans les démonstrations d'intérêt qu'ils vous prodiguent, plus d'envie +de passer pour prévenants, qu'il n'y a de vraie cordialité. La +cordialité est inconnue aux Russes; ce n'est pas là ce qu'ils ont +emprunté des Allemands. Ils occupent tous vos instants, ils vous +distraient, ils vous absorbent, ils vous tyrannisent à force +d'empressement, ils a'enquièrent de l'emploi de vos journées, ils vous +questionnent avec des instances qui n'appartiennent qu'à eux, et de +fêtes en fêtes, ils vous empêchent de voir leur pays. Ils ont fait un +mot français pour exprimer le résultat de cette tactique soi-disant +obligeante: c'est ce qu'ils appellent enguirlander[26] les étrangers. +Par malheur, ces soins empressés sont tombés sur un homme que les fêtes +ont toujours moins distrait que fatigué. Mais viennent-ils à +s'apercevoir que leur effet direct est manqué sur l'esprit de +l'étranger, ils ont recours à des moyens détournés pour discréditer ses +récits auprès des lecteurs éclairés: ils l'abusent avec une dextérité +merveilleuse. Ainsi, afin de lui montrer les choses sous un faux jour, +ils mentent en mal comme ils mentaient en bien, tant qu'ils croyaient +pouvoir compter sur une crédulité bienveillante. Souvent dans la même +conversation, j'ai surpris la même personne, changeant deux ou trois +fois de tactique à mon égard. Je ne me flatte pas d'avoir toujours pu +discerner le vrai, malgré les efforts combinés avec tant d'art par des +gens dont c'est le métier de le déguiser; mais c'est déjà beaucoup que +de savoir qu'on est trompé; si je ne vois pas la vérité, je vois qu'on +me la cache[27]; et si je ne suis éclairé, je suis armé. + +La gaîté manque à toutes les cours; mais à celle de Pétersbourg on n'a +même pas la permission de s'ennuyer. L'Empereur qui voit tout, prend +l'affectation du plaisir pour un hommage, ce qui rappelle le mot de M. +de Talleyrand sur Napoléon: «L'Empereur ne plaisante pas; il veut qu'on +s'amuse.» + +Je blesserai des amours-propres, mon incorruptible bonne foi m'attirera +des reproches: mais est-ce ma faute, à moi, si en allant demander à un +gouvernement absolu des arguments nouveaux contre le despote de chez +nous, contre le désordre baptisé du nom de liberté, je n'ai été frappé +que des abus de l'autocratie, c'est-à-dire de la tyrannie qualifiée de +bon ordre? Le despotisme russe est un faux ordre comme notre +républicanisme est une fausse liberté. Je fais la guerre au mensonge +partout où je le reconnais; mais il y a plus d'un genre de mensonges: +j'avais oublié ceux du pouvoir absolu; je les raconte en détail +aujourd'hui, parce qu'en décrivant mes voyages, je dis toujours +ingénument ce que je vois. + +Je hais les prétextes: j'ai vu qu'en Russie l'ordre sert de prétexte à +l'oppression, comme en France la liberté à l'envie. En un mot, j'aime la +vraie liberté, la liberté possible dans une société d'où toute élégance +n'est pas exclue; je ne suis donc ni démagogue ni despote; je suis +aristocrate dans l'acception la plus large du mot. L'élégance que je +désire conserver aux sociétés n'est point frivole; elle n'est point +cruelle, elle est réglée par le goût; le goût exclut les abus; il en est +le plus sûr préservatif, car il craint toute exagération. Une certaine +élégance est nécessaire aux arts, et les arts sauvent le monde, puisque +c'est par eux surtout que les peuples s'attachent à la civilisation dont +ils sont la dernière et la plus précieuse récompense. Par un privilége +unique entre tout ce qui peut répandre de l'éclat sur une nation, leur +gloire plaît et profite à la fois à toutes les classes de la société. + +L'aristocratie telle que je l'entends, loin de s'allier avec la tyrannie +en faveur de l'ordre, ainsi que le lui reprochent les démagogues qui la +méconnaissent, ne peut subsister avec l'arbitraire. Elle a pour mission +de défendre, d'un côté, le peuple contre le despote, et de l'autre, la +civilisation contre la révolution, le plus redoutable des tyrans. La +barbarie prend plus d'une forme: vous la frappez dans le despotisme, +elle renaît dans l'anarchie; mais la vraie liberté, sous la garde de la +vraie aristocratie, n'est ni violente ni désordonnée. + +Malheureusement aujourd'hui les partisans de l'aristocratie modératrice +en Europe s'aveuglent et prêtent des armes à leurs adversaires; dans +leur fausse prudence, ils s'en vont chercher du secours chez les ennemis +de toute liberté politique et religieuse, comme si le danger ne pouvait +venir que du côté des nouveaux révolutionnaires; pourtant les souverains +arbitraires étaient d'anciens usurpateurs tout aussi redoutables que le +sont les Jacobins modernes. + +L'aristocratie féodale est finie, moins l'éclat indélébile dont +brilleront toujours les grands noms historiques; mais dans les sociétés +qui veulent vivre, la noblesse du moyen âge sera remplacée comme elle +l'est depuis longtemps chez les Anglais par une magistrature +héréditaire; et cette nouvelle aristocratie, héritière de toutes les +anciennes aristocraties, combinée de plusieurs éléments divers, puisque +la charge, la naissance et la richesse en sont les bases, ne retrouvera +son crédit que lorsqu'elle s'appuiera sur une religion libre; or, je +l'ai dit et je le répète aussi souvent que je le crois nécessaire, la +seule religion libre est celle qui est enseignée par l'Église +catholique, la plus libre de toutes les Églises, puisqu'elle est la +seule qui ne dépende d'aucune souveraineté temporelle; celle du pape +n'étant plus aujourd'hui destinée qu'à défendre l'indépendance +sacerdotale. L'aristocratie est le gouvernement des esprits +indépendants, et l'on ne peut trop le redire: le catholicisme est la +religion des prêtres libres. + +Vous le savez: dès qu'une vérité m'apparaît, je la dis sans en calculer +les conséquences, persuadé que le mal ne vient pas des vérités qu'on +publie, mais des vérités qu'on déguise; aussi ai-je toujours regardé +comme pernicieux le proverbe de nos pères: Toutes vérités ne sont pas +bonnes à dire. + +C'est parce que chacun trie dans la vérité ce qui sert à ses passions, à +sa peur, à sa servilité, à son intérêt, qu'on la rend plus nuisible que +l'erreur; aussi, quand je voyage, je ne choisis pas dans les faits que +je recueille, je ne repousse pas ceux qui combattent mes croyances les +plus chères. Tant que je raconte, je n'ai d'autre religion que le culte +du vrai; je m'efforce de n'être pas juge, je ne suis pas même peintre, +car les peintres composent; je tâche de devenir miroir; enfin je veux +être impartial avant tout, et en ceci l'intention suffit, du moins aux +yeux des lecteurs spirituels; je ne puis ni ne veux m'avouer qu'il en +existe d'autres, cette découverte rendrait la tâche de l'écrivain trop +fastidieuse. + +Toutes les fois que j'ai eu l'occasion de communiquer avec les hommes; +la première pensée que m'aient inspirée leurs procédés envers moi, c'est +qu'ils avaient plus d'esprit que moi, qu'ils savaient mieux se défendre, +mieux dire et mieux faire. Tel a été jusqu'à ce jour le résultat de mes +expériences; je ne méprise donc personne, à plus forte raison suis-je +loin de mépriser mes lecteurs. Voilà pourquoi je ne les flatte jamais. + +S'il est des hommes pour lesquels il m'est difficile d'être équitable, +c'est pour ceux qui m'ennuient; mais je n'en connais guère, car je fuis +les oisifs. + +Je vous ai dit qu'il n'y avait qu'une ville en Russie, à Pétersbourg il +n'y a qu'un salon; c'est toujours et partout la cour ou des fractions de +la cour. Vous changez de maison, vous ne changez pas de cercle, et dans +ce cercle unique on s'interdit tout sujet de conversation intéressante; +mais ici je trouve qu'il y a compensation, grâce à l'esprit aiguisé des +femmes qui s'entendent merveilleusement à nous faire penser ce qu'elles +ne disent pas. + +Les femmes sont en tous lieux les moins serviles des esclaves, parce +que, usant habilement de leur faiblesse, dont elles se font une +puissance, elles savent mieux que nous échapper aux mauvaises lois; +aussi sont-elles destinées à sauver la liberté individuelle partout où +manque la liberté publique. + +Qu'est-ce que la liberté, si ce n'est la garantie du droit du plus +faible, que les femmes sont chargées par la nature de représenter dans +la société? En France, aujourd'hui, on s'enorgueillit de tout décider à +la majorité;... belle merveille!!!... quand je verrai qu'on a quelque +égard aux réclamations de la minorité, je crierai à mon tour: Vive la +liberté! + +Il faut tout dire, les plus faibles de maintenant étaient les plus forts +d'autrefois, et alors ils n'ont que trop donné l'exemple de l'abus de la +force dont je me plains aujourd'hui! Mais une erreur n'en excuse pas une +autre. + +Malgré la secrète influence des femmes, la Russie est encore plus loin +de la liberté que ne le sont la plupart des pays de la terre; non du +mot, mais de la chose. Demain dans une émeute, dans un massacre, à la +lueur d'un incendie, on peut crier vive la liberté jusque sur les +frontières de la Sibérie; un peuple aveugle et cruel peut éventrer ses +maîtres, il peut se révolter contre des tyrans obscurs, et faire rougir +de sang les eaux du Volga, il n'en sera pas plus libre: la barbarie est +un joug. + +Aussi, le meilleur moyen d'émanciper les hommes n'est-il pas de +proclamer leur affranchissement avec pompe, c'est de rendre la servitude +impossible en développant dans le cœur des nations le sentiment de +l'humanité; il manque en Russie. Parler libéralité aujourd'hui à des +Russes, de quelque condition qu'ils soient, ce serait un crime; leur +prêcher l'humanité à tous, sans exception, c'est un devoir. + +La nation russe, il faut bien le dire, n'a pas encore de justice[28]; +aussi m'a-t-on cité un jour, à la louange de l'Empereur Nicolas, le gain +d'un procès, par un particulier obscur, contre des grands seigneurs. +Dans ce cas, l'admiration pour le caractère du souverain me paraissait +une satire contre la société. Ce fait trop vanté m'a prouvé positivement +que l'équité n'est qu'une exception en Russie. + +Tout bien considéré, je ne conseillerais pas à tous les hommes de peu, +comme on disait jadis en France, de se fier au succès de ce personnage +favorisé peut-être par exception pour assurer l'impunité aux injustices +courantes: espèce de moulin de Sans-Souci, échantillon d'équité dont les +régulateurs de la loi se plaisent à faire montre pour répondre aux +reproches de corruption et de servilité. + +Un autre fait dont nous devons tirer une induction peu favorable à la +magistrature russe, c'est qu'on ne plaide guère en Russie: chacun sait +où cela mène; on recourrait plus souvent à la justice, si les juges +étaient plus équitables. C'est ainsi qu'on ne se querelle pas, qu'on ne +se bat pas dans les rues, de peur du cachot et des fers, indistinctement +réservés, la plupart du temps, aux deux parties. + +Malgré les tristes tableaux que je vous trace, deux choses et une +personne valent la peine du voyage. La Néva de Pétersbourg, pendant les +jours sans nuits, le Kremlin de Moscou, au clair de lune, et l'Empereur +de Russie: c'est la Russie pittoresque, historique et politique; hors de +là tout n'est que fatigue et qu'ennui sans dédommagement: vous en +jugerez en lisant mes lettres. + +Plusieurs de mes amis m'ont écrit déjà qu'ils sont d'avis de ne pas les +faire paraître. + +Lorsque je m'apprêtais à quitter Pétersbourg, un Russe me demanda, comme +tous les Russes, ce que je dirais de son pays. «J'y ai été trop bien +reçu pour en parler,» lui ai-je répondu. + +On se fait contre moi des armes de cet aveu où j'avais cru cacher à +peine poliment une épigramme. «Traité comme vous l'avez été, m'écrit-on, +il est certain que vous ne pouvez dire la vérité; or, comme vous ne +savez écrire que pour elle, vous ferez mieux de vous taire.» Telle est +l'opinion d'une partie des personnes que j'ai l'habitude d'écouter. En +tout cas, elle n'est pas flatteuse pour les Russes. + +La mienne est que sans blesser la délicatesse, sans manquer à la +reconnaissance qu'on doit aux personnes, quand on leur en doit, ni au +respect qu'on se doit toujours à soi-même, il y a une manière convenable +de parler sincèrement des choses et des hommes publics; j'espère avoir +trouvé cette manière-là. Il n'y a que la vérité qui choque, à ce qu'on +prétend; c'est possible, mais en France du moins, nul n'a le droit ni la +force de fermer la bouche à qui la dit. Mes cris d'indignation ne +pourront passer pour l'expression déguisée de la vanité blessée. Si je +n'avais écouté que mon amour-propre, il m'aurait dit d'être enchanté de +tout: mon cœur n'a été satisfait de rien. + +Tant pis pour les Russes si tout ce qu'on raconte de leur pays et de ses +habitants tourne en personnalités: c'est un malheur inévitable; car à +vrai dire, les choses n'existent pas en Russie, puisque c'est le bon +plaisir d'un homme qui les fait et qui les défait; mais ceci n'est pas +la faute des voyageurs. + +L'Empereur me paraît peu disposé à se démettre d'une partie de son +autorité: qu'il subisse donc la responsabilité de l'omnipotence; c'est +une première expiation du mensonge politique par lequel un seul homme +est déclaré maître absolu d'un pays, souverain tout-puissant de la +pensée d'un peuple. + +Les adoucissements dans la pratique n'excusent pas l'impiété d'une telle +doctrine. J'ai trouvé chez les Russes que le principe de la monarchie +absolue, appliqué avec une conséquence inflexible, mène à des résultats +monstrueux. Et cette fois, mon quiétisme politique ne m'empêche pas de +reconnaître et de proclamer qu'il est des gouvernements que les peuples +ne devraient jamais subir. + +L'Empereur Alexandre causant confidentiellement avec madame de Staël sur +les améliorations qu'il projetait, lui dit: «Vous louez mes intentions +philanthropiques, je vous remercie; néanmoins dans l'histoire de Russie, +je ne suis qu'un accident heureux.» Ce prince disait vrai; les Russes +vantent en vain la prudence et les ménagements des hommes qui dirigent +leurs affaires, le pouvoir arbitraire n'en est pas moins chez eux la +base fondamentale de l'État, et ce principe fonctionne de telle sorte +que l'Empereur fait ou fait faire, ou laisse faire, ou laisse subsister +des lois--pardonnez-moi si je donne ce nom sacré à des arrêts impies, +mais je me sers du mot usité en Russie--l'Empereur laisse subsister des +lois qui, par exemple, permettent à l'Empereur de déclarer que les +enfants légitimes d'un homme légitimement marié n'ont point de père, +point de nom, enfin, qu'ils sont des chiffres, et ne sont point des +hommes[29]. Et vous voulez m'empêcher de traduire à la barre du tribunal +de l'Europe un prince qui, tout distingué, tout supérieur qu'il est, +consent à régner sans abolir une telle loi!! + +Son ressentiment est implacable: avec des haines si vives, on peut +encore être un grand souverain, on ne saurait plus être un grand homme: +le grand homme est clément, l'homme politique est vindicatif; on règne +par la vengeance, on convertit par le pardon. + +Je viens de vous dire mon dernier mot sur un prince qu'on hésite à juger +lorsqu'on connaît le pays où il est condamné à régner: car les hommes y +sont tellement dépendants des choses, qu'on ne sait à qui remonter, ni +jusqu'où descendre pour demander compte des faits. Et ce sont les grands +seigneurs d'un tel pays qui prétendent ressembler aux Français!!... + +Les rois de France, dans les temps de barbarie, ont fait souvent couper +la tête à leurs grands vassaux; l'un d'eux, de tyrannique mémoire, a +voulu, par un raffinement de cruauté, que le sang du père fût versé sur +les enfants placés au-dessous de l'échafaud: néanmoins, quelle que fût +la rigueur de ces princes absolus, lorsqu'ils tuaient leur ennemi, +lorsqu'ils le dépouillaient de ses biens, lorsqu'ils le massacraient, +ils se gardaient d'avilir en lui, par un arrêt dérisoire, sa caste, sa +famille, son pays: un tel oubli de toute dignité aurait révolté les +peuples de France, même ceux du moyen âge. Mais le peuple russe souffre +bien autre chose. Disons mieux, il n'y a pas encore de peuple russe... +il y a des Empereurs qui ont des serfs et des courtisans qui ont aussi +des serfs: tout cela ne fait pas un peuple. + +La classe moyenne, jusqu'à ce jour peu nombreuse en proportion des +autres, se compose presque uniquement des étrangers; quelques paysans +affranchis par leur richesse, et les plus petits employés, montés de +quelques degrés, commencent à la grossir: l'avenir de la Russie dépend +de ces nouveaux bourgeois, d'origines tellement diverses qu'ils ne +peuvent guère s'accorder dans leurs vues. + +On s'efforce aujourd'hui de créer une nation russe; mais la tâche est +rude pour un homme. Le mal se fait vite, il se répare lentement; les +dégoûts du despotisme doivent souvent éclairer le despote sur les abus +du pouvoir absolu: je le crois. Mais les embarras de l'oppresseur +n'excusent pas l'oppression; et si ses crimes m'inspirent quelque pitié, +le mal est toujours à plaindre, ils m'en inspirent beaucoup moins que +les souffrances de l'opprimé. En Russie, quelle que soit l'apparence des +choses, il y a au fond de tout la violence et l'arbitraire. On y a rendu +la tyrannie calme à force de terreur: voilà, jusqu'à ce jour, la seule +espèce de bonheur que ce gouvernement ait su procurer à ses peuples. + +Et lorsque le hasard me rend témoin des maux inouïs qu'on souffre sous +une constitution à principe exagéré, la crainte de blesser je ne sais +quelle délicatesse, m'empêcherait de dire ce que j'ai vu? Mais je serais +indigne d'avoir eu des yeux si je cédais à cette partialité pusillanime, +qu'on me déguise cette fois sous le nom de respect pour les convenances +sociales; comme si ma conscience n'avait pas le premier droit à mon +respect... Quoi! on m'aura laissé pénétrer dans une prison; j'aurai +compris le silence des victimes terrifiées, et je n'oserai raconter leur +martyre, de peur d'être accusé d'ingratitude, à cause de la complaisance +des geôliers à me faire les honneurs du cachot? Une telle prudence +serait loin d'être une vertu; je vous déclare donc, qu'après avoir bien +regardé autour de moi pour voir ce qu'on me cachait, bien écouté pour +entendre ce qu'on ne voulait pas me dire, bien tâché d'apprécier le faux +dans ce qu'on me disait, je ne crois pas exagérer en vous assurant que +l'Empire de Russie est le pays de la terre où les hommes sont le plus +malheureux, parce qu'ils y souffrent à la fois des inconvénients de la +barbarie et de ceux de la civilisation. Quant à moi, je me croirais un +traître et un lâche, si après avoir tracé déjà en toute liberté d'esprit +le tableau d'une grande partie de l'Europe, je me refusais à le +compléter de peur de modifier certaines opinions qui étaient les +miennes, et de choquer certaines personnes par le tableau véridique d'un +pays qui n'a jamais été peint tel qu'il est. Sur quoi se fonderait, je +vous prie, mon respect pour de mauvaises choses? Suis-je lié par quelque +autre chaîne que par l'amour de la vérité? + +En général, les Russes m'ont paru des hommes doués de beaucoup de tact; +des hommes très-fins, mais peu sensibles: je l'ai dit, une extrême +susceptibilité unie à beaucoup de dureté, voilà, je crois, le fond de +leur caractère: Je l'ai dit; une vanité clairvoyante, une perspicacité +d'esclave, une finesse sarcastique: tels sont les traits dominants de +leur esprit; je l'ai dit et répété, car ce serait pure duperie que +d'épargner l'amour-propre des gens quand ils sont eux-mêmes si peu +miséricordieux; la susceptibilité n'est pas de la délicatesse. Il est +temps que ces hommes qui démêlent avec tant de sagacité les vices et les +ridicules de nos sociétés, s'habituent à supporter la sincérité des +autres: le silence officiel qu'on fait régner autour d'eux les abuse, il +énerve leur intelligence; s'ils veulent se faire reconnaître des nations +de l'Europe et traiter avec nous d'égaux à égaux, il faut qu'ils +commencent par se résigner à s'entendre juger. Cette sorte de procès, +toutes les nations le soutiennent sans en faire beaucoup d'état. Depuis +quand les Allemands ne reçoivent-ils les Anglais qu'à condition que +ceux-ci diront du bien de l'Allemagne? Les nations ont toujours de +bonnes raisons pour être comme elles sont: et la meilleure de toutes, +c'est qu'elles ne peuvent pas être autrement. + +À la vérité cette excuse ne va pas aux Russes, du moins pas à ceux qui +lisent. Comme ils singent tout, ils pourraient être autrement, et c'est +justement cette possibilité qui rend leur gouvernement ombrageux jusqu'à +la férocité!... ce gouvernement sait trop qu'on n'est sûr de rien avec +des caractères tout en reflets. + +Un motif plus puissant aurait pu m'arrêter; c'est la peur d'être accusé +d'apostasie. «Il a longtemps protesté, dira-t-on, contre les +déclamations libérales; maintenant le voilà qui cède au torrent et qui +cherche la fausse popularité après l'avoir dédaignée.» + +Je ne sais si je m'abuse, mais plus je réfléchis et moins je crois que +ce reproche puisse m'atteindre, ni même que personne pense à me +l'adresser. + +Ce n'est pas d'aujourd'hui que la crainte d'être blâmé par les étrangers +préoccupe l'esprit des Russes. Ce peuple bizarre unit une extrême +jactance à une excessive défiance de lui-même; en dehors suffisance, au +fond humilité inquiète: voilà ce que j'ai vu dans la plupart des Russes. +Leur vanité, qui ne se repose jamais, est toujours en souffrance comme +l'est l'orgueil anglais; aussi les Russes manquent-t-ils de simplicité. +La naïveté, ce mot français dont aucune autre langue que la nôtre ne +peut rendre le sens exact parce que la chose nous est propre, la +naïveté, cette simplicité qui pourrait devenir malicieuse, ce don de +l'esprit qui fait rire sans jamais blesser le cœur, cet oubli des +précautions oratoires qui va jusqu'à prêter des armes contre soi à ceux +auxquels on parle, cette équité de jugement, cette vérité d'expression +tout involontaire, cet abandon de la personnalité dans l'intérêt de la +vérité; la simplesse gauloise, en un mot, ils ne la connaissent pas. Un +peuple d'imitateurs ne sera jamais naïf; le calcul chez lui tuera +toujours la sincérité. + +J'ai trouvé dans le testament de Monomaque des conseils sages et curieux +adressés à ses enfants: voici un passage qui m'a particulièrement +frappé; aussi l'ai-je mis pour épigraphe à la tête de mon livre, car +c'est un aveu précieux à recueillir: «Respectez surtout les étrangers, +de quelque qualité, de quelque rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas +à même de les combler de présents, prodiguez-leur au moins des marques +de bienveillance, _puisque de la manière dont ils sont traités dans un +pays dépend le bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le +leur_.» (Tiré des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126.) +Ce prince avait été baptisé sous le nom de Basile. (Histoire de l'Empire +de Russie par Karamsin, traduite par MM. Saint-Thomas et Jauffret; tome +II, page 205. Paris, 1820.) + +Un tel raffinement d'amour-propre, vous en conviendrez, ôte beaucoup de +son prix à l'hospitalité. Aussi cette charité calculée m'est-elle +revenue malgré moi plus d'une fois à la mémoire pendant mon voyage. Ce +n'est pas qu'on doive priver les hommes de la récompense de leurs bonnes +actions; mais il est immoral de donner cette récompense pour premier +mobile à la vertu. + +Voici quelques autres passages extraits du même auteur, et qui serviront +d'appui à mes propres observations. + +Karamsin lui-même raconte les fâcheux résultats de l'invasion des +Mongols sur le caractère du peuple russe: si l'on me trouve sévère dans +mes jugements, on verra qu'ils sont autorisés par un auteur grave et +plutôt disposé à l'indulgence. + +«L'orgueil national, dit-il, s'anéantit parmi les Russes; ils eurent +recours aux artifices qui suppléent à la force chez des hommes condamnés +à une obéissance servile: _habiles à tromper les Tatars, ils devinrent +aussi plus savants dans l'art de se tromper mutuellement; achetant des +barbares leur sécurité personnelle, ils furent plus avides d'argent et +moins sensibles aux injures, à la honte, exposés sans cesse à +l'insolence de tyrans étrangers_!» (Extrait du même ouvrage, tome V, +chapitre 4, page 447 et suivante.) + +Plus loin: + +«_Il se pourrait que le caractère actuel des Russes conservât +quelques-unes des taches dont l'a souillé la barbarie des Mongols_ +[...]» + +«Nous remarquons qu'avec plusieurs sentiments élevés _on vit s'affaiblir +en nous le courage_, alimenté surtout par l'orgueil national [...]» + +«L'autorité du peuple favorisait aussi celle des boyards, qui à leur +tour pouvaient, à l'aide des citoyens, avoir influence sur le prince, ou +réciproquement par le prince sur les citoyens. Ce soutien ayant disparu, +il fallut obéir au souverain, sous peine d'être regardé comme traître ou +comme rebelle; _et il n'existe plus aucune voie légitime de s'opposer à +ses volontés; en un mot, on vit naître l'autocratie_.» + +Je terminerai ces extraits en copiant deux passages du règne d'Ivan III; +ils se trouvent également dans Karamsin, tome VI, page 351. + +Après avoir raconté comment le Czar Ivan III hésite entre son fils et +son petit-fils pour désigner l'héritier du trône, l'historien continue +en ces termes: + +«Il est à regretter qu'au lieu de nous développer toutes les +circonstances de ce curieux événement (il parle ici du repentir du +souverain qui rend sa tendresse à sa femme et à son fils, et qui +abandonne son petit-fils après l'avoir couronné,) les annalistes se +contentent de dire qu'après un plus mûr examen des accusations intentées +contre son épouse, Jean lui rendit toute sa tendresse ainsi qu'à son +fils: ils ajoutent qu'instruit enfin des trames ourdies par leurs +ennemis et persuadé qu'il avait été trompé, il résolut de sévir et de +faire un exemple sur les seigneurs les plus distingués. Le prince Ivan +Patrikeieff, ses deux fils et son gendre le prince Siméon Riapolwski, +furent condamnés à mort COMME INTRIGANTS!!..» + +Cet Ivan III qui faisait supplicier les intrigants, est compté chez les +Russes parmi les plus grands hommes. + +Des choses semblables ou analogues se passent encore aujourd'hui en +Russie. Grâce à l'omnipotence autocratique, le respect pour la chose +jugée n'y existe pas; et l'Empereur, bien informé, peut toujours défaire +ce qu'a fait l'Empereur mal informé[30]. + +Enfin, page 433, Karamsin fait en ces termes le résumé du glorieux règne +de ce grand et bon prince (Ivan III). Je ne suis responsable du style du +traducteur ni dans ce passage ni dans les précédents. + +«Tout devint, dès lors, rang ou faveur du prince: parmi les enfants +boyards de la cour, espèce de pages, on voyait des fils de princes et de +grands seigneurs. En présidant les conciles ecclésiastiques, Jean +paraissait solennellement comme chef du clergé. Fier de ses relations +avec les autres souverains, il aimait à déployer une grande pompe devant +leurs ambassadeurs; il introduisit l'usage de baiser la main du monarque +en signe de faveur distinguée: il voulut, par tous les moyens extérieurs +possibles, s'élever au-dessus des hommes pour frapper fortement +l'imagination; _ayant enfin pénétré le secret de l'autocratie, il devint +comme un Dieu terrestre aux yeux des Russes, qui commencèrent_ DÈS LORS +_à étonner tous les autres peuples par une aveugle soumission à la +volonté de leur souverain_!» + +Ces aveux m'ont paru doublement significatifs dans la bouche d'un +historien aussi courtisan, aussi timide que l'était Karamsin. Je +pourrais multiplier les citations, mais je crois en avoir fait assez +pour établir le droit que je crois avoir de dire ingénument ma façon de +pensée qui se trouve justifiée par l'opinion d'un écrivain accusé de +partialité. + +Dans un pays où dès le berceau les esprits sont façonnés à la +dissimulation et aux finesses de la politique orientale, le naturel doit +être plus rare qu'ailleurs: aussi quand on l'y rencontre a-t-il un +charme particulier. J'ai vu en Russie quelques hommes qui rougissent de +se sentir opprimés par le dur régime sous lequel ils sont forcés de +vivre sans oser s'en plaindre; ces hommes ne sont libres qu'en face de +l'ennemi; ils vont faire la guerre au fond du Caucase pour se reposer du +joug qu'on leur impose chez eux; la tristesse de cette vie imprime +prématurément sur leur front un cachet de mélancolie qui contraste avec +leurs habitudes militaires et avec l'insouciance de leur âge; les rides +de la jeunesse révèlent de profonds chagrins et elles inspirent une +grande pitié; ces jeunes hommes ont emprunté à l'Orient sa gravité, aux +imaginations du Nord le vague et la rêverie: ils sont très-malheureux et +très-aimables; nul habitant des autres pays ne leur ressemble. + +Puisque les Russes ont de la grâce, il faut bien qu'ils aient un genre +de naturel que je n'ai pu discerner; le naturel de ce peuple est +peut-être insaisissable pour un étranger qui passe par le pays aussi +rapidement que j'ai passé en Russie. Nul caractère n'est aussi difficile +à définir que celui de ce peuple. + +Sans moyen âge, sans souvenirs anciens, sans catholicisme, sans +chevalerie derrière soi, sans respect pour sa parole[31], toujours Grecs +du Bas-Empire, polis par formule comme des Chinois, grossiers ou du +moins indélicats comme des Calmoucks, sales comme des Lapons, beaux +comme des anges, ignorants comme des sauvages (j'excepte les femmes et +quelques diplomates), fins comme des juifs, intrigants comme des +affranchis, doux et graves dans leurs manières comme des Orientaux, +cruels dans leurs sentiments comme des barbares, sarcastiques et +dédaigneux par désespoir, doublement moqueurs par nature et par +sentiment de leur infériorité, légers, mais en apparence seulement: les +Russes sont essentiellement propres aux affaires sérieuses; tous ont +l'esprit nécessaire pour acquérir un tact extraordinairement aiguisé, +mais nul n'est assez magnanime pour s'élever au-dessus de la finesse; +aussi m'ont-ils dégoûté de cette faculté indispensable pour vivre chez +eux. Avec leur continuelle surveillance d'eux-mêmes, ils me paraissent +les hommes les plus à plaindre de la terre. Le tact des convenances, +cette police de l'imagination, est une qualité triste, au moyen de +laquelle on sacrifie sans cesse son sentiment à celui des autres, une +qualité négative qui en exclut de positives bien supérieures, c'est le +gagne-pain des courtisans ambitieux qui sont là pour obéir à la volonté +d'un autre, pour suivre, pour deviner l'impulsion, mais qui se feraient +chasser le jour où ils prétendraient à la donner. C'est que, pour donner +l'impulsion, il faut du génie; le génie est le tact de la force, le tact +n'est que le génie de la faiblesse. Les Russes sont tout tact. Le génie +agit, le tact observe, et l'abus de l'observation mène à la défiance, +c'est-à-dire à l'inaction; le génie peut s'allier avec beaucoup d'art, +jamais avec un tact très-raffiné, parce que le tact, cette flatterie à +feu couvert, cette suprême vertu des subalternes qui respectent +l'ennemi, c'est-à-dire le maître, tant qu'ils n'osent pas le frapper, +est toujours uni à un peu d'artifice. Grâce à cette supériorité de +sérail, les Russes sont impénétrables; il est vrai qu'on voit toujours +qu'ils cachent quelque chose, mais on ne sait ce qu'ils cachent, et cela +leur suffit. Ils seront des hommes bien redoutables et bien fins +lorsqu'ils parviendront à masquer même leur finesse. + +Déjà quelques-uns d'entre eux sont arrivés jusque-là; ce sont les plus +avancés du pays, tant par le poste qu'ils occupent que par la +supériorité d'esprit avec laquelle ils remplissent leur charge. Ceux-là, +je n'ai pu les juger que de souvenir; leur présence a un prestige qui me +fascinait. + +Mais, bon Dieu! à quoi peut servir tout ce manége? Quel motif suffisant +assignerons-nous à tant de feinte? Quel devoir, quelle récompense peut +faire si longtemps supporter à des visages d'hommes la fatigue du +masque? + +Le jeu de tant de batteries ne serait-il destiné qu'à défendre un +pouvoir réel et légitime?... Un tel pouvoir n'en a pas besoin, la vérité +se défend d'elle-même. Veut-on protéger de misérables intérêts de +vanité? peut-être. Cependant, prendre de tels soucis pour arriver à un +résultat si misérable, ce serait un travail indigne des hommes graves +qui se l'imposent; je leur attribue une pensée plus profonde; un but +plus grand m'apparaît et m'explique leurs prodiges de dissimulation et +de longanimité. + +Une ambition désordonnée, immense, une de ces ambitions qui ne peuvent +germer que dans l'âme des opprimés, et se nourrir que du malheur d'une +nation entière, fermente au cœur du peuple russe. Cette nation, +essentiellement conquérante, avide à force de privations, expie d'avance +chez elle, par une soumission avilissante, l'espoir d'exercer la +tyrannie chez les autres; la gloire, la richesse qu'elle attend la +distraient de la honte qu'elle subit, et, pour se laver du sacrifice +impie de toute liberté publique et personnelle, l'esclave, à genoux, +rêve la domination du monde. + +Ce n'est pas l'homme qu'on adore dans l'Empereur Nicolas, c'est le +maître ambitieux d'une nation plus ambitieuse que lui. Les passions des +Russes sont taillées sur le patron de celles des peuples antiques; chez +eux tout rappelle l'Ancien Testament; leurs espérances, leurs tortures +sont grandes comme leur Empire. + +Là, rien n'a de bornes, ni douleurs, ni récompenses; ni sacrifices, ni +espérances: leur pouvoir peut devenir énorme, mais ils l'auront acheté +au prix que les nations de l'Asie paient la fixité de leurs +gouvernements: au prix du bonheur. + +La Russie voit dans l'Europe une proie qui lui sera livrée tôt ou tard +par nos dissensions; elle fomente chez nous l'anarchie dans l'espoir de +profiter d'une corruption favorisée par elle parce qu'elle est favorable +à ses vues: c'est l'histoire de la Pologne recommencée en grand. Depuis +longues années Paris lit des journaux révolutionnaires payés par la +Russie. «L'Europe, dit-on à Pétersbourg, prend le chemin qu'a suivi la +Pologne; elle s'énerve par un libéralisme vain, tandis que nous restons +puissants, précisément parce que nous ne sommes pas libres: patientons +sous le joug, nous ferons payer aux autres notre honte.» + +Le plan que je vous révèle ici peut paraître chimérique à des yeux +distraits; il sera reconnu pour vrai par tout homme initié à la marche +des affaires de l'Europe et aux secrets des cabinets pendant les vingt +dernières années. Il donne la clef de bien des mystères, il explique en +un mot l'extrême importance que des personnes sérieuses par caractère et +par position attachent à n'être vues des étrangers que du beau côté. Si +les Russes étaient, comme ils le disent, les appuis de l'ordre et de la +légitimité, se serviraient-ils d'hommes et, qui pis est, de moyens +révolutionnaires? + +Le monstrueux crédit de la Russie à Rome, est un des effets du prestige +contre lequel je voudrais nous prémunir[32]. Rome et toute la +catholicité n'a pas de plus grand, de plus dangereux ennemi que +l'Empereur de Russie. Tôt ou tard, sous les auspices de l'autocratie +grecque, le schisme régnera seul à Constantinople; alors le monde +chrétien, partagé en deux camps, reconnaîtra le tort fait à l'Église +romaine par l'aveuglement politique de son chef. + +Ce prince, effrayé du désordre où tombaient les sociétés lors de son +avènement au trône pontifical, épouvanté du mal moral causé à l'Europe +par nos révolutions, sans soutien, éperdu au milieu d'un monde +indifférent ou railleur, ne craignait rien tant que les soulèvements +populaires dont il avait souffert et vu souffrir ses contemporains; +alors, cédant à la funeste influence de certains esprits étroits, il a +pris conseil de la prudence humaine, il s'est montré sage, selon le +monde, habile à la manière des hommes: c'est-à-dire aveugle et faible +selon Dieu; et voilà comment la cause du catholicisme, en Pologne, fut +désertée par son avocat naturel, par le chef visible de l'Église +orthodoxe. Est-il aujourd'hui beaucoup de nations qui sacrifieraient +leurs soldats pour Rome? Et lorsque dans son dénûment le pape trouve +encore un peuple prêt à se faire égorger pour lui... il +l'excommunie!!... lui, le seul prince de la terre qui devait l'assister +jusqu'à la mort, il l'excommunie pour complaire au souverain d'une +nation schismatique! Les fidèles se demandent avec effroi ce qu'est +devenue l'infatigable prévoyance du saint-siége; les martyrs, frappés +d'interdiction, voient la foi catholique sacrifiée par Rome à la +politique grecque: et la Pologne découragée dans sa sainte résistance, +subit son sort sans le comprendre[33]. + +Comment le représentant de Dieu sur la terre n'a-t-il pas encore reconnu +que depuis le traité de Westphalie, toutes les guerres de l'Europe sont +des guerres de religion? Quelle prudence charnelle a pu troubler son +regard au point de lui faire appliquer à la direction des choses du ciel +des moyens, assez bons pour les rois, mais indignes du Roi des rois? +Leur trône n'a qu'une durée passagère, le sien est éternel; oui, +éternel, parce que le prêtre assis sur ce trône serait plus grand et +plus clairvoyant dans les catacombes qu'il ne l'est au Vatican. Trompé +par la subtilité des enfants du siècle, il n'a point aperçu le fond des +choses, et dans les aberrations où l'a jeté sa politique de peur, il a +oublié de puiser sa force où elle est: dans la politique de foi[34]. + +Mais patience, les temps mûrissent, bientôt toute question sera posée +nettement, et la vérité défendue par ses champions légitimes, reprendra +son empire sur l'esprit des nations. Peut-être la lutte qui se prépare +servira-t-elle à faire comprendre aux protestants une vérité +essentielle, que j'ai déjà exprimée plus d'une fois, mais sur laquelle +j'insiste parce qu'elle me paraît l'unique vérité nécessaire pour hâter +la réunion de toutes les communions chrétiennes: c'est que le seul +prêtre réellement libre qui existe au monde, c'est le prêtre catholique. +Partout ailleurs que dans l'Église catholique, le prêtre est assujetti à +d'autres lois, à d'autres lumières qu'à celles de sa conscience et de sa +doctrine. On frémit en voyant les inconséquences de l'Église anglicane, +et l'on tremble en voyant l'avilissement de l'Église grecque à +Pétersbourg; que l'hypocrisie cesse de triompher en Angleterre, la plus +grande partie du royaume redevient catholique. L'Église romaine seule a +sauvé la pureté de la foi, en défendant par toute la terre avec une +générosité sublime, avec une patience héroïque, avec une inflexible +conviction, l'indépendance du sacerdoce contre l'usurpation des +souverainetés temporelles quelles qu'elles fussent. Où est l'Église qui +ne se soit pas laissé rabaisser par les divers gouvernements de la terre +au rang d'une police pieuse? il n'y en a qu'une, une seule, c'est +l'Église catholique; et cette liberté qu'elle a conservée au prix du +sang de ses martyrs, est un principe éternel de vie et de puissance. +L'avenir du monde est à elle, parce qu'elle a su rester pure d'alliage. +Que le protestantisme s'agite, c'est dans sa nature; que les sectes +s'inquiètent et discutent, c'est leur jeu: l'Église catholique +attend!!... + +Le clergé grec russe n'a jamais été, il ne sera jamais qu'une milice +revêtue d'un uniforme un peu différent de l'habit des troupes séculières +de l'Empire. Sous la direction de l'Empereur, les popes et leurs évêques +sont un régiment de clercs: voilà tout. + +La distance qui sépare la Russie de l'Occident a merveilleusement servi +jusqu'à ce jour à nous voiler toutes ces choses. Si l'astucieuse +politique grecque craint tant la vérité, c'est parce qu'elle sait +merveilleusement profiter du mensonge; mais ce qui me surprend, c'est +qu'elle parvienne à en perpétuer le règne. + +Comprenez-vous maintenant l'importance d'une opinion, d'un mot +sarcastique, d'une lettre, d'une moquerie, d'un sourire, à plus forte +raison d'un livre aux yeux de ce gouvernement favorisé par la crédulité +de ses peuples, et par la complaisance de tous les étrangers?... Un mot +de vérité lancé en Russie, c'est l'étincelle qui tombe sur un baril de +poudre. + +Qu'importe aux hommes qui mènent la Russie le dénûment, la pâleur des +soldats de l'Empereur? Ces spectres vivants ont les plus beaux uniformes +de l'Europe: qu'importent les sarraux de bure sous lesquels se cachent +dans l'intérieur de leurs cantonnements ces fantômes dorés?... Pourvu +qu'ils ne soient pauvres et sales qu'en secret, et qu'ils brillent +lorsqu'ils se montrent, on ne leur demande ni ne leur donne rien. Une +misère drapée: telle est la richesse des Russes: pour eux l'apparence +est tout, et l'apparence chez eux ment plus que chez d'autres. Aussi +quiconque lève un coin du voile est-il pour jamais perdu de réputation à +Pétersbourg. + +La vie sociale en ce pays est une conspiration permanente contre la +vérité. + +Là, quiconque n'est pas dupe passe pour traître: là, rire d'une +gasconnade, réfuter un mensonge, contredire une vanterie politique, +_motiver l'obéissance_ est un attentat contre la sûreté de l'État et du +prince; c'est encourir le sort d'un révolutionnaire, d'un conspirateur, +d'un ennemi de l'ordre, d'un criminel de lèse-majesté... d'un Polonais, +et vous savez si ce sort est cruel! Il faut avouer qu'une SUSCEPTIBILITÉ +qui se manifeste de la sorte est plus redoutable que moquable: la +surveillance minutieuse d'un tel gouvernement d'accord avec la vanité +éclairée d'un tel peuple, devient épouvantable; elle n'est plus +ridicule. + +On peut et l'on doit s'astreindre à tous les genres de précautions sous +un maître qui ne fait grâce à aucun ennemi, et qui ne méprise aucune +résistance, et qui dès lors s'impose la vengeance comme un devoir. Cet +homme ou plutôt ce gouvernement personnifié prendrait le pardon pour une +apostasie, la clémence pour l'oubli de lui-même, l'humanité pour un +manque de respect envers sa propre majesté... que dis-je? envers sa +divinité!... Il n'est pas le maître de renoncer à se faire adorer. + +La civilisation russe est encore si près de sa source qu'elle ressemble +à de la barbarie. La Russie n'est qu'une société conquérante, sa force +n'est pas dans la pensée, elle est dans la guerre, c'est-à-dire dans la +ruse et la férocité. + +La Pologne, par sa dernière insurrection, a retardé l'explosion de la +mine: elle a forcé les batteries de rester masquées; on ne pardonnera +jamais à la Pologne la dissimulation dont on est forcé d'user, non pas +avec elle, puisqu'on l'immole impunément, mais avec des amis dont il +faut continuer de faire des dupes, en ménageant leur ombrageuse +philanthropie. On intéresse à ce ressentiment magnanime et passionné, +notez ces deux points-ci, la sentinelle avancée du nouvel Empire romain +qui s'appellera l'Empire grec, et le plus circonspect, mais le plus +aveugle des rois de l'Europe[35], pour plaire à son voisin, qui est son +maître, commence une guerre de religion... il n'est pas près de +s'arrêter dans la route où on le pousse; si l'on a pu égarer celui-là, +on en séduira bien d'autres... + +Considérez, je vous prie, que si jamais les Russes parvenaient à dominer +l'Occident, ils ne le gouverneraient pas de chez eux, à la manière des +anciens Mongols; tout au contraire, ils n'auraient rien de si pressé que +de sortir de leurs plaines glacées, et sans imiter leurs anciens +maîtres, les Tatares, qui pressuraient de loin les Slaves, leurs +tributaires,--car le climat de la Moscovie effrayait même les +Mongols,--les Moscovites sortiraient de leur pays dès que les chemins +des autres contrées leur seraient ouverts. + +En ce moment, ils parlent modération, ils protestent contre la conquête +de Constantinople, ils craignent, disent-ils, tout ce qui peut agrandir +un Empire où les distances sont déjà une calamité; ils redoutent même... +jugez jusqu'où va leur prudence!... ils redoutent les climats chauds!... +Attendez un peu, vous verrez à quoi aboutiront toutes ces craintes. + +Et je ne signalerais pas tant de mensonges, tant de périls, tant de +fléaux?... Non, non; j'aime mieux me tromper et parler que d'avoir vu +juste et de me taire. S'il y a témérité à dire ce que j'ai observé, il y +aurait crime à le cacher. + +Les Russes ne me répondront pas; ils diront: «Quatre mois de voyage, il +a mal vu.» + +Il est vrai, j'ai mal vu, mais j'ai bien deviné. + +Ou s'ils me font l'honneur de me réfuter, ils nieront les faits; les +faits, matière brute de tout récit et qu'on est accoutumé de compter +pour rien à Pétersbourg, où le passé comme l'avenir, comme le présent, +est à la disposition du maître; car, encore une fois, les Russes n'ont +rien à eux que l'obéissance et l'imitation; la direction de leur esprit, +leur jugement, leur libre arbitre appartiennent au souverain. En Russie, +l'histoire fait partie du domaine de la couronne; c'est la propriété +morale du prince comme les hommes et la terre y sont sa propriété +matérielle; on la range dans les garde-meubles avec les trésors +impériaux, et l'on n'en montre que ce qu'on en veut bien faire +connaître. Le souvenir de ce qui s'est fait la veille est le bien de +l'Empereur; il modifie selon son bon plaisir les annales du pays, et +dispense chaque jour à son peuple les vérités historiques qui +s'accordent avec la fiction du moment. Voilà comment Minine et Pojarski, +héros oubliés depuis deux siècles, furent exhumés tout d'un coup et +devinrent à la mode au moment de l'invasion de Napoléon. Dans ce +moment-là le gouvernement permettait l'enthousiasme patriotique. + +Toutefois ce pouvoir exorbitant se nuit à lui-même; la Russie ne le +subira pas éternellement: un esprit de révolte couve dans l'armée. Je +dis comme l'Empereur, les Russes ont trop voyagé; la nation est devenue +avide d'enseignements: la douane n'a pas de prise sur la pensée, les +armées ne l'exterminent pas, les remparts ne l'arrêtent pas, elle passe +sous terre: les idées sont dans l'air, elles sont partout, et les idées +changent le monde[36]. + +De tout ce qui précède, il résulte que l'avenir, cet avenir si brillant, +rêvé par les Russes, ne dépend pas d'eux; qu'ils n'ont point d'idées à +eux; et que le sort de ce peuple d'imitateurs se décidera chez les +peuples à idées qui leur sont propres: si les passions se calment dans +l'Occident, si l'union s'établit entre les gouvernements et les sujets, +l'avide espoir des Slaves conquérants devient une chimère. + +Est-il à propos de vous répéter que je parle sans animosité, que j'ai +décrit les choses sans accuser les personnes, et que dans les déductions +que j'ai tirées de certains faits qui m'épouvantent, j'ai tâché de faire +la part de la nécessité? j'accuse moins que je ne raconte. + +J'étais parti de Paris avec l'opinion que l'alliance intime de la France +et de la Russie pouvait seule accommoder les affaires de l'Europe; mais +depuis que j'ai vu de près la nation russe et que j'ai reconnu le +véritable esprit de son gouvernement, j'ai senti qu'elle est isolée du +reste du monde civilisé par un puissant intérêt politique, appuyé sur le +fanatisme religieux, et je suis de l'avis que la France doit chercher +ses appuis parmi les nations dont les intérêts s'accordent avec les +siens. On ne fonde pas des alliances sur des opinions contre des +besoins. Où sont en Europe les besoins qui s'accordent? ils sont chez +les Français et les Allemands et chez les peuples naturellement destinés +à servir de satellites à ces deux grandes nations. Les destinées d'une +civilisation progressive, sincère et raisonnable, se décideront au cœur +de l'Europe: tout ce qui concourt à hâter le parfait accord de la +politique allemande avec la politique française est bienfaisant; tout ce +qui retarde cette union, quelque spécieux que soit le motif du délai, +est pernicieux. + +La guerre éclatera entre la philosophie et la foi, la politique et la +religion: entre le protestantisme et l'Église catholique: et de la +bannière qu'arborera la France dans cette lutte colossale, dépendra le +sort du monde, de l'Église, et avant tout de la France. + +La preuve que le système d'alliance auquel j'aspire est bon, c'est qu'un +temps viendra où nous n'aurons pas la liberté d'en choisir un autre. + +Comme étranger, surtout comme étranger qui écrit, j'ai été accablé de +protestations de politesse par les Russes; mais leur obligeance s'est +bornée à des promesses; personne ne m'a donné la facilité de regarder au +fond des choses. Une foule de mystères sont restés impénétrables à mon +intelligence. Un an passé dans le pays m'aurait peu avancé; les +inconvénients de l'hiver m'ont semblé d'autant plus à craindre, que les +habitants m'assuraient qu'on en souffre moins. Ils comptent pour rien +les membres paralysés, les traits du visage gelés; je pourrais pourtant +vous citer plus d'un exemple de ce genre d'accidents arrivés même à des +femmes de la société, soit étrangères, soit russes; et une fois atteint, +on se ressent toute sa vie du coup qu'on a reçu; quand on ne risquerait +que d'incurables névralgies, le danger serait grand: je n'ai pas voulu +braver inutilement ces maux et l'ennui des précautions qu'il faut +s'imposer pour les éviter. D'ailleurs dans cet Empire du profond +silence, des grands espaces vides, des campagnes nues, des villes +solitaires, des physionomies prudentes et dont l'expression peu franche +fait trouver vide la société elle-même, la tristesse me gagnait: j'ai +fui devant le spleen aussi bien que devant le froid. On a beau dire, +quiconque veut passer l'hiver à Pétersbourg, doit se résigner pendant +six mois à oublier la nature pour vivre emprisonné parmi des hommes qui +n'ont point de naturel[37]. + +Je l'avoue ingénument, j'ai passé en Russie un été terrible parce que je +n'ai pu parvenir à bien comprendre qu'une très-petite partie de ce que +j'y ai vu. J'espérais arriver à des solutions, je vous rapporte des +problèmes. + +Il est un mystère surtout que je regrette de n'avoir pu pénétrer, c'est +le peu d'influence de la religion. Malgré l'asservissement politique de +l'Église grecque, ne pourrait-elle pas conserver du moins quelque +autorité morale sur les peuples? elle n'en a aucune. À quoi tient la +nullité d'une Église que tout semble favoriser dans son œuvre? Voilà le +problème. Est-ce le propre de la religion grecque de rester ainsi +stationnaire en se contentant des marques extérieures du respect? Un tel +résultat est-il inévitable partout où le pouvoir spirituel tombe dans la +dépendance absolue du temporel? je le crois, mais c'est ce que j'aurais +voulu pouvoir vous prouver à force de documents et de faits. Pourtant, +je dirai en peu de mots le résultat des observations que j'ai faites sur +les rapports du clergé russe avec les fidèles. + +J'ai vu en Russie une Église chrétienne, que personne n'attaque, que +tout le monde respecte, du moins en apparence: une Église que tout +favorise dans l'exercice de son autorité morale, et pourtant cette +Église n'a nul pouvoir sur les cœurs; elle ne sait faire que des +hypocrites ou des superstitieux. + +Dans les pays où la religion n'est point respectée, elle n'est point +responsable; mais ici, où tout le prestige d'un pouvoir absolu aide le +prêtre dans l'accomplissement de son œuvre, où la doctrine n'est +attaquée ni par des écrits, ni par des discours; où les pratiques +religieuses sont, pour ainsi dire, passées en lois de l'État; où les +coutumes servent la foi, comme elles la contrarient chez nous; on a le +droit de reprocher à l'Église sa stérilité. Cette Église est morte, et +pourtant, à en juger d'après ce qui se passe en Pologne, elle peut +devenir persécutrice; tandis qu'elle n'a ni d'assez hautes vertus, ni +d'assez grands talents pour être conquérante par la pensée; en un mot, +il manque à l'Église russe ce qui manque à tout dans ce pays: la +liberté, sans laquelle l'esprit de vie se retire et la lumière s'éteint. + +L'Europe occidentale ignore tout ce qu'il entre d'intolérance religieuse +dans la politique russe. Le culte des Grecs réunis vient d'être aboli à +la suite de longues et sourdes persécutions: l'Europe catholique +sait-elle qu'il n'y a plus d'uniates chez les Russes; sait-elle +seulement, éblouie qu'elle est des lumières de sa philosophie, ce que +c'est que les uniates[38]? + +Voici un fait qui vous prouvera le danger qu'on court en Russie à dire +ce qu'on pense de la religion grecque et de son peu d'influence morale. + +Il y a quelques années qu'un homme d'esprit, bien vu de tout le monde à +Moscou, noble de naissance et de caractère, mais malheureusement pour +lui, dévoré de l'amour de la vérité; passion dangereuse partout, et +mortelle dans ce pays-là, s'avisa d'imprimer que la religion catholique +est plus favorable au développement des esprits, au progrès des arts, +que ne l'est la religion byzantine russe; il pensait là-dessus ce que je +pense, et il a osé le dire, crime irrémissible pour un Russe. La vie du +prêtre catholique, est-il dit dans son livre, vie toute surnaturelle ou +qui du moins doit l'être, est un sacrifice volontaire et journalier des +penchants grossiers de la nature; sacrifice incessamment renouvelé sur +l'autel de la foi, pour prouver aux plus incrédules que l'homme n'est +pas soumis en tout à la force matérielle, et qu'il peut recevoir d'une +puissance supérieure le moyen d'échapper aux lois du monde physique; +puis il ajoute: «Grâce aux réformes opérées par le temps, la religion +catholique ne peut plus employer sa virtualité qu'à faire le bien;» en +un mot, il prétendait que le catholicisme avait manqué aux grandes +destinées de la race slave, parce que là seulement se trouve à la fois, +enthousiasme soutenu, charité parfaite et discernement pur; il appuyait +son opinion d'un grand nombre de preuves, et s'efforçait de montrer les +avantages d'une religion indépendante, c'est-à-dire universelle, sur les +religions locales, c'est-à-dire bornées par la politique; bref, il +professait une opinion que je n'ai cessé de défendre de toutes mes +forces. + +Il n'est pas jusqu'aux défauts du caractère des femmes russes dont cet +écrivain n'accuse la religion grecque. Il prétend que si elles sont +légères, si elles n'ont pas su conserver sur leur famille l'autorité +qu'il est du devoir d'une épouse chrétienne et d'une mère d'exercer chez +elle, c'est qu'elles n'ont jamais reçu un véritable enseignement +religieux. + +Ce livre échappé, je ne sais par quel miracle ou par quel subterfuge, à +la surveillance de la censure, mit la Russie en feu: Pétersbourg, et +Moscou la sainte jetèrent des cris de rage et d'alarmes, enfin la +conscience des fidèles se troubla tellement, que d'un bout de l'Empire à +l'autre on demandait la punition de cet imprudent avocat de la mère des +Églises chrétiennes, ce qui n'empêchait pas l'écrivain téméraire d'être +conspué comme novateur; car... et ceci n'est pas une des moindres +inconséquences de l'esprit humain presque toujours en contradiction avec +lui-même dans les comédies qui se jouent en ce monde, le mot d'ordre de +tous les sectaires et schismatiques, c'est qu'il faut respecter la +religion sous laquelle on est né, vérité trop oubliée de Luther et de +Calvin qui ont fait en religion ce que bien des héros républicains +voudraient faire en politique: ils ont fait de l'autorité à leur profit; +enfin, il n'y avait pas assez de knout, pas assez de Sibérie, de +galères, de mines, de forteresses, de solitudes dans toutes les Russies +pour rassurer Moscou et son orthodoxie byzantine contre l'ambition de +Rome, servie par la doctrine impie d'un homme traître à Dieu et à son +pays! + +On attend avec anxiété l'arrêt qui va décider du sort d'un si grand +criminel; cette sentence, tardant à paraître, on désespérait déjà de la +justice suprême, lorsque l'Empereur, dans son impassibilité +miséricordieuse, déclare qu'il n'y a point lieu à punir, qu'il n'y a +point de criminel à frapper; mais qu'il y a un fou à enfermer: il ajoute +que _le malade sera livré aux soins des médecins_. + +Ce jugement fut mis à exécution sans délai, mais d'une façon si sévère +que le fou supposé pensa justifier l'arrêt dérisoire du chef absolu de +l'Église et de l'État. Le martyr de la vérité fut près de perdre la +raison à lui déniée par une décision d'en haut. Aujourd'hui, _au bout de +trois années_ d'un traitement rigoureusement observé, traitement aussi +avilissant qu'il était cruel, le malheureux théologien commence +seulement à jouir d'un peu de liberté; mais n'est-ce pas un miracle!... +maintenant il doute de sa propre raison, et sur la foi de la parole +Impériale il s'avoue insensé!... Ô profondeurs des misères humaines!... +En Russie la parole souveraine, lorsqu'elle réprouve un homme, équivaut +à l'excommunication papale du moyen âge!!... + +Le fou supposé peut, dit-on, maintenant communiquer avec quelques amis: +on m'a proposé pendant mon séjour à Moscou de me mener le voir dans sa +retraite; la peur m'a retenu et même la pitié, car ma curiosité lui +aurait paru insultante. On ne m'a pas dit quelle peine ont subie les +censeurs du livre qu'il a publié. + +C'est un exemple tout récent de la manière dont les affaires de +conscience se traitent aujourd'hui en Russie. Je vous le demande une +dernière fois, le voyageur assez malheureux ou assez heureux pour avoir +recueilli de tels faits, a-t-il le droit de les laisser ignorer? En ce +genre, ce que vous savez positivement vous éclaire sur ce que vous +supposez, et de toutes ces choses, il résulte une conviction que vous +avez l'obligation de faire partager au monde si vous le pouvez. + +Je parle sans haine personnelle, mais aussi sans crainte ni restriction; +car je brave même le danger d'ennuyer. + +Le pays que je viens de parcourir est sombre et monotone, autant que +celui que j'ai peint autrefois était brillant et varié. En faire le +tableau exact c'est renoncer à plaire. En Russie, la vie est aussi terne +qu'elle est gaie en Andalousie; le peuple russe est morne, le peuple +espagnol plein de verve. En Espagne l'absence de la liberté politique +était compensée par une indépendance personnelle, qui n'existe peut-être +nulle part au même degré et dont les effets sont surprenants, tandis +qu'en Russie l'une est aussi inconnue que l'autre. Un Espagnol vit +d'amour, un Russe vit de calcul; un Espagnol raconte tout, et s'il n'a +rien à raconter, il invente; un Russe cache tout, et s'il n'a rien à +cacher, il se tait pour avoir l'air discret, même il se tait sans +calcul, par habitude; l'Espagne est infestée de brigands, mais on n'y +vole que sur les grands chemins; les routes de la Russie sont sûres, +mais on est volé immanquablement dans les maisons; l'Espagne est remplie +de souvenirs et de ruines qui datent de tous les siècles; la Russie date +d'hier, son histoire n'est riche qu'en promesses; l'Espagne est hérissée +de montagnes qui varient les sites à chaque pas du voyageur, la Russie +n'a qu'un paysage d'un bout de la plaine à l'autre; le soleil illumine +Séville, il vivifie tout dans la Péninsule; la brume voile les lointains +des paysages de Pétersbourg qui restent ternes, même pendant les plus +belles soirées de l'été: enfin les deux pays sont en tous points +l'opposé l'un de l'autre, c'est la différence du jour à la nuit, du feu +à la glace, du midi au nord. + +Il faut avoir vécu dans cette solitude sans repos, dans cette prison +sans loisir, qu'on appelle la Russie, pour sentir toute la liberté dont +on jouit dans les autres pays de l'Europe, quelque forme de gouvernement +qu'ils aient adoptée. On ne saurait trop le répéter; en Russie la +liberté manque à tout, si ce n'est, m'a-t-on dit, au commerce d'Odessa. +Aussi l'Empereur, grâce au tact prophétique dont il est doué, +n'aime-t-il guère l'esprit d'indépendance qui règne dans cette ville +dont la prospérité est due à l'intelligence et à l'intégrité d'un +Français[39]; c'est pourtant la seule de tout son vaste Empire où l'on +puisse de bonne foi bénir son règne. + +Quand votre fils sera mécontent en France, usez de ma recette, +dites-lui: «Allez en Russie.» C'est un voyage utile à tout étranger; +quiconque a bien vu ce pays, se trouvera content de vivre partout +ailleurs. Il est toujours bon de savoir qu'il existe une société où nul +bonheur n'est possible parce que par une loi de sa nature, l'homme ne +peut être heureux sans liberté. + +Un tel souvenir rend indulgent, et le voyageur rentré dans ses foyers +peut dire de son pays ce qu'un homme d'esprit disait de lui-même: «Quand +je m'apprécie je suis modeste; mais je suis fier quand je me compare.» + + + + +APPENDICE. + +Histoire de la captivité de MM. Girard et Grassini, prisonniers en +Russie.--Récit de M. Girard.--Conversation du Voyageur avec M. +Grassini.--Récit officiel de la captivité en Russie et du renvoi en +Danemark des princes et princesses de Brunswick sous l'Impératrice +Catherine II (extrait de la première partie des actes de l'Académie +Impériale russe.)--Extrait de la Description de Moscou, par Le Cointe de +Laveau. Prisons de Moscou. + + + Novembre 1842. + +Pendant le cours de cette année, le hasard m'a fait rencontrer deux +hommes qui servaient dans notre armée à l'époque de la campagne de 1812, +et qui vécurent l'un et l'autre pendant plusieurs années en Russie, +après y avoir été faits prisonniers. L'un est un Français actuellement +professeur de langue russe à Paris; il se nomme M. Girard; l'autre est +un Italien, M. Grassini, le frère de la célèbre cantatrice, laquelle fit +sensation en Europe par sa beauté. Elle a contribué par son talent +dramatique à la gloire de l'école moderne en Italie[40]. + +Ces deux personnes m'ont raconté des faits qui se confirment les uns par +les autres, et qui me paraissent assez intéressants pour mériter d'être +publiés. + +Ayant noté, sans y retrancher un seul mot, ma conversation avec M. +Grassini, je la rapporterai textuellement; mais comme je n'avais pas eu +le même soin relativement aux détails qui m'avaient été communiqués par +M. Girard, je ne puis donner de ceux-ci qu'un résumé. Les deux récits se +ressemblent tellement qu'on les dirait calqués l'un sur l'autre; et +cette similitude n'a pas laissé que d'ajouter à la confiance que +m'inspiraient les deux personnes de qui je tiens les faits qu'on va +lire. Remarquez que ces deux hommes sont complètement étrangers l'un à +l'autre, qu'ils ne se sont jamais vus, et qu'ils ne se connaissent pas +même de nom. + +Voici d'abord ce que m'a conté M. Girard: + +Il fut fait prisonnier pendant la retraite, et envoyé immédiatement dans +l'intérieur de la Russie, sous la conduite d'un corps de Cosaques. Le +malheureux faisait partie d'un convoi de trois mille Français. Le froid +devenait de jour en jour plus intense, et les prisonniers furent dirigés +au delà de Moscou, pour être dispersés ensuite dans divers gouvernements +de l'intérieur. + +Mourant de faim, exténués, la fatigue les forçait souvent de s'arrêter +en chemin; aussitôt de nombreux et violents coups de bâton leur tenaient +lieu de nourriture, et leur donnaient la force de marcher jusqu'à la +mort. À chaque étape, quelques-uns de ces infortunés, peu vêtus, mal +nourris, dénués de tout secours et cruellement traités, restaient sur la +neige; une fois tombés, la gelée les collait à terre, et ils ne se +relevaient plus. Leurs bourreaux eux-mêmes étaient épouvantés de l'excès +de leur misère... + +Dévorés de vermine, consumés par la fièvre, par la misère, portant +partout avec eux la contagion, ils étaient des objets d'horreur pour les +villageois chez lesquels on les faisait séjourner. Ils avançaient à +coups de bâton vers les lieux qui leur étaient assignés comme points de +repos, et c'était encore à coups de bâton qu'on les y recevait, sans +leur permettre d'approcher des personnes, ni même d'entrer dans les +maisons. On en a vu qui furent réduits à un tel dénûment, que dans leur +désespoir furieux ils tombaient à coups de poing, de bûches, de pierres, +les uns sur les autres pour s'entre-tuer comme dernière ressource, parce +que ceux qui sortaient vivants de la mêlée mangeaient les jambes des +morts!!!... C'est à ces horribles excès que l'inhumanité des Russes +poussait nos compatriotes. + +On n'a pas oublié que, dans le même temps, l'Allemagne donnait d'autres +exemples au monde chrétien. Les protestants de Francfort se souviennent +encore du dévouement de l'évêque de Mayence, et les catholiques italiens +se rappellent avec gratitude les secours qu'ils ont reçus chez les +protestants de la Saxe. + +La nuit, dans les bivouacs, les hommes qui se sentaient près de mourir +se relevaient avec horreur pour lutter debout contre l'agonie; surpris +par le froid dans les contorsions de la mort, ils restaient appuyés +contre des murs, roides et gelés. Leur dernière sueur se glaçait sur +leurs membres décharnés; on les voyait les yeux ouverts pour toujours, +le corps fixé dans l'attitude convulsive où la mort les avait surpris et +congelés. Les cadavres restaient là jusqu'à ce qu'on les arrachât de +leur place pour les brûler: et la cheville se détachait du pied plus +aisément que la semelle ne se séparait du sol. Quand le jour paraissait, +leurs camarades, en levant la tête, se voyaient sous la garde d'un +cercle de statues à peine refroidies, et qui paraissaient postées autour +du camp comme les sentinelles avancées de l'autre monde. L'horreur de +ces réveils ne peut s'exprimer. + +Tous les matins, avant le départ de la colonne, les Russes brûlaient les +morts, et, le dirai-je, quelquefois ils brûlaient les mourants!... + +Voilà ce que M. Girard a vu, voilà les souffrances qu'il a partagées, et +auxquelles il a survécu grâce à sa jeunesse et à son étoile. + +Ces faits, tout affreux qu'ils sont, ne me paraissent pas plus +extraordinaires qu'une foule de récits constatés par les historiens; +mais ce qu'il m'est impossible d'expliquer ni presque de croire, c'est +le silence d'un Français sorti de ce pays inhumain, et rentré pour +toujours dans sa patrie. + +M. Girard n'a jamais voulu publier la relation de ce qu'il a souffert, +par respect, disait-il, pour la mémoire de l'Empereur Alexandre, qui l'a +retenu près de dix années en Russie, où, après avoir appris la langue du +pays, il fut employé comme maître de français dans les écoles +Impériales. De combien d'actes arbitraires, de combien de fraudes +n'a-t-il pas été témoin dans ces vastes établissements? Rien n'a pu +l'engager à rompre le silence et à faire connaître à l'Europe tant +d'abus criants! + +Avant de lui permettre de retourner en France, l'Empereur Alexandre le +rencontra un jour pendant une visite que faisait ce prince dans je ne +sais quel collége de province. Alors, lui adressant quelques paroles +gracieuses sur son désir de quitter la Russie, désir depuis longtemps +manifesté par lui à ses supérieurs, il lui accorda enfin la permission +tant de fois demandée de revenir en France: il lui fit même donner +quelque argent pour son voyage. M. Girard a une physionomie douce qui +sans doute aura plu à l'Empereur. + +Voilà comment, après dix ans, le malheureux prisonnier échappé à la mort +par miracle vit finir sa captivité. Il quitta le pays de ses bourreaux +et de ses geôliers en chantant hautement les louanges des Russes, et en +protestant de sa reconnaissance pour l'_hospitalité_ qu'il avait reçue +chez eux. + +«Vous n'avez rien écrit? lui dis-je après avoir écouté attentivement sa +narration. + +--J'avais l'intention de dire tout ce que je sais, me répondit-il; mais, +n'étant pas connu, je n'aurais pu trouver ni libraire, ni lecteur. + +--La vérité finit par se faire jour toute seule, repris-je. + +--Je n'aime pas à la dire contre ce pays-là, me répliqua M. Girard; +l'Empereur a été si bon pour moi! + +--Oui, repartis-je... mais considérez qu'il est bien aisé de paraître +bon en Russie. + +--En me donnant mon passe-port, on m'a recommandé la discrétion.» + +Voilà ce que dix ans de séjour dans ce pays-là peuvent produire sur +l'esprit d'un homme né en France, d'un homme brave et loyal. Calculez, +d'après cela, quel doit être le sentiment moral qui se transmet de +génération en génération parmi les Russes... + +Au mois de février 1842, j'étais à Milan, où je rencontrai M. Grassini, +qui me raconta qu'en 1812, servant dans l'armée du vice-roi d'Italie, il +avait été fait prisonnier aux environs de Smolensk pendant la retraite. +Depuis lors il a passé deux années dans l'intérieur de la Russie. Voici +notre dialogue: je le copie avec une exactitude scrupuleuse, car je +l'avais noté le jour même. + +«Vous avez dû bien souffrir dans ce pays-là, lui dis-je, de l'inhumanité +des habitants et des rigueurs du climat? + +--Du froid, oui, me répondit-il; mais il ne faut pas dire que les Russes +manquent d'humanité. + +--Si cela était vrai, pourtant, quel mal y aurait-il à le dire? Pourquoi +faudrait-il laisser les Russes se vanter partout des vertus qu'ils +n'auraient pas? + +--Nous avons reçu, dans l'intérieur du pays, des secours inespérés. Des +paysannes, des grandes dames nous envoyaient des vêtements pour nous +garantir du froid, des remèdes pour nous guérir, des aliments et jusqu'à +du linge; plusieurs d'entre elles bravaient, pour venir nous soigner +jusque dans nos bivouacs, la contagion que nous portions avec nous, car +la misère nous avait donné d'affreuses maladies qui se répandaient à +notre suite dans les pays qu'on nous faisait traverser. Il fallait, pour +arriver jusqu'à nos haltes, non pas une compassion légère, mais un grand +courage, une véritable vertu; j'appelle cela de l'humanité. + +--Je ne prétends pas dire qu'il n'y ait nulle exception à la dureté de +cœur qu'en général j'ai reconnue chez les Russes. Partout où il y a des +femmes, il y a de la pitié; les femmes de tous les pays sont quelquefois +héroïques dans la compassion; mais il n'en est pas moins vrai qu'en +Russie les lois, les habitudes, les mœurs, les caractères sont empreints +d'une cruauté dont nos malheureux prisonniers ont eu trop à souffrir +pour que nous puissions beaucoup célébrer l'humanité des habitants de ce +pays. + +--J'ai souffert chez eux comme les autres et plus que bien d'autres, +car, revenu dans ma patrie, je suis resté presque aveugle; depuis trente +ans j'ai eu recours, sans succès, à tous les moyens de l'art pour guérir +mes yeux; ma vue est à moitié perdue; l'influence des rosées de la nuit +en Russie, même dans la belle saison, est pernicieuse pour quiconque +dort en plein air. + +--On vous faisait camper? + +--Il le fallait bien pendant les marches militaires qu'on nous imposait. + +--Ainsi, par des froids de vingt à trente degrés, vous manquiez d'abris? + +--Oui, mais c'est l'inhumanité du climat, ce n'est pas celle des hommes +qu'il faut accuser de nos souffrances dans ces haltes obligées. + +--Les hommes n'ajoutaient-ils pas quelquefois leurs inutiles rigueurs à +celles de la nature? + +--Il est vrai que j'ai été témoin de traits d'une férocité digne des +peuples sauvages. Mais je me distrayais de ces horreurs par mon grand +amour de la vie; je me disais; Si je me laisse emporter à l'indignation, +je serai doublement exposé; ou la colère m'étouffera, ou nos gardiens +m'assommeront pour venger l'honneur de leur pays. L'amour-propre humain +est si bizarre que des hommes sont capables d'assassiner un homme pour +prouver à d'autres qu'ils ne sont pas inhumains. + +--Vous avez bien raison... Mais tout ce que vous me dites là ne me fait +pas changer d'avis sur le caractère des Russes. + +--On nous faisait voyager par bandes: nous couchions hors des villages +dont l'entrée nous était interdite à cause de la fièvre d'hôpital que +nous traînions après nous. Le soir nous nous étendions à terre, +enveloppés dans nos manteaux, entre deux grands feux. Le matin, avant de +recommencer la marche, nos gardiens comptaient les morts, et, au lieu de +les enterrer, ce qui eût exigé trop de temps et de peine à cause de +l'épaisseur et de la dureté de la neige et de la glace, ils les +brûlaient; par ce moyen on pensait arrêter les progrès de la contagion; +on brûlait vêtements et corps tout ensemble; mais, le croirez-vous? il +est arrivé plus d'une fois que des hommes encore en vie ont été jetés au +milieu des flammes! Un instant ranimés par la douleur, ces malheureux +achevaient leur agonie dans les cris et dans les tourments du bûcher! + +--Quelle horreur! + +--Il s'est commis bien d'autres atrocités. Chaque nuit la rigueur du +froid nous décimait. Quand on trouvait quelque édifice abandonné à +l'entrée des villes, on s'emparait de ces mauvais bâtiments pour y +établir notre gîte. On nous entassait à tous les étages de ces maisons +vides. Mais les nuits que nous passions ainsi abrités n'étaient guère +moins rudes que les nuits du bivouac, parce que, dans l'intérieur du +bâtiment, on ne pouvait faire du feu qu'à certaines places, tandis qu'en +plein air au moins nous en allumions tout autour de notre campement +Ainsi, beaucoup de nos gens mouraient de froid dans leurs chambres faute +de moyens de se réchauffer. + +--Mais pourquoi vous faire voyager pendant l'hiver? + +--Nous aurions donné la peste aux environs de Moscou; souvent j'ai vu +emporter des morts que les soldats russes avaient été prendre au second +étage des édifices où nous étions parqués; ils traînaient ces corps par +les pieds avec des cordes liées autour des chevilles; et la tête +suivait, frappant et rebondissant de marche en marche tout le long de +l'escalier depuis le haut de la maison jusqu'au rez-de-chaussée. Ils ne +souffrent plus, disait-on, ils sont morts! + +--Et vous trouvez cela très-humain? + +--Je vous raconte ce que j'ai vu, monsieur; il est même arrivé quelque +chose de pis, car j'ai vu des vivants achevés de cette sorte, et +laissant sur les degrés ensanglantés par leur tête brisée, les preuves +hideuses de la férocité des soldats russes; je dois le dire, quelquefois +un officier assistait à ces brutales exécutions: si l'on permettait ces +horreurs, c'était dans l'espoir d'arrêter la contagion en hâtant la mort +des hommes atteints du mal. Voilà ce que j'ai vu, ce que mes compagnons +voyaient journellement sans réclamer; tant la misère abrutit les +hommes!... La même chose m'arrivera demain, pensais-je; cette communauté +de péril mettait ma conscience en repos, et favorisait mon inertie. + +--Elle dure encore, à ce qu'il me semble, puisque vous avez pu être +témoin de faits pareils et vous taire pendant vingt-huit ans. + +--J'employai les deux années de ma captivité à écrire soigneusement mes +Mémoires: j'avais ainsi complété deux volumes de faits plus curieux et +plus extraordinaires que tout ce qu'on a imprimé sur le même sujet; +j'avais décrit le régime arbitraire dont nous étions les victimes; la +cruauté des mauvais seigneurs aggravant notre sort et renchérissant sur +la brutalité des hommes du peuple; les consolations et les secours que +nous recevions des bons seigneurs; j'avais montré le hasard et le +caprice disposant de la vie des prisonniers comme de celle des +indigènes; enfin, j'avais tout dit! + +--Eh bien! + +--Eh bien! j'ai brûlé ma relation avant de repasser la frontière russe +lorsqu'un me permit de retourner en Italie. + +--C'est un crime! + +--On m'a fouillé; si l'on eût saisi et lu ces papiers, on m'aurait donné +le knout et envoyé finir mes jours en Sibérie, où mon malheur n'aurait +pas mieux servi la cause de l'humanité que mon silence ne la sert ici. + +--Je ne puis vous pardonner cette résignation. + +--Vous oubliez qu'elle m'a sauvé la vie et qu'en mourant je n'eusse fait +de bien à personne. + +--Mais au moins depuis votre retour vous auriez dû récrire votre récit. + +--Je n'aurais pu le faire avec la même exactitude: je ne crois plus à +mes propres souvenirs. + +--Où avez-vous passé vos deux années de captivité? + +--Aussitôt que j'arrivai dans une ville où je pus trouver un officier +supérieur, je demandai à prendre service dans l'armée russe, c'était le +moyen d'éviter le voyage de la Sibérie; on accueillit ma requête, et au +bout de quelques semaines je fus envoyé à Toula, où j'obtins la place +d'instituteur chez le gouverneur civil de la ville; j'ai passé deux ans +chez cet homme. + +--Comment avez-vous vécu dans son intérieur? + +--Mon élève était un enfant de douze ans, que j'aimais et qui s'était +aussi fort attaché à moi, tout enfant qu'il était. Il me raconta que son +père était veuf, qu'il avait acheté à Moscou une paysanne dont il avait +fait sa concubine[41] et que cette femme rendait leur intérieur +désagréable. + +--Quel homme était ce gouverneur? + +--Un tyran de mélodrame. Il faisait consister la dignité dans le +silence: pendant deux ans que j'ai dîné à sa table, nous n'avons jamais +causé ensemble. Il avait pour bouffon un aveugle qu'il faisait chanter +tout le temps des repas, et qu'il excitait à parler devant moi contre +les Français, contre l'armée, contre les prisonniers; je savais assez de +russe pour deviner une partie de ces indécentes et brutales +plaisanteries, dont mon élève achevait de m'expliquer le sens quand nous +étions retournés dans notre chambre. + +--Quel manque de délicatesse! et l'on vante l'hospitalité russe! Vous +parliez tout à l'heure de mauvais seigneurs qui aggravaient la position +des prisonniers, en avez-vous rencontré? + +--Avant d'arriver à Toula, je faisais partie d'un peloton de prisonniers +confiés à un sergent, vieux soldat dont nous eûmes à nous louer. Un soir +nous fîmes halte dans les domaines d'un baron, redouté au loin pour ses +cruautés. Ce forcené voulait nous tuer de sa propre main, et le sergent +chargé de nous escorter pendant notre marche, eut de la peine à défendre +notre vie contre la rage patriotique du vieux boyard. + +--Quels hommes! ce sont vraiment les fils des serviteurs d'Ivan IV. +Ai-je tort de me récrier contre leur inhumanité? Le père de votre élève +vous donnait-il beaucoup d'argent? + +--Quand j'arrivai sous son toit, j'étais dépouillé de tout; pour me +vêtir, il ordonna généreusement à son tailleur de retourner un de ses +vieux habits; il n'eut pas honte de faire endosser au gouverneur de son +propre fils un vêtement dont un laquais italien n'eût pas voulu +s'affubler. + +--Cependant les Russes veulent passer pour magnifiques. + +--Oui, mais ils sont vilains dans leur intérieur: un Anglais venait-il à +traverser Toula, tout était bouleversé dans les maisons où l'étranger +devait être reçu. On substituait des bougies aux chandelles sur les +cheminées, on nettoyait les chambres, on habillait les gens: enfin les +habitudes de la vie étaient changées. + +--Tout ce que vous dites là ne justifie que trop mes jugements; au fond, +monsieur, je vois que vous pensez comme moi, nous ne différons que de +langage. + +--Il faut avouer qu'on devient d'une grande insouciance quand on a passé +deux années de sa vie en Russie. + +--Oui, vous m'en donnez la preuve: cette disposition est-elle générale? + +--À peu près; on sent que la tyrannie est plus forte que les paroles, et +que la publicité ne peut rien contre de pareils faits. + +--Il faut cependant qu'elle ait quelque efficacité, puisque les Russes +la redoutent. C'est votre coupable inertie, permettez-moi de vous le +dire, et celle des personnes qui pensent comme vous, qui perpétue +l'aveuglement de l'Europe et du monde, et qui donne le champ libre à +l'oppression. + +--Elle l'aurait, malgré tous nos livres et tous nos cris. Pour vous +prouver que je ne suis pas le seul de mon avis, je veux vous raconter +encore l'histoire d'un de mes compagnons d'infortune; c'était un +Français[42]. Un soir, ce jeune homme arriva malade au bivouac: tombé en +léthargie pendant la nuit, il fut traîné le matin au bûcher avec les +autres morts; mais avant de le jeter dans le feu, on voulait réunir tous +les cadavres. Les soldats le laissèrent à terre un instant pour aller +chercher les corps oubliés ailleurs. On l'avait couché tout habillé sur +le dos, le visage tourné vers le ciel; il respirait encore, même il +entendait tout ce qu'on faisait et disait autour de lui; la connaissance +lui était revenue, mais il ne pouvait donner aucun signe de vie. Une +jeune femme, frappée de la beauté des traits et de l'expression +touchante de la figure de ce mort, s'approche de notre malheureux +camarade; elle reconnaît qu'il vit encore, appelle du secours, et fait +emporter, soigner, guérir l'étranger qu'elle a ressuscité. Celui-ci, +revenu en France après plusieurs années de captivité, n'a pas non plus +écrit son histoire. + +--Mais vous, monsieur, vous, homme instruit, homme indépendant, pourquoi +n'avez-vous pas publié le récit de votre captivité? Des faits de cette +nature, bien avérés, auraient intéressé le monde entier. + +--J'en doute; le monde est composé de gens si occupés d'eux-mêmes que +les souffrances des inconnus les touchent peu. D'ailleurs j'ai une +famille, un état, je dépends de mon gouvernement, qui est en bons +rapports avec le gouvernement russe, et qui ne verrait pas avec plaisir +un de ses sujets publier des faits qu'on s'efforce de cacher dans le +pays où ils se passent[43]. + +--Je suis persuadé, monsieur, que vous calomniez votre gouvernement; +vous seul, permettez-moi de vous le dire, vous me paraissez à blâmer en +tout ceci par votre excès de prudence. + +--Peut-être; mais je n'imprimerai jamais que les Russes manquent +d'humanité. + +--Je me trouve bien heureux de n'avoir séjourné en Russie que pendant +quelques mois, car je remarque que les hommes les plus francs, les +esprits les plus indépendants, lorsqu'ils ont passé plusieurs années +dans ce singulier pays, croient tout le reste de leur vie qu'ils y sont +encore ou qu'ils sont exposés à y retourner. Et voilà ce qui nous +explique l'ignorance où nous sommes de tout ce qui s'y passe. Le vrai +caractère des hommes qui habitent l'intérieur de cet immense et +redoutable Empire est une énigme pour la plupart des Européens. Si tous +les voyageurs, par des motifs divers, se donnent le mot pour taire, +ainsi que vous le faites, les vérités désagréables qu'on peut dire à ce +peuple et aux hommes qui le gouvernent, il n'y a pas de raison pour que +l'Europe sache jamais à quoi s'en tenir sur cette prison modèle. Vanter +les douceurs du despotisme, même lorsqu'on est hors de ses atteintes, +c'est un degré de prudence qui me paraît criminel. Certes, il y a là un +mystère inexplicable; si je ne l'ai pas pénétré, j'ai du moins échappé à +la fascination de la peur, et c'est ce que je prouverai par la sincérité +de mes narrations.» + + * * * * * + +En terminant ces longs récits, je crois devoir communiquer aux lecteurs +une pièce que je regarde comme authentique. Il ne m'est pas permis de +dire par quel moyen j'ai pu me la procurer; car bien que les faits qu'on +y raconte soient maintenant du domaine de l'histoire, il serait +dangereux à Pétersbourg d'avouer qu'on s'en occupe; ce serait au moins +se rendre coupable d'_inconvenance_: c'est le mot d'ordre pour désigner +prudemment les conspirations. Tout le monde sait cela, dit-on aux +Russes; oui, répondent-ils, mais personne n'en a jamais entendu parler. +Sous le bon et grand prince Ivan III, on montait sur l'échafaud comme +intrigant; aujourd'hui un homme pourrait bien expier en Sibérie le crime +d'_inconvenance_. + +Cette pièce, traduite du russe par la personne qui me l'a procurée, est +la relation de la captivité et du renvoi en Danemark. + + + + +GÉNÉALOGIE DES PRINCES ET PRINCESSES DE BRUNSWICK. + + +I. MICHEL ROMANOFF. Mort en 1645. + | + | II. ALEXIS. Mort en 1676. marié à NATALIE NARISCHKIN. + | | + | | III. THÉODORE ou FÉDOR III. Mort sans postérité en 1682. + | | + | | IV. JEAN ou IVAN V. Mort en 1696. + | | | + | | | CATHERINE, mariée au prince de Mecklembourg. + | | | | + | | | | ÉLISABETH, mariée à Antoine Ulrich de Brunswick, et morte + | | | | ainsi que lui dans l'exil. + | | | | | + | | | | | IX. JEAN VI, détrôné, enfermé à Schlusselbourg. + | | | | | Mort en 1764, à 22 ans. + | | | | | + | | | | | CATHERINE. Morte en 1807, à 65 ans. + | | | | | + | | | | | ÉLISABETH. Morte en 1782, à 39 ans. + | | | | | + | | | | | PIERRE. Mort en 1798, à 53 ans. + | | | | | + | | | | | ALEXIS. Mort en 1787, à 41 ans. + | | | | | + | | | | | _N. B._ À la mort de ces cinq princes et princesses + | | | | | s'éteignit la branche de JEAN V. + | | | + | | | ANNE, duchesse de Courlande. Morte sans enfants en 1740. + | | + | | SOPHIE. Morte dans un monastère en 1704. + | | + | | V. PIERRE-LE-GRAND. marié à EUDOXIE LAPUCHIN. Morte en 1731. + | | | + | | | ALEXIS[44], marié à une princesse de + | | | Brunswick. + | | | | + | | | | VII. PIERRE II. Mort sans postérité. + | | | + | | marié à CATHERINE Ire. Morte en 1727. + | | | + | | | ANNE, mariée à Frédéric de + | | | Holstein-Gottorp. Morte en 1726. + | | | | + | | | | XI. PIERRE III. Mort en 1762. + | | | | + | | | | marié à XII. CATHERINE-LA-GRANDE. Morte + | | | | en 1798. + | | | | | + | | | | | XIII. PAUL. Mort en 1762. + | | | | | + | | | | | marié à MARIE DE WURTEMBERG. + | | | | | | + | | | | | | XIV. ALEXANDRE. Mort en 1825. + | | | | | | + | | | | | | CONSTANTIN. + | | | | | | + | | | | | | XV. NICOLAS Ier. + | | | | | | + | | | | | | MICHEL. + | | | + | | | X. ÉLISABETH. Morte sans postérité en 1764. + + + + +LISTE DES CZARS DEPUIS JEAN IV. + + +JEAN IV. +THÉODORE Ier. +BORIS GODOUNOF. +THÉODORE II. +DÉMÉTRIUS V. +BASILE V. +MICHEL ROMANOFF. +ALEXIS. +THÉODORE III. +JEAN V. +PIERRE Ier. +CATHERINE Ire. +PIERRE II. +ANNE. +JEAN VI. +ÉLISABETH. +PIERRE III. +CATHERINE II. +PAUL. +ALEXANDRE. +NICOLAS Ier. + +Sous le règne de Catherine II, des princes et des princesses de +Brunswick, frères et sœurs d'Ivan VI, le prisonnier de Schlusselbourg. +On frémit en lisant les preuves de l'abrutissement de ces malheureuses +créatures chez lesquelles toutes les idées de la vie se confondent avec +les habitudes de la prison, et qui pourtant sentaient leur position. Le +trône auquel elles avaient droit était occupé par l'épouse de Pierre III +succédant à sa victime, qui elle-même n'avait régné que par +l'usurpation. + +Je fais précéder ce récit véridique d'une généalogie de la maison de +Romanoff[45], qui prouve que les prisonniers descendaient en droite +ligne du Czar Ivan V. La famille du prince de Brunswick fut la victime +des souverains par lesquels elle fut dépossédée; car, dans l'histoire de +Russie, le droit s'expie et le crime se récompense. + +Pour bien apprécier l'hypocrisie de la Czarine dans sa conduite envers +ses prisonniers, il ne faut pas oublier que le présent récit est écrit +pour l'Impératrice elle-même, et que par conséquent chaque fait y est +présenté sous le point de vue le plus _convenable_, et en même temps le +plus satisfaisant pour la _grande âme_ de Catherine II. Ce morceau doit +être lu comme une œuvre de chancellerie, comme une pièce officielle, et +non comme un récit impartial et naïf. + +C'est un épisode de l'histoire du règne de Catherine II, rédigé par +ordre supérieur, et destiné à prouver l'_humanité_ de la Sémiramis du +Nord. + + + + +_Renvoi en Danemark de la famille de Brunswick qui résidait à +Cholmogory. Tiré de la première partie des Actes de l'Académie Impériale +russe_. + + +I. + +La famille de Brunswick languit longtemps dans l'exil. Le dernier lieu +de sa résidence en Russie fut Cholmogory, ancienne ville du gouvernement +d'Archangel, construite dans une île de la Dwina, à 72 verstes +d'Archangel. Elle vivait éloignée de toute autre habitation dans une +maison expressément destinée à elle et aux employés, aux gens attachés à +son service. La promenade ne lui était permise que dans le jardin +attenant à la maison. + +Le malheureux père, Antoine Ulric de Brunswick, ayant perdu sa femme, +l'ex-régente de l'Empire de Russie, et étant devenu aveugle à la suite +de ses malheurs, mourut le 4-16 mai 1774, n'ayant pas vécu assez pour +recevoir la liberté qu'il avait demandée avec larmes. La politique du +temps n'avait pas permis qu'on lui accordât sa demande. Il laissa après +lui deux fils et deux filles. + +L'aînée des deux filles, la princesse Catherine, était née à +Saint-Pétersbourg avant les malheurs de sa famille. La princesse +Élisabeth, à Dunamunde; les princes Pierre et Alexis, à Cholmogory. La +naissance de ce dernier avait coûté la vie à sa mère. Pour les +surveiller, on avait nommé un officier d'état-major, et pour leur +service, on avait désigné quelques personnes de condition inférieure. +Toute communication avec les voisins leur était interdite. Le gouverneur +d'Archangel seul avait la permission de les visiter de temps à autre +pour s'informer de leur situation. Ayant reçu l'éducation des gens du +peuple, ils ne connaissaient d'autre langue que la langue russe. + +Pour l'entretien de la famille de Brunswick et pour celui des personnes +qui la composaient, comme pour l'établissement de la maison qu'elle +occupait, on n'avait alloué aucune somme; mais on recevait pour cela du +magistrat d'Archangel de dix à quinze mille roubles. On envoyait de la +garde-robe impériale les choses nécessaires pour la famille, et pour les +militaires, les objets d'uniforme étaient fournis par le commissariat +des guerres. + + +II. + +Dès que l'Impératrice Catherine II fut montée sur le trône, elle jeta un +regard de pitié sur ses prisonniers, et adoucit la sévérité de leur +régime; s'étant assurée enfin que l'élargissement des enfants d'Antoine +Ulric ne pouvait avoir aucune suite sérieuse, elle résolut de les +renvoyer dans les États danois et de les remettre sous la garde de la +sœur de leur père, la Reine douairière de Danemark, Julienne Marie. +Désirant exécuter son projet sans participation d'autrui, l'Impératrice +entama avec la Reine une correspondance directe. La première lettre +autographe de l'Impératrice sur ce sujet fut envoyée le 18-30 mars 1780. +Catherine proposait à la Reine d'envoyer la famille de Brunswick en +Norwège. + +La Reine reçut l'offre de l'Impératrice avec un sentiment de +reconnaissance et les marques d'une satisfaction particulière; elle lui +répondit que le Roi son beau-fils consentait aux propositions de Sa +Majesté, concernant la famille de Brunswick. + +Le Roi lui-même écrivit à l'Impératrice, l'assurant qu'il était prêt à +faire tout ce qu'elle désirait. Mais ensuite la Reine informa +l'Impératrice qu'il n'y avait pas en Norwège une seule ville qui n'eût +un port, et ne fût située au bord de la mer. On reconnut qu'il serait +mieux de transporter la famille de Brunswick dans l'intérieur du +Jutland, dans un district également éloigné de la mer et des grandes +routes. La petite ville de Gorsens fut choisie pour sa résidence, et le +Roi y acheta pour elle deux maisons. + + +III. + +Pendant que cette correspondance avait lieu avec la Reine, on faisait +les arrangements nécessaires pour le renvoi de la famille de Brunswick. +L'Impératrice désirait accomplir son projet autant que possible en +secret, pour ne pas exciter de rumeur dans le peuple, _et donner lieu à +de longs et inutiles commentaires_. Pour cela on ne mit dans le secret +que très-peu de personnes. Le principal exécuteur de cette affaire fut +le brigadier Besborodko, qui était alors attaché à la personne de +l'Impératrice et qui fut dans la suite conseiller privé de première +classe et chancelier. + +Dans le même temps le conseiller privé Melgunof fut nommé gouverneur +général de Yaroslaf et Vologda, et d'Archangel. On lui enjoignit de se +rendre de Saint-Pétersbourg droit à Archangel, sous prétexte d'examiner +de près le pays dont l'administration lui était confiée. En même temps +on lui ordonna de faire personnellement connaissance avec les princes et +princesses, de tâcher d'acheter ou de construire un bon bâtiment sous +prétexte qu'il en avait besoin pour naviguer sur les rivières du +gouvernement d'Archangel; ensuite d'acheter un bon bâtiment marchand; il +lui fut ordonné, dans le cas où il n'en trouverait pas un qui fût propre +à tenir la mer, de faire construire en hâte sur le lac Onéga un vaisseau +marchand à trois mâts, sous prétexte de faire des découvertes dans les +mers septentrionales, et de choisir pour le faire manœuvrer d'anciens +matelots accoutumés au service, avec d'habiles officiers de marine. + + +IV. + +Melgunof, arrivé à Archangel, reçut de l'ancien gouverneur Golowtzin des +renseignements sur la famille de Brunswick, et de là il se transporta à +Cholmogory. + +À l'entrée de Melgunof dans la maison où demeuraient les princes et les +princesses, ils vinrent tous à sa rencontre dans l'antichambre, et tout +effrayés ils se jetèrent à ses pieds en le conjurant de leur accorder sa +protection. Melgunof tâcha de les rassurer; il leur dit qu'il avait été +nommé chef du gouvernement d'Archangel, par la volonté suprême de +l'Impératrice, et que comme il était obligé de connaître tout ce qui +existait dans la province qu'il devait administrer, il était venu leur +faire une visite, sachant l'intérêt que l'Impératrice prenait à leur +situation. À ces mots, tous tombèrent de nouveau à ses pieds, et les +deux sœurs fondirent en larmes. La plus jeune dit que depuis le +commencement du règne de l'Impératrice, ils renaissaient par la grâce de +Sa Majesté; mais qu'avant son règne, ils étaient dans le besoin. Elle +pria humblement Melgunof de témoigner à Sa Majesté leur reconnaissance +sans bornes. + +Melgunof resta à Cholmogory six jours et il vit habituellement les +princes et les princesses; il dînait tous les jours chez eux avec le +gouverneur, et quelquefois il y soupait. Après le dîner il passait avec +eux une bonne partie de la journée, employant le temps à jouer aux +cartes, au jeu appelé _tressette_[46] fort ennuyeux pour lui à ce qu'il +dit, mais pour eux très-amusant. + +Pendant cet espace de temps, il tâcha, d'après les ordres qu'on lui +avait donnés, de s'assurer de l'état de la santé des prisonniers, de +leurs caractères et de leurs facultés intellectuelles. + +Voici comment Melgunof dépeint les membres de la famille de Brunswick: + +«La sœur aînée, Catherine, a trente-six ans; elle est d'une taille mince +et petite, elle a le teint blanc et ressemble à son père. Dans son +enfance, elle a perdu l'ouïe et elle a la parole tellement embarrassée, +qu'il n'est pas possible de comprendre ce qu'elle dit. Ses frères et sa +sœur correspondent avec elle par signes. Malgré cela, elle a tant +d'intelligence que lorsque ses frères et sa sœur, sans faire aucun +geste, lui disent quelque chose, elle les comprend par le seul mouvement +de leurs lèvres. Elle leur répond quelquefois tout bas, quelquefois tout +haut, tellement que celui qui n'est pas accoutumé à un tel langage, n'y +peut rien comprendre. On voit, par sa conduite, qu'elle est timide, +polie et modeste, d'un caractère doux et gai: voyant que les autres +rient en parlant, quoiqu'elle ne comprenne pas le sujet de leur +conversation, elle rit avec eux. Au reste, elle est d'une forte +constitution: seulement le scorbut a fait noircir ses dents, dont +quelques-unes même sont gâtées. + +«La sœur cadette, Élisabeth, a trente ans. En tombant du haut en bas +d'un escalier de pierre, à l'âge de neuf ans, elle s'est blessée à la +tête, et depuis ce temps-là, elle a souvent des maux de tête, +particulièrement à l'époque des changements de température. Pour +combattre ce mal, on lui a fait un cautère au bras droit. Elle est +sujette aussi à de fréquentes attaques de maux d'estomac. Pour sa taille +et ses traits, elle ressemble à sa mère. Elle surpasse de beaucoup ses +frères et sa sœur en facilité d'élocution et en intelligence. Ils lui +obéissent en tout; le plus souvent, c'est elle qui parle et répond au +nom de tous, et elle relève quelquefois leurs fautes de langage. En +1777, à la suite d'une fièvre et d'une maladie de femme, elle fut +quelques mois aliénée; mais elle s'est rétablie, et à présent elle est +en bonne santé. On ne peut s'apercevoir qu'il y ait en elle quelque +chose d'extraordinaire; sa prononciation et celle de ses frères fait +reconnaître le lieu où ils sont nés et où ils ont été élevés. + +«L'aîné des frères, Pierre, a trente-cinq ans. Dès son enfance, et par +suite de négligence, il est devenu bossu par devant et par derrière; +mais cette difformité est presque imperceptible. Il a le côté droit un +peu de travers, et une de ses jambes est torse. Il est très-simple +d'esprit, timide et silencieux. Toutes ses idées, ainsi que celles de +son frère, ne sont que des idées d'enfants; son caractère est assez gai: +il rit et même aux éclats lorsqu'il n'y a rien de risible. De temps en +temps, il a des attaques hémorroïdales; du reste, il est d'une bonne +constitution; cependant il est épouvanté, et même il s'évanouit +lorsqu'on parle de sang. Il attribue cette crainte excessive à ce que sa +mère, lorsqu'elle le portait dans son sein, s'effraya extraordinairement +de ce qu'elle s'était coupée au doigt et voyait couler son sang. + +«Le plus jeune des frères, Alexis, a trente-quatre ans. Avec la même +simplicité d'esprit que son frère aîné, il semble cependant qu'il est un +peu plus adroit, plus hardi et plus sérieux. Sa constitution est saine +et son naturel assez gai. Les deux frères sont de petite taille, ils ont +le teint clair et ressemblent à leur père. + +«Les frères et les sœurs vivent entre eux en bonne intelligence; aussi +sont-ils doux et humains. Pendant les étés ils travaillent dans leur +jardin, gardent les poules et les canards et leur donnent la nourriture; +en hiver ils glissent à qui mieux mieux sur l'étang qui se trouve dans +le jardin. Ils lisent dans leurs livres de prières d'église, et jouent +aux cartes et aux échecs. Outre cela, les deux filles s'occupent +quelquefois à coudre; c'est en cela que consistent toutes leurs +occupations.» + + +V. + +La supériorité qu'Élisabeth avait sur ses frères fit que Melgunof +observa cette princesse avec plus d'attention, et qu'il entra plus +souvent en conversation avec elle. Entre autres choses, elle dit à +Melgunof qu'avant que son père fût devenu aveugle, il s'était souvent +adressé ainsi qu'eux à l'Impératrice, mais que leurs requêtes avaient +été renvoyées; qu'ils n'osaient plus en adresser d'autres et craignaient +d'avoir irrité Sa Majesté. Sur la demande de Melgunof en quoi +consistaient ces pétitions, Élisabeth répondit: «Notre père et nous, +quand nous étions encore jeunes, nous avons demandé qu'on nous élargit; +quand notre père est devenu aveugle, et que nous sommes devenus grands, +nous avons demandé la permission de nous promener, mais nous n'avons +reçu aucune réponse là-dessus.» + +Melgunof ayant assuré Élisabeth qu'elle avait tort de croire que +l'Impératrice fût irritée contre eux, lui demanda: «Où donc votre père +avait-il dessein d'aller avec vous?» Elle lui dit: «Notre père voulait +s'en aller dans son pays; alors nous aurions bien désiré vivre dans le +grand monde. Dans notre jeunesse, nous désirions encore acquérir l'usage +du monde; mais dans notre situation actuelle, il ne nous reste plus rien +à désirer, sinon de vivre et de mourir ici dans la solitude. Ici, par la +grâce de l'Impératrice, notre bienfaitrice, nous sommes tout à fait +contents. Jugez vous-même: pouvons-nous désirer quelque chose de plus? +Nous sommes nés ici, nous sommes accoutumés à ces lieux, nous y avons +vieilli. À présent nous n'avons pas besoin du monde, il nous serait même +insupportable, car nous ne savons pas comment nous conduire avec les +gens, et il est trop tard pour l'apprendre. Ainsi nous vous prions, +ajouta-t-elle avec des larmes et des génuflexions, de nous recommander à +la merci de Sa Majesté, afin qu'il nous soit permis seulement de sortir +de la maison pour aller nous promener dans la prairie; nous avons +entendu dire qu'il y a là des fleurs qu'on ne trouve pas dans notre +jardin. Le lieutenant-colonel et les officiers qui sont dans ce moment +auprès de nous sont mariés; nous demandons qu'on permette à leurs femmes +de venir chez nous, et à nous d'aller chez elles pour passer le temps, +car nous nous ennuyons quelquefois. Nous prions aussi qu'on nous donne +un tailleur qui puisse coudre pour nous des habits. Par la grâce de +l'Impératrice, on nous envoie de Pétersbourg des cornettes, des coiffes +et des toques, mais nous ne nous en servons pas, parce que ni nous ni +nos servantes nous ne savons comment les ajuster et les porter. +Faites-nous la grâce de nous envoyer un homme qui sache nous conseiller +en cela. Le bain dans le jardin est trop près de nos appartements de +bois; nous craignons que le feu qu'on y allume ne nous incendie, +ordonnez qu'on le transporte plus loin.» À la fin elle supplia _avec +larmes_ d'augmenter les appointements des domestiques et des servantes, +et de leur permettre la libre sortie de la maison comme on l'avait +permis aux autres employés. Elle ajouta: «Si vous nous accordez cela, +nous serons satisfaits, et nous n'élèverons plus aucune difficulté, nous +ne désirerons rien de plus, et nous serons contents de rester dans la +même situation toute notre vie.» + +Melgunof conseilla à Élisabeth d'écrire une pétition à l'Impératrice et +d'y expliquer tout ce qu'elle désirait; mais elle n'y consentit pas. +Elle écrivit seulement dans sa requête «qu'elle portait à l'Impératrice +une reconnaissance d'_esclave_ pour sa grâce suprême, et surtout parce +qu'elle les avait _confiés au grand homme lieutenant de Sa Majesté +Alexis Petrowitsch Melgunof_, qu'elle osait déposer sa demande aux pieds +de l'Impératrice, et qu'_Alexis Petrowitsch l'informerait de ce que +contenait la pétition_.» + +Le dernier jour du séjour de Melgunof chez les princes et princesses, +comme il prenait congé d'eux, ils se mirent à pleurer; en le +reconduisant ils tombèrent à ses pieds, et la jeune sœur, au nom des +autres, le conjura de ne pas oublier sa requête. + +VI. + +Pendant ce temps, Melgunof avait fait tous les préparatifs pour exécuter +les ordres qu'on lui avait donnés. Voyant l'impossibilité de construire +un bâtiment sur l'Onéga, Melgunof résolut de confier l'équipement des +barques au commandant général du port d'Archangel, le major général +Wrangel, sans cependant lui découvrir à quoi elles étaient destinées. On +eut bientôt fait une barque de rivière, et au lieu d'un vaisseau neuf, +l'Impératrice permit de se servir, pour le transport de la famille de +Brunswick, d'une de ses frégates arrivant à Archangel, appelée _l'Étoile +polaire_. Le capitaine Stépanof fut choisi pour la commander; mais comme +il était dangereusement malade, Melgunof prit à sa place un officier non +moins fidèle et habile, l'ex-capitaine Michel Assenief, président du +tribunal civil d'Yaroslaf; il était d'autant plus propre à remplir cette +charge qu'il avait fait sur mer plusieurs campagnes, qu'il avait passé +quatre fois le cercle polaire et connaissait le lieu où l'on devait +envoyer la famille de Brunswick. + +Les princes et les princesses avaient été élevés dans la religion +gréco-russe, et à cause de cela on leur donna toutes les choses +nécessaires pour établir une église à Gorsens; il y avait un curé et +deux chantres dont les appointements équivalaient à ceux des chapelains +des missions de Stockholm et de Copenhague. En même temps on adjoignit à +la famille de Brunswick un médecin avec un élève. + +Pour l'entretien des princes et des princesses à Gorsens, l'Impératrice +leur assigna une pension à vie, savoir: à chaque frère et à chaque sœur, +3,000 roubles, et à tous ensemble 32,000 roubles par an, en comptant +d'après le cours d'alors, le rouble à 50 stivers d'Hollande. Outre cela +elle ordonna d'ajouter à cette somme tout ce qui serait nécessaire pour +les faire voyager d'une manière convenable. + +Pour qu'ils fussent particulièrement surveillés pendant la traversée, +l'Impératrice ordonna au commandant de Schlusselbourg, le colonel +Ziegler, et à la veuve du bailli de Livonie, Lilienfeld, avec ses deux +filles, d'accompagner la famille de Brunswick jusqu'au lieu de sa +destination en Norwège, et de la remettre à celui qui serait muni d'un +plein pouvoir de la cour de Danemark. + +Après cela il leur était permis de rentrer en Russie. On leur assigna +une somme suffisante pour aller et revenir. + +Melgunof choisit parmi les gens de la famille de Brunswick trois +domestiques et quatre servantes; cinq de ces personnages étaient nés à +Cholmogory et avaient grandi avec les princes et les princesses. Les +deux autres furent choisis parmi les paysans. Ils étaient tous de bonne +conduite. De cette manière tout était arrangé et approuvé par +l'Impératrice; il ne restait plus qu'à trouver le moyen de ne pas +effaroucher les prisonniers en leur donnant l'ordre de partir. + + +VII. + +Le colonel Ziegler alla à Cholmogory avec le gouverneur Golowtzin. +S'étant rendu chez les princes et princesses, il leur dit, de la part de +Melgunof, qu'Alexis Petrowitsch, pendant son séjour à la cour, n'avait +pas manqué d'entretenir l'Impératrice de leur requête, et que Sa Majesté +augmentait les appointements de leurs serviteurs, et permettait +gracieusement à la femme du lieutenant-colonel Polasof de venir chez +eux, qu'elle ordonnait qu'on leur fournît tout ce qui leur serait +nécessaire. Entre autres choses il leur dit que bientôt ils verraient +jusqu'où allait la bonté de Sa Majesté. Quelques moments après, on +envoya aux princes et princesses la veuve Lilienfeld, avec quelques +habits pour leur toilette. Lorsque le colonel Ziegler et la femme du +lieutenant-colonel Polasof vinrent chez eux, leur joie fut extrême, +surtout lorsqu'ils apprirent la bonté de l'Impératrice pour eux. + +Bientôt Melgunof lui-même arriva à Cholmogory. Ayant d'abord confirmé +aux princes et princesses les paroles de Ziegler, il les instruisit +enfin de leur situation, de la résolution de l'Impératrice de les mettre +en liberté et de les envoyer en Danemark, sous la protection de leur +tante, et de toutes les grâces que l'Impératrice avait dessein de leur +faire. La nouvelle inattendue du changement de leur existence fut pour +eux une joie céleste. Ils apprirent que Catherine, qui les avait déjà +fait renaître, leur assurait encore une heureuse situation. Ne +s'attendant pas à une aussi grande faveur, ils ne pouvaient prononcer un +seul mot; leurs cœurs seuls parlèrent en tressaillant de bonheur. Cette +voix du cœur ne fut pas entendue; mais leurs traits et leurs yeux levés +au ciel, des torrents de larmes coulant de leurs yeux, et de fréquentes +génuflexions en disaient plus que toutes les paroles, et témoignaient de +leur reconnaissance pour leur auguste souveraine. Alors Melgunof leur +fit comprendre combien ils devaient être reconnaissants à la maison +Impériale qui leur donnait la liberté et une telle existence de luxe, +rare même parmi les personnes de leur naissance. Il ajouta à cela que +s'ils oubliaient les bienfaits de l'Impératrice, s'ils ajoutaient foi à +des propos malveillants et suivaient des conseils perfides? en ne +voulant plus résider en Danemark, ils perdraient non-seulement leur +pension, mais encore tout droit à l'assistance de Sa Majesté. + +Élisabeth lui répondit avec larmes: «Dieu nous préserve, nous qui venons +de recevoir une si grande grâce, d'être ingrats. Croyez-moi, dit-elle +avec fermeté, nous ne nous opposerons jamais à la volonté de Sa Majesté; +elle est notre mère et notre protectrice. Nous n'espérons qu'en elle, +nous serait-il possible d'oser fâcher Sa Majesté en quelque chose, et de +nous exposer à perdre pour toujours ses bonnes grâces?» Ensuite elle +demande à Melgunof: «Notre tante nous prend-elle chez elle, ou nous +laissera-t-elle dans quelque ville? Nous désirerions plutôt vivre dans +une petite ville quelconque, car jugez vous-mêmes comment nous serions à +la cour. Nous ne savons pas du tout comment nous conduire avec les gens +et de plus nous ne comprenons pas leur langue.» Melgunof lui répondit +qu'ils pourraient à leur arrivée en Danemark demander cela à leur tante, +et il promit de tâcher de son côté que leurs désirs pussent s'accomplir. + +Ayant ainsi tranquillisé la princesse, Melgunof fut extrêmement +satisfait de les trouver tous, contre son attente, consentant à ce qu'il +avait proposé et regardant d'un air joyeux les préparatifs de départ. Le +trajet par eau les effraya pourtant, surtout les princesses qui depuis +leur naissance n'avaient jamais été sur mer et qui n'avaient même jamais +vu comment se mouvait un bateau. Quoique Melgunof les assurât qu'il n'y +avait aucun danger et que lui-même les accompagnerait à la distance de +cent verstes, cependant elles montrèrent de la crainte à ce sujet et +dirent: «Vous êtes des hommes et n'avez peur de rien, mais si votre +femme venait avec nous, nous irions volontiers dans le bateau.» + +Melgunof fut obligé de leur donner sa parole qu'il amènerait sa femme. +Elles reçurent cette promesse avec une satisfaction d'autant plus grande +que la veuve Lilienfeld et ses fils n'avaient non plus jamais voyagé par +eau et n'éprouvaient pas moins de crainte que les princesses. + + +VIII. + +Au jour fixé pour le départ, Melgunof, accompagné de sa femme, fit +monter les princes et les princesses dans une barque de rivière avec +toutes les personnes destinées à les accompagner et les domestiques +attachés à leur service, et fit voile pour la forteresse de Nowodwinskoï +dans la nuit du 26 au 27 juin (nouv. st. 8 ou 9 juillet 1780), à une +heure. Avec un vent favorable ils arrivèrent à la forteresse de +Nowodwinskoï le 28 juin (10 juillet) à 3 heures du matin, ayant fait 90 +verstes en 24 heures. + +Dans le même temps les princes et les princesses s'éveillèrent et furent +saisis d'une grande frayeur en voyant la forteresse. Ils s'imaginèrent +que ce devait être là leur demeure et que toutes les assurances de +Melgunof n'étaient que des mensonges. L'arrivée d'un courrier de +cabinet[47] qui eut lieu dans le même moment, les confirma encore +davantage dans cette pensée. Ils crurent que le courrier apportait +l'ordre de les laisser dans la forteresse de Nowodwinskoï, tandis qu'au +contraire il était envoyé à Melgunof avec la confirmation des ordres +précédents à leur égard. Pour les rassurer, Melgunof les ayant logés +dans la maison du commandant, leur donna la permission de se promener +sur les remparts et de venir chez lui en bateau. + +Le jour de leur arrivée à Nowodwinskoï était le jour anniversaire du +commencement du règne de l'Impératrice. Sur leur demande, le prêtre qui +les accompagnait dit la messe dans l'église de la forteresse; il lut +ensuite la liturgie et des prières en actions de grâces. + +La frégate _l'Étoile polaire_ était déjà prête à mettre à la voile: les +princes et les princesses montèrent à bord avec leur suite. En prenant +congé d'eux, Melgunof leur fit de nouvelles recommandations, et leur dit +à la fin _qu'ils seraient toujours malheureux, s'ils se montraient +ingrats_. En entendant ces mots ils fondirent en larmes, et tombèrent à +genoux. La princesse Élisabeth, au nom de tous, dit: «Que Dieu nous +punisse si nous oublions la grâce que nous fait notre mère. Nous serons +toujours les esclaves de Sa Majesté et jamais nous ne désobéirons à sa +volonté. Elle est notre mère et notre protectrice. Nous n'espérons qu'en +elle et en personne autre.» Ensuite elle pria Melgunof de porter aux +pieds de Sa Majesté leurs remerciements. En se séparant d'eux, Melgunof +ordonna de lever l'ancre, de hisser le pavillon et de partir. + +La frégate partit à deux heures après minuit, le 30 juin, sous pavillon +marchand. Melgunof les suivit des yeux jusqu'à ce que la frégate fût +hors de vue. + + +IX. + +Après le renvoi des princes et des princesses l'Impératrice les soutint +encore de sa main Impériale. (Suit l'inventaire des habits, fourrures, +services à thé, montres, bagues, etc., donnés à chacun des princes); à +Bergen, le colonel Ziegler leur remit pour argent de poche 2,000 ducats +de Hollande. L'article finit par la phrase suivante: En Danemark on fut +étonné de la générosité et de la magnificence avec lesquelles avait été +traitée la famille de Brunswick. La Reine elle-même en parla avec +reconnaissance. + +L'article X n'a rien d'intéressant si ce n'est la phrase suivante: +l'Impératrice fut extrêmement satisfaite de la manière dont Melgunof +avait exécuté ses ordres. Cependant elle lui fit observer qu'il avait eu +tort d'outre-passer ses instructions en amenant sa femme sur le vaisseau +où était la famille de Brunswick. + + +XI. + +La navigation de la frégate _l'Étoile polaire_ fut retardée par des +vents contraires et de fortes tempêtes. L'Impératrice ne recevant depuis +longtemps aucune nouvelle sur le sort des voyageurs, commença à craindre +pour eux. À la fin, on reçut la nouvelle de l'arrivée de la frégate à +Bergen, le 10 septembre (nouveau style). Un vaisseau de guerre danois, +_le Mars_, commandé par le capitaine Lutchen, depuis longtemps +l'attendait à Bergen. Le lendemain la famille de Brunswick fut remise au +grand bailli de Bergen, M. Schulen, et là, elle fut embarquée à bord du +vaisseau de guerre. Les vents contraires arrêtèrent le vaisseau à 4 +milles de Bergen jusqu'au 23 septembre. Après quoi il eut encore à +lutter contre une violente tempête qui dura sans interruption du 30 +septembre au 1er octobre à; ce ne fut que le 5 octobre qu'on put arriver +à Hunstrand. Les princes et princesses de Brunswick fatigués de cette +navigation difficile, furent mis à terre à Aalbourg où ils restèrent +trois jours pour se reposer; et ils arrivèrent à Gorsens le 13 octobre +en santé et fort gais, bénissant l'Impératrice qui leur donnait une +nouvelle existence. Pendant ce temps-là, la frégate _l'Étoile polaire_ +resta à Bergen pour y passer l'hiver. En arrivant à ce port, la +princesse Élisabeth avait distribué 3,000 roubles pris sur les 500 +ducats à elle alloués. Des 3,000 roubles, le capitaine Assenief en reçut +1,000. + +Le choix des personnes qui accompagnèrent la famille de Brunswick fut +heureux. Le colonel Ziegler et la veuve Lilienfeld, quoiqu'ils n'eussent +demeuré que fort peu de temps avec les princes et princesses, surent +cependant se concilier leur amitié et leur respect. La plus jeune des +princesses fut particulièrement contente des attentions de Ziegler, +etc... + +XII. + +L'Impératrice et la Reine continuèrent longtemps leur correspondance +touchant la famille de Brunswick. La Reine parlait toujours avec +satisfaction de la conduite des princes et des princesses, et faisait +l'éloge de leur bon cœur et de leur politesse. + +La Reine voulut voir les princes et les princesses; _elle en écrivit à +Catherine. L'Impératrice laissa cela à son choix_; mais dans la suite la +Reine changea d'avis, quoique les princes eux-mêmes désirassent lui être +présentés. + +Entre autres choses la Reine demanda à l'Impératrice comment il fallait +se conduire avec les princes et les princesses, et quel titre on pouvait +leur donner. L'Impératrice répondit que depuis le moment où ils étaient +sous la protection de la cour de Danemark, elle les regardait comme des +personnes indépendantes, d'une naissance illustre; que pour la conduite +à tenir avec eux, il fallait penser à leur tranquillité et à leur +bonheur; que leur simplicité d'esprit, leur manque d'éducation et +d'autres circonstances leur interdisaient de vivre dans le grand monde; +qu'elle pensait qu'une vie éloignée de tous les tracas de la cour était +ce qui leur convenait le mieux. Quant aux titres, l'Impératrice pensait +que rien ne pouvait les priver d'un titre que Dieu leur avait donné et +qui leur appartenait par droit de naissance; c'est-à-dire le titre de +princes et de princesses de la maison de Brunswick. + +La Reine trouva qu'il serait mieux d'éloigner des princes et des +princesses leurs domestiques russes pour qu'ils s'accoutumassent plus +vite à leur nouveau genre de vie. L'Impératrice y consentit; tous les +Russes, excepté le confesseur et les chantres, retournèrent en Russie, +et auprès de la famille de Brunswick il y eut alors une petite cour +composée de Danois seulement. Ce changement fut amer et pénible pour les +princes et les princesses, et ce n'est pas étonnant: ils avaient grandi +et avaient été élevés dans le même lieu que leurs serviteurs; en eux ils +étaient accoutumés à voir leurs seuls compagnons et confidents. Les +princes et les princesses en se séparant d'eux versèrent quelques larmes +de regret, même sur Cholmogory. + +Pour l'établissement de la famille de Brunswick à Gorsens, pour +l'acquisition des maisons et autres frais, il fallait 60,000 thalers. La +cour de Danemark proposa de prendre cette somme sur la pension accordée +à la famille de Brunswick, et par ce moyen, elle en paya 20,000 thalers. +Mais l'Impératrice, ayant appris cela, ne voulut pas que les princes et +les princesses jouissent imparfaitement de sa générosité; elle ne voulut +pas davantage être à charge à la cour de Danemark, et elle fit payer les +40,000 thalers restants sur sa propre cassette. + +XIII. + +Les princes et les princesses vécurent à Gorsens dans la paix et en +bonne amitié les uns avec les autres. Ils ne donnèrent jamais aucun +sujet de plainte aux personnes que la cour de Danemark avait mises +auprès d'eux; mais ils ne furent pas toujours contents de ces dernières. + +Comme à Cholmogory Élisabeth était la conductrice de ses frères et de sa +sœur; elle ne faisait cependant rien sans leur consentement. Au reste, +dans toutes les circonstances, tant qu'elle vécut, ils se soumirent à +ses pensées et à ses conseils. + +Le prince Ferdinand de Danemark vint voir la famille de Brunswick à +Gorsens. Cette visite fut triste pour eux. Dès que les princes et les +princesses surent qu'il venait, ils se hâtèrent d'aller dans la maison +qui leur était destinée pour le rencontrer. Le prince embrassa d'abord +l'aînée des princesses, et au même instant les trois autres +l'entourèrent, lui baisèrent les mains et pleurèrent de joie en le +serrant dans leurs bras. + +Il resta là deux jours, déjeuna et dîna avec eux. Le troisième jour il +leur promit de venir prendre congé d'eux; mais pour épargner à lui et à +eux de nouvelles larmes, il partit à sept heures du matin, après leur +avoir envoyé pour souvenir deux tabatières et deux bagues. + +XIV. + +Élisabeth ne jouit pas longtemps de sa nouvelle situation. Une maladie +cruelle qui dura deux semaines abrégea ses jours, le 20 octobre 1782, à +l'âge de 39 ans. + +Cinq ans après elle, mourut le plus jeune des princes, Alexis, le 22 +octobre 1787. Peu de temps avant sa fin, il se sentit affaibli, mais il +se remit promptement. Après cela il s'imagina qu'il ne survivrait pas à +l'anniversaire du jour où sa sœur était morte. Cette pensée s'enracina +si fort dans son imagination qu'elle lui devint fatale. Quelques jours +avant le temps fixé par lui, il se plaignit de n'être pas bien. Il lui +survint un évanouissement; il se fit mettre au lit et ne se releva plus. + +Le prince Pierre mourut le 30 janvier de l'an 1798. + +On peut facilement se figurer la triste position de Catherine. Privée de +tous ses proches, entourée de gens pour lesquels elle était un objet +d'ennui, elle n'avait pas même la consolation d'avoir auprès d'elle +aucune âme sensible. Sa tante ne vivait plus. Ceux qui l'entouraient, à +ce qu'il semblait, pensaient plus à leurs aises qu'à lui procurer les +soins auxquels elle avait droit par la grâce de la cour de Russie qui +lui avait donné pour cela tous les moyens nécessaires. Jusqu'à sa mort +la pension accordée aux princes et aux princesses fut continuée sans +qu'on se prévalût de la diminution de la famille de Brunswick. + +Le séjour de Gorsens ennuya tellement Catherine qu'elle désira retourner +en Russie et se faire religieuse. Elle ne trouvait de consolation que +dans le service divin et dans les prières. Avant sa mort elle oublia les +chagrins qu'on lui avait faits, et écrivit à l'Empereur Alexandre pour +le prier d'accorder des pensions aux gens qui l'entouraient. Sa requête +fut écoutée. On donna à tous les employés et domestiques qui avaient été +longtemps à la cour de Gorsens des pensions sur le trésor russe, et +après leur mort à leurs femmes; et à ceux qui n'avaient été que peu de +temps auprès de Catherine, on donna des marques de satisfaction. + +Elle laissa après elle un testament par lequel elle léguait au prince +héréditaire de Danemark Frédéric et à sa postérité tous ses biens +meubles et immeubles. + +La princesse Catherine mourut le 9 avril 1807, et fut enterrée à Gorsens +dans le même endroit que ses frères et sa sœur. Avec elle s'éteignit la +postérité du Tsar Jean Alexiewitsch, qui mérite une mention particulière +par les revers de fortune qu'elle a subis. + + _Signé_, B. POLENOF. + + + + +EXTRAIT DE LA DESCRIPTION DE MOSCOU, + +PAR G. LE COINTE DE LAVEAU. + + + Prisons de Moscou, en 1836. + +«Parmi les gens arrêtés par la police, 1,110 l'ont été pour n'avoir pas +de passe-port, 78 pour avoir déserté; puis 8,354 escrocs, 586 voleurs, +2,328 pour invectives, 866 pour querelle, 117 comme recéleurs de gens +enfuis et 2,475 pour différentes légères infractions. Sur ce nombre on a +emprisonné à l'Ostrog 122 hommes pour sacrilége et 45 femmes pour le +même crime; 2 individus pour des propos injurieux contre le +gouvernement; 24 meurtriers, 31 filous, 34 faux monnayeurs et 4 fausses +monnayeuses; 10 incendiaires et voleurs pendant l'incendie, et 2 femmes +accusées du même crime; 12 hommes pour avoir fait des blessures +mortelles, 25 _pour tentatives de suicide_!!!! 7 pour cause de mort +donnée sans préméditation, 33 pour avoir occasionné des blessures +devenues graves; 177 hommes et 83 femmes pour dévergondage; 112 hommes +et 23 femmes pour ivrognerie et vie déréglée, 95 faussaires; 376 hommes +et 364 femmes pour vagabondage; 46 hommes et 27 femmes pour avoir donné +refuge à des gens suspects; 824 voleurs et recéleurs, et 310 recéleuses +et voleuses; 46 hommes poux avoir dénoncé injustement; 75 hommes et 12 +femmes portant du faux noms; 2 usuriers; 5 hommes pour avoir détourné +l'argent de la couronne; 143 hommes et 8 femmes pour avoir quitté leur +service et s'être sauvés de chez leur seigneur; 558 hommes et 105 femmes +pour avoir mendié; 199 hommes et 31 femmes qui se servaient de faux +passe-ports.» (Pages 335 et 336, vol. I; _Description de Moscou_ par G. +Le Cointe de Laveau, 2me édition. Moscou, de l'imprimerie d'Auguste +Semen, 1836.) + ++----------------------------------+--------+--------+-----------------+ +| DÉTENUS DE LA PRISON | | |SE SONT JUSTIFIES| +| TEMPORAIRE EN 1834, ACCUSÉS: | HOMMES | FEMMES | HOMMES | FEMMES | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|De sacrilége | 3 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir pris part à une émeute | 1 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'assassinat | 5 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir pris part à un assassinat | 2 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir causé volontairement un | | | | | +|incendie | 10 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|De concussion | 8 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|De viol de mineures | 1 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir dérobé un enfant | 1 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|De rixe | 1 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|De s'être estropiés | 4 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +| de vivres | 2 | | | | +| de chevaux | 56 | | | | +|De vol d'habillements | 2 | | | | +| de différents objets | 561 | 22 | 42 | 5 | +| d'effets et d'argent | 13 | 1 | 3 | | +| d'argent | 10 | 2 | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|De s'être emparé d'une propriété | | | | | +|étrangère | 4 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir reçu des objets volés | 23 | | 4 | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|De recélage | 4 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir donné un asile à des gens | | | | | +|suspects | 11 | | 6 | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir fait un faux | 16 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir fait usage de faux | | | | | +|passe-ports | 14 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|De s'être livré à l'ivrognerie, | | | | | +|et d'avoir mené une vie dissolue | 126 | 4 | 27 | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir commis un adultère | | 1 | | 1 | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir fait un faux rapport | 6 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir détourné l'argent de la | | | | | +|couronne | 4 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir pris un autre nom que le | | | | | +|sien | 6 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir aidé des détenus à se | | | | | +|sauver | 3 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir laissé échapper des | | | | | +|détenus | 1 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|De s'être absenté de son service | 2 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|De s'être échappé | | | | | +| de chez leur seigneur | 327 | 28 | 77 | 2 | +| de la Sibérie | 15 | | | | +| de leur régiment | 43 | | | | +| d'une arrestation | 5 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|De vagabondage | 15 | | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|De n'avoir pas de passe-port | 441 | 4 | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir perdu leur passe-port | 12 | 1 | | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|D'avoir laissé passer le terme de | | | | | +|changer leur passe-port | 52 | | 13 | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|De filouterie | 13 | | 2 | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|De mendicité illégale | 112 | 2 | 18 | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +|De fautes non prouvées | 674 | 22 | 65 | | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ +| | 2617 | 87 | 286 | 8 | ++----------------------------------+--------+--------+--------+--------+ + +_Détenus entrés en 1834 dans la prison du gouvernement de Moscou, +vulgairement nommée l'Ostrog[48]._ + ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +| MOTIFS | | EN | | +| DE L'ACCUSATION. | CONDAMNÉS | SURVEILLANCE| ACQUITTÉS | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +| | HOM. | FEM. | HOM. | FEM. | HOM. | FEM. | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir mis le feu | 14 | 2 | | | 2 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Sacrilége | 6 | 2 | | | 3 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir renoncé à sa croyance | | 1 | | | | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Désobéissance au | | | | | | | +|gouvernement | 19 | 7 | 1 | | | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Participation à une émeute | 42 | | | | | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Assassinat | 6 | | | | | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Participation à un | | | | | | | +|assassinat | 3 | | 1 | | 1 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|N'avoir pas déclaré un | | | | | | | +|assassinat | 2 | | | | | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Meurtre non prémédité | 1 | | | | | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir fait des blessures | | | | | | | +|mortelles | 5 | | | | 1 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Empoisonnement | 3 | 1 | 1 | 1 | 1 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Tentative de suicide | 2 | | | | 2 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|S'être approprié des effets | 7 | | | | | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir fait de la fausse | | | | | | | +|monnaie | 11 | 3 | | | | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Être en possession de la | | | | | | | +|propriété d'autrui | 4 | | | | | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Viol de mineures | 2 | | | | | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir caché un enfant | 4 | 4 | | | | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Calomnie | 1 | | | | | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|S'être estropié | | | | | | | +|volontairement | 14 | | | | 3 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Vol de chevaux et d'effets | 156 | 57 | 56 | 13 | 52 | 18 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Vol pendant l'incendie | 4 | | | | 2 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Vol d'argent | 16 | 2 | | | 25 | 3 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir déclaré être maître | | | | | | | +|d'une propriété étrangère | 14 | 3 | 2 | 1 | 4 | 2 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir reçu ce qui est vol | 17 | 4 | 5 | 2 | 12 | 3 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Recélage d'objets volés | 5 | 3 | 1 | 1 | 3 | 5 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir donné asile à des | | | | | | | +|voleurs | 16 | 4 | 4 | 1 | 7 | 3 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir fait des faux en | | | | | | | +|signature privée | 24 | | 2 | | 3 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir possédé un faux | | | | | | | +|passe-port | 22 | 18 | 3 | 1 | 8 | 7 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Violence, ivrognerie et vie | | | | | | | +|déréglée | 14 | 9 | 2 | 1 | 17 | 5 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Inconduite | 4 | 16 | | | 2 | 15 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Adultère | 3 | 12 | | | 2 | 4 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Rapports mensongers | 6 | 1 | | | 2 | 1 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir fait l'usure | 2 | | 1 | | 1 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Tromperies d'avocat | 3 | | | | 1 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir détourné l'argent de | | | | | | | +|la couronne | 2 | | | | 1 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir pris un nom étranger | 23 | 9 | 2 | 1 | 12 | 4 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir aidé un détenu à se | | | | | | | +|sauver | 1 | | | | 1 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir laissé échapper un | | | | | | | +|détenu | 1 | | | | | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Absence du service | 8 | | | | 4 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|S'être échappé | | | | | | | +| de chez son seigneur | | | | | 60 | 42 | +| de la Sibérie | 32 | 2 | | | | | +| de la détention | 3 | 1 | | | | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Vagabondage | 18 | 45 | | | 9 | 7 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Gens sans passe-ports | 13 | 2 | | | 28 | 75 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Gens ayant perdu leurs | | | | | | | +|passe-ports | 12 | 8 | | | 23 | 17 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir dépassé le terme du | | | | | | | +|passe-port sans le | | | | | | | +|renouveler | 7 | 9 | | | 38 | 26 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Filouterie | 11 | | 4 | | 2 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Mendicité illégale | 18 | 13 | | | 23 | 102 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Fautes non déterminées | 3 | 5 | | | 5 | 4 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir fait des menaces | 7 | 1 | | | 2 | | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|Avoir le cerveau dérangé | 2 | | | | 3 | 1 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ +|N'avoir pas voulu choisir | | | | | | | +|un genre de vie | 3 | 4 | | | 1 | 2 | ++----------------------------+-------------+-------------+-------------+ + ++------------------------------------------------------------------+ +| Âge des détenus à la prison du gouvernement de Moscou, en 1835. | ++------------------------|------|------|------|------|------|------| +|N'ayant pas atteint | | | | | | | +|l'âge de 16 ans. | 38 | 12 | | | 67 | 23 | ++------------------------|------|------|------|------|------|------| +|De l'âge de 16 à 20 ans.| 92 | 28 | 8 | 3 | 53 | 21 | ++------------------------|------|------|------|------|------|------| +|De 20 à 30 ans. | 102 | 55 | 28 | 6 | 46 | 52 | ++------------------------|------|------|------|------|------|------| +|De 30 à 40 ans. | 126 | 68 | 25 | 7 | 59 | 45 | ++------------------------|------|------|------|------|------|------| +|De 40 à 50 ans. | 87 | 59 | 12 | 4 | 52 | 48 | ++------------------------|------|------|------|------|------|------| +|De 50 à 60 ans. | 56 | 33 | 8 | 1 | 64 | 42 | ++------------------------|------|------|------|------|------|------| +|De 60 à 70 ans. | 22 | 18 | 1 | | 59 | 61 | ++------------------------|------|------|------|------|------|------| +|De 70 à 80 ans et plus. | 5 | 2 | | | 38 | 32 | ++------------------------|------|------|------|------|------|------| +|Âge non déterminé. | 48 | 14 | 3 | 1 | 15 | 27 | +|------------------------------------------------------------------| + +FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER VOLUME. + + + + +NOTES + + +[1: Le Kitaigorod est la ville des marchands, espèce de bazar à rues +couvertes, joint au Kremlin par une muraille semblable à celle dont la +forteresse est entourée. (Voir plus haut la description qui en a été +faite. _Note du Voyageur_.)] + +[2: Plan qui fut projeté sous Catherine II, et qu'on exécute en partie +aujourd'hui. (_Ibid._)] + +[3: Les Romanow étaient Prussiens d'origine, et depuis que l'élection +les a mis sur le trône, ils se sont le plus souvent mariés à des +princesses allemandes contre l'usage des anciens Souverains moscovites.] + +[4: On m'assure que depuis mon retour en France il s'est marié et qu'il +vit très-raisonnablement. (_Note de l'Auteur_.)] + +[5: Pendant que j'imprime ceci, le _Journal des Débats_ proteste en +faveur d'un Russe qui vient d'oser imprimer dans une brochure ce que +tout le monde sait: c'est que les Romanow, moins nobles que lui, sont +montés sur le trône au commencement du XVIIe siècle, par l'effet d'une +élection contestée contre les Troubetzkoï, élus d'abord, et contre les +prétentions de plusieurs autres grandes familles. Cet avènement fut +agréé moyennant quelques formes libérales introduites dans la +constitution. Le monde a vu où ces garanties ont mené la Russie.] + +[6: La vraie tarandasse est, comme je vous l'ai dit, une caisse de +calèche posée sans ressorts sur deux brancards qui unissent le train de +devant à celui de derrière.] + +[7: Ce qu'on appelle de ce nom dans le reste de l'Europe n'existe encore +en Russie qu'entre Pétersbourg et Moscou, et en partie entre Pétersbourg +et Riga.] + +[8: Témoin la ville de Bergame, les lacs Majeur et de Côme, etc., et +toutes les vallées méridionales des Alpes.] + +[9: La comtesse de Sabran, depuis marquise de Boufflers; morte à Paris +en 1827 à soixante-dix-huit ans.] + +[10: _Voir_ lettre dix-neuvième, vol. III.] + +[11: Prêtres grecs.] + +[12: On fait une chaussée de Moscou à Nijni: elle sera terminée +bientôt.] + +[13: Lire l'ukase sur les monnaies, extrait du _Journal de Pétersbourg_ +du 23 juillet 1839, à la fin de cette lettre.] + +[14: J'ai appris plus tard à Pétersbourg que des ordres avaient été +donnés pour qu'on me laissât arriver jusqu'à Borodino où j'étais +attendu.] + +[15: Assemblée populaire.] + +[16: _Voyez_ la lettre dix-huitième, histoire de Thelenef.] + +[17: Pour ne pas laisser le lecteur dans l'ignorance où je suis resté +près de six mois sur le sort du prisonnier de Moscou, j'insère ici ce +que je n'ai appris que depuis mon retour en France, touchant +l'emprisonnement de M. Pernet et sa délivrance. + +Un jour, vers la fin de l'hiver de 1840, en m'annonce qu'un inconnu est +à ma porte et désire me parler; je fais demander son nom; il répond +qu'il ne le dira qu'à moi-même. Je refuse de le recevoir; il insiste; je +refuse de nouveau. Enfin renouvelant ses instances, il m'écrit deux mots +non signés, pour me dire que je ne puis me dispenser d'écouter un homme +qui me doit la vie et qui ne désire que me remercier. + +Ce langage me paraît nouveau; je donne l'ordre de faire monter +l'inconnu. En entrant dans ma chambre il me dit: «Monsieur, je n'ai +appris votre adresse qu'hier, et aujourd'hui j'accours chez vous: je +m'appelle Pernet, et je viens vous exprimer ma reconnaissance, car on +m'a dit à Pétersbourg que c'est à vous que j'ai dû la liberté, et par +conséquent la vie.» + +Après la première émotion que devait me causer un tel début, je me mis à +observer M. Pernet; c'est un des types de cette classe nombreuse de +jeunes Français qui ont l'aspect et l'esprit des hommes du Midi; il a +les yeux et les cheveux noirs, les joues creuses, le teint d'une pâleur +unie; il est petit, maigre, grêle, et il paraît souffrant, mais plutôt +moralement que physiquement. Il se trouve que je connais des personnes +de sa famille établies en Savoie, personnes qui sont des plus +recommandables de ce pays d'honnêtes gens. Il me dit qu'il était avocat, +et il me raconta qu'on l'avait retenu dans la prison de Moscou pendant +trois semaines, dont quatre jours au cachot. Vous allez voir, d'après +son récit, de quelle manière un prisonnier est traité dans ce séjour. +Mon imagination n'avait pas approché de la réalité. + +Les deux premiers jours on l'a laissé _sans nourriture_; jugez de ses +angoisses! Personne ne l'interrogeait, on le laissait seul; il crut +pendant quarante-huit heures qu'il était destiné à mourir de faim, +ignoré dans sa prison. L'unique bruit qu'il entendit, c'était le +retentissement des coups de verges dont on frappait, depuis cinq heures +du matin jusqu'au soir, les malheureux esclaves envoyés par leurs +maîtres dans cette maison pour y recevoir correction. Ajoutez à ce bruit +affreux les sanglots, les pleurs, les hurlements des victimes, les +menaces, les imprécations des bourreaux, et vous aurez une légère idée +du traitement moral auquel notre malheureux compatriote fut soumis +pendant quatre mortelles journées; et toujours sans savoir par quel +motif. + +Après avoir ainsi pénétré bien malgré lui dans le profond mystère des +prisons russes, il se crut à trop juste titre condamné à y finir ses +jours, se disant non sans fondement: «Si l'on avait l'intention de me +relâcher, ce n'est pas ici que m'auraient enfermé d'abord des hommes qui +ne craignent rien tant que de voir divulguer le secret de leur +barbarie.» + +Une mince et légère cloison séparait seule son étroit cachot de la cour +intérieure où se faisaient les exécutions. + +Ces verges qui depuis l'adoucissement des mœurs remplacent le plus +ordinairement le knout, de mongolique mémoire, sont un roseau fendu en +trois; instrument qui enlève la peau à chaque coup; au quinzième, le +patient perd presque toujours la force de crier: alors sa voix affaiblie +ne peut plus faire entendre qu'un gémissement sourd et prolongé: cet +horrible râle des suppliciés perçait le cœur du prisonnier et lui +présageait un sort qu'il n'osait envisager. + +M. Pernet entend le russe; d'abord il assista sans les voir à bien des +tortures ignorées; c'étaient deux jeunes filles, ouvrières chez une +modiste en vogue, à Moscou: on fustigeait ces malheureuses sous les yeux +mêmes de leur maîtresse; celle-ci leur reprochait d'avoir des amants et +de s'être oubliées jusqu'à les amener dans sa maison... la maison d'une +marchande de modes!!!... quelle énormité! Cependant cette mégère +exhortait les bourreaux à frapper plus fort; une des jeunes filles +demandait grâce; on vit qu'elle allait mourir, qu'elle était en sang; +n'importe!... elle avait poussé l'audace jusqu'à dire qu'elle était +moins coupable que sa maîtresse; alors celle-ci redoublait de sévérité. +M. Pernet m'assura, en ajoutant toutefois qu'il pensait bien que je +douterais de son assertion, que chacune de ces malheureuses reçut, à +plusieurs reprises, cent quatre-vingts coups de verges. «J'ai trop +souffert à les compter, me dit le prisonnier, pour m'être trompé sur le +chiffre!!» + +On sent la démence s'approcher quand on assiste à de telles horreurs et +qu'on ne peut rien faire pour secourir les victimes. + +Ensuite c'était des paysans envoyés là par l'intendant de quelque +seigneur; c'était un serf, domestique dans la ville, puni à la +sollicitation de son maître; rien que vengeances atroces, qu'iniquités, +que désespoirs ignorés[18]. Le malheureux prisonnier aspirait à +l'obscurité de la nuit parce que l'heure des ténèbres amenait aussi le +silence: mais alors sa pensée devenait un fer rouge: pourtant il +préférait encore les atroces douleurs de l'imagination aux souffrances +que lui causaient les trop réels tourments des malfaiteurs ou des +victimes amenées près de lui durant le jour. Les vrais malheureux ne +redoutent pas la pensée autant que le fait. Les rêveurs bien couchés et +bien nourris prétendent seuls que les peines qu'on se figure passent +celles qu'on éprouve. + +Enfin après quatre fois vingt-quatre heures d'un supplice dont l'horreur +passe, je crois, tous les efforts que nous faisons pour nous le figurer, +M. Pernet fut tiré de son cachot, toujours sans explication, et +transféré dans une autre partie de la maison. + +De là il écrivit à M. de Barante par le général *** sur l'amitié duquel +il croyait pouvoir compter. + +La lettre n'est point parvenue à son adresse, et quand plus tard celui +qui l'avait écrite demanda l'explication de cette infidélité, le général +s'excusa par des subterfuges, et finit en jurant à M. Pernet sur +l'Évangile que sa lettre n'avait pas été remise au ministre de la +police, et qu'elle ne le serait jamais! Tel fut le plus grand effort de +dévouement que le prisonnier put obtenir _de son ami_. Voilà ce que +deviennent les affections humaines en passant sous le joug du +despotisme. + +Trois semaines s'écoulèrent dans une inquiétude toujours croissante, car +il semblait que tout était à redouter, et que rien n'était à espérer. + +Au bout de ce temps, qui avait paru une éternité à M. Pernet, il fut +relâché sans autre forme de procès et sans jamais avoir pu savoir la +cause de son emprisonnement. + +Les questions réitérées adressées par lui au directeur de la police, à +Moscou, n'ont rien éclairci; on lui dit que son ambassadeur l'avait +réclamé et on lui intima simplement l'ordre de quitter la Russie: il +demanda et obtint la permission de prendre la route de Pétersbourg. + +Il désirait remercier l'ambassadeur de France de la liberté qu'il lui +devait. Il désirait aussi obtenir quelques éclaircissements sur la cause +du traitement qu'il venait de subir. M. de Barante tâcha, mais en vain, +de le détourner du projet d'aller s'expliquer chez M. de Benkendorf, le +ministre de la police Impériale. Le prisonnier délivré demanda une +audience; elle lui fut accordée. Il dit au ministre qu'ignorant la cause +de la peine qu'il avait subie, il désirait savoir son crime avant de +quitter la Russie. + +Le ministre lui répondit brièvement qu'il ferait bien de ne pas pousser +plus loin ses investigations à ce sujet, et il le congédia en lui +réitérant l'ordre de sortir de l'Empire sans retard. + +Tels sont les seuls renseignements que j'ai pu obtenir moi-même de M. +Pernet. Ce jeune homme, ainsi que toutes les personnes qui ont vécu +pendant un peu de temps en Russie, a pris le ton mystérieux, réservé, +auquel les étrangers qui séjournent dans cette contrée n'échappent pas +plus que les habitants du pays eux-mêmes. On dirait qu'en Russie un +secret pèse sur toutes les consciences. + +Sur mes instances, M. Pernet finit par me dire qu'à son premier voyage +on lui avait donné, dans son passe-port, le titre de négociant, et celui +d'avocat au second voyage; il ajouta quelque chose de plus grave: c'est +qu'avant d'arriver à Pétersbourg, voguant sur un des bateaux à vapeur de +la mer Baltique, il avait exprimé librement son opinion contre le +despotisme russe devant plusieurs individus qu'il ne connaissait pas. + +Il m'assura, en me quittant, que ses souvenirs ne lui retraçaient nulle +autre circonstance qui pût motiver le traitement qu'il avait éprouvé à +Moscou. + +Je ne l'ai jamais revu; mais, par un hasard aussi singulier que les +circonstances qui m'ont fait jouer un rôle dans cette histoire, c'est +deux ans plus tard que j'ai rencontré une personne de sa famille, qui me +dit qu'elle savait le service que j'avais rendu à son jeune parent, et +qui m'en remercia. Je dois ajouter que cette personne a des opinions +conservatrices, religieuses, et je répète qu'elle et sa famille sont +estimées et respectées de tout ce qui les connaît dans le royaume de +Sardaigne.] + +[18: _Voir_ à la fin du volume dans l'extrait de Laveau la liste des +personnes incarcérées dans la prison de Moscou pendant l'année 1836. +_Voir_ aussi à la suite du voyage en Amérique de Dickens, les extraits +des journaux américains concernant le traitement des esclaves aux +États-Unis; rapprochement remarquable entre les excès du despotisme et +les abus de la démocratie.] + +[19: On se rappelle ce que j'ai dit du tchinn, lettre dix-neuvième, vol. +III.] + +[20: M. Brulow a copié plusieurs ouvrages de Raphaël; mais j'ai surtout +été frappé de la beauté de celui-ci.] + +[21: Les uniates sont des Grecs réunis à l'Église catholique, et dès +lors regardés comme des schismatiques par l'Église grecque.] + +[22: _Voir_ le Livre de la persécution et souffrance de l'Église +catholique en Russie, et les beaux articles du _Journal des Débats_ au +mois d'octobre 1842.] + +[23: N'a-t-il pas fallu trois ans pour faire arriver jusqu'à Rome le cri +de quelques-uns de ces infortunés?] + +[24: Dickens l'a dit: «Le suicide est rare parmi les prisonniers, même +il est presque inconnu; mais nul argument en faveur du système[25] ne +peut être raisonnablement déduit de cette circonstance, quoiqu'on s'en +prévale souvent. Tous les hommes qui ont fait leur étude des maladies de +l'esprit savent parfaitement bien qu'un abattement, qu'un désespoir +assez profonds pour changer entièrement le caractère et pour anéantir +toute force d'élasticité, toute résistance propre, peuvent travailler +l'intérieur d'un homme, et s'arrêtent pourtant devant l'idée de la +destruction volontaire; c'est un cas fréquent.» + +(_Philadelphie et sa prison solitaire. Voyage en Amérique_, par Charles +Dickens.) + +«Suicides are rare among the prisonners: are almost indeed unknown. But +no argument in favour of the system, can reasonably be deduced from this +circumstance, although it is very often urged. All men who have made +diseases of the mind, their study, know perfectly well that such extreme +depression and despair as to change the whole caracter and beat down all +its powers of elasticity and self resistance, may be at work within a +man, and yet stop short of self destruction. This is a common case.» + +(_Philadelphia and its solitary prison. American Notes for general +circulation_, by Charles Dickens. Paris, Baudry's edition, p. 435, +1842.) + +Le grand écrivain, le profond moraliste, le philosophe chrétien auquel +j'emprunte ces lignes, a non-seulement l'autorité du talent et d'un +style qui grave ses pensées sur l'airain, mais son opinion fait loi dans +cette matière. + +(_Note du Voyageur_.)] + +[25: La prison solitaire.] + +[26: _Voyez_ lettre quinzième, vol. II.] + +[27: _Voyez_ la relation de la course à Schlusselbourg. Vol. II.] + +[28: _Voir_ la brochure de M. Tolstoï, citée dans le cours du voyage.] + +[29: _Voyez_ l'histoire de la princesse Troubetzkoï, vol. III.] + +[30: _Voyez_ plus haut l'histoire de Paulow et bien d'autres faits +semblables.] + +[31: Malgré tout ce qui précède, il peut être utile de dire que ceci ne +s'adresse qu'aux masses, qui en Russie ne sont conduites que par la peur +et la force.] + +[32: Écrit en 1839.] + +[33: Ces remontrances, qui n'outre-passaient pas, ce semble, les bornes +du respect, ont été justifiées par les derniers édits de la cour de +Rome.] + +[34: L'ignorance des choses religieuses est telle aujourd'hui qu'un +catholique, homme de beaucoup d'esprit, à qui je lisais ce passage, +m'interrompit: «Vous n'êtes plus catholique, me dit-il, vous blâmez le +pape!!!» Comme si le pape était impeccable aussi bien qu'il est +infaillible en matière de foi. Encore cette infaillibilité même est-elle +soumise à certaines restrictions par les gallicans, qui pourtant croient +être catholiques. Le Dante a-t-il jamais été accusé d'hérésie? cependant +quel langage ne parle-t-il pas à ceux des papes qu'il place dans son +enfer? Les meilleurs esprits de notre temps tombent dans une confusion +d'idées qui eût fait rire les écoliers des siècles passés. Je répondis à +mon critique en le renvoyant à Bossuet. Son exposition de la doctrine +catholique, confirmée, approuvée, vantée en tout temps, et adoptée par +la cour de Rome, justifie suffisamment mes principes.] + +[35: Écrit du vivant du feu roi de Prusse en 1839.] + +[36: Depuis que ceci a été écrit, l'Empereur permet le séjour de Paris à +une foule de Russes. Il croit peut-être guérir les novateurs de leurs +rêves en leur montrant de près la France qui lui est représentée comme +un volcan de révolutions, comme un pays dont le séjour doit dégoûter à +jamais les Russes des réformes politiques: il se trompe.] + +[37: Je trouve dans les lettres de lady Montagu, nouvellement publiées, +une maxime des courtisans turcs, applicable à tous les courtisans, mais +surtout aux courtisans russes, ce qui veut dire à tous les Russes; elle +peut servir à marquer les rapports de plus d'une sorte qui existent +entre la Turquie et la Moscovie: «Caressez les favoris, évitez les +malheureux et ne vous fiez à personne.» Lady Mary, Wortley Montagu's +Letters, p. 159, t. II.] + +[38: Depuis que ceci est écrit, plusieurs journaux ont publié +l'allocution du pape aux cardinaux au sujet du fait que je viens de +citer. Ce discours, inspiré par la plus haute sagesse, montre que le +saint-père est enfin éclairé sur les périls que je signale, et que les +vrais intérêts de la foi l'emportent aujourd'hui à Rome sur les +considérations d'une politique mondaine. Il faut lire, sur cet +intéressant sujet, l'ouvrage intitulé: _Persécutions et souffrances de +l'Église catholique en Russie_.] + +[39: M. le duc de Richelieu, ministre sous Louis XVIII.] + +[40: Tous les anciens amateurs de musique se rappellent l'effet +incomparable qu'elle produisait dans les beaux chants de Mayer, de +Zingarelli, de Paesiello et surtout dans les récitatifs obligés. Après +avoir fait époque dans l'histoire de l'art, elle a servi de modèle aux +plus grands talents modernes par son expression tragique, par son accent +vraiment noble, vraiment italien, par son large style de chant et +surtout par l'énergie de sa déclamation.] + +[41: On dit en Russie que les nouvelles lois ne permettent plus de +vendre les hommes sans la terre; mais on dit en même temps qu'il y a +toujours des moyens d'échapper à la sévérité de ces lois. + +(_Note de l'Auteur_.)] + +[42: M. Grassini n'a jamais voulu me dire le nom de ce prisonnier.] + +[43: Par quel art le cabinet russe, ce gouvernement révolutionnaire par +essence, est-il parvenu à persuader à tous les cabinets de l'Europe +qu'il représentait le principe anti-révolutionnaire dans le monde +entier?] + +[44: Condamné à mort par son père.] + +[45: _Voir_ le tableau généalogique ci-joint.] + +[46: C'est une espèce de Pharaon actuellement oublié.] + +[47: Feldjæger.] + +[48: Отчетъ Московскаго Попечительнаго Комитетя о тюрмахъ. за 1834 +года.] + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Russie en 1839, Volume IV. (of IV.), by +Astolphe de Custine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE EN 1839, VOLUME IV *** + +***** This file should be named 27345-0.txt or 27345-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/7/3/4/27345/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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